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Title: “Pour une anthropologie de la réussite” 

Author: Daniela Moisa 

How to cite this article: Moisa, Daniela. 2011. “Pour une anthropologie de la réussite”. Martor 16: 11‐16. 

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Pour une anthropologie de la réussite

Daniela Moisa

La réussite dans sa tour d’ivoire concept de réussite est forgé de plus en plus
en lien avec le milieu institutionnel de l’école
e passage du réussir à/aux réussite(s) est et la tradition familiale (Girard 1998), princi-
L symptomatique, car il annonce la conigu-
ration d’un terrain riche pour étudier les pra-
paux facteurs soutenant la dynamique sociale
et l’accomplissement de l’individu dans la so-
tiques de consommation matérielle associées ciété. Dans toutes ces études, majoritairement
aux dynamiques des valeurs individuelles et quantitatives et indirectes (c’est-à-dire me-
collectives. Une rélexion anthropologique nées à partir des bases de données des biblio-
s’avérait nécessaire, en ce qu’elle permet, d’une thèques ou de l’Église), la réussite se présente
part, d’aborder de front une question centrale sous sa forme processuelle de comportement
de la recherche récente en culture matérielle : d’avancement sur l’échelle sociale. L’attention
celle de l’objectivisation des valeurs sociales portée aux facteurs d’accomplissement fait de
et culturelles (forcément abstraites) dans les la réussite même un concept périphérique. De
objets, voire dans les lieux matériels (Miller plus, la sémantique de la réussite est attachée
1995, 2001 ; Turgeon 2009). D’autre part, à la à un champ de privilégiés et met en avant une
lumière des théories de la communication (de connotation intellectuelle, rationnelle, par
Certeau 1980) et de la représentation (Bau- conséquent inaccessible à tout le monde.
drillard 1986, Bourdieu 1994, Gofman 1973), La igure américaine du self made man
la réussite peut aider à la compréhension des qui marque l’époque de la modernité fait
dynamiques identitaires. exception à cette sémantique élitiste. Selon
Dans sa forme nominale, la réussite a deux les progressistes sociaux du milieu du XIXe
sens : le premier renvoie au jeu de cartes, le siècle, la réussite ne dépend pas des facteurs
deuxième au terme de succès (Larousse 2011). extérieurs. Elle est fondée « sur la vertu indi-
Contrairement à son cousin américain suc- viduelle » qui « couronne » le progrès social
cess, le concept de réussite est rarement em- (Mills 1966 : 296). L’acteur est alors l’individu
ployé seul. Il est en efet toujours suivi d’adjec- lui-même. Dans l’esprit kantien de la volonté
tifs : la réussite peut être scolaire, économique, si cher aux temps modernes, l’individu pos-
sociale, individuelle, etc. Les premiers à sède les ressources menant à la réussite. Selon
s’intéresser à la réussite sont les biologistes et Douglass, le self made man est « une personne
les psychologues de la in du XIXe siècle qui, qui n’hérite rien ou presque à sa naissance, qui
dans la lignée des théories évolutionnistes, ont ne bénéicie pas d’un réseau d’amis ou autre,
cherché à comprendre le comportement des qui n’a pas bénéicié de conditions de vie ou
« élus » ou des « génies » et les facteurs menant d’éducation particulières » (1992). En répu-
à un comportement de réussite. Poètes, philo- diant la théorie de la chance (« good luck theo-
sophes et, plus tard, politiciens ou industriels, ry »), le secret de la performance du self made
tous passeront par le iltre des explications man se situe dans un efort physique et mental
focalisées sur les traits biologiques et psycho- considérable, traduit par le travail » (Douglass
pathologiques (Lomboso 1864), sur l’héritage 1992) et surtout par un comportement éthique
génétique et sur la généalogie (Sorokin 1926), traduit par l’honnêteté.
ou sur le milieu familial, social, institution- Tout en critiquant les deux visions ex-
nel (Odin 1895, Sorokin 1926). Durant le clusiviste-élitiste et utopiste-progressiste
XXe siècle et surtout dans les années 1960, le du self made man, Mills souligne le carac-

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tère luctuant du concept de réussite (1966 : gagner sa place au centre même de l’analyse
300). C’est la raison pour laquelle on ne de la vie sociale. Après la sémiologie de la
trouve pas de déinition précise ou unique culture matérielle (Braudel 1992 ; Baudril-
du success. Selon Mills, il y a deux discours lard 1986 ; Barthes 1973) et le structuralisme
sur la réussite : l’un, positif, mettant l’accent de Lévi-Strauss (1963) qui réévaluent le maté-
sur les valeurs individuelles  et sur l’action ; riel à l’intérieur des systèmes symboliques
l’autre, négatif, déini surtout à l’intérieur du (Buchli 2002 :  10), de plus en plus d’études
passage de l’ère de la production à l’ère de prêtent attention à l’incorporation (embodi-
la consommation. Ici, la volonté de réussite ment) de l’habitus (Bourdieu 1980) dans la
est synonyme d’ambition qui corrompt et structuration de l’environnement matériel.
pervertit les hommes ; ajoute l’angoisse face L’architecture par exemple sort de son image
au phénomène de consommation centré sur de fétiche ain d’être située dans le monde de
la croissance de l’importance de l’objet, des l’action sociale intégrée à son tour aux études
choses. « La réussite implique l’argent, les vê- culturelles (Miller 1997). Les théoriciens du
tements, les voitures, et les femmes appétis- material culture (Miller en particulier) vont
santes à la voix ensorceleuse, mais elle signi- plus loin dans leurs démarches. À partir des
ie aussi la perte de l’intégrité et, inalement, années 1980, ils chantent la liturgie formelle
la folie » (Mills 1966 (1951) : 323). de l’objet, pour reprendre les mots de Baudril-
lard (1986). Par sa théorie de l’agency, Daniel
Matérialités de la réussite Miller va jusqu’à mettre en évidence le pou-
voir de l’objet, élément formateur et régulateur
utter pour être quelqu’un », disait le même des pratiques et des identités sociales (2001).
L
« Mills. La réussite fait donc partie d’un pro-
cessus de déinition identitaire, de déinition
Il n’est pas nouveau de dire que le matériel
et les pratiques qui y sont reliées aident à sai-
de son propre statut dans la société. Dans les sir le statut de l’individu dans la société. Selon
années 1980, 1990, Bourdieu élabore toute Pezeu-Massabuau, l’environnement domes-
une théorie sur les dynamiques sociales ap- tique communique « les nuances de la for-
plicable à tous les niveaux de la société. Les tune », tout comme les palais ou les châteaux
luttes de pouvoir, le besoin de distinction, (1983 : 209). La construction signale aussi le
font partie d’un processus de déinition et de statut et la diférenciation de classe (Wilson,
positionnement du Soi (1994). Or, ce besoin 1988 : 3). Dans un tout autre registre, la fabri-
de (se) classer (d’acquérir et d’avoir un statut) cation de l’objet matériel par l’artisan devient
suppose l’activation de tout un capital maté- un cadre d’échange et de représentation du
riel, social et symbolique. Ainsi, la notion de soi (Mark 1994 : 66). Le bricolage encode des
capital multiple ressoude l’éternelle sépa- messages politiques profonds qui ne se voient
ration entre l’économique et le symbolique. pas, en tout cas pas dans l’apparence maté-
La culture matérielle n’est plus l’accessoire rielle de l’objet ou dans leur communication
de l’identité. Le capital matériel (la maison, (Mark 1994 :  93). Selon Kent, la structura-
les objets, l’argent), le social (c’est-à-dire les tion hiérarchique de la société correspond à
relations de sociabilité : famille, amis, milieu une hiérarchisation des formes d’habitation
d’étude, etc.) et le symbolique travaillent (2000 : 268)
ensemble pour l’existence et l’airmation de Cette valeur de représentation et de com-
l’individu en tant qu’être social. Aussi, sou- munication du statut social et de la réussite
ligne-t-il, ce capital n’est rien s’il n’est pas devient plus évidente dans les sociétés post-
reconnu, apprécié par les Autres (1979 : 128). modernes, qui vivent une culture de la mobi-
Le passage de l’ordre moderne de la pro- lité et de la consommation. Les maisons du
duction à celui, postmoderne, de la consom- Portugal bâties par ceux qui ont émigré en
mation et de la mobilité spatiale amènera le France, en Allemagne ou aux États-Unis sont
matériel à se débarrasser de son statut d’ins- une manière d’  « aicher » la réussite (Bret-
trument ou d’accessoire de la réussite et à tell 2002 ; Bell 1979).

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Les formes matérielles de la réussite dé- pologie sur les matérialités domestiques en
pendent également de la (re)connaissance de Europe de sud-est, la maison est analysée de
l’Autre, car la sémantique de la réussite enco- plus en plus comme processus de (re)travail
dée par et dans le matériel n’est pas homogène. à travers les pratiques (Dazin 2001, Vintila
« L’identité connotative des objets et des pay- (coord.) 2009). Plus loin encore, cette trans-
sages » intégrant aussi les gens est essentielle formation permanente du milieu domestique
pour l’identité individuelle et de groupe. En n’est que l’extériorisation d’un autre travail,
fait c’est une façon de contrôler le groupe du Soi même, jamais achevé, jamais complet
tout en le diférenciant de l’autre » (Duncan (Moisa 2006, 2010).
1973 : 394). La question du consensus est pri- Pour conclure ce bref périple théorique,
mordiale car chaque groupe, avec son propre la vie sociale prend diférentes formes maté-
statut et sa propre identité, doit partager et né- rielles qui témoignent de son fonctionnement
gocier un ordre local établi historiquement. La et de sa structure (Simmel 1971). Cependant,
communication du sens connotatif d’un es- le matériel en tant que signe de réussite n’est
pace est facilitée par des signaux lagrants, fa- rien sans parler de la représentation et de la
cilement reconnaissables par un groupe. Pour communication du Soi. Weber attira l’atten-
se faire accepter et reconnaitre par un groupe, tion sur la nécessité de regarder dans la pen-
il importe donc d’adopter ses stratégies d’air- sée des individus car les gens interprètent de
mation identitaire, le même comportement et diférentes manières le monde environnant
les formes matérielles transmettant le message (1978). Le même objet peut être à la fois signe
de l’honorabilité et de la réussite, qui peut être de réussite pour certains et signe d’échec
déchifré et compris par tous les membres du pour d’autres. En réfutant l’idée de paradoxe
groupe. Un exemple classique de la diiculté ou de contradiction, la théorie de Gofman
à adopter les stratégies de l’autre groupe est le sur l’interaction sort l’identité de son accep-
type social nommé « les nouveaux riches ». Si tion classique, statique, ain de « mettre sur
une personne est ridiculisée par le groupe au- scène » le MOI qui, d’une manière ludique
quel elle aspire, c’est parce les objets dont elle et théâtrale, se compose et se recompose en
s’est entourée échouent (Duncan 1973 : 400). fonction de l’Autre et en fonction de contextes
Plusieurs auteurs, intéressés par l’étude diférents (1973). Ce côté « ludique » et sédui-
des dynamiques identitaires avant et après la sant qui joue avec ce qu’on voit, avec ce qu’on
chute des régimes totalitaires ont mis en évi- ne voit pas et surtout avec ce qu’on donne à
dence le rôle du matériel dans la communi- voir (Baudrillard 1986) représente une piste à
cation de la réussite (Sabev 2006) par le haut explorer non seulement pour les études sur la
et par le bas de la société. Par exemple, en consommation et la culture matérielle, mais
Union soviétique comme dans les pays com- aussi pour les « nouvelles » ethnologies qui
munistes, le béton matérialise l’essence de la questionnent de plus en plus les dynamiques
nouvelle société socialiste telle que décrite par identitaires et sociales sur le terrain des inter-
Hrusciov. De plus, le béton est révolutionnaire nautes (Pastinelli 2007, Miller 2011).
parce qu’il est le résultat de l’industrie lourde.
Il est aussi gris, couleur des travailleurs Pour une anthropologie de la réussite
(Khmel’nitskii 2007). Contrairement au verre,
par exemple, ou au bois, qui renvoient à la tra- a majorité des articles présents dans ce
dition fragile et périssable, le béton est « mas-
culin », âpre, viril (Glendenning & Muthesius
L numéro explorent la réussite dans les so-
ciétés de l’ex-bloc socialiste et soviétique qui
1994 : 92), massif et immobile, matérialisation sont en train de faire le passage d’une écono-
du progrès et du matérialisme socialiste (Ioan mie centralisée à une économie de consom-
2004 : 147–148). Drazin révélera une connota- mation éclatée. À l’aide d’un panel d’outils
tion contraire du bois utilisé dans les blocs des méthodologiques et théoriques relevant de
villes roumaines, symbole de l’authenticité l’anthropologie, les auteurs vont au-delà
(2001). Selon les dernières études d’anthro- de l’évidence discursive de la réussite pour

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mettre en évidence ses formes, ses signiica- catives et actives uniquement après leur « tra-
tions, son rôle et la manière dont elle fonc- duction » (Cliford 1997) par et à l’intérieur
tionne. L’idée centrale qu’on retrouve dans des diférents réseaux locaux de sociabilité, au
tous les textes et qui rejoint d’ailleurs les der- sein de toute une sémantique locale du CHEZ
nières théories de la communication insiste SOI et du SOI.
sur le lien étroit entre la réussite et les dyna- Le village de Certeze revient dans l’essai
miques identitaires. Grosso modo, la réussite en images de Petruț Călinescu sur le Pays
est l’ensemble des ressources matérielles et d’Oaș (Roumanie). Le photographe ixe avec
symboliques qui permettent à l’individu de inesse cette texture des contraires spéciique
se déinir en tant qu’être social et de (re)trou- au concept de réussite dans les sociétés post-
ver sa place dans la société. socialistes. Plus précisément, les photogra-
La réussite représente aussi l’aspiration phies mettent en scène les deux visages de la
vers un idéal moral et matériel. À l’intérieur réussite : l’un étincelant, prestigieux et visible,
de cette course vers un Soi authentique, l’iden- centré sur les nouvelles maisons, les voitures
tité est toujours mise en question. Une autre décapotables, les vêtements de mariage (tra-
idée qui revient dans les articles sur les socié- ditionnels et modernes), etc. ; l’autre, moins
tés postsocialistes est que les formes (maté- visible, caché derrière les rideaux ou à l’inté-
rielles) de la réussite témoignent d’un profond rieur des murs de la chambre de l’immigrant
processus de redéinition et surtout de revalo- roumain à Paris.
risation du SOI par rapport à un chronotope À partir du milieu d’afaires de la Molda-
varié et complexe. À l’intérieur de ce proces- vie postsoviétique, Răzvan Dumitru identiie
sus, la réussite ne se borne pas aux frontières : les traces de la réussite postsoviétique dans
elle trouve ses ressources de valorisation et de les anciennes structures politiques et éco-
reconnaissance dans le passé comme dans le nomiques qui ont été converties et adaptées
présent, dans le local comme dans toute une à la logique de la société de consommation.
géographie globale qui, souvent, renvoie à un Ainsi, le « nouveau héros de la réussite » est
imaginaire utopique de l’Autre (l’Américain le produit de l’homme à succès soviétique,
riche ou l’Allemand rigoureux), forgé lors de celui qui, en adhérant à la trajectoire sociale
la rupture géopolitique. Ainsi, avec l’impor- prédéinie par l’État, avait automatiquement
tation de nouveaux matériaux et technologies, accès à toutes les ressources, qu’elles soient
la simple fenêtre de type termopan présen- économiques, sociales ou symboliques.
tée par Bogdan Iancu devient « l’indicateur Dans son analyse sur la relation entre solid
du status social » dans la Roumanie des an- houses et distant homes d’un village du sud-
nées 2000. L’auteur démontre que, malgré la est de la Roumanie, Răzvan Nicolescu met en
marque allemande du matériel, la valeur de évidence les frictions entre les connotations
la fenêtre est également redevable à toute une matérielle et morale de la maison. D’une part,
trajectoire sociale et culturelle qui remonte le désir d’un idéal de maison qui change en
à la période socialiste, lorsque la fermeture permanence grâce à la dynamique de formes
des balcons des appartements représentait matérielles, et qui assure la reconnaissance
plus qu’un geste utilitaire : le balcon fermé sociale induit une « distance frustrante »
devenait alors un lieu d’évaluation du capi- entre l’individu et l’house dans l’usage quo-
tal symbolique (Bogdan Iancu). Dans le cas tidien et familial de l’espace. D’autre part, la
de la joute en maisons de Certeze exposé par normativité sociale dictant l’idéal de maison
Daniela Moisa, le phénomène bâtisseur tire « peut être contestée » au moment où inter-
ses ressources de l’existence, encore active, vient l’idée de home (de famille) avec ses exi-
des institutions locales anciennes telles que la gences morales et ses dynamiques intimes.
vendetta ou l’institution « traditionnelle » de En plus de son rôle de déinition et de com-
la famille et du mariage. Les matérialités glo- munication des dynamiques sociales, la réus-
bales (autrichienne, française ou américaine) site est aussi un élément régulateur du fonc-
de la maison de la réussite deviennent signii- tionnement et de la structuration de la société.

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Elle a ses normes en fonction desquelles l’indi- est animé par la considération (de soi et des
vidu est évalué, classé ou exclu. D’où la relation siens), c’est-à-dire par le personnage produit
intime entre la réussite et son contraire, l’Échec. du social. Selon l’auteur, « l’appareillage sym-
Pour Șerban Văetiși l’analyse de la matérialité bolique derrière la réalisation dramatique du
ne devrait pas faire abstraction de la dimension soi se déploie dans ce jeu de cache-cache ».
subjective. L’analyse de l’architecture urbaine Une autre facette de la réussite, tou-
de la ville de Cluj (Roumanie) révèle la coexis- jours vive dans les sociétés post-soviétiques,
tence de discours diférents sur les mêmes est celle de la victimisation. À partir de
lieux. Si pour certains (les locataires), le nou- l’exemple de l’Ukraine, Olha Ostriittchouk
veau quartier Bună Ziua ou les maisons des sort du registre du négatif ain d’explorer
nouvelles banlieues de la ville de Cluj sont des la manière dont la victime acquiert toute
signes de réussite, pour d’autres (les architectes sa légitimité, jusqu’à devenir un support de
ou les urbanistes) elles ne sont que l’expression revendication identitaire. La victimisation
de l’échec. La sortie du cadre de la normativité, se convertit en véritable capital symbolique
de « l’ordre » d’un group donné (spatial, profes- positif, c’est-à-dire « valorisant », sur la scène
sionnel, etc.), attire des sanctions et conduit à la publique. Cette mise en scène d’un SOI dra-
mise en cause de l’authenticité (Crăciun 2009 matique s’associe à toute une ritualisation de
repris par Bogdan Iancu) de l’identité sociale la mort et du deuil qui conduit à une amplii-
et symbolique communiquée. Autrement dit, cation et à une visibilité du statut victimaire
la réussite fait place à son opposé, l’échec. Une au désavantage d’un autre, héroïque, central
maison de la réussite trop grande se transforme dans la société soviétique.
en une maison faloasa (qui humilie les autres Dans un tout autre registre, celui des nou-
par son ostentation et qui, par conséquence, velles technologies implantées dans les biblio-
sort de la normativité communautaire) (Danie- thèques de Roumanie, Cheryl Klimaszewski,
la Moisa), la fenêtre de termopan installée dans James M. Nyce et Gail E. Bader explorent les
des bâtiments qualiiés de patrimoniaux de- enjeux et les déis de l’appropriation du pro-
vient un objet « infesté, qui pollue le paysage » gramme informatique de Biblionet dans la
(Bogdan Iancu). vie quotidienne des gens d’une petite région
L’échec à son tour, active la honte. L’ana- rurale de Roumanie.
lyse de l’avortement en Moldavie menée par En guise de conclusion, la réussite enten-
Ana Marin démontre que la honte dépasse la due comme forme de (re)déinition identi-
première acception de contrôle de la sexualité. taire guidée par une permanente aspiration
Elle se déinit à l’intérieur d’un système de vers un être complet, touche à toutes les
normes liant statut social, statut économique, dimensions de la vie quotidienne et à tous
jeux de rôles, etc., et qui, souvent, l’emporte les niveaux de la société. Elle se déinit en
sur les coercitions étatiques. interaction avec l’Autre. D’où le besoin d’être
Dans un autre registre, celui du poker, Jo- visible ou le jeu séduisant de cache-cache.
celyn Gadbois analyse la dimension ludique Sa valeur de communication met en œuvre
de la réussite qui met en jeu la face du joueur. toute une série de codes qui diférent d’un
À travers une analyse des gestes, des expres- groupe à l’autre, d’un contexte à l’autre et qui
sions, des échanges verbaux, l’auteur sou- régularisent le fonctionnement de la société.
ligne lui aussi « la relativité de la réussite… Ce numéro sur l’anthropologie de la réussite
car elle est constamment négociée dans n’est que le début d’un travail de « décodii-
et par l’interaction entre les joueurs ». À la cation » de quelques formes et fonctionne-
suite de Mead (2006), Jocelyn Gadbois place ments de la réussite. Nous tenons d’ailleurs
l’analyse de la face, principal enjeu de la réus- ici à remercier la direction du Musée du Pay-
site, à l’intérieur de la double sémantique de san Roumanie, les responsables de la revue
l’identité : le « je » déini par l’amour-propre Martor et, notamment, Simina Bădică, pour
qui cherche à se présenter (et à présenter les leurs eforts portés à la réussite de la réalisa-
siens) « convenablement » et le « moi » qui tion d’un tel numéro.

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Moisa, Daniela, 2009, « Amener l’ailleurs chez soi. Pratiques
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Title:  The Golden Age of Termopane. The Social Life of Post‐Socialist Windows  

Author: Bogdan Iancu 

How to cite this article:  Iancu, Bogdan. 2011.  The Golden Age of Termopane. The Social Life of Post‐Socialist 

Windows . Martor 16: 19‐33. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
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The Golden Age of Termopane*.
The Social Life of Post-Socialist Windows

Bogdan Iancu
Bogdan Iancu is a researcher at the Romanian Peasant Museum (Bucharest),
associate professor at the National School of Political and Administrative
Studies (Bucharest) and holds a PhD in Anthropology and Ethnology from the
University of Perugia in 2011. Since 2010 Bogdan Iancu is a member of the
Romanian Society of Cultural Anthropology board.

ABSTRACT KEYWORDS
The emergence of double-glazed windows in Romania had the coordinates of a Termopan, double-glazed win-
troubling event not only for the local window market but also for the domestic dow, material culture, domestic
environment, turning from a mundane accessory into an item of consumption modernity, consumption
whose nature tends to be fetishised. This article discusses an ethnographic mate-
rial about the transformations triggered by the emergence of the termopan in the
local material culture and its social significances, configuration of the market and
of the local termopan consumption.

Household objects are interpreted as mate- a few shops of this sort in a relatively small
“ rial elements imbricated in the presentation area. I visited no less than nine shops and the
*) Romanian for
double-glazed
window.
of a socially plausible and internally consist- shop assistants’ eagerness to help was put on
ent aesthetic self. hold every time by their impossibility to ind
—Woodward: 2001, 115 a handle similar to what I had brought as a
sample, or by the fact that they could only
sell a window with its own handle. When
hearing my almost desperate question (I was
living in the apartment of a friend of mine
and I didn’t want to trouble her by destroying
the living room window) the shop assistants
either shrugged their shoulders or advised
A window turned into termopan me to go to a specialised warehouse located
in a distant district, the address of which
t the end of August 2008, on an ordi- they could not specify. I eventually managed

A nary aternoon, the handle of one of


the windows in my living room broke
due to the faulty manner in which I used it
to ind this address ater spending a few min-
utes suring the internet. Nevertheless, the
right handle could not be found in the gen-
every day. At irst, it seemed to be an ordi- erous portfolio of the warehouse: it was the
nary domestic accident, easy to ix with the handle of a window installed four years be-
tool kit I had just bought from Ikea. Later fore, that is from the pioneering days of the
on, however, it turned into a problem al- termopane and so it was “already pretty old”,
most impossible to solve. I spent the follow- as the warehouse sales-assistant put it.
ing days visiting all specialised shops in my he solution came from an informal mar-
neighbourhood, trying to ind what initially ket in a neighbouring district, around Bucur
had appeared to be a simple window handle. Obor market, where I was sent by friends who
On this occasion, I realised there were quite had gone through the same unfortunate expe-

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Bogdan Iancu

just needs a simple repair cannot easily ind


the perishable components of the window.
During the last decade and especially the
last few years, Romania has been frenetically
experiencing a reconiguration of urban and
rural landscapes. he most visible element of
these “rejuvenations” seems to be, as in most
ex-socialist eastern countries, the domestic
environment (Humphrey 2002, Fehervary
2002, Drazin 2009, Mihăilescu 2009): “From
the ‘impressive houses’ in almost all villages
to gated communities in most big cities and
from termopane to rustic pavilions, Roma-
nians appeal to diverse urban scenographies
and props to show of and compete for so-
cial recognition” (Mihăilescu 2011). If, for
the rural environment, the rustic seems to
be the most recent “statement of taste and
distinction” (idem) for the urban landscape,
the termopan (the insulated glazing and es-
pecially its PVC variant) replacing the classic
wooden-framed windows may be considered
a similar statement. Once the latter disap-
peared, a series of other artefacts leave the
domestic scenography: window curtains –
replaced with vertical blinds (“just like at the
oice”, as an acquaintance of mine inspired-
ly indexed them) – or the old and massive
chandeliers, frequently replaced with spot-
lights that turn homes into a sort of exhibi-
rience and where one could ind second-hand tion halls with picture rails.
components for termopan windows. I am he domestic sphere of material culture
telling this story because it seems relevant to (Miller) integrates this domestic artefact with
the transformations that the ruptures caused such rapidity, outrunning all the countries
by the new technologies produce not only in neighbouring Romania if we were to consider
the window industry but also in the domestic the igures regarding consumption and also
environment of households. Obviously, not if we look at the façades of apartment blocks;
only the window industry goes through this this has already lead to the occurrence of at
situation; therefore, I ind the description of least two lexical derivatives regarding spe-
this reality relevant for actual larger-scale ciic materiality: “double-glaziication” and
1) Termopanizare phenomena. A “traditional” window (two “double-glazity”1. Ioana Tudora (2009) shows
and termopanitate,
respectively.
sheets of glass ixed into a wooden frame) that recent preferences of Bucharest inhabit-
could have been repaired in a few minutes at ants are driven either by “a minimal func-
one of the few handcrated-glass centres in tionalism”, or by “the tradition of stodgy
my neighbourhood. As termopan windows eclectism”: “balancing between a desire for
are produced only on automatic technologi- modernity and western chic and a manner of
cal lines/lows, the result of which is a product decoration that had become traditional dur-
almost impossible to destroy, producers or ing the communism, with massive compli-
distributors do not consider incidents like the cated furniture, imitating the luxury of old
one that happened to me; so, a customer who bourgeois homes”.

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The Golden Age of Termopane. The Social Life of Post-Socialist Windows

In most cases when somebody buys a lat, cles from economical and general press – the
the irst step of its renovation2 begins (and evolution of the Romanian termopan window 2) Immediate reno-
vation is a matter
sometimes ends as well) with the termopan market in a nutshell. Further on, with the help of course when
window, then a similar step is taken for clos- of ethnographic vignettes and the results of speaking about a
ing the balcony, a common practice in so- a study dedicated to speciic consumption, I lat situated in a
“socialist” building.
cialist Romania (Poenaru 2008). One may will illustrate the coniguration of the termo-
observe the importance of this accessory for pan window as a contradictive cultural object,
the local domestic environment in real estate as it embodies a desirable modernity in terms
transactions, where the presence of termopan of comfort, but also the way in which it be-
windows becomes the owner’s instrument to comes a contaminated object, polluting entire
maintain a price as high as possible. contexts through its simple presence. In the
he window, which has been an impor- end, I will describe my personal experience
tant but common accessory of local house- transformed, through the ethnographic di-
holds for decades, turned into an article of mension of its course, into a complementary
consumption overnight and became build- step of my research: the sale/purchase and in-
ing material3 in the building industry. his stalling of termopan windows in the lat I live 3) Anyone visiting
Bucharest may no-
change produced other transformations, too: in to complete, at least partially, an analysis in tice the prevalence
within the community of glass cutters that I front of “closed doors” (Miller 2001). of kiosks or booths
studied (during my PhD research), the termo- made of PVC.

pan is invoked as the object that dramatically


changed its relation with the repair industry;
it became the option for successful small-size
businesses during the middle of the irst de- “Architecture without architects”4,
cade of the 21st century just like commercial material culture and social 4) The phrase
belongs to Bernard
tourism used to be in the former Republic of recognition in Eastern Europe Rudofsky and has
Yugoslavia, Hungary or Turkey towards the been used in an
mid 90s; it became the geometrical place of ne of the irst important studies on article by Adam

modernisation (through the idea of comfort O changes in post-socialist domestic envi-


and not only) and of the props that confer ronment is the one dedicated by Humphrey
Drazin (2005).

social recognition (Mihăilescu 2011). Since (2002) to the mansions built by a special so-
the termopan, almost like the rustic, is “a cial category, the “New Russians”. Not only
distinctive bricolage between the market and do they develop a new form of real estate
subjectivity” (idem), I will try further on to property, but also an architectural style that
answer the questions regarding the signii- is completely new in the ex-Soviet space:
cance of the transformations incorporated their uninished red brick facades confer on
by this object: within the material culture of them a diferent aspect comparing to the
the local domestic environment, within the blocks of lats and run-down cottages from
market – both in the productive sector and the Soviet era. Humphrey suggests that, in
the perception of consumers. In addition, I the case of “New Russian” one may speak
will analyse the manner in which this object about a bidimensional identity: the “New
communicates with the recent or more dis- Russian” mansions underlie two images
tant past of the spaces it covers. about the self, one of a high bourgeoisie in
his article is structured as follows: irst, an imagined “historical” empire and one
I will speak about the literature concerning of modern and eicient Europeans, part of
the transformations of the speciic domestic a globalised perspective regarding modern
material culture in former socialist countries; business elites” (2002: 175). he landscapes
I will then describe the dynamics that have of the new residential complexes described
shaped the productive sector of thermal insu- by Humphrey have been reproduced in more
lated windows (called termopan in everyday or less similar forms in most former socialist
language) and related products based on arti- European countries:

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We must say that one may successfully Inside these new idealised interior spaces,
integrate a Jacuzzi into a design plan as the new “American” kitchens and luxuri-
“Napoleon III”, next to drapes, golden- ous bathrooms may be seen as cultivated
framed mirrors and so on. Or it may sim- heterotopias, spaces of the particular po-
ply be a Jacuzzi in an apparently ordinary tential to condense the “modern” with
bathroom […]. Or the Jacuzzi may be bro- its concentrations of advanced domestic
ken or out-of-order, which is a sign of the technology and hygienic standards in or-
owner’s crisis. What is important is that der to diferentiate from socialist moder-
people know any of these possibilities has nity. (Fehervary 2002: 384)
potential for the other two. he mansions
are the architectural materialisation of “he post-socialist boom of commercial
the cultural identity of the “New Russian” spaces – post-modern oices, bank of-
exactly because they have this oscillatory ices, luxury hotels, medical clinics and
range of possibilities (…). (2002:176) shopping malls – adds to the striking
new neighbourhoods emerging in the
he “materiality of these mansions” be- outskirts with red brick houses painted in
comes the territory of some acts of “osten- shiny sorbet colours, decorated with red
tatious negligence” or even acts of sabotage: terracotta roofs.” (idem 376).
the builders, coming from rural areas most
of the times, poor and hired with short-term Fehervary indicates that the increasing
labour contracts, do not show any sympathy presence of these new post-socialist spaces
for the nouveau riches. herefore, the Jacuzzi sharply contrasts with and transforms the
and other few decoration elements turn into signiicance of old spaces around them, “cre-
a territory that perfectly expresses this an- ating discrepancies between temporal and
tipathy – it is either out-of-order or dinted, spatial experiences”. On the other hand,
or it leaks water in the bathroom because the some of them are nothing but fulilments
installations are badly structured. Instead of of locative phantasms from the socialist era,
inducing the owners a sensation of prosper- when western merchandise became dislocat-
ity, the Jacuzzi and the inner staircase even- ed metonymies of another world, while the
tually look like a pile of scrap metal. antagonism between the state socialist sys-
In an analysis that this time starts from tem and the capitalist system these products
a phenomenon communicating with the incorporated was increasing:
socialist past, speaking about the “normal”
– “abnormal” dichotomy, Fehervary (2002) he concept of open “American kitchen”
indicates that the surprising transformations became popular in the 80s (though it had
occurred in the 90s in the public sphere in been initially forbidden on account that
Hungary have been outrun by the ones oc- the smell in the kitchen would spread
curring in the domestic sphere. he most vis- around the house). Ater 1989, even the
ible and most important changes, with refer- persons in privatised prefabricated apart-
ence to material and emotional investments, ments, started to knock down the walls of
were the increasingly spacious living rooms, the kitchen in order to “open” it towards
high-tech kitchens, more bathrooms and rec- the living room. It created the illusion of
reational spaces. he author was particularly a larger space and allowed the mother/
interested in the spaces obtained through wife to watch TV or to involve in family
the demolition of certain parts of the walls activities while cooking. Such a kitchen,
and especially the “American-style” kitchens with tile looring, new lightning system
opening to the living room and not closed, as and appliances is the actual standard for
they used to be during socialism. Her atten- a “normal” kitchen – the equivalent of
tion was also drawn to the new loors of the western material standards.
corridors as well:

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Unlike the Hungarian kitchen that starts Ater 2000, Adam Drazin investigates the
to open its walls towards the living room, “knowledge about and practices of wood” in
Vintilă Mihăilescu (2009) indicates that the the apartments in Suceava, starting from the
kitchen in the Romanian socialist blocks of obvious wide spread of this material in the
lats had become a place of refuge, due to the spaces carefully cared for by the inhabitants,
general lack of heating. herefore, the inhab- trying to highlight the primary qualities of
itants of these buildings began to redesign domesticity and “care”. Just like Fehervary
the kitchen in order to provide for reunions (2002), the author suggests a historical per-
with family or friends. spective on understanding this prevalence:

Kitchen furniture was very sought ater, he loor is made of wood in living rooms,
especially […] the corner bench, placed bedrooms and hallways. he wooden loor
on two sides of the table – a modern ver- covers the concrete widely used in building
sion of the benches in peasant houses. blocks of lats. he style of wood looring
he set showed more comfort and inti- has changed in time, from beech boards
macy. his “revised and corrected” space, in the 1960’s laid in a straight edge pattern
small and multifunctional at the same to zigzag designs appeared later on. Dur-
time, was the space of family sociability, ing the 80’s, a time of severe rationing and
the space where you could have a drink shortages, the new residents were ofered
with your friends, etc. opulent oak boards, but they oten discov-

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ered they had a type of linoleum imitating by Cristina Coroș (2000) and Daniela Moisa
wood in their apartments. (idem: 178) (2010). “Impressive houses” “replace old build-
ings and their purpose is to put social success
Starting from the “modernist fanta- on display” (Mihăilescu 2010: 11).
sy” (Rowlands 1994) – incorporating an he author indicates that, even if the rustic
idea about Western culture in one’s home, may induce the idea that it is part of the same
through a mix of local and adopted styles”, family of impressive houses, its emergence
Drazin shows that the furniture layout cre- is subsequent to this phenomenon and it is
ates the possibility of expressing modernity less than an architectonic style and more of
“and, however, the wood itself contrasts with a “statement of taste and distinction” (idem:
the modernity in the concrete-dominated 15). he rustic appears here as a style with a
public space” (2001: 179). Concrete is spe- combinatory pattern. It is a place of personal
ciic to a historical time when the carefree interpretations that, ater all, originate in the
socialist state started to destroy domestic- search for authenticity, perceived by sliding
ity (Mihăilescu 1995; Verdery 1996 apud. from inhabiting spaces seen as “a competi-
Drazin 2001). tive bricolage with a mainly exterior meaning
Another study of the same author and (and therefore they are oten not inhabited/
conducted in Suceava again (Drazin 2009) empty)” to rustic houses. Rustic houses mark
focuses on the “progressive and gradual re- the transition to “self-fulilment” and obtain
interpreting of the past”, starting from the an implicit meaning similar to aesthetic (the
cleaning/”care” styles, which can ofer perti- proof is the stated pleasure of taking care
nent images of the process of recent rejection of the garden and the explicit concern for
of certain items, such as carpets and rugs. he “something beautiful”)” (idem: 17).
“new aesthetics” denies the idea of work by
removing the items subjected to it, and this
has signiicant implications over gender and
inter-generation relations (idem: 67). Dra-
zin indicates that, on the long term, clean- When the termopan window faces
ing may be considered as an area relevant to the market
discussing the “nature of transition”, as long
as the “materiality of the home” becomes the It is impossible and eventually futile to
territory of a speciic process of “item order”, search for the irst termopane window in
which “orders people” in its turn. post-socialist Romania (the Business Stand-
5) “We invest In a recent article – a result of a research ard magazine dates it back to 19945). It is
in thermopane
windows as much
conducted in two Romanian villages, trying more productive to ind the moment it start-
as we spend on to capture the late changes in the geography ed to become a more than visible presence
beer”, Bussines and morphology of rural households, Vintilă in the local urban. Most of my interlocutors
Standard June
22nd 2007: Mihăilescu discusses the apparent prevalence approximate this moment as the end of the
www.hotnews. of a building style, noticeable in representa- 90’s. In the summer of 2001, Capital maga-
ro/stiri-arhiva-
1059357-investim- tive spaces of the house and not only: the rus- zine describes the rising success of termopan
termopan-cat- tic. he author, just like the other foregoing re- windows as follows:
cheltuim-bere.htm
searchers, places its object of study in a larger
historical equation: it starts with the “tradi- he Romanian market grows year-on-
tional household” described by Romanian so- year by 35–40%, too. But this market is a
ciologists at the beginning of the last century, lot smaller than Western markets; Roma-
it goes through the “difuse household” of the nia is actually in its infancy when it comes
Romanian village that intersects socialist mo- to using aluminium and PVC-framed
dernity, thus proving an “adaptive plasticity thermal insulated windows, which start-
as a social unit”, and reaches recent phenom- ed back in 1993–1994. Experts estimate
ena such as the “impressive houses” discussed today’s market at 1.2 million sq m/year,

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The Golden Age of Termopane. The Social Life of Post-Socialist Windows

while in Germany, for example, it is 20 made for thermal rehabilitations of the build-
times bigger i.e. 20 million sq m/year.6 ings, especially in election years. his is the 6) Capital, June
28th 2001
case of the district I live in. he rehabilitation
he article, suggestively entitled “Double- fever is continuously going up as a large num-
glazed windows want to break classic wooden- ber of companies bring fabulous revenues to
framed windows” launched a prophecy and the local budget. So the Mayor’s Oice contin-
brought to light the fact that wooden-framed ues the “thermal rehabilitation of old apart-
windows were still predominant in Romania ment buildings” (please read: “of all apart-
(95%), compared to Germany, where 50% of ment buildings in the district”; new apartment
window frames were made of PVC. he au- buildings in my district are few and have been
thor of the article asserted, quoting industry in use for only 2–3 years). herefore, in the last
specialists, that a 23–30% increase in termo- few years, the urban landscape of Bucharest
pane window usage in new buildings was resembles that of a city ater an earthquake
highly probable during the following 2–3 or a bombardment: hundreds of construction
years. his is exactly what happened. sites cover the districts, and old windows are
he termopane window market reached taken down and let leaning against the fences
EUR 800 million in 2007, an instantaneous around the buildings for a while.
growth with a rate of 30% from the previous Together with the old wooden-framed
year. he biggest market players had turno- windows, other elements belonging to a 7) At the same time,
the Government
vers of around EUR 30 million, but their less and less desirable past leave the house- has stimulated the
market share was 5%, as the number of small holds: pieces of furniture, wooden entrance car market by sev-
enterprises had meanwhile reached 4,500. doors replaced with massive metal doors, in- eral “Junk Car” pro-
grammes: owners
Most economic analysts and managers in the side doors covered in leather (products of a brought their junk
ield agree on the fact that 2007–2008 was the lourishing informal economy, as this kind cars (most of them
old Dacias) to scrap
peak year of development for thermal insu- of doors were not for sale during socialism), yards and they
lated panes, as for most sectors in the build- which used to provide for heat and sound received a voucher
to cover part of the
ing industry. In 2008, the double-glazed insulation, etc. When the scafolds are taken cost of a new car in
window market reached EUR 1 billion. In down, buildings completely covered in ter- return. In reality,
this programme
Bucharest, the presence of small players was mopanes and painted in lashy or sorbet col- stimulated the
so difuse, that at least 3–4 termopan shops ours (Fehervary 2002) replace them, leaving emergence of an
informal voucher
could be found in every important intersec- the impression they were expressly revamped market, and not
tion. Small players were pejoratively called to contrast with the grey buildings in the the purchases of
new car.
“garage producers” by large manufacturers neighbourhood. he termopan becomes, in
and were not expecting such good times in this case, an agent carrying a non-negligible
the future, as speciic European norms were capital for elections8 (maybe it is not an acci- 8) In Bucharest,
district mayors
about to come into force. dent that the only district in Bucharest where who brought this
his industry has also been encouraged in the Mayor did not keep his position ater the joy to their citizens
the last few years (starting with 2005) by the last elections was the district with the small- took the oportu-
nity to display their
authorities, who wanted to help apartment est investments in rehabilitations). names on the great
owners to reduce heat losses caused by previ- rehabilitated works.

ous precarious building7. At the start-up of the


National hermal Rehabilitation Programme,
authorities reimbursed 80% of the amount
invested by the owners in termopan windows Evaluating the consumers’
for their apartments. In the end, since not very perceptions. A market study
many individuals were willing to invest money
in such a project, probably because they feared his section presents the results of a study
the reimbursement would be strenuous and coordinated by the sociologist Gabriel Jderu
would take long, local authorities hit the gas upon the request of one of the major termo-
and started reimbursing 100% of the expenses pane window producers. Used as an instru-

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ment to improve the marketing strategies of G.J.: So should I understand that the Ger-
the producer, the study has not been made man ones…?
public. hat is why I received the approval – Yes. German or Italian metalwork. As for
to use a few of the research results, but not the French or English window, I do not know,
other details. I hereby thank Gabriel Jderu people write it down, I don’t know how French
for providing this data and for the sugges- or English that window is.
tions he made for their usage. Conducted G.J.: Where are the bad ones produced?
in 2008, this study was structured as a set of – In hundreds of small workshops. hey
interviews with “inluencers” (metalworkers, rent a space, buy lathes, machines and start
architects and builders) on the one hand and making and assembling PVC proiles. hey
interviews with owners of apartments of var- buy the glass from wherever and make
ious sizes on the other hand, and the discus- the window.
sions aimed at the decision-making mecha-
nisms employed when buying a window. (A dialogue of Gabriel Jderu with a metalworker)

G.J.: Does the country of origin matter,


where they are produced? Based on the pattern resulted from the
– Yes study, he identiied a few categories of con-
G.J.: In what way? sumers function of the prevalence of the
– Mercedes is a better car. factors determining their consumption be-

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haviours. he irst category is that of the cus- become accessible and address “ordinary
tomers who believe German double-glazed people” or families with average incomes.
windows are of the highest quality. When
they cannot aford a premium brand, they d. he “proximity inluence” – performed
still choose German double-glazed to be sure through direct social pressure: consum-
they buy top quality products: ers are exposed to inluencing actors (oth-
er than their spouse), such as relatives,
Consumers are aware of the fact that friends, neighbours, oice colleagues, etc.
what is expensive is also top quality. But
this cognitive heuristics is replaced by an- Another interesting result of this re-
other one, which comes in handy: “what search refers to the gender terms of the de-
is German is top quality”, thus avoiding cision to purchase and install windows: this
the negative tension given by the present is made at the initiative of women, who are
inancial constraints. In this category, we more preoccupied with domestic comfort.
should probably add the largest part of Nevertheless, I tend to believe this does not
end-users. his heuristics is ofered by come as a surprise because women are, more
the positive stereotypes that Romanians traditionally, interested in “home comfort”
show towards German products and, one in Romania (Drazin 2009).
may say, towards imported products, in he inal option is putting this date in an
general. (G. J., comment about the mar- equation: the lowest price window, fulill-
ket study 2008) ing most of the previously set requirements
(especially the German origin of the proile).
Consumers considering there is a direct he German origin of the window came to
link between the brand fame and the quality be perceived in such a difuse manner as a
of the window are part of a diferent category. discriminating factor that it cause German
hey usually hire the services of a specialist “second-hand termopane” to emerge on the
in advance to double the chances of a long- Romanian market; the public does not hold
term purchase. he last category is represent- back from purchasing those, against any
ed by those who make their choice function strategic rumour one tends to word when
of the material the window is made of, which one thinks the frames of a window must
determines its resistance in time. adapt to the frame set by the builder and not
Regarding the inluencing factors in- vice versa.
volved in the decisional process of purchas- My interlocutor, the entrepreneur Petre
ing the window, these are determined by a Brad, evaluated the importance of an op-
series of perceptions and inluences: timum installation of the window, another
detail contributing to the window qual-
a. he perception according to which the ity, as follows: “he installation accounts
termopan window is a direct part of what for 50–60% of the window quality because,
is – subjectively – deined as the comfort if you do it wrongly, even if the window is
of a home. top quality, you will have problems. It’s like
installing a Mercedes to work as a window
b. he indirect social pressure: most fami- in a run-down cottage!” his type of plastic
lies install this type of windows as a sym- comparison – a top quality object placed in
bol of their social condition; installing a wrong context – that the players in this
thermal insulated windows turned into industry present, makes us think the pub-
a “fashion”. lic enters the excessively consumerist logic,
exclusively discriminating between diferent
c. he perception regarding the price of options based on brand fame. Hence, the
thermal insulating window: consumers conclusion that the window becomes an ob-
consider this kind of “solutions” have now ject of consumption just like any other.

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tives – young people, of maximum 35 years


of age – is most of the times highly technical.
his makes it impossible to be deciphered
and it places the customer in the position of
a completely infantilised actor, who waits to
Is this still a window? How to sell a be revealed the mysteries of the components,
termopan which turn the window into something
magical: it will be soundproof, prevent the
Last spring I was involved in the termopan sun from turning the lat into an oven dur-
market research, looking for the most suit- ing summer and thus will provide for lower
9) The same rheto- able windows to replace the old wooden- maintenance expenses.9 All these will hap-
ric is employed
by the authorities,
framed ones in the apartment I had just pen if and only if... from now on the win-
who started the moved in. Ater the irst few experiences, I dow becomes a multiple-variable equation
national thermal decided upon the sketch of the windows and which the sale representatives solve right
rehabilitation
program a few balcony door, printed in dozens of copies to under the customer’s eyes. his type of situ-
years ago. serve as a model for requesting a price ofer, ation may be assessed by non-standardised
could become a good research instrument. goods (Crăciun 2009), which “leads to an
hen I spent weeks combining the im- informational asymmetry between the seller,
mediate utility of this approach with the aca- who gets something certain and of certain
demic one: I visited 20 shops and negotiated value in return, money, and the buyer, who
price ofers, had either friendly or routine gets something uncertain and of an uncer-
and boring technical conversations. Part of tain value”. When the customer does not
my friends’ and termopan experts’ sugges- understand something, which is very likely
tions (taken from specialised internet fo- to happen and – from the sales representa-
rums) regarding the desirable standards of tives’ perspective – something to be desired,
termopan turned into a similar number of he is shown the range of products and then is
anguished topics, but also into fertile conver- let to play with the window components just
sation topics with sale representatives. like a car buyer is allowed to test-drive a car.
Ater collecting all ield experiences, I re- hen they have the recommendations and
alised each discussion (sometimes featuring discussion about the price.
the same characters) is a unique event as the For a highly skilled sales representative,
sale of termopane windows rather seems to the price of a window has the characteristics
be a haggling, where factors have rhetorical of a chemical formula: if, upon the irst price
capacity, gender, the signs of belonging to a proposal, the customer’s expectations are
presumed social class. being contradicted, the sales representative
he performance dimension of termo- looks for a solution: THE SOLUTION. hat
pane window sale I will further discuss is is, a window with characteristics close to the
of capital importance in the relation estab- ones desired by the customer but at a lower
lished between the actors confronted with a price or by keeping the price but adding cer-
product catalogue. Most oices I visited had tain accessories to the purchased package. In
a shop window with direct access from the two shops I was even ofered the opportunity
street, where the sections of the windows are to purchase the windows in instalments at a
exposed (the mystery of this object must be very low interest rate.
revealed, right?). he shopping windows had Technological innovation plays a major
stickers with logos of the companies (usually role in the double-glazed window sale dram-
German ones) producing double-glazed win- aturgy. Beside the little tricks that make mi-
dow proiles. he carriage-layout oice allow nuscule details reach the dimensions of little
the buyers to visit the range of available prod- miracles (for example, the way the window
ucts so that these could be seen, touched, used. turns several axis), the customer may test
he vocabulary used by sale representa- how diferent types of glass ilter strong light

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if he is to be persuaded to buy a more expen- ater many years, she noted the large number
sive top quality window10. Obviously, as the of termopane windows installed in run down 10) I think that,
in this way, sales
customer cannot empirically test the scientif- apartment buildings. Her surprise received representatives
ic validity of the “experiment”, the only thing a very simple answer from a Mayor’s oice make use of one of
let for him to do is to be amazed of what lies clerk: most of the miners let unemployed af- the main preoccu-
pations Bucharest
in front of his eyes. A very important detail: ter massive layofs in the mid 90’s had gone people have each
none of the sale representatives asked me for to Italy to ind a job. hey sent money to summer: their fear
of heat, mani-
any technical information about the type of their families and a signiicant part of it was fested as cohorts
wall where the window was to be installed invested in the household, mainly in termo- of customers in
shops selling air
and they did not recommend any “special pane windows, not only for their technical conditioners.
care” for it ater installation. Moreover, when qualities but because they could be interpret-
I asked about potential problems – mould, ed by the neighbours as a proof of their hard
fungi, etc. – that double-glazed windows work and wealth: “so people see they made a
might cause, things I had read about on in- living and do not waste their time there!” At
ternet forums and in magazines, none of the that time, double-glazed windows, like any
sales representatives gave me a relevant an- new technology, were costly and not every-
swer. Termopan cannot fail! body could aford it. hus, the termopan be-
came an element implicitly associated with
social recognition.
While carefully observing the social and
cultural trajectory of this object, I realised
A hole in the wall? The social life of that, in most cases, when somebody pur- 11) Și-o mașină mai
de neam
the termopane chased an apartment, he began (and some- Și-o să ai în loc de
times ended as well) with termopan windows, geamuri
Once people realised the importance of then a similar step was taken for closing the La ferestre, la fere-
stre... termopan!
energetic eiciency, windows started to balcony. Closing the balcony and turning it (s.m.)
play an increasingly important role in into a thermal shield against the elements was Fă-te (fă-te!) avocat,
Săndele!
the building industry. Windows were not common practice during socialism. In his Termopane, termo-
regarded as products that simply cover a paper discussing these practices, Florin Po- pane,
Termopane, termo-
hole in the wall, but as elements inluenc- enaru discussed with some apartment own- pane, tata...Fă-te
ing both the aspect of the entire build- ers and they exposed their reasons as follows: (fă-te!) deputat!
Termopane, ter-
ing and its energetic eiciency. Widely mopane, fă-te șef
known as “termopane”, windows are no Elena, a lawyer, remembers that, in win- de stat!
Termopane, termo-
longer a sign of wealth, but one of smart ter, the entire balcony was covered in pane, of-of
investment. (www.aplast.ro) snow and sometimes the snow got into (Fă-te!) Fă-te șef
de stat!
the room, due to the bad inishing of
Ater 2005, double-glazed windows had the windows. Before deciding upon clos-
become such a valued social status indica- ing the balcony, Elena and her husband 12) The thermo-
pane also marked
tor, that it entered pop culture by means of used to sleep in the same room with their the recent history
a music hit of those times: “Termopane, ter- son, as it was very cold […]. Mr. Ungu- of Romanian poli-
mopane!” of artist Florin Chilian11. For that reanu gives extensive explanations for tics. Two years ater
losing the 2004
matter, the song was imposed on me by the the precarious living conditions in these presidential elec-
Realitatea TV producers – against my hum- apartment buildings. hey conirm the tions, the former
PM, Adrian Năstase
ble protests – as a soundtrack for a documen- problems people had to deal with: “hese was involved in a
tary about glass cutters/glazers TV12. he apartment buildings (in the neighbour- corruption scandal.
He was accused of
termopan had become a recurrent discussion hood I studied) were built facing the receiving as bribe
topic in the means of transport. It is now the North-East. However, everybody in this thermopane win-
dows for his man-
time to narrate about an observation made city knows this is the wind direction here. sion in downtown
by a friend of mine during a research in hey were wrong ever since the begin- Bucharest from a
businessperson.
Valea Jiului in 2005. Returning to that area ning”. (Poenaru 2008: 26–27)

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Bogdan Iancu

Poenaru (idem.) leaves the interpretation taking out the paper balls that tourists used
of closing the balcony aside, explained as a to seal the windows with during extremely
necessity, indicating that a closed balcony sig- cold windy winter days, trying to make them
niied belonging to a stringer or weaker infor- preserve the heat coming from the minuscule
mal network, function of the type of materi- heaters. Later on, loyal/regular tourists re-
als used for this intervention. In this way, the turned to spend their holidays at the same bed
balcony became one of the situations in which and breakfast. My friend’s brother was ques-
people “could evaluate their symbolic capital tioned by many of them about the recent inter-
(Bourdieu 1984)” (idem). In the case of the ter- vention meant to increase their comfort: “Had
mopane window, the sign of distinction was we wanted termopane, we could have stayed at
provided for a while by the brand printed on home. We have them at home, too!”.
the plastic wrap stuck to the window and which his story illustrates a more and more
apartment owners kept for a long time. Never- common perception expressed in the daily
theless, when the branded plastic wrap is taken discourses of a certain public that we might
of, the materiality of the termopan is hard to characterise as snobbish, irritated by the in-
assess in terms of a distinctive quality. he inite numbers/layers of termopan used not
termopan window inishings usually take over only in households, but also in the archi-
this dimension, being able to make the difer- tecture of facades and all sorts of kiosks in
ence between diferent aspirational situations. Bucharest and throughout the country. Even
when masked by a layer imitating wood tex-
ture, the termopane does not seem to inte-
grate in a desirable rural tourism aesthetics;
thus, it becomes an infected object, which
Bad termopan and the food-for- pollutes the landscape.
thought termopan A few scandals have been recently covered
by the Romanian media, which acted ap-
Here is another story I ind interesting for the palled at the fact that several patrimony mon-
transformations entailed by the appearance uments have been accessorised with termo-
of the termopane window in households, but pan windows. Media discourses place these
especially for the emergence of certain nega- “termopane” on the position of objects that at-
tive perceptions of cultural content (there are tack the live substance of the national culture:
also negative perceptions regarding the poten-
tially polluting factor of termopanes in domes- Transforming one of the oldest stone-
tic spaces) due to the presence of this object. I carved churches, built in the 18th century,
was told this story by a friend of mine, whose in a termopan and polyurethane foam
brother built a “traditional” bed and breakfast kitsch is the latest example of carelessness
in the mountains a few years ago. Out of eco- and ignorance. In 2010, the priest decided
logic enthusiasm, he used building materials to replace the old windows with termo-
for the structure similar to those used by the pane. he parish priest claims he did so
villagers in that area. All the windows of the in order to prevent the church from deg-
building had classical double wooden frames. radation. he church carved in a stony
he bed and breakfast was a real success during mountain in Aluniș was built back in
the irst two years; the tourists appreciated the 1274. It is one of the most valuable histori-
“speciic” atmosphere completed by the tradi- cal monuments in Romania and the only
tional Romanian cuisine, etc. Two years later, church of this kind in which services are
13) www.jurnalul. when he visited his brother, my friend noticed still held. Its face turned ugly over night
ro/stiri/observator/
biserica-din-
that those beautiful wooden-framed windows by termopane windows, much to the hor-
secolul-al-xiii- had been replaced with termopan windows, ror of the tourists and local people who
lea-renovata-cu- plated with a layer imitating wood texture. he come to pray in this house of worship.
termopan-559696.
html young entrepreneur told him he was fed up (Micu 2010)13

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The Golden Age of Termopane. The Social Life of Post-Socialist Windows

„Unde ești tu, Țepes Doamne? (Where are During my research, I saw several places af-
you, Lord Vlad the Impaler?) – this is the fected by these post-termopan “diseases” and
question asked by many appalled historic I listened to many similar stories. According
restoration experts with reference to the to specialised magazines, but without getting
termopane recently installed in the throne into technical details, most of these problems
hall of the Citadel of the famous ruler.” are due to the fact that windows are inad-
(news caption in a PRO TV news pro- equately placed in the speciic ecologic context. 14) stirileprotv.
ro/stiri/social/
gramme from January 29th 2011)14 he errors are the result of embracing this cetatea-de-scaun-a-
object with such enthusiasm, that it eludes cir- lui-tepes-proaspat-
“Run-down Târgoviște Citadel with termo- cumstances. Here is an analysis with anthro- renovata-peretii-
plini-de-igrasie.
pane. he restoration cost EUR 3.5 mil- pological potential (as well) of this phenome- html
lion.” (news caption in an Antena 3 news non, carried out by an engineer two years ago,
programme from January 29th 2011)15 in a specialised magazine: 15) www.antena3.
ro/life-show/
cultura/cetatea-
he last two news captions previously Closing the balconies became a habit when targoviste-in-
mentioned are a signal of the fact that, af- we talk about the renovation of apartments. paragina-dar-
cu-termopane-
ter this kind of restoration, using termopan Problems such as condensation, leakages restaurarea-a-
windows, the patrimony building started to and aesthetical issues that occur later on costat-3-5-milioane-
euro-117693.html
degrade physically. his kind of problems are are due to the wood/glasswork as a prod-
frequently signalled by an important num- uct and to the clumsiness of those doing it.
ber of apartment owners, who accessorised Unfortunately, people ignore the fact that
their homes, balconies and bathrooms with balconies were not conceived to be included
termopan windows. hese problems usually in the thermal insulation of the building. In
occur due to excessive humidity and/or fungi case of individual apartments in multiple-
on the walls. loor buildings, the need for airing spaces

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got solved through balconies. he balcony probleme” – GFF magazine (GFF is an acro-
is a space, part of the apartment, where one nym for “Geamuri Ferestre Fațade” – Glass-
can satisfy his needs to communicate with es, Windows, Facades), unspeciied date)
the exterior directly. Meanwhile, the role
of the balcony in the apartment tends to We should remark that, even if closing
change. he lack of storage spaces, the rela- the balcony is not recommended, as it has
tively reduced dimensions of rooms, the lack not been included in the building envelop-
of laundry drying rooms lead to the owners’ ing, only few apartment owners think about it,
attempt to increase their useful volume by and those selling this type of interventions are
closing the balconies. hus, they minimal- even fewer. Moreover, as a historical payback
ise the initial role of balconies, that of open for the fantasy years of closing the balconies
rooms exposed to the exterior. he issues during socialism, no balcony stays open due
occurred when closing the balconies are to the national and local thermal rehabilita-
due to the fact that architects did not project tion programmes. As I have previously shown,
including the balconies in the entire build- the colours of these thermal envelopes tend to
ing enveloping (s.m)”. (Dragoș Sima, “Închi- make for the payback for the classic grey of the
derea balcoanelor, o operațiune nu lipsita de Romanian socialist buildings.

Conclusions nomenon – let us call it “thermopanisation”


– can be better understood if one does not re-
David Kideckel (2010) noted that, in post- gard it as a rupture: even if it has the nature of
socialist Romania, as “work and production a technological innovation, it was adopted in
were less and less used as identity sources, they speciic ways that communicate with the in-
latter started being built around consumption habiting styles of the socialist times through
practices”. hese practices are characteristic of a sort of historical payback it seems to pro-
the “new lifestyles inluenced by consumption” duce. he origins of the bulimic termopan
and they had direct and “signiicant efects consumption in Romania are compared with
over homes and inhabiting styles” through other eastern countries (igures fully con-
“refreshing them with a series of modern func- irm this presumption), where this object was
tionalities”. One of these functionalities – and adopted with a temperate enthusiasm exactly
there are quite a few! – based on which the in the precarious inhabiting style it seemed
home became the “domain of spontaneous to eliminate. In addition, socialist inhabiting
expressivity of an authentic self/ego” (Crăciun styles do not appear to be signalled as such a
2009) is, for sure, the termopan window. In big phenomenon as was the case of Romania.
this chapter, I have made arguments based on In this new world the classic wooden-
ethnographic examples, a market study but framed windows that Romanians adjusted with
also bibliographical references regarding the duct tape or sealed with paper balls and cloths
fact that this fetish-like object of the relatively “do not ind their place anymore” (Drazin 2009)
recent local domestic material culture marks because termopan windows are the new instru-
the transition from an ordinary accessory to ments of “adding meaning to the world” (idem),
an object of consumption. his is charged and these “fetishised objects are not only ac-
with a number of diferent social and cultural cessories, neither are they simple cultural signs
signiicances, function of the way in which among other signs” (Baudrillard 96: 52). If the
“this similar material world” is diferently un- domesticity in Suceava during the irst decade
derstood and “appropriated with the purpose of this century was made of wood (Drazin 2001),
of building the self” (Crăciun 2010). we may say, on the same note, that the domestic
he local dimensions speciic to this phe- modernity of 2010 is made of termopan.

