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Jamais les dirigeants d’Airbus n’ont pris la peine


de nous informer directement », témoigne un ancien
L'étrange stratégie de John Harrison,
conseiller ministériel, qui s’inquiète de la tournure
l'homme-clé de la défense d'Airbus prise par l’affaire.
PAR MARTINE ORANGE
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 28 DÉCEMBRE 2018

John Harrison, secrétaire général et directeur juridique d'Airbus. © Airbus Emmanuel Macron et Tom Enders au salon du Bourget le 19 juin

Alors que les pouvoirs publics découvrent avec retard Car pour lui comme pour d’autres connaisseurs du
la gigantesque affaire de corruption qui menace dossier, Airbus est en grand danger. « Le risque est
Airbus, de nombreuses questions se posent sur le rôle énorme. Les amendes risquent de ne pas être en
et les méthodes de John Harrison, directeur juridique centaines de millions, comme le pense la direction,
du groupe aéronautique dans le dossier. D’autant mais en milliards. Le groupe court le danger d’être
qu'il a un précédent : il était directeur juridique chez profondément déstabilisé. Pour le pouvoir, Airbus est
Technip, ébranlé lui aussi par les affaires et passé sous un enjeu stratégique, en termes de technologies, de
contrôle américain depuis six mois. défense, d’économie », insiste un proche du dossier,
Les dirigeants d’Airbus sont comme tétanisés. Pendant rappelant ne serait-ce que le poids des ventes d’avions
des mois, ils étaient parvenus à minimiser l’affaire dans la balance commerciale.
de corruption qui menace tout le groupe (voir notre Parmi les faits qui troublent le plus les salariés comme
enquête). Et ils pensaient bien qu’ils allaient pouvoir les observateurs, beaucoup s’attardent sur le rôle joué
continuer à gérer ce dossier à l’abri des regards. Ils par John Harrison depuis le début. Si l’attention est
comprennent qu’ils ne le pourront plus : l’enquête particulièrement concentrée sur ce responsable qui
judiciaire pour corruption menée conjointement par cumule les postes de secrétaire général et de directeur
le Serious Fraud Office (SFO) et le Parquet national juridique, c’est non seulement parce qu’il est au cœur
financier (PNF) est devenue publique. Elle est du système de défense d’Airbus dans ces affaires de
désormais un sujet de préoccupation majeure au sein corruption, mais aussi parce qu’il a un passé.
des pouvoirs publics. Après avoir été au début des années 2000 directeur
Ceux-ci sont en train découvrir tout, avec retard. juridique de Cassidian – la branche défense d’EADS à
Bien que la France et l’Allemagne soient à égalité l’époque, présidée en ce temps-là par Tom Enders –, il
(11 %) les deux premiers actionnaires du groupe décide de partir en 2007 chez Technip, groupe mondial
aéronautique, Tom Enders n’a pas éprouvé le besoin, dans le parapétrolier. Appelé par Thierry Pilenko, un
semble-t-il, d’informer l’Élysée et la chancellerie ancien de Schlumberger qui vient alors de prendre
à Berlin dès le début des menaces qui pesaient la présidence du groupe, John Harrison y cumule les
sur le groupe. De la même manière, les personnes postes de secrétaire général et de directeur juridique,
censées représenter l’État au conseil d'administration comme chez Airbus.
ne paraissent pas avoir pris la mesure de la situation À peine arrivé, il lance là aussi une grande opération
ni donné l’alerte. « Toutes les informations que nous mains propres dans le groupe, alors aux prises avec la
avons eues nous ont été données de façon officieuse. justice américaine pour violation de l’embargo avec

