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Recherches de science

religieuse

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Recherches de science religieuse. 1910.

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BULLETIN D'HISTOïREDBS
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I. Introductions générales, Manuels, i Livres J:,>v-
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GILLES DE ROME ~`.

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•_7.et son traité du "De ecclesiastica Potestate"


v -f\ v.4Ï par STANISLAW BROSS
>\ "r Doc^ur en r théologie et en i droit canonique, Licencié en Philosophie
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Tabls. Avant-Propos. L'auteur. Les manuscrits da traité. Les sources particulières du


De
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ecclesiastica potestate ».
Pontife S* Conception de Gilles de Rome
volume in-8 carré (83 pp.), 15 fr.
Les Idées principales du traité
sur
1* Les idées sur te Souverain

franco
l'Etat 3* Le droit de propriété. Conclusion.
16 fr. 50

Vs ARCHIVES DE PHILOSOPHIE. VOLUME VU


PHILOSOPHIE
»

ET SCI ENCE
CAHIER III

V par L. POUQUET, H. GAUTHIER, J. KLEIN


volume franco. 33 (r.
Un in-8 raisin (168 pp.), avec supplément bibliographique, 30 fr. »'

/î^' ,-|1(l',
'Hellénisme et Christianisme A
SAINT ÙRÉGOIRE DE NAZIANZE ET SON TEMPS
ÉTVDES DE THÉOLOGIE HISTORIQUE

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'•'vl"-<1
'l'AELE.
Athènes.
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–– Avant-propos.– L» famille.
par E.
Docteur èa lettres, Professeur
FLEURY
aux Facultés Catholiques de l'Ouest
Les premières années. – L'étudiant. – L'Ecole
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Helléniame et Christianisme. La culture de Grégoire de Nazianze. La vie ascétique.


– L'ordination. – Grégoire de Haziauie et l'Empereur Julien. Les affaires de Césarëe. – Centre et
Gorgonie. – L'épiscopatde Grégoire. Sasima et Nazianze. L'Archevêque de Comtantinopla.
Let dernières années. – L'homme. – Conclusion.
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LA DOCTRINE DDMARIAGE SELON SAINT AUGUSTIN, par le P.
Altes Pebkiii*, O. F. M., docteur en théologie.
UnTolume in-8 cavalier (a8o pp.) 30 fir.
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par
HISTOIRE DE L'ÉGLISE, Dom Ch. Poulbt, Moine bénédictin de la Compagnie de
Solesmes. Préface du BéréreodÎBsime Dom F. Cabrol, abbé de Farnborough.
Quatrième édition revue et augmentée.
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comprenant les tableaux synoptiques et chronologiques et las cartes correspondant à

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75 fr. »,
=
RECHERCHES
DE

SCIENCE RELIGIEUSE
RECHERCHES

DE

SCIENCE RELIGIEUSE

PARAISSANT TOUS LES DEUX MOIS

navra SojufiaÇm, to xaXov xaTe^ete.

