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Valérie Harvey

Passion Islande
Passion Islande
De la même auteure

La pomme de Justine, Québec Amérique, 2013.


Le pari impossible des Japonaises, Septentrion, 2012.
Les découvertes de Papille au Japon, Chenelière éducation, 2012.
Passion Japon, Hamac, 2010.
Valérie Harvey

Passion Islande

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ha m a c-car ne ts
c
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et la Société de dévelop­pement des entreprises culturelles du Québec
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que le gouvernement du Québec pour son Programme de crédit
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« La boussole ne conduit jamais qu’à soi-même. »
Proverbe islandais
À Léo qui préfère Thor
« parce qu’il vient du nord ».

À Émi qui était, lors de ce voyage,


une petite étincelle en devenir,
pour qui l’Islande est toujours à découvrir.
« L’enfant qui demeure toujours au même
endroit reste bête. »
Proverbe islandais

Les îles ont sur moi un attrait irrésistible. Si on avait


nommé la Terre « planète Océan », un large conti-
nent comme l’Amérique du Nord aurait été considéré
comme une île. Qu’elles soient chaudes, tempérées ou
glaciales, ces petits espaces qui résistent à l’érosion
me fascinent. Ce n’est donc pas si étonnant que mon
amour du Japon m’ait menée en Islande. De l’une à
l’autre, on me dira que les différences sont multiples,
mais les points communs aussi : une nation farouche-
ment indépendante, une langue unique, des volcans
qui redessinent constamment le pays et l’océan qui
façonne la vie au quotidien.
Mais comment en suis-je arrivée à m’intéresser
spécifiquement à l’Islande ? Après tout, en 2010, j’étais
au Japon pour la deuxième fois, en train de faire une
étude sur les Japonaises qui n’ont plus d’enfants1, ten-
tant de comprendre si elles avaient choisi de renon-
cer à la maternité ou si c’était plutôt un concours de

1.  HARVEY, Valérie, Le pari impossible des Japonaises, Québec,


Septentrion, 2012, 198 pages.

9
circonstances. Rien ne me prédisposait à penser à une
autre île.
Et pourtant, seule au Japon, je m’ennuyais de
Philippe et de mon pays. J’ai donc écrit un roman
racontant l’amour impossible de deux amants de la
nature québécoise2. Je venais de terminer la conclusion
et je marchais vers la station de métro Kitaoji quand ça
m’a frappée : pourquoi pouvais-je écrire des histoires
où un enfant s’intégrait à la vie peu commune de ses
parents, alors que je continuais de croire qu’il me fau-
drait laisser de côté la mienne si j’en avais un ? Pourquoi
tenais-je absolument à imaginer la parentalité avec une
maison en banlieue, deux voitures et les revenus qui
permettent ce genre de vie ? Ce que j’imaginais pour
mes personnages s’est alors transféré à ma propre vie :
un enfant, petit être doué de capacités d’adaptation
extraordinaires, pourrait certainement apprivoiser ma
passion des découvertes, des voyages, des rencontres.
Même si pour les vivre, il fallait accepter les espaces de
jeux plus petits, des cadeaux limités et les transports en
autobus. Philippe est venu me rejoindre à la fin de mon
voyage d’études et je suis revenue du Japon enceinte.
J’ai ramené ce petit immigré en gestation pendant mon
vol de retour au Québec.

2.  HARVEY, Valérie, La pomme de Justine, Montréal, Québec Amérique,


2013, 328 pages.

10
Pendant ma recherche sur les femmes japonaises,
j’avais lu beaucoup de documents où l’absence du père
japonais était regrettée. Certaines recherches gouver-
nementales l’identifiaient même comme responsable
de la baisse des naissances, car la présence du père
dans un couple se traduisait souvent par une augmen-
tation du nombre d’enfants. Dans un petit encadré
d’un texte de l’OCDE3, on expliquait que le congé de
paternité le plus long au monde était en Islande et
que les pères étaient très impliqués dans la famille.
Cette opposition avec le pays du soleil levant m’avait
marquée. Alors, lorsque j’ai décidé de poursuivre mes
études, le sujet des pères fut une évidence. Et pour
bien les comprendre, je devais me rendre dans le pays
où on en prenait soin : en Islande.
J’ai pris mon temps pour amasser mes sous et
remonter la pente après la venue du bébé : trois ans
séparent mon dernier séjour au Japon et ce voyage
en Islande. Philippe ayant changé d’emploi, Léo mar-
chant avec agilité et jouant maintenant habilement
avec les mots, nous étions prêts à ouvrir la porte de
l’aventure outre-mer.
Préparer ce long voyage en Islande fut donc une
façon pour moi de reprendre les rênes de ma passion,
3. OCDE, Bébés et employeurs : comment réconcilier travail et vie de
famille, Synthèse des résultats dans les pays de l’OCDE, Paris, Éditions OCDE,
2007.
de mes idées farfelues et de mes projets de fou. Bref
de ce qui fait de moi une nomadesse. Philippe, tou-
jours ouvert à la découverte, et Léo, petit garçon que
j’intègre à ma vie autant qu’il m’accepte dans la sienne,
ont fait de cette aventure un projet familial.
Chaque voyage est une occasion d’en apprendre
un peu plus sur soi-même. C’est pourquoi j’aime
autant partir : je me donne alors une chance unique
d’avancer sur des voies imprévues, ce qui signifie des
difficultés, mais offre aussi la chance de forcer l’adap-
tation, d’éveiller l’esprit à la réflexion. Je ne compte
plus le nombre de fois où le voyage a fait surgir une
émotion inattendue quand une situation venait bous-
culer tous nos plans ou que l’immense solitude d’être
loin de chez soi, de ses amis et de son quotidien
(malgré les multiples prouesses du Web), nous force
à s’ouvrir à l’autre et change notre regard sur les mul-
tiples façons de vivre.
Cette fois, je n’ai pas choisi la destination : c’est
elle qui m’a choisie. J’ai l’impression qu’un pays m’at-
tend. Et, paradoxalement, c’est le Japon qui m’a pous-
sée vers l’Islande.
Les volcans sont dans mon karma

Un regard à ma liste des pays visités me fait réfléchir


à mes choix de voyage : Japon, Nicaragua, Maroc,
Nouvelle-Calédonie. On dirait qu’ils sont l’incarna-
tion de mes peurs d’enfant. Parce que lorsque j’étais
jeune, j’avais une peur immense de perdre ma famille
dans des catastrophes naturelles.
Il y a bien sûr d’autres tragédies qui déciment la
vie d’une foule de gens. La guerre par exemple. Ou
la faim. Mais il me semble que ce sont des drames
inutiles, des pertes de vie complètement injustifiées,
motivées par la stupidité humaine. Si on faisait plus
d’efforts, on arriverait à les éviter. On pourrait tout
tenter pour arrêter les guerres. Et il n’est pas néces-
saire que des milliers d’enfants meurent de faim
chaque mois. Avec une planète capable de nourrir
12 milliards d’êtres humains, je me demande encore
pourquoi 28 millions de personnes meurent de mal-
nutrition chaque année.
C’est la raison pour laquelle les catastrophes natu-
relles effrayaient l’enfant que j’étais, car il n’y a rien
à faire pour les éviter. J’étais impuissante à trouver
une solution pour contrer les tremblements de terre,
13
les tsunamis, les tempêtes qui frappent n’importe où,
n’importe qui. Les monstres qui m’effrayaient le plus,
c’étaient les volcans. Ils témoignent que notre pla-
nète est bien vivante, vibrante sous nos pieds minus-
cules. Mais ils peuvent exploser à tout moment, sans
avertissement.
C’est sans doute à cause d’un documentaire à la
télévision que les volcans sont devenus l’incarnation
de mes cauchemars infantiles. Je ne cessais de me
demander pourquoi les gens vivaient à proximité de
ces montagnes dangereuses, de ces bombes à retar-
dement. Mon père m’avait expliqué que le sol était
particulièrement fertile près des volcans. Je trouvais
cela encore pire, le volcan séduit par sa nature luxu-
riante, son sol riche, sa terre renouvelée. Puis l’être
humain s’approche, s’établit. Le volcan profite alors
de ce moment de relative sécurité pour tout détruire.
Parce que dans mes cauchemars, le volcan avait une
volonté ! J’ai même déjà rêvé qu’un tel monstre surgis-
sait chez nous, mélangeant mes craintes volcaniques
avec la réalité de Charlevoix, ma région natale, qui
abrite les cicatrices d’une gigantesque météorite.
Mon premier voyage outre-mer fut le Nicaragua,
ce qui m’a permis de voir de nombreux volcans et
même d’en escalader un, le Cerro Negro, tout juste
fumant de trois ans. Que d’efforts pour arriver en
haut ! La lave durcie était devenue un tas de roches
14
de toutes les tailles. En bas de la montagne, ça allait,
les rochers étaient gros et facilement contournables.
Mais plus on montait, plus la lave durcie se transfor-
mait en petites pierres qui roulaient sous les pieds et
les mains. J’ai dû me déplacer à quatre pattes pour
arriver au sommet. La roche volcanique est très
poreuse et rugueuse, de sorte que je m’écorchais
les mains simplement en les posant sur les pierres.
Comme une chèvre malhabile qui vient de naître
et vacille sur ses pattes, je m’accrochais aux pierres
noires en ayant l’impression de faire un pas, mais de
glisser de deux. C’est à ce moment-là que mon remar-
quable amoureux Philippe, qui est né et a grandi dans
plusieurs pays africains, a tenu à mentionner que ce
type de pierres sombres sont les repères parfaits pour
les scorpions. J’ai relevé la tête une demi-seconde, le
temps de lui lancer un regard aussi noir que la lave
durcie qui nous entourait. Le visage et la nuque trem-
pés de sueur, j’ai poursuivi mon ascension, en repous-
sant cette nouvelle information très loin dans mon
cerveau.
Le sommet en valait cependant la peine. À
800  mètres, la vue sur les différents cratères témoi-
gnait que le volcan entrait souvent en éruption. De
nombreuses fumerolles confirmaient l’activité et
l’odeur de soufre s’imposait. Si la lave durcie est noire,
les couleurs des minéraux sont très diversifiées et
15
dessinent de grandes veines blanches, jaunes, brunes
ou rouges.
Nous sommes restés quelque temps à regarder
les montagnes autour en mangeant un peu, puis nous
sommes redescendus. Philippe s’est amusé à faire du
surf sur les roches volcaniques. Pour ma part, ma glis-
sade contrôlée sur les pieds s’est vite transformée en
dérapage douloureux sur les fesses. Quelques bleus
supplémentaires se sont ajoutés à ma collection. Mais
au moins, redescendre a été beaucoup moins long que
de monter !
Ensuite, j’ai vécu au Japon plus d’un an, en plein
sur la Ceinture de feu du Pacifique. Pendant mon
séjour, je me souviens avoir davantage craint un
tremblement de terre, car la région de Kyoto n’a pas
de volcan à proximité. Et si mes craintes par rap-
port aux volcans sont tirées de mon imagination fer-
tile d’enfant, mes peurs reliées aux tremblements de
terre sont basées sur l’expérience. Les scientifiques ne
savent pas encore si la météorite de deux kilomètres
tombée sur Charlevoix explique l’activité sismique de
ma région natale, mais on y enregistre un tremble-
ment de terre pratiquement tous les jours. La plupart
du temps, les êtres humains ne les ressentent pas, car
ils sont de faible amplitude. Mais en novembre 1988,
j’avais neuf ans et j’écoutais tranquillement la télévi-
sion au sous-sol quand la terre s’est mise à onduler.
16
Intriguée, j’avais mis quelques minutes à comprendre
que si la maison au-dessus de ma tête vibrait et faisait
tant de bruits, ce n’était pas à cause de la déneigeuse
qui passait dans les rues. Alors que le mouvement
s’amplifiait, les sons devenaient désordonnés, j’enten-
dais des coups, les pas de mon père qui courait cher-
cher ma sœur dans le bain et les cris de ma mère qui
m’appelait. Je me suis mise à courir vers l’escalier.
Lorsque l’électricité a été coupée, j’ai perdu l’équi-
libre dans les marches. Ma mère m’a éclairée avec
une lampe de poche et j’ai poursuivi ma montée tant
bien que mal, le sol et les murs allant dans tous les
sens. Toute petite et fragile humaine, je me suis réfu-
giée dans les bras de ma mère, sous un cadre de porte
(réputé plus solide dans une maison que les plafonds),
nous avons attendu que les secousses cessent. Jamais
des secondes ne se seront égrainées plus lentement
que cette minute à attendre que la magnitude 6,1 sur
l’échelle de Richter retombe à zéro.
Et je suis partie vivre au Japon, sachant très bien
à quel point les mouvements de notre mince croûte
terrestre peuvent être terrifiants. Si l’on parle de
catastrophes naturelles, le Japon nous vient mal-
heureusement vite en tête après la triple tragédie de
2011 où se sont succédé un tremblement de terre, un
tsunami et une catastrophe nucléaire. S’ajoute à cela
le fait que les scientifiques savent que le mont Fuji
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est à la veille d’une nouvelle colère. Je rappelle que
ce magnifique volcan est visible par beau temps de
Tokyo, la capitale surpeuplée de 32 millions d’habi-
tants. La première chose que Philippe et moi avons
vue en ouvrant notre mini télévision japonaise fut un
reportage sur notre quartier où l’on expliquait qu’en
cas de tremblement de terre de magnitude 9, la mon-
tagne s’écroulerait, écrasant la majorité des maisons.
Même qu’un joli schéma animé nous montrait la
scène ! FAS-CI-NANT.
Et voilà que je décolle vers l’Islande, un pays créé
par le défoulement du magma entre la cassure de deux
plaques tectoniques majeures au milieu de l’Atlan-
tique. En 2010, le petit volcan caché sous son glacier
Eyjafjallajökull (prononcé eil-ya-fya-tla-yeu-keut-lul)
a paralysé les avions vers l’Europe. Eh bien, mainte-
nant, on croit que deux autres monstres, l’Hekla et le
Katla, sont sur le point de faire des dégâts !
On dirait que je le fais exprès. C’est à croire que
les volcans sont dans mon karma.

Við sjáumst !
(Au revoir)
Un voyage en famille

Le départ est imminent, les bagages s’accumulent


dans notre chambre. Trois grosses valises pour la
soute, deux plus petites qui nous suivront dans
l’avion, un sac à dos pour porter Léo lors d’excur-
sions dans les paysages volcaniques, et une poussette
pour la ville. J’ai deux listes qui traînent près de mon
ordinateur : ce qui reste à ajouter à nos bagages et à
faire dans le condo pour accueillir l’ami japonais qui y
habitera pendant notre absence.
Nous partons du 24 août au 25 septembre. Notre
voyage durera 31 jours. C’est pratique : dès qu’on loue
l’appartement pour un mois complet, le prix diminue.
Nous avons opté pour un grand quatre pièces près
du lac Tjörnin, à dix minutes à pied de tout ce qui
m’intéresse : l’université, la rue Aðalstræti du vieux
Reykjavík et la voie commerçante Laugavegur. Notre
location était l’une des moins chères et l’appartement
coûte pourtant 2 200  euros (environ 3 000  dollars
canadiens) pour un mois. C’est une chance d’avoir
loué un an à l’avance, car l’appartement n’était plus
disponible quelques mois avant notre départ. Et le
prix avait augmenté à 3 300 euros !
19
Si Paris est la ville préférée des amoureux, si
Berlin est la capitale des couche-tard et le Japon, le
pays de l’exotisme oriental, j’ai vite remarqué en lisant
les blogues et les carnets de voyage que l’Islande est
une destination touristique reconnue pour les sorties
dans des paysages naturels uniques. L’Islande offre
tout de l’aventure extrême : camping sauvage dans les
champs volcaniques, sorties en véhicule tout-­terrain
sur les glaciers, excursions en haute mer sur un petit
bateau de pêche. D’ailleurs, cela exaspère certains
Islandais qui n’en peuvent plus de mettre en danger la
vie des volontaires du ICE-SAR (Icelandic Association
for Search and Rescue), une équipe de 18 000 secou-
ristes (6 % de la population islandaise) qui parcourent
l’Islande pour prévenir les accidents et secourir les
blessés tombés sur un glacier ou dont le véhicule
tout-terrain est pris dans la boue.
Malheureusement, secourir les touristes qui se
sont aventurés là où ils n’auraient pas dû fait partie du
lot quotidien de ces volontaires. Des histoires dignes
des prix Darwin (remportés par des personnes ayant
eu un comportement stupide ayant causé leur mort)
font régulièrement les manchettes des journaux islan-
dais1 : des étrangers et leurs enfants qui se promènent

1.  http ://icelandreview.com/news/2015/02/28/tourists-asked-respect-
icelands-dangers.

20
sur les glaces du lagon de Jökulsárlón, oubliant que
sous leurs pieds les courants puissants de l’Atlan-
tique Nord ne leur laisseraient aucune chance ; des
touristes marchant dans la zone interdite du volcan
en activité Bárðarbunga, risquant de voir s’ouvrir
sous leurs pieds un nouveau cratère ; d’autres sur la
plage de galets Djúpalónssandur qui s’avancent trop
près du bord et qui manquent d’être happés par une
gigantesque vague soudaine. Sans parler de ceux qui
n’hésitent pas à sortir du sentier bordé de cordes de la
gigantesque chute Gullfoss pour admirer le bord du
gouffre. Presque chaque année, on recense un acci-
dent mortel ou une disparition en Islande. Mais les
statistiques seraient beaucoup plus élevées si l’équipe
de secouristes n’était pas si efficace. Quand cinq tou-
ristes ont pris la route pour camper sur le glacier
Mýrdalsjökull, en pleine tempête, il a fallu une équipe
de 80  personnes pour les retrouver et les sauver in
extremis du froid. La visibilité était si mauvaise qu’il
était impossible aux secouristes de voir les moto-
neiges qui les précédaient ou les suivaient.
Un bon exemple de comportements dange-
reux est gracieusement offert dans le vidéoclip de la
chanson I’ll Show You de Justin Bieber, qui n’a pas
hésité à marcher dans des zones interdites où la fra-
gile mousse verte est protégée, à s’asseoir tout au
bord d’un roc de lave friable surplombant le vide et
21
à nager en sous-vêtement dans les eaux glaciales du
Jökulsárlón, où il faut se méfier des courants marins.
Un des journaux islandais a écrit cette recommanda-
tion pour les touristes qui voudraient faire comme
lui : « Si vous devez nager au Jökulsárlón, assurez-
vous que quelqu’un soit tout près pour pêcher votre
corps en hypothermie et vous sortir de l’eau avant la
noyade2. »
Ces comportements regrettables sont le lot de
quelques-uns. Cependant, la majorité des touristes
qui visite l’Islande respecte les consignes de sécurité
et leur voyage au pays de l’aventure se déroule bien.
Les touristes font du camping sauvage, visitent le
cœur de l’île, volent en hélicoptère près d’un volcan,
expérimentent la vie nocturne de Reykjavík.
Mais avec un enfant en bas âge, notre expérience
de l’Islande est complètement différente de celles que
l’on peut lire le plus souvent dans les blogues. Voyager
avec un enfant de deux ans et demi, c’est déjà une
aventure extrême ! Notre voyage fut plus tranquille.
Grâce à Léo et au rythme que son âge nous imposait,
nous avons pu expérimenter l’Islande de façon plus
intime, en laissant une place à la vie quotidienne :
sorties au parc, commissions à l’épicerie, marches

2.  http ://grapevine.is/news/2015/11/05/justin-bieber-makes-
the-tourism-industry-in-iceland-worry/.

22
sans but dans la ville, cours à l’université, devoirs à
la maison, sorties à la piscine, rencontres avec des
amis. En intégrant bien sûr des moments d’aventure !

Fait intéressant : on nous avait dit que l’Islande était un pays très
accueillant envers les enfants. On en a eu une preuve dès le décollage,
dans le vol entre Toronto et Reykjavík. Si Icelandair n’offre aucun
repas gratuit dans l’avion, les enfants sont l’exception : Léo a vu arri-
ver un petit plat de croquettes de poulet bien chaudes et croustil-
lantes, sans que l’on ait demandé quoi que ce soit. Malheureusement,
épuisé par le premier vol et la correspondance, Léo dormait déjà sur
mes genoux. Devinez qui a mangé les croquettes  ?

23
Pour  un voyage de quatre semaines et demie, nous
avions prévu faire une seule grande excursion par
semaine afin de ne pas trop épuiser le petit, qui dort
très peu sur la route. Comme on le voit sur la carte,
nos trajets nous ont permis de visiter l’est du pays,
principalement autour de la capitale, Reykjavík. En
choisissant septembre, une période de l’année où le
soleil joue ni à nous taquiner la nuit, ni à se cacher
le jour, Léo pouvait récupérer plus facilement de ces
parcelles d’aventure islandaise.
Le choc des extrêmes

« Qui plie l’échine grandit. »


Proverbe islandais

L’Islande, pays de 331 000  habitants en 2015, a fait


beaucoup parler d’elle dans les dernières années. La
crise économique de 2008 a attiré les médias vers ce
pays nordique qui a rapidement perdu sa réputation
financière enviable1 et l’éruption du volcan-glacier
Eyjafjallajökull au mois d’avril 2010 a complètement
paralysé les aéroports européens. Les Islandais se sont
bien amusés à rire des multiples façons dont les étran-
gers prononçaient le nom de ce volcan. Si bien que
lorsqu’un autre volcan est entré en éruption en août
2014, un an après mon retour au Québec, je me suis
empressée d’apprendre comment dire Bárðarbunga
(ba-our-thar-boun-ka). Pas facile !
Ce n’est pas la première fois que cette île de l’At-
lantique Nord faisait parler de sa nature extrême. En
juin 1783, le sud du pays s’ouvrait lors de l’éruption
1.  CHARTIER, Daniel, La spectaculaire déroute de l’Islande. L’image de
l’Islande à l’étranger durant la crise économique de 2008, Québec, Presses de
l’Université du Québec, 2010, 248 pages.

25
du Laki. Ce n’était pas un volcan ordinaire, mais un
ensemble de 130  cratères s’alignant sur une fissure
de 25 kilomètres. La quantité de lave qui se déversa
sur le pays fut si grande qu’on en parle encore comme
de la plus importante de notre histoire. L’éruption
dura jusqu’en 1784. En Islande, elle tua la plus grande
partie des animaux, engendra une famine qui décima
la population, la diminuant de 25 %, alors que plu-
sieurs personnes choisissaient de quitter le pays.
Sur les 200 volcans qui parsèment le pays, 130 sont
toujours actifs. Tout cela parce que l’Islande est une
terre toute neuve qui n’a que 15 millions d’années. En
comparaison, le Bouclier canadien où repose la majo-
rité du territoire québécois est daté de 4,5 milliards
à 540 millions d’années. En Islande, les nouvelles îles
surgissent encore : la dernière-née s’appelle Surtsey
et elle est sortie de l’océan Atlantique en 1963. Cette
histoire géologique redessine sans cesse le paysage.
On prévoit même que l’île principale formera deux
grandes îles dans quelques milliers d’années lorsque
les plaques tectoniques de l’Amérique et de l’Europe
se seront complètement séparées, ce qu’elles accom-
plissent à petits pas. Elles s’éloignent d’un à deux cen-
timètres par an.
L’Islande n’est pas qu’un pays de feu, c’est aussi
un pays de glace. Le nom de l’île signifie littéralement
« terre de glace » en islandais, qui se traduit bien en
26
anglais par « Iceland ». En français, on a plutôt choisi
de garder la prononciation d’origine, « Islande » étant
identique au terme islandais « Ísland ».
Comme l’Islande est située juste au sud du cercle
arctique, j’en avais conclu que le climat devait y être
rigoureux. Mais j’avais oublié de faire entrer dans
l’équation le facteur « océan » et l’influence bienfai-
trice du Gulf Stream, un courant chaud qui adoucit
considérablement la température de l’île. En hiver, il
fait donc moins froid qu’au Québec et les tempéra-
tures à Reykjavík tournent autour de -5 degrés. Le

27
nord du pays peut vivre des minimums un peu plus
froids, mais il est peu peuplé. Les deux tiers de la
population vivent dans la capitale et ses environs.
En contrepartie, l’été est frais. Une journée
« chaude » tourne autour de 20 degrés. Et un climat
océanique signifie aussi plus de pluie qu’au Québec.
Toutefois, ce n’est pas la pluie ou la neige qui accable
le plus Reykjavík, mais le vent qui peut être très fort.
Lorsqu’il souffle, le soleil ne suffit plus à chasser les
frissons qui nous parcourent. En hiver, le vent, la
pluie et la glace peuvent créer de vraies tempêtes.
Ainsi, l’amplitude thermique entre le maximum
de l’été et le minimum de l’hiver couvre un intervalle
d’à peu près 40 degrés (25 à -15 degrés). La varia-
tion des températures au Québec est beaucoup plus
impressionnante : elle couvre à peu près 70 degrés (35
à -35 degrés) ! Il n’est donc pas surprenant que le prin-
temps et l’automne soient des concepts inexistants
pour les premiers colons islandais. On disait alors
qu’il n’y avait que deux saisons : l’été et l’hiver. Encore
aujourd’hui, les passages de l’hiver à l’été et l’inverse
sont très rapides.
Si vivre proche du cercle arctique a peu d’impacts
sur la température, il en va autrement pour la lumière.
Le soleil atteignant différemment les pôles, on ressent
fortement la variation des levers et des couchers du
soleil. Au solstice d’été, autour du 21 juin, le soleil
28
islandais se lève à 3 heures du matin et il se couche
à minuit pour un total de 21  heures de luminosité !
À la même date, le Québec n’offre qu’un « maigre »
quinze heures en comparaison. C’est le fameux soleil
de minuit et la période touristique la plus intense.
Inversement, au solstice d’hiver, juste avant Noël, le
soleil fait une courte apparition de 11 h 30 à 15 h 30
dans le ciel islandais (si le temps n’est pas couvert).
Un quatre heures qui semble aux Islandais très court,
on se l’imagine. Pendant ce temps, le Québec dispose
encore de huit heures trente de lumière (surtout que
nos hivers offrent des ciels particulièrement dégagés).
C’est un phénomène qui me fascine. Déjà toute
petite, je notais que le soleil se levait après moi en
hiver et qu’il suivait ma montée vers l’école. Au
moment où j’écris ces lignes (février), le soleil a
recommencé à entrer dans la salle à manger où est
installé mon ordinateur, après sa disparition hivernale.
Rien ne rappelle mieux la petitesse de l’être humain
à l’échelle de la gigantesque sphère sur laquelle nous
vivons, mais qui n’est rien devant la bombe solaire.
Avec Internet, je peux regarder les chiffres avec
précision. Pour ceux qui partagent ma passion, voici
donc les horaires du soleil à Reykjavík et à Québec,
aux dates de mon voyage. Et je peux vous confirmer
que de perdre six minutes trente de lumière chaque
jour, ça paraît !
29
Reykjavík

