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STRATÉGIES D'IMMORTALITÉ

Alexandra Triandafillidis

L’Esprit du temps | « Adolescence »

2010/2 n° 72 | pages 443 à 460


ISSN 0751-7696
ISBN 9782847951745
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-adolescence1-2010-2-page-443.htm
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Pour citer cet article :
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Alexandra Triandafillidis, « Stratégies d'immortalité », Adolescence 2010/2 (n° 72),
p. 443-460.
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DOI 10.3917/ado.072.0443
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STRATÉGIES D’IMMORTALITÉ

ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

Nous publions encore ce texte


d’Alexandra Triandafillidis en raison
de sa qualité scientifique, de sa

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fréquente lecture et de l’affection que
Marie-Christine Aubray et moi-même
portons toujours à son auteur, décédée
en pleine activité universitaire le 4
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février 2000. Ph. Gutton

Personne ne se risquerait aujourd’hui à proposer une définition de


« l’adulte », et encore moins de l’adulte « normal »...
Entre la complexité des mécanismes psychiques et la fluctuation
des idéaux socioculturels, il est néanmoins possible de s’accorder sur un
constat : l’état adulte, au mieux « fictivement normal », fait suite à un
temps d’adolescence infiltré de « potentialités pathologiques ». Autrement
dit, s’il y a succession entre l’adolescence et l’âge adulte, il y a également
modifications, et parfois radicales.
C’est à l’une de ces modifications que nous allons nous intéresser :
la modification des stratégies d’immortalité.
Les hypothèses qui nous guident sont les suivantes :
- l’adolescence est le temps pendant lequel s’inaugure un travail
de deuil du soi immortel ; ce travail a pour caractéristique de demeurer
toujours inachevé ;
- parallèlement à ce travail de renoncement à l’immortalité, engagé
par l’adolescent et qui se poursuit tout au long de la vie, des défenses
s’organisent, plus ou moins opérantes ou invalidantes ; elles mettent en
scène les diverses stratégies d’immortalité inventées par le moi pour tenter
de pallier la blessure inconsolable de sa finitude ;
Adolescence, 1996, 14, 1, 25-41 ; 2010, 28, 2, 443-460.
444 ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

- le « fantasme d’immortalité » de l’adolescent et la « conviction


(relative) d’immortalité » de l’adulte1 sont, en ce sens, à considérer comme
deux stratégies d’immortalité ; mais on ne saurait méconnaître qu’elles
présentent une différence essentielle : pour l’adulte, la mort est devenue
« mortifère », et le système défensif s’est adapté à ce changement.
Pour prendre la mesure des incidences de ce changement, nous allons
interroger une apparente évidence, présente à la clinique comme à la vie
quotidienne : la « normalité fictive » et l’adaptation, tant de l’adulte que de
l’adolescent, semblent indissociables de la capacité à élaborer des « projets ».

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Si ce constat se vérifie auprès des adolescents comme auprès de
leurs aînés, un examen plus attentif des mécanismes en jeu met en
évidence que le « projet » de l’adolescent ne remplit pas la même fonction
que celui de l’adulte.
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Après avoir argumenté que le projet de l’adulte a pour fonction de


dénier la mort, nous tenterons de montrer que l’investissement, par
l’adolescent, d’une « image de lui à venir » est nécessairement paradoxal,
car pris dans une aspiration contradictoire : d’une part, rendre la mort
possible pour pouvoir la dénier, et ainsi, « devenir adulte » ; mais d’autre
part, et afin de répondre au vacillement que provoque cette tentative,
chercher une réassurance vitale, soit en forgeant un lien à un objet de
besoin qui réactive l’illusion de la complétude pour maintenir la
continuité, soit en se confrontant à l’épreuve de la discontinuité, par une
provocation et un affrontement du risque, à la recherche de ses limites,
dont le dépassement prend valeur de preuve de la survie2.

1. Nous reprenons ici deux expressions utilisées par P. Gutton dans son article : Essai sur
le fantasme d’immortalité à la puberté, Cliniques méditerranéennes, 1993, 39/40, 141-154.
2. Tout au long de ce travail, nous utilisons l’expression « besoin de continuité » en
référence aux travaux de D. W. Winnicott sur l’importance du « sentiment de continuité
d’exister ». Cf. notamment : - (1949), L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma, tr. fr.,
in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p. 68 ; - (1956), La
préoccupation maternelle primaire, tr. fr., in De la pédiatrie à la psychanalyse, op. cit.,
p. 172 ; - (1960), La théorie de la relation parent-nourrisson, tr. fr., in De la pédiatrie à
la psychanalyse, op. cit., p. 248 ; - (1963), L’état de dépendance dans le cadre des soins
maternels et dans la situation analytique, tr. fr., in Processus de maturation chez l’enfant,
Paris, Payot,1978, pp. 252-253.
stratégies d’immortalité 445

D’où notre choix d’organiser cette réflexion autour du concept de


« projet », de ses fonctions et de ses dysfonctionnements - autrement dit,
d’accorder au projet un intérêt théorique majeur.

LE PROJET DANS LA THÉORIE FREUDIENNE

Le « projet » ne fait pas partie des concepts du vocabulaire de la


psychanalyse. Et pourtant, ce terme a donné lieu à l’une des toutes
premières élaborations théoriques de Freud - élaboration sur laquelle nous
arrimons notre réflexion3.

