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América : Cahiers du CRICCAL

Un exil peut en cacher un autre


Sylvie Koller

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Koller Sylvie. Un exil peut en cacher un autre. In: América : Cahiers du CRICCAL, n°7, 1990. L'exil et le roman hispano-
américain actuel. pp. 27-40;

doi : https://doi.org/10.3406/ameri.1990.1012

https://www.persee.fr/doc/ameri_0982-9237_1990_num_7_1_1012

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Un exil peut en cacher un autre

Littérature concentrationnaire. Littérature du goulag. Les écrivains sous les


verrous. Le roman de l'apartheid... autant de sinistres collections littéraires qui,
pour manquer de réalité éditoriale, n'en surgissent pas moins sous forme
d'anthologie personnelle ouverte dans l'esprit de chaque lecteur. Faudrait-il y
ajouter la collection foisonnante de la littérature de l'exil ? Une réserve d'ordre
quantitatif nous persuaderait bien vite qu'il n'est pas de bibliothèque assez vaste
pour contenir une telle collection (1).
Serait-il plus facile de réduire les ambitions du collectionneur et de se limiter
à un seul domaine, à un sous-ensemble ? Prenons l 'hypothèse du domaine latino-
américain. La collection potentielle reste immense, quels que soient les goûts qui
président à l'anthologie. Si l'on y met bon ordre (j'ose avancer d'ores et déjà
qu'en la matière le «bon ordre» est pernicieux), l'Inca Garcilaso sera le voisin
d'étagère de César Vallejo et de Carlos Mariâtegui, José Martf celui de Guillermo
Cabrera Infante, Vicente Huidobro trouvera place aux côtés de Jorge Edwards
et d'Antonio Skârmeta. Que l'on opte pour un classement synchronique, par
tranche d'exils, en se fiant aux dates d'édition, et il faudra «ranger» au même
rayon HéctorBianciotti, Plinio ApuleyoMendoza, Edgardo Cozarinsky, Eduardo
Manet, Mario Benedetti... Un certain malaise ne manquerait pas de saisir le

(1)
et l'ouvrage collectif Exil et littérature publié en 1986 par l'Université des Langues et Lettres de Grenoble,
ou encore le numéro de Recherches et Travaux de l'U.ER. de Lettres de cette même Université (bulletin n °
30, 1986).

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collectionneur ayant retenu un critère aussi large. Comme si quelque chose


clochait. Ce quelque chose, ce malaise tiennent à l'ambiguïté du mot exil lui-
même. Les événements politiques qui ont embrasé l'Amérique latine sous toutes
les latitudes dans les années soixante-dix et quatre-vingt ; l'instauration, en
particulier, de régimes dictatoriaux dans les pays du Cône Sud ; au-delà de ces
événements, ceux qui affectent les pays que l'on appelle encore de l'Est : ces
drames historiques font que pour nous le terme d'exilés appelle immédiatement
celui de réfugiés politiques, et ce d'autant plus facilement que l'on dit en
espagnol beaucoup plus souvent exiliados (ou exilados) que refugiados. Il faut
bien que la littérature s'en ressente, et que l'on cherche à y découvrir les traces
de l'histoire récente.

Dans cette perspective d'une correspondance entre l'histoire immédiate et la


littérature contemporaine, Primaverapara una esquina rota, El jardin de al lado
et Libro de navios y borrascas forment bel et bien une trilogie (artificielle).
L'illusion est parfaite : un livre pour chaque pays, la même période historique,
le même contexte politique d 'exil. A partir de trois œuvres, pourrait-on constituer
un ensemble plus fourni, une bibliothèque de l'exil d'apparence rigoureuse dont
les mots-clés du classement seraient :

- Amérique Latine
- Exil politique
- Années 70-80 ?

Quelques auteurs et titres viennent immédiatement à l 'esprit. Du même Mario


Benedetti le recueil de nouvelles et poèmes Geografîas ; Libro de Manuel de
Julio Cortâzar ; No pasô nada d'Antonio Skârmeta ; El anfitriôn de Jorge
Edwards (2). Sans compléter le catalogue, qu'il me soit permis de semer le doute
à propos du bien-fondé de la classification : qu'en serait-il, dans une telle
bibliothèque, des témoignages.c'est-à-dire des livres que l'on s'accorde à classer
hors-fiction ? Il faut tout d'abord se demander s'ils sont nombreux, quel peut être
leur angle d'approche, et enfin quelle est leur place spécifique dans la
« bibliothèque de l'exil ».

Au fur et à mesure que les communautés de réfugiés politiques, partis par


vagues de leur pays d'origine, s'installaient dans une durée de l'exil -même

(2) Une bibliographie des romans et nouvelles de l'exil dans le domaine latino-américain cités dans cel
article est renvoyée à la fin.