Date Lever Coucher Temps de Différence


du soleil du soleil luminosité avec la veille
24 août 5 h 47 21 h 11 15 h 24 min 39 s -6 min 32 s
25 août 5 h 50 21 h 08 15 h 18 min 07 s -6 min 32 s
23 sept. 7 h 14 19 h 25 12 h 10 min 37 s -6 min 25 s
24 sept. 7 h 17 19 h 21 12 h 4 min 12 s -6 min 25 s

Québec

Date Lever Coucher Temps de Différence


du soleil du soleil luminosité avec la veille
24 août 5 h 54 19 h 39 13 h 44 min 28 s -3 min 07 s
25 août 5 h 56 19 h 37 13 h 41 min 20 s -3 min 08 s
23 sept. 6 h 33 18 h 40 12 h 06 min 47 s -3 min 18 s
24 sept. 6 h 35 18 h 38 12 h 03 min 28 s -3 min 19 s
Reykjavík, la ville où habite
presque tout le pays

La capitale est établie à l’ouest du pays. Comme la


ville de Rome et sa louve, Reykjavík est fondée sur
un mythe. Son fondateur, Ingólfur Arnarson, après
une querelle avec un dirigeant norvégien, quitte le
pays avec son équipage. Dès que l’Islande est en vue,
Ingólfur demande qu’on jette à la mer les piliers de
son siège, gravés à l’image des dieux. Il était courant à
l’époque d’apporter un item fondateur et l’on choisis-
sait souvent les poutres porteuses de la maison d’ori-
gine. Ingólfur envoya ensuite deux de ses esclaves
à la recherche des bois, tandis qu’il établissait un
camp provisoire. Trois années furent nécessaires aux
esclaves pour trouver les fameuses poutres dans la
« baie des fumées », la traduction de « Reykjavík ». Un
peu avant 874, Ingólfur déménagea donc à Reykjavík,
emplacement choisi par les dieux.
À notre sortie de l’aéroport, notre premier contact
avec l’Islande fut notre chauffeur de taxi. Pendant
que Léo s’endormait sur le siège arrière, totalement
épuisé par le voyage, nous avons discuté spiritualité,
éducation et relations de pouvoir. Ou plutôt : nous
31
Réseau de bus du centre-ville.

ajoutions quelques phrases entre les paragraphes de


son discours. Amoureux fou de ses enfants, il a sorti
les photos de son portefeuille. Tout en conduisant sur
l’autoroute, il cherchait les photos de sa copine sur son
cellulaire pour qu’on puisse lui dire à qui les enfants
ressemblaient le plus. Un feu roulant de paroles et
d’amour pour son pays. Un bel enthousiasme que j’ai
apprécié, même s’il laissait peu de place aux autres.
Ensuite, nous avons rencontré le propriétaire de
l’appartement loué. Un jeune homme blond,  à l’al-
lure viking, avec cheveux longs et barbe, qui m’avait
envoyé un courriel pendant notre correspondance
à Toronto pour nous avertir qu’il ne pourrait être
32
présent lors de notre arrivée trop matinale (11  h !),
et que les clés seraient cachées dans les marguerites.
Finalement, il était présent à notre arrivée, mais en
plein lendemain de veille, car la soirée précédente,
celle du 24 août, était la « nuit de la culture ». Notre
propriétaire sentait encore l’alcool. Mais tout était
propre et l’appartement du 2e étage était magnifique.
Après une longue journée de voyage et d’attente, nous
sommes enfin arrivés et nous sommes installés dans
notre « maison islandaise », comme le dit notre Léo.
L’appartement est très éclairé, les fenêtres sont nom-
breuses, les pièces sont grandes et ordonnées. Le pro-
priétaire a même pensé à sortir des jouets, ce qui fait
le bonheur du petit bonhomme.
Les occupants du 3e étage de cette jolie maison
blanche ont eux aussi un enfant, plus jeune que
Léo. Nous l’avons appris rapidement, car, dès les pre-
miers jours, nous avons croisé le bébé de quelques
mois dormant seul à la sortie, dans un berceau-­
poussette. C’est une coutume scandinave qui peut
choquer les étrangers : on laisse les bébés faire leur
sieste dehors, sur le terrain ou le balcon, car l’air
frais est bon pour leur santé et endurcit leur consti-
tution. Et cela est vrai même s’il fait tempête dehors.
Évidemment, les bébés sont enveloppés dans des cou-
vertures très chaudes pour leur éviter d’avoir froid.
Mais le filet ou le plastique utilisé sur la poussette
33
Vue de Reykjavík de la rue Suðurgata.

pour les protéger du vent, de la pluie ou de la neige


laisse passer trop peu d’air et certains enfants auraient
manqué d’oxygène en bas âge2. C’est certainement
une habitude qui nous a surpris !
Pour notre première sortie (à la recherche d’une
épicerie !), nous sommes passés juste à côté du vieux
cimetière. Ainsi, nous avons vu apparaître la grande
église qui domine la ville par la rue Kirkjudarðsstígur,
juste à côté d’un bâtiment orné d’un grand drapeau
du Canada. C’était un premier regard sur la ville
assez paradoxal. Notre escapade nous a fait longer le
2.  SIGMUNDSDÓTTIR, Alda, Le petit livre des Islandais, Reykjavík,
Vaka-Helgafell, 2013, p. 96.

34
Reykjavík 871±2, un musée établi où on a retrouvé les
fondations de la plus vieille habitation de Reykjavík.
Est-ce là qu’Ingólfur s’était établi ? Ce que nous
savions pour sûr, c’est que nous étions épuisés ! La
nuit fut longue et bienvenue. La proximité du cercle
polaire s’est fait sentir, car même en cette fin d’août, le
soleil s’est couché en même temps que nous : à 21 h 30.
À cette heure, il y a longtemps que le soleil a disparu
au Québec.
Le lendemain, nous sommes allés au centre com-
mercial Kringlan pour trouver une épicerie qui ne soit
pas un « dépanneur piège à touristes ». Les centres
commerciaux se ressemblent dans plusieurs pays : on
y trouve des boutiques connues (Body Shop, Aveda,
Domino’s Pizza), la fameuse marque islandaise de
manteaux 66° North (faits en Chine : avez-vous besoin
d’autres commentaires à propos de ces doudounes
qui coûtent 1 000 dollars ?) et un grand Hagkaup bien
pourvu en fruits et légumes et autres nécessités pour
faire un sauté !
Étrangement, si j’avais entendu dire que tout était
hors de prix à l’épicerie, j’ai vite compris que c’était
seulement une impression, car les prix des fruits et
légumes sont affichés au kilogramme, et non pas en
livres, comme on s’entête à le faire au Québec. Les
prix semblent donc plus élevés, mais quand on arrive
à la caisse, ce n’est pas si mal. Au final, la facture totale
35
Intérieur de la salle de spectacle Harpa.

est sans doute 10 à 20 % plus élevée qu’au Québec. En


considérant que l’Islande est une île qui doit impor-
ter un bon nombre des produits alimentaires qu’elle
achète aux États-Unis et en Europe, ce sont des prix
raisonnables. C’était bien mieux que lors de notre
séjour en Nouvelle-Calédonie, où le moindre mor-
ceau de poisson coûtait dix dollars.
Comme il faisait toujours beau et que le vent était
doux, nous sommes allés au bord de la mer, admirer
la toute nouvelle salle de concert de la ville, Harpa,
complètement construite en verre. Le bâtiment reflète
le ciel, la mer et la ville d’une manière charmante. La

36
Sólfar, le voyageur du soleil, sculpture de Jón Gunnar Árnason.

salle de concert est vêtue de rouge, pour rappeler la


lave. Le coût total de l’édifice s’élèverait à 170 ­millions
d’euros. L’un de mes professeurs n’hésitera pas à
m’affirmer, plus tard, que Harpa est une conséquence
du complexe d’infériorité des Islandais, une nation
de 320 000 habitants qui s’offre le luxe d’une salle de
concert plus belle et plus grande que celle de Londres :
« Les sociologues ont noté que les gens qui vivent
sur de petites îles isolées ont souvent un complexe
d’infériorité qui les amènent à se vanter de tout. On
appelle cela le “syndrome des petites îles” et c’est cela
qui rend une visite en Islande si agréable. Toutes les

37
petites choses sont plus grandes ici. Et les Islandais
qui vivent à l’étranger sont presque vénérés3 ».
À partir d’Harpa, il est facile de marcher jusqu’à
un autre symbole de la ville : la sculpture Sólfar, le
« Voyageur du soleil », une carcasse de bateau viking
en acier, en route vers le soleil couchant. L’Islande est
après tout la terre des Vikings, partis vers l’Amérique
qu’ils ont alors baptisée « Vinland », autour de l’an
1000. La saga d’Érik le Rouge en fait foi.
Le temps en Islande est toujours en mouvement.
C’est immanquable : la météo annonce de la pluie.
Même si l’on prévoit du beau temps, l’icône de soleil se
transformera bientôt en petit nuage. Mais cela ne veut
pas dire qu’il pleuvra tout le temps. Non. La pluie tom-
bera. Puis étonnamment, le soleil vous caressera, alors
que tout ce qui vous entoure, les montagnes comme la
mer, restera couvert de nuages gris. Vous aurez alors
l’impression d’être une personne privilégiée, exacte-
ment au bon endroit, au bon moment, pour profiter de
la lumière. Comme si les nuages s’étaient écartés pour
vous seul. L’Islande fait ce cadeau, régulièrement.

3.  Traduction de l’auteure : « Social scientists note that people who live on
little, remote islands often have an inferiority complex and brag about whatever
they can. It’s called the “Small Island Syndrome,” and it actually makes visiting
Iceland more fun. Little things are big here. Icelanders of note who live abroad are
almost revered. » STEVES, Rick, « Getting into the nature, and culture, of Iceland »,
The Seattle Times, 29 octobre 2013, consulté le 6 novembre 2013 [En ligne],
http ://seattletimes.com/html/travel/2022146597_rickstevesicelandxml.html.
Les aventures vikings

« Celui qui n’a pas de livre est aveugle. »


Proverbe islandais

Avant de partir en Islande, j’ai épluché les cours offerts


en anglais à l’Université d’Islande. J’adore apprendre et
j’aime rencontrer des gens qui ont cette même soif de
découverte. Les universités sont des lieux de partage de
connaissances, peu importe le pays où l’on se trouve.
Cela me rassure parce que je réalise que ce genre de
« chez moi » se retrouve un peu partout sur la planète.
Deux cours m’intéressaient : Culture d’Islande et
Société islandaise. J’ai contacté les professeurs qui
m’ont donné la permission d’assister à leurs cours
pendant les quatre semaines de mon voyage, même
si je n’étais inscrite à aucun programme. Alors que
Philippe chassait une guêpe qui avait profité des
fenêtres sans moustiquaire pour entrer se réchauffer
chez nous et que Léo faisait le tour de l’appartement
assis sur un petit camion rose, je suis partie à pied
vers l’université. Le temps était frais. Comme tou-
jours en septembre, la température tournait autour de
10  degrés. Quelques gouttes tombaient, mais c’était
39
passager. Le temps de passer le vieux cimetière et le
vent de l’Atlantique Nord avait ramené le soleil. Ce
serait temporaire, ça aussi !
Aborder l’histoire d’un pays, c’est toujours l’un de
mes moments préférés. Mais parfois, je suis déçue, car
le professeur nous enterre sous les dates et les noms.
Je préfère que les notions soient intégrées dans un
récit commenté par des experts passionnés, comme
on peut le voir dans l’émission Secrets d’histoire par
exemple. Alors j’aimerais vous raconter l’histoire de
l’Islande telle qu’elle m’a été contée. Ce que j’en dirai
ne sera pas tout à fait comme dans les livres. Je tire
mes connaissances des récits et des commentaires de
deux professeurs rencontrés dans mes cours : Terry
Adrian Gunnell et Þorbjörn Broddason. Le premier a
immigré en Islande il y a trente ans et le deuxième
est un professeur émérite retraité. Quand l’histoire
nous est contée par l’un de ces Islandais, il y a quelque
chose d’un peu plus personnel, d’un peu plus émotif.
Soulignons d’abord que l’Islande n’est pas seulement
une terre nouvelle par sa géographie, mais également
par son peuplement. C’est, pour ainsi dire, la première
terre d’immigration des Européens. Bien avant Colomb
et l’Amérique, il y a eu les Vikings et l’Islande.
On a cru longtemps, à tort, que les Vikings étaient
les premiers arrivants sur l’île. Or on a plusieurs
preuves que les Romains s’étaient rendus jusqu’en
40
Islande. Quelques pièces de monnaie en témoignent.
On pense même que les Grecs avaient navigué jusque-
là ! Vers 330 av. J.-C., Pythéas parle de l’île Thulé située
très au nord, là où le soleil ne se couche pas en été.
Dans les manuscrits figés de Pompéi, Pline l’Ancien
évoque ce lieu : « Le monde connu le plus éloigné est
Thulé ; où il n’y pas de nuit en plein milieu de l’été,
quand le Soleil passe le signe du Cancer ; et le contraire
au milieu de l’hiver : et chacune de ces périodes dure
six mois, on le suppose, une journée de tout un jour ou
de toute une nuit1 ». Serait-ce l’Islande ? C’est possible.
L’Islande avait aussi été visitée par les moines irlan-
dais. Il semblerait qu’il y ait même eu un petit peu-
plement, peut-être des ermites venus s’isoler sur cette
île nordique, mais il est impossible de confirmer s’ils
étaient encore là quand les Vikings s’établirent sur l’île.
Les Vikings, ces fameux Vikings… Nous utili-
sons souvent le mot pour désigner un peuple nor-
dique, comme si être « Viking » était une nationalité.
Or c’était plutôt une fonction : le Viking voyageait
pour ramener des esclaves kidnappés à l’étranger ou

1.  Traduction de l’auteure : « The farthest of all, which are known and
spoke of, is Thule ; in which there be no nights at all, as we have declared,
about mid-summer, namely when the Sun passes through the sign Cancer ; and
contrariwise no days in mid-winter : and each of these times they suppose, do
last six months, all day, or all night. » Philemon Holland, traducteur (1601) :
PLINIUS SECUNDUS, C. « The Historie of the World », livre 4, pages 72-89 ,
[En ligne], http ://penelope.uchicago.edu/holland/pliny4.html.

41
des biens volés. C’était un conquérant, un pilleur, un
pirate et un chercheur de nouvelles terres. Il était ori-
ginaire de Scandinavie et il fuyait parfois une situa-
tion politique difficile. C’était aussi, avouons-le, un
bandit qui n’avait rien de sympathique pour les pays
où il s’arrêtait.
Les Vikings ont sévi dans toute l’Europe, jusqu’en
Turquie, en Russie, au nord de l’Afrique, et même plus
tard, jusqu’en Amérique. L’une des terres conquises
fut l’Islande. Vers 870, les premiers colons nordiques
s’établirent à l’ouest de l’Islande.
Pour déboiser, construire et défricher, il faut
beaucoup d’énergie. Les premiers colons avaient la
solution à portée de main : il leur fallait des esclaves,
c’est-à-dire beaucoup de travailleurs « gratuits » pour
les assister dans cet établissement. On a longtemps
sous-estimé le rôle joué par les esclaves parmi les fon-
dateurs islandais. Or, grâce à des tests génétiques, on
estime maintenant que parmi les hommes, de 20 % à
25 % de la population était gaélique (Irlande, Écosse,
Shetland, Hébrides). Chez les femmes, le pourcentage
est encore plus élevé : près de 50 % des fondatrices
étaient gaéliques, kidnappées sur les différentes îles
britanniques2 ! De vraies habitudes vikings !
2.  HELGASON, Agnar et al., « Estimating Scandinavian and Gaelic
Ancestry in the Male Settlers of Iceland », The American Society of Human
Genetics, 2000, p. 697-717.

42
L’étendue des conquêtes vikings.

Ce mélange entre les colons des pays nordiques et


les esclaves venus des îles britanniques allait former
le peuple islandais. Établis sur une terre difficile, éloi-
gnés du reste du monde connu, ils n’étaient pas au
bout de leurs peines. Le froid rend l’agriculture ardue,
les volcans n’hésitent pas à modifier le climat et les
vagues houleuses de l’Atlantique Nord ne facilitent
pas la pêche. Mais les colons se sont accrochés et la
population augmenta petit à petit.
43
Les trois beautés du Cercle d’or

Pour partir à la découverte du premier parlement


du monde sis dans le parc national de Þingvellir
(prononcez thing-vet-lir), il faut prendre la route et
quitter Reykjavík. Le lieu fait partie du tour le plus
populaire, celui qu’on appelle le « Cercle d’or » et qui
permet aussi de voir la chute de Gullfoss et le geyser
Strokkur. C’est LA chose à faire en Islande, la sortie
touristique par excellence selon tous les guides tou-
ristiques. Et c’est ainsi que nous nous sommes joints à
un groupe de touristes en minibus qui partait pour la
journée. C’était la première grande sortie de Léo.
Depuis notre arrivée, la vie est douce. J’ai com-
mencé les cours à l’université. Dans nos temps
libres, nous marchons dans les rues de Reykjavík
avec la poussette. On arpente les bords de mer, les
musées, les boutiques. Et pour faire plaisir au petit,
on ­s’arrête souvent dans les différents parcs de la
ville. Et l­à-­dessus, Reykjavík est riche en diversité :
les Islandais ayant souvent deux ou trois enfants, les
parcs pullulent.
Le jour de l’excursion, quand le réveille-matin
sonne à 6 h 30, les yeux s’ouvrent difficilement. Nous
44
n’avons pas le goût de sortir. Nous avons tous les trois
le mal du pays. Philippe se questionne sur le sens
du voyage. Complètement épuisé et désorienté, Léo
fait des cauchemars la nuit. Un matin, je l’ai retrouvé
couché sur le sol à côté de notre lit, ronflant douce-
ment, sur le ventre. Pour ma part, je souffre d’insom-
nie à cause du décalage horaire, mais aussi parce
que j’avais des attentes et que je suis un peu déçue.
Avant mon départ, j’ai écrit au Centre de langues de
l’Université d’Islande pour proposer des échanges de
français. Lors de mon année au Japon, les échanges
avaient été très enrichissants, me permettant de me
faire des amis et de mieux approcher la réalité des
Japonaises. Eyjólfur, le professeur de français, m’a
invitée à offrir des ateliers sur les spécificités du fran-
çais québécois. Mais la rencontre que j’avais préparée
avec tant de cœur est tombée à l’eau : la seule date dis-
ponible était le jour de mon départ. C’est une grosse
déception, car il me semble qu’entre les Islandais et
les Québécois, il y a beaucoup de points communs
comme la fierté du pays, de la langue, le climat rigou-
reux et la beauté de la nature qui nous entoure.
Le mal du pays, c’est le sentiment d’être seul,
d’être sans repères. C’est un mélange de panique qui
se manifeste surtout le soir et la nuit, et qui disparaît
quand reviennent le jour et les activités, alors qu’on
sort et qu’on découvre. Quand on a déjà voyagé, on a
45
expérimenté ce type de dépression et l’on sait mieux
ce qui vient ensuite. La peur est une étape nécessaire.
La déception l’est aussi : un voyage se vit tel qu’il est, il
n’est jamais ce qu’on avait imaginé. À force de vivre en
sécurité chez soi, à prévoir son horaire et ses repas,
on oublie cette agilité qui oblige à accepter le deuil
de nos attentes, pour apprécier seulement ce qui est.
Le plus surprenant en voyage, c’est alors de constater
que l’inattendu est tout aussi bien. On cherche le but
de cette escapade en route, mais il apparaît souvent
au retour, quand on regarde derrière nous.
Alors, ça nous a fait du bien de sortir de la capi-
tale. Jusque-là, nos pieds étaient notre seul moyen de
transport avec les autobus. Nous n’avions vu de l’Is-
lande que la ville et les dessins délicats des montagnes
environnantes, à travers la brume. Quel plaisir de s’ap-
procher enfin de ces monts pour les voir clairement !
Et comme il avait neigé la veille dans les hauteurs, le
paysage était encore plus fantastique. La nature unique
de l’Islande nous a immédiatement séduits.
Pour Léo aussi, cette sortie fut bénéfique. Notre
petit garçon aime beaucoup jaser. Or depuis notre
arrivée en Islande, il ne peut pas communiquer avec
les gens que nous rencontrons : ni les professeurs, ni
les étudiants, ni les commis des boutiques. Mais notre
guide pour la visite du Cercle d’or est un immigré
marocain ! En plus de l’anglais, l’arabe et l’islandais,
46
La chute Faxi.

il parle évidemment français. Quand Léo a entendu


quelqu’un d’autre parler sa langue, ce fut l’amour
instantané pour ce monsieur. Il ne l’a plus lâché de
la randonnée, lui prenant la main et lui parlant sans
arrêt. C’est à ce moment-là qu’on a réalisé que notre
Léo avait eu le sentiment d’être « emprisonné » dans
son français, incapable d’établir un contact avec tous
ces gens qui croisaient sa route. Et j’ai réalisé qu’il sera
peut-être essentiel de lui donner quelques notions de
japonais avant notre prochain voyage au Japon…
Nous arrêtons d’abord à la « petite » chute de Faxi.
C’était notre premier regard sur les rivières sauvages

47
Gullfoss, les chutes d’or.

islandaises. On croyait pourtant qu’il n’y avait là que


la plaine, mais non : une merveille était cachée dans
ses plis.
Évidemment, quand est venu le temps de la
comparer avec Gullfoss, la deuxième chute la plus
puissante d’Europe, nous sommes entrés dans les
classes majeures. La rivière tire ses eaux du glacier
Langjökull, qu’on peut admirer au loin. Gullfoss signi-
fie les « chutes d’or » et on a bien compris le sens de
cette appellation quand le soleil est apparu. Tout le
long du chemin délimité qui la borde, la chute n’a pas
manqué de nous mouiller de ses bouillons.

48
En attente du geyser Strokkur.

Après l’eau qui tombe, il fallait voir aussi l’eau qui


monte : le geyser toujours en activité, Strokkur. Le site
lui-même abrite l’ancien geyser Geysir, qui a donné
naissance au mot français « geyser ». C’est d’ailleurs
l’un des seuls mots islandais intégrés au français.
J’ai pu toucher à la terre rouge, près d’une sortie de
vapeur : on dirait que le sol respire. La croûte ter-
restre est ici toute mince. Et voir le geyser jaillir du
sol est indescriptible. « De l’eau qui souffle », a dit Léo.
Le problème avec les tours organisés, c’est qu’ils
ont un horaire précis. Si nous avons trouvé que les
arrêts à Faxi, Gullfoss et Geysir étaient suffisamment

49
longs, le parc national de Þingvellir, site mondial de
l’UNESCO, aurait mérité une visite plus attentive.
Situé exactement entre les plaques tectoniques euro-
péenne et américaine qui s’éloignent l’une de l’autre,
Þingvellir abrite de nombreux attraits. Au centre
de ces sombres falaises, on trouve le plus grand lac
d’Islande, l’Alþing, le premier parlement du monde,
la chute Öxarárfoss (qui m’a rappelé les chutes
Montmorency de Québec), des creux rocheux rem-
plis d’une eau cristalline et de quelques plongeurs en
exploration. Un site exceptionnel qu’on n’a pas eu le
temps d’explorer à notre goût. J’y passerais bien une
journée complète ! Mais je vais au moins prendre
quelques lignes de plus pour présenter ce parc
mythique dans l’histoire de l’Islande. Car s’établir sur
une nouvelle terre, ce n’est pas seulement construire
des maisons, c’est aussi construire un système de lois,
une structure sociale, organiser des villages. Au début
de la colonisation, chaque village devait choisir un
chef. Ce « maire », appelé goði, était élu par les autres
paysans. C’était souvent le paysan le plus impor-
tant du village. Très vite, il devint clair pour la jeune
nation qu’une collaboration entre les régions pourrait
aider les colons à mieux partager les ressources. La
tâche de chaque goði était donc de se rendre à l’as-
semblée annuelle, l’Alþing (prononcez « Al-thing »)
où l’on rencontrait « l’homme qui connaît toutes
50
les lois par cœur ». Ensemble, on réglait les conflits
et condamnait les criminels. La rencontre avait lieu
toutes les années, à partir de 930. Le site de Þingvellir
fut choisi parce qu’on y trouvait de l’eau en abon-
dance, un grand espace pour abriter les bêtes et les
visiteurs, mais aussi parce que le fermier en posses-
sion de ce territoire venait d’être puni. Sa sentence lui
avait valu de voir sa terre confisquée et remise à l’État,
alors l’espace était disponible !
Si le lieu est reconnu historiquement comme le
fondement du premier parlement au monde, il est
également très important géographiquement. C’est
à cet endroit que la fissure entre les plaques tecto-
niques américaine et européenne est la plus impres-
sionnante. Dans les méandres de ces failles de roches
malmenées, l’eau très pure des glaciers offre un
incroyable spectacle. Et il est possible d’y faire de la
plongée en apnée, ce qu’a fait Philippe, même s’il a
trouvé que l’habit nécessaire pour s’y mouiller était
lourd et encombrant. Il est sorti de ces eaux avec l’im-
pression de ne pas en avoir fait assez longtemps, que
la balade se terminait juste au moment où ça com-
mençait à être agréable d’explorer l’endroit. Soyez
averti, si vous comptez investir plus de 120  dollars
dans ce type d’expérience, la sortie est un peu courte.
Þingvellir, ce n’est pas qu’un parc naturel à la
beauté époustouflante, c’est aussi l’endroit où l’on
51
La chapelle de l’Alþing.
Le parc national de Þingvellir.

