Vous êtes sur la page 1sur 25

Institut Arabe des Chefs d’Entreprises

Journées de l’Entreprise

6 et 7 décembre 2013

La Micro-finance en Tunisie : Etat des Lieux et Perspectives

Mehdi Mejdoub

1
Table des matières
Introduction ............................................................................................................................................. 3
I. Etat des lieux .................................................................................................................................... 4
I.1 Evolution du secteur de la microfinance en Tunisie ......................................................................... 4
I.2 Faible contribution des associations de microcrédit dans l’inclusion financière ................................ 7
I.3 Changement du cadre réglementaire : enjeux et défis ..................................................................... 11
II. Commercialisation et renforcement institutionnel ........................................................................... 13
II.1 Des IMFs rentables et efficientes pour améliorer le taux pénétration du secteur et assurer la viabilité
des services ......................................................................................................................................... 13
II. 2 La collecte de dépôt et de l’épargne : un moyen pour réponde aux besoins des IMFs et des micro-
entrepreneurs...................................................................................................................................... 15
II.3 Adaptation des modalités de financement aux besoins du marché ................................................ 17
II.4 Les services non-financiers ........................................................................................................... 18
II.5 Une Centrale des Risques pour accompagner le développement du secteur .................................. 19
III. Restructuration des associations de micro-crédit ......................................................................... 20
III.1 Pourquoi faut-il sauver les AMCs et favoriser la cohabitation ? ................................................... 21
III.2 Des associations locales vers des IMFs d’une dimension régionale .............................................. 22
III.3 La BTS : un bailleur de fonds parmi d’autres............................................................................... 23
III.4 Recherche de synergie entre les AMCs ........................................................................................ 23
Conclusion ............................................................................................................................................. 25

Tableau 1 : source de financement de l’investissement pour la micro-entreprise ........................................ 7


Tableau 2 : les types de bénéficiaires potentiels de la micro-finance .......................................................... 8
Tableau 3 : Analyse SWOT des AMCs .................................................................................................... 10
Tableau 4 : les nouvelles conditions d’activités pour les deux types d’IMFs ............................................. 12
Tableau 5 : Mutualisation des activités dans le Réseau Marocain de la Microfinance Solidaire ................. 24

Figure 1 : répartition des crédits octroyés par les AMCs par secteur d’activité ........................................... 6
Figure 2 : Pourcentage des adultes de 15 ans et plus ayant un compte chez une institution financière ..... 16

2
Introduction
En Tunisie, la micro-entreprise occupe une place importante dans l’économie nationale. Selon,
l’Institut National de la Statistique (INS)1, il existe plus de 503 mille micro-entreprises2 qui
emploient près de 507 mille personnes, soit 20% du total de la population active dans les secteurs
non agricoles. Elles contribuent à hauteur 7,5% du PIB et près de 9,0% du PIB non agricole.
Outre ces structures, il existe près de 160 mille petits exploitants agricoles qui contribuent au
développement du secteur, et par conséquent de l’économie. Aussi, il existe de très petites
entreprises formelles et informelles qui constituent une source d’emploi et de revenu pour une
partie de la population active.
Pour qu’elles puissent survivre et se développer, toutes ces structures, exclues du financement
bancaires classique, faute ne pouvoir présenter des garanties, ont besoin d’accéder au
financement. C’est dans cette optique que le secteur de la microfinance a commencé à se
développer depuis le milieu des années 1990. La mise en place d’un cadre réglementaire et la
création de près de 290 associations de micro-crédit avait pour objectif d’octroyer du micro-crédit
à ce type de structures. Toutefois, malgré tous les efforts consentis, le taux de pénétration du
secteur est resté faible et la majeure partie des clients cibles demeure exclue du financement.

Au lendemain des changements politiques survenus au début de l’année 2011, le secteur de la


microfinance a commencé à connaitre une nouvelle dynamique qui peut se solder par des
mutations importantes dans le paysage de l’intermédiation financière. Le décret 117 du 5
novembre 2011 a ouvert la porte à la commercialisation du secteur, en permettant l’exercice d’une
activité lucrative de la microfinance, tout en incitant au renforcement de l’approche ‘classique’ à
travers la consolidation et la restructuration des associations de microcrédit. Aussi, la mise en
place d’une Autorité de Contrôle permettra une régulation et un développement du secteur.

Néanmoins, ces changements mettent les opérateurs existants et les nouveaux entrants devant
des défis de taille. D’un côté, les associations de microcrédit éprouvent de grandes difficultés à se
conformer aux exigences de la nouvelle loi et se trouvent aujourd’hui complètement inaptes à
exercer leur activité. D’un autre côté, beaucoup d’acteurs et d’observateurs s’inquiètent de
l’introduction de la nouvelle approche « lucrative » et craignent que la recherche de la rentabilité
n’exclue encore plus les pauvres du financement.

Ainsi, plusieurs questionnements s’imposent, aujourd’hui ; à savoir: Quelles sont les conclusions à
tirer de l’évolution du secteur de la microfinance en Tunisie ? Faut il favoriser le développent
d’IMFs rentables ? Faut il diversifier l’offre en introduisant la collecte de dépôt (ou de l’épargne) ?
Quelles sont les conditions pour assurer un équilibre entre la rentabilité et la mission sociale des
IMFs ? Comment adapter l’offre à la demande pour assurer aussi bien la viabilité des IMF que
celle des projets financés ? Une cohabitation entre les différents types d’IMF est elle souhaitable
et possible ? Comment restructurer les AMCs pour les rendre compétitives ? Quelles sont les
mesures d’accompagnent en termes de renforcement de l’infrastructure institutionnelle ?

L’objectif de ce travail est d’essayer d’apporter des réponses à ces questionnements.

1
Résultats de l’Enquête auprès des Micro-entreprises, Institut National de la Statistique, 2007.
2
Le nombre extrapolé après ajustement par les taux des entreprises fermées (23%) et celles ayant une comptabilité
(12,5%) est de 325 mille entreprises.

3
I. Etat des lieux
Cette partie est consacrée à la présentation de l’évolution du secteur de la microfinance en
Tunisie, à l’analyse des performances des principaux acteurs et à l’identification des défis et des
enjeux qui ressortent des changements réglementaires que connait le secteur.

I.1 Evolution du secteur de la microfinance en Tunisie


En Tunisie, l’intérêt pour le sort économique des populations démunies a commencé à se
manifester dès le début des années 1960, avec la création des caisses locales du crédit mutuel et la
mise en place de programmes de développement financés par des organismes internationaux, à
l’instar du Fonds International du Développement Agricole (FIDA) et du Programme
Alimentaire Mondial (PAM)3. L’intervention de l’Etat s’est renforcée, en 1973, avec la mise en
place du «Programme Régional de Développement » (PRD) pour aider à la création et à la
consolidation de l’emploi à côté de l’amélioration des conditions de vie de la population rurale.
L’intérêt pour l’insertion économique de la population urbaine est apparu au début des années 80
avec la mise en place du « Programme de Développement Urbain Intégré » (PDUI) et la création
du Fonds de Promotion de l’Artisanat et des Petits métiers. Les crédits subventionnés
constituaient le principal mécanisme d’intervention de ces programmes.
Au milieu des années 1990, une autre approche d’inclusion financière et sociale a vu le jour, avec
le lancement du produit micro-crédit, non subventionné, par l’association Enda-Interarabe dans
le quartier populaire de Cité Ettadhamen. Aujourd’hui, l’association compte 230 000 clients actifs
(ayant un prêt en cours), pour un portefeuille de 150 millions de dinars. Elle a un réseau de 70
agences, qui couvrent tous les gouvernorats et 66% des délégations. Ce réseau est servi par un
personnel de 1 100 personnes dont 80% sont diplômés de l’Enseignement Supérieur4. Par
ailleurs, Enda a réussi à intégrer des réseaux régionaux et internationaux de micro-finance (à
l’instar de Sanabel et Microfinance Network) ; ce qui lui permet de profiter des synergies,
d’améliorer ses compétences et ses ressources et de lever des fonds sur le marché international.

Pendant cette même décennie, l’Etat tunisien a cherché à optimiser sa politique d’intégration
socio-économique des populations démunies en adoptant une nouvelle approche qui favorise
l’initiative privée et l’auto-emploi, d’une part, et la proximité de l’intervention et l’adaptation des
produits aux besoins des micro-entrepreneurs, d’autre part. C’est ainsi qu’a été créée la Banque
Tunisienne de Solidarité (BTS) en 1997, spécialisée dans le financement des micro-entreprises au
profit des jeunes diplômés et qualifiés. La principale spécificité de cette Banque, est qu’elle
n’exige pas de garanties matérielles. Elle se distingue aussi des autres banques commerciales par
une contribution au financement qui atteint 90% de l’investissement.

