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Jean-Marie Lhôte

HISTOIRE DES JEUX DE SOCIÉTÉ

VARIATIONS COMPLÉMENTAIRES
1994-2014

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Histoire des jeux de société a dépassé ses vingt ans d’âge et lui, l’auteur,
depuis ce temps-là, il a continué de parcourir le territoire sans limite de cette Géométrie du
désir. Ainsi des erreurs ou omissions sont repérées, des précisions s’imposent, et même
quelques vues nouvelles se découvrent. D’où ces compléments faits de notes successives,
chacune portant le numéro de la page du livre correspondant approximativement au thème.

Divers compléments sont personnels*, d’autres résultent de travaux menés par des
arpenteurs qui, eux aussi, explorent avec passion l’immense territoire ludique : les PIERRE
BERLOQUIN, GWENAEL BEUCHET, MICHEL BOUTIN, GILLES BROUGÈRE, JEAN-LOUIS CAZAUX,
ORIOL COMAS I COMA, DANIEL DAYNES, THIERRY DEPAULIS, VERNON EAGLE, IRVING FINKEL,
CYRIL JARTON, MICHEL MANSON, JEAN-MICHEL MEH, FRANÇOIS RICHARD, ULRICH SCHÄDLER,
BORIS SOLINSKI, ANNE-ÉLISABETH VATURI, JEAN VÉRAME, MANFRED ZOLLINGER…
*Quelques essais ne figurent pas ici en raison de leur longueur et de leur inachèvement, par exemple Mécanique de la rêverie
proposée lors d’une conférence à Issy les Moulineaux, placée sous le signe de Boèce et Raban Maur (nov. 2004).

Une bibliographie complétée avec les livres et articles publiés depuis vingt ans dépasserait
le cadre de ces pages. Celle d’origine était déjà ambitieuse elle se révélerait aujourd’hui
présomptueuse, tant les travaux se sont diversifiés et approfondis. De plus, Internet permet de
multiples recherches croisées, inimaginables autrefois. Gallica propose également ses
ressources précieuses ; on y trouve, par exemple, le Traité des jeux et divertissements de Jean-
Baptiste Thiers [1688] absent de la bibliographie d’il y a vingt ans.

Si l’on y ajoutait seulement quelques titres, au risque d’être fort injuste, ce serait :
COLLECTIF [dir. Ulrich Shädler], Jeux de l’humanité, 5.000 ans d’histoire culturelle des jeux de
société. (Éd. Slatkine, Genève, 2007) ;
COLLECTIF [dir. Ève Netchine] Jeux de princes – Jeux de vilains. [Catalogue d’une exposition à
la bibliothèque de l’Arsenal, initiée par Sabine Coron et mise en œuvre par Ève Netchine].
(Bibliothèque Nationale de France/Éd. du Seuil, 2009) ;
COLLECTIF [Dir. Isabelle Bardiès-Fronty & Anne-Élisabeth Dunn-Vaturi] Art du jeu–Jeu dans
l’art [catalogue d’une exposition fabuleuse au Musée de Cluny], (Ed. Musées nationaux 2012)
ORIOL COMAS I COMA, El món en jocs, Més de 100 jocs indispensables. (Lisbonne, 2005)
THIERRY DEPAULIS, Le Tarot révélé – une histoire du tarot d’après les documents. (Musée Suisse
du jeu, 2013);
COLIN MAKENZIE and IRVNG FINKEL, Asian Games: The Art of Contest. (Ed. Asia Society, 2004) ;
BORIS SOLINSKI : Ludologie : Jeu, Discours, Complexité (1e thèse sur la ludologie ; Internet 2015)
LAZZARO SPALLANZANI : Lancers et rebonds de pierres sur l’eau ; traduit du latin par Marc
Milon. (Paris ; Éditions VillaRrose 2012) ;
JEAN VÉRAME : Les Très Beaux Objets du Jeu. (Éditions Face & Dos, 2014) ;
NICOLAS WITKOWSKI, Petite métaphysique des jouets ; Éloge de l’intuition enfantine. (La
Martinière, 2011).

Des publications annuelles sont également à rappeler :


Board Game studies, Musée Suisse du jeu [1998-2004].
Homo ludens, Musikverlag Bernd Katzbichler, München/Salzburg [1991-2000].
Ludica, annali di storia e civilita del gioco, Fondazione Benetton Studi Ricerche/Viella. [Depuis 1995].

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TABLE DES MATIÈRES

La source du sort – p.4


L’usage sacré du tirage au sort – p.6
Drôle de dé – p.7
Triste erreur – p.7
Le senet et les écritures – p.8
Vingt cases, le curieux nombre 20 – p.11
Hypothèse sur la structure du jeu d’Ur – p.11
Une surprise : Jiroft – p.12
Erreur pour le tablier du musée d’Autun – p.13
Jeux de cartes et jeux de dés – p.13
Balance des couleurs dans les cartes – p.13
Statut de l’as – p.15
Statut du valet – p.16
Origine du Backgammon – p.16
Interrogations concernant le jeu d’échecs – p.17
Origine agraire du jeu de go ? – p.18
Législation en Inde – p.22
Martin Lefranc et la dame enragée – p.24
Les joueurs dans le livre des jeux – p.26
Le tarot né en Italie ? I – p.30
Martin Lefranc et le tarot Visconti – p.31
Salut à Virgile le grammairien – p.33
Le tarot né en Italie ? II – p.34
Organisation des lames majeures – p.35
Où se trouve le mat ? – p.36
Le décier – p.37
Le hasard dans le jeu d’échecs – p.38
Les jeux dans le monde (d’Avity) – p.39
Calendrier allemand – p.44
Origine du jeu de l’oie – p.45
Le loto et quelques dérives – p.47
Loteries dans le Mercure galant – p.48
Tirage au sort pour la conscription – p.54
Loteries et différents enjeux – p.55
Le jeu de l’hombre – p.56
Le jeu de l’étiquette – p.58
La Marinière – p.59
Le jeu de la guerre – p.63
Cardan joueur – p.64
De l’aspect bénéfique des cartes à jouer – p.65
Loterie : Instruction/Éducation – p.66
La Revue, des Jeux, des Arts… – p.67
Deux coups d’envoi – p.69
Aile review – p.70
Déconnections du réel – p.71
Démocratie comme jeu – p.72
Fascination d’une belle courbe – p.73
Dis-moi comment tu enterres tes morts – p.76
Additif (hors-jeu) – p.77
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[Histoire des jeux de société : pages 16-17]

La source du sort : grave lacune dans Histoire des jeux de société (1994). Alors que
la question est centrale, on ne voit nulle part dans ce livre, ce que représente la source du sort
pour l'être humain. Cela pourrait s'appeler L'affaire pile ou face ; il convient de s'en expliquer.

Au terme du voyage en mythologie où les dieux et les hommes échangent leurs songes et se
nourrissent des fondements les plus précieux de leur être, comment en effet éviter la question
suprême : où se situe l’homme. S’il y a les divinités, il y a aussi l’animalité à l’autre extrémité
du prisme. L’homme apparaît entre les deux ; mais existe-t-il une « endroit » où il puisse
précisément être situé ?

Quel est cet Homme ? La référence au Créateur, a longtemps suffit pour identifier l’être
humain dans l’ensemble des êtres vivants. Avant Darwin des repères sont proposés dont
certains restent valables aujourd’hui ; par exemple Zimmermann (milieu XIXe s.), pour
distinguer l’homme et l’animal, rappelle la faculté de l’Homme de vivre en groupe en
s’associant pour les entreprises les plus hardies. Ensuite est venue la référence au langage
articulé, dont Jean Rostand s'est fait l'interprète dans son livre L’Homme, aux multiples
rééditions depuis sa parution en 1941.

La question n’en finit pas d’habiter les esprits. S'il en fallait une preuve on la trouverait
dans le numéro de la revue Sciences et Avenir de février 2012 qui demande à 100 scientifiques :
« Qu’est-ce que l’Homme ? »

Parmi les réponses, celle d’Élisabeth de Fontenay est nette quand elle écrit : « La question
du “propre de l’Homme” est devenue obsolète depuis que ce qu’on appelle la théorie
synthétique de l’Évolution (qui corrige et complète la théorie darwinienne par les acquis de la
génétique, de la neurologie, de la primatologie) a montré qu’il y avait une parenté étroite et une
continuité entre l’Homme et ses cousins chimpanzés. » Dans les mêmes termes, cette
« continuité » est également affirmée par le père Éric Charmetant, Jésuite, philosophe, dans le
journal La Croix (11 février 2014), disant : « il est difficile aujourd’hui d’isoler un concept qui
serait le propre de l’homme. »

Bien entendu, les deux auteurs soulignent comment l’Homme se distingue de l’animalité.
Pour Élisabeth de Fontenay : « Ce qui caractérise l’Homme, c’est sa capacité à se déclarer
comme genre humain, à affirmer des droits, à vivre dans l’histoire. » Pour le père Charmetant :
« Il s’agit d’une différence de degré… mais cette différence est très significative. Elle se traduit
dans cette capacité de l’être humain à vivre dans de très grands groupes, à être « ultrasocial »,
et même à pouvoir entrer en relation avec tous les animaux. »

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Reste, l’essentiel à leurs yeux : la continuité, le passage progressif au cours de l’évolution
de l’animalité à l’humanité.

N’existe-t-il pas cependant un élément difficile à sous-estimer ? Ne se trouve-t-il pas à la


source du sort, quand l’être humain attribue une signification à un signe dont il est le moteur ?
Ce fruit, cette baguette, ce coquillage, il les choisit, il s’en empare, il les lance lui-même ; il se
fait l’instrument de l’annonce attendue ou redoutée ; il est ressort de son sort. C’est la fameuse
émotion du « pile ou face ».

Certes, l’idée d’une chance ou d’une malchance fut éprouvée depuis longtemps – au cours
de chasses, par exemple – quand le projectile touche ou non la cible… ou dans d’autres
circonstances ; mais ici la situation n’est-elle pas différente – d’un autre ordre ? Ce n’est pas
seulement le sentiment d’une chance ou d’une malchance éprouvé dans l’action mais
l’apparition du pari préalable au geste. Dès lors, le personnage est en train de devenir un humain
mangeur de sort, car le sort va vite se révéler une nourriture dont il va devenir impossible de se
passer, une drogue avec accoutumance. Combien de générations ?

L’exemple du « pile ou face » est donc obsédant. Marque-t-il ou non un tournant de


l’évolution ? Existe-t-il un moment où un être vivant jetant un coquillage en l’air a réalisé qu’il
retombait tantôt sur le creux, tantôt sur l’arrondi ? À quel instant a-t-il éprouvé le désir de faire
un vœu en lançant l’objet avec l’espoir d’une chance et la crainte d’une malchance selon la
chute sur l’un ou l’autre côté ? Et ensuite, à quel instant deux partenaires ont-ils décidés un
enjeu quelconque en réalisant cette opération, avec une perte pour l’un et un gain pour l’autre ?

Que le tirage au sort ait possédé un caractère sacré avant de devenir ludique, ou l’inverse,
est-il possible qu’il soit apparu progressivement ? Sinon quel déclic culturel a pu se produire en
la circonstance ?

Les animaux expérimentent les hasards de l’existence et s’y adaptent mais connait-on chez
eux des expériences, même embryonnaires, où le hasard pur est celui obtenu avec des
instruments ad hoc (fruits dissymétriques, écorces, coquillages jetés en l’air …) ? Par ailleurs,
dans la manipulation de cet instrument élémentaire du tirage au sort, à cet instant, se révèle en
un éclair l’union consubstantielle du jeu et du sacré.

Sur cette question en forme d’hypothèse les ouvrages consultés restent muets. Et nos deux
auteurs interrogés pensent qu’il n’est pas utile de répondre.

Quoiqu’il en soit, il convenait de rappeler que cette Affaire pile ou face manque
fâcheusement à l'Histoire des jeux de société 1994 !

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[Histoire des jeux de société : page 40]

Usage sacré du tirage au sort. Dans les jeux, le tirage au sort avec un instrument
manipulé par le joueur lui-même exalte son caractère ludique; le « sacré » est occulté dans
l'ivresse du pari. À moins que l'enjeu soit tellement puissant que l’acte ludique rejoigne une
liturgie dépassant l'homme lui-même. Alors la notion de « sort » conduit à aller plus loin que
l'acte mystérieux pour le joueur d’être l’acteur de sa prise de risque.

Ce type sublimé de tirage au sort est présent dans la Bible où il est question de l’éphod,
décrit avec magnificence dans L'Exode (28-6) : « Et feront l'efpaulier d’or, & de hyacinthe, &
de pourpre, & de la graine deux fois teincte, & du crefpe. »... Cette traduction par les
théologiens de Louvain, pour une Bible imprimée en 1601, ne connait pas ici le mot éphod ;
elle utilise le mot « efpaulier ». Ceci peut se comprendre dans la mesure ou éphod se réfère à
trois éléments, nous disent les interprètes modernes : il peut être un « pagne de lin » porté par
les ministres du culte; ou bien le corset revêtu par le grand prêtre maintenu par une ceinture et
des épaulières: ou encore le pectoral du jugement qui est proprement l'instrument divinatoire.
La gravure de l'ancienne bible montre le faste du costume et la petite boite sur la poitrine : le
« Rational du jugement », carré, d’une richesse incomparable, qui va recevoir les sorts sacrés.

L’éphod est signalé pour la première fois dans le Livre des Juges, au XIe siècle avant J.-C.
Et, cette fois-là, l'ancienne Bible, utilise effectivement le mot. Des mentions précises figurent au
siècle suivant dans le premier livre de Samuel. Son emploi semble bref car la dernière mention
se trouve dans le livre d’Osée rédigé au XIIIe siècle. Les interprètes expliquent ainsi l’usage de
l’éphod : « Il contenait deux sorts (sans doute des bâtonnets ?) qu’on appelait urim et tummim
(la valeur des mots est incertaine) et auxquels on attribuait une valeur conventionnelle. Celui
qui était tiré apportait la réponse divine. C’était donc une réponse par oui ou par non et la
consultation était parfois longue. Le maniement des sorts était réservé aux prêtres lévites » Ceci
dans le commentaire de L'École biblique de Jérusalem, à propos du Premier livre de Samuel.
L’usage tomba en désuétude après le règne de David (1010-970) et ne fut pas rétabli.

Consulter les sorts pour connaître la volonté divine conduit effectivement à la source sacrée
du tirage au sort avec des instruments. Les dés ou les cartes à jouer sont de la même famille que
l'éphod... En tout cas ils n’en sont pas loin.

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[Histoire des jeux de société : page 65]

Drôle de dé. On peut voir au musée d’Arras dans une vitrine réunissant des objets trouvés
à l’emplacement d’une caserne théodosienne de la fin du IVe siècle un curieux dé aplati, dont
les points sont nettement marqués et leur disposition conforme à la norme.
La notice du musée décrit un sanctuaire d’origine germanique : « Le seul parallèle possible
à l’heure actuelle se trouve en Bavière à Regensbourg-Harting où des structures identiques ont
été découvertes avec des offrandes humaines et animales et des objets assez semblables […] à
priori, ces manifestations cultuelles, étranges pour la Gaule romaine, ne sauraient être imputés
aux autochtones. »

Ce petit dé serait ainsi un objet votif ; un porte-bonheur pour joueur passionné ?

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[Histoire des jeux de société : page 107]

Triste erreur ! À propos de la belle image, page 107, présentée comme un mehen, jeu du
serpent enroulé. Ce spécimen spectaculaire au musée du Louvre a longtemps été considéré
comme datant de la 1ere ou de la 2eme dynastie. Il montre la tête au centre qui est celle d’un
serpent, la queue se terminant par une tête d’oie.

En fait, il s’agit d’une table d’offrande datant de l’Ancien Empire, transformée en tablier de
jeu à l’époque moderne, qui serait l’œuvre d’un faussaire !

Table acquise par Le Louvre en 1958 dont l’origine est inconnue. Marie-Noël Bellesort
donne cette information dans son Mémoire de l’École du Louvre, Les jeux de société dans
l’Égypte ancienne : recherche et catalogue des jeux de tables du département égyptien du
Musée du Louvre, 1981. [Pas d’excuse pour l’avoir ignoré en 1994 !]

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[Histoire des jeux de société : page 110]

L’apparition du senet coïncide avec celle de l’écriture ; comme le stylet pour


tracer les premiers signes d’une écriture rencontre la tablette d’argile, les pions rencontrent un
tablier de jeu ou des abaques de calculs. Ne peut-on aller plus loin et réfléchir au sens de
circulation des pions en fonction du sens des écritures en usage aux différentes époques ?

L’orientation des écritures s’est fixée de droite à gauche chez les


Égyptiens, les Phéniciens, les Araméens, les Hébreux et les Arabes, pour ne
parler que des civilisations les plus importantes ; elles sont au contraire
orientées de la gauche vers la droite en Grèce, à Rome et dans les pays
européens. Les individus étant droitiers dans les deux cas, il doit y avoir une
raison. Il faut se souvenir que les Égyptiens s’orientent face au sud : l’ouest est
pour eux la droite et l’est la gauche. Écrire de droite à gauche est un
mouvement qui va pour eux d’ouest en est, à la rencontre du soleil.

Le passage de la verticale à l’horizontale dans l’écriture égyptienne se


situe au Moyen empire, époque de grandeur et de mutation, en particulier avec
l’élévation en dignité du dieu thébain, Amon. Alors, un millénaire s’est écoulé
depuis les premiers mythes ; le basculement peut-il être fortuit ?
Un millénaire se passe encore avant de voir apparaître l’écriture en Grèce,
vers 800 avant J.-C. Elle se lit d’abord de droite à gauche, selon le modèle
égyptien, transmis par les phéniciens. Rapidement le sens va changer. Le fait
est qu’au début du VIe siècle av. J.-C. , Thalès et son école relayés par
Pythagore et les autres savants grecs, conçoivent une terre sphérique, centre du monde sans haut
ni bas ; cosmogonie radicalement différente de celle des Égyptiens, qui voit cette fois les Grecs
s’orienter face au nord. En écrivant de gauche à droite leur écriture obéirait en fait au même
mouvement que précédemment, dirigé vers l’Orient. Pour tempérer les interprétations
symboliques, il faut observer qu’écrire « contre la marche du soleil » peut aussi résulter tout
bonnement du besoin d’opérer avec le meilleur éclairage possible.

Au début de l’histoire, l’écriture


égyptienne est verticale, elle passe ensuite
de droite à gauche. Le sens de circulation
des pions dans le senet obéit-il à des
mouvements semblables ?

Nous revenons à la plus ancienne représentation lisible d’un tablier de senet, celle qui est
illustrée dans le tombeau de Hésy, à l’époque de l’Ancien empire. Les cinq cases marquées sont
réparties sans ordre apparent. Cette peinture relevée par Quibell est horizontale. Comment
peuvent circuler les pions ? Les options sont variables selon le mode d’écriture considéré.

À l’époque la plupart des textes se lisent verticalement de haut


en bas et de droite à gauche. En appliquant ce principe on aurait une
circulation en « dents de scie » ( ?) Proposition hasardeuse …

On peut penser que la circulation s’effectuait selon un fil


régulièrement déroulé à la manière d’un serpent, comme il est
habituel de le proposer aujourd’hui, d’autant plus que le mehen
représenté sur la même figure propose un déplacement continu. En

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revanche, le sens de déplacement sur la première ligne doit-il se faire en commençant de gauche
à droite selon le mode admis aujourd’hui [parce que nous écrivons de cette manière] ou de
droite à gauche, comme le veut l’écriture en Égypte à cette époque ?

La question difficile se pose à partir du moment où les tabliers


vont présenter cinq cases marquées se trouvant généralement à la
sortie ; le début pour aller de droite à gauche devrait alors se faire
par la rangée du bas ; par conséquent en remontant – curieux
boustrophédon.

En fait la variété des tabliers rend difficile


les interprétations, comme en témoigne la liste
donnée par Needler dans Journal of Egyptian
Archeology (1953). Comment interpréter, par
exemple, un boîtier comme celui du
metropolitan museum de New-York [de Dèr
El-Bahri ; en haut] et celui du Fitzwilliam
Museum de Cambridge [en bas] ?

Cela dit, le sens de l’écriture des hiéroglyphes est variable ;


le parcours du senet aux origines a pu varier de la même
manière. Conservons le parcours traditionnel – c’est un jeu !

En revanche, il semble naturel de présenter le jeu des vingt


cases de manière à ce que la sortie se situe vers la gauche, la
rangée centrale correspond alors au sens de l’écriture de droite
à gauche.

Quelles places occupent les joueurs pendant leur partie de


senet ? L’iconographie les représente en vis-à-vis, chacun à
une extrémité.

Encore faut-il convenir où se trouvent l’observateur pour


décider de la direction du parcours. Selon qu’il se trouve
d’un côté ou de l’autre, le circuit commencera de droite à
gauche ou de gauche à droite...

La position se modifie quand la maquette d’un bateau


conservée à Oxford montre les joueurs face à face, de part et
d’autre du grand côté. Or cette maquette est justement
contemporaine du passage de l’écriture de la verticale à
l’horizontale. Cela serait-il la raison du changement de
position des joueurs ?

Cette question oriente l’attention sur une autre voie : quand les joueurs sont placés aux
extrémités des petits côtés, l’un d’eux possède une position
privilégiée ; c’est celle pour laquelle la circulation des pions
s’écoule comme si elle provenait de son être même pour se
perdre au loin, après un méandre, au-delà des cases marquées,
pénétrant en quelque sorte son vis-à-vis. Nous connaissons par
9
ailleurs quelques représentations de joueurs, seuls devant le tablier de senet, opposés à un
adversaire invisible, le plus souvent considéré comme étant le Destin. Il est évident que, dans ce
cas, la circulation des pions s’effectue à partir de lui en se dirigeant vers son « au-delà ».

Les deux extrémités du tablier ne sont pas équivalentes ; l’une d’elle est chargée d’une
vertu symbolique différente. Les cases marquées en fin de parcours concrétisent cette situation,
mais il en va de même sur les tabliers où ces cases ne sont pas groupées.

Quand le jeu est placé horizontalement entre les deux


joueurs, comment distinguer les positions ? Le joueur pour
lequel la circulation s’effectue en partant de lui pour aller au
loin, est celui qui se trouve placé près de la rangée qui porte les
pions au départ puisqu’ils sortiront par les cases marquées les
plus éloignées de lui. Observons que sur cette première rangée
de référence, les pions circulent, pour ce joueur, de « droite à
gauche », dans le sens de l’écriture égyptienne.

Sans prétendre résoudre les énigmes posées par ces premiers jeux égyptiens, ces notations
peuvent aider à visualiser de façon concrète les questions relatives aux positions des joueurs et
à la circulation des pions – du moins est-ce la cas pour l’auteur de ces lignes.

Avant de quitter le senet évoquons-le un instant comme image du monde. Les Égyptiens
voient le monde à l’image de leur contrée, avec un
soubassement terrestre traversé en son milieu par le Nil et
au- dessus un ciel, également plat, maintenu séparé du sol
par le pouvoir du dieu Shou. L’analogie avec le jeu de
senet surgit naturellement quand Gaston Maspero, dans
son Histoire ancienne des peuples de l’Orient, (1909),
décrit la forme générale de cette cosmographie comme
une « boite rectangulaire ». Les deux petits côtés de cet
univers sont orientés à l’est et à l’ouest. De nombreuses
boites retrouvées montrent deux jeux sur les deux faces
opposées : au-dessus un senet de trente cases et au-dessous
un tablier de vingt cases. Cette nouvelle structure est
traversée en son milieu par une rangée centrale, à l’image
du soubassement terrestre traversé par le Nil. Si cette
« boite rectangulaire » n’est pas une sorte de maquette du
monde vu par les Égyptiens, elle y ressemble.
.
-o-

[Histoire des jeux de société : page 114]

Vingt cases : le curieux nombre 20 Avec leur système sexagésimal, les sumériens
offrent une proposition dont il nous reste la division du cercle en degrés et celle de l’heure en
minutes et secondes. Dans ce système, le nombre 20 jouit d’un statut remarquable pour les
sumériens en ce sens que, contrairement aux autres multiples de 10 dont les noms sont
composés, celui qui désigne “20” est simple. Dans la numération sumérienne, nous dit Georges
Ifrah dans son Histoire universelle des chiffres (1994), le chiffre 1 s’écrit geš, 2 s’écrit min, 10

10
s’écrit u. 30 s’écrit ušu et 50 ninnû, tous deux des composés de 10, mais 20 s’écrit niš, mot
simple, indépendant de 2 et de 10, tandis que 40 s’écrit nišmin, de nouveau un mot composé
avec 20 (niš) et 2 (min). Faut-il voir dans les jeux de vingt cases un écho de ce statut particulier
du nombre 20 ? Simple suggestion.

-o-

[Histoire des jeux de société : page 123]

Hypothèse relative à la structure du jeu d’Ur : a)Les vingt cases du jeu se


répondent de l'un et de l'autre côté du “pont” (6 x 2 = 12 et 12 : 2 = 6) manifestant la
réversibilité de la multiplication et de la division. b) Si l'on remplace les points marqués sur
chaque case par des nombres, on est surpris de
constater la réversibilité de l'addition et de la
soustraction (41 + 25 = 66 et 66 – 25 = 41). c)
Sachant par ailleurs que les sumériens
utilisaient le système sexagésimal (base 60), il
convient d'observer que tous les nombres, sans
exception, sont des diviseurs de 60.

Les décomptes existaient auparavant,


mais nous sommes ici à la naissance de
l'arithmétique. Comment ne pas imaginer la
fierté et la joie des sumériens face à cette
découverte. Ils ont pu matérialiser dans cet
objet précieux leur système sexagésimal tout
comme les Français du XIXe siècle ont exprimé
leur fierté et leur joie du système métrique
avec le fameux « mètre-étalon » en platine
iridié, déposé au pavillon de Breteuil à Sèvres.
[Ceci est bien entendu une conjecture
invérifiable que les érudits peuvent évacuer à
leur guise.]

-o-

[Histoire des jeux de société : page 129]

Dans cette image Bernard Conein souligne l’opposition


entre le lion et l’antilope, c’est à dire un prédateur et une proie,
en y voyant une satire des rapports sociaux en Égypte sous le
Nouvel Empire, vers 1200 av. J.-C. Cette observation doit être
signalée en complément de l’aspect chronologique concernant
le senet. L’imagerie accompagnant les jeux offre bien des
exemples de ce genre. (cf. Science et Avenirs, hors-série,
« L’incroyable sociabilité des animaux » oct.nov. 2007, p.73)

11
[Histoire des jeux de société : page 130]

Une surprise se produit en Iran, au début de la chronologie. Nous sommes


aux confins de l’Égypte et de la Mésopotamie et voici, surgi d’une civilisation encore très mal
connue, aux environs de Jiroft, dans le sud de l’Iran, des trouvailles archéologiques surprenantes
pas leur abondance et leur richesse. L’événement se situe au début de nos années 2000 quand
apparaissent sur le marché international des vases, aux formes et décorations originales,
fabriqués dans une pierre semi-précieuse : le chlorite.
Ce marché est le résultat de fouilles clandestines
qui font l’objet d’un véritable pillage, lequel est assez
vite réprimé par les autorités. Or, parmi ces objets, se
trouvent au moins deux tabliers de jeux, dont l’un se
trouve maintenant au Musée Suisse du jeu à La Tour-
de-Peilz.

Le jeu comporte trois rangées de douze cases


rondes – et non pas de dix cases comme c’était le cas
du senet. Chaque rangée est séparée en deux séries de
six. Les cupules sont réalisées par l’enroulement de
serpents très habilement sculptés en relief sur la
pierre. L’organisation des trente-six cases du tablier
en trois rangées de douze constitue une surprise, en ce
sens que nous trouvons ici une anticipation d’environ deux millénaires, des tabliers qui vont se
répandre à l’époque romaine. Nous ignorons tout de la marche des pièces, qui étaient sans doute
de petites billes, ainsi que des instruments de tirage au sort.

Anne-Élisabeth Dunn-Vaturi et Ulrich Schädler, font cette annonce dans un volume


d’Iranica Antica (2006) sous le titre Nouvelles perspectives sur les jeux à la lumière de
plateaux du Kerman et nous laissent stupéfaits.

La nouveauté vient donc des trois rangées de douze cases. L’attention quitte alors la terre et
les représentations du monde car, à la même époque, les divisions du ciel avec le zodiaque sont
déjà assimilées. Aussi est-il vraisemblable que cette disposition manifeste le nouvel état des
connaissances avec les divisions du ciel. Ces tabliers de jeu peuvent en être la manifestation.
Cela dit, la structure est plus complexe qu’il n’y parait : s’il y a bien trois rangées de douze
« coupelles », l’ensemble est séparé en deux séries distinctes subtilement dessinées par
l’entrelacement de quatre serpents – quatre saisons ?
-o-

[Histoire des jeux de société : page 134]

Rectification d’une erreur concernant le célèbre


tablier du musée d’Autun. Il n'est pas d'une belle antiquité.
Ulrich Shädler, directeur du Musée du jeu à La Tour-de-Peilz, en
Suisse, a montré que ce tablier n’est pas d’origine romaine, comme il
était admis, mais beaucoup plus récent.

