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ÉTUDES DE LITTÉRATURE ANCIENNE

TOME6

LE CONCEPT DE NATURE À ROME .


LA PHYSIQUE

Actes du séminaire de philosophie romaine


de l'Université de Paris XII-Val de Marne (1992-1993)
édités par Carlos LÉVY

Ouvrage publié avec le concours de l'Université


de Paris XII-Val de Marne

PRESSES DE NORMALE
45, rue d'Ulm- Paris
1996

,
ApafUS sur dr de Gat/ara
Prmes de l'Ecok normak supirieure, Paris, 1996

APERÇUS SUR L'EPICURISME DE PHILODEME DE GADARA.


A PROPOS DU LIVRE IV DU DE MUS/CA ET DE lA DISTINCTION
STOICIENNE ENTRE SENSATION NATURELLE

J
ET SENSATION SAVANTE

Essayer de faire découvrir à un public qui se passionne pour la philo-


sophie grecque antique tout l'intérêt que peut présenter l'œuvre du philosophe
épicurien d'Herculanum Philodème, personnalité importante du Jardin
encore trop peu connue en France : tel est le but principal que je me suis fixé
ici 1 • Et c'est à l'aide d'un livre (plutôt bien) conservé dans les papyrus
d'Herculanum, le livre IV du De Musica et, plus précisément, à travers l'étude
de deux courts passages de cet ouvrage qui traitent d'une question épistémo-
logique délicate - celle d'une subtile distinction acceptée par son adversaire
stoïcien, Diogène de Babylonie, entre deux types de sensation, l'une naturelle
et spontanée, et une autre, savante, pour rendre compte du mécanisme de la
connaissance sensible -, que je me propose de guider mon auditoire dans
l'univers qui continue à apparaître, à tort assurément, comme un peu mysté-
rieux et donc plus ou moins inquiétant, de la papyrologie d'Herculanum.
L'œuvre du Gadaréen est, à coup sûr, - avec les restes conséquents du De la
nature d'Epicure et les colonnes plus ou moins bien conservées de quelques
livres de Polystrate et de Démétrius Lacon - le fleuron de cette ancienne
bibliothèque philosophique unique au monde, et mérite vraiment qu'on
l'étudie en profondeur.

1. Je voudrais dédier le présent texte au souvenir de mon ami Jean-Paul Dumont qui assura
pendant de nombreuses années la préparation à l'épreuve de philosophie antique destinée
aux agrégatives de l'E.N.S. de Fontenay-aux-Roses, et derrière qui je franchis pour la
première fois (cela fait maintenant plus de dix ans) le seuil de cette noble institution,
pour assister à l'une des brillantes leçons qu'il y donnait alors justement sur la doctrine
du Jardin.

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Aperçw sur l'épicurisme de Philodrmt! de Gadara

Assurément, pendant très longtemps on a présenté la doctrine du Jardin livraient les différentes écoles hellénistiques obligeait leurs adeptes à s'écouter
comme un bloc monolithique. Etablie, croyait-on, une fois pour toutes par mutuellement, et de façon fort attentive, s'ils voulaient espérer résister efficace-
Epicure et ses successeurs immédiats, les kathègèmonés : Hermarque, Métro- ment aux attaques des sectes rivales, et ne pas disparaître prématurément du
dore, Polyène et Polystrate 1, elle se serait figée immédiatement, et c'est avec paysage philosophique. Cela a rendu inévitable l'adaptation progressive de
un respect véritablement religieux 2 qu'elle aurait été transmise et maintenue chacune des grandes doctrines aux circonstances nouvelles créées par le déve-
telle quelle par les dévots d'Epicure pendant un peu plus de six siècles, jusqu'à loppement des discussions polémiques, comme cela a été reconnu depuis fort
son extinction au we siècle. Une telle vision se révèle en fait caricaturale à la longtemps pour les écoles autres que le Jardin (Académie et Portique surtout,
lumière des textes d'Herculanum qui nous restituent une image vivante et mais pas seulement). En effet, l'Académie de Platon, dès la première moitié du
authentique de l'Ecole aux ne et 1er siècles avant notre ère. En vérité, les liens me siècle avant J.-C., avec Arcésilas vit naître une Moyenne Académie, qui
personnels d'amitié étaient essentiels dans l'épicurisme ; cela explique facile- amène le sage à suspendre son jugement et à user du critère de l' eulogon, puis
ment d'une part la vénération des disciples pour les pères fondateurs d'une avec Carnéade dans la seconde moitié du ne siècle une Nouvelle Académie,
doctrine en laquelle ils voyaient une libération définitive de l'humanité et, qui substitue dlns la pratique le pithanon à l' eulogon, tandis qu'Antiochus
d'autre part, une fidélité remarquable à la lettre de l'enseignement énoncé d'Ascalon tenta de ranimer l'Ancienne Académie au moment où Cicéron
dans les 37 livres de son De rerum natura par le Maître lui-même, puis résumé faisait ses études à Athènes 1 • Quant au Portique, depuis sa fondation par
par ses soins sous la forme d'abrégés (les trois Lettres à Hérodote, Pythoclès et Zénon de Citium vers 301 avant J.-C. et sa consolidation par Cléanthe et
Ménécée) et de Maximes maîtresses. Cette amitié, en outre, fut renouvelée à Chrysippe au cours du siècle suivant, il connut, sous l'influence de la
chaque époque par chacun des disciples, tant avec la mémoire des fondateurs polémique menée par les Académiciens, entre autres, une évolution sensible
de l'école fêtée à dates fixes 3 qu'avec ses compagnons contemporains, dans une vers ce qu'on appelle traditionnellement le Moyen Stoïcisme, et dont on
relation - tout à fait typique de l'épicurisme - de liberté de parole entre maître attribue- probablement à tort, vu l'importance encore méconnue de son pré-
et élève 4, et ce phénomène se perpétua de génération en génération pendant décesseur Diogène de Babylonie - la paternité à Panétius dans la seconde
de nombreux siècles. moitié du ne siècle avant J .-C. 2 • En revanche, dans le cas de l'épicurisme,
Toutefois, il ne faut pas perdre de vue un fait essentiel, et constant, de d'Epicure (mort en 270 avant J.-C.) à Diogène d'Œnoanda, au ne siècle, en
l'histoire de la philosophie. La polémique acharnée et incessante que se passant par Colotès, Philodème et Lucrèce, on aurait affaire à la perpétuation
d'une doctrine morte et constamment formulée dans les termes mêmes choisis
par le Maître ! En réalité, malgré son refus de toute participation à la vie
1. Sur ces premiers épicuriens, et plus généralement les philosophes antiques mentionnés politique, le Jardin n'est pas resté enfermé frileusement dans ses murs athé-
dans le présent papier, on pourra se reporter aux notices qui leur sont consacrées dans le
niens, mais il s'est prêté (avec plus ou moins de bonne grâce) au dialogue avec
Dictionnaire des philosophes (P.U.F., Paris 1993). C'est J.-P. Dumont qui avait été chargé
de coordonner la section « Philosophie antique • pour cette nouvelle édition, entière-
les autres écoles, Académie, Lycée et Portique en particulier ; et il a su lui aussi
ment refondue. s'adapter aux circonstances- la preuve la plus éclatante de cette adaptabilité
2. De fait, Lucrèce fait d'Epicure un véritable dieu dans les deux éloges célèbres qu'il fait du est fournie par sa renaissance si vigoureuse à Rome à l'époque de César. Mais
· Maître dans son poème DeNatura rerum {proèmes des livres III et V) : « Celui-là fut un il l'a fait d'une manière peut-être moins visible, parce que toujours était
dieu, oui un dieu, qui le premier trouva cette doctrine à laquelle nous donnons aujour- réaffirmée haut et fort, comme essentielle et indépassable, la grande leçon
d'hui le nom de Sagesse [... ]• {V, v. 8-10). donnée par Epicure : la quête du bonheur, véritable et unique devoir de
3. Je songe ici en particulier aux icades, cette «fête du vingtième jour •, destinée à célébrer
l'anniversaire de la naissance d'Epicure, et pour laquelle Philodème convie son protecteur
Pison pour un repas entre amis, frugal et tout simple, mais relevé par le sel de l'amitié 1. Enfin se développa le courant néo-platonicien,. dernier avatar de l'Académie, dont Plotin
épicurienne (Anthologie Palatine, XI, 44). et Porphyre furent au lW siècle ap. J.-C. les initiateurs.
4. Voir celui des livres constituant la série des Mœurs et genres de vie, intitulé précisément 2. On sait qu'il y eut aussi des prolongements de la doctrine stoïcienne à l'époque impé-
I1Ept nappT)crtaç (PHerc, 1471), inspiré des leçons de Zénon de Sidon et édité parOli- riale, bien que Sénèque, comme Marc-Aurèle et Epictète, ait joué un rôle décisif dans
vieri en 1914. l'infléchissement de la doctrine, au moins sur le plan de l'éthique.

