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Olivier Chaïbi

Proudhon
et la banque du peuple
(1848-1849)

Société des Ecrivains


© Éditions Connaissances et Savoirs, 2010

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Chronologie indicative

1848
24 février Formation d’un
gouvernement
provisoire en faveur
de la République
26 février Quatre citoyens en arme se
rendent chez Proudhon pour
le prier de faire connaître sa
solution du problème social
28 février Création de la
Commission des
Travailleurs au
Palais du
Luxembourg
4 mars Liberté totale de
presse et de réunion
7 mars Création de
comptoirs
d’escomptes
15 mars Cours forcé des
billets de la Banque
de France, création
de petites coupures
16 mars Majoration des
impôts de 45
centimes pour un
franc

7
26 mars Publication de la Solution du
problème social
31 mars Publication de l’Organisation
du crédit et de la circulation
1er avril Parution du quotidien Le
Représentant du Peuple
16 avril Journée de
manifestations pour
le report des
élections
23 avril Élection de
l’Assemblée
constituante :
Victoire des
conservateurs
15 mai Manifestation qui Publication des statuts de la
déborde en société de la Banque
insurrection : d’Échange
Répression
4 juin Élections Élection de Proudhon
complémentaires à
la Constituante
21 juin Projet de dissolution
des Ateliers
Nationaux
22 au 22 juin Émeutes et
insurrection
ouvrière réprimées :
4 000 morts
31 juillet Discours de Proudhon à
l’Assemblée
11 août Rétablissement du
cautionnement sur
la presse

8
21 août Proposition à l’Assemblée
relative à un emprunt national
et à la réunion de la Banque
de France au domaine public.
Suspension définitive du
Représentant du Peuple
24 septembre Première réunion de
préparation de la Banque du
Peuple en présence des
associations ouvrières et des
délégués du Luxembourg
1er novembre Parution du 1er n° du journal
Le Peuple. D’hebdomadaire,
il devient quotidien le
23 novembre
21 novembre Promulgation de la
Constitution
9 décembre Réunion des anciens délégués
des corporations ouvrières
ayant siégé au Luxembourg :
Annonce du rapprochement
avec la Banque du Peuple
20 décembre Louis Bonaparte
président de la
République
1849
16 janvier Assemblée Générale des
associations du Luxembourg.
Approbation de la Banque du
Peuple.
29 janvier Vote de la
proposition Râteau
tendant à la
dissolution de
l’Assemblée

9
31 janvier Arrêt et signature de l’acte de
société de la Banque du
Peuple
11 février Ouverture des locaux de la
Banque du Peuple. Début des
souscriptions
28 mars Condamnation de Proudhon à
3 ans de prison pour insulte au
Président
11 avril Liquidation de la Banque du
Peuple
16 avril Expédition de Rome
13 mai Élection de
l’Assemblée
législative
13 juin Manifestation de la Les bureaux du Peuple sont
Montagne. mis à sac
Répression

10
Introduction

« L’histoire de l’humanité n’est que le


développement continuel d’une comptabilité en
partie double […] La comptabilité se passe entre les
deux classes de citoyens qui ont de tout temps
composé à eux seuls l’organisme social, les
propriétaires, les capitalistes, les entrepreneurs d’une
part, et les salariés d’autre part. »
V. Avril, Histoire philosophique du crédit, 1849.
« Puisqu’il y a unanimité sur ce point que, seul, le
travail est la source de toute richesse, pourquoi donc
le travail, dans ses rapports avec les Banques,
compte-t-il pour presque rien, quand il devrait
compter pour presque tout ; et pourquoi le numéraire
compte-t-il pour presque tout, quand il devrait
compter pour presque rien ? Est-ce équitable ? Est-
ce profitable ? »
Émile de Girardin, Introduction à la réforme des
banques par A. Darimon, 1856.

Le nom de Proudhon est associé à l’anarchisme et au


socialisme utopique. Cette affirmation justifiable a souvent
été un verdict sans appel sur une pensée bien plus complexe
qu’elle ne le laisse penser. Ajoutons à cela le caractère
désordonné et impulsif du personnage, et il semble alors
devenir évident que le fils de tonnelier bisontin, auteur du
célèbre aphorisme « la propriété c’est le vol », ne saurait être

11
qu’un esprit marginal et contestataire dont l’impact serait
nécessairement limité.
Les deux citations ci-dessus illustrent pourtant à quel point
la pensée de Pierre-Joseph Proudhon était susceptible, non
seulement de rencontrer un écho, mais aussi d’influencer une
frange non négligeable de ses contemporains1. 1848 vit
émerger la question sociale en France et en Europe. Pierre-
Joseph Proudhon fut l’un de ceux qui l’exprimèrent et
tentèrent d’y répondre. Pour la plupart des « Quarante-
Huitards », l’organisation du travail par la république
démocratique et sociale était la solution. À la même époque,
l’analyse de leur échec faisait envisager à Karl Marx la
constitution du parti communiste pour la conquête des
moyens de production par les prolétaires.
Tout comme l’ensemble des socialistes et des réformateurs
sociaux, Proudhon cherchait l’amélioration du sort des

1
La première citation est de V. Avril, probablement Victor Avril, un
avocat, auteur de poèmes en 1840 et qui plaida dans le domaine des
affaires sous le second Empire. L’influence de Proudhon sur lui est
sensible sous la seconde République, puisqu’il est l’auteur en 1848 d’un
ouvrage intitulé La Communauté, c’est l’esclavage et le vol, ou Théorie
de l’égalité et du droit, publié chez Guillaumin. Le dictionnaire
biographique du mouvement ouvrier mentionne un Victor Avril rédacteur
aux Veillées du Peuple, Journal mensuel de la Démocratie socialiste en
1849-1850.
Fidèle ami et collaborateur de Proudhon, Alfred Darimon est le premier
chroniqueur des actes du célèbre anarchiste sous la seconde République,
publié dans un livre intitulé : A travers une révolution, Paris, 1884. Alfred
Darimon fut un opposant modéré à Louis-Napoléon Bonaparte. Il
contribua à la création du Tiers-Parti avec Emile Ollivier. Il publia De la
Réforme des banques chez Guillaumin en 1856. Dans le chapitre sur « la
Banque du Peuple », il écrivait : « La gratuité du crédit est devenue chose
si ordinaire, qu’après avoir servi d’étendard aux radicaux elle commence
à être un moyen pour les conservateurs de se rendre populaires. » Il cite
Emile de Girardin, avec lequel Proudhon débattit âprement de la Banque
du Peuple en 1848.

12
travailleurs et la suppression des injustices capitalistes, qu’il
dénonçait déjà depuis une décennie. En 1848, il proposa sa
solution du problème social. Il s’agissait de mesures
économiques et financières, plus précisément d’un
programme de réformes des banques et du secteur monétaire.
Le plan de l’anarchiste n’avait rien d’aussi exaltant que les
promesses d’un nouvel an I ou d’un grand soir des
prolétaires. Pourtant, ses vues sur le crédit et les banques
eurent un impact important.
Si l’œuvre de la seconde République fut aussi éphémère
que le nouveau régime mis en place, la révolution de 1848,
qu’importe son inéluctabilité1, témoigne d’une profonde
mutation des idéologies dont les conséquences devaient se
ressentir pendant près d’un siècle. La phraséologie quarante-
huitarde a voilé les changements réels que connaissait la
société au niveau économique et social. Pourtant, cette
révolution au départ politique, apparue dans une France au
début de sa révolution industrielle, a révélé la prise de
conscience d’une partie du peuple à l’égard de ses conditions
de vie, essentiellement déterminées par le travail. Les
quelques mois de libre expression qu’offrit la liberté de la
presse firent apparaître à la face de la société des
revendications populaires des plus partagées, mais aussi les
symptômes les plus marquants d’une Nation en crise, qui
aspirait à retrouver confiance en elle-même.
Crise et manque de confiance sont deux mots
caractéristiques de l’état de la France en 1848. Si l’on retient
essentiellement l’échec d’une révolution politique et les
divisions qui menèrent presque le pays à la guerre civile, la
courte période d’euphorie nationale qui caractérisa les

1
Soulignons que la seconde République est la seule des cinq républiques
qui ait été proclamée en temps de paix. Elle ne résulte pas d’une
conjoncture extérieure menaçante mais d’une véritable révolution interne.

13
premiers jours de cette période révéla une conviction
proudhonienne partagée par bien des Français. La nécessité
de réformes économiques et sociales se faisait urgente. Or de
telles réformes supposaient le retour de la confiance, tant sur
le plan politique qu’économique.
On touche là précisément au problème du crédit : créditer,
accorder son crédit, cela signifie justement faire confiance.
Mais pour qu’une société retrouve sa confiance en soi, il lui
faut partager une foi commune dans son avenir. Ici apparaît
l’importance de l’idéologique dans le contexte politique et
économique. Une société n’est pas seulement en crise en
raison de dysfonctionnements des structures économiques,
mais aussi à cause d’un manque de croyance dans le modèle
politique et social qu’elle a érigé.
Si Louis-Philippe a focalisé en 1848 pendant un temps
tous les mécontentements, le vide politique laissé par la chute
de son trône a vite été comblé. Mais la confiance n’a pas été
restaurée. Les élections au suffrage universel (masculin)
promises par le gouvernement provisoire de la République
française ont été remportées en avril 1848 par une majorité de
conservateurs et de libéraux hostiles à tout interventionnisme
en matière économique. La fermeture des ateliers nationaux
conduisit aux sanglantes journées de juin 1848. À la suite, un
grand nombre de journaux, clubs et associations socialistes
furent dissous. Dès lors, les travailleurs ne pouvaient plus
compter sur le gouvernement et durent s’organiser eux-
mêmes1. Ce fut dans ce contexte que naquit la Banque du
Peuple.

1
L’un des principaux protagonistes de la Banque du Peuple, l’ancien
saint-simonien puis fouriériste Jules Lechevalier, avait ouvert en mars
1848 un club de l’Organisation du travail. En juin, il publia une brochure
intitulée Qui donc organisera le travail ? Les travailleurs eux-mêmes !

14
La Banque du Peuple n’a jamais fait l’objet d’une étude
globale. Sans doute cela est-ce dû à son échec et à l’absence
d’un fond d’archives regroupées sur le sujet. Aussi doit-on
constater que la pensée de Proudhon est bien moins étudiée
que celle de ses contemporains socialistes, Saint-Simon et
Fourier avant lui, Karl Marx après. Quant aux proudhoniens,
aucune étude ne s’y est intéressée contrairement aux saint-
simoniens ou aux fouriéristes plus facilement identifiables
dans les archives et les bibliographies.
L’ouvrage contenant l’étude la plus complète sur la
Banque du Peuple est la magistrale thèse de Pierre
Haubtmann sur Proudhon1. Son auteur consacre 23 pages à ce
sujet, dans lesquelles il eut le mérite de faire le point sur des
sources et des références bibliographiques exploitables sur le
sujet. Il y a d’abord la correspondance et les carnets de
Proudhon, qu’Haubtmann avait d’ailleurs fait publier2, puis le
journal au sein duquel le polémiste socialiste était rédacteur,
et dont il voulait faire la « vache à lait » de sa banque : Le
Peuple. Haubtmann s’appuie également sur l’ouvrage de
Darimon, un ami de Proudhon, qui retraça les évènements de
cette période3. Ces sources permettent d’y voir plus clair,
mais leur seule exploitation aurait conduit à une histoire
événementielle de la Banque du Peuple, étroitement associée
à la vie de Proudhon et à sa pensée. En plus de la subjectivité
de ces sources liées à leur auteur, elles ont surtout le défaut

1
P. Haubtmann, Pierre-Joseph Proudhon, sa vie, sa pensée, thèse de
Doctorat ès lettres, soutenue le 4 mars 1961 en Sorbonne, éditée par
Beauchesne en 1982.
2
Proudhon, Carnets, (texte imprimé et annoté par P. Haubtmann), Paris,
M. Rivière, 1962. Pour cette recherche, nous avons travaillé sur le tome
n°3, qui correspond aux carnets rédigés de 1848 à 1850. La
correspondance de Proudhon a été éditée pour la première fois chez
Lacroix à Paris en 1867.
3
A. Darimon, A travers une révolution, Paris, 1884.

15
d’ignorer la plupart des acteurs de la Banque du Peuple, à qui
elle doit en grande partie son existence. En ce qui concerne la
bibliographie, Haubtmann a mentionné tous les ouvrages
d’économistes traitant de la Banque du Peuple dans un
chapitre, notamment celui de Courcelle-Seneuil, Traité des
opérations de banque, paru dès 18511, la thèse de L. Labrusse
sur la conception proudhonienne du crédit, soutenue en
19192, un article de W. Oualid intitulé « Proudhon banquier »
paru en 19203, et enfin le chapitre de Rist et Gide sur
Proudhon dans leur ouvrage sur les théories relatives au
crédit et à la monnaie4. Dans les ouvrages écrits plus
récemment sur la pensée de Proudhon5, la Banque du Peuple
est seulement citée à titre d’exemple. Si toutes ces études ont
le mérite de faire une présentation critique des théories de
Proudhon sur le crédit, aucune ne donne d’explications
concrètes sur la Banque du Peuple et ses essais de réalisation,
à l’exception de ce que son père fondateur a bien voulu écrire
à ce sujet.
Ainsi, cet ouvrage repose essentiellement sur des sources
négligées par la plupart des personnes qui se sont intéressées
à la pensée de Proudhon. L’acte de création de la Banque du
Peuple se trouve aux Archives de la Ville de Paris. Ce
document peut-être mis en perspective avec les statuts de la
Banque du Peuple. Parus chez Guillaumin en 1849, ils sont
suivis par un rapport de la commission des délégués du

1
J. Courcelle-Seneuil, Traité théorique et pratique des opérations de
banque, Paris, Guillaumin, 1852.
2
L. Labrusse, Conception proudhonienne du crédit, thèse de Droit
soutenue à Paris en 1919.
3
W. Oualid, « Proudhon banquier » in Proudhon et notre temps, Paris,
Chiron, 1920.
4
C. Gide et C. Rist, Histoire des doctrines économiques, Paris, 6ème éd.,
1944, (pp. 321-355).
5
Voir bibliographie.

16
Luxembourg. Ils témoignent que la Banque du Peuple n’était
pas uniquement l’œuvre de Pierre-Joseph Proudhon,
contrairement à ce que laissent sous-entendre la plupart des
études, mais un projet de Proudhon qui fut élaboré en
présence et avec l’aide et la participation de plusieurs groupes
et personnes, à commencer par la commission des délégués
des corporations ouvrières qui avaient siégé au Luxembourg.
Dès lors, cette étude ne pouvait plus être intitulée « la Banque
du Peuple de Pierre-Joseph Proudhon », mais Proudhon et la
Banque du Peuple. Modifiant ainsi les hypothèses de départ,
il faut partir de la commission du Luxembourg, créée par
Louis Blanc, pour comprendre l’histoire de la Banque du
Peuple. En raison de l’opposition entre le socialiste étatiste et
le socialiste anarchiste et des critiques adressées par
Proudhon au Luxembourg, rien ne permettait de faire le
rapprochement entre ces deux institutions, à l’exception des
statuts commentés de la Banque du Peuple. L’ouvrage de
Rémi Gossez sur les associations ouvrières en 1848 offre
d’ailleurs un chapitre sur la Banque du Peuple qui l’inscrit
dans la continuité de l’organisation du travail entreprise par la
commission du Luxembourg au printemps 18481. Il a de plus
le mérite de mentionner la présence de sources sur la Banque
du Peuple à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris,
essentiellement des œuvres d’explication et de propagande en
faveur de la Banque2.
Chercher du côté de l’organisation ouvrière conduit à
consulter la presse contemporaine de la Banque du Peuple.
Les journaux de 1848-1849 constituent ainsi les principales
sources de cette étude. Non seulement les organes des
mouvements socialistes et des associations de travailleurs

1
R. Gossez, Les Ouvriers à Paris en 1848, tome I : l’organisation, Paris,
bibliothèque de la révolution de 1848, 1968.
2
Voir les sources en fin d’ouvrage.

17
fournissent de nombreuses informations, mais aussi la plupart
des quotidiens. Leur consultation témoigne dans un premier
temps de l’importance des questions relatives au travail et au
crédit, mais aussi de la popularité, certes à double tranchant,
de Pierre-Joseph Proudhon. En effet, le polémiste anarchiste
étant devenu une figure que l’on qualifierait aujourd’hui de
médiatique, son projet bancaire fut évidemment âprement
évoqué ou discuté dans la plupart des quotidiens. La presse
des débuts de la seconde République fournit donc une
quantité fort appréciable de renseignements sur la mise en
place de la Banque du Peuple et surtout de ses perceptions
par une large partie des opinions publiques.
Cette étude serait passée à côté d’un des principaux
objectifs recherchés par son auteur si elle avait négligé les
différents acteurs de la Banque du Peuple. Sur cet aspect, les
sources sont plus diffuses et disparates. Le journal Le Peuple
a fourni plusieurs éléments sur la sociologie des adhérents à
la banque. Il a malheureusement été difficile de pouvoir en
trouver davantage. De même, les sources sur les principaux
organisateurs de la Banque du Peuple sont lacunaires. Il
s’agit de personnages de second plan, souvent méconnus,
mais qui méritent de ne plus l’être. À la suite de certaines
séances relatives à l’organisation du projet, des procès-
verbaux ont été imprimés, mentionnant les noms de ces héros
discrets de la cause des travailleurs menée au nom de
Proudhon ou Louis Blanc. On retrouve parfois leurs noms au
bas de déclarations publiées dans la presse. Après la
liquidation de la Banque du Peuple, ils tentèrent de
poursuivre l’œuvre dans un projet intitulé Mutualité des
Travailleurs. Comme la plupart étaient proches des
démocrates socialistes, ils furent victimes de la répression
consécutive à la manifestation du 13 juin 1849 en faveur des
républicains romains menacés par l’armée française. Pour

18
cette raison, les archives judiciaires du CARAN relatives aux
procès des inculpés de cette journée comportent quelques
informations sur eux et sur la Banque du Peuple. Le reste fut
très certainement dispersé et détruit par la mise à sac des
organes et bureaux démocrates-socialistes.

Restituer toute la dimension historique de la Banque du


Peuple oblige à partir de son contexte historique et de son
initiateur. Au début de l’année 1848, Pierre-Joseph Proudhon
était encore méconnu de la très grande majorité du peuple.
Ses œuvres rédigées auparavant n’avaient été lues que par un
cercle restreint et sa notoriété commençait à peine à se
répandre parmi les quelques polémistes socialistes que la
France et l’Europe comptaient en cette période. La révolution
de 1848 le rendit célèbre en tant que journaliste et homme
politique. Proudhon correspond bien à ces hommes nouveaux
que le XIXe siècle savait promouvoir. Certes, ses origines
plébéiennes ne l’avaient pas aidé, mais ses années d’études
en autodidacte et son expérience professionnelle de
typographe lui permirent de maîtriser ce redoutable média
qu’était la presse. Faute de tribune parlementaire dans un
premier temps, il disposait de sa propre tribune pour exposer
ses idées. « Pamphlétaire de haute lignée1 », son verbe revêtit
une force de persuasion rare, appuyé par une argumentation à
la fois séduisante et rigoureuse. Son idée directrice durant la
période pourrait être ainsi résumée : la révolution de 1848
doit être économique, la solution du problème social est dans
l’organisation du crédit et de la circulation. Pour y parvenir il
fallait créer une banque de nouvelle nature. L’aboutissement
de ce projet de société fut la Banque du Peuple.
Proudhon n’était pas un marginal ou un fantaisiste à
l’origine d’une nouvelle utopie économique. En dépit de la
1
P. Haubtmann, op. cit., p. 863.

19
haine qu’il put focaliser sur lui en raison de ses provocations,
sa vision de la société était partagée par bien des
contemporains. Il existait un vivier social sur lequel
pouvaient venir se greffer ses idées et ses projets (Chapitre I).
La réalisation de la Banque du Peuple a d’ailleurs été
essentiellement l’œuvre de différents réformateurs sociaux,
plus ou moins proches de Proudhon. Ce dernier chercha tous
les moyens possibles pour mettre ses idées en pratique et il
finit par réussir à établir son institution en partie grâce au
soutien des associations ouvrières créées par la Commission
du Luxembourg (chapitre II). Ce rapprochement fut
nécessaire en raison de l’hostilité manifestée à l’égard des
projets socialistes. Les premiers projets de Proudhon en
matière de réformes bancaires furent d’abord rejetés par les
notables et les hommes politiques (chapitre III). Les statuts
de la Banque du Peuple furent discutés et rédigés par des
socialistes issus de différents courants et aboutirent à un vaste
projet mutualiste et coopératif (chapitre IV) centré autour de
la théorie proudhonienne du crédit (chapitre V). Le résultat
fut prometteur et semblait promis à un large succès
(chapitres VI et VII). Malheureusement, Proudhon
s’appliquait autant, et peut-être même davantage, à critiquer
la politique de Louis Napoléon Bonaparte qu’à la constitution
de la Banque du Peuple. Il s’attira les hydres du pouvoir et sa
condamnation entraîna la liquidation de la Banque
(chapitre VIII). Le projet aurait-il réussi ou était-il utopique ?
Quoi qu’il en soit, il suscita un enthousiasme méconnu et
sans doute inattendu (chapitre IX). Son échec poussa
Proudhon à approfondir ses théories (chapitre X). Quant aux
principes de la Banque du Peuple, ils ont eu tout de même
quelques héritiers et ne sont pas dénués de toute postérité
(chapitre XI).

20
Chapitre I :
1848 ou la promesse
d’une « révolution sociale1 »

À la fin de l’année 1848, la fondation d’une véritable


République démocratique et sociale, conformément à la
volonté des Montagnards et des différents courants socialistes
et « républicains de la veille » semblait compromise2. Le
socialisme avait été battu par les urnes en avril et par les
armes en juin. L’Assemblée constituante refusa de
reconnaître le droit au travail et les élections présidentielles
aboutirent à la nomination de Louis Napoléon Bonaparte
comme président. Dès lors, les réformistes, même les plus
étatistes, durent comprendre qu’ils ne pourraient plus
compter sur l’aide de l’État pour assurer leurs différents
projets, dont l’objet était sous des formes certes souvent bien
différentes, mais non moins pertinentes, l’organisation du
travail. N’était-ce pas d’elle que devait provenir la relance de

1
A la fin mars 1848, Proudhon écrivit dans son carnet : « Une révolution
sociale a eu lieu » (Carnet VI, p. 265.) Le 2 avril 1848, Jules Lechevalier,
qui fut le principal entrepreneur de la Banque du Peuple, déclarait à son
Club de l’Organisation du Travail que la révolution de Février était une
« révolution sociale » (J. Lechevalier, Déclaration du 2 avril 1848 au
Club central de l’Organisation du Travail, 1848.
2
La Constitution du 4 novembre 1848 proclame dans son préambule, art.
II : « La République française est démocratique… » Mais la dimension
sociale reste très allusive et limitée, essentiellement en raison des craintes
suscitées par le socialisme.

21
l’activité économique qui reposait essentiellement aux yeux
des « Quarante-Huitards » sur l’activité des producteurs ? Au
printemps, la volonté de mettre en avant les forces
productives de la Nation s’était manifestée par une exaltation
de la blouse et de la casquette1. Bien que les théories saint-
simoniennes fussent critiquées par beaucoup de socialistes,
leur influence était bien perceptible, comme en témoignait la
devise inscrite en manchette du journal au sein duquel
Proudhon était rédacteur : « Qu’est-ce que le producteur ? —
Tout ! Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? — Rien2 ! » Mais les
notables au pouvoir n’envisageaient pas de rupture avec
l’« Économisme », à savoir les fondements théoriques du
capitalisme libéral, qui supposaient de limiter l’intervention
de l’État et la défense absolue de la propriété capitaliste.

Corrélation entre la pensée proudhonienne et la


conjoncture politique et sociale
Dans un tel contexte, il devenait évident que le
gouvernement ne subventionnerait pas les œuvres
d’inspirations socialistes et que les travailleurs devraient
s’organiser eux-mêmes. L’association, défendue depuis près
de deux décennies par les socialistes, devint alors la solution
préconisée. La reconnaissance du droit d’association par la
Constitution3, malgré la perte de plusieurs acquis de février,
avait été consacrée par les faits. Le pouvoir ne pouvait plus
que s’y opposer par la force. Depuis 1791, les lois Le
Chapelier et d’Allarde avaient interdit toute réunion et

1
« Chapeau bas devant la casquette, à genoux devant la blouse »
2
Voir la « Une » du Représentant du Peuple puis du Peuple.
3
Constitution, art. 8 : « Les citoyens ont le droit de s’associer… »

22
regroupement de travailleurs1. Les solidarités ouvrières
n’avaient pas pour autant été éradiquées. Elles subsistaient
sous des formes traditionnelles comme le compagnonnage, en
déclin tout au long du XIXe siècle, ou encore par le biais des
sociétés de secours mutuels, qui devaient connaître une
progression durant cette période. Cependant, en dépit de la
persistance et de l’attachement pour ces modes de solidarité
organique au sein de la classe ouvrière et artisanale, les
progressistes commençaient à les juger archaïques, et surtout
difficilement compatibles avec les valeurs de liberté
individuelle et de droit des citoyens, dont devait découler un
certain individualisme. Il ne s’agissait plus de remettre la
Révolution de 1789 en cause, mais de lui ajouter la révolution
économique et sociale. L’association devint ainsi « le fer de
lance » de l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes. En
permettant au travail de s’associer au capital, faute de ne
pouvoir réellement substituer le second au premier, les
travailleurs devaient pouvoir mettre en commun leurs
capacités et profiter librement du fruit de leur travail. Sans
être théorisée dans ces termes, l’association devait permettre
aux travailleurs de se réapproprier la « force collective »
qu’extorquait jusqu’à présent le capitaliste. Proudhon avait
mis en valeur ce concept promis à un bel avenir dès la
parution de son premier mémoire sur la propriété en 18402.

1
Certes, ces lois fortement influencées par l’anti-corporatisme des
libéraux de 1789 s’appliquaient aussi aux patrons, mais ces derniers
disposaient des conseils d’administration pour se réunir et les
gouvernements avaient plusieurs fois fait acte d’indulgence envers eux
2
Théorie de la Propriété : « Le capitaliste, dit-on, a payé les journées des
ouvriers ; pour être exact, il faut dire que le capitaliste a payé autant de
fois une journée qu’il a employé d’ouvriers chaque jour […] Car, cette
force immense qui résulte de l’union et de l’harmonie des travailleurs, de
la convergence et de la simultanéité de leurs efforts, il ne l’a point payée.
Deux cents grenadiers ont en quelques heures dressé l’obélisque de

23
Surpris par l’insurrection des 23, 24 et 25 février,
Proudhon garda son sang-froid, bien qu’il considérât les
évènements comme survenus trop tôt. Pour lui, le peuple
n’était pas encore mûr pour la révolution, ou plus exactement,
les théories de politique économique et sociale n’étaient pas
encore suffisamment développées pour permettre la mise en
place d’un ordre nouveau susceptible d’organiser la société.
« On a fait une révolution sans idées1 », estimait-il. Dès lors,
la République ne pouvait être qu’une mystification de plus.
L’ère des bons sentiments et le lyrisme républicain
l’énervaient. Bien avant Karl Marx, il dénonça la comédie
quarante-huitarde et affirmait : « L’intrigue est partout ; le
bavardage triomphe : nous avons fait une répétition du
10 août et du 29 juillet, entraînés par l’ivresse de nos romans
historiques ; sans que nous nous en apercevions, nous
sommes devenus tous des personnages de comédie2 ». La
République des poètes l’irritait. Il avouait déjà le 25 février :
« Si j’écrivais comme Lamartine, je serais dans un mois le
premier homme de France3. » Proudhon était agacé par
l’établissement d’un gouvernement provisoire qui, incapable

Louqsor sur sa base ; suppose-t-on qu’un seul homme, en deux cents


jours, en serait venu à bout ? Cependant, au compte du capitaliste, la
somme des salaires eût été la même. Eh bien, un désert à mettre en
culture, une maison à bâtir, une manufacture à exploiter, c’est l’obélisque
à soulever, c’est une montagne à changer de place. La plus petite fortune,
le plus mince établissement, la mise en train de la plus chétive industrie,
exige un concours de travaux et de talents si divers, que le même homme
n’y suffirait jamais. Il est étonnant que les économistes ne l’aient pas
remarqué. Faisons donc la balance de ce que le capitaliste a reçu et de ce
qu’il a payé. »
1
Carnets, (Texte imprimé et annoté par P.Haubtmann), n°3, 1848-1850,
Paris, M. Rivière, 1962. Note du 24 février 1848.
2
Correspondances, tome II, Paris, Lacroix, 1875. Lettre à Maurice, 25
février 1848.
3
Corr. Lettre à Maurice, 26 février 1848.

24
de résoudre le problème social, multipliait les discours et les
promesses. Étranger à tout dogmatisme, il ne pouvait adhérer
à aucun système théorique susceptible d’être expérimenté en
cette période. Hostile au néo-jacobinisme, il avait déjà
dénoncé dans ses œuvres précédentes les erreurs et les
faiblesses des présupposés idéologiques des différents
courants prétendus novateurs comme le saint-simonisme, le
cabétisme ou le fouriérisme. Aussi Proudhon était-il
extrêmement critique à l’égard des « Économistes », qui
« s’attachaient à ce qui était au lieu de chercher ce qui devrait
être1 ». Il ne souhaitait évidemment pas voir leurs idées
contradictoires continuer à se développer. Profondément
attaché à la liberté, il ne pouvait souffrir celle-ci sans la
justice.
Proudhon fut sans doute le premier à constater la
spécificité de la révolution de 1848. Pour que celle-ci mérite
sa majuscule, la révolution devait être sociale. Le problème
provenait du système économique, et c’était à ce niveau qu’il
fallait opérer d’urgence des réformes. Il s’exprimait ainsi
dans une lettre à un ami : « La révolution de février est une
révolution économique, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus
roturier, de plus bourgeois. Organiser le crédit et la
circulation, augmenter la production, cela ne comporte plus le
tempérament de 922… » Au départ, les moyens pour y
parvenir lui importaient peu. Malgré son anti-étatisme,
Proudhon espéra même un moment faire mettre en
application ses idées sur le crédit et la circulation par le biais
du pouvoir gouvernemental. Mais l’impossible soutien
étatique aux projets de réformes économiques et sociales, dû
au conservatisme de l’Assemblée constituante et à

1
« Intérêt et Principal » in la Voix du Peuple. Lettre à Bastiat, 12
novembre 1848.
2
Corr. Lettre à M. Gaudon, 10 avril 1848.

25
l’effacement de l’hypothèque d’un bonapartisme social,
conduisit Proudhon et les réformistes sociaux à élaborer des
solutions autonomes.

Le crédit, principal problème économique et social


La prise de conscience
La dénonciation de la misère des classes ouvrières et du
paupérisme croissant d’une partie de la population s’était
développée sous la monarchie de Juillet. Le problème était
bien perçu par les courants pré-socialistes, mais aussi par des
moralistes et des politiques de toutes tendances. La liberté de
la presse en 1848 et le foisonnement de journaux qui s’en
suivit pendant quelques mois firent ressortir les problèmes
sociaux avec une vigueur nouvelle. Quelles que furent les
aspirations politiques, toutes reconnaissaient l’enjeu de la
préoccupante question sociale. Les difficiles conditions de
vie de la paysannerie, des ouvriers et même des petits
commerçants furent évoquées. La plupart dénonçaient et
déploraient l’absence totale d’assistance sociale face à la
maladie, la vieillesse et le chômage, rompant ainsi avec la
tradition économique de non-intervention étatique. La liberté
d’association proclamée, les sociétés de secours mutuels et
d’autres organisations d’assistance communales ou
corporatives furent encouragées. Des journaux faisaient
publier des exemples de statuts d’association pour permettre
aux travailleurs de s’organiser mutuellement. Les
descriptions misérabilistes des villes et des campagnes
abondaient. Toutefois, bien que le véritable paria social de

26
l’époque demeurât le paysan1, le problème ouvrier
préoccupait davantage les contemporains. La presse et plus
généralement les « lettrés » étant majoritairement urbains, les
descriptions des villes tendaient à s’enraciner dans la
littérature sociale. Sous le thème de la misère urbaine, l’on
évoquait ces masses de mendiants qui affluaient selon les
saisons dans les villes le plus souvent à la recherche d’un
travail à la tâche.
Cette misère commençait à être perçue comme le résultat
d’un phénomène beaucoup plus complexe que celui des
famines causées par les crises agricoles. On comprenait
qu’elle était associée à la ruine de familles qui, devant
travailler pour vivre, ne parvenaient plus à se nourrir dès que
l’ouvrage venait à manquer. Or parmi les raisons qui
expliquaient cette impossibilité à travailler durant une
période, deux prédominaient : D’abord, l’existence d’une
morte-saison au sein de plusieurs catégories de métiers, ce
qui causait un chômage chronique pouvant aller parfois
jusqu’à quatre mois chez les salariés de ces industries.
Ensuite, la nécessité pour le travailleur de posséder un atelier
ou au moins des outils. Il pouvait toujours être amené à les
louer, comme le paysan sans terre pouvait en faire de même
avec une surface agricole. Mais comme la plupart des
travailleurs percevaient à l’époque tout juste de quoi vivre, il
leur était difficile d’épargner une part de leur revenu qui
aurait pu être destinée à la location ou à l’achat de moyens de
production. Dès lors, il leur fallait les louer à crédit ou sur
hypothèque, au risque de perdre en cas de non-
remboursement ses dernières possessions au profit du prêteur.

1
Michelet, le Peuple, dixit M. Aghulon, 1848 ou l’Apprentissage de la
République, (1973) Paris, points seuil, 1992, p. 17. Cela provenait peut-
être du fait que le problème rural et les malaises agricoles n’étaient pas
une nouveauté.

27
En d’autres termes, le travailleur devait faire recours à
l’usurier. La plaie était ainsi dénoncée : L’usure, voici le mal
du siècle !

De l’usure dans la société


Malgré la dénonciation récurrente de l’usure à travers la
presse et la littérature au XIXe siècle, les historiens se sont
peu penchés sur la question du crédit aux pauvres,
privilégiant l’étude des grands établissements de crédit.
Bertrand Gille constate la difficulté d’étudier les structures
inférieures et les structures annexes de crédit, c’est-à-dire les
petits intermédiaires qui pratiquaient le « prêt artisanal », et
les « bailleurs de fonds », qui sans autorisation, escomptaient
quand même des effets de commerce1. Il souligne le fait que
les historiens disposent de peu de renseignements sur eux2,
car la plupart ne payaient pas de patente et ne tenaient pas de
comptabilité. Il parvient néanmoins à identifier souvent
d’anciens négociants qui sont devenus les escompteurs de
leur profession ou des notaires qui jouent le rôle de gérants de
fortune privée. Enfin, B. Gille affirme que « souvent ces
escompteurs prêtaient à l’aide de dépôts faits par d’autres, ce
qui expliquait les dangers des prêts à long terme, d’où les
taux d’intérêts draconiens exigés ». Toutefois, pour isoler la
« physionomie de cette classe d’intermédiaires,
d’escompteurs d’occasion ou professionnels, pratiquant
habituellement des taux usuraires en raison des risques qu’ils

1
B. Gille, La Banque en France au XIXe siècle, Genève, Droz, 1970.
2
Notons que depuis, les études de G. Postel-Vinay, P. T. Hoffman et J.-L.
Rosenthal ont éclairci les études sur le crédit à grande échelle. Voir :
Hoffman P.T., Postel-Vinay G., Rosenthal J.-L., Des Marchés sans prix :
l’économie politique du crédit à Paris, 1670-1870, Paris, Ed. de
l’EHESS, 2001.

28
prennent », il se tourne vers les portraits d’usuriers que
Balzac légua à la postérité à travers son œuvre, dont les
descriptions et la critique sociale ont construit des types
idéaux d’acteurs économiques et sociaux du premier
XIXe siècle, qui peuvent illustrer l’histoire de cette période.
Emmanuel Failletaz, dans Balzac et le monde des affaires,
fait allusion à la description de « tout ce monde grouillant de
petits intermédiaires dont il [Balzac] fut probablement lui-
même victime. Gosbeck, Gigonnet, Werbrust, Métivier,
Chaboisseau sont des individus autrement évocateurs,
presque plus réels, que les inconnus dont le nom figure sur un
dossier de faillite1. »
Une histoire parue dans un journal de l’époque est
fortement évocatrice. Dans un mensuel de 1849, la
Bibliothèque des enfants du peuple, publication qui avait pour
but « d’éclairer le peuple » en lui présentant les principales
théories socialistes vulgarisées, Benjamin Gastineau, l’auteur
de Comment finissent les pauvres, a rédigé une nouvelle
dénonçant l’immoralité de l’usure et ses conséquences dans
la société. Elle s’intitulait « Comment finissent les riches » :
l’histoire de Joseph Bernard, fils d’un honnête cordonnier
républicain et patriote, qui après la mort de son père monta à
Paris avec son héritage pour y faire des affaires. Grâce au
prêt sur gage et à l’intérêt, il transforma en deux ans
1 500 francs en 10 000. Profitant d’un prêt sur hypothèque à
un agriculteur que ce dernier ne put rembourser à échéance, il
s’empara de ses terres. « Oh ! Notre usurier connaissait à
fond son droit. Il savait par cœur son code. On en peut juger
par ce réméré, arme homicide, mais légale, qu’il avait exhibé
de l’arsenal des lois. » La nouvelle, par la dénonciation du
riche dont « le capital fait des petits », contient de nombreux

1
E. Faillettaz, Balzac et le monde des affaires, Lausanne, Libr.
Payot&Cie, 1932.

29
stéréotypes populaires de l’époque à l’égard de l’usurier.
Joseph Bernard finissait riche et célèbre, mais vivait dans la
corruption et la débauche, tandis que les pauvres travailleurs
auxquels il avait tout usurpé sauf leur vertu, sombraient dans
la misère la plus profonde. L’auteur concluait ainsi :
« L’usure, c’est la robe de Déjanire attachée aux flancs de
notre société1. »
Le problème du crédit n’était pas seulement dénoncé par
les socialistes. Dans un journal bonapartiste, Le Bien-Être,
journal mutuelliste dont Louis Napoléon fut lui-même le
bienfaiteur en tant que souscripteur, une série d’aphorismes
fut rédigée, dont celui-ci : « Louis-Philippe avait dans ses
mains le moyen d’empêcher les révolutions : c’était le crédit ;
il a préféré enfouir les millions de la France dans les
fortifications et les talus de chemin de fer, plutôt que
d’assurer le sort des travailleurs. Il expie aujourd’hui cette
faute2. »
Les études précises sur les taux d’intérêts à l’époque sont
rares, d’autant plus que les taux variaient en fonction de la
place, de la durée, du montant, du créancier et de
l’emprunteur. Une fourchette d’estimation du taux d’intérêt
n’apprécierait guère sa réalité. On pourrait le faire varier de 2
à 25 % selon les témoignages. Dans le Nouveau Monde,
journal qu’il dirigeait depuis Londres à la suite de son exil,
Louis Blanc dressait un tableau de l’usure dans les
campagnes. Il donnait l’exemple d’un emprunt de 300 francs
par an qui avait coûté 63,50 francs à un paysan de la

1
B. Gastineau, « Comment finissent les riches » in la Bibliothèque des
enfants du peuple, politique, philosophique, littéraire et artistique, 1849.
2
Le Bien-Être, journal de tout le monde, compte-rendu de l’association
mutuelle des familles, 1849.

30
Dordogne1. Certes, l’article traitait d’une obligation avec
hypothèque et incluait les frais notariés, ce qui diffère d’un
crédit commercial. Mais dans ce cas, le coût du crédit
représentait plus de 25 % de la somme empruntée.
Il existait pourtant une loi réprimant l’usure et interdisant
les taux d’intérêt exorbitants. Depuis le 3 septembre 1807,
des pénalités étaient prévues pour délit d’usure, à savoir tout
prêt dont le taux d’intérêt serait supérieur à 6 % pour le
commerce et 5 % en matière civile. Critiquée comme
hypocrite, cette loi n’empêchait pas des conséquences
contradictoires aux résultats escomptés par une législation
plus empreinte de morale que de pragmatisme. Elle ajoutait
un risque aux prêteurs illégaux, qu’ils se firent du reste
rémunérer. De plus, en raison de la carence en instituts de
crédits, les petits commerçants et autres artisans étaient dans
l’obligation de se vouer à eux sans les dénoncer, puisque ces
petits créanciers se révélaient nécessaires. La clandestinité,
empêchant la liberté d’information et entravant la
concurrence sur le marché de l’argent, contribuait encore à
l’élévation du taux d’intérêt. Dès lors, les « Économistes »
n’étaient plus les seuls favorables à la libéralisation du prêt.
Mais prendre cette mesure aurait été impopulaire, les

1
L. Blanc, « Usure dans les campagnes » in Le Nouveau Monde, 1849. Or
le paysan le jour de l’emprunt n’avait reçu que 250, 75 fr. (300-49,25). Si
pour 250,75 fr. net en argent, on paye 63,50 fr., cela fait un taux d’intérêt
à 25,32%.
Coût d’une obligation de 300 francs avec hypothèque. Quittance.
NOTAIRE.- Honoraires. .Rédaction. 5 # } NOTAIRE.- Honoraires. Rédaction 5 # }
Expédition, 2 rôles à 1 fr. 50 écrit. 3 # } 11,50 Exp., 2 rôles à 1,50 ... 3 # } 8 #
Bordereau d’inscription. Rédact. 3 # } FISC Timbre : 1 de 0,35; 1 de 1,25 1,60 }
FISC.- Timbres : 2 de 0 fr. 35 c. et 1 de Enregistrement à 0 fr. 55 c.% 1,65 } 6,25
1 fr. 25 c. 1 95 } Radiation d’hypothèque 3 # }
Enregistrement : à 1 fr. 10 c. % 3 30 } 8,25 Total que coûte la quittance : 14,25
Inscrip. au bureau des hypothèq. 3 # }
Intérêt de l’argent : 10% . . . . . . . . . . . 30,00
Total retenu le jour de l’emprunt : 49,25

31
arguments religieux restant encore très puissants dans les
mentalités. Un journal socialiste1 auquel collaborait C.-F.
Chevé, un proche de Proudhon, avait inscrit sur sa manchette
cette parole d’Évangile : « Prêtez sans intérêts2 ». Le premier
socialisme était encore très fortement imprégné de religion et
les propos socialistes sur la monnaie excédaient parfois dans
leurs rejets de l’argent les anathèmes de l’Église. Maximilien
Marie, étudiant à l’école polytechnique, qui dirigeait un
journal influencé par les thèses proudhoniennes, y inséra
l’aphorisme suivant : « Tout prêt à intérêt est usure3 ». Même
des évêques discernaient mieux en cette période l’usure du
simple prêt à intérêt.
Cependant, Proudhon n’acceptait pas d’utiliser les
arguments cléricaux pour condamner la possibilité de
s’enrichir par la location de quelque capital que ce soit. En
1850, dans sa querelle avec Frédéric Bastiat, il affirma
clairement prendre à la fois parti contre les « Économistes »
et contre l’Église. Un négociant et publiciste comme Jacques
Bresson, qui rédigea une brochure en faveur de la liberté de
l’intérêt et contre le projet bancaire de Proudhon4, se trompait
comme beaucoup d’autres en ne voyant dans les théories de
Proudhon qu’un mélange de moralisme hostile à la liberté des
échanges.

1
Le Socialiste, journal de l’Egal-Echange, n°1, 8 juillet 1849.
2
Évangiles, Luc VI, 53 ; Math. V, 42.
3
La France Libre, n°2, 12 mai1848.
4
J. Bresson, Liberté du taux de l’intérêt ou abolition des lois sur l’usure,
avec des réflexions sur la Banque de France, et un examen du système de
banque d’échange de M. Proudhon, Paris, Guillaumin, 1848.

32
Le discrédit des « Économistes1 » : Quelle confiance ?
Si quelques économistes commençaient à sentir la
nécessité de libérer l’intérêt, beaucoup ne souhaitaient pas
pour autant le « laisser faire » sur le marché de la monnaie.
En fait, la revendication la plus répandue à ce sujet, et peut-
être même l’aspiration la plus partagée en matière
économique, s’imposait être la mise en place de véritables
institutions de crédit. Nous pourrions presque affirmer qu’il y
avait dans la demande de cette mesure l’expression même
d’une volonté générale. La grande majorité des journaux et
des programmes politiques la tenaient comme une nécessité,
au point qu’elle pouvait parfois éclipser des idées purement
politiques. Aussi, à la crise structurelle que connaissait la
France en raison de son retard en matière d’institutions de
crédit, les évènements de 1848 lui ajoutaient une cause
conjoncturelle. À présent, nul ne doutait du lien entre le
ralentissement de l’activité économique et le manque de
numéraire. Plus exactement, et le peuple devait bien le
percevoir, la mauvaise circulation des capitaux causait
régulièrement une pénurie monétaire, paralysant la
consommation et l’investissement, entraînant le
ralentissement des affaires. 1848 eut le mérite de confronter
l’opinion publique à cette évidence. Derrière la haine ou le
mépris du spéculateur ou du capitaliste, qui enfouissaient leur
or dans les coffres des grandes banques, retirant ainsi
d’importantes sommes de capitaux de la circulation, il y avait
bien un consensus populaire sur la compréhension du lien
entre le phénomène monétaire et la circulation des capitaux
nécessaires à la production, donc au travail et à la satisfaction
des besoins. Ce lien se nommait le crédit. À ce sujet Frédéric

1
À l’époque, les partisans de l’économie libérale étaient appelés
« Économistes ».

33
Bastiat, pourtant hostile au socialisme, affirmait en
novembre 1849 : « L’ardeur extrême avec laquelle le peuple,
en France, s’est mis à creuser les problèmes économiques, et
l’inconcevable indifférence des classes aisées à l’égard de ces
problèmes, forment un des traits les plus caractéristiques de
notre époque1. » Son propos est néanmoins à nuancer en
raison du nombre de brochures parues sur la question au
cours de ces années. Gautier, alors sous-gouverneur de la
Banque de France, avouait en 1842 : « Le crédit languit en
France… Le propriétaire, le rentier, qui font des économies
sur leurs revenus, les accumulent pour en faire la collocation
en immeubles ou en rentes2. » Toutefois, à l’exception de
celles qui furent concernées par les questions financières, les
élites demeuraient moins préoccupées par le problème du
crédit que l’était le peuple. Ou bien, elles disposaient déjà
d’une fortune qu’elles ne souhaitaient pas nécessairement
faire fructifier, ou bien elles parvenaient à obtenir des prêts
auprès de grands financiers. Ceux qui pâtissaient réellement
du manque de crédit étaient les petits producteurs.
Mais l’argent avait bien des raisons de se cacher. Après la
levée de l’hypothèque du pouvoir aux « Partageux »,
symbolisés par le « gouffre des ateliers nationaux », survinrent
les sanglantes journées de juin, puis l’élection de Louis
Napoléon Bonaparte, qui faisait craindre la guerre avec
l’Europe tout en laissant planer le doute d’une possible
politique socialiste. « Badinguet » ne fut-il pas l’auteur de
l’Extinction du paupérisme ? Les circonstances
n’encourageaient donc pas les détenteurs de capitaux à la
confiance. Pourtant on l’invoquait : « La confiance, c’est le
crédit, c’est l’essor donné à l’industrie et au commerce qui

1
F. Bastiat, la Voix du Peuple, 12 novembre 1849.
2
M. Gautier, dixit R. Bigo, Les banques françaises au cours du XIXe
siècle, Paris, Sirey, 1947.

34
viennent de traverser une crise pénible ; c’est le premier
mobile de la prospérité publique et privée ; c’est la première
garantie de la grandeur permanente de cette France que nous
aimons tous d’une affection si pure, et pour le Salut de laquelle
aucun de nous n’hésiterait à sacrifier sa vie1! » Même les
socialistes reconnaissaient son rôle dans les mécanismes
économiques : « Une crise épouvantable, résultant de la
cessation de la confiance et de la suppression du crédit,
paralyse l’industrie et le commerce, et rejaillit sur
l’agriculture ; tout le monde est dans la gêne et souffre plus ou
moins de la stagnation des affaires ; chacun interroge avec
anxiété les évènements, et voit avec inquiétude l’orage qui
semble gronder sur toutes les têtes2. » Toutefois, certains
finissaient par se lasser du refrain et s’en moquaient : « Ce
n’est pas le manque de confiance qui a tué le crédit, c’est la
réalité du gage qui a manqué à la confiance3. » Le credo non-
interventionniste des « Économistes » ne pouvait répondre au
raisonnement suivant : « Ayez confiance, nous dit-il. — En
quoi ? lui répond-t-on ; le capitaliste n’aura confiance dans le
fabricant, le fabricant dans le négociant, le négociant dans le
détaillant ; que lorsque le fabricant aura des commandes, le
négociant des demandes, le détaillant du débit. — Consommez
donc alors. — Avec quoi ? Nous ne gagnons rien. —
Travaillez ! — Comment travailler puisqu’il n’y a pas
d’ouvrage ? — Commandez-en — Nous n’avons pas d’argent
— Empruntez-en — Il n’y a pas de confiance ! — Ayez-en, —
Mais4… »

1
Bulletin de la République, n°24, 4 mai1848.
2
La Commune sociale, n° spécimen, décembre 1848.
3
M. Marie, op. cit., n°5, 8 octobre 1848.
4
ibid., n°4, 8 juillet 1848.