-o-

12
[Histoire des jeux de société : page 171]

Les règles des jeux de cartes ne peuvent être comprises si l’on oublie les dés.
Nous connaissons les manières de jouer aux dés dans l’Antiquité – et aussi la façon dont on
jouait au Moyen Âge, grâce au Livre des jeux d’Alphonse X. Dans l’Antiquité, le « jeu du plus
beau coup » fait gagner le joueur qui a sorti le plus grand nombre de points (décompte) ou la
plus belle disposition à commencer par les triples (combinaison). Dans « l’élection » le joueur
annonce trois nombres : tout nombre sorti qui n’est pas l’un de ceux-là paye l’amende et tout
nombre annoncé quand il sort gagne une somme égale à l’amende. Quand les trois nombres
sortent à la fois, le joueur prend toutes les mises : configuration associant décompte et
combinaison.

Dans les autres formes de jeux : « trois mines ou le jeu de l’as », « osselets », « paire avec
as », « rafle », « triga », etc. il est possible à chaque fois d’y trouver les racines des jeux de
cartes ultérieurs. De plus, les jeux récents du Moyen-âge détaillés dans le fameux Livre des jeux
d’Alphonse X permettent d’affiner les filiations.

-o-

[Histoire des jeux de société : page 171]

Balance des couleurs dans les cartes à jouer. Excepté quelques spécimens, les
couleurs se sont rapidement fixées en deux paires, les deux rouges étant féminines et les deux
noires, masculine. Sans qu’il y ait nécessairement filiation, il faut observer qu’en Islam les
pièces des jeux d’échecs étaient rouges et noires quand les échiquiers eux-mêmes ne
possédaient pas encore de cases de couleurs alternées. L’Occident adopte d’abord le blanc et le
rouge, à la fois pour les pièces et les cases, et se fixe par la suite sur le blanc et le noir.

Dans les jeux de cartes, si les couleurs rouges et noires sont toujours équilibrées en nombre,
elles ne sont pas toujours identiques. Dans certains jeux, les rouges sont dites : « supérieures »
et les noires « inférieures ». Ceci rappelle la notion de Balance en honneur chez les penseurs
musulmans dès les premiers siècles de l’Hégire. Cf. Pierre Lory : « La science des lettres en terre
d’Islam » Cahiers de l’Université saint Jean de Jérusalem (1985).

Pierre Lory présente en effet une « Science des Balances » dans laquelle une importance
primordiale est accordée à la Balance des Lettres : les penseurs cherchent à comprendre le
monde en fonction des 28 lettres de leur alphabet qui se séparent en deux polarités, les
« lumineuses » et les « ténébreuses » ; le rouge et le noir répondent à leur manière à ces
considérations.

Or, dans divers jeux parmi les plus anciens, et en Inde, les hiérarchies des cartes numérales
vont en quelque sorte à la rencontre les unes des autres : les valeurs des cartes numérales sont
différentes selon les couleurs. Dans les couleurs rouges, l’ordre des cartes numérales est
ascendant, de 1 à 10 et descendant de 10 à 1 dans les couleurs noires ; l’organisation exprime
les polarités lumineuses et ténébreuses des rouges et des noires.

R, D, V, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 pour les deniers & coupes ou carreaux & cœurs ;


R, D, V, 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1 pour les épées & bâtons ou piques & trèfles.
13
Peut-on expliquer ce qui passe à première vue pour une anomalie ? Voici une hypothèse
qui se réfère à la science des Balances.

Parmi certaines descriptions de jeux de cartes on trouve, en Suisse et en Espagne, ceux dont
les figures ne sont pas Roi, Dame, Valet mais Roi, Officier supérieur (Ober), Officier inférieur
(Unter) ; cette forme subsiste encore de nos jours. La préséance peut alors ne pas être verticale
du Roi à l’As mais s’établir horizontalement avec le Roi au centre, Ober à sa droite et Unter à sa
gauche, soit en regardant les cartes faces visibles :

Ober Roi Unter

Dans le même esprit, l’équilibre des enseignes conduit à les placer à droite et à gauche
donnant alors un sens aux enseignes « supérieures » et « inférieures » notées plus haut :

Ober Roi Unter


rouge noir

Pour disposer les cartes de points, les plus basses seront aux extrémités. C’est une règle
constante de simple politesse de placer les personnes importantes près du centre et de les
éloigner par ordre décroissant. Dans cet esprit les cartes numérales se présentent ainsi :

Ober Roi Unter


rouge noir
1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1

En lisant normalement la ligne des chiffres de gauche à droite nous avons

en rouge 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
en noir 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1

La même symétrie peut expliquer les suppressions opérées pour obtenir des jeux de trente-
six et quarante-quatre cartes en retranchant les 10 ou les 10, 9 et 8 :

Ober Roi Unter


rouge noir
1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, (10) (10), 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1

On dira qu’il aurait été possible de supprimer aussi bien les cartes éloignées : 1, 2 et 3. Ce
serait éluder le statut particulier de l’As qui se promène dans les jeux, de la position haute à la
position basse quand il ne se place pas au milieu comme dans l’écarté.

Ces suppressions des hautes cartes correspondent aussi à un dénombrement à ne pas


négliger si l’on observe les sommes (en omettant les as) :

10 + 9 + 8 = 27 & 7 + 6 + 5 + 4 + 3 + 2 = 27

-o-

14
Statut de l'As dans les jeux de dés et les jeux de cartes. Dans les jeux avec deux
ou trois dés, l’unité n’existe pas dans les décomptes puisque les points sont totalisés de 2 à 12
ou de 3 à 18. En revanche, l’as est pris en compte quand il est associé par la règle avec une
combinaison, par exemple : « pair et as ».

L’Antiquité gréco-romaine met l’as dans le bas de l’échelle ; en Grèce dans les jeux
avec osselets, l’as est le chien, avec tout ce que cette dénomination peut avoir de péjoratif (les
autres coups portent des noms empruntés aux dieux, aux héros, aux hommes illustres).

Le statut de l’as change-t-il en Islam ? On serait tenté de le croire quand on sait que le mot
« hasard » signifie « dé » en arabe, tandis que l’espagnol azahar signifie « fleur d’oranger » ;
une face du cube portait en effet une fleur et cette face était celle de l’as. Comment une fleur
d’oranger pourrait-elle désigner une face méprisable ?

Dans les jeux de dés l’as continue cependant à valoir « un ». Mais la religion fait de l’unité
un point de départ : dire « Dieu est “un” » est le principe initial dont le reste découle ; le Moyen
Âge se sépare ici de l’Antiquité. Cela ne veut pas dire que les philosophes Grecs ignorent
l’importance de l’unité fondatrice, mais dans les jeux c’est le rejet.

Entre les deux pôles, entre le mépris et l’admiration pour l’unité, les jeux de cartes hésitent
parfois, mais en cette fin du Moyen Âge l’as n’est pas confiné au rang inférieur qui était le sien
avec les dés. À s’en tenir aux grands jeux classiques, anciens et plus récents, voici les
indications relevées :

1) As supérieur aux figures : boston, bouillotte, bridge, brisque, impériale, pharaon, piquet,
prime, reversi, skat, trappola, trente et un, triomphe, whist mais aussi belote hors la couleur
d’atout.
2) As équilibré : tarot et hombre, puisqu’il est fort dans les couleurs rouges et faibles dans
les couleurs noires.
3) As à l’intérieur de la série : écarté et manille.
4) As inférieur : ambigu, baccara, bog, cribbage, ferme, nain jaune.
5) As variable : vingt-et-un, poker (dans une séquence il peut être en haut ou en bas).
6) As absent : karnöffel.

Dans l’ensemble, l’as jouit d’un statut enviable.

-o-

Statut du valet dans les jeux de cartes. Comme pour l’as, la position du valet est
variable : simple revanche du peuple sur l’aristocratie quand il est au sommet : souvenir d’une
notation du journal de Laporte, disant que Louis XIV, dans les jeux, se plaisait à faire le
personnage du valet ! Cette revanche s’exprime dès le karnöffel où le valet affirme sa valeur
dans la couleur d’atout : valet en tête, Roi et Dame au milieu de la série et les cartes numérales
comme éparpillées. Ceci pour la couleur d’atout seulement. La belote manifeste la même
audace tempérée. Le jass suisse est plus radical car le valet prend le pouvoir sur toute la ligne.
Est-ce parce que nous sommes alors dans une très ancienne confédération républicaine ? Dans
certaines formes de brelan, le brelan de valets l’emporte sur les autres…

-o-

15
[Histoire des jeux de société : page 173]

Trictrac et Backgammon sont des descendants lointains du jeu romain des douze
lignes. À partir du XVIIIe siècle, le premier est en vogue en France et le second en Angleterre,
mais tandis que les pièces du trictrac sont disposées au départ sur la même ligne (première
rangée côté ouest), les pions du backgammon son placés selon cette curieuse disposition :

Auparavant existe depuis le Moyen-Âge un jeu dit « toutes tables » où les pions occupent
de la même manière les quatre parties du tablier mais dans une situation inversée. Plus tôt
encore le nard persan dispose les pièces en début de partie comme dans notre backgammon.

Le mot nerdshir apparaît dans le Talmud de Babylone dont la rédaction finale est antérieure
à la fin du Ve siècle. Le Livre de la Formation (Séfer Yetsirah), composé durant cette période,
donne ces quelques propositions. cf. Encyclopédie de la Mystique juive, Ed. Berg, p. 580.

Chap. I
MiCHNaH 3 : « Dix sephiroth, c’est le chiffre des dix doigts, cinq face à cinq ...»
MiCHNaH 13 : «... Il scella sept à l’est ... il scella huit à l’ouest ...»
Chap. VI.
MiCHNaH 3 : « Chacun des trois se tient tout seul. Il y a sept parties, trois face à trois,
et un principe équilibrant entre les deux.
Douze se dressent en guerre, trois aiment, trois haïssent, trois font vivre, trois tuent ».

Ainsi les pions sont disposés en concordance avec les indications de ce texte : cinq face à
cinq, trois face à trois “qui se tiennent tout seul” (c'est-à-dire sans être appuyés sur un bord du
tableau) et, fait plus étonnant, sept à l’Est et huit à l’Ouest. On sait par ailleurs que certaines
zones de jeu sont plus propices que d’autres aux attaques et aux défenses ; sont-elles celles qui
aiment, haïssent, font vivre ou tuent ?

Après Le Talmud de Babylone, des références littéraires évoquent l’existence du nard chez
les Perses et les Arabes découvrant le jeu lors de la conquête de la Perse au VIIe siècle. L’interdit
de l’Islam contre les jeux de hasard et le nard en particulier intervient au VIIIe siècle.

Le souvenir de l’acte de naissance originel a sans doute été perdu très tôt, dès que le nard a
quitté la sphère de la religion hébraïque. En effet Firdousi, dans son Livre des Rois (Xe siècle)
parle longuement de ce jeu sans faire allusion à cette référence religieuse ; les joueurs
d’intelligence et de passion s’en étaient emparés, effaçant les traces de sacré.

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[Histoire des jeux de société : page 184]

Il convient de lire avec circonspection les pages consacrées aux échecs


dans Histoire des jeux de société. En effet, l’hypothèse consistant à voir le chaturanga de
l’Inde, à quatre joueurs, se diffuser vers la Perse en donnant nos échecs modernes à deux
joueurs a fait depuis l’objet de nombreuses discussions chez les spécialistes, scrutant les textes
et les témoignages.

Indépendamment de l’interrogation centrale concernant la transformation du jeu de quatre à


deux joueurs – ou inversement – interviennent les périples empruntés : on peut se demander, par
exemple, si les échecs ne sont pas parvenus directement d’Inde en Chine et si l’arrivée en
Europe, en même temps qu’elle avait lieu en Espagne au moment de la conquête arabe, ne
s’était pas produite également depuis l’Inde par le nord, vers la Russie et les pays scandinaves.
Sur ce sujet les articles et commentaires publiés dan Homo ludens IV et plusieurs livraisons de
Board Game Studies sont éloquents. Il en va de même pour les méticuleux travaux de synthèse
de Jean-Louis Cazaux.

Mais le chaturanga, d’où proviendrait-il ? Dans Board Games Studies (1999) Ulrich
Schädler propose une réflexion qui établit un enchaînement dans l’évolution de cette famille de
jeu. Il rappelle la découverte, par Irving Finkel, de la plus ancienne règle du jeu connue, celle du
jeu des vingt cases, déchiffrée sur une tablette babylonienne datant des années 177/176 av. J.-C.

Ulrich Schädler note que jusqu’alors, dans les jeux de parcours les pions ne sont pas
différenciés, or Il se trouve que, dans cette règle du jeu des vingt cases, les cinq pions sont
personnalisés : ils portent des noms d’animaux, en l’occurrence d’oiseaux : hirondelle, corbeau,
aigle, jeune coq et ce qui peut être « orage oiseau ». Et quel est l’intérêt de les voir ainsi
désignés ? Parce que la règle du jeu spécifie que chacun correspond à un jet de dés : l’hirondelle
(1–3), l’oiseau d’orage (5), le corbeau (6), le coq (7), l’aigle (0). Sachant que dans le chaturanga
les pièces à jouer sont également indiquées par le sort : roi (5), éléphant (4), cheval (3), navire
(2), pion (1).

Jusque-là les grands jeux classiques – mancala, alquerque, senet, nyout et liubo – ne
proposaient pas de hiérarchies dans les pions. Une apparition nette se fait en Grèce avec le jeu
des latroncules. Par ailleurs, quelques hiérarchies dans les pions ont pu s'établir aussi en cours
de partie, lorsqu'une pièce se trouve sur une case protégée ou lorsqu’après une victoire partielle
la pièce se voit dotée de pouvoirs particuliers. On ne peut dire que dans le jeu des vingt cases la
dénomination des pièces apparait comme une hiérarchie. En revanche il y en a une dans le
chaturanga quand les scores sont comptabilisés en fonction des points désignant la pièce à
jouer : 5 correspond au roi mais il est aussi le gain du joueur qui s’en empare, et ainsi des autres
pièces.

Bref, que l’amateur suive les traces amorcées utilement pas les chercheurs depuis vingt ans
et il trouvera son bonheur. C’est le plaisir des hésitations et des repentirs.

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[Histoire des jeux de société : page 188]

La légende s’est emparée du weiqi [go], en faisant remonter le jeu aux souverains
Yao et Shun, au IIIe millénaire avant Jésus-Christ, quand il aurait été « inventé pour l’éducation
du fils ». Est-il téméraire de proposer une autre lecture ?

Après avoir connu les périodes mythiques du matriarcat dans le quatrième millénaire avant
Jésus-Christ, où il n’existe pas de différence entre riches et pauvres, et celle du patriarcat établi
un à deux millénaires plus tard sous les règnes également mythiques de Yao et Shun, instaurant
la propriété privée, nous sommes encore dans les prémices de la civilisation chinoise qui se
constitue réellement à partir du premier millénaire avant Jésus-Christ, avec magnificence.

Et l’on arrive à la dynastie Zhou (environ 1050 à 770 av. J.-C.) Alors, toutes les terres
appartiennent au roi qui en distribue à ses vassaux en leur permettant de jouir du revenu de ces
domaines grâce à la main d’œuvre qui s’y trouve attachée, mais sans en devenir pour autant les
propriétaires. La particularité des cultures, est d’être quadrillée par des canaux d’irrigation qui
divisent les champs en carrés égaux selon le système agraire baptisé jingtian (champs divisés en
carré). Un idéogramme particulier « jing » le qualifie. L’importance des fonctionnaires se
mesure selon le nombre de jingtian qu’ils possèdent, serviteurs compris. Ce principe initié par
les Shang se généralise.

Est-il possible de considérer ce système agraire, fondé sur la possession du plus grand
nombre de quadrillages avec la main-d’œuvre correspondante, comme la matrice du weiqi ?
Cette hypothèse possèderait un double intérêt : elle permettrait de situer dans l’histoire les
racines d’un jeu que trop de spéculations pseudo poétiques renvoient à la légende d’un paradis
mythique ; elle confèrerait surtout au weiqi un statut analogue à celui des autres jeux de société,
dont on sait qu’ils sont des reflets de la vie sociale.

L’un des points marquants de cette évolution est la reconnaissance de la propriété foncière
privée ; en effet, parallèlement aux jingtian « terres publiques », sont apparues des terres
privées obtenues par défrichement, à tel point qu’un « impôt agraire primaire » institué en 594
(av. JC) touche les terres publiques et privées sans distinction. Tant et si bien que le système des
jingtian disparaît et avec lui les quadrillages rigoureux sur le terrain, mis à mal progressivement
depuis quelques siècles.

Tout se passe comme si l’effacement de la référence à la réalité du terrain allait libérer les
esprits en faisant passer le jeu du stade des combinaisons appliquées à celui des spéculations
pures. Jusqu’à cette date, en effet, rien ne permet de dire que le weiqi est autre chose qu’une
sorte de jeu de marelle perfectionné.

Cette fois, si l’on peut dire, la Chine rattrape le temps perdu. Dans tous les domaines
l’évolution est spectaculaire ; en astronomie, en mathématiques, en médecine, en architecture ;
des philosophes et des poètes s’expriment sur les modes populaires et savants. La Chine ne
connaît pas son Homère à la même époque, mais peut-on parler d’infériorité vis à vis de la
Grèce, par exemple, quand Thalès et Platon ont pour contemporains Lao tse et Confucius ?

Si le weiqi n’était parvenu déjà à un stade évolué, mobilisant du temps et de l’attention,


Confucius (551-479) et deux siècles plus tard, Mencius (372-289) se seraient-ils élevés comme
ils l’ont fait, contre sa pratique ?

18
À l'origine, le weiqi se joue sur un quadrillage de
17x17. Les dix-sept lignes en questions forment le
quadrillage correspondant à la juxtaposition de quatre
tabliers classiques de 64 cases (8 x 8). Le croisement
des dix-sept lignes d’origine correspond à cette
magnifique structure équilibrée.

“8” se trouve au cœur des tabliers de jeux carrés en


constituant le symbole d’équilibre par excellence, avec
le fait que ces tabliers peuvent se réaliser sans calculs,
par un partage égal des côtés d’un carré fondateur ou
simple pliage d’une feuille de papier.

Ainsi ce nombre “8” s’est-il imposé d’une manière souveraine, comme dans l’ashtapada de
l’Inde attesté au Ve siècle avant Jésus-Christ – mais peut-être antérieur – pour se retrouver dans
notre échiquier moderne.
Un millénaire s’écoulera avant que le quadrillage
du weiqi passe de 17 à 19 lignes, sous les dynasties du
Nord et du Sud (420-589 ap. J-C). Entre temps l’origine
“agraire” du weiqi (si elle est fondée) se sera
complètement effacée.

Dans ce deuxième âge, le weiqi correspond au


nouvel art de la guerre de l’époque. Certes, le jeu n’est
pas à proprement parler un jeu de guerre avec des
troupes en mouvement mais Sun Tzu attache une telle
importance aux campements, à leur situation, à leur
organisation, qu’un militaire ne peut que trouver intérêt
à pratiquer le weiqi, sans parler des maximes générales
de prudence et d’opportunité dans l’action auxquelles
Sun Tzu se réfère sans relâche. Tout un chapitre est
consacré aux terrains qui peuvent être à l’avantage ou au détriment de l’une ou l’autre armée ;
neuf sortes de terrains sont énumérées : les lieux de division ou de dispersion ; les lieux légers ;
les lieux qui peuvent être disputés ; les lieux de réunion ; les lieux pleins et unis ; les lieux à
plusieurs issues ; les lieux graves et importants ; les lieux gâtés ou détruits ; les lieux de mort.

Que signifie le passage de 17 à 19 lignes ? Les maîtres du weiqi sont-ils parvenus à un telle
maîtrise de l’art, qu’il leur est nécessaire d’augmenter sa complexité pour y trouver de nouvelles
ressources ? Ce n’est pas impossible car le tablier de 19 lignes offre en effet un nombre de
combinaisons bien supérieur. Cependant il ne semble pas que de grands virtuoses aient encore
épuisés les ressources de ce “petit” weiqi. Par ailleurs il semble bien que l’usage du quadrillage
de 17 lignes se soit prolongé parallèlement au nouveau de 19 lignes. Il faut observer enfin que le
premier traité du jeu est nettement plus tardif puisqu’il daterait seulement de la dynastie des
Tang (618-907).

Ce passage de 17 à 19 lignes n’introduit pas seulement un changement dans la complexité


des stratégies mais modifie en profondeur la structure du tablier. Le tablier n’est donc plus
divisé par une croix médiane en quatre carrés de 64 cases placés sous le signe du 8, mais il se
trouve maintenant constitué de neuf carrés de 36 cases, sous le signe du 9. Le 8 est signe
d’équilibre pratique ; le 9 relève de la spéculation mathématique car, fait exceptionnel dans

19
l’Antiquité, la Chine utilise depuis ses premiers décomptes, le système décimal où le 9 est le
dernier échelon avant l’achèvement de la dizaine.

Par ailleurs, et peut-être est-ce la raison intime de l’extension du tablier de jeu : sa nouvelle
configuration entre en résonance avec des données astronomiques simples : le nombre des
intersections, 361 (19 x 19), est proche des jours de l’année et le nombre des cases, 324 (18 x
18), est proche du nombre des étoiles qui portent alors un nom : 320. Tout se passe comme si
l’extension du tablier fait alors passer le weiqi de la terre au ciel.

Lorsque le nombre des lignes passe de 17 à 19, sous le signe du “9”, est-ce une coïncidence
fortuite si la division des joueurs se fixe à neuf, selon une hiérarchie toujours en vigueur. Sous
les Tang, au VIIIe siècle, l’empereur Xuang-zong établit le titre honorifique de daizhao de
l’Académie impériale destiné aux lettrés ; l’un de ces titres était réservé à l’art du weiqi. Cet art
atteint des sommets dont on peut juger par les traités conservés, en particulier les Neuf Positions
stratégiques du Jardin de la vallée d’or. Des représentations de joueurs se voient dans les
peintures, puis la pratique du jeu se généralise. Fait notable, autant les échecs se diffusent
rapidement en Europe à partir du Xe siècle, autant l’expansion du weiqi hors de la Chine, et du
go hors du Japon apparaît timide.

Au XVIe siècle le Père Nicolas Trigault est un des premiers à évoquer ce jeu : « Le plus
grave et sérieux jeu qu’ils [les chinois] aient entre eux, est tel. Sur un tablier de trois cents
cellules, plusieurs jouent avec deux cents pièces, dont les unes sont blanches et les autres
noires. Avec ces pièces l’un tâche de pousser les pièces de l’autre au milieu du tablier, afin que
par après il commande au reste des cellules. Enfin celui qui s’est assujetti plus de cellules dans
le tablier, est appelé victorieux. Les Magistrats s’adonnent avidement à ce jeu, et passent
souvent la plus grande partie du jour en jouant : car entre bons joueurs, un jeu dure toujours
une heure entière. Celui qui sait bien ce jeu, quoiqu’il n’excelle en aucune autre chose, est
néanmoins honoré et bien venu partout. Voire quelques-uns le choisissent pour maître, avec les
compliments accoutumés, afin d’apprendre exactement de lui la manière de jouer le jeu.»

Le coup d’envoi véritable, concernant la connaissance des jeux d’Extrême Orient en


Europe, est donné plus tard par Thomas Hyde en 1694, dans son ouvrage sur les jeux orientaux.
Généralement les observateurs passent alors directement à la fin du XIXe siècle pour situer
l’arrivée du go en Europe. Cependant, reprenant Trigault, Pierre d’Avity dans sa volumineuse
compilation décrivant Les États et Empires du monde, n’oublie pas de citer le weiqi ; ceci au
milieu du XVIIe siècle, époque où circulent, venant de Chine, des statuettes surprenantes, l’une
d’elle montre une famille hollandaise réunie autour d’une petite table chinoise supportant un
tablier qui est manifestement la réduction d’un jeu de go (ou de weiqi) accompagné de ses deux
bols. cf. Michel Beurdeley et Guy Raindre, La porcelaine des Qing (1986). Ce groupe est daté
de l’époque Kangxi (1662-1722). La curiosité ici est qu’il s’agit d’une famille hollandaise
représentée dans cette situation ou le jeu occupe une place centrale, en laissant supposer que la
pratique du weiqi est ici honorée. Même si nous sommes encore au début du XVIIIe siècle, ceci
est tout à fait remarquable.

Une véritable énigme apparaît quand une table à plusieurs jeux, fabriquée par Vaugeois à
Paris dans les années 1780, offre une surprise plus inattendue encore ; elle propose parmi les
différents tabliers (échecs, dames, marelle, nain-jaune et autres) deux jeux étonnants pour
l’époque : un tablier du jeu des gardes de la reine, qui sera connu plus tard sous le nom agon, et
un tablier de go ! Cf. Nicole de Reynies, Le mobilier domestique (1987). L'image ne laisse pas de doute

20
sur la nature du jeu. Cette présence est extraordinaire tant il est admis que le jeu arrive en
Europe seulement un siècle plus tard.

John Fairbairn, historien reconnu du weiki, est totalement hostile à cette


hypothèse d’une origine agraire. Il convient de reproduire sa lettre reçue le 6 août 1999.

Jean-Marie
Je suis désolé mais je ne me souviens pas de notre précédente correspondance. Je reçois tant de lettres sur les
jeux orientaux ; il est malaisé d’en garder la trace. Ceci consomme aussi beaucoup de temps. Pour cette raison,
pendant que je fais quelques commentaires ci-dessous sur votre article, je regrette de ne pouvoir poursuivre cette
correspondance.

Je présume que vous me souhaitez rigoureux. Sinon, merci de ne pas lire au-delà !

1. Je suis complètement hostile à votre hypothèse concernant le jingtian system. Il n’y a pas d’explication du
nombre 9, ni d’où les pierres viendraient, ni pourquoi les points seraient préférés aux cases dans le jeu. Beaucoup
plus vraisemblablement, si les anciens empruntaient l’idée de quelque part, ce serait les cases sur les carapaces de
tortues utilisées pour la divination. Les prêtres auraient sans doute appliqué un tisonnier chauffé au rouge sur les
points les plus faibles (les intersections) pour produire les craquelures, et la marque du tisonnier ressemble à une
pierre. Précisément, je ne suis pas actuellement en train de soutenir que c’est la réalité.

2. Il y a plusieurs endroits où vous êtes inconsistant dans la transcription. Lao tse et Sun Tzu devrait être Lao
Zi et Sun Zi. Yi King n’est plus que l’orthographe utilisé dans le journal de Legge et devrait être Yi Jing.

3. Il n’y a pas de relation entre le jing de jingtian et jing de yi jing. Ils n’ont jamais été le même mot. L’un est
le troisième son et un le premier son. Même s’il y avait une relation, elle ne serait pas pertinente, parce que jing de
yi jing est un mot ajouté par les générations suivantes en référence au livre (ceci veut dire “règle” ou livre sacré).
L’autre jing veut dire bien.

4. Vous basez votre argumentation sur 17x17 et 19x19. Vous ignorez les plus récentes découvertes des tabliers
13x13 et 15x15.

5. Je n’ai jamais rencontré de substantielle relation entre le Yi jing et le go dans la littérature chinoise. Si la
relation était aussi “séminale” que vous le suggérez, vous auriez encore à expliquer pourquoi les hommes de lettres
Chinois, familiers avec les deux, n’ont jamais fait cette connexion. La même chose peut être dite, presque au même
degré de la relation alléguée entre Sun Zi et le go. La fascination moderne pour Sun Zi en occident ne doit pas
occulter le fait que de nombreux hommes de lettres Chinois ne s’intéressait pas à lui ni à sa science militaire. Le
Civil l’emportait beaucoup sur le Militaire. La guerre est un symbole de discorde. Ceci ne serait pas un recours en
Chine. Ils préfèrent les symboles d’harmonie et de stabilité, pareil au système d’étoiles et de planètes.

6. Si des relations avec des éléments extérieurs au go devaient être trouvées, ce serait avec le Daoisme (lequel
aurait aussi une relation avec la divination).

7. La relation entre wei weiqi et wei le royaume de Wei n’est pas juste “aventurée” c’est un affreux
contresens. Encore une fois ce sont des mots différents. Dans l’ancienne Chine il y a jwei et ngjwei. C’est comme si
vous faisiez la suggestion en français que le gage (pari) était dérivé de la ville de Paris.
8. Vous référez une évolution de 17x17 à 19x19. Cette alternative doit être redressée parce qu’ils existaient en
parallèle mais à la suite l’un de l’autre.

9. La division des joueurs en neuf grades est difficilement une preuve de quoi que ce soit. Elle est une simple
copie du système des services civils en usage.

10. Xuang-zong est sans doute Xuan Zong.

11. Le livre avec les Neuf Positions de la Vallée d’or n’existe pas.

12. Je ne pense pas qu’il y avait des contacts réguliers entre le Japon et la Chine au commencement des Han,
ou c’est peu probable. (Et incidemment vous ne dite pas quel Han).

21
La référence à Jian Shen ne me dit rien sans les caractères, mais ce nom est chinois, non japonais.

13. L’histoire autour des 33 déplacements est également Chinoise, je suis sceptique qu’elle marque une
assimilation au Japon.