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Title: “Du couteau à la maison. Pratiques et matérialités de la réussite au village de Certeze” 

Author: Daniela Moisa 

How to cite this article: Moisa, Daniela. 2011. “Du couteau à la maison. Pratiques et matérialités de la réussite 

au village de Certeze”. Martor 16: 34‐51. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
established in 1996, with a focus on cultural and visual anthropology, ethnology, museum studies and the dialogue 
among  these  disciplines.  Martor  review  is  published  by  the  Museum  of  the  Romanian  Peasant.  Its  aim  is  to 
provide,  as  widely  as  possible,  a  rich  content  at  the  highest  academic  and  editorial  standards  for  scientific, 
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Martor (Revue d’Anthropologie du Musée du Paysan Roumain) est un journal académique en système peer‐review 
fondé  en  1996,  qui  se  concentre  sur  l’anthropologie  visuelle  et  culturelle,  l’ethnologie,  la  muséologie  et  sur  le 
dialogue entre ces disciplines. La revue Martor est publiée par le Musée du Paysan Roumain. Son aspiration est de 
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Daniela Moisa

Au centre de Certeze,
une équipe de
constructeurs s’en va
au travail (2005)

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Du couteau à la maison.
Pratiques et matérialités de la réussite au village de Certeze

Daniela Moisa
Daniela Moisa est stagiaire postdoctorale au Département d’Anthropologie de l’Uni-
versité de Montréal. En 2010, elle a soutenue une thèse en ethnologie, à l’Université
Laval portant sur « Les maisons de rêve au Pays d’Oaș. (Re)construction des identi-
tés sociales à travers le bâti dans la Roumanie socialiste et postsocialiste ».

Résumé mots-clefs
Pour les habitants de Certeze, c’est une question d’honneur de bâtir une maison la maison de la réussite,
à Soi. Posséder un bâtiment « moderne » ou « occidental » est la principale honneur, vendetta, mariage,
matérialisation de la réussite individuelle et de la famille. Mais qu’est ce que (post)socialiste, Certeze.
réussite et honneur signiient-elles ? Au moyen des théories du material culture,
nous allons démontrer que la joute en maisons tel qu’on l’a observée pendant une
recherche de terrain menée entre 2001 et 2005, à Certeze n’est pas un phéno-
mène absurde et chaotique. Plus que l’expression d’un devoir envers la famille,
ce que nous appelons la maison de la réussite de Certeze est un véritable capital
matériel, social et symbolique destiné à situer et à déinir l’individu dans la com-
munauté. Ain de faire de son propriétaire un MOI honorable et authentique (Gof-
man 1998), la maison de la réussite se nourrit de toute source de valorisation,
sans tenir compte de ségrégations si chers aux anthropologues : passé et présent,
ici et ailleurs, matérialités « occidentales » et institutions anciennes locales telles
que la vendetta. Autrement dit, la maison de la réussite joue (avec) et déjoue la
séparation problématique entre la « modernité » et la « tradition ».

1) En 2005, 80%

À
de familles de
partir de Certeze, village roumain dont mation permanente de l’espace se traduisant Certeze avaient au
le surnom est « Le petit Paris », nous par une concurrence ardue pour « avoir la moins un membre
qui travaillait ou
nous intéressons à la relation entre les maison la plus grande, la plus belle et la plus qui avait travaillé
pratiques résidentielles et les constructions moderne » (Certeze, 20022). en Occident. Bien
que le nombre des
identitaires dans leur sens social, avant et En s’appuyant sur plusieurs enquêtes de hommes à partir
après la chute du régime socialiste. Situé dans terrain menées entre 2001 et 2005, auprès des reste toujours
majorittaire (80 %),
une région périphérique de la Roumanie, le habitants de Certeze, cet article montre que la les femmes partent
Pays d’Oaș, qui s’engage depuis les années (re)construction de la maison nommée « de aussi (20%). Il
s’agit surtout de
1970 dans une ample mobilité du travail sti- type américain », « autrichien » ou « français » femmes mariées,
mulée par les projets de construction de la est rythmée (Deleuze 1987) par l’honorabilité âgées de 30 à 50
ans. Il est impor-
nouvelle société socialiste (Velcea 1964, Focsa individuelle et familiale qui renvoie à l’insti- tant à retenir que
1975, Lagrave et Diminescu 2001, 2003), Cer- tution traditionnelle de l’honneur, la vendetta. 95 % de personnes
parties reviennent
teze est marqué par l’apparition d’un autre Plus largement, nous avançons l’idée que dans dans leur village
d’origine où
phénomène, celui de la (re)construction de les sociétés postsocialistes, la logique pratique se trouvent la
maisons nommées « modernes ». Il s’agit de de l’extension et de la transformation de l’es- famille et la rési-
dence principale.
bâtiments privés, visibles par leur verticalité pace domestique est reléguée dans l’ombre,
(ils ont un ou deux étages), par leur formes d’une part par la présence, encore très active,
carrées qui rompent avec le paysage du village de plusieurs réseaux de sociabilité tradition- 2) Ain de protéger
nos informateurs,
« traditionnel » crayonné par les ethnologues nels (familiaux, parentaux, amicaux, de voisi- nous avons choisi
(Focsa 1975, 1999). L’ouverture des frontières nage) et, d’autre part, par l’augmentation des de ne pas publier
leurs noms. Nous
après 1989 a amené les Certezeni à tourner les motivations symboliques, notamment l’hono- utiliserons le terme
yeux vers l’Occident, nouvelle destination de rabilité individuelle et familiale qui, dans le générique d’habi-
tant, et fournirons
la migration du travail1. Ce contexte à la fois cas de Certeze, renvoie à l’institution tradi- si nécessaire son
nouveau et ancien pousse le phénomène bâtis- tionnelle de l’honneur, la vendetta. âge, l’année et le
lieu de l’entrevue.
seur, déjà existant sur place, vers une transfor- Selon nous, la réussite est bien solide,

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Daniela Moisa

À Certeze, les que la réussite ne soit plus l’apanage


maisons de « type
occidental » sont
des élus ou reliée à un héritage so-
plus ou moins inies. cial ou culturel hors du commun.
À côté, les hommes
semblent bien insi- À l’intérieur de la société moderne,
gniiants (2005) tout homme peut réussir car il a en
lui tout ce qu’il faut : de la volonté3.
Si l’homme moderne est perdu, on
lui ofre des recettes de réussite en
amour, en afaires, en beauté, dans
la vie familiale, etc. Contraire-
ment à la in du XIXe siècle où les
destinées des élus étaient inacces-
sibles, en 2010, acteurs, politiciens,
hommes de culture deviennent des
3) La réussite de modèles à suivre4.
l‘homme moderne
est prise dans le
concrète et présente à tous les niveaux de la Dans la lignée des mouvements écolo-
paradigme kantien société. Elle tire sa vitalité de sa visibilité, de la gistes de dernière heure, la réussite est de
de l’être.
capacité de communiquer un message sur son moins en moins liée aux idéaux modernes
producteur ou ses consommateurs et surtout de faire carrière et de se démarquer dans l’es-
4) De plus en de se faire (re)connaître en tant que telle. Cette pace public. Elle se déinit par un retour à la
plus de livres sur
des personna-
matérialité n’est pas igée, mais mouvante, coquille familiale, à la maternité, à la nature,
lités politiques, changeable et surtout sans préjugés car elle est aux sentiments et aux puissances imperson-
économiques
ou du showbizz alimentée par un « polythéisme des valeurs » nelles (Mafesoli 2003 : 39).
« dévoilent » le(s) (Weber 1964) qui ne tient pas compte de fron- Mais dans toutes ces approches, anciennes
secret(s) de leur
réussite. En 2011, tières entre avant et après, entre modernité et et nouvelles, le matériel est moins évident. La
des titres tels que tradition, entre socialisme et capitalisme ou culture matérielle de la réussite est ignorée ou
« Mental gagnant :
les huit règles encore, entre le local et le global. Cette vision pire encore, stigmatisée5. Toutefois, plusieurs
de l’eicacité au vient à l’encontre de l’ensemble des théories études sur les sociétés postsocialistes (Mihai-
travail » ; « Human
relations for career forgées dans le domaine de l’enseignement lescu 2007, 2009 ; Drazin 2001) et postsovié-
and personal qui ont donné au concept de réussite (scolaire) tiques (Humphrey 2001) attirent l’attention
success : concept,
application, and un proil intellectualiste (Piaget 1978, Dimi- sur toute une matérialité visible, changeante,
skills » ; « Win- trius-Gadoury 1966). Méthodologiquement, paradoxale, qui représente et structure la vie
ning : relections
on an American nous irons également à l’encontre de bien des de ces sociétés en train de se redéinir. Les
obsession » ;
« Focusing on your
recherches (surtout en sociologie et en démo- formes qui reviennent le plus souvent touchent
customer : expert graphie) qui ont conceptualisé la réussite à à la maison (Sabev 2008, Moisa 2010) et à la
solutions to eve-
ryday challenges » partir d’une élite culturelle, politique ou éco- domesticité (Drazin 2001, 2009), à la tech-
ou « 101 secrets to nomique (Lipset et Bendix 1960). nologie (Nicolescu 2009) et au corps média-
career success » ou
« Comment je suis Dans les années 1960, ces visions élitistes tisé (Sabev 2008). La réussite « parait d’autant
devenu un écrivain et intellectualistes ont notamment été mises plus classante qu’elle se manifeste dans des
célèbre » ofrent
dans le plus pur en question (Pennati 1964, Mills 1966) par pratiques particulièrement visibles » (Cou-
esprit du marché les études de Bourdieu qui encadrent la réus- langeon 2011), dans les objets, dans des lieux.
une gamme com-
plexe de solutions site dans le champ du social et de l’existence Alors, l’action, processus traduit par le verbe
pour réussir. La de l’individu en tant qu’être social (Bour- « réussir », se nominalise et se multiplie pour
réussite est aussi
liée à la beauté, dieu 2000). À cela se rajoute les mouvements faire place aux « réussites » qui représentent ce
au perfectionne- d’émancipation qui donnent de la visibilité à que l’individu est ou veut être.
ment physique.
des catégories sociales jusqu’alors exclues des Dans la lignée des approches sur la culture
études sur la réussite : les femmes (Péchadre matérielle, nous identiierons dans la matéria-
et Roudy 1970), les travailleurs ou tout sim- lité et dans les usages de la maison de Certeze le
plement l’individu ordinaire. Le mythe du self principal véhicule (Miller 2001) d’airmation
made man (Mills 1966) américain fait en sorte et de communication de la réussite. Plus loin

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Du couteau à la maison. Pratiques et matérialités de la réussite au village de Certeze

encore, nous démontrerons que, au delà du ca- formes rondes et ovales. Les matériaux lourds 5) Cette stigma-
tisation est bien
chet « occidental » du bâtiment, sa construc- des rambardes tels que le ciment et le marbre plus large et elle
tion et sa reconstruction permanentes ne sont laissent place à l’inox, matériau plus luide, touche la culture
matérielle centrée
qu’un exercice de régularisation de l’existence plus transparent et plus brillant, qui ampliie sur l’objet. À partir
de l’individu en tant qu’être social et symbo- l’espace. Ainsi, l’exposition donne place à l’in- des années 1990, le
mouvement britan-
lique (Bourdieu 2000 : 21), à l’intérieur de la terpellation et à une culture de la séduction nique du material
communauté locale. Pour ce faire, nous com- (Baudrillard 1988). Ce n’est plus le promeneur culture procède à
la réhabilitation de
mencerons par présenter la signiication de ce qui regarde, mais c’est la façade qui oriente et l’objet, en le resi-
que nous appelons la maison de la réussite6 attire le regard. tuant à l’intérieur
des dynamiques
de Certeze, puis nous continuerons par une Dans la même logique, l’entrée principale sociales et identi-
courte description de la vendetta et de son de la maison se distingue par un escalier en taires (voir notam-
ment Daniel Miller
lien avec le phénomène bâtisseur. Dans une marbre, couvert parfois de tapis rouges, par 2001, Christopher
deuxième partie, nous présenterons la joute une rambarde en inox et des objets décora- Tilley 2003).

en maisons au sein de l’institution du mariage tifs. Généralement blanche, la porte est en


et des structures de sociabilités, communau- aluminium, matériau qui remplace le bois 6) Ce concept a
été amplement
taires et de voisinage. Nous terminerons par traditionnel. Les vitres sont d’un verre épais déini et expliqué
quelques rélexions sur ce que signiie « réus- et isolant, mates ou fumées, aux ornements dans ma thèse de
doctorat intitulée
sir » dans le village de Certeze et, plus large- et aux formes variés. Les coûts vont de 300 Maisons de rêve
ment, dans les sociétés postsocialistes. € à 900 €. Les fenêtres faites de nouveaux au Pays d’Oaș.
(Re)construction
matériaux, varient par leurs formes : carrées, des identités
rondes, ovales ou en ogive. Les nouvelles sociales à travers
le bâti dans la
commodités apportées par les fenêtres dites Roumanie socialiste
I. La maison de la réussite. Déinition termopan (en PVC : elles sont isothermes et et postsocia-
liste, soutenue à
et caractéristiques antibruit) sont intégrées dans une culture l’Université Laval,
locale de l’exposition. Leur fonction n’est pas Canada (2010).

e paysage architectural de Certeze n’a rien uniquement « isolante » mais relationnelle


L de l’image du village telle qu’on peut la voir
dans les albums de Ionita Andron (1977) ou
et communicationnelle car ces fenêtres sont
d’abord le signe de la réussite économique et
dans les musées ethnographiques roumains. sociale du propriétaire. En outre, à l’exposi-
Ce que les Certezeni appellent la « maison tion et à la communication, s’ajoute la ruse,
de type occidental » fait référence à des bâti- car l’objet permet au propriétaire de jouer
ments massifs, sur deux, trois et même quatre avec l’autre en empêchant le regard de trop
étages. L’extérieur des murs est peint dans des avancer à l’intérieur.
tons pastel (jaune, mauve, rouge ou rose) ou La marque occidentale de la maison de la
couvert de matériaux dispendieux tels que le réussite est donnée principalement par le toit.
marbre ou le granit. Les formes sont
séduisantes et diverses : la géomé- L’œil qui cache
et qui surveille
trie carrée, symétrique, dominante (Certeze, 2004)
en 2001 et 2002 s’arrondit en 2005,
ain de laisser place aux courbes et
aux méandres. Plusieurs astuces
font en sorte que le bâtiment enva-
hisse la rue : le mur de la façade
avance par des piliers massifs en
béton, rappelant les maisons améri-
caines imitant le style victorien. Les
balcons se multiplient et changent
de forme d’une année à l’autre. La
forme carrée, dominante à la in des
années 1990, est remplacée par des

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Daniela Moisa

Qu’il soit de « type français », c’est-à-dire à alourdie non pas par l’accumulation d’objets,
deux pentes, ou de type « américain », à une mais par les tons des lumières réfractées par-
seule pente, en forme d’arche, sa construc- tout dans la pièce. Le plancher est couvert
tion et son installation impliquent d’impor- de marbre ou de plaques massives de grès
tantes dépenses : aux ornements loraux ou géométriques. Le
«Un toit en arche peut coûter jusqu’à 20.000 canapé en coin, en cuir, imitation cuir ou en
€. Avant, ils le faisaient à deux pentes. Les tissu, souvent accompagné par deux fauteuils
maisons avec un toit en arche se font de- de même facture, encadre la table basse, en
puis l’an dernier. Il y a un an, il y en avait bois ou en verre.
deux à Certeze. Maintenant, d’autres Le passage vers la cuisine se fait facilement.
ont commencé à en bâtir. Ils coûtent très Contrairement à la cuisine traditionnelle qui
cher. N’importe qui ne se permet pas de est un lieu clos, isolé du reste de la maison et
construire un toit de type américain. Le qui a un usage multiple (manger, dormir, so-
matériel à lui seul coûte 50.000 € (Habi- cialiser), la nouvelle cuisine est ouverte, très
tant de Certeze, propriétaire d’une maison visible et accessible, autant pour les membres
de « type américain », 48 ans, 2005). de la famille que pour les étrangers. Ce que
Mais le toit n’est rien sans la mansarde. les Certezeni appellent bucataria ca în occi-
Quoique pourvue de grandes fenêtres, la dent (la « cuisine comme en Occident ») ou
mansarde reste vide ou devient un lieu de dé- tout simplement moderna (« moderne »), est
pôt de matériaux de construction ou d’objets composée d’un coin cuisine doté d’appareils
désuets. Elle vaut plus par son extérieur que ménagers :  le réfrigérateur, la cuisinière, le
par son intérieur, par sa marque occidentale lave-vaisselle et la machine à laver. Sur les
que par la fonction première qui lui était as- meubles, les appareils électroménagers al-
sociée : celui de lieu habité. ternent avec les assortiments de casseroles.
Tout comme l’extérieur, l’intérieur et son Les murs sont couverts de faïence, le plancher
aménagement portent la marque de l’Occi- est en grès. À côté, la salle à manger est dotée
dent. Le salon-ul (le « salon », nom qui s’ex- d’un canapé dit « en coin » et qui encadre la
plique par la principale destination de la mi- table haute. Souvent, le lieu réservé à la salle
gration des Certezeni : la France) est la pièce la à manger est intégré au salon. Dans toutes
plus grande et la plus ouverte de la maison en- les maisons que nous avons visité, cette cui-
tière. Il est séparé du coin cuisine et de la salle sine reste impeccable. En efet, la majorité
à manger par des colonnes ou par des murs des activités quotidiennes, dont préparer le
sectionnés en forme d’arcade ou de carrés. Sa repas ou manger, se déroulent dans la cuisine
coniguration ouverte est inhabituelle pour ce d’été, située en arrière de la maison de type
qui représentait le lieu de réception des mai- occidental, de sorte que la cuisine de type
sons traditionnelles, toujours séparé du reste occidental reste impeccable en tout temps.
7) L’isolement phy- de la maison par le couloir et par la porte7. La salle de bain, fonctionnelle, est également
sique s’associait
aussi à un tabou
Contrairement à l’apparence chargée de un lieu d’exposition : la faïence, le grès, la
comportemental la belle chambre traditionnelle, les murs du présence du jacuzzi apportés de l’occident
car les enfants
n’avaient pas le salon sont dénudés de tableaux, d’icônes ou (l’Italie et la France) sont présentés par les
droit d’y aller ou les de tissus. Cependant, la simplicité n’est pas Certezeni comme une matérialisation de la
adultes ne l’utili-
saient que pour des aussi sobre qu’elle en a l’air, car des faux murs « civilisation » et de la « modernisation ».
occasions spéciales. aux formes luides, rondes, ovales, ondulées À Certeze, la construction de la maison
Symbole de la
réussite familiale, ou en demi-cercle sont installés par-des- n’est pratiquement jamais achevée. Une fois
« la belle chambre » sus les murs proprement dits et sur le pla- élevé, le bâtiment s’engage dans un processus
devait être propre,
impeccable en fond. Entre les deux couches, de multiples de transformation, d’adaptation, d’agrandis-
tout temps. ampoules encastrées éclairent l’espace en sement, de changement et de remplacement
dégageant une lumière qui prend la couleur des matériaux les plus anciens par d’autres
de la pièce. L’installation des miroirs ampli- plus récents. À l’extérieur, on rajoute un étage
ie davantage cette atmosphère étincelante, ou on change de toit. À l’intérieur, les murs

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Du couteau à la maison. Pratiques et matérialités de la réussite au village de Certeze

peuvent être détruits pour faire Équipe de bâtisseurs


au travail. L’an-
place à un salon plus vaste, etc. Cet cienne maison de
espace caméléon change de peau plain-pied a été par-
tiellement détruite
en fonction de ce que ses habitants ain de rajouter un
ont observé en occident, dans le deuxième niveau. À
l’agrandissement à
village même, dans des magasins la verticale corres-
spécialisés ou encore dans des pond l’élargissement
de la maison par le
séries télévisées sud-américaines. rajout d’une partie,
Ce processus fait de Certeze un moderne, dont le
fronton semble
immense chantier en travail. conforme à la mode
Pour conclure, la maison de la « américaine »
d’ondulation des
réussite de Certeze se distingue murs (Certeze, 2004)
à la fois par sa verticalité, par son
apparence luxueuse et par l’uti-
lisation de matériaux chers et
neufs. S’ajoute également une esthétique précisément, la vendeta signiiait « la ven-
déinie par les Certezeni eux-mêmes comme geance du sang » ou l’ofense par la parole
simple, propre, visant à évacuer la lourdeur (Bromberger 2001). Elle a ici la même signi-
de l’aménagement « traditionnel ». Malgré ication que la vendetta méditerranéenne8 8) Pour une image
générale sur
son apparence occidentale et le discours re- ou que le Kanun albanais (Kadaré 2000). La l’anthropologie
vendiquant l’appropriation d’un mode de vie vengeance d’un meurtre ou d’une ofense méditerranéenne
voir Albera, Blok
« occidental », c’est au salon que nous étions impliquait tous les parents et engendrait l’af- et Bromberger
invités pour discuter autour d’un verre de frontement de deux familles sur une longue (2001). Pour la
vendetta et le code
palinca. C’est la maison avec son visage occi- période. La vendeta était basée sur une rela- de l’honneur dans
dental qui pèse le plus dans le processus de tion en « face à face » (Cassar 2005 : 10), c’est- la région méditer-
ranéenne, voir Blok
mariage. En efet, pour reprendre les mots de à-dire sur une confrontation de forces qui, (1981 : 427–440) et
Jean Baudrillard, cette maison représente un localement, s’appelait cuțâtărit. Le terme est Cassar (2005).

lieu de « résolution par excès, par hypersi- apparenté au nom cuțit (« le couteau ») car
mulation en surface », exacerbation des traits l’arme traditionnelle de défense de l’honneur
« pour ne faire plus qu’un signe » (Baudrillard était le pințălus, terme régional désignant un
1988 :  29). Un signe que la majorité des Cer- couteau à lame courte.
tezeni déinissent par l’honorabilité et la réus- La vendeta signiiait également une
site individuelle et familiale. Mais que veut conduite d’airmation, de préservation et
dire l’honneur ? Et comment l’honneur, qui de défense de l’honneur. Onoarea (l’hon-
alimentait traditionnellement l’institution de neur) ou mândria (la ierté + l’orgueil) avait
la vendetta, arrive-il à nourrir le phénomène premièrement une portée sexuelle, liée à la
bâtisseur de construction et de reconstruc- prééminence personnelle de l’homme et à
tion de la maison ? la possession physique de la femme. Ce type
de relation à domination masculine (Bour-
dieu 2002 [1998]) conduisait à l’apparition
de rivalités entre les hommes pour s’assurer
II. La vendeta, l’ancienne manière de les faveurs des femmes (Cassar 2005) ou pour
réglementation de l’honneur défendre leur honneur perdu :
«Il y avait des situations où l’honneur était
e que la région du Pays d’Oaș et spéciale-
C ment Certeze, avait de particulier était la
présence unique de la vendeta qui désignait
entaché, chose extrêmement grave chez un
Osan… Déshonorer sa ille, par exemple.
On n’abandonnait qu’au moment où il
les pratiques coutumières locales de règle- le tuait. Dans les rapports avec les illes,
mentation des litiges entre les individus, les il y avait des conlits entre les « feciori »
familles et les neamuri (les « lignées »). Plus (les jeunes hommes à l’âge du mariage).

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Les parents avaient un rôle extrêmement miques qui surgissaient lorsque les options
important dans la formation du futur de la famille et du neam entraient en conlit
couple. C’était plus eux qui « aranjau » avec le choix de la ille ou du garçon.
(arrangeaient) les mariages. Assurément, La présence des deux critères, matériel
la majorité de ces arrangements étaient et moral, de même que le rôle important de
basés sur la préservation ou la transmis- la famille et du neam dans le choix du par-
sion de la fortune; sur la préservation du tenaire était essentielle au fonctionnement
« neam ». Si la ille avait d’autres options, de l’institution du mariage dans la société
si elle voulait autre chose et qu’on le décou- rurale traditionnelle roumaine en général. À
vrait, on attendait qu’elle veuille vivre avec cela s’ajoutait l’ampleur du phénomène, car
telle personne et non pas avec telle autre; « la justice du sang » dépassait légèrement la
ils commençaient déjà la lutte entre les période prénuptiale, en touchant non seu-
familles (Prêtre Mihai, 55 ans, Negrești- lement le moment de la noce, mais aussi le
Oaș, 2002). quotidien de la famille déjà constituée et de
Le moment le plus marqué par ce type de la communauté entière. Ainsi, la préserva-
confrontations était danțul (la danse), l’occa- tion de l’estime et de l’honneur ne se faisait
sion « oicielle » de rencontre et de mise en qu’en étalant certaines qualités approuvées
scène prénuptiale des jeunes en âge de se ma- et en conformité avec les normes du groupe
rier. Cette rencontre avait lieu à l’intérieur de (Homans 1961 : 98).
la Ciuperca (le « Champignon »), lieu public Bien qu’elle ait fait partie de la déinition
situé au centre du village. La danse était une de la spéciicité régionale et qu’elle ait consti-
occasion alors que la Ciuperca représentait tué le noyau du portrait de l’Osan, « prêt à
le lieu de mise en compétition des jeunes mourir pour son honneur et pour la liber-
(Musset 2001) dont l’enjeu principal était té » (Ionita 1977), la vendeta, dans sa forme
de préserver l’intégrité, donc de rester « in- ancienne de confrontation par couteau, a
touchable », et ce souvent au prix d’une vie disparu dans les années 1970. Cependant,
(Campbell 1964). la conduite de l’honneur (ierté, respect de
Une fois l’honneur de quelqu’un enta- l’autre, mesure en mots et en gestes, protec-
ché, le conlit dépassait le cadre de la scène tion de la femme et de la famille) reste très
« oicielle » de la réussite rituelle prénuptiale présente dans le discours local comme jus-
en touchant les réseaux familiaux et paren- tiication du nouveau comportement bâtis-
taux. Il faut rappeler qu’au Certeze, le sta- seur concurrentiel qui marque actuellement
tut social de l’individu était intimement lié la communauté entière. Cette justiication
à la famille :  il n’existait pas en tant qu’ego, comporte trois axes. Le premier, relationnel,
mais en tant que « ils », « enfant », etc (Bell vise la coïncidence entre le moment de la dis-
1979). L’altération de l’honneur d’une per- parition de la vendeta et celui de l’apparition
sonne touchait la parentèle entière. Dans ce du comportement bâtisseur, il y a approxi-
contexte, les parents n’étaient plus des spec- mativement quarante ans. Le deuxième axe
tateurs, mais des actants destinés à protéger est contextuel et fait référence à la sortie des
le membre de leur famille. Certezeni de leur région et à leur implica-
Outre les conlits générés par la concur- tion dans la mobilité du travail, d’abord en
rence individuelle entre les jeunes préten- Roumanie puis en Occident. Le troisième est
dants lors des rencontres à l’occasion de la l’importation de la maison de type occiden-
danse dominicale, la vendeta pouvait aussi tal, au Pays d’Oaș :
être déclenchée par l’abandon d’une ille par «Une chose est ici très intéressante. Moi j’ai
le prétendant ou par le refus de prendre en vu et j’ai été étonné. Lorsque je suis arrivé
mariage une ille enceinte suite à une liai- ici (au Pays d’Oaș), en 1976, ils frappaient
son illicite. Ce sont là quelques-unes des au couteau à droite et à gauche. Peu à peu,
9) Il s’agit d’un causes les plus souvent évoquées. La vendeta ils ont commencé à envelopper la lame
mouchoir en tissu.
avait aussi des dimensions sociales et écono- du couteau dans un mouchoir9. Seule la

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pointe du couteau restait non couverte Le type de paiement, în accord (« l’en-


ain de ne pas donner de coups mortels. tente » ou « en accord ») permet au travailleur
Depuis une trentaine d’années il n’y a plus de négocier la somme par jour en fonction
de crimes. Ils se sont civilisés parce que des heures de travail efectuées (Bradeanu
c’est l’Occident qui les a civilisés. Mainte- 1968)10 et en fonction de la diiculté des tâches. 10) Voir aussi www.
silvasv.ro/istorie.
nant, ce sont des gens « la locul lor » (à leur Faute d’une limite de paiement pré-établie ou htm, consulté le 7
place)… Cette explosion sur le plan maté- d’un temps de travail règlementé, le travail- juin 2009.
riel, au niveau de la civilisation, a rainé leur gère son temps, et le salaire inal dépend
un peu leur âme et leur comportement uniquement du zèle de chaque individu :
(Habitant de Certeze, 55 ans, 2004). «Ils (les travailleurs) recevaient 300 lei par 11) Le concept de
l’Homme nouveau
Ainsi, en plus de l’argument de la mobili- jour, donc 7800 lei par mois. En vérité, les est central dans les
té en Occident, les gens ordinaires font appel chefs d’équipe gagnaient 9000 lei par mois. régimes totalitaires
instaurés par
à une temporalité bien valorisante. La dispa- Un mineur qui travaillait dans les exploi- Adolf Hitler en
rition de la vendeta est reliée aux premières tations souterraines recevait un salaire Allemagne et par
Staline en URSS.
manifestations du comportement bâtisseur de 3000 lei par mois (Contremaître en L’homme nouveau
dans les années 1970. C’est à ce moment-là construction, 51 ans, Certeze). conçu par l’idéolo-
gie stalinienne et
qu’a lieu le passage du couteau à la maison. Ce type de contrat informel déclenche repris par le régime
une forte compétition entre les travailleurs communiste
roumain est un
qui cherchent à valoriser leur esprit de travail homme obéissant,
et… à gagner plus. Le travail au rîtas est do- travailleur et avant
tout au service de
III. La nouvelle maison des mestiqué (Goody 1979) au sein d’une culture l’établissement
années 1970, matérialisation de la de l’honneur et de la réussite encore active du régime. Ce
concept est lié à
réussite socialiste dans la société rurale en général. En plus de l’idée de contrôle
social : l’État doit
la motivation pécuniaire, très importante, le lutter contre les
vec le rîtas, travaux saisonniers qui dé- travail est accéléré par la mise en jeu de la
A butent dans les années 1960, les gens de
Certeze s’engagent dans un va-et-vient per-
ierté individuelle et masculine :
«Les hommes travaillaient comme des fous
comportements
jugés déviants :
les ivrognes, les
fainéants, de vrais
dangers pour le
manent entre leur village et le reste de la Rou- et gagnaient des sommes très élevées. Le progrès traduit par
manie. Ils fouillent des canaux, peignent des travail était très diicile. Ils travaillaient l’industrialisation
accélérée, par la
poteaux d’électricité, coupent et nettoient la jusqu’à 16 heures par jour : ils se levaient collectivisation
terre de ses racines. Oiciellement, la main- à cinq heures du matin et travaillaient de l’agriculture et
la création d’un
d’œuvre est recrutée par le bureau départe- jusqu’à huit heures le soir (Delegat [« Chef nouvel habitat,
mental de répartition de la force de travail d’équipe »] (52 ans), Certeze, 2005). communautaire et
urbain. Ainsi, la
(Velcea 1964 : 82). En vérité, les chefs d’équipe La confrontation par le travail devient très genèse de l’homme
engagés dans les entreprises d’exploitation de valorisante, d’autant plus qu’il s’agit d’un tra- nouveau va de pair
avec les réformes
la forêt, originaires de Certeze, représentent vail physique, rude, diicile (donc masculin) sociales, écono-
miques et cultu-
le lien principal entre les responsables oi- qui, en plus, n’est pas exécuté par n’importe relles nécessaires
ciels des travaux et les travailleurs. Appelés qui, mais par les Certezeni uniquement. aux changements
de l’homme, avec
delegati (délégués) par les Certezeni, ce sont Mais l’honneur est essentiellement un la création d’un
des professionnels qui travaillent dans les en- acte de présence physique et en face à face. environnement
bâti approprié et
treprises forestières nationalisées par l’État. Dès le retour au village, après des périodes de avec la création
Leur fonction oicielle de maistru, « maître », longue absence, l’autorité de chaque individu d’une esthétique
indispensable à la
est la fonction administrative située entre le est mise à l’épreuve. À cela s’ajoute l’émer- représentation de
travailleur et l’ingénieur. La période de tra- gence des critères exogènes de déinition de l’homme nouveau.
À l’aide des institu-
vail varie, selon le choix du travailleur entre l’honorabilité et de la réussite individuelle et tions, des médias,
deux semaines et six mois. Les équipes qui de groupe. À partir des années 1960, la so- du législatif, etc.,
l’État socialiste
comptent initialement une vingtaine de per- ciété roumaine est marquée par le discours conditionne les
sonnes par projet, arrivent dans les années socialiste de la naissance de l’Homme nou- individus en leur
imposant une
1980 à 100 voire même à 300 personnes, prin- veau11 qui devrait habiter un nouvel environ- pensée unique
cipalement des hommes. nement rompant avec l’habitat rudimentaire et servile. ‣

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11) ‣ Le contrôle du rural, symbole des efets néfastes de la domi- se transforme en un immense chantier de
revenu, du loge-
ment, du ravitail-
nation du paysan (Bonucci, Milza 2004; Boia travail qui se poursuit encore aujourd’hui.
lement et de la (1999) ; Arendt (1972 [1951]).). Ce discours La vendeta, quant à elle, est qualiiée de
culture deviennent
les principaux idéologique émerge avec la mise en œuvre des sauvage, d’aliénation, d’expression d’un
moyens du pouvoir grands projets de standardisation et d’urba- mode de vie arriéré que les Certezeni de-
pour construire une
nouvelle société nisation de l’architecture rurale. Le moment- vraient abandonner14.
et pour la peupler clef de cette perception du changement de Tous ces éléments à la fois externes et
d’un être nouveau,
capable de faire visage de la société roumaine est marqué par internes au milieu provoquent une mutation
fonctionner la la loi appelée P+1 ou P+2/197412 qui oblige les structurelle et fonctionnelle de l’ancien code
machine totalitaire
[Batard-Bonucci et propriétaires de maisons des rues principales de l’honneur articulé autour de la vendeta.
Milza (dir.) 2004]. à construire à la verticale et à respecter des La maison absorbe toutes les énergies indivi-
modèles standards de maisons reproduisant duelles et familiales car, en tant qu’image de
12) La loi no. un habitat de type urbain (Focsa 1975). son propriétaire, c’est à elle de communiquer
59/1974 est émise
par la Grande As-
Pour les gens de Certeze, l’apparition de et de témoigner de l’honorabilité des indivi-
semblée Nationale cette nouvelle loi, qui impose un et même dus et de la parentèle. La maison moderne
(Buletinul oicial
[Bulletin oiciel] no. deux étages et une planimétrie standardisée se trouve ainsi au centre des enjeux sociaux
135, 01/11/1974). n’est pas ressentie comme une contrainte ou et symboliques régionaux destinés à assurer
Dans ses mémoires,
Gheorghe comme un bouleversement dans le sens né- une bonne alliance matrimoniale et, implici-
Leahu, architecte gatif du terme13. Au contraire, elle est en ac- tement, une place honorable à l’intérieur de
et membre du
« Comité pour les cord avec une initiative personnelle et indivi- la communauté locale. Il ne s’agit donc pas ici
problèmes des duelle. La construction de la nouvelle maison du remplacement d’un comportement iden-
conseils popu-
laires » se rappelle moderne comme projet individuel et familial titaire, mais d’une « practical selection and a
des deux lois, le des Certezeni, sous-tendu par le rîtas et par critical reweaving of roots » (Cliford 2004 :
P + 1 et la loi de
rétrécissement du l’argent gagné, s’intègre paradoxalement à 157), c’est à dire de l’ancien code de l’honneur.
territoire habité. l’intérieur des projets du pouvoir central :
Le but était la
concentration de la «Dans les années 1980 on a imposé la
population rurale
dans des structures
construction à la verticale. Sous Ceau-
habitationnelles de sescu c’était interdit de construire hors du IV. « Marier maison avec maison »15 :
type urbain tout en
gardant le système périmètre, donc ils ont commencé à bâtir Domestication de la maison
de production un étage. Au début ils ont fait scandale, de type occidental à l’intérieur des
rurale, aspect qua-
liié par l’auteur puis la mode, l’imitation et la concur- stratégies matrimoniales
lui–même d’aber- rence entre les personnes les ont amenés à
rant : « Il y a des
ous ne pouvons pas parler de la maison
nouveaux projets
d’habitations pour
les paysans (P+1,
P+2 étages), avec
adopter les nouveaux modèles. Si le voisin
avait une maison à un étage, ils ont com-
mencé à faire aussi une maison à un étage.
N et de la joute en maison sans faire réfé-
rence à l’institution du mariage. Au village,
des morceaux de Ils avaient de l’argent car ils gagnaient les noces ont lieu în casa de nunti (dans la
terre individuels de
200 m avec espace très bien leurs vies aux défrichements. Ils maison des noces). Élevée en 2003, elle s’in-
pour la vache, le ont commencé à construire des maisons tègre dans le paysage moderne du village par
cochon, les poules
et les moutons, à un étage et tout a explosé, pour mieux son aspect massif et par le crépi jaune de ses
projets issus de la
volonté personnelle
m’exprimer. Ils sont arrivés à une concur- murs. Selon le maire-adjoint de Certeze, sa
du dirigeant. On rence si accrue, qu’ils ont commencé à construction a été possible grâce à l’efort
veut construire des
villages dotés de
construire d’une manière totalement difé- commun des membres de la communauté.
blocs avec P+1, P+2, rente, à faire toutes sortes de tours…Donc, C’est toujours à la communauté de payer les
P+3 étages, monter
le paysan – par la base et les constructions les plus nom- dépenses d’entretien. Étant donné le désinté-
excellence « gos- breuses ont été édiiées avant 1989, suite rêt total des Certezeni par rapport à l’espace
podar » individuel
– dans les logements aux défrichements (Certeze, 2002). public, l’esprit communautaire autour de
collectifs, avec des Plus loin encore, elle devient la matéria- l’administration de la maison des noces té-
morceaux de terre.
Seule une connais- lisation de la réussite de type socialiste et le moigne de l’importance de l’institution du
sance aberrante de signe « du soin attentif du Parti envers ses mariage pour les Certezeni. Elle remplace
la vie du paysan ‣
citoyens ». À partir de ce moment, Certeze en efet les tentes traditionnelles, aménagées

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Du couteau à la maison. Pratiques et matérialités de la réussite au village de Certeze

dans la gospodaria des parents Dans une rue péri-


phérique de Certeze,
du marié. la maison verte de
La noce à Certeze n’est pas un « type français »
fait son apparition
évènement intime ou familial : elle juste en face d’une
est essentiellement communautaire autre, à peine visible
derrière et qui est un
et rassemble presque toute la com- modèle des années
munauté villageoise. Cette émula- 1970. À côté, les
voisins n’ont rien
tion générale est favorisée par la pré- changé, ou du moins
sence obligatoire de la parentèle des pas encore… (2005)

deux mariés qui couvre la moitié


du village et même les villages voi-
sins. À cela s’ajoute la parentèle des
nasi, les parrains des mariés. Ces
derniers représentent l’interface
du couple, au sens où leur richesse
et leur honorabilité confèrent du La maison des
noces de Certeze.
prestige au nouveau couple sur la Tout témoigne de
scène villageoise. Habituellement, l’importance de l’ins-
titution du mariage
les familles qui font du parrainage qui contraste
sont qualiiées de gazde, ce qui dans avec le mépris des
habitants du village
le langage local signiie qu’ils sont envers l’espace
riches et qu’ils ont une très bonne public (2004)

réputation dans la communauté.


Malgré les dépenses énormes aux-
quelles les parrains s’engagent, ils en
tirent avantage car, dans la logique
de l’échange (Malinowski 1961), ils
accumulent du prestige et de la re-
connaissance de la part de la collec-
tivité. D’ailleurs, à Certeze, plus le
nombre de illeuls est élevé, plus la
famille est gazda, c’est-à-dire honorable et res- la principale scène de déroulement des céré- 12) ‣ roumain
permet de faire
pectable. Étant donné l’ampleur et la visibilité monies et rituels traditionnels. Tous chantent un pêle-mêle de
du moment, la noce représente la principale et dansent dans le salon et devant le bâtiment. tous ces éléments
entre lesquels il est
occasion pour des compétitions d’honneur et Dans ce contexte particulier, la maison sort impossible d’établir
des surenchères ruineuses. Les « pertes » éco- de son état passif (d’objet à admirer ou expo- une relation »
(2004 : 96–97).
nomiques sont donc compensées par l’acquisi- sé) ain de devenir le lieu de déploiement des
tion du pouvoir symbolique. cérémoniels traditionnelles. Cet usage local
Contrairement à la noce traditionnelle, l’éloigne davantage de son origine occiden- 13) Plusieurs
études sur les
les dépenses actuelles se multiplient par la tale ain de la travailler et de la domestiquer efets des projets
segmentation de la noce en deux :  une par- dans une logique particulière de production de standardisation
dans le milieu
tie dite « traditionnelle », et une partie « mo- et de reproduction sociale et symbolique de rural ont mis en
derne ». La partie traditionnelle, plus courte, la communauté villageoise. Après le ma- évidence son côté
catastrophique à
consiste dans le port des costumes tradition- riage à la mairie et à l’église, les participants la fois sur l’espace
nels de mariage pendant la procession vers la changent leurs vêtements traditionnels de et sur les gens. Il
faut souligner que
mairie et l’église. Avant d’aller à la mairie, le noce pour des tenues dites « modernes » (la la majorité de ces
cortège nuptial passe par la maison des par- robe blanche de mariée) et vont à la maison études sont menées
dans villages situés
rains, des parents du mari et, à la in, de la de noce où la fête a lieu. dans le centre et au
mariée. Durant ce tour des familles impli- La partie traditionnelle ainsi que la partie sud de la Roumanie
(Mungiu-Pipidi
quées, la maison de type occidental devient dite « moderne » attirent des dépenses subs- 2002) où la ruse ‣

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13) ‣ qu’on retrouve tantielles et les deux ont le même but : sortir couleurs, les lumières, les matériaux lam-
dans la périphé-
rie (Karnoouh
de l’ordinaire. L’ensemble du costume de ma- boyants remplacent toute trace matérielle
2008) était riage traditionnel peut atteindre la somme de de la « tradition » (icônes, tissus, céramique,
moins possible.
6000 euros tandis que la robe moderne, ache- couvertures, etc). La nouvelle culture maté-
14) Cronica tée soit en France, soit en Turquie, ou dans rielle porteuse du message de l’épanouisse-
sătmăreană, les
années 1978–1986.
des villes plus proches, peut également coûter ment « à l’occidentale » n’est disposée que
Les articles ne jusqu’à 3000 euros. On invite des chanteurs pour éveiller le désir et, inalement, pour
visent pas uni-
quement Certeze réputés de Bucarest. Parmi les plus convoi- « consommer » le spectateur. Le pouvoir
mais tous les tés, le chanteur de manele Cristian Guta, de- « gastronomique » (Schopenhauer cité par
villages du Pays
d’Oaș ayant été le mande 3000 euros pour une seule nuit16. Éco 2007 : 404) du lieu et des objets domes-
théâtre des ven- La noce représente aussi pour les invi- tiques ne laisse pas de place à la contem-
geances d’honneur.
tés le moment d’échanger des informations plation, apanage par excellence de l’objet
15) Cette expres- sur le couple, sur la vie du village, sur les d’art. Cette destination de consommation
sion est utilisée
tant par les gens
familles et surtout sur les maisons ofertes à de l’autre et de séduction est ampliiée par
ordinaires que la ille et au garçon. Il faut en efet mention- le jeu de dissimulation (Baudrillard 1988).
par l’intelligent-
sia locale. ner que, depuis les années 1970, les parents L’apparence étincelante du salon ou, plus
font construire une maison aux illes comme généralement, des lieux de réception, ex-
aux garçons. Dès lors, l’évaluation vise non pose et cache à la fois d’autres lieux, vides et
16) Ces sommes seulement le nombre des maisons possédées honteux tels que les étages ou les chambres
ont été invoqués
lors d’un mariage
par chaque partie (les plus riches du village à coucher, souvent nonachevées, ou l’arrière
auquel nous avons peuvent avoir jusqu’à trois maisons de type de la maison qui sert de lieu de déroulement
participé en 2005,
à Certeze. occidental, plus ou moins inies), mais aussi des activités quotidiennes, « sales ».17
la grandeur des maisons, l’originalité et l’ori- La généralisation de la possession d’une
gine des modèles, la nouveauté des maté- maison par les illes à l’intérieur de l’échange
17) Dans son livre riaux utilisés, les coûts, etc. En fonction de matrimonial augmente davantage l’enjeu des
sur « The house
beautiful in rural
ces critères, la communauté fait une véritable alliances et de la transmission patrimoniale.
Romania », Brun- enquête (Bourdieu 2000 : 164) établissant la Les parents et les garçons doivent être à la hau-
vand insiste sur le
fait qu’il y a autant hiérarchie de la réussite des deux parties. teur, voire même devancer les illes et leurs
de beauté que de Étant donné le poids symbolique du ma- familles, ain de pouvoir gagner l’attention et
laideur, de propreté
que de saleté, de riage, il n’est pas étonnant que dès la nais- l’acceptation de l’autre partie et ainsi d’éviter
simplicité que de sance de leurs enfants les parents fassent de l’humiliation. Autrement dit, une bonne al-
chargement et de
scintillement, et leur mieux pour bien se présenter devant la liance représente « un déi qui honore celui à
que les deux côtés communauté. La construction des maisons qui il s’adresse, tout en mettant à l’épreuve son
doivent être pris en
considération lors commence dès qu’ils sont très jeunes. Une point d’honneur » (Bourdieu 2000 : 31).
des analyses esthé- fois arrivés à l’âge du mariage, les enfants eux-
tiques de l’extérieur
de la maison mêmes commencent à transformer, détruire
rurale paysanne. ou reconstruire le bâtiment existant mais
Il incite aussi à
une attitude plus déjà révolu, voire même à construire une V. « Je veux une maison pareille,
critique par rapport
aux discours
autre maison, adaptée aux exigences com- mais plus haute et plus large ! »
ethnologiques munautaires du moment. La maison du futur Lupta în căși (la joute en maisons)
d’avant 1989 et
surtout à l’impact est engloutie par les nécessités du présent et ou de la dialectique du déi et de la
des contextes du contexte immédiat. Sa re-construction riposte entre les voisins
idéologiques qui
ont orienté, voire n’est que l’expression de « l’intensiication de
la vie des nerfs » (G. Simmel 1989 : 319–320 a dialectique de la confrontation qui met
élaboré une vision
utopique de la
maison rurale
« traditionnelle »
cité par Mafesoli 2003 :17) alimentée par
« des efervescences multiples, frémissements
L à l’épreuve l’honneur de la famille est
aussi puissante à l’intérieur de la géographie
(Casa frumoasă.
The House Beautiful de divers ordres, anomies innombrables et de proximité. Le voisin est l’un des « adver-
in Rural Romania, nomadismes divers » (Mafesoli 2003 : 17). saires » de la joute en maisons. Situés côte
East European,
Boulder Distributed À l’intérieur de la maison, tout est pré- à côte ou l’un en face de l’autre, les voisins
by Columbia ‣ paré pour conquérir, séduire, envoûter. Les ont des rapports directs de sociabilité. Cette

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Du couteau à la maison. Pratiques et matérialités de la réussite au village de Certeze

proximité spatiale qui conduit à Mur du salon, lieu


de luisance et
des échanges de services, de biens de séduction
et même à un rapprochement so- (Certeze, 2004)
cial par des alliances favorise aus-
si la mise en comparaison, sou-
vent source de frictions et même
de conlits. 17) ‣ University
Press, New-
Construire plus grand que le York : 2003). Nota
voisin représente le premier geste, bene : l’utilisation
dans le titre
visible, qui ébranle les relations des termes casa
équitables de sociabilité inhé- frumoasă (« belle
maison ») est
rentes au bon fonctionnement de provocatrice
la société traditionnelle. Une fois et ironique.
le déi lancé, l’individu déclassé
doit augmenter sa crédibilité.
À l’intérieur de la lutte de l’honneur, les VI. La communauté villageoise,
« armes » doivent être les mêmes. Ainsi, la ri- arbitre de la joute en maisons
poste se manifeste par la construction d’une
maison aussi grande et aussi belle que celle a joute de l’honneur n’a pas de valeur en de-
du voisin. Autrement dit, le voisin « humi-
lié » s’inspire souvent de ce que l’autre fait et
L hors du regard extérieur de la communauté
qui évalue et qui classe. Sa présence s’exprime
construit une réplique de la maison de son par gura satului (« la bouche du village »), la
voisin. Cette imitation vise les plans géné- rumeur. Să intri în gura satului (« entrer dans
raux du bâtiment ainsi que les matériaux la bouche du village ») ou, autrement dit, faire
utilisés. Cette logique imitative reste valable l’objet de la rumeur, est l’une des pire choses
aussi dans les cas où le propriétaire « humi- qui puisse arriver à une personne. Contrai-
lié » part à l’étranger. Ce qui pèse plus lour- rement à la confrontation de l’honneur, gura
dement dans le choix de l’apparence de la
maison n’est pas inalement une géographie Je veux une maison
pareille que celle de
globale et élargie, mais locale et de proximi- mon voisin, mais plus
té. D’où cette sensation première que toutes haute et plus large
(Certeze, 2004)
les maisons de Certeze se ressemblent.
Cependant, la récupération de l’hono-
rabilité ne peut se passer de l’humiliation
de celui qui a lancé le déi. Dans la majorité
des cas, la « réponse » prend la forme d’une
construction encore « plus grande et plus
belle que celle du voisin ». Ce qui au début
semble une réplique idèle de la maison du
voisin parvient à se démarquer et inale-
ment, à se diférencier : le rajout d’un étage
ou d’éléments esthétiques de détail, davan-
tage de balcons que le voisin, la couleur ex-
térieure plus foncée, l’utilisation d’un maté-
riau plus dispendieux et considéré comme
plus prestigieux, comme l’inox, contraire-
ment à la maison de l’autre qui a encore les
rambardes en marbre, etc., nourrissent le
jeu du déi et de la riposte.

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Les couleurs du l’honorabilité sont très ines, et


temps : les deux
maisons jaunes des
donc moins accessibles à un néo-
enfants cachent celle phyte. Le toit est certes important,
de la mère, toute
bleue (Certeze, 2005) mais pas n’importe lequel. Les
rambardes en inox des balcons
ou des escaliers sont plus valo-
risantes que celles en bois ou en
marbre. Faute de ressources pécu-
niaires, les propriétaires préfèrent
attendre et ne rien installer. À l’in-
térieur de la maison, les dépenses
pour la destruction des murs sont
compensées par l’accumulation de
la réussite, comme par exemple
l’installation du salon. En dehors
satului (la bouche du village) est l’instance de cet ordre microsocial, la maison de type
judiciaire qui a le pouvoir destructeur ou, au occidental tombe dans l’absurde et suscite
contraire, possède la sève de la réhabilitation l’incompréhension. Autrement dit, le code
18) La rumeur ne de la mândria individuelle18. social de l’honneur est fonctionnel dans un
s’associe pas à une
personne qu’on
Le départ massif et de longue durée des ha- cadre à la fois géographique et social pré-
peut contrôler ou bitants engendre l’ébranlement de ce système cis. C’est à Certeze que cette maison devient
combattre. Son
pouvoir réside traditionnel de contrôle. L’absence l’emporte source  d’honneur pour l’individu, et non
essentiellement de plus en plus sur la présence. La réussite ne ailleurs. Refuser de se conformer peut atti-
dans son caractère
impersonnel peut plus être airmée, communiquée, ampli- rer la marginalisation de l’individu au sein
(Deltenre-De Bruyc- iée d’une manière directe, par face-à-face. La de la communauté. Le comportement bâtis-
ker 1994). Elle a
aussi un caractère principale réaction de la société à cette brèche seur qui engloutit des jeunes et des vieux, des
pervers car elle a été de remplacer le principal véhicule d’am- femmes et des hommes prêts à « travailler
agit de manière
difuse : on ne pliication de l’honneur, la confrontation cor- entre la vie et la mort pour avoir une mai-
parle jamais à porelle, par une autre matérialité : la maison. son » (Habitant de Certeze, 30 ans), trouve ici
haute voix mais
on chuchote. Ses L’importance de la possession d’une maison son sens.
espaces préférés à l’occidentale vient du fait qu’elle représente
sont interstitiels
ou publics : on son propriétaire et, implicitement, qu’elle
chuchote au seuil
de la porte ou de la
porte le message de sa réussite :
clôture, à l’église «Il y a cette ambition entre eux. Aujourd’hui, VII. « Une maison plus grande
le dimanche, dans
la rue ou au bar du lorsqu’ils partent à l’étranger et aupa- et plus haute mais pas trop ! »
village, lors de ren- ravant, lorsqu’ils partaient aux travaux L’honneur, facteur régulateur du
contres brèves ou
imprévues. Loin de saisonniers, au retour, ils voulaient mon- comportement bâtisseur
produire des dys- trer qu’ils avaient gagné quelque chose.
fonctionnements
a dialectique de la concurrence qui vise
dans la société,
tous ces éléments
essentiels au
fonctionnement du
Comment montrer qu’ils avaient gagné ?
Par le mur, la maison, par les voitures, par
des maisons de plus en plus sophistiquées
L essentiellement la hauteur et la grandeur,
et donc toute la sémantique du pouvoir et de
code de l’honneur (Gheorghe Oros, Huta-Certeze, 2005). l’autorité (au masculin) (de Certeau, I, 1980),
ancien n’étaient
qu’un système La maison est plus que la matérialisation n’a toutefois pas comme résultat l’image d’un
social et juridique de l’argent. Elle devient à la fois le miroir et village aux gratte-ciels. Allant plus loin dans
de maintien du
contrôle social. le garant de la préservation d’un comporte- l’analyse de la dialectique du déi et de la riposte
ment travailleur valorisant ainsi que d’une concrétisé dans la phrase « une maison comme
conduite honorable se déroulant en dehors mon voisin, mais plus haute et plus large », le
du village. souci de la diférence est approuvé dans la me-
Malgré la grandeur et la visibilité de sure où il reste dans les limites imposées par
la maison, les déclinaisons matérielles de la communauté. Étant donné le dessein d’am-

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Du couteau à la maison. Pratiques et matérialités de la réussite au village de Certeze

pliier le plus possible l’honneur et la réussite, et les fenêtres, les escaliers, les lieux d’accueil
comment expliquer ce freinage social ? intérieurs, donc sur des lieux visibles.
Le statut égalitaire des acteurs est la condi- Il est plus grave que la possession d’une
tion de la confrontation. Lancer l’ofense sur maison de type occidental ne corresponde
une personne incapable de répondre, c’est atti- pas à la possession d’un capital symbolique
rer le déshonneur. La confrontation doit don- hérité ou accumulé par des eforts person-
ner place à la réponse. À son tour, la réponse nels. Les propriétaires soupçonnés d’avoir
doit respecter certaines limites ain de pou- construit des maisons avec de l’argent gagné
voir maximiser l’honneur :  dépasser l’autre, d’une manière malhonnête sont traités de
mais un peu. Sinon, la personne fait preuve de făloase. La grandeur d’une maison dépassant
comportement fălos, de fală (Certeze, 2005). de loin le reste des constructions du village
Contrairement à l’honorabilité, qui qualiie n’épargne pas au propriétaire la mauvaise
une conduite de supériorité et de pouvoir jus- réputation née du fait d’avoir utilisé pour
tiiée par un capital symbolique et matériel cela l’argent gagné en France, par des parents
construit ou génétique soumis à l’évaluation âgés mendiant à l’entrée des églises.
de la communauté, la sémantique de la fală est L’apparition de la maison de type occi-
exclusivement négative. Les termes roumains dental à Certeze a déstabilisé les rapports
et régionaux fală, făloșenie signiient une exa- concurrentiels traditionnels existants entre
cerbation de la mândria. Il s’agit d’un mélange les villages de la région du Pays d’Oaș. « Hu-
d’arrogance et de présomption associé à la pa- miliés », les autres Oseni sont exclus du code
rade et au faste (DEX, 2007). de l’honneur, ce qui leur vaut des accusations
Étant donnés sa visibilité et son rôle d’in- de comportement fălos sur les Certezeni.
terface du propriétaire, la maison doit s’inté- Ainsi, l’honorabilité des maisons de ces der-
grer dans le code de la mise en scène de la niers (dans le sens spatial, social et familial) a
réussite tout en respectant les autres membres toujours été mise en doute. Subséquemment,
du groupe. À l’intérieur de la concurrence, le « l’argent n’achète pas le prestige » (Scott
dépassement de l’autre se fait « avec mesure ». 1989) ou l’honneur. Malgré le côté négatif de
Autrement dit, la conduite de l’individu relative la réputation des Certezeni, leurs maisons
à sa propre maison doit respecter les principes restent l’idéal à atteindre et à franchir. Le
implicites de conformité aux normes internes discrédit discursif s’associe dans la pratique
de la communauté locale. Si, comme Bour- à un souci d’imitation et de dépassement,
dieu, nous appelons ce code de conduite habi- comportement qui s’explique par le compor-
tus, alors le souci de diférenciation va de pair tement de maximisation de la réussite.
avec la conformité. L’incorporation de l’habi-
tus permet en fait à chaque individu d’engen-
drer, à partir d’un petit nombre de principes
implicites, toutes les conduites conformes aux VIII. Le chapeau de la maison
règles du déi et de la riposte et celles-là seu- est porté par la femme. Jeux de
lement, grâce à autant d’inventions que n’exi- rôles à l’intérieur de la maison de
gerait aucunement le déroulement stéréotypé type occidental
d’un rituel (Bourdieu 2000 : 31).
Le souci de diférenciation à l’intérieur de ’honorabilité de la femme est un autre as-
la conformité reste ainsi invisible pour un œil
non avisé, car les variations par rapport à la
L pect dont dépend la réussite de la famille.
L’absence prolongée des hommes, de même
norme se font dans les détails, et non dans la que l’arrivée des femmes sur le marché du tra-
structure de base. Une fois atteinte la limite vail occidental (20 % des femmes partent ré-
supérieure de la hauteur et de la grandeur, les gulièrement)19, ont provoqué une reconigu- 19) Les statistiques
sur le départ des
individus se concentrent sur d’autres lieux où ration de l’espace et des tâches domestiques femmes sont four-
se condense l’identité sociale :  le fronton, la en fonction de l’opposition masculin/fémi- nies par la mairie
de Certeze.
façade, la clôture, la cour intérieure, les portes nin, public/privé. Restées seules à la maison,

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les femmes se chargent de toutes les tâches de sente la source du prestige et de la réussite per-
la gospodăria, ce qui inclue toute la logistique sonnelle et familiale. Malgré sa marque et ses
de (re)construction de(s) (la) maison(s).  En origines « occidentales », la maison devient un
réalisant des travaux habituellement mas- langage capable d’intérioriser et de commu-
culins, la femme devient plus visible sur la niquer ce qui culturellement a de la valeur au
scène publique. Elle s’approprie par exemple sein de la culture locale (Dant 1999 : 67).
des savoir-faire qualiiés jusqu’alors de mas- À la catégorie des femmes restées au village
20) Cela vient culins et de modernes20, comme la conduite s’ajoute une autre catégorie, moins nombreuse
en contradiction
avec l’association
de l’attelage des chevaux et de la voiture. : celle des femmes qui choisissent de partir en
normative entre la Les gestes que les femmes posent sur Occident. Le travail dans les ménages des
femme et la tradi-
tion, entre l’homme l’espace domestique n’ont rien à voir avec le familles occidentales permet le contact direct
et la modernité « monde des hommes ». Tout se passe à l’inté- avec d’autres modèles d’habitation et d’amé-
(Segalen 1984).
rieur du réseau féminin de sociabilité, qui dé- nagement. De plus, leur rapport avec le travail
passe la sphère domestique et qui débouche sur change et, implicitement, il se produit une
la scène villageoise. Bien qu’invisible, ce réseau évaluation du statut de la femme à l’intérieur
est activé par les structures parentales, de voi- de la famille. L’accès au salariat produit une
sinage ou d’amitiés féminines qui font circuler visibilité nouvelle du travail, plus précisément
de bouche à oreille les informations d’un mé- du travail domestique21. La particularité de
20) Le déplacement nage à l’autre. Grâce à ces réseaux de bavardage, cette catégorie, par rapport aux femmes qui ne
du statut de la
femme est souligné
chaque rencontre « au féminin » représente partent pas à l’étranger, est l’apparition d’une
aussi par les études une occasion de mise à jour des dernières nou- dévalorisation du style de vie et du statut vil-
sur la double
résidenttialité velles sur la construction et la modiication de lageois de la femme associée à une intégration
des immigrants la maison. L’intérieur et l’extérieur de la mai- plus marquée des pratiques domestiques et
portugais (Leite
1999 : 295–312). son sont donc le miroir de cette intimité cultu- des usages de l’espace vus ailleurs.
relle (Herzfeld 2007) féminine, car les femmes Depuis cinq ans, Marica (56 ans) travaille
se rencontrent, parlent et évaluent la réussite de en Italie comme femme de ménage. Avec un
tout le monde, et surtout de leurs semblables. accent italien, elle insiste sur le contraste entre
Cette sociabilité, semblable à un iceberg le statut de la femme au Pays d’Oaș et ailleurs :
qui se déploie dans l’underground de la société «Moi j’aime travailler là-bas. Tu fais ton
villageoise avec des manifestations sur la scène travail et ensuite tu pars, tu fais ce que tu
communautaire révélées dans la dynamique veux : se promener ou tout simplement te
de la maison, n’est pas uniquement destinée reposer. Tandis qu’ici, une femme ne init
à faire circuler les informations entre les mé- jamais son boulot (Certeze, 2004).
nages. Elle sert surtout à évaluer, à égaliser et Toutefois, dans la majorité des cas, cette
à devancer ce que les autres femmes font dans prise de conscience de la diférence ne dé-
et avec leur maison. Seules les femmes qui passe pas le discours ou les gestes esthétiques
partagent ce code peuvent le déchifrer. Par tel que l’embellissement « à la parisienne »
exemple, en 2005, la mansarde, les couleurs de la maison avec des pots de leurs. Dès son
pastel des murs extérieurs, le salon, la cuisine retour au village, la femme reprend ses tâches
partagée en coin cuisine et salle à manger, les quotidiennes et le contrôle de ses responsabi-
murs intérieurs en matériaux lisses, le faux lités familiales tels qu’ils sont convenus par
plafond, le marbre et la faïence originaires la famille et par la communauté. Enin, elle
de l’Italie, étaient les principaux marqueurs ne peut pas se soustraire au code traditionnel
de la réussite. Ces signes de réussite changent local de l’honorabilité féminine. Bien qu’elle
presque chaque année en fonction de nou- ait vu autre chose ailleurs, la femme ne peut
velles modes, de nouveaux matériaux apportés risquer de se ridiculiser, car cela n’afecte pas
par les hommes ou découverts par les femmes seulement son honorabilité, mais celle de la
elles-mêmes dans les publications spécialisées famille entière, enfants y compris.
ou à la télévision, dans les séries télévisées sud- En ce qui concerne les « risques » d’une
américaines. Mettre à jour la maison repré- appropriation « facile » des comportements

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Du couteau à la maison. Pratiques et matérialités de la réussite au village de Certeze

extérieurs au code de l’honneur local, le cas qu’elles renoncent plus vite au travail de la
des femmes de Certeze est exemplaire. Mal- terre, compensé par l’argent utilisé pour as-
gré leurs maisons, elles sont parfois accu- surer les besoins domestiques en nourriture.
sées par les femmes des villages voisins de Elles vont aux marchés des villes acheter des
comportement déshonorant, déini par le vêtements à la mode et très chers. Pendant les
manque d’habilité à cuisiner et à prendre cérémoniels de mariage, elles embauchent
soin de la maison. Dans la sphère publique, les femmes du village voisin connues pour la
elles manqueraient de volonté et d’habileté qualité de leurs plats et leurs talents d’orga-
dans l’organisation des cérémoniels de ma- nisatrices. Ainsi, le rapport entre les femmes
riage. À quoi s’ajoute un comportement os- de Certeze et celles des villages voisins
tentatoire dans la maison « trop luxueuse », change : il n’est plus égal, mais hiérarchique,
dans les vêtements traditionnels et modernes, d’employeur à employé, contractuel. Dès lors,
jugés « trop dispendieux ». l’évaluation de l’autre ne se fait plus en fonc-
Cette image témoigne essentiellement du tion des mêmes critères, et par conséquent,
maintien du code traditionnel de l’honneur les règles de la compétition « loyale » tombent
centré sur la igure de la gospodina. Selon les à l’eau, ce qui explique automatiquement le
femmes des villages voisins, les Certezence déclassement des femmes de Certeze, et ce
sortent de la norme locale, c’est-à-dire malgré leurs possessions et leurs richesses.

