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L'AMOUR-TRACE!

RÉFLEXIONS SUR LE «COLLIER DE LA


COLOMBE»

PAR

GABRIEL MARTINEZ

INTRODUCTION

E Collier de la Colombe n'est pas le premier livre d'amour chez les


L Arabes. Comme la plupart des oeuvres andalouses, il manifeste
hautement sa fidelite a une tradition orientale 61abor6e aux siecles
precedents. Une fidelite telle qu'on en a mis en doute son originalite. Et
c'est vrai: les themes, les anecdotes, les titres des chapitres, les mots
memes dont ce livre est fait pourraient se retrouver par fragments dans
les «mu'allaqät», chez les poetes du Hedjaz ou de Bagdad ou chez les
prosateurs de 1'adab classique. L'influence d'Ibn D£'fd est encore plus
nette et rendue plus evidente par les convictions zahirites communes des
deux auteurs 1. Mais cette histoire proprement litteraire du Collier n'est
pas l'objet de cet article. Mon projet est plus limite, ou plus historique.
L'attention se portera ici moins sur les perles du Collier que sur le fil qui
les unit; moins sur les materiaux que sur 1'architecture d'une pens6e
confrontee a une histoire; celle de l'Espagne en proie a la guerre civile;
celle d'un homme encore jeune dont elle a traverse la vie et rompu
l'illusoire bonheur de I'dge tendre. Le Collier de la Colombe est, a mon
sens, I'[criture de l'arrachement a un ordre bien etabli : celui de la societe,
' '' ° ' '
mais aussi celui de 1'enfance. " °<..
Non pas qu'il s'agisse de reduire cette fracture par les mots ou meme
de la constituer comme ligne de partage d'un present et d'un pass6
revolu, comme le ferait l'historien contemporain d'une Revolution
sociale ou intime. La pens6e d'Ibn Hazm me parait relever plutot de
l'analogie, ou mieux de la metaphore : cette vie se brise au seuil de 1'age de
raison, comme le monde qui avait abrit6 son enfance se disloque dans la
fitna, comme, a l'inverse, 1'Hegire a dechire l'enfance mecquoise des

1 cf. J.-C. VADET:


L'esprit courtoisen Orient dans les cinqpremiers sièclesde l'Hégire,
Paris 1968.Sur Ibn D�'�d,pp. 267-315.Sur Ibn Hazm, voir en outre pp. 258-259.

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Arabes. Entre ces r?alit6s d'apparence si differentes, un seul point


commun: I'amour, ou encore le discours amoureux. 11 distingue la
jeunesse de Page mur et mine l'ordre social. L'amour est une « fitna », une
constante sedition, non seulement dans le comportement quotidien des
amants, tel que chacun peut l'observer, mais aux origines memes de
l'Islam. L'amour est une 6charde dans la chair de la religion nouvelle, le
jeu d'une aristocratie qui s'accomode mal des rigueurs de la Loi, le
repaire des sceptiques et des libertins 2. Mais c'est surtout la memoire
d'une trace, Faeces a cette ddhiliya que la Prophetie pretend avoir aboli,
1'approche d'un interdit ou d'un disparu. Comme le souligne J. C. Vadet,
le nasib anteislamique est d6jd, dans sa forme, Souvenir et Secret 3. Il se
pose comme provocation au coeur de l'Islam et non pas sur ses marges.
Car au contraire de la litterature de la gu'z7biya, celle de I'amour est arabe,
noble, mythiquement b6douine. Elle plonge dans 1'errance premiere, et si
loin qu'elle en echappe, comme 1'enfance, aux regles de 1'Histoire, de la
datation: ta'rih. Cette claire mesure du temps qui prend racine dans la
Prophetie enveloppe en son sein sans 1'etouffer la conscience ou l'illusion
malheureuse d'un autrefois doublement perdu: un monde d'amours
perdues qu'on chante sur les ruines du campement; un monde du desert,
lui aussi perdu, que l'Islam citadin place, avec nostalgie ou mepris, à
l'aube de I'aventure arabe. ', , . ,. .
Et soudain tout ce qui semblait revolu se retrouve dans les d6sordres
de la chute du Califat. Ce qui n'appartenait qu'aux mots, qu'aux
celebrations oblig?es d'une litterature desuete, redevient realite. L'er-
rance n'est plus celle du desert ; c'est 1'exil, de ville en ville, de Cordoue 4
Almeria, a Malaga, a Saragosse, a Jativa. Le campement n'est plus celui
du clan bedouin, c'est celui des armees. De leur passage nait la surprise,
le regard sur un visage nouveau - celui du jeune soldat d'Ibn Al-Tubm
au chapitre XXVIII - cet eclair qui arrache a la continuite d'une vie,
d'un statut social pour replonger dans le temps du «habar», de I'anecdote
sans lien avec le temps construit de l'Islam 4. Quelle que soit I'ann6e
precise ou il fut 6crit, le Collier est un signe de la rupture d'un temps
rectiligne, droit comme le chemin que borne la Loi, et que le Califat, ou
simplement la legitimite omeyyade avaient assure pendant pres de trois

2 «Un mauvais génie venu de la ��hiliya souffleau poète que l'adoration de la Dame
pourrait bien être idolâtrie ... On entre musulman au pays de l'amour, mais on en sort
infidèle».Vadet, op. cit., p. 253.
3 Vadet,
op. cit., pp. 25-60,en particulier pp. 55-60.
4 Sur Ibn al-Tubn�, cf. p. 308/309de l'édition-traductiondu «Collier»par Léon Bercher
(Bibliothèquearabe-françaiseVIII - Alger 1949),et infra, p. 38 de ce texte.

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siecles a l' Andalousie. Ce livre est un vertige de 1'egarement, au-dela des


portes, des limites de la Ville : vers Baldt Mugit, a l'Ouest, vers la fin des
terres et le soleil couchant 5 ; vers le Faubourg - Rabad - rase apres la
revolte de 818, ou regnent les tombeaux 6 ; vers les ports, vers la mer
inconnue d'ou on ne revient pas' ; vers les marches lointaines du Nord 8.
Un livre des confins incertains, ou toute assise manque. Le Collier y
flotte, comme Noe et les siens sur les eaux du Deluge. Car si la Colombe
est symbole d'amour dans la tradition po6tique arabe, elle est aussi
messagere de No6, comme le rappelle l'auteur du chapitre XI9. Trois fois
elle s'envole. A deux reprises elle retourne a l' Arche; a la troisieme, elle
ne revient pas. Elle a retrouve la Terre ferme dont elle annonce
1'emergence par son d?part 10. De dans le cours des trois fois dix
chapitres du «Collier», I'amour est capture deux fois: dans le revers de
l'ordre social, puis dans le secret de 1'enfance. La troisieme fois, il ne
reviendra pas. L'arche de la Ville - Cordoue -,1'arche de 1'enfance sont
brisees. Mais 1'auteur - et son lecteur - savent desormais que la Terre
de certitude est proche: c'est l'Islam, sa Loi et son Histoire. Le fil de la
vie mene, sans remede, du Refuge de 1'enfance a 1'exil de Page adulte; la
courbe des societes de l'ordre au desordre. Mais le destin des Arabes
procede a l'inverse, des divagations du desert a la ferme assurance de la
't
Religion. C'est elle seule qui promet 1'apaisement et le havre.
5 Bal�t est cité plusieurs fois dans le Collier: lors du premier exil d'Ibn Hazm
Mug�t
(Bercher,op. cit., p. 286/287)ou dans le «récit du voyageur» (ibid p. 242/243)qui précise:
«Bal�tMug�t dans le quartier ouest de Cordoue». Même allusion à l'ouest au chapitre XX
sur l'Union (Bercher,op. cit., p. 168-169):«nous fîmesavecun de mes onclesune excursion
dans une de nos propriétés de la plaine, à l'Ouest de Cordoue».
6 Voir l'aventure d'al-Ram�d� au chapitre V (Bercher,op. cit. p. 58/59): «Elle traversa
[le pont] et arriva à l'endroit dit al-Rabad» (fa-��zat[h�] il�-l-mawdi' al-ma'r�f bi-l-rabad).
7 Ainsi, dans le second
chapitre, le départ d'Ab�Bakr Muhammad b. Ish�qvers
l'Orient (Bercher,op. cit., p. 46/47); ou l'anecdote du médecinjuif d'Almería (id., p. 48/49).
Dès l'introduction, Ibn Hazm mentionne son propre exil à Jàtiva et celui de son
correspondant, Ab�Bakr, à Alméria (id p. 2/3).
8 Dans le cas d'al-Ram�d� encore, qui va chercher le souvenir de Halwa jusqu'à
Saragosse(Bercherop. cit., p. 58/59. Les notes de référenceau texte du Collier renverront
toujours à cette édition).
9 Col. XI, p. 90/91: «Noé l'a choisieet elle ne l'a point déçue».
10 Genèse(8, 9-12)«Alors Noé lâcha d'auprès de lui la Colombe pour voir si les eaux
avaient diminué à la surface du sol. La colombe, ne trouvant pas un endroit où poser ses
pattes revint vers lui dans l'arche, car il y avait de l'eau sur toute la surface de la terre. Il
étendit la main, la prit et la fit rentrer auprès de lui dans l'arche. Il attendit encore sept
autresjours et lâcha de nouveau la colombe hors de l'arche. La Colombe revint vers lui sur
le soir, et voici qu'elleavait dans le bec un rameau d'oliviertout frais !Ainsi Noé connut que
les eaux avaient diminuéà la surfacede la terre. Il attendit encore sept autresjours et lâcha
la Colombe, qui ne revint plus vers lui».
(Traduction sous la direction de l'Ecole Bibliquede Jérusalem-Paris1956).

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Tout commence par un acte d'amour, sans quoi ce livre n'est pas. Un
ami, a Almeria, aux extr6mit6s, au bord du depart. Un ami sans nom, ou
du moins, sans «nisba»; tout au plus une «Kunya» commune et
imprecise. A l'autre rive, a Jativa, au pays de Mugdhid le Slave 1,
aventurier et marin, etranger sur cette terre arabe, le narrateur. Ibn
Hazm? Son nom n'est jamais 6crit. Rien qu'une Kunya, IA encore: Abü
Muhammad. Deux hommes encore sans pass6 vont, les premiers, r6tablir
une continuite bris6e. Une lettre d'abord, manifestation d'une absence
nostalgique. Puis un voyage, consenti malgre les dangers, et les retrou-
vailles, 1'Union. Enfin la separation de nouveau: le Collier en est le fruit.
Ce triple moment annonce deja le plan de 1'oeuvre, qui culmine dans le
dernier chapitre de chacune de ses trois parties: la correspondance
amoureuse (X), l'Union (XX), les merites de la continence (XXX). «Le»
plan? Il y en a deux, a vrai dire. Ibn Hazm nous donne le premier des
l'introduction 12. C'est une construction logique. L'amour s'y divise en
principes (usul), accidents (a'arä4), calamit6s (dfat). Mais cet ordre qu'il
propose lui-meme, il ne le suit pas. «Dans l'ordre d'exposition de certains
de ces chapitres, je me suis ecarte du plan esquisse plus haut... J'ai en
effet suivi le d6veloppement naturel des choses, leur progres (taqaddum)
et leurs degres (mari7tib)>>13. C'est une des cl6s de ce livre. Le Collier n'est
pas une simple collection de joyaux, ni un de ces recueils de «seances» si
prises de la litterature d'«adab». C'est un itinéraire, presque une ascèse,
qui rend sensible 1'ecoulement - et la blessure - du temps vecu par ceux
qui ont éprouvé 1'amour et par celui qui en parle: ullaf (les amants) et
mu'allif(l'auteur). Ce radical commun ('If) r6v6le une fraternité. L'amour
est une m6moire, comme 1'ecriture : «C'est merveille, avec tout ce qui
s'est passe et les coups du sort que j'ai subis, que j'aie garde le souvenir de
quelque chose, que certaines images me soient rest6es en memoire et que
14
j'aie pu 6voquer les souvenirs du pass6>> nous dit Ibn Hazm à la
derniere page du livre. Garder vivant ce qui n'est plus? Il n'est pas de
meilleure definition de 1'amour: «Ce genre d'affection ne peut prendre
fin qu'avec la mort. Une personne tres agee pretend avoir oublie un an-
cien amour. Mais quand on le lui rappelle, elle s'en souvient; ses aspira-
tions renaissent avec le doux ?mol d'antan ... » 15. L'amour est le seul

11 Sur Mu��hid, cité dans le «Collier» (XXIV p. 220/221)comme «le maître des îles»
cf. Encyclopédiede l'Islam, art. «Ab�-l-Djaysh Mudj�hid» et art. «D�niya».
12 Col, I, pp. 8-11.
13ibid. p. 10/11.
14 Col, XXX, p. 404/405.
15Col, I, 18/19.
p.

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mouvement de Fame, la seule realite peut-etre dont 1'effet ne disparaisse


pas avec la cause comme 1'enseigne une physique naivement aristoteli-
cienne, la seule inertie imm6diatement perceptible de 1'Humain. Ce que
souligne la modification du plan initial, c'est cette aberration, ce
d6r?glement de I'amour, insaisissable par l'analyse logique et intempo-
relle, parce qu'elle ignore 1'epaisseur de la dur6e. Le Kalam (6crit logique)
dont releve le premier chapitre du Collier ne peut pas davantage nous
faire acceder au coeur de la passion que le kalam th6ologique, dans la
pensee musulmane, ne peut nous mener au coeur du secret divin. L'amour
est un collier d'instants vecus et rapportes, ou 1'evenement ouvre droit au
recit, ou le recit rend corps a l'illusion : «Par Allah! Je n'oublierai jamais
ce jour-la. Je me rappelle (li-'ahdg qu'en me racontant cette histoire
tous ses membres tressaillaient d'aise et il exultait de joie bien que
ce ne fut plus qu'un vieux souvenir (`ahd)... A ce sujet, j'ai fait (aqulu)
une po6sie... >>" La realite, est-ce le moment d'autrefois ou celui de la
transmission de la parole Ou n'est-ce pas plut6t ce double
engagement Cahd) " : celui de l'interlocuteur, au moment ou il parle, avec
l'instant de sa jeunesse; celui de l'auteur, au moment ou il 6crit, avec
l'instant of il a 6cout6. Cette construction - ou cette destruction - du
temps en abimes, se resoud dans un poeme dit, dans le langage par
excellence de la m6moire vague des Arabes, de la Gahiliyya. L'un des
charmes les plus p?n6trants du Collier est dans cette incertitude du sujet
-
qui parle, du moment qui se dit, du langage poetique, rationnel ou
anecdotique - qui se d6ploie plutot qu'on ne 1'emploie. Tout se passe
comme si le souvenir annihilait celui qui le porte sous son «engagement»,
comme si rien ne subsistait que 1'emotion d'une memoire - et qu'un livre
- sans qu'on puisse l'affecter a un agent, a un auteur. En veut-on un
autre indice? L'6cart le plus marqu6 entre le plan annonce et le plan suivi,
c'est le deplacement du septieme chapitre: «De ceux qui s'6prennent
d'une qualite particuliere et qui n'en approuvent ensuite aucune autre qui
en differed 18. Ce qui 6tait avance comme accident de 1'amour atteint ici
la dignit6 d'un principe. Mais c'est le principe le plus singulier, le plus
rebelle a la raison, le plus irreductible au sentiment commun. Que
repondre a qui trouve belles les femmes a la bouche trop large, ou de trop

16Col, XX,
p. 168/169.
17 «Le 'ahd, c'est donc ce
qui lie les amants en dépit de l'absence...» Vadet, op. cit.,
p. 52; voir encorela note de la page 120dans le même ouvrage: «Quand le poète parle-t-il?
Sur le coup d'un malheur qui doit se passer et qu'il appréhende ou bien sous l'impression
d'un malheur déjà révolu depuis de longues années peut-être?»
18 Col, VII,
pp. 68/69-76/77.