35
La faiblesse des institutions existantes : Des Caisses
d’épargne et des Monts de Piété
Les aspirations au développement d’institutions de crédit
ne signifiaient pas pour autant qu’il n’existât aucun
mécanisme de crédit populaire ou ne serait-ce une institution
bancaire accessible aux petites bourses. Il y avait les Monts-
de-Piété et les Caisses d’épargne.
Les Monts-de-Piété ont été l’objet de plusieurs études
historiques récentes1. Créés en 1777 par lettre patente à Paris,
ils auraient pu se révéler de grand recours pour le petit
commerce et l’artisanat. Réorganisé sous l’Empire, les Monts-
de-Piété avaient pour but de prêter l’argent sur gages à des
taux non usuraires. L’institution, conçue avec un souci
philanthropique en raison de ses liens originaires avec l’Église,
se révéla en fait être l’ultime recours du pauvre. De plus, elle
ne saurait réellement être qualifiée d’institution bancaire.
À l’exception de quelques personnages historiques qui
marquèrent le folklore de « ma tante2 », la clientèle du Mont-
de-Piété était essentiellement populaire. Les objets qui y
furent gagés reflétaient bien les origines plébéiennes de ses
clients. On y trouvait des lits et des couvertures, témoignant
de l’extrême précarité des emprunteurs, à l’image de cette
dame qui venait porter tous les matins son lit en gage et le
récupérait le soir après avoir vendu des pommes de terre
achetées avec l’argent prêté3.
Les conditions d’accès au prêt s’imposèrent très
contraignantes pour les demandeurs. Avant d’être gagé,

1
Voir bibliographie.
2
Pour ne pas avouer qu’il avait laissé sa montre au Mont-de-Piété afin de
régler ses dettes de jeu, le neveu de l’Empereur préféra dire qu’il l’avait
oubliée chez sa tante. L’expression est depuis restée.
3
T. Halay, Le Mont-de-Piété des origines à nos jours, Paris,
L’Harmattan, 1994.

36
l’objet était soumis à l’expertise d’un commissaire-priseur
qui naturellement le dépréciait. Si le gageur n’était pas en
mesure de récupérer son bien, le gage était vendu aux
enchères et la somme rendue aux débiteurs était moindre que
la valeur de l’objet perdu. Finalement, le Mont-de-Piété
présentait de nombreux désavantages. Non seulement ses
crédits étaient chers, mais en plus les montants prêtés ne
pouvaient excéder une certaine somme. Les taux d’intérêt à
Paris atteignaient les 9 % auxquels il fallait ajouter 0.5 % de
droit de prisée1. À la suite de la révolution de février, le
Mont-de-Piété connut une sortie massive de ses objets gagés.
Ajoutons la lourdeur de ses formalités, la lenteur de ses
opérations et les différents trafics qui marquèrent son histoire,
son discrédit devint inéluctable. Cela ne l’empêchera pas de
fonctionner encore longtemps. Néanmoins, il ne permettait
pas aux pauvres de sortir du cercle vicieux de la misère. Ses
modalités et son fort taux d’intérêt l’avaient éloigné de son
rôle philanthropique originel. Balzac, par le biais de Gosbeck,
évoquait ainsi le Mont-de-Piété : « Cette reine de l’usure qui
tend ses lacets au coin des rues, pour étrangler toutes les
misères et n’en manquer une2. » En fait, les petits prêteurs
clandestins, tel un Cérizet, pour peu qu’on puisse négocier
avec eux, devenaient plus sympathiques auprès du peuple :
« Le prêt à la petite semaine, entendu comme l’entendait
Cérizet, n’était pas une plaie aussi cruelle que celle du Mont-
de-Piété3. »
Les Caisses d’épargne se rapprochaient davantage du
modèle bancaire que les Monts-de-Piété. Elles étaient aussi
moins critiquées. Il faut dire qu’elles ne s’adressaient pas à
des individus endettés, mais au contraire à des petits
épargnants. Créée en 1818, l’œuvre de Benjamin Delessert
fut jugée par un économiste en 1863 comme « certainement

1
Bulletin du commerce, feuille d’avis maritimes et commerciaux, n°244,
31 août 1848.
2
Balzac, dixit R-M. Gelpi & F. Julien-Labruyère, Histoire du crédit à la
consommation, Paris, La découverte, 1994.
3
Balzac, les petits bourgeois, dixit ibid.

37
la plus belle institution qu’ait jamais enfantée la charité1. » En
1848, la France recensait 364 Caisses d’épargne, plus 160
succursales. Au 20 novembre 1847, le nombre des déposants
atteignait les 1 095 554 pour un montant de
755 179 500 francs. Sa clientèle était réellement populaire,
comme en témoigne la statistique de 26 002 comptes ouverts
à la caisse de Paris, du 1er janvier au 31 décembre 18502.
Aussi les Caisses d’épargne parvinrent-elles à surmonter la
débâcle révolutionnaire, puisqu’au 25 novembre 1848 elles
comptaient encore 1 056 881 déposants pour un montant de
702 853 400 francs. Évidemment, cela résultait des mesures
prises contre le retrait des dépôts. Comme les Monts-de-
Piété, les Caisses d’épargne connurent un retrait massif après
le 23 février. Ainsi le 9 mars, il ne pouvait être retiré plus de
100 francs par livret. Le 7 juillet, tous les livrets furent
remboursés 80 francs en espèce et leur solde consolidé en
rente à 5 % émise à 80 francs. Enfin le 21 novembre 1848, les
titulaires de rentes reçurent des livrets spéciaux crédités de la
différence entre le prix d’émission et le taux du cours des
rentes, soit 8,40 francs par 5 francs de rente.
Les Caisses d’épargne n’étaient en rien des banques de
crédit. Elles drainaient effectivement une masse importante
d’épargne, encouragée à venir se placer chez elles par la
rémunération à 4 % qu’elles offraient en moyenne, mais elles

1
G. du Puynode, de la Monnaie, du crédit, et de l’impôt, Paris,
Guillaumin, 1863.
2
ibid. p. 409 :
Déposants Livrets Sommes
Ouvriers 12 900 1 900 698
Artisans et marchands 2 653 482 516
Militaires 1 066 303 518
Employés 1797 272 372
Professions diverses 2 146 405 185
Professions non déclarées 612 105 192
Domestiques 4 803 735 448
Sociétés de secours mutuel 25 7 300

38
n’étaient pas destinées à créditer des entreprises ou des
projets de création d’entreprise. Considérées comme un atout
contre les séditions ouvrières par l’aspect moralisateur que la
prévoyance monétaire devait susciter, son utilité demeurait
nulle pour le commerce et l’industrie. Les avoirs des
épargnants servaient surtout à acquérir des rentes sur l’État.
Des moralistes critiquèrent le principe de l’institution en
raison de l’intérêt pour l’argent qu’il encourageait chez ses
clients. Plus intéressantes furent les remarques faites à son
sujet par des producteurs : l’argent épargné, éloigné de la
circulation, était une perte pour le commerce et l’industrie qui
auraient pu en profiter.
Pour relier les capacités de prêt des Monts-de-Piété aux
capacités de dépôts des Caisses d’épargne, il fut projeté
d’unir les deux institutions1. L’expérience, réalisée à Metz et
à Nancy, faisait courir le risque d’une faillite soudaine en cas
d’un retrait massif des dépôts et des gages. « Le Mont-de-
Piété emprunterait d’autant plus à la Caisse d’épargne que les
besoins de la population rendraient les opérations plus
actives, tandis que par l’effet même de l’accroissement des
besoins, la Caisse d’épargne rembourserait d’avantage, et
conséquemment serait moins en état de payer2. » Cette raison
expliquerait pourquoi ce projet ne fut pas développé,
particulièrement en cette année 1848. De plus, la réunion des
Monts-de-Piété avec les Caisses d’épargne n’aurait pas
nécessairement impliqué la volonté de créditer le commerce
et l’industrie. Tout au plus aurait-elle permis des dépôts d’un
montant plus grand pour un taux d’intérêt plus faible.

1
On trouve l’idée entre autre dans le Bien-Être, sauvegarde des familles,
n°3, 22 avril 1849. L’idée fut développée par M.Esquiros.
2
Bulletin du commerce, feuille d’avis maritimes et commerciaux, n°244,
31 août 1848.

39
La floraison des projets de crédit public
La faiblesse des institutions bancaires populaires
existantes et la nécessité d’en créer des nouvelles ne
pouvaient qu’être généralement reconnues. Dans un texte
moralisateur et plutôt traditionaliste sur « les causes qui
poussent les populations agricoles vers les villes »,
M. Gautier dénonçait « le ruineux régime hypothécaire
actuel » auquel il fallait remédier par l’établissement d’un
crédit agricole1. Dans le programme du Bon Conseil, journal
dont Léon Plée était le rédacteur en chef, on pouvait lire la
volonté suivante : « Crédit public : son organisation sur des
bases réelles indépendantes des fluctuations causées par les
influences politiques. » Et Adolphe Salin, chargé de la
rédaction financière et commerciale, proposait de nationaliser
le comptoir d’escompte2.
Quels que furent les moyens proposés pour y parvenir,
l’organisation du crédit supposait l’intervention de l’État dans
le système bancaire. Des revendications pour la
nationalisation de la Banque de France ou du Comptoir
d’Escompte émergeaient. Toutefois, soucieux de ne pas
commettre de provocation ou d’hérésie envers
l’« Économisme » ambiant, la plupart des novateurs ne
proposaient jamais directement la nationalisation des
institutions bancaires existantes, mais soumettaient des
projets de création de banques nationales assurant
l’organisation du crédit public. Ce fut le cas d’une
proposition publiée par Adolphe Chardon3. La République

1
Journal des travaux de la Société française de statistique universelle,
vol. XIX, 1848-49, Paris.
2
Le Bon Conseil, journal quotidien, politique, industriel, socialiste,
commercial et littéraire, n°1, 22 mars 1848.
3
A. Chardon, l’Ecole politique du peuple, journal des travailleurs des
villes et des campagnes, n°3, février 1849.

40
possible émit un projet de création d’un crédit national ou
d’une banque hypothécaire nationale immobilière, ajoutant :
« Ce ne sont pas les révolutions, ce sont les hommes d’argent
qui sont les ennemis de la propriété1. » Dans la République, le
représentant du peuple Laurent (de l’Ardèche) manifestait
ainsi son désir de voir les établissements de crédit se
développer : « Au comptoir national [d’escompte] doit
succéder le comptoir cantonal et le comptoir communal. » Et
il continuait ainsi : « L’organisation du crédit, seule, peut
produire cette grande et pacifique révolution […]
L’institution judiciaire est partout, que partout soit
l’institution financière2! »
La nécessité d’organiser le crédit provenait du constat de
la mauvaise circulation du numéraire. Or l’État avait fait
recours à l’impôt pour combler les finances, tandis que le
peuple pouvait avoir connaissance par la presse du stock de
numéraire qui s’accumulait à la Banque de France. « Il ne
faut demander à l’impôt que ce que le crédit ne peut plus
donner3 », était-il écrit dans un journal. Mais le gouvernement
avait fait l’inverse. Les ouvriers mécaniciens de Paris
adressaient à « leurs frères des villes manufacturières de
France » une lettre dont nous citons l’extrait suivant :
« Frères, le chômage dure toujours ici ; ouvriers et patrons
ont beau faire, rien ne s’améliore ; on dirait que les
exploiteurs de la bourse ont résolu de nous prendre par la
famine et de nous pousser à bout. […] Cependant le
numéraire abonde à Paris […] la Banque seule a 300 millions
en or dans ses caves. À quoi sert donc ce soi-disant
établissement de crédit, si ce n’est à enfouir l’argent et le

1
La République possible, journal des intérêts de tous et de la mobilisation
de la propriété foncière, 21-24 juin 1848.
2
La République, n°210, 23 septembre 1848.
3
L’Ordre, revue universelle et quotidienne, n° spécimen.

41
rendre improductif1? » L’amélioration de la circulation du
numéraire devait aboutir à de meilleures conditions de travail.
Seul le crédit permettrait à un grand nombre de se procurer
des instruments de travail ou des matières premières pour le
commerce. Le retrait du capital sur le marché avait pour
corollaire l’impossibilité de travailler pour une partie de la
population. Ainsi, ce point du programme socialiste présenté
à la fin de l’année 1848 trouvait tout son sens dans la
conjoncture : « C’est par de bonnes institutions de crédit que
l’État peut assurer le droit au travail et réaliser les promesses
de la révolution de février. Ici tout est à faire. Sans discuter
maintenant aucun des projets proposés, nous disons que l’État
doit intervenir dans les rapports du capital avec le travail, et
se faire régulateur du crédit. Le crédit privé, qui cause, quand
il est seul, des désastres périodiques et d’incessantes
iniquités, doit être modéré et complété par un vaste crédit
social, établi, non dans l’intérêt de quelques-uns, mais au
profit de tous2. »

1
La Commune de Paris, n°2, mars 1849.
2
Déclaration au peuple, le 7 novembre 1848, programme socialiste
présenté, entre autres, par La Révolution démocratique et sociale.

42
Chapitre II :
Le ralliement des associations ouvrières

Au mois de novembre 1848, un journal établit une liste de


« mesures autour desquelles pourrait se former la communion
socialiste. » Il évoquait ainsi : « 1° Une banque sociale
d’escompte, d’emprunt et de crédit, prête à verser des
ressources pour sauver le cultivateur et l’ouvrier de l’usure et
féconder leurs soins et leurs sueurs. 2° Une direction centrale
des assurances réunies pour réaliser la solidarité fraternelle ;
la mutualité de tous les malheurs. 3° Un entrepôt ou magasin
cantonal de tous les produits utiles aux habitants de chaque
canton pour les affranchir de tous les désordres usuraires de
l’antique trafic1. »
Ces propositions, qui ressemblent aux objectifs poursuivis
par la Banque du Peuple, correspondaient certainement aux
aspirations des divers courants socialistes et sans doute même
aux souhaits d’une grande partie des travailleurs. Néanmoins,
les socialistes demeuraient dans l’incapacité de réaliser leur
programme, puisqu’ils étaient minoritaires à l’Assemblée
constituante élue en avril 1848. Les travailleurs, ne pouvant
compter sur leurs représentants, devaient s’organiser eux-
mêmes, comme les en exhortait à partir de juin 1848 le
président du club central de l’organisation du travail, un
certain Jules Lechevalier, dont le rôle dans la banque du

1
Le Défenseur du peuple, Journal mensuel, n°1, novembre 1848.

43
peuple fut primordial1. Le moyen préconisé pour y parvenir
était l’association. Elle connut un véritable engouement au
printemps 1848.
Depuis le 14 juin 1791, la loi Le Chapelier interdisait le
rétablissement de toutes les corporations (art. Ier). Les
différents métiers se virent interdire le droit de « former des
règlements sur leurs prétendus intérêts communs » et tout
attroupement était tenu pour séditieux. Les articles 414, 415
et 416 du code pénal punissaient sévèrement les délits de
coalition. La seconde République se contenta seulement de
modifier les peines. Mais si le délit de coalition était toujours
sévèrement réprimé, la révolution de février avait encouragé
l’association ouvrière2 et l’Assemblée élue en avril, bien
qu’hostile à l’égard des socialistes, comptait tout de même
dans ses rangs des partisans de l’association. À côté des
républicains socialistes, la Constituante était composée de
nombreux conservateurs attachés à la solidarité corporative
de type ancien régime, tandis que les préoccupations
populistes de quelques bonapartistes les tendaient à admettre
toute initiative ouvrière qui pourrait être en leur faveur. Ainsi,
à la fin de l’année 1848, l’association était tolérée, voire
encouragée si elle ne se mêlait pas à la politique, surtout en
affichant des idées socialistes. Plusieurs associations de
secours mutuels reçurent même par la suite des subventions
après contrôle de leurs statuts3. Toutefois la Constitution

1
Jules Lechevalier, Qui donc organisera le travail ? Discours du citoyen
Jules Lechevalier, prononcé le dimanche 18 juin, Paris, 1848.
2
« Le gouvernement provisoire de la République française s’engage à
garantir l’existence de l’ouvrier par le travail. Il s’engage à garantir le
travail de tous les citoyens. Il reconnaît que tous les ouvriers doivent
s’associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime du travail. »
3
En septembre 1848, le comité du travail terminait « l’examen du projet
de décret relatif aux actes et contrats à passer pour la constitution et

44
promulguée en novembre ne reconnaissait plus le droit au
travail, mais seulement le devoir d’assistance. Les
associations pouvaient craindre de ne plus recevoir de fonds
publics. Les créations de sociétés de secours mutuels qui
eurent lieu par la suite le furent grâce aux dons de
bienfaiteurs, qui souvent ne cachaient pas derrière leur
générosité leur souci de détourner les travailleurs des idées
séditieuses. On en revenait ainsi plus souvent à d’anciennes
pratiques plus qu’à de réelles réformes dans le monde du
travail. L’opposition entre une organisation mécanique de
l’assistance, telle celle pratiquée sous l’Ancien Régime par le
biais d’organisations traditionnelles comme le
compagnonnage ou les corporations, et une organisation
volontaire de la solidarité moderne qu’aurait créé le
socialisme par le biais des associations, des coopératives,
puis des syndicats n’est cependant pas systématique.
Plusieurs études ont montré le long passage d’une forme à
l’autre et surtout les continuités dans les discours, les
aspirations et l’organisation1.

l’organisation des associations ouvrières. Le comité regard[ait] comme


parfaitement équitable l’affranchissement des droits d’enregistrement des
actes de ces associations et des actes de société entre ouvriers. Il
propos[ait] même de réduire les frais d’inscription hypothécaire. »
Toutefois, les associations n’étaient pas affranchies du droit de bail et
d’acquisition. Aussi, une deuxième partie du projet prévoyait l’affectation
d’une somme de 3 millions de francs à un premier fonds de dotation
d’une banque perpétuelle au profit des associations ouvrières. La décision
fut rejetée sous prétexte de l’insuffisance de cette somme pour créer une
véritable institution bancaire. La République, n°215, jeudi 28 septembre
1848.
1
W. H. Sewell, Gens de métiers et révolutions. Le langage du travail de
l’Ancien Régime à 1848. Traduit de l’Américain par J.-M. Denis, Paris,
Aubier Montaigne, 1983. B. Moss, Aux origines du mouvement ouvrier
français : Le socialisme des ouvriers de métier. Traduit de l’Américain
par M. Cordillot, Besançon, les belles lettres, 1985.

45
L’Association : des idées différentes, mais convergentes
En février 1848, le mot d’ordre des socialistes fut
l’organisation du travail1. L’idée en soi, qui rompait
catégoriquement avec le libéralisme économique de l’époque,
avait été amorcée par les différentes écoles de pensée qui
mettaient le rôle du producteur en avant dans la société.
Après les saint-simoniens et les fouriéristes, Louis Blanc la
théorisa en 1840, dans son ouvrage De l’Organisation du
Travail. Son corollaire devint le « Droit au Travail ». La crise
et le chômage rendaient le principe nécessaire et sous la
pression de la rue, le Gouvernement provisoire dut s’engager
« à garantir du travail à tous les citoyens » tout en
encourageant les ouvriers à « s’associer entre eux pour jouir
du bénéfice légitime de leur travail2. »

La commission du Luxembourg
Louis Blanc et Alexandre Martin, dit Albert, furent
nommés le 25 février membres du gouvernement provisoire.
Ils jouissaient d’une réputation prestigieuse au sein des
ouvriers parisiens. Ne pouvant créer un ministère du Travail,
ils obtinrent l’ancienne chambre des Pairs au palais du
Luxembourg afin d’y recevoir les délégations ouvrières.
Parallèlement, pour palier le chômage furent institués des
ateliers nationaux. À l’initiative de Marie, sous la direction
d’Émile Thomas, ils ressemblaient davantage aux ateliers de
charité de l’Ancien Régime qu’à une quelconque entreprise
1
Sur la question du travail en 1848, voir les articles récents : Francis
Démier, « Droit au travail et organisation du travail » in 1848, dir. Jean-
Luc Mayaud, Paris, 2002. Thomas Bouchet, « Le droit au travail sous le
« masque des mots » : Les économistes français au combat en 1848 in
French Historical Studies, Vol. 29, No. 4, 2006.
2
Moniteur universel, 26 février 1848.

46
de travaux publics. Louis Blanc les considéra comme un
travestissement de ses idées. Proudhon, peu suspect de
sympathie à l’égard de ce dernier et de son œuvre, affirma le
31 juillet à l’Assemblée : « Les ateliers nationaux ont été la
caricature du socialisme ; mais, comme ils n’ont pas été de
son fait, ils ne l’ont pas déshonoré1. » En effet, leur
établissement ne fut pas dépourvu d’arrière-pensées anti-
socialistes. Leur dissolution mena cependant à la terrible et
sanglante catastrophe de juin. Réciproquement, tous les maux
politiques et économiques de la période furent attribués au
socialisme et à la commission du Travail qui siégeait au
Luxembourg. Sa dispersion eut lieu sans qu’elle n’ait pu
concrétiser ses projets. Objet de caricature pour Gustave
Flaubert2, elle fut surtout un objet de haine pour tous ses
opposants qui la considéraient comme l’incarnation suprême
de l’œuvre des « partageux3 ».
Toutefois, les projets du Luxembourg survécurent à sa
mort. Leurs principaux artisans entretenaient la mémoire de
l’institution. Faire référence à « l’œuvre du Luxembourg »
devenait particulièrement mobilisateur chez les socialistes à
la fin de l’année 1848. Elle était parfois évoquée d’une
manière presque aussi sacrée que l’idéal républicain. En dépit
de cet aspect, le ralliement des anciens délégués du
Luxembourg au projet de Pierre-Joseph Proudhon reste
surprenant. La Banque du Peuple finit par être considérée
comme une « œuvre du Luxembourg ». Effectivement, la
commission des anciens délégués prêta son concours à la
1
Proudhon, « Discours à l’Assemblée » in le Représentant du Peuple, 1er
août 1848.
2
Dans la troisième partie de l’Education sentimentale, le personnage
Hussonnet dénigrait les « conférences du Luxembourg » tandis que Mlle
Roque « roulait maintenant sur les purées d’ananas du Luxembourg. »
3
Le terme de « partageux » désignait ainsi de manière péjorative les
socialistes.

47
création de la Banque du Peuple. Lors du banquet
anniversaire de la création de la commission du Luxembourg,
le 2 avril 18491, le citoyen Gautier s’exprimait en ces termes :
« […] Fidèles aux principes du Luxembourg, nous avons
continué l’œuvre que nous y avions entreprise, et tous nos
soins, toute notre activité ont été constamment dirigés en vue
de l’organisation du travail […] Nous avons prêté notre
concours à la création de la Banque du Peuple, dont le
personnel administratif a été pris en grande partie parmi les
travailleurs, afin de bien faire comprendre que ce n’est point
une entreprise dirigée par des spéculateurs, mais qu’il s’agit
d’une institution véritablement populaire2. » La collaboration
de Gautier au journal Le Peuple peut expliquer son
inclinaison en faveur de Proudhon et de ses projets. Quoi
qu’il en soit, le toast qu’il prononça alors était ainsi conclu :
« En dehors de la question économique posée au
Luxembourg, en dehors de la Banque du Peuple et du
suffrage universel, que reste-t-il de la révolution de février ?
— Rien !!! ».
L’importance de la Banque du Peuple était alors
indéniablement reconnue. Elle était associée à la révolution
de 1848 et à l’organisation du travail. Le projet proudhonien
était devenu au début de l’année 1849 une référence pour les
démocrates socialistes. Pourtant, les idées de Proudhon
étaient combattues par la plupart des socialistes, qui avaient
eux-mêmes subi de nombreuses critiques de l’« anarchiste ».

1
La cérémonie d’anniversaire était prévue initialement en mars 1849.
Toutefois, le jour prévu étant aussi celui de l’exécution des assassins du
général Bréa, les socialistes préférèrent s’abstenir de faire la fête.
2
« Compte-rendu du banquet anniversaire des délégués du Luxembourg.
Toast du citoyen Gautier. » in Journal de la Vraie République, n°6, mardi
3 avril 1849.

48
L’association selon Proudhon
La position de Proudhon à l’égard de l’association peut
sembler particulièrement ambiguë, du moins si l’on ne
considère que ses réactions isolées de leur contexte. Pourtant,
la théorie proudhonienne de l’association constitue la base
des systèmes mutualistes qui seront développés au cours du
second XIXe siècle. Dès 1845, Proudhon avait élaboré un
projet d’organisation des travailleurs nommé « l’Association
progressive », qu’il souhaitait soumettre au gouvernement.
Proudhon tendait à considérer l’association mutuelle comme
une nécessité historique. « La mutualité est dans l’ordre des
choses, elle est fatale […] Ou l’on se résignera à entrer dans
la voie que j’indique, ou l’on périra… Oui, vous ferez cela ou
vous mourrez… Tôt ou tard vous y viendrez, c’est forcé1. »
Mais Proudhon était méfiant à l’égard des associations en
général, surtout telles qu’on les entendait au Luxembourg. En
réaction, leur rôle dans la réforme économique devint même
totalement contingent dans la pensée proudhonienne, puisque
dans sa solution du problème social, il prétendit que ses
réformes, par le biais de l’organisation du crédit, pouvaient
s’opérer « sans association2 ». Cet ouvrage, qui constitue en
quelque sorte le programme proudhonien pour mettre un
terme à la révolution, rédigé plus précipitamment que prévu

1
Proudhon, dixit J. Bouché-Mulet, Le mouvement coopératif et
mutuelliste sous le second Empire, Paris, Les travaux de l’atelier
Proudhon n°13, EHESS, 1993, p. 36.
2
Proudhon, « Solution du problème social » in oeuvres complètes, tome
VI, Paris, Flammarion, 1924, p. 89. Proudhon affirmait aussi que sa
réorganisation du crédit et de la circulation pouvait se faire « sans
emprunt, sans impôt, sans numéraire... » Cet ambitieux projet nuance le
sérieux de l’affirmation.

49
en raison des nécessités1, fut envoyé à Louis Blanc le 8 avril
18482.
Que Louis Blanc, qui cherchait à organiser les associations
ouvrières, considérât la démarche de Proudhon comme
provocatrice, cela ne fait aucun doute. Non seulement
Proudhon critiquait son œuvre dans ses écrits, au point qu’il
fut même question d’un duel entre les deux hommes, mais en
plus la lettre jointe au fascicule ne manquait pas de sel. Si
fondamentalement l’opposition entre Louis Blanc et
Proudhon se situait sur le rôle de l’État en matière
économique, la question des ateliers nationaux exacerbait
l’hostilité de Proudhon à l’égard de Louis Blanc.
L’« anarchiste » proposait à l’« étatiste » de s’occuper des
ateliers nationaux si ce dernier acceptait de faire appliquer
par le gouvernement ses idées sur le crédit. À deux semaines
des élections pour la Constituante, le sérieux et la sincérité de
cette offre d’alliance furent pourtant réels3. Proudhon voulait
transformer les ateliers nationaux en spécimen d’association
progressive. Son hostilité aux premiers s’expliquait par son
attachement à la liberté du travail. Il ne souhaitait voir aucune
entrave à l’exercice des forces créatrices et productives.
Héritier des principes de 1789, Proudhon ne se serait pas
opposé à la loi d’Allarde du 2 mars 1791, qui supprimait
toute corporation, jurande ou maîtrise et rendait ainsi libre
tout citoyen d’exercer le métier, l’art ou la profession de son
choix. Si Proudhon considérait aussi parfois comme un

1
Correspondance, lettre à M. Maurice, Paris, le 26 février 1848. Quatre
citoyens en arme se sont rendus chez Proudhon pour le presser de publier
le volume qu’il avait promis depuis un an. Il écrit à la suite : « Comme je
vous l’ai dit, la République n’a point d’idée. On le dit en haut, on s’en
aperçoit en bas. »
2
Correspondance, lettre au citoyen Louis Blanc, secrétaire du
gouvernement provisoire, Paris, le 8 avril 1848.
3
P. Haubtmann, op. cit., p. 854.

50
devoir pour les travailleurs de s’associer, ce ne devait pas être
non plus une obligation. Surtout, les associations ne devaient
en aucun cas être des monopoles publics. Or, parmi les
projets du Luxembourg, beaucoup comptaient sur
l’intervention de l’État dans la régulation de la concurrence
ou tendaient à recréer les corporations d’antan. D’ailleurs, la
plupart des ouvriers et des artisans se regroupaient en ces
termes et envoyaient siéger les délégués de leur corporation à
la commission des travailleurs.
Le recours à l’assistanat déplaisait fortement à l’homme
dont la pensée mena moins de vingt ans plus tard à l’idée que
« l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs
eux-mêmes1 ». Dès le projet d’association progressive,
Proudhon repoussait « toute intervention du pouvoir et des
capitalistes si ce n’est aux conditions déterminées par l’acte
social de l’association2. » Or il considérait les théories
associatives de ses contemporains comme dénuées d’intérêt
économique, estimant qu’elles seraient « plutôt du
gouvernement ou de l’obéissance3. » Dans son carnet, il
nota : « Les fausses idées d’association ouvrières poussent
dans la même direction : tout le monde au lieu de chercher
une possession indépendante marche à l’absorption de
l’individu, qui par le communisme, qui par la féodalité
mercantile4. » Mais fidèle à son principe des antinomies, il
poursuivait : « Ces deux mouvements venant à se rencontrer
s’absorberaient réciproquement et il en résulterait un
processus complexe, qui serait bientôt la mutualité et la

1
A propos de l’influence des idées de Proudhon dans la première A.I.T,
voir B. Voyenne : « Proudhon et Marx : Quel socialisme? » in Itinéraire,
n°7, 1990, pp. 18-25.
2
Proudhon, dixit J. Bouché-mulet, op. cit., p. 39.
3
ibid., p. 41.
4
Proudhon, Carnets, p. 90.

51
garantie. » Libérer le travail du joug étatique, mais que ses
fruits ne profitent qu’aux producteurs et non aux capitalistes
qui en extorquent la force collective. Ainsi pourrait-on
résumer la finalité de l’association proudhonienne.
Cependant, les protagonistes de l’organisation du travail ne
sauraient être limités à un mélange de communistes et de
nostalgiques de la solidarité ouvrière et artisanale d’antan.
Entre les deux tendances, il y avait une large sphère
innovante au sein de laquelle Proudhon pouvait trouver un
terrain d’entente.

Nécessité de l’alliance entre Proudhon et les socialistes


Malgré l’hostilité et les sarcasmes de Proudhon à l’envers
du Luxembourg, la Banque du Peuple doit en partie sa
création aux anciens délégués des corporations ouvrières qui
y ont siégé. Elle finit par fonctionner pendant un temps
comme la pièce centrale du dispositif des associations
ouvrières. Dans une lettre du 12 avril 1849, ses principaux
collaborateurs, dont la plupart avaient siégé au Luxembourg,
écrivirent : « Quoi qu’il en soit, les associations ouvrières
existent. Elles cherchent à se régulariser et à se consolider ;
elles ont voulu par la Banque du Peuple se constituer un
centre. Ce centre leur appartient, c’est aux associations
ouvrières de régler les destinées nouvelles de la Banque du
Peuple1. » Les liens entre Proudhon et des délégués du
Luxembourg pour la réalisation de la banque remontaient au
moins au 24 septembre 18482.

1
Le Peuple, n°148, lundi 16 avril 1849.
2
Ibidem. Voir aussi les procès-verbaux du comité d’organisation de la
Banque du Peuple.

52
Pour comprendre le rapprochement entre Proudhon et les
anciens délégués du Luxembourg, il nous faut remonter à
l’été 1848, au moment où la commission du Luxembourg et
la plupart des organisations socialistes furent dissoutes.
D’une part, Proudhon entretenait depuis les bureaux de son
journal un comité d’organisation de la Banque d’Échange,
dont le projet, ne pouvant obtenir le soutien de l’État, devait
aboutir à la création de la Banque du Peuple. D’autre part, les
anciens délégués du Luxembourg, réalisant aussi
l’impossibilité de compter sur le gouvernement pour mener à
terme leurs projets associatifs, se réunissaient à nouveau pour
constituer indépendamment des associations. En même
temps, les différentes forces socialistes, en dépit de leurs
divergences idéologiques et des querelles de personnes,
constituaient un terrain idéologique sur lequel se retrouvaient
de nombreuses volontés réformistes pour l’amélioration des
conditions de travail. La sociabilité liée à l’organisation
ouvrière et l’appartenance de la plupart de ces hommes à
plusieurs de ces réseaux politiques et sociaux engendraient
une interconnexion de ces sphères. Les instruments de
l’« école proudhonienne », à savoir le journal Le Peuple, qui
succédait au Représentant du Peuple après sa suspension et le
projet de la Banque du Peuple autour duquel gravitaient
plusieurs personnalités, se trouvèrent pendant plusieurs mois
au cœur de cette nébuleuse.
Depuis le 29 octobre 1848, la délégation du Luxembourg
tenait une permanence quotidienne rue du Cloitre-Saint-
Merry ; puis, à partir du 7 novembre, rue Saint-Martin, au
212. Le 13 novembre, à la Gaieté, au cours d’un banquet
auquel assistèrent 2000 convives, Pierre Vinçard rappela la
perspective associationniste qui les réunissait. Le 8 décembre,
le journal la République appelait les anciens délégués des
corporations ouvrières ayant siégé au Luxembourg à se réunir

53
le samedi 9, rue Saint-Germain-l’Auxerrois, au 11, à 7 heures
du soir, pour une communication électorale. Il s’agissait en
fait d’une assemblée générale au cours de laquelle furent élus
les délégués de la commission : les citoyens Lavoie, Gautier,
Brasselet, Petit, Driard, Lefaure, Pernot, Dubuc et A. Blum.
Parmi eux, plusieurs contribuèrent à la création de la Banque
du Peuple. De son côté, Proudhon avait déjà réuni à plusieurs
reprises le comité d’organisation, tandis que le Peuple
publiait plusieurs articles sur le projet bancaire. Un projet de
statuts y parut au mois d’octobre et dans l’édition de la
première semaine de novembre, on pouvait lire qu’« un grand
nombre de petits commerçants, fabricants et travailleurs {…}
écrivent pour {…} dire qu’ils adhèrent aux principes de la
Banque du Peuple 1. »
L’alliance avec les anciens de la commission du travail ne
fut pas spontanée, mais s’établit progressivement. Le
dimanche 17 décembre 1848, les délégués du Luxembourg
s’adressèrent à tous les travailleurs en ces termes :
« L’organisation des associations ouvrières est le résultat des
travaux entrepris par les travailleurs sous la direction de
Louis Blanc et d’Albert. Cette organisation est donc l’œuvre
du Luxembourg. […] Nous prévenons nos camarades de se
tenir en garde contre toute suggestion tendant à les éloigner
de nous, car en s’éloignant de nous, ils s’éloignent de Louis
Blanc, d’Albert et de Proudhon, dont le concours nous est
désormais assuré par son projet de la banque du peuple qui va
fonctionner incessamment 2. » L’annonce était signée Gautier,
Lefaure, Dubuc et Petit. Pour l’instant, il était seulement
question du concours de Proudhon aux associations. Mais ce
dernier était élevé au même rang que les deux anciens
secrétaires du gouvernement provisoire, qui étaient à ce

1
Le Peuple, n°3, 1ère semaine de novembre.
2
La République, n°295, dimanche 17 décembre 1848.

54
moment en exil. Proudhon était devenu une véritable
référence pour les socialistes.
L’ardeur de la commission des anciens du Luxembourg ne
tarit pas durant l’hiver. Le 1er janvier 1849, « malgré toutes
les entraves apportées [aux] travaux par l’esprit de réaction »,
dix associations avaient déjà été créées et étaient en contact
avec Proudhon1. Le 12 janvier, la commission adressait la
lettre suivante au citoyen rédacteur en chef du journal La
République : « Citoyen, Tous les jours nous avons à nous
occuper des associations soit dans les départements, soit à
l’étranger. Pour simplifier nos rapports avec nos frères du
dehors et éviter des pertes de temps, nous avons recours à la
fraternelle publicité de votre journal pour leur faire savoir que
les lettres qu’ils nous adressent doivent porter sur ces
différents points […] » Il s’en suivait une liste de consignes à
suivre pour obtenir tous les renseignements nécessaires à la
constitution d’une association. La lettre continuait ainsi :
« Nous saisissons cette occasion pour informer nos frères que
nous refusons toutes les offres d’argent qui nous sont faites.
Notre mission, purement fraternelle, est en dehors de toute
spéculation. La commission est soutenue, dans ses minimes
dépenses, par les délégués ; les services qu’elle rend sont
entièrement gratuits. La commission se charge de toutes les
commandes de province et de l’étranger pour les produits des
associations, jusqu’au jour ou les syndicats de la production
et de la consommation, annexes de la Banque du peuple,
pourront fonctionner ; ce qui ne tardera pas longtemps2. »
La Banque du Peuple était ainsi sur le point de fédérer de
nombreuses initiatives individuelles ou collectives de
travailleurs. Le 7 janvier parut le premier numéro du Travail
Affranchi, journal des associations ouvrières, dont les

1
La République, n°1, lundi 1er janvier 1849.
2
La République, n°12, vendredi 12 janvier 1849.

55
bureaux étaient situés rue des Saints-Pères, au 16. Toussenel,
Vidal, Victor Meunier, Vinçard et L. Greffin y collaboraient.
Un remerciement « pour leur publicité et leur concours
bienveillant et gratuit » fut adressé aux journaux suivants : La
Démocratie Pacifique, le Crédit, la République, la Révolution
démocratique et sociale, et le Peuple. Le journal fut prié
d’insérer la déclaration suivante :
« Aux délégués des corporations ouvrières ayant siégé au
Luxembourg,
La commission formée dans votre séance du 9 décembre
dernier pour s’occuper de l’organisation des associations
ouvrières, est heureuse de vous annoncer que beaucoup de
travailleurs ont déjà répondu à son appel, et que par ses soins
six associations se forment en ce moment. Ce résultat, obtenu
en un si court espace de temps, est d’un heureux présage pour
l’avenir.
Votre commission s’est mise en rapport avec le citoyen
Proudhon, afin de lui prêter son concours pour la formation
de la Banque du Peuple, qui va fonctionner prochainement.
Votre commission croit devoir vous rappeler que cette
institution sera d’un puissant secours pour les associations
ouvrières, puisqu’en leur fournissant le crédit, elle leur
donnera la facilité de transaction, et l’unité indispensable à
leur prospérité.
Ainsi, chers camarades, malgré toutes les entraves
apportées à nos travaux par l’esprit de réaction, nous devons
être fiers de voir, par nos constants efforts, l’œuvre du
Luxembourg s’accomplir.
Pour la commission : Aug. Blum, Brasselet, Dubuc,
Gautier1. »

1
Le Travail Affranchi, Journal des associations ouvrières, n°1, dimanche
7 janvier 1849. Les termes en italique le sont dans le texte original.

56
Désormais, ce n’était plus Proudhon qui accordait son
concours aux associations ouvrières, mais la commission des
anciens du Luxembourg qui lui prêtait le sien. La Banque du
Peuple incarnait au même titre que les associations
l’accomplissement de l’œuvre entreprise par les forces
socialistes depuis presque un an déjà.
Le 16 janvier avait lieu une assemblée générale des
anciens de la commission du Luxembourg, au cours de
laquelle furent réunis tous les délégués y ayant siégé, ainsi
que des délégués de toutes les corporations ouvrières. La
commission permanente devait y communiquer son rapport.
La République qualifia l’évènement de « fait le plus
important depuis la séparation de la commission du
Luxembourg1. » Le citoyen Gautier publia son rapport
général : 15 associations avaient été créées depuis le
9 décembre. Auparavant, il avait été fait mention du rôle de
ces associations et de leurs statuts. La commission avait en
effet dressé un modèle de statuts sous la forme d’un acte
constitutif d’association pour faciliter les créations. Cet acte
en 17 titres précisait les modalités de formation de la société
(titre I), de son capital de fondation (titre II), de ses actions
(titre III). La gérance, les conseils de surveillance et de
famille, la comptabilité et la direction étaient organisés avec
le plus grand souci de justice (titres VI à XI). Enfin,
l’association devait organiser une caisse d’assistance
fraternelle et une caisse de mutualité (titres XIII et XIV) ou
de solidarité, alimentées par prélèvement sur les salaires et
les bénéfices de l’association (titre XVIII). En outre, l’article
10 du titre IV sur l’organisation de la société et du capital

1
La République, n°20, samedi 20 janvier 1849. Le récit de l’évènement
est aussi dans le Travail Affranchi du 21 janvier 1849.

57
social précisait que « le fonds de roulement sera déposé à la
Banque du Peuple1. »
Le rapport général faisait également état des
correspondances de la commission avec la province et
l’étranger : Rouen, Nantes, Lille, Troyes, Caen, Boulogne-
sur-Mer, Lyon, Saint-Georges-d’Oléron et Bruxelles. Il était
même fait allusion à des associations agricoles en Afrique du
Nord. Aussi, la commission ne se contentait-elle pas
seulement de créer des associations, car il était question de
terrains cédés pour y établir des cités ouvrières. À ce propos,
le citoyen Gautier précisait dans son discours : « Nous
espérons qu’aussitôt la Banque du Peuple fonctionnera, elle
mettra les associations à même de traiter avec les
propriétaires qui nous ont fait ces propositions. » Enfin, le
rapport se terminait par l’annonce d’une communication à
venir séance tenante « d’un travail entrepris par [la
commission] de concert avec les principaux organisateurs de
la Banque du Peuple, institution destinée à résoudre le grand
problème de la réforme économique, par la voie du libre-
échange et la gratuité du crédit. » Les statuts de la Banque
étaient achevés et le projet proudhonien suscitait un grand
enthousiasme. Une sous-commission composée des citoyens
Lavoye, Lefaure, Rémy et Chipron s’était occupée au
préalable de l’élaboration des statuts et de l’organisation des
opérations préliminaires. « Le citoyen Chipron a présenté le
rapport de cette sous-commission, approuvée par la
commission permanente. Le rapport donn[ait] un exposé
complet de la Banque du Peuple et des deux syndicats de
production et de consommation qui y seront annexés. Il a
obtenu l’assentiment unanime2. » Les citoyens Jules

1
Acte constitutif d’Association dressé par la commission des délégués
ayant siégé au Luxembourg, Paris, 1849.
2
La République, n°20, samedi 20 janvier 1849.

58
Lechevalier, E. Pasturin, A. Langlois et Brisbane
développèrent le projet verbalement.
L’union était ainsi scellée entre Proudhon et le
Luxembourg, entre les associations et la Banque du Peuple.
Soulignons le fait que Proudhon était absent pour cause de
maladie à cette réunion, tandis que l’œuvre du Luxembourg
s’accomplissait en l’absence d’Albert et Louis Blanc. Le
31 janvier 1849, les statuts de la Banque du Peuple étaient
enregistrés par acte notarié. Le 11 février, elle commençait
ses souscriptions. Le travail réalisé était d’autant plus
admirable qu’il le fut en un laps de temps limité.

Des fondateurs de diverses origines


Les fondateurs de la Banque du Peuple, comme la plupart
des délégués du Luxembourg sont méconnus. Contrairement
à Proudhon ou Louis Blanc, ils ne sont pas passés à la
postérité alors qu’ils accomplirent en l’absence de leurs
« maîtres » l’œuvre qui leur accorda tant de prestige. Il
importe de s’arrêter sur ces hommes qui ont fait preuve de
dévouement et parfois même de courage pour essayer de
mener à bien l’amélioration des conditions de travail. Du
courage, le mot n’a rien d’excessif, car si les principaux
organisateurs des associations ouvrières et de la Banque du
Peuple n’ont pas mis leur vie en péril, ils ont parfois mis leur
liberté en jeu. La presse démocrate socialiste a joué un rôle
important dans la poursuite de l’œuvre du Luxembourg, or
ses journaux furent suspendus par le général Cavaignac à la
suite des évènements de juin, à l’exception du Représentant
du Peuple qui continua seul le combat pour la République
démocratique et sociale, au point d’être suspendu dès le mois
de juillet. Le timbre et le cautionnement furent rétablis, ce

59
que Lamennais traduisit par son « silence aux pauvres1 ! » La
presse ouvrière était évidemment la première visée par cette
mesure. Sachant que le cautionnement s’élevait à
25 000 francs, à une époque où l’élite artisanale gagnait
5 francs par jour, c’est dire les sacrifices que réalisèrent les
ouvriers pour créer une feuille. Aussi, le Peuple, la
République, la Démocratie Pacifique et la Révolution
démocratique et sociale n’hésitèrent pas à afficher leur
programme politique et à manifester leur opposition à tout
projet de loi susceptible de limiter la liberté d’expression ou
d’association. En effet, la presse était étroitement surveillée
et en dépit de la liberté de réunion, le droit à l’association
subissait de nombreuses entorses. Ainsi, des ouvriers
participant au banquet du 13 novembre à la Gaieté furent
menacés de licenciement par leurs patrons. La police
perquisitionna également au bureau des anciens délégués du
Luxembourg sous prétexte que des versements aux familles
des déportés de juin furent réalisés2.
Le comité à l’origine de la Banque du Peuple, qui avait
d’abord travaillé en avril 1848 sur la Banque d’Échange, était
composé de Greppo, Ramon de la Sagra, Charles Fauvety,
Schmelz, Darimon et Jules Lechevalier3. Greppo, l’ancien
canut lyonnais était représentant du peuple, tout comme
Proudhon. Charles Fauvety et Darimon collaboraient au
Représentant du Peuple, puis au Peuple. Schmelz était le
secrétaire d’Émile de Girardin, tandis que Jules Lechevalier
et Ramon de la Sagra étaient des publicistes connus pour
leurs idées de réformes sociales. Au mois de septembre, la
commission s’était adjointe les citoyens de Bonnard,
Pasturin, César Daly, Deligny, Gamet, Jalasson, Langlois,

1
Le Peuple constituant, 11 juillet 1848.
2
Le Peuple, 26 décembre 1849, dixit R. Gossez, op. cit., p. 329.
3
Mutualité des Travailleurs, p. 5, voir annexes.

60
Perreymond, Villegardelle, Vincent, et les représentants du
peuple Pelletier, Brives, Démosthène Olivier et Félix Pyat.
Proudhon avait aussi pour interlocuteur Pierre Leroux1. Mais
ces derniers furent trop occupés par leurs affaires politiques
et leur contribution à la Banque du Peuple fut négligeable.
Parmi les seize personnes les plus engagées dans la
fondation de la Banque du Peuple, à savoir ceux qui ont
participé à la majorité des commissions préparatoires et dont
les noms apparaissent dans les procès-verbaux de séance,
quatre semblent avoir été définitivement oubliés. Il s’agit de
Deligny, Jalasson, Pasturin et Vincent2. En ce qui concerne
les autres, les informations sont plus nombreuses. Ils ont au
moins en commun d’avoir tous collaboré à un organe de
presse ou au moins rédigé une brochure politique.
Fauvety, Darimon et Langlois étaient des proches de
Proudhon et travaillaient pour ses journaux. Schmelz, en tant
que secrétaire de Girardin collaborait à la Presse. Il y avait
plusieurs fouriéristes comme Perreymond, Villegardelle, qui
contribua à la création du Travail Affranchi3, Arthur Bonnard,
dit Gallus, qui fut lié un temps au Nouveau Monde et Daly
qui collaborait à la Démocratie Pacifique depuis 1843. Jules
Lechevalier, ancien saint-simonien et fouriériste avait
participé et créé de nombreux journaux depuis 1830. Greppo
avait publié au cours de l’année son Catéchisme social. Seul
Hector Gamet, avocat fouriériste et ancien saint-simonien ne
semble pas s’être investi particulièrement dans la presse, mais
il travaillait en 1848 au bureau de la propagande socialiste. Si
1
Ibid., p. 7.
2
Les renseignements ont été cherchés dans le dictionnaire du mouvement
ouvrier, dirigé par J. Maitron. Nous avons aussi cherché dans les archives
de la BNF s’ils n’avaient rien édité, ce qui est vraisemblablement bien le
cas.
3
Le Travail Affranchi fut le journal des associations ouvrières, fondé en
janvier 1849.