Conclusions. de préservation et de valorisation de l’hon-


La maison anthropophage ou neur. Sans cela, l’individu risque l’isolement
l’agency de la maison. L’incapacité de social ou, selon les termes de Bourdieu, « la
posséder, c’est être possédé mort symbolique » (2000).
Or, dans la communauté paysanne locale,
e passage de la lutte au couteau, ou verbale, la mort symbolique est aussi économique et
L à la joute impliquant les maisons induit
un changement généralisé du rapport entre
sociale. Dans la société roumaine en géné-
ral, les trois continuent à être indissociables
l’individu et l’espace bâti.  La reconstruc- parce qu’elles assurent la survie de l’individu
tion de la maison n’est plus uniquement un et de la famille au sein de la communauté.
devoir ou une condition de la fondation de la Plus qu’un abri, plus qu’un lieu pour la fa-
famille, une stratégie familiale pour assurer mille ou pour les enfants, la maison possède
une alliance honorable (Segalen 1984). Elle le pouvoir de conférer à l’individu une iden-
devient le principal marqueur d’ampliica- tité honorable et crédible dans la société.
tion de la réussite et de l’honneur (Huizinga Cet exemple de la maison de Certeze n’est
1949) dans la société. pas unique. Le paysage bâti des pays postso-
Le sens de la maison de Certeze n’est pas cialistes est le théâtre de compositions et de
dans le syntagme je veux une maison plus recompositions qui réunissent des tempora-
grande et plus belle mais essentiellement lités et des lieux multiples. Comment déinir
dans le rapport dans lequel cette volonté inalement cette maison, tantôt moderne,
s’engage : je veux une maison plus grande et tantôt de type occidental (sans l’être entiè-
plus belle que celle de mon voisin, de ma sœur, rement), tantôt désirée et aimée au point de
de mon ami, etc. La possession d’une maison faire des sacriices énormes pour l’avoir et
n’est rien dans l’économie de l’honneur ou pour la bâtir, tantôt détestée parce qu’elle
de la réussite si elle ne suit pas le rythme col- n’est jamais entièrement à soi ?
lectif de transformation et d’adaptation per- La rupture avec le monde occidental
manentes. Le dessein de la maison de Cer- induite par l’instauration des régimes auto-
teze ne réside donc pas dans sa construction, ritaires associée à  la pression idéologique
mais dans sa transformation, seul moyen et aux contraintes économiques et sociales

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Daniela Moisa

dans les pays de l’Europe Centrale et Orien- à rester au centre de la vie des gens. Faute
tale ont provoqué un repli (défensif) de la po- d’un système économique crédible, faute
pulation sur les institutions traditionnelles. d’informations sur l’investissement, les gens
Cela a conduit à la naissance d’une société continuent à faire comme avant, c’est-à-dire
d’underground, animée par des réseaux de à orienter les investissements vers ce en quoi
sociabilités eux-mêmes tirés des modèles an- ils ont coniance : la famille et la parenté
ciens : familiaux et parentaux, de voisinages élargie. À cette réalité extérieure se rajoutent
et amicaux. Le troc (matériel ou en services) d’autres, internes, qui découlent du pouvoir
est devenu une manière de survivre et de de normativité des réseaux traditionnels,
compenser l’absence de l’implication des encore actifs. Selon la norme générale, bâtir
institutions étatiques dans le bien-être quo- une famille est synonyme de bâtir une mai-
tidien des citoyens. Hors d’un encadrement son, les rituels de mariage restent attachés à
institutionnel fonctionnel et d’une logique la maison, la socialisation se déroule essen-
d’investissement et de production de marché, tiellement dans l’espace intime de la maison.
l’argent était soit stocké à la maison, soit dans À tout cela se rajoute la responsabilité inter-
les biens dits « stables » comme la maison, générationnelle car construire une maison
l’aménagement intérieur et la voiture. Ainsi, c’est aussi assurer l’avenir des enfants.
l’insécurité inancière et sociale a été accom- Cependant, nous avons observé que l’ex-
pagnée par un repli sur la maison, le seul plication du phénomène bâtisseur ne s’arrête
bien, en pierre et en béton, « que personne ne pas là. Centre de la vie des individus et de
puisse voler ». Espace de liberté et d’airma- la famille, la maison joue un rôle essentiel
tion de l’individualité de chacun, la maison a dans la déinition du statut de chacun et de
attiré les investissements les plus importants. chacune dans la communauté. Travailler sa
Objets, meubles, tout se plie (Humphrey maison c’est se travailler soi même. Le phé-
2001) et s’accumule dans l’appartement ou nomène bâtisseur n’est que l’externalisation
dans la maison de l’ « homme nouveau » ain d’un processus bien plus profond de redé-
de montrer la réussite de la famille, de l’in- inition et de valorisation de la société rou-
dividu. Le comportement d’accumulation maine. Transformer SA maison a également
22) Sur la scène est secondé par un autre : celui de ne rien un efet réparateur : cela permet à la société
oicielle, il y avait
d’autres igures
jeter. Selon nous, le régime totalitaire a été la de s’approcher d’un idéal de réussite qu’elle
de la réussite qui coquille de préservation des institutions tra- n’a jamais eu la possibilité de satisfaire avant.
étaient normées
par l’idéologie ditionnelles, seules chargées d’assurer et de Mais cette volonté a un revers : la mai-
socialiste paterna- régler la survie, et surtout une identité valo- son de rêve ou la maison de la réussite n’est
liste : le travailleur,
l’ingénieur, la risante dans la société22. jamais conforme à l’idéal, car ce dernier
femme travailleuse, L’efondrement du système politique oi- change constamment de forme, de couleur.
sans parler de
l’image du diri- ciel en 1989 ne touche pas à ce monde d’un- Ainsi, la relation d’action unidirectionnelle
geant. Concernant derground. Pas d’une manière immédiate de l’homme vers l’espace se retrouve de plus
cette dernière
igure, elle reposait en tout cas. Il continue à fonctionner avec en plus dans ce que Daniel Miller appelle
sur l’activation quelques ajustements : la réussite et ses maté- l’agency de l’objet ou de la culture matérielle.
non seulement du
discours paterna- rialités sortent de la cachette domestique pour La maison en tant qu’espace de refuge, de
liste, mais aussi se déployer et devenir visibles sur la scène tranquillité et de sécurité révèle son côté mé-
du vocabulaire de
la famille, une des publique. La réussite n’est plus intime, cachée, phistophélique car, en échange de l’airma-
explications de
sa durée et de sa
mais interpellante, envahissante. L’extérieur, tion et de la communication d’une identité
réussite (Constan- les matériaux, la grandeur deviennent en sociale valorisante et surtout reconnue, elle
tin Dobrila, 2006,
Entre Dracula et quelque sorte l’afaire de tous. C’est en fonc- demande toujours plus : elle dévore argent,
Ceausescu. La tion de la maison que la communauté classe temps, santé, loisir. Autrement dit, et pour
tyrannie chez les
Roumains, Les et évalue la réussite du propriétaire. reprendre une dernière fois les mots de Da-
Presses de l’univer- Telle que nous l’avons pu observer dans niel Miller, « l’incapacité de posséder, c’est
sité Laval).
le cas des Certezeni, la maison continue être possédé » (2001).

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Title: “Politics and Practices in Post‐Soviet ‘Business’: between shame and success” 

Author: Răzvan Dumitru 

How  to  cite  this  article:  Dumitru,  Răzvan.  2011.  “Politics  and  Practices  in  Post‐Soviet  ‘Business’:  between 
shame and success”. Martor 52‐67. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/  

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
established in 1996, with a focus on cultural and visual anthropology, ethnology, museum studies and the dialogue 
among  these  disciplines.  Martor  review  is  published  by  the  Museum  of  the  Romanian  Peasant.  Its  aim  is  to 
provide,  as  widely  as  possible,  a  rich  content  at  the  highest  academic  and  editorial  standards  for  scientific, 
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Martor (Revue d’Anthropologie du Musée du Paysan Roumain) est un journal académique en système peer‐review 
fondé  en  1996,  qui  se  concentre  sur  l’anthropologie  visuelle  et  culturelle,  l’ethnologie,  la  muséologie  et  sur  le 
dialogue entre ces disciplines. La revue Martor est publiée par le Musée du Paysan Roumain. Son aspiration est de 
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Răzvan Dumitru

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Politics and Practices in Post-Soviet ‘Business’*:
between shame and success

Răzvan Dumitru
Răzvan Dumitru is PhD candidate in Anthropology at University College London.
He is a research and policy oicer at the Center for Research on Culture of the
Romanian Ministry of Culture and National Patrimony.

ABSTRACT KEYWORDS
This article looks at the institutional and cultural roots of post-Soviet business Post-Soviet state formation,
revealing the paradoxes in which the new businessmen are caught, that of new Republic of Moldova, business,
actors using their ex-Soviet experience and connections to act in a particularly politics, privatization
shaped “market” economy. It reveals how post-Soviet business fed from the
Soviet old institutional setting and combined old resources in a new environment.
For example people active in the Komsomol or the secret services were able to
both enhance their wealth but adapted to the needs of “the new electoral system”.
The main ethnographic example focuses on the case of an ex-Soviet businessman,
who acted as an intermediary between the Western markets and the ex-Soviet
political elites. He alternatively acted out a triple role, that of a western business-
man, an ex-Soviet citizen and an expert, thus enabling the conversion of politics
into economic gains and vice versa.

Maybe you know the name and address of just ter independence, the Republic of
“ one
A
*) I use the term
business to denote
Soviet millionaire. But there are some – Moldova’s citizens were faced with an ambiguous
there must be. Since there are currency notes cir- a double task: state building and the activity that can
culating around the country, there must be peo- transition to or construction of a market be related to any
sort of action that
ple who have lots of them. But how do we ind economy. Within a few years the market produces money,
these shrewdies?” Ostap actually sighed. Dreams system had replaced the lack of goods and whether legally or
illegally, formally
of inding a rich individual had evidently trou- services with the scarcity of money. During or informally. A
bled him for some time. “How pleasant it would these years, roughly speaking the 1990s, the symmetrical
deinition and
be,” he said pensively, “to work with a legal economic and political environment was one discussion is put
millionaire in a well-organized bourgeois state of political turmoil and collapsing economic forward by Lede-
neva (2006:17–27),
with capitalist traditions. here, millionaires and welfare conditions. his article asks how where she deines
are popular igures. heir addresses are known. people managed to survive this period and informal practices.
hey live in large houses somewhere in Rio de Ja- how some were able to accumulate signiicant
neiro. You go straight to see them at their houses wealth in an environment characterized by
and there, in the hall, ater the initial greeting, systemic change. Who were the people who
you take their money. And it’s all done nicely started entrepreneurial activities and what
and politely, mind you. ‘Hello sir. May I trouble kind of resources were available to them?
you for a moment? All right.’ Finish. And that’s it. What were the constraints of the new politi-
hat’s culture for you. What could be simpler? A cal and economic system and what kind of
gentleman doing business in a society of gentle- relations were established between entrepre-
men. You don’t need to shoot at the chandelier neurs, bureaucrats and political elites?
– that’s out. But over here… Lordy, lordy, what a he data used stems from the ieldwork
country we live in. Everything’s hidden, every- research I conducted in the Republic of Mol- 1) Ilf and Petrov,
The Golden Calf, p.
thing’s underground. Not even the Ministry of dova between June 2007 and December 2008, 29–30, First Sphere
Finance with its super taxation machinery can followed by two other short trips at the be- Books Ed., 1971
ind a Soviet millionaire. […]” ginning of 2009. My ieldwork site was the —Woodward:
2001, 115
—Ilf and Petrov, 1971 capital city of Chișinău. I interviewed and

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Răzvan Dumitru

did participant observation work with state per I will focus speciically on how ‘entrepre-
bureaucrats, business people, young entre- neurs’ in the strict sense of the word emerged
preneurs, politicians, migrants, and the un- with the advent of Perestroika and how they
employed in Chișinău and a few other towns pursued business in the 1990s, while also dis-
and villages visited on brief trips during cussing the relationship between economic
this period. My research interest, although entrepreneurialism and electoral politics.
changing several times during my ieldwork,
came to focus on how people use social rela-
tions to manage their existence.
Moldovan citizens, however, relied on the
assets and knowledge that these had been The antecedents
socialized and already used during Soviet
times. Social connections were important Limited private enterprise never entirely
and cultivated, and people also relied on dif- “ disappeared during the Soviet period.
ferent sets of resources, which they usually Lenin’s New Economic Policy (1922–28)
combined and exchanged in order to survive, temporarily loosened the initial claims
consume and exchange further. his system of the state over the means of production,
of relations and exchange was not unique to and Stalin soon ater denounced the ‘let-
Moldova, being in fact common throughout ist’ practice of wage equalization that had
the socialist bloc, with certain diferences, been favored early on. In the agricultural
and was mainly generated by the scarcity of sector, small plots of private land became
goods and services. With the collapse of the one of the few ways collective farmers
Soviet bloc and the reorientation towards a could sustain their households during the
market economy these societies began to ex- economy’s dimmest years. he system of
perience a scarcity of money as opposed to a perks and privileges that emerged under
scarcity of goods. Nonetheless, people were the Soviet banner became legendary, as
forced to use and adapt the ‘old ways’ to the did the trading strategies of Soviet fac-
new economic and political conditions, be- tory managers who routinely over-ordered
ing thus able to respond to the new chal- supply goods in order to participate in
lenges they were facing. his paper takes up expansive circles of barter and inluence”
the challenge of tracking how certain people — Grant 1999: 242
used the opportunities they had and how
they created new opportunities to develop Entrepreneurship lourished in the 1980s,
entrepreneurial activities. It takes into con- having previously been the privilege of a
sideration the use of social connections, spe- small elite. With the advent of Perestroika
ciic knowledge and institutional networks important avenues for money were created
that generated mechanisms of inclusion/ex- by people who occupied important positions
clusion. Cumulating my own ethnographic within the state apparatus or by people not
data with the indings of other anthropolo- formally within the state bureaucracy but
gists and social scientists in the (post)-Soviet who beneited from their positions in im-
bloc and other socialist societies, this paper portant organizations (e.g. the Communist
claims that the state-controlled economy Youth League – the Komsomol).
that created an economy of shortage gave If we take the example of the Komsomol,
birth to a system in which social relations, as this has also been researched by others,
employment and social status were instru- we see that this was not only a political or-
mentalized by some people in what we can ganization for Party cadres, but also a tool
call an entrepreneurial fashion, in inventive for socialization and control within the So-
and non-prescribed ways that expanded the viet Union. Ambitious and well-educated
generally accepted deinition, mostly Soviet/ young people from diferent parts of the So-
socialist based, of their social role. In this pa- viet Union’s huge territory were able to meet

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Politics and Practices in Post-Soviet ‘Business’: between shame and success

and socialize at Komsomol activities and for certain political leaders would receive
labor camps. It is precisely this function of large state contracts. heir ascendance began
providing a structure of power encompass- during Perestroika within the local organi-
ing the entire Soviet Union, and less that of zations of the Komsomol. he circle of ‘im-
labor pooling for large-scale state projects portant’ businessmen in Moldova somehow
(Pilkington 1994), that proved more endur- reproduced the same mechanisms of inclu-
ing than the Soviet Union itself. As Yurchak sion and exclusion that functioned in social-
(1999) shows, the Komsomol provided an or- ist societies, in which networks of people cre-
ganizational platform that served as a spring- ated circles of ‘svoi’ (eng. ‘us’) (Wedel 1986,
board for the political and business careers Humphrey 2001, Yurchak 2006).
of some of its members who held administra- Some of my informants, when asked how
tive positions of greater or lesser importance the irst businessmen appeared in Moldova,
throughout the 1980s. Members of the Kom- claimed that the businessmen of the 1990s
somol were not only appointed to good posi- may have been well-positioned bureaucrats
tions, some of them were also eager to carry who illegally accumulated large amounts of
on climbing up the social ladder. Encouraged cash during the Soviet period through cor-
by the new policy of the Soviet leadership to ruption. Some of these businessmen even
create initiative and markets, they turned did business in the state-controlled economy
the activities of the arts and research devel- during the Soviet period by acting as “shad- 1) Ghenadii was the
director/editor-in-
opment centers, for example, into trade and ow” businessmen on the black market. Later, chief of Moldavski’
production centers. the informants said, during the early years of Vedomosti, a
he Komsomol collected large sums of the new market economy, these people used Russian language
newspaper with a
money through the contributions of its many the cash they had accumulated for invest- focus on investiga-
members. hese funds were easily diverted to ments or to open lucrative businesses, thus tions and one of
the most critical
private use amid the pervasive ambiguity of becoming the irst generation of capitalists. newspapers of the
property rights and a loosening of legal con- Moreover, even at the time of my ield- government and
president Voronin.
straints. Some of the organization’s members work, several of my acquaintances men- When I think back
were very active, well connected and eager to tioned personally knowing someone who to my meeting
with Ghenadii, I
make money. For many, money making op- had secretly accumulated money during the recall how he was
portunities were easy to identify in the area Soviet period. he practice of hiding money very careful not
to be seen in my
of trade and commercial ventures in a society was associated with the fact that any form of company by his col-
living with an entrenched feeling of scarcity. cash accumulation can only have been made leagues. His stories
focused on the po-
he importance of the Komsomol cadres by ‘illegal’ and ‘immoral’ means. he stigma- litical economy of
as the recruitment pool for the new entrepre- tization of any form of private accumulation post-independent
neurial elite at the start of the market reforms propagated a reluctance, sometimes even Moldova and he
focused exclusively
was similar throughout the Soviet Union. fear, about disclosing one’s wealth. As one on the relationship
he Komsomol became the recruitment pool important businessmen in Moldova told me, between political
and business elites,
from which Moldova’s post-independence “In Moldova, the majority sees business as a relationship
politicians and business elite emerged. One of good, but businessmen are considered evil”. I will address
towards the end of
the investigative journalists1 I met produced his perception made business people in this article.
for me a list of the most important Moldova- the post-Soviet period, and even to this day,
based businessmen of the 1990s. He empha- afraid to use their cash in the private enter-
sized that the more important businessmen prises run directly by them.2 Observers and 2) At that time
large amounts
used to hold senior positions within the people involved in business claim that the of money could
Komsomol at that time. hese businessmen usual solution in this situation was to ind be obtained only
were not known to the majority of people I ‘partners’ to act as front-men. Others, fear- illegally by get-
ting involved in
talked to, but were known by other business- ful of being discovered, still secretly holding criminal activities,
men active during the same period. A few of on to their piles of cash to this day. For some, the black market
or corruption.
them were well connected with the political knowing someone like this and the resources
establishment and in return for their support he has, was one way to get into business in

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Răzvan Dumitru

the 1990s – through an agreement entered talked to people who wanted to work on en-
into with the holder of the cash in which the trepreneurial projects of their own or had
front-entrepreneur used the money of some- done in the past.
one who wanted to avoid social exposure. In case of the ‘important’ businessmen
Reluctance to be identiied as a business- who did not want to meet me, I understood
man in unknown situations and in front of from others that their refusal was motivated by
people who represent a risk was a common a fear of meeting an unknown person and the
fear among business people in Moldova and possible consequences their sharing informa-
it remains so today. I understood this soon tion could have on their lives and businesses.
ater I arrived in the ield. Indeed, one of the One major concern was the possibil-
biggest diiculties encountered during my ity of being hunted down by the state’s law
ieldwork turned out to be meeting and hold- enforcement institutions. At the time of my
ing open conversations with business peo- ieldwork, people oten described how busi-
ple. Meetings would usually be postponed nessmen were being intimidated by the po-
or cancelled, while those who agreed to meet lice, the anti-corruption agency or the tax
me would be reluctant to hold an open con- oice. Other stories involved high-ranking
versation. Others whom I contacted either politicians and the son of the president, an
turned down my request for a meeting or important businessmen himself, who, so the
began avoiding my calls. he most cautious rumor went, orchestrated the inspections
refused to have a meeting with an unknown and accusations as an extortion technique by
person, even when they had been asked by which to take over proitable businesses.
close friends or a member of the family. he Whether true or not, the phenomenon
justiication provided by the intermediar- described by the rumors and the fear busi-
ies was that these people had obtained their ness people displayed needs to be placed in
businesses by illegal means. Others kept a historical perspective. As the quotation at
postponing the proposed meetings until I the beginning of this chapter shows, prey-
was unable to contact them or I gave up. ing on someone else’s property was possible
Other direct excuses given by business because all wealth in the Soviet Union was
people and bureaucrats for refusing meetings ‘illegal’ unless allocated by the state. Prop-
involved a lack of time. However, it is hard erty rights were consequently denied rather
to categorize these people clearly as business than protected. It was not property as such
people, since many were pursuing diferent but the enjoyment of wealth that came with
activities that they did not necessarily con- a position within the state-party apparatus.
sider entrepreneurial. Some, whose activity However, this privilege could be withdrawn
was “entrepreneurial” but not considered of at any moment if the position was lost or for
suicient importance, would ironically de- any manner of reasons and the bureaucrat/
scribe their businesses in terms such as: “I apparatchik punished. his loss could be as
am a businessman, too. I transport people arbitrary and unexpected as the original ap-
from Chișinău to Orhei with my own bus.” pointment to the position.
But this was oten an ironic reference to what Among the working classes, access to
was seen as a poor relation to a real business privileges and better material conditions was
activity – understood in terms of a sizeable granted by the state and theoretically de-
rate of accumulation, as opposed to the un- pended on the workplace and productivity.
certain conditions and low revenues of these Within work teams, peer pressure was pro-
smaller entrepreneurs, who were merely moted to help enforce equality as well as to
making a living. stimulate productivity. However, privileges
In more than a year I managed to meet and the allocation of material beneits were
over a dozen business people, some of which rarely granted on an individual basis. he
bigger businesses, while others had smaller Soviet system encouraged solidarity among
businesses or were self-employed. I also work teams, and diferentiation within these

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Politics and Practices in Post-Soviet ‘Business’: between shame and success

groups was perceived as immoral and a threat 1990s led to even more pervasive violence as 3) Humphrey
(2001) explains
to the team’s solidarity and greater achieve- the state authority collapsed and diferent how the reforms in
ment (Humphrey 2002).3 Individual efort semi-autonomous sovereignties populated the Soviet Union
was supposed to serve both a common good the space let vacant by the collapse of the focused on stimula-
tion of eiciency
and the state, and was not normally recog- central institution (Humphrey 2004b). and competition;
nized as an individual achievement in itself, this state strategy
of incentives bound
although the Soviet state would celebrate the diferent categories
best workers as heroes. Moreover, the Soviet of performers to
the same beneits
type of individual “success” meant adherence and rewards in
to and eventual pursuit of a state-deined so- Business in independent Moldova: terms of mate-
rial gains.
cial trajectory. he model was based on a cult violence, the specter of chaos and
of work and adherence to a centrally deined the uncharted possibilities of the
social and political behavior controlled by post-Soviet world 4) Yurchak (2008)
describes how
the Soviet state propaganda. hese models violence became
varied in their details during the decade-
long period of Soviet rule as the Communist
Party leaders changed their approaches and
D uring the 1990s violent entrepreneur-
ship was booming in post-Soviet space,
as most locals who lived through the period
a form of artistic
expression in the
context of late
Soviet oicial
adapted diferent policies. However, overall, recall. he Moldovans remember the 1990s discourse. Public
forms of violence
diferent versions of the model were centrally as a period of social and economic collapse or simulations of
deined and propagandized. Individuals’ had in which violent or “criminal” groups domi- violence were a
way to escape the
to contribute to the well-being of everyone nated public space. he feeling of insecurity strict deinitions of
and, beyond this, the Communist ideals and engendered by violence and crime led to the the Soviet person
and its counter-
the interest of the state. perception that public space was inhospita- part, the dissident.
he fall of the Soviet Union represented ble and dangerous. By contrast, the private Yurchak claims
that violence and
a denial of these long formed perceptions space of the home was a place where one death as a form of
of rewards from the state and the measure- felt free and safe, albeit it required securing5 expression was a
way to escape the
ment of social recognition according to posi- against intrusion. People refer to this period self-referential dis-
tion and hard work. Furthermore, the com- as a period of total disorder and moral col- course generated by
munist ideals were rejected and the market lapse, as encapsulated in the term chaos – the Soviet leaders
through a continu-
ideology promoted: individual success and bardak in the local language. Nazpary (2002: ous technique of
material accumulation were declared moral 2) explains the use of the term bardak in referencing the dis-
course of the Party
virtues and the entrepreneur was the new Kazakhstan in the mid 1990s through a cul- and its leaders, the
hero (Yurchak 2003). his sudden change led tural deinition that seems to encompass the discourse therefore
achieved a suspen-
to societal breakdown, and a feeling of social whole ex-Soviet bloc: “Bardak is a metaphor sion of meaning
and moral chaos was felt by the majority of with multiple interrelated meanings. It gen- and thus, despite
being declared
the population. Violence, together with the erally connotes the extreme legal and moral non-political, had
collapse of the central authority, was one of disorder in social life. When it is used to de- a political function
(2006). Moreover,
the factors behind the explosion of insecurity. scribe a ield of social relations it means that much artistic
he collapse of the central authority and the the interaction between people is based on production from
this period, the so-
use of violence created previously uncharted illegal and immoral ways such as chicanery, called “dark-age”,
possibilities – all up for grabs – of wealth ac- corruption and use of force. he very arbi- was concerned
cumulation and diferent forms of entrepre- trariness inherent in the current situation is with violence as a
means of expres-
neurship. I will detail this phenomenon in described as an absolute disorder (chaos). It sion. Therefore, the
Moldova and the former Soviet Union in the is used to describe disorder and lack of con- meaning and use
of violence in that
next section of this article. trol in a person’s mind or life as well.” speciic period is
In the second half of the 1980s violence he gaining of the independence in Mol- not only conined
to entrepreneurial
spread throughout the Soviet Union, both as dova was also associated with a gradual activities, but was
a form of social behavior and a form of ar- privatization of the exercise of authority, also a larger
phenomenon of the
tistic and political expression.4 he collapse previously the monopoly of the Soviet state. end of the 1980s
of the Soviet Union at the beginning of the Humphrey (2002: 5–20, ibid: 69–98 and and the 1990s.

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5) There was an 2004: 418–438) and Volkov (2002) explain stockowners they could not remain as man-
explosion of metal
doors with all sorts
that a similar phenomenon occurred in Rus- agers indeinitely; the actual stockowners
of sophisticated sia where privatization dissolved the center’s who wanted to gain control or consolidate
locks in the exercise of authority into a system of local- their control over the company; and other
apartment blocks
of Moldovan cities ized sovereignties, sometimes as far down parties interested in the activity or the assets
during the 1990s. as neighborhood gangs. hese entities were of the company. A feverish period of prop-
The fear of a break-
in was very much forced to negotiate and conduct exchanges erty redistribution followed, a golden age
present during among themselves on the basis of mutual for the independent registrars, the stock ex-
my ieldwork; for
example, one of agreement, but relations oten turned into change and our brokers. Oh, there’s so many
the apartments I conlict with various degrees of violence delicious stories I can tell you about the big
rented in Chișinău
had a thick metal used. hat said, both the aforementioned an- scams during those times…so many unex-
door and a wooden thropologists show that these sovereignties pected turnarounds going on…to the sort of
door right next to it.
The metal door had
were in fact nestled in hierarchies in which general meetings of stockowners I took part
four locks, while state institutions were taking part. in, where there were men armed with machi-
the wooden door
had only one. There
Although it came in waves and contained neguns facing each other, where the director
was also a common contradictory policies, the political program threw his chair at the president of the general
door separating the of the new Moldovan state was focused on council [of the stockowners], general meet-
entrance area to
my apartment and privatization. New state and non-state or- ings announced at obscure addresses the
the neighboring ganizations were created to implement the majority of the stockholders could not get to.
apartment from the
building’s staircase. privatization process. In these new organiza- Oh, how the directors of the former kolhozs
This is a common tions, a new class of ‘experts’, mostly young used to sell the stock that belonged to their
arrangement
in most lats in people who had just graduated from univer- own kolhoz [to the people who were part of
Chișinău: an sity, worked alongside former state bureau- them (a/n)] (since the kolhoz got stock for the
external door
separating a small crats. hey oversaw the dismantling of the companies processing their products) with-
common space for industrial and agricultural complexes built out anyone from the village knowing about
two or three lats
(the door could
during the Soviet era. During privatization, it. Ah, how a bulldozer commissioned by a
be either metal or the ex-Soviet managerial elite, state oicials director chosen by one group of stock own-
wooden) and then
another set of doors
and insiders in the privatization process con- ers drove through the gate being defended by
(metal and wood) centrated property and stock in the hands of the employees of the company who were sup-
for the entrance to a few (Wedel 2001). he vast majority regard-
each apartment.
porting another director, designated by an
The metal doors ed privatization as uncontrolled and violent opposing group of stock owners…”6
might have special thet. Take, for example, a statement made his phenomenon was common in post-
locking devices in
the form of large by an insider in the privatization process, a Soviet space. In Russia “[…] the move toward
keys or screws that young man who was in his early 20s during privatization, or privatizatsiia, was quickly
lock and unlock
mechanisms the peak of the privatization process. He was likened to a ‘grabitizaton’, or prikhvatizatsia.
hidden inside the an advisor to the president of the National he most common scenario was for manag-
door; if I had used
all the locking Securities Commission, the equivalent of the ers of the state irms to install themselves as
devices available Securities Commission in the United States the de facto owners, using their inluence to
for my apartment,
the weight of the
of America or the Financial and Securities run their new companies like small satrapies
keys and screws I Agency in the United Kingdom: which oten buckled under the weight of their
would have had to
carry around with
“Nevertheless, the capitalist relations inherited debts. he more spectacular robber
me would have started to win, and all of those interested re- baron successes have led men like former
been around half
a kilogram.
alized that in order to dispose of a company auto dealer Boris Berezoviski to insist that
they had to obtain its property rights – the he and six other men control over 50 percent
stocks. It started with what Marx coined ‘the of the Russian economy (Forbes magazine
primary accumulation of capital’ or in our 1996)” (Grant 1999: 242).
case ‘the big race for stock’. In this race there In Moldova the general perception is that
were three main categories of ‘investor’: the privatization was also a process of prikhvati-
managers of the enterprise being put onto the zatsia, a perception that substitutes what ap-
‘market’ who realized that without becoming pears to be a complex process in which new

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Politics and Practices in Post-Soviet ‘Business’: between shame and success

institutions, the transformation of property Market-oriented economists and “experts” 6) From his blog
post: http://
rights, the role of friendship and kinship net- describe this period as a period of a histori- natangarstea.
works, and the instrumentalization of bu- cal necessity, their reasoning being that in blogspot.
reaucratic and political rights positions were the early stages of capitalism there is a period com/2010/12/
cum-proasta-
intricately linked. of primitive accumulation in which property administrare-
he new market institutions, such as is appropriated without any rule other than pietei-de.html,
accessed on
the stock exchange and the privatization the use of power, even in its violent manifes- 10th January
programs, helped the managerial elite and tation. Ganev (2001), using what he calls the 2011. When I met
him, N.G. was
people in other key positions at diferent or- reversed Tillyan perspective, argues that state running his own
ganizations to acquire control over property elites in the former socialist bloc found them- company: EVM
Ltd.; he developed
during the 1990s through a mixture of po- selves in a very speciic historical situation in a personal blog
litical decisions, connections, market instru- which wealth accumulation did not depend and is a iction and
fantasy writer and
ments and the newly formed institutions. By on the power of the state elites to control and one of the main
the end of the 1990s, most of the companies squeeze wealth from the citizens under their organizers and
participants in
that survived and were still able to gener- rule – as Tilly argued in the process of mod- what is one of the
ate proits were concentrated among and ern state building, where elites had to accu- most important
controlled by a handful of stockowners. An mulate wealth to be able to wage war (1985). social and
intellectual games
experienced professional told me about the On the contrary, for the post-socialist elites in Moldova: Cine
concentration of shares in the hands of a few massive amounts of wealth were already at Unde Cand, or CUC
(a game inspired by
dozen stockowners. their disposal as state property. It was there- Kto, Gde, Kagda).
Q: How many people in Moldova control fore in their accumulative interests, once the
these companies… an estimate? socialist system collapsed, to weaken state
A: Depends on what kind of companies institutions and therefore the state as such, in
you’re looking at, if you take the limited com- order to be able to get hold of as much as pos-
panies, which also means all the shops and sible of what was previously declared state/
all the manufacturers… public property (Ganev 2001).
Q: No, more those listed on the stock ex- In the rest of the article I will focus on a
change. few business cases that exemplify diferent
A: Oh, on the stock exchange I would say types of accumulation or business enterprises
there are like ity individuals. that appeared during the 1990s. I will focus
Q: Fity individuals?! on stories that exemplify these new modes of
A: hat’s the ones who concentrated their accumulation from the perspective of a busi-
stocks, but there are others who share com- nessman I read about and I researched from
panies, there are other limited companies various sources.
that own other companies, it gets quite com-
plicated.
Q: Fity people from Moldova or not
necessarily…?
A: If you count foreigners the number An “expert” and businessman
doubles. wandering through ex-Soviet space
Q: I understand there are sixty million-
aires in Moldova, well, the declared ones.
A: If they would …it would be ok. “ IAllprevailed,
people know the form through which
but nobody knows the form
Q: Are these the same people? through which I had organized the victory...
A: here are some people with extremely he water doesn’t have a constant form.
proitable businesses who are not share- he one that employs changes and transfor-
owned companies (S.A.) and among them mations depending on its enemy is called a
there are also some millionaires. Oh, and deity... he opponent of the one who knows
part of the ity people I mentioned are unde- how to attack has no idea of how to de-
clared and they do not appear in any records. fend oneself... he opponent of the one who

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knows how to defend oneself has no idea of What I have put together here is a story that
how to attack... If I show to the enemy any is not limited to Moldova but one that follows
form I don’t have, then I can remain whole, this person through post-Soviet space.
7) Boris Birshtein while the enemy becomes incomplete...” 7 I ind it important to note that only a few
in Relexive
Processes and
people mentioned this person’s name during
By 1992 he had gained strength in the my ieldwork9 in Moldova, where until quite
Control. No. 2, v.1,
2002, pp. 21. “ Russian market and, signing eight-igure recently one of his companies was in con-
contracts, had built untold wealth, which trol of many signiicant assets in the capital
8) Major General gained him the reputation of an oligarch. At city of Chișinău. I am aware that some of
Alexander
Nezdolya of
the time, Russian press was mostly benign the sources quoted here may have been pub-
Ukraine’s in its portrayal of Birshtein because he was lished in the form of what in the post-Soviet
Security Council, personally acquainted with president Boris world is known as Kompromat (Ledeneva
quoted from:
“International Yeltsin and high-lying democratic leaders, 2006: 58–91).10
Joint-Stock Group and because his contracts, which brought I found nothing detailing how Birshtein
‘Ukraina’: sinking
the irst iceboat of Russia noticeable proits, received credit started his business activities or what he did
the world market”, even from seasoned businessmen.” 8 while he lived in Israel. What I did ind began
in www.ukraine
interbusinessnews. in 1985, when he moved to Canada. His best
com/, accessed Boris Birshtein emigrated from the So- known company was Seabeco, which was
on 10th
December 2009. viet Republic of Lithuania to Israel in the late founded in 1981 as a Swiss-based company.
1970s, before moving to Canada at the begin- In the late 1980s Seabeco was one of the few
ning of the 1980s, where he became known intermediary companies bringing Western
9) With the as a close advisor to various post-Soviet gov- consumer products to the USSR.11 he com-
exception of
a few public
ernments and an important businessman. pany had further branches in important i-
igures that most My initial interest in Boris Birshtein stems nancial centers, such as Zurich, New York,
people I talked from information I was given by an investiga- Moscow and Santiago. hese branches were
to mentioned or
knew of, the names tive journalist in Chișinău. I met Ghenadii to subsequently used for securing commercial
of recommended ask him about the business environment in contracts throughout the post-Soviet space.
business people
did not overlap, Moldova and how had business had evolved Ater the fall of the socialist bloc, he used
relecting a general since independence. Ghenadii works for a the irm’s branches to form joint ventures
reluctance to reveal
one’s own network. newspaper in Moldova known for uncover- with large industrial companies controlled
There may be a few ing corruption and the hidden connections by the irst post-Soviet governments of Rus-
speciic reasons
for this: one was between businessmen and politicians. Un- sia, Ukraine, Moldova, and Kyrgyzstan. At
that I was not able surprisingly, Ghenadii began with the 1980s, the start of 1990s, Seabeco was focused on im-
to become part of a
network and that I
when the irst important entrepreneurs of porting Western consumer products from the
was not associated the Soviet system began building their busi- West to the ex-Soviet states, while also export-
with a household
– my informants
nesses amid the intricacies of Perestroika. In ing industrial and raw materials from these
would never put me the context of a larger story about the irst countries to other markets. hese joint ven-
in contact with the Moldovan businessmen, Ghenadii singled tures functioned as intermediaries between
whole network of a
family, for example. out Birshtein as one of the most important these countries’ large industrial complexes
businessmen in Moldova. I could not contact and world markets, with Birshtein’s compa-
10) Literally means Birshtein in Moldova and ask for an interview, nies cashing in on the diference in price.
compromising
material. Ledeneva
as I was doing with other Moldovan business- Birshtein contacted Western and post-So-
(2006) documents men, because he did not live in Moldova. Af- viet governments by presenting himself as an
various media ter I let Moldova, I returned to Ghenadii’s international expert in market reforms with
related political
technologies in suggestion and carried out an online investi- insider knowledge of the post-Soviet world.
post-Soviet Russia, gation that was in part motivated by my frus- With the socialist bloc crumbling, Birshtein
Kompromat
being one of trations in carrying out my ieldwork with found himself in the right place at the right
them. One of the business people. Online I found a great deal time. He gained access to the Canadian gov-
important aspects
of these political of information in various languages about ernment, which nominated him to chair the
technologies ‣ Boris Birshtein, as Ghenadii had told me. Canada-Poland Business Council.12 he fol-

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Politics and Practices in Post-Soviet ‘Business’: between shame and success

lowing year, immediately ater the collapse the shares would go to the Ukrainian state.” 18 10) ‣ is their
embeddedness
of the Soviet Union, Kyrgyzstan’s president, He set up the Ukrainian joint venture be- in the market
Askar Akaev, nominated him as chairman of tween his Seabeco subsidiary in Zurich and and politics,
the Committee for the Republic’s Restoration the Ukrainian government’s commercial something which
points to the fact
and Development.13 “Akaev also appointed entity. Here, too, his partners were a group that both spheres
Birshtein to serve as the country’s foreign of high-ranking state oicials surrounding are constructed
reciprocally.
trade representative and reportedly released vice-president Kuchma. According to one of
Seabeco from any tax obligations.” 14 Some the members of the new commission formed 11) www.
telusplanet.
claim that Birshtein was interested in taking by the Ukrainian government to supervise net/public/
control of the gold mines in northern Kyr- the new company called Ukraina, it was mozuz/crime/
gyzstan.15 Over the next few years, Birshtein Birshtein who came up with the idea and the lemieszewski
20001103.html
continued to act as an international expert, business plan and presented it to the Ukrain- accessed on 30th
Western businessman and former Soviet citi- ian oicials. hrough the newly formed joint October 2009.

zen and insider for the governments of Rus- venture company he became an intermedi- 12) Lakey, Jack
and Cal Millar
sia, Ukraine, and Moldova. ary between the Ukrainian metal industry in The Toronto
Between 1991 and 1993 he enjoyed close (Ukraine’s main industrial product) and the Star, 26th of Aug.
relations with Kremlin oicials and acquired international markets. Under the joint ven- 1993, “Boris knows
everyone... Head
exclusive rights to export raw materials to ture his company had control over an im- of irm embroiled
international markets. Birshtein was a close pressive list of large industrial companies, in Russian
controversy
friend of top Kremlin oicials, especially the monopolizing their trade abroad with the di- moves with high
Russian vice-president Alexander Rutskoy,16 rect participation of top Ukrainian govern- and mighty”.

who allegedly planned the logistics for one of ment oicials.


Russian president Boris Yeltsin’s trips to the His control of international trade by entire 13) Todua, Zurab
in Kyrgyzstan
United States and Canada to meet these coun- sectors of Ukrainian industry generated op- ater Akaev: What
tries’ political and business leaders before his position to the joint venture, mainly from the happened and
re-election. His strategy was to create joint companies’ direct managers. Using the new- why, what next?
Electronic resource
ventures with large state owned companies. ly available public resources in political and accessed on 30th
Seabeco formed a joint venture with a economic matters, these managers began to October 2009:
http://www.ca-c.
large fertilizer company in Russia, Agrochim, use kompromat materials published through org/online/2005/
and a steelmaking company, Tsetvmetexport, the Ukrainian media as a way to deligiti- journal_eng/
cac-03/02.todeng.
both of which were owned by the Russian mize Birshtein’s presence and the activity shtml
government.17 Other allegations concerning of the Ukraina group. But the export of raw
Birshtein mention illegal exports of millions materials at dumping prices to international 14, 17) Lakey, Jack
and Cal Millar
of tons of petrol from Russia. However, his markets attracted the attention of other large in The Toronto
connection with Kremlin oicials ended traders. his probably explains the sudden Star, 26th August
when Alexander Rutskoy was ousted as a re- interest and attention Birshtein’s business 1993, “Boris knows
everyone... Head
sult of his involvement in the Russian Parlia- activities attracted from international inves- of irm embroiled
ment’s (the Duma) and Supreme Soviet’s op- tigative bodies such as Interpol and Europol, in Russian
controversy moves
position of Boris Yeltsin in 1993. Ater that who discovered that as a payback to oicials with high and
Birshtein’s commercial activities in Russia who helped support enrich Birshtein and his mighty”. Online
access at www.
stopped, he became the target of Kompromat associates, Seabeco was funding luxury holi- telusplanet.
materials, and his access to Kremlin oicials days in Western tourist destinations for the net/public/
mozuz/crime/
was cut of. wives and partners of the Ukrainian oicials. lemieszewski
Birshtein used the same kind of relations Moreover, an international investigation into 20001103.html, on
14th October 2009.
in neighboring Ukraine. In 1992, “Boris Seabeco’s activities later found that two com-
Birshtein suggested creating an internation- panies controlled by Boris Birshtein and his
al commercial inancial joint-stock group, associates had transferred more than 5 mil- 15) www.country-
data.com/cgi-bin/
Ukraina, that would engage in export and im- lion dollars to the bank account of Olexander query/r-7687.html
port transactions. Birshtein’s company Seabe- Volkov, Kuchma’s deputy. Following pressure accessed on 14th
co would receive 35% of the shares and 65% of from foreign governments and direct oppo- October 2009.

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16) Paradoxi- sition from the managers, the joint venture However, this version of events contradicts
cally, although a
prophet of market
was frozen only two years later. In 1997, as the aforementioned fact that he had ceased
liberalization, the result of Swiss police investigations and to have access to Kuchma’s circle by the mid-
Birshtein became media campaigns, Kuchma’s regime refused 1990s and that his visa for Ukraine had not
associated with
oicials that were, to renew Birshtein’s visa to travel to Ukraine. been renewed – probably one of the reasons
to say the least, In the Republic of Moldova Birshtein Birshtein decided to refocus his business op-
skeptical about
market liberaliza- chaired the State Committee for Market Re- erations on neighboring Moldova.
tion. Alexander forms, but also developed his own business As of the early 1990s, Birshtein was al-
Rutskoy was one of
the Kremlin’s top activities. Birshtein had access to top political ready cultivating relations with top politi-
oicials to voice leaders in many post-Soviet countries. In the cal leaders in post-independence Moldova.
concern about the
liberalization pro- case of the Moldovan political elites, Birshtein’s He was a personal acquaintance of Mircea
grams initiated by contacts were based on his former connections Snegur, who between 1990 and 1996 was the
Boris Yeltsin (Celes-
tine Bohlen, “Yelt-
at the Komsomol, despite having let the Soviet irst president of independent Moldova. He
sin Deputy Calls Union at the beginning of the 1980s. was active in building family ties with Sne-
Reforms ‘Economic
Genocide’”, The
Birshtein’s operations in Moldova were gur during the 1990s, inviting him, for ex-
New York Times, carried out in association with Vladimir ample, to be a special guest at his daughter’s
9th February 1992). Koleshnichenko. he latter was head of the wedding in Canada.
He participated
as a combatant administrative department of the central he local subsidiary of Seabeco in Mol-
in the invasion committee of the Komsomol in Moldova at dova was managing an investment fund
of Afghanistan of
the early 1980s the end of the 1980s. Koleshnichenko’s posi- called Your Future (Viitorul Tau) as well
and was captured tion provided him with the means to begin as the most important hotel in Chișinău at
by the enemy and
delivered to the entrepreneurial activities on a large scale the height of the privatization program in
CIA, who allegedly and with major advantages over the poten- the mid-1990s. According to the audit re-
tried to recruit him.
On returning to tial competition. People like him – well posi- port on Seabeco issued by the KPMG N.V.
Moscow he became tioned and well-informed as a member of the (Moldova), in 1997 Birshtein and a few as-
an active oicer
of the GRU before
institutions and networks like Komsomol that sociates controlled four corporations reg-
being appointed ran the USSR – enjoyed signiicant personal istered in the Republic of Ireland and the
vice-president. He
was later ousted
advantages. heir insider knowledge and United States (Maximillia Ltd., Sturge Ltd.
from this position access to scarce resources, including large and Paul Garnier Ltd. (Ireland) and Jolly
ater having been amounts of cash, constituted valuable busi-
found to be in-
LLC (Wyoming, US)) through which they
volved in the anti- ness capital once the signal for change had owned a further three companies in Moldo-
Yeltsin campaign reached them. Looking at early post-Soviet va: Jolly Allon Limited, which operates the
prior to Yeltsin’s
second election in entrepreneurs, Yurchak (1999) reaches the former Seabeco Hotel, Banca Comerciala
1993. From www. same conclusion. For example, one technique EximBank, as mentioned earlier, and the in-
wikipedia.org,
accessed on 30th of the middle ranking Komsomol leaders was surance company Exim Asint S.A. Birshtein
October 2009. to dip into the Union’s funds to start up their used these companies registered in diferent
own enterprises. But as Birshtein’s case also countries with diferent tax regimes – e.g.
18) Alexander demonstrates, access to cash was only one in Israel, the US, Ireland and Moldova – to
Nezdolya, “Interna-
tional Joint-Stock
resource: knowledge of legislative changes, a import high-tech machinery with which to
Group ‘Ukraina’: wide network of useful professional acquaint- honor his exclusive contract with the Mol-
sinking the irst ances, and political and social connections dovan government to print Moldovan of-
iceboat of the world
market”, in http:// were probably even more important. icial documents: ID documents, driving
ukraineinterbusi- Articles published in Russian and Canadi- licenses and passports.
nessnews.com/,
accessed on 30th an newspapers claim that Birshtein began his Later Birshtein decided to incorporate the
October 2009. A. business activities in Moldova ater conven- four corporations in which he was a major
Nezdolya was a
colonel in the state ing and heading a meeting of Russian maia stockholder into Trimol Goup Inc., which he
security service leaders in Tel Aviv in 1995 at which the difer- listed on the New York Stock Exchange. “On
and was later
appointed major ent spheres of business in the ex-Soviet space January 6, 1998 the Company [Trimol Group
general in the were divided up. Ater the meeting he let his Inc] acquired all of the shares of four corpora-
Security Council
of Ukraine. ‣
business in Ukraine and moved to Moldova. tions that own capital stock of three compa-

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Politics and Practices in Post-Soviet ‘Business’: between shame and success

nies with business operations in Moldova,” 19 In particular, Birshtein became a mid- 18) ‣ He was
appointed deputy
read the company’s 1999 annual report for dleman who was used by post-Soviet politi- chair of a commit-
the Securities and Exchange Commission. cal elites to convert political power into cash tee to supervise the
But the change of government in 2001 and their cash back into political oices. Ukraina group’s
commercial activi-
placed Birshtein’s contracts with the govern- his case also reveals how high-level con- ties.
ment in a diicult situation, just like in the nections between post-Soviet elites were re-
other former Soviet republics where he had networked as an efect of the changes to the
conducted business earlier. he electoral sys- institutional framework of the state and the 19) TMOL – 1999
Annual Report
tem brought another party to power that had ‘democratic’ ways of politics, thus addressing (Small Business Is-
diferent clients and was unwilling to toler- new needs for resources and political control. suers) page 6 of 19,
ate someone so closely associated with their he new competitive electoral system shaped electronic source
accessed at: http://
political opponents. his again led Birshtein new types of relations between political elites sec.edgar-online.
and his associates to sell their businesses in and the rest of the population. People needed com/trimol-group-
inc/10ksb-annual-
Moldova. As a result, the banking and insur- to be convinced and candidates needed to be report-small-
ance activities of Exim Bank and Asint were advertised in “a political market”, and irst business-issu-
ers/1999/04/14/
sold to Veneto Bank in Italy in 1999. And in and foremost this required inancial resourc- section14.aspx,
2007 the 10-year contract he held with the es. he wide networks of Soviet Komsomol on the 14th Octo-
ber 2009.
Ministry of Information expired, and the organizations and the KGB formed one of
new minister controlled by Communist Par- the tools employed in acquiring the neces-
ty elected in 2001 refused to renew it. sary inancial resources and forging and/or
disassembling political alliances. Although
based on secrecy and behind-the-scenes
games, these connections also produced the
means to support the electoral mechanism
The conversion of political power and political competition. hey allowed the
and bureaucratic oice into democratic mechanism to be put in place
private entrepreneurship and run efectively. One wonders how politi-
cal elites would otherwise have been able to

P osing as an expert in market reforms and a


highly skillful and knowledgeable business-
man explains the appeal Birshtein had among
be involved in electoral campaigns and the
costly enterprise of image making.
Ledeneva (2006) shows that electoral pol-
local post-Soviet elites who were looking for itics in post-Soviet Russia used several mar-
fast and eicient ways to gain access to interna- keting technologies adapted to political and
tional markets, while at the same time wanting business games, such as chernyi PR (black
to retain control over large parts of their econ- PR) and kompromat. hese technologies, of-
omies. Birshtein embodied what it was these ten understood as political technologies (sic!),
elites were looking for: a Western “expert” well used actors and resources, such as the mass
connected to Western governments, a busi- media, information, networks of people, and
nessman with experience in Western markets, PR companies, as resources and actors active
but also an ex-Soviet citizen who could easily in the post-Soviet political-economic spheres.
understand their situation. Birshtein ofered to he subjects at which these technologies are
become an “intermediate pocket” for a small aimed are seen as individuals that need to be
number of groups of post-Soviet political elites convinced or manipulated, “consumers” but
who required inancial resources to compete in also individuals in a position to interpret and
the new system of electoral politics. hus busi- choose between diferent competing mes-
ness people and politicians used each other’s sages based on their expectations and mor-
diferential access to resources and diferent al evaluations.
actional possibilities to cash in on the monop- On a diferent level, as this case shows, the
olies they were maintaining or establishing in collapse of the USSR was the beginning of a
their local economies. process in which the new market economies,

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by that time under the control of organized attached to the Political Bureau of the Com-
crime, were iniltrated and fused with the munist Party. Many of those joint ventures
know-how of the secret services, who en- were set up in the Baltic States and countries
tered into commercial activities on a massive such as India and Israel. Ater the putsch in
scale, not least as most of their agents were 1991, the process of setting up these enter-
already embedded in these networks owing prises was speeded up. Agents abroad were
to the nature of their activity (Ivanidze 2001, ordered ‘to use all contacts’ to stay abroad by
Ledeneva 1998, Volkov 2002, Yurchak 1999). all means possible and to ind jobs in the ex-
We can think of the Birshtein’s case as isting commercial structures […] On the or-
part of a more general strategy put in place by ders of Vladimir Kruchkov’s [the KGB direc-
the Soviet secret services who began setting tor at that time] these commercial enterprises
up commercial enterprises in the “capitalist inanced the operations of the intelligence
world” in the mid-1980s. It was these compa- services and developed broad economic rela-
nies that were used to bring consumer goods tions on the international markets. Ofshore
to the Soviet Union that were then sold on by zones were used to obtain proits from nu-
the new entrepreneurial class populated by merous inancial operations.” (2001: 4)
Komsomol members (Ivanidze 2001: 4, Yur- Birshtein’s case hints at the ways in which
chak 1999). hese insiders used Komsomol the most powerful branch of the Soviet state
money, e.g. cash loans from he State Bank structure – the secret police – made a large-
(which they could access on account of their scale switch to commercial activities, thus
positions even though enterprises were not al- blurring the bureaucratic boundaries as well
lowed to receive cash from banks) and some of as the accountability of the secret services to
the funds of the Communist Party of the So- the other structures of the state and the gen-
viet Union (CPSU) to import computers, elec- eral population. he secrecy and the ability of
tronics or other consumer goods, all of which these people to act in diferent roles added to
were in great demand in the Soviet Union. the confusion amid which active agents were
he investigative journalist Vladimir ordered to iniltrate a commercial enterprise
Ivandize claims that Seabeco was also a ve- and former secret service employees start-
hicle used by the Soviet and, later, Russian ing their own private businesses or working
secret services to inance their operations for private entrepreneurs acted in the same
abroad through legal businesses, such as manner. In this situation the boundaries
trade operations, which also had an illegal between state and private interests (mostly
side as a means to launder money from Rus- based on networks of people) were kept blur-
sia’s shadow economy. Birshtein posed as a ry by the capacity of these actors to operate
‘Western investor’ in post-Soviet space at a in diferent spheres, albeit ideologically these
time when the privatization programs were boundaries were as clearly deined as in a
encouraging foreign investment. Claims that liberal state (Mitchell 1991). hus the market
Birshtein worked for the Soviet secret servic- became an instrument for a number of actors
es and later the FSB as a foreign agent who to legitimize their newly acquired wealth.
returned to the former Soviet world to use he adaptation of the secret services to
the skills and connections he had acquired become active players on the post-Soviet
20) See Ivanidze, abroad20 reveal the blurring of the bounda- market probably has three other impor-
Vladimir, “Russian
Secret Services and
ries between state and private interests in the tant dimensions, as can be concluded from
The Maia”, in The atermath of Soviet collapse. the Birshtein case and additional literature.
Eurasian Politician, Ivanidze cites a German report that Firstly, state institutions, which were built on
Issue 4 (August
2001), accessed claims that ater the Baltic States declared the idea of defense and aggression, needed to
at users.jyu. independence in March 1991, the Soviet Un- ind new ways to respond to what they con-
i/~aphamala/pe/
issue4/kgbmaia. ion’s external intelligence department within sidered the new threats to the societies they
htm, on 14th the KGB drated a plan to create “600 joint were claiming to defend. hey thus needed
October 2009.
enterprises managed by KGB oicers and to ‘iniltrate the new major ‘threats’ – i.e. pri-

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Politics and Practices in Post-Soviet ‘Business’: between shame and success

vate businesses. Secondly these institutions that of the politician, as in Moldova or the
needed to develop new strategies by becom- ex-Soviet Central Asian states. his percep-
ing involved in the market to compensate tual overlap is based on another widely held
for their lack of inancial resources, what cultural perception that power and money
Yurchak (1999) identiies as entrepreneurial are congruent. he source of these percep-
governmentality. hirdly, active and former tions probably goes back further than what
agents’ involvement in the market also pro- people were witnessing ater the collapse of
vided an individual and/or network with a the Soviet regime. One such practice, as ex- 21) However, she
argues that in the
way out of a diicult situation: the political empliied above, consists in the bureaucrats’ Post-Soviet context
decision of president Yeltsin to dismantle a use of their public oices to provide private patrimonialism
large part of the Soviet secret services Volkov businesses with monopoly positions or to di- is not entirely
accurate in
(2002a: 150–154). vide up markets between certain individuals describing the
Coming back to Birshtein’s diiculties and businesses. rapacity of the
post-Soviet in
with the political elites in various post-So- Humphrey (2004a), like Volkov (2000), preying on state
viet countries, these exemplify the inter- argues that patrimonialism21 is a histori- assets and taking
advantage of their
dependency of business and politics in the cally grounded practice common in the position within the
post-Soviet world and give foundation to pre-revolutionary Russian Empire. One can state bureaucracy;
she believes this
the widespread popular perceptions of the also observe the historical similarities be- practice is better
interrelation and sometimes equivalence of tween post-Soviet patrimonialism and the described by the
term bureaucratic
business and politics. hese interrelations exclusive rights in terms of trade and indus- appropriation
are oten expressed through the public as- try awarded by Dutch and British absolut- (Humphrey
2004a: 91).
sociation of the ‘oligarchs’ with politicians ist monarchies to private entrepreneurs that
in Russia and Ukraine, or through the im- gave rise to the capital accumulation of the
age of the businessman that coincides with 17th and 18th century.22 22) I thank Michael
Stewart for
pointing this out
to me.

T his article serves to nuance the intentional


behavior oten attributed to the post-So-
viet and post-socialist political elites by ar-
directly or through intermediaries, in capi-
tal accumulation. In this sense, the capitalist
class that was formed with the collapse of the
guing that the changes introduced by market Soviet system can also be seen as indispen-
and democratic reforms let political elites sable to the political elites, which partially
with few choices as to how to run the po- complied with the rules and procedures of
litical system without indulging themselves, electoral politics.