La BTS compte 24 agences pour autant de Gouvernorats. Toutefois, cette « dévolution » ne lui
permet pas, à elle seule, d’assurer une couverture de toutes les délégations du pays. Ainsi, et afin
d’assurer une meilleure proximité, la banque a développé des cadres de partenariats avec les
administrations techniques publiques, à l’instar des Commissariats Régionaux de Développement

3
Larbi, M. & Moussa, F. (1988). L’état de l’agriculture en Tunisie. Essai de l’intervention de l’État dans le secteur
agricole. Centre d’Études, de Recherche et de Publication de l’Université de Droit, d’Économie et de Gestion de
Tunis, Tunisie.
4 Données collectées de l’intervention de Mickael Cracknel lors de la Table Ronde sur la Microfinance, le 24

septembre 2013 à Tunis.

4
Agricole, l’Agence Nationale de l’Emploi et du Travail Indépendant, l’Agence Tunisienne de
Formation Professionnelle, etc. Cette politique permet une complémentarité entre le rôle
technique du réseau régional des administrations techniques et les agences de la BTS. Celles-ci
octroient annuellement, et en moyenne, 10 000 crédits pour une taille moyenne de 9 000 TND. A
la fin de l’année 2009, la Banque dispose d’un encours de 422 millions de dinars.

Toutefois, la mission de la BTS, telle que présentée ci-dessus, se limite au financement des
personnes qualifiées ou diplômés de l’enseignement supérieur. Ainsi, une partie de la population
démunie se trouvait toujours exclue du financement. C’est pour répondre à cette problématique,
qu’il y a eu la promulgation de la première loi sur le micro-crédit en 19995. Celle-ci défini le
microcrédit comme tout crédit, accordé par les associations de micro-crédits (AMC)6, qui vise
l’aide à l’intégration économique et sociale en finançant l’acquisition de petits matériels de
production ou le fonds de roulement. Il peut également être accordé pour l’amélioration des
conditions de vie. Le montant maximum de ce crédit est de 5000 DT, distribué avec un taux
d’intérêt de 5%, pour une durée de remboursement maximale de trois ans. Les personnes éligibles
aux micro-crédits sont les personnes physiques qui (a) appartiennent aux familles nécessiteuses et
aux catégories vulnérables et ayant la capacité d’exercer une activité ; ou (b) qui ont une
qualification pour exercer une activité et qui n’exercent pas un travail salarié.

Vue les conditions de financement prévues par le cadre réglementaire, les associations ne peuvent
lever les fonds qu’auprès de la Banque Tunisienne de Solidarité. Celle-ci (et jusqu’à 2010) puisait
chaque année dans une partie des fonds collectée pendant la Journée Nationale de Solidarité du 8
décembre pour financer les associations. Ce financement revêt deux volets. Le premier est relatif
au crédit : la BTS octroie des crédits sans taux d’intérêt aux associations qui les redistribuent aux
micro-entrepreneurs avec un taux préférentiel maximum de 5%. Les modalités de financement
sont définies dans une convention cadre et un contrat programme annuel, signés entre les deux
parties. La reconduction du contrat programme est tributaire du recouvrement, par l’association,
d’au moins 80% des crédits échus. Le second volet est relatif aux subventions : la BTS accorde
aux associations une prime d’installation de 15000 dinars et une prime d’exploitation de 20 dinars
par dossier, plafonnée à 10.000 dinars par an.

La mise en place du cadre réglementaire et l’encouragement de l’Etat à l’activité du micro-crédit


(principalement à travers le support de la BTS) a permis un développement rapide du nombre des
associations sur tout le territoire national. A la fin de l’année 2012, soit 13 ans après la
promulgation de la première loi, on compte 288 associations de micro-crédit, couvrant toutes les
délégations du pays et ayant desservis 410 mille clients pour un montant global de 553 millions de
dinars. Contrairement à Enda, ces associations opèrent plutôt dans le milieu rural. En effet, 67%
des crédits ont été accordés dans des zones rurales pour financer principalement des activités
agricoles. Le graphique ci-dessous montre que l’agriculture, avec 42% des crédits alloués,
représente de loin le premier secteur financé par les AMC. L’artisanat est aussi (et principalement)
une activité rurale que les associations financent à hauteur de 5% de leur portefeuille. Enfin, les
activités commerciales et celles de services représentent chacune 22% du financement alors que
l’amélioration des conditions de vie est aux alentours de 9%.

5 Lois 99-67 et 99-70 du 15 juillet 1999


6 Loi 59-154 du 7 novembre 1959 relative aux associations telle que modifiée et complétée par les textes subséquents

5
Figure 1 : répartition des crédits octroyés par les AMCs par secteur d’activité

Amélioration des
conditions de vie
9%
Services et petits
métiers Agriculture
22% 42%

Commerce
22%
Artisanat
5%

Par ailleurs, la femme représente près de 44% des clients des AMC. Dans ce cadre, Mamoughli et
Mejdoub (2009)7 ont montré que les AMC privilégient les micro-entrepreneurs femmes à ceux
hommes. Celles-ci sont, effet, considérées comme plus solvables et sérieuses et ont donc plus de
chances de voir leur demande de financement être acceptée. D’un autre côté, les Gouvernorats de
l’Ouest du pays accaparent 52% des fonds alloués par la BTS pour le financement des micro-
crédits. Ceci traduit, plus exactement, une allocation relativement adaptée, par la BTS, des fonds
destinés au financement du micro-crédit, aux régions les moins développées. Le graphique
suivant présente la ventilation par Gouvernorat du pourcentage de la population adulte ayant un
micro-crédit en cours en 20138.

7
Mamoughli, C et Mejdoub, M. (2009) Les raisons de l’exclusion des services des institutions de microfinance : Cas
de la Tunisie. Journal of Global Management Research.
8 Etude sur l’Inclusion Financière, MicroMed 2013.

6
I.2 Faible contribution des associations de microcrédit dans l’inclusion financière
Malgré le développement du nombre des associations et la couverture des 264 délégations du
pays, la majeure partie des micro-entrepreneurs éligibles au micro-crédit demeure exclue du
financement. Mejdoub et Mamoughli (2009) estiment que le taux de pénétration des associations
de micro-crédit ne peut dépasser dans les meilleurs des cas 25%. Dans son enquête quinquennale
sur la micro-entreprise, l’Institut National de la Statistique (INS) montre que les 400 milles micro-
entreprises9 souffrent de problèmes d’accès au financement. En effet, le crédit bancaire
représente uniquement 8% de la structure de financement des micro-entreprises alors que la
contribution du micro-crédit accordé par les associations ne dépasse pas 1,4%. Les sources les
plus importantes de financement sont les bénéfices de l’entreprise (52,5%) et les autres ressources
propres (27,6%).

Le graphique suivant présente la structure de financement de la micro-entreprise tunisienne :


Tableau 1 : source de financement de l’investissement pour la micro-entreprise

Source de financement Pourcentage

Réinjection des bénéfices 52,5%

Aides Publiques 0,5%

Crédit bancaire 8%

Microcrédit 1,4%

Autres ressources propres 27,6%

Autres sources 6,5%

Non déclaré 3,5%

Total 100%
Source : INS, Enquête auprès des Micro-entreprises, 2007

Par ailleurs, certaines études10 montrent qu’il existe différents types de segments qui sont éligibles
aux produits de la micro-finance. Le tableau suivant récapitule les différents types de bénéficiaires
potentiels éligibles aux services des IMFs.

9
Critères de définition de la micro-entreprise par l’INS : Statut juridique : personne physique ; nombre d’employés :
6 personnes et moins, la quasi-majorité ne détient pas de comptabilité et opérant dans le secteur non agricole.
Toutefois, la plupart des ces unités économiques sont assimilées à l’auto-emploi : 74% des micro-entreprises
n’emploient que leurs propres promoteurs ou une personne en plus.
10
Etude Advans SA en 2011, Etude sur l’inclusion financière de MicroMed en 2013, Etude financée par l’Union
Européenne en 2010

7
Tableau 2 : les types de bénéficiaires potentiels de la micro-finance

Micro-entreprises -1,9 et 2,4 millions d’adultes, gagnant moins de ~3,5 TND/jour,


informelles génératrices
de revenus -40% se trouvent en zone rurale chômeurs, artisans travaillant à la
pièce, les femmes au foyer) développant des petites activités
génératrices de revenus
-Gamme de services financiers: crédit, épargne, assurance, moyens
de paiement et les transferts de fonds.