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Danùl Aperçus sur l'lpicurisme de Philotbmt: de Gadara

l'homme, doit passer d'abord par la connaissance des mécanismes de la nature conquérants du bassin méditerranéen ; 2) d'aristocrates philhellènes ; 3)
qui entraîne la libération des peurs (des dieux et de la mort) t, par la mesure d'hommes (et de femmes?) du 1er siècle avant J.-C. ; 4) d'esprits positifs assez
des plaisirs et la culture de la véritable amitié. Et, à toutes les époques, la facilement séduits par certaines valeurs du stoïcisme, comme le culte de la
référence a toujours été explicite aux fondateurs, et constante la modestie des vertu, de l'effort et de la grandeur d'âme ; 5) d'amateurs de rigueur logique,
disciples 2 , qui avaient le sentiment profond de n'être que les maillons d'une mais aussi des beaux-arts : rhétorique, poésie et musique. S'inscrivant dans la
vaste chaîne spirituelle à travers le temps et l'espace 3 • Néanmoins, la lecture lignée de son maître, le scolarque athénien Zénon de Sidon 1, contre ses
des Epicuriens d'Herculanum permet de découvrir des nouveautés non négli- prédécesseurs (jusqu'à Oémétrius Lacon exclu 2), Philodème va admettre que
geables, et du même coup, d'apprécier de façon plus juste l'évolution de la les beaux-arts doivent aussi être pris en compte par l'épicurisme; et il entre-
doctrine du Jardin au fil des siècles. prend de constituer peu à peu une réflexion esthétique propre au Jardin 3 • Il y
De fait, si nous nous limitons à Philodème, ce dernier, protégé de Caius avait urgence en effet, car le terrain de la « critique >> était déjà largement
Calpurnius Pison Caesoninus, vécut plus de la moitié de son existence en occupé par des « grammairiens )), sinon adeptes déclarés du Portique, du
Italie, entre Rome et Herculanum, à la fin de la République et au début du moins influencés par certains aspects de sa doctrine: on songe
principat d'Octave 4 • Il eut donc à s'adapter à la mentalité de l'aristocratie ici à Ariston de Chio 4 ou à Cratès de Mallos (ou de Pergame)5, contre lesquels
romaine du temps, qui n'avait, certes, pas grand chose à voir avec celle du Philodème polémique par exemple au livre V de son llEptTtOLTJ!l-UThlV.
monde grec postalexandrin au sein duquel Epicure avait fondé son école, deux Ce faisant, que recherchait Philodème ? Il voulait en premier lieu donner
siècles et demi plus tôt ! Son public se composait ainsi : 1) de Romains à son public italien la preuve du réel intérêt de son école pour les mathèmata
touchant à l'esthétique - ce qui était assez facile pour un fin poète comme
lui 6 - , en relevant de façon systématique dans les ouvrages de ses prédécesseurs
1. Voir l'article très éclairant de F. Wolff, « Crainte de la mort et des dieux chez Epicure », (plus ou moins illustres) qu'il cite scrupuleusement- références précises aux
dans ln honorem jean-Paul Dumont. Ainsi parlaient ks Anciens, Lille, 1994, p. 149-162.
2. Une telle structure est radicalement étrangère à la doctrine stoïcienne, c'est évident, ne
1. Mort en 75 avant J .-C.
serait-ce que parce que cette dernière a une visée universelle et globalisante, alors que
l'individu est au centre de la doctrine du Jardin, et cela dès le départ. 2. Sur cet important scolarque épicurien de la fin du ne siècle av. J.-C., qui fut parmi les
premiers épicuriens à s'intéresser à la poésie, voir ma notice s. v. dans le Dictionnaire du
3. Voir par exemple la formidable inscription que Diogène d'Œnoanda fit graver (sur un
philosophes, op. cit., p. 760-761.
mur de 300 m. de longueur !) dans un village reculé de l'actuelle Turquie pour commé-
morer, et surtout mettre à la disposition de ses contemporains du ne siècle, en le pro- 3. Une telle préoccupation faisait probablement (presque totalement) défaut jusque-là,
duisant sous leurs yeux d'une façon durable, l'essentiel du message du Maître, extrait de malgré l'existence attestée d'un De musica (perdu) d'Epicure; On peut en effet raisonna-
ses œuvres principales; cf l'édition magistrale donnée par M.F. Smith, The Epicurean blement supposer qu'il ne s'y livrait pas à un éloge sans réserve de cette branche parti-
Inscription ofŒnoanda, Naples, 1993. culière de la THltÔEL!l, que globalement il considérait comme inutile et parfois même
nuisible à la quête de la vie heureuse.
4. Né vers 110 avant J.-C. (?) et venu d'Athènes en Italie à une époque où Sylla a fait
fermer (provisoirement) les écoles philosophiques (vers 85 avant J.-C. ?), il avait proba- 4. Si le Stoïcien anonyme contre lequel Philodème polémique au livre V de la Poétique doit
blement l'espoir d'y fonder un «nouveau Jardin •, dans le cadre propice de Naples et être identifié avec lui, comme Jensen le pensait ; néanmoins, la dernière éditrice de ce
d'Herculanum, où Siron et lui-même établirent à la même époque deux cercles épi- texte (Filodemo, Il quinto libro della Poetica, Naples, 1993), C. Mangbni, se montrait
curiens que fréquentaient Pison, Quintilius Varus, Plotius Tucca, Varius Rufus, mais plus réservée sur l'identification de ce Stoïcien (p. 61-69).
aussi Virgile - tous personnages mentionnés à plusieurs reprises par Philodème comme 5. Ce dernier reprenait les principes fondamentaux de la dialectique stoïcienne et usait de la
dédicataires de telle ou telle œuvre -, et sans doute aussi à l'occasion, Cicéron, dont la méthode de l'exégèse allégorique, tellement en faveur dans le Portique, comme on le sait.
dette à l'égard de Philodème en matière d'épicurisme a été jusqu'ici, à mon avis, très 6. L'Anthologie Palatine nous a conservé 28 de ses Epigrammes, qui ne manquent ni de
sous-estimée. En tout cas, il est très vraisemblable que les ouvrages d'Epicure et des finesse ni d'agrément; voir M. Gigante, Epigrammi scelti, Naples 1988, et aussi D. Buis-
Epicuriens antérieurs à Philodème retrouvés à Herculanum constituaient une biblio- set, Anthologie Grecque Il La Couronne de Philippe, Paris, 1993. De plus, le ln L. Piso-
thèque importée- de Gadara ou, plus probablement, du Jardin d'Athènes- par Philo- nem de Cicéron (55 av. J.-C.), ch. XXVII, 68-XXX, 72, présente- sans le nommer-
dème lui-même: cela ne laisse guère de doute sur les intentions qu'il nourrissait en Philodème, maître de philosophie de Pison, comme un homme très cultivé, bon philo-
émigrant en Italie. sophe épicurien et fin lettré.

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Danùl Apuçus sur l'ipicurisme de Philodème de Gadara

œuvres à l'appui- tout ce qui tendait à confirmer un tel intérêt. Il espérait à travers une revue des titres des ouvrages conservés du Gadaréen, inévita-
ainsi parvenir à retenir, sinon à forcer l'attention de ses contemporains blement sommaire, mais organisée selon les grands ensembles chronologiques
romains philhellènes, et les amener à prendre en considération la doctrine que le patient et savant travail de G. Cavallo 1 a permis d'esquisser à partir de
d'Epicure qui leur offrait une voie philosophique autre que stoïcienne, en la datation de l'écriture des différents papyrus conservés. Il semblerait que
replaçant la rhétorique, la poésie et la musique dont ils se piquaient, dans le Philodème ait commencé par composer des ouvrages d'histoire de la
cadre de la conception épicurienne du bonheur : philosophie et biographiques, dont le plus conséquent était une Revue des
Disons oui aux beaux-arts pour le plaisir qu'ils procurent à l'occasion, aurait philosophes en dix livres au moins 2 , à côté d'un Sur Epicure et d'un livre IlEpl.
pu s'exclamer l'Epicurien, miis faisons très attention à ne pas nous laisser TWV I:TwLxwv. A la même époque à peu près (soit entre 75 et 50 avant J.-C.
détourner par eux du véritable but de notre existence: la conquête de la vie environ), il aurait produit un gros ouvrage à visée éthico-pédagogique (en dix
heureuse par le biais de l'ataraxie. livres encore) intitulé Des mœurs et des genres de vie (IIEpl. i)9wv xnl. j3(wv), et
aurait entamé sa réflexion esthétique avec les quatre livres du De Musica, les
En outre, Philodème et ses prédécesseurs immédiats avaient parfaitement premiers livres Je son De la rhétorique (poursuivi bien après 50 après J .-C.,
conscience de la faiblesse majeure du Jardin en face du Portique: l'absence jusqu'à comporter au moins sept livres) et les cinq livres (peut-être plus?) de
d'une véritable logique constituée comme telle, même si Epicure avait mis en son IlEpl. TTOLT}f.l<hwv. Son œuvre éthique se serait par la suite enrichie d'un
place une canonique qui, dans son esprit, devait suffire. Le Gadaréen, IIgpl. TOU xn&'"Of.lT}pov àyn&ou j3nmÀÉwç (où perce certaine sympathie pour
marchant sur les traces de ses maîtres et amis, Zénon de Sidon, Démétrius un modèle de souverain à la manière du princeps augustéen), un livre adressé
Lacon et Bromios, va s'intéresser à son tour de très près .à la question, en Aux [amis de lëcole?} et la somme considérable des Vices et vertus opposées (qui
contribuant avec son ouvrage IlEpl. OT)f.JELWV xnl. OT}f.lELWcrEwv (dont seul nous comptait, là encore, au moins dix livres, mais dont ne subsiste qu'une petite
est parvenue la fin du livre IIJI) à établir un corps de doctrine épicurien en partie, comprise entre les livres V et X ! 3). La théologie avait aussi intéressé
matière de logique, centré sur le mode de l'inférence par similitude 2 qu'il jus- Philodème, auteur d'un IIEpl. &Ewv {en III livres au moins), d'un De pietate et
tifie énergiquement contre les attaques d'adversaires stoïciens comme Denys d'un ouvrage consacré à la Providence (qui, à l'évidence, polémiquait contre
de Cyrène 3 • les Stoïciens), tout comme l'épistémologie, comme en témoignent les restes
Ces deux remarques visant à éclairer la « stratégie romaine )) de Philo- d'un ouvrage sur les sensations, et aussi la logique, comme on l'a vu précé-
dème montrent bien dans quelle mesure la philosophie du Jardin a dû, pour demment avec un IlEpl. OT}f.lELWV xnl. O"T}f.lELWO"Ewv. Ses derniers ouvrages
survivre et résister à ses rivales, évoluer au fil des polémiques qui agitaient la auraient été marqués par un ton moins professoral et plus personnel, à en
vie intellectuelle de l'époque hellénistique, puis de l'époque romaine.