14. Sur un plan plus général il apparait que vous n’avez pas lu la littérature récente. Il y a une quantité de
développement archéologique en Chine et au Japon ; mais je reconnais que c’est difficile de les trouver. Mais vous
semblez être ignorant des deux articles par moi-même et Peter Shotwelle dans Go World. Même si vous n’êtes pas
d’accord avec eux je pense qu’ils doivent être connus.

15. Vous donnez mon adresse e-mail. Je préfère que vous ne le fassiez pas, s’il vous plait. Je ne veux pas
attirer la correspondance.

-o-

[Histoire des jeux de société : page 194]

Dès l'Inde ancienne le jeu fait l'objet d'une législation ; le perdant reçoit des
garanties en cas de fraude ou simplement par imprudence... Il existe pour ce pays un document
remarquable connu au XVIIIe siècle sous le nom de Code des gentous, les “gentous” étant une
dénomination utilisée à l’époque pour désigner les brahmanes. Il s’agit d’une sorte de traité de
jurisprudence où l’on trouve « Les lois d’un peuple qui semble avoir instruit tous les autres »,
indique la présentation de l’édition française. Ces lois étaient internes à la société et même
secrètes, aux yeux des voyageurs étrangers ; il fallut beaucoup
d’intelligence et de savoir-faire à Lord Hasting, gouverneur
des établissements anglais, pour les recueillir. À l’époque on
n’écrit pas encore Brahmane mais brame, de même on écrit
samskree pour sanscrit. Le texte sanscrit est traduit en anglais
pas Nathanaël Halhed-Brassey dans une édition qui paraît à
Londres en 1775. La traduction française publiée peu après,
en 1778, est signalée par Dusaulx.

Rien ne vaut quelques exemples concrets notés dans


l’ouvrage, pour se faire une idée de la réalité des castes en
Inde à cette époque. Par exemple, si un membre d’une caste
inférieure est pris à lire les livres sacrés des Védas [écrit
Bédas], on lui introduit de l’huile chaude dans la bouche. Et
s’il a seulement entendu des versets de ces livres, on lui met
de l’huile chaude dans les oreilles que l’on bouche ensuite avec de la cire !
Un chapitre est intitulé De ceux qui trouvent une chose perdue. Voici ce qui se passe :
– Si un Brame savant, trouve une chose perdue par un étranger, il en informe le Magistrat
qui lui laisse la totalité de ce bien.
– Si c’est un Brame non savant, il en informera le Magistrat qui lui en prendra le sixième.
– Si c’est un Chehtekee [le second dans la hiérarchie]… Le Magistrat partage la trouvaille
en quatre : 1 part pour le Magistrat, 1 part pour les Brames, et 2 pour le Chehtekee.
– Si c’est un Bice [3e catégorie], il donne la moitié aux Brames ; la moitié du reste au
Magistrat et le reste pour lui.
– Si c’est un Sooder, on fait douze parts : 5 pour les Brames, 5 pour le Magistrat et
seulement 2 pour le Sooder.

L’ensemble constitue un véritable code civil où les chapitres vont des amendes contre ceux
qui coupent les arbres, à la taxe sur l’objet et la vente des marchandises, en passant par les

22
querelles entre un Père et son fils ou la condition féminine… sans oublier les jeux. Un court
chapitre leur est en effet consacré, le voici :

« Il y a deux sortes de jeux : le premier nommé choperbazze [chaupur] est celui qu’on joue
avec trois grands dés oblongs, avec des échecs ou des tables ; des dés ordinaires et autres
qu’on appelle dote ; le second lorsqu’on fait combattre des éléphants contre des éléphants, des
taureaux contre des taureaux, des coqs contre des coqs, des rossignols contre des rossignols et
d’autres animaux, ce qui se nomme shemàbhee. Personne ne peut se livrer à ces jeux même
pour badiner.
« Si un homme en public ou en secret, joue avec un autre à l’un de ces deux jeux dont on
vient de parler et fait un pari, le Magistrat le châtiera après l’avoir condamné à la somme qu’il
jugera à propos.
« Si un homme a un penchant à l’un de ces deux espèces de jeux, il jouera en présence du
Magistrat, ou il fera asseoir auprès de lui un surveillant attaché au Magistrat, tandis qu’il se
livrera au jeu ; dans ces deux cas le perdant paiera l’argent du jeu.
« Si un homme, sans la permission du magistrat, joue une somme stipulée, le gagnant ne
pourra se faire payer de cette somme, mais le Magistrat condamnera les deux parties à
l’amende.
« Dans le cas où l’on fera des paris sur le jeu, il faudra qu’ils se fassent en présence d’un
grand nombre de spectateurs.
« Quand un homme après avoir joué avec un autre pour un pari, recevra l’argent qu’il a
gagné, il donnera cet argent à l’officier du magistrat et l’officier du magistrat en donnera la
moitié à cette personne et l’autre moitié au magistrat.
« Si un homme, pour gagner, se rend coupable d’artifice ou de tromperie, le Magistrat le
condamnera à une amende proportionnée à ses facultés.
« Celui qui joue sans un pari stipulé, ne pourra recevoir aucun argent à raison de ce jeu.
« Si un homme se rend coupable de fraude ou de tromperie, à ces deux espèces de jeux, le
Magistrat lui fera couper les deux doigts.
« Si un homme après avoir joué pour faire un pari, et reçu l’argent qu’il a gagné ne donne
pas au Magistrat la part qui lui revient, le Magistrat le condamnera à l’amende. »

Le texte traduit une première fois du sanskrit en anglais et une seconde de l’anglais en
français introduit quelques confusions dans la première partie mais l’ensemble se tient. Même si
le vocable choperbazze semble désigner une famille entière comprenant les échecs et les autres
jeux de table, il s’agit manifestement du chaupur qui se joue avec trois dés oblongs. Les autres
jeux de table ne peuvent être que les classiques ashtapada et dasapada auxquels sont ajoutés les
dés ordinaires et d’autres appelés dote. Nous voyons bien les joueurs, dans les palais et les
tavernes, attentifs à leurs coups réfléchis ou hasardeux ; nous les voyons d’autant mieux que
quelques artistes se sont plus à les représenter.

Mais pourquoi restons-nous sur notre faim ? C’est qu’il manque quelque chose dans ce
texte. Il manque les cartes ! Ou bien il s’agit d’une inattention de Nathanaël Halhed-Brassey qui
ne les a pas repérées dans le texte original, ou bien le Code des gentous ne les mentionne pas, ce
qui est le plus vraisemblable. La question concernant l’ancienneté des cartes en Inde resurgit.
Exhumé en Occident à la fin du XVIIIe siècle, ce « Code des gentous » est évidemment antérieur
à cette date – mais laquelle ? Si l’ouvrage n’est pas très ancien, l’absence d’une mention des
cartes à jouer conforte l’idée que leur apparition en Inde ne remonte pas à une période très
reculée ; les éléments plaçant leur apparition au début du XVIe siècle trouveraient ici, matière à
étayer cette hypothèse.

23
Évoquons maintenant la seconde famille, nommée shemàbhee. Elle concerne ici
essentiellement les combats d’animaux, sachant que dans ces combats les paris semblent si
importants qu’ils constituent l’objet du jeu : « Personne ne peut se livrer à ces jeux même pour
badiner. » est-il précisé.

En Inde comme ailleurs, le légiste se préoccupe des troubles causés par l’argent servant de
combustible aux jeux. La lecture des règles montre comment le magistrat sait se faire rendre
justice et combien la fraude est punie sans état d’âme. Deux doigts coupés, voilà qui est
dissuasif !
-o-

[Histoire des jeux de société : page 197]

Dans l’histoire des échecs, la mutation de la dame à la Renaissance constitue un


véritable séisme. Elle devient en effet la pièce la plus puissante avec la faculté de se déplacer
dans toutes les directions selon les cases libres devant elle. Auparavant, elle restait sagement
auprès de son roi en l’accompagnant seulement d’une case à la fois.

Au cours de la réflexion touchant cette mutation, un nom


se présente, celui de Martin Le Franc. Ecclésiastique, diplomate
et poète, il est au XVe siècle l’auteur de deux ouvrages
importants, Le Champion des Dames et L’Estrif [le débat] de
Fortune et Vertu. Le premier d’entre eux nous intéresse ici car
ce long poème de 24.384 vers couronne des décennies de
littérature où la femme se trouve exaltée jusqu’aux sommets
avec, pour la période immédiatement antérieure, Le Livre de la
Cité des Dames par Christine de Pisan.

La poésie courtoise inspire l’œuvre de Martin Le Franc qui


reconnaît et revendique ses sources Or nous nous trouvons à la
fin du XVe siècle à cette époque charnière dans l’histoire des
échecs où la dame devient selon l’expression consacrée
« enragée », selon la faculté notée plus haut de traverser toutes
les cases libres de ses lignes. Il est évident que cette
transformation dans le jeu d’échecs s’inscrit dans l’air du temps
et il se trouve qu’une première édition imprimée du poème de
Martin Lefranc, composé dans les années 1440, est réalisée à Lyon vers 1490 en coïncidence
avec l’arrivée de la dame enragée attestée en 1495.

Même tiré à moins de mille exemplaires comme c’était l’usage à l’époque, le Champion
des dames connait d’un coup une audience sans commune mesure avec celle rencontrée
jusqu’alors par les copies réalisées. Cette diffusion dans les milieux intellectuels se situe en
France mais aussi hors des frontières ; en particulier en Espagne car nous savons qu’en matière
de livres les relations entre Lyon et l’Espagne se sont nouées dès la fin du XVe siècle. Or les
premiers ouvrages attestant les nouveaux pouvoirs de la dame dans le jeu d’échecs sont
espagnols : un recueil de problèmes de Francesch Vicent paru en 1495 et le livre de Lucena
publié en 1497 quand les joueurs de l’époque distinguent désormais « le vieil jeu des eschés »
des « eschés de la dame enragée ». Quelques années seront nécessaires pour voir adopter cette
façon de jouer.

24
Martin Le Franc semble bien être le premier auteur à qualifier certaines femmes
d’enragées, terme peu banal. Peut-on admettre qu’il influence directement la transformation de
la dame en dame enragée dans le jeu d’échecs ? Il est évidemment impossible de le dire.
Mentionnons seulement les passages qui vont dans ce sens. Le premier se trouve en ouverture
de l’œuvre avec une strophe placée en exergue ; elle est un appel, un véritable coup de clairon ;
elle occupe à elle seule une page entière. C’est la proclamation d’entrée :

« A l’assault, dames, à l’assault !


« A l’assault dessus la muraille !
« Ores est venu en sursault* [* à l’improviste]
« Malebouche en grosse bataille**. [** avec une grande armée]
« A l’assault, dames ! Chascune aille
« A sa deffense et tant s’esforce
« Que l’envieuse vilenaille
« Ne nous ait d’emblee ou de force !

Étonnant cri de guerre de la part d’un ecclésiastique !


Et pour que cela soit clair, cette injonction se retrouve ailleurs, avec en prime l’expression
dame enragée sous la forme arragée :

« Telles dames doibt on amer,


« Telles dyablesse arragees,
« Dist l’adversaire au cueur amer.
« Lesquelles en guerre arrengees
« Ont sceu et pu estre usagees* [* entraînées]
« A porter le pesant harnoys !
« O dames trop encouragees,
« Que peut faire Ogier le Danois ?
« […]
« O foles femmes forsenees,
« O chose tres abhominable,
« O femmes de rage menees,
« O oultrecuidance dampnable !
« […]

En dehors de ces princesses guerrières qui figurent ici sous la forme de diablesses enragées,
les autres relations établies dans le texte entre la rage et les femmes sont liées à la luxure ;
Vénus est une folle forcenée ; la femme est en arragié désir et l’auteur intitule même un de ses
chapitres : « Pour conclure sur la rage de la luxure des femmes… »
En réponse et pour marquer combien cette force des femmes n’a rien de vulgaire, le
champion s’exprime avec toute la noblesse que l’on peut attendre de lui :

« [Pour ce temps il faut]


« Femmes en bataille arrengier
« Pour attremper* et corrigier (* tempérer)
« L’abus des hommes et l’orgueul.
[…]
« Mais nous debvons esmerveiller

25
« Qu’elles eurent le hardement* (*la hardiesse)
« D’entreprendre et de traveiller
« Si très chevaleureusement,
« Et qu’en hautain gouvernement
« Passerrent sens et force d’omme. (v. 16665 – 16670)

Que la femme surpasse l’homme, l’idée n’est pas neuve au XV siècle ; Martin le Franc ne
pouvait faire moins que d’exalter cette qualité dans un ouvrage intitulé Le Champion des
dames ; la singularité est de voir chez lui la femme devenue une combattante – diablesse
enragée – une première fois sous la forme arragée et ailleurs menée par la rage… Est-ce
l’origine directe de la métamorphose de la dame dans le jeu d’échec ? C’est possible. Quoi qu’il
en soit, L’œuvre de Martin Le Franc constitue un solide repère pour comprendre la
métamorphose de la dame dans le jeu d’échecs à la fin du XVe siècle. (cf. J.-M. Lhôte Martin Le
Franc et la dame enragée, Board Game Studies, 5/2002. P.105-110)

-o-

[Histoire des jeux de société : page 200]

Que sont les joueurs du XIIIe siècle en Espagne à


travers les miniatures du Livre d’Alphonse X le
sage ? Tous les amateurs en matière d’histoire des jeux
connaissent l’existence de ce manuscrit formidable,
initié par ce Roi de Castille (1252-1284), un des
grands esprits de son temps. Période faste en Europe
avec des penseurs aussi éminents que Thomas
d’Aquin, Albert le grand où Raymond Lulle.

Pendant longtemps, l'imposant fac-similé en deux


volumes (noir et blanc), édité à Leipzig (1913) a été la
seule source accessible aux historiens, jusqu'à la reproduction en couleurs de Madrid (1990).
Les travaux de Murray (1913 et 1952), de Steiger (1941), de Mehl (1990), et d'autres, parmi
lesquels la thèse peu connue, parce que seulement ronéotée, de Grandèse (1986) tient une place
de choix, ont éclairé le chercheur. Ceci jusqu'à l'ouvrage de Schädler et Calvo (2009), devenu
référence en la matière.

Les personnages représentés se décomposent de la façon suivante :

463 personnages au total


dont :
39 sans rapport avec des scènes de jeux (roi, nobles, scribes, artisans)

424 personnages présents dans les scènes de jeux


dont :
357 Hommes
59 Femmes
8 Enfants

26
312 joueurs proprement dits (nombre approximatif car dans les jeux de dés il est difficile
de distinguer les joueurs des spectateurs).
dont :
264 Hommes
40 Femmes
8 Enfants

112 Compagnons et compagnes, serviteurs et servantes.


dont :
93 Hommes
19 Femmes

La répartition par jeu est la suivante

HOMMES FEMMES ENFANTS


Total joue non joueu non joue non
urs joueurs ses joueuses urs joueurs
a) Échecs 270 167 46 37 16 4 0
classiques
Dés 75 34 38 0 3 0 0
classiques
Tables 32 25 2 3 0 2 0
classiques
b) Échecs, Dés,
Tables 8 8 0 0 0 0 0
(dérivés)
c) Échecs,
Tables 8 8 0 0 0 0 0
(hors normes)
d) Jeux
populaires 16 8 6 0 0 2 0
(alquerque,
marelle)
e) Jeux savants
(astronomie) 15 14 1 0 0 0 0
264 93 40 19 8 0
424 357 59 8

Les observations portent donc sur un nombre de personnages significatifs (424) où l’on
observe une présence féminine non négligeable : 17 % au total et 20% dans les illustrations
concernant directement les jeux.

Cette proportion de femmes est de 23 % dans les échecs classiques (près de 1 joueur sur 4
est une femme). En revanche la proportion tombe à 12 % dans les jeux de tables (3 femmes
pour 25 hommes) et elle devient nulle dans les jeux de dés ; cela correspond sans doute à un
ordre moral, mais il serait étonnant qu’au 13e siècle en Espagne, aucune noble dame n’ait
pratiqué les dés. Toujours est-il que dans le manuscrit, les trois femmes figurant dans les jeux de
dés sont des servantes de tripots.

27
Dans la majorité des parties où les femmes sont présentes, elles jouent entre elles.
9 parties seulement opposent un homme et une femme (8 aux échecs et 1 aux tables).

La présence des compagnons et serviteurs est importante ; nous savons bien que le public
aime se mêler au jeu ; c’est le cas ici puisque nous trouvons 112 présences extérieures
(93 + 19), pour 312 joueurs (266 + 42 + 4), soit plus du tiers ; les jeux de dés l’emportent
largement puisque l’on trouve autant de compagnons que de joueurs en action, et même un peu
plus (38 contre 34), mais la distinction est difficile à faire et l’on peut estimer que tous les
hommes figurant sur les miniatures des jeux de dés sont des joueurs.

Cette remarque vaut aussi pour les échecs et les tables où il faudrait distinguer les
compagnons des serviteurs, les premiers étant souvent des conseillers participant au jeu.

Le ou les miniaturistes semblent s’être ingéniés à faire figurer toute la variété des
populations habitant l’Espagne dans la fin du XIIIe siècle : des princes, des nobles, des religieux,
des officiers, des universitaires, des commerçants, des artisans, des chrétiens, des juifs, des
musulmans. Des juifs peuvent jouer avec des chrétiens et ceux-ci avec des musulmans ; ici un
maure joue avec un espagnol, là des joueurs occidentaux sont accompagnés d’une servante
orientale ... l’œcuménisme règne. Les joueurs de dés ne sont pas tous d’extraction populaire, on
trouve parmi eux des nobles jouant accompagnés par la musique d’un luth et aussi une partie
jouée en présence d’une femme.

L’impression d’osmose entre les cultures se confirme en observant les décors des
différentes scènes. Les spécialistes du costume et des coiffures trouvent dans ces miniatures une
étonnante documentation sur les qualités et les professions des personnes représentées.

Les rencontres s’observent dès les premières miniatures qui accompagnent l’introduction :
sur les 15 personnages d’entrées, nobles, scribes, messagers, sept sont « occidentaux », dont le
roi Alphonse X bien entendu, et huit sont « orientaux ». Il apparaît nettement, dès les premières
images, que les jeux dont il sera question dans l’ouvrage viennent d’Orient.

À s’en tenir à une impression générale, concernant les scènes de jeux proprement dites, les
miniatures peuvent être réparties selon leurs décors :

DÉCORS
Neutres Occident Orient

a Échecs classiques 49 27 28
a)
Dés ––– 5 3 2

Tables ––– 14 – –

b Échecs, Dés, – 3 1
b) Tables (dérivés)

c Échecs, Tables – 2 –
c) (hors normes)

28
d Jeux populaires 4 – –
d)
e Jeux savants 2 – –
e)
74 35 31

Au total on observe une équivalence entre les décors orient et occident (35 et 31), l’égalité
étant pratiquement réalisée pour les échecs (27 et 28) ; mais ceci fait abstraction des fonds
neutres.

Une analyse plus fine permettrait peut-être de savoir s’il existe une relation évidente entre
les problèmes directement empruntés au kitab al satrany, l’ouvrage classique arabe, et le
costume des joueurs sur les miniatures correspondantes.

D’autre part, si l’on suit l’observation de Murray précisant que trente-quatre problèmes
d’échecs seulement n’apparaissent pas dans des manuscrits arabes antérieurs, cela supposerait
que la grande majorité des joueurs sur les miniatures soient arabes pour refléter cette réalité. Or
ce n’est pas le cas ; c’est le signe d’une assimilation de ces jeux dans les différentes classes
sociales de l’époque en Espagne.

Notons par ailleurs qu’on ne voit pas de « musulmans » jouer aux dés ni même aux tables,
présentées ici comme totalement assimilés à l’Europe. En ce qui concerne les jeux plus rares –
échecs de 12 x 12 et jeux astronomiques – ils sont placés dans un environnement occidental,
même si le premier est spécifié venir des Indes.

Indépendamment de l’aspect purement technique résumé par les diagrammes, les traités
arabes évoquent la question difficile de la licité du jeu d’échecs. Le jeu est en effet condamné
rigoureusement par l’Islam, ainsi que les représentations figurées. Au-delà se situe les deux
courants antagonistes, présents aussi dans la religion chrétienne quoique à un moindre degré :
celui qui soumet l’homme entièrement à la volonté divine responsable des vertus et des vices, et
celui qui affirme l’existence d’un libre arbitre. Dans le premier cas le hasard s’apparente à la
providence, dans le second cas il fait de l’homme un rival de la divinité ce qui est inacceptable.

Cette question, secondaire dans les jeux de stratégie, revêt une importance capitale dans les
jeux de dés et même dans les jeux de tables à une époque où la religion gouverne les sociétés.
Or certaines formes d’échecs se pratiquaient en faisant usage de dés pour décider quelle pièce
devait être jouée ; cela expliquerait divers interdits prononcés par les autorités contre les échecs,
jeu de haute réflexion s’il en est, qui se trouve au Moyen Âge entièrement placé sous le signe de
la guerre. La présence du hasard dans les échecs intrigue tous les chercheurs.

Dans le manuscrit d’Alphonse X le sage quatorze pages sont consacrées aux dés (65r à
71v) et résument l’essentiel de nos connaissances des jeux de dés au Moyen Âge. Au total onze
jeux sont représentés dans une tonalité occidentale. L’impression générale est celle d’une
grande profusion de personnages. Près de sept personnes en moyenne sont présents dans chaque
scène de jeu. Douze joueurs sont entièrement dépouillés de leurs vêtements et les nobles (28)
sont à peu près en aussi grand nombre que les gens du peuple et les commerçants (24) pour un
total de 75 personnages ; les autres sont des militaires (5), des moines (5) ?, des serviteurs (5).

29
En ce qui concerne l’origine des jeux de table, la filiation gréco-romaine est clairement
lisible ; leur tradition est fortement enracinée en Europe et il n’était nul besoin d’un apport arabe
pour diffuser le jeu comme ce fut le cas pour les échecs. Par ailleurs, la plupart des jeux
proposés dans le manuscrit utilisent trois dés, ce qui les place dans la filiation romaine.

Piero Grandese relève à juste titre l’absence de références à tout symbolisme dans la
présentation d’ensemble de ces jeux ; or nous savons que, depuis longtemps, la relation a été
établie entre le nombre des douze lignes avec les mois de l’année, les signes du zodiaque, les
heures du jour et d’autres notions. Les arabes eux-mêmes établissaient de telles analogies. Le
manuscrit considère essentiellement les aspects ludiques et tactiques.

Comme il a été dit plus haut, les joueurs de tables sont « occidentaux »; les femmes sont en
minorités et deux enfants font leur apprentissage.

-o-

[Histoire des jeux de société : page 214]

Les tarots ont pris leur envol en Europe à partir de l’Italie... Est-ce certain ? Dans le
catalogue de son exposition La toma del cielo y de la terra [La prise du ciel et de la terre]
(Vitoria, Espagne 2003) Jean Vérame, plaide pour une origine avignonnaise [Hypothèse reprise
en 2015 dans The Playing-Card Volume 44, Number 1]. Il rappelle que toutes les cartes de
tarots de la première époque ne relèvent pas du modèle « Visconti » Sans parler du tarot, dit de
Charles VI, daté par les historiens de la fin du XVe siècle, dont l’origine italienne n’est pas si
assurée.

L’exemple irritant, parce que des plus énigmatiques, est donné par la série des cartes dites
de Goldschmidt : neuf cartes dont on peut douter que les enseignes soient italiennes. Pour
l’historien Detlef Hoffmann, dans Tarot, jeu et magie (Bibliothèque nationale 1984) : « Elles sont
une épines dans le pied des spécialistes de la carte à jouer » et peuvent être d’origine
provençale.

Vérame souligne l’extraordinaire vitalité artistique et culturelle de la période avignonnaise


au temps des papes, à l’époque où naissent les cartes à jouer ; évoquant un document du XVIe
souvent cité, qui mentionne un « événement du troisième tiers du XIVe siècle », disant que les
naïbs [les cartes] venaient du pays des Sarrasins. Il demande : « Mais c’est quoi le pays des
Sarrasins ?» Il souligne l’étendue de leurs implantations, en Espagne mais aussi en Sicile et
jusqu’à Rome, et à Narbonne, à Nîmes, dans la vallée du Rhône, le massif des Maures étant
toujours là pour rappeler leur souvenir. Ceci pour dire que l’origine des cartes à jouer est fort

30
difficile à cerner et celle des tarots, inconnue. Parmi toutes les hypothèses formulées depuis des
lustres, un regard vers Avignon mérite l’attention. Quand les tarots Visconti sont réalisés par un
maître dont l’identité prête encore à controverse, cela fait déjà soixante-dix ans que les
premières cartes à jouer existent.

Au passage il est question du changement de sexe de la figure des jeux classiques quand le
cavalier des jeux espagnols fait place à une dame en France, pays de l’amour courtois. Le
clivage est net : Les hommes dans le pays d’Oc, les femmes en France. Quant aux enseignes :
« L’on a bien un axe Marseille Barcelone Toulouse pour les coupes, deniers, bâtons et épées, et
un autre, Sud-Nord, pour les cœurs, piques, trèfles et carreaux.»

Ces questions touchant les origines, les filiations, les implantations ouvrent sur l’histoire et
la civilisation des époques considérées. Qu’importe pour les joueurs la nature des enseignes,
leur espace de diffusion et leur année de naissance, en revanche, il n’est pas indifférent de situer
le contexte de l’apparition des cartes à jouer, lorsque la papauté avignonnaise cherche à
neutraliser les Visconti de Milan, tandis que la maison de Bourgogne confirme ses pouvoirs et
que le grand schisme d’Occident fait trembler l’Église catholique. Boccace écrit son Décaméron
aux alentours de 1350, exactement contemporain des Triomphi de Pétrarque. Trente ans plus
tard, le jeu de cartes apparaît dans cette période de bouillonnement intense où la France, hors-
jeu pour l’heure, s’enfonce dans la guerre de Cent ans.

-o-

Dans ces origines, nous rencontrons de nouveau notre Martin Lefranc, cette fois avec
L’Estrif [le débat] de Fortune et Vertu, en prose et en vers, (fin 1447 – début 1448) et la toute
récente édition critique par Peter F. Dembowski est un cadeau. Martin Le Franc fait dialoguer
entre elles les figures allégoriques que sont Dames Fortune, Vertu et Raison

Dès la première lecture, la page 171 saute aux yeux de l’amateur de tarots. Vertu y
prononce ces mots : « En bonne foy, dame Fortune, monlt aidiez a ma cause monstrant par
ces notables roys qu’en vostre amour n’a quelconque fiance, et qui plus vous croit, plus est
decheu. Ores a point nous souvient de ung duc de Millan le quel fist paindre pompeusement
vostre ymage une roe tournant. Et souvent la regardoit et en tenait devis [propos] comme
aourant vostre puissance et vous remerciant des honneurs,
largesses, triumphes, haultes et grosses seignouries que soubs votre
main tenoit. Maiz la loenge de son riche ouvrage fut abastue à ung
mot par plus sage de luy disant que le paintre avoit lourdement
mespris, car n’avoit arresté celle roe de tresforte cheville, voulant
par ce broquart signifier que folement le duc en sa prosperité se
confioit et que mis au hault, debvoit doubter [craindre] le tour dont
tumberoit en bas. » Autrement dit un duc de Milan a fait peindre
une roue de fortune et la regarde souvent en sollicitant son propos.

Sachant que le duc de Milan en question peut être Filippo


Maria Visconti (1392-1447), apprenant par une note de Peter F.
Dembowski qu’aucun tableau de l’époque, en relation avec cette
famille illustre, ne rappelle ce thème, comment ne pas se poser la
question de savoir si cette Roue de Fortune évoquée par Martin Le
Franc est la même que la Roue de Fortune d’un des premiers tarots
réalisés pour les Visconti ?

31
Martin Le Franc est un personnage captivant, entré au service d’Amédée VIII, prestigieux
duc de Savoie et véritable créateur de l’État savoyard. Amédée VIII est marié très jeune, avec
une fille du puissant duc de Bourgogne Philippe le Hardi ; leur union donnera naissance à sept
enfants, dont une fille, prénommée Marie, née en 1411, mariée en 1428 à … Filippo Maria
Visconti duc de Milan. Martin Le Franc peut-il ignorer l’existence des premiers tarots ?
L’analyse de la composition du L’Estrif laisse penser qu’il les connaissait fort bien.

Dans L’Estrif de Fortune et Vertu, Martin Le Franc insère vingt-trois poèmes. Si l’on met
de côté le premier qui est attribué au Lecteur, tous les autres sont mis dans la bouche soit de
Vertu, soit de Raison et sont donc au nombre de vingt-deux, or chacun d’entre eux peut être
mis en relation avec un des vingt-et-un atouts des tarots, auxquels il convient d’ajouter la
figure du Fou. Cette observation ne résulte pas d’analogies approximatives formulées pour les
besoin de la cause mais de notations précises. Si ces notations se limitaient à deux ou trois
exemples, il serait possible de parler de coïncidences mais la multiplication des références
explicites laisse pantois. Par ailleurs il est à noter que Martin Le Franc numérote chacun de
ses poèmes comme s’il voulait souligner la cohérence de l’ensemble.