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petite taille? Qu'objecter a qui prefere les blondes? Leur opposer les
regles, l'opinion g6n6rale? L'amour ne s'y plie pas, parce qu'il est
m6moire vivante qui s'empare de 1'amant : m6moire des femmes qu'on a
deja connues, m?moire des peres qu'on imite: «Dans ma jeunesse, j'ai
aime une esclave blonde et, depuis, je n'ai plus prise les brunes... La
meme chose est arrivee a mon pere... et il a garde cette predilection
jusqu'a sa mort. » 19 Les Omeyyades eurent les memes penchants, de pere
en fils. Fidelite d'une dynastie qui laisse percer la fidelite a une dynastie,
dans le plus particulier du comportement et des gouts. Comment mieux
ebaucher une Communaut6, a l'heure ou la guerre civile ravage Al-
Andalus ? Un autre sens du «Collier» point ici. Non pas, bien sur, que
l'amour y soit un pr6texte. Ce qui est en cause, ce n'est pas le sens cache
sous 1'apparence. C'est le choix d'une reflexion sur l'amour pour eclairer
les ressorts des groupes humains. L'amour est un dereglement, comme la
societe peut en connaitre. Mais c'est aussi une force de resistance a la
corruption des temps comme celle qui incline les hommes a s'unir, de
generation en generation, en une communaut6. Cette contradiction en
fait bien, encore, la langue de ces annees de troubles ou le Collier vit le
jour et ou les errements de l'Histoire et l'impuissance a les conjurer par la
raison interrogeaient le 16gitimiste omeyyade Ibn Hazm sur les fonde-
ments affectifs de son action politique. Interrogation sur soi? Reflexion
plutot sur ce qui pousse vers l'autre, en soi, sur ce qui fait passer de
1'absolue difference de chacun - l'amour d'une qualite particuliere - à
1'«union2° des ames». La metaphore du Collier s'y retrouve. Tawq: un
attachement contraignant.
Le livre se compose de trois grandes parties de dix chapitres, nous
1'avons vu. A l'int6rieur de chacune de ces parties, on peut distinguer, en
simplifiant beaucoup, deux grandes subdivisions de cinq chapitres; deux
mouvements qu'on pourrait nommer d'exil et de retraite ou encore de
«zdhir» et de «b3jin» pour reprendre une distinction classique dans la
pens6e musulmane d'alors. Dissimulation et devoilement sont cependant
inverses dans les deux premieres et dans la derniere partie respective-
ment. On va deux fois de l'ouverture (le lacher de la Colombe) a la
cloture (son retour dans 1'arche). Enfin la Colombe - 1'amour -
s'61oigne a jamais, abandonnant les hommes a la cloture de la nef (bärin),
mais surs desormais de la proximite de la Terre Ce sont les six
ensembles que nous allons maintenant tenter d'analyser.
,... ; ...:-

19 Col, VII, p. 72/73.


20 Ou mieux, «fusion»: imtiz��,
Col, II p. 20/21.

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_. PREMIEREPARTIE: L'EXIL DE L'AMOUR

11y aurait une erreur grave a poser d'abord l'individu, le « je » dans la


pensee d'Ibn Hazm. Le Franqais du XXe siecle qui ecrit sur l'amour doit
se garder de ses propres «a priori», des schemas historiques ou litt6raires
qui le constituent. L'ambition d'Ibn Hazm n'est pas celle de Rousseau 21.
Nous l'avons pressenti des l'introduction : ce livre n'eut pas existe sans
1'ami, reel ou mythique, auquel il s'adresse. Au d6but n'est pas le «moi»,
mais le langage. Plus exactement les signes (`alamat) de I'amour: ce que
chacun peut en voir et en savoir: «L'amour a des signes que 1'homme
sagace décèle22 ». Le chapitre second est consacre a leur enumeration,
tels que l'observateur, ici apparemment neutre, peut les percevoir dans
1'attitude d'un ou de deux amants. Regard clinique qui se porte d'abord
sur le regard amoureux «porte grande ouverte de I'dme>> (wal-'ayn bdb
al-nafs les premiers mots, 1'ambiguite. L'observateur et
1'amant empruntent la meme voie du regard. L'oeil sagace n'est pas
exclu par nature du jeu amoureux. Mais il s'arrete en abordant le seuil, la
porte de Fame. 11se satisfait de 1'apparent, de ce qui est exprime, au sens
propre, de ces profondeurs of il ne plonge pas. «Comme le cameleon suit
le soleil, 1'amant suit 1'aime » et 1'homme sagace suit le discours du
regard 24. L'amour est d6jd donne comme double : le manege des amants
d'une part, et son sens qui se fait jour pour l'observateur, interdit au bord
du mystere. Nul ne peut s'en approcher davantage sans le partager. Peu à
peu, au contraire, au fil du chapitre, 1'ecart va grandir entre 1'explication
et le cercle of se refugient les amants, entre la terre inconnue ou ils se
sont exiles et les signes qu'on en reqoit. A la communion du regard
succede 1'affectation de la parole, ou le témoin ne participe plus qu'au
trompe-l'œiI25, puis le trouble du rapprochement des corps, enfin, quand
le feu de 1'amour a pris, les signes manifestes de 1'exclusion : se detourner
des autres, choisir des lieux exigus, a l'écart de la societe, retourner le
langage et lui faire perdre le sens commun, preferer la famille de I'aim6 à
la sienne, perdre I'at)t)&tlt, le sommeil et se retrancher ainsi des fonctions

21 «Je veuxmontrer à messemblablesun homme dans toute la véritéde la nature; et cet


homme, ce sera moi, moi seul», Confessions,livre I.
22 Col, II, p. 30/31.
23 ibid.
24 ibid. «On voit l'amoureux
qui regarde ... se déplacer en même temps que l'aimé,
s'écarter quand il s'écarte, prendre la direction qu'il prend, à l'instar du caméléonqui suit
toujours le soleil».
25 ibid. «des
propos qui ne peuvent s'adresser qu'à l'objet aimé même quand,
volontairement[ils]s'adressent à autrui».

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les plus naturelles. A la fin I'amour s'engloutit dans 1'absence de


signes: les larmes memes de l'adieu ne se montrent plus ; I'amant ne
pr?sente plus qu'un visage stupide. La vie s'est r6fugi6e dans le corps,
sous le voile des vetements, hors d'atteinte. Les deux dernieres anecdotes
du chapitre se placent a Malaga et Almeria: des ports d'ou on s'?loigne,
comme 1'amant de ses proches. Et c'est un médecin juif qui porte le
demier diagnostic: 1'etranger juif reconnait l'amoureux devenu
etranger 28.
L'amour est-il donc mutilation sociale? On pourrait le penser si on
n6gligeait la construction du chapitre; on passe en effet insensiblement
d'un observateur dans les premieres lignes a un groupe dans la dernière
anecdote. C'est la formation meme du groupe qui rend sensible l'isole-
ment de 1'amant. Peu a peu I'aim6 a disparu tandis que le regard etranger
s'elargissait a une societe, comme si la maladie amoureuse suscitait
contre elle l'organisme social qui 1'enkyste. Contre elle? Nuanqons : le
plus clair, en effet, dans les dernieres pages de ce chapitre ce sont les
- ou pas seulement - d'une
digressions po&tiqueS29. 11 ne s'agit pas
coquetterie d'auteur dont Ibn Hazm ne fut jamais exempt. Pour la
premiere fois, le comportement amoureux reqoit des lois, et une langue:
la poesie. Un discours amoureux acquiert droit de cite, si on precise :
discours sur 1'amour et non de 1'amour. Discours - signe qui se substitue
a 1'amour et le masque, qui en dit ce que 1'amour ne montre pas. Ainsi les
larmes qu'lbn Hazm ne peut verser au moment des adieux, mais dont il
fait un poeme 3°. A 1'ami qui s'en va? Au groupe qui 1'entoure? Aux deux
sans doute. Premiere reconciliation de 1'amour et d'un langage socialise;
mais c'est une reconciliation manquee, qui laisse dans le cœur de 1'amant
«1'amertume de la coloquinte»31 et 1'angoisse de 1'eloignement.
Au plus etranger, au plus loin. Nous y sommes encore au d6but du
chapitre III. «Je commencerai par parler de la cause la plus 6loign6e
(ab'ad) encore qu'on ait coutume de commencer toujours par la plus
facile et la plus simple ... Parmi les causes de 1'amour, il en est une si
singuliere (li-garäbatihä) 11 s'agit de I'amour en r8ve. Mais ce reve

26 Sur tous ces signes de l'amour, cf. II, pp. 34/35 à 38/39.
27 Col, II, p. 46/47.
28 Col, II, p. 48/49.
29 Col, II,
pp. 38/39-42/43.
30 Col, II, 46/47: «Pour moi, je me mis à prodiguer les marques d'affection et de
p.
désespoir mais mon œil se refusait d'y participer. Alors, je dis, en réponse à Ab�Bakr
(Taw�l): «Et un homme qui à cause de toi ...»
31 ibid.
32 Col, III, p. 50/51.

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se poursuit aux deux chapitres suivants. Ce qui est en jeu, c'est 1'amour
d'une image (sura) sans consistance, sans nom et sans attache; une
image qui flotte dans 1'enfermement d'une conscience exilee. Entre elle et
le monde, l'obstacle infranchissable: la veille qui dissipe le songe
amoureux, le mur d'un gyn6c6c derriere lequel s'eleve une voix
inconnue, le harem ou la parole fait naitre la passion pour 1'au-dehors
inaccessible 34, le fleuve qui separe Ar-Ramadi de Halwa 3 5. Ce mirage
insaisissable, n'est-ce pas deja la Colombe fugace? «Si tu etais epris d'une
des statues du bain... (sura min suwar Bains (?ammdm) ou
Colombes Le texte 6crit laisse subsister l'équivoque. Halwa
s'en va (nahadat) vers le pont comme la Colombe prend son envol.
L'amour ici n'est qu'imagination du n6ant (madi7m), de l'inexistant (ld
yugad), que la raison sociale ne saurait trop fermement condamner.
L'auteur s'y emploie lui-meme, en ramenant le reveur au bon sens , en
montrant par le recit de ses experiences passees que la rencontre efface
rapidement 1'effet d'une simple description. Et pourtant, il participe lui
aussi d'une autre langue; de ce discours sur I'amour dont nous avons
note l'apparition au second chapitre: « O toi qui me blames d'aimer une
personne que mes yeux n'ont pas vue ... Dis-moi: le Paradis, le connait-
on autrement que par la description?» 3'. L'image amoureuse n'est pas
folie puisqu'elle trouve un langage ou se refugier : « Il s'agit de cette
Halwa dont il chante 1'amour dans ses po6mes >> 3 8.Langue poetique,
langue des songes, langue de la Religion comme le rappelle la citation
precedente. La parole amoureuse est ici absolue comme le texte sacre;
elle separe I'amant du monde comme l'appel divin distingue les
Prophetes du reste des Humains. Elle seule peut donner vie, pour ceux
qui la lisent ou 1'ecoutent, a l'indicible, a I'au-delA. Relisons les «ahbdr»
des troisieme et cinquieme chapitres. Dans le premier cas, 'Ammär b
Ziydd, epris de son reve, refuse d'abord de parler; puis le fait dans les
termes de la platitude quotidienne 39. lors, face au blâme social, sa
33 «J'ai vu cette nuit en songe une jeune fille, mais je me réveillai ...»ibid.
34 «Entendre une femmechanter derrière un mur peut faire naître l'amour» Col, IV,
p. 52/53. «Cela arrive surtout pour les femmesbien gardées dans les gynécées»,ibid.
35 «Alors elle partit vers le pont et il ne put la suivre» (fa-nahadatnahwa-l-qantarawa-
lam yumkinhuittib�'uh�) Col, V, p. 58/59.
36 «Finalementje le blâmai et lui dis: «Quelleerreur d'occuper ton âme avec un objet
qui n'a point de réalité et d'attacher ton esprit à un être inexistant» (wa-hammukabi-
ma'd�ml�y��ad).
37 Col, IV, p. 54/55.
38Col, V, 58/59.
p.
39 «Je lui demandai ce
qu'il avait. D'abord il refusa de répondre, puis il dit: il m'est
arrivé une chose inouïe (li a'��ba m�sama'tu qat) Col, III, p. 50/51.

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10

defaite est assur6e et avec elle 1'engloutissement du reve dans le n6ant.


«Tu aimes quelqu'un qui n'a jamais ete cree»4°. Par Dieu ou par le
verbe? Ar-Ramddi au contraire est poete. Halwa est bien sa cr6ature .
11 faut insister sur la rencontre d'Ar-Ramddi et de Halwa, l'un des
episodes majeurs - et l'un des plus celebres - du Collier42. Elle se
resume en peu de mots. Le poete voit, pres de la porte des Parfumeurs, à
Cordoue, une jeune fille qui «s'empare de son cœur» au premier coup
d'œil. Il la suit de 1'autre cote du pont qui mene au faubourg (raba4) et ld,
lui adresse quelques paroles, sans r6ussir a savoir ou elle vit. Apres avoir
arrache la promesse de nouveaux rendez-vous, il la perd a jamais de vue
au moment ou elle rentre dans la ville. L'exil de 1'amant, au-dela du
fleuve, est clairement marqu6, et encore souligne par le nom de 1'heroine
(Halwa : la retraite). Mais cet éloignement se colore d'une nuance
religieuse et politique. Le poete se detourne de la mosquee pour suivre
Halwa jusqu'aux tombeaux des Omeyyades. C'est la qu'elle 1'attendra
desormais le vendredi (gumu'a: le jour de la Communaut6). Le mythe de
Halwa rejoint celui d'une «umma» regroupee autour des Omeyyades,
loin de la ville ou se rassemble le peuple reel des Croyants. Illusion? Sans
doute. Mais c'est ici l'illusion qui s'impose et refoule la realite. Halwa
n'est qu'une image, un objet du regard. En retour, son intervention
d6pouille ses createurs de leur identite. Qui a rapporte ce recit? Ibn Hazm
1'a oublie (saqata 'anni ismuhu) 3 ; Ar-Ramddl, d6sign? au d?but du r6cit
par sa «nisba» et son nom (Yüsuf b. Härün) n'est plus cité finalement que
par sa Kunya (Abü 'Amr). Les personnages rompent le premier lien qui
les attache a la societe : leur nom. Et c'est une autre realite qui affleure :
celle des «imams» disparus, celle des steles des tombeaux, les signes de la
memoire en un mot. L'anecdote consacre les deux modes majeurs du
temps amoureux et du temps social, deja lies : le souvenir et l'instant. Le
premier domine le r6cit, deja socialise, mais se nourrit de 1'eclair du
second. Un seul regard suffit a creer l'image, a ouvrir la voie aux
profondeurs du passe. Voyage sans retour, il est vrai. L'oeil d'Ar-Ramddi
ne peut suivre la jeune fille au-dela des murailles de Cordoue44. Derriere

40 (l�huliqa)ibid.
41 «L'image fût-elleenchanteressene saurait se fixer chez (les Sémites)sans le concours
d'un nom, mais l'inverse peut être possible», Vadet, op. cit, p. 125.
42 Il occupe la fin de la page 56/57 et la page 58/59 du Collier
(chap. V).
43 «Notre ami Ab�Bakr ... m'a raconté, le tenant d'une
personnedigne de foi dont j'ai
oublié le nom ... », Col, V, p. 56/57.
44 «Quand elle eut
dépassé la porte du pont, il voulut suivre sa trace, mais elle avait
disparu», Col V, p. 58/59.

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elle, le po6te a retrouve les traces d'un temps revolu; mais pour qui s'est
risque au monde des morts, la ville des vivants se fait hors de prise.
Etrange retournement: au-dela du fleuve, dans 1'espace ouvert du
faubourg, Ar-Ramddi occupe 1'emplacement sous lequel git la m6moire
cachee de la Ville, mais ne peut embrasser le present, l'apparent, que
pr6servent les murs de la cite. Le regard dirig? de 1'ext6rieur vers
l'interieur de la Ville est aussi, a l'inverse, le point de vue de 1'interieur du
passe vers 1'exterieur du present. La derniere anecdote du Ve chapitre
decrit la meme situation. Une femme y regarde, de 1'interieur d'un harem
un jeune homme qui passe a 1'exterieur45. Regard extraverti, du centre
vers l'exterieur, du temps dans le cas d'Ar-Ramddi, de 1'espace social
pour cette femme de noble naissance amoureuse d'un fils de scribe. Par le
brusque renversement d'un regard, l'amour exile a gagn? le coeur
silencieux et interdit de la societe musulmane: la m6moire des ancetres et
le harem.
On le voit, cette premiere partie du Collier est domin6e par les jeux du
regard et de 1'obstacle. Observateur et amant, amant et groupe social,
morts et vivants, harem et place publique, autant de couples opposes que
l'œil decoupe dans leurs limites respectives. Le regard cree a la fois les
corps et les distances. 11atteint et ne peut p6n6trer, ni s'evader. Il pose des
traces, des surfaces (ainsi les steles des Omeyyades et non le secret des
tombes)46, des seuils illicites (la porte de Fame ou celle des Parfumeurs,
le voile du harem). A la fois immediat et toumé vers l'ailleurs, le regard
est un symbole de 1'exil, hors de la duree, hors de 1'espace convoite. Pour
cette raison meme, il peut marquer les contours du mystere au-dela du
quotidien: Cordoue, la ville familiere, se fait citadelle magique oil Halwa
s'engloutit sous 1'oeil d'Ar-Ramddi. La fulgurance d'un regard r6v6le
1'existence du secret et de la m6moire. Nous allons maintenant y penetrer.

DEUXIEMEPARTIE: L'AMOUR AU CREUXDE L'ENVERSSOCIAL.

Des le d6but du sixieme chapitre, nous sommes au plus intime, a


1'interieur des corps: «Allah, puissant et grand, ordonna a I'dme de
p?n6trer dans le corps d'Adam, qui etait limon. Mais I'Ame fut prise
d'effroi et s'affligea (Alors Allah lui dit): entres-y de force et sors-en de

45 «Je connais un tout jeune homme,un fils de scribe qui avait été vu par une femmede
haute naissance ... Il passait et elle l'aperçut d'un endroit de sa demeure où elle avait vue
mawdi'tattili'uminhuk�nafi manzilih�),
sur l'extérieur (f� Col, V, p. 60/61.
46 «Quand elle fut au milieu des mausolées(riy�d)des Ban�Marw�n,ceux qui sont
construits au-dessusde leurs tombeaux ('al�qub�rihim)», Col, V, p. 58/59.