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S’interrogeant sur le mécanisme à l’origine du trouble que présente
une jeune femme qui « n’avait auprès de personne, pas même de son
médecin de famille, la réputation d’une nerveuse », mais qui était
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incapable de réaliser le « projet » d’allaiter son enfant avant que sa


« guérison » ne soit obtenue par suggestion hypnotique, Freud distingue
deux sortes de représentations qui intéressent le temps à venir4 :
« ...des représentations selon lesquelles je vais faire ceci ou cela, ce qu’on
appelle des projets, et des représentations selon lesquelles il va m’arriver ceci ou
cela, à proprement parler des attentes »5.

Ces deux sortes de représentations s’accompagnent toujours de


« représentations de contraste pénibles », figurant « l’incertitude
subjective, la contre-attente », immanquablement associées à
l’imagination du temps à venir.
Dans le cas du projet, une question s’impose : « Comment donc une
vie représentative saine traite-t-elle les représentations de contraste
opposées au projet ? »6. La réponse de Freud est nette :

3. Freud S. (1892-1893), Un cas de guérison hypnotique avec des remarques sur


l’apparition de symptômes hystériques par la « contre-volonté », tr. fr., in Résultats, idées,
problèmes, t. I, Paris, PUF, 1984, pp. 31-43.
4. Déjà en 1890, Freud avait souligné les conséquences de la qualité de l’attente, en
distinguant « attente anxieuse » et « attente croyante », dans le déclenchement, le
développement, et l’issue des maladies. Cf. Traitement psychique (traitement d’âme), tr.
fr., in Résultats, idées, problèmes, t. I, op. cit., pp. 8 et 9.
5. Un cas de guérison hypnotique, op. cit., p. 36.
6. Ibid., p. 36.
446 ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

« Elle les réprime et les inhibe autant qu’elle le peut, ce qui correspond à
la forte conscience de soi propre à la santé, elle les exclut de l’association, et ceci
réussit souvent à un si haut degré que l’existence de la représentation de contraste
opposée au projet n’est en général pas évidente »7.

En revanche, dans le « status nervosus simple », les représentations


de contraste sont l’objet d’un « renforcement » ; et, selon l’affection
considérée - neurasthénie ou hystérie (nous sommes en 1892) -, elles
connaissent un destin différent.
C’est leur destin dans l’hystérie qui retient notre intérêt8 :

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« Conformément à la tendance de l’hystérie à la dissociation de la
conscience, la représentation de contraste pénible, qui apparemment est inhibée,
est mise hors association avec le projet, et continue à subsister, souvent
inconsciente pour le malade lui-même, comme représentation séparée. »9
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Si ce destin retient notre intérêt, c’est parce que, dans la perspective


ici développée, la « représentation de contraste pénible » qui s’oppose le
plus radicalement au projet, c’est, pour chacun, l’événement
- imprévisible, mais cependant inéluctable - de sa mort à venir.
D’où notre question : comment une « vie représentative saine »,
lorsqu’elle élabore un projet, traite-t-elle cette représentation de contraste ?
Et la réponse que nous proposons : elle l’inhibe, elle la met hors association.
Autrement dit, dans les termes de l’époque, l’élaboration du projet
implique de dissocier de la conscience la représentation de contraste qui
s’y oppose, en soulignant que cette représentation continue à subsister.
Dans des termes plus tardifs, et toujours freudiens, l’élaboration du
projet se comprend - nous allons le voir - par la mise en œuvre d’un
mécanisme qui permet, au prix d’un clivage du moi, de faire coexister deux
exigences incompatibles. À partir de 1924, ce mécanisme s’appelle le déni.
Ce parallèle autorise à penser que la dissociation de la conscience

7. Ibid., p. 36.
8. Nous n’approfondirons pas ici les hypothèses de Freud relatives au destin de la
représentation de contraste dans la neurasthénie : de la phobie à la folie de doute, avec
une constante : la « faiblesse de la volonté » (cf. ibid., p. 37). Ces hypothèses nous
paraissent néanmoins essentielles à une réévaluation de l’impossibilité de l’adolescent
dépressif à élaborer des projets.
9. Ibid., p. 37.
stratégies d’immortalité 447

mise en évidence chez l’hystérique dès 1892 préfigure le clivage du moi


théorisé par la suite10 ; clivage dont J.-B. Pontalis a radicalisé l’importance
en suggérant qu’il doit être considéré comme une « structure du moi, dans
son rapport à la réalité », et que, par conséquent, « la notion de Ichspaltung
(...) est coextensive à la définition psychanalytique du sujet »11.

LA FONCTION DU PROJET (DE L’ADULTE) DANS UNE « VIE REPRÉSENTATIVE SAINE »

L’homme est mortel, et il le sait. Il sait qu’il doit mourir, mais il


ignore à quel moment il va mourir. Sa mort est une question de temps.

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Pourtant, la simple observation quotidienne montre que l’homme
vit comme si il ne devait jamais mourir : il fait « des projets ».
C’est ainsi que le fonctionnement psychique « sain » gère le savoir
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de sa finitude : en déniant, inhibant, mettant hors association la menace


que constitue, pour chacun, le savoir de l’immanente potentialité de sa
mort. En d’autres termes, l’élaboration du projet nécessite la mise en
œuvre d’un déni, et suppose, de ce fait, l’instauration d’une dissociation
de la conscience, d’un clivage du moi.
Nous avons montré ailleurs12 que le concept de déni peut être ainsi
utilisé sans perdre ni son sens, ni son opérativité métapsychologiques ;
cette utilisation conduisant, en outre, à désigner le projet comme symptôme
de la normalité, et à parler de déni normativant, en regard et en reflet du
clivage « coextensif à la définition psychanalytique du sujet » : c’est-à-dire
au plus près de l’affirmation freudienne de l’idéalité fictive de la norme13.