61
la Banque du Peuple fut l’œuvre de lettrés, ses fondateurs ne
constituent pas pour autant l’élite culturelle du pays.
Plusieurs parmi eux ont été ouvriers, à l’instar du canut Jean-
Louis Greppo, du sculpteur César Daly, ou de Proudhon lui-
même qui avait gravi tous les échelons dans les métiers de la
presse. Il s’agit donc de l’élite ouvrière et artisanale de
l’époque, comme le confirme la participation des
corporations ouvrières par le biais du Luxembourg à la
Banque du Peuple. Soulignons toutefois la présence de
plusieurs personnages issus de la bourgeoisie parmi eux :
Bonnard était docteur en médecine, Lechevalier était le fils
d’un négociant bordelais, tandis que l’Américain Albert
Brisbane et l’Espagnol Ramon de la Sagra étaient nés dans
des familles aisées. Les origines géographiques de ces
fondateurs étaient aussi variées car la majorité venaient de
province et s’étaient installés récemment à Paris. De même,
leur moyenne d’âges était de 40 ans sans trop de dispersions.
Hector Gamet, né en 1803, devait être le plus âgé. On
retrouve cette génération « quarante-huitarde » née sous
l’Empire, éduquée et instruite sous la Restauration et entrée
pleinement à l’âge adulte sous la monarchie de Juillet.
Toutes aussi intéressantes que leurs origines sont leurs
opinions et leurs destinées : Greppo, après avoir participé
activement aux émeutes lyonnaises de 1831 et 1834, est
devenu un socialiste modéré, ce que lui reprochèrent les
révolutionnaires. Les proches de Proudhon eurent des destins
divers. Ramon de la Sagra, après un exil en Grande-Bretagne
sous le second Empire, retourna dans son Espagne natale où
il contribua activement à développer les théories
proudhoniennes jusqu’à la révolution. Darimon, après un
séjour à Sainte-Pélagie, s’accorda avec l’empire libéral,
tandis que Jérôme Amédée Langlois fut déporté après le
13 juin 1849, puis développa des thèses internationalistes et

62
anti-étatistes sous Napoléon III. Officier de marine en 1870,
il figurait dans la garde nationale en 1870. Villegardelle se
révéla ballotté entre les thèses de Buonarroti et de Fourier.
L’influence de Fourier fut grande aussi sur Gamet, après qu’il
ait été saint-simonien. Quant à Jules Lechevalier, il incarne
sans doute le plus le parcours des entrepreneurs sociaux du
XIXe siècle : Saint-simonien de 1829 à 1831, il créa le
Phalanstère avec Fourier et Considérant en 1832. Il essaya
ensuite de mettre en pratique ses idées de réformes sociales
sous la monarchie de Juillet par la presse et des projets
coloniaux. Ruiné à la veille de la révolution de 1848, il créa
par la suite un club de l’organisation du travail avant de se
lier à Proudhon. Compromis dans l’affaire du 13 juin 1849, il
s’exila à Londres où il se rapprocha des chrétiens socialistes
avec lesquels il créa de nombreuses associations ouvrières.
Rallié à Napoléon III en fin de vie, ses derniers ouvrages se
révélèrent en faveur d’un libéralisme social.
Étonnantes et remarquables destinées que celles de ces
fondateurs de la Banque du Peuple. Si leurs parcours
divergèrent à certains moments, on constate que ce sont
majoritairement des progressistes, rarement des
révolutionnaires sur le plan politique, mais de véritables
réformateurs sociaux. Ils ont joué un rôle considérable dans
le développement du socialisme et de l’économie sociale en
France.

63
Chapitre III :
Le surprenant parcours de Proudhon en 1848

La Banque du Peuple émane du rapprochement entre


Proudhon et d’anciens délégués du Luxembourg avec la
collaboration de réformistes issus de divers horizons. Cette
coalition reflétait une nécessité d’union dans l’organisation
ouvrière et reposait sur les espérances suscitées par les
associations et la Banque du Peuple. Cette organisation du
travail et du crédit « de par le peuple et pour le peuple », sans
l’intermédiaire d’organe public, émanait autant d’une prise de
conscience populaire face au désengagement de l’État de
l’organisation économique que d’un réel projet politique1. Si
les circonstances correspondaient aux analyses de Proudhon,
l’apôtre de l’anarchisme ne se résigna pas toujours à agir sans
soutien gouvernemental. Au contraire, en 1848, Proudhon
chercha à faire appliquer ses projets de réformes par l’État.
Sans doute, les frustrations qu’il connut au cours de cette
année contribuèrent à l’enraciner dans son anti-étatisme.

1
La formation de la Chambre du Travail, syndicat général des
associations de travailleurs, reflète bien cette conscience : « Il est temps
d’ailleurs que les travailleurs s’accoutument à faire leurs affaires eux-
mêmes en dehors des influences dont l’action peut être dénaturée par
l’amour-propre ou l’ambition. » Travail Affranchi, 7 janvier 1849. Autre
oeuvre du Luxembourg, son bureau se trouvait rue Coquillière, au 15.
Elle joua un rôle dans la continuation de la Banque du Peuple.

65
L’impossibilité de compter sur les notables du nouveau
régime
Au début de l’épopée révolutionnaire, Proudhon critiquait
la comédie républicaine et dénonçait la mystification
parlementaire. « Tandis que le Luxembourg cherchait la
pierre philosophale [et qu’] on frappait à l’hôtel de ville la
monnaie ayant cours1 », Proudhon s’empressait d’achever la
Solution du problème social liée à l’Organisation du crédit et
de la circulation2. Encore peu connu au moment de la
parution de ces essais3, son échec aux élections pour la
Constituante ne semblait pas en faire un personnage de
première importance dans le cours de la révolution. Mais à
partir du mois d’avril, faute de disposer d’une tribune
parlementaire, Proudhon disposait d’un journal : Le
Représentant du Peuple. Ses talents de polémiste et sa verve
acerbe à l’égard des politiques et de la société pouvaient
enfin être connus des masses. Sa popularité et sa réputation
de lutteur prolétaire s’épanouissaient enfin, au point de le
mener à la célébrité que nous lui connaissons. Mais Proudhon
ne se contentait pas seulement de tirer à boulets rouges sur
l’État et les capitalistes, il suggérait et proposait aussi des
réformes à appliquer pour le salut de la République.
Ses projets d’alors revenaient à ce mot d’ordre : organiser
le crédit. Il devait s’en suivre à partir de là la réorganisation
du travail et de la production, et par la suite la révolution

1
Marx, Les Luttes de classes en France, 1850.
2
Ce sont les titres des ouvrages dans lesquels Proudhon publia son «
programme ».
3
Darimon raconte que lorsqu’il prononça le nom de Proudhon dans un
club en mars 1848, on lui demanda : « Qu’est-ce que Proudhon ? » Voir
P. Haubtmann, op. cit., p. 838.

66
complète de la société1. En revanche, les moyens pour y
parvenir n’étaient pas encore explicitement définis chez
Proudhon à l’époque. Il espérait voir l’État s’en charger, quel
que fut sa nature. La fin justifiait-elle les moyens ? Le
pragmatisme proudhonien sur ce point semble en faire un
opportuniste indifférent au système politique. Mais sa lutte
par la suite pour les principes démocratiques témoigna de son
attachement aux valeurs républicaines, démocratiques et
socialistes. En ce qui concerne son attitude à propos des
réformes économiques, jugeons-en plutôt par les moyens
qu’il mit en œuvre pour assurer l’organisation du crédit et de
la circulation.

Le cas de la Banque d’Échange


Proudhon assuma réellement son rôle de rédacteur en chef
au Représentant du Peuple à partir de la fin avril. Ce fut à
cette période que germa le projet de la Banque d’Échange,
sœur aînée de la Banque du Peuple. Dans sa lettre à Louis
Blanc, il affirmait que « l’idée de la Banque d’Échange était
toute du ressort du gouvernement2. » Aussi, depuis le
21 mars, Proudhon était membre du club central
révolutionnaire, que fréquentaient Barbès, Pilhès, Arago,
Thoré ou Sobrier3, et où il professait sans doute ses idées.
Plus attaché aux hommes qu’aux écoles, Proudhon ne
fréquentait pas seulement les révolutionnaires. Il s’entretint
aussi de sa Banque d’Échange avec Michel Chevalier4. Mais
en cette période électorale, les élucubrations financières de

1
Il ne s’agit pas pour autant de faire de Proudhon un matérialiste.
N’oublions pas qu’il resta toujours fidèle à son « idéalo-réalisme ».
2
Correspondances, lettre à L. Blanc, 8 avril 1848.
3
Carnets, p. 261.
4
Correspondances, lettre à M. Micaud, 16 avril 1848.

67
Proudhon ne pouvaient que difficilement attirer l’attention
des politiques. Néanmoins, par l’intermédiaire de Charles
Fauvety, le propriétaire du Représentant du Peuple, il
rencontra Émile de Girardin. Le directeur de la Presse avait
émis lui-même un projet de Banque universelle et
philanthropique d’échange. Cela aurait pu faciliter le
rapprochement possible entre les deux hommes1. Émile de
Girardin ne s’engagea pas pour autant à patronner le projet
proudhonien, mais il le remit à son secrétaire, M. Schmelz.
Ce fut ce dernier qui rédigea les statuts de la Banque
d’Échange avec Darimon. Ils parurent le 10 mai dans le
Représentant du Peuple. À ce propos, Darimon raconta que
Proudhon avoua les charger de la rédaction de ces statuts car
il était « hors d’état d’écrire des choses simples ; toutes les
idées se présentant à la fois dans son cerveau2. » Cela éclaire
sans doute une des raisons pour laquelle les statuts de la
Banque du Peuple furent élaborés par des membres de la
commission du Luxembourg. Pierre Haubtmann ajoute à ce
sujet : « Proudhon, « bon pour la pensée » comme disait
Vasbenter, se montrera toujours incapable de mener une
action concrète et efficace3. »
Une semaine après sa parution, le projet ne connaissait
toujours qu’un faible écho dans la presse et l’opinion
publique. Mais Proudhon mena l’offensive et engagea les
gens malgré eux. Dans une liste publiée dans son journal, il
nomma le personnel faisant partie du comité d’études de la
Banque d’Échange. Il désigna Émile de Girardin vice-
président (Proudhon étant le président) et citait M. Chevalier,

1
P. Haubtmann, op. cit., p. 867.
2
A. Darimon, op. cit., p. 28.
3
P. Haubtmann, op. cit., p. 868. Ce propos est à nuancer. Rappelons que
Proudhon est loin d’être un intellectuel éloigné des réalités matérielles. Il
connaissait le monde du travail et celui des affaires.

68
Louis Blanc, Pierre Leroux, Enfantin, Villegardelle, Thoré,
Vidal, Bastiat… toutes les personnalités politiques de
l’époque y étaient représentées. Si la plupart des désignés
d’office feintèrent de ne pas être au courant, la récidive de
Proudhon le 6 juin aboutit à une polémique publique avec
Girardin, à travers laquelle s’opposèrent les conceptions de
« la révolution par le haut » (Girardin) et de « la révolution
par en bas » (Proudhon). Le 9 juin, Émile de Girardin
répondit : « L’idée de la Banque d’Échange, conçue par Law,
appliquée à Niort en 1832, recueillie par M. Proudhon, est un
œuf que l’État peut seul faire éclore1. » Cette « flèche
empoisonnée qu’il lui décochait tranquillement2 » témoignait
de l’état d’irritation dans lequel Proudhon avait poussé
Girardin. Mais Proudhon était habitué à ce genre
d’apostrophe et les relations entre les deux hommes n’étaient
pas pour autant achevées.
Les chances d’« éclosion » de la Banque d’Échange
semblaient momentanément compromises. Les rares journaux
qui soutinrent le projet furent des feuilles au tirage éphémère,
telle la France libre de Maximilien Marie, journal des
étudiants socialistes, ou L’Aimable faubourien, journal de la
canaille, qui publia l’article suivant : « Banque d’Échange :
Nous adhérons pleinement au projet de banque d’échange
proposé et développé par le citoyen Proudhon dans le
Représentant du Peuple, journal dont les idées répondent aux
besoins nouveaux. Ce n’est pas seulement le travail, mais
encore le crédit, qui réclame aujourd’hui une organisation
sérieuse. Il est indispensable de frayer une route nouvelle à
l’industrie, pour qu’elle devienne un véritable élément de
force et de grandeur pour l’avenir. Un de nos collaborateurs

1
La Presse, 9 juin 1848.
2
P. Haubtmann, op. cit., p. 870. Girardin faisait allusion à deux
banqueroutes restées célèbres dans les mémoires de l’époque.

69
est chargé de représenter l’Aimable Faubourien dans le
conseil de la banque d’échange1. »
La Banque du Peuple fut l’héritière directe de cette banque
d’échange. « Si la plupart des personnes appelées, n’ayant
pas été préalablement consultées, déclinèrent la participation
au comité, de sorte qu’il ne resta plus que Greppo, Ramon de
la Sagra, Charles Fauvety, Schmelz, Darimon et Jules
Lechevalier, lequel avait adhéré sous réserve2 », il y avait
déjà un bon noyau dur. Mais, « à ce moment survinrent les
journées de juin, et par suite la suspension du journal le
Peuple, pendant l’état de siège. Dès ce moment, il ne fut plus
question de la Banque du Peuple jusqu’au 24 septembre
[1848]3. »

L’échec des solutions étatistes : le rejet de ses propositions


à l’Assemblée
La mise en suspens du projet bancaire avait plusieurs
raisons. Le 4 juin 1848, Proudhon était élu à l’Assemblée au
cours d’élections partielles. Toujours préoccupé de réformes
économiques, il siégea au comité des Finances… aux côtés
d’Adolphe Thiers et des éléments les plus « économistes » !
Parachuté « dans cet isoloir » parmi « les hommes qui
ignorent le plus complètement l’État d’un pays » et qui sont
pourtant « presque toujours ceux qui le représentent4 »,
Proudhon ne risquait-il pas de trahir la cause du peuple par

1
L’Aimable Faubourien, n°2, 15 au 18 juin 1848.
2
Mutualité des Travailleurs, p. 5.
3
ibid., rectifions toutefois qu’il s’agissait du journal le Représentant du
Peuple et non encore du Peuple.
4
Proudhon, Les Confessions d’un révolutionnaire, 1849, éd.
Tops/Trinquier, 1997, p. 124.

70
son nouveau statut ? Bien au contraire, après avoir été
profondément ébranlé par la répression des émeutes de juin,
Proudhon releva seul « le flambeau du socialisme1. » Il fut le
premier à prendre la défense publique des insurgés dans la
presse, puis à la tribune parlementaire. La « guerre civile »
que venait de connaître la France n’avait-elle pas comme
cause le fait que le droit au travail fut bafoué ? Dans la
pensée proudhonienne, le droit au travail était corrélatif du
droit au crédit, car sans moyen, il était impossible de produire
et de consommer. Les évènements donnaient
malheureusement une fois de plus raison à Proudhon. Il
fallait donc accélérer la mise en pratique de ses projets.

Le discours du 31 juillet
Le 31 juillet 1848, Proudhon prononça un discours qui
devait le faire entrer dans les annales parlementaires. Sa
proposition de loi sur la réorganisation de l’impôt et du crédit
se transforma en une véritable lutte des classes parlementaire.
Alors qu’il s’agissait au départ de proposer la diminution
d’un tiers des loyers, des rentes et des impôts pour soulager le
peuple, Proudhon prétendit défendre le socialisme. Il lui
attribua la révolution de février et l’identifia avec le droit au
travail. « Étrange destinée de cet homme qui, hier, lorsque les
hommes de février étaient sur le pavois, leur criait casse-cou,
et maintenant qu’ils étaient terrassés, exaltait l’idéal qu’ils
avaient poursuivi2. » Proudhon en vint à défendre les ateliers
nationaux qu’il avait si sévèrement critiqués. Il défendit
également la commission des travailleurs : « Le socialisme
siégeait au Luxembourg, pendant que la politique se traitait à

1
M. Agulhon, op. cit., p. 87.
2
P. Haubtmann, op. cit., p. 910.

71
l’Hôtel de ville1. » Il poursuivit en évoquant une « liquidation
sociale » rendant les propriétaires responsables des
conséquences de leur refus. Aux demandes de clarification, il
répondit « qu’en cas de refus, nous procéderions nous-mêmes
à la liquidation sans vous. » Après de violents murmures,
Proudhon précisa : « Lorsque j’ai employé les deux pronoms
vous et nous, il est évident que dans ce moment-là, je
m’identifiais moi, avec le prolétariat, et que je vous
identifiais, vous, avec la classe bourgeoise. » Mais
l’indignation fut à son comble quand Proudhon prit
ouvertement la défense des insurgés de juin. Si leur prise
d’arme était illégitime, elle était selon lui aussi justifiable que
celles qui avaient renversé Charles X ou Louis-Philippe2. Les
deux rois avaient trahi la Charte ou la Constitution. Or, la
nouvelle République avait promis le droit au travail et ne le
respectait pas. Proudhon termina enfin en ces termes
regrettables : « Le capital a peur, et son instinct ne le trompe
pas : le socialisme a les yeux fixés sur lui. Les juifs ne
reviendront pas : je le leur défends3. » L’Assemblée procéda
de suite à un vote sanctionnant moralement le discours de
Proudhon. Le résultat fut de 691 voix contre 2, celles de
Proudhon et du canut Greppo4. Quelques montagnards
s’étaient abstenus, mais la plupart ne lui pardonnèrent pas ses

1
« Discours du 31 juillet » in le Représentant du Peuple, 1er août 1848.
Remarquons le parallèle avec la citation de Marx.
2
Dans la Solution du problème social, Proudhon affirmait que la
révolution de Février était légitime quoique illégale. Il distingue en
permanence la légalité institutionnelle et la légitimité nationale.
3
Soulignons que les publications de ce discours remplacèrent « les Juifs »
par « les capitalistes ».
4
D’où la subordination à Proudhon que l’opinion lui attribua sans
fondement par la suite. En réalité, Greppo n’avait pas été informé des
consignes de vote de la Montagne.

72
provocations qui contribuèrent au renforcement de la
réaction1.
Pourtant, le projet de Proudhon partait seulement du
constat qu’il fallait relancer la consommation afin de trouver
des débouchés à la production. Il évoquait pour cela ce que
Keynes a nommé trois quarts de siècle plus tard la
« propension marginale à consommer ». Ce qui freinait la
consommation selon Proudhon, et donc limitait le travail,
c’étaient « les entraves à la circulation des produits ». Ces
entraves étaient causées par la position de l’or et de l’argent
comme seuls instruments d’échange. Par le loyer qu’il fallait
payer pour s’en servir (Proudhon faisait allusion à l’escompte
du numéraire), par les péages sur les moyens de production
(Cela signifiait la cherté des locations et du crédit), enfin à
cause de la spéculation en général sur les capitaux et
particulièrement sur le numéraire, la circulation était
sclérosée. Proudhon en revenait une fois de plus à proposer la
gratuité du crédit, ce qui discréditait son projet. Mais en
attendant d’y parvenir, Proudhon proposait une remise d’un
tiers sur tous les fermages et les dettes contractées. La mesure
aurait été sans doute beaucoup plus efficace que
l’impopulaire « impôt des 45 centimes » qui contribuait à la
désaffection de la République. Proudhon reconnaissait aussi
la nécessité pour les travailleurs d’admettre une baisse des
salaires. Toutefois, si ce projet pouvait permettre une relance
de l’économie, Proudhon, qui répugnait tant au dirigisme
économique, n’en réalisait pas la rigueur.
L’orage que venait de soulever Proudhon fut lourd de
conséquences. Il devint à partir de ce jour l’« homme

1
Précisons qu’en plus Proudhon était un piètre orateur, ce qui
n’arrangeait pas son cas vis-à-vis de l’assemblée. Victor Hugo, dans ses
notes publiées sous le titre Choses vues dressa un portrait très dépréciatif
de Proudhon.

73
terreur ». La presse le calomnia sans vergogne. On se
dépêchait de ressortir le fameux aphorisme issu de son
mémoire sur la propriété, que la plus grande majorité de la
population n’avait sans doute pas lu : « La propriété, c’est le
vol. » À cette époque où Flaubert écrivait dans son
dictionnaire des idées reçues : « Propriété : Une des bases de
la société. Plus sacrée que la religion1 », Proudhon devenait
mécréant et son œuvre blasphématoire pour les
contemporains. Citons à titre d’exemple le récit de la séance à
l’assemblée par un journal qui était loin d’être des plus anti-
socialistes : « Le petit orage soulevé dans cette première
partie de séance n’était rien auprès du tumulte furieux que la
réponse de Proudhon a causé ensuite ; le mémoire fort long,
un peu obscur et très agressif du communiste, ne se prête pas
à une facile analyse ; nous nous contenterons de le donner
dans le compte-rendu de la séance. Il est fort heureux que
nous puissions même le donner de la manière : car après que
M. Proudhon [ait] fini de parler, le président a lu une
proposition plus étonnante que tous les livres, les articles et
les discours de M. Proudhon. Cette proposition [stipulait] que
le discours du socialiste ne serait point inséré au Moniteur, et
que les journaux qui le reproduiraient seraient poursuivis.
Inutile de dire que le projet de Proudhon a été rejeté. Il n’y a
pas eu de place pour les interpellations au sujet des journaux
supprimés2. »
Toutefois, son fameux discours circulait dans les rues en
dépit des tentatives d’opposition gouvernementale. Quelques
journaux prirent même la défense de Proudhon. La
République lui rendit l’hommage de comparer une partie de

1
Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, œuvre posthume, 1913. Voir
Bouvard et Pécuchet, Folio classique, Gallimard, 1998, p. 548.
2
La France du XIXe siècle, n°47, mardi 1er août 1848.

74
son discours avec celui de Mirabeau le 24 septembre 1789. Il
est vrai que le parallèle était séduisant1.

La vaine tentative de nationalisation de la Banque de France


N’osant plus affronter la tribune parlementaire, Proudhon
rejoignit la tribune de son journal. Plusieurs de ses articles
conduisirent d’ailleurs à sa suspension au mois d’août. Juste
avant, il eut le temps de faire imprimer une « proposition
relative à un emprunt et à la réunion de la Banque de France
au domaine public2 », qui fut présentée le 22 août 1848 à
l’Assemblée Nationale. Adressé aux Citoyens Représentants,
le préambule aux deux décrets qu’il proposait commençait
ainsi : « L’ordre règne à Paris et dans toute la France […] Et
cependant la confiance ne revient pas. » Évoquant la misère
contrastant avec les promesses de la révolution, il continuait
ainsi : « Une Nation ne peut, ne doit s’emprunter qu’à elle-
même : le préjugé du monopole nous livre aux usuriers. Une
Nation qui s’emprunte, qui se fait à elle-même une avance,
peut se prêter TOUT ce qu’elle veut SANS INTÉRÊT. Nous
payons 7 % le loyer de l’argent qu’on nous prête, et nous ne
trouvons pas le 1/10e de nos besoins. » Puis, dénonçant le
monopole de la Banque de France, il précisait : « Le crédit, la
circulation et l’escompte sont des fonctions essentiellement,
restées jusqu’à ce jour anarchiques et que la révolution de
février avait promis d’organiser et centraliser
démocratiquement. » Enfin, il déplorait une fois de plus
l’immobilisme des Économistes : « Nous avons épuisé, […]
tous les moyens connus de l’usure et de l’impôt ; la pratique
des financiers est à bout ; il ne nous reste qu’à nous résigner
et à joindre les mains !… »
1
La France libre, n°54, mercredi 9 août 1848.
2
Le Représentant du Peuple, 22 août 1848.

75
Proudhon proposait un emprunt de 2 millions à la Nation.
La mesure était donc étatique, bien que dans la logique
proudhonienne l’État représente le peuple français (art. II).
L’emprunt devait être effectué au moyen d’une émission de
papier de crédit à hauteur de 2 millions (art. III) en
contrepartie d’un impôt (art. IV) sur tout contribuable qui
payait à l’époque plus de 10 francs d’impôt (art. V). L’impôt
était proportionnel à la fortune (art. VI), et payable en 4 ans
(art. VII). Les contribuables endettés bénéficiaient
indirectement de l’emprunt national (art. IX à XII). L’État
devait émettre des bons d’emprunt à la coupure de 10 à
1 000 francs, ce qui ferait introduire de plus petites coupures
monétaires que ce qui existait alors. Dans ce projet, Proudhon
semblait avoir renoncé à la gratuité du crédit, puisque
l’intérêt des escomptes et crédits faits en bons d’emprunts
devait être de 3 % (art. XVII). Enfin, le remboursement des
créanciers était prévu quatre ans après, soit par conversion
des sommes versées en rentes à 3 %, soit par simple
remboursement par la Banque, soit par une remise sur l’impôt
(art. XXII). La proposition ne constituait en rien une
spoliation, encore moins une « liquidation sociale ». Le
principal risque à craindre était une dépréciation des bons
d’emprunts, mais Proudhon prévoyait l’échelonnement de
leur émission dans le temps (art. XIV). Aussi suggérait-il
comment employer ces 2 millions (art. XXIX). La plus
grande somme (600 000 francs) était attribuée aux crédits sur
immeubles ruraux selon un statut hypothécaire à définir.
350 000 francs devaient être attribués aux travaux publics et à
la nationalisation de canaux, chemins de fer et mines.
400 000 francs devaient servir aux dégrèvements sur
certaines contributions. Le commerce et l’industrie devaient
également bénéficier de 250 000 francs, principalement en
crédit, mais aussi en primes et encouragement, avec une

76
hausse prévisionnelle de 10 % des salaires. Enfin
300 000 francs auraient servi à combler les déficits à prévoir
sur les budgets des 2 années à venir et 100 000 restaient
disponibles. Soulignons qu’un siècle plus tard, ce type
d’organisation économique était admis dans toute l’Europe de
l’Ouest, à une exception près, dans la logique proudhonienne,
ce sont les citoyens qui se font mutuellement crédit et non
l’État qui amorce la pompe en pratiquant le déficit
budgétaire.
Le second décret prévoyait la nationalisation de la Banque
de France. Ses actionnaires remboursés (art. II),
l’administration de la Banque de France était placée sous la
surveillance des Représentants du Peuple et de la Chambre de
commerce (art. IV). Toutefois, la Banque Nationale de
France devait être indépendante du gouvernement central et
placée hors de son action (art. V). Les autres articles
précisaient les modalités de crédit et d’émission des billets,
en conformité avec les bons d’emprunt.
Cette proposition ne fut même pas discutée, parce qu’elle
était socialiste et surtout parce que c’était Proudhon qui la
proposait. À partir de la fin août 1848, le principal souci pour
Proudhon fut de reconstituer un journal afin de pouvoir
continuer à exposer ses idées. Quant aux réformes nécessaires
au salut de la Patrie, l’Assemblée constituante se garda bien
de tout interventionnisme. De toute façon, la Constitution à
adopter occupait le devant des débats. Pour Proudhon, de
telles préoccupations politiques ne pouvaient être que
supercheries. La réforme économique demeurait plus
pressante. Puisqu’il ne pouvait compter ni sur les fonds d’un
mécène, ni sur l’État pour organiser le crédit, il devait y
procéder lui-même. La Banque du Peuple, instrument de
l’émancipation des travailleurs, devait être l’œuvre des
travailleurs eux-mêmes.

77
Chapitre IV :
Les statuts de la Banque du Peuple

Le 31 janvier 1849, le citoyen Pierre-Joseph Proudhon,


représentant du peuple, paraissait au tribunal de commerce de
la ville de Paris afin d’établir devant le citoyen Dessaignes et
son collègue Dufresseau les statuts de la société de la Banque
du Peuple. L’acte constitutif fut enregistré le 6 février courant
au quatrième bureau, 86 rue Case1. Le 8 février, Charles-
Henri Duclos, demeurant place des petits pères au n°9,
comparut au greffe du tribunal et y requit, conformément aux
articles 42, 43, et 44 du code de commerce, le dépôt et
l’affiche de l’extrait de l’acte de société. Le dit comparant le
signa avec le greffier Hacetoin après lecture. Il « a été extrait
ce qui suit : art. 1er : Il est fondé par ces présentes, une société
de commerce demeurant à Paris, rue Mazarine, n°702. »
L’extrait de l’acte de société resté pour minute au greffe de ce
tribunal comporte les cinq premiers articles, les 7e, 8e, 10e,
11e, et 88e et dernier articles. Seul ce dernier article diffère
de celui établi dans les statuts parus dans le Peuple. La
société de commerce a pour dénomination Banque du Peuple.
Sa raison sociale est P-J Proudhon & Cie. Elle fut établie en
nom collectif à l’égard du citoyen Proudhon et en
commandite à l’égard des autres intéressés (art. 3 et 5). Le

1
Archives de la ville de Paris, D31U3/155.
2
Il s’agit de l’adresse de Proudhon à l’époque. Ce n’est pas cette adresse
qui figure sur l’acte réalisé devant la commission du Luxembourg.

79
citoyen Proudhon en était le seul gérant responsable. Il
disposait seul de la signature sociale et l’administration
générale lui appartenait sous le titre de directeur gérant.
Toutefois, il pouvait s’adjoindre, sous le nom de cogérant, 2
ou 4 mandataires dont il était responsable et auxquels il
pouvait déléguer la signature sociale (art. 4).

Organisation générale et forme juridique de la société


Il se trouvait ici une première ambiguïté pour une société
qui avait pour but d’organiser démocratiquement le crédit.
Proudhon reconnut qu’il s’était « quasiment établi en
monarque de sa banque1. » Dans le Catéchisme de la Banque
du Peuple, œuvre publicitaire destinée à expliquer
simplement la Banque aux éventuels adhérents, il était posé
la question suivante : « Pourquoi la Banque du Peuple, qui a
la prétention d’être une institution démocratique et sociale,
s’est-elle constituée en société en commandite ? » J-M.
Richard, le rédacteur de la brochure répondit : « Parce que,
dans les termes de la législation actuelle, il est absolument
impossible d’adopter une autre forme pour une association
commerciale, que la société en commandite ou la société
anonyme. Or, l’autorisation d’une Banque constituée à Paris
en société anonyme n’aura jamais lieu, tant que le privilège
de la Banque de France subsistera. Du reste, la Banque du
Peuple est instituée, aux termes même de ses statuts, art. 63,
pour devenir une société anonyme, aussitôt que le
gouvernement de la République comprendra son devoir, qui
est de protéger les intérêts du travailleur. Jusque-là, c’est un
grand bonheur que le Directeur-gérant ait eu le courage

1
Le Peuple, n°144, jeudi 12 avril 1849.

80
d’assumer la responsabilité d’une œuvre pratique, où le
socialisme va trouver enfin l’occasion de se faire apprécier
par des actes et par des faits1. »
Proudhon d’ailleurs, bien qu’il ait pu profiter de sa
situation, regretta de ne pouvoir constituer sa Banque en
société anonyme. Transformer la Banque en SA était bien
une priorité inscrite dans les statuts. L’article 3 stipulait
clairement : « La pensée des fondateurs de la Banque du
Peuple est d’arriver à la constituer sous la forme de société
anonyme, et d’accepter tous les principes de cette société,
telle que la loi commerciale actuelle les définit, à savoir
d’être administrée par des mandataires à temps, révocables,
associés ou non associés, salariés ou gratuits, exempts
d’obligations personnelles et solidaires, et n’ayant pour
responsabilité que celle de l’exécution de leur mandat. »
Enfin, l’article 88 marquait la volonté de poursuivre cet
objectif, puisqu’il était donné à quatre commissaires (le
gérant et les trois membres du conseil de surveillance) tous
pouvoirs « à l’effet de poursuivre auprès du gouvernement les
autorisations voulues par la loi, de consentir aux présents
statuts, et d’établir par acte authentique les statuts définitifs,
tels qu’ils seraient acceptés par l’autorité. »
Il ressort à travers l’exemple de la Banque du Peuple la
rigidité de la législation de l’époque en matière de création
d’entreprise. Une grande partie des socialistes, au nom des
producteurs, souhaitait voir assouplies ces réglementations.
Même si ce n’était pas la première réforme souhaitée par les
travailleurs, plusieurs journaux en parlaient et revendiquaient
des solutions possibles. Un numéro du Travail Affranchi
publia les différents types de statut juridique qui existaient
pour les entreprises à l’époque, à savoir en nom collectif, en

1
J-M. Richard, Catéchisme de la Banque du Peuple, pp. 3-4.

81
commandite, en participation ou anonyme1. La liberté
d’association revendiquée s’interprétait parfois comme la
liberté d’entreprendre à plusieurs, et ce n’était pas par hasard
que les mêmes pouvaient demander à la fois la liberté de
réunion et la liberté d’entreprise. Ce qui semblait
inconciliable en 1789 allait de pair en 1848. Jusqu’en 1867,
la constitution d’une entreprise en société anonyme était
soumise à une autorisation gouvernementale. Le rapport de la
commission du Luxembourg soulignait que « la Banque du
Peuple, qui est créée pour fonctionner comme une société
anonyme, devra débuter par être une société en nom collectif,
faute pour elle de pouvoir se faire autoriser par le conseil
d’État. » Entre 1840 et 1859, 77 % des actes de fondation
enregistrés aux tribunaux de commerce le furent sous forme
de société en nom collectif2. La constitution de la Banque du
Peuple en société en nom collectif et en commandite
permettait tout de même aux associés d’être responsables et
solidaires, mais seulement passibles de leurs pertes que
jusqu’à concurrence de leurs mises.
Constituée juridiquement selon la législation, la Banque
du Peuple ne semblait pas non plus différer des autres
sociétés par la constitution d’un capital sous forme d’actions.
Le capital de la Banque du Peuple devait être de 5 millions de
Francs, divisés en un million d’actions de 5 francs chacune.
Cela correspondait à 2 jours de travail d’un artisan ébéniste.
La société devait être définitivement constituée et ses
opérations commenceraient lorsque 10 000 actions auraient
été souscrites (art. 10). Les actions étaient nominatives
(art. 11) et émises au pair. Le transfert d’action, les
remboursements partiels ou de nouvelles émissions étaient

1
Le Travail Affranchi, n°2, 14 janvier 1849.
2
P. Verley, La Révolution industrielle de 1760 à 1870, Paris, M.A., 1985,
p. 95.

82
envisageables (art. 12 à 14). Jusqu’ici, la Banque du Peuple
ne se distinguait pas particulièrement des autres institutions
commerciales, à la seule différence que ses actions ne
portaient pas d’intérêt ! L’attraction du capital, dont la
suppression du monopole était promise par la Banque du
Peuple, semblait compromise et les désintéressés qui
n’avaient pas compris le fonctionnement de la Banque
pouvaient se gausser devant les caricatures qui soulignaient
cet aspect. Dans le projet originel, à savoir celui de la Banque
d’Échange, la Banque ne devait pas disposer d’un capital
numéraire, mais reposerait sur son capital social, à savoir
l’ensemble de la production des adhérents. Les protagonistes
de la Banque du Peuple rappelaient constamment cette
modification des données de départ. « D’après l’idée
fondamentale qui a servi de base à la constitution de cette
société, il ne devait pas y avoir de capital monétaire, mais,
pour se conformer aux habitudes et aux préjugés
commerciaux, comme moyen de transition enfin, il a été
décidé, par les fondateurs, qu’une réserve métallique serait
formée au moyen de titres d’actions payables en espèces, et
que cette réserve servirait de garantie aux opérations de la
Banque et à l’émission de ses bons de circulation1. »
Se résigner aux us et coutumes monétaires de l’époque,
l’excuse fut souvent avancée. La Banque du Peuple ne
réalisait-elle pas qu’elle ne pouvait se passer de numéraire ?
Laissons ses fondateurs se justifier. Dans leur Explication
détaillée de la Banque du Peuple, autre fascicule destiné à
faire comprendre les principes de la Banque au peuple, Victor
Chipron et Raginel expliquaient : « Pourquoi la Banque a un
capital ? — Si tous les Français adhéraient dans l’espace
d’une nuit aux conditions de la Banque, il ne serait pas

1
La Commune sociale, journal mensuel des travailleurs, n°3, février
1849.

83
nécessaire pour elle d’avoir un capital ; le capital ne lui
devient indispensable que parce qu’elle est obligée de
commencer avec un nombre restreint d’adhérents1. » Par
contre, à la question « Pourquoi la Banque du Peuple a-t-elle
besoin de 50 000 francs ? », J-M. Richard répondit tout
simplement : « 1° Pour payer ses frais d’établissement, 2°
Pour prendre toutes les dispositions nécessaires afin d’assurer
le crédit gratuit et la libre circulation des produits, 3° Pour
avoir un commencement de réserve destiné au
remboursement facultatif de ses billets2. » C’était reconnaître
un rôle au numéraire.
La qualité d’actionnaire était accessible au petit peuple. Si
5 francs représentaient une somme importante pour une
famille ouvrière, l’action était payable en 10 mensualités, soit
50 centimes chaque mois, le prix alors d’une bouteille de vin.
Un accès populaire à une véritable institution bancaire
devenait envisageable. L’article 25 permettait aux ouvriers et
aux salariés, s’ils le désiraient, de verser chaque semaine tout
ou partie de leur salaire à leur convenance. De toute façon, la
Banque du Peuple ne comptait pas seulement sur les
actionnaires pour fonctionner. Elle comptait aussi sur les
adhésions et c’était bien là une des premières de ses
spécificités. « Indépendamment des membres de la société
commerciale proprement dite, tout citoyen [était] appelé à
faire partie de la Banque du Peuple à titre de coopérateur. Il
[suffisait] pour cela d’adhérer à ses statuts et d’accepter son
papier. » (art. 6). D’ailleurs, le remboursement des
actionnaires était même envisagé à partir d’un moment.
L’article 13 spécifiait que les actions « pourront être même

1
Explication détaillée de la Banque du Peuple par V. Chipron et Raginel,
Paris, 1849, pp. 10-11. Raginel avait été commissaire de l’Aveyron. Il
publia des brochures au bureau de la propagande démocrate-socialiste.
2
J.-M. Richard, Catéchisme de la Banque du Peuple, 1849, pp. 2-3.

84
complètement amorties si la Société peut fonctionner avec un
avoir social dégagé du capital de fondation. » Le papier de la
Banque du Peuple, le bon de circulation, reposait sur les
promesses de production des travailleurs. Ce qui comptait
pour les fondateurs de la Banque du Peuple, c’était certes
d’assurer l’égal échange, mais surtout de relancer l’activité
économique. Or pour cela, il fallait que tout produit trouve un
débouché1. Partant du principe que les besoins sont infinis et
donc la consommation illimitée, plus la Banque aurait
d’adhérents, qui sont avant tout des producteurs-
consommateurs, plus la circulation des biens et services et
leur écoulement seraient facilités. « Croyez-vous que la
Banque du Peuple puisse accélérer la reprise du travail ? —
Oui, certainement, parce que le nouvel agent de circulation
sera mis en mouvement avec une grande facilité, et que la
consommation des travailleurs, qui est de beaucoup la plus
forte, viendra d’elle-même alimenter la production2. » La
promesse du crédit le moins cher possible, garantissant la
reprise, devait suffire à encourager les adhésions.
La qualité d’adhérent prévu par les statuts ne faisait pas
courir de risques quelconques. Tout adhérent devait
simplement s’engager à se fournir de préférence, et pour tous
les objets de sa consommation que la société pouvait lui
offrir, auprès des adhérents à la Banque, et à réserver
exclusivement à ses co-sociétaires et co-adhérents la faveur
de ses commandes. Réciproquement, tout producteur ou
négociant adhérent à la Banque du Peuple s’engageait à livrer
aux autres adhérents, à prix réduit, les objets de son
commerce et de son industrie (art. 21). Enfin, tout adhérent
devait aussi accepter en tout payement et achat le fameux bon

1
Soulignons la forte adhésion au principe de la loi des débouchés de
Jean-Baptiste Say.
2
Richard, Catéchisme, p. 2.

85
de circulation, cette monnaie proudhonienne qui devait
laisser sceptique une partie de ses contemporains.

Du bon de circulation
Dans la lignée des bons d’échange prévus dans les statuts
du premier projet bancaire, le papier de la Banque du Peuple
devait porter pour titre « bon de circulation » (art. 16). Il
devait être émis en coupures de 5, 10, 20, 50 et 100 francs
(art. 17) afin de faciliter la circulation. Le projet était aussi
novateur sur ce point, sachant que la Banque de France à
l’époque n’émettait pas de billets de valeur inférieure à
100 francs, et ce seulement depuis mars 1848. Toutefois,
l’émission des bons de circulation répondait à la nécessité
d’assurer le commerce entre les différents adhérents de la
Banque du Peuple. Vu sous cet angle, on pourrait même
estimer qu’un bon de 5 francs était encore d’une valeur trop
grande pour la satisfaction des besoins courants (une livre de
pain coûtait alors quelques centimes, un journal 10 c.).
Néanmoins, la gérance de la Banque, après avis du conseil de
surveillance, pouvait en modifier les chiffres. Aussi le rapport
effectué par la commission du Luxembourg spécifiait-il que
le numéraire pouvait servir d’appoint dans les transactions.
Les bons de circulation étaient délivrés à la Banque
contre : 1° espèces, 2° effets de commerce, 3° consignation
de marchandises, 4° obligations collectives des corporations
et associations ouvrières, 5° cautions, 6° annuités et
hypothèques, 7° garanties personnelles (art. 21). Par ces
contreparties, il cumulait les caractéristiques des billets de la
Banque de France, des billets à ordre, des lettres de change et
des lettres d’escompte, tout en devenant accessible à une
grande partie de la population, la plupart des travailleurs étant

86
susceptibles de consigner une marchandise ou d’assurer une
garantie personnelle. Dégagé évidemment de toute valeur
intrinsèque, les statuts précisaient que le papier de la Banque
du Peuple avait pour gage : 1° Les obligations de commerce
et les titres de propriété présentés au crédit et à l’escompte, 2°
Le numéraire provenant du versement des actions formant
provisoirement le capital de la Banque, 3° Le numéraire
provenant des versements en espèce contre bons de
circulation, 4° Le numéraire et toutes les valeurs provenant
d’emprunt, dépôts, consignations, primes d’assurance et
autres traités avec le public, 5° La promesse d’acceptation
mutuelle de tous les associés et adhérents (art. 19). Ce dernier
gage en faisait une monnaie différente, qui reposerait non pas
seulement sur une valeur marchande, mais sur une valeur
sociale. C’était aussi reconnaître l’importance de la confiance
dans une économie monétaire. Or, la Banque du Peuple ne
pouvait que la susciter et non pas l’instaurer.
Toutefois, en dépit de la livraison des bons de circulation
contre valeurs sûres et de leurs gages, le papier de la Banque
différait des billets à ordre ordinaires et payables en espèces,
car il devait être « un ordre de livraison revêtu du caractère
social rendu perpétuel, et payable à vue par tout sociétaire et
adhérent en produits ou services de son industrie ou de sa
profession. » (art. 18). Le caractère bilatéral et limité dans le
temps des billets à ordre devait laisser sa place à un système
de paiement et remboursement multilatéral et sans durée
limitée. Chipron et Raginel insistaient sur la différence avec
le billet de la Banque de France, car au lieu d’avoir cours
forcé, « le bon de circulation n’avait qu’un cours volontaire,
attendu qu’il était loisible à l’adhérent de retirer son adhésion
en en prévenant la Banque quinze jours à l’avance. » La
proposition demeurait pertinente tant que le cours forcé était
imposé. Toutefois, ils continuaient ainsi : « C’est ce qui fait

87
sa grande valeur, parce qu’elle est basée sur la confiance du
peuple en lui-même et non sur la force1. » On percevait
l’ébauche des théories de souveraineté monétaire. Quant à
Richard, il donnait la définition suivante du Bon de
circulation : « C’est un certificat authentique par lequel la
Banque du peuple déclare qu’elle a reçu en une valeur réelle
provenant d’un échange de produits ou promesses de
produits, une provision ou contre-valeur qui lui sert de
garantie. Au moyen de cette valeur, elle assure au porteur du
Bon de circulation un crédit de même somme payable en
produits ou services2. » Il s’agit en effet de la principale
fonction de ce billet, détachée de tout contenu idéologique.
Le bon de circulation proudhonien suscita dans l’entre-
deux-guerres l’intérêt d’économistes. W. Oualid, qui
appartenait au cercle proudhonien dans les années 1920,
souligna l’unicité du bon d’échange (le billet prévu pour la
Banque d’Échange), dans la réunion de ces trois qualités : son
acceptation collective, sa liquidité parfaite, et la limitation du
gage sur lequel il reposait. Il expliqua dans son étude que les
avances sur titres ou sur marchandises ne s’opéraient pas sous
la forme de gages ou de nantissement, comme dans la plupart
des crédits de l’époque, mais sous la forme « de rente à terme
ou à réméré », avec faculté pour le cédant de récupérer ses
marchandises moyennant le remboursement du prêt3. Charles
Rist, lui, souligna la différence fondamentale entre le billet de
la Banque de France gagé sur le numéraire et le bon de
circulation gagé sur son acceptation collective4. C’était un des
1
Chipron et Raginel, Explication détaillée de la Banque du Peuple, Paris,
bureau de la propagande démocratique et sociale, 1849, p. 21.
2
Catéchisme, p. 1.
3
W. Oualid, « Proudhon banquier » in Proudhon et notre temps, Paris,
Chiron, 1920, p. 143.
4
C. Gide & C. Rist, Histoire des doctrines économiques, (1926), Paris,
6ème éd., 1944, p. 337.

88
arguments que les contemporains de Proudhon favorables à
son projet avançaient le plus souvent. Nous verrons ci-
dessous les théories économiques sous-jacentes à la
conception des billets de la Banque du Peuple. Avant, il
importe de mettre en évidence la volonté d’opposition avec la
Banque de France et la monnaie métallique, car ce fut une
des raisons qui motiva le plus au soutien de la Banque du
Peuple chez ses fondateurs.
Victor Chipron et Raginel, expliquant « ce que c’est
qu’une banque et en quoi consiste l’industrie de
l’escompteur », prenaient l’exemple du billet à ordre, car
c’est le plus généralement employé parmi les effets de
commerce. (L’autre étant la lettre de change). Le billet à
ordre est une promesse de paiement d’un bien à échéance.
Chipron et Raginel évoquèrent le cas d’un fabricant en
possession d’un effet de ce type d’une valeur de 100 francs,
qui voulant réaliser en argent la valeur de ce billet à ordre, se
rend chez un escompteur. Ce dernier doit s’assurer non
seulement de la solvabilité de celui qui a souscrit le billet,
mais aussi de celle de celui qui le présente. L’escompteur
souligne aussi le fait que les deux signatures sur le billet,
celle du souscripteur et celle du receveur, ne sont pas
nécessairement connues. Or, la Banque de France ne reçoit
que les billets qui ont trois signatures connues. Celle de
l’escompteur ne suffisant pas, il lui faut en trouver deux
autres connues. Dans l’exemple pris, l’escompteur acceptait
de faire l’avance de 100 francs pour 2 francs, c’est-à-dire ne
donner que 98 francs en numéraire d’un billet qui en valait
100. C’était jugé comme une bonne affaire pour l’époque,
mais il fallait en déduire le temps perdu.
Cet exemple illustre un des problèmes de l’organisation
bancaire de l’époque et témoigne des entraves causées à la
circulation. L’usure restait néanmoins le principal problème.

89
Proudhon qualifiait l’escompte de « droit de péage sur la
monnaie » et dénonçait « la féodalité mercantile1 » ou « la
royauté de l’or ». La Banque de France, en tant que pièce
angulaire de ce système, cristallisait toutes les haines.
Pourtant, Proudhon et les partisans de la Banque du Peuple ne
cherchaient plus à supprimer son privilège, mais à la
concurrencer. Victor Chipron continuait ainsi son
raisonnement à propos de l’escompte : « Supposons
maintenant que dix milles fabricants se réunissent et se
fassent le raisonnement suivant : Si nous nommions parmi
nous une commission chargée d’examiner la solvabilité de
nos billets, et qu’à la place de chacun de ces billets déclarés
bons par la commission, chacun de nous reçoive un billet fait
par nous tous, que tous nous nous engageons à rembourser en
délivrant de la marchandise, nous aurions créé un espèce de
billet de banque remplaçant l’argent que nous payons si cher,
et tout le monde bientôt accepterait notre papier, car il serait
garanti par nous tous, dix mille fabricants. C’est ce que les
gros escompteurs, c’est-à-dire les Banquiers, se sont dits le
jour où ils ont fondé la Banque de France ; seulement au lieu
de faire la chose pour tout le monde, ils l’ont fait pour eux
seuls, et comme tous les effets de commerce sont obligés de
passer entre leurs mains pour arriver à la grande boutique qui
loue l’argent, ils se font payer ce genre de loyer, qu’on
nomme l’intérêt, le prix qu’ils veulent, et ils ont acquis une
influence telle, que leur billet général, qui est le Billet de
Banque, a dû recevoir du Gouvernement cours forcé auprès
de tous les citoyens. Ils ont été encore assez adroits pour, en
se formant en société, faire déclarer par l’État qu’eux seuls
auraient le droit de faire le louage en grand de l’argent, de
sorte qu’ils sont par la loi à l’abri de la concurrence. Eh bien !

