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1 Bac Blanc N°1 Explication de texte : Texte de Rousseau Malheur à qui n a plus rien à dés

rer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu il possède. On jouit moins de ce qu on obtien
t que de ce qu on espère, et l on n est heureux qu avant d être heureux. En effet, l homme,
e et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolan
te qui rapproche de lui tout ce qu il désire, qui le soumet à son imagination, qui le
lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendr
e cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce
prestige disparaît devant l objet même ; rien n embellit plus cet objet aux yeux du pos
sesseur ; on ne se figure point ce qu on voit ; l imagination ne pare plus rien de c
e qu on possède, l illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en c
e monde le seul digne d être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu [ ]il n y
ien de beau que ce qui n est pas. [ ]V i vre sans peine n est pas un état d homme ; vivre
ainsi c est être mort. Celui qui pourrait tout sans être Dieu, serait une misérable créatu
re ; il serait privé du plaisir de désirer ; toute autre privation serait plus suppo
rtable. Rousseau, La Nouvelle Héloïse (1761) Introduction : On croit bien souvent qu
e le bonheur consiste dans la satisfaction du désir mais est-ce bien le cas ? N y a-
t-il pas plus de bonheur dans les illusions du bonheur que dans la jouissance qu
e procure son accomplissement ? Pour Rousseau, paradoxalement, le bonheur est da
ns le désir non dans la possession de son objet ou dans la réalisation de sa fin. Al
ors l homme est-il condamné au malheur ? Non, affirme Rousseau, car le désir qui nous
y expose est aussi ce qui nous en sauve. « Tant qu on désire on peut se passer d être heur
eux » soutient-il, puisque l imagination peut ouvrir les portes du « vierge Azur » (Mall
armé) et donner les jouissances que le réel hideux refuse. La question est, en dernièr
e analyse, de savoir si l on peut suivre Rousseau dans son propos. Est-il vrai que
les jouissances imaginaires sont supérieures aux jouissances réelles ? Et peut- on
légitimer les conséquences nihilistes de la thèse rousseauiste ? Car si l exubérance de ce
tte visée imaginative qu est le désir doit conduire à cette stupéfiante affirmation : « Le
ays des chimères est en ce monde le seul digne d être habité, et tel est le néant des chos
es humaines, qu hors l Etre existant par lui-même il n y a rien de beau que ce qui n est p
as », ne faut-il pas considérer que ce que Rousseau présente comme un don du ciels appar
ente plutôt à une malédiction ?