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Nous entrons de avec ces chapitres, dans le territoire


propre de 1'auteur: le «je», le «moi» se font plus frequents. L'instant du
regard fait place a la memoire du corps: «Pour moi, nul amour n'a 6mu
mes entrailles si ce n'est apres un long temps»48. Memoire lourde, stable,
qui organise un quotidien: «Depuis que je suis n6, je n'ai jamais eprouve
le desir de rien changer de ce qui m'entourait. Je ne dis pas cela seulement
pour mes familiers, et mes camarades, mais pour tout ce dont on se sert:
vetements, monture, aliments»9. Le regard ne saisissait que 1'envol
d'une image. C'est ici, au contraire, le domaine des possessions palpables,
dans le champ etroit que chacun peut apprehender autour de lui, de ce
que commandent les gouts herites et les pesanteurs des sens. Du sixieme
au neuvieme chapitre du Collier, 1'amour s'incarne dans un sexe 5°, le
defaut particulier d'un corps s, une voix et une parole distinctes de
toutes les autres 52, un regard inintelligible pour qui n'est pas
Car non moins que le sujet, l'objet se precise, se fait unique a la mesure de
l'unique qui le desire. L'amour ici ne s'6vade pas. 11 s'enferme dans la
compacite d'une vie, et cette secession aiguise encore son conflit avec le
monde. Cette incarnation de 1'amour, ce choix d'un autre brisent
l'universel des images, du langage. Les qualites que certains distinguent
dans 1'aime sont unanimement tenus pour des d6fauts, et les amants eux-
memes reconnaissent quelquefois qu'ils le sont sans cesser de s'y
attacher s. Un homme rebute ses jeunes esclaves par son apparence, par

47 Col, VI, p. 62/63.


48 Col, VI, p. 64/65.
49 ibid.
50 «Je connais un
jeune homme riche, noble, cultivé, qui achetait des jeunes femmes
esclaves.Or celles-cin'avaient aucun penchant pour lui; pis encore,ellesle détestaientparce
que ses manières n'avaient rien d'avenant et qu'il était toujours renfrogné,surtout avec les
femmes. Mais à peine avait-il eu avec elles des relations sexuelles, cette aversion se
changeait en amour excessif... », Col, VI, p. 58/69.
51 cf. Col, VII, 70/71 :«Je connais
p. quelqu'un dont l'ami avait le cou un peu court.
Depuis lors, il ne trouva jamais belle aucune personne ... au cou élancé».
52 «Il a une autre sorte d'allusion
y par la parole. Mais elle n'intervient qu'après une
entente ... C'est alors que les plaintes, l'échangedes promesses,les menaces ... se font par
allusions verbalesen un langage que les tiers comprennenttout autrement ... Pourtant les
amoureux, eux, se sont compris ... », Col, VIII, p. 78/79.
53 «Aux allusions
par la parole font suite ... les signesfaits avec les regards», Col, IX,
p. 80/81.A noter la correspondancedes chapitres III-VII (imageet réalité des corps), IV-
VIII (la séduction de la voix), V-IX (le jeu des regards). Mais les corps, la voix, le regard
unissentici les amants au lieu de les séparer. C'est qu'ilsparlent, désormais,en présencedes
autres et non plus en leur absence.Ce langage, fait pour écarter les tiers, rassemblepar là
mêmeles amants. On ne saurait mieuxdire que l'amour a besoind'une langueet donc d'une
société,fût-ce pour la tromper.
54 «J'ai vu
beaucoup de gens dont on ne saurait suspecterle discernement ...Or cesgens
décrivaientcertains de leurs amis comme ayant des qualités que l'on s'accorde générale-

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ses manieres brusques. Il les s6duit au contraire par un coit prolong6 qui
renverse les effets de son image sociale. Les approches verbales de
1'amour pervertissent le sens commun pour n'atteindre que 1'aime. « Les
tiers comprennent tout autrement que les amoureux ne 1'entendent». Le
regard, a son tour, obeit a un code etranger aux regles du comportement
social. Mais il s'agit bien d'une perversion de l'usage social. Les amants
ne creent pas leur langue verbale ou visuelle. Ils 1'empruntent: «Je
connais quelqu'un qui a commence a manifester son amour en r6citant
des vers de moi » 55. Les menaces, les plaintes pourraient etre echangees
par d'autres. Elles n'ont simplement plus le meme sens quand des amants
les proferent. Une jeune chanteuse accable son amant de reproches en
citant des vers anciens, en public 56. L'amour est ici dans la societe, et se
vit ou se dit par une sorte de ricochet sur l'obstade des autres, qui renvoie
a 1'aime et au moi. Cette langue pervertie est, comme il se doit, mieux
pratiquee par une societe inversee : c'est la jeune esclave qui blame son
maitre; ce sont les femmes et les serviteurs qui peuvent le mieux
comprendre ses allusions.
Tres eclairantes a ce sujet les remarques d'Ibn Hazm sur le regard au
chapitre IX: «Quand on est devant un miroir, on est comme quelqu'un
qui se regarde avec les yeux d'autrui... Prenez deux grands miroirs; tenez
l'un derriere votre tete et 1'autre en face de votre visage et inclinez
legerement pour que tous deux s'opposent: vous verrez alors votre
nuque et tout ce qui est derriere vous et cela parce que la lumiere de
l'œil se refracte sur le miroir qui est derriere vous, car elle n'a pas pu
trouver de passage a travers le miroir de devant» 57. 11y a peu a ajouter si
on remplace «miroir» par «environnement social». Notons simplement
que le regard est renvoy6 sur la nuque, sur la face cachee, interne du moi.
C'est bien un cercle que dessinent les quatre chapitres dont nous avons
esquissé 1'analyse : du plus proche du corps et du plus cache (le sexe), à
ses signes apparents (la taille, la couleur des cheveux), a la voix et a la
parole, au regard enfin, celui des sens qui porte le plus loin mais que le
ment à ne pas trouver belles ... Par la suite, ces amis disparaissaient ... Mais ceux qui
s'étaient épris de ces qualités n'en continuaient pas moins à les trouver belles,à les préférer
à d'autres réellementmeilleures... », Col, VII, p. 70/71.
55 Col, VII, 76/77.
p.
56 «Je connais un jeune hommeet une jeune esclavequi s'aimaient... Il voulut l'amener
à faire quelque chose d'indécent. Alors elle lui dit: «Par Allah! Je me plaindrai de toi
publiquement...» Quelques jours. après, la jeune esclave assistait à une réunion chez un
personnagede sang royal ... Il y avait (là) un grand nombre de femmeset de serviteursdont
il fallait se méfier ... Quand ce fut (son) tour de chanter, elle accorda son luth et se mit à
chanter ces vers anciens ... », Col, VIII, p. 78/79.
57 Col, IX, p. 82/83.

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miroir social renvoie ici a la vision du for-inteme. Le corps est cerné, non
pas seulement, il faut y insister, dans ses limites physiques, mais dans tout
ce qu'il manifeste d'une memoire et d'une vie. Le dixieme chapitre
«Sur la correspondance epistolaire» (al-murdsala) n'en sera que mieux
compris. La lettre s'y ecrit avec toutes les secretions du corps: larmes,
salive, sang. L'interiorite s'y livre toute entiere. En 6change celui qui la
reqoit en couvre ses sens extemes : les yeux, la bouche, le cœur, la verge:
«C'est pourquoi nous voyons l'amoureux mettre la lettre sur ses yeux et
sur son cœur et 1'embrasser 59...» « On m'a rapporte qu'un individu vil et
bas mettait la lettre de son aime sur sa verge L'inversion est
achevee l'intime recouvre la surface du corps d'un voile protecteur, d'un
souvenir de l'absent. Ce voile qui enveloppe le «moi» consacre, certes, sa
solitude. Pire: la lettre se dechire, se dissout, les lignes s'effacent sous les
larmes 61. Mais si particuliere, si fragile que soit cette possession, 1'amour
s'y enracine dans une m?moire, sanctionn6e par 1'6crit. II y trouve son
premier refuge. La Colombe fugace a regagné 1'Arche.

TROISIEMEPARTIE: L'AMOUR USURPATEUR ' ' .. '

A peine prise, la Colombe s'envole de nouveau, comme le messager de


1'Amour au chapitre XI: «Noe I'a choisie et elle ne 1'a pas decu
puisqu'elle est revenue vers lui, porteuse de bonnes nouvelles»62. La
courbe qu'elle va d6crire est apparemment la meme : du onzieme au
quinzieme chapitre nous suivons a rebours le chemin que nous avons
parcouru entre le sixieme et le dixieme. A la «correspondance amou-
reuse» r6pond le «messager». Aux «signes du regard», la «garde du
secret». Aux «Allusions verbales» la «divulgation du secret». A
1'« amour d'une qualite particuliere », la « soumission » ; enfin a 1'« amour
muri a la longue», «l'insoumission» 63 . Dans l'ordre, le regard, la
parole, les signes ext6rieurs du corps, le «moi» au plus intime, disposes ici
du plus 6loign6 au plus proche, a l'inverse des chapitres precedents. La
signification en est aussi a 1'oppose. Il ne s'agit plus d'enserrer 1'amour,

58 «Pour ce qui est de mouillerl'encre de ses larmes,j'ai connu


quelqu'un qui le faisait.
La personne aimée le payait de retour en mouillant l'encre de sa salive», Col, X, p. 86/87.
«L'amant s'était coupé la main avec son couteau. Le sang avait coulé et il s'en était servi
comme encre ... » ibid.
59 ibid.
60 ibid.
61 «Et l'eau de mon œil n'a cessé d'en effacer les
lignes», Col, X, pp. 84/85 et 86/87.
62 Col, XI, 90/91.
p.
63 Respectivement,chapitres X-XI, IX-XII, VIII-XIII, VII-XIV et VI-XV.

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par ricochet sur l'obstacle social, dans un voile protecteur, mais au


contraire de le d'en faire publiquement le centre d'un ordre en
conflit avec l'ordre - ou le desordre - de la societe.
La premiere agression est celle du Messager: «Ton envoye (rasuluka)
est un sabre dans ta main...» 64 11 est souvent choisi au plus bas de la
hierarchie sociale qu'il va bouleverser: «un pauvre diable auquel on ne
prete pas attention et dont on ne songe pas a se mefier a cause de sa jeu-
nesse ou de sa tenue misérable...» 6 5 ou encore «les femmes, celles qui
s'appuient sur des batons, recitent des chapelets et sont vetues de
manteaux rouges»66. L'amour force la citadelle sociale, comme une
emeute: «Que de calamit6s ont frappe les voiles proteges, les rideaux
(astdr) 6pais, les appartements (maqdsir) bien gardés...» 67 Mais cette
emeute a sa raison d'8tre; 1'amour revendique ses droits et sa place
naturelle: «Souvent la raison d'une telle discretion (cacher son amour)
reside dans le fait que 1'amoureux veut éviter de se faire passer pour tel
aux yeux du monde Ci1!da-l-näs). Cette maniere de voir n'a rien de
fond6... Quant a 1'amour.c'est quelque chose d'inne La garde
du secret ne consiste pas a nier qu'il y ait un secret. Non seulement parce
que c'est impossible, mais parce que les autres doivent deviner 1'existence
du secret pour donner a I'amour la position centrale qui lui revient69. Le
regard que groupe porte alors sur 1'amant est le meme qu'Ar-Ramddi
jetait sur Cordoue of Halwa s'6tait evanouie : il sonde la surface du
mystere sans pouvoir y penetrer. L'amant qui avait jusque-Ia dignement
tenu son role dans la discussion se trouble'au passage de 1'aime et ses
propos deviennent incohérents 70. Le regard prend la mesure de la cache,
la parole est impuissante a en percer les parois. Mais ce n'est plus la Ville
qui refuse son secret a 1'amants; c'est 1'amant qui le dissimule a la ville. Ce
n'est plus lui qui regarde; c'est luk qu'on regarde, sans le comprendre,

64 Col, XI, p. 88/89.


65 ibid.
66 ibid.
67 Col,XI, p. 90/91«al-hu��b al-mas�na, wa-l-ast�r al-katifa wa-l-maq�sir al-mahr�sa».
68 Col, XII, p. 92/93.
69 «L'amour est à la fois évidenceet secret», Vadet,
op. cit, p. 209; et al-'Abb�s
b. al-
Ahnaf :«Quand on parle de moi, ma nisba,c'est l'amour, et on ne connait pas l'objet de cet
amour» cité Vadet, p. 212.
70 «Je me
rappelle qu'un jour, il était assis avec quelqu'un qui faisait allusion à ses
sentiments intimes; à ces allusions, notre jeune homme opposait les dénégations les plus
catégoriques.Mais voici que vint à passer la personne de laquelle on le soupçonnait d'être
épris. A peine son regard rencontra-t-ill'aimé qu'il se troubla, perdit contenance,pâlit, tint
des propos incohérentsalors qu'il venait de parler fort élégamment»,Col, XII, p. 94/95.

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comme des mots inintelligibles sur un document, comme une «colombe


invisible» dont on ne peut dechiffrer les roucoulements 71.
L'anecdote suivante est encore plus claire: Al-Mansur y fait executer
une jeune chanteuse qui celebrait les charmes de Subh. On ne saurait
mieux dire que 1'amour est au cœur de la societe, au plus haut; et qu'il
pretend a une brutale reconnaissance. Car Subh fut la favorite du Calife
Al-Hakam II et la mere de Hisam II. L'amour que lui manifeste Al-
Mansur est au plus haut point illegitime; passible de mort comme nous
l'apprend 1'episode qui suit. Les Banu Mugit y sont extermin6s parce que
l'un d'eux avait compose quelques vers amoureux sur les filles du Calife.
Al-Manjfr renverse ici I'ordre etabli par une usurpation qui est celle de
1'amour meme. Notons qu'il ne chdtie pas le poete, mais 1'esclave qui a
os6 s'approcher du cercle interdit de sa passion pour la chanter' 2.
Farouche et muet, 1'amour est sous le voile, sans dominer encore la
totalite de 1'espace social. Mais dans ce territoire clos, il a fermement
etabli son pouvoir. L'amant lui-meme 1'endure : « Il advint qu'il lui revela
sa passion... C'en fut fait de (la) douce familiarite... Il 6tait un frere et
devint un esclave, un 6gal et il devint un prisonnier»'3. Des lors qu'il se
declare, encore ignore des autres pourtant, l'ordre amoureux impose sa
loi a ceux qui l'on choisi.
Les exemples qu'lbn Hazm cite dans le chapitre suivant, «Sur la
divulgation du secret», attirent tous son blame. Non pas pour le tort que
la divulgation fait a mais pour celui que 1'amant y subit
n6cessairement. Dans tous les cas 1'amant est d'une condition sociale
superieure a celle de 1'aime : jeune homme de bonne famille et esclave, fils
de scribe et esclave, fils de scribe et fils d'orfevre. Le conflit entre 1'amour
et la societe s'aiguise parce que la passion s'affirme ici dans la brutalit6,
l'imm?diatet6 d'un desir publi6. « S'il avait garde pour lui son secret et
cache le trouble de son coeur, il aurait continue a vivre tranquille et
n'aurait pas d6chir6 le voile de la protection (burd
Remarquons le terme la « vertu », la « modestie » surtout
feminine. Cet amour-la est masculin. La jeune esclave qui suscite le d6sir
d'un jeune homme de haut rang le blame elle-meme de son comporte-
ment . C'est aussi une r6volte des fils. Un jeune homme abandonne la
71«Comme une écriture dont les caractèressont très clairs,mais dont le sens n'apparaît
pas ... Ou comme le roucoulementd'une colombe dans les branches... Ses gémissements
charment notre oreille, mais nous ne savons pas ce qu'ils signifient»,Col XII, p. 96/97.
72 Col, XII, p. 96/97.
73 Col, XII, p. 98/99.
74 Col, XIII, 104/105.
p.
75Col, XIII, p. 100/101.

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lettre que son pere lui dicte en voyant passer celle dont il est epris : «Je ne
pus pas y tenir: je jetai la lettre loin de moi et je me hdtai vers la jeune
esclave»'6. Plus g6n6ralement, c'est la memoire de la position sociale et
des obligations qu'on doit et qu'on se doit qui est ici bafou6e avec son
symbole: la lettre,1'ecrit. Dans le rythme du Collier, pris entre le souvenir
et l'instant, c'est le dernier qu'on choisit ici. Mais cet instant n'est plus
celui du regard, c'est celui de la poursuite et de la proximite des corps. Le
regard de l'observateur qui reprouve est loin, en exil: «La premiere
nouvelle que j'appris en arrivant a Jativa, c'est qu'il s'6tait dever-
Pour etre blimable, l'usurpation amoureuse n'en occupe pas
moins Cordoue, au centre g6ographique et symbolique de 1'Espagne, et
du livre.
Ce double caractere de 1'amour qui se revele - inversion de l'ordre
social, saisie de l'instant - s'accentue dans les deux chapitres suivants
sur la soumission et l'insoumission. Le maitre s'humilie devant 1'esclave,
le savant devant le serviteur, le frere devant le frère 78. Apres la r6volte du
fils, la famille affronte la dissenssion des freres, la Communaute les
doctrines h6r6tiques des mu'tazilites 79. C'est que 1'exemple vient de haut:
«Ne vous etonnez pas de me voir dans un 6tat d'humiliation ou s'est
trouve avant moi AI-Mustan?ir»80. La legitimite se cache: un groupe de
jurisconsultes fuqahf') reconnaissait en secret pour Calife un fils d'An-
Nasir. L'usurpateur Al-Mansur les fait ex6cuter. Au comble du d6r?gle-
ment, c'est l'illégitimité amiride qui assure «la construction des mos-
quees, des canaux et les oeuvres de bienfaisance» 8 1 . Pres de la mosqu6e
des Qurays au contraire un «faqih» est maltraité par le serviteur dont il
est amoureux . Ce mepris de soi va jusqu'a molester, mutiler son corps.
Muqaddam b Asfar, le savant 6pris, reqoit les coups avec plaisir; Sa'id b
Mundir, imam de la priere a la mosqu6e de Cordoue accepte de couper sa
barbe a la demande d'une esclave qui le ridiculise83. Nous sommes au
quatorzieme chapitre, a 1'exact oppose du septieme sur l'influence d'une

76 Col, XIII, p. 102/103.


77 ibid.
78 Cf.
respectivementles deux premières anecdotes du chapitre XIV, pp. 110/111et
112/113.
79 Dans la seconde anecdote, sur les fils de Mundir b. Sa'�d, cadi de Cordoue.
80 Col, XIV, p. 110/111.
81 Col, XIV,
p. 112/113.
82 «Dans la mosquée sise à l'est du cimetière des Qurayš à Cordoue ... se tenait
constammentMuqaddam b. al-Asfar ... C'est qu'il était épris de 'A��b le jeune serviteur ...
Il s'asseyait là et épiait son bien-aiméjusqu'à ce que celui-cise fâchât ... et lui donnât des
coups de poing sur lesjoues et sur les yeux.Alors il était enchanté ... » Col,XIV, p. 112/113.
83 ibid.

