Vous êtes sur la page 1sur 3

Antoine Berman, La Traduction et la lettre ou L’auberge du lointain

[violencia de la extranjería]

p. 26 : … la traduction est caractérisée par trois traits. Culturellement parlant, elle est
ethnocentrique. Littérairement parlant, elle est hypertextuelle. Et philosophiquement parlant,
elle est platonicienne.

2 formes traditionnelles et dominantes de la traduction littéraire : la traduction ethnocentrique


et la traduction hypertextuelle.

29 : Ethnocentrique signifiera ici : qui ramène tout à sa propre culture, à ses normes et
valeurs, et considère ce qui est situé en dehors de celle-ci – l’Etranger – comme négatif ou
tout juste bon à être annexé, adapté, pour accroître la richesse de cette culture.
Hypertextuelle renvoie à tout texte s’engendrant par imitation, parodie, pastiche, adaptation,
plagiat, ou tout autre espèce de transformation formelle, à partir d’un autre texte déjà existant.

p. 34 : Mais cette infidélité à la lettre étrangère est nécessairement une fidélité à la lettre
propre. Le sens est capté dans la langue traduisante. Pour cela, il faut qu’il soit dépouillé de
tout ce qui ne se laisse pas transférer dans celle-ci. La captation du sens affirme toujours la
primauté d’une autre langue. Pour qu’il y ait annexion, il faut que le sens de l’œuvre
étrangère se soumette à la langue dite d’arrivée. Car la captation ne libère pas le sens dans un
langage plus absolu, plus idéal ou plus « rationnel » : elle l’enferme tout simplement dans une
autre langue, posée il est vrai comme plus absolue, plus idéale et plus rationnelle. Et telle est
l’essence de la traduction ethnocentrique ; fondée sur la primauté du sens, elle considère
implicitement ou non sa langue comme un être intouchable et supérieur, que l’acte de traduire
ne saurait troubler. Il s’agit d’introduire le sens étranger de telle manière qu’il soit acclimaté,
que l’œuvre étrangère apparaisse comme un « fruit » de la langue propre. D’où les
« axiomes » traditionnels (encore régnants) de cette interprétation de la traduction.

p. 35 : Les deux principes de la traduction ethnocentrique

Ces deux axiomes sont corrélatifs : on doit traduire l’œuvre étrangère de façon que l’on ne
« sente » pas la traduction, on doit la traduire de façon à donner l’impression que c’est ce que
l’auteur aurait écrit s’il avait écrit dans la langue traduisante.
Ici, la traduction doit se faire oublier. Elle n’est pas inscrite comme opération dans l’écriture
du texte traduit. Cela signifie que toute trace de la langue d’origine doit avoir disparu, ou être
soigneusement délimitée ; que la traduction doit être écrite dans une langue normative – plus
normative que celle d’une œuvre écrite directement dans la langue traduisante ; qu’elle ne doit
pas heurter par des « étrangetés » lexicales ou syntaxiques. Le second principe est la
conséquence du premier, ou sa formulation inverse : la traduction doit offrir un texte que
l’auteur étranger n’aurait pas manqué d’écrire s’il avait écrit, par exemple, en français. Ou
encore : l’œuvre doit faire la même « impression » sur le lecteur d’arrivée que sur le lecteur
d’origine. Si l’auteur a employé des mots très simples, le traducteur doit lui aussi recourir à
des mots très courants, pour produire le même « effet » sur le lecteur. […]
Ces deux principes ont une conséquence majeure : ils font de la traduction une opération où
intervient massivement la littérature, et même la « littérarisation », la sur-littérature.
Pourquoi ? Pour qu’une traduction ne sente pas la traduction, il faut recourir à des procédés
littéraires. Une œuvre qui, en français, ne sent pas la traduction, c’est une œuvre écrite en
« bon fraçais », c’est-à-dire en français classique. Voilà le point précis où la traduction
ethnocentrique devient « hypertextuelle ».

[…]
p. 36 . L’imitation et sa forme mineure, le pastiche, sont les modes les plus proches de l’acte
de traduire. Ils consistent à sélectionner un certain nombre de traits stylistiques d’une œuvre –
l’épithète homérique, l’imparfait de Flaubert – et à produire un texte qui, à la limite, pourrait
être de ces auteurs. […] Le traducteur, lui, vise également à reproduire le système stylistique
d’une œuvre ; comme le pasticheur, il doit le repérer, mais son ambition se limite à reproduire
un texte existant, là où le premier produit un texte « nouveau ». C’est la différence entre le
copiste et le faussaire en peinture. […] Ce phénomène, l’accentuation, le traducteur le connaît
aussi, quand, pour compenser la perte de tel ou tel élément, il en accentue certains autres. (37)

p. 37 (note 1) : Du Bellay : « Ce que le traducteur n’a pu rendre à ses bonnes grâces à un


endroit, qu’il s’efforce de le récompenser en l’autre », in Fernando Pessoa. Visages avec
masques, traduction et présentation d’A. Guibert, éd. Eibel, Lausanne, 1978, p. 170.

cf. Yves Bonnefoy, « Idée de la traduction », postface à sa traduction de Hamlet, Mercure de


France, Paris, 1962.

40 : …(traduire un poème, Meschonnic l’a dit, c’est d’abord en écrire un)…

[Lorsque es poètes traduisent des poètes], ils négligent le contrat fondamental qui lie une
traduction à son original. Ce contrat – certes draconien – interdit tout dépassement de la
texture de l’original. Il stipule que la créativité exigée par la traduction doit se mettre toute
entière au service de la ré-écriture de l’original dans une autre langue, et ne jamais produire
une sur-traduction déterminée par la poétique personnelle du traduisant.

Derrida : Un corps verbal ne se laisse pas traduire ou transporter dans une autre langue. Il est
cela même que la traduction laisse tomber. Laisser tomber le corps, telle est même l’énergie
essentielle de la traduction (L’Ecriture et la Différence, Seuil, Paris, 1967, p. 312).

42 : Mais ce qui est nié – le corps – se venge. La traduction découvre à ses dépens que lettre
et sens sont à la fois dissociables et indissociables. Peu importe que la dissociation soit
philosophiquement ou théologiquement légitimée, car dans la traduction apparaît quelque
chose d’irréductible à la scission platonicienne. Plus encore : la traduction est l’un des lieux
où le platonisme est simultanément démontré et réfuté. Mais cette réfutation, loin d’ébranler
le platonisme, retombe de tout son poids sur la traduction. Si lettre et sens sont liés, la
traduction est une trahison et une impossibilité.

L’intraduisible comme valeur

Historiquement, l’ « objection préjudicielle » faite à la traduction concerne surtout la poésie.


Une longue tradition – de Dante à Du Bellay et Montaigne, de Voltaire et Diderot à Rilke,
Jakobson ou Bense – affirme que la poésie est intraduisible, parce qu’elle n’est qu’une
« hésitation prolongée entre le son et le sens » (Valéry). Que la poésie soit « intraduisible »,
cela signifie deux choses : qu’elle ne peut pas être traduite, à cause de ce rapport infini qu’elle
institue entre le « son » et le « sens », et qu’elle ne doit pas l’être, parce que son
intraduisibilité (comme son intangibilité) constitue sa vérité et sa valeur.

Georges Mounin, Les belles infidèles


Les problèmes théoriques de la traduction (Tel)