10. Nous soulignons que ce texte est antérieur à l’une des découvertes fondatrices de
la psychanalyse : c’est, en effet, l’auto-analyse « systématique » entreprise en 1896 après
la mort de son père, qui conduira Freud à mettre en évidence l’identité entre les
mécanismes à l’œuvre dans les phénomènes psychiques dits « normaux » et les
phénomènes psychiques dits « pathologiques ».
11. Pontalis J.-B., Présentation, Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1970, 2, 5-15, pp. 10 et 11.
12. Cf. Le projet : symptôme de la normalité, Psychanalyse à l’Université, 1988, 13,
50, 261-279.
13. Cf. Freud S. (1937), L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, tr. fr., in Résultats,
idées, problèmes, t. II, Paris, Payot, 1985, p. 250 : le « moi-normal est, comme la normalité
en général, une fiction idéale. Le moi-anormal (...) n’en est malheureusement pas une.
Toute personne normale n’est en fait que moyennement normale, son moi se rapproche de
celui du psychotique dans telle ou telle partie, dans une plus ou moins grande mesure... ».
448 ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

Dans la perspective ici travaillée, il s’agit de recentrer nos arguments


autour de la fonction du projet de l’adulte, et donc, de la fonction du déni.
Les textes freudiens sont explicites : le moi utilise le mécanisme du déni
lorsqu’il est confronté à deux exigences incompatibles, inconciliables, mais qu’il
est contraint de faire coexister : un désir « très puissant » provenant du ça, auquel
s’oppose une contradiction incontournable de la réalité.
Sous la condition de rappeler que, dans le déni, « le rejet est toujours
doublé d’une acceptation »14, on voit qu’au moyen du déni, le moi parvient à ne
pas se soumettre totalement à la réalité sans pour autant la rejeter complètement :
le désir conserve sa satisfaction, mais la réalité est respectée15. C’est pour cette

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raison que les dénis sont « des demi-mesures (...), des tentatives imparfaites pour
détacher le moi de la réalité »16.
Si l’on ne perd pas de vue que le déni est « une très habile solution de la
difficulté », et si l’on retient l’aspect « rusé » de cette solution17, on voit que la
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façon dont le projet traite la réalité - et plus précisément l’imprévisible moment de


la mort - manifeste la mise en œuvre d’un déni : déni par lequel s’exprime le désir
« très puissant » d’immortalité, sans que soit détruit le « savoir de la mortalité ».
Mais la « ruse » n’est pas sans conséquence, il y a un « prix à payer » : c’est « la
déchirure dans le moi »18 : autrement dit, le clivage (la dissociation de la conscience).

En résumé, le projet de l’adulte « normal » a pour fonction de répondre à


sa « tendance à mettre la mort de côté, à l’éliminer de la vie », à l’« exclure des
comptes de la vie »19. Il fait advenir un temps non plus aléatoire, mais certain, un
temps qui n’est pas soumis à l’imprévisible ; il permet de faire comme si
l’événement de la mort était exclu du temps qui sépare son élaboration de sa
réalisation ; il assure ainsi imaginairement l’existence du délai de son effectuation20.

14. Freud S. (1938), Abrégé de psychanalyse, tr. fr., Paris, PUF, 1967, p. 80.
15. Cf. Freud S. (1938), Le clivage du moi dans les processus de défense, tr. fr., Nouvelle
Revue de Psychanalyse, 1970, 2, 25-28. Cf. p. 26 : « Les deux parties ont reçu leur lot : la
pulsion peut conserver sa satisfaction ; quant à la réalité, le respect dû lui a été payé. »
16. Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 80.
17. Le clivage du moi..., op. cit., p. 26.
18. Ibid., p. 26.
19. Freud S. (1915), Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, tr. fr., in
Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 26 et p. 28.
20. Comment comprendre autrement l’utilisation quasi générale, dans le langage
courant, du présent du verbe pour énoncer un projet, alors que le futur serait bien
davantage approprié ? Cette utilisation du présent, c’est-à-dire du temps du rêve, du
temps du désir réalisé, ne confirme-t-elle pas la mainmise imaginaire qu’autorise le
projet sur le temps à venir ?
stratégies d’immortalité 449

Autrement dit, si le projet de l’adulte témoigne de la mise en œuvre


d’un déni, c’est parce qu’il permet que la (re)connaissance de
l’immanente potentialité de sa mort coexiste avec une méconnaissance
qui annule, pour partie, les effets de ce savoir.

LE « PROJET » (?) DE L’ADOLESCENT

L’adolescent a-t-il besoin de dénier la mort ?