Micro-entreprises -Patentés avec moins de 6 salariés et un chiffre d’affaires annuel


formelles
inférieur à 30 000 TND.
-Le Registre National des Entreprises les estime à 325 000 micro-
entreprises actives.
-Toute la gamme de services financiers, y compris de crédit fonds de
roulement, et de services non financiers tels que la formation
technique et financière.

Les très petites -Patentés ou personnes morales et un chiffre d’affaires annuel de 30


entreprises (TPE)
patentés ou personnes 000 à 200 000 TND. Le Répertoire National des Entreprises permet
morales d’estimer à 30 000 le nombre de ces TPE.
-Toute la gamme de services financiers, y compris de crédit fonds de
roulement et de crédit d’investissement, ainsi parfois que de fonds
propres.
-Besoin aussi de services non financiers afin d’accompagner leur
formalisation et leur croissance.

Les micros et très Revenu annuel net inférieur à 6 000 TND.


petites exploitations
agricoles ~160 000 exploitants. Ces exploitations ont besoin d’assurance pour
leur récolte ou leur élevage, d’assurance personnelle, de moyens de
paiement et transferts de fonds, et parfois de crédit (fonds de
roulement et équipement).
Possibilité de convenir à des exploitations agricoles dégageant un
revenu net supérieur à 6 000 TND.

Source : Croisement des résultats d’études

Il existe donc un fort potentiel de demande en produits de microfinance que les associations de
micro-crédit n’arrivent pas à satisfaire. Ceci peut être expliqué par plusieurs facteurs. Tout
d’abord, la majorité des AMC sont de petite taille (encours moyen de 700 md), ne réalisent pas
des économies d’échelles et peinent à élargir leur zone d’intervention. Ainsi, et à cause de leurs

8
faibles ressources logistiques et humaines, elles privilégient la relation de clientèle au détriment du
financement de nouveaux micro-entrepreneurs qui se trouvent loin des chefs-lieux des
délégations11. Aussi, la dépendance vis-à-vis de la BTS sur le plan de refinancement, d’une part, et
la recherche de maximisation du nombre de dossiers12, d’autre part, engendre un rationnement de
la taille du micro-crédit (la taille moyenne est de 944 dinars). Ce rationnement constitue une anti-
sélection vis-à-vis des micro-entreprises et autres segments éligibles au micro-crédit. Enfin, les
problèmes de gouvernance freinent considérablement l’activité de ces associations. Ces
problèmes ont trait à deux facteur : (1) profil inadéquat de certains membres des comités
directeurs ; et(2) manque de formation et de motivation des agents de crédits.

Les raisons de ces faiblesses ne sont pas uniquement endogènes mais dépendent surtout de
l’environnement juridique, institutionnel et politique dans lequel ont évolué ces associations
jusqu’au début de l’année 2011. Tout d’abord, sur le plan juridique, le cadre réglementaire
(surtout en termes de conditions de financement) ne permettait pas aux associations de lever des
fonds auprès d’autres sources que la BTS, et donc d’augmenter leur taille. Par ailleurs, ce cadre
définit la microfinance dans son sens minimaliste, et la réduit uniquement à la distribution du
micro-crédit. Ceci empêche les associations de diversifier leurs produits et, par conséquent,
d’améliorer leur fonds propres. Aussi, l’absence d’une convention collective pour les 1200 agents
de crédits a impacté leur motivation ainsi que leur productivité.

Sur le plan institutionnel, plusieurs dysfonctionnements peuvent, notamment, expliquer les faibles
performances des AMCs en matière d’inclusion financière. L’absence d’une structure de
régulation et de contrôle n’a pas favorisé un environnement propice pour le secteur. Aussi,
l’absence d’une centrale de risque a considérablement limité le travail des agents de crédit et a
impacté la gestion des risques pour les associations. Enfin, en absence d’une infrastructure
d’accompagnement et d’études sur le secteur, les AMCs se trouvent en train de « naviguer à
vue » : pas de statistiques sur l’offre ni la demande, pas de mesure de l’inclusion financière, etc.

Enfin, le dernier facteur est la « politisation » des associations. Ainsi, les membres des comités
directeurs devaient avoir la « bénédiction » des autorités régionales et locales. Ils étaient donc
choisis sur la base de leur appartenance politique plutôt que sur leur implication ou leurs
compétences dans le domaine du développement. Plusieurs membres et dirigeants habitaient loin
du lieu d’implantation de leur association. Par ailleurs, la recherche de la paix sociale à travers le
maintien d’un taux d’intérêt subventionné, parallèlement à une interdiction de diversifier les
produits financiers (telle que la collecte des dépôts), limitait considérablement la marge de
manœuvre en matière d’augmentation des fonds propres.

11 Fedhila, H et Mejdoub, M. (2011) The Determinants of Financing Decision of Micro-Finance Institutions:


evidence from Tunisia. Article publié à International Research Journal of Applied Finance, Volume 2, Issue 6.
12 Les associations cherchent la maximisation du nombre de dossiers de micro-crédit pour deux raisons : (1) raison

politique : pour satisfaire le maximum des demandeurs de crédit et rechercher l’équilibre entre les IMADAS et les
« familles » dans certaines régions ; (2) parce que les subventions d’exploitation octroyés par la BTS étaient jusqu’à un
passé récent proportionnelles aux nombre de crédit octroyés.

9
Tableau 3 : Analyse SWOT des AMCs

Forces Faiblesses

-Forte implantation (couverture de -La quasi-totalité est de petite taille avec un


toutes les délégations) encours moyen de 700 md
-Connaissance du terrain -Manque de fonds propres
-Bon maillage du territoire -Problèmes de provisionnement
-Intervention multisectorielle -Capacité limitée pour lever des fonds
-Importante infrastructure de base -Problèmes de gouvernance : profil des
Interne

membres du comité et leur disponibilité ;


-Encours important : 162 MD
absence d’unités de contrôle de gestion et
-Bonne expérience en termes de d’audit interne, etc.
recouvrement
-Statut des agents de crédit et précarité des
-Potentiel humain important : 1200 contrats
agents principalement des diplômés de
-Manque de formation et de renforcement
l’enseignement supérieur
des capacités des agents de crédit
-Pas d’indemnisation par le FNG
-Difficultés de supervision

Opportunités Menaces

-Forte demande -La nouvelle constitution exige la


-Secteur relativement vierge : une constitution de fonds propres à hauteur de
Externe

grande partie des clients potentiels sont 200 mille dinars


encore exclus de la microfinance -Forte concurrence entrainée par l’arrivée
-Nouvelles perspectives de financement future de nouveaux acteurs
-Renforcement réglementaire et
institutionnel

10
I.3 Changement du cadre réglementaire : enjeux et défis
En octobre 2011, et suite à l’intérêt manifesté par plusieurs acteurs nationaux et étrangers pour
investir dans l’activité de microfinance en Tunisie, il y a eu l’élaboration d’une vision concertée
pour le secteur. Cette vision s’articule autour de quatre axes stratégiques13, à savoir :

 Axe 1: Mettre en place un cadre réglementaire et une supervision encourageant


l’évolution du secteur,
 Axe 2: Contribuer au développement des régions et des segments prioritaires: superviser
une étude de marché détaillée pour mieux cerner les besoins de la clientèle cible, mettre
en place un cadre incitatif pour le développement de la microfinance.
 Axe 3: Structurer le secteur pour inscrire son impact dans la durée: Restructurer les AMC
et redéfinir le rôle de la BTS et du FNG, mieux appréhender le rôle de la Poste; privilégier
progressivement l’implication du secteur financier privé pour le refinancement de la
microfinance.
 Axe 4: Promouvoir et accompagner une croissance responsable du secteur : mettre en
place une infrastructure institutionnelle pouvant promouvoir un développement durable
du secteur.

La première initiative concrétisant cette vision a été la promulgation, en novembre 2011, du


nouveau décret-loi (117-2011 du 5 novembre 2011) portant organisation de l’activité des
institutions de microfinance. Le principal apport de ce texte est qu’il permet, pour la première
fois, à des sociétés anonymes, et donc à but lucratif, d’octroyer du microcrédit. Ces sociétés
doivent avoir un capital minimum de 3 millions de dinars. Les AMC peuvent continuer à opérer
mais à condition de constituer d’une dotation minimale de 200 mille dinars.

Tout en continuant à interdire l’activité de collecte de dépôt, le nouveau décret-loi donne la


possibilité pour une IMF de diversifier ses produits en offrant de la micro-assurance. Ceci devrait,
cependant, se faire à travers des contrats cadres que l’IMF établera avec une ou plusieurs
compagnies d’assurances. Aussi, le texte prévoit la création d’une autorité de contrôle dont la
principale mission est la régulation et la supervision des IMF. Les modalités de fonctionnement
de cette structure sont fixées par le décret 2012-2128 du 28 septembre 2012. Cette structure a
concrètement été créée en 2013 et a tenu son premier conseil d’administration en juillet de la
même année.