TOME XXI. ANNÉE 1931

PARIS, VIIe
AUX BUREAUX DE LA REVUE
15, RUE MONSIEUR, 15
Nos lecteurs ont pu se rendre compte de l'effort que nous avons
poursuivi durant ces dernières années pour étendre largement le
champ de nos Recherches. De nouveaux et précieux concours nous
sont venus, et pour ne parler que des Bulletins, nous avons pu, grâce
à eux, ajouter aux chroniques habituelles un Bulletin d'Histoire de
l'Église, un Bulletin du Judaïsme ancien, un Bulletin dit Byzantinisme
et dans le présent numéro un Bulletin de l'ancienne Fhilosop/ae reli-
gieuse des Grecs.
Ces enrichissements ont été appréciés de nos amis qui ont bien
voulu nous encourager. Le nombre de nos lecteurs et abonnés s'est
beaucoup accru, signe évident de l'intérêt croissant que prenait la
Revue.
Nous sentons trop le prix de cette confiance pour ne pas tenter un
plus grand effort. Nous remercions à l'avenir les nouveaux collabora-
teurs et lecteurs qui voudront bien nous accompagner sur cette voie.
La condition de cet enrichissement est une augmentation du
volume des fascicules. Nous avons donc résolu d'accroître leur
nombre de pages en portant chacun de nos 5 fascicules habituels
uniformément à 128 page*, reportant ainsi sur les fascicules de
février, d'avril, d'octobre et de décembre l'excédentdu fascicule double
de juin et ajoutant de plus une feuille à chaque fascicule. Ce qui
portera de 576 à 640 le nombre annuel des pages des Recherches.
Nous sommes heureux d'accroître le volume de la Revue sans
imposer à nos lecteurs de charges nouvelles, la générosité de notre
sœur aînée les Études partageant magnifiquement avec nous la pros-
périté que Dieu lui a donnée depuis dix ans. Nous prions en retour
nos lecteurs de nous soutenir de leur amitié dans cet effort que la
situation présente rend un peu paradoxale.
Les Recherches ne sont pas encore, en France et surtout à l'étranger,
connues de tous les professeurs et savants à qui elles peuvent rendre
service Nos anciens amis encourageraient efficacement nos efforts
en faisant connaître la Revue autour d'eux, et notamment à leurs
élèves.
Ils nous permettront ainsi de poursuivre efficacement le but que
le P. de Grandmaison nous avait proposé en fondant les Recherches
et qu'il a constamment eu devant les yeux poursuivre selon nos
forces les progrès des Sciences religieuses et, par là, servir l'Église.
LA PRÉDICATION DE L'ÉVANGILE
PAR LE CHRIST NOTRE SEIGNEURt

Le ministère personnel du Christ Notre Seigneur ne se


comprend bien si l'on ne se rappelle ce qu'était, au temps de
Jésus, la population de la Palestine. Les Juifs y apparaissent,
étroitement groupés autour du Temple et de la ville sainte,
en contact constant avec les écoles rabbiniques, scrupuleu-
sement fidèles à leurs traditions. Ces traits, qui distinguent
le judaisme palestinien de celui de la diaspora, ont une
grande importance pour l'histoire du christianisme naissant.
Mais ils ne doivent pas nous faire oublier que dans la Terre
sainte, de la mer au Jourdain, de Dan à Bersabée, Israël n'a
pas tout recouvert ni même tout dominé il n'y a réussi à
aucune époque de son histoire, mais, surtout pendant la
période hellénique et romaine, il est refoulé et tenu en échec.
Sur la côte, philistéenne et phénicienne, le judaïsme ne
s'est jamais profondément implanté. Des nombreuses villes
côtières, seules Joppé et Jamnia avaient une population en
majorité juive partout ailleurs l'élément païen était prédo-
minant. Des temples se dressaient en l'honneur des vieilles
divinités phéniciennes, comme Marnas ou Astarté, ou surtout
des divinités helléniques ou hellénisées, le Soleil, Zeus,
Apollon, Athéné, Poseidon dès le règne d'Auguste, le culte
impérial apparaît; on trouve un temple de Rome et d'Auguste
à Césarée, de même qu'on en trouve aussi dans l'intérieur
du pays, à Samarie, à Césarée de Philippe. Quand la guerre

t. Cette esquisse doit faire partie d'une étude sur les origines de la
mission chrétienne.
juive éclata, en 66 p. Ch., des conflits surgirent partout entre
les diverses populations de la côte, et le plus souvent ce
furent les Juifs qui furent écrasés2.
Au reste, la constitution même de ces cités les soustrait &
l'influence du judaïsme sous les Asmonéens, elles avaient
été soumises aux autorités de Jérusalem; Pompée les « déli-
vra », et dès lors elles jouissent d'une large autonomie
municipale. Hérode le Grand, personnellement gagné à
l'hellénisme, le favorisa largement dans les cités grecques il
y bâtit des théâtres, des stades, des temples il y fit donner
des jeux. Aussi sur toute la côte l'hellénisme est florissant 3.
Il l'est aussi dans la Décapole'1. On comptait d'abord dans
ce groupement dix cités dont le nombre s'accrut peu à peu;
elles sont toutes situées au nord-est de la Palestine, et pour
la plupart au delà du Jourdain la plus éloignée et aussi la
plus importante est Damas plus au sud, au pied de l'Hermon,
Panéas, appelée plus tard Césarée de Philippe plus au sud
encore et près du lac de Génésareth, Hippos, Gadara, et plus
tard, Julias, Tiberias dans les montagnes de Galaad, Pella
au sud-est, Gerasa de l'autre côté du Jourdain, Scythopolis
plus au nord, près de Nazareth, Sepphoris, qui fut sous
Gabinius le chef-lieu de la Galilée Hérode Antipas l'agrandit,
l'embellit et en fit, au dire de Josèphe, l'ornement de toute
la Galilée5.
Si l'on se rappelle enfin que Jéricho et ses environs étaient
gagnés à l'hellénisme, on constate que le noyau central de
la Judée est de toutes parts entouré de cités grecques ou