52
prenait les grandes décisions et où l’on condamnait
les criminels. Jusqu’à l’arrivée de la religion catho-
lique, personne n’était puni par la mort. Le pire châ-
timent était l’exil. C’est ce qui arriva au fameux Érik
le Rouge (Eiríkr Þorvaldsson). L’histoire étant souvent
injuste, ce sont les noms des gens peu recomman-
dables qui traversent le temps. Car la famille d’Érik
causait constamment des problèmes : son père avait
été condamné pour meurtre en Norvège et s’était
établi en Islande. Puis, son fils Érik le Rouge fut lui
aussi condamné pour meurtre. L’exil se termina au
Groenland où Érik s’établit, avec plusieurs colons nor-
diques. Le nom du nouveau pays, « Groenland » signi-
fie « Pays vert ». Quel nom inapproprié ! Le Groenland
est couvert de glaciers millénaires, la température
y est glaciale et l’été très court. Pour avoir survolé le
Groenland au retour, le nom de « Pays blanc » aurait
été plus approprié. Mais c’est une technique marketing
qui a fait ses preuves : les publicitaires essaient souvent
de donner un nom inspirant à un lieu, même si cela a
peu à voir avec la réalité. Érik le Rouge avait du génie !
Le fils d’Érik le rouge, Leifur Eiríksson, est passé
à l’histoire lui aussi. Il a découvert l’Amérique autour
de l’an mil. Il l’avait nommé Vinland, « le Pays du
Vin », peut-être parce qu’il y avait trouvé des grappes
sauvages, on ne sait pas trop. C’était peut-être aussi
une tentative de séduction pour encourager les futurs
53
Les glaciers groenlandais.

colons ! Il fonda une petite colonie à l’Anse-aux-­


Meadows, à Terre-Neuve. Il semble que d’autres
colons s’établirent sur le continent, mais pour l’instant,
nous n’avons pas encore retrouvé le lieu de la « capi-
tale » du Vinland. Lorsque Leifur Eiríksson revint au
Groenland, il succéda à son père à la tête de la colonie.
En 1450, on trouvait encore quelques descendants de
ces Islandais établis au « pays vert », tandis que l’on
ignore ce que sont devenus les colons « vinlandais ».
Mais Þingvellir n’était pas seulement une cour
de justice, c’était là où l’État existait. Ce fut là que
tous les Islandais devinrent chrétiens. Autour de l’an
mil, le roi norvégien envoya un Allemand en Islande
pour forcer la conversion du pays au catholicisme.
54
En Europe, les « conversions » forcées faisaient rage,
et elles se déroulaient souvent dans le sang et la ter-
reur. Mais l’envoyé du roi revint bredouille : dans
un pays organisé en parlement et sans roi, il n’avait
trouvé personne à qui forcer la main pour officialiser
la conversion.
Le roi norvégien envoya alors trois Islandais qui
surent mieux faire : ils allèrent rencontrer le lögsögu-
maðr (l’homme de loi) lors de la réunion annuelle de
l’Alþing. Après plusieurs discussions entre les chefs
qui faillirent tourner à la guerre civile, l’homme de
loi se retira pour réfléchir et revint avec un compro-
mis : l’Islande se convertirait à la religion du roi nor-
végien, mais à condition qu’on accorde la permission
aux gens d’autres croyances de continuer d’exercer
leurs rites, tant que cela se faisait en privé. Ce qui
explique pourquoi certains Islandais croient encore
aux trolls et aux elfes, et qu’on construit des détours
sur les routes pour éviter de déplacer un rocher où le
« peuple invisible » se cacherait.
Plusieurs faits expliquent l’étonnante décision de
l’homme de loi qui acceptait la conversion. Il faut rap-
peler qu’avec le nombre de colons et d’esclaves d’ori-
gine celtique en Islande, la religion catholique était
depuis longtemps connue et tolérée au pays. Mais si
cette « conversion » n’est pas attribuable à l’influence
des moines, elle est politique et économique. Depuis
55
sa colonisation, l’Islande n’avait jamais été totale-
ment indépendante, contrairement à ce que certains
livres d’histoire peuvent en dire. Le roi de Norvège
avait toujours eu une grande influence sur le pays. Les
Islandais plus aisés envoyaient leurs enfants faire leur
éducation à la cour royale norvégienne. Si l’Islande
était supposément « couverte de forêts » lors de la fon-
dation, les arbres qui y poussaient étaient principale-
ment des bouleaux, un bois flexible inapproprié pour
construire des maisons. Les Islandais dépendaient
donc grandement des produits norvégiens  pour le
bois, le métal et plusieurs denrées alimentaires.
En imposant le catholicisme, le roi norvégien
s’assurait une mainmise sur le pays. Les lois du pays
devinrent chrétiennes et les églises se mirent à pous-
ser dans le paysage (ce qui exige plus de bois et des
prêtres). Finalement, l’éducation était assurée par
de nouvelles institutions catholiques. Mais pour les
Islandais, cette conversion ne changeait pas grand-
chose : on ne mangeait déjà pas beaucoup de viande,
alors même s’il y avait des jours précis de jeûne, il
n’était pas difficile d’opter pour le poisson. Et le Christ
était vu comme un grand guerrier, au même titre que
Þórr (Thor). La seule nouveauté était cette idée de
pardon, assez peu utilisée dans cette société fondée
par les Vikings et leurs esclaves, où l’on optait alors
davantage pour la revanche que la rémission.
56
Comme je l’ai mentionné précédemment, dans
cette société fondée par les Vikings, la condamnation
suprême était alors l’exil. Avec la venue du catholi-
cisme, on a introduit la peine de mort. Les sorcières
et voyantes qui faisaient auparavant partie du monde
normal des traditions nordiques deviennent de plus
en plus suspectes et certaines seront brûlées vives.
Étonnamment, même si l’Église condamnait le sexe
avant le mariage, on ne réussit jamais vraiment à
changer les mœurs islandaises : une femme enceinte
sans mari était rarement condamnée, car on disait
que le père pouvait faire partie du « peuple invisible »,
ces habitants étranges que l’on rencontrait parfois lors
d’un travail dans les pâturages. La réalité était plus
terre à terre : la femme avait probablement rencontré
un hors-la-loi. Ou encore, la grande proximité noc-
turne avec son père, son frère ou son cousin avaient
eu des conséquences : les incestes étant fréquents
dans les lits communs où les gens dormaient nus. En
plus, les mariages prenaient un certain temps avant
de devenir officiels, ce qui autorisait implicitement les
divorces. L’Islande était donc reconnue comme hau-
tement « immorale3 » et la tolérance qu’on y rencontre
encore aujourd’hui est la descendante de celle d’hier.

3.  TOMASSON, Richard F., « Men, Women and Kinship », Iceland, The
First New Society, 1980, p. 89.

57
Cette conversion pacifique vers le catholicisme
fut l’une des rares qui ne tournèrent pas en bain de
sang, dans l’Europe de cette époque. Swords of Good
Men, l’une des lectures que je conseille à la fin de
cet ouvrage, raconte d’ailleurs les multiples combats
qui ont eu lieu en Scandinavie pour « encourager »
la conversion. Le roi Olaf n’y alla pas de main morte
avec ceux qui ne voulaient pas prier le Dieu chrétien.
Les Islandais sont fiers que leur terre ait échappé au
massacre. Ils aiment rappeler que leur nation est bâtie
sur le consensus et le droit. C’est pourquoi la devise
du pays est « Með lögum skal land byggja » (La nation
est construite sur la loi).
Ainsi, lorsqu’on visite le Cercle d’or, on passe
quelques heures sur des lieux chargés de mémoire.
Ces terres qui fument l’eau, la crachent, la roulent,
la font bouillir fascinent l’œil et l’imaginaire. On y
admire la puissance de la planète à la fois lente, par
ses glaciers et la tectonique des plaques, puis rapide,
par ses chutes, ses volcans et ses geysers. Mais avec
un peu d’imagination, on imagine aussi les habitants
de tout le pays franchir les cours d’eau, les chutes et
les geysers pour atteindre cette vaste place naturelle
afin de discuter de leur avenir. Pour soulager le mal
du pays, le Cercle d’or fut un remède inoubliable pour
nous trois.
Les sagas d’un peuple de conteurs

Notre rythme de sorties a ralenti depuis que j’ai


commencé les cours à l’université. L’éducation est
un monde fascinant. Quand on ouvre la boîte des
connaissances, il n’y a pas de fin. J’ai toujours trouvé
étrange que la curiosité soit un défaut dans les mythes
de la Grèce antique (Pandore) ou même dans la des-
cription de la féminité (une femme se devait d’être
discrète, pieuse et obéissante). Pour moi, la curiosité
est une qualité importante, celle que j’ai nommée
quand on m’a demandé ce que je souhaitais pour mon
enfant. Car la vie n’est jamais ennuyante, elle trouve
toujours le moyen de nous émerveiller quand on pos-
sède cette richesse.
Aujourd’hui j’ai expérimenté le plaisir de commu-
niquer avec des gens provenant de nationalités diffé-
rentes. Dans mon cours sur la société islandaise, il y
a des Français, Japonais, Danois, Finnois, Tchèques
et Polonais. Que c’est étrange de parler japonais un
moment, puis de passer au français pour ensuite utili-
ser l’anglais ! Jamais je n’ai vécu avec autant d’intensité
l’incroyable sensation d’explorer plusieurs langues de
cette façon. Ça m’encourage à mieux les étudier pour
59
Le lac Tjörnin, au centre de Reykjavík.

m’améliorer ! Mon vieux rêve de parler neuf langues


à 90 ans est peut-être un peu exagéré, mais il révèle à
quel point j’aime les autres cultures et tout ce qu’elles
nous révèlent sur les différentes sociétés qui les
utilisent.
Quand j’étais au secondaire, je me rappelle que
mon professeur d’histoire aimait nous raconter que la
conquête de la Nouvelle-France par les Anglais avait
eu du bon. C’était une notion qui faisait horreur aux
étudiants qui grimaçaient à cette idée. Mais le profes-
seur soulignait qu’avant l’arrivée des envahisseurs, il
n’y avait aucun moyen d’imprimer quoi que ce soit ici
et que les livres étaient une denrée rare. Les Anglais

60
avaient apporté les premières presses. Bien sûr, on
ne manquait pas de lui rappeler que la majorité du
peuple ne profitait pas de cette ouverture à la moder-
nité. Tout de même, il avait raison : si les écrits des
journalistes et des écrivains du terroir nous sont par-
venus, c’est un peu grâce à ces premières presses.
En Islande aussi, l’arrivée du catholicisme a eu du
bon : l’écriture latine. Pour la première fois, la langue
islandaise avait un alphabet. Les runes n’ayant jamais
été utilisées en Islande (excepté pour bénir ou mau-
dire), on avait recours jusque-là à la transmission
orale. En 1117, on écrivit les lois, ce qui rendit tota-
lement obsolète la fonction de gardien des lois de
l’Alþing, alors responsable d’en connaître chaque mot
par cœur. En 1150, on consigna les premières règles
de grammaire de l’islandais, permettant de fixer cette
langue tirée de plusieurs dialectes norrois.
Grâce à l’écriture, on a davantage de traces de
l’histoire islandaise. L’un des plus importants écri-
vains de cette époque est Ari Þorgilsson (Ari l’Érudit)
qui a écrit Íslendingabók (le Livre des Islandais) et le
Landnámabók (le Livre de la Colonisation). Autour
de 1130, avec une petite équipe, il a parcouru l’Is-
lande pour recueillir ce que les gens savaient de leurs
ancêtres et il a noté ces récits.
Faites l’expérience. Si je vous demandais  ce
que vous savez de vos grands-parents et de vos
61
arrière-grands-parents, vous auriez, comme moi,
probablement peu de choses à dire. Les Islandais du
temps racontaient ce qu’ils savaient : les noms et les
lieux d’où venaient ces ancêtres et les petits détails
marquants (un œil manquant, une main coupée, etc.).
Le Landnámabók est donc une série de paragraphes,
souvent assez courts, qui racontent la généalogie et
les aventures de la colonisation de l’Islande. Mais
­l’accumulation de ces histoires réunies donne un por-
trait assez fiable de la vie des colons.
On retrouve souvent dans les courts paragraphes
du Landnámabók des références à des hors-la-loi qui
fuyaient leur pays pour trouver refuge en Islande. Si
l’on en croit cet ouvrage, tous les Islandais sont des
descendants de bandits ! Encore aujourd’hui, deux
Islandais qui font connaissance en viendront vite à
s’interroger sur leurs ancêtres, c’est-à-dire qu’ils pour-
ront remonter plusieurs générations, et savoir où ils
sont apparentés et de quelle famille fondatrice ils sont
originaires.
Le travail de l’écrivain Ari fut fondamental pour
l’écriture des sagas. En effet, ces grandes histoires sont
soit intégralement tirées du Landnámabók, soit elles
s’en inspirent fortement. Ces légendes avaient une
place essentielle dans la société islandaise. Chaque
soir, la famille se réunissait dans la pièce commune
qui servait de chambre et de salon. Tout le monde y
62
était : les hommes, les femmes et les enfants. Ils pré-
paraient la laine, réparaient les vêtements et les ins-
truments de la ferme, tandis qu’une personne animait
la soirée de récits, de poèmes ou de lecture biblique.
De génération en génération, on transmettait à la fois
les récits fondateurs, la mythologie ancienne, mais
aussi les valeurs de la société.
La politique a toutefois eu un impact sur les
mythes. Deux types de dieux sont présents dans la
mythologie islandaise. Il y a d’abord les Æsir d’ori-
gine méditerranéenne, dérivés des dieux grecs. C’est
ce qui explique pourquoi Þórr (Thor) contrôle les
éclairs, comme Zeus. Mais il y avait aussi les Vanir
originaires de Suède, profondément influencés par le
système monarchique. Odin, le fameux seigneur des
dieux, n’avait à l’origine qu’une toute petite place en
Islande, à l’égal des autres. Il n’était ni le père, ni le
roi des dieux. Óðinn, comme on l’écrit là-bas, le dieu
messager, était alors l’équivalent du grec Hermès, le
guide des âmes vers les Enfers.
En 1262, les descendants des colons qui avaient
fui la Norvège pour fonder l’Islande redeviennent des
sujets norvégiens. Le catholicisme se met à dominer
le pays et la transmission des récits, de plus en plus
influencés par la mythologie venue du continent, tend
à placer Óðinn comme dieu suprême. C’est ainsi qu’il
devient le dieu qui domine la vie de ses sujets, celui
63
qui peut octroyer récompenses et punitions après la
mort, comme le dieu des chrétiens.
Traditionnellement, les Islandais étaient plus près
des dieux terre à terre, qui vivaient sans se préoc-
cuper de la vie après la mort, comme Þórr et Freyr.
Nous connaissons bien le premier, que nous écrivons
Thor. Dieu du vent, de la pluie, connecté aux arbres,
son chariot poussé par des chèvres fait un bruit de
tonnerre. Au début, le Þórr islandais ne fut pas asso-
cié aux éclairs, car fait paradoxal pour un pays aussi
pluvieux, les orages sont très rares en Islande. Mais il
possédait bel et bien un marteau magique capable de
tuer ses adversaires et de combattre son plus grand
ennemi, le grand serpent Jörmungandr, lors de l’as-
saut ultime, le Ragnarök.
Dans l’Islande d’antan, Þórr a surpassé gran-
dement Óðinn. On le sait grâce à la dénomination
des villages, la popularité des prénoms donnés aux
enfants et les nombreuses références à ce dieu dans
les sagas. Þórr est conjugué à toutes les sauces, même
s’il partage parfois le paysage avec Freyr, particulière-
ment dans l’est du pays. Encore aujourd’hui, plusieurs
prénoms font référence à Þórr, un dieu puissant, qui
ne récompense personne et n’attend rien des autres,
un dieu tel qu’on s’imagine les Vikings.
Et ces histoires racontées toute l’année, particu-
lièrement dans la noirceur quasi totale de la journée
64
hivernale, furent transmises de génération en généra-
tion. Elles furent rassemblées et publiées par Snorri
Sturluson vers 1220 dans Edda, un livre essentiel
qui contient près de 60 % de ce que nous connais-
sons maintenant de la mythologie nordique. Les deux
contes qui suivent sont tirés de ces vieux ouvrages.

Snorri Sturluson a écrit le Heimskringla, où il raconte


le récit du roi Harald qui envoie un sorcier comme
éclaireur afin de conquérir le pays. Cette saga explique
pourquoi la monnaie islandaise (le króna au singulier,
les krónur au pluriel) est ornée d’un aigle, un dragon,
un géant et un taureau qui entourent un blason aux
couleurs du drapeau de l’Islande. Ce récit est un bon
exemple des animaux magiques censés habiter l’île.

Le roi Harald envoie un sorcier en Islande1

La soif de conquête du roi Harald était sans borne.


Revenant d’Angleterre, il lui vint à l’idée que l’Islande,
cette île nordique perchée au nord de l’Atlantique,
serait sans doute facile à ajouter au royaume danois-
norvégien. Il envoya donc un sorcier pour qu’il observe
les défenses de l’Islande.

1.  Tiré du Heimskringla, aussi appelée la Saga des rois de Norvège.

65
En route vers le pays, le sorcier prit la forme d’une
baleine afin de passer inaperçu. Il nagea longtemps
vers le nord-ouest avant d’atteindre l’île où il ne vit
d’abord que des collines et des montagnes pleines
d’esprits-protecteurs, certains très grands, d’autres
plus petits. Quand il arriva à Vopnafjörður, il se diri-
gea vers la terre, ayant l’intention d’accoster, mais un
énorme dragon se lança sur lui, accompagné de ser-
pents et de crapauds, crachant différents poisons vers
lui.
Alors il se dirigea vers l’ouest, aussi loin qu’Eyja­
fjörður où il entra dans le fjord. C’est alors qu’un
oiseau surgit, si grand que ses ailes atteignaient les
montagnes d’un bord à l’autre du fjord. D’autres
oiseaux l’accompagnaient, grands et petits.
Il s’enfuit encore plus loin à l’ouest, puis vers le sud
dans le fjord de Breiðafjörður. Mais cette visite ne fut
pas plus accueillante : un monstrueux taureau gris se
jeta sur lui dès qu’il mit le pied à terre, le repoussant
sauvagement à la mer. Et le sorcier vit que le taureau
était suivi par de nombreux esprits.
Il contourna l’île jusqu’au Reykjanes, et quand il
voulut discrètement entrer en Islande par Vikarsskeid,
un géant des collines se dressa devant lui, son bâton de
fer à la main. Il était aussi grand que les montagnes et
de nombreux géants se tenaient derrière lui.

66
Le sorcier s’en retourna à la mer. Il nagea long-
temps le long de la côte sud où il n’y avait rien à voir
sinon le sable de vastes déserts et les ondes immenses
qui se brisaient sur les récifs.
Découragé de ce voyage, le sorcier rebroussa
chemin, affrontant les hautes vagues de l’océan, si
puissantes qu’aucun bateau ne pouvait se rendre en
Islande sans danger. Il rejoignit le roi Harald et lui
raconta son aventure. Craignant les esprits protecteurs
de l’île, le roi danois abandonna son idée ­d’envahir
­l’Islande et retourna chez lui.

Les animaux protecteurs de l’Islande


figurent au dos de la couronne islandaise.

67
C’est dans mon cours sur l’histoire islandaise que j’ai
découvert cette savoureuse histoire de Thor. En reve-
nant de l’université, au souper, je raconte cette his-
toire désopilante à mon époux, sans réaliser que petit
Léo écoute avec attention. Quelle ne fut pas ma sur-
prise quand Léo me demanda, le lendemain, l’histoire
de « Þórr et le géant ». Depuis, je dois la lui raconter
souvent. Sans insister sur le double sens, bien sûr…

Le Chant de Þrym2

Lorsque le puissant Þórr se réveille ce jour-là et tend la


main vers son marteau magique, il découvre avec stu-
peur que l’outil a disparu. Þórr aimait tant son mar-
teau qu’il dormait toujours avec lui. Il lui avait même
donné un nom : Mjöllnir. Sans lui, Þórr était très triste.
Désespéré, il demande l’aide de son frère Loki qui
réussit à découvrir le responsable du vol : le géant
Þrym s’est emparé du marteau et il exige la main de
Freyja avant de le rendre.
Les deux frères, convaincus que leur sœur Freyja
acceptera la main du géant, se rendent chez elle
et lui ordonnent d’aller se marier. Ce qu’elle refuse

2.  Titre officiel : Þrymskviða ou « Chant de Thrym », poème tiré de l’Edda


poétique.

68
immédiatement. Très choquée qu’on puisse ainsi déci-
der pour elle, Freyja les met dehors de sa maison assez
brusquement.
Il ne semble plus y avoir de solutions et Þórr est
de plus en plus misérable. Mais Loki, créateur d’idées,
propose une solution : comme le géant ignore le refus
de Freyja, Þórr n’a qu’à prendre sa place et se rendre
au palais. Quand Þórr réalise qu’il devra se déguiser
en femme pour convaincre Þrym qu’il est Freyja, il
refuse obstinément. Mais le temps passant, il ne peut
que se rendre à l’évidence, c’est la seule solution et il
doit essayer. Sans son marteau, il est trop malheu-
reux. Il emprunte donc une robe à sa sœur, pendant
que Loki revêt l’apparence d’une servante. Et les deux
frères se rendent au château du géant Þrym.
Enchanté de voir arriver Freyja, Þrym ordonne
qu’on prépare une grande fête pour célébrer son futur
mariage. Pendant le banquet, le géant observe Freyja.
Il se réjouit d’abord de son grand appétit, mais quand
il la voit engloutir tout un bœuf, puis trois tonneaux
d’hydromel, il fronce les sourcils et s’interroge à haute
voix :
— Ma fiancée semble bien affamée…
Loki répond vivement :
— Oh ! Ma maîtresse n’a pas mangé depuis huit
jours tant elle avait hâte de vous rencontrer…

69
Þrym est heureux de l’apprendre et cela le gorge de
fierté. Il se rapproche de Freyja pour l’embrasser. Mais
la belle le repousse vivement avec un regard agressif.
Þrym proteste :
— Ma fiancée a un regard si féroce…
Encore une fois, Loki sauve la situation :
— Vous voyez, ma maîtresse n’a pas dormi depuis
huit nuits tant elle était excitée de se rendre au
monde des géants… Cette fatigue a bien entendu des
conséquences...
Pour amadouer sa fiancée récalcitrante, Þrym
demande qu’on apporte le cadeau de mariage : le
marteau de Þórr. Dès que son cher Mjöllnir se trouve
devant lui, Þórr se lève, retire sa robe et assomme d’un
bon coup le géant et ses invités.
Morale de l’histoire : il ne faut pas jouer avec le
marteau du dieu Þórr…
La crise économique de 2008

« La faim, le travail et la sueur


sont les meilleures herbes. »
Proverbe islandais

Comme on vient de le voir, les dieux nordiques étaient


puissants et sans pitié pour ceux qui les menaçaient.
La figure de Thor est particulièrement bien connue
aujourd’hui depuis que les studios américains l’ont récu-
péré dans les films à gros budget de Marvel. Mais si cet
aspect de l’Islande a circulé un peu partout en Occident,
une autre caractéristique du pays était fort remarquée
par les financiers : ce petit pays blotti au centre de
­l’Atlantique générait une richesse incroyable. Autour
du tournant du millénaire, la puissance de son écono-
mie faisait l’envie de bien des nations. Avec un taux de
chômage très faible pendant tout le 20e  siècle (1 % en
2007), presque tous les Islandais avaient un emploi et ils
travaillaient beaucoup : la moyenne était de 46,9 heures
par semaine pour les hommes et de 35,6 heures pour les
femmes1. L’Islande était un modèle économique.

1.  EYDAL, Guðny Björk et Ingólfur V. GÍSLASON, « Paid parental leave


in Iceland - history and context », dans Equal Rights to Earn and Care, sous

71
En octobre 2008, après des décennies d’excellents
bilans financiers, l’Islande a fait face à une crise sans
précédent qui a fait dramatiquement augmenter son
taux de chômage, a diminué le revenu des ménages
et a menacé la stabilité économique du pays. Les
journaux se sont emballés devant les voltefaces des
politiciens qui ont d’abord nié l’ampleur du phéno-
mène, puis qui se sont empêtrés dans leurs tenta-
tives d’explication2. L’État a dû racheter en urgence
les trois plus grandes banques afin d’éviter la faillite
du pays. La crise s’est étendue hors d’Islande : beau-
coup de clients anglais et danois qui avaient des fonds
dans ces banques islandaises perdirent de l’argent. Le
Royaume-Uni et le Danemark les ont dédommagés,
mais les deux États ont exigé ensuite que l’Islande
s’engage à les rembourser, sinon ils s’opposeront au
prêt de 2,1  milliards de dollars que doit accorder le
Fonds monétaire international (FMI). Après maintes
tergiversations, l’Islande s’est inclinée et a promis de
rembourser les deux pays3.
Les protestations des citoyens ont été vives : ce fut
la « révolution des casseroles ». Cet usage inusité des
la direction de Guðny Björk EYDAL et Ingólfur V. GÍSLASON, Reykjavík :
Félagsvísindastofnun Háskóla Íslands, 2008, p. 18.
2. CHARTIER, op. cit.
3.  SIGURGEIRSDÓTTIR, Silla et Robert WADE, « Les Islandais votent
contre les banquiers », Manière de voir – Le Monde diplomatique, no 119,
2011, p. 68.

72
ustensiles ménagers viendrait d’Argentine en 2002.
Il a été récupéré par les Islandais en 2008. Pour les
Québécois, il évoque l’inoubliable grève étudiante
de 2012 où les casseroles ont servi aux mêmes fins :
souligner au gouvernement le mécontentement d’une
population. C’est ainsi que les Islandais sont sortis dans
les rues et que les casseroles ont retenti lors des mani-
festations. On a demandé la démission du gouverne-
ment. Les Islandais se sont opposés aux engagements
pris par l’État : « Ce petit pays de 320 000 habitants voit
peser aujourd’hui sur ses épaules 100 milliards de dol-
lars de dettes, avec lesquelles l’immense ­majorité de sa
population n’a strictement rien à voir et dont elle n’a
pas les moyens de s’acquitter4 ». Après autant d’agita-
tion, le parti au pouvoir tombe et un nouveau gouver-
nement prend la tête du pays : une coalition de gauche
et de verts. La défaite du parti de droite est historique,
un tel résultat n’avait pas été vu depuis 1929, une autre
année de crise financière. En mars 2010, la population
a été soumise à un référendum et 93 % des votants se
sont opposés au remboursement de la dette de 3,5 mil-
liards de dollars proposé par le FMI. En avril 2011, un

4.  JOLY, Eva, « L’Islande ou les faux semblants de la régulation de


l’après-crise », Le Monde, 1 er août 2009, http ://www.lemonde.fr/idees/
article/2009/2008/2001/l-islande-ou-les-faux-semblants-de-la-regulation-
de-l-apres-crise-par-eva-joly_1224837_1223232.html, [En ligne], consulté le
10 décembre 2011.