Enfin, la nouvelle réglementation a apporté des changements au niveau du plafond du micro-


crédit et des conditions de son octroi. Ainsi, si le plafond reste le même pour les associations (5
md), il est fixé à 20 mdt pour les IMFs ayant le statut de société anonyme. Pour les prêts accordés
pour l’amélioration des conditions de vie, le plafond est de 1000 dt pour les associations et de
3000 dt pour les sociétés anonymes. D’autre part, pour les micro-crédits accordés sur des
ressources budgétaires mobilisées dans le cadre de conventions conclues avec la BTS, le taux
d’intérêt annuel maximum appliqué est fixé à 5% auquel s’ajoute une commission d’étude de
dossier de 2,5% flat du montant du micro-crédit, prélevée sur le bénéficiaire. Pour les micro-
crédits accordés sur d’autres ressources, que celles budgétaires, le taux d’intérêt tient compte des

13Taktak, S. Perspectives de développement de l’inclusion financière en Tunisie. Table Ronde sur la Microfinance,
Septembre 2013, Tunis, Tunisie.

11
dépenses effectives nécessaires à l’octroi de ces crédits et notamment le coût des ressources et des
opérations d’encadrement et de formation ainsi que des frais d’exploitation.
Tableau 4 : les nouvelles conditions d’activités pour les deux types d’IMFs

Capital Plafond micro-crédit Taux d’intérêt

Micro-crédit sur Micro-crédit sur


ligne budgétaire autres ressources

-20 mdt pour une durée Le taux d’intérêt Le taux d’intérêt


maximum de 5 and annuel maximum tient compte des
Société 3 millions -3 mdt pour les crédits appliqué au micro- dépenses effectives

pour crédit est fixé à 5%.


Anonyme de dinars accordés nécessaires à

des L’IMF peut aussi l’octroi de ces


l’amélioration
crédits et
conditions de vie prélever sur le

-5 mdt pour une durée bénéficiaire du notamment le coût


maximale de 3 ans micro crédit une des ressources et

-Mille dinars pour les commission des opérations


200 mille
Association
dinars crédits accordés pour d’étude sur dossier d’encadrement et
l’amélioration des de 2,5% flat du de formation ainsi
montant du crédit. que des frais
conditions de vie
d’exploitation.

Il s’avère, de l’analyse des nouveaux décrets et arrêtés, que le nouveau cadre réglementaire permet
la commercialisation du secteur de la microfinance. Ainsi, il est possible que :

 Différents types d’IMF opèrent sur un même marché pour favoriser l’inclusion financière
de différents segments de micro-entrepreneurs et de micro-entreprises ;
 Des IMFs à but lucratif opèrent sur le marché de la microfinance ;
 Les IMFs octroient un crédit à la consommation –notamment à travers l’octroi d’un prêt
de 3000 dinars pour l’amélioration des conditions de vie ;
 Les IMFs fixent un taux d’intérêt du marché pour les micro-crédits octroyés sur des
ressources autres que budgétaires

Cette commercialisation contribuera certainement à métamorphoser le secteur de la micro-


finance, notamment en attirant de nouveaux investisseurs qui maitrisent la technicité et les outils
de la micro-finance. Elle contribuera, aussi, à instaurer un environnement concurrentiel qui

12
favorisera une meilleure adaptation des produits aux besoins des micro-entrepreneurs et micro-
entreprises. La compétitivité et la recherche de parts de marché permettront, théoriquement, à
améliorer l’inclusion financière. Enfin, accompagné d’une structure et de modalités de contrôle,
elle permettra de mieux protéger les clients.

Toutefois, malgré les biens fondés de ces anticipations, il existe aujourd’hui un blocage dans le
secteur de la microfinance en Tunisie. D’un côté, la loi de 2011 est suspendue et devrait être
revue par l’Assemblée Nationale Constituante. La principale raison et que les associations n’ont
pas pu se conformer aux nouvelles dispositions et ne peuvent donc légalement continuer à se
refinancer ou à octroyer le crédit. D’un autre côté, certains craignent et critiques l’entrée de
nouveaux acteurs à but lucratif : d’une part, ces opérateurs chercheront la rentabilité et non pas le
financement des démunis ; d’autre part leur concurrence pourrait être fatale pour les AMCs qui
sont de petit taille et peu structurées. On se pose alors la question suivante : Quelles sont les
perspectives du développement du secteur ?

II. Commercialisation et renforcement institutionnel


L’objectif de cette partie et d’apporter des réponses aux principaux questionnements relatifs à la
commercialisation du secteur de la microfinance en Tunisie.

II.1 Des IMFs rentables et efficientes pour améliorer le taux pénétration du secteur et
assurer la viabilité des services
Il existe dans la sphère de la microfinance un consensus autour de l’objectif ultime de cette
nouvelle forme d’intermédiation financière. Celui-ci consiste dans la distribution de services
financiers aux micro-entrepreneurs afin de leur permettre une meilleure insertion dans la vie
socio-économique14. Cependant, malgré un tel consensus, il existe un débat fort animé entre
théoriciens et praticiens de deux camps, à savoir : les institutionnalistes et les welfaristes. Ceux-ci
proposent des cadres, des structures et des méthodes de fonctionnement complètement
différents pour les institutions de micro-finance15.

Le principal point de divergence entre les deux écoles porte sur la recherche de la rentabilité et de
l’efficience financière par l’IMF. Les welfaristes considèrent qu’il existe un « trade-off » entre les
performances financières et la mission sociale d’une IMF. Ils expliquent que lorsque l’IMF se
focalise sur la réalisation de bénéfices, elle évitera de distribuer des produits financiers aux plus
démunis, considérés comme plus risqués et peu rentables ; et déviera alors de sa mission sociale.
La recherche de performances financières se traduit par l’octroi de crédits de taille relativement
grande, qui ne peuvent être contractés que par les plus aisés. Elle se manifeste, notamment, par
l’élargissement du portefeuille clients (breadh of outreach) plutôt que par une focalisation sur la
profondeur de la pénétration du secteur (depth of outreach).

De leur côté, les institutionnistes se référent aux échecs des programmes de micro-crédits
subventionnés depuis les années 1960 pour montrer que la durabilité de financement des pauvres

14 Mejdoub, M (2008). Microfinance et Exclusion : Mythes et Réalités. Thèse de Doctorat, IHEC Tunis.
15
Morduch, J. (2000). The microfinance schism. World Development, Vol. 28, No. 4, 617-629.

13
ne peut se faire qu’à travers des institutions viables. Autrement dit, la rentabilité et l’autonomie
financière sont des facteurs primordiaux pour assurer la pérennité de l’intervention d’une IMF, et
par conséquent de sa mission sociale. Contrairement aux welfaristes, ils estiment qu’une IMF
rentable et efficiente a plus de chances de desservir les plus démunis et d’assurer viablement leur
intégration socio-économique.

Le développement, relativement récent, de bases de données, essentiellement celle du Mix


Market, a permis, ces dernières années, la réalisation de travaux qui ont étudié la relation entre les
performances financières et la mission sociale d’une IMF. Certains ont étudié l’impact des
indicateurs de la rentabilité et de l’efficience sur la pénétration16 alors que d’autres ont étudié
l’effet inverse17. Bien que les résultats soient mitigés, il va sans dire qu’il n’y a pas de preuves
évidentes quant à l’existence d’un « trade-off ». Autrement dit, la recherche des performances
financières n’est pas en contradiction avec l’objectif ultime de l’IMF, à savoir desservir les plus
démunis en produits financiers.

Les résultats de ces études sont d’une importance primordiale dans la mesure où ils peuvent
influencer des stratégies nationales et internationales dans le secteur de la micro-finance. En effet,
le mythe que le pauvre doit être financé par une institution « pauvre » s’est donc révélé faux. De
même, la « cupidité » des IMFs efficientes n’est plus évidente. Ainsi, une IMF peut atteindre sont
objectif social tout en étant efficiente et viable. D’ailleurs, l’évolution de plus en plus d’IMFs vers
des structures viables confirme l’hypothèse que les institutionnalistes sont en train de gagner le
débat18.