1
Philosophie de la Misère, (1846), Paris, Les Imprimeurs libres, édition
du groupe Fresnes Antony, 1983, tome II, p. 20.

90
Ce que ces messieurs ont fait pour eux, le peuple est appelé à
le faire aujourd’hui pour lui-même1. »
Le caractère collectif du billet de la Banque du Peuple et
son rôle émancipateur étaient ainsi mis en évidence.
Toutefois, en ce qui concerne le caractère novateur d’une
monnaie sans valeur intrinsèque, Proudhon n’était pas le
pionnier. Son ami Madol lui précisa dans une lettre que
« l’idée de se passer du numéraire n’est pas aussi nouvelle
que ce que vous semblez le penser. Les hommes du métier se
disent depuis plusieurs années que la nécessité du numéraire
n’est que l’absence d’organisation. Pour ma part, je conçois
une société où tout se réglerait par des virements de compte.
Quoi qu’il en soit, vous avez le mérite d’avoir le premier
arboré, pour ainsi dire, en public, le drapeau de cette idée, et
proposer un plan pour la réaliser2. » Toutefois, le préjugé
populaire à l’égard du papier-monnaie demeurait un des
principaux obstacles. Le bon de circulation n’avait beau rien
à voir avec les billets de Law ou les assignats, il était difficile
de le faire admettre. La popularisation du billet de banque au
cours du second XIXe siècle, si elle est liée au
développement du système bancaire, pourrait aussi être
redevable à Proudhon. La boutade de Rist à son sujet
s’applique bien à cet égard : « Il a lancé des idées qui
n’étaient pas nouvelles, mais en les revêtant de formules qui
eurent une force de pénétration unique3. »

1
Explication BdP., p. 6.
2
M. Madol, dixit P. Haubtmann, op. cit., p. 996.
3
Gide & Rist, op. cit., p. 353. La remarque est néanmoins critiquable
lorsque l’on songe aux nombreux concepts inventés par Proudhon.

91
Des opérations de la Banque du Peuple
Loin d’aboutir au rétablissement du troc comme le
prétendaient les détracteurs, les activités de la Banque du
Peuple devaient être nombreuses. Elles embrassaient toutes
les fonctions des banques du XIXe siècle, à l’exception
évidente des fonctions spéculatives, car les sommes versées à
la Banque contre les bons de circulation n’étaient pas
productives d’intérêt (art. 30). L’article 15 énumérait
l’exhaustivité de ces fonctions. On peut en distinguer deux
principales : les opérations de crédit et la commande. D’une
manière un peu schématique, on pourrait insinuer que le
crédit répondait au principal souci proudhonien, tandis que la
commande rejoignait la logique des associations et des
ouvriers du Luxembourg.

Les opérations de crédit


L’escompte du numéraire (Chap. VI) consistait au
versement de monnaies métalliques en échange de bons de
circulation. Les opérations de crédit apparaissaient réellement
dans l’escompte des effets de commerce. Prudence et
précaution d’ailleurs les caractérisaient. Dans ce domaine, la
Banque du Peuple n’offrait pas des conditions des plus
avantageuses, mais elle prétendait les améliorer par la suite.
Les bons de circulation étaient « délivrables » contre bonnes
valeurs de commerce (ce qui laissait supposer une sévère
expertise à l’entrée), dans la mesure des moyens que
fournirait le capital réalisé de la Banque (art. 31, 2°).
L’escompte des différents effets de commerce (titres,
mandats, factures, commandes, billets, etc.) devait être fait
dans une proportion toujours plus grande en fonction de
l’agrandissement du capital de la Banque et de la croissance
du nombre de ses adhérents (art. 32). Toutefois, la Banque

92
aurait eu à juger elle-même du crédit accordé, tandis qu’elle
ne posait aucune condition pour l’escompte des papiers à
deux signatures. Sur ce plan, elle risquait d’opérer comme la
Banque de France, ce qui lui valut des critiques. L’article 36
spécifiait que « pour être reçus à l’escompte, les effets ou
obligations à deux signatures devront spécifier la nature et la
qualité et la quantité des marchandises qui y auront donné
lieu. » Les statuts rappelaient néanmoins la préoccupation
philanthropique qui faisait la particularité de la Banque :
« D’après le principe et le but de son institution, qui est la
gratuité absolue du crédit, la Banque du Peuple, remplaçant
dans une proportion toujours croissante la garantie du
numéraire par la garantie qui résulte de l’acceptation
réciproque et préalable de son papier par tous ses adhérents,
peut et doit opérer l’escompte, et donner crédit moyennant un
intérêt toujours moindre. » (art. 34). Mais la Banque du
Peuple n’assurait pas le crédit gratuit dès le début de ses
opérations. Provisoirement cet intérêt était fixé à 2 % et
devait être réduit peu à peu, sans ne jamais descendre au-
dessous de 1/4 % pour pouvoir subvenir aux frais
d’organisation (art. 35).
La Banque du Peuple n’était pas instituée pour prêter
seulement sur valeur de commerce, mais en échange de toute
valeur. Les avances sur marchandises, sur hypothèques, ou
sur cautions auraient représenté une part importante des
opérations. En théorie, la Banque du Peuple ne devait ni
prêter sur gages, ni sur hypothèques. (art. 38 et 46). Sans
doute ce principe émanait de l’hostilité générale à l’égard du
Mont-de-Piété et de l’« usure spoliatrice » telle qu’elle
pouvait se pratiquer sur les hypothèques à l’époque. Les
statuts affirmaient clairement que la Banque n’était « ni un
comptoir de garantie, ni un Mont-de-Piété », et les bons de
circulation ne pouvaient en aucun cas être assimilés aux

93
warrants. En réalité, la Banque aurait pu en venir à ces
pratiques, même si elle y répugnait. Son but aurait alors été
de le faire le plus justement possible.
Les avances sur marchandise correspondaient à des
consignations, c’est-à-dire à l’échange provisoire d’un
produit contre un bon de circulation. D’une certaine manière,
la Banque achetait à terme les produits des clients et passait
un contrat avec eux. Ces derniers pouvaient racheter leurs
marchandises en remboursant les sommes avancées. Passé le
terme, les produits étaient vendus aux enchères (art. 39 et 40).
On retrouvait ici les pratiques du Mont-de-Piété. L’excédent
du prix obtenu par la vente, s’il y en avait un, revenait de
droit au cédant de la marchandise. Précisons que dans la
logique de la Banque, l’escompte sur consignation est un
moyen de faire cesser l’encombrement des magasins et de
venir au secours du commerce et de l’industrie, regorgeant de
produits sans débouchés (art. 37). Il s’agissait clairement de
lutter contre le chômage saisonnier qui caractérisait la plupart
des professions.
La Banque pouvait créditer des propriétaires sur
obligations hypothécaires à long terme et annuités, ce qui
revenait à l’« échange de la délégation de biens meubles ou
immeubles contre une ouverture de crédit en bons de
circulation1. » Évidemment, la Banque poursuivrait
l’expropriation d’un hypothéqué insolvable (art. 47) et se
rendrait adjudicataire de la propriété (art. 48). Toutefois la
Banque assurait à l’exproprié la préférence du droit
d’habitation et d’exploitation à titre de fermier ou gérant.
Enfin, et surtout, la Banque du Peuple devait escompter
les produits futurs, c’est-à-dire ouvrir des crédits à découvert
à ses adhérents. Cela s’interprétait comme l’échange d’une
promesse de travail contre des bons de circulation. C’était là
1
Exp. BdP., p. 13.

94
que devait se réaliser le crédit désintéressé et le plus gratuit
possible. En aurait-elle réalisé beaucoup ? On ne peut
répondre. Les crédits se seraient faits essentiellement sur
cautions, titres de propriété ou garanties personnelles
(art. 42). Deux cautions au minimum étaient d’ailleurs
nécessaires (art. 43). En fait, toute valeur était escomptable à
la banque du Peuple : titres d’État, produits, marchandises,
récoltes, etc., afin de permettre aux plus grands nombres de
citoyens de pouvoir profiter de l’institution pour obtenir des
avances (art. 41). La Banque devait faire les paiements et
recouvrements sur Paris, les départements et à l’étranger
(art. 49), en fait partout où elle aurait des correspondants. Se
faisant « garçon de caisse des adhérents, […] le service fourni
par la Banque du Peuple contre le bon de circulation fournie
par l’adhérent1 » devait nécessairement être meilleur marché.

Les opérations de commandes : Le compromis du


Luxembourg.
La Banque du Peuple devait agir comme le centre des
associations ouvrières. Elle devait assurer le crédit nécessaire
à leur formation. Cette spécificité, inscrite dans les statuts,
menait à la création de fonctions annexes à la Banque, dans
lesquelles les associations ouvrières étaient appelées à jouer
un grand rôle sous l’influence de la commission du
Luxembourg et sous la direction de Jules Lechevalier.
Les fondateurs de la Banque du Peuple soulignaient
qu’« aux opérations de crédit réel, la Banque devait joindre
des opérations de crédit personnel. » Elle s’engageait à verser
des avances à toute entreprise ou association qui lui paraîtrait
présenter des garanties suffisantes d’habileté, de moralité et

1
Exp. BdP., p. 14.

95
de succès. Ces avances devaient demeurer de simples
opérations d’escompte selon les articles précédemment
définis. Elles formeraient la commande propre de la Banque,
mais ne pouvaient être assimilées à un versement d’actions
(art. 50 et 51). En fait, la Banque du Peuple devait être en
mesure de créditer les nouvelles associations ouvrières en
leur prêtant à terme les bons de circulation nécessaires à
l’achat de leur équipement et de leurs matières premières.
Pour gérer ces opérations, il était créé une institution parallèle
liée à la Banque sous le titre de syndicat général de la
production et de la consommation. Absent des premiers
projets proudhoniens qui n’avaient que pour but d’organiser
la circulation, il était le fruit des différentes écoles qui
tenaient aussi à centraliser la production et la consommation.
Proudhon tenait à l’indépendance de sa Banque, et plusieurs
articles devaient l’assurer : « La Banque du Peuple, tout en
favorisant les associations ouvrières, maintient la liberté du
commerce et la concurrence émulative, comme principe de
tout progrès et garantie de bonne qualité et bon marché des
produits » (art. 28). L’article 53 explicitait que la Banque, en
tant qu’organe spécial de la circulation et du crédit, ne se
livrait à aucune entreprise. Elle n’acceptait et ne subissait de
responsabilité que celle de ses propres opérations.
Le rôle que devaient jouer les associations par le biais des
syndicats n’était pas négligeable du tout et correspondait à
des préoccupations proudhoniennes. Le syndicat de la
production et de la consommation devait permettre les
négociations entre la Banque et les industriels désireux de se
mettre en relation avec elles. Pour cela, il aurait entrepris une
grande œuvre de publication des différentes caractéristiques
de la production et de la consommation sur le marché. Ses
études reposeraient sur une statistique générale qu’il était
chargé de réaliser (art. 52). Le centre que les associations

96
voulaient se faire de la Banque du Peuple pouvait la mener à
gérer leurs fonds, ainsi que les caisses de mutualité et de
prévoyance prévues dans leurs statuts. Toutefois, la Banque
du Peuple ne pouvait devenir une entreprise d’assurances de
quelque espèce que ce soit (art. 58).
Peu développé dans les statuts de la Banque, le rôle des
associations et plus particulièrement du syndicat général était
mis en avant par le rapport de la commission du
Luxembourg. Victor Chipron l’introduisit en insistant sur le
rôle de la production et de la consommation par rapport à la
circulation : « En effet, la production et la consommation
peuvent être considérées comme les deux pôles de
l’organisation sociale que la circulation est destinée à
équilibrer, et à ce point de vue, la circulation devient le
rouage pivotal. » La formule avait une connotation fouriériste
qui pouvait rendre Proudhon méfiant. Ancien saint-simonien
puis fouriériste, Jules Lechevalier avait déjà élaboré des
projets inspirés de ces tendances et « ses nombreux travaux
comme socialistes [lui] assignaient une place justement
méritée au sein de La Banque du Peuple1 ». Les termes dans
lesquels il expliquait le rôle des syndicats de la production et
de la consommation reflétaient ses appartenances
idéologiques. Il s’agissait de « constituer deux grands
leviers » par l’organisation de la production et de la
consommation, de telle sorte « que la transformation sociale
soit facilitée par l’élimination des fonctions parasites » dans
les sphères de l’économie. L’idée fondamentale sur laquelle
ils étaient basés faisait allusion au principe majoritairement
accepté du développement nécessaire de la liberté du travail,

1
BHVP 621103, V. Chipron, « rapport de la Commission des délégués du
Luxembourg, 16 janvier 1849 » in Banque du Peuple. On trouve le texte
aussi dans Solution du problème social, (1848), Paris, Marpon et
Flammarion, 1883, pp. 284-305.

97
mais en combinant « la matière première appropriée ; le
travail amassé, représenté par cette même matière mise en
œuvre », et « le talent accumulé dans son individu », qui est
considéré comme la source principale de tout revenu du
travail. On retrouvait indirectement des formules fouriéristes.
Un accord était néanmoins possible entre les fouriéristes et
les proudhoniens sur la volonté d’émanciper le travail et donc
la production. En dépit de ses nombreuses critiques à son
égard, Proudhon fut d’ailleurs un lecteur de Fourier. De plus
les syndicats de la Banque du Peuple, tels qu’ils étaient
envisagés, étaient loin d’être des phalanstères. Le rapport du
Luxembourg en donnait les attributions. Le syndicat général
de la production devait « constituer la corporation libre et
démocrate comme régime absolu et définitif de tous les
travailleurs, quelle que soit leur condition présente dans la
société. » En « provocant l’organisation des associations », il
visait à la « liquidation des travailleurs, c’est-à-dire rendre
leurs personnes et leurs instruments de travail disponibles. »
Cela correspondait à l’objectif émancipateur poursuivi par la
Banque du Peuple. Mais indépendamment des visées
idéologiques, le programme du syndicat général de la
production ne manquait pas d’ambitions : il devait entre
autres concourir à la répartition du travail entre les différents
ateliers pour limiter le chômage, faciliter l’insertion des
techniques nouvelles en amoindrissant ses conséquences sur
le travail manuel, solliciter les inventions, constituer
l’assurance mutuelle en réglant les conditions d’indemnité en
cas de maladie, d’accident ou d’invalidité et en organisant
une caisse pour les pensions de retraite. Le syndicat
envisageait même l’organisation de l’apprentissage. Les
fonctions du syndicat général de la consommation pourraient
se résumer en la constitution de coopératives de
consommateurs. Le rôle de négociation du syndicat entre les

98
associations ou les entreprises et la Banque du Peuple
semblait presque négligeable devant l’œuvre considérable
que se promettaient de réaliser ces premiers coopérateurs-
mutualistes.
Fruit d’une longue élaboration, les statuts de la Banque du
Peuple reflétaient l’ampleur des ambitions de ses
entrepreneurs socialistes. L’ajout au projet bancaire initial
d’un syndicat de la production et de la consommation
n’amputait en rien la volonté de parvenir au crédit gratuit, ou
du moins de faciliter l’émancipation des travailleurs en leur
donnant la possibilité de devenir possesseur de leurs moyens
de productions. Précurseur d’un programme réalisé depuis en
partie par l’État Providence, la société de la Banque du
Peuple et ses structures annexes témoignèrent d’une volonté
de constituer une solidarité sociale ne reposant que sur les
travailleurs et indépendantes de l’État. Si le crédit gratuit n’a
jamais existé, le mutuellisme trouva dans la Banque du
Peuple les sources de son essor.

99
Chapitre V :
Conception proudhonienne du crédit

Avant de révéler l’accueil fait par l’opinion publique à la


Banque du Peuple et de décrire sa mise en place, arrêtons-
nous sur les principes idéologiques sous-jacents à
l’élaboration de cette institution. Il s’agit moins ici de réaliser
une étude globale des théories économiques proudhoniennes,
que de présenter les principales idées à l’origine de la Banque
du Peuple.
L’analyse du système économique chez Proudhon
commence par sa critique du système propriétaire, critique
popularisée par la devise « la propriété c’est le vol ». S’il
avait eu « à répondre à la question suivante : Qu’est-ce que
l’esclavage ? Et que d’un seul mot [il eut répondu] : c’est
l’assassinat1 », sa pensée aurait d’abord été comprise. Mais
Proudhon prétendait que « ni le travail, ni l’occupation, ni la
loi ne peuvent créer la propriété […] Que de murmures
s’élèvent2! » Le mémoire de Proudhon sur la propriété, publié
pour la première fois en 1840, se présente comme un essai
juridique démontrant les contradictions de toute tentative de
légitimation de la propriété, suivi d’une argumentation
tendant à prouver son impossibilité. Après avoir expliqué que
la loi du premier occupant est absurde, puisqu’elle

1
Mémoire sur la propriété, (1840), Antony, éd. Tops-Trinquier, 1997, p.
31.
2
ibidem.

101
nécessiterait de remonter aux origines de l’humanité,
Proudhon affirmait que si le droit à la propriété était un droit
naturel, tous les individus devraient en disposer également.
Jusqu’ici, il demeure dans la lignée des idées rousseauistes
puis jacobines1. Toutefois, Proudhon n’aspirait pas réellement
à une république au sein de laquelle se multiplieraient des
petites propriétés de tailles identiques, puisque de toute
façon, pour lui, la propriété ne saurait être un droit naturel. Il
se révéla aussi critique à l’égard de ceux qu’il appelait les
« communautaristes », qui loin de réduire la propriété, en
ferait une puissance anonyme encore plus coercitive, à
laquelle tous les travailleurs seraient soumis.
Plus étonnant, Proudhon manifesta également son
opposition à légitimer la propriété par le travail. Cette
critique reposait sur une démarche macroéconomique
montrant qu’il n’y a « pas un homme qui ne vive du produit
de plusieurs milliers d’industriels différents2 », à l’exemple
du laboureur « logé, meublé, vêtu, nourri, secouru par le
maçon, le menuisier, le tailleur, le meunier, le boulanger, le
boucher, le forgeron, etc.3 » Dès lors, il y a en fait une
participation générale à toute production particulière, ce qui
rendrait tout produit commun, de telle sorte que « chaque
produit sortant des mains du producteur se trouve d’avance
frappé d’hypothèque par la société4. » Il est évident qu’en
contrepartie il y a réciprocité d’hypothèque, mais cette
réciprocité condamne toute propriété individuelle, puisqu’à
peine produit, le produit est réclamé par la société tout
entière. De même, Proudhon réfute la propriété justifiée par

1
C. Gaillard, Proudhon et la propriété, Les travaux de l’atelier Proudhon,
Paris, E.H.E.S.S, 1986.
2
ibid., p. 141.
3
ibidem.
4
ibid., p. 142.

102
le talent, allant jusqu’à montrer que « l’inégalité des facultés
est la condition nécessaire de l’égalité des fortunes1 ».
S’appuyant toujours sur un sens commun du devoir mutuel
qui rappelle quelque peu la République platonicienne,
Proudhon affirmait que le talent émane en grande partie d’un
savoir universel que la société a transmis, à l’image du
médecin qui doit en partie son talent et ses connaissances à
ses maîtres et aux livres. Dès lors, il en est du talent comme
du travail, il s’intègre dans un système de réciprocité au sein
de la société.
Il faut laisser de côté le moraliste pour saisir la pensée
économique qui mène Proudhon à condamner l’intérêt.
Soucieux de défendre autant la liberté que la justice, il
distinguait la propriété comme capital susceptible de produire
un revenu, de la possession qu’il souhaitait universelle. Or
jusqu’à présent, tous les systèmes qui ont légiféré la propriété
ont conduit à l’impossibilité d’assurer à la majorité des
individus ne serait-ce que la possession des biens dont ils
usent, tandis qu’une minorité profite de la propriété et de la
possession de ces biens. Proudhon revendiquait ainsi : « Moi
qui, en ma qualité de travailleur, ai droit à la possession des
biens de la nature et de l’industrie, et qui, par ma condition de
prolétaire, ne jouis de rien, c’est en vertu du jus ad rem (droit
à la chose) que je demande à entrer dans le jus in re (droit
dans la chose)2. »
La légitimation de cette revendication devint le corollaire
de ce que Marx, en reprenant les idées de Proudhon, nomma
« l’erreur de compte capitaliste ». Proudhon demeure en effet
le premier à avoir découvert le concept d’« extorsion de la
force collective ». Alors que le capitaliste (le propriétaire des
moyens de production) ne paie qu’individuellement chaque

1
ibid., p. 126.
2
ibid., p. 56.

103
travailleur, c’est-à-dire ne verse qu’un salaire correspondant à
la somme des forces individuelles, il s’accapare le produit de
la force collective. Proudhon l’illustrait ainsi : « 200
grenadiers ont en quelques heures dressé l’obélisque de
Louqsor sur sa base ; suppose-t-on qu’un seul homme en 200
jours en serait venu à bout ? Cependant, au compte du
capitaliste, la somme des salaires eut été la même1. »
C’est en ce sens que la propriété devint chez Proudhon un
droit d’aubaine. Proudhon entendait par propriété tout bien
qui rapporte un revenu à son propriétaire. La critique du
crédit et de la circulation chez Proudhon est une conséquence
logique de l’impossibilité de la propriété. Plaçant l’échange et
donc la fonction monétaire, au centre de son analyse,
Proudhon fut amené à dénoncer aussi férocement les
prélèvements du numéraire. En effet, Proudhon appartient à
« ce courant de pensée, dont les origines remontent à
Boisguilbert et Law pour trouver sa forme la plus achevée
avec Keynes, [et qui] voit dans les dysfonctionnements du
secteur monétaire, plus que le témoin, la cause génératrice
des contradictions de l’économie capitaliste, et donc de ses
crises2. » Toutefois, en tant que lecteur de Smith et Ricardo,
Proudhon aurait aussi pu se contenter de ne voir dans la
monnaie qu’un voile. L’explication la plus déterminante de
son intérêt pour la monnaie réside dans le fait qu’au milieu du
XIXe siècle, le « fétichisme de l’or » permettait au détenteur
de numéraire d’en tirer autant profit que de tout autre capital.
Ainsi, le terme « propriété », sous-entendu « capital » chez
Proudhon, devient quasi assimilable à celui de numéraire
dans le régime de « féodalité de l’or ».
Proudhon, comme beaucoup d’autres en 1848, saisissait
bien la gravité du manque de moyens d’échanges et la

1
ibid., p. 115.
2
T. Menuelle, Marx, lecteur de Proudhon, Paris, E.H.E.S.S, 1993, p. 234.

104
nécessité de faciliter le crédit. La solution du problème social
en dépendait et l’ouvrage qu’il rédigea en vue de ce projet
présentait toutes les idées qu’il avait développées au cours de
ses écrits précédents. Ces théories servirent de base à
l’élaboration de la Banque du Peuple. Considérant déjà l’or
comme « une relique barbare1 », il fallait « faire que toute
marchandise devienne monnaie courante, et abolir la royauté
de l’or2. » C’était de ce credo que devait découler la
réorganisation de la circulation. Pour Proudhon, le capital
pouvant s’offrir sous sa forme numéraire, il fallait supprimer
la monnaie ou plus exactement, substituer à ce capital qui se
fait rémunérer ses services, un moyen d’échange et de prêt
gratuit. Cela serait possible dans le système qu’il nomme
mutualisme.
Tout ce qui a valeur d’échange peut être objet d’échange
et par conséquent donner matière à crédit, puisque le crédit
n’est qu’un échange de service. Il devrait en être ainsi dans le
système du mutuum, que Proudhon définit comme la
synthèse, au point de vue de l’Être collectif, des deux idées
de propriété et de communauté. Ici, l’économiste redevient
philosophe et moraliste. Système de garanties fondé sur la
mutualité des services et la réciprocité du crédit, le
1
J. M. Keynes, A Tract on Monetary Reform, 1923. « L’étalon-or est déjà
une relique barbare. »
2
Solution du problème social, (1848), Paris, Marpon et Flammarion,
1883, p. 90. « Un troisième préjugé, conséquence du précédent
(l’organisation du travail), est celui qui, supprimant l’initiative
individuelle, prétend tout obtenir par voie d’autorité. On peut dire que ce
préjugé est la lèpre de l’esprit français. Nous demandons tout à l’Etat,
nous voulons tout pat l’Etat ; nous ne comprenons qu’une chose, c’est que
l’Etat soit maître et nous salariés. - L’analogue de ce préjugé, dans l’ordre
économique, est celui qui fait de l’or le moteur universel. L’or est pour
nous le principe de production, le nerf du commerce, la matière même du
crédit, le roi du travail. C’est pour cela que nous courons tous après l’or
comme après l’autorité. »

105
mutualisme repose sur l’hypothèse considérée comme
acquise que le travail crée de rien la valeur, tandis que le
capital est improductif. Dès lors, le travail pourrait se
commanditer lui-même par la réciprocité du crédit, c’est-à-
dire le crédit pour rien.
Proudhon tenait à relancer la production par la
consommation, selon l’adage de l’infinité des besoins. Il avait
bien vu que la création de moyen de paiements
supplémentaires faciliterait les débouchés. Cela était possible
par une grande politique de crédit, gratuit si possible. L’État
ne se serait jamais lancé dans une politique susceptible de
déprécier la monnaie. Pour Proudhon, qui souhaitait
affranchir l’échange du monopole de l’or par la création d’un
billet gagé sur l’acceptation commune des travailleurs, ce
n’était pas un problème et la Banque du Peuple devait être le
moyen de le faire. Le crédit gratuit, ce serait la possibilité
pour les associations ouvrières de se procurer pour rien les
outils de production et donc le moyen de s’affranchir de la
condition de prolétaire en bénéficiant à leur tour de la
possession des produits créés.
Certes, un si bref résumé de cette théorie convaincra
difficilement son lecteur de la sincérité des adhésions de
contemporains de Proudhon à la Banque du Peuple. Il faut
néanmoins se représenter la force de persuasion de laquelle
jouissait Proudhon et surtout rappeler le nombre de pages
dans lesquelles il avait déjà démontré ses idées. Le chapitre X
nous offrira l’occasion de revenir sur cet aspect et de traiter
des conceptions proudhoniennes confrontées à diverses
objections. Toutefois, la présentation que nous venons
d’effectuer permet d’expliquer pourquoi la commission du
Luxembourg n’eut pas à revenir sur les principes suivants,
sur lesquels devait être basée la Banque du Peuple : « Les
principes sur lesquels est basée la Banque du Peuple, vous les

106
connaissez tous assez pour qu’il soit inutile d’en faire ici
autre chose qu’une simple énumération. Le premier de ces
principes, c’est que toute matière première est fournie
gratuitement à l’homme par la nature. Il s’ensuit comme
conséquence que tout produit vient du travail, et
réciproquement que tout capital est improductif. Le deuxième
principe, c’est que toute opération de crédit se résout en un
échange. La conséquence naturelle, c’est que la prestation des
capitaux et l’escompte des valeurs ne peuvent et ne doivent
donner lieu à aucun intérêt. Il suit de ce qui précède que la
Banque du Peuple, ayant pour base la gratuité du crédit et de
l’échange, pour objet la circulation des valeurs, pour moyen
le consentement des producteurs et consommateurs, peut et
doit opérer sans capital1. »

1
« Rapport de la Commission des délégués du Luxembourg…» in
Solution du problème social, (1848), Paris, Marpon et Flammarion, 1883,
p. 286.

107
Chapitre VI :
L’accueil du projet par le public

La Banque du Peuple ne manquait pas de moyens pour se


faire connaître. Le réseau à l’origine de son élaboration, sur
lequel elle reposait, devait lui assurer une large publicité et
surtout une clientèle potentielle suffisante pour assurer ses
premières opérations. Elle pouvait en effet s’appuyer sur
l’œuvre du Luxembourg. Avant même son lancement, 15
associations composées de près d’un millier de travailleurs
devaient selon leurs statuts déposer leur fond social à la
Banque du Peuple, tandis que leurs membres étaient invités à
y adhérer ou y souscrire, voire même verser une partie de leur
salaire à la Banque du Peuple. Toutefois, le projet reçut un
soutien bien plus large que celui des associations et plusieurs
milliers de particuliers vinrent y adhérer.

Les moyens de diffusion et de propagande en faveur de la


Banque du Peuple
Pour garantir le succès de la Banque du Peuple, qui
prétendait devenir l’outil universel d’émancipation des
travailleurs, il fallait étendre la connaissance du projet à un
public bien plus large que celui de sa sphère d’origine. Faute
de ne pouvoir obtenir l’intérêt et le soutien de toute l’opinion

109
publique, la Banque du Peuple s’enracina au sein de la
nébuleuse républicaine, démocratique et sociale.

La diffusion par voie de presse


Le rapport de la commission des délégués du Luxembourg
annonça dès le 16 janvier 1849 qu’« un appel général sera fait
par toute la presse socialiste à la France entière, afin de
constituer par la prise des premières actions, le noyau
d’adhérents indispensables au commencement des
opérations. » En effet, les journaux favorables à l’œuvre du
Luxembourg n’hésitèrent pas à leur ouvrir leurs colonnes.
Déjà, les appels aux anciens délégués du Luxembourg ou aux
corporations ouvrières qui avaient eu pour but de réunir le
mouvement afin de le réorganiser avaient été soutenus par les
organes de presse « démoc-soc » depuis l’Été 1848.
Conscients du risque auquel ils s’exposaient à l’époque en
invitant les travailleurs à s’associer et à se réunir en des
termes souvent politiques, les rédacteurs précisaient souvent
avant l’avis des responsables associatifs qu’« on [les] priait
d’insérer les appels suivants. » Mais des marques de
sympathie ou d’adhésion à leur égard transparaissaient
naturellement. Parmi les journaux qui contribuèrent le plus à
l’œuvre associative, on trouvait en tête la République et la
Révolution démocratique et sociale. Ce fut même
essentiellement par ces deux journaux, dont la notoriété était
suffisante pour disposer d’un lectorat assez large, que les
anciens délégués du Luxembourg passèrent pour faire part de
leur activité. À partir du 7 janvier 1849, les associations
disposèrent d’un journal : le Travail Affranchi. Le Peuple et
la Démocratie Pacifique contribuèrent également à la
diffusion des annonces associatives, mais les dissensions

110
entre proudhoniens et fouriéristes tendirent parfois à brouiller
les messages et l’unité.
Ces principaux organes socialistes étaient perpétuellement
sous le coup des amendes et des procès, ce qui ne les
empêchait pas de manifester constamment pour la liberté de
la presse. Plus qu’un rôle politique, ils prétendaient accomplir
une mission didactique envers le peuple. Elle était ainsi mise
en avant de manière ironique par un journal charivarique qui
dans sa « profession de Foi » affirmait : « Nous n’avons pas
non plus la prétention d’instruire les travailleurs, le Peuple de
Proudhon et la Démocratie de Considerant sont là ; on pourra
donc brûler notre journal pour éclairer les autres en
s’instruisant soi-même1. » L’ancrage populaire de leur
lectorat nous est confirmé par un autre article satirique du
vieux Père Grégoire : « Clientèle de la politique : Le
Moniteur est lu par les grosses têtes. Le Constitutionnel, par
les aristos de la Chaussée d’Antin, […] l’Événement par les
vieilles perruques et apprentis journalistes, […] le Charivari
par les blagueurs, […] l’Union par ceux qui ne l’entendent
jamais, […] l’Assemblée Nationale par les agitateurs et les
fainéants ; le Peuple, la Vraie République, la Démocratie
Pacifique, la Tribune des Peuples, la Révolution, la
République et le vieux Père Grégoire, par le producteur… Le
Peuple2. »
Cependant, cette communion journalistique autour de
valeurs communes ne se prolongeait pas sur l’intégralité d’un
grand programme commun. Les interprétations du projet de
la Banque du Peuple furent un point de discorde
supplémentaire entre eux. Mais en dépit des divisions parfois

1
La Chandelle démocratique et sociale, journal mensuel politique,
critique et charivarique, n°1, avril 1849.
2
Le Vieux Père Grégoire, journal mensuel, politique, critique et
charivarique, n°1, mai 1849.

111
virulentes sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir, la
Banque du Peuple, au moment de sa création, fut annoncée
dans la quasi-totalité des journaux « démoc-soc ». C’était le
moment où elle rencontrait l’unanimité chez les socialistes,
tandis qu’on semblait à nouveau pouvoir communier autour
de l’œuvre du Luxembourg. Même le journal de Delescluze,
la Révolution démocratique et sociale, annonça son
ouverture, alors que son rédacteur voulait affronter Proudhon
en duel ! Seule exception parmi la presse d’influence
socialiste, l’Atelier ne parla jamais de la Banque du Peuple.
Les appels en faveur de la Banque auraient sans doute été
plus nombreux si la presse n’était pas soumise au
cautionnement. Il ne s’agit pas seulement d’une hypothèse
reposant sur l’idée qu’une presse populaire serait
nécessairement socialiste, mais du constat d’une étude sur les
journaux créés entre mars et juin 1848. Parmi ces nombreuses
feuilles qui ne connurent que quelques tirages et sombrèrent
en juin, on en trouvait beaucoup qui soutenaient Proudhon et
rendaient hommage à ses conceptions économiques. Son
élection à l’Assemblée ne leur est sans doute pas étrangère1.
À travers le lectorat de la presse, Proudhon connaissait un
nombre important de sympathisants qui furent mis au courant
de ses projets bancaires. De toute évidence, la popularité de
Proudhon était telle en 1849 que beaucoup de journalistes
étaient à l’affût de ses actes et positions. La Banque du
Peuple devint un sujet d’actualité, d’autant plus que ses
ambitions avaient de quoi surprendre.

1
Pour ne citer que quelques exemples : L’Aimable Faubourien, journal de
la canaille ; La Carmagnole, journal des enfants de Paris ; Le Robespierre,
journal de la réforme sociale ; Le gamin de Paris ; Bohémien de Paris ; Le
Christ républicain démocrate et socialiste, etc. (BNF, journaux éphémères
de 1848, microfilm M 6104).

112
Le journal le Peuple fut naturellement le principal organe
d’information de la Banque Proudhon. Son rôle était inscrit
dans les statuts. Il devait publier « le bulletin du commerce,
de l’agriculture et de l’industrie, contenant tous
renseignements et avis utiles » à l’égard de la Banque. Le
Peuple était institué « organe officiel de la Banque du Peuple,
dans ses rapports avec ses actionnaires, ses adhérents, et le
public » (art. 52, 3°). Bien que la gestion du Peuple et celle
de la Banque étaient censées être différentes et n’avoir aucun
lien1, Proudhon comptait quand même faire de son journal la
« vache à lait » de la Banque. Hélas, ses amendes l’en
empêcheront.

Les autres moyens d’information et de diffusion


L’information du public de la création de la Banque du
Peuple ne reposait pas uniquement sur la presse. Les
différents organes et institutions socialistes étaient appelés à
y collaborer : « Pendant que cet appel sera fait par la presse,
tous ceux qui ont compris le mécanisme de la Banque du
Peuple d’une manière suffisante pour donner toutes les
explications désirables seront invités à faire, dans tous les
clubs, un appel à tous les partisans de la République
démocratique et sociale ; ceux qui l’ont plus précisément
élaborée se chargeront de répondre à toutes les objections qui
pourront être faites, afin d’éclairer les travailleurs, et de leur

1
L’Opinion des Femmes, n°3, 10 avril 1849 : « L’administration de la
Banque du Peuple rappelle de nouveau au public qu’elle n’a rien de
commun avec l’administration du journal le Peuple. Ces deux
administrations sont tout à fait distinctes, ainsi que les deux entreprises :
elles n’ont ni le même personnel, ni le même caissier. Le journal Le
Peuple est seulement chargé de donner de la publicité aux opérations de la
Banque, sans nullement participer à ses opérations. »

113
bien démontrer que dans cette œuvre se trouve le germe de
leur émancipation future, qu’en conséquence il dépend d’eux
de la hâter1. »
Cette double entreprise d’explication et de propagande en
faveur de la Banque du Peuple fut également réalisée sous
forme de brochures émises chez les éditeurs socialistes et
vendues à partir des bureaux des journaux « démoc-soc », des
comités de propagande politique et bien sûr depuis les
bureaux de la Banque. Parmi ces brochures explicatives, il y
avait le Catéchisme de la Banque du Peuple par J-M Richard,
l’Explication détaillée de la Banque du Peuple, par Victor
Chipron et Raginel, Théorie et pratique de la Banque du
Peuple fondée sur la doctrine rationnelle, par Ramon de la
Sagra ou la Banque du Peuple doit régénérer le monde, par
un prolétaire anonyme. Enfin, les statuts étaient disponibles à
la Banque pour 10 centimes.
Ces éditions particulières complétaient les informations
données par la presse, dont celles du Peuple. Les citoyens
étaient évidemment appelés à venir se procurer les statuts de
la Banque et son manuel d’instruction pour se faire leur
propre opinion. La nécessité de multiplier toutes ces
brochures explicatives et incitatives pourrait témoigner de la
difficulté à mobiliser en faveur du projet bancaire. En réalité,
les Français d’alors demeuraient à l’époque très sceptiques à
l’égard des banques et de la monnaie, d’où la nécessité de
multiplier les démarches pédagogiques. Plusieurs faits
révèlent néanmoins un intérêt pour la Banque. D’abord, le
concours du Luxembourg et de la presse reposait sur une
aspiration populaire à réformer le crédit, si bien que tout
projet de ce genre était susceptible d’intéresser les masses.
Ensuite, des discussions au sujet de la Banque du Peuple
eurent lieu dans les clubs et au sein des associations.
1
Rapp. Comm. du Luxembourg, 16 janvier 1849.

114
Une vision très contrastée de la Banque du Peuple
Rares furent les journaux qui se passèrent d’ajouter un
commentaire après mention de l’ouverture de la Banque du
Peuple. Il ressort de l’analyse de ces commentaires une nette
bipolarisation des opinions à l’égard de la Banque, du moins
dans les journaux qui en ont parlé. Les uns encourageaient les
travailleurs à y adhérer, les autres les priaient de s’abstenir en
caricaturant le projet proudhonien, de telle sorte qu’il fut rare
d’en trouver une analyse ou une critique objective.
Pour les opposants, la Banque du Peuple était une machine
de guerre socialiste contre la propriété. Heureusement,
l’invraisemblance d’une pratique gratuite du crédit faisait de
la Banque une entreprise d’utopistes, ce qui atténuait ses
dangers pour la société. Dès lors, s’opposer à la Banque du
Peuple devenait un principe de lutte anti-socialiste, parfois
doublé d’un sentiment de bonté populaire, puisqu’on
empêchait les pauvres de se hasarder dans une entreprise
douteuse. « Les hommes sont et seront toujours les mêmes.
Guéris d’une illusion, ils courent après une autre et s’y
laissent perdre. On dit que plusieurs ouvriers, séduits par les
ronflantes avances du citoyen Proudhon, se sont empressés
d’aller porter leur argent à la Banque du Peuple. Hélas !
Hélas ! N’ont-ils donc pas entendu parler des affreuses
déceptions icariennes, tristes fruits des fallacieuses promesses
du trop fameux Cabet1? » C’était en ces termes que
s’exprimait un journal bisontin visiblement peu suspect de
sympathie à l’égard de leur compatriote. Évidemment,
comparer Proudhon et Cabet relevait de l’incompréhension,
voire de la malhonnêteté intellectuelle. Mais entretenir la
confusion et l’incompréhension au sujet du projet devait être

1
L’Ordre social, journal de Besançon et de la Franche-Comté, n°33, jeudi
15 février 1849.

115
la tactique la plus employée pour le faire sombrer. Proudhon
était jugé comme un sophiste provocateur, cela ne valait pas
la peine de chercher à le comprendre, tant les annonces de la
Banque du Peuple étaient jugées « ronflantes1 ».
La mauvaise foi des opposants dans leur appréhension de
la Banque du Peuple fut d’ailleurs soulignée par la Presse :
« La Banque du Peuple n’avait pas encore ouvert sa caisse et
ses bureaux, que déjà elle était l’objet des attaques du
Constitutionnel, l’organe par excellence de l’esprit de
négation dont M. Thiers est l’incarnation la plus brillante. De
telles attaques sont des fautes, car si l’on veut décourager
l’esprit d’insurrection, l’esprit de destruction, il faut
encourager l’esprit d’essai, l’esprit d’innovation2. »
Parmi les concepts proudhoniens qui furent le moins bien
compris, il y avait l’utilisation du bon d’échange. La création
d’un papier-monnaie faisait resurgir chez certains la crainte
de la « monnaie de papier ». Quant à l’idée de l’égal-échange,
elle était souvent assimilée au troc. En effet, les critiques à
l’égard du bon de circulation témoignaient du manque de
maturité d’une grande partie de l’opinion publique envers le
billet. On expliquait ainsi que la Banque du Peuple ne pouvait
pas réussir car « du papier qui n’est pas remboursable à
volonté […] n’a aucune valeur intrinsèque, et par conséquent
ne donne ni confiance, ni sécurité raisonnable3. » Considérer
l’abolition du numéraire dans les échanges comme un retour
au troc était monnaie courante : « Réduit à sa plus simple
expression, le système du maître [Proudhon] consistait en
1
L’expression fut employée par un autre journal, la Liberté, journal du
Vaucluse, n°121, lundi 26 mars 1849 : « En dépit des annonces les plus
ronflantes, cette malheureuse banque ... »
2
La Presse, dixit La Démocratie Pacifique, n°55, vendredi 23 février
1849.
3
Le Bonheur public et général ou les confessions d’un loyal républicain,
n°4, samedi 10 mars 1849.

116
ceci : supprimer l’argent et ne vivre que d’échanges. C’est
neuf comme la tour de Babel et ingénieux comme le plat
d’Isaü1. » L’incompréhension mêlée à l’hostilité menait
parfois à une critique plus virulente : « Merci, M. Proudhon,
faites votre banque, si cela vous amuse et si vous trouvez des
niais qui se prennent à vos amorces. Ramenez vos crédules
adhérents et vos fanatiques actionnaires à l’échange primitif.
Rendez-leur comme une nouveauté, le troc de la côte
d’Afrique, des petits morceaux de papier au lieu de cailloux,
à votre aise, mais gardez pour vous votre République ! La
France sait son nom : elle s’appelle anarchie2. » Les faibles
moyens dont disposait la Banque pour commencer ne
manquèrent pas non plus de susciter des moqueries, surtout
lorsque le lien était fait avec la volonté que manifestait la
Banque du Peuple de supprimer le capital : « Remuer des
milliards dans sa tête, [Proudhon] le faisait en se jouant ;
remuer deux pièces de 5 francs, il ne le pouvait3. » En effet,
les créateurs de la Banque du Peuple étaient loin de disposer
des fortunes comparables à celles des autres créateurs de
banques de l’époque.
Parfois, les critiques à l’égard de la « Banque de
M. Proudhon (dite du peuple) 4 », ne se limitaient pas à la
simple moquerie ou caricature. On trouvait tout de même
quelques journaux pour faire une critique plus objective ou
du moins quelques remarques réfléchies. Souligner par
exemple les risques de difficile accès aux pauvres de la
Banque en faisait partie. Un journal apostropha ainsi

1
Le Bossu, journal satirique français paraissant en Angleterre, n°5,
samedi 21 octobre 1848.
2
L’Ordre social, journal de Besançon et de la Franche-Comté, n°35,
dimanche 18 février 1849.
3
Le Bossu, n°5.
4
L’Ami de l’ordre, n°24, 24 février 1849.

117
Proudhon, non sans quelques raisons : « Ainsi, vous créez la
Banque du Peuple, et vous demandez deux signatures,
comme s’il s’agissait d’escompter le papier d’un simple
commerçant ; vous organisez démocratiquement le crédit, et
voilà qu’il vous faut des cautions, comme au plus vulgaire
prêteur ; enfin vous organisez plus démocratiquement encore
le travail, et voilà qu’il me faut vous apporter préalablement
mes économies ou une partie de mon salaire1. » Émile de
Girardin fit d’ailleurs plus tard la même critique. Aussi, de
réels débats des conceptions proudhoniennes et de la Banque
du Peuple eurent lieu au cours de polémiques, bien que les
critiques constructives émanassent essentiellement des
socialistes.
Globalement, il y avait d’un côté l’ensemble des
socialistes plutôt favorables au projet de la Banque du
Peuple, et de l’autre les « Économistes » et les conservateurs
alliés au parti de l’ordre. Mais si le bloc des « démoc-soc »
sut faire cohésion pendant un moment autour de la Banque du
Peuple, ses opposants ne s’unissaient que pour rejeter le
socialisme. Les différents exemples cités ci-dessus étaient
aussi bien extraits de journaux royalistes que républicains.
S’ils partageaient tous la même haine du socialisme, ils
n’étaient pas nécessairement libéraux. Le cas du
bonapartisme illustre sans doute le mieux l’exemple d’une
droite anti-socialiste, mais aussi critique à l’égard du
libéralisme. Le « laisser-faire » de Thiers fut parfois rejeté
par une partie de l’opinion au même titre que le
« pessimisme » proudhonien : « Ainsi d’une part, M. Thiers
n’a rien autre chose à nous dire, si ce n’est que tout est pour
le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
M. Proudhon, lui, par esprit de contradiction, prétend que tout

1
L’Echo de la presse, journal des intérêts généraux, de l’agriculture, etc.,
vendredi 16 mars 1849.

118
est pour le pire. Le féodalisme, à l’appui de son aphorisme,
jette à tous les échos son opinion sur la propriété. Le
socialisme à l’appui du sien, annonce à son de trompe, la
Banque du Peuple1. » Certains redoutaient le durcissement
des antagonismes et dénonçaient l’absurdité où elle menait.
Le cas Proudhon-Thiers servait d’exemple : « Tous deux en
se plaçant aux antipodes du monde politique, se prêtent
mutuellement secours sans le vouloir. Plus l’un fait un pas en
arrière, plus l’autre fait une enjambée en avant. Sans
M. Thiers, M. Proudhon n’aurait aucune valeur politique. Si
M. Thiers restait aux affaires, il rendrait M. Proudhon
nécessaire. Toutes les absurdités de celui-ci s’accréditent par
l’aveuglement de celui-là. Si l’on savait renvoyer M. Thiers à
propos, les actions de la Banque Proudhon baisseraient de
50 %. Dieu veille qu’elles ne soient pas, dans quelques jours,
au-dessus du pair2!!! »
La plupart des critiques de la Banque du Peuple réalisées
par des non socialistes s’assimilèrent essentiellement à des
médisances, dues à l’incompréhension du système. Cela est
cohérent : qui allait étudier sérieusement le projet s’il n’en
escomptait aucun intérêt ? Dès lors, la Banque du Peuple
devint pour une grande partie de l’opinion publique un sujet
de blagues et de moqueries. N’étant pas encore susceptible de
créer un véritable péril socialiste, le mépris à son envers
émanait essentiellement de l’incompréhension générale des
désintéressés, entretenue par les esprits les plus habiles en
propagande anti-socialiste. Les caricatures du type la
« blague du peuple3 » furent nombreuses, et les dessins de
Cham dans le Charivari connurent sans doute un certain

1
Ibidem.
2
La Liberté, n°84, dimanche 25 mars 1849.
3
La Silhouette, illustrations pour rire, n°14, dimanche 8 avril 1849.

119
succès1. Méfiant envers les projets socialistes jugés trop
confus en raison de leur manque de concret ou d’un langage
trop théorique, le peuple se voyait proposer pour modèle
l’« ouvrier sage » qui chantait :

« Nous avons l’système de Louis Blanc,


L’système du phalanstère,
Celui d’monsieur Considerant
Qu’personne ne considère.
Celui de Pierre Leroux
Et l’plus fort de tous
Celui d’Proudhon l’banquiste…
Tout ça m’embrouill’, moi,
Et voila pourquoi
Je ne suis pas socialiste2. »

1
Cham (Charles-Amédée-Henry Noé) était un dessinateur au Charivari.
Il a publié en 1849 une brochure intitulée Banque-Proudhon et autres
banques socialistes, au bureau du journal Le Charivari. Voir T. Menuelle,
Le Charivari contre Proudhon, publication de la Société P.-J. Proudhon,
2006.
2
« Chanson de l’ouvrier sage », par Édouard Colin, sur l’air de Paillasse
(Béranger) in L’Appel au Peuple, 10 avril 1849.

120
Chapitre VII :
L’organisation d’une « armée industrielle1 »

Le lundi 12 février 1849, la Banque du Peuple ouvrait au


public ses bureaux afin qu’il puisse venir adhérer ou souscrire
selon les statuts déposés. Dès le 7 février, le Peuple en
annonça l’ouverture et à partir du 10 février, le journal
insérait quotidiennement une rubrique « Banque du Peuple ».
En attendant la création de bureaux d’arrondissement dans
Paris et de comptoirs en Province, les personnes souhaitant
adhérer à la Banque étaient invitées à se présenter au bureau
principal, rue du Faubourg-Saint-Denis, au 25. Leur
ouverture avait lieu de 6 heures du matin à 11 heures du soir.
Cette disponibilité et cette capacité d’accueil témoignaient du
grand nombre d’adhérents attendus et espérés par les
fondateurs. C’était à cette même adresse que se réunissaient
depuis le 24 septembre de l’année précédente les
commissions chargées d’élaborer les statuts de la Banque du
Peuple2. La maison fut le lieu de nombreux débats politiques
et dut voir déambuler plusieurs fois des groupes de
travailleurs, ouvriers, artisans, journalistes ou politiques au
cours de l’Automne et de l’Hiver 1848-1849.

