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ROMAN

LA DEFENSE DU RHINOCEROS

JOEL WOLFS
La défense du rhinocéros

La nuit était tombée depuis maintenant un


moment. Il mettait toujours du temps à prendre
conscience de ce genre d’événements. Au travers
des fenêtres à sa gauche, la lueur jaune des
lampadaires de la rue s’était à présent pleinement
substituée à la clarté de cette chaude journée
d’août. En dépit de son mètre quatre vingt six, la
seule tête de Lucius Lexter dépassait du dossier de
son fauteuil. Il passa doucement sa main sur sa
nuque ; la journée l’avait épuisé. En, dépit des
vacances judiciaires, les urgences ne cessaient de se
multiplier à un rythme qu’avec le temps il trouvait
de moins en moins supportable. Il est vrai que
maintenant, il approchait de plus en plus sûrement
de la quarantaine, mais le rythme de vie soutenu
auquel il s’astreignait lui avait permis de conserver
un corps ferme et légèrement musclé qui, taillé
dans sa hauteur, lui avait toujours valu un succès
certain auprès des femmes. Sa barbe constamment
naissante, ses traits irréguliers ne permettaient pas
de le décrire comme étant physiquement beau. Cela
ne le dérangeait plus depuis longtemps. Il savait
bien que ce qui plaisait chez lui, c’était ce coté
cassé, insondable. Parfais, il se disait même
qu’avec son caractère, être beau aurait certainement
été un handicap.

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La défense du rhinocéros

Comme souvent, il fut le dernier à quitter le


cabinet. Il aimait travailler le soir, quand tout est
calme. De toute façon, ce soir, personne ne
l’attendait. Avant d’éteindre la lumière, il relut un
jeu de conclusions et quelques lettres qu’il posa
ensuite sur le bureau de Sophie, sa secrétaire. Il prit
ensuite sous le bras un dossier qu’il devait étudier
et « passer » à la place de son principal associé, en
congés pour quelques jours. Arrivé au bas de
l’escalier, il sortit son trousseau de la poche de son
manteau et ferma la porte de deux tours de clé.
Depuis quinze ans, il fermait chaque soir et ouvrait
chaque matin cette même serrure de ces deux tours
de clés. Il jeta un regard vers la plaque dorée sur
laquelle figuraient les uns au dessus des autres son
nom, celui de Boris Walberg, son associé depuis
toujours ou presque, et enfin celui de Karl Marie
Astor qui n’était avocat que depuis cinq ans. Il
n’avait que peu d’affection pour ce dernier. Aussi
avait il manifesté violemment sa désapprobation
lorsque trois ans plus tôt Walberg lui avait proposé
un contrat d’association. C’est à regret et sous la
pression de son ami et associé qu’il y avait
finalement et à regret consenti.
L’avocat sourit à demi à la vue de son nom en
haut de la plaque. La troublante corrélation qui
existait entre son nom et son métier était depuis la
fac sujette à plaisanterie. Peu à peu, l’ensemble de
son entourage, magistrats et confrères compris
avaient pris l’habitude de l’appeler simplement Lex.

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La défense du rhinocéros

Un nombre significatif de clients étaient d’ailleurs


bien souvent surpris lorsque finalement ils
prenaient connaissance de l’intégralité de son nom.
Ces clients étaient d’ailleurs nombreux. La
réputation de Lex, homme aux succès fréquents et
nombreux, s’était depuis longtemps faite et
propagée, et ce en dépit d’une discrétion naturelle
que ses associées ne cessaient de lui reprocher.
Lex regarda sa montre, il était vingt deux
heures trente, la journée avait été longue. Depuis
quelque temps, il arrivait de plus en plus tôt le
matin au cabinet. L’excès de stress et de fatigue
l’avait avec le temps rendu légèrement
insomniaque. Las de tourner en rond et en vain
dans son appartement, il avait comme souvent
décide de mettre ce temps à profit en venant au
cabinet dès quatre heures du matin. Un rapide
calcul lui apprit qu’il venait donc d’y passer près de
dix-huit heures. S’il ne lui fallait dormir, Lex se
disait qu’il, pourrait passer sa vie en cet endroit.
Pour plus de commodité, il avait fait l’acquisition
d’un petit réfrigérateur qui, installé dans son
bureau, lui permettait d’y rester sans interruption
durant de longues périodes. Les matins au cours
desquels Sophie avait eu l’occasion de le trouver
endormi dans son fauteuil, le corps à moitié
couvert par sa veste froissée pour n’avoir pas été
fréquents, n’en étaient cependant pas rares.

Ce soir cependant, Lex avait hâte de rentrer. Il


voulait dormir un peu, être frais pour demain. Onze

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La défense du rhinocéros

heures, oui c’est ça, elle arriverait par le train de


onze heures…. Demain, Perrine arrivait !
Leur histoire avait commencé environ vingt
ans plus tôt à la fac de droit d’Aix en Provence. Il se
souvenait précisément de chaque détail de leur
rencontre. Il était en train de lire Ulysse de James
Joyce durant un cours de droit constitutionnel.
Assise derrière lui, elle avait commencé par lire sur
son épaule avant de finalement lui parler. Il s’était
retourné, grognon, énervé d’avoir été dérangé dans
sa lecture et légèrement inquiet à l’idée que
l’attention du professeur, quelques mètres plus bas
n'ait été attirée par leur conversation. Le professeur
les repéra effectivement, puis les pria de sortir. Au
départ furieux contre elle, il tomba amoureux de
Perrine au cours d’un café quelques instants après.
Ses cheveux d’un blond très clair, mouillés par une
glaciale pluie de décembre tombaient sur ses
épaules en mèches fines et légèrement frisottantes.
Ses joues rougies par le froid, les deux minuscules
noisettes qu’elle avait à la place des yeux, tout en
elle était émouvant : solaire. Face à son corps menu,
grelottant sur sa chaise, peinant pour ne pas
renverser son café ; il sentit immédiatement, même
s’il ne le comprendrait réellement que plus tard, que
quelque chose d’irréversible venait de se produire
en lui.
Ils s’étaient rapidement installés ensemble.
Sans originalité, au quotidien, les difficultés avaient
commencé. Lui se concentrait de plus en plus sur
ses études ; elle, les poursuivait sans passion pour
passer du temps avec lui. Une telle situation ne

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La défense du rhinocéros

pouvait satisfaire Perrine très longtemps. La vie de


couple l’ennuyait, la perspective de fonder un jour
une famille l’effrayait. Elle rêvait d’autre chose, elle
rêvait d’ailleurs. Elle disait vouloir vivre pleinement
chaque jour de sa vie, jouir en permanence sans se
poser de questions. A la vérité, Lex avait toujours
ressenti chez elle une peur inextinguible, la crainte
irraisonnée de sentir son cœur se flétrir de n’avoir
pas battu assez fort. Perrine avait progressivement
arrêté de s’investir dans le droit, puis dans leur
couple, et un jour, elle lui avait annoncé son
intention de partir. Elle avait dit partir, pas le
quitter… La nuance, énorme dans sa bouche, tenait
au fait que Perrine, de temps en temps revenait. Elle
appelait la veille, rarement avant, et leur vie
reprenait pour quelques jours parfois quelques
semaines. Puis elle laissait un mot sur l’oreiller
avant de disparaître à nouveau.

Armée de son bagout et d’une maîtrise en


droit arrachée de justesse, elle avait réussi à se faire
embaucher dans une O.N.G. Elle partait s’occuper
d’enfants en difficultés dans des pays pauvres, un
peu partout. Elle faisait ou avait fait partie de
nombreuses associations à travers le monde. La
liste était si longue que Lex avait, en dépit de tous
ses efforts peu à peu perdu le fil. Cette vie nomade
semblait convenir parfaitement à Perrine… Lex
ressentait une jalousie certaine, à la voir ainsi
s’épanouir loin de lui, peut être plus encore qu’à
l’idée des hommes qu’elle rencontrait
immanquablement au cours de ses voyages. Il sentit

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La défense du rhinocéros

son estomac se nouer, il venait de passer près d’un


an et demi sans la voir, seize mois à attendre un
signe d’elle…

D’une pression sur un bouton, Lex ouvrit les


portes de sa Porsche 911 bleu sombre. Il jeta son
long manteau à l’intérieur du véhicule dans un geste
de rage, fit passer le dossier de sous son bras au
siège passager, et se glissa derrière le volant.
Quand il mit le contact, une violente douleur dans
son bas-ventre lui démontra à quel point il n’avait
pas envie de dormir seul ce soir.

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La défense du rhinocéros

II

Le téléphone posé sur le rebord de la table de


nuit s’éclaira dans un bruit de rasoir électrique. Les
yeux collés, par les larmes de la nuit. Lex étendit
une main tâtonnante dans sa direction. Il le frôla du
bout d’un doigt et le fit tomber sur la moquette
épaisse. Contraint d’ouvrir les yeux, il se pencha sur
le rebord de son lit, et à la seule lumière des
lampadaires de la ville qui filtraient par la fenêtre, il
attrapa violemment l’objet coupable de l’avoir
réveillé. A coté de lui, lové sur le second oreiller,
Pardeur le chat noir à la queue blanche que Perrine
avait adopté avant de l’abandonner chez lui sans
aucun ménagement, émit un léger miaulement,
visiblement fâché d’avoir été réveillé. Tout en
décrochant le téléphone, Lex lui lança un regard
complice. L’avocat avait au départ détesté cet intrus,
parachuté de force dans sa maison et dans sa vie
sans que ni lui ni l’animal ne l’ait réellement choisi.
Peu à peu il s’était attaché à ce camarade qui
comme lui, attendait sans trop y croire le retour de
sa maîtresse.

A l’autre bout du fil, une voix rocailleuse au


fort accent provençal criait dans le micro sans aucun
ménagement pour les oreilles engourdies de son
interlocuteur.

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La défense du rhinocéros

-Bonsoir ; lieutenant Coste, police nationale. Je


parle bien à maître Lexter ?
-Oui lieutenant, mais vous savez, je ne me déplace
jamais pour un client à cette heure. Rappelez moi
demain matin si c’est urgent, ou sinon à mon
cabinet lundi matin.
-C’est que, je veux dire, c’est à propos de maître
Walberg.
- Que se passe-t-il ? Il lui est arrivé quelque chose ?
-Eh ben je veux dire, on vient de l’arrêter, il a
descendu un gusse cette nuit. Il est en garde à vue
au commissariat de la porte Dauphine.
-Je connais. Vous m’expliquerez sur place :
j’arrive…

Lex referma le clapet de son téléphone en


même temps que celui du lieutenant, sans même lui
demander plus de précision. Boris Walberg et lui
avaient monté le cabinet tous les deux ; le faisant
grossir avec le temps et beaucoup de sueur. Plus
encore qu’un associé, Boris était un ami, il avait
besoin d’aide, peu importait l’heure, ce qu’il avait
fait ou pas, il avait besoin d’aide rien d’autre ne
comptait.
Assis au volant de sa voiture, Lex terminait de
refermer les boutons de sa chemise légèrement
froissée. Sur le siège passager, il avait jeté sans
précaution une veste et une cravate.
Sur le chemin, il essaya de ne pas trop penser
à ce qu’il venait d’entendre, il ne comprenait pas,
Walberg était irritable certes, mais jamais Lex
n’aurait pu l’imaginer en train de tuer un homme…

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La défense du rhinocéros

Non, peut être que cet abruti de flic endormi s’était


mal exprimé, ce qui dans le cas de ce flic particulier
semblait pléonastique… Peut être ne s’agissait-il
que d’un accident… Boris conduisait vite, beaucoup
trop vite, il rentrait tout juste de vacances, il devait
être fatigué ; il avait pu renverser quelqu’un…
Instinctivement, Lex ralentit l’allure, là ou il
était, Boris ne risquait pas de partir… Pas la peine
de prendre des risques inutiles, pas ce soir…
Sur le tableau de bord, la montre indiquait
quatre heures du matin. Perrine arriverait dans sept
heures. Tant pis pour la nuit de sommeil… Lex se
promit intérieurement de prendre cependant le
temps de repasser chez lui avant d’aller la chercher
à l’aéroport, afin d’être rasé, bien habillé, même si
Perrine ne semblait jamais faire attention à ce genre
de détails. Aurait-elle changé ? Probablement pas,
Perrine était de ces femmes qui ne changent jamais,
sur lesquelles le temps semble passer sans jamais
réellement l’atteindre. Cette impression était
renforcée par le fait qu’ayant toujours préféré
s’occuper des enfants des autres sans jamais avoir
souhaité en avoir un à elle, elle avait conservé un
corps d’éternelle adolescente. Souvent dans la rue, il
lui arrivait de se faire draguer par des étudiants. Lex
avait toujours été agacé par sa rivalité forcée avec
des gamins de la moitié de son age. Cette nuit, il
repensait à ce soir nuit d’août, à peu près douze ans
plus tôt lorsque, au bord de cette plage il avait émis
l’idée -ou le souhait il ne savait plus précisément
comment cela s’était manifesté en lui- d’avoir un
enfant d’elle. Elle avait ri d’abord, puis elle avait

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La défense du rhinocéros

pris conscience du sérieux de la question. Par fuite


plus que par conviction réelle, elle s’était alors
emportée, avait affirmé que dans le monde actuel, il
était criminel et égoïste de vouloir mettre un enfant
au monde, de lui imposer toutes ces horreurs, que
si l’on aimait réellement les enfants, puis qu’il fallait
s’occuper d’eux là ou ils avaient besoin d’aide et
d’attention, en Afrique, en Asie ; un peu partout
dans le monde.
Lucius ; elle seule l’appelait par son prénom,
ne s’était pas satisfait de cette explication. Pour
cette raison peut être, elle était partie peu après
pour ne revenir que cinq ans plus tard.
Terrassé, moins par la fatigue que par l’idée
de ses prochaines retrouvailles avec Perrine, par
l’angoisse pour son ami et associé, Lex s’extirpa
difficilement de la Porsche. Son dos le faisait
souffrir. En période de grand stress, une boule de
nerfs se formait toujours au même endroit au creux
de son dos, ce soir, il lui semblait qu’une pelote
d’épingles s’était fichée entre deux de ses
vertèbres. Lentement, il se dirigea vers la porte du
commissariat de la porte Dauphine.

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La défense du rhinocéros

III

Lex pénétra dans le bureau du lieutenant


Coste. C’était l’une de ces pièces tristes et
impersonnelles aux murs gris et aux peintures
usées. La caricature grandeur nature de ce que l’on
s’attend à trouver dans un vieux commissariat.
L’écran de l’ordinateur qui encombrait le bureau du
lieutenant, n’avait rien à voir avec le bel écran plat
dont Lex venait de faire l’acquisition. Le tissu de la
chaise de bureau était élimé, de la mousse jaune en
sortait par endroit, filtrant entre les cuisses
adipeuses du lieutenant. Derrière la masse de
dossiers accumulés sur le coté du bureau tels un
gigantesque mikado qui semblait sur le point de
s’effondrer au moindre claquement de porte,
s’imposait la masse difforme du policier.
Le lieutenant David Coste était un homme
d’une trentaine d’années à qui le surpoids faisait
paraître plus ou moins quinze ans de plus. Son
menton se déformait en vagues qui affluaient et
refluaient au rythme de ses paroles. Derrière des
traits épais et déformés par les excès, ses lèvres
fines et ses yeux d’un bleu intense contrastaient ;
derniers stigmates de celui qui avait du, un jour,
être un très bel homme. Quelques minuscules
points noirs éclosaient par endroits sur les bosses
nombreuses de son crâne lunaire. Boris Walberg
assis sur une antique chaise de bois au dossier usé,
se tenait, fixe et silencieux face au lieutenant.

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La défense du rhinocéros

Autour de lui, le temps semblait s’être arrêté.


Derrière lui, les murs semblaient encore un peu plus
gris. Pendant un moment, il ne semblât pas même
se rendre compte de la présence de son ami.
Lex posa une main sur chacune de ses
épaules. L’extrême dilatation dans les yeux de
Walberg, la crispation de ses traits, étaient les
témoins encore bien visibles des larmes que,
jusqu’ici, l’avocat avait réussi à retenir.
Le lieutenant Coste voulut prendre la parole ;
Lex l’arrêta à la fois d’un geste et d’un regard
autoritaires. Il avait une faculté innée, marque des
seuls grands, qui lui permettait d’imposer sa
volonté au gens qu’il rencontrait, et ce sans jamais
avoir à élever la voix.

‒ Je suppose que vous avez sous les yeux les


déclarations de mon client ? Passez les moi, ça
ira plus vite.
‒ La voila. Dites, vous êtes pas franchement
aimable j’veux dire….
‒ A cette heure je suis rarement aimable , lui
répondit Lex : glacial.

Cet homme le dégoûtait littéralement, il l’avait


détesté au premier regard, et n’entendait pas lui
laisser ni le temps ni l’occasion de lui faire changer
d’avis. Le lieutenant Coste se leva d’un geste
étonnamment gracieux compte tenu de son gabarit.
Il suait maintenant comme une glace restée trop
longtemps au soleil. Enfin, il quitta la pièce

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La défense du rhinocéros

légitimement vexé sans un regard pour les deux


avocats.
Lex s’installa à la place que venait de quitter
l’énorme policier et prit possession du bureau
mieux même que s’il s’agissait du sien. D’un œil, il
lisait la déposition rédigée dans un style empâté à la
syntaxe approximative. De l’autre il tentait de saisir
ce qui se passait dans la tête de son vieil ami, que
depuis quelques instants il trouvait transfiguré.
Boris était un petit blond aux yeux fauves, au nez
démesuré et à la carrure imposante. Il était
également un avocat réputé ; le genre d’homme qui
au cours de sa carrière avait tout vu, tout enduré. Le
voir prostré, réduit à l’état d’un pantin immobile et
muet était un spectacle auquel Lex n’aurait jamais
cru assister. Apres quelques instants de silence, Lex
prit enfin la parole d’une voix douce, rassurante,
prenant bien soin de faire des phrases courtes,
faciles.