73
nouveau référendum a été organisé : 58,9 % des votants
se sont opposés au nouvel accord5. Les Grecs ont tenté
la même chose en refusant l’accord du FMI en 2015,
mais ils n’avaient pas les outils des Islandais pour multi-
plier les voies alternatives de remboursement. Comme
l’Islande contrôle sa monnaie, en dévaluant les kronas,
le pays parvint à se remettre sur les rails en cinq ans,
même si le coût de la vie a augmenté, mais que les
salaires ont stagné et qu’on a coupé dans les pensions.
Cette crise a suscité une participation citoyenne
qui a mené au désir de réviser la constitution islan-
daise, présentement basée sur celle du Danemark.
De 2009 à 2011, des citoyens élus par le peuple y ont
travaillé pour définir les pouvoirs du président de la
République, l’indépendance de la justice, l’organisation
des élections, la participation des citoyens à la démo-
cratie, les transferts de pouvoir et la gestion des res-
sources naturelles. Soumise au vote en octobre 2012,
cette nouvelle constitution a été approuvée par la
population. En avril 2013, la réélection des conserva-
teurs a reporté indéfiniment l’adoption de cette consti-
tution. Jusqu’à maintenant, rien n’a été fait pour qu’elle
soit officialisée. Ce beau projet est au point mort.
Un de mes professeurs de sociologie a souligné
à quel point cette crise avait marqué le pays. Ce fut

5.  SIGURGEIRSDÓTTIR, Silla et Robert WADEm, op. cit., p. 68.

74
un traumatisme pour plusieurs familles. Mais ce fut
également très difficile sur le plan financier : alors que
l’Islande avait une dette représentant 29 % du PIB en
2007, elle s’est retrouvée avec une dette de 96 % du
PIB en 20096. Le taux de chômage a frôlé les 10 %, la
consommation a diminué (-15 %) et plusieurs per-
sonnes ont quitté le pays.
Lorsque le contexte économique se fut rétabli,
en 2013, les Islandais se sont mis à rêver de jours
meilleurs et ils ont remis au pouvoir exactement le
même parti qui les avait fait plonger dans la crise
en 2008. Les conservateurs ont minimisé l’effondre-
ment qui n’est plus qu’une « secousse », aggravée par
l’implication du gouvernement qui a tenté de sauver
les meubles. Évidemment, l’une des promesses-
clés du parti conservateur fut de réduire les impôts
et les taxes après les élections, même si plusieurs
dénoncent la lente dégradation des services publics
due au manque de fonds. Une diminution des impôts
engrangés par l’État signifie donc davantage de coupes
dans les services aux citoyens. Ce qui me rappelle les
promesses de bien d’autres chefs d’État des pays occi-
dentaux. Plus ça change, plus c’est pareil…

6.  EYDAL, Guðny Björk et Hervör Alma ÁRNADÓTTIR, « Family


policy in the times of crisis : The case of Iceland », dans XVII ISA World
Congress of Sociology, Gothenburg, Suède, 2010, p. 7.

75
Un aéroport en ville

Aujourd’hui, j’étais toute la journée à l’université.


J’adore le fait que j’habite à dix minutes à pied du
campus. Ça fait changement de mon heure et quart
habituelle d’autobus pour me rendre de mon condo de
Lévis à l’Université Laval, à Québec. La rue Suðurgata
que j’emprunte pour accéder à l’Université d’Islande
offre un superbe point de vue sur le lac et la ville de
Reykjavík. Dans le vieux cimetière, je prends le temps
de lire les noms des Islandais et les dates. Les cime-
tières m’ont toujours fascinée. J’ai souvent marché
dans celui de La Malbaie, tout en haut de la colline
qui surplombe ma ville natale. Au Japon, c’étaient
des centaines de stèles qui se superposaient ; au
Nicaragua, des tombes aux couleurs de l’arc-en-ciel.
Dans ce soin qu’on donne à nos disparus, il y a beau-
coup de la culture d’un pays. En Islande, le cimetière
est rempli d’arbres immenses, de plantes et de chats
qui rôdent parmi les vieilles pierres.
Sur mon chemin, je m’arrête parfois à la boulan-
gerie pour acheter des boules de cacao-coconut (j’ai le
bec sucré) ou je me laisse tenter des spécialités islan-
daises. Sur la photo, j’essaie un genre de gigantesque
76
Tentative de dégustation de pâtisserie islandaise.

pain plat, fourré à la crème. Délicieux, mais beaucoup


trop gros pour mon appétit ! Et cette photo ne pré-
sente que la moitié de la pâtisserie !
En arrivant au rond-point près de l’université,
j’aperçois le Perlan, avec sa coquille-miroir, qui se pare
de multiples reflets, particulièrement jolis lorsque
le temps est couvert. Érigé sur la colline Öskjuhlid,
l’un des seuls endroits de la ville où la forêt prend ses
aises, cet édifice au toit bombé comme une perle, a
été construit pour entreposer l’eau chaude d’origine
géothermique. Il remplit maintenant de nombreuses
autres fonctions : salle de spectacle, restaurants,
magasins et vue panoramique sur la capitale du haut
de ses 25 mètres.

77
Les drapeaux des pays nordiques avec le Perlan en arrière-plan.

Étonnamment, entre l’université et le Perlan, il


y a un aéroport régional. Du campus, je peux donc
voir les avions survoler à basse altitude toute la ville
de Reykjavík. Ou bien, ils se préparent à décoller en
faisant tourner leurs moteurs, se placent en piste, puis
s’envolent vers l’océan et la ligne de Reykjanes visibles
de l’autre côté du fjord.
Certains guides touristiques disent que l’aéro-
port régional est « en plein centre-ville ». Ce n’est pas
tout à fait vrai. À moins que l’on considère le quartier
Hochelaga-Maisonneuve comme le centre-ville de
Montréal. Ce n’est pas le centre-ville, mais c’est tout
près. C’est un peu comme si l’on pouvait voir décoller,
de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), les
avions vers Kuujjuaq et Sept-Îles.
78
Il y a des avantages à avoir un aéroport en ville. En
hiver surtout, quand certaines conditions climatiques
rendent les routes plus difficiles, les avions ou les héli-
coptères peuvent assurer un transport d’urgence vers
l’hôpital central, juste en face de l’aéroport. Les poli-
ticiens aussi sont bien heureux de pouvoir utiliser ces
pistes pour visiter leurs lointains électeurs du nord ou
de l’est du pays. Certains hommes d’affaires ont même
des avions privés pour voyager. Alors, un aéroport en
bordure du centre-ville, ça peut être très utile.
Mais c’est également contesté. Au début, le bruit
me plaisait bien. Je voyais les avions passer au-­dessus
de ma rue avec plaisir en songeant qu’ils arrivaient
d’Akureyri (au nord) ou même de destinations plus
lointaines  comme le Groenland ou les îles Féroé.
Certains jours, il y a beaucoup de transport aérien :
les moteurs qui s’échauffent, le décollage, le survol,
l’atterrissage… Et comme en Islande, on laisse les
fenêtres entrouvertes pour l’aération, le bruit des
avions qui passent retentit souvent. C’est beaucoup
moins agréable que l’angélus de l’église catholique tout
près qui sonne à midi et dix-huit heures et qui  fait
un joyeux carillon lors de nos repas. Une  curio-
sité pour Léo qui n’avait jamais remarqué que les
églises marquent le temps. Le font-elles encore au
Québec ou est-ce moi qui ne le remarque plus ? Je me
­souviens d’avoir souvent entendu l’angélus pendant
79
mon enfance à La Malbaie. L’église était au bout de
ma rue et juste à côté de l’école : on ne pouvait pas
manquer sa musique régulière.
Je ne suis pas la seule à trouver les vibrations des
avions désagréables, certains habitants de Reykjavík
trouvent dérangeants les bruits d’un aéroport.
Surtout que si un accident d’avion devait survenir, les
conséquences pourraient être dramatiques : Reykjavík
est la zone la plus densément peuplée d’Islande.
Finalement, les terrains présentement utilisés par
l’aéroport occupent beaucoup d’espace et ils pour-
raient servir à autre chose. On pourrait y construire
des maisons par exemple. Pour toutes ces raisons,
le maire a tenté de fermer l’une des pistes, mais il a
fait face à une opposition féroce. Une pétition sur le
sujet a atteint un record des signataires en Islande
et cela a forcé le maire à suspendre sa décision. Au
milieu du tumulte, des opinions partagées et du bruit
des avions, le déplacement de l’aéroport régional de
Reykjavík n’est donc pas pour demain.
Ces pères néo-vikings

C’est bien beau de parler des extraordinaires beau-


tés naturelles de l’Islande, des aventures de l’écono-
mie islandaise et des dieux des sagas, mais j’allais
d’abord dans ce pays pour étudier les pères islan-
dais. J’aurais pu choisir un autre pays, car l’égalité
est l’un des points les plus intéressants des pays nor-
diques. On le souligne à juste titre : les hommes et les
femmes de la Suède, de la Norvège, de la Finlande, du
Danemark et de l’Islande vivent dans une belle har-
monie. Et si l’on parle souvent de l’égalité comme un
long chemin de combats pour permettre aux femmes
d’avoir les mêmes opportunités que les hommes, les
pays nordiques soulignent également l’importance
que l’homme s’investisse davantage dans la maison
pour que l’égalité se fasse réellement. On en trouve un
exemple concret avec la conciliation travail-famille.
D’après l’OCDE, l’implication des pères est non seu-
lement essentielle au bien-être de la famille, mais elle
a un impact sur la perception des entreprises quant
aux employées féminines et à l’inégalité des salaires :
« Tant que ce sont les mères, plutôt que les pères, qui
réduiront leur temps de travail pour s’occuper des
81
enfants et qui utiliseront les droits aux congés paren-
taux, il y aura forcément des employeurs qui considé-
reront que les femmes s’impliquent moins dans leur
travail que les hommes […]1 ».
L’Islande se classe première au palmarès des pays
quant à l’égalité entre les hommes et les femmes, grâce
aux bonnes conditions de vie qui y sont offertes2. Et
on le constate dans les familles : les pères sont très
impliqués, plus encore que peuvent l’être les pères
québécois. On les voit avec les poussettes aller cher-
cher les enfants à la garderie, ils sont présents dans
les parcs et aux rencontres avec les professeurs. Les
hommes ont même investi les métiers traditionnels de
soins aux enfants : le travail de « professeur au présco-
laire » dans les centres de la petite enfance (l’équiva-
lent de notre « éducateur ») est devenu une profession
cool ! Un des professeurs me racontait même qu’une
récente publicité d’un artiste rock populaire en
Islande avait attiré l’attention : on voyait le musicien
jouer de la guitare et terminer sa chanson en disant
qu’il avait vraiment le meilleur des publics. Lorsque
l’angle de la prise de vue s’élargissait, son public était
en fait des tout-petits assis sur le sol d’une garderie.

1. OCDE, op. cit., p. 67.


2.  HAUSMANN, Ricardo et al., « The Global Gender Gap Index 2012 »,
World Economic Forum, 2012, p. 8.

82
Je suis donc allée explorer cette mutation d’un peu
plus près. J’ai consulté des documents, rencontré des
professeurs en sociologie de l’Université d’Islande et
j’ai lu de nombreux textes sur le sujet. L’État islandais
s’est beaucoup impliqué à rétablir l’équilibre familial
dans les soins à l’enfant. Alors qu’avant 2000 l’Islande
avait pris un retard considérable dans les congés
paternels (il n’y avait qu’un congé de deux semaines
depuis 1997), le gouvernement néolibéral de l’époque
effectua un virage à 180 degrés, sous la pression des
associations féministes et des grands syndicats, en
accordant un congé de trois mois exclusivement dédié
au père, à 80 % de son salaire afin « d’assurer à l’enfant
un accès égal à son père et à sa mère et de permettre
aux femmes comme aux hommes de concilier le tra-
vail et la famille3 ». Ainsi, la mère a droit à un congé
maternel de trois mois, le père dispose aussi de trois
mois qui lui sont réservés et il y a un congé parental
supplémentaire de trois mois au choix des parents.
L’Islande devint le pays où le congé de paternité est
non seulement le plus long, mais aussi le plus géné-
reux au monde.
L’État souhaitait que les pères s’impliquent
davantage dans les soins aux enfants, et ce, après

3.  EYDAL, Guðny Björk, « Welfare Policy and Employment in the


Context of Family Change », University of Iceland, 2013, p. 24.

83
la fin des congés parentaux. Si un programme aussi
généreux était mis en place, c’était pour donner un
bon départ aux pères et favoriser une plus grande
égalité à plusieurs niveaux : partage des tâches à la
maison, soins aux enfants et un accès au marché
du travail sans discrimination pour les femmes qui
subissaient alors des conséquences négatives après
le congé maternel4. Le programme fut implanté gra-
duellement de 2000 à 2002.
Le nouveau programme fut-il populaire ? C’est la
question que j’ai posée à Ingólfur V. Gíslason, égale-
ment professeur de sociologie à l’Université d’Islande,
et qui étudie les pères. Il m’a répondu que la popu-
larité des congés de paternité dépassa les attentes de
l’État qui n’avait pas prévu un budget suffisamment
élevé. La participation des pères fut grandement
sous-estimée ! Rapidement, les hommes firent usage
du congé paternel, dans une proportion de 90 %5. Cela
dit, cette participation est non seulement exception-
nelle par le pourcentage des pères ayant pris le congé,
mais également en regard du nombre de jours utili-
sés. La majorité des pères ont fait usage de tous les
jours de leur congé paternel.

4.  GÍSLASON, Ingólfur V., Parental Leave in Iceland, Bringing the


Fathers in. Developments in the Wake of New Legislation in 2000 : Powerpoint,
Akureyri : Jafnréttisstofa, 2007, p. 5.
5.  Ibid, p. 16.

84
Il semble également que les conséquences aient
été positives pour la division des tâches à la maison.
En effet, plus la présence du père se prolonge au
début de la vie de l’enfant, plus le partage des tâches
sera équitable ensuite6. Les parents islandais de 2003
rapportent un meilleur partage que ceux de 1997 et
la participation des pères aux tâches a augmenté de
30 % en 2005 à 40,4 % en 20107. Ainsi les politiques
familiales généreuses de l’État islandais pourraient
graduellement atténuer les inégalités entre hommes
et femmes. L’impact de ces congés va donc largement
au-delà du bien-être des familles.
Si les chercheurs ont démontré qu’un long congé
paternel entraîne davantage d’implication du père au
foyer par la suite, et que cela semble également entraî-
ner une diminution de ses heures de travail8, en quoi
ce congé paternel est bon pour l’enfant ? Quelques
recherches internationales commencent à apporter
des réponses. Un enfant qui a bénéficié d’un contact
privilégié avec son père dès la petite enfance aurait

6.  TANAKA, Sakiko et Jane WALDFOGEL, « Effects of Parental Leave


and Work Hours on Fathers’ Involvement with their Babies », Community,
Work & Family, vol. 10, no 4, 2007, p. 420.
7.  GÍSLASON, Ingólfur V., « Changing Fathers - Reluctant Mothers ? »,
The International Network on Leave Policies & Research, 2011, p. 11.
8.  HAAS, L. et P. HWANG, « The impact of taking parental leave
on fathers’ participation in childcare and ties with children : Lessons from
Sweden », Community, Work & Family, no 11, 2008, p. 85-104.

85
de meilleurs résultats scolaires9. Une récente étude
longitudinale faite en Angleterre mentionne égale-
ment que les bébés, surtout ceux de sexe masculin,
ayant souvent interagi avec leur père à l’âge de trois
mois, auront moins de problèmes de comportement
à l’âge d’un an. L’implication d’un père auprès de son
bébé est donc une mesure « préventive » efficace pour
contrer de futurs problèmes comportementaux10.
D’ailleurs, un meilleur équilibre entre les parents
aurait des conséquences à long terme sur la percep-
tion des rôles sexués par l’enfant : « […] nous croyons
que cela a un effet pédagogique bénéfique pour l’en-
fant d’observer ses deux parents participer aux soins
et aux tâches ménagères, ce qui contribue à augmen-
ter l’égalité des sexes à long terme11 ». Ce que viennent
confirmer les différentes études de Lamb qui sou-
lignent que les enfants ayant eu des parents avec un
9.  BRANDTH, Berit et Ingólfur V. GÍSLASON, « Family policies and the
best interest of children », Parental leave, childcare and gender equality in the
Nordic countries, Copenhague : TemaNord, 2011, p. 127.
10.  RAMCHANDANI, Paul G. et al., « Do early father-infant interac-
tions predict the onset of externalising behaviours in young children ? Findings
from a longitudinal cohort study », Journal of Child Psychology and Psychiatry,
no 19, juillet 2012, p. 9.
11.  Traduction de l’auteure : « […] it is believed that the pedagogical
effect of children observing both parents participating in caring and chores
around the house contributes to increased gender equality in the longer term ».
GÍSLASON, Ingólfur V., Parental Leave in Iceland, Bringing the Fathers in.
Developments in the Wake of New Legislation in 2000 : Powerpoint, Akureyri :
Jafnréttisstofa, 2007, p. 15.

86
partage des tâches plus égalitaire ont moins tendance
à attribuer des rôles stéréotypés aux femmes et aux
hommes. Pour le bébé, il est important de s’attacher à
deux personnes, peu importe leur sexe, car la diversité
des stimulations est bénéfique à son développement12.
Faut-il « forcer » l’égalité comme le fait l’Islande ?
Le Québec a fait le choix d’opter pour un régime plus
souple, qui laisse une grande liberté de choix aux
parents. Ce n’est pas sans effet pervers puisque, si les
pères utilisent dans une large part leurs cinq semaines
de congé paternel, ils laissent habituellement le congé
parental à la mère puisque seulement 32 % des nou-
veaux pères en ont fait usage en 2010, pour une
moyenne de sept semaines13.
De plus, la culpabilité ressentie par les mères qui
retournent au travail est souvent plus grande que celle
que ressentent les pères. Et, pour l’expliquer, Ingólfur
V. Gíslason me racontait une courte scène tirée d’un
comic américain :

La mère : « Quelque chose ne fonctionne pas, mon chéri !


Tu ne passes pas plus de temps que moi avec notre enfant

12.  LAMB, Michael E., « How Do Fathers Influence Children’s


Development ? Let Me Count the Ways », The Role of the Father in Child
Development, sous la direction de Michael E. LAMB, Cambridge, Wiley &
Sons, 2010, p. 7.
13.  LAMALICE, Olivier et Hélène CHARRON, Pour un partage équi-
table du congé parental, Québec, Conseil du statut de la femme, 2015, p. 35.

87
et pourtant, je suis la seule à me sentir coupable et à me
reprocher de le négliger ! »

Le père : « C’est bien simple… Toi, tu passes moins de


temps que ta mère avec le bébé, alors que moi, je passe
plus de temps que mon père avec lui… »

Au final, les professeurs islandais que j’ai rencon-


trés s’entendent sur une chose : dans le domaine de la
famille, le laisser-faire tend à favoriser le retour aux
rôles traditionnels, minant la diversité des arrange-
ments familiaux. Les congés de paternité modifient
l’idée comme quoi c’est principalement à la mère
d’assurer les soins aux enfants. Et transformer les
habitudes, cela peut provoquer de la résistance. Parce
que revient toujours le reproche qu’en accordant des
congés parentaux aux pères, on enlève quelque chose
à la mère.
Au Québec aussi, les pères prennent de plus en
plus de place. Et pourtant, pour la population qué-
bécoise, le congé « de maternité » est souvent com-
pris comme l’addition du congé de maternité (18
semaines) au congé parental (32  semaines) : « Un
revers insidieux se dessine : à mots couverts, des
patrons songent à préférer des candidats mascu-
lins lors de leurs prochaines embauches, histoire de

88
s’éviter l’épineuse gestion des congés de maternité14 ».
Il est difficile d’évaluer à quel point les employeurs
renoncent à engager une femme par crainte du long
congé qui suit habituellement la venue d’un enfant.
Cette discrimination est pratiquement impossible
à dénoncer et elle s’exerce envers les femmes en âge
d’avoir des enfants, une période relativement courte si
on la compare à la fertilité masculine ! Espérons que la
récente augmentation des pères qui prennent congé
pour s’occuper de leurs enfants permette d’équili-
brer la vision des employeurs devant la « menace » du
départ parental.

14.  FORGET, Dominique, « Le ras-le-bol des congés parentaux »,


Boss-partum, Jobboom, vol. 12 n o 4, août 2011, [En ligne] consulté le
13  février 2013, http ://carriere.jobboom.com/marche-travail/dossiers-
chauds/2011/08/12/18544131-jm.html.
Hvaða tungumál talarðu ?

Avant d’arriver au Japon, je baragouinais le japo-


nais suffisamment pour poser une question. Mais en
arrivant en Islande, je n’étais pas aussi outillée. J’ai
bien tenté d’apprendre les bases de la langue dans
un volume d’introduction à l’islandais. Toutefois, à
l’écoute des premiers sons et devant la difficulté des
voyelles/consonnes, je dois avouer que j’ai remisé cet
ouvrage dans l’une de mes armoires pendant un an !
Tout de même, je sais dire « Je parle français,
anglais et japonais » en islandais : Ég tala frönsku,
ensku og japönsku. Voilà à peu près ce que je savais
dire en islandais à mon arrivée au pays. Si j’avais
maîtrisé davantage l’islandais, j’aurais plutôt avoué
que : « Je parle français, je commence à être à l’aise
en anglais et je me débrouille en japonais de base. »
Ç’aurait été plus long, mais plus juste.
Mais surtout, je devrais dire Ég tala ekki islensku :
« Je ne parle pas islandais ». Mais donnez-moi plus de
temps et je m’y lance. J’ai toujours voulu apprendre
une langue nordique, parlée dans un pays fier de ses
mots. Une langue qui se parle quand l’hiver se vit long-
temps, où l’histoire fut dure avec ses habitants forcés
90
d’apprendre le norvégien, puis le danois, et qui s’obsti-
nèrent, malgré leur petit nombre, à utiliser l’islandais.
L’islandais est réputé pour être une langue diffi-
cile. À cause de ses quatre déclinaisons, on l’appelle
parfois le « latin du nord ». Parmi les langues scan-
dinaves (suédois, norvégien, danois, féroïen), c’est
celle qui est restée le plus près du norrois originel.
Un Islandais d’aujourd’hui arrive à lire un texte de l’an
mil. Ce qui est étonnant ! J’ai déjà tenté de lire le fran-
çais de 1532 (Pantagruel) et une traduction fut abso-
lument nécessaire.
Encore plus extraordinaire, les Islandais peuvent
saisir assez facilement le suédois et le norvégien,
peuvent également lire le féroïen ou le danois, avec
un peu d’apprentissage. Le contraire n’est pas vrai : un
Suédois ne pourra pas se débrouiller en islandais.
À l’école, les enfants apprennent l’islandais, puis
le danois, étant donné les liens historiques entre les
deux pays. Ils ont également dans leur cursus l’anglais
comme langue obligatoire, et ils peuvent ensuite choi-
sir une quatrième langue : français, allemand, japo-
nais, etc. Évidemment, entre l’islandais et le danois,
il y a plusieurs liens de parenté. L’anglais aussi, langue
germanique, est plus près de l’islandais que le japo-
nais ! Mais avouons que si les Québécois apprenaient
les « langues apparentées » à notre famille langagière
(les langues latines), ça nous rendrait capables de
91
parler français, espagnol et italien, avant d’apprendre
– pourquoi pas ? – une quatrième langue.
L’anglais, même s’il est appris et valorisé, n’est pas
une menace pour l’islandais. Alors, avec 320 000 habi-
tants, comment est-ce possible ? Nous sommes huit
millions de Québécois et les atteintes au français au
Québec sont nettement plus visibles. Mais les Islandais
sont très fiers de leur langue, contrairement à notre
histoire langagière qui compare parfois le français
québécois à du « français bâtard », ce fameux « joual »
dénoncé par plusieurs lettrés. Au Québec, nous fai-
sons partie d’un large ensemble où l’anglais est pré-
dominant et où la maîtrise de plusieurs langues n’est
pas nécessairement valorisée comme en Europe. Et si
parler anglais est une excellente chose pour le monde
des affaires, les Islandais ont compris que cela n’em-
pêche pas d’avoir une langue maternelle différente.
En Islande, l’identité nationale est liée à trois fac-
teurs : à la langue, à l’histoire telle que racontée dans
les textes anciens (Edda, les sagas) et au pays lui-
même avec sa nature très particulière1. C’est pour-
quoi tous les immigrants qui aspirent à la nationalité
islandaise doivent prouver qu’ils maîtrisent la langue
à travers un examen officiel du gouvernement. Ils

1.  SIGURÐSSON, Gísli, « Icelandic National Identity : From Romantism


to Tourism », Making Europe in Nordic Contexts, Turku, 1996, p. 45.

92
représentent maintenant 10 % de la population et le
visage de Reykjavík est de plus en plus métissé. Cette
obligation islandaise pour obtenir la citoyenneté est
étonnante. Au Québec, probablement qu’il serait
impossible d’imposer le français de cette manière.
Quoi qu’il en soit, pour tous ces nouveaux arri-
vants qui n’ont aucune base dans une autre langue
nordique, il est difficile de bien prononcer l’islandais.
Les mots sont souvent des « agglomérations » de
noms communs collés ensemble, comme c’est aussi
le cas en allemand. On trouve donc des mots assez
longs, agrémentés de plusieurs accents et de deux
lettres inconnues :
— Ð, ð (nommée eð, eth), comme un th anglais,
mais plus doux, comme dans « father »
— Þ, þ (nommée þorn, thorn), comme un th
anglais, mais plus fort, comme dans « thriller »
Pour simplifier les choses, certaines combinaisons
donnent des résultats étonnants : hv qui débute à peu
près toutes les questions, se dit kv ; le double ll se dit
dl ; le rn de Björn, un prénom masculin courant, est
en fait un rdn (je sais, je sais…) Résultat : vous pouvez
vous amuser à tenter d’apprendre l’islandais avec
un gentil petit livre, mais rien ne dit que vous com-
prendrez quoi que ce soit à votre arrivée en Islande,
puisque vous n’aurez jamais entendu personne pro-
noncer ces sons étranges.
93
Voyelles
Islandais Prononciation Islandais Prononciation
a a u eu
á aou ú ou
é ié æ ail (aé)
i/y é ö eu
í/ý i ei/ey eil
o aw au œil
ó o

Consonnes
Islandais Prononciation Islandais Prononciation
ð th doux (father) t début : t, autre : d
(un t doux)
þ th plus fort h se prononce
(thriller)
g début : g, milieu : y, j y
avant t et s : comme
le ch allemand
k début : k, milieu : g r comme r espagnol
(un k doux), avant (roulé)
t et s : comme le ch
allemand
p début : p, autre : x x ou gs
plus doux, res-
semble à un b

94
Combinaisons

Islandais Prononciation Islandais Prononciation


hv kv pp hb/hp
ll (final) dl rn rdn/dn
tt ht nn dn (après lettres
accentuées), ou
long n

D’accord, l’islandais n’est pas simple. Mais au


contraire de ma dernière passion langagière, le japo-
nais, nous partageons au moins le même alphabet ! Je
me sentais donc moins « analphabète » qu’au Japon.
En voyant le contenant de lait, je pouvais tenter de
prononcer (mal) le mot, ce qui favorise la mémori-
sation du vocabulaire. Il est plus facile de se souvenir
que mjölk signifie lait que les caractères japonais 牛乳.
J’ai donc eu l’impression qu’il était possible d’ap-
prendre l’islandais. Bien sûr, je crois que toutes les
langues peuvent s’apprendre, mais certaines semblent
si étrangères que leur apprentissage paraît pratique-
ment impossible, par exemple, les langues à clic,
comme le xhosa sud-africain, ou les langues à tons,
comme le mandarin ou le vietnamien. Les langues
scandinaves font partie de la famille germanique, ce
qui les place plus près de nous, le français étant la
langue latine la plus proche des langues germaniques.
95
Quand les Islandais doivent intégrer un nouveau
mot, un organisme gouvernemental, l’équivalent de
notre Office de la langue française, crée un mot à
partir d’anciennes significations. Par exemple, télé-
phone se dit sími, un vieux mot qui signifiait corde. Le
but est de préserver la pureté de l’islandais en évitant
les emprunts à d’autres langues.
Pareillement, il existe une commission char-
gée d’examiner les prénoms choisis par les parents.
Comme on utilise principalement les prénoms
lorsqu’on s’adresse à quelqu’un (pas de Monsieur ou
de Madame svp), il est important que ce prénom
puisse se décliner correctement. Avec ses règles de
grammaire, le garçon Egill devient Egil lorsque sa
position dans la phrase le fait décliner autrement,
mais aussi Agli et Egils. Pareillement, la gentille
Hafdís est aussi Hafdísi et Hafdísar. Et les Anna de
ce monde auront la surprise de se voir parfois devenir
Önna selon sa fonction dans la phrase, ce qui change
la déclinaison. La commission s’assure donc que le
prénom se déclinera bien et qu’il ne se transformera
pas en insulte2.
S’ajoutant à cela, les Islandais sont les seuls au
monde à avoir conservé les noms de famille patro-
nymiques. Ce système, utilisé auparavant dans toute

2.  SIGMUNDSDÓTTIR, Alda, op. cit., p. 29.

96
la Scandinavie, donne le prénom du père (parfois de
la mère) aux enfants, suivi de « fils de » (son) et de
« fille de » (dóttir) pour nom de famille. Jón, le fils de
Karl, aura donc le nom de famille de Karlsson. Sa fille,
Sigríður, n’aura pas le même nom de famille que son
frère, puisqu’elle sera Karlsdóttir.