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précaire- et se constituaient précisément en tant que telles dans les pays d'asile,
1 'exil politique est devenu un sujet d 'étude pourles sociologues, les psychologues ,
les psychanalistes, comme la migration et les migrants peuvent être un sujet
d'étude(3). Ces études, souvent conduites par des réfugiés, ont eu le souci de
prendre de la distance par rapport à une expérience collective traumatisante, d 'en
tirer un enseignement valable sur le plan politique et social, d'établir un bilan
pour la diaspora latino-américaine à l'heure où le retour devenait possible. Par
ailleurs, des créateurs qui vivent et travaillent hors de leur pays s'expliquent
parfois sur les difficultés qui sont les leurs ou sur les atouts que présente
l'expatriation dans l'optique de la création. Dans l' après-coup du retour aussi (le
fameux desexilio) la volonté de témoigner a pu donner lieu à des anthologies de
l'exil où s'expriment des «rapatriés» (4). La question la plus brûlante alors posée
est justement celle de la possibilité, de la pertinence, voire de l'obligation du
retour au pays. C'est au moment même où l'exil perd son caractère de violence
imposée que l'on sent affleurer une multitude d'autres sens de l'exil que celui
d'une persécution, des sens souvent gommés par le discours militant.

Cependant, à passer en revue l'ensemble des textes qui sont nés dans les
années noires du Cône Sud, on ne manquera pas de remarquer une disparité entre
la fiction et les documents qui relèvent du témoignage, de l'enquête, de l'essai.
La répression (torture, camps de concentration, assassinats et disparitions) a plus
largement suscité le témoignage, publié sous forme d'enquête, de h vre noir, de
numéros spéciaux dans les périodiques, de bulletins, alors que l'exil est davantage
présent dans la nouvelle et le roman. En ce qui concerne la répression, la
littérature aurait du mal à égaler le témoignage direct car elle achoppe à la fois
sur un problème éthique et sur un problème de langage : comment raconter
l'horreur ? Parmi les témoignages se rapportant à l'Argentine, les documents
bruts, telles les dépositions de témoins au procès des généraux publiées chaque
jour dans le Diario delJuicio sont aussi les plus vrais, on serait tenté de dire les
seuls possibles (5). Peut-être faudra-t-il attendre quelques années pour que des
écrivains puissent se hausser au niveau que représentent Soljénitsyne, Varlam

(3) La psychosociologue Ana Vàsquez, Chilienne exilée en France a fait de nombreuses études sur les
enfants d'exilés. Pourune approche de synthèse, se rapporter à : Ana VASQUEZet AnaMaria ARAUJO, Exils
latino-américains : la malédiction d'Ulysse. Pans, CIEMI et L'Harmattan, 1988. Pour une approche plus
psychanalytique : Léon et Rebeca GRINBERG, Psychanalyse du migrant et de l'exilé. Lyon, Césura, 1 986.
(4) Daniel PARCERO, Marcelo HELFGOT et Diego DULCE, La Argentina exiliada. Buenos Aires,
Centro Editor de America Latina, 198S.
(5) Tel est le choix opéré par Cortàzar dans Libro de Manuel, qui présente des extraits de conférence de
presse sur la répression.

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Chalamov et Iouri Dombrovski pour la littérature du goulag. En revanche, l'exil


politique n'est pas une expérience radicalement retranchée du monde des vivants
comme le camp d'extermination ou le goulag, n est concevable pour l'esprit
humain. On peut certes le représenter comme une césure, une parenthèse, une
mutilation, mais non comme univers monstrueusement différent. Il a de
nombreux précédents dans l'histoire qui en font plutôt, hélas, un phénomène
banal. N'attendons pas que le témoignage sur l'exil nous révèle un pan de la
condition humaine totalement inconnu, pour lequel les mots manqueraient
encore et qui réduirait l'imagination au silence. L'exil est bien davantage du côté
du quotidien que de l'exceptionnel. A cet égard il faut rappeler que les réfugiés
politiques latino-américains, aux prises avec les mille et une difficultés
d'adaptation et de survie, n'ont guère l'occasion de témoigner de leur exil hors
du cadre ponctuel d'émissions de radio et de télévision, de publi cations militantes
ou associatives. Ce sont les écrivains qui l'ont fait le plus souvent. A leur place ?
En leurnom ? On serait tenter de le dire après avoir lu Geografias et Primavera. . .
de Benedetti, qui s'efforcent de «couvrir» toutes les variantes possibles de l 'exil
en diversifiant les âges, le sexe, les situations individuelles. Ce n'est pas la seule
fonction qu 'un romancier puisse assigner à son œuvre. Risquant une comparaison
frivole, je dirai que le romancier est dans la même distance par rapport au thème
de l'exil que peut l'être un autre écrivain par rapport au thème du naufrage.
Certes, le naufrage, comme situation limite, éveille un intérêt immédiat. Il y a
virtuellement une identification du lecteur au naufragé, comme à l'exilé. Mais
qui ne verrait le risque d'un enième récit de naufrage, si le talent du fabuliste, du
poète, du philosophe ne s'en mêlent pour faire de ce «scénario» éprouvé autre
chose ?