‒ Boris, je suis là. Tout va bien… Explique-moi


tout. Tout va bien se passer.
‒ Je l’ai tué… Tu comprends pas… Je l’ai tué…
C’est ma faute…

Boris se mit à pleurer.

‒ Respire un peu ; je vais te chercher un verre


d’eau. Raconte-moi tout.

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La défense du rhinocéros

Boris sanglotait maintenant bruyamment. Il


cherchait à freiner ses larmes, mais plus il cherchait
à se retenir, plus il perdait le contrôle de lui-même.

Voir ce bonhomme de quarante deux ans, qui


se trouvait de plus être son vieil ami fondre en
larmes dans ce bureau minable, après avoir été
sévèrement cuisiné par ce gros flic minable mit Lex
dans une rage indescriptible.
Un bref aperçu de la déposition de son ami
l’avait dès son entrée mis au fait de la situation.
Comme Lex le savait déjà, Boris Walberg était
rentré de vacances dans l’après midi. Comme
chaque année ; il avait décidé de passer une
quinzaine de jours dans la maison qu’il possédait
dans le nord du Mexique. Rentré au cours de la
journée, il avait regagné directement son duplex de
la rue Saint Didier. Durant la nuit ; il avait entendu
du bruit dans son salon. Stupidement, il s’était
emparé du fusil de chasse qui se trouvait pendu au
mur dans le bureau attenant à sa chambre. Il s’était
ensuite saisi des cartouches, dans le dernier tiroir
du bureau. Il avait chargé son arme puis avait
descendu l’escalier qui menait à son salon. Un
homme se trouvait dans son salon en train de
remplir un sac. Il avait vraisemblablement repéré la
baraque, vide depuis un moment. Se rendant
compte de son erreur, il avait sorti un couteau et
s’était jeté sur Boris. Ce dernier avait fait feu sans
trop réfléchir. Reprenant ses esprits ; il avait ensuite
appelé la police et s’était livré. L’homme,
probablement âgé d’une vingtaine d’années n’avait

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La défense du rhinocéros

pas de papiers sur lui. Il portait cependant une


montre, sur laquelle, au dos, était gravé un nom :
Marco Leiva.

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La défense du rhinocéros

1V

Lex, se tenait face à la fenêtre de son salon les


lumières derrières lui étaient éteintes. Pardeur posé
en écharpe autour de son cou, il regardait les
voitures qui, doucement, traversaient la rue du Four.
Dans la pénombre, il pensait à Boris qu’il avait du
abandonner au transpirant lieutenant Coste.
Quelque chose lui échappait dans la déposition de
son ami. Certes, Boris n’était pas un homme
particulièrement calme, mais Lex ne comprenait pas
comment il avait pu prendre une arme et la charger
avant de descendre, il ne comprenait pas comment
il avait pu tirer et tuer un inconnu sur une
impulsion.
La réaction de Boris était d’autant plus
surprenante qu’il était juriste de formation. Pour le
non initié, le fait de tirer et tuer un cambrioleur
armé dans son salon peut s’apparenter à de la
légitime défense. Boris Walberg ; lui savait
pertinemment que pour être admise devant un
tribunal, la légitime défense doit être proportionnée
à l’attaque. Plus simplement, blesser un homme
armé qui vous menace peut s’apparenter à de la
légitime défense, le tuer est un meurtre. Si au vue
des faits, il était à peu près certain que l’avocat ne
serait condamné qu’à une peine minime, presque
symbolique, cette condamnation entraînerait
immanquablement sa radiation du barreau.

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La défense du rhinocéros

Comment Boris, sachant cela avait-il pu


paniquer, au risque de gâcher sa carrière, sa vie ?
Tout cela n’avait pas de sens. Lex voulait
comprendre. Il avait écourté son entrevue avec Boris
au maximum, il ne supportait pas de voir son ami
dans cet état, pire ; il ne le reconnaissait pas. Le
comportement de son ami dans le bureau du
lieutenant Coste avait été erratique, complètement
incohérent. Depuis son divorce, Boris s’était
entièrement réfugié dans le boulot. Il s’abrutissait
en traitant les problèmes des autres. A leur contact,
sa vie lui semblait de son propre aveu un peu moins
misérable. Ordinairement, il passait même au
cabinet directement à son retour de vacances, avant
même de rentrer chez lui. Exceptionnellement, il ne
l’avait pas fait.
Lorsque Pardeur tenta de sauter à terre, une
de ses griffes se prit dans les mailles du pull de son
maître. Lex le libéra en grimaçant, le chat venait de
lui faire une belle entaille à l’épaule droite. L’animal
se dirigea prestement vers la cuisine. Il sauta sur le
rebord de l’évier à coté duquel se trouvait sa
gamelle et un verre d’eau. Etrangement, Pardeur
n’acceptait de boire que dans un verre. Il buvait en
inclinant son verre à l’aide de ses deux pattes
antérieures un peu à la manière d’un écureuil. Lex
jeta une poignée de croquettes dans la gamelle. Une
pensée fugitive s’insinua en lui : et si Boris avait fait
exprès ? Et s’il l’avait tué volontairement ? L’avocat
eut sérieusement envie de se gifler, il devait
vraiment manquer de sommeil pour avoir des idées
pareilles. Non seulement son hypothèse n’avait

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La défense du rhinocéros

aucun fondement, mais en plus, elle le poussait à


douter de son ami. Lex sortit une bouteille de
martini du placard au dessus de sa tête.
La chaleur de l’alcool qui lentement se frayait
un chemin au travers de son corps le calma quelque
peu. Lex tenta une chose impossible ; se forcer à se
détendre. Il ne voulait pas que Perrine le voie avec
cette tête, pas avec ces cernes, ce front tendu, ce
regard vague. Tout ces signes qui aux yeux de
Perrine trahiraient à raison l’inquiétude qu’il s’était
fait à l’idée de son retour. Non… il ne fallait à
aucun prix qu’elle pense qu’il s’était tracassé à
propos de sa venue. S’était-elle tracassée avant de
revenir ?
Sept heures à la pendule de la cuisine. Lex
décida d’essayer de dormir une heure, il se dirigea
vers son salon et se laissa lourdement tomber sur
son vieux canapé.

Quand il rouvrit les yeux, sa première pensée,


son premier, geste, son premier regard furent vers
sa montre. Elle indiquait Dix heures quinze. En
voiture, Lex avait tout juste le temps de se rendre à
Roissy. Il fit une furtive apparition dans la salle de
bain et prit une douche nécessaire, avant d’attraper
son rasoir électrique et son eau de toilette. Lex ne
repassait jamais ses chemises qu’au gré des
besoins, le matin avant de les enfiler. Jamais l’idée
de payer quelqu’un pour le faire à sa place ne lui
serait cependant jamais venue à l’idée. Il prit donc
une chemise froissée dans sa penderie et un
pantalon qu’il enfila à la hâte. Au premier feu rouge,

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La défense du rhinocéros

il sortit le rasoir de sa poche, et dans la minuscule


glace du pare soleil, il tenta maladroitement de
changer la bête hirsute face à lui, en l’homme dans
les bras duquel Perrine devait immanquablement se
jeter.

Les grandes vitres offraient à l’aéroport une


lumière, qui se reflétant sur le sol donnait au lieu un
aspect polaire, aveuglant. Cette impression
contrastait violemment avec le chaos des voyageurs,
qui, semblables à une armée de sherpas, charriaient
des tonnes de vêtements tournant et virant
cherchant plus ou moins adroitement le chemin
susceptible de les mener au bon terminal. Adossé à
un mur, un sourire aux lèvres, Lex mima un air
reposé et détendu. Onze heures moins cinq….
Enfin.

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La défense du rhinocéros

Lex soupirait au volant de sa voiture. Arrivé


sur le periph’ il fit une pointe à 190. Tant pis s’il se
faisait arrêter ; il saurait bien s’arranger. Comment
avait elle pu lui faire ça ? Pourquoi ? Un coup de fil
aurait suffit… Bien sur que non, un coup de fil
n’aurait pas suffit… Il aurait crié, hurlé même, mais
au moins, il n’aurait pas ressenti la douleur qui lui
vrillait les tripes en ce moment...

Lex passa deux heures lentes et impatientes à


attendre Perrine. Ensuite, il imagina que Perrine et
lui s’étaient croisés sans se voir, qu’ils s’attendaient
respectivement en deux endroits à leurs yeux
pourtant évidents. Il se mit alors en tête de la
chercher ; en vain. Las, il avait du finalement se
résigner à l’évidence ; Perrine n’était pas dans
l’avion.

Il prit le chemin de son appartement. Il ne


voulait pas penser aux raisons qui avaient poussé
Perrine à ne pas prendre cet avion. C’était la
première fois qu’elle ne venait pas après l’avoir
prévenu de son arrivée… Il ne voulait pas s’inquiéter
pour elle… Si au moins il avait un numéro ou la
joindre, toutes ses interrogations, ses inquiétudes
seraient déjà terminées : il saurait. A vrai dire, Lex
n’était pas sûr de vouloir réellement savoir, et de
toute façon, Perrine ne laissait jamais de numéro,

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La défense du rhinocéros

elle détestait les attaches quelles qu’elles soient, et


considérait la possession d’un téléphone portable
comme une forme d’esclavage.

Pour penser à autre chose, et aussi parce qu’il


s’était promis de le faire aussitôt que possible, Lex
décida de passer un coup de fil à Damien.
Damien Cairoix était un vieil ami. Lex lui avait
rendu un service quelques années plus tôt, un
service que depuis Damien ne cessait de lui rendre
dès que Lex lui en fournissait l’occasion. Cette
infinie sollicitude arrangeait bien Lex, qui
n’éprouvait en fait que très peu de scrupules à en
profiter. Il est vrai que Damien, qui occupait un
poste haut placé dans les Renseignements Généraux
pouvait à l’occasion fournir à Lex un ou deux coups
de pouces décisifs lorsqu’un problème grave se
présentait.
Le portable de Damien sonna dans le vide. La
succession de sonneries fit alors place à la voix
impersonnelle d'un répondeur. Lex se résigna à
laisser un message succinct lui demandant de
chercher d'urgence des informations au sujet de
Marco Leiva ; l’homme que Boris avait abattu.
Décidément, aujourd’hui, rien ne semblait
fonctionner comme il le souhaitait. Tout ce qu’il
approchait semblait s’enfuir ou se briser.
Lex balaya l’intérieur de la voiture du regard et
s’arrêta un instant sur le dossier qu’il avait emmené
la veille. Un banal recouvrement de créance… rien
de bien passionnant. D’une pression du majeur, il
mit en route le poste C.D. et « life on the fast lane »

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La défense du rhinocéros

la chanson d’Eagles commença à rugir sur les


enceintes autour de lui. Quelques instants plus tard,
la musique fit place à la sonnerie du téléphone…
Dans l’attente de nouvelles de Damien, de Perrine ;
Lex avait branché le kit mains-libres dès son entrée
dans la voiture. Il fut donc particulièrement déçu
lorsque la voix de Diane sortit des enceintes.
Lex avait rencontré Diane environ six mois
plus tôt. Elle était serveuse dans un restaurant
africain ou Lex aimait se rendre. Un soir, il était
rentré avec elle, sans trop y avoir réfléchi. Il l’avait
en fait désirée bien plus qu’elle ne lui avait
réellement plu. Diane était une petite blonde pleine
de certitudes. Lex avait depuis longtemps les
certitudes en horreur. Il pensait et ressentait
viscéralement que les gens incapables de changer
d'avis s’aimaient plus que la vérité. Lex aimait la
vérité plus que tout, maladivement, même si son
métier le forçait régulièrement à admettre que dans
bien des cas la vérité n’est qu’une question de
perspective.
Il aurait été incapable de vivre avec Diane très
longtemps, tout comme Diane supportait
difficilement qu’il n’ait jamais accepté de se laisser
modeler à l’image qu’elle attendait d’un homme.
Pourtant, tels deux échoués sur la même île, ils se
sentaient -à date plus ou moins fixes- obligés de
revenir l’un vers l’autre. Lex se sentait
physiquement attiré par elle, violemment, pourtant
l’idée d’un contact prolongé l’ennuyait, l’effrayait un
peu. Diane et lui s’étaient toujours parlé peu,
prisonniers d'un nombre infini de conversations

23
La défense du rhinocéros

anodines et sans conséquences. En lui-même, Lex


avait plus ou moins toujours eu la conviction que
s'il en était un jour autrement, leur relation
s'achèverait immanquablement. .
Plus loin que jamais de ces considérations,
Diane semblait d’excellente humeur.

- Comment ; tu reviens de l’aréoport ? J’adore


les aréoports. Tu sais, quand j’étais petite,
j’étais vraiment omnibulée par les avions… Et
tu y as été faire quoi ?
- Rien… dossier urgent… client… tu vois le
genre…
- Ah pas cool ! Tu travailles aussi le samedi ? Je
comprends pourquoi tu palpes sévère !
- …Tu fais quelque chose ce soir ? J’ai
moyennement envie de manger seul…
- Ca tombe bien, je t’appelais pour ça ; je fais
rien ce soir et j’avais envie d’un petit
gueuleton avec toi. Je peux passer vers quelle
heure ?

Diane venait de manière explicite de se proposer de


faire office de plat de résistance. Pour cette raison
un peu, plus encore par dépit, Lex ne raccrocha pas.
Diane profita d’un instant de silence pour renchérir :

- Alors on dit 19 heures chez toi ?


- Ca me va… excuse moi j’ai un double appel...
Bisous, à tout’…

24
La défense du rhinocéros

Le numéro de Damien venait d'apparaître sur


l’écran de son téléphone. Lex poussa un soupir de
soulagement ; les affaires reprenaient.

- Damien ! Tu vas bien ?


- Ca va ça va… Mieux que toi je crois ?
- Qu’est-ce qui te fais dire ça ?
- J’ai les premières infos sur ton Pékin. Ou
plutôt ton mexicain. Marco Leiva nationalité
mexicaine, né à Tijuana un 6 août, il y a 25
ans. Arrivé en France, légalement, il y a
exactement trois jours. Rapide ton
bonhomme ; en si peu de temps, il s'arrange
pour se faire descendre par ton associé à
l'occasion d'un cambriolage. Mais ça je crois
que tu le savais déjà ?
- Bien joué Damien… Rien d’autre?
- Tu me prends pour James Bond ? Laisse moi
un peu de temps pour pêcher des infos, au
Mexique et ailleurs. Je te tiens au courant. Je
te laisse, je te rappelle dès qu j’en sais plus.
Ciao.
- Merci… Ciao.

Damien avait fait vite, bien sur, il avait


identifié la victime, certes, mais son intervention
posait plus de questions qu’elle n’en résolvait.
Lex tenta intérieurement de faire le point.
Alors qu’il rentrait de vacances au Mexique, un
mexicain fraîchement arrivé s’introduisait chez Boris
avant de finir raide mort. La coïncidence semblait
énorme. Même un imbécile tel que Coste, qui ne

25
La défense du rhinocéros

manquerait pas, sous peu d’en apprendre autant


que lui, se poserait immanquablement des
questions. Damien lui-même venait par un sous-
entendu plus ou moins fin de mettre le doigt sur la
question que tout le monde ne tarderait pas à se
poser. Comme Lex s’était surpris à le penser un peu
plus tôt, la mort de Marco Leiva ne ressemblait pas
vraiment à un accident.

26
La défense du rhinocéros

VI

Nu, étendu, sur son lit, un petit cendrier en


verre poli posé sur son ventre, Lex terminait
lentement une cigarette. Diane s’était endormie, ou
peut être faisait elle semblant. Lex repensait aux
événements des derniers jours. Son regard voguait
sur le corps de Diane au rythme de la courbe de ses
hanches, s’arrêtant parfois sur les tétons qui, seuls,
émergeaient de son torse minuscule.
Elle souriait, quelques mèches de ses cheveux
collées sur ses lèvres par la chaleur de la chambre.
Elle était vraiment belle comme ça ; lovée contre lui.
Lex rêva un instant que le temps s’arrête, qu’ils
puissent rester là tous les deux, elle figée dans sa
beauté, lui occupé à la regarder comme ça, sur ce
lit.
Un jour, un client avait comparé devant lui la
vie à la salle d’attente d’un médecin. Il lui avait dit :
« écoutez c’est pareil : on n’est pas bien on a un
peu mal au ventre. Autour de nous se trouvent des
gens plus ou moins sympathiques, qui arrivent, qui
partent, et nous on est là, paumés, à chercher la
chaise sur laquelle on se sentira le moins mal, à
fouiller dans une pile de magazines usés celui que
l’on n’a pas encore lu et on attend que le médecin
vienne nous chercher, parfois un peu anxieux à
l’idée qu’il arrive. »
C’était peut être ça la bonne chaise, le bon
magazine. A l’instant, Lex n’avait vraiment aucune

27
La défense du rhinocéros

envie que le médecin – s’il existe !? - ni qui que ce


soit d’autre ; vienne le chercher.

A son grand désespoir ; on sonna à la porte.


L’avocat se leva, sans prendre garde au cendrier, qui
tomba mollement sur la moquette. Il se dit que
l’aspirateur pourrait l’attendre jusqu’à demain. Il
enfila une chemise et un caleçon qui traînaient sur
le dossier d’une chaise puis se dirigea
paresseusement vers la porte en se demandant qui
pouvait bien venir sonner à… Lex tourna la tête vers
la pendule du salon. Qui pouvait bien le déranger à
5 heures quarante deux ? Arrivé à la porte, il émit
un « oui, qui est la là ? » dans un grognement plus
agressif que réellement intelligible. Une voix douce,
presque une voix d’enfant lui répondit.