Karl (père)

Jón Karlsson Sigríður Karlsdóttir

Fascinant, non ? Je m’appellerais donc Valérie


Patrisdóttir. Mes enfants s’appelleraient Léo
Philipsson et Émi Philipsdóttir. Mais il est aussi pos-
sible d’utiliser le nom de famille de la mère, alors
j’aurais pu choisir que mes enfants s’appellent Léo
Valérisson et Émi Valérisdóttir.
Compliquons un peu les choses… Mon fils Léo est
nommé ainsi en souvenir de mon grand-père Léopold
que j’aimais beaucoup. En Islande aussi, il n’est pas
rare d’opter pour les noms de la mère, du grand-père,
du père… Ce qui peut donner des résultats étonnants.
Reprenons notre famille de petits bonhommes,
mais cette fois, je précise le nom de famille de Karl :
97
Jónsson. Comme vous pouvez le deviner, cela indique
que le père de Karl s’appelait Jón, comme son petit-
fils. Supposons que Jón fasse le même choix et décide
de nommer son garçon comme son père : Karl. Ce
nouveau Karl aura donc exactement le même prénom
et le même nom de famille que son grand-père pater-
nel ! Une boucle à l’infini, qui est possible autant pour
les filles que pour les garçons.

Jón

Karl Jónsson

Jón Karlsson Sigríður Karlsdóttir

Karl Jónsson

Pour donner plus de choix aux enfants, il n’est pas


rare qu’on leur donne officiellement deux prénoms,
même si on n’en utilise qu’un seul. Lorsque vient
la naissance de bébé, il est alors possible de choisir
98
lequel des prénoms sera utilisé comme futur nom
de famille : l’usuel ou l’autre, que tout le monde avait
oublié.

Jón

Karl Jónsson

Jón Arnar Karlsson Sigríður Alda Karlsdóttir

Karl Arnarsson

Est-ce que c’est plus clair, maintenant ?  ;)


Le Blue Lagoon, symbole
de la richesse islandaise

Une île volcanique en plein Atlantique Nord reçoit


beaucoup d’eau des cieux. Cette eau est filtrée par le
sol de basalte, s’approche dangereusement du magma,
qui n’est jamais très loin de la surface en Islande, et
elle ressort de différentes façons : vapeurs, geysers,
sources d’eau chaude. Les Islandais seraient bien fous
de ne pas utiliser une telle abondance d’énergie. On
ne sait plus que faire avec l’électricité en Islande. On
s’en sert pour éclairer et chauffer les maisons bien
sûr, cultiver les légumes (serres) et les poissons (pis-
ciculture), chauffer les piscines extérieures ouvertes
à l’année. Comme l’Islande est une île, elle ne peut
exporter son surplus d’électricité, alors elle invite les
industries qui consomment beaucoup d’énergie (alu-
minium, serveurs informatiques) à s’y installer pour
profiter de cette énergie verte.
On se sert aussi de l’eau chaude pour faire fondre
la neige sur les trottoirs et les rues grâce à des tuyaux
installés sous la rue. Et ces fameux trottoirs chauffants
sont trois fois plus larges que les nôtres. Je l’avoue, je
suis jalouse ! Au Québec, ma poussette roule tant bien
100
Tuyaux d’eau chaude en installation sous une rue de Reykjavík.

que mal entre les bacs de poubelle, de récupération,


de compost et les poteaux électriques. À Reykjavík,
les poteaux sont inexistants puisqu’ils sont enfouis.
Avec ces trottoirs accueillants, je n’ai jamais rencontré
le moindre problème lors de mes déplacements.
Les robinets des maisons ont deux sources diffé-
rentes. Quand on ouvre le robinet d’eau chaude, une
odeur d’œufs pourris, due au soufre contenu dans
l’eau, s’impose. De temps à autre, le vent apporte aussi
cette odeur sur la ville, vite balayée par les souffles
marins. Quand on prend sa douche, on a l’impression
que l’eau est « douce », qu’elle laisse un léger film sur
nous. Elle ternit aussi graduellement les bagues en
argent. L’eau chaude n’est pas dangereuse à boire, mais
101
Marche dans les pierres volcaniques.

il est tout de même conseillé de ne pas la consom-


mer. Mais utiliser l’eau froide est tout à fait différent :
c’est de l’eau de source qui ne sent rien, ni le soufre,
ni le chlore. Elle est fabuleuse à boire telle quelle. Les
Islandais en sont d’ailleurs très fiers.
Le Blue Lagoon est la source d’eau chaude la plus
populaire, car le site est sur le chemin entre l’aéro-
port international et la capitale. C’est donc un arrêt
presque obligé pour les touristes en rapide escapade.
En fait, le Blue Lagoon n’est pas un véritable lagon,
c’est plutôt l’eau rejetée par la centrale géother-
mique de Svartsengi qui puise de l’eau bouillante à
2 000 mètres sous les pierres volcaniques de l’Islande.

102
Le Blue Lagoon.

103
Le liquide sort de terre à 240 degrés et fait tourner des
turbines qui créent de l’électricité. Une fois l­’énergie
produite, la centrale géothermique de Svartsengi
déverse dans le Blue Lagoon, un lac artificiel de
200  mètres, de l’eau refroidie entre 37 et 40 degrés
Celsius. De grands pans de fumée blanche s’élèvent
de la centrale et du lagon. Cette eau est réputée excel-
lente pour la peau, car elle est chargée de silice, miné-
raux, sel et algues bleu-vert, d’où la couleur du lagon.
On s’y baigne, on s’y détend et l’on s’étend de la boue
blanche sur le visage et le corps.
Terre d’extrêmes, l’Islande a su transformer l’éner-
gie volcanique en richesses. Le Blue Lagoon, c’est un
peu le symbole de l’utilisation ingénieuse qu’en ont
fait les Islandais : énergie électrique, eau miraculeuse,
spa luxueux. Le transport pour s’y rendre coûte au
minimum 32 dollars. Et le billet de la formule « stan-
dard » est à 40  dollars. C’est cher et c’est pourquoi
vous verrez très peu d’Islandais fréquenter le site.
Le chemin qui mène au lagon est magnifique
et typique du pays : un champ de lave au milieu
duquel passe une route. C’est assez extraordinaire de
contempler ces pierres noires sillonnées de fissures
et recouvertes d’une mousse d’un vert tendre avec,
en arrière-plan, la mer bleue et de jeunes montagnes
hachurées.

104
Si les adultes adorent le lagon, les enfants y
trouvent aussi beaucoup d’agrément. Léo en a fait le
tour, pouvant marcher à plusieurs endroits. Il a voulu
essayer la cascade, les petits ponts. Mais aussi la boue
sur le visage : comme s’il avait besoin de faire un
masque à sa peau de bébé parfaite ! La visite fut aussi
agréable pour lui que pour nous. Et la préparation
tout comme le départ s’est très bien passé, car les ves-
tiaires sont bien organisés : bracelet à puce, séchoirs
et bancs partout, gel douche et revitalisant fournis.
Le grand confort, même pour le billet minimum.
Heureusement, car à ce prix, les attentes sont élevées.
Il y a toutefois un problème à ce spa de rêve.
Depuis le Blue Lagoon, mes cheveux ressemblent à de
la laine d’acier. La partie qui a trempé longtemps dans

105
l’eau salée pleine de silice est complètement abîmée.
J’ai eu beau les laver, les revitaliser, les traiter : rien à
faire ! En essayant de démêler ma chevelure, j’ai même
cassé ma brosse !
Avertissement à tous les visiteurs du Blue Lagoon :
veuillez attacher les cheveux longs en chignon ou
éviter de les laisser tremper une heure et demie.
Parce que si le Blue Lagoon est bon pour la peau, il
est mortel pour les cheveux. Comme lors de mon
premier voyage au Japon, je reviendrai donc avec un
nouveau look : des cheveux courts.
viii
ix
x
xi
Les piscines et les tout-nus

Si les Islandais fréquentent peu le Blue Lagoon, car il


est très cher, ils sont réputés pour leurs piscines et leurs
bains d’eau chaude. Les sources d’eau chaude naturelles
et les jacuzzis (bassins ronds, appelés « hot pot ») des
piscines municipales sont remplis d’Islandais qui les
visitent parfois quotidiennement, même en hiver.
Dans la capitale et ses environs, on compte 17
piscines. Il y en a donc toujours une près de chez
vous, c’est certain. La plus connue est certainement
Laugardalslaug, car elle est grande et très amusante
avec ses multiples glissoires : les photos qui la pré-
sentent évoquent davantage le parc aquatique que
la piscine olympique. Les piscines ont toutes leur
particularité : il y en a une où l’on utilise l’eau salée
(Seltjarnarneslaug) et même une plage avec du sable
blond acheté au Maroc (Nauthólsvík) pour ceux qui
veulent risquer une trempette dans la mer froide.
Le plus incroyable à propos de ces piscines, c’est
qu’elles sont toutes extérieures, sauf une : Sundhöll
Reykjavíkur. Elles sont chauffées par la géothermie de
l’île. Quand on a le corps réchauffé par les 42 degrés du
bassin, il importe peu qu’il fasse -10 degrés dehors ou
107
que l’on soit sous la nuit presque perpétuelle de l’hi-
ver ! Les piscines sont devenues des lieux de rencontre
et de détente pour une grande part des habitants.
C’est une tradition qui date de très longtemps,
probablement du début du peuplement nordique. On
a vite compris la valeur des sources d’eau chaude et la
« salle des bains » était très prisée dans les anciennes
maisons de tourbe. Graduellement, la salle des bains
devint plus importante que la pièce principale, où le
feu ne suffisait pas à réchauffer l’espace. Les gens se
mirent donc à rencontrer les invités dans la salle des
bains, en les invitant à entrer dans le jacuzzi. Le poète
et politicien Snorri Sturluson, auteur de l’Edda et du
Heimskringla dont nous avons parlé, aurait péri dans
un de ces bassins, assassiné en 1241, à Reykholt. Il est
encore possible aujourd’hui de visiter sa maison et ce
fameux jacuzzi à l’histoire lugubre.
Mais à tous ces bassins éparpillés un peu partout
dans la ville, il y a un hic. C’est qu’à l’instar de leurs col-
lègues scandinaves, les Islandais exigent une propreté
parfaite de leurs piscines. Une propreté INDÉNIABLE.
Or comment être sûr que les usagers se soient bien
lavés avant de plonger dans l’eau, comme demandé à
l’entrée du vestiaire ? Tout simplement en construisant
des douches communes où les voisins s’assurent dis-
crètement que vous êtes bel et bien nu(e) pour savon-
ner ces endroits plus propices aux bactéries…
108
Les vestiaires féminins sont donc remplis de
femmes et d’enfants nus se lavant avant d’entrer dans
la piscine, en train de se changer ou de simplement
se sécher les cheveux. Je n’ai pas vu le vestiaire pour
homme (évidemment !), mais c’est la même chose.
Je dois faire un terrible aveu : malgré mon année
au Japon, je n’ai jamais osé entrer dans un onsen (bain
d’eau chaude très apprécié), parce que je devais juste-
ment me laver nue devant les autres filles. Là aussi, il
faut être bien propre avant l’entrée dans le bassin et les
vestiaires n’offrent pas d’intimité. Mais en Islande, avec
un époux accro aux piscines qui a insisté pour qu’on
visite les piscines islandaises, j’ai dit oui. Dans celle que
nous avons visitée, Vesturbæjarlaug, qui n’est ni la plus
belle, ni la plus grande de la ville, il y avait quatre jacuz-
zis avec différentes températures : de 38 à 42 degrés.
Après avoir payé le billet d’entrée, j’ai pris Léo avec moi
pour aller vivre mon expérience de tout-nu. Ce qui fut
assez facile, car j’avais la chance d’être occupée par le
petit bonhomme (ne touche pas à cela, ne cours pas,
attention à la mousse dans tes yeux, etc.) et je n’ai donc
pas pu accorder beaucoup d’attention à ma gêne.
À l’inverse, Philippe n’avait pas cet « avantage-
Léo » avec lui. Il a alors tenté de contourner la règle,
comme le font à peu près tous les étrangers en visite
en Islande : il a gardé ses shorts pour prendre sa
douche. Et il s’est fait avertir par les autres usagers
109
de la piscine : « Il faut retirer ton maillot pour bien
te laver. » La « police » officieuse existe et elle est très
efficace ! N’essayez pas d’échapper à la nudité obliga-
toire par excès de pudeur !
J’ai réalisé qu’à l’aube de mes 35 ans, après un
accouchement et des mois d’allaitement, j’accepte plus
facilement les petits défauts de mon corps de femme,
qui ne s’approche pas de la perfection des magazines,
mais qui ressemble à la vraie vie. J’ai un homme qui
apprécie ce que je suis, autant au niveau du corps que
pour ma personnalité. Je ne cherche pas à séduire
avec ma « beauté », ayant compris assez jeune que la
mienne étant ce qu’elle est, il m’était plus profitable de
mettre l’accent sur mes autres forces. Cela contribue
à me donner un fond de confiance qui me fut utile à
l’heure de prendre une douche commune.
Mais à 15 ans, en pleine adolescence, tourmentée
par les doutes quant à mon apparence, mes hanches trop
larges, mes cuisses un peu épaisses… Aurais-je apprécié
les vestiaires de Reykjavík ? Car les groupes scolaires
visitent les piscines municipales dès le primaire : on
les voit venir avec les professeurs pour s’entraîner dans
l’eau. Je me suis posé la question en les voyant passer. Et
j’ai eu la réponse dans une de mes lectures :

Si vous pensez que tout cela est une invasion à votre vie
privée, vous avez entièrement raison. Vous expérimentez

110
la même invasion de vie privée que chaque Islandais doit
endurer à partir de ses sept ans, âge où la piscine devient
une part essentielle du programme éducatif scolaire.
Plusieurs jeunes adultes nous ont confié que la raison
pour laquelle on trouvait si peu d’Islandais âgés entre 18
et 25 ans dans les piscines était bien simple : ils doivent
surmonter le traumatisme d’avoir été forcés de se mettre
nus, de se nettoyer devant les autres, quotidiennement,
pendant toute leur adolescence. À 25 ans, la majorité
d’entre eux est passée au travers.1

Mais pour ceux qui restent marqués plus long-


temps par l’expérience de la nudité, l’accompagne-
ment d’un tout-petit peut être une solution : un enfant
ne voit ni la nudité des autres ni la sienne, et il faut en
prendre soin parce que l’eau, c’est glissant ! Eh bien,
après l’Islande, je peux maintenant confirmer que je
suis guérie et que la prochaine fois que j’irai au Japon,
je n’hésiterai plus à visiter le onsen !

1.  [Traduction de l’auteure] : « If you find this whole thing to be an inva-
sion of privacy, you’re pretty much right. You’re undergoing the same inva-
sion of privacy that every Islander must suffer from the age of seven on, as
the pool is a key part of the local school fitness plans. We have been told by
many young people that this is the reason that few Icelanders between 18 and
25 go to the pools : they’re getting over the psychological scarring of being
forced to go, and being forced to scrub down, daily, throughout their awkward
adolescences. By 25, most are over it. » CAMERON, Bart, Inside Reykjavík,
The Grapevine Guide, Reykjavík, Mál og Menning, 2006, p. 31.

111
Le poupon au prénom secret

Notre voyage n’étant pas seulement une exploration


touristique du pays, je fréquente parfois les profes-
seurs en dehors des cours, surtout ceux de sociolo-
gie. Un jour que j’étais en discussion dans le bureau
d’une professeure, une étudiante est venue poser une
question, accompagnée de son nouveau-né. D’ailleurs,
permettez-moi une parenthèse pour souligner que
voir un bébé à l’université n’est pas rare. Les profes-
seurs acceptent sans problème qu’un étudiant ou une
étudiante amène son nouveau-né en classe. C’est une
chose normale dans un pays où on a un premier enfant
beaucoup plus tôt qu’au Québec : en 2012, l’âge moyen
des femmes qui avaient leur premier-né était de 27,1
ans1. Au Québec, il était de 30,3 ans en 2013. Pour trou-
ver le même âge moyen à la maternité qu’en Islande, il
faut remonter à 1976 où il était de 27,3 ans2 ! Je reviens
donc à mes moutons : l’étudiante entre, on la félicite
1.  OCDE, Regards sur l’éducation 2014 : Les indicateurs de l’OCDE,
Paris, Éditions OCDE, 2014, p. 336.
2.  Institut de la statistique du Québec, « Taux de fécondité selon le
groupe d’âge de la mère, indice synthétique de fécondité et âge moyen à la
maternité, Québec, 1951-2014 », 2014, [En ligne], http ://www.stat.gouv.qc.ca/
statistiques/population-demographie/naissance-fecondite/402.htm.

112
pour ce joli poupon et la professeure lui demande le
nom de l’enfant. « C’est un secret, répond l’étudiante,
nous attendons le baptême. » Ma professeure s’excuse
de son erreur : évidemment qu’on attendra la céré-
monie ! Même si le baptême aura lieu seulement dans
quelques mois… Mais le prénom ne sera révélé à per-
sonne avant l’événement, car cela porterait malheur.
Le baptême est donc un moment particulièrement
important,  car c’est à l’église que l’enfant reçoit son
prénom. Mais c’est rarement une église catholique,
car en 1550, les Islandais ont encore une fois opté
pour une conversion massive « officielle ». Ils étaient
alors sous la domination de la Norvège et le roi du
continent avait décidé d’opter pour la religion luthé-
rienne. Tout son « peuple » n’eut d’autre choix que de
le suivre. Aujourd’hui encore, les Islandais sont tou-
jours majoritairement luthériens.
À Reykjavík, on ne peut pas manquer de voir
Hallgrímskirkja, l’« église de Hallgrímur », la cathé-
drale qui domine la capitale de ses 73 mètres, juchée
sur une colline. Cette église luthérienne a été termi-
née en 1986, près de 41 années après le début de sa
construction. Elle abrite un orgue immense et des
concerts y sont régulièrement donnés. Le festival de
musiques religieuses s’est d’ailleurs terminé une jour-
née avant notre visite, ce qui m’a un peu déçue, car
j’aurais aimé assister à un concert.
113
L’immense cathédrale luthérienne Hallgrímskirkja.

Je ne saurais dire si Hallgrímskirkja est jolie.


Mais le point de vue sur la ville vaut la visite. On voit
Reykjavík à 360 degrés, ce qui est intéressant quand
on a commencé à découvrir la ville : on aperçoit ce
qu’on a visité et ce qu’il nous reste à voir. Lors de
notre passage, les cloches de midi se sont mises à
sonner. Les nuages se sont écartés et la vue est deve-
nue splendide, avec une mer très bleue.
Pour se rendre à Hallgrímskirkja, il faut traverser
le centre-ville touristique. Sur les rues Laugavegur
et Skólavörðustígur, on trouve des centaines de
114
La jolie église catholique Landakotskirkja.

petites boutiques qui vendent à peu près toutes la


même marchandise. J’y retournerai souvent pour
trouver les perles rares à rapporter en souvenir : un
joli manteau de laine, un bijou de lave, une créa-
tion en argent. Pour ceux que ça intéresse, un peu
plus loin, sur la rue Laugavegur, il y a le Musée
National des Phallus, une institution que je n’ai pas
visitée, en ayant assez vu à Infoman. Mais comme
vous vous en doutez, c’est un endroit très popu-
laire ! J’explique plus en détail pourquoi je n’étais
pas particulièrement intéressée à admirer des pénis
115
flottants, dans les tout derniers paragraphes de cet
ouvrage.
Le catholicisme a laissé quelques traces : des
fenêtres de notre appartement, nous pouvions aper-
cevoir Landakotskirkja, la basilique du Christ-Roi, la
seule église catholique en Islande. Juste à côté, il y a
une vieille école catholique très réputée. C’est tout ce
qui reste des cinq cents ans moyenâgeux du catholi-
cisme islandais. D’un style néogothique, la cathédrale
fut achevée en 1929. J’ai beaucoup aimé ses pierres
beiges massives, le grand parc vert qui l’entoure et
l’établissement scolaire blanc qui lui est accolé. On
voit même Hallgrímskirkja au loin. Communément
appelée l’église de Landakot, elle est à mon avis très
belle et cela tient beaucoup à toute cette verdure
qui l’entoure. C’est peut-être ce qui améliorerait la
gigantesque Hallgrímskirkja : un peu de vert autour
de cette tour. Après tout, l’emballage est important,
même pour les bâtiments.
Dans le bureau de la professeure, le poupon au
prénom secret est donc resté avec nous quelques
minutes. Comme tous les bébés islandais, sa mère
l’appelait « petit », et ce sera ainsi jusqu’à la cérémo-
nie du baptême qui peut se dérouler six mois après la
naissance. L’habitude ayant été prise, certains adultes
se font toujours appeler « petit » ou « petite » par leur
famille, ce qui ne fait pas le bonheur de tous !
La péninsule de Reykjanes,
les pieds sur la tectonique

Lorsque nous sommes allés au Blue Lagoon pour pro-


fiter de la chaleur des sources d’eau chaude, j’avais été
impressionnée par le paysage. C’est là où la dorsale
de l’Atlantique, telle une colonne vertébrale, sort de
l’océan pour diviser l’Islande de bord en bord. C’est
un des lieux où l’on peut observer les plaques tecto-
niques de l’Europe et de l’Amérique qui se séparent
lentement, chaque année. Ce lieu de mouvement
constant cause des perturbations géologiques. C’est
pourtant là que se trouve l’aéroport international, un
choix à questionner, du point de vue de la stabilité.
J’étais déterminée à visiter un peu mieux cette
région. En utilisant les tours guidés, j’optais pour la faci-
lité. Mais plus je regardais les programmes proposés,
plus ça devenait compliqué. Tous les tours proposés
passaient invariablement au Blue Lagoon et laissaient
deux heures et demie entre l’arrivée et le départ. Or ce
lieu d’une grande beauté n’hésite pas à refuser l’entrée
à ceux qui ne paient rien pour la « visite » ou l’attente.
Et donner 15 dollars chacun pour s’asseoir sur un siège
à la cafétéria, il n’en était pas question.
117
Un mouton islandais bravant le vent.

Vue sur l’Atlantique Nord.

118
Le lac Kleifarvatn.

Il nous fallait donc louer une voiture. Ce qui ne


me réjouissait pas outre mesure, puisqu’une auto,
c’est aussi un objet dont il faut prendre soin. Il faut
la stationner, mettre de l’essence et la conduire, ce
qui est tout de même plus fatigant que de se laisser
conduire. Mais cela comporte aussi de grands avan-
tages : on est maître de son propre horaire et de son
itinéraire. C’est ainsi que nous avons décidé d’opter
pour la location. Nous avons invité Mikiko, une amie
japonaise rencontrée dans un cours, ce qui nous a
permis de faire un voyage encore plus agréable et de
réduire les frais.
119
Tôt le matin, nous sommes partis vers le lac
Kleifarvatn, profond de 97  mètres, un lieu dépeint
dans le roman policier L’homme du lac d’Arnaldur
Indriðason, qui parle de la baisse rapide du niveau de
l’eau en 2000, à la suite d’un un tremblement de terre.
Le lac avait alors perdu jusqu’à 20 % de son volume
avant que les failles d’où s’échappait l’eau ne se refer-
ment et qu’il redevienne comme auparavant.
Le chemin pour s’y rendre n’est pas complètement
asphalté. Et l’atmosphère des lieux est très étrange : on
circule au milieu des montagnes, montant et descen-
dant sur une route bâtie sur un sol volcanique noir,
recouvert de mousses vertes. À un moment donné, je
n’étais plus sûre d’être sur le bon chemin. Puis le lac bleu
est apparu entre les montagnes noires et fumantes, agité
par un vent violent le jour de notre visite. C’était très
impressionnant. Nous avions le sentiment d’être seuls
au milieu de ce nouveau monde, toujours en création.
Tout près du lac, on trouve le site de Seltún, où
l’on peut admirer les solfatares, un nouveau mot fran-
çais que j’ai appris en Islande : ce sont ces fumées
qui s’échappent d’un sol de 100 à 200 degrés. Geysir
permet d’en admirer de magnifiques, mais Seltún est
un site encore plus large, où l’on peut marcher plus
longtemps parmi les couleurs créées par le soufre. On
entend le bruit de la respiration brûlante de la terre,
de la boue qui ronfle, de l’eau qui s’évapore.
120
Les solfatares de Seltún.

Les solfatares de Seltún sont situés dans le village


de Krýsuvík. Un panneau discret nous invite à visiter
l’ancienne chapelle de Krýsuvík, dont il ne reste que
des ruines, puisqu’elle a brûlé en 2010. Il n’y a rien
à voir là, sinon faire une belle promenade au milieu
des bêlements des moutons, les véritables habitants
du lieu.
Plus loin à l’est, on peut visiter un autre champ
de solfatares bouillonnants : Gunnuhver. Ils sont
nommés ainsi à cause d’un fantôme féminin agres-
sif, Gunna, qui avait envahi la région voilà 400  ans,

121
Les fumées maudites de Gunnuhver.

Le phare Reykjanesviti.