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18

qualite particuliere dans le choix de 1'aime. La m6moire des corps desires


se renverse ici dans l'instant d'oubli de son propre corps, denude de la
venerable barbe du Instant, cependant: «Les injures de I'aim6,
ses duretes a 1'egard de 1'amant ne sont nullement deshonorantes et ne
constituent point un affront durable a travers les generations (wa-13
yabqd dikruhu Faut-il y voir une allusion à la brièveté
de la dictature amiride comme de l'instant amoureux? Dans la derniere
anecdote du chapitre, en tous cas, cette secession publique du d6sir va
jusqu'a s'emparer du raisonnement dialectique (kaldm). Ibn Hazm, de
Cordoue, («J'habitais alors la Ville») au cœur de l'organisme social, y
soutient contre un etranger (de Kairouan) qu'il faut «t'efforcer de
donner satisfaction a ton ame en rencontrant I'aim6 meme s'il y
r6pugne))8-5. De nouveau 1'aspiration a la rencontre, a la proximite des
corps ... Encore le dernier mot revient-il ici a 1'etranger. Le tres court
chapitre suivant fait en revanche 1'apologie du desir enfin assouvi, contre
tous et contre celui-meme qui en est l'objet. L'image est celle de la prise
d'un jeune faon: triomphe de la vigueur du corps, de la science de l'affft
et de l'occasion; instant de la victoire et de 1'<<extinction du feu
ardent» 6. Extinction, obscurite : gadd. C'est le dernier mot des quinze
premiers chapitres du Collier. 11marque une etrange reference finale a la
nuit dans ce mouvement de devoilement du desir, et, sans doute, la
conscience d'une impasse. Si les cinq premiers chapitres s'achevaient avec
le regard d'Ar-Ramddi sur le mystere de la Ville, si les cinq suivants
tissaient le voile protecteur du «moi» amoureux par refraction sur le
milieu social, les cinq derniers ont plant6 1'amour au centre de la Cite.
Mais c'est un amour fragile: imm?diat, isole, conflictuel et nu.

> ,. QUATRIEME PARTIE : L'AMOUR AUTORISE : L'ENFANCE.


De nouveau, nous revenons sous le voile, a 1'approche du refuge tant
desire de l'Union amoureuse, qui conclut, avec ce groupe de chapitres
1'errance de la passion. L'amant touche au but, ou croit y toucher. Apres
1'exil, la solitude ou la revolte, il s'abandonne a la bienveillance du
monde, a la douceur d'etre aim6, d'etre enfant.
La premiere protection, c'est celle de la parole du censeur. Le paradoxe
n'est qu'apparent et nous le retrouverons tout au long de ces chapitres.
Le censeur est un ami, presque un autre soi-meme. «Mon ami Abü Sari

84 Col, XIV pp. 108/109-111.


85 Col, XIV, p. 116/117.
86 Col, XV, 118/119.
p.

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19

'Ammdr b. Ziydd ne m'avait en effet pas menage ses reproches a propos


d'une voie ou je m'etais engage et il faisait chorus en cela avec un autre
ami dont je pensais qu'il serait toujours de mon cote, que j'eusse raison
ou tort, tant 6tait forte et solide notre camaraderie (uhuwwati bihi: «notre
fraternité») 87. La censure retablit d'abord cette cellule fraternelle si
douloureusement ebranlee auparavant. Le blame fait figure d'un jeu de
convivialite, et meme d'un point de resistance (<<muqdwama>>) contre
lequel s'appuie le sentiment amoureux: «J'ai vu quelqu'un dont la
passion et 1'amour etaient tels qu'il ne prisait rien tant que le blame afin
que le censeur vit comment il lui desobeissait»88. Le personnage
d"Ammar b. Ziydd, deja present au chapitre III, permet de mesurer
l'opposition des deux situations. Incapable de donner forme verbale au
r8ve, il se laissait convaincre de son inanite par le langage de la raison.
Non seulement cette parole raisonnable est incapable ici d'abolir
1'amour, mais elle doit avouer sa d6faite: I'amant « faisant sentir» (au
censeur) « qu'il avait le dessus comme un roi qui met en fuite son
ennemi»8. Au chapitre precedent 1'amour chassait sa proie, brutale-
ment. Sa royaute 16gitime est enfin reconnue ici.
Il faut d'abord lier le chapitre de «L'ami secourable» a celui de la
«Description» (IV). C'est que nous penetrons ici ce qui nous fut refuse
la-bas, ce que nous avions seulement pressenti de la bouche du mystere :
le harem. Non plus les jeunes esclaves offertes au regard, mais les femmes
recluses, secretes, agees: «Je n'ai jamais vu personne d'aussi secourable
que les femmes. Pour ce qui est de garder ce genre de secrets, de se
recommander mutuellement la discretion, de s'entendre entre elles pour
le cacher quand elles en ont connaissance, elles surpassent les hommes ...
Les vieilles ont, a ce sujet, des qualites que n'ont point les jeunes
Ce sont aussi les femmes qui 6duquent, protegent et chdtient, gardiennes
d'un ordre. Ainsi cette dame noble: « Le bruit courut qu'une de ses jeunes
esclaves 6tait amoureuse d'un jeune homme de la famille de cette dame et
qu'il se passait entre eux des choses r6prouvables. On lui dit: «Ta jeune
esclave est tout a fait au courant de cette intrigue». Alors elle chdtia cette
esclave ... dans 1'espoir qu'elle lui revelerait quelque chose de ce qu'on lui
avait dit. Mais elle n'en fit absolument rien.»i Anecdote riche
d'enseignements. Elle montre d'abord que l'ordre f6minin rejoint et

87 Col, XVI, p. 120/121.


88 ibid.
89 ibid.
90 Col, XVII, 124/125.
p.
91 ibid.

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20

renforce l'ordre social. La femme punit l'acte reprouvable. Elle s'acharne


contre une m6salliance. Les coups sont administrés par la maitresse et
reçus par 1'esclave. Au chapitre de la soumission (XIV), on s'en souvient,
c'6tait le serviteur qui frappait au visage le savant. Mais le texte peut
aussi s'interpr6ter comme un rejet de la parole exterieure. La rumeur
entendue au dehors ne se r6p?te pas dans le harem. Si la protection
fraternelle du censeur donnait a l'amour un voile de mots, celle du harem
lui assure le silence. Exacte inversion du chapitre IV (Sur la description)
ou la parole seule s'ouvrait le gyn6c6e. Mais le renversement va plus loin.
C'est ici la jeune esclave qui est «amant». C'est la femme qui jette, par
son mutisme, le voile sur son aim6. C'est elle qui subit «toutes sortes de
violences et de sevices que les hommes les plus resistants n'auraient pu
supporter» 92. L'homme est ici au coeur du harem, reclus dans le silence
des femmes recluses. L'homme? Laissons parler l'un des plus fameux
passages du «Collier» qui appartient a ce chapitre: «J'ai personnelle-
ment observe les femmes et connu de leurs secrets ce qu'aucun autre ne
pouvait guere connaitre. C'est que j'ai ete 6lev6 sur leurs genoux, j'ai grandi
aupres d'elles («bayna aydihinna»: en leur pouvoir, entre leurs mains); je
n'ai connu qu'elles et n'ai frequente la societe masculine que quand j'etais
deja un jeune homme et que mon visage se couvrait de duvet. Ce sont
elles qui m'ont appris le Coran, m'ont transmis bon nombre de poesies et
m'ont familiarise avec 1'ecriture. Des que j'ai commence a comprendre -
j'etais encore un tout jeune enfant - mon unique souci et mon unique
activite mentale ont ete de chercher a connaitre les affaires des femmes, à
rechercher des informations (ahbdr) les concernant et à bien me p6n6trer
de tout cela. Je n'oublie rien de ce que je vois d'elles. Cela provient de la
grande jalousie qui est innee en moi, et d'une suspicion cong6nitale a leur

Homme enfant, on le voit, que la femme fait grandir jusqu'au duvet


naissant en contrepoint a la barbe coupee de Sa'id b Mundir au chapitre
de la soumission. L'homme etait amant. L'enfant est aime, touche,
modele par les mains feminines. Creature du harem, il en connut
Calimtu) le secret, lui et lui seul. Est-ce le bonheur? Non, la science:
Coran, poesie, ecriture. La langue du harem est sacree, antique comme la
Gdhiliya, ecrite comme le Livre. C'est celle d'un monde dont on «n'oublie
rien». Paradoxe douloureux: cette connaissance que les femmes 6veillent
les eloigne, retourne le regard vers elles, et rend l'homme a sa quete. Le

92 ibid.

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21

harem n'est pas un refuge. C'est la matrice ou s'imprime 1'essentiel: la


douceur du secret, la douleur de sa perte et la science de ses traces. Ce
passage est tout cela a la fois. Qui parle? Est-ce encore 1'enfant qui trace
ses premieres lettres sous le regard des femmes, ou 1'ecrivain qui les
observe? Est-ce encore l'innocence, ou deja le soupron et presque la
haine? Sommes-nous au temps de l'origine (rubrtu, futirtu) ou de la
nostalgie? Fausses questions. C'est 1'ecriture qui unit les deux extremites
de cette vie, qui fait vivre l'une par 1'autre, mais qui suscite aussi 1'exil de
la memoire et du desir de connaitre. C'est elle qui etablit la distance de la
duree en meme temps que le regard qui s'efforce de la combler.
C'est de ce regard amoureux de la memoire que nous entretient le
chapitre suivant sur I' Argus 94. C'est une scene a trois personnages
seulement, un cercle amoureux: 1'argus et les deux amants. Car ce
guetteur n'est pas un intrus. L'amant lui confie sa maitresse95, des
amoureux r6ussissent a se le concilier96. 11 aime lui-meme quelquefois:
deux amants d'un meme aime jouent, l'un pour 1'autre, le role d'argus9'.
Cet œil suppose hostile appartient a 1'amour : il campe entre les amants; il
est memoire de la passion: «Mais pire ... est le guetteur qui a ete eprouve
autrefois par la passion, en a subi les atteintes, est demeure longtemps
dans les chaines, puis s'en est detache apres en avoir acquis une parfaite
experience ...» 98. Le regard n'est plus signe d'instant, d'immediat. Celui
de 1'argus est une duree, un etat: raqfb; comme la r?tine amoureuse d'un
vieil homme qui enveloppe la chambre noire ou se joue 1'amour des
enfants. « Lui [l'argus] et nous sommes devenus, tellement il s'accroche à
nous, comme le nom et la chose nommee»99. Le nom, la memoire et le
voile de 1'amour; mais au guetteur, 1'irreductible du moment amoureux
est refuse, comme le mystere de la chose au nom, comme la vie du pass6 à
la memoire.. ; : ,
Le délateur 100 est pour une large mesure dans la meme position que

93 Col, XVII, pp. 126/127-128/129.


94 Chapitre XVIII: B�bal-raqîb.
95 «Je connais
quelqu'un qui avait fait surveillerune personne ... par un observateur
(raq�b) en qui il avait toute confiance. Or ce dernier fut pour lui la pire calamité», Col,
XVIII p. 132/133.
96 «Je connais
quelqu'un qui avait si habilementsu se concilierun guetteur que celui-ci,
au lieu de l'épier, épiait désormais pour lui ... », Col, XVIII, p. 130/131.
97 «Je connais deux amoureux
qui, aimant tous deux la même personne, agissenttous
deux de la même manière: chacun surveillel'autre», Col, XVIII, p. 134/135.
98 Col, XVIII, p. 132/133.
99 Col, XVIII, p. 130/131.
100 ChapitreXIX: B�bal-w�š�.

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22

1'argus. 11peut etre amant. Sa cible est toujours I'aim6, qui prend un role
actif dans le drame de la delation comme la femme deux chapitres
auparavant. C'est 1'aime - la femme le plus souvent - qui doit demeler
le vrai du faux 101. Dans tous les cas, la delation ne consiste pas a rendre
public, a forcer le secret de l'amour, mais a en mettre en doute la sincerite
aupres des amants, et d'eux seulement. Non pas secret ou publication,
mais verite ou mensonge du langage amoureux. Le blame social n'a rien
a faire ici. La question est plus grave. Nous 1'avions deja rencontree au
chapitre des signes de 1'amour (II), symetrique de celui-ci (XIX).
L'amour, on s'en souvient, etait isole dans le corps social, comme
s'isolait, au milieu du chapitre une digression litt?raire sur la po6sie
courtoise. La passion y gagnait un langage de convention, d'«adab», un
langage faux ou la reduisait la necessite sociale. C'est cette faussete qui
est en cause; c'est elle qui permet la delation et que la delation
dénonce 102. Ce chapitre s'achève aussi sur une longue digression dont
1'auteur s'excuse. Mais celle-ci prend pour autorites le Coran et la
Tradition de la premiere generation de l'Islam. L'anabase de 1'amant à
1'aime est aussi celle de la Communaut6 des Croyants vers la source de la
Prophetie, celle du langage amoureux vers la parole de verite 103.
Preserve par I'amiti6 fraternelle, la memoire feminine, le regard adulte de
1'Argus, et par la Revelation meme, l'homme rendu a 1'enfance, a son
tour mystere scrute par ceux - et celles - qui le veillent n'attend plus
que le desir d'un corps de s'unir a lui.
C'est le second cercle du Collier: dans le premier «habar» du XXe
chapitre («Sur 1'Union»), 1'auteur rapporte 1'amour d'une jeune esclave
vierge pour un jeune homme de haute naissance 104. Sur le conseil de la
vieille femme qui 1'a ?lev6e, elle tente d'abord de se faire comprendre par
allusions poetiques. Sans succes : il 6tait chaste et reserve. Enfin, une nuit,
au moment de le quitter «elle se pr6cipita sur lui et le baisa sur la bouche.
Puis elle s'en alla sans lui adresser un mot, d'une d6marche coquettement

101«C'est
généralement à l'aimé que le délateur s'adresse», Col, XIX, p. 136/137.
«Mais encore faut-il en ce cas que l'aimé soit raisonnable et sagace» ibid.
102Vadet le note (op. cit. p. 259): le calomniateurjoue chez Ibn Hazm un rôle plus actif
dans l'éloignementdes amants que chez al-'Abbasb. al-Ahnaf. C'est qu'il tire parti d'une
ambiguïté du langagede l'amour que le zahirismed'Ibn Hazm se plaît à souligner.
103 «Je citerai ce
hadit de l'Envoyé d'Allah ...» Le long passage qui suit (pp. 141-151)
est un anathème prononcé contre le mensonge,qui fait pendant au chapitre XII (la «garde
du secret»dont l'existence n'est cependant pas niée) et au chapitre II (la métaphore
poétique par laquelle l'amour se dit et se cache en même temps). Paradoxalement cet
interdit jeté sur la parole indiscrète et profane s'appuie sur la Parole Révélée de la
Prophétie.
104 Col,XX p. 156/157.

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23

onduleuse » Une d6marche qui « ressemble à celle de la Colombe ».


«A peine avait-elle disparu qu'il 6tait deja pris dans les rets
mortels» 106. Ainsi s'achève le vol de la colombe messagere lâchée par
1'amant au chapitre XI. Tous les caracteres de l'Union amoureuse se
retrouvent dans cette anecdote: l'inversion des sexes (le role actif de la
jeune fille, 1'homme devenu colombe), la protection maternelle de la
vieille femme, la nuit qui jette le voile, l'ignorance du mal, le contact des
corps, la vanite de la parole, l'instant enfin. L'ignorance et le voile? On
peut en prendre pour autre exemple le jugement de Ziydd b Abi Sufydn
sur 1'homme le plus heureux: ce n'est pas le Calife, au centre de la
Communaut6; ce n'est pas 1'emir Ziydd lui-meme aux ftontieres de
l'Islam et de l'orthodoxie (contre les «hawdrig»: «ceux qui sont sortis»).
C'est un simple Musulman qui aime une Musulmane: « Il ne nous
connait pas et nous ne le connaissons pas» 107 : une union protégée par
l'obscurit6 de la condition, par la tutelle paternelle des emirs. L'amour
est a 1'ecart, derriere le dos des adultes qui le couvrent: «Entre eux deux,
il y avait cette sorte de grand coussin (masnad) que l'on met d'habitude
derriere le dos des grands personnages (ru'asd'). Mais leurs t?tes (ra'
sahuma) se rencontraient derriere le coussin» 1°8. Jeu de mots sur Ie
radical « r's » qui implique davantage qu'une inattention des plus ages :
une justification plutot comme semble l'indiquer «masnad» si proche de
«musnad» dont on connait le sens dans la science du hadit: l'appui qu'on
prend sur les generations ant6rieures qui ont transmis le vrai.
L'6cart c'est encore 1'espace de la mort: une femme passe la nuit sous
la meme couverture que le cadavre de son mari 109. Mais c'est, bien sur,
l'inversion du role des sexes qui frappe ici: le voile - la couverture - est
masculin et c'est la jeune femme qui vient s'y glisser. Une autre d6chire la
manche (yadahd : la « main ») de sa tunique pour couvrir le pouce de son
amant 110. Gardons-nous d'une psychanalyse trop facile. La femme

105 Col,XX p. 158/159.


106ibid.
107Col, XX, p. 162/163.
108Col, XX, 164/165.
p.
109«Elle eut tant de
désespoirde sa perte qu'elle passa la nuit de sa mort auprès de son
cadavre, sous la même couverture» (fî dit�rw�hid), Col, XX, p. 166/167.
110« Le
jeune hommetenait un couteau avec lequelil coupait des fruits. Mais il ... se fit
au pouce une légère blessure qui saigna. La jeune fille portait une tunique d'apparat très
précieuse ... Elle en déchira la manche, en arracha un morceau avec lequel il se banda le
pouce». Au chapitre X aussi,un jeune homme se coupait la main; c'était pour écrire de son
sang une lettre à son aimé. L'intériorité du corps se confiait à la surfacede la lettre. Ici au
contraire, la manche (la main) de la jeune fille la couvre et la préserve.La médiation du
messagea disparu. Les deux mains se touchent et se referment l'une sur l'autre. Col, XX,
pp. 164/165-166/167.