- Lucius, ouvre-moi, c’est Perrine.


- Perrine ? dit il en ouvrant la porte. Il souriait
maintenant béatement.
- Tu dormais ?
- Tu le sais bien, je ne dors jamais. Mais, pour
une fois, tu ne vas pas me le reprocher.
- Lucius ; s’il te plait, ne commences pas. Je ne
te reproche jamais rien, je conseille voila tout.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu ne devais pas
arriver plus tôt ?
- Je suis arrivée légèrement à la bourre ; j’ai
loupé mon avion mais me voila ? C’est le
principal non ?
- Tu aurais pu m’appeler, je t’ai attendu tu
sais …

28
La défense du rhinocéros

- Je sais aussi que tu ne dois pas t’inquiéter


pour moi, je suis une grande fille.

Perrine mesurait tout juste un peu plus d’un


mètre soixante. Lex n’était pas certain que l’on
puisse la qualifier de « grande fille ». Cependant, à
l’instant, il se serait bien gardé de lui dire. Lex
n'avait à cet instant à l'esprit plus moindre salle
d'attente ni le moindre magazine.

La porte de la chambre s’ouvrit dans un


couinement prolongé. Diane pénétra dans le salon.
Elle était vêtue d’un caleçon et d’une chemise dont
la provenance ne souffrait aucun doute. Elle n’avait
pas pris la peine de refermer un seul bouton de la
chemise, dont les pans découvraient par
intermittence son ventre, puis ses seins au rythme
de ses gestes lents. Lorsqu’elle plongea son regard
dans celui de Perrine, et la gratifia d’un « salut »
arrogant cette dernière fit un demi tour et se dirigea
vers la porte sans dire un mot ni manifester une
quelconque émotion.
Lex se jeta dans l’escalier à sa suite. Perrine
se mit à courir. Lex était bien décidé à ne pas la
laisser s’enfuir, s’il la laissait partir ; il n’était pas
certain de la revoir un jour. Ce qui venait de se
passer était grave. Tous deux connaissaient
l’existence de ces autres qu’ils rencontraient tous
deux durant leurs périodes de séparation, mais ils
n’en parlaient jamais. La soudaine confrontation qui
venait d’avoir lieu entre Perrine et Diane venait de
donner une réalité palpable à ce qui n’était

29
La défense du rhinocéros

jusqu’alors pour eux deux qu’une vague


impression. Il avait, par dépit, rompu leur
convention tacite ; lorsqu’ils se retrouvaient, il n’y
avait plus qu’eux. Il ne devait plus y avoir qu’eux.
Arrivé au bas de l’escalier, le pied nu de Lex
glissa sur le marbre de l’escalier. Il chuta la tête en
avant et cria le nom de Perrine celle- ci se retourna,
resta figée un instant puis repris sa course. Lex se
releva ; le front en sang, honteux et dépité. Perrine
était hors d’atteinte, peut être définitivement. Lex
remonta l’escalier, lentement. Il s’arrêta à mi-
chemin et s’assit sur une marche. Il repensa à la
série d’événements qui s’étaient accumulés au cours
des dernières quarante huit heures. La série noire
continuait. Il ferma les yeux un instant, la fatigue le
reprenait ; cette fois ci mêlée de ce qui ressemblait
de plus en plus à du découragement. Non, il ne
pouvait pas renoncer à Perrine sur un simple
malentendu. Lex se releva et remonta les marches
qu’il lui restait à parcourir pour regagner son
appartement. Diane s’était rhabillée. Elle l’attendait,
debout dans le salon. Elle était visiblement furieuse.

- Lex, c’était qui cette pouffe ?


- Diane, fait moi plaisir : dégage…
- Je te préviens, si je pars maintenant tu ne me
reverras plus jamais !
- Oui… C’est à peu près comme ça que je le
voyais…Sors.

30
La défense du rhinocéros

Il avait particulièrement appuyé sur ce dernier mot,


il ne voulait laisser aucune équivoque sur le fond de
sa pensée. Diane se mit à sangloter.

- Lex, tu ne peux pas me faire ça. Je t’aime…

Il la regarda un instant, impuissant, puis ne serait-


ce que pour mettre fin au silence, il se sentit obligé
de dire :

- Diane… Je suis désolé.

Elle resta, là à le regarder puis, mimant les


gestes que Perrine avait effectués quelques minutes
plus tôt, elle tourna les talons et trébucha contre le
divan. Elle tomba à terre dans une pose un peu
ridicule qui détonnait particulièrement avec le climat
de la pièce. Lex l’aida à se relever, puis la
raccompagna jusqu’à la porte. Il se laissa faire,
lorsqu’elle se pencha pour l’embrasser avant de
partir sans lui dire au revoir.

Lex se dirigea vers la salle de bains et


désinfecta son front tout en composant le numéro
de Damien. Devant le caractère exceptionnel de la
situation, il se résigna à employer des moyens
exceptionnels. Il s’était jusqu’alors toujours refusé à
demander des informations à son ami sur Perrine. Il
aurait eu l’impression de la trahir, elle qui était si
attachée à sa liberté. Ce soir c’était différent, il
n’avait pas d’autre choix, il devait tout risquer. Et,
après tout, ne se sentait-elle pas déjà trahie ? Le

31
La défense du rhinocéros

téléphone sonna, Lex sentit le rythme de son cœur


se calquer sur celui des sonneries.

32
La défense du rhinocéros

VII

Le lieutenant David Coste se leva de très


mauvaise humeur. Il était cinq heures trente du
matin lorsqu’il posa le pied sur le linoléum collant
de sa cuisine. Il faisait partie de ces gens qui, quel
que soit le jour de l’année se levaient toujours
incroyablement tôt. David l’avait appris depuis
longtemps ; les lève-tôt sont une espèce détestée
par tout le reste de l’humanité, laquelle les voit
comme des empêcheurs de dormir, donc de vivre à
leur manière. David éprouvait souvent beaucoup de
mal à considérer son sommeil comme une part de
sa vie à part entière.
David avait un problème certain avec les
rapports à autrui en général. Il lui arrivait d’ailleurs
régulièrement de s’inclure dans autrui.
Comme souvent lorsqu’il ne travaillait pas, il
avait passé la soirée seul dans son salon devant un
film, en l’occurrence « la mort aux trousses » ; qu’il
revoyait pour la vingt quatrième fois, en tête à tête
avec une tarte meringuée au citron et une bouteille
de champagne. Son salaire de flic n'était certes pas
énorme, mais le fait de vivre seul lui permettait un
certain nombre d’extras, dont boire du champagne
tous les samedis soirs faisait partie.
Il sortit deux demis baguettes de son
congélateur et les mit quelques instants au micro
ondes. D’un doigt, il mit en route la machine à café.
Le four émit un bip asthmatique ; David sortit le

33
La défense du rhinocéros

pain et le fendit grossièrement avant de le tartiner


intégralement de roquefort.
David plongea sa première tartine dans le noir
du café en soupirant. Il avait repensé toute la
journée à cet avocat qu’il avait du interroger la
veille. Les collègues du bureau s’étaient tout
d’abord marrés ; pour une fois qu’ils pouvaient
enfermer et taquiner un peu un corbeau… Ils
avaient pourtant consenti à se tenir à carreau. Après
tout, Walberg était plutôt connu dans le métier, on
ne pouvait pas se permettre de lui en faire trop
baver.
Les réflexions des collègues, David s’en
foutait, il avait toujours été peu loquace, tant et si
bien qu’en dix huit ans de poulailler, il continuait à
parler de collègues, terme le plus générique et
impersonnel possible plutôt que de copains ou
d’amis. Selon ses critères ; David n’avait plus d’amis
depuis longtemps.
Son caractère le poussait naturellement à
attendre beaucoup des autres sans jamais rien
demander. Il était évidemment plus ou moins
rapidement systématiquement déçu. Combiné à son
coté abrupt, souvent cassant, cette disposition
d’esprit avait contribué à faire le vide autour de lui.
David traîna ses pieds nus jusqu’à la salle de
bains. Il fit couler de l’eau brûlante dans le lavabo.
David n’avait pas de glace dans sa salle de bains. Il
l’avait brisée depuis longtemps, et refusait de dire
aux rares visiteurs qu’il recevait dans quelles
circonstances cela s’était produit. Ce qui était
certain, c’est que depuis ; il avait toujours négligé

34
La défense du rhinocéros

de la remplacer, plus par blocage que par paresse.


David ne s’estimait pas assez pour supporter sa
propre image, il s’aimait cependant beaucoup trop
pour s’infliger ne serait-ce que l’idée d’endurer un
quelconque régime.
Pourquoi l’avait-il descendu ? David n’arrivait
pas à se sortir cette question de la tête. Pourquoi un
avocat brillant, friqué et connu avait soudainement,
à son retour de vacances, buté de sang froid un
gonze dans son salon ? Car il l’avait buté de sang-
froid, David en était certain, il l’avait compris dès la
première seconde ; son avocat aussi d’ailleurs, d’où
sa mauvaise humeur. En dépit du caractère peu
agréable de leur première rencontre, Coste sentait
plutôt bien ce Maître Lexter. Un type intelligent ;
mais pour aujourd’hui, tant pis ; ils se trouvaient
dans des camps opposés. David avait pris un grand
plaisir à se faire passer auprès de lui pour un
abruti ; il aimait jouer ce rôle de con. Compte tenu
de son physique, les gens se laissaient facilement
convaincre, ils le considéraient instinctivement
comme une caricature. Alors ; ils commençaient à
faire des erreurs.
Boris Walberg s’y était laissé prendre comme
les autres, l’avocat était suffisant, comme beaucoup
de représentants de sa profession ; il avait une
tendance à considérer instinctivement tout flic
comme un abruti. David se promit de le faire parler ;
ce n’était qu’une question de temps. Si seulement il
pouvait découvrir un mobile, quelque chose qui
puisse le mettre sur une piste, l’aider à faire parler
Walberg, convaincre un procureur, n’importe quoi…

35
La défense du rhinocéros

David sortit de la salle de bains avec une seule


certitude : si Walberg avait réellement tué cet
homme de sang froid comme il le supposait, il allait
avoir toutes les peines du monde à le faire avouer.
Après tout, il connaissait déjà tous les trucs, toute la
procédure, il n'allait donc pas être particulièrement
facile à impressionner. S’il voulait avoir une chance
de découvrir la vérité ; il allait devoir faire vite, très
vite.

36
La défense du rhinocéros

VIII

Perrine était étendue sur le lit de sa chambre


d’hôtel ; un verre de vodka tirée du minibar dans la
main. Un clavier sans fil pris sur la table de nuit sur
les genoux, elle consultait ses mails. Elle était
finalement descendue dans un Sofitel ; pas loin de
la Défense. Si elle ne pouvait pas se permettre de
s’offrir le luxe des palaces Parisiens, Perrine mettait
un point d’honneur à dormir dans les hôtels les plus
agréables possibles lorsqu’elle rentrait en France.
Perrine aimait les extrêmes, elle aimait dormir sous
une tente ou à la belle étoile, elle aimait également
les beaux hôtels mais ne supportait pas de dormir
dans une chambre vétuste. S’enfermer entre quatre
murs au papier peint usé et poussiéreux lui semblait
un non-sens quant il y avait tant de belles choses à
voir dehors.
La chambre était claire, tapissée dans des tons
pales et orangés. Seul résonnait le bruit de l’eau qui
remplissait la baignoire dans la salle de bains. La
chambre était belle, confortable, mais Perrine avait
du mal à en profiter, ce n’était pas pour finir dans
une chambre d’hôtel, même jolie, qu’elle était
rentrée en France. Depuis quelque temps, elle était
extrêmement tendue, elle n’avait pas eu le temps de
réellement se reposer depuis trop longtemps. Elle
aurait voulu parler à Lucius, elle en avait tellement
besoin… Seulement, elle n’était pas sure qu’il

37
La défense du rhinocéros

comprendrait, qu’il pourrait entendre ce qu’elle


avait à lui dire.
Perrine reprit une gorgée de vodka. Pourquoi
était elle partie ?
Quelqu’un frappa à la porte. Perrine se leva
sans réellement se demander qui cela pouvait être ;
personne ne savait où elle se trouvait. Probablement
un employé de l’hôtel.
Lex se trouvait derrière la porte, vêtu de son
unique smoking, qu’il n’avait pas mis depuis une
décennie, et qui pourtant lui allait encore
miraculeusement bien. Il tenait dans sa main droite
un énorme bouquet d’œillets –Perrine détestait les
roses : naturellement- sans lui dire un mot, il mit
son autre main sur la joue de Perrine et posa ses
lèvres sur les siennes.
Il sentit brusquement une violente douleur se
répandre sur sa joue, là ou la main de Perrine venait
de se projeter.

- Lucius… Tu te fous de moi ?


- Perrine laisse moi parler, juste un instant…
- Lucius, tu sais bien qu’il n’y a absolument rien
à dire, tu es libre de te taper qui tu veux…
- Perrine !...
- …tout ce que je te demande, c’est de faire en
sorte que je n’aie pas à tomber nez à nez avec
tes pétasses !
- Qu’est-ce que tu veux que je te dise… Tu me
plantes, sans un mot d’explication, pas un
coup de fil. Je suis censé faire quoi ?
T’attendre roulé en boule au coin du feu ??

38
La défense du rhinocéros

- Dis moi, tu as une drôle de manière de


m’attendre, heureusement que tu prétendais
t’inquiéter tout à l’heure.
- Soit ; j’ai chié, tu as chié, nous avons tous
chié… Maintenant, si nous sommes tous les
deux d’accord là-dessus, on fait quoi ?

Elle secoua la tête en soupirant :

- Lucius…
- Je vais te dire ce qu’on va faire ; on a deux
solutions, soit on en reste là, tu me gifle
encore un coup, tu me claques la porte au nez
et on se dit adieu, soit…

Il se pencha en attrapant la nuque de Perrine et


l’embrassa comme il avait rêvé de le faire depuis
qu’elle avait annoncé sa venue. Lorsqu’elle rouvrit
les yeux, son visage s’était éclairé en un sourire
espiègle.

- Soit ?
- Soit vous consentez à me faire entrer chez
vous belle aventurière…

Perrine sourit à nouveau en attirant Lucius à elle. La


porte se referma derrière eux sans un bruit.

39
La défense du rhinocéros

IX

Comme tous les lundis matins, la vieille Volvo


460 du lieutenant David Coste se gara en face du
commissariat de la porte Dauphine. Le policier fit
sortir une jambe, puis l’autre de la voiture. Le volant
collé à ses cuisses produisait un sifflement aigu
lorsqu’il conduisait. Tant l’entrée que la sortie de sa
voiture étaient devenues pour lui, au fil du temps,
des activités de plus en plus ardues. Il se dit qu’il
était temps de commencer à faire quelques
économies afin d’acheter une voiture plus grande.

Lorsque David claqua enfin la portière et mit la


clé dans la serrure, les vitres du commissariat se
transformèrent en une pluie d’étincelles tranchantes
projetées à toute vitesse vers lui.
David eu juste le temps de se protéger le visage.
Une infinité de lames minuscules lui zébraient les
avants bras, le cou, et s’incrustaient dans ses
vêtements. Lorsqu’il releva enfin la tête, le
commissariat n’était plus qu’une masse noirâtre et
fumante.
Quand les secours firent leur apparition
quelques minutes plus tard, il semblait déjà évident
qu’aucun des occupants n’avait pu échapper au
souffle de l’explosion et aux flammes qui l’avaient
suivi.

40
La défense du rhinocéros

Le téléphone de Lex sonna beaucoup trop tôt,


quoique de toutes façons les téléphones sonnent
toujours trop tôt le lundi matin. Lorsque Lex se
résigna à décrocher ; ce fut pour entendre la voix de
Karl Marie Astor.
Des années après, Lex regrettait plus que
jamais de s'être associé avec Karl Marie Astor. A sa
paresse chronique et ses résultats médiocres
s'ajoutait une suffisance que Lex avait entre toutes
en horreur. Lex passa le bout de ses doigte le long
de la peau de Perrine, qui, en dépit de la sonnerie,
dormait toujours à coté de lui. Il voulait s’imprégner
d’elle, de sa douceur. Il voulait enfin se donner le
courage d’affronter la catastrophe que Karl allait lui
annoncer. Karl n’appelait jamais que pour annoncer
des catastrophes… Ces catastrophes, Lex trouvait
qu'il passait un temps par trop considérable à les
réparer.

- Qu’est-ce qui vous arrive Karl ? Faites vite, je


ne suis pas réveillé.
- Lexter, c’est terrible.

Lex se retint de lui dire ; « tu sais, avec toi, j’ai


l’habitude… ». Pour une fois, il avait presque envie
de le laisser dans sa merde. Cependant, le cabinet
avait besoin de tout sauf de ça à cet instant.
Karl le coupa à ce stade de ses pensées.

41
La défense du rhinocéros

- C'est vraiment affreux, vous n’allez pas le


croire…
- Karl, venez en au fait, je n’ai pas que ça à
faire.

Perrine ouvrit un œil, et comprenant la situation,


sourit à Lucius.

- Allumez votre télévision, n’importe quelle


chaîne, ce sera plus simple, sinon vous n’allez
pas me croire.

Lucius leva les yeux au ciel, ce qui fit pouffer


sa compagne. Il se saisit de la télécommande, qui
traînait sur la table de nuit du coté de Perrine et
déposa au passage un baiser sur ses lèvres.
Lorsqu’il appuya sur le bouton de la seconde chaîne,
Perrine lui prit une main et la fit descendre le long
de son ventre. Lorsque les images apparurent sur
l’écran, il s’arrêta net. Un journaliste, qui semblait
partagé entre la panique et l’enthousiasme du
professionnel qui vit un grand moment de sa
carrière criait dans son micro.