La réponse à cette question passe par le rappel de la spécificité de
« l’attaque » qui déclenche la mise en œuvre d’un déni : c’est une attaque

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provenant de la réalité extérieure21, contre laquelle le moi est contraint de
se défendre, et qui comprend « deux ingrédients que Freud considère
comme majeurs »22 : une perception et une menace ; une perception
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d’abord sans signification et donc inoffensive, qui ne devient inacceptable


que dans un deuxième temps, lorsqu’elle acquiert une signification qui la
transforme en menace. C’est à ce moment-là seulement que s’impose la
nécessité de mettre en œuvre un déni.
Dans notre hypothèse, l’adolescence est le temps au cours
duquel l’événement de la mort à venir, perception/savoir sans
signification pour soi23, se transforme peu à peu en menace pour le
moi, qui s’empresse de dénier ce qu’il a entrevu : alors, et alors
seulement, il élabore un projet « adulte », projet qui vient, en quelque
sorte, prendre la place et le relais du fantasme d’immortalité
parallèlement et progressivement désinvesti.
En d’autres termes, l’adolescence serait le temps d’une « entrevue »
avec le mortifère de la mort, entrevue dont l’issue favorable n’est autre
que l’entrée dans l’âge adulte, lorsque le déni de ce qui a été entrevu peut
s’opérer et se concrétiser par l’élaboration d’un « projet ».

21. Formellement affirmée par Freud, cette idée de « défense contre la réalité »
est sans doute à l’origine de la fréquente réduction du déni à un mécanisme
psychotique - réduction que Freud, lui, n’a jamais opérée. (Cf. notre article déjà
cité, pp. 269-271.)
22. Laplanche J., Problématiques II - La castration, Paris, PUF, 1980, p. 65.
23. Sur cette équivalence proposée entre perception et savoir, cf. notre article déjà
cité pp. 266-267.
450 ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

Quelle est, en ce cas, la fonction du projet de l’adolescent ? Et le


terme même de « projet » convient-il pour désigner l’image de lui-même
à venir que l’adolescent s’invente, se forge, et présente, pour être
(considéré comme) « normal » ?
Ces interrogations appelent plusieurs questions :
- comment reconstruire la transformation qui rend « menaçante »
une mort auparavant « inoffensive » ?
- quelle fonction attribuer aux images de lui-même à venir que
l’adolescent se donne, ou ne peut se donner ?

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- comment concevoir les conduites de réassurance convoquées
par l’adolescent en contrepartie de l’incertitude à laquelle il est
confronté, et avec laquelle il est contraint de négocier ? Et comment
repenser certaines difficultés propres à l’adolescence qui apparaissent,
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dans cette perspective, comme vicissitudes du travail de renoncement


au fantasme d’immortalité ?

La transformation de la mort

Pour l’enfant, « la représentation de la mort n’a de commun avec


la nôtre que le nom »24. Cette affirmation, à elle seule, engage l’idée
d’une transformation.
Nous savons que le fonctionnement psychique s’initie peu à peu
au principe de réalité : il apprend à renoncer au plaisir immédiat, il
consent à l’ajourner25.
Cet ajournement n’implique-t-il pas l’existence d’un temps à
venir ? Et ce temps à venir, dès lors qu’il est ainsi « assuré », ne se trouve-
t-il pas d’emblée soustrait à la potentialité de la mort ?
À partir de cette interrogation, et souhaitant réserver le terme de
« projet » au rapport spécifique qu’entretient l’adulte « normal » avec le
déni de sa finitude, nous proposons de distinguer deux modalités du

24. Freud S. (1900-1899), L’interprétation des rêves, tr. fr., Paris, PUF, 1967, p. 221.
25. Cf. Freud S. (1911), Formulations sur les deux principes du cours des événements
psychiques, tr. fr., in Résultats, idées, problèmes, t. I, op. cit., p. 140.
stratégies d’immortalité 451

rapport au temps futur, et par suite à la mort ; deux modalités dont chacun,
une fois qu’il en a eu l’expérience, fait ou peut faire usage tout au cours
de sa vie : l’anticipation et la prévision26.
Ces deux modalités concernent la capacité d’imaginer ou de
concevoir quelque chose qui n’a pas encore eu lieu :
- lorsqu’on prend un « savoir » de l’à venir dans un savoir du passé
dont on dispose à son insu : on anticipe. Mais ce qui est ainsi anticipé est
nécessairement identique à ce qui est déjà connu, parce que déjà vécu ;
- lorsqu’on voit par avance, lorsqu’on imagine une situation future

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qui n’a jamais existé pour soi, dont on n’a aucune expérience, donc aucun
savoir préalable : on prévoit.
Dans la perspective qui nous intéresse, le « mortifère » de la mort, intimement
associé, dès l’origine, à la séparation/disparition, autrement dit à la discontinuité,
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est neutralisé par l’anticipation, tandis qu’il est potentialisé par la prévision.
On reconnaît aisément la part prise par le jeu du fort/da dans la
nécessité d’apprivoiser l’une des premières déconvenues enfantines : la
discontinuité inhérente à « l’objet » - ou encore : la présence n’offre
aucune garantie de permanence et de continuité ; bien au contraire, la
présence inclut l’immanence de l’absence, c’est-à-dire de la disparition
(de l’autre, de soi ?) qui ne peut manquer de lui faire suite.
Face à ce constat, l’enfant fait disparaître l’objet. Mais l’objet qui
disparaît, c’est l’enfant lui-même, et par conséquent c’est également lui
qui réapparaît27. Et s’il met ainsi en scène la disparition, c’est parce que
- initié par « la répétition d’expériences rassurantes »28 -, il sait à son insu
qu’il peut la faire suivre de la réapparition.
Autrement dit, l’épreuve renouvelée de la disparition se soutient d’une
certitude qui témoigne d’une figure de la mort dont le mortifère est comme neutralisé ;
une figure de la mort parfois même paradoxalement « auto-conservatrice ».

