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Centre de recherche sur les métiers de l'image et du son - Rapport d'inactivité

Dérives autour du cinéma


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Centre de recherche sur les


métiers de l'image et du son -
Rapport d'inactivité
- constellation - Auteurs D-I - Godard -

Description :
Par Jean-Luc Godard, 1991

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Il n'est guère possible de séparer entièrement le technique et l'esthétique - le culturel, - la circulation du sang de celle
des idées (voir les études sur la parole et l'outil de Leroi-Gourhan).

L'atelier de Peripheria (une salle de montage, une bibliothèque, un secrétariat de production) vise à réunir sous les
yeux et les mains de quoi faire un film en entier, à l'exception du laboratoire chimique - mais à inclure
l'enregistrement optique du son de cinéma, en particulier l'encodage digital.

Si l'on empruntait une image à l'athlétisme, ce serait au décathlon qu'il faudrait comparer cet atelier. Pas de
spécialiste de ceci ou cela - avec leurs règles trop rigides en provenance d'un surplus d'absence d'imagination,
surplus que ledit spécialiste transforme en création de sacro-saintes lois (les anciennes superprises jack encore en
vigueur à TDF, alliance de l'armurier Thomson et du prolétaire-capitaliste de la CGT.

Possibilité pour l'élève débutant ou en fin de cours de la FEMIS de voir et de toucher tout ce qui compose la création
cinématographique, et de choisir selon ses possibilités propres, et ses goûts salis par le soi-disant audio-visuel
européen. Choisir entre le faire-savoir des présentateurs TV et le savoir-faire de Cézanne.

Voir ses droits à la création - mixer dès le début du montage ou à la fin - et voir aussi ses devoirs - nettoyer et
démonter une simple colleuse. Lorsque nous avons proposé à deux élèves de fin d'année de venir collaborer au
montage de Nouvelle Vague, grande fut notre surprise de constater que ces demoiselles n'avaient jamais tenu entre
leurs doigts une bobine de 6/25.

Ce serait une très grande réussite si le travail de Peripheria parvenait déjà à l'abandon par l'industrie européenne du
cinéma de la vitesse 24 images/ seconde - puisque son secteur est le 25 images - copiée servilement de la vitesse
américaine, tel un vassal sans honneur copie la voix de son maître. On devrait pouvoir entendre la voix de Romy
Schneider à la télévision sans qu'elle soit accélérée. La haute définition, c'est aussi cela.

A propos de haute définition, il importerait d'abord d'en faire un peu l'historique, au sens banal du terme. Car le fait
est d'abord que l'on diminue la hauteur de l'écran pour en augmenter la largeur, et qu'on se rapproche d'une idée et
d'un sentiment de " couché " plutôt que de " debout ", à tel point que Manet n'aurait plus à peindre le matelas
d'Olympia. Parler de " format cinéma ", à propos non même du 1/66 mais du 1/85 anglosaxon, sur l'antenne ou le
câble est plaisant : ce format était le " Cinémascope du pauvre " dans les années 60, quand certains exploitants
disaient " panoramique " alors qu'ils voulaient simplement faire l'économie d'un impôt à la Fox.

Ce terme de " haute " - fidélité, définition - ne viendrait-il pas, via la germanisation des Etats-Unis dont parle Siegfried
à son amie dans le roman de Giraudoux, de " Herr Oberst " ou " Ober Kommando " ? Je me souviens de toutes les
plaques indicatrices dans les rues de Paris sous l'Occupation.

Et puis, qu'appelle-t-on " mieux défini " ? M Charlotte du Val d'Ogne, d'Ingres ou de David, est-elle mieux définie
qu'une liseuse de Renoir ? La Vénus d'Urbinomieux définie qu'une princesse de Goya ? Et puisque les
sous-hommes derrière les caméras de plateau de télévision n'aiment pas la vie des visages, lorsqu'un homme
politique se présentera à l'heure de vérité en TVHD, ce sera sa couche de plâtre qui sera de mieux en mieux définie.

Avec le projet Bérénice, aujourd'hui annulé pour quelques années (dans un mois, dans un an) faute de pouvoir
s'installer pratiquement comme prévu par la convention du 3 avril 1990, il s'agissait de marier, ou de fiancer pour le
moins, définition de l'âme et définition du corps - corps de l'Etat pour Titus. De voir et d'entendre ce qu'est devenue

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cette rime en notre temps, et d'en tirer non des règles obligatoires, mais à calculer le monde qui est à nous, en
mariant, ou fiançant pour le moins, l'objet de la recherche avec le sujet de la découverte.

Associer les élèves qui le désirent à cela. Leur suggérer qu'un scénario ne se fait pas lors de trois semaines au vert
car, revenu dans la ville, le film risque de se peindre avec les seules couleurs de celle-ci, avec du gris sur du gris, ce
qui est signe - Hegel - qu'une manifestation de la vie achève de vieillir.

