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H.

ARENDT
"La crise de l'éducation"
dans La crise de la culture

C'est un texte de référence sur l'éducation, souvent utilisé pour justifier certains choix
(notamment par le courant républicain actuel), parfois à contresens. Avec Meirieu, cet auteur permet
de faire le point sur le sujet actuel de l'éducation.

I. La crise de l'éducation : Un problème politique qui touche toutes les sociétés.

1.Caractérisation de la crise
" La crise générale qui s'est abattue sur tout le monde moderne et qui atteint presque toutes les
branches de l'activité humaine se manifeste différemment suivant les pays, touchant des domaines différents
et revêtant des formes différentes. " p223

" Une crise nous force à revenir aux questions elles-mêmes et requiert de nous des réponses, nouvelles
ou anciennes, mais en tout cas des jugements directs. " p225

" C'est peut être parce que ce n'est qu'en Amérique qu'une crise de l'éducation pouvait vraiment
devenir un facteur politique. C'est un fait que, en Amérique, l'éducation joue un rôle différent, et
politiquement incomparablement plus important, que celui qu'elle joue dans d'autres pays. Cela s'explique
techniquement par le fait que l'Amérique a toujours été un pays d'immigration ; il est clair que c'est
seulement par la scolarisation, l'éducation et l'américanisation des enfants d'immigrants que l'on peut tenir
cette gageure de fondre les groupes ethniques les plus divers en un seul peuple " p225

2.Le pathos de la nouveauté

« un extraordinaire enthousiasme pour tout ce qui est nouveau". p226

3. Education et politique

" L'éducation devint un moyen politique et la politique elle-même prend une forme d'éducation. " p227

" C'est pour cela qu'en Europe ce sont surtout les mouvements révolutionnaires à tendance tyrannique
qui croient que pour mettre en place de nouvelles conditions il faut commencer par les enfants, et ce sont les
mêmes mouvements qui, lorsqu'ils accédaient au pouvoir, arrachaient les enfants à leur famille et se
bornaient à les endoctriner. " p227

" Du point de vue des nouveaux, si nouvelles que puissent être les propositions du monde adulte, elles
sont nécessairement plus vieilles qu'ils ne le sont eux-mêmes. C'est bien le propre de la condition humaine
que chaque génération nouvelle grandisse à l'intérieur d'un monde déjà ancien, et par suite former une
génération nouvelle pour un monde nouveau traduit en fait le désir de refuser aux nouveaux arrivants leurs
chances d'innover. " p228

4 La notion de monde commun

" Un tel procédé a toujours un signification lourde de conséquences, surtout dans un pays dont la vie
politique se fonde tellement sur le sens commun. Quand, dans des questions politiques, la saine raison
humaine achoppe et ne permet plus de fournir de réponses, on se retrouve confronté à une crise. Car cette
sorte de raison n'est que le sens commun qui nous permet, nous et nos cinq sens individuels, d'être adaptés à
un unique monde commun à tous et d'y vivre. La disparition de ce sens commun aujourd'hui est le signe le
plus sûr de la crise actuelle. A chaque crise, c'est un pan du monde, quelque chose de commun à tous, qui
s'écroule. Comme une baguette magique la faillite du sens commun indique où s'est produit un tel
effondrement. " p229-230

5 L'influence de la société égalitaire

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" Dans cette optique, nous devons garder présent à l'esprit un autre facteur plus général, qui, s'il est
bien certain qu'il n'est pas cause de la crise, l'a pourtant sérieusement aggravé : il s'agit du rôle unique que
joue et a toujours joué dans la vie américaine la notion d'égalité. " p230

" Cette notion va beaucoup plus loin que la simple égalité devant la loi, plus loin aussi que le
nivellement des différences de classe, plus loin même que ce qu'évoque l'expression "égalité des chances",
qui, à ce point de vue, a pourtant une signification plus grande car du point de vue des américains, le droit à
l'éducation est l'un des droits civiques inaliénable. " p230-231