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l’Iran et des soupçons de corruption dans d’autres protéger le groupe, et BPI France, premier actionnaire
pays. Là aussi, il offre de collaborer pleinement avec de Technip, avalisa cette fusion contraire à ses intérêts,
les autorités judiciaires américaines. car il s’agissait « d’une opportunité ».
Il n’a pas fallu six mois pour que la réalité de ce
mariage entre égaux apparaisse. Le groupe est dirigé
à partir de Houston. Tous les postes importants
de direction, à l’exception de Thierry Pilenko qui
a conservé la présidence du groupe, sont trustés par
les Américains. Le groupe plie sous le poids d’une
fusion faite dans des termes irréalistes : il porte
au bilan plus de 5 milliards de dollars de goodwill
(écart d’acquisition) supplémentaires, preuve que le
John Harrison, secrétaire général et directeur juridique d'Airbus © Airbus
mariage s’est fait dans des conditions désastreuses
Toutes ces affaires n’ont guère fait de bruit pour Technip. Sa dette a presque doublé en six mois.
à l’extérieur à l’époque. Dans un rapport Fin juillet, le groupe a annoncé qu’il était en perte au
d’information sur l’extraterritorialité de la premier semestre, après une erreur de change de 200
législation américaine, réalisé en février 2016 millions de dollars.
conjointement par la commission des affaires
« Un avocat connu pour ses relations
étrangères et la commission des finances de étroites avec le SFO »
l’Assemblée nationale, un bout du voile cependant
est levé. On y apprend que Technip a dû payer 338 Ce sinistre précédent amène les observateurs, jusqu’au
millions de dollars (environ 320 millions d’euros) de sein des allées du pouvoir, à se demander si Airbus
pénalités, une des plus fortes amendes imposées à n’est pas à son tour victime d’une déstabilisation qui
des groupes étrangers, à la justice américaine pour conduirait le groupe aéronautique européen à passer
une affaire de corruption au Nigeria. Depuis 2012, sous influence américaine, les enquêtes judiciaires
Technip rappelle aussi régulièrement dans ses rapports servant de prétexte à tout connaître du groupe et à
annuels qu’il est soumis à la loi américaine « Iran le faire plier. Dès lors, les méthodes dont se sert le
Threat Reduction and Syria Human Rights Act », loi directeur juridique pour mener la défense du groupe
permettant aux autorités américaines de poursuivre aéronautique deviennent essentielles.
tout groupe international qui violerait les obligations À son retour dans le groupe en 2015 comme secrétaire
américaines sur l’embargo décrété contre l’Iran et les général et directeur juridique, John Harrison a pour
sanctions contre le régime syrien. mission de remettre les choses en bon ordre, d’arrêter
Dans quelle mesure ces attaques judiciaires n’ont- tous les recours avec les agents commerciaux et
elles pas servi à faire plier Technip, comme ce fut le d’en finir avec les pratiques honteuses de corruption,
cas d’Alstom ? C’est la question que de nombreux dessous-de-table, commissions et autres.
observateurs se posent. Car la suite est connue (nous Si le but n’est pas discuté, la manière dont il
l’avons racontée ici). En mai 2016, Thierry Pilenko gère le dossier interroge. C’est lui qui est allé
annonçait un mariage entre égaux avec l’américain « spontanément » déclarer l’omission de certaines
FMC Technologies, bien que ce dernier soit trois commissions auprès des agences de crédit export
fois plus petit que le français. Contre toute attente, britannique, française et allemande. Dans la foulée, il
Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, est aussi allé avertir le Serious Fraud Office (SFO),
refusa de prendre un décret de sauvegarde pour l'organisme britannique chargé des plus grosses
affaires de corruption.

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Espérait-il que la dénonciation de certaines « d’Airbus, dans le procès des missiles vendus à Taïwan.
inexactitudes et omissions » – pour reprendre les N’est-ce pas un conflit d’intérêts ? En tout cas,
termes utilisés par Airbus dans son rapport annuel – lui pourquoi aller chercher un autre cabinet américain ?
permettrait d’enterrer rapidement un passé douteux,
moyennant quelque amende, comme le soutiennent
certains ? A-t-il sous-estimé l’impact de sa démarche ?
Un an après, sa façon de procéder fait l’objet
de multiples conjectures parmi les salariés et les
connaisseurs extérieurs du dossier. Tous se retrouvent
cependant sur un point : jamais John Harrison, décrit
comme un homme prudent, n’a pu entreprendre
une telle démarche auprès des autorités judiciaires
britanniques, selon eux, sans avoir obtenu au préalable Neil Gerrard, avocat au cabinet Dechert, chargé de l'enquête chez Airbus © DR