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24

protege, mais aussi les ain6s, et, en général, tous ceux qui ont autorite
pour le faire. Il n'en est pas de meilleur exemple que 1'avant-derniere
anecdote du chapitre, qu'il faut citer assez longuement. Un jeune homme
de haut rang est amoureux d'une jeune esclave qui lui est interdite : « Un
jour nous fimes avec un de mes oncles 1'oncle paternel) une
excursion dans une de nos proprietes de la plaine, a l'Ouest de Cordoue.
Nous nous promendmes dans les jardins et nous nous eloignames des
lieux habit6s et nous nous recreames au bord des cours d'eau. Mais voici
que le ciel se couvrit de nuages et que la pluie arriva. Dans notre groupe,
il n'y avait pas assez de couvertures pour tout le monde. Mon oncle se fit
donner une couverture, la jeta sur moi et ordonna a la jeune esclave de
s'abriter dessous avec moi. Je te laisse a penser la joie de cette possession
au yeux de tous ces gens qui ne se doutaient de rien. Admirable reunion
qui ressemblait a une solitude La pluie, on le sait,
est souvent compar6e a 1'amour dans la m6taphore courtoise 112. Mais
l'intérêt central de ce texte est ailleurs: il n'est sans doute pas de passage
du «Collier» qui donne mieux a voir et a sentir les paysages enchant6s
des amours de 1'enfance : jardins, cours d'eau, imprecision des noms, des
lieux, eloignement de la ville vers l'ouest, vers l'inconnu, mais presence
rassurante de 1'oncle et de la compagnie. Pas de faute: c'est 1'oncle qui
jette la couverture sur 1'enfant et ordonne a la jeune esclave de le
rejoindre. Une solitude feinte, une possession d'ou toute sexualit6 est
bannie: un reve ou un jeu de cache-cache, sans parole, sans regard, sans
lumiere indiscrete ; une caresse des corps dans l'innocence d'un ailleurs et
dans le creux douillet de la sollicitude familiale 113.
Presque un paradis ... mais lointain et perdu. Ce bonheur si parfait de
1'enfant, c'est un vieillard qui le raconte. Au comble de la satisfaction
amoureuse, de l'instant elu, ressurgit la memoire douloureuse; au plus
. pres des corps, 1'6paisseur hostile du temps. « Ce n'etait plus qu'un vieux
souvenir» 114. Deja la derniere anecdote du chapitre nous 6loigne: une
jeune fille a sa fenetre salue. Le voile est encore la, mais il enveloppe cette
fois la main de la fille. Les maisons des deux amants sont s6par6es;
1'homme est de nouveau regard, 1'amour est redevenu signe (`alama).
L'episode s'acheve presque sur une menace: «Si tu vois une main nue

111 Col,XX, p. 168/169.


112cf.
par exemple Vadet, op. cit, p. 40. «Dis à ces maisons: que la pluie inonde vos
vestiges».
113De même «Layla est
presque la cousine de Ma�n�n; elle est sa compagnede jeux,
l'aimée d'une enfance innocente», Vadet, op. cit, p. 371.
114
Col, XX p. 168/169.

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25

faire le geste du salut vers toi, ce ne sera pas la mienne et alors ne reponds
pas» 11 s. L'idylle a vecu. La Colombe s'en va vers son troisieme exil, dou
elle ne reviendra pas...t " < ....

CINQUIEMEPARTIE: L'ORDRE SOCIALAU CREUXDU SILENCEAMOUREUX


11 faut sortir de 1'enfance, insensiblement, presque par imprudence.
C'est le mouvement que nous donnent a connaitre les cinq chapitres qui
s'ouvrent maintenant, de 1'«evitement» au «contentement» 116 . Nous
quittons les citadelles obscures ou s'enfermait I'amant-aim6 pour voir
eclore une fraternite sociale dans le silence de I'amour. Car c'est l'amour,
ici, qui se fait voile et protection du groupe, a 1'exact oppose des chapitres
VI-X du livre.
Cela commence comme un jeu: celui de 1'«evitement» (hagr). Le
radical, celui de I'H6gire, de l'exil, est trop parlant pour qu'il soit besoin
d'y insister, d'autant que l'auteur ne craint pas de preciser, des 1'abord
qu'il se plie au «sens litt6ral du mot» (jdhir al-lafj) et aux «exigences de
la terminologie» (?ukm al-tasmiya) 11'. La réalité dont il est question,
c'est celle du langage. L'amour ne parle pas ici la langue du quotidien, ni
celle de l'exil po6tique, mais les deux m8l6es qui forment son expression
naturelle, h6sitante, contradictoire. Le chapitre est a cette image, comme
1'etrange poeme qu'lbn Hazm composa pour une aimée'de fragments
enchev?tr6s de vers de son invention et de strophes d'une
« Il semble que les alternances d'6vitement et d'union soient comme un
navire - que le nautonier tant6t detourne et tant6t dirige en ligne
droite ; car un moment de contentement est suivi par un mouvement de
colere - comme 1'enfant qui joue au fi'dl partage la terre avec sa
main» 118. Oui, encore un jeu d'enfant, mais 1'amour s'y brise dans
l'incertitude des mots et des comportements. La meme attitude peut
designer 1'attirance ou l'aversion, nouer Caqada) ou d6faire (naqada) les
fils de la passion 119. Abu 'Ãmir Muhammad b 'Ãmir - le fils d'Al-
Mansur - est indiscutablement la figure centrale de ce chapitre. D'une

115ibid.
116
Chapitres XXI à XXV.
117 Col, XXI, 172/173.
p.
118 Col, XXI, p. 180/181.
119«Parlant d'une
personne bien connue pour les reproches injustes dont elle était
coutumière,[il dit] :Il est prompt à se mettre en travers du cheminet plus prompt encore à
défaire les liens de l'amitié ... Ab�-1-Husayn ibn 'Ali al-F�s� entendit
... ces vers ... [et
ajouta]: «Dis plutôt nouer les liens de l'amitié», Col, XXI, p. 184/185.

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26

perfection physique «qui defie toute description»i°, recherche de


toutes, «aime» par excellence, il se livre tout entier aux contradictions du
jeu amoureux, abandonnant aussitot ce qu'il a conquis. Nous sommes au
-
sym6trique du chapitre VI «Sur ceux qui s'6prennent a la longue» : un
jeune homme rebutait par son apparence, mais savait s6duire ensuite
par son habilet6 sexuelle. Cette assurance cach6e qu'lbn Hazm mettait en
rapport, peu apres, avec les gouts amoureux particuliers des Omeyyades,
a fait place chez l' Amiride a la fascination pour le brillant de l'instant,
qui efface l'identit6: «Abu 'Amir me disait lui-meme qu'il etait las de son
propre nom... Tel le pinson qui change de plumage, il ne portait jamais la
meme tenue. Tant6t il avait des vetements de roi, tant6t il etait accoutre
comme un brigand» 121. Le nom, le vetement, ces signes fondamentaux
d'un ancrage social,1'amour les soumet a sa langue toujours double. Abu
'Amir n'est plus que masques. Mais loin de se donner de 1'aniour, il se
donne a 1'amour, autour duquel il organise le groupe social. Les
Cordouans se pressent a sa porte pour le voir, et les rues se vident a son
passage 122. Las de son nom, incertain de lul-m8me? Soit, mais Ibn Hazm
le nomme tandis que son envers du chapitre VI restait anonyme. Car
Abü 'Ãmir est une image sociale de 1'amour, le point de mire, la figure
centrale d'une communaute. Lui-meme, en revanche, se confine sous un
passage voute (darb) oil il habite. Avec lui, I'amour se scinde et se tait
pour laisser parler le groupe.
Le chapitre XXII I3, comme le chapitre VII nous entretient de la
fidelite : fidelite 4 une « qualite particuliere » la-bas, a une absence ici.
Dans le premier cas, la m6moire etait celle des corps. Ici, au contraire, les
corps sont s6par6s. L'amour se 'fait obstacle, interdit. Par fidelite au
secret de 1'ami absent, qu'il ne veut pas dire, un homme renonce a ce qu'il
aime aujourd'hui 124. Ce chapitre est sans parole, sans voix, à l'image de
cet eloignement des corps. A mon sens, 1'episode crucial est celui de la
jeune esclave qui refuse, apres la mort de son maitre de connaitre d'autres
hommes 125. On y retrouve le silence, 1'enfermement des corps : le maitre
est enseveli, cache (wdrd) par la terre comme il est enseveli dans le
souvenir de son aimee. La jeune fille refuse de chanter, de procreer. Sans
doute sort-elle de ses droits en refusant a son nouveau maitre les siens et

120 Col, XXI, p. 188/189.


121 Col, XXI, p. 190/191.
122 Col, XXI, p. 188/189.
123 «De la fidélité»: B�b al-waf�'.
124cf. le premier habar du chapitre, XXII p. 200/201.
125C'est la cinquièmeanecdote du
chapitre, XXII, p. 206/207.

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elle en subit un chdtiment socialement justifié («adab»...). Est-ce une


nouvelle version de la revolte amoureuse contre l'ordre social? Non.
L'amour garde ici un ordre plus exigeant, une fecondation plus haute. Le
sacrifice de son corps que 1'esclave abandonne aux tdches domestiques et
aux coups en fait le voile d'une m6moire. Celle du disparu? Pas meme :
son nom ne nous est pas dit. 11 appartient lui aussi au silence. M6moire
des femmes plut6t. C'est une femme qui recueille, de ses yeux, le
temoignage de cette femme. Les deux sexes sont d6m8l6s, au prix du
sacrifice des plaisirs amoureux: «Une femme en qui j'ai confiance m'a
racont6... (?addatatni) >> 126 . Au terme du silence la parole est rendue :
c'est celle du hadit, de la procession des g6n6rations qui fait vivre la
Communaut6 de la richesse de son pass6, depuis l'origine. Est-ce un
hasard si cette aventure prend place chez un descendant de Badr 12',
1'affranchi d'Abd-Er-Rahman I°r, le «fondateur» d'Al-Andalus? N'est-
ce pas la fidelite au maitre qui l'emporte ici sur les prerogatives de
1'affranchi?
Le court chapitre « De la trahison » (XXIII) se resume pratiquement à
une seule situation: celle de la trahison du messager. Rappelons rapide-
ment l'anecdote : un jeune homme qui sert d'interm6diaire entre un
amant et une jeune esclave achete - traitreusement - la jeune fille. Un
jour qu'il entre chez elle en maitre, il trouve dans une cassette qu'elle a
ouverte des lettres d'amour: ce sont celles qu'il apportait autrefois. 11ne
s'en aper?oit pas et laisse libre cours a sa jalousie, jusqu'a ce que,
d6tromp6 par les r6ponses de la fille, il se taise, r6duit a l'impuissance. Le
role central de la lettre renvoie sans doute au chapitre X sur «La
correspondance amoureuse». Mais la lettre etait alors ouverte, deployee
sur le corps du lecteur qu'elle posait dans sa singularite d'amant. Ici, au
contraire, elle est ferm6e, vierge (masun), sainte (mukarram), baignée de
musc et d'ambre comme un corps precieux, obstacle insurmontable à
l'union du nouveau maitre et de 1'esclave. Non pas que celle-ci se refuse
comme au chapitre precedent. L'interdiction ne pese pas sur elle, mais sur
son nouvel amant: «D'ou cela te vient-il? - C'est toi qui me 1'as
apport6 >> 1 8. Car cette lettre, pour le jeune homme, c'est non seulement
le rappel de sa faute, mais celui de son origine. II est aujourd'hui le mari
pour avoir ete choisi comme messager, autrefois, par un autre. Cet autre
a autorise ce qu'il est, meme a son insu, presque comme un pere. L'argus
protegeait les amants du regard nostalgique de qui se sait ecarte des
126 ibid.
127ibid. (et non Bakr comme l'indique par erreur la traduction).
128Col, XXIII, p. 216/217.

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douceurs du jeu. C'est 1'amant, ici, qui est reduit au silence par le regard
qu'il porte sur le passe ressuscité 129. L'usurpation s'incline devant la
legitimite, le vivant devant le legs des morts. S'incliner est peu dire: se
convertir, ramener a soi le passe: «harraga ilayhi kitäb» qu'on peut
comparer a 1'expression du pouvoir exerce sur Fesclave: «dahala
'alayhd)>. Dans 1'espace de cette double scission, celle du maitre et de
1'esclave, celle de l'origine et du present chez le jeune maitre, regne la
lettre, 1'ecrit: instrument des princes (le jeune homme tromp6 6tait «fils
de roi» « min abna' al-mulfk»); instrument de la m6moire du droit
surtout. C'est elle qui ramene au repentir (saqata fi yadayhi). C'est elle
que le traitre « avale » comme une pierre indiscernable à 1'6crit de
« le sein, le giron») comme pour lui faire a son tour un voile de son
corps 130.
La meme scission de !'amour, grosse du pass6, se retrouve au chapitre
XXIV: «La separation » : Bayn : « 1'intervalle », Dans ce texte
assez long, je choisis trois anecdotes qui rendent assez bien, a mon avis, le
sens de 1'ensemble.
La premiere rapporte 1'histoire d'un ami d'Almeria venu pour affaires
a Jativa, o6 il s6journe chez l'auteur 131.Il a laisse son aim6 dans sa ville
natale. La guerre entre Mugdhid de Denia et Hayran d'Almeria le
surprend a Jativa. Incapable de regagner sa patrie, il s'afflige de la
separation d'avec son aime au point de manquer mourir. Un premier
detail attire l'attention : 1'ami d'Almeria, le sejour a Jativa aupres d'Ibn
Hazm, c'est la situation de l'Introduction du Collier, si on y ajoute que
l'ami, dans notre cas, aime ailleurs. On n'en reste pas moins tente de
chercher l'une des cles du Collier dans une aventure si proche par certains
points de celle qui lui a donne le jour. Le lien avec la «fitna» est
nettement etabli: c'est la guerre civile qui 6loigne; pas seulement de
1'aime, mais de la demeure, de la patrie, de soi. Au chapitre IX 132, on
s'en souvient, l'obstacle que le miroir opposait au regard ramenait le
«rayon visuel» a soi. L'obstacle subsiste ici. Mais il rejette dans 1'exil, à
la rencontre, il est vrai, du nouveau pacte de l'amitie. «Li- 'ahdi»
commence le texte; «je me souviens». Mais on sait le sens tres vaste de

129On retrouve la symétrie


qui lie ce chapitre XXIII, le troisième de cette dernière
partie, au chapitre XVIII «Sur l'argus», le huitième de la seconde partie.
130«Alors,
ajouta le cadi, on eût dit qu'elle lui avait clos la bouche avec des pierres; il
fut réduit à l'impuissanceet se tut», Col, XXIII p. 216/217.
131 Col,XXIV, pp. 218/219et 220/221.
132Qui tient dans la
première partie du Collier la même place que le chapitre XXIV
dans la seconde (la neuvième).

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cet «engagement» Cahd) dans la litterature amoureuse 133. Les raisons


meme de la guerre paraissent confirmer cette conversion de l'origine a
l'exil. Mugdhid se dispose a «aneantir» Hayran: «isti'sal». «Aneantir»,
«extirper» certes, mais si on tente de retrouver la signification premiere
du mot: «demander l'origine, demander d'en rendre compte». Ce
deracinement, cet exil semble bien la condition douloureuse d'une
enquête sur 1'origine.
La seconde anecdote, c'est le recit de la passion de 1'auteur pour Nu'm,
jeune esclave qu'il aimait dans son adolescence et qu'il a perdu alors qu'il
n'avait pas encore vingt ans 134.Ibn Hazm retrouve ici 1'enfance et la
femme. Le ton est different pourtant. L'amant est tres jeune, mais Nu'm
1'est plus encore. La femme n'enseigne pas; elle est fille: « Je fus le pere de
sa virginite» (wa-kuntu abä'uq.rihä, pris apparemment au sens propre).
Mais surtout 1'aventure se place sous le signe de la mort: «Quand elle
mourut, j'avais moins de vingt ans et elle etait moins dg6e encore. Durant
sept mois apres sa mort, je n'ai pas 6t6 mes vetements et mes larmes n'ont
point tari de mes yeux si avares de pleurs» 135. Nous avons deja vu que
les larmes, dans le Collier, d6signaient avec le sang ou la salive 1'intimite
du corps et du « moi » 136 .Elles sont ici versees, perdues avec 1'enfance qui
s'en va. La mort de Nu'm est comme une epreuve d'initiation a I'dge
adulte. Au harem que l'on quitte r6pond le voile nouveau qui recouvre
chacun des deux amants separes : la terre et les pierres de la tombe de
Nu'm, les vetements qu'lbn Hazm n'otera pas pendant des mois; plus
encore, a la fin du texte, ce «harem de la m6moire>> que ferme la mort de
I'aim&e: «Mon amour pour elle avait efface toutes mes precedentes
amours et rendu sacrileges (?arrama) toutes les suivantes» 131 Comme
dans 1'episode precedent, la dechirure beante de la separation est comme
un ventre ou se loge la memoire de l'origine.
Le troisieme extrait est souvent cite. Un voyageur, venant de Cordoue
rapporte a l'auteur la ruine du palais familial de Baldt Mugi! 138. A
premiere vue le texte rejoint ici la tradition litteraire arabe de la
lamentation sur le campement disparu. Ce que je crois y trouver
n'infirme pas, bien au contraire, cette interpretation. Dans le fil du
Collier, c'est une nouvelle plongee dans le regard et dans le reve. Le

133cf.
supra, Introduction, note 17.
134 Col, XXIV,
p. 234/235.
135 ibid.
136cf.
supra, chapitre X, «Sur la correspondanceépistolaire».
137 Col, XXIV,
p. 234/235.
138 Col, XXIV,
p. 242/243.