- …attentats ont eu lieu cette nuit. Je me trouve


actuellement sur le site de la troisième
explosion…

Derrière lui, un décor d’apocalypse se


dessinait sur l’écran. Les pompiers, qui venaient
visiblement tout juste de venir à bout des flammes,

42
La défense du rhinocéros

charriaient des corps calcinés recouverts de


couvertures ignifugées brillantes. Dans le dos du
journaliste, Lex reconnut le commissariat de la
porte Dauphine. Il lutta pour ne pas montrer à
Perrine la panique qui commençait à l’envahir.

- … fait état de plusieurs, dizaines de disparus.


Les chances de trouver des survivants…

Dans l’écouteur, Karl reprit la parole ;

- Ils, ont fait sauter le cabinet… Ces salauds ont


fait sauter le cabinet.
- Ce que je vois sur l’écran, ce n’est pas le
cabinet. Est-ce que vous savez ou les autres
explosions ont eu lieu ?

Couvrant la voix de Karl l’espace d’une seconde, le


téléphone émit un bip.

- Lexter … oui, ils ont fait sauter d’autres


bâtiments. Mais vous ne savez pas encore le
pire.
- Avec vous Karl, je m’attends toujours au
pire… Mais excusez moi, j’ai un deuxième
appel. Je vous rappelle si j’ai le temps.

Raccrochant sans plus de formalités. Un une


personne qui devait pouvoir lui en apprendre plus
était en train de l'appeler. Lorsque Lex prit la
communication, se fut pour entendre une voix dans

43
La défense du rhinocéros

laquelle pointait la panique derrière l’apparence de


la bonne humeur:

- Damien, je suppose que tu m’appelles à


propos de mon cabinet qui se consume en ce
moment ?
- Oui… A ce que j’entends t’as regardé les
infos.
- Vaguement. A vrai dire je ne sais quasiment
rien ; fais moi un bref topo je te prie.
- En bref : quatre explosions se sont produites
dans Paris ce matin à moins de dix minutes
d’intervalle. Les quatre concernent des
bâtiments que tu connais ; ton cabinet, mais
ça tu le sais déjà. Le commissariat de la porte
dauphine celui là c’est de loin le plus
spectaculaire. Et je te garde le meilleur pour la
fin ; l’appartement de Walberg, ton associé
ainsi que le tien sont tous les deux partis en
flammes… En fait, jusqu’à ce que je te parle il
y a quelques secondes, j’étais quasiment sùr
que tu étais mort.

Lex prit Perrine dans ses bras, et la serra fort.


Puis demanda sans conviction :

- Une piste ?
- Tu te fous de moi, je suppose ? Il y a un lien
évident entre les explosions et tu l’as compris
aussi bien que moi…
- Boris… A son sujet, tu as des nouvelles ?

44
La défense du rhinocéros

- Plutôt, oui ! Il était toujours en garde à vue. Tu


t’imagines bien que les flics n’allaient pas le
laisser partir. Ils étaient trop contents de
mettre un avocat derrière des barreaux.
- Ils ont son corps ?
- Lex… Tu te rends pas compte… Tu sais
combien ils étaient dans ce commissariat ? Je
préfère t’arrêter tout de suite ; il n’y a
absolument aucune chance pour que qui que
ce soit ait pu échapper à une pareille
fournaise.
- Damien, je vais avoir besoin de te parler, de te
voir. Tu peux te libérer quand ?
- Donne-moi une heure, et j’arrive.
- OK. Dans une heure, devant chez moi.
- A tout de suite…
- Ciao.

Lex referma le téléphone, et le déposa sur la table


de nuit ; à sa gauche.

- Perrine, mon ange, je vais y aller. S’il te plait,


ne bouges pas d’ici, c’est plus sur.
- Lucius ! Je sais que tu es sous le choc ; mais
ce n’est pas le moment de me faire le coup du
sexe fort qui s’inquiète pour la faible femme.
Je passe la moitié de l’année dans des pays en
guerre je vis des situations autrement plus
dangereuses que toi derrière ton bureau, alors
je crois que je peux faire quelque pas dans
Paris !
- Soit. Je t’emmène, fais ton sac...

45
La défense du rhinocéros

- Tu sais, Lucius, si jamais ça explose, tu


pourras toujours faire barrage de ton corps…

Perrine se mit à rire. Lucius la prit une fois


encore dans ses bras, pour sentir la chaleur de son
corps, pour se rassurer. Alors il se mit à pleurer.

46
La défense du rhinocéros

XI

Perrine déposa Lucius à quelques rues de chez


lui, et alla garer la voiture. Elle s’était proposée pour
conduire. Bien sur, elle ne rechignait jamais à
conduire la Porsche, mais aujourd’hui, elle avait une
raison supplémentaire. Elle sentait que Lucius allait
avoir besoin d’être épaulé. Elle entendait, pour une
fois, lui faciliter la vie au maximum. Depuis qu’ils se
connaissaient, elle ne l’avait jamais vu aussi abattu.
Cependant, elle n’avait jamais vu autant de soucis
s’abattre sur lui en si peu de temps. Elle sentait qu’il
en faudrait peu pour qu’il craque, qu’il se remette à
pleurer tel un gosse comme tout à l’heure à l’hôtel.
Lex aimait donner l’impression qu’il était invincible,
elle le lui avait souvent reproché. Face à un
problème qui le concernait, cet homme capable
d’écarter les pires calamités de la route de ses
clients se fermait, refusait de parler à quiconque. Le
voir en train de pleurer ouvertement était donc un
événement plus qu’exceptionnel ; quasiment
antinomique à la personne de Lucius Lex.
Perrine sortit un chewing-gum de sa poche.
Non ce n’était toujours pas le moment de lui
parler…

A quelques rues de là, Lex se retrouva face à


un barrage de police. Un cordon de sécurité avait
été placé autour du lieu de l’explosion. Dans
l’émotion, Lex n’avait pas pensé à ce qui lui

47
La défense du rhinocéros

semblait maintenant une évidence : on ne le


laisserait pas accéder à son immeuble.
Il resta en plein milieu de la rue, figé dans ses
pensées. Il regardait la fumée noire, qui, sortant
d’une bouche béante qu’il aurait il y a encore pas si
appelée sa fenêtre noircissait les façades des
immeubles voisins et formait un prodigieux signal
dans le ciel de Paris qui lui semblait dire : « ci-gît la
vie de Lucius Lexter ».
L’avocat se mit à rire. C’était un petit rire
nerveux, incontrôlable, douloureux. Ce rire à la fois
si inattendu et dérangeant était finalement la seule
réponse possible que son esprit avait trouvé pour
répondre à l’absurde de la situation. Lex avait une
fois lu que le rire peut constituer, dans certains cas
extrêmes le seul rempart contre la folie. Il se
découvrait être un exemple presque caricatural de
ce type de comportement. Une passante qui devait
avoir pas loin de quatre vingt ans, lui lança un
regard outré. Lex détourna la tête. Une main se
posa vigoureusement sur son épaule. Lex se
retourna ; le poing serré.

- Ah te voila ! Ca fait bientôt un quart d’heure


que je te cherche.
- Damien ! J’ai cru qu’on ne se retrouverait pas.
- Suis-moi… On va boire un café. C’est pas la
peine d’aller jusqu’à ton immeuble, il n’y a
plus rien à sauver… Cependant, j’ai trouvé
quelqu’un que tu devrais être content de
revoir.

48
La défense du rhinocéros

Damien avait gardé une main dans son dos. Il la


ramena à la hauteur du visage de Lex. Pardeur
miaula faiblement puis déposa deux coups de sa
langue râpeuse sur la joue de son propriétaire.

- Je l’ai trouvé sous une voiture en venant. Par


contre ; je n’ai absolument aucune idée de la
manière dont il a pu arriver là.
- Merci Damien, tu ne peux pas t’imaginer à
quel point je suis heureux de voir ce matou.

Le téléphone de Lex se mit à vibrer dans sa poche.


Il le sortit, et dit à Perrine :

- Allo mon ange, tu es où ?


- Pas loin de ta rue, face à des flics qui ne
veulent pas me laisser passer…
- Attends deux secondes, on ne doit pas être
loin… Je lève le bras… Tu me vois ? Ok !

Ils prirent ensuite tous les trois la direction du


café le plus proche.

49
La défense du rhinocéros

XII

Fait inhabituel ; Lex alluma une cigarette avant


de prendre le volant. Fait encore plus rare, Perrine
ne lui fit aucune réflexion en le voyant fumer. Tout
juste se demanda t’elle s’il venait d’acheter ces
cigarettes ou s’il en conservait toujours à portée de
main pour les moments de grand stress.

Leur entrevue avec Damien Cairoix avait été de


courte durée, mais extrêmement instructive.
L’inspecteur général des renseignements généraux
ne pouvait se permettre de s’absenter très
longtemps ; le ministère ayant en effet décidé de
mettre le paquet pour coincer les auteurs des
attentats. Cependant, il disposait déjà de quelques
précieuses informations.
Sur une intuition de Damien, les RG avaient
commencé à répertorier les clients de Boris Walberg.
Etrangement, près d’une vingtaine de sociétés
mexicaines figuraient parmi eux. Cette piste
semblait présenter suffisamment d’intérêt pour que
Damien ait pris la peine de faire passer une note à
la DGSE leur demandant de glaner quelques infos de
ce coté. Damien s’était également procuré l’adresse
de la maison que Walberg possédait au Mexique à
une trentaine kilomètres de Tijuana.
Le plan de Lex était très simple; ils allaient se
rendre là-bas tous les deux : arriver le plus
discrètement possible, pourquoi pas se poser à Los

50
La défense du rhinocéros

Angeles et jouer les touristes en vadrouille au


Mexique. Bref, il s’agissait selon lui d’attirer le
moins possible l’attention sur eux. Après tout, ceux
qui avaient commis les attentats durant la nuit
étaient tout sauf des amateurs. De plus, si la piste
Mexicaine s’avérait être la bonne, ils seraient en
terrain ennemi, potentiellement à leur merci ; il
allait falloir la jouer extrêmement fine. Perrine avait
bien sur mis son grain de sel ; arguant que ces
malades avaient prouvé leur capacité à frapper fort
et n’importe où et qu’il valait donc mieux se trouver
en un endroit ou l’on aurait la capacité de leur
répondre. La conversation s’était arrêtée plus ou
moins à cet endroit, Damien avait tout d’abord
déconseillé à son ami de partir, puis s’était résigné.
Il aurait fait la même chose à sa place.

Perrine et Lex se trouvaient donc tous deux


dans la Porsche ; des bagages dans le dos ainsi que
sur les genoux, en direction de Roissy. Lex avait du
mal à se concentrer sur la route. Il ne l’aurait jamais
confessé à qui que ce soit, mais il se demandait s’il
faisait bien de partir. Cependant, il devait savoir, il
devait connaître la vérité. Boris avait il des secrets ?
Lex s’était-il trompé sur son ami durant toutes ses
années ? Leur cabinet s’était il enrichi de manière
douteuse ? De la réponse à ses questions dépendait
d’une certaine manière un jugement sur sa vie telle
qu’il l’avait conçue jusqu’alors. Lex devait
comprendre, pour reconstruire, il devait connaître la
vérité.

51
La défense du rhinocéros

Cependant ; une question restait en suspens :


la vérité valait-elle de prendre tant de risques ?
Sur le chemin ; Lex laissa un message sur le
répondeur de Sophie. Il lui demandait d’envoyer un
fax au bâtonnier, à charge pour lui de la transmettre
à chaque avocat du barreau. Il demandait en fait à
chacun de ses adversaires de lui adresser dans les
meilleurs délais une copie intégrale de leurs entiers
dossiers, pièces assignations et conclusions afin de
lui permettre d’être en état de plaider dan les
meilleurs délais. Il donna en suite des instructions
identiques à Karl-Marie Astor qu’il chargea de gérer
la reconstruction des dossiers en son absence.

52
La défense du rhinocéros

XIII

Le Boeing 747 d’American Airlines se posa sur


la piste de l’aéroport de Washington Dulles. Il faisait
nuit ; et on ne distinguait de la ville qu’une
multitude de lumières. Perrine et Lex descendirent
de l’avion ; ils étaient supposés passer une paire
d’heure dans un terminal ; en attendant leur
correspondance pour Los Angeles.
Au bas d’un escalator interminable, s’ouvrait
un hall dans lequel se trouvaient les guichets de l’US
Customs ; la douane américaine. Au sol, figurait un
marquage jaune, une ligne que personne ne
franchirait sans y avoir été invité. Après une attente
dans une file qui leur semblait ne jamais avancer,
Perrine et Lex se retrouvèrent face à une imposante
douanière afro-américaine. Lex eut envie de lui
demander son numéro de téléphone et de l’envoyer
au lieutenant de police qu’il avait rencontré l’autre
nuit. Après un contrôle complet de leurs papiers, la
douanière lut dans le détail la fiche qui leur avait été
remise dans l’avion et qui contenait une série de
questions personnelles aussi pertinentes que :
« avez-vous déjà été condamné aux états unis ? »
avez-vous déjà commis un meurtre ? » ou encore
« êtes vous un terroriste ? »

Lex était à la fois tellement crevé et tracassé


qu‘il s’était à peine moqué de ce brillant
questionnaire.

53
La défense du rhinocéros

La douanière leur rendit leur papiers après y


avoir déposé un coup de tampon et les gratifia d’un
« Welcome in the United States » machinal. Peu
après le guichet, ils furent rattrapés par un jeune
américain au visage d’adolescent qui, essoufflé,
courait après Perrine à travers le couloir. Lex,
résigné aux jeunes admirateurs de sa compagne fit
au jeune homme son regard le plus noir. Le jeune
homme avait la peau très claire et le visage
saupoudré de taches de rousseur. Il devint écarlate
lorsque Lex l’interpella :

- What d’you want ?


- Vow avé oublie votre bag dans l’avion.

Le petit sac à dos qu’il tenait maintenant à


hauteur de visage appartenait effectivement à
Perrine. Lex fulminait : il en voulait à ce minaud
sorti de nulle part d’avoir été plus attentif que lui
aux affaires de Perrine.

De courtes minutes plus tard ; Perrine était


assise sur un siège dans le terminal ou ils devaient
tous deux prendre leur correspondance pour Los
angeles. Lex, quant à lui, était debout, une main
posée contre la glace par laquelle, frustré, il tentait
vainement de se faire une idée de la géographie, de
l’ambiance, de la ville. Il pensa un instant à tout
arrêter maintenant, à prendre Perrine par la main, à
foncer dans une navette, à finir la nuit lové dans son
corps dans le lit d’une chambre d’hôtel à

54
La défense du rhinocéros

Washington. Il tourna légèrement la tête vers elle,


elle avait les lèvres serrées, le regard perdu. Il se dit
qu’elle devait avoir peur au moins autant que lui. Il
se rendit compte à cet instant, qu’il avait jusqu’ici
occulté ses sentiments à elle. Au nom de cette vérité
qu’on avait cherché à cacher à coup d’explosifs, il
était prêt à risquer leur vie, à risquer la vie de
Perrine sans réfléchir. Il fit un pas vers elle, ouvrit la
bouche pour lui dire quelque chose comme ; « Je
t’aime. Rentrons». Mais elle l’arrêta, elle prit la
parole la première.

- Tu sais, Lucius je m’en voulais un peu, il était


prévu que je ne passe qu’une semaine avec
toi. Au fond ; quelque part, je suis contente de
partir au Mexique avec toi. On ne part jamais
en vacances tous les deux.
- Lex répondit songeur,
- Moi aussi, mon ange, je suis content de partir
avec toi.

L’hôtesse s’installa à son guichet et commença à


contrôler les billets des passagers du vol pour Los
Angeles. De longues minutes plus tard, l’avion finit
par décoller. Drôles de vacances...

55
La défense du rhinocéros

XIV

Perrine et Lex sortirent tous deux du hall


principal de l’aéroport de LAX alors que le jour se
levait sur Los Angeles. Ils avaient tous les deux les
traits tirés, les cheveux légèrement en bataille, et
nouveau fait exceptionnel ; se tenaient par la main.
La nuit avait été longue, et la succession de
collations et de projections qui avaient rythmé leur
voyage jusqu'à présent ne leur avaient qu’en de
rares instants chassé de l’esprit les raisons de leur
voyage. Perrine semblait de plus en plus soucieuse
au fur et à mesure que tous deux se rapprochaient
de leur destination.
Sur le large trottoir, face aux portes vitrées du
hall ; un grand brun aux jambes interminables, et
qui passait visiblement un temps stupéfiant à
s’occuper des pectoraux qui affleuraient sous sa
chemise, attendait, le corps posé contre la portière
d’un long van Dodge de couleur grise. Il suivait
Perrine du regard, les yeux cachés derrière une
paire de lunettes de soleil aux verres rouges et
tenait dans une main un carton sur lequel était écrit
« Lexter » ; ainsi que le nom d’une compagnie de
location de voitures. Lorsque le couple s’approcha
de lui, puis se présenta il leur fit un large sourire
commercial ; de ceux que Perrine appelait des
sourires dentifrices.

56
La défense du rhinocéros

- Mister and missus Lexter I presume? How are


you, nice journey?