l’aval de Tom Enders. Airbus semble être passé au-dessus de toutes ces
questions pour une raison : le cabinet Dechert emploie
Par la suite, les méthodes retenues pour mener
un avocat spécialisé dans la criminalité en col blanc,
l’enquête interne n’ont pas rassuré non plus. Dès
qui est un ancien du SFO : Neil Gerrard.« Un
le départ, John Harrison a décidé de confier les
avocat connu pour ses contacts étroits avec l’agence »,
recherches sur les pratiques du Strategy and Marketing
écrit le Guardian. C’est sans doute une manière de
Organisation (SMO) – le département commercial du
s’occuper de traiter avec le SFO, comme s’y était
groupe, véritable boîte noire chargée de conduire les
engagé John Harrison auprès d’autres responsables
contrats exports les plus sensibles – à un cabinet
d’Airbus, même si cela ressemble furieusement à une
d’avocats américain, Hughes Hubbard & Reed. Un
sorte de trafic d’influence.
choix très contesté en interne. « Il a expliqué qu’il
les connaissait bien, qu’il avait eu recours à leurs Cela fait un certain temps, semble-t-il, que Neil
services, lorsqu’il avait eu à mener le même genre de Gerrard met en avant auprès de ses clients ses
mission chez Technip », explique un proche du dossier. relations privilégiées avec le SFO. En 2011, il est
ainsi devenu l’avocat d’une trouble société minière
La façon dont ce cabinet mène son enquête interne crée
kazakhe, Eurasian Natural Resources Corporation
de nombreux remous à l’intérieur du groupe. Car les
(ENRC), prise alors dans un gigantesque scandale
avocats ont eu accès à tous les documents confidentiels
de corruption et d’abus de bien social. Pendant
sur les commissions et les intermédiaires. Les salariés
près de deux ans, la société négocia avec l’autorité
du SMO ont dû se soumettre à des interrogatoires, les
judiciaire avant d’obtenir une transaction, jusqu’à ce
données de leurs ordinateurs et de leurs téléphones
que les dirigeants de la société minière se disputent
portables sont aspirées.
avec Neil Gerrard au sujet de ses honoraires jugés
Mais au cours des derniers mois, les salariés du groupe exorbitants : il réclamait plus de 16 millions de livres
ont eu la surprise de voir arriver l’équipe londonienne (environ 18 millions d’euros) pour ces dix-huit mois
d’un autre cabinet d’avocats américain, le cabinet de prestations. Juste après leur séparation en avril
Dechert. Le choix de ce cabinet a paru encore plus 2013, le SFO décida d’ouvrir une enquête criminelle
incompréhensible dans le groupe : Dechert est le sur les agissements de ENRC, comme le rapporte
représentant du gouvernement taïwanais, adversaire Corruption Watch.
Airbus ne dévoile pas le montant versé à ses avocats,
et à ce cabinet en particulier. Selon nos informations,
le groupe aéronautique a dépensé 60 millions d’euros
pour cette seule affaire en frais d’avocats, l’an dernier.

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En attendant, Neil Gerrard, avec la bénédiction de les avocats américains ne sont pas protégés par le
la direction d’Airbus, mène avec acharnement ses secret professionnel. Depuis la loi Sarbanes-Oxley
enquêtes. « Il y avait parfois jusqu’à 60 avocats adoptée en 2002, les avocats qui travaillent avec le
en même temps », raconte un témoin. Outre ce Securities and Exchange Commission (SEC) – c’est-
déploiement exceptionnel de moyens, c’est aussi à-dire tous les grands cabinets d’affaires américains
l’étendue des champs d’enquête qui inquiète les – ont obligation de dénoncer les infractions de leurs
salariés. Car les demandes des avocats vont bien au- clients.
delà des contrats commerciaux sensibles. Rapports Le groupe aéronautique assure qu’il n’y a aucun
avec les sous-traitants et les équipementiers, prix risque, que les avocats qui travaillent sur l’enquête
d’approvisionnement, tout semble les intéresser. sont français. Un proche du dossier ne partage pas la
Officiellement, il s’agit de s’assurer que rien même analyse. « D’abord, j’ai surtout vu des avocats
n’échappe à l’enquête, qu’Airbus collabore au mieux américains. De plus, compte tenu de l’interprétation
avec les autorités judiciaires. très large que les pouvoirs publics américains donnent
Ces réponses ne rassurent guère les salariés d’Airbus. de leur extraterritorialité judiciaire, je doute que la loi
Ils ont plutôt le sentiment que le groupe est en train de française s’applique en cas de différend », analyse-t-
se faire siphonner toutes ses données stratégiques. La il. Compte tenu de cette incertitude juridique immense,
crainte est d’autant plus élevée que ce sont des cabinets pourquoi faire courir de tels risques à Airbus, en ne
américains. Or à la différence des avocats français, recourant qu'à des cabinets américains ?

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