Si les relations proposées entre figures et poèmes sont justes comme il semble, elles font de
L’Estrif de Fortune et Vertu un document fondateur dans l’histoire des tarots ; les cartes sont
considérées sous leur aspect allégorique et même divinatoire (le duc “tient propos” avec sa
roue de fortune). Martin Le Franc ne prend pas en compte le caractère ludique de ces cartes
qu’il devait pourtant connaître – mais était-il le plus important à l’origine ?
L’Estrif propose un ordre pour la suite des atouts ; le fait que les poèmes soient numérotés
laisse penser que l’organisation est voulue Nous ignorons s’il s’agit d’un point de vue
particulier de Martin Le Franc ou si cet ordre était déjà admis comme tel. Cette œuvre
manifeste combien les tarots ont été très tôt familiers des intellectuels, non seulement à la
cour des Visconti mais sans doute chez le duc de Bourgogne, mécène prestigieux ; nous
connaissons la rapidité avec laquelle s’est propagé ce jeu. L’Estrif propose un exemple
spectaculaire d’assimilation des figures des atouts. Cela dit, Martin Le Franc ne se trouve pas
dans le premier cercle des initiateurs ; en ce sens L’Estrif n’éclaire pas l’énigme de son
origine. Le lecteur curieux trouvera le détail des analogies dans un article signé de l’auteur de
ces lignes dont voici la référence : J.-M. Lhôte Martin Le Franc et les Tarots Visconti, The
Playing-card, Volume 30, No4, jan-feb 2002 ; p.152-160.

-o-

[Histoire des jeux de société : page 216]

Salut à Virgile le grammairien ! Chercher, et trouver, des équivalences entre la série


des lames majeures des tarots et d’autres suites comme celles proposées par le psaume 119 ou
par l’alphabet hébraïque reste problématique car il n’y a pas transposition directe, les situations
et les sociétés étant séparées dans l’espace et le temps. Dans chaque cas cependant une volonté
de ramener les énergies animant le monde à quelques notions essentielles, se manifeste. C’est
pourquoi l’exemple trouvé chez Virgile le grammairien est aussi intéressant.

Nous connaissons très mal ce Virgile – longtemps dit « de Toulouse » qui semble plutôt
être Irlandais. Reprenant un texte paru dans la revue de Pataphysique, Raymond Queneau fait
allusion à son œuvre dans Bords, Mathématiciens, Précurseurs, Encyclopédistes (1956) ; Il cite
Les Epitomae de Virgile de Toulouse, essai de traduction critique par l’abbé Tardi, (1928).
Depuis, d’autres travaux sont venus compléter cette approche. Trois manuscrits du IXe siècle

32
donnent les copies les plus anciennes de cette œuvre singulière ; ils se trouvent à Amiens,
Naples et Paris.
Notre Virgile vécut entre 550 et 600 au sein d’une école de
grammairiens peu orthodoxe, « une école qui ne se rattache à
rien de connu, qui se réclame d’écrivains dont personne avant
elle n’avait entendu parler, qui invente de toute pièce une langue,
ou plutôt douze langues sans aucun rapport avec les idiomes
contemporains, qui enfin, malgré son étrangeté, ne reste pas sans
influence sur les écrivains des siècles suivants. Il y a là de quoi
s’étonner » (Caillois)

Son ouvrage se nomme Epitomae qui signifie « abrégé ».


Virgile y livre des abrégés de connaissances relatives à la
grammaire. Son propos suit un ordre très simple : la lettre, la
syllabe, les mètres, le nom, le pronom, le verbe, l’art de couper
les mots, etc. Il évoque au chapitre XV, les « latinités » qui sont
au nombre de douze, depuis l’usuelle jusqu’à la plus élevée en
passant par celle des notaires, les nombres ou celle qui prend du champ… chacune de ces
latinités porte un nom, relevant d’un idiome inventé, et c’est dans la cinquième, nommée
metrofia, traitant du langage de l’intelligence, que se trouve la surprise.

L’auteur énumère en effet une série de vingt et une notions, baptisées à sa manière, et que
voici : 1) Dicantabay [le principe] ; 2) Sade [la justice] ; 3) Gno [l’utilité] ; 4) Bora [la force] ;
5) Ter [les deux conjoints dans un mariage] ; 6) Reph [le respect] ; 7) Brops [la piété] ; 8) Rihph
[l’hilarité] ; 9) Gal [le royaume] ; 10) Fkam [la religion] ; 11) Clitps [le fait d’être noble] ; 12)
Mymos [la divinité] ; 13) Fann [la reconnaissance] ; 14) Ubio [l’honneur] ; 15) Gapbaz
[l’hommage] ; 16) Blagth [lumière du soleil] ; 17) Mere [la pluie] ; 18) Pal [le jour et la nuit] ;
19) Gatbr [la paix] ; 20) Biun [l’eau et le feu] ; 21) Spax [une longue vie].
Et Virgile le grammairien de conclure par cette phrase lapidaire : « C’est par tous ces
éléments que l’univers entier est gouverné et c’est d’eux qu’il reçoit prospérité. »

Nous trouvons donc ici une suite analogue à celle qui se trouvera beaucoup plus tard dans
les atouts des tarots. En tout cas, la série des lames majeures des tarots répond à une proposition
du même ordre : condenser une vision de l’univers en vingt et une notions, tel que le propos se
manifeste depuis longtemps, par exemple, avec la série des lettres de l’alphabet hébreu cultivée
avec délectation par les kabbalistes.

Il n’est pas exclu que ce Virgile s’en soit inspiré. Mais en même temps la série fait
indéniablement partie de notre univers latin et elle compte vingt et un vocables. Au sixième
siècle, ce témoignage est un repère. Cette démarche prend ici une force nouvelle dans la mesure
où la volonté d’inventer s’affirme avec une liberté souveraine : il ne s’agit rien moins que de
l’univers entier. Une réflexion d’ordre philosophique cherche une forme globale, et l’exprime.
C’est à sa manière un Théâtre comme le Moyen-Âge et la Renaissance en proposeront dans
leurs arts de mémoire. Curieusement Frances A. Yates dans son Art de mémoire (1966) ne fait
aucune allusion au tarot dans son magnifique ouvrage.

La suite des lames majeures des tarots est un théâtre à sa manière, un théâtre de vie
intérieure, pensé, construit, décoré pour la méditation. Avec Virgile le grammairien, nous
découvrons ici, avec surprise, une démarche de même nature et bien antérieure. (cf. Jean-Marie
Lhôte, Linéaments sur Virgile de Toulouse et Ibicrate le Géomètre, Viridis candela - le Correspondancier du
Collège de ’Pataphysique, N°3, mars 2008 (p.62-72)

33
-o-

[Histoire des jeux de société : page 220]

Les jeux princiers volent par-dessus les frontières. Nous savons, par exemple,
que la cour de Lorraine recevait de Milan de précieuses cartes de tarots dès 1449 ; ceci conforte
l’idée de la plupart des historiens à considérer aujourd’hui le tarot de Charles VI comme étant
d'origine italienne et date de la fin du XVe siècle.

Est-ce la réalité se demande de nouveau Jean Vérame ? Il suit l’attribution ancienne à partir
de la mention d’un livre de compte en date de 1392 pour le règlement « à Jacquemin
Gringonneur, peintre, pour trois jeux de cartes à or et diverses couleurs, de plusieurs devises,
pour porter devers ledit seigneur pour son esbattement, LVI sols parisis». Il reprend l’idée
d’une relation avec Avignon en évoquant la mort qui fauche cardinaux et rois, le
bateleur qui est un vrai jongleur contrairement aux figures ita liennes, la maison dieu
qui est une vraie forteresse à l’image du palais des Papes et non une allégorie ; il
souligne un détail singulier, à savoir que la mitre couronnant le pape est simple, c’est à
dire antérieure à celles qui seront en usage à partir de la décision de Clément V de les
rendre triples au début du XIV e siècle, c’est à dire avant la présence papale à Avignon,
comme si l’auteur voulait humilier la papauté. « Voici une base de réflexion et une
belle recherche iconographique à faire, écrit Vérame, non seulement à partir de toutes
les fresques encore visibles ou déposées, mais des œuvres éparpillées dans le monde,
le tout de Simone Martini à Enguerrand Quarton. »

Les triomphi de Pétrarque restent une pierre de touche incontournable, et les tarots Visconti
des repères majeures ; ils ne doivent pas faire oublier les témoins rescapés d’autres mondes, les
cartes de Goldschmidt ou celles de Charles VI, tandis que Virgile de Toulouse introduit un petit
cailloux gênant dans la chaussure du voyageur.

-o-

[Histoire des jeux de société : page 222]

Les soixante-dix-huit cartes d'un jeu de tarots, sont distribuées en deux séries :
21 atouts & 56 cartes de points, auxquelles s'ajoute le mat non numéroté, « fou ».
L’ordre des atouts a varié selon les régions ; en France cet ordre est celui du tarot dit
« de Marseille » (cf. Thierry Depaulis, Le Tarot révélé, Musée suisse du jeu, 2013). La suite des atouts
propose une composition remarquable : chacune des quatre séquences montre des couples

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antagonistes, aux extrémités des quatuors et des oppositions aux centres ; tandis que le Pape
s’oppose au Diable et la Roue de Fortune au Jugement.

Pouvoirs terrestres
Bateleur antinomie de Empereur
Papesse opposé à Impératrice

PAPE

Passions humaines
Amoureux antinomie de Ermite
Chariot [Pouvoir] opposé à Justice

ROUE DE FORTUNE

Contradictions vitales
Force antinomie de Tempérance
Pendu [Naissance] opposé à Mort

DIABLE

Mystères célestes
Maison Dieu [Foudre] antinomie de Soleil
Étoile opposée à Lune

JUGEMENT

MONDE Tarot Dodal XVIIIe s.

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[Histoire des jeux de société : page 222]

Où se trouve le mat ?
78, nombre des lames du Tarot, est la somme des douze
premiers nombres tandis que 21 est la somme des six premiers.
La première série est de 21 lames ; la seconde de 56 + 1, soit 57
lames, 57 étant la somme des nombres de 7 à 12. L’hypothèse
consistant à placer le Mat dans la série des lames mineures s'en
trouve justifiée.

78 est également la somme des neuf premiers nombres


premiers et celle des huit premiers nombres non premiers.
Visconti Dodal

Vi
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Dans le même ordre d'idée, 21 est le produit de 7 x 3, et inversement, mais aussi le résultat
de la progression 21 = 1 + 4 + 42; cela offre aux commentateurs quelques belles échappées sur
l’organisation du jeu.

Ceux qui incorporent le Mat aux atouts ne manquent pas de se référer aux vingt-deux
lettres de l'alphabet hébraïque. L'exercice ne date pas d'aujourd'hui ; déjà le psaume 119 affecte
une signification à chacune de ces lettres. L'interprétation du Tarot est un art plein de fantaisies
rigoureuses ; d’autant plus que le mat a changé d’allure entre la Renaissance et aujourd’hui,
passant de « l’idiot du village », du « demeuré » figé dans son attente à ce « marcheur »
inlassable, en route vers lui-même.

Pour justifier le passage de vingt-deux à vingt et un + le mat, il serait possible de se référer


à un glissement du même genre donné dans la Bible quand il est dit que les descendants de
Jacob qui rejoignirent Joseph étaient au nombre de soixante-dix. « Mais pour la tradition juive,
ils étaient soixante-neuf plus la Chékinah (la Présence divine) » précise Georges Nataf. cf.
Autobiographie de Moïse (1996).

Considérer le Mat, comme une présence divine, pourquoi pas ? Cette analogie est-elle
valable en la circonstance ? Il reste que la figure du Mat transformée en joker dans les jeux de
cartes aujourd’hui possède effectivement de grands pouvoirs.

Cela dit, il est plus logique de placer le Mat dans la série des lames mineures, comme figure
centrale répondant à celle du Monde (cf. Histoire des jeux, p.220)

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[Histoire des jeux de société : page 225]

Livre des jeux d'Alphonse X – fabrication des dés

Décier était autrefois le nom donné en France aux fabricants de dés à jouer.
Étienne Boileau, dans son Livre des métiers (XIIIe siècle), leur consacre le chapitre LXXI.

Le premier article est celui-ci : « Quiconques veut estre Deycier a Paris, ce est a savoir
feseeur de dez a tables et a eschiés, d’os et d’yvoire, de cor et de toute autre maniere d'estoffe et
de metal , estre le puet franchement, pour tant qu’il œuvre aus us et as coustumes du mestier,

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qui tel sont. » Il est ainsi spécifié clairement que les dés seraient faits pour les jeux de tables,
mais également pour le jeu d’échecs – éventualité curieuse, dont il sera parlé plus loin.

Il est question ensuite des apprentis : si ce ne sont pas ses enfants, il ne peut en avoir qu’un
seul et âgé de plus de huit ans, son salaire étant précisé. Par ailleurs le décier ne peut travailler la
nuit, ni les jours de fêtes.

Son travail est réalisé avec l’accord du prud’homme du métier qui assure que son travail est
bon et loyal, avec, bien entendu, l’interdiction de produire des dés trafiqués ; le texte est tout à
fait précis : ni dés « plonmés » (pour tomber toujours sur le même côté), ni dés « mespoinz »
(« a savoir qui soient tous d'as, ou tous de II points, ou tous de III, ou de IIII ou de V; ou tous de
VI ») ou « dés per et non per » (dés a deus II, ou a deux as, ou a deux V, ou a deux III, ou a deux
IIII, ou a deux VI). Nul décier ne peut faire ni acheter des dés « longnés » c’est à dire qui donnent
toujours le même point. Dans ce cas des amendes sont prévues.

Ajoutons que les déciers de Paris doivent le guet, la taille et les autres redevances envers le
roi, comme les bourgeois. En revanche les jurés gardiens du métier sont quitte du guet et s’ils
ont passé soixante ans et encore si leurs femmes sont enceintes, à condition qu’ils le fassent
savoir. Ceci dans le seizième et dernier article ; « Li dui jurez qui gardent le mestier de par le
Roy sont quite du guet pour son mestier que il gardent, et cil qui on[t] passé L X ans d'aage, et
cil a qui leur femes gisent d'enfanz, tant comme eles gisent ; mès ils sont tenuz de fere le savoir
a celui qui [le] guet garde de par le Roy. »

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[Histoire des jeux de société : page 225]

Le hasard dans le jeu d’échecs. Le Livre des métiers d’Étienne Boileau, au XIIIe
siècle, précise que les dés sont faits pour les jeux de tables et d’échecs. Plus tard on trouve
encore l’étonnant témoignage conservé à Avignon, en date du 18 décembre 1374, (Ms 2812,
fol.3) : « Donation de 3 florins et demi par une mère à son fils sous certaines conditions, entre
autres, qu’il ne jouera plus avec des dés au jeu des échecs. »

Effectivement, nous dit Jean-Michel Mehl, il a existé une sorte de « jeu d’échecs du
pauvre » où l’on peut imaginer des déplacements de pièces tirés au sort… Des illustrations
montrent des joueurs devant des échiquiers qui leur servent en fait de plateaux pour jouer avec
des dés. Dans son blog (juin 2014) Jean-Yves Cordier analyse deux vitraux de la cathédrale de
Chartres et offre une belle perspective sur cette question.

37
Cela dit, ne serait-il pas opportun de s’occuper aujourd’hui du hasard dans le jeu
d’échecs – d’une manière ou d’une autre ? En raison du niveau sensiblement équivalent des
grands champions, fondé sur la connaissance de la littérature échiquéenne et la maîtrise des
problèmes que les ouvrages spécialisés développent à l’infini, il résulte dans les compétitions
internationales un nombre de parties nulles qui les rendent vite insipides. Le temps n’est-il pas
venu d’une mutation, qui pourrait être analogue à celle du mouvement de la reine quand elle est
devenue “enragée” à la fin du 15e siècle ?

Quelle transformation, appropriée à l’évolution du monde contemporain, pourrait être


proposée ? L’époque où les fantassins se faisaient tuer sur place est révolue depuis la première
guerre mondiale. L’art de la guerre s’est profondément transformé, mais non le jeu d’échecs.
Sans complications inutiles car nous connaissons les multiples variantes collectionnées par
David Pritchard, autoriser les pions à reculer, par exemple, répondrait à des formes de guerre
moderne où l’esquive et les replis jouent un grand rôle. Les joueurs seraient conduits à oublier
ce qu’ils ont appris des maîtres, à réévaluer leurs connaissances, à redevenir eux-mêmes – au
moins pour un temps. Il s’en suivrait une belle mise au rebut des milliers d’ouvrages devenus
obsolètes… et les ordinateurs adapteront rapidement leurs logiciels à la nouvelle pratique.

C’est pourquoi la suggestion de Bobby Fischer, proposant de tirer au sort la position des
pièces de la première et dernière rangée avec une position identique pour les deux camps
mériterait une vraie considération de la part des Fédérations échiquéennes (L’histoire apprend
d’ailleurs que cette méthode est la reprise d’une suggestion plus ancienne). La réinsertion d’une
forme de hasard dans les échecs revitaliserait ce qui fut longtemps le Noble jeu… et puis les
machines reprendraient le dessus !
-o-

[Histoire des jeux de société : page 233]

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Les jeux dans le monde au début du XVIIe siècle à travers les notes de
Pierre d’Avity. Seigneur de Montmartin, (1573-1635) cet auteur a réuni les connaissances de
son temps concernant le monde entier. Cette compilation a connue plusieurs éditions, dont la
principale est parue après sa mort, en 1643, sous le titre Le Monde ou la description générale de
ses quatre parties. Avec tous ses Empires, Royaumes, Estats et Républiques. Six volumes in-
folio ! (4.450 pages, sans compter les introductions et les index). L’ensemble donne une idée
des informations circulant dans le public cultivé en France, dans la première moitié du XVIIe
siècle, tant sur les mœurs des indiens, que sur l’organisation du duché de Toscane, les
superstitions des Irlandais, la médiocrité de l’hôtellerie à Fez, le goût des turcs pour l’opium, les
Roses Croix en Allemagne et tant d’autres faits de grande ou petite histoire... et si notre auteur
compile, il cite ses sources ce qui est tout de même digne d’être salué.

Que disait-il des jeux ? Que savait-on des jeux dans le monde à cette époque ? Un
recensement aussi complet que possible a été effectué, par ordre alphabétique, depuis A
(Animaux), jusqu’à W(Weiqi). Voici quelques notations :

Animaux : Combats de taureaux contre gros dogues d’Angleterre au faubourg de


Southwarks.

Antiquité : [Grèce]. L’astragalime ou osselets, avec la dénomination des coups : les dés
« Cubei », avec description de règles ; mais les échecs sont ici attribués, à tort… Des jeux de
société sont décrits, par exemple l’éolocrasie : « c’était, quand les jeunes hommes ayant soupé

combattaient à qui veillerait plus longuement, puis si quelques-uns se laissaient vaincre au


sommeil, on leur versait dessus les restes et mélanges du souper. » d’Avity n’oublie pas, bien
entendu, les Jeux olympiques.

[Rome]. Évocation des comédies et farces qui se jouaient aux maisons particulières et des
jeux des d’enfants comme le sabot qu’ils chassaient et faisaient tourner avec un fouet. Les jeux
bien connus de pair impair ; le jeu de paume, le ballon, l’harpaste, jeu collectif avec une lourde
pierre que l’on faisait couler à toute vitesse, et le disque, le palet sans oublier les jeux équestres,
les courses… citant, également à tort, les échecs en parlant des Latrunculi. Les jeux de hasard,
quoique défendus par les lois, y furent aussi grandement en cours, si bien que les plus grands et
les Empereurs mêmes y passaient le temps ; ils furent distingués par les noms de Tales et
Tesseres… « Quant aux coups de dés, nommés Basilique, ou Royal, ou Vulturie, ou coup du
Vautour, on prend ordinairement le premier pour le jet heureux de Vénus, et l’autre pour celui
du chien, parce que Plaute dit, qu’il jeta malheureusement quatre vulturies, c’est à dire 4 as. Au
reste les amoureux avaient de coutume d’invoquer le nom de leur maîtresse en jouant aux dés. »
Toutes les notions renvoient à des références précises.

Arc – Arquebuse. Mentions pour l’État du Turc en Asie, en Suisse, plus particulièrement
dans la République de Genève.

Balle et Ballon. Dans les Iles Lucayes (Bahamas).

Cannes. «À Java, Les gentils hommes s’occupent à faire courir leurs chevaux à l’envi. Ils
ont ordinairement une pique de bois fort légère qu’ils manient dextrement. Ils se choquent
aussi, et se chassent l’un l’autre à cheval à perdre haleine. » Références de tels jeux à Alep, à

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Goa et bien sûr en Espagne où le lecteur a droit à la description des réjouissances qui se firent à
l’occasion de noces ou de naissances princières au XVIIe siècle.

Cartes à jouer et dés. Pratiqués au Royaume de la Chine par le « vulgaire ». Au Maroc,


surtout par le menu peuple… Parmi les curiosités, d’Avity signale qu’au début du XVIe siècle,
le Portugal étant placé sous la domination de l’Espagne, parmi les revenus de la couronne
d’Espagne on trouve : « Les jeux de cartes 60 mille ducats ». Il évoque les impôts doublés à
Venise, signale que l’on punit les criminels entre les deux colonnes de la place Saint Marc –
mais non que l’on a le droit d’y jouer aux dés.

Dames. À Goa, toutes sortes de jeux de damiers.

Danse. Très affectionnée au Mexique, au Nicaragua (contrefaçons des sourds, aveugles,


boiteux).

Duel : Au Royaume de France. « Leur valeur est ternie par cette misérable coutume, qui
n’est point si ordinaire parmi les autres nations, que d’appeler en duel ou en combat singulier,
ceux par qui ils prétendent d’avoir été offensés quoi que ce soit le plus souvent pour chose
légère, et pour des paroles dites sans mauvais dessein et sur quoi on doive former une querelle.
De toute parole offensive, le démenti est la plus grande, et après laquelle on ne réplique plus,
sans en venir aux mains ; ce qui est de même comme particulier aux Français, (et se pratique
principalement depuis le règne de François 1er qui fut de cet avis que le mensonge était
l’action la plus indigne d’un Gentilhomme) lesquels usent de ces duels, avec une telle ardeur et
licence que les Édits du Prince réitérés si souvent, ne sont point capables d’arrêter une telle
manie, qui se déborde et se répand de la Cour dans les Provinces, et a son cours dans les villes

et aux champs, jusque-là que les personnes de moindre étoffe (en qui cet abus est beaucoup
moins tolérable qu’en la Noblesse, ou aux gens de guerre, ayant quelque degré du
commandement dans les armes) [...] »

Échecs. Jeu connu par le monde, particulièrement en Europe, « attribué à Serxes homme
sage, l’an 635, qui l’inventa pour un Roi qu’il voulait instruire. Il est si noble et si ancien, que la
source en est ignorée, puisqu’on la met dans les temps fabuleux ou incertains. » En Syrie, dans
les maisons les plus aisées. Description des pièces chez les Perses. D’Avity se réfère à Texeira,
évoquant « le jeu des échecs que les Indiens envoyèrent aux Perses, figurant en ce jeu
l’inconstance du monde, et comme il fallait que chacun s’y gouvernat ; À quoi selon Mirkond,
les Perses répondirent en leur envoyant un damier, disant, qu’encore qu’on eut besoin de
savoir et de prudence pour cette vie : toutefois la fortune y était nécessaire, comme ils
pourraient voir en ce jeu. » On trouve en Espagne les plus excellents joueurs de toute l’Europe
et en Chine une variété avec des « Chauderons » de guerre, comme en parlent Ricci et Trigault.

Escrime. Des maîtres d’escrime sont créés à la Foire de Francfort : « n’y ayant en toute
l’Allemagne autre ville qui jouisse de ce privilège. »

Farces – Carnavals. Plusieurs références avec les bateleurs et baladins de Ceylan, ceux de
Goa et, pour l’Europe, l’Autriche « ou les jeunes hommes de maison vont aussi les jours de fête
par les rues à cheval, masqués et vêtus de plusieurs façons étrangères, et font même quelques
carrousels et combats devant le Palais de l’Empereur. »

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Illusions – Performance. Dans l’État du Grand Can, Province de Tanguth : « Ils ont outre
l’Astrologie trois sciences particulières, dont l’une se nomme Chimie, qui est notre Alchymie,
l’autre Limie pour rendre amoureux ; et l’autre Simie pour faire paraître ce qui n’est pas en
effet. Tous les jours on voit en la place de la ville de Campion force charlatans qui savent la
Simie, moyennant laquelle ils font voir toutes choses merveilleuses au peuple, comme serait
qu’ils percent un homme avec une épée, lui coupe un bras, répandent son sang et choses
semblables, qui ne sont pas en effet, mais en apparence. » Nombreux tours lors de fêtes à
Constantinople : « L’on y voit force gens qui vont sur la corde, et plusieurs Arabes qui sautent
sur des cimeterres, et font plusieurs choses merveilleuses, telle qu’est entre autre celle
d’emporter des aiguilles ou des épingles avec les sourcils. »

Jeux. Références aux jeux solennisant la fête de la dédicace du Temple « […] Il n’est pas
défendu de travailler au jour de Phurim, ou des Sorts, et toutefois les Juifs s’abstiennent de
toute besogne. Premièrement il faut que les femmes chôment tout à fait cette fête, parce que la
délivrance des Juifs arriva par le moyen d’Esther. Sur la nuit ils allument les lampes de
réjouissance en leurs Synagogues, et le Ministre de la Synagogue explique le livre d’Esther
d’un bout à l’autre ; et toutes les fois qu’ils nomment Hamman il faut que les jeunes garçons,
les filles et les femmes frappent avec les poings, ou des maillets les bancs, et fassent gros bruit.
En ce temps ils demeurent deux jours à faire bonne chère, jouer et passer le temps, et les
femmes s’habillent en hommes et au contraire, et choses semblables. Les riches donnent aussi
quelque chose aux pauvres, afin qu’ils se puissent réjouir. »

Jeux de hasard. En Chine, le vulgaire joue aux dés et aux cartes ; les japonais sont ennemis
de la médisance et du larcin domestique, des jurements et de toutes sortes de jeux de hasard. Au
Royaume de France, « Si les Français se portent facilement au bien, ils sont aussi fort capables
du mal. Ils ne peuvent supporter longtemps la fatigue et n’aiment pas les choses difficiles et
longues à poursuivre, étant impatients, prompts, soudains et légers, qui ne pénètrent, et ne
percent pas si avant dans les entreprises, que les Italiens et les Espagnols. Ils sont licencieux,
portés à la débauche, soit des femmes, soit du jeu, ce qui les rends insupportables aux
étrangers, et moins capables de conserver leurs conquêtes, comme il a paru autrefois en Italie,
ou au Royaume de Sicile ou de Naples, et dans les Pays-Bas. »

Jouets. Grande importance pour la ville de Nuremberg « qui attire force argent avec sa
quincaillerie et ses gentillesses… » Mais également à Francfort.

Joutes – Tournois. Nombreuses références.

Labyrinthe. À Naples « On voit aussi près de l’Amphithéâtre un grand bâtiment sous terre,
avec force petites chambres, de l’une desquelles on entre en l’autre par de petites portes. Il y
faut aller avec de la lumière, et quelque peloton de fil, ou autre chose pour marquer le chemin,
si l’on ne se veut pas mettre au hasard de n’en pouvoir sortir ; à raison de quoi ceux du pays
appelle ce lieu “Labyrinthe” »

Loto. À Venise, « Ils ont aussi l’invention d’exposer au sort de la Blanque, qu’ils appellent
Letto, qui se tire publiquement en la présence des principaux Sénateurs, plusieurs biens publics,
de quoi la République tire un grand profit. »

Lutte – Exercices. Exemples en Inde au deçà du Gange où des jeunes gens puissants
viennent là pour donner l’exercice à leurs maîtres ; à Alger et autres grandes villes de Barbarie :
« Il y a un grand nombre de lutteurs qui, pour une pièce d’argent donnent fort volontiers le

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plaisir de la lutte aux spectateurs. ». En Suisse, en Écosse, en Allemagne, en Provence où les
habitants « sont adroits à toute sorte d’exercice du corps, et propres à tous jeux. Tous les
villages de la Province ont leurs Fêtes, là où se donnent des prix pour concourir, sauter, tirer
de l’arquebuse, de l’arbalète, et choses semblables, et la jeunesse circonvoisine y fait essai et
donne des preuves de sa force et disposition à pied et à cheval, à danser et à faire des sauts
qu’ils appellent périlleux. »

Maisons de jeux. Description à Goa, avec des maisons autorisées. « Ceux qui tiennent ces
Académies y font un très grand profit, parce qu’il s’y trouve ordinairement force joueurs, dont
la plupart même y mange et couche, sans faire autre exercice. Tout y est fort bien accommodé,
les chambres y sont tapissées, et il y a toujours des gens près de ces joueurs pour les servir de
tout ce qui leur fait besoin. Ils sont libéraux joueurs, et ceux qui gagnent donnent librement de
l’argent à ceux qui les regardent s’ils connaissent qu’ils en veuillent prendre. Ils appellent
Barbo cette libéralité, ce n’est pas chose honteuse de la recevoir, parce qu’on tient cela plutôt
pour un honnête présent que pour une aumône. Ils donnent ainsi parfois des pièces d’or à la
plupart des soldats qui n’ont point d’argent, ils donnent aussi largement aux serviteurs du logis,
mais les maîtres en tirent un certain profit. Tandis qu’ils jouent il y a des filles, servantes et
esclaves d’un Maître et de la Maîtresse du logis qui jouent des instruments, et chantent
quelques airs pour les récréer, et ces filles sont les plus belles qu’on peut rencontrer. Ils jouent
beau jeu, et sans dispute, à cause de la police qui y est, et les plus grands Seigneurs sont obligés
d’aller jouer en ces lieux publics. Il est vrai qu’il y a des chambres particulières selon la qualité
des personnes. »

Oisiveté. D’Avity n’est pas aimable pour l’Irlande où l’on aime la fainéantise…

Paris. En Angleterre « il faut remarquer que les Seigneurs anglais se plaisent grandement
à avoir des Laquais et des chevaux qui courent bien, et gagent les uns contre les autres, même
de fortes sommes, sur leur disposition ; pour voir quel de leurs laquais, ou chevaux, aura plutôt
fait huit, dix ou douze lieues ; et gageront quelquefois sur la course de Laquais à Laquais,
cheval à cheval, Laquais contre cheval, et cheval contre Laquais ; et l’on a vu du temps du
dernier Roy Jacques, un de ses Laquais Irlandais de nation qui avait gagné à la course de
douze lieues tous les meilleurs chevaux d’Angleterre. »

Paume. Plusieurs références dans les îles du golf de Cambaya, de Banda, en Espagne…

Quilles. Au Brésil « Ils ont la lèvre de dessous percée, où chacun porte certain os bien poli,
aussi blanc qu’ivoire, fait comme une petite quille dont on joue par deçà sur la table avec la
pirouette. »

Quintaine. « La quintaine a son nom de la cinquième rue que les Romains avaient en leur
camp, et en laquelle ils étaient accoutumés de planter et ficher en terre un pieu, pour y faire
exercer les soldats ; de quoi les siècles suivants ont fait un exercice de plaisir, qu’on a nommé
Quintaine, ou faquin. »

Sorts. En Égypte, avec les tireurs de bonne aventure. Description détaillée de l’élection du
doge à Venise par tirage au sort.