26. Une argumentation de cette proposition (et de ses limites) a fait l’objet d’un
travail de notre part, auquel nous nous permettons de renvoyer le lecteur : Temps du
savoir et temps de l’incertitude, Psychanalyse à l’Université, 1990, 15, 60, 139-153.
27. Cette perspective, déjà présente au « jeu de la bobine », devient explicite lorsque le
petit-fils de Freud, en l’absence de sa mère, trouve « un moyen de se faire disparaître lui-
même » en s’accroupissant devant le miroir posé au pied de son lit. Cf. Freud S. (1920), Au-
delà du principe de plaisir, tr. fr., in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 53, n. 2.
28. Freud S. (1926), Inhibition, symptôme, angoisse, tr. fr., Paris, PUF, 1968, p. 99.
452 ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

Les adolescents ne donnent-ils pas fréquemment l’illustration de ce


paradoxe : quand leurs paroles ou leurs actes sont infiltrés d’une tentation
suicidaire - sans qu’il y ait « tentative » de suicide -, tentation suicidaire
où le disparaître semble indissociable de la conservation, souvent même
de la survie psychique ?29
C’est à ce point précis que la prévision se différencie de
l’anticipation, tout en laissant pressentir la mise en œuvre d’un système
défensif approprié, destiné à contourner ce qui a affleuré.
De même que le jeu du fort/da illustre le mécanisme de

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l’anticipation, un autre texte célèbre de la littérature analytique30
exemplifie l’expérience mutative de la prévision.
Nous éloignant de la problématique centrale du « stade du miroir »,
nous ne retenons de cette observation qu’un élément : l’enfant devant le
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miroir voit par avance une image de lui, de ce qu’il n’a jamais été, et de
ce qu’il n’est pas encore. Et à cet instant, selon ce qu’il perçoit dans le
regard de l’autre31, il s’identifie - ou non - à cette image : il prévoit ce qu’il
va devenir, ou se heurte à un à venir impensable.
La mutation opérée par cette expérience est, à proprement parler,
vertigineuse : en se reconnaissant dans cet autre qui est lui, l’enfant
renonce « au temps de la répétition dont est exclue la découverte interne
de la mort » ; il est comme précipité dans la « verticalité », qui « se
comprend par l’existence de la mort, ou encore d’un rapport au temps »32.
Et si c’était ce vertige qui suscitait sa jubilation, ou, comme l’écrit
Lacan, sa « mimique illuminative », son « affairement jubilatoire » ? Cette
question apparemment paradoxale ne sera étrangère qu’à celui qui aurait
perdu toute familiarité avec l’adolescence...
Lorsqu’est rompue la circularité rassurante de la répétition, le
mortifère est, en quelque sorte, restitué à la mort, et le temps de vie se

29. Cette tentation suicidaire, paradigmatique de certaines formes de dépression,


incite à établir un rapport privilégié entre adolescence et dépression. Cf. notre travail : La
dépression et son inquiétante familiarité, Paris, Éd. Universitaires, 1991.
30. Lacan J., Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, in Écrits,
Paris, Seuil, 1966, pp. 93-100.
31. Même s’il signe là, selon Lacan, le pacte de son « aliénation » ; mais c’est une
autre question.
32. Fédida P., L’objeu, in L’absence, Paris, Gallimard, 1978, p. 150.
stratégies d’immortalité 453

déploie, « entre deux morts ». En d’autres termes, la vie devient histoire


quand l’humain appréhende et assume que le devenir se tisse dans
l’imprévisibilité du moment de la mort. Il peut alors imaginer, « voir par
avance », mais sans savoir et sans croire, dans une incertitude qui maintient
en tension l’à venir virtuellement possible et le réel imprévisible.
C’est là où se tient l’adolescent : il oscille entre la réassurance de
l’anticipation et l’incertitude de la prévision.

La fonction des « images à venir » de l’adolescent

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Reflets de ce qu’il n’a jamais été et de ce qu’il n’est pas encore, les images
de lui-même à venir que crée l’adolescent ont une fonction dont témoigne
l’usage qu’il en fait. Quant à l’accueil qu’il leur réserve, il dépend, pour partie
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- comme au temps du miroir - de ce qu’il perçoit dans le regard des autres.


Destinées à négocier avec l’incertitude inhérente à la prévision, ces
images ont une fonction défensive : elles compensent le progressif
désinvestissement du fantasme d’immortalité et soutiennent l’attente qui
précède l’élaboration du projet adulte.
Partant du constat que ces « images de lui à venir » accompagnent
la vie psychique diurne de l’adolescent, nous suggérons d’opposer
« fantasmatisation » (ou « rêverie diurne »), et « imagination », en
référence à un article de Winnicott sur « les subtiles différences
qualitatives qui marquent les divers modes de fantasying »33.
Nous allons argumenter que :
- la rêverie diurne est à l’adolescent ce que le projet est à l’adulte :
un système défensif qui vise à tenir à distance le mortifère de la mort ;
- la « dissociation » désignée par Winnicott comme concomitante de
la « rêverie diurne » préfigure le clivage du moi présupposé par le projet - ce
en quoi nous retrouvons le parallèle que nous avons proposé précédemment.