122
jusqu’à ce qu’un prêtre survienne et l’emprisonne
dans le sol. Ce qui explique pourquoi on peut tou-
jours sentir sa fureur : cratères rouges et jaunes, odeur
de soufre. Une usine collecte toute cette énergie pour
en faire de l’électricité. La région est fertile en cha-
leur. Et la visite est impressionnante, car les champs
sont situés très près de la mer, à côté du phare de
Reykjanes : Reykjanesviti.
Il est possible de s’y rendre à pied, ce que j’ai pro-
posé, animée par une volonté inébranlable de faire
un peu de randonnée. Même si la route de gravier
est praticable à pied, éviter les trous, avec de forts
vents et un bébé sur le dos, ce fut quelque chose ! Le
chemin est entouré de lave figée et de mousses vertes,
avec parfois des vapeurs qui émanent des fissures
dans le roc. Reykjanesviti est le plus vieux phare d’Is-
lande (1878) au bout de la pointe de la péninsule de
Reykjanes.
Finalement, le voyage s’est terminé avec le pont
qui relie les deux continents. La région étant à l’inter-
section entre les plaques de l’Amérique et de l’Europe,
on a profité d’une petite faille, non loin de l’océan,
pour bâtir un pont, assez laid par ailleurs. Après avoir
vu, lors de notre visite à Þingvellir, la plaque euro-
péenne s’effondrer, et admirer 23 kilomètres plus loin
le mur de la plaque américaine, je n’étais pas impres-
sionnée. Ce « pont » entre les plaques tectoniques n’est
123
pas à la hauteur de la beauté des sites de la péninsule.
Cette petite fissure n’est pas le seul lieu de séparation
entre les deux plaques. Toute la région est la réelle
division tectonique : les solfatares de Gunnuhver, le
phare Reykjanesviti et le champ de lave alentour. Et
ça, ça en vaut le détour !
La triste histoire du grand pingouin

Pendant notre visite de la péninsule de Reykjanes,


nous nous sommes rendus jusqu’à la mer qui fouettait
violemment les rochers noirs de la côte. Au bout de
la péninsule des Reykjanes, à quelques centaines de
mètres du phare de Reykjanesviti, les falaises noires
forment un paysage étonnant avec le contraste de
l’eau si bleue. Au loin, je savais que je regardais en
direction du Québec. Nous étions face à mon conti-
nent, c’était un sentiment étrange. Sur la plage de
rochers volcaniques, il y avait une grande statue de
pingouin. Je ne comprenais pas trop pourquoi jusqu’à
ce je lise l’histoire de cet oiseau.
Au loin, on aperçoit l’île Eldey, connue pour un
triste épisode : l’extinction d’une race. Dernier repré-
sentant de la race des vrais pingouins (les Pinguinus),
le grand pingouin pouvait atteindre 85 cm et il pesait
autour de cinq kilogrammes. Immense, et donc inca-
pable de voler, cet oiseau vivait en Atlantique Nord et
hivernait près des côtes, allant même jusqu’en Floride.
Il fut chassé pendant plusieurs millénaires. On
s’entend qu’une telle prise, facile à capturer, pouvait
nourrir de nombreuses personnes. Les autochtones
125
La pointe des Reykjanes.

vénéraient cet oiseau imposant. Les Européens ont


vite compris son potentiel et l’on se mit à le chasser
pour ses plumes, sa graisse et sa viande.
Au début du 19e  siècle, les scientifiques réali­
sèrent que l’espèce était menacée. On informa les
autorités et plusieurs pays adoptèrent des lois pour
empêcher la chasse. Cela eut un effet inverse : les
musées et les collectionneurs voulurent avoir un
exemplaire de l’animal au cas où il y aurait une véri-
table extinction. La loi de l’offre et de la demande se
mit à l’œuvre : devant la rareté croissante du grand
126
pingouin, on payait de plus en plus cher pour une
carcasse. Et nous ne sommes pas plus intelligents
aujourd’hui : on prévoit l’extinction des rhinocéros
d’Afrique du Sud, après ceux du Vietnam, pour 2023,
car leurs cornes auraient des propriétés magiques.
Ou l’on peut penser aux 65  millions de requins qui
meurent pour qu’on puisse faire de la soupe avec
leurs ailerons.
Les derniers grands pingouins trouvèrent refuge
en Islande, sur une petite île volcanique impossible
d’accès. Comble de malheur, en 1830, une éruption
détruisit l’île qui se retrouva alors sous l’eau. Certains
grands pingouins ne s’en remirent jamais, et ils cher-
chèrent en vain tous les ans le rocher pour leur nidi-
fication. D’autres s’adaptèrent et choisirent la petite
île rocheuse d’Eldey comme lieu d’accueil. Mais ce
rocher, même s’il restait difficile d’accès pour les êtres
humains, pouvait tout de même être accosté. Ce que
firent deux Islandais, en juillet 1844. Ils y trouvèrent
deux grands pingouins qu’ils étranglèrent, puis ils
écrasèrent les œufs.
Les deux oiseaux furent rapidement achetés
par un homme qui ne fut pas retrouvé, mais qui est
soupçonné d’avoir vendu les oiseaux aux musées. On
venait d’éliminer le dernier couple de grands pin-
gouins. La dernière bête fut aperçue à Terre-Neuve,
en 1852.
127
La statue du grand pingouin fait le bonheur de Léo (et de l’auteure,
je l’avoue !).

Le petit roc Eldey, quasiment inaccessible, der-


nier espoir de survie d’une race d’oiseaux imposants,
était là, juste devant moi, visible au milieu de la houle.
Depuis quelques années, la statue de cet oiseau éteint
brave les tempêtes de la pointe et tient à l’œil ce sanc-
tuaire, devenu le lieu de nidification de 70 000 fous de
Bassan. Il ne reste que cette statue, seule mention de
cette sombre histoire, qui fait le bonheur des enfants,
petits et grands.
La chasse à la baleine

Le Japon et l’Islande ne partagent pas seulement


une nature tapageuse liée aux chocs des plaques
tectoniques. Ils font aussi partie des tristes pays qui
chassent la baleine, ne respectant pas les accords
internationaux de protection des cétacés. Mais à la
différence du Japon qui prétend capturer les baleines
« à  des fins scientifiques », l’Islande affirme hon-
nêtement qu’elle les chasse pour les manger, tout
simplement.
Sa justification est double : d’abord, chasser la
baleine fait partie de la tradition. Ensuite, il ne faut
pas s’inquiéter, les baleines ne sont pas aussi mena-
cées qu’on le prétend, elles seraient plus nombreuses
que ne le disent les chiffres internationaux.
Évidemment, la tradition est un argument massue.
C’est pour la même raison qu’on autorise les autoch-
tones du Nunavik à tuer les baleines. Si l’on donne une
autorisation aux uns, on peut difficilement la refuser
aux autres. Il y a toutefois un petit détail essentiel à
mentionner : à l’époque où l’on chassait la baleine,
l’Islande était pauvre et mangeait à peu près tout ce
qui vivait sur l’île et dans les eaux tout autour. C’est
129
d’ailleurs pourquoi on a inventé la recette du très odo-
rant hákarl, le fameux requin faisandé. C’était la seule
façon de consommer sans danger la chair toxique de
ce grand poisson qui se prenait dans les filets destinés
à d’autres prises, mais qu’on n’osait pas remettre à la
mer, étant donné le besoin en protéines.
En Islande, certains journalistes s’amusent sou-
vent à rire des étrangers qui essaient de manger le
hákarl. Les Islandais ne sont plus de grands adeptes
de cette viande qu’ils ont déjà mangée par nécessité.
C’est un peu la même chose avec la baleine. Selon
les Islandais qui y ont goûté, la viande n’est pas très
bonne. On poursuit une tradition qui n’est plus néces-
saire à la survie. En plus, avec les méthodes de chasse
plus efficaces aujourd’hui, chasser la baleine ne repré-
sente plus l’exploit d’il y a 200 ans.
Quant à l’argument du nombre de baleines dans
l’océan, il est vrai qu’il est difficile d’évaluer correc-
tement la population des cétacés dans le monde. Si
l’Islande possède un des systèmes les plus efficaces
pour évaluer la quantité des poissons chaque année,
et ensuite accorder des quotas aux pêcheurs pour
chaque espèce, le pays ne peut toutefois pas prétendre
connaître la quantité de baleines mondiales.
Pendant notre séjour, nous avons eu plusieurs
nuits très venteuses. Pendant l’une d’elles, sur la
péninsule de Snæfellnes, au nord de Reykjavík, une
130
dizaine de baleines se sont échouées1. On ignore
pourquoi elles se sont approchées si près de la rive,
jusqu’à rouler sur le sable. Comme le phénomène s’est
aussi déroulé en Écosse, des journalistes ont émis
l’hypothèse que les détonations exploratoires pour
trouver du pétrole en mer2 auraient troublé le sens de
l’orientation des cétacés.
En Islande, les badauds furent nombreux à faire
le détour pour observer ce spectacle impressionnant,
ces grands mammifères immobiles sur le sable. Mais
ils en ont profité aussi pour découper les baleines et
repartir avec un bon carré de viande rouge sombre.
Le hic avec cette histoire de baleines échouées, c’est
que rien ne dit qu’elles étaient mortes au moment
du découpage. Selon les biologistes, les cétacés res-
pirent peu, ce qui leur permet de conserver leur force
et de survivre plus longtemps hors de l’eau. Quand
les scientifiques sont arrivés sur la plage, les baleines
étaient déjà charcutées : difficile de savoir si elles
vivaient encore avant la boucherie. Devant la réaction
outrée de certains compatriotes, les « chasseurs » ont
répliqué qu’il ne fallait pas laisser de la bonne nourri-
ture pourrir sur la plage.

1.  http ://www.icelandreview.com/icelandreview/daily_news/Photos_
Pilot_Whales_Beach_in_West_Iceland_0_402774.news.aspx.
2.  http ://www.huffingtonpost.com/candace-calloway-whiting/whales-
in-trouble_b_3901423.html.

131
L’argument semblait valable et cela m’a fait réflé-
chir. Au Québec, quand on frappe un chevreuil, per-
sonne ne s’arrête ensuite pour s’en prendre une part.
Selon cette philosophie, on devrait le faire. Et pour
les gourmands : je vous informe que le porc-épic est
une viande qui se mange crue. On peut même l’ouvrir
à la main au seul endroit sans aiguilles : le ventre. Si
vous avez une petite fringale et que vous voyez une
dépouille de porc-épic au bord du chemin, vous savez
quoi faire…
L’Islande reste donc un pays chasseur de baleines.
Mais on a aussi compris qu’on pouvait faire de l’argent
avec l’observation de ces mammifères marins. Pour
une centaine de dollars, vous pouvez vous acheter un
billet pour aller voir les baleines en Atlantique Nord.
Étant née dans Charlevoix, j’ai eu plusieurs fois la
chance d’admirer les baleines, à moindre coût. C’est la
raison pour laquelle je n’ai pas profité de cette activité.
Toutefois, j’y ai pensé, car les revenus tirés de l’obser-
vation augmentent d’année en année et convainquent
peu à peu les Islandais qu’il est préférable d’admirer la
grande bête plutôt que de l’achever.
Juste à côté des bateaux d’excursion, on peut par-
fois voir les navires dédiés à la chasse, paradoxe qui
me met mal à l’aise, et je ne suis pas la seule. Certains
Islandais renonceraient sans peine à cette activité
controversée qui leur donne une mauvaise image sur
132
la scène internationale. Continuer la chasse est une
façon pour les Islandais de marquer leur indépen-
dance : le reste du monde ne viendra pas leur dire quoi
pêcher dans leurs eaux. C’est pourquoi ce sera sans
doute l’économie, bien plus que la mobilisation contre
les Islandais, qui fera pencher la balance. Quand les
excursions feront plus d’argent que les pêcheurs,
on finira par abandonner la chasse aux cétacés. Le
Japon fait face au même problème : les Japonais ne
veulent plus manger de baleines et le stock reste sur
les tablettes. Et là-bas, pour écouler le trop-plein de
viande de baleine, on a même essayé les biscuits de
luxe pour chiens…
Les Islandais sont-ils
de mauvais conducteurs ?

J’ai abordé la largeur agréable des trottoirs, particu-


lièrement quand on se déplace avec une poussette,
et j’ai vanté la marche vers l’université, toujours très
agréable. Mais qu’en est-il des rues et de la conduite
des Islandais ? J’avais lu dans les guides touristiques,
les sites web ou les carnets de voyage que les Islandais
étaient de mauvais conducteurs. Ils font fi de plu-
sieurs règles, n’hésitant pas à passer au feu qui vient
pourtant de virer rouge, ils oublient leur clignotant,
conduisent vite… Depuis mon arrivée, je suis donc
extrêmement prudente quand vient le temps de tra-
verser la rue, ce qui énerve les pauvres conducteurs
qui s’arrêtent aux passages piétons. Et en expérimen-
tant la conduite en ville et en campagne pour notre
sortie vers la péninsule de Reykjanes, j’en suis venue
à une conclusion terrible pour mon coin de pays : les
Islandais conduisent à peu près comme les Québécois.
C’est le désavantage de lire des guides de voyage
écrits par des Scandinaves ou des Américains : ils
jugent la conduite des Islandais à partir de leur propre
expérience et de leurs propres valeurs. Chez moi, près
134
du traversier de Lévis, trois à quatre fois par semaine,
un fou décide de battre son record de vitesse en mon-
tant la côte d’un quartier résidentiel plein d’enfants,
de gens âgés et de malades, car l’hôpital est tout près.
Et si je veux traverser la rue, même avec le feu de
passage piétonnier dont j’ai attendu très patiemment
l’arrivée, il me faut vérifier si un conducteur inattentif
tournera à droite sans noter que j’existe.
En Islande, dans l’automobile que j’avais louée, il y
avait un GPS qui n’arrêtait pas de m’avertir que j’allais
dépasser la limite de vitesse en ville, sur ce qui res-
semblait beaucoup à une autoroute, mais où tout est
limité à 60 km/h. Les rues ordinaires, elles, autorisent
un gros 30  km/h. Ce n’est que sur les routes natio-
nales, la route 1 par exemple, très connue parce qu’elle
fait le tour de l’île, qu’on peut rouler à 90 km/h. Et de
nombreuses caméras s’assurent que vous ne dépassez
pas la limite. J’ai aussi découvert que les flous autour
des limites de vitesse ne sont pas universels, c’est-à-
dire que si l’on affiche 60 km/h, les gens ne vont pas à
66 km/h et 90 km/h ne veut pas dire 100 km/h !
L’Islande n’est pas pire que le Québec. J’oserais
même dire que ses conducteurs sont plus civilisés
puisque je n’ai jamais croisé d’automobiles roulant à
toute allure dans mon quartier résidentiel ou été collée
par un chauffard qui s’impatientait derrière moi. Mais
étant donné mon expérience limitée en Islande (un
135
Rue Sólvallagata, Reykjavík.

mois de marche et deux jours de conduite), on peut


me contester là-dessus.
Il faut tout de même s’habituer à l’omniprésence
des ronds-points. À Reykjavík, les feux de circula-
tion sont peu nombreux. Ça améliore la fluidité des
transports quand on a compris la logique. Toutefois,
l’absence de panneaux « STOP » nous a longtemps
intrigués. Que faire, à l’intersection de deux rues rési-
dentielles, si aucune rue n’affiche d’arrêt ? Le seul STOP
que je me rappelle avoir croisé était à Grindavík. Dans
notre rue, une pancarte étrange remplace l’arrêt-stop :
un rond bleu entouré de rouge et barré d’une ligne
rouge. Au début, je croyais que ça indiquait que la
136
rue devenait un sens unique. Avec le temps, j’ai com-
pris qu’elle indique simplement de ralentir pour véri-
fier qu’un autre véhicule, ou un piéton, n’arrive pas.
Encore une méthode qui augmente la fluidité dans les
rues (à 30 km/h, je le rappelle !)
Tous les passages piétons sont un peu surélevés
par rapport à la route, et ils servent de ralentisseurs.
Au Québec, on construit des bosses un peu n’importe
où pour forcer les voitures à ralentir, mais en Islande,
on s’en sert pour rappeler que des gens marchent en
ville. Et quand vous appuyez sur le bouton d’un pas-
sage piétonnier pour traverser un boulevard, vous ne
poireautez pas cinq minutes avant votre tour. Ça fait
du bien !
Je termine en mentionnant une dernière petite
chose qui peut facilement passer inaperçue… Le feu
jaune. Au Québec, le feu jaune suit le vert. On l’ap-
pelle parfois le « feu orange » et pour plusieurs, il
est le signe d’augmenter la vitesse pour être sûr de
passer avant le feu rouge. Mais pas en Islande, où ça
ne semble pas être très courant. Donc, je répète : au
Québec, le feu jaune suit le vert. En Islande, il suit
aussi le feu rouge. Donc, juste avant que ça vire au
vert, vous avez le feu jaune qui apparaît pour vous
signifier que ça sera bientôt votre tour. Est-ce vrai-
ment utile ? Eh bien oui ! On épargne ainsi la petite
seconde de retard entre la réalisation que le feu vert
137
vient d’apparaître et la réaction du conducteur. Quand
c’est vert, on est déjà prêt à avancer.
On a donc tout fait pour rendre fluide la circula-
tion automobile : ronds-points, feu jaune avant le vert,
peu de panneaux d’arrêt. Et ce n’est pas pour rien :
l’Islande possède le record peu enviable d’être « […]
le pays avec la plus haute proportion de véhicules par
habitant dans le monde – un véhicule particulier pour
1,6 personne1 ». Dans Reykjavík, les heures de pointe
peuvent être surprenantes par leur densité. Les trans-
ports en commun existent, mais encore trop peu de
gens les utilisent. Pourtant, avec un litre d’essence à
2,54 $ en 2013, j’aurais cru que l’incitation serait suf-
fisante. Mais l’Islandais aime sa voiture, symbole de
liberté et de richesse, qu’il stationne souvent n’im-
porte comment dans les rues de la ville.

1.  SIGMUNDSDÓTTIR, Alda, op. cit., p. 47.


Les années noires du petit âge glaciaire

Si j’ouvre la télévision ou les journaux, c’est presque


infaillible, j’entendrai quelque chose sur les change-
ments climatiques. Dans l’actualité du 21e siècle, c’est
un sujet chaud, sans jouer sur les mots. Un moment de
l’histoire islandaise nous apprend l’énorme impact que
peut avoir un changement climatique sur les humains.
Résumons. Vers l’an 870, les premiers colons
avaient trouvé refuge sur une île nordique certes dif-
ficile à cultiver et manquant de lumière une bonne
partie de l’année, mais avec un climat doux. Les
habitants y jouissaient d’une certaine liberté, ayant
fui les foudres d’un roi tout-puissant. On cultivait la
terre, on possédait des moutons, un cheval ou deux.
Étonnamment, à cette époque, si les Anglais, les
Basques, les Espagnols faisaient de longues expédi-
tions pour venir pêcher dans les riches eaux de l’At-
lantique Nord, les Islandais pratiquaient une pêche
à petite échelle : dans de larges barques, on pêchait
à proximité des côtes en courtes excursions quoti-
diennes. Il faudra attendre le 19e siècle pour voir arri-
ver les premiers grands bateaux de pêche islandais.
Graduellement, les Islandais perdirent le peu de
liberté qu’ils avaient trouvé sur cette île isolée. D’abord,
139
la religion se lia avec le pouvoir politique de l’Alþing,
puis ils perdirent leur pays aux mains du roi norvégien
qu’ils avaient fui. Mais le pire était encore à venir. Entre
1300 et 1800, la température de la planète se refroidit.
Les scientifiques appellent cette période le « petit âge
glaciaire ». L’activité du soleil a diminué et des vol-
cans indonésiens ont voilé ce qui restait de lumière. Le
climat islandais, jusque-là difficile, est devenu presque
impossible. Les Islandais ont eu peine à survivre. En
1420, la peste bubonique a atteint l’île et a décimé la
moitié de la population. Cela bouleversa toute la struc-
ture de la société. Et les famines et les difficultés se
poursuivirent. En 1703, la population recensée était au
nombre de 50 000 habitants. Mais en 1707, une épidé-
mie de varicelle a atteint le pays et tué le tiers des habi-
tants de l’île. Il ne restait plus que 32 000 Islandais.
Si les Gaulois avaient peur que le ciel leur tombe
sur la tête, les Islandais craignaient que la terre ne
leur explose au visage. Et c’est ce qui se passera en
1783, ce qui eut des conséquences pour la planète
entière. La terre s’ouvre littéralement dans le sud du
pays. L’éruption du Laki, le Lakagígar, longue de 25
kilomètres forme un alignement de 130 cratères. On
peut s’imaginer les dommages ! Ce monstre de lave,
d’acide et de soufre est l’éruption volcanique la plus
importante du millénaire. Elle durera huit mois, se
terminant en 1784. La population est décimée.
140
En Europe, la situation est terrible : le soufre et
les cendres ont pollué l’atmosphère. On mourait
en Grande-Bretagne, en France, en Norvège et en
République tchèque. Quand les poisons aériens épar-
gnaient les gens, il restait le problème de la nourri-
ture, les récoltes ayant été complètement détruites
par l’éruption (grêle, pluie, nuages, baisse des tempé-
ratures mondiales). On raconte même que le fleuve
Mississippi gela à La Nouvelle-Orléans.
En Europe, le peuple français, appauvri et affamé,
n’avait plus grand-chose à perdre. Devant l’opulence
des aristocrates qui vivaient bien dans leurs châteaux,
la grogne se fit sentir. Les cendres du Laki en Islande
seraient donc l’une des causes de la Révolution fran-
çaise. Ce n’était pas la première fois qu’une éruption
volcanique allait avoir des répercussions historiques
qui ne se confinent pas aux pays qui en font les
frais. Par exemple, en 1816, le volcan Tambora, en
Indonésie, causa « l’année sans été ». Plus de 30 cen-
timètres de neige tombèrent sur la ville de Québec en
juin cette année-là !
En Islande, il fallut attendre 1820 pour que la
population islandaise atteigne une nouvelle fois le
nombre de 50 000 habitants. Depuis cette date cepen-
dant, la population est en croissance constante, ayant
un bon taux de natalité, et on prévoit 436 000 Islandais
en 2060.
Les années fastes des Guerres mondiales

Les nations se conquièrent, se perdent et se recréent.


En 2015, lors de son passage au Québec, le président
islandais a déclaré : « L’indépendance en soi ne peut
jamais, jamais être négative, parce que l’indépendance
n’est pas seulement une formalité et elle est détermi-
née par la volonté du peuple1 ». Et l’Islande en sait
quelque chose, étant passée par plusieurs nationalités
avant de retrouver la sienne.
En 1814, ce fut au tour de la Norvège d’être
conquise et de devenir une simple province du
Danemark. L’Islande, propriété de la Norvège jusque-
là, se retrouva donc sous la domination de cet autre
pays scandinave. Mais graduellement, le nationalisme
fit son chemin et l’on parla d’indépendance.
Et le 20e siècle sera bon pour les Islandais. D’abord,
pendant la Première Guerre mondiale, le gouver-
nement danois reste neutre ce qui n’engage aucun
citoyen à aller combattre. En 1915, le Danemark
accorde le droit de vote aux femmes sur tout son
1.  ICI Radio-Canada, 24  février 2015, http ://ici.radio-canada.ca/
nouvelles/politique/2015/02/24/005-couillard-islande-independance-
grimmsson-quebec.shtml.

142
territoire. Puis l’Islande obtiendra le statut d’état sou-
verain en 1918. Mais ce fut la Seconde Guerre mon-
diale qui fut la plus bénéfique pour les Islandais. Le
taux de chômage était élevé quand les Britanniques
occupèrent l’île. Leur présence permit de sauver
l’économie, car ils y employèrent de nombreuses
personnes. C’est à cette époque qu’on construisit le
fameux aéroport de Reykjavík, tout près du centre-
ville. Comme le Danemark était alors sous occupation
allemande, les pays alliés voulaient éviter que les nazis
mettent la main sur l’Islande, point de ravitaillement
essentiel entre l’Europe et l’Amérique. En 1941, les
Américains prennent le relais des Britanniques. Ils
s’installent dans la péninsule de Reykjanes, tout près
de l’aéroport international d’aujourd’hui. Cette pré-
sence offre une protection aux Islandais et développe
les emplois.
Alors que le Danemark était toujours occupé par
les nazis, les Islandais réalisent que c’est le meilleur
moment pour obtenir l’indépendance. La république
islandaise est déclarée en 1944, dans les falaises de
Þingvellir, lieu mythique des rencontres de l’Alþing.
Le gouvernement de la Renaissance (1944-1947) s’en-
gage à lever une flotte de navires, des bateaux dédiés
à la pêche principalement.
À la fin de la guerre, les Islandais recevront une
part très généreuse du Plan Marshall. Pour son aide
143
L’un des bateaux de la garde côtière islandaise.

aux Alliés, le pays obtiendra 209 $ par personne, alors


que l’Allemagne, à reconstruire, ne recevait que 30 $
par personne. Le pays était peu peuplé, alors il était
plus facile d’accorder une si large compensation aux
habitants. Les États-Unis s’assuraient ainsi un fidèle
allié : les Islandais votèrent toujours en accord avec
eux dans les grandes institutions internationales
(OTAN, etc.), ce qui servit aussi quand, en 2003, le
gouvernement décida d’appuyer les États-Unis dans
leur guerre en Irak.
Cette collaboration avec les États-Unis a influencé
l’élargissement des zones de pêche de l’Islande.
Alors qu’en 1952, elles n’étaient que de quatre milles
144
nautiques autour de l’île, elles passent à 12 milles en
1958, puis à 50 milles en 1972, et encore à 200 milles
en 1975 ! Le petit rocher Kolbeinsey, au nord du pays,
dont on prévoit la disparition pendant ce siècle à cause
de l’érosion, permet à l’Islande d’élargir ses droits de
pêche jusqu’aux limites du Groenland. Cela est loin
de faire l’affaire des pays environnants, qui avaient
l’habitude de pêcher dans ces eaux sans demander
la permission : l’Angleterre brisa ses relations diplo-
matiques avec l’Islande et plusieurs « guerres de la
morue » se succèdent. Si l’Islande ne possède pas
d’armée, sa garde côtière (la Landhelgisgæsla Íslands)
dispose toutefois de bateaux fort impressionnants,
capables d’intimider les grandes nations. La situation
s’est régularisée en 1976, l’Angleterre ayant reconnu
les droits de l’Islande sur cette partie de l’océan.
La guerre froide force la poursuite de la collabo-
ration entre les États-Unis et l’Islande. Dès la fin de
celle-ci cependant, les Américains se désintéressent
du pays. Et comme plusieurs Islandais dénonçaient
cette présence depuis des années, les Américains
quittent la base militaire de l’OTAN en 2006.
En conclusion, mentionnons qu’eût lieu le 24
octobre 1975, la grève des femmes, un événement
dont les Islandaises restent très fières. Pendant cette
journée, près de 90 % des Islandaises ne travailla ni à
la maison, ni au travail, ce qui paralysa tout le pays
145
et démontra leur importance dans l’économie natio-
nale. Suite à cela, en 1980, Vigdís Finnbogadóttir fut
la première femme au monde à être élue par suffrage
à la tête d’un pays. Et elle fut réélue plusieurs fois.
En 2009, une autre femme brisa un tabou : Jóhanna
Sigurðardóttir devint la première dirigeante d’un
pays à se déclarer homosexuelle. Elle fait légaliser le
mariage gai le 11 juin 2010 et elle épouse sa conjointe
le 27 juin. Voilà ce qui vient confirmer pourquoi,
quand il est question de droits et d’égalité, l’Islande
figure tout en haut des palmarès internationaux !
Les dangers de la bière

Un midi, j’ai choisi l’un des poissons que je gardais


en réserve et je l’ai fait chauffer. Il me semblait que
ce saumon avait une couleur très intense et j’ai vite
remarqué qu’il ne cuisait pas. J’étais occupée à faire
le riz et les légumes, alors ce n’est qu’en prenant une
bouchée que j’ai réalisé que j’avais acheté du saumon
fumé. Le poisson n’a jamais été un problème pour
notre petit bonhomme, mais que penserait-il d’un
goût aussi prononcé ? Quelle ne fut pas ma surprise
quand je lui ai servi le saumon fumé : jamais je ne
l’ai vu engloutir aussi vite son assiette ! Il en a même
redemandé. Alors, même si nous ne sommes pas de
grands adeptes du saumon fumé, en le voyant manger
avec autant d’appétit, nous avons doublement appré-
cié nos bouchées.
Depuis le temps qu’on est ici, les habitudes sont
prises  et on a essayé plusieurs variétés de poissons
dont je ne pourrai vous traduire les noms, en plus du
poulet, du bœuf, du fromage, des légumes et des fruits
bien sûr. Et beaucoup de pâtes au pesto, car Léo est un
amateur ! Ce qu’on trouve à l’épicerie est un heureux
mélange entre l’Europe et l’Amérique. Beaucoup de
147
produits des rangées intérieures (craquelins, biscuits,
pâtes, épices, etc.) viennent de la Scandinavie et de
l’Europe, avec la traduction en plusieurs langues. Ça
me fascine de voir qu’on n’hésite pas à afficher les ins-
tructions ou les ingrédients en 10 langues ! Le pour-
tour de l’épicerie (légumes, viandes, fruits, produits
laitiers) vient d’Islande ou des États-Unis. Du Canada,
je n’ai trouvé que les produits nettoyants Attitude.
On a aussi essayé différents types de bières. Il y en
a plusieurs et c’est très facile de s’en procurer, on en
vend à l’épicerie, comme au Québec. C’est donc avec
surprise que j’ai appris que la bière avait été interdite
jusqu’en 1989 ! L’un de mes cours s’est attardé à cette
histoire particulière. Ce n’est qu’en 1915 que l’Islande
décide de suivre la mode qui traversait le monde occi-
dental : on y interdit alors tous les types d’alcool. Ce
qui ne durera que sept années, car l’Espagne, mécon-
tente, trouvera le moyen de faire comprendre au
gouvernement que cela était exagéré. Elle utilisera
toutes les menaces économiques à sa disposition : si
vous n’achetez plus notre vin, on n’achète plus votre
poisson1. Cette perte d’échanges commerciaux attei-
gnit son but : en 1922, les députés voteront la fin de la
prohibition des vins, puis celle des spiritueux en 1934.
1.  GUNNLAUGSSON, Helgi et John F. GALLIHER, « Prohibition of
Beer in Iceland », Wayward Icelanders : Punishment, Boundary Maintenance,
and the Creation of Crime, Madison, 2000, p. 32.