Je voudrais aussi profiter de l'occasion qui m'est ici offerte, pour laisser
entrevoir l'extrême richesse d'informations (de première main, la plupart du
temps) que contiennent les papyrus (malheureusement mutilés) de Philodème,
1. Voir G. Cavallo, Libri scribi a Ercolano, Primo Suppl. a CEre Xlii (1983).
2 Parmi les livres qui en ont été récemment réédités, signalons celui qui était consacré à
1. Sur l'identification du livre III, voir ma note dans« ZPE • 105 (1995), p. 39.
l'Académie, publié parT. Dorandi sous le titre Filoekmo, Storia eki filosofi, [.}, Platane e
2. En grec, i) !J.ET<xf>ucnç xu& •OIJ.OLÔTI)TU. l'Academia, Naples, 1991, et celui qui concerne le Portique, édité également parT. Do-
3. Ce philosophe de la fin du n• siècle avant J.-C., élève de Diogène de Babylonie et randi sous le titre Filoekmo, Storia eki filosofi. La Stoà da Zmone a Panezio (PHerc, 1018),
d'Antipater de Tarse, est pris à partie par Zénon de Sidon- que Philodème semble Brill, 1994.
sinon citer, du moins suivre de près- dans les col. 11, 29 à 19, 4 du IlEpl crrn.u:(wv xat 3. Signalons qu'il est très probable que l'un des rouleaux d'Herculanum offerts à Napo-
III, dans l'ordre même des arguments qu'il opposait aux Epicuriens dans léon 1er par son beau-frère roi de Naples, le PHerc. Paris 2, déroulé entre 1985 et 1987 à
les colonnes précédentes (de ses sept objections ne subsistent que les cinq dernières aux l'Officina dei Papiri de la Bibliothèque Nationale de Naples, et dont le sujet- éthique-
col. la à 5, 36) ; voir l'édition de Ph. etE. De Lacy, Philodnnus, On Methods ofinforma, est à l'évidence le « vice • de la calomnie, ait constitué un autre livre de ce même monu-
Naples, 1978. ment.

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Danùl Aperçus sur l'lpicurùme de Phi/oc/)me de Gadara

juger par ce qu'on désigne sous le titre d'Ethique Comparetti 1, et surtout par trouve dans cette méthode l'occasion de rappeler efficacement, à travers sa
l'admirable fin du livre N du de Morte 2 • ferme opposition à tel ou tel adversaire, ·les thèses orthodoxes de l'école - ou
De plus, ce qui ressort clairement d'une fréquentation un peu régulière du moins celles qu'il éprouve comme telles face à des Epicuriens dissidents
de ces textes, c'est la méthode mise en œuvre dans ces ouvrages par leur comme ceux de Rhodes 1 •
auteur, qui se veut d'abord et avant tout, un professeur, et un professeur d'épi-

** *
curisme. En effet, il travaille constamment à partir des textes, et sur les textes.
Ecrits deses adversaires, comme Diogène de Babylonie 3 - qu'il reproduit plus
ou moins longuement et probablement, pour autant qu'on puisse en juger, Après ce coup d'œil (malheureusement trop rapide) jeté sur l'abondante
d'une manière fidèle et généralement honnête, avant de les soumettre à une production de Philodème, mais qui permet d'entrevoir quels trésors elle
critique en règle où le souci de rigueur logique est particulièrement évident. recèle 2 , j'aimerais donner une idée un peu plus précise de la manière dont ce
Mais aussi écrits des philosophes du Jardin, dont il a la disposition dans sa Syrien hellénisé et installé définitivement en ltalie 3 concevait la place de la
bibliothèque et que l'éruption du Vésuve a carbonisés à côté de ses propres musique dans la quête épicurienne du bonheur. Sera d'abord évoqué sommai-
œuvres : le De rerum natura du Maître en 37 livres ; ou des ouvrages de rement le contenu, restitué en partie de manière conjecturale, du livre N du
Métrodore, d'Hermarque, de Polystrate, de Colotès, de Démétrius Lacon .ou De Musica, lequel nous fournira du même coup une vue d'ensemble de
de Zénon de Sidon, qu'il cite systématiquement à l'appui de ses affirmations l'ouvrage de l'adversaire stoïcien qui se trouvait résumé par ses soins au début
et de ses démonstrations, par exemple dans la première partie de son livre De du rouleau. Enfin viendra le moment de nous plonger dans le texte même des
Pietate, quand il s'efforce de montrer au lecteur - épicurien, sans doute, en deux passages parallèles consacrés dans le livre N à la distinction entre deux
premier lieu - que les kathègèmones avaient un sens très aigu de la piété et types de sensation que Philodème reproche sévèrement au Stoïcien, comme
qu'ils ne dissimulaient nullement derrière un masque de religiosité un nous le verrons.
athéisme de fait, comme Posidonius en accusait Epicure 4 • A quoi il faut Mais auparavant, disons deux mots de l'adversaire qui est au centre du
ajouter les écrits des poètes, que l'Epicurien connaît fort bien, Homère et livre N : le Stoïcien Diogène de Séleucie ou de Babylonie. Disciple de Chty-
Hésiode en particulièr, dont il n'hésite pas à citer de nombreux passages, en
particulier dans son llEpl. TOU xo.&'"O!J.T)pov <iyo.&ou [3o.mÀÉwç, justement.
1. Tel Nicasicratès, qui semble avoir été plus proche de Démocrite que d'Epicure sur la
Loin de rédiger des traités épicuriens à la manière des dogmatiques, Philodème
question de l'obséquiosité, selon ce qu'on peut lire dans le livre de Philo dème traitant de
la flatterie et conservé par le PHerc., 1457. Le même personnage est encore dénoncé par
le Gadaréen dans l'un des livres ITt:pi xaxt{;}v, conservé par le PHerc. Paris 2.
1. Nouvelle édition parue en 1995, à Naples, par V. Tsouna-McKirahan et G. Indelli sous
2. Et qu'elle ne livre qu'après maint effort de la part des papyrologues pour déchiffrer et
le titre [Philodemus], [On cholces and avoidances].
restituer avec une probabilité suffisante le texte si souvent lacunaire des papyrus carbo-
2. Pour une bibliographie sommaire (à jour à la date de fin 1992), on pourra se reporter à nisés d'Herculanum. Néanmoins, le remarquable travail d'édition moderne de ces textes,
la notice consacrée à Philodème dans. le philosophes, op. cit., p. 2238- . entrepris depuis plus de vingt années sous la direction de M. Gigante à Naples par le
2240. On la complétera avec A. Angeli, << Lo svolgimento dei papiri carbonizzati », Il Ra- Centre International pour l'Etude des Papyrus d'Herculanum (CISPE), permet aujour-
tolo librario: fobbricazione, restaura, organizzazione interna, Papyrologica Lupiensia 3, d'hui au lecteur philosophe non papyrologue d'accéder de façon beaucoup plus sûre et
Gala tina 1994, p. 37-104, et en particulier p. 62-80. plus << confortable • à ces trésors, tant dans la collection << La Scuola di Epicuro » publiée
3. Dans le De Musica IV, qui offrait un résumé détaillé d'un gros ouvrage du stoïcien chez Bibliopolis, et qui compte aujourd'hui une quinzaine de volumes, qu'à travers les
prouvant le caractère indispensable de la musique pour la formation éthico-pédagogique numéros annuels de la revue Cronache Ercolanesi, dont le volume 25 est paru en août
de l'enfant, qui précédait la critique épicurienne de ces thèses selon l'ordre même des 1995.
arguments résumés ; ou encore dans le Volumina Rhetorica IV. Ces ouvrages d'adversaires 3. Ajoutons que la ville de Gadara, située sur le territoire de l'actuelle Jordanie, à la hauteur
ne nous sont d'ailleurs connus que par ce que Philodème nous en dit ; d'où la valeur de Naplouse à l'Est du Jourdain, était à l'époque hellénistique une véritable capitale
exceptionnelle de ce dernier comme doxographe, en particulier pour le n< siècle avant intellectuelle des Séleucides, où virent le jour, entre autres célébrités, au début du rer
J.-C. pour lequel les textes nous font si cruellement défaut. siècle avant J.-C. l' épigrarnmatiste Méléagre et, près de trois siècles plus tard, le
4. Si l'on en croit Cicéron, à la fin du livre I du De natura deorum, ch. 44, § 123). philosophe cynique Œnomaos, critique des oracles et des charlatans.