33. Winnicott D. W. (1971), Rêver, fantasmer, vivre, tr. fr., in Jeu et réalité, Paris,
Gallimard, 1975, pp. 40-54 (cf. p. 40). Notre utilisation de ce texte est à préciser : la
réflexion de Winnicott porte sur le cas d’une patiente dont la problématique ne saurait
être assimilée à « la problématique de l’adolescence ». Nous nous autorisons cependant
à utiliser ici certaines intuitions de l’auteur, car elles nous paraissent déborder le cadre de
l’observation qu’il relate.
454 ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

Les points que nous retenons du travail de Winnicott sont les suivants :
- la fantasmatisation (c’est-à-dire « quelque chose de l’ordre du rêve
diurne », daydream) doit être distinguée du rêve et de la vie qui, eux, « se
sont avérés être du même ordre »34 ;
- le fantasme est fixe, tandis que le rêve et la vie sont mouvants35 ;
le fantasme « paralyse l’action », tandis que l’imagination comporte « un
programme d’action »36, permet de s’aventurer dans le futur37 ; la
satisfaction du fantasme est prise « dans une fixité hic et nunc »38 ;
- ce qui distingue fondamentalement fantasmatisation et imagination,

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c’est un « facteur temps » : dans le cas de la fantasmatisation, « ce qui se
passe se passe immédiatement, à ceci près que rien n’arrive »39 :
L’exemple donné par Winnicott mérite d’être retranscrit intégralement,
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car il décrit magistralement le mécanisme à l’œuvre :


« La patiente peut être assise dans sa chambre et ne rien faire, sinon
respirer, et pourtant, elle a - dans son fantasme - peint un tableau, fait quelque
chose d’intéressant dans son travail, ou encore elle est partie se promener à la
campagne. Mais, du point de vue de l’observateur, il ne s’est rien passé. En fait,
rien ne peut se passer puisque c’est dans un état de dissociation que tout se passe.
D’autre part, elle peut être assise dans sa chambre, songer au travail du lendemain,
faire des projets ou songer à ses vacances, ce qui est une sorte d’exploration
imaginaire du monde et du lieu où le rêve et la vie sont une seule et même chose.
C’est ainsi que ma patiente oscille constamment entre la santé et la maladie. »40 ;

- ce qui compte, c’est que par la fantasmatisation, le sujet « vit


réellement », mais « à partir d’une activité mentale dissociée »41 ; tout se
passe comme si « une autre vie se poursuivait »42 : le sujet vit « dans ce
qui (est) devenu une séquence organisée de fantasmes »43 ;
- dans cette activité fantasmatique, l’omnipotence est maintenue ;

34. Ibid., p. 40.


35. Cf. ibid., p. 47.
36. Cf. ibid., p. 49.
37. Ibid., p. 51.
38. Ibid., p. 53.
39. Ibid., p. 42.
40. Ibid., pp. 41-42 (mots soulignés par nous).
41. Ibid., p. 43.
42. Ibid., p. 44.
43. Ibid., p. 44.
stratégies d’immortalité 455

des « choses merveilleuses (peuvent) être accomplies »44 ; en revanche,


dès qu’il s’agit de « mise en pratique », les limites rencontrées
contraignent à renoncer à l’omnipotence et suscitent l’insatisfaction ;
- retenons, pour finir, l’issue « imaginaire » de la séquence clinique que
rapporte Winnicott, car elle rencontre l’axe ordonnateur de notre argument :
La patiente « avait manifestement une certaine nostalgie de la certitude
que lui apportait le schéma de la maladie et éprouvait une grande anxiété quant à
l’incertitude, inséparable de la liberté de choisir »45.
Ne reconnaît-on pas, à la lecture de ces éléments, les contradictions

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et les apories de l’adolescent « ordinaire » face à son à venir ? les
discordances, parfois violentes, entre une « omnipotence » en laquelle il
réalise fantasmatiquement, dans l’instant, « sans que rien n’arrive », les
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aspirations qui l’animent, et - comme en contre-coup - une


« impuissance » qui le plonge dans l’insatisfaction, le désarroi, parfois
dans la sidération et l’immobilité, lorsque, tenté de mettre en pratique ces
« choses merveilleuses », il rencontre des limites, ou seulement des
obstacles qu’il perçoit comme infranchissables ?
Ne reconnaît-on pas aussi, sous cette forme aiguë et transitoire,
l’esquisse du clivage familier qui accompagne le déni de la finitude ?

La résurgence du besoin de continuité et ses vicissitudes


Comment rencontrer la mort sans en mourir ? et comment
rencontrer la mort pour pouvoir vivre ? Ainsi pourrait se définir l’un des
aspects du travail de l’adolescent pour « devenir adulte » : entrer dans le
temps incertain de la vie, et l’habiter, sans que soit rompu le sentiment
de continuité d’exister.
Dans notre perspective, le désinvestissement du fantasme
d’immortalité provoque une vulnérabilité spécifique, en ce qu’elle
exacerbe le besoin de continuité qui hante l’humain.
Ainsi, la résurgence du besoin de continuité, qui accompagne
comme nécessairement le passage de la rêverie diurne au projet, répond-

44. Ibid., p. 45.


45. Ibid., p. 54 (mots soulignés par nous).
456 ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

elle à une exigence paradoxale, indissociable de « l’imagination »


- opposée à la « fantasmatisation » -, à savoir : se déployer à l’infini, alors
même que cherche à s’inscrire la (re)connaisance de la finitude.
Si face à cette exigence, l’adolescent semble faire appel à des réassurances
contradictoires, c’est parce qu’il oscille entre deux tentations apparemment
opposées, mais dont le dénominateur commun n’est autre que ce besoin de
continuité - souvent désigné comme fascination de l’illimité, ou comme attrait de
l’absolu : une tentation fusionnelle, quand il cherche à le satisfaire, et une
tentation ordalique, quand il le met à l’épreuve de sa vérification.