Tricherie. En Italie « Ils ont une grande opinion d’eux-mêmes, qui les poussent à mépriser
toutes les autres nations, principalement pour le regard de l’esprit et de la civilité, comme les

42
Chinois. Ils sont tenus communément pour charlatans et pipeurs [...] En Grèce, ils sont grands
parleurs et grands railleurs, marchands très accorts, mais effrontés, soupçonneux, envieux,
trompeurs [...] » Ces inclinations ne sont pas propres au Grecs, d’Avity en a noté de semblables
pour d’autres peuples ; il n’évoque pas les « grecs » comme des tricheurs.

Triquetrac. Cité dans les références de l’Antiquité à Rome.

Weiqi [Go]. « Au Royaume de la Chine, ils ont encore un autre jeu de cette sorte
[analogue aux échecs]. Il y a sur un damier de trois cents carreaux plus de deux cents pièces,
dont les unes sont blanches et les autres noires. Chacun tâche de confiner au milieu celles de
son compagnon, afin d’être maître des autres carreaux, et finalement celui qui se trouve maître
de plus de carreaux est victorieux. Les magistrats mêmes emploient plusieurs heures à ce jeu. »

Comme la plupart de ses contemporains Pierre d’Avity ne s’intéresse pas aux jeux pour
eux-mêmes ; il s’excuserait presque d’en parler. Il est significatif de le voir écrire à propos des
jeux de l’Antiquité grecque que leur entier dénombrement serait ennuyeux et aussi importun
qu’inutile. Or la culture gréco-latine de l’auteur lui aurait permis, dans ce domaine au moins,
d’être exhaustif. Cela dit, il se régale manifestement dans l’accumulation des références ; celles-
ci seront toutes reprises plus ou moins dans les siècles suivants par les historiens des jeux.
D’Avity ne peut imaginer d’autre part que la présentation des jeux européens qu’il connaît le
mieux peut avoir un intérêt quelconque. Aucun nom de jeu de cartes n’est cité et le trictrac n’est
mentionné qu’en passant, comme la raffle ou la pirouette, simplement en écho des jeux
analogues de l’Antiquité. Les ouvrages traitant des jeux naissaient tout juste quand il écrivait et
pourquoi aurait-il parlé du piquet ?

L’amateur de cartes à jouer est évidemment déçu de ne pas avoir trouvé la moindre
mention des tarots ! Il s’élève contre le duel [interdits par Richelieu en 1626] et non contre les
jeux d’argent qui sévissaient tout autant.

D’Avity s’intéresse aux « mœurs ». Il traite systématiquement, par exemple, de la


nourriture et plus particulièrement de la boisson : l’ivrognerie des populations est notée quand
il y a lieu... De même le plus ou moins grand degré de liberté des femmes ; les cérémonies du
mariage ; la manière dont les couples sont ou non fidèles sont rapportés. Son histoire du Monde
n’est pas seulement celle des rois et des conquêtes. Le succès de son livre tient sans doute
davantage à ces curiosités si souvent occultées par ailleurs, plus qu’à la généalogie des rois
Perses – fut-elle donnée pour la première fois en français. .

À tout seigneur tout honneur, le jeu des échecs se voit l’objet d’une grande attention.
Teixera est son maître pour la Perse et l’Asie ; Ricci, par l’entremise du père Trigault, pour la
Chine. La référence à Texeira comme la mention des échecs chinois et celle du go paraissent
être les premières du genre en français, au moins dans un ouvrage destiné au grand public.

-o-

43
[Histoire des jeux de société : page 244]

Cette illustration est présentée sans commentaires ; les voici grâce à une lectrice amie.

Dans les dés la somme des points opposés est


7, nombre de jours de la semaine. Ils apparaissent dans
l’illustration de ce calendrier datée 1478-1496,
montrant un tableau comportant onze colonnes (plus
une à gauche) et dix-neuf lignes où l'homme et la
femme tiennent chacun un dé.

Onze points différents peuvent être obtenus avec


deux dés (de 2 à 12) ; Dix-neuf ans (environ) est le
nombre d’années qui voit revenir les phases de la lune
aux mêmes dates (cycle de Méton).

En astronomie un numéro est attribué aux dix-neuf


années du cycle ; c’est le nombre d’or (chiffres de la
colonne de gauche). Cette image allant de 1478 à 1496
couvre dix-neuf ans.

Sous le tableau, figure un cercle divisé en dix-


neuf secteurs ; le doigt désigne le nombre 16 (nombre
d’or de l’année 1478). Il ne s’agit pas d’un calendrier
au sens propre mais d’un abaque situant des
événements. S’il est très aventuré de supposer que ce genre de tableau ait pu servir pour des
paris ; la présence des dés tenus par les personnages le ramène dans l’univers du jeu.

Reproduction par Paul Heitz et Konrad Haebler. Hundert Kalenderinkunabeln. (Strasbourg, 1905).
Commentaires par Arvid Lindhagen dans Nordisk tidskrift fök bokoch biblioteksväsen, VI, 1919.

[Histoire des jeux de société : page 257]

44
L'origine du jeu de l'oie a longtemps été située au milieu du XVIIe siècle. Peu
à peu se sont révélés des exemplaires plus anciens (des années 1580 à 1600) jusqu’à 1998,
quand Thierry Depaulis a attiré l’attention sur un exemplaire conservé au Metropolitan Museum
of Art de New York. Il écrit dans le catalogue de l'exposition l'Art et le jeu à la Loterie
Nationale Belge (2009) :« Le musée en fait un travail italien, de la première moitié du XVIe
siècle, mais comme il est constitué de teck incrusté, un bois alors inconnu en Europe, ce jeu
pourrait plutôt venir… d’Inde […] Il est donc raisonnable de penser que ce plateau a été
fabriqué dans l’Inde du nord-ouest pour un commanditaire européen, florentin, plutôt que
portugais...»

La fascination est d’autant plus grande que ce modèle possède des


caractéristiques qui ne se retrouveront plus par la suite :
– la spirale (64 cases) est circulaire et non ovale.
– la grande porte d’entrée sans numéro a une forte présence.
– les volatiles ne sont pas des oies.
– deux “accidents” du début (pont et auberge) n’existent pas.
– case 31, le puits ouvre la série des “accidents” juste au milieu du
parcours.
– une barque remplace la prison qui deviendra traditionnelle.
– une étoile marque le terme ; exactement face à l’entrée.

Que sont les volatiles ? Vraisemblablement des paons. La roue de la


queue est typique et les pattes sont laides ; un proverbe japonais assure :
« Tous admirent le paon. Alors les oiseaux disent : “Mais regardez ses
pattes, et écoutez sa voix” » Le paon, symbole solaire, est pour les
chrétiens associé à l’immortalité.

Le parcours venant de la grande porte semble sortir du Néant.


Le Néant, le “Rien”, a toujours été au cœur des préoccupations
philosophiques ; la Renaissance ne fait pas exception. Léonard de Vinci en

parle avec des accents puissants : « Le néant n’a pas de centre et ses limites sont le néant […]
Des grandes choses qui se trouvent parmi nous, l’existence du néant est la plus
grande. [Ailleurs, il dira] : Qui règle sa course sur cette étoile n’en est pas détourné. »
Léonard de Vinci n’est pas l’auteur de cette spirale cloisonnée – cela se saurait – mais pourquoi
pas un de ses amis ou successeurs de la Guilde saint Luc à Florence, célèbre groupe de peintres
et de docteurs en médecine ?

En 1472 paraît la première édition imprimée de la Divine comédie de Dante. Malgré la


relative désaffection de la Renaissance à son égard, elle est lue. Léonard de Vinci a vingt ans et
ses carnets en portent au moins une référence directe.

Si nous ignorons pour l’instant celui qui a dessiné ce jeu, il semble bien que sa source
pourrait se trouver chez Dante, et plus précisément dans son Enfer. Ce sentiment prend corps à
partir des éléments suivants :
– les accidents commencent à la moitié (case 31) et le premier vers de Dante est : « Au
milieu du chemin de notre vie. »
– le terme est une étoile : c’est le dernier mot des trois Chants : Enfer, Purgatoire, Paradis.
Dans ce parcours se situe la plongée de Dante :

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– au fonds du puits de l’enfer.
– dans un labyrinthe d’embranchements et d’horreurs.
– avec sa traversée du Styx dans la barque de Phlégias.
– le Styx qui n’est autre que le fleuve des morts.
– après avoir traversé le centre de la terre, voici la renaissance vers la lumière et les étoiles.

Autre fait troublant : l’Enfer comprend neuf cercles, divisés en deux parties : cinq pour
arriver à l’antre de Lucifer, laquelle comporte pour sa part, quatre autres cercles. Les nombres
cinq et quatre sont justement ceux qui ponctuent le parcours du jeu, marqué par les paons et
plus tard les oies.

Le décor qui possède un caractère arabisant semble bien italien. Ces arabesques fines et
élégantes font penser à l’emblème dessiné par Léonard de Vinci pour son Académie, mais
surtout on trouve sur un plat en céramique contemporain un décor fait de lignes et de petites
fleurs très proche de celui qui se trouve dans les angles de la fameuse boite.

Le plat est du début du XVIe siècle ; il provient de Cafaggiolo. Cf. Giuliana Gardelli, Ceramiche
del medioevo et del rinascimento, (Ferrare, 1986).

Cafaggiolo, le lieu de production céramique des Médicis ! Il n’en faut pas davantage pour
amorcer une rêverie faisant de cette prestigieuse boite à double face le cadeau de François de
Médicis à Philippe II d’Espagne. Foin de cette imagination ! Mais connaître l’origine du dessin
n’est pas anodin.

Cette spirale aménagée selon le canon du jeu de l’oie permet donc de reculer de cinquante
ou soixante-dix ans la date de sa naissance telle qu’elle était supposée jusqu’alors. Cette boite
fut-elle un prototype ? Dans un article du Burlington Magazine, en 1934, l’historien d’art
danois, Vilhelm Slomann, montre que de nombreux objets, passant pour italiens, pouvaient être
indiens.

Observons que les paons sont représentés dans le sens contraire de la marche. La rencontre
se fait avec la lumière « face à face ». Plus tard, les oies seront représentées généralement dans
le sens de la marche et le pion ne se présente plus face à face mais comme s’il avait la lumière
dans le dos. Peut-on dire que dans le premier cas le parcours s'effectue vers la lumière et dans le
second cas, vers l'obscurité ?

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Force est de reconnaître que les belles considérations concernant l’anatomie de l’oreille, par
exemple, et autres parentés avec la mère l’Oye, présentes dans Histoire des jeux de société,
perdent alors leur synchronisme ; gardons les cependant en mémoire comme des pensées ayant
eu des pouvoirs stimulants dans l’ordre de la rêverie et de la compréhension intime de cette
spirale aux soixante-trois cases.

Une chose est la naissance dans un contexte intellectuel et savant, une autre est la
divulgation populaire à grande échelle et celle-ci se produit à partir des années 1600 avec la
multiplication des estampes mises à la portée de tous. Il ne semble pas qu’il faille trouver
d’autres raisons à sa forme ovale généralisée que la nécessité d’imprimer la règle du jeu à
l’intérieur.

-o-

[Histoire des jeux de société : page 264]

Le loto et quelques dérives. Le dictionnaire encyclopédique des amusemens des


sciences présente ainsi le loto en 1792 : « Ce jeu a pris naissance
à Gènes, où chaque année, depuis très longtemps, on tire par la
voie du sort cinq membres du sénat, qui est composé de 90
personnes, pour en former un conseil particulier. De là quelques
gens oisifs prirent occasion de parier que le sort tomberait sur
tels & tels sénateurs. Le gouvernement, voyant ensuite avec
quelle vivacité on s'intéressait dans ces paris, en prit l'idée
d'établir une loterie sur le même principe. Elle eut un tel succès,
que toutes les villes d’Italie s'y intéressaient. et envoyaient à
Gènes beaucoup d'argent. Cc motif, et sans doute celui de se
former un revenu, engagea le pape à en établir une semblable à
Rome. Ses habitants sont si passionnés pour ce jeu, qu'on voit
communément des malheureux s'épargner et à leur famille les
choses les plus nécessaires à la vie, pour s'y intéresser. On les

voir encore donner, pour se procurer des nombres heureux, dans mille extravagances inspirées
par la crédulité ou la superstition. La raison qui règne plus généralement sur le peuple
Français, et surtout ses occupations, l'ont préservé de cette ardeur excessive et de toutes ces
folies.»

En pleine révolution prônant la pureté des mœurs, l’observation est optimiste car toutes
sortes de passions se mêlent dans les jeux d’argent, offrant parfois matière à des excentricités
qui témoignent des dérèglements si souvent condamnés.

Dans ses Mémoires, Mathieu Marais évoque ainsi l'ivresse d'une certaine
dame de Pramenoux « voulant faire le testament de toutes les parties de son
corps, et entre autre son endroit mignon à M. de Senneterre [...] de ses deux
tétons à M. d’Entrague pour faire une figure ou case au Biribi ». La gravure
paillarde qui montre de jeunes dames jouant aux dés sur le postérieur dénudé
d'un compagnon de débauche va dans le même sens.

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C'est l'occasion de citer le poème reproduit par Brantôme à la fin de la première partie de
ses Femmes galantes, sous le titre Vieille rime du jeu d'amours, que j'ai trouvé dans de vieux
papiers.

« Le jeu d'amours, où jeunesse s’esbat,


À un tablier se peut accomparer.
Sur un tablier les dames on abat,
Puis il convient le trictrac préparer,
Et en celuy ne faut que se parer.
Plusieurs font Jean. N'est-ce pas jeu honneste,
Qui par nature un joueur admoneste
Passer le temps de cœur joyeusement ?
Mais en défaut de trouver là raye nette,
Il s'en ensuit un grand jeu de torment. »

Brantôme ajoute en commentaire : « Ce mot de raye nette s'entend de deux façons ; l'une
pour le jeu de la raynette du trictrac, et l’autre, que, pour ne trouver la raye nette de la dame
avec qui l'on s’esbat, on y gaigne bonne vérolle, de bon mal et du torment. »

-o-

[Histoire des jeux de société : page 274]

La collection du Mercure galant constitue une source d'information


intéressante sur l'organisation des loteries en France. Chaque livraison
apporte des nouvelles de la Cour, une petite histoire d’amour, des informations
concernant des curiosités médicales extraordinaires, à l’instar de nos magasines
modernes ; il se plaît à informer ses lecteurs de ce qui les intéresse et parmi les
sujets à la mode; l’un d’eux fait fureur à la fin du XVIIe siècle, il concerne les
loteries. Quatre types de loteries peuvent en effet être distingués, selon qu’elles
sont privées, commerciales, charitables ou d’État.

Loteries privées
Dans la plupart des numéros, figure une histoire « galante » comme il se doit, mettant en
scène une Belle et un Cavalier. L’une de ces nouvelles est intéressante car elle décrit une forme
de loterie dont il dût exister bien des exemples sans laisser de traces. En voici deux passages
(avril 1698) :

« [...] Trois mois se passèrent et l’une de ses amies l’étant venue voir lui demanda si elle
voulait prendre des billets à une loterie qui devait être tirée avec beaucoup de fidélité. On
s’informa aussitôt chez qui, et le nom de celui qui la faisait étant connu, plusieurs dames qui
étaient présentes, voulurent y envoyer de l’argent. Le Cavalier entra dans le temps que l’on
agitait la chose ; et quand on l’eut engagé à prendre aussi des billets, il fut chargé de porter
l’argent de toutes ces Dames pour en avoir. On se divertit longtemps des divers noms qu’elles
prirent. La Belle choisit celui de « L’aspirante au petit lot » et se fixa à quatre billets. Le
Cavalier voulut se faire inscrire pour vingt, sous le nom de « Chevalier toujours refusé ».

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Le Cavalier remplit son office et le jour étant venu, se rend au lieu du tirage. Les billets
portant la devise de chaque dame sont placés dans une boite, une autre reçoit les billets blancs
ou noirs correspondants. Tout le problème pour le Cavalier, qui voit toujours ses cadeaux
refusés par la Belle, est de procéder à un échange qui puisse lui faire gagner un lot important ;
un billet noir présenté à point nommé mentionna une belle « Garniture de tête » estimée cinq
cents écus.

« [...] La Belle se hâta de s’en parer et elle en reçut un nouvel éclat. Personne ne la voyait
sans lui applaudir sur cette parure, et comme les femmes sont curieuses, une Dame lui en ayant
un jour demandé le prix, elle répondit naturellement que c’était un présent de la fortune et
nomme la Loterie, d’où le billet noir lui était venu. La Dame releva cette réponse et dit en riant
qu’elle voulait déguiser à qui elle avait l’obligation de ce présent mais qu’il était impossible
que la garniture vint de cette loterie dont elle parlais puisqu’elle n’avait été composée que d’un
fort beau lit, de quelques tapisseries et de force bijoux et de vaisselle d’argent et qu’elle avait
aidé elle-même à faire les billets noirs [...] »

Tout étant bien qui doit bien finir, le Cavalier obtient finalement la main de la Belle...

Loteries commerciales
Dès que ces loteries privées dépassent le cadre amical (plus ou moins discret), elles doivent
être autorisées ; la règle veut que la valeur des billets mis en vente ne soit pas supérieure à la
valeur estimée des objets proposés comme lots. Les exemples de ces loteries sont nombreux,
telle est celle organisée en 1691 par Monsieur Thuret, qui n’est autre que l’horloger du Roi.

« [...] la permission a été accordée avec plaisir, non seulement parce que sa probité n’est
pas moins connue des magistrats que de la Cour, qui s’est intéressée pour lui, mais encore
parce que l’on est persuadé qu’il se répandra dans le public quantité de beaux ouvrages, qui
sont dans une estime générale. C’est ce qui fait que l’on s’empresse de porter de l’argent à
cette loterie qui sera bientôt remplie. Cependant si les amis que vous avez dans votre Province
veulent envoyer prendre des billets, je crois qu’ils pourraient encore le faire assez à temps,
pour avoir quelques-unes de ces belles pendules à répétition, qui doivent ce qu’elles sont au
génie de Monsieur Thuret. Il y a aussi dans la même loterie des Montres à boites d’or, des
ouvrages d’orfèvrerie, et de pierreries, afin de contenter ceux qui aiment ces sortes de choses,
et qui aspirent à des lots de plus d’une nature. Le gros lot est de deux mille cinq cents livres et

d’un ouvrage si singulier que l’on n’en pourrait trouver autant ailleurs, quelque somme que
l’on en voulut donner. Les billets ne sont que de vingt sols, mais on n’en donne point au-
dessous de trois.»

Le Mercure publie le règlement détaillé de cette loterie, composée de dix mille billets de
quatorze livres chacun dont il y aura cent qui remporteront les lots, les autres étant de nulle
valeur. (Soit 1% de gagnants ; taux faibles mais habituel). La loterie est de nouveau présentée le
mois suivant. Le succès est tel que Monsieur Thuret a augmenté le nombre des lots, en ajoutant
même un second gros lot identique au premier. Le tirage est effectué en avril et les résultats
publiés en mai, avec le nom des gagnants – quelques identités n’étant pas précisées.

Dix dames et demoiselles se trouvent parmi les heureux, et quatre ecclésiastiques, dont
l’évêque de Bayonne qui reçoit le gros lot : «une pendule à répétition sur son pied manière de
Scabelon dans lequel il y a un baromètre marquant les différents changements de temps sur un

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cadran, le tout enrichi d’ornements de bronze doré.» Il avait acheté vingt-cinq billets sous son
nom.

Avec 183 billets achetés, « une Société de soixante et une personnes » représente ici la plus
forte participation des gagnants « collectifs », sous le nom de Manon Sauvage ; ils sont
récompensés par le dix-septième lot (une croix de diamant avec son coulant). Mais une note
liminaire précise que certains acheteurs s’étaient procurés, deux ou trois cents billets sans
recevoir de lots. Vient ensuite S.A.R. Monsieur qui avec 125 billets emporte une bague de
diamant, une barrière de diamant et une montre en boîte d’or. Le duc de Chartres pour sa part,
avec 25 billets, gagne une pendule portative à quarts et à répétition. Tous les gagnants ne sont
pas de la haute société, on trouve des secrétaires, un écuyer, un précepteur et même deux
laquais ; le premier sous le nom de Jeannot gagne un collier de perles et le second une montre à
boite d’or. Cassini, de l’Académie des sciences, a pris 7 billets ; il gagne une bague de diamant
couleur de rose, sous le nom de Geneviève de Laistre. Ce ne peut être que le premier de la ligné,
Jean-Dominique, alors âgé de soixante-six ans – nous aimerions connaître cette Geneviève ...

Loteries charitables
Un bel exemple est la Loterie pour l’Hôpital ou grand Hôtel Dieu de la Ville de Lyon,
(février 1699) : Loterie de la somme de 140.000 livres dont il sera levé 15% pour les trois
premiers lots et 10% seulement sur tous les autres (pour les pauvres et les frais). Là encore, le
règlement détaillé figure. En voici des extraits révélateurs :

1) Dénomination de la loterie
2) Quatre administrateurs seront préposés à l’enregistrement.
3) Chacun aura une clef du coffre (c’est à dire qu’il faut quatre clefs pour ouvrir).
4) On coupera dix mille petits carrés de papiers d’une même grandeur sur lesquels on écrira
les noms et les numéros de ceux qui auront donné leur argent. Il seront ensuite roulés, collés et
mis dans une boite.
5) On coupera dix mille autres petits carrés de papier, aussi d’une même grandeur, desquels
il y en aura neuf mille neuf cents de blancs et de nulle valeur. Dans les cent autres qui seront
bons, seront écrits les lots suivant la division ci après. Ils seront tous roulés, collés, et mis dans
une autre boite, que l’on remuera plusieurs fois, afin de les bien mêler.
6) Tirage le 1er août prochain (si ce n’est qu’elle soit remplie plus tôt) en présence du
Lieutenant général, du Procureur du Roi, de tous les Directeurs et Administrateurs et des
intéressés qui voudront s’y trouver.

7) On prendra les noms de dix enfants, dont deux qui seront choisis au sort tireront les
billets des deux boites par l’ouverture qui sera seulement de la grandeur à y pouvoir passer la
main.
8) Les deux enfants tirent en même temps et les donnent aux deux personnes commises
pour les ouvrir.
9) Celui qui reçoit le billet de la première boite crie le numéro et le nom écrit. Celui qui
reçoit le billet de la deuxième boite crie “blanc” si c’est blanc ; s’il est noir il dira “bon pour
telle somme”, ce qui sera en même temps écrit sur le Registre.
10) Le tirage s’effectuera en plusieurs fois. À la fin de chaque séance on scellera les deux
boîtes de quatre cachets différents ; on les enfermera dans un coffre sous quatre clefs dont
autant d’Administrateurs seront chargés et on publiera à haute voix le jour du prochain tirage.
(À chaque fois on tire au sort deux enfants).

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11) Tous les billets étant tirés on payera les sommes échues en retenant 15% sur les trois
premiers lots et 10% sur les autres, en faveur des pauvres sans que le surplus puisse être saisi ni
arrêté.
12) On fera enfin un imprimé général de tous les gagnants [...] Aucun des Directeurs ou
Administrateurs ne peut mettre à cette loterie.

Suit le montant des lots : de 30.000 livres à 1.000 livres « soit au total 100 bons billets qui
montent à 140.000 livres. » Quatorze livres pour prix d’un billet représente une somme qui n’est
pas accessible à tout un chacun.

La Loterie a été remplie rapidement puisqu’elle a commencé d’être tirée le 25 juin. Trois
semaines ont été nécessaires à l’opération, le tirage s’étant terminé le 15 juillet ; le Mercure
donnant au mois d’août la liste des gagnants. Les acheteurs ont pu donner leur nom véritable, un
pseudonyme ou une maxime… C’est ainsi que le gros lot de 30.000 livres revient au billet
7889, marqué « Gens de bonnes intentions pour SC&A de Tours ». On trouve à la suite M. André
Hébert, « banquier de Paris » ; M. Le Nain, fils, Conseiller au Parlement de Paris ; Mr de
Fromenter, ecclésiastique de Lyon… et l’on appréciera le gagnant d’un lot de 2.000 livres qui
avait libellé ainsi son billet 1244 : « François aura quelque chose » ; un autre gain, modeste, est
pour « le petit heureux de Lyon » ; d’autres pour « le bonhomme à la barbe grise », pour
« Remus et Romulus », pour « Notre Dame des anges »...

L’échantillon des gagnants donne une idée de la population des acheteurs, 80% des billets
auraient été achetés par des hommes, 10% par des femmes, 5% par des ecclésiastiques et 5% à
plusieurs. La proportion des ecclésiastiques dans l’ensemble de la population du pays étant
beaucoup plus faible que celle des femmes ou des hommes, les 5% de ces joueurs représentent
une participation considérable.

Le succès remporté par cette première loterie fait naître le dessein d’en faire une seconde, et
cela dès la proclamation de ces résultats, avec une ambition plus grande : trente mille billets
sont mis en vente, c’est à dire deux fois trente mille petits carrés de papier égaux à couper et
préparer, puis à compter et recompter pour vérification avant de les mêler dans les boites. Même
en allant vite, la réalisation de ces soixante mille billets représente un nombre d’heures
conséquent. Le gros lot passe de 30.000 à 50.000 livres. À noter que les billets blancs précédant
et suivant immédiatement le tirage des gros lots recevront, pour le lot de 50.000 l. (2.000), pour
le lot de 40.000 l. (1.500 l.), pour le lot de 30.000 l. (1.000 l.), pour le lot de 20.000 l. (500 l.).
Cette compensation pour être passé si près de la grande chance répond à un sentiment répandu ;
il est intéressant de le voir pris en compte ici.

De nouveau c’est un succès et une troisième loterie est organisée en 1700. Là encore tous
les détails sont donnés… Il existe à cette occasion une correspondance entre Brossette, avocat
au Parlement de Lyon à son ami Boileau, ou il lui vante le succès de cette loterie en lui
proposant de prendre quelques billets de moitié avec lui. Boileau reste très sceptique. Il se
laissera faire cependant et sera conforté dans sa défiance initiale vis à vis de la déesse Fortune.

Si le nombre des loteries auxquelles fait allusion Boileau est certainement exagéré, elles
n’en sont pas moins nombreuses : « Les loteries qui se sont faites en plusieurs villes de France
en faveur des Hôpitaux généraux, ont si heureusement réussi, qu’on a cru devoir suivre cet
exemple à Paris.» Et l’on trouve Toulouse, Troyes, Angers, toujours avec le même souci de
précision dans les présentations.