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Title:  “Solid  Houses  and  Distant  Homes.  The  Morality  of  Domestic  Space  in  Southeast 

Romania” 

Author: Răzvan Nicolescu 

How to cite this article: Nicolescu, Răzvan. 2011. “Solid Houses and Distant Homes. The Morality of Domestic 

Space in Southeast Romania”. Martor 16: 69‐79. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
established in 1996, with a focus on cultural and visual anthropology, ethnology, museum studies and the dialogue 
among  these  disciplines.  Martor  review  is  published  by  the  Museum  of  the  Romanian  Peasant.  Its  aim  is  to 
provide,  as  widely  as  possible,  a  rich  content  at  the  highest  academic  and  editorial  standards  for  scientific, 
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Martor (Revue d’Anthropologie du Musée du Paysan Roumain) est un journal académique en système peer‐review 
fondé  en  1996,  qui  se  concentre  sur  l’anthropologie  visuelle  et  culturelle,  l’ethnologie,  la  muséologie  et  sur  le 
dialogue entre ces disciplines. La revue Martor est publiée par le Musée du Paysan Roumain. Son aspiration est de 
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Martor is indexed by EBSCO and CEEOL. 

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Solid Houses and Distant Homes.
The Morality of Domestic Space in Southeast Romania

Răzvan Nicolescu
Răzvan Nicolescu is a PhD student in Anthropology at University College London.

ABSTRACT KEYWORDS
In this paper I will explore the intimate relationship between domestic space and domesticity, morality, house,
morality in a village situated in southeast Romania.* Following local responses to Romania, materiality.
the main question – what is that makes a house a home? – I will explore the house
as the foremost setting for deeper social relations, not only between its inhabit-
ants and other, more distant relations, but also between these domestic groups
and the village itself. I suggest this dual relationship articulates a certain morality
that is socially imposed on the lived domestic space. I will then argue it is the
practice and the diverse generational reproduction of this morality that provides
both the ideal of home and the actual realisation of the household. Finally, using
classical theories in material culture, I will trace the way households objectify
various modern and often conflicting understandings of homes.

n the Romanian language casă can mean autonomy or, on the contrary, its submis-

I
1) I conducted ield-
work in Mostiștei
both house and home. At the same time, sion to the rather restrictive morality of the Valley (Valea
the term can refer to the building itself or community it is part of. I will show how such Mostiștei) in the
the household in general. In the village where practices are generational2 and moral and county of Călărași.

I conducted my ieldwork, in the south-east- serve to govern the ever changing attempts
ern part of Bărăgan,1 houses were considered to objectify people’s shared ideas through 2) Not to be
confused with the
to be by far the most important possessions their houses. In conclusion, I will argue that diference Henri
people had. here is a relatively broad lit- because of this unyielding cultural alterity, Stahl identiies
erature on Romanian houses in rural space the Romanian home is, in Annette Weiner’s between what he
names the histori-
(see, for example, Paul Stahl 2004, 2005, terms, an inalienable possession that ac- cal ‘generational’
Mihăilescu 2002, 2009) that draws mainly on counts for a speciic indisputable ideal of do- and ‘non-genera-
tional’ character of
the centrality of the domestic space in the so- mestic life. Meanwhile, the house represents Romanian villages.
cial and cultural lives of rural communities. the essentially disputable social path towards He discusses this
diference in terms
While acknowledging such claims, my paper achieving this ideal, a more conventional of lineage, descent,
will focus on the equally intimate processes succession of accomplishments and failures. common ancestry,
and, especially,
that happen to the house in order for it to be- I will cite two main ethnographic exam- common patri-
come a home. herefore, instead of looking ples to show how the entire idea of the home monial rights on
the entire village
bluntly to the ‘home’ and its strong system is related to people’s enduring practices to- territory that corre-
of social signiicance, I will explore the idea wards their own house. In the irst example spond to a speciic
family genealogy,
of the home within the dynamics of its reali- I discuss a family that started to build their see for example
sation, whether this implies ideas of achieve- house almost twenty years ago, and even Henri Stahl
ment or betrayal. I will suggest irst that the though they have lived there ever since, and (1980, especially
pp. 35–93).
social transformation of a house into a home despite their constant eforts, they were never
takes place exactly because people accept and actually convinced their house was a home.
follow a normative and, therefore, oten in- Although they would actually call it was a
tensely disputed morality that governs the home, their idea of a home always relected
social life of the village. I will then argue that a distant and ever-changing ideal of what
it is by means of speciic everyday practices would successfully represent them.
including domestication and consumption he second example is that of an old cou-
that the domestic group manifests its own ple living in a contrastingly static house. In

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Răzvan Nicolescu

the glaring absence of their children, who let families (rarely to individuals) rather than
for Bucharest many years ago and have no with a particular house or structure. As an
intention of returning to the village, this old agricultural plot, a house lot always belongs
couple faces a situation in which their house to somebody or, in certain circumstances, is
simply cannot be transformed into a difer- a place where somebody does something: cul-
ent kind of home. heir domestic lives relect tivates, grows, or simply waits for better times
a permanent and oten frustrating attempt to to use it. At the same time, this concept is also
perpetuate an ideal that has long since ceased connected to the important local attitudes to-
to represent them. In consequence, even if wards land and ownership. While house lots
3) Chirpici is the strikingly diferent than the irst case, this are situated at the core of the family in gen-
Romanian word
for the traditional
example represents another type of major eral and at key points in kin relationships in
construction mate- social distance between house and home. particular, they are also blatantly visible from
rial made out of Drawing on other substantive examples outside these relationships. he domestic
a mixture of clay,
straws and manure. from the village, I will suggest that, given group’s dual relationship towards the interior
This mixture, the increasing diiculty in attaining an ac- and the exterior provides house lots with vari-
widely used in the
ssouthern parts of ceptable relationship of equality between ous social signiications that are either simply
Romania, from the the house and the home, people instead ind accepted and therefore defended or, on the
west of Bărăgan
to the lowlands moral values through which to relate to their contrary, hotly contested.
of Moldavia and Do- domestic space as well as to the social order In the region in question the majority of
brogea, as well as
in the Balkans in of the village. I will then show to what extent houses were traditionally made of chirpici,3
general, can either this morality is generational, with each gen- a special mixture of special soil, clay, straw,
be shaped into
bricks and dried in
eration attempting to impose its own idea of and cow or horse manure. he type of house-
the sun, or used as a home. I will explore the way generational hold and related practices meant these ma-
a illing or levelling
material to cover
production and reproduction of domestic re- terials were widely available and extremely
the structure of the lations and practices, shared and contested cheap. Historically, serfs and poor and
house or its walls. within the household, simultaneously provide middle-class free peasants4 went on build-
houses with enduring strength and comfort ing chirpici houses until well ater the end
4) For a good and and homes with social inalienability. I then of Second World War. It was the privilege of
detailed historical
description of these
suggest that such resilient values objectify the lords, big farmers, and some of the very few
categories, see, for very ambiguity and desirability of the home. I wealthy peasants to use other materials for
example, Henri therefore argue for a more dynamic and oten their houses.5 he simplicity of the structure
Stahl (1980).
unexpected idea of the home as an ideal, in allowed for a chirpici house to be built in just
5) This category contrast to the much more established idea of a few months, usually during summer.6 he
of people was
estimated by some
the home as a kind of static, self-reliant, objec- materials required, such as wattle and twigs,
old villagers at tive, and oten romanticised entity. were easily collected in the ields or waste-
less than 15% of lands surrounding the village. While men
the total village
population. were in charge of the house’s wooden struc-
ture, ceilings and rootops, and the layering
6) Traditionally, of wattle meshwork, the women would make
a house made of
chirpici had no
The materiality of the house the chirpici material itself and attach it to the
foundations. The diferent structures until it took on the shape
house’s resistance
structure was
thus made of the
most expensive
I will begin by describing the basic unit that
allows for the house to exist in the irst place,
that is, the particular lot of land where a house
of both the house’s interior and exterior.
Chirpici was not only extremely easy to use;
it also gave the house a very lexible charac-
materials available,
wooden beams and can be built. his is called a loc de casă (liter- ter. For more pretentious houses, bricks of
timber, and the ally ‘house lot’). House lots are usually inher- chirpici would be used, but this was more
structure of the
walls and ceilings ited, split, reunited, and traded by individuals expensive and usually involved more time,
was made of an or families. House lots have a particular foun- work, and expertise.
elaborate mesh-
work of knitted dational role for the whole idea of domestic- I will start with the idea – much discussed
wattle and twigs. ity. For example, people relate house lots to in the Romanian literature – that the village

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or community exercises a potent social nor-


mativity in almost every aspect of rural life,
in order to show how domesticity funda-
mentally turns this exterior normativity into
more intimate moral virtues expressed, for
example, through the mastery of ownership,
competence, and care. By looking at both
everyday and particular practices of redeco-
ration or renovation, I will argue that the so-
cial force of these three notions derives not
only from their ‘domestic’ employment, but
also because they are recognised and valued
as such within the community. For example,
it is normal to look ater your garden in cer-
tain ways and to wash clothes, but is moral to
care about your garden in special ways and to a small winter kitchen. his particular cor- A ‘traditional’
chirpici house
wash clothes dedicatedly.7 ridor is used as shelter for almost anything whose structure
At the same time, the relative fragility valuable or perishable in the house, from and appearance
and numerous deiciencies of the materials smoked or salted meat and pickles to heavy have changed
slightly since be-
that contribute to the creation of a house- construction materials. In turn this rear cor- ing built
hold are strengthened by sustained everyday ridor itself opens, through an even smaller
practices. For example, the interior of a tradi- door, onto the backyard of the house. It is 7) See, for example,
Mihăilescu’s
tional chirpici house would be renovated and important to add that, while this back cor- discussion of care
whitewashed as oten as the family felt the ridor and its small door are heavily used dur- (îngrijire) as the
need,8 while during the spring the exterior ing the day, years can pass without the main foremost expres-
sion of domestic
would be repaired to a certain degree and door being opened, except for speciic func- Romanianess
possibly whitewashed too. It was recently tional reasons such as cleaning the house, (Mihăilescu 2011).

pointed out how daily routines, as well as a carrying in large objects or on important
change in daily routines, not only represent occasions, such as marriage ceremonies or 8) Typically every
three to ive years,
special practices or appropriation processes, welcoming important guests into the house. or sometimes even
but also, more intimately, social qualities and While the structure and function of such a more oten.
characteristics of time, space, and even mor- traditional house does not usually change
al values (Shove, 2007). I suggest here that it over time, it is its decoration and the contin-
is by the constant practice of domestically uous adjustments made over the generations
accepted (daily or seasonal) routines that the that express the constant efort to turn it into
wife actually becomes a good wife and the a home. In the next part of this paper I will
house becomes a home. show how the materiality of the house and its
In the village a traditional house is com- everyday domestic practices provide it with
posed of two rooms separated by one large enduring strength, comfort, and a certain
hall which, especially during warmer sea- social recognition, the main qualities of the
sons, serves as a third room. he hall’s two local understanding of home.
end walls each contain a door that communi-
cates with the exterior of the house. he irst
of these is the central door of the house that
opens onto a long, straight veranda running
the full length of the front of the house. It is The sociality of the house
built facing the front garden and thus also
the village road (uliță). he second, much
smaller door, leads to a fairly long but low
corridor or shelter in which there is normally
F or a young couple, together with mar-
riage obtaining a house lot represents the
reaching of a social apex: on the one hand it

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9) Marriage should provides deinite evidence of their social in- community that starts to take the place of the
be understood here
as the moment that
dependence as a young family, while on the similar values of their families.
unambiguously other hand it is a clear marker of their inte- But what does modernising a house imply?
marks the union of gration into the community. Homes are less Generally, during and ater communism, the
the young couple
in front of others, about relations and more about domesticity. A irst act of modernisation was to conceal the
such as a civil or house stands for the stability of the marriage very material (chirpici) it was originally built
religious ceremony.
Wealthy or tra- and the predictability of its inhabitants’ lives. of. As a result concrete and other plastering
ditional couples It is something that conforms to the general materials came to reinforce or simply deco-
sometimes hold
the two ceremonies expectations of the village and is thus accept- rate these houses. hese works were not nor-
at the same time, ed. Acquiring a house lot or starting to build a mally aimed at the structure of a house, but at
followed by a mar-
riage feast. How- makeshit house are part of the long process of its exterior. People would say their houses not
ever, for inancial becoming a family that is accepted and recog- only became more comfortable, but they also
and oicial reasons,
most people prefer
nised as such. his process may start with the started to look better. When I was conduct-
to separate the moment the bride-to-be moves into the house ing my ieldwork, the next step in modernis-
two events at their
convenience. So
of her future parents-in-law and begins being ing a house was to replace its simple and small
the word ‘marriage’ initiated into the domestic routines. While she windows with impervious PVC windows of
is mainly used to follows a long process of learning and practic- the same size. Ater this people would nor-
express a matter
of fact rather than ing the house rules under the direct command mally start to think about changing the roof.
a more estab- of a woman of the house, usually her future he cheapest solution, and by far the most
lished event.
mother-in-law, her future husband embarks utilised, was to replace the traditional tiled
10) This is nor- on a similar but more visible process of be- roofs with very simple metallic ones. his new
mally achieved
through succession
coming an adult: he is expected to secure or material required no specialised labour and
or buying. change his job, to pay of any debts, especially the installation and subsequent maintenance
oicial ones, to become more active in terms of could usually be carried out within the fam-
11) These social domestic work and to start saving money for ily. hese basic operations were then followed
changes were origi-
nally the result of
his wedding. Finally, sometime ater the mar- by interior improvements: building or repair-
the massive rate riage,9 the young couple may ind a way to ob- ing the stove,12 painting the walls, or levelling
of employment in tain a house or house lot for themselves.10 Usu- the walls or ceilings. Over time, the increased
agriculture and
industry, which ally, the succession of the parental house and lexibility and availability of construction ma-
became increas- wealth respects the customs described in the terials ushered in radical change, not only in
ingly specialised
and therefore many monographic works on domestic space the way people viewed their houses – as in-
better remunerated. in southern Romania. What is important here creasingly comfortable and respectable – but
This abundance
of personal is that the young family’s practice of buying a also in terms of their domestic practices. For
capital persisted house lot or old house, or, alternatively, build- example, modern houses place an unprec-
to a certain extend
until the collapse ing a new house from the scratch – something edented burden on the men as opposed to the
of communism. which became popular in the 1970s, when women. While traditionally women had been
people began to dispose of the unprecedented far more involved in both the building13 and
12) Traditionally, of amounts of capital gained through the ma- maintenance of their houses, ater moderni-
the two rooms of
the house, usually
jor changes that occurred in rural life at the sation, much of these tasks were transferred
only that situated time11 – has only rarely be reproduced over to the men.14 At the same time, together with
in the most pro- the last twenty years, mainly because of the the growth in various forms of local and na-
tected part (south
or southeast) had a disappearance of such inancial and economic tional government and regulation, house
stove. This is also resources. Regardless of the house’s setting, lots became increasingly diicult to come by.
the room where
the family usually the social integration of the new adult family Additionally, men were in charge of all the
spends cold win- continued to be denoted through popular ex- formal and informal ventures deriving from
ters and engages
in indoor activities pressions such as a se așeza la casa lor (liter- these issues. his involved the supplementary
during the cold ally ‘to settle down in their home’), or a i in and novel mastery of new relevant languages,
seasons. When
spring comes, the rând cu lumea (literally ‘to be in line with the strategies and alliances. I suggest that the
family spreads out people/the others’). his expresses a certain social transformations that came together
into the rest of ‣
normativity and social expectation within the with the successive waves of renovation and

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increased access to new technology account came close to ruining much of what they had 12) ‣ the house, the
rear shelters or the
for the corresponding ideals of home. As we achieved during the previous three months’ summer kitchen.
know, modernity never expresses itself simply work. he walls of the house were only par-
in material or practical terms; it is also ex- tially inished and the roof was yet to be in- 13) Beside their
usual domestic
pressed through a continual increase in self- stalled. Andrei recalls this perfectly because chores, women
consciousness. I therefore argue that while he had no way of covering the house, not even were also in charge
the ideas and ideals of a home were constantly temporarily or partially. During the pouring of not only the
building process
changing, the houses were simply following rain he had to dig large ditches inside each itself, including the
their own course.15 of the rooms of the house in order to prevent preparation and
constant moulding
In 1992, Andrei and Elena were in their late water from accumulating and destroying the of the chirpici
twenties when they decided they wanted to freshly built walls and the structure of the material, but also
of cooking, wash-
build their own house. Immediately ater the entire building. his game of continuous ing and keeping
collapse of communism, they applied to the rain and digging went on for two weeks, with an eye on their
small children.
people’s council of the village for a house lot. everybody hoping the former would inally
Public land in a new area of the village was be- stop so as to be able to put an end to the latter. 14) I lack the space
to discuss this
ing allotted and distributed to people intend- In September, Andrei and Elena inally in- further here, but
ing to build new houses. Ater massive dis- ished work on the house they began building for a good account
putes regarding the exact positioning of each in spring. It was a moment of great satisfaction of these social
changes caused by
lot and the various distribution criteria, they for them to enter winter in their own house. new housing condi-
inally received a lot of two thousand square hey built an earthenware stove in one room tions and the avail-
able technologies,
metres.16 As they were working under inan- and spent the winter there together with their see Shove (2003).
cial constraints, they immediately started to two small children. Ater this immense efort,
build a chirpici house. And already having much of the remaining building work was nev- 15) For a detailed
description of this
two daughters at the time, they set out to build er carried out. In terms of the structure of the progress in both
a large house that could accommodate a big house itself, in the eighteen years since build- ideal and mate-
family. So, in contrast to the traditional two- ing it, Andrei and Elena have since managed rial forms, see for
example (Buchli,
room houses in the area, they began to work to plaster the living room, whitewash the walls 1999) for the early
on a four-room structure with a vast corridor on a regular basis, and introduce two metallic years of the social-
ist period in Soviet
in the middle that could accommodate large and mobile stoves welded by Andrei himself. space or (Alexan-
dinners or family reunions. hey began work Otherwise, they only decorated the house and der, Buchli and
Humphrey, 2006)
in April ater the land had dried out (pământul bought the furniture they needed to live com- for a similar trans-
s-a zvântat). Andrei had a good job as a driver fortably. By the time their two sons were born formation in the
post-socialist era.
at the mechanical works in the nearest town. they had invested only relatively little in the
His lexible schedule allowed him to partici- house, but nevertheless the entire family made
pate in much of the building work on the house. a sustained efort to make it ever more com- 16) This is the
average surface
His wife worked full time on the house while fortable, especially through an abundance of area of a house lot.
also caring for their children. Having decided domestic consumer goods. What is interest- Old fragmented
to build their own house as a result of vari- ing here is the enormous contrast between the house lots could be
as small as a few
ous disagreements with Andrei’s family, with initial huge efort put into the construction of hundred square
whom the couple was living before, the young the house and the subsequent apparent apathy metres, while those
bought by wealthy
family rarely received any help from their rela- and indiference towards its completion. Even people, including
tives. When working on the most important if the couple had always planned, not neces- those with summer
houses, could be at
tasks, their new neighbours would help with sarily to modernise the house, but at least to least twice as large.
the materials, advice and even labour. Some- realise their original intentions, they never ac-
times they would reproach Andrei’s family for tually pursued these ambitions.17
not helping as much as they should, and as a Looking at the wooden furniture inside 17) In 2008 Andrei
took out a large
result some relatives would show up for a few houses in urban north-east Romania, Adam loan from two local
days only, then simply vanish again. Drazin (2001) shows how emotional and banks to precisely
Ater Easter of the same year there was an comfortable domestic interiors may some- this end. He man-
aged to make ‣
unusually long period of seasonal rain that times contradict or even negate the exterior

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the increasing and varying needs of their


four children.
In other words, while the house is not an
aspiration, but rather a relection of who one
actually is, the home stands more for an ideal
rather than a particular material realisation.
Most Romanian literature on houses shows
how, traditionally, these two concepts tend
to converge. he rapidity of this convergence
and then the subsequent stability over time
and down the generations has led to the in-
timate conviction that a house was also the
home of those living it. In building their
house more slowly and in successive stages,
Andrei and Elena were not attempting to re-
The house built by of a house, the uneasiness of post-socialist ject tradition or customary forms, but rather
Andrei and Elena
when I conducted
social life, or the state itself. However, the to follow an everyday pursuit of rendering
my ieldwork. The omnipresent domestic care and insistence on these issues more meaningful for themselves.
initial chirpici related practices are not oriented towards the I lack the space here to argue that this at-
walls are entirely
covered by concrete exterior, but, on the contrary, they make a titude relects a certain personal understand-
powerful claim to desired domestic unity, in- ing and the advent of modernity. However,
17) ‣ minor timate freedom, and self-introspection (2001: at least for Andrei and Elena, an important
improvements to
the house, includ-
197). Similarly, in Bărăgan, where the houses turning point came during communism,
ing building a were seen from the outside as challenging or when at a very young age they both refused
room for a future even contradicting a certain type of norma- to follow the paths their families expected
indoor bathroom.
However, he used tive scheme or social ideal, for the people them to follow, instead embracing radically
most of the money actually living in them, the houses had noth- diferent lifestyles and prospects. By refusing
in many diferent
ways with the re- ing wrong with them at all. his was because to work in agriculture, Andrei was guaran-
sult that the works their construction and many subsequent ad- teed always to work outside the village. He
were never even
close to completion. justments always followed a domestic moral and his wife became increasingly independ-
Worse still, during logic, rather than blunt social values. ent from their families, something char-
the recent inancial
crisis he was to I think the underlying issue is that it is acterised in a number of decisive moments,
lose his job while less a matter of a project to build a house such as when they decided to sell their cow,
still having to re-
pay his loan to the
and then live in it, and more that the very destroy the outdoor baking oven and not
banks. As a result, construction of the house is itself a life-long to seek the unreliable help of their families.
while Andrei and
his family continue
project and therefore continuously changing. Coming back to the house, the couple also
to dream of the Even if Andrei and Elena call the place they expressed its modernity by their very refusal
improvements they live in home, they in fact believe their ‘real’ to inish building a ‘normal’ house. By com-
would like to make
to their house, in home is the one they have always dreamt of. parison, their uninished and ever changing
reality they are At the same time, they are very aware that, house responded better to the important
fully aware that
achieving these like themselves, much of the rest of the vil- changes happening within their own family,
goals is still a long lage sees their house as a clearly uninished its variable needs, and the equally change-
way of.
project for a home. On the other hand, they able society around them. hroughout this
feel it would be futile to build a house for process, the constant revisions to their initial
what they think they will need in future, so plans relected diferent ways of living in the
instead they preferred to concentrate on a house. hey understood how the house was
wiser project of building a house for what useful to the extent to which it best respond-
they actually needed at the time. For exam- ed to them. In other words, the house relect-
ple, the apparently uninished nature of their ed their own morality, rather than a morality
house allowed them to adapt it regularly to imposed on them from outside their family.

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If, for diferent reasons, this ambition could recognised as one of the most diligent work-
not be met, the house could be refurbished, ers in the village. Now his land is always 18) Cooperativa
Agricolă de
restructured, enhanced or partitioned anew. in good condition and his crops bountiful. Producție (CAP).
herefore, where local houses traditionally Soon ater he began working for himself,
obliged people to live or act in certain nor- George managed to buy his own tractor and
mative ways (for example, the uses of rooms all the tools he needs to work the land.19 Be- 19) With the excep-
tion of harvesting,
and outbuildings were ixed and could not cause of their constant hard work, the family for which he uses
easily be changed, or the proper mainte- considers itself to be fairly independent from the services of one
nance of the house required certain daily or the rest of the village. of the few agricul-
tural associations
seasonal practices), modern houses are the his old couple has a strong feeling of in the village.
expression of the instability and impulses of home and homeness. hey have a wealthy
the people living within them. I suggest the household in the traditional sense and invest
main reason for this fundamental change is great pride in preserving this way of living.
a cultural shit in the idea of the home. he he house is about ity years old, but solid and
increasing impossibility to achieve a home is clean. hey raise far more poultry than they
characterised by the permanent adjustment have need of and work their immense court-
and reinterpretation of this term visible yard, garden and vineyard manually. hey
through the constant refurbishments and have relatively small pensions, but as many of
modiications made to the house. herefore, the products they consume come from their
one current and coherent idea of home is in- own production they consider themselves
evitably an ideal one. fortunate to receive this extra money. here
he second ethnographic example shows are few goods they need to buy and are thus
that neglecting the obvious dynamics im- able to avoid any pointless waste of money.
plied by the term home results in an increas- It appears that the durability and persistence
ing inadequacy between the unexpected of their work as well as of their house repre-
course of life and the frustrating immobility sents a comprehensive response to what they
of the home as a distinctive life-long project. consider the ephemerality, futility, and even
Whereas judging the home as an always dis- the immorality of mass consumption prod-
tant ideal asserts the unsolicited consolida- ucts. It is in the decency of their work and of
tion of the provisory, the occasional, or the their old house that this couple has found an
erratic as being among the most acceptable acceptable way to deal with the indecency of
responses to uncertainty. consumption. hey feel their domestic uni-
George and his wife Lucia are in their verse is enough for them.
mid-seventies. hey live alone in the house At the same time, it is this domestic uni-
they built when they were young. hey have verse that represents the ideal of the home
two daughters, who, ater obtaining univer- that impedes them from working less or re-
sity degrees, continued to live and work in laxing any of their daily routines or ambi-
Bucharest. heir house can be described as tions. Unlike in the irst example, where the
a traditional house, as is the type of life they unattained ideal of the home granted the
themselves lead. he house has remained people living in it more freedom to challenge,
virtually unchanged since their children change, or to contest the diferent guises of
were teenagers, almost thirty years ago. heir their house, here the actual presence of this
practices also did not change much over ideal has imposed serious burdens on the
the years. he last major change was in the old couple. heir drive to continue working
early 1990s, when they stopped working for hard and properly as good gospodari relects
the local state agricultural association.18 At a social and cultural desire to maintain their
this point they began working intensively house (gospodărie) as a home. In the glaring
on their newly recuperated agricultural land. absence of their children, who let for Bucha-
Since the end of communism, during which rest many years ago and have no intention
he worked as a tractor driver, George became of returning to the village, the old couple is

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faced with a situation in which their house tantly they can never become homes. he real
simply cannot be transformed into another homes, either aimed for or actually attained,
kind of home. herefore, ironically the op- exist in a close mutual relationship with the
posite of what ageing people usually do, they households that, together with the domestic
work hard in order to continue feeling at practices, are always transmitted, one way or
home in their own household. Customarily, another, down the generations. Access to, and
as children grow old and create their own practice within, the household is what deter-
families, the houses of their parents or other mines the aspiration for or the existence of
older relatives, as well as their daily involve- a home. In this sense, it is important to note
ment in domestic routines, undergo dramat- Miller’s distinction between ‘households’ that
20) The households ic change.20 In this case, however, their once mediate with the concept of family and the
become centred
around the new
ideal home continues to force them to see it ‘house societies’ that mediate between the
house (casa nouă), and render it as a home. Here the diiculty concept of lineage and the longevity of the
built or maintained rests in the old couple’s obstinately insisting site of residence (2001: 12).
by the younger
generations. on maintaining their old and unusual ideal of In order to understand this relationship
a home. he problem is that the house seems better, I will now briely discuss an extreme
not to appreciate these eforts suiciently and example of estrangement and decay of a
insists, for its part, on decaying. house. Marius is in his early forties and has
As I have shown, the materiality of their just lost his relatively good job. His wife let
houses obliges people to adopt speciic rou- him more than one year ago, taking their
tines of care and maintenance. Criticising the young son with her. His ageing mother and
overemphasis on residency (mainly property his sister are the only persons who actually
and inheritance), Wilk and Netting (1984) help him with domestic work. Since his wife
distinguish between the households’ mor- let, Marius sold much of his poultry and
phology and its activity. hey argue that stopped cultivating or caring for anything
in contemporary societies ‘the process of in his garden. Without any basic means of
‘modernisation’ is not a transition from one subsistence, he began doing odd jobs in the
type or form of household to another, but it village. He enjoyed drinking and discussing
is more basically a change in the spheres of with his friends at one of the local bars, so
activity that underlie household form (1984: his daily expenditure rose considerably. Over
20–1). hey argue the material lows of labour, a period of just ive months, he found the
goods, and cash in household production, money he needed to fund this activity irst
distribution, and transmission are negotiated by selling his television set, then the refrig-
anew with each generation through approved erator, and eventually even the front door of
options of co-residence but also with respect the house. he money he earned in this way
to diferent cultural options of co-residence helped him each time to continue his daily
and patterns of authority, duty, and afection. routine for a few weeks at a time. At the time
As is obvious from the two examples above, I was inishing my ieldwork, he had no in-
genealogy is central to the perpetuation or, on tention to replace the goods he had sold or
the contrary, the contestation of the idea of to sell any more, but it seemed each time the
home. As a house or land is essentially trans- opportunity arose he was always willing to
mitted from generation to generation, each trade or estrange diferent parts of his house.
generation in turn imposes its own idea of In this case, the decay of the house represents
home. herefore, the younger generations will not only an irreplaceable loss of domesticity,
actually live in the house, while the co-resi- but also an enduring efort to preserve his
dential older generations begin to develop a personal and much cherished social life. To
radically diferent relationship towards their have no money to live his everyday life meant
new dwellings. Not only are these new dwell- abandoning important parts of his lifestyle.
ings always much smaller, of secondary im- He loses his television, but the money ob-
portance, or oten improvised, more impor- tained aforded him access to the more social

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activity available at the local bar. herefore, Taking this argument further, I suggest that a
rather than restricting himself, he chose to sustained set of domestic relations and prac-
restrict his house, which anyway reminded tices grants each generation with either the
him of an unpleasant and distant home. As prospect or the actual attainment of a home.
with the renovation of a house, he explained his continuously changing morality of the
to me, ‘I can do it [buy it back] if I want.’ domestic space provides the home (either as
However, refusing to actually ‘do it’ was born an idea or an actual accomplishment) with its
of a sense of the absolute futility of the home. enduring strength and inalienability.
he house itself was replaced by an unusually he home, therefore, is not what the house
distributed and more convenient domesticity. is but what it should be. he social recognition
he loss of the usually inalienable home of a home thus rests in the ability of its inhab-
gave way to the equally unusual possibility itants to deal with such issues as care, con-
of alienating the house. herefore, Marius’ formity, and material integrity in a socially
home, like the one built by Andrei and Elena, accepted way. For example, once young peo-
stands for an idea of inalienability that, in the ple feel at home in their households, the entire
terms of Annette Weiner, can be understood village knows it, and oten even earlier. It is in
as a continuous search for persistence and this moral setting that people incessantly at-
inherent predictability in an ever changing, tempt to domesticate the diferent conlicting
and thus unpredictable, social world (1992: qualities of the household I have described so
8). he household that irremediably loses the far. he very ownership of this mastery is what
imperative quality of persistence also loses transforms people from house inhabitants to
its potential quality as a home, as an ‘inalien- home dwellers. his process not only creates
able possession’. No longer insistently cared social relationships but is also central to a
for by the united family, the house can only broad range of essential social and economic
change radically, be partitioned, estranged, issues, such as the rights of residency, own-
or simply decay. ership, inheritance, development or access
As we have seen, in deciding whether or to diferent forms of capital. From a broader
not to care for their houses, as fundamentally perspective, it is this transmitted mastery, and
more visible and disputed entities, people are hence the transmission of always diferent
essentially translating the social normativity ideas of homes, that actually allows for what
of the village, or the larger impositions and appears to be the impressive continuity of the
contradictions of modernity, into domestic ‘traditional’ household.
goods, materials, and recognisable practices.
Drawing on Maurice Bloch’s (1973) position
on the morality of long-term relationships,
I argue that this process is both generational
and moral. Building on a fairly established The morality of homes
tradition in anthropology that began with
Malinowski and Mauss regarding the rela-
tionship between either immediate or delayed
reciprocity and morality, as well as on Fortes’
I n this paper I have shown the way current
houses in southeast Romania always at-
tempt to become homes. he idea of a home is
insistence on the morality of essentially kin- shaped by the everyday practices reproduced
ship systems,21 Bloch basically argues that ‘the within the domestic group and normalised 21) Fortes even
stresses ‘sharing’
crucial efect of morality is a long term reci- by the community or the society in general. I without ‘reckoning’
procity’ (1973: 76). herefore, the long term went on to suggest that this dual relationship as the essence of
efect is achieved because it is not reciproc- articulated a certain morality of the lived do- kinship morality
(Fortes, 1969:
ity that is the motive but morality (1973: 76). mestic space. It is this morality that recon- 238 [in Bloch,
Bloch understands morality as being non- ciles the individual with his or her ever dis- 1973: 76]).

speciic and long-term, giving kinship great tanced idea of home. At the same time, this
potential to adapt to long-term social change. process not only brings strength, continuity,

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Răzvan Nicolescu

and social recognition to the house; it also ent, more active engagements with the house
makes the oten frustrating distance between and the people living in it. In this case, new
the house and the home socially acceptable. responsibilities and commitments express
While the current house continues to fail the new morality of the domestic space or, in
to become the new ideal home, its inhabit- other words, the new actualisation of the idea
ants and their ambitions in turn become of home. Whether a house is recognised as
increasingly trapped within this distance. being settled (așezată) and predictable or not
his process is primarily determined not by (by means of public displays and scrutiny of
the changes that happen within the domes- the social normative), the domestic social rela-
tic group in terms of customs, afection or tions existing in this house represent far more
tastes, or by its larger social and economic dynamic attempts and creative freedoms
considerations, but instead by the dialecti- meant to objectify the ever changing ideals
cal process between its desire and the results of home. It is through this process – involv-
of that desire. On most occasions this im- ing caring, conlicting notions of innovation
pervious cultural distance confers a certain and conformity, and a permanent change in
social vitality to the actual material forms. domesticity – that the house increasingly be-
hen, a rare sense that the house is actually comes a home for its inhabitants.
a home afords it a frustrating rigidity and a From a broader perspective, the dual
restricted social meaning that soon proves process for the house to acquire both so-
impossible to sustain. On the other hand, a cial consciousness and self-consciousness
permanent quest for the idealised home gives determines the probability of it becoming
the people living in the house a certain social a home. In this understanding, the house
conidence and lexibility. It is the everyday tends to represent the modern objectiication
practice of this dialectics that informs us of the customary ambition to actually attain
about people and their social relations. a home. herefore, living in a house repre-
I also showed how the normative order im- sents a permanent attempt to translate the
posed by the larger social and cultural setting inalienable into something substantial and
can be contested in diferent ways, something accessible. For this reason, consumption of
which has important normative implica- expensive materials and minor or structural
tions in its own right but usually only up to changes to daily domestic practices should
a moment of self-realisation when the social be understood as either social hesitation or a
construction of the new idea of home begins. radical new awareness of the notion of home.
his moment usually corresponds to difer-

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University of California Press.

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Title: “The Material Culture of the Postsocialist City. A Success/Failure Perspective” 

Author: Şerban Văetişi 

How to cite this article: Văetişi, Şerban. 2011. “The Material Culture of the Postsocialist City. A Success/Failure 

Perspective”. Martor 16: 81‐95. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
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The Material Culture of the Postsocialist City.
A Success/Failure Perspective

Șerban Văetiși
Șerban Văetiși is a PhD Lecturer at the Babeș-Bolyai University in Cluj, Romania.

ABSTRACT KEYWORDS
The article deals with how one’s success or failure is constructed and appears postsocialist city, material
in relation with the material objects and the materiality of the postsocialist city. culture, urban transformation,
It focuses on the Romanian city of Cluj and illustrates how new urban objects Cluj-Napoca, success/failure
become significant elements in understanding social, economic, aesthetic and
symbolic success. The analysis puts forward the notion of material change as be-
ing useful to understanding postsocialist transformations, while postulating the
idea that by studying this material culture (in/of the new objects, spaces, func-
tions and relationships in the postsocialist city) we are able to gain a good picture
of and insight into these transformations. This is viewed in both a methodological
and theoretical sense regarding both the general development of urban localities
and the people living in Romanian cities today, with their actual or perceived,
relative and erratic successes and failures. Finally, the city itself is investigated,
with its success stories and failures, seen through a theorized dual ‘success/fail-
ure’ approach in terms of material processes and forms, as well as its appearance,
perception and uses.

I. Urban materialities: the objects, his is surely an experience people in many


structures and changes of the postsocialist countries have had over the past
postsocialist city two decades. However, this experience is not
suicient for us to understand postsocialist
he look of things and the way they transformations, even if this same experience
“ work are inextricably bound togeth- is critical to it. And the material culture ex-
er, and in no place more so than cities. hibited at these malls requires a more subtle
—Jane Jacobs interpretation than is provided by the pure
imagery of or fascination with shop windows
hen I irst visited a newly opened and the fancy products they contain. here

W shopping mall in Cluj some three


years ago, I was impressed by the
brightness, cleanliness and freshness every-
are many other experiences relating to the
construction of suburban malls and spend-
ing one’s money and time there; and there are
where, the happy customers who were shop- many other material objects related to the re-
ping or simply wandering around, and the cent developments in postsocialist cities that
comfort and safety that the huge store and need to be assessed.
its parking lot provided. It was clearly a big here already exists a signiicant corpus
achievement and success story for the city, its of studies and research on the postsocialist
inhabitants and visitors. A Western atmos- city, and some of these have considered such
phere pervaded. developments as being visible in the crea-

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Șerban Văetiși

tion of (more or less) impressive businesses, former industrial districts are continuing to
structures, or new urban areas and ameni- deteriorate, many starting to resemble urban
ties (such as shopping malls, new residential blight; businesses in the city are failing on a
districts, high-rise buildings, parking lots, weekly basis; many public space areas and
renewed public space, refurbished parks and monuments look truly dilapidated; and the
new urban furniture) that represent econom- shoddy and deteriorated materials that cre-
ic, social, aesthetic and symbolic success. At ate many urban areas transmit an image of
the same time, many buildings located in poorly maintained and abandoned spaces.
central areas, residential neighborhoods or

1, Mall scene
2. Derelict building
in the city center.

It turns out that there is good reason to ist city (as a theoretical model in terms of
study these urban materialities ater social- its functioning, politics and culture) (see
ism – not only because the postsocialist for example Andrusz, Harloe and Szelenyi,
city is a space of dramatic change, but also 1996; Tsenkova and Nedović-Budić, 2006;
because it can provide relevant images and Stanilov, 2007). Both kinds of studies have
insights about the way in which postsocial- sought to address the processes, transforma-
ist transformations tend to occur, with their tions, diferences, etc., while interpreting the
good and bad sides. distinctive patterns of ideologizing, develop-
In this article I consider the changing ing and using the city. I argue here that we
material culture of cities as a relevant aspect can research a good part of these features
of understanding broader phenomena, from and produce further interpretations in terms
the aesthetic to the social, of the urban trans- of the material culture of the postsocialist city.
formations of postsocialist cities. New forms, he new urban objects and spaces, together
new buildings, new materials, new colors etc. with the new relationships and attitudes they
denote new properties, new institutions, new instill in people, constitute a remarkably in-
relationships, new concerns. hese need to formative and visual corpus of data that the
be described and deciphered in order to be majority of postsocialist cities exhibit. hey
integrated (for example, with the old city’s relect, among other things, success and fail-
objects and formations) and properly under- ure in a striking and direct, yet subtle and
stood in terms of the current economic, so- complex way.
cial, cultural and political changes. I will dwell here less on the economic and
he postsocialist city has mostly been political aspects of postsocialist urban trans-
studied in comparison with the socialist (and formation and more on the visual and materi-
in some cases pre-modern) city (as a contrast- al elements that ultimately form, illustrate and
ing political-economic regime, as transition, produce these transformations. his approach
and development) and the Western capital- is not only descriptive, but also interrogative,

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The Material Culture of the Postsocialist City. A Success/Failure Perspective

and provides some methodological and theo- and within the city, as an inventory of sig-
retical advantages, as I will exemplify further. niicant material objects, as a transformative
I will therefore focus on urban forms space or as a coherent whole.
and formations in the sense of the relational We can trace a long history of attempts
and processual materialization of urban set- to relect on urban space through materiality.
tings and life (notably theorized in the case he material form of architectural styles and
of postsocialist Central East European cities patterns of building construction has been
by Stanilov in 2007). hat is, the very spaces interpreted, in the archeological and anthro-
and objects (from the urban tissue to street pological traditions, as evidence of the pres-
objects, such as monuments, cars, benches, ence and difusion of cultural practices. his
barriers etc., and from public space to vari- was followed by studies of historical materi-
ous types of structures and buildings), with alism and the commodiication of the urban
their spatial appropriation and functional- (Harvey, 2001), and of the imbalanced mate-
ity, as active elements of structuring social rial infrastructure of urban culture and po-
relations and change. I further suggest that litical economy (Zukin, 1995; Graham, 2010).
through this approach we are able to criti- One particular means of approaching the
cally understand not only the quality of the materiality of cities is to question the prac-
built environment or urban space (in terms tices involving the use of urban objects (such
of architecture and urbanism), but also the as consumption) and the direct experience
new inequalities and segregations produced with urban material things (such as particu-
through these new forms and formations lar rituals in the city) (Attield, 2000; Miller,
in a social, economic, symbolic and cultur- 2005). As regards the questions researchers
al sense. on urban materiality have formulated over
Literally, the materiality of the city refers the last decade, two major directions of in-
to “the physical things, objects, and struc- terests became prominent: how materialities
tures that give urban space its shape and sub- reveal unequal and contested forms of urban
stance: those things encountered and used in capitalism, political ecology and security;
myriad ways as part of the everyday lives of and how a focus on everyday material geog-
urban dwellers” (Latham et al., 2009, p. 62). raphies reveals the urban condition as prac-
However, materialities do not simply mean tice, community, and power (Latham and
‘matter’, since the physical stuf of the city has McCormack, 2004; Jacobs and Smith, 2008;
a rich symbolic value and relentlessly afects Graham, 2010). “At the heart of such studies
political and socio-economic relationships. is the argument that materiality is an active
Nevertheless, materiality is visible and tangi- participant in how the experiences of urban
ble, and highly approachable, and therefore space is made meaningful” (Latham et al.,
useful for understanding experiences with 2009, p. 62).

3, Suburbaniza-
tion as rupture
and meaning-
ful isolation.
4. Suburbanization
as privatization
and meaningful
(mis)use.

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Șerban Văetiși

Ultimately these analyses lead us toward local) features. hese speciicities were attrib-
an understanding of the very idea of living in uted to either the distinctive movements of
the city (surrounded by these objects, continu- the population, services and industries (see,
ously relating to them, and as an agency of its for example, Benedek and Bagoly, 2005, on
materiality), as suggested, for example, by Judit the example of Târgu Mureș) or to local ur-
Bodnár in her ethnography on the changing ban settlements, practices and identities (see
material culture of the postsocialist city of Bu- Petrovici and Troc, 2010, on the example of
dapest: this is not only about transformations Cluj). Generally, the socialist city has been
or replacements, renovations or creations of ob- characterized as a compact city, having very
jects with their colors, shapes, places and spa- limited if no suburbs, low social segregation
tializations in the city, but about a meaningful and a high level of central control in terms of
“metamorphosis of urban life” (Bodnár, 2001). planning and infrastructure (Musil, 1980; Ko-
Even if we might think that the city center, stinsky, 2001; Stanilov, 2007). Consequently,
with its ‘exciting life’, provides the best exam- postsocialist urban processes (including sub-
ple for this material study, a highly illustra- urbanization and the creation of segregations
tive example in postsocialism is in fact given and inequalities through urban developments
by the formation of a new suburban lifestyle while providing poor urban infrastructure
as a signiicant and relevant metamorpho- and integration) are particularly relevant for
sis of urban life. his is largely based on the both understanding postsocialist societies
“conquering” of outer-city areas through ap- and as a contribution to general urban theory.
propriation (privatization), rupture (isola- Although we can identify a great variety of
tion) and a completely diferent use (misuse) features in the postsocialist suburban phe-
of the urban space, as relected through the nomenon, from real estate business interests
overt disinterest in the neighboring sur- to ‘suburban aspiration’, and the reconigura-
roundings, proper infrastructure, or partici- tions of a city’s spatial layout to the re-distri-
pation in urban life. bution of public services, there are certain key
elements that can provide a comprehensive
image of these new suburbs, and these are in-
evitably related to the material culture of liv-
ing in these new urban settlements.
II. Lessons from the postsocialist When I recently visited the new Bună
suburban dream Ziua (“Good Day”) suburb in Cluj, I was at
irst distressed by the lack of sidewalks. I
While the market has diversiied indi- was walking along the highway, on a narrow
“ vidual choices in terms of the available dusty shoulder, relecting on what a miser-
types of dwellings, work environments, able experience it must be to have to reach
shopping and leisure opportunities, many one’s home on foot. he entire suburban area
neighborhoods have witnessed the clo- was made up of around six compact com-
sure of community facilities and the dis- munities located on either side of the high-
appearance of playgrounds and open way, with some scattered (and a few isolated)
spaces. Many of the new suburban de- houses lanking the secondary routes; there
velopments lack basic public services. was also a supermarket, a restaurant, a large
—Kiril Stanilov hotel, some oice buildings, and many empty
tracts of land awaiting new development. My

S uburban housing development in postso-


cialist Romanian cities has been described
as a process that shares some characteristics
distress was tempered by my irst impression
on entering what was a nicely landscaped
community with approximately 150 residen-
with suburbanization in Western cities (as a tial units. Located in the middle of a sloping
speciic urban phenomenon), while exhibit- open ield, I found a well maintained area
ing some particular (postsocialist, Romanian, alongside a narrow road that still lacked a

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The Material Culture of the Postsocialist City. A Success/Failure Perspective

sidewalk, but which had lateral, perpendicu- A shinny black SUV that was accelerating
lar roads running toward each lat or house. out of one of the side lanes was unexpect-
Car access was controlled by barriers, al- edly blocked by a less impressive looking
lowing access only to drivers who lived in or and slower oncoming car. he young driver
were visiting the semi-detached, four-storey of the black SUV immediately thrust his
houses situated on either side of the road. head out of the window and began shouting
I sufered a second bout of distress on wit- threats and insults. he man in the smaller
nessing an incident when leaving this small vehicle did not seem overly alarmed at this,
suburban housing complex. At the exit of the and quickly got out of his car and began re-
main road there were around six taxis wait- taliating with insults and threats, all under
ing for customers (there is no public trans- the inquisitive gaze of the taxi drivers. A ight
portation connecting the community to the between the two residents seemed inevitable,
city) and taking up almost half of the road. but was eventually avoided.

5, Landscaped
grounds
and blocked
roads in the
Bună Ziua suburb.

6. Romanian
suburban dream
(Câmpului).

People living in these new suburbs con- as ‘suburbs’, Bună Ziua is distinctly difer-
tinue to be nervous and irritated, replicat- ent from those of Câmpului or Florești, with
ing these kinds of common Romanian traf- the latter two also difering from one another.
ic scenes in their otherwise quiet, irst-class his is obviously a result of their distinctive
neighborhoods. his is the result of frustra- backgrounds and conditions and the pro-
tions and unfulilled expectations, but also cesses of their diferent formations over the
the new statuses and identities the subur- last two decades, which need to be described
ban dwellers endeavor to prove or construct and interpreted. And this is visible/possible
in their daily experiences and interactions. in their materiality, and, moreover, in their
hese sentiments, attitudes and processes are critical materiality. Because, if we were to take
clearly related to the material aspects of their suburbanization as “the expansion of cities on
lives (as expressed through their material suc- to adjoining green ield sites” (Kostinsky, 2001,
cess or possession/display of status objects) p. 464) then we would have no impediments
as well as with their materialization through in calling these areas ‘suburbs’. But, if we were
urban setting objects (suburban layout, build- to continue the same deinition by saying, for
ings, roads, vehicles, other members of the example, ‘following an urban design based
suburban community, outside visitors). on urban planning decisions, concertated
here are many other signiicant features development, proper infrastructure, coher-
aspects of suburban living. Bună Ziua is not ent architecture and socio-economic balance’,
a generic or a speciic suburb among postso- then we would have a problem in accurately
cialist cities, Romanian cities or even in Cluj… calling these areas ‘suburbs’ and this process
Among the areas of Cluj we are describing ‘suburban development’. his may naturally

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Șerban Văetiși

appear to be a strict characterization or even a ready began to be built there immediately ater
utopian view, since suburbs difer everywhere, 1990. Given the successive periods in which
irst and foremost in terms of their theoretical these tracts of land were purchased and build-
model. he Western-type suburb (the theo- ing regulations that were unclear, lacking or
retical example of suburban housing develop- abused by inluential businessmen and politi-
ment) varies from one region to another, from cians, an individual (even ego-centric) and er-
one country to another, with the American ratic arrangement of land prevails that lacks
suburban model probably the most referenced, any unitary vision of the built environment
and British and French suburban growth dif- and has poor access roads, poor waste man-
fering considerably. Again, this provides a agement and poor public services. As a result,
good methodological argument, because the we can observe areas with a very high density
various types, functionalities, aesthetics, etc. of built structures, with a corresponding det-
are visible in their materiality, which is suited rimental efect on the privacy of those living
to a material culture study approach that also there and the amount of sunlight available to
pays much attention to the diferent cultures them, mixed with large stretches of land occu-
in which these processes occur. pied by mansions with large rear gardens sur-
Bună Ziua certainly resembles the most rounded by opaque fences. Most part of the
American suburb (although many elements energy and resources used in the construction
are missing), irstly because it is located in process, not to mention actually living in these
an area on the edge of the city with no pre- buildings (both detached and semi-detached
vious street layout, but also because it uses a houses, as well as small blocks of lats), were
relatively unitary housing design. Câmpului consumed in a sort of competition: the larger,
and Florești, on the other hand, are more like more ‘groomed’, more colorful one’s house,
prolongations of peripheral neighborhood ar- and the more expensive the details and deco-
eas along an access route (Câmpului Street) rative materials, the better. Interest in com-
and toward incorporating the nearest locality mon facilities, such as infrastructure, parks
(Florești commune) by occupying undevel- or public spaces, was essentially absent. his
oped tracts of land – generally former pasture had some almost absurd consequences, in-
land and agricultural ields. hese latter two cluding individual sewage disposal and septic
areas have a very chaotic street layout, very systems in the absence of (and lack of interest
poor infrastructure and a disorienting vari- in building) a public system that could be con-
ety of houses in terms of shape, height, color, nected to the existing city system (e.g. in the
alignment, grouping, density and architecture. Câmpului suburb); the lack (ater 20 years) of
All three areas were developed during the proper access routes, some of which consist of
real estate boom that took place roughly be- narrow, unpaved streets that are still used by
tween 2004 and 2009, albeit some houses al- builders’ trucks, look like country roads, and

7, High-density
development,
incoherent
urbanism, ugly
architecture, and
poor infrastructure
in Câmpului.
8. Gated commu-
nity in Florești.

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The Material Culture of the Postsocialist City. A Success/Failure Perspective

are covered in dust and mud, making it dif- tory understanding of success, evident on at
icult for residents to keep their cars and shoes least two levels: the discrepancies between
clean (Câmpului and Florești); the preference the nice (improved) interiors and the ugly
for gates, tall fences and even gated communi- (neglected) exteriors of many of these dwell-
ties (Florești and Bună Ziua) in order to mark ings, and the incongruity between the idea of
the more coveted ‘territories’; or the straight- success (subjectively understood in terms of
forward rejection of municipality proposals having moved into one of these new suburbs,
to improve their living conditions (such as the into one’s own apartment or house) and the
refusal of proprietors in the Bună Ziua sub- failure of these housing developments (at the
urb to concede a small strip of land on edge level of the city, in terms of urbanism, archi-
of their property so that a sidewalk along the tecture, infrastructure and social relations).1 1) The project
behind the
highway could be built from public funds). his is in fact not as paradoxical as it seems Romanian
As we can see from these examples and if we take into consideration various cultural participation in the
many others, we ind a strong preference for speciicities of these people, how they related 12th International
Architecture
(marked) individuality and individualism to previous experiences of living in collective Biennale in Venice,
in understanding residence and living con- blocks of lats during socialism in an econo- called Superbia,
analyzed many
ditions in postsocialism; a lifestyle clearly my characterized by shortage and uniform- of the aspects
oriented toward competition and the desire ity, and how they envisioned their high living commented on
here. The catalog
to have something more/better/expensive/ standards or ‘dream house’ in relation to per- (Aldea et al.,
coveted; and, ultimately, a highly contradic- sonal expectations and later disillusionments. 2010) which ▸

9, From grey to
colorful; from
cold to warm. A
‘communist’ block
of lats undergoing
refurbishment and
thermal insulation.
10. Appropriated
space in a working-
class neighborhood.
Materials that
relect success:
metal fences, wild
lowers, chrome
railings, tiled
stairs, thermopane
glass, self-adhesive
window signs.

Methodologically and theoretically ripheries or simply residential developments, 1) ▸ accompanied


the exhibition
speaking, the materiality and the material avoiding recognition of their suburban char- brought together
culture of these suburbs provides us with a acter. Others invoked more speciic phrases, anthropological
very clear understanding of how these subur- from the neutral ‘housing districts’ to the and visual research
that is useful
ban houses and their surroundings actually ‘post-socialist neighborhood’, or from ‘colo- for a further
look, function, difer, and are used in prac- nization’ of the outer edge of the city to ‘ur- understanding
of the issues
tice and involved in a series of other mate- ban satellites’ – each stressing a particular as- considered here,
rialities or discourses, starting from very pect of the formation and utilization of these including the
opinions of the new
basic knowledge. For example, much recent areas: e.g. the migration process, reairmed suburban dwellers.
research and debate on these new postso- individualism, escape from the communist In support of my
argument I would
cialist suburbs asked whether they can be block/district, a particular cult of the natural mostly note the
properly called suburbs, bearing in mind the and the rustic, the privatization of space, etc., way in which
materially this
Western models, as already discussed, but or a combination thereof. hese various dif- personal success
also the signiicant disfunctionalities that ferent names clearly illustrate a contradictory story/overall urban
failure was ▸
deine them. Some preferred to call them pe- understanding of ‘success’ (frequently accom-

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1) ▸ visualized. In panied by a number of features that actually something new, higher and cleaner, with bet-
this sense, the
metaphor of the
deine them as ‘failures’, at least in terms of ter construction materials and amenities for
foam, translating urbanism and architecture), while opening economically/politically/socially successful
the “spontaneous, up a discussion of what needs to be investi- businesses, institutions or people is, in its
inventive but
also chaotic, gated in order to evaluate these materializa- simplest form, understood as success. Never-
individualistic tions of success/failure. theless, much research on postsocialist cities
and materialist
features of these I will develop and exemplify this ap- has shown that cities and societies actually
urban satellites” proach at the intersection of visual studies, undergo a critical economic, social and cul-
resembling the
“individualized material culture studies, cultural anthropol- tural change that negatively afects millions
cells spilled in ogy and urban studies in the next section by of people. For example, economic restructur-
a spontaneous
way” (ibid., p. 17, addressing the issue of success/failure in the ing followed by unemployment has improved
see also http:// postsocialist city in more detail. the relative situation of a few, while worsen-
www.fooooooam.
com) is certainly
ing the condition of many. Or, on another
very suggestive level, many historical buildings remained
and visual.
in a state of disrepair because of restrictive
property and restitution laws that obstructed
III. Success/failure and the the implementation of public projects out of
postsocialist city individual interests. At the same time, the
overall appearance, structure and function-
Compared with socialist cities, which ing of many cities suggests a lack of proper
“ had more or less planned economic and investment and bad management. Generally,
administrative proiles as part of a grand we can admit that many urban problems of
schema for the state’s allocation of re- the postsocialist city (from poor infrastruc-
sources and functions, each post-socialist ture to social issues) are more suggestive of
city now has to compete with all other failure, although signiicantly more success
cities for inward capital investment, con- stories are reported than was the case before
sumers and tourists. […]Other aspects of the 1990s. But these are more personal or sub-
the post-socialist city may be described as jective perceptions of success than labels ap-
epi-phenomenal: monuments, museums plicable to an entire housing complex, street,
and place names fall into this category. neighborhood or city. I would therefore irstly
heir study can serve as a guide to under- suggest that it is the personal, subjective per-
standing deeper processes, one of which is ception of success that prevails in postsocial-
the ‘malliication’ of the post-socialist city. ist cities and that in many cases this is either
—Gregory Andrusz hidden from view, as in the case of the “nice
interiors” people create in disrespect for the

T he idea of success is conceptualized in


many writings on postsocialist change
already found in the general discourses on
exterior place and space, or is relentlessly ex-
hibited by showing of fancy possessions, such
as luxury cars, branded clothing, expensive
‘transition’, which is frequently understood accessories, and the latest gadgets. here are,
as a ‘success story’ to be emulated leading to- however, some semi-private intermediary
wards capitalism and democracy. hus “the spaces where we can ind expressions of a per-
success of the transition process in the re- sonal yet public sense of success, such as the
gion” is seen in relation to democratization, “trimmed spaces” (Mihăilescu, 2011) people
decentralization and the market economy, create in their immediate surroundings (the
including the idea of transforming the for- small garden plot adjacent to their apartment
mer socialist cities into global economic and blocks, balconies, hall entrances, backyards,
political competitors/partners of global capi- nearby abandoned open spaces) with the
tal (Hamilton et al., 2005; Tsenkova, 2006). purpose of creating a sense of order, identity,
In a similar sense, ‘development’ is mostly even resistance and appropriation (in this re-
interpreted as ‘success’, since constructing spect these practices are surprisingly similar

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to graiti). And this is a way in which peo- spend the day hanging around in the street or
ple who are not all that successful (poor re- around the block) express their belonging to
tired people, the unemployed, neighbors who a community and ultimately to the city.

11, Postsocialist
housing architec-
ture: free standing,
neglectful of its
surroundings,
expressing success
through aggressive
colors, shapes
and materials.

12. Ironies of
postsocialist suc-
cess: youth fashion,
latest trends, clever
discounts – all
brought together
on the facades of
the old, unfashion-
able, unsellable
In attempting to systematize the sources relations of the city it is a critical urban issue, communist blocks
and dimensions of success in the postsocialist expressing isolation, segregation, lack of in- of lats.

city, I would say that some of these are con- terest and participation, symbolic and actual
ceptualized in terms of ‘satisfaction’, ‘comfort’, distance from the city’s life and afairs, and an
‘happiness’, ‘gratiication’, these being the absence from its public culture.
primary illustrative terms invoked by those hus, I would say that the ‘paradigm of
who have achieved something or perceive an success’ in interpreting urban life and urban
achievement in their lives: a new house, a new culture is efectively useless, since ‘success’
car, the possibility to purchase coveted prod- is almost always accompanied by a form of
ucts, the ability to improve their home. An- ‘failure’ due to its relative, but also subjective,
other category refers to ‘professional recogni- irregular manifestation and inconstant char-
tion’, ‘prestige’, ‘symbolic superiority’ in terms acter and expression. In time, or ater some
of ‘inancial/economic success’, including the negative experiences of their new suburban
possibility and/or ability to control resources, lifestyle, these same residents may perceive
manipulate others, be ‘all-important’, loved their decision to move to the new suburbs as
or a key person in various positions or afairs. being less successful (precisely because of the
As we can see, according to these categoriza- poor infrastructure, limited social life, isola-
tions, ‘success’ is not only personal, subjective tion, etc.), even if they do not wish to admit it.
and irregularly performed; it is also relative to As we can see, success is relative and unstable
the various positions found in a complex set of in a more complex way.
relationships. And these structurations, em- Accordingly, we need to understand that it
bodiments and relationships of ‘success’ are is not only ‘success’ that is subject to change
highly visible at the level of urban life and ur- but also the materiality (and the material cul-
ban material culture and its transformations. ture and physical objects) that act as its vehi-
In this sense, living in a postsocialist sub- cle and appear as its very expression. As a real
urb may be considered a big success by resi- estate developer in the new suburb of Florești
dents who recently moved there, but, at the explained to me: “I built this playground only
same time, a signiicant failure in terms of to attract customers, to show that this is a wel-
urbanism, architecture, infrastructure and coming place for their children, a well-main-
social life. For a new resident, for example, to tained place… but ater selling all the vacant
live in a top-rated gated community is a sym- apartments I plan to raze the playground and
bol of prestige, whereas for the general social build a new block on the site. (C.B.)”.

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13. Transitory suc-


cess in the suburbs:
playground in
Florești await-
ing demolition.