148
C’est fou le pouvoir que peuvent avoir les boycottages
quand on y pense…
Ainsi, le vin et les spiritueux sont redevenus
légaux, mais la bière reste interdite. Au Québec, au
début du 20e siècle, c’est le contraire qui s’est produit :
en 1919, la loi de prohibition interdit seulement les
spiritueux pendant une courte période de deux ans.
Mais la pression de l’Église déconseillait toujours
vivement l’alcool… Je viens de la région de Charlevoix
et à La Malbaie, on peut manger dans un steakhouse
très particulier, la Maison du Bootlegger2, où les pro-
priétaires avaient construit de véritables passages
secrets, rendant le trajet vers les pièces à « boissons »
quasiment labyrinthique ! Les bootleggers, ces contre-
bandiers qui passaient la frontière américaine avec
des spiritueux cachés dans leurs bottes, ont donné le
nom à cette maison très particulière.
Pour contourner le prix et les interdictions (for-
melles ou informelles) des spiritueux, les gens fabri-
quaient leur propre alcool. Si les Islandais aiment
fouiller dans l’histoire de leurs ancêtres pour trouver
leur Viking commun, les Québécois pourraient tous
trouver un grand-père ou un arrière-grand-père qui
fabriquait « du fort » dans son étable. Mon grand-
père paternel fabriquait un alcool très puissant. Mes

2. www.maisondubootlegger.com.

149
parents en gardaient une bouteille dans les armoires
au-dessus de la cuisinière. Je me souviens qu’adoles-
cente, j’avais entendu dire que le mélange d’une por-
tion d’alcool avec du miel et de la glycérine pouvait
calmer la toux et les maux de gorge. Un soir que je
gardais ma sœur malade qui n’arrivait pas à dormir
à cause de sa toux, j’ai eu la merveilleuse idée de lui
préparer une « petite ponce ». Ne sachant pas trop la
quantité d’alcool à ajouter, je crois avoir peut-être un
peu forcé la dose ! Ma sœur apprécia beaucoup le goût
et elle dormit comme un bébé ce soir-là. Mais j’ai dû
donner des explications à mes parents le lendemain,
quand elle me réclama un verre de ponce… !
En Islande aussi, on a inventé toutes sortes de
trucs pour contourner l’interdiction. Dans les années
1980, les rares bars de la capitale ont contourné la loi
en mélangeant de la « presque-bière » (à 2,25 %) à du
whiskey pour augmenter le pourcentage. En 1935, on
lance le Brennivín, le « vin brûlé », surnommé aussi
« mort noire » à cause de l’étiquette sombre, un alcool
de pomme de terre aromatisé au carvi à 37,5 %. Peu
dispendieux, le Brennivín est très populaire, ce qui
n’aide pas la consommation modérée, car à ce pour-
centage, les buveurs s’enivrent rapidement. À l’aéro-
port, j’ai acheté des miniformats de Brennivín, un bon
cadeau de « fort » typiquement islandais à ramener en
souvenir à vos amis.
150
Quelle époque étrange : on a retiré du marché le
moins concentré des alcools, la bière, mais on laisse
les gens se saouler au vin et au Brennivín. On arguait
alors que le sang viking des Islandais les prédisposait
à une plus grande consommation d’alcool. On ima-
ginait que si la bière avait été légale, cet alcool à bas
prix aurait permis aux pauvres, aux ouvriers et aux
enfants d’avoir un accès plus facile à la consomma-
tion, ce qui les habituerait à l’effet de la boisson et
les pousseraient inévitablement vers l’usage d’alcools
plus puissants rendus à l’âge adulte3.
Au cours du 20e siècle, comme cela s’est passé au
Québec, la population se déplace des campagnes vers
les villes. Les citadins, plus susceptibles de voyager
et de constater que les bières n’avaient pas les effets
néfastes décrits par les prohibitionnistes, souhai-
taient la fin de l’interdiction, mais le poids politique
étant réparti de façon inégale à l’Assemblée, les dépu-
tés « urbains » ont longtemps été trop peu nombreux
pour faire changer la loi.
Mais toutes sortes de contradictions commencent
à surgir et à déranger : on permet à des brasseries
islandaises de préparer de la bière pour les soldats de
la base américaine et pour l’exportation ; les équipages
aériens sont autorisés à rapporter de la bière lors de

3.  Ibid. p. 34.

151
leurs passages en Islande ; puis ce sont les passagers
qui peuvent en importer. On favorise donc une classe
moyenne favorisée, capable de se payer des voyages
hors de l’île, une politique discriminatoire qui dit à
peu près : ces gens-là sont « capables » de contrôler
leur consommation, au contraire des pauvres… La
prohibition semble de plus en plus ridicule et injuste.
La bière devriendra légale en 1989, après
74 années de diabolisation, ce qui permettra l’ouver-
ture de nombreux bars. Selon Helgi Gunnlaugsson,
spécialiste de cette prohibition, l’effet sur le « com-
portement social » des Islandais est considérable.
Durant ces 74  années d’interdiction, les bars et les
tavernes sont restés pratiquement inexistants : les
gens consommaient leur verre de vin ou de spiritueux
à la maison, en famille ou entre amis. Sortir pour
rencontrer du monde autour d’un verre était alors
presque impossible (si l’on ne voulait pas se saouler,
avec un si haut taux d’alcool dans le verre, la soirée
était courte !). Les conséquences de cette manière de
consommer l’alcool sont encore visibles aujourd’hui :
il n’est pas « naturel » pour un Islandais d’établir un
contact avec un étranger. Ainsi, quand on sort dans
les bars, les gens le font en groupe d’amis, après avoir
commencé la soirée chez l’un d’entre eux : « […] en
fait, la majorité des gens que vous allez voir sortent
seulement avec les mêmes quelques personnes
152
choisies, pendant toute leur vie4 […] ». Le bar n’est
donc pas le lieu où rencontrer un Islandais ou nouer
des liens.
Pour sortir en Islande, il faut être un couche-tard
puisque la soirée commence entre minuit et une heure
du matin. Les bars ferment très tard, autour de 4 h 30.
Le gouvernement a tenté de les faire fermer plus tôt,
mais lorsque la loi obligeait les bars à fermer à 3  h,
les gens continuaient à fêter dans les rues. Je ne suis
pas sûre qu’avoir permis l’ouverture des bars jusqu’à
4 h 30 ait réglé le problème : le vendredi et le samedi
soir, la fête est audible jusque dans les quartiers rési-
dentiels. Quand j’ai voulu retourner notre voiture
louée après l’excursion à la péninsule de Reykjanes,
on était dimanche matin. Rien n’était ouvert en ville,
même les stations-service, ce qui est bien embêtant.
Les gens de la location m’ont accompagnée jusqu’à la
seule station-service ouverte à cette heure matinale. Il
était 10 heures !
La vie nocturne intense de Reykjavík donne
l’impression que les Islandais ont un problème de
consommation : pourtant ils consomment moins
d’alcool que la plupart des autres pays occidentaux,

4.  Traduction de l’auteure : « […] really, most people you see will only be
hanging out with the select people they’ve been hanging out with their entire
lives […] ». CAMERON, op. cit., p. 68.

153
à savoir 6,31 litres d’alcool pur en 20055, alors que
les Québécois ont consommé 7,7 litres d’alcool pur
en 20026. Quelques Islandais enivrés ont un com-
portement répréhensible : un peu plus de 0,5 % de la
population islandaise est arrêtée chaque année pour
conduite avec les facultés affaiblies7. Mais nous ne
sommes pas mieux, car 6 % des conducteurs québé-
cois avouaient, en 2012, avoir conduit une voiture en
sachant avoir dépassé la limite légale8 ! Il n’y a pas de
quoi se péter les bretelles…

5.  World Health Organization (WHO), « Management of substance


abuse - Iceland », 2011, [En ligne], http ://www.who.int/substance_abuse/
publications/global_alcohol_report/profiles/isl.pdf.
6.  Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), Mise à jour
sur la consommation d’alcool au Québec et les pratiques commerciales de la
Société des alcools du Québec, 2003 p. 15.
7.  GUNNLAUGSSON, Helgi, « Icelandic Society and the Social
Production of Criminological Knowledge », From a Doll’s House to the Welfare
State : Reflections on Nordic Sociology, Margareta BERTILSSON et Göran
THERBORN (eds), Association internationale de sociologie, 1997, p. 85, mise
à jour des données directement avec le chercheur en 2013.
8. ÉDUC’ALCOOL, Les Québécois et l’alcool, Québec, 2012, p. 7.
Snæfellnes, le glacier posé sur le volcan

Octobre est tout proche et la saison touristique est


terminée. Les tours guidés se font donc rares. Pour
notre dernière excursion à l’extérieur de la capitale,
nous avons encore une fois loué une voiture. Mikiko
nous a accompagnés, à la plus grande joie de Léo, qui
ne baragouine que quelques mots de japonais, mais
qui aime beaucoup s’amuser avec elle.
Le Snæfellnes, au nord de Reykjavík, c’est une
pointe de terre dominée par son volcan. Un bout de sol
créé par d’énormes coulées de lave où des cratères ont
surgi un peu partout. Au sommet du volcan principal
de 1500 mètres, un glacier adoucit ses angles avec sa
chape d’un blanc immaculé. Pas surprenant qu’on ait
longtemps cru que les elfes et les trolls étaient si nom-
breux en Islande. Plusieurs sagas font du Snæfellnes un
lieu peuplé de créatures étranges et de collines sacrées.
C’est une région magique, et Jules Verne l’avait senti
de sa lointaine France, en faisant du volcan Snæfellnes
l’entrée de son Voyage au centre de la Terre. D’autres
choisissent d’y faire leurs photos de mariage1.

1.  http ://nordicaphotography.com/iceland-wedding-photographer-
sophia-james-4.

155
Le Snæfellnes, volcan et glacier.

De Reykjavík, il faut compter un bon deux heures


de route pour y arriver. Et pourtant, par temps clair,
on aperçoit le Snæfellnes de la capitale ! Mais il faut
contourner les fjords de ce pays, creusés par la mer.
Juste après l’Esja, le mont qui surplombe Reykjavík et
les montagnes d’Akranes, on passe sous un fjord grâce
à un tunnel de près de six kilomètres. Ses parois irré-
gulières creusées dans la roche sont impressionnantes.

156
Se rendre admirer un volcan qui dépasse les
1 000  mètres, c’est toujours risqué : le sommet est
souvent couvert par les nuages. Je me souviens que
le mont Fuji ne daignait se montrer que le matin pen-
dant notre séjour dans la région. Mais sachez une
chose : la répartition des nuages est souvent inégale.
Si le sommet est invisible vu du nord, il peut fort bien
apparaître au sud. Ce fut notre cas lors de la visite :
nous avons eu droit à un Snæfellnes dominant tout le
paysage lors de notre arrivée, puis au fur et à mesure
qu’on le contournait vers le nord, il s’est voilé.
Qu’importe, il y avait tant à voir autour de cette
péninsule nordique ! Entre les petits villages, des
champs de lave erratiques se jettent à la mer, pre-
nant des formes étranges. Une petite plage miracu-
leuse, Djupalonssandur, a servi aux pêcheurs et fait
maintenant le bonheur des touristes qui admirent son
sable noir et ses parfaits petits galets. Des cascades
se jettent du haut des montagnes à peu près partout,
conséquence de la lente fonte du glacier de onze kilo-
mètres carrés qui couvre le volcan.
La plus charmante des agglomérations qui borde
le Snæfellnes est Stykkishólmur, au nord. En nous y
rendant, nous avons rencontré un « embouteillage
de moutons »  puisque l’automne est le moment de
l’année où les fermiers ramènent les moutons dans
les fermes (ce qu’on appelle « réttir »). Ils vont les
157
Vue du fjord Breiðafjörður, à partir de Stykkishólmur.

chercher dans les champs et les montagnes où ils sont


libres et pêle-mêle. Et on rassemble les moutons dans
des espaces plus restreints où ils sont triés par les
propriétaires. Il y avait donc des voitures, des chevaux
et les membres des familles pour pousser les moutons
à suivre la bordure de la route. Nous sommes passés
au milieu des bêlements, admirant le travail des gens
qui les guidaient.

158
Stykkishólmur, c’est un village de pêcheurs d’où
part un traversier vers la pointe plus nordique de l’Is-
lande. Fait à souligner : des nonnes résident dans un
couvent catholique qui emploie de nombreuses per-
sonnes. Une colline rocheuse domine le port et elle
est accessible aux visiteurs. La vue est très jolie avec la
mer tout autour, le village et les montagnes enneigées
au loin. Cette fois, je savais qu’en regardant le fjord
Breiðafjörður, direction nord, c’était le cercle arc-
tique tout près que je contemplais. J’aurais eu le goût
de poursuivre le voyage, de pousser plus loin. Il me
prenait des envies d’aller faire un stage d’islandais à
Ísafjörður, de camper dans le cœur du pays, d’admirer
la lagune glaciaire Jökulsárlón, de visiter la peu peu-
plée Austurland, cette côte est qui fait face à l’Europe.
Mais c’était notre dernière sortie, notre retour au
Québec étant prévu dans quelques jours. Avec la mer
paisible devant moi et la lumière crépusculaire qui
baignait le tout de bleu, je vivais un moment magique.
L’Islande m’avait définitivement séduite.
« Le voyage est arrêté »

« Mieux vaut un ami utile que dix inutiles. »


Proverbe islandais

Depuis notre retour au Québec, petit Léo dit : « Le


voyage est arrêté. » J’aime bien son choix de mots.
Parce qu’un voyage « terminé », c’est un voyage qui
est clos. Alors qu’un voyage « arrêté », ça me donne
l’image d’une aventure en suspension, au bord du
recommencement, en attente. Comme ce film qu’on
arrête quelques minutes pour aller se chercher un
morceau de chocolat. Ou ce texte, arrêté pour aller
me préparer un bon thé.
Mon expérience des Islandais s’est terminée de
façon positive, juste avant mon départ, grâce aux
fréquentes rencontres avec différents professeurs.
Comme c’est souvent le cas avec les attentes, quand
on croit qu’on doit faire le deuil d’un projet, on réalise
qu’il n’est pas tout à fait mort, qu’il s’est transformé.
Ce fut le cas avec Eyjólfur, le professeur de français
qui m’avait invitée à parler du Québec dans l’un de
ses cours, projet qui n’a pu se réaliser. On s’est tout
de même rencontrés et ce fut mémorable. Il m’a
160
Avec Mikiko et Léo, à Stykkishólmur, notre dernière escapade.

présentée à une autre de ses collègues, Ásta, et Léo


était intarissable. Dès qu’il a entendu prononcer les
mots de sa langue maternelle, Léo a fait d’Eyjólfur son
nouvel ami. Notre petit de 2 ans et demi a pu rapide-
ment prononcer correctement son nom (Eil-yol-vur)
et il s’est mis à en parler soir et matin, nous deman-
dant quand on allait le revoir.
Juste avant notre départ, Eyjólfur a réussi à plani-
fier un concert de Yume (notre duo de musique) au
161
bar de l’Université de Reykjavík1. Grande joie pour
Léo : lors de ce spectacle de musiques japonaises et
françaises, il y aurait non seulement Eyjólfur et Ásta
près de lui, mais aussi Mikiko, notre compagne japo-
naise qui nous accompagnait en voyage lorsqu’on
louait une voiture. Il a pu également faire la connais-
sance de mes autres rencontres japonaises : Yuiko
et Kanjiro. Je le voyais parler, jouer et courir avec
eux dans le bar, pendant que je chantais L’Hymne à
l’amour, Le tour de l’île, Zankoku no Tenshi no Te-ze…
Pour Sakura, sakura, une chanson traditionnelle
qui sert aussi de berceuse à Léo, je lui ai demandé de
monter sur la scène et il m’a accompagnée au micro.
Disons-le franchement : il a littéralement volé la
vedette et c’est lui que les gens ont applaudi à tout
rompre !
L’attachement de Léo pour toutes les personnes
parlant français m’a confirmé à quel point il est
important de pouvoir communiquer, particulière-
ment pour Léo qui a soif d’apprendre et de poser des
questions. Pendant nos trajets avec Mikiko, notre
garçon en profitait pour apprendre des mots de japo-
nais. Ironiquement, l’Islande a ravivé ma passion
pour le Japon : j’ai le goût que Léo apprenne cette
langue et j’ai envie plus que jamais d’en améliorer ma

1.  https ://youtu.be/JNZ7GytgW5U.

162
Léo chante Sakura sakura avec maman.

compréhension. Du travail qui m’attend, car je n’ap-


prends pas facilement une autre langue et il faut que
j’étudie beaucoup pour m’améliorer petit à petit.
Le retour fut difficile, car les compagnies
aériennes ne s’entendent pas toujours entre elles, au
malheur des clients. « Client » est un bien grand mot,
nous devrions sans doute être francs et adopter le
mot « marchandise », car les êtres humains à l’inté-
rieur de l’avion ne comptent pas beaucoup plus que
163
les valises. Nous avons donc été pris par un retard qui
nous a fait manquer notre correspondance à Toronto.
Heureusement, nous avons pu prendre l’avion de nuit
vers Québec. Les gens qui attendaient avec nous par-
laient français et Léo, roulant sur sa petite valise, se
promenait de l’un à l’autre pour leur parler. Son grand
isolement était terminé : il avait retrouvé le français.
La durée d’un voyage est très importante. Partir
un mois nous a permis d’espacer les moments où l’on
redevient des marchandises aériennes, c’est un pre-
mier bon point. Ça nous a aussi permis de transfor-
mer le voyage en « moment de notre vie », c’est-à-dire
qu’on apprend à connaître le quartier, les parcs les
plus intéressants, à consacrer des journées maussades
aux tâches ménagères, comme dans toute vie habi-
tuelle. On n’avait pas à être toujours sur la route, en
train de faire une activité hors du commun parce que
nous avions le temps pour les découvertes. On a pu
choisir, en accord avec la météo, les jours où l’on a fait
de grandes excursions, ce qui est un grand avantage
dans un pays où la pluie s’invite souvent.
Et si voyager avec un enfant de deux ans et demi
nécessite une plus grande organisation, il faut avouer
que notre garçon est un voyageur facile. Il ne dort
pas beaucoup, car il préfère regarder et demander ce
qui se passe, animé par sa grande curiosité. Mais il
écoute bien et il sait patienter. Il trouve quelque chose
164
d’intéressant dans toute situation, même dans une file
d’attente !
Oui, le voyage est « arrêté ». Mais l’Islande conti-
nue d’emplir mes pensées. Dès l’arrivée, j’ai traité mes
photos pour en faire des fonds d’écran, disponibles sur
mon site2, un livre-photo pour la famille, une vidéo.
J’ai aussi commencé dès l’arrivée mon plan pour le
livre que vous avez entre les mains. Le retour n’est
donc que le début de la suite de nos aventures. Un an
après notre retour, une nouvelle petite personne s’est
ajoutée à notre famille. Nous avons envie de retourner
en Islande pour faire découvrir ce pays à Émi.
Le bilan d’un voyage s’amorce vraiment quand
on tente de placer les traces de ces nouveaux souve-
nirs dans notre quotidien. C’est souvent difficile et le
retour fut ponctué d’un léger blues, malgré la courte
durée de l’aventure. À l’étranger, je retrouve les petites
quantités : peu de vêtements, de livres, de bijoux. Et
j’ai parfois l’impression, en revenant à la maison,
que je n’avais pas le goût de retrouver tout ce qui s’y
trouve, même si j’apprécie mon thé, ma cuisine et
mon lit !
Si notre prochain voyage au Japon ne fait aucun
doute, j’ai bien l’intention de revenir en Islande
aussi, avec Léo et Émi. J’aimerais y retourner avec

2.  http ://www.nomadesse.com/passionislande.html.

165
les enfants quand ils seront plus grands, capables de
nous accompagner dans les parcs autour de l’île et
de camper avec nous dans les champs de lave. Dans
quelques années, peut-être, le voyage se remettra en
marche.
Les listes

Lorsque j’ai écrit Passion Japon, mon éditeur m’avait


suggéré d’inclure mes « tops 10 » à propos de la nour-
riture, de la musique, de la littérature japonaises.
Quand je rencontre des lecteurs, c’est l’une des choses
dont on me parle le plus parce que ça donne des
repères précis, des suggestions à explorer. Je renou-
velle donc l’expérience. Je ne pourrai pas vous donner
10 suggestions sur chacun des sujets, car mon expé-
rience islandaise fut plus courte que celle au Japon,
mais j’espère que vous ferez des découvertes intéres-
santes dans ces quelques pages.

Littérature

Les Islandais d’aujourd’hui sont non seulement les


plus grands lecteurs du monde, mais ils sont égale-
ment des écrivains : une personne sur dix a publié un
livre ! Avant Noël, on publie beaucoup de nouveaux
ouvrages en Islande, car c’est le cadeau par excellence,
malgré des prix assez élevés (un livre pour enfant
atteint facilement 30 $). Cet amour de la littérature se
reflète dans l’économie : 1,5 % du PIB islandais serait
167
lié au monde littéraire1. Je vous propose quelques lec-
tures d’auteurs islandais ou de livres écrits par des
écrivains d’ailleurs, mais qui présentent bien ce pays.

Rosa Candida
Auður Ava ÓLAFSDÓTTIR
J’ai adoré ce livre. Comme je suis profondément émue
par les pères impliqués dans leur famille (ma thèse de
doctorat), cette histoire d’un passionné des roses qui
apprend lentement à connaître sa fille m’a beaucoup
touchée. C’est doux, ça va dans tous les sens, c’est rempli
de contradictions et d’émotions variées… La vie, quoi !
L’auteure a également publié L’Embellie et L’Exception.

Le petit livre des Islandais


Alda SIGMUNDSDÓTTIR
Absolument savoureux ! En 50 brèves chroniques,
cette auteure démystifie plusieurs particularités islan-
daises avec humour et cynisme ! Ayant longtemps
vécu aux États-Unis, Alda est à la fois « de la place »,
mais également « d’ailleurs ». Elle comprend donc
notre fascination pour la transmission des noms de
famille ou le nom secret du bébé jusqu’au baptême.
Les petites illustrations ajoutent du piquant ! Son livre

1.  http ://grapevine.is/news/2016/01/18/literature-comprises-1-5-
of-icelands-gdp.

168
est facile à trouver en ligne et pas très cher. Vous ne le
regretterez pas.
Si vous avez aimé, je vous conseille un autre de
ses petits livres : Le petit livre des Islandais du temps
jadis. Sur la couverture, on y voit une dame laver son
linge pendant que la vache au-dessus urine dans le
bac de lavage… Ça vous donne une idée du ton !
Alda est aussi très active sur le web (en anglais) :
http ://aldasigmunds.com.

Gens indépendants
Halldór Kiljan LAXNESS
Ce livre n’est pas facile à trouver en français, j’ai dû
me rabattre sur l’édition anglaise. Pourtant Laxness
est le seul auteur islandais à avoir remporté le prix
Nobel de littérature. Il s’intéressait aux gens ordi-
naires de la campagne, des régions, à leur force et leur
résilience. Son écriture est très représentative de la
réalité islandaise, avant qu’ils ne deviennent majori-
tairement citadins, au début du 20e siècle.

Tourner la page
Auður JÓNSDÓTTIR
Petite-fille de Laxness, Auður écrit elle aussi le quo-
tidien, mais dans ce livre, elle se penche sur la lente
sortie, appuyée par l’écriture, des pièges dans lesquels
on s’est pris soi-même. C’est d’ailleurs cette réflexion sur
169
l’écriture qui est la plus intéressante du roman et cer-
taines phrases sont savoureuses : « Lorsqu’une femme
écrit sur sa vie intérieure, on appelle ça de la chick-lit,
du roman de bonne femme ; quand un homme écrit sur
sa vie intérieure, c’est de la littérature existentialiste2 ».