Lucius ne répondit pas immédiatement ; il se retint


d’éclater de rire, l’employé de la boite de location
de voiture venait dire en quelques secondes
suffisamment de choses que Perrine détestait
entendre pour l’énerver une journée entière... en
même temps, il ne pouvait pas se douter de qui il
avait affaire, l’idiot !
Il venait tout d’abord de l’appeler « madame »
ce qui naturellement n’était pas du tout du goût de
Perrine, mais, pire que tout, il venait de poser la
question interdite : « comment allez-vous ? ». Quel
abruti !
Perrine avait lors d’une nuit qu’ils avaient
passé à discuter, plusieurs années auparavant ;
échafaudé une théorie qui, aujourd’hui encore, le
laissait perplexe. Comme beaucoup des théories de
Perrine, cette théorie était à la fois très juste mais
tellement incongrue, inacceptable socialement
qu’elle se révélait à l’usage selon Lex totalement
inapplicable.
Perrine détestait en effet qu’on lui demande
comment elle allait, subitement entre deux
bonjours. Car c’est odieux disait-elle, parce que la
personne qui pose cette question n’a au fond d’elle
absolument aucune envie d’entendre une réponse
positive. Bien souvent, on considère même que
répondre par la négative est un profond manque de
correction. Il y a un engagement moral profond
dans cette question, mais la plupart des gens ne

57
La défense du rhinocéros

s’en rendent pas compte, sauf parfois, dans un


mauvais jour lorsqu’on leur demande par habitude,
en regardant ailleurs, et en pensant déjà à autre
chose ; « comment vas-tu ? » et que, dans un demi-
sourire, ils se retrouvent contraints d’articuler un
« oui et toi ? » aussi forcé que douloureux. Il, est
amusant de se rappeler, l’origine de cette question
qui signifie en fait « comment allez-vous aux
toilettes ? » Une manière somme toute efficace, mais
à la réflexion un peu fruste de prendre des
nouvelles de quelqu’un…

Perrine envoya sa main droite directement sur


la joue du jeune chauffeur, qui poussa un cri qui
exprimait tant l’humiliation que la douleur. Il émit
un juron, et manqua de répliquer. Lex l’arrêta d’un
regard où se mêlaient l’autorité et un amusement
gêné. Lex avait l’habitude ; les situations de la sorte
étaient après tout plutôt courantes lorsqu’on passait
un peu de temps avec Perrine. Deux signatures et
trois formalités plus tard, Lex et Perrine se
trouvaient maintenant dans le coeur de Los Angeles,
en direction de la highway. Ils avaient convenu de
rejoindre la frontière de Tijuana, à quelques
kilomètres au sud de San Diego.
Money for Nothing de Dire Straits vibrait dans
l’air climatisé de la voiture. Perrine, qui n’avait pas
réussi à dormir durant la nuit que tous deux
venaient de passer dans l’avion s’était endormie, la
nuque cassée contre la vitre. Lex décida de s’arrêter
prendre une chambre dans un Holiday Inn. Ils

58
La défense du rhinocéros

avaient tous deux besoin de quelques heures de


sommeil avant de prendre la route.

L’hôtel était un bloc de béton carré, devant


lequel une rangée de palmiers peinait pour donner
un aspect estival à un parking, plein, ou
s’entassaient des voitures aux proportions et à la
puissance démesurés. Lex se gara à une extrémité
du parking ; moyen simple pour lui de se souvenir
d’une place sur un parking inconnu et d’une voiture
dont, au vu de sa fatigue présente il n’était pas sur
de se rappeler à son réveil.
Accoudé à son guichet, un réceptionniste
grisonnant et peu réveillé les accueillit dans un
sourire crispé et jauni par la cigarette. Lex crut
reconnaître un léger accent texan dans sa voix
parfois traînante. Il leur remit de nombreux coupons
échangeables contre des consommations gratuites
au restaurant de l’hôtel ainsi que la clé de la
chambre 159 qui se trouvait dit-il au premier étage.
L’hôtel n’avait qu’un étage...

Un bras crispé autour de la taille de Perrine,


Lex monta les escaliers lentement. Arrivé en haut, il
marqua un temps d’arrêt, pour prendre
connaissance de la géographie de l’hôtel. Il
s’agissait d’un carré au milieu duquel avait été
découpée une large cour intérieure qui occupait en
fait la quasi totalité de la superficie du lieu. Des
tables et des palmiers semblaient posés plus ou
moins au hasard un peu partout autour d’une large
piscine à l’eau d’un bleu irréel, encore vide à cette

59
La défense du rhinocéros

heure de la journée. Tous deux se dirigèrent vers la


porte de leur chambre, située près de l’un des coins
du carré. Un tour de serrure plus tard, ils entraient
dans la chambre, ou plutôt dans les chambres. Cette
chambre, comme toutes les chambres de l’hôtel
semblaient l’être, était en fait séparée en deux
pièces distinctes, toutes deux pourvues d’un lit
« king size » ainsi que d’une télévision. La première
des deux chambres présentait l’inconvénient majeur
d’être ouverte sur toute sa longueur par une baie
vitrée obstruée par de simples persiennes, qui
n’offraient à ses locataires qu’une relative intimité.
Quelques secondes plus tard, enlacés, le corps
vaguement couvert d’un drap ils s’étaient couchés,
sans un mot, tous deux décidé à s’endormir
immédiatement, à se laisser porter par la fatigue,
afin de la purger sans attendre.
L’excès de fatigue est paradoxalement un frein
irrésistible au sommeil. Ainsi, après de longues
minutes occupées à tenter, chose impossible, à ne
penser à rien, Lex finit, résigné, par ouvrir les yeux.
Face lui ; le regard de Perrine, deux petites flammes
ambrées, le scrutait. Elle fit entendre son petit rire,
elle s’était rendue compte que lui aussi, la regardait.
Lex passa sa main sur la joue de Perrine, elle fit
glisser d’un petit coup de mâchoire le pouce de
Lucius dans sa bouche. Il fit descendre lentement
une main le long du dos mince de sa compagne et
l’arrêta entre ses cuisses. Les hanches de Perrine se
mirent à onduler progressivement, Lex avait
maintenant pris le lobe de son oreille entre ses
dents. Il finit enfin par le délaisser ; faisant très

60
La défense du rhinocéros

lentement descendre ses levres contre le corps


moite de Perrine. Peut être avait elle raison. Peut
être que finalement, leur voyage allait ressembler à
des vacances...

61
La défense du rhinocéros

XV

David Coste sortit de l’hôpital en début de


matinée. Sortir de ce bâtiment s’en s’être réellement
vu y entrer lui faisait une étrange impression.
Lorsque les ambulanciers l’avaient amené, il était
encore inconscient. Il s’était écroulé quelques
secondes après l’explosion du commissariat, les
nombreuses entailles et brûlures qui recouvraient
son corps ainsi qu’une partie de son visage, si elles
n’étaient pour la plupart que superficielles, lui
avaient de par leur nombre fait perdre une grande
quantité de sang. Il s’était réveillé une trentaine
d’heures plus tard, dans une forme physique certes
relative, mais étrangement satisfaisante au vu de ce
qu’il venait de subir. Le médecin chargé de suivre
son état avait insisté pour le garder quelques jours à
l’hôpital à titre de précaution. David avait
cependant réussi, après avoir du « bousculer »
légèrement quelques membres du personnel de
l’hôpital, à se faire signer une autorisation de sortie
après seulement quarante huit heures passées en
observation.
Privé de sa voiture, qui, après renseignements
semblait avoir été déposée par un collègue à la
fourrière, David se résolut à faire une chose qu’il ne
faisait jamais, une chose qui lui déplaisait
profondément. Après moult hésitations, il finit par
se résoudre à poser le pied dans une rame de
métro. Dans un premier temps, il allait regagner

62
La défense du rhinocéros

Créteil, passer quelques heures chez lui, prendre un


grand bain brûlant et se changer. Ensuite, il
profiterait du congé que la police venait de lui offrir
afin de se remettre pour faire la seule chose qui lui
semblait logique, une chose qu’il se sentait en
devoir de faire ; cette chose c’était bien sur
débusquer les responsables du bordel de l’autre
nuit et les faire payer. David déplia deux
strapontins, et s’assit plus ou moins mal. Au bout
de quelques minutes, bercé par le rythme de la
rame, il arriva enfin à ne plus penser à l’éventualité
que les vitres autour de lui se détachent de leur
support pour venir le lacérer.
Assise face à lui une jeune femme d’une
vingtaine d’années, mince, brune, plutôt jolie en
dépit d’un nez un peu trop proéminent jeta un
sourire timide dans sa direction. David détourna le
regard. Il avait toujours tendance à trouver suspects
les gens qui lui souriaient, de même que ceux qui
étaient instinctivement gentils avec lui. Lorsqu’il
inclina à nouveau la tête dans la direction de la
jeune fille, elle avait détourné son regard, qui
maintenant, semblait perdu dans le noir qui fuyait
par la fenêtre de la rame.
Le métro s’arrêta à l’arrêt « Ecole Vétérinaire »,
elle se leva paresseusement. David sentit une boule
de nerfs se former au creux de son estomac.
Merde ; il n’avait pas envie qu’elle parte. Pas comme
ça. Pas encore... Il s’étonna de sa réaction.
L’univers clôt dans lequel il s’était enfermé l’avait
aidé à confiner ses désirs. Il avait presque oublié, à

63
La défense du rhinocéros

quel point on peut parfois être attiré aussi


violemment, aussi soudainement vers un autre être.
Le métro émit son sifflement caractéristique
avant que ses portes ne se referment. Elle était
toujours là, l’une de ses cuisses délicieusement
rondes posée contre la barre métallique au centre
de la rame. David était à la fois ému et légèrement
honteux de se sentir réagir comme un adolescent.
Oui, elle était sur le point de descendre au même
arrêt que lui, et après ? Cela ne justifiait en rien
l’émoi de pucelle qu’il ressentait à présent. Il se leva
à son tour et fit deux pas pour se mettre face aux
portes métalliques et taggées ; c'est-à-dire à coté
d’elle.
Lorsqu’elle tourna à nouveau la tête dans sa
direction, son visage portait à nouveau ce sourire
qui l’avait ému ? Ce sourire qu’il avait rejeté un
instant et auquel il n’aurait jamais pensé avoir droit
à nouveau. Comble de la surprise ; elle prit la
parole. Sa voix était chaude et assurée.

- Qu’attendez vous pour me poser la question ?


- Excusez-moi ?
- Vous savez, aucune femme ne vous donnera
son nom si vous ne lui demandez pas...
- Euh... comment vous...
- Sophie : je m’appelle Sophie. Et vous ?

64
La défense du rhinocéros

XVI

David Coste soupira, avant de jeter un regard


dubitatif sur sa tartine de roquefort. Il resta à la
regarder pendant quelques instants ; puis se
résigna, la mort dans l’âme à l’abandonner sans
même que ses lèvres aient pu seulement l’effleurer,
dans le sac qui, poubelle improvisée, pendait
distraitement sur la poignée du placard de la
cuisine. Les aiguilles du vieux réveil en aluminium,
recouvert d’une couche de poussière vieille de
plusieurs mois pointaient toutes les deux leur tête
vers le bas. Six heures trente du matin... Incapable
de dormir, David venait de passer l’essentiel de la
nuit dans la cuisine. C’était somme toute un fait
notoire : David avait toujours mangé plus qu’il
n’avait dormi. Cette nuit, cependant, un événement,
totalement incongru s’était produit ; si David n’avait
pas trouvé le sommeil, la faim ne l’avait pas trouvé
non plus.
Les faits exceptionnels se succédaient depuis
quelques jours. L’explosion de son commissariat
était certes un fait exceptionnel ; mais selon
l’échelle de valeur de David Coste, sa rencontre avec
Sophie dans le métro était un événement autrement
plus incongru. Bien sur, il croisait des femmes tous
les jours dans la monotonie de sa vie. Cependant,
aucune n’avait jamais eu pour lui le sourire
instinctif, évident, de Sophie, même à l’époque,

65
La défense du rhinocéros

lointaine ou son physique encore jeune et intègre lui


permettait des conquêtes faciles et nombreuses.
Seulement, si Sophie ressemblait
grossièrement à un coup de pouce du destin, de
ceux qui se comptent dans une vie sur les doigts
d’une main, il ne savait pas précisément comment
interpréter cette chance soudaine. Car voila, en plus
d’être tout ce qu’elle était -ou plutôt, en plus d’être
tout ce que David voyait en elle- son affection
soudaine pour Sophie allait devoir faire face à une
difficulté aussi unique que majeure ; elle était la
secrétaire de Lucius Lexter.
Bien sur, elle était le contact qu’il attendait ; le
moyen de se procurer des renseignements sur Boris
Walberg, sur le cabinet en général, peut être. Il
l’espérait, elle pourrait être surtout le moyen de
comprendre enfin pourquoi l’explosion de son
commissariat, pourquoi plusieurs dizaines de morts
absurdes. Oui, elle était tout ça à la fois, mais à
l’instant, elle était surtout la femme qui venait en
quelques heures passées à discuter, venait de
l’éblouir comme jamais aucune autre.
Alors voila, le problème était posé, à la fois
simple et très complexe. Derrière une apparente
dichotomie ; l’aimer ou se servir d’elle, David sentait
peu à peu renaître en lui des sentiments enfouis en
lui depuis un temps presque au delà de sa mémoire.
Peu à peu, David regardait impuissant renaître en lui
la passion. Passion pour elle peut être... Peut être...
Mais aussi la passion pour son boulot, pour cette
soif de vérité qui lui avait servi de moteur durant les
quelques brèves années brillantes de sa carrière.

66
La défense du rhinocéros

David avait aimé son travail de flic,


maintenant il commençait à s’en souvenir, oui,
c’était il y à longtemps. Avant que n’arrive le
dégoût.
A l’instant, David était plein de choses à la
fois. David était un homme, David était un flic,
David était anxieux, David était excité, David sur
était surtout un peu honteux. C’est à peu près à
cet instant qu’il prit la décision de lui mentir, de ne
pas lui parler de son commissariat, des cadavres
calcinés ni de la honte, mais de lui poser des
questions sur son job, sur ses employeurs, sur leurs
clients. Après tout il pourrait peut être à la fois
l’aimer et lui mentir. Autrefois il n’aurait pas cru
cela possible mais aujourd’hui, pourquoi pas ?
Aujourd’hui, tout lui semblait possible.

67
La défense du rhinocéros

XVII

La montagne de dossiers qui avaient afflués la


veille dans son salon le déprimait. Il regardait ces
piles blanches, rouges, bleues, jaunes, et roses se
former sans qu’il puisse cependant rien faire pour
les stopper. Plein de dossiers, plein de couleurs et
encore bien plus de complications... Karl-Marie
Astor détestait les complications.
Bientôt neuf heures... très mal réveillé, assis sur le
rebord de son lit, l’avocat maudit intérieurement
son associé. Ce dernier avait en effet prit une suite
de décisions qui lui semblaient complètement
aberrantes. Compte tenu de l’explosion de leur
cabinet, événement de force majeure difficilement
discutable, Lex et Karl avaient obtenu sans véritable
difficulté le renvoi de la totalité des audiences
prévues dans les prochaines semaines. Lex avait
cependant décidé qu’afin d’éviter une paralysie
totale du cabinet, cabinet, ils se feraient livrer les
copies destinées à peu à peu remplacer les dossiers
détruits directement à leur domicile. Ces copies ne
cessaient depuis deux jours d’arriver par coursiers
et Karl sentait sa colère croitre au fur et mesure que
son salon se transformait en salle des dossiers.
Le bruit de la sonnette acheva de le réveiller,
vêtu d’un simple caleçon en soie rouge Karl se
dirigea sans entrain vers la porte de son
appartement, puis fit entrer Clarisse sa secrétaire

68
La défense du rhinocéros

sans même la regarder. Clarisse était pourtant une


très belle femme, en temps normal, Karl ne
manquait jamais de lui faire une remarque sur ses
« jambes interminables » ou encore sur son « visage
d’ange posé sur un corps de salope ». Elle fit une
moue discrète en se rendant peu à peu compte du
désordre dans lequel elle allait devoir travailler
durant les prochaines semaines arrêtant un instant
son regard sur les cadavres de bouteilles de vodka
sur le bureau et près du canapé. En se glissant sous
la douche, Karl se félicita d’avoir passé tant
d’heures à travailler ses abdominaux. Le départ de
Lex ajouté à la présence de Clarisse chez lui
allaient, s’il savait s’y prendre peut être lui
permettre de faire, finalement bien démarrer cette
journée.

69
La défense du rhinocéros

XVIII

Lorsque Lex ouvrit les yeux, il était seul dans


le lit. Il ne se demanda pas même ce qui avait pu
motiver Perrine à se lever aussi tôt. L es neuf heures
de décalage horaire associées à la nuit blanche
passée dans l’avion avaient fait leur effet. Il avait
dormi absolument toute la journée. Au vu de
l’activité dans la cour, qu’il pouvait observer par la
baie vitrée, il devait être aux alentour de vingt trois
heures. Une foule de touristes en maillot de bain
ondulait entre des transats et la piscine. Lex décida
d’aller prendre une douche –Lex se sentait
généralement incapable de faire quoi que ce soit le
matin avant d’avoir pris une douche- puis de sortir
faire un tour de l’hôtel. Connaissant Perrine ;
réveillée avant lui, elle n’avait certainement pas pu
s’empêcher de visiter un peu, il la retrouverait
certainement devant un café, au bord de la
piscine. Lex se traîna jusqu’à la salle de bains
immaculée, puis laissa couler l’eau de la douche
jusqu’à ce qu’elle soit brulante puis, les yeux encore
à demi clos se glissa sous les gouttes et la vapeur
brûlantes. Au bout de quelques secondes, il fit à
nouveau monter la température de l’eau, son corps
s’habituait très rapidement à la chaleur, à tel point
que l’eau lui semblait rapidement presque tiède.
Lorsque, mal réveillé, il lui arrivait de s’éterniser
sous sa douche, il laissait l’eau atteindre les
températures les plus hautes, diminuant
progressivement la quantité d’eau froide jusqu’à

70
La défense du rhinocéros

l’éliminer quasiment. Cette activité à la frontière


entre la douche et le sauna lui procurait toujours
une sensation intense, la seule capable de le
réveiller. Mais à la grande incrédulité de son
entourage ; jamais aucune douleur.
Finalement réveillé, Lex sortit de la douche et
posa sa main sur l’unique serviette qu’il vit dans la
salle de bains. C’est seulement après s’être
longuement essuyé qu’il prit conscience que
quelque chose n’allait pas : la serviette était
absolument sèche et parfaitement pliée, Perrine ne
s’en était manifestement pas servie. Lex enfila un
caleçon à la hâte, manqua de tomber en courant sur
le carrelage mouillé de la salle de bains, reprit son
équilibre en se réceptionnant sur la moquette de la
chambre dont il fit le tour d’un regard circulaire. Le
sac de voyage de Perrine, celui dont elle ne se
séparait jamais car il contenait l’essentiel de ce
qu’elle possédait ne se trouvait nulle part dans la
chambre.

