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Les pierres de l'Église.

Au cours des quatre premiers siècles, les Pères de l'Eglise assistent et participent à la victoire
progressive du christianisme. La religion de Jérusalem gagne la capitale romaine. Les intrus
conquièrent l'Empire, qui passe à l'Eglise. Ce changement révolutionnaire va progressivement extirper
le paganisme et de sùrcroît sauver l'héritage de la pensée antique.

Les œuvres des écrivains jalonnent les étapes de la pénétration chrétienne. Les apologistes, Justin,
Irénée, défendent la foi menacée à l'intérieur et à l'extérieur. Alexandrins et Africains donnent à la foi
sa première formulation théologique. L'Orient fournit des philosophes, l'Occident, des rhéteurs et des
juristes. Le IVe siècle donne à cette élaboration sa pleine maturité. Tous les genres littéraires s'y
retrouvent. Seule la poésie est pauvre. Le lyrisme est plus dans la parole que dans le poème. Seul
Grégoire de Nazianze fait exception. Encore est-il plus lyrique que poète. Sa poésie n'est pas
jaillissement.

Il n'était pas nécessaire de construire Constantinople, en 330, pour unifier l'Eglise d'Orient et
d'Occident. L'Eglise est une et les échanges sont fréquents. Cyprien correspondait avec les évêques
d'Asie aussi bien qu'avec ceux d'Espagne. L'influence d'Augustin s'exerce sur l'Eglise tout entière. Un
siècle plus tard, cette unité est psychologiquement compromise. Une lettre de Nestorius envoyée à
Rome attend des mois pour trouver un traducteur. L'âge d'or des grands docteurs s'éloigne, les
échanges se rarifient. Chacun s'appauvrit.

Celui qui fréquente longuement les Pères est frappé de leur qualité, de leur présence humaine, mais
aussi de leur diversité. Rien de conventionnel, rien de la statue « Saint-Sulpice ». Leurs écrits nous les
font voir de chair et de sang. Tous partagent une même foi, la réaction de chacun est originale,
personnelle. Dans cet orchestre d'élite chacun joue de son instrument, avec quelle vibration, quelle
sensibilité, quelle personnalité !

Les Pères de l'Eglise sont d'abord des pasteurs. Leur activité principale est la parole, la prédication. La
chose est manifeste chez les deux génies les plus étonnants, Origène et Augustin. Cette primauté de
l'action pastorale caractérise l'Orient comme l'Occident, mais avec des composantes propres. Le génie
des Pères orientaux est intuitif, spéculatif, lyrique, celui des occidentaux juridique, pragmatique,
moral, ramassé. Les théologiens grecs mettent l'accent sur la grandeur de l'homme, la théologie
africaine sur sa déchéance. Les premiers développent la divinisation du chrétien, les seconds, sa
rétribution.

Encore fandrait-il nuancer plutôt que de généraliser. Jean Chrysostome le plus grec des grecs, est
d'abord un syrien devenu grec. Il garde de sa race l'exubérance et l'imagination. Les Cappadociens ne
sont pas les Alexandrins, encore qu'ils utilisent Origène, avec admiration et discernement. Cyrille opte
selon ses affectivités et rejette la gloire de son pays. Les thèses augustiniennes sur la prédestination et
la grâce, en atteignant la Gaule, sont passées au crible de la critique.

L'unité de L'Empire romain avait peut-être facilité les échanges, mais aussi l'hérésie arienne.
L'Occident, à l'abri jusque-là des querelles théologiques, s'est réveillé un jour arien. L'Eglise résiste. Les
deux grandes victimes des représailles impériales sont Athanase et Hilaire, un Oriental qui va
découvrir l'Occident, un Occidental qui se familiarise avec la pensée grecque. En 364, l'Empire se
partage entre Constantinople et Rome. Cette division qui protégera l'Occident contre les querelles
christologiques, pèsera sur l'Eglise. L'Orient, malgré la présence de Pélage en Palestine, ne s'intéressera
guère au pélagianisme. Chaque continent vit sa propre histoire. L'unité existe toujours, mais le fossé
se creuse. Chacun évolue différemment.

L'Empire chrétien de Byzance favorise l'effort intellectuel. Les Pères de l'Eglise ont disparu. Une
période nouvelle commence, amorcée par Cyrille d'Alexandrie. Le byzantinisme pousse sur le terreau
patristique. Longtemps encore le peuple oriental se passionne et s'entredéchire pour des questions
théologiques. Les conciles marquent une trêve. Puis la controverse rebondit. Au Vie siècle
monophysites et antimonophysites s'affrontent : Sévère d'Antioche († 518), Léonce de Byzance.
L'argument d'autorité remplace la réflexion personnelle.

