Vous êtes sur la page 1sur 161

Document de la couverture

de ce numéro :
Tête d'une statue
,de consécration bouddhique,
du IX 0 siècle après J.-C.
Sur ce visag{! admirable,
l'immémoriale recherche
des étais supérieurs de conscience.
Ce document est extrait
de l'ouvrage d'André Malraux
"Le musée imaginaire - La sculpture
mondiale '' · (Éditions Gallimard) . .
PLANl!TE
LA PREMIÈRE REVUE DE BIBLIOTHÈQUE

itlDITIONS RETZ .

ADMINISTRATION
37 RUE DE. LILLE A PARIS 7

RÉDACTION
8 RUE DE BERRI PARIS 8

DIFFUSION SOMMAIRE
DENOEL · N.M.P.P.

ABONNEMENTS
6 NUMÉROS 27 NF. Éditorial
12 NUMÉROS 48 NF. 7
Pour saluer la Planète par Louis Pauwels

Chronique de notre civilisation


15
L'intelligence prend le pouvoir par Robert Jung k

Les ouvertures de la science


19
Vers une science du destin individuel ?
par Arsène Lenormand
24
Hypothèses sur les mondes habités
par Pierré Guérin
35
Notions nouvelles sur l'hypnotisme
par Jacques Mousseau

DIRECTEUR La littérature différente


LOUIS PAUWELS 43
Lovecraft, ce grand génie venu d'ailleurs
par Jacques Bergier
COMITÉ DE DIRECTION 47
LOUIS PAUWELS Hypnos, nouvelle inédite . pàr H.P. Lovecraft
1
JACQUES BERGIER
53
Un chef-d'œuvre de la science fiction :
FRANÇOIS RICHAUDEAU Comment servir l'homme par Damon Knight
59
DIRECTION ARTISTIQUE Redécouverte du roman d'aventures anglais
PIERRE CHAPELOT par Jacques Bergier
Le mouvement des connaissances Informations et Critiques, Analyse des
65 Œuvres, des. Idées, des Travaux et des
D'une Renaissance à l'autre par Louis Pauwels Découvertes
77 L'histoire/ Le troisième Reich, des origines à la
Les deux clés de Teilhard de Chardin
par Thomas Thibert chute / Les derniers livres
82
Une aventure spirituelle par Julian Huxley L'archéologie / Un calendrier vénusien dans
84 les Andes / Les travaux en cours / Les parutions
Il nous a sortis de l'impasse récentes
par Léopold Sedar Senghor
La philosophie / La vie et l'œuvre de C.G. Jung
L'art fantastique de tous les temps
87 La littérature anglo-saxonne/ Presse/ Romans/
Notre actuelle avant-garé:le par Pierre Restany Essais
95
Les Nus moins nus que jamais, photographies de La culture en U .R.S .S /Cholokov /Traductions/
Bill Brandt, présentées par Lawrence Durrell Films / Aspects de la culture dans le monde

Les mystères du monde animal La psychologie / Documents sur lès drogues


107 psycho-chimiques
Les animaux obéissent-ils à des symboles ?
par Rémy Chauvin
La peinture/ Villon, son œuvre /La querelle des
abstraits et des concrets · .
L'Histoire invisible
112
Extraits d'un rapport sur l'arme absolue : L'astronomie / Du pétrole extra-terrestre / Un
les formes nouvelles prix d'astronautique
de la guerre psychologique par XXX
Le cinéma / Le ciel et la boue / Le film-essai,
L'Amour à refaire vraie nouvelle vagu.e
117
Perspectives sur l'amour moderne La zoologie / Les secrets des dauphins / La vie
par Suzanne Li lar fantastique des animaux
Pour saluer la planète
Louis Pauwels

Je savais qu'il existait un sentiment de nostalgie pour l'homme


qui quitte sa Patrie. Je sais maintenant qu'il existe un sentiment
semblable vis-à-vis de la terre elle-même. Mais je ne sais quel
nom lui donner ...
GUERMAN TITOV

Quand nous avons publié, Bergier et moi, « Le Matin des Magiciens », nous ne pensions certes pas
bénéficier d'une aussi vaste audience. Nos ambitions étaient profondes : nous désirions toucher au
point sensible certains esprits; mais elles n'étaient pas étendues : nous n'imaginions pas ces esprits
si nombreux. ·
Ce livre avait demandé des années de recherches dans quantité de domaines de la connaissance :
physique, biologique, historique, mystique, littéraire, etc. Il tentait de réconcilier, dans une certaine .
mesure, la pensée ancienne, disons magique, avec la pensée avancée d'aujourd'hui. Il proposait
une vision fantastique de la réalité passée et à venir, et il débouchait sur de grandes espérances dans
le destin de l'humanité. Au point d'excitation intellectuelle, d'optimisme spirituel où nous étions
et dans la chaleur des amitiés nouées avec des esprits admirables, morts et vivants, il nous importait
modérément de connaître un grand succès. D'autant que nous savions notre livre imparfait, nos
propos souvent au-dessus de nos moyens. Mais les choses étant ce qu'elles sont, il importe de tirer
les leçons et d'assumer les responsabilités. Il ne sert de rien de minimiser l'accueil qu'on vous fait :
ce n'est pas modestie, c'est dérobade. ·
Sans doute à cause du sage qui m'a élevé, ouvrier mystique, issu du socialisme romantique
et teilhardien sans le savoir, je n'ai jamais cessé de me poser les trois questions qui hantent l'espèce
humaine et auxquelles celle-ci a plusieurs fois peut-être trouvé réponses, au cours du long voyage
où l'on égare souvent ses bagages: D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? Nous·
n'avons rien fait d'autre, dans «Le Matin des Magiciens», que poser encore une fois ces questions,
mais d'une manière résolument présente, c'est-à-dire barbare : comme des hommes pressés, violents,
tirant avec toutes leurs armes à la fois, du javelot à la fusée et de l'incantation à l'équation.
Si notre effort a éveillé l'attention, c'est que nous vivons dans un monde où les points d'interrogation
ont brusquement grandi, jusqu'à dépasser l'atmosphère terrestre, où les questions essentielles ont
retrouvé le souffie épique. Nous entendons bien ici, dans cette revue, garder le contact avec les arts,

Vu du "fish-eye », le plus grand télescope du monde :


celui du Mont Palomar (Californie). Éditorial 7
la poésie, la littérature. Mais si nous avions un poète profondément moderne, nous aurions une autre
Légende des Siècles. Tout est prêt pour une poussée du lyrisme à la mesure de la poussée
des inquiétudes et des attentes.
Je me demande parfois si une petite part de notre succès ne vient pas de l'étonnement de nos contem-
porains de voir un écrivain de quarante ans, assez sensible aux effets de l'art, se consacrer à l'exposé
de problèmes qui ne concernent ni ses humeurs ni ses amours, tant ·nous avons pris la fâcheuse
habitude de confondre romanesque et psychologie individuelle, littérature et narcissisme, poésie
et insignifiance. ·
Il me semble qu'il serait grand temps de passer du « Grand Dieu, pourquoi suis-je moi? »
de Stendhal à un « Grand Di~u, pourquoi sommes-nous? » Dans un monde de forge des masses,
de projets planétaires et de mythes cosmiques, dans un monde qui se découvre autre et où l'homme
lui-même se soupçonne en mutation, à mettre de la psychologie subjective partout, on finit par
manquer de psychologie. Certes, le passage de l'individuel au collectif (et donc du psychologique
au métaphysique) est douloureux pour les privilégiés, et l'on comprend que la littérature, presque
tout entière conçue pour l'ornementation du particulier, orientée vers la recherche du bonheur
personnel, y répugne. Mais c'est répugner à saluer et servir la vie même. Dans une lettre à Constance
Malleson, Bertrand Russel écrivait cette phrase, pour moi exaltante : « Je dois, avant de mourir,
trouver quelque moyen de dire la chose essentielle qui est en moi, que je n'ai encore jamais dite,
une chose qui n'est ni l'amour, ni la haine, ni la pitié, ni le mépris, mais le souffle même de la vie,
ardent et venu de loin, qui apporte dans la vie humaine l'immensité, l'effroyable, 'admirable et
implacable force des choses non humaines .»
La plupart des productions littéraires, en France, aujourd'hui, font songer à ces dessins sans signi-
fication qu'exécutent avec un soin têtu et absurde les membres d'un conseil somnolent pendant la
discussion. Par un singulier chemin, qui est justement celui du maussade rêve éveillé, à mesure que
chaque destin individuel se confond plus étroitement avec le destin collectif et que, sur le plan de la
connaissance, chaque domaine singulier débouche sur l'universel, le romancier s'enfonce davantage
dans les complexités de la bouderie solitaire, limite son champ de vision. Balzac peignait Paris, ou
la Province : on en est aux amours par arrondissement, XVl 6 en tête. Une odeur de décomposition
s'élève de cette littérature des solitudes, tandis qu'un vent chargé de semences passe sur la planète,
tandis que la véritable Histoire, celle que nous vivons, dans les idées, les techniques, les problèmes
sociaux, est faite d'effets de masses, d'inter-connections accélérées, de poussées vers l'unanimisation,
de gonflements et de douleurs de la conscience individuelle lourde d'une autre conscience à naître :
planétaire, cosmique. Déjà, au XIX 6 siècle, le pauvre Maurice de Guérin, agité tout à la
fois par la complaisance à soi-même et par de vagues presciences de vérités plus hautes, tentait de
sortir de la délectation morose et poussait ces cris que l'on voudrait entendre sur les lèvres de certains
de nos contemporains au.talent mal employé : «Mon Dieu! que nous plaignons-nous de notre
isolement 1 J'ai été longtemps possédé de cette folie. C'est qu'alors je vivais mal; j'avais établi

8 Éditorial
de faux rapports entre les créatures et mon âme, et je souffrais beaucoup, car la création me refusait
ses trésors de jouissance et me repoussait de son intimité à raison de ces faux rapports. Je me désolais
dans une solitude profonde; la terre me semblait pire qu'une île déserte et toute nue au sein d'un
océan sauvage. C'était un silence à faire peur. Folie, pure folie! Il n'y a pas d'isolement pour qui
sait prendre place dans l'harmonie universelle et ouvrir son âme à toutes les impressions de cette
harmonie .»
Lorsque la terrible et fatale turbulence dans laquelle nous sommes plongés aura cessé; lorsqu'après
ces orages montera de la terre l'odeur franche et fraîche d'une société nouvelle et d'une culture
nouvelle, on sera stupéfait du peu de place occupé par les événements dans notre littérature. Je ne
parle pas seulement de l'éloignement des grands événements, militaires, politiques, mais des
grandes inquiétudes qui les sous-tendent et des grandès perspectives qui apparaissent au travers.
«Il n'y a pas de plus grande joie au monde que de saisir ce qui se passe sous l'ombre des épées»,
disait Kipling. Cette joie semble avoir déserté les témoins de tant de combats énormes, qui nous
ennuient avec des faits isolés et faux, au lieu de nous conter des :fictions collectives et véritables.
A lire nos romans, on éprouvera à peu près le sentiment d'un Chinois moderne tombant sur le poème
de la fleur de thé d'un lettré des années 30 : dernières jouissances maniaques d'un monde englouti.

Mais que sommés-nous, ici, pour élever ainsi une voix critique et faire entendre de tels reproches?
Nous n'enseignons pas une philosophie, nous ne fondons pas une école, nous ne sommes pas des
mentors. Nous sommes simplement des chercheurs. Nous délimitons le terrain, disant : ceci est
de· notre domaine, non cela. Or, ce qui est de notre domaine, c'est tout ce qui nous semble propre
à éveiller dans notre esprit l'idée que nous ne sommes pas seulement contemporains de notre époque,
mais encore, en cette époque de ruptures et d'accéléràtions, contemporains du futur. La plus grande
part de la littérature se fonde sur le sentiment que l'homme ne change pas. Ou plutôt, qu'en dépit
des changements, les structures profondes, la mécanique du cerveau, les échanges biologiques, le
psychisme de base, enfin tout ce qui fait l' «homo· sapiens » tel que nous le voyons classiquement
depuis son histoire connue, demeure intact. La littérature dite engagée ne met pas plus en doute ce
sentiment que la littérature dite bourgeoise. L'homme de Bourget et celui de Zola, l'homme de
Montherlant et celui de Sartre, c'est toujours cet homo sapiens, en des situations différentes.
Cependant, il nous apparaît que cette vision, sans doute nécessaire en un moment de l'histoire, n'est
qu'une vision limitée. Elle ne semble conforme, ni à la réalité des anciennes civilisations, fondées
sur la magie, ni à la réalité de la civilisation en projet, fondée sur la technique. Qu'il s'agisse du
lointain passé ou du proche avenir, les informations déferlent pour nous obliger à admettre, au
moins comme hypothèse, qùe l'homme n'est peut-être pas réductible au schéma admis, que son.
intelligence et ses pouvoirs sont ou peuvent peut-être devenir aùtres que ce que nous en savons.
Il n'est pas question de verser dans l'occultisme para-scientifique grâcè à quoi les illuminés marchands

Pour saluer la planète 9

/
de vent .essayent de se mettre au goüt du jour. Mais en physique théorique comme en physiologie
cérébrale, perce le soupçon d'états de conscience différents. Mais en biologie apparaît l'idée de
mutation possible. Mais en sociologie avancée naît la pensée que les transformations actuelles du
monde sont aussi transformatrices de l'homme, entraîné vers une prise de conscience différente
de lui-même et de l'univers, embarqué pour un destin autre. Mais jusque dans la citadelle de la
théologie chrétienne s'introduisent avec Teilhard de Chardin et C.S. Lewis des concepts nouveaux
et bouleversants. De sorte que la littérature, de gauche comme de droite, dans la mesure où elle
maintient entre les frontières de l'homo sapiens classique une réalité humaine plus vaste et plus
fantastique, nous semble rétrospective. A ce titre, elle est hors de notre domaine qui est de l'ordre
de la prospective.

«A l'échelle du cosmique - toute la physique moderne nous l'apprend - seul le fantastique a


des chances d'être vrai», dit Teilhard. Et Oppenheimer : «Nous apprenons èombien profonde
est l'étrangeté du monde. »Et Haldane : « La réalité est non seulement plus fantastique que ce que
nous croyons, mais plus encore que tout ce que nous pouvons imaginer. » Ainsi le véritable réalisme
moderne nous semble-t-il devoir passer par le fantastique, à l'échelle du cosmique, comme à l'échelle
de la psychologie, de l'histoire ou de la sociologie. Mais qu'est-ce que le fantastique?
Pour la plupart des esprits littéraires, le fantastique sè définit comme une violation des lois naturelles,
une apparition de l'impossible. Avec l'insolite et le bizarre, il est un des aspects du pittoresque. La
recherche du pittoresque nous semble une activité de loisir et, pour tout dire, une occupation
bourgeoise. Pour nous, le fantastique n'est pas un effet de la violation, mais de la manifestation
des lois naturelles. Il surgit du contact avec la réalité. Avec la réalité perçue directement et non pas
filtrée à travers nos préjugés anciens ou modernes.
Notre civilisation, comme toute civilisation, est une conjuration. Quantité de minuscules divinités;·
dont le pouvoir ne vient que de notre consentement tacite à ne pas les discuter, détournent sans cesse
nos regards de la face fantastique de la réalité. La conjuration s'emploie à nous faire volontairement
méconnaître qu'il y a un autre monde dans celui que nous habitons, un autre homme dans celui
que nous connaissons. Il faudrait, en quelque sorte, briser le pacte, se faire barbare. En usant
autrem.ent des connaissances mises à notre disposition, en établissant entre celles-ci des rapports
différents, en accueillant les faits d'un œil déshabitué de la hiérarchie établie ; en se conduisant,
soin.me toute, parmi tous les produits de l'intelligence humaine, comme une intelligence venue
d'ailleurs et qui cherche par tous moyens à comprendre, on verrait à chaque instant apparaître le
fantastique en même temps que la réalité.
Cette attitude, au fond, est celle d~ nos amis, jeunes mathématiciens, physiciens ou biologistes.
L'un d'eux, Charles-Noël Martin, atomiste, nous écrivait récemment : «La science n'est pas uni-
quement ce que la tradition du XIX0 siècle a fini par imposer, mais bien tout ce que notre esprit

10 ~ditorial
peut prospecter, aussi bien à l'extérieur qu'en nous-mêmes, sans jeter aucune exclusion ou dédain
sur ce qui est inhabituel, car, en vérité, il nous est impossible de dire et de prévoir ce que sera la
connaissance plus tard, et si elle ne fera pas appel à des concepts que nous négligeons mais dont
nos descendants auront découvert l'importance ou le rôle caché en nos personnes et dans l'univers
extérieur que nous explorerons alors. »
Tout notre dessein est d'appliquer cette attitude· ouverte, «martienne», à fous les domaines, et
notamment à celui des sciences humaines où la conjuration est plus resserrée : à la psychologie, à
l'étude des anciennes civilisations, à la sociologie, à l'histoire, etc. On se trouve dès lors
dans un univers tout aussi étrange, déroutant, merveilleux, que celui du biologiste, du physicien,
de l'astronome ou du mathématicien. Il y" a continuité. Bien entendu, en agissant de la
sorte, on soulève quantité d'hypothèses hasardeuses, de prodiges, de faits insolites; on remue, avec
quelques vérités nouvelles, un fatras de légendes et de songes. Toute méthode a son revers, ses apports
précieux et ses aspects contestables. Mais, ce qui est essentiel à nos yeux, derrière tout cela, c'est
la volonté d'élargir notre vision du monde, c'est notre amour pour la multiplicité des formes de ce
monde et la foi en son destin. La Renaissance s'est faite de ce triple mouvement dans les esprits.

A vrai dire, ce n'est pas seulement notre littérature, c'est notre culture tout entière qui cesse d'être
adaptée au mouvement accéléré des connaissances, à la planétarisation de la société humaine, aux
changements dans la conscience de l'humanité. Ce serait une bien sotte querelle, qu'une querelle
sur la littérature : une guerre pour Berlin à l'heure des cosmonautes. En réalité, ce que nous voyons
autour de nous, c'est, de tous côtés, fuser des idées qui remettent en question l'humanisme tradi-
tionnel. Chaque jour tombent sur notre table de travail des livres qui annoncent le passage de ce
que nous appelons encore la culture moderne, à une culture autre. Tel récit de science fiction sovié-
tique débouche soudain sur l'idée de l'homme mutant, ou sur le contact avec des intelligences
différentes dans le cosmos. En Amérique, les jeunes gens en colère multiplient les interrogations
essentielles. En Angleterre, Priestley publie un roman, « Saturn over the water », qui dépasse de
beaucoup en hardiesse «Le.Matin des Magiciens». En Allemagne, Céram, qui avait consacré sa
vie à expliquer le passé, change brusquement de ton, de préoccupations et de nom, et signe Marek
des «Notes Provocantes» qui sont une insurrection, au nom de l'avenir proche, contre les formes
sclérosées de notre culture. On pourrait multiplier les exemples :. cette revue s'y emploiera.
L'attention générale n'est pas encore mobilisée : quelques attentats isolés, à mettre au compte
d'exaltés. Mais nous savons maintenant comment naissent les révolutions, et que toute une orga-
nisation clandestine est déjà en place et en extension quand on en est encore à croire aux actes
individuels. ·
L'été dernier est paru en France le petit livre de deux jeunes gens, Gilbert Cohen-Séat et Pierre
Fougeyrollas, intitulé « Cinéma et Télévision ». Il semble bien que ce livre soit passé inaperçu. Il

Pour saluer la planète 11


est vrai que l'épaisseur du style cachait la nouveauté et la puissance des idées. Ayant pris pour
prétexte l'analyse des nouveaux modes d'action sur l'homme par le son et l'image, les
auteurs touchaient le fond de la question. Ils écrivaient : «L'humanisme traditionnel des quatre
siècles modernes proposait à l'homme de devenir maître de l'univers et de sa propre condition par
une prise de conscience scientifique de tous les paliers de la réalité, par une prévision du monde
et par la mise en œuvre de techniques issues de ses projets. Cela supposait une représentation claire
et distincte, rationnelle et cohérente, comme il apparaît à la lecture de Descartes, de Gœthe et de
Marx. Or, c'est justement la désintégration de cette image chez l'homme qui fait le problème dont
nous avons à nous occuper. »
Il y a en effet désintégration de cette image, parce que nous savons, dans l'histoire comme dans les
sciences, que la réalité mise à jour est plus vaste et plus complexe que ce qu'en peut saisir la raison
claire et qu'il nous faudrait, comme dit Oppenheimer, «une intelligence plus subtile de la nature
·de la connaissance humaine et des rapports de l'homme avec l'univers». Il y a désintégration,
parce que la prévision est valable dans un monde dont les transformations n'atteignent pas les
structures profondes, mais qu'elle dépasse nos possibilités, aujourd'hui où les structures de la matière
et de l'esprit même de l'homme sont touchées. On peut prévoir les effets de l'action quand l'action
n'est pas entièrement transformatrice. Quand elle l'est; comme c'est le cas présentement, on ne va
pas du mal compris au mieux compris et du mal organisé au mieux organisé : on va de l'invisible
simple à l'invisible compliqué et, sur le plan de l'organisation, à mesure que la part de hasard se
réduit, la part d'inconnu augmente. «Toute ma prévision est : ce qui ne fut pas sera, et nul n'en
est à l'abri», dit le biologiste Haldane.

Bien entendu, il ne s'agit pas de rejeter d'un bloc notre culture humaniste classique. Même si elle
ne s'ajuste plus à toute la réalité, elle nous est encore nécessaire pour résoudre certaines questions
dont la solution dépend de la clarté de notre raison et du respect inconditionné de la personne
humaine. Ces,questions sont toujours nombreuses et brü,antes, et il faut nous garder de les négliger.
Faute de quoi, tout occupés à dépasser l'humanisme et à atteindre l'essentiel, nous laisserions les
soins d'urgence à la barbarie. Il ne sert de rien d'avoir des génies au laboratoire s'il y a des sauvages
à l'infirmerie. Mais il s'agit de distinguer entre des problèmes de nature profondément différente.
Ceux qui nous occupent exigent, non pas pour être résolus, mais simplement pour être vus, une
position de l'esprit surplombant celle que lui assigne notre culture admise. Comment nous rendre
maîtres d'une représentation de l'univers conforme à l'avancée fantastique des sciences? Comment
saisir le fil du devenir humain dans la massification, dans la planétarisation? Comment établir la
communication entre le monde intérieur de l'homme et une réalité extérieure que la connaissance
'nous révèle déployée à l'infini? Rien ne nous prépare ou ne nous aide à formuler ces vastes
« comment? ». « Actuellement, dit Oppenheimer, nous vivons dans un monde où poètes, historiens,

12 ~ditorial
philosophes sont fiers de dire qu'ils ne voudraient pas même commencer à envisager la possibilité
d'apprendre quoi que ce soit touchant aux sciences ; ils voient la science au bout d'un long tunnel,
trop long pour qu'un homme averti y glisse la tête. Notre philosophie - pour autant que nous en
ayons une - est donc franchement anachronique, parfaitement inadaptée à notre époque. » Il
est vrai que les savants sont trop souvent des hôtes grincheux, qu'ils ne font guère d'efforts pour
mettre à l'aise le visiteur. Peu de spécialistes pensent, comme le docteur Burton, que «ce serait
desservir la science que de décourager les amateurs». Mais enfin, c'est une mince difficulté à vaincre.
Nous ne prétendons pas du tout proposer une philosophie. Nous essayons simplement de lancer
quantité de têtes chercheuses, dans tous les sens, de multiplier les comment et les pourquoi, d'élargir
à l'infini une méthode d'interrogation. Un proverbe dit: «L'homme qui pose beaucoup de questions
peut avoir souvent l'air bête, mais l'homme qui n'en pose jamais l'est toute sa vie. »
En de multiples points de la connaissance et de la création, notre philosophie générale
éclate ou montre ses insuffisances. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de situer ces écla-
tements et de nous porter tout de suite sur les lieux, pour tenter de voir et de comprendre. Cela
se produit tantôt dans un secteur de la zoologie, tantôt dans un secteur de la biologie, de l'archéo-
logie, de la psychologie, des mathématiques, de l'histoire, ou des arts. Il n'y a pas de front unique :
c'est la forme d'une guerre révolutionnaire.
Tel est le rôle que nous nous assignons : témoins des maquis où s'élaborent les nouvelles formes
d'action et de pensée. A la recherche, dans le train de l'histoire, de la correspondance pour le monde
à venir.

LOUIS PAUWELS

Pour saluer la planète 13


L'intelligence prend le pouvoir
Robert Jungk

« Terre fumante d'usines. Terre changement d'âme, un chan- .nouveaux. Nulle part ailleurs
trépidante d'affaires. Terre vi- gement de pensée. Et où chercher, que dans une intuition nouvelle,
brante de cent radiations nou- où placer cette altération réno- modifiant dans sa totalité la
velles. Ce grand organisme ne vatrice et subtile qui, sans pf?ysionomie de l'univers où nous
vit en définitive que pour et modifier appréciablement notre nous mouvons, dans un éveil,
par une âme nouvelle. Sous le corps, a fait de nous des êtres autrement dit».
TEILHARD DE CHARDIN.

Les hommes savent bien, aujourd'hui, qu'il n'y a pas de vérités


inébranlables, que la politique ne fonde pas de royaumes pour des·
Des courants millénaires, que nul ne leur apportera sur un plateau les clés du paradis
intellectuels nouveaux terrestre, et que les lendemains ne chantent pas forcément. Ils sont
0 plus méfiants, et donc plus clairvoyants que naguère. Ils doutent. Ce
à l'ouest comme à l'est doute est· salutaire. A un optimisme qui n'hésitait d'ailleurs pas à
Vers un autre niveau voiler la vérité; s'est substitué un esprit d'incessante autocritique.
Un esprit qui toujours rejette ce qui est fragile, le remplace par du
de conscience plus solide et n'ignore pas que ce plus solide n'a lui-même qu'une
durée limitée.
Les raisons d'un Cette attitude d'infatigable remise en question est celle de l'homme
profond optimisme moderne, en dépit des violences que notre siècle a tenté de lui faire
subir. Et une telle attitude est à la base même de la science contem-
poraine. C'est parce que les chercheurs ont osé douter de l'évidence
et remettre en question ce qui avait été démontré, qu'ils ont pu révéler
des aspects de l'homme et de l'univers plus riches, plus profonds et
finalement plus proches de la vérité.
Mais ce ne sont pas les inventions isolées, aussi bouleversantes qu'aient
pu être leurs conséquences, qui ont réellement changé notre époque.
Ce sont celles qui, nées des travaux spécialisés en chaque domaine
de la science, nous ont donné du monde et de l'homme une nouvelle
vision d'ensemble. Nous avons plus appris sur l'essence de la matière,
sur la nature de l'être vivant, sur l'âme individuelle et collective,
sur les fondements et les échecs des sociétés, que nos pères, même
prophètes, n'eussent pu imaginer. C'est pourquoi nous sommes loin
de l'optimisme naïf des plus généreux d'entre eux. Nous sommes plus

Chronique de notre civilisation 15


critiques, et nous sommes plus modestes. Notre frontière un autre spécialiste. Qu'on le veuille ou
science a fait un bond immense. Notre souffrance non partout se nouent des rapports horizontaux.
aussi. Nous vivons au début d'une ère de convergences,
d'interpénétration, de fécondation réciproque.
SOUS LES YEUX DE L'ÉTERNITÉ Voilà, avec le scepticisme actif né de notre douleur
et de notre savoir, une autre raison fondamentale
Nous ne sommes ni aussi aveugles, ni aussi faciles d'optimisme critique. Les catastrophes que nous
à surprendre. En regard de nos pères, pronos- avons traversées, et celles que nous traverserons
tiqueurs optimistes du « siècle des lumières "• peut-être encore, ne s'expliquent pas seulement par
nous sommes des adultes, lourds d'expériences l'optimisme naïf, la perception primaire des géné-
douloureuses et de connaissances bouleversantes; rations précédentes. Elles s'expliquent aussi par le
Ils avaient une étonnante insouciance, ils ne démembrement, par le morcellement, par le cloison-
voyaient pas les choses dans leur ensemble, ils nement catastrophiques de la recherche intellec-
nous font rétrospectivement frissonner. tuelle et scientifique, par les excès de la spéciali-
C'est pourquoi de plus en plus nombreux sont les sation. Cette spécialisation outrancière de la
hommes qui, aujourd'hui, mesurent leurs actions, recherche a présenté quelques avantages au
non seulement en se référant au passé et au présent, x1xe siècle. Dans l'état actuel de nos connaissances,
mais aussi au jugement de l'avenir. De notre nous savons que les dangers l'emportent de
nouveau savoir, de notre nouveau fardeau, presque beaucoup sur les avantages.
trop lourd, de notre responsabilité issue de l'auto- La grande tendance à refusionner ce qui avait été
critique, naît, en quelque sorte, une nouvelle ~éparé, n'est pas le résultat de consignes univer-
religiosité. Chacun de nos actes se réalise, à un sitaires. Les choses ne se passent pas dans le ciel
degré plus élevé qu'auparavant, «sous les yeux de des idées. Elles se passent sur la terre des faits.
l'éternité "· La révélation accélérée des secrets Dans une université, physiciens, médecins, écono-
sans cesse renouvelés, et la dépréciation accélérée mistes, juristes, sociologues, peuvent très bien
des connaissances antérieures, nous laissent pres- enseigner et poursuivre leurs recherches sépa-
sentir l'existence de quelque chose de plus grand, rément. Mais, s'il s'agit de bâtir un réacteur à
de quelque chose d'éternel dont nous approchons, uranium, tout le monde doit être consulté. On
sans jamais l'atteindre tout à fait. Notre intelli- aura besoin de tout le monde pour savoir si la
gence n'est plus destructrice de Dieu: elle est nouvelle centrale énergétique doit être bâtie
devenue le moyen d'en approfondir la connais- comme ceci ou comme cela, ici ou là. La matéria-
sance, d'en mesurer l'éloignement en avant. Dieu lisation de la science dans la technique conduit
n'est plus dépassé : H est à venir. à l'universalisation. Il y a à peine quarante ans,
Madame Curie entra en conflit avec des colla-
VOIR LE TOUT borateurs de son institut : ceux-ci lui disaient
qu'elle connaissait sans aucun doute quelque
A quelque domaine intellectuel que nous nous chose aux propriétés chimiques du radium, mais
attaquions aujourd'hui, toujours et partout nous qu'elle ignorait tout des conséquences biologiques
nous retrouvons sur les sentiers ou dans les galeries et médicales de la nouvelle substance radio-
d'autres domaines. Le physicien perce un mur et active qu'elle venait de donner à l'humanité.
se voit brusquement dans le bâtiment de la biologie. Et Madame Curie, en dépit de sa science, paya de
Le biologiste ne peut plus avancer sans entendre sa vie le prix de la spécialisation cloisonnée.
la pioche des déblayeurs de faits sociologiques, ou Elle fut le martyr du cloisonnement des connais-
sans déboucher chez les statisticiens mathéma- sances. Elle mourut de l'empoisonnement insidieux
ticiens. L'époque de la recherche verticale se des produits inventés par elle. Comme mourut
termine. Chaque spécialiste sent sur sa propre sa fille Irène. Comme mourut son gendre Joliot.

16 Chronique de notre civilisation


La convergence et la fécondation réciproques des l'homme et de l'univers, surgie de la science,
rameaux de la connaissance, non seulement nous s'éloigne des idéologies en cours. Des chercheurs
épargneront les périls attirés par les œillères des soviétiques, par exemple, ont depuis longtemps
spécialistes, mais encore nous conduiront à une commencé à confronter le matérialisme dialec-
floraison à peine concevable aujo~'hui même. tique avec les connaissances de la physique moderne
On en viendra de plus en plus à greffer les unes aux et de la psychologie des profondeurs. Dangereuse
autres les méthodes et les découvertes des diffé- confrontation... On essaie bien, ici et là, de
rentes sciences. La " morphologie des décou- concilier les connaissances nouvelles et l'idéologie.
vertes», esquissée par l'astrophysicien Fritz Zwîcky, Mais ici commence une mutation qui doit conduire,
qui travaille en ce moment à l'observatoire du demain, à fixer de nouveaux buts politiques.
Mont Palomar, aux États-Unis, est déjà un pas Au cours du congrès de 70 savants de l'Est et de
dans cette direction. Et, si l'on ne veut pas que l'Ouest (parmi lesquels 9 prix Nobel) qui se tint
cette convergence des connaissances, pour aussi volontairement à huis clos et eut lieu en 1958 à
volontaire et systématique qu'elle soit, ne demeure Kitsbüel, j'ai pu voir à l'œuvre les forces du doute
superficielle, il faudra faire appel aux machines positif et de la convergence sapant les idéologies.
électroniques les plus modernes de récolte et de Durant cette rencontre, les savants soviétiques,
tri de l'information. Sans l'aide de ces machines, comme les savants anglo-saxons, ont affirmé leur
il serait à peine possible, aujourd'hui déjà, d'avoir volonté de se maintenir hors de portée des pro-
une vue d'ensemble de la très riche moisson de blèmes politiques. Sur une question scabreuse,
résultats que les recherches partielles nous comme celle de l'armement atomique, je les ai
apportent chaque année, et encore moins de com- entendus soutenir les droits d'un esprit objectif
parer ces résultats et de les relier les uns aux capable de dominer les prises de position purement
autres. idéologiques : celles du clan adverse, comme
celles du leur. Il n'y parvinrent pas toujours, mais
VERS UN CHANGEMENT ils jetèrent là des germes qui firent réfléchir. Un
DES IDÉOLOGIES ? chimiste soviétique déclara, au cours d'un débat
sur les conséquences des essais atomiques, que les
Il n'est pas pensable que le doute positif et la pourcentages, relativement faibles, des victimes
convergence des disciplines de la connaissance, somatiques et génétiques de ces essais, ne devaient
qui constituent les fondements d'un. optimisme pas être négligés, et que chaque vie humaine était
à l'échelle de la civilisation à venir, demeurent irremplaçable. Ainsi, il s'opposait implicitement à
sans conséquences politiques. Il s'écoule toujours l'idéologie soviétique selon laquelle la " position
un certain temps avant que les profonds chan- statistique » prévaut sur la valeur de l'individu.
gements d'orientation intellectuelle se manifestent On lui demanda si c'était bien là son opinion. Il
dans le domaine politique. Pourtant, le processus répondit : " On évolue.»
pourrait être accéléré, car les savants jouissent On évolue, en effet, dans les hautes sphères de
auprès des politiciens d'un plus grand crédit que l'intelligence, à l'ouest comme à l'est. Cette
par le passé. Or l'intelligence, aujourd'hui, passe évolution n'est pas encore perceptible dans les
par la science. actes des gouvernements. Mais si l'humanité
Dans le cadre de la science qui, malgré les guerres parvient à éviter la guerre dans l'immédiat, nous
et les conflits doctrinaux, reste internationale, pouvons placer le plus grand espoir dans la percée
mieux encore, se fait planétaire, doute positif et des profonds courants intellectuels nouveaux.
convergence sapent depuis quelque temps les
données philosophiques sur lesquelles reposent à ROBERT JUNGK.
l'ouest comme à l'est, des systèmes politiques
apparemment inconciliables. Une conception de

L1lntelllgence prend le pouvoir 17


Vers une science du destin individuel 1
Arsène Lenormaild

Le physicien qui prétendait tout comprendre de l'univers, sauf lui-


même, ne comprenait finalement rien à rien. ·
RAYMOND RUYER, professeur à la facultt de Nancy.

La science n'a pas été tendre jusqu'à présent pour ceux qui recherchent
des informations sur leur avenir personnel. Les esprits rationnels
refusent tout crédit aux voyantes, cartomanciennes, et astrologues.
Une nouvelle vague Toute notre éducation nous pousse à croire que notre destin personnel
en psychologie est imprévisible.
Sur le plan des faits, les esprits rationnels ont tout à fait raison. L'expé-
rimentation montre que notre avenir n'est ni dans les cartes, ni dans
Vers une analyse les tarots, ni dans le marc de café. Quant aux horoscopes c'est fort
spectrale du destin souvent une escroquerie. Il n'y a guère qu'en France d'ailleurs, que
l'on puisse voir des journaux quotidiens respectables, tirant à des
de chaque ho1nme centaines de milliers d'exemplaires, publier des horoscopes. Rappelons
que les étoiles sont trop loin de nous pour exercer la moindre influence
et que les planètes n'exercent qu'une influence extrêmement faible.
----·
~

Ainsi donc les gens rationnels ont apparemment raison. Et pourtant. ..


Et pourtant, chaque fois que la méthode scientifique pénètre dans un
domaine, on y découvre des lois rigoureuses. Et pourtant, les physiciens
s'accordent pour dire que nous vivons en réalité dans un univers à
quatre dimensions, un univers où le passé existe encore, où ! 'avenir
existe déjà.
Dans ces conditions, est-ce qu'on ne pourrait pas imaginer, loin des
voyants et de l'occultisme, une science du destin, une« Anancologie "•
pour créer un terme respectable et emprunté du grec? Une objection
s'élève immédiatement : si une science du destin est possible,. si le
choix de nos amours et de nos amitiés, de notre profession, si nos
maladies et notre mort peuvent être prévus à l'avance, c'est que nous

Photo composition
de Vila Monastério
Les ouvertures de la science 19
ne sommes pas libres! Or, nous avons tous un Elle me raconta ensuite qu'elle avait dü, à la suite
sentiment intuitif de notre liberté. d'obsessions, entrer dans un établissement psychia-
Quand on y regarde de plus près, il est facile de trique et se soumettre à un traitement mental.
s'apercevoir que l'objection n'est qu'apparente. Elle était souvent torturée par l'idée qu'il lui
Elle est sentimentale plutôt que raisonnable. fallait sauter dans une fontaine. Lorsqu'elle
Car tout être humain sain d'esprit sait que sa écrivait, sa main était parfois paralysée. En parti-
liberté n'est pas entière. Nous vivons· dans un culier, elle ne pouvait former le k. Le traitement
monde où les lois naturelles sont précises et d'alors sembla pleinement réussir. Elle put
invariables. Nous vivons dans une société cernée retourner chez elle, à la campagne. Mais les
de lois bien définies. Notre hérédité ne peut pas être obsessions réapparurent bientôt, cependant sous
changée : il y a beaucoup de choix dans la vie une autre forme. Son enfant était malade, elle
mais on ne peut guère choisir ses parents. Il faut le soigna elle-même. Après lui avoir versé une
donc être fou pour croire à une liberté totale et potion contenue dans une fiole, elle fut envahie
illimitée. Nous sommes libres à l'intérieur d'un par la crainte terrible de l'avoir empoisonné,
ensemble de forces puissantes qui sont aussi bien pensée qui la t01.1rmente enco~e. Depuis lors, elle
en nous qu'en dehors de nous et par conséquent est obsédée par l'idée qu'elle a empoisonné
on peut se poser logiquement la question : est-ce d'autres personnes. Elle ne peut écarter cette idée.
qu'il y a des tendances, des lignes de force que Lorsqu'elle donne à ses enfants des douceurs, ou
l'on puisse détecter dans le destin individuel? à son mari et à ses hôtes quelque chose que ce
Depuis des années, depuis un bon quart de siècle, soit, elle est immédiatement tourmentée par l'idée
un homme essaie de répondre à cette question. d'empoisonnement. Elle sait très bien que ce
sont là billevesées, mais elle est incapable de s'en
détacher par ses propres forces. Avec des larmes
PRÉSENTATION DEL. SZONDI dans les yeux, elle me demanda : «Avez-vous
PSYCHOLOGUE DE L'ANTI-HASARD jamais rencontré quelqu'un qui soit tourmenté
par de telles sottises? » - Depuis quelques années,
Cet homme s'appelle L. Szondi. Il est Hongrois. répondis-je, je reçois la visite régulière d'une
Il a quitté son pays en 1938 à la suite de persé- bonne vieille dame de la campagne qui souffre
cutions raciales et il habite la Suisse depuis. Il d'obsessions semblables. ·Et qui plus est, elle
a 70 ans environ. Laissons-lui la parole. m'expose ses peines presqu~ avec les mêmes
« Le point de départ de nos investigations est mots. - Le mari de la patiente qui, jusque-là,
la supposition que la naissance, la vie et la mort était resté silencieûx, déclara soudainement : « Je
de l'homme ne sont pas l'effet du hasard. Tous ces connais cette femme, c'est ma mère. » En les
événements se rattachent à un projet individuel. interrogeant séparément j'appris qu'ils étaient
La vie de l'homme obéit à un projet déterminé. cousins éloignés. Le père de cet homme et un
Aussi faut-il considérer la vie de l'homme à la · oncle de lii. femme étaient cousins au premier
façon d'une épopée ou d'un roman, comme une degré. Cet oncle s'était mis en tête de les marier,
totalité dont les détails sont méthodiquement car, disait-il, ils étaient faits l'un pour l'autre.
enchaînés. » Lorsqu'à dix-huit ans la jeune fille conclut un
Et voici comment L. Szondi en est arrivé à cette mariage de raison, il semblait pourtant qu'ils
conclusion : dussent échapper à leur destin. Mais quelques mois
« Il y a déjà un certain nombre d'années, écrit-il, après, elle divorçait et revenait à la maison pater-
qu'une jeune femme accompagnée de son mari nelle. C'est là qu'elle fit la connaissance de son
pénétrait dans mon cabinet. Elle commença par actuel mari. Ils s'éprirent l'un de l'autre et
se plaindre de sa nervosité, de céphalées, s'épousèrent. C'est seulement cinq ans après leur
d'insomnies et de timidité lorsqu'elle était ën société. mariage qu'apparurent les obsessions.·

20 Les ouvertures de la science


" Le destin de ces deux êtres, continue L. · Szondi, graphies. Ces photographies représentent des têtes
me posa la question .suivante : Pourquoi cet de malades mentaux (vues de face). Dans chaque
homme s'est-il épris de cette femme qui ajustement série, il y a une tête d'hermaphrodite, de sadique
été poursuivie par la même divinité de la vengeance ou de meurtrier, d'épileptique, d'hystérique, de
que sa propre mère à lui et de nulle autre femme? schizophrène catatonique, de schizophrène para-
Pour les représentants de la psychiatrie officielle noide, de mélancolique, de maniaque. Ces photo-
cette rencontre était l'effet du hasard. Pour moi, graphies ont été choisies parce qu'elles représentent,
j'estimais qu'en dépit des apparences, ce choix encore que sous une forme pathologique, les
ne s'était pas fait au hasard, n'était pas l'effet différents besoins : chaque photographie incarne
du hasard, mais l'œuvre d'une nécessité. Il fallait un besoin particulier. Étant donnée l'existence de
alors saisir la main du destin qui était à l'œuvre. » six séries, chaque besoin est donc représenté six
fois. " Les six séries comprenant chacune huit
photos, écrit L. Szondi, doivent être considérées
SAISIR LA MAIN DU DESTIN ? comme identiques du point de vue de leur structure
interne; on peut donc dire, à juste titre, qu'à
C'est ce que les astronomes font tous les jours. six reprises consécutives une réaction de choix
Il leur suffit de quelques observations d'un objet équivalente est proposée au sujet. » Avant de
nouvellement apparu dans le système solaire pour tester le sujet, l'examinateur donne les instructions
savoir si cet objet s'en ira à jamais, s'il s'en ira suivantes :
pour revenir comme une comète où s'il restera
dans notre système pour tourner autour du soleil, « Je vais étaler devant vous huit photographies.
d'une planète ou de la lune. On détermine ainsi Regardez-les bien et donnez-moi d'abord celle
la forme de la trajectoire. C'est une étude morpho- que vous trouverez relativement la plus sympa-
logique. Cette méthode morphologique peut être thique, puis celle qui vous paraît la plus sympa-
étendue très loin. Si Szondi avait connu les thique en second. » Le sujet est également prié
travaux de l'astronome Fritz Zwicky sur l'astro- de donner de la même façon les deux photos qui
nomie morphologique peut-être aurait-il orienté paraissent les plus antipathiques.· Après cette
ses recherches d'une façon différente. Mais, par instruction les huit photos sont étalées devant le
suite du cloisonnement qui règne entre les diffé- sujet en deux rangs de quatre, selon l'ordre indiqué
rentes sciences, Szondi, à ma connaissance, ignore au dos de la photo. L'exposition doit être simul-
tout des travaux de Zwicky. Il s'est donc tanée. Il faut inciter le sujet à un choix instinctif
tourné vers son propre domaine qui est la et rapide. Si le sujet déclare que toutes les photos
psychanalyse. C'est un disciple du grand Sigmund lui paraissent antipathiques, il faut modifier ainsi
Freud. les consignes : «Donnez-moi d'abord la photo
Szondi a donc cherché à détecter dans notre qui vous paraît la moins antipathique, puis la
inconscient des forces que nous ignorons et qui moins antipathique en second. • Les deux photos
dirigent secrètement notre destin. Ces forces sont sympathiques et les deux photos antipathiques
certainement d'origine biochimique et n'ont rien sont placées en deux coins distincts de la table.
de surnaturel. Elles sont portées par notre hérédité, L'examinateur reprend les quatre photos non
par les gènes et les chromosomes tout comme la choisies. Puis on passe à l'examen de la deuxième
forme de notre visage et la couleur de nos yeux. série et ainsi de suite.
Pour les détecter, Szondi a inventé un test qui est Une fois les choix effectués pour les six séries, le
décrit d'une façon excellente dans l'ouvrage d'Henri total des choix est inscrit sur une grille où chaque
Niel " L'analyse du destin » (Desclée de Brouwer). besoin est représenté par une colonne quadrillée.
- L'instrument permettant d'assurer cette explo- On obtient ainsi un diagramme dont un exemple
ration est constitué par six séries de huit photo- ·est donné dans la page suivante

Vers une science du destin individuel ? 21


LB TBST PAS DE MALADIES MENTALES,
MAIS DES MALADIES DU DESTIN
Tableau des tensions de tendance d'une artiste lyrique
âgée de 65 ans La méthode de Szondi, celle pratiquée par lui-
même et par un spécialiste ayant étudié ses travaux,
Examens s p Sch c Degré de T.d; donne des résultats qui, jusqu'à présent, résistaient
t par jour à toutes les critiques. Szondi en est arrivé à écrire :
«qu'il n'y a pas de maladies mentales, mais des
h s e hy k p d ml lli 1I:± lli et± maladies du destin "·
Il y a, d'autre part, des indications sérieuses qui
I +Ill o o- - + 2 o 2 portent à croire que la formule correspondant à
II +I o - +- - ± - 1 o . 1 un diagnostic de Szondi est héréditaire. C'est ce
III +Il o + o - 2 1 3 qui permet à Szondi de donner deux nouvelles
IV +--o- ; f ± ""'O='"- +--=- 2 2--4-
définitions du destin :
V +ïïlQ =-----:j: ~a--=- -3 o - - 3 -
VI
VII
+ 111 o 0----0
:+îl"O - . +
=-=--
+--=- -3 -1-
=-=--
+ - - -1 ()' --1-
4
« Le destin, écrit L. Szondi, est la contrainte que
font peser nos ancêtres, c'est-à-dire ceux qui nous
VIII +Il o Cl+- -11+--=-20--2- sont apparentés par le sang, dans les choix en
+ïïlQ 0----0 ~ +--=-4 o amour, en amitié, dans la profession, dans la
IX
.X +ïïlQ =-----:j: =-=--
+--=- - 1
4
o maladie et la mort. »
«Le destin n'est plus une force extérieure avec
xI +ïïïO oc - .-1 +--=- -3 ·7 _ _:;_---1
XII ~a+- -11o-=--2
1
2 o laquelle je m'explique, mais mon histoire même :
XIII + 111 o- =---ô =-=--
+--=- -2- 2 o -. mon histoire est destin, c'est-à-dire mélange .de
XIV + 111 o =-----:j: =-=-- a--=- 2
2 o nécessité et de liberté. »
XV +Ill++ - + - -Il o - 1 o L 'œuvre de Szondi et de ses oontinuateurs ne fait
I: 0 13 évidemment que commencer. Il faudrait relier la
I: 0 0 formule de Szondi aux groupes sanguins, aux
Degré de T.o 13 6 recherches modernes sur les messages qui sont
d.t. inscrits dans nos chromosomes et qu'on commence ·
à appeler les codes génétiques. Il faudrait jeter
un pont entre les idées de Fritz Zwicky sur l 'impor-
tance de la forme en sciences et les travaux de
Szondi.
Ce tableau; à son tour, peut être traduit par des A la limite, on peut prévoir l'époque où l'analyse
indications numériques dont l'analyse peut être du destin deviendra une science respectée et
· confiée à des machines électroniques. A partir puissante, justifiant l 'intuitïon prophétique de
de ces indications, un spécialiste expérimenté arrive }'écrivain français Jacques Rivière qui avait dit
à déceler des dangers : dangers de maladie, d'ina- en 1925 :
daptation sociale, d'anomalie sexuelle, de suicide. «Il arrive à un homme, non pas ce qu'il mérite,
Il est possible alors d'avertir et d'influencer les mais ce qui lui ressemble "·
sujets, d'améliorer et de changer leur destin. ARSÈNE LENORMAND.
Il paraît fantastique à première vue qu'à partir
de quelques réactions à huit photographies l'on
arrive à prévoir un avenir individuel. Mais ce n'est
pas plus étonnant, au fond, que l'analyse spectrale,
où l'on déduit la constitution d'une étoile à partir
de quelques raies lumineuses.·

22 Les ouvertures de la science


Les ouvertures de la science

Il y a peu de temps, M. Pierre Guérin, chercheur officiel,


faisait, devant les membres de l'Union Rationaliste (dont le
président d'honneur est M. Jacques Hadamard, succédant
à Paul Langevin et à Joliot-Curie), une extraordinaire confé-
rence sur le thème : « Le Rationalisme et la pluralité des
mondes habité~ ». M. Pierre Guérin estime, avec bon nombre
d'esprits scientifiques, que l'état actuel de nos connaissances
sur la vie dans l'univers et la proximité des grandes explo-
rations cosmiques, impliquent une révision profonde de notre
conception du Rationalisme héritée_ du XJXe siècle. Une
telle attitude est neuve. Elle s'inscrit dans le courant qui
révolutionne les idées en cette deuxième moitié de notre siècle.
M. Pierre Guérin nous a aimablement autorisé à reproduire
cette conférence. On en trouvera ici la seconde partie, consacrée
aux hypothèses les plus hardies et les plus vivifiantes pour
l'esprit qu'un homme moderne, un« contemporain du futur»,
puisse raisonnablement avancer.
Avant d'aborder le texte de M. Guérin, nos lecteurs auront
peut-être quelque profit à méditer sur une petite découverte
que nous venons de faire. Nous avons retrouvé, dans le
« Mémorial de 1' Artillerie Française », édité par le Ministère
de la Défense Nationale, Tome' 25, troisième fascicule de
r95r, un article de M. E. Esclan~on, ancien directeur de
!'Observatoire de Paris, .et ancien president de l'Académie des
Sciences. De cet article intitulé « Réflexions sur les conquête~
successives de l' Astronomie », nous extrayons les étonnantes
lignes qui suivent :
« La vérité est .infinie ; un faible lot nous en est accessible
et les conceptions humaines restent vouées à l'impuissance
devant les plus profondes complexités de la nature. La sphère
de compréhension qui nous est impartie demeure bornée
devant l'étendue des vérités universelles qui échappent à notre
entendement, comme échapperait l'énoncé d'un théorème de
géométrie à celui d'une fourmi ou d'un hanneton.
« A moins que, venant après l'humanité, apparaisse une
nouvelle lignée d'êtres doués d'une intelligence plus étendue,
élaborant à leur tour une science incomparablement plus
vaste, adaptée à une puii;sance s~périeure de leurs capacités •.. :...... -
intellectuelles. Peut-être de tels êtres matériels ou immatériels
existent-ils de par l'Univèts ; l'Univers si plein d'inima-
ginables richesses en son incoQèevable immensité » ... ..·.\Il--""-
.-.
.
-\--=- ~--·

24 Les ouvertures de_ la science


Hypothèses sur les mondes habités
Pierre Guérin Chargé de recherches à l'Institut ·d'Astrophyslque de Paris.

« La terre est le berceau de l'humanité, mais on ne peut passer


toute sa vie au berceau». NBSMEYNov.
(Pr.!sidc:nt de l'Acad.!mie des Sciences d'U.R.S.S., d&:laration d'Octobre 19n).