Du thème de l'exil en littérature, de par la prolifération des œuvres qu'il


suscite, on a dit qu'il était banal, ou qu'il devenait banal. C'est certainement le
cas si le roman se place sur le même plan qu'une accumulation de témoignages,
s'il ne dit rien de plus ou plutôt rien d'autre qu'un journal tenu avec rigueur, s'il
se place du côté de l'autobiographie. Encore lui saurons-nous gré, pour des
périodes qui apparaissent plus reculées pournotre conscience, de nous renseigner
sur l'exode de telle communauté, sur le bannissement de telle personnalité. Mais
pour une diaspora que nous avons en quelque sorte sous les yeux, il nous faut
autre chose qu'un roman-témoignage, car ce qui nous atteint indirectement dans
l'exil, ce n'est pas tant la répétition de l'arbitraire politique conduisant au
bannissement ou à la fuite, la terrible monotonie de la répression, mais bien
d'autres résonances de l'exil qui atteignent même le sédentaire le mieux établi
dans son «droit de cité» : souvenir de l'exil originel, nostalgie, errance spirituelle,
sentiment de non appartenance.

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Sur le plan de l'existence, la vie d'une personne déplacée, surtout sur


plusieurs années, est «poreuse». On y voit les motifs de la famille, de l'amour,
des études, du travail, du vieillissement, de la rencontre avec un autre milieu se
conjuguer avec celui de l 'identité étrangère et du déracinement. C 'est le contraire
d'une existence héroïque, même si elle exige beaucoup de courage. Il faut pour
dramatiser l'exil, c'est-à-dire pour le mettre en scène et mettre à nu son sens
tragique, d'autres solutions que la dramatisation (au sens d'exagération) des
petits malheurs quotidiens. Pourquoi supporterait-on de lire dans un témoignage
sur l'exil ce qui est difficilement supportable à entendre de vive voix et que l'on
peut sans exagérer taxer de jérémiades de l'exil ? Sur ce plan encore, la fiction
est beaucoup mieux placée que la simple déposition car elle peut faire intervenir
le pastiche, la parodie, le tragi-comique, le burlesque. Ou encore le lyrisme, la
condensation poétique, le sens de l'épique, le mythe. Il n'est pas déraisonnable
de demander au romande transcender l'exil obscur, l'exil au quotidien, ou en tout
cas de lui trouver une expression qui ne soit pas un calque de ce ressassement
qu'il peut parfois produire. Un exemple entre cent : ce lieu de passage obligé si
sordide qu'est la chambre d'hôtel minable dans une ville inconnue pour bien des
réfugiés en transit ou nouvellement arrivés est doté d 'un véritable statut poétique
dans le roman d'Emilio Dfaz Valcârcel, Harlem todos las dias , sans perdre pour
autant son caractère effectivement sordide.

Ne serait-ce que sur le plan du temps de récit, la fiction a la faculté de


privilégier les temps forts et de se dispenser de la continuité ou de la totalité.
Pensons aux récits de départ en exil que sont La casa y el viento d'Hector Tizôn
et Libro de navtos y borrascas. On leur trouverait un équivalent antérieur dans
Le grand voyage de Jorge Semprun : écrits dans l 'après coup, ces récits d'une
expulsion condensent le déchirement de la séparation, les angoisses devant
l'avenir, la mémoire encore vive des persécutions et aussi l'épaisseurpostérieure
des années d'exil, celles qui ne sont pas directement racontées. Le temps de l'exil
coule goutte-à-goutte dans le temps du voyage. Hector Tizôn imagine que son
narrateur chemine à pied vers la frontière bolivienne pour quitter l'Argentine,
très lentement, dans une sorte de voyage immobile qui lui permet de faire ses
adieux à son pays et de s 'installer déjà dans sa condition de déraciné et d 'homme
seul. Quant à Daniel Moyano il ajoute à la force symbolique de la traversée en
mer, rappel de l'Odyssée, de l'Arche de Noé, des récits de naufrage, du Vaisseau
fantôme, la forme musicale d'un chœur de voix qui se répondent et reprennent
tour à tour le thème principal de l'exil, dont on imagine mal l'équivalent non-
romanesque et qui dépasse de loin les circonstances du coup d'état de 1976. Ce
que peut faire la fiction, à partir de l'événement historique et sans le nier en tant
que tel, c'est rapprocher toute parole d'exil des psaumes bibliques sur l'Exil à