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Daniel Deblttre Aperçus sur l'lpicurisme tU Philodème de Gadara

sippe et successeur de Zénon de Tarse à la tête de l'école, il serait né vers 240 désigné, et où il ne paraît pas invraisemblable que ceux à qui s'en prend Philo-
et mort un peu avant 150. Il fut surtout l'un des trois philosophes envoyés en dème, tout en formulant nettement dans les ultimes colonnes la position épi-
155 par les Athéniens pour plaider leur cause dans l'affaire d'Oropos, devant curienne sur le sujet, soient des contemporains (au moins en partie stoïciens),
le Sénat romain 1• Dans la capitale, il connut un grand succès auprès du public et non plus des philosophes consacrés, et morts depuis un siècle ou plus,
lettré lors des conférences qu'il donna en cette occasion, et peut être considéré comme c'était le cas de Diogène.
comme le véritable introducteur du stoïcisme à Rome. Il eut, entre autres, Venons-en maintenant à la structure d'ensemble que pouvait offrir le
comme élèves Panétius, Antipater de Tarse et Denys de Cyrène, et composa « résumé » de l'ouvrage de Diogène de Babylonie qui ouvrait le rouleau du
de nombreux ouvrages dont douze titres nous ont été conservés 2 • Cicéron le livre IV du De musica 1• Deux grands ensembles paraissent pouvoir être
considérait à l'évidence comme l'un des plus grands Stoïciens, lui qui le cite distingués : le premier présentait l'opinion commune que les prédécesseurs de
aux côtés de Zénon, de Cléanthe et de Chrysippe 3 • Diogène illustraient dans leurs écrits à propos de l'importance de la musique
Sans reprendre ici l'explication développée que j'ai déjà fournie ailleurs 4 dans la vie humaine, opinion fondée sur l'expérience que son action, facile à
de la façon dont je suis parvenu à reconstruire la matérialité du rouleau qui constater autout de soi, sur l'être humain suffit à justifier la place si grande
contenait le livre IV du De Musica, je me contenterai de rappeler le résultat le qu'elle occupe dans l'existence. Diogène évoquait très vite le cas de la
plus important auquel j'ai abouti. Les 50 premières colonnes (environ) pré- législation spartiate qui accordait une grande importance à la musique dans la
sentaient un résumé-montage de citations (au style indirect) d'un ouvrage formation du citoyen, au motif qu'elle conduit à la tempérance et surtout au
diogénien sur l'efficacité à la fois physique et psychique de la musique, courage. Puis venait une série d'explications empruntées à des philosophes
considérée sous l'angle éthique, tandis que les 89 colonnes suivantes conte- autres que stoïciens touchant à la place accordée dans différentes cités à la
naient une critique systématique- présentée dans le même ordre- des points musique. Ainsi, comme elle est dotée d'une efficacité éthique liée à son
principaux de la thèse adverse, et ce du point de vue épicurien. Quant aux 13 pouvoir d'imitation, la musique est-elle reconnue comme amenant aux diffé-
dernières colonnes (140 à 152), elles pourraient bien avoir constitué une sorte rentes vertus ; si bien qu'elle est irremplaçable dans le cadre de la paideia, et
de bilan élargi des quatre livres (et pas seulement du quatrième et dernier), et qu'il faut se garder d'innover dans le domaine musical 2 • Le second ensemble
par là même, servi de conclusion générale à l'ouvrage. Telle est du moins paraît avoir été davantage propre au Stoïcien Diogène, qui apportait des
l'interprétation vers laquelle j'inclinerais de plus en plus, pour rendre compte arguments supplémentaires, tirés de la doctrine du Portique en partie revisitée
de ces ultimes colonnes où Diogène cesse d'être l'adversaire nommément par Platon et les Péripatéticiens, pour justifier l'opinion commune exposée au
préalable. C'est une puissance de la sensation - qu'il nomme « sensation
savante » - qui garantit les qualités éthiques des mélodies : aussi les effets de la
1. Les deux autres philosophes étaient l'Académicien Carnéade et le Péripatéticien Crito- musique sur l'âme n'ont-ils rien de conventionnel ni d'arbitraire pour le
laos. On notera l'absence d'un représentant du Jardin dans cette ambassade.
2. Il s'agit des titres suivants : Sur la voix articulée ; Traité dialectique ; Sur la partie maitresse
de l'âme; sur Ath!na; Sur la divination; Traité éthique; Sur la bonne naissance; les Lois 1. Je propose ici une version entièrement « positive • des thèses diogéniennes. Néanmoins,
(2 livres au moins) ; Sur le mariage; Sur l 'absence de peine; et probablement un ouvrage l'importance des lacunes présentes dans les colonnes 1 à 50 est telle que, sans un recours
De Musica et un autre consacré à la Rhétorique. Une telle liste reflète à l'évidence un systématique à la critique - négative, bien sûr - qu'en donne Philodème dans les
esprit très ouvert, intéressé tout spécialement par la grammaire et la dialectique, la musi- colonnes 51 à 139, il ne serait guère possible d'aller très avant dans la reconstruction des
que et la rhétorique, toujours dans une double perspective, à la fois (au thèses diogéniennes. C'est pourquoi je tiens à avertir honnêtement le lecteur de la
sens large) et éthico-pédagogique. Pour les témoignages et fragments de D1ogène, on se manière- plus que plausible, eu égard à la construction parallèle du livre IV- dont j'ai
reportera aux Stoicorum Veterum fragmenta (S. V.F.) III, regroupés et publiés par von procédé pour aboutir à la présente vue d'ensemble de la doctrine diogénienne sur la
Arnim (Leipzig, 1903, repr. 1968). musique, dans l'obligation où je me suis trouvé , très souvent, de renverser l'argumen-
3. Voir Cicéron, De senectute, 23, et De finibus, l, 6. Ce dernier est avec Philo dème notre tation philodémienne « en positif» quand les colonnes du << résumé » ne nous conservent
principale source d'information sur Diogène. Ce n'est sans doute pas un hasard. rien (ou rien de <<lisible •) de ce que Diogène pouvait affirmer sur tel ou tel point
4. Voir par exemple Philodème, De Musica, livre IV, col. 40* à 109*, CEre XIX/1989, p. 49- critiqué par l'épicurien.
145. 2. On reconnaît là une thèse damonienne dont Platon se fait l'écho dans sa République.

94 95

,
Daniel Aprçu.r sur de dt Gadara

Babylonien. En outre, il accumule les preuves, tant qu' je me contenterai d'évoquer très sommairement le contenu de ces colonnes,
aux mythes ou aux œuvres littéraires (poèmes épiques et lynques, que encore marquées indiscutablement par une polémique anti-stoïcienne pour
comédies et tragédies), destinées à corroborer sa thèse, que la mustque _est l'essentiel. D'ailleurs, le nom de Cléanthe est prononcé au tout début de la
indispensable dans toutes les activités de l'existence. Elle sert le colonne 142, quand Philodème se moque de son idée que la musique puisse
de la religion à honorer les dieux i, comme toutes les de la vte rendre plus efficace le discours philosophique, et que la forme poético-
profane : vie privée (pour les « éloges >>, le manage, dans la vte amoureuse ou musicale puisse l'emporter sur la prose dans l'expression de la pensée. Après
lors des funérailles) ; guerres; activités athlétiques et de loisir (théâtre et quoi il rejette l'affirmation que la musique purement instrumentale (sans le
danses) ; vie des femmes aussi, que la musique inciterait à une conduite réglée. logos que comportent les paroles) puisse avoir une quelconque efficacité
Une explication de ce recours universel à la musique apparemment morale, et ridiculise « certains Pythagoriciens » (ainsi mentionnés) et ceux qui
trouvée par Diogène dans l'affirmation qu'elle a le pouvou de mettre en les écoutent, pour qui musique et astronomie ont un lien évident. Enfin, le
mouvement non seulement les corps, mais aussi les âmes. Suivait alors un Gadaréen regro'Jpe, pour les réfuter en bloc, diverses justifications d'ordre
développement fort long sur les relations de _la musique empirique pour l'adoption et la pratique de la musique par le plus grand
essentielle pour l'éducation de l'enfant, la àl ,à nombre. Ainsi est niée l'idée qu'une simple imitation musicale, ou encore
dévèlopper le sentiment de piété; mais elle contnbue ausst de façon prlVllegtee théâtrale, puisse rendre l'auditoire ou l'interprète vicieux, et repoussée égale-
2
à faire naître et à développer les autres vertus, tempérance et courage , et ment comme invalide la preuve avancoée par des adversaires que le recours très
surtout deux vertus spécifiques dont le banquet était le lieu privilégié : la v_ertu répandu à la musique en Grèce impliquerait que tous doivent l'apprendre i. A
« érotique » et la vertu « sympotique » 3, sans oublier tout ce que le Poruque la suite de quoi, la polémique, là encore an ti-stoïcienne 2 , se porte contre
tenait comme des vertus particulières : amitié et bonne humeur, piété (à l'opinion que la musique offrirait un rapport privilégié avec les dieux: Sont
nouveau) et intelligence 4• Une fois établi ce rapport privilégié de la musique rejetés d'abord des arguments empruntés aux mythes: la musique n'est ni une
avec les vertus spécifiques, Diogène en concluait, en bon Stoïcien, qu'elle invention ni un don des dieux; de plus, il est faux de croire que les noms des
contribue à l'acquisition de toutes les vertus 5• Etait enfin envisagé à part le cas dieux recouvrent des symboles, que les dieux seraient sensibles à la vénération
6
privilégié de la justice, pour lequel Diogène renvoyait à , par le biais de la musique, ou encore que les héros apprenaient d'un dieu la
et qui fondait probablement de façon définitive la ctvtque et musique. Enfin, l'histoire ne prouve pas davantage que la musique doive
de la musique. C'est sur ces considérations que Phtlodème, sem ble-t-tl, occuper une place essentielle dans l'éducation : autrefois, si elle était pratiquée
conclut la critique des thèses diogéniennes. .. avec bonheur par quelques aristocrates, elle était surtout l'affaire d'intendants
Mais, comme je l'ai laissé entendre plus haut, après cela tl reste encore des menus plaisirs; et d'ailleurs, c'est une invention humaine récente, comme
treize colonnes avant que ne s'achève le livre N. Pour l'information du lecteur, l'a dit Démocrite, qui ne répond à aucun besoin vital. Quant au prestige social
qu'on continue de lui prêter, il est plus que discutable aux yeux de l'Epi-
1. Ne serait-ce qu'au travers de l'étymologie du nom des différentes Muses, divinités avant curien : la gloire et le profit matériel qu'elle peut procurer, sont loin d'être
tout. exceptionnels, et l'on n'a nul besoin d'elle pour briller dans les banquets. Aussi
2. Sur lesquels il ne revenait guère, puisque cela avait déjà été traité. convient-il de s'en tenir à la seule chose importante, c'est-à-dire de chercher le
3. Ces deux vertus visaient à amener les convives à se comporter de manière tempérante et vrai bonheur sur les traces d'Epicure, sans perdre sa peine à apprendre la
harmonieuse, au lieu qu'ils se livrassent à la débauche et à l'ivrognerie. théorie musicale, si compliquée, et son temps à courir les concerts, compor-
4. Parce que la musique comporte << et qu'elle tements en complète contradiction avec l'ataraxie.
offre des ressemblances frappantes avec la<< crltlque •, la poésie, la grammaire et l art dra-
matique.
5 . En effet, si l'on possède une des vertus, on les possède toutes, vu leur caractère indis-
sociable pour les adeptes du Portique. 1. On voit bien pourquoi Philodème repousse une telle idée, qui reviendrait à présenter
6 . Au Phédon, 105 d, très précisément, où Platon rapproche le musical du juste et le non- l'apprentissage de la musique comme une nécessité politique et sociale.
musical de l'injuste. 2. Avec une coloration anti-platonicienne marquée, une fois encore.