2. A Ascalon, par exemple, 2 5oo d'entre eux furent massacrés; à


Césarée, 20000; à Gaza, au contraire, les Juifs se soulevèrent et
pillèrent la ville Jos., B. il, i3, 7 11, 14, 4 il, 18, 1. 5.
3. Un rhéteur d'Ascalon, Antiochus, fut maître de Cicéron.
4. Sous Hérode, et à sa cour, on trouve Nicolas de Damas, historien
et philosophe; près du lac de Génésareth, à Gadara, vivait l'épicurien
Nicodème, contemporain de Cicéron, dont les œuvres nous sont
connues par des fragments considérables retrouvés à Herculanum
dans la même ville et vers la même date, le poète Méléagre compose
ses épigrammes. Cf. Schurer, II, p. 53 sqq.
5. A. XVIII, 8, i.
hellénisantes. Et ce qui intéresse encore plus directement
l'histoire du christianisme naissant, c'est la prédominance
de cet élément païen au nord-est de la Palestine, tout autour
du lac de Génésareth, dans ces vallées profondes et ver-
doyantes où se déroulera en grande partie le ministère
évangélique.
Au centre même du plateau de Judée, des colons assyriens
ont été jadis établis des Israélites sans doute se sont mêlés
à eux, et de plus en plus nombreux, mais sans pouvoir
s'assimiler les premiers occupants, et sans garder eux-mêmes
le contact avec les populations proprement judéennes. Les
Samaritains sont méprisés des Juifs, et leur rendent leur
mépris ainsi que la femme de Sichem devait le dire à Jésus,
« il n'y a point de relations entre Juifs et Samaritains » Les
Samaritains, sans doute, ne sont pas des païens, et les
rabbins les en distinguent ils se réclament de la loi, mais
de la loi anté-deutéronomique, telle que la connut et la
pratiqua jadis Israël. Là encore le paganisme a pénétré les
ruines de Samarie l'attestent aujourd'hui de la ville
d'Achab et de Jézabel peu de traces subsistent ce qui appa-
raît surtout, ce sont les colonnes hérodiennes de Sébaste, la
ville toute païenne bâtie par Hérode le Grand. A la frontière
nord de la Samarie, tout près de la Galilée, en face de Pella,
la ville de Scythopolis est, elle aussi, en majorité païenne les
Machabées l'avaient soumise, mais Gabinius l'a affranchie.
Si l'on sort de Scythopolis dans la direction de Jezraël,
après quelques kilomètres seulement, on est en Galilée. La
population juive n'y est pas schismatique, comme en Samarie
elle est fidèle et si quelques coutumes religieuses la dis-
tinguent des Juifs de Judée, ce sont des nuances insignifiantes
et que les rabbins eux-mêmes jugent telles mais ce n'est
qu'une population récemment implantée dans le pays, et
encore clairsemée. Au temps de Judas Machabée, les Juifs
qui résident en Galilée ne peuvent se défendre contre la
population païenne venue de la côte Simon Machabée vient
à leur secours et, pour les soustraire au danger, il les ramène
tous en Judée avec leurs femmes et leurs enfants (1 Mach.,
v, 14-23). Les conquêtes de Jean Hyrcan ne dépassèrent pas
la Samarie la Galilée ne fut annexée à la Judée que par
Aristobule Ier (104-103). Quarante ans plus tard, Pompée
entrait à Jérusalem c'était le début de la domination
romaine puis la Galilée fut soumise à Hérode qui la gou-
verna comme stratège avant de devenir roi des Juifs, en 377
avant Jésus Christ. Hérode fit la chasse aux brigands, qu'il
força dans leurs cavernes il pacifia le pays, mais il ne
songea guère, pas plus que ses maîtres païens, à protéger le