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Les loteries charitables sont organisées le plus souvent à l’initiative des collectivités
concernées ; elles peuvent l’être aussi sous un patronage éminent ; telle est le cas, toujours en
1700, de la loterie de la Duchesse de Bourgogne qui « voyant que les pauvres ont bien profité
des loteries qui on eut lieu en France et dans d’autres États, en a fait une de vingt mille louis
d’or en faveur des pauvres de Versailles… » Vingt et un mille louis (504.000 livres) place cette
loterie au niveau de la seconde de Lyon et de celle de Toulouse, ce qui est estimable. Le succès
se trouve confirmé le mois suivant où l’on apprend que cette loterie a déjà été tirée, en
spécifiant que l’opération « s’est fait avec tant de soin et d’exactitudes, que lorsqu’on a emplit
les boites, il ne s’est trouvé aucun billet de plus ou de moins. Ceci n’est presque jamais arrivé à
aucune loterie lorsqu’il y a eu plusieurs milliers de billets. » Cette remarque concernant le
nombre exact des billets qui se sont trouvés comptés dans les deux boites montre que des
erreurs, et même parfois quelques malversations, dans l’organisation des loteries, ont dû se
produire çà et là.

Loteries d’État
Même si le succès rencontré par ces loteries fut inégal car certaines ne furent pas
entièrement couvertes et d’autres ne furent jamais tirées, la mode n’en était pas moins vive et ne
pouvait laisser Louis XIV insensible. Chamillard fut donc incité à organiser une loterie Royale
proposée par un édit du 11 mai 1700. Pour éviter une concurrence dommageable, la plupart des
demandes d’autorisation en instance furent refusées ou repoussées.

L’ambition de cette loterie va bien au-delà de tous les chiffres mentionnés pour les loteries
charitables puisqu’une diffusion de 400.000 billets est prévue au prix de 2 louis chacun, avec
475 lots totalisant 500.000 livres de rente au denier 20 (5%). Deux gros lots de 20.000 livres de
rente chacun sont annoncés.

Le Mercure galant met beaucoup de conviction pour vanter cette loterie mais à la grande
déception des organisateurs, le fiasco s’annonce immédiatement ; il est causé par le prix très
élevé des billets et le peu d’attraction pour des rentes dont l’expérience avait depuis longtemps
montré les limites. Il suffit d’à peine huit jours pour autoriser plusieurs joueurs à s’associer pour
acheter un billet (18 mai) et trois semaines pour compléter l’affaire avec des lots en espèce
(5 juin). 40.000 billets de deux louis sont ajoutés pour 585 lots d’un montant de 1.045.000 livres
(gros lot de 100.000 livres - petits lots de 500 l.) Tout devrait réussir cette fois et le Mercure
entretient ardemment le projet.

Malgré les modifications et un tel élan de propagande, cette loterie reste en panne ; elle
devait être couverte le 1er septembre et le 30 novembre, un arrêt annonce un tirage ultérieur

avec un nombre de billets réduits de 400.000 à 175.000. Finalement, quand cette loterie est tirée
le 12 août 1701, 72.910 billets seulement ont été vendus produisant un capital de six fois
inférieur au montant escompté ; il s’élève à 1.866.000 livres sur lequel le Roi prélève 1.715.000
livres ! Le reste est divisé en 350 lots s’étageant de 20.000 livres à 100 livres. En ce qui
concerne les lots en rentes viagères, ce n’est pas mieux ; le capital de 107.200 livres de rente au
denier 16 (6,25%) sera divisé en 360 lots, du plus gros de 6.000 livres de rente au plus petit, de
100 livres.

Quatre ans plus tard une nouvelle loterie Royale sera tentée, sorte d’emprunt déguisé qui ne
trompe personne ; elle s’enlise dans l’indifférence.

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Succès ou pas, le nombre des billets est si grand qu’il n’est plus possible de procéder selon
la méthode d’origine : avoir deux fois tous les billets dans deux boites séparées – ou deux roues
mélangeuses différentes. Pour aller plus vite on place dans une boite tous les billets vendus et
dans une autre, simplement les billets portant le montant des lots gagnés, soit dans le cas présent
pour la première loterie : 475. L’opération est réduite à 475 tirages ; ce qui peut s’effectuer en
une seule séance ; l’inconvénient pour le public est de ne pas voir sorti son billet, même blanc,
ce qui peut lui laisser croire qu’il a été oublié ou subtilisé.

Pour faire bonne mesure, le Mercure galant donne également des nouvelles de la Loterie
d’Angleterre dans son numéro de mai 1700 ; elle est censée réunir un fonds de cent mille livres
sterling distribué en 12.000 bons billets noirs : encore plus fort que la loterie Royale de France !
Le Mercure explique le tirage :
« On ne fera aucun billets blancs et on tirera les noirs de la manière que je vais vous
l’expliquer. On a une grande table fort unie, au-dessus de laquelle on a fait une soupente où il y
a cinq tuyaux, par lesquels on jette cinq boules qui ont dix petites faces [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 et
le zéro au lieu du 10]. Ces boules auront chacune leur rang marqué, première, seconde,
troisième, quatrième, cinquième. Chaque fois qu’on les jettera on écrira le numéro qu’elles
marquent toutes ensembles par leurs chiffres qui se trouve au-dessus. Par exemple si la
première donne le chiffre 5, la seconde le chiffre 4, la troisième le chiffre 7, la quatrième le
chiffre 2, et la cinquième le chiffre 9, ceux qui sont préposés à tirer cette loterie écriront sur un
registre 54.729 et sur l’heure on prendra au hasard un des douze mille billets noirs, qui seront
dans une urne ou dans une cassette qui n’auront qu’autant d’ouverture que ce qu’il en faut
pour prendre les billets l’un après l’autre. Si le billet noir qu’on vient de tirer pour ce numéro
est de 50.000 livres [de France] celui qui, en donnant son argent a dans ses billets le nombre
54.729 aura aussi la somme de 50.000 livres du billet qui aura été tiré pour ce numéro, et si le
même numéro revient à plusieurs reprises, on tirera également chaque fois de sorte qu’un seul
billet d’un louis pourrait avoir dix ou douze fois le numéro qu’on a eu pour ce louis [...] »

Cette description est une des premières à annoncer les tirages modernes avec des boules ;
bien qu’elle n’apparaisse pas plus rapide que l’extraction successive des billets noirs associés
aux billets des joueurs. L’économie dans la préparation est cependant énorme puisque cette
méthode évite la fabrication des milliers de billets portant les numéros des joueurs. Il est
compréhensible que les techniques de tirage préoccupent les organisateurs de loteries. Pour la
période qui nous occupe ici une autre méthode fut préconisée en 1706, sans succès apparent ;
nous la trouvons dans le Journal des Savans (27 décembre 1706, p.546)
.
Méthode Glover : « Supposons un million de billets ou numéros et 20.000 lots ou billets
noirs. On utilise 2.000 jetons : 1.000 marqués A et 1.000 marqués B. Les 1.000 jetons marqués

B contiennent trois chiffres, unités dizaines, centaines (de B000, B001, B002 ... à B999) ; les
1.000 jetons marqués A également trois chiffres, mille, dizaine de mille, centaine de mille (de
A000 à A999). Les jetons A sont mis dans une première boite, les jetons B dans une deuxième
boite, les billets noirs ou lots, dans une troisième boite. On tire d’abord A, puis B, puis les lots.
Exemples : A000 et B001 = 1 ; A000 et B002 = 2 ; A021 et B063 = 21.063 ; A760 et B482 =
760.482 ; A999 et B999 = 999.999. Par convention A000 et B000 = 1.000.000. »

Il faudra attendre le début du XIXe siècle pour que l’illustre Fichet (les coffres forts)
assemble sur un même axe une série de roues portant des numéros de 0 à 9 qui, en s’arrêtant
devant des fenêtres, indiquent les unités, dizaines, centaines etc. du nombre élu. (cf. J.-M. Lhôte,
Le “Mercure galant”, source d’information sur les loteries, Bulletin Le Vieux Papier, 358, oct. 2000 pp. 45-53)

53
[Histoire des jeux de société : page 274]

Les descriptions de loteries n’amusent pas toujours. Pour les décisions difficiles,
le tirage au sort reste souvent l’ultime recours ; en témoignent les désignations de jeunes gens
pour la conscription. Une imagerie du XIXe siècle en fait un acte joyeux, où le fait d'être « bon
pour le service » submerge de plaisir les intéressés qui arborent fièrement leur cocarde.

En réalité, il arrive que ces tirages au sort engagent cruellement, surtout quand il s'agit de
partir à la guerre. Alors cette décision du pouvoir central parvient jusque dans les villages les
plus reculés en suscitant une véritable angoisse et une grande dignité : ne s'agit-il pas de fournir
à la patrie ses défenseurs ? Ce sera le cas pendant la Révolution française. Pour comprendre la
situation, voici extrait de la délibération des édiles dans un village des Cévennes en 1793.
[Transcrit par M. Argenson dans Lou Rebieure (Mende, juin 1988)] :

« Lequel arrêté (du 6 mai du Conseil du district siégeant en permanence) nous enjoint et
sans aucun retard à convoquer de nouveau tous les citoyens sujets au sort pour contribuer au
sort sur la levée de 23 hommes que notre communauté est chargée de fournir desquels cinq
doivent partir tout de suite pour se rendre à Nismes. [...] Ayant de suite fait les interpellations
nécessaires pour savoir s’il y a des volontaires, personne ne s'est présenté.

« On a passé de suite à l'appel nominal qui a produit 128 sujets au sort dont il a été fait le
même nombre de billets, parmi lesquels billets on a écrit sur le nombre de 23 les mots
défenseurs de la patrie et ont été déposés en les comptant l’un après l’autre en les déposant dans
le vase jusqu’au nombre de 128 desquels se trouve 23 écrits et 105 blancs. Le vase a été placé à
une certaine hauteur après avoir bien mêlé lesdits billets pour que chacun tire son billet sans
cependant le voir dans le vase.

« On a passé de suite au second appel nominal pour que chacun tire son billet
conformément à la liste de sujets au sort à commencer par le premier desquels. Il a été inscrit
chacun de leur nom pour tirer leurs billets. En leur absence leurs billets seront tirés par un des
gens d’armes qui se trouvent présents ou par un des officiers municipaux. Et a été continué
jusqu’à la fin de ladite liste sur cette forme; lequel sort a produit pour les premiers défenseurs
de la patrie. »

Suit la liste de vingt-trois noms de défenseurs de la patrie. Bien entendu les absents seront
recherchés par les gendarmes si leur nom a été tiré au sort. Le compte-rendu laisse une
impression douloureuse.
-o-

54
[Histoire des jeux de société : page 274]

Les loteries engendrent toute la gamme des sentiments :


Pénible le geste fréquent de Bonaparte décrit par Vigny dans Grandeurs et servitudes
militaires, quand, à Fontainebleau, devant la masse de lettres de requêtes accumulées sur une
table « il passait sa main de gauche à droite et de droite à gauche, comme un faucheur, et les
dispersait jusqu'à ce qu'il eût réduit le nombre à cinq ou six qu'il ouvrait. [Cela] me
représentait la destinée présente de la France comme une loterie sinistre».

Ironique la remarque de Mozart annonçant dans une lettre du 26 octobre 1771, que cette
fois-là, à Milan, les nombres 35, 59, 60, 61 et 62 étaient sortis à la loterie, « mais n'ayant pas
joué, nous n'avons ni gagné ni perdu; nous nous sommes seulement moqués des gens ».

Ironique encore Alexandre Vialatte, dans L'Éléphant est irréfutable : « Il y a la loterie


nationale. Où l’on s'enrichit d'un seul coup. Les rois y avaient pensé. Il y avait une loterie
royale. Ce fut même l’une des causes de la Révo lution. Du moins me l'a-t-on dit à
l'école. Le peuple y laissait tout son argent. Aujourd’hui c'est le contraire, car au lieu d’une
loterie où chacun a le risque de perdre, nous avons enfin une loterie où tout le monde a chance
de gagner. Voilà ce qui arrive quand on a pris la Bastille. »

Insolites enfin, tant de prix bizarres mis en loterie, comme l’idée de financer ainsi
des voyages dans l’espace ; paradoxe d'un enjeu qui sera la circulation même du gagnant autour
de la grande roue de Fortune qu’est la Terre en rotation.

Sueurs froides des étudiants de l’université d’Harvard, quand le processus de sélection des
cours est organisé selon un système de loterie.

Le plus cruel étant encore la mise en enjeu de sa propre vie, dans la fiction ou la réalité.
La légende se raconte dans la chanson Il était un petit navire. Ce terrible conte remonterait au
XVIe siècle, il constitue sans doute le plus bel exemple de tirage à la courte paille dans la
littérature populaire. Ce petit navire naviguait depuis sept ans quand les vivres vinrent à
manquer : « Faut tirer à la courte paille, Savoir lequel sera mangé. – Le maître qu’a parti les
pailles, La plus courte lui est resté… » Alors le mousse se propose pour le remplacer mais
demande auparavant la permission de monter dans le haut du mat et là, il voit la tour de
Babylone, les moutons dans la plaine, la fille de son maître : le navire et son équipage sont
sauvés ! Tout est bien qui finit bien.

Cette chanson prend-elle sa source dans un fait réel ? Ce n'est pas impossible quand une
histoire de ce genre s'est produite dans un pénitencier brésilien. Cf. Le Monde (26-27 mai 1985). Des
détenus entassés dans une cellule décident de tuer l'un des leurs pour attirer l’attention sur leurs
conditions de détention. Le choix s'effectue en tirant au sort entre les deux plus faibles du
groupe. Ce tirage est suivi du meurtre du « gagnant ».

-o-

55
Histoire des jeux de société : page 289]

Avec l'hombre apparaît le premier jeu à enchères de type moderne . Il est


né en Espagne au début du XVIIe siècle. Un agréable tableau de Pierre Bergaigne, peint au
tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, conservé au Musée des Beaux-arts d’Arras, présente des
personnages jouant à l’hombre ; sa précision invite à le signaler comme un exemple rare.

La scène est située dans un salon où se trouvent une assemblée de dames à hautes coiffures
et de messieurs portant perruques à la mode du temps comme de nombreuses gravures les ont
fait connaître ; ils font conversation, tandis qu’au premier plan trois joueurs sont assis autour
d’une table triangulaire typique pour ce jeu. Un homme est au centre avec à ses côtés deux
femmes, l’une pensive et l’autre cherchant conseil auprès d’un compagnon debout derrière elle.
Sur la table, quelques cartes, des fiches et des jetons que l’on peut aussi supposer être des louis.

Sans entrer dans le détail du mécanisme, il est facile de voir que si, au départ, les trois
participants disposent du même nombre de fiches et de jetons, le déséquilibre manifeste en
faveur du personnage central montre que la partie touche à sa fin. Dans ce tour, il vient de
distribuer les neuf cartes et il a posé le talon à sa droite comme le veut la règle.

Aucune carte n’a encore été écartée ni jouée et Pierre Bergaigne, certainement joueur lui-
même, l’indique avec une précision d’orfèvre, au moins pour deux des participants. [Il faut bien
entendu pouvoir examiner le tableau de près car les reproductions ne peuvent rendre compte de
tous les détails.]
Le joueur au centre tient huit cartes dans sa main – il est possible de les compter – et il
montre l’as de pique ce qui fait neuf cartes ; sa voisine de gauche (à droite du tableau) tient six
cartes dans sa main, en a posé deux à côté d’elle et montre l’as de trèfle ce qui fait également
neuf cartes ; seul le nombre des cartes de l’autre joueuse reste indéterminé ; d’ailleurs la dame
est comme absente, déjà hors du jeu.

56
À partir de là, une connaissance de la règle
est nécessaire ; le lecteur non informé des
subtilités de l’hombre voudra bien faire confiance.
Il est en effet en train de se passer quelque chose,
dans un de ces temps suspendus tels qu’en réserve
parfois les parties de cartes ou d’autres jeux, un de
ces temps où celui qui est en mauvaise posture
veut croire que tout n’est pas fini encore et ou le
futur gagnant savoure déjà sa victoire. Voilà ce
que dit le geste de l’homme : si le joueur montre
une carte, sans que le talon ait été touché, c’est
qu’il a décidé de jouer « sans prendre » et donc de
faire au moins cinq levées ; c’est lui l’hombre.
Ceci se vérifie par le nombre des jetons devant chaque joueur car le fait d’annoncer « sans
prendre » conduit à recevoir six jetons de la part des deux autres joueurs. Si l’une ou l’autre
joueuse avait annoncé « sans prendre », elle aurait devant elle au moins douze jetons, or elles
sont à peu près démunies. En fait, en jouant son as de pique d’entrée le joueur réalise un coup
particulier qui se nomme la Triomphante, décrit ainsi dans les manuels de l’époque : « C’est un
hazard (un coup) au jeu de l’Hombre à trois, qui a lieu lorsque celui qui fait jouer commence
par atout d’Espadille : il gagne pour cela une fiche de chacun, et deux s’il fait la Vole (toutes
les levées) ; et s’il perd, il en paye une à chacun. » [L’illustration du livre est difficile à lire ; il
n’est pas impossible que la situation soit la même.]

Selon toute apparence la joueuse qui est à gauche sur le tableau sait qu’elle a perdu, tandis
que l’autre avec son as de trèfle et sans doute quelques autres bonnes cartes espère encore, en
demandant avis à son conseiller.

Ce que Pierre Bergaigne ne dit pas, c’est la qualité exacte du joueur chanceux. Est-ce
un « chevalier d’industrie », comme on disait alors pour désigner un tricheur professionnel ?
L’hypothèse est peu probable car il semble presque s’excuser en regardant sa voisine de droite
et en montrant son as de pique sans ostentation, comme une sorte de fatalité. Le visage de cette
joueuse est dirigé vers le troisième protagoniste qui cherche la parade en regardant ailleurs ; or
dans un coup, celui qui prend l’initiative voit les deux autres joueurs ligués contre lui pour
l’empêcher de réaliser son contrat ; les deux dames sont donc associées contre l’homme. Nous
sommes dans l’attente.

Les joueurs d’échecs sont habitués à des réflexions de ce genre en regardant des
diagrammes avec des pièces positionnées, en calculant en combien de coups un roi peut être
mat. Dans les représentations de joueurs de cartes, une telle précision d’analyse est le plus
souvent impossible. Même Georges de La Tour qui représente une partie de prime dans son
tableau des tricheurs n’ouvre pas une perspective aussi nettement construite. C’est dire la
rigueur du jeu de l’hombre qui tient une place éminente dans l’univers des jeux de cartes.

-o-

57
[Histoire des jeux de société : page 290]

On joue de l'étiquette comme du violon. Cet


art atteint à la virtuosité en particulier dans les
rituels du deuil.

Dans son ouvrage consacré à Philippe II,


Ludwig Pfandl montre comment le nouveau
cérémonial de cour espagnol est issu de l’étiquette
bourguignonne et plonge ses racines dans la
mentalité primitive de l’humanité. Son expansion
sera vigoureuse, vers Paris et Vienne et toutes les
petites cours princières d’Allemagne et d’Italie « Ce
n’est donc pas l’étiquette espagnole, tempérée ou
exagérée, qui régnera sur les grandes et petites
cours des XVIIe et XVIIIe siècles, mais l’étiquette
bourguignonne, à laquelle Charles-Quint, le plus
grand maître de cérémonies de tous les temps et de
tous les peuples, avait donné son développement
maximum et sa plus grande efficience. »

Les règles de l’étiquette sont bien des jeux à


leur manière, tout en portant, suscitant et
nourrissant un comportement moral dans une société profane, comme les liturgies religieuses
portent et protègent les comportements sacrés des églises.

Monsieur, le dédicataire du livre de La Marinière, sera expert dans ces exercices de


hiérarchies et de préséances que Louis XIV porte à un degré rare. Parallèlement, au cours des
XVIe et XVII e siècles le statut du joueur évolue beaucoup. Le jeu peut devenir un « état » Il
permet parfois de s'enrichir s'il est pratiqué sans passion et avec science. Il est un moyen de
faire connaissance. Les nouvelles académies des jeux font une place importante aux
préliminaires, à l’organisation et aux comportements qui doivent présider au déroulement
correct des jeux. Ces usages trouvent leur expression la plus achevée lors des « parties du roi »,
lorsque le monarque joue en public. On a peine à imaginer la salle emplie d’une foule de
courtisans et au centre, le jeu en majesté.

Parallèlement aux règles de l'étiquette qui se démocratiseront dans le « savoir-vivre » de la


bourgeoisie au XIX e siècle, le goût de la conversation se répand. La conversation, « cette fille
expirante des aristocraties oisives et des monarchies absolues », disait Barbey d'Aurevilly
décrivant « Les dessous d'une partie de whist » dans ses Diaboliques.

Longtemps auparavant, les personnes bien nées avaient lu Le Courtisan de Baldassare


Castiglione, publié en 1528, traduit en français dès 1537, dont les éditions se succéderont
jusqu'en 1690. La conversation est alors un jeu et un art. Le chevalier de Méré, archétype de
l'honnête homme, devient maître en ce domaine, publiant même un traité. Voilà longtemps qu'il
avait posé à Pascal ses questions sur les probabilités.

-o-

58
[Histoire des jeux de société : page 295]

Édition 1654 Édition 1668

1654 voit paraître La Maison des jeux académiques de La Marinière.


Date importante puisqu'il s'agit du premier ouvrage du genre à l'époque moderne. Ce n’est pas
une coïncidence si cette publication d’un ensemble des règles, intervient dans ce XVIIe siècle qui
voit la naissance du Droit international. Le petit livre servira de modèle à une suite
nombreuse, toujours florissante de nos jours.

La France aime légiférer. L’Angleterre aura The Compleat Gamester en 1674, dont
l'auteur est Charles Cotton, un écrivain distingué de ce temps. L’identité « La Marinière » en
revanche est discutée. Caroline Sanchez, dans son mémoire Les livres de jeux aux XVIIe et XVIIIe
siècles (Université Lyon 2, juin 2014), après avoir mentionné les hypothèses et énumérée les
initiales figurant sur les éditions successives, ne peut trancher. Néanmoins, l’attribution à Jean
Pinson de la Martinière s’impose.

Jean Pinson de La Martinière est un juriste évoluant dans une hiérarchie du droit très
particulière ; il publie en effet, cette même année 1654, des Mémoires à MM les maréchaux de
France…, puis en 1661 La Connétablie et maréchaussée de France… et en 1676 Vérités et
preuves sommaires du pouvoir de MM. les maréchaux de France. Ce qui ne l’empêche pas de
faire œuvre de chroniqueur avec diverses publications d’almanachs donnant les noms et les

59
états des personnels composant les maisons du Roy, de la Reine, du Duc d’Orléans... Etat des
officiers domestiques ; Privilèges anciens et nouveaux des officiers domestiques ; Etat de la
France comme elle est gouvernée à présent… Certains sont signés La Marinière et d’autres
Pinson de la Martinière. Sans entrer dans les détails, on ne voit pas comment les deux
personnages pourraient être différents ; Frère Ange, auteur d’un État de la France en 1722, fait
un historique des éditions antérieures et attribue les premières à Jean Pinson de la Martinière,
sans évoquer La Marinière dont le nom est pourtant présent en 1649 et 1650.

Le grand œuvre de notre auteur est la Connétablie, un in folio massif de mille pages, publié
en 1661, dédié à Monseigneur de La Moignon, premier Président au Parlement. Son titre
complet vaut d'être cité: La Connestablie et maréchaussée de France, ou Recueil de tous les
édits, déclarations et arrêts sur le pouvoir et juridiction de MM. les connétables et maréchaux
de France et de leurs lieutenants au siège de la table de marbre… Par Jean Pinson de la
Martinière Escuyer, conseiller du Roi et son procureur en la connetablie et maréchaussée de
France. Écuyer est un joli titre ; il ne s’en trouve pas moins au degré inférieur de la hiérarchie
nobiliaire.

Ouvrant l’épais volume, trois poèmes à la gloire de notre auteur, écrits par des amis qui
devaient lui être redevables de quelques faveurs. Le Privilège du Roi est louangeur, comme il se
doit, avec quelques précisions intéressantes : « Désirant favorablement traiter ledit Exposant
notre Procureur, et reconnaître en quelque façon les bons et agréables services qu’il Nous a
rendu tant en l’exercice de sa Charge, en laquelle il s’est toujours comporté avec fidélité et
courage, qu’au fait de notre Artillerie, où il a été employé par Nous et le Grand Maître d’icelle
en plusieurs occasions importantes en cette ville de Paris, pour la recherche des Fontes et
Canons, Cuivres et autres choses enlevées en notre Arsenal pendant les mouvements derniers,
et notamment en notre ville d’Arras, où il aurait été envoyé depuis la levée du siège d’icelle,
pour faire l’inventaire de toutes les munitions de Guerre, et la recherche de celles qui
« auraient été cachées dans les lignes abandonnées et maisons particulières, dont il nous aurait
rendu, et au dit Grand Maître, un compte très exact et fidèle… »

Cette connétablie est un tribunal militaire qui juge les crimes et délits des gens de guerre ; il
est souverain jusqu’à une valeur de 1.000 livres ; le procureur du roi est nommé par les
Maréchaux. Comme il est habituel à l’époque, la charge est vénale et l’intéressé est entré dans
cette instance en qualité de substitut en 1644, dix ans avant la publication de sa Maison des
jeux. En 1661, il est procureur à part entière. Décédé en 1678, sa date de naissance n’est pas
connue ; il aurait été reçu avocat au Parlement de Paris en 1630. Il a dû naître sensiblement avec
le siècle. Dans son gros ouvrage on trouve relatées des histoires de sortilèges, de bigamie, de
bohémiens, des conseils pour faire parler les muets, des exemples de condamnations… mais
aucune allusion à des dettes de jeux, cela est surprenant. Notre procureur semble bien être mort
sans postérité et les personnes actuellement dépositaire du nom sont des Machet de la
Martinière. Monsieur Gérard de la Martinière a bien voulu préciser qu’il avait connaissance
d’autres familles mais découvrait ce Pinson de la Martinière pour la première fois.

Donc, cet auteur prolifique, personnalité éminente en son genre, spécialiste du Droit,
publie en 1654 un recueil de règles de jeux, premier du genre, et que rien n'annonçait de sa part.
L'étonnant est de voir son ouvrage dédié à Monsieur, frère du roi – un adolescent de
quatorze ans dont Guy de La Batut, dans La Cour de Monsieur, frère de Louis XIV, (1927) nous
dit qu’il savait à peine lire à cet âge. Son frère, le jeune roi Louis XIV en a seize et sera sacré à
Reims cette année-là, 1654.

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Dédicace étrange. D’autant plus insolite que le véritable « Monsieur frère du roi »
existe toujours ; c’est Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, fort mal en cour. Le juriste
Pinson de la Martinière ne peut se méprendre. Voilà qui pimente la signature contournée de
l'auteur. Mais elle est bien adressée au jeune prince, Philippe ; elle restera inscrite dans les
éditions publiées ultérieurement, après la mort de Gaston intervenue en 1660. Voici le texte
de cette longue dédicace :

« À Monsieur, Frère unique du Roy. – Monseigneur, Qui n’adresserait aux Grands que des
Présents proportionnés à leurs mérites, les Hommes seraient privés de la communication, qui
est le plus beau lien de la société civile ; & je n’aurais pas aujourd’hui la témérité de vous
offrir ces petits fruits de mon travail, si je ne savais que Votre Grandeur toute Royale est assez
généreuse pour regarder avec un œil d’agrément & bonne volonté, aussi bien les effets d’une
faible reconnaissance (qui partent d’une basse maison) que le puissant effet de quelque service
d’une Personne plus considérable. La vivacité de votre jugement, dont les brillants se font
reconnaître à discerner si prudemment, dans l’inégalité des conditions, ce que votre générosité
veut rendre à un chacun, m’a fait croire que si j’entreprends trop de vous présenter des jeux
moins dignes de vos occupations sérieuses, vous les prendriez comme un prélude & un avant-
goût à la lecture des livres plus nécessaires pour achever & mettre la dernière main aux riches
talents que la Nature a jetés avec profusion, par les adresses que lui a suggéré son Auteur dans
votre belle Ame. C’est pour lors qu’après vous être égayé de passer les yeux légèrement sur ce
Livre ci, vous vous attacherez plus à loisir sur ceux-là qui vous apprendront comme quoi les
Personnes de votre Illustre Sang se sont rendues recommandables à la Postérité par leur
Justice, Piété & Religion, qui nous donneront cet avantage de voir sur nos vieux jours un jeune
Prince, l’illustre Rejeton des Charles, des Louis, des Philippes, faire refleurir la Croix jusque
dans les sablons dd l’Arabie & étouffer dans le sang impie des Barbares Sectateur de Mahomet,
un feu que les larmes des Ames les plus saintes n’a pu éteindre jusqu’à présent. C’est le vœu de
tous les Chrétiens, c’est le désir passionné de tous les Français, c’est le bonheur que souhaite,
MONSEIGNEUR, de votre Grandeur Royale, le très humble, très fidèle et très obéissant Serviteur.
Le sieur D.L.M. »

Superbe dithyrambe ! Le lecteur de l’an 2015, lit évidemment avec curiosité l’allusion au
sang impie de Barbares Sectateur de Mahomet ; il passe car ce n’est pas le sujet.

Philippe était appelé régulièrement : « Monsieur ». L’appellation « Monsieur frère unique


du Roi » se trouve, par exemple, en tête du célèbre Registre de La Grange, journal de la troupe
de Molière où il est écrit « Le sieur de Molière et sa troupe arrivèrent à Paris au mois
d’octobre 1658, et se donnèrent à Monsieur, Frère unique du Roy, qui leur accorda l’honneur
de sa protection. Et le titre de ses comédiens avec 300 '' de pension pour chaque comédien »
[La Grange note en marge que les 300'' n’ont pas été versés …]. Une affiche de 1659 libellée
« Les comédiens de Monsieur Frère unique du Roy » est conservée.