Le problème que je vais soulever est le suivant : puisqu'il semble


La vie exister dans l'Univers un grand nombre de planètes sur lesquelles
est-elle répandue la Vie est apparue, pouvons-nous continuer à raisonner comme si notre
niveau psychique représentait l'ultime aboutissement. de l'évolution?
dans l'univers ? Autrement dit, n'est-il pas concevable que, sur d'autres planètes,
Existe-t-il, au-dehors, puissent exister des formes de Vie dont le niveau psychique soit
intrinsèquement supérieur au nôtre, au point que ces formes de Vie
des êtres supérieurs ? soient capables d'élaborer des concepts. définitivement incompré-
L'homme hensibles à l'Homme? Et, s'il en est ainsi, ne faut-il pas remettre
en cause, sinon les fondements mêmes de notre raison, du moins son
est-il le terme de aptitude à comprendre l'Univers dans son intégralité?
l'évolution terrestre ? Je n'ignore pas à quel point la question posée irritera de nombreux
rationalistes. Tout d'abord, cette question pourra sembler gratuite
et prématurée à un certain nombre d'entre eux, parce qu'ils n'ima-
ginent pas qu'elle soit susceptible d'être confrontée, d'ici fort long-
temps, avec l'observation et l'expérience. Je réfuterai bientôt cette
objection. Fait plus grave encore : le problème soulevé paraîtra à
la plupart des rationalistes le type même du faux problème, qui n'a
pas de sens. ·Car il est admis comme un dogme, par tous les savants,.
qu'avec l'avènement de la raison humaine, l'Univers matériel est
devenu compréhensible, et il est vrai que, faute d'admettre ce dogme,
on ne peut faire de science. Or, le matérialiste ne reconnaît pas l'exis-
tence" de phénomènes transcendant les lois du monde matériel :
tout phénomène en apparence surnaturel et dont l'existence serait
démontrée, est en réalité un phénomène naturel, c'est-à-dire une
manifestation de l'Univers matériel. De sorte que les rationalistes

Les ouvertures de la science 25


admettent, en général, qu'il n'y a aucune propriété niveau de notre psychisme. Et l'on conçoit fort
de l'Univers qui nous soit définitivement inac- bien que, faute d'avoir été confrontés avec des
cessible, ce qui enlève tout sens à l'hypothèse êtres nous dépassant psychiquement, nous ayons
qu'il puisse exister des psychismes intrinsèquement l'impression qu'il n'existe pas d'autre «côté des
supérieurs au nôtre, ayant accès à des domaines choses " que celui-là, et que nous soyons tentés
de la connaissance qui nous resteraient interdits. de croire que les progrès de notre science peuvent
se poursuivre indéfiniment, non pas sur le seul
SOMMES-NOUS plan de l'Univers accessible à notre psychisme
A LA MESURE DE L'UNIVERS ? (ce que personne ne peut contester), mais sur
un plan absolu, auquel notre psychisme pourrait
C'est pourquoi je voudrais, dès à présent, préciser ainsi accéder. L'absence de toute contradiction
ce que l'on entend par possibilité de comprendre dans l'étude de la Nature nous confirme à tort
l'Univers (étant bien entendu que par Univers, dans cette impression, alors qu'en tout état de
nous entendons l'Univers matériel, le seul dont cause, l'exercice de notre raison, qui traduit la
nous reconnaissions l'existence). Si l'on veut dire Nature à notre niveau psychique, ne peut conduire
par là que tout phénomène dont l'existence est à aucune contradiction - mais seulement à une
accessible à notre psychisme (par le moyen de impression d'inachèvement perpétuel de la science
l'observation et de l'expérience) peut être étudié - puisque la Nature, à ce niveau comme à tout
et interprété grâce à notre raison; si l'on veut autre, existe indépendamment de cette raison.
dire encore que le résultat de cette étude se traduit
par l'élaboration de théories, qui ne valent que LA RAISON PEUT-ELLE
ce que valent les faits sur lesquels elles sont PROGRESSER INDÉFINIMENT.?
fondées, mais traduisent néanmoins, sous cette
réserve, et chacune à leur niveau, la réalité du C'est ici que les rationalistes font valoir que la
Monde; si l'on veut dire enfin que les progrès raison humaine n'est pas un absolu, et qu'elle se
de la science humaine sont indéfinis - ·c'est-à-dire perfectionne sans cesse, précisément au contact
que toute découverte en appelle d'autres - de la Nature. «La Raison n'a pas été «donnée"
alors, je tombe d'accord que le dogme de l'Univers à l'humanité, écrit Ernest Kahane, comme le sont
compréhensible par la raison humaine est plei- par exemple les facultés de respiration et de
nement acceptable, sans restriction aucune. reproduction, dont on peut admettre qu'elles sont
Mais un tel dogme n'entraîne nullement que mises en service sans apprentissage particulier, et
notre psychisme humain soit à la mesure de qu'elles ne se sont guère modifiées depuis que
l'Univers dans son intégralité, c'est-à-dire que notre espèce est apparue sur la Terre. A l'inverse,
cet Univers soit discernable pour nous dans la la faculté de raisonner s'est développée et il y a
totalité de ses propriétés. Certaines de ces pro- tout lieu de penser que ce progrès se poursuit et
priétés peuvent fort bien nous rester définitivement ·se poursuivra encore. Ce n'est pas une faculté
étrangères, sans pour autant transcender aucu- innée de l'humanité, c'est une faculté acquise"·
nement les lois de la matière, parce que notre Je suis bien d'accord là-dessus avec Kahane,
cerveau n'est pas fait pour les comprendre. Elles mais il n'empêche que cette faculté tient en
se situeraient alors sur un plan supérieur, inacces- définitive aux propriétés de notre cerveau : à sa
sible à notre psychisme, de sorte que nous ne grosseur, à son arrangement interne, au nombre
pourrions jamais les définir, n'ayant aucun moyen de neurones qu'il contient, aux possibilités de
de les discerner. En revanche, le« côté des choses" connexions entre ces neurones et à d'autres
de la Nature qui relève de l'analyse par la raison facteurs liés à la structure de notre cerveau, que
humaine est précisément celui que nous pouvons nous ignorons èncore. Beaucoup de rationalistes
discerner : ce • côté des choses " est situé au considèrent notre raison comme la Raison -

26 Les. ouvertures de la science


avec une majuscule - alors que cette raison
n'est qu'une manifestation de nos possibilités
cervicales. Or, le cerveau humain ne semble guère
avoir évolué morphologiquement depuis l'appa-
rition de !'Homo sapiens, même si nous savons
de mieux en mieux nous en servir. Un cerveau
intrinsèquement supérieur à celui de l'Homme
ne pourrait donc être le fait que d'une espèce
nouvelle. De sorte que placer notre raison sur
un plan absolu, universel, même en faisant la
restriction qu'elle est perfectible, revient à arrêter
l'évolution biologique au niveau de l'humain.
Il s'agit de savoir si une telle limitation ne relève
pas, au fond, d'une attitude plus instinctive que
scientifique.
L'HOMME EST-IL L'ULTIME
ABOUTISSEMENT DE L'ÉVOLUTION ?

Il est remarquable, en tout cas, que cette attitude


soit précisément celle de bon nombre de savants
chrétiens (1). La religion chrétienne enseigne en
effet, si je ne m'abuse, qu'avec l'avènement de
! 'Homme sur la Terre, est apparue une espèce
fondamentalement différente des espèces animales
qui l'ont précédée, et cela, pas seulement sur le
plan de la raison : l'Homme possède une âme
et il est formé « à l'image de Dieu "· Aussi le
savant chrétien peut-il parfois hésiter à envisager
que l'évolution biologique pourrait se poursuivre
au-delà de l'Homme pour aboutir à une espèce
nouvelle, dépassant l'Homme à la façon dont
celui-ci dépasse les autres mammifères. Telle fut
en particulier l'attitude du grand Teilhard de
Chardin, quelles qu'aient pu être les déviations
qui lui furent reprochées par ailleurs sur le plan
du dogme catholique. Aussi, Teilhard pensait
qu'avec l'Homme, l'évolution se poursuit, mais
sur un autre plan qu'avant l'Homme. Ce plan,
c'est la convergence de l'Humanité vers ce que

(1) Mais pas de tous. J'en connais au moins deux à Paris, qui sont
militants catholiques (l'un est géologue et l'autre biologiste), et
qui m'ont cependant affirmé à plusieurs reprises ne pas rejeter
une évolution biologique au-delà de l'Homme, conduisant à un
nouvel accroissement du psychisme.

Hypothèses sur les mondes habités 27


Teilhard appelait le point Oméga, c'est-à-dire l'espace par d'autres êtres intelligents, à partir
la prise de conscience de l'Homme lui-même, d'autres systèmes solaires. Une liste d'étoiles
qui le rapproche de Dieu. naines des types F, G et K, susceptibles de pos-
Le savant matérialiste, pour sa part, Iie peut séder des planètes, et situées à une distance
faire sienne, sans preuve expérimentale, la théorie suffisamment proche de la Terre pour que la récep-
finaliste de la convergence teilhardienne. Je pense tion soit possibie, a même été dressée. Il n'est
donc qu'il se doit d'examiner, sans prévention, donc pas utopique d'imaginer que, tôt ou tard,
l'hypothèse selon laquelle l'humanité ne repré- nous capterons des messages, et ceux-ci ne pourront
sente pas l'ultime aboutissement de l'évolution. avoir été émis que par des êtres ayant atteint un
Et si cet examen le conduit à la conclusion que degré psychique au moins égal au nôtre. C'est
c'est là une hypothèse vraisemblable et qu'il peut pourquoi, dès à présent, je crois qu'il n'est pas
exister dans le ·cosmos des psychismes intrin- déraisonnable de se pencher sur le problème posé,
sèquement supérieurs au nôtre, alors il lui faut et nous pouvons tenter de le faire en nous fondant
. bien admettre que ces psychismes ont accès, ainsi sur ce que nous savons de l'évolution du niveau
que nous l'avons montré, à des propriétés, à des psychique des êtres vivant sur la Terre. .
aspects de l'Univers qui nous resteront à jamais Cette méthode d'accès au problème n'est pas à
interdits, de par les limitations de notre cerveau. l'abri de toute critique, car, pas plus que nous
La possibilité qu'il existe de tels psychismes ne pouvons affirmer que la· structuration orga-
implique, en quelque sorte, l'existence, dans la nique de la matière vivante extra-terrestre est
Nature, d'un « côté des choses » qui nous est exactement la même que la nôtre, nous ne pouvons
fondamentalement inaccessilile. affirmer que la Vie a conduit, ou conduira
Je développerai tout à l'heure cette hypothèse, forcément, sur d'autres planètes, à une montée
à la lumière de ce que nous savons de l'évolution du psychisme comparable à celle que nous obser-
du psychisme animal terrestre. Màis je voudrais vons dans le règne animal terrestre. L'exemple de
dès maintenant réfuter l'objection selon laquelle nos végétaux est d'ailleurs là pour nous inciter
toute discussion-sur ce sujet ne peut être que spécu- à la prudence.
lative et s'éloigne donc de la pensée rationaliste, Cependant, je ferai remarquer qu'il serait anthro-
sous le prétexte que l'observation directe de pocentrique de placer le règne animal terrestre
psychismes supérieurs au nôtre n'a jamais été dans une position privilégiée, tout comme il fut
réalisée et n'est pas près de l'être. anthropocentrique de placer la Terre au centre
du Monde, le Soleil au centre de la Galaxie et la
Galaxie au centre de l'Univers. J'inclinerai donc
A L'ÉCOUTE DES AUTRES MONDES pour ma part à penser qu'en de nombreux endroits
de l'Univers il y a, comme sur Terre, accrois-
sement du psychisme, et que cet accroissement
En fait, une telle prédiction rejoindra peut-être, présente alors des caractères plus ou moins
dans un avenir assez proche, celle que formula identiques à ceux que nous constatons ici-bas.
Auguste Comte quelques années avant la décou-
verte de l'analyse spectrale, et selon laquelle
l'Homme ne connaîtrait jamais la composition L'INTELLIGENCE N'EST PAS
chimique des étoiles. Des radio-astronomes amé- LE PROPRE DE L'HOMME
ricains viennent en effet de mettre sur pied ce
qu'ils ont appelé le projet OZMA. Ce projet
ne vise rieri moins qu'à essayer de recevoir, au Ces caractères, quels sont-ils? S'il fut admis
moyen de grands radio-télescopes, les ondes naguère que l'intelligence est le propre de l'Homme
radio modulées éventuellement envoyées dans et que les animaux ne présentent que des instincts,

28 Les ouvertures de la science


cette conception est maintenant abandonnée (1) :
au-dessous de l'intelligence humaine, il existe
toute une succession de degrés. Cependant, la
mesure du niveau psychique à travers la série
animale présente, pour le zoo-psychologue, des
difficultés toutes particulières : il n'est pas impos-
sible, en effet, qu'il se rencontre, à travers l'Evo-
lutioi;i, certains mécanismes psychiques étrangers
au fonctionnement de notre cerveau et par suite
impénétrables pour l'Homme. Toutefois,pour des
questions de méthode, la science s'occupe d'abord
des possibilités pratiques de la Recherche : la
première. est de comparer les psychismes à celui
qui nous est le plus connu, c'est-à-dire le psychisme
humain. Il existe en effet des raisons, tout de même
assez valables, de penser que l'Homme est sur
Terre l'être le plus élevé dans la série du déve-
loppement mental! Ainsi donc, les tests de niveau
psychique sont des tests simplifiés par rapport
à ce qui s'appliquerait à des hommes. De cette
façon, la science est parvenue à une classification
grossière des psychismes animaux ; sa réussite
n'est que partielle, elle s'en rend bien compte;
elle n'est cependant pas négligeable, car l'un des
critères d'une bonne méthode expérimentale se
trouve rempli : en effet,. nous pouvons agir, tout
au moins dans une certaine mesure, sur les
psychismes des animaux, prévoir leurs actions et
souvent les plier à, notre volonté. La méthode
des tests a ainsi montré que tous les mammifères
sont capables de raisonnements élémentaires, et
que les mammifères supérieurs sont même capables
d'une certaine forme d'abstraction dont ne sont
pas capables les autres animaux. A un échelon
évolutif plus bas que celui des vertébrés, les
insectes sont capables de résoudre certains pro-
blèmes, mais pas de la même façon, semble-t-il.
Ici, les tests sont parfois difficiles à interpréter
et ne " marchent • pas toujours très bien : le
psychisme des insectes nous apparaît encore
obscur. Peut-être est-il intrinsèquement différent
- au moins par certains côtés - de celui des
vertébrés. La raison probable en serait que les

(1) Cf. L'intelligence des animaux, par Gaston Viaud, Cahier


Rationaliste n• 184, Janvier 1960.
organes des sens - qui relient l'être vivant au et entre chacun de ces paliers il y a un abîme, une
monde extérieur - ne fournissent pas aux insectes discontinuité impossible à franchir pour l'espèce
les mêmes informations qu'à nous (1). En revanche, animale la moins évoluée psychiquement. Certains
les organes des sens sont identiques chez le raisonnements que tiendra le singe seront à jamais
chimpanzé et chez l'Homme et l'on peut affirmer inaccessibles au chien. La plupart des raison-
que la supériorité du second sur le premier tient nements que tiendra l'Homme, les concepts les
uniquement aux possibilités de son cerveau. plus féconds de la raison humaine, seront à
jamais inaccessibles au singe. Sur cette Terre,
LE PSYCHISME chaque espèce animale semble cumuler en quelque
DES :ËTRES EXTRA-TERRESTRES sorte le psychisme des espèces qui l'ont précédée,
mais en y ajoutant quelque chose. de nouveau. Je
Je n'ai pas l'intention de m'étendre plus longue- veux bien qu'il y ait des exceptions de détail à
ment sur la comparaison entre des psychismes de cette loi, elle n'en est pas moins globalement
natures différentes : cette comparaison m'entraî- vérifiée.
nerait trop loin et je manque des données néces-
saires pour en discuter. Je ferai seulement UNE ESPÈCE AU-DELA DE L'HOMME ?
remarquer que, sur notre planète, tous les êtres
procèdent d'une même origine. Si, malgré cela, Nous sommes alors amenés à nous poser les
leurs psychismes ne sont pas tous d'une même questions suivantes : est-il concevable, biolo-
nature, que dire alors du psychisme des êtres giquement, que l'évolution animale sur cette Terre
extra-terrestres? Il n'est pas sûr du tout qu'il puisse se continuer au-delà de l'Homme? Et, dans
existe, dans la Galaxie, deux planètes sur lesquelles le cas où la réponse serait affirmative, cette évo-
l'évolution ait conduit à des formes de psychisme lution s'accompagnera-t-elle, comme les précé-
exactement identiques. Cependant, quoi qu'il en dentes, d'une montée du psychisme?
soit de cette diversité possible, je croirais volontiers, Nombre de biologistes, parmi les plus éminents,
pour ma part, qu'elle ne s'oppose pas fondamen- répugnent visiblement - sans doute par prudence
talement à une hiérarchisation universelle des scientifique, mais aussi par instinct - à envisager
psychismes, basée sur leur complexité plus ou une telle possibilité et rejoignent ainsi Teilhard
moins grande (ou sur tout autre critère qui se de Chardin. " Que tirer des renseignements du
révélerait plus adéquat). Une telle hiérarchisation, passé quant à l'avenir de l'Homme?» écrit le
en tout cas, apparaît clairement dans le règne professeur Grassé. «Rien de sûr. L'Homme, de
animal terrestre. Elle traduit la montée du par l'action qu'il exerce sur la nature, grâce à son
psychisme jusqu'à l'Homme, montée qui n'a pas intelligence, peut fort bien échapper aux lois
commencé avec /'Homme, mais très probablement qui ont régi l'évolution des animaux, lois mal
dès l'apparitiop de la Vie. S'il en avait été connues et que de nombreux biologistes refusent
autrement, si le psychisme était un attribut d'admettre pour telles. L'Homme a bien plus de
exclusif de l'Homme, on pourrait penser qu'au- possibilités évolutives en lui-même, de par sa
delà du psychisme humain il n'y a rien de conce- propre action, que sous l'influence des forces
vable, ce psychisme étant le Psychisme par excel- extérieures à lui. Qu'il soit remplacé, dans un
lence. Tel n'est pas le cas et nous n'avons aucune avenir que rien ne laisse prévoir, par une autre
raison de penser cela. espèce animale, est du domaine de l'imagination
Mais il y a plus : cette montée du psychisme dans ou de la science-fiction ».
le règne animal terrestre s'est effectuée par paliers, J'avoue ne pas bien comprendre par quels chemi-
nements de la pensée le professeur Grassé en arrive
(1) Ceci pouvant s'expliquer par le fait que nous ne « descendons »
pas des arthropodes : leur phylum est différent. dès l'origine. de à une telle conclusion, à partir des prémisses qu'il
celui des vertébrés. pose. Je ne nierai pas que l'Homme possède - et

30 Les ouvertures de la science


possedera de plus en plus - des possibilité.
évolutives de par sa propre action sur lui-même : il
suffit de penser aux progrès de la médecine, à
l'éducation, et bientôt peut-être aux mutations
dirigées, rendues possibles par les progrès de la
biologie. Il n'empêche que les possibilités évolu-
tives de l'Homme sous l'influence des forces exté-
rieures n'ont jamais cessé d'exister et sont, au
contraire, plus importantes qu'elles ne le furent
jamais. En étendant son emprise à la Terre entière
et bientôt à l'espace cosmique, en modifiant, ce
faisant, les conditions du milieu, ou en se
transportant dans des milieux nouveaux, l'Homme
ne fait que continuer, en plus grand, ce qu'ont
réalisé toutes les espèces animales avant lui dans
le domaine d'action limité qui était le leur. Mais
ici, le phénomène prend une ampleur inégalée :
en quelques décades, l'Homme a augmenté, par
ses combustions, la teneur en gaz carbonique de
l'air; par son industrie atomique, il a commencé
d'empoisonner l'atmosphère en isotopes radio-
actifs ; et bientôt il soumettra son corps aux
rayonnements corpusculaires et à l'absence de
gravité dans le milieu interplanétaire. Que cette
influence du milieu extérieur soit bien souvent
une conséquence de l'action de l'Homme sur le
milieu n'implique nullement, comme on le voit,
qu'elle soit pour autant contrôlée par lui. Cette
influence existe, elle constitue un facteur d 'évo-
lution biologique, tout comme celui qui résulte
de la propre action dirigée de l'Homme sur lui-
même. Or, qui dit évolution dit transformation,
morphologique et psychique, et à moins de pense~
que l'Homme est appelé à s'auto-détruire tota-
lement en raison des progrès de la science, je
comprends mal comment on peut, à la fois,
admettre qu'il est susceptible de se transformer
biologiquement, et reléguer dans le domaine de
l'imagination et de la science-fiction le fait que
cette transformation puisse un jour modifier
notre espèce au point qu'en émergent, dans quelque
avenir lointain, d'autres espèces suffisamment
différentes pour mériter le qualificatif de nouvelles.
Rejeter la seconde éventualité tout en acceptant
la première équivaut à qualifier arbitrairement
d'humain tout ce qui procédera de /'évolution

Hypothèses sur les mondes habités 31


biologique de l'Homme. Je me refuse, pour ma on ne voit pas l'intérêt qu'elles pourraient présenter
part, à commettre un tel abus de langage, pas plus pour les peuples qui y soumettraient leur descen-
qu'il ne me viendrait à l'idée de qualifier l'Homme dance, si elles devaient se traduire par une dimi-
de « super-singe ». nution du niveau psychique.
Résumons-nous : le « bon sens », dont il faut
LE PROBLÈME DES MUTATIONS se méfier, tend à nous faire croire, au vu de
l'immense supériorité de notre espèce sur celles
Quant à savoir maintenant si les enseignements qui l'ont précédée, que cette supériorité représente
du passé peuvent nous être de quelque utilité le point final de !'Évolution, parce qu'elle est pour
pour prédire les caractères futurs des mutations l'instant la dernière ; la raison, en revanche,
humaines, c'est un tout autre problème. Je pense appuyée sur l'étude de l'évolution animale avant
qu'il serait très hasardeux et purement spéculatif l'Homme, nous suggère que l'Homme n'est qu'un
de chercher à déterminer dès à présent les caractères simple. maillon dans ! 'ascension de la matière
morphologiques des espèces qui nous succéderont. vers l'état g'organisation de celle-ci qui mène à
En revanche, ce que nous savons de l'évolution la pensée. Et il est inconcevable, dans cette optique,
psychique avant l'Homme peut nous éc;lairer sur que l'accroissement du psychisme chez l'Homme
le sens de l'évolution psychique après l'Homme : ne se traduise pas, comme chez les animaux, par
il n'est guère concevable que cette évolution ne le franchissement d'un seuil, en deçà duquel on
continue pas de se traduire par une montée du pourra peut-être encore parler de psychisme
psychisme, sinon aucune des espèces nouvelles humain, mais au-delà, point.
issues de l'Homme n'aurait la possibilité de le
supplanter et ces espèces ne pourraient constituer SI DES MUTANTS
que des tentatives infructueuses. et provisoires. ÉTAIENT PARMI NOUS .. :
Cela est vrai dans tous les cas imaginables, que
l'évolution obéisse au schéma néo-darwiniste, On peut essayer d'imaginer ce que nous ressen-
c'est-à-dire à la sélection naturelle entre un grand tirions si des êtres possédant un psychisme intrin-
nombre de « tentatives » biologiques dues au sèquement supérieur au nôtre se trouvaient
·hasard, ou. qu'elle soit au contraire orientée <<du brusquement transportés parmi nous. Certains
dedans » par les désirs psychiques de l'espèce aspects de leur pensée dépasseraient notre enten-
(comme certains faits d'observation le font croire dement, et nous ne pourrions saisir de cette pensée
à quelques biologistes), ou encore qu'elle soit que ce qui serait situé au niveau de la nôtre : le
provoquée par des mutations dirigées dues à reste nous échapperait. Si ces êtres fabriquaient
l'Homme lui-même. Car, au niveau de l'Homme, des machines et s'i:ls nous laissaient libres d'en
l'intelligence a remplacé la force aveugle au point étudier le fonctionnement, certains éléments à la
de constituer déjà - dans l'hypothèse néo- base de ce fonctionnement pourraient sans doute
darwiniste - l'un des meilleurs critères probables nous être compréhensibles, immédiatement ou à
d'adaptation et de domination; et comme, d'autre la longue, mais d'autres ne le seraient jamais, par
part, la caractéristique essentielle de l'Homme définition. Cependant, il est essentiel d'insister sur
est de toujours vouloir mieux comprendre et le fait que ces derniers éléments, nous ne pourrions
connaître plus, on ne voit guère comment - dans pas les localiser, les expliciter, même si nous
l'hypothèse de mutations naturelles orientées « du suspections leur existence. Nous regarderions la
dedans » - notre espèce ne porterait pas en elle machine sans les voir, un peu de la même façon
ses propres possibilités d'accroissement psychique ; qu'un chien qui regarde tourner un moteur
enfin, la même remarque semblerait devoir électrique se doute peut-être que quelque chose
s'appliquer à d'éventuelles mutations dirigées le dépasse dans le fonctionnement de ce moteur,
volontairement, provoquées par l'Homme, dont mais ignorera toujours les propriétés et même

32 Les ouvertures de la science


l'existence du mouvement circulaire, du courant
électrique ·et du champ magnétique. Bref, ces êtres
créeraient des concepts nouveaux, imagineraient
des correspondances nouvelles, qui les feraient
avancer d'emblée plus loin que nous - car sur
un plan plus élevé - dans la compréhension de
l'Univers. Encore une fois, une telle possibilité
n'entraîne pas que notre science soit fausse ni que
notre raison soit mauvaise. Elle témoigne seu- Illustrations de
lement que l'Univers est peut-être beaucoup plus Jacques Noël
complexe que nous ne pourrons jamais nous en pour les
apercevoir. « Chroniques Martiennes »
de Ray Bradbury
LE PROCHAIN CERVEAU...
De tels concepts étonneront peut-être un grand
nombre de rationalistes, qui ne les ont jamais
entendu défendre et propager, surtout par la voix
d'un conférencier qui se prétend lui-même ratio-
naliste. Au vrai, je dois dire que ces concepts ne
sont pas nouveaux; on les trouve exposés, de façon
souvent probante, dans les textes de quelques
philosophes ou écrivains dont certains remontent
à plusieurs siècles (1). La science-fiction elle-même
s'en est emparée et cela a pu suffire pour qu'on
ne les prenne généralement pas au sérieux. Que
m'importe? Je ne suis pas ennemi de fa science-
fiction, au contraire, dans la mesure où celle-ci
bâtit ses développements à partir d'idées vraisem-
blables. Or, tel est le cas ici. Si je devais faire un
reproche à la science-fiction, ce serait bien plutôt

(1) De/' Immense et des Innombrables, ou de/' Univers et des Mondes;


De l'infini de l'Univers el des Mondes, par Giordano Bruno. -
Cet Italien copernicien, né en 1548, développa la thèse d'un monde
infini, livré à une évolution universelle et éternelle, et peuplé
d'êtres vivants dont certains seraient à nôus ce que nous somme~
aux animaux. Il fut jugé à Rome et brl1Jé com111e hérétique en 1600 !
The Book of the Damned, par Charles Fort (1919). - Dans le
chapitre XII de cet ouvrage, l'auteur imagine que «quelqu'un"•
que « quelque chose », nous surpassant autant que nous surpassons
les vaches - lesquelles ignoreront toujours qu'elles sont nourries
en vue d'approvisionner la laiterie ou l'abattoir - est « pro prié·
taire » de cette Terre. Si la formulation est fantaisiste, la thèse
contient en revanche le germe même de l'idée scion laquelle les
mobiles d'êtres intrinsèquement supérieurs à nous pourraient ne
pas relever de notre raison.
Mystérieux objets célestes, par Aimé Michel (Arthaud, 1958),
pp. 369 et suiv. - L'auteur se base, comme nous. sur l'évolution
du psychisme animal terrestre pour aboutir à des conclusions très
voisines des nôtres.
d'avoir presque toujours manqué d'audace, ou bien supporteraient des espèces dont le psychisme
plutôt de réalisme, en représentant le mutant serait tellement supérieur - et par suite différent
extra-humain ·sous les traits physiques d'un simple du nôtre - que leur technologie n'aurait plus
homo sapiens aux cheveux blonds et à la démarche guère de points communs avec la nôtre. Qui sait
assurée dont l'intelligence, très supérieure à la si nous-mêmes, dans mille ans, nous utiliserons
moyenne - parce qu'appuyée sur un sens nouveau encore les transmissions par radio? Si, comme il
(en· général la télépathie) - n'implique pas encore est probable, le niveau psychique de notre espèce
des pensées non humaines. Le véritable muté sera est l'exception dans le voisinage galactique du
probablement tout autre, il ne jouira sans doute Soleil, nous ne pourrons établir un contact hertzien
d'aucun sens nouveau, mais il nous dépassera avec des civilisations extérieures que si ces civili-
définitivement par le cerveau. On comprend sations cherchent volontairement à attirer notre
facilement que !'écrivain de science-fiction ait attention sur elles par cette méthode, en vue par
renoncé jusqu'à ce jour à décrire des états de exemple de nous étudier. Mais rien n'est moins
pensée ou des concepts propres au muté, que notre certain. Il est presque sûr que les abeilles ne se
psychisme ne pourra jamais se représenter, même rendent pas compte que nous les étudions et il est
s'il est capable d'en concevoir l'existence. concevable, de même, que des civilisations exté-
Si l'on admet maintenant que la Terre n'est pas rieures ont pu établir un « contact » avec nous
la seule planète où la vie ait conduit à une montée sans que nous le sachions encore, par des méthodes
du psychisme, il semble difficile, sans risquer de physiques que nous connaîtrons plus tard, ou
tomber dans l'anthropocentrisme, d'échapper à la même, peut-être, que nous ne pourrons jamais
logique qui consiste à étendre les conclusions connaître ; en ce dernier cas, il faut bien se pénétrer
précédentes à l'ensemble de l'Univers. du fait que les méthodes en question n'auraient rien
de surnaturel : elles ·seraient au contraire parfai-
LE CONTACT tement naturelles, comme tout ce qui existe dans
AVEC LES INTELLIGENCES l'Univers, mais elles dépasseraient nos possibilités
DU DEI-lORS psychiques.
De telles considérations restreignent singuliè-
Or les différences d'âge entre étoiles - c'est-à-dire rement la portée pratique du projet OZMA, mais
entre systèmes solaires - peuvent être considé- il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre.
rables, de l'ordre de centaines de millions d'années, Après tout, qui sait si le premier contact hertzien
en regard du temps nécessaire à l'apparition avec d'autres êtres, d'un niveau psychique pas
d'espèces vivantes nouvelles. D'autre part, la trop différent du nôtre, n'est pas pour demain?
vitesse d'évolution des espèces n'a aucune raison Un tel contact serait l'amorce de la plus grande
d'être exactement la même sur chaque planète. révolution de l'histoire humaine.
Il résulte de ces faits que notre niveau psychique PIERRE GUÉRIN.
doit être dépassé en de nombreux points du
Cosmos. Il est même possible que si le projet
OZMA ne donne pas les résultats escomptés
- ce que l'avenir dira - ce soit tout simplement
parce que, dans la Galaxie, très peu de civilisations
intelligentes atteignent, simultanément, le même
niveau de développement. Les systèmes planétaires
se trouvant à une distance suffisamment faible
du Soleil pour qu'il soit possible d'en recevoir
des messages par radio, ou bien n'auraient pas
encore donné naissance à une espèce intelligente, ou

34 Les ouvertures de la science


Notions nouvelles sur l'hypnotisme-
Jacques Mousseau

« Quiconque a vu un seul et l'existence seront totalement


exemple de la puissance de changées quand nous contrôlerons
l'hypnose et· 'de la suggestion leurs effets et maîtriserons leurs
comprend que la face du monde applications.»
J.B.S. HALDANE.

Depuis. quelques dizaines d'années, le partage commence à être


opéré entre les expériences contrôlables et les incontrôlables, les faits
Des Temples précis et les imaginaires, et l'hypnotisme a pu faire l'objet de recherches
du sommeil systématiques. Aux États-Unis, cinq sociétés de recherches, disposant
de capitaux importants et groupant plusieurs centaines de savants,
aux analyses déploient une activité intense. En Grande-Bretagne, 8.000 médecins
et dentistes utilisent le sommeil provoqué pour faire accoucher leurs
pa,·loviennes patientes ou arracher une dent sans douleur. ~n France, quelques
praticiens utilisent des techniques identiques, mais ce sont des cas
D'une connaissance isolés qui se trouvent en butte non seulement à l'ignorance du public,
antique à une mais à celle de leurs confrères. Dans notre pays, un discrédit ironique
continue à entourer l'hypnotisme. Peut-être parce que les premiers
science future et les plus grands espoirs y furent suscités, suivis des premières et plus
grandes désillusions. La France a essuyé les plâtres de l'hypnotisme.
UN FAUX DÉPART : MESMER

Au milieu du xvm 0 siècle, un Autrichien s'installe à Paris : Friedrich


Anton Mesmer. Il vient guérir les courtisans de Louis XVI et les bons
bourgeois de la capitale par le magnétisme. Il est d'ailleurs patronné
par la médecine officielle de l'époque, en la personne du Docteur
Deslons, régent de la Faculté. Mesmer a immédiatement tellement de
clients qu'il invente et lance «le baquet », permettant le traitement
collectif. Une grande cuve d'un pied de haut, détachée du sol de quatre
pouces, remplie d'eau, occupe le milieu de la salle où le maître opère.
La cuve contient des bouteilles, également pleines d'eau magnétisée,

Les ouvertures de la science 35


couchées sur un lit de limaille de fer et de verre Esdaile faisait d'importantes opérations (ampu-
pilé. De chacune d'elles sort une tige de fer que tations, ablation de tumeurs, etc...) sur des patients
le malade s'appuie sur l'endroit douloureux. Dans endormis, sans que ceux-ci ressentissent la moindre
la salle, un artiste jouant d'un instrument mono- douleur. Il fit ainsi plus de 300 opérations sans
tone crée l'ambiance. Mesmer entre, vêtu d'une enregistrer un seul accident. Volontairement
robe de soie lilas. Il tient une baguette de fer. Esdaile se cantonna dans le concret. Il ne faisait
Il vient se placer au milieu de la cohorte des pas appel à l'imagination. Il ne supposait aucun
malades sur laquelle il promène lentement son lien magnétique entre l'opéré et l'opérateur :
regard dominateur. Après quelques instants, il très souvent, le chirurgien faisait endormir son
repart silencieusement. Ces quelques instants ont malade par un indigène auquel il avait eµseigné
suffi pour que la majorité de l'assistance entre en sa technique. Ces faits auraient pu donner à
transes, se convulse. Les patients les plus agités réfléchir aux cherche~rs ; quand ils furent connus
sont emmenés dans une pièce capitonnée où ils en Europe, personne, ou presque, n'y port!!-
peuvent se calmer à loisir. attention. Il était trop tard, la douleur venait
Une enquête est rapidement ordonnée par la d'être vaincue. Un élève dentiste américain de
Faculté de Médecine qui envoie une commission 21 ans, Horace Wells, venait d'avoir l'idée d'uti-
·dans laquelle figurait le Docteur Guillotin - in- liser le protoxyde d'azote en anesthésie chirur-
venteur de l'appareil qui rendra son nom célèbre-, gicale. Il faudra attendre près d'un siècle pour
Bailly ·- futur maire de Paris sous la Révo- que l'application du sommeil provoqué en chi-
lution -, Benjamin Franklin, Ambassadeur des rurgie soit systématiquement étudiée. Une chance
États-Unis. Les commissaires «vont au baquet » d'y voir clair venait d'être perdue. L'hypnotisme
mais n'en ressentent pas les effets. Ils ordonnent - mot qui fut employé pour la première fois par
que Mesmer soit reconduit aux portes de Paris le physicien anglais Braid et est formé à partir
par M. Franklin. Il ne part pas sans avoir abon- du grec « hypnos » qui signifie « sommeil » -
damment exposé sa doctrine : « Le magnétisme allait longtemps encore rester confiné à des
est un fluide universellement répandu... C'est en domaines contestables et contestés comme celui
s'insinuant dans la substance des nerfS, qu'il les des maladies nerveuses sur lesquelles il est toujours
affecte immédiatement. .. L'action et la vertu du possible d'ergoter.
magnétisme animal peuvent être communiquées Des années passeront avant qu'il soit découvert
d'un corps à un autre corps, animés ou inanimés. » et admis que ce sont justement les débiles mentaux
Mesmer était sans doute sincère. Il est probable et les aliénés qui sont les moins susceptibles d'être
qu'il a guéri quelques cas d'hystérie. Mais il est hypnotisés alors que la plupart des sujets sains
également certain qu'il fourvoya les recherches peuvent l'être.
sur les phénomènes paranormaux et contribua à
les discréditer en France. Sans doute n'est-il pas LA PLUS VIEILLE DES THÉRAPEUTIQUES
le seul responsable, car d'autres, parfois des
savants reconnus, lui succédèrent, dont les tenta- L'année dernière, !'Association Américaine des
tives ne furent pas plus heureuses. Leur tort fut médecins annonçait que l'hypnose pouvait être
de s'attacher essentiellement aux démonstrations d'un grand secours pour certains actes médicaux,
spectaculaires en négligeant les phénomènes légers l'accquchement par exemple. L'Association Amé-
dont l'analyse aurait pu guider la recherche. ricaine était en retard de trois ans environ sur
l 'Association Britannique et leur position com-
AU XIXe SIÈCLE,· mune était amusante si l'on considère le fait qu'un
300 OPÉRATIONS SOUS HYPNOSE journal anglais du début du xrxe siècle publiait
Pourtant, déjà, au milieu du siècle dernier, en un article selon lequel Mme Vutel avait mis au
1845, un chirurgien de Calcutta, le docteur James monde un enfant « sans douleur » en transes

36 Les ouvertures de la science


.«mesmériques ».Que de temps perdu! L'hypnose concerne que l'ouïe. Lorsque l'inhibition atteint
était employée en médecine bien avant la naissance les cinq sens; elle aboutit à la gradation des
du Christ, ce qui prouve qu'elle est plus vieille que sommeils plus ou moins profonds. En ce sens, le
l'an.esthésie chimique, plus vieille que l'aseptie. sommeil hypnotique peut être comparé au sommeil
Elle est plus ancienne que la théorie microbienne habituel. Mais il le dépasse lorsque, par exemple,
des maladies; plus ancienne que les vaccins, la l'inhibition rend un tissu, un muscle, un organe
découverte des virus, les vitamines, la psycha- insensible, totalement, à la douleur: L'inhibition
nalyse et les tranquillisants. Les vertus de l'hyp- est le résultat dont il semble que la suggestion, sur
nose qu'on croit découvertes hier étaient connues laquelle insistent surtout les chercheurs modernes,
il y a 3 ou 4.000 ans. L'Égypte possédait des soit la cause. Cette importance de la suggestion
temples du sommeil dans lesquels les convalescents permet de rassembler les diverses manifestations
étaient placés en transe hypnotique et visités par et possibilités de l'hypnotisme.
les Dieux qui accéléraient leur rétablissement. Il existe de nombreuses techniques pour hypno-
Cette pratique s'étendit en Grèce et à Rome. tiser. L;i. plus commune est sans doute la fasci-
L'hypnose ne fut pas utilisée par les Chrétiens, nation. On demande au sujet de se concentrer
excepté comme moyen inconscient grâce auquel sur une pièce de monnaie, une tache de soleil sur
certains martyrs endurèrent les tourments infligés le mur, l'angle d'un tableau. On peut utiliser un
par leurs persécuteurs. pendule. Certains considèrent que les églises ont
Les paradoxes concernant !\hypnose n'ont pas été conçues pour créer 1'hypnose, avec leurs
fini d'être classés et expliqués. Ainsi, bien que le rites, l'obscurité, la musique, les chants mon·o-
mot signifie sommeil, bien que les praticiens tones, la méditation, Fimmobilité et le regard
parlent de sommeil hypnotique, l'état d'hypnose fixé sur le tabernacle.
n'est pas limité au sommeil. Celui-ci n'est qu'un La fatigue des sens n'est pas l'unique but recherché
moyen employé pour arriver à l'hypnose - un par la fascination. Cependant elle joue un rôle
des moyens. La méthode usuelle utilise la sug- en fonction de la règle, scientifiquement établie,
gestion du sommeil, maintes fois répétée. L 'hypno- selon laquelle toute cellule - ou iout organe -
tiseur dit : « Vous avez sommeil; vous êtes fatigué; se trouvant sous l'influence d'excitations mono-
vous allez dormir profondément, profondément ... » tones incessantes entre inévitablement en état
Quand le sujet répond à cette sollicitation en d'inhibition. La fascination exercée par l'objet
fermant les yeux, en laissant pencher sa tête en désigné, pendule ou tache lumineuse, n'est pas
avant, il n'est pas endormi. Il est très éveillé. Mais d'àssez longue durée pour fatiguer les yeux au
il a accepté comme un fait la suggestion qu'il est point de nécessiter un sommeil réparateur. La
endormi. Il croit qu'il est endormi. Dans une fatigue est suffisante cependant pour entraîner
transe plus profonde, il accepterait la suggestion un relâchement de la tension. Le but de la fasci-
qu'il est Khrouchtchev. Il croirait vraiment qu'U nation est de détourner l'attention du sujet, comme
est K et voudrait agir comme tel. Mais il ne serait la mère détourne l'attention de son enfant en lui
pas K, pas plus qu'il ne serait endormi. montrant un jouet et en même temps le gave avec
une cuillerée de soupe. L'hypnotiseur, en deman-
LB PHÉNOMÈNE ESSENTIEL : dant au sujet de se concentrer sur un objet déter-
LA SUGGESTION miné, simplement libère son esprit de préoccu-
pations diverses et ouvre le chemin à la suggestion :
Qu'est-ce que l'hypnose? Elle se manifeste par « Vous êtes fatigué, vos paupières sont lourdes
une inhibition. Cette inhibition peut n'être que et vont se fermer. Elles vont se fermer et vous serez
partielle. Ainsi, lorsque nous sommes occupés incapable de les empêcher de se fermer, etc ... »
à lire avec intérêt et que nous n'entendons pas les Si le sujet accepte la suggestion qu'il est fatigué -
bruits légers autour de nous, l'inhibition ne et c'est pour lui facile puisqu'il est le plus souvent

Notions nouvelles sur l'hypnotisme 37


étendu sur une couche ou détendu dans un fauteuil Alors que tout le monde peut être hypnotisé, la
- il acceptera facilement ·la suggestion que ses profondeur de la transe où chacun peut être plongé,
paupières sont lourdes. Il sera encore plus facile varie considérablement. Pourquoi? On ne sait
de lui faire accepter de les fermer. Et ainsi de suite. pas. :Ëtre un bon ou un mauvais sujet pour l'hypno-
Après un moment, il sera possible de le convaincre tiseur n'a rien à voir avec la volonté et très peu
qu'il a passé la matinée dans quelque palais à voir avec l'intelligence - encore que les per-
oriental, entouré d'un harem de 1.000 esclaves sonnes de bas quotient mental soient les plus
ravissantes. Il croira tout cela absolument. Et difficiles à hypnotiser. Le don tient davantage
l'un des dangers de l'hypnotisme est que peu de à la capacité de pouvoir faire le vide dans son
praticiens amateurs comprennent que leur sujet propre esprit, de pouvoir se concentrer, et de
est profondément engagé dans ce qu'on lui fait pouvoir accepter une suggestion au niveau du
croire et qu'il peut se livrer à des violences incon- subconscient. Certains sujets sont si doués qu'après
trôlées si on l'y incite. une série de séances, ils peuvent être mis en
transe par un signe imperceptible de l'opérateur :
LE POUVOIR LE MIEUX PARTAGÉ un éternuement, un simple mot, un son, une
odeur, n'importe quel signe distinctif auquel ils
Pratiquement tout le monde est capable d'hypno- obéissent.
tiser. Il ne faut pas plus d'une demi-heure pour
apprendre comment. Toutefois, l'hypnotisme peut UN DISQUE SUFFIT
devenir très dangereux entre les mains d'un
amateur. Alors que certains dangers sont évidents, Certains hypnotiseurs ont enregistré leurs voix
d'autres dangers sont très subtils. La croyance pour leurs clients. En Amérique, ce sont surtout
très répandue selon laquelle un hypnotiseur peut les psychanalystes. Un patient est angoissé parce
se montrer incapable de réveiller son sujet est que son docteur part en vacances. Il craint de ne
sans fondement. Si un sujet est abandonné en pouvoir contrôler certaines douleurs ou certaines
transe hypnotique, il tombera dans un sommeil habitudes (fumer, boire) qu'il s'efforce de com-
naturel et se réveillera naturellement. Cela peut battre. Le praticien lui laisse un disque qui sera
prendre quelques minutes ou plusieurs heures, presque aussi efficace que sa présence physique.
selon les individus. Par contre, un sujet hypnotisé En France - où l'importance des préjugés à
peut sérieusement se blesser, ou blesser quelqu'un vaincre incite les médecins partisans de l 'hypno-
alentour, si des suggestions maladroites lui sont tisme à avancer prudemment et à se limiter à
faites par un amateur. quelques domaines - un disque est utilisé par
Un hypnotiseur amateur qui avait appris les plusieurs dentistes à la place des anesthésiants
rudiments de la technique la semaine précédente traditionnels. Le texte est dit par une voix d'homme
suggère à un sujet sensible, une femme, que lors- sur la face 1 et est à l'usage des dentistes du sexe
qu'elle se réveillerait elle serait un vampire. Au masculin ; le même texte est dit par une voix de
réveil, la charmante personne regarda calmement femme sur la face 2 et est à l'usage des dentistes
autour d'elle, sauta sur l'hypnotiseur qu'elle du sexe féminin. Ces deux enregistrements ont
mordit rudement au visage, cherchant méthodi- été faits, afin qu'il n'y ait pas rupture de tonalité
quement à l'attraper à la gorge. Dans un autre entre la voix de l'exercice hypnotique et celle du
cas, on suggéra au sujet qu'il avait un chien praticien pendant qu'il opère : «Ouvrez la
imaginaire tirant irrésistiblement sur une laisse bouche ... Rincez-vous ... • Mais l'existence de ce
imaginaire. Les assistants s'amusèrent beaucoup en disque montre nettement qu'il n'y a pas de rapport,
voyant le sujet entraîné hors de.la maison, dans la d'échange de fluide vital à la façon de Mesmer,
rue. Avant qu'on puisse l'arrêter,.il était happé et entre l'opéré et l'opérateur. L'hypnotiseur n'est
tué par une voiture qui passait. qu'un moyen pour faire naître, selon des méthodes

38 Les ouvertures de la science


éprouvées, la suggestion efficacement. En réalité, L'opérateur bat les cartes et en effet le sujet désigne
cette suggestion acceptée est plus comparable à « la photographie de sa mère », la carte marquée
une auto-suggestion qu'à une suggestion véritable. au dos et dont il ne voit que le dessus blanc. Ceci
Puisque la capacité des individus à être hypnotisés est possible parce que l'hyper-acuité visuelle du
varie, existe-t-il un moyen de distinguer un sujet sujet hypnotisé lui permet de noter des irrégularités,
d'un autre? Pas en tout cas par son apparence! des taches imperceptibles sur la surface blanche
Un sujet doué ne se range pas dans une catégorie dont on lui a suggéré qu'elle était le portrait de
d'un type physique particulier ou d'une person- sa mère. Il peut, bien sûr, désigner cette carte
nalité particulière. Mais il existe des tests simples mainte et mainte fois.
qui permettent de détecter les individus qui seront Certaines des expériences l].ypnotiques les plus
d'excellents sujets pour l'hypnotiseur. Le plus communes démontrent à quel point les sens peuvent
simple d'entre eux est celui-ci : le sujet étudié se être conduits à mentir. L'orange la plus douce est
tient debout; l'opérateur se tient derrière lui et prise pour un citron acide et le sujet fait irrésis-
lentement fait comme s'il tirait le sujet vers tiblement la grimace; l'odeur d'ammoniaque est
l'arrière en disant : " Lorsque je tire mes mains en prise pour des effiuves de «Miss Dior»; l'eau
arrière, vous sentez une force étrange qui vous devient du whisky et provoque l'ivresse. Il est
tire dans le même sens. Vous allez tomber. En possible de créer n'importe quelle hallucination
arrière, en arrière... » Lorsque cette expérience ou illusion chez n'importe quel sujet, et de la lui
a été répétée plusieurs fois, le sujet, s'il est doué, conserver après son réveil. Une jolie hôtesse
tombe :véritablement en arrière. servait un jour des boissons à ses invités dans la
tenue d'Ève et leur demandait comment ils
DES SENS SURACTIVÉS trouvaient sa nouvelle robe : elle avait une hallu-
cination post-hypnotique. Elle voyait réellement
Que peut faire l'hypnotisme? Nous avons fourni sa robe et ne pouvait comprendre la surprise de
des exemples de sa puissance et de son utilisation ses invités. Il est aussi facile de faire apparaître
en chirurgie. En transe légère, il est possible de des objets à des êtres que de les faire disparaître.
souder un sujet ·si fortement à une certaine place Un hypnotiseur peut suggérer à un sujet doué
que même en plaçant 50 millions devant lui et que lorsqu'il se· réveillera il sera accompagné
lui disant que s'il les touche ils sont à lui, il sera d'un lion. Le sujet le verra effectivement. Il vaut
incapable de bouger. Un incendie pourrait se mieux ajouter que le lion est· inoffensif pour ne
déclarer, à moins que l'expérimentateur lui rende pas risquer une frayeur pouvant entraîner un
sa liberté, le sujet brûlerait avec la maison, rivé à accident déplorable.
sa chaise par la suggestion qu'il ne peut pas la
quitter. AU SERVICE DE LA PSYCHANALYSE
L'application de l'hypnose en chirurgie, en dentis-
terie, en obstétrique, prouve abondamment qu'elle Assis dans un bar, un samedi soir, aux environs
peut inhiber, " endormir » les sens plus profon- de minuit, une cigarette à la bouche, un homme
dément que dans le sommeil habituel. L'hypnose de 32 ans éclate de rire expliquant que c'est la
peut également suractiver un ou plusieurs sens. soirée d'anniversaire pour les six ans de son
Des expériences l'ont prouvé. On montre à un meilleur ami. Quand on lui demande quel jour
sujet des cartes parfaitement blanches et on lui on est, il répond que c'est le' 7 août 1934, que
suggère que l'une d'entre elles est la photographie c'est un jeudi et qu'il est 4 h. 25 de l'après-midi.
de sa mère. On lui demande s'il peut la désigner. Si on lui demandait de signer son nom, il le ferait
- Bien sûr. Et il montre une carte blanche au âos avec l'écriture maladroite d'un enfant et si on
de laquelle l'hypnotiseur fait une marque. Pourriez- lui faisait subir des tests d'intelligence, on s'aper-
vous la retrouver dans le paquet? - Bien sûr. cevrait que son âge mental est environ six ans.

Notions nouvelles sur l'hypnotisme 39


--~-

Cet homme est vraiment . revenu en arrière, affiches publicitaires, la radio qui serine les mêmes
complètement. chansons - comme l'air que nous respirons.
Par l'hypnose, il est aisé de faire resurgir tous Son influence dépasse l'imagination, aussi est-il
les souvenirs que notre mémoire consciente a impérieux de bien la comprendre. Si la plume est
oubliés mais qui sont emmagasinés dans notre plus puissante que l'épée, il est vraisemblable
inconscient. Le retour en arrière est davantage que l'hypnotisme est plus puissant que la bombe H.
encore. Le sujet ne puise pas dans sa mémoire. Hitler a démontré comment il pouvait être utilisé
Il revit le passé où il est ramené, faisant resurgir en politique. Quand des centaines de milliers
le moindre détail : la couleur de son tablier, sa d' Allemands, les visages tournés vers la lumière
place à l'école, etc ... Une jeune femme avait perdu des torches, dans la nuit criaient « Heil Hitler »,
sa mère à l'âge de 4 ans, et n'en avait même jamais n'ous avions l'image d'une foule hypnotisée.
vu de photographie. En transe hypnotique, elle La lavage de cerveau est quelque chose de
fut ramenée à sa première enfance et se montra nouveau dans le monde moderne. Ses rapports
alors capable de décrire la maison où elle avait avec l'hypnotisme sont évidents. Le lavage de
vécu. Comme on lui avait dit qu'elle n'oublierait cerveau fait appel à la raison, aux réflexes condi-
pas, au réveil, ce dont elle se souvenait, elle a tionnés et à l'hypnose tout à la fois. ·Le monde
maintenant une vision nette du visage de sa mère. se souvient de l'époque stalinienne où des hommes
Le souvenir était là, mais profondément enfoui. s'accusaient de crimes que manifestement ils
L'hypnose l'a rendu à la mémoire consciente. n'avaient pas commis. On trouve là la preuve
En ce sens, .le sommeil hypnotique vient au que les Russes ont considérablement poussé les
secours des psychothérapeutes qui cherchent dans recherches de Pavlov. Le génial physiologiste russe
le passé du malade la cause de son état. Alors que a été le premier à comprendre qu'une série d'exci-
d'ordinaire, il tâtonne, l'hypnose permet de tations répétées entraînaient une inhibition.
gagner du temps. En transe hypnotique, le malade Vingt ans après sa mort, des hommes qui n'étaient
n'offre plus de résistance au praticien. Celui-ci pas drogués, se sont accusés en public à Moscou,
peut rapidement remonter jusqu'à. l'époque de et se sont laissé fusiller.
l'incident qui est la cause du mal. Si tout cela est possible aujourd'hui, que sera-ce
demain quand les recberches sur le sommeil
PLUS PUISSANT QUE LA BOMBE H hypnotique auront été poussées. L'hypnotisme
offre à l'homme une possibilité de contrôle sur
Le retour en arrière, par l'hypnose, s'arrête là lui-même et sur ce qui l'entoure qu'on imagine
où nos souvenirs s'arrêtent. Ceux qui prétendent à peine. Il est indispensable de tirer à ce sujet
revivre des vies antérieures se perdent dans des le rideau de la superstition, d'étudier sérieusement
absurdités. Même si c'est sincèrement qu'un sujet l'hypnose et de contrôler, par des lois, ses
le prétend, il revit simplement quelque chose applications.
qu'il ne peut classer dans son expérience. Une Sans préjugés, des centaines de chercheurs tra-
femme d'éducation très sommaire récitait des vers vaillent. L'hypnotisme a quitté le terrain de la
grecs quand elle était en transe. Aussitôt certains métaphysique pour entrer dans le laboratoire.
déclarent que cette femme avait vécu ·dans la Grèce Aussi, ainsi que l'affirme Andrew Salter, «il est
ancienne au cours d'une autre vie. Une enquête vraisemblable qu'on sait peu· de choses sur
révéla que lorsqu'elle était petite, cette femme l'hypnose en comparaison de ce qu'on découvrira
·se rendait souvent ch~z un vieux professeur qui bientôt. •
avait la manie de déclamer des vers en marchant JACQUES MOUSSEAU.
dans son salon. C'étaient ces vers qu'elle avait
retenus.
L'hypnotisme est partout autour de nous - les

40 Les ouvertures de la science


Statuette sumérienne de la première moitié du III• millénaire (Musée de Bagdad).
H.P. LOVECRAFT
Lovecraft, ce grand génie venu d'ailleurs
Jacques Bergier

Il fait plus noir que vous ne pensez. WILLIAMSON.