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Babylone et des livres des prophètes. Parla porte ouverte de la fiction s'engouffre
aussi toute une matière romanesque qui vient enrichir le thème du bannissement
politique : force de la mémoire et des racines culturelles, attachement de
l'enfance, désir de fuite, goût de l'exotisme et du dépaysement, tentation du
mimétisme ou au contraire du repli autarcique. Tous ces motifs n'enjolivent pas
l'exil politique dans la fiction, ne l'occultent pas non plus ; ils en élargissent le
sens, ce qui peut être une façon de le soustraire à la répétition pour le moins
décourageante de cet « accident » dans l'Histoire.

De même que les différents sens du mot exil se superposent et se croisent, de


sorte que l'on peut se livrer à une véritable recherche étymologique, sémantique,
anthropologique autour de ce terme, l'expérience que le terme recouvre forme
des strates multiples chez un même individu ou un même peuple.
La littérature, enfin, vient prendre en charge l'écho de ce mot éternel et son
renouvellement de génération en génération, d'une culture à l'autre, d'un drame
historique à l'autre. Une lecture plurielle peut mettre à jour cette multiplicité de
sens.
Encore faut-il que l'écriture permette au lecteur d'aller et de venir entre une
dimension historique et politique de l'exil et tout ce qui s'y engouffre de
réminiscences, religieuses, philosophiques.
Encore faut-il que le lecteur soit disposé à faire son miel de toute complexité,
de toute ambiguïté, et qu 'il Use les livres nés de diasporas toutes fraîches encore
en gardant le souvenir, l'écho, d'autres écrivains déracinés. Une fois l'épaisseur
du temps installée dans notre conscience de lecteurs, une conscience diffuse,
perméable, Ovide, Joyce, Nabokov ne deviennent-ils pas apparentés par leur
appartenance à la lignée des écrivains transplantés, au-delà des vicissitudes
politiques ? Inversement, le seul décret d'expulsion prononcé à rencontre d'un
poète ou d'un romancierne suffit pas à l'apparenter aux écrivains de l'exil si son
œuvre n'en porte pas la trace. C'est bien de trace qu'il s'agit parfois, et il
appartiendra au lecteur de la chercher là où elle se trouve, c'est-à-dire parfois là
où il ne l 'attend pas, car toutes ne sont pas estampillées du sceau officiel de l 'exil .
A cet égard, écrivains et lecteurs courent le même risque, chacun de leur côté,
chaque fois qu'ils tendent à légitimer la littérature de l'exil en passant
exclusivement par des considérations politiques. D n'y a pas, au regard de la
littérature, du texte, d'auteurs plus exilés que les autres, et qui pourraient en
quelque sorte montrer patte blanche, c'est-à-dire exhiber leur carte de réfugié
politique. Il serait également difficile d'établir un corollaire rigoureux entre le
statut de l'écrivain - voyageur, globe-trotter, exilé volontaire, exilé intérieur,
banni - et l'accent que prendra dans son œuvre le thème du déracinement et de
la nostalgie. Nul n'a l'apanage de la conscience historique du malheur ni de la

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UN EXIL PEUT EN CACHER UN A UTRE

nostalgie ontologique. Pour le lecteur, savoir dans quelles circonstances un


écrivain a quitté son pays, s'il a été forcé, pourquoi, s'il compte y revenir, n'est
qu'une des interrogations possibles à propos de l'œuvre. Les résultats de
l'enquête sont à manier avec précaution. On voit tout abus qui pourrait être fait
d'une exigence exprimée vis-à-vis de l'écrivain « officiellement » banni : à lui
le devoir de nous parler des vicissitudes de la dissidence politique, puisqu'il sait
de quoi il retourne. Aux écrivains librement expatriés le luxe de spleen. La
littérature engagée dans ce qu'elle a de plus schématique reviendrait en force sur
le devant de la scène. Le lecteur peut tomber aussi dans une autre forme de
perversité inquisitoriale : celle qui consisterait à chercherdans la biographie d'un
auteur, ettoutparticulièrementdans son parcours politique, les seules explications
à sa façon particulière d'aborder l'exil par l'écriture. En d'autres termes, il est
parfois dangereux de faire glisser le roman vers l'autobiographie en se laissant
obnubiler par la seule dimension politique.
On peut être sensible à la présence ou à l'absence de considérations idéologiques,
aux débats sur les événements politiques latino-américains, à ce qui est codé en
clair, à condition de ne pas rabattre mécaniquement la littérature sur l'histoire,
ou vice-versa.