1
Les Confessions d’un révolutionnaire, (1849), rééd. Tops / H. Trinquier,
1997, p. 218.
2
Mutualité des Travailleurs, p. 1.

121
La mise en place des bureaux
Une anecdote laisse supposer le tohu-bohu causé par toute
cette « clique socialiste ». La Banque du Peuple était sise
dans la maison où résidait M. Clairville, le vaudevilliste qui
avait caricaturé Proudhon dans sa pièce la Propriété c’est le
vol. Il circula quelques temps l’histoire suivante : « […] les
employés de M. Proudhon, qui sont des socialistes barbus,
crépus et moustachus, ont voulu faire un très mauvais parti à
M. Clairville, sous prétexte qu’il avait ridiculisé leur patron.
En apprenant cela, M. Proudhon est entré dans une grande
colère et a chassé deux de ses employés. Quant à
M. Clairville, il a été si effrayé de cette scène démocratique et
sociale, que ses amis ni la police n’ont pu le faire parvenir à
rentrer chez lui ; il loge chez un ami, M. Giraudin. Et
aujourd’hui, M. Proudhon a écrit à Clairville, en lui disant
qu’il n’avait plus rien à craindre : « mes chiens enragés ont
été battus (sic) », signé : P-J Proudhon, banquier1. » Le fait
était évidemment totalement faux et Clairville écrivit au
journal qui le mettait en question pour signaler que « dans ce
récit, une seule chose est vraie, à savoir que je loge dans une
maison où M. Proudhon a établi les bureaux de sa Banque du
Peuple. Le reste est une mauvaise plaisanterie. » À propos
des terribles socialistes, il disait qu’il avait « toujours lieu de
les croire les meilleurs gens du monde, si j’en juge autant par
les habitudes polies que par les formes douces de
M. Proudhon, leur illustre maître et mon excellent voisin2. »
D’ailleurs, Proudhon avait assisté à la pièce en question et il
rejeta une proposition de représentants de l’Assemblée qui

1
L’Ami de l’ordre, journal du département de la Somme, n°94, samedi 24
février 1849, l’information était vraisemblablement tenue de la Patrie.
2
Démocratie Pacifique, n°55, dimanche-lundi 25-26 février 1849.

122
voulait faire poursuivre l’auteur pour insulte à un
représentant1.
Proudhon tenait à faire de la Banque une affaire sérieuse.
Les locaux avaient été loués. Les loyers pour 6 mois, en
comptant le chauffage, l’éclairage et les fournitures de
bureaux s’élevèrent à presque 6 000 francs de l’époque. Plus
de 1 000 francs de mobilier de commerce furent investis et un
personnel dévoué quoique « chétivement rémunéré (1,50
franc par jour) », reconnût Proudhon, fut embauché pour
travailler à l’entreprise2.
Les premières journées de souscription laissaient présager
un bel avenir pour la Banque du Peuple. Dès midi, le jour
d’ouverture, 380 actions avaient été prises et les versements
égalaient alors plus de 1 200 francs. « Un grand nombre
d’ouvriers, petits rentiers et personnes du commerce, de la
petite industrie, sont venus prendre des actions3. » On
pourrait supposer exagérée la présence de toutes ces
catégories sociales, car l’information provenait d’un
journaliste souhaitant la réussite de « l’essai que tente le
célèbre économiste ». Aussi affirmait-il que « la plupart
versent intégralement le montant de leur souscription », ce
qui fut rarement le cas, car les clients pouvaient verser leur
cotisation en 10 fois. Cependant, le bon départ de la Banque
du Peuple fut aussi prouvé à regret par ses opposants.
L’Ordre social fit part de l’information suivante : « Nous
avons annoncé hier que de nombreux ouvriers, ne tenant
aucun compte de la funeste expérience des Icariens, avaient

1
On remarque ici le souci chez Proudhon de faire respecter la liberté
d’opinion et surtout son indifférence à la dérision dont il était
quotidiennement victime.
2
Le Peuple, n°144, jeudi 12 avril 1849.
3
Le Citoyen, journal républicain démocratique de la Côte-d’or, n°19,
mercredi 14 février 1849.

123
commencé, dimanche, à porter leur argent à la banque
Proudhon. Nous apprenons qu’une femme est venue, dès
minuit, pour être la première à souscrire et qu’elle a souscrit
en faveur de son neveu, ouvrier tailleur de pierre. À 5 heures
du soir, les adhérents étaient au nombre de 303, le nombre
des actions souscrites était de 642, et le chiffre des
versements, lequel est de 50 centimes, s’élevait à
1 792 francs et 50 centimes. Le Corsaire dit fort plaisamment
à ce sujet : qu’une grosse caisse sera plus utile à la Banque
Proudhon qu’une grande caisse1. »

L’organisation des annexes de la Banque du Peuple


L’ouverture du capital social de la Banque du Peuple au
public semblant amorcer un avenir prometteur, il devenait
nécessaire d’organiser au plus vite des bureaux
d’arrondissement où l’on pourrait souscrire et adhérer.
L’institution bancaire pouvait pour cela utiliser les trames du
réseau associatif en formation, non seulement à Paris et en
banlieue, mais aussi dans les départements et même à
l’étranger. La Banque du Peuple engageait le « grand nombre
de correspondants isolés [s’adressant] à la Banque pour
demander des actions […] à s’entendre avec les comités de
leurs résidences, non seulement pour souscrire et adhérer,
mais encore pour participer aux travaux du comité2. »

1
L’Ordre social, journal de Besançon, n°34, vendredi 16 février 1849.
2
Démocratie Pacifique, n°78, mardi 20 mars 1849.

124
Le développement sur Paris
Parmi ces travaux, la Banque organisait des conférences
commerciales et industrielles. Le 10 avril 1849, l’Opinion des
femmes annonçait que « très incessamment, la Banque sera en
mesure d’ouvrir les dimanches, dans chaque arrondissement,
des conférences commerciales et industrielles. Elles seront
tenues par les membres du bureau de correspondances de la
Banque dans l’arrondissement. La Banque y enverra un ou
plusieurs délégués. Le public sera prévenu du jour et de
l’heure, et du lieu de conférence, par les journaux
démocrates-socialistes et par convocation à domicile1. » Deux
conférences de ce genre avaient déjà eu lieu le dimanche
8 avril, à midi : une dans le 12ème arrondissement, salle des
cordeliers, rue Pascal ; l’autre dans le 7ème, rue Michel-le-
Comte, au 342.
Au début du mois d’avril, il existait déjà une douzaine de
bureaux d’arrondissement sur Paris et en proche banlieue.
Situés dans leur majorité à proximité des faubourgs, il y en
avait sur les deux rives et leur dispersion couvrait tout le
Paris des travailleurs. Leur création fut le fruit de la
participation de bénévoles. À ce moment, la Banque du
Peuple concernait déjà plus de 30 000 Parisiens. Un bureau
pour presque 3 000 intéressés n’était pas du superflu. Le
réseau de sociabilité dans lequel s’enracinèrent les
ramifications de la Banque ne présente pas de surprise en soi.
Il reposait sur les quartiers populaires, gagnés par les idées
« democ-soc » et qui aspiraient à l’amélioration de leur
condition de vie. Il y avait également une corrélation évidente
entre la localisation des associations dans Paris et celle des
succursales de la Banque du Peuple. En janvier 1849, au

1
L’Opinion des femmes, n°3, 10 avril 1849.
2
Le Journal de la vraie République, n°10, samedi 7 avril 1849.

125
moment où la commission du Luxembourg au cours de son
assemblée générale présentait les statuts de la Banque, elle
annonçait la création de 15 associations depuis le 9 décembre
de l’année dernière. La Banque du Peuple devait donner un
nouvel élan à leur constitution, puisqu’au 1er avril, 45
associations, représentant 35 métiers différents, avaient
adhéré collectivement1. Au 4 mars, 12 associations avaient
envoyé leur adhésion collective2 et le tableau des adhérents
au 19 mars 1849 en révélait déjà 32, représentant 22 métiers3.
La plupart d’entre elles étaient situées à proximité des
bureaux d’arrondissement de la Banque du Peuple.
D’ailleurs, le bureau principal de la Banque du Peuple, rue du
Faubourg-Saint-Denis, au 25, était juste à quelques minutes à
pied du siège de la commission permanente des anciens
délégués au Luxembourg, rue Saint-Martin, au 2124.
La Banque du Peuple a utilisé le canevas tissé par les
associations et réciproquement les associations ont profité de
la matrice que constituait la Banque du Peuple. Quel
organisme a le plus profité à l’autre ? La question importait
peut-être aux écoles et aux personnes à l’origine de ces
initiatives. Les travailleurs, eux, escomptaient certainement
des avantages des deux et se moquaient vraisemblablement
des querelles de clochers. La Banque du Peuple et les
associations devaient être leur œuvre et ils y contribuaient.
Sans leur consentement, une telle toile n’aurait pu être
constituée.

1
La Vraie République, n°6, mardi 3 avril 1849.
2
La République, n°66, mercredi 7 mars 1849.
3
Le Peuple, n°117, 19 mars 1849.
4
La République, n°292, jeudi 14 décembre 1849.

126
Le développement en province
L’œuvre du Luxembourg et celle de Proudhon étaient
essentiellement parisiennes, et pour cause, les journalistes et
politiques qui en furent à l’origine résidaient tous dans la
capitale. Toutefois, le souci d’élargir leur mission à la
province était mis en avant. La réorganisation des postes par
la République devait faciliter les correspondances, bien qu’il
fallût encore plusieurs jours pour traverser la France. Aussi,
les différents journaux parisiens et les comités de propagande
avaient mis en place des bureaux de correspondance avec les
départements. Retardée et moins rapide, l’élargissement de la
Banque du Peuple à la Province n’en fut pas moins
négligeable. En janvier déjà, la commission du Luxembourg
correspondait avec Rouen, Nantes, Lille, Troyes, Caen,
Boulogne-sur-Mer, Lyon, Saint-Georges d’Oléron et
Bruxelles.
C’est évidemment dans la ville des canuts que la Banque
du Peuple reçut le plus grand nombre d’adhérents après Paris.
Leur représentant Greppo y était peut-être pour quelque
chose. Le Peuple annonça l’établissement d’un comité à Lyon
dès la fin février. Il siégeait rue des Capucines, au 6.
Toutefois, au 11 mars, la Banque à Lyon ne comptait encore
que 800 adhérents et seulement 530 actionnaires. Le 26 mars,
un journal signalait que « cette malheureuse banque n’a
encore pu, depuis un mois, encaisser qu’une somme de
1 153 francs 50 centimes. » Et il ajoutait cyniquement :
« C’est à peine de quoi payer le local et les frais de personnel.
Il parait que les socialistes, si généreux en paroles, ont peine
à délier les cordons de leurs bourses1. » Mais c’est sur son
nombre d’adhérents que la Banque du Peuple comptait pour
son succès, et ils étaient 1 054 le 18 mars, 1 279 vers le 25, et

1
La Liberté, journal du Vaucluse, n°121, lundi 26 mars 1849.

127
1 560 au 1er avril1. Les efforts d’organisation ne manquaient
pas non plus à Lyon. Le comité central avait été déménagé
rue Sainte-Marie-des-Terreaux, au 4, au cours du mois de
mars, et du 4 au 1er au début du mois d’avril. Il était ouvert
tous les jours non fériés, de 5 heures du soir à 9 heures, et les
dimanches de 9 heures du matin à 8 heures du soir. Un sous-
comité ouvert aux mêmes heures était établi à la Guillotière, à
l’angle des rues Hoche et Duphot2. L’organisation semblait
néanmoins flottante en ses débuts, comme en témoignaient
ces nombreux déménagements. Le manque de moyens
financiers n’y était sans doute pas étranger. Le journal qui
nous donnait les informations ci-dessus renouvelait trois jours
plus tard son appel à souscrire, cette fois-ci aux rues Sainte-
Catherine, au 3, et Sainte-Marie, au 4, ou aux sous-comités
de la Guillotière ou de la Croix-Rousse, grande place, au 2,
ouverts les lundis, jeudis, samedis de 7 heures à 9 heures du
soir et les dimanches de 8 heures à 4 heures Si le nombre
d’adhérents avait continué à augmenter linéairement, ils
auraient été plus de 2000 à la fin avril, représentant ainsi une
population de 6 000 producteurs-consommateurs pour la
Banque du Peuple. Le multiple de 3 nous provient de la
Démocratie Pacifique qui affirmait le 20 mars à propos de
Paris : « la Banque dispose aujourd’hui de la consommation
moyenne de 30 000 bouches, représentées par 10 000
adhérents. » Proudhon, dans ses Confessions d’un
révolutionnaire, multipliait également par 3 le nombre de
membres de la Banque du Peuple pour obtenir une
approximation des débouchés concernés. Mais à Lyon au
1er avril, s’il y avait 992 actions souscrites, les sommes
reçues ne s’élevaient qu’à 1 467 francs 50 centimes…

1
Ces chiffres nous sont donnés par la République et par Le Peuple.
2
Le Peuple souverain, n°339, lundi mardi 9-10 avril 1849.

128
La Démocratie Pacifique du 20 mars contient plusieurs
informations sur l’élargissement de la Banque du Peuple en
province. À cette date, le comité de Marseille était établi
définitivement rue de Noailles, au 8. Il avait déjà souscrit
pour 60 actions à la Banque au cours de ses réunions
préparatoires. Le comité de Bordeaux devait être bientôt
constitué. Le journal prétendait que là-bas « tous les
socialistes s’étaient rattachés à la Banque. » Tours avait
également formé un comité. Celui de Nîmes était en voie de
formation et « la Banque correspondait en outre avec les
comités de : Agen, Cherbourg, Reims, Besançon, Bourg-en-
Bresse, Beaune, La Châtre, Champagnole, Beaune les
Dames, Figeac, Roubaix, etc. » Il paraissait que « beaucoup
d’autres villes ont demandé des instructions pour
s’organiser », et la Banque devait recevoir dans quelques
jours avis de la constitution définitive de leurs comités1. En
ce qui concernait Besançon et Reims, elles avaient
respectivement souscrit pour 111 actions le 21 mars et pour
80 le 182. On peut supposer qu’il y avait aussi des annexes de
la Banque du Peuple à Rouen, Nantes, Lille, Troyes, Caen, et
même d’autres, puisque la commission du Luxembourg
entretenait avec ces villes des correspondances3. Nous
disposons de peu d’informations sur la constitution des
annexes de la Banque du Peuple en province. Des réunions
préparatoires avaient lieu, organisées par des comités, liés à
des associations comme l’Unité de Nantes4 ou l’Association
rémoise, journal des corporations réunies5. Le journal local et
les clubs politiques socialistes contribuaient à l’information

1
Démocratie Pacifique, n°78, 20 mars 1849.
2
Démocratie Pacifique, n°86, 28 mars 1849.
3
Travail Affranchi et République, janvier 1849.
4
La République, n°12, vendredi 12 janvier 1849.
5
R. Gossez, op. cit., p. 336.

129
du public, à la publication des avis, et à la centralisation des
intérêts. La Banque du Peuple utilisa les réseaux politiques et
associatifs pour s’étendre à la Province, comme elle le fit sur
Paris.
Bien qu’en 1849 Proudhon n’ait pas encore esquissé sa
théorie du fédéralisme, la Banque du Peuple et les
associations se créaient plus ou moins consciemment selon
une structure fédérale. Le mouvement associatif issu de la
révolution de 1848 tendait à confirmer les idées que
Proudhon mettra en avant dans ses théories fédéralistes.

Évolution générale de la Banque du Peuple


L’évolution du nombre d’adhérents à la Banque du
Peuple, du 11 février au 11 avril 1849, progressa
constamment et presque linéairement. En l’espace de 8
semaines, il dépassa les 1 500 à Lyon et les 13 000 à Paris.
Les dernières estimations réalisées par les organisateurs
dataient du 8 avril. À ce jour, des annexes étaient créées à
travers toute la France et plusieurs villes disposaient de
centaines d’adhérents, voire de milliers comme à Lyon.
L’œuvre de statistique commencée par la Banque ne survit
pas à sa liquidation. Pour cette raison, il est impossible de
connaître le nombre exact d’adhérents à la Banque du Peuple.
Le nombre de 20 000, plusieurs fois affirmés et revendiqués
par Proudhon dans ses Confessions, doit être un peu exagéré,
mais pas énormément.
Tentons une approximation : nous disposons de la
situation des opérations de la Banque sur 52 jours (du
14 février au 8 avril). Au 7 avril, il y avait 13 267 adhérents à
Paris, ce qui signifie qu’en moyenne 255 personnes
adhéraient quotidiennement. Du 1er avril au 8, le nombre

130
passa de 12 300 à 13 267, soit 967 adhérents en une semaine,
138 par jour. Il y eut un fléchissement par rapport à la
moyenne, confirmé dès la semaine précédente (945 adhérents
du 26 mars au 1er avril, soit 157 par jour, alors que du 18 au
26 mars les adhérents augmentaient en moyenne de 159 par
jours.) En en déduisant que la Banque du Peuple perdait
environ 2 adhésions par jour sur sa moyenne, 402 personnes
ont pu adhérer à la Banque du Peuple les 9, 10 et 11 avril,
portant donc le total à 13 669. À Lyon, il y avait 1 560
adhérents au 1er avril, 1 279 au 25 mars et 1 054 au 18. La
progression fut de 32 par jours du 18 au 25 mars, et de 40
adhérents par jour du 25 mars au 1er avril. À ce rythme, en
11 jours, le nombre d’adhérents put dépasser les 440 et porter
le nombre total à 2000. Soit 15 669 adhérents à la Banque du
Peuple sur Lyon et Paris. Au 18 mars, il y avait 108 adhérents
à Reims, et au 21 mars, 82 à Besançon. Si ces villes
connurent l’accroissement moyen du nombre d’adhérents à
Paris et à Lyon sur les 3 dernières semaines, elles purent
passer à 146 et 111 adhérents respectivement. Plus
généralement, supposons que dans la vingtaine de villes où
un comité fut sûrement établi, il y eut au moins 100
adhérents, ce sont 2000 personnes en plus au minimum qui
adhérèrent à la Banque. Cela pouvait faire un total d’environ
18 000 adhérents au jour de sa liquidation. Comme des
personnes continuèrent à adhérer les jours suivants, la
prétention au 20 000 est légitime en soi, d’autant plus que les
membres des associations qui avaient adhéré collectivement
n’étaient peut-être pas comptés dans les statistiques
individuelles.
Mais la Banque du Peuple ne devait démarrer ses
opérations qu’une fois 50 000 francs de numéraires recueillis.
Si le capital humain progressait régulièrement, le capital
métallique mettait plus de temps à s’enfouir dans les caisses

131
de la Banque. Sachant que l’action était à 5 francs, 10 000
actions auraient suffi à la formation complète de son capital
de départ. Or, le nombre d’adhérents dépassait les 10 000 dès
la mi-mars. Si chacun avait été actionnaire, la Banque du
Peuple aurait été prête à fonctionner. Mais la possibilité de
souscrire en 10 fois 50 centimes était évidemment préférée, si
bien que les actions sous forme de coupons étaient beaucoup
plus demandées que sous forme détachée ou souscrite. Ainsi,
si les promesses d’achat d’actions augmentaient
régulièrement, quoiqu’en fléchissant également, elles
n’atteignirent pas les 50 000 francs. Au 8 avril, il avait été
vendu pour un total de 36 577 francs d’actions, mais leur
versement n’excédait pas les 18 000 francs.
Dès les premières semaines le souci financier se fit sentir.
Si la République ou la Démocratie Pacifique présentaient la
situation des opérations en indiquant le nombre d’actions
souscrites et donc les sommes promises, le Peuple indiquait
clairement les sommes versées et donc l’état de l’encaisse
métallique. Le 7 mars, la République soulignait que « depuis
la publication du dernier bulletin de la Banque,
l’accroissement du capital est moins considérable que
l’augmentation du chiffre des adhérents. Les efforts de
l’administration se sont particulièrement dirigés sur ce
point. » Proudhon pouvait toujours affirmer que le succès de
l’entreprise ne dépendait pas du numéraire, ses détracteurs ne
pouvaient concevoir la réussite d’une banque sans capital. Ils
se gaussèrent alors des velléités proudhoniennes de détruire
la propriété, justifiant ainsi pourquoi « les gens qui
possédaient n’étaient pas pressés de mettre leur avoir dans
une telle opération1. » Il n’était donc pas évident d’attirer les

1
Le Bossu, journal satirique français, n°5, samedi 21 octobre 1848. La
citation était appliquée à la première tentative d’entreprise journalistique
de Proudhon, mais aurait pu être appliquée à celle de sa Banque.

132
déposants, d’autant plus que la Banque avait affirmé à
plusieurs reprises qu’adhérer était plus important. Par la suite,
la Banque encouragea également le public à souscrire. Le
3 avril, la République publiait le message suivant : « La
Banque renouvelle aussi son appel à tous ses amis des
départements. Qu’ils s’empressent de former des comités où
il n’en existe pas encore, et là où ces comités existent déjà,
qu’ils s’empressent de s’y présenter pour souscrire et adhérer.
Leur concours offre un double avantage : d’une part, par leurs
souscriptions, ils contribuent à la formation du capital de la
Banque et la mettent en état de fonctionner prochainement ;
d’autre part, ils fournissent à la Banque le moyen de mettre
directement le producteur en rapport avec le consommateur,
afin de rendre l’échange moins coûteux1. » La volonté de
créer une encaisse monétaire passait au même niveau que
celle de faciliter l’échange.
Cependant, la Banque du Peuple ne souffrit pas réellement
de son manque financier et ses fondateurs espéraient de toute
façon voir bientôt constituée son encaisse. Il ne s’agissait
nullement d’un entêtement. D’abord, le capital numéraire
était loin d’être la priorité de la Banque. De ce fait, celle-ci
était prête à fonctionner grâce à son grand nombre
d’adhérents. Le 20 mars, la Démocratie Pacifique affirmait
clairement : « Dans une quinzaine de jours la Banque espère
être en mesure de commencer ses opérations. Les bons de
circulation se font en ce moment, toutes les précautions sont
prises pour rendre la contrefaçon impossible2. » Huit jours
plus tard, le même journal annonça que la Banque pensait
être en mesure de commencer ses opérations vers le 10 avril
prochain. Il précisait : « comme on le voit, le mouvement
progressif des adhésions est régulier, ce qui autorise la

1
La République, n°6, mardi 3 avril 1849.
2
Démocratie Pacifique, n°78, mardi 20 mars 1849.

133
Banque à compter sur le nombre d’adhérents qui lui est
nécessaire pour commencer ses opérations. » Néanmoins, elle
insistait de nouveau « auprès des citoyens qui n’ont pas
encore adhéré et qui ont cependant l’intention de le faire,
pour qu’ils se hâtent de s’inscrire, soit au Bureau de la
Banque, soit au bureau d’arrondissement. » L’article était
conclu par cette formule qui résumait bien la nécessité du
projet : « Plus les adhésions seront nombreuses, plus la
consommation sera grande, et par conséquent plus grande
sera la demande de travail1. »
Mais le 8 avril, Proudhon était revenu clandestinement à
Paris de son exil lié à ses délits de presse. Il écrivit alors à
M. Guillaumin de liquider la Banque du Peuple.

Une Banque pour quel peuple ?


La Banque créée par Proudhon avec le concours de la
plupart des socialistes devait « être pour le peuple ce que la
Banque de France est pour les spéculateurs. » Avant de traiter
les raisons qui menèrent à la liquidation de la Banque du
Peuple, étudions le profil de ses adhérents.
L’analyse socioprofessionnelle aurait pu être totale si les
archives de la Banque du Peuple existaient encore. En effet,
la volonté de faire une statistique industrielle conduisit les
organisateurs de la Banque à relever un grand nombre
d’informations économiques et sociales. Ainsi, lorsqu’un
citoyen s’inscrivait à la Banque du Peuple, il signait un acte
d’adhésion qui contenait un talon statistique2. L’adhérent était
invité à donner son état civil, son état matrimonial, des
informations sur son travail et divers autres renseignements.
1
Démocratie Pacifique, n°85, mardi 27 mars 1849.
2
Voir les statuts dans « Banque du Peuple ».

134
La consultation de telles archives aurait permis, entre autres,
de faire une moyenne d’âge des adhérents, d’établir la
proportion d’hommes et de femmes, la proportion de mariés
et de célibataires, et de suite, avec le nombre d’enfants,
d’avoir une idée de la clientèle potentielle de la Banque ;
d’établir les origines géographiques des adhérents, de
calculer leur salaire et leur revenu moyen ou encore de
préciser leurs conditions de travail.
Quelques articles de journaux fournissent partiellement
des informations sur ces questions. Par exemple, le fait que
les fondateurs de la Banque du Peuple multiplient par trois le
nombre d’adhérents pour avoir une idée de la population
directement concernée laisse supposer qu’un adhérent
comptait en moyenne pour deux autres. Il y avait donc de
nombreux pères de famille parmi eux.
La présence de propriétaires était souhaitée et leurs
adhésions étaient mises en valeur pour en encourager
d’autres. Ainsi, lorsque la Démocratie Pacifique annonçait
les 800 adhésions obtenues par le comité de Lyon au 11 mars,
elle précisa qu’il y en avait « dans toutes les professions, y
compris des militaires et des propriétaires. » Le 17 février, Le
Peuple constatait que les adhésions des ouvriers étaient
moins nombreuses que celles des fabricants et des
commerçants. La tendance devait néanmoins vite s’inverser.
Un journal dijonnais laissait présumer une diversité
sociologique importante au premier jour : « La Banque du
Peuple […] a commencé aujourd’hui ses opérations. Un
grand nombre d’ouvriers, petits rentiers, et personnes du petit
commerce, de la petite industrie, sont venus prendre des
actions1. » Ce même journal ajouta une précision qui rend
encore plus difficile l’appréhension sociologique, puisque

1
Le Citoyen, journal républicain démocratique de la Côte d’or, n°19,
mercredi 14 février.

135
selon lui : « Un grand nombre de souscripteurs et d’adhérents
sont des habitants de la Province en passage à Paris. » Selon
la Vraie République, « dans le classement des adhérents à
Lyon, on remarque la même variété de professions qu’à
Paris ; les ouvriers et contremaîtres de la soierie témoignent
par leur nombre, des sympathies que la Banque du Peuple a
trouvé parmi eux1. » Aussi, la Démocratie Pacifique
soulignait que « quelques corporations se présentent avec
beaucoup plus d’empressement que d’autres pour adhérer,
notamment celles des tailleurs2. » Il est vrai que ces derniers
étaient déjà 1 200 au 19 mars. À ces rares informations
trouvées dans la presse, ajoutons celle-ci qui provient du
journal de Jeanne Deroin. Dans un article intitulé
« thermomètre moral », la présence féminine à la Banque
était ainsi évoquée : « Nous lisons dans plusieurs journaux
que la progression des noms de femmes a augmenté parmi les
actionnaires de la Banque du Peuple fondée par M. Proudhon.
Nous signalons le fait avec plaisir, car il est indispensable que
les femmes se mêlent de plus en plus à la vie sociale, et
encouragent de tous leurs moyens les œuvres qui ont pour but
l’amélioration du sort du peuple3. »
À deux reprises, le journal le Peuple a publié un tableau
par profession des adhérents à la Banque du Peuple. Au
4 mars, il y avait déjà 200 métiers différents représentés par

1
La Vraie République, n°6, mardi 3 avril 1849.
2
La Démocratie Pacifique, n°78, mardi 20 mars 1849.
3
L’Opinion des femmes, n°2, 10 mars 1849. Cette remarque est d’autant
plus intéressante que ce journal connut une polémique avec Proudhon
dont les vues sur la place de la femme étaient très conservatrices. On
ignore quels furent les journaux évoqués dans l’article. Par contre
plusieurs associations de métiers essentiellement féminins adhérèrent à la
Banque comme des couturières, des ouvrières de corset ou des sages-
femmes.

136
les membres de la Banque1. Le 19 mars, le Peuple publiait un
tableau présentant plus de 500 métiers différents. Proudhon
pouvait alors affirmer que toutes les catégories
socioprofessionnelles étaient présentes au sein de la Banque
du Peuple. Le tableau recensait 10 307 travailleurs, séparés
en patrons et ouvriers. L’étude de ce tableau permet de
distinguer les différents types de professions présentes au
sein de la Banque. Il y avait à cette date parmi les adhérents
1 613 patrons pour 8 694 ouvriers, ce qui revenait à un patron
pour 5,4 ouvriers. 15,6 % des actifs de la Banque du Peuple
étaient donc des indépendants, petits patrons de commerce ou
d’industrie ou autres. Les adhérents à la Banque du Peuple
peuvent être regroupés en 4 principaux groupes
socioprofessionnels :

Représentation des différents groupes sociaux à la Banque du


Peuple au 19 mars 1849 :
Artisans et ouvriers 8 464 82,2 %
Employés, services 730 7,1 %
Commerçants 634 6,2 %
Bourgeoisie 469 4,5 %

Il apparaît clairement une forte proportion d’ouvriers et


d’artisans par rapport au monde du commerce. Sans doute les
commerçants furent plus réticents à adhérer en raison des
difficultés qu’auraient pu leur causer les bons de circulation.
En revanche, on remarque une proportion importante
d’employés et de bourgeois, majoritairement des professions

1
Le Peuple, 4 mars. Le 7 mars, la République confirme : « un tableau [...]
présente le résultat du dépouillement de 4000 adhérents ; et on y compte
plus de 200 variétés de profession appartenant à tous les éléments de la
société. »

137
intellectuelles supérieures, ce qui semblerait affirmer l’idée
d’une banque pour l’élite du monde salarié, en raison de
l’effort à entreprendre pour en saisir son fonctionnement.
Observons tout de même les résultats plus en détail :

Répartition des artisans et ouvriers à la Banque du Peuple :


Industrie, BTP 3 273 38,7 %
Textile et vestimentaire 3 146 37,2 %
dont : tailleurs 1 326 15,7 %
cordonniers, chausseurs 666 7,9 %
In. luxes 1 027 12,1 %
Autres 1 018 12,0 %
dont : métiers du livre 644 7,6 %

Les résultats n’ont rien de surprenants. L’industrie et le


textile regroupaient la majorité des artisans et ouvriers.
Soulignons néanmoins la forte participation des tailleurs qui
représentaient plus de 12,8 % des adhérents de la Banque du
Peuple, en raison de leur grand nombre sur le marché du
travail et de leur tradition associative déjà remarquée au sein
de la commission du Luxembourg. Les ouvriers de la presse
et du livre (imprimeurs, typographes, relieurs, etc.)
constituaient tout de même plus de 6,2 % des adhérents à la
Banque. On aurait pu s’attendre à plus, connaissant leur
grand rôle dans le monde associatif.
Dans la catégorie « bourgeoisie », nous avons classé les
114 rentiers et propriétaires, ce qui représente un nombre
considérable pour une entreprise qui avait pour ambition de
supprimer le capital. Cela témoigne néanmoins de la
confiance que sut gagner Proudhon parmi les capitalistes. La
Banque du Peuple était susceptible d’inspirer la paix sociale,
contrairement aux rumeurs opposées. Soulignons aussi la
présence d’« intellectuels » au sein de la Banque du Peuple :

138
près de 60 professeurs, une dizaine d’ingénieurs, des
architectes, des juristes, etc., ainsi que plusieurs artistes,
comédiens ou directeurs de théâtres. Le projet de Proudhon
s’était attiré des sympathies de tout horizon.

Répartition des commerçants et des métiers du service :


Services & administration 730
Employés 498
Courtiers, commission. 226
Domestiques 6
Commerçants 634
Alimentation 377
Vêtements 142
Autres 125
Total 1 364

Ce tableau a le mérite de mettre en évidence la faible


proportion de commerçants par rapport aux employés
d’entreprises ou d’administration. Soulignons une autre
spécificité de la Banque du Peuple : contrairement aux
Caisses d’épargne, elle n’est pas parvenue à drainer
l’adhésion des domestiques. C’est le cas aussi avec les
militaires, qui ne sont que 30. Dans ce sens, elle se présente
bien comme une banque des producteurs. Quant à son faible
nombre de commerçants, il est à relativiser. Il y a par
exemple 85 boulangers à la Banque du Peuple, soit un pour
121 habitants. Ses adhérents ne risquaient donc pas de mourir
de faim.
Quoi qu’il en soit, la Banque du Peuple méritait bien son
nom, puisqu’elle représentait bien l’ensemble des métiers de
la société, avec une plus forte participation des artisans issus
des professions considérées comme l’élite ouvrière et
artisanale. Toutefois, cet aspect ne doit pas voiler une réalité

139
indéniable, à savoir que la Banque du Peuple a su s’attirer
l’adhésion de tous les types de profession et visiblement de
tous les âges et des deux sexes. Certes, il nous aurait été utile
de pouvoir comparer cette sociologie parisienne de la Banque
du Peuple avec celle d’autres villes comme Lyon, où les
canuts devaient être surreprésentés, ou Reims, où les ouvriers
viticoles contribuaient beaucoup au développement des
associations. Cette étude n’est que partielle mais révèle quand
même la diversité des professions de la Banque du Peuple,
diversité obligatoire et nécessaire pour pouvoir fonctionner
selon le modèle théorique. De ce point de vue, la Banque du
Peuple avait gagné son pari.

140
Chapitre VIII :
La débâcle du Peuple

Exposée à la critique et au mépris de la plupart des forces


antisocialistes et ne bénéficiant d’aucun soutien financier
important, que ce soit de la part d’une administration ou d’un
fond privé, la mise en œuvre de la Banque du Peuple par la
constitution d’un capital de départ était bien compromise.
Mais en raison de l’improductivité attribuée au numéraire
dans la théorie des fondateurs de la Banque, le capital était
jugé inutile. Le succès de la Banque du Peuple devait
dépendre essentiellement du nombre de ses adhérents, réel
garanti du bon de circulation, car leur grand nombre signifiait
une grande capacité de consommation et de ce fait un grand
levier producteur. Or la Banque pouvait déjà compter en avril
presque 20 000 adhérents, représentant 60 000
consommateurs. Certes, elle ne devait commencer ses
opérations qu’une fois un capital de 50 000 francs amassé.
Mais si la totalité des sommes versées était encore inférieure,
la somme des actions souscrites l’approchait. La Banque du
Peuple était ainsi en état de débuter ses opérations. Hélas,
Proudhon la liquidait au dernier terme de son éclosion.
Faisant allusion aux nombreux bâtons que les opposants leur
lançaient dans les roues, les partisans de la Banque du Peuple
jugeaient l’esprit de réaction ambiant comme un véritable
fléau qui s’abattait sur les tentatives de réalisation de leurs
projets. S’il s’agissait parfois d’avancer des excuses pour
atténuer le poids d’un échec et passer pour des martyrs, il est

141
aussi vrai que l’aventure de la Banque du Peuple fut
courageuse en raison des difficultés qu’elle avait à surmonter.
La principale en provenait de Proudhon lui-même. Durant les
trois mois pendant lesquels la Banque du Peuple était en
gestation, son père fondateur devint passible d’une
condamnation à emprisonnement. Le verdict de son procès
précédait la liquidation de la Banque.

L’emprisonnement pour délit de presse et l’enjeu du


procès : le cas Proudhon
Le 11 avril 1849, Proudhon annonça dans Le Peuple la
liquidation de la Banque. La cour d’assises de la Seine, par
arrêt du 28 mars dernier, venait de le condamner à trois ans
de prison et 3 000 francs d’amende. Proudhon écrivait : « De
quelque façon que l’arrêt s’exécute en ma personne,
transporté volontaire ou captif dans une cellule de l’État, je
suis désormais dans l’impossibilité de représenter la société
de la Banque du Peuple, et de gérer d’aussi graves intérêts1. »
À cette date, Proudhon laissait sous-entendre qu’il était en
exil en concluant ainsi sa lettre : « Pour moi, en attendant que
la liberté me soit rendue, et qu’il me soit permis de remplir
paisiblement les fonctions de directeur que m’avait conférées
l’acte primitif, je m’institue commis-voyageur de la Banque
du Peuple à L’ÉTRANGER2. » Proudhon ne s’exila qu’un
peu plus d’une semaine en Belgique, du 30 mars au 8 avril3.
Ce jour-là, il revint à Paris pour prier Guillemin de liquider la

1
Le Peuple, n°144, jeudi 12 avril 1849.
2
Le Peuple, n°148, lundi 16 avril 1849. Proudhon écrit lui-même « à
l’étranger » en majuscule.
3
Carnet, 30 mars au 8 avril 1849.

142
Banque1. Les conditions dans lesquelles il fut maintenu en
détention par la suite lui auraient permis de continuer à
s’occuper de la Banque du Peuple, mais cela était loin d’être
certain à ce moment. La sévérité de l’arrêt qui le frappait
laissait au contraire présager une incarcération assortie de
mesures de sûreté. Revenons sur les causes de sa
condamnation et montrons à quel point elles compromirent le
succès de la Banque du Peuple.
Le verdict du procès pouvait s’interpréter comme la fin du
duel qui opposait « le fils du tonnelier » au « fils des
Bonaparte »2. Il témoignait également de la crainte encore
vivace des forces de l’ordre à l’égard du socialisme dont la
Banque du Peuple manifestait la vigueur. Les relations entre
Louis Bonaparte et Proudhon débutèrent le 26 septembre
1848 par leur rencontre à la demande du premier. Dès ce jour
Proudhon se méfia du prétendant3. Son hostilité à la
présidence et la menace entretenue par l’ombre de Napoléon
firent de lui le prophète de la République menacée. Tous ses
articles allaient dans ce sens. Sa critique du suffrage universel
renforçait son refus de tout exécutif concentré dans les mains
d’un individu, particulièrement Bonaparte. Proudhon le
redoutait au point de préférer l’élection de Cavaignac, « le
boucher de Juin », dont on connaissait au moins l’ancienneté
de ses sentiments républicains. Un tel soutien devait entraîner
du tumulte dans les rangs montagnards qui ne parvenaient pas
à s’entendre sur le choix d’un candidat. Finalement,
Proudhon reporta son choix sur Raspail, mais tardivement et
mollement. Toutefois, le plébiscite bonapartiste ne fit pas
désarmer Proudhon. Au contraire, il fallait continuer la lutte
contre le liberticide, car à ses yeux, Bonaparte finirait par être

1
Correspondance, lettre à M. Guillemin, 8 avril 1849.
2
P. Haubtmann, op. cit., chap. XXXI.
3
Carnet, 26 septembre 1848.

143
le candidat de la réaction et menaçait la République. Son
alliance avec les capitalistes en faisait un ennemi. Proudhon
revint plus tard sur cette analyse en encourageant le
gouvernement impérial à s’engager dans la réforme, estimant
que le coup d’État de Louis Napoléon devait mener à une
révolution sociale1. Mais à cette époque la véritable nature du
bonapartisme était inconnue et avait tout pour inquiéter.
Proudhon se révéla alors un véritable héritier des Lumières en
défendant les libertés politiques.
Parmi les nombreuses critiques et provocations adressées à
Bonaparte et à son gouvernement par Proudhon, deux articles
furent saisis et causèrent sa mise en accusation. Il s’agissait
de « la guerre » le 26 janvier et du « Président de la
République est responsable » le 27. Proudhon sortait pourtant
à ce moment d’une grave crise liée à un accident qui faillit lui
causer la perte d’un œil. Il était en convalescence la semaine
précédente chez son ami Maguet et il n’avait pas pu assister à
l’assemblée générale du Luxembourg du 16 janvier. Mais son
repos n’avait pas calmé l’acerbité de sa verve. Proudhon ne
paraissait pas pour la première fois de sa vie devant la justice
à cause de ses écrits. Toutefois, il était à ce moment
représentant du peuple et jouissait à ce titre de l’immunité
parlementaire. Le 28 janvier 1849, Proudhon se plaignit à
l’Assemblée Nationale du délit dont on l’accusait et il
critiqua à nouveau les lois sur la presse2. Mais la majorité lui
était hostile et le 14 février, la résolution accordant
l’autorisation de poursuivre le citoyen Proudhon était votée
après délibération, en dépit de sa qualité de représentant et de
sa défense3. Le 27 janvier, le gouvernement avait demandé
l’autorisation de le poursuivre pour quatre chefs

1
Proudhon, La révolution sociale démontrée par le coup d’État, 1852.
2
Le Moniteur, n°28, 28 janvier 1849.
3
Le Moniteur, n°46, 15 février 1849.

144
d’accusation : délit d’attaque à la Constitution, attaque aux
droits du président de la République, excitation au mépris et à
la haine du gouvernement, excitation au mépris et à la haine
des citoyens les uns contre les autres1. Le 2 février, la
commission chargée de présenter un rapport à l’Assemblée
Nationale votait par 12 voix contre 3 l’autorisation de le
poursuivre2.
Le procès eut lieu le mercredi 28 mars. Quoique le terme
soit anachronique, on peut dire qu’il fut très médiatisé. La
plupart des journaux l’avaient annoncé. Une grande foule
voulait y assister et se tenait présente devant les portes de la
Cour d’Assise de la Seine. Le plaidoyer de Proudhon et les
délibérations furent publiés le lendemain dans un grand
nombre de journaux. L’enjeu du procès dépassait d’ailleurs sa
personne, car la liberté de la presse était à nouveau menacée
et l’on vit pour l’occasion des journaux pourtant hostiles à
Proudhon prendre sa défense3. En effet, si la peine dont il fut
frappé réjouissait une partie de l’opinion publique, elle avait
de quoi inquiéter les journalistes et plus généralement tous les
défenseurs de la liberté d’expression. « Trois ans de prison et
3 000 francs d’amende. Ils ont proportionné la sévérité de la
peine à la puissance du jouteur […] Liberté ! Que tu as de
peine à pousser tes racines dans le sol de France4 », écrivait
un journal qui qualifiait ce procès de monstrueux. Le Travail
Affranchi souligna qu’il s’agissait « de la plus forte
condamnation qu’aucun écrivain ait subie depuis 1830 »,
ajoutant ce commentaire alarmant sur le nouveau régime :

1
Carnet, 27 janvier 1849.
2
Carnet, 2 février 1849.
3
Ce fut le cas par exemple du National qui jugeait la peine bien
rigoureuse et peu proportionnelle au délit.
4
Le Peuple souverain, journal des intérêts démocrates et du progrès
social, n°331, dimanche 1er avril 1849.

145
« Les procureurs du roi de la branche aînée et de la branche
cadette n’étaient que des agneaux en comparaison de ceux de
M. Bonaparte. Jamais la presse n’a été traquée et persécutée
sous la Monarchie comme elle l’est sous la République.
Messieurs Hébert et Marchangy sont décidément distancés
par M. Odilon Barrot, le farouche libéral de 18311. » Un
article ironisa avec un léger cynisme : « Trois ans de prison !
C’est beaucoup, sans doute, pour un écrivain ; mais pour
Proudhon… autant en emporte le vent ! Comment, ce
Proudhon, ce socialiste féroce, ce Mandrin ressuscité, a
l’impudence de soutenir […] que chacun dans ce monde doit
vivre de son travail, que la propriété… est une usurpation !
[…] Elle [la justice] a oublié tout cela et l’a condamné à trois
ans de prison seulement2! »
Proudhon en tant que « républicain de la couleur la plus
foncée » ne pouvait être accusé d’excitation à la haine et au
mépris de la République. Il s’identifia tout de même au
socialisme durant le procès. On poursuivait en lui l’homme
qui a écrit : « la propriété c’est le vol ! » Mais ce n’était pas
là l’affaire du procès. Si Proudhon sut aussi se défendre
d’avoir excité à la haine et au mépris des citoyens les uns
contre les autres et montra qu’il défendait justement la
Constitution contre le Président, il n’évoqua pas ses insultes à
l’égard de Louis Napoléon Bonaparte. Proudhon tenait à se
défendre seul et ne fit pas intervenir l’avocat du Peuple,
Madier de Montjau. Ce dernier aurait peut-être pu atténuer sa
peine. Avec Proudhon, Georges Duchêne, le gérant du
journal, était condamné à un an de prison et 1 000 francs

1
Travail Affranchi, n°13, dimanche 1er avril 1849.
2
La Chandelle démocratique et sociale, journal mensuel politique,
critique et charivarique, n°2, avril 1849. Dans le même article on trouve :
« la justice sous le président Bon-à-part nous ferait convenir que Louis-
Philippe était un bien bon roi ! »

146
d’amende. Toutefois, ce dernier avait pris auparavant la
précaution de dissoudre la société du journal le Peuple pour
en créer une nouvelle sous la responsabilité d’un autre
collaborateur1. Ainsi, le procès ne put empêcher Proudhon
« de nourrir jour par jour Paris avec les 50 000 exemplaires
du Peuple2. » Proudhon s’était d’ailleurs retiré dès le mois de
janvier de la rédaction en chef, soi-disant parce que ses
responsabilités ne lui permettaient pas d’assumer cette
fonction. Peut-être était-il aussi soucieux du danger qu’il
faisait courir au journal.
Victime d’une peine supérieure à ce qu’il pensait,
Proudhon préféra s’exiler. Pour camoufler son départ, il
demanda à être pourvu en cassation. Le mardi 3 avril, le
Président de l’Assemblée fit lecture d’une lettre signée
Proudhon qui demandait congé d’un mois pour préparer sa
défense3. À cette date, Proudhon s’était déjà réfugié
clandestinement en Belgique. La presse, au courant de son
départ, supposait que « l’illustre socialiste était allé rejoindre
ses amis à Londres4. »
Proudhon jugé et condamné, la liberté d’expression une
fois de plus bafouée et le socialisme encore humilié, le procès
visait-il aussi la Banque du Peuple ? Son fondateur était
craint par une grande partie de l’opinion. Il en était de même
pour le socialisme. Pourtant, pourquoi la Banque du Peuple
aurait inspiré une crainte ou une haine particulière ? Le
premier organe socialiste visé par le procès était évidemment
le journal Le Peuple, « Le Peuple, de M. Proudhon, le Peuple
dont le rédacteur proclame que la propriété c’est le vol, [et

1
Archives de la Ville de Paris, D31U3/158.
2
Le Peuple souverain, n°336, vendredi 6 avril 1849.
3
Le Moniteur, n°94, mercredi 4 avril 1849.
4
L’Ami de l’Ordre, n°149, samedi 7 avril 1849.

147
qui] a 200 000 lecteurs1! », comme répugnait un journaliste à
l’admettre. Il était évident que la presse socialiste représentait
un danger pour les conservateurs en raison de l’influence et
du lectorat dont elle disposait. Or le Peuple, en digne
successeur du Représentant du Peuple, s’était montré son
journal le plus virulent. Au mois de mars, Proudhon avait
même rédigé un appel à l’armée et le journal se distribuait
dans les casernes. Si Cham2 ironisait les faits, de tels actes de
la part du défenseur des insurgés de juin avaient de quoi
inquiéter le gouvernement. Haubtmann estime ainsi que
l’article de Proudhon adressé à l’armée influença la justice à
alourdir sa peine.
Mais le lien entre le procès et la Banque se situe ailleurs.
Pourquoi certains estimèrent que le procès avait pour but de
pousser Proudhon à liquider la Banque du Peuple ? Si le
journal Le Peuple disposait d’une gestion différente de celle
de la Banque, dans l’idée de Proudhon le journal devait
alimenter la nouvelle institution financière. Cet aveu,
Proudhon le fit dans un article en date du 14 avril : « Le
Peuple, qu’on ne l’oublie pas, était l’organe officiel de la
Banque, en même temps que son plus fort commanditaire,
j’ai presque dit son père nourricier. » Déjà dans l’article sur
la liquidation de la Banque, Proudhon avouait que « l’idée de
la création de la Banque du Peuple [était] contemporaine,
dans [s]on esprit, de celle de la fondation du journal Le
Peuple ; ces deux idées remont[ai]ent à plus d’un an avant la
révolution de Février. » Proudhon avançait à titre de preuve
le prospectus du journal le Peuple projeté en novembre 1846.
À cette époque, il tentait déjà de créer un journal qui devait

1
ibid., n°146, mardi 3 avril 1849.
2
Cham, La banque-Proudhon.