judaïsme galiléen contre l'hellénisme et le paganisme.
La Transjordane, comme la Galilée, fut conquise et
judaisée assez tardivement par les Machabées. Alexandre
J an née renversa les petits chefs de clan qui se partageaient
le pays et imposa aux populations les mœurs juives. Là
encore, Pompée et Gabinius, en restituant aux cités grecques
leur indépendance, rétablirent en fait l'hellénisme. Il ne
resta sous l'influence juive que la région de Transjordane la
plus proche du fleuve, la Pérée, et encore la population y
est-elle très clairsemée c'est, dit Josèphc (B. J., ni, 3,3), une
contrée déserte et sauvage.
Ainsi des trois provinces juives que l'on distingue alors,
Judée, Galilée et Pérée, la Judée seule a une population
israélite dense et homogène. Il était nécessaire d'insister sur
cet état de choses, qui fait mieux ressortir la réserve de Jésus
et mieux comprendre les conditions du premier apostolat
chrétien. Il n'était pas besoin de sortir de Palestine pour
entrer en contact avec des païens on les trouvait partout,
non point comme des hôtes de passage, mais comme des
citoyens de plein droit et puissamment établis.
La Palestine nous apparaît donc déjà ce qu'elle est de
nouveau aujourd'hui, un pays où différentes nations son:
mêlées et où, sous la domination d'un pouvoir étranger, ces
nations rivales s'isolent les unes des autres pour se maintenir.
Au sein de l'empire romain qui le domine, de l'hellénisme
qui menace de l'absorber, le judaïsme ne se maintient dans
la Palestine même qu'en luttant contre une invasion qui de
toutes parts l'enserre et le pénètre. Il est presque chassé du
littoral, tenu en échec dans la vallée du Jourdain, et le massif
montagneux où il se retranche, au centre du pays, est battu
par cette marée montante qui l'environne, le pénètre, s'y
infiltre et tend à le désagréger.
Pour se défendre contre ces menaces, toutes les forces vives
de la nation sont tendues; le judaïsme se resserre, s'isole et
aussi, dans sa partie la plus saine, il s'attache à Dieu, à la
loi, à ses promesses.
Pour l'Israélite tous les païens sont impurs, et tout contact
avec eux est une souillure. Pour décider saint Pierre à aller
chez Corneille le centurion et à manger avec lui, il faudra le
songe symbolique trois fois répété. Quand il se présente à
son hôte, il s'en explique « Vous savez, dit-il, que le contact
et la société des étrangers est interdite aux Juifs. Mais pour
moi, Dieu m'a fait comprendre que je ne devais regarder
aucun homme comme impur » (Acl., x, 28). Peu après,
quand saint Pierre monte à Jérusalem, on l'interroge sur sa
conduite qu'on ne peut comprendre « Tu es entré chez des
incirconcis et tu as mangé avec eux! » (th., xi, 3). Il doit
raconter de nouveau la vision qui l'a décidé6. Tous les
ustensiles de cuisine empruntés à des païens devront être
purifiés avant de s'en servir, on les passe au feu ou à l'eau
bouillante. Beaucoup plus encore doit-on s'abstenir de tout ce
qui a été souillé par le culte des idoles sur ce point d'ail-
leurs les premiers chrétiens gardèrent la même réserve, et
s'interdirent longtemps de toucher aux viandes offertes en
sacrifice aux idoles.
Quant à l'idolâtrie elle-même, c'est une abomination, et
elle est repoussée avec horreur par tous les Juifs. Malheu-