97

,
Danid
Apaçw Jur t:k Gadara

. Si l'on veut, pour récapituler, esquisser un tableau des positions non-musicien dans l'appréhension de l'harmonieux, et justifierait ainsi
respectives de Diogène de Babylonie et de Philodème sur la place à .accorder pleinement à ses yeux le long et difficile apprentissage de la théorie musicale et
la musique dans la vie du citoyen, on pourra dire que, pour le premier, celle-ci de la pratique d'un instrument. Si j'ai choisi d'examiner ce délicat problème
offre une formation pédagogique à la vertu, ét qu'il convient donc de la aujourd'hui plutôt qu'une autre <<correspondance))' c'est que j'ai déjà déve-
pratiquer soi-même si l'on est en quête de la sagesse ; pour le second, elle loppé ailleurs 1 sur ce point précis une réflexion dont certains aspects ne me
constitue simplement un plaisir non nécessaire, et l'on peut à l'occasion satisfaisaient pas entièrement, et qu'il m'a paru souhaitable de reprendre une
trouver du plaisir à sa seule écoute. En fait, la polémique de l'Epicurien contre fois encore.
le Stoïcien fait bien voir que chacun d'eux donnait au mot «musique)) une Cette << correspondance )) rapproche un extrait du résumé diogénien
acception bien différente : pour Diogène, il désigne le commerce des Muses au (col. 30 2 dans ma reconstruction, 1. 2-21), de la critique- sensiblement plus
sens large, et recouvre à la fois mélodies et paroles poétiques, tandis que pour développée- qu'en faisait Philodème plus avant dans le livre (col. 115, 1. 25-
Philodème, le terme est employé au sens moderne que nous lui donnons nous- 116, 1. 15 3). La difficulté majeure qu'offrent ces deux textes, est celle de leur
mêmes, excluant par définition tout ce qui est paroles, et donc logos. En même établissement, dans le cas du premier pour lequel les originaux ont
4
temps, une telle opposition autour de la musique deux péri • Assurément, si plusieurs points importants peuvent être tenus désormais
opposées de l'homme : si, pour le scolarque du Pomque, apprendre et prati- pour acquis, d'autres lectures restent problématiques, comme nous allons le
quer la musique, c'est une manière d'obéir aux« devoirs progres- montrer. Le plus simple sera de présenter le texte grec auquel ma précédente
sant pas à pas dans la voie de la vertu, en même temps que faire 1 expenence de réflexion m'avait amené pour chacun des deux (pour une raison de mania-
l'harmonie qui régit la nature et l'univers, pour le philosophe d'Herculanum bilité, je ne l'encombrerai pas de la totalité de l'apparat critiqueS), avant de
en revanche, affirmer que seul le logos a un pouvoir sur nous, en refusant toute discuter les quelques points sur lesquels il paraît indispensable de reprendre
efficacité morale à la musique, c'est bien une façon de prendre le parti de l'examen.
l'individu contre la croyance en la Providence divine, et finalement de
sauvegarder la liberté du sage épicurien, ne serait-ce qu'à travers le choix
calculé de ses plaisirs.
1. Voir mon article« Speusippe, Diogène de Babylone et Philodème •, CErcXXIII/1993,

** *
p. 67-86. Les numéros de colonne en italiques correspondent à des colonnes dont la
localisation dans le nouveau rouleau est seulement probable : tel est le cas des col. 1 à
Ill .
Le moment est enfin venu de passer à ce que j'appellerai des « travaux
pratiques ))' autrement dit de nous plonger dans l'une des trente << correspon- 2. Soit le fragment 26 du «livre I » dans la dernière édition de cette partie du Dt Musica,
dances )) 1 que le texte du livre IV du De Musica de Philodème nous permet de celle de G.M . Rispoli (dans Riarchoui papiri trcolantsi I, Naples, 1969).
reconnaître encore aujourd'hui, afin de découvrir d'une façon plus directe et 3. Soit les colonnes lB et II de l'édition de Kemke (Leipzig, 1884), qui se retrouvent sous les
mêmes références dans la dernière édition de la fin du livre IV donnée par A.j. Neu-
concrète l'épicurisme de Philodème à l'œuvre dans la critique du Stoïcien de
becker (Naples, 1986).
Babylonie. 4. Il n'en subsiste que les deux demi-dessins de Naples, exécutés avant la destruction de la
La question débattue porte sur le mécanisme de la sensation qui, selon
couche qui les portait, indispensable pour accéder aux couches inférieures, lues, copiées
Diogène, permettrait d'expliquer la supériorité indiscutable du musicien sur le et détruites à leur tour selon le même principe (il s'agit des PHtrc. 411/48 et 1572/8; le
raccord entre ces deux moitiés [gauche et droite] d'une partie supérieure de colonne avait
1. C'est le nom que j'ai choisi de donner dans ma thèse de Doctorat (Philodème, Dt la été effectué déjà par le premier éditeur). Or ces dessins comportent des lettres à l'évi-
musiqut, livrt IV Etutk dts Cormpondanm) soutenue en janvier 1993 devant l'Univer- dence fautives ; mais la destruction irrémédiable des papyrus ne permet pas de rétablir le
sité de Paris IV-Sorbonne, aux couples de passages parallèles présentant d'un côté le résu- texte originel.
mé diogénien et de l'autre la reprise critique qu'en fait Philodème,. et do.nt .la 5. Lequel pourra toujours être consulté dans l'article des CEre XXIII/1993 cité plus haut,
régulière constitue la confirmation principale de la reconstructiOn b1bholog•que du ainsi que les justifications avancées en détail pour les nouvelles « lectures • que je conser-
rouleau, point de départ de ma découverte. verai ici.