Aux frontières de la littérature Il m'a fallu vingt-cinq ans d'efforts pour faire connaître Howard
considérée comme telle, - et dont la Phillips Lovecraft au public français. La récompense de ces efforts
. faillite est aujourd'hui retentissante-, finit par venir : la critique, comme le public, comprirent ce que
existent quantité de chefS-d'œuvre Lovecraft apportait d'exceptionnel. Louis Pauwels fut le premier
inconnus ou négligés, et pourtant à le saluer publiquement. Jean Cocteau écrivit même que Lovecraft
plus significatifs des courants pro-
fonds de notre fantastique époque que gagnait à être traduit en français (1).
le roman psychologique et bourgeois. Peut-être faut-il avoir beaucoup souffert pour apprécier Lovecraft,
C'est ce que nous appelons la litté- et son œuvre a-t-elle gagné des lecteurs dans le désastre que nous
rature différente. Nous entendons venons de traverser? C'est possible. Je ne crois pas que ce soit la
bien nous livrer à. tous les travaux seule raison.
qui permettront de la révéler, de la Si Lovecraft trouve enfin cet accueil qu'il avait tant espéré, c'est que
défendre et de l'illustrer. Vous lirez l'imagination s'est réveillée chez beaucoup d'entre nous. Les évé-
plus loin une étude sur le roman nements invraisemblables que nous venons tous de vivre, la menace
d'aventures anglais, aussi enrichis-
sant qu'ignoré. Voici d'abord un et les espoirs de l'atome, les grandes fusées et la conquête toute
hommage à Lovecraft, cet Edgard proche, semble-t-il, de l'espace, les découvertes de la psychanalyse,
Poe cosmique qui devait mourir il a peut-être fallu tout cela pour faire comprendre Lovecraft.
totalement méconnu et misérable. J.B.S. Haldane, biologiste et généticien de grande valeur, matérialiste
Nous publions ci-contre son unique précis, écrivait récemment : «L'Univers n'es~ pas seulement plus
portrait. « Cette branche de la litté- bizarre que nous ne l'imaginons, il est plus bizarre que tout ce que
rature (le réalisme fantastique) a été nous· pouvons imaginer. •
cultivée par de très grands écrivains Au-delà du rayon d'action de notre imagination, se trouve un immense
et par des ratés comme moi, disait-il.
Elle constitue le seul véritable réa- inconnu. Cet inconnu recule, certes, comme recule l'ignorance où
lisme, la seule prise de position de nous étions des galaxies à mesure que se ·développent les grands
l'homme vis-à-vis de l'univers». télescopes. Mais (Pascal l'avait déjà fait observer) si le rayon d'une
A la suite de cet hommage à sphère augmente, sa surface augmente également, et beaucoup plus
Lovecraft, vous trouverez une nou- vite, puisqu'elle croît comme le carré du rayon. Et, à mesure que
velle inédite en France, dont nous
(1) Lors de la publication du premier ouvrage traduit de Lovecraft:
avons retrouvé le texte original dans La Couleur tombée du Ciel, Denoël.
un numéro de la revue américaine
« Weird Tales» de 1937.

La littérature différente 43
nos connaissances augmentent, le rayon de notre imagination varie évidemment avec la mentalité
imagination doit croître avec elles, et multiplier de celui qui l'envisage.
la surface de contact avec l'inconnu. Lovecraft avait répondu par un effroi qu'il réussit
prodigieusement à communiquer au lecteur.
UN MYTHE QUI EXPRIME D'autres réactions sont évidemment possibles.
L'INFINITÉ DU COSMOS L'attitude de Lovecraft s'explique, en partie du
moins, par sa psyçhologie personnelle.
Le grand mérite de Lovecraft est d'avoir conquis '
pour l'imagination humaine d'immenses domaines UN MALADE ENFERMÉ
où elle ne s'était jamais encore aventurée. Sa DANS LA MALADIE ET LA PAUVRETÉ
pensée a pénétré aussi loin que la pensée humaine
le peut de nos jours. Il a créé un mythe dont il Sur Lovecraft lui-même, les œuvres de lui publiées
dit lui-même qu'il « aurait encore une signification jusqu'à présent ne révélaient pas grand-chose.
pour les cerveaux composés du gaz des nébuleuses La Clé d'Argent (2) est la seule autobiographie
spirales ». Un mythe qui exprime la grandeur spirituelle de Lovecraft qui nous soit parvenue.
et l'effroi du Cosmos non seulement à l'échelle Elle nous fait suivre le chemin qui mène hors
humaine, mais pour toute intelligence, même si de notre univers, dans les continus de l'inconnu.
sa forme extérieure ne ressemble pas à la nôtre. Ce chemin suit, jusqu'à un certain point, la route
Car toute intelligence, même plus puissante que de la science. Il se sépare, par contre, nettement
la nôtre, doit connaître l'existence des grands de l'occultisme. Sur celui-ci, Lovecraft porte
domaines inconnus, doit ressentir «l'effroi des un jugement dur : « La stupidité crasse, le jugement
espaces infinis » qui glaçait Pascal. faux et la rigidité d'esprit ne sont pas des substituts
Ces énormes étendues de l'espace et du temps, la pour le rêve. »
Science a confirmé pleinement leur existence Ce chemin qui mène aussi loin dans l'inconnu
depuis la mort de Lovecraft. La radioactivité que l'esprit humain peut atteindre ne peut être
a permis d'établir que la Vie existe sur la Terre suivi que par l'imagination, soutenue par les
depuis près de trois milliards d'années. connaissances scientifiques et historiques les plus
Les dimensions de l'univers viennent de doubler, étendues. Cette.route est ouverte à tout le monde,
à la suite de mesures plus précises. H.P. Robertson, y compris au malade emprisonné dans sa maladie
en Amérique, Vorontzov-Véliaminov, en U.R.S.S., et sa pauvreté qu'était Lovecraft. (Le déporté
arrivent même à la conclusion que l'univers est que je fus s'est également aperçu que cette route
infini dans l'espace et dans le temps et nop. pas d'évasion existe, et qu'elle mène très loin, bien
fini et courbe comme l'avait cru Einstein. au-delà des barbelés).
De cet univers peut-être infini, les radiotélescopes Cette route existera toujours. Même si, un jour,
récemment inventés captent des signaux qui ne l'homme développe l'astronef, ou des machines
paraissent pas provenir des étoiles, qui sont plus merveilleuses encore, voyageant dans le temps
peut-être la manifestation de phénomènes naturels et les dimensions, au-delà d'un point extrême
inconnus, mais peut-être aussi celle d'intelligences atteint physiquement s'étendront toujours les
disposant de moyens d'action infiniment supérieurs domaines accessibles seulement à l'esprit hµmain.
aux nôtres. Dans cet infini de l'espace et du temps, Pour pouvoir suivre ce chemin, Lovecraft avait
n'existe-t-il pas des activités supérieures à notre d'abord commencé par absorber une grande
activité de microbes, des activités à l'échelle de partie du savoir humain. Il ne m'était jamais· arrivé
l'univers tel que la science nous le montre? de correspondre avec un être pareillement
La réaction à cette idée d'un univers vivant et omniscient. Il connaissait un nombre incalculable
riche en faits naturels inconnus comme en activités
vivantes situé au-delà du rayon d'action de notre (2) Dans Démons et Merveilles, éditions des Deux Rives.

44 La littérature différente
de langues, y compris quatre langues africaines : en sont simplement la transcription. II m'en
Damora, Swahili, Chulu et Zani, et des dialectes. envoya fréquemment des récits détaillés. Ces récits
Il écrivait avec autant d'érudition sur les mathé- étaient extraordinaires, par l'envergure de l'imagi-
matiques, les cosmogonies relativistes, la civili- nation et la cohérence des détails. Il connaissait,
sation aztèque, la Crète ancienne, la chimie bien entendu, à fond, l'œuvre de Sigmund Freud.
organique. Mais il n'y croyait guère. En effet, la psychanalyse
Il absorbait ce savoir par une espèce d'osmose aurait du mal à expliquer des constructions aussi
extraordinaire. Lorsque je lui écrivis pour le cohérentes que le roman «Dans /'Abime du
féliciter d'avoir décrit un quartier peu connu de Temps " (5). Le cas de Lovecraft n'est d'ailleurs
Paris dans «La Musique d'Erich Zann » (3), en pas unique. Lovecraft est revenu sur l'importance
lui demandant s'il avait jamais visité Paris, il me des rêves dans une nouvelle intitulée " Au-delà
répondit : «Avec Poe, en rêve» (With Poe, in a du Mur du Sommeil ». Ces voyages imaginaires,
dream). qui étaient d'abord une évasion, sont rapidement
devenus la partie essentielle de sa vie. Mais,
L'EXILÉ même dans les rêves, il conservait les traits essentiels
de son caractère : la rigueur scientifique et la
De sa maison du 10 Barnes Street, à Providence logique. J'ai rarement connu un matérialiste
(Rhode Island), il avait voyagé dans tous les pays plus convaincu ou un amateur comprenant mieux
décrits ou imaginés par les hommes. De tous ces les mathématiques. Dans d'autres circonstances,
pays, c'est le xv111e siècle américain qu'il il serait certainement dev_enu un physicien extrê-
préférait et qu'il a admirablement décrit dans le mement brillant. Une fois de. plus, la pauvreté
début de son roman L'Ajfaire Charles Dexter et la maladie opposèrent des barrières à son
Ward (4). génie. Il paraît invraisemblable, dans un pays où
Il s'y trouvait chez lui et devait rêver d'une l'argent est aussi facilement gagné qu'aux États-
machine qui l'y emmenât à travers le Temps. Unis, qu'un homme de la culture de Lovecraft
" Le combat contre le temps >>, écrivit-il un jour, ne soit jamais arrivé à se procurer plus de 15 dollars
" est le seul véritable sujet de roman "· Marcel par semaine. Un laveur de vaisselle dans un
Proust ne ! 'aurait pas démenti. restaurant.en gagnait, à l'époque, 60 à 70 et ceci
Cette maison, au 10 Eames Street, à Providence, pour un travail bien moins pénible que celui de
Lovecraft ne devait pas la quitter bien souvent. Lovecraft qui passait plus de 10 heures par jour
La pauvreté l'en empêcha. La pauvreté et aussi à remettre en bon anglais des nouvelles et des
une certaine hostilité que les choses lui mani- romans destinés aux magazines américains. Plus
festaient. Il ne pouvait supporter le froid, même d'une fois, ses amis essayèrent dé lui faire gagner
aux environs de zéro degré et le moindre contact davantage en lui faisant directement écrire ces
avec la mer ou des objets en provenance de la récits dont la trame est souvent très simple. Les
mer, le rendait malade. Il s'est donc très peu magazines américains de l'époque (c'était avant
déplacé. Un voyage dans le sud des États-Unis, la télévision et la grande vogue des bandes
un séjour à New-York, quelques excursions dans dessinées) étaient étroitement spécialisés. Il y
la région de Boston, telles furent ses seules errances avait des magazines consacrés aux histoires de
visibles. cow-boys, aux histoires d'amour, aux histoires
Il se rattrapa en voyageant loin en imagination policières, aux histoires de pompiers, aux histoires
et en rêve. Les rêves de Lovecraft étaient d'une du Grand Nord, aux histoires de la jungle, etc...
précisio.n extraordinaire. Certaines de ses nouvelles On fit essayer à Lovecraft tous ces genres. Cbaque
fois, les éditeurs durent lui renvoyer ses récits.
(3) Dans Je suis d'a//leurs, éditions Denoël.
(4) Dans le recueil : Par-delà le mur du sommeil, éditions Denoël. (5) Denoél.

Lovecraft, ce grand génie venu d'ailleurs 45


II s'agissait d'œuvres qui semblaient avoir été Aucune histoire des lettres américaines, aucun
écrites par un martien. Dans un anglais parfait, dictionnaire des lettres, aucun Who's who, ne
l'auteur révélait son ignorance des détails les plus l'a jamais mentionné.
normaux de la vie quotidienne. Il ne savait pas Il croyait pourtant à l'importance du réalisme
ce qu'était un homme, une femme, l'argent, le fantastique. «Cette branche de la littérature »,
métro, un cheval, il ignorait même les réalités écrivait-il, «a été cultivée par de très grands
les plus fondamentales de la vie américaine : la écrivains comme Lord Dunsany, et par des ratés
situation (job), la position (standing), la nécessité comme moi. Bile constitue le seul véritable
du confort et du progrès matériel. Aux lettres réalisme, la seule prise de position de l'homme
étonnées des éditeurs, il répondit : "Je m'excuse, vis-à-vis de l'univers n.
mais la pauvreté, le chagrin et l'exil m'ont fait J'ai toujours eu l'impression qu'il en aurait dit
sortir tout cela de la tête. n davantage si la pudeur, la crainte du ridicule
L'exil : voilà le mot-clé. Lovecraft s'est toujours ne l'avaient arrêté. Il était d'ailleurs très réservé
comporté comme un étranger, un être venu de vis-à-vis des humains. La seule forme de la vie
très loin. De temps en temps surgissent des êtres sur cette planète qui avait sa confiance était le
de ce genre. Kafka, qui ne semble pas avoir connu chat. Il en avait toujours plusieurs chez lui et
Lovecraft, paraît en avoir été un autre exemple. obtenait avec eux cette communication secrète
que les amis des chats connaissent bien.
LE SEUL RÉALISME Était-il lui-même effrayé par les visions qu'il
DIGNE DE LA GRANDEUR DE L'UNIVERS évoquait? Je ne le crois pas. Il a simplement
choisi la terreur comme sujet de son sermon,
Vivant parmi nous en exil, il était inutile de lui comme moyen de nous faire comprendre
demander d'apprécier nos valeurs. Son mariage l'immensité de l'univers et des forces qui s'y
fut tout naturellement un échec et les tentatives meuvent.
pour le « lancer n se terminèrent tout naturel-
lement en désastre. JACQUES BERGIER.

46 La littérature différente
Hypnos Nouvelle inédite

H.P. Lovecraft

« A propos du sommeil, cette qui serait incompréhensible si


sinistre aventure de toutes nos nous ne savions qu'elle est le
. .nuits, nous pouvons dire que résultat de l'ignorance du
les hommes vont se coucher danger.» BAUDELAIRE
chaque jour avec une audace (citation faicc par Lovecraft)

S'il existe des dieux compatissants" qu'ils me protègent durant ces


heures où rien au monde ne peut me garder des abîmes terrifiants
du sommeil! La mort est douce, car elle est sans retour, mais celui
qui émerge des chambres profondes de la nuit, hagard parce qu'il sait,
ne sera plus jamais en repos. Je fus dément quand je plongeai dans
les mystères que l'homme n'est pas fait pour atteindre. Avec cette
frénésie sans frein! Avec tant d'appétits sans contrôle! Quant à mon
seul ami, celui qui m'entraîna, qui alla plus loin que moi, et qui fut
emporté par des forces dont je redoute toujours l'appel, quant à
mon seul ami, était-ce un fou, était-ce un dieu? ...
Nous nous rencontrâmes, je m'en souviens, dans une gâre. Une foule
de lourdauds curieux l'entourait. Il était étendu, sans connaissance.
Une convulsion avait rendu étrangement rigide ce corps fluet vêtu
de noir. Il devait avoir quarante ans. Son visage aux joues creuses
était durement ridé, mais d'un!-pur ovale et d'une noble finesse. Sa
chevelure épaisse et sa courte barbe grisonnaient. Son front était
puissant et blanc comme un marbre de Pentelicus. Je suis sculpteur,
et pour moi cet homme foudroyé était un faune de !'Hellade sorti
des ruines d'un temple, ressuscité et projeté dans notre monde étouffant
pour y subir le froid et le poids du temps. Lorsqu'il ouvrit ses yeux
immenses et noirs, je sus que j'avais enfin trouvé un ami. Car de tels
yeux, sans aucun doute, avaient contemplé les choses pleines de
grandeur et d'épouvante, les choses de l'Ailleurs, celles que je
chérissais en rêve et cherchais en vain. J'écartai la foule, je dis à cet
homme, sans préambule ni hésitation, qu'il était mon maître, mon
guide, mon frère, et il acquiesça d'un battement de paupières. Nous

La littérature différente 47
partîmes tous les deux, muets. Un peu plus tard, devinais sa présence, en dépit de l'absence de
il se mit à parler, et la musique de sa voix évoquait forme, par une espèce de mémoire imagée dans
des violes très anciennes et des sphères de cristal. laquelle son visage m'apparaissait baigné d'une
Nous parlions jour et nuit, tandis que je faisais lumière dorée, avec des joues anormalement jeunes,
son buste ou gravais son visage dans l'ivoire. un front olympien, des yeux fulgurants. Nous ne
Il ne m'est guère possible de préciser la nature de prenions pas de notes, et nous ne dations pas
nos recherches. Je peux dire seulement qu'il nos expériences car le temps était devenu pour.
s'agissait de saisir le fil d'un autre univers situé nous une simple illusion. De singuliers phéno-
·au-delà de la matière, du temps et de l'espace. mènes se produisirent probablement, car il me
Nous n'en soupçonnons l'existence que dans le souvient que nous en étions venus à nous demander
sommeil, ou plutôt dans certains rêves excep- pourquoi nous ne vieillissions plus du tout. Nos
tionnels, rêves de rêves, ultra-rêves qui demeurent entretiens étaient pleins d'ambitions qui ressem-
ignorés de la plupart des hommes et n'apparaissent blaient à des blasphèmes. Un jour, mon ami
qu'une fois ou deux dans une vie consacrée à écrivit un souhait qu'il n'osait faire passer par
l'esprit. sa bouche. Après avoir brûlé le papier, j'ai regardé
Des sages ont interprété les rêves, et les dieux ont par la fenêtre, avec effroi, le ciel nocturne
ricané. Un homme aux yeux d'oriental a dit chargé d'étoiles ... Il voulait dominer l'univers
que tout temps et tout espace sont relatifs, et les visible et au-delà. Un jour la terre et les étoiles
hommes n'ont pas compris. Mais ce savant lui- se déplaceraient sous son joug, un jour il contrô-
même n'a fait que soupçonner en un éclair de lerait la destinée de toutes les choses vivantes ...
formidables étrangetés. Mon ami et moi, nous Je l'affirme, je le jure : jamais je n'ai partagé ces
avons tenté davantage. Avec J'aide de drogues aspirations extrêmes, et si mon ami a dit ou écrit
exotiques, nous sommes partis à la poursuite le contraire, il s'est trompé.
de visions terribles et interdites. Tout ceci se Une nuit vint où des forces, des êtres venus des
passait dans notre studio, au sommet de la tour espaces inconnus nous firent tournoyer dans le
d'un manoir du comté de Kent. vide sans limites, au-delà de la pensée, au-delà
L'impossibilité de m'exprimer est la pire des de toute entité. Nous passâmes rapidement, cette
agonies que j'endure maintenant. Aucune langue fois, à travers des obstacles visqueux, et je sentis
ne possède les symboles qu'il faudrait pour rendre bientôt que nous étions emportés vers des domaines
compte de ce que j'ai ·senti, appris, durant ces infiniment lointains. Mon ami était largement
heures d'exploration impie. Du commencement en avance dans cette étrange plongée vers l'indi-
à la fin, nos découvertes furent de l'ordre des cible, vers l'obscur et le vierge. Je percevais une
sensations, mais de sensations hors du clavier exaltation sinistre sur l'image-souvenir de son
de l'humanité normale. Au cœur de tout cela,. il visage trop jeune et lumineux. Soudain, cette
y avait des éléments incroyables Cie temps et image s'effaça, je perdis le contact et fus projeté
d'espace : des choses sans existence séparée ou contre un obstacle infranchissable : nuage amorphe
définie. Comment dire? Lent plongeon, longue comme les autres, mais plus dense, sorte de masse
chute en vol plané? Une certaine partie de notre collante, si je puis dire, en ce domaine étranger
esprit rompait avec tout ce qui est réel et présent, à la matière. La lutte me réveilla et j'ouvris les
partait dans des abîmes ténébreux, vqguait dans yeux sur le mur de notre studio. Dans un coin,
une substance déconcertante en déchirant parfois mon ami rêveur était étendu, hagard et beau sous
certains obstacles : des sortes de nuages amorphes, la lumière verte et or venue de la lune. Il bougea.
des vapeurs visqueuses... Puisse le ciel m'éviter d'entendre une seconde
Dans ces vols noirs et sans corps, nous étions fois la voix qui j'entendis alors! Il hurla, il hurla,
parfois séparés, parfois ensemble. Mais ensemble, et ses yeux noirs, que la peur rendait fous,
mon ami me précédait toujours de fort loin. Je baignaient dans l'enfer. Je m'évanouis, et c'est lui,

Illustration originale
48 La littérature différente de Pierre Balas
plus tard, qui me fit reprendre conscience lorsqu'il d'argent pour acheter des excitants, je ne sculptais
eut besoin de quelqu'un pour l'aider à écarter plus, et nous souffrions beaucoup. Une nuit, mon
de son âme l'horreur et la désolation. Ce fut la ami, épuisé, s'enfonça dans un sommeil à respi-
fin de nos recherches volontaires dans les cavernes ration profonde dont je ne pus l'arracher. Je
du rêve. Écrasé, tremblant et grave, mon ami, me souviens de tout : notre triste grenier plongé
qui avait traversé la barrière, me dit qu'il ne nous dans l'obscurité, les toits battus par la pluie, le
faudrait plus jamais tenter de pénétrer dans tic-tac de notre pendulette, les grincements d'une
!'Ailleurs. Il n'osait me décrire ce qu'il avait vu. persienne, au loin, la rumeur de la ville amortie
Mais, désormais, me dit-il encore, nous devrions par le brouillard, et, là-dessus, cette respiration
dormir aussi peu que possible, nous tenir éveillés, à qui semblait rythmer les efforts, les angoisses
n'importe quel prix. Sans doute avait-il raison, d'un esprit en voyage vers des sphères défendues,
car, maintenant, en effet, une sorte de panique affreusement lointaines. Une horloge sonna
s'emparait de moi dès que le sommeil allait me quelque part; j'étais tendu, troublé, et ma rêverie
saisir, dès que ma conscience allait basculer. Et pleine de vagues peurs revenait sans cesse à son
pourtant, comment ne pas dormir du tout? Après centre : le temps, l'espace, l'infini. Au-delà des
chaque sommeil bref et inévitable, je me sentais toits, du brouillard et de la pluie, dans les obscurs
vieilli, et mon ami plus encore. Sur son visage déserts du cosmos, Corona Borealis se levait au
que j'avais admiré, les rides se creusaient presque Nord-Est, Corona Borealis que mon ami semblait
à vue d'œil. C'était terrible, c'était hideux. Nous tant redouter et dont le demi-cercle d'étoiles
changeâmes de vie. Jusqu'à présent, mon ami, devait scintiller, invisible à nos yeux, à travers
qui ne me confia jamais ni son nom, ni son origine, les abîmes sans mesure. Et soudain, mes oreilles
avait vécu en reclus. Et, brusquement, il ne pouvait fiévreuses furent atteintes par un autre son, par
plus rester seul, ni même en ma simple compagnie. un ronronnement bas et insistant, l'écho d'une
Il lui fallait une foule nombreuse, joyeuse. Nous clameur monotone et moqueuse, une vibration
nous mîmes à hanter les lieux de réunion de la en provenance du ciel noir, un appel venu d'autres
jeunesse où notre apparence et notre âge mondes, de très loin, du Nord-Est. Mais ce n'est
suscitaient des sarcasmes. Dès que les étoiles pas ce ronflement sidéral qui marqua mon âme,
commençaient à briller, la peur le prenait, et il à tout jamais, d'une insondable terreur, et me
jetait des regards inquiets vers le ciel. Il ne fixait fit pousser de tels hurlements que les voisins et
pas toujours le même point. En hiver, c'était vers la police accoururent pour enfoncer la porte.
le Nord-Est. En été, presque au-dessus de nos Ce n'est pas ce que j'entendis, c'est ce que je vis.
têtes. En automne, vers le Nord-Ouest. Et à l'aube, Car, dans cette chambre obscure, un faisceau
toujours, vers l'Est. Au bout de deux ans, je de lumière or rouge, d'une lumière froide,
finis par comprendre que ce point changeant traversant les ténèbres sans les disperser, naquit
d'où lui venait tant d'angoisse, correspondait à la de l'angle Nord-Est et vint se poser sur la tête
constellation Corona Borealis. du dormeur, sur ce visage qui m'apparut alors
Nous avions maintenant un studio à Londres. tel que dans l'image-souvenir de notre dernier
Nous ne nous quittions jamais, et jamais nous voyage à travers l'espace-abîme et le temps
n'évoquions les choses anciennes. Les excitants dissocié, immortellement jeune et souriant d'une
dont nous usions pour nous tenir en éveil, une joie âpre, maudite, tandis que s'ouvraient les
certaine débauche, la tension nerveuse, tout cela barrières de l'insondable.
nous avait usés. Mon ami n'avait plus de cheveux Le dormeur se réveilla, les yeux noirs et liquides
et sa barbe était blanche. Nous avions presque se révulsèrent, les lèvres amincies arrêtèrent un
vaincu le sommeil : une heure, deux heures au cri trop effrayant pour retentir, et dans ce silence
plus, chaque jour. Vint un mois de janvier de d'agonie, je suivis jusqu'à sa source ce rayon
brouillard et de pluie glacée. Nous n'avions plus de lumière interdite. C'est alors que je fus saisi

50 La littérature différente
par une crise d'épilepsie qui attira vo1sms et
police. Je ne puis dire ce que j'ai vu. Je ne puis.
Et le dormeur qui a vu cela aussi, et bien plus
encore, ne parlera plus jamais. Mais moi,
maintenant, je me protégerai tant que je pourrai
contre les Maîtres du Sommeil, contre le ciel
nocturne, contre les folles ambitions de la
connaissance et de la philosophie.
Je ne sais au juste ce qui s'est passé. Mon esprit
a été déséquilibré. Mais celui des autres aussi, je
crois. Ils disent que je n'ai jamais eu d'ami. Ils
disent que j'ai toujours été seul, entièrement et
tragiquement occupé par l'art, la métaphysique
et la démence. Ils n'eurent pas un mot de pitié
pour mon ami, paralysé à jamais, immobile à
jamais dans son coin. Mais ce qu'ils trouvèrent
sur le divan les plongea dans l'émerveillement,
'paraît-il. Ils se mirent à chanter mes louanges, ils
me donnèrent une gloire que je ne comprends
pas, une renommée qui m'importe bien peu au
fond de mon désespoir, tandis que je demeure
assis des heures et des heures, des jours et des
jours, chauve, la barbe grise, ratatiné, paralysé,
brisé, et adorant cet objet qu'ils ont trouvé. Eux
aussi, ils regardent avec extase cette chose froide
que le faisceau de lumière bourdonnante me laissa.
C'est tout ce qui me reste de mon ami. C'est une
tête de marbre merveilleuse, olympienne, d'une
jeunesse, d'une perfection hors du temps, et
couronnée de pavots. Ils disent que ce visage est
celui que j'avais à vingt-cinq ans. Mais sur le
socle, un seul nom est gravé en lettres attiques :
HYPNOS.
H.P. LOVECRAFT
(trotlutlion Louis Pa_,ls el ]a<tjtlU Bergier)

(
300•• ,
320••
m .•
1ill::
O(,.=-·_j_
~ l'i'0°-\(_)

COL OS
Comment servir l'homme
Damon Knight Un chef-d'œuvre de la Science-Fiction

Dans les glaces de l'humour implacable.

Damon Knight est rédacteur en Les Kanamites n'étaient pas très beaux, il est vrai. Ils ressemblaient
chef d'une importante publication un peu à des gorets et un peu à des hommes. Ce n'est pas là une
américaine. Il est aussi l'un des combinaison très heureuse. En les voyant pour la première fois, on
plus brillants conteurs de sa géné- était horrifié et c'était pour eux un terrible handicap. Lorsqu'une
ration. Pour nolis, il est l'auteur d'un créature d'aspect démoniaque tombe des étoiles pour vous offrir un
chef-d'œuvre de la « littérature
différente », cette nouvelle que vous cadeau, votre premier mouvement est de refuser. .
allez lire et qui stupéfia le public. Je ne sais sous quel aspect on imaginait des visiteurs interstellaires
Depuis « La Guerre des Mondes », - ceux qui avaient réfléchi à la question tout au moins. Des anges,
de Wells, l'arrivée sur la terre peut-être, ou des êtres beaucoup trop différents de nous pour faire
d'êtres appartenant à d'autres naître véritablement la répulsion. C'est peut-être la raison pour
mondes est devenu un thème banal. laquelle ils inspirèrent semblable dégoût lorsqu'ils atterrirent dans
Damon Knight renouvelle ce thème leurs immenses astronefs et qu'on vit quel était leur véritable aspect.
en y introduisant les préoccupations Les Kanamites étaient petits de stature et très velus - couverts
subconscientes de toute ùne Civili- de poils épais, hérissés et d'un brun grisâtre, sur toute leur personne
sation, puis fait exploser son récit
dans « les glaces de l'humour abominablement dodue. Le nez rappelait un groin, les yeux étaient
implacable »••• petits et ils avaient des mains épaisses avec trois doigts seulement.
Ils portaient un harnachement de cuir vert et des culottes courtes,
mais je crois que leurs shorts étaient uniquement une concession
à notre conception de la décence publique. Leurs vêtements étaient
d'une coupe très à la mode, avec pattes aux poches et martingale dans
le dos. Les Kanami_tes, en tout cas, n'étaient point dépourvus
d'humour ; leur mise le démontrait.
Ils étaient trois à cette session des Nations Unies, et je ne saurais
rendre l'impression étrange qu'on éprouvait à les voir là, au milieu
d'une solennelle séance plénière - trois créatures replètes, à l'air
porcin, en shorts verts, siégeant à la longue table au-dessous de la

La littérature différente 53
tribune, en présence des délégués de toutes les cadeaux sans précédents tout en ne demandant
nations. Ils étaient assis, regardant poliment rien en échange? "
chaque orateur. Leurs oreilles plates pendaient Le docteur poursuivit alors : « A la requête de
sur les écouteurs. Je crois que, par la suite, ils plusieurs délégués, et avec le plein assentiment
assimilèrent toutes les langues humaines mais, de nos visiteurs les Kanamites, mes collaborateurs
à cette époque, ils ne savaient encore que le et moi avons pratiqué sur ces Kanamites une
français et l'anglais. série de tests avec les appareils que vous voyez
Ils semblaient parfaitement à leur _aise - et cette devant vous. Ces tests vont être répétés. " Un
raison, ainsi que leur humour, me les rendait murmure parcourut la salle. On entendit crépiter
sympathiques. Mais je faisais partie d'une minorité. les ampoules flash et l'une des caméras· de télé-
Ils déclaraient très simplement qu'ils désiraient vision s'avança pour être mise au point sur le
nous venir en aide, et je les croyais. Évidemment, panneau de commande de l'équipement du docteur.
en tant que traducteur. aux Nations Unies, mon En même temps, le gigantesque écran de télévision
opinion ne comptait guère. Mais je considérais derrière le podium s'éclaira et l'on vit la face
leur venue comme le plus heureux événement qui blafarde de deux cadrans, chacun avec son index
se fût jamais produit sur terre. marquant zéro, puis une bande de ruban en papier
Le délégué de l'Argentine se leva et déclara que et la pointe d'un stylet reposant sur elle.
son gouvemément s'intéressait à la démonstration Les aides du docteur fixaient des fils métalliques
d'une nouvelle source d'énergie bon marché aux tempes de l'un des Kanamites, lui enroulaient
qu'avaient donnée les Kanamites lors de la précé- un tuyau de caoutchouc enrobé de toile autour
dente séance, mais que ce gouvernement ne de l'avant-bras et lui collaient quelque chose
• pouvait prendre d'engagements définitifs quant dans la paume de la main droite .
à la politique future sans un examen beaucoup Sur l'écran, nous vîmes le ruban de papier se
plus approfondi. mouvoir tandis que le stylet y traçait un lent
C'était ce que disaient tous les délégués, mais il dessin zigzagant. L'une des aiguilles fut agitée
me fallut prêter une attention toute particulière de soubresauts rythmiques; l'autre bondit sur
au senor Valdes, car il avait tendance à bafouiller le cadran puis s'immobilisa au même point,
et son élocution était défectueuse. Je me tirai légèrement frémissante.
cëpendant de la traduction à mon honneur, en - Voici les instruments standards qui servent
dépit d'une ou deux hésitations passagères, puis à éprouver la vérité d'une affirmation, dit le
je me branchai sur la ligne polono-anglaise pour docteur Lévêque. Notre premier objet, puisque
voir ce que faisait Grégotj avec Janciewicz. la physiologie des Kanamites nous est inconnue
Janciewicz était la croix que devait porter Grégori a été de déterminer si oui ou non ils réagissaient
tout comme Valdes était la mienne. à ces tests à la manière des êtres humains. Nous
Janciewicz répéta les observations précédentes allons maintenant répéter l'une des nombreuses
avec quelques variations idéologiques, puis le expériences déjà effectuées afin de répondre sur
secrétaire général s'adressa au délégué de la France ce point.
qui introduisit le docteur Lévêque, le crimino- Il montra le premier cadran.
logiste; et une quantité considérable d'instruments - Cet instrument enregistre les battements de
compliqués furent apportés dans la salle. Le camr du sujet. Ceci montre la conductivité élec-
docteur Lévêque fit remarquer que la question trique de la peau dans la paume de la main, une
que se posaient de nombreuses personnes avait mesure de la transpiration qui augmente avec la
été fort bien exprimée par le délégué de l'U.R.S.S. tension. Et ceci - montrant du doigt l'appareil
lors de la précédente session, lorsqu'il avait à ruban et stylet - indique le dessin et l'intensité
demandé : « A quels motifs obéissent les Kana- des ondes électriques émanant du cerveau. On
mites? Quel est leur but en nous offrant ces a démontré, chez les sujets humains, que tous

54 La littérature différente
ces relevés variaient considérablement selon qu'on l'univers naturel. C'est pourquoi j'espère que les
disait ou non la vérité. peuples de la terre vont me comprendre et me
Il prit deux grands morceaux de carton, 1'un croire lorsque je déclare que notre mission sur
rouge et l'autre noir. Le rouge était un carré d'un ce globe est uniquement la suivante : vous
mètre de côté environ ; le noir un rectangle d'un apporter la paix et l'abondance dont nous jouissons
mètre et demi de long. Il s'adressa alors au nous-mêmes et dont nous avons déjà fait profiter,
Kanamite : dans le passé, d'autres races sur toute l'étendue
- Lequel de ces deux objets est plus long que de la galaxie. Lorsque votre monde ne connaîtra
l'autre? plus la faim, la guerre et les souffrances inutiles,
- Le rouge, répondit le Kanamite. ce sera là notre récompense.
Les deux aiguilles bondirent affolées et le graphique, Et les aiguilles n'avaient pas remué une seule
sur le ruban qui se déroulait, fit de même. fois.
- Je vais répéter la question, dit le docteur. Le délégué de · l'Ukraine se leva d'un bond,
Lequel est plus long que l'autre? demandant à être entendu, mais le secrétaire
- Le noir, dit la créature. général annonça la clôture de la séii.nce.
Cette fois, les instruments conservèrent leur Je rencontrai Grégori comme nous quittions la
rythme normal. salle. Il avait le visage rouge d'émotion.
- Comment êtes~vous venu sur cette ·planète, - Qui a monté ce numéro de cirque? demanda-
reprit le docteur. t-il.
- A pied, répliqua le Kanamite. - Ces tests m'ont paru parfaitement honnêtes,
Les instruments réagirent violemment à nouveau lui dis-je.
et l'on entendit des rires étouffés dans la salle. - Un véritable numéro de cirque! reprit-il avec
- Une fois de plus, dit le docteur, comment véhémence. Une bouffonnerie de bas étage! S'ils
êtes-vous arrivé sur ·cette planète? étaient honnêtes, pourquoi avoir étouffé la
- En astronef. Cette fois les instruments ne discussion? ·
bronchèrent pas. - Il y aura tout le temps de discuter demain,
Le docteur se tourna à nouveau vers les délégués : sûrement.
- Un grand nombre d'expériences analogues - Demain, le docteur et ses instruments seront
ont été pratiquées, reprit-il, et mes collègues ainsi à Paris. Il peut se passer beaucoup de choses d'ici
que moi-même, avons acquis la certitude que ce demain. Au nom du bon sens, mon vieux, comment
mécanisme fonctionne parfaitement. - Maintenant avoir confiance en une telle créature.
- il regarda alors le Kanamite - je m'en vais J'étais quelque peu irrité, et répliquai :
demander à notre hôte distingué de répondre à - :Ëtes-vous certain de ne pas vous tourmenter
la question posée lors .. de la dernière session par davantage au sujet de leur politique que de leur
le délégué de l'U.R.S.S., à savoir quels sont les apparence?
motifs des Kanamites pour apporter d'aussi Il fit : K Bah! »et s'en alla.
précieux cadeaux aux peuples de la terre? Le lendemain, les rapports commencèrent à
affluer en provenance des laboratoires officiels
Le Kanamite se leva. Parlant cette fois en français, du monde entier où l'on avait fait l'essai de
il dit : . la source d'énergie proposée par les Kanamites.
- Dans ma planète nous .avons un provèrbe qui Ils étaient débordants d'enthousiasme. Je ne
dit : « Il existe plus d'énigmes dans une pierre comprends rien à ces questions moi-même, mais
que dans la tête d'un philosophe». Les motifs qui il semble que ces petites boîtes métalliques
font agir un être intelligent, bien qu'ils puissent donnaient davantage d'énergie. électrique qu'une
parfois sembler obscurs, sont la simplicité même pile atomique et ceci pour une bouchée de pain
en comparaison du fonctionnement complexe de et presque indéfiniment. Et on disait qu'elles

Comment servir l'homme 55


étaient si bon marché à confectionner que tout d'or, et elle s'avéra parfaitement exacte. Les
le monde pourrait en posséder une à soi. Au explosions dont parlaient les Kanamites compre-
début de l'après-midi le bruit courait que dix-sept naient également celles de l'essence ou des moteurs
pays avaient déjà commencé la concentration diesel. Ils avaient simplement rendu impossible
d'usines _pour en assurer la fabrication. de monter et organiser une armée moderne.
Le lendemain, les Kanamites sortirent les plans Nous aurions évidemment pu en revenir aux arcs
et des spécimens d'un instrument qui permettait et aux fi.èches, mais cela n'aurait jamais donné
d'augmenter de 60 à 100% la fertilité de n'importe satisfaction aux militaires, particulièrement après
quelle terre arable en accélérant la formation avoir disposé de la bombe atomique et du reste.
des nitrates dans le sol,. ou que1que chose d'ana- Il n'existerait plus, en outre, de raisons de faire
logue. On ne voyait plùs de manchettes de Journaux la guerre, puisque toutes les nations posséderaient
qui ne fussent çonsacrées aux ~namites. Et, le bientôt toutes les richesses qu'elles pouvaient
lendemain, ils lancèrent leur bombe. désirer.
- Vous disposez désormais de·· possibilités illi-
mitées pour augmenter' vos ressources alimen- Personne ne songea plus à ces expériences avec
taires, dit l'un d'eux. Il .montra, de sa main à les détecteurs de mensonges, ni à demander à
trois doigts, un appareil sur une table devant lui. nouveau aux Kanamites quelle politique ils
C'était une boîte sur un trépied avec un réflecteur poursuivaient. Grégori lui-même se sentit décon-
parabolique à l'avant. Nous vous offrons aujour- tenancé, car il n'avait rien sur quoi étayer ses
d'hui un troisième cadeau au moins aussi important soupçons. Je démissionnai de mon poste aux
que les deux premiers. Il fit signe aux opérateurs Nations Unies quelques mois plus tard, car je
de télévision d'avancer leurs caméras afin de prévoyais que j'allais bientôt me trouver en
pouvoir prendre des gros plans. Puis il saisit un chômage. Une activité bourdonnante régnait
grand morceau de carton couvert de dessins et encore aux Nations Unies, à cette époque, mais,
de mots anglais. Nous vîmes celui-ci sur l'immense d'ici un an ou deux, il n'y aurait plus le moindre
écran au-dessus du podium ; il était clairement travail. Toutes les nations de la terre étaient sur
lisible. le point de con.naître la prospérité et il n'y aurait
- On nous a dit que cette télédiffusion était plus beaucoup d'arbitrages à faire.
relayée dans le monde entier, continua le Kana- J'acceptai un poste de traducteur à l'ambassade
mite. Je voudrais que tous ceux qui possèdent kanamite, et ce fut là que je rencontrai à nouveau
un appareil pour prendre des photographies d'un Grégori. Je fus content de le voir mais me demandai
écran de télévision s'en servent maintenant. ce qu'il pouvait bien faire là.
Le secrétaire général se pencha en avant et posa - Je vous croyais dans l'opposition, lui dis-je.
vivement une question, mais le Kanamite n'y Vous n'allez pas me répondre que vous êtes
prêta pas la moindre attention. maintenant convaincu de la bonté des Kanamites?
- Cet appareil, poursuivit-il, projette un champ Il parut quelque peu gêné.
dans lequel aucun explosif de quelque nature - Ils ne sont pas ce qu'ils semblent, en tout cas, ·
qu'il soit ne peut détoner. Il se fit un silence dit-il.
surpris, car personne ne comprenait exactement. C'était à peu près la limite de ce qu'il pouvait
Le Kanamite dit alors : raisonnabJement concéder, et je l'invitai à venir·
~ On ne peut le supprimer. Si une nation en prendre un verre au salon de l'ambassade. C'était
possède le secret, il doit appartenir à toutes. Et une pièce intime et il se fit plus loquace après
comme personne ne semblait encore comprendre, le second cocktail.
il expliqua brutalement : il ne pourrait plus y - J'éprouve pour eux une curiosité passion.née.
avoir de guerre. Je les déteste toujours rien qu'à les voir - cela
C'était bien la plus stupéfiante nouvelle de l'âge n'a pas changé, mais je suis capable maintenant

56 La littérature différente
de me raisonner. Vous aviez évidemment raison ; livre des Kanamites et s'efforçait de le déchiffrer.
ils ne nous veulent que du bien. Mais voyez-vous ... Ils écrivaient au moyen d'idéogrammes encore
Il se pencha vers moi par-dessus la table, on n'a beaucoup plus ardus que le chinois, mais il était
jamais répondu à la question du délégué soviétique. décidé à en venir à bout, même si cela devait lui
Je crois bien que je poussai un rugissement. prendre des années. Il me demanda de l'aider.
- Non, vraiment, poursuivit-il. Ils nous ont dit En dépit de mes sentiments, je me sentis intéressé.
ce qu'ils comptaient faire. Nous apporter la paix Je savais qu'il s'agissait d'un travail de longue
et l'abondance. Mais ils n'ont jamais dit pourquoi? haleine. Nous passâmes quelques soirées ensemble
- Mais les missionnaires ... à cette étude, utilisant les renseignements fournis
- Sornettes! interrompit-il furieusement. Les par les notices affichées par les _Kanamites et le
missionnaires sont poussés par des raisons reli- lexique anglais-kanamite des plus sommaires
gieuses. Si ces créatures possèdent une religion destiné au personnel. Ma conscience me tour-
quelconque, ils n'y ont jamais fait la moindre mentait à cause du livre dérobé mais, peu à peu,
allusion. Qui plus est, ils n'ont pas envoyé un je ne pus m'empêcher de me passionner pour ce
collège de missionnaires, mais une délégation problème. Les langues sont mon domaine, après
diplomatique, un groupe représentatif de la tout.
volonté et de la politique de leur peuple tout entier. Nous réussîmes à interpréter le titre en quelques
Or, en quoi notre prospérité peut-elle intéresser semaines. C'était : «Comment servir l'Homme. "
les Kanamites en tant que peuple ou nation'? Il s'agissait évidemment d'un manuel à l'usage
- Intérêt culturel ?... des nouveaux membres du personnel de l'ambas-
- Culturel, mon œil! Non, il s'agit de quelque sade. Il en arrivait sans cesse d'autres maintenant.
chose de beaucoup moins évident et en relation Une cargaison par mois environ. Ils fondaient
avec leur psychologie et non pas la nôtre. Mais, toutes sortes de laboratoires de recherches, des
croyez-moi, il n'existe point d'altruisme entiè- cliniques et autres établissements. S'il existait
rement désintéressé. D'une manière ou d'une encore quelqu'un· sur terre, à part Grégori~ pour
autre, ils ont quelque chose à y gagner. douter des intentions de ces créatures, il devait
- Et c'est la raison de votre présence ici? Vous se trouver quelque part au fin fond du Thibet.
essayez de découvrir de quoi il s'agit?
- Parfaitement exact. J'ai demandé à faire II était stupéfiant de voir les changements survenus
partie d'un des groupes d'échanges de dix ans, depuis moins d'un an. Il n'existait plus d'armées
mais je n'ai pas réussi. Le quota était rempli permanentes, plus de disettes, plus de chômage.
une semaine après qu'ils en eurent fait l'annonce. Lorsque vous 'preniez un journal, ce n'étaient plus
A défaut, donc, je suis venu ici. J'étudie leur des histoires de «bombe atomique " ou de « V-2"
langage. Vous savez qu'une langue reflète l'essentiel qui vous sautaient aux yeux. Les nouvelles étaient
de la psychologie de ceux qui l'utilisent. Je toujours bonnes et il était difficile de s'y habituer.
commence à me débrouiller assez bien en ce qui Les Kanamites travaillaient à la biochimie
concerne la langue parlée. Elle n'est pas vérita- humaine et on n'ignorait point, dans les milieux
blement difficile et j'y relève déjà des indices. qui touchaient à l'ambassade, qu'ils seraient
Je suis sûr que je finirai par trouver la réponse. bientôt en mesure de proposer des méthodes
- Le désir de puissance, dis-je, et nous retour- permettant de rendre notre race plus grande,
nâmes à notre travail. robuste et saine, d'en faire pratiquement des
surhommes et ils entrevoyaient des possibilités
Je vis fréquemment Grégori à la suite de cette de guérison pour les troubles cardiaques et le
rencontre et il me tenait au courant de ses progrès. cancer. Je restai sans voir Grégori pendant une
Un mois plus tard environ, je le trouvai un jour quinzaine, j'avais besoin depuis fort longtemps
très bouleversé. Il avait réussi à se procurer un de prendre des vacances et j'étais allé les passer

Comment servir l'homme 57


au Canada. A mon retour, je fus atterré par le
changement que je remarquai chez lui.
- Que diable vous est-il arrivé, Grégori?
demandai-je. Vous avez l'air d'un fantôme!
- Venez au salon.
Je l'y suivis et il se servit un whisky bien tassé
comme s'il avait besoin d'un cordial.
- Allons, mon vieux, qu'est-ce qu'il y a ?
insistai-je.
- Les Kanamites m'ont inscrit sur la liste des
passagers pour le prochain navire d'échanges,
dit-il. Vous aussi, sinon je ne vous en parlerais pas.
- Eh bien? dis-je.
- Ce ne sont pas des altruistes.
- Que voulez-vous dire?
- Exactement ce que Je vous ai dit, ce ne sont
pas des altruistes.
J'essayai de le raisonner. Je lui fis remarquer
qu'ils avaient fait de la terre un paradis, en compa-
raison de ce qu'elle était auparavant. Il se contenta
de hocher la tête.
Alors je lui dis : « Et ces tests avec les détecteurs
de mensonges, pouvez-vous y trouver à redire?
- Une farce, répliqua-t-il d'une voix blanche.
Je vous l'avais déjà déclaré à cette époque, pauvre
imbécile. Ils ont dit la vérité, cependant, si on
les prend à la lettre.
- Et le livre? poursuivis-je, agacé. Que pouvez-·
vous objecter à ce livre « Commem servir
l'Homme? • Il n'était pas destiné à être lu par
vous. Il est donc sincère. Comment expliquez-vous
cela?
- J'ai déchiffré le premier paragraphe de ce
livre, dit-il. Pourquoi donc croyez-vous que je
ne dors plus depuis une semaine?
- Pouquoi? repris-je. Il eut un cuti.eux sourire
de travers, comme s'il avait eu envie de pleurer
plutôt.
- C'est un livre de cuisine -, dit-il.
DAMON KNIGHT.