Libro de Manuel semble être l'exemple éclatant (édifiant ?) d'un projet


rigoureusement parallèle à un engagement politique. Le soutien de Cortâzar aux
options révolutionnaires à partir des années soixante, l'hostilité dont il a été la
victime de la part des généraux argentins, sa transformation (sa conversion ?)
d'exilé volontaire en réfugié de fait sont certes visibles dans Libro de Manuel,
un livre empreint de sympathie et de solidarité envers les réfugiés politiques.
Pour autant, Rayuela n'en est pas moins un grand roman de l'exil à sa manière,
sur un registre différent, plus existentiel et philosophique. C'est aussi un roman
de la dissidence, bien qu'il ne présente pas de manifeste politique. A l'inverse,
Libro de Manuel conserve bien des aspects de Rayuela : le goût de la spéculation,
de la provocation, du jeu, la fascination devant le hasard, le thème de la
déambulation nocturne, celui de l'amour mis en péril. Le personnage d 'Andrés
est-il tellement éloigné de celui d'Oliveira ? L'un comme l'autre sont marqués
parune sorte de perméabilité, de condition flottante, d'ubiquité. Cette disposition
de l'être entretient un rapport plus profond avec le thème de l'exil que la
nationalité argentine et le séjour en France. On ne peut pas renvoyer dos à dos
le Cortâzar de Rayuela et celui de Libro de Manuel, ni effectuer de classement
schématique dans ses nouvelles, n serait dogmatique de prendre pour critère de
classification le curriculum vitae idéologique de Cortâzar, et de ne le considérer
comme écrivain de l'exil qu'à partir du moment où il s'est présenté comme
écrivain exilé dans ses essais.

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La consagraciôn de laprimavera d1 Alejo Carpentier est un roman construit


autour d'un double exil. La rencontre à Paris d'un jeune Cubain et d'une Russe
blanche qui trouve son dénouement heureux dans la révolution cubaine, la
réconciliation de l'un et de l'autre avec l'histoire après un long périple laissent
peu de doute sur les préférences politiques de l'auteur. Mais on y trouve aussi
quelques-uns des ingrédients qui font le charme des chroniques rédigées par le
jeune Alejo Carpentier pendant son long séjour en Europe : l'attrait pour l'éclat
de la culture à Paris, dans le droit fil de la légende de Paris auprès des élites latino-
américaines du début du siècle ; le goût du dépaysement et de l 'exotisme ; le désir
d'être un citoyen du monde, contrecarré seulement par la montée du fascisme et
de l'intolérance ; plus tard, les retrouvailles émerveillées avec l'Amérique
tropicale. Le scénario romanesque solidement établi par Carpentier fait
progressivement évoluer un exil doré de jeune patricien turbulent vers Ain exil
militant, puis un retour vertueux vers la patrie. L'itinéraire est impeccable. Mais
une lecture un peu en-dessous permet de sentir palpiter sous ce volontarisme la
jubilation de Carpentier à parler de ses deux amours : l'Europe, l'Amérique. Sa
sévérité à l'égard de l'Europe dans ce livre tient surtout de l'amour blessé. Dans
El recurso del método également on voit se recouvrir plusieurs exils,
indépendamment de toute référence autobiographique puisque le roman se situe
au tout début du siècle. Si l'on dégage le roman de son contexte précis,
minutieusement mis en place par un véritable travail de décorateur et d'érudit,
on verra apparaître chez le dictateur latino-américain l 'ambivalence des êtres qui
balancent entre deux cultures et deux systèmes de référence, un thème récurrent
dans la littérature de l'exil. L'émerveillement du général séjournant à Paris
devant les fastes de la capitale, puis sa fureur lorsque l'Europe le déçoit et le
repousse ; son désir d'imposer de force à son pays des formules empruntées aux
démocraties occidentales, puis sur ses vieux jours de banni un retour régressif à
l'Amérique primitive et charnelle font de ce roman autre chose qu'un roman
historique pour le lecteur sensible aux passerelles jetées par la littérature entre
l'Europe et l'Amérique. Par ailleurs, le fait que ce personnage appartienne à une
toute autre espèce politique que les exilés latino-américains des années soixante-
dix et quatre-vingt n'en font pas moins de lui un archétype d'exilé, celui des
caudillos déchus et emportés par l'instabilité politique du continent. Il n'est pas
de la même famille, mais ses rêveries nostalgiques vont à des images d'enfance,
à des fruits, à des odeurs, à des couleurs, comme il advient à tous ceux qui
souffrent de nostalgie.