98 99

,
Daniel Deblttre Aperçus sur L'tpicurisme de Philodème de Gadara

1. Thèse diogénimne risumée par Philodème 1 faitement acceptable. Je reviens donc à ce que proposait Rispoli: cru'V[E]-
'V ; cela ne change guère le sens, de toute façon. Aux lignes 11-12, il
col. 30 [= PHerc., 411/4B + 1572/8] 12 ... ô'aù 1TWL
n'y a aucune raison qu'il y ait eu un subjonctif dans la relative ; aussi
rà. 1
[alrro}qmoüc çxlu 3-f)ugwc ôE[tcr]8a.t, rà. ô'bnur7} 15 p.ovtxiic.
c?rrir;erai-je ma de manière à restituer un indicatif présent :
rô. [TE 1 xal 'ra' <Jluxpà. rfj[ç aû]rOfpuoüç, ro 1 ô'
[<lÀ] 1 qm ne mod1fie pas la compréhension de la phrase. Pourtant,
O'V] X<lL 1CJTO'V 'ri)Ç ÉTr{tO'TT})p.DVLxijÇ ' (È] 1TÉp<l'V ôÈ
avec le recul je crois qu'il convient de rapporter le relatif lh'nç de la ligne 11,
rf)['V r]<XÙTT)t cru-y[EnE] 1 10 xa]l napaxoÀou 1&oücra'V wç
(ETtL T)(> TtOÀÙ, ôt'nç (<iÀ] 1 T(l}'V 1'VT)'V non [T]<lUTT)t de. la ligne 9 (ce renvoie en fait au premier type de
Èx]ô.m<.>t TW'V 1 alcr&T)TW'V, TE [xal ÀÙ] I 15TtTJ'V oùcra['V nô.crt] sensauon, .la naturelle qm nous renseigne sur la température du
Tl)"V aùri)"V· 1où yap tÎ'V ôù[o 1 al]u81]ugtç [otaç] corps senu), mals au sujet même dont [È]rÉp<l'V est l'attribut. Cette courte
ro 1 q> ]<.>'VEL'\? oTo"V n [no] 1'?TJP.O"V il a[luJxpov , phrase, me semble-t-il, pose en fait la distinction fondamentale établie par
TtEpL ôÈ Tl)'V 1 121 (T)E X<lL Diogène entre l)s deux puissances de la sensation : la première nous informe
sur la physique du corps, la seconde sur le plaisir (ou la peine) que la
Ôt<lq><.>'VEL'V [....
,cette corporelle produit en nous, et « qui lui est
etroitement hee ». Commuons notre relecture de la colonne 30. A la ligne 15,
2. Critique phi/odémimne de la thèse de Diogène
il .semble bien qu'une négation soit rendue nécessaire pour la logique du
col. /15 [= PHerc. 1497/IB] 25 ... x<lX]wç 1[yà.p E'( )pnrat TO rà.J raisonnement du Stoïcien dans la lacune de trois ou quatre lettres 1, au cenere
1cr[txoü] xal rà. no[tn]roü 1 ci[n]o nEpl rn"V 1 de la ligne. En effet, ce que constate Diogène, et qui l'oblige à postuler l' exis-
a{ïu8)T}C1tV l3°cr&(a)t Tà.Ç TtOLOTT)T<lÇ l)'V <i'V 1 tence même de la sensation savante, c'est le constat que certains - les musi-
6ô.'VOvt<ll xal rà.ç 1} / X<lL ÔXÀi)crELÇ 1 rà.ç cin'aùTW'V, Ti)Ç ciens - ne ressentent pas à l'écoute d'une mélodie le même plaisir que d'autres
1
aûro qJ[u]oüç, ri)ç ôÈ brtUTTJJ..LOVt 135[xij)ç · ùn[o] yà.p aûroqJuoüç - non-mu.siciens 2 • Dans ces conditions, la fin de la phrase ne peut que
xal 1 [<iÀ]oyou xp('VET<IL 1 [cip aùrn q>[ ùcrtç, ùn 19 souhgner la d1fférence d'appréciation, en termes de plaisir et de peine, d'une
40
1 ...... ]ocr 1[.. ]'V où 1 .. ]E I [.]0Lç même mélodie. C'est pourquoi finalement je suggère de combler ainsi la
É"VapyÉcrt p,_g.pq[ ...... I.Jto'V x[a]rà. Ml Y,O'V ôÈ xal
lacune: [i)ôo"V]i)'V TE [xat ÀU]TtTJ'V oùcra["V ôn où 3 ] TTJ'V aùrl)"V. De plus, je
TO 'lôt] 1 O'V, o q>T}CJL'V E'VapyÈ(;' El"Va[t, Et] 1ÀT)TtT<lt'
proposerai de lire les lignes 16 à 19 d'une manière assez différente de celle que
napan[M)crLOt yà.[p ) ·145 alu8[1}u]gtç xarà. rn'V ôtô.&E 146 [cr ]t'V oùx on
[al]{1xpov rb 1 [col. 116 = PHac. 1497/11) 11
j'avais envisagée précédemment. D'abord, puisqu'il convient de maintenir ici
le style - c'est lui qui domine le résumé de Diogène par
cr[t'V, El ô') ÔXÀT)pWÇ 1Î ETtlTEp 1TtWÇ [ËX]El
Philodème -, Je rev1endra1 finalement 4 à la forme participiale que donne le
1ciÀÀà. rn'V aùrl)"V noLOÜ'V 15rm xp(crt'V. Kal Èn\ [y]E roù 1T<.>'V
napô. Tl'V<lÇ 1tp0Ôta&É 1crELÇ È'VôÉXET<ll Tt<Xp<lÀÀ<lT 1TOÙcraç mais en corrigeant le iota final en sigma d'accusatif pluriel, et en
Ènq.tcr&i) 1crEtÇ, tnl ôÈ TW'V cixow"V où 1 10 oÀwç ôtaq>opô. nç, restituant devant le participe l'article 5 tout simplement, puisque la lacune qui
<iÀ 1 Àà. nô.crat rà.ç o(]<.>'V ci"VTt[M I<V ]Etç nOLoüvtm xal rà.
1
vàç napanÀncr(ouç l 156ô."Voucrt'V' ...
1. ÜÙÔÉ serait un peu curieusement utilisé; quant à un adverbe comme noTÉ, il n'offre pas
Venons-en immédiatement aux choses qui, à mon avis, méritent réexa- un sens vraiment fameux. A moins qu'il faille lire un adjectif en -Toç au féminin (d'où la
men. Dans le texte (1), aux lignes 9-10 il n'est pas indispensable de restaurer la finale ]TTJv) suivi de nùn)v, au lieu de] n)v aùn)v ?
forme surcomposée (ce qui porterait la longueur de la 2 C'est ce qu'indique clairement, à mon avis, le verbe àÀÀOLOUfJ.EV des lignes 11-12.
ligne 9 à 22 lettres), car une longueur de 20 lettres pour cette ligne 9 est par- 3. On pourrait restituer aussi bien : [y' où] dans la lacune, si ce sont trois , et non quatre
lettres qui ont péri.
4. Renonçant à ma correction antérieure en un infinitif aoriste.
1. J'ai souligné à l'aide de .l'italique ce qui est commun au «résumé • diogénien et à la 5. L'article défini est d'ailleurs attendu ici, puisque les deux sensations évoquées par ôu[o]
·critique philodémienne. sont celles qui viennent d'être présentées dans les lignes précédentes.

100 101

,
Daniel De/atm Aperçm sur l'tpicurisme de Phiwdrme de Gadara

précède est de trois lettres 1 : [TÙç] p.EtX&E(cra[ç] ôU[o deux Dans le texte (2), outre la lecture déjà signalée de la ligne 46 de la
sensations si elles étaient mêlées». En outre, la structure- ams1 modtfiee- de colonne 115, je suggère une double série de modifications textuelles. D'abord,
cette phra:.e implique qu'on revienne la restitution premi,ers aux lignes 26-27 de la même colonne, compte tenu du fait que la forme
éditeurs à la ligne 17 : [rrEpl.] p.Év semble bten s tmposer, ne. seratt:ce .qu xaTaÀap.6<ivEcr&m (1. 29-30) est employée ailleurs 1 par Philodème à la voix
raison de la symétrie le 8É de la ligne 9..De. plus, tl paratt passive, et non moyenne, il est préférable de faire de TÙÇ TTOLOTT)T<lÇ le sujet de
de continuer à proposer 1opposmon du couple d adJecnfs moraux, [rro]vnpov ce verbe (et non un complément d'objet, comme je l'avais suggéré); du même
j) a[tcr Jxp6v, aux lignes 18-19, qui, de fait, se justifient assez mal dans l'étude coup, la structure de la première partie de la phrase doit être revue de la façon
du mécanisme de la sensation. A la réflexion, la lecture assurée [... ].xpov que suivante. Le groupe que je restituais - comme sujet - sous la forme Tà]
fournit l'examen du papyrus pour la ligne 46 de la colonne 115,. le chi est p.oucr[Lxoü] xal. TÙ rro[tT)]TOÜ ne peut plus avoir qu'une fonction
précédé d'une trace infime de lettre que j'avais cru pouvou circonstancielle. Il convient alors d'admettre qu'il était introduit par une pré-
comme un reste de sigma, n'implique pas nécessauement la de position, et la c_pnjecture paraît dès lors caduque. Aussi suggérerais-je de
[al]gxpàv, mais admet aussi bien la restitution de [<Jl]VXP.àv, qut bten plus lui substituer un mot comme 2
, « (les domaines) propres >> (au musicien

satisfaisant dans le contexte. Du même coup, au tout début de la hgne 19 de la et au poète), et de lire désormais plutôt: xax]G>ç [yùp E'lpT)T<ll !J.[iJv Èrrl. TÙ
colonne 30, je proposerai de lire [<}J]v)x9v (à la place.de par p.oucr[txoü] xal. Tà rro[tT)]TOÜ «c'est à tort qu'il a été dit, assurément,
voie de conséquence, je reprendrai ce que Gwta ,pour que dans les domaines propres au fi1Usicien et au poète [... ] ». Second et
l'adjectif ... précédent: (l.[ty]vp6v. Certes: le dessm montrerait plut?t un dernier point à reprendre: les lignes 37-39. Je serai enclin, en fin de compte, à
alpha initial qu'un lambda, mais la confuswn de deux lettres paleogra- revenir à la lecture proposée par Mme Neubecker [rrol]9TT)Ç, là où je suggérais
phiquement très voisines n'est pas rare dans les. dessms de ce payyrus ; [ap et à compléter ainsi ce qui suit : mhi) q>[ wvijç, comprenant que ce
au vestige de lettre qui précède le rho sur le dessm, 0? r aussi que saisit la sensation naturelle, « c'est plutôt la qualité même de la voix », par
une partie finale de upsilon que de êta. En cas, st, 1?n constd:re logtqu.e opposition à ce que saisirait la sensation savante : « [la qualité] de ce qui est
2
du passage, l'association ainsi obtenue du frotd et de 1atgu (pour 1ome ) harmonieux». En effet, les lettres qui subsistent aux lignes 38-39 ne s'oppo-
tout à fait à sa place; d'abord parce que le froid- a deJà ete sent aucunement à la restitution de [TOÜ i}p!J.]Ocr[p.É]vou, présent justement
mentionné à la ligne 6 ; ensuite, parce que le sens prlVllegte dans est aux lignes 6-7 de la colonne 30 pour désigner ce qui était précisément, pour
celui qui permet d'accueillir la musique et son c Diogène, l'objet de la sensation savante.
dire l'ouïe qui, sans cela, serait curieusement absente lCl. la bnevete Finalement, voici le texte de chacun des deux passages tel que je crois
anormale de la ligne 20, qui ne compterait 17 lettres, rn mct.te à supposer pouvoir le restituer aujourd'hui, accompagné d'un essai de traduction.
que le participe TTJV était, comme aux 12-13, 1. Philodème résumait ainsi la thèse de Diogène de Babylonie :
accompagné d'un complément au datif. qui excède la tatlle
(col. 30) ... cru[p.rrEq>wv]T)xÉv<ll ô'm'nG>t TÙ p.Èv [aûro]qJvovç
lacune (3-4 lettres à la fin de la iigne 20 pl1,1s une lettre au début de la hgne
alcrSr]crewç ÔE[Icr]&m, TÙ ô'brtcrTT}f-LOVtxi}ç, TU [TE &]Epp.à p.Èv xal. TÙ
21) est donc à rejeter; mais alors que proposer d'autre? n,.n'es.t exclu
<}Juxpà Ti)[ Ç {au }'roqJVOVÇ, Tà Ô'i}pp.ocrp.Év[O'V) X<ll avupp.ocrwv TijÇ
qu'un iota ait échappé au dessinateur .]E et tl fatlle une irr{t<rTTJ}(-LOVtXfjÇ · [É.]TÉp<l'V ÔÈ TTJ[V T)<lUTT)l cruy[E) 10 (EUyp.ÉvT)['V xa)l
désinence au datif singulier en ]E[L, au heu de T]E xm resntue par rrapaxoÀou&oücrav wç [Èrrl. T]9 rroÀu, ôt' jjç T[i)v
Néanmoins, dans l'incapacité où je suis de rien proposer de coherent, Je me rr]apErrop.ÉvT)v i)t5ov[i}v h]<icrTwt TG>v atcr&T)TG">v, i)t5ov[i}v TE [xal.
contente de signaler qu'il subsiste là une difficulté.