" Puisque la scolarité est obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans, chaque enfant doit entrer au Lycée, et le
lycée, par conséquent, n'est au fond qu'une sorte de prolongement de l'école primaire. Il résulte de ce
manque d'enseignement secondaire que la préparation à l'enseignement supérieur doit être assurée par les
facultés elles-mêmes, dont les programmes sont donc toujours surchargés, ce qui se répercute sur la qualité
même du travail qu'on y fait. " p231

" Ainsi, en Amérique, ce qui rend la crise d'éducation si aiguë, c'est le caractère politique de ce pays,
qui, de lui-même, se bat pour égaliser ou effacer, autant que possible, la différence entre jeunes et vieux,
doués et non doués, c'est-à-dire finalement entre enfants et adultes, en particulier entre professeurs et élèves.
Il est évident que ce nivellement ne peut se faire qu'aux dépend de l'autorité du professeur et au détriment
des élèves les plus doués. " p232

" Cependant, au moins pour quiconque connaît le système d'éducation américain, il est également
évident que cette difficulté, enracinée dans l'attitude politique du pays, présente aussi de gros avantages,
non seulement du point de vue humain, mais aussi sur le plan de l'éducation. " p232

II. Les critiques portées contre les "pédagogies nouvelles"

1.L'auto-gestion des enfants

" Quant à l'enfant dans ce groupe, il est bien entendu dans une situation pire qu'avant, car l'autorité
d'un groupe, fût-ce un groupe d'enfants, est toujours beaucoup plus forte et beaucoup plus tyrannique que
celle d'un individu, si sévère soit-il. " p233

" C'est ainsi qu'entre enfants et adultes sont brisées les relations réelles et normales qui proviennent
du fait que dans le monde des gens de tous âges vivent ensemble simultanément. " p233

2.La perte d'importance du savoir


"En outre, au cours des récentes décennies, cela a conduit à négliger complètement la formation des
professeurs dans leur propre discipline, surtout dans les écoles secondaires. Puisque le professeur n'a pas
besoin de connaître sa propre discipline, il arrive fréquemment qu'il en sait à peine plus que ses élèves. "
p234

" En conséquence, cela ne veut pas seulement dire que les élèves doivent se tirer d'affaire par leurs
propres moyens, mais que désormais l'on tarit la source la plus légitime de l'autorité du professeur, qui, quoi
qu'on en pense, est encore celui qui en sait le plus et qui est le plus compétent. Ainsi le professeur non
autoritaire qui, comptant sur l'autorité que lui confère sa compétence, voudrait s'abstenir de toute méthode
de coercition, ne peut plus exister. " p234

3.La manière d'apprendre centrée sur le "faire"

" L'intention avouée n'était pas d'enseigner un savoir, mais d'inculquer un savoir-faire : le résultat fut
une sorte de transformation des collèges d'enseignement général en institut professionnels qui ont remportés
autant de succès quand il s'est agit d'apprendre à conduire une voiture, à taper à la machine, ou – plus
important encore pour l'"art de vivre" – à bien se comporter en société et à être populaire, qu'ils ont récolté
d'échecs quand il s'est agit d'inculquer aux enfants les connaissances requises par un programme d'études
normal. " p235

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4.L'utilisation du jeu comme méthode d'apprentissage

" Il est parfaitement clair que cette méthode cherche délibérément à maintenir, autant que possible,
l'enfant plus âgé au niveau infantile. Ce qui précisément devrait préparer l'enfant au monde des adultes,
l'habitude acquise peu à peu de travailler au lieu de jouer est supprimée au profit de l'autonomie du monde
de l'enfance. " p236