Si un exil peut en cacher un autre, c'est aussi par un dédoublement du thème


à l'intérieur du même roman. Le psychanalyste avance que le traumatisme de
l'émigration fait revivre au sujet le moment où il s'est séparé de ses objets

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UN EXIL PEUT EN CACHER UN A UTRE

primitifs -les parents -, ou que l'embarquement pourun pays étranger ressemble


à cet autre voyage vers l'inconnu qu'est l'adolescence (6). A sa manière, le
romancier peut nous donner cette confusion des cercles de l'exil. L'image du
jardin qui donne son titre au roman de Donoso évoque dans le corps du récit le
jardin d'Eden. Le jardin d'à côté cristallise les regrets de ce qui aurait pu être, n' a
pas été, et ne sera plus jamais. Le monde édénique, nous est-il dit dès la première
page, c'est celui qui « ne nous proposait pas encore le choix tyrannique de
devenir, peut-être, aimés et célèbres ». Or, c'est le spectacle de la richesse, du
luxe, de la facilité et de l'érotisme sans complexe qui s'offre au regard envieux
et frustré de Julio. Celui aussi de la jeunesse (car le motif fitzgeraldien de la
jeunesse qui se fane sans que les promesses de bonheur et d'amour soient tenues
parcourt tout le roman). Là est l'exclusion majeure, le scandale : à ce banquet-
là Julio n'est pas, ne sera jamais invité. Son regret lancinant de n'être pas admis
dans le jardin d'à côté se double d'une nostalgie pour le jardin de la maison de
Roma à Santiago, de sorte que le même enchantement végétal évoque tout
ensemble un bonheur impossible dans le présent et l'agonie de la mère, la mort
du père. Julio finira par renoncer, comme dégrisé, à cet Eden dédoublé qu'est le
jardin de ses souvenirs d'enfance et le jardin des délices. Cette métaphore du
jardin sert de trame au roman tandis que se déroulent les anecdotes de l'exil,
racontées d'ailleurs de manière sordide. L'échec du roman tient au fait qu'il y a
une idée de romancier mais qu'elle ne s'incarne pas. Au contraire du livre
d'Hector Bianciotti construit sur la même métaphore, La busca del jardin, le
roman de Donoso ne parvient pas à articuler réellement son roman autour de
l'image essentielle car il se perd dans la dimension anecdotique. Il travaille
essentiellement dans une même direction, pour faire avouer à son personnage
que l'identité d'exilé politique dont il s'affuble est une imposture, qu 'il se cache
derrière cet exil officiel pour se dissimuler - mal - le désarroi de vieillir sans
connaître la gloire. Les pages consacrées à des commentaires pour le moins
malveillants sur les Latino- Américains en exil empêchent que l'on prête au
roman une dimension métaphysique comme il semble parfois y inviter le lecteur.
Les trois cercles narratifs G 'exil au jour le jour ; le thème fitzgeraldien ;
l'expulsion de l'Eden), au lieu d'aérer le roman, de lui donner un écho, une
respiration, l 'étouffent, n n'y a pas de réel dédoublement du thème de l 'exil : tout
comme les petites et grandes misères de la condition d'exilé servent de prétexte
à Julio pour ruminer d'autres échecs, le romancier donne parfois l'impression de
s'abriter derrière un développement poétique sur le mythe de l'Eden pour se

(6) LéonetRebecaGRINBERG.op.cir.

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SYLVIE ROLLER

livrer à un travail de sape contre une certaine littérature engagée et contre certains
cercles de la diaspora latino-américaine.

Aborder l'exil tout ensemble comme un avatar de l'histoire et en tant


qu'expérience fondamentale de l'humanité demande une élaboration littéraire
extrêmement complexe. La réussite d'une telle entreprise dépend sans doute de
l'orientation d'une œuvre littéraire avant même qu'elle ne prenne en compte
« officiellement » le déracinement. Le point de vue de l'exil semble dominant
chez certains écrivains quelles que soient les coordonnées de temps et de lieux
qu'ils choisissent (Juan Carlos Onetti et Hector Bianciotti sont de ceux-là),
tandis que pour d'autres écrivains le décentrement de leur univers romanesque
représente un danger, une source d'égarements. Que l'on pense au roman de
Manuel Scorza sur l'exil : La dama inmôvil. Le malaise qui sourd de ce roman
jusqu'à gêner la lecture ne tient pas seulement aux embarras de conscience de
l'écrivain par rapport à un thème poli tique qu'il aborde avec une certaine
mauvaise foi. n tient aussi à la difficulté d'ancrer les personnages à Paris. Tandis
que les pages qui se rapportent à l'Amazonie « tiennent », celles qui évoquent
Paris apparaissent beaucoup plus superficielles et conventionnelles.