14. Casual success


in the city center:
various bodily
relationships with
the bank and inan-
cial buildings.

hat success is relative, erratic and subjec- tion’ of the postsocialist city referred to by
tive may sound like a truism (ater all, even Gregory Andrusz in the above motto (An-
the sentiment of adaptation to city life can drusz, 2006, pp. 87–88) constitute not only
be considered by some a success, which is two processes through which postsocialist
clearly subjective). Nevertheless, as in the urban transformations can be assessed, but
case of adaptation, there are some objective, also two perspectives that can further il-
observable and materialized elements and lustrate this success/failure approach. I will
aspects. In this sense, despite being relative, now look at the ‘consumerist’ aspect of suc-
‘success’ and ‘failure’ are comprehensive cess in postsocialism, followed, in the con-
(particularly because they are also material) cluding section, by the ‘touristic’ aspect.
and even ‘structural’, as will I now explain. he construction of large shopping malls
Firstly, even though ‘success’ and ‘failure’ are on the outskirts of cities is clearly related not
subjective categories, they are materialized just to suburbanization, but also to a new atti-
in settings, buildings, construction materi- tude and behavior that became characteristic
als, various objects and embodiments, etc., of both suburban dwellers and the rest of the
while the abovementioned inconsistencies, city’s dwellers, especially the young: namely
dualities or confusions can in fact be seen the internalization of a consumerist perspec-
as continuing less abstract dualities, such as, tive on their urban lives and urban identities.
for example, those analyzed by Ioana Tudora hus, ‘success’ was increasingly interpreted
(Tudora, 2009: 58 et passim) in the case of in terms of the possibility to purchase, pos-
houses in Bucharest: old/new, ugly/beauti- sess and show of the products advertised and
ful, small/big, dirty/clean, and even diferent/ made available by the new malls, from cloth-
alike (id., p. 63). In this analysis the ‘aestheti- ing to cars, while a successful urban iden-
cal confusions’ (i.e. considering a house ugly tity was understood as a consumer keeping
only because it is small or poorly maintained, up with the latest products and fashionable
etc.) are clearly imbedded in the subjective brands. Noticeably, many people react to this
and relative structure of failure/success. behavior and these identities by refusing (or
Secondly, and in light of the analysis so claiming to refuse) to behave in this way and
far, I prefer to adopt the conjoint perspec- even resisting consumerism through forms
tive of ‘failure/success’ or ‘failure?/success?’ of alternative consumption, including, for ex-
instead of talking about ‘success’ or ‘failure’, ample, choosing (no less fashionable) ‘casual’,
not only because of the indecision and am- vintage or do-it-yourself clothing and acces-
bivalence in judging and interpreting many sories. Again, this is a good illustration of the
situations, but also because of the utility of subjective, relative and contradictory charac-
this ‘paradigm’ when interpreting various teristics of success as discussed above, since
postsocialist urban expressions. these latter cases are also examples of success
he ‘malliication’ and the ‘touristiica- among particular urbanite identities.

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Yet consumer goods are not isolated ing the structural distinctions of bad/good,
objects in the city, because this form of ugly/beautiful, gross/cool, failure/success
appropriation and resistance is ultimately analyzed above in a more subtle way and in
directed towards recommended/contest- a far broader sense than the obvious materi-
ed spaces, while particular and symbolic ality of the houses and suburban/urban liv-
places, marked areas or emblematic public ing. In fact, cars, clothing, accessories, plac-
objects (such as parks, monuments, insti- es, signs and markings, even bodies are no
tutions, bars, street corners, etc.) or tran- less meaningful objects of material culture
sit zones are frequented or avoided in the than houses, since they represent a signii-
sense of consuming urban spaces as a form cant part of daily urban life and elements
of identity, status, prestige, etc. As we can that deine urban spatializations, relation-
see, this distinction can be seen as continu- ships, imagery and values.

15. Pedestrians
experiencing
diiculty inding
their way and place
in an increas-
ingly narrow urban
agglomeration of
cars, buildings,
businesses and
signs in a working-
class neighborhood.

16. Urban scene


in the city center.
Human bodies,
cars, buildings,
avenues, activities
as interchanging
actors and scenes
Consumption appears to be an unam- elict and was eventually demolished. Since of getting by in
the city.
biguous factor in this representation, since it the bar was a place of socialization for the
is clearly expressed at the crossroads of pur- community, its demolition was highly sym-
chasing rituals and material use (in a more or bolic moment in terms of the destruction of
less abstract sense, from consuming spaces a particular way of life, identity and socia-
to utilizing city resources) and perceived and bility in the neighborhood. As I was able to
symbolic success. Nevertheless, consump- observe, this moment was replicated through
tion forms part of a more complex frame- dozens of other closures and refurbishments,
work of economic, socio-psychological and especially in the period 2005–2010, with
cultural-historical determinants that clarify many small bars on street corners being shut
many characteristic processes of the postso- down, razed or renovated. hese were either
cialist city. replaced by fancy, expensive restaurants that
Recently, a new discount ‘family store’ were not welcoming to or afordable by for-
was built, in the Mănăștur neighborhood in mer customers and regular drinkers, or were
Cluj, that replaced a bar right in front of a bus transformed into new businesses, as in the
station where people used to meet, talk and case of the Familia discount store.
have a drink, especially on their way home From a social point of view, this process
from work. In a neighborhood once famous of spatial and symbolic reconiguration
for its industrial worker residents, deindus- (something which afected many neighbor-
trialization and economic restructuring hoods in postsocialist Romania) had a nega-
meant fewer workers were going home by bus, tive impact in terms of the regular meetings
and fewer and fewer people using the bar, so and sharing of opinions that created a sense
much so that in recent years it became der- of vicinity and community. From the point

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of view of actual/perceived success in respect and ugly street corner? Is the construction
of the former workers, other residents in the of a discount store with a huge shop window
neighborhood, and the urban environment, illed with a chaotic array of stufed animals,
there are various interpretations that de- cheap gadgets, kids clothes, plastic vessels
scribe the subjective and relative dimensions and low-priced garments really an example
of success and, ultimately, the failure/success of success in the city? Many other similar
paradigm of interpreting the result of these examples serve to illustrate the same failure/
social, economic, cultural, architectural and success duality deeply interconnected with
urbanistic transformations. Is this a matter the subjective and relative sentiments peo-
of excluding an undesirable category be- ple have about their success and the general
cause they ceased to be good consumers, or is impression created by the postsocialist cities
it about renovating a deteriorated structure among its observers.

17. Failure?/Suc-
cess?: The Familia
discount store in
the Mănăștur
district replaced a
popular bar.

18. Failure?/Suc-
cess?: Magazin
Hong Kong recently
appeared between
two historical
buildings in the
city center.

One inal logical element that can be the urban design, local histories and other
invoked in this analysis is the city itself as a material objects around it generate a more
complex materiality where many other ma- complex response.
terialities, from construction materials to
colors and spatial arrangements to the low
of human bodies, act as challenging and
changing forces. An urban layout is surely
something more durable and precise than IV. Conclusions: postsocialist urban
luctuating fashions or subjective preferenc- material culture and the success/
es. All the same, it is involved in the same failure paradigm
discourse of failure and success, and this is
precisely because of its materiality. Urban theory will progress only by
We can undoubtedly ask whether a par- “ revisiting debates about the distinc-
ticular construction is an expression of suc- tive and excessive materiality of cities.
cess, no matter how subjective or relative, —Phil Hubbard
etc., and how this construction appears as
a successful element in the overall conigu-
ration of the urban scene. Or, on a diferent
level, how an urban object, represented by a
I proposed to take a closer look not only at
how one’s success or failure is constructed
in relation to the materiality and the mate-
(successful) structure, somewhere in the ur- rial objects of the postsocialist city, but also
ban space, contributes to the success of the at how this construction is a matter of a
urban image, functionality and integration. complicated, unstable, subjective, relative
However, the multifaceted interactions with relationship. In this sense, I discussed some

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theoretical and interpretive insights as to the post 1990 (Pascariu, 1998). To this we might
way in which ‘success’ appears at the level of add, from the same categories (consumption
a diverse array of material objects through and inance), the small convenience stores
an analysis based on a conjoint perspective on street corners (the ABC store, the Chi-
of ‘success/failure’. Let me conclude in this nese store, the discount store like Familia in
last section by discussing the way the post- the Mănăștur neighborhood) and the casa de
socialist urban materialities provide the very amanet (pawnshop). Other authors consider
subject of this perspective. churches the most successful buildings of the
As many commentators of postsocialist postsocialist neighborhood, as an expression
transformation have noted, the big successes of the ‘parochial community’ that describes
of the period can be observed in the success- the postsocialist society at large (Mihali, 2009,
ful businesses, institutions, irms and type p. 169) but also a series of mixed interests ar-
of buildings everyone can see. For some au- ticulated together by the state, the church and
thors, the fast food outlets and the commercial the political elite in the formation of private,
banks were the most successful businesses symbolic and political capital.

19. A successful
postsocialist insti-
tution: a church
under construction
in a working-
class neighborhood.

20. Successful
ad-hoc ‘pri-
vatization’: metal
fences erected by
neighbors to guide/
restrict access.

Signiicantly, it is these same ‘successful It turns out it is not only in the new sub-
businesses’, represented by commercial, i- urbs that one inds fragmentation and segre-
nancial and religious buildings, that, in the gation, but also in the former working-class
view of these authors, negatively afect the neighborhoods (and even city centers) that
creation and existence of public space and are undergoing a process of privatization
good urbanism, a phenomenon characterized and misappropriation. his is very material
by architectural kitsch, unit and uninished and visual, and provides information about
buildings that invade public space and green functionalities, processes, appropriations, il-
areas, block pedestrian access and produce legal acts, unaesthetic and unethical solu-
segregation, intolerance, parochialism and tions, strategies and developments. Clearly,
unaesthetic hybridization – privatizing and these urban materialities are expressions and
controlling, prohibiting and inhibiting. Ac- embodiments of success for some, while for
tually, many public areas, initially intended others they are critical examples of failure,
as parks, playgrounds and squares, for exam- malfunction and unattractiveness. In addi-
ple, were taken over during the past 20 years tion, there are surprisingly many similarities
by such private interests as vending stalls, gas between the forms of success one inds in the
stations, improvised garages, parking lots suburbs and the city center, as well as between
and parochial precincts, creating the efect of the urban problems one inds in the city center
miniature enclavizations (frequently charac- and the working-class neighborhoods.
terized by prohibition signs or metal fences). Urban failures (revealed through their

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materialities) go hand in hand with other urban problems many cities in the world are
forms of breakdown in terms of the broader confronted with today, but I merely mean to
urban life of a city, such as an inability to stress their local and material dimension as
renovate and preserve historical buildings seen from the point of view of the success/
and infrastructure in the city center, to re- failure paradigm and draw a conclusion
convert former industrial districts and facto- about how the city as a whole can therefore
ries or to integrate slums and streets inhab- be seen as a successful or failed city in respect
ited by the poor. Of course, these are general of these kinds of issues.

21. Renovation
works in the
historical center
(Unirii Square)
22. Tourist restau-
rant and handicrat
souvenirs in the
city center

“Successful cities” in the former socialist a number of Romanian cities, including Cluj,
bloc are frequently perceived in a very super- entered the competition to be awarded the ti-
icial, economic sense, namely as municipali- tle of the European Capital of Culture in 2020
ties successful at attracting capital through (when a Romanian city will be designated
investment, tourists and development pro- this status). But with so much interest in ‘cul-
jects. In many of these cases, the successful ture’ and ‘representativeness’ in the city’s his-
renovation of historical buildings in the city toric center, many other aspects may be over-
center is seen as being beneicial for tourists looked, especially in the less central areas and
and investors, who are expected to appreci- in terms of ‘less important’ materialities and
ate the city, visit it, consume there or open a socio-cultural categories.
business. As a consequence, these urban re- In the end, it is the city itself that will be
newal programs are frequently implemented judged as being a success or failure in respect
with the aim of making the center more at- of such issues – generally neglected when we
tractive, not necessary for its inhabitants, but talk about personal success – as housing, pub-
for outside visitors (and potential investors). lic transportation, new developments, herit-
his aforementioned ‘touristiication’ of the age preservation, inter-ethnic tensions, public
city is evident in the forms and materialities services, green areas, and architecture, etc. As
of the city center, which predominantly fulils shown in this article, however, in many cases
the roles of ‘representative’ buildings, monu- the success stories (from individual economic
ments, places, etc., and less the actual func- successes to successful urban projects) and
tions and utilities they have for the people urban failures (from urban decay to bad ur-
actually living in the city. his idea (and strat- banism) are inseparable or are part of a dual
egy) of a successful city as a place attractive to characteristic of the same reality. And this is
tourists is best illustrated by the recent preoc- not only relected in the material forms and
cupation of the Romanian government with processes of the postsocialist cities: it also re-
attracting foreign capital to cities through lects how people living there are afected and
cultural tourism. Following the same logic, perceive their lives in the city.

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' Space Transformations in Central and Eastern Europe ater
Socialism, Dordrecht, Springer, 2007
Tsenkova, Sasha: ‘Beyond Transitions: Understanding Urban
' Change in Post-Socialist Cities’, in Sasha Tsenkova, Zorica
Nedović-Budić, eds., The Urban Mosaic of Post-Socialist Europe.
Space, Institutions, and Policy, Physica-Verlag, Heidelberg,
2006, pp. 21–51.

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Title: “Paris–Negrești. Work migrants in between homes.” 

Author: Petruț Călinescu 

How to cite this article:  Călinescu, Petruț. 2011. “Paris–Negrești. Work migrants in between homes.”. Martor 

16: 96‐125. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

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Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
established in 1996, with a focus on cultural and visual anthropology, ethnology, museum studies and the dialogue 
among  these  disciplines.  Martor  review  is  published  by  the  Museum  of  the  Romanian  Peasant.  Its  aim  is  to 
provide,  as  widely  as  possible,  a  rich  content  at  the  highest  academic  and  editorial  standards  for  scientific, 
educational and (in)formational goals. Any use aside from these purposes and without mentioning the source of 
the article(s) is prohibited and will be considered an infringement of copyright. 
 
 
 
Martor (Revue d’Anthropologie du Musée du Paysan Roumain) est un journal académique en système peer‐review 
fondé  en  1996,  qui  se  concentre  sur  l’anthropologie  visuelle  et  culturelle,  l’ethnologie,  la  muséologie  et  sur  le 
dialogue entre ces disciplines. La revue Martor est publiée par le Musée du Paysan Roumain. Son aspiration est de 
généraliser  l’accès  vers  un  riche  contenu  au  plus  haut  niveau  du  point  de  vue  académique  et  éditorial  pour  des 
objectifs  scientifiques,  éducatifs  et  informationnels.  Toute  utilisation  au‐delà  de  ces  buts  et  sans  mentionner  la 
source des articles est interdite et sera considérée une violation des droits de l’auteur. 
 

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Paris–Negrești.
Work migrants in
between homes.

Petruț Călinescu
Petruț Călinescu is a freelance photo-
journalist (www.petrut-calinescu.com)
with reportages published in National
Geographic, Esquire, New York Times,
Courrier International, The Times,
Bussines Week, Paris Match, Financial
Times. He is the two times winner of the
title for the Best Romanian Photojour-
nalist, the 2007 Award of Excellence in
POYi – Picture of the Year International
and the 2011 Humanity Documentary
Award, HPA–Unesco.

ABOUT THE PROJECT


It is estimated, as there are no recent
oicial statistics whatsoever, that over
20% of Romania’s population works
abroad. For this project, I have followed
and photographed Țara Oașului, a
region in Northern Transylvania and
their community in Paris. The village of
Certeze has managed to impose itself as
a model of success via the irst people
who went to France in 1994, displaying
their richness through the villas which
gave it the name ‘the village of billion-
aires’. One cannot state the same about
the surrounding villages. Blinded by
envy, forced by social pressure, many
immigrants who had left later to work
abroad, in order to save even on the
rent money, are now sleeping in aban-
doned houses or even shacks of Paris
hoping to make up for the lost time.
This project was inancially supported
by the World Press Photo, Robert
Bosch Stiftung, National Cultural Fund
Administration (AFCN Romania) and the
Romanian Cultural Institute in Paris.

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Petruț Călinescu

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“ We, from Oașul


Country, are idiots.
his is simply how we
are and we cannot
help ourselves. If a
neighbor has a three-
storey house, I have
to build one with
four levels.

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My house is so large…
“ there’s enough space
in there to turn an
eighteen wheel-
er around.

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“ he secret is to
scrimp and save
every penny. I, for ex-
ample, during the 15
years I lived in Paris,
took my wife out to
dinner only once. Yet
even to this day, she
wants to scratch out
my eyes for spending
so much money that
one time.

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In 1994, I led the


“ country. My boy was
18 months old. Next
time I saw him he
was 7 years old.

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Petruț Călinescu

I lived in abandoned
“ homes, slept under
bridges, and drank
water from the Seine.
I worked 14 hours per
day and saved every
cent. Now, however, I
have a house that is
larger than a church.

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hose from Certeze


“ (the irst villagers
who let for Paris
in 1994) acquired
the cream, the
unskimmed milk.
Now the milk is
mostly water.

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“ ifI would die of shame


I owned a Logan…
Here, in Negrești, if
one drives a Dacia
one does not exist.

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I was born here in


“ this wooden house.
We were nine chil-
dren. his is where I
lived all my life. Now
my nephew has let
to France. I gave him
permission to build
himself this big house
in my yard. his is
good for me as well.
I sleep there during
summers because the
concrete keeps cool
the inside tempera-
ture.

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Title: “Le rôle de la honte dans le contexte d’un avortement. L’exemple de la Moldavie” 

Author: Ana Marin 

How to cite this article: Marin, Ana. 2011. “Le rôle de la honte dans le contexte d’un avortement. L’exemple de 

la Moldavie”. Martor 16: 129‐138. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
established in 1996, with a focus on cultural and visual anthropology, ethnology, museum studies and the dialogue 
among  these  disciplines.  Martor  review  is  published  by  the  Museum  of  the  Romanian  Peasant.  Its  aim  is  to 
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fondé  en  1996,  qui  se  concentre  sur  l’anthropologie  visuelle  et  culturelle,  l’ethnologie,  la  muséologie  et  sur  le 
dialogue entre ces disciplines. La revue Martor est publiée par le Musée du Paysan Roumain. Son aspiration est de 
généraliser  l’accès  vers  un  riche  contenu  au  plus  haut  niveau  du  point  de  vue  académique  et  éditorial  pour  des 
objectifs  scientifiques,  éducatifs  et  informationnels.  Toute  utilisation  au‐delà  de  ces  buts  et  sans  mentionner  la 
source des articles est interdite et sera considérée une violation des droits de l’auteur. 
 

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Le rôle de la honte dans le contexte d’un avortement*.
L’exemple de la Moldavie

Ana Marin
Ana Marin est chercheuse postdoctorale à l’Université de Sherbrooke et
coordonnatrice du Comité d’éthique de la recherche du CHAUQ. En 2009, elle
obtient son doctorat en anthropologie à l’Université Laval, Québec, Canada.

Résumé mots-clefs
Très peu étudiée en anthropologie et en sciences sociales en général, la honte Honte, morale, femmes, avorte-
est une composante de nos systèmes socioculturels dont l’étude peut contribuer ment, Moldavie
à leur compréhension. Issu d’une recherche sur la bioéthique dans le contexte
moldave à partir de l’exemple de l’avortement, cet article expose une analyse du
rôle de la honte dans le contrôle de la sexualité, de la façon dont elle est attribuée
selon le genre et le statut social et de sa place dans la morale locale.

*) Dans le présent
article, tout comme
dans ma thèse,
j’utilise le mot
« avortement »
plutôt qu’IVG
(interruption
volontaire de la
grossesse) pour
deux raisons. D’un
côté, le concept qui
est utilisé par les
Cet article a été écrit lors de mon séjour à la Fondation Brocher, Hermance, Suisse. personnes rencon-
trées sur le terrain
pour nommer ce

l
phénomène est
a Moldavie se fait connaître aux Occiden- sentie lorsque un étranger découvre qu’«[ils celui d’« avorte-
ment », avec toutes
taux dans les années 1990 par plusieurs ne sont] pas des arriérés ». les connotations
phénomènes négatifs : migration clan- Ce phénomène de souci pour l’apparence que celui-ci peut
comporter. D’un
destine, traite des femmes pour la prostitu- s’inscrit dans un contexte où l’on garde l’œil autre côté, il me
tion, commerce d’organes. Des phénomènes sur l’Autre, où l’on suit et critique les com- semble que la no-
qui ont forgé l’image d’un pays pauvre dont portements, les actions, le mode de vie des tion d’IVG, en plus
d’être quelque part
les citoyens sont prêts à tout pour gagner un proches, des voisins, des collègues de bureau, artiicielle pour la
peu d’argent. Toutefois, lors d’un contact di- etc. L’individu fait ainsi face à une sorte de réalité du terrain
de recherche,
rect avec le pays, et surtout avec la vie dans la surveillance continue de la part de son en- elle peut-être
capitale, l’étranger est surpris. Le nombre de tourage. Si cela se matérialise bien dans le jeu aussi inadéquate
dans plusieurs
voitures dispendieuses, les vêtements des ha- d’apparences (qui a la meilleure voiture, la situations, notam-
bitants, les divertissements, la vie culturelle, meilleure maison, et qui a le cellulaire ou le ment en ce qui
concerne la vocable
variée et coûteuse, font découvrir une Molda- manteau du « dernier cri de la mode »), c’est « volontaire ». En
vie diférente. L’observateur est confronté à aussi le cas dans la surveillance des com- efet, les résultats
de cette recherche
un phénomène que d’autres pays de la région portements sexuels en rapport avec le statut (violence, pressions
[Sabev, 2008] vivent vraisemblalement aussi : marital. Dans cette perspective, l’avortement socioéconomiques,
jugements moraux
un désir apparemment irrépressible d’expo- prend alors un sens particulier, celui de ma- qui entourent
ser sa toute nouvelle richesse. C’est un « souci nifestation des contraintes sociales autour de les femmes au
(exagéré?!) pour l’apparence », diraient cer- la sexualité. moment de la
prise de décision)
tains étrangers stupéiés [Laroui, 2008]. Mais En fait, l’avortement est un phénomène permettent, à mon
c’est aussi une source de ierté pour des Mol- qui, avec le passage du socialisme vers le avis, de remettre en
question le carac-
daves qui aiment à raconter des anecdotes à post-socialisme, a pris des tournures très tère volontaire
ce sujet – lesquelles se résument à la joie res- diférentes d’un pays à l’autre. Dans certains d’un avortement.

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Ana Marin

pays, comme la Roumanie, la légalisation sur- sexuels et reproductifs, variant selon le genre
venue après des années de criminalisation a et le statut social de la femme.
provoqué une explosion du nombre (oiciel)
d’avortements. Dans d’autres pays, le retour
de l’Église sur la scène publique, comme en
Pologne, a forgé une restriction de cette pra-
tique sur des bases d’éthique religieuse (chré- I. Le concept de honte en
tienne). Dans le cas de la Moldavie, son passé anthropologie
au sein de l’Union Soviétique a eu un impact
de longue durée sur le phénomène de l’avor- our déinir la honte, on peut faire appel
tement. Comme dans toutes les républiques
soviétiques, à défaut d’accès à des moyens mo-
P à d’autres concepts, comme ceux d’hon-
neur ou de culpabilité. Contrairement à
dernes de contraception [Popov, 1991], l’avor- l’honneur qui est une aspiration individuelle
tement représentait une méthode de régula- à un statut approuvé par la société, la honte
tion des naissances en RSS de Moldavie. Et est une restriction de cette aspiration asso-
cette pratique est restée encore assez courante, ciée à la reconnaissance de la perte du statut
même si l’embargo sur la contraception mo- [Pitt-Rivers, 1965]. Ainsi, comme la culpabili-
derne a été levé dans les années qui suivirent la té, la honte est une émotion interpersonnelle
chute de l’URSS. L’avortement, quoique légal qui « nous [avertit] que quelque chose ne va
après Staline, était « une forme de punition pas entre nous et le reste du monde » [Pot-
politique » [Tshtchenko & Youdin, 1997 : 31] ter-Efron & Potter-Efron, 1993] et qui trouve
pour la femme soviétique accueillie dans des ses origines dans ce que les autres pensent de
conditions diiciles dans les hôpitaux et à qui nous [Probyn, 2004]. Avoir honte engendre la
on associait une image de « déviante ». Dans peur d’être abandonné, marginalisé, contrai-
la période post-communiste, l’Église Ortho- rement au sentiment de culpabilité qui pro-
doxe revenue sur la scène publique a rajouté voque la peur d’être puni [Potter-Efron &
des pressions moralisatrices au sujet de l’avor- Potter-Efron, 1993; Tisseron, 2007].
tement. En outre, les représentations locales Élaborées en lien direct avec les sociétés
sur la sexualité dissocient la honte attribuée méditerranéennes [Peristiany 1965c; Cassar,
pour un avortement en fonction de la situa- 2005 (2003)], les premières rélexions au sujet
1) « Une anthro- tion conjugale de la femme : une célibataire et de la honte ont mis en exergue son rôle cru-
pologie de la bioé-
thique. Le discours
une femme mariée ne seront donc pas traitées cial, à l’instar de l’honneur, dans les sociétés
bioéthique et le de la même manière. à petite échelle où les relations en face-à-face
vécu individuel L’analyse présentée dans cet article est dominent [Peristiany 1965a]. Elles montrent
dans la pratique
de l’avortement en basée sur les résultats d’une recherche de aussi que l’attribution de la honte (ou de
Moldavie ». Thèse terrain en Moldavie qui a eu lieu entre l’honneur) dépend à la fois de l’âge, du genre
de doctorat. Dépar-
tement d’anthro- 2006–2007, dans le cadre d’un doctorat en et de la position de la personne dans la famille
pologie. Faculté anthropologie1. Dans ce contexte, j’ai étu- [Peristiany, 1965b; Pitt-Rivers, 1965]. Peu
des sciences
sociales. Université dié le phénomène de l’avortement à titre de recherches ont ensuite été menées sur ce
Laval. 2009. d’exemple pour la mise en rapport du dis- concept en anthropologie, la question étant
cours bioéthique2 avec l’expérience vécue traitée sporadiquement. Certaines études ont
2) La bioéthique des femmes. La honte est ressortie comme ainsi fait appel à des méthodes linguistiques
est une discipline
académique, mais
un élément à ne pas négliger dans l’éthique pour considérer la honte dans une perspec-
aussi une pratique de l’avortement en Moldavie. Dans le présent tive de diversité culturelle [Casimir et Sch-
sociale, qui, dans article, une analyse des rélexions autour du negg, 2002; Herzfeld, 1980]; d’autres ont por-
le sens le plus
répandu, se réfère concept de honte en anthropologie sera suivi té sur la honte en tant que sentiment associé
aux dimensions d’une présentation du terrain et de certains à certains états du corps [Probyn, 2004] ou
éthiques des nou-
velles biotechno- résultats de recherche. La discussion portera à des maladies [Zittoun, 2001; Dufy, 2005;
logies appliquées sur la façon dont la honte s’exprime en tant Scotto Di Vettimo, 2006; Waren et al., 2004].
dans le domaine de
la santé. que facteur régulateur des comportements Enin, certains auteurs s’intéressent (de près

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Le rôle de la honte dans le contexte d’un avortement. L’exemple de la Moldavie

ou de loin) à la honte par rapport à la ques- diférentes s’appliquent aux femmes qui se
tion de la sexualité et de la morale. doivent de se protéger contre les allusions
Dans certains contextes culturels, comme critiques relatives à leur modestie sexuelle
chez les Baining, la famille nucléaire en tant [Peristiany, 1965b : 182–184]. Le contrôle de
que « groupe naturel fondé sur la sexualité la sexualité de la femme par l’homme passe
[…] suscite la honte » [Juillerat, 1995 : 101], de plus par un lien intra- et inter- génération-
et l’adoption devient « une manifestation ex- nel : « la pureté de la ille relète celle de sa
trême d’un phénomène universel, mais plus mère et, par conséquent, l’honneur de son
nettement perceptible en Mélanésie : la dii- père » [Pitt-Rivers, 1965 : 53].
culté d’intégrer socialement et moralement
la sexualité » [Juillerat, 1995 : 104]. Dans la
sexualité, la honte n’est pas attribuée de ma-
nière identique aux femmes et aux hommes,
touchant de ce fait la question de la morale. II. Méthodologie et terrain
La sexualité serait au centre de la moralité de recherche
qui divise les qualités morales selon le genre
[Melhuus, 1997] : les femmes sont catégo- ette recherche est basée sur une approche
risées en bonnes et mauvaises à travers des
distinctions comme, d’un côté, « la femme
C ethnographique multi-site, intégrant les
méthodes d’observation participante et l’en-
décente », « qui ne manque pas de respect », trevue semi-dirigée, auxquelles s’ajoute une
« la femme qui a honte » et, d’un autre côté, analyse de documents légaux et scientiiques.
« la femme qui n’a pas honte », celle « qui est L’observation et les entrevues ont été efec-
ouverte », « qui ne garde pas ses distances ». tuées dans un hôpital clinique municipal de
« Toutes ces expressions ont une connota- Chisinau qui, de part sa spécialisation en obs-
tion sexuelle se rapportant à la disponibilité tétrique et gynécologie, attire les femmes à la
et à l’accessibilité de la femme. Elles sont recherche d’un endroit sûr et qualiié pour
déinitivement négatives et impliquent un interrompre leur grossesse. Sans passer par la
certain degré de volonté : que telles femmes voie standard (médecin de famille et gynéco-
indécentes exposent leur sexualité signiie logue de prescription), celles qui s’adressent à
qu’elles ‘le demandent’ » [Melhuus, 1997 : cet hôpital espèrent ainsi, en échange d’une
193]. La femme doit être sous la protection « rémunération » du médecin, accéder à un
d’un homme ain que son comportement avortement à la fois plus direct, plus rapide
soit encadré. Cette règle met ainsi en péril et de qualité. L’accès à cet établissement m’a
la situation des femmes divorcées qui ne été facilité par certaines connaissances du
sont plus sous l’autorité d’un homme : des milieu universitaire médical et éthique, mais
rumeurs se répandent très vite sur la mora- il a été oicialisé auprès de l’administration.
lité douteuse d’une divorcée [Akpinar, 1998]. J’ai également efectué des recherches dans
Dans la culture  irakienne par exemple, une certaines cliniques de santé reproductive.
« femme bonne » est obéissante et soumise ; Souvent formées par des ONG locales ou
elle est éduquée pour montrer du respect et internationales, celles-ci sont d’une tendance
servir les autres : ses parents, ses frères, son nouvelle, réputées pour leur personnel plus
mari, la famille de son mari, etc. Une ille compréhensif et pour assurer la coniden-
sera plus précisément considérée comme tialité. Du point de vue religieux, j’ai tenu
« bonne » si elle conserve l’honneur de sa fa- compte de la confession majoritaire dans
mille [Al-Khayyat, 1990]. La sexualité fémi- le pays, et donc donné priorité aux églises
nine est un sujet de contrôle accompli « par orthodoxes. Cependant, et à titre exception-
des contraintes imposées de l’extérieur et à nel, j’ai pu assister à un séminaire religieux
travers la construction de genre, en accord organisé par l’une des nouvelles églises chré-
avec le code culturel de honte et d’honneur » tiennes pour des femmes à la recherche du
[Akpinar, 1998 : 47]. Des échelles de valeurs « pardon » après avoir vécu un avortement.

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Ana Marin

Cela m’a non seulement donné accès à des tueuse de la part du personnel médical. En ce
témoignages de femmes ayant avorté, mais qui concerne l’appel à l’avortement comme
aussi aux discours de justiication et d’auto- méthode de régulation des naissances, il
jugement stimulés par le contexte religieux. reste répandu, les méthodes modernes de
Plusieurs entrevues ont également été efec- contraception étant encore méconnues ou
tuées auprès de femmes ayant ou non avorté, diicilement accessibles.
et de membres du personnel des institutions Même si la politique actuelle est assez li-
présentées ci-dessus (prêtres, médecins, psy- bérale au sujet de l’avortement, elle n’agit pas
chologues, travailleurs sociaux). pour contrer le phénomène, allant jusqu’à
exclure le seul cours d’éducation sexuelle
dans les écoles sous la pression de l’opposi-
tion chrétienne orthodoxe [Vladimir, 2005;
Declarația AECO, 2005; Declarația profeso-
III. L’avortement en Moldavie : rilor, 2005]. La position de l’Église orthodoxe,
particularités et vécus (Résultats majoritaire et de plus en plus présente sur
3) Il s’agit de de recherche) la scène publique3, est clairement culpabili-
l’apparition et de
la reconstruction
sante et punitive : l’avortement est un péché
n Moldavie, l’avortement est au libre choix plus grave que le meurtre [Canon, 2011]. Par
de nombreuses
églises, certaines
dans le voisinage
des hôpitaux, et
E de la femme durant les 12 premières se-
maines de grossesse (entre 12 et 22 semaines,
l’avortement, disent les voix orthodoxes, la
femme enlève la vie terrestre à l’«enfant»
des divers centres la grossesse peut être interrompue seulement aussi bien que sa vie chrétienne en lui refu-
à mission sociale
(Mission sociale « sous certaines conditions médicales). L’État sant même la possibilité du baptême [Petru,
Diaconia », Centre moldave a donc adopté une position assez 2007]. En mettant toute la responsabilité, ou
de charité « Caterd
», Centre social « libérale, ayant des lois qui ne sont pas coer- presque, de l’avortement sur les épaules de
Agapis »). citives pour les femmes. Cependant, l’impact la femme [Acatistul, 2001], cette position
de l’autoritarisme des politiques soviétiques s’avère tout à fait discriminatoire.
en matière de politiques démographiques et Le retour de la religion dans la vie quoti-
de reproduction continue de se faire sentir dienne a apporté une autre interprétation du
aujourd’hui sur le nombre d’avortements phénomène de l’avortement. À l’époque so-
et leurs modalités. Il s’agit de ce que Popov viétique, les femmes (mariées) se racontaient
4, 5) Femme, 48 [1991] et Tishtchenko & Youdin [1997] ont facilement leurs expériences d’avortements4.
ans, mariée, pas
d’avortements.
décrit comme une « culture » et une « indus- Aujourd’hui, la morale chrétienne leur rap-
trie » de l’avortement développé durant la pelle constamment que l’avortement signiie
période soviétique. En efet, le bannissement « tuer », « enlever une vie ».5 Toutefois, cela ne
continu de la contraception moderne par les signiie pas que les femmes cacheront systé-
autorités soviétiques, de concert avec une matiquement leur avortement, car l’argument
politique pronataliste airmée, ont fait de économique basé sur le nombre optimal d’en-
l’avortement une méthode courante de régu- fants et la planiication des naissances demeure
lation des naissances. Cependant, l’avorte- une justiication valable et, dans la plupart des
ment n’était pas pour autant bienvenu. Par cas, suisante. Mais cet argument est hors de
conséquent, les conditions psychologiques et portée pour les célibataires. En efet, une autre
cliniques de cette expérience étaient très dif- logique de jugement leur est appliquée, logique
iciles. La seule possibilité pour améliorer ces dans laquelle la sexualité pré-maritale est une
conditions était l’avortement « semi-illégal » problématique prépondérante.
[Remennick, 1991] où la femme rémunérait
le médecin pour avorter sans douleur. Cette Grossesse, avortement et mariages :
rémunération persiste aujourd’hui (même si parcours des célibataires enceintes
l’anesthésie est normalement incluse dans
les pratiques oicielles) et vise l’obtention de Plusieurs scénarios sont possibles en cas de
services de qualité et d’une attitude respec- grossesse chez une célibataire en Moldavie.

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Le rôle de la honte dans le contexte d’un avortement. L’exemple de la Moldavie

Leur déploiement dépend de la possibilité par exemple le fait que la ille soit déjà consi- 6, 7) Étudiante, 1e
année, Université
d’encadrer la grossesse (ou l’accouchement) dérée vielle ille et qu’il y ait très peu de d’État de Moldavie,
dans l’institution du mariage. De manière chances qu’elle se marie. La grossesse s’ins- mariée.
générale, on s’attend à ce que la ille en parle à crirait alors dans une forme de fatalité et de
son partenaire et qu’ils décident de se marier. désir d’avoir un enfant pour soi. La valeur de 8, 9) Étudiante, 1e
année, Université
Autrement dit, on attend que le partenaire la pureté de la ille (prouvée par de longues d’État de Moldavie,
« accepte  la responsabilité »6 et demande la années d’attente d’une liaison oiciellement célibataire, sans
ille en mariage. Pour une étudiante inter- reconnue) est ainsi renversée par la valeur de enfant, ni avorte-
ment.
viewée, une grossesse qui mène au mariage la maternité et l’importance d’avoir un appui
est l’« aspect positif de la grossesse »7. Toute- pour la vieillesse ou, comme le dit un pro- 10) Psychologue,
employée pour un
fois, on considère ce type de mariage comme verbe , « să aibă cine să-ti aducă o cană de centre œuvrant
forcé, autant pour le jeune homme que pour apă » (Qu’il y ait quelqu’un pour t’apporter dans le domaine
la jeune ille. On raconte ainsi que des jeunes une tasse d’eau, trad. du roumain). Ces situa- de la santé des
femmes.
hommes sont pris avec un enfant qui n’est pas tions mises à part, les réactions des parents
le leur. Ils sont alors « îmbrobodiți » (Menés sont plutôt négatives : reniement, châtiment 11) Homme, 28 ans,
marié, sans enfant.
par le bout du nez; trompés, trad. du roumain). de la ille ou tentative pour cacher l’« acci-
Des histoires courent sur des couples qui « se dent »  lorsque c’est encore possible. Des 12) Femme, 48
ans, cit.
sont mariés, ont eu un enfant, et [où] l’enfant membres du personnel des centres14 qui
ne ressemblait pas au père », et de s’exclamer œuvrent dans ce domaine en Moldavie m’ont 13) Homme, cit.
: « Mais qu’est-ce qu’il a à faire maintenant, il raconté plusieurs histoires à ce sujet. On y
est déjà marié ?! »8. Du côté des illes, lorsque croise de manière récurrente des célibataires, 14) Centre chrétien
Pro-Viața, le Centre
la grossesse arrive, elles « se marient parce souvent étudiantes en ville, qui retournent pour Assistance
qu’elles sont enceintes et, ensuite, elles se dans le village chez leurs parents et qui s’en Juridique Psycho-
rendent compte qu’elles ne peuvent pas rester font chasser, ou qui sont amenées à la cli- logique et Sociale
pour les Femmes
avec leur conjoint. Mais elles se marient de nique par leurs mères ou sœurs : « Va-t-en en Crise (CAJPSFC),
peur de la réaction de leurs parents. – Qu’est- et ne reviens jamais ici! » dit-on souvent. La Centre Materna.

ce qu’elles peuvent faire d’autre quand elles grossesse hors mariage représentant « une
sont enceintes ?! »9. tragédie pour la famille »15, l’avortement 15) Notes du Centre
« Pro-viața ».
Il n’est pas rare, par contre, que la gros- devient dès lors « un moyen d’échapper à la
sesse ne mène pas au mariage, la ille se colère du père et à la honte devant les autres
voyant plutôt proposer l’avortement ou étant : la communauté »16. Et si l’accouchement est 16) Employée d’un
centre œuvrant
quittée10. Lorsque le partenaire veut se désis- inévitable, des centres comme « Materna » dans le domaine
ter du mariage, une façon assez répandue de accueillent les illes qui ne peuvent rentrer à de la santé des
faire est de nier publiquement la paternité. Il la maison17. femmes.

met alors le doute sur la idélité de la ille11. « Il Ce qu’on peut également remarquer sur 17) Employée, inir-
mière, 30 ans.
[le père de l’enfant] disait qu’il y a eu d’autres le terrain est la conception qu’a priori les
jeunes hommes qui l’ont fréquentée […]. Il parents auront une attitude négative. En
s’est dédouané tout de suite : «Elle a été avec efet, les répondants montrent souvent leur
celui-ci, avec celui-là. Comment puis-je savoir surprise par rapport à un cas où l’histoire a
que c’est mon enfant?!» »12. On laisse éga- tourné autrement… Une femme me raconte
lement croire aux autres qu’il n’a jamais été ainsi l’histoire d’une ille de son village de-
question de mariage. Par conséquent, seule la venue mère célibataire récemment : elle dit,
ille serait responsable de la grossesse, ayant entre autres,  que les parents de la ille sont
« fait exprès de tomber enceinte pour pouvoir calmes et qu’ils « ne l’ont pas chassée. [C’est
ensuite lui demander de l’épouser. »13 leur] seule ille, mais… ils sont calmes. Ils ne
La réaction des parents vis-à-vis de la se sont certainement pas bien sentis, mais…
grossesse de leur ille célibataire est généra- C’est une grande tristesse! »18. Une autre 18) Femme, mariée,
48 ans, cit.
lement négative. Il est assez inhabituel qu’ils jeune femme, me rapportant l’histoire de sa
soient contents, ou pour le moins ouverts. Il cousine qui a accouché alors que personne
faudrait des conditions particulières, comme ne s’était rendu compte de sa grossesse, af-

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irme que la mère, comme le père, ont eu un outre, il n’existe aucune politique sociale ni
19) Femme, grand choc. Ils ne l’ont, malgré la sévérité de aucun programme d’assistance qui puissent
célibataire, 30
ans, sans enfant ni
la mère, « pas chassée de la maison »19. Dans vraiment leur venir en aide. « D’un autre côté,
avortement. les notes que j’ai également pu consulter au que fait la société pour aider une ille qui est
Centre « Pro-Viața », dans l’histoire d’une dans cette situation [mère célibataire] ? Tout
ille ayant annoncé la grossesse à son père, on le monde l’ignore [la ille] »25. Par consé-
peut lire lorsqu ‘une ille a annoncé sa gros- quent, le rejet des parents est signiicatif
20) Notes, centre sesse à son père, celui-ci a cessé de lui par- autant sur le plan afectif, que sur le plan
« Pro-Viața ».
ler, mais qu’ «il n’a pas appliqué de violence inancier, c’est-à-dire de subsistance. L’aspect
physique»20. Ainsi, cet a priori sur la violence économique, en plus de la dimension senti-
21) Femme, 27 des parents face à une grossesse extra-conju- mentale et morale, s’avère ainsi assez déter-
ans, célibataire,
sans enfant ni
gale, entretenue par les parents eux-mêmes21, minant. De ce fait, leur attitude a un poids
avortement fait en sorte que beaucoup de illes se font considérable dans la prise de décision.
avorter sans que leurs parents soient au cou- La honte des parents vis-à-vis de l’entou-
rant. Les « parents sont éduqués selon les rage peut les amener à préférer cacher la gros-
anciens principes ; c’est une honte pour eux sesse de leur ille malgré un mariage déjà
que les voisins apprennent que la grossesse planiié. Il arrive ainsi qu’une mère impose
hors-mariage de leur ille. C’est pourquoi les à sa ille un avortement  pour conserver la
22) Étudiante, 2e jeunes illes, de peur de ne pas être comprises, bonne image de la ille et de la famille. Une
année, Université
d’État de Médecine
agissent ainsi [avortent]»22 . Pour ces parents, femme rencontrée sur le terrain rapportait
et Pharmacie cette grossesse révèle à la communauté, à que sa sœur s’était vue imposer l’avortement
« N. Testemitanu » leur famille et amis, le fait que des relations par leur mère un mois avant le mariage. « De
sexuelles ont eu lieu avant l’oicialisation des toute façon, les gens se seraient rendu compte
relations. Cela peut aussi porter à croire que qu’elle était enceinte avant le mariage. Qu’est-
leur ille a été donnée en mariage « cu burta ce qu’ils auraient dit?! »26. Une autre ille
23) Étudiante, 1e la gură » (enceinte jusqu’aux dents, traduc- s’est faite avorter sur les conseils de sa mère
année, Université
d’État de
tion du roumain), donc uniquement parce et contre l’avis de son partenaire, parce que
Moldavie, mariée. qu’elle était enceinte. l’accouchement risquait d’avoir lieu avant les
La réaction des parents (le plus souvent noces, ou peu après. L’argument était alors du
du père), causée par la honte ressentie pour même ordre : «  Comment ça, te marier avec
l’acte de leur ille, est donc cruciale dans l’his- un gros ventre ou un enfant ?  Le village va
24) Homme, cit. toire, et ce parce que les illes célibataires sont jaser ! »27 La ille « a avorté, et après qu’ils se
dans la majorité des cas encore dépendantes soient mariés, ils n’ont plus jamais pu avoir
25) Femme, de leurs parents. « On avorte surtout à cause d’enfant. Aujourd’hui, le mari veut se sépa-
25–30 ans, état
civil inconnu.
de la peur ; qu’est-ce que le monde dira ? rer… »28. « Avant le mariage, la ille ne doit pas
Ou, si tu habites chez tes parents et que tu être enceinte parce que c’est trop honteux ! » 29
as 17 ans, le père te dit : « Si tu viens avec un
26) Femme, ventre [enceinte] à la maison, va-t-en ! Que
35–40 ans, mariée,
un avortement.
je ne te revoie jamais ! » Et les illes avortent
en cachette, et les parents ne le savent même
pas »23. Souvent étudiantes, elles bénéicient III. La honte : régulation morale
27, 28) Étudiante, du soutien des parents pour subvenir à leurs des comportements sexuels et
2e année,
Université d’État
besoins. Une ille qui apprend sa grossesse reproductifs dans une société en
de Médecine et qui est chassée par ses parents se retrouve changement (Discussions)
et Pharmacie « seule, dans une maison délaissée au bout du
« N. Testemitanu »
village… où seule sa mère vient de temps en ne des conclusions de cette recherche fut

29) Médecin,
temps la voir »24. Bien sûr, certaines ont déjà
un emploi. Toutefois, un poste oiciel don-
U que la honte ressentie pour une grossesse
extra-conjugale joue un rôle signiicatif dans
employée d’un
hôpital municipal
nant accès à un congé maternité ne se trouve le processus de prise de décision pour la me-
de Chișinău. pas de manière courante en Moldavie. En ner à terme ou l’interrompre. Autrement dit,

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Le rôle de la honte dans le contexte d’un avortement. L’exemple de la Moldavie

par peur de la honte susceptible de rejaillir sur tribution exclusive de la honte aux femmes
elle à cause de sa grossesse extra-maritale, une et de l’honneur aux hommes [Goddard,
femme choisira souvent l’avortement, notam- 1987] – de même d’ailleurs qu’à l’usage gé-
ment lorsque qu’aucun mariage n’est en vue. néralisé de ce couple conceptuel pour l’es-
L’avortement serait ainsi à la fois un moyen pace méditerranéen – et à l’idée de la « pas-
d’échapper à la honte d’une grossesse « hors sivité » des femmes [Goddard, 1987; Sutton,
norme », et un phénomène honteux parce 1992; Moore, 1992 : 106]. Il serait très réduc-
qu’il signiie la dissimulation d’une grossesse tionniste d’expliquer une culture et les com-
et l’existence de relations extra-maritales. portements qui s’y inscrivent à travers cette
À travers la ille, la honte pour la gros- dichotomie honte/honneur, surtout si des
sesse « hors norme » rejaillira aussi sur sa associations « femme – honte » et « homme
famille, impliquant une transmission in- – honneur » sont introduites. Il me semble
tergénérationnelle [Pitt-Rivers, 1965 : 53] néanmoins que la question du genre reste
assez forte. Ce phénomène pourrait expli- tout à fait pertinente dans la rélexion sur
quer le phénomène de violence craint et/ou la honte, si elle est abordée sous un autre
subi par les célibataires enceintes de la part angle. Sans en faire un élément attribuable
parents. Leurs réactions violentes sont en exclusivement aux femmes, il est certain
quelque sorte une manifestation ouverte de qu’il existe une distinction selon le genre
leur désapprobation envers le comportement dans l’attribution de la honte. La honte étant
de leur ille. La honte qui leur est attribuée construite socialement, elle est distincte
par la communauté, ou qu’ils sont supposés pour les femmes et pour les hommes, de la
ressentir devant les autres, est tellement im- même manière que l’est celle des groupes
portante que les parents vont jusqu’à renier subordonnés face aux groupes dominants
leur enfant. L’image face aux autres vaudrait [Lehtinen, 1998]. Les « règles de conduite
plus que l’amour inconditionnel des parents s’appliquent inégalement aux hommes et
pour leurs enfants, en tout cas dans ce qui est aux femmes : ce qui est approprié pour
manifesté aux autres. Poussés « hors norme » l’homme, n’est pas approprié pour la femme
[Queixalos, 1990] par l’action de leur ille, les et vice-versa » [Melhuus, 1997 : 182]. Et
parents se voient obligés de prendre claire- cette distinction entre le comportement
ment position, ain de pouvoir regagner leur « approprié », selon le genre, est souvent
image, entachée, devant la famille élargie, la bien enracinée dans l’éducation des illes et
communauté etc. Pour revenir « dans » la des garçons [Rydstrom, 2003].
norme il faut montrer sa honte, ses remords, La diférence entre les représentations
mais aussi sa désapprobation. Dans le même concernant ce qui est acceptable pour un
ordre d’idée, notons la « prévention » que les homme et pour une femme [Melhuus, 1997;
parents ont – à savoir annoncer à la ille ce Al-Khayyat, 1990] est très présente dans le
que lui arriverait, si un jour… domaine de la sexualité [Dufy, 2005; Zit-
À part l’aspect intergénérationnel, qui toun, 2001; Juillerat, 1995]. Se désister de la
vient complexiier la situation des célibataires paternité en mettant en doute la idélité de
enceintes, force est de constater qu’en ce qui la ille montre entre autres avec quelle faci-
concerne l’exemple de l’avortement étudié lité cela peut se faire pour un homme et avec
dans cette recherche, il existe une attribution quelle diiculté une ille peut y répondre.
diférente de la honte selon le genre et le sta- En efet, tant dans ce type d’argument (« je
tut social de la femme (mariée / célibataire). n’en suis pas le père ») que dans l’autre type
Et cette attribution vise la sexualité. (« je n’ai jamais voulu l’épouser, elle a fait
exprès de tomber enceinte ») il est très dif-
La honte : une question de genre icile pour les illes de prouver le contraire.
Dans un contexte comme celui de la Mol-
Plusieurs critiques ont été apportées à la davie, il s’agit d’une accusation qui ne laisse
conception selon laquelle il y aurait une at- pas de place pour répondre, et donc pour

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regagner son image. Par ces accusations, les La honte : une question de statut social
illes se sentent couvertes de honte, et le sont
efectivement aux yeux des autres. « Quand j’y ai été, on m’a demandé si j’étais
Dans le premier cas, « je n’en suis pas mariée. J’ai dit «oui» et je me sentais plus
le père », la honte est liée à la sexualité, ou d’aplomb que cette ille qui était à côté de
plutôt à la perception de la sexualité dans la moi. J’ai senti que c’était comme s’il y avait
société moldave. Pendant que les aventures moins de honte sur moi parce que j’étais ma-
30) Femme, sexuelles des jeunes hommes sont considé- riée. Et c’est comme ça! »30. Ce témoignage
35–40 ans, mariée,
un avortement.
rées comme des exploits, les illes doivent montre l’attitude qui existe dans le milieu
idéalement n’en avoir aucune avant le ma- médical, de même que dans la société en
riage. Et le fait d’être enceinte, donc d’avoir général, envers les célibataires, et qui les dis-
eu des relations sexuelles avec quelqu’un, tingue des femmes mariées. Ainsi, si l’avorte-
place la ille hors de cette norme. Le fait ment est mal vu dans le cas des célibataires,
qu’elle ait pu même la transgresser la rend, ce n’est pas nécessairement parce que l’avor-
aux yeux des autres, capable d’avoir eu plu- tement est un mal en soi (comme le présente
sieurs partenaires. C’est le sous-entendu qui tout discours éthique ou moral). Dans le cas
rend cette accusation très iable de la part du de femmes mariées, l’avortement n’a pas le
partenaire et diicile à démentir pour la ille. même poids négatif. Elles peuvent elles-aussi
Sa « disponibilité » et son « accessibilité » être contraintes de donner des explications,
[Melhuus, 1997] pour l’un la rend automati- mais leurs justiications sont plus facilement
quement susceptible de l’être pour d’autres. acceptables et acceptées.
Et, comme ce sont des qualités négatives, il Ce qui entre en ligne de compte n’est pas
lui est impossible de regagner son image en le droit à la vie du fœtus ou le caractère sacré
arguant de l’existence d’un seul et unique de la vie, mais la vie sexuelle des femmes en
partenaire. Sa « modestie sexuelle » [Peris- rapport avec le mariage. Et il est clair que
tiany, 1965b] est en jeu. la honte de la grossesse hors-mariage est
Dans le deuxième cas – « je n’ai jamais un élément de contrôle de la sexualité de la
voulu l’épouser, elle a fait exprès de tomber en- femme. La sexualité doit être encadrée dans
ceinte » – la honte est également liée aux rôles l’institution du mariage. La grossesse étant
distincts de la ille et du jeune homme, du point la preuve des relations sexuelles, en l’absence
de vue cette fois de la décision concernant le de mariage, la ille enceinte est obligée de
mariage. L’éducation des illes est basée sur vivre la honte. Elle se voit coupée de la pos-
l’importance du mariage, mais elles doivent sibilité d’accéder au statut approuvé par la
attendre d’être choisies, « demandées en ma- société (Pitt-Rivers, 1965) puisque, selon le
riage ». Le jeune homme, quant à lui, doit dé- cadre normatif partagé, le mariage doit pré-
montrer sa virilité autant par de nombreuses céder la grossesse et, idéalement, les relations
relations sexuelles que par une décision qui sexuelles. Et, d’une façon plus générale, la
lui est propre, une décision indépendante et vie d’une femme s’accomplit dans le mariage.
catégorique. En démontrant qu’il a le contrôle, Les illes sont éduquées pour devenir des
il préserve sa dignité masculine. Et, lorsque belles-illes, des épouses, des mères. Dans un
la grossesse «non-planiiée» arrive, il se sent tel contexte, il s’avère diicile d’imaginer sa
« coincé » notamment en ce qui concerne vie de femme en dehors du mariage : le rêve
son indépendance vis-à-vis des femmes. Dire d’être mariée est presque inévitable. Sinon,
qu’il n’a jamais voulu l’épouser impose une c’est la « déviance », le « hors norme ».
fois de plus, pour la ille, l’image négative de
sa « disponibilité » (Melhuus, 1997) pour des La place de la honte dans la prise de
relations sexuelles pré-maritales. Elle est éga- décision de l’avortement
lement considérée comme « demandeuse »
(Melhuus, 1997), voire endosse l’image, pas Une éducation basée sur l’idée de « ne pas
plus positive, de forcer quelqu’un à l’épouser. faire honte à ses parents », des « histoires »

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Le rôle de la honte dans le contexte d’un avortement. L’exemple de la Moldavie

de châtiments donnés aux jeunes femmes ter à éviter certains comportements, souvent
par leurs propres parents (voire même par par la peur de la marginalisation [Tisseron,
d’autres membres de la famille) à cause d’une 2007], et peut être, dans certaines conditions,
grossesse extra-conjugale, sont des facteurs extrapolée à l’entourage de la personne hon-
encadrant une célibataire lorsqu’elle est en- teuse [Pitt-Rivers, 1965]. Que peut apporter
ceinte. L’avortement se présente alors comme l’étude de la honte dans le contexte de l’avor-
la solution la moins pire (un moindre mal), tement à la rélexion sur la société moldave
une sortie de secours pour éviter la honte actuelle ? Dans cette société en changement,
d’une grossesse pré-maritale ou extra-ma- les relations sexuelles avant le mariage ne
ritale : la honte pour la ille comme pour sa sont plus un tabou pour la jeune génération.
famille. Ainsi, une ille célibataire et enceinte Cette évolution découle de l’accès aux images
pourrait prendre la décision d’avorter si elle cinématographiques, aux médias, et de l’ac-
ne recevait pas le soutien de son partenaire, cès en ligne à une diversité d’informations ;
ain d’éviter d’être rejetée par lui et de se re- il est aussi soutenu par l’activité de plusieurs
trouver seule (et apeurée) face aux jugements ONG en matière de santé sexuelle et repro-
éventuels de sa famille et de la communauté. ductive. Cependant, la grossesse reste une
Avec la honte, il y aussi la peur de la stigmati- question d’état marital. Hors-mariage, elle
sation, de la marginalisation [Tisseron, 2007]. s’inscrit dans la honte. Suite à l’analyse du
D’un côté, la pression du père de l’enfant, di- contexte socioculturel, il est possible de voir
recte ou indirecte (quand il disparaît), et de qu’en efet, le rapport entre la grossesse et le
l’autre, la violence réelle ou contingente de la mariage fait partie de ce qu’on pourrait nom-
famille, font en sorte que la décision d’avorter mer la « vision traditionnelle » de la sexua-
ou non est loin d’être un « choix libre ». Par lité, de la famille et des rôles de l’homme et
conséquent, la honte représente un élément de la femme. La coexistence entre ces deux
signiicatif dans le contexte du dilemme de éléments en apparence contradictoires : une
l’avortement, qui est un dilemme moral, et vision plutôt traditionnelle de la sexualité et
elle est à prendre en considération dans une la famille d’un côté, et de l’autre le change-
éthique de l’avortement. ment des représentations et du vécu des re-
lations sexuelles en rapport avec le mariage,
Le concept de la honte pour l’analyse représente une facette de la transformation
d’un contexte social vécue dans le présent, un processus qui pour-
rait amener à de nouvelles représentations.
La honte est un vécu d’intersubjectivité [Zit- L’avortement, lui aussi, est un phénomène qui
toun, 2001] qui impose une remise en ques- devrait être lu dans ce contexte, ain de com-
tion globale de soi [Probyn, 2004]; elle est prendre le vécu et l’expérience éthique de ces
présente dans les systèmes moraux pour inci- femmes qui y ont recours.

Conclusions la norme [Queixalos, 1990]. La « norme »


prescrit dans ce cas l’encadrement de la sexua-
La honte, dans le cas de la Moldavie, est pré- lité par l’institution du mariage, et ce, pour les
sente comme élément de régulation des com- illes. Une lecture du phénomène de l’avor-
portements sexuels et reproductifs, et ce, en tement (qui théoriquement est un dilemme
rapport avec le mariage. Avoir honte équivaut opposant le choix de la femme au caractère
à reconnaître avoir agi d’une façon inaccep- « sacré » de la vie du fœtus) à l’aide du concept
table du point de vue des normes et des va- de la honte, montre l’impact que cette norme
leurs collectives, à reconnaître avoir enfreint a sur le jugement moral qu’on y applique.

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Title: “La face cachée de la réussite. L’exemple du Texas Hold’em en ligne et hors‐ligne” 

Author: Jocelyn Gadbois 

How to cite this article:  Gadbois, Jocelyn. 2011. “La face cachée de la réussite. L’exemple du Texas Hold’em en 

ligne et hors‐ligne”. Martor 16: 141‐153. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
established in 1996, with a focus on cultural and visual anthropology, ethnology, museum studies and the dialogue 
among  these  disciplines.  Martor  review  is  published  by  the  Museum  of  the  Romanian  Peasant.  Its  aim  is  to 
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Martor (Revue d’Anthropologie du Musée du Paysan Roumain) est un journal académique en système peer‐review 
fondé  en  1996,  qui  se  concentre  sur  l’anthropologie  visuelle  et  culturelle,  l’ethnologie,  la  muséologie  et  sur  le 
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La face cachée de la réussite.
L’exemple du Texas Hold’em en ligne et hors-ligne

Jocelyn Gadbois
Jocelyn Gadbois est doctorant en ethnologie et patrimoine à l’Université Laval, en
cotutelle avec l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. En 2009, il a publié
son mémoire de maîtrise en culture matérielle sous le titre Le nain de jardin. Objet
en éclats.

Résumé mots-clefs
En se penchant sur des expériences vécues de joueurs amateurs de Texas Hold’em Réussite; Poker; Jeux d’argent
en ligne et hors-ligne, cet article cherche à explorer les dynamiques de la réussite sur Internet; Face; Ethnologie
à travers certains comportements ludiques. Si la réussite permet à l’individu de des jeux de hasard et d’argent
valoriser ce que Gofman appelle la « face », les joueurs n’hésitent pas à mettre
cette dernière en jeu. Pour réussir à la maintenir, ils devront la cacher, la traiquer,
la confronter. Toute réussite, dans le poker, semble ainsi relative, car elle est
constamment négociée dans et par l’interaction entre les joueurs.