1. Voir l'article des CEre XXIII, p. 77 n. 64.


1. Au lieu de conserver la restitution du composé cmp.]p.ELXSt:tcrn[ç]. 2. On pourrait songer aussi au nom [Ëpy]n: «les domaines d'activité • du poète et du mu-
2. C'est pour ôter toute ambiguïté sur celui des sens concerné .par cette notation j'ai sicien. Le sens resterait à peu près le même ; mais la possibilité de restituer le même
choisi de rendre ce terme, de façon un peu inexacte, par suratgu. En grec, cet adjectif ne adjectif substantivé au singulier quelques lignes plus loin m'inviterait à préférer ici
peut renvoyer qu'à l'ouïe, à l'inverse du français aigu, qui concerne aussi bien le toucher. l'adjectif.

102 103

'
Apaçm sur l'épicurisme ck Phi/.otbme de Gadara
Danitl De/attre

M]lSnT)\1 oùcra[v ôi} ou] TTJ\1 UUTTJ\1' ou yàp âv [ràç] !..l.ELX&Etcra[ç]


puissance concernant la sensation que sont perçues les qualités de ce qui est
ôU[o ai]crSr]crEtÇ [nEpl.] !..l.È" TO OU!..l.[<j>]û)\IEL'Y oiov OTL
appréhendé et les plaisirs et gênes qui découlent de celles-ci, [laquelle serait]
et spontanée d 'un côté, et savante de l'autre : en effet, par une
[tjJl\.J)XP.O" f) nEpl. ÔÈ -ri}v
[pU!s.sance] na_turelle et spontanée dans laquelle la raison n'entre pas, ce qui
( .....]E XUL /q)[nT)\1] 15taqJWVÛV {... .
est c est plutôt da quali>té même <de la voiX>, tandis que par une
[ ... ] [Diogène écrit que, d' un côté, ... ?] et que, d'un autre côté, il est plutôt [celle] de <l'harmo>nieux ... [1 ligne très
<tombé d'accord> avec lui [= Speusippe ?] sur [ce qui suit. Parmi les peut-etre . puisque, assurément, elle est au nombre des choses]
sensibles], les uns demandent une sensation naturelle et spontanée, les évidentes [... ] les plus immédiatement accessibles. Or, c'est selon la raison
autres une sensation savante : ce qui est chaud et ce qui est froid la sensation que .<ce qui est proprement musical> justement - [mais] que lui dit être
naturelle et spontanée, et ce qui est harmonisé ou ne l'est pas, la sensation « >> -se trouve atteint. En effet, des sensations très voisines par la
savante ; [il est] une seconde [sensation], couplée à la première sans qu'on d,!sp.osmon, [col. 116] au lieu qu'elles s'entendent sur l'aspect <.fr>oid de
puisse, la plupart du temps, l'en séparer, et au moyen de laquelle nous 1 en en désaccord .sur son côté gênant ou plaisant, produisent
<abtérons le plaisir qui est la conséquence de chacun des sensibles- vu que b1en le meme discernement. Et SI, dans le cas de ces dernières du moins il
le plaisir aussi bien que la peine <assurément ne> sont <pas> les mêmes. Car peut arriver par de certaines pré-dispositions [des organes du
les deux sensations, si elles étaient mêlées, ne pourraient pas s'accorder sur p:ésente,nt des variations, dans le cas des organes de
l'objet - par exemple, sur son aspect <froi>d ou <surai>gu -, et être en 1 en revanche, 1l n y a meme pas du tout de différence [de perception],
désaccord à propos du plaisir comme de la peine qui sont la conséquence mals [les ouïes] produisent la même appréhension des mêmes
<de ... >. mélodies, et les plaisirs qu'elles retirent sont très voisins.
2) Puis, l'Epicurien critiquait la thèse de Diogène dans les termes suivants : Voyons, pour terminer, quelles conséquences une telle révision du texte
(col. 115-116) 1 : ... xax]C>ç [yàp E'(]pT)Tat !..l.[Dv E:nl. -rà] !..l.Oucr[txoü] xal. de cette « correspondance >> entraîne sur le plan philosophique.
TÙ no(LT)]TOÙ ('(ôL]I,l Ù[n]o ÔUVÙ!..l.EU)Ç nEpl TTJ\1 a['icr8}T}C1tV En premier lieu, il me semble que, globalement, nous avons atteint une
xa-raÀa!..l.[6]<ivE3°cr&[a]L -ràç notOTT)Taç l>v àvnÀa!..l.t><ivov-rat xal. -ràç co_hér,ence le résumé de la doctrine admise par le Stoïcien
xal. ÔXÀi)OELÇ àn'auTW\1, Ti)Ç !..l.È\1 avroqJ{v}ovç , Ti)Ç ôÈ D1?gene dune double puissance de la sensation, et la critique qu'en fait
fntCJTT}f:.lOVt 35 {xij}ç ' un(O] yàp aÛTO(jJVOVÇ XUL (ÙÀ]oyou xptVETUL Phil?dème, le moment venu. Or le principe même d'organisation en parallèle
!..l.<ÎÀÀ0\1 .(TTOL]9TT)Ç UUTTJ <j>(û)Vi)Ç, un]9 l'j' {trr}tCJTT}f:.lOVtX{ijç TOÙ du hvre IV du De Musica, rappelé plus haut, exige une telle cohérence.
DP!..l.]ocr[!..l.É]"ou !..l.<ÎÀÀ0\1 .. ]E 40 [.]otç E:vapyEtp,.çxpq[ ....... [LOv Ensuite, sans revenir ici sur les raisons que Speusippe pouvait bien avoir
npoXEtpo-r<i[rohç. K[a]rà Myov ôÈ xal. rà '( ôt]ov, o eues postuler l'existence d'une double puissance de la sensation 2, je
<pT)OL\1 E:vapyÈç Elva[L, E'(]ÀT)mar napan[ÀfÎ]crLOL yà[p] 45afcrS[r]cr]EtÇ m'arrêter sur l'argumentation dont use l'Epicurien pour
xarà. -ri}v ôta&E[cr]tv , oux on !..l.È" [1/JvJxpàv -rà [col. 116] reJeter cette que Diogène lui a probablement empruntée.
u[noxE]l!..l.E\10\1 O!..l.OÀOyoücr[L\1, El ô'] ÔXÀT)pwç f) ETTLTEpnwç [ËX]El , En faa, le raisonnement de Philodème se décompose en trois temps.
15taqJwvovcrtv , ÙÀÀÙ -ri}v au-ri}v nowüv5-rm xpimv. Kal. E:nl. !..l.É" [y]E
D (col. 115, 1. 25 à 41), l'Epicurien rappelle 3 en quels termes son
'toUTû)\1 nap<i nvaç npoôta&ÉcrELç E:vÔÉXETUL napaÀÀanoucraç
10 adversaue formulait le mécanisme de la perception du musical, sans intervenir
cru!..l.tlaivuv E:nmcr&l)crELÇ , E:nl. ôÈ -rwv àxowv ou ô' Ëcrnv OÀU)Ç
ôta<pop<i nç, ÙÀÀÙ nô.crat -ràç Ô!..l.oiaç -rwv Ô!..l.[ ot]û)\1 !..1.EÀ<7>v
qu: en soulignant dès le départ l'erreur de Diogène par l'adverbe
1 negatif de la hgne 25 : xax]wç ( ?), et en mettant en évidence le manque de
àvn[ÀlÎtjJ]ELÇ nowüv-rm xal. -ràç i)ôovàç napanÀT)crtouç ànoÀa!..l. 5t><i-
"oumv· ...
[col. 115] [Diogène(?)], <en effet> , a eu <tort> de dire <assurément> que, 1. Si l'on acceptait une restitution comme celle-ci: çt [yn[v]çÇJ)[nv] È[v T]oiç tvapyÉcrL.
<dans les domaines propres> au musicien et au poète, c'est à partir d'une 2. Voir mon article « Speusippe, Diogène de Babylone et Philodème •, CEre XXIIII1993
p. 83-85 plus particulièrement. '

1. J'ai souligné à l'aide de l'italique ce qui, dans la critique philodémienne, constitue à l'évi- 3. Cette fois au style direct, et non comme dans le résumé du début du livre IV au discours
indirect.
dence une reprise textuelle des propos de Diogène.
105
104

,
1 .