Dans ce cadre, le Benchmarking de certains marchés importants de la microfinance montre que le


financement des pauvres est aujourd’hui assurée par des IMFs viables et à but lucratif. Ainsi, par
exemple, en Bolivie, la Banco Solidario (Bancosol), fondée, en 1984, en tant qu’une ONG, a
considérablement renforcé sa pénétration du marché (en termes de la taille et de la profondeur de
son portefeuille) après sa transformation en une Banque de micro-crédit en 1992. En effet, neuf
avant après sa création en tant qu’ONG, la Banque ne comptait que 17 mille clients actifs.
Aujourd’hui, elle compte plus de 193 mille, soit 11 fois plus. Elle accapare prés de 22% du
marché de la microfinance bolivien. De plus, 75% des micro-crédits accordés sont d’une valeur
inférieure à 5 mille dollars. Ceci révèle que la Banque continue à se focaliser sur la micro-
entreprise et les micro-projets.

Un autre exemple est celui de la Grameen Bank. Créée en tant que projet de micro-crédit en 1976
par Mohamed Younes, elle s’est transformée en une banque mutuelle en 198419. Aujourd’hui, elle
compte 6,7 millions de clients actifs pour un portefeuille de 1 billion de dollars. Malgré ses
performances financières (rendement de portefeuille nominal de 20% et réel de 9%), la banque
continue à se focaliser sur le financement des plus démunies en offrant des micro-crédits avec
une taille moyenne de 150 dollars. Elle est, aujourd’hui, plus connue sous le nom de la Banque
des pauvres.

16 Voir par exemple Mersland and Strom (2010) et Hartarska (2005).


17 Voir par exemple Hermes et al. (2011), Ayayi and Sene (2010) et Cull et al. (2007).
18
Woller,G., Dunford, C. & Warner, W. (1999). Where to microfinance? International Journal of Economic
Development, Vol. 1, No. 1, 29-64.
19
94% du capital de la Grameen Bank est détenu par les emprunteurs, essentiellement femmes, et 6% par le
Gouvernement du Bangladesh.

14
II. 2 La collecte de dépôt et de l’épargne : un moyen pour réponde aux besoins des IMFs
et des micro-entrepreneurs
Toutes les IMFs viables s’inscrivent dans une logique maximaliste de la microfinance, plutôt que
dans une logique minimaliste d’octroi de micro-crédit. Autrement dit, elles jouent le rôle
d’intermédiaires financiers en collectant les dépôts/épargne et en octroyant des micro-crédits. En
effet, la collecte de dépôt (ou de l’épargne) a un double objectif. Le premier est qu’elle permet à
l’IMF d’atteindre son autosuffisance financière, de surmonter les obstacles et conditions des
donateurs, de développer sa taille et de toucher le plus de clients possible. Plus particulièrement,
la collecte d’épargne offre à l’IMF les avantages suivants20 :

 Source de financement par les dépôts attractive dans la mesure où les charges financières
sont en principe moins élevées qu’avec des fonds provenant du marché interbancaire.
 Risque d’illiquidité réduit en raison du faible nombre de retraits effectués sur de petits
comptes d’épargne. Le risque est moins grand que dans le cas de retraits plus élevés
effectués sur des comptes épargne plus importants.
 Source de financement plus régulière que celle des bailleurs de fonds ou les lignes de
refinancement des banques centrales. Contrairement aux gouvernements et aux bailleurs
de fonds qui financent les IMF, les petits déposants n’interviennent généralement pas
dans les affaires courantes des institutions.

Dans ce cadre, et à titre d’exemple, la crise qu’a connu le secteur de la microfinance marocain,
entre 2008 et 2010, peut refléter l’importance de la collecte de dépôt pour la viabilité des IMFs.
En effet, au Maroc comme en Tunisie, le cadre réglementaire interdit aux IMFs la collecte du
dépôt/épargne. Ainsi, lorsque la crise est survenue, et qui a été matérialisée par une chute
importante dans les taux de recouvrement, les IMFs marocaines n’ont pas trouvé les ressources
suffisantes pour faire face aux problèmes de liquidité. Pis encore, l’augmentation des risques de
crédit et de liquidité a limité considérablement leur capacité à lever des fonds auprès des bailleurs.

Le deuxième objectif du service collecte de dépôt est de répondre à un besoin réel chez les micro-
entrepreneurs. En effet, l’expérience a montré qu’il existe une grande demande pour le service
épargne chez les micro-entrepreneurs21. Cette demande est même, parfois, plus importante que
celle du crédit. En effet, les services de dépôts permettent aux ménages à faibles revenus
d’épargner en vue de dépenses importantes (frais scolaires, dot, etc.) et d’accumuler des fonds
pour un investissement futur. Aussi, l’accès aux services d’épargne peut protéger les plus démunis
contre des dépenses imprévues (ex. décès) et leur permet d’avoir un rendement positif sur leur
dépôt.

Toutefois, il existe un certain nombre de facteurs qui influencent la décision d’épargne chez le
micro-entrepreneur 22:

20
Microfinance et mobilisation d’épargne, Note technique numéro 3, Advancing Microfinance in Rural Africa,
Bamako, 2000.
21
Woller,G., & Warner, W. (2001). Microcredit as a grass-roots policy for international development. Policy studies
journal, Vol. 21, No. 2, 267-282.
22
Microfinance et mobilisation d’épargne, Note technique numéro 3, Advancing Microfinance in Rural Africa,
Bamako, 2000.

15
 Les produits d’épargne doivent être conçus pour répondre aux caractéristiques des
différents segments de marché et doivent tenir compte des revenus, des habitudes de
consommation, des obligations socioculturelles, des stratégies personnelles, ainsi que du
contexte économique et géographique environnant.
 Les produits individuels d’épargne volontaire attirent un plus grand nombre de déposants
et un volume d’épargne plus important que l’épargne obligatoire. Par conséquent, le
marché de l’épargne volontaire ne se limite pas à ceux pour qui l’épargne n’est que la
condition préalable à l’obtention d’un crédit.
 La demande par les pauvres de facilités de dépôt s’accroît en même temps que le taux
d’intérêt augmente. Même en supposant que les pauvres épargnent en dépit de taux
d’intérêt réels négatifs, il est évident que les taux d’intérêt réels positifs sont importants

En plus des arguments, sus-présentés, la collecte des dépôts par les IMFs en Tunisie peut aussi
être justifié par le faible taux d’inclusion financière (dans son sens large). En effet, selon Global
Findex (2011), le pourcentage des adultes tunisiens ayant un compte auprès d’une institution
financière ne dépasse pas 32%. Avec ce taux, la Tunisie se trouve derrière d’autres pays de la
région MENA, tels que l’Algérie, le Maroc et le Liban. Elle est aussi loin derrière d’autres pays
méditerranéens tels que la Turquie, la Grèce, l’Italie et l’Espagne.
Figure 2 : Pourcentage des adultes de 15 ans et plus ayant un compte chez une institution financière

Source des données : Global Findex, 2011.

Par ailleurs, le milieu rural semble plus concerné par le problème d’exclusion financière que le
milieu urbain. En effet, en Tunisie, la bancarisation du milieu rural est de 26, 4% alors qu’elle est
de 35,5% dans le milieu urbain. Ceci est, notamment, le cas de la majorité des pays étudiés à
l’exception du Portugal, de l’Italie et de la France. Les différences sont remarquables pour
l’Algérie et l’Egypte avec une marge des taux d’inclusion qui dépasse 10%. La Turquie, la Grèce

16
et la Croatie souffrent moins de la dispersion entre les niveaux d’inclusion en fonction du milieu
géographique23.

Cette analyse montre que le problème de l’exclusion financière est encore important en Tunisie,
et que le réseau de la Poste tunisienne, souvent présenté en tant que réseau d’inclusion financière
dans le milieu rural (en ce qui concerne l’ouverture de comptes) n’a pas réussi à attirer une bonne
partie des clients potentiels. Ceci peut être expliqué par deux principaux facteurs : (1) l’absence de
complémentarité dans les produits offerts ; (2) l’absence d’une approche de proximité dans la
collecte de dépôt/épargne.

Il existe donc, bel et bien, un problème d’inclusion financière qu’il convient de combler. Mais la
question qui se pose est : quel type de collecte de dépôt, et surtout d’épargne peut être mis en
place, et supervisé par la Banque Centrale ? En effet, en microfinance, on distingue deux modes
de collecte d’épargne : volontaire et obligatoire. Pour ce qui est du premier mode, il est utilisé par
plusieurs IMFs, notamment la Grameen Bank. Au-delà de ce qu’il peut apporter à l’IMF en
termes de ressources financières, ce mode répond, comme cela a déjà été présenté plus haut, à
des besoins spécifiques et réels chez les micro-entrepreneurs. Cependant, l’épargne volontaire en
microfinance, comme dans le cas des banques, devrait être supervisée par la Banque Centrale.