P
our Dessislav Sabev, « l’image de la to display in a simple way the structure of re-
réussite est dans une grande mesure la al-life situations » (1961 : 34). En s’inspirant
mise en valeur d’un capital » (dans Tur- des analyses des jeux de hasard et d’argent
geon dir., 1998 : 247). Son projet d’« ethno- de Per Binde (2005), on pourrait dire que
logie de la réussite » visait à comprendre les le poker consiste à créer intentionnellement
cadres culturels de la diférenciation et de la un déséquilibre parmi les participants. Le
distinction. Dans cette logique, Daniela Moi- but de chaque main est d’élire un gagnant
sa étudiera dans sa thèse les codes culturels et inalement (du moins, dans les tournois)
derrière l’opulence des nouvelles construc- un vainqueur. Le joueur, s’il aspire à réussir,
tions à Certeze (2010). La réussite semble devra ainsi tenter de s’enrichir (en jetons, en
devoir passer ou plutôt aboutir à une suraf- argent, en crédits, en expérience) en volant,
irmation de la face, au sens où l’entend Er- en vampirisant les ressources des autres
ving Gofman. Pour cet auteur, la face serait joueurs. Pour ce faire, il doit faire tomber ses
un des principes fondamentaux qui régirait adversaires, un à un, sans les aider à se rele-
les interactions sociales : « On peut déinir le ver. Il semble y avoir en iligrane une méta-
terme de face comme étant la valeur sociale phore d’une certaine manière de considérer
positive qu’une personne revendique efec- les codes culturels (capitalistes) de la réussite.
tivement à travers la ligne d’action que les Or, réussir au Texas Hold’em ne résulte
autres supposent qu’elle a adoptée au cours pas des seules actions du joueur sur les autres :
d’un contact particulier » (1998 : 9). Elle les joueurs n’ont accès qu’aux ressources que
appartient à l’individu, mais c’est la société leurs adversaires ont bien voulu mettre en jeu.
qui la lui accorde et la lui retire. Elle est par Le « vol » ressemblerait de ce fait à un grigno-
conséquent négociée à chaque interaction. tement, où chaque joueur dépend de ce que
De fait, la réussite se comprend également, et son adversaire lui ofre comme amuse-(ou
dans une autre mesure, dans la mise en jeu casse-)gueule. À l’intérieur de sa structure
de ce capital symbolique. ludique, le Texas Hold’em se présente comme
Pour l’illustrer, il ne semble pas y avoir une souricière complexe où le but n’est pas né-
meilleur exemple que le jeu du Texas Hold’em cessairement de s’accaparer du capital sans se
(sans limite). Pour Gofman : « Games seem faire tuer, mais de narguer son assassin pour

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Jocelyn Gadbois

obtenir encore plus de lui, jusqu’à ce qu’il l’amour-propre qui cherche à se présenter
meure d’avoir donné tout son capital. (et à présenter les siens) « convenablement ».
Là où le problème (de sens) se pose, c’est C’est une face qui s’exprime, intentionnelle-
que le joueur n’a aucun contrôle réel sur ses ment ou non, en qualité d’agent. Sa perfor-
adversaires. Et c’est le déi du jeu, car tout mance deviendra capitale dans le « maintien
joueur est libre de ne rien laisser à ses oppo- de la face » et ne devra pas se borner à sa
sants malgré leurs stratégies (bluf, insulte, dimension émotionnelle, spontanée et pul-
séduction, etc.). Il s’agit en fait de spéculation. sionnelle. Pour réussir, elle devra aussi savoir
1) et j’insiste sur ce Le déséquilibre devient donc aussi1 non-in- se faire manipuler pour fabriquer de bonnes
mot, car le contraire
serait totale-
tentionnel. Cela implique que le joueur est, impressions et prouver qu’elle sait bien se te-
ment erroné. quelque part, le propre acteur de sa réussite nir. Apparaît alors l’autre face, celle animée
ou de son échec. David Hayano donnerait par la considération (de soi et des siens), c’est-
raison à cette lecture (1982). La double caté- à-dire le personnage produit du social. Ce
gorisation de l’alea et de l’agôn de Roger Cail- personnage consent à faire de la iguration
lois prend ici tout son sens. Le sociologue la pour répondre aux attentes pressenties d’au-
décrivait comme : trui. Cette iguration se trouve en fait être
une sorte de réalisation dramatique du soi,
[…] une tentative pour substituer, à la comme si elle s’ofrait en spectacle à chaque
confusion normale de l’existence cou- interaction. Sa performance sera par consé-
rante, des situations parfaites. Celles-ci quent fortement codiiée, puisqu’elle s’insère
sont telles que le rôle du mérite ou du constamment dans un rituel de présentation
hasard s’y montre net et indiscutable. (de soi). Mais si elle cherche à bien se (re)pré-
Elles impliquent aussi que tous doivent senter face à un public potentiellement dif-
jouir exactement des mêmes possibilités icile, elle doit aussi savoir imposer son per-
de prouver leur valeur ou, dans l’autre sonnage ain d’assurer le respect que l’autre
échelle, exactement des mêmes chances face exige. La face déploiera ainsi des méca-
de recevoir une faveur. De l’une ou de nismes de défense qui se présenteront comme
l’autre façon, on s’évade du monde en le un imposant appareillage symbolique. C’est
faisant autre. On peut aussi s’en évader en dans cette perspective que s’inscriraient les
se faisant autre (1967 : 60). rites d’évitement, d’encouragement, la fabri-
cation d’une « façade », la simulation, la falsi-
Cette complémentarité entre l’adresse ication, etc. (Gofmann, 1973 ; 1998, Smith,
et la chance dans la réussite est rendue ici 2006 ; Nizet et Rigaux, 2005).
possible par un climat extrême de rivalités : De ce fait, le réel enjeu de la réussite, le
rivalités entre les joueurs, entre l’habileté et réel investissement dans une joute de poker,
la probabilité, entre la posture et l’imposture. semble être la face. L’argent impliqué, le cos-
Mais il y aurait aussi des tensions encore plus tume, l’attitude ou peu importe, ne seraient
intestines, car tout joueur doit (aussi) afron- que des éléments du décor. Les joueurs
ter son principal adversaire : lui-même. Ainsi, semblent s’amuser à mettre volontairement
à cause du mode de réciprocité impliquant leur face en jeu tout en s’eforçant de faire
un déséquilibre non-intentionnel, le joueur tomber celle des autres. David Hayano a
doit sans cesse lutter entre son désir de pa- soulevé cette idée de face dans sa probléma-
raître bon joueur et sa peur de perdre la face. tique entourant les joueurs de poker profes-
Réussir au Texas Hold’em est un moment de sionnels, mais l’idée n’a été pour ainsi dire
friction intense entre la face du joueur mise traitée qu’au premier degré. En efet, pour
en jeu et celle qu’il laisse paraître aux autres. l’ethnologue, les joueurs se préoccupent en
Ici, la face suppose deux représentations général peu de leur image, de leur face, bien
du soi, que Greg Smith associe à la distinc- que la popularité grandissante du jeu, qui
tion du « je » et du « moi » de Mead (2006). commençait à être télédifusé à l’époque où
D’un côté, il y a celle mise en avant par il a fait son terrain, oblige les joueurs à revoir

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La face cachée de la réussite. L’exemple du Texas Hold’em en ligne et hors-ligne

leur « face-work », notamment en cherchant Source : Facebook


review [En ligne] :
à valoriser leur « travail », en lui redonnant www.facebookre-
une touche de respectabilité et de légitimité. view.com, consulté
en mai 2008.
Il dira cependant : « Pride and ego are also
included as part of the stakes » (1982 : 84).
Madeleine Pastinelli, Simon Côté-Bou-
chard et Élizabeth Papineau étudieront de
leur côté les représentations d’aspirants
joueurs de poker professionnel. Pour méri-
ter leur identité de bons joueurs (qui ne s’ac-
quiert qu’à long terme), ils diront s’imposer
une discipline rigoureuse. Surtout, ils échan-
geront entre eux sur des forums de discus-
sion ain de « [...] trouver auprès des autres
la conirmation de leur conception du jeu et
du rapport qu’ils entretiennent à celui-ci »
(2010 : 105). Réussir, c’est principalement Cacher sa face et face cachée
maintenir sa face, ne pas être le « poisson »
(cf. Pastinelli et al., 2010). Mais qu’en est-il
des joueurs amateurs ? Ont-ils une face ? As-
pirent-ils à la réussite ?
A u Texas Hold’em, chaque joueur ne
connaît que deux cartes cachées : les
siennes. Pour s’assurer d’avoir la main, il de-
Force sera d’éclairer par cet article de vra découvrir la nature ou du moins la puis-
nouveaux enjeux de la réussite, c’est-à-dire sance de celles des autres. Mais, et il s’agit
des enjeux culturels et symboliques résultant d’une règle impérieuse du jeu, ni lui ni les
du fait de mettre sa propre face en jeu. Pour autres ne doivent les révéler. Avant la inale,
explorer ce sujet, une perspective compa- les cartes et les joueurs demeurent face contre
rative entre les joutes en ligne et hors-ligne table. L’appareillage symbolique derrière la
me semble tout indiquée et pertinente. En réalisation dramatique du soi se déploie dans
efet, comparer ces deux variantes du jeu de ce jeu de cache-cache. Les joueurs cachent
Texas Hold’em me permettra de dégager des leurs cartes, se cachent pour les regarder et,
éléments d’analyse entourant la face, car ces une fois qu’ils les ont vues, ils se cachent déli-
variantes présentent diférents « visages » du bérément le visage. S’ils se cachent ainsi la
joueur. Dans le cas des joutes hors-ligne, le face, c’est pour éviter que leurs adversaires
visage du joueur est montré à ses adversaires. réussissent à mieux spéculer.
À l’inverse, la joute en ligne le cache. Il est à Dans les joutes hors-ligne, la cache est
se demander si la face du joueur est jouée de parfois aidée de nombre d’artiices faciaux :
la même façon, voire si elle y est jouée dans le verres fumés, maquillage, chapeaux, capuche
cas des joutes en ligne. rétractable, poils et faux poils, etc.. De ma-
Pour entamer la rélexion et explorer la va- nière plus générale, le joueur aura recours
leur heuristique d’une autre lecture du Texas au masque de l’impassibilité appelé « poker
Hold’em, j’ai mené pendant trois mois (jan- face ». Mécanismes de dissimulation plus
vier à mars 2008) un terrain d’enquête inspiré subtils encore, les joueurs se cachent (volon-
de l’observation participante et directe de tairement ou non) le visage avec leurs mains.
Jean-Pierre Martignoni-Hutin, qu’il a faite La main et les doigts se promènent constam-
auprès des casinotiers jouant aux machines à ment dans le visage, comme le montre la
sous (2000). J’ai pris part à cinq joutes hors- photographie ci-contre. Même si les béhavio-
ligne et à un nombre inquantiiable de joutes ristes Krauss, Chen et Chawla rappellent que
en ligne sur Facebook, ainsi qu’observé direc- toute tentative de lexique gestuel relève es-
tement dix joutes hors-ligne et deux joueurs sentiellement de la spéculation (dans Zanna
participant à des joutes sur Facebook. dir., 1996), les joueurs, comme celle à gauche

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Source : 2002 ; etc.) sont possibles. D’ordinaire, le réel


Scène, partie 3.
drame qui se dispute sur la table n’est pas tant
celui de renverser la fatalité de l’imprévisible,
mais celui de « parachever son personnage ».
De fait, pour réussir, il ne faudrait pas néces-
sairement gagner... J’y reviendrai.
Dans les joutes en ligne, cacher sa face
est encore plus simple : n’y a-t-il pas de meil-
leure cachette qu’un écran d’ordinateur ? Là,
le visage et la gestuelle des joueurs ne sont
aucunement présentés aux autres joueurs.
L’écran d’ordinateur agit en qualité d’écran
protecteur, de cachette suprême, assurant un
2) Ce qui est certain « anonymat »2, une certaine négation
paradoxal, car les
joutes sur Facebook
du corps (voire du corps social). Le corps est
révèle souvent le caché, et n’intervient que peu dans le dérou-
nom complet du
joueur et le proil lement du jeu. C’est du moins ce que j’ai ob-
de ce dernier peut servé avec les deux personnes qui ont joué en
nous apprendre
des détails intimes ma présence.
de sa vie. Au premier tour du premier tournoi que
Phil3 a joué en ma présence, un joueur a fait
3) Tous les pseudo- tapis avant la lop, obligeant les autres joueurs
nymes donnés aux
joueurs observés ont
sur la photographie, tenteront tout de même, qui pensaient avoir de bonnes chances à en
été choisis par eux. en silence, de décoder le langage non verbal faire autant. Il s’agit en fait d’une pratique
de leurs adversaires. La joute prend dès lors populaire, quoiqu’impopulaire, répandue sur
des allures quasi théâtrales de jeu de regards, Facebook, puisqu’il n’y a pas d’argent en jeu.
où chaque acteur cherche à enlever de la face La stratégie est de déséquilibrer le jeu dès le
des autres le voile du secret. départ : le vainqueur peut obtenir au pre-
En outre, le joueur peut réussir à feindre mier tour presque autant de jetons que tous
de se dévoiler pour mieux se voiler. Il tente ses adversaires réunis. Or, les réactions que
alors le bluf. Le jeu de regards est donc un suscite ce style de jeu ne sont pas élogieuses.
jeu de miroirs où le joueur aura beau vouloir Par exemple, Phil protestera avec virulence
percer le mystère du visage caché par des en me disant : « ça, c’est un gros cave qui n’a
verres fumés, il ne verra au inal qu’un visage jamais joué de sa vie ». Je n’observerai aucun
suspendu dans ses hypothèses, les siennes, commentaire de ce genre lors des parties hors-
soit son propre visage. Comme le verre ou ligne, et ce, même en présence de Phil. Il y a
l’humeur aqueuse qui réléchit l’écho de soi, un important glissement de contexte ludique
la face cachée réussira à le rester, du moins entre les joutes en ligne et hors-ligne. La situa-
pour les bons acteurs, tout au long du jeu. Cela tion s’explique d’une part par l’absence de
complexiie grandement cette quête de suraf- cadre social et d’autre part par l’anonymat
irmation de la face. Car, et c’est sans doute le complet qui lève l’injonction de respecter « les
plus grand paradoxe du poker, c’est comme si manuels de savoir-vivre » (Gofman, 1973 :
cacher sa face pour jouer permettait de révé- 119), y compris les plus élémentaires, et ce, de
ler celle du joueur, celle de la réussite. Cette part et d’autre des écrans protecteurs. Phil
dramatisation de soi spectacularise la joute, peut dès lors insulter son adversaire à sa guise,
raison pour laquelle une télédifusion de et ledit « gros cave » faire tapis avant la lop
joutes, des célébrités du poker (Jonathan Du- dès le premier tour. Comme les faces sont bien
hamel, Isabelle Mercier, etc.) et une certaine cachées, il ne semble plus y avoir nécessité de
mythologie pokérienne (cf. Craig, 2005 ; Al- les défendre. La dramatisation peut prendre
varez, 2002 ; Blumeneau Lyons, 2004 ; Bellin, des allures grossières : ce n’est pas sur une

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table virtuelle qu’on négociera sa face. Les que l’esprit de groupe peine à se développer
joutes en ligne permettraient, pour paraphra- que la face ne peut pas y être jouée. On peut
ser Geertz, de miser sur la cupidité à grands diicilement statuer sur la désincarnation
coups d’irraison (1983 : 192). Cela provoque de l’expérience ludique en ligne sur la seule
son lot de conséquences sémantiques sur le base de l’impossibilité de jouer en faisant
jeu. Il est même à se demander s’il peut y avoir complètement i de la structure sociale. La
réussite dans un tel contexte ludique, la face rencontre en ligne est aussi possible, raison
n’étant pas vraiment menacée. Les joueurs pour laquelle il existe une si grande diversité
ne cherchant pas à gagner l’estime de la table, des expériences ludiques qui sont vécues en
il n’y a alors plus vraiment de bonnes ou de ligne. Madeleine Pastinelli rappelle : « […]
mauvaises décisions. Cela donnerait raison à en l’absence de cadres dans l’interaction, en
la lecture du jouer de Martinez et LaFranchi l’absence de l’injonction de sauver la face de-
voulant que les « losers » s’isolent dans leur er- vant ces parfaits étrangers que sont les autres
reur jusqu’à leur perte (1969). Cela banalise le et dans le contexte de cette intimité radicale,
jeu, le réduit à une sorte de jeu de hasard passif il devient soudainement possible voire iné-
où le déséquilibre est à peine intentionnel. Le vitable de devenir “soi-même”, de prendre
Texas Hold’em en ligne semble alors assumer contact avec des pans de soi peut-être incon-
ses liens de parenté avec les autres loteries vi- nus et inexplorés » (2007 : 166–167). On ne
déo, soit un « pur » jeu de hasard selon la clas- peut donc pas s’efacer complètement, et je
siication cailloisienne (1967). dois revoir ici ma position à propos du corps.
Cette lecture expliquerait également cer- En efet, comme le soutient Pastinelli : « […]
taines diférences entre les joutes sur Face- le corps n’est jamais absent de l’interaction
book et les joutes hors-ligne. J’ai régulière- en ligne, la représentation de l’autre qui est ici
ment assisté en ligne à des « players traic en cause n’étant jamais celle d’un pur esprit
jam » où presque toute la table décidait de qui serait dépourvu de corps »  (2007 : 216).
revendiquer le pot, à des éliminations de Le corps (et par extension le corps social) est
plus de deux joueurs sur un seul coup, à des bien présent en ligne. On le comprend entre
absences, des coups suicidaires et autres stra- autres par la présence de photos.
tégies douteuses. Hors-ligne, ces pratiques Sur les tables virtuelles de Facebook,
ludiques sont beaucoup moins présentes, chaque joueur est représenté (ou non) par la
sinon absentes. Durant ces parties, on rap- photo de son proil. Cette photo, « une et une
pelait plutôt à l’ordre les joueurs légèrement seule image de soi » (Pastinelli, 2007 : 219),
distraits, on prenait le temps d’expliquer aux agit en qualité d’avatar et fait acte de pré-
joueurs, après coup, leur faute, etc. Le jeu en sence autour de la table. Elle peut provoquer
ligne ofre un contexte très diférent, où la des rencontres. C’est une image de soi igée
dramatisation du soi est mystiiée, comme (et pas toujours le visage) qui se positionne
le corps. La face trop bien cachée du joueur contre huit autres images de l’Autre (ou
init par s’efacer, comme si le joueur s’efaçait moins). Ce sont autant de masques traiqués et
dans l’« aura de mystère » (Pastinelli, 2007 : jetables qui créent des efets, des impressions.
159) propre au médium, comme si l’interac- Ainsi, le moi-devant-des-jetons-de-poker
tion sur Facebook n’était que circonstancielle. afronte Sarah, l’Anglaise-qu’on-ne-voit-pas-
Les joutes en ligne doivent être comprises très-bien-mais-qui-est-devant-la-tour-Eifel,
davantage comme des incursions dans des Ian, le New-Yorkais-qui-écoute-du-hip--
petits groupes, des gatherings. À ce propos, hop-et-qui-a-cinq-étoiles, Patrick, le garçon-
Gofman airme : « there are many gather- sûrement- timide- et/ou- complexé- car -il-
ings – for example, in set of strangers play- a-mis-une-photo-de-son-chat, Shannon,
ing poker in a casino – where an extremely l’Anglaise-rousse- qui- a- juste- une- étoile-
full array of interaction processes occurs mais- qui- doit-nécessairement- connaître-
with only the slightest development of sense l’autre-Anglaise- parce- qu’elle- aussi- est-
of group » (1961 : 11). Or, ce n’est pas parce Anglaise, et Omar, qui ne ressemble à rien

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parce qu’il n’a pas ajouté de photo à son pro- lui la rumeur d’un mythe. Les joutes télévisées,
4) et pas dans le but il. Toutes ces images sont sélectionnées4 et ainsi que tout l’attirail médiatique autour des
premier de jouer
au poker.
remplaçables à tout moment. On recherche célébrités du poker, se plaisent à dépeindre,
entre la personne et le fragment d’humanité par esthétisme ou sens du vedettariat, des
qu’il laisse à voir cette « indispensable cohé- masques hauts en couleur, archétypiques du
rence de l’expression [qui] fait apparaître une joueur ayant réussi grâce au jeu. En ce sens,
opposition essentielle entre notre moi intime plusieurs émissions, publicités et sites Internet
et notre moi social » (Gofman, 1973 : 59). proposent des descriptifs élogieux de joueurs
Alors, en jouant d’archétypes, on se dira peut- professionnels, décrivant leurs signatures
être, et peut-être à tort, qu’une forte relance uniques et leurs styles de jeu qui ont fait leur
de Patrick ne peut présager qu’un fort jeu, renommée. Par exemple, Barry Greenstein, le
puisqu’il ne semble pas avoir suisamment « Robin Hood of Poker », est un joueur métho-
coniance en lui pour blufer ou que Shannon dique qui trouve sa force dans l’observation,
joue sûrement mal à cause de son inexpé- Phil Hellmuth, le « Poker Brat », est connu
rience. On se dira peut-être aussi au il de la pour son exubérance, sa désinvolture et ses
joute qu’Omar-l’homme-sans-visage semble crises de colère, Antonio Esfandiari, dit « he
sympathique. La création d’impressions peut Magician », se veut divertissant à une table et
donc aussi se faire en ligne. C’est en ce sens aime jouer les 7–9. Des déguisements carac-
que Phil a décidé de ne pas prendre place à tériseront même ces personnages : Dave « De-
une table virtuelle où l’un des joueurs res- vilish » Ulliott portera ièrement des lunettes
semblait, selon lui, à un meurtrier. Comme la fumées orangées et deux bagues doubles ai-
création d’impressions peut se faire en ligne, chant les inscriptions « Devil » et « Fish », Phil
la face peut se jouer là aussi. Laak dit le « Unabomber » sera vêtu d’un gilet
gris à capuche (qu’il refermera en faisant tapis)
et de lunettes noires, etc. Dans les parties hors-
ligne auxquelles j’ai assisté, la dramatisation
Masquer sa face et se faire du personnage était sans doute moins carica-
démasquer turale, mais le port du masque-archétype était
tout de même monnaie courante. Par exemple,

L a photo sur Facebook et la « poker face »


constituent ce que l’on pourrait appeler
un masque de joueur. Porter un masque, c’est
René-Charles, le prévisible, était connu pour
miser invariablement le même montant, Keith,
dit « le mardeux », cumulait lushs et straights
simultanément ainsi que nous l’avons décrit à la grande frustration de ses adversaires, Gi-
plus haut, se cacher et se révéler. En sa qualité monly, l’incrédule, prenait plaisir à narguer
d’image, le masque (se) conforme (à) ce que les autres joueurs et à les obliger à montrer
l’on veut projeter, médiatisant un rapport entre leur jeu, Chula, la débutante, aimait rappeler
l’interne (identité personnelle) et l’externe à ses victimes à quel point elle était débutante,
(identité sociale). Il appartient autant à l’appa- Silent Jo, le bavard, parlait sans cesse et sou-
rence physique qu’au registre du symbolique. vent trop, etc.
Il trace un rapport ambigu entre la réalité et Ces masques de joueurs se retrouvent
le fallacieux, entre la iction et l’expérientiel, aussi, comme discuté précédemment, sur Fa-
entre l’ego et l’archétype. L’acteur masqué est cebook. Les joueurs projettent une certaine
donc en performance. Dans ce jeu, on peut impression produite par leur photo, leur ni-
diicilement dissocier l’acteur de son masque : veau atteint, leur style de jeu, leurs commen-
l’acteur l’incarne, et le masque le possède. L’ac- taires, etc. Un bon exemple d’une situation où
teur n’enlèvera son masque qu’à la tombée du le masque s’est révélé important s’est déroulé
rideau, in du drame, in de la représentation le 20 février 2008. Sur une table relative-
(Hitchcock & Bates dans Wilson dir., 1991). ment petite (blinds 2/4), deux « shark » (cin-
Le masque est omniprésent dans la joute quième niveau), respectivement une femme
du Texas Hold’em. Plane d’ailleurs autour de de Chicago (GL) et un homme de New York

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La face cachée de la réussite. L’exemple du Texas Hold’em en ligne et hors-ligne

(VR), dominaient la table en jetons, en agres- masques (imposés par les impressions des
sivité et en conversation. Ils se permettaient joueurs) de la « cool grandma » (DR) et du
même de commenter les styles de jeu de « dumb sk8er » (WS) autour de la même table
leurs adversaires. Parmi les joueurs, DR, une frappent par leur contraste. La première sem-
« playa » (deuxième niveau) du Nouveau- blait réussir même si elle perdait, le second
Brunswick relativement âgée se ruinait sans échouait, même lorsqu’il gagnait.
cesse, mais recavait5 constamment avec des Le personnage peut ainsi réussir et/ou 5) racheter des
jetons pour revenir
jetons gratuits. Après plusieurs échecs, GL échouer selon son jeu et la situation, car le dans la partie.
et VR ont commencé à lui dire qu’elle avait Texas Hold’em est (surtout) un jeu d’acteurs
l’air d’une « cool grandma ». Une conversa- en interaction. Chacun d’entre eux tente de
tion amicale s’ensuivit, spéciiquement entre mettre en scène son personnage et de le (re)
GL et DR. GL, plus fortunée et expérimentée, situer sans cesse par rapport aux autres. Le
envoyait des jetons par centaines dès que DR jeu (théâtral) déploie nombre de stratégies
se retrouvait sans le sou. De cette façon, DR ain de permettre aux acteurs masqués de
a pu toucher à plus de 600 jetons grâce à son (re)construire le sens de leurs interactions,
masque de « cool grandma » qui visiblement ou du moins de ce qui se passe autour de la
plaisait à GL. table. Leur jeu se plait alors à grossir (ou à
Or, après le départ de DR, on vit les consé- rendre grossier) la dynamique de la rencontre
quences d’un tout autre type de masque : celui entre les actions, leurs rôles, leurs rapports,
qui est ostracisé. Un joueur de l’Illinois (WS), leurs tensions, leurs enjeux (Gofman, 1961 ;
photographié lors d’une de ses prouesses Smith, 2006). Or, au jeu de poker, tout acteur
en planche à roulettes, est entré, a fait dès ne connaît (normalement) pas la nature des
son premier tour un coup plutôt agressif et deux cartes (face cachée) de chaque joueur
réussi ainsi à gruger des points à GL et à VR. et ne peut par conséquent pas connaître avec
Nouveau dans le gathering, ce coup d’éclat certitude l’issue du jeu. Il peut en revanche
a jeté un froid de quelques minutes dans les tenter de la traiquer en usant diverses straté-
commentaires. GL a enin brisé le silence en gies. Le bluf est l’une d’entre elles.
parlant à WS d’une institution scolaire de Blufer, c’est prétendre jouer un autre jeu.
Chicago apparaissant sur la photographie de C’est tricher, non pas envers les règles, mais
ce dernier. WS n’a pas répondu, et s’est remis envers ses adversaires. Le bluf peut être de
à jouer agressivement. GL lui a posé une diférentes natures : feindre de détenir une
autre question, cette fois sur ses compétences main plus forte (pour forcer les adversaires
en planche à roulettes, question que WS a à se coucher), moins forte (pour les inviter
tout autant ignorée. VR a décidé de le tara- à investir), feindre de blufer (pour semer la
buster et devant l’insistance de son silence, confusion), etc. La confusion entourant la
il a décrété l’antipathie de WS : « must be a possibilité de blufer complexiie grandement 6) miser tous ses
points, comme
dumb sk8er ». Dès lors, plusieurs personnes le jeu. Elle peut d’ailleurs se comprendre par pour faire quitte
de la table se sont mises à se moquer de lui, et l’expression à la fois simple et troublante, ou double
de son style de jeu. Ils inventaient même des évoquée plusieurs fois (et de manières dif-
histoires peu latteuses le mettant en scène. Il férentes) dans les parties observées7 : « Je 7) Gimonly partie 1,
Poker Face partie 3
fut le seul joueur qui ne mérita aucun « nh » blufe ». On reconnaît là le plus grand para- et 4, Merlin partie
(nice hand), et qui fut félicité pour ses pertes. doxe sémantique, celui d’Eubulide de Mil- 3, Colonel Sander
partie 5, etc.
Il init par se « suicider »6, avant de quitter let,  « Je mens » (Vidal-Rosset, 2004). Le
la table. Après son départ, les autres joueurs joueur blufe-t-il ? Doit-on le croire quand il
continuèrent à l’insulter. L’insulte rituelle est dit blufer ? L’ambiguïté de l’action est forte
certes prétexte à l’intimidation, à la domina- et fortement maintenue.
tion (Hayano, 1982), mais elle avait ici pour Dans les joutes en ligne, le bluf est aus-
fonction l’exclusion. S’il ne s’agit pas de la si partie intégrante du jeu des acteurs. Par
scène d’humiliation la plus intense à laquelle exemple , dans un tournoi joué le 17 février
j’ai assisté, il n’en reste pas moins que les 2008, les cinq cartes tirées furent un 8♠, un

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8) Un J don- 10♣, une Q♦, un 2♣ et la river annonçait un rumeur d’un doute, un joueur force (en esqui-
nait à VD une
straight (suite).
9♠. Dès lors, VD, le premier à parler, a parié vant les règles) le présumé blufeur à montrer
300 points, obligeant NF à faire tapis s’il vou- ses cartes, etc. Le démasquage s’accompagne
lait voir ses cartes. La situation était critique, souvent de commentaires des autres joueurs
NF avait investi beaucoup de points sur cette sur le jeu de l’acteur (ou le jeu d’acteur). Sur
main. S’il était éjecté, il terminait le tournoi Facebook, les commentaires sont élogieux
quatrième et ne remportait rien, alors qu’il y (le plus souvent : « wp » pour « well played
avait encore un joueur moins riche que lui. » ou « nt » pour « nice try ») ou disgracieux,
NF a pris beaucoup de temps avant de parler. s’enfonçant parfois dans l’insulte et la vulga-
Il a décidé de se coucher en commentant : rité. Ces démasquages et ces diverses issues
[NF]: you better have had a jack8 dramatiques du jeu ouvrent une lecture par-
[VD]: no ticulière du sens des interactions : le jeu met
[VD]: lol en scène des rapports de pouvoir. Démasquer
[NF]: ahhhhhhhhhhhhh et se démasquer est une stratégie de domina-
[NF]: come on tion de la table.
[VD]: lol Le blufeur n’est cependant pas le seul à
[NF]: shit pouvoir être démasqué. Démasquer, c’est
Ici, on ne sait pas (et on ne saura jamais) faire tomber des masques, qui couvrent et
si VD a vraiment blufé, mais le fait d’avoir protègent la face des joueurs. L’action révèle
ce J ou de prétendre l’avoir a eu le même ef- et rend vulnérable cette face cachée derrière
fet : la victoire. Dans ce cas, le blufeur s’est un masque. Comme tout joueur est acteur
(peut-être ?) lui-même « démasqué ». Le jeu masqué, et que le jeu impose un déséqui-
n’est donc pas simplement de se masquer, il libre, faire tomber les masques fait partie
cherche aussi à démasquer. intégrante du jeu. On cherchera alors une
Se démasquer, c’est révéler son intention, faille dans le masque, une information, si
c’est révéler sa vraie face et ainsi éclairer petite soit-elle, permettant de conforter une
rétrospectivement son jeu. Le démasquage décision relative à la spéculation. Mais pour
des blufs, monnaie courante tant dans les protéger son masque, il faut aussi démasquer
joutes en ligne que hors-ligne, se fait inten- les démasqueurs, en réussissant à les battre
tionnellement ou, moins fréquemment, non à leur propre jeu. On peut par exemple avoir
intentionnellement. Dans le premier cas, le une meilleure stratégie, une meilleure main,
9) Notamment si le blufeur se démasque en passant volontai- connaissance du jeu ou de la situation, ou
blufeur a fait sem-
blant d’avoir une
rement en inale9, en révélant (entièrement encore, une meilleure réplique.
main plus basse. ou partiellement) à ses adversaires (loués) L’afrontement verbal est présent dans les
la puissance ou la nature de ses cartes10 ou joutes en ligne et hors-ligne et laisse place à un
10) Le blufeur peut encore en insinuant avoir blufé comme l’a spectacle particulier, le face-à-face, que j’expli-
par exemple dire
à la table « Je
fait VD. Selon les commentaires de joueurs citerai plus loin. Concernant le démasquage, la
n’avais rien » ou que j’ai enregistrés, on peut volontairement situation observée le 22 février 2008, pourtant
« J’avais J–4 ».
se démasquer, par exemple pour des raisons anecdotique, témoigne bien du poids séman-
stratégiques (semer la confusion), par plai- tique de cette lutte contre les masques :
sir (narguer ses adversaires) ou encore sans [KB]: alt + F4 for more chips
raison apparente (parce qu’il s’agit d’un jeu). [SF]: dont do it
Dans le deuxième cas, le joueur est contraint [KB]: ya
de se révéler. Le démasquage non-intention- [SF]: that stuf is bullshit
nel peut prendre diverses formes : le blufeur [SF]: no
échoue et passe malgré sa stratégie en inale, [SF]: my room mate did that earlier
il est contraint, à cause de l’incrédulité d’un [SF]: and he got fucked
ou de plusieurs adversaires (qui peuvent aussi [KB]: ha ya i know it happened to me
blufer le blufeur), d’abandonner sa stratégie [KB]: spits you out of the game
(et ses mises) en laissant planer sur son jeu la [SF]: alt f4 kills the screen

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La face cachée de la réussite. L’exemple du Texas Hold’em en ligne et hors-ligne

En airmant à la table qu’appuyer sur comme un match sans in et sans merci. Les
Alt + F4 ofrait plus de jetons, KB cherchait éléments doivent s’afronter, se faire face. Il
à ridiculiser les joueurs ne connaissant pas faut, pour rétablir l’équilibre, créer, inten-
(encore11) cette fonction et à éliminer des tionnellement ou non, un déséquilibre. Pour 11) La formule, en
diverses variantes,
adversaires par ce bluf. D’ailleurs, avant ce faire, il faut spéculer. Jouer se comprend est souvent répétée
d’émettre cette proposition, KB se plaisait à presque « comme une idée platonicienne de aux tables.
commenter le style de jeu des autres joueurs, la haine » (Geertz, 1983 : 178), où la mort
insistant sur leur « bad call », comme pour semble plus tolérable que l’indiférence, que
démasquer les ishs12 plutôt mauvais joueurs. l’inaction. Réussir prend dès lors de nou- 12) La métaphore
du poisson est
Or, la situation s’est retournée contre lui, velles proportions. Le joueur est contraint à récurrente sur les
car SF a tenu à le dénoncer. Pire, KB s’est l’action (et par extension, à l’interaction), car tables tant en ligne
que hors-ligne. On
démasqué lui-même en avouant à la table pour réussir, il y a nécessité de faire face : face oppose deux types
qu’il s’était déjà fait prendre à cette super- au jeu, face aux règles, face aux joueurs, face de joueurs, les
pêcheurs ou les
cherie. Ce furent d’ailleurs les derniers mots à soi-même. À ce propos, il y aurait beaucoup joueurs qui réus-
qu’il a adressés à la table. Faux ; il lancera un à dire sur les attaques (gestes, « trash-talk », sissent et les ishs,
qui se font prendre
« fuck » devant le bluf de LL, que KB avait etc.) dans le jeu. Deux exemples, peu agres- aux pièges.
pourtant étiqueté « ish » en début de tour- sifs, mais tout de même violents symbolique-
noi. Ce bluf, un carré (quatre 4) joué comme ment, retiennent mon attention.
deux paires, a placé KB en quatrième place. Le premier exemple s’est déroulé durant
SF s’est contenté de dire « wp ». LL lancera la cinquième partie hors-ligne. Whatthehec,
un polysémique « now, were 3 player »13. Une après quelques heures de jeux, fait tapis. Elle 13) On peut lire
la phrase de
odeur de vengeance lottait sur l’écran. SF et est armée d’une paire de 10 (à laquelle s’ajoute deux façons. La
LL n’ont pas seulement fait tomber le masque la paire d’A déjà sur la table) et se mesure à première : « il ne
reste maintenant
de KB et sa place dans le tournoi ; ils lui ont un joueur qui a été d’une rare agressivité. Elle que trois joueurs »,
aussi fait perdre la face. KB a échoué. se dit sûre que son adversaire n’avait rien. Ce- annonçant que
chacun est assuré
pendant, spéculer avec deux paires était risqué de gagner des
dans les circonstances : il y avait quatre cartes points. La seconde :
« il ne reste
plus élevées que le 10 (Q, K et A) et il y avait maintenant plus
Faire face et face-à-face une possibilité de straight et de lush (sinon de que des joueurs »,
car tous les ishs
straight lush royale). Son opposant, plus for- (spéciiquement

L ’afrontement est constant dans le Texas tuné, l’obligera à montrer ses cartes en suivant. KB) sont partis.

Hold’em. Les joueurs se font face(-à-face). Il possédait un J, éliminant Whatthehec du


Le Texas Hold’em serait alors une variante du tournoi. Cette dernière s’est tout de même dite
combat de coqs tel que décrit par Geertz : « Le satisfaite de sa décision. La table demeurera
combat de coqs est « réellement réel », mais silencieuse, gênée par ce faux-pas spéculatif.
pour les coqs seulement : il ne tue personne, Un joueur init par déclarer que lui n’aurait
ne châtie personne, ne réduit personne au jamais misé dans une situation semblable.
rang animal ; il ne change rien aux rapports Whatthehec s’est alors inquiétée de sa décision,
hiérarchiques entre personnes, ni ne rebâtit mais n’a reçu aucun réconfort. Elle passera
la hiérarchie ; et même il ne redistribue pas plusieurs minutes de silence pour réléchir à
le revenu d’une façon notable » (1983 : 203). sa décision. Ses conclusions resteront silen-
De cette interprétation, on peut avancer cieuses. Il s’agit ici d’une attaque de silence, de
l’idée que la mise en scène des interactions silence désapprobateur. Whatthehec a, pour la
se déroulant lors d’un combat de joueurs de table et pour un instant, perdu la face.
poker présente, entre autres, un rapport de Le deuxième exemple prend place le 16
force structuré par l’imprévisible. Ce com- février 2008 sur une table virtuelle où l’on
bat cherche à rendre signiiant cette fatalité joue une partie de points. Parmi les joueurs,
relative qu’on lui octroie, comme le combat on compte RT, une « poker pro » (troisième
entre le joueur face à son destin. Si l’agôn est niveau) aichant une photo de jeune ille à la
soumis à l’alea, l’alea se soumet aussi à l’agôn, plage et GG, un « shark » (cinquième niveau)

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qui se présente comme un homme grisonnant, donner ses points. GG ne répond pas. Elle lui
la cigarette à la main et un regard que je qua- redemande, mais cette fois en ajoutant « cum
liierais de sévère. Le contraste était frappant. on » et « sweetie ». GG fait alors un geste que
GG ne commente pas et joue peu de mains. je n’avais pas soupçonné : il lui envoie 1000
De son côté, RT a accumulé plusieurs points points. Celle-ci rit (« lol »), mais GG lui écrit
et, « optimiste » pour parler comme Nicolas sans tarder ce message  assassin : « go away,
Fradet (dans Papineau et Chevalier dir., 2008), you dont know how to play ». RT partira sur
elle mise à chaque main. Dans l’espace de cla- ces mots, sans en ajouter.
vardage, elle cherche à séduire deux joueurs Les circonstances et le médium ne me per-
masculins. Elle leur demande notamment mettent pas de constater les états d’âme de RT
comment ils trouvent sa photo, s’ils veulent en suite à ce geste et ces mots, peut-être est-elle
voir davantage et s’ils ont MSN. Ces joueurs restée indiférente, voire heureuse d’avoir
ne se montrent (par conséquent ?) pas agres- récupéré une partie de ses pertes. Il n’en de-
14) Bien que l’un sifs envers elle14. RT s’enrichit facilement. De meure pas moins qu’une règle de base du jeu
des deux joueurs
ne se soit montré
mon côté, j’assiste à la (mise en) scène avec un a été transgressée : l’irrévocabilité de la mise.
agressif envers peu de dégoût, ma face de joueur l’emportant Ainsi, les deux joueurs ont, dans une cer-
aucun joueur, se
contentant de sur celle d’observateur. Je souhaite avoir une taine mesure, triché. David Hayano airme :
dilapider ses points. bonne main, et l’obtiens après le départ de « Cheating violates what Harold Garinkel
l’un de ses admirateurs. Je pense la prendre au has called the « constitutive order of events »
piège avec mes deux paires, mais elle touche of games in an unacceptable, furtive man-
aussi ces mêmes paires et me bat avec le « kic- ner » (1982 : 178). Mais la transaction fraudu-
ker » (la cinquième carte). Je suis furieux, puis leuse outrepasse le non-respect des règles et
me rappelle que je dois tenter de rester neutre. de l’ordre constitutif des événements ; elle en
Son deuxième admirateur quitte sans la saluer. implique un autre (règlement et ordre) encore
Nous ne sommes plus que trois. RT tente en plus impérieux. Le tas de jetons n’est qu’un
vain de nous faire la conversation. Aux deux sophisme, comme celui des tas de blé tel que
mains suivantes, je réussis à lui soutirer des décrit par Émile Borel (1969). On peut bien
points. GG entre enin dans le jeu après une (se) ixer une limite de points ou d’argent que
longue période d’abstention. Je n’aime pas l’on trouve acceptable de perdre, le véritable
mes cartes, je décide de les laisser se battre enjeu derrière cette limite restera de réussir
entre eux. Elle lui demande alors s’il est marié. à maintenir sa face, de ne pas la perdre en
Pour la première fois, il répond : « Im a happy jouant. Les jetons métaphorisent cet « inves-
husband ». La lop sort, il y a deux 8 et un A. tissement ». De fait, la requête de RT n’était
Il mise 250 points après un moment. J’assiste, pas tant de demander à GG de rééquilibrer
intrigué, à la scène. Elle suit et lui envoie un ses pertes, de restituer sa mise, que d’essayer
clin d’œil (;)). La turn montre un troisième 8; il de lui montrer que sa stratégie spéculative,
y a déjà un brelan sur la table. Je me surprends misant sur la faiblesse des joueurs, était jus-
à espérer la victoire de GG. Celui-ci mise 500. tiiée. Elle se considérait, en son sens, bonne
La réponse de RT est rapide : elle fait tapis. GG, joueuse. GG le lui a en quelque sorte prouvé
plus fortuné, décide d’ajouter les points man- en lui redonnant des jetons ; il avait suc-
quants (autour de 900). Le pot est considérable. combé à la pitié, au mépris ou peu importe le
La river annonce une cinquième carte que je sentiment l’ayant guidé dans la réalisation de
n’ai pas notée. Comme RT a fait tapis, j’ai pu son geste. Le rire (de victoire ?) de RT ponc-
voir ses cartes : 9-K. GG de son côté, avait une tuait sa démonstration. Mais GG n’a pas lu,
paire de J, lui donnant une main pleine et la quoique mon analyse demeure spéculative, la
victoire. Je me contente d’écrire un « nh » poli, situation de la même façon. Selon lui, le geste
mais derrière mon écran, je célèbre sa réus- voulait sans doute octroyer à la face de RT un
site. RT est évacuée de la table, mais revient coup fatal ; elle a échoué. Rendu subjectif, j’ai
aussitôt avec une recave de 200 points. Elle de mon côté accordé la réussite à GG. Le dé-
s’adresse à GG en lui demandant de lui re- part de RT peut donc se comprendre de deux

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La face cachée de la réussite. L’exemple du Texas Hold’em en ligne et hors-ligne

manières : elle a eu ce qu’elle voulait, elle a eu pour se positionner. D’autres, comme Keith,
ce qu’elle méritait. Pokerface ou le Colonel Sanders (Partie 1, 2,
L’ambiguïté sémantique de ces deux pertes 3 et 5) ont ciblé des joueurs (respectivement
de face provient du principe que toute défaite René-Charles, Dame de trèle et Bob) qu’ils
est relative. À l’opposé, toute réussite l’est tout voulaient voir perdre avant eux, alimentant
autant. Il se peut que, dans les deux cas, on ainsi une certaine rivalité amicale. La défaite
interprète ces défaites comme des réussites. signiiait dans cette perspective « mal jouer »
Pourtant, il n’y a pas nécessairement cohé- ou plutôt « moins bien » que les autres et (ce
rence entre victoire vécue et victoire sociale- que l’on attend de) soi. La défaite, c’est être
ment accordée. Le ilm de poker Lucky You inférieur à soi ou aux autres.
(Henson réal., 2007) l’illustre d’ailleurs claire- La perte peut aussi être une perte de
ment. Dans les deux exemples d’afrontements temps et/ou d’argent. Magicman a en ce sens
(Whatthehec contre sa décision, RT contre airmé durant la première partie que s’il per-
GG), les masques de joueurs, leur ultime pro- dait, il « refusait » d’attendre dans ce qu’il a
tection, sont tombés aux yeux de la table. Le appelé le « salon des perdants » soit regarder
silence lourd et le geste assassin ont égratigné passivement le reste de la partie. Il a ainsi dé-
la face des acteurs démasqués et mis in à leur cidé à la deuxième partie de prendre la place
jeu. La table ne leur a pas accordé la réussite. de croupier. Pokerface, aux parties 3 et 4, a
Mais, au Texas Hold’em, on peut aussi perdre préféré quitter les lieux, insatisfait de sortir le
sa place sans perdre la face. Perd-on alors ? premier alors qu’il était le plus expérimenté.
Peut-on être un heureux perdant ? Merlin (Partie 3) a décrété après deux heures
de jeu qu’il ne pouvait plus perdre, car il avait
atteint son objectif : passer une belle soirée.
Dodo et Chula, qui ne voulaient pas perdre
Face jouée, jouer sa face trop d’argent dans un jeu qu’elles disaient ne
pas maîtriser (même si Chula a terminé deu-

R éussir, au Texas Hold’em, c’est, quelque


part, réussir à ne pas perdre. Et ce n’est
donc pas parce qu’on n’a pas gagné qu’on a
xième), se sont arrangées pour que l’enjeu
soit de 5 $ plutôt que 10 $. Il y a nécessité non
pas de gagner, mais de ne pas perdre. Pour
nécessairement, spéciiquement, perdu sa certains joueurs plus compétitifs aspirant
face. Il y aurait matière à réléchir sur cette uniquement à la victoire, « ne pas gagner »
notion de perte, sur l’enjeu de perdre un en- est vécu comme une défaite.
jeu, de perdre la face, mais n’ayant pas eu ac- En terminant quatrième à la deuxième
cès à leur vécu, à leur expérience de la perte, partie, Nourse a perdu 10 $. Puisque j’avais
mes données restent limitées. Un point reste gagné cette partie, j’ai voulu les lui rendre,
néanmoins à expliciter pour appuyer la dé- mais elle s’est dite quasi-insultée par mon
monstration entourant cette joute de pouvoir ofre et m’a invité à laisser tomber un instant
et la violence de faire face, et de probable- mon masque d’ethnologue ain de savourer
ment perdre la face : l’intention des joueurs. ma victoire. Nourse a quitté la joute, un air
À ce propos, la plupart des joueurs dans satisfait au visage. De mon côté, j’avais l’im-
les parties hors-ligne auxquelles j’ai assisté pression d’avoir perdu la face en tant qu’eth-
ont manifesté le désir non pas de gagner et de nologue. J’étais honteux d’avoir invité des
toucher à un prix en argent, mais plus simple- gens à perdre leur argent pour participer à
ment de ne pas perdre. En ce sens, Franie et mon étude, et de m’enrichir en plus par leurs
Yayadou (partie 3) ont par exemple formulé pertes. Si le joueur pouvait se satisfaire d’une
clairement l’objectif de ne pas terminer der- défaite, il pouvait aussi se sentir insatisfait
nières. Plusieurs autres, notamment Nourse d’une victoire. Comme le véritable enjeu
et Bob (partie 2 et 5), l’ont fait de manière semble être la face, il fallait, pour vivre une
plus indirecte en comparant régulièrement réussite, savoir livrer, en tant que personnage,
à voix haute leur « stake » à celui des autres une bonne performance tout en satisfaisant

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son public. Le rapport investissement per- à ses yeux et aux yeux d’autrui, la nécessité
15) Investisse- sonnel15 / reconnaissance sociale se devait n’est pas tant d’agir, mais de réussir. Car, et
ment qui peut
accessoirement se
donc d’être positif. Dans le cas contraire, c’est toute la métaphore du Texas Hold’em,
quantiier en enjeu, c’était la défaite ou, comme illustré dans la si on ne peut pas faire face à la fois au jeu,
mais qui se quali-
ie davantage. section précédente, une réussite n’atteignant aux autres et à soi, on perd la face. L’enjeu de
pas l’accord de la table. Si l’enjeu est de négo- maintenir la face est donc capital.
cier sa face, de la mettre en jeu pour mieux la Je pourrais être tenté de résumer ici cette
défendre et l’équilibrer, si l’enjeu est de faire lecture du jeu par ce modèle analytique d’une
bonne impression, de paraître bon joueur joute individuelle :

Tableau 1 : Impressions sur le dénouement du jeu selon la face

Réussite vécue Défaite vécue


(moi intime satisfait du personnage) (moi intime insatisfait du personnage)

Réussite accordée le joueur a dominé ce qu’il a voulu le joueur a le sentiment d’avoir perdu la
(moi social satisfait du personnage) dominer. Sa face est non seulement face, mais il la maintient pourtant aux
maintenue, mais fortiiée. yeux des autres.

Défaite accordée le joueur dit maintenir sa face, mais aux le joueur a le sentiment d’avoir perdu la
(moi social insatisfait du personnage) yeux des autres, il l’a perdue. face, sentiment partagé par les autres.

Il demeure que ce modèle ne peut être ces termes : « Non seulement les personnes
compris en catégorie exclusive. Il faut alors prises en lagrant délit de mensonge perdent
aussi s’intéresser aux efets de ces catégories la face pour la durée de l’interaction, mais en-
sémantiques. Par exemple, la réussite vécue core leur façade peut en être ruinée, car beau-
et accordée ainsi que la défaite vécue et ac- coup de publics estiment que, si quelqu’un se
cordée se ressemblent dans leur capacité à permet de mentir une seule fois, on ne doit
rendre cohérentes l’expression et la représen- plus jamais lui faire pleinement coniance »
tation (Gofman, 1973). À l’inverse, la semi- (1973 : 64). Le mensonge non avoué menace
défaite et la semi-réussite impliquent une le joueur de mystiication : à force de mettre
fraude, une erreur d’impression, entre ces à distance l’impression du social ain de se
deux mêmes pôles. Dans ce cas, une des deux convaincre, ain de conforter ses propres
faces ment à l’autre, laissant le joueur dans un impressions, le joueur init par se confondre.
puissant paradoxe. Là serait l’enjeu de l’en- Dans le cas du Texas Hold’em, cela le conduit
jeu : si le poker permet, voire récompense, le à sa perte. La réussite demeure encodée dans
mensonge (avoué), il ne permet pas au joueur le regard que le joueur porte sur lui et sur ses
de mentir sur sa face ou de se mentir à soi- adversaires, ainsi que dans le regard que ces
même. Car ce serait dans cette perspective autres portent sur lui.
tricher. Gofman parle de ce mensonge en

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Title: “La victimisation comme stratégie politique gagnante et moyen de reconnaissance sociale 

dans les sociétés postcommunistes (l’exemple de l’Ukraine)” 

Author: Olha Ostriittchouk 

How to cite this article: Ostriittchouk, Olha. 2011. “La victimisation comme stratégie politique gagnante et 

moyen de reconnaissance sociale dans les sociétés postcommunistes (l’exemple de l’Ukraine)”. Martor 16: 155‐168. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
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La victimisation comme stratégie politique gagnante et moyen
de reconnaissance sociale dans les sociétés postcommunistes
(l’exemple de l’Ukraine)

Olha Ostriittchouk
Olha Ostriittchouk (Ph. D. en histoire et ethnologie) est chercheur visiteur et
boursière postdoctorale du FQRSC, au Centre d’études des crises et des conlits
internationaux (CECRI), Université catholique de Louvain.

Résumé mots-clefs
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avec les procès de Nuremberg puis mémoire, victimes/héros, rites,
Eichmann qui consacrent la reconnaissance publique des soufrances injustement sociétés post-communistes,
inligées aux victimes, le statut de victime acquiert toute sa légitimité, jusqu’à Ukraine.
devenir un support de revendication identitaire répandu dans les sociétés
démocratiques occidentales. La chute du régime communiste et la prise de
conscience des crimes du stalinisme ouvrent la porte à d’autres plaignants de
l’Histoire, qui s’appuient sur ce capital symbolique positif de la victime. Depuis,
pour être entendu sur la scène publique et obtenir une reconnaissance sociale, il
est de bon ton de revêtir l’habit de la victime. C’est d’autant plus facile dans des
sociétés postcommunistes, au passé marqué par les répressions et les massacres
interethniques, comme c’est le cas en Ukraine. Simultanément, le retour en force
du religieux remet à l’honneur les rituels de deuil et de repentance collective, et
concourt à consolider par là le modèle victimaire, et à rendre le modèle héroïque
dépassé, de moins en moins eicace, sur les plans politique et social.

Introduction Depuis quelques décennies, le phéno-


mène de victimisation a pris une telle am-

N ous vivons une époque où « nous n’avons


d’yeux que pour les perdants, les laissés-
pour-compte, les victimes » écrivait Krzysz-
pleur que le sociologue français Guillaume
Erner a pu parler de « société des victimes »
[Erner, 2006]. Ce n’est pas que tout le monde
tof Pomian [Pomian, 2010 : 266], dans un soit devenu victime, mais qu’il existe une
numéro du Débat consacré aux grandes sorte de consensus dans nos sociétés sur le
catégories discursives, entrées récemment fait qu’en revêtant l’habit de la victime, en
dans nos habitudes pour analyser le monde élevant la voix en son nom, on est sûr d’être
contemporain. En efet, la victime a acquis entendu, on est sûr de mobiliser l’opinion, on
dans nos sociétés une place sans précédent : est sûr d’obtenir l’adhésion pour une cause
elle bénéicie d’un crédit de reconnaissance juste; même si cette cause peut conduire, à
sociale incontestable, par le simple fait de son tour, au déclenchement de nouvelles hos-
son statut, susceptible de la transformer en tilités, de nouvelles confrontations et de nou-
un outil de revendication politique eicace. velles violences, donc de nouvelles victimes.
Sa soufrance est là, oferte sur la place pu- La prolifération des victimes et la valorisa-
blique, pour servir de leçon au politique et à tion du discours victimaire ont fait de la po-
l’éducateur. Son innocence ne peut pas être sition de victime, selon le même Erner, une
remise en cause. Son eicacité est telle qu’elle position sinon « enviable », du moins « en-
est convoquée dans des discours patriotiques viée » [Erner, op. cit. : 13], modiiant notre
enlammés, dans les moments de crise, véné- rapport au temps, nous rendant plus sen-
rée dans des rituels publics, invitée à être pré- sibles aux injustices du passé qu’à la gloire
sente, de manière physique ou métaphysique, de nos ancêtres, faisant du « victimisme »
aux grands rassemblements collectifs. une catégorie de pensée du politiquement

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Olha Ostriittchouk

correct. Nous accordons désormais moins et dans quelles circonstances s’est opéré ce
d’attention au héros vertueux, qui a donné sa changement, ce transfert du héros à la vic-
vie pour le bien commun (Patrie, nation), et time ? La plupart des chercheurs l’attribuent
dont le sacriice-exploit était jusque-là una- à in de la Seconde Guerre mondiale, et plus
nimement reconnu, qu’à la victime. De plus, exactement aux grands procès historiques
la igure du héros est devenue de plus en plus qui l’ont suivie.
controversée : les héros d’aujourd’hui ne sont Tout d’abord, le procès de Nuremberg, or-
plus les mêmes que ceux d’hier, et les héros ganisé pour juger les vaincus et déclencheurs
des uns peuvent même parfois être qualiiés du conlit, les principaux chefs nazis, qui se
de « bourreaux » par les autres, et vice versa. déroula du 18 octobre 1945 au 1er octobre
Ce phénomène de mise en valeur de la 1946, avait pour ambition de « dénaziier »
victime en génère un autre, celui de « concur- l’Allemagne et d’établir les principes d’un
rence des victimes » [Chaumont, 1997]. À la nouveau droit international concernant les
recherche d’un regard compassionnel, fai- crimes de guerre. Déjà en juin de la même
sant dorénavant partie des nouvelles normes année, lors de la fondation de l’Organisation
sociales, les diférentes catégories de vic- des Nations Unies, les vainqueurs s’étaient
times peuvent exhiber leurs soufrances dans entendus sur la nécessité de juger les cri-
l’espace public et n’hésitent pas à se mesurer, minels de guerre. Mais les modèles de pro-
allant jusqu’à établir une sorte de hiérarchie cès proposés diféraient : les Américains
victimaire, le crédit de reconnaissance so- réclamaient un procès public, les Anglais
ciale étant proportionnel à l’ampleur du mal et les Français soutenaient l’idée d’un pro-
subi. Certains voient dans cette polyphonie cès à huis-clos, les Soviétiques prônaient
victimaire le propre d’un mode de gouver- l’exécution sommaire et sans procès de 50
nance démocratique, où l’idée de l’inéga- 000 criminels de guerre. C’est inalement
lité en matière de reconnaissance, quelle que la conception américaine qui l’a emporté.
soit l’appartenance à une catégorie sociale, Ainsi, le procès de Nuremberg introduit, au
devient intolérable, et où les individus récla- niveau mondial, une vision très américaine
ment une même indignation face aux injus- des rapports entre justice et politique, qui
tices du présent comme aux injustices du se manifeste par une criminalisation de
passé. Les lois mémorielles, elles-mêmes, ap- l’ennemi, remarque Antoine Garapon. Cette
paraissent au départ comme des moyens de vision fait des vainqueurs, les États-Unis en
ixer cette reconnaissance en tant qu’acquis particulier, « le procureur naturel du bien,
sociétal, un droit irrévocable. Les sociétés l’avocat auto-désigné des victimes de toutes
qui sortent d’un mode de gouvernance auto- les persécutions du monde ». Bref, « l’Amé-
ritaire, voire totalitaire, et se lancent dans rique se vit comme un empire bienveillant »,
le développement de modes de fonctionne- conclut-il [Garapon, 2008 : 28]. En criminali-
ment démocratiques, comme c’est le cas des sant l’ennemi, par l’établissement de diverses
sociétés post-communistes, sont autant que catégories de crimes (crimes contre la paix,
d’autres, et peut-être même plus que d’autres, crimes de guerre, crimes contre l’humanité),
touchées par ce phénomène. la tenue du procès accordait, pour la pre-
mière fois, une reconnaissance par la com-
munauté internationale aux victimes et aux
soufrances qu’elles avaient subies. Et pour
À l’origine du phénomène de désigner la tentative d’extermination des
victimisation Juifs, un nouveau terme était forgé, celui de
génocide, dont l’usage deviendra consacré

P our comprendre l’origine de la quête de


reconnaissance sociale par l’intermé-
diaire de la victimisation, il est nécessaire
dans le langage juridique dès l’adoption de la
« Convention pour la prévention et la répres-
sion du crime de génocide », lors de l’Assem-
de remonter dans le temps. À quel moment blée générale de l’ONU, du 9 décembre 1948.