71
La défense du rhinocéros

XIX

La route éternellement droite, noyée de sable


de part et d’autres avaient plongé lex dans un
sinistre ennui. Une main posée sur le volant, l’autre
sur l’accoudoir, les deux jambes étendues laissées
libres par la grâce du régulateur de vitesse, lex
n’était plus qu’attente. Chaque parcelle de son être
n’était plus tournée que vers sa destination.
Quant à Perrine, Lex tachait de ne plus y
penser. A vrai dire, il éprouvait à présent une vive
colère à son encontre. Il en avait assez de cette
éternelle partie de cache-cache, de ces départs
précipités, de cette attente continuelle. Pour rien au
monde, il n’aurait accepté d’en vouloir à Perrine, il
s’était toujours promis de ne jamais se laisse aller à
ces colères sourdes, ces rancunes larvées qui à
force de tant auraient pu le conduire à peu à peu la
détester. Pour cette raison, Lex avait autant que
possible vidé son esprit de toute inquiétude à son
égard.
Les heures de route s’enchainèrent et
s’allongèrent avec une régularité monotone. Lex ne
s’arrêta qu’une demi-heure à San Diego, et déjeuna
d’un sandwich rapidement avalé dans un Taco Bell.
Bientôt, le haut mur qui matérialisait la
frontière entre les Etats-Unis et le Mexique
commença à apparaitre. Il était exactement tel qu’
Lex l’avait imaginé. C’était la stricte et simple masse
de béton surmontée de barbelés à laquelle tout

72
La défense du rhinocéros

édifice destiné à isoler un peuple d’un autre doit


ressembler.
Lex laissa sa voiture à coté d’une Ford
Mustang rouge sur le Parking qui faisait face à la
frontière. De crainte d’attirer l’attention, il ne l’avait
en effet assurée que pour les Etats-Unis mais ne
souhaitait cependant pas prendre le risque de
s’aventurer au Mexique sans assurance.

Lex fit donc la traversée de la frontière à pied.


Elle fut en fait étonnamment brève, et contrastait
violemment avec la longue file d’attente à laquelle
étaient astreint les mexicains désireux de traverser
en direction des Etats-Unis. Cette traversée fut en
fait si brève que Lex faillit même ne pas voir les
fusils d’assaut M-16 au poing des gardes qui
encadraient la foule qui sortait de Tijuana. Il
s’arrêta cependant un instant, interdit par la vue
d’une fillette, qui à quelques dizaines de mètres des
gardes, le dos collé à une antique Chevrolet, les
yeux déjà d’un vide sépulcral, tenait encore une
seringue bien serrée dans sa main.

73
La défense du rhinocéros

XX

David Coste ouvrit, les yeux saisi d’un frisson


bref mais intense. Lui sédentaire plus que tout autre
ne pouvait manquer d’éprouver un vertige en
s’éveillant dans une pièce autre que sa chambre. A
sa gauche, Sophie sentit son mouvement et gémit
un « qu’est-ce qui t’arrives plaintif ».
David, lui répondit d’une voix intense et l’œil
rêveur, la rassura d’un geste et ajouta tu sais, j’ai
jamais été capable de beaucoup dormir. Sophie
l’enserra rien dire. Les yeux fermés, David n’avait
désormais plus la moindre peine à se souvenir des
raisons qui l’avaient amené dans la chambre de
Sophie. Ses interrogations l’avaient maintenant
quitté. Enserré par ces bras si frêles mais pourtant
si chauds David ne laissa pas même sa voix
trembler lorsqu’il dit :

- Sophie, je t’ai menti.

C’est la voix remplie d’inquiétude qu’elle


répondit simplement ;

- Quoi ?
- Non, ne t’inquiètes pas, il n’y a personne
d’autre. Ca n’a rien à voir avec ca.
- Alors dis-moi. Tu me fais confiance, oui ?
- Oui.
- Alors dis-moi, parle !
- Eh bien, en fait, tu sais que je suis flic.

74
La défense du rhinocéros

Elle prit son air mutin, celui qui faisait rougir


ses joues, et ressortir ses pommettes,

- Et après, ca n’est pas une maladie contagieuse


je crois ?
- Non, mais il faut que tu saches, je ne veux pas
que tu croies que je t’ai abordée à cause de
ca, c’est complètement par hasard, mais
maintenant je sais plus quoi faire, cette
enquête je veux pas la lâcher, et en même
temps…
- Tu ne veux pas te calmer un peu ? Explique-
moi tout. Lentement.
- En fait, ca à commencé quand le commissariat
où je travaillais à explosé.
- Je vois…
- Et j’ai décidé d’enquêter là-dessus. Ce qui
signifie, tu comprends, que je dois aussi
enquêter sur ton patron.
- Ah.
- Et j’ai besoin que tu m’aides à le faire, mais je
ne veux pas que tu aies le sentiment que je
t’utilise, d’ailleurs je ne veux pas non plus me
servir de toi, en fait, ce qu’il fut que tu saches
c’est que…
- Quoi ?
- C’est que je crois que je t’…
- Elle posa tendrement ses lèvres sur les siennes
et lui fit don d’un regard amusé :
- Tu ne crois pas qu’il est un peu tôt pour ca ?
- David ne sut que répondre. Elle en profita
pour enchainer :

75
La défense du rhinocéros

- Mais par contre, ca m fait très plaisir. Moi


aussi j’ai envie que ca marche. Et pour ton
enquête, pas de problème, tu sais, les gens
qui ont fait ca s’en sont pris à mon emploi,
moi aussi j’ai envie qu’on les attrape.

A son tour, David étreint tendrement Sophie. Il Lui


dit ensuite : dis moi, tu as déjà essayé les tartines
de roquefort dans le café ?

76
La défense du rhinocéros

XXI

David Coste achevait son second petit


déjeuner. Face à lui étaient posés les restes de deux
grands crèmes de trois jus d’oranges ainsi que les
miettes d’innombrables tartines. La petite pile de
papier que commençaient à former les notes
successives qui avaient été posées par le garçon
étaient désormais toutes souillées de traces de
confiture. La couleur ne permettait cependant pas
de déterminer s’il s’agissait de cerise ou de fraise.
Le policier tachait de remettre ses idées en place. Sa
soirée, puis sa nuit avec et chez Sophie avaient été
exceptionnels. David se l’avouait à présent, il avait
depuis longtemps perdu tout espoir de passer à
nouveau des instants aussi agréables.
Un petit carnet noir, face à lui, il griffonnait les
informations et les spéculations qu’il avait pu
rassembler au cours de la nuit sous l’œil attentif
d’un jeune lieutenant au non pittoresque qui
semblait décidé à ne pas le lâcher d’une semelle. Il
portait une chemise à carreaux d’un autre temps et
un jean trop bien repassé qui le faisait ressembler à
un gosse de huit ans. Une cravate invraisemblable
lui enserrait le cou fermée part un nœud
impeccable. Auguste Klimt n’était lieutenant de
police que depuis deux mois. Dès son arrivée, il
s’était accroché à la masse immense du lieutenant
Coste comme un naufragé à un mat passé à sa

77
La défense du rhinocéros

portée. C’était un jeune homme enthousiaste et


intelligent. Il était cependant atypique et féru de
choses aussi innombrables que l’archéologie, la
musique Baroque, le hockey sur glace (qu’il n’avait
cependant vraisemblablement jamais pratiqué) ou
encore la clarinette.
Le principal défaut du lieutenant Klimt, outre
son incapacité à aimer les même choses que la
majorité de ses semblables était sa capacité à parler
sans discontinuer des ces passions multiples
auxquels lui seul semblait s’adonner.
Lorsque David leva la tête dans sa direction, le
jeune lieutenant achevait l’une de ces théories
sociologiques absurdes qu’il affectionnait tant.

« …parce qu’en fait les pauvres, enfin je veux


dire les gens comme vous et moi qui ne peuvent
pas se permettre d’aller au restaurant tous les
jours, qui n’ont pas de domestiques, enfin les gens
qui son obligés de cuisiner et de se servir eux-
mêmes en permanence, vous voyez ce que je veux
dire ? Et bien ces gens, enfin nous quoi, eh bien ont
st obligés de manger’ la salade après la plupart du
temps. Parce qu’à moins d’avoir parfaitement
minuté le repas, auquel cas je ne dis pas. Mais on
ne peut pas raisonner sur une exception, vous êtes
d’accord avec moi lieutenant ? Et bien, donc, à
moins d’avoir parfaitement minuté le repas, ce qui
est très difficile, on doit manger la salade après
parce que sinon, le plat principal est froid. Personne
ne pense jamais à ces choses là, mais c’est
fondamental. Je vous le dis lieutenant, la véritable

78
La défense du rhinocéros

fracture sociale, elle commence dès le repas, la


fracture sociale, elle se situe entre ceux qui
mangent la salade avant et ceux qui mangent la
salade après. »

David leva un œil hagard dans sa direction. Il


n’avait peu ou prou rien écouté de la théorie qui
venait de lui être exposée, et se contenta de
répondre :

- Klimt, reprenez moi du jus d’orange s’il vous


plait.
- Tout de suite lieutenant.
- Et arrêtez de m’appeler lieutenant, de toute
façons je ne suis pas en service.
- Alors, vous avez appris quoi ?
- Je ne sais pas. Peut être rien. Trois avocats
dans le cabinet. Dont un branleur
apparemment. Deux secrétaires. Walberg et
l’un de ses associés Maitre Astor partageaient
la même secrétaire, laquelle si j’en crois
Sophie –et je la crois, tu peux en être sûr-
couche à l’occasion avec ce même Astor…
- Ce qui fait au moins deux bonnes raisons
d’aller l’interroger.
- Exactement. Tu travailles à quelle heure ?
- Je ne travaille pas. J’ai pris quinze jours de
congés pour venir enquêter avec vous.
- Klimt, rassurez-moi, vous n’avez aucune
déclaration à me faire ?
- Rien à voir lieutenant, disons que j’avais envie
comme vous de comprendre ce qui est arrivé

79
La défense du rhinocéros

aux collègues. Et ma mère m’a dit encore ce


matin…
- Tu as vu ta mère avant de venir ?
- Comme tous les matins en fait…
- Tu vis chez ta mère ?
- Oui. Elle est âgée, et si vous croyez que c’est
facile de trouver un logement dans paris…
- Ne te justifie pas Klimt, pas avec moi.
- Merci lieutenant.
- Et appelle-moi par mon nom, bordel !

80
La défense du rhinocéros

XXII

On frappait à la porte. Perrine s’éveilla et


presque immédiatement se mit sur ses pieds. Elle
dormait nue, toujours, elle enfila donc à la hâte un
short et un tee-shirt pour aller ouvrir.
Derrière la porte se trouvait une personne que
jamais elle ne se serait attendue à voir en cet
endroit.
Damien Cairoix avait la figure grave et le teint
pale.

- Que faites-vous au Mexique ?


- Je viens vous voir ma jolie.
- A quel sujet ?
- Le seul que nous ayons en commun…
- Lucius ? Il vous a appelé pour me retrouver.
- Pas cette fois.
- Que ce passe t’il.
- Vous auriez du lui dire la vérité.
- Que voulez-vous dire ?
- je crois que vous le savez très bien.
- Il et au courant ?
- Non je ne lui ai rien dit. Mais je le ferai si vous
ne vous décidez pas.
- Et c’est pour me dire ca que vous me dérangez
à cette heure ?
- Non, je viens vous dire qu’on retrouvé Lex,
mon ami battu et ensanglanté dans une rue de

81
La défense du rhinocéros

Tijuana. Je viens vous dire aussi que ce ne


serait certainement pas arrivé si vous aviez
tout dit à Lex.
- Je ne comprends pas.
- Il a mis le doigt dans un engrenage bien trop
gros et lourd pour lui. Et vous l’y avez laissé
s’enfoncer seul.
- Où est-il ?
- Je l’ai fait rapatrier à Los Angeles. Il est dans
un hôpital militaire, en sécurité. Ils devraient
le renvoyer en France d’ici quelques jours
lorsque son état sera stabilisé.
- Et qu’il aura été interrogé je suppose ?
- Que voulez-vous, nous n’avions pas le choix.
- Depuis quand êtes-vous au courant ? Pour
moi, je veux dire ?
- Depuis que Lex m’a demandé de vous
retrouver lorsque vous vous étiez enfuie dans
Paris. Votre trace n’était pas bien difficile à
suivre. Celle de Lex non plus hélas.
- Et vous ne lui avez rien dit non plus, vous qui
vous prétendez son ami. Vous vous êtes servis
de lui comme appât.
- À la différence de vous, c’est mon métier.
- Partez ! Sortez d’ici !
- Rassurez-vous, je n’ai plus rien à vous dire.
Au revoir.

Perrine avait éclaté en sanglots presque sans


s’en rendre compte en disant ces derniers mots.
Lentement, elle referma la porte et tomba à genoux.

82
La défense du rhinocéros

XXIII

Ce crachin si typique qui ne semble connu que


des seuls parisiens tombait finement sur le pare-
brise de la Volvo.
Les deux lieutenants trépignaient sur leur siège,
maudissant les feux de n’être pas tous verts, et les
automobilistes pour leur présence même.
Trouver l’adresse de Clarisse Cerda n’avait pas
pris plus de quelques secondes. Cette adresse
faisait d’ailleurs partie des informations récoltées au
cours de la nuit par l’ainé des deux flics avant de
finir griffonnée sur le carnet noir désormais lui aussi
taché de confiture. La secrétaire habitait seule un
appartement modeste au quatrième étage d’un
immeuble de la rue Boucrix, à saint Maur des
fossés. Il avait fallu une interminable demi-heure
de voiture aux deux policiers pour s’y rendre.

Les murs d’un violet vif qui sentaient le neuf,


Clarisse portait une robe courte et noire dont la
coupe émanait un luxe discret mais évident. David
prit évidemment la parole le premier ;

- Lieutenants Coste et Klimt, police nationale


pouvons-nous entrer quelques instants ? Ne
vous inquiétez pas, il s’agit simplement de
quelques questions sur vos employeurs. Nous

83
La défense du rhinocéros

enquêtons sur les événements qui ont affecté


votre cabinet depuis quelques jours.
- -Je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir
vous dire, je n’ai rien à voir avec ce qui s’est
passé.
- Nous le pensons également mademoiselle,
nous souhaitons simplement nous faire une
idée du contexte, des différents
protagonistes.
- Comprenez, je ne sais pas trop quoi vous
dire… je ne voudrais pas trahir quoi que ce
soit.
- Nous ne vous demanderons rien de tel.
- c’est que vous savez, les choses que je
pourrais vous dire sont couvertes par le secret
professionnel.
- Klimt choisit cet instant pour prendre la
parole.
- Excusez-moi, votre parfum, c’est bien « jardin
sur le Nil » n’est-ce pas ?
- Oui de chez Hermès, vous avez du nez.
- Merci, la robe vient également de chez
Hermès n’est-ce pas ?
- Oui, aussi.
- Si je puis me permettre, vous avez beaucoup
de gout.

Elle ne désarma pas, faisant ainsi montre d’une


longue habitude de ce type de compliment.

- Avant de devenir flic, j’ai pensé un temps à


devenir Avocat, mais pour être franc, ma mère

84
La défense du rhinocéros

n’avait pas les moyens de me payer les


études, j’ai du trouver un cursus plus court.
- Ah.
- Ca doit être génial de travailler dans un gros
cabinet non ?
- C’est vrai que le cabinet tourne plutôt bien.
Nous traitons des dossiers intéressant.
- Et pour avoir les moyens de porter « Jardin sur
le Nil », vous devez être bien payée. Vous avez
plein de gros clients.
- Vous savez, ce sont surtout les institutionnels
qui rapportent.
- Je ne comprends pas, qu’est-ce qu’un
institutionnel ?
- Ce sont des grosses sociétés qui nous
choisissent de nous envoyer tous leurs
dossiers de contentieux. Ce ne sont pas
souvent des dossiers passionnants, mais
Maitre Lexter travaille avec les plus grandes
compagnies d’assurance, et Maitre Walberg
avec plusieurs Banques, sans copter les
sociétés étrangères.
- Vous avez aussi des clients étrangers ?
- Des sociétés mexicaines pour lesquels on fait
du recouvrement de créances, enfin, un
groupe de société je crois, je n’ai jamais
vraiment bien compris.
- Comment ca ?
- En fait, ces sociétés ont des noms différents
mais la personne avec laquelle nous
correspondons est toujours la même, un

85
La défense du rhinocéros

américain je crois, un certain James T ; Kirk.