En ce qui concerne l’épargne obligatoire, certaines IMF exigent que leurs emprunteurs
maintiennent un solde d’épargne obligatoire soit avant le décaissement du prêt soit durant la
période d’endettement, soit les deux à la fois. Cette obligation éprouve la capacité et la disposition
du client à faire des remboursements réguliers mais aussi à fournir une “garantie en espèces” qui
protège une partie du prêt24. Ce mécanisme est particulièrement utilisé par le système de caisses
d’épargne et de crédit, à l’instar de celui de Djibouti ou de la Mauritanie. Certains professionnels
pensent qu’il n’est pas obligatoire de superviser ce genre d’épargne, dans la mesure où la somme
obligatoirement épargnée est généralement une (petite) partie de la somme empruntée et, de ce
fait, le client doit à l’IMF plus que l’IMF ne lui doit25.

En Tunisie, la question n’est pas, aujourd’hui, de savoir quel mode d’épargne il faut favoriser ou
superviser. Ceci dépendra essentiellement du type d’investisseurs qui s’intéressent au secteur et de
l’évolution de la réflexion des différents acteurs. Néanmoins, le défis est d’évoluer d’une
approche minimaliste, qui réduit la micro-finance au micro-crédit, vers une approche d’inclusion
financière qui permet la diversification des services financiers, essentiellement à travers la collecte
des dépôts (ou de l’épargne).

II.3 Adaptation des modalités de financement aux besoins du marché


La commercialisation et l’efficience des IMFs se traduisent par l’application d’un taux d’intérêt
plus élevé que celui actuellement appliqué par les AMCs. Au-delà de l’impact positif de la
concurrence et de la maitrise des coûts sur le taux appliqué, il convient d’adopter les modalités du

23
Ziadi, L. (2012). L’inclusion financière autour de la Méditerranée : cas de la Tunisie. 6ème Colloque international, «
Dettes Souveraines, Politiques Economiques et Réformes Bancaires » 6, 7 et 8 décembre 2012, Université de
Bourgogne / Dijon, France
24 Principes directeurs en matière de réglementation et de supervision de la microfinance, Directives concertées,

CGAP, 2012.
25
Principes directeurs en matière de réglementation et de supervision de la microfinance, Directives concertées,
CGAP, 2012.

17
crédit aux besoins de marché afin de minimiser les charges financières pour le micro-
entrepreneur, et lui permettre ainsi d’assurer la viabilité de son projet. Ainsi, il n’est plus possible
de continuer à octroyer des microcrédits sur une durée moyenne de deux ans. En effet, certaines
activités, en l’occurrence agricoles, ne réalisent pas un rendement annuel permettant de
rembourser le crédit avec un taux traduisant le coût et la marge de l’IMF.

Comme cela a déjà été présenté plus haut, il existe plusieurs segments de clientèle avec des
besoins et contraintes différents. Ainsi, il est possible de distinguer entre trois principaux types de
crédits :

 Le crédit fonds de roulement : essentiellement adressé aux micro-entreprises et à certaines


activités agricoles. La durée de ce crédit est fonction du cycle d’exploitation et ne doit pas
dépasser en moyenne 3 mois ;
 Le crédit investissement : il est octroyé à tout type de clients afin de financer la création
ou l’extension d’une activité. La durée du crédit devrait être adaptée au type de l’activité.
Ainsi, par exemple, pour les activités agricoles, il convient de prendre en considération le
cycle de production et de commercialisation. Il convient aussi d’encourager les activités
dont le cycle est court, en l’occurrence l’élevage de lapin ;
 Le crédit à la consommation (amélioration des conditions de vie) : ce crédit devrait être
octroyé à des personnes ayant un revenu régulier. Il ne peut en aucun cas constituer à un
substitut au crédit d’investissement ou au fonds de roulement.

Le ciblage des activités et l’adaptation de la durée à chaque activité permettra de maitriser le taux
d’intérêt appliqué au micro-entrepreneur et assurera à l’IMF une meilleure compétitivité. Dans le
même cadre, l’IMF devrait constituer un portefeuille équilibré en termes de types de crédits.
Ainsi, si la réglementation fixe, d’ores et déjà, le pourcentage plafond des crédits à la
consommation dans le portefeuille; il convient de trouver un équilibre entre les crédits fonds de
roulement et les crédits à l’investissement. Au sein même de ce dernier type de crédits, l’IMF
devrait trouver l’équilibre entre les activités à financer et les milieux (urbain vs rural) à pénétrer.

II.4 Les services non-financiers


La compétitivité exige, non seulement, la diversification des produits financiers mais aussi l’offre
de services non financiers afin d’accompagner les bénéficiaires et assurer la viabilité de leurs
projets. En effet, l’expérience avec les AMCs a révélé l’existence de plusieurs besoins en
formation et/ou accompagnement technique dans plusieurs activités, à l’instar de l’élevage,
l’agriculture maraichère, la production du lait et le tissage artisanal. Par ailleurs, il existe aussi
d’autres besoins en accompagnement tels qu’au niveau de l’approvisionnement d’engrais agricoles
ou de la commercialisation de produits artisanaux.

Dans ce cadre, il existe trois principaux modèles d’intégration des services non-financiers26 :

 Le modèle « joint » : l’IMF ne fournit pas directement les services non financiers mais
établit un partenariat avec une autre entité, qui s’en charge ;

26Flores et Serres, Microfinance et services non financiers : Mariage impossible ? La revue de Proparco, Numéro 3,
Septembre 2009.

18
 Le modèle « parallèle » : les services financiers et non financiers sont proposés par la
même organisation dans le cadre de différents programmes et sont gérés par un personnel
distinct ;
 Le modèle « unifié » : complémentarité entre les services financiers et non financiers en
les inscrivant dans un produit hybride que proposera le même personnel. Dans ce
schéma, contrairement aux deux autres modèles, les bénéficiaires de services financiers
sont généralement obligés de souscrire aux services non financiers.

Les deux derniers modèles semblent plus adaptés à des IMFs de grande taille maitrisant d’autres
techniques de développement, en plus de la microfinance. Le premier modèle se révèle plus
adapté aux IMFs tunisiennes. D’ailleurs, les AMCs, avec le soutien de la BTS, ont déjà développé
des partenariats avec certaines administrations, telles que celles agricoles ou d’artisanat. Il
convient, cependant, de trouver les mécanismes nécessaires pour rendre optimiser ce genre de
collaboration. De leur côté, les nouvelles IMFs, peuvent aussi se baser sur le réseau institutionnel
et administratif régional pour offrir des services complémentaires. Ceci leur permettra, au moins
dans un premier temps, de réduire les coûts opérationnels et de se focaliser sur le métier
principal.

II.5 Une Centrale des Risques pour accompagner le développement du secteur


Le développement d’IMFs viables et la diversification des produits de la microfinance ne peut se
faire qu’à travers le renforcement de l’infrastructure institutionnelle.

L’accroissement du nombre d’IMFs permettra un accès plus facile des micro-entrepreneurs aux
services financiers. Ceci peut générer un surendettement et un problème de solvabilité des
emprunteurs. Ce risque est d’autant plus important que l’expérience du Fonds de Soutien à
l’Agriculture et à la Pêche (FOSDAP) reflète l’existence d’un problème aléa moral qui peut
remettre en cause la viabilité des programmes de financement. Ainsi, il convient de mettre en
place une structure permettant, pour les IMFs, le partage des informations sur les micro-
entrepreneurs. Cette structure, appelée Centrale des Risques, peut offrir plusieurs avantages aussi
bien pour les IMFs que pour les micro-entrepreneurs :

 Pour les IMFs : (1) Réduire les problèmes de sélection adverse en réduisant l’asymétrie
d’information ; (2) détecter les risques d’insolvabilité, (3) améliorer le recouvrement des
crédits;
 Pour les emprunteurs : (1) Eviter que les emprunteurs qu’ils se retrouvent dans une
situation de surendettement ; (2) Eviter qu’ils soient « black listés » ce qui limite leur
chances d’accéder au financement ; (3) Permettre le développement d’une relation de
clientèle et de meilleures conditions d’accès au crédit ;

D’un autre côté, les IMFs, et contrairement aux banques, ne peuvent exiger des garanties pour
résoudre les problèmes liés au risque moral. Ainsi, outre la relation de long terme, elles se basent
essentiellement sur l’évaluation de la réputation des emprunteurs potentiels. La mise en place
d’une Centrale des Risque permettra aux IMFs de procéder à cette évaluation. Néanmoins, ceci
sous-entend de :

19
 Ne pas se limiter aux données négatives : la centrale des risques doit, entre autre, collecter
les données positives sur les emprunteurs (notamment en termes d’expérience avec les
IMFs). Selon une étude de la Banque Mondiale, l’intégration d’informations positives
permet de minimiser les contraintes d’accès au financement. Ainsi, par exemple,
l’introduction d’information positive par des crédits bureaux privés a permis de réduire de
22% et 45% le taux des impayés, respectivement en Argentine et au Brésil. Dans d’autres
pays, elle a permis d’augmenter considérablement le nombre d’approbation des crédits27.
 Créer un système de Scoring : en microfinance, le risque moral est d’autant plus
important que les IMFs ne peuvent exiger des garanties réelles. Elles ne peuvent pas non
plus se baser uniquement sur le taux d’intérêt (qui est déjà élevé vue le coût relativement
plus important d’un microcrédit) pour se prémunir contre ce problème, au risque de
basculer complètement dans l’anti-sélection. Ainsi, parmi les principales techniques
d’intermédiation que peut utiliser ce genre de fournisseurs de services financiers, on
trouve le Scoring.