6. Même en dehors de la Palestine, les Juifs s'en tiennent à cette


règle, au prix des contraintes les plus gênantes. Des prêtres, emmenés
comme prisonniers à Rome, après la grande guerre, se nourrissent
exclusivement de figues et de noix pour éviter la souillure des aliments
païens (Jos., Vie, 3).
reusement, l'enseignement rabbinique tend à faire dévier cette
foi religieuse dans le sens d'un nationalismeexclusif et étroit
Eléazar ben Azaria, interprétant DetU., xxvi, 17, fait dire à
Dieu « De même que vous me reconnaissez comme le Dieu
unique dans le monde, ainsi je vous reconnais comme l'unique
peuple sur la terre 7. »
L'espérance messianique est, elle aussi, haute et vivace,
mais en même temps farouche et jalouse. L'indépendance
nationale est brisée les brillantes espérances qu'avait fait
naître le règne des Machabées s'éteignent avec leur race les
Juifs ne s'abandonnent pas ils comptent sur les promesses
de Dieu, mais ils y voient leur domination sur tous les
peuples, et l'abjection où ils vivent est pour eux un scandale'
intolérable « Tu l'as dit, pour nous tu créas le monde et
les autres nations issues d'Adam, tu as dit qu'elles n'étaient
rien, qu'elles ressemblaient à du crachat, à l'écume qui
déborde d'un vase. Et maintenant, Seigneur, voici que ces
nations qui ne sont rien, se sont mises à nous asservir, à
nous dévorer. Et nous, ton peuple, que tu as appelé ton
premier-né, ton unique, ton amour, nous sommes livrés entre
leurs mains. Si c'est pour nous que le monde a été créé,
pourquoi ne possédons-nous pas le monde comme notre héri-
tage ? Jusqu'à quand l'attendrons-nous ? n (IV Esdras, vi,
55-59.) Ce livre est écrit après la grande crise opprimés,
humiliés, dispersés, les Juifs ne peuvent détacher leurs yeux
des rêves qu'ils ont nourris depuis si longtemps ils attendent
la revanche triomphale où tous leurs ennemis seront écrasés,
et où eux régneront pour toujours.
On comprend leur colère en face de l'enseignement du
Christ et des apôtres. Quand saint Paul prisonnier veut se
défendre devant les Juifs, on le laisse raconter en détail son
éducation première et sa conversion mais dès qu'il rapporte
les paroles du Christ lui disant « Va, je t'enverrai au loia
vers les nations », l'indignation éclate; les Juifs vocifèrent^