Marrant comme nom, vous ne trouvez pas ?
- Et le troisième avocat ? Il n’a pas
d’institutionnel ?
- Non, il a beaucoup moins de dossiers que les
autres, c’est d’ailleurs pour ca que je tape ses
cassettes en plus de celles de Maitre Walberg.
Karl fait surtout du pénal, et un peu de conseil
juridique. Il est jeune, et les deux autres
refusent de lui lâcher des dossiers surtout
Maitre Lexter, je crois qu’ils ne s’aiment pas
beaucoup.
- Et maitre Walberg ? Ils s’entendaient bien ?
- en fait, c’est lui qui a fait entrer Maitre Astor
au cabinet, et puisqu’il ne peut pas toujours
s’absenter du cabinet, il lui donne pas mal de
dossiers à déposer pour lui.
- Qu’est-ce que ca veut dire ?
- C’est une pratique courante, en matière civile,
les procédures sont essentiellement écrites,
une partie des dossiers ne se plaident même
pas ou à peine.
- Et le juge tranche comment?
- Les avocats préparent des dossiers de
plaidoirie qui contiennent leurs conclusions,
c'est-à-dire leur argumentation écrite, ainsi
que des pièces sous cotes commentées. Ces
dossiers doivent cependant être déposés au
cours de l’audience ce qui implique que les
avocats fassent le déplacement.
- Je vois.
- Vous voulez savoir autre chose ?

86
La défense du rhinocéros

- Non Mademoiselle pas pour l’instant. Merci de


votre accueil. On vous recontactera si besoin.

Les deux flics prirent rapidement congé de la


secrétaire,
D’un regard échangé, ils s’étaient mutuellement
convaincus qu’ils n’en apprendraient pas plus.

Arrivé en bas de l’immeuble, Coste traversa la


rue avec l’idée de s’acheter un sandwich puis se
ravisa. Il se tourna vers le jeune lieutenant et lui dit :
-Vous êtes incroyable Klimt, avec un talent pareil,
comment ce fait-il que vous habitiez encore chez
votre mère.
Auguste Klimt se contenta de lui répéter une phrase
dont Coste sut qu’il devrait se contenter :

- Je vous l’ai déjà dit lieutenant, elle est très


âgée.
- Et vous vous passionnez aussi pour les
parfums ?
- Non, en fait ce parfum, je l’ai offert à ma mère
il y a dix jours, c’était son anniversaire.

Sur cette réponse définitive, David Coste


changea une nouvelle fois d’idée, il avait besoin de
ce sandwich.

- Suivez-moi Klimt, on va manger.


- Non merci je n’ai pas faim.
- Il faut que je mange, ca m’aide à penser.

87
La défense du rhinocéros

- Moi je n’ai pas besoin de penser pour manger,


et je n’ai pas faim.
- Vous mangerez quand même, c’est un ordre.

Coste n’avait pas la moindre intention de


manger seul, non, en fait c’était vraiment une chose
qu’à partir d’aujourd’hui, il ne voulait plus faire.

D’une, dit-il, elle y semble effectivement


attachée à son « Karl », de deux ; nous avons une
piste, James T. Kirk, il va s’agir de l’identifier celui
là. Désolé de biser votre élan lieutenant, lui répondit
le jeune Klimt, mais a m’étonnerait qu’on le trouve ?
James Tibérius Kirk c’est le capitaine du vaisseau
spatial Enterprise dans Star Trek si vous voyez ce
que je veux dire.

David Coste mordit une fois encore dans son


sandwich, comme souvent, il n’avait pas la moindre
idée de ce que Klimt voulait dire. Ce dont il était sûr
cependant, c’est que sa piste s’arrêtait là ou sa
colère était en train de commencer.

88
La défense du rhinocéros

XXIV

Sophie ne cessait elle aussi de recevoir de


recevoir des copies de dossiers à son domicile. Les
différentes lignes téléphoniques avaient également
été redirigées chez elle. Le standard du cabinet se
trouvait donc désormais dans son salon, ce qui
l’ennuyait profondément. Les fax ne cessaient
également d’affluer, mais comme la plupart des
coups de fils, il ne s’agissait le plus souvent que
d’avocats inquiets quant à la possibilité d’être en
état de plaider des dossiers urgents.
L’absence de Maitre Lexter n’arrangeait rien
bien sûr, et Sophie en l’absence de données
informatiques relatives aux différents dossiers se
trouvait la plupart du temps bien en peine de
donner une réponse satisfaisante à ses
interlocuteurs. Tout juste se contentait-elle de
répéter inlassablement les mêmes, « Nous n’avons
plus aucunes données, renvoyez-nous votre entier
dossier par Fax, nous n’avons plus aucunes
données, nous tacherons de vous répondre le plus
rapidement possible. Le pire c’étaient les appels de
clients inquiets dont il fallait prendre à nouveau les
coordonnées, auxquels il fallait donner rendez-vous
de toute urgence après leur avoir demander
d’amener à nouveau l’ensemble des pièces qu’ils
avaient pourtant déjà fournies.
Sophie poussa un juron lorsqu’elle retourna le
Fax un venait d’arriver. Pour la troisième fois de la

89
La défense du rhinocéros

matinée, Karl-Marie Astor lui ordonnait de lui


remettre l’intégralité des courriers relatifs aux
dossiers dont Boris Walberg était le titulaire. Déjà
deux fois ce matin elle avait eu l’occasion de lui
répéter que les ordres de maitre Lexter qui étaient
formels à ce sujet et lui enjoignaient de conserver
l’ensemble de ceux-ci jusqu’à son retour.

Sophie avait soigneusement distingué ces


dossiers. Elle avait d’ailleurs une seconde raison de
les conserver, David avait la ferme intention de les
examiner discrètement. Sophie décrocha le
téléphone et composa le numéro de David Coste.

90
La défense du rhinocéros

XXV

Seulement deux jours après avoir été trouvé


dans une rue de Tijuana que Lucius Lexter fut admis
à l’hôpital de la pitié Salpêtrière.
Perrine était l’une de ces femmes que la
nature n’à semble t’il faites si belles comme pour
s’excuser de les avoir également faites également
intelligentes. Il ne lui avait donc pas été bien difficile
d’obtenir d’un infirmier des renseignements sur
l’état de Lucius. Ce dernier avait plusieurs côtes
cassées et de nombreuses contusions. Il avait
besoin de repos, mais sa vie n’était pas en danger.
Plus persuasive encore avec ce même
infirmier, Perrine sut se faire conduire jusqu’à la
chambre de Lucius quoique le personnel ait
ordinairement des consignes inviolables quant aux
heures de visites.

Il ne fallut pas longtemps à jeune femme pour


se rendre compte qu’un sédatif avait été administré
à Lucius. Tant mieux, au fond. Ca serait plus facile
comme ca. Perrine sortit de sur son cœur une lettre
froissée et la posa sur la table de nuit. Dans cette
lettre, elle expliquait tout. Ce qu’elle ressassait
depuis des jours et qu’elle s’était trouvée incapable
d’expliquer par des paroles se trouvait condensé ici
en quelques phrases.
Alors qu’elle déposait son enveloppe Perrine
en remarqua deux autres. La grande en dessous qui

91
La défense du rhinocéros

portait la mention « Damien → Lex ». Sophie ne se


faisait aucune illusion sur son contenu passa à la
seconde, plus petite. Elle portait l’écriture de Lucius,
et un seul mot était écrit dessus : Perrine.

Cette dernière sortit de la chambre


précipitamment et se mit à courir à travers les
couloirs. Ce n’est que finalement arrivée au sur le
trottoir qu’elle s’assit en pleine rue, à même le sol
et ouvrit la frêle enveloppe. Elle ne contenait qu’une
feuille, sur laquelle un poème manuscrit du type de
ceux qu’elle et Lucius avaient l’habitude de
composer et de s’échanger bien des années plus
tôt.
Elle le lut lentement et à voix basse :

Mélodie des trains

Rêver si loin au rythme des trains du temps qui passent


Bercé par ce cahot qui vieillit et qui lasse,
Je fredonne sans fin, ces vieux airs s'entrelacent ;
Des mélodies que seul l'ennui parfois surpasse

Portez-moi souvenirs, chassez ma lassitude!


Redonnez à ma vie le lustre et l'amplitude,
Que lui ont dérobés la peur et l'habitude.
Déesses guidez mes pas, mon cœur, ma mâlitude.

Les souvenirs s'éloignent les impressions s'estompent.


Déjà je ne sais plus, ma mémoire me trompe,
J'avais un sentiment, larmes et temps le corrompent.
Ramassons notre fil avant qu'il ne se rompe.

92
La défense du rhinocéros

Ca y est je t'aperçois, ma Roxane d'antan.


Et puis je me rappelle les sentiments d'avant.
Tu me disais alors, "chaque chose en son temps".
Nous nous en sommes allés, moi seul le cœur battant.

C’était un adieu.

93
La défense du rhinocéros

XXV

C’est sur ce trottoir, trempé par la fine pluie


qui n’avait pas cessé de s’abattre sur la ville depuis
des jours que le lieutenant David Coste trouva
Perrine. Avec ses cheveux mouillés et tombants, elle
devait avoir plus ou moins le même aspect que ce
jour en lequel Lex était tombé amoureux d’elle, et le
policier la trouva lui aussi très belle.

Il continua cependant sa route, rien en effet ne


pouvait le laisser supposer qu’il existât un
quelconque rapport entre l’avocat qu’il venait voir et
cette belle femme en pleurs. Les gens en larmes
sont hélas chose banale à l’entrée des hôpitaux…

Informé de l’admission de Lexter en cet


endroit, c’est tout naturellement que le policier
venait tenter de la voir en personne. Le lieutenant se
heurta cependant à une résistance inébranlable de
la demoiselle qui se trouvait à l’accueil. Cette
dernière refusa farouchement de lui révéler une
quelconque information ni bien sûr le numéro de la
chambre de Lucius Lexter. A son attitude, il semblait
d’ailleurs évident qu’elle avait reçu en ce sens des
consignes si impérieuses que la vue même d’une
carte de police n’ébranla aucunement.

94
La défense du rhinocéros

David dut donc se résigner à ressortir


rapidement de l’hôpital. Perdu dans ses pensées, il
faillit cette fois trébucher sur le corps de Perrine,
qui ne s’était pas relevée depuis son arrivée.

- Excusez-moi Mademoiselle.
- Ce n’est rien.
- Je ne suis personne pour vous dire ca, mais je
n’aime pas trop vous voir assise là dans le
froid et l’humidité.
- Ne vous inquiétez pas.
- Comment voulez-vous que je ne m’inquiète
pas quand je vous vois ici dans cet état.
- C’est rien, problème de cœur, pas de quoi
nous faire du mouron.
- Pour ca, je ne sais pas vraiment si je peux
vous aider, je n’ai pas pratiqué cette matière
pendant des années. J’ai repris il y a quelques
jours à peine, alors je ne me sens pas très
compétent.
- Comment s’appelle-t-elle ? Ou… il, peut-
être ?
- ELLE… s’appelle Sophie.
- Vous avez l’air très amoureux…
- Je le crois, mais… Comme je vous l’ai déjà
dit ; je ne suis pas sûr d’être encore au fait de
ces choses là.
- Croyez le ou non, mais je comprends.
- j’ai envie d’un café, et je suis certain que
vous, vous en avez besoin. On va en face ?
C’est moi qui offre.

95
La défense du rhinocéros

Perrine hésita un instant puis accepta. La


masse colossale de cet homme lui inspirai confiance
et de toute façon, elle n’avait plus la moindre
volonté.

96
La défense du rhinocéros

XXVI

La chaleur du café était douce. Perrine reprit


peu à peu contenance, et ce jusqu’à ce que David lui
demande :

- C’est votre amoureux que vous veniez voir ici


je suppose ?
- Oui… en fait, c’est un peu compliqué… je…
- Je ne vous en demanderais pas plus, j’ai la
sale habitude de poser des questions.
- Et vous ? Qui veniez-vous voir ? Un proche ?
- Non, pas du tout. Je suis flic en fait. Je viens
voir un suspect, ou un témoin, je ne sais pas
encore trop.
- Cool. Et vous enquêtez sur quoi ?
- En fait, moi aussi c’est un peu spécial, des
amis à moi sont morts dans le commissariat
qui à explosé, vous avez dû en entendre
parler.
- Lorsque Perrine frissonna, c’est au dramatique
de son histoire que le policier l’imputa.
- Et vous êtes chargé de l’enquête ?
- Pas vraiment, non. Ils filent ce genre
d’enquête à des gens bien plus haut placés
que moi, vous imaginez bien. Mais je veux
vraiment les serrer ces gars là.
- Et vous en êtes où, ca avance ?
- Je ne sais pas trop, j’ai plein de pistes, qui
vont de Paris au Mexique, c’est vous dire…
- Vous en êtes déjà là ?

97
La défense du rhinocéros

- Que voulez-vous dire ?


- Je veux dire que vous feriez bien de rayer
définitivement Lucius Lexter de la liste des
suspects. Enquêtez du coté du Rhinocéros,
Walberg, vous gagnerez du temps, faites-moi
confiance.
- Qui êtes-vous ?
- Peu importe, faites-moi confiance.
- Pas facile ca.
- C’est pourtant votre meilleure option.
- Racontez-moi tout.

Perrine commanda un chocolat liégeois et


raconta l’histoire, toute l’histoire.

98
La défense du rhinocéros

XXVII

A peu près au même moment, Lex s’éveillait


dans sa chambre d’hôpital. Son premier regard fut
pour le poème qu’il avait eu le temps d’écrire à
l’intention de Perrine. Il voulait le lire à nouveau,
réfléchir un peu encore, ne rien faire surtout qui soit
définitif. C’est bien sûr la lettre de Perrine qu’il
trouva à sa place. Lex n’était plus désormais un
être, il était une émotion tout entière. Il déchira plus
qu’il n’ouvrit l’enveloppe, et entama la lecture de la
lettre que Perrine avait eu tant de mal à écrire.

Lucius,

Au moment où tu liras cette lettre, j’en ai peur tu seras


déjà en colère contre moi. Tu as toutes les raisons de l’être. J’ai
appris dans quel état on t’a retrouvé. Damien Cairoix m’a
expliqué. Il ne m’aime pas beaucoup. Il te préviendra contre
moi, ce que tu vas lire achèvera peut être de te convaincre qu’il
avait raison. Saches cependant que lui aussi t’as caché de
choses. Je crois qu’il s’est servi de toi comme appât.
Je n’ose penser à ce que ces gens t’ont fait. Je ne peux
m’empêcher de penser que si j’avais été là… enfin tu
comprends.
Depuis des jours j’ai essayé de te parler. Jamais
cependant je n’ai pu trouver le courage de le faire à temps.
Maintenant tu vas m’en vouloir plus encore.
Il y a quelque mois, je suis partie au Mexique avec une
association. Dans la région de Tijuana. Là j’ai rencontré un
homme dont je suis-je crois tombée amoureuse. Il s’appelait

99
La défense du rhinocéros

Marco Leiva. C’était un homme d’une douceur incroyable.il


était bien plus jeune que moi, je sais, mais je crois que c’est
aussi ce qui me plaisait. J’ai passé avec lui des moments
formidables. Il y avait cependant comme une ombre chez
Marco. Ca m’ pris du temps, beaucoup de temps, mais j’ai
réussi à obtenir qu’il me parle de lui. C’est à cette période que
j’ai appris qu’il ne connaissait pas son père. Sa mère s’appelle
Francesca. C’est une femme d’une beauté peu commune. Elle
n’a que quarante ans. Elle avait quinze ans lorsque Marco est
né. Le père était un riche Francais. Pour des raisons évidentes,
il a refusé d’assumer l’enfant. Par peur, il choisit de donner une
forte somme à Francesca en échange de sa tranquillité. J’ai aidé
Marco à faire les recherches. Elles n’ont pas été bien difficiles
crois-moi. J’ai fini par identifier Boris Walberg. Marco a été
comme fou dès ce moment. Il n’avait plus qu’une idée en
tête ; rencontrer son père… Bêtement, j’ai fini par lu dire que
je connaissais Boris… Nous avons tenté d’aller le voir chez lui,
mais il refusa de nous parler. Il nous dit qu’il était pressé, qu’il
rentrait en France qu’il n’avait pas le temps… Marco voulait
le suivre aller le voir en France, enfin lui parler. Je n’ai pas su
comment refuser.
Nous avons pris des billets d’avion, je t’ai appelé le
même jour. Finalement, Marco a insisté et nous sommes partis
un jour plus tôt sans que je n’aie ni le temps ni l’occasion de te
prévenir. Je voulais te voir avant d’y aller mais c’était dur de
revenir comme ca après tout ce temps pou te dire ces choses au
sujet de Boris. Et il y avait Marco…
Je ne savais que faire, ni comment le faire. Marco, lui
était très décidé. Nous nous sommes donc rendus chez Boris. Il
était tard. Marco m’a demandé de rester dans la voiture. Un
quart d’heure après qu’il soit rentré, j’ai entendu un coup de
feu. Je me suis précipitée vers la porte, mais elle était fermée et
personne ne m’a ouvert. Ensuite, très rapidement, les sirènes
sont arrivées, une voiture de police. Je me suis enfuie, j’étais
paniquée.