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Ainsi désignées, ces deux tentations laissent pressentir les « potentialités
pathologiques » propres à cet âge. Mais, conformément à la tradition freudienne,
c’est en leur excès que celles-ci se laissent saisir, et donc réinterroger, avant que
ne soit décelable leur présence à bas bruit chez tout adolescent.
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1 - La tentation fusionnelle, et l’addiction :


L’émergence fréquente de conduites addictives à l’adolescence
engage diverses hypothèses. Celle privilégiée ici consiste à considérer que
l’addiction tente de pallier la discontinuité ; c’est-à-dire à lier l’émergence
des conduites addictives à l’incertitude qui saisit l’adolescent lorsqu’il
entrevoit le mortifère de la mort.
Penser ainsi l’addiction en termes de mécanisme, indépendamment
de l’objet - autrement dit, souligner l’aspect contingent de l’objet
« choisi » - ouvre la question de la fonction de l’addiction.
Compliquée par les réaménagements pulsionnels propres à
l’adolescence, la tentation fusionnelle se matérialise par la création et
l’investissement d’objets, dont l’exclusivité et la nécessité vitale invitent à
se demander s’ils ont réellement le statut d’« objet »46 : leur « utilisation »
ne témoigne-t-elle pas plutôt de leur appartenance au champ du besoin, au
registre de l’auto-conservation ?
Quel que soit le masque qu’il revêt : objet de passion (« amours »
adolescents), objet de croyance (mysticisme et/ou secte), objet « produit »

46. Cf. la distinction heuristique argumentée par F. Gantheret entre « objet » et « substance »,
précisément par rapport à l’addiction, et au regard de la problématique continuité/discontinuité :
La haine en son principe, Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1986, 33, 63-73.
stratégies d’immortalité 457

(drogues)...47, l’objet d’addiction de l’adolescent semble électivement


« choisi » - mais comme pour le symptôme, la question reste posée de ce
qui a historiquement déterminé ce choix plutôt qu’un autre.
En fait, la création de ces objets vise à écarter la menace inhérente
à l’altérité, et à réinstaurer la complétude absolue et définitive à laquelle
aucun humain ne renonce jamais totalement48.
L’objet d’addiction de l’adolescent aurait pour fonction de colmater
la brèche ouverte à la fois par l’altérité et par l’incertitude : il satisfait
illusoirement et transitoirement l’aspiration à la continuité réactivée par la

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« découverte interne de la mort ».
Mais tout se passe comme si cette aspiration à la continuité cédait,
pour certains ou par moments, la place à un besoin régressif de
complétude fusionnelle.
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2 - La tentation ordalique, et le risque :


Les conduites de risque, qui se manifestent souvent à l’adolescence,
ne sont opposées qu’en apparence à la quête de réassurance de
l’adolescent. Elles en sont, en fait, complémentaires : elles mettent en
scène les contradictions de l’adolescent, partagé entre la nécessité de
désinvestir son fantasme d’immortalité, et la difficulté à s’en dessaisir.
La provocation du risque intervient quand la rencontre de
l’incertitude ébrèche l’évidence de l’immortalité : alors, « indécise,
l’immortalité est interrogée par l’acte »49.

47. Cf. notre article : Les masques du besoin, Adolescence, 1994, 24, 65-80. Les
similitudes entre les divers « objets d’addiction », dans leurs rapports privilégiés au
registre du besoin, ont été mises en évidence par de nombreux auteurs : cf. Aulagnier
P., Les destins du plaisir, Paris, PUF, 1979 ; McDougall J., Théâtres du Je, Paris,
Gallimard, 1982, et Théâtres du corps, Paris, Gallimard, 1989. II importe de
souligner que l’équivalence désignée au titre de la fonction n’est pas seulement
théorique : nombreux sont les témoignages qui montrent la contingence de « l’objet
d’addiction » : par exemple, abandon de la drogue et entrée dans une secte ou dans
un groupe communautaire dont les principes de fonctionnement ne sont pas sans
évoquer « l’armée ou l’église ». (Cf. Freud S. (1921), Psychologie des foules et
analyse du moi, tr. fr., in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 119-217.)
48. Cf. notre article : Les naufragés de l’impossible, Revue internationale de
psychopathologie, 1994, 16, 511-554.
49. Gutton P., Essai sur le fantasme d’immortalité à la puberté, op. cit., p. 147.
458 ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

Interroger l’immortalité par la provocation du risque répondrait


ainsi à un double objectif : rendre la mort possible, parfois même
s’acharner à la rendre possible, afin de ne plus être asservi par une
immortalité « hors du temps », mais aussi, et dans le même mouvement,
afin de vérifier une capacité de survivre, dans la réalité, à une mort
présentifiée en sa réalité mortifère.
Ainsi s’éclaire, en ses impasses, le destin du « héros
malheureux », celui qui « doit, par des affrontements répétés, prouver sa
survie aux dieux et au monde »50.

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La mise en présence de la mort est, en effet, indissociable d’une
mise à l’épreuve des limites de la vie. N’est-ce pas ce dilemme
qu’illustrent tant d’exemples, du plus quotidien au plus tragique :
conduites ordaliques ou sports « extrêmes » (!), mais aussi anorexies,
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overdoses, ou tentatives de suicide manifestes ?