7. BACHER, Die Agada der Tamiaiten, I1, p. 226.


déchirent leurs vêtements, réclament sa mort (Act., xx, 1-21).
La même colère avait accueilli toutes les déclarations de
Jésus sur la vocation des gentils.
A cette foi religieuse répond la vie morale elle témoigne
d'une volonté louable et d'un grand effort, mais elle est de
plus en plus chargée d'observances rituelles qui l'empri-
sonnent et l'alourdissent. Depuis la réaction machabéenne, la
loi est plus que jamais vénérée les Juifs s'y attachent comme
à la parole de Dieu, et tout autant comme à leur patrimoine
national les gentils n'ont pas reçu de Dieu ces comman-
dements Israël seul détient ce message. Ce sens du privilège
est pour les Juifs une force, et les psaumes l'exaltent volon-
tiers mais c'est aussi un danger, et saint Paul devra abattre
sur ce point l'orgueil de ses compatriotes « Tu es fier de te
dire le guide des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans
les ténèbres, le maître des ignorants, le précepteur des enfants,
ayant reçu la formation de la science et de la vérité par la
loi, ainsi tu instruis les autres, et tu ne t'instruis pas toi-
même tu enseignes qu'il ne faut pas voler, et tu voles tu
défends l'adultère, et tu le commets tu maudis les idoles, et
tu es sacrilège tu te glorifies de la loi, et par la transgression
de la loi tu déshonores Dieu car, ainsi qu'il est écrit, le
nom de Dieu est à cause de vous blasphémé parmi les
nations » (Rom., 11, 17-24).
Les adversaires que vise l'apôtre sont ceux que Jésus
démasque déjà dans l'évangile ces pharisiens se complaisent
dans leur connaissance de la loi, qu'ils surchargent à plaisir
d'exigences méticuleuses ils en simulent l'observance, mais
ils en laissent le fardeau aux autres, et ce fardeau est acca-
blant « ni nos pères ni nous n'avons pu le porter », dira
saint Pierre (Act., xv, 10). Les Israélites humbles et sincères
qui gémissent sous ce fardeau, viendront à Jésus, le Maître
humble et doux, et ils sentiront que son joug est doux, et
son fardeau léger. Les autres repousseront ses avances, et se
complairont dans leur orgueil.
Quand on étudie, dans une histoire de la mission chré-
tienne, le rôle personnel du Seigneur Jésus, on peut se
proposer avant tout la solution d'un problème qui a été
souvent discuté Jésus Christ a-t-il voulu que l'évangile fût
prêché aux païens? a-t-il même prévu cette mission et cette
évangélisation 8 ? On peut aussi, sans exclure cette question,
dont l'importance est capitale, ne la considérer cependant
que comme un aspect partiel d'une étude historique plus
vaste suivant quel plan et quelle méthode Notre Seigneur
a-t-il conçu et entrepris l'œuvre d'évangélisation ?
C'est cette étude d'ensemble que nous essayerons d'esquisser
ici. Nous n'avons pas, d'ailleurs, à faire une œuvre apolo-
gétique, mais historique; nous supposerons donc la fidélité
des récits évangéliques nous nous efforcerons de retracer, en
les suivant, l'œuvre personnelle de Notre Seigneur, ses efforts
pour gagner le peuple juif à l'évangile, la vocation des apôtres
et les instructions qu'il leur donne en vue de la conquête du
monde. Cette immense perspective, toujours présente à la
pensée du .Maître, est éclairée par un bon nombre de ses
démâ"fches, de ses sentences, de ses paraboles. Ce n'est point
par un exposé didactique que son plan se révèle c'est par
une prudente accumulation des traits qui tous tendent au
même but et font apparaître le dessein divin Israël n'est
point dépouillé de ses privilèges c'est à lui qu'ont été confiées
la loi et les promesses c'est lui aussi qui sera le dépositaire
et le héraut de l'évangile. C'est donc lui d'abord que le Christ
devra s'efforcer de conquérir c'est lui qui devra ensuite, s'il
le veut, conquérir au règne de Dieu le monde païen. Israël,
dans son ensemble, se dérobe à cette vocation glorieuse du
moins c'est parmi ses fils que seront choisis les apôtres qui
auront le mandat de convertir le monde. 1,'œuvre personnelle
de Jésus sera l'évangélisation du peuple juif et la formation
des apôtres.
Dans les récits de l'enfance, le Christ apparaît déjà comme
8. Cette question a été très bien traitée par M. Meinertz, Jésus
uni die Heidenmtssian (Miinster, 1908).
