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TRIBUNE

Sciences humaines : les
jeunes chercheurs à
l’épreuve du
néolibéralisme
académique
Par Anca Mihalache, doctorante en philosophie à Panthéon-Sorbonne
et ancienne étudiante de l’Ecole normale supérieure (ENS) Ulm
(https://www.liberation.fr/auteur/19104-anca-mihalache) — 2 novembre
2018 à 13:09

Dans une classe de l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Photo Stéphane de Sakutin. AFP


La recherche en sciences sociales n'échappe pas à la
logique de marché, où la compétition accroît les
inégalités et encourage le conformisme. Un danger
pour les doctorants, de plus en plus précaires, et pour
l’université elle-même, en tant qu’institution.

Tribune. Les sciences humaines et sociales sont essentielles à une société. Elles


permettent de trouver des réponses aux questions qui surviennent sans cesse, de
régénérer les savoirs, d’assurer leur transmission, d’en garder la mémoire.
Cependant, nous assistons à une dévalorisation progressive de ce champ du
savoir, avec des conséquences néfastes à long terme. L’effectif des doctorants est
en baisse continue depuis dix ans, avec -21% de doctorants en sciences de la
société et -13% en sciences humaines et
humanités(http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid132899/l-etat-
de-l-enseignement-superieur-et-de-la-recherche-en-france-n-11-juillet-
2018.html). Il se trouve que ce sont également les disciplines les moins
financées. Une majorité écrasante de doctorants (70%) ne bénéficie pas d’un
contrat doctoral les reliant à l’institution à laquelle ils appartiennent.

Ces jeunes chercheurs doivent acheter le temps consacré à leurs thèses par le
biais d’un autre travail. Ils ne travaillent plus pour s’assurer une existence, mais
pour pouvoir travailler. Ils sont, en dehors des laboratoires, des amphithéâtres
et des colloques, serveurs, surveillants de lycée, bibliothécaires, baby-sitters,
enseignants à domicile, guides touristiques. Plus tragique encore, 10% des
doctorants, toute disciplines confondues, n’ont aucune activité rémunérée. Il
s’agit de presque 7 500 jeunes chercheurs en France.

Les doctorants et le travail gratuit
Ce que les statistiques ignorent c’est l’immensité de chaque monde individuel.
Ce type de travail «à côté» empêche toute projection vers le futur, car il est sans
lien avec la recherche. Les études sociologiques lui opposent le travail
d’anticipation. Mais les jeunes chercheurs s’inscrivant dans cette dernière
catégorie n’ont pas un meilleur sort. A titre d’exemple, ceux qui assurent une
charge de cours à l’université en tant que vacataires sont payés à l’heure, pour
un salaire annuel qui équivaut, dans le meilleur des cas, à deux ou trois mois de
smic. Même dans ce dernier cas, il arrive trop souvent qu’on ne leur fasse pas
signer de contrat. Ils se voient ainsi dans l’impossibilité de fournir une preuve
formelle quant à la réalité de leur travail. Ils ne peuvent enseigner qu’à titre
secondaire et sont obligés d’avoir un emploi «principal». Ils cumulent ainsi trois
activités professionnelles : le travail de recherche (gratuit), l’enseignement (deux
ou trois mois de smic par an) et un emploi principal (précaire).

Cette situation est permise par le flou dans les textes de loi concernant le
doctorat. D’un côté, les jeunes chercheurs sont considérés comme des étudiants,
de l'autre le doctorat est reconnu comme étant une expérience professionnelle.
C’est le détail qui ouvre la voie royale vers la précarité. Ce qui est particulier à la
situation des doctorants c’est que l’écart entre l’âge social et l’âge biologique est
très important. Non seulement ils ne bénéficient plus d’aucun avantage «jeune»
(bourses sur critères sociaux, logements, réductions), mais ce statut les exclut
également de la plupart des droits sociaux. Si les contractuels sont considérés
comme des salariés, par rapport à un même type de travail de recherche les non-
contractuels sont des étudiants. Autrement dit, leur travail est gratuit et
bénévole.

Le travail d’un doctorant n’est pas uniquement un investissement de forces et


ressources personnelles dans une activité par le biais de laquelle il ou elle se
réalise individuellement, il est également une réalisation collective. C’est
l’université elle-même, en tant qu’institution, qui se réalise à travers son travail.
Un exemple concret concerne ce que le ministère de l'Enseignement supérieur,
de la Recherche et de l'Innovation appelle la «production scientifique». Quand
on évalue la performance d’une université, on regarde le nombre de
publications. Combien d’articles ont été écrits par des jeunes chercheurs-
étudiants et combien le seront encore ?

La reproduction des inégalités
La recherche est aujourd’hui évaluée en termes de production et de
performance. Dans cette logique de capitalisme académique, le doctorant doit
terminer sa thèse le plus rapidement possible et être productif. Plus il s’attarde
sur son doctorat, moins il publie, plus il se dirige vers les marges du système.
Mais sa production et sa performance sont conditionnées par les ressources
disponibles, ce qui trace un premier cercle vicieux. Indifféremment du contenu
de la thèse, des arguments défendus dans le travail de recherche ou de la qualité
de ce travail, dans ce type de système il n’y a «pas de vérité sans argent», comme
le notait déjà Lyotard dans la Condition postmoderne. Ceux qui ont eu des
ressources auront raison de leur vérité car elle pèsera plus sur le marché du
travail et sur le marché des biens symboliques, tandis que le précariat verra ses
vérités diminuées par ce même marché.

De nombreuses études indiquent que l’accès aux ressources dépend des


éléments comme l’origine sociale, la nationalité ou le sexe. En France, presque la
moitié des doctorants (41%) est de nationalité étrangère. Une diversité qui
pourrait entraîner une immense effervescence intellectuelle. Mais ils sont encore
plus touchés par la précarité et ont bien moins de chances de se voir attribuer un
contrat(https://cjc.jeunes-chercheurs.org/expertise/etrangers/2012-09-
sondage-JC-etrangers.pdf). Les raisons sont multiples : absence de capital
social, manque de familiarité au régime des concours, rareté des ressources. En
ce qui concerne la parité dans la recherche, en 2015, les femmes représentaient
27% des chercheurs. Quand les ressources sont rares, on favorise les acteurs qui
savent se plier au mieux au savoir et à l’ordre dominant. Dans une logique de
marché, la compétition accroît les inégalités et encourage le conformisme.
L’université, au lieu de se régénérer en permanence en permettant l’invention, le
renouveau et les divergences critiques, se pétrifie.

Les sciences humaines et sociales ont un rôle primordial dans une société
démocratique. Elles pensent le progrès et empêchent les dérives. Elles sont les
garants d’un équilibre sain entre des forces critiques contraires. Elles sont
l’expression même de la démocratie et le révélateur de l’état de santé d’une
société. La précarité dans les sciences humaines et sociales atteint gravement à
cet équilibre présent et futur. La contractualisation à terme de tous les jeunes
chercheurs est l’unique mesure capable de diminuer les inégalités causées et
perpétuées par le sous-financement dans ces disciplines. Quand l’université
repose sur un travail gratuit, invisible, aliéné, ce sont ses propres forces qu’elle
s’aliène.

Anca Mihalache doctorante en philosophie à Panthéon-Sorbonne et ancienne étudiante de


l’Ecole normale supérieure (ENS) Ulm (https://www.liberation.fr/auteur/19104-anca-
mihalache)

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