Le statut littéraire des lieux est au cœur même de la littérature de l'exil. Nous
tenons peut-être là le secret des œuvres qui parviennent à tisser des sens multiples
à partir du noyau de l'exil. Qu'il me soit permis de faire une embardée hors du
domaine latino-américain et d'attirer l'attention sur le roman d'Anna Seghers :
Transit °K Écrit sur le paquebot qui menait Anna Seghers de Marseille au
Mexique, Transit porte à incandescence l'angoisse qui hantait tous les rescapés
provisoires du nazisme en 1941, et notamment les réfugiés anti-fascistes
allemands. D dit la quête épuisante de passeports, de visas, de billets maritimes.
Mais cette angoisse est racontée comme à distance par un jeune réfugié aUemend
en proie à une sorte d'errance somnambulique : il arpente sans relâche Marseille
à la recherche d'une femme qu'il aime, et qui apparaît et disparaît comme un
fantôme. L'existence de ces deux-là est elle-même désespérément suspendue à
un troisième personnage, un mort. Transit est le roman de la dernière chance, le
roman du risque amoureux et celui du balancement de l'âme entre la vie et la
mort, sans cesser jamais d'être le récit tragique de l'effondrement d'un monde
sous la barbarie. Son titre même, qui fait référence à un mouvement dans

(7) AimaSEGHERS. 7"ranjj7,trad.derallemandparJeanneSlern.Aix-en-Provence, Alinéa, 1986. Préf.


deChristaWOLF.

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UN EXIL PEUT EN CACHER UN A UTRE

l'espace, évoque l'effroi que suscite le passage du monde des vivants à celui des
morts, derrière le sens commun, administratif du terme. Les sens multiples du
roman se nouent autour d'un lieu, la ville de Marseille. Une ville saturée
d'attentes, d'errances, de rendez- vous manques ; une ville tournées vers son port
et dont la vocation maritime prend un visage sinistre ; une ville glaciale, balayée
par le mistral, avec des vestiges incompréhensibles de vie méditerranéenne.
Anna Seghers ne se souvient pas seulement - admirablement - de Marseille en
cet hiver 1941-42 : elle la crée à l'usage de ses personnages perdus les uns pour
les autres, à la mesure de la fin d'un monde.

C'est que dans la ville, la grande ville surtout, s'engouffre comme chez lui le
vent de l'exil. Le domaine latino-américain en offre de nombreux exemples : le
New York d'Emilio Dfaz Valcârcel et de Rodolfo Rabanal ; le Paris de Julio
Cortâzar, d'Edgardo Cozarinsky et de Julio Ramôn Ribeyro ; la ville construite
comme une réplique de Santa Maria de l'autre côté du fleuve par Juan Carlos
Onetti dans Dejemos hablar aï viento, toutes ces villes sont saturées d'absence
et aussi de signes par lesquels deux univers se rencontrent, l'univers de la ville
perdue et celui de la ville d'asile. Mais la ville-fantôme la plus « vivante », c 'est
bien La Habana para un infante difunto de Guillermo Cabrera Infante. Il
reconstruit La Havane de son enfance et de son adolescence avec une telle
nostalgie que ce roman riche en facéties erotiques devient aussi une élégie. Sans
qu'il soit fait clairement allusion aux raisons pour lesquelles l'auteur a quitté La
Havane, chaque page est marquée au coin de l'exil en raison de l'impossibilité
du retour. D n'y a pas de retour possible car cette Havane qui nous est contée n'a
pas seulement été détruite par la fin de l'adolescence.
La pelle, la pioche, et le règne d'une nouvelle esthétique sociale lui ont porté
des coups définitifs. La Havane devient ainsi une ville qui nous manque à jamais,
autant qu'elle manque à Cabrera Infante. Un exil peut en cacher un autre. La
littérature du déracinement, lorsqu'elle laisse pousser en profondeur ses racines
poétiques, crée un espace où chacun peut se reconnaître dans son ex-centricité
et se mettre à errer à son tour. Ainsi, la présence en nos murs d'étranges étrangers
renouvelle la vision que nous pouvons avoir des lieux de notre vie. Ce qui est vrai
sur le plan social et culturel l'est aussi en littérature et en art (Paris filmé par les
cinéastes étrangers nous apprend autre chose sur Paris que ce que nous en voyons
d'ordinaire), n ne s'agit pas simplement d'un point de vue culturel décalé ou
divergent sur les lieux, mais d'une esthétique de l'absence ou de l'exil intérieur.
Un exemple pris en-dehors du roman latino-américain aidera à rendre plus
éloquente cette abstraction. Les photographies de Josef Koudelka (photographe
tchèque exilé après 1968) réunies sous le titre Exils, donnent à voir l'Italie,

