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Module II

La place de la grammaire dans l'apprentissage des


langues
 grammaire

Et si cette belle grammaire était parfaitement inutile? C'est la thèse que soutenait Célestin FREINET
dans une brochure devenue célèbre et à laquelle se réfère l'article que l'on trouvera ci-dessous :

► Que valent les règles de la scolastique ?


Pourtant, vous dira le chœur des scoliastes, il faut bien, pour un apprentissage quel qu'il soit,
connaître les règles qui en sont la base ; les négliger, ce serait tourner le dos à l'incontestable
apport de la science qui a, expérimentalement, défini et établi ces règles sans lesquelles on
retombe dans un empirisme retardataire dont on connaît les dangers.
Le processus « scientifique » veut donc que, en partant de certaines pièces détachées qu'on
est parvenu à isoler, on remonte les mécanismes d'une façon sûre et méthodique. Il semble
en effet logique et scientifique de partir en écriture et en lecture des éléments simples qu'on
combinera « méthodiquement » pour obtenir des mots et des phrases ; de connaître les in-
dispensables règles de grammaire et d'orthographe avant de prétendre rédiger des textes;
d'être initié à la vertu des droites, à la valeur des sigles et des perspectives, à l'alliance et au
mélange des couleurs avant de réussir des dessins complexes et vivants.
Là est justement la grande erreur scolastique et scientifique qui croit pouvoir procéder avec
les rouages complexes de la vie comme elle le fait avec un mécanisme mu par came ou en-
grenage.
Nous ne disons pas que les principes de la came et de l'engrenage soient faux. Au contraire,
nous nous y référons nous-mêmes au cours de nos recherches. Mais le principe ou la loi mé-
canique ne doivent pas nous faire oublier que la vie est quelque chose de plus subtil, de
beaucoup plus évolué, à côté de laquelle les découvertes les plus étonnantes de la science
n'apparaissent que comme un élémentaire balbutiement. On s'en rendra compte en compa-
rant les tortues cybernétiques, ces merveilles de l'électronique, à la complexité du compor-
tement humain, et à la pensée qui en est tout à la fois le moteur et le fruit.
Or, les lois de la vie ne sont pas forcément les lois scientifiques de la mécanique, de la chimie,
de la physique ou de l'électronique. On découvrira peut-être un jour ces lois, mais en atten-
dant nous devons nous appliquer à utiliser la machine humaine sans parti pris scientiste,
avec un maximum de bon sens et d'efficience.
Nous notons seulement ici quelques aspects d'un problème qui dépasse infiniment les don-
nées fragmentaires et réduites de la science contemporaine, afin que le lecteur sente au
moins la nécessité de reconsidérer quelques-unes de ses positions conditionnelles et qu'il
s'applique à se mettre sans prétention - mais avec l'esprit sans cesse ouvert au doute et à
l'expérience - au service de la Vie.
La mécanique vous permet de comprendre, de démonter et de remonter votre vélo dont vous
n'ignorez aucun des secrets. Vous pouvez connaître même, en leurs formules définitives, les
lois de l'équilibre. Tout cela ne vous empêchera pas de rouler dans le fossé comme un simple
apprenti quand vous enfourcherez votre machine. L'équilibre indispensable, vous ne l'acquer-
rez jamais par l'explication technique ou le raisonnement mais seulement par l'indispensable