58 La littérature différente
Redécouverte du roman d'aventures .anglais
Jacques Bergier

Je pense parfois que les bons lecteurs sont des oiseau?< rares,
encore plus ténébreux et singuliers que les bons auteurs:
JORGE LUIS BORGÈS

La période qui va de Stevenson à l'entre-deux guerres a été réellement


Des génies méconnus l'âge d'or du roman d'aventures en Angleterre.
Des chefs-d'œuvre Les plus grands écrivains s'y sont essayé. Kipling, tout d'abord, avec
Kim et Le Naulaka, Arnold Bennett avec le Grand Hôtel Roya/-
ignorés Babylone, L'Étrange Avant-Garde, Le Pillage des Villes, H. Seton
Merrimann avec La Simiacine et Les Vautours, John Buchan avec Le
Une histoire Prêtre Jean, Les Trente-neuf Marches, Conan Doyle avec Le Monde
de la littérature Perdu et La Vallée de la Peur et bien d'autres encore.
à repenser H. RIDER HAGGARD
Une bibliothèque
Le grand contemporain de Stevenson est H. Rider Haggard. Ce grand
à refaire écrivain, on ne sait pourquoi, est considéré en France comme un
auteur pour la jeunesse. On trouve dans les collections des livres
d'étrennes : Les Mines du Roi Salomon et Le Peuple du Brouillard,
et c'est à peu près tout. En fait, Haggard a écrit une quarantaine
de romans, les uns à cadre historique, comme Montezuma ou Eric
le Rouge, les autres se déroulant à son époque, et d'autres encore de
Science-Fiction, comme par exemple : Quand le Monde trembla.
Le chef-d'œuvre de Haggard est à notre avis la série : Elle, Ayesha,
la Fille de la Sagesse, Elle et Allan. Ce dernier livre rattache ce cycle
à un autre cycle de l'auteur : celui de Allan Quatermain, un des
personnages des Mines du Roi Salomon. Le cycle de Elle a été publié
en France en librairie par les éditions Crès, aujourd'hui disparues.
Il eut son moment de célébrité après la guerre,' lorsqu'un procès
retentissant opposa Rider Haggard à Pierre Benoît, à qui il reprochait

La littérature différente 59
d'avoir copié son livre L'Atlantide dans les premiers Conan Doyle a transmuté la personnalité déjà
volumes du cycle. En réalité, il semble qu'il y eut· exceptionnelle de Rutherford pour créer Challenger.
convergence d'idées, et que Pierre Benoît n'ait L~ premier et peut-être le plus beau des exploits
jamais lu les livres de l'auteur anglais. de Challenger, est Le Monde Perdu. On y voit
Le cycle ·de Elle se passe dans le monde du réuni autour de Challenger des personnages aussi
xix 0 siècle, mais avec des prolongements sur le extraordinaires que lui-même, et notamment
·'passé lointain et les civilisations inconnues. Ces sir John Roxton dont la profession est : Fléau
quatre romans sont riches de poésie, de connais- de Dieu. L'expédition du Monde Perdu au cœur
sances diverses, d'hypothèses curieuses sur la de l'Amérique du Sud, où les bêtes préhistoriques
théologie, l'alchimie et les civilisations. Mais ce survivent, est certainement un des sommets, nori
sont avant tout des romans. Haggard n'oubliait seulement du roman d'aventures, mais de ·ta
jamais qu'un roman est essentiellement une littérature anglo-saxonne tout court. Le mélange
histoire, et qu'il doit pouvoir être raconté au d'épopée et d'humour que constituent ces livres,
coin du feu comme les légendes populaires dont rappelle Winston Churchill dans ses moments
il est issu. C'est pourquoi le cycle de Elle a des les plus nobles. Le réalisme du livre est tel qu'une
qualités de suspense que trop de romans modernes Université américaine a, aussitôt après sa parution,
n'ont plus. Malgré cela, il n'y a dans ces livres organisé une expédition pour trouver le monde
aucune concession à la facilité, à· la vulgarité, à perdu. «Laissez-les aller, dit Conan Doyle, s'ils
la couleur locale bon marché. L'Afrique et le ne retrouvent pas le monde perdu, ils trouveront
Thibet, y sont surtout des lieux d'évasion et, par bien quelque chose de tout aussi passionnant ! »
plus d'un point, ce cycle rejoint Le Grand Meaulnes Le Monde Perdu fut suivi d'autres œuVl"es, toutes
d'Alain-Fournier. Le style est un anglais très réunies dans le volume publié par Robert Laffont.
classique, où l'on retrouve. parfois la grandeur ' La meilleure est : Le Ciel Empoisonné.
de la Bible. Un souffle épique extrêmement rare Conan Doyle s'est également illustré dans le
dans la- littérature contemporaine, parcourt tout roman d'aventures historique. En particulier, les
le récit. · deux volumes de La Com_pagnie blanche, Les
Moines guerriers et Les Epées glorieuses sont
CONAN DOYLE tout à fait remarquables. Il faut encore citer
dans les romans historiques de Conan Doyle :
Conan Doyle, lui, a utilisé avec le même bonheur Sir Nigel et La grande Ombre. Dans les nouveUes
le cadre des grandes villes de l'Amérique indus- historiques de Conan Doyle, les meilleures,
trielle en train de naître, ou de l'exotisme. Le peut-être, sont celles qui se déroulent" à l'époque
public français connaît ses romans où apparaît napoléonienne, et qui sont réunies dans les deux
Sherlock Holmes : Une Étude en Rouge, Le Chien volumes A ventures du Brigadier Gérard et Exploits
des Baskerville, La Vallée de la Peur, ,La Marque du Brigadier Gérard. On trouve dans ces deux
des Quatre. Mais Sherlock Holmes n'est pas, et recueils de nouvelles, en même temps que les
de loin, le plus étonnant des personnages créés aventures de guerre, une analyse humoristique·
par Conan Doyle. Cette distinction doit proba- des différences entre le caractère français et le
blement revenir à l'illustre professeur Challenger. caractère anglais qui rappelle : Les Silences du
Grâce à une heureuse initiative des éditions Robert Colonel Bramble de Maurois et les Carnets du
Laffont; le public français peut désormais lire Major Thompson .de Daninos.
Les Exploits du Professeur Challenger réunis en Le Brigadier Gérard, grognard des armées de
un seul volume. Challenger est incontestablement Napoléon, découvre l'Angleterre au cours de
copié sur le grand savant sir Ernest Rutherford missions secrètes et de séjours comme prisonnier
l'irascible .génie de Cambridge, qui découvrit la de guerre. Certaines scènes sont inoubliables,
structure nucléaire de l'atome. Mais le génie de celle, par exemple, du brigadier Gérard apprenant

60 La littéràture différente
le croquet et pensant que ce jeu consiste à atteindre l'histoire visible contemporaine. C'est également
l'adversaire avec la boule. dans la première décade du xx0 siècle que Buchan
écrivit Le Prêtre Jean, un classique du roman
JOHN BUCHAN d'aventure pure; dont les ventes ont dépassé
plusieurs mil).ions dans tous les pays du monde.
Si Haggard et Conan Doyle sont quelque peu C'est en 1915 que John Buchan a commencé une
appréciés en France, le grand nom de John Buchan série de romans qui ,constitue son œuvre majeure.·
y est à peu près totalement inconnu. Quelques-uns Cette série décrit l'ascension d'un jeune sud-
de ses livres sont parus dans la collection Nelson africain nommé Richard Hannay, qui est un peu
et sont maintenant épuisés, et le public français Buchan lui-même. On reconnaît d'ailleurs dans
a pu voir, avant-guerre, le film que Hitchcock a les autres personnages de la .série, T.E. Lawrence,
tiré de 39 Marches. Mais pour des raisons inexpli- lord Balfour, le Professeur Frederic Soddy, Hitler,
cables, l'œuvre d'un des écrivains les plus attachants Gurdjieff, et bien d'autres figures de notre époque.
de cette époque n'a jamais été traduite en français. Par ordre chronologique, les livres de la série
John Buchan (qui fut anobli sous le nom de sont : Les 39 Marches, Le Prophète au Manteau·
lord Tweedsmuir) est un cas exceptionnel dans vert, Mr. Standfast, Trois Otages, Le Jugement de
la littérature : un grand écrivain qui a réussi l'Aube, L'ile aux Brebis et La Rivière du Cœur
dans la vie. Compagnon de Cecil Rhodes, il joua malade. Le premier volume de la série se passe
un gran.d rôle dans la pacification de l'Afrique en 1913, le dernier en 1939. Cette série est à notre
du Sud après la guerre des Boërs. Il a ensuite avis l'un des grands chefs-d'œuvre de la littérature
brillamment réussi à Londres comme journaliste, tout court.
historien et érudit. Pendant la guerre de 1914- Elle a toujours eu un énorme succès populaire
1918, il fut ministre de la Propagande, le premier (depuis sa réédition dans les Petzguin Books en 1956,
ministre de la Propagande qui ait jamais existé plus d'un million d'exemplaires ont déjà été vendus
officiellement. Il continua après la guerre une dans les pays anglo-saxons). Elle n'a pas eu par
carrière brillante et était délégué officiel du gouver- contre, chez les critiques, l'attention qu'elle
nement de Sa Majesté au Canada au moment de méritait. Il y a, à cela, plusieurs raisons.
sa mort en 1942. Il a laissé une œuvre extrêmement Tout d'abord, il s'agit de livres qui décrivent la
abondante dont une partie seulement nous inté- réussite, chose extrêmement rare en littérature : le
resse ici. Nous ne pouvons, dans le présent exposé, critique n'a pas de critère de comparaison. Pour un
nous étendre ni sur John Buchan historien, ni sur critique habitué aux personnages du roman « nor-
John Buchan poète, ni sur John Buchan écrivain mal », complètement écrasés par les événements,
de l'alpinisme et de l'exploration. De même son pour les critiques dont les prophètes sont Kafka,
activité politique ne nous concerne pas, et c'est Sartre, et Faulkner, il est difficile d'admettre que
uniquement du romancier d'aventures que nous le courage, la réussite, le goût du risque et le sens
devons parler. Les romans d'aventures de John de l'humour, sont des traits psychologiques qui
Buchan ont cette particularité d'avoir été écrits existent dans la nature, au même titre que l'homo-
par un homme profondément au courant. de sexualité et les divers états psychopathologiques
! 'histoire contemporaine, visible et invisible. des personnages des romans « littéraires normaux "·
Aussi, ses. romans constituent-ils la meilleure D'autre part, la série des romans sur Richard
histoire de notre époque, de la fin du xix 0 à Hannay est écrite sur deux niveaux : à première
l'arrivée au pouvoir d'Hitler. . lecture, on a l'impression d'un roman d'aventures
Le premier d'entre eux, écrit au début du xx 0 siècle, dans le genre par exemple de L 'Ile au Trésor de
est La Centrale d'Énergie. Livre étrange et prophé- Stevenson ou des Trafiquants d'Épaves. A seconde
tiqµe auquel il faut se reporter si l'on veut com- lecture, on voit que les questions les plus graves y
prendre les courants souterrains qui expliquent sont soulevées, que l'œuvre touche aux mystères

Redécouverte du roman d'aventures anglais 61


les plus étranges, et que la moindre phrase a des Cette tradition-là, Stevenson l'a créée en écrivant :
prolongements qui vont très loin, et qui se rat- Les nouvelles Mille et Une Nuits (récemment
tachent, comme le clit l'auteur lui-même dans réédité par Denoël). Cette série de courts romans,
Trois Otages : «« aux noirs mystères d'iniquité plus reliés entre eux, est dans la tradition des Mille et
vieux que les étoiles ». Une Nuits. Comme dans les contes arabes, le héros
Personnellement, je n'ai réellement compris l'œuvre de Stevenson est un prince déguisé : le prince
de Buchan, que je connaiss!!_is pourtant parfaite- J;<'lorizel-de-Bohême. Les deux romans les plus
ment, qu'au cours de mes aventures de résistance, connus de la série sont : Le Club du Suicide et Le
et qu'au camp de concentration.Certaines réflexions Diamant du Rajah. Stevenson sentait profondément
sur. le courage dans Mr Standfast, ne sont, me la poésie de Londres. Pour lui, cette ville était un
semble-t-il, compréhensibles que pour quelqu'un univers infini où n'importe quoi pouvait arriver. Il
qui a été lui-même aux frontières de la peur et de est bien dommage qu'il ne se soit pas trouvé jusqu'à
la résistance physique. Cette série de romans présent d'écrivain français pour refléter de la même
justifie l'existence des romans d'aventures. manière la poésie de Paris, ville au moins aussi
·De même, d'ailleurs, l'œuvre de Balzac n'est pas étrange. que Londres. On trouve un aperçu de ce
concevable autrement que sous la forme roma- que pourrait être une telle œuvre dans certains
nesque que Balzac lui a donnée. Mais l'œuvre de passages des Hommes de Bonne Volonté de
Buchan nous paraît être plus importante par Jules Romain et en particulier dans La Légende de
rapport à notre époque que celle de Balzac par 36 appartements.
rapport à la sienne. L'historien qui voudra com-
prendre le national-socialisme, le communisme, M.P.SHIEL
l'ascension des pays arabes, les qualités et les
défauts de l'Amérique, l'écroulement de la France Le 11 fog >>, brouillard spécial de Londres (dont
et la résistan,ce de l'Angleterre en 40, trouvera à Alexandre Dumas disait que les Anglais le cultivent
chaque page de la série, des éclairs lumineux qui à Gibraltar), est devenu un poncif employé dans
lui indiqueront le chemin. tous les débuts de roman d'aventures anglais. Mais
L'œuvre de Buchan ne se borne pas à la série des cette atmosphère tenta, vers la fin du XIX 6 siècle
Hannay. Il faut également citer ses romans d'aven- quelques écrivains des plus authentiques. Et il
tures historiques : Le Bois des Sorcières et Le arriva à l'un d'entre eux: Matthew Philipps Shiel, en
Rideau des Ténèbres, son roman de science-fiction : 1897, une aventure qui compte parmi les plus extra-
Une Percée dans le Rideau, ses romans fantastiques ordinaires qui soient jamais arrivées à un écrivain.
comme par exemple : La Déesse des Ombres. Il faut Shiel écrivait alors une série de nouvelles sous le
enfin mentionner qu'il est l'auteur des deux plus titre général: Le Prince Zaleski. Cette série, influen-
beaux recueils de nouvelles qui aient jamais été cée à la fois par Stevenson, par Poe et par Les Mille
écrits : Le Club des Fugitifs et La Lune Endure. et Une Nuits elles-mêmes, décrivait un justicier
Il faut espérer qu'un éditeur entreprenant se mystérieux, prince d'un pays lointain, réfugié en
décidera un jour à faire ce don immense au public Angleterre à la suite d'un chagrin d'amour. Or,
français. dans l'une de ces nouvelles, le Prince Zaleski com-
battait des criminels mystérieux qui, un peu partout
R. L. STEVENSON dans l'Europe, détruisaient des familles entières et
brûlaient leurs cadavres, sous prétexte que leurs
Il est à· l'origine, avec L'Iie au Trésor et Les victimes gênaient la marche de l'humanité vers
Trafiquants d'Épaves, des romans d'aventures l'avenir. Cette nouvelle, publiée en 1897, rappe-
exotiques. Il est ég~lement à l'origine d'une autre lons-le, s'appelle ... Les S.S. L'explication de cès
tradition : le roman d'aventures qui se passe à initiales dans la nouvelle est La Société des Spartes.
Londres. Lorsque, quarante ans plus tard, les vrais S.S.

62 La littérature différente
commencèrent en Europe occupée la besogne que sont autre chose également. Kipling en tout cas
Shiel avait décrite en 1897, l'auteur comme les est assez connu du public français, pour que nous
lecteurs ont eu un frisson de terreur. M.P. Shiel n'insistions pas trop sur son œuvre.
n'est connu en France que par son roman: Le
Nuage Pourpre qui eut quelque succès lorsqu'il TALBOT MUNDY
parut aux éditions Pierre Lafitte en 191 O.
On ignore par contre à peu près totalement en
France, Talbot Mundy qui, comme Kipling, est un
Européen influencé par l'Inde. Très peu de livres de
Talbot Mundy ont été traduits. On compte parmi
eux : L'Œuf de Jade (Nouvelles Éditions Latines).
Les meilleures œuvres de Mundy, écrites dans la
période 1910-1920, sont : Les neuf Inconnus, Jim-
grim, Ramsden et Il était une Porte. Ce sont, comme
les livres de Kipling et de Buchan, des livres à pro-
longements. Talbot Mundy croyait fermement à
l'existence en Asie des reliques de civilisations plus
avancées que la nôtre. Toute son œuvre contient
des résonances et des allusions qui la placent
nettement au-dessus du roman d'aventures banal.

A.E.W. MASON
ARTHUR MACHEN
C'est dans la même catégorie angle-indienne qu'il
On peut en dire autant de cet autre écrivain anglais faut placer A.E. W. Mason, surtout connu en France
de la fin du x1xe siècle, Arthur Machen, qui n'est par les nombreux films qui ont été tirés de son
connu en France que par le roman Le grand Dieu œuvre : Le Trésor de la Villa rose, La Maison de la
Pan traduit par P.J. Toulet. Machen est un des- Flèche, Les Quatre Plumes blanches. Le gros de
cendant littéraire de Stevenson. Son œuvre est l'œuvre de Mason date de la première décade du
placée dans une atmosphère d'épouvante et de sacri- xxe siècle. C'était un romancier extrêmement sen-
lège, et elle a énormément influencé H.P. Lovecraft. sible, avec un don de suggestion et d'évocation des
Machen peut être défini par la belle phrase d'un de forces mauvaises, exceptionnel. Son meilleur roman
ses personnages : " Pour moi, la sorcellerie et la est : Le Prisonnier dans /"Opale.
sainteté sont les deux seules réalités de la vie ». Les Pour terminer, il faut noter que le roman d'aven-
principaux livres de Machen sont : Les Trois tures moyen anglais des années 1890-1920 a des
Imposteurs, La Gloire secrète, Le grand Dieu Pan, qualités d'humour, de construction, et de richesse
Ornements de Jade et La Pyramide de Feu. de documentation assez rares dans les autres litté-
Il est possible que le grand succès de H.P. Lovecraft ratures. Les romanciers d'aventures américains
conduise quelque éditeur français à faire traduire de la même époque, Jack London ou James Oliver
Machen. C'est certainement un écrivain qui mérite Curwood, paraissent, en comparaison, simplistes
d'être connu, mais dont la lecture exige des nerfs et même ternes. Une renaissance du roman d'aven-
solides. tures américain devait se produire plus tard, lors
li est difficile de faire entrer dans le cadre étroit de du développement de la science-fiction américaine,
cette étude, le génie tellement divers de RudyaFd « mais ceci est une autre Histoire "···
Kipling. Certainement, Capitaines courageux ou
Kim sont des modèles du roman d'aventures. Ils JACQUES BERGIER.

Redécouverte du roman d'aventures anglais 63


.
D'une rena1ssanee a' l'autre
Louis Pauwels

C'est, dit Sher/ock Ho/mes, Street, un cas où nous avons


tandis que nous bavardions ce été obligés de revenir par le
.soir-là en fumant un cigare raisonnement des effets aux
datzs notre appartement de Baker causes. CONAN DOYLE

Avec Ronsard, vous entendez les plus belles improvisations d'une


Nous sommes flüte toujours pure et juste. Mais si cette flûte sonne de manière si
parfaitement claire et mélodieuse, c'est qu'un souffle immense s'y
comparables engouffre, un souffle d'une amplitude et d'une vitesse vertigineuses.
La Renaissance : le monde change de visage et l'esprit de climat.
aux chercheurs De même, à travers la trompette d'Armstrong, au moment où toutes
et aux poètes les masses humaines passent à la forge, l'âme déchirante d'une race
qui reprend conscience d'elle-même, aspire à un renouveau d'existence,
du xvl° siècle. replonge dans sa tradition dans le même temps où elle se tend vers
l'avenir, fait entendre des notes miraculeusement bien perchées. Je
Nous vivons, ne crois pas à l'éclosion spontanée du génie, je crois en des moments-clés
nous aussi, dans l'histoire de l'humanité. L'idée du génie solitaire, de l'homme
providentiel sur qui s'abat brusquement la foudre de la connaissance
une Renaissance. et de la beauté, et dont l'embrasement éclaire soudain les foules
stupéfiées, me paraît fausse. Si vous regardez une photographie d'un
homme qui plonge, dites-vous que cet homme vole, qu'il plane libre-
ment dans l'air? En réalité, il ressemble une seconde à l'oiseau, mais
c'est emporté par la force qui le précipite. Ainsi du génie. Ronsard
exprime à ravir les charmes de la nature, le bonheur d'exister et les
troubles de l'amour. Mais c'est qu'une profonde révolution secoue
la planète et que l'esprit d'une civilisation tout entière se met à lire
autrement le livre de la nature, découvre d'autres dimensions à l'exis-
tence, et d'autres plans à l'amour. En passant par la flûte-Ronsard,
le souffle torrentiel de la Renaissance, qui change l'Asie, éteint l'Égypte,
transforme l'Occident, secoue l'Église, réveille la science, ranime
l'antique et prépare le futur dont nous avons vécu, fait une petite

Avec Ronsard vous entendez


les improvisations d'une flil.te
toujours pure et juste.
Le Concert IJOO. Détail (Gira11do11) Le mouvement des connaissances 65
musique bien tempérée, allègre, bonne à la peau l'Asie, comme du vaste monde antique (1).
et douce au cœur, d'une cristalline joliesse, pleine Brusquement, au xv 0 siècle, les portes s'ouvrent.
de liberté fleurie et de jouvence tranquille : une Sous l'impulsion de Henri le Navigateur, le
belle musique du matin, l'heureux accompagnement Portugal découvre l'Afrique. Le monde noir,
du bien-vivre. Qu 'une si vaste tempête fasse dans que l'Islam avait pénétré, mais dont les Européens
un pipeau de si humaines chansons, voilà le ignoraient tout, se révèle à ceux-ci. Peu après,
miracle de la poésie. Diaz double le Cap de Bonne-Espérance et perce
la route des Indes. Vasco de Gama restitue
LA CINQUIÈME CARAVELLE l'Océan Indien à la navigation européenne d'où
ET LE PREMIER COSMONAUTE elle avait disparu depuis mille ans. Entre-temps,
Christophe Colomb, parti pour la Chine et le
Au moment où Ronsard va naître dans ce Ven- Japon, accoste à Cuba et Saint-Domingue, puis
dômois équilibré et lumineux, découvre, à l'embouchure de !'Orénoque, un
continent nouveau que reconnaîtra, à l'aube du
Bref, quelque part que j'erre
Tant le ciel m'y soit dous, xv1e, Amérigo Vespucci. En 1513, Cabral atteignait
Ce petit coin de terre le Brésil. Du haut des monts de l'Amérique
Me rira par-sus tous, centrale, Balboa apercevait pour la première fois
!'Océan Pacifique. Ainsi, le monde apparaissait-il
la planète se transforme, les yeux des hommes soudain aux hommes dans son immense étendue
découvrent une réalité différente. Que se passe-t-il? et son infinie variété. Quelque chose de compa-
Le monde médiéval achevait sa course dans le rable à la découverte moderne de l'immensité
rétrécissement. Certes, il ne faut pas retenir grand- de l'univers, de l'infinité du cosmos : une dimen-
chose du cliché classique selon lequel le Moyen sion nouvelle s'introduisait dans les esprits. Vasco
Age est représenté comme une époque d'obscu- de Gama entreprend le tour de la terre. L'une
rantisme, de ténèbres de l'esprit. Les récentes des cinq caravelles revient à Séville, périple accom-
études sur le courant de pensée poétique et scienti- pli. Rien de plus important ne se produira dans
fique de l'alchimie, l'analyse d'œuvres comme l'histoire de l'humanité jusqu'au lancement et
celles de Roger Bacon ou de Basile Valentin, au retour du premier cosmonaute.
montrent tout au contraire la présence et l'activité
d'un esprit de recherche hardi, puissant, génia- LE PREMIER ADIEU A L'ORIENT
lement précurseur. Mais les formes sociales se
sclérosent et la démarche scolastique officielle Dans les trente années qui précèdent la naissance
finit par encapuchonner l'intelligence. Ce monde de Ronsard, les trois cents navires du Portugal
médiéval vit clos, environné de terreurs et de pro- donnent au globe une nouvelle structure. Ils
diges. A la largeur de vues du monde antique a atteignent l'Afrique et l'Asie, accostent dans les
succédé le regard étroit et haut, fixé sur le Père. ports de l'Inde et de la Chine, transportent le
La carte de la terre est en grande partie. composée centre économique du monde sur les côtes euro-
d'espaces blancs abandonnés aux démons, aux péennes, enlèvent aux peuples méditerranéens leur
êtres fabuleux. Quand Marco Polo, au xm0 siècle, primauté. changent le destin de l'Occident chrétien.
révèle à l'Europe la Chine qu'il baptise Cathay, Mais, dans le même temps où s'ouvrent les routes,
nul ne s'aperçoit qu'il s'agit du pays dont Ptolémée une circulation spirituelle s'interrompt. Jacques
parlait sous le nom de Sérique, et la Cathay Pirenne, dans son monumental ouvrage : « Les
décrite dans le « Livre des Merveilles » se perd Grands Courants de l'Histoire Universelle ~. le
sur une carte mythique des régions lointaines
désignées sous le nom générique d'Indes. (1) J'emprunte de nombreux éléments à l'ouvrage de Pirenne
L'Occident a perdu toute connaissance de cité plus loin.

66 Le mouvement des connaissances


Les trois cents navires du Portugal donnent au globe une nouvelle structure. (Gravure de Théodore de Rry)

montre bien. Le mouvement de pensée alchimique, nations affaiblies par la guerre de Cent Ans, les
qui animait souterrainement le Moyen Age, se Turcs tentent de reconstituer à leur profit l'Empire
trouvait relié aux plus hautes manifestations de romain en s'emparant des territoires qui avaient
la spiritualité et de la science arabes, et, à travers jadis relevé de Byzance. Sous le poids de leur
celles-ci, aux traditions orientales et antiques. dictature militaire, ils ruinent la civilisation arabe.
En outre, il ne faut pas oublier que, depuis le Constantinople avait été un carrefour entre Orient
xr 0 siècle, l'Orient influençait l'Occident, lui et Occident. La civilisation de Cordoue, où se
insufflant le goût du raffinement et du faste, un mêlaient des éléments hellénistes, persans et occi-
certain esprit de gratuité, la connaissance de la dentaux, avait été un grand moment de l'histoire
vie voluptueuse, un penchant à la fantaisie, à de de l'esprit. En 1453, la prise de Constantinople
la folie, et qu'il établissait le contact entre l'Europe par les Turcs assèche le courant qui, depuis quatre
et la secrète Asie. Or, tandis que les Espagnols cents ans, coulait d'une civilisation à l'autre. Des
et les Portugais se lancent à la conquête des sages et des savants meurent, des bibliothèques
Océans, prenant une longue avance sur les autres aux trésors inestimables flambent. Le contact est

D'une renaissance à l'autre 67


coupé avec une certaine forme du rêve et de la de haute tradition se referment sur eux-mêmes.
méditation, avec certaines connaissances mathé- L'Occident se déploie en s'isolant. La conscience
matiques et métaphysiques, avec un univers moderne va naître au prix d'une rupture avec
poétique et mystique, à la fois nourri d'esthétiques certaines formes de culture et de pensée venues
voluptés et de hautes abstractions. Au moment où d'un enseignement immémorial. Au mouvement
il conquiert toutes les mers du monde, l'Occident vertical de l'esprit : la descente sur la terre de la
perd le lien avec la spiritualité orientale, tandis que Vérité du ciel et le retour vers le ciel de cette
l'Orient, déchu, s'endort. L'Europe, en pleine Vérité incarnée, mouvement qui anime aussi bi.en
réforme sociale et soudainement enrichie, va la civilisation chrétienne du Moyen Age que les
s'élancer vers une sorte de colonisation du monde. civilisations arabe, indienne, chinoise, égyptienne,
Son intelligence et sa puissance vont s'accroître va succéder en Occident un mouvement hori-
formidablement, mais des vertus et une forme aiguë, zontal : une expansion des vérités au niveau
spirituelle, de la connaissance, vont décroître. humain, un élargissement des pouvoirs de l'intel-
Elle va s'acheminer vers le matérialisme et le ligence terrestre, un impérialisme humaniste. La
rationalisme, qui vont lui donner toutes les chances, Renaissance est un changement de civilisation.
puis l'amener jusqu'au péril d'auto-destruction Elle marque la fin de la civilisation chrétienne
d'où nous émergeons tout juste, en cette époque féodale. Dans une certaine mesure, cette fin peut
présente où l'on voit poindre de vastes chan- s'expliquer par la rupture de contact avec les
gements, où l'esprit humain remue sur ses bases, spiritualités orientales, et notamment celles du
comme il remuait au début du XVI" siècle. Moyen-Orient. Il se produit une sorte d'appau-
vrissement de l'Église, une laîcisation de la
LES SOURCES PERDUES religion. Tout se passe comme si cette religion
se détachait de ses origines initiatiques, perdait
Pour la première fois dans l'histoire du globe, le la trace de ses propres sources.
soleil se lève à l'Ouest. L'Asie est brisée par Certes, le XVI" siècle demeure chrétien : songez
l'extension de la brutale puissance turque et les aux guerres de religion. Mais, comme l'écrit
conquêtes maritimes portugaises. Rejetée de la Léopold Sédar Senghor (1), «pour la première
mer, sur la Méditerranée par les Ottomans et sur fois la distinction se fait du sacré et du profane ».
l 'Océan Indien par les Portugais, elle se referme La foi elle-même va tenter de se fonder sur la
sur elle-même, sur ses richesses et ses secrets raison. Le formalisme du Grand Siècle s'annonce,
originels. Les voies de communication de la avec sa pompeuse et discursive religiosité de
connaissance sont bouchées. Ce continent fabuleux parade.
se scinde en deux mondes : l'Extrême-Orient,
exclusivement axé sur la Chine, organisé bientôt ET LE RETOUR AUX SOURCES
en camp retranché. Le monde musulman, lui-
même divisé en trois parties : l'Empire ottoman, L'Occident va se développer en déniant toute
étouffant sous l'ordre militaire, l'Empire perse réalité à ce qui n'est pas lui-même, à ce qui ne
redevenu farouchement nationaliste, et l'Empire participe pas de sa propre intelligence pratique,
féodal des Indes, dominé par une aristocratie rationnelle, animée par la recherche du pouvoir.
militaire turque. Au xvn• et au xvm• siècle, nul « honnête homme »
Enfin l'Égypte, qui avait été un foyer de civili- ne soupçonnera quelque grandeur dans l'esprit
sation, une centrale de sagesse et d'énergie spiri- et l'âme de l'Orient. L'Islam ne sera présent qu'à
tuelle, après la ruine d'Alexandrie s'éteint. travers les sucreries des Mille et une Nuits, l'Inde
La grandeur de l'Occident commence, toutes les
routes s'ouvrent aux peuples atlantiques conqué- ( 1) Dans sa préface à l' « Anthologie des poètes du xvx• siècle »,
rants, mais, dans le même temps les pays Qrientaux pour la Bibliothèque Mondiale, 8, rue de Berri, Paris. ·

68 Le mouvement des connaissances


à travers les galanteries de Rameau. Pendant
trois siècles, cet Occident humaniste va avoir
conscience d'incarner le sommet de l'évolution,
de régner incontestablement sur le reste de la
planète, attardé dans la mentalité primitive. Le
colonialisme a ses racines dans l'esprit de la
Renaissance. La circulation des idées entre l'Orient
et l'Occident ne se rétablira que dans la seconde
moitié du xix• siècle. Avec Schopenhauer, avec
Nietzsche, l'Orient fondra sur cet humanisme
trop sûr de lui-même, et commencera d'y introduire
de grandes inquiétudes. Avec René Guénon (1) et
ses disciples, s'amorcera au début du xx• siècle
un retour vers la pensée traditionnelle, un pèle-
rinage aux sources de l'esprit religieux. Puis la
science moderne, à son extrême pointe, remettra
en question les structures de la connaissance éla-
borées depuis le xv1• siècle, tandis que la Chine,
l'Afrique, l'Inde, le monde musulman, sortiront
de leur long sommeil et se tailleront une place
sur la planète avec les armes forgées par l'Oc-
cident. Une modification de conscience s'opère
sur toute la surface du globe. Nous sommes, nous
aussi, entrés dans une période de rupture et de
mutation. Ronsard allait ouvrir les yeux sur un
monde autre. Un monde autre attend aussi nos
enfants.

LA REDÉCOUVERTE DE LA LIBERTÉ Copernic écrira qu'il a trouvé l'idée du mouvement


de la terre en lisant les Anciens. ( Gira11do11)
La guerre de Cent Ans a désorganisé la société
féodale . La puissance se retire de la noblesse d'épée
et du clergé régulier, qui tenaient du ciel leur
commandement. Elle passe entre les mains d'une
noblesse de robe et d'un clergé séculier qui substi-
tuent au droit divin le droit humain. A travers
ces mailles plus larges, la liberté commence à
passer. L'expansion de l'économie urbaine suscite
l'avènement de la bourgeoisie. L'industrie et le
commerce fleurissent, et des richesses nouvelles
affluent dans les ports d'Europe. Tout cela entraîne
dans le domaine de l'esprit un climat de libé-

(l) Voir les œuvres de René Guénon dans la collection « Traditions »


chez G a llim ard et le beau livre de Paul Séraut sur René Guénon
au x éditions de la Colombe.

D'une renaissance à l'autre 69


ralisme : promotion de la personne humaine, deux fois le chœur du second acte de Médée,
appel à la raison et au libre examen. A la décou- une tragédie de Sénèque, où l'auteur parle d'un
verte du vaste monde géographique correspond monde nouveau dont la découverte est réservée
l'exploration des réalités qui nous entourent. La aux siècles futurs. Il lit dans le traité De Caelo.
boussole avait lancé les vaisseaux sur tous les des affirmations sur la sphéricité de la terre. Quand
océans et l'imprimerie venait de mettre les idées Descartes naîtra, bien des esprits de la Renaissance
en circulation. Avec l'avidité d'une jeunesse auront lu dans Aristote : « Celui qui cherche à
retrouvée, dans un monde sans limites et où les s'instruire doit premièrement savoir douter, car
prodiges médiévaux coexistent avec fos émerveil- le doute de l'esprit conduit à manifester la vérité "·
lements de l'expérimentation, l'esprit de recherche Ils auront appris que Démocrite ne considérait
se met à faire des bonds extraordinaires. Léonard comme valable que l'expérience à laquelle il avait
de Vinci, Jules Verne de l'époque, dessine le personnellement assisté et dont il avait authen-
scaphandre, la machine sous-marine et la machine tifié les résultats par l'empreinte de son anneau.
aérienne, et pressent le principe de la pesanteur. Pythagore, avant Newton, avait enseigné la loi
Copernic annonce la sphéricité de la terre et sa inverse du carré de la distance. Thalès avait décrit
rotation autour du soleil. Mercator jette les bases la voie lactée, Lucrèce avait eu la vision d'un espace
de la géographie mathématique, André Vésale infini rempli d'une infinité de mondes, Plutarque
fonde l'anatomie, Ambroise Paré la chirurgie avait pressenti les lois d'attraction et de gravi-
et Agricola la minéralogie. Le Collège de France tation. Galilée et Newton avoueront expressément
fait pièce à la Sorbonne, la connaissance déduite ce qu'ils doivent aux penseurs antiques. Copernic,
à la connaissance révélée, le doute à l'autorité, dans la préface de ses œuvres, écrira qu'il a trouvé
l'étonnement à la certitude, l'intelligence à la foi. l'idée du mouvement de la terre en lisant les
L'évolution de la société qui restaure la notion Anciens.
individualiste du droit, les grandes découvertes La Renaissance n'est pas un pur et simple retour à
qui donnent à l'Occident conscience de lui-même, la littérature, à l'esthétique gréco-latines par
coincident avec un retour vers les pensées antiques l'intermédiaire de l'Italie. Cette définition des
grecque et latine. La spiritualité médiévale chan- manuels d'art et de lettres est incomplète. C'est,
celle. L'Occident cherche ses racines et les trouve en réalité, un brusque dégagement de l'esprit
dans le monde antique où règne l'amour de la de découverte, de recherche, d'aventure, de con-
liberté de pensée et des idées universelles. Depuis quête, qui se trouve comme naturellement relié
sept siècles, le contact était interrompu avec la à l'esprit antique. La pensée moderne, contenue
civilisation antique : il n'y a de nouveau que ce en germe dans les écrits des chercheurs anciens,
qui était oublié. se met à fleurir au soleil du xv1e siècle, et nous en
recueillerons les fruits étonnants. La science
LA JEUNESSE DES ANCIENS nucléaire elle-même semble bien avoir été pres-
sentie par le monde antique, et, comme le dit
C'est d'Italie que naît le mouvement. Pétrarque Roger Bacon dans sa lettre sur les Prodiges :
ressuscite l'épopée romaine, Boccace réintroduit «D'après les quelques exemples que j'ai donnés
l'étude du grec. En 1440, Pléthon fonde à Florence de la Nature et de l'Art, nous pouvons extraire
une académie platonicienne. La chute de Byzance plusieurs choses d'une seule, la totalité des parties
fera affluer les lettrés et les manuscrits qu'ils ont et l'universel du particulier. Nous avons vu de
pu sauver. Massile Filin crée la philologie grecque plus qu'il est inutile de nous adresser à la magie :
et Pic de la Mirandole l'étude de l'hébreu. C'est la nature et la science nous suffisent "·
sur la connaissance des textes anciens que va Certes, cet esprit de recherche appuyé sur l'an-
reposer la méthode scientifique, créatrice du tique, cette volonté de lecture du livre, de la nature,
monde moderne. Christophe Colomb recopie à la fois. dirigée vers l'avenir et nourrie du savoir

70 Le mouvement des connaissances


Pythagore, avant Newton, avait enseigné la loi inverse du carré de la distance.
Pythagore calculant avec des jetons et ·Bolce avec des chiffres d'après la «Margarita philosophica » (Roger Viol/et)

très ancien, n'était pas mort durant le Moyen Age qui devait donner naissance à la franche maçon-
Il semble bien que l'Alchimie a entretenu cet nerie. A la même époque se manifeste la société
esprit et cette volonté tout au long ae l'histoire des Rose-Croix qui rassemble des hommes en
de la civilisation chrétienne. Au xvre siècle, des proie au désir de connaissance dans les deux
écrits alchimiques circulent en manuscrits et en directions : le passé et l'avenir. La franche maçon-
éditions, et notamment les textes de ce Basile nerie et la Rose-Croix joueront, on le sait, un rôle
Valentin qui devait plus tard passionner Leibniz : déterminant dans la Révolution française.
« Je me décidai à étudier la nature et, par son
anatomie, à rechercher ses mystères : ce qui est LE VENT DANS LES VOILES
reconnu de plus élevé, après les choses éternelles,
parmi celles de la terre '" On ra dit, c'est par l'Italie que le profond mou-
En 1540, en Allemagne, en 1545 en France (à vement qui va modifier la structure même de la
Dijon où des voyageurs sont arrêtés et interrogés), connaissance, atteint la France. Par l'Italie :
on commence à trouver trace du compagnonnage par le soleil et la grâce, par la lumière et la beauté.

D'une renaissance à l'autre 71


Mais on ne comprendrait rien à l'apparition de élèves pouvaient se délasser à lire des textes de
la Pléiade, à la vitalité de la nouvelle littérature, Sophocle, Aristophane, Euripide, quelquefois Vir-
si l'on limitait la Renaissance à la redécouverte gile, Cicéron ou Horace. A une heure, les cours
de l'esthétique gréco-latine et à un regain de recommençaient jusqu'à cinq, après quoi l'étudiant
goüt pour la liberté et le charme méditerranéens. recherchait dans ses livres les textes cités par le
Ce qui change si fortement la poésie, ne change pas maître. On allait ensuite à la chapelle pour dire
que la poésie. C'est toute une civilisation qui les Complies. On se couchait en hiver à huit heures
modifie sa direction, comme un navire prend un et en été à neuf '"
nouveau cap. Le vent, dans les voiles qui s'offrent Toute fatigue s'efface au souffle de la liberté.
autrement, fait une autre musique. L'étude de la sagesse antique mène au savoir de
Quand Ronsard, Antoine de Baîf, Joachim du demain, et l'analyse des chants de l'homme ancien
Bellay, se retrouvent à l'ombre de Dorat, maître à l'écoute des voix à venir. Ronsard appellera son
de la littérature antique, sans doute songent-ils maître Dorat : cc le réveil de la science morte » :
à régénérer la poésie française. Mais le désir de
nouveauté qui les anime, mais leur passion pour Puissai-je entonner un vers
l'étude et leur folie de versifier sur des thèmes Qui raconte à l'univers
gréco-latins, dépassent de beaucoup la chose Ton los porté sus son aile
littéraire, les dépasse eux-mêmes. Ils sont dans. le Et combien je f u heureus
courant qui emporte l'humanité occidentale. Une Sucer le laict savoureus
puissance collective circule à travers leurs ambitions De ta féconde mammelle
strictement littéraires. Et c'est dans la mesure où Sur ma langue doucement
cette puissance est grande que leurs propres Tu mis au commencement
ambitions se trouveront satisfaites. C'est dans Je ne sçai quelles merveilles
les moments où l'histoire humaine est poétique Que vulgaires je rendi
qu'il y a des poètes. Dans les autres moments, Et premier les épandi
il n'y a que des versificateurs. Dans les Françoises oreilles.
Portés à leur plus haut degré de chaleur : Ronsard,
étudiant, travaillait jusqu'à deux ou trois heures VERS UNE AUTRE PLÉIADE
du matin, puis il réveillait Baif qui se levait,
prenait la chandelle, cc et ne laissoit refroidir la Il y a de fortes analogies entre la Renaissance et
place ». Dans ces collèges, où l'on allait puiser notre époque. Comme les hommes du xv1° siècle
l'esprit nouveau dans les textes antiques, l'austé- interrogeaient sans préjugés le monde antique,
rité et la contention d'esprit étaient extraordi- nous nous mettons à prospecter le lointain passé
naires. André Berry, dans· son beau livre sur de l'humanité, et, regardant loin en avant, nous
Ronsard (1), écrit : cc Le réveil avait lieu à quatre portons dans le même temps notre regard aussi
heures. Un élève parcourait les chambres pour loin que possible en arrière. Les récents et consi-
secouer ceux qui paressaient encore au lit et dérables progrès de l'archéologie, de l'ethnologie
allumer les chandelles. La prière faite, les élèves et de la paléontologie, et l'esprit qui préside à
se rendaient vers cinq heures à l'étude, leurs gros ces progrès, ont quelque chose de comparable
livres sous le bras, tenant leur chandelier à la avec le mouvement qui portait les hommes de
main. Ils suivaient le cours du régent, sans repos ni la Renaissance vers les sources gréco-latines.
récréation, jusqu'à dix heures. A dix heures et Nous cherchons à comprendre les plus lointaines
demie avait lieu le dîner. Le repas terminé, les civilisations, à relever les traces de la première
humanité, au moment où nous lançons nos fusées
(1) André Berry: Ronsard. Collection« Les Grandes Biosraphies ».
vers l'univers extérieur. Nous tentons d'inter-
Flammarion. roger nos sources au moment de déboucher sur

D'une renaissance à l'autre 73


Nous cherchons à comprendre les plus lointaines civilisations, au moment ...
Photo Tony Sau/nier. (Keystone)

74 Le mouvement des connaissances


le plus vaste océan. Comme nos ancêtres sentaient
se décomposer les structures de la connaissance
médiévale et les formes de la civilisation chré-
tienne du Moyen Age, nous sentons trembler sur
ses bases la civilisation humaniste et se décom-
poser les structures de la connaissance dite
moderne, de la pensée cartésienne qui connut
son apogée au xIX• siècle. « Depuis longtemps
déjà, écrit Oppenheimer, une intelligence plus
subtile de la nature de la connaissance humaine,
des rapports de l'homme avec l'univers, aurait
due être prescrite ». Nous cherchons à la fois un
enseignement dans les civilisations disparues et
le contact avec des Intelligences du Dehors. Nous
fouillons le cosmos, en quête d 'autre chose, et
n.ous fouillons notre planète, en quête de nos
propres origines. Nous sentons en tous domaines :
sdentifique, psychologique, sociologique, craquer
les frontières qui délimitaient hier encore nos
modes de pensée, et un nouvel esprit animer la
terre sur laquelle les masses humaines d'Occident
et d'Orient passent à la forge. Nous abordons
un temps de réveils et de prodiges, où tout est
possible, où l'intelligence subit une mutation et
s'affronte aux grands secrets de la création. Dans
cet état d'extrême liberté de l'imagination et
d'extrême tension de la conscience, quelque peu
comparable à l'état dans lequel se trouvait un
artiste de la Renaissance, on peut s'étonner de
ne point voir naître une poésie, une musique à
la mesure de l'homme nouveau, un hymne à la
•••
• T
grandeur de l'existence humaine, de ne point
entendre ce grand vent faire des bruits harmonieux
à travers les mots de notre tribu. Mais tout cela
est à peine esquissé, notre art et notre littérature
sont encore d'hier, comme était encore attardée
et déjà déchirée par l'appel d'air de l'avenir, la
génération de François 1•r. La génération du vert
laurier, comme dit M. Saulnier dans sa " Litté-
rature française de la Renaissance >>, celle de la
Pléiade, n'a pas encore, dans notre monde, ouvert
la bouche, pris la plume ou le pinceau.
Attendons et espérons. Faisons place nette pour
qu 'apparaisse, dans nos temps renaissants, une
Pléiade.
LOUIS PAUWELS .
...où nous lançons nos fusées vers l'univers extérieur.
Départ de la fusée« Atlas». (Keystone)

D'une renaissance à l'autre 75


PIERRE TEILHARD DE CHARDIN
Les deux clés de Teilhard de ·Chardin
Thomas Thibert

C'est sur /'Océan mystérieux el tout pousser à bout dans la raie et suprême de la moralité :
des énergies morales à explorer direction d'une plus grande limiter la force (à moins que
et à humaniser que s' embar- conscience, telle est, dans un ce ne soit pour obtenir par là plus
queront les plus hardis navi- Univers en état de transfor- de force encore), voilà le péché.
gateurs de demain. Tout esst!Jer, mation spirituelle, la loi géné- TEIÙIARD DE CHARDIN (in~dit).

Il n'y a aucune sorte de doute : L'intelligence d'un grand savant et l'âme d'un prêtre inspiré
jusqu'à ce jour, l'apport le plus peuvent-elles, en mesurant mieux les conditions et les limites d'une
important à la philosophie du. .double vocation, terrestre et céleste, accéder à une conscience nouvelle
xxe siècle a été fourni par Pierre de l'évolution humaine et découvrir enfin une synthèse véritable entre
Teilhard de Chardin, mystique et les exigences de la raison et les espérances de la foi? ·
savant, condamné au demi-silence
par l'Église, et dont I'œuvre posthume Les deux voies, scientifique et ·mystique, encore divergentes, de la
ne nous est pas encore connue dans pensée occidentale sont-elles à la veille ·de mener notre civilisation
sa totalité. Thomas Thibert est né en à la convergence d'un sutrationalisme subtil où l'évidence et le
1903 à Hong-Kong, d'une famille mystère, intimement fondus au cœur même du réel, nous dévoileraient
alsacienne établie en Extrême- des relations plus profondes entre les lois et la Grâce, entre le hasard
Orient. Spécialiste des religions et la Providence, entre les phénomènes matériels et LB Phénomène
orientales et extrême-orientales, il ·spirituel? ·
prépare depuis plusieurs années un A ces questions fondamentales répondent la vie et l'œuvre de Pierre
ouvrage consacré à l'histoire de la
philosophie taolste. Il est un fervent
Teilhard de Chardin. L'une demeure encore ignorée de la foule;
admirateur de l'œuvre et de la l'autre, connue d'une élite, n'a pas été intégralement publiée et les
pensée de Pierre Teilhard de Chardin ouvrages parus se sont vu opposer, pour la plupart, durant des
qu'il considère comme le plus grand années, la censure des autorités ecclésiastiques. Rome estimait,
philosophe français de notre temps, semble-t-il, que la vision teilhardienne du· christianisme était préma-
« précisément, nous écrit-il, parce turée ou incomplète et qu'elle ne pouvait être diffusée sans incon-
que Teilhard n'est pas un spécialiste vénients. Le Règne de Dieu ne peut être annoncé à l'homme de façon
de la philosophie, mais un sage et imprudente et soudaine. On demanda au P. Teilhard d'y travailler
~ savant ». Nous avons demandé
~t de se taire... \
à Thomas Thibert de nous dire
quellès étaient, selon lui, les clés
de I'œuVI"e de Teilhard et d'analyser UN MYSTIQUE ET UN .SAVANT
un doctiment encore inédit, daté de
mars 1937, et ùiti.tulé « Le Phéno- La mère de ce « pèlerin de l 'Absolu », Berthe-Adèle de Dompierre
mène Spirituel ». d'Homoy (1853-1936), d'origine picarde, était l'arrière-petite-nièce

l,e mouvement des connaissances 77


de Voltaire. Son père, Alexandre-Victor-Emmanuel méridionales. Il s'agit d'établir l'équivalence
Teilhard de Chardin (1844-1932), chartiste et natu- géologique et chronologique des couches à Sinan-
raliste, avait eu l'honneur de découvrir, après de thrope de la Chine du Nord avec les couches à
minutieuses recherches, LA SEULE LETTRE Pithécanthrope de Java. Il faut, en quelque sorte,
dictée par Jeanne d'Arc et portant la signature de «faire le pont», selon l'expression du P. Teilhard,
celle-ci, graphisme que l'on ignora jusqu'à l'époque dans une de ses conférences, entre la Chine et le
de cette trouvaille singulière. reste de l'Asie, entre les étages quaternaires des
En avril 1892, Pierre Teilhard de Chardin, un mois diverses régions. De l'âge de cinquante-deux à
avant d'avoir onze ans, entra au collège des l'âge de soixante-cinq ans, le P. Teilhard va
Jésuites, à Villefranche-sur-Saône. Son professeur explorer après le site de Chou-Kou~Tien, la vallée
d'humanités devait y être, un peu plus tard, Henri du Yang-Tsé jusqu'au Tibet, le Cachemire, la
Brémond. Le futur académicien remarqua l'intelli- Birmanie, Java (1933-1946). Attaché au Service
gence, mais aussi l'impassibilité bizarre de ce Géologique de Chine et à la Fondation Rockefeller,
petit Auvergnat. «Je n'ai su que longtemps après le P. Teilhard avait entrepris, dès 1927, les
le secret de cette indifférence apparente, avoue premières excavations, avec une éqùipe de savants
Brémond. Il avait une autre passion, jalouse, chinois, anglais, américains et hollandais, dans
absorbante, qui le faisait vivre loin de nous : la colline de Chou-Kou-Tien. La nuit de Noël 1929,
les pierres. " dans une fissure pétrie de dépôts paléontologiques,
Dar\.~ l'excellent ouvrage de l'abbé Paul Grenet, l'Homme des Terres Rouges, vieux de près d'un
« Teilhard de Chardin, un évolutionniste chrétien "• million d'années, le Pekinensis Sinanthropus, fut
l'auteur, étudiant les contrastes si accusés de son enfin« saisi au gîte >>,c'est-à-dire dans son environ-
héros, :a intitulé l'un des paragraphes de ce\ livre, nement : cendres, os calcinés, pierres taillées,
· « Du Dieu Fer au Dieu Esprit "· Cette compataison « homo sapiens " déjà, car auteur de traces de
de la psychologie religieuse du P. Teilhard à celle feu et d'une industrie lithique. Ce chasseur savait
d'un primitif qui pressent que le Fer, le Quartz, tailler les cristaux de quartz. La paléontologie
la Flamme sont en parenté lointaine avec l 'Esprit, tenait enfin le premier habitant humain de la
va peut-être à de plus vastes profondeurs qu'à Chine. Douze ans plus 'tard, les précieux fossiles
celles d'un culte enfantin. de Chou-Kou-Tien furent confiés à la garnison
Ce prophète, ce poète, mène de front deux américaine qui, en raison du conflit sino-japonais,
combats ; il entreprend la conquête des vérités évacuait Pékin et s'embarquait à Tchingwangtao
intérieures et célestes non pas loin du monde mais sur le « Président Harrison ». Le bateau fut
dans le monde, au cœ~ même de la matière arraisonné, les biens saisis, la garde américaine
terrestre, en un contact constant avec les puissances arrêtée. Les caisses « A " et « B " disparurent. Avec
primordiales de la Nature. Ce mystique est un elles, le Sinanthrope dont nul n'a jamais su,
géologue, un paléontologue, un savant explorateur depuis 1941, ce qu'il était devenu. Tout n'est
de la terre et du temps. Onze ans de recherches pas clair en ce siècle des lumières. Si, dans un
en Europe. Puis, durant dix années, l'Asie où il va million d'années, une équipe de paléontologues-
découvrir des données fondamentales de l'histoire grenouilles découvre ie Pekinensis Sinanthropus
d'un continent. Partant de Tien-T'sin, comme base dans la vase, elle se posera sans doute d'insolubles
de rayonnement, il explore les Ordos, la Mongolie problèmes.
Orientale, la Mandchourie. Avec Licent, il
découvre, dès 1923, les preuves de l'existence de
l'homme paléolithique en Chine. Après ce décennat LE LIEU D'ORIGINE DE L'HUMANITÉ ?
limité géographiquement à l'aire chinoise septen-
trionale, quinze autres . années verront le P. Après ses .explo:r;ations asiatiques," ie P~· TeÜhard
Teilhard descendre vers les zones asiatiques devait, dans les dernières années de sa vie; dé-

78 Le mouvement des connaissances


gager pleinement les conséquences de nouvelles l'état supérieur pris en.nous et autour de nous par
recherches entreprises- en - Afrique. Selon toute la chose première, iridé:ti.Ilissable et · que ·nous
apparence, l'homme fossile était, relativement, un pouvons appeler, faute de mieux, « l'étoffe de
nouveau venu en Europe et en Asie. Par contre, l'Univers ». Rien de plus; mais aussi rien de
il se révélait sur le continent africain comme étant moins. L'Esprit n'est ni un méta,· ni un épi-
-autochtone. Le lieu d'origine de l'humanité devait phénomène : il est LE phénomène. "
donc être recherché en Afrique et, probablement, Ce sont là non pas des hypothèses philosophiques
dans la région du Kenya. Enfin, la comparaison mais les conclusions d'un~ théorie scientifique et
du continent africain avec l'américain, le rappro- d'un grand nombre d'expériences menées en des
chement opéré au contact des faits entre la structure domaines divers. Pierre Teilhard de Chardin n'a
génétique des faunes et celle des continents, pas inventé les principes de l'organicisme. Déjà,
donnaient des arguments positifs à la thèse d'une comme Driesch, en Allemagne, le célèbre physio-
structure génétique de l'humanité considérée logiste anglais J.S. Haldane avait repoussé la
comme une unité biologique d'ampleur planétaire, théorie mécaniciste de la vie et proposé de voir
ce que résume cette note singulière du P. Teilhard, dans l'auto-préservation coordonnée l'essence
datée de 1953 : des phénomènes vitaux, considérant qu'en principe,
« Impression : Mer = Immense creuset (Immense ceux-ci ne pouvaient pas être décrits en termes
holocauste)... = Énorme masse biologique avec physico-chimiques. Lloyd Morgan, rappelant
taux de conscience faible. Continentalisation et le fait que les parties tiennent du tout leurs
Conscientisation. Homme : fonction des conti- propriétés caractéristiques et qu'elles les perdent
nents, de granitisation ... » lorsque ce tout est détruit, considérait. que cette
Dans ce passage caractéristique d'un style et dépendance constituait la propriété principale
d'une pensée, comme en bien d'autres aspects d'un organisme proprement dit. Selon Morgan,
de l'œuvre du P. Teilhard, se dévoile la Première chaque niveau observable - électron, atome,
Clef de celle-ci, la clef scientifique et qui est molécule, unité colloïdale, cellule Tissu, organe,
! 'Organicisme. organisme pluricellulaire et société d'organismes
- acquiert dans ce qu'il nomme l' '' évolution
UNE PHYSIQUE émergente '" des caractères nouveaux et qui.
ET UNE PHILOSOPHIE NOUVELLES transcendent ceux des systèmes subordonnés.
Le mathématicien Whitehead a défini, d'ailleurs,
Le propre de l'organicisme, théorie à laquelle l'entité véritable comme un organisme dans lequel
est attaché surtout le nom du grand biologiste le plan de l'ensemble influe sur les caractères
Ludwig von Bertalanffy, est de se distinguer du des systèmes subordonnés. La matière vivante
Mécanisme et du Vitalisme par de nombretix n'a pas le monopole d'être une entité, au sens
points mais notamment en ce qui concerne l'affir- de Whitehead. Entre les molécules vivantes que
mation que la conscience n'est pas un épi- sont les virus et les édifices moléculaires de la
phénomène ni un méta-phénomène. Telle est micro-physique, les relations de structure sont
aussi, presque textuellement, la position prise assez proches pour que l'on soit en droit de consi-
par Pierre Teilhard de Chardin dans un ouvrage dérer l'atome comme un organisme plutôt que
encore inédit : 11 Le phénomène spirituel » : comme une machine.
11 Je me propose dans ces pages de développer Ainsi, des principes semblables et parfois iden-
une troisième perspective vers laquelle semblent tiques émergent peu à peu de l'observation des
converger de nos jours une Physique et une objets dits « inanimés '" des organismes, des
Philosophie nouvelles : à savoir que l'Esprit groupes sociaux et des processus mentaux. Pour
n'est ni un sur-imposé, ni un accessoire dans le n'en citer qu'un exemple, le principe de moindre
Cosmos mais qu'il représente tout simplement action est à l'œuvre dans les disciplines les plus

Les deux ·clés de Teilhard de Chardin 79


éloignées, depuis la mécanique et l'électricité, sous indiquées par saint Paul dans la Jre lettre aux
la forme de la loi de Lenz, jusqu'aux théories des Corinthiens (XV,45) : dl est écrit (Genèse II,7) :
populations, selon celle de Volterra. « le premier homme, Adam, devint une âme
Dans ces conditions, les conceptions du P. Teilhard vivante ». Le dernier Adam sera un esprit vivifiant.
sur le phénomène spirituel, sur le processus de Mais ce n'est pas le spirituel qui est premier, mais
moralisation et de personnalisation ne sont pas le psychique (l'animé), ensuite, le spirituel. Le
suspendues dans les régions nébuleuses de l'invé- premier homme est de terre, fait de poussière ;
rifiable et elles sont le plus souvent fondées le deuxième homme est du Ciel. »
expérimentalement et scientifiquement dans le Il est, certes, fondamental d'observer que, dans
terrain neuf et fécond de l'organicisme moderne. la Bible, l'expression : « Ame vivante » est
Si le P. Teilhard s'abstient, le plus souvent, de appliquée aux animaux eux-mêmes. En d'autres
rappeler ces faits et ces théories, c'est qu'il les termes, c'est une àffirmation constante dans la
suppose connus et qu'il prête à ses lecteurs, tradition judéo-chrétienne que tout ce qui
trop généreusement parfois, une culture scientifique appartient à l'ordre BIOLOGIQUE est COMMUN
égale à la sienne. à l'homme et aux autres règnes; l'animation, au
sens biblique, est LA FONCTION « SELON LA
L'HOMME D'APRÈS L'HOMME... CHAIR». Dans la mesure où le psychique est
coextensif au biologique, l'un n'est que l'avers\
Avouons cependant que, dans le domaine religieux, d'une médaille dont l'autre demeure le revers. ·
le P. Teilhard avait quelque raison d'admettre Or, le biologique étant issu du géologique, ses
que ses supérieurs hiérarchiques connaissaient racines se trouvent dans la terre, dans « la
aussi bien, sinon mieux que lui, les textes de poussière », terme qui doit être compris ici comme
saint Paul et qu'ils ne jugeraient pas que des 11 l;i semence ». Entre la granitisation des continents
théories directement inspirées par cet ensei- et le lent processus de 1< conscientisation », au sens
gnement traditionnel par excellence seraient teilhardien, il n'y a que des différences de niveaux
estimées dangereuses pour la foi chrétienne. d'émergence mais non pas d'essence. Ce qui est
Pourtant ce n'est pas sans surprise que l'on " selon la chair » est nécessairement selon la Terre.
constate sur ce point que les adversaires du
P. Teilhard ne semblent pas avoir compris que VERS UN CHANGEMENT D'ÉTAT
toute la pensée religieuse qu'ils croyaient devoir
censurer dépendait d'une clef, aussi précise que L'autre dimension de l'Œuvre divine est étrangère
l'organicisme sur le plan scientifique. Cette seconde aux nôtres mais non pas abstraite puisqu'elle
Clef de l'œuvre du P. Teilhard est la conception plonge dans les profondeurs du Ciel. La seconde
paulinienne del'« OIKONOMIA ,., l' «Économie» humanité, 1< selon !'Esprit», est engendrée comme
du Mystère. Ne s'agit-il pas, en effet, dans la première mais non pas par la 1< poussière » ni
!'essentiel des thèses teilhardiennes, «de mettre en par la 1< semence » terrestre, la 1< semence » spéci-
lumière l'économie du Mystère depuis les siècles fique. Elle naît de la Parole, du Verbe d'En-Haut,
en Dieu qui i:i tout créé, afin que soit maintenant de l'Amour et non plus seulement du désir. Ainsi
connue aux Puissances et aux Principautés dans !'Esprit opère par une effusion de ses puissances
le Ciel, la multiple sagesse de Dieu, selon cette jusqu'à réaliser le passage du naturel au surnaturel
disposition qu'il a prise depuis toujours en le ce qui exige une mutation réelle et concrète de
Christ-Jésus Notre Seigneur » (Épître aux l'ensemble de l'humanité aussi bien qu'une
Éphésiens). transformation intellectuelle, morale et spirituelle.
En effet, le mot grec « OIKONOMIA » signifie C'est pourquoi dans « Le Phénomène spirituel »,
le plan de l'Œuvre Divin, sa « dynamique » le P. Teilhard assimile la spiritualisation à un
propre et qui tient entre deux limites clairement véritable changement d'état cosmique, ce qui

80 Le mouvement des· connaissances


BIBLIOGRAPHIE
exige aussi une métamorphose intégrale de la OUVRAGES SUR LE P. TEILHARD
DE CHARDIN
matière telle que nous pouvons l'observer..
Ainsi, considérant l'immense unité du Tout, le L'ouvrage le plus complet sur la vie,
P. Teilhard en déduit une conséquence très hardie la personne et l'œuvre du P. Teilhard
est celul de C. Cuénot :
mais logiquement et .« économiquement " néces- « Pierre Teilhard de Chardin, les
saire, à savoii" que la Morale représente l'abou- grandes étapes de son évolution »,
tissement supérieur de la Mécanique et de la Pion, 1958.
Biologie, le Monde se construisant finalement La bibliographie proposée par C.
Cuénot est à consulter dans tous les
par des puissances morales et la Morale ayant cas et elle fait autorité.
pour fonction essentielle d'achever la .construction François-Albert Vlallet : « L'univers
du Monde, de l'ÉDIFIER. personnel de Teilhard de Chardin »,
Amlot-Dumont, 1955.
Cette conception teilhardienrie dépasse de Claude Tresmontant : « Introduction à
beaucoup les limites étroites de l'intérêt de l'indi- la pensée de Teilhard de Chardin »,
vidu et de la société en fonction desquels, jusqu'à Le Seuil, 1956.
présent, a été comprise la valeur morale. Le P. R. P. Leroy : « Pierre Teilhard de
Chardin tel que Je 1'al connu », Pion,
Teilhard n'hésite pas à opposer la morale du 1958.
mouvement de spiritualisation à la morale classique Paul Chauchard : « L'être humain selon
· de l'équilibre de systèmes soucieux de se maintenir Teilhard de Chardin », Gabalda, 1959.
par une limitation arbitraire de l'énergie vivante. Paul Grenet : « Pierre Teilhard de
Chardin ou le Philosophe malgré lul »,
Il y a là les fondements d'une dialectique et d'une Beauchesne, 1960.
éthique qui peuvent changer la plupart de nos Paul Grenet : «Teilhard de Chardin,
jugements et nos échelles de valeur. Quels qu'en un évolutionniste chrétien », Pierre
Seghers, 1961 •
soient les dangers ils ne sauraient être plus graves J.-P. Blanchard : «Méthodes et Prin-
que ceux qu'implique actuellement la sclérose cipes du Père Teilhard de Chardin »,
évidente du processus de spiritualisation de La Colombe, 1961.
l'humanité. Signalons enfin l'excellente revue
éditée par la Société Pierre Teilhard
de Chardin : «Teilhard de Chardin »,
LES PORTES Secrétariat, D. de Wespln, 99, rue
Souveraine, Bruxelles. Textes français
D'UNE FUTURE CIVILISATION et néerlandais. Dépôts en France : La
Hune, 170, boulevard Saint-Germain
(VI•) et Editions Seghers, 228, boulevard
Ainsi les deux clefs principales de l'œuvre du Raspail (ter).
P. Teilhard de Chardin, l'organicisme et l'économie
ŒUVRES DU P. TEILHARD
du Mystère, peuvent-elles nous permettre de DE CHARDIN
pénétrer plus profondément dans l'Univers exté-
Chez Albin Michel :
rieur et intérieur dont nous essayons de déchiffrer
' les énigmes. « Le groupe zoologique humain », 1956.
Elles nous ouvrent peut-être les portes d'une Chez Grasset:
future civilisation où la science, l'art, la philo- « Lettres de voyage », 1.956.
sophie et la religion convergeront enfin vers leur « Nouvelles lettres de voyage », 1957.
centre naturel et surnaturel dans une conscience Aux tËdltlons du Seuil :
nouvelle de l'unité de leur principe, de leur milieu Œuvres (Cinq volumes parus) :
et de leur fin. 1. «Le Phénomène humain», 1955.
THOMAS TIDBERT. Il. « L'Apparltlon de l'homme», 1956.
Ill. «La vision du Passé», 1957.
IV.«' Le mllleu divin», 1957.
V.« L'Avenlr de l'Homme», 195g,
« Hymne de l'Univers», 1961.