Il convient de se représenter l’état d'esprit et les comportements de ces deux jeunes princes.
Ils ont déjà fortement conscience de leur état. La majorité de Louis XIV est promulguée par le
Parlement en 1651, à treize ans, alors qu'il y a peu, tous deux ont participé au Ballet des
Éléments et que Philippe, qui en a onze, a donné à souper à des dames. L'année suivante, on voit
le même Philippe donner un bal éblouissant de luxe et quelques mois plus tard, au printemps
1653 – à treize ans – il va à la foire Saint Germain en agréable compagnie, où il joue gros, et
perd. Ce qui n'est pas la première fois ! Le jeune Philippe est déjà un « joueur » et le restera.
Alors la dédicace prend sa vraie dimension.

61
Il est probable, que durant ces année-là, Pinson de la Martinière l’ai croisé, lui ait été
présenté, tandis qu’il effectuait pour le compte du Roi, les services évoqués dans le Privilège
cité plus haut – ou quand il se documentait pour la publication de ses États de la France. En
tout cas, La Mar[t]inière ne pouvait ignorer la passion du jeune prince pour les jeux. Notre
compilateur acharné en toutes sortes de matières allait dans ce sens et flattait ce penchant en
composant ce recueil de règles avec un recours à Ringhiéri et Sorel pour l'épaissir, obtenant son
Privilège en mai 1654. Il savait que son petit livre tombait en de bonnes mains ; il n'est pas
adressé à n'importe quel prince mais à un joueur invétéré !

La table des matières de cette Maison des jeux académiques ne propose pas de classifica-
tion pour les jeux présentés – ou si sommaire qu'il vaut mieux n'en point parler. La mise en
ordre est fort succincte et de nombreux détails manquent, rendant la lecture souvent aléatoire. Il
n'empêche que dans l’histoire des jeux européens cette date de 1654 est importante. Si le jeu ne
connaissait que des coutumes, il s’ouvre désormais sur de véritables législations.

Le premier Privilège ayant été obtenu en 1654 pour cinq ans, de multiples rééditions
verront le jour à partir de 1659, comportant des modifications notables. L’une d’elle se présente
une seule fois, en 1668, sous la forme d’une Lotterie plaisante ; c'est-à-dire une loterie en forme
de plaisanterie. Elle propose quatre-vingt-dix lots, tous plus invraisemblables les uns que les
autres. Nous nous croyons dans une liste de Rabelais. Notons, entre « une corde à trois nœuds
pour enfler les voiles de l’espérance, ou se pendre à l’occasion » et « Un nid d’Alcyon qui
guérit de la Colique », cette anticipation surprenante de nos télévisions : « Une Machine
carrée, d’une matière vitrée et transparente, où sont marquées les quatre parties du monde, &
dans laquelle on voit par la vertu des charmes & constellations sous lesquels elle a été
composée, ce qui se fait de plus secret par toutes les cours des Rois et des Potentats : le
Philosophe Léon en donna une semblable à l’Empereur Théophile. »

Si les éditions de 1654 et 1668 sont différentes en ce qui concerne les jeux décrits, leurs
imprimeurs le sont également et il n’est pas inutile de noter que Marin Léché qui réalise le petit
livre en 1654 en association avec Robert de Nain est alors, officiellement, « imprimeur
ordinaire de Monseigneur le duc d'Anjou ». Par la suite, Étienne Loyson produira les éditions
suivantes, dont celle de 1668. Chacune possède un frontispice et il est possible, en les
comparant, de jouer aux « sept erreurs ». On verra le jeu de paume remplacé par le jeu du mail,
le jeu de boules des paysans laisser place à la promenade aristocratique tandis qu’un échiquier
est dessiné nettement sur la seconde gravure (signée d’un monogramme qui résiste pour
l’instant aux investigations des spécialistes) et que le billard y fait son apparition. D’une
manière générale on observe la réalité sociale : de 1644 à 1668, en vingt-quatre ans, le monde
des mousquetaires a laissé place à l’univers des Précieuses.

-o-

62
[Histoire des jeux de société : page 295]

Le jeu de la guerre est décrit par La Marinière en 1659 et dans les éditions suivantes.

Sans figure dans le livre, son diagramme a


longtemps fait l’objet de reconstitutions
hypothétiques – y compris par l’auteur de ces
lignes – jusqu’à l’apparition, dans une vente
publique à Vendôme en 2009, du seul exem-
plaire connu à ce jour. Fait : À Paris, Chez
la Veuve Petit, rue Mont-orgueil, chez un
Espicier devant les trois Morts.

La règle précise que les pions peuvent se prendre


« comme on fait au jeu des Dames. » La Marinière reprend
fidèlement le texte reproduite sur le tableau et cette référence
précise surprend car il ne cite pas les dames dans son livre –
alors qu’il décrit le renard et les poules…

Dans les jeux de société, les tabliers circulaires ne sont


pas courants et la plupart servent à des jeux de hasard. Par
ailleurs les citadelles symétriques destinées à être défendues
de tous côtés sont théoriques ; pratiquement elles sont pour la
plupart adossées aux villes qu’elles défendent.

Ce diagramme est une transposition quasi directe de fortifications telles qu’elles étaient
pensées à l’époque comme on en trouve un modèle, par exemple, chez un contemporain de ce
jeu, Robert Fludd, avec cette Fortification parfaite. (Tractatus Secundus… 1618, p.390).

-o-

63
[Histoire des jeux de société : page 297]

1654 , date de parution de La maison académique des jeux offre un clin d'œil de
la chronologie. Apport capital dans l'histoire des jeux et dans celle de notre civilisation
moderne ; c'est en effet cette année-là que Pascal pose les bases du calcul des probabilités.

Cependant, avant lui, d'autres avaient explorés le labyrinthe, en prélude à la théorie des
jeux. Ils sont tous italiens. Dans la péninsule, en effet, mathématiciens et artistes font bon
ménage, quand Léonard de Vinci dessine les figures de l'ouvrage de Pacioli, De divina
proportione en 1509, ou quand l'algèbre naissante donne prétexte à des joutes ou à des solutions
formulées en vers, le jeu est au rendez-vous. Les quatre auteurs sont Luca Pacioli, Jérôme
Cardan , Niccolô Tartaglia et Lorenzo Forestani. Dans Les archives internationales des sciences
(1965) Ernest Coumet, analyse ces textes, relevant les intuitions justes et les erreurs, soulignant
en ce domaine l'originalité et la netteté des principes de Cardan qui, mérite le titre de précurseur
de Pascal.

Si Cardan est aussi perspicace c’est qu’il parle des jeux


en connaissance de cause car ce fut un joueur à la fois lucide
et fort compétent. Il confesse avec simplicité sa passion, en
latin traduit par Jean Dayre (cf. Cardan, Ma vie, Belin 1991) :

« Il n’est peut-être rien dans ma conduite qui puisse me


rendre digne d’éloges, mais, si j’en mérite, ils sont
assurément moindres que le blâme que me vaudrait
justement, je le sais, mon application immodérée aux échecs
et aux dés. Pendant des années j’ai joué à ces jeux – plus de
quarante ans pour les échecs – et pas seulement par
intervalles mais, j’ai honte de le dire, chaque jour. Par là j’ai
perdu à la fois la considération, mes biens et mon temps. Il
ne reste guère de place pour ma défense, si on voulait la
prendre, à moins de dire que je n’aimais par le jeu, mais que
j’avais en horreur les circonstances qui me poussaient à
jouer : les calomnies, les injustices, la pauvreté, l’arrogance de certains, le désordre dans la
société, le mépris dont je souffrais, ma nature maladive et l’oisiveté immérité, conséquence de
tout le reste. La preuve en est que lorsqu’il me fut possible de remplir un rôle honorable,
j’abandonnais celui-là. Ce n’était donc point amour du jeu ni goût du plaisir, mais haine de
mon état et moyen d’y échapper. Il y a au demeurant beaucoup de trouvailles remarquable dans
mon livre sur les échecs ; mais à cause de mes occupations, j’en ai laissé échapper beaucoup
d’autres, surtout huit ou dix que je n’ai jamais pu retrouver et qu’il semblait impossible de
découvrir tant elles surpassaient la pénétration de l’intelligence humaine. J’ai ajouté ces mots
pour engager les curieux, à l’esprit de qui elles pourraient venir un jour (et j’espère que cela se
produira), à les ajouter comme un couronnement de mon ouvrage. » Disons tout de suite, et
c’est bien dommage, que le traité des échecs par Cardan n’a jamais été retrouvé !

Cette brève confession constitue un court chapitre de l’autobiographie que Cardan rédigea à
la fin de son existence intitulée De propria vita, « Ma vie ». Cela peut surprendre mais il faut le
souligner : Cardan écrit ici une des premières autobiographies au sens moderne du terme, sinon
la première ; elle n’est pas le récit convenu d’un homme d’État cherchant à justifier ses actions,
ni un prétexte à méditation religieuse ou philosophique, mais bien un exposé précis, sincère,
souvent émouvant qui se lit comme un roman et renseigne sur l’époque davantage que bien des

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traités historiques. Quant au passage cité, il est exceptionnel. D’une part parce qu’il faudra
attendre le XIXe siècle pour lire de véritables confessions de joueurs (Tolstoï, Dostoïevski) et
d’autre part, malgré sa brièveté, en raison de la justesse d’analyse dont il témoigne : ces
tourments et cette fuite dans le jeu pour les oublier.

Cardan a été joueur une grande partie de sa vie ; ce n’est pas pour autant un paresseux ! Il
suffit pour s’en convaincre de feuilleter les dix gros volumes latins de ses œuvres complètes,
publiées à Lyon en 1663, pour se souvenir de ses activités de physicien, d’alchimiste,
d’astrologue, de mathématicien… Son Liber de ludo alea, « Le livre des jeux de chance »
couvre seulement une quinzaine de pages dans cet ensemble volumineux ; mais il dit beaucoup
en peu de mots.

Cardan passe en revue les genres et les états des jeux ; il se demande qui devrait jouer et
s’interroge sur l’utilité et les pertes du jeu, sur les conditions dans lesquelles on devrait jouer. Il
parle des dés, quand on joue avec un seul ou avec plusieurs. Il aborde les jeux de cartes et leur
différence avec les dés, présentant en particulier les jeux du flux, de la prime et de la trappola.
Tout cela en 1564. Thierry Depaulis ouvre d’autres pistes de réflexion concernant
l’impressionnant Girolamo Cardano. Cf. Cardan et Joostens : Portraits croisés de joueurs au XVIe siècle –
le jeu excessif à la Renaissance (Ludica 2009-2010).

-o-

[Histoire des jeux de société : page 302]

De l'aspect bénéfique des cartes à jouer : lettre d’Isaac de Pinto à Diderot en 1767 :

« Croyez-vous que la Tolérance s’établira à la fin en Europe ? Que


les mœurs deviendront plus douces ; les hommes moins méchans & moins
malheureux ? Tantôt je m’en flatte, & puis j’en défefpere. Cependant, à
tout prendre, il me paroit que le Genre humain (je parle de la petite
portion qui occupe notre Europe) s’eft un peu amélioré. Mais, ce qui,
peut-être, vous furprendra c’eft que parmi plufieurs causes auxquelles
mon imagination attribue cette révolution dans les mœurs je regarde le
goût univerfel du jeu des cartes comme l’un des refforts les plus actifs,
qui a, pour ainsi dire, refonder le genre humain en Europe. N’allez pas
vous imaginer que je n’apperçois pas tout le mal que la fureur du jeu fait
dans l’un et l’autre fexe : mais il en eft résulté des avantages qui
pourraient le balancer & l’emporter fur le total.
D’abord, voici mon raifonnement. Avant cette époque les deux sexes
étaient moins unis ; je veux dire, qu’ils étaient moins enfemble, en fociété, en compagnie ; les
hommes l’étoient davantage ; il y avait des cotteries ; on alloit à la taverne ; il y avait plus
d’ivrognes, & par conséquent plus de liaisons, plus d’amitié. L’ennui, une des grandes causes
du développement de la perfectibilité humaine, excitoit les hommes à cultiver leurs talens, à
s’occuper, à étudier, à travailler, à cabaler, à faire des confpirations. La Politique était le sujet
des conversations, que le loifir et l’ennui enfantaient : on contrôlait le gouvernent, on s’en
plaignait, on conspirait, & l’on trouvoit des amis à qui se fier : les grandes vertus et les grands
vices étoient plus ordinaires. D’un autre côté, les regards des hommes ne fe rassasiant pas des
appas des femmes vis-à-vis en tapis verd au moyen du talisman des cartes, l’amitié & l’amour
étoient des paffions. A préfent, graces aux Cartes, on n’est guere que galant ; on a beaucoup de
connaiffances, & pas un ami ; nombre de maîtreffes, & pas une amante. Un Mahométan, qui

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contempleroit avec des yeux Afiatiques nos grandes Assemblées, auroit la malice de croire que
les Bachas Européens sontleur Serrail en commun. Vous trouverez donc que le jeu, qui mêle, &
confond les hommes & les femmes dans la fociété encore plus que les cartes, doit forcément
ralentir l’énergie de l’amour. Ajoutez à cela que les efforts pour fuir l’ennui fe trouvent ralentis
par cet amufesement. Du relâchement de ces trois refforts combinez-en les effets, & calculez-en
les résultats. La vie plus sédentaire à laquelle cet éternel amufement réduit les deux sexes,
amollit le Corps, d’où réfulte en Physique et en Morale un fystème nouveau de mœurs, de
tempérament, & de conftitution. La magie du jeu des Cartes forme un foyer commun de presque
toutes les paffions en minature : elles y trouvent, pour ainsi dire, toutes leur aliment. […] Il n’y
a plus de grandes vertus ; mais aussi on cesse de voir de grands crimes : les affaffinats, les
empoisonnements, & toutes les horreurs des guerres civiles font incompatibles dans une nation,
où les hommes, & les femmes perdent une fi grande partie de leur tems au Jeu des Cartes. […]
je crois pouvoir avancer, que les Cartes ont préparé l’efprit & le cœur humain, à recevoir les
impressions que les progrès des connoiffances & des lumières devoient opérer fur le
gouvernement & les mœurs. […] Je voudrois qu’on en fît un Programme Académique : Si
l’invention du Jeu des Cartes, le progrès de cet amufement, & son univerfalité, ont contribué à
changer les mœurs en Europe. Une plume favante & érudite pourroit differter amplement fur
les Jeux des anciens, leur nature, leurs effets, & leurs différences effentielles des Jeux qui
occupent actuellement les fociétés ; puis, en arrivant à l’époque de Charles VI, lorsqu’on
inventa le jeu des Cartes, fuivre fes progrès, & observer les nuances infenfibles des mœurs qui
ont fuivi, pour ainsi dire, ces progrès. Dites-moi, je vous prie, votre fentiment là-dessus ; &
foyez persuadé que je fuis votre admirateur, ainfi que v. t. h. & t. o. f. »

-o-

[Histoire des jeux de société : page 309]

Supprimée en 1836, la loterie nationale est de nouveau autorisée en France, un siècle plus
tard, après la première guerre. Son produit devait alimenter une caisse de solidarité contre les
calamités agricoles ; M. Lamoureux, ministre des Finances de l’époque, assura que l’affectation
spéciale du produit de la présente loterie montrait bien son caractère provisoire… En 1933 le
provisoire s'installe donc, et même la législation moralisatrice de l’État français ne supprime pas
la Loterie nationale pendant les années d'occupation allemande.

Observons le fait suivant : En 1836, date de la prohibition, François Guizot instaure un


Ministère de l’Instruction publique et les tenants de l’abolition des loteries pensent que ce
mouvement d’enseignement sera le garant de la réussite de l’interdit – avec la création des
Caisses d’épargne : pourquoi dilapider son argent au jeu puisqu’on peut le préserver dans ces
institutions ? Cent ans plus tard, en 1932, sous un ministère Édouard Hériot, le Ministère de
l’Instruction publique est débaptisé, devenant : Ministère de l’Éducation nationale… suivi,
l’année suivante, de la remise en place des loteries en France.

Singulier retournement de perspective quand la première dénomination, Instruction,


manifeste une volonté de transmettre, par des maîtres, les connaissances et les valeurs et quand
la seconde, Éducation, privilégie l’élève à la découverte du monde. Ce changement de
dénomination manifeste un passage du sacré (le maître) au jeu, au « je » (l’élève). Est-ce une
coïncidence si l’interdiction des loteries correspond à la mise en œuvre de l’instruction dans ses
certitudes et leur rétablissement à celle de l’éducation dans ses interrogations ?

-o-

66
[Histoire des jeux de société : page 353]

La Revue des Jeux, des Arts et du Sport


L’activité est fébrile ce vendredi 15 novembre 1878 dans les ateliers de l’imprimerie
Arnous de Rivière au 26 de la rue Racine à Paris. Des paquets d’une nouvelle revue s’entassent
pour être distribués le lendemain, car le premier numéro est daté du 16. Il y a là certainement
monsieur Thirion de Noville, l’Administrateur-gérant, Jules Arnous de Rivière qui, s’il n’est pas
le directeur de l’imprimerie, est un parent direct, et quelques auteurs curieux de voir cette
publication dont ils ont rêvé, discuté, qui abrite ici leurs articles. Ernest Flammarion, le frère du
célèbre Camille, fondateur de la maison du même nom deux ans auparavant, se trouvait peut-
être de la partie car il est installé à la même adresse – mais il ne passe pas pour un amateur de
festivités. Le plus volubile pouvait être Louis Énault, journaliste et auteur prolifique. Tous sont
des conservateurs en matière d’art et de politique, plus ou moins nostalgiques du second
Empire.

Un nom retient l’attention, « Arnous de Rivière », mentionné comme


imprimeur en caractères minuscules au bas de la page 16. En effet, il existe un
Jules Arnous de Rivière joueur d’échecs qui, sans être un grand maître, est d’une
bonne force, ayant joué souvent avec le grand Morphy, sans ridicule. Jules Arnous
de Rivière ne s'est pas limité aux échecs. On lui doit aussi un Traité populaire du
Jules Arnous jeu de billard (Flammarion, 1891) et, sous le pseudonyme de Martin-Gall, un
important ouvrage sur les jeux de casino : La roulette et le trente-et-quarante
(Delarue, 1882). Sous le même pseudonyme, Arnous de Rivière s'est aussi intéressé au bridge
en publiant en 1905 Le Jeu de bridge (Delarue 1905, réimprimé jusqu'aux années 1920). La
diversité de ses intérêts pour les jeux en fait l’animateur idéal pour cette nouvelle publication.

« Ne prenant la place de personne, animés d’un esprit de bonne confraternité, soutenus par
les conseils et les richesses des éditeurs de premier ordre, présentant des noms aimés et même
célèbres, nous avons l’espérance de remplir une lacune, et de conquérir le droit d’exister
dignement à côté d’autres publications plus spéciales que nous aurons souvent à signaler et à
citer. » Cette note de la rédaction est insérée discrètement en haut de la page 5, comme il se doit
dans l’aristocratie et la haute bourgeoisie qui se refusent aux ostentations.

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L’ouverture se fait avec une chronique de Louis Énault, auteur célèbre et
prolifique de l’époque ; il en sera de même, au moins jusqu’à la fin de ce
premier volume couvrant une année pleine, jusqu’au 27 décembre 1879. La
grande affaire est cette Exposition universelle qui vient de clore ses portes à
Paris – enfin. Les premiers mots sont nets : « Ils partent ; ils sont partis !
Louis Énault Nous voici enfin seuls et entre nous : causons ! » Énault a la plume facile et
il épingle ses sujets dans de courts paragraphes.

La Revue s’est adjointe pour sa rubrique échiquéenne le concours d’une


star en la matière, en la personne de Samuel Rosenthal qui remportera le
tournoi de Pari deux ans plus tard ; il promet des problèmes composés par les
plus célèbres joueurs d’Europe.

Rosenthal Les cartes à jouer traitent surtout du whist : « Le whist confirme


l’hypothèse de Darwin dans la lutte pour l’existence. Le fort écrase le faible,
telle est la loi. Où sont, dites-le moi, le réversis, le boston, l’hombre, l’impériale, le rams (etc.)
et tant d’autres jeux ? » Le piquet, le bésigue, la bouillotte ne sont pourtant pas oubliés sous une
double signature Old Trick et Robert d’Antully, qui semblent bien être jumeaux. La Revue vous
emmène à Monte Carlo pour les jeux de hasard, en Angleterre pour les jeux « sportiques », en
Allemagne pour une colère échiquéenne relative à la publication des actes du Congrès de 1878
– M. Rosenthal ne peut croire à « une pareille fraude, unique dans les annales des échecs » …
Les problèmes de billard sont au rendez-vous, la chasse, l’escrime, les courses de chevaux, le tir
et le vélocipède naissant – sans oublier la visite des ateliers d’artiste et les chants à la gloire de
l’art académique. Il existe même un Bulletin financier et des annonces pour Le Moniteur.

L’interdiction des loteries en France depuis 1836, connait des exceptions ; c’est le cas de la
Loterie Nationale de l’Exposition. Il s’agit ici de présenter un mode de tirage au sort, sachant
que sur les 12 millions de billets, 150.000 seront gagnants en donnant droit à des lots de
diverses importance (collier de diamants, coupé de chez Ehrler, fusil de chasse…). Le tirage des
lots n’a pas encore eu lieu et l’auteur de l’article tempête. Émile Dormoy est en effet un
ingénieur des mines, auteur de divers traités savants dont plusieurs théories mathématiques
concernant les assurances sur la vie, les paris et les courses, le jeu de baccarat, et même l’écarté.
Il indique dans son article une méthode de tirage épatante et pratiquement instantanée. Or la
Commission de la loterie vient d’adopter un mode de tirage « tellement baroque, tellement
défectueux, qu’il était difficile de choisir moins bien. » Émile Dormoy avait communiqué sa
méthode à ladite Commission qui ne l’a pas retenue… Il est furieux.

Connaissez-vous le jeu de la ficelle ? Il est décrit par Florian Pharaon, un des brillants
chroniqueurs de La Revue : Un orateur est au centre d’une douzaine de participants, chacun
étant relié à lui par une ficelle tenue fortement. Chaque assistant choisi un métier, une industrie
et l’orateur commence un récit quelconque : « toutes les fois qu’il a à employer un substantif, il
tape au hasard sur une ficelle avec une baguette et, à la vibration, la personne qui en tient
l’extrémité doit jeter, sans souci de l’à-propos, un mot préparé à l’avance. Cela produit un récit
abracadabrant, sans queue ni tête, dont les effets sur la rate sont irrésistibles […] C’est
absolument idiot, j’en conviens, mais ce que je puis vous affirmer, c’est que l’on rit à se tordre

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et que les gens d’esprit sont les premiers à s’amuser à ce jeu digne des hôtes de Charenton. » Et
pour mieux se faire comprendre Florian Pharaon donne un spécimen : « Le prince senti son
chou s’épanouir et, levant un turbot mélancolique vers la princesse, il lui déclara son melon
dans des clous de girofle à émouvoir une casserole. La princesse prit son grand air de morue et
repoussa son jambonneau avec des daims… » Jolie préfiguration du cadavre exquis, des
surréalistes.

Certes, il existait une littérature pour les jeux, à travers de multiples


manuels de règles et des rubriques dans certains journaux, mais il ne semble
pas qu’une publication spécialisée de ce genre, touchant des sujets les plus
divers, comme le montre cette joueuse de croquet, ait été publiée auparavant.
Cette Revue des jeux, des arts et du sport connaitra une durée éphémère :
créée le 16 novembre 1878, elle devient La Revue illustrée : jeux, arts, sport
(21 août 1880), puis La Revue illustrée universelle : Beaux-arts,
connaissances utiles, arts industriels, (25 février 1882) de Georges Street et
Joueuse de croquet Paul Jean Meyan, avant d’être absorbée par La République illustrée en
par Kaemmerer devenant La République illustrée et la Revue illustrée réunie (juillet 1882).

-o-

[Histoire des jeux de société : page 353]

Au-delà des spécialistes, le vrai départ de l’intérêt pour les jeux de société en France se
produit dans les années 1960-1970. Deux coups d’envoi sont donnés qui accompagnent la
création des ludothèques dont on connaît le grand essor et l’influence considérable.

Le premier est l’exposition produite pas l’Institut Pédagogique


National, en 1961, sous la direction de Mme M.-M. Rabecq-Maillard :
Jeux & Jouets d’autrefois. 945 numéros au catalogue, se terminant par un
jeu de Tinguely, réalisé pour l’occasion ! Magnifique entreprise, menée par
une passionnée, érudite et exigeante dont il convient de conserver le nom.
À partir de là toute une série d’expositions suivront, et de nombreux
ouvrages.

Le second intervient avec le concours d’inventeurs de jeux de


Boulogne Billancourt, initié par Marilys de La Morandière sur la
suggestion de Pierre Berloquin et Simon Monceau. Sa première édition se
situe au cours d’une semaine, dont on voit ci-contre l’annonce de la
première édition en 1977 – L’image ne reproduit pas la couverture d’un
somptueux catalogue car il s’agit d’une simple feuille de papier… Dix ans
plus tard suivront les festivals des jeux de Parthenay et de Cannes.
Boulogne et Cannes constituent des passages obligés pour les auteurs de
jeux nouveaux : Cannes met en lumière les jeux édités et Boulogne
couronne des prototypes.

Aujourd’hui les manifestations se sont multipliées – sans parler du


phénomène extra-ludique représenté par les jeux vidéo. S’il est question ici
de ces deux coups d’envoi, c’est pour les saluer, eux et leurs auteurs.
Événements à la fois si proches et si lointains.

69
[Histoire des jeux de société : page 358]

L’importance prise par les jeux dans la société contemporaine internationale se


manifeste de façon concrète. C’est ainsi qu’il s’est produit à l’entrée dans le troisième
millénaire un événement de grande portée dont les prémices remontent à 1962 quand, à
l’initiative de la loterie de la Suisse romande, est fondée l’Association Internationale des
Loterie d’État (AILE).

En 1999 cette association compte cent vingt membres réguliers (loteries d’État représentant
soixante-dix pays) et soixante-quinze membres associés (fournisseurs d’équipement et de
services). Un congrès, organisé tous les deux ans dans une ville différente, regroupe au sein
d’un salon professionnel le grand marché des loteries : imprimeurs et papetiers, fabricants de
matériel, ainsi que les grands groupes de constructeurs informatiques, les cabinets de
consultants, etc. Ces congrès sont significatifs de l’importance prise par les loteries dans le
monde actuel. À titre d’exemple : le congrès de Paris en 1994 s’ouvre sur un discours de
Monsieur Sarkozy, ministre du budget, et accueille onze cents participants.

Par ailleurs les organisateurs de jeux de pronostics sportifs se réunissent à partir de 1955
dans une association parallèle Intertoto. Pendant plus de quarante ans, Intertoto et AILE
poursuivent séparément, parfois avec rivalité, des buts voisins jusqu’au moment où la nécessité
d’un rapprochement s’impose. La fusion entre les deux organismes se réalise pour former un
organisme unique : WLA. World Lottery Association qui tient sa première Conférence au mois
de juin 2000 en Grande Bretagne.

Il s’agit d’une sorte d’ « ONU » des jeux, ayant pour objectifs de mettre le paradis ludique à
portée de tous ; finançant, pour la bonne conscience, des causes aussi nobles que la culture,
l’environnement, la santé, le développement social, la recherche médicale, le sport, etc. En
France l’essentiel des bénéfices de la Française des jeux est affecté au Trésor public, mais c’est
aussi un pays où les subventions à la recherche et aux organismes culturels se font en priorité
par le canal des ministères concernés. La création de cette World Lottery Association est le
signe concret de l’omniprésence des jeux sur toute la planète – des loteries et jeux d’argent
traditionnels, aux casinos boursiers.
-o-

70
[Histoire des jeux de société : page 365]

Notre société ludique résulte d’une déconnection du réel. Le phénomène peut


être situé à la fin du XIXe siècle, lorsque quelques secousses majeures déséquilibrent l’ordre
ancien. Notons des faits marquants une déconnection du réel, au tournant des XIXe et XXe
siècles :
– Lumière. La relation avec le jour et la nuit change. Avec l’apparition de l’électricité la
civilisation se fait nocturne. D’une certaine façon la sagesse solaire laisse place à la folie lunaire
et les jeux d’argent aiment la nuit.
Déconnexion de l’astre qui règle les vies depuis « toujours ».
– Pesanteur. L’avion est le symbole de cette conquête, mais le béton armé et les nouveaux
procédés de construction métalliques métamorphosent l’habitat ; un ordre séculaire disparaît ici,
au profit des prouesses et des jeux techniques. (La tour Eiffel est un grand jouet).
Déconnexion des contraintes salutaires de la pesanteur.
– Argent. Le lien entre l’argent et la production de biens et de services se distend ; l’argent
prend l’argent lui-même comme objet de sa spéculation.
Déconnexion de la réalité économique.
– Génétique. Contrôle des naissance mais aussi en point de mire, le clonage.
Déconnexion des processus vitaux
– Atome. Naissance de la radioactivité et prémices de l’énergie nucléaire.
Déconnexion d’un passé fondé sur la domestication du feu naturel.
– Travail. Libération de l’effort physique, merveilleuse à beaucoup d’égard mais souvent
trompeuse. Effacement de l'artisanat.
Déconnexion décisive entre travail manuel et travail intellectuel.
– Imaginaire. L’art commence à s’exprimer indépendamment de toute représentation. La
peinture se prend elle-même pour fin ; ce faisant, elle devient jeu. Parallèlement le cinéma
naissant amorce son envol.
Déconnexion des réalités.
– Discontinuité. Contrairement aux théories admises jusque-là, Max Planck, en 1900,
formule l’hypothèse que l’énergie n’est pas émise ou absorbée d’une manière continue, mais
par quantités discontinues (les quanta). Cette hypothèse fut amplement confirmée par la suite et
a fait basculer la physique dans un tout autre monde, celui d’aujourd’hui.
Déconnexion du principe ancestral de causalité qui est soumis à un rude examen. Or nous
savons qu’en raison de ses parties successives, le jeu relève du « discontinu », alors qu’un des
caractères du sacré est le « continu ».
– Nombres. L’infiniment grand et l’infiniment petit s’expriment par des nombres qui ont
perdu toute relation sensible pour l’homme. Les phénomènes deviennent des abstractions,
même si leurs effets sont présents.
Déconnexion de l’homme avec son environnement.
– Réel. La réalité elle-même est mise en question par les physiciens. Même si le terme ne
correspond pas au désir d’Einstein, le mot « relativité » apparaît. La théorie des quanta affirme
que le réel lui-même est inconnaissable.
Déconnexion avec la raison ?