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expérience tâtonnée C'est en forgeant qu’on devient forgeron. C'est en montant à vélo qu'on
parvient à s'y tenir en équilibre.
L'école s'attarde encore parfois à pratiquer la traditionnelle leçon de choses pour parvenir à
une connaissance méthodique de la poule. Comme pour la bicyclette, cette étude s'accom-
mode mal de la complexité mouvante de la vie. La leçon se fera sur la poule immobile - morte
si besoin est - afin d'examiner à l'aise, bec et langue, pattes et plumes.
Or, l'enfant voit d'abord vivre la poule et c'est dans sa fonction de poule vivante et agissante
qu'il apprend à en connaître par le détail les caractéristiques particulières. Et cette connais-
sance vivante est seule définitive.
Les récentes découvertes psychologiques et pédagogiques notamment depuis les travaux du
Docteur Decroly, ont révélé l'importance du pouvoir de globalisation. La plupart des enfants -
si ce n'est la généralité - voient le tout avant de distinguer le détail, l'étude particulière de ce
détail n'étant d'ordinaire qu'une deuxième étape de la connaissance. On admet aujourd'hui
officiellement qu'un enseignement rationnel et scientifique de la lecture puisse se faire en
partant non de l'élément constitutif, mais de l'ensemble complexe dont il n'est pas toujours
nécessaire de distinguer les éléments.
Il suffit à l'enfant de voir passer une auto à toute vitesse poux vous en dire la marque et les
caractéristiques avec une sûreté que ne vous permettent pas des connaissances techniques
autrement méthodiques.
Au stade de ce premier apprentissage, fruit de l'expérience tâtonnée, les règles diverses sont
inutiles. Et si elles sont inutiles, leur insertion inopinée dans les processus d'acquisition risque
d'être nuisible.
Nous savons combien cette affirmation va heurter la logique scolastique des éducateurs
nourris d'une pratique qui a fait de l'étude de ces règles leur raison d'être et leur fonction.
C'est pourquoi nous parlerons d'abord bon sens.
Croyez-vous que l'étude des lois de la mécanique ou de l'équilibre aide un tant soit peu le cy-
cliste à devenir maître de sa machine ? Le plus habitué, ou le plus expert des cyclistes est-ce
le bon théoricien ou seulement l'excellent et l'obstiné praticien ?
La réponse va de soi. On pourrait même se demander si la connaissance théorique préalable
ne complique pas l'apprentissage cycliste.
Croyez-vous qu'enseigner à un enfant les règles de la prononciation, la théorie des sons et
des articulations l'aide à mieux parler et plus vite ? Y a-t-il un quelconque rapport entre cette
connaissance et la maîtrise de la langue ? Et ne pensez-vous pas qu'attirer l'attention de l'en-
fant sur certains aspects techniques de ses exercices de langage peut lui faire perdre con-
fiance dans la hardiesse de ses tâtonnements ?
Pensez-vous que l'enfant marcherait plus vite et mieux si, de temps en temps, on suspendait
ses tâtonnements maladroits pour lui imposer quelques exercices analytiques spéciaux ?
Tout ce qu'on peut dire c'est que ce n'est pas ainsi qu'on apprend à marcher.
Des éducateurs ont jeté les hauts cris quand nous avons publié notre brochure : « Si la
grammaire était inutile ».
Nous demandons à nos lecteurs de quitter un instant leur préoccupations scolaires et de voir
les problèmes de l'apprentissage et de l'usage de la langue écrite avec objectivité, sur la base
de leurs observations et des processus habituels d'acquisition hors du milieu scolaire.
Il ne fait aucun doute que la grammaire est au moins inutile au stade maternel et primaire

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de l'apprentissage de la langue.
Voyez vos élèves et, autour de vous, les adultes qui ont manifestement oublié les règles de
grammaire que vous leur avez méthodiquement enseignées. Si la connaissance de ces règles
était préalablement indispensable, ces élèves et ces adultes seraient inévitablement inca-
pables d'écrire un français correct. Or, cela n'est pas. Il n'y a aucune relation entre la con-
naissance des règles de grammaire et la pratique correcte de la langue. Comme il n'y a au-
cune relation entre la connaissance des règles de la mécanique et la maîtrise de l'équilibre en
vélo.
Vous concluriez alors comme nous : On peut écrire un français très correct, vivant et élégant,
sans connaître aucune règle de grammaire ; on peut écrire un texte sans faute, sans con-
naître aucune règle d'orthographe.
Demandez à vos collègues des classes maternelles ou enfantines ce qui leur reste de toutes
les règles de grammaire et d'orthographe apprises au cours de leur scolarité, et dans quelle
mesure elles s'y réfèrent lorsqu'elles écrivent leurs lettres personnelles.
J'apporte, pour ce qui me concerne, ma propre expérience : je ne connais à peu près rien des
règles élémentaires de grammaire et d'orthographe et ce n'est jamais à elles mais seulement
à ma longue expérience que je fais appel pour écrire un français que je crois au moins accep-
table.
Et si j'écris ainsi sans connaître les règles, c'est sans doute que sont nombreux les enfants et
les adultes qui peuvent en faire autant.
Nous ne discutons pas ici de la valeur et de la portée possibles de l'enseignement grammati-
cal dans le complexe d'une culture profonde et humaine, nous disons seulement, en prati-
ciens, que cet enseignement n'est ni indispensable, ni même utile au degré de l'initiation. Il
n'est pas une condition « sine qua non » du correct apprentissage de l'expression écrite.
Il résulte de ce raisonnement d'expérience et de bon sens que, au lieu d'enseigner la rédac-
tion en partant des règles grammaticales et syntaxiques et de la construction des phrases, il
est plus normal et plus efficace de faire fond sur l'exercice synthétique et vivant. C'est ce que
nous réalisons par notre méthode naturelle.
Est-il nécessaire de dire enfin que l'apprentissage du dessin tel qu'il est pratiqué dans les
classes traditionnelles, en partant de la ligne simple et de la copie de modèles apparemment
faciles fait perdre aux enfants toute originalité artistique et les rend tout justes aptes à des-
siner avec une lamentable banalité le moulin à café ou le chapeau du directeur. Le dessin par
la méthode naturelle qui ne s'embarrasse au départ d'aucune règle scolastique, nous permet
d'obtenir par contre des chefs-d’œuvre qui portent témoignage du pouvoir créateur de l'en-
tant.
> Célestin FREINET

Pour FREINET donc, enseigner la grammaire d'une langue à l'écolier en espérant l'aider ainsi à s'ex-
primer correctement est une chose aussi absurde que de vouloir apprendre à quelqu'un à rouler à
vélo en lui expliquant les lois de l'équilibre ou comment se nomment et s'organisent les pièces de la
bicyclette.
En fait, l'apprenti cycliste n'échappera pas à l'étape pratique qui seule lui permettra au bout de
quelques tentatives de trouver son équilibre.

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