Les deux clés de Teilhard de Chardin 81


Une aventure spirit.uelle
Sir Julian Huxley

Dès ma première rencontre avec le Père Teilhard, lentement, le processus de l'évolution engendre
en quarante-six - je venais d'arriver à Paris où je la nouveauté, la diversité, des formes supérieures
dirigeais !'Unesco - je pus me .rendre compte d'organisation, et il le fait d'une manière irré-
que j'avais trouvé en lui non seulement un ami, versible. Un aspect particulièrement significatif
mais le compagnon d'une aventure intellectuelle de cette orientation est la tendance des propriétés
et spirituelle. Bien qu'il envisageât le problème intellectuelles à se manifester davantage, et à·
de la destinée humaine du point de vue d'un devenir relativement plus importantes, par rapport
chrétien et d'un père jésuite, et moi de celui d'un aux propriétés matérielles.
agnostique et d'un zoologiste, notre pensée avait Le troisième phénomène est l'existence, dans le
suivi la même progression et nous avions abouti processus de l'évolution, de points critiques où
à des conclusions étonnamment semblablés. C'est la substance de l'univers acquiert d,,e nouvelles
que, l'un et l'autre, nous étions résolus à considérer propriétés, où de nouveaux mécanismes de
la destinée humaine (c'est-à-dire les rapports de transformation commencent à intervenir, où de
l'homme avec le cosmos) comme un phénomène nouvelles formes d'organisation apparaissent
- un phénomène à observer et étudier sous le Jusqu'ici, il y a deux points critiques de ce genre :
plus grand nombre d'aspects possible, mais l'origine de la vie - le point où la matière est
toujours comme un phénomène et jamais comme devenue capable de -se reproduire elle-même - et
un problème métaphysique, éthique ou théologique. l'origine chez l'homme de la réflexion constante -
Dans une telle conception, l'homme n'apparaît le point où l'on peut dire que l'esprit est devenu
pas comine une créature étrangère à la nature; capable de se reproduire lui-même, et où l 'évo-
mais comme un élément - un élément abso- lution culturelle ou psycho-sociale est venue se
lument essentiel - du phénomène de l'évolution. superposer à l'évolution biologique. Pour nous
La pensée et l'esprit ne sont ni un épiphénomène en tenir à la terre, - la seule parcelle du cosmos
incohérent, ni une émanation du surnaturel, mais où l'existence de ces points critiques nous soit
un pJ;iénomène naturel de la plus haute importance. effectivement connue - on peut, selon le Père
La force et la pureté de sa pensée, jointes à la Teilhard, distinguer ainsi troiS enveloppes ou
faculté féconde de comprendre et d'aimer toutes sphères successives : d'abord, la géosphère, théâtre
les valeurs, ont permis au Père Teilhard de donner des transformations inorganiques ; à la géosphère
du monde un tableau qui n'est pas seulement s'est superposée, il y a quelque deux milliards
d'une exceptionnelle clarté, mais qui est riche en d'années, la biosphère, ou système évolutif de la
conclusions irréfutables. vie organique ; puis, il y a quelques centaines de
Le premier phénomène à souligner est celui de milliers d'années, la noosphère - qui comprend
l'unité. Le cosmos, avec ses dimensions gigan- le système évolutif de la pensée et de la conscience
tesques dans l'espace et le temps, est un : il humaines et .ses prodµits.
constitue un processus d'évolution unique. Et Le quatrième phénomène est celui de· la limitation.
tout ce qui évolue est également un : c'est la Au cours de l'évolution organique, les groupes
substance unique de l'univers, avec ses propriétés épuisent les uns après les autres leurs possibilités
matérielles et intellectuelles dans leur combinaison d'évolution et atteignent un palier, ne laissant
nécessaire. progresser que des formes de plus en plus limitées
Le deuxième phénomène est celui de l'orientation : de la vie. Vers la fin du pliocène, il ne restait plus

82 Le mouvemenLdes connaissances
qu'une forme de vie capable de progrès importants : affirmations religieuses. L'expression créatrice est
l'homme ou plus exactement la souche hominienne. indispensable en tant que moyen d'interpréter les
Depuis quelques millions d'années le phénomène connaissances et l'expérience.
du progrès évolutif se trouve ramené au phénomène Enfin, comme le Père Teilhard l'a souligné, il y a
humain. · le phénomène de l'échelle. L'échelle à laquelle
Dans sa phase humaine, le processus évolutif l'évolution se produit est gigantesque dans l'espace
acquiert un caractère entièrement nouveau. Au et plus encore dans le temps. C'est seulement en
cours de la phase organique, pré-humaine, chaque nous familiarisant avec cette vaste échelle tempo-
nouveau type qui réussit à survivre se fractionne; relle que nous pouvons efficacement envisager
il se différencie, se diversifie en une série de sous- les mouvements et les changements de l'évolution
types, dont chacun produit un grand nombre dans l'un quelconque de ses domaines. Les énormes
de formes de vie biologiquement distinctes - ce improbabilités dont les animaux supérieurs et
que nous appèlons les espèces. L'homme présente l'homme constituent la réalisation ne peuvent être
un cas entièrement différent. Après une brève perçues ou évaluées que sur des centaines de
période de ,différenciation initiale (qui a produit millions d'années de l'histoire passée du monde;
les grandes races ou sous-espèces humaines),· et les possibilités également énormes qui pourraient
la divergence fait place à la convergence, conver- encore se réaliser sur la terre ne peuvent se
gence d'abord des unités biologiques. ou races concevoir que sur des centaines de millions
humaines distinctes, puis des unités psycho- d'années à venir. C'est seulement en saisissant
sociales ou ensembles culturels. Ainsi, bien qu'il que l'homme en est encore au stade initial de son
constitue un type évolutif dominant, d'une impor- évolution que les hommes pourront intérioriser
tance capitale, l'homme ne représente qu'une seule cette vision des .possibilités de l'espèce, et c'est
espèce biologique, et, dans quelques siècles ou seulement en intériorisant ainsi son avenir possible
tout au plus dans quelques millénaires, il est que l'homme peut espérer le réaliser dans toute
destiné à ne former qu'un seul groupe culturel sa plénitude.
s'appuyant sur un cadre général unique d'idées Il n'est pas sans intérêt, me semble-t-il,
et de croyances. de mentionner que j'avais également souligné
Ceci nous amène au cinquième point : l'évo- beaucoup de ces mêmes points, et d'une manière
lution de l'homme, étant essentiellement culturelle, tout à fait indépendante. Ce n'est pas sans intérêt,
dépend principalement de la connaissance qu'il a dis-je, car cela montre que deux penseurs - un
du monde et de lui-même. Là connaissance est le paléontologiste partant de prémisses chrétiennes et
fondement de la représentation juste; la représen- un biologiste partant de prémisses rationalistes -
tation définit l'attitude, et l'attitude détermine sont presque fatalement ,appelés à accorder la
et dirige l'action. Puisque la méthode scientifique première place aux mêmes phénomènes et à tirer
(entendue au sens large comme l'activité consislant des faits les mêmes conclusions générales, à
à fonder et à ordonner la connaissance sur la base condition toutefois qu'ils abordent tous deux
d'hypothèses vérifiées par l'expérience ou l'expéri- le problème dans le même esprit, celui d'un
mentation) est la méthode la plus efficace, et la naturalisme sans préjugés.
seule toujours féconde, d'accroître notre connais- Il va sans dire que la façon dont le Père Teilhard
sance et notre compréhension, l'application de a formulé ses idées diffère souvent de la mienne
plus en plus étendue de la méthode scientifique dans le détail; il a souvent vu plus loin que moi,
à des domaines d'étude de plus en plus nombreux et montré plus de pénétration. Je pense en parti-
apparaît comme la condition préalable du progrès. culier à sa brillante conception de ce qu'il appelle
Dire cela n'est évidemment pas refuser de recon- l'enroulement, aboutissant à un psychisme plus
naître l'importance de l'activité créatrice et son intense. Par enroulement, il veut dire qu'une
expression dans les arts et les lettres, dans les partie de l'étoffe du monde se replie sur elle-même

Les deux clés de Teilhard de Chardin 83


pour former une unité organisée, dont les tensions à un potentiel psychique extrêmement élevé;
internes assurent la cohésion, et qui constitue pendant sa formation, des forces psycho-sociales
à certains égards un système fermé et automa- explosives seront sans doute libérées ; mais une
tiquement équilibré. Les atomes, les molécules, fois organisé, il sera forcément générateur d'un
les cellules, les individus multicellulaires et les immense dynamisme pour l'évolution future de
personnalités humaines sont autant d'exempl~s l'homme. Et le Père Teilhard éclaire encore toute
de ces systèmes ; ce se>.nt tous des produits de la question en considérant ce futur état comme
l'enroulement, mais chacun a un niveau d'orga- l'apogée néc;essaire de ce qu'il appelle l'homini-
nisation différent. En outre, le Père Teilhard sation, entendant par là le processus par lequel
postule que plus le système est complexe, plus son l'homme devient plus véritablement et pleinement
organisation est étroitement coordonnée, et plus humain.
sa vie intérieure, ses · degrés et ses modes de Le Père Teihard nous apporte une vision nouvelle
conscience sont actifs et importants. du cosmos, une révélation vivifiante de la façon
Il considère que la tendance à la convergence dont procède la réalité. Pilate a posé la question :
culturelle qui s'est déjà manifestée dans l'histoire «Qu'est-ce que la vérité? » Jésus y avait déjà
de l'homme conduira inévitablement à un enrou- répondu : « La vérité est ce qui vous libérera ».
lement de la noosphère tout entière - et engen- Parce qu'elle est vraie, la révélation du Père
drera ainsi un système unitaire de pensées et de Teilhard ne se borne pas à vivifier, elle libère :
croyances ou, comme il aurait sans doute préféré elle délivre de bien des angoisses l'âme et l'esprit
dire, un seul tout, pensant et croyant. En raison de l'homme.
de son extrême complexité, ce tout se trouvera SIR JULIAN HUXLEY.

Il nous a .sortis de l'impasse


Léopold Sédar Senghor

Dans la conjoncture historique que nous vivons, au Il nous offre, en effet, une base plus matérielle
milieu de nos contradictions, de nos angoisses, encore que celle du marxisme. Il fait mieux. Il
mais aussi de nos espoirs, nous ne pouvons nous fait apercevoir, au plus profoQd de la matière,
élaborer l'avenir de l'Homme sans nous référer l'énergie, qui informe la matière et donne la vie,
à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin. permettant ainsi l'épanouissement de l'esprit.
Devant les échecs du capitalisme libéral et l'égoïsme C'est ainsi que Pierre Teilhard de Chardin nous a
des nations privilégiées, notre grande tentation sortis de l'impasse en conciliant la nécessité de
a été de nous tourner vers le marxisme. Nous vivre dans notre temps et celle de demeurer fidèles
n'avops pas tardé à nous apercevoir que le aux exigences spirituelles de la civilisation négro-
marxisme, s'il pouvait nous aider à sortir de notre africaine.
sous-développement, ne pouvait combler notre
faim de nourritures spirituelles. Bien mieux, nous Au moment où nous essayons de résoudre les
avons été amenés à nous interroger sur la valeur contradictions mêlées du passé et du présent, le
même du matérialisme dialectique. C'est Teilhard Père Teilhard nous aide, plus qu'aucun autre, à
qui nous a permis de transcender l'antinomie du bâtir un monde nouveau, en nous révélant les
matérialisme et du spiritualisme. . · valeurs de complémentarités.

84 Le mouvement des connaissances


PIERRE TEILHARD DE CHARDIN AU COURS DE SON SÉJOUR A PËKIN
L'art fantastique de tous les temps

Arman rassemble dans des cuves de verre le contenu des


poubelles. Klein propose des panneaux uniformément
recouverts de bleu. Un autre expose des affiches lacérées.
Nicky de Saint-Phalle sculpte à la carabine. Tinguely court
les foires à la ferraille pour fabriquer des machines inutiles.
César vend comme sculpture des voitures hors d'usage
passées à la presse. Iris Clert invite Paris à une exposition
de détritus. Des musées d'Europe et d'Amérique accueillent
ces œuvres, ou plutôt ces « anti-œuvres ». Il y a du bruit, il y a
des amateurs et des théoriciens. La Télévision Française
consacrait en mai dernier un film de quarante-cinq minutes
à ces manifestations, bientôt repris par la Télévision alle-
mande. De quoi s'agit-il ? De la pointe ultime d'un désarroi?
Cocteau parle des « finalistes du concours de grimace » qui
dure depuis vingt-cinq ans. Du dernier coup de balai, de
l'ultime nettoyage destiné à faire place nette à un art de la
nouvelle Renaissance dans laquelle nous entrons? Des
balbutiements d'une nouvelle culture? Il serait, de toutes
façons, indigent d'expédier le problème en déclarant qu'il
ne s'agit que de truquages. Peu d'artistes sont entièrement
sincères. Mais aucun n'est entièrement insincère. Cela est
sûr ; le nier est nier l'art tout entier. Notre revue ne prend
pas position dans le drame de l'esthétique qui se déroule
en ce moment. Ou plutôt, elle ne prend pas encore position,
se réservant de le faire lorsque, grâce à elle, toutes les confron-
tations des forces actives, des pensées avancées, auront été
réalisées. Mais elle affirme la vérité et la grandeur de ce drame.
César. 1960

86 L'art fantastique de tous les temps


Notre actuelle avant~garde
Pierre Restany

Ne vous attardez pas là où vous avez trouvé. LES UPANISHADS

L'intellectuel, dans tous les pays du monde, est subversif par desti-
nation : son attitude négative trouve toujours une justification, ne
serait-ce que dans la mesure où celle-ci s'identifie à la mauvaise cons-
èience d'une partie de l'opinion. Cette participation ambiguë à la
Du dadaïsme vie sociale était, en 1916, hors de la portée d'un certain nombre
au lyrisme abstrait, d'artistes en exil, réfugiés à Zurich. Et c'est pourquoi les socialistes
s'agit-il roumains Tristan Tzara et Marcel Janco, les objecteurs de conscience
allemands Hugo Ball et Richard Huelsenbeck, !'Alsacien Jean Arp
du prélude à une sont devenus Dada. ·
nouvelle culture ? D'où vient ce nom de dada? Nous tombons tout de suite en pleine
légende. De tous les protagonistes initiaux, seul Tristan Tzara qui
en réclame la paternité, est affirmatif : l'invention du terme a eu lieu
le 8 février 1916 à Zurich, au Cabaret Voltaire, une boîte artistico-
littéraire fondée par Hugo Ball et où avaient déjà eu lieu quelques
manifestations modernistes. L'instrument du destin fut un coupe-
papier glissé dans la tranche du dictionnaire Larousse et qui se fixa
sur le mot dada.
Les activités dada zurichoises furent résolument subversives. Dada
faisait la synthèse de tous les éléments propres à exaspérer la bour-
geoisie suisse et, à travers elle, l'ordre social tout entier. C'était un
cocktail de cubisme, de futurisme, de jazz, d'humour noir : l'injure
était sa langue, l'outrance son style. Les soirées canularesques du
Cabaret Voltaire alternaient avec la publication de manifestes négateurs
et incendiaires. Mais le mot gardait toute sa magie et son prestige :
Dada est un vrai miracle du Verbe.
En 1918, le mouvement se transporte à Paris : il y atteindra son bref

L'art fa~tastique de tous les temps 87


apogée en regroupant autour de Tzara des gens isolées vouent un culte admiratif à Picabia et à
tels que Picabia, Philippe Soupault, Ribemont- Duchamp. Urie religiosité dada couve ainsi sous
Dessaignes, Eluard, Aragon, André Breton. Les la cendre, créant une solidarité de fait entre des
publications se multiplient : Dada (Tristan Tzara), caractères aussi différents que Cendrars, Erik
Littérature (Aragon, Breton, Soupault), Proverbe Satie ou Reverdy. L'extraordinaire globe-trotter
(Paul Eluard), 391 (Picabia), Z(Paul Dermée), etc... Jean Van Heeckeren se proclame le fils spirituel
Mais, en même temps, Dada se développe à de Picabia, Jacques Rigaut exécute point par
Berlin, à Cologne, à Hanovre, à New York. Il point en 1930 le suicide dont il avait fait paraître
devient un mouvement international. Tout le le récit détaillé dix ans plus tôt dans la revue dada
non-conformisme d'avant-garde se réclame de Littérature. A partir de 1929, Jacques-Henri
son étiquette. On organise des Dada-Shows Levesque, directeur de la collection et de la revue
outre-atlantique, des Dada-messes à Berlin, des Orbes, se voue à la défense et à l'illustration de
salons Dada à Paris. Dada devient une panoplie l'esprit dada, reprenant à la lettre les paroles de
sociale, un genre de vie que l'on adopte : pas pour Tzara (Manifeste dada de 1918) : Je suis contre
longtemps, car; dès 1921, Dada se ~eurt. les systèmes, le système le plus acceptable est en
principe de n'en avoir aucun. Outre les vieux
EN MARGE DU SURRÉALISME dadaïstes, Levesque fait appel à Pierre de Massot,
à Georges Hugnet, à Gertrude Stein et enfin à
Considérés objectivement, tous ces manifestes et un jeune poète passionné d'occultisme et rebelle
ces manifestations nous apparaissent aujourd'hui à toute sorte d'engagement, Camille Bryen,
de la plus grotesque inactualité. Dada est oiseux, aujourd'hui peintre abstrait et l'un des créateurs
vide, creux, verbeux, ce n'est que du vent. De du «tachisme», Quand on demande à Levesque
récentes rétrospectives historiques, à Paris en sa profession, il répond : « être dada ».
1957 et à Dusseldorf en 1958, n'ont fait que brasser
des tonnes de poussière et d'ennui. Dada détruit UNE NOUVELLE ATTITUDE
et se borne à cela, déclare en 1920 le dadaïste DE L'ARTISTE
cartésien Paul Dermée. La légende commençait
à perdre son indispensable mystère. Dada, étiqueté Il ne s'agit là, bien sûr, que d'un fajble réseau de
et catalogué se trouvait coincé entre le cubisme connivences secrètes et de complicités spirituelles.
et le futurisme d'une part, le constructivisme et Mais cette trame, aussi lâche soit-elle, assurait
surtout le surréalisme d'autre part. . la slll'Vie souterraine d'un état d'esprit ouvert,
En tirant la couverture à lui, André Breton d'une certaine qualité de la · disponibilité
attaquait les racines mêmes du mythe et ce fut intellectuelle.
sans doute la lucide opposition de Tzara et de En fait, il faudra attendre un second conflit
Picabia qui empêcha l'annexion pure et simple. mondial et l'extraordinaire accélération de l'his-
Nombreux pourtant furent les dadaïstes « hé- toire qui en fut la conséquence, pour que se
roïques » qui s'engagèrent sur la voie surréaliste dessine une seconde position du mythe. Autour
à la suite de Breton. de 1945, les arts plastiques ont connu une grave
En 1921, hors du surréalisme, point de· salut. crise. La jeune génération artistique, en proie
Breton reprend les choses où les avait laissées à de nouvelles exigences, ne se satisfaisait pas plus
Apollinaire. A travers ce prisme déformant, Dada de la figuration surréaliste que des systèmes
va laisser pendant vingt-cinq ans le souvenir d'une géométriques. Il lui fallait trouver.. un langage
anti-peinture et d'une anti-sculpture. Durant nouveau, plus direct et plus entier.' La peinture
ces vingt-cinq ans d'oubli, Dada vit encore dans abstraite se voulait désormais lyrique et cosmique.
la nostalgie de certaines mémoires. En marge du Une nouvelle attitude de l'artis'te vis-à-vis de
surréalisme orthodoxe, quelques personnalités l'acte de peindre était en train de se dégager :

88 L'art fantastique de tous les temps ·


AVRIL 1922
Les Dadaïstes parisiens en 1921.
Au premier plan, de gauche à
droite : Tristan Tzara, Céline
Ariiaud, Francis Picabia et André
Breton ; au second plan : Aragon,
Paul Dermée, Philippe Soupault,
Ribemont-Dessaignes ; au fond :
Paul Eluard et Bernard Fay.

Man Ray : Métronome. 1923

Editeur Tristan Tzara


Le gérant G. Ribemont-Dessaignes
1 Fr. JOURNAL TRANSPARENT
Admlnlatratlon i AU SANS PAR.EtL
..... 37, >nenue Kl6ber • P.Al\18 (XVI•)

- w,••tC.ll•b6ri•u1••o•m"••
1'11111 ELUARD, Th FRAENl;ŒL, Vlo-
~
ttll hUIDOBRQ, Malb,ew JOSEPH-

Eri:e-!b 1~. 'i::ea. :


1 0
Rl&EMONT. DESSAION:,"· ASk --
sruvv, Philippe SOUPAULT TrlltH TZARA ~ •
elle se heurtait à la sclérose des vocabulaires et
au dogmatisme des idéologies.

· "f' ~
Si la rentrée du lyrisme dans l'abstraction s'est
accompagnée de la mise en œuvre de moyens
nouveaux (informel, tachisme, hautes-pâtes, calli- \ 11,
graphie gestuelle), c'est que le phénomène corres- ~ : ' '•
pondait à une prise de conscience fondamentale : ..... a•""'
·•:""
-,
\

t..
la situation radicalement autre de l'homme dam
.
,,
,J,
l'univers.
L'homme ne se situe plus au centre du monde,
il n 'est plus le maître d'un système : il est dans
une situation démentielle du point de vue de la
raison dogmatique ou de la logique formelle.
L'absurde est sa condition. Seule, l'affectivité
peut lui permettre de pressentir ses véritables
dimensions. Il s'identifie au cosmos dont il
demeure pourtant un infinitésimal élément orga-
nique. Il est à la fois le Tout et l'infime partie
du Tout.

L'AVENTURE DU LYRISME ABSTRAIT

Pour rendre compte de cette ambiguïté de la


condition humaine, les théoriciens de l'abstraction
lyrique, J.-J. Marchand, Michel Tapié et le peintre
Georges Mathieu eurent recours à la référence
dadaïste : la négativité parfaite. Dada apparaissait
dans sa pureté originelle comme la vraie révo-
lution, la grande coupure avec la logique huma-
niste. Dada qui avait abattu tous les critères du
jugement esthétique classique devenait la table Yves Klein. 1960
rase, le point de départ d'une construction a
nihilo. Dada rendait compte en bloc de toutes
les conditions d'une nouvelle présence plastique.
Le plus ardent à défendre cette idée fut Michel
Tapié de Céleyran, qui abandonna à juste titre
l'art pour la critique et se fit le champion d'une
peinture abstraite et lyrique. Par l'intermédiaire
de Camille Bryen, Levesque avait été mis en
contact avec Tapié. La présence de Bryen dans ('importance historique du dadaïsme. Le mythe
l'équipe de tête des abstraits lyriques et des dada avait trouvé à la fois l'instrument et le
informels, aux côtés d'Hartung, Mathieu, Wols, champ de son expansion. Arp et Picabia ne s'y
Dubuffet et Fautrier, explique bien des choses. trompèrent pas, puisqu'ils n'hésitèrent pas à
Au moment où Bryen abandonne définitivement donner leur caution à l'entreprise en participant
la poésie pour la peinture, en déclarant : « je aux principales expositions collectives des tenants
peins pour ne plus écrire », Tapié découvre d'un art autre.

90 L'art fantastique de tous les temps


Née sous de tels auspices, cette aventure du ivre de progrès et de vitesse, veut jusque dans son
lyrisme abstrait se développa rapidement, d'autant expression, compléter, parachever sa conquête
plus qu'elle rencontrait en Amérique un bran- du monde. A quarante ans, en pleine gloire, et
chement parallèle, une peinture du geste (Pollock, au risque de ruiner sa carrière, César présente
de Kooning), située au point de jonction de au Salon de mai 1960 ses nouvelles sculptures :
l'expressionnisme et du surréalisme. Le style des automobiles compressées en cubes d'une
" informel » ou " tachiste » se répandit comme tonne. Après avoir réalisé des machines à peindre
une traînée de poudre dans le monde entier ; " à la tachiste >>, Jean Tinguely reconstitue à sa
mais son apogée fut brève et il ne résista guère façon de vieilles machines parfaitement inutiles
à l'épreuve d'usure de la durée moderne. A peine trouvées dans les foires à la ferraille. Yves Klein
née, l'abstraction lyrique sombra dans le confor- concentre tout le pouvoir d'expression du geste
misme des recettes à la mode. En 1951, à trente- pictural dans des panneaux uniformément recou-
huit ans, meurt l'un des éléments les plus attachants verts d'une couche de couleur bleue à base de
de cette offensive anti-géométrique et anti- pigment industriel pur : c'est la proposition
rationnelle : Wols, de son vrai nom Otto Alfred monochrome. Le bleu passé au " Roulor ,, ne lui
Schultze Battman. Photographe, venu de Berlin suffit pas, il annexe l'immatériel, il invente l'archi-
à Paris en 1932, il se lie d'amitié avec Tzara et tecture de l'air et la sculpture du feu. Arman
Bryen, et se met à la peinture. Poète subtil, attiré déverse le contenu des poubelles dans des cuves
par la philosophie chinoise, son art est celui du de verre dont il fait des hauts-reliefs. Toute une
délire organisé, de la transe intellectuelle que école de lacérateurs d'affiches nous donne à voir
favorisent la drogue et l'abus de l'alcool. La de nouvelles images, spécifiquement originales, à
bouteille de rhum de Wols est légendaire à Saint-
Germain-des-Prés. En 1953, c'est le Christophe
Colomb de la peinture, Francis Picabia, qui dis-
paraît à son tour, après une vie dadaïste bien
remplie. Mathieu s'enferme dans son personnage :
spécialiste de la mise en scène, il joue sa vie à la
façon de Dali, dans le luxe du spectacle et la
solitude du cœur.
Le mouvement prend date et les artistes s'installent
dans leur œuvre. Si bien que, dès 1955, la crise
du langage artistique se fait à nouveau sentir.
Toute une jeune génération de peintres et de
sculpteurs éprouve avec angoisse ou ennui l'irré-
médiable épuisement des moyens d'expression
traditionnels. On a tout essayé, les formes ont
perdu leur magie et les signes leur pouvoir.

LES NOUVEAUX RÉALISTES

Les transformations du monde moderne nous


sollicitent à tout moment. Pour rendre compte
de tous les développements, de toutes les décou-
vertes, de toutes les mutations, nous sentons le
besoin d 'élargir nos moyens d'expression, de les
porter à un autre niveau. L'homme d'aujourd'hui, Tinguely : Trotinet. 1961

Notre actuelle avant-garde 91


à fait usuel et fabriqué en série, devient, par la
seule vertu du choix de Duchamp, une œuvre
d'art. Ce baptême artistique de l'objet constitue
aujourd'hui, aux yeux de ceux que j'ai nommés
les " nouveaux réalistes » européens, Je fait dada
par excellence. C'est la troisième position du
mythe : le geste anti-art de Duchamp se charge
de positivité.
Toutes les autres manifestations dada subissent
d'ailleurs la même mutation positive : les films de
Richter et d'Eggeling font date dans l'histoire du
cinéma d'essai; les collages de Schwitters sont à
l'origine des recherches basées sur les accumu-
lations d'objets. Le bruitisme dada (poèmes
simultanés, sonate de Schwitters, etc ... ) inspire
directement le lettrisme, la poésie phonétique et
certaines expérimentations de la musique concrète.
Les spectacles dada (depuis les soirées de Zurich,
jusqu'au festival dada de la salle Gaveau en 1920)
inspirent le ballet et le théâtre d'avant-garde. Les
photogrammes du dada américain Man Ray
dominent tout l'important secteur de la compo-
sition abstraite en photographie. Bref, le canular
suranné et vieillot est devenu le capital de notre
Rotella : Collage. 1959 actuelle avant-garde. Les vieux dadaïstes com-
mencent même, bon gré, mal gré, à se prendre au
sérieux et à croire en Dada. Dada plane sur tous
les domaines expérimentaux de la pensée créatrice
moderne.
partir de ce matériau publicitaire arraché aux Ce résultat apparemment paradoxal est dû à la
murs de nos villes. En Amérique également, tout croissance d'un grand mythe, création de quelques
un courant néo-baroque utilise l'objet usuel ou hommes qui se sont imposé - et ont finalement
usé comme matière première dans l'élaboration imposé aux autres - une hygiène intellectuelle
de l'œuvre d'.art. prenant résolument à rebours l'acquis culturel
Dans ce contexte actuel, les ready made de Marcel de quatre siècles d'humanisme. La propagation
Duchamp prennent un sens nouveau. C'est en de l'esprit dada a été souterraine et marginale, mais
1914 que Marcel Duchamp, à New York, inventa impitoyablement efficace. Elle n'a épargné aucun
son premier ready made, un porte-bouteilles qu'il tabou, aucune hiérarchie des valeurs consacrées.
baptisa sculpture. Il devait rééditer son geste de Dada a privé ! 'artiste contemporain de tous les
façon beaucoup plus spectaculaire en 1917 en refuges, de tous les prétextes, de toutes les habi-
présentant à !'Exposition des Indépendants de tudes du confort intellectuel. Ce mythe né de rien,
New York un urinoir, qui fut refusé. L'audace de si ce n'est du gâchis d'une guerre et de l'immense
Duchamp est tout intellectuelle. Le choix délibéré ennui d'un pays neutre, constitue aujourd'hui le
de l'artiste change la destination première de prélude à une nouvelle culture.
l'objet, lui assigne une vocation expressive nou-
velle. Un produit manufacturé quelconque, tout PIERRE RESTANY.

92 L'art fantastique de tous les temps Villeglé en plein travail


Les nus moins nus que jamais
Bill Brandt

Du temp.r que la Nature en sa verve puissante


Concevait chaque jour des enfants monstrueux
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux. BAUDELAIRE.

Un livre d'art extraordinaire vient de paraître. C'est un album


de photographies. Il a été édité en Francé par Prisma, 26, rue
Desbordes-Valmore, dont l'animateur est Mathias Tahon: un
homµie qui sait prendre des risques pour ce qui est fort et
beau. Il s'agit de «Perspectives sur le Nu», de Bill Brandt.
Bill Brandt est un photographe anglais qui étudia à Paris
en 1929, puis retourna à Londres en 1931. Il a eu sa propre
exposition à Paris et au Musée d'Art Moderne de New York.
Depuis 1945, il est obsédé par le nu. C'est avec un vieil appareil
en acajou poli, qui avait été utilisé naguère par Scotland Yard
pour les archives de la police, qu'il a réalisé ces œuvres
étonnantes, prolongements et dépassements de celles de
Brassaï et de Man Ray. Les images que nous vous présentons
ont fasciné Braque, Picasso, Dubuffet, Jean Arp; Henry
Moore et Edward Steichen. « Moins nues que jamais, les
silhouettes de Bill Brandt n'évoquent pas des idées littéraires.
En regardant ses photos, dit Chapinan Mortimer, l'on pense
sans cesse à la sculpture, mais ce n'est pas de la sculpture. Ce
sont les magnifiques résultats de quinze années de colla-
boration et de lutte entre l'artiste et son mode d'expression...
Ni la peinture ni la sculpture ne peuvent prendi:e le relais.
Ici, la photo ne surpasse pas la peinture, mais elle crée, avec
son propre cheminement, sa propre réalité. » Art fantastique,
disons-nous, parce que c'est art de renouvellement.
«Un grand nombre
de ses photos
sont des tableaux,
et toutes
sont préméditées » L'art fantastique, de tous les temps 95
1/ «Au début, influencé comme il
le suggère lui-même, par le
vieil appareil et les longues
Bill Brandt, ou l'œU du poète expositions, il se sentait obligé
de prendre des photos dans de
grandes pièces victoriennes, et
Lawrence Durrell toujours dans la pénombre ».
2/ « Mais, à ce stade, il dut
Devant un feu de bois d'olivier, Brassaï, l'enfant et moi nous parlions subir d'autres influences, et parmi
photographie. Tout autour de nous, jonchant le sol, s'étalaient des celles-ci l'influence de Paris dans
illustrations de Brassaï destinées à un livre sur Paris. Mais il nous les années 20, car les déformations
parlait d'un photographe anglais qui pouvait facilement lui être de l'espace et des distances
comparé. étaient réalistes d'une certaine
Mentionner Brassaï n'est pas hors de propos. En effet, s'il est lui-même manière, mais surréalistes selon
les termes des années 20 ».
le maître de la photo en Europe, Brandt est incontestablement le
maître en Angleterre. Leers styles sont si différents que cela vaut la 3! «Il semble s'être servi d'une
peine de comparer leurs deux conceptions de la photo, ear elles se diversité de matières à la manière
dont Matisse utilisait les couleurs
complètent l'une et l'autre par· cette différence même. dans ses études similaires »...
Brandt utilise l'appareil photo comme un prolongement de l'œil;
4' « Et un Delacroix »,
l'œil d'un poète. Il est à la photo ce que le sculpteur est à un bloc de
marbre. Ses images pénètrent jusqu'au cœur des choses, essaient de 5/ « Et maintenant, réellement,
parvenir jusqu'à la présence cai::h~e qui gît dans tout objet inanimé. nous voyons. Nous ne sommes
Que son sujet soit vivant ou non, que ce so.it une femme, un enfant, plus empêtrés dans de mauvaises
une main humaine ou une pierre, il le détache de son contexte par habitudes, nous sommes vraiment
délivrés de nous-mêmes. Nous
une sorte de déformation de la perception et l'installe bien à l'abri avons cessé de douter de ce qui
dans le monde des formes platoniques'. Brassaï est le poète de la semble étrange »...
condition humaine, c'est à la vie réelle qu'il arrache ses meilleures 6/ « Image aussi recherchée et
images ; c'est l'angoisse, la beauté et le désespoir de la condition noble qu'une statue antique ...
humaine qu'elles reflètent. Même quand il cherche à nous montrer Miracle de blanc et noir... A
i,m arbre ou un banc dans un parc, ce sont ses rapports avec l'être l'œil, à la main, au bras et à
humain qui ressortent; son œuvre est touchante par son humanité. l'épaule en forme de croissant,
Il est un témoin des tendres associations d'idées qui entourent tout plus blancs qu'une mouette,
objet matériel comme un parfum. Son œuvre est un commentaire beaucoup plus blancs que n'est
sur l'homme du xxe siècle. noire la grotte lointaine ».. _.
Brandt, lui, médite sur la nature des choses et en fait une transcription 7/ «Si l'une de ces images doit
paisible et poétique ; son œuvre est une méditation prolongée sur le être distinguée comme un exemple
mystère des formes. Dans ses meilleures photos on est confronté de ce qui peut n'être fait qulavec
la photo, alors c'est sans doute
avec cette qualité gnomique qui rési~e dans toute poésie et sculpture.
celle-ci qu'il faut citer »...
On en oublie la signification humaine, comme si on lisait un poème,
même si, con:ime je l'ai dit, le sujet en est un être humain. 8/ « Page par page, et aussi
Ces photos expriment les mérites extraordinaires de son œuvre bien sincèrement que Rimbaud, Brandt
a écrit son propre poème sur la
.mieux que ne le peuvent les mots; le jeu de la forme et de l'éclairage forme»,
vient planer hors des épreuves photographiques dans le dessein de
surprendre et dé troubler. Si Brassaï trouve son style plutôt dans les
9/ « A la dernière page, sournoi-
sement, il croise les mains devant
illustrations du Paris de Henry Miller ou de celui de Carco, l'œuvre notre incrédulité ».
de Brandt devrait illustrer à merveille les Élégies de Duino cie Rilke.
96 Personne n'a cette envergure dans l'Angleterre d'aujourd'hui. CHAPMAN MORTIMER.
1
4
5
6
7
8
9
Les animaux obéissent-ils à des symboles 1
Rémy Chauvin

« Comment voulez-vous ratta- même temps l'en couper radi-


cher étroitement l'homme à la calement par sa conscience, ses
ligne animale par sa physiologie affections ou son intellect? »
et son anatomie, et dans le PROFESSEUR KŒHLER.

L'anthropologie moderne a retrouvé · Après les magnifiques études de Lorenz et Tinbergen, nous connaissons
dans tous les lieux du monde les beaucoup mieux le mécanisme du rapprochement sexuel chez les
mêmes images, les mêmes légendes, animaux. Les partenaires sont attirés l'un vers l'autre par des taches
les mêmes dessins, représentant sans colorées ou des particularités de structure parfois très minimes, qui
doute les lignes de force d'une
conscience collective. enclenchent les gestes ou les danses dont l'aboutissement normal est
Les plus hautes fonctions intellec- la pariade. Les canards mâles portent sur le cou des plumes d'un vert
tuelles et spirituelles de l'homme sont métallique magnifique ; grâce à quoi ils apparaissent comme vérita-
créatrices de symboles, eux-mêmes blement mâles à leurs congénères. J'entends que .ces plumes vertes
ensuite créateurs, à travers l'homme, sont le signe unique de leur virilité. Lorsqu'on leur plume le cou, les
d'attitudes et de mouvements de femelles refusent de les accepter; les autres mâles cessent de les
pensée. Le monde animal est-il, sur attaquer et chercheraient plutôt à s'accoupler avec eux : pour un
ce point, radicalement différent du canard, le mâle est urî oiseau à col vert, et voilà tout, peu importe
monde humain ? Est-il fermé au le reste. ·
langage symbolique ? Il semble bien
que non. Il semble bien, d'ailleurs,
que les frontières entre l'animal LE SEXE SYMBOLIQUE?
et l'homme soient beaucoup moins
précises qu'on ne l'imaginait il y a Chez les épinoches, le mâle revêt une parure de noces éclatante et son
quelques années. Dans un ouvrage ventre prend une vive couleur rouge. C'est cette couleur qui intéresse
collectif remarquable : « Polarité du la femelle et qui provoque les attaques des autres mâles ; si on leur
Symbole» (Études Carmélitaines, peint le ventre en gris, les femelles n'en veulent plus, et les mâles
Desclée de Brouwer), notre ami le laissent tranquille. Par contre, ils attaqueront avec fureur une
Rémy Chauvin, a mis en relief de
manière saisissante la fonction sym- simple boule de plastique dont la partie inférieure est rouge, bien
bolique chez l'animal, et ainsi apporté qu'elle ne ressemble pas du tout à un poisson. Peut-être le cas extrême
une véritable révélation. se rencontrera-t-il chez les petites perruches du genre Melopsitaccus.
On sait combien il est difficile parfois de distinguer le sexe des ·
perruches ; chez celles-ci, le mâle porte près de la base du bec une petite

Les mystères du monde animal 107


écaille verte alors qu'elle est bleue chez la femelle. conséquent d'un comportement ·très répandu du
Seule la couleur de l'écaille importe, bien que sa point de vue statistique (1).
surface soit insignifiante par rapport au reste Mêmes phénomènes chez les Sternes (2). Ces oiseàux
de l'oiseau; et si l'on peint en bleu l'écaille verte de. mer pratiquent aussi l'offrande nuptiale d'un
du mâle, les femelles n'en voudront plus. On poisson, que le mâle va pêcher et offre à la femelle :
pourrait multiplier les exemples, car ces évocateurs elle le tient dans son bec, sans le manger, pendant
sexuels (releasers), qui constituent la plus belle .la copulation. Après quoi. elle lè laisse choir ;
découverte de l'école de Lorenz, montrent une '.et il pourra fort bi~n amyer qu'un autre rnâie
répartition tout à fait générale. en humeur de se marier passe par là, saisisse le
poisson tombé à terre et l'offre à une autre femelle ;
LES COMPORTEMENTS D'ATIAQUE si bien qu'il voyagera de bec en bec. On ne pèut
manquer ici de penser aux anomalies sexuelles
Mais plus typique encore est l'exemple du rouge- comme le fétichisme.
gorge. On sait que les oiseaux ont très souvent Peut-on envisager· l'offrande nuptiale comme
autour de leur nid un territoire dont ils connaissent autre chose qu'un symbole? Je ne le crois pas.
• bien les limites et qu'ils défendent contre les
intrus. Les mâles de rouge-gorge sont spécialement DES PROCESSUS
chatouilleux sur le droit de propriété et se livrent PSYCHIQUES SUPÉRIEURS
entre eux des batailles acharnées, au moment de la CHEZ LES ANIMAUX?·
reproduction. Mais qu'est-ce qu'un mâle pour un
autre rouge-gorge? C'est un bouquet de plumes Kœhler (3)~ à Fribourg-en-Brisgau, étudie depuis
rouges et rien. d'autre, Lack l'a bien montré : vingt ans les capacités arithmétiques des pigeons,
si l'on dispose sùJ,"·une branche, côte à côte, un des choucas et des perroquets ..Beaucoup d'oiseàux
rÔuge-gorge empaillé dont on a enlevé les plumes peuvent compter jusqu'à cinq, six ou même s~t.
pectorales et, juste à côté, le bouquet de plumes La technique expérimentale consiste à place),"·.
rouges reliées grossièrement par un fil de fer, seules quelques graines dans une boîte dont le couvercle
les plumes seront attaquées et bientôt dispersées porte un certain nombre . :de points ; .la boîte
par les violents coups de bec du propriétaire du est introduite dans une tangée d'autres récipients
territoire. Alors que l'oiseau empaillé est laissé identiques, avec des couvercles sans points ou
de côté.... avec un nombre de points différents. Très rapi-
dement, l'animal s'habitue à ne soulever qu'un
LÈS OFFRANDES NUPTIALES seul couvercle : celui qui dissimule justement
la récompense. Or les points peuvent affecter
Jusqu'à présent on pourrait discuter sur la signifi- n'importe quelle forme, on peut les remplacer
cation de ces faits et ergoter sur la valeur comparée par des taches si irrégulières que même un homme
du signal et du symbole. Mais il y a plus étrange. éprouve de la difficulté à les évaluer d'un seul
Lorsque les petits moucherons du genre Empis coup d'œil ~t-.doit recourir à l'énumération arith-
veulént s'accoupler, le mâle doit d'abord capturer métique. Ceci ·rie gêne pourtant pas l'expérience,
une proie, c'est-à-dire un autre moucheron plus qui peut prendfe des formes bien plus variées, trop
infime encore que lui, l'enclore dans une boule compliquées pour · être exposées ici (prouvant
de soie et l'offrir' à la femelle qui le fait tourner entre autres une perception de l'aspect cardinal
entre ses pattes, sans le dévorer, pendant que le
mâle remplit son office. Plusieurs espèces d 'Empis . (!) Scbneirla T.C., in Inscct Physiology de Recder, 1953.
offrent d'ailleurs la boule de soie, sans y inclure (2) Tinbergen, op. cit,
aucune proie ... Ajoutons que les Empis sont des (3) Kœhler O., 1943 : Zahlversuche an ehiein Kohlkraben und
mouches très communes et qu'il s'agit par Vergleichsversuche an Menschen, in Z. Tierpsychol., .5, 575-712.

108 Les mystères du monde animal


et ordinal du nombre). Qu'est-ce qu'un signal UN RENOUVEAU SCIENTIFIQUE
dont l'aspect peut énormément varier et dont le
sujet ne retient qu'un aspect mineur, dissimulé Parmi tous ces exemples, d'importance et de signi-
en quelque sorte parmi les taches du couvercle? fication très inégales, il semble bien que l'on
Le mot signal convient-il encore? retrouve des indications qui vont dans le même
Chez les abeilles, la butineuse qui vient de trouver sens; l'animal n'est plus pour nous cette machine
du nectar indique en dansant à ses congénères simple dont Loeb, après Descartes, croyait dis-
la distance (par la rapidité de ses évolutions), tinguer aisément les rouages. Il n'obéit pas toujours
la direction (par l'angle que fait l'axe de la danse à des tropismes rudimentaires ni même à des
par rapport à la verticale et qui correspond à objets-signaux. Il peut distinguer (abstraire?) des
! 'angle direction du soleil - direction de la nourri- caractéristiques minimes d'une situation, mais les
ture) et même la nature de la source (par l'odeur seules importantes pour l'action qu'il veut entre-
florale dont ses téguments sont imprégnés). Ce prendre. Et il semble bien que l'on puisse parler
comportement, un des plus stupéfiants de la psycho- des prodromes d'une symbolique animale.
logie animale, correspond à un lever de carte Il n'y a pas à s'en troubler; mais il faut se rappeler
élémentaire; retournez-le dans tous les sens, vous l'argument de Kœhler, le célèbre professeur de
n'échapperez pas à cette conclusion. C'est une Fribourg : cc Comment, dit Kœhler, voulez-vous
transposition, hautement symbolique, comme peut rattacher étroitement l'homme à la ligne animale
l'être une carte, des caractéristiques du parcours par sa physiologie et son anatomie, et dans le
de l'exploratrice. Tout le monde le sent d'ailleurs même temps l'en couper radicalement par sa
et c'est bien la raison des controverses passionnées conscience, ses affections ou son intellect? " C'est
qui se sont élevées, au début, autour des expé- une position scientifiquement intenable et il semble
riences de Von Frisch, avant qu'elles n'aient été que l'on s'en aperçoive à présent ...
universellement acceptées par les hommes de
science (1). RÉMY CHAUVIN.
Enfin les singes supérieurs ont fait tout naturel-
lement l'objet d'une attention très particulière.
On peut les dresser notamment à appuyer sur le
levier d'un distributeur automatique qui leur
délivrera de la nourriture. Mais les choses peuvent
aller plus loin, en ce sens que le premier distri-
buteur ne leur donnera plus qu'un jeton, il faudra
l'insérer dans un deuxième appareil pour obtenir
nourriture ou boisson. Les chimpanzés s'assimilent
rapidement la malice humaine ; trop rapidement
même car ils stockent les jetons et même se les
dérobent les uns aux autres! Que représentent
donc pour eux ces jetons? Sont-ils un signal?
Mais le temps qui sépare la distribution !lu jeton
de celle de la nourriture varie beaucoup, sans
altérer la compréhension du problème! Et pourquoi
thésaurisent-ils et se dérobent-ils un signal? Ne
serait-ce pas parce qu'il est plus qu'un signal?
parce qu'il a justement une valeur de symbole? Illustrations de
(1) Voir notamment Frisch K. von, et Lindauer M., Himmel und Jean-Jacques Andubon
Erde in Konkurrenz bei der Orientierung der Bienen, Naturwiss.,
41, 245-153, 1954. (r78J-I8JI)

110 Les mystères du monde animal


La guerre nouvelle est psychologique
XXX

« Seul survivra un régime pour qui


Io sculpture des esprits est la tâche première».
LO-JUI-CHING - Chef de la police chinoise.