2 Explication détaillée : 1) Apologie du désir sous forme de paradoxes. Ce texte propo


se une apologie du désir. « Malheur à qui n a plus rien à désirer »s é crie légitimement R
t qui dirait le contraire ? Vivre n est-ce pas désirer ? Le désir donne son prix à toute
chose, il enchante la vie et le réel, il sauve de l ennui et du désespoir et constitu
e si l on en croit Pascal un salutaire divertissement. Il n y a sans doute rien de p
ire qu une vie désertée par le désir et nul ne peut souhaiter éteindre en soi son dynamism
e sans consentir à une espèce de suicide. Rousseau a donc bien raison de dire que le
désir fait le bonheur de l existence. Le problème commence avec ce qu il entend par là. C
ar de part en part les justifications proposées de cette thèse sont de véritables para
doxes. Le premier paradoxe associe l expérience du désir à celle d une possession ; or ne
la lie-t-on pas communément à celle du manque ? Désirer c est viser la possession de que
lque chose qu on ne possède pas tant qu on le désire. Que ce manque soit constitutif de
notre être comme le veut Platon ou produit par le désir lui-même comme le veut Spinoza
, désirer c est toujours tendre vers la possession d un bien dont on est actuellement
privé. En disant qu avec l extinction du désir « on perd tout ce qu on possède » Rousseau r
se donc le jugement commun. L expression « pour ainsi dire » prend acte que ce qu il dit
ne va pas de soi. Faut-il comprendre, entre les lignes, que l homme est si peu co
mblé, si privé de biens réels ou du moins si inapte à les trouver à sa mesure que dans son
dénuement tout ce qu il possède vraiment c est son infatigable désir? C est bien ce que su
gère le deuxième paradoxe : « on jouit moins de ce qu on obtient que de ce qu on espère et
n n est heureux qu avant d être heureux ». Etonnante déclaration car communément encore le
heur est défini comme le propre du désir comblé. On est heureux lorsque ses espérances s
ont exaucées. Le rite des v ux en début d année en témoigne éloquemment. On souhaite à ses
que leurs désirs les plus chers soient réalisés et il nous semble qu on est moins heureu
x de désirer quelque chose que de le posséder et d enjouir. Rousseau soutient le contr
aire. La jouissance n est pas dans la satisfaction du désir, elle est dans le désir lu
i-même. La thèse établit donc que la possession de l objet convoité donne une jouissance i
nférieure à celle de l espérance de cette possession. 2) Justification des paradoxes. Ce
s deux paradoxes appellent justification. La conjonction de coordination « en effe
t » introduit l argumentation par laquelle Rousseau va fonder ce qu il vient d énoncer. a)
Première justification. La première justification pointe une caractéristique de la na
ture humaine. Nous apprenons qu il y a en l homme « une avidité », entendons une ardeur du
désir, une sorte de démesure,
3 un caractère illimité du désir et une impuissance à le combler. Nous sommes « bornés », n
e existence est placée sous le signe de la finitude, des limites. Ainsi, alors que
notre nature nous incline à une convoitise démesurée, « à tout vouloir » dit le texte, cet
e même nature nous condamne à « peu obtenir ». La distance séparant le « tout » du « peu »
a mesure du divorce du désir et du réel et de ce qui constitue la difficulté d être. Tous
les hommes désirent être heureux mais il semble bien que leur constitution les prédisp
ose au malheur. Or bien qu il sache si bien définir les données du drame humain, à savoi
r l écart entre l illimitation du désir et les possibilités limitées de le réaliser, Rousse
ne dit pas comme Epicure que le ressort du malheur est dans le désir lui-même. Au co
ntraire, le désir n est pas le problème, il est la solution car, apprend-on, nous avon
s « reçu du ciel une force consolante ». Un don du ciel est une grâce divine. Manière de d
ire qu elle est entièrement positive. Un don des dieux ne peut qu être bénéfique. Et de fai
il s agit d une «force » non d une faiblesse. Cependant en reconnaissant qu elle est « con
ante » Rousseau avoue implicitement que l écart entre la démesure du désir et les limites
imposées par le réel à sa satisfaction est source de désespoir car on n aurait pas besoin
d être consolé si l on était heureux. Reste que ce désespoir n est pas un destin (On entend
r là un sort auquel on ne peut échapper). Nous avons en nous de quoi le dépasser. PB :
Quelle est donc cette faculté que Rousseau analyse comme une voie de salut ? Le t
exte donne les indications suivantes : Elle rapproche de lui tout ce qu il désire. E
lle le lui rend présent et sensible. Elle modifie l objet au gré de sa passion. On a c
ompris qu il s agit de l imagination c est-à-dire de la faculté permettant de se libérer de
ontraintes du réel pour produire une réalité imaginaire aux couleurs de ses rêves. L imagi
nation est la faculté de produire des images, d inventer, de donner naissance à des fi
ctions. Elle est au principe de la créativité humaine puisque sans imagination créatri
ce ni les uvres d art ni les inventions techniques et scientifiques ne seraient pos
sibles. Rousseau va décrire la puissance de l imagination à l uvre dans le désir, prompte
uppléer par sa magie l absence de l objet convoité. De fait, le désir, étant visée imaginat
, implique la représentation de l objet propre à le combler. Son objet est construit d
ans l imaginaire, il est fantasmé et comme tel n est pas enclos dans les limites du réel
, figé dans une forme donnée. Il a la plasticité du désir lui- même. Celui-ci se modifiant
dans le temps, l imagination modifie l objet au gré du désir lui- même, elle l adapte à sa
bilité, à ses métamorphoses. L objet fantasmé n a ni la résistance, ni la consistance des o
ts réels. La souveraineté du désir le soumet à sa loi et le pare de toutes ses fantaisie
s.