" Ici également, sous prétexte de respecter l'indépendance de l'enfant, on l'exclut du monde des adultes
pour le maintenir artificiellement dans le sien, dans la mesure où celui-ci peut-être appelé un monde. Cette
façon de tenir l'enfant à l'écart est artificielle, car entre enfants et adultes, elle brise les relations naturelles
qui, entre autres, consistent à apprendre et à enseigner, et parce qu'elle va en même temps contre le fait que
l'enfant est un être humain en pleine évolution et que l'enfance n'est qu'une phase transitoire, une
préparation à l'âge adulte. " p236

III. Qu'est-ce que l'essence de l'éducation ?

1.L'éducation conserve la société

" Car l'éducation est une des activités les plus élémentaires et les plus nécessaires de la société
humaine, laquelle ne saurait jamais rester telle qu'elle est, mais se renouvelle sans cesse par la naissance,
par l'arrivée de nouveaux êtres humains. " p238

" Mais l'enfant n'est nouveau que par rapport à un monde qui existait déjà avant lui, qui continuera
après sa mort et dans lequel il doit passer sa vie. " p238

2.Les conséquences de cette définition de l'éducation

 Pour la famille
" Cependant, avec la conception et la naissance, les parents n'ont pas seulement donné la vie à leurs
enfants ; ils les ont en même temps introduits dans un monde. En les éduquant, ils assument la responsabilité
de la vie et du développement de l'enfant, mais aussi celle de la continuité du monde. Ces deux
responsabilités ne coïncident aucunement et peuvent même entrer en conflit. En un certain sens, cette
responsabilité du développement de l'enfant va contre le monde : l'enfant a besoin d'être tout
particulièrement protégé et soigné pour éviter que le monde puisse le détruire. Mais ce monde aussi a besoin
d'une protection qui l'empêche d'être dévasté et détruit par la vague des nouveaux venus qui déferle sur lui à
chaque nouvelle génération. " p238-239

" Toute vie, et non seulement la vie végétative, émerge de l'obscurité, et si forte soit sa tendance naturelle à
se mettre en lumière, a néanmoins besoin de la sécurité de l'obscurité pour parvenir à maturité. " p239

" Il est clair que, en essayant d'instaurer un monde propre aux enfants, l'éducation moderne détruit les
conditions nécessaires de leur développement et de leur croissance. " p240

 Pour l'école
" Normalement, c'est à l'école que l'enfant fait sa première entrée dans le monde. Or, l'école n'est en
aucune façon le monde, et ne doit pas se donner pour tel ; c'est plutôt l'institution qui s'intercale entre le
monde et le domaine privé que constitue le foyer pour permettre la transition entre la famille et le monde.
C'est l'Etat, c'est-à-dire ce qui est public, et non la famille, qui impose la scolarité, et ainsi, par rapport à
l'enfant, l'école représente le monde, bien qu'elle ne le soit pas vraiment. A cette étape de l'éducation, les
adultes sont une fois de plus responsables de l'enfant, mais leur responsabilité n'est plus tant de veiller à ce
qu'ils grandissent dans de bonnes conditions que d'assurer ce qu'en général on appelle le libre
épanouissement de ses qualités et de ses dons caractéristiques. D'un point de vue général et essentiel, c'est
cela qui distingue chaque être humain des autres et qui fait qu'il n'est pas seulement un étranger dans le
monde, mais "quelque chose" qui n'a jamais existé auparavant. " p242

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" Dans la mesure où l'enfant ne connaît pas encore le monde, on doit l'y introduire petit à petit ; dans
la mesure où il est nouveau, on doit veiller à ce que cette chose nouvelle mûrissent en s'insérant dans le
monde tel qu'il est. " p242

" Dans le cas de l'éducation, la responsabilité du monde prend la forme de l'autorité. L'autorité de
l'éducateur et les compétences du professeur ne sont pas la même chose. Quoiqu'il n'y ait pas d'autorité sans
une certaine compétence, celle-ci, si élevée soit-elle, ne saurait jamais engendrer d'elle-même l'autorité. La
compétence du professeur consiste à connaître le monde et à pouvoir transmettre cette connaissance aux
autres, mais son autorité se fonde sur son rôle de responsable du monde. Vis-à-vis de l'enfant, c'est un peu
comme s'il était un représentant de tous les adultes, qui lui signalerait les choses en lui disant : "Voici notre
monde." p243