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voyageur a vu la trace des maisons. Mais paradoxalement ces traces


etaient effacees, les signes exterieurs disparus (tamasa). D'où l'incerti-
tude, encore: est-ce le voyageur qui regarde - mais comment a-t-il pu
voir ce qui est efface ? ou Ibn Hazm? Peu a peu 1'ambiguite se dissipe; le
« je» occupe le recit : «Je me souvins... » (tadakkartu) 139. Pr6cis6ment: le
«je» n'intervient que pour dire le souvenir qui 1'ecartele entre present et
passe. Scission de la m6moire, a l'image de la dispersion sociale:
«Je me les repr6sentai (mattaltu li-nafslJ... dispers6es par la main de
1'exode et dechirees par les doigts de l'éloignement» 140. La meme
m?taphore de la blessure ouverte apparait quelques lignes plus haut: « ces
boudoirs (maqdsir) élégants, maintenant que la ruine les avait frappés
ressemblaient a des gueules béantes de lion » i i .Ces signes accumules de
la separation, de la d6chirure ne doivent pas cependant faire oublier le
trait d'union: la vision interieure de l'auteur. Le souvenir du bonheur
pass6 et le spectacle de la ruine pr6sente n'opposent pas la m6moire de
l'auditeur au recit du voyageur. Les deux regards, sur le pass6 et sur le
present, sont ceux d'Ibn Hazm : « Il me semble voir de mes yeux (ild basri)
la fin de cette forteresse (qasaba)... la solide hiérarchie sociale (mardtib)
ou j'avais grandi» 142.Ce n'est pas le souvenir et la réalité qui sont ici
confront6s mais deux visions d'une meme conscience créatrice d'images.
Vision de 1'enfance heureuse, vision nostalgique mais dessillee de 1'adulte
sur la finitude (fana') du monde; conscience de la mort, si on prefere,
regard6e en face, comme il convient a 1'enfant qui a grandi. La scission, la
vie et la mort, ou, comme dit le texte, «le jour et la nuit» sont en lui
desormais 143. Plenitude solitaire? Non. Le role du voyageur reste
capital: il apprend (abbaram) l'information qu'on lui a demand6
(istahbartuhu) 144. Dans ce jeu de la demande à la réalisation, de la Xe à la
IVe forme, que nous avions deja pressenti sur le radical ('sl), s'6tablit une
nouvelle communication sociale: celle de 1'apprentissage, de l'initiation
qui autorise a franchir le seuil difficile de I'Age adulte.
Avec le chapitre du «contentement» 14 s'achève le
(qunü) sevrage de
--_..: --- a___a_

139 ibid.
140ibid.
141 ibid.
142ibid.
143«La nuit n'y faisait que continuer le
jour ... mais maintenant c'est le jour qui y
continue la nuit», Col, XXIV, p. 242/243-244/245.
144
«wa-laqad ahbarani ba'd al warr�dmin qurtuba wa-qad istahbartuhu'anh�», Col,
XXIV p. 242.
145Chapitre XXV.

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peut se diviser en deux parties: 1'amour de la trace d'abord; un eloge de


la poesie ensuite. Le mouvement de la premiere partie est assez clair: on
passe des traces les plus exterieures de I'aim6, qui requierent sa presence
146 aux
(un regard, un salut, une parole) plus intimes, en son absence: le
vestige de son pas sur le sable ses cheveux parfumes 148, une etoffe, et
surtout, son image dans le L'amant s'ouvre, comme pour
recevoir, ing6rer cette trace, ce voile desormais vide. Ainsi Jacob
recouvre la vue, ouvre les yeux en touchant la tunique qui appartient à
Joseph Un homme rouvre la blessure infligee par celle qu'il aime 1 5 1 .
Le « fant6me» (jayfi de 1'aime se glisse, la nuit, dans 1'esprit du dormeur.
C'est precisement par le biais du reve que commence la deuxieme partie
du chapitre. «Touchant la cause de ces visions de reve, les poetes ont 6crit
des choses admirables, de haute port6e ... » 1-52 Nous I'avions vu au
chapitre III («Ceux qui s'6prennent en dormant»): le reve entretient avec
la parole, selon qu'on peut ou qu'on ne peut pas l'y transcrire, une
relation decisive. 11en est de nouveau question ici. Non pas d'exprimer le
reve qui est fantome, mais de donner a cette trace-image une traduction
verbale, d'en faire une trace de mots. C'est pourquoi ce chapitre me
parait repondre a ceux qui nous entretenaient deja de la parole comme
obstacle (VIII: «Les allusions verb ales ») ou comme voile (XVI: Le
Censeur, ou se retrouvait le personnage du reveur 'Ammär b. Ziydd).
Obstacle ou voile sociaux, on s'en souvient, jet6s au travers de 1'amour ou
sur lui. On ne s'6tonnera pas de trouver ici la demarche inverse. C'est la
trace amoureuse qui donne vie desormais a la parole et au groupe social.

146Ainsi cette visite où «les amants ne peuvent que se voir ...», Col, XXV, p. 244/245.
« Recevoirde l'aimée une réponse à son salut ou aux paroles qu'on lui adresse,c'est encore
un espoir», Col, XXV, p. 246/247.
147 «Ibn Sahl al-H��ib ... était d'une extrême beauté. Un jour (on) le vit se promener
dans un parc ... Quand il se fut éloigné,[une] femme alla à l'endroit où ses pieds avaient
laissé leurs traces et se mit à les baiser», Col, XXV, pp. 248/249-250/251.
148«Je n'ai jamais vu deux amoureux qui n'échangeassentdes mèchesde cheveux... »,
Col, XXIV p. 248/249.
149«Un autre aspect du contentement,c'est de se satisfaired'une vision de rêve ou du
salut d'un fantôme», Col, XXV, p. 250/251.
150Col, XXV,
p. 248/249.«L'amour se confond avecle corps mêmede l'amant ou avec
ses vêtements,commes'ils constituaient l'essencede sa personnephysique»,Vadet, op. cit,
p. 240.
151 Col, XXV,
p. 246/247.Le sang coule, comme les larmes d'Ibn Hazm au chapitre
précédent (cf. supra, la mort de Nu'm), comme la salive des amants. « L'envoi(de) cure-
dents préalablementmâchés ou (de) gomme dont on s'est déjà servi ... est fréquent entre
amants» (XXV,p. 248/249).Cet écoulementque la lettre ne reçoit plus (cf. chapitre X), que
la main de l'amant n'arrête plus (cf. chapitre XX et note 110)soulignel'idée de béance qui
domine ces chapitres XX à XXV.
152 Col,XXV, p. 252/253.

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L'amant Ibn Hazm entreprend de se poser en h6ritier d'une continuite


historique: « Sans pretendre comparer mes po6sies, aux leurs - n'ont-ils
pas le merite d'etre nos devanciers et nos predecesseurs; mais simplement
pour tdcher de les imiter ... ».153 Mais 1'anecdote centrale du chapitre est
plus remarquable a cet egard. L'auteur y fait, avec des amis, une
promenade enchantee dans un jardin dont les merveilles oniriques
rappellent celle de 1'enfance au chapitre de 1'Union 1 s4 : pelouse,
ruisseaux, fruits, ombrages des arbres protecteurs et des nuages 16gers du
printemps. L'un des jeunes gens pourtant garde le silence: il est
amoureux. A la demande des autres, Ibn Hazm improvise quelques vers
of il decrit les sentiments de 1'amant taciturne. Tous approuvent la
qualite de 1'exercice. Bel exemple en effet: l'amour est toujours au centre,
mais il est muet. C'est un autre qui prend son masque pour rassembler le
groupe autour de sa parole. L'amant s'efface, offre la substance de son
amour au poete, a ses auditeurs, a la nature meme qui 1'entoure et qui
prend les couleurs de son reve. Ce don de soi est aussi une reconnaissance
de la vérité de la parole poetique, plus forte meme que le sentiment vecu:
«Les differents aspects que j'ai enumeres sont les v6ritables formes
(haqd'iq : « les que prend le contentement chez les amou-
reux» 1 5 5L'amour
. bris6 et muet voile de sa protection le langage qui unit
. ; .' ,
les
'
.' '
SIXIEMEPARTIE: L'AUBE.

Les cinq derniers chapitres nous menent, du cache a 1'apparent vers la


revelation finale. Voici venu le temps du renoncement et de la soumis-
sion ; non pas contre 1'amour, mais par amour de soi, de son nom, de ses
freres, de ses peres, de Dieu enfin 1 s6. Le ferment du désordre se fait
garant de la fraternite humaine et de la Loi divine. Non sans risques ni
douleurs. Car 1'epreuve s'engage contre le d6sir, contre une part de soi-
m8me. C'est la guerre de Fame, la «grande Guerre» de la tradition shiite;
une guerre que beaucoup perdent.
Ainsi les heros du premier de ces cinq chapitres: celui de la «con-
somption» (4and). Celui de la folie en fait. Dans tous les cas, la maladie
vient d'un amour socialement reprouve : un savant et la fille d'une

153ibid.
154 Col, XXV, pp. 256 à 261. «Moi-mêmeet un groupe de mes camarades allâmes un
jour nous promener dans un jardin appartenant à l'un de nos amis ... ». Comparer avec
l'anecdote du chapitre XX, rapportée p. 24 de ce texte.
155 Col,XXV, p. 260/261.
156 RespectivementXXVI, XXVII, XXVIII, XXIX et XXX.

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aubergiste, la fille d'un «grand chef» (min ban3t al-quwwäd) et le fils d'un
scribe, deux jeunes nobles et deux esclaves. Mais l'issue n'est pas toujours
la meme : guerison pour les deux premiers h6ros, perdition pour les deux
autres. C'est que, me semble-t-il, le mal est rest6, dans ces deux derniers
cas, confine au cercle familial, sous le secret. Des affranchis, qui y ont
acces, l'apprennent, bien plus tard, a I'auteur 157. Au contraire I"amour
de la jeune fille pour le scribe «fit tant de bruit que nous en eumes
connaissance et que les gens les plus eloignes 1'apprirent» 158. Le
devoilement est encore plus net dans 1'episode du savant amoureux de la
fille d'auberge: d'abord parce qu'il prend place a Bagdad, loin de la
famille andalouse du <<'dlim >> 159. Mais surtout 1'impossibilite du mariage
eclate quand l'homme se découvre (takassafa) pour certain besoin
(haga) 16o et que la fille s'effraye de la grosseur de son membre. Enfin
l'amoureux inconsolable donne a sa cause la plus large publicite en
faisant appel aux personnages les plus prestigieux de la Communaute 161.
La conclusion qu'on peut tirer de ces anecdotes est assez claire: le
recouvrement de la raison passe par le rejet du voile, et meme de la
protection familiale sous laquelle peut pourrir une enfance trop mure.
Mais cette identite qu'on affirme, ce n'est pas l'insoumission du desir.
C'est son appartenance a la Communaut6 qui seule peut guerir d'un
amour sans issue. Il n'est pas sans interet de noter que le mouvement de
devoilement (du corps, de l'aventure) est compense dans le dernier
exemple par un retrait vers le centre, vers l'ordre social: vers Bagdad, au
coeur de 1'Islam; vers la separation des sexes. La fille rentre chez sa mere.
Le savant retrouve les siens: non pas sa famille, mais les hommes de
science; non pas le clan qui protege 1'enfance mais la descendance des
hommes faits, lies par le savoir, et qui survivra a la mort.
Le chapitre XXVII (De la consolation) repond a 1'evidence au chapitre
XXIV (De la separation). Mais il ne parait pas inutile de le rapprocher du

157 �a'far,l'affranchi
d'Ahmad b. Muhammad ibn Hudayr ... m'a raconté ... », Col,
XXVI p. 268/269.«Ab�-l-'Afiya, l'affranchi de Muhammad b. 'Abb�sb. Ab� 'Abdam'a
raconté que la cause de la folie de Yahya ... », Col, XXVI, p. 270/271.
158Col, XXVI,
p. 268/269.
159«Il ne serait donc
pas abusif d'établir un rapport entre le thème de la folieet celuidu
mariage à l'étranger», Vadet, op. cit, p. 354, note 2.
160 Col, XXVI, besoin physiqueque l'amant a de la Dame ou de la
p. 266/267,«h��a»:
présencede la Dame. Cette «h��a» lui fait entreprendreun voyageà la quête de son aimée,
dont on ne sait pas toujours s'il a lieu dans le passé ou le présent, près du camp de la Dame
ou au loin», Vadet, op. cit, p. 53. Ainsi cet étrange voyaged'exil du savant andalou vers le
centre du monde (Bagdad)et son retour qui le tient paradoxalementécarté parmi les siens.
161 «Il fit intervenir al-Abhar� et d'autres ...» ibid.

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chapitre IV (De ceux qui s'eprennent d'une description) 162. La parole y


dressait un mur entre la representation de l'objet aime et sa «realite»
exterieure inaccessible; entre le monde des hommes et celui des femmes
de part et d'autre des barrieres du harem. Ecoutons ici: «(J'ai) une
fidelite intransigeante qui ne fait aucune difference entre la presence
et l'absence, entre les pensees intimes et les dehors (al-bdtin wa-l-
zahir)» 163. Les deux p6les subsistent, mais l'unit6 se refait dans la
conscience d'un sujet maitre de la parole: la description etait 1'oeuvre
d'un autre. C'est l'auteur qui parle ici, en son nom: «En ce qui me
concerne personnellement, je te dirai que ... » (« wa-°anni uhbiruka anni
...). La meme formule se rencontre ailleurs, encore renforcee : « wa-inni
la-uhbiruka 'anni anni» 164. 'An : « Sur l'autorité de ... », «d'après», dans
la science du hadit 16s. C'est une veritable parole fondatrice qu'lbn Hazm
transmet et comme le point de depart d'une chaine de savoir, d'un
«isnäd». Ces premieres remarques nous feront mieux comprendre la
longue anecdote centrale du chapitre.
C'est, bien sur, une histoire personnelle. Ibn Hazm, a 16 ans, etait
amoureux d'une jeune esclave qui pendant deux ans lui refusa la moindre
faveur. Une fete dans la demeure familiale, au milieu des femmes des
proches et des affranchis, resume dans son souvenir l'image de cet
amour. Oblige de quitter Az-Zdhira au debut de la « fitna », il perd de vue
la jeune fille qu'il retrouve dans un groupe de pleureuses a l'enterrement
d'un proche. Son amour renait pour quelques heures. C'est ensuite l'exil,
apres la prise de Cordoue par les Berberes. Revenu six ans plus tard, Ibn
Hazm revoit 1'esclave, vieillie, fletrie. Le charme est rompu, l'amour
abandonné 166.
Les femmes de nouveau; le harem, 1'enfance et le passage a I'dge
adulte. Bien des points rapprochent ce recit de 1'episode de Nu'm: I'dge
de l'auteur et celui de la jeune fille 16', le rapport social (maitre et
esclave), 1'intimite domestique. Les differences n'en sont que plus
marquees. La plus evidente, c'est que le d6sir sexuel reste inassouvi.

162Double symétriedonc à l'intérieur de la dernièrepartie ([2]4eet [2]7echapitre) et par


rapport au «centre» du Collier: le 4e chapitre correspond au 27e.
163Col, XXVII, p. 296/297.
164 Col, XXVII,
respectivementp. 296/297et p. 282/283.
165Référence au had�t notée dans la double origine de la consolation selon Ibn Hazm:
la première «vient de qualités réprouvables» (h�dit'an ahl�qmadm�ma);la seconde
«seulementd'un grand malheur» (l�yuhdatu ill�'an 'azima), Col, XXVII, p. 272/273et
274/275.
166Ce long habar occupe les pages 282 à 291.
167 «Elleavait alors seize ans ...» Col, XXVII p. 282/283.

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35

«Pere de la virginite» de Nu'm, Ibn Hazm n'accede ici qu'a la caresse


d'une voix. L'indice peut nous mettre sur la voie. L'amour de Nu'm
voilait 1'adolescent devenu «pere» dans le souvenir du harem. Cet
amour-ci se construit autour de la mort du p6re 168 - celui d'Ibn Hazm
- qui donne la parole au fils.
L'episode se divise en effet en deux grandes parties: la fete dans la
maison paternelle, puis 1'exil. Le souvenir de la fete comporte lui-meme
deux moments et deux lieux: la «qasaba» d'où les femmes regardent
Cordoue en contrebas tandis que 1'auteur tente de se rapprocher de celle
qu'il aime 169; puis le jardin ou la jeune esclave chante quelques vers d'al-
'Abbds b Al-Ahnaf. Du jardin, nous avons deja vu le lien avec 1'enfance
et la cl6ture 170. Le poeme qu'a choisi la «gäriya» le confirme: «J'ai
ete charm6 par un soleil qui, quand il se couche (garabat) a pour
occident l'intimité des boudoirs (gawf al-maqasir); un soleil représenté
sous les traits d'une jeune fille dont les flancs onduleux ressemblent
a 1'enroulement des parchemins (tayy al-tawdmir: 1'«intimite» des
parchemins)» Mais la proximite des corps le cede ici a l'infusion de la
voix, qui enseigne: «Et voila tout ce qu'il m'a ete donne de voir et
d'entendre (min «Samä'»: ce qu'on entend et qu'on
apprend, dans le vocabulaire du savoir 1 3 .Nous retrouvons la pédagogie
du harem, dont le premier moment de la fete nous offre un autre
exemple. Depuis les baies (abwdb) de la qasaba, les femmes regardent la
Ville. regard d'enseignement, qui fait voir; ouverture aussi,
«lever», par opposition au coucher du soleil 174 .De Finterieur du harem,
1'oeil se porte vers le cœur de la societe : Cordoue. Le jeune Ibn Hazm doit
un jour y entrer par l'une de ces portes ou les femmes se tiennent,

168 Rapportée dans cet épisode,p. 286/287«Enfin mon père ... mourut ... dans l'après-
midi du samedi, deux jours avant la fin du mois de D�-l-Qa'da402».
169 «Je me trouvais parmi elleset je me
rappelle que jerecherchaisl'ouverture où elle se
tenait, pour jouir de sa présence,et que je m'efforçaisde m'approcher d'elle. Mais à peine
me voyait-elledans son voisinagequ'elle quittait l'ouverture où elleétait pour aller vers une
autre», Col, XXVII, p. 284/285.
170cf. en
particulierle chapitre XX, «Sur l'Union» et son épisode le plus marquant p.
168/169.Clôture de l'espace,mais aussidu temps; moment du «tarab», émotion esthétique
vécuedans l'instant», Vadet, op. cit, pp. 223-224.Clôture ici liée à la voixde la ��riya
avant
que le temps ne s'insinuedans le regard des femmes au-dehors.
171 Col, XXVII,
p. 284/285.
172ibid.
173Ce
qui n'en efface pas le sens courtois: «sam�'ou šuh�d,délicesde l'ouïe ou des
yeux, dialoguemuet ou révélationinstantanée», Vadet, op. cit, p. 251. Le mot - et la scène
- hésitent entre l'absolu de l'instant amoureux et la durée où prend forme une sensibilité.
174«yantaqil�namin b�bilâ b�blisabab al-itl�'min ba'd al-abw�b'al��ih�t l�yutla'u
min gayrih�»,Col, XXVII p. 284.