le Sauveur d'Israël et du monde entier dans le message de
l'ange à Marie: « Il sera grand, et sera appelé le Fils du
Très Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David
son père, et il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles,
et son règne n'aura pas de fin » (Luc, i, 32-33). Dans son
cantique la Vierge bénit Dieu d'avoir secouru Israël et
accompli les promesses faites à Abraham (i, 54-55), mais son
horizon dépasse son peuple, et lui fait contempler toutes les
générations qui la proclameront bienheureuse (48). L'annonce
faite par l'ange à Joseph (Mt., 1, 21) et aux bergers (Luc,
il, 10), c'est le salut du peuple de Dieu, et sa joie c'est lui
aussi que chante Siméon, mais il voit briller ce salut « à la
face de tous les peuples, lumière qui éclairera les nations, et
gloire de ton peuple, Israël » (Luc, 11, 3i-33). Anne « parle
de l'Enfant à tous ceux qui attendent la délivrance de Jéru-
salem » (38) et bientôt arrivent les mages, les prémices de
la gentilité a Où est le roi des Juifs ? » demandent-ils (Mt.,
Il, 2) ils ont compris que le salut vient des Juifs, mais qu'il
est accordé à tous les hommes.
La mission du précurseur devait être limitée à Israël c'est
ainsi que l'ange l'avait annoncé (Luc, i, 16), et que Zacharie
l'avait chanté (68-79) toutefois, à la lumière des prophéties
d'Isaïe (ix, i i,viii, 8), le père avait aperçu cet astre qui
allait se lever du haut du ciel, pour éclairer ceux qui sont
assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort (79 cf. Mt., iv,
16). Quand Jean Baptiste commence à prêcher, c'est en effet
à Israël qu'il s'adresse; tout son effort tend à dissiper le ter-
rible malentendu qui va opposer le peuple de Dieu à son
Messie « Ne dites pas Nous avons pour père Abraham!
Car, je vous le dis, Dieu peut de ces pierres susciter des
enfants à Abraham» (Mi., in, 8-9 Luc, III, 8). Tout au
cours de cette histoire nous retrouverons cette confiance
hautaine des Juifs ils sont les fils d'Abraham par droit de
naissance, le salut leur appartient, et à eux seuls Jésus
devra leur apprendre que, s'ils ne font pas les œuvres d'Abra-
ham, ils ne sont pas enfants d'Abraham, mais esclaves du
péché (/n., vin, 33-59) et saint Paul, que ceux-là sont les
fils d'Abraham qui marchent sur ses traces et, comme lui,
ont la foi (Rom., iv, 12). Après le baptême de Jésus, Jean,
le montrant à ses disciples, leur dit Q Voici l'Agneau de
Dieu, qui ôte le péché du monde » (Jn., i, 29. 36). L'horizon
s'entr'ouvre déjà, et, par delà Israël, le monde entier apparaît.
Ce ministère du précurseur s'achève bientôt par l'empri-
sonnement de Jean et sa mort violente ce grand effort, qui
avait ébranlé la Palestine tout entière, n'a pas duré un an..
Sitôt brisé, quel fruit durable a-t-il produit? A première vue
on le distingue mal Jean a eu sans doute la gloire de bap-
tiser Jésus mais a-t-il efficacement préparé son œuvre ? On
n'en peut douter. Les meilleurs témoins en sont les apôtres
le point de départ de l'évangile, c'est le baptême de Jean (cf.
Act., r, 32) et en effet la moitié des douze apôtres ont été
disciples de Jean avant de l'être de Jésus {Jn., I, 35-5i) et
sur le peuple juif l'action du précurseur a été si profonde et
si durable que, deux ans après sa mort, les pharisiens n'osent,
par crainte de la foule, mettre en doute sa mission divine
(Mt., xxi, 24-26). Ainsi l'œuvre personnelle de Jésus, la
vocation et la formation des apôtres, l'appel au peuple juif,
a été très efficacement préparée par le précurseur mais Jean
Baptiste n'a songé qu'à disparaître, à s'effacer devant son
maître, à lui envoyer ses disciples les plus chers qui ont été
les plus grands apôtres, Pierre, André, Jean, Philippe et les
autres. Par ce désintéressement comme par la puissance de
son exemple et de sa parole, Jean Baptiste est le modèle des
apôtres.
Après trente ans de silence, Jésus paraît enfin. 11 com-
mence son ministère par l'humiliation du baptême, par une
prière et un jeûne de quarante jours. Au baptême, la sainte
Trinité se révèle, par la voix du Père, par la descente du
Saint Esprit sur le Fils. Au désert, après la tentation, les
anges descendent et servent Jésus. Toutes ces manifestations
célestes, dont l'évangile est si sobre, sont accumulées