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Avec le procès Eichmann (1961), un autre assistance et d’avantages sociaux. Dès lors,
seuil était franchi dans la reconnaissance non seulement les nouvelles conditions favo-
des victimes. Ce procès servira de référence rables à l’écoute des victimes purent procu-
à tous ceux qui revendiquent des droits de rer, enin, à celles-ci le sentiment d’une déli-
victimes, et la Shoah sera érigée en modèle vrance d’un passé lourd, d’un traumatisme,
de reconnaissance des soufrances collec- mais elles purent aussi être entendues et pré-
tives. Mais le tournant véritable s’est produit tendre à des compensations de toutes sortes,
à la in des années 1970. Selon l’historien d’ordre autant moral que matériel.
Henry Rousso, c’est le début d’un « retour du Quelles sont les conséquences de cette
refoulé » (terme emprunté à Freud), en l’oc- évolution ? Les changements survenus à la
currence des souvenirs personnels, jusque-là suite de la Seconde Guerre mondiale ont pro-
repoussés dans l’inconscient, car considérés gressivement modiié notre perception du
comme inavouables sur la place publique. En passé, notre rapport au temps et à l’histoire,
1967 déjà, les Polonais avaient inauguré un réaménagé nos paysages mémoriels, restruc-
mémorial international à Auschwitz, lieu de- turé nos rituels commémoratifs. Avant 1945,
venu le symbole de l’extermination de masse. il n’existait pas encore d’exemple de construc-
Puis, peu à peu, l’opinion publique interna- tion d’une identité collective/nationale fon-
tionale, appuyée sur les conventions, interna- dée sur la victimisation de ses membres. C’est
tionale (1968) et européenne (1974), sur l’im- la conséquence de la Shoah, de la réception
prescriptibilité des crimes de guerre et des universelle des voix des survivants, de la ma-
crimes contre l’humanité, devenait favorable nière dont elles sont entendues et du modèle
à la délivrance des témoignages. Les porte- qui a émergé comme résultat de cette récep-
paroles des victimes de la Shoah, comme Elie tion [Reemtsma, 2002]. Pour la première fois
Wiesel, tentaient de convaincre les Juifs que dans l’Histoire, les victimes étaient placées
le statut de victime n’était pas honteux mais sur le devant de la scène publique, reléguant
valorisant, réparateur et réconfortant. À par- les héros au second plan. Ce changement a
tir de ce moment-là, militer au nom d’une aussi eu un impact sur les récits collectifs qui,
mémoire meurtrie équivaut à retrouver une au lieu de célébrer les exploits d’un peuple,
dignité, redonner un sens à son existence, les pages glorieuses d’une histoire nationale,
en tant qu’individu mais aussi en tant que se sont focalisés sur les drames collectifs, les
membre d’un groupe [Erner, op. cit. : 55]. tragédies nationales, les pertes subies pen-
Il faudra, cependant, attendre le milieu dant les guerres, les catastrophes naturelles...
des années 1980, pour voir le droit des vic- Selon A. Garapon [Garapon, op. cit. : 63], on
times se judiciariser, et permettre à celles-ci est passé d’une histoire contrôlée, appuyée
d’en tirer parti. Ainsi, en 1985, l’Assemblée sur la foi en l’idée de progrès, à une histoire
générale de l’ONU adoptait une déclaration où les victimes jouent le premier rôle, par la
(« Declaration on the Basic Principles of dette morale qu’on éprouve envers elles :
Justice for Victims of Crime and Abuse of
Power »), dans laquelle elle airmait la néces- Cette nouvelle perception du temps prend
sité de prendre des mesures internationales, le contre-pied de celle qui prévalait juste
capables d’assurer une reconnaissance uni- après la guerre : cette dernière se fondait
verselle et efective des droits des victimes de sur la rupture, sur la révolution, sur une
crime et d’abus de pouvoir. Cette déclaration histoire complètement maîtrisée, celle-là se
annonçait une nouvelle ère pour les victimes, penche sur les victimes sans prendre parti
dont elle prenait explicitement la défense, sur les causes au nom desquelles les crimes
préconisant de les traiter avec compassion et ont été perpétrés. Ce nouveau régime
dans le respect de leur dignité, de les informer d’historicité prend le contre-pied de la rup-
de leurs droits ain de leur assurer un « trai- ture tant magniié par le précédent: il veut
tement juste », allant jusqu’à la restitution de renouer avec les générations précédentes
leurs biens spoliés ainsi que l’obtention d’une à l’égard desquelles nos contemporains

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Olha Ostriittchouk

éprouvent un puissant sentiment de dette : première compensation morale : la recon-


là réside peut-être le moteur le plus profond naissance des torts subis en tant que nation.
de ces actions. L’accession de la RSS d’Ukraine à l’indépen-
dance, en 1991, leur a permis de continuer à
Ainsi, la mobilisation de l’opinion pu- promouvoir leur cause, en attirant l’attention
blique en faveur de la reconnaissance des des Ukrainiens ex-soviétiques, vivant sur le
torts inligés aux victimes les a transformées, territoire de l’État ukrainien, autant que celle
en quelque sorte, en détenteurs de la « vérité de la communauté internationale, sur la né-
historique ». Le soutien juridique internatio- cessaire prise de conscience de la nature et de
nal, de son côté, a doté la victime du pouvoir l’ampleur de cette tragédie. Même si les inter-
de revendiquer des droits et des réparations. prétations de la famine divergent, aussi bien
Ensemble, ils ont eu pour conséquence la chez les historiens que chez les Ukrainiens
sanctiication de la soufrance de la victime eux-mêmes (« génocide », « crime contre
sur la place publique. À partir des années l’humanité », « tragédie nationale », « dégât
1980, les victimes ont pu continuer à agir in- collatéral de la collectivisation »), l’ampleur
dividuellement, comme c’était le cas lors des de la tragédie suit, à elle seule, à transformer
procès évoqués, mais aussi mener des luttes cet événement – qui a touché pratiquement
collectives en tant que groupes réunis autour toute la population rurale en Ukraine cen-
d’une même cause, au sein de mouvements, trale et orientale (l’Ukraine occidentale étant
d’associations et de toute autre organisation, alors sous la domination polonaise) dans les
dont le nombre n’a cessé d’augmenter depuis. années 1930 – en fondement incontournable
1) Il s’agit là d’un Avec la chute du mur de Berlin saute le de l’identité nationale, conçue sur le modèle
terme forgé vers le
milieu des années
dernier verrou du récit héroïque entretenu des mémoires génocidaires. Ainsi, l’Holodo-
1980, né de la par les célébrations oicielles du régime mor (tel est le terme consacré et de plus en
fusion de deux
composantes : communiste, et ses victimes peuvent, dès plus utilisé pour nommer cet événement tra-
holod – faim et mor lors, entrer sur la scène de l’Histoire, qu’elles gique1) est bien plus qu’une famine. Pour ses
qui est la racine
du verbe moryty soient victimes de persécutions pour des promoteurs, c’est un génocide perpétré par le
(ou zamoryty), raisons idéologiques, victimes de la Grande régime stalinien contre la nation ukrainienne.
« épuiser, exténuer,
laisser soufrir Terreur, victimes de famines, victimes d’un La judiciarisation de l’Histoire et le sta-
sans intervenir, exil forcé, victimes de politiques de dépla- tut d’« ayant-droit » de la victime ont, à leur
faire mourir » ;
ce qui confère à cement de personnes ou même de peuples tour, renforcé la conviction de son innocence
l’ensemble le sens
littéral de « faire
entiers... Le processus fructueux de la recon- [ibid. : 15], sans lui faire porter quelque res-
mourir de faim». naissance de la Shoah sert alors de modèle ponsabilité que ce soit dans le passé; ce qui
Dans ce terme sont, pour ceux qui, pendant très longtemps, sont rend d’ailleurs sa position si convoitée de
donc, potentielle-
ment réunis tous restés dans l’ombre de l’Histoire, voire ont nos jours. La sanctiication de la victime lui
les ingrédients
permettant sa
été consciemment écartés du récit oiciel, ou accorde une dignité morale qui lui permet
traduction actuelle encore présentés sous un jour défavorable, en d’efacer en bloc son passé, son passé victi-
(chez ceux qui
le revendiquent) tant qu’« ennemis du peuple ». maire mis à part, et interdit de l’interroger
comme « exter- Le mouvement nationaliste ukrainien en [Pomian, op. cit. : 267]. Car c’est la victime
mination par la
famine », c’est-à- exil a saisi, lui aussi, l’occasion pour réclamer – directement ou par procuration – qui choi-
dire une action la responsabilité du régime stalinien dans les sit la trame dans laquelle elle veut insérer
criminelle, plani-
iée par le régime dommages physiques et moraux inligés aux son récit, les épisodes ou les aspects sur les-
stalinien, dirigée Ukrainiens. Au début des années 1980, les au- quels elle désire insister et ceux qu’elle décide
contre la nation
ukrainienne ain diences publiques sur la « man-made famine», d’éviter (notamment les détails gênants qui
de mieux l’asservir. aux États-Unis, ont abouti à la reconnaissance ne cadrent pas avec son statut victimaire).
Avec sa majuscule,
« l’Holodomor » de la responsabilité du régime dans la mort de D’une certaine manière, on peut dire que
devient synonyme plusieurs millions d’Ukrainiens dans les an- la victimisation est devenue une véritable
de « génocide
ukrainien », de la nées 1932–1933. Les plaignants ont défendu religion de notre temps. Dès lors, il n’est pas
même manière que
l’Holocauste l’est
leur cause, au nom de tout le peuple ukrainien étonnant que le vocabulaire de la victime et
pour les Juifs. aliéné par la Russie soviétique, et obtenu une celui de la religion aient recours aux mêmes

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catégories de « faute », de « culpabilité », de nécessaire, la position de nation-victime est


« repentir », que l’ethnologue Emmanuel Ter- susceptible d’entraîner une révision com-
ray explique par le jugement moral qui pèse plète du récit historique, permettant à ceux
sur son agresseur, le bourreau [Terray, 2006 : qui s’en réclament d’échapper à toute respon-
63]. En témoignant de sa soufrance, la vic- sabilité dans le passé : les complicités avec
time renoue avec le perpétrateur du crime, diférents régimes politiques, la participation
qu’il en soit le planiicateur ou le simple volontaire ou contrainte aux événements,
exécutant. Et son témoignage public, lorsqu’ aux mouvements politiques, aux réformes
entendu, crée une attente collective quant économiques, à la vie culturelle passés.
au rétablissement des faits (« la restauration En Ukraine, on a pu constater, sous la pré-
de la vérité historique »), qui ne peut qu’être sidence de Iouchtchenko, la volonté de fonder
suivie d’une réparation (jugement, procès, l’identité nationale sur le modèle de la nation-
excuses publiques, dédommagement moral, victime, promu par les militants nationalistes,
compensation matérielle), du moins sur le porte-paroles, autorisés ou non, des victimes
plan symbolique, ce que les victimes et leurs du communisme, permettant de construire
porte-parole désignent généralement par le un nouveau lien social à partir de la mise en
terme de « restauration de la dignité des vic- valeur des luttes de libération nationale (qui
times ». Ainsi, la condamnation des crimes sont aussi des luttes de résistance au régime
et la revalorisation des victimes – qu’elles se communiste, 1920–1950), tout en dissimu-
passent au niveau de l’État ou au sein d’un lant, en même temps, les aspects plus sombres,
groupe de militants de mémoire – ne sont moins glorieux de l’expérience nationaliste :
que deux facettes d’un même processus : l’obligation de fuir le pays, les soupçons de
celui de la reconnaissance sociale des souf- complicité avec le régime d’occupation alle-
frances injustement inligées aux victimes mande, la participation directe ou indirecte
et de la nécessité de la réparation. Car il ne au judéocide, les atrocités commises à l’en-
peut y avoir de reconnaissance totale sans contre de la population civile polonaise. A
condamnation ni repentance. C’est pourquoi contrario, pour les militants du camp adverse,
il n’est pas rare que les porte-paroles des vic- qu’ils soient désignés comme « pro-russes »
times exigent un procès à l’encontre des au- ou « pro-soviétiques », la mise en exergue de
teurs du crime et de leurs complices ou, pour la complicité des collaborateurs locaux, d’af-
le moins, la condamnation publique a poste- iliation nationaliste, dans les crimes nazis,
riori (la plupart d’entre eux n’étant plus en permet une revalorisation de l’expérience de
vie) de leurs actes jugés hautement criminels. la Grande Guerre patriotique, au nom de la
De plus, la crédibilité incontestée du victoire sur le fascisme, et par la même occa-
discours victimaire a permis aux nations, sion, l’atténuation des aspects sombres de
historiquement dominées par des voisins l’expérience communiste : mesures répres-
puissants, d’étendre le statut de victime à la sives, persécutions de toutes sortes, exécu-
nation tout entière. C’est le cas de l’Ukraine tions sans procès... Dans un cas comme dans
dont l’héritage historique abonde en épi- l’autre, on condamne une catégorie de crimes
sodes de dépendances politiques et écono- sans se poser la question de la responsabilité
miques et d’occupations étrangères. Bien que individuelle ou de groupe, de la complexité
les premières années de l’indépendance aient des contextes historiques, ce qui suppose,
été marquées par l’intérêt envers la catégorie dans un grand nombre de cas, des responsa-
commune de victime du stalinisme, dès le bilités partagées et des torts réciproques.
soixante-dixième anniversaire de l’Holodo- Le 28 novembre 2006, le parlement ukrai-
mor (2003), un déplacement s’est produit vers nien votait une première loi mémorielle (« Loi
une catégorie plus spéciique, celle de nation- sur l’Holodomor ») en Ukraine qui fait de
victime [Ostriitchouk, 2009 : 141–151]. Au- l’Holodomor un génocide perpétré contre le
delà de la réparation d’une injustice subie peuple ukrainien. La qualiication juridique
dans le passé, et d’un travail de mémoire de cet événement historique, « extirpé » de

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son contexte historique [Jewsiewicki, 2008 : au schéma narratif que les victimes imposent,
8], consacre son caractère ininterrogeable. au risque d’être incompris ?
La loi donne le signal d’une large campagne
de patrimonialisation sous la forme de nom-
breuses publications, oicielles et semi-oi-
cielles (par l’Institut de la mémoire nationale La victime et le sacré
et l’Association des chercheurs sur les holo-
domors), de témoignages et de documents
d’archives, d’inauguration et d’un imposant
mémorial à Kiev ainsi que de nombreux
P our comprendre pleinement ce qui rend la
victime aussi consensuelle et socialement
reconnue, il faudrait s’interroger également
signes commémoratifs ou monuments dans sur l’essence des rites commémoratifs qui la
les régions, et d’un vaste programme de mettent en scène et investissent dans sa sa-
commémorations à diférentes échelles. À cralisation. À cet égard, il nous paraît utile de
partir de ce moment-là, la nation tout entière recourir à l’approche anthropologique, celle
acquiert le statut de nation-victime (victime qui s’intéresse à la symbolique entourant
du génocide stalinien), et toute interprétation les commémorations et aux gestes rituels de
qui en diverge peut être qualiiée de néga- deuil collectif qui renvoient au sens de l’exis-
tionniste et de chauviniste anti-ukrainienne, tence humaine elle-même : puisqu’« une per-
passible de poursuites judiciaires. sonne décédée est un être sacré » [Durkheim,
Enin, si la position de victime peut pré- 1976 (1915) : 390]).
senter beaucoup d’avantages, la victimisation Dans ce sens, il n’est pas vain de rappe-
en tant que phénomène n’est pas sans poser ler que dans les sociétés primitives, les rites
problème au plan éthique, voire même en- étaient associés à des pratiques culturelles,
traîner des efets pervers qui interrogent. En sacrées ou profanes. C’est pourquoi d’aucuns
efet, les plaignants de l’Histoire sont davan- se sont empressés d’annoncer leur déclin
tage guidés par « une éthique de la convic- dans le monde contemporain, en particulier
tion » que par celle « de la responsabilité », et en Occident. D’autres, comme Martine Sega-
peuvent vouloir remplacer la justice par une len [Segalen, 2010 (1998) : 27], ont reconnu
simple vengeance, note à juste titre G. Erner, que les rites contemporains, bien que de plus
en précisant que « le victimisme n’est pas un en plus dissociés des instances religieuses et
humanisme » [Erner, op.cit. : 186–189, 192]. des liens de parenté, investissent de nouveaux
Chez le politique comme chez l’intellectuel, champs (le politique, le sport, les lieux de tra-
elle induit une attitude compassionnelle, mo- vail ...), voire se déplacent sur un autre terrain.
ralisatrice, au nom du Bien, qui peut se révé- Nous avons décidé de vériier si la remarque
ler dommageable pour un travail critique, les de Martine Segalen pouvait s’appliquer à des
amenant à prendre la défense des uns au détri- contextes post-communistes. Or, ce qu’on
ment des autres. D’autant plus que les associa- peut y observer va plutôt à l’encontre de ce
tions qui décident de promouvoir la cause des qui se passe dans les démocraties occiden-
victimes, au nom de la vérité historique, ont tales. Les tendances qui se dessinent à l’heure
tendance à demander, de plus en plus souvent actuelle favorisent la désacralisation des an-
et instamment, le concours de la communau- ciens symboles (au sens de la perte de leurs
té des chercheurs, pour l’établir scientiique- anciennes signiications), bâtis à l’époque
ment (notamment par le biais des rencontres soviétique et purgés de sens religieux, d’une
scientiiques internationales qu’elles prennent part, et l’introduction et la sacralisation de
entièrement en charge), pour faire pression, nouveaux symboles et rituels, très proches
ensuite, sur le politique, pour que cette vérité des cérémonials religieux, d’autre part.
soit placée sous la protection de la loi. Com- Comment expliquer la vivacité du senti-
ment alors rester équitable devant les pres- ment religieux, l’extension et la diversiica-
sions en provenance de diférents groupes ? tion de ses pratiques dans les États de l’espace
Comment prendre de la distance par rapport post-communiste ? Y a-t-il un lien entre ce

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La victimisation comme stratégie politique gagnante et moyen de reconnaissance sociale dans les sociétés postcommunistes

phénomène et la façon dont la mémoire col- de diférentes manières:


lective et l’identité nationale y sont pratiquées 1)  par la sanctiication de la douleur collec-
par les élites politiques et intellectuelles ? tive et la restauration du lien entre les morts
« Chaque religion suppose une mobilisation et les vivants 2) par le discours compassion-
spéciique de la mémoire collective » sou- nel et la médiation 3) par l’émotion collective
tient Danielle Hervieu-Léger [Hervieu-Léger, qui émerge grâce à l’eicacité des rituels.
1993 : 178]. Mais l’inverse est tout aussi vrai :
la religion pourrait être considérée comme
cet espace stable de référence commune,
transcendant les frontières et les époques, La sanctiication de la douleur et le
capable de fournir à tout moment un sup- culte des morts
port à la reconstruction d’une mémoire
collective. Ainsi, les cadres religieux de la
mémoire semblent être parmi les plus dispo-
nibles et les plus consensuels pour remplacer
S elon G. Erner : « Si notre société a adopté
la religion des victimes, c’est qu’elle prête
à la soufrance la faculté de sacraliser » [Erner,
les anciennes temporalités par de nouvelles op. cit. : 25]. Or les choses sacrées sont des
dans ces sociétés. Finalement, comme l’Est et choses que les interdits protègent et isolent.
l’Ouest de l’Ukraine n’ont pas la même per- La soufrance de la victime, lorsqu’elle est
ception du passé, et que leur sens collectif se reconnue comme injuste, ne peut pas être
construit sur des sensibilités diférentes, leur interrogée, car il existe un consensus tacite
partage des principes chrétiens les amène au sein de toute la communauté de commé-
à adopter une position similaire à l’égard morants, et même au-delà, sur son authenti-
des moments tragiques du passé, tel l’Holo- cité, alors que le héros vainqueur peut prê-
domor, et même à donner l’impression de ter à la suspicion, et que son sacriice, pour
réconcilier, sur la place publique, les tenants être compris, demande une justiication
des deux mémoires antagonistes, divisés par clairement formulée : au nom de quel idéal
leurs expériences historiques contrastées2. a-t-il combattu ? Contrairement au héros 2) On pense, entre
autres, aux litiges
Une autre explication de la prégnance du qui assume ses choix, la victime est passive : mémoriels qui
sacré dans les rites contemporains, se situe elle n’a pas choisi de soufrir, elle a subi une opposent les
vétérans de l’Armée
sur le plan anthropologique de la construc- injustice sans avoir aucune maîtrise de la des insurgés ukrai-
tion du sens collectif : le rite est universel situation dans laquelle on lui a inligé cette niens (UPA), domi-
nante à l’Ouest, et
puisque chaque communauté a besoin de soufrance, alors qu’elle était sans défense : ceux de la Grande
symboles. Selon Marcel Mauss, le rite est là elle était là au mauvais moment, au mauvais Guerre patriotique,
dominante dans le
où se produit un sens [Segalen, op. cit. : 24]. endroit. C’est aussi ce statut de victime inno- reste du pays et en
Or, le sens se fabrique en permanence, et les cente qui oblige « à prendre ces propos pour particulier dans les
régions de l’Est et
humains ont toujours eu besoin de rites pour pure et simple vérité » [Pomian, op. cit. : 267] du Sud.
leurs besoins existentiels ; pourtant, la na- et à pointer du doigt son bourreau.
ture de ces rites a évolué au gré des époques, L’exemple de l’Holodomor est assez élo-
selon les goûts et les attentes des groupes et quent à cet égard. Les premiers rites commé-
des individus. L’État (tout comme les com- moratifs de cette tragédie remontent à la in des
munautés actives et leurs leaders) a pour années 1930. Émergé comme un souvenir dou-
mission d’instituer, de garder vivante et de loureux parmi les survivants de la famine de
transmettre à la postérité une certaine repré- 1932–1933, le souvenir de la terrible famine est
sentation du passé. Dans ce but, il élabore des apparu d’abord comme une mémoire vive qui
rites de recueillement collectif, pour marquer pouvait témoigner en faveur du degré de souf-
durablement les esprits et concourir ainsi au france ultime de la nation ukrainienne, « do-
renforcement de l’union nationale. Les rites minée », « colonisée », « dépossédée » depuis la
contemporains, qui sont des cérémonies hau- nuit des temps. Certains survivants, devenus
tement formalisées et codiiées, jouent ce rôle réfugiés politiques après avoir fui les territoires
de consolidateurs de sens collectif. Ils le font occupés par le régime communiste et émigré

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dans les pays occidentaux, ont été encouragés avaient dû en payer. Ces souvenirs douloureux
par leurs communautés d’accueil au sein de la étaient insérés dans les cadres de la mémoire
diaspora ukrainienne, à raconter les horreurs nationaliste, donc anti-soviétique, insistant
qu’ils avaient vécues sous forme de témoignage sur la soufrance collective et non individuelle.
écrit (mémoires) ou oral (récits, interviews, Ceux qui ont récolté les témoignages des survi-
rencontres au sein de diférentes organisations vants exilés se sont saisis des épisodes les plus
sensibles à leur cause). Des lieux symboliques tragiques, insistant sur le traumatisme que
ont été aménagés par ces mêmes communautés ces expériences avaient provoqué, à court et à
pour se recueillir dans le deuil, méditer, prier long terme, chez les Ukrainiens (abandon de
pour le salut des âmes innocentes, attestant la langue maternelle, « déformations du patri-
de la volonté de transformer cet événement en moine génétique de la nation »). Mais, bien que
objet de commémoration ritualisé. transcrire le souvenir vivant était une chance
Il faut dire que lorsque le rite commémoratif de le perpétuer, c’était aussi le « mutiler », le
a émergé, l’État ukrainien indépendant n’exis- « geler » [Tarot, 2008 : 227], le détourner.
tait pas. La seule autorité qui avait pu légitimer À la même époque, la commémoration de
le rite, était les organisations politiques et reli- la Grande Famine est devenue une manifesta-
gieuses en exil. Dès le départ, les églises ont par- tion politique très codiiée au plan symbolique.
ticipé au culte des morts de la Grande Famine, À travers le souvenir de ses victimes, elle était
célébrant des messes de deuil, prononçant des censée renforcer les liens entre les manifes-
discours à leur mémoire, utilisant les symboles tants, consolider leur interprétation commune
religieux (croix, icônes, etc.) pour l’aménage- du passé, ainsi que la détermination de toute
ment des lieux commémoratifs. Ces cérémo- la communauté ukrainienne en exil à libérer
nies et gestes rituels ont contribué à retisser le la nation ukrainienne du régime communiste
lien symbolique entre les morts et les vivants, et pour lui permettre d’accéder à l’indépendance.
plus encore, entre ceux qui vivaient encore en Brian Mulroney, le leader du parti conserva-
Ukraine soviétique et ceux qui avaient décidé teur canadien, parti de l’opposition oicielle à
ou été forcés, à s’exiler en Occident. Le rôle l’époque, invité d’honneur à la commémora-
des Églises se voulait rassembleur : comme le tion du 50e anniversaire de la Grande Famine,
proclame, lors d’une des plus grandes cérémo- commente [Zarycky, op. cit. : 4] :
3) « Nous nous nies commémoratives en Amérique du Nord
réjouissons d’avoir
parmi nous tous
en 1983, le métropolite Mstyslav : « Churches We rejoice in the rich memories and
ces Ukrainiens should unite us all » [Zarycky, 1983 : 1], « les traditions of those Ukrainians who took
qui ont emporté
de leur Ukraine Églises doivent nous unir tous ». their burning ideals of freedom and
natale leurs Dans les années 1980, ces mémoires pri- liberty, their qualities of independence
riches mémoires
et traditions, leur vées ont été détournées pour servir un but and individualism from Ukraine and
désir brûlant de politique : faire reconnaître par la commu- gave them to us in Canada... (I was)
liberté, leur esprit
d’indépendance nauté internationale les maux inligés à la touched and overwhelmed by the sanctity
et leur individua- nation ukrainienne par le régime communiste, of this occasion and by the strong and
lisme, pour nous
les transmettre ici au nom des valeurs universelles des droits de determined bonds which bring so many
au Canada. J’ai été
particulièrement
l’homme et des libertés fondamentales. Les people together in common purpose
touché d’être invité témoignages des survivants ont alors été uti- of remembrance3.
à cet événement lisés lors d’audiences publiques qui visaient
de grande
envergure et de la condamnation des crimes communistes Plus tard, lorsque la commémoration de
constater la force
et la détermination
sur le territoire de la RSS d’Ukraine. Ils sont l’Holodomor est introduite en Ukraine indé-
avec lesquelles apparus comme le capital symbolique de la pendante, elle bénéicie déjà de la tradition
énormément de
gens s’unissent tragédie nationale, contrastant avec le récit d’un sens politique fort et de rituels commé-
autour d’une même oiciel, encore en cours à cette époque, qui, lui, moratifs bien établis, appuyés sur des rites reli-
volonté de commé-
morer ensemble. » mettait l’accent sur les grandes réalisations du gieux (les cierges commémoratifs qu’on utilise
(traduit par temps du régime soviétique, sans dire un mot dans les cérémonies orthodoxes pour symbo-
nos soins).
de l’énorme prix que les citoyens soviétiques liser la restauration du lien entre les morts et

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les vivants, les couronnes commémoratives, compassionnelle implique le respect de toutes


les croix orthodoxes et gréco-catholiques, les victimes, indépendamment des raisons
etc.). Les Ukrainiens d’Ukraine, alors en train pour lesquelles elles sont devenues victimes.
de redécouvrir les pratiques religieuses, n’au- Dans beaucoup de religions, la compassion
ront pas de diiculté à faire revivre la tradition a toujours été considérée comme une vertu,
du culte des morts. Ils participeront aux litur- comme une partie intégrante de l’amour de
gies de deuil collectif, s’occuperont du toilet- Dieu. Dans les sociétés contemporaines, elle
tage des lieux de sépultures de leurs proches, est aussi devenue une vertu politique. Nous ne
morts pendant la famine, aménageront des pouvons plus imaginer un chef d’État insen-
tombes symboliques surmontées d’une croix sible aux malheurs de ses concitoyens ou à
orthodoxe dans leurs villages. Finalement, la ceux des autres peuples, et ignorant des codes
dimension religieuse, mobilisée lors du rite de l’attitude compassionnelle prescrits par les
commémoratif, facilitera son acceptation par normes actuelles. Il est devenu courant que
la majorité (bien que le perpétateur ne soit pas le rituel inaugural des visites oicielles com-
désigné sur les monuments dédiés à la famine mence par le dépôt d’une gerbe au mémorial
à l’est du pays). L’accent sera mis sur la victime, des victimes. Mais reconnaître les victimes
ou plutôt sur les soufrances de millions de que commémore l’État qu’on visite, ce n’est
victimes qui, réunies, représentent des pertes pas seulement faire preuve d’une attitude com-
colossales au sein de la nation ukrainienne passionnelle à leur égard, c’est reconnaître, à
et accusent, par leur poids démographique, travers elles, l’existence même de l’État-nation
le régime stalinien d’avoir cherché à briser la pour lequel leurs soufrances ont acquis un
résistance de la nation ukrainienne par la me- sens sacré et ont été transformées en fonde-
nace de leur extermination physique et à éra- ment identitaire. Par ailleurs, le recueillement
diquer ainsi tout esprit d’indépendance chez oiciel en présence de chefs d’État étrangers et
les Ukrainiens. Quant aux Églises, qui furent de celui du pays d’accueil, difusé sur tous les
elles aussi victimes de mesures répressives écrans, est aussi un geste de bonne foi, prédis-
sous le régime communiste, elles n’auront posant au bon déroulement des négociations
aucune diiculté à faire admettre le caractère et autres rencontres oicielles qui s’en suivent.
tragique de la famine et la nécessité de prier Dès lors, il n’est pas étonnant que lorsqu’un of-
pour les âmes de toutes les victimes du régime. iciel de haut niveau se rend dans un pays, on
Ainsi, la peine collective, par l’horreur attende de lui qu’il adopte une position iden-
qu’elle inspire, acquiert un sens sacré. La tique ou semblable, en matière de mémoire et
tragédie obtient la consécration de toutes les de reconnaissance de victimes, à celle prati-
Églises ukrainiennes, et les leaders du mouve- quée dans ce pays. Il peut par ailleurs tout aus-
ment nationaliste l’investissent d’une valeur si bien faire le contraire : se saisir d’un enjeu
patrimoniale, patriotique, et en font un sym- mémoriel pour provoquer l’État qui manque
bole majeur de la nation, transformant ainsi au respect des victimes des crimes, dont il est
une chose « impure » (le crime de la destruc- jugé responsable ou héritier (puisqu’il n’y a
tion de la nation ukrainienne) en une chose pas de crime contre l’humanité qui ne soit pas
« pure » (le salut de la nation-martyr). un crime d’État), et le pousser à reconnaître
cette lourde responsabilité. Ainsi, lorsqu’une
visite à Moscou du premier ministre du Qué-
bec, Jean Charest, a été envisagée en décembre
L’attitude compassionnelle et la 2009, la question de l’attitude à adopter s’est
médiation alors posée (compte tenu de la divergence des
positions oicielles de la Russie et du Canada

L a compassion (au sens de « soufrance par-


tagée », de capacité émotionnelle d’empa-
thie ou de sympathie envers les autres) domine
sur la qualiication de l’Holodomor), alors que
les objectifs de cette rencontre étaient d’ordre
essentiellement économique. Il faut préciser
le discours victimaire. Par ailleurs, l’attitude que l’Holodomor, grâce aux pressions d’un

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puissant lobbying ukrainien (notamment du est restauré presque physiquement, comme


Congrès ukrainien canadien), a déjà été re- par ce recours à l’épi de blé symbolique qui
connu au Canada en tant que génocide, et que crée un médium permettant de voir l’invi-
la province de Manitoba, où les Canadiens sible et de palper l’impalpable : « Il brûle
d’origine ukrainienne sont fortement concen- mes doigts. Je perçois, à travers le temps, les
trés, a déjà institué un jour commémoratif à âmes de nos frères et soeurs tendre leurs bras
la mémoire des victimes du génocide, tandis vers lui, et je sens la chaleur qui se dégage de
que les hauts dirigeants de Moscou s’opposent ce contact. N’ayez pas peur. N’ayez peur de
à cette lecture ethnique du passé, prétextant rien maintenant. Derrière vous, morts des
que la famine de 1932–1933 a également fait holodomors, se dresse tout notre peuple et
des victimes dans d’autres régions et dans votre État. Nous arrêtons le temps et Dieu
d’autres nationalités, russes et kazakhes en vous écoute »5. Une sorte d’arrêt sur image,
particulier. Plus récemment, le changement l’image du rassemblement collectif, du lien
de pouvoir en Ukraine aux dernières prési- intergénérationnel rétabli et de l’union na-
4) En 2010, Ianou- dentielles4, en 2010, a entraîné la suspension tionale. Le discours patriotique, inséré dans
kovitch succède
à son opposant
immédiate du dossier Holodomor, car au plus les cadres religieux de la mémoire, exige la
Iouchtchenko, haut niveau, les positions ukrainienne et russe croyance en la nécessité de cet acte aussi bien
porté à la pré-
sidence par la Révo- sur la question semblent désormais concorder, pour les victimes (le salut de leurs âmes) que
lution orange. mais pour combien de temps ? Comme on pour l’objectif global de la restauration de la
peut le voir, la question de la reconnaissance mémoire nationale. C’est aussi une manière
5) Extrait du du génocide ukrainien, désigné par le terme d’airmer une compréhension religieuse de
discours de
Iouchtchenko
de Holodomor, déteint non seulement sur les l’identité nationale, devenue courante dans
du 25 novembre relations russo-ukrainiennes mais aussi sur les sociétés post-communistes.
2006. Traduit par
nos soins. les afaires intérieures d’autres États et leurs Car le discours compassionnel révèle à
relations, d’une part, avec l’Ukraine, nation- quel point l’interprétation religieuse du passé
victime, et d’autre part avec la Russie, héritière est proche de l’interprétation nationaliste.
de l’ancienne URSS. Les deux ont recours à la métaphore de la
La compassion, par le principe du respect « puriication » qui conduit au salut des âmes
égal envers toutes les victimes, neutralise les des victimes, pour la première, et à « l’auto-
opinions divergentes et produit de la cohésion guérison nationale », pour la seconde. Dans
sociétale par le renforcement du lien social le sens le plus strict du terme, la soufrance
[Erner, op.cit. : 168]. Elle trouve facilement sa puriie l’amour de Dieu des croyants. Dans
place dans les sociétés post-communistes où ces conditions, conserver la mémoire des vic-
les liens sociaux ont été fortement afaiblis times, c’est leur redonner la dignité morale et
après la chute du régime. La communauté les sortir de leur marginalité qui donnaient
qui se recueille dans le deuil, exprime sa pro- l’impression qu’ils avaient « perdu la face »
fonde tristesse pour les victimes et partage [Bogalska-Martin, 2004 : 251]. Mais la souf-
leurs soufrances. Elle engage un processus france peut aussi être mise en exergue pour
de médiation, qui commence avec la recon- rappeler une dette morale de la collectivité
naissance des torts causés aux victimes et à envers ceux qui ont soufert injustement, et
6) Communiqué leurs familles, accompagnée du sentiment sa responsabilité dans ce qui est advenu. On
oiciel sur le dérou-
lement de la séance
que justice a été rendue. Pendant la cérémo- trouve un exemple de ce genre de rhétorique
du 28.11.2006 nie commémorative, les âmes des victimes dans le discours de Iouhnovsky, directeur de
à la Verkhovna
Rada. Site de la sont invitées à partager l’espace symbolique l’Institut de la mémoire nationale en 2006, au
Verkhovna Rada : de communion avec la communauté de leurs moment des débats autour de la loi sur l’Holo-
portal.rada.gov.
ua/control/uk/ descendants, participant à la commémora- domor au Parlement : « Nous devons adopter
publish/article/ tion. Les morts doivent protéger les vivants la loi dans sa totalité. Le repentir nous puri-
news_let?art_
id=80882&cat_ de catastrophes similaires (« plus jamais ça ») iera du terrible fardeau du passé, il nous gué-
id=33449 consulté et rappeler le devoir moral envers les vic- rira du péché, et inalement, il apaisera notre
le 14.09.2011.
times. Le lien entre les morts et les vivants conscience6. » Le discours de Iouhnovsky

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La victimisation comme stratégie politique gagnante et moyen de reconnaissance sociale dans les sociétés postcommunistes

rappelle à ses concitoyens la nécessité d’un nien ».7 Comme dans tous les rites de deuil, 7) Déclaration
commune signés
examen de conscience collectif vis-à-vis des la tristesse, sentiment dominant, se mêle à par les chefs des
complicités que certains Ukrainiens avaient une sorte de colère. Pour échapper à la malé- principales églises
ukrainiennes, à
eu avec le régime communiste, dont la « so- diction, le mort doit être pleuré, avoir droit l’occasion du 75e
ciété traumatisée » doit être guérie. Ainsi, la à des lamentations rituelles. Dans un rite de anniversaire de la
commémoration
puriication agit à un double niveau : la res- deuil collectif contemporain, impliquant des de l’Holodomor,
tauration de la dignité des victimes et la puri- millions de morts, la communauté a besoin du 23 novembre
2007, http://www.
ication de toute la nation d’un passé criminel. de consolider et d’homogénéiser sa mémoire risu.org.ua/ukr/
En même temps, la médiation engagée collective, en se dévouant au culte du sym- resourses/religdoc/
ecumen_doc/state-
entre les morts et les vivants incite les nou- bole sacré. Ainsi le rite compassionnel « or- ment_noagit/, der-
velles générations à réléchir à la façon dont donne le désordre et donne sens à l’accidentel nière consultation
le 30.09.09.
tout ce qui s’est passé est connecté à l’ave- et à l’incompréhensible », enin il donne à la
nir de la nation. Les cierges allumés utilisés communauté qui commémore l’impression
pendant les cérémonies commémoratives de « maîtriser le mal, le temps, les relations
sont la manifestation de la force du souvenir. sociales ». [Segalen, op. cit. : 26].
Chaque cierge est censé représenter une âme La commémoration de l’Holodomor sur
défunte. Pour le 75e anniversaire de l’Holo- une base régulière pourrait aussi prévenir
domor (2008), un lambeau de style olym- l’avènement de drames similaires. « La force
pique a fait le tour du monde, symbolisant du souvenir collectif doit ofrir la meilleure
le devoir de mémoire envers les victimes du garantie de notre existence autonome »,
totalitarisme et l’unité de la nation ukrai- déclare le président Iouchtchenko lors d’une
nienne : «Portez cette lamme envers chaque adresse radiophonique à la nation : « Aucun
peuple, chaque personne, chaque cœur. Et peuple ne peut vivre sans mémoire, sans pas-
en novembre prochain, cette lamme sacrée sé, sans futur. Sinon il sera facile de le ma-
arrivera en Ukraine pour devenir le sym- nipuler, de le réduire en esclavage8 ». Dans ce 8) Discours radio-
phonique du pré-
bole éternel de notre deuil de millions de nos sens, maintenir le souvenir de l’Holodomor sident Iouchtchen-
frères et soeurs péris pendant la famine. Il va agit comme une protection collective contre ko du 26.11.2005.
Site du Président
devenir le symbole de notre unité et de notre les malheurs futurs, comme une manière de d’Ukraine :
foi en l’invincibilité du Peuple Ukrainien. consolider les assises de l’identité nationale. www.president.
gov.ua/news/
Pour que les âmes des victimes innocentes data/25_4446.html,
retrouvent la paix et que Dieu se souvienne dernière consulta-
tion le 30.06.2007.
de chacune en son royaume. »
Par ailleurs, la communion avec les morts La haute eicacité des objets
peut avoir un efet de thérapie collective, symboliques et l’émotion collective
puisqu’elle possède toutes les caractéristiques
du rite piaculaire durkheimien, conçu pour
renforcer la solidarité entre les membres
d’une communauté par le travail de deuil, no-
S i le rite se révèle aussi eicace, c’est que
les objets et les gestes symboliques qu’il
mobilise sont susceptibles de provoquer une
tamment l’exaltation de la peine collective et importante charge émotionnelle, générant
l’expiation du péché. Le rite crée un état men- des états mentaux de partage collectif fort
tal où l’individu se sent moralement engagé à chez ceux qui y participent. En Ukraine, ces
participer aux joies et aux peines collectives : objets sont issus des traditions diférentes,
ne pas répondre à ce devoir équivaut à ne pas certains étant plus proches de l’imaginaire
détourner la menace qui pèse sur toute la religieux (cierges, croix), d’autres de l’imagi-
communauté, à attirer la malédiction, la co- naire national voire nationaliste (épi de blé,
lère de Dieu : « La vérité sur l’atroce génocide obier). Leur proximité s’explique, d’une part,
du peuple ukrainien doit sonner haut et fort par le fait que les Églises pro-ukrainiennes
car le peuple qui ne se souvient pas de son ont toujours appuyé les luttes de libération
passé est condamné à l’errance dans l’avenir… nationale, béni leurs leaders et leurs sym-
Cette vérité doit rassembler le peuple ukrai- boles, encouragé leurs tentatives d’accession

165

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Olha Ostriittchouk

à l’indépendance. D’autre part, les nationa- quantité de blé (une couronne d’épis de blé,
listes ont toujours cultivé une vision méta- une germe de blé) évoquerait plutôt la pros-
physique, spirituelle et irrationnelle de la périté (l’aisance, la bonne récolte) et par-là la
nation. Et en Ukraine, la foi chrétienne (asso- force de la nation. Entouré d’un ruban noir,
ciée à l’attachement à la terre et à la famille) il met l’accent sur la privation et la famine
constitue un pilier sur lequel se construit et la nécessité d’un travail de deuil, seul ga-
l’identité nationale. rant de la récupération du sentiment de ierté
On peut vériier la haute eicacité de cer- nationale, estompé dans le passé. Il témoigne
tains symboles ainsi que leur lien autant avec de la dette à l’égard des morts dont il rap-
les pratiques religieuses que celles du culte de pelle qu’ils avaient été des vivants [Ricœur,
la nation à partir de ces quelques exemples. 1996 (1991) : 194] et que les Ukrainiens
Prenons l’obier, arbuste qui a toujours été, en d’aujourd’hui ont le devoir de ne pas oublier.
Ukraine, pourvu d’un sens communautaire, À Paris, en 2003, lors de la commémoration
rassembleur, patriotique. Utilisé tradition- de l’Holodomor, une gerbe de blé nouée d’un
nellement au cours des rites familiaux comme ruban noir a été déposée sous l’Arc de Triom-
le mariage ou l’enterrement, il a accumulé phe. Les participants l’interprètent « comme
plusieurs sens : la pureté, la beauté, la résis- le souvenir du blé exporté à l’étranger et en-
tance, à la manière de ces grappes qui gèlent levé à ceux qui l’avaient cultivé, le symbole de
et plient mais ne brisent pas. L’obier est aussi la vie qui vainc la mort, le souvenir de ces épis
le symbole de « l’Ukraine occupée » dans la de blé ramassés sur les champs kolkhoziens
chanson patriotique, devenue l’hymne des pour lesquels on fusillait “les ennemis du
luttes de libération nationale des années 1920. peuple” » [Lazarieva, 2003]. Un autre exem-
En 2005, le président Iouchtchenko décide la ple : en guise de campagne de sensibilisation
plantation à Kiev d’un bosquet d’obiers (10 pour attirer l’attention sur l’importance de la
000), à côté du complexe mémorial récem- reconnaissance de l’Holodomor comme acte
ment construit. Chacun doit symboliser un de génocide, certains députés se sont char-
village ukrainien victime de la famine. Cet gés de remettre à chacun de leurs collègues
événement commémoratif donne corps, moins convaincus un épi de blé noué d’un
d’une manière métaphorique, à la mémoire ruban noir (en guise de rappel d’un devoir
traumatique. Il symbolise l’ampleur de la de mémoire). On trouve les épis de blé sur de
tragédie, incite à pleurer les morts et à voir nombreux monuments dédiés aux victimes
9) Le clip d’Oksana dans ce bosquet le symbole de l’unité natio- des famines. On voit leur représentation
Bilozir, intitulé Svi-
cha trad. la bougie,
nale. Ironie de la chose, Le Bosquet d’obiers iconographique sur des posters, des clips9,
est un bon exemple était aussi le nom de la pièce d’Olexandre des matériaux d’exposition10, des bandes-an-
pour observer la
symbolique : http:// Korniytchuk (1950), un dramaturge oiciel nonces. Bref, l’eicacité de ce symbole aug-
video.i.ua/user/ du régime stalinien, qui a su récupérer le mente au fur et à mesure que ses usages se
34416/3255/24123/
sens national de ce symbole pour légitimer multiplient et se diversiient.
l’identité ukrainienne soviétique (épisode Finalement, certains rituels incitent la
10) Comme l’était, totalement oublié). De nos jours, les baies communauté qui commémore à « se glisser
en 2007, l’expo-
sition « Exécutés
d’obier sont souvent utilisées pour décorer dans la peau » des victimes, en faisant éprou-
par la faim : le les monuments dédiés aux victimes de tous ver aux participants des sensations similaires
génocide inconnu
des Ukrainiens », les régimes totalitaires. à celles des victimes, comme manger une
organisée dans Un autre symbole fréquemment utilisé en soupe à base d’herbes sauvages accompa-
quelques capitales
européennes rapport avec les famines et l’identité ukraini- gnée d’un pain fait de paille et d’écorce, lors
(Bruxelles, Genève, enne est l’épi de blé, au singulier comme au du repas symbolique, organisé par l’Église
Londres, Minsk,
Washington) pluriel. Il peut prendre des sens diférents autocéphale ukrainienne aux États-Unis,
pour sensibiliser selon le contexte. Le blé étant le symbole clas- en octobre 2007, à l’occasion du 75e anni-
l’opinion publique
à la cause de la sique de l’Ukraine, terre à blé, représenté par versaire de l’Holodomor [Houdzyk, 2007].
reconnaissance
de l’Holodomor.
la couleur jaune du drapeau, il peut facile- Chacun des invités à ce repas symbolique
ment revêtir un sens uniicateur. Une grande devait venir allumer sa bougie et avaler, dans

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La victimisation comme stratégie politique gagnante et moyen de reconnaissance sociale dans les sociétés postcommunistes

le silence, quelques gorgées de cette soupe, mieux ancrer son souvenir. Contrairement
en pensant à tous ces parents qui devaient aux autres rites, celui-ci est plus participatif
nourrir leurs enfants pendant la famine avec que contemplatif. Il incite les participants à
quelque chose de semblable. Le dîner se ter- communier avec les victimes, en provoquant
minait par une marche collective, la bougie la résurgence, soudainement matérialisée,
à la main, vers l’Église de la Mémoire, église des conditions inhumaines qu’ont dû afron-
construite à la mémoire des victimes, où la ter les victimes, partageant leurs soufrances,
célébration d’une messe était prévue à cet dans une sorte d’auto-lagellation suppri-
efet. Cette matérialisation de la famine par mant la distance temporelle entre les morts
la mise en scène commémorative témoigne et les vivants, et investissant dans le culte de
d’une volonté de frapper les esprits et de leur la mémoire traumatique.
faire éprouver réellement la famine, pour

Conclusion parfaitement dans les sociétés post-totali-


taires, mais qu’il y devient dominant, allant

A insi, la victime en tant que nouvelle caté-


gorie sociale, et la victimisation en tant
que phénomène de société en plein essor,
jusqu’à la revendication du statut de victime
pour la nation tout entière. Ici deux processus
convergent et se renforcent mutuellement :
munissent les plaignants de l’Histoire d’ou- la reconnaissance des torts inligés aux vic-
tils politiques puissants pour mener eica- times et la sacralisation de la peine collective,
cement leurs luttes collectives de reconnais- qui ensemble incitent à une communion avec
sance sociale autant au sein de leur propre les morts par des rituels de recueillement,
communauté qu’auprès de la communauté provoquant une forte émotion chez les par-
internationale. La condamnation oicielle ticipants. Par ailleurs, l’opérationnalité des
des perpétrateurs des crimes commis dans mémoires victimaires ne se limite pas au
le passé, les excuses publiques et le repentir domaine commémoratif, elle peut aussi être
collectif deviennent désormais des pratiques attestée dans la sphère politique et les rela-
courantes. La nouvelle place qu’a progressi- tions internationales, puisqu’une question
vement acquise la victime, y compris dans mémorielle peut devenir une afaire d’État
les récits collectifs, est due à l’évolution du voire une afaire entre États.
droit international accompagnée de toute Mais une interrogation demeure.
une vague d’intérêt public envers les témoi- L’opérationnalité est-elle synonyme de réus-
gnages des victimes, dont les voix ont pu en- site ? De nombreux historiens et d’autres
in être entendues sur la place publique. Tout spécialistes de la mémoire mettent constam-
cela a contribué à l’émergence des mémoires ment en garde contre les usages abusifs des
traumatiques et à l’eicacité du modèle vic- mémoires victimaires et les efets pervers de
timaire, forgé sur l’exemple de l’Holocauste la victimisation, car « se puriier du fardeau
à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, et du passé », au sens anthropologique du terme,
appliqué à d’autres contextes dès la in de la ne signiie pas l’assumer pleinement. Cepen-
guerre froide suivie de la chute du régime dant, les rites de deuil collectifs, s’ils ne po-
communiste. Son principal attrait est la com- sent pas la question du regard critique et de
passion, qui produit de la cohésion sociétale l’examen de conscience, répondent à d’autres
au plan national. besoins universels, comme la construction
Notre analyse a aussi démontré que non du sens collectif et la cohésion sociétale, et le
seulement le modèle victimaire s’exporte font avec une eicacité remarquable.

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Title: “«Success stories» as an evidence form: Organizational legitimization in an international 

technology assistance project” 

Authors: Cheryl Klimaszewski, James M. Nyce, Gail E. Bade 

How to cite this article: Klimaszewski, Cheryl, James M. Nyce and Gail E. Bade. 2011. “«Success stories» as an 

evidence form: Organizational legitimization in an international technology assistance project”. Martor 16: 171‐183. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
established in 1996, with a focus on cultural and visual anthropology, ethnology, museum studies and the dialogue 
among  these  disciplines.  Martor  review  is  published  by  the  Museum  of  the  Romanian  Peasant.  Its  aim  is  to 
provide,  as  widely  as  possible,  a  rich  content  at  the  highest  academic  and  editorial  standards  for  scientific, 
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Martor (Revue d’Anthropologie du Musée du Paysan Roumain) est un journal académique en système peer‐review 
fondé  en  1996,  qui  se  concentre  sur  l’anthropologie  visuelle  et  culturelle,  l’ethnologie,  la  muséologie  et  sur  le 
dialogue entre ces disciplines. La revue Martor est publiée par le Musée du Paysan Roumain. Son aspiration est de 
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“Success stories” as an evidence form: Organizational
legitimization in an international technology assistance project

Cheryl Klimaszewski, James M. Nyce, Gail E. Bader


Cheryl Klimaszewski holds an M.S. in Library and Information Science from the
iSchool at Drexel University. She currently works as Digital Collections Manager
in Special Collections at Bryn Mawr College in Bryn Mawr, Pennsylvania.

James M. Nyce, an Associate Professor at Ball State University, received his PhD
from Brown University in 1987. A docent (in Informatics) at Linköping University,
Sweden, he is also Adjunct Associate Professor in the Department of Radiology,
Indiana University School of Medicine, Indianapolis.

Gail E. Bader, an Assistant Professor at Ball State University, received his PhD
from Brown University (Providence, Rhode Island, USA) in 1984. Bader, a
cultural anthropologist, currently studies issues related to education and infor-
mational technology in contemporary American and Romanian life.

ABSTRACT KEYWORDS
This paper looks at how evidence and success were constructed in Biblionet – development, information tech-
Global Libraries Romania, an NGO-led, technology-based project in Romania. The nology, metrics, NGOs, libraries
main focus of Biblionet is to provide public access to computers and the internet
in public libraries throughout Romania. Here, we discuss how project staf relied
on one particular set of measures to legitimatize, validate and “sell” their project
to audiences in Romania and in the West. This NGO tended to “demonstrate”
success using relatively weak measures. Perhaps the most suspect of these were,
paradoxically, appeals to” science,” that is to say, “hard” numbers and and one-
time, one-of inspirational “success stories” that would play well in popular media.

Our research on the Biblionet program in Sălaj County, Romania identiied trends
in information, technology, and library use which either fell outside of or were
not captured by the NGO’s quantitative metrics. This is despite the fact that these
trends seemed to indicate a greater potential for this project’s long-term success
than the ones the NGO itself employed. This raises a number of issues that neither
the anthropology of development nor the anthropology of science have taken
seriously. In particular, this paper suggests that the role lay or folk notions of
empiricism and “success” play in the legitimization and evaluation of NGO eforts
requires more attention than it has received in the literature so far.

Introduction other “devil” at work in these metrics is the


assumption that only these particular kinds
echnology-related projects are oten of successes “really” count. his takes us back

T deemed “successful” based on quantita-


tive measures alone like the number of
hardware rollouts or the increase in number
to what is meant by transformational – which
in this context signiies a particular kind of
transformation, a kind of triumphant individ-
of internet users. he problem is that these ualism, best represented by the Horatio Alger
kinds of measures presume or equate an in- story but here slightly retold, that becomes the
crease in quantity with success. What is also ultimate measure of a project’s success. In this
at work here is the “assumed transformational particular version of the story an individual,
efect of technology” (Day 1998, 636). his is through the use of public access computers
to say that the sheer presence of information (PAC), is able to overcome a central crisis in
technology beyond what existed prior to pro- his or her life all because of his or her new-
ject implementation guarantees success. An- found access to information technology.

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Cheryl Klimaszewski, James M. Nyce, Gail E. Bader

We observed this phenomenon in a study funders and policy makers. Where possi-
of public libraries in Sălaj County, Romania. ble, they draw on existing standards. (60)
Many of these libraries were a part of Global
Libraries Romania – Biblionet (Biblionet), One problem with the IPA approach is
a project funded by the Bill and Melinda that the metrics used are not necessarily pro-
Gates Foundation and implemented by gram-speciic or developed from the bottom-
1) This research IREX1 that provides computers to public up, but are developed in the greater context
study was funded
in part by IREX
libraries along with training and support of Western libraries and then trickle down
and this paper for librarians in using the new technology. to the local level. Our experience with these
makes use of data Some communities also had computer cent- metrics in Sălaj County was that impact –
collected before 6
June 2011. ers provided as part of a World Bank Knowl- which in theory includes efects at all levels –
edge Economy Project in Romania which was almost always used as a way to highlight
opened the “Punct de Acces Public de In- “success”. Furthermore, the development of
formare” (Public Access Points of Informa- and reliance on predeined or predetermined
tion or PAPI) centers. While both programs metrics alone to gauge the success of technol-
share one basic goal – to provide free public ogy-based projects does not necessarily guar-
access to computers and the internet in un- antee accurate results. his is because met-
derserved areas, the programs difer greatly rics can overlook those more subtle efects
in how they evaluate program efectiveness. of technology-related programs, especially
Little can be found in the literature about those that do not produce radical transfor-
how or even if the World Bank PAPI cent- mation or results. In some cases, such efects
ers had an impact on local communities (or might even be considered in the early phases
even about the project itself for that matter), of a technological rollout as being incidental
and in many instances we found the cent- or “unintended” consequences.
ers to be closed or inaccessible during our he research project in Sălaj County un-
site visits. In contrast, the Biblionet project covered trends in information, technology,
places a strong emphasis on both project and library use that so far seemed to fall
and process evaluation. It has incorporated outside the metrics that were being used to
into its project an intensive impact assess- gauge Biblionet’s impact (success). hrough
ment program, called the Global Libraries a discussion of key indings that include in-
Impact Planning and Assessment (IPA) pro- formation bleed through, occasional users,
cess. he IPA includes training for program kin work, and recreational use of technology
participants that helps them to identify we will explain how the reliance on prede-
metrics by which they can gauge the “suc- termined metrics overlooked these indings
cess” of their programs in order to develop because of Biblionet’s reliance on the rhetoric
projects that will be sustainable over time of success in Romania. his bias in the di-
(Fried, Kochanowicz and Chiranov 2010). rection of “success” and Biblionet’s use of in-
Fried, Kochanowicz and Chiranov write dividual success stories as evidence has had
the following about the IPA performance some negative efects of which project staf
metrics used by Biblionet: seem unaware. Also, the use of this rhetoric
was not conined to the Romanian project
he information captured by the perfor- participants we interviewed. It is also used by
mance metrics is intended to help moni- IREX staf inside and outside Romania and
tor progress of individual programs (for the rhetoric provides the narrative structure
local learning and course correction) but of many of Biblionet/IREX’s in-house publi-
also for GL’s (Global Libraries’) purposes, cations and PR materials, whether published
to track performance of our grant portfo- in English or Romanian. Our research on
lio as a whole. he performance metrics Sălaj County also suggests that the reliance
are few in number, but are perceived as on this rhetoric of success has the potential to
mainstream and desirable by managers, conceal or underestimate Biblionet’s actual

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“Success stories” as an evidence form: Organizational legitimization in an international technology assistance project

value and potential contributions in Roma- The public library


in Hida, Romania.
nia, both short- and long-term, because the At the time of
metrics of success, as deined by Biblionet, research, this
either fail to identify (or more likely cannot library was being
considered for
pick up) the more widespread potential for inclusion in the
innovation inherent in such a project. his second-round of
Biblionet program
is because the measures IREX relies on not rollouts and had
only focus on “success”, but also deine suc- yet to be renovated.

cess (whether transformational success, indi-


vidual success, or both) in terms that mask or
distort the value Biblionet has had and can
have on community members. Further, our
observations in Sălaj County suggest that
this bias towards the transformational and
the individual seem to overlook unintended
but equally important elements of change.
It is important to note that this paper is
not about whether evaluation is or can be
an objective process. It is too late in the day
to even make an argument of any kind that
assumes a “view from nowhere” is possible.
What we examine here is the construction
of the measures invoked and applied in a his raises the question of whether it is pos-
particular development and assessment pro- sible to build a culturally appropriate set of
cess. What these measures mark and evalu- evaluation measures without taking into ac-
ate, however, are not “real” things but rather count something like Foucault’s archaeology
emerge from a set of socio-cultural processes of knowledge. Without such work, what may
that bias these measures in one direction or inform and set the agenda in any particular
another – and those who use or apply these development efort runs the risk of being not
metrics are oten unaware of this. Like all ef- much more than some relection of Ameri-
forts at quantiication and demarcation, its can understandings and imperatives.
endpoints are derived from society, history
and culture more than anything literally real. Context and Methodology
What we are concerned with here, then, is
an intellectual colonialism of a kind that is
seldom acknowledged or reported on. his
is to show how certain categories of self and
T he research project included seven weeks
qualitative ield research that focused on
information and technology use in rural
value underlie and in some real sense have and urban libraries in Sălaj County, Roma-
“sidelined” a well-meaning, well-intentioned nia. Data collection was based on the ethno-
evaluation efort (for categories are not just graphic method as practiced in cultural an-
something good to think about; they also re- thropology. his study focused primarily on
lect, usually in some hierarchical way, what libraries and/or any internet or other type of
is “good” and what is “not good”). To go one information center available to the commu-
step further, this evaluation and its measures nity and included both PAPI centers as well
for those who use them are not something of as irst-round and second-round community
a universal, objective operation. In actuality, Biblionet sites. First-round site libraries had
they are nothing of the sort: they relect one already received the computers, related pe-
culture’s and one class’ (generally a US, mid- ripherals and training that comprise the Bib-
dle or professional class) understanding of lionet package; second-round site librarians
what is valuable and what should be counted. had received some training but had yet to

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Cheryl Klimaszewski, James M. Nyce, Gail E. Bader

receive computer hardware in their libraries. in the ield previously with Drs. Bader and
Qualitative data was collected through a Nyce. Prior community studies that Bader
series of in-depth interviews conducted both and Nyce have carried out with their students
in-person and by phone with as many librari- have focused on information, knowledge use,
ans, library professionals, and library users as and cultural preservation in pre- and post-
possible in the city of Zalău. In smaller com- revolution Romania (see Beasley and Nyce
munities and villages, additional informants 2009; Crane, Dopp, Solis and Nyce 2006;
were interviewed as time allowed. Informant Closet-Crane, Dopp, Solis and Nyce 2009;
selection took into account demographic, Klimaszewski and Nyce 2009; Klimaszewski,
ethnic, social and economic variables, and Bader and Nyce 2012; Klimaszewski, Bader,
care was taken to include community mem- Nyce and Beasley 2010; Littrell, Nyce, Straub
bers of various ethnicities and economic and Whipple 2006; Whipple and Nyce 2007).
statuses as well as local community leaders. One new aspect of this research trip was
Approximately 110 in-depth interviews were that it included Dr. Alexandru Bălăcescu,
conducted, with some informants being in- an anthropologist, and three of his gradu-
terviewed more than once. Interviews were ate students in anthropology at the Școala
conducted using interpreters that included Națională de Studii Politice și Administra-
two local high school English teachers, three tive (SNSPA) in Bucharest.
Romanian graduate students who were part
of the research team, and a guide, a native Introduction to Public Libraries in
Romanian speaker. All the interpreters were Romania and to Biblionet
luent in English and the guide has worked
with Bader, Nyce and their students several
times before in other community studies in
Romania. Researchers also observed users
M ost US citizens take for granted that the
public library is a “publicly funded yet
independent institution that provides free,
and librarians during their daily activities at unbiased access to information for the ben-
the libraries and internet centers, at library- eit of the entire community” (McClure and
sponsored community events, and at Biblio- Jaeger 2009, 5). However, Romanian public
net-sponsored training sessions. Field notes libraries do not share the same legacy. Prior
were taken by all members of the research to communist rule, public libraries in Roma-
team both during interviews and observation nia were seen as the keepers of the highest
at library sites, and to record impressions examples of culture and civilization – its
and observations while traveling between re- written legacy. Libraries in Romania were
search sites. he group met regularly as well oten thought of and described as museums
in order to discuss research indings, to re- of the book. his is a perception of a library,
ine the research questions and to address re- its holdings and its raison d’etre that is quite
lated issues over the course of the study visit. diferent than the perception that Andrew
Interviews were taped when permission was Carnegie helped to “enshrine” in the United
granted, and transcriptions were made and States. Under communism, public librarians
analyzed by the research team. became essentially “tools that supported
Fieldwork was led by Gail Bader and the dissemination of the totalitarian gov-
James M. Nyce, assistant and associate pro- ernment’s views” (Anghelescu, Lukenbill,
fessors of anthropology at Ball State Uni- Lukenbill and Owens 2009, 151). Since the
versity. he research group consisted of 15 revolution in 1989, these institutions, espe-
graduate and undergraduate students from a cially those in rural areas, have largely been
variety of disciplines as well as an informa- neglected and have sufered from lingering
tion professional from Bryn Mawr College. negative perceptions because of their former
his is the ith trip to Romania led by Bader role as state-controlled information provid-
and Nyce, who began their work in Romania ers under the communist regime (Anghe-
in 2003. Five of the researchers had worked lescu et al. 2009).

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“Success stories” as an evidence form: Organizational legitimization in an international technology assistance project

Biblionet has stepped in to help Roma- library’s technology suite. his even extends
nian community libraries grow and develop beyond the library, because what is learned
beyond their oppressive legacy. Biblionet at the library is oten taken home and used
project goals are centered around providing outside of the internet center. Library pa-
access to appropriate technology, training trons who would not have purchased a home
public librarians to use technology, develop- computer before might now do so – and they
ing the capacity of the Romanian National can share their newfound competence and
Association of Public Libraries and Librar- information with family and friends.
ians (ANBPR), and fostering government his kind of technology transfer reminds
support for libraries in Romania (IREX n.d.). us that the low of information is not simply
When Biblionet provides computer hardware the movement of information from point A
and related peripherals to a community’s li- to point B. We found it more appropriate to
braries, local government oicials and librar- describe the information low we observed
ians are taken on as project partners who in Sălaj County around libraries and Biblio-
must commit to renovating and improving net as “information bleed through.” his has
their library’s public space in order to receive something in common with Weiss’s (1980,
the Biblionet equipment. Local governments 1982) “information creep”, in which infor-
must also agree to provide ongoing funding mation inds a variety of avenues in which to
for broadband access. In addition, local li- travel: indirectly, incompletely, or unexpect-
brarians are provided with extensive, ongo- edly. We extend this idea to the concept of
ing training so that they can help users with bleed through because not only did informa-
the new technology and develop and expand tion travel indirectly or partially, it also over-
local library programs. In this way, Biblionet lapped with and sometimes even obscured
has been the catalyst for local municipalities those other information sources with which
to improve physical library spaces not only the user was more familiar, more comfort-
to make way for technology, but also to mod- able and/or made use of at the same time.
ernize and revitalize the library as a public However, it is also important to note that
institution in Romania. during our ield research we did not observe
much bleed through between traditional li-
Research Findings brary holdings (books, periodicals) and new
Information Bleed Through technologically mediated resources.
As we observed, information can creep,

O ne of the most obvious impacts of the


Biblionet program is that it facilitates
computer and internet access, especially in
seep, move and “bleed through” slowly, un-
evenly and incompletely, causing overlap not
just between old and new information re-
rural communities where there had previous- sources, but also between old and new ways
ly been little or no access, let alone free public of inding and using information. his is
access. While we did not witness the major- signiicant for Biblionet because the research
ity of users lives being radically transformed literature suggests that “the Internet tends
through their use of the internet or through to complement rather than replace existing
newfound computer skills, the presence of media and patterns of behavior” (DiMaggio,
computers and the internet at the library Hargittai, Neuman, and Robinson 2001, 307).
has facilitated technology transfer, allowing It is important to recognize that information
users to incorporate information technol- will slowly make its way into the everyday
ogy and internet use into everyday life. his activities of users – as it is needed by those
transfer occurs not just between the librarian users. Everyday activities themselves can
and the library user, or between the user and change just as slowly and unevenly based on
the internet. It can also occur between users improvements to and dissemination of tech-
as they help each other trouble-shoot what- nology and information access. Like the poli-
ever problems they may have while using the cymakers Weiss (1986) reports on, Romani-

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vantaged, but for all Romanians. his in turn


will enable them to make positive contribu-
tions to social change in Romania.