3.La crise de l'autorité

" Or, nous savons tous ce qu'il en ait aujourd'hui de l'autorité. Quelle que soit l'attitude de chacun
envers ce problème, il est évident que l'autorité ne joue plus aucun rôle dans la vie publique et politique ou
du moins ne joue qu'un rôle largement contesté, car la violence et la terreur en usage dans les pays
totalitaires n'ont bien sûr rien à voir avec l'autorité. (…) Désormais la responsabilité de la marche du monde
est demandée à chacun. Mais cela veut aussi vouloir dire qu'on est en train de désavouer, consciemment ou
non, les exigences du monde et son besoin d'ordre ; on est en train de rejeter toute responsabilité pour le
monde : celle de donner des ordres comme celle d'y obéir. " p243

" Dans le cas de l'éducation, au contraire, une telle ambiguïté en ce qui concerne l'actuelle disparition
de l'autorité n'est pas possible. Les enfants ne peuvent pas rejeter l'autorité des éducateurs comme s'ils se
trouvaient opprimés par une majorité composée d'adultes – même si les méthodes modernes d'éducation ont
effectivement essayé de mettre en pratique cette absurdité qui consiste à traiter les enfants comme une
minorité opprimée qui a besoin de se libérer. L'autorité a été abolie par les adultes et cela ne peut que
signifier une chose : que les adultes refusent d'assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé
les enfants. " p244

" En fait, cette disparition générale de l'autorité ne pouvait guère se manifester de façon plus radicale
qu'en s'introduisant dans la sphère prépolitique, où l'autorité semblait prescrite par la nature elle-même,
indépendamment de tous les changements historiques et de toutes les conditions politiques. Par ailleurs,
l'homme moderne ne pouvait exprimer plus clairement son mécontentement envers le monde et son dégoût
pour les choses telles qu'elles sont qu'en refusant d'en assumer la responsabilité pour ses enfants. C'est
comme si, chaque jour, les parents disaient : "En ce monde, même nous ne sommes pas en sécurité chez nous
; comment s'y mouvoir, que savoir, quel bagage acquérir sont pour nous aussi des mystères. Vous devez
essayer de faire de votre mieux pour vous en tirer ; de toute façon vous n'avez pas de comptes à nous
demander. Nous sommes innocents, nous nous lavons les mains de votre sort." p245

4.Le conservatisme dans l'éducation

" Evitons tout malentendu : il me semble que le conservatisme, pris au sens de conservation, est
l'essence même de l'éducation, qui a toujours pour tâche d'entourer et de protéger quelque chose – l'enfant
contre le monde, le monde contre l'enfant, le nouveau contre l'ancien, l'ancien contre le nouveau. Même la
vaste responsabilité du monde qui est assumée ici implique bien sûr une attitude conservatrice. Mais cela ne
vaut que dans le domaine de l'éducation, ou plus exactement dans celui des relations entre l'enfant et
l'adulte, et non dans celui de la politique où tout se passe entre adultes et égaux. En politique, cette attitude
conservatrice – qui accepte le monde tel qu'il est et ne lutte que pour préserver le statut quo – ne peut mener
qu'à la destruction, car le monde, dans ses grandes lignes comme dans ses moindres détails, serait
irrévocablement livré à l'action destructrice du temps sans l'intervention d'êtres humains décidés à modifier
le cours des choses et à créer du neuf. Les mots d'Hamlet : "Le temps est hors des gonds. Ô sort maudit que
ce soit moi qui aie à le rétablir" sont plus ou moins vrais pour chaque génération, bien que depuis le début
de notre siècle ils aient acquis une plus grande valeur persuasive qu'avant. " p246