au
seuil du ministère du Seigneur pour nous faire entendre
qu'une ère nouvelle commence, le ciel s'ouvre Dieu va
habiter désormais parmi nous c'est ce Fils bien-aimé en
qui le Père a mis toute ses complaisances, et que tout homme
doit écouter. Le démon pressent la portée immense de cette
théophanie par la tentation il s'efforce de détourner Jésus de
sa voie, vers un messianisme tout charnel. Les appâts qu'il
propose à Jésus sont bien grossiers, l'adoration qu'il ose lui
demander est révoltante mais, derrière le tentateur, Jésus
aperçoit l'immense foule des Juifs charnels qui, au seul nom
du Messie, rêvent prodiges et puissance de restauration du
royaume d'Israël, et domination sur le monde entier. Les
apôtres eux-mêmes, jusqu'à la venue du Saint Esprit, ne
sauront pas se défaire de ce messianisme humain à Césarée
de Philippe, Pierre protestera contre la perspective de la
passion « A Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne t'arrivera
point! D Au jour de l'Ascension encore, les apôtres impa-
tients demanderont « Est-ce maintenant que tu vas réta-
blir le royaume d'Israël ? » Et si les apôtres sont si lents
à croire, que seront les autres disciples ? Tout au long de
son ministère, le Christ sentira que ces foules, si promptes
à l'acclamer, ne le comprennent pas vraiment sa parole
n'a pas de prise sur elles. C'est là ce qui rendra son minis-
tère si douloureux c'est là ce qui, dès le premier jour,
donne à cette scène de là tentation un caractère si émou-
vant. Jésus chasse Satan sans lui répondre directement
mais plus tard, quand saint Pierre se fera inconsidérément
tentateur, Jésus lui répondra avec une sévérité exception-
nelle « Arrière de moi, Satan tu m'es un scandale, parce
que tu ne penses pas comme Dieu, mais comme les hommes. j>
L'œuvre d'évangélisation commence cependant après
avoir accueilli près du Jourdain ses premiers apôtres, que
Jean Baptiste lui a envoyés, Jésus confirme leur foi à Cana
par un miracle, il se rend à Capharnaüm, puis, à l'approche
de la Pâque, il monte à Jérusalem. Son premier effort a pour
objet la ville sainte {Jean, ii-m) c'est la cité du Grand Roi,
c'est là que Dieu habite, c'est là que la Sagesse a établi sa
demeure c'est l'unique lieu sur terre où Dieu agrée les sacri-
fices. Dans les parvis du temple les docteurs enseignent, les
maîtres en Israël ils sont assis dans la chaire de Moïse le
peuple leur doit un respect docile, et le leur rend n'est-ce
pas eux d'abord qui doivent reconnaître le Messie, le Fils de
Dieu, et le faire reconnaître aux Israélites fidèles ? Et en
effet ce sont eux que visent les premiers efforts de Jésus. C'est
d'abord la purification du temple {Jean, n, 13-ij), les
miracles faits à Jérusalem (Jean, II, 23) pendant les fêtes de
Pâque c'est l'entretien avec Nicodème {Jean, ni) ce maître
en Israël, malgré ses hésitations, est gagné par Jésus et con-
tinue à le soutenir un peu timidement peut-être d'abord,
mais fidèlement (Jean, v, 5o xix, 39). Les autres chefs reli-
(
gieux de la nation qui avaient déjà repoussé l'enseignement
du précurseur (Jean, I, 24 Ml., xxi, 24-27), s'opposent aussi
à la prédication de Jésus, et de plus en plus violemment 9.
Leur hostilité forcera bientôt le Christ à quitter Jérusalem,
puis la Judée elle le poursuivra en Galilée elle paralysera
les sympathies populaires par des controverses, puis par des
calomnies atroces, enfin par la persécution ouverte la
mise
au ban des disciples de Jésus, la condamnation portée contre
lui (Jean, xi, 47-53), l'ordre donné à tout Juif de le dénoncer
à la police du sanhédrin (ib., 57) enfin l'arrêt de mort. Cette
hostilité des chefs du peuple a exercé sur la nation tout
entière une influence décisive sans doute le peuple lui-même
a sa part de responsabilité, nous le rappellerons tout à l'heure;
mais cette responsabilité est beaucoup moins lourde que
celle de ces mauvais guides, de ces aveugles conducteurs
d'aveugles10. Ils n'entrent pas dans le royaume des cieux, ils

9. C'est ainsi que Jérémie jadis avait été reçu par eux voyant
l'incrédulité d'Israel, il essayait de l'excuser « Je me suis dit Ce sont
les petits seulement, les insensés, qui ne savent pas les voies de
Iahvé, la justice de Dieu. Eh bien, j'irai aux