Occasional Users

T he Biblionet program has provided new


opportunities and incentives for Romani-
ans to visit their local public libraries. Nearly
all of the libraries we visited reported that
they have had more users coming to the li-
brary since the advent of the Biblionet pro-
gram. he majority of these users would be
classiied as occasional users of the library.
he occasional user is someone who will have
various information needs throughout his or
her life and who may turn to the library as a
source of information at those points. In oth-
The Biblionet ans “are barraged by information from many er words, when occasional users who know
Center at the li-
brary in Sarmasag.
quarters” (277). Romanians, like the rest of and believe that their public library is there
In addition to the world, are susceptible to information for them when they need it, they will provide
featuring books overload as they receive information from just as much support for their local libraries
and public access
computer centers, social science, public reaction, inancial and as any other group.
public libraries economic sources, and from cultural, media Despite their increase in number, the oc-
oten include
displays of cultural and political events. Given what others have casional user has been among the least cele-
heritage materials. discussed about information creep, just be- brated contributions by Biblionet in the Sălaj
cause the information loodgates have theo- County libraries. Especially in the case of
retically opened and a wealth of information rural libraries, this could be Biblionet’s most
is now available to Romanian citizens via the enduring and positive contribution, even
internet, this does not mean that informa- though it is one whose signiicance has been
tion of all kinds will move switly, directly, little recognized or its importance fully un-
and purposefully from the new information derstood by Biblionet staf or sponsors. Too
sources to community members, library us- oten technology projects tend to emphasize
ers, or even local librarians. only the creation of expert, full-time users,
Because the efects of information bleed and this was what the Biblionet metrics pro-
through are hard to measure, this does not vided to us emphasized as well. In addition,
mean they do not occur or that they are not when we asked to talk to users, it was gen-
important in the lives of Romanians as they erally suggested both by project funders and
are brought into the fold of the information by the local librarians that we schedule in-
society through projects like Biblionet. Ro- terviews with frequent users. his is despite
mania’s transformation to an information so- the fact that the role occasional users play
ciety will not be accomplished simply because in developing both technology literacy and
individuals are provided with free access or information literacy is equally if not more
irst-time access to computers. It will come signiicant, despite these users being gener-
when Romanians have the tools that will en- ally ignored in most discussions of computer
able them to ind, understand, and use infor- use (for exceptions see Aslib, 1995; Gorman,
mation relevant to their individual needs. It 2005). While the development of frequent
will also come as libraries better understand users has been a focus of the Biblionet met-
and begin to fulill their role as open and free rics (Chiranov 2009; CURS 2010), it may be
information agencies not just for the disad- less important for public libraries to focus

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“Success stories” as an evidence form: Organizational legitimization in an international technology assistance project

on creating expert users or frequent users relations. We observed women using inter-
from novice ones. In fact, at least one re- net technologies and computer competence
search study found that it is not the library’s they had learned for this purpose. his was
frequent users who are its biggest supporters, particularly the case at one Biblionet access
but rather the occasional user(s) (McClure point, the Zalău pensioner club.
and Bertot 1998). Ater all, frequent users Here is what one 60-year-old woman had
are already committed to the library and in to say about this:
every community will never be more than a I have two children, one in Bucharest and
small number. “ one in Toronto, Canada. hey were the
Occasional users are not adept at all facets main reason for which I started to learn
of computer, internet or information work. the computer. I found so much joy in being
What they do learn, however, is to be success- able to stay in contact with them through
ful enough (as opposed to “competent” as email. he irst thing that I did was to write
information scientists deine the term) with to them about this center and the beauti-
a particular application or computer task, ful things that are happening here. hen
given the user’s needs and knowledge, at a we started to see each other on the webcam
particular point in time to “get the job done.” and I was so moved to see my niece and we
While Biblionet has neither explicitly pro- started to talk much more than we use to
moted the growth of this class of users nor on the telephone.
this type of competence, such competence
can have value for users, their families and hroughout our research visit, many
their communities. It may be that the use of women expressed similar sentiments. One
terms “novice” and “expert” may obscure the 62-year-old user put it this way:
kinds of (and increase in) technological com- I enrolled at the internet center, immedi-
petence Biblionet has brought to Romanian “ ately ater they opened it. I took the train-
towns and cities. What is understood here ing classes in order to learn how to com-
by “occasional user” goes beyond the notions municate through email and messenger
of frequency and expertise. It means a par- with my children. I have seven children,
ticular user learns a limited set of pragmatic, four in France, one in Spain, one in Bu-
goal-oriented information strategies – each charest, and one in Zalău. I missed them a
responding to an “occasional” information lot so I had to do something. So in less than
need or opportunity. Whether this can “stack two weeks I learned how to send and re-
up” into something like expert competence ceive messages from my children. Now we
is an issue no one seems to have explored in are permanently in touch and the fact that
much detail. the telephone bill has lowered considerably
is also an extraordinary thing.
Kin Work
In addition to talking with family, these

I n Sălaj County, we observed how technol-


ogy use reinforced habitual or traditional
practices. Even occasional use of technol-
women also cultivated friendships with oth-
er women and even romantic relationships
with men. One 67-year-old woman told us
ogy seemed to facilitate and even “amplify” about a relationship she was having online
traditional forms of information as well as with an American man. She began using
traditional information networks. In par- the internet ater the death of her husband.
ticular we found evidence that the Biblio- She told us that she oten used the internet
net program has helped extend family work at home, staying up late to “chat” with her
and kin work, which is the labor undertaken male suitor online. From what we heard and
in Romanian society, mainly by women, to observed, the internet and the connection it
help maintain their families and to create brings to men and women of this age group
and maintain diferent kinds of male-female allows them to maintain and extend the

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Cheryl Klimaszewski, James M. Nyce, Gail E. Bader

kinds of social relationships they have with Recreational use of computers and
family members and peers. It can also help the internet
them regain or reconstruct a place in society
that gives them more of a sense of purpose
in their lives. T
he activities we observed of public access
computer users in the library difered de-
What needs to be stressed here is that that pending on whether we arrived at the library
this kin work was not “transformed” because during scheduled or unscheduled visits. Dur-
of computer or internet use. What the inter- ing scheduled visits it seemed the librarians
net provided instead were additional venues went to some lengths to ill the seats at the
and opportunities for women to maintain computers with patrons who appeared to be
kinship ties, to communicate with family instructed to use the internet in ways the li-
members and friends, and to ind male suit- brarians thought we would approve of. hese
ors. In addition, the computer enabled these activities included patrons carrying out re-
varieties of “relationship work” because in- search tasks like looking up famous Romani-
ternet access was less expensive than many ans on Wikipedia or carrying out a variety of
of the means women had used in the past to Google searches on more “intellectual” type
carry out labor of this kind. One woman, for topics about famous authors or historical ig-
example, told us that she had not been able ures. But once we “faded into the background”
to do any of this before internet access was we found users carrying out other, perhaps
made available at Zalău’s pensioner club be- more typical activities. Most of these were
cause she could not aford a home computer social activities, such as instant messaging,
or the monthly internet connection fees. e-mailing friends, or talking to family mem-
herefore, another result of Biblio- bers. It also included watching videos on You-
net providing free internet access in Sălaj Tube and elsewhere of songs or performances
County is that kin work appeared to in- by popular Romanian entertainers and pop
crease in number, frequency and kind. his artists, comparison shopping, or posting to
frequency occurred also because women blogs and other social networking sites. It was
oten “brought home” from the library or generally these types of recreational activities
the Pensioners’ Club new knowledge and patrons were engaged in when we arrived for
competence and used it at their homes and observation unannounced.
at the homes of other friends and relatives. It may be that librarians in Romania need
If libraries “target” this class of users more to reconsider what constitutes “legitimate”
directly this could help further increase the uses of the internet or of library resources.
number of occasional users in the towns and his seems especially important because the
villages where the Biblionet program is now libraries involved in the Biblionet program
in place. his could have a waterfall efect at the Sălaj County Library, with the excep-
because familiarity with, conidence in, and tion of the Pensioners’ Club, seemed to us to
a desire to experiment with kin and family encourage mainly children and adolescents
computer work could then disseminate up to use library resources. Adolescents and
and down generations of family and friends. children tended to use library computers to
hese exchanges with the family across and access these types of “incidental” or “rec-
between generations could help “solidify” reational” resources. While what constitutes
kinship networks as well as help them to “proper use” is an issue oten debated by li-
increase in number and depth. Friendship brarians, some consider recreational use of
and romantic exchange may be facilitated the library to be among the most important
in the same way. In addition, kin work is of the services a public library can provide
also a vehicle through which Biblionet has (McClure and Jaeger 2009). In fact, given that
an opportunity to help bridge “the gender social and recreational use of the internet was
gap” that oten exists between women and so high among Romanian library users, it
information technology. might make sense for Biblionet trainers and

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“Success stories” as an evidence form: Organizational legitimization in an international technology assistance project

librarians to work together to develop more


programs to help library patrons use these
tools and resources more efectively. Even
though the jury may still be out on whether
information and technological competence
can transfer from these kinds of “occasional”
internet use to others, this type of recreation-
al use is something a program like Biblionet
should support and value. It is worth noting
that most US public libraries regard “recrea-
tional” use of computers as a “valid” use by
patrons. Furthermore, from our research, it
is not entirely clear what role librarians in-
volved in the Biblionet program have played
to date in the transfer of “recreational” com-
petence to the more “serious” information
tasks like the quality assessment and use of
internet data (information literacy).
ive occasions by diferent individuals (li- Computers in
the Biblionet
The rhetoric of impact assessment in brarians and/or IREX staf) during our time center at the Sălaj
Sălaj County in the ield and it repeatedly appears in pro- County Library.
gram literature:

B ased on the information and literature


disseminated by the Global Libraries pro-
gram, Global Library grantees are to design
“ During the third quarterly meeting, Glob-
al Libraries – Biblionet Romania heard
their irst successes! A citizen in a rural
their programs to achieve both maximum area with diiculty accessing specialized
impact and sustainability (Fried, Kocha- medical practices had successful kidney
nowicz and Chiranov 2010). his includes surgery. Using PAC (public access com-
learning how to deine the proper metrics by puters) in her public library, a lady found
which they can judge the successes of their out about a good urology practice in a
programs (Fried, Kochanowicz and Chi- big city and made an appointment with
ranov 2010; Chiranov 2010). However, both the help of the librarian within the PAC.”
the metrics and the rhetoric employed tends —Chiranov 2010,104; Fried, Kochanowicz
to stress one type of impact: success. In ad- and Chiranov 2009, 15; Fried, Kochanow-
dition, these metrics deine success in one icz and Chiranov 2010, 68.
particular way. he rhetoric of success em-
phasizes terms like “improving users lives”, his type of story can be an indicator of
making a “real diference”, “creating value”, the potential inherent in internet technology
or “changing” or “improving peoples’ lives” and does make for exciting and emotional
(Fried, Kochanowicz and Chiranov 2010). marketing. However, it represents an extreme
What we observed while studying the li- example – an outlier – of the results projects
braries in Sălaj County was the role the suc- like Biblionet can have. Most people’s experi-
cess story had in measuring project impact ence of using the internet will not necessarily
and success. One way the success story rheto- be so life-changing. While such stories can be
ric played out was that a particular example capitalized on as part of the funding or phi-
of a success story was told to us repeatedly lanthropy rhetoric (Fried, Kochanowicz and
and in diferent contexts both by program Chiranov 2010, 60), it is worthwhile asking
participants (Romanian libraries and library as researchers how such an extreme example
directors) as well as by IREX staf. he same of “success” might color people’s perceptions.
success story was repeated to us on at least hat is to say, what does this mean for those

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A display of books as switly as it was turned on. At a number


in the Sălaj County
Public Library’s
of sites, staf seemed uncomfortable, nerv-
adult section. ous and even suspicious when we showed up
outside a regularly scheduled site visit. More
than one librarian in Zalău explained that
this was due to their desire to be “good hosts.”
his among other things seemed to mean
that they wanted to present the most posi-
tive view of their library, their community
and themselves. his concern with image is
at least in part a holdover from the commu-
nist era, but it also perhaps relects a genuine
desire to actively and positively promote the
Biblionet program itself.
As we have noted, evaluation metrics for
information technology projects tend to as-
sume that the success of a project can be
achieved only where or when it produces
radical change(s) for individuals, the library,
and the nation/society itself. What we heard
from project staf, librarians and others in
Sălaj County suggest that these “success sto-
who may not have as much to gain when it ries” were heavily valued, oten repeated and,
comes to program “success” when they have in our opinion, attributed too much signii-
less life-changing experiences or create what cance. Given this “press”, it is not surprising
might be perceived by them and others as that the less glamorous examples of change
having “less value” during their time suring or improvement associated with Biblionet
the web or sending instant messages. can be overlooked or under-emphasized. In
Another example of how the rhetoric of Zalău, the constant “celebration” of Biblionet
success played out was during our site visits. successes (the number of press conferences,
Many librarians were convinced (at least at the extended media coverage, the “staging” of
irst) that the research group was there to as- various library events, the numerous ribbon
sess the program – and/or their own perfor- cuttings) tended to overshadow less spectacu-
mance – and to see if they were succeeding lar but potentially more signiicant changes
or failing. his afected the kind of access that we have discussed in our indings. his
we were granted when scheduling interviews leads to programs like Biblionet not fully rec-
with librarians during the irst weeks of ield- ognizing, and thus not fully capitalizing on,
work. he efect that this group of Ameri- the kinds of widespread and meaningful yet
cans (even though they were accompanied incremental changes that Biblionet has set into
by Romanians) had on various city libraries motion. his stress on certain kinds of suc-
and villages was remarkable and was unlike cess can create unrealistic expectations in the
our other research experiences elsewhere in community and lead to “witch hunts” which
Transylvania. his may be a residual efect can decrease staf performance and organiza-
of the Peace Corps activity that occurred in tion morale. It can also muddy the waters for
Sălaj County during the late 1990s and early subsequent program and research eforts.
2000s. Given this legacy and the importance Equally important from the start, un-
foreign aid has today in Romania, it is not like many other community information
outside the realm of possibility that inform- projects, Biblionet has stressed project sus-
ants worried that if they said or if we saw the tainability. his is a decisive factor in shap-
wrong thing their funding could be cut of ing project strategy and community/library

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“Success stories” as an evidence form: Organizational legitimization in an international technology assistance project

selection. It can also help ensure that these here is no denying that, from a market-
project’s positive changes, even those pre- ing perspective, a feel-good story, especially
sented here but so far not acknowledged by one that relects an individual’s triumph over
Biblionet, will make a lasting impact on Ro- adversity, seems to make all the technol-
manian society. herefore, to place too much ogy worthwhile. However such life-changing
emphasis on one-time, one event “success stories all too oten inadvertently deine the
stories” seems antithetical to Biblionet’s ide- standard for judging project efects, posi-
ological commitment to sustainability and tive and negative, and one has to ask to what
long-term change. It also misrepresents the extent is such a marker of success culturally
extent to which Biblionet is laying the foun- biased. Such a standard places the emphasis,
dation that can help libraries and librarians and indeed measures success (and the im-
in Romania fulill the most important role plied potential for failure) not only on the
public libraries can have: serving all of a “successful” implementation of the technol-
country’s citizens by providing equitable ogy alone, but also on the miraculous, life-
access to information and in this way sup- changing/airming use of the technology to
porting the social, civil, and political rights perform miracles. While such stories relect
of individuals (Kerslake and Kinnell, 1998; deeply held middle class American beliefs
McClure and Jaeger, 2009). Further, this both about the individual and success, the
program has the potential to help provide reality is that when we focus too heavily on
Romanians with an important competitive the transformational or life-changing efects
advantage as their country continues to de- this can cause us to overlook and/or under-
velop its economy and to build on its com- value the more incremental kinds of changes
mitment to democratic values. we have discussed above.

Conclusion cept in information literacy despite the fact


that such types of everyday life activities

S everal concepts need to be incorporated


into Biblionet’s impact assessment. his
includes a better understanding of informa-
may not be translatable into the rhetoric of
success or modernization. As Romanians
come to understand or deine their place in
tion bleed through, the role occasional users the free-market economy, they will also need
have in the information economy, and the to understand their role (and that they have
development of library programs that foster a role) as consumers of information. his
kin work and recreational uses of computers means, learning how to discern good vs. bad,
and the internet. For Biblionet to continue quality, what are the best services and re-
its success in helping librarians develop and sources available to them, etc. Public librar-
promote public library services and increase ies and librarians, thanks to the jump-start
market share, concepts like these as well as given by Biblionet, are moving into a posi-
more and diferent measures of success or tion where they can help Romanians develop
impact need to become part of the Biblionet and improve their skills in this crucial area.
lexicon. Our research in Sălaj County makes What we want to stress here is the impor-
it clear that the internet complements but tance of incorporating qualitative research
does not replace existing information chan- in project deinition and evaluation. his can
nels. It also shows how internet access and help broaden the parameters of how we de-
information use is understood and integrat- termine success or impact and thus strength-
ed into daily life is contingent on how these en program development and sustainability.
activities are informed by existing channels While diicult to measure, it is these seem-
and kinds of information. his is a key con- ingly accidental or “minor” changes Biblio-

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net has brought to Romanian public librar- goals and endpoints are commonly found in
ies and librarians that can result, especially the NGO literature and are, arguably, neces-
if acknowledged and properly supported, in sary up to a point for marketing and funding,
more substantial changes in Romania than such claims represent a kind of double-edged
perhaps even program staf or funders would sword. hese claims may not only ultimately
have thought possible. his paper suggests undercut the credibility of legitimately suc-
some trends that could be capitalized on and cessful projects, but they can also unrealisti-
used as a springboard for further develop- cally raise client and community expectations.
ment of Biblionet and public libraries in Ro- Given the relative inertia, the points of resist-
mania. But for Biblionet to be truly success- ance and the possibility of co-option that Ro-
ful, project staf and project partners need to mania carries as part of its historical legacy,
2) IREX’s recent acknowledge and capitalize on the less obvi- it is hard to think of any NGO project in Ro-
link to the Bill
and Melinda Gates
ous, even unintended, positive consequences mania, no matter how well funded or imple-
Foundation has ex- this project has already had in Romania. To mented, that can measure its progress in such
panded the kinds help with this, some of the terms used here transformational terms over the long-term.
of projects IREX
is involved in. It like information bleed through, incremen- Further, what our research has uncovered are
has also enhanced tal change and unanticipated consequences some equally important but oten under-re-
IREX’s prestige and
increased its assets. should be incorporated into the project’s ported changes that Biblionet has set into mo-
This can help to strategy and vocabulary. tion – changes that might not have come into
explain the strong
ideological commit- While radical / transformative program play in Romania without this project.2
ment Biblionet staf
and partners have
to success (and the
creation of success).
Ater all, who
wants to return,
comparatively
speaking, to the
minor leagues? If
all this still seems
to strain credulity,
this is the instruc-
tion the third
author received
when he emailed
an IREX stafer
about research
opportunities
for this summer
(2011): she wrote,
“Should we be able
to fund…research,
it will likely be
extremely focused
on a particular
area that Biblionet
is interested in.” In
her next mail, she
explained what
she meant: “We
would like your
team to do targeted
research on new
services developed
by libraries in
[one] county…The
outcome should
be… 2–3 page
snapshots of what
did the library do…
how can others
replicate it – with a
success story.”

182

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http://martor.muzeultaranuluiroman.ro / www.cimec.ro
Title: “The Museum Device. Notes from the making of an exhibition” 

Author: Gabriela Nicolescu 

How  to  cite  this  article:  Nicolescu,  Gabriela.  2011.  “The  Museum  Device.  Notes  from  the  making  of  an 

exhibition”. Martor 16: 187‐196. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
established in 1996, with a focus on cultural and visual anthropology, ethnology, museum studies and the dialogue 
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The Museum Device. Notes from the making of an exhibition

Gabriela Nicolescu
Gabriela Nicolescu is a PhD student in visual anthropology at Goldsmiths Col-
lege, University of London

ABSTRACT KEYWORDS
This is an article about the making of an exhibition as a device*. “Connections: archive, museum, deposit,
Objects in relation and context” was intended to be more as a tool of research exhibition design, visitors’ study
rather than a well established museum exhibition. By selecting hundred and
seven objects from all the collections, archives and stores of the museum, ir-
respectively of their origin and status, this exhibition functioned as a fragment
that reflects the National Museum of the Romanian Peasant as a whole, with its
complicated institutional pasts, present tensions and curatorial crises.

Introduction

“C text” was a temporary exhibition held


onnections: Objects in relation and con- The opening of
the exhibition in
the temporary
at the National Museum of the Romanian exhibition space
Peasant (NMRP)1 which aimed at displaying “Irina Nicolau”

various and apparently disentangled objects


from the museum’s stores, collections and
archives in a participatory and critical way.
he one hundred and seven objects in the
exhibition belong to almost all the museum’s
collections which relect the controversial *) The device ac-
cording to Brian
past of the institution.2 Visitors were asked Holmes (2006) is
to create their own association of objects, us- “agencement”, or a
ing image replicas of the ‘real’ objects, and seum was challenged by the multiple social tool that helps “for
the articulation of
consequently do their own small exhibitions. discourses of the participants. collective speech”.
herefore, the exhibition aimed at underlin- (…) ”The device, as
Foucault says, is
ing the politics of aesthetics and the impli- Research and concept the system of rela-
cations of collecting, selecting, documenting tions between all
its heterogeneous
and exhibiting objects in a public institution.
By describing how the exhibition was
staged by the curators and perceived by the
T he name of the exhibition “Connections:
Objects in relation and context” was in-
tended to express this act of viewing and
elements. But it is
also the singular
instance where
those relations
visitors, this article discusses two facets of engaging with objects while visiting an ex- break down, reor-
ganize themselves,
the making of an exhibition that normally hibition. he visitors themselves decided turn to other pur-
go unexplored in the museographic and which of the objects on display interested poses.” (Holmes, …
page 2) As I will
critical discourse: the behind-the-scenes is- them most and what connections to make. show in this paper,
sues of the exhibition making process and hey also had the opportunity to explaining the exhibition that
the visitors’ responses to a cultural event. By the reasons for their choices. In this way, not I organized man-
aged somehow to
doing this exhibition exercise, visitors were only they were free to make their own claims, be an articulation
implicated in a process of relecting on and but also, the curator was able to investigate of a collective
speech and a voice
re-writing the history, as well as the use of the ways in which visitors placed the muse- for the visitors
the collections in their own understanding. um’s objects, and to a great extent their own of the National
Museum of the Ro-
herefore, the oicial discourse of the mu- lives, into the personal exhibitions. manian Peasant.

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Gabriela Nicolescu

1) The exhibition My interest in exhibition making and objects have temporalities inscribed in them
took place between
26th May and 12th
museum design stems from the belief that and speak of pasts as well as the memory of
June 2011at the the method employed in the research and the past. For example, an iron alpaca spoon
National Museum collection of objects inluences the way the fabricated as mass production for commut-
of the Romanian
Peasant and was objects are presented (there is a broad litera- ing workers in the 50s, 60s and 70s tells a
part of my PhD in ture on this subject, see for example Fabian diferent story than a carved wooden spoon
Visual Anthropol-
ogy at Goldsmiths 2002 and Hann 2007). from the 19th century.
College, University he curator’s choice to make an exhibi- “he essence of politics consists in inter-
of London.
tion to include certain objects and not others “ rupting the distribution of the sensible
2) Some collec- is, of course, a matter of selection and taste by supplementing it with those who have
tions are oicial
and the objects
which, according to Bourdieu (1984) is the no part in the perceptual coordinates of
included here product of education and culture. But an ex- the community, thereby modifying the
have registration hibition making in a certain epoque can also very aesthetic-political ield of possibility.”
numbers and docu-
ments attached be understood as a display of visual signs, —Rancière, 2004: 3
to them. These what Ranciere calls the “distribution of the
collections include
only folk objects sensible” that leads to a certain “form of vis- Consequently, what a community decides
from the previous ibility” with political implications. In his he is also part of what the museum as a public
museum institu-
tions: Museum of Politics of Aesthetics, Rancière states that: institution and its forms of visibility decide
Folk Art (Muzeul “I call the distribution of the sensible the to make visible. For example, if the objects in
de Artă Populară)
and The Museum
“ system of self-evident facts of sense per- a Museum of Folk Art3 are displayed chrono-
of National Art. ception that simultaneously discloses the logically (from the Iron Age to present times)
Contrary to the irst
mentioned category,
existence of something in common and and thematically (according to materials and
there are some ob- the delimitations that deine the respec- techniques, i.e. pottery, iron, glass, wood) in
jects which are not
considered to be
tive parts and positions within it. A dis- diferent rooms, the visitor will take from it a
proper collections, tribution of the sensible therefore estab- very particular message. On this chronologi-
but more deposits/ lishes at one and the same time something cal organization, one may see the continua-
stores where items
have received only common that is shared and exclusive tion of crats in a certain region and an evo-
partially numbers parts. his apportionment of parts and lutionary account whose explanatory scheme
of registration.
Usually these so positions is based on a distribution of also includes the present-day rural Romania.
called “stores” spaces, times, and forms of activity that Displaying objects following aesthetic asso-
contain objects
from museums of determines the very manner in which ciations has a diferent impact and message
communism which something in common lends itself to par- for the visitor. Clearly, this latter case does
previously inhab-
ited this building. ticipation and in what way various indi- not lead to historical comparisons and expla-
viduals have a part in this distribution.“ nations, but more to an emphasis on national
—Rancière, 2004: 12 motives and national mythologies.
Rooms, glass cases and labels are not only
In this quote, museum curators are the forms of visibility, but also tools that organ-
distributors of parts and positions of muse- ize the mind and understanding of the visi-
3) The Museum um’s collections. By selecting what to include tor. In keeping with Pinney and his thoughts
of Folk Art is the
translation of the
or not in an exhibition and how to do this, on archival material, I would say that objects
Romanian “Muzeul they actually distribute their “sensible.” heir in archives, collections and museum exhi-
de Artă Populară”; way of allocating parts and positions comes bitions function as a “vast linguistic grid”
it opened in 1952
ater the collec- from deciding which objects to include as disciplining the multiplicity of meanings
tions of the The well as if and how to disclose the objects’ inscribed in those objects by providing them
National Museum
of Art were moved past in the exhibitions. hese museum cura- with a “structuring certainty” indicative of a
to other institu- tors create certain “forms of visibility” and particular world view (Weinrich, 2011).
tions in Bucharest.
The collection not others: by the objects included and the How museums provide a grid through
of ethnographic way these objects are arranged in the space which to view the world is one of the major
objects became the
main focus of this and time, they in fact select what story to indings of my research into this museum’s
museum. Despite ▸ tell about the peasants. Moreover, museum’s complicated history. Its collections were ac-

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The Museum Device. Notes from the making of an exhibition

quired and exhibited diferently from one pe- Associations


of objects
riod to the next, from 19064 to the present day.
heir location and content changed, and they
were enriched or scattered in order for a new 3) ▸ this, I some-
times have the
generation to accumulate new collections as impression that the
the former Museum of Folk Art (Muzeul de correct translation
Artă Populară) or as previous museums of of the museum’s
name should be the
communist party5 did, when inhabited the Museum of People’s
present building. he result is that the col- Art or the Museum
of Popular Art be-
lections of the NMRP today not only contain cause it was opened
‘old’, ‘traditional’ ethnographic objects, but in 1952 when
Romania was a
also ‘artisan’ objects made by artists and co- People’s Republic –
operatives, ethnographic objects from other Display Republica Populară
România. The
socialist countries as well as objects previ- adjective “popular”
ously exhibited in the Lenin-Stalin Museum
and he Museum of the Communist Party. I n the previous paragraphs I argued that
the display function as a distribution of the
Its visual archives contain the works of many curator’s sensible and as a form of visibility
in the expression
“popular art” sug-
gests something
intended to be con-
sumed by ordinary
diferent photographers, including Iosif Ber- with political implications. people. Its exhibits,
man. he collection of images by the latter In the case of this exhibition project, each in the irst years
features pictures of the royal family as well person involved in the selection of objects, ater the instaura-
tion of the popular
as images from various projects of Dimitrie their documentation and display were in fact democratic regime
Gusti’s school of sociology6. Consequently, proposing a speciic “form of visibility”. contained also
references to con-
given the richness and variety of these col- And since the objects included in the ex- temporary products
lections, deciding what and how to make an hibition, were not only decided by me, but by made for popular
use (see the for e.g.
exhibition today is not only an aesthetic and researchers, curators and museographers in Bănățeanu, 1957).
curatorial process. It also afects the distribu- the museum, they were also generators of the
tion of the sensible in the public sphere and possibilities from which the visitors could
the organization of certain forms of visibility have chosen the objects. 4) In 1906, Carol
I, the irst king of
that lead to political outcomes. In keeping Aware of the curatorial conlict in the in- Romania, oicially
with Rancière, I would say I am more inter- stitution from the last years and believing that approved the build-
ested in the politics of aesthetics, and less in “things” are usually better communicators ing of the museum.

the aestheticization of politics. than people (see, for example, Latour 2005),
he status of curatorship as a political it was my hope that an exhibition focused on 5) For a detailed ge-
nealogy of the suc-
domain is also emphasized by the fact that objects8 from the museum’s collections and cessive names and
the museum became a site of curatorial con- their stories would function as a parliament institutions of The
lict following the deaths of the artist Horia of the objects’ and the peoples’ voices. he Party Museum and
its predecessors,
Bernea in 2000 and Irina Nicolau three years included objects were suggested by the peo- see Bădică, 2010.
later: some members of the museum staf ple involved in researching the exhibition,
wanted to change few of the rooms the mu- people also belonging to most of the depart-
seum’s permanent display, as had been done ments engaged in the storage and preserva- 6) Dimitrie
Gusti had led the
in the early 1990s, mainly by Horia Bernea tion of the objects themselves and exhibition Bucharest School
himself and his team7, while others resisted design; on the top of that I added also some of Sociology which
the endeavour (Gheorghiu, 2010; Mihailescu, objects not mentioned by the museum em- integrated many
studens and schol-
2011). Since then the museum and its past ployees, objects which are part of stores and ars from diferent
have become an even more interesting place collections not usually used for exhibitions at social and human-
istic ields. Between
for research in the ield of art and politics, as this museum.9 My attempt was to include at 1925 and 1948,
this curatorial conlict is yet to be resolved least one object from all the collections and teams of studens
and researchers did
ater so many years: the permanent exhibi- the stores that this museum detains. I count- intense ieldwork of
tion is still on display, untouched but under- ed nine collections and three archives, all of Romanian villages
and published the ▸
going attempts to transform it. which had researchers and curatorial staf at-

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Gabriela Nicolescu

A visitor searches
for the text and the
magnetic replica.

▹ Objects in the
exhibition room.
A long wooden
dowry chest.

tached to them. Not all the collections were Many ideas of display were suggested,
6) ▸ results as de- considered of equal status. Some contain and I opted for what I considered the sim-
tailed monographs.
heritage items, have records and iles for each plest and the most appropriate: the objects
7) My research of the objects, while others simply contain were exhibited aligned one ater the other,
indicates that the
rooms in the mu-
objects with no inventory numbers: 1. Light against/ on the white walls of the two exhibi-
seum that nearly Costumes and Heavy Costumes; 2.Textiles; tion rooms.
closed on sev- 3.Tapestry; 4. Ceramics; 5.Wood, Iron and Two exceptions to this rule were accept-
eral occasions were
mainly curated Glass; 6. Icons; 7. Various; 8. Examples; and, ed: two glass cases holding several small and
by Irina Nicolau 9. Furnica (“he Ant”) with the more recent- fragile objects were installed in the entrance
more or less under
the supervision of ly added subtitle “he Archive of the Present room, and a dowry chest was displayed in the
Horia Bernea. Day”. he three archives were: he Archive of second room. All the objects were carefully
the Party Museum; he Visual Archive and photographed and each individual photo-
8) I will still he Music Archive. graph was cut to relevant shape and attached
refer to ‘things’ as
objects because
he temporary exhibition space called to a magnetic strip. hese ‘magnetic’ replicas
the people at the “Irina Nicolau” consists of two very high and of the three-dimensional objects were placed
museum use this large rooms. All the museum employees said together with a short description of the ob-
term. In Roma-
nian the word for that these rooms will need quite a number jects’ history in a cupboard near each of the
thing is “lucru”, of objects. Every piece of cloth and every real objects on display.
which always
means “work”. picture were counted, and the main argu- In the middle of the large room we have
ment was about the space: the rooms were placed a long wooden dowry chest from Bu-
9) the ‘Various’ so large that they would swallow up the few dureasa, a region in northwest Romania fa-
collection (which
in the past was
objects on display. he feeling of large space mous for its many types of wooden chests in
known as the is also added by the fact the museum does 19th and 20th centuries.
‘Artisan’ collection not normally invest in exhibition furniture Accordingly, for each object chosen I
and which contains
objects collected in or other means of display that would occupy searched among the data sheets and iles,
the 1950s and 60s and organize the space (which sometimes is donation records and other visually com-
by former employ-
ees of Museum of not a minus, but a provoking condition for plementary materials. All of these objects
Folk Art (Interview innovative means of display). On the other had smaller or larger texts displayed near
with N.P. and D.C).
hand, the status of the ethnographic object them. hese texts were then placed in iles
as meaningful only if exhibited in a series of taken from a iling cabinet from an archive.
other objects from the same category lends I wanted to use the text to talk about the si-
itself to an accumulation of objects. lent objects in the collections and about their
“he exhibition should contain at least past. Among wooden chairs, folk costumes,
one hundred objects,” said everybody who spoons, ceramics and shoes, I interspersed
knew of the project. And this is how it really a few examples of objects which contrasted
ended up having one hundred and seven ob- with the appearance of the permanent ex-
jects, even if originally I planned for maxi- hibition. I was guided by the suggestion of
mum ity. Georges Henri Riviere, who stated that “the

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The Museum Device. Notes from the making of an exhibition

temporary exhibit has to potentate the plu- Visitor making her


own exhibition on
rality of the values that the permanent one the metal board
has10” (-.-, 1989: 256). His observation also
led me to avoid using objects from the Icons
collection, mainly because most of the icons 10) The museum
has two loors: The
were already exhibited in the museum’s per- ground loor is
manent exhibition rooms, though also be- named the “Chris-
cause of their fragile condition. tian Law” loor.
With the exception
By associating the real object with a par- of three rooms spe-
ticular visual and afordable version (the ciically dedicated
to the theme/sym-
printed image with the magnetic strip at- bol of the cross, the
tached) and by placing them in cupboards ground loor also
contains a room
I wanted to stress the relationship between spective of their country of origin. he ma- called Windows
this particular curatorial project and the idea jority connected objects in order to tell the (initially called
“The cross is eve-
of the archive. More than that, I also wanted story of their childhood or of what they con- rywhere”), a small
to give the visitors the freedom to read and sidered to be the ‘Romanian peasant.’ People space arranged as
a monk’s room in
associate the objects as they wanted. used the images without taking into consid- a monastery, and
In order to create the intended form of eration the actual provenience of the objects the Time, “Icons
I” (wood painted
participant exhibition, each visitor was asked in the exhibition. What was important for icons) and “Icons
to choose some of the objects/images (prefer- them was what they wanted to represent. II” (glass painted
ably at least three) and make their own small he text accompanying the painting with icons) rooms. The
second loor is
exhibition on two metal surfaces positioned the agricultural engineer in the crops did not named “The Law of
at the entrance to the gallery. hen, if they appear to be of any interest to the people who the Land”. It hosts
spaces that opened
wanted to participate further, I also asked used it in their exhibitions. he text (in Ro- ater 1995, such
them to explain the connections they made manian) says: as the Triumph,
House within
between the objects. a House, Earth,
Water and Fire
rooms containing a
Visitors huge windmill and
a room dedicated to
spiritual and mate-

F rom the total number of one hundred


ity visitors11 who entered the exhibition,
ninety wanted to make their own exhibition
rial nourishment.
The basement
contains two rooms
hosting the Plague:
on the metal board and use the object repli- Political Instal-
cas, while about seventy wanted to also write lation exhibition.
This exhibition
down an explanation for their choices. is supposed to
I do not intend here to address the visits,12 describe the col-
lectivization of the
albeit in the future analysis of this subject peasants. However,
could prove interesting. What I do want to fo- it does not do this
properly and
cus on is the qualitative data I gathered from instead contains
the people who participated in the exhibition. objects from the
collection/the room
About one ith of the participants created of The Archive of
associations between the objects in a man- The Party Museum
at the NMRP.
ner similar to the one found in the perma-
nent exhibition rooms. For example, antique 11) The NMRP
charges for
peasant objects, wooden spoons, ceramic entrance to the per-
plates and pots were placed on a table in an manent exhibition,
arrangement suggestive of eating practices. while the ▸

Fewer created connections according to the


materiality of the objects chosen, bringing Exhibitions on
metal board
together baskets and iron structures, irre-

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Gabriela Nicolescu

Painting of an [agricultural] engineer


11) ▸ temporary
exhibitions are
free. According to
“ among the crops. It comes from the unof-
museum policy, icial store called “Room 45”, where it was
people employed kept until very recently together with other
by or working with
the museum do not objects let over from the museums of com-
enjoy free entrance, munism which inhabited the building be-
and as a result I
decided to count tween 1952–1989. hese objects still lack an
them separately. inventory number, but ater some of them
Around 90 free
entrance tickets featured in a number of foreign exhibitions
were handed out and became the subject of research, they ap-
at the entrance
to the exhibition. pear to have regained the status of unique
To this number I items and museum objects among curators
would add all the
museum staf,
in the museum.”
volunteers and
regular partners
of the museum,
who came to the
exhibition during
the oicial opening
(around 40) as well
as over the follow-
ing iteen days (a
further 20–30).

Painting of several
men in the crops:
collectiviza-
tion. (photo by
Alice Ionescu)

▹ Pair of trousers
from Korea (photo
by Alice Ionescu)

12) During the


entire 16 days, the
NMRP was visited
An object frequently chosen by visitors
by more than 1600 was a pair of pink silk trousers. Owing to
visitors (Interview their colour and the type of material from Many young visitors, some of them art-
RM). During the
same period a fair which they were made, they contrasted with ists, chose this object and placed it somehow
was also held in the majority of other objects in the room. centrally within the layout of the room on
the museum’s rear
courtyard. Of these However, those who chose the pair of the board. he objects chosen to communi-
visitors, only 10 trousers did not seem to be attracted in par- cate with this pair of trousers were mostly a
visited the tem-
porary exhibition ticular by their appearance, but rather by the basket from Korea and a “Romanian” wood-
ater being invited story (or part thereof) attached to them: en stool made from a single branch of tree.
by volunteers to
Pair of trousers from Korea. his object is tra- People appeared to ind the same type of sim-
join. Many of the
museum’s staf
claimed that the
“ ditionally worn by a boy and comes from the plicity and beauty in all three objects.
museum’s public
Foreign Countries collection, which was set up Another heavily used image was that of
relations were not by the director of the museum during the irst a carpet with a portrait of the national poet,
well run, a fact
also recognized
decade of the communist regime. In the 1950s Mihai Eminescu, weaved into it. his por-
by some of the and 1960s, the Museum of Folk Art received trait, probably weaved into the carpet at a
museum directors. and made donations of ethnographic objects communist production cooperative, was not
On reaching the
museum’s main to and from other, mainly socialist countries used by visitors as if it were just a carpet fea-
entrance, visitors from all over the world. In this way, objects turing a portrait of Eminescu, but as Emines-
do not ind a map
of the museum and such as this found their way into museum’s cu himself. his use of the object leads to un-
its exhibitions, ▸ collections, but have never since been used.” derstanding that people working with these

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The Museum Device. Notes from the making of an exhibition

interesting story from the person who col- ◃ Tapestry with the
portrait of Mihai
lected and donated it. “his special col- Eminescu and
lection is not deposited in proper storage three young visi-
conditions alongside the other traditional tors (photo by
Ana-Maria Iuga)
ethnographic objects and the life history of
some of these objects probably intertwines
with that of the conventional museum ob- 12) ▸ neither in
Romanian nor any
ject in its singularity.” other language.
It seems most people did not bother to Those there for
read the labels. In contrast, they seemed to the irst time are
unaware of the
prefer the magnetic replicas in order to ex- existence of the
hibit their ideas or passions. For example, a museum shop,
restaurant and
two-dimensional images (representations lady asked me if she could take a few magnets temporary exhibi-
of the objects) worked in a totally diferent to use on her refrigerator door at home. As tion rooms.

manner than they would have done had they an anthropologist who envisaged the exhibi-
been working with the objects themselves. tion with a certain type of consumption in
his object comes from a collection ini- mind, I was more than happy to allow this.
tially labelled “Artisan” and which, ater She said she very much enjoys playing with
1989, was re-named Miscellaneous/Various. magnets on her fridge, and that she would
Before the oicial opening of the exhibition, ind it even more interesting and ironic to
the new director of the museum told me dis- have some magnets featuring ethnographic
approvingly that he considered this a kitsch objects from the museum where she spent
object and was not very comfortable with it most of her childhood as the daughter of a
being part of the exhibition. museum curator.
his portrait was the subject of a long and Ceramic ballerina
(photo by
passionate discussion between two visitors. Alice Ionescu)
Both were artists and specialists in textiles. We
discussed what was authentic and what was
kitsch in the composition of the carpet. Based
on the techniques used, the conclusion was that
these kinds of textiles were the work of artists
and not peasants at a production cooperative.
A small ceramic statue of a ballerina dressed
in green also proved quite a popular item, espe-
cially in terms of notions of childhood.
his was one of the objects with a long la-
bel attached, saying:
his object comes from a collection of ob-
“ jects called he Archive of the Present Time,
which was established in the 1990s by Iri-
na Nicolau, an ethnologist who worked at
the museum at the time. In much of her
work at the museum she showed a desire
to collect and introduce into the museum’s
collection and its permanent exhibition a
greater number of present-day peasant ob-
jects that originated somewhere between
rural and urban space and some of which
she herself also considered to be too kitsch.
he ballerina came with a very long and

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Gabriela Nicolescu

13) Alpaca is a very he list of examples continues. Some who him there was no metal cutlery or any such
sot and cheap
metal from which
visited the exhibition corrected me on dif- spoons in the museum’s stores; there were
forks and knives ferent information. hey argued they knew only wooden spoons, and some more recent
used to be made, that the costume adorning the mannequin plates14. hen he insisted: “How can you ex-
especially in the
rural areas of Ro- with the lag of Romania was from Târnave hibit a peasant without including a pair of
mania, before 1989. and not from Sibiu, while the apron on dis- rubber boots, an iron plate or the basic al-
I remember attend-
ing a wedding in play was from Oaș and not from Maramureș. paca spoon?”
the early 1990s Some were glad to see a photo by Iosif Ber- I told him about the radio (speaker) and
near the Romanian
city of Buzău. The man of two important right wing political about the ceramic tractor (in fact this was the
cutlery was so sot leaders from the interwar period (Antonescu only object he chose for his own exhibition),
the forks would
bend. People used and Horia Sima), and congratulated me for but he was still unconvinced. He stood there
to eat the irst dish displaying it. hey ofered personal reasons with the image of this tractor in his hands
with these alpaca
spoons and forks,
for choosing this particular picture from and seemed genuinely upset that a national
and before starting the exhibition, pointing out the cultural and museum exhibiting peasant culture does not
the next dish
the cutlery was
educational measures taken in the 1940s that own recent objects and peasant igures. In
‘washed’ in corn had an efect on rural life. other words, how could a museum like this
lour and bent back In all the feedback received, it seemed that represent peasants without also showing the
into shape.
neither the ethnic identity of the objects (Ro- essential tools and everyday objects peasants
14) More recent ob- manian, Gipsy/ Roma, Hungarian or Turk- used over the last seventy years?
jects and kitsch ob-
jects are exhibited
ish) nor their actual provenience or value (for his young man was a builder by trade
in the permanent example, two glasses containing the portrait and originally from a town in northeast
exhibition rooms of King Carol II) was of any importance for Romania. He acknowledged that this was
called “Windows”
and “Time” rooms the visitors. What was important instead was his very irst visit to the museum. As I told
curated by Irina the possibility to integrate these objects into him, the exhibition was made using only the
Nicolau and subject
of the curatorial personal stories. objects from the museum’s collections and
debate: to be closed I will end this paper with what a 20-year- archives. And this museum, like most other
or to be let as they
were made initially. old man and his girlfriend told me ater visit- ethnographic and anthropological museums,
In this room I oten ing the exhibition. He entered the exhibition at some point ceased in being interested in
heard visitors
saying the objects and quickly picked up the replica of a tractor collecting more recent or present-day items
resemble the ones and asked: ‘Where is the alpacca spoon?”13 that relected rural life. Peasants in Romania
they used to have
in their homes.
while looking confused and angry. I told never looked like those on display15.

15) Over the last


six years a number
of conferences on
the ‘recent peasant’ Conclusion making) becomes a political means of com-
were held at the munication. Diferent people selected dif-
museum by the
former director,
Vintila Mihailescu.
However, this
trend was not
I started this article by drawing attention to
the eclectic array of objects found in the
collections, stores and archives of he Na-
ferent kinds of (ethnographic) objects and
with them made their own exhibitions. Some
were more attracted by archaic objects, oth-
also followed by tional Museum of the Romanian Peasant. ers more inclined towards a more everyday
acquisitions of
‘recent objects’ from Some were part of the ‘permanent’ display or and contemporary perspective; others val-
‘recent peasants’. oicial well cared collections, while others ued the heritage objects, others the kitsch or
were stores objects, kept silenced by not hav- objects coming from other cultures all over
ing an inventory number or by being kept in the world.
stores considered of lower importance. What a museum chooses to display deter-
I have argued that exhibitions are a dis- mines the sensible which will be distributed
tribution of the sensible and lead to certain in the present and the future of the commu-
forms of visibility. As this particular exhi- nity surrounding the museum.
bition showed, the selection and display of In opposition to the majority of exhibi-
objects (as part of the process of exhibition tions, where visitors are simply expected to

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The Museum Device. Notes from the making of an exhibition

absorb the museum’s message, this exhibi- On the other hand, the absence of the al-
tion let it to the visitors themselves to de- paca spoon relects the limits and the coercive
cide which objects they thought represented role of the museum as an institution which
their versions of the Romanian peasant and imposes a ‘grid’ and disciplines the multitude
which connections were important for them. of meanings that an (ethnographic) object can
By doing that, very oten the participants have. As this exhibition prompted out, the
to this exhibition were expressing intimate collection of ethnographic objects collected by
thoughts and ideas about themselves as in- all the present and past institutions do not ac-
dividuals while representing their diferent tually involve a either modern or contempo-
social uses of the past. rary peasant. his fact leads for example to the
In choosing this rather performative and impossibility of a present curator to talk about
relational type of research, I attempted to give recent peasants during communist times.
each visitor the opportunity to have an active his lack is compensated I argue by the
voice in the museum and be a discourse mak- fact that the objects form the Museum of
er. hat is why the exhibition worked as a de- the Communist Party were used to shove for
vice. If an exhibition or individual aesthetics the absence of important contemporary and
is a form of politics, I allowed the visitors to modern “peasant” objects.
articulate their own ideas on these matters. I will conclude by saying that all the ob-
his article and the exhibition on which jects, irrespectively of their historical prove-
it is based also showed the importance of the nience, proved to have a multitude of mean-
collection within a museum institution. he ings and interpretations according to each
collections seem to be the most important visitor. his multiplicity leads to the idea
tool a museum has at its disposal today. hey that objects are read by each individual dif-
propel museums into the future, and not the ferently, but also that they cannot be read
other way around. Consequently, what the totally and sometimes not even partially by
NMRP tried to do in the 1990s, by bringing themselves. Objects need interpretation and
together so many diferent collections of ob- translation. How this could be done without
jects, people and archives, is to be welcomed. destroying the aura and the richness of them
his melting pot is still visible today. is not the subject of this essay.

Acknowledgements

My warm thanks to Roger Sansi-Roca, Ana Blidaru, archives by Cristi Mărăcinescu, exhibition photos
Răzvan Nicolescu, Simina Bădică and Lidia Stareș and editing by Alice Ionescu, and poster concept
who all contributed to my own clariication of the and design by Cosmin Manolache. he following
exhibition’s concept. All the people mentioned in the people contributed with important suggestions to
following list engaged with the physical preparation the exhibition design: Ruxandra Grigorescu, Lidia
of the exhibition. Without their help, I couldn’t have Stareș, Nolwenn Poulan, Alexandru Pantazică,
accomplished it: Georgeta Roșu, Jan Blăjan, Cristina Bogdan Moroșan, Vlad Columbeanu, Andra Ispas,
Popescu for the selection of objects, Călin Aurelia, and Barbu Cristina. My thanks also to Iuliana Bălan
Dumitru Ana-Maria, Gorneanu Gina, Dumitru and Laura for Public Relations and to the great help
Gina, Năsoi Mihaela, Popescu Alina, and Radu of the volunteers Rodica Soare, Alexandru Tudose,
Mirela and Mariana Crăciun for stores management Silvia Caraiman and Maria Cernatescu and to
and preservation. Music selection and editing was David Eugen, Ion Gheorghe, Mihai Panciu, Matei
realised by Florin Iordan, image selection from Florin, Șipoș Coriolan.

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Title: “ARCA Museum in Dumbrăveni. Armenian memory in suitcases” 

Author: Dragoş Neamu (interviewed by Simina Bădică) 

How  to  cite  this  article:  Neamu,  Dragoş  (interviewed  by  Simina  Bădică).  2011.  “ARCA  Museum  in 

Dumbrăveni. Armenian memory in suitcases”. Martor 16: 198‐206. 

Published  by:  Editura  MARTOR  (MARTOR  Publishing  House),  Muzeul  Țăranului  Român  (The 

Museum of the Romanian Peasant) 

URL:  http://martor.muzeultaranuluiroman.ro/archive/martor‐16‐2011/      

 
Martor  (The  Museum  of  the  Romanian  Peasant  Anthropology  Review)  is  a  peer‐reviewed  academic  journal 
established in 1996, with a focus on cultural and visual anthropology, ethnology, museum studies and the dialogue 
among  these  disciplines.  Martor  review  is  published  by  the  Museum  of  the  Romanian  Peasant.  Its  aim  is  to 
provide,  as  widely  as  possible,  a  rich  content  at  the  highest  academic  and  editorial  standards  for  scientific, 
educational and (in)formational goals. Any use aside from these purposes and without mentioning the source of 
the article(s) is prohibited and will be considered an infringement of copyright. 
 
 
 
Martor (Revue d’Anthropologie du Musée du Paysan Roumain) est un journal académique en système peer‐review 
fondé  en  1996,  qui  se  concentre  sur  l’anthropologie  visuelle  et  culturelle,  l’ethnologie,  la  muséologie  et  sur  le 
dialogue entre ces disciplines. La revue Martor est publiée par le Musée du Paysan Roumain. Son aspiration est de 
généraliser  l’accès  vers  un  riche  contenu  au  plus  haut  niveau  du  point  de  vue  académique  et  éditorial  pour  des 
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ARCA Museum in Dumbrăveni.
Armenian memory in suitcases

Dragoș Neamu (interviewed by Simina Bădică)

Dragoș Neamu is president of the Romanian National Network of Museums

On July 15th 2010, in the recently rehabilitated Apai Castle in Dumbrăveni, the
ARCA museum collection was inaugurated. The Romanian National Network of
Museums brought together artists, museum specialists, and the local Armenian
minority to create a museum which speaks of lost communities, migration, and
forgotten histories.

The opening of a new museum in Romania


is a bold and intrepid undertaking. What
do we have at Dumbrăveni? Is it a museum,
a collection of curated artifacts, or an
incubator for new projects?

I never understood why there is such a desire


in Romania to establish a distinction be-
tween a museum and a collection of curated
ogy that in Romania must be rethought from
its very foundations. his reconceptualization
must range from the mode curatorial visions
artifacts. his is especially so if we consider are projected all way to the manner exhibits
that a museum, by its very nature, contains by are conceptualized and analyzed.
virtue of necessity collections that it presents,
exhibits, and in fortunate instances interprets
them. Consequently, what is the diference be-
tween the two? Although because we do not How did the idea of this museum/project
wish to transgress all established conventions, come into being? Why choose the Armenian
we will say about the castle of Count Apai in Community?
Dumbrăveni that it is the host of a curated col-
lection regarding the Armenians of Transyl-
vania. I wish to emphasize, however, that I will
accept only this concession towards a Museol-
Iwish to share something from the very
beginning. Before the National Net-
work of Romanian Museums intervened in

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Dragoș Neamu (interviewed by Simina Bădică)

Dumbrăveni, I, personally, in my capacity as tality of Transylvanian Armenians. I thus


President of this organization, was neither came to realize how compelling this quest
sympathetic nor averse toward the Armeni- for knowledge becomes. It is a detective
an inhabitants of Romania. Simply put, my chase that implicates all those involved in an
cultural and professional interests did not attempt to piece together events, situations,
include the cultural history and civilization or fashion together scenarios about realities
of this community, except insofar as these that still remain under a veil of silence. Or
inluenced certain historical situations or they might ask how things really were in re-
events that elicited my curiosity and focused gard to these people who were in perpetual
my attention. motion? his is how I came to have a revela-
I cannot say that I developed a passion, tion about a fact that I had never thought of
not even at this point. Yet the contradictions, before. he curated collection of the Arme-
controversies, and historical unknowns that nians is also in perpetual motion. It is fated
mark this community have begun to interest to change alongside the evolution of research
me a great deal. With increasing frequency, and the problematization of certain themes
I ind myself in the midst of discussions re- pertaining to Transylvanian Armenians in
garding the private lives, religion, and men- general and those of Dumbrăveni in par-

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ARCA Museum in Dumbrăveni. Armenian memory in suitcases

ticular. We are therefore dealing here with the loss of the historical memory of his folk,
a mobile collection in a state of continuous as well as several householders in the city
motion and which, in turn, “migrates” in the outraged at the potential collapse of an ar-
same manner as those who now justify it. chitectural patrimony situated in their very
he introduction I just made is rather own neighborhood. hese householders had
long, but it is very important for conveying to witnessed the nowadays-faded glory of what
readers an understanding of why the subjects was once a royal city.
are the Armenians, and speciically those in he fact that these people met in Dumbrăveni
Dumbrăveni. Why these them in particular? may or may not be a coincidence. What is
Before the Network of Romanian Museums, certain, however, is that their collaboration
there were several enthusiastic people, for yielded a project of revalorization and refunc-
long dangerously enchanted with the areal of tionalization of this astonishing patrimony; a
Sibiu and with its patrimony – about which project to which the Network of Romanian
we say that it is so beautiful and wonderful. Museums was invited to participate. To this
Unfortunately, this oten did not go beyond formula one must add another essential in-
talk. Well, these people eventually met other gredient, namely one of predilection or “taste”
individuals, that is an Armenian horriied at for what might be called “Amenianism”. It

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must never be forgotten that it was these peo-


ple who people erected the glory of this city,
which we have just recalled. hey were God-
fearing merchants possessing a great deal of
tact, who were compelled by imperatives of What is the curatorial concept of this irst
adaptation and/or survival to renounce or exhibit and of the artifact collection of
lose many traits having to do with their iden- Transylvanian Armenians?
tity and way of life. It may therefore not be
coincidental that nowadays we have a fasci-
nating, Hungarian-speaking Catholic minor-
ity, for whom the Armenian language is but a
T he concept is extremely inspired, and one
which admirably describes the history of
Armenians in Romania. his is a history ex-
beautiful story told by grandparents. tending throughout the span of an almost

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uninterrupted migration. he visual display is in order to stimulate the imagination and


attempted to speciically capture that inter- opinion of the visitors, who are being con-
mediate stage, meaning the phase suspend- fronted with a dilemma. he visitors will
ed between the moment of packing and/or have to decide, and then only if they want
unpacking the luggage – which the Armeni- to, which moment they are witnessing. Is it
ans had been forced to carry with them for the moment of packing the luggage in an-
almost their entire lives. ticipation of a new adventure in search of a
his is an exhibit full of classic, wooden, new home? Alternatively, is it the moment
red suitcases. hey are purposefully distrib- of unpacking, of repose, during which the
uted in a disorderly fashion in all the spaces Armenians begin to build new purpose in
and hallways of the collection, although in a town – Dumbrăveni – about which they
a manner that ultimately makes sense. his know nothing.

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Dragoș Neamu (interviewed by Simina Bădică)

chapter on planning exhibitions. I will tell you


that the author of an exhibition is very much
like an orchestra conductor who directs the
orchestra towards the perfect harmony speci-
The exhibition opened in 2010 has several ied by the musical score. Yet the author is
authors. What does the author of an more than a conductor, because she or he also
exhibition represent, and how did you arrive composes. In this case, we are talking about
at the inal curatorial concept? the exhibition concept. he author will thus be
permitted to improvise, experiment, and to re-

Y ou astutely remarked that this was an ex-


hibit that several authors “conspired” to
organize. I can now answer in general terms
touch. At the same time, he or she will beneit
from the encouragement and decisive help pro-
vided by the other members of the orchestra.
what the author of an exhibit corresponds to, Returning to the overall concept, I real-
with the proviso that we talk about the role of ize in retrospect that it was not diicult to
a single author and not several. I shall dispense arrive at its inal formula. Great ideas are
with the “correct” explanations encountered in born spontaneously from daily life: a lecture,
specialized books on the subject, especially the from the interpretation of things, or their

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understanding. For us, the inspiration came cial and cultural standpoint. Wherever the
quicker. he architects from the Cluj-Napoca Armenians went, they revitalized their new
“KimBucșaDiaconu Studio” gathered the es- community and won the right to represent it
sential historical details about the Armenians by virtue of their contribution to its prosper-
of Transylvania. his data was furnished by ity and aestheticization. he Armenians have
those responsible for this task on their team always succeeded, albeit at great cost to their
and conirmed by us, who know how an ex- collective identity. But they have lost a strug-
hibition is put together. hey came forth with gle with potentially even higher stakes: the
this idea, which we accepted ater adding permanence of their existence. here are in-
some inishing touches to the overall concept. creasingly fewer Armenian souls in this coun-
Among all people involved in the project, the try, and continue to disappear ever so slowly.
architects were the ones who best captured he visualization of this solution, on the
what truly deined the Armenian community other hand, was subject to protracted negotia-
of Transylvania. If I were I asked how I deine tions. his is because the staging of the idea
the lives of the Armenians from Dumbrăveni, was the most visible and exposed to criticism.
I would answer without hesitation that it was Consequently, it had to be lawless. It is still
an arduous migration yet proliic from a so- not perfect, but we are heading in the right

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Dragoș Neamu (interviewed by Simina Bădică)

direction. here was also a signiicant short-


age of donors (the reticence of the Armenian
community to contribute remains diicult to
understand) and the overall inancing was
insuicient. We were acutely aware that the
idea had to be the driving force behind the From a museological standpoint, what are the
exhibition; the rest had to follow and improve strengths of this new museum?
along the way. he idea has received the most
investment, and the reaction of the public and
of the community of scholars conirmed that
the strategy was a success.
I would irst say the concept itself and its ar-
ticulation from an artistic and exhibition-
design standpoint. Not coincidentally, this
concept won the Grand Prize at the “2010
Architectural Biennale” in the area of scenog-
raphy and décor – in any case something con-
nected to the interior design.
The Museum at Dumbrăveni is, nonetheless, Another strong point, although one that is
a museum that represents an absence. The less visible, is the type of labor and coordina-
Armenian part of town has disappeared along tion that went on in support of the exhibition
with the increasingly shrinking Armenian project. his work conformed perfectly to the
community. How did you choose to display/ appropriate recommendations and theories
discuss this absence, this disappearance? of modern Museology. he labor put into this
project went on for more than a year; an efort

I chose neither the absence, nor the disap-


pearance. Rather, I avoided it by means of
this museum-like collection. As long as one
characterized by mature ideas reexamined
from all sides, backtracking, and conceptual
reversals. Fortunately, we never came close
single Armenian exists in Dumbrăveni, we to neurosis. Yet the last word belongs to the
will have to help her, to make her feel repre- team of architects, to whom I thank for the
sented, and her historical memory salvaged proposed solution, and which I feel obliged to
and retold. If, however, we join this game pro- describe once more as brilliant.
posed by you, this disappearance becomes in In this incubator of ideas, there entered –
our case extremely attractive. It is a detective singly or together – true curators, genuine ex-
chase in which all those implicated attempt perts in all facets of museum studies, cultural
to piece together events, situations, or fash- managers, architects, artists, creative market-
ion together scenarios about realities that still ing professionals, historians, as well as a fami-
remain under a veil of silence. Professional ly