Plusieurs brillants analystes, dont l'Histoire a miséricordieusement


oublié le nom, avaient démontré avant 1914 que la mitrailleuse
Extrait d'un rapport
rendrait la guerre impossible. Ce qui était alors une sottise est devenu
sur l'arn1c absolue: aujourd'hui une vérité qu'aucun spécialiste ne met en doute : le
la psyc\10-strati·gic développement des armes de guerre rend leur emploi désormais
impossible. Pourtant, les éléments qui constituent une situation
belliqueuse n'ont jamais été rassemblés avec autant d'évidence.
Cet XXX désigne une équipe de Ce serait mal connaître le génie humain que de le croire dépassé
spécialistes de ce que nous appelons par ce dilemme. La guerre de destruction massive n'est plus rentable,
« l'Histoire invisible ». La psycho- soit! Mais la destruction massive est-elle la forme ultime de la compé-
logie des profondeurs, depuis Freud tition internationale? Évidemment non. De même que les armes
et Jung, a ouvert un nouveau champ
de recherches et d'action. Mais il y a dites absolues, combinaison de missiles et d'explosifs nucléaires, n'ont
aussi une sociologie des profondeurs, pas rendu inutiles les armements classiques, elles ne jouent pas dans
et c'est dans ce domaine à la fois un secteur dont l'importance est primordiale depuis le début des
antique et neuf que se déroulent la combats organisés : le secteur psychologique. Sans parler de l'insulte,
plupart des grandes batailles de qui était pour les Grecs, les Chinois et de nombreuses peuplades,
notre temps. Le monde est en guerre, l'équivalent de la préparation d'artillerie destinée à démoraliser
mais cette guerre se fait sous la l'adversaire, la guerre des mots et la guerre des idées sont une constante
surface visible de l'histoire. Avec de toute stratégie. Voici donc le champ ouvert à l'invention technique,
quelles armes ? Le document que
l'on va lire est un bref extrait d'un à la rationalisation, à l'organisation qui sont le fort de notre temps.
rapport sur les formes les plus On peut dire que depuis déjà trois ans au moins, la fusée ne fait plus
abstraites, mals peut-être aussi les partie de la recherche militaire avancée. On ne compte plus sur elle
plus efficaces, de l'armement mo- pour remporter une victoire, qui n'aurait plus de sens dans un monde
derne. Rapport secret ? Il n'y a pas entièrement dévasté. La guerre des années 60 sera avant tout une
de secret, il y a seulement des degrés guerre abstraite, une guerre de psycho-technicien.
dans l'intelligible...

112 L'histoire invisible


LE NOUVEL ARSENAL que certains individus doués possédaient un remar-
quable sens de cette manipulation du groupe. Tout
L'idée que les rivalités internationales puissent chef militaire devait posséder, pour exercer correc-
dépendre d'une science psychologique fait d'abord tement sa fonction, • un ascendant personnel '"
sourire. D'un point de vue scientifique strict, la « un sens du commandement >>, « il devait être un
psychologie, la sociologie, les sciences humaines entraîneur d'hommes » et veiller au maintien du
en général, tiennent de la littérature plutôt que de « moral· de la troupe ».
la connaissance exacte. Ce n'est guère que dans Mais quand ces problèmes de «moral" s'appliquent
la science-fiction que l'on trouve de gigantesques ~;à des • troupes » que la guerre technologique
batailles psychiques et des États-Majors penchés place dans une situation qui n'a plus aucun rapport
sur des problèmes psycho-stratégiques. Bien sûr, avec des conditions naturelles de vie, par exemple
mais, il y a vingt ans, on ne trouvait pas ailleurs l'équipage d'un sous-marin atomique, l'empirisme
que dans la science-fiction ces fusées, ces bombes n'est plus suffisant. La Marine américaine .a donc
faites de la matière du soleil, qui se laissent fait entreprendre des expériences de laboratoire
. difficilement oubJieii_~ïi 1961. · sur le comportement de tels équipages. Vingt ·à
·· La psychologie est eà train de devenir une science: cinquante volontaires étaient enfermés pendant
Dès les travaux 'de Pavlov, qui situait la recherche des semaines dans le milieu absolument clos où
dans le domaine de la structure physiologique des ils devaient maintenir leur équilibre individuel et
phénomènes mentaux, la voie était tracée. Mais collectif. Ces sujets avaient été étudiés avec tous
il manquait, pour que l'on puisse traiter ces phéno- les moyens d'analyse dont on dispose. La télé-
mènes au niveau humain, un appareillage qui vision, les microphones permettaient de suivre
puisse rendre compte de la complexité incon- leurs actes et d'interpréter leurs réactions.
cevable de la pensée conceptuelle. La cybernétique Périodiquement, on demandait à tel ou tel sujet
fournit un instrument. Des sociétés comme 1'I.B.M. de prendre de l'importance, d'assumer davantage ·
la Remington Rand, la R.C.A., la Burroughs, de responsabilités, etc... Dans certains cas, la
ont mis au point des machines qui peuvent tra- tension nerveuse croissait jusqu'aux échanges de
vailler sur des milliards de variables. Elles per- brutalités; dans d'autres cas, l'esprit de coopé-
mettent à la psycho-technique de devenir une ration, la «compatibilité» s'établissaient· à un
science exacte. On sait que les travaux actuellement niveau favorable, etc ... Les computateurs électro-
utilisés en Occident ont pour auteurs J.A.M. niques ont pu intégrer ces données et en retirer
Merloo, Sir Geoffrey Vickers, Sommerhof, Fes- des fréquences utilisables. Des chercheurs, comme
tinger, K. Lewin, von Foerster. On ignore quels Muenziger et H.F. Wright, parmi ceux que l'on
sont les travaux utilisés par les Russes. Mais, connaît, ont fourni des travaux particulièrement
quelques articles parus dans la Revue de la Marine précieux. Il est maintenant possi)Jle d'employer
Soviétique, la « Flotte Rouge •, les récits de d'une façon systématique un engineering psycho-
transfuges et diverses informations montrent que technique. ·
l'effort russe est intense, que plusieurs parties Les applications défensiv~s de cette technique sont
importantes sur l'échiquier international ont été évidentes. Mais les appûcations offensives qui sont
jouées, et gag~ées, par cette méthode. actuellement développées permettent de penser
que l'on peut désormais manier scientifiquement
DES TECHNIQUES POUR AGIR des groupes humains et déclencher un processus
SUR LES FOULES HUMAINES qui les conduirait à l'explosion psychologique. La
théorie de .ces phénomènes indique que les résultats
En quoi consistent-elles? D'une façon empirique, sont d'autant meilleurs que )e groupe :humain est
on avait observé depuis longtemps que la psycho- plus nombreux, moins spécialisé, moins éduqué :
logie des groupes obéissait à certaines règles, et ils seraient donc excellents dans le cas d'une

. La guerre nouvelle est psychologique 113


nation. Cela jette une certaine lumière sur les fi.tant de la mauvaise humeur qui, depuis quelques
intentions du gouvernement américain, particuliè- mois, approche déjà d'un seuil critique, la Chine
rement à l'égard de la Chine populaire. éclaterait, elle ne formerait plus une masse de
huit cents millions de corps animés. par une seule
COMMENT FAIRE EXPLOSER LA CHINE pensée. Elle disparaîtrait en tant que menace pour
cet équilibre mondial que les autres puissances
Rappelons que la Chine est le problème n° 1 de la souhaitent toutes établir.
politique mondiale depuis 1945. Comme le sou- Ce plan n'est pas utopique : c'est exactement ce
lignait récemment J. Bloch-Morhange, !'U.R.S.S. que les Russes ont obtenu au Moyen Orient : les
et les U.S.A. avaient conclu une entente satisfai- nations du Pacte de Bagdad furent en trois ans
sante pour les deux parties, avant la fin de la dispersées, brisées, transformées en groupes hos-
seconde guerre mondiale. Staline considérait que tiles, par une action psycho-technique scientifique.
la Chine était fort bien entre les mains de Tchang Cette même psycho-stratégie est présentement
Kaï-chek. C'est sans le moindre enthousiasme que appliquée à l'Afrique Centrale et au Laos.
le Kremlin a vu. le triomphe de Mao-Tsé-Tung Les Américains estiment qu'avant de pouvoir
et d'une idéologie qui n'a de commun avec l'idéo- rétablir l'équilibre des forces dans cette guerre
logie soviétique que le nom, quelques slogans, et psychologique, ils vont encore subir plusieurs -.r:
des impératifs géo-politiques. Aujourd'hui, la revers, et le Président Kennedy ne l'a pas caché.
Chine est la seule des grandes puissances qui
envisage une guerre nucléaire avec sérénité. LES ARMES SECRÈTES CHINOISES
Tant par les moyens classiques que par les moyens
modernes de faire la guerre, la Chine est peu La guerre psycho-dynamique n'est pas une besogne
vulnérable. C'est pourquoi la stratégie américaine d'amateurs. Il ne suffit pas pour la faire de se fier
met son espoir dans la lutte psycho-technique, à son bon sens, à une certaine adresse pragmatique
principalement dans la dynamique des groupes assaisonnée de quelques concepts mal compris.
sociaux, dont le principal spécialiste américain Il faut une technique nouvelle de renseignements,
est Festinger. une élaboration mathématique poussée, et un corps
Supposons que l'Amérique possède sur la Chine de véritables spécialistes. Cela veut dire en bon
des renseignements très complets, beaucoup plus français que l'Action psychologique de !'Armée
complets que ce que l'on entend en général par d'Algérie avait davantage d'ambitions que de
«renseignements militaires ». Supposons qu'elle compétences. Bien avant la révolte d'Alger, la
connaisse, non seulement la structure économique, Revue de Défense Nationale publiait dans son
militaire, etc ... , mais aussi la situation psycholo- numéro de Novembre 1960, cet avertissement :
gique des diverses collectivités, ainsi que le « carac- « Comparables aux ingénieurs auxquels ils res-
tère » des responsables. C'est un travail énorme, " semblent par de nombreux aspects, les Officiers
mais réalisable; l'Amérique possède en Formose " de tout âge s'enthousiasment pour les nouvelles
un réservoir inépuisable · d'agents secrets diffi- " techniques psych:ologiques. Grâce à des connais-
cilement repérables. Des publications de la Chine ,. sances hâtivemeQ.t acquises, on crqit devenir plus
populaire et des émissions de Radio-Pékin, on " efficace, mieux comprendre l'homme à corn-
peut déduire que la circulation de ces agents est " mander, même diriger son comportement. On
très intense entre l'île et le continent. " dispose d'une influence sur l'adversaire. On
li est ainsi possible, par l'application de la dyna- " domine la pensée collective! Or la psyc_bologie
mique sociale, d'organiser une tension collective « est un mode d'approche infiniment complexe.
telle que la Chine se séparerait en diverses fractions « Il s'agit d'une méthodologie, d'un art, peu à peu
hostiles. Par le moyen de sabotages méthodiques, « enrichi de quelques moyens techniques. Mais la
en utilisant des responsables mécontents, en pro- « psychologie exige beaucoup de temps et de

114 L'histoire' invisible


" nuances, beaucoup d'intuition et de sensibilité. PROPAGANDE ET INTOXICATION
« Elle repose finalement sur un respect de la per-
« sonne, incompatible avec la hâte et l'obsession D'une façon pratique, quelles sont les techniques
« d'efficacité. Or, l'Armée n'est-ce pas surtout de cette guerre nouvelle?
« l'efficacité, la rapidité? Certaines de ses actions Tout d'abord, un renseignement perfectionné. Il
«l'exigent d'ailleurs. La psychologie ne correspond est en effet difficile de faire passer des tests aux
" malheureusement pas à cette volonté de vitesse. responsables du Parti dans la province du Si-Kiang.
« Les metteurs en scène de psycho-drames devraient Pour reconstruire à distance le profil psychologique,
« méditer les « résultats » obtenus. " on fait converger toutes les psycho-techniques
Cet article était signé par deux Conseillers de d'analyse possibles : spécimen d'écriture, enregis-
synthèse, le Docteur André Gros et M. Georges trement de la voix, tics, actes les plus futiles, etc ...
Guéron. Le quarteron de généraux d'Alger aurait Une autre arme de la guerre psychologique est la
dû le relire avec attention. propagande par radio, tracts, rumeurs, etc... Ce
Mais la psycho-stratégie des Russes et des Amé- moyen n'est apparemment pas nouveau. En fait,
ricains n'est pas dirigée par des amateurs. Les son utilisation pour des buts précis, à des endroits
responsables russes sont pour l'Occident des bien localisés est devenue une science, d'une effi-
hommes sans visage. On connaît, par contre, le cacité sans commune mesure avec /'art de la
chef de la guerre psychologique chinois. Lo Jui propagande pratiqué durant la deuxième guerre
Ching est le chef de la police depuis 1949. C'est mondiale. Au lieu d'inonder l'adversaire d'une
un homme d'une soixantaine d'années, érudit, masse de propagande qui arrive à provoquer la
calme dans son attitude. Il a inventé quelques-uns saturation, d'idées générales qui « prennent » sur
des principaux moyens de la psycho-stratégie. l'inconscient collectif - ou ne prennent pas -,
Suivant les habitudes chinoises, ces principes on opère par « doses " calculées, correspondant
d'action ont été réunis sous forme de maximes à exactement à la situation du sujet.
l'usage des cercles intérieurs de la police. En voici Enfin, et surtout, l'arme fondamentale est la propa~
quelques exemples : gande à la source ou intoxication. Ce maître-mot
- La punition des coupables d'activités anti- circule beaucoup en ce moment.
sociales doit être un spectacle, se déroulant en Ce procédé, qui consiste à faire naître dans la
présence d'une grande foule. pensée d'un personnage, ou d'un groupe, une
- Tout contre-révolutionnaire peut être converti, idée, avec l'impression qu'il l'a conçue librement,
à condition d'en grouper un certain nombre et a été largement utilisé durant les dernières guerres.
de leur faire faire un travail productif et utile. Le C'est ainsi que l'État-Major allemand était per-
camp de concentration classique est non seulement suadé en Juin 1944 que les Alliés débarqueraient
cruel, mais inefficace. ailleurs qu'en Normandie. Mais cette forme
- Pour cimenter réellement une nation, il faut classique de l'intoxication n'est qu'un empirisme
de grands déplacements de populations. Des par rapport aux méthodes scientifiques. On voit
villages entiers doivent être transplantés dans des déjà apparaître en Chine des notions absurdes
régions où ils s'adapteront mieux. et démentielles qui brouillent la vue aux gou-
- Seul, un régime pour qui la sculpture des vernants. Dans un ouvrage officiel, récemment
esprits est la tâche première, avant même l'industrie publié en Chine, on affirme que des astrologues,
lourde et le bien-être matériel, survivra. des devins, des prophètes ont l'oreille des dirigeants
Ces principes sont maintenant appliqués, inclus influents et qu'ils travaillent pour le compte des
dans le principe suprême de Mao-Tsé-Tung : impérialistes occidentaux.
Toute action est politique. On peut souhaiter D'ici que l'exorcisme devienne une fonction de la
« bien du plaisir » aux spécialistes américains de défense passive, il n'y a qu'un pas.
la psycho-stratégie en Chine. X X X.

La guerre nouvelle est psychologique 115


Couple enlacé. Orissa, X•-XI• siècle. Temple de Visvanathan ( Ku/karni)
Perspectives sur l'amour moderne
Suzanne Lilar

je VOUS souhaite d'être fol/ement aimée. ANDRÉ BRETON (lettre à sa fille)

L'amour à refaire : à reconsidérer, Qu 'il y ait une crise ou tout au moins un problème del 'amour moderne,
à réajuster, à réinventer. Quelle le nombre sans cesse grandissant d'enquêtes, ,de débats, d'artjdes,
sera la place de l'amour dans la de traités sur le sujet en témoigne. On va jusqu'à parler d'une mort
nouvelle civilisation qui s'annonce? de l'amour. Je ne suis pas aussi pessimiste. Si quelque chose est mort,
Quelle morale, quelle mystique, et c'est moins l'amour que l'honneur de l'amour. Alors que sous des
quelle finalité du couple? Au moment formes plus ou moins recommandables et plus ou moins occultes,
de la Renaissance, les poètes re-
tournés aux notions antiques, ce mobile continue à déterminer la conduite d'innombrables hommes,
renouent avec la volupté et la passion nous assistons de la part de ceux qui se sont institués nos guides, nos
humaine. Au XVII• siècle, l'amour maîtres et qui prétendent traduire la conscience de notre temps, à
se glace. Au XVIll•, il s'érotise. une véritable campagne de dénigrement et de minimisation de l'amour.
Au XIX•, il est romantique. Au Il en résulte une équivoque assurément grave et qui pourrait aboutir
XX•, il s'envase dans les préjugés à la liquidation dé l'amour, si déjà n'apparaissaient des signes de
et excitations d'une bourgeoisie réaction contre la plus · totale tentative de désacralisation qu~ ait
oisive. Pour l'heure, il est en crise jamais été tentée. Car la crise du couple n'est qu'un aspect de la
de tristesse, de vacuité, de délec-
tation morose. Et demain? Quel crise du sacré. Si j'avais à nommer la plaie de mon époque, je
sera le visage de l'amour moderne, dirais que c'est une fureur de démystification (on sait la fortune de
sur cette planète qui change?. Deux ce mot) qui s'acharne sur toutes les valeurs, fureur dont il faut
livres ont naguère ouvert le ~ébat peut-être nous réjouir dans la mesure où elle aura profité à ces
et montré le conflit grandissant entre valeurs mêmes qu'elle prétendait détruire en les triant, en dégageant
paganisme et christianisme,. coilflit en elles le fondamental et l'essentiel du contingent.
qui trouvera sans doute un terme Il va de soi que cette crise n'a pas épargné le couple. Qu'est-ce qu'un
dans une notion autre, à un autre couple? Héloïse et Abélard, voilà certes un grand couple. Mais aussi
niveau de conscience. Ces deux
livres étaient : « Éros et Agapê », du les Berthelot, Kleist et Henriette Vogel, mais les Pasteur. Lawrence
Suédois Nygren, publié chez Aubier et Frieda von Richthofen, mais aussi Sartre· et Beauvoir. Il y a en
en 1944 et« L'Amour et l'Occident», outre des couples éphémères. Mais en général, ce qui constitue le
de Denis de Rougemont (Pion 1939, couple, c'est d'abord l'intention de durer. Qui dit «grand couple"
édition remaniée en 1956). L'Amour
à refaire : rubrique ouverte à tout
chercheur, tout penseur, tout témoin.
Et d'abord à une femme ...

L'amour à refaire 117


entend une certaine résistance au temps, des à des sentiments plus rassurants, l'amitié, la
épreuves subies ou surmontées ensemble, une confiance, l'estime. Sous le nom chrétien d'agapê
création, une réussite communes : µne famille, ou laïque de camaraderie, l'affection conjugale a
un patrimoine, une œuvre scientifique, avant tout été dressée résolument contre les puissances de
le couple même; et le couple, c'est quelque chose délire et de vertige. Cette entreprise a-t-elle assagi
de plus que la juxtaposition ou l'addition de les hommes? A-t-elle exorcisé l'amour de ses
l'homme et de la femme, c'est le type le plus simple schèmes d'agressivité comme de son pouvoir démo-
et le plus parfait de ces égrégores auxquelles le nique? Ou, impuissante à dominer ce grand délire,
docteur Mabille, qui emprunte le terme aux hermé- s'est-elle bornée à l'isoler du mariage, le reléguant
tistes, a consacré un livre curieux, c'est un groupe dans la zone inoffensive des divertissements et des
humain doté d'une ·personnalité différente des distractions?
individus qui le composent.
Certes, écrit Mabille, ces deux êtres (l'homme et LES AMANTS ET LES ASSOCIÉS
la femme) peuvent seulement se mélanger et garder
intacte leur vie personnelle, ils peuvent aussi ne A travers tous les mobiles qu'un homme et une
déterminer qu'un équilibre de forces comme dans femme peuvent trouver des 'accoupler, désir, intérêt,
le couple mécanique si semblable au mariage de intention de s'assurer une descendance, volonté
raison. Mais dès que l'amour est présent et qu'il de puissance, amour-propre ou vanité, rivalité et
trouve dans l'acte physique son cérémonial magique compétition, mimétisme - Baudelaire cite le cas
accompli, une réalité nouvelle naît qui transforme d'un utopiste qui ne poursuivait d'autre satis-
profondément chaque partenaire. Il n'est plus faction que de former des citoyens à la patrie! -
question désormais d'addition, de soustraction, à travers toutes les formes adoptées par le couple
d'équilibres, mais de multiplication de l'être, d'ac- pour se constituer, mariage religieux ou civil,
cession à un état différent. » union libre ou liaison, indépendamment de ces
De cette multiplication, l'enfant est une des mobiles et de ces formes, il me semble voir les
formes. La plus élémentaire. Il est loin d'être la couples se grouper en deux grandes catégories,
seule. Incarnation du couple, l'enfant a tôt fait celle des amants et celle des associés. Il peut
de se substituer à lui et de le drainer de sa signi- advenir, le temps aidant, qu'un couple émigre
fication, de son symbolisme. Parfois il épuise le de la première dans la seconde. Le contraire est
contenu du couple au lieu de le prolonger. Il exceptionnel. Léon Blum en cite des exemples qui,
arrive qlle l'homme et la femme s'avisent que à vrai dire, la~ssent assez sceptique. Les formes
l'enfant sépare plus qu'il n'unit, qu'il est néfaste adoptées n'affectent que faiblement la physionomie
à l'amour, tout au moins à un certain amour. et, si j'ose dire, la coloration du couple. Certains
L'enfant, ce n'est donc pas le but du couple, la fin mariages sont 'des liaisons passionnées. Celle de
même de cet instinct qui pousse les sexes à s'unir? . Lawrence dure vingt ans. D'autres, simples combi-
Eh bien ! non. Sans aller jusqu'aux excès de naisons d'intérêts, n'affectent pas le quant-à-soi
Schopenhauer et de Baudelaire (qui considérait des époux. Ce sont des sociétés à responsabilité
la reproduction comme un vice de l'amour), il limitée (1). En revanche certaines unions libres,
est permis d'avancer que, même dans le monde loin d'affaiblir le concept du mariage, le rechargent
animal, l'instinct génésique ne rend pas compte de signification. On peut citer en exemple les
à lui seul du phénomène de l'accouplement. unions anarchistes du type Elisée Reclus et, de nos
Mabille centre le couple sur l'amour et même jours, le pacte Sartre-Beauvoir.
l'amour physique. C'est une prétention qui ne Légale ou illégale, la forme du couple importe
paraît pas révolutionnaire. Nous verrons cependant
qu'elle va à l'encontre. de l'opinion et qu'elle n'a (1) En Amérique, le mot partnership est courant pour désigner le
guère été soutenue. La faveur des théoriciens ,va mariage.

118 L'amour à refaire


moins que son mode de vie. Il est certain que la
cohabitation, la vie commune, l'habitude, la
survenance et la présence des enfants, les liens
fondés avec la famille du conjoint ne favorisent
guère l'amour physique. En compensation, quel-
ques-uns de ces facteurs incitent au travail. Les
grands couples réguliers (j'entends : qui mènent
une vie régulière) sont généralement chastes.
Souvent ce seront des écrivains, des savants, des
époux attachés à une œuvre commune. Tous ces
couples-associés se ressemblent par un trait :
ils se fondent, et autant que possible se main-
tiennent, à l'abri des fatalités de la passion et des
complications de l'érotisme.
Les deux formules ont leur inconvénient. L'une
pèche par pauvreté, l'autre par excès de richesse.
Si les amants se débattent avec des forces redou-
tables qui remontent du fond des âges et quel-
quefois les écrasent, les couples-associés ne
retiennent de l'amour qu'une image amputée de
ses schèmes instinctifs et de ses mythes. En dépit
de quelques réussites exceptionnelles, je ne puis
m'empêcher de regarder ces pactes comme des
formules de vie incomplètement assumée et même
je tiens la prévalence de l'idée profane d'asso-
ciation sur l'idée sacrale du couple pour l'un des
facteurs déterminants de la crise. Il est remar-
quable que le mariage religieux officiel se soit lui
aussi vidé peu à peu de son contenu, qu'il se soit
profané, au point que nous assistons aujourd'hui
à une véritable tentative catholique de resacrali-
sation du mariage par une reconquête de la
sexualité. On peut dire qu'il y a quelque chose de
changé dans l'histoire du couple lorsqu'on voit
une grande revue catholique consacrer un de ses
cahiers les plus importants, non à l'amour, mais à
la sexualité et se déclarer à la recherche d'un
« nouveau sacré ». Tout se passe comme si on
avait pris conscience de la nécessité de recharger
de sacré le sacrement lui-même! Nous apprenons
que la nouvelle éthique conjugale se propose la
reprise d'Éros par Agapé. Déjà, il y a quinze ans,
le bel essai de Guitton sur «l'Amour humain "
avait suggéré un élargissement de l'Agapê de
Nygren et de Rougemont. Mais plus précoce et
plus totale avait été la récupération du sacré de Tombeau d'Héloïse et Abélard (Giraudon)

Perspectives sur l'amour moderne 119


l'amour par Breton et quelques autres surréalistes effraction, un acte de violence, une atteinte à
et par Miller. C'est à dessein que je ne parle ici l'intégrité corporelle de la femme. Cette souffrance,
ni de Freud - parce que son œuVI'e, sauf dans cette sujétion, cette subordination traverse et colore
l'ouverture finale sur les grands mythes, fut préci- tout l'amour. On la retrouve dans les douleurs de
sément une démystification -, ni de tentatives l'enfantement, dans la position normale de l'amour
isolées comme celles de Bataille, Klossowski, humain, dans le fait que la femme peut subir
Pauline Réage, qui se fondent sur une dissociation l'amour comme un objet, alors que l'homme doit
du sexe et de l'amour, ne laissant d'autre issue tout au moins le désirer. Il n'est pas rare de trouver
sur le sacré que celle du péché et du désespoir. des femmes qui ressentent cette soumission à
l'amour comme une chance offerte à cette oblation
UN NOUVEAU RAPPORT DES SEXES amoureuse sur laquelle nous voyons par exemple
une Héloïse surenchérir. Encore faut-il que le sens
Deux faits nouveaux pourraient bien précipiter n'en soit pas corrompu. Si l'on veut que la femme
l'évolution du couple. Ce siècle a vu l'un des se donne, il faut au moins qu'elle y puisse consentir.
sexes s'émanciper de la tutelle où il était tenu par Pour peu que l'homme fasse peser son autorité
l'autre. Logiquement cette révolution devrait maritale - et je ne perds pas de vue qu'il y a des
changer la face du monde. Certes Simone de mariages très bons où le mari réussit à faire oublier
Beauvoir a raison d'écrire que pour que la femme cette autorité (et d'autres moins bons où la femme
soit l'égale de l'homme, il faut encore qu'elle se règne par intimidation sur un homme faible) - le
pense son égale; mais ce mouvement d'opinion rapport des sexes est faussé. La femme aborde
se fait, il ne peut manquer de se faire et s'il est l'amour avec un complexe de minorité. Souvent
lent, c'est que nous revenons de loin. Que la femme, l'adultère n'est pour la femme qu'une sorte d'école
maîtresse de son sort jusque dans l'état conjugal buissonnière où elle échappe à la férule du maître
- maîtresse d'en sortir, ce qui est la vraie d'école. Il se pourrait que dans le couple moderne,
liberté - accède du coup à une dignité nouvelle, le rapport sexuel se noue enfin dans sa pureté de
cela tombe sous le sens. C'est la suite de toute chose librement consentie, il se pourrait que la
émancipation, qu'il s'agisse d'une personne, d'une subordination momentanée de la femme à l'homme
classe ou d'un peuple. Mais plus en profondeur, dans la possession se montre pour ce qu'elle doit
c'est l'économie même de l'amour qui pourr~it être : une subordination purement amoureuse.
se trouver modifiée. Le rapport des sexes ne saur~it
en effet fonctiollller justement et sans malentenClu LA CONNAISSANCE DE L'AMOUR
qu'entre deux êtres égaux et libres (1). Comme
chacun sait, le rôle de l'homme dans l'acte amou- Un second facteur d'évolution, c'est l'accrois-
reux - ou comme on dit si justement dans cer- sement de la science de l'amour. Grâce aux progrès
taines langues : l'acte viril (mannlicher Akt), est de la biologie et de la psychologie, de l'ethnologie
naturellement actif, tandis que celui de la femme comme de l'histoire comparée des religions et des
est passif. L'homme inflige, la femme subit. Tel civilisations, nous assistons à l'élaboration d'une
est le schéma élémentaire. Quelle que soit la ten- connaissance universelle de l'amour et du couple,
dresse de l'homme pour sa compagne, quels que affranchie des préventions et des tabous du provin-
soient ses égards, il ne peut empêcher que, tout au cialisme occidental. L'esthétique elle-même a été
moins initialement, l'amour viril soit d'abord une mise à profit pour compléter cette notion (je
songe à l'exposition d'avril 1960 sur « l'Art
(1) Il serait int6ressant de voir en quelle mesure l'infériorité de la amoureux des Indes » avec sa belle introduction
femme en Grèce à l'époque classique a joué en faveur de l'homo- de Max-Pol Fouchet et au rapprochement possible
sexualit6. Flacelière affirme qu'un Grec s'enflammait facilement de certain chapitre du • Polythéisme Hindou »
s'il rencontrait une femme supérieure, belle en même temps et de
statut libre, comme le fit Périclès à 1'éaard d 'Aspasie de Milet. d'Alain Daniélou). Ajoutons que la levée de8-

120 L'amour à refaire


J. Van der Elst, maître de Francfort: le peintre et sa femme (Giraudon)
_.,,..,,..
I
I

{
t
\1
'
interdits a multiplié les études sur les zones Mais quel élargissement de ces observations
secrètes de 1'amour. Innombrables sont les ouvrages n'obtenons-nous pas si: nous les rapporto~ à
sur l'érotisme, hélas ! au sens restreint (ce sens que d'autres que nous fournissent la psychologie et
déplorait Desnos, «l'esprit grave et philosophique la sociologie! C'est ici qu'apparaît l'intérêt de
du mot s'étant perdu dans la langue française»). ces sciences. diagonales pour lesquelles plaide Roger
Décrivons, à grands traits, un secteur du nouveau Caillois et dont Guénon déjà dénonçait l'urgence.
panorama sexologique. Commençant par la bio- Par exemple, ayant appris des sociologues qu'il·
logie, nous rencontrons d'une part un principe y a « une sorte de conditionnement biologique de
universel d'expansion, sorte d'appétence d'autrui l'imagination» et, comme l'écrit Caillois dans une
indépendante des fonctions génésiques, que de ses brillantes études, «qu'il existe des raisons
Rostand nomme une propension à s'unir; de graves de supposer que chez l'homme la fonction
l'autre, divers modes de reproduction aniinale fabulatrice tient le rôle du comportement ,instinctif
indépendants de la sexualité (bourgeonnement, chez l'insecte >>, nous retrouvons l'origine de
segmentation, parthénogénèse). Ainsi, la sexualité certaines tendances comme le sadisme. et nous
n'était pas nécessaire à la reproduction. Le sexe abondons dans le sens de Kierman ou de Blin
serait en quelque sorte un luxe biologique! Mais lorsqu'ils affirment qu'il n'est que le dévelop-
dès qu'il apparaît, c'est avec une nature ambi- pement excessif de phénomènes que l'on trouve
valente. La sèxualité développe une attraction au premier stade de la vie sexuelle. Mais c'est
mais aussi un antagonisme des sexes. Elle est jusqu'à l'altitude mythique que la grandiose vision
fascination et terreur. Feuilletons n'importe quel freudienne va nous entraîner. Dans «Au-delà du
traité de sexologie animale, nous constaterons principe de plaisir >>, Freud, revenant sur ses
premièrement que, précédé de rites de séduction pà~itions antérieures, fait la constatation effrayante
(chant, bruits, danses, étalage de charmes pigmen~ _que l'orbitation de tous les instincts est la mort.
taires, projection d'odeurs grisantes), l'acte même Le plaisir lui-même est dominé par le complexe
s'accompagne de violences - voire de férocité - de nirvanâ et ne tend qu'à nous replonger dans le
qui, chez les espèces inférieures, peuvent mener repos de la vie inorganique. La sexualité demeure
à la mort. Offensives chez le mâle (ce carac- certes le lieu où l'instinct de vie se mesure avec
tère est -perceptible même à l'échelle cellulaire : 1'instinct de mort, mais les victoires du premier ne
c'est la cellule mâle qui part en quête de l'autre sont jamais que des répits dans l'acheminement
et pratique sur elle un véritable viol), elles sont vers la mort et la reconstitution d'un état antérieur
défensives chez la femelle, à moins qu'elles ne à la vie. Freud a découvert en effet dans tout ce
contribuent à exciter l'ardeur génésique du mâle qui vit une tendance régressive (il va jusqu'à parler
par la douleur. Secondement, nous nous aper- d'une élasticité de la vie organique) dont il s'émer-
cevons que l'amour n'est pas simple. Une infinie veille que seuls. les grands mythes d'Androgynat
variété de conduites sexuelles se fait jour dont dans les Upanishads et dans Platon aient donné
pourraient se réclamer la plupart et peut-être une image précise (1). Rappelant le discours
toµtes les aberrations humaines. Troisièmement, d'Aristophane dans le Banquet, il se demande si
tout~s èes conduites, diverses quant à la forme, la substance vivante n'était pas une et indivisible
semblent avoir un trait commun (et peut-être avant d'avoir été divisée en une multitude de
une commune signification), celui de réunir des petites parcelles qui chercheraient à travers l'instinct
organismes distincts dans un acte qui implique sexuel à se ré-unir !
aussi la mort, mort totale chez certains animaux
élémentaires qui ne survivent pas à l'élimination
du germen, mort partielle et en quelque sorte (1) Dans le même sens les mythes iraniens de Mal)Iyag-Mahrylinag.
symbolique chez l'homme, limitée à la cellule Cf. aussi un fragment de l'Évangile selon les Égyptiens, suivant
lequel le règne de la mort dureia',jusqu'à ce que le masculin et le
reproductrice. féminin ne fassent pll!S ql!'~· . ·

Picasso : le couple Perspectives sur l'amour moderne 123


Pointe sèche sur zinc (1925)
UNE PLACE SANS HONNEUR avec laquelle il peut entrer en concurrence.) Mais
que penser de l'opinion suivant laquelle " il faut
Ainsi, la sexualité apparaît de plus en plus comme épargner au mariage les souillures de la chair »?
une sorte de carrefour d'où se développent les On a compris à demi-mot. Il s'agit d'écarter les
plus grandioses perspectives. (Je ne cite que pour femmes de plaisirs à l'égard desquels, selon Mon-
mémoire celles, abondant en merveilles de la taigne, " elles sont toujours assez éveillées ». Ce
mystique amo'ureuse de l'Inde et du tântrisme, du calcul, accompagné de la répression sévère du
Taô, des techniques de chasteté des çoufis, des moindre écart de conduite, correspond à une
sublimations de la cortezia.) Étant donnée cette politique : la politique d'une société organisée
dimension cosmique et mythique que nous lui par l'homme et servant ses intérêts. Il s'agit moins
avons trouvée, étant données ces implications gran- de puritanisme que d'antiféminisme sordide (1).
dioses qui se déploient en une sorte de prodigieux Tout de même, la doctrine, l'opinion, les lois se
arc-en-ciel des instincts jusqu'aux mythes, une fussent peut-être montrées impuissantes à juguler
question. vient tout naturellement à l'esprit : quelle Eros, si elles n'avaient usé d'ùn mécanisme
place notre société a-t-elle réservée à la sexualité? de défense - propre, semble-t•il, à·.la culture
La· réponse est nette : une place honteuse. Il faut bourgeoise - qui consiste à reJèter tout ce qui
l'entendre littéralement, une place constamment gêne dans la zone des idéologies. La bourgeoisie
disputée, une place sans honneur. De Montaigne n'eut pas à inventer· Cidéologie de l'amour.
aux auteurs modernes, une tradition, soutenue par Elle la trouva,· toute 'montée, dans l'arsenal de
l'Église, s'est attachée à bannir de l'union conju- l'amour courtois et des romans de la Table Ronde.
gale tout ce qui, dans l'amour physique, déborde L'amour fut toléré comine vague idéal ou comme
la fonction. Donc une sexualité sans grandeur et <<brève renéontre ll, à condition qu'il ne vînt pas
des sentiments sans vivacité, - tout le reste, se mêler aux affaires sérieuses comme la fon-
passion, inclination, plaisir des sens, du cœur, de dation d'une famille·et surtout la fusion de deux
l'esprit, tout cela rejeté du mariage! réservé aux patrimoines.
amours passagères et à la clandestinité! Que dire Quel fu~ le résultat de cette politique? Non pas,
des arguments invoqués? "L'amour ne saurait comme on se l'était proposé, de rendre l'amour
s'accommoder de la durée, de l'habitude», mais inoffensif ni même de supprimer les mariages
des érotistes comme Lawrence, Breton, Bataille, d'amour. Il y a toujours eu et, sans doute, il y
Benjamin Péret, ont pensé le contraire. et aura toujours des couples pour assumer le risque
que l'amour s'accommode parfaitement de ce de l'amour total, mais désormais ils le font dans
qu'Héloise nomme si joliment " une longue habi- un climat d'hostilité, de suspicion, de dérision...
tude d'aimer». Est-ce que précisément, il n'entre Le résultat, c'est l'amour conjugal dés-honoré et
pas dans le dessein du couple de vivre tous les âges ridiculisé - non certes publiqÙeinent car une
de l'amour et; après la turbulence initiale, la · feinte d'honneurs officiels n'a cessé de lui être
merveilleuse tendresse de ceux qui se souviennent ? rendue,. mais donr les gens d'esprit rougiraient
C'est ici que ce sentiment prend un développement d'être dupes et qu'il est de bon ton de bafouer;
admirable - comnie la pitié, la reconnaissance, c'est le repli dans l'amour chimérique ou dans
sentiments anémiques et toujours un peu équi- ! 'aventure de plaisir; c'est la fortune de cette forme
voques s'ils sont appelés à remplacer l'amour et
à en donner l'illusion, mais sublimes s'ils en sont (1) A ceux qui m'objecteraient qu'un antiféminisme aussi mesquin
nourris. n'est plus concevable· aujourd'hui, je recommande la lecture d'un
extrait du docteur Grémillon, cité par Simone de Beauvoir (Le
6n dit aussi : " l'amour est dangereux, il menace Deuxième Sexe p. 209, n. 2). On y retrouvera, accompagnée d'une
la tranquillité du mari~ge. » Soit. Pense-t-on qu'il théorie particulièrement ignoble sur l'amour, « acte aussi Indifférent
que manger, uriner, déféquer ou dormir », l'opinion que la femme
la menace moins de f'extérieur? (En réalité il ne n'est pas constituée pour le plaisir charnel et que la pire erreur
menace que les intérêts de classe et aussi la religion , que l'homme puisse commettre est de le lui procurer.

124 L'amour à refaire Carzou:


La promenade des amants (1952)
(Mar& Vaux)
glacée et cruelle de l'amour nommée si impro- mouvements se sont dessinés en faveur de l'idée
prement érotisme et qui va de l'élégance raffinée laïque d'association ou chrétienne de l'Agapê.
de " Point de lendemain " aux sublimations sacri- La première, purement profane, entre dans ce
lèges des « 120 journées de Sodome " - car Sade programme de démystification que je dénonçais
a retrouvé la transcendance du sexe, mais en plus haut. La seconde implique le sacré. Ses
substituant à la voie discréditée du « cœur " celle partisans, conscients qu'un certain sacré officiel
de la profanation et de l'outrage (mais qui, jus- est devenu inopérant, ont senti la nécessité d'une
tement, n'ont de sens que si l'être profané est resacralisation. Rougemont dans « L'Amour et
aussi consacré et qui, séparés de l'amour, perdent l'Occident " avait plaidé pour une mystique de
tout leur pouvoir de transport et de débouchement l'engagement et de la parole donnée. Mais il faut
sur la mystérieuse identité de l'abject et du croire qu'on s'est avisé de la fragilité d'une
sublime; d'où peut-être l'effrayante platitude de fidélité en « vertu de l'absurde " (1), puisque
ces descriptions). De toute façon, c'est l'amour aujourd'hui nous voyons Agapê se proposer la
désintégré, décomposé, dégradé, avec les consé- reconquête d'Eros. Non sans précautions, non
quences funestes que nous voyons aujourd'hui. sans réserves (que l'on comprend : il est douteux
qu'Eros et Agapê soient conciliables). Mais une
UNE ÉROTISATION reprise d'Eros ne saurait être partielle. Il faut
DU MONDE MODERNE prendre « l'Eros divinisant" avec le reste. Si l'on
escompte quelque bénéfice de cette reconquête,
On sait comme de puissants moyens de diffusion ce ne peut être qu'à la faveur du regroupement
(presse, cinéma, publicité, spectacle) se sont de ses éléments dissociés. Ni la sexualité, ni le
employés à satisfaire commercialement la sexualité. « cœur '" ni les sublimations ne peuvent, isolés,
Pour le prix relativement médiocre d'un journal, régénérer le couple, parce que ce qui constitue
d'un livre, d'un billet de cinéma ou de music- essentiellement l'amour humain, ce sont les
hall, on nous offre une dose d'érotisme appro- échanges qui ne cessent de se faire à ces différents
priée à nos goûts ou à nos besoins et que nous niveaux, c'est la communication que l'amour
pouvons choisir comme une pilule chez le phar- établit entre eux. C'est en quoi, précisément, il est
macien. Et même, il ne faut pas payer, l'érotisme religieux et naturellement sacré: « Eros est le lien
vient à nous, il est dans les modes, dans la publi- qui unit le Tout à lui-même. "
cité, dans les rues et sur les routes, prodiguant à Il ne me paraît pas que cette entreprise soit tel-
nos enfants un enseignement qui bientôt sera lement chimérique. L'apparition de mythes de
aussi complet - mais hélas moins religieux - remplacement : Monroë ou Bardot, Dean ou
que celui que les petits Indiens apprennent à Brando, La Callas ou Soraya, m'encouragerait
déchiffrer sur les façades de leurs temples. On plutôt. Le halo de légende, l'aura mythique que
parle d 'u.ne érotisation du monde moderne. l'imagination des foules projette sur ces figures
Le cœur n'est pas oublié. Ici encore journaux et est sans doute une expression assez trouble du
films, chansons et livres nous proposent leurs sacré, mais c'est une expression vivante et surtout
confiseries étiquetées Wallis ou Ali Khan, Margaret collective, qui témoigne de la préservation dans
ou Soraya. Car l'amour courtois n'est pas mort. l'homme moderne d'une sorte de fonction de
Il se survit sous une forme affreusement dégénérée consécration à partir de la sexualité. (Il est remar-
et qui provoque la réitction de la jeunesse et des quable que ces mythes se développent toujours
intellectuels. autour d'histoire.s d'amour, d'exhibitions éro-
Seul l'amour conjugal est évincé de cette pro- tiques ou de scènes de violence constituant des
motion. Il ne fait pas recette. Il est l'amour édifiant,
l'amour honnête, il est l'amour bête. Devant cette (1) Rougemont lui-même la nommait une entreprise« folle», mais
dépréciation du couple, l'opinion s'est émue. Des d'une folie «qui mime assez bien la raison».

126 L'amour à refaire


transferts del 'agressivité sexuelle.) Ainsi la commu- même dans le sens restreint du mot, pose un des
nication demeure ouverte entre sexe et sacré et, plus graves problèmes de la métaphysique). Il est
bien que honteusement, l'amour continue à fonc- moins malhonnête de reconnaître qu'il y a dans
tionner en tant que transcendance. Je ne me laisse le sexe quelque chose de finalement inexplicable.
pas décourager non plus par les extravagances et Peut-être la dégradation de l'amour relève-t-elle
les excès d'une jeunesse que nous avons tout fait en définitive de la dégradation de la notion de
pour désespérer et qui s'est créé, elle aussi, des Mystère (2). Le christianisme, non plus que le
mythes discutables, mais qui témoignent de son manichéisme, n'est seul responsable du discrédit
dégoût plutôt que de sa veulerie, de son désespoir jeté sur la sexualité. L'idée de honte attachée aux
plutôt que de son hédonisme. A nous de lui fonctions s~xuelles n'était pas inconnue des.
fournir de meilleurs motifs de fixation. Il se Grecs. On en trouve certaines expressions jusque
pourrait que l'amour - avec ses possibilités dans le Banquet de Platon. Les Grecs s'en servaient
d'incarnation dans le couple - fût seul en mesure dans le même temps qu'ils révéraient Dionysos de
de proposer aujourd'hui aux hommes un sacré la façon que l'on sait. Mais leur sagesse (il semble
collectif. Il se pourrait qu'il fût la dernière chance que ce soit sous l'influence de l'Inde) avait
de notre civilisation et que dans l'amour humain, trouvé le chemin qui, dans l'amour, se fait
ainsi que l'écrivait déjà Breton dans« Arcane 17 >>, sans cesse du plus bas au plus haut, la dialectique
« réside toute la puissance de régénération du qui ne cesse de constituer le profane en sacré.
monde». Au contraire, notre incapacité constitutionnelle à
concevoir l'identité des contraires prive la sexualité
~'AMOUR, UN SACRÉ COLLECTIF de sa véritable grandeur. La dégradation de
l'amour et du couple, c'est la rançon d'un ratio-
Si l'amour est à refaire ou à repenser, c'est en nalisme puéril, d'un scientisme rigide. Aucune
dehors de tout confessionnalisme, de tout moralisme. explication n'épuise le contenu d'actes comme
Cette tâche incombe à l'éducation sexuelle. Tout l'accouplement et l'enfantement, qui mèttent en
ici serait à reprendre. L'idée d'une initiation à jeu les problèmes fondamentaux de la vie et de la
l'amour est ancienne et respectable. Mais alors mort. Eros tremendum.
que cette préparation a toujours revêtu un carac- Peut-être qu'un grand pas serait fait en faveur du
tère magique ou sacral chez les populations couple si la notion de Mystère (non de cachot-
primitives comme chez les peuples hautement terie) était replacée au centre de l'initiation sexuelle.
civilisés, l'éducation sexuelle moderne est avant Un Mystère, c'est-à-dire une chose qui se prête
tout une démystification : une rupture avec les à l'approche et au dévoilement progressif, mais
origines comme avec les mythes qui les illustrent. en fin de compte, on se retrouve devant « un infra-
Ou bien ce n'est qu'un ensemble de recettes utiles, cassable noyau de nuit » (3). On le voit, c'est
de précautions hygiéniques à l'usage des grands toute une éducation à refaire dans le sens du
ou bien c'est un déploiement d'images faussement respect, c'est consentir qu'il y ait une limite à
poétiques qui n'ont d'autre objet que d'éluder les
questions embarrassantes et de faire entrer l'amour '
(1) Je recommande à la méditation de mes lecteurs un petit ouvrage
- au prix de quels mensonges, de quelles omis- d'origine danoise, très largement répandu en Angleterre : «Peter
sions! - dans la sphère infantile (1). Ainsi va-t-on and Caroline ». Ils y verront que la tentative de dépouiller l'amour
physique de ce qu'il a de secret, de redoutable pour le réduire au
à rebours de toute initiation, ramenant le Mystère joli, pour le rapetisser au niveau de Blanche-Neige et des Sept
au niveau de l'initié au lieu d'élever ce dernier Nains, débouche tout droit sur l'obscénité.
(2) Il est significatif que les intellectuels catholiques ont consacré
jusqu'à lui. L'explication naturiste est une duperie récemment une semaine à l'éclaircissement de la notion de Mystère.
lorsqu'elle prétend épuiser le contenu d'actes qui « Le sens du Mystère », « Sciences et Mystère », « L'homme et
son Mystère », « Mystère et Raison », « Mystiques et Mystère »,
débordent de loin la physiologie. Le désir sexuel furent quelques-uns des thèmes discutès.
lui-même est transcendance, a écrit Sartre (ce qui, (3) Breton, « Arcane 17 ».