Rendre la mort possible sans en mourir serait une façon d’engager
le « deuil de soi immortel » - mais une façon « rusée », puisqu’elle recèle
en négatif la recherche d’une preuve de l’immortalité.

Désigner l’addiction et le risque comme manifestations bruyantes


de la résurgence le plus souvent silencieuse du besoin de continuité de
l’adolescent, et comme vicissitudes du travail de renoncement au fantasme
d’immortalité, réinscrit, par rapport à la problématique de l’incertitude, la
question du « regard de l’autre » dans la constitution et l’investissement
d’une image de soi à venir - particulièrement à l’adolescence51.
L’expérience ne montre-t-elle pas que l’issue du travail d’adolescence,
et le dénouement de ses vicissitudes, dépendent, pour une large part, de
l’accueil - si ce n’est de la réponse - qui est réservé par « les autres » aux
tentations exprimées, bruyamment ou silencieusement, par l’adolescent ?
L’importance des amitiés intimes, de l’appartenance à un groupe,
voire à une « bande », n’atteste-t-elle pas du rôle accordé aux « autres »
par l’adolescent - sous la condition de souligner que ces « autres » ont

50. Ibid., p. 146.


51. Le terme d’« autre » n’est pas à entendre dans un sens restrictif.
stratégies d’immortalité 459

souvent pour caractéristique d’être « choisis » en fonction de leur capacité


à entretenir l’illusion d’une identité rassurante, en deçà d’une altérité
menaçante ? Autrement dit, que ces « autres » participent, à leur insu, au
maintien ou à l’évolution des stratégies d’immortalité de l’adolescent ?

Notre réflexion s’est centrée de façon quasi exclusive sur l’un des
aspects du « travail » de l’adolescence : comment renoncer au fantasme

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d’immortalité, et transformer une rêverie diurne en projet, c’est-à-dire en
stratégie d’immortalité « adulte » ?
Si le passage de la rêverie diurne au projet implique une entrevue,
puis un « arrangement » avec le mortifère de la mort, la multiplicité des
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destins de l’incertitude dans la vie psychique « adulte » reflète la diversité


des issues de cette rencontre : incertitude écartée, compensée, surmontée,
déniée, partiellement apprivoisée ou compulsivement convoquée... ; les
« réponses » apportées ne sont-elles pas toutes, par essence, défensives ?
Dessiner ainsi la trajectoire de l’adolescent comme à la fois proche
et lointaine - familière et étrangère - invite à réinterroger l’attrait qu’il
exerce et/ou le rejet qu’il suscite.
Ne serait-ce pas parce que, avant d’inventer à son tour les moyens
de s’en défendre, il côtoie et fréquente, provoque souvent tragiquement,
mais aussi refuse parfois violemment l’incertitude ? Une incertitude
« subjective » que l’adulte tient à distance, ou transforme en attente
créatrice de l’inattendu ; une incertitude qui demeure au fondement de la
vulnérabilité de l’humain et de ses diverses stratégies d’immortalité.

Annexe :

Quand la théorie rencontre l’actualité


Cette approche permet-elle de renouveler le questionnement sur le double constat
récurrent à toutes les études consacrées à l’adolescence : d’une part, la durée de
460 ALEXANDRA TRIANDAFILLIDIS

l’adolescence s’est significativement allongée, et d’autre part, à la notion de « crise »


traditionnellement associée à cet âge, s’est ajoutée, pour la concrétiser, la mention d’un
désarroi dont les propositions d’analyse sont multiples ?
Dans cette conjecture, le concept de « projet », en tant qu’indice de « normalité »,
apparaît comme point d’entrecroisement où la théorie freudienne offre une résonance
aux apories du quotidien ; mais sous trois conditions :
- penser le projet en termes de « représentation-but » ;
- considérer l’adolescence comme le temps où s’arriment et se précisent les esquisses
des représentations-but parfois ébauchées dans l’enfance, et qui guident la vie de l’adulte ;
- souligner que les aléas de la réalité matérielle ne sont jamais dans un rapport de
causalité linéaire avec un dysfonctionnement psychique, mais qu’on ne saurait méconnaître

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certaines incidences des modifications de l’environnement sur la vie psychique.
Réévaluer le concept de projet sous cet éclairage a pour intérêt d’éveiller un
rappel : deux représentations-but sont explicitement associées par Freud à l’âge adulte :
aimer et travailler.
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Y a-t-il actuellement, dans la société occidentale, deux représentations-but plus


vacillantes que le couple et l’emploi ? deux représentations-but dont la stabilité paraisse
plus aléatoire, voire inaccessible ?
Autrement dit, ces deux représentations-but, supports traditionnels de projets,
peuvent-elles faire l’objet d’un investissement fiable de la part de l’adolescent
d’aujourd’hui, pour accompagner et soutenir le désinvestissement du fantasme
d’immortalité dont il ne peut faire l’économie pour « devenir adulte » ? Le travail
d’adolescence ne s’en trouve-t-il pas comme empêché, ou en tout cas compliqué, donc
étiré dans le temps, et chargé d’inquiétude, ou a minima d’insatisfaction ?
Cette mise en parallèle de registres hétérogènes semble apporter confirmation au
double constat que nous avons rappelé, et pourrait contribuer à éclairer certaines
questions qui dépassent le champ de la pratique clinique.

Alexandra Triandafillidis
Université Denis-Diderot, Paris VII
Laboratoire de psychopathologie fondamentale et psychanalyse

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