AMERICA 37
SYLVIE ROLLER

l'Angleterre, l'Espagne, l'Irlande... (g) si l'on se réfère aux légendes. Mais ce qui
fait leur unité profonde, comme l'expriment les préfaciers, c'est la sensation
d'effondrement intérieur qui s'en dégage. Koudelka a désormais intériorisé
l'exil et son regard en porte durablement la marque. En effet, les lieux, les objets,
les hommes que nous voyons là existent surtout d'avoir été vus par un artiste qui
est désormais certain d'être toujours ailleurs et toujours chez lui. Tous ces lieux
qu 'il photographie sont empreints de cette absence incamée, n a placé en exergue
de son livre ces quelques vers de Victor Hugo qui pourraient présider à un roman
de l'exil :

L'exil n'est pas une chose matérielle,


c'est une chose morale.
Tous les coins de terre se valent.
Tout lieu de rêverie est bon,
pourvu que le coin soit obscur et que
l'horizon soit vaste.

Le paradoxe de l'absence incarnée trouve difficilement sa place dans le cadre


du témoignage. Ce qui vient d'être dit ici à propos du traitement littéraire des
lieux pourrait être développé à propos du temps et du langage dans le roman de
l'exil. Ce qui fait la valeur d'un témoignage (souci de l'exactitude et de la vérité,
force de conviction, engagement personnel) ne suffit pas à donner corps et âme
au roman. A cet égard, le roman de Benedetti me semble d'une grande pauvreté.
D déçoit en particulier (ce n'est pas sa seule faiblesse) par l'écart très faible qui
sépare les voix narratives des témoignages directs. La comparaison penche
même en faveur des témoignages directs, car l'agencement et le ton des voix
narratives aboutissent à un genre édulcoré et timoré : le témoignage romancé. Il
n'est pas nécessaire que le récit entre dans la catégorie autobiographique pour lui
décerner ce label douteux. Le mot romancé dit bien ce qu'il veut dire ; il sent
l'ersatz et le faux-semblant. On reste en somme en-deçà de la fiction. S 'il y a
manquement à l'exigence littéraire et déception, ce n'est pas en raison d'une
règle du jeu qui serait imposée a priori au roman. C'est la force têtue du point de
vue du lecteur qui s'exprime à travers la déception. Le lecteur de roman met bien
autre chose en jeu que sa seule conscience historique et politique, surtout
lorsqu'il aborde le thème de l'exil. Acceptera-t-il que le romancier le sollicite
uniquement sur ce plan-là ? Son exigence, en vérité, est autre. Il demande au

(8) Josef KOUDELKA. Exils. Paris, Centre National de la Photographie, 1987. Préf. de Robert
DELPIRE, Alain FINKIELKRAUT, Danièle SALLENAVE.

38 AMERICA
UN EXIL PEUT EN CACHER UN AUTRE

romancier (comme il le demanderait aussi au poète et à l'artiste) de dégager de


l'indicible les paradoxes etles sens cachés de l'exil. Dans la voix de l'exilé, d'où
qu'il vienne, le lecteur n'espère-t-il pas entendre aussi la sienne ?

Sylvie Koller

Université de Rennes II

AMERICA 39
SYLVIE KOLLER

Bibliographie des romans et nouvelles cités

Benedetti, Mario. Geografias. Madrid : Alfaguara, 1984.

Benedetti, Mario. Primavera con una esquina rota. Madrid : Alfaguara, 1986.

Bianciotti, Hector. La busca del jardin. Barcelona : Tusquets, 1978.

Cabrera Infante, Gxnfttrmo.LaHabanapara un infante difunto. Barcelona : Seix


Barrai, 1981.

Carpentier, Alejo. La consagraciôn de la primavera. Barcelona : Plaza & Janés,


1986.

Carpentier, Alejo. El recurso del método (1974) in Obras complétas, vol. 6.


Madrid: SigloXXI, 1984.

Cortâzar, Julio. Libro de Manuel. Préf. de l'auteur. Barcelona : Bruguera, 198 1 .

Cortâzar, Julio. Rayuela (1963). Buenos Aires : Sudamericana, 1972.

Dfaz Valcârcel, Emilio. Harlem todos los dias. Mexico : Nueva Imagen, 1978.

Donoso, José. Eljardin de allado. Barcelona/Caracas/México : Seix Barrai, 1 98 1 .

Edwards, Jorge. El anfitriôn. Barcelona : Plaza & Janés, 1987.

Moyano, Daniel. Libro de navios y borrascas. Gijôn : Noega, 1984.

Onetti Carlos. Dejemos hablar al viento. Barcelona : Bruguera, 1980.

Skanneta, Antonio. Tes pas mort (Nopasônada, 1980). Trad. parLaureGuille-


Bataillon. Paris : Le Seuil, 1982.

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