Perspectives sur l'amour moderne 127


l'investigation humaine. Mais précisément un sous peine de grossières confusions, l'égalité au
esprit nouveau dans la science fait qu'elle-même départ. On l'imagine dans une forme assouplie
peut être regardée comme une approche, une de mariage, combinant un maximum d'honneur
Upanishad. Son orientation récente est de nous avec un minimum de contrainte. C'est dans ce
montrer !'insignifiance du connu à l'égard de ce cadre qu'il faut aussi envisager la grande question
qui reste à découvrir et dont· le Mystère recule à de la fidélité, trop vaste pour être abordée en fin
mesure qu'il est traqué. La science est redevenue d'article et dont je dirai seulement qu'il n'est pas
dispensatrice de merveilleux. Aussi confère-t-elle d'union conjugale digne de ce nom qui ne se
un retentissement proprement inouI aux gestes de propose tout au moins la fidélité pour règle. Les
l'amour. J'ai fait entrevoir comme la biologie, autres arrangements relèvent de ce que j'ai nommé
la psychologie, l'étude des mythes, approfondissent l'association. Et, certes, un véritable couple peut
ou élargissent la perspective sexuelle. Seuls évoluer dans le sens de la tolérance, mais en ce
quelques privilégiés accéderont à l'ensemble de cas, il change de catégorie et passe de la notion
ces connaissances, mais chez les autres un vertige sacrale de couple à la notion profane de la con-
salutaire sera suscité qui fera sans doute remonter vention. Beaucoup moins grave est l'infraction,
à la surface ces données qui subsistent en chacun car elle laisse subsister la règle. C'est la licence qui
de nous, toujours prêtes à émerger à la conscience ruine le couple. Il faut avoir l'honnêteté d'ajouter
et dont il faut se ressouvenir plutôt que d'être que la question de la fidélité ne se pose pas pareil-
instruit. Mesurées; connues chez les uns, supposées lement poqr les deux sexes. L'infidélité de la
chez les autres, la sexualité retrouverait ses véri- femme est ·plus grave, parce que son amour est
tables dimensions. Un climat de réhabilitation plus grave, qu'il l'engage plus entièrement (et non
serait créé. Le rôle de la science dans l'avenir du parce qu'elle aurait un moindre droit à disposer
couple, ce sera moins d'enseigner que de relever d'elle-même).
le sexe de son indignité. Cette subordination amoureuse de la femme a une
Les femmes joueront un rôle déterminant dans cette contrepartie. Si l'homme prend l'initiative dans le
nouvelle condition du couple. Elles y ont intérêt. rituel de la sexualité, c'est elle qui en révèle le
L'amour conjugal demeure la grande chance d'un sens. Ce n'est pas sans raison que Platon a fait
sexe· épris de durée. En outre elles y sont appelées. prononcer par Diotime les plus hautes paroles que
.~i. l'amour est une œuvre, cette œuvre sera surtout lui ait inspirées l'amour. Plus que l'homme, la
. celle de la femme. Alors que l'amour viril s'apaise femme baigne dans la nuit du sexe. De l'univers
dans la possession, l'amour féminin souvent y des Mères où le Mystère s'accomplit dans l'obscu-
prend naissance ou commence de s'y épanou~r. rité propice à toutes les gestations, elle remonte
C'est un autre aspect de la subordination de la avec une expérience prodigieuse. Pour peu qu'elle
femme qu'elle s'attache alors que l'homme est y introduise les disciplines de l'intelligence, qu'elle
déjà en voie de se libérer. Avec le résultat d'une porte la Jucidité au cœur de cet irrationnel,· elle
tension dans laquelle le couple peut s'user ou au retrouvera même - à travers le jeu sublime
contraire se recharger. C'est l'épreuve de force d'une sexualité sacrale - la grande voie de la
conjugale. Si la femme s'obstine dans la cc posses- Connaissance.
sivité•, elle ne pourra que mesurer douloureu- SUZANNE LILAR.
sement l'écart croissant entre elle, ancrée dans son
amour, et l'homme qui se retourne vers le monde
extérieur. Si au contraire elle tient l'écart pour
naturel, si elle l'accepte, un équilibre se fera entre
elle-même qui demeure comme la poutre maîtresse
de l'amour, et lui qui s'en éloigne, mais porté par
elle. Une fois de plus, un pareil rapport suppose,

128 L'amour à refaire


Informations et critiques
Les Informations et c:ritiques L'HISTOIRE
de c:e numéro ont été rassemblées
et rédigées, notamment par :
René Alleau Un ouvrage capital
Jac:ques Bergier
Franc:is Dumont LE TROISIËME REICH
Jean Dumont DES ORIGINES A LA CHUTE
Bernard Heuvelmans par William L. Shirer
Serge Hutln (Stock-2 volumes)
A. Kazantsev Dans les pays de langue
Georges Langelaan anglaise, le gros ouvrage de
Jac:ques Ménétrier William L. Shirer, The Rise and
Christian Metra Fall of the Third Reich, a
Jac:ques Mousseau rencontré un vif succès. Sa
Louis Pauwels traduction française, Le Troi-
Jac:ques Sternberg sième Reich des Origines à
Gabriel Véraldi la Chute, reçoit dans notre
pays un accueil analogue, et
entièrement mérité.

f' :
Est-ce grâce aux révélations
q u' i 1apporte, comme le prétend
l'éditeur 7 Oui et non. Shirer a
patiemment dépouillé les ar-
chives saisies lors de l'invasion
alliée. «A ma connaissance, »
dit-il, «c'est la première fois
qu'à la suite d'un conflit armé
on dispose d'un matériel sem-

•••
blable, puisé à des sources
aussi directes. »C'est vrai. Mais
rien de ce qui est présenté ici
ne jette une lumière vraiment
nouvelle sur des événements
déjà très commentés. Les révé-
lations se limitent à une multi-
tude de petits détails, précieux
pour le spécialiste, mais qui ne
suffiraient pas à justifier l'intérêt
du public.
Un témoin de l'absurde
Le grand agrément de ce livre
est ailleurs. Il est d'abord
dans une objectivité sans effort,
serAine, apaisante, qui provient
sans doute du fait que Shirer
a vécu dans le climat de l'ascen-
sion hitlérienne. Il a personnel-
lement connu les chefs nazis,
il a observé de l'intérieur l'évo-
lution de l'opinion allemande;

130 Informations et critiques


en de nombreuses occasions, entrevoir à la Duchesse de
il était à quelques mètres Windsor qu'elle pourrait devenir
d'Hitler, lors d'un discours his- reine, elle fut «très pensive».
torique, pendant la signature Sa lucidité, son objectivité, son
de l'armistice franco-allemand; analyse et son art de la recréa-
il était au coin de la rue quand tion font du Troisième Reich
les troupes partaient pour le un ouvrage honnête, vivant et
front. Cette attitude a le mérite utile ; parmi les meilleurs en ce
de reproduire une compréhen- qui concerne les aspects poli-
sion que nous avons tendance tiques, humains et diploma-
à perdre. tiques de l'aventure nazie;
En effet, et c'est une des assez insuffisant pour tout ce
raisons majeures de la fascina- qui est proprement militaire. Sur
tion qu'exerce l'aventure nazie ce dernier point, des vérifica-
sur les hommes des années 60, tions de détail le font apparaître
nous avons maintenant de la comme souvent incomplet, pour
peine à concevoir comment une l'incroyable Himmler ne pas dire sommaire.
chose aussi invraisemblable a Une chronique
pu se produire sous nos yeux. de la sottise tragique
Shirer rétablit admirablement la Fichte, et la mystique du Junker.
continuité vécue du phéno- Avec Nietzsche, H.S. Cham- Est-ce tout? Non. Et ces seuls
mène, l'évolution, rapide aux berlain et tant d'autres, se cons- éléments ne suffiraient sans
yeux de l'historien, mais pro- titue, « par une caste militaire doute pas à justifier l'attrait
gressive, quotidienne, noyée et par de nombreux intellectuels particulier de l'œuvre. On le lit
dans l'accoutumance, qui était d'esprit singulier», un dyna- avec la joie que procure un
la réalité pour les contem- misme psychologique que le beau roman. Il y a en effet,
porains. Avec le même recul, nazisme saura organiser. comme juxtaposé au travail
notre accoutumance présente Bien sûr, tout cela a déjà été historique, un admirable roman
à l'idée d'un conflit atomique dit. Mais Shirer le redit plus sur la bêtise humaine, qui aurait
semblera également incompré- clairement que personne et enchanté Balzac ou Flaubert.
hensible. Mais, quand on vit c'est un tour de force que d'être C'est avec une sorte de vertige
l'histoire au jour le jour, même clair en ce domaine. C'est avec que l'on voit les administrateurs
l'absurde s'enchaîne avec une une clarté égale qu'il analyse la de la planète se mélanger les
sorte d'évidence aue l'art de captation du peuple allemand. pattes, patauger dans leurs
l'historien doit pouvoir recom- «Le 5 mars 1933, jour des der- intrigues, croire à leurs propres
poser. nières. élections démocratiques mensonges, refuser de voir une
que l'on devait voir du vivant évidence aveuglante et se jeter
Luther coupable ? d'Hitler, le peuple parla. tête baissée dans les plus
A cet art, Shirer ajoute un Malgré toute la terreur et toutes grossiers panneaux.
louable souci de replacer le les intimidations, la majorité Il se dégage de cette chronique
nazisme dans la perspective repoussa Hitler ... » dont le parti de la sottise des grands une
historique allemande, depuis ce ne recueillait que 44 % des voix. leçon morale, dans le ton de
traumatisme de l'inconscient Mais il était trop tard. De même, !'Ecclésiaste; ou encore une
collectif que fut la Guerre de et jusqu'en 1939, la majorité du espèce de catharsis de tragédie;
Trente Ans. Luther, avec peuple allemand ne souhaitait chaque nation tisse sous nos
son antisémitisme forcené, son pas la guerre. Mais la machine yeux son propre destin et paye
amour de l'autorité féodale, son infernale était remontée . ses erreurs1 ses lâchetés, dans
sentiment d'être le représentant S'il faut porter un jugement sur un si brer délai que l'on a
accrédité de Dieu, a lancé Shirer historien, disons qu'il l'impression de raccourci tra-
de loin les idées-fo rces qui apporte de nombreux petits faits gique. Le Times explique pou.r-
s'épanouiront dans l'étatisme vrais et piquants. Quand, par quoi il faut croire en la bonne
du Preussentum, dans Hegel, exemple, un agent allemand fit foi de M. Hitler; Léopold Ill ne

L'Histoire 131
ouvrage, comme l'indique le nommait pas le général en
titre à la Gibbon: Rise and Fall ... question, mais il fut identifié
Il est non moins vraisemblable comme le principal collabo-
que le public a parfaitement rateur du général Mercier.
compris la leçon. C'est par cela Dans un ouvrage plus récent
que le Troisième Reich est publié par H. Giscard d'Estaing,
important: il illustre avec force ce nom fut contesté mais en y
le nouvel esprit historique, où substituant celui du général
l'évaluation intelligente de Mercier lui-même et en attri-
l'action politique prend le pas buant à la machination une
sur l'interprétation justificative cause patriotique. Or, voici que
et sur les mensonges d'un Marcel Thomas s'emploie à
nationalisme infantile. l1qu1der « la légende du troi-
sième homme » en se fondant
sur une analyse de toutes les
Les derniers livres péripéties de !'Affaire à la
Un général SS s'est suicidé, lumière des Archives du Minis-
sachant tout perdu L'AFFAIRE SANS DREYFUS tère de la Guerre. Pour l'auteur
par Marcel Thomas (Fayard) de !'Affaire sans Dreyfus, le
coupable est Esterhazy, officier
préparerait pas mieux l'invasion Tous ceux qui se sont intéressés félon, mais aussi une implacable
de la Belgique s'il le faisait à« !'Affaire» qui a si longtemps machine, celle des services
exprès ; Staline est cent fois perturbé la Ill• République, ont spéciaux, qu'il démonte devant
averti, par Roosevelt et par les cru trouver dans le Journal de nous.
autorités les plus autorisées, de l'affaire Dreyfus de l'ambas- Dans cette Affaire, celui que
la date de l'attaque allemande, sadeur Maurice Paléologue, do- l'on pouvait considérer comme
mais quand les postes avancés cument publié un demi-siècle le principal intéressé, c'est-à-
russes signalent : « Les Alle- après la réhabilitation, une dire le capitaine Dreyfus, finit
mands nous tirent dessus, que explication séduisante, celle par se contenter du rôle symbo-
faut-il faire?», le G.Q.G. répond: d'un «troisième homme », le lique de victime de la guerre
« Ëtes-vous devenus fous? plus important, Esterhazy et froide, celle d'avant 1914. C'est
Et pourquoi votre message Maurice Weil n'étant que des dans cette mesure que Marcel
n'est-il pas chiffré? » ; l'Angle- seconds rôles. Paléologue ne Thomas peut conclure : « ce
terre signe des accords mari- drame de l'indi vidu broyé sans
times secrets avec l'Allemagne, rien y comprendre par les
sans en avertir la France; quant rouages indifférents d'une ma-
aux partenaires de l'Axe chine bien huilée qu'il faut faire
d'Acier, ils passent leur temps sauter pour parvenir à l'arrêter
à se faire des entourloupettes et n'a sans doute pas perdu toute
Mussolini, réveillé par la nou- actualité».
velle de l'attaque allemande
contre la Russie, grogne:« Dans LE NOUVEAU BLOC-NOTES
cette histoire, je ne souhaite par François Mauriac
qu'une chose: que le Reich y (Flammarion)
laisse beaucoup de plumes»;
les Français accumulent tant de Les exigences de la gloire inter-
lâchetés que leur effondrement disent sans doute à l'illustre
ne peut guère être jugé académicien de laisser épar-
autrement que très moral, etc ... pillés les « papiers» publiés de
Il est d'ailleurs probable que semaine en semaine dans un
Shirer a volontairement sou- Dreyfus, hebdomadaire politique. Voici
ligné ce côté exemplaire de son ou les batailles antédiluviennes donc, traitée comme une œuvre

132 1nformations et critiques


des sociétés, mais des menus en se souvenant de temps à
détails à propos d'une époque autre qu'il s'agit là des sou -
qui appartient à /'histoire . venirs d'un acteur de tout
premier plan de cette tranche
d'histoire.
SEPT FOIS SEPT JOURS
Dans Les Grands, Emmanuel
et LES GRANDS d'Astier peint les portraits des
par Emmanuel d'Astier personnages illustres qui ont
(Gallimard) infléchi le cours de /'histoire:
Ancien officier de marine, attiré Staline, Eisenhower, Churchill
par les milieux littéraires d'avant- et, bien sûr, le général de Gaulle,
garde, Emmanuel d'Astier avait à qui l'auteur consacre le
été un des principaux artisans portrait le plus fouillé, sans
de la Résistance et un doute parce qu'il paraît fasciné
des collaborateurs du général par lui. Pour faire le poids, un
de Gaulle. Directeur politique portrait de Krouchtchev com-
Mauriac: d'un journal d'extrême-gauche, plète la galerie. Avec un art
des notes font-elles bloc ? il a la réputation d'un des très grand, Emmanuel d'Astier
hommes les plus séduisants choisit les éléments les plus
achevée, ce qui est essentiel- de notre époque. De plus, c'est caractéristiques pour donner
lement une succession de posi- un remarquable écrivain. Rien vie à ces «gran ds » figés par la
tions devant /'actualité, devant d'étonnant donc à ce qu'on le légende. Ce choix se fonde sur
/'Histoire qui se forge sous nos considère comme prêt à une un remarquable sens de l'his-
yeux. Ce Nouveau Bloc-Notes grande carrière littéraire. Pour toire autant que sur la richesse
concerne la période 1958-1960; l'instant, il vient de faire rééditer de la documentation. On ne
outre qu'il est bon de se un volume de souvenirs paru saurait mieux situer /'entreprise
souvenir des événements du naguère aux éditions de Minuit, qu'en imaginant le plaisir
passé proche, que la précipi- Sept fois sept jours que le des lecteurs de l'époque de
tation de notre temps fait trop public, intéressé par les évé- Napoléon, si Joséphine avait
rapidement oublier, les ama- nements et les personnages eu Je talent de Madame de Staël
teurs apprécieront ce témoi- liés à la deuxième guerre et la permission de publier un
gnage d'un écrivain qui mondiale, lira avec passion ; portrait « avant décès». (Le
ne dédaigne pas le rôle de titre « Les Grands » avait été
pamphléh'li re. antérieurement utilisé par le
« Club des Amis du Livre» qui
a publié l'année dernière un
LA FIN DE LA DOUCEUR ouvrage de Jacques Rousseau
DE VIVRE sur les plus importantes person-
par le duc de La Force (Pion) nalités françaises d 'aujourd'hui).
L'auteur nous assure qu'une
certaine douceur de vivre, qu'il JOURNAL D'UN VOYAGEUR
a connue dans sa jeunesse, EN CHINE AU IX• SIËCLE
s'achève en 1914. Déjà, des par Ennin (Albin Michel)
hommes de la génération qui Le titre de l'ouvrage est expli-
a eu vingt ans avant la deuxième cite; il suffit de préciser que
guerre mondiale, nous racontent l'auteur est un moine japonais
que la douceur de vivre a dis- à l'esprit fort curieux et que
paru en 1939. Aussi convient-il son récit est prodigieusement
de chercher dans le livre du «actuel» bien qu'il s'agisse de
duc de La Force, non de grandes D'Astier : la Chine quatre siècles avant
considérations sur l'évolution ou le Saint-Simon casqué Marco Polo.

L'Histoire 133
LA GRANDE AVENTURE sans prétendre révéler des en son château de Vaux, le
DE LACQ secrets ou exhumer des 17 août 1661 donc, la perte
par Jean Lartéguy (Gallimard) archives, imagine un Fouquet du Surintendant est préparée.
Il ne s'agit pas seulement d'un plus vraisemblable que nul Le reste est affaire d'exécution
bon reportage de journaliste autre. A vrai dire on peut et le Roi, admirable de dupli-
sur une région qui se confond penser que /'écrivain Paul cité, ne laissera à personne le
aujourd'hui avec un important Morand a eu la coquetterie soin d'y veiller. C'est alors, pour
complexe industriel de la d'approfondirson sujet, de beau- Fouquet, la punition et une
France, c'est aussi l'évocation, coup chercher et découvrir, méditation de dix-huit années,
à travers l'histoire, d'un pour livrer enfin un portrait de prison en prison, jusqu'à la
pays surprenant depuis Jeanne qui n'est pas seulement celui mort. Cette longue nuit, mais
d'Albret. du Surintendant, mais aussi des aussi l'été éblouissant du
personnages qui se confondent triomphe, c'est, au-delà d'un
avec les débuts de la Monarchie morceau de l'histoire, une admi-
GUERRE SANS VISAGE «du bon plaisir». rable évocation d'un homme
par Paul Mus (Le Seuil) Au centre, le Roi, impatient de dont le rôle a été considérable.
La guerre d'Algérie appartient ~gner et de se venger des On a voulu voir dans Fouquet
déjà à notre domaine. Dans ce humiliations de ceux qui l'ont le somptueux ordonnateur des
livre, Paul Mus publie un gouverné en même temps que fêtes et le mécène des écrivains
document : les lettres reçue s le Royaume. Mazarin mort, il de l'école classique de 1660.
de son fils, officier parachu- reste à liquider Fouquet et pour C'est un écrivain «moderne»,
tiste, tué en juillet 1960. ce la il faut un complice. Dans Paul Morand, qui nous fait
l'héritage du Cardinal, le Roi découvrir ce que fut ce ministre
trouve Colbert et sa haine pour qui avait permis à Mazarin de
le trop séduisant « honnête régner et qui avait appris à
HISTOIRE UNIVERSELLE homme », malhonnête par pro- Colbert à bien servir le Roi-
sous la direction de Marcel fession, c'est-à-dire Fouquet. i ng rat.
Dunan, membre de l'Institut Il faut ménager le crédit. Or le
(2 volumes chez Larousse) Crédit du Royaume, c'est le
L'Histoire Universelle de La- Surintendant des Finances. PRESSE CLANDESTINE 1940-44
rousse ne se contente pas d e Entre le 9 mars 1661 et le fameux par Claude Bellanger
juxtaposer les différentes hi s- feu d'artifice qui clôt la fête du (Armand Colin)
toires nationales; elle montre Roi, ultime triomphe de Fouquet L'auteur (directeur général du
l'interaction des divers peuples « Parisien libéré ») fut l'un des
les uns sur les autres. Cette animateurs de cette presse de
vision« panoramique »des faits Résistance dont il relate ici
historiques, époque par époque, l'aventure, évoquant du même
permet au lecteur de mieux coup, le climat, les événements,
saisir« l'échelle mondiale »des l'état d'esprit des années de
événements. l'occupation. Claude Bellanger
apporte une documentation
unique, patiemment et intel-
FOUQUET ligemment réunie. Cet ouvrage
par Paul Morand (Gallimard) est indispensable à la connais-
Entre Mazarin, réputé habile sance de l'histoire moderne.
politique, et Colbert, prototype
du Grand Commis selon FRONT POPULAIRE 1936
certains , Fouquet fait figure de par L. Bodin et J. Touchard
personnage léger, perdu dans (A. Colin)
l'esprit du jeune Louis XIV par Paul Morand: Comme la Presse Clandestine
son goût du faste. Paul Morand, le souvenir des grands insolents de Claude Bellanger, il s'agit

134 Informations et critiques


ici d'un titre de la collection ADOLF HITLER
destinée au grand public inté- par Pierre et Renée Gosset
ressé par ce premier reflet de (Julliard)
l'histoire que constitue le Voici le premier ouvrage d'his-
journal. Dans . la collect!on toire du célèbre couple
« Kiosque», qui répond bien de grands reporters . Certes
à sa vocation, voici, à travers Mme Renée Pierre-Gasset avait
la presse de l'époque, une déjà survolé l'Alger politique
sérieuse contribution à !'Histoire pendant la dernière guerre.
du Front Populaire, c'est-à-dire Mais cette fois, et particu-
à l'immédiat avant-guerre. lièrement dans ce premier
tome de la biographie « sans
L'HISTOIRE passion» d'Adolf Hitler, les
ET SES MËTHODES auteurs suivent leur personnage
« Encyclopédie de la Pléiade » dans les pas de !'Histoire. Le
(Gallimard) dernier feu de la Vienne impé- Quand la France cartésienne
riale, les tranchées de la grande
Cette synthèse complète sur la guerre, débouchent à Munich, se confie aux illuminés ...
nature et les moyens de la durant la République de
science historique est due à la fait bon accueil. Le voici au
Weimar. Munich entre les mains début d'une longue série con-
collaboration d'une trentaine de militaires pénétrés de l'esprit
de spécialistes, dont plusieurs sacrée à !'Histoire du Second
de revanche, gouvernés par un Empire, dont ce premier volume
membres de l'Institut. C'est partisan de la restauration du
dire le sérieux de l'entreprise est très particulièrement centré
trône de Bavière. De l'enche- sur la personnalité du prince
dirigée par M. Raymond vêtrement de groupes natio-
Queneau, lui - même membre Louis-Napoléon, de ses pre-
nalistes et plus ou moins mières années jusqu'à la fin
de l'Académie Goncourt. Les racistes, émerge l'unificateur
1.774 pages de l'ouvrage per- de l'année 1851. A ce moment
Adolf Hitler, qui, loin d'avoir triomphe une doctrine. servie
mettent aux auteurs de donner violé l'Allemagne, son pays
un aperçu concernant la re- jusque-là par le prestige de
d'adoption, l'a séduite, l'a Napoléon le Grand. Cette doc-
cherche, la conservation et la subornée.
critique des témoignages, ainsi trine, c'est le Bonapartisme.
Ce n'est pas là de l'histoire Régime présidentiel, démo-
que des techniques auxiliaires romancée, mais de !'Histoire
de !'Histoire. cratie directe, beaucoup de
racontée en utilisant toutes les formules de gouvernement dont
ressources du « montage )) il est souvent question de nos
LA VIE DES FRANÇAIS SOUS journalistique, de !'Histoire qui jours trouvent leur source plus
L'OCCUPATION se lit comme un roman . ou moins avouée dans le Bona-
par Henri Amouroux (Fayard) Alexandre Dumas a introduit partisme. Les volumes suivants
L'histoire des années 1940-44 le genre en France; les Gasset de la série d'Adrien Dansette
envisagée sous l'angle de la ont conservé sa manière tout montreront le décalage entre
vie collective, anonyme, des en se souciant du sérieux de la doctrine telle qu'elle a été
quarante millions de Français leurs sources. conçue par le Prétendant et son
sous l'occupation. Cet ouvrage application sous le Second
confirme une nouvelle fois les Empire. Ce qui est à considérer,
deux tendances actuelles des LOUIS-NAPOLEON en fonction de ce premier
historiens occasionnels et pro- A LA CONQUËTE DU POUVOIR volume, c'est un homme et sa
fessionnels: la conception« exis- par Adrien Dansette (Hachette) lutte pour s'imposer; c'est aussi,
tentielle» et « unanimiste». Il Adrien Dansette, lui, n'est nulle- après l'élection de Louis-Napo-
faut en convenir, c'est l'évo- ment un historien occasionnel. léon à la présidence de la Répu-
lution littéraire qui entraîne la Ses ouvrages ont bonn~ répu- blique le 20 décembre 1848,
« nouvelle vague » en histoire. tation et le grand public leur l'homme d'Ëtat qui prétendait

L'Histoire 135
être autre chose qu'un chef de L'ARCH~OLOGIE tenant des vestiges d'algues
parti, qui prétendait incarner marines et des coquillages.
le parti de la France. Quand cela s'est-il produit? Les
On ne saurait trop conseiller Une incroyable découverte géologues ne sont pas d'accord:
la lecture du livre d'Adrien les uns estiment que cela
Dansette aux amateurs de !'His- UN CALENDRIER VÉNUSIEN s'est passé il y a des dizaines
toire d'hier et d'aujourd'hui. On DANS LES ANDES de milliers d'années, d'autres
appréciera aussi !'écrivain, car penchent pour des centaines
l'auteur de ce Louis-Napoléon Le lac Titicaca, berceau d-e de milliers d'années.
prouve qu'un bon historien l'antique civilisation des Incas, Mais le plus étonnant c'est que
s'impose autant par la façon s'étend dans les Andes à une l'on trouve sur ce rivage antique
de dire que par les autres altitude de quatre mille mètres. des ruines d'un port de mer ...
qualités qu'exige le genre. Louis- Comme on le sait, l'État des Un port de mer? Il y a des
Napoléon, caricaturé par ses Incas fut créé par des étrangers dizaines et peut-être des
ennemis, loué à tort et à travers qui se nommaient « Fils du centaines de milliers d'années?
par ses fidèles, est certainement soleil». Et s'il n'y avait qu'un port 1
un des personnages les plus Les conquistadors espagnols Sur ce même rivage, non loin
complexes de son temps, à la qui soumirent les Incas ra- de l'antique Tiahuanaco, se sont
fois novateur audacieux et réac- content, dans leurs mémoires, conservées les ruines de cons-
tionnaire. C'est aussi un illu- que les Incas se conformaient tructions cyclopéennes formées
miné, non dans le sens péjoratif à d'antiques principes non reli- de blocs de pierre gigantesques
gieux: travail obligatoire pour dont il nous est difficile de
que certains ont voulu imposer,
tous (le souverain des Incas concevoir le transport à une
mais comme un voyant, comme
travaillait lui-même le champ telle altitude. Comme l'écrit le
un esprit magique, au carrefour
qu'il avait reçu), peine de mort professeur Jirov, connaisseur
du romantisme et de la première
pour ceux qui ne travaillaient des antiques cultures, les
révolution industrielle.
pas, mépris des richesses, utili- légendes rattachent les ruines
sation de l'or à des fins uni- de Tiahuanaco au peuple Kon-
quement techniques ; pain Tiki · Wirakotcha, si romanti-
gratuit pour tous... On peut quement évoqué par les hypo-
ajouter que quiconque avait thèses et l'exploit de Thor
atteint l'âge de cinquante ans
Heyerdahl.
pouvait prendre sa retraite et
être pris en charge par la Les Portes du Soleil
communauté. Le professeur Jirov dit que
Les Incas étaient hautement parmi ces ruines, les «Portes
civilisés. Leur langue comporte du Soleil », qui se dressent
le rnot «fer» et il y a tout lieu solitaires dans le temple de
de supposer qu'ils avaient des Kalassassava, sont particuliè-
« hauts fourneaux»; en tout rement remarquables. On y a
cas, ils connaissaient bien de découvert des signes énigma-
nombreux alliages de bronze ... tiques semblables à des hiéro-
glyphes.
Un port de mer? L'étude des inscriptions figurant
Mais, revenons au lac Titicaca. sur les « Portes du Soleil » a
Soulevé par un cataclysme été commencée par Kiss et
gigantesque à une hauteur de Poznanski et elle a été achevée
quatre mille mètres, le lac par Eschton en 1949.
Titicaca était auparavant un Or, sur l'antique monument
golfe maritime : concentri- situé près du lac Titicaca, est
quement à sa rive actuelle, gravé un calendrier très étrange,
on peut encore voir main- mais très précis. Un grand

136 Informations et critiques


supposition ne donnait rien non pourquoi il y a une année de
plus. 366 jours tous les quatre ans .
Le calendrier terrestre est ainsi
Une troublante coïncidence corrigé.
Et l'année vénusienne? Nous
L'Académie des sciences de savons maintenant que la pé-
!'U.R.S.S. a, depuis, publié un riode de rotation de Vénus
communiqué sensationnel sur est d'environ 9 jours. Si les
la détection électro-magnétique 290 jours tenaient exactement
de Vénus et, sur cet exploit, a dans un cycle de douze ans,
paru un article de l'académicien il faudrait alors que dix ann{.)2s
V. Kotelnikov et du professeur vénusiennes sur douze aient
1. Chklovski. 24 jours et que deux années
Toutes les hypothèses anté- aient 25 jours.
rieures concernant la période Ainsi, cela coïnciderait exac-
de rotation de Vénus étaient tement avec le «Calendrier de
Porte du soleil: porte de Vénus? peu convaincantes et variaient Tiahuanaco» 1Si c'est une coïn-
de moins d'une journée terrestre cidence, elle est étonnante.
à une année vénusienne. Je ne veux rien affirmer. C'est
Comme l'écrivent l'académiciP.n simplement la réaction d'un
cycle (une année, a-t-on pensé) V. Kotelnikov et le professeur
se composait de 290 jours (au esprit imaginatif au remar-
1. Chklovski, la période de quable exploit de notre radio-
lieu des 365 jours terrestres). rotation de Vénus serait d'envi-
10 de ce que l'on supposait astronomie. Ces exploits auront
ron 11 journées terrestres si la une portée toujours plus grande.
être des « mois» avaient 24 jours planète n'était pas inclinée par
et deux autres« mois» 25 jours. Je suivrai toujours avec la
rapport au plan de son orbite. même émotion tout essai pour
Le professeur Jirov rappelle Si l'on admet les données de déterminer la période de rota-
qu'Allen Bellami et d'autres l'astronome Cooper concernant tion de Vénus. Si le« Calendrier
archéologues occidentaux l'inclinaison de l'axe de Vénus, de Tiahuanaco» était effecti-
estiment que le «Calendrier on peut considérer que la pé- vement le calendrier vénusien,
de Tiahuanaco » est le plus riode de rotation de Vénus est la période de rotation de Vénus
ancien calendrier de la Terre. proche de neuf jours terrestres . serait exactement de 9 jours
Selon les calculs les plus Et c'est déjà un fait établi 1 . terrestres et 7 heures !
pondérés, les Portes du Soleil Neuf jours terrestres . Mais
ont été érigées il y a 12 à l'année vénusienne est égale
15.000 ans 1 à 225 jours terrestres. Cela
Mais personne ne pouvait expli- signifie ... qu'il y a 24 jours
quer ce calendrier 1 Car, il y a vénusiens dans l'année vénu-
quinze mille ans, notre Terre sienne 1
tournait autour de son axe à Inutile de dire à quel point j'ai
une vitesse presque identique été bouleversé en me souvenant
à celle d'aujourd'hui. du calendrier de Tiahuanaco.
Je reconnais que le Calendrier Ëtait-il juste de considérer
de Tiahuanaco m'a toujours que le petit cycle qu'il com-
intrigué. J'ai maintes fois pris portait était un mois 7 Peut-être
ma règle à calcul et passé en n'était-ce pas du tot1t un mois,
revue toutes les données astro- mais une année 1
nomiques connues ... Dans une année, il est difficile
Cela n'a rien donné. Il était d'admettre un nombre entier
plus facile de supposer que de jours. L'année terrestre ne
ce calendrier concernait une comporte pas non plus un
planète inconnue. Mais cette nombre entier de jours; c'est Témoin des Vénusiens ?

L' Archéologie 137


Des Vénusiens? CHYPRE • Claude Schaeffer, d'Azov où ont été découvertes
Le jour est proche où nos poursuivant ses fouilles à de nombreuses gravures ru-
cosmonautes voleront vers Chypre, a découvert des tombes pestres de l'époque néolithique.
Vénus et fouleront même son de l'âge du bronze qui per-
sol. Ils découvriront un monde mettent d'établir avec précision CHINE • A Chou-Kou-Tien ,
plein de mystères, ils mesu- les rapports de Chypre et de le professeur Peï, de l'Université
reront avec précision la la côte orientale de la Médi- de Pékin, a continuésesfouilles.
longueur des jours vénusien s. terranée à cette époque.
Et alors ...
Mais comment le calendrier Parution s récentes
vénusien a-t-il pu être connu
dans !'Antiquité 7 Comment JANINE AUBOYER
con ci lier cela avec les légendes La Vie quotidienne dans l'Inde
sur les étrangers à la peau ancienne, Mai 1961
blanche, barbus, aux yeux bleus, (La vie quotidienne, Hachette)
qui organisèrent l'antique Ëtat GORDON CHILDE
des Incas? Le mouvement de !'Histoire
Il ne faut pas se hâter de (Collection Signes des Temps,
conclure . La seule chose que je Arthaud), Mars 1961
sois prêt à faire c'est, en atten-
dant, de baptiser les portes S. M. STËVE
du temple de Kalassassava les Sur les chemins de la Bible
« Portes de Vénus »... et cela (Arthaud), Mars 1961
mentalement, uniquement pour
moi. Oui sait, peut-être parmi P. BOSCH-GIMPERA
les ruines y avait-il d'autres Les Indo-européens ;
portes, qui ne sont pas JORDANIE • A Jéricho, une problèmes archéologiques
conservées, et qui étaient mission anglaise dirigée par (Payot), Mai 1961
consacrées à d'autres corps Miss Kanyon a découvert une
célestes? F. PETERSON
ville fortifiée d'une époque Le Mexique précolombien
Le dernier mot appartient antérieure à la période cere -
toujours à ta science. (Payot), Mai 1961
mantique (période archaïque).
A. KAZANTSEV. RAPHAEL GIRARD
Directeur de l'Inst itut LIBAN • Jean Deshayes, de L'ésotérisme du Popol-Vuh,
pour l'étude des tuyères l'Institut français de Beyrouth, (Maisonneuve), Mars 1961
en Astronautique - U.R.S .S. va diriger les fouilles d'une
concession française de 6 ans HENRI LHOTE
au bord de la mer Caspienne . L'épopée du Ténéré, Mars 1961
Travaux en cours Les fouilles entreprises en cet (L'air du temps - Gallimard)
endroit, sur un site de l'âge
ISRAEL A Ber-Sheba, du bronze, doivent surtout con-
(Negev du Nord), Jean Perrot, tribuer à l'étude et à la véri-
de l'école française de Jéru- fication des théories faites sur
salem, a découvert une civili - les migrations en Asie, anté-
sation nouvelle de l'époque rieures à l'âge du bronze(surtout
chalcolitique (village troglodyte en définissant les zones d'ex-
du 4° millénaire). pansion de l'outillage).
• A Hatzoar, les fouilles du
professeur Yadin ont amené RUSSIE Des recherches
la découverte d'une ville for- importantes sont faites actuel-
tifiée de l'époque cananéenne. lement sur la côte de la mer

138 Informations et critiques


LA PHILOSOPHIE térien. » Ayant ainsi parlé, il résu ltats supérieu rs à ceux de
s'attaque à la «typologie psy- confrères moins doués, alo rs
chologique », et l'on trouve, que leurs connaissances théo·
Une disparition considérable page 216: «L'irrationalité est riques étaient équivalentes.
une imperfection de la pensée C'est manifestement le cas de
Vie et œuvre de C .G. Jun g et du sentiment, la rationalité, Ca rl -Gustav Jung . Chacune de
une imperfection de la sensa- ses études rayonne une force
Le dernier des Grands de la tion et de l'intuition ». Page 218: exceptionne ll e de sympathie. Il
psychanalyse nous a quittés ce « La sensation constate ce qui aime, il veut comp rendre et
printemps, après une belle et existe rée llement. La pensée aider. En n'importe quel temps,
longue vie. L'harmonie, la durée nous pe rmet de connaître la si absurde que soit la vision
de cette existence sont en elles - signification de ce qui existe; du monde acceptée, ce genre
mêmes une présomption favo- le sentiment, quelle en est la d'homme sait guérir.
rable. Il est rassurant que le valeur, et \'intuition enfin, nous
médecin se soit bien trouvé indique les possibilités d'origine Le sens des
d'avoir bu ses tisanes. et de but qui gisent dans ce « Terres inconnu'es »
Sous la direction du Docteur qui existe présentement. » Ces Et pour qui n'entre en contact
Roland Cahen, les Ëditions suites de mots n'ont scientifi· avec lui que par le texte, Jung
Buchet-Chastel ont entrepris quement aucun sens. Et il en a divers moyens d'être bien -
une nouvelle publication des est de même tout au long de faisant. D'abord, en attirant
ouvrages de Jung. Le premier ces études, chaque fois que l'attention sur les problèmes
volume offre un recueil judi · l'auteur veut établir une relation majeurs qui se posent à« l'âme
cieu x d'essais et de confé· de type scientifique . En langage moderne». Il n'a pas les moyens
rences; excellente introduction, technique de logicien, la pensée de résoudre, on ne peut même
bonne occasion de rafraîchir ses de Jung est généralement pas dire qu'il form ul e co rrec-
connaissances. La traduction élémentaliste, intentionne lle, tement, mais il ne s'éca rte
rend justice à un talent littéraire portée à la relation symétrique jamais de la terra incognita où
aussi distingué que celui de et au déve loppement linéaire. réside la solution des mystères
Freud, facteur qui n'a pas peu Ce qui ne l'empêche nullement humains, à supposer qu'ell e
contribué à la diffusion de la d'avoir une rée ll e valeur, mais existe, ce qui est probab le. En
méthode. dans un autre domaine que ce sens, l'œuvre de Jung vau t
Un mou ve ment littéra ire? ce lui de la science, telle qu'elle d'être pratiquée.
est établie en 1961.
Mais il naît un doute affreu x :
est-ce que la psychanalyse ne Une force de sympath ie
serait pas surtout un mou- Au XX• siècle, la médecine
vement littéraire, pris à tort pour somatique est instruite par un
une tentative scientifique 7 A corps de sciences av~ncées; La
lire ce beau livre, Pro blèmes de médecine psycho logique 1est
l' Ame Mod erne , on ne peut dans une bien moindre mesure,
éviter de se le demander. A la et elle manque complètement
page 210 de la présente édition, de sa discipline spécifique.
Jung déclare:« C'est alors que Cependant, comme en ce XIX•
je compris réellement pour la siècle où l'on aurait pu appl i-
première fois combien la psy- quer à l'art médica l dans son
chologie est vraiment jeune. ensemble l'avertissement lim i-
Elle n'est guère qu'un cha os naire des romans: «toute re s-
de dogmes arbitraires et san s semblance avec la réalité est
points de contact, nés dans le purement fortuite», il n'a pas
cabinet de consultations, par manqué d'hommes intelligents
gene ratio œquivoca , du cerveau et bons, attentifs à leurs Jung: de /'inconscient freudien
d'un savant isolé, donc jupi · malades, qui obtenaient des à /'inconscient collectif

La Philosophie 139
Freud et le passé, un homme tourné vers l'avenir: LITT~RATURES
Jung et l'avenir « ... l'âme humaine n'est pas seu- ANGLO-SAXONNES
Elle le vaudrait d'ailleurs pour lement un produit de l'esprit de
le seul agrément d'une longue· chaque époque ... Une théori.e
conversation avec un être plein psychologique de ~aleur QénE!-
rale qui prétend etre sc1ent1-
de finesse, de goût et d'e~pé­ fique ne doit pas se fonder Un guide à travers
rience. Les quatre derniers les Sciences
sur les malformations du XIX•
essais, sur Paracelse, Freud,
siècle· une théorie des névroses
Ulysse et Picasso, montrent le doit p~uvoir expliquer aussi bien Le Professeur Isaac Asimov, qui
tempérament d'un critique m~­ l'hystérie des Maoris ... » C'est enseigne la biochimie à Harvard
gistral. Sur Freud, on ne vo!t en progressant dans cette voie (U.S.A.) et qui est mondialement
guère ce que l'on pou.rra!t que la psychologie nouvelle connu pour ses recherches sur
dire de plus juste et, inci- commence à mériter le nom de le cancer est un personnage
demment, en soulignant la p~in­ science. Tourné vers l'avenir, assez éto~nant, comme l'Am.é-
ci pale défaillance du maitre rique en forge encore parfois.
Jung manifeste dans son atti-
viennois, Carl - Gustav Junq tude, sinon dans son apport, son Il est l'auteur de nombreux
permet de comprendre ce qui appartenance à l'esprit scienti- romans de science-fiction. 11
fut son mérite. « Si l'on consi- fique qui anime la recherche s'est livré à une plaisanterie
dère ainsi Freud en fonction de de notre seconde moitié du classique dans les milieux
ce qui l'a précédé, autrement XX• siècle. Il a abandonné scientifiques: il fit une com-
dit, comme un indice du ressen- « cette attitude essentiellement munication à l'Académie des
timent éprouvé par le nouveau négative et réductive » qui a Sciences sur un composé orqa-
siècle commençant à l'endroit paralysé Freud ~t la plupart d.e nique imaginai~e . de . son in:
du XIX• siècle avec ses illusions, ses contemporains, pour partir vention la th1otimoline, qui
son hypocrisie, ses demi-igno- à l'assaut de la structure spéci- avait la' singulière propriété de
rances ses sentiments faux et fique et générale du systè~e se dissoudre dans l'eau avant
exaltés', sa morale plate, sa reli- nerveux humain, ce splendide qu'on ne l'y mette... Asimov
giosité artificielle insipide et son problème qui défie encore le s'intéresse beaucoup à !a vulg~­
goût lamentable, on se place, à génie de l'espèce ..on peut dès risation scientifique et 11 a écrit
mon avis sous un angle beau- maintenant prévoir que des une vingtaine de livr~s dans
coup plu~ juste que si l'on fait essais comme L'Homme Ar- ce domaine. Il a maintenant
de lui l'annonciateur de voies chaïque auront leur place parmi réussi à donner à quiconque
et de vérités nouvelles ... Freud les meilleurs textes des pré- veut s'intéresser aux sciences
n'offre pas un programme. Il ne curseurs de la psychologie un guide permettant de les
peut être compris si l'on se scientifique. comprendre. Il s'agit ~'ur1
tourne vers l'avenir. Tout en ouvrage en deux volumes 1nt1-
lui est orienté vers l'arrière et, Gabriel VERALDI. tulé «The Intelligent .Man's
de plus, son choix est unilatéral. Guide to Science», publié par
Ce qui l'intéresse, c'est de Basic Books, lnc., New-York.
savoir d'où viennent les choses C'est une réussite assez extr~­
et non pas où elles vont. C'est ordinaire. Il faut la culture prodi-
plus _qu'un be~oin scien.tifique gieuse d'un Asimov pour
de causalité qui le contraint à la pouvoir faire pénétrer le lecteur,
recherche des origines; car de l'intérieur, dans toutes les
autrement il ne pourrait pas lui sciences à la fois - celles du
échapper que certaines réalit~s monde inanimé - et dans les
psychologiques ont, en fait, sciences biologiques. Désor-
d'autres motivations que les mais tout homme cultivé et
aspects scabreux de la chro- sachant lire l'anglais n'aura
nique scandaleuse. » aucune excuse s'il ne comprend
A l'opposé de Freud, Jung est pas également les sciences.

140 1nformations et critiques


Bien entendu l'ouvrage n'est de s'enrichir de plusieurs
pas traduit en français: en œuvres originales, toutes dues
France, les éditeurs auraient-ils au même écrivain: Richard
perdu l'habitude de lire 7 Condon, que l'on considère
dans certains milieux comme le
Un écrivain noir Jonathan Swift de notre époque .
La mort de Richard Wright Les principaux livres de Condon
avait laissé les intellectuels (aucun d'entre eux n'a été
noirs et africains sans chef de publié en français) sont «La
file . Il semble que cette place plus vieille Confession », « Le
puisse être prise par un jeune candidat Manchou », «Un ange
noir américain James Baldwin. en colère» et « Un talent pour
Deux recueils d'essais: «Notes l'Amour ». Si la comparaison
d'un Indigène» et « Personne avec Swift est un peu exagérée,
ne connaît mon nom » ont suffi il n'en reste pas moins que
pour lui assurer cette position. Condon a un talent exceptionnel
James Baldwin : à la fois pour la satire et pour
Le plus récent de ces recueil s
« Personne ne connaît mon au-delà de Richard Wright le réalisme fantastique. Son
nom » contient un remarquable meilleur roman est probable-
essai sur Richard Wr ight. naient à « Coronet » ou s'ils ment« Le candidat Manchou »,
« Hélas 1 pauvre Richard ! » l'achetaient ce n'était pas pour histoire d'un prisonnier amé-
le lire 1 Ils le posaient su r la ricain en Corée à qui les Chinois
Journal de Nuremberg lavent le cerveau et donnent
table à magazine ou dans le
sa lon d'attente de leur bureau l'ordre d'abattre le Président
Les livres de poche américains des Ëtats-Unis au moment où
deviennent de plus en plus mais la grande majorité ne
le regardaient pas. Ce qui fait celui-ci lui épinglera ses déco-
« culturels». Parmi les réédi- rations sur la poitrine. Autour de
tions à un prix accessible que sa valeur comme support
publicitaire était nulle, ca r ce sujet basé sur les méthodes
(Signet Book) : le «Journal du modernes de la guerre psycho-
Procès de Nuremberg», par le personne n'achetait les produits
vantés, le magazine n'étant pas logique, Condon fait une satire
grand psychiatre américain G.M. exceptionnellement brillante du
Gilbert, qui fut, durant tout le lu.« Coronet »est donc devenu
non rentable et sa publication maccarthysme.
procès, attaché à la prison de
Nuremberg et qui fit subir les a dû cesser. Cet événement a
tests psychologiques les plus été salué avec beaucoup de
modernes aux grands criminels tristesse dans la Presse améri-
de la deuxième guerre mondiale. caine. Tristesse justifiable car
« Coronet » était une revue
Oraison funèbre pour courageuse . C'est elle qui, en
« Coronet » partic uli er, a publié pendant
Le grand Magazine américain quinze ans les insolites chro-
« Coronet » cesse sa publi- niques de R. de Witt Miller.
cation. Il était pourtant vendu Ces chroniques viennent de
à plus de trois millions d'exem- paraître en volumes en France
plaires, ce qui dépasse les rêves chez Pion sous le titre« Magies
les plus ambitieux des éditeurs quotidiennes » dans une
européens. « Coronet » est mort traduction d'Henry Muller.
d'un phénomène spécifique-
ment américain, qui avait déjà Un romancier original :
tué un autre magazine de masse. Richard Condon
« Collier's ». L'on s'est aperçu Richard Condon :
que, si les Américains s'abon- La littérature américaine vient Swift U.S.A. ?

Littérature anglo-saxonne 141


Réédition d'un classique (Hamish Hamilton, Londres). LA CULTURE
Livre chaudement recommandé EN U.R.S.S.
L'éditeur Michael Joseph à aux amateurs d'humour et
Londres réédite l'admirable d'extravagances. M. Raymond
ouvrage de E. S. Turner, «Boys Abellio considère la Californie
will be Boys». C'est l'histoire L'événement littéraire
du Sud et le Thibet comme
à travers les siècles de la litté- les deux pôles spirituels de Le grand évé11ement a été la
rature enfantine et de la litté- l'occulte. Tout ce que l'on peut parution du roman de Mikhaïl
rature populaire. Un livre mer- dire, à la lecture de l'ouvrage Cholokov : «Le Blé qui lève».
veilleux, plein de tendresse et de Madame Lindsay, c'est que Cholokov, on le sait, est l'auteur
d'humour, où l'on retrouve la Californie du Sud est sans du « Don paisible».
Buffalo Bill, Nick Carter et doute plus drôle que le Thibet. Son nouveau roman est géné-
toute l'imagerie de l'enfance Madame Lindsay raconte en ralement considéré par la cri-
éternelle. Il y aurait un aussi particulier l'histoire du faiseur tique russe comme l'œuvre
beau livre à faire en France de pluie, Charles Mallory capitale de la littérature sovié-
avec « les Pieds Nickelés », Haffield, lequel faillit noyer fa tique moderne. On prononce
«L'intrépide», «L'épatant» et ville de San Diego en provoquant même le nom de Tolstoï. Sans
tous les illustrés populaires. une pluie artificielle grâce à une aller jusque-là, il est certain
Mais qui se décidera à le méthode aussi magique qu~ qu'il s'agit d'un livre sans doute
faire et où trouverait-on un bizarre. plus actif, plus riche, plus
éditeur? violent que« Le Docteur Jivago».
Une magnifique Anthologie Mais on pense plutôt à Kipling
qu'à Tolstoï.
Les éditeurs londoniens,
Anthony Gibbs et Phillips, Une rencontre
publient sous le titre « ln the
dead of Night » et sous la On publie à Moscou des docu-
direction de Michael Sissons, ments inédits sur la première
une magnifique anthologie du rencontre entre Tolstoï et
fantastique littéraire. Tous les T chékov en 1895, dont Tolstoï
récits de cette anthologie sont a été très marqué. Il semble
de la véritable littérature et en que Tchékov l'ait considéré
même temps des chefs-d'œuvre comme l'un des hommes les
du récit fantastique. Il est diffi- plus intéressants qu'il ait
cile de choisir la meilleure connus.
nouvelle dans une collection Ces notes inédites de Tolstoï ont
aussi éblouissante. Citons ce- été retrouvées tout récemment.
pendant « The Grey On es »,par
J.-B. Priestley. Ville du Futur
Le jeune architecte soviétique
Au pays de la folie douce V. 1. Dolganoff est en train de
La Californie américaine est le construire à l'Ouest de Moscou,
pays des cultes insolites et une Ville du Futur où des
des fous extraordinaires. Il était jeunes vivront dans les condi-
temps que quelqu'un en donne tions de vie de l'an 2000.
une étude d'ensemble. C'est ce On y expérimentera les der-
qu'a fait une journaliste améri- nières inventions. On y orga-
caine, Madame Cynthia Lind- nisera des expositions du futur.
say, dans « The Climate of On envisage pour cette Ville du
Lunacy » - An unnatural his- Futur 50.000 habitants e1: une
tory of Southern California surface de 1 million d'hectares.

142 Informations et critiques


L'édition - «Paul Langevin» de Jacques
Bergier.
Des critiques sévères ont été
faites par l'Union des Ëcrivains
et les Commissions Littéraires Cinéma
du Parti Communiste au sujet CO PRODUCTION GERMANO-
de l'édition russe. POLONAISE.
On lui reproche d'abord une Les Allemands de l'Est et les
présentation trop uniforme: les Polonais viennent de sortir un
mêmes couvertures à fleurs grand film de Science-Fiction:
recouvrent les œuvres de F. « L'Ëtoile du Silence».
Mistral, de Charles Nodier, de Ce film est tiré du roman de
Jack London, aussi bien que Stanislas Lem « Les Astro-
celles de Chou-Li-Bo, poète nautes » dont la version fran-
chinois. çaise va paraître chez Gallimard.
On reproche également le Les acteurs sont allemands,
Cholokov, le puissant manque de couleur. polonais, russes, noirs et japo-
On trouve les illustrations nais, afin de représenter le
affreuses, surtout dans les livres Monde Futur où les Nations
de Science-Fiction. On propose n'existeront plus.
comme solution des concours , Les premiers comptes rendus
des prix, une amélioration de sont enthousiastes. Ce film est
l'auto-critique et la création de en Eastman color et en ciné-
nouvelles Maisons d'édition. mascope.
Sept Maisons d'édition couvrent Le producteur est le Studio
actuellement 74 % de la pro- D.E.F.A., Berlin-Est.
duction. On estime nécessaire
de créer de la variété.
Les Favoris du Public
D'après une enquête, trois livres
étrangers ont eu un très grand
succès en U.R.S.S. :
Tolstoï, l'éternel - « Les Envahisseurs venus
d 'Aldebarran », par Stanislas
Lem (Polonais).
- « Au-delà de la rivière. Au-
delà des Arbres », par E.
Hemingway.
- « Le Capitaine Blood », par
Rafaël Sabatini, auteur anglais
du premier quart de ce siècle,
connu surtout du public
français par le roman et le
film «Scaramouche».
Traductions annoncées
On va traduire cette année :
« Un remède pour la mélan-
colie» de Ray Bradbury.
Tchekov, le fin - « Météore » de Karel Capek. Hemingway, universel aussi ?

La Culture en U.R.S.S. 143


LA CUL TURE MONDIALE La France, en Europe, vient en 1958 le placent premier devant
tête (226 173 étudiants), suivie l'Inde: 295; les Etats-Unis: 288;
de la République fédérale Hong-Kong: 240; la France: 126;
Faits et chiffres d'Allemagne et de l'Italie, et le Royaume-Uni: 121.
Les Anglais lisent plus de presque ex-aequo avec 164 015 Les derniers chiffres concernant
journaux que n'importe quel et 163 945 respectivement. la télévision (ils datent de fin
1959) révèlent que le pays qui
autre peuple, mais les citoyens
soviétiques ont le plus grand Livres, musées, journaux possède le plus grand nombre
nombre de livres de biblio- de postes récepteurs par millier
Le citoyen soviétique dispose d'habitants est la Principauté
thèque à leur disposition. Per- pour se distraire (et pour s'ins-
sonne ne va au cinéma aussi de Monaco: 524 postes 1Su ive nt:
truire aussi) de 752 604 000 vo- les U.S.A. : 290 ; le Canada :
souvent qu'un Autrichien, mais lumes dans les bibliothèques
le Japon détient le record 196; le Royaume-Uni: 195; et les
publiçiues, contre 200 000 000 Bermudes: 182.
mondial de la production de aux Ëtats-Unis.
longs métrages. Les Ëtats-Unis L'U.R.S.S. compte également
comptent le plus grand nombre ~dition et traductions
le plus grand nombre de visi-
d'étudiants, /'U.R.S.S. le plus teurs de musées: 39 900 000 Au chapitre des livres, les têtes
grand nombre d'élèves-ingé- tous les ans, alors qu'i! y en a de liste changent encore.
nieurs. 10 994 000 au Royaume-Uni et En première position, /'U.R.S.S.,
Ce sont là quelques exemples 10 439 000 au Japon. avec 69 072 nouveaux titres
choisis parmi les milliers de Il en va autrement pour les publiés en un an.
renseignements que renferment journaux. Voici les chiffres de Viennent ensuite le Japon :
les 182 pages de « Faits et lecteurs par millier d'habitants 24 152 titres; le Royaume-Uni :
chiffres », répertoire interna- dans les pays où on lit le plus 20 690 ; la République fédérale
tional de statistiques publié grand nombre de quotidiens: d'Allemagne: 16 532; les Ëtats-
tous les ans par /'Unesco et Royaume-Uni, 573; Suède, 464; Unis: 14 876 et la France:
dont la lecture, à première vue, Luxembourg, 429; Finlande, 420. 12 032.
offre autant d'attrait que celle Les Ëtats-Unis détiennent le L'U.R.S.S. a publié également
d'un relevé bancaire ou de record du nombre des quo- le plus grand nombre de tra-
/'annuaire du téléphone. tidiens 1 745 mais ductions: un total de 4 457 dans
Mais, malgré l'aspect indigeste 327 citoyens seulement sur les diverses langues de l'Union.
de ces «statistiques interna- 1 000 les achètent. Cependant, Elle est suivie de l'Allemagne,
tionales relatives à l'éducation, 475 Américains sur 1 000 lisent avec 2 512 traductions, réalisées
la science et la culture », des revues d'intérêt général, ce tant en République fédérale
classées par listes de pays et qui constitue le chiffre le plus qu'en République démocra-
de territoires (le répertoire en élevé du monde. tique, et de la Tchécoslovaquie:
dénombre 219 /)et par colonnes 1 462.
de chiffres, le lecteur attentif Cinéma et Télévision L'anglais a été la langue la plus
saura dégager de ce livre un traduite: 9 675 ouvrages sur un
profil du monde, de son travail D'autres noms de pays font leur total de 29 209. En deuxième
intellectuel et de ses loisirs. apparition au chapitre de la le russe: 4 320; puis le français:
fréquentation des salles de 4010; et l'allemand: 2951.
cinéma. Enfin, les auteurs les plus
Les étudiants Les Autrichiens sont les plus traduits offraient un choix de
Les Ëtats-Unis l'emportent par fervents cinéphiles: 17,4 par lecture assez éclectique. Ce
le nombre des étudiants : mille habitants. Puis viennent sont, dans l'ordre, Lénine, Sha-
3 236 414, suivis par /'U.R.S.S., les Maltais, la Nouvelle-Zélande kespeare, Jules Verne, Tolstoï
avec 2 260 000. et /'U.R.S.S. et Dostoïevsky, suivis de près
Puis viennent l'Inde avec Quel pays produit le plus de par Gorki et Simenon. Cepen-
833 450 étudiants et le Japon films? C'est le Japon, dont les dant, le livre le plus souvent
avec 636 232. 516 longs métrages réalisés en traduit est encore la Bible.

144 Informations et critiques


LA PSYCHOLOGIE pagne de l'Etat de Maryland, Le second groupe fut soumis à
aux Ëtats-Unis. un gaz créant la panique.
Des combattants d'élite de Ils jetèrent leurs armes. Ils
l'armée américaine, des se serrèrent les uns contre
Les dernières découvertes
groupes de guérillas spécia- les autres, recherchant une
lement entraînés pour le corps protection contre la force qui
PRODIGES ET TERREURS à corps au Centre américain de les avait frappés l'IU contact
DE LA PSYCHO-CHIMIE
Uwharrie National Forest en de leurs camarades de combat.
DOCUMENTS Caroline du Nord, des hommes Ils n'obéissaient plus aux
EXTRAORDINAIRES qui ont subi une si dure sélec- commandements. Ces homm&s
tion qu'il en a été retenu 1 800 entraînés à marcher au feu,
La souris montra les dents et
sur toute l'armée américaine, préparés à être parachutés
pénétra dans la cage. Le chat
qui s'y trouvait recula jusqu'aux ont été soumis à l'épreuve de contre un adversaire supérieur
l'arme psycho-chimique. Trois en nombre et en matériel,
barreaux en poussant des miau- groupes d'entre eux ont été
lements plaintifs. Il tremblait avaient été réduits à l'état de
exposés à des brouillards con- loques.
de peur. tenant des particules minus-
Une caméra et un système La troisième expérience fut
cules de drogue psycho-chi- encore plus terrible. C'est elle
d'enregistrement sonore no- mique en suspension. Et voici
tèrent toutes les phases de cet surtout qui frappa les officiers
quel en a été le résultat: supérieurs qui étaient présents .
extraordinaire événement.
Il s'agissait d'une expérience Un petit groupe de soldats avait
scientifique préparée spécia- Trois expériences été soumis à l'action d'un brouil-
lement pour l'armée américaine bouleversantes lard contenant une drogue leur
et que le Général Rosebury, de Le premier groupe resta tota- donnant en eux-mêmes une
l'arsenal américain d'Edge- confiance illimitée, délirante.
lement paralysé. Il n'était ni
wood, devait décrire ensuite Sous l'effet, l'un des hommes
évanoui ni endormi. Simplement
comme l'expérience militaire la volonté avait disparu. Ils pointa sa mitraillette vers le ciel,
la plus importante depuis la obéissaient à tous les ordres qui vida le chargeur et déclara, très
bombe atomique. leur étaient donnés même si les fier de lui:
« Comme des mouches, je les
Quelques images de ce film ordres ne provenaient pas de
ont été ensuite diffusées par la leurs officiers. En l'absence abats les fusées russes 1 Comme
presse américaine. Quiconque d'ordres, ces hommes ne des mouches 1
les a vues, n'oubliera pas de Un des officiers supérieurs qui
bougeaient pas. Ils restaient là
sitôt l'énorme chat terrorisé debout, plantés comme des
par la petite souris. Ces images piquets, immobiles. Au bout de
font sourire, mais on aurait quelques heures, poussés par
tort de ne pas les prendre très la faim, ils ont commencé à
au sérieux. Car ces brèves sortir leur ration de leur sac.
séquences de film montrent Ce n'est qu'au bout de 14 heures
pour la première fois en action que l'effet commença à se
l'arme la plus terrifiante qui ait dissiper. Un sergent-infirmier
jamais été inventée. qui s'est occupé d'eux, un noir
Les expériences sur animaux américain, devait déclarer en-
furent rapidement suivies aux suite à un correspondant de la
Ë:tats-Unis par des expériences revue de l'armée américaine:
sur l'homme lui-même. En « Ma famille vient de l'île
février 1961, une série de ces d'Haïti, et mon grand-père y
expériences, portant le titre a vu des choses semblables.
général : d'« Opération folie Les Haïtiens appellent cela des
douce» (operation lunacy) , se zombies ou encore les morts
déroulait dans la paisible cam- vivants 1 » Des portes sur ailleurs ...