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interdites et qu'elles lui d6signent. Et la jeurte'esclave qui paralt l'éviter, le


mene tour a tour devant chacune d'elles, dans un deplacement (intiqdo
incessant. >' .
En retour, la seconde partie du recit comporte elle aussi deux temps,
sym6triques de ceux de la fete. D'abord un «deplacement»: Ibn Hazm
quitte la maison de son enfance et la jeune esclave pour
Baldt Mugit : mais avec son pere cette fois 116. C'est Id que le père va
mourir et que 1'auteur revoit la «gdriya» à des funérailles. «Ma passion
jusque-la cachee chercha a se faire jour et y parvint. Alors je fis une
177
poesie... » L'exil, la mort du pere déchirent le premier voile du silence.
L'enfant devenu homme parle, dit son amour sans chercher d6sormais à
s'approcher de celle qui se lamente sur le disparu et qui appartient sans
remede a l'ordre, a la possession paternelle. Baldt Mugit, rappelons-le,
c'etait deja dans le «recit du voyageur» ce tressaillement du souvenir et ce
regard du renoncement 178.
Puis, nouvel exil. Six ans plus tard voici enfin Ibn Hazm dans
Cordoue, ou le destinait le regard des femmes. On lui d6signe la jeune
esclave, d6pouill6e de ses charmes, d6chue. «Cela provenait de ce qu'elle
s'6tait avilie en sortant 1'9. Le regard de l'homme, desormais
central, rejette au dehors l'image de la femme autrefois aim6e dont
le nom ne nous restera pas. Le pere est mort, la passion est an?antie, le
«jardin» eventre. Ne reste-t-il que la conscience du neant? Celle du temps
aussi; pas seulement de la dur6e, du souvenir, mais celle du comput de
1'Islam : «ta'rib», l'Histoire. La premi?re date du Collier apparait avec le
premier depart. Le point d'origine de 1'ere musulmane ne renvoie-t-il pas
lui aussi a une Hegire ? « C'etait au mois de Gumada II de Fan 399... le
troisieme jour de 1'accession au trone de 1'emir des Croyants Al-
Mahdi» 180. De I'amour abstinent et du respect filial naissent l'ordre de
la parole et du temps de l'Islam.
Un peu plus loin, Ibn Hazm cite quelques vers de sa composition qui
exaltent le vin et l'oubli. Fausses paroles, pour complaire a la fille d'Al-
175
«wa-ntaqaltuan�bi-ntiq�lihi», Col, XXVII p. 286. Il est à peine besoin de souligner
l'importance du naql dans la transmissiondu savoir en Islam.
176Encore
enfant (sous l'autorité paternelle),Ibn Hazm retrouve Bal�tMug�t, à l'Ouest
de Cordoue, dans la lumière crépusculaire de la vieillesse du père, de la chute des
Omeyyadeset de l'emprise féminine.
177 Col,XXVII, p. 288/289.
178cf.
supra, XXIV, pp. 242-245.
179 Col, XXVII,
p. 288/289.
180 Col, XXVII, 286/287. On concevra mieux
p. l'importance de cette cassure de la
première date à la lumière de la remarque inverse de Vadet, op. cit, p. 372: «L'amour de
Ma�n�n n'a pas de date, il se confond avec l'histoire d'un être».

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Muzaffar qui fit sur ce texte une mélodie 181. Mais ce poeme menteur, un
ami, un «frere du peuple de 1'adab» ihwdni min ahl al-adab) le juge
digne de figurer parmi les merveilles de la creation. Double separation :
aux femmes le chant; aux hommes la maitrise des mots. Aux femmes le
mensonge de 1'amour, aux hommes la fraternite de la culture. Non pas
que les femmes soient exclues de ce jeu. Ces mots, c'est pour elles qu'on
les ecrit. Sans elles rien ne serait. 11est plus juste de dire qu'il appartient à
la parole amoureuse d'avoir ce double sens; d'atteindre a la fois
l'int6rieur et 1'ext?rieur, le harem et la ville, l'enfant et l'adulte, l'homme
et la femme, et de tendre entre ces poles opposes le fil d'un langage qui
rend sensible 1'unite d'une societe en meme temps que de la conscience de
l'auteur.
La n6cessaire epreuve de 1'exil n'est pas toujours subie avec le meme
succes. Le chapitre suivant (XXVIII) nous mene a la mort. Des la
premiere anecdote, la mention d'Abu SarlAmmdr b Ziydd, le reveur du
chapitre III, nous eclaire. La mort d'amour, c'est la victoire d'un songe
qui appelle a lui un corps. Cette mort-Ia est secrete, voilee, feminine. La
derniere vision amoureuse de la jeune esclave, au chapitre precedent,
nous la representait en pleureuse, vetue de deuil La mort attend ceux
qui n'ont pas su s'affranchir de cette image, comme Ibn Hazm, par la
parole. Le frere d'Ibn Hazm se querelle sans cesse avec celle qu'il aime et
qui l'aime. Seule sa mort apaise la dissension et donne satisfaction à
1'epouse, certaine d6sormais de ne pas le voir s'echapper pour une
autre 183. Le frere d'un eminent «mufti» de Cordoue pénètre un jour, a
Bagdad, dans une impasse ou il rencontre une jeune esclave au visage
decouvert : « La Yunfad» lui dit-elle : on ne passe pas, on ne s'échappe
pas. Bagdad au coeur de l'Islam, la femme au fond du passage voute sont
devenus des pieges mortels. Muet, l'homme trouve la force de rejoindre
ses compagnons, puis de gagner Basra, le port, et la porte. Mais il y
meurt 184.
Le secretaire Ibn Guzman est amoureux d'un de ses amis, Aslam.
Incapable de 1'avouer, il se consume et meurt a proximite de son aime 185.

181 Col, XXVII


pp. 294/295-296/297.Vadet, op. cit, p. 367 précise: «Quand le poète
parle d'amour c'est toujours en vers ... Cet amour peut s'interpréter comme un retour au
passé familier,au nasib, ou comme une exagération poétique».
182cf. supra, p. 286/287: «Alors comme les lamentations avaient commencé,je vis la
jeune esclavedebout dans la réunion funèbre, au milieu des femmes,parmi les pleureuses
...».
183 Col,XXVIII, p. 302/303.
184 Col,XXVIII, p. 310/311-312/313.
185 Col,XXVIII, p. 300/301.

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Peu apres, Aslam apprend qu'il fut la cause du mal et s'en afflige :
«J'aurais encore resserr6 mes liens avec lui et je ne l'aurais guere
quitte» 186. Mais cette intimité eut-elle b6n6fique? Aslam, nous dit-
on, 6tait particulierement verse dans les techniques vocales. Mais la voix
et le chant, nous !'avons vu, relevent d'un art de la proximit6, d'une
expression du harem Et c'est bien la que se trouve la mort desormais.
Mort silencieuse disions-nous. Pas tout a fait: ces infortun6s ont
trouve des compagnons a qui conter leur mal, des freres. On en aura
remarque le nombre dans ces aventures: le frere d'Ibn Hazm, le frere du
mufti, le frere d'Ibn Al-Tubni plus loin 188. Ce chapitre est presque
entierement fait de leurs «abbär» d'une parole qui n'est plus seulement
celle de l'auteur mais celle de leur Communaut6. Ibn Hazm a commence
par le celebre «Qui tombe amoureux, s'abstient et (en) meurt,
celui-Ia est un martyr» 1 . Un t6moin en effet pour sa Communaut6 qui
t6moigne en retour pour lui. C'est, me semble-t-il, le sens des deux
principales anecdotes du chapitre: celle d'Ibn Al-Tubni et celle du roi
berb&re. >
D'Ibn Al-Tubni, on eut dit «que la beaute avait ete cr66e a son
image» 190. Ibn Hazm avoue qu'il fut son ins6parable ami jusqu'a ce que
la guerre les divise. L'auteur qui vivait a Baldt Mugit (a l'ouest de
Cordoue) dut se refugier d'abord a Almeria, puis a Aznalcazar, pres de
Seville et enfin a Valence au moment de la proclamation (zuhur) d'Al-
Murtada. LA, il apprend qu'lbn Al-Tubni est mort d'amour a Cordoue.
Au moment de 1'entree b Hammud dans la ville, il s'etait epris d'un
jeune soldat de 1'armee victorieuse «si beau qu'auparavant, jamais (il)
n'aurait cru que la beaute put ainsi prendre forme vivante » 19 1 .Un peu
plus tard, de retour a Cordoue, Ibn Hazm tente d'obtenir du frere d'Ibn
Al-Tubni la production litt6raire du d?funt. Mais ce dernier, sentant sa fin
proche, et en 1'absence d'Ibn Hazm, a qui il eut aime tout remettre, a fait
dechirer et enterrer 1'ensemble de ses ecrits, en meme temps que les lettres
qu'il avait recuesde I'auteur 192. = . :

186 ibid.
187cf. supra, p. 284/285.
188 Col,XXVIII, p. 310/311.
189Sur ce célèbre hadit, tiré de la «Zahra», cf. Vadet, pp. 307-308et note 1, p. 307.
190 Col, XXVIII, p. 304/305.
191Col, XXVIII, p. 308/309.Le «coup de foudre» qui frappe Ibn al-Tubni ressemble
fort à cette «extasesecrète,wa�d, qui se cache au-dedansdu cœur», Vadet, op. cit, p. 238 et
note 8 pp. 242-243.Ibn al-Tubn� en meurt, non sans avoir fait reconnaître par ses frères
cette émotion homosexuelleet usurpatrice (l'usurpation des Ban�Hamm�dsur Cordoue,
celle du jeune soldat sur un cœur qui appartenait à Ibn Hazm).
192 Col,XXVIII, p. 310/311.

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L'aventure pr6sente donc un 6trange trio: Ibn Hazm, Ibn Al-Tubni, et


le jeune soldat. La beaute et le regard unissent les deux derniers. L'6crit et
le nom les deux premiers. Le soldat n'est pas nomme: «Pour moi, je
connais ce jeune homme... mais je n'ai pas voulu le nommer» 193.
L'inaccessibilit6 enfin sert de point commun a 1'auteur et au jeune soldat.
Ce dernier vient d'une region «d'acces malaise» (ba'ida al-ma'had: «hors
de portee de la main») 194. Ibn Hazm est dans un ailleurs inconnu: «Je ne
sais quel pays le cache... » dit Ibn Al-Tubni. Dans ce triangle amoureux,
dont 1'ami d'Ibn Hazm constitue le centre, la sym6trie est apparemment
observee. Ibn Hazm Cordouan, est triplement exile, vers le Sud (Alm6ria),
l'Ouest (Aznalcazar), puis l'Est (Valence) lorsqu'«apparait» Al-
Murtada, le Calife 16gitime. Le jeune soldat, provincial, entre dans
Cordoue avec l'usurpateur 'All b Hammud. Ibn Al-Tubni, point fixe
cordouan ne peut atteindre ni l'un ni l'autre. Son corps va mourir pour
le jeune soldat, ses 6crits pour Ibn Hazm. Tout, corps et oeuvre, sera
enfoui dans la terre, au cœur d'Al-Andalus. Mais il en restera le
t6moignage des compagnons. D'abord la nouvelle de la decheance du
corps, rapport6e avec le souvenir du soldat de Cordoue a Valence, exil?e
a son tour. Puis le recit de la destruction des oeuvres, en sens inverse cette
fois. Ibn Hazm est revenu de Valence a Cordoue; c'est la qu'il s'entretient
avec le frere du d6funt, lui, son frere spirituel: «Je lui pr6sentai mes
condol6ances... Mais s'il y avait quelqu'un a qui on devait faire des
condol6ances a cette occasion, c'6tait bien moi» 195. Dans la ville
retrouvee, c'est le couple originel qui triomphe: Ibn Al-Tubni et Ibn
Hazm; non pas seulement par le souvenir, pas meme par I'?crit, mais par
la chaine vivante des freres dans la Communaut6, 6tablie par la
succession des noms de ceux qui ont rapporte le drame 196. Ibn Al-Tubni
lui-meme donne son amour a Ibn Hazm en le nommant: «Si Abf
Muhammad - c'est-a-dire moi...» 197 ajoute Ibn Hazm. Et I'auteur en
retour rend au jour ce qui est mort desormais : « Si l'int6rieur du tombeau
te cache, mon amour apres toi ne saurait se celer ... » 198.

193 Col,XXVIII, p. 308/309.


194ibid.
195Col, XXVIII
p. 310/311.
196«A Valence ... notre ami Ab�Š�kir'Abd
al-Rahm�nb Muhammad b Mawhib al-
'Anbar� ... m'annonça la mort d'... Ibn al-Tubn�.Peu de temps après le cadi Ab�-l-Wal�d
Yùnus al-Mur�d� et Ab�'AmrAhmad ibn Mahriz m'apprirent qu'al-Mus'ab b. 'AbdAll�h
al-Azdi, connu comme Ibn al-Farad�,leur avait raconté ce qui suit ... », Col, XXVIII,
p. 308/309.L'allure toute juridique de cet isn�dmérite d'être notée.
197 Col, XXVIII,
p. 310/311.
198ibid.

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Trouver 1'anecdote du roi berbere 199 dans ce chapitre a quelque chose


de paradoxal. Car personne n'y meurt. Un Andalou vend a un Berbere
une jeune esclave dont il est epris. 11 s'en repent et tente de la racheter,
sans succes. 11 fait enfin appel au roi berbere. Celui-ci, qui est juché sur
une sorte de terrasse, fait monter l' Andalou, 1'ecoute et tente a son tour
de fl6chir l'acheteur. En vain. Desespere, l'Andalou se laisse tomber du
haut de la terrasse, sans se blesser. Le roi defie alors l'acheteur berbere
d'en faire autant s'il aime 1'esclave comme il le pretend. Traine au bord
du vide, le Berbere cede enfin et l' Andalou repart avec la fille.
C'est encore un recit d'exil - celui de 1'Andalou en Berb6rie - et de
«qasaba»: c'est ainsi que I'auteur d6signe la terrasse of se tient le Roi.
On se souvient de la des femmes dan's la demeure familiale
d'Ibn Hazm, au chapitre precedent. Celle-ci appartient aux hommes -
au Roi - et on y accede par 1'exil. Son role de domination, de
surveillance (musrifa) est 6vident. Sa proximité physique, pour I'Andalou
qui a accepte 1'epreuve masculine de 1'expatriation, ne fait aucun doute.
C'est par la voix - toute proche - et non par le regard, plus lointain,
qu'il se fait remarquer du Roi. Mais aussitot qu'il n'obtient pas ce qu'il
recherche, 1'Andalou «joint pieds et mains»2°° (kamaa yadayhi wa-
riglayhi) et quitte la «qasaba» en se pr6cipitant à terre. La libert6 des
mains de l' Andalou contraste avec les entraves que le Roi fait mettre à
celles de l'acheteur berbere : « Prenez lui les mains ... » 201 ordonne-t-il
aux serviteurs. Cette libert6, 1'Andalou s'en sert pour gagner 1'esclave et
choisir volontairement la servitude de la passion. Le Berbere prisonnier,
se refuse au contraire a sauter et renonce a 1'esclave. Qui a la meilleure
part, de I'Andalou victorieux qui se livre au desir, ou du Berbere vaincu qui
s'abstient et ob6it a son Roi? Ni l'un, ni 1'autre sans doute, mais le Roi
qui a su reconnaitre les droits de 1'amour et 1'ecarter en meme temps de
son royaume, avec 1'aide de Dieu: « Allah Akbar ! La solution du diff6rend
m'est apparue (qad zahara L'auteur nous l'avait dit
des le depart. Cette histoire c'est celle du Roi berbere et non
celle de 1'Andalou; c'est celle de l'organisation d'une societe, d'une
justice, et non celle de 1'amour.
Les deux derniers chapitres du Collier203 forment, a Fintcrieur du
livre, un ensemble particulier. Leur longueur meme - a peu pres un

199 Col, XXVIII, pp. 312-315.


200 Col, XXVIII, p. 314/315.
201 ibid.
202 ibid.
203 XXIX
«Qubh. al-ma'siya» et XXX «Fadl al-ta'affuf».

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- la brutale
cinquieme du volume total opposition legale du p6ch6
et de 1'abstinence, l'abondance des citations de la Sunna et du Coran
leur donnent un ton tres particulier signale d'emblee au debut du
- « L'auteur - ou
chapitre XXIX: « Qala plut6t le
compilateur - dit... » 204, comme s'il s'agissait d'une véritable introduc-
tion. Et il est vrai qu'ici, tous les arcs qui soutiennent l'architecture du
Collier se rejoignent. 11 n'en reste pas moins que la reference aux deux
premiers chapitres peut nous aider a comprendre le sens des deux
demiers. Aux «Signes de 1'amour» (II) r6pond bien la «Laideur du
peche» (XXIX). Dans le premier cas, 1'amour 6tait insensiblement isol6
dans le groupe, par des attitudes, des comportements, un langage
po6tique meme. Le texte s'achevait sur un diagnostic medical : 1'amour
6tait localise, comme une maladie secrete. Ici, au contraire, le d6sir est la
loi naturelle: « Les femmes ont ete creees pour le male, comme le male I'a
certainement ete pour elles»205. Un homme, une femme vertueux? Ce
sont ceux qui maintiennent leur flamme sous la cendre et qui evitent les
risques de la ranimer. Mais tous brulent de d6sir 116 Seul un severe
controle peut réprimer ce que la nature de Fame invite a pratiquer. Les
prophetes, Joseph et David, n'ont-ils pas eux-memes
Mais le frein de la passion, ce n'est pas la pression externe de la societe.
Ici encore, le second et 1'avant-dernier chapitre s'opposent terme a terme.
Le regard de 1'auteur n'est plus celui d'un observateur du dehors,
etranger a 1'amour qu'il scrute. C'est un regard amoureux, qui traque du
dedans les secrets du d6sir. «A cet 6gard, j'ai penetre bien des pensees
secretes des hommes et des femmes. Cela proyient de ce que... je suis
naturellement tres jaloux. » Et un peu plus loin: « La jalousie fait partie
de la foi. C'est pourquoi j'ai toujours recherche les informations
touchant les femmes et mis a d6couvert leurs secrets (lam azal ... Kdsifan
'an asrdrihinna) ))211. On pense, bien sur, à ce passage antérieur du
Collier ou 1'ecrivain retrouvait les emotions de 1'enfant dans le silence du
Mais il s'agit ici de d6couvrir et non de s'enfouir dans le
souvenir. Ce chapitre, comme les trois qui precedent, appartient au
mouvement de d6voilement du secret. Double d6voilement meme; celui
des protections de l'ordre social par le d6sir, celui du d6sir par l'œil jaloux
204 Col, XXIX,
p. 316/317.
205 Col, XXIX,
p. 332/333.
206 «L'homme et la femme vertueux sont comme le feu
qui couve sous la cendre ...
L'homme et la femmelibertins sont comme le feu qui flambe ... », Col, XXIX, p. 322-323.
207 Sur la faute des
Prophètes, cf. p. 330/331.
208 Col,XXIX, p. 324/325.
209 cf.
supra, XVII «De l'ami secourable»pp. 126-129.