L’homme du lac
Arnaldur INDRIÐASON
J’aime beaucoup les romans policiers d’Arnaldur. Il
a une façon de nous faire entrer dans la tête de ses
personnages qui est unique, très humaine. Le policier
Erlendur n’est pas un héros, c’est un homme ordinaire
qui fait son possible et qui réfléchit à ses erreurs pas-
sées. Si je vous conseille L’homme du lac, c’est que
cette histoire débute au fameux lac Kleifarvatn, isolé
au milieu des montagnes de lave durcie. Je vous le
conseille peut-être aussi parce qu’un exemplaire de
cet ouvrage en islandais attendait dans la bibliothèque
de l’appartement que nous avions loué. Nostalgie…

Entre ciel et terre, La tristesse


des anges et Le cœur de l’homme
Jón Kalman STEFÁNSSON
Peu de gens savent que les Islandais ont pris beaucoup
de temps avant de développer des bateaux modernes

2.  JÓNSDÓTTIR, Audur, Paris, Presses de la Cité, 2015, p. 430.

170
pour partir pêcher. Alors que les Norvégiens et les
Anglais venaient dans leurs eaux poissonneuses
avec des navires de métal dès le début du 20e siècle,
les Islandais partaient en mer avec des barques de
huit mètres, utilisant leur voile ou les rames pour
atteindre la haute mer. Les Islandais d’alors savaient
que ce n’était qu’une question de temps avant que l’un
des leurs perde la vie. Les gens riches étaient ceux
qui possédaient une ferme et n’avaient pas besoin
d’aller en mer. Les gens pauvres mettaient en jeu leur
vie dans l’Atlantique Nord. La trilogie de Stefánsson
raconte ce temps difficile et le parcours d’un gamin
qui a vu mourir son père et son meilleur ami. Les
mots de l’auteur m’ont fait songer au talent d’écriture
de Jean-François Beauchemin, car ils sont remplis de
poésie et de lumière malgré les tragédies : « Un trem-
blement secoua l’air, comme si une chose essentielle
s’était déchirée, puis on entendit le soleil se briser au
moment où il s’abîma sur la terre3. »
L’auteur a également publié D’ailleurs, les poissons
n’ont pas de pieds.

3.  STEFÁNSSON, Jón Kalman, Paris, Gallimard, 2001, p. 46.

171
Illska
Eiríkur Örn NORDDAHL
Premier roman de cet auteur qui a remporté plusieurs
prix en Islande, Illska (« mal » en islandais) a une cou-
verture sombre qui annonce le sujet terrible dont
traitera l’ouvrage : l’Holocauste. Mais il ne prépare
pas à l’explosion de dynamisme, de spontanéité et de
cynisme d’Eiríkur. Voyez l’ouverture : « Environ deux
mille personnes ont trouvé la mort pendant l’écriture
de ce livre. Ou plutôt deux cent mille. Six millions de
Juifs. Dix-sept millions d’hommes, de femmes et d’en-
fants. Presque quatre-vingts millions d’êtres humains.
Le monde ne sera plus jamais le même. Mais non,
je rigole ! » À travers les amours complexes d’Agnès,
perdue entre sa fascination pour un néonazi et son
attachement à Omar, dans cette histoire pas tout à
fait rose de l’Islande pendant la Seconde Guerre, on
navigue entre deux époques et l’on réfléchit à toutes
les nuances de gris où le mal peut se loger.

Gudrid, la Viking
Susanne JULIEN
Basé sur la vie incroyable de la voyageuse Gudrid
Thorbjarnardóttir, ce roman jeunesse (à partir de 12
ans) raconte le parcours de Gudrid qui naît en Islande,
visitera le Groenland, puis l’Amérique (Vinland). Il est
rare que l’on mette en scène une aventurière, encore

172
plus que l’on parle de cette femme qui fut présente
dans les deux sagas islandaises les plus célèbres (celle
d’Érik le Rouge et celle des Groenlandais). Un livre
hors du commun, qui remet aussi en question le rap-
port à l’esclavage et permet une entrée dans la vie dif-
ficile des contrées nordiques autour de l’an mil.
L’auteure a également publié Le secret de Snorri, le
Viking, un livre pour enfants.

Le dernier rayon du soleil


Guy Gavriel KAY
Pour explorer les conquêtes vikings par la plume d’un
conteur extraordinaire, je vous recommande ce livre.
L’auteur est un expert pour nuancer la frontière entre
le bien et le mal, pour raconter les légendes en accord
avec les hommes et les femmes tels qu’ils ont été à
l’époque. Il met en scène des récits d’aventure, de
croyances magiques et de furieuses batailles pour le
pouvoir dans un contexte qui est très lointain (autour
de 870), mais pourtant on comprend et on s’attache
aux personnages comme si c’étaient nos voisins.

Les sagas islandaises


Régis BOYER
Cette extraordinaire traduction par Régis Boyer des
sagas islandaises figure à la renommée Bibliothèque
de la Pléiade. Heureusement, il est possible d’acheter
173
une édition plus abordable pour explorer cet univers
fascinant. Rappelez-vous que ces histoires furent
transmises en hiver, alors que toutes les familles se
réunissaient dans la salle principale pour terminer
les tâches de la journée (rapiéçage, couture, filage de
la laine, etc.) pendant qu’un « conteur » désigné se
chargeait de l’animation. Poésie, aventure, cynisme,
humour et magie s’entremêlent. Cette longue tradi-
tion d’histoires pendant les longues journées sombres
d’hiver a maintenu bien serrés les liens d’une société
qui affrontait un pays difficile.

Les conquérants de la terre verte


Daniel LACOTTE
Ce récit s’attarde à l’établissement islandais au
Groenland autour de l’an 1000. Cette « terre verte »
où on ne trouve quasiment que des glaciers à perte
de vue était alors désertée par les Inuits. Comme on
le devine, le voyage et la colonisation ne furent pas de
tout repos.

Swords of Good Men


Snorri KRISTJÁNSSON
Cet auteur islandais est tout jeune et ce livre n’est
qu’en anglais, mais je voulais tout de même le men-
tionner puisqu’il aborde un aspect important de l’his-
toire scandinave : la conversion forcée menée par le
174
roi de Norvège Olaf II au tournant du premier millé-
naire. L’histoire de ce roman (le premier d’une série de
trois) est fictive : la magie des dieux nordiques côtoie
une ville imaginaire sur les côtes de la Norvège. Mais
la façon dont les gens vivent, l’impitoyable avancée
du roi et la sanglante réplique des seigneurs vikings
menés par une magicienne rappellent la voyante du
long poème Völuspá, un texte important de l’Edda
poétique (d’où est tirée la majorité de nos connais-
sances sur la mythologie nordique). Les voyantes
étaient des gens importants dans l’Islande d’antan.
Le récit sanglant et violent de Swords of Good Men
permet de mieux comprendre pourquoi les Islandais
sont si fiers d’avoir réussi leur conversion vers le
catholicisme dans la paix.

Musique

Les Islandais ont passé de longs moments à se racon-


ter des histoires, pendant les longs mois d’hiver. Les
hors-la-loi rôdant dans les montagnes devenaient
des êtres d’un autre monde et les filles qui reve-
naient enceintes n’avaient donc rien à se reprocher.
Des trolls habitaient les pierres et les voies devaient
contourner ces entrées dans leur monde afin de ne
pas troubler leur sérénité. Un veuf, attiré par la douce
175
voix d’une femme elfe, disparaît. Ces récits forment
maintenant les sagas des livres, mais ils étaient aussi
récités sous forme de rímur, de longs poèmes chan-
tés. Si en France, les troubadours mémorisaient leurs
histoires en poésie, les Islandais aussi avaient trouvé
diverses mélopées et rythmiques qu’ils chantaient a
capella. La tradition musicale de l’Islande a donc une
longue histoire.

Of Monsters and Men


Je suis littéralement tombée en amour avec ce groupe
que j’ai découvert pendant mon voyage là-bas. Leur
chanson « King and Lionheart » fut un succès aux
États-Unis et au Canada. C’est d’ailleurs la chan-
son que j’ai utilisée pour la vidéo qui accompagne
ce livre4. La voix de la chanteuse est puissante, les
mélodies sont vivifiantes. Entre le rock et l’alternatif,
j’écoute leurs albums en boucle, entremêlé à celui de
deux groupes québécois avec une sonorité similaire :
Groenland et Bears of Legend.

FUNI
La chanteuse Bára Grímsdóttir interprète différents
rímur traditionnels, joliment mis en musique par
Chris Foster avec des instruments anciens comme

4.  https ://youtu.be/Q91Jk5Nqtbc et https://youtu.be/ZnJ0uxuPFJo.

176
la cithare islandaise, le kantele et le tympanon. Les
paroles sont en islandais, mais le CD offre la traduc-
tion en anglais ainsi qu’une mise en contexte du récit
qui est raconté. C’est très beau, presque magique.

Ásgeir Trausti
Cet artiste dont la voix me fait penser à Mika, mais
avec une musique plus dépouillée, n’avait pas réussi
à sortir des frontières du pays tant qu’il chantait en
islandais. Mais il a eu la bonne idée de traduire son
premier album en anglais. Il est donc possible d’ache-
ter les deux versions de ses chansons et se faire croire
qu’on comprend les paroles islandaises par la suite. En
plus de sa voix particulière, la sonorité des guitares
me plaît beaucoup.

Belleville
C’est avec surprise que j’ai découvert que le profes-
seur de français à l’Université d’Islande était aussi un
auteur-compositeur-interprète passionné de chan-
sons françaises. Mon ami Eyjólfur Már Sigurðsson
est donc aussi guitariste. Ses mélodies sont souvent
chantées par Ásta Ingibjartsdóttir. Avec des composi-
tions aux accents très parisiens, du fait de l’accompa-
gnement par la basse et l’accordéon, c’est un plaisir de
découvrir ce groupe original !

177
Kaleo
Ce groupe indie a composé la superbe Vor í
Vaglaskógi, impossible à acheter hors de l’Islande,
même si la vidéo est disponible sur iTunes. L’émotion
du chanteur passe au travers des mots. Le single All
The Pretty Girls est disponible, une jolie composition
souriante. Les prochaines compositions de ce groupe,
ensemble depuis peu, sont à surveiller.

Björk
Davantage du côté électronique, Björk est certai-
nement l’artiste islandaise la plus connue à l’inter-
national. Elle est reconnue pour sa façon originale
d’articuler et d’appuyer les syllabes. Même si elle
chante en anglais, Björk utilise la rythmique des
fameux rímur traditionnels, en la mixant à des
influences reggae ! Sa musique mélange de nombreux
styles, n’hésitant pas à explorer tout l’univers musical
pour enrichir ses compositions.

Emilíana Torrini
J’aime particulièrement la jolie voix de cette chanteuse
islandaise née d’un père italien. Comme Emilíana
chante en anglais, elle a collaboré à plusieurs films
dont Le Seigneur des Anneaux : Les deux tours où elle
chantait la déchirante Gollum’s Song.

178
Sigur Rós
Les chansons de ce groupe sont longues et les mélo-
dies prennent le temps de s’installer. Les voix sont
diverses et les instruments utilisés sont souvent tirés
de la musique classique. Ce sont des pièces impos-
sibles à décrire, avec un petit quelque chose new age.

Lieux à visiter à Reykjavík

J’ai fait un chapitre pour chaque excursion à l’exté-


rieur de la capitale (Cercle d’or, Blue Lagoon, pénin-
sule de Reykjanes et Snæfellnes), mais mon ouvrage
ne regroupait nulle part les quelques lieux qui m’ont
séduite dans la capitale. Voici donc mes commen-
taires sur les sorties à faire en ville.

Reykjavík 871 ±2
www.reykjavik871.is
Il s’agit d’un tout petit musée de ruines archéo-
logiques, les plus vieilles reliques d’habitation en
Islande. On les estime autour de l’an 871, plus ou
moins deux ans, d’où le nom du musée. On est habi-
tués à voir des trésors d’architecture en France, en
Angleterre, en Italie : de vieilles églises, des demeures
somptueuses, des palais. Mais l’Islande ne possède
pas un tel patrimoine. Comme les anciennes maisons

179
étaient construites à demi dans le sol, utilisant la terre
et la tourbe, elles n’ont laissé aucune trace. Sauf ici,
dans ce petit musée qui témoigne du mode de vie des
premiers colons.
Et pour ceux qui ne peuvent se rendre en Islande
pour visiter le musée, le site web est pratiquement
une visite complète !

Perlan
perlan.is/?lang=en
Cet édifice à la bulle perlée brille particulièrement
bien quand le temps est nuageux. Toute la lumière
restante se concentre sur la surface nacrée du toit,
c’est très joli. Situé sur une petite colline près de la
mer et de l’aéroport, le Perlan offre un superbe point
de vue de la ville de Reykjavík et de la montagne de
l’autre côté du fjord, l’Esja. Le restaurant tournant du
5e étage coûte les yeux de la tête, mais il y a une petite
cafétéria qui permet de se reposer.

Le lac Tjörnin
www.livefromiceland.is/fr/webcams/reykjavikurtjorn
Grâce à la caméra en direct branchée sur le lac, je le
regarde pendant que j’écris ces lignes. Je remarque
que le vent souffle fort aujourd’hui à Reykjavík,
comme c’est souvent le cas, car les dessins sur le lac
se modifient constamment. Le lac Tjörnin n’a rien
180
à vous offrir : pas de boutiques, une ou deux églises
peut-être, une fontaine. Mais en faire le tour, nourrir
les oiseaux, flâner en regardant la vue est un moment
qui fait du bien, particulièrement si l’horaire de votre
voyage est serré. Ça permet de « sentir » l’air et l’am-
biance de la capitale.

Le musée des sagas


www.sagamuseum.is
J’ai hésité à mettre ce musée dans ma liste parce qu’il
n’a pas complètement rempli les attentes que j’avais.
Quand je l’ai visité, il était situé au Perlan, les guides
étaient absents ou blasés et il y avait une mauvaise
odeur dans la place… Depuis 2014, le musée a démé-
nagé, alors ça doit s’être amélioré. Les 16 saynètes
de la vie des Vikings de l’époque permettent tout de
même de saisir le mode de vie des fondateurs. C’est
bien documenté et basé sur les sagas et la science : on
parle même des esclaves féminines ramenées des îles
britanniques. Une section permet d’essayer les habits
d’un guerrier.

L’église Hallgrímskirkja
www.hallgrimskirkja.is/english
Évidemment, l’entrée de la gigantesque église qui
domine le cœur de Reykjavík et une photo par les
fenêtres de sa tour centrale sont un passage obligé
181
quand on visite pour la première fois la capitale.
Entourée de petites rues beaucoup plus sympathiques
que le béton qui lui sert d’écrin, l’église Hallgrím
manque de charme. Mais si j’ai bien apprécié la vue
de la tour (que j’avais vue mille fois en photogra-
phies), c’est devant l’église, à côté de la statue offerte
par les États-Unis, que j’ai eu un petit sursaut d’émo-
tion. « Leifr Eiricsson, son of Iceland, discover of
Vinland », debout sur la proue, regarde vers l’Amé-
rique. Étonnant que cette statue n’ait pas été offerte
par le Canada. Car après tout, le Vinland, c’était dans
le golfe du Saint-Laurent, non ? Est-ce une façon de
revendiquer l’emplacement du Vinland plus au sud,
comme le croient certains chercheurs avec des théo-
ries le plaçant au Rhode Island, au Massachusetts ou
même à Cape Cod ? On sait qu’une communauté était
implantée à l’Anse-aux-Meadows, à Terre-Neuve, on
croit que la principale colonie du Vinland était proba-
blement au Nouveau-Brunswick, près de Miramichi,
selon les dernières études5. Quant à revendiquer la
visite de Leifr jusqu’à la ville de Québec, comme le
sous-entend une statue installée en 2015 à la gare flu-
viale du traversier, il reste à trouver les preuves pour
appuyer les théories…

5.  http ://www.canadianmysteries.ca/sites/vinland/whereisvinland/
newbrunswick/indexfr.html.

182
Harpa et Sólfar, en bord de mer
Marcher sur la piste cyclable et piétonnière près de la
baie de Reykjavík, ça veut dire bien se couvrir. Mais
quelle agréable promenade ! Au vieux port, on croise les
navires ultraperfectionnés de la garde-côte islandaise et
les bateaux d’excursion ou de chasse à la baleine. Tout
près, il y a l’immense bâtiment de verre Harpa, salle
de spectacle qui a coûté cher, mais qui impressionne.
Prenez le temps d’y entrer. C’est magnifique de l’inté-
rieur aussi. Puis on continue la promenade sur Sæbraut
jusqu’à la sculpture du bateau viking « Le voyageur du
soleil ». Si c’est l’un des monuments les plus photogra-
phiés, c’est aussi l’un des plus beaux que j’ai vus. Avec
la mer en toile de fond et la montagne Esja, cette struc-
ture métallique évoquant les restes d’un drakkar, ou le
« bateau des rêves » comme le souhaitait l’artiste Jón
Gunnar Árnason, est vraiment très belle. Et je me suis
bien amusée à poursuivre un garçonnet qui tournait
autour avec toute la vitesse de ses petites jambes !
Mentionnons que cette promenade peut être par-
ticulièrement jolie la nuit, avec Harpa tout illuminée !

Les piscines
eldri.reykjavik.is/desktopdefault.aspx/tabid-3740/
6165_view-1960
J’ai fait un chapitre sur l’obligation de nudité dans les
douches avant l’entrée dans l’eau, mais il reste que

183
les piscines sont les lieux les plus intéressants pour
se réchauffer dans le climat islandais et rencontrer
les véritables habitants du pays. Ça ne coûte prati-
quement rien pour se détendre dans les bassins d’eau
chaude, après quelques longueurs.

Árbær Open Air Museum


www.minjasafnreykjavikur.is/english/desktopdefault.
aspx/tabid-4205/
J’aime les endroits où des guides en habits d’époque
nous font traverser le temps. De vieux bâtiments
remis à neuf ont été réunis au même endroit pour
former un grand village. Que ce soit pour la minus-
cule chapelle où l’on explique comment se déroulait
la cérémonie, la maisonnette aux toits de tourbe ou la
maison danoise, ce musée à ciel ouvert est vraiment
intéressant. C’était une sortie obligée de mon cours à
l’université, mais j’aurais bien aimé avoir le temps d’y
retourner avec Philippe, car la visite en vaut vraiment
la peine.

Zoo de Reykjavík
www.mu.is/index.php/english123
Il n’y absolument rien de fantastique au zoo de
Reykjavík. Les garderies islandaises y amènent
les petits, ou les écoliers sortent en visite pour en
apprendre davantage sur les animaux du pays. Vous y
184
croiserez donc beaucoup plus d’Islandais que de tou-
ristes. C’est un lieu d’apprentissage scientifique. Alors
pourquoi je vous en parle ? Parce que si vous faites
une courte visite en Islande et que vous n’avez pas le
temps de louer une voiture pour aller faire une longue
excursion comme celles que j’ai décrites dans le
carnet de voyage, le zoo est l’endroit idéal pour admi-
rer le fameux cheval islandais et le puissant mouton
de ce pays, à peu de frais.

Musée National des Phallus


www.phallus.is/fr
Vous avez noté que je n’ai pas beaucoup parlé du
musée du pénis dans ce carnet de voyage. Et pour-
tant, je suis passée plus d’une fois à côté. Le musée
n’est plus situé à Húsavík, petite ville isolée du nord
de l’Islande. Il est maintenant facilement accessible,
tout en haut de la rue des boutiques : Laugavegur. En
plus, on peut faire la visite en français !
« Enfin, il va devenir possible d’étudier de façon
approfondie, ce Musée en soit loué, les phallus d’une
façon systématique et scientifique. » Cette étonnante
citation, tirée du site web du musée, résume bien la
fascination qu’exerce le pénis pour le fondateur. Je
n’ai pas cette même obsession pour l’organe mascu-
lin. Enfin oui ! Mais je le préfère vivant sur un homme
réel (idéalement mon chum) que dans un contenant
185
transparent, conservé au formol. Si je n’avais pas le
goût d’« admirer » un pénis de notre espèce dans
une bouteille, je n’ai pas plus le désir d’observer les
217 phallus flottants ou empaillés des autres animaux.
Si je veux en apprendre davantage sur cette partie du
corps, je me contenterai d’un bon livre.
De toute façon, cette fascination pour le pénis en
érection (car la définition du mot « phallus » désigne
un pénis érigé) me met mal à l’aise. Irais-je voir un
musée de placentas, « matrice universelle des mam-
mifères » ou encore mieux, de vagins ? Non. Et si on
enlève la partie génitale de ma question, je n’irais
pas davantage admirer un musée sur les yeux ou les
oreilles… « Venez admirer la dernière acquisition :
une oreille d’éléphant asiatique, toute ronde et grise
dans son formol… » Ouf !
Mais doit-on se surprendre que la fascination du
phallus ait mené à la création d’un musée aussi par-
ticulier dans un pays où un dieu dominant comme
Thor doit se déguiser en femme pour récupérer son
« marteau » bien-aimé, perdu au cours de la nuit ? Ce
musée, tout comme cette saga, a quelque chose de
profondément caricatural. Les Islandais disent sou-
vent que le cynisme, c’est une composante essentielle
de leur humour et ce musée le prouve. Fascinante
Islande !
Remerciements

Pour le brin de folie nécessaire pour partir à l’étran-


ger avec un enfant en bas âge, je remercie mon amou-
reux, Philippe Arsenault. De telles aventures en ta
compagnie, c’est toujours un plaisir !
Merci à mon amie Valérie Giffard qui a parcouru
le manuscrit avec attention. Merci également à la
merveilleuse équipe d’hamac-carnets, Éric, Marie-
Michèle et Pierre-Louis, de m’avoir guidée dans la
correction de ce texte. Je souligne tout le travail édi-
torial d’Éric Simard qui a permis à ce livre de prendre
forme grâce à ses commentaires éclairés.
All my thanks to my teachers who shared their
knowledge and time with me : Guðný Björk Eydal,
Ingólfur V. Gíslason, Terry Gunnell and Helgi
Gunnlaugsson. Et un merci tout spécial à Eyjólfur
Már Sigurðsson et Ásta Ingibjartsdóttir du groupe
Belleville pour cet amour des mélodies que nous par-
tageons. Takk fyrir !
Grâce aux écrits d’Alda Sigmundsdóttir et à ceux
du journal Reykjavík Grapevine, j’ai pu découvrir une
Islande s’éloignant des préjugés et des images de cartes
postales. Thanks to you, I discovered an Iceland far from
preconceived ideas and postcards’ images. Through your
voices on the net, I remain connected to your country
and keep on learning about your beautiful land.
Un tel voyage exige beaucoup d’économies. Une
partie des sommes qui m’a permis de séjourner en
Islande et étudier quelque temps à l’université vient
d’une bourse d’études nordiques, remise par la chaire
Louis-Émond-Hamelin. Je suis infiniment reconnais-
sante d’avoir été sélectionnée pour ajouter le volet
islandais à mon doctorat.
Et merci à vous, lectrice ou lecteur, d’avoir par-
couru cet ouvrage sur l’Islande. En attendant d’y voya-
ger vous-mêmes, j’en suis convaincue !
Sources des illustrations

Toute les photos ont été prises par Valérie Harvey


sauf : p.  77, 102, 105, 128, 161 : Philippe Arsenault ;
p. 163 : Eyjólfur Már Sigurõsson.

Légendes des photos couleur :


Page 1 : Les pics du Lóndrangar sont tout ce qui reste
d’un large cratère.
Pages 2-3 : Þingvellir, site mondial de l’UNESCO,
­premier parlement du monde.
Pages 4-5 : Gullfoss « les chutes d’or ».
Pages 6-7 : Les chevaux islandais, descendants du
cheval nordique des Vikings, forment une race à part.
Ils sont les seuls à posséder naturellement cinq types
de déplacement (allures) : en plus du galop, du trot et
du pas, ils ont également le tölt et l’amble.
Pages 8-9 : Maison de tourbe construite à l’ancienne
au Árbær Open Air Museum.
Pages 10-11 : Le Snæfellnes, volcan et glacier, porte
d’entrée du voyage au centre de la Terre de Jules Verne.
Page 12 : Le mouton islandais est le véritable aven-
turier des paysages et sa laine est une formidable
­barrière contre le froid.
189
Table des matières

Les volcans sont dans mon karma 13


Un voyage en famille 19
Le choc des extrêmes 25
Reykjavík, la ville où habite presque tout le pays 31
Les aventures vikings 39
Les trois beautés du Cercle d’or 44
Les sagas d’un peuple de conteurs 59
La crise économique de 2008 71
Un aéroport en ville 76
Ces pères néo-vikings 81
Hvaða tungumál talarðu ? 90
Le Blue Lagoon, symbole de la richesse islandaise 100
Les piscines et les tout-nus 107
Le poupon au prénom secret 112
La péninsule de Reykjanes, les pieds sur
la tectonique 117
La triste histoire du grand pingouin 125
La chasse à la baleine 129
Les Islandais sont-ils de mauvais conducteurs ? 134
Les années noires du petit âge glaciaire 139
Les années fastes des Guerres mondiales 142
Les dangers de la bière 147
Snæfellnes, le glacier posé sur le volcan 155
« Le voyage est arrêté » 160
Les listes 167
Remerciements 187
Sources des illustrations 189
Valérie Harvey a fait parler d’elle
pour son livre Passion Japon
« Passion Japon est un livre fas-
cinant. Ce qu’on y apprend est
incroyable. Valérie Harvey nous
donne le goût de sauter dans le
premier avion pour le Japon. »
Daniel Rolland,
Culture Hebdo

« J’ai été charmé dès la couver-


ture qui, à mon sens, résume à
elle seule le Japon : un mélange
de tradition et de modernité.
Cette bonne impression s’est
confirmée par la suite : l’ouvrage
est agréable à lire et l’auteure, qui a vécu un an à Kyôto, n’hésite
pas à dévoiler ses sensations. Loin des guides traditionnels qui
fourmillent de conseils pratiques et de circuits prédéfinis, “cet
ouvrage tient à la fois du carnet de voyage et de l’essai”. À lire (en
complément des guides traditionnels) avant de partir. »
Dominique Chipot, Ploc ! la lettre du haïku

« Celui qui rêve de partir loin découvrira quelques précieux


conseils qu’on ne trouve pas toujours dans les guides de voyage. »
Vincent Thibault, Nuit blanche
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Vincent Thibault, 2010 de Clara Onyx
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La Trajectoire
Stéphane Libertad, 2010
Tous les livres de Hamac sont imprimés sur du
papier recyclé, traité sans chlore et contenant 100 % de fibres
postconsommation, selon les recommandations d’ÉcoInitiatives.
En respectant les forêts, Hamac espère qu’il reste
toujours assez d’arbres sur terre pour accrocher des hamacs.

cet ouvrage est composé en warnock corps 11,5


selon une maquette réalisée par pierre-louis cauchon
et achevé d’imprimer en février 2016
sur les presses de l’imprimerie marquis
à montmagny
pour le compte de gilles herman
éditeur à l’enseigne du septentrion