148
prendre l’initiative de la réforme économique par
l’association et l’organisation du crédit1.
Proudhon se lança à travers cet article dans un résumé
historique de ses aventures journalistiques inséparables de ses
projets de réformes économiques. Il rappela l’existence du
Représentant du Peuple d’avril à août 1848, dans les bureaux
duquel eurent lieu les premières conférences relatives à la
Banque du Peuple, désignée alors improprement sous le nom
de banque d’échange. Ce journal succomba « écrasé
d’amendes et de prison, laissant à son héritier le Peuple, […]
un déficit de 12 500 francs. » Il fallait ajouter au passif du
journal le cautionnement de 24 000 francs. « Le Peuple,
enfant posthume, né d’une opération césarienne, se trouvait
donc avoir à son baptême, en guise de dragées, 12 500 francs
de dettes, plus un cautionnement de 24 000 francs à fournir. »
La situation était telle à l’automne 1848, et pourtant le
Peuple, « journal maudit, maudit comme David dès le ventre
de sa mère », en dépit de nouvelles condamnations à amendes
dès le prospectus, parvint à devenir hebdomadaire, puis
quotidien au 1er décembre, avec un numéro supplémentaire
par semaine, atteignant au printemps 1849 les 50 000
exemplaires par jour. Proudhon pouvait effectivement être
fier de son « bébé ». Le Peuple fut indéniablement une
aventure de presse ardente et courageuse et ce n’était pas être
présomptueux de sa part que de comparer son succès avec
celui de l’Époque, « qui périt un matin, asphyxié dans le sang
et le fumier, après avoir dévoré un million à ses actionnaires
et aux fonds secrets ! ». Le Peuple, au contraire, fut « le cas
ou jamais de prouver que le travail, le travail seul et non le
capital, est productif. »

1
Le Peuple, n°147, dimanche 15 avril 1849. Le prospectus auquel il fait
allusion fut publié par Victor Pilhes et portait les signatures de F. Pyat,
Ribeyrolles, Thoré, Dupoty, Auguste Luchet et Proudhon.

149
Toujours est-il, le Peuple devait être en mesure
d’alimenter économiquement la Banque du Peuple. Proudhon
soulignait d’ailleurs que le nombre croissant d’adhérents
dopait les ventes du journal, ce qui n’allait pas
nécessairement de soi. Concrètement, au 28 mars, les frais de
la Banque du Peuple s’élevaient à 50 francs par jour (ce qui
équivalait à une distribution gratuite de 1 000 numéros du
Peuple). À cette date, le produit net du Peuple, tirage moyen
à 40 000 exemplaires, était d’environ 250 francs par jour.
L’inventaire du mois de mars donnait même 8 000 francs de
bénéfices, soit 266 francs par jour. Le Peuple était donc en
mesure de fournir quatre fois les frais de la Banque et au-
delà. Malheureusement, au début du mois d’avril, le Peuple
en était déjà à 20 000 francs d’amendes. Dès lors, l’aventure
de la Banque du Peuple telle que la concevait Proudhon était
bel et bien compromise. Certes, la Banque ne devait avoir
aucun lien avec le Peuple, et on pourrait reprocher à
Proudhon la malhonnêteté de l’avoir caché au public. Peut-
être craignait-il que la mauvaise réputation de son journal
nuise à sa Banque. Néanmoins, l’aveu venait d’être fait par la
liquidation, et Proudhon n’en sortait que plus valeureux.
L’acharnement juridique contre le Peuple tuait la Banque ;
cela était certain, mais était-ce prémédité ?
Un fait permettrait de le supposer : Le 15 avril, un juge de
paix est venu avec ses agents pour apposer les scellés sur les
bureaux de la Banque du Peuple. Il s’agissait évidemment
d’un abus de pouvoir. L’article 84 des statuts de la Banque du
Peuple explicitait qu’il ne pouvait en aucun cas être apposé
de scellés sur les valeurs, livres et papiers de la société. Dans
un article du 17 avril, Proudhon considéra que « cette mesure
de suspicion à l’égard de la Banque du Peuple a eu pour
cause, outre les calomnies et excitation de la presse modérée,
les paroles de M. l’avocat général Mongis, remplissant ses

150
fonctions de ministère public près de la cour d’assise, et
portant la parole contre le sieur Duchêne, gérant du Peuple,
défaillant1. » En effet, l’avocat général chargé du procès pour
délit de presse, s’était permis de lier la Banque aux affaires
du Peuple, ce qui en dépit des intentions de Proudhon ne fut
pas le cas. Il s’était exprimé en ces termes : « Qu’aujourd’hui,
et en l’absence d’une administration qui fuit la justice après
l’avoir provoquée, qu’aujourd’hui, une seule observation me
soit permise. Naguère, à cette même place nous disions : le
communisme est mort, le socialisme, qui en est une variété,
ne tardera pas à mourir. Cette prédiction est déjà plus que
réalisée. La Banque du Peuple, ce piège tendu à des esprits
faibles et crédules, cette Banque du Peuple ! […] au moment
où nous avons l’honneur de parler devant vous, on la
liquide… » Proudhon soulignait que la loi défendait pourtant
de porter à la cour aucune autre accusation que celle qui fait
l’objet de la poursuite, sous peine de nullité et de prise à
partie. Il suggérait même plein d’amertume qu’on le
poursuive dans ce cas selon l’article 405 du code pénal pour
escroquerie commerciale.
Ainsi, si la Banque du Peuple n’était pas directement visée
par le procès du Peuple, Proudhon et le socialisme l’étaient.
Les conséquences sur la Banque ne pouvaient donc que
réjouir les opposants.

La réjouissance des opposants


Proudhon exprimait d’autant plus le besoin de se justifier
au sujet de la Banque du Peuple, que par sa liquidation elle
était devenue la « fosse aux calomnies ». La calomnie,

1
Le Peuple, n°149, mardi 17 avril 1849.

151
Proudhon la connaissait et il ne jugeait pas nécessaire de
relever tous les affronts qu’il devait essuyer. Mais en
l’occurrence, la Banque du Peuple était l’œuvre pour laquelle
il venait de sacrifier plusieurs mois de sa vie, et nous avons
vu toutes les adversités que traversa celui qui avait relevé le
flambeau du socialisme dans la tourmente. La Banque du
Peuple était son « testament de vie ou de mort ». Dans la
déclaration qui précédait ses statuts, Proudhon ajouta même :
« A celui-là seul qui pourrait mentir en mourant, je permets
d’en soupçonner la sincérité1. » Hélas, la Banque du Peuple
mourait avant même d’avoir pu commencer ses opérations et
révéler la viabilité de son entreprise théorique. Mais pour les
opposants, qui parfois n’avaient même pas osé se prononcer
au sujet de la possible réussite ou d’un échec de la Banque du
Peuple, il n’y avait pas de distinction entre le projet et sa
réalisation. Omettant le lien entre la liquidation de la Banque,
qui ne put commencer ses opérations et le procès de
Proudhon, ils jugeaient qu’« ainsi s’évanouissaient, devant
l’application pratique, les plus belles conceptions du
socialisme2! » « La réaction va pousser des cris de joie et
entonner le chant du triomphe3 », pouvait-on lire dans un
journal favorable à Proudhon. En effet, l’échec de la Banque
du Peuple prouvait que les projets socialistes ne pouvaient
être pris au sérieux, et « qu’il ne [fallait] exagérer ni
l’importance des ouvriers, ni le danger du socialisme. Voyez
en effet la Banque du Peuple, qui devait réaliser toutes les
merveilles de cette religion nouvelle : elle vient de se fermer
honteusement et de mourir avant d’avoir vécu, faute d’avoir

1
Déclaration précédant les statuts de la Banque du Peuple.
2
L’Ami de l’Ordre, n°156, samedi 14 avril 1849.
3
Le Peuple souverain, n°345, lundi 16 avril.

152
pu trouver dans la classe même qu’elle devait enrichir les
éléments nécessaires à sa constitution1. »
Toutefois, ces invectives n’étaient que des boutades pour
Proudhon. Ce qui lui fit le plus mal, ce fut qu’on mette en
doute son honnêteté. On le soupçonnait à la fois de mauvaise
comptabilité, lui, le financier théoricien du « comptabilisme
social ». Pire encore, on l’accusait d’avoir abusé de la
crédulité des gens afin de les escroquer. Proudhon garda toute
sa vie en mémoire l’image de son père qui préféra
s’appauvrir que de tirer profit de son commerce. Lui-même
fit preuve d’une grande moralité dans ses affaires. On
n’aurait donc su lui faire plus mal. Il avait promis dans sa
lettre de candidature à la pension Suard2 de ne jamais
s’éloigner de ses frères, les travailleurs populaires, et
affirmait à la veille de sa mort n’avoir jamais trahi sa
promesse.
Le Constitutionnel lui dégaina l’article suivant :
« Déconfiture toute naturelle de la Banque du Peuple qui
offre à ses actionnaires 45 % de pertes sur un capital de 17
mille et quelques cent francs, lequel capital, chose bien
convenue, ne devait produire aucun bénéfice. L’anti-
propriétaire a tenu parole et plus que parole sur ce point. […]
Institution qui dépense 8 000 francs sur 17 de recettes ; c’est
la meilleure guerre que Proudhon ait jamais pu faire au
capital3. » On lui reprochait la dépense des 8 147 francs avant
même la constitution de la société. Proudhon était, à entendre
les journaux qui lui apportaient « le concert de malédiction et
de sifflets qu’[avait] soulevé, dans ce monde réactionnaire, la
liquidation de la Banque du Peuple […] un chevalier
d’industrie, un fripon, qu’il [fallait] poursuivre et stigmatiser

1
La Bourgeoisie, journal des amis de l’ordre, n° spécimen, mai 1849.
2
Bourse d’étude accordée chaque année à un étudiant franc-comtois.
3
Le Constitutionnel, vendredi 13 avril 1849.

153
comme banqueroutier frauduleux1. » Proudhon se défendit de
ces accusations. Toutefois, une dernière série de remarques
lui fut adressée pour mieux encore cribler l’échec de la
Banque du Peuple et par là du socialisme. Elle consistait à
souligner la réussite d’entreprise philanthropique trouvant
leur origine loin du socialisme. Sur ce point, l’exemple des
cités ouvrières de H. Chabert était mis en exergue. Une
souscription en sa faveur avait été entamée en février et elle
atteignait déjà en avril les 900 000 francs. La souscription
pour la Banque du Peuple, avec ses 17 933 francs seulement
d’encaissés, faisait piètre mine à côté. Ce fut la Presse qui
révéla avec une pointe d’ironie belliqueuse ce constat,
jugeant que la modicité de ce chiffre prouvait que l’opinion et
l’expérience s’étaient prononcées contre l’entreprise2. Le
journal omettait ces précisions que nous donne la Révolution
démocratique et sociale, qui pourtant ne ménageait pas
Proudhon et sa Banque : la souscription en faveur des cités
ouvrières avait lieu sous le patronage de Bonaparte qui versa
50 000 francs en personne. Émile de Girardin, lui-même, y
versa 20 000 francs espérant trouver le moyen de loger ses
ouvriers près de ses ateliers3. Une fois de plus, Proudhon
recevait en plein cœur une flèche décochée par un homme
pour lequel il avait une certaine admiration, quoiqu’il fût
« révolutionnaire par le haut ». Il ne le cacha pas et avouait :
« Vous m’avez fait mal M. de Girardin. » Aussi, Proudhon
lui répondit : « M. de Girardin, tout habile homme qu’il soit,
a pourtant éprouvé des mécomptes dans sa vie industrielle :

1
Le Peuple, n°148, lundi 16 avril 1849.
2
La Presse, dixit ibidem.
3
L’information serait issue des délibérations de la société du journal la
Presse du 5 mars 1849. Elle nous est donnée par le Travail Affranchi,
n°15, 15 avril 1849 et la Révolution démocratique et sociale, n°157,
samedi 14 avril 1849.

154
plus que personne, il devrait s’abstenir de jugements
téméraires1. » Le « révolutionnaire par en bas » n’ignorait pas
d’ailleurs que ce dernier avait aussi souscrit à un comité de
propagande anti-socialiste, organisé par la rue de Poitiers et
dont une des brochures s’intitulait l’anti-Proudhon, ou le
véritable ami du Peuple. Pierre-Joseph Proudhon avait de
quoi se sentir humilié. Pourtant, il n’hésita pas plus tard à se
tourner à nouveau vers Émile de Girardin. Quant à la
remarque ingrate de la Presse, laissons la Révolution
démocratique et sociale y répondre : « Si maintenant nous
considérons que tout ce qui, de près ou de loin, vit du capital ;
que tout ce qui touche au pouvoir et à la bourgeoisie jetait les
hauts cris et ne reculait devant aucune manœuvre pour tuer la
Banque du Peuple, on ne s’étonnera plus du petit nombre de
souscriptions recueillies par le citoyen Proudhon. […] Des
institutions semblables à celle fondée par le citoyen
Proudhon, viendraient à échouer que ce résultat ne prouverait
rien contre l’idéal que nous poursuivons. Nous appelons de
tous nos vœux des expressions nouvelles, dussent-elles
échouer, car tous ces essais éclaireront la question
humanitaire, ouvriront des horizons nouveaux et seront
profitables à la science2. »

Querelles intestines entre socialistes


Cette marque de solidarité à l’égard de Proudhon et
d’union socialiste ne doit pas cependant masquer une autre
réalité inhérente à l’échec de la Banque du Peuple. Si le
contexte politique et social lui fut en effet défavorable,
Proudhon avouait en annonçant la liquidation de la Banque la
1
Le Peuple, n°148, lundi 16 février 1849.
2
Révolution démocratique et sociale, n°157, samedi 14 avril 1849.

155
crainte de voir ses principes travestis. Il faisait allusion au
risque de les voir incliner « vers les excès d’une propriété
égoïste et abusive » ou « vers l’utopie d’un communisme plus
sentimental que positif et judicieux. » Dénonçant « dans le
débordement de théories socialistes au milieu duquel [ils
étaient] », son impuissance à « répondre aux difficultés, lever
les doutes, concilier les antagonismes, arrêter les folles
tendances », Proudhon condamnait en fait d’une manière peu
diplomatique « les écarts d’imagination de ses collègues ». Il
affirmait clairement ne pouvoir faire confiance à « des yeux
infidèles », « aux fantaisies bénévoles de gens, auxquelles
pouvaient se mêler des idées ennemies et des suggestions
perfides1. »
Pour la majorité des adhérents et des souscripteurs à la
Banque du Peuple, ces quelques lignes herméneutiques au
sein d’un article de trois colonnes ne durent pas laisser
transparaître d’autres raisons à la liquidation de la Banque
que celles du procès et des difficultés causées par l’esprit de
réaction. En revanche, pour les collaborateurs de Proudhon à
la Banque et particulièrement pour ceux qui appartenaient à
un courant socialiste divergent, il s’agissait d’injures
difficiles à avaler. Ils publièrent en réponse une observation
concernant la déclaration de Proudhon aux souscripteurs et
adhérents de la Banque du Peuple. Les collaborateurs du
citoyen Proudhon lui répondirent par le biais de la
Démocratie Pacifique le 15 avril. La lettre fut introduite dans
le Peuple le lendemain. Ils regrettaient que la déclaration
publique de Proudhon ne leur ait pas été préalablement
communiquée, car ils n’avaient été informés de la liquidation
de la Banque que par Guillemin, à qui Proudhon avait écrit le
6 avril2. S’ils approuvaient le choix de Proudhon, ils se

1
Le Peuple, n°144, jeudi 12 avril 1849.
2
Voir ci-dessus.

156
trouvaient personnellement impliqués par ses propos et se
voyaient dans l’obligation de les rectifier. Il est fait allusion
dans leur lettre à une assemblée « devant laquelle il a pris ex
abrupto l’initiative d’une demande d’avis qu’il n’avait pas
même adressée encore à ses collaborateurs habituels » et qui
« était à peu près publique, tenue portes ouvertes, composées
en grande partie de personnes étrangères à l’administration de
la Banque, […] cette assemblée avait un tout autre objet que
celui d’entendre ce qui a été dit par le citoyen Proudhon lui
seul, sans aucune recommandation de silence et de
discrétion1. »
Peut-être, estimaient-ils, Proudhon entendait par
« suggestions perfides » et « idées ennemies », « les opinions
contraires à sa théorie d’individualisme exclusif et à sa
prétention de réduire toute la révolution économique à la
seule solution du problème de la circulation. » Mais dans ce
cas, Proudhon ne pouvait nier que dès les premières
assemblées, puis en présence de la commission des anciens
délégués ayant siégé au Luxembourg, il avait été question
d’organiser la production et la consommation. « Le citoyen
Proudhon n’avait donc le droit de manifester aucune crainte,
aucun soupçon à l’égard de ses collaborateurs. » Ces derniers
amenaient comme preuve à l’appui les procès-verbaux du
24 septembre 1848 au 15 février 1849, le rapport fait dans la
réunion des délégués du Luxembourg du 16 janvier, et enfin
l’acte du 31 janvier lui-même. Ils précisèrent même : « Ce
n’est pas nous qui lui avons demandé sa confiance ; c’est
nous qui lui avons donné la nôtre, et sans réserve, en lui
laissant comme nécessité transitoire, le droit de disposer par
lui seul de ce que nous considérons comme le dépôt de la

1
Le Peuple, n°145, vendredi 13 avril 1849. Nous ne savons pas à quelle
réunion ils faisaient allusion, car nous ne disposons pas de tous les
procès-verbaux de la Banque du Peuple.

157
tradition socialiste et de la foi du peuple. » Enfin, ils priaient
Proudhon, s’il avait « des griefs particuliers contre quelques-
uns d’entre ses collaborateurs » de les adresser directement.
La lettre était signée du 12 avril par V. Chipron, F. Chertier,
E. Dubuc, L. Lavoye, A. Lefaure, Jules Lechevalier et Ramon
de la Sagra. Remarquons l’absence de Blum et Brasselet, qui
en tant qu’amis n’ont pas voulu répondre à Proudhon.
Proudhon répondit dans le Peuple à la suite de la lettre.
Affirmant que ses considérations générales sur la Banque ne
sauraient impliquer personnellement quelques-uns de ses
collaborateurs, il débutait sa lettre d’une manière habile mais
inélégante pour confirmer son opinion : « Les observations
qu’on vient de lire et les réflexions qu’elles suggèrent
achèveront d’éclairer le public sur la situation irrégulière où
serait tombée la Banque du Peuple après la condamnation de
son directeur ; elles démontrent l’urgence où il était de
provoquer immédiatement la dissolution de la société. » Pour
justifier ses propos, il expliquait : « Vis-à-vis du public,
c’était autre chose. Si, dans mon éloignement forcé de la
Banque, je pouvais me défier d’idées qui n’étaient pas les
miennes, j’avais le droit, sans faire injure aux personnes
d’exprimer cette défiance. J’ai peut-être été malheureux dans
l’expression ; je n’ai pas voulu autre chose1. » Puis, Proudhon
continuait à expliquer assez longuement sa démarche de
liquidation, qu’il pouvait se permettre d’entreprendre seul, tel
le « quasi-monarque » qu’il était au sein de sa Banque. Il est
inutile de préciser que la presse ne manqua pas de le railler
sur ce point. Aussi Proudhon revenait-il sur cette fameuse
assemblée devant « laquelle il avait pris ex abrupto
l’initiative d’une demande d’avis ». Il corrigeait en
affirmant : « la réunion devant laquelle j’ai pris ce jour-là la
parole était confidentielle, tenue dans le cabinet particulier du
1
Le Peuple, n°145, vendredi 13 avril 1849.

158
secrétaire, portes fermées, composée d’une vingtaine de
personnes, toutes déléguées par les comités d’arrondissement
organisés, pour recueillir les souscriptions et adhésions à la
Banque du Peuple. » Mais il ne nous est toujours pas donné
plus de renseignements sur le lieu, la date, et surtout le
contenu de cette réunion qui visiblement divisa tant les
fondateurs de la Banque du Peuple. Enfin, Proudhon continua
sa lettre par des propos d’ordre général sur la production, la
consommation et la circulation. Il finissait en rappelant qu’il
n’abandonnait pas ses projets et que le journalisme devrait
toujours lui permettre de financer un jour la Banque du
Peuple…
Quoi qu’il en soit, si Proudhon pouvait liquider la Banque
en gardant la tête haute grâce à sa condamnation pour délit de
presse, la manière dont il mettait en cause ses collaborateurs
était regrettable et risquait de contribuer au discrédit des
socialistes à tout juste un mois des élections. Cependant, il
importe de faire l’état des divisions entre les socialistes pour
comprendre les difficultés internes que connut aussi la
Banque du Peuple dans son élaboration.
En 1848, le socialisme en était à ses premiers
balbutiements. Cela faisait tout juste une décennie que des
théoriciens s’en revendiquaient et la révolution de Février
l’introduisait depuis peu sur la scène politique. À cette
époque, le socialisme regroupait de nombreuses tendances.
Les communistes en constituaient une première. Ils étaient
aussi appelés Icariens par allusion à l’essai de leur théoricien,
Voyage en Icarie de Cabet. Si les pensées utopistes de cet
auteur ont marqué la génération des quarante-huitards,
l’échec des expériences communautaires discrédita les idées
de Cabet. Il était difficile de trouver un journal ou un homme
politique pour se revendiquer de ses idées en 1848. Si le
terme communiste pouvait susciter chez une minorité un

159
certain enthousiasme, le mysticisme n’était plus de rigueur à
la fin de l’année. Quant au renouveau scientifique qu’il
connut avec le marxisme, on en était encore loin à l’époque.
À titre d’exemple, sur l’ensemble des journaux parus en 1848
et 1849 que nous avons consultés pour cette étude, nous n’en
avons trouvé aucun qui fasse mention du Manifeste du parti
communiste. De toute façon, les communistes ne risquaient
pas de se rapprocher de Proudhon. La position de l’anarchiste
était suffisamment ferme à leur égard. Prenons comme
exemple le témoignage de Martin Nadaud : Quelques années
avant 1848, Cabet l’avait chargé avec d’autres d’aller voir
Proudhon pour qu’il devienne actionnaire du Populaire, un
projet de journal socialiste. Martin Nadaud s’y rendit avec un
certain Favard. « Dès que Favard lui eut fait connaître l’objet
de notre visite, il commença par nous dire beaucoup de bien
de Cabet qu’il considérait comme un très honnête homme.
Puis, soudainement, quand il fut question des actions du
Populaire, il leva la main vers une planche sur laquelle il y
avait de volumineux dossiers symétriquement rangés et
étiquetés. Il nous dit : « Messieurs, ces documents sont
destinés à vous combattre ! » Nadaud ajoutait quelques pages
plus loin dans ses mémoires : « La réputation de Proudhon
était naissante ; il avait donné à un de ses livres ce titre
étonnant de hardiesse : la propriété c’est le vol. Il n’en fallut
pas d’avantage pour ameuter contre lui la plupart des
journaux et pour en amener d’autres à le glorifier ; car on
connaît en France la puissance des mots sur l’opinion
publique. Ce grand démolisseur devint très populaire ; il
contribua beaucoup au développement des questions
socialistes à une époque où elles étaient peu connues1. »
Toutefois, précisons que lorsque Proudhon dénonçait le péril

1
Martin Nadaud, Mémoire de Léonard, ancien garçon maçon, (1895), La
découverte poche, 1998, p. 234.

160
communiste, ce n’était pas un véritable parti qu’il craignait,
mais les aspirations à la centralisation de l’économie qui
conduirait au monopole étatique. Toujours est-il, la rupture
avec Cabet au sujet de la Banque du Peuple eut lieu dès la
troisième réunion. Ce dernier déclina la vice-présidence, en
raison des soins assidus que réclamaient de lui la conduite de
l’émigration icarienne1.
Beaucoup plus puissants sur le plan politique et par leurs
influences étaient les jacobins. Proudhon les repoussait
principalement en raison du rôle secondaire qu’ils
accordaient aux faits économiques par rapport au politique.
Mais se définir comme Jacobin était déjà plus une sensibilité
en 1848 qu’un véritable programme, et ce fut bien pour cette
raison que le bloc montagnard à l’Assemblée tendait à se
définir comme républicain démocrate et socialiste. Parmi les
leaders jacobins, on trouvait Raspail et Ledru-Rollin.
Proudhon ne les soutint d’ailleurs que mollement au moment
de la présidentielle. Si leur intérêt prioritaire pour le politique
ne les invitait pas à s’intéresser au projet de la Banque du
Peuple, Proudhon fit tout pour les éloigner. Au mois de
novembre, une brouille avec Félix Pyat conduisit les deux
hommes à un duel de principe, suite au coup-de-poing que lui
avait donné Proudhon ! En décembre, ce fut autour de
Delescluze de souffleter Proudhon, qui cette fois-ci refusa de
sacrifier au préjugé du duel2. C’est dire à quel point les
passions politiques pouvaient mener hors d’eux les hommes.
Remarquons qu’au moment de la Commune, Pyat et
Delescluze se trouvèrent opposés aux internationalistes, qui
incarnaient le plus l’héritage de la pensée proudhonienne.
Mais pour en revenir au problème de la Banque du Peuple,

1
Mutualité des Travailleurs, p. 7.
2
Ces faits que l’on peut trouver dans la presse de l’époque sont racontés
dans l’œuvre de P. Haubtmann.

161
Proudhon perdit en partie le soutien de la Révolution
démocratique et sociale que dirigeait le jacobin Delescluze.
Ce dernier, en revanche, prit position en faveur du
développement de la banque Mazel, auquel il contribua. Dès
le 19 décembre 1848, son journal informa ses lecteurs d’une
réunion qui avait eu lieu la veille au Vauxhall, en présence de
2000 personnes et de représentants du peuple, pour créer une
association démocratique d’échange selon le système de
Mazel. Une autre réunion était prévue le lendemain, dans la
même salle, rue de la Douane, au 28. Si la Révolution
démocratique et sociale annonça l’ouverture des
souscriptions pour la Banque du Peuple, elle la critiqua
beaucoup pendant l’hiver, allant jusqu’à reprocher à
Proudhon d’avoir copié l’idée de Mazel. Le 2 avril 1849, le
journal publiait les statuts de la Banque Mazel. Le peuple
allait avoir à choisir entre deux banques et Proudhon se
trouvait à présent concurrencé.
Parmi les « jâ-cô-bins », comme se plaisait à les railler
Proudhon, certains évoluèrent vers le socialisme en montrant
un intérêt plus grand pour les questions économiques, sans
pour autant renier l’importance du politique. Ce fut le cas de
Louis Blanc, qui devint la référence socialiste en 1848. Au
moment de la création de la Banque du Peuple, il était en exil
à Londres, mais Proudhon avait essayé auparavant de se
rapprocher de lui. Bien que ce dernier ait refusé, la Banque
du Peuple dut sa création à ses partisans. Proudhon devait
donc travailler avec cette tendance socialiste, issue du
jacobinisme et proche des associations ouvrières. Mais Louis
Blanc était en faveur d’une étatisation de l’économie et pour
la centralisation à l’échelle nationale des associations. Les
aspirations fédéralistes de Proudhon étaient difficilement
compatibles avec, et si le « compromis du Luxembourg » put
durer si longtemps, ce fut sans doute parce que le « leader »

162
des associations ouvrières était absent. Aussi, les délégués à
la commission des travailleurs, tout comme les collaborateurs
de Proudhon étaient avant tout des travailleurs et non des
personnages politiques de premier plan. N’ayant donc pas
d’ambition politique personnelle, ils pouvaient faire preuve
de plus de souplesse quant aux aspirations idéologiques de la
Banque du Peuple.
Enfin, aux côtés des proudhoniens, partisans de la réforme
économique par la réorganisation du crédit et de la circulation
et qui minimisaient le rôle de l’État en faveur des
associations ouvrières, les fouriéristes jouèrent également un
grand rôle au sein de la Banque du Peuple. Ce fut sans doute
leur présence qui inquiétait le plus Proudhon. Sur le plan
politique, Victor Considerant avait émergé comme successeur
de Charles Fourier. Leur école disposait aussi d’un important
organe de presse : La Démocratie Pacifique. Les fouriéristes
s’engageaient dans le camp socialiste pour les luttes
politiques et faisaient coalition avec la Montagne. Mais s’ils
n’aspiraient pratiquement plus à créer ex nihilo des
phalanstères, l’économie sociétaire inspirée des visions de
Charles Fourier restait la référence. Si La Démocratie
Pacifique porta son soutien aux associations ouvrières et à la
Banque du Peuple, ses querelles avec Le Peuple, qui
interposaient Considerant et Proudhon, contribuèrent à
l’affaiblissement de la crédibilité de la Banque du Peuple.
Dès la fin janvier, une polémique sur le rôle du capital
débutait entre les deux journaux. Bien que Proudhon
prétendît ne pas en être à l’origine1, le 10 février, La

1
Démocratie Pacifique, n°35, dimanche 4 février 1849. Le 4 février
Victor Considerant écrivait dans une lettre à M. Proudhon : « Ma réponse
au nouvel article du Peuple est écrite, et j’allais ce soir la donner à la
composition quand j’ai été informé que M. Proudhon se déclarait étranger

163
Démocratie Pacifique publiait un article intitulé « pour en
finir avec M. Proudhon ». La veille déjà, F. Coignet, connu
pour avoir élaboré un projet de banque socialiste dont
certains prétendaient que Proudhon s’était inspiré pour créer
sa Banque, y écrivait un article, et le 11 février, il exposait
ses projets bancaires. Le 12 février, La Démocratie Pacifique
publiait la déclaration de Proudhon à propos de la Banque du
Peuple, mais précédée de la note suivante : « Nous avons
promis de reproduire, comme pièce curieuse, la déclaration
de M. Proudhon qui précède la publication des statuts de la
Banque du Peuple. Après avoir pris connaissance des deux
premières lettres de M. François Coignet sur l’Échange et le
crédit gratuit, et de l’article publié hier par la Démocratie
sous le titre : Pour en finir avec M. Proudhon, nos lecteurs
seront en mesure d’apprécier le document que voici1. »
C’était un véritable cadeau empoisonné pour la Banque du
Peuple. Aussi, Proudhon et Considerant s’étaient-ils
entretenus ensemble au cours d’une longue et plus ou moins
tumultueuse discussion dans la bibliothèque de l’Assemblée
Nationale. Si les deux protagonistes se quittèrent en bon
terme, la plupart de leurs opposants firent courir la rumeur
d’une véritable dispute entre eux deux. La difficulté de
s’entendre entre socialistes se traduisait par l’impossibilité
d’un programme commun, ce qui signifiait l’incohérence de
leur doctrine et donc l’incapacité à les mettre en pratique.
Tout cela devait s’en ressentir sur la Banque du Peuple.
Toutefois, à ces critiques, Victor Considerant répondit ainsi :
« Les feuilles du parti modéré et honnête sont joyeuses de la
querelle des socialistes, et s’efforcent de l’envenimer. Elles
croient trouver dans le débat engagé entre MM. Proudhon et

à la polémique engagée entre les deux journaux, et affirmait n’en avoir


pas encore pris connaissance. »
1
Démocratie Pacifique, n°43, lundi 8 février 1849.

164
Considérant une excellente occasion d’exciter le socialisme à
se détruire lui-même et à leur épargner ainsi la peine d’entrer
dans une discussion sérieuse avec lui. Ces charitables
excitations des feuilles modérées et honnêtes seront
parfaitement déçues. Notre querelle avec M. Proudhon ne
prouvera que la force même du socialisme, et tournera au
plus grand profit des vérités sociales. Les personnalités
pourront y perdre, mais les idées y gagneront. C’est pourquoi
nous nous félicitons qu’elle ait lieu, et qu’elle excite à ce haut
point l’intérêt des adversaires du socialisme1. »
Mais si les querelles idéologiques faisaient évoluer la
pensée socialiste, ce genre de dispute ne pouvait guère
contribuer à une installation précise et efficace d’un projet
bancaire. L’échec de la Banque du Peuple leur en est
redevable au même titre que le caractère excessif de
Proudhon.

Le remboursement des actionnaires et des adhérents


À la mi-avril 1849, la Banque du Peuple était en cours de
liquidation. L’institution était morte avant d’avoir débuté ses
premières opérations et son directeur-gérant était censé être
en exil, suite à sa condamnation à emprisonnement. En dépit
des polémiques qui firent surface entre les principaux
fondateurs de la Banque, Proudhon tenait à en finir au plus
vite avec la liquidation. Les accusations diffamatoires pour
escroquerie ou l’apposition des scellés sur les bureaux le
14 avril expliquent en partie l’empressement avec lequel
Proudhon tint à rembourser ses actionnaires et ses
souscripteurs. L’annonce en était faite dès le 12 avril. Faisant

1
Démocratie Pacifique, n° 45, mercredi 10 février 1849.

165
le lien entre sa condamnation du 28 mars et la présente
liquidation, Proudhon signalait que les versements d’actions
effectués depuis cette date étaient considérés comme non
avenus. Les sommes provenant de ces remboursements
devaient être remboursées les premières aux souscripteurs.
Quant aux actions souscrites antérieurement, Proudhon
prévoyait que leur remboursement soit effectué « en
commençant par les plus faibles et en continuant par les plus
élevées, jusqu’à l’épuisement de l’encaisse, et de façon à ne
laisser en souffrance que les plus forts souscripteurs, [envers
lesquels il se déclarait] personnellement et exclusivement
responsable du montant de leurs actions », et qu’il
s’engageait à couvrir moyennant terme1.
Avec un passif de 8 000 francs sur moins de 18 000 de
recettes, on peut légitimement se demander comment
Proudhon parvint à rembourser ses actionnaires. Dès le
13 avril, ces derniers pouvaient pourtant se rendre aux
bureaux de la banque pour recevoir leur dû : L’administration
de la Banque du Peuple priait les porteurs d’actions et de
coupons de réclamer le plus tôt possible leur remboursement.
Quant aux citoyens qui avaient des titres pour des sommes
plus importantes, s’ils acceptaient les propositions de
Proudhon, ils étaient également invités dans un bref délai à
venir s’entendre sur les termes du remboursement. La caisse
de la Banque du Peuple demeurait ouverte de 9 heures du
matin à 7 heures du soir2. La majorité des actionnaires de la
Banque ayant opté pour la souscription des 5 francs en dix
fois, ce fut en moyenne des sommes de 1 Franc qui étaient à
rembourser. Certes, si tous avaient réclamé leur bien, cela
aurait pu continuer à ruiner Proudhon. Mais beaucoup
estimèrent qu’ils pouvaient se passer de contribuer à la ruine

1
Le Peuple, n°144, jeudi 12 avril 1849.
2
Le Peuple, n°145, vendredi 13 avril 1849.

166
définitive des entreprises proudhoniennes, étant donné que Le
Peuple était déjà susceptible de sombrer. Ce fut sans doute
pour cette raison que de multiples actionnaires renoncèrent à
leur remboursement ou proposèrent leur aide à Proudhon :
« Je suis du nombre de ceux qui, sans partager entièrement
vos idées, ne doute ni de votre conviction, ni de votre rare
bonne foi, et je m’empresse de mettre à votre disposition,
pour le cas où cela faciliterait votre liquidation, une somme
de 300 francs, aux conditions indiquées dans votre circulaire,
c’est-à-dire moyennant terme. Vous pouvez faire recevoir
cette somme quand il vous plaira. Salut et Fraternité1. » La
lettre était signée d’Ernest Grégoire, habitant au 142 rue
Saint-Lazare. Dans le même numéro, un autre actionnaire
formulait dans les mêmes termes une offre d’avances de
100 francs. Quant aux bourses plus modestes, beaucoup
préférèrent annuler leur dette à l’égard de Proudhon. Les
tirages du Peuple qui suivirent la liquidation de la Banque
offrent plusieurs témoignages semblables à celui d’un
dénommé Maréchal : « Citoyen, vous trouverez ci-joint 4
petits reçus de la Banque du Peuple, et dans cette liquidation,
c’est encore moi qui suis votre débiteur, car rien ne peut
payer les sacrifices que vous avez faits pour la cause du
peuple. Courage et espoir2. » À Lyon, le remboursement des
souscripteurs avait lieu dans les mêmes conditions qu’à Paris.
Ici aussi l’on observait des marques de solidarité à l’égard de
Proudhon. Toutefois, l’administration de la Banque du Peuple
priait ses actionnaires de ne pas trop tarder à se faire
rembourser, car une liquidation prolongée entraînerait pour le
gérant des frais qu’il dépendait d’eux de lui éviter3.

1
Le Peuple, n°145, vendredi 13 avril 1849.
2
ibidem.
3
Le Peuple, n°147, samedi 14 avril 1849.

167
De toute évidence, Proudhon ne saurait être reprochable
de malhonnêteté. Toutefois, sa précipitation à rembourser les
adhérents entérinait bien la fermeture de la Banque du
Peuple, ce qui contribuait à freiner l’effort des continuateurs
dans leur création d’une Mutualité des Travailleurs.

La Mutualité des Travailleurs


Le lendemain même du jour où Proudhon annonça la
liquidation de la Banque du Peuple, ses collaborateurs
annoncèrent dans le journal leur détermination à continuer
l’œuvre entreprise. Sans blâmer Proudhon pour sa décision,
« ils ont résolu : 1° De continuer dans des termes nouveaux
l’œuvre commencée, qu’ils placent désormais sous le
patronage du parti démocratique socialiste tout entier ;
2° D’appeler le Peuple avec une énergique insistance à
donner une nouvelle force à l’instrument de son
émancipation1. » Les actionnaires et adhérents de la Banque
du Peuple étaient convoqués le dimanche 15 avril, à midi
précis, salle de la Fraternité, rue Martel, au n°92. La presse
socialiste annonçait cette nouvelle avec enthousiasme :
« Patience messieurs, les idées ne meurent pas ; l’œuvre du
grand socialiste n’est pas abandonnée ; à côté de l’adieu de
Proudhon nous avons le salut de ses courageux continuateurs.
Et lors même que l’entreprise serait entravée quelque jour
dans sa marche, elle puisera dans cette halte de nouvelles
forces. La réflexion nourrira encore la sagesse des premiers
plans, et fussiez-vous, Messieurs, banque dite de France nos
seuls auxiliaires, nous pourrions nous en rapporter aux
résultats certains de votre immuable système pour être
1
Le Peuple, n°144, jeudi 12 avril 1849.
2
La date indiquée dans le Peuple du 12 avril est une coquille.

168
assurés que le peuple comprendra de plus en plus la nécessité
de se passer de vous, le besoin de supprimer cette pompe
aspirante qui, de toutes les bourses des travailleurs, de tous
les comptoirs du petit commerçant, attire le capital
improductif dans vos portefeuilles et vos caves1. »
Évidemment, la nouvelle ne passa pas inaperçue aux yeux
d’opposants qui ne purent s’empêcher de railler ainsi :
« C’est en vain qu’une compagnie de fidèles manifeste
l’intention de continuer, dans des termes nouveaux, l’œuvre
de la Banque du Peuple ; ils succomberont à la peine.
Simples mortels, pourront-ils faire ce qu’il n’a pas été donné
au dieu Proudhon d’accomplir2? »
La continuation de la Banque était tout de même
entreprise. Les collaborateurs de Proudhon avaient « pris les
mesures nécessaires pour que, dans le même local, qui
rest[ait] à leur disposition, et avec une gérance démocratisée,
tous les résultats qui devaient surgir de l’initiative de la
Banque du Peuple soient plus rapprochés qu’éloignés3. »
Mais les craintes de Proudhon allaient se révéler fondées : ses
idées étaient trahies. Il ne s’agissait plus d’organiser le crédit
le plus gratuitement possible, mais de faire une caisse
centrale d’assurance des associations ouvrières, nommée
Mutualité des Travailleurs. Le projet n’en était pas moins
louable et ambitieux.
La mise sur pied de cette institution fut consignée dans
une brochure rapportant les « propositions soumises aux
associations ouvrières, ainsi qu’aux adhérents et aux
actionnaires de la société P-J Proudhon et Cie, en
liquidation », lors de la réunion préparatoire du 14 avril 1849

1
Le Peuple souverain, n°345, lundi 16 avril 1849.
2
L’Ami de l’Ordre, journal de la Somme, n°156, samedi 14 avril 1849.
3
Le Peuple, n°144, jeudi 12 avril 1849.

169
et de la réunion générale du lendemain1. Naturellement, la
presse socialiste informa ses lecteurs des évolutions récentes,
préférant montrer les éléments de convergence entre
socialistes que les querelles. Toutefois, la rupture avec
Proudhon fut bien consommée. Un journal annonça de la
sorte le nouveau projet : « Il parait que le principe
communiste, qui dans le conseil de la Banque du Peuple,
n’était représenté que par quelques membres, anciens
délégués du Luxembourg, et était contrebalancé par la
personnalité essentiellement individualiste de M. Proudhon,
sera définitivement prépondérant dans la Mutualité des
Travailleurs2. »
La réunion préparatoire se tint en présence des citoyens
L. Carlique, F. Chertier, V. Chipron, E. Dubuc, L. Lavoye,
A. Lefaure et Jules Lechevalier, qui étaient à l’origine du
projet et composaient le bureau. Ils furent en présence des
délégués de trente et une associations, de deux représentants
de la commission permanente du Luxembourg, des rédacteurs
de la République, de la Révolution démocratique et sociale,
et de la Démocratie Pacifique et des délégués de bureaux de
correspondance de l’ancienne Banque du Peuple. Le citoyen
Chipron lut une lettre qui priait Proudhon de rester à la tête
de l’œuvre bancaire, ce qui devenait de plus en plus
improbable. Le lendemain, la réunion générale se déroula en
présence de 2 500 personnes. On y était admis sur
présentation d’une invitation ou des titres d’action et
d’adhésion à la Banque du Peuple3. Victor Chipron fit lecture
d’un rapport sur l’historique de la Banque. Arrivant à la
situation actuelle, à savoir sa liquidation, il soumettait des
propositions pour l’organisation d’une société dite Mutualité

1
Mutualité des Travailleurs, pp. 1-4.
2
Le Politique, n°15, lundi 16 avril 1849.
3
La République, n°105, dimanche 15 avril 1849.

170
des Travailleurs. Le comité provisoire de réorganisation ne
continuait donc pas la Banque du Peuple. Ils affirmaient que
« l’expérience accomplie depuis le 11 février jusqu’au
12 avril indiqu[ait] certains changements à effectuer, soit
dans le but et la nature des opérations, soit dans les voies et
moyens d’exécution. » Il s’en suivait les principes qui
devaient servir de base à la combinaison nouvelle.
Rémi Gossez, auteur d’une vaste étude sur l’organisation
des travailleurs sous la seconde République, interpréta la
Mutualité des Travailleurs comme un rapprochement avec la
Chambre du Travail et la tentative d’institution d’une sorte de
justice de paix des associations. Le crédit mutuel présenterait
pour les délégués du Luxembourg l’intérêt particulier
d’introduire entre les associations une unité de direction
financière et de faire intervenir les représentants des
corporations, comme coordinateurs et dispensateurs du
financement de ces associations1. Le crédit collectif était en
effet substitué au crédit individuel, que devait assurer
principalement la Banque du Peuple. La Mutualité devait
contrôler la qualité et le prix des produits. Le principe de
concurrence que souhaitait Proudhon disparaissait. Alors
qu’on pouvait être actionnaire au sein de la Banque Proudhon
sans être adhérent, à la Mutualité des Travailleurs, « il n’y
[avait] plus lieu à l’intervention comme actionnaires de
souscripteurs purement capitalistes. » La société ne devait
être constituée et ne commencer ses opérations que le jour où
son capital serait souscrit et son acte publié. L’expérience de
la Banque du Peuple influença sans doute cette mesure. Il
subsistait néanmoins quelques principes proudhoniens au sein
de la Mutualité : « Les membres actifs et les adhérents
s’engageront à opérer toutes leur transaction entre eux sans
numéraires. » Mais il n’était pas prévu l’instauration d’un
1
R.Gossez, op. cit., p. 340.

171
nouvel intermédiaire dans les échanges. On voit difficilement
où il y aurait pu avoir progrès. La société demeurait organisée
en trois divisions : l’agence de crédit réciproque et gratuit, le
syndicat général de la production, et celui de la
consommation. Toutefois, la société ne devait faire ni
escompte de billets de commerce, ni prêts hypothécaires, ni
crédit à découvert. Il ne s’agissait plus d’une banque.
La commission chargée de constituer la société devait être
élue le mercredi 25 avril, à midi, salle de la Fraternité. La
réunion fut suivie d’une collecte en faveur des amendes
contractées par le Peuple et la Révolution démocratique et
sociale1. Il s’agissait bien là d’un signe d’union entre les
socialistes, puisque le journal de Proudhon n’était pas
représenté à la réunion. Mais la fondation de la Mutualité des
Travailleurs fut ralentie. D’abord en raison des élections
prévues pour le 13 mai. Le 19 avril déjà, les délégués du
Luxembourg se réunissaient pour procéder à la formation
d’une liste de candidats ouvriers à l’Assemblée législative2.
La nomination de la commission définitive chargée
d’organiser la Mutualité fut reportée au mercredi 25 avril en
raison de la priorité donnée à la préparation des élections
législatives3. De plus, les dissidences internes au mouvement
des travailleurs devaient continuer. En effet, dans un numéro
de La République, les ouvrières faisant parties des
associations fraternelles de la chemiserie étaient invitées à se
réunir le dimanche 22 avril à une heure, dans l’ancien local
de la Banque du Peuple. Or, le 24 avril, A. Souplet et
J. Leinen, les directeurs délégués de l’unique association
fraternelle des ouvrières et ouvriers de la chemiserie
protestaient formellement « contre une convocation faite on

1
La République, n°106, lundi 16 avril 1849.
2
République, n°109, jeudi 19 avril.
3
République, n°111, samedi 21 avril.

172
ne sait par qui, sans but avoué et sans même qu’aucun
employé de la Banque ait été prévenu. » Ils ajoutaient :
« Nous protestons également contre la prétention de ceux-là
même qui, sous le prétexte de régulariser la marche des
associations, cherchent à s’immiscer dans leurs affaires et
n’arrivent le plus souvent qu’à les désorganiser en les
entravant1. » Cependant, en terme d’unité, la référence à
Proudhon restait de rigueur, puisqu’ils concluaient ainsi :
« Quant à nous, qui pensons avec le citoyen Proudhon qu’il
faut laisser faire aux associations ouvrières, aux vrais
travailleurs, nous ne pouvons, nous ne devons reconnaître
d’autre influence que celle de la Chambre du Travail qui,
ainsi que vous le savez, est formée des délégués de toutes les
associations ouvrières du département de la Seine
régulièrement constituées. » Proudhon n’avait pourtant rien à
voir avec la Chambre du Travail, mais il symbolisait tout de
même le mouvement associatif.
Le dimanche 29 avril, le comité de la Mutualité des
Travailleurs invitait tous les travailleurs à assister à une
conférence publique à la salle de la Fraternité. L’ordre du
jour était l’exposition des principes de la Mutualité des
Travailleurs2. L’organisation continuait, et même s’il ne
s’agissait plus d’élaborer une banque selon les principes
proudhoniens, les travailleurs évoluaient vers le mutuellisme.
Mais les élections législatives devinrent la priorité des
socialistes au mois de mai et « lorsqu’arriva le 13 juin, tout
fut en un moment dispersé3. » La participation des socialistes
à une manifestation contre l’intervention de l’armée française
pour défendre le Vatican face aux républicains romains servit
de prétexte au pouvoir pour les réprimer brutalement. La

1
République, n°114, mardi 24 avril.
2
La République, n°118, samedi 25 avril 1849.
3
La République, 7 juin 1851, dixit R. Gossez, op. cit., p. 343.

173
Mutualité des Travailleurs, en partie héritière de la Banque
du Peuple ne put voir le jour.

174
Chapitre IX :
La Banque du Peuple :
utopie ou projet visionnaire ?

Bien qu’elle fût une œuvre centrée sur la question


pécuniaire du crédit et reposant sur les théories austères de
Proudhon sur l’intérêt et la circulation monétaire, la Banque
du Peuple suscita chez ses adeptes un véritable enthousiasme.
Plus qu’un simple moyen d’amélioration des conditions de
travail par la facilitation de la production qu’elle devait
engendrer grâce à l’accélération des échanges, la Banque du
Peuple fut perçue par ses protagonistes comme un véritable
moyen de révolutionner la société. Elle devait produire non
seulement une transformation radicale de la sphère
économique dans ses aspects les plus diverses, mais aussi par
la suite révolutionner de fond en comble la vie politique et les
mentalités. Certes, tous ses acteurs et adhérents ne voyaient
pas en elle un instrument de transformation radicale de la
société. La plupart des travailleurs associés ne cherchaient
dans la Banque du Peuple qu’un moyen de se constituer un
centre. Mais pour Pierre-Joseph Proudhon et tous ceux qui à
sa suite espéraient abolir la « féodalité capitaliste », la
Banque du Peuple devint un moyen privilégié pour assurer la
liberté et la justice des travailleurs.