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d'Ibn Hazm. Les anecdotes qui se succedent dans la premiere partie de ce


long expose donnent l'impression d'une progressive destruction de
l'ordre, depuis l'origine, depuis le plus intime de la creation jusqu'au plus
intime des harems: le premier sang coule pour une femme"'; la
b6douine, a 1'aube de l'Islam, deshonore sa couche 211 ; le jeune d6vot
devenu libertin offense a la fraternite de ses compagnons et a la science (il
vend ses livres pour ses plaisirs) ; An-Nazzdm, l'un des maitres du
mu'tazilisme renonce au pour 1'amour d'un jeune Chrétien 213 ;
d'autres livrent leurs femmes pour satisfaire leur gout des jeunes
La dissension se glisse meme entre les amants: 1'amour
- autre qu'en Dieu - se change en haine 5 . Et le plus absurde enfin: la
passion qui nuit a celui qui 1'eprouve. Un proscrit qui aurait pu sauver sa
vie rentre a Cordoue par amour et finit crucifie Z 16. C'est sur cette croix,
sur l'image de cet homme nu, depouille et perce (de fl6ches) que se termine
cet impitoyable arrachement des voiles. Arrachement de l'int?rieur, il
faut y insister. L'histoire de Hind, qui succombe au retour du p6lerinage
aux attraits d'un marin, le prouve 2". Les impressions visuelles qui
dominent ce recit renvoient toutes au harem: le groupe des femmes
pieuses, le navire, espace clos, la nuit qui va couvrir leur faute,
1'«enfance» du seducteur qui vient mettre sa verge dans leur main
- en leur pouvoir - le sentiment de pitie que Hind ressent elle-meme
devant la peur de 1'homme. Est-ce bien une faute? Plutot le lot, le sort
naturel (nasib) d'une femme dans le gyn6c6e ainsi constitu6. Un moment,
Hind pense a se d6fendre ou plutot a se venger du marin avec un rasoir.
Elle y renonce et laisse tomber 1'arme. Est-ce un hasard si «rasoir» se dit
<<mz7sd>> comme le nom du prophete Moise, et si le bateau vogue sur la
mer Rouge? La mer que le baton du Prophete a un jour repoussee pour
tracer la voie droite a son peuple s'est refermee, avec la nuit. Le navire et
les femmes errent sur les eaux comme la nature humaine privee des signes
de Dieu.
Cette errance, le regard jaloux d'Ibn Hazm est impuissant a la
maitriser. L'auteur est t6moin direct de la plupart des anecdotes qu'il

210 Col, XXIX p.330/331.


211 Col,XXIX p. 332/333.
212 Col, XXIX pp. 334/339.
213ibid, p. 338/339.
214 Col,XXIX p. 340/341«O toi, qui fais du sexede tes femmesun filet pour prendre
les jeunes faons des gazelles».
215 Col, XXIX, p. 348/349.
216 ibid.
217 L'anecdote
occupe la page 344/345.

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43

rapporte et, a l'occasion, il tente d'intervenir, de convaincre le p6cheur.


Rien n'y fait, ni le propos amical, ni les «vers anciens». On fait taire
l'importun ou on ne 1'ecoute pas . Les mots qui pesent sont ailleurs. La
connaissance se divise comme la vie: aux ann6es de 1'enfance le regard
jaloux qui decouvre les secrets. A Page adulte, le voile nouveau,
imperissable, de la science re?ue des maitres, des anciens: «Lorsque
j'6tais dans la fleur de ma jeunesse... j'6tais tenu entre quatre murs;
Quand j'eus conquis mon independance et fus devenu raisonnable
Caqaltu), je me liai d'amiti6 avec Abü 'All al-Husayn al-Fds!... Je crois
bien qu'il 6tait rigoureusement continent» 219. Cette parole pr6servatrice
dont l'auteur devient I'h6ritier - au point d'aboutissement de tous les
- fait l'objet de la seconde partie du chapitre. Ne citons qu'un
exemple: celui du d6but du premier hadit re?u : <<AI-Hamddni m'a
rapporte (haddatand) dans la mosqu6e d'Al-Qumri, dans le quartier ouest
de Cordoue, en 401: Ibn Sibawayhi et Abü Ishaq Al-Balhi nous ont
rapporte au Hurasan en 1'an 375»zzo... La phrase enveloppe Ibn Hazm
d'un savoir ou convergent l'espace et le temps de la Communaut6
musulmane. L'espace: depuis le Hurasan a 1'extr8me Est du monde
musulman a l'Ouest de Cordoue, a ses limites occidentales. Le temps: la
datation r6apparait ici: 375, avant la naissance de l'auteur et 401, l'âge de
ses dix-huit ans et de sa majorit6 intellectuelle. Toute 1'6tendue de la
«umma», toute la durée d'une vie sont r6sum6es d'un seul coup et en un
seul lieu : la mosqu6e, nouvel enclos ou on apprend. Le recit est pass6 du
regard jaloux a la parole sereine; le mouvement de la d6chirure a la
protection; la connaissance de l'observation personnelle a la Loi.
L'amour c'est l'union des ames, nous disait l'Introduction. Le dernier
chapitre precise : «en Dieu». Deux jeunes gens s'aiment. Tous le savent.
«Viens, realisons ce qu'on dit de nous » propose le jeune homme. «Non,
repond-elle ; cela ne sera jamais tant que je reciterai cette parole d'Allah :
«Ce jour-la, les amis seront cruellement ennemis sauf ceux qui craignent
C'est 1'amour et le desir de rester unis a travers 1'epreuve
meme du Jugement qui exige la continence contre le voile complice de la
parole des autres. Les conditions de 1'Union amoureuse semblaient à
218Mis en
présenced'un mari complaisant,«j'essayaivainementd'attirer son attention
par des allusions; je voulus l'émouvoir par des indications explicites. Il ne bougea pas
davantage. Alors je me mis à lui ressasserdeux vers anciens ... si bien que cet amphytrion
finit par me dire: «Tu nous les a déjà fait entendre au-delàde la satiété.Je t'en prie, finis ou
récite d'autres vers». Col, XXIX, p. 342/343.
219 Col,XXIX, p. 326/327.
220 Col, XXIX, p. 354/355.
221 Col,XXX, p. 376/377.

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nouveau reunies. Mais 1'enfance est pass?e et l'image de FAu-Dela


s'impose.
Le theme est le meme dans l'anecdote du jeune devot qui va passer la
nuit chez un de ses « freres en Dieu » (ah fi-llah) 222. Le maitre de maison
s'absente. La nuit tombe et le guet nocturne 1'emp8che de rentrer chez
lui. Sa femme, saisissant l'occasion, tente le devot qui se brule le doigt à
plusieurs reprises pour resister au p6ch6. L'aube survient, il est sauv6.
Double voile complice, ici: la garde et la nuit. Et pour lutter contre elles,
la simple flamme d'une lampe (sirdg) et la confiance d'un fr?re qui a
concede l'intimit6, comme un don, comme une 6preuve aussi. Elle n'est
surmont6e qu'au prix d'une mutilation de la main, du pouvoir de faire le
ma1223. Mais 1'epreuve ne dure pas, 1'obscurite n'a qu'un temps. Et le
retour de la lumiere permet le triomphe de 1'amour fraternel, en Dieu.
Je choisis pour finir deux anecdotes: ou plutot un fiad qui nous
ramene aux premiers regnes de la dynastie omeyyade et un «dikr», un
souvenir personnel de 1'auteur: la plus haute autorité de la Communaut6
- l'imam - et le «moi» ; le pass[ et l'intime.
Parti en expedition militaire, comme 1'exige son devoir d'6mir, Abd-
Er-Rahman II consigne son fils Muhammad, prince heritier, sur une
terrasse qui domine son harem, sous la surveillance d'un vizir et d'un
jeune homme choisi parmi ses gardes224. Une nuit le tour d6signe un
garde aussi jeune que beau. Sous 1'oeil du vizir, installe sur une terrasse
exterieure, le prince se debat contre son desir avant de renvoyer le garde à
1'etage inferieur et de fermer de 1'interieur la porte qui le separe de la
tentation. L'6preuve est ici encore plus marquee que dans le cas du jeune
devot. Elle est ordonnee par le pere et emir. Elle r6pond aux vingt ans de
Muhammad. Elle suppose l'isolement dans le secret trompeur de la nuit,
dans 1'ignorance de la discrete surveillance du vizir, dans 1'absence de
«nouvelles de sa famille» (wa-ba'uda 'ahduhu bi-ahlihi225. Elle prend
1'aspect d'une initiation a la virilite et au commandement. Les trois acteurs
sont des hommes. Les deux terrasses ou ils se tiennent marquent leur
superiorite sur le gyn6c6e en contrebas. Trois fois, Muhammad se releve
sur son lit. La premiere fois, encore nu, il recite une priere qui suffit a le

222 Col, XXX


p. 374/375et 376/377.
223 Ce châtiment infligé à la main renvoie à l'évidence aux épisodes inverses des
chapitres XX (une jeune femme y pansait son amant) et XXV (un amant y rouvrait la
blessureprovoquée par son aimé); cf. notes 110et 151.Non seulementle feu sépare ici les
amants, mais il interdit l'écoulementdu sang: il enferme le jeune ascète dans son corps et
dans sa dévotion.
224 Col,XXX, p. 378/379et 380/381.
225 ibid.

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couvrir. II s'allonge de nouveau. La seconde fois, il passe une chemise et


s'apprete a aller rejoindre, deja en maitre, le jeune garde. Mais il revient à
l'ob&issance, ote sa tunique et se recouche. L.a troisieme fois, il remet sa
tunique et appelle le garde. Docile a 1'ordre du pere, il ne quitte pas son
lit. La tunique, la convocation du garde disent deja, des deux jeunes gens,
qui doit commander et qui doit ob6ir. Mais la voix, 1'appel, d6noncent
encore la proximite de Page entre les deux adolescents sur une meme
terrasse, la plus proche du harem et de 1'enfance. Le vizir, au contraire,
regarde, de la terrasse la plus eloignee. Nous avons deja vu le rapport
qu'lbn Hazm 6tablissait entre la vue et la distance, la memoire de
I'dge 226 Enfin Muhammad renvoie le garde dans 1'enceinte du dessous,
vers les femmes et 1'enfance. Lui-m8me, de son propre mouvement, au-
dela des recommandations paternelles, va s'enfermer. Preserve dans le
voile dont il s'est lui-meme envelopp6, il est desormais emir, entre deux
generations dont il maintient la continuite, celle des plus jeunes à
l'int?rieur, celle des plus ages, avec le vizir, a 1'ext6rieur; entre 1'espace
consacre du harem paternel et la ville, ou le vizir Ibn bdnim va porter le
t6moignage de sa continence, transmis de generation en generation
jusqu'a ce livre. Etrange hesitation : le vizir Ibn 6dnim est a la fois
serviteur du pere et origine de la posterite de ce hadit22 7, en amont et en
aval du temps de Muhammad. Le harem est a la fois le domaine du pere
et le refuge des enfants. Tout se passe comme si les generations
anterieures et post6rieures convergeaient sur la personne, sur la terrasse
de Muhammad, sur 1'emir de la Communaut6 vivante des Musulmans.
Le present de la Communaute, nous y revenons avec ce souvenir d'Ibn
Hazm: invite a une reunion, il doit y retrouver «quelqu'un» pour qui il
pourrait éprouver du penchant 228. D'abord joyeux, il se vet avec
elegance. Mais une pens?e lui vient. Un ami le decouvre « silencieux et les
yeux baisses». Sans repondre a sa question, Ibn Hazm trace quelques
mots sur une feuille, la lui tend, et s'abstient de se rendre a la reunion. Ni
regard, ni parole. Tout tombe sous le voile de 1'ecrit, qu'on r6dige soi-
meme, comme un renoncement volontaire, comme 1'acte responsable
d'un adulte. La conscience du temps dissipe la joie enfantine de l'instant

226 cf.
supra, p. 35 de notre texte sur la valeur d'enseignementdu regard. Dans le
même épisode, la voix de la ��riya s'associait au jardin du harem.
227 Lui aussi doté d'un véritable isn�d:«Abû 'Abd All�h
Muhammad b. 'Umar b
Mad�'m'a rapporté d'après des gens de confiancedes Banû Marwân qui font remonter ce
hadit à Ab�-l-'Abbas al-Wal�d b. G�nim...»,Col, XXX, p. 378/379.
228 «J'ai souvenanced'avoir été invité à une réunion où il avait
y quelqu'un dont le
physique plaisait aux regards ... », Col, XXX, p. 380/381.

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et rappelle au croyant son engagement envers ce frere a qui on tend la


lettre. Ce ne sont pourtant que quelques vers nostalgiques: encore un
voile. On en trouve 1'6cho dans la conclusion du Collier: « Beaucoup de
nos amis trouveront dans cette épître des anecdotes dont ils sont les
229 « Makni» :
h6ros, mais d6sign6s par allusion ». « par allusions, par la
«Kunya». Ibn Hazm ne se cite jamais autrement. Au-delA de la «Kunya»
est le nom. Au-dela de ce livre et de ses poemes metaphoriques, la parole
de Justice du Jugement: «Je demande pardon a Dieu pour les choses
qu'inscrivent les deux anges...et qui font partie de ce dont je viens de
parler ou qui y ressemblent» 230. Echanger ou transcrire ces v6rit6s n'ap-
partient pas aux hommes: «A chacun, nous avons attache son sort a son
cou. Nous produirons pour lui, au jour de la Resurrection, un livre qu'il
trouvera ouvert devant lui. Lis ton livre... ». 231 C'est le livre des pensees
les plus secretes, incertaines pour celui-la meme qu'elles traversent, si ce
n'est par eclairs, avec l'aide de Dieu: «C'etait de grand matin...Apres
avoir fait la priere de 1'Aube ... une pensee me vint (taraqani fikrun)»232.
La lumiere preservatrice s'est frayee la voie dans l'epreuve. L'Arche a
touche la Terre ferme. C'est 1'Aube. Est-il interdit de songer a la fin de la
sourate qui porte ce meme nom:
Et toi ame apais?e, retourne r . '
., ., . < ..: Vers ton , "?.r
Seigneur, satisfaite et agr66e
... ''. Entre parmi Mes serviteurs ;, :,.".'
... Entre dans Mon Jardin233. ° .. '., ,J' ..
".·.f . .
... > .. > .: : - *' ..... .. :. _ .
--.1 . < .. * , -

Je voudrais m'abstenir de conclure. Cet expose n'a pas d'autre but que
d'attirer l'attention sur un livre dont la renommée est grande mais que
1'6tude critique a jusqu'ici curieusement n6glig6. Le copiste de l'ouvrage
notait deja les «idees peu communes exprimees par certains de ses mots»
(wikdiin al-ma'dni al-gariba min 11 me semble aussi que les
recherches les plus fructueuses pourraient se porter sur le, ou plutot les
langages du «Collier». On en a pressenti le jeu de l'alternance : langage de
1'explication rationnelle, langage po6tique, langage de l'anecdote. Par
commodit6, faute de temps ou de competence, je me suis consacre surtout

229 Col,XXX, p. 402/403.


230 ibid.
231 Col, XXX, p. 372/373.
232 Col, XXX, p. 380/381.
233 Coran, sourate LXXXIX («L'Aube»); traduction R. Blachère.
234 Col, XXX, p.408/409.

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a l'examen du dernier. Ce n'est qu'un aspect du livre qu'il conviendrait


d'envisager a la lumiere de toute la pensee d'Ibn Hazm et du «patrimoine
poetique» oriental dont il avait hérité. Ces trois langages sont sans doute
lies aux rythmes ternaires du «Collier», et, en particulier, au trio de
1'amant, du groupe social et de l'origine (celle de l'enfance, celle de la
Communaute). Peut-on affecter a chacune de ces instances un langage
particulier? Faut-il penser au contraire, comme j'aurais tendance a le
faire, que le langage est un pont, un itineraire entre chacune d'elles? On
voit bien, par exemple 1'«anecdote» passer du «habar» - qui unit
1'amant au groupe social - au hadit qui le rappelle a 1'origine23s. Est-il
possible de determiner precisement, de la meme faqon, les inflechisse-
ments des references poetiques ou des assertions dialectiques? Cette
langue arabe, ou git toujours 1'essentiel, est aussi, pour un zdhirite
andalou du XIe siecle, le ciment decisif d'une «umma». En cerner le sens,
c'est se donner la cl6 des representations sociales de ce temps. A defaut de
« realites » largement inaccessibles, c'est sans doute la tdche majeure de
1'historien.
Mais ce n'est la qu'une question, parmi bien d'autres que le Collier ne
manquera pas de poser a ceux qui auront le desir d'interroger son
secret 236.
.. ' ... : ........

235Nous en avons vu un exempleavec le récit rapporté au vizir Ibn G�nim(cf. supra


p. de notre texte et note 227).Dans le mêmesens, Vadet, op. cit, p. 243 remarque: «A la
45
place de cettejuxtaposition entre le passéet le présent qui est l'énigmedu nasib,on n'a plus
qu'un contact entre le témoin et celui auquel le témoignageest destiné».
236 Laissons encore le dernier mot à J.-C Vadet: «La cortezia arabe est bien souvent
une sorte de tête à tête avec le secret. Ce secret n'est ni la dame, ni même la personne
physiquede l'amant. Il s'appelle tour à tour souvenir,extase, nostalgie», op. cit, pp. 443-
444.

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