Néanmoins, la question qui se pose est de savoir s’il faut créer une Centrale des Risques publique
ou privée ?

Il n’existe pas de consensus sur ce sujet. Chacun de ces types présente des avantages. Selon une
étude de la Banque Mondiale, 43% des centrales publiques ont été mises en place pour assister les
Banques et les organismes de régulation dans la supervision. Dans 60% des cas, ce sont des
partenaires technologiques qui créent le crédit bureau. Ils arrivent sur un marché, réalisent des
études et font l’investissement. Dans 28% des cas, ce sont les banques qui prennent part dans
l’actionnariat28. Dans d’autres cas, ce sont les associations d’industrie et les chambres de
commerce qui participent.

Dans le cas particulier de la Tunisie, et partant du fait que le cadre réglementaire place le contrôle
et la supervision du secteur sous une entité de contrôle autonome et existante, il est plutôt plus
utile de débattre du rôle de la Centrale des Risques, que de son statut ou de la forme
organisationnelle qu’elle peut prendre. Ainsi, il parait évident, que l’introduction d’informations
positives sur les bénéficiaires (ou bénéficiaires potentiels) permet une plus grande efficacité du
secteur, en termes « d’outreach », de réduction de la sélection adverse et de recouvrement.
L’existence, d’ores et déjà, d’informations disponibles auprès du réseau des AMCs, de la Banque
Tunisienne de Solidarité, du FOSDAP et de l’Office National de l’Artisanat (ONA) permettra de
faciliter considérablement le développement d’une première base de données.

III. Restructuration des associations de micro-crédit


Les recommandations, sus-présentés, concernent toutes les IMFs, quelque soit leur statut (société
commerciale ou association). Toutefois, les changements que connait le secteur imposent des

27
La Centralisation des Risques et le Secteur de la Microfinance. UEMOA et UMA : Revue des idées, des projets et
des perspectives futures. IDLO, Cameroun et Togo, 15 mai 2009.
28
La Centralisation des Risques et le Secteur de la Microfinance. UEMOA et UMA : Revue des idées, des projets et
des perspectives futures. IDLO, Cameroun et Togo, 15 mai 2009.

20
réflexions spécifiques sur les AMCs, et plus particulièrement quant à leur possibilité de
cohabitation avec les sociétés commerciales et leurs modalités de restructuration.

III.1 Pourquoi faut-il sauver les AMCs et favoriser la cohabitation ?


La commercialisation de la microfinance suppose, notamment, la création d’un environnement
concurrentiel, dans lequel peuvent évoluer plusieurs types d’IMFs. La cohabitation entre des
IMFs à but lucratif et d’autres ayant un statut associatif est primordiale pour l’amélioration de
l’inclusion financière dans toutes ses dimensions (pénétration, qualité et impact). Les principales
raisons de cette cohabitation sont les suivantes :

 L’existence de plusieurs segments de clientèle : les quelques études réalisées sur le marché
tunisien de microfinance montre l’existence de plusieurs types de clients (présentés ci-
haut dans ce papier). Ces segments ont des besoins différents et peuvent donc être
desservis par plusieurs types d’IMFs ;
 Certaines activités, à l’instar de petites activités agricoles ne peuvent nullement réaliser des
rendements leur permettant de rembourser des taux d’intérêt de marché. Elles doivent
donc être financées sur des lignes budgétaires (à l’instar de celles prévues dans le nouveau
cadre juridique). Les AMCs, compte tenu de leur expérience et proximité, ont la
possibilité de financer ces activités sur des lignes budgétaires ;
 Il n’est pas possible de remplacer « brutalement » une culture « d’assisté » par une culture
de marché. Une phase de transition, pendant laquelle les associations continuent à
financer sur des lignes budgétaires (ou d’autres subventions) est nécessaire,
essentiellement pour les plus pauvres ;
 Amélioration de la compétitivité : la cohabitation pousse les IMFs à maitriser leurs coûts,
et par conséquent à améliorer les conditions d’accès au financement. Ceci est de nature à
améliorer l’inclusion financière ;

La cohabitation entre différents types d’IMFs existe dans plusieurs marchés porteurs de
microfinance. Ainsi, par exemple, au Bangladesh, il existe 4 types d’IMFs29 : (1) Grameen Bank en
tant que banque mutuelle ; (2) des ONGs (près de 1500) ; (3) des banques commerciales et
spécialisées ; et (4) des programmes de microfinance subventionnés par l’Etat. De même, au
Pakistan, il existe aussi 4 types de fournisseurs de produits de microfinance 30 qui vont des ONGs
et des programmes de l’Etat aux IMF rentables et institutions commerciales spécialisées. Enfin,
en Amérique Latine, cohabitent sur un même marché, différents types d’IMFs qui se classent
essentiellement entre institutions à but non lucratif et d’autres à but lucratif31.

La cohabitation entre les différents types d’IMFs est donc possible et même préférable. Elle
permet de couvrir tous les segments de clientèle et d’adapter les produits aux besoins.
Néanmoins, cette cohabitation exige aussi une restructuration des associations afin qu’elles
puissent se mettre à niveau, et faire face au défis de la commercialisation du secteur.

29
http://www.bangladesh-bank.org/saarcfinance/seminar/cpbdesh.php
30
http://testimonials277.blogspot.com/p/microfinance-institutions-in-pakistan.html
31
Berenbach, S et Churchill, C (1997). Réglementation et Supervision des Institutions de Microfinance, Expérience
en Amérique Latine, en Asie et en Afrique. Le Réseau Microfinance, Document 1.

21
III.2 Des associations locales vers des IMFs d’une dimension régionale
Le nouveau cadre réglementaire prévoit la possibilité pour les associations de micro-crédit de
fusionner ou de s’unir. Cette « autorisation » peut constituer la base de la restructuration des
AMCs. En effet, l’idée est de les faire évoluer d’organisations « amateurs » et de taille réduite vers
des institutions professionnelles, mieux structurées et de plus grande taille. Ceci permettra de :

- Réaliser des économies d’échelles en matière de gestion des programmes de microcrédit


(octroi des crédits, compatibilité, trésorerie, recouvrement, contentieux, ressources
humaines), et par conséquent d’améliorer l’efficience et l’efficacité du système.
- Limiter les problèmes de rationnement de la quantité et de la taille du crédit.
- Améliorer la gouvernance et la transparence financière (audit, contrôle de gestion, etc.)
- Renforcer les capacités des nouvelles IMF en matière de mobilisation des fonds.

D’un autre côté, la fusion/union semble aujourd’hui la seule alternative pour la quasi-totalité des
associations afin de se conformer aux nouvelles normes réglementaires, spécialement en termes
de dotation. Ainsi, il est possible pour les AMCs de s’unir (ou de fusionner) pour créer des IMFs
de dimension régionale32. Vue les différences démographiques, économiques et sociales entre les
délégations et gouvernorats, il n’est pas possible de recommander un nombre standard de
nouvelles IMFs par région. Toutefois, il est recommandé d’évoluer vers une à deux IMFs par
Gouvernorat en moyenne. Ceci-étant, certaines associations appartenant à deux gouvernorats
différents peuvent aussi s’unir. Le volet administratif ne doit plus constituer une contrainte à la
recherche de synergie et au développement. Ainsi, par exemple, le tissu économique que finance
l’AMC de Majel Bel Abbes (dans le Gouvernorat de Kasserine) s’approche beaucoup plus de
celui financé par les associations du bassin minier (Gouvernorat de Gafsa) que celui d’autres
délégations de Kasserine. Les principaux critères proposés de fusion/union, sont les suivants :

 Homogénéité du tissu économique à financer ;


 Proximité géographique
 Des tailles d’encours et de portefeuilles semblables
 Complémentarité d’expérience entre les milieux urbain et rural

Chacune de ces IMF récupère les portefeuilles et encours de crédit (et aussi les crédits défaillants
et les provisions) des différentes associations de développement qui fusionnent. Elle sera dotée
d’un Conseil d’Administration composé des Présidents des associations qui éliront à leur tour un
Président du Conseil.