175
Les éléments d’utopie dans l’œuvre proudhonienne
Il faut comprendre la dimension idéologique et morale
dont étaient imprégnés ces « banquiers du peuple ». Il n’était
pas question pour eux de sacrifier les droits politiques au
primat d’un objectif purement économique et social. Nous
avons vu quelle importance ils accordaient aux principes de
1789 et à quel prix ils défendirent les libertés individuelles et
collectives menacées. Mais ces libertés politiques devaient
être élargies au monde du travail. Bien avant Jaurès, ils
auraient pu formuler la sentence suivante : « Par le suffrage
universel, par la souveraineté nationale qui trouve son
expression définitive et logique dans la République, vous
avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une
assemblée de rois […] Mais au moment même où le salarié
est souverain dans l’ordre politique, il est, dans l’ordre
économique, réduit à une sorte de servage1. » Pour Proudhon,
il fallait abolir ce « servage » capitaliste en permettant à tous
l’accès à la possession. Il écrivit ainsi à Frédéric Bastiat :
« La révolution politique par le suffrage universel signifiait
l’absorption du pouvoir dans la société, la révolution
économique par l’organisation du crédit et de la circulation
devait signifier l’absorption de la qualité de capitaliste dans
celle de travailleur2. »
Nous avons vu à quel point la question du crédit était
devenue préoccupante à l’époque. Proudhon s’en était fait le
chantre et la célébrité à laquelle il accéda en 1848 en fit
quelqu’un d’influent. Sa solution fut la constitution de la
Banque du Peuple. Sa déclaration préliminaire aux statuts
témoignait de la foi qu’il avait en elle. Si les formules

1
Jaurès, discours à l’Assemblée en réponse à Charles Dupuy, 21
novembre 1893.
2
La Voix du Peuple, Lettre à F. Bastiat, 12 novembre 1849.

176
lapidaires de Proudhon sont parfois à prendre avec recul, la
sincérité de cette déclaration était indéniable. Cela faisait des
mois, même des années, qu’il travaillait à l’élaboration d’un
tel projet. Ses activités politiques ou journalistiques se sont
parfois réduites à un moyen de consacrer son projet bancaire.
Si proche de son but, Proudhon ne pouvait faire cette
déclaration avec l’ironie provocatrice qu’il utilisait si souvent
dans ses discours ou ses articles. Et pourtant, la franchise de
ses propos dans cette déclaration déconcerta une grande
partie de ses contemporains.
D’abord, Proudhon commettait la maladresse d’avouer
que « dans [sa] pensée la plus intime, ces principes, avec les
conséquences qui en découlent, sont tout le socialisme, et que
hors de là, il n’est qu’utopie et chimère. » En tant que
« socialiste de l’échange1 », Proudhon était effectivement
fidèle à ces principes. Mais la pilule fut dure à avaler pour ses
« camarades de parti », qui n’en finirent plus de le lui
reprocher. Loin d’être anodine, la formule fut contestée dès le
lendemain par la Révolution démocratique et sociale et la
Démocratie Pacifique. Elle contribua d’emblée à catalyser les
divisions sur la Banque du Peuple. Aussi, Proudhon fit-il
« serment devant Dieu et devant les hommes, sur l’Évangile
et la Constitution ». Comme insinua Cham du Charivari,
« même le diable n’y comprend rien2! » En effet, Proudhon
avait voté contre la Constitution et nul ne pouvait ignorer son
aphorisme « Dieu c’est le mal ». Il n’était pas nécessaire que
Proudhon débute ainsi sa profession de foi pour affirmer que
dans ses principes et dans toute sa doctrine, « il ne se
rencontre rien, absolument rien, de contraire à la famille, à la
liberté, à l’ordre publique. » Mais la Banque du Peuple
incarnait à tel point son idéal de société, qu’une fois ses

1
Voir M. Aucuy, Les systèmes socialistes d’échange, Paris, Alcan, 1908.
2
Cham, op. cit., p. 2.

177
conséquences ressenties sur l’ordre social, la Constitution
serait nécessairement transformée et la religion épurée de
tous ses phantasmes traditionalistes. La Banque du Peuple
était le résultat de sa « longue et laborieuse analyse », la
découverte de « principes supérieurs » aux institutions
politiques et religieuses, « dont la formule algébrique » était
énoncée dans l’acte de société. Elle pouvait être résumée en
« la formule financière, la traduction en langage économique,
du principe de la démocratie moderne, la souveraineté du
Peuple, et de la devise républicaine, Liberté, Égalité,
Fraternité. » Proudhon souligna également le caractère
pacifique de la révolution que devait engendrer la Banque du
Peuple. Il rappelait qu’il n’avait « jamais entendu, ni attaquer
les droits individuels reconnus par des lois antérieures, ni
contester la légitimité des possessions acquises, ni provoquer
une répartition arbitraire des biens, ni mettre obstacle à la
libre et régulière acquisition, par vente et échange, des
propriétés ; ni même interdire ou supprimer, par décret
souverain, la rente foncière et l’intérêt des capitaux. »
L’enthousiasme manifesté par Proudhon pour la Banque
du Peuple fut partagé. Nous avons vu qu’une grande partie de
la presse socialiste l’annonça. Quelques fois, l’annonce fut
accompagnée de propos plein de ferveurs : « La Banque du
Peuple, en apportant la gratuité du crédit et en faisant
pénétrer dans les esprits les plus timides la possibilité de
l’échange des produits, ouvrira un avenir nouveau au
prolétaire et décuplera la consommation par la force même
des choses. C’est donc là une œuvre immense, et dont
l’heureuse inspiration devra, par la suite, apporter à son
créateur énergique et persévérant de douces consolations, de
véritables joies ! Nous savons bien que nos agioteurs et nos
monopoleurs égoïstes et insatiables appelleront à leur secours
toutes leurs roueries ; nous savons bien qu’ils répandront à

178
foison l’or et la calomnie pour ruiner une entreprise populaire
qui leur enlèvera une grande partie de leur influence, détruira
cette omnipotence dont ils font un usage si immoral, mais
nous savons aussi que l’idée, comme le bon grain, germera en
dépit de leurs tentatives et de leurs indignités1. » Dans cet
article, la Banque du Peuple n’était toutefois pas considérée
comme l’unique moyen d’améliorer la condition des classes
laborieuses. Par contre chez ses fondateurs, la Banque devint
un instrument préféré à un autre pour « remuer le monde et le
changer de place2. » Proudhon affirma qu’il entreprenait
« une entreprise qui n’ait jamais eu d’égale, qui put faire
tourner la terre d’Est en Ouest3. »

L’utopie dans une lecture « historiciste » de la Banque du


Peuple
« Au milieu de ce débat passionné », Ramon de la Sagra,
un naturaliste espagnol correspondant de l’Académie des
Sciences morales et politiques, prétendit faire appel à « la
raison calme et impartiale » pour soutenir la Banque4. Il
réalisa une brochure de 150 pages dans laquelle, après un
long exposé de ses théories d’histoire économique, il présenta
la Banque du Peuple. Dans la préface, il avouait : « nous
considérons la Banque du Peuple comme une formule

1
La Montagne, tribune des peuples, n°4, mars 1849.
2
Lamartine, Voyage en Orient, dixit Ramon de la Sagra, Banque du
Peuple. Théorie et pratique de cette institution fondée sur la doctrine
rationnelle, Paris, Bureaux de la Banque du Peuple, 1849.
3
Proudhon, "démonstration du socialisme», in Le Peuple, 23-24 février
1849.
4
R. de la Sagra, Banque du Peuple. Théorie et pratique de cette
institution fondée sur la doctrine rationnelle, Paris, Bureaux de la Banque
du Peuple, 1849. p. 3.

179
économique de l’ère nouvelle, comme une traduction de la
nouvelle face du travail, comme un nouveau code du
mécanisme économique de la société future1. »
Manifestement bien informé sur les projets de Proudhon, il
ajoutait plus loin : « L’idée de la Banque du Peuple repose
sur l’étude de la société économique ; sur la constatation de
ce qui est ; sur la démonstration de ce qui doit être2. »
L’influence d’une philosophie de l’histoire associée à un
organicisme social diffus se ressent dans cette œuvre. Partant
du principe qu’un bon système économique se soutient, mais
qu’un mauvais périt, il constatait l’agonie actuelle du système
ancien. Le fait même qu’un mécanisme nouveau soit venu à
l’esprit témoignait de sa nécessité et de son constat par le
raisonnement3. Appuyant la déclaration de Proudhon, R. de la
Sagra s’enflammait à son tour en affirmant : « L’expérience
ne peut jamais annuler une théorie vraie4 […] Ce qui doit être
sera5. » Mais en dépit de cet optimisme, il admettait : « Le
citoyen Proudhon peut bien périr avant que l’œuvre soit
accomplie : nous disons plus, il périra avec bien d’autres,
avec nous tous, simples ouvriers dans le travail social6. »
Le reste de l’ouvrage est moins enflammé et plus
conforme à son souci de rationalité. Après une introduction
dans laquelle il définit la société comme la réunion de l’ordre
matériel et de l’ordre intellectuel, dans lesquels il faut
organiser l’économie et l’instruction7, Ramon de la Sagra
entreprenait une histoire des systèmes économiques et de
l’organisation du travail qui ont régi la société. Il définit le
1
Ibid., p. 4.
2
Ibid., p. 13.
3
Ibid., p. 9.
4
Ibid., p. 14.
5
Ibid., p. 15.
6
Ibid., p. 16.
7
Ibid., pp. 18 à 24.

180
travail comme « la traduction de la pensée par des actes1. »
Dès lors, l’esclavage n’impliquant que la force ou le
mouvement des corps ne peut pas être considéré comme du
travail. En 1789, « on avait bien émancipé la tête de l’ouvrier,
mais non pas la matière sur laquelle il pouvait l’exercer2. » Le
travail restait soumis à une permission en échange d’une
redevance nommée fermage, rente, loyer ou intérêt3. Sagra
définit le capital comme l’ensemble des produits accumulés
et retranchés de la consommation. Il constatait néanmoins
que l’accumulation des capitaux entraîne une baisse de
l’intérêt4. Mais le capital accordant du crédit à son
possesseur, il reprochait au capitaliste de jouir de deux
espèces de revenus sortis réellement d’une seule et même
source : le travail5. Il résuma ses idées en présentant
schématiquement 3 époques du système économique, selon le
principal facteur de production, l’ordre social, l’ordre
politique, l’ordre intellectuel et l’ordre gouvernemental6 :
La première époque fut celle de l’organisation despotique
absolue. Le sol, l’homme et les produits étaient appropriés
comme des capitaux productifs. L’homme était un esclave

1
Ibid., p. 27.
2
Ibid., p. 36.
3
Ibid., p. 37.
4
Ibid., p. 43.
5
Ibid., p. 44.
6
Tableau représentatif des 3 époques du système économique selon R. de
la Sagra
Organisation Organisation par
despotique absolue l'exploitation Organisation libérale
Pcpal facteur de production Matière Capital Travail

Ordre social Despotisme Anarchie Liberté


Ordre politique Monarchie Représentativisme République
Ordre intellectuel Foi Protestantisme Science
Ordre gouvernemental Aristocratie Bourgeoisie Démocratie

181
agissant comme une force ou un instrument, sous la direction
intelligente du maître du sol. C’était le règne nobiliaire. La
domination se réalisait par la matière. La seconde époque est
celle de l’organisation par l’exploitation. Il y a une réelle
émancipation du capital de la domination nobiliaire. La
liberté du travailleur n’est qu’apparente. L’homme n’étant
plus un unique instrument se détache de la notion matérielle
du capital productif, mais reste en fait sous sa dépendance.
C’est le règne bourgeois. La domination se réalise par le
capital. Enfin, la troisième époque sera celle de l’organisation
libérale. Il y aurait émancipation réelle du travail, liberté du
sol, et anéantissement du capital productif. L’homme agirait
librement sur le sol et sur les produits, au moyen des
instruments auxiliaires mis à sa disposition. Le travailleur
devenant créateur de la richesse, maître de la matière, et
propriétaire de tout le fruit de son travail, il y aurait
suprématie du travail sur la matière. Ce serait le règne de
l’intelligence, ou du peuple libre1.
Dans une seconde partie de son ouvrage, Ramon de la
Sagra expliqua pourquoi les mécanismes économiques
anciens ont bien fonctionné pendant des siècles, puis dans
une troisième partie, pourquoi ils sont devenus impuissants.
En dépit d’un certain déterminisme social pour confirmer sa
loi historique, R. de la Sagra attribuait un rôle important à
l’émancipation politique et intellectuelle des masses2. Mais si
le travail incessant est un moyen pour empêcher les masses
de penser, l’augmentation permanente du capital entraînant la
baisse constante de l’intérêt, et l’augmentation permanente du
travail entraînant la baisse des salaires, la société court vers la
ruine de la propriété et la décadence du travail3. Dans sa

1
Ibid., p. 62-63.
2
Ibid., p. 81.
3
Ibid., p. 88.

182
quatrième partie, il dénonçait le manque d’instruction et de
capitaux des classes laborieuses. Ramon de la Sagra en
arrivait dans la cinquième partie aux conditions que doit
remplir le mécanisme nouveau. « L’organisation économique
rationnelle doit faciliter l’exercice de la pensée et son
application sur la matière à un tel degré, que jamais le
travailleur ne trouve aucun obstacle pour produire1. » Le libre
exercice du travail dépend de 3 conditions : 1° que la matière
soit à disposition du travailleur, 2° que l’instruction soit
gratuite et universelle, 3° que l’échange des produits soit
facilité par l’organisation du crédit. Il s’en suivait le
développement des conceptions proudhoniennes du crédit,
sur lesquelles nous n’avons pas à revenir.
La sixième partie de l’ouvrage était intitulée : « Quel est le
système de la Banque du Peuple pour avoir droit à se
constituer en mécanisme économique de la nouvelle
société ? » Cette partie permet de comprendre l’adhésion si
enthousiaste à la Banque. R. de la Sagra qualifiait la Banque
du Peuple de solution révolutionnaire, quoique pacifique et
non violente. Or, il définissait une révolution comme une
évolution de la loi historique2. De tels propos atteignaient un
certain messianisme révolutionnaire. Ramon de la Sagra
comptait sur la réforme économique pour introduire des
changements dans les mentalités et les idées, de telle sorte
que l’ordre social aille vers plus d’harmonie et d’ordre3. Il
affirmait : « C’est de ce point de vue que nous examinons le
problème révolutionnaire qu’est destinée à résoudre la
Banque du Peuple, en agissant, non pas comme organisation
directe de la société, mais comme un puissant levier de
démolition des restes de privilège qui s’opposent encore à la

1
Ibid., p. 97.
2
Ibid., p. 130.
3
Ibid., p. 132.

183
manifestation nette de la vérité et à l’exercice de la justice1. »
La conclusion venait confirmer ces développements.
L’instauration de la Banque du Peuple était inéluctable, car
ses principes obéissaient à une loi d’évolution générale de la
société.

L’utopie dans une lecture messianique de la Banque du


Peuple
Plusieurs brochures, comme l’Explication détaillée de la
Banque du Peuple2 ou son Catéchisme3 manifestaient l’espoir
de voir le sort des travailleurs s’améliorer grâce à la Banque
du Peuple. Toutefois, une véritable foi messianique en cette
institution était témoignée dans une brochure anonyme au
titre révélateur : La Banque du Peuple doit régénérer le
monde. Transition de la vieille société au socialisme.
La prose de ce texte, empreint de mysticisme, rappelle les
écrits religieux. D’ailleurs son auteur qualifiait le socialisme
de réalisation de l’Évangile et Jésus Christ était considéré
comme « un grand républicain jeté par miracle au milieu de
populations barbares et fanatiques4. » Chez Ramon de la
Sagra, l’adhésion à la Banque du Peuple pouvait se justifier
par une vision téléologique de l’histoire. Dans ce texte, elle
pouvait être légitimée d’un point de vue moral et salutaire.
D’abord, le projet proudhonien était pacifique. Ensuite, il se
voulait en faveur des plus démunis et des travailleurs les plus
vertueux. Enfin, il devait tisser un vaste organe de solidarité

1
Ibid., p. 133.
2
Chipron et Raginel, Explication détaillée de la Banque du Peuple, Paris,
bureau de la propagande démocratique et sociale, 1849.
3
J.-M. Richard, Catéchisme de la Banque du Peuple, 1849.
4
La BdP doit régénérer le monde, p. 59.

184
et de fraternité entre les hommes. Dès lors, la Banque du
Peuple se révélait être une puissante machine eschatologique
susceptible de réaliser des prophéties. La citation suivante
n’avait donc rien de surprenante sous la plume de son auteur :
« Et, soyez en convaincus, frères, et vous capitalistes
méchants, la Banque du Peuple écrasera la Banque de France,
aussi évidemment que le travail doit gouverner le monde,
aussi vrai que Dieu écrasera la tête du serpent tentateur. Oui,
c’est par la volonté divine que l’ignorance disparaît et que
jaillit la vérité1. » Proudhon fut-il en accord avec de tels
pamphlets ? On peut en douter. Sa pensée était tellement
vulgarisée que cela donnait de nouvelles armes à ses
détracteurs, qui ne s’en privèrent pas. On comprend mieux
alors la dénonciation qu’il fit des « fantaisies bénévoles et
utopiques » lors de la liquidation de sa Banque.
Saisir l’intense enthousiasme qui embrasa si fortement des
partisans de la Banque du Peuple n’est pas évident. Le plus
simple serait d’en imputer la faute à Proudhon, qui, conscient
de sa notoriété et de la puissance d’impression de son verbe,
aurait dû réaliser les effets que son projet pouvait engendrer
chez les esprits les plus crédules. Mais comme Proudhon
s’illusionnait lui-même dans sa logique, il ne pouvait en être
conscient, et dès lors, ses adeptes ne se révélaient non pas
être des brebis égarées, mais de fidèles apôtres. On pourrait
avec Frédéric Bastiat adresser à Proudhon le reproche
suivant : « Mais si l’erreur est de votre côté, si l’intérêt est
non seulement naturel, juste et légitime, mais encore utile et
profitable, même à ceux qui le paient, vous conviendrez que
votre propagande ne peut que faire, malgré vos bonnes
intentions, un mal immense. Elle induit les travailleurs à se
croire victimes d’une injustice qui n’existe pas ; à prendre
pour un mal ce qui est un bien. Elle sème l’irritation dans une
1
Ibid., p. 14.

185
classe et la frayeur dans l’autre. Elle détourne ceux qui
souffrent de découvrir la vraie cause de leurs souffrances en
les mettant sur une fausse piste. Elle leur montre une
prétendue spoliation qui les empêche de voir et de combattre
les spoliations réelles. Elle familiarise les esprits avec cette
pensée funeste que l’ordre, la justice et l’union ne peuvent
renaître que par une transformation universelle (aussi
détestable qu’impossible dans l’hypothèse) de tout le système
selon lequel s’accomplissent, depuis le commencement du
monde, le Travail et les Échanges1. »
Toutefois, il serait inadmissible de regarder Proudhon
comme un dangereux utopiste, dont les théories auraient pu
inciter à la guerre sociale. Jamais Proudhon n’a voulu
contraindre qui que ce soit à adhérer à son système, et
surtout, ses volontés réformatrices ont toujours pris
conscience des exigences du réel. Bien que la Banque du
Peuple reposât sans doute trop sur des principes moraux
exigeants, Proudhon eut le mérite de ne pas se contenter de
critiquer le système, mais aussi de proposer et de mettre en
œuvre des moyens de réforme à la portée de tous. Rares sont
les théoriciens qui surent en faire autant.

1
F. Bastiat, lettre au rédacteur de la Voix du Peuple, 12 novembre 1849.

186
Chapitre X :
La Banque du Peuple, un débat inachevé

À la suite de son procès, Proudhon s’était exilé une


semaine en Belgique, puis avait décrété la liquidation de la
Banque du Peuple en prétendant être toujours à l’étranger.
Toutefois, la vivacité avec laquelle il s’empressait de
répondre aux polémiques par le biais de son journal dut
attirer l’attention des inspecteurs de police. Ces derniers
comprirent bientôt que le polémiste incriminé n’était pas en
cavale mais se cachait dans la capitale. Une fois opéré le
remboursement des souscripteurs de la Banque, le principal
souci de Proudhon semblait de sauver Le Peuple de ses
difficultés financières. Une lettre du 25 avril à son ami
Maurice témoigne de la volonté qu’il avait de sauver son
journal, qui tirait à ce moment 42 000 exemplaires par jour.
Proudhon souhaitait « faire en sorte que ce journal, à tout
accident, puisse du moins survivre à tous ceux de la
République démocratique et sociale, si mal servie par ses
partisans. » Il espérait que « le Peuple, continuant à
représenter la portion la plus saine et la plus nombreuse du
socialisme, fort par sa puissance critique autant que par
l’ensemble de ses idées, continuera à rester une ressource
précieuse1. » Hélas, la chute du Peuple survint bien plus tôt

1 Corr., lettre à M. Maurice, 25 avril 1849. Soulignons que dans cette


lettre, Proudhon feint encore d’être en exil.

187
que prévu, et cette fois-ci sans la moindre responsabilité de
Proudhon.

De la liquidation de la Banque à la chute du Peuple


Le 6 juin 1849, Proudhon était reconnu par la police et
arrêté en plein Paris. Il gagnait directement Sainte-Pélagie.
L’idée d’un séjour dans la maison d’arrêt des plus grands
polémistes de l’époque ne gênait pas particulièrement
Proudhon. Non pas parce que cela lui permettrait de gagner
du galon politique au champ d’honneur médiatique, mais
parce qu’en dépit de sa condition de prisonnier, « son esprit
était libre, aussi gai, aussi alerte que jamais. » Proudhon
devait s’organiser « pour travailler le plus possible et charmer
les ennuis de la prison1. » Sa position ne changea pas lors de
son transfert à la Conciergerie le 9 juin. Mais le charme de
ses nouvelles conditions de travail devait être troublé par les
conséquences de la manifestation du 13 juin 1849. Après
juin 1848 et l’échec de la Banque du Peuple, cette journée
devait affliger Proudhon d’un nouveau coup dur, certes moins
intense que les précédents, mais néanmoins bien mal venu.
Alors que Proudhon s’était opposé à la démonstration
montagnarde et avait fait en sorte que le Peuple ne prenne pas
position en sa faveur, le journal proudhonien en subit quand
même les revers. Sur l’ordre de la police bonapartiste, les
bureaux des organes de presse socialiste devaient être mis à
sac. Le Peuple était sur la liste et les dégâts matériels causés
furent irréparables. Le célèbre journal révolutionnaire ne
sombra pas de sa belle mort, mais fut bien assassiné. La
liberté de la presse, déjà bafouée par le cautionnement et les

1
Corr., lettre à M. Maguet, 7 juin 1849.

188
procès, était étouffée pour une période indéterminée, selon
des procédés qui présageaient la violence physique dont
furent capables les régimes politiques contemporains lors des
durcissements idéologiques.
Le 14 juin, Proudhon écrivait à ses libraires d’un ton
abattu qui ne lui ressemblait guère : « Messieurs, auriez-vous
l’obligeance de venir voir un pauvre prisonnier à qui la
malheureuse journée d’hier vient d’enlever les seuls visiteurs
sur le dévouement desquels il pouvait compter pour alléger
de temps en temps son ennui ? » Proudhon en était au point
de prier qu’on lui apporte quelques caleçons et chaussettes de
laine ! Le Peuple était autant une ressource financière qu’un
véritable objet d’affection. Toutefois, la lettre se terminait sur
une touche qui lui ressemblait déjà plus : « En même temps
que vous m’apporterez des nouvelles de vos santés et de nos
communs intérêts, nous pourrons peut-être parler encore
affaires, tant pour le présent que pour l’avenir1. »

La reprise des affaires


Comme l’été précédent, celui de 1849 n’était pas non plus
propice aux projets socialistes, puisque la majorité des
dirigeants ne disposaient plus d’organes de presse et
beaucoup étaient inculpés pour leur action du 13 juin. Dès
lors, la Banque du Peuple ou tout autre projet similaire
n’étaient plus à l’ordre du jour. Proudhon profita de cette
période pour rédiger les Confessions d’un révolutionnaire,
qu’il fit publier en octobre2. Il s’agissait d’une analyse des

1
Corr., lettre à MM. Garnier frères, libraires, 14 juin 1849.
2
Nombreux furent d’ailleurs les hommes politiques qui ne purent
s’empêcher de faire une histoire de la période, et Proudhon en fit partie.
Mais si les écrits de Proudhon sur 1848 passèrent moins à la postérité que

189
évènements révolutionnaires de février 1848 à juin 1849. Il
consacra dans cet ouvrage un chapitre sur la Banque.
Proudhon s’en prit également avec virulence à la Montagne,
et celle-ci ne devait pas tarder à lui répondre.
Une autre préoccupation de Proudhon à cette période était
de reconstituer un journal. Il s’adressa alors hâtivement à
M. Émile de Girardin, avec qui toute alliance se révéla
impossible. Jugeant qu’ils incarnaient tous deux « les deux
tendances du socialisme », Proudhon priait le directeur de la
Presse de « faire marcher de concert les deux organes afin de
former un jour une alliance formidable1. » Pour Proudhon, il
s’agissait d’un revirement tactique. La défense de la
révolution passait à présent par une alliance des classes
populaires avec la bourgeoisie libérale, ce qui n’avait rien
d’incompatible avec ses théories d’individualisme libertaire.
Mais Proudhon eut la maladresse de suggérer la candidature
d’Émile de Girardin à la place de la sienne sur les listes
électorales établies par la Montagne pour les élections
partielles du 8 juillet à Paris. La situation était gênante pour
le grand bourgeois libéral, d’autant plus que M. Havas en
profita pour accuser faussement la Presse de publier des
articles de Proudhon qui n’étaient pas signés. Girardin s’en
défendit en soulignant qu’il n’était pas le seul à rencontrer
Proudhon. Il révéla alors l’entretien qui avait eu lieu en
septembre dernier entre Louis Napoléon et le célèbre

ceux d’un Tocqueville, d’un Lamartine ou d’un Karl Marx, on peut tout
de même dire que les Confessions marquent le début d’une conception
proudhonienne de l’histoire, émancipée de ses tendances hégéliennes. On
pourrait la qualifier de « libertaire » si on tenait à faire une classification
réductrice. Mais la démarche, quoique parfois trop subjective, analyse les
faits en faisant un constant aller-retour entre les intérêts des groupes
historiques et la volonté des individus.
1
Corr., lettre à M. Émile de Girardin, 22 juin 1849.

190
pamphlétaire. À la suite, il décida de prendre finalement ses
distances avec Proudhon.
Un troisième journal proudhonien vit quand même le jour
à l’automne 1849, grâce à la collaboration d’un Russe qui
contribua au rapprochement entre Proudhon et Bakounine :
l’aristocrate révolutionnaire Herzen. La Voix du Peuple
naquit le 25 septembre 1849. Si le Peuple fut un journal de
combat, ce dernier devait être un journal de discussion1. La
Voix du Peuple fut en effet un journal de discussion, mais
discuter avec Proudhon ne fut jamais une activité reposante.
Les premiers tirages du nouveau journal coïncidaient avec la
parution des Confessions d’un révolutionnaire. Pierre Leroux
et Louis Blanc s’empressèrent d’y répondre sévèrement. Tout
en défendant leur position de la révolution, ils ne purent
s’empêcher de revenir sur la Banque du Peuple et d’en faire
la critique.

Les polémiques avec Leroux et Blanc


Dans ses Confessions d’un révolutionnaire, Proudhon fit
allusion à « la sourde hostilité des écoles rivales ». Il
précisait : « Cette hostilité s’est révélée au grand jour dans les
récentes publications de Pierre Leroux et de Louis Blanc.
Tout en reconnaissant le principe de la gratuité du crédit, trop
populaire pour qu’ils y fassent opposition, ces deux
socialistes décrient la Banque du Peuple, qu’ils traitent, le
premier, d’absurde, parce que la triade ne s’y trouve point ; le
second, d’antisociale, parce qu’elle suppose le principe : A
chacun selon ses œuvres2! »

1
Carnet, 28 septembre 1849.
2
Confessions, p. 218.

191
Pour Pierre Leroux, la Banque du Peuple « devait venir
infailliblement se briser contre la puissance invincible des
propriétaires du revenu net1 » car tous les échanges comme
tous les salaires en dépendent. Leroux reprochait à Proudhon
de réduire le système économique à l’échange et à la
circulation en ignorant la production et la consommation. Il
fit le parallèle avec le système politique au sein duquel
Proudhon était accusé de privilégier la liberté au détriment de
l’égalité et de la fraternité. La querelle devait s’envenimer, et
le 18 novembre, répondant à Proudhon, Pierre Leroux
rétorquait : « Votre Banque du Peuple est morte parce qu’elle
n’était pas née viable ; et si quelqu’un l’a abandonné, c’est
vous2. »
Proudhon, dans ses réponses, se révélait de plus en plus
favorable au libre-échange, qui lié à la gratuité du crédit,
devait permettre l’anarchie dans le sens positif du terme. Ses
conceptions devenaient de plus en plus insupportables pour la
Montagne, et particulièrement pour Louis Blanc. Par son
mépris de tout gouvernement, Proudhon finit par provoquer
l’ensemble des socialistes et des corporations ouvrières, qui
le rappelèrent à l’ordre au cours de l’hiver. Durant cette
période, la pensée anarchiste de Proudhon était à son
paroxysme. Dans les années à venir, il parvint à s’émanciper
de son radicalisme en dépassant l’opposition
gouvernement/individu, en développant une conception
différente de l’impôt et de la propriété et un système
d’organisation proche de l’autogestion.

1
La République, n°314, dimanche 11 novembre 1849.
2
La République, n°321, dimanche 18 novembre 1849.

192
La polémique avec Bastiat
Au même moment, Proudhon entra en polémique avec
Frédéric Bastiat au sujet de la légitimité de l’intérêt. Quand
tous les torts ne furent pas reprochés à l’un ou à l’autre des
protagonistes, la postérité jugea souvent ce débat comme
stérile en raison des longues tirades ironiques qui devaient
faire faiblir l’adversaire. Mais si cette joute d’économie
politique fut ralentie par l’enracinement des deux
protagonistes dans leurs convictions, elle ne manqua pas de
piquant et d’intérêt quant à la réflexion sur les notions
abordées. Elle présente aussi une synthèse des conceptions
proudhoniennes du crédit confrontées aux principaux
reproches qui peuvent leur être faites.
La discussion débuta dans un état d’esprit constructif : « Il
ne tiendra pas à nous que la question de l’intérêt, qui, dans
l’ordre économique, fait tout l’objet de la protestation
socialiste au XIXe siècle, ne soit discutée solennellement
devant le pays et devant l’Europe et probablement bientôt
vidée. Quand il suffit de la plume des écrivains pour
accomplir ou pour conjurer une révolution, à quoi bon les
pavés et les baïonnettes1? » Frédéric Bastiat répondait à la
question suivante : « 1° L’intérêt des capitaux est-il
légitime ? 2° Est-il prélevé aux dépens du travail et des
travailleurs2? »
Proudhon et Bastiat introduisirent une distinction entre les
termes Usage et Propriété, entre le prêt de la chose et sa
cession absolue. Celui qui emprunte une propriété, étant tenu
de la rendre intégralement à l’échéance, n’a reçu au fond,
qu’un usage. Ce qu’il doit donc selon Proudhon, n’est pas
une propriété, mais une valeur équivalente à l’usage de cette

1
Voix du Peuple, 12 novembre 1849.
2
Ibidem.

193
propriété. Pour Bastiat, en accord avec Proudhon sur la
mutualité des services, cette valeur, ce service équivalent à
l’usage de cette propriété est l’intérêt. Celui-ci doit être
librement négocié, mais est obligatoire, car à l’échéance le
prêteur doit recouvrer la valeur intégrale prêtée, et la valeur
du service rendu par le prêt. L’intérêt des capitaux est donc
légitime. Justifiant que l’intérêt du capital n’est pas prélevé
aux dépens du travailleur, Bastiat illustra son idée par
l’exemple d’un menuisier à qui l’on prête une scie et un rabot
et qui peut ainsi faire 100 planches, moyennant 5 en échange
du prêt. Il s’enrichit ainsi puisqu’il dispose à l’échéance de 95
planches au lieu de moins.
Pour Proudhon, l’argument n’est pas recevable parce que
le prêteur ne se prive pas, mais au contraire, s’il accepte de
faire un prêt, c’est bien parce qu’il n’est pas en mesure de le
faire fructifier. De plus le prêt induit un bénéfice qui permet
de vivre sans travailler, ce qui chez Proudhon est une
aberration autant d’un point de vue moral qu’économique.
Après avoir souligné que l’Église considérait l’usure illicite,
tandis que les Économistes affirmaient sa raison d’être,
Proudhon proposait de dépasser cette contradiction. Il
prétendait alors chercher comment supprimer l’abus sans
endommager le droit, c’est-à-dire comment permettre le prêt
sans intérêt.
D’abord, il y a des raisons historiques à la nécessaire
diminution de l’intérêt. La division du travail permet la
multiplication des capitaux, ce qui les déprécie, d’autant plus
que les prêteurs se font concurrence. Aussi, la sécurité
publique comme celle des transports s’améliorent, ce qui rend
la circulation plus rapide et plus abondante, et ce grâce aussi
aux lettres de changes et aux nouveaux moyens de paiement.
Or, Proudhon remarquait que ces progrès ne sont dus non pas

194
au capital, mais à la circulation du capital. C’est bien sûr la
circulation du capital qu’il fallait agir.
Ensuite, Proudhon tenait un raisonnement abstrait. Si la
productivité du capital était possible, tout le monde aurait le
droit de pratiquer le prêt à intérêt comme un travail. En
théorie, les prêts se feraient mutuellement : chacun prêterait
un bien A contre un bien B, à tel point qu’au bout du compte,
du fait de la participation collective à la productivité, chacun
devrait bénéficier d’un même intérêt, ce qui les balançant
conduirait à leur annulation. Or, ce n’est pas le cas dans la
réalité.
Enfin, Proudhon suggérait la création d’une banque qui
ferait l’escompte et le crédit sur hypothèque à un taux
suffisamment faible pour que le capital devienne improductif
car l’intérêt serait quasi nul1.
Bastiat répondit en poussant à l’absurde les idées
proudhoniennes : « Si celui qui prête ne se prive pas du
capital, celui qui vend ne se prive pas non plus de sa
marchandise ». De même, « si les capitaux avancés sont
égaux, les intérêts se balancent, et le solde sera nul » alors
« si les capitaux avancés sont inégaux, un solde légitime
apparaîtra ». Sa proposition révélait une faille dans le
système proudhonien : « S’il pouvait y avoir une prestation

1
C’était l’idée sous-jacente de la Banque du Peuple. Le capital circulant
gratuitement, l’immobilier ne pourrait être loué qu’au prix de revient, et
dès lors l’usage serait payé à titre d’échange et non de prêt. Autrement dit,
la « location » d’un bien, c’est à dire son emprunt, serait considéré
comme un échange, puisque dans le système de comptabilité sociale, la
monnaie avec laquelle je le rembourse est gagée sur mon travail (c’est à
dire l’usage que je fais du bien). Par contre, cette « location » n’est pas un
prêt (sous entendu prêt à intérêt), dans le sens où la propriété est abolie, et
qu’il ne reste plus que la possession, qui elle ne peut justifier un intérêt.
Seuls les produits du travail s’échangeraient contre les produits du travail
(voir ci-dessus, conception proudhonienne du crédit).

195
mutuelle des capitaux telle que l’intérêt, partie intégrante du
prix de toute chose, se compensait et s’annulait, tant mieux,
mais il faudrait que la Banque de Proudhon égalise chez tous
les hommes, l’activité, l’habileté, les caractères… etc., et
alors il aurait réussi. Mais alors aussi, il importera peu que
l’intérêt se cote à 0,5 % ou à 50 % ». C’était faire de
Proudhon un égalitariste, or le projet de la Banque du Peuple
ne voulait agir que sur les inégalités originelles en capital.
Proudhon répondit qu’égaliser les conditions ne mènerait pas
à annuler l’intérêt, mais par contre, annuler l’intérêt tendrait à
égaliser les conditions. Aussi, Bastiat réfuta l’inversion
opérée par Proudhon entre le capital et la circulation. Car si le
capital circule, c’est qu’il est nécessaire, mais d’abord il doit
exister donc être créé. C’est donc parce que le capital est utile
qu’il circule.
Proudhon répondit que le prêt à intérêt était légitime tant
que toute centralisation démocratique du crédit et de la
circulation était impossible et que le prêt était un service qui
s’opérait de citoyens à citoyens. À la comparaison de Bastiat
entre la vente et le prêt, Proudhon répondit que tout salaire
est la rémunération d’une privation ou d’un produit, tel qu’il
ressortira de la vente : « Car dans la vente, le prix n’est
qu’une valeur, ni plus, ni moins ». Ce n’est pas le cas dans le
prêt. Le prêteur ne se prive que rarement de son bien, qu’il
n’a pas nécessairement produit.
Reprenant les arguments historiques de Proudhon quant à
la baisse de l’intérêt, Bastiat dénonça une confusion entre les
frais de circulation des capitaux et l’intérêt des capitaux.
Comme si le transport gratuit des marchandises pouvait
conduire à la gratuité des marchandises. L’argument n’est pas
recevable dans la mesure où Proudhon a toujours souhaité un
taux d’intérêt minimal pour les frais d’opération. Le taux de
la Banque du Peuple ne pouvait d’ailleurs descendre qu’à

196
1/2 %. Bastiat rejoignait Proudhon sur l’idée que l’abondance
des capitaux entraîne une baisse de la rémunération des
capitaux. Mais il retourna l’argument contre Proudhon en
soutenant que pour que le capital abonde, il faut qu’on soit
intéressé à le former, et donc rémunéré. Toutefois, Bastiat
refusait de concevoir comme Proudhon l’improductivité du
capital.
Proudhon supposait une évolution historique dans les
sociétés justifiant le passage de la nécessité à l’illégitimité de
l’intérêt. L’intérêt du capital dépend de la nécessité (lexique
du prêteur) et de la force (la résignation du prêteur). Les
temps étaient venus de passer de la nécessité à la liberté et de
la force au droit. S’intéressant uniquement au numéraire,
Proudhon montra l’illégitimité du taux d’escompte maintenu
par la Banque de France. Il défendait la possibilité d’une
masse monétaire émise supérieure au numéraire encaissé, car
le crédit public étant une propriété publique, les billets sur-
émis par la Banque ont pour gage uniquement les obligations
réciproques des citoyens. Bastiat estimait que les transactions
de crédit devaient être libres et reconnaissait l’abus du
privilège de la Banque de France. Dans le but de faciliter la
création d’entreprises, selon lui, le capital doit se prêter
librement, mais non gratuitement1. Pour Bastiat, le capital
féconde le travail et est déjà du travail accumulé. À mesure
que le capital s’accroît, l’intérêt baisse, mais de telle sorte
que le revenu total du capitaliste augmente, ainsi que ceux
des travailleurs.
Pour défendre la gratuité du crédit, Proudhon repartait de
la définition du capital, qu’il considérait comme un état ou un
rapport. Le capital est selon lui du produit accumulé et
destiné à la reproduction. Mais l’industrie regorgeant de
produits et manquant de capital, comment les produits
1
Voix du Peuple, 7 janvier 1850.

197
deviennent-ils des capitaux ? Il y répondait en développant
une analyse subjective de la valeur : le produit est transformé
en capital par le biais d’une évaluation. Centré sur l’échange,
Proudhon affirmait : « pour que le capital existe, il faut que le
produit ait été authentifié par l’échange1. » Il assimilait le
capital avec le prix qui résulte de la valeur et le bénéfice qui
ne peut apparaître que dans le cadre d’un échange. Or dans la
société, l’alternance de production/consommation tend à
équilibrer la balance des échanges de capitaux. Il prit
l’exemple du cuir qui est un capital pour le tanneur lorsqu’il
le vend, mais n’est plus qu’un produit pour le cordonnier une
fois acheté, alors que pourtant il s’agit bien du même bien.
Refusant toute valeur ajoutée subjectivement, et autrement
que par le travail, Proudhon estimait qu’il ne doit pas y avoir
de différences entre le produit et le capital.
Dès lors, la polémique ne pouvait plus progresser. Raillant
le moraliste Proudhon, Bastiat se refusait de quitter ses
raisonnements individualistes, tandis que Proudhon, au
contraire, ne parvenait pas à argumenter autrement que par
une vision globale de la société. Il semble qu’à l’époque,
Proudhon finit par se ridiculiser dans cette polémique qui
dura près de trois mois, du 12 novembre 1849 au 10 février
1850. Mais si le débat fut souvent jugé stérile par la postérité
et s’il semble ne rien apporter de nouveau à la science
économique telle qu’elle est constituée aujourd’hui, la
discussion sur les concepts était bien novatrice. De la
légitimité de l’intérêt, les deux auteurs en sont parvenus tout
de même à revendiquer la liberté du prêt et à dénoncer le
monopole de la Banque de France. S’ils n’ont pu trouver
aucun autre terrain d’entente, ils ont offert à une science
sociale en pleine genèse des angles d’approche sur les
théories de la valeur, dont la définition et le rôle sont toujours
1
Voix du Peuple, 20 janvier 1850.

198
à appréhender dans toute étude économique, que ce soit dans
les processus de production – consommation ou dans les
théories de l’échange et de la répartition. Pour le moment,
cette nouvelle défaite semblait solder la fin d’une période
chez Proudhon, celle de ses théories de crédit gratuit et de
l’expérience de la Banque du Peuple. Totalement discrédité
par les Économistes et sévèrement rappelé à l’ordre par les
socialistes, l’isolement par la prison était un moindre mal
pour Proudhon. Son intense carrière de théoricien était à la
veille d’un nouveau départ. Quant à la Banque du Peuple,
rien ne semblait pouvoir lui assurer une postérité digne de
son fondateur.

199
Chapitre XI :
Quelle postérité pour la Banque du Peuple ?

Dans ses Confessions, Proudhon réalisa un chapitre entier


sur la Banque du Peuple, lui accordant ainsi une importance
au moins équivalente aux autres événements de la révolution
de 1848. À travers ces pages pleines d’amertume, il accusait
la classe politique d’avoir contribué à l’échec du projet.
Proudhon persistait à voir dans la Banque du Peuple le seul
moyen de garantir la révolution : « La Banque du peuple ne
coûtait rien aux citoyens, rien à l’État. Elle pouvait un jour
rendre à celui-ci un revenu de 200 millions, tandis qu’elle
garantissait aux autres un débouché toujours ouvert, un
travail sans fin. Il faudra bien, un peu plus tôt, un peu plus
tard, appelé au secours de l’État obéré, du Pays désolé, cette
féconde institution, à laquelle je défie les routiniers du
commerce et de la finance de se soustraire, comme je défie
les soi-disant socialistes d’y rien substituer. Mais auparavant
nous aurons dépensé des centaines de millions en assistance,
armement, frais de transportation, de colonisation, de
répression, d’incarcération ; nous aurons essayé de toutes les
chimères économiques les plus ridicules, les plus vexatoires,
les plus ruineuses, bons hypothécaires, circulation fictive,
emprunts à grosse usure, impôts de toute espèce, progressif,
somptuaire, sur le revenu, l’hérédité, etc., pour finir par la
banqueroute1. » Quelles que put être la nature des reproches

1
Confessions, p. 219.

201
qui lui furent faits, Proudhon regardait « les trois mois de
janvier, février et mars 1849, pendant lesquels le principe du
crédit a été sinon appliqué et développé, du moins formulé,
concrété et jeté dans la conscience publique par la Banque du
Peuple » comme « le plus beau temps » de sa vie, comme sa
« plus glorieuse campagne1. »

Une idée enterrée avant Proudhon


Toutefois, si Proudhon tenait tant à la réalisation d’une
banque faisant crédit gratuitement, ou du moins avec des
intérêts peu élevés, il aurait dû continuer à y travailler dès sa
sortie de prison. Or il ne l’a pas fait. Le seul travail qui puisse
être considéré comme une reprise ou une continuation de la
Banque du Peuple, fut son Projet d’Exposition perpétuelle,
qu’il présenta durant l’été 1855 au prince Napoléon. Il
s’agissait de constituer un bazar organisé selon les principes
de la Banque du Peuple dans le Palais de l’Industrie qui
venait d’être inauguré pour l’Exposition universelle. Ce
n’était pas la première fois que Proudhon venait courtiser la
famille impériale en pensant lui faire appliquer « des projets
si révolutionnaires que même leur trône en serait renversé. »
Déjà en décembre 1849, Proudhon fit part à son ami
Guillemin « d’une grosse affaire qui se mitonne entre Sainte-
Pélagie et l’Élysée. » Il ne s’agissait « de rien de moins que
de faire commanditer la Banque du Peuple par Louis
Napoléon Bonaparte2. » Est-il nécessaire de souligner que
dans ces deux cas rien n’aboutit ?
Peut-être Proudhon n’eut-il plus le temps ou la force par la
suite de gérer une aussi grande affaire ? Le 31 décembre
1
ibid., 218.
2
Corr., lettre à M. Guillaumin, 3 décembre 1849.

202
1849, Proudhon se maria avec Euphrasie Piégard. Par la
suite, quatre filles naquirent de ce mariage. En 1858,
Proudhon dut s’exiler en Belgique, cette fois pour plusieurs
années. Cela ne l’empêcha pas pour autant de continuer à
rédiger une œuvre colossale et à prendre position
politiquement. Haubtmann souligne que « dans la Capacité
politique, à la fin de sa vie, il n’hésitera pas à affirmer que ce
qui l’intéressait dans la Banque du Peuple, ce n’était pas
tellement de réussir ; c’était avant tout de travailler sur des
exemples concrets à l’instruction économique du peuple… »
Le biographe souligne néanmoins : « L’explication a sa
valeur, mais elle est tout de même un peu courte, et elle voile
mal l’échec1. » Par contre, à propos du Projet d’Exposition
perpétuelle, Haubtmann affirme que son idée peut être
considérée comme la base du mutuellisme. À ce sujet,
Proudhon expliquait à Bergmann : « L’idée mère du projet
était de fournir [aux travailleurs] le moyen de s’affranchir et
de travailler à leur compte, sans se charger d’aucun frais de
magasin, ni d’étalage, ni de personnel, sans grossir
démesurément leur capital, sans perdre leur temps à courir la
clientèle, à débattre les affaires, à ne faire ni escomptes et
recouvrements, etc.2 » On retrouve là une des principales
ambitions de la Banque du Peuple.
À la mort de Proudhon en 1865, l’idée de la Banque du
Peuple semblait tombée en désuétude. Quelques proches de
Proudhon continuèrent à développer ses théories, comme
J.A. Langlois3. Mais les idées proudhoniennes les plus
développées au sein de la première Association Internationale

1
P. Haubtmann, op. cit. , p. 1014.
2
Corr., lettre à Bergmann, 8 novembre 1863.
3
J.A. Langlois, L’Homme et la Révolution, 8 études consacrées à P.J.
Proudhon, Paris, G. Baillière, 1867. Quoique l’oeuvre développe ses
théories du crédit, il n’y a rien sur la Banque du peuple.

203
du Travail étaient davantage liées à ses théories de la
propriété, du fédéralisme et du mutualisme. La Banque du
Peuple devint davantage un symbole qu’un véritable projet à
poursuivre. Un article en l’honneur de Proudhon le jour de
son décès en témoigne. Il était écrit par P. Denis et Charles
Longuet, le gendre de Karl Marx, qui lui causait bien des
soucis par ses sympathies avouées envers l’anarchiste
français. Ce « raggamuffin1 », comme le qualifiait son beau-
père, rédigea un véritable panégyrique en l’honneur du père
du socialisme français. Sa vision de la Banque du Peuple était
partisane et niait les vraies raisons de son échec :
« [Proudhon] organisa la Banque du peuple, que nous
n’avons point à apprécier ici, mais dont nous avons
cependant à dire deux mots afin de rétablir les faits dans leur
vérité. La Banque du peuple ne croula pas ; elle fut
supprimée. On voulait atteindre les fondateurs dans ce qu’ils
avaient de plus sensible et de plus cher, dans leur
honorabilité : les scellés avaient été posés sur la caisse par
l’autorité, mais des mesures étaient prises, et, le lendemain de
la suppression forcée de la Banque du peuple, les actionnaires
furent appelés, des tables installées dans la cour, et, par une
pluie battante, les remboursements furent effectués. Les
gérants de la Banque susdite ont encore entre les mains
aujourd’hui les quittances des sommes versées. Nous devons
dire que plusieurs personnes, confiantes dans la bonne foi et
le civisme des fondateurs, les prièrent, par écrit, de vouloir
bien garder les sommes qui leur étaient dues et l’employer à
des œuvres de propagande2. »
Si les « proudhoniens » ont idéalisé la Banque du Peuple
sans nécessairement bien la comprendre, des économistes

1
« Canaille » en Anglais. Voir l’article de Bernard Voyenne : « Proudhon
et Marx : Quel socialisme ? »in Itinéraire, n° 7, septembre 1990.
2
La Rive gauche, n°12, dimanche 5 février 1865.