Autre film où la présence de quelques élèves aurait été utile : Science sans conscience, lui aussi abandonné car la
peinture (celle de Delacroix : " J'ai trouvé la peinture quand je n'avais plus de dents " ; celle de Picasso : " En prison,
je peindrai avec ma merde ") ne se peint pas dans une enfilade de bureaux, même appelée, à la rescousse, Espace
François-Truffaut.

Autre film encore abandonné, alors même qu'il était inscrit en priorité dans la convention du 3 avril 1990 : Histoire(s)
du cinéma, suite et fin, puisqu'on ne peut monter sa bibliothèque et y faire le travail de Cuvier avec les élèves
soucieux de pratiquer une relation vraie avec leurs parents dans la discipline qu'ils ont choisie. Bibliothèque
agrémentée d'un mur de tennis et d'une copieuse à laser - merci, Monsieur Canon. Non pas jouer au cinéma, mais
du cinéma ou de la vidéo, comme on dit jouer du violon.

Annulée aussi notre invitation au cinéaste arménien Arthur Pelechian de venir monter Homo sapiens dans le Palais
de l'image, et d'apprendre avec lui ce qui reste de l'héritage de Barnet ou d'Eisenstein (celui qui nommait le Greco "
le monteur de Tolède ")

Apprendre à l'élève et au professeur, s'ils le désirent, que l'on peut - et doit - imprimer sa propre brochure de presse,
au même titre que son cahier d'étalonnage ou/et de mixage, avec les couleurs exactes, et qu'à tout moment du
processus la création est là ; et le mariage, ou les fiançailles pour le moins, du sujet et de l'objet, de l'idée/ sentiment
et de la technique.

Tout Français à 10 000 francs par mois possède aujourd'hui une chaîne hi-fi de correcte qualité. Aucun ne sait sortir
le son de la TV sur sa chaîne pour avoir le bénéfice de ce son correct. Et il paie deux fois ce son en achetant le
produit faussement futuriste du grand armurier Thomson.

Rappelons que Peripheria n'est d'aucune façon salarié pour exposer ces vérités premières ou secondes, mais y
trouve, si le projet existe, un bénéfice culturel, c'est-à-dire moral ( " l'esthétique de l'avenir ", disait un vieux Russe)
autant que technique.

Il faut à notre sens séparer la notion d'art de celle de culture. Quand Beethoven compose la Septième, ce sera de
l'art. Et si Bruno Walter la dirige, aussi. Quand Karajan la dirigera, cela deviendra vite de la culture. Et ce sera
définitivement de la culture lorsque CBS/Sony en organisera la diffusion par compactdisc. Cela peut redevenir de
l'art si un auditeur sincère l'écoute.

Les Etats-Unis nourrissent une plus ou moins bonne partie du monde avec leur agriculture. Ils font de même avec
leur culture. C'est le droit de cette plus ou moins bonne partie du monde de faire ce choix, mais ce n'est certainement
pas son devoir.

Le jour où chaque télévision d'Europe diffusera régulièrement un film grec, portugais ou slovaque, insipide ou pas,
l'Europe sera faite. Sinon, elle restera américaine. La France lance Ariane, mais Thésée est américain, et comme tel,
vendu d'avance au Minotaure.

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" Ne raconte donc pas d'histoires ", me disait-on, petit, lorsque j'inventais. " Raconte des histoires, mon grand ", me
dit-on encore aujourd'hui, alors même que je n'invente rien. De quelle histoire s'agit-il, alors ? Celle de la bataille de
Borodino, et de la fin de la domination française, racontée par Tolstoï ? Celle de la bataille de Bagdad, racontée par
CNN, celle du triomphe de la télévision américaine et de ses domestiques ?

Un Allemand, Erich Pommer, fondateur d'Universal (aujourd'hui Matsushita Electronics), s'exclamait : " Je ferai
pleurer le monde entier dans son fauteuil. " Peut-on dire qu'il a réussi ? D'une part, il est vrai que les journaux et
télévisions du monde entier ne montrent que de la mort et des larmes ; mais, d'autre part, il est vrai aussi que ceux
qui restent à regarder la télévision, n'ayant plus de larmes à pleurer, tout simplement n'y portent pas attention.

Oui, quelle histoire voulons-nous ? A supposer que nous soyons dignes de la Chartreuse et de Crimes et châtiments.
Voilà ce que demandait David O. Selznick : " Je veux Del Rio et Mc Crea dans une romance ayant pour cadre les
mers du Sud - peu m'importe l'histoire pourvu qu'elle s'intitule Bird of Paradise et que Del Rio saute à la fin dans un
volcan ! "

Post-scriptum :Texte initialement paru dans le journal Le Monde du Mardi, 8 octobre 1991.

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