Ces IMF seront responsables de l’étude des demandes de crédits collectées auprès des
associations de développement et de l’octroi des emprunts. Cette opération permettra de réaliser
des économies d’échelles en matière de gestion des dossiers de crédit et par conséquent
d’améliorer l’efficience et l’efficacité du système de micro-finance. Elle permettra aussi de limiter
les problèmes de rationnement de la quantité et de la taille du crédit, provoqués par l’intrusion de
l’administration locale dans le processus de sélection.

32
Nonobstant la définition d’une « région » qui n’est pas encore claire, on entend par région une aire géographique
(ou administrative) plus étendue qu’une délégation

22
Ces IMF récupéreront au sein de leurs structures régionales (que ce soit au niveau des
gouvernorats ou des régions économiques) un certain nombre d’agents de crédit travaillant dans
les associations. Le reste continuera à travailler comme agents locaux dans les délégations. Ils
constitueront les « antennes » des IMF au niveau local et s’occuperont principalement du travail
de sensibilisation des emprunteurs potentiels, de la collecte des demandes de crédit et du
recouvrement. Ils pourraient continuer à être hébergés dans les locaux des associations. Dans ce
cas une convention de partenariat devrait être mise en place entre l’IMF et chacune des
associations concernées.

III.3 La BTS : un bailleur de fonds parmi d’autres


Afin d’évoluer vers des IMFs professionnelles et efficientes, les AMCs doivent être en mesure de
lever des fonds auprès de différents bailleurs de fonds. Ceci leur permettra de :

 Appliquer un taux d’intérêt autre que celui plafonné à 5% et qui doit être appliqué pour
les micro-crédits financé sur des lignes budgétaires (dans le cadre d’une convention cadre
avec la BTS) ; et par conséquent d’améliorer leurs sources de revenu et leur efficience ; et
donc de pouvoir assurer une certaine durabilité de leur activité ;
 D’évoluer d’IMFs assistées vers des structures plus autonomes qui décident de leurs
politiques et stratégies ; et qui peuvent donc mieux répondre aux problématiques socio-
économiques locales et régionales ;
 Profiter du transfert technique que peuvent leur procurer certains bailleurs de fonds, aussi
bien en termes de techniques de micro-finance que de gestion ;
 Améliorer leur gouvernance en se soumettant à des conditions d’efficience que peuvent
exiger certains bailleurs de fonds ;

Outre son impact sur la restructuration des AMCs, la mise en place de cette recommandation
permettra aussi de renforcer le rôle que peut jouer la BTS pour le développement socio-
économique. En effet, le financement, le suivi et le contrôle des AMCs, bien que ne représentant
pas l’activité principale de la banque, mobilise beaucoup d’efforts et de ressources. Ceci a a un
impact sur la mission principale de la Banque qui consiste en le financement de la micro et de la
petite entreprise. Ainsi, en devenant un bailleur de fonds parmi d’autres pour les associations, le
BTS pourrait se re-concentrer sur la mission principale pour laquelle elle a été créée et de
développer en même temps une relation de « gagnant-gagnant » avec certaines associations.

III.4 Recherche de synergie entre les AMCs


La déconnexion de la BTS, en tant qu’organisme de tutelle, la recherche d’autres sources de
financement, l’amélioration de la gouvernance et de la productivité et l’augmentation de la taille,
mettent les nouvelles IMFs à statut associatif devant des défis majeurs, à savoir :

 Renforcement des capacités des agents de crédit ;


 Mobilisation de financement auprès de nouveaux bailleurs de fonds ;
 Développement d’une stratégie pour leur activité ;
 Amélioration des techniques de microfinance ;
 Amélioration des mécanismes de gestion ;

23
Pour surmonter tous ces défis, il est recommandé la création d’une plateforme d’appui aux
AMCs. Cette plateforme devrait être mise en place dans une logique d’auto-restructuration du
système, c'est-à-dire selon une approche mutualiste participative. Les objectifs de cette plateforme
seront de :

 Réduire les coûts opérationnels des AMCs, et de leur permettre ainsi de dégager les
marges de manœuvre nécessaires à leurs croissance et compétitivité ;
 Améliorer le taux de pénétration et atteindre de nouveaux marchés, en particulier les
zones rurales
 Offrir des produits plus adaptés aux clients, avec plus de choix et une meilleure qualité
 Améliorer la visibilité de l’impact social des AMCs, vis-à-vis des investisseurs et pouvoirs
publics, en développant des outils d’évaluation de leur « performance sociale»

Dans ce cadre, il est possible de se référer au cas du secteur de la microfinance marocain, qui
présente, dans ses mécanismes, beaucoup de similitudes avec celui de la Tunisie (en termes du
statut associatif des IMFs et d’interdiction de la collecte de dépôt par le cadre réglementaire).
Ainsi, avec l’appui du Crédit Agricole du Maroc, huit associations marocaines de microcrédit se
sont regroupées autour du Réseau de la Micro finance Solidaire (RMS) dans un but
d’améliorer leur efficacité opérationnelle. Ces associations sont considérées de petites tailles
comparativement à de grandes fondations ou ONGs telles que Zakoura ou Amena.

Le regroupent des huit associations est en train de se solder progressivement par un scénario de
mutualisation. Ainsi, le RMS appui les AMCs aussi bien dans les activités métiers que dans les
activités support. Le tableau suivant résume le principal support qu’offre la plateforme pour
chaque activité :
Tableau 5 : Mutualisation des activités dans le Réseau Marocain de la Microfinance Solidaire

Activités Exemples de tâches mutualisées


Marketing et -Assistance à la réalisation des études de marché globales
partenariats -Assistance à la réflexion sur l'offre et les conditions du prêt
-Relation avec les bailleurs de fonds et recherche de financements
Juridique et -Mobilisation des autorités locales sur les problèmes de recouvrement
contentieux et de contentieux
Audit et risque -Réalisation de missions d’audit
-Mise en place de la politique globale de risques
Contrôle de gestion -Evaluation de la mise en œuvre de la stratégie et des BP à 5 ans
-Animation du processus d'élaboration des plans d'action annuels
-Consolidation des informations financières des AMCs
Ressources humaines - Définition d’une politique harmonisée des ressources humaines
Moyens généraux Achats groupés
Système d’information Mise en place et déploiement d’un SI
Comptabilité et Tenue de la comptabilité générale des AMCs
finance Production des états de synthèse et des déclarations sociales
Source : Audit organisationnel du Réseau de la Microfinance Solidaire au Maroc, ALTIME Maroc, 2012.

24
La mutualisation des activités, sus-présentés, permettra aux IMFs de réaliser des synergies et des
économies d’échelles et par conséquent de devenir plus efficientes et viables. L’externalisation de
certaines tâches et le support de la plateforme leur permettra de se focaliser beaucoup plus sur le
métier et d’améliorer leur taux de pénétration et les services qu’elles offrent aux micro-
entrepreneurs.

Conclusion
Les changements que connait le secteur de la microfinance en Tunisie imposent des réflexions
profondes sur la vision et les mécanismes à mettre en place pour favoriser le développement
d’une nouvelle forme d’intermédiation financière pouvant contribuer à l’inclusion financière et au
renforcement du processus de développement socio-économique. Pour ce faire, nous donnons
les recommandations suivantes :

1. Favoriser l’entrée sur le marché d’IMFs rentables et efficientes afin d’améliorer le taux de
pénétration et assurer la viabilité du secteur ;
2. Adopter une approche maximaliste de la microfinance en favorisant la collecte de dépôt
(ou de l’épargne) ;
3. Adapter les modalités de financement à la nouvelle réalité du marché afin d’assurer la
compétitivité et de satisfaire les besoins des bénéficiaires ;
4. Diversifier l’offre en incluant les produits non financiers selon un modèle « joint » ;
5. Mettre en place une Centrale des Risques qui, au-delà de son statut, collecte et partage
aussi bien les informations positives que négatives ;
6. Favoriser la cohabitation entre les différents types d’IMFs (commerciales ou associatives)
afin de garantir une compétitivité et satisfaire les différents segments de clientèle ;
7. Restructurer les AMCs en encourageant leur fusion (ou union) : elles passeraient
d’associations locales, de petite taille vers des associations plus grande, de dimension
régionale ;
8. Diversifier les sources de financement des IMFs, et surtout des AMCs : la BTS devient un
bailleur de fonds parmi d’autres ;
9. Créer une plateforme pour les associations permettant la mutualisation de certaines
activités métier et support.

25