204
hostiles aux thèses socialistes l’utilisèrent pour discréditer
Proudhon. Ce fut le cas par exemple de G. du Puynode : «
M. Proudhon s’écriait cependant un jour : « Ma pierre
philosophale, c’est la gratuité du crédit ; si je me trompe là-
dessus, le socialisme est un vain rêve. » Et ce n’est pas son
moindre mérite d’en avoir fourni l’une des meilleures
preuves : la banque du peuple, cet étrange plagiat romain, a
confirmé sa déclaration1. » Par « plagiat romain », il faisait
allusion à la fondation d’une banque du peuple en l’an 401,
sous le consulat de Marcius Rutilus, qui prêtait au moyen
d’avances pécuniaires sur le trésor public, et qui conduisit
l’État à la banqueroute. Il est évident que cela n’avait rien à
voir avec la Banque Proudhon, mais l’auteur tenait à
l’enfoncer.

Le choc de la Commune
La Commune de Paris aurait pu être l’occasion d’un retour
en force des idées de Proudhon. Mais si les internationalistes,
comme Varlin ou Benoît Malon, proches des sensibilités
proudhoniennes, ont joué un rôle important sous la
Commune, ils étaient minoritaires et se virent dépassés par
les partisans de solutions plus autoritaires, comme Pyat ou
Delescluze. Plus préoccupée par l’effort de guerre, la
politique monétaire de la Commune semble s’être limitée à la
possibilité de créer du numéraire avec le bronze de la colonne
Vendôme. Seules les entreprises qui s’organisèrent en
autogestion pourraient s’inscrire dans une lignée
proudhonienne. Quoi qu’il en soit, il ne semble pas y avoir eu
de tentatives de résurrection de la Banque du Peuple. Si les
1
G. du Puynode, De la monnaie, du crédit et de l’impôt, Paris,
Guillaumin, 1863.

205
conséquences de la défaite de la Commune de Paris furent
rudes pour le socialisme, elles le furent encore plus pour le
proudhonisme. Conformément aux souhaits de Karl Marx,
l’écrasement de la France par la Prusse entérinait l’essor d’un
socialisme au sein duquel les influences marxistes allaient
prédominer1. Ce fut seulement lorsque Marx réalisa le
prestige dont jouissait la Commune au sein des classes
ouvrières, qu’il se l’appropria en l’érigeant comme première
ébauche d’une tentative de Dictature du Prolétariat.
À partir des années 1880, le socialisme européen fut
majoritairement dominé par le marxisme. À l’exception de
Georges Sorel ou de Jean Jaurès qui furent des lecteurs de
Proudhon, sa pensée fut moins diffusée. Le développement
des Bourses du Travail par Fernand Pelloutier pourrait
s’interpréter dans une lignée proudhonienne, mais rien ne
permet de l’affirmer. La mise en place des premières
mutuelles fut davantage motivée par la nécessité d’organiser
une solidarité ouvrière que par un choix idéologique. Quant à
la résurgence de l’anarchisme en France dans les années
1890, elle s’inscrit peut-être davantage dans une lignée
blanquiste que proudhonienne2. Enfin, bien qu’il ait des
connotations proudhoniennes dans ses aspirations, l’anarcho-
syndicalisme n’a pas repris le projet de Banque du Peuple.
Sur le plan théorique, la constitution de la sociologie en
tant que science universitaire et l’essor des sciences
politiques ne devaient accorder à Proudhon qu’une place
mineure dans leur élaboration. Un seul courant fait
exception : Le cercle Proudhon de 1911 à 1914. Il s’agissait

1
Voir « Proudhon & Marx » par Bernard Voyenne in Itinéraire, n°7,
septembre 1990.
2
La devise « Ni dieu, ni maître » fut inspirée d’un journal créé par
Blanqui. De plus, le mythe de l’insurrection révolutionnaire semble dérivé
de la pensée de « l’enfermé ». Elle est surtout étrangère à Proudhon.

206
d’intellectuels de la droite monarchiste qui souhaitaient créer
un syndicalisme révolutionnaire, proche de l’Action
Française. S’appuyant sur les exaltations du travail
traditionnel, sur la forte moralité et sur l’anti-républicanisme
de Proudhon, l’entreprise de bricolage intellectuel ne pouvait
faire long feu1. De plus, elle ne semble vraisemblablement
pas avoir développé les théories monétaires de Proudhon. Il
fallait attendre le choc de la Première Guerre mondiale pour
voir sa pensée se développer à nouveau. Pourtant, en
défendant à contre-courant le fédéralisme pour l’Italie et
l’Allemagne, Proudhon avait été pamphlétaire : « le
XXe siècle ouvrira l’ère des fédérations, ou l’humanité
recommencera un purgatoire de 1 000 ans. »

Le retour de la pensée proudhonienne dans l’après-


guerre
Plusieurs facteurs ont contribué au retour des théories
proudhoniennes après la Première Guerre mondiale :
D’abord, les désordres monétaires intérieurs et internationaux
causés par la durée du conflit, qui ont poussé les plus lucides
à réaliser l’impossibilité d’un retour à l’étalon-or. Ensuite, la
déception qu’a pu engendrer la révolution bolchevique chez
les mieux informés, qui dès lors commencèrent à militer pour
un socialisme non totalitaire. Enfin, le formidable essor que
connut le mutualisme dans les années 1920.
Commençons par ce dernier aspect qui contribua sans
doute le plus à populariser Proudhon, certes de manière
modérée, mais suffisamment conséquente. À la veille de la
guerre, la coopération et la mutualité s’étaient
1
G. Navet, le cercle proudhonien, 1911-14, (entre le syndicalisme
révolutionnaire et l’Action française), EHESS, 1987.

207
considérablement développées depuis les premières sociétés
de secours mutuels du XIXe siècle. Leur rôle a été reconnu
par l’État et la législation en prenait compte. Les recettes
externes de ces sociétés dépassaient les 30 % dans les années
19001. Certes, en dépit de la diminution des maladies, « la
mutualité n’était pas la panacée en matière de protection
sociale2. » Mais l’endettement de l’État et les charges qu’il
avait à supporter dans l’Après-Guerre empêchèrent toute
mise en place de politique sociale, encourageant les
travailleurs à s’organiser en mutuelles. L’importance du
phénomène incita quelques historiens à se pencher sur le
phénomène. Ce fut le cas de J. Gaumont en 1923 dans son
Histoire générale de la coopération. L’héritage proudhonien
était alors reconnu.
La sociologie française s’intéressa de nouveau à Proudhon
par le biais de Célestin Bouglé, qui publia plusieurs ouvrages
à son sujet. Déjà, en 1911 était parue la Sociologie de
Proudhon, dans laquelle il mit en valeur ses idées sur le
crédit et présenta son système comme viable. En 1932, il
publie un ouvrage intitulé Socialismes français, Du
socialisme utopique à la démocratie industrielle, dans lequel
il consacra plusieurs chapitres à Proudhon. Dans les passages
consacrés à la Banque du Peuple, C. Bouglé fit référence aux
travaux de M. Aucuy : Les Systèmes socialistes de l’échange,
paru dès 1908, et dans lequel une présentation théorique de la
banque selon Proudhon est esquissée. Dans l’immédiat
Après-guerre, deux publications développèrent plus
particulièrement la pensée proudhonienne au sujet du crédit :
un article sur « Proudhon banquier », rédigé par W. Oualid,
paru dans un travail collectif de 1920 intitulé Proudhon et
notre temps ; une thèse de droit soutenue en 1919 à Paris par

1
A. Gueslin, l’Invention de l’économie sociale, Economica, 1998, p. 265.
2
ibid., p. 268.

208
L. Labrusse sur la Conception proudhonienne du crédit. Les
théories proudhoniennes commencèrent alors à être
reconnues des économistes, comme en témoigne l’Histoire
des doctrines économiques de C. Rist et C. Gide. Tous ces
ouvrages, bien qu’ils aient peu développé l’histoire et le
fonctionnement de la Banque du Peuple, s’accordent pour
souligner son originalité et surtout admettre la pertinence et la
nécessité de sa lutte contre le monopole du numéraire.

L’évolution depuis la Seconde Guerre mondiale


À une époque où l’Europe cherchait un modèle d’union
fédérale, les théories fédéralistes de Proudhon purent attirer
l’attention. Mais les fédéralistes devinrent rapidement
minoritaires, tandis que le marxisme à son apogée ne suscitait
guère la recherche proudhonienne. Il fallut attendre les
années 1960 et 1970 pour voir la recherche sur Proudhon
avancer. L’après 1968, en faisant resurgir l’idée de
l’autogestion, favorisa le retour à Proudhon. Ce fut le cas
notamment de l’œuvre de J. Bancal, Pluralisme et
autogestion en 1970. Déjà en 1968, R. Gossez avait fait
paraître dans la bibliothèque de la révolution de 1848 une
recherche sur les ouvriers à Paris en 1848, dans laquelle il
réalisa un chapitre sur la Banque du Peuple, abordée du point
de vue de l’association ouvrière. Par ailleurs, Proudhon
continuait à être mentionné dans les manuels d’histoire de la
pensée économique, comme dans celui d’Henri Denis, publié
aux P.U.F. pour la première fois en 1966. Auparavant, seul
J. Lajugie avait présenté un ouvrage complet sur la théorie
économique de Proudhon en 1953, dans une collection
dirigée par L. Baudin. La publication de l’immense
biographie sur Proudhon par Pierre Haubtmann en 1982

209
constituait donc bien une œuvre monumentale pour la
recherche sur Proudhon et sa pensée. Il y réalise évidemment
un chapitre sur la Banque du Peuple dans la vie de Proudhon.
Depuis la fin des années 1980, la recherche sur Proudhon a
bien avancé, particulièrement autour des travaux de « l’atelier
Proudhon ». Parmi les ouvrages qu’il a publiés, celui de
Thierry Menuelle : Marx, lecteur de Proudhon, paru en 1993,
développe la théorie monétaire de Proudhon selon le modèle
keynésien.
Plus récemment, des allusions à la Banque du Peuple ont
été faites, non seulement pour défendre des conceptions
théoriques, mais aussi des réalisations pratiques. C’est le cas
des S.E.L. (systèmes d’échanges locaux), institutions
apparues pour la première fois en 1983 à Vancouver et
développées dans le monde anglo-saxon sous le nom de
LETS (Local Exchange Trading Systems). Présents
maintenant sur tous les continents, le premier en France fut
mis en place en 1994. Il y en a à présent près de 400 dans tout
le pays, regroupant plus de 30 000 membres. Chaque SEL
rassemble les offres et les demandes de biens et de services
des adhérents. Par son biais, les membres peuvent se mettre
en accord sur un échange évalué en montant d’unité locale.
L’échange effectué, les deux personnes remplissent une
reconnaissance de dettes dont un exemplaire est envoyé au
SEL. Cela permet ainsi de créditer et débiter les comptes des
deux membres. Il ne s’agit nullement d’un retour au troc,
mais d’un système d’endettement multilatéral. Les SEL
privilégient aussi les liens de quartiers et aspirent à une
réappropriation citoyenne de l’économie. Des fondateurs ont
souligné le rapprochement possible entre leur système et
celui de Proudhon1. Aussi, les banques de développement

1
URL : http://www.selidaire.org/ Ce site contient tous les travaux faits à
ce jour sur les SEL.

210
créées dans les pays du Sud reposent sur un système de prêt
garanti par des promesses de travail.
Ces exemples prouvent qu’il n’y a pas d’oubliettes dans
l’Histoire. En ce qui concerne la Banque du Peuple, elle peut
devenir une référence, dans la mesure où son élaboration
idéologique est universelle. Pratiquant l’échange sous forme
de bons ne représentant que les promesses de travail des
adhérents, elle peut fédérer aussi bien des individus, que des
entreprises ou des associations, qui désireraient profiter d’un
crédit le moins cher possible et faciliter leurs échanges par le
biais de la mutualité des services. Quant à la pensée de
Pierre-Joseph Proudhon, elle offre non seulement encore de
nombreux champs d’investigation, mais tend à s’imposer
comme une véritable alternative au sein d’un monde en état
de crise idéologique, particulièrement au niveau de la
politique économique.

211
Conclusion

Lorsque surgit la tempête du 13 juin 1849, tout fut balayé


en un espace de temps1. Il en fut ainsi de l’ensemble des
projets socialistes et plus particulièrement ceux auxquels
contribuait Pierre-Joseph Proudhon. Si la Banque du Peuple
fut liquidée dès le début du mois d’avril, tout espoir n’était
pas encore perdu. La Mutualité des Travailleurs, bien qu’elle
s’éloignât des thèses de Proudhon, se voulait tout de même la
continuation du projet de la Banque du Peuple. Quant à
Proudhon, en dépit de son mandat d’arrêt, il ne niait pas la
possibilité de reprendre un jour ses projets bancaires, et ce
grâce au journal Le Peuple. Mais durant l’été 1849, la plus
grande partie des personnages et des groupes qui avaient
contribué de près ou de loin à l’élaboration de la Banque du
Peuple n’étaient plus en mesure de suivre la moindre activité.
La plupart des dirigeants de la Montagne fuirent en exil ou
furent emprisonnés, les organes de presse et les bureaux de
propagande socialistes furent mis à sac et les associations
ouvrières soumises à une telle surveillance policière qu’il leur
était impossible d’entreprendre quoique ce soit de novateur.
Ainsi s’achevait une période de la vie de Proudhon. Une
période brève et intense, durant laquelle le destin du
personnage fut étroitement lié aux évènements et aux
circonstances politiques. La seconde République permit

1
La République, 7 juin 1851, dixit R. Gossez, op. cit., p. 343 : « lorsque
arriva le 13 juin, tout fut en un moment dispersé. »

213
l’émergence de Pierre-Joseph Proudhon, mais ce dernier fut
dans l’incapacité d’imposer ses positions. Il n’y eut pas de
place sous le nouveau régime pour des projets comme les
siens. La fin de cette période le bouscula ainsi dans la
radicalisation de ses théories anarchistes. Plus que jamais, les
propos anti-étatistes et anticapitalistes explosèrent sous sa
plume. La Banque du Peuple s’inscrivait-elle dans cette
logique ?
Par bien des aspects on serait tenté de considérer la
Banque du Peuple comme une véritable institution anarchiste.
Nous avons vu que ses fondateurs étaient issus d’une
génération qui connaissait son quatrième régime politique
successif et qui tendait ainsi à contingenter le rôle de l’État,
tandis que l’émergence du socialisme dans la lignée saint-
simonienne les poussait à mettre en avant le rôle des
producteurs. La Banque du Peuple fut en effet une institution
indépendante de l’État, dirigée par des travailleurs et au sein
de laquelle le travail devait venir se substituer au capital dans
la gestion des affaires. Certes, la présence de nombreux
fouriéristes en son sein tendait à moins minimiser le rôle du
capital, mais tous les appels en faveur de la Banque Proudhon
insistaient bien sur cet aspect émancipateur. Institution
autonome, anti-étatiste et anticapitaliste, qui devait mener à
terme les travailleurs à l’émancipation, la Banque du Peuple
s’inscrivait bien dans la logique anarchiste de Proudhon.
Toutefois, elle s’y inscrivit involontairement et en grande
partie contre son gré. Dans l’impossibilité de jouir du soutien
de l’État ou de quelconque subvention, Proudhon et les
associations ouvrières se résignèrent à prendre leurs affaires
en main. La méfiance théorique envers le gouvernement
devenait un rejet justifié et la lutte contre le capitalisme
devenait une contrainte en raison du manque de capital
circulant. La Banque du Peuple, en s’inscrivant dans ce

214
contexte historique, se révéla ainsi une véritable solution
alternative, dans le sens où sa spécificité novatrice était aussi
en partie liée aux circonstances.
La Banque du Peuple fut aussi une institution
particulièrement novatrice. Si l’idée de créer du papier-
monnaie n’était pas neuve, sa volonté de « dé numériser » la
monnaie fut ambitieuse en cette période de forte réticence
populaire à l’égard du billet de banque. De plus, les bons de
circulation qu’elle tenta de promouvoir étaient plus qu’une
simple représentation de la valeur marchande ou qu’un
indicateur dans les échanges. Les bons de circulation devaient
être gagés sur la valeur travail et non sur le capital, à
l’exception du capital social. Ils devaient ainsi à long terme
promouvoir la « démonétisation » de la monnaie, dans le sens
où leur émission résulterait, certes d’une opération de crédit,
mais non pas d’un particulier à un autre, mais d’une instance
collective à des individus associés. Pour Proudhon, cela
revenait à inscrire la logique républicaine dans la sphère
économique. La Nation, comprise comme l’ensemble des
forces productives, devait être en mesure de se faire crédit. Il
devait en être de la monnaie comme du gouvernement : « du
Peuple, par le Peuple, pour le Peuple ». On en revenait encore
au problème de la confiance collective. Si la confiance chez
les citoyens était totale et unanime, le crédit serait
nécessairement gratuit.
Est-ce dans cet aspect qu’apparaîtrait précisément l’utopie
dans la Banque du Peuple, ce qui aurait expliqué du fait
l’impossibilité pour elle de trouver quelque soutien
populaire ? D’abord, a-t-elle réellement manqué d’un soutien
populaire ? Il faudrait pouvoir comparer avec la mise en
place d’une autre institution, et encore l’espace de deux mois
n’est pas suffisant pour juger d’un échec ou d’une réussite.
La meilleure comparaison possible serait avec les Caisses

215
d’épargne, puisque c’est le seul exemple de banque dite
philanthropique à l’époque. Les versements reçus les 11 et
12 février, dates d’ouverture de la Banque du Peuple, à la
Caisse d’épargne de Paris provenaient de 999 déposants, dont
303 nouveaux. Des remboursements furent effectués à 297,
dont 239 soldés1. Le dimanche 11 février à 5 heures, la
Banque du Peuple avait déjà 303 adhérents2. Les 29 et
30 avril, quelques semaines après la liquidation de la Banque
du Peuple, les Caisses d’épargne de Paris reçurent les
versements de 2 238 déposants dont 211 nouveaux et 179
épargnants furent soldés3. Ces versements revenaient à
environ 100 francs par tête, mais en nombre de nouveaux
membres, la Banque du Peuple dépassait sur Paris la Caisse
d’épargne. Sans extrapoler sur ces chiffres, soulignons que
les Caisses d’épargne pouvaient facilement convaincre les
déposants en expliquant qu’un franc épargné en rapporterait
deux à terme. En revanche, les fondateurs de la Banque du
Peuple durent multiplier leurs efforts pour expliquer le
fonctionnement de son système et de ses bons. La Banque du
Peuple était effectivement une institution difficile à
comprendre, et surtout, elle n’avait pas de promesse concrète
à offrir au peuple, plus ouvert aux solutions faciles et
pragmatiques. Comme le soulignait une caricature : « Plutôt
que de mettre ton argent à la Caisse d’épargne, mets-le à la
Banque du Peuple, au moins là-bas il ne te rapportera rien4 ! »
Toujours est-il, la création d’un papier-monnaie ne saurait
expliquer à lui seul l’échec de la Banque du Peuple et n’avait
1
« Mouvement de la caisse d’épargne » in Le Moniteur du soir, n°44,
mardi 13 février 1849.
2
Le Peuple, n°86, lundi 12 février 1849.
3
« Caisses d’épargne : mouvement à Paris » in Le Bien-être, n°4, 29 avril
1849.
4
Bertall, La Banque du Peuple et la Caisse d’épargne, 1849. BNF: FOL-
LB 55-640.

216
rien d’une utopie. Dès lors, le seul élément qui pourrait être
perçu comme réellement utopique serait la gratuité du crédit.
Toutefois, nous avons vu que la Banque du Peuple se refusait
à l’entériner de suite, mais désirait la réaliser
progressivement. Pour cela, il lui aurait fallu créer un climat
de confiance suffisamment stable. La Banque du Peuple dans
cette logique faisait courir le risque d’exclure les mauvais
gestionnaires et les ouvriers et artisans les moins habiles.
D’ailleurs, pour Proudhon, la Banque du Peuple ne devait pas
supprimer une certaine concurrence émulative, critère de
bonne qualité des produits et d’innovation sur le marché. Ce
fut ce que lui reprochèrent le plus les socialistes qui
critiquaient son individualisme excessif. Proudhon était-il
conscient de ce risque ou l’acceptait-il délibérément ?
S’il n’en était pas conscient, c’est qu’il fut lui-même
prisonnier d’une logique manichéenne selon laquelle les
travailleurs seraient perçus comme nécessairement productifs
et susceptibles de mettre fin à l’ordre capitaliste des oisifs.
C’est ce que pourraient suggérer certaines brochures en
faveur de la Banque du Peuple dans lesquels des éléments
d’utopie sont perceptibles. Mais si Proudhon l’acceptait, la
Banque du Peuple aurait-elle pu réellement changer les
choses ? Il semble pourtant que ce fut le cas. La Banque du
Peuple ne saurait être considérée comme une utopie. Elle
était tout à fait réaliste et pragmatique. Elle s’exposait
seulement au problème de tout modèle théorique en
économie, à savoir les capacités de sa réalisation pratique.
Quoi qu’il en soit, la Banque du Peuple, en créant des
nouveaux moyens de paiement, aurait facilité une relance
économique, en offrant par le biais d’une création monétaire
de nouveaux débouchés. Dans ce cas, elle était dans une
logique économique en avance de près d’un siècle, avec
même une touche particulière, puisque ce n’aurait pas été

217
l’État qui, par le biais d’une banque nationale, aurait assuré la
relance indépendamment et conjoncturellement, mais
l’ensemble des citoyens, selon leur nécessité et à tout
moment.
En plus de la question du crédit et de la monnaie,
considérons à présent la Banque du Peuple dans sa globalité,
c’est-à-dire avec ses annexes : les syndicats de production et
de consommation tels qu’ils furent prévus dans ses statuts. La
Banque du Peuple se présentait comme le centre
d’associations qui devaient créer des caisses de secours
mutuels et fonctionner comme des coopératives de
production et de consommation. Pour la première fois, un
projet reliait associations, coopératives et mutuelles, à savoir
les trois institutions sur lesquelles repose l’économie sociale.
La Banque du Peuple peut donc ainsi être considérée comme
le premier projet global d’économie sociale. Allons plus loin
encore : lorsque l’on songe à la volonté de ses membres de
développer l’instruction, créer des caisses de retraites et de
maladies, assurer le développement de la formation
professionnelle ou encore planifier le développement
d’industries et de services, la Banque du Peuple pourrait
apparaître comme le programme de l’État Providence en
France avec près d’un siècle d’avance.
Mais Proudhon ne songeait pas à aller aussi loin. Il
prétendait pouvoir révolutionner la société en agissant
directement sur le crédit. La Banque du Peuple devait agir
directement sur la circulation et non sur les produits. Elle
laisse donc ouverte la question de la possibilité de la gratuité
du crédit ou plutôt celle de son corollaire : la diminution des
taux d’intérêts permettrait-elle l’égalisation des chances sur le
marché ? À une époque où les socialismes de la production
ont démontré leur inefficacité, tandis que les échanges sont
devenus l’aspect le plus important des économies capitalistes

218
qui ont achevé leur tertiarisation, peut-on agir sur une
circulation des capitaux, qui entérine les inégalités sociales et
géographiques, sans renier les aspects positifs et nécessaires
de la liberté de circulation ? La problématique proudhonienne
est encore d’actualité.

219
Plan de Paris en 1849 et localisation des associations
et annexes de la Banque du Peuple
Acte notarié de la Banque du Peuple
Bibliographie

Sur la période étudiée et le contexte historique :


Agulhon Maurice, 1848 ou l’apprentissage de la République, Paris, Seuil,
1973.
Les Quarante-huitards, Paris, Gallimard, 1975.
Vigier Philippe, La vie quotidienne en Province et à Paris pendant les
journées de 1848, Paris, Hachette 1982.

Sur le contexte économique et social :


Braudel Fernand & Labrousse Ernest, Histoire économique et sociale de
la France, tome III : 1789-1880, Paris, PUF, 1979.
Verley Patrick, La Révolution industrielle, de 1760 à 1870, Paris, MA.
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Sur la Banque et le crédit :
Bigo Robert, Les Banques françaises au cours du XIXe siècle, Paris,
Sirey, 1947.
Deschodt Eric, Histoire du Mont-de-Piété, Paris, le Cherche-midi, 1993.
Failletaz Emmanuel, Balzac et le monde des affaires, Lausanne, Payot &
Cie, 1932.
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Halay Thierry, Le Mont-de-Piété des origines à nos jours, Paris,
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221
Hoffman Philip T., Postel-Vinay Gilles, Rosenthal Jean-Laurent, Des
marchés sans prix : l’économie politique du crédit à Paris, 1670-
1870, Paris, Ed. de l’EHESS, 2001.
Rist Charles, Histoire des doctrines relatives au crédit et à la monnaie
depuis J. Law jusqu’à nos jours, (1938), Paris, Sirey, 1951.
Sur le travail et la mutualité :
Bouchet Thomas, « Le droit au travail sous le « masque des mots » : Les
économistes français au combat en 1848 in French Historical
Studies, Vol. 29, No. 4, 2006.
Demier Francis, « Droit au travail et organisation du travail » in 1848, dir.
Jean-Luc Mayaud, Paris, 2002.
Gaumont Jean, Histoire générale de la coopération en France, Paris,
Fédération Nationale des coopératives de consommation, 1923.
Gossez Rémi, Les Ouvriers à Paris en 1848, tome I : l’organisation,
Paris, Bibliothèque de la Révolution de 1848, 1968.
Gueslin André, L’Invention de l’économie sociale. Idées, pratiques et
imaginaires coopératifs et mutualistes dans la France du
XIXe siècle, (1987), Lassay-les-Châteaux, Economica, 1998.
Moss Bernard H., Aux Origines du mouvement ouvrier français : le
socialisme des ouvriers de métier 1830-1914, traduit de
l’Américain par M. Cordillot, Besançon, les Belles-Lettres, 1985.
Sewell William H., Gens de métier et révolutions. Le langage du travail
de l’Ancien Régime à 1848, traduit de l’Américain par J-M Denis,
Paris, Aubier Montaigne, 1983.

Sur le socialisme et la pensée de Proudhon


« Pierre-Joseph Proudhon » in Itinéraire. Une vie, une pensée, n°7, 1er
semestre 1990.
Ansart Pierre, Sociologie de Proudhon, Paris, PUF, 1967.
Proudhon, Textes et débats, Paris, Le Livre de poche, 1984.
Aucuy Marc, Les Systèmes socialistes de l’échange, Paris, Alcan, 1908.
Bancal Jean, Pluralisme et autogestion, tome I : les fondements, tome II :
les réalisations, Paris, Aubier Montaigne, 1970.

222
Bougle Célestin, La sociologie de Proudhon, Paris, Armand Colin, 1911.
Socialismes français, du socialisme utopique à la démocratie industrielle,
Paris, Armand Colin, 1932.
Proudhon, Paris, Alcan, 1930.
Gaillard Chantal, Proudhon et la propriété, Paris, EHESS, 1986.
Gide Charles & RIST Charles, Histoire des doctrines économiques,
(1926), Paris, 6e éd., 1944.
Haubtmann Pierre, La philosophie sociale de Proudhon, Grenoble, PUG,
1980.
Pierre-Joseph Proudhon, sa vie, sa pensée 1809-1849, Paris,
Beauschesne, 1982.
Proudhon, 1849-1855, Paris, Desclée de Brouwer, 1988.
Labrusse Laurent, Conception proudhonienne du crédit, thèse de droit
soutenue à Paris en 1919.
Menuelle Thierry, Marx, lecteur de Proudhon, Paris, EHESS, 1993.
Navet Georges, Le Cercle Proudhon, 1911-1914 (Entre le syndicalisme
révolutionnaire et l’Action Française), Paris, EHESS, 1987.
Oualid William, « Proudhon banquier » in Proudhon et notre temps,
Paris, Chiron, 1920.
Puech Jules, Le Proudhonisme dans l’Association Internationale des
Travailleurs, Paris, Alcan, 1907.
Thomas Jean-Paul, Proudhon, lecteur de Fourier, Paris, EHESS, 1986.

223
Présentation des sources

Archives de la Ville de Paris :


D 31 U 3/155, acte n°212 : Acte de création de la Société de la Banque du
Peuple.
D 31 U 3/156, acte n°448 : Dissolution de Société et nouvelle société du
journal Le Peuple.

Archives de la Police de Paris :


AA 432 : Dossiers sur la propagande socialiste et les associations
ouvrières en 1848-1849.
E A/13-7 : Archives relatives à la détention de Proudhon de 1849 à 1851.

Archives Nationales (Institut Français d’Histoire Sociale) :


Fonds Delesalle :
14 AS 14 : Articles manuscrits sur Proudhon.
14 AS 20 : Dossiers sur Proudhon, articles.

Autres fonds :
14 AS 41 (1) : Dessins & portraits de Proudhon.
14 AS 42 (bis) : Portraits et caricatures de divers socialistes.
14 AS 181 (8) : Extraits, petit dossier sur Proudhon.

Archives de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris :


13887 : BANQUE DU PEUPLE, Déclaration, Statuts, suivis du Rapport
de la Commission des délégués du Luxembourg, sur la Banque du
Peuple et les syndicats de la production et de la consommation, lu

225
à l’Assemblée générale des délégués du Luxembourg et des
Corporations ouvrières, 16 janvier 1849.
934 818 : MUTUALITÉ DES TRAVAILLEURS, Continuation de la
Banque du Peuple. Propositions soumises aux associations
ouvrières ainsi qu’aux adhérents et actionnaires de la société P-J.
Proudhon et Cie en liquidation, 14 avril 1849.
607 408 : EXPLICATION DÉTAILLÉE de la Banque du Peuple par
Chipron et Raginel, Paris, au bureau de la propagande
démocratique et sociale, 1849.
SAND 621 104 : CATÉCHISME de la Banque du Peuple par J-M
Richard, Imp. Dondey-Dupré, 1849.
U 33 723 : BANQUE DU PEUPLE. Théorie et pratique de cette
institution fondée sur la doctrine rationnelle, par M. Ramon de la
Sagra, Paris, bureaux de la Banque du Peuple, février 1849.

Archives de la Bibliothèque Nationale de France :


LB 55-1836 : Acte constitutif d’Association dressé par la commission des
délégués ayant siégé au Luxembourg, signé Brasselet, Pernot,
Dricard, Petit, Lavoye, Lefaure, Aug. Blum, Dubuc, Gautier, 1849.
LB 55-2739 : La Banque du Peuple doit régénérer le monde. Transition
de la vieille société au socialisme. Un prolétaire, ami du
commerce et de l’industrie, à ses frères de travail. Aux riches,
dans l’intérêt de ceux qui souffrent. Aux travailleurs malheureux,
pour l’éclaircissement de leurs droits et de leurs puissances, Au
bureau de la propagande démocratique et sociale, Paris, Imp.
Desoye & cie. (ouvriers associés), 1849.
RP-1952 : Liberté du taux de l’intérêt, ou abolition des lois sur l’usure,
avec des réflexions sur la Banque de France, et un examen du
système de Banque d’échange de M. Proudhon, par Jacques
Bresson, Paris, Guillaumin, 1848.
4-LB 55-254 : Banque du Peuple, recueil complet de renseignements
pour les souscriptions et adhésions, Paris, Imp. de Boulé, 1849.
GR FOL-LB 55-212 : Banque du Peuple. Souscription pour les actions et
adhésions par voie de procuration collective, pour Paris et les
départements, Paris, bureaux de la Banque du Peuple, 1849.

226
LB 55-2680 : Liberté, égalité, fraternité, mutualité. Banque du Peuple,
Imp. de Dondey-Dupré, 1849.

Dessins et caricatures :
4-LB 54-1479 : Banque d’échange du citoyen Proudhon, et projet de
constitution de Pierre Leroux. Tirage à part du Journal pour rire,
4 novembre 1848, Paris, Imp. de Plon fr.
FOL-LB 55-640 : La Banque du Peuple et la Caisse d’épargne par
Bertall, suivi de : « Aux ouvriers de Châteauroux et du Bourg-
Dieu », écrit anti-révolutionnaire, réactionnaire et libéral. Au
Rochat, 25 avril 1849, votre ami, le solitaire du Rochat. Paris,
typographie Plon fr.
4-LB 55-257 : La Banque-Proudhon et autres banques socialistes, par
Cham (Noé, Amédée-Charles-Henry), Paris, au bureau du journal
le Charivari, 1849.

Œuvres et imprimés :
Œuvres de Proudhon, antérieures ou contemporaines à la Banque du
Peuple :
1840 : Mémoire sur la propriété ; Qu’est-ce que la propriété ? Ou
recherches sur le principe du droit et du gouvernement
1843 : De la Création de l’ordre dans l’humanité, ou principes
d’organisation politique
1846 : Système des contradictions économiques ou philosophie de la
misère
1848 : Organisation du crédit et de la circulation. Solution du problème
social
1849 : Les Confessions d’un révolutionnaire
Correspondances, 1848-1850, Paris, Lacroix, 1868.
Carnets, texte imprimé et annoté par P. Haubtmann n°3 : 1848-1850,
Paris, M. Rivière, 1962.

Journaux de Proudhon :
Le Représentant du Peuple (février – août 1848)

227
Le Peuple (novembre 1848 – juin 1849)
La Voix du Peuple (septembre 1849 – mai 1850)

Autres œuvres :
Avril V., Histoire philosophique du crédit, 1849.
Bastiat, F., « débat sur la gratuité du crédit » in Œuvres complètes,
tome V, Paris, Guillaumin, 1854.
Blanc L., « Usure dans les campagnes » in Le Nouveau Monde, 1849.
Courcelle-Seneuil J., Traité théorique et pratique des opérations de
banque, Paris, Guillaumin, 1852.
Darimon A., De la Réforme des banques, Paris, Guillaumin, 1856.
À travers une révolution, Paris, 1884.
Flaubert G., L’Éducation sentimentale, 1869.
Dictionnaire des idées reçues, œuvre posthume, 1913.
Gastineau B., « Comment finissent les riches » in la Bibliothèque des
enfants du peuple, politique, philosophique, littéraire et artistique,
1849.
Hugo V., Choses vues 1848-1849, 1856.
Langlois J.A., L’Homme et la Révolution, 8 études consacrées à P.J.
Proudhon, Paris, G. Baillière, 1867.
Lechevalier J., Qui donc organisera le travail ? Discours du citoyen Jules
Lechevalier, prononcé le dimanche 18 juin, Paris, 1848.
Marx K., Les Luttes de classes en France, 1850.
Michelet J., le Peuple, 1846.
Nadaud M., Mémoire de Léonard, ancien garçon maçon, (1895), La
découverte poche, 1998.
Puynode G. (du), de la Monnaie, du crédit, et de l’impôt, Paris,
Guillaumin, 1863.

Journaux divers :
L’Aimable Faubourien, journal de la canaille, 1848.

228
L’Ami de l’ordre, journal du département de la Somme, 1848-1849.
L’Appel au Peuple, 1849.
Le Bien-Être, journal de tout le monde, compte-rendu de l’association
mutuelle des familles, 1849.
Le Bien-Être, sauvegarde des familles, 1849.
Le Bohémien de Paris, 1848.
Le Bon Conseil, journal quotidien, politique, industriel, socialiste,
commercial et littéraire, 1848.
Le Bossu, journal satirique français, 1848.
La Bourgeoisie, journal des amis de l’ordre, 1849.
Bulletin de la République, 1848.
Bulletin du commerce, feuille d’avis maritimes et commerciaux, 1848.
La Carmagnole, journal des enfants de Paris, 1848.
La Chandelle démocratique et sociale, journal mensuel politique, critique
et charivarique, 1849.
Le Christ républicain démocrate et socialiste, 1848.
Le Citoyen, journal républicain démocratique de la Côte d’Or, 1849.
La Commune de Paris, 1849.
La Commune sociale, 1848.
La Commune sociale, journal mensuel des travailleurs, 1849.
Le Constitutionnel, 1848-1849.
Le Défenseur du peuple, Journal mensuel, 1848.
La Démocratie Pacifique, 1848-1849.
L’Écho de la presse, journal des intérêts généraux, de l’agriculture, etc.,
1849.
L’École politique du peuple, journal des travailleurs des villes et des
campagnes, 1849.
La France Libre, 1848.
La France du XIXe siècle, 1848.
Le Gamin de Paris, 1848.

229
Journal des travaux de la Société française de statistique universelle, vol.
XIX, 1848-49.
La Liberté, journal du Vaucluse, 1848-1849.
Le Moniteur, 1848-1849.
Le Moniteur universel, 1848-1849.
La Montagne, tribune des peuples, 1849.
Le National, 1848-1849.
L’Opinion des Femmes, 1849.
L’Ordre social, journal de Besançon et de la Franche-Comté, 1848-1849.
Le Peuple constituant, 1848.
Le Peuple souverain, journal des intérêts démocrates et du progrès social,
1849.
Le Politique, 1849.
La Presse, 1848-1849.
La République, 1848-1849.
La République possible, journal des intérêts de tous et de la mobilisation
de la propriété foncière, 1848.
La Révolution démocratique et sociale, 1849.
La Rive gauche, 1865.
Le Robespierre, journal de la réforme sociale, 1848.
La Silhouette, illustrations pour rire, 1849.
Le Socialiste, journal de l’Égal-Échange, 1849.
Le Travail Affranchi, Journal des associations ouvrières, 1849.
Le Vieux Père Grégoire, journal mensuel, politique, critique et
charivarique, 1849.
La Vraie République, 1849.

230
Index des noms propres

Bonaparte, Louis-Napoléon, 9, 12,


A 20, 21, 34, 63, 143, 144, 146,
154, 202
Agulhon, Maurice, 71 Bonnard, Arthur, 60, 61
Allarde, Pierre (d’), 22, 50 Bonnard, V.C., 60, 61
Arago Bouché-Mulet, Jacques, 49
Etienne, 67 Bouchet, Thomas, 46
Aucuy, Marc, 177, 208 Bouglé, Célestin, 208
Brasselet, 54, 56, 158, 226
B Bréa (Général), 48
Bresson, Jacques, 32, 226
Bakounine, Mikhaïl, 191 Brisbane, Albert, 59, 62
Balzac (de), Honoré, 29, 37, 221 Buonarroti, 63
Bancal, Jean, 209
Barbès, Armand, 67
Barrot, M., 146 C
Barrot, Odilon, 146 Cabet, Etienne, 115, 159
Bastiat, Frédéric, 25, 32, 34, 69, Carlique, E., 170
176, 185, 186, 193, 195, 196, Cavaignac, Louis Eugène, 59, 143
197, 198, 228 Cérizet, 37
Baudin, Alphonse, J.-B., Victor, Chabert, H., 154
209 Chaboisseau, 29
Béranger, 120 Cham, Charles-Henry-Amédée
Bernard, Joseph, 29 (dit), 119, 120, 148, 177, 227
Bertall, 216, 227 Chardon, A., 40
Bigo, Robert, 34 Charles X, 72
Blanc, Louis, 17, 18, 30, 31, 46, 50, Chertier, F., 158, 170
54, 59, 67, 69, 120, 162, 191, Chevalier, Michel, 67, 68
192, 228 Chevé, C.-F., 32
Blanqui, Adolphe, 206 Chipron, Victor, 58, 83, 84, 87, 88,
Blanqui, Auguste, 206 89, 90, 97, 114, 158, 170, 184,
Blum, Aug., 54, 56, 158, 226 226
Blum, Isaac, 54, 56, 158, 226 Clairville, 122
Boisguilbert, Pierre (de), 104 Coignet, François, 164
Comte

231
Auguste, 125 Gamet, Hector, 60, 61, 63
Considerant, Victor, 163 Garnier, (libraires), 189
Courcelle-Seneuil, J., 16, 228 Gastineau, Benjamin, 29, 30, 228
Gaudon, 25
Gaumont, Jean, 208
D Gautier, 34, 40, 48, 54, 56, 57, 58,
Daly, César, 60, 61 226
Darimon, Alfred, 11, 12, 15, 60, 61, Gide, Charles, 16, 88, 91, 209
62, 66, 68, 70, 228 Gigonnet, 29
Déjanire, 30 Gille, Bertrand, 28
Delescluze, Louis Charles, 112, Girardin (de), Emile, 11, 12, 60, 61,
161, 205 68, 69, 118, 154, 190
Delessert Gosbeck, 29, 37
Benjamin, 37 Gossez, Rémi, 17, 60, 129, 171,
Deligny, 60, 61 173, 209, 213
Démier, Francis, 46 Greffin, L., 56
Denis, P., 204 Grégoire, Ernest, 167
Deroin, Jeanne, 136 Greppo, Jean-Louis, 60, 61, 62, 70,
Dessaignes (notaire), 79 72, 127
Dricard, 226 Gueslin, André, 208
Dubuc, E., 54, 56, 158, 170, 226 Guillaumin, 12, 16, 32, 38, 134,
Duchêne, Georges, 146, 151 202, 205, 226, 228
Duclos, Charles-Henri, 79
Dufresseau, 79 H
Dupoty, 149
Dupuy, Charles, 176 Hacetoin (greffier), 79
Halay, Thierry, 36
Haubtmann, Pierre, 15, 19, 24, 50,
E 66, 68, 69, 71, 91, 143, 148,
Enfantin, Prosper, 69 161, 203, 209, 227
Esquiros, 39 Havas, 190
Hébert, 146
Hoffman, Philip T., 28
F Hugo, Victor, 73, 228
Faillettaz, Emmanuel, 29
Fauvety, Charles, 60, 61, 68, 70 J
Favard, 160
Flaubert, Gustave, 47, 74, 228 Jalasson, 60, 61
Fourier, Charles, 15, 63, 98, 163, Jaurès, Jean, 176, 206
223
K
G Keynes, John M., 73, 104, 105
Gaillard, Chantal, 102

232
L Menuelle, Thierry, 104, 120, 210
Métivier, 29
La Sagra, Ramon (de), 60, 62, 70, Meunier, Victor, 56
114, 158, 179, 180, 181, 182, Michelet, Jules, 27, 228
183, 184, 226 Mirabeau (de), Honoré, 75
Labrusse, Laurent, 16, 209 Moss, B.H., 45
Lamartine (de), Alphonse, 24, 179,
190
Lamennais (de), Félicité, 60
N
Langlois, Jérôme Amédée, 59, 60, Nadaud, Martin, 160, 228
61, 62, 203, 228 Noailles, 129
Laurent (dit de l’Ardèche),
Mathieu, 41
Lavoye, Louis, 58, 158, 170, 226 O
Law, John, 69, 91, 104, 222 Ollivier, 12
Le Chapelier, 22, 44 Ollivier, Démosthène, 61
Lechevalier, Jules, 14, 21, 43, 44, Oualid, William, 16, 88, 208
59, 60, 61, 63, 70, 95, 97, 158,
170, 228
Ledru-Rollin, Alexandre, 161 P
Lefaure, A., 54, 58, 158, 170, 226
Pasturin, 59, 60, 61
Leinen, J., 172
Pasturin, E., 59, 60, 61
Leroux, Pierre, 61, 69, 120, 191,
Pelletier, Claude, 61
192, 227
Pelloutier, Fernand, 206
Longuet, Charles, 204
Pernot, 54, 226
Louis-Philippe, 14, 30, 72, 146
Perreymond, 61
Luchet, Auguste, 149
Petit, Alexis, 54, 226
Pilhes, Victor, 149
M Plée, Léon, 40
Plon (édition), 227
Madier de Montjau, Edouard, 146 Postel-Vinay, Gille, 28
Madol, 91 Puynode (du), Gustave, 38, 205,
Maguet, 144, 188 228
Maitron, Jean, 61 Pyat, Félix, 61, 149, 161, 205
Malon, Benoît, 205
Maréchal, 167
Marie, Maximilien, 32, 69 R
Marx, Karl, 12, 15, 24, 51, 66, 72,
Raginel, 84, 88, 114, 184, 226
103, 104, 190, 204, 206, 210,
Rémy, 58
223, 228
Ribeyrolles, Charles, 149
Maurice, 24, 50, 187, 221
Ricardo, David, 104
Maurice, Frederic Denison, 24, 50,
Richard, J.-M., 80, 81, 84, 85, 88,
187, 221
114, 184, 226
Mazel, 162
Rist, Charles, 16, 88, 91, 209

233
Rosenthal, Jean-Laurent, 28 T
Rutilus, Marcius, 205
Thiers, Adolphe, 70, 116, 118
Thoré, Théophile, 67, 69, 149
S Tocqueville (de), Alexis, 190
Saint-George, Pierre Marie (de), 35, Toussenel, Alphonse, 56
46, 128
Saint-Martin (de), Louis-Claude, V
53, 126
Saint-Simon (de), Claude-Henri, 15 Varlin, Eugène, 205
Salin, Adolphe, 40 Vasbenter, Louis, 68
Say, Jean-Baptiste, 85 Verley, Patrick, 82
Schmelz, 60, 61, 68, 70 Vidal, François, 56, 69
Sewell, William H., 45 Villegardelle, François, 61, 63, 69
Smith, Adam, 104 Vinçard, Jules, 56
Sobrier, Marie-Joseph, 67 Vinçard, Pierre, 53
Sorel, Julien, 206 Voyenne, Bernard, 51, 204, 206
Souplet, A., 172
W
Werbrust, 29

234
Table des matières

Chronologie indicative...............................................................................7
Introduction..............................................................................................11

Chapitre I :
1848 ou la promesse d’une « révolution sociale » ................................21
Corrélation entre la pensée proudhonienne
et la conjoncture politique et sociale ...................................................22
Le crédit, principal problème économique et social ............................26
La prise de conscience....................................................................26
De l’usure dans la société ...............................................................28
Le discrédit des « Economistes » : Quelle confiance ?...................33
La faiblesse des institutions existantes :
Des Caisses d’épargne et des Monts de Piété ......................................36
La floraison des projets de crédit public..............................................40

Chapitre II :
Le ralliement des associations ouvrières ..............................................43
L’Association : des idées différentes, mais convergentes ...................46
La commission du Luxembourg .....................................................46
L’association selon Proudhon.........................................................49
Nécessité de l’alliance entre Proudhon et les socialistes .....................52
Des fondateurs de diverses origines ....................................................59

Chapitre III :
Le surprenant parcours de Proudhon en 1848 ....................................65
L’impossibilité de compter sur les notables du nouveau régime .........66
Le cas de la Banque d’Échange ......................................................67
L’échec des solutions étatistes : le rejet de ses propositions à
l’Assemblée .........................................................................................70
Le discours du 31 juillet .................................................................71
La vaine tentative de nationalisation de la Banque de France ........75

235
Chapitre IV :
Les statuts de la Banque du Peuple...................................................... 79
Organisation générale et forme juridique de la société ....................... 80
Du bon de circulation.......................................................................... 86
Des opérations de la Banque du Peuple .............................................. 92
Les opérations de crédit ................................................................. 92
Les opérations de commandes : Le compromis du Luxembourg... 95

Chapitre V :
Conception proudhonienne du crédit ................................................ 101

Chapitre VI :
L’accueil du projet par le public........................................................ 109
Les moyens de diffusion et de propagande en faveur
de la Banque du Peuple..................................................................... 109
La diffusion par voie de presse .................................................... 110
Les autres moyens d’information et de diffusion......................... 113
Une vision très contrastée de la Banque du Peuple........................... 115

Chapitre VII :
L’organisation d’une « armée industrielle » ..................................... 121
La mise en place des bureaux ........................................................... 122
L’organisation des annexes de la Banque du Peuple ........................ 124
Le développement sur Paris ......................................................... 125
Le développement en province .................................................... 127
Évolution générale de la Banque du Peuple...................................... 130
Une Banque pour quel peuple ? ........................................................ 134
Représentation des différents groupes sociaux à la Banque du
Peuple au 19 mars 1849 :............................................................. 137
Répartition des artisans et ouvriers à la Banque du Peuple : ....... 138
Répartition des commerçants et des métiers du service :............. 139

Chapitre VIII :
La débâcle du Peuple .......................................................................... 141
L’emprisonnement pour délit de presse et l’enjeu du procès : le cas
Proudhon........................................................................................... 142
La réjouissance des opposants .......................................................... 151
Querelles intestines entre socialistes................................................. 155
Le remboursement des actionnaires et des adhérents ....................... 165
La Mutualité des Travailleurs ........................................................... 168

236
Chapitre IX :
La Banque du Peuple : utopie ou projet visionnaire ?......................175
Les éléments d’utopie dans l’œuvre proudhonienne .........................176
L’utopie dans une lecture « historiciste » de la Banque du Peuple....179
L’utopie dans une lecture messianique de la Banque du Peuple .......184

Chapitre X :
La Banque du Peuple, un débat inachevé ..........................................187
De la liquidation de la Banque à la chute du Peuple .........................188
La reprise des affaires........................................................................189
Les polémiques avec Leroux et Blanc ...............................................191
La polémique avec Bastiat.................................................................193

Chapitre XI :
Quelle postérité pour la Banque du Peuple ?.....................................201
Une idée enterrée avant Proudhon.....................................................202
Le choc de la Commune ....................................................................205
Le retour de la pensée proudhonienne dans l’après-guerre................207
L’évolution depuis la Seconde Guerre Mondiale ..............................209

Conclusion .............................................................................................213
Bibliographie..........................................................................................221
Présentation des sources.........................................................................225
Index des noms propres..........................................................................231

237
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