Deux théologiens émergent : le mystérieux Pseudo-Denys qui recueille l'héritage patristique grec et le
transmet à l'Occident : grâce à lui, il atteint la théologie médiévale. Un siècle plus tard, Maxime le
Confesseur († 662) plus théologien que pasteur, nourri de philosophie aristotélicienne et
platonicienne qu'il fond dans une synthèse à la fois théologique et spirituelle, nous éloigne de la
période des Pères.

La vie monastique vient enrichir la pensée orientale. Au lieu des moines incultes qui composaient les
troupes de choc de Cyrille, nous rencontrons un monachisme « savant » en Syrie et en Palestine. De
ce milieu est issu Maxime dont il a déjà été question. Un siècle plus tard Jean Moschus († 619) écrit le
fameux Pré spirituel, chef-d'œuvre de fraîcheur, comparable aux Fioretti.

L'Occident semble épuisé d'avoir produit Augustin. L'évêque d'Hippone, plus encore qu'Ambroise, est
témoin d'un bouleversement qui donne au Ve siècle un visage d'apocalypse. Un rêve s'achève en
cauchemar. L'évêque de Milan, tout en tenant tête à l'empereur, ne semble pas avoir discerné le danger
qui déjà menaçait l'institution. L'Occident passe aux Barbares. L'Eglise également, avec une hésitation
qui mesure sa déception. Par contrecoup, la résistance païenne encore virulente au Ve siècle s'effrite
avec l'Empire. Les païens font figure d'attardés. Le paganisme perdure dans les mœurs.

Deux figures d'évêques émergent auxquels les historiens n'ont pas prêté l'attention qu'ils méritaient :
Maxime de Turin († avant 423), Pierre Chrysologue († 440/450). Si l'histoire n'a rien retenu de leur vie,
leurs écrits vibrent encore de leur sensibilité. Ce sont deux psychologues, qui analysent le cœur
humain avec une finesse, une sûreté de touche, qui fait penser parfois à Newman. L'un et l'autre
vitupèrent contre la superstition et contre les mœurs païennes qui sévissent aussi cruellement que les
hordes des Huns. Ce sont des missionnaires, proches de leur peuple, sensibles aux appels les plus
secrets de l'homme, la fraternité, les dimensions cosmiques du salut, soucieux de prêcher l'Evangile.

Plus tardivement que l'Orient, l'Occident connaît un essor monastique, qui pousse d'abord de manière
un peu anarchique. Braga, en Espagne, est fondé par Martin († 580), qui traduit les apophtegmes des
Pères du désert. La règle de saint Benoît donne une impulsion nouvelle au monachisme et une
législation qui va ordonner l'essor. Grégoire le Grand († 604), écho émouvant de la tradition patristique
qui illustrera le siège de Rome, est peutêtre un de ses fils.

La Gaule possède des monastères depuis le IVe siècle. Il suffit de nommer saint Martin. Jean Cassien
introduit à Lérins les écrits du monachisme oriental. Vincent de Lérins († avant 450), un moine de
couvent, est un théologien vigoureux. Le premier il a formulé le principe du progrès doctrinal qui
s'opère par une croissance organique, que Newman reprendra dans le Développement du dogme.
Césaire, autre moine de Lérins, comme évêque d'Arles († 543), est « un des maîtres de l'Eglise gallicane,
un des fondateurs de sa discipline et de ce qu'elle devait garder de culture à travers deux siècles de
crépuscule » (P. Lejay). Il monnaie la prédication des Pères, d'Augustin surtout, pour l'évangélisation
de la Gaule. Il s'oriente vers les Barbares qui l'entourent pour leur prêcher l'Evangile. L'Eglise laisse les
romantiques pleurer sur le passé et se tourne vers les pays nouveaux. Les maîtres du moyen âge
continueront le travail des Pères.

L'Occident s'est-il aperçu à quel point il s'est appauvri en perdant le patrimoine grec? De part et
d'autre, la passion, la pression politique, la discussion gratuite ont voilé la gravité d'une division, entrée
dans les faits avant que d'être consommée. La discussion portait sur des querelles théologiques, la
rupture était plus profonde, elle atteignait les esprits, les cœurs ...

S'il est vrai que nous ne sommes qu'à la fin de l'ère constantinienne, il est aussi vrai que l'Eglise
demeurera frustrée, mutilée, aussi longtemps qu'elle ne vivra pas de toutes les richesses de son
patrimoine, oriental aussi bien qu'occidental, qui compose son histoire, mieux : son âme. L'unité
chrétienne exige la rencontre de tous.

Adalbert G. Hamman. "Les pierres de l'Église". In: Dictionnaire des Pères de l'Église. Collection 'Les
Péres dans la foi', DDB, pp. 213-217. 1977.

[Transc. by Francisco Arriaga. México, Frontera Norte, 31 de marzo - 02 de abril de 2019].