100
La défense du rhinocéros

Tu devais passer nous prendre à l’aéroport le lendemain


matin. J’ai pensé un temps t’y rejoindre, faire comme si rien ne
s’était passé, mais le moment venu, je n’avais pas encore assez
repris contenance. J’ai passé la nuit puis la journée suivante
dans la chambre d’hôtel dans laquelle tu m’as trouvée. La suite
tu la connais. Ma réaction lorsque je t’ai vu avec cette fille,
maintenant, je crois que tu la comprends mieux.
Et tu m’as retrouvée. J’avais besoin de toi. Et c’était
merveilleux de passer à nouveau du temps avec toi. J’avais
oublié à quel point. Ensuite, tu as voulu partir au Mexique.
J’étais sure que c’était inutile, que tu ne trouverais rien. J’ai
saisi l’occasion. J’avais besoin d’être seule avec toi. De me
retrouver.
Lorsque nous sommes arrivés à Los Angeles, tu t’es
endormi si vite… Moi j’en étais incapable. Je suis descendue et
j’ai appelé Francesca. Il fallait que je lui parle, qu’elle sache
pour Marco. Au téléphone, j’ai tout de suite su qu’elle était au
courant. Le corps devait être rapatrié sous deux, jours, elle m’a
demandé de l’aider à organiser les obsèques, elle n’en avait pas
la force. Il fallait que je sois là-bas. Je me sens si fautive. Sans
moi, il n’aurait pas retrouvé Boris, et alors…
Je ne pouvais te prévenir, il aurait fallu tout t’expliquer,
et ce nouveau choc me privait un peu plus encore de mes forces.
Puis Damien Cairoix est venu me voir, chez Francesca.
Il m’a parlé de toi, il m’a accusée… il avait certainement raison.
Je dois partir à nouveau. Tu n’as certainement plus
aucune envie de ma voir à présent, et ca je ne le supporterais
pas.
Je pense à toi, toujours, où que je sois.
Pardonne moi ;
Ta Perrine.

Lex resta plusieurs minutes le regard dans le


vague. Du strict point de vue factuel, la lettre de
Perrine ne lui avait à vrai dire guère appris grand-

101
La défense du rhinocéros

chose de plus que le rapport et les photographies


des agents de Damien.
La vérité, à la plume de Perrine avait
cependant une saveur différente, plus douce, et plus
triste à la fois. Plus important peut être, tous les
doutes qu’il avait ressenti au sujet de ses
sentiments pour Perrine -ces doutes si présents
depuis sa soudaine disparition- n’était plus à
présent qu’une brume lointaine. Mais une fois
encore, au moment où lex voulait plus que tout
Perrine auprès de lui, elle s’était enfuie.

Lex prit la photographie de Marco Leiva sur sa


table de nuit. Il n’éprouvait plus rien à présent que
de la curiosité pour son ancien rival. Lex mit son
menton dans sa main, sa paume sur sa bouche. La
ressemblance entre Boris et son fils n’était pas
évidente, mais pour un homme averti, elle ne faisant
pas de doute. Avec la lettre de Perrine, un jour
s’était levé sur une face de la vérité. Il fallait
maintenant, que les astres tournent, que le jour se
fasse aussi sur ce qui s’était passé ce soir d’aout
dans le salon de Boris entre lui et son fils. La
soudaine paternité de l’avocat rendait son crime
plus odieux encore, mais également bien plus
inexplicable.

102
La défense du rhinocéros

XXVIII

David Coste referma le clapet de son


téléphone. Ce que Sophie venait de lui apprendre
commençait peu à peu à mettre en lumière les
événements des derniers jours.
Face à lui, se trouvait encore la tasse d’un
chocolat que la Perrine avait achevé depuis
longtemps. Lorsqu’elle était partie, le flic eut de la
peine pour elle ; elle semblait si triste.
David supposa qu’il ne la reverrait
probablement pas.
Ce qu’elle lui avait appris sur le mort et sur sa
filiation avec Walberg, celui qu'on appelait le
Rhinocéros, était capital. Cependant, les
explications de Perrine ne résolvaient pas tout.
David ne l’imaginait pas en train de tuer froidement
son fils pour éviter un scandale. Il devait y avoir une
autre raison, plus dure encore, plus profondément
enfouie. Le policier pressentait que cette vérité se
trouvait quelque part, cachée au sein des dossiers
de l’avocat défunt. A ce sujet d’ailleurs, Sophie
venait de lui fournir, au terme d’un travail intense,
des informations précieuses.
Perrine par ailleurs, lui avait révélé le numéro
de la chambre de Lucius Lexter, mais s’y rendre ne
lui semblait plus si urgent à présent.
A l’opposé, l’insistance que mettait Karl-Marie
Astor, le troisième avocat, le plus proche peut être

103
La défense du rhinocéros

de Boris Walberg lui semblait de plus en plus


suspecte.
Il allait falloir l’interroger. A cette heure,
d’ailleurs, Klimt devait déjà être en route pour son
domicile.

104
La défense du rhinocéros

IXXX

Karl-Marie Astor mit plusieurs minutes avant


de finalement se décider à aller ouvrir. Le dernier
coursier avait mit de la boue sur sa moquette. Il
avait dû le chasser après l’avoir menacé de
procédures diverses à son encontre.
L’avocat avait depuis de grandes difficultés
pour se calmer. Ces difficultés croissaient d’ailleurs
invariablement au fur et à mesure que son regard se
posait sur la tache terreuse qui ornait maintenant
depuis une demi-heure le centre de son salon.

L’Auguste Klimt qu’il trouva derrière la porte


n’était à vrai dire pas exactement celui que nous
connaissons. C’était un Klimt plus habillé, plus
assuré peut être aussi. Lorsque son fils lui avait
expliqué qu’il projetait de se travestir en journaliste
pour les besoins d’une enquête, Madame Klimt
s’était montrée particulièrement enthousiaste. Elle
s’était d’ailleurs mise en frais d’un costume gris
qu’elle alla acheter pour l’occasion dans un beau
magasin de l’avenue de Solférino dans lequel elle
n’avait jusque là jamais osé entrer. Elle acheta aussi
une chemise blanche qu’elle du tout de même
repasser, pour enlever les pliures et des souliers de
cuir au bout long et pointu, pareils à ceux que
portent les messieurs importants.
Exceptionnellement, elle avait permis Auguste de ne

105
La défense du rhinocéros

pas mettre de cravate, pour lui donner un air un peu


plus décontracté.

Karl, qui avait prévu de faire payer au nouvel


importun l’affront du précédent, se ravisa à la vue
du jeune homme qui se trouvait en face de lui.
Auguste saisit cette subtilité à l’expression de son
visage ainsi que l’occasion de se présenter.

- Maitre Astor, bonjour, Auguste Manet, je


travaille pour le Monde.
- Si c’est au sujet des attentats ; je n’ai rien à
vous dire.
- Pas vraiment Maitre. Pour dire vrai, tous les
journalistes de la capitale veulent savoir ce qui
s'est passé, mais mon angle d'approche et un
petit peu différent.
- c'est à dire?
- je voudrais faire un reportage, sur vous, enfin,
sur le cabinet en général, avant que d'autres
ne cherchent à en montrer une version moins
propre, moins honnête surtout.
- Je vois.
- Je peux entrer quelques instants?
- Installez-vous. Ca doit paraître quand?
- Je ne sais pas encore exactement, mais
bientôt, c'est sûr, nous sommes un journal
d'actualité.
- Asseyez-vous, je peux vous servir à boire?
- Non merci. Pouvons-nous commencer?
- Avec plaisir, que voulez-vous savoir?

106
La défense du rhinocéros

- -Comment fonctionne le cabinet, qui vous


êtes, qui était Boris Walberg bien sûr.

Karl-Marie Astor fit une présentation


prétentieuse et insipide de métier. A l'entendre, il
semblait être la pierre angulaire d'un système
colossal dont ses deux associés ne seraient que
d'obscurs satellites.
Les questions de Klimt n'avaient bien sûr
d'autre but que de distraire son attention. Le
policier espérait lui faire baisser suffisamment sa
garde pour obtenir des informations réellement
intéressantes.

Posé sur une table basse à l'autre bout de la


pièce, le téléphone portable de l'avocat commença à
sonner. Ce dernier prit sèchement la
communication, puis réalisant certainement qui
était son interlocuteur prit un ton plus respectueux.
Son visage se crispa fugitivement d'une terreur
soudaine. Il jeta ensuite un bref regard dans la
direction de Klimt, qui ne put s'empêcher de penser
que la conversation le concernait.

L'avocat fit ensuite quelque pas en direction


de sa chambre.

Le policier profita de ces quelques instants


pour se diriger vers la porte. Ses soupçons n'étaient
pas suffisants pour se convaincre d'une quelconque
implication de l'avocat dans cette affaire, mais déjà
trop de gens étaient morts, il ne voulait pas prendre

107
La défense du rhinocéros

le risque d'être le suivant. Confiant dans son


instinct, il ouvrit précipitamment le verrou, courut
en direction de l'escalier de secours.

Ce n'est que plusieurs minutes plus tard,


suant et essoufflé, enfin assis dans une rame de
métro qu'il se permit de reprendre son calme.

108
La défense du rhinocéros

XXX

David ouvrit calmement la porte de la chambre


de Lucius Lexter. Il avait de nombreuses questions
à lui poser, et songeait aux événements écoulés
depuis leur première et unique rencontre.
L'avocat lisait une édition usée des Mémoires
d'Hadrien. David Coste, qui n'avait que très mal
entendu parler de ce livre se hasarda à demander ;

- C'est bien ce que vous lisez?

Lex se surprit en découvrant qu'il n'éprouvait à


présent plus la moindre animosité pour ce Flic, il lui
semblait aussi perdu qu'il l'était lui-même, et
quelque chose en lui de sourd et d'indistinct lui
disait qu'il devait à cet homme un semblant
d'hospitalité.

- Excellent, lisez-le quand vous en aurez le


temps et le goût.
- J'essaierais.
- "j'ai rencontré chez la plupart des hommes
peu de consistance dans le bien, mais pas
davantage dans le mal, leur méfiance, leur
indifférence plus ou moins hostile cédait
presque trop vite, presque honteusement".
C'est tristement vrai, vous ne trouvez pas?
Asseyez-vous.
- Je ne suis pas sûr de comprendre, mais merci.

109
La défense du rhinocéros

- J'ai découvert deux secrets terribles au sujet


de deux personnes que j'aime. Et pourtant, je
continue à les aimer.
- Je comprends, Perrine aussi, elle vous aime
vraiment beaucoup.
- Ah? Vous avez vu Perrine. Comment va-t-elle?
- Je ne sais pas trop.
- Je comprends. Vous savez où elle est allée?
- Non. Désolé.
- Ne le soyez pas, vous n'y êtes pour rien. En
quoi puis-je vous aider?
- Je pense que quelqu'un, une société
quelconque se servait de votre ami mais je ne
comprends pas à quelles fins.
- Expliquez-moi.
- Walberg faisait du recouvrement de créances
pour une société Mexicaine. Cette société
avait en fait plusieurs filiales afin de faire
croire à une multiplicité d'intervenants alors
que tous les fonds lui revenaient. Walberg
n'avait en fait qu'un seul interlocuteur.
- Je vois.
- Le système entier semble fait pou permettre à
des fonds de s'acheminer vers cette unique
société Mexicaine. Je ne suis cependant pas
arrivé à comprendre la nécessité de tous ces
procès.
- je crois que je comprends–moi. Seul un
habitué des milieux juridiques pouvait
comprendre ce mécanisme. Il existe voyez-
vous une règle selon laquelle un avocat est
contraint de déposer tous les fonds qui

110
La défense du rhinocéros

transitent entre ses mains, notamment ceux


issus d'un recouvrement de créance, par un
organisme appelé la CARPA. Ces fonds sont
séquestrés pendant trois semaines ce qui
permet de sécuriser les transactions en cas de
contestation, mais ce qui permet aussi à la
CARPA de se rémunérer grassement avec les
intérêts des sommes qui transitent chez elle.
- En quoi cela nous aide t'il?
- Vous allez comprendre. La Carpa émet à
l'issue des trois semaines un chèque de
caisse, en conséquence payable à vue au nom
d'un bénéficiaire qui est en pratique la partie
qui a remporté le procès, vous me suivez?
Puisque la destination est contrôlée à l'avance
durant le délai de trois semaines, puisque
cette destination est l'exécution d'un
jugement rendu par les juridictions françaises,
rien n'est plus sûr qu'un chèque de la Carpa.
Les banques sont d'ailleurs dispensées de tout
contrôle et de toute déclaration à la Banque de
France relativement à ces chèques.
- Mais alors ça veut dire que…
- Ca veut dire que Boris Walberg se livrait à un
blanchiment d'argent à grande échelle au
travers du cabinet.
- Cependant, ses dossiers ont tous été détruits
durant l'explosion. Il sera très difficile de
découvrir pour le compte de qui les fonds
étaient blanchis.
- Non, justement : il reste un de ces dossiers. Il
se trouve sur la banquette arrière de ma

111
La défense du rhinocéros

voiture, qui doit se trouver encore dans le


parking de Roissy.

112
La défense du rhinocéros

XXXI

Auguste Klimt enrageait. Depuis plusieurs


dizaines de minutes déjà, il tentait vainement de
joindre le lieutenant Coste. Le policier devina que ce
dernier devait encore se trouver à l’hôpital de la
Pitié Salpetrière. Coste avait en effet annoncé au
jeune homme son intention de rendre visite au
troisième et dernier avocat ; Lucius Lexter qui était
actuellement hospitalisé.
En désespoir de cause, le jeune lieutenant
sortit son téléphone portable de la poche intérieure
de son veston et composa le numéro des
renseignements. Il demanda le numéro de l’hôpital,
ainsi que celui d’une compagnie de Taxis.

113
La défense du rhinocéros

XXXII

Karl-Marie Astor ouvrit la porte de la chambre


de Lucius Lexter et entra. Un homme aux épaules
massives le suivait, un revolver muni d’un silencieux
à la main.
A sa grande surprise, Lex sourit en le voyant.
David Coste quant à lui ne prit pas même la peine
de se retourner pour lui faire face.
Lex prit le premier la parole.

- Karl, nous parlions justement de vous.

David enchaina,

- Oui, maitre, je parlais justement de votre


probable implication dans une affaire de
blanchiment.
- Et je suppose que tu viens finir le travail que
tes amis ont bâclé au Mexique.
- Ils n’avaient pas ordre de te tuer. Un mort de
plus aurait une nouvelle fois par trop attiré
l’attention sur nous. Nous avons beaucoup
espéré que cette affaire s’étouffe d’elle-
même.

David consentit enfin à se tourner.

- Comme vous pouvez le voir, il n’en est rien.

114
La défense du rhinocéros

- Sans vous et votre ami flic, qui fouinez


partout, sans vous Lexter qui vous intéressiez
trop aux dossiers de Walberg, nous aurions pu
en rester là.

Lex avait besoin de savoir, il demanda :

- Boris, c’est vous qui l’avez corrompu ?


- Le Rhinocéros n’a pas opposé une grande
défense… Le scandale qui entourait la
naissance de son fils, l’âge de la mère surtout,
tout ca a été bien plus convaincant que
l’argent si vous voyez ce que je veux dire.
- Et Marco Leiva, pourquoi est il mort ?
- Ce gamin est entré sans prévenir chez
Walberg, il voulait lui parler à tout prix.
Seulement lorsqu’il est arrivé, nous étions en
pleine réunion, nous parlions de choses que
cet entêté n’aurait pas du entendre avec des
gens qu’il n’aurait pas dû voir.
- Ce n’est donc pas Boris qui l’a tué ?
- Non bien sûr, mais ca n’a plus une grande
importance. Assez parlé, Eric ; s’il te plait, ca
a assez duré.

C’est à cet instant qu’Auguste Klimt entra


dans la pièce en criant « lieutenant, il faut que je
vous prévienne… ». Il n’eut pas le temps de finir sa
phrase : Eric le tenait déjà en joue.

Astor se contenta de ricaner :

115
La défense du rhinocéros

- Piètre cavalerie !

Le visage de Lex rayonnait toujours cependant


du même sourire. C’est seulement à cet instant
qu’Astor commença à s’inquiéter.
De chacune des deux portes qui
communiquaient avec les chambres voisines
émergèrent des soldats vêtus de costumes noirs,
masqués et armés. Karl-Marie Astor et son sbire
furent rapidement maitrisés et emmenés.

Klimt, pétrifié de peur et de stupeur lança un


regard désespérément incrédule au lieutenant et à
l’avocat. Ce fut le second qui le gratifia d’une
réponse.

- Un agent des renseignements Français m’a


fait l’amitié de mettre ma chambre sous
surveillance. Lorsque vous avez appelé
l’accueil et laissé un message parait-il assez
cafouilleux les agents qui écoutaient la ligne
ont mis ces soldats en faction pour nous
protéger.

David crut utile d’ajouter :

- Merci beaucoup lieutenant, c’est du beau


travail, et vous nous avez peut être sauvé la
vie.

116
La défense du rhinocéros

Le jeune lieutenant était toujours interdit. De


longues secondes plus tard, il trouva enfin la force
de dire :

- Dites lieutenant, vous m’avez appelé


lieutenant!

117
La défense du rhinocéros

Épilogue

Lex défit les boutons de sa robe en passant


sous le portique pour sortir dans la salle
d’audience. La salle des pas-perdus résonnait de
voix nombreuses et passionnées. Les débats avaient
été longs et épuisants. Une session de cour d’assise
d’une semaine était un exercice qui tenait à la fois
du sprint et de la course d’endurance. Le résultat
était là cependant. Tous les accusés, y compris son
client venaient d’être acquittés à la stupeur
générale.
Quelques pas encore et Lex se retrouva sous
les hautes colonnes fermées de grilles de l'ancienne
cour d'appel d’Aix en Provence. Retourner vivre et
travailler ici lui avait semblé presque naturel. Son
deuxième départ le ramenait aux origines.
Lex fit quelques pas en direction de la rue
d’Italie, c’est au premier étage d’un vieil immeuble
de cette rue que se trouvait son nouveau cabinet.
Perrine lui prit la main comme dans un rêve. A
aucun moment l’idée même de lui demander ce
qu’elle faisait là ne lui traversa l’esprit. Elle jeta ses
yeux dans les siens et dit :

- Tu as quelques cheveux gris maintenant.


J’aime beaucoup.

Lex ne répondit pas, il se contenta de sourire.

118