Danifi De/attre Aperçus sur l'tpicurisme de de Gadara

rigueur de l'argumentation adverse par le recours à un (l. 36 et dues par lui dans l'acception la plus étroite, au domaine du pur sensible.
39). Puis (l. 41 à 44), il formule très précisément en qu01 consiste l erreur Contre son adversaire stoïcien, il refuse énergiquement que mélodies et
Stoïcien : ce que celui-ci tient pour évident ne l' pas du tout. E?fin. (à rythmes aient quoi que ce soit à voir avec le logos : seul le texte des chansons
de col. 115, l. 44), il explique, à la façon du Jardm, quel est le mecamsme (ou des parce qu'il fait intervenir la raison chez le compositeur
de la sensation auditive : toutes les oreilles appréhendent de la même mamère comme chez l'auditeur, est susceptible d'agir sur l'individu et de mouvoir son
une même mélodie, et procurent à tous les auditeurs des plaisirs très voisins, âme. Ce qui est spécifiquement musical est alors simplement capable de nous
sinon identiques. . . . , procurer un plaisir auditif (non nécessaire), dont nous devons bien reconnaître
Les difficultés principales de ces lignes me semblent désormais dissipees. qu'il est (à peu près) le même pour tous, ou profanes; et toutes les
Le pluriel a[cr&i)crELÇ de la ligne 45 ne renvoie pas aux différents t!pes de sen- qualités éthiques et vertus qu'on pourra prêter à la musique, par exemple aux
sations chez un individu donné, mais à un seul et même sens (solt le toucher différentes gammes, enharmonique ou chromatique, ne sont que le fruit
soit l'ouïe) chez différents individus, placés dans des dispositions très voisines d'opinions vaines- n'en déplaise à Diogène qui ne faisait, en les leur prêtant,
(dans les mêmes circonstances spatio-temporelles en particulier) ; autrement, que prolonger tantique tradition-, et n'ont aucun fondement réel 1•
le pluriel TWV O.xowv de la colonne 116, l. 9 ne pourrait se comprendre. Si On ,pourra constater au passage la parfaite orthodoxie épicurienne de
bien que le TOUT<J.lV de la colonne 116, l. 6-7 ne peut guère que renvoyer à Philodème. Comme son maître Epicure dans le Canon 2 , il place la sensation
celui des sens qui permet de sentir le froid (col. 115, l. 46), au au centre de la théorie de la connaissance du Jardin : avec les affections (na&TJ =
toucher : le pluriel là encore implique qu'on le considère différents SUJets. plaisir et peine) et les anticipations (npoÀi)<jJELç) 3, les sensations sont critères de
Dans ces conditions, la restriction introduite dans les hgnes 5 à 9. de la vérité, mais elles paraissent bien être le critère principal ; et M. Conche a pu
colonne 116 s'explique facilement : on peut, sans être souffrant, se sen ur plus écrire que pour Epicure, « il y a (... ) quatre critères de la vérité ; mais en
ou moins frileux, et donc ne pas percevoir un objet froid de la même définitive, ils renvoient tous au critère privilégié de la sensation »4• ·En outre,
que son voisin, et en éprouver soit du plaisir, si a chaud, soit déplaisu, « toute sensation est» pour le Jardin « dénuée de raison (ÜÀoyoç) et incapable
si l'on est frileux. C'est qu'il y a, dans une certame mesure, une remanence de de mémoire ; elle ne se produit pas d'elle-même, mais elle est mue par autre
la sensatic;m tactile- ce que désigne probablement le chose qu'elle-même à quoi elle ne peut ajouter ni retrancher quoi que ce
de la ligne 6- qui peut à l'occasion (ÉvÔÉXETUL, l. 7) modifier ou moms le soit »5 • On retrouve précisément au centre de l'argumentation de Philodème
cours de notre perception. Mais, dit Philodème, cela ne se produit absolum_ent (col. 115, l. 36) l'adjectif ÜÀoyoç -que M. Conche a choisi de rendre par
pas 1 dans le cas de l'ouïe, sans doute parce que le son. évan.esc:nt et qmtte arationnel-, et aux lignes 43 et suivantes, la mise en évidence, par l'emploi de
l'oreille aussitôt qu'il l'a affectée. Quant aux plaiSlCS qui decoulent de l'expression xaTÙ Myov (selon la raison) opposée vigoureusement à ÉvapyÉç
l'audition musicale (l. 13-14), ils font partie des affections (na&n) et, comme (évident), d'un point essentiel de la thèse diogénienne, qui est absolument
les sensations, constituent un deuxième critère de vérité qui, lui non plus, n'est
pas du ressort de la raison. . . , . (liÀoyoç) et qui seul mérite le non de poitique ou de et le contenu- rationnel-,
Aussi comprend-on mieux. dorénavant pourquoi à can- constitué par les idées ou les<< pensées • qu'accompagne la forme poétique
tonner aussi strictement la musique, tout comme la poesie d ailleurs , enten- ou musicale. En outre, dans les deux cas, c'est la même sensation qui est concernée :
l'ouïe.
1. Telle est en effet précisément le contenu des lignes 15 à 37 de la colonne 116.
1. Comme l'indiquent à la fois l'expression très instante oùô'Ëcrnv OÀhlÇ ..:nç (1. 9-1 0} et
2. Texte cité par Diogène Laërce, Vies, X 31 . Lequel précise : <<Les Epicuriens y ajoutent les
l'adjectif nâcrut (1. 11) .
appréhensions immédiates de la pensée (lpavracrTtxal ÈmlioÀat ti'jç ôtavoiaç) ; du reste,
2. Apparemment, l'association musicien/roète se déjà chez Diogène
Epicure aussi en parle dans l'Epitoméadressée à Hérodote [38; 51] et dans les Maximes
(cf col. 115, l. 26-7). Philodème récuse d autant moms la parenté de ces deux formes
Capitales [24] • (trad. M. Conche} .
d'art, qu'il distingue tant dans la poésie que dans la deux composante.s, son
adversaire, pour sa part, confondait constamment: ce qUI est propre à poésie (c est-à- 3. Dont il n'est d'ailleurs pas question dans le livre N du De Musica.
dire la forme versifiée : métrique, ordre et choix des mots et des so.nontés, etc.} ou .à la 4. Voir M . Conche, Epicure, Lettres et Maximes, sur Mer, 1977, p. 26.
musique (les mélodies, les rythmes, le choix des tonalités, etc.}, qu1 échappe à la raison 5. Cf Diogène Laërce, Vies, X 31, trad. M. Conche adaptée (op. cit., p. 27).

106 107

,
Daniû
Doxographie (f philosophie ch(Z Cit:tron
Prmes ck I'Ecok normak suptrieure, Paris, 1996
inacceptable pour un Epicurien, pour qui l'évidence de la sensation échappe
complètement à la raison. Aussi l'harmonieux, « propre du musical >> (ou du
musicien), ne peut-il pas être dit évident; car il fait intervenir la raison dans
son appréciation, en grande partie (sinon tout entière) subjective pour
Philodème. En réalité, il appartient au domaine de l'opinion (c'est ce qui
explique qu'il puisse y avoir des divergences entre les hommes à son propos),
et c'est simplement la qualité physique du son musical' qui est donnée par la
sensation. Diogène s'est donc gravement trompé dans son analyse du DOXOGRAPHIE ET PHILOSOPHIE CHEZ CICERON
mécanisme de la perception musicale, en rapportant à la sensation ce qui est
du ressort exclusif de la raison, et il ne mérite pas par conséquent qu'on
l'écoute davantage. Le but de cette recherche est .double : nous nous proposons d'analyser
la do;mgraphie a été utilisée par Cicéron pour progresser dans sa
sur la physique, mais aussi de faire à travers un exemple précis le
** * bilan des recherches actuelles sur ce que certains considèrent comme la voie
Pour conclure, je dirai que, malgré les efforts considérables déployés en d'accès la plus rigoureuse pour la connaissance des textes anciens. En .effet
particulier depuis vingt-cinq ans à Naples d'abord, et maintenant un peu jusqu'à une époque très récente, on pouvait considérer que la
partout dans le monde, pour rééditer de façon scientifique le contenu des forschung, la des so.urces telle qu'elle a été développée dans les pays
papyrus de Philodème, notre connaissance de son œuvre reste encore fort frag- de culture germamque à partir du XIXe siècle, avait une date de naissance ou
mentaire, et assurément très inexacte et incomplète sur de nombreux plans. au moins d'apparition, la préface de Madvig à son édition du De fini bu: en
C'est un travail extrêmement minutieux et attentif, et par conséquent 1839', et une date sinon de décès, du moins de constat de décès, l'article écrit
parfois un peu décourageant, qui pourra seul nous permettre d'assurer en 1936 par P. Boyancé sur « les méthodes de l'histoire littéraire>> . Dans cet
toujours davantage notre saisie de la pensée d'un des plus importants relais de article le regretté savant a montré que, d'une part, la Quellenforschunga échoué
l'épicurisme à l'époque romaine, et ainsi de mieux mesurer l'évolution que dans cela même qu'elle prétendait réaliser, à savoir l'identification de la source
cette école philosophique elle aussi a connue au fil des siècles, nous obligeant à dont l'œuvre latine ne serait qu'une réplique maladroite, et, d'autre part, que
renoncer désormais à la conception que la tradition en a si longtemps fournie, ce type de recherche a stérilisé l'histoire littéraire, c'est-à-dire au fond la défi-
d'une doctrine monolithique qui se serait fossilisée dès la mort de son nition de ce qui fait la spécificité d'une œuvre 2 • Or il se trouve que l'héritage
fondateur. D'ailleurs, s'il en était autrement, serait-il imaginable que de la Quellenforschung a trouvé aux Pays-Bas un vigoureux défenseur en la per-
l'épicurisme ait connu à Rome au 1er siècle avant J.-C. un tel regain d'intérêt? sonne ?e 1; Mansfeld ne reprend plus une dénomination par
mats tl réfère constamment à ceux qui ont illustré cette
et tl semble étabhr entre doxographie et Queilenforschung une distinc-
Daniel DELATIRE tion qut concerne beaucoup plus les formes que le fond 4• Ce qui le sépare de

1. N. Madvig, éd. du De fini bus bonorum et malorum, Copenhague, 1839.


2. P. Boyancé, « Les méthodes de l'histoire littéraire : Cicéron et son œuvre philosophi-
que •, R.E.L, 14, 1936, p. 288-309, article repris dans Etudes sur l'humanisme cicéronien
« Latomus • 121, Bruxelles, 1970, p. 199-221. '
3. de]. qui sera au centre de cette discussion est << Doxography and
d1alect1c. The Sttz tm Lebm of the Placita •, A.NR. W. II, 36, 4, Berlin-New York 1990
1. Comme son caractère aigu (A.tyup6v} ou grave, faible ou fort, rapide ou lent, etc. C'est p. 3056-3229. '
cela qui provoque en nous plaisir ou gêne, et de la même façon pour tous !
4. Voir les considérations méthodologiques de]. Mansfdd, op. cit., p. 3061-3064.
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