Mais suffit-il qu’un comportement soit « déconnecté du réel » pour qu’il y ait jeu ? Disons
que cette déconnection fait que l’activité en question ne repose plus sur une attache extérieure ;
qu’elle ne vise plus un but en dehors d’elle-même… or un caractère essentiel du jeu est
justement qu’il trouve en lui-même sa propre signification. C’est une hypothèse.

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71
[Histoire des jeux de société : page 365]

Alors se pose la question concernant la démocratie comme jeu.


L’objet de la Démocratie est la démocratie elle-même ? Elle possède le caractère d’un jeu
qui, par définition, trouve en lui-même sa finalité. [Contrairement à République, par exemple
dont les finalités sont extérieures : Liberté – Égalité – Fraternité.]

Les décisions importantes dans le domaine politique ou social relèvent du jeu quand les
votes sur des grands nombres sont acquis par des différences infimes.

Dans Les chemins de la vie (Le Seuil, 1983), Joël de Rosnay formule une « loi des 50% »
selon laquelle dans une élection libre et non faussée par des propagandes, le score final
avoisinera l’équilibre ; les responsables d’un groupe cherchent à séduire les électeurs d’un clan
adverse, ils y réussissent en effet mais perdent en même temps certains de leurs partisans, ceci
jusqu’au score final également réparti.

Une décision acquise par un score inférieur à la marge d’erreur connue relève du seul
hasard ; c’est le sens du billet par Robert Escarpit intitulé Pile ou face , à propos d’un
référendum autrichien concernant le choix nucléaire, le texte se termine ainsi : « C’est une belle
démonstration de cette démocratie de la décimale, qui a le mérite certes de nous donner une
alternative à la décision par la violence, mais qui n’est en fin de compte, qu’une forme ennoblie
du jeu de pile ou face. » Le Monde (8 XI 1978). Pour Aristote, la démocratie est justement la
forme de gouvernement dont les édiles sont tirés au sort.

Un caractère essentiel, inhérents aux jeux de société, se retrouve dans la démocratie.


La discontinuité. Les jeux de société se situent dans des durées discontinues, avec un début
et une fin entre chaque « parties ». Lorsqu’une partie est terminée les joueurs recommencent à
zéro. Le jeu n’a pas de mémoire. Il est bien connu que la durée d’un mandat électif se terminant
par la victoire du parti adverse, ce dernier cherche à effacer des mémoires tout ce qui a pu être
réalisé par ses adversaires. Après une élection, on efface tout et on recommence : surtout ne rien
devoir à personne. De même après une “partie” de n’importe quel jeu.

Ces discontinuités, scandées par les élections sont typiquement ludiques, alors que le sacré,
au contraire, implique la continuité présente dans la royauté aux successions imprévisibles « de
droit divin ».

Cette discontinuité du jeu démocratique entraîne chez les participants, les candidats et les
élus, un réflexe typique des joueurs, à savoir la fébrilité des recommencements : si le joueur
gagne il veut rapidement gagner davantage et s’il perd, il n’a de cesse que de se refaire. Il en
découle une accélération des rythmes et une augmentation du nombre des mises. Il n’y a pas si
longtemps un français exerçant droit de vote, participait à un nombre limité d’élections,
essentiellement municipales, cantonales et législatives. Sont venues s’ajouter les présidentielles,
les régionales et les européennes, ce qui double les opportunités ; si bien que les années sans
élections sont rares. À l’égal des loteries, autrefois espacées, qui sont devenues hebdomadaires.

72
Et comme si cela ne suffisait pas, la durée du mandat présidentiel a été ramené de sept à
cinq ans – N’est-ce pas simplement pour l’excitation de rejouer rapidement le coup ? Et comme
si cela ne suffisait pas encore, voici la mise en action des « Primaires », avec leurs excitations
supplémentaires !

Et comme cela ne suffisait toujours pas, s’est répandu et démultiplié l’art démoniaque des
sondages, au sens où l’on parle du démon du jeu. Chaque jour un sondage nouveau sur un sujet
de politique ou de société vient pimenter la fièvre du jeu. Exactement comme la multiplication
des tickets de loto à gratter dont les résultats sont oubliés aussitôt connus. Le sondage est au
ticket à gratter ce que les élections véritables sont aux grandes loteries. À l’évidence, mentir aux
sondages est un devoir civique.

L’iconographie propose une belle opposition de la politique au sens noble du terme et de la


société ludique quand on voit sur ces deux documents, d’un côté la raison de la République et de
l’autre le hasard de Fortuna – placé allègrement sous l’emblème républicain dans les
documents officiels consacrés à la loterie nationale. [Documents de la même époque].

Nota : [à droite] La lettre de L’inspecteur de la Loterie Nationale (1802) est relative à une
dette envers l’Administration. Le citoyen Simonnin a cédé son bureau de Lons le Saulnier au
citoyen Pèlerin, sans avoir réglé tous les arriérés [chiffres à l’appui].

Fortuna tient dans sa main la roue de Fortune présente dans l’imagerie du Tarot

-o-

[Histoire des jeux de société : page 365]

Fascination d’une belle courbe. Les jeux de société proprement dits ont trouvé
diverses formes au cours de l'histoire. Tandis que la lignée inépuisable du hasard pur reste fidèle
à elle-même au fil du temps (0), de grandes familles se sont succédées au fil du temps (1-6) :

73
74
0) - Jeux de tirages aux sorts individuels par hasards familiers. Multiples tirages au sort
avec un instrument, d’une nature immuable au fil des siècles. (Grande famille des dés)

1)- Jeux de parcours vers une vie future par hasards choisis : en Égypte et au Moyen-
Orient (Famille du backgammon).

2) Jeux d’affrontements humains sans hasards : en Grèce, avec victoire par élimination
des pions adverses. (Famille des alquerques et des dames).

3) Jeux aux pièces hiérarchisées des sociétés féodales sans hasards : avec victoire par
mort du Roi (Prestigieuse famille des échecs)
.
4) Jeux avec victoires comptables par hasards raisonnés : Famille des jeux de cartes.

5) Jeux de loteries d’État des sociétés tentaculaires et anonymes, aux hasards


sauvages : Famille des lotos et de leurs dérivés.

6) Jeux éclatés, avec ou sans hasards : radio–télé–internet (+ télés réalités ludiques) et


loteries multiples, dont les audiences sont considérables (Famille de jeux ''populaires'')
& Jeux d’auteurs (signés) aux formes évolutives, souvent complexes en boites et/ou
vidéo (famille de jeux “savants”).

Cette succession des grands types de jeux appelle trois observations essentielles :
– Chaque famille de jeux se développe sans faire disparaître les jeux antérieurs.
– L’apparition d’une famille marque une étape dans la relation que la civilisation occidentale
entretient avec l’esprit ludique.
– À chaque étape, le développement de l’esprit ludique collectif augmente au détriment d’un
sens du sacré qui s’efface.

Ces grandes familles de jeux de société peuvent être situées sur un graphique en fonction de
leur époque d’apparition et la courbe joignant l’emplacement de chaque étape suit une
trajectoire parabolique dont la régularité enchante et effraye. Comment ne pas être
impressionné, par cette progression continue, accélérée, de la civilisation occidentale.

Cette courbe fascinante paraît conduire inexorablement de l’autre côté du miroir, vers un
univers ludique à la recherche de ses règles.

Le départ de la courbe est vertical ; elle s'infléchit progressivement en parvenant à


l’horizontale à son sommet actuel : cruelle image du passage du sacré au jeu ?

Peut-on imaginer que les cinq mille ans de la civilisation qui nous porte depuis l’Égypte
ancienne et le Moyen-Orient sont en train de se fracasser contre un plafond sans ouverture ?

Les années vont s’ajouter les unes aux autres. Combien de siècles habités de confusion
ludique, passeront en folies et vertiges ? Consolation : le jeu n’existe pas sans règles.

-o-

75
Dis-moi comment tu enterres tes morts – Je te dirai comment tu joues.
Un premier anneau est celui des corps immortels quand les dieux frappent les jeux
d’innocence, où les enfants leur sont redevables de ce cadeau sans prix.
Un deuxième anneau propose les premières sépultures qui accompagnent la naissance des
jeux dits primitifs, encore baignés d’inconscience obscure avec l’union consubstantielle du jeu
et du sacré dans le tirage au sort.
Un troisième anneau cultive l’embaumement et les momies. Les Égyptiens font du senet un
parcours vers l’au-delà et, à l’autre bout du monde, des princes de la Chine ancestrale, inhumés
avec leur suite, disent la sérénité du temps quand le calme des pierres posées une bonne fois
pour toutes sur le tablier du weiqi [go], marque la permanence des territoires. Les grands jeux
légendaires enseignent la vertu.
Un quatrième anneau s’annonce quand les modernes commencent à abandonner des
cadavres sur les champs de bataille ; il faut une Antigone pour recouvrir d’un peu de poussière
le corps de son frère. Les jeux d’affrontement de l’Antiquité, culminant plus tard dans le jeu
d’échecs, développent la raison.
Un cinquième anneau libère les corps de leur environnement. Vers le VIIIe siècle, en
Occident, les morts sont inhumés sans objets familiers et même sans vêtements ; mais on fera
correspondre chaque partie du corps avec une planète dans le ciel. Le Moyen-Âge pratique
l’exercice avec conviction. Les règles de jeux établissent leurs accords rigoureux et se
répandent. Il arrive que les pions se fassent lune, étoile, soleil. Les jeux de cartes ramassent
l’univers dans leurs quatre couleurs. Le hasard raisonné fait école.
Un sixième anneau commence à la Renaissance avec l’âge des autopsies ; le corps se
désacralise. Au XIVe siècle, la cire, qui jusqu’alors représentait le corps de l’homme sous forme
de figurines votives et naïves, va être utilisée par des artistes pour reconstituer les membres et
les organes. Le corps devient jeu ; il se démonte ; il se disperse en fragments. Est-ce étonnant
si de superbes reconstitutions de cet humain en pièces détachées sont contemporaines des
premiers puzzles anglais, vers 1760 ? La technique investit le jeu, les dés en os tournoient
en loteries, implorant la chance d’une résurrection de corps hypothétiques.
Un septième anneau fait franchir à l’exploration du corps un nouveau pas quand les
radiographies physiques et mentales d’Henri Becquerel et de Mallarmé apparaissent à la fin du
XIXe siècle, sans parler de la psychanalyse. L’investigation du corps vivant se perfectionne
grâce aux scanners et autres techniques avancées, mais les inhumations se banalisent. Signe
révélateur aujourd’hui, de plus en plus, les corps se font cendres ; ils brûlent et s’anéantissent
dans les modernes crémations industrielles, si commodes. Cette banalisation n’a d’égale en
retour que la prise de pouvoir insensée du jeu et des paris, investissant désormais tous les
domaines de la société, engloutissant toute innocence.

L’angoisse, sœur cruelle de la mélancolie, s’installe quand les cadavres peuplent la vacuité
des funérariums ou envahissent les écrans de cinéma et de télévision. Comment, une fois
encore, ne pas penser aux relations entretenues par l’homme avec le jeu : en Égypte face au
destin, en Grèce à l’aube de la raison, au Moyen-âge dans ses hiérarchies, au début de l’ère
industrielle avec ses rêves, aujourd'hui dans nos transes… À l’endroit, à l’envers, le théâtre
ludique est un miroir glorieux ou misérable de la mort – et de la vie.

-o-

76
Additif (2016)

DRÔLE DE LOTO

Une jolie boite cirée comprend douze cartons dans le


format des cartons de loto familiers.
Ces cartons sont singuliers en montrant sur
chacun l’image traditionnelle d’une figure des jeux
de cartes : Roi, Dame, Valet des carreaux, cœurs,
pique et trèfle, soit douze cartons. Sur chaque carton,
se trouve imprimée la mention Le Caméléon – Paris.
Les portraits sont aquarellée à la main. Dans les quatre
coins figurent des nombres de 1 à 10 qui peuvent être
recouverts par des petits caches mobiles.
Un espace au fond de la boite devait permettre de
conserver des instruments du jeu : Dés ? Jetons ? Cartes à
jouer ?... Et sans doute une règle du jeu. Mais elle a disparue !
La curiosité vient du fait que ce jeu du XIXe siècle ne
semble pas être répandu, ni répertorié dans des collections ?
Plus que la dénomination d’un jeu spécifique la mention « Le
caméléon » désigne plutôt une marque à l’origine de l’édition.

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Une piste de recherche est heureusement communiquée par François Richard à partir du
catalogue établi par Thierry Depaulis pour la vente Guiard chez Millon, en novembre 2011.et
dont voici la notice du N°151.
:
Jeu des costumes parisiens (cartes parisiennes) : Le Caméléon (dessins Janet-Lange, gravure
Charles Geoffroy, impr. par Pierrat), Paris, 1848, eau-forte, couleurs au pinceau, 52/52 cartes
+ carte titre + carte annonce, 86 x 56 mm ; sur RT : “1848 Paris, rue Richelieu, 102”, sur le
côté “Pierrat Imp.”, de part et d’autre des jambes du personnage : janet lange//Geoffroy ;
coins carré ; dos : branchages roses ; concepteur et inventeur Jean-Marie Blaquière (brevet n°
6330 du 10 nov. 1847) (O’Donoghue 1901, R.79 ; Keller 1981, FRA 387 ; Alfaro Fournier
1982, FRA 215 ; AdT, 27, p. 13-15) ; carte titre (et marqueur de piquet) : “LE CAMELEON /
Propagateur des modes / Cartes parisiennes / (Direction, Rue Richelieu, 102/ PARIS” + carte
annonces (et marqueur de piquet) pour deux tailleurs. État parfait. [440 / 630]

Cette mention « Cartes parisiennes–Le Caméléon » se retrouve dans le catalogue de la


vente Tajan du 6 novembre 2004, N°152, lui aussi établi par Thierry Depaulis, avec une
estimation 640/880 €, et elle figure sur l’enveloppe du jeu de la collection de Jean Vérame,
reproduite dans son livre Sublimes cartes à jouer (p.108).

En fait, il existe deux jeux du même type dans la collection Paul Marteau : un jeu de 32
cartes et un autre de 52 cartes, mentionnés dans le catalogue établi par Jean-Pierre Seguin
sous les numéros 354 et 355, le premier nommé : « Jeu des modes » (1848) et le second
« Cartes parisiennes » (1850). Ces dénominations sont incomplètes ; la première est « Cartes
parisiennes : jeu de cartes dit aussi "jeu des modes" ou "jeu des costumes parisiens"–
Éditeur, Le Caméléon Paris » et la seconde : « Cartes parisiennes – Éditeur, Le Caméléon, ou
le Propagateur des Modes Paris. » Ces deux jeux sont visibles sur Gallica. Ainsi notre
« Caméléon » ne se présente pas comme simple éditeur mais comme une marque pouvant être
celle d’un journal ou l’enseigne d’un magasin « Le propagateur des modes » ? Voici quelques
cartes du jeu de 1848, avec l’enveloppe correspondante (coll. Vérame).

78
Et voici d’autres cartes parisiennes dans la version 1850 – sans leur enveloppe.

Dans les notices des catalogues, se trouvent diverses références d’ouvrages où figurent
ces cartes parisiennes ; parmi elles on peut lire une abréviation quelque peu sibylline : Adt 27.
Il s’agit d’une publication discrète mais bien connue des collectionneurs français, réunis au
sein de l’ACCART (Association des Collectionneur de Cartes à jouer et Tarots), L’As de
trèfle est le bulletin de l’Association publiant des informations et des études. C’est le cas dans
le numéro 27 (mai 1986) qui offre une jolie surprise, car notre Caméléon s’y trouve
entièrement dévoilé ! L’article est intitulé : « Les “cartes parisiennes”, une question de
mode ? », Thierry Depaulis y fait l’inventaire des divers modèles publiés sous cette rubrique,
menant l’enquête avec la collaboration de Dudley Ollis, Après mention de trois jeux différents
faits par Gibert dans les années 1850, c’est le tour des « Jeux anonymes à costumes ».
Puisqu’il s’agit de cartes à jouer, nos enquêteurs consultent l’Annuaire général des frères
Didot 1849 à la rubrique des fabricants de cartes à jouer et lisent l’étrange annonce suivante :
« Cartes parisiennes : nouvelles cartes à jouer variant à chaque saison et publiant la Fleur des
modes de la capitale. Voir aux journaux l’article Le Caméléon, Richelieu 102. » Or dans un
jeu de l’époque – sur le valet de trèfle, reproduit plus haut – on lit la même adresse : 102 rue
de Richelieu.

De fil en aiguille, de l’Annuaire Firmin Didot à l’Almanach-Bottin qui donne des listes
par rues, en passant par quelques voies sans issues, il apparait que le 102 rue Richelieu abrite
« Le Caméléon journal des modes ». Cette publication éphémère est également nommée « Le
propagateur des modes ». La mention sur les cartes lui sert de publicité. L’article de L’As de
trèfle donne d’autres précisions annexes mais avant de poursuivre, il convient de saluer la
ténacité et la patience de nos enquêteurs. En 1986, Internet balbutie et Google est dans les
limbes. Toutes les recherches se font le crayon à la main, en feuilletant les documents pas
toujours facile à obtenir, en venant sur place dans l’une ou l’autre des bibliothèques. La suite
va se révéler plus simple. Elle concerne l’inventeur dont le nom est mentionné dans la notice
de la vente Guiard.

Quel est donc ce « Jean-Marie Blaquière – concepteur et inventeur des cartes


parisiennes » ? Les archives des Brevets conservées à l’Institut National de la Propriété
Industrielle sont numérisées et disponibles. On y trouve plusieurs « Blaquière » dont l’un, en
1837, a l’audace de proposer le remplacement des rails pour les trains, qui sont en fer, par des
rails en verre !...

Notre Jean-Marie Blaquière figure pour la première fois en 1847 pour des « cartes de
publicité dites cartes parisiennes » ; son adresse est passage Viollet à Paris. L’année suivante,
1848, il revient avec la même dénomination et trois additions ; son adresse est cette fois 102

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rue de Richelieu. Nouveau Brevet en 1850 avec le même titre et trois additions, l’adresse étant
cette fois 3, rue Neuve Saint-Augustin, adresse notée dans Adt27 ; ceci à la date du 12 mars,
car il revient le 2 mai, toujours avec la même dénomination. Enfin, il dépose en 1853 un
nouveau brevet sous un titre différent : « Application au jeu de loto », l’adresse étant devenue
3, rue d’Arcole, Paris. Est-ce en relation avec les cartons qui se trouvent dans la jolie boite
cirée, énigmatique portant la mention Le Caméléon Paris ? On peut le penser..

Avant d’y venir, il est intéressant de lire la description des cartes parisiennes, telle que
l’inventeur la formule. Le texte peut surprendre aujourd’hui et même faire sourire par sa
naïveté mais il oblige à se replacer dans le contexte de son époque. Que savait-on dans les
années 1850 de l’histoire des cartes à jouer ? Quasiment rien. Le premier ouvrage documenté
en France est Origine des cartes à jouer : recherches nouvelles sur les naïbis, les tarots et sur
les autres espèces de cartes. par Romain Merlin qui paraîtra trente ans plus tard. À sa manière
le texte de Blaquière est un document dans l’histoire des jeux de cartes ; en voici la copie.

Description pour de nouvelles cartes à jouer dites cartes parisiennes


-o-
L’invention dont je viens donner la description se rapporte à une industrie restée jusqu’ici à
peu près stationnaire. Je veux parler des cartes à jouer. Cela parait tenir à ce que les métiers
qui s’en sont occupés à différentes époques n’ont généralement proposé que des
changements dictés par le caprice, la fantaisie ou les passions des temps dans lesquelles ils
vivaient. Aussi le public a-t’il refusé sa sanction à toute modification qui tendrait à altérer
sans but réel d’intérêt général, l’antiquité historique de nos cartes à jouer, surtout quant à la
désignation et quant au type des personnages.
Il faut donc que les changements que je veux introduire ne blessent aucune des
considérations consacrées par plusieurs siècles pour avoir l’espérance de les voir adoptées.
L’autorisation administrative qui m’a déjà été accordée m’a donné cette confiance.
En effet mon invention ou plutôt mon application nouvelle, qui s’attaque principalement aux
douze têtes ou figures, n’altère sous aucun rapport le caractère, le caractère primitif et
particulier à chacun de ces personnages, c’est au contraire un changement complet.
Dans nos cercles, nos salons, nos établissements publics, partout où l’on joue pour le plaisir
de jouer, les cartes, sauf heureuses exceptions, restent ce qu’elles sont actuellement. Mais
dans les salons où les dames sont souveraines, dans les boudoirs, les cercles particuliers,
dans les ateliers de mode, partout où il y a une femme, jeune, coquette, capricieuse dans sa
parure, un jeune étourdi, un homme élégant, enfin dans les maisons de loisir ceux qui
aiment et recherchent ou vendent les modes à Paris, en France, à l’étranger surtout, j’espère
voir les cartes parisiennes. Tel est le nom que porteront mes nouvelles cartes et qu’il me
sera facile de modifier.
On voit que ces cartes sont destinées à reproduire et propager les modes parisiennes qui
sont en faveur dans toutes les capitales d’Europe.
Les Rois, Dames et Valets seront en effet costumés au goût du jour. Les costumes pourront
varier à chaque saison de l’année et plusieurs fois, s’il le faut dans une même saison. Ils
seront en un mot aussi mobile, aussi varié que la mode elle-même. Tous les rangs, les
positions, les emplois, les professions sont de son domaine. Chacune des 12 cartes portera à
volonté, le nom et l’adresse d’une des célébrités industrielles parisiennes dans la confection
des modes.
Quant aux 40 cartes qui représentent les points je peux ou les laisser dans leur état actuel ou
représenter sur chacune des articles de mode détachés et habilement disposés entre leurs

80
points qui pourront au besoin varier de position, avec le nom et l’adresse des personnes ou
des maisons dont l’industrie se trouve représentée. Une de ces cartes pourra être réservée
pour la publicité de l’opération elle-même.
Cette description, comme on voit, embrasse une application nouvelle qui constitue par le
fait un mode nouveau de publicité très vaste que je demande à faire breveter.
En conséquence, au lieu de borner cette publicité en l’appliquant spécialement aux modes,
je l’étendrai selon le goût du public, en embrassant les inventions de tout ce qui se rapporte
à l’industrie, au commerce, aux beaux-arts.
Je veux encore, toujours sur le même plan, pouvoir représenter les différents personnages
d’une œuvre de l’esprit, le personnel d’un théâtre, les costumes de fantaisie et les
travestissements les plus vastes, les plus variés et de tous les pays.
Je donnerai la même publicité aux modes et aux costumes étrangers, et aux articles d’art du
commerce et d’industrie si le public leur fait bon accueil.
Enfin, pour l’intelligence d’un costume, d’un article de mode ou de tout autre objet figuré
dans mes cartes, je me propose d’ajouter à chaque jeu, si je le juge à propos, et nécessaire,
une, deux ou un plus grand nombre de cartes texte qui, par des indications particulières
pourront encore servir à marquer les points des joueurs ; de même que les cartes peintes
pourraient si on les juge convenables ne mentionner que le genre d’industrie des maisons,
salons, objets représentés.
Telle est la description forcément généralisée de l’invention, application constituant un
mode nouveau de publicité générale et universelle que je demande à faire breveter sous le
nom de cartes parisienne, et que je destine plus particulièrement à la propagation des
modes en tout genre et en toute industrie que détermine le bon goût des habitants de la
capitale.
Paris le 29 7bre 1847
BLAQUIÈRE
Vu pour être annexé au brevet de quinze ans pris le 29 sept.1847 par le sieur Blaquière
Paris le dix novembre 1847 – signature

Au passage, cette description confirme le sens de l’inscription « Le Caméléon » illustrant


« une des célébrités industrielles parisiennes dans la confection des modes. L’adresse est
place des Écoles ; le directeur, puis gérant, étant Eugène Garnier. La mention « Caméléon »
n’apparait pas dans ce texte de Jean-Marie Blaquère, ce sera pour l’année suivante, date
d’édition de ses premières cartes parisiennes, dont il vient de prendre le brevet.

Arrivons à notre jeu, en lisant la note accompagnant le brevet 1BB17013 déposé le 27


septembre 1853 sous l’appellation « Application au jeu de loto ». :

L’invention que je demande à faire breveter se rapporte au jeu connu sous le nom du loto.
Elle consiste à fixer sur les cartons qui composent ce jeu définitivement ou pour le temps
durant lequel on veut s’en servir des jetons-marqueurs, destinés, selon leur disposition, à
convenir ou à indiquer les nos sortis ou même à désigner le nombre des numéros appelés ou
à appeler.
Énoncer ici les manières diverses dont il est facultatif de disposer les jetons-marqueurs est
une chose superflue, aussi bien que désigner leur forme et les matières qui peuvent servir à

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les fabriquer. Il me suffira de dire le principe de l’invention étant désignée ci-dessous, qu’ils
peuvent dérober à tous les regards, varier de formes à l’infini, être transparents ou opaques,
et que leurs dispositions et leurs ajustements sur les cartons, avec plus ou moins d’art,
dépendent de la valeur que l’on veut donner au jeu lui-même pris dans son
ensemble. J’ajouterai aussi, comme complément de l’invention, que je me propose de
reproduire sur ces jetons marqueurs par tous les moyens possibles les n os qu’ils seront
destinés à couvrir ou indiquer, ou bien à d’imprimer les nos en double sur les dits cartons*
Paris le 25 juillet 1853.
Signé : Blaquière
*[ajouté dans la marge] « Et de désigner ce loto sous le nom de loto complet. » [Approuvé le renvoi, signé
Blaquière]

Nous avons bien sur les cartons de notre loto, aux quatre coins, des numéros pouvant être
visibles ou cachés, afin d’indiquer éventuellement « les nos sortis ou même à désigner le
nombre des numéros appelés ou à appeler. » Autrement dit, ce jeu dérive bien de la
proposition formulée par Blaquière dans son brevet. Il aurait été heureux d’avoir trouvé une
règle plus précise ; a-t-elle existée ? Ce n’est ici qu’une indication à interpréter. Les joueurs
s’en contentaient peut-être.

Mais à-t-on joué à ce jeu ? Pas avec cet exemplaire en tout cas ; les petits caches mobiles,
si fragiles, sont tous conservés ; tout est neuf, manifestement il n’a jamais servi à jouer – ou
très peu. Cette boite avec ses cartons a été réalisée pour servir de cadeau publicitaire auprès
d’un public choisi et c’était son utilité.. Dans le cas présent. Les figures n’ont plus rien à voir
avec la finesse des cartes parisiennes. Le style volontairement proche de celui des cartes à
jouer traditionnelles n’est pas un signe de maladresse ; les images peuvent avoir été réalisées
également par Geoffroy.

Si l’on peut comprendre qu’un brevet protège cette forme de loto, comment imaginer que
le brevet pris pour les cartes parisiennes puisse avoir une efficacité ? Des cartes de fantaisie
existaient auparavant, et même en restant dans le domaine de la mode, comment juger des
contrefaçons éventuelles ? Jean-Marie Blaquière tout à son objectif publicitaire ne semble pas
s’en préoccuper. En revanche, l’article de L’As de trèfle évoque un brevet cédé à B.-P.

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Grimaud, concernant des cartes aérofuges, c'est-à-dire un système permettant aux cartes de
bien glisser entre elles,. Il s’agit bien là d’une protection technique de type classique. Mais
est-ce le même personnage ? Celui-ci se présente comme “employé”, son prénom est
Auguste Jean-Marie et son adresse 56 rue de Rivoli… Brevet [1BB24243] pris le 9 octobre
1855.

Article publié dans la revue Le Vieux papier en 2017

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