La Psychologie 145
dirigeait les expériences s'écria: ordinaires. Contrairement au Bein, isolèrent finalement dans
«J'ai peur 1 si une bombe maxiton et autres produits la plante indienne un médi-
contenant ce brouillard tombe qui ne sont que de simples cament nouveau et curieu-
dans un pays que lconque sur stimulants, l'iproniazid paraît sement actif qu'ils appelèrent
une installation de fusées augmenter la quantité totale réserpine .
portant des bombes atomiques, d'énergie psychologique dont La réserpine se révéla très vite
les hommes de la base qui sera un organisme humain dispose comme une véritable drogue
ainsi atteinte sont bien capables au moment de son application. miracle. Du coup, on cessa de
d'attaquer le monde entier, C'est un dérivé de l'iproniazid se moquer de ce ux qui s'inté-
croyant de bonne foi qu'ils sont qui, administré sous la forme ressai ent au x princi pes act ifs
de nouveaux Napoléon. » d'un gaz, fut appliqué dans des plantes et on réexamina
L'expérience« Folie Douce» fut la troisième phase de l'expé- sérieusement les vieilles lé-
suivie d'autres essais, dans le rience «folie douce», la phase gendes. Beaucoup d'entre elles
monde entier. Un spécialiste où les victimes devenaient se révélèrent basées sur la plus
suédois déclarait récemment mégalomanes. rigoureuse vérité. Tel fut le cas
que tout un pays peut être Puis l'on découvrit plusieurs d'un petit cactus du Mexique,
conquis d'un jour à l'autre par milliers au moins de médica- auquel les Indiens attribuaient
des nuages d'un médicament ments psycho-chimiques. Dans des vertus divines et d'où
neutralisant la volonté des dé- certains cas, d'ailleurs, cette ils extrayaient une drogue, le
fenseurs ou par des torpilles découverte n'était nouvel le que peyotl, ce qui voulait dire dans
dissolvant ce médicament dans pour les Occidentaux. Les leur langage « la chair des
l'eau potable. Il n'y a plus de Indiens connaissaient depuis dieux ».
doute maintenant: une nouvelle 3 000 ans l'une des plus actives Les chimistes, en examinant le
et terrible menace pèse sur le de ces drogues, la réserpine. peyotl, trouvèrent très rapi-
monde entier. Le grand mahatma Gandhi se dement le moyen d'isoler un
servait de la réserpine, qui produit relativement simple : la
Une déco uverte née en Fra nce provient de la plante Rauwolfia mescaline. Cette substance, que
serpentina, pour préserver sa l'industrie chimique peut fa-
C'est un grand savant français, briquer par synthèse, est vite
le docteur Henri Laborit, qui sérénité au milieu des pires
dangers. Il a fini par tomber, en devenue extrêmement popu-
inventa la première des drogues laire. Le poète français Henri
psychologiques, la « chlorpro- souriant, sous les balles d'un
assassin . Michaux y consacra un livre,
mazine ». Il donna ainsi nais-
sance à une énorme industrie, Au moment de la mort de
celle des tranquillisants. Il y a Gandhi, il y avait un bon demi-
aux Ëtats-Unis, grâce aux tran- siècle que des savants indiens,
quillisants, 25 mi lle malades des hommes comme les Ors.
mentaux de moins par an. Et Gananth Sen Kartick Chandra
l'utilisation de l'électro-choc a Bose et Rustom Jal Wakil
été réduite de 80 %. et Sir Ram Nath Chopra, au
Quatre ans après la découverte courant à la fois des dernières
de Laborit, un grand savant découvertes de la science occi-
américain, le docteur Nathan dentale et des anciens secrets
S. Kline, du Rockland State de la vieille culture hindoue,
Hospital à Orangeburg dans essayaient de faire ad mettre
l'Etat de New-York, décrivait le aux savants européens que
premier des anti-tranquillisants: l'extrait de la plante Rauwolfia
l'iproniazid 2. Ce médicament serpentina avait d'étonnantes
avait été inventé à l'origine pour propriétés. Les Européens refu-
traiter la tuberculose, maison dé- sèrent d'y croire jusqu'à 1952.
couvrit qu'il possédait des pro- Cette année-là, trois savants Henri M ichaux :
priétés psychologiques extra- suisses, Schlitler, Muller et /'expérience des gouffres

146 Informations et critiques


came nts aux malades. Après pents à plumes et des dra-
l'invention du LSD-25, une nou- gons. Le docteur R.A. Sandison
velle médecine est née où l'on pense que le LSD ouvre les
donne les médicaments non portes de l'inconscient collectif,
plus au malade mais au méde- pénètre dans les souvenirs
cin lui-même 1 L'on a découvert communs à toute la race hu-
que l'absorption d'un certain maine. On rejoint là les thèses
nombre de produits du type du grand psychologue analy-
LSD produit dans un cerveau tique Carl Gustav Jung. Jung
sain tous les symptôme de la appelait ces formes primitives
plupart des maladies mentales: des archétypes . La race hu-
ces symptômes disparaissent maine se lon lui aurait subi
ensuite, mais celui qui a absorbé dans le passé des événements
la drogue s'en souvient. Et le terribles, aurait lutté contre des
psychiatre peut ainsi, en monstres dont le souvenir
prenant une pilule, savoir ce est encore dans les mémoires
Aldous Huxley: que c'est que d'avoir été para- inconscientes que nous portons
la hantise des sommets noïaque ou schizophrénique, tous en nous.
d'avoir eu de la dépression
nerveuse, d'avoir été alcoolique Additif à la notion
« Misérable Miracle». Le ro- au dernier degré. Ceci a permis de désarmement
mancier anglais Aldous Huxley de faire progresser dans En combinant les médica-
écrivit sur la mescaline un de d'énormes proportion's l'étude ments extraits des plantes dont
ses plus beaux livres: «Les de ces maladies mentales. les anthropologues apportent
portes de la perception ». Pen- Les merveilles du LSD chaque jour de nouvelles
dant que les poètes et les espèces empruntées aux sor-
romanciers s'excitaient, les chi- C'est surtout le LSD avec lequel
on a poussé à fond l'expé rimen- ciers primitifs avec ceux que
mistes, aidés par les physiciens les chimistes fabriquent par
atomistes, travaillaient. L'utili- tation humaine. Lorsque le LSD
est utilisé à la bonne dose et synthèse dans leur laboratoire,
sation des atomes espions on peut guérir les fous et rendre
radio-actifs a permis à Patzig dans de bonnes conditions, le
patient retourne en enfance, fous les hommes sains d'esprit.
et Block de démontrer que la On peut chasser l'anxiété et la
mescaline est absorbée par le revit les expériences de sa jeu-
nesse. Un médecin psychiatre multiplier jusqu'à ce qu'elle
foie et que le foie la remet en paral yse. On peut éliminer la
circulation sous forme d'un exercé peut ensuite le traiter,
produit qui cause des halluci- comme le faisait le psychana- volonté ou la renforcer. On peut
nations. La synthèse chimique lyste , mais beaucoup plus rapi- établir un langage commun
a très rapidement permis de dement. en lui expliquant que avec les malades mentaux
fabriquer des produits plus effi- les complexes dont il souffre ou priver de tous ses moyens
caces encore sur ce plan que la sont dus à des chocs psy- de communication l'homme
mescaline et en particulier un chiques subis dans son enfance normal.
produit appelé LSD-25, obtenu et ensuite oub liés. Quand on songe que les armes
en traitant chimiquement un On note que les mêmes images psycho-chimiques sont dix mille
champignon noir minuscule ap- apparaissent à la fois dans fois meilleur marché que les
l'esprit des malades mentaux fusées ou les bombes ato-
pelé ergot. L'expérimentation
et dans l'esprit des médecins miques, il y a certes de quoi
avec cette substance donna des
résultats étonnants. volontaires après absorption frémir. Mais quand on voit les
d'une certaine dose de LSD. résultats déjà atteints dans le
Et ces images sont celles des traitement des maladies men-
Une pilule pour le médecin . grandes légendes raciales de tales, il y a de quoi se réjouir.
Avant la découverte du LSD-25, tous les pays 1 C'est ainsi que Il faut également penser que ce
on donnait toujours les médi- tous les sujets voient des ser- sont des médicaments psycho-

La Psychologie 147
chimiques qui vont permettre à LA PEINTURE les «non figuratifs» prétendant
l'homme de survivre dans l'es- atteindre à l'essence subjective.
pace. Il ne saurait être question Il y a donc antagonisme entre
de supprimer ou d'interdire ces • L' Œuvre de Villon tenants du «contenant» et
produits qui peuvent être si partisans du « contenu ». Dan s
bienfaisants et dont d'ailleurs • LES TENDANCES la réalité, ce s deu x possibilités
les formules ont été publiées . ACTUELLES coexistent et personne n'a
Il faut conclure comme le faisait encore jamais vu « un corps
tout récemment le Bu lletin des • LES VAINES QUERELLES sans âme» ou une «âme sans
Savants Atomiques Américains: L'exposition Villon, au début de corps», sinon dans ses rêves
« Le désarmement atomique est l'été dernier, à la Galerie Char- ou dans ses cauchemars .
nécessaire, mais i 1 n'est pas pentier, pouvait presque passer Il apparaît que notre querelle
suffisant. Il faut prévoir aussi le pour une rétrospective si la est plus littéraire que picturale.
contrôle de l'arme psychochi- jeunesse du peintre ne per- Sur le plan des idées, des
mique, plus terrible encore. » sistait malgré son grand âge théories ou des abstractions il
Jacques BERGIER. et ses infirmités actuelles. Cet est, en effet, possible de prouver
hommage tardif à un très ce que l'on désire ou l'on croit.
important témoin de la peinture Par les mots, on peut toujours
du XX• siècle prenait toute sa démontrer, à condition de ne
valeur à un moment où pas être trahi par le langage et,
une divergence paraît séparer encore, peut-on inventer un
profondément deux courants nouveau langage ou adapter
d'expression. une terminologie étrangère à
Le propre de la recherche artis- une nouvelle démonstration .
tique semble être l'expression, Sur le plan du fait peint, sculpté
sous quelques formes et par ou gravé, les procédés sont
quelques procédés que ce limités par l'instrument lui-
soient, d'une sensation du Beau même et surtout par le carac-
et, en fait, de !'Harmonie. Et il tère fixé de l'ouvrage, si l'on
apparaît que celle-ci ne procède demeure dans la tradition. Un
pas seulement de la forme tableau, une sculpture ou une
mais aussi des rythmes, des gravure ne peuvent échapper
échanges, d'une dynamique ca- à cette conclusion statique
ractérisant toute vie, et même
toute matière organisée, dans
son essence plutôt que dans ses
apparences. L'évolution de la
connaissance actuelle vers
cette révélation d'une nature en
mouvement, en perpétuelle
transformation, ne pouvait
qu'influencer les arts et, en
particulier, la peinture.
Figu rati f s et non fi guratifs
Ceci explique, sans la justifier,
l'opposition croissante entre
figuration et non figuration, les
«figuratifs» maintenant la né-
cessité de traduire la forme en
tant que sensation objective, Villon : la gloire à 75 ans

148 Informations et critiques


d'une recherche dynamique et graphie, à la technique méca- « métier ».est primordial. Car il
I' œuvre achevée est nécessai- nique. Dans une expression n'y a pas de peinture sans écri-
rement une écriture donc une totalement subjective d'u'ne ture, sans technique, sans
trahison relative ou, tout au idée, elle aboutit au verbal, au apprentissage, sans difficultés,
moins, une altération par discours idéologique. Entre les sans incertitude. L'habileté ou
rapport à l'inspiration. Pour deux extrêmes, se situe la la fa"cilité engendrent toujours
résoudre, même partiellement, Peinture en soi. la gratuité et, par là, la nullité.
ce problème il faudra inventer Cette peinture ne pouvant
d'autres moyens d'expression, échapper aux conditions mêmes L'exemple de Villon
mouvants et indéterminés, dont 1 de sa réalisation est menacée
les recherches de Calder et i Villon n'est probablement ni un
par deux scléroses dont nous très grand peintre ni même un
surtout de N. Schëffer donnent avons vu les extrêmes consé-
le sens et l'ouverture. de ces artistes qui marquent
quences: la photo ou le laïus. leur époque d'une œuvre déci-
Quel que soit dônc le procédé
utilisé d'« écriture », à partir du La technique «formelle », «fi- sive. Il paraît être plutôt un
moment où il s'inscrit sur une gurative », « réaliste », « objec- témoin des nécessaires incer-
toile, dans une matière, ou sur tive » ou « classique » mène titudes d'un moment où toutes
un papier, il devient un ouvrage généralement à un académisme les valeurs, tous les procédés,
défini et stabilisé dans un gros d'un « pompiérisme » ; tout l'acquis sont soumis à un
«espace» et un «temps» ellè n'est plus que procédé et renouvellement et à un dépas-
déterminés. On pourra dire, habileté. La technique « abs- sement. Et cela, dans toutes les
tout au plus, qu'il offre un traite », « non figurative », « in- disciplines de l'esprit et de la
spectacle aux possibilités d'in- formelle », « subjective » ou main.
terprétations multiples et qu'il révolutionnaire mène à un autre A regarder sur la cimaise l'his-
insère dans ce spectacle, dans académisme qui vieillit vite et toire de toute sa vie de peintre,
le « dialogue » entre le peintre s'essouffle fa'Cilement. Il est on évoque l'ensemble des re-
et le spectateur, un mouvement inquiétant de voir le même cherches picturales du siècle
potentiel et un espace virtuel phénomène de vieillissement et, surtout, on retrouve les
(Soulages, Schneider ou Har- s'emparer de toutes les écoles diverses tentations qui se sont
tung peuvent être des exemples et les amener à des « salons » offertes à l'artiste ... je dirai,
caractéristiques de cette opposés qui ne sont plus que aussi, à l'intellectuel. Au terme
recherche). des conservatoires et des cime- de l'impressionnisme, qui fut à
tières. Les véritables peintres la fois une conclusion et une
Au-delà du concret «témoins de leur temps» ne ouverture pour la peinture
et de l'abstrait · sont pas plus les descendants objective, les « néo-impression-
L'opposition entre des ma- dégénérés des impressionnistes nistes », les « nabis », les
nières, entre des écoles « litté- ou des cubistes, que les vieil- « fauves », les « expression-
raires », n'a donc pas plus de lards artificiels des Biennales, nistes» tentèrent l'impossible
sens que les mots d'« abstraits» confondus dans la· masse 'des aventure de renouveler la ma-
et de «concrets», de « figu- dépressifs, des angoissés, des nière de leurs maîtres sans s'y
ratifs » et de « non figuratifs », obsédés modernes. Ils main- astreindre. Il faut admettre que
de« formels» et d'« informels». tiennent, souvent loin des cette impossibilité fut résolue
Toute peinture, pour situer le. «salons», une tradition de la pour certains, comme toute
sujet, est «'concrète » par ses peinture qui utilise toutes les impossibilité apparente en ce
procédés et« abstraite » par son recherches à l'expression de début du siècle. Villon n'y. fut
interprétation à partir du leur vision du monde et à leur pas étranger mais ses œuvres
moment où le peintre utilise des sentiment du Beau, sans souci de jeunesse demeurent un peu
couleurs et une toile pour particulier de prouver quelque scolaires et trop inspirées.
traduire son sentiment ou sa chose et avec la conscience de Vint le cubisme et, dans cette
sensation. Dans une représen- témoigner de leur Art. Pour recherche d'une « perspective
tation totalement objective d'un eux, et quelle que soit l'abs- idéale de l'esprit», dans la
sujet, elle aboutit à la photo- traction qu'ils recherchent, le découverte d'une «vérité de

La Peinture 149
connaissance )) par une géo- taines règles mathématiques, plutôt un« ancien », un ami qui
métrie à « quatre dimensions », est transcendée et transfigurée offre son expérience, qui ne
Villon maintient une tradition par l'usage des couleurs com- s'impose pas, qui sùggère et
que l'on peut déjà qualifier de plémentaires et des jeux de qui rassure. On ne peut dire
française par son sens de la lumières. Si certaines toiles · mieux de son œuvre en la
mesure, de la qualité et de gardent trop l'apparence d'un comparant à cette amitié rassu-
l'humain. Les toiles de cette puzzle par le maintien d'une rante et discrète qui accom-
époque sont l'annonce de toute écriture de graveur, les « bat- pagne d'autres peintres dans
une recherche et se distinguent teuses »et surtout les« avions» la voie qu'ils ont choisie ou
nettement de celles de Picasso, offrent une ouverture nouvelle qu'ils découvrent.
de Marcoussis ou de Juan Gris. au passé cubiste et au présent L'hommage le plus sûr à offrir
On peut retrouver, dès ce abstrait. au vieil homme d'aujourd'hui,
moment, la marque de cette Villon paraît être un des peintres attentif et modeste, est cette
« peinture française» qui nous les plus capables de nous offrir, survivance qui n'est pas une
paraît se poursuivre aujourd'hui dans une toile fixée dans descendance. En dehors des
et qui se signifiait alors par l'espace, la notion du Temps. querelles d'écoles et des anta-
Le Fauconnier, Braque, Lhote Non pas le temps figé dans les gonismes agressifs, il se
et surtout La Fresnaye. trois dimensions, mais le temps nourrit une tendance où le
Apparemment le mouvement mouvant et adapté à l'objet, le même esprit, la même inspi-
surréaliste n'atteignit pas Villon, moment indéfini où s'associent ration utilisent des moyens
trop peintre pour participer à et se confondent un passé et un picturaux aussi divers que les
cette sorte de révolution intel- devenir, un temps vivant qui hommes. ·
lectuelle. Le surréalisme étant s'insère aujourd'hui dans toute Il ne s'agit pas d'une Ëcole ni
avant tout un mouvement la connaissance de la Vie. En même d'une chapelle,maisd'un
d'idées, une manifestation litté- cela, Villon témoigne de sa groupe, d'une équipe qui ont en
raire, une révolte spirituelle présence à notre époque et commun le sens du vivant, de
contre la sclérose d'un confor- maintient dans l'évolution ac-. la mesure, du mouvement, du
misme trop « réaliste», il n'in- tuelle une tradition qui paraît respect de la chose peinte. Et
tervient dans la carrière de être française. qui sont des peintres dans la
Villon que dans la mesure où il Ni cubiste ni abstrait, Villon plénitude et la totalité de leur
permit à toute la peinture de se demeure jeune parce qu'il est métier. Avec Villon, et non pas
libérer d'un passé trop lourd. présent et qu'il cherche tou- comme lui, ils poursuivent une
jours. Les dernières toiles vont tradition française de la pein-
Au contraire, la démarche« abs- dans le sens de cette dynamique ture à la recherche d'un senti-
traite » allait offrir à Villon une qui transcende l'écriture sans ment du Beau, qui n'est ni une
chance de plus d'aller à la l'oublier. L'incertitude de Idée, ni un Sujet, mais un Objet
découverte de ce dépassement sa recherche, son incapacité dont la forme est inséparable
entrouvert par le cubisme. 11 d'adhérer à une école, son du Temps.
n'apparaît pas, dans son œuvre absence de littérature et sa P. Charlot, Hilaire, Marzelle,
comme dans celle de ses pairs, nature de peintre en font un Mouly, Ravel, Sarthou, Schurr
une filiation directe entre cu- témoin et un enseignement. et aussi Dayez, Couy et quelques
bisme et abstraction. Plutôt une autres sont de ceux-là. Avec
convergence entre la recherche· Une école Villon? Vôlon et après lui, ils main-
des structures essentielles et tiennent une recherche dont
la découverte d'une dynamique. Il n'est donc oas étonnant de
voir une tendance actuelle se s'honore la peinture d'aujour-
Les œuvres capitales de Villon d'hui et qui apparaîtra néces-
échappent alors aux classifica- réclamer de lui, sans s'attacher
à sa manière ni prétendre à la saire lorsque le temps aura
tions habituelles pour exprimer résolu les vaines querelles
à la fois le mouvement et la suivre. Villon n'est pas de ces
construction. La rigueur du grands maîtres qui fondent des actuelles.
dessin, de l'écriture synthé- écoles et qui paralysent des
tique, je dirai aussi de cer- générations d'exégètes. Il est Jacques MENETRIER.

.150 Informations et critiques


L ' ASTRONOMIE tence d'hydrocarbures dans les
plantes, les animaux et .les
sédiments dans le monde entier.
Le docteur Hennessy a inventé
Du pétrole extra-terrestre ? une technique de distillation
spéciale afin d'éliminer l'eau
Au cours d' une contérence de des échantillons (ce qui cons-
presse organisée par les sec- titue un problème délicat) et
tions chim ie et géologie de d'isoler les composés organiques
l'Académie des Sciences de de l'eau et de la roche. Les
New-York, il vient d'être an- techniques utilisées sont celles
noncé que l'analyse d'une mé- en usage dans les laboratoires
téorite tombée en France en de recherche pétrolière les
1864 près d'Orgueil, dans le mieux équipés, telles que la
Tarn -et-Garonne, avait fourni spectrographie infrarouge et ul-
pour la première fois une preuve traviolette, Io. d1ffract1on des
physique de l'existence de cer- rayons X et l'emploi du spectro-
taines formes de vie en dehors mètre de masse de haut poids
de notre planète. Cette décou- moléculaire. Les trois savants
verte a été faite par des savants ont confirmé l'existence de
de l'Université de Fordham (le certains composés organiques
docteur Bartholomew Nagy et et plus spécifiquement de cer-
le docteur Douglas Hennessy), tains hydrocarbures (molécules
et de l'Esso Research and composées d'atomes d'hydro-
Engineering Company, filiale de gène et de ca rbone) qu'ils
la Standard Oil Company (New considèrent comme caracté-
Jersey) (le docteur Warren ristiques de la matière vivante.
Meinschein). L'origine extra-terrestre de la
Ces savants ont étudié le frag- météorite d'Orgueil semble
ment de météorite, vieux de scientifiquement établie; . une
97 ans, à l'aide de méthodes vingtaine de fragments environ,
perfectionnées qui ont permis d'un volume allant de la gros-
de détecter des composés orga- seur d'un poing à celle d'une
niques qu'ils interprétèrent tête sont tombés sur une autre
comme une indication d'hydro- surt'ace d'environ 5 kilomètres
carbures. Ces composés sont carrés et ont été ramassés peu
similaires à ceux rencontrés de temps après. Les trois
sur notre globe dans la ma- savants ont l'intention de pour-
tière vivante. L'examen des suivre les études de ce genre
fragments de météorite a pu sur divers échantillons de
être effectué minutieusement météorites.
au cours de la dernière décen-
nie seulement. Les trois savants Prix Galabert
ont recueilli leurs indications d' Astronautique
en étudiant des échantillons de
très petites dimensions, pesant Ce prix a été créé en 1957 par
un demi-millième de gramme. M. H. Galabert pour encourager
Ce projet est dû à l'initiative du les recherches personnelles ori-
docteur Nagy. Le docteur ginales en toutes les disciplines
Meinschein, qui est entraîné à de !'Astronautique et notam-
la détection de faibles quantités ment Balistique, Nucléonique,
d'hydrocarbures, a étudié l'exis- Astronomie, Astrophysiq ~e. Aé-

L' Astronomie 151


rodynamique, Chimie, Electro- M. H. Galabert Cassiopée ou Cassiépée (du
nique, Géophysique, Mécanique 30, Bd Mission-Marchand nom mythologique), constella-
céleste et rationnelle, Optique, Courbevoie (Seine) tion voisine du pôle Nord.
Physique corpusculaire, Résis- Tél. DEFense 11.55. - Encycl. Cassiopée, appelée
tance des matériaux, Thermo- Lauréats du Prix Galabert d' As- aussi la Chaise renversée ou le
dynamique, Physiologie et Droit tronautique: Trône, est une constellation
de l'espace. 1960 - Jean Charon, Commis- située à l'opposé de la Grande
Les prix seront décernés la sariat à l'Ënergie Atomique, Ourse par rapport à l'étoile
première semaine de mars 1962 Saclay. polaire. Elle se reconnaît faci-
en récompense des meilleurs 1959 - Professeur Maurice Allais. lement à sa forme qui rappelle
essais de 1 500 mots (environ 1957 /58 - Colonel Becker. un peu l'image de la Grande
6 pages dactylographiées) pro- Ourse, mais inversée. Elle ren-
posant l'étude d'une fusée expé- L'Académie d' Astronautique ferme une trentaine d'étoiles
rimentale à propulsion autre bien visibles à l'œil nu. La plus
que chimique (atomique, io- L'Académie, qui est un orga· brillante (Schédir) montre des
nique, électrique, photonique). nisme faisant partie de la Fédé- fluctuations d'éclat. On observe
Le montant du premier prix sera ration Internationale d'Astro- aussi dans cette constellation
de 10 000 NF., du second prix de nautique, a son siège: 12, rue plusieurs belles étoiles mul-
2 000 NF., du troisième prix de Gramont, Paris 2•. ti pies ; elle compte aussi
1 000 NF. Président: Professeur Th. von quelques étoiles variables.
Les essais devront parvenir Karman - Vice-Présidents: Pro- C'est dans cette constellation
avant le 31 décembre 1961. Un fesseur J. Pérès, doyen de la que, le 15 Novembre 1572,
seul essai par candidat est Faculté des Sciences de Paris, apparut la célèbre étoile tempo-
accepté. et Docteur F.J. Malina - Secré- raire décrite par Tycho-Brahé ;
Ils doivent être dactylographiés taire: M. A.R. Weiller (France) deux autres y furent vues éga-
avec double interligne et ré- a été désigné à titre temporaire. lement en 1260 et 945.
digés en 3 exemplaires en L'Académie a actuellement 45
langue française, ou anglaise, membres appartenant aux pays L'Ordre de !'Etoile
ou russe. suivants; Allemagne, Argen- Source: Larousse du XX• siècle
Un sommaire de 100 mots en- tine, Belgique, Bulgarie, Ca- (Tome Ill).
viron devra être envoyé sur nada, Ëtats-Unis, France, Italie, Texte reproduit: lignes 12 à 17,
feuille séparée en même temps ~ays-Bas, Royaume-Uni, Suède, page 321 (colonne droite).
que l'essai. Suisse, Tchécoslovaquie, Uru- Le premier des ordres monar-
Les candidats fourniront éga- guay et Yougoslavie. Le Comité chiques français, fondé par
lement une courte note auto- fondateur a attribué aux savants Jean Il à Saint-Ouen en 1351.
biographique. de !'U.R.S.S. neuf fauteuils qui Les chevaliers portaient une
Le Jury du Prix Galabert d'Astro- leur restent réservés. Outre le bague et un fermail de mante!
nautique est composé des per- professeur Joseph Pérès, la figurant une étoile à six
sonnalités ci-dessous: participation française com- branches d'émail. Leur devise
Membres Conseils d'Honneur: prend pour le moment les per- était: Monstrant regibus astra
sonnalités suivantes: MM. P. viam (Les astres montrent la
Wernher von Braun, Hermann Auger, Bergeret, Edmond Brun, route aux rois).
Oberth, Leonid Sedov. Malavard.
Jury: Dessin du premier satellite à
J. Bergier, J. Bloch-Morhange, énergie nucléaire maintenant
Curieux extraits du Larousse sur orbite, présenté par
J. Charon (Président), A. Du- du XX• siècle la Martin Company (Baltimore-
crocq, E. Fishhof, G. Gallet, La Constellation de Cassiopée juillet 61).
L. Gérardin, P. de Latil, C.N.
Martin, A. Michel. Source: Larousse du XX• siècle
Tous les manuscrits et la corres- (Tome Il).
pondance concernant le prix Texte reproduit: lignes 20 à 44,
doivent être adressés à: page 32 (colonne droite).

152 Informations et critiques


L E C N i! M A « Le Ciel et la Boue » est sonnent selon une dialectique
donc un grand film. Mais on grouchomarxiste qui leur est
a vu d'immortels chefs-d'œuvre propre. La proposition: certains
La vraie nouvelle vague : ne rencontrer qu'indifférence. jeunes réussissent à gagner de
le film essai Le succès est un phénomèrie l'argent grâce à des méthodes
sociologique, et c'est avec cet nouvelles, devint: puur gagner
« Le Ciel et la Boue », film de instrument de pensée qu'il de l'argent il faut miser sur
l'explorateur Pierre-Dominique convient d'en tenter l'analyse. n'importe quel jeune. C'est ainsi
Gaisseau connaît un extra- que de parfaits amateurs re-
ordinaire succès. Les absurdités çurent les moyens de prouver
Ce film est un long-métrage, en du cinéma français leur absence de talent.
couleur, racontant la traversée Rarement le cinéma français a Il ne serait pas charitable de
de la Nouvelle-Guinée par l'ex- été aussi consternant qu'en dire combien de ces films sont
pédition Gaisseau. Cette grande 1961. Pris entre la nouvelle visibles et combien sont, sim-
île reste pratiquement inex- vague et la contre-nouvelle plement, montables. Ayant
plorée. La guerre du Pacifique vague, il offre un spectacle de perdu beaucoup de bon argent,
n'a intéressé qu'une étroite désolation du type Guerre de les princes de la pellicule se
bande côtière et une division Trente Ans. dirent: puisque les méthodes
japonaise, qui s'était enfoncée Une fois dégagé de la mytho- nouvel les nous ont conduits à de
dans la jungle, n'en est jamais logie et du charabia, le phéno- mauvaises affaires, nous en fe-
ressortie. L'expédition française mène de la nouvelle vague rons de bonnes en revenant aux
a eu plus de bonheur; elle a apparaît comme la résultante méthodes anciennes; puisque
cependant perdu trois porteurs de forces diverses. L'arrivée de l'imagination inexpérimentée
et, sans l'aide généreuse de
l'aviation hollandaise, la fatigue,
la faim et les fièvres en auraient
eu également raison.
f
nouveaux auteurs, comme Cha-
brol ou Malle l'effort d'un
génial publicita re, Vadim; la
percée d'une a ant-garde qui
est dangereuse, l'expérience
inimaginative est sûre, etc ...
Dans cette conjoncture, le film
de Gaisseau apparaît comme un
L'intérêt scientifique de l'entre· avait longtemp attendu son miracle. Il échappe en effet à
prise est évident et la chronique heure, avec par exemple toutes les absurdités qui acca-
filmée le multiplie encore .. Il Resnais ou Col pi; la réaction blent ~ cinéma français.
paraîtra indispensable d'enre· contre la législation et la pra- Ordre et désordre
gistrer ainsi les explorations: ' tique commerciale d'une indus- des intermédiaires
celles qui restent à faire sur trie bizarrement dirigée; la
notre planète et, bientôt peut- grande misère mentale de la Ses mérites spécifiques mis à
être, les premiers pas de vieille garde, etc ... Tout cela part, « Le Ciel et la Boue » est
l'humanité sur d'autres mondes. n'avait rien de bien obscur. donc servi par une valeur
Les images sont très belles; Mais, de même qu'il y a « l'ar- fonctionnelle: c'est le résultat
parfois horribles, parfois drôles, gent de cinéma», exception d'un effort original et isolé; il
toujours étonnantes. La mi· aux formes courantes du crédit, n'a pas été conçu par rapport
mique des Pygmées écoutant il y a la pensée de cinéma. à un mythe: «le public». Le
une chanson de Piaf (les Exaspérés par la routine artis- public, dans la pensée de
Brumes de Hambourg par qua· tique et commerciale qui étouf- cinéma, c'est l'idée que se font
rante à l'ombre) vaut les meil· fait leur art, les leaders de la de l'ensemble des spectateurs
leurs moments de Chaplin. Et nouvelle vague s'arrangèrent potentiels des gens non-qua-
le moins imaginatif des spec- pour créer des films neufs, dans lifiés, qui disposent des crédits
tateurs a des trissons sur la conception comme dans nécessaires à la production
l'échine, en voyant l'expédition la réalisation. Logiquement, la d'un film. Cette définition sup-
se diluer dans une masse de vieille garde aurait dû tirer les pose naturellement plusieurs
deux mille guerriers en armes leçons de cette expérience et corrections et remarques. La
dont la raison de vivre est la réformer ses méthodes. Mais notion de « public» est indis-
chasse aux têtes. les industriels du cinéma rai- pensable dans un système de

Le Cinéma 153
production et de vente massives. besoin concret et stable, comme doit, autre malédiction, réussir
Mais, pour le cinéma, elle prend celu i de se nourrir ou de tout de suite ou jamais, que
une importance exceptionnelle. s'habiller. Dans le domaine faire d'un discernement en
De toutes les industries du artistique, la prévision ration - avance d'une génération, en
divertissement, le cinéma est nelle est pratiquement impos- retard de cinq, ou égaré dans
celle qui produit l'objet le plus sible. Après coup, on peut un état vi rtu el de l' évo lution?
rigide. Le journal est varié, et analyser avec ingéniosité les Et, en somme, comment savoir
peut, de page en page, réactions du public. Mais il est si l'on a affaire à un vrai ou à
s'adresser spécifiquement à trop tard. Dans tous les arts, un faux artiste? Le drame de
divers groupes du public global. l'opération intellectuelle de l'espèce humaine est que toutes
La revue, le livre, sont conçus haute abstraction que repré- les fonctions nécessaires à son
pour une fraction donnée des sente ce discernement du goût progrès sont incarnées dans la
acheteurs. La radio et la télé- collectif est une des fonctions multitude des combinaisons
vision jouent souplement sur du pouvoir créateur. L'artiste individuelles, mais que les indi-
leurs programmes. Le théâtre réel possède une vision surnor- vidus ont rarement l'occasion
lui-même peut se modifier en male de certains rapports vi - de faire ce pour quoi ils sont
tenant compte des premiers suels, auditifs, sémantiques, faits. La fameuse plaisanterie
contacts avec la salle; parfois, etc ... Il entretient d'autre part militaire: «Troisième compa-
de la « pré-couturière » à la des relations mystérieuses avec gnie, garde-à-vous. Qui parle
« générale», cette modification ce « milieu intérieur » que couramment anglais? Vous!
est énorme. Au contraire, un Leroi-Gourhan a dû postuler Bon 1 M'ferez la corvée de
film est ce qu'il est. Son prix de pour expliquer l'invention et la latrines » semble ne jamais
re vient élevé oblige à le destiner création. Théoriqu ement, l'ar- lasser les dieux. Il existe ainsi
à un public hétérogène; une tiste sait ce qu'il fait, mais il un type d'homme prédestiné à
bande de coût moyen est diffi- est le seul à le savoir. De plus, la commercialisation des arts :
cile à amortir en France seule- son discernement est loin d'être celui qui, sans posséder de don
ment. Le producteur n'a pas infaillible. Comme toutes les d'expression, jouit du discer-
la liberté de se tromper. Il doit facultés irrationnelles, celle-ci nement du goût, ou du moins
donner au public ce que est constamment affectée par de la discrimination entre les
souhaite celui-ci. l'état physiologique ou affectif. vrais et les faux artistes: l'ama-
Mais que souhaite-t-il 7 Ce n'est Enfin, certains artistes sont teur éclairé, au temps du
jamais facile à définir, même « réglés »sur une autre époque mécénat; aujourd'hui, le fonc-
quand il s'agit de satisfaire un que la leur. Comme un füm tionnaire ou le commerçant qui

Chabrol : pas d'air Louis Malle : un air léger Vadim : un air vicié

154 Informations et critiques


mettent leur talent d'organi- Mais, comme tout ce qui vit, le Et si la caméra regardait
sateurs au service du talent goût public évolue. La néces- autre chose ?
créateur. Apprenant la mort de sité d'un changement devient
Léon Bailby, Gaston Gallimard manifeste même pour les con- Essayons de ne pas montrer
e\jt cette réflexion: « C'était un servateurs les plus endurcis. la même faiblesse de pensée,
vrai)ournaliste: il disait chaque Il faut faire quelque chose. en étant bon prophète seule-
matin ce que le public avait Raisonnant mal, on prend une ment après l'événement. Quelle
vraiment envie d'entendre.» direction fausse. Apercevant P.eut être la portée de l'expé-
Grand éloge, en effet, pour le l'erreur, on revient en déroute rience entreprise par Gaisseau,
fondateur de la NRF; il sa lu ait dans les murs de la citadelle, par ceux qui l'ont accomp'1gné
un esprit de sa famille. etc... Les choses en sont là, et soutenu? Particulièrement,
En produisant « Zazie dans le pour le grand bénéfice du les producteurs assez inspirés
Métro», le Prince Murat savait « Ciel et la Boue ». pou r avoir joué juste contre
ce qu'il faisait et ce qu'il toutes les habitudes de leur
risquait. Cette fantaisie gran- profession.
diose allait déconcerter les Un peu partout dans le monde
spectateurs; mais elle avait à tous les niveaux de l'édu'.
pour elle l'avenir d'une œuvre cation, se manifeste un intérêt
d'art véritable. Quand, par passionné pour la compré-
contre, un producteur ne peut hension de l'homme. Les choses
pas se fier à son discernement, se passent comme si une
où va-t-il chercher les éléments intuition collective percevait que
de sa décision? Il ne lui reste le déséquilibre entre le savoir
technique et le savoir psycho-
qu'à construire un modèle logique, social, éthique, etc ...
mental du public, insuffi- a dépas~é le seui l critique. Bref,
s.amment informé et trop sta- 11 faut d urgence construire une
tique pour correspondre à la anthropologie générale.
réalité. Il travaille par force « Le Ciel et la Boue » satisfait
avec des réalisateurs qui par- ce besoin collectif sur tous les
tagent, ou sont obligés de plans. Pour le spectateur, c'est
partager, ses conceptions. Ainsi une fenêtre ouverte sur les
se constitue une citadelle de la mystérieux commencements de
médiocrité. l'espèce. Il observe une culture
absolument différente de la
sienne, des coutumes, des
valeurs autres. De plus, il
assiste à l'art fascinant de
l'anthropologue, qui est d'éta-
blir le contact avec ces frères
humains si étrangers. C'est une
leçon très claire, au moment où
il sent que l'humanité doit
apprendre à s'unir ou se
résigner à disparaître.
Pour quiconque exerce une
part de responsabilité dans
l'administration de la société
« le Ciel et la Boue » est un~
expérience riche de conclu-
sions . C'est la première fois
Resnais: un air lourd Gaisseau : le grand air qu'une entreprise scientifique

Le Cinéma 155
de cette importance a été LA ZOOLOGIE
rendue possible par un finan-
cement de cinéma . On doit se
demander si les industries du Les Dauphins parleraient
spectacle ne sont pas justement
ce qui manque au progrès de OBSERVATIONS
l'anthropologie. Et si, inver- DU PROFESSEUR
sement, le cinéma n'a pas J. C. Lilly (U.S.A .)
encore devant lui ses meilleures
années: avec un équipement Une chose est indéniable: les
technique enfin satisfaisant, dauphins parlent entre eux. Un
avec une formation du specta- dauphin isolé est quasi silen-
teur qui va en s'améliorant cieux; deux dauphins beaucoup
(grâce, en partie, à la télévision), plus loquaces; à plusieurs, ils
avec un rôle croissant de jacassent sans trêve et une
l'image dans la civilisation. foule de dauphins produisent
Car le domaine reconnu et en ultra-sons un affreux de circonvolutions. L'écorce
exploité par le cinéma actuel cérébrale est identique, la
est bien petit. Quand on com- vacarme. Ils ne doivent certes
pas manquer de vocabulaire. quantité de matière grise aussi .
pare le programme des fil ms
projetés dans une capitale avec Quand on peut se permettre de
produire, en une seconde, un Nous pourrions commu -
le catalogue d'une librairie, on niquer avec eux
voit que le cinéma a encore «train» sonore composé de
beaucoup à faire. Certes, les plusieurs centaines de cris Les effarantes conclusions du
prob lèmes du cinéma ne sont milliseconde, on a certainement professeur Lilly proviennent,
pas ceux de l'édition. Mais les à sa disposition un langage paradoxalement, d'une expé-
industriels du film ont-ils d'une inimaginable richesse ! rience avortée. Avant lui, les
montré, depuis un quart de Mais on touche ici à un fait instructeurs payaient le tour
siècle, de l'imagination, de autrement troublant. Les man i- réussi par l'octroi d'un bon
l'audace, ou simplement de la festations sonores du dauphin poisson. Lilly, neurophysiolo-
curiosité? s'associent étroitement à ce giste avant tout, préféra intro-
Gabriel VERALDI. qu'on est bien obligé d'appeler duire une électrode dans certain
une intelligence supérieure. lobe cervical des dauphins, et
« La primauté intellectuelle de en manière de récompense, les
l'homme est remise en gratifia d'une stimulation élec-
question». Telle est l'opinion trique qu'ils appréciaient au
- stupéfiante - du neurophy- plus haut degré. Un certain
siologiste américain John C. jour, au cours d'un test, un
Lilly, qui étudie depuis plus de court-circuit priva l'électrode
quatre ans le langage des de courant. Le professeur com-
dauphins, soigneusement enre- mentait l'expérience devant un
gistré sur bandes magnétiques. magnétophone, lequel, par la
En tout cas, on peut faire même occasion, enregistrait les
d'emblée une constatat ion divers bruits produits par le
étrange: s' i 1 est exact que les dauphin testé. Il énonça le
facultés intellectuelles sont chiffre qui apparaissait alors
fonction du volume du cerveau dans le voyant de contrô le:
et du nombre de ses circon- « three-two-three: 3-2-3 ». Plus
volutions, le dauphin est plus tard, repassant la bande au
doué que nous. Son cerveau, ralenti pour rendre audib les les
plus gros que le nôtre (parfois ultra - sons du dauphin, il
de 40 %) offre le même nombre entendit sa propre voix, dé-

156 Informations et critiques


formée, énoncer « three-two- Un comportement même, s'applique à rabattre ·
three », et ensuite, ô stupeur, para-humain les poissons vers les Indiens
une curieuse voix à la Donald Le comportement du cétacé en pêcheurs.
Duck, celle du dauphin, réoéter liberté offre de quoi mettre la
nettement « three-two-three ». puce à l'orei ll e: Un livre important
Surpris par la bru·sque inter- - Le dauphin-rabatteur offre la
ruption du courant délicieu x parfaite compréhension d'un LA VIE FANT ASTIQUE
qu'il désirait voir rétablir au système de pêche. Pas besoin DES ANIMAUX
plus vite, le cétacé avait répété de dressage: il détermine tout par Maurice Burto11 (Pion)
les derniers sons ouïs qui, dans seu l ce qu'i l doit faire.
son esprit, s'y associaient. Il 11 y aurait aussi un livre à écrire
avait même reproduit, par - Les orques, eux, nageant sur la Vie fantasque des
acquit de conscience, le bruit dans les parages d'une flottille Zoologistes .
d'une dyna•no et celui d'une de baleiniers, se tiennent à Dans !'Antiquité, que d'his-
caméra 1 bonne distance des bateau x toires invraisemblables ils nous
porteu rs d'armes à feu. ont contées sur les mœurs
- « J'affirme», dit le professeur
Lilly, «qu'il est parfaitement - Des dauphins, cernés pa.r des animaux 1 Aristote croyait
possible d,'apprendre l'anglais des gens de mer qui en ve ule nt que certains oiseaux hibernent
aux dauphins. » Car le dauphin à leur huile, se concertent; puis comme les loirs, et que les
établit un rapport entre l'énon- l'un d'eux se sacrifie, saute dauphins se lient parfois
ciation d'un mot et le résultat dans les filets, permettant aux d'amitié avec des enfants (Ovide
qui en découle, entre le mot et autres la fuite en masse. Car devait même chanter les
le sens 1 De plu s, le cétacé les dauphins en groupe se secours qu'i ls portent aux nau-
laissant loin derrière lui l'enfant'. communiq uent sans cesse fragés!) Pli ne prétendait que
le perroquet ~t même l'homme, observations, mises en garde, les hérissons récoltent des
apprend, retient et reproduit indications de vitesse. provisions pour l'hiver en se
les mots du premier coup et - Malade ou blessé, le dauphin roulant sur les fruits tombés
parfaitement 1 pousse un «sifflement » d'appel. qui se fichent ainsi sur leur~
Ses compagnons accourent, et piquants. Quant à Elien, il
Le professeur Lilly pense que le soutiennent à la surface afin disait qu'il arrive au renard
nous pourrons enfin commu- qu'il puisse respirer. Ils se de pêcher des poissons en
niquer avec eux et connaître ce relaient ainsi tout le temps plongeant sa queue dans l'eau
qui se passe dans leur univers. nécessaire. comme une ligne.
Car peut-être y a-t-il des siècles Les faiseurs de Bestiaires ont
qu'il en est ainsi . Des siècles - En ce qui concerne les tours
qu'il apprend avec une in- répété toutes ces fables au
que le dauphin reprodu it nos
mots, dans son langage ultra- croyable aisance: là où le
sonore auquel nos oreilles chimpa nzé, le plus intelligent
restent sourdes. Des siècles des . animaux terrestres, aura
que, peut-être, il tente vaine- besoin de 300 tentatives le
ment d'entrer en rapport avec dauphin lui, se contentera d:une
nous, par-delà la barrière des seu le . Ce qu'on lui enseigne il
e_spèces. Son curieux attrait l'apprend et le retient toujo~rs
pour l'homme ? Celui que du premier coup.
ressent un être intelligent pour - Dans les mers australes, des
un autre être intelligent. Son pactes mystérieux associent
insistance à escorter, guider orq ues et baleiniers: en échange
les navires? Un truc pour de leur part de proies, les
attirer l'attention, une façon orques chassent les baleines
obstinée de chercher à se faire vers les embarcations.
reconnaître comme doué d'in- - En Amazonie, il existe un
tellect. dauphin fluviatile qui, de lui-

La Zoologie 157
Moyen Age, en les agrémentant fondées à l'origine sur l'obser- Antic ipant sur les jugements du
de détails merveilleux rapportés vation de comportements excep- futu r, le Dr Burton dénonce dès
par les voyageurs revenus des tionnels ou, pa r nature, difficiles à présent ce qu'il appe ll e des
pays au-de là des monts et des à surprendre . Même les remèdes « légendes savantes », des affir-
océans, et ils les déformèrent que la pha rmacopée médiéva le mations péremptoires figurant
surtout à des fins morales. Plu s empruntait aux animaux - sirop dans la plu part de nos manuels
près de nous, La Fontaine rima de li maces, corne de rhinocéros modernes et qui sont en réalité
encore des choses édifiantes, pilée ou élixir au bois de cerf - aussi fausses que les fables
d'ailleurs inspirées des légendes finissent, à la lueur de ses les moins fondées de !' Anti-
anciennes, sur la grenouille analyses, par trouver grâce à quité. Citons entre autres : «pour
qui veut se faire aussi grosse nos yeux. traverser les déserts, le cha -
que le bœuf et les deux rats Est-ce à dire que l'auteur réha- meau emmagasine une réserve
qui combinent ingénieusement bilite indistinctement toutes les d'eau dans son estomac », « le
leurs efforts pour transporter vieil les légendes animales 7 caméléon emprunte par mimé-
un œuf. Certes non, mais s'il dégonfle tisme la couleur de son
Quand les zoologistes du par exemple celle de l' hyène substrat», « le crabe des coco-
XIX• siècle se furent gavés qui change de sexe à volonté, tiers vole et brise les noix de
d'observations personnelles et celles des cimetières d'élé- coco pour en manger le
de l'expérience de naturalistes phants, de l'autruche qui se contenu », « les perce-oreilles
itinérants dûment accrédités, cache la tête dans le sable et ne pénètrent jamais, comme
ils balayèrent avec dédain ces de la musaraigne qui meurt de leur nom le ferait croire, dans
« balivernes absurdes» dont frayeur en croisant une piste l'oreille des gens endormis» ou
ils ne trouvaient pas confir- humaine, il montre néanmoins « l'hybridation du chien et du
mation. Il s taxèrent d' « anthro- qu'e ll es sont nées de l'interpré- renard est tout à fait impos-
pomorphisme naïf» les anec- tation défectueuse d'obser- sible>>.
dotes relatives à des bêtes vations parfaitement va lables. Bien que certaines de ces asser-
qui organisent des jeux par pur Pas de fumée sans feu. tions soient tout simplement
plaisir, livrent des batailles Une des règles de l'esprit des croyances anciennes que
rangées, sauvent leurs compa- scientifique devrait être de ne la Science moderne a entérinées
gnons blessés et inventent des jamais se montrer méprisant ou de confiance, d'autres ne sont
ruses diaboliques pour capturer condesce ndant pour les témoi- que la négation sans autre
leurs proies ou déjouer les gnages ou les traditions des forme de procès de croyances
entreprises de leurs ennemis. Anciens ou des Primitifs. Un non moins anciennes. Il ne
Ils se gaussèrent bien entendu jou r, d'ailleurs, nous serons convient pas plus d'accepter ce
des animaux médecins, de ceux les Anciens et les Primitifs pour qui paraît vraisemblab le que
qui pratiquent l'euth anasie ou ceux qui viendront après nous ... de nier ce qui ne l' est point.
l'eugénisme, ou encore de ceux Tout est à revoir, à vérifier
qui enterrent cé rémonieu- sans jugements préconçus.
sement leurs morts. Ce que j'ai tenté de taire dans
Enfin, le Dr Burton vint. Sur la Piste des Bêtes ignorées
Il a reconsidéré toutes les pour les animaux encore incon-
légendes ci-dessus, et bien nus de la science, ces hors-la-
d'autres. D'un œil sans préjugés, loi de la zoologie, le Dr Burton
il a tenté de les éclairer à la l'a fait, en somme, pour les
lumière de nos connaissances comportements fantastiques
les plus poussées et de témoi- et incroyables des animaux
gnages récents; il a discuté et connus. Nous sommes à présent
soupesé ce qui, en ell es , est quelques-uns dans le monde
possible ou non, et voilà qu'il à travailler la main dans la main,
nous démontre en fin de compte dans un même esprit: outre le
qu 'ell es ont manifestement été Dr Maurice Burton, de Londres,

158 Informations et critiques


je pense entre autres à mes
amis Ivan T. Sanderson, de
New York, et au professeur Boris
Porchnev, de Moscou. Une
« Nouvelle Vague » de la
Zoologie et de !'Anthropologie
est en marche.
On en est un peu là, à présent,
dans toutes les disciplines des
connaissances humaines : le
fantastique d'hier devient la
vérité scientifique de demain.
La Réalité dépasse la science-
fiction. Ceci dit, n'en prenons
pas prétexte pour sombrer dans
une crédulité naïve. Ce n'est
pas parce que les pontifes
scientifiques du XIX• siècle ont
nié tout ce qui n'est pas immé-
diatement vérifiable par l'expé-
rience, qu'il faut maintenant
avaler pêle-mêle, avec les dé-
couvertes ou les vues prophé-
tiques de chercheurs géniaux,
les élucubrations de tous les
fous, les illuminés et les mystifi-
cateurs. Ceux qui enquêtent
aux frontières mouvantes et
bourbeuses du Conn u et de
l'inconnu doivent montrer plus
de rigueur et de sévérité que
ceux qui ratissent avec une
infinie patience les chemins
battus de la science.
Bernard HEUVELMANS.
Docteur ès-sciences zoologiques.
lmp. L. P.-F. Danel - Loos-lez·Lille - Nord. les gérants : Louis Pauwefs/François Richaudeau.
E Parait tous les 2 mois

D I REC T EUR LOUIS PAUWE L S

Lawrence Durrell / Julian Huxley / Robert Jungk

H. P. Lovecraft / Léopold Senghor / Teilhard de Chardin


0
a:: Hypothèses sur les mondes habités, par Pierre Guérin
otJ.J
~
:::i Documents sur la guerre psychologique, par XXX
z
w
() Les animaux obéissent-ils à des symboles? par Rémy Chauvin
(/)
z
<( Le roman d'aventures anglais, par Jacques Bergier
0 '
Notre actuelle avant-garde, par Pierre Restany

Perspectives sur l'amour moderne, par Suzanne Lilar

o· Débat sur les problèmes de l'évolution


a: La nouvelle vague en science et en philosophie
UJ
::E Documents sur les armes incompréhensibles
:::> de demain
z
z Travaux récents sur la vie fantastique
<( des animaux
J: Recherches sur les derniers jours d'Hitler
u Une étude complète
0
a: sur l a science fiction soviétique
a.
Le mythe de la vraie femme
_,
w
Dictionnaire de l'humour
(/)
z<{ et des articles de Robert Aron / Marcel Brion
Jean Charron / Bernard Heuvelmans
0 François Le Lionnais / Henri Miller / Roland Penrose / Jean Rostand

Abonnement 6 numéros 27 NF. Le numéro 5,50 NF.


Mouvement des connaissances / Analyse des œuvres remarquables / Textes inconnus
Littérature différente / Art fantastique de tous les temps / Mystères du monde animal '--
Imprimerie L. P.·F. L. Danel Loos-lez-Lille Nord Diffusion Denoel f N.M.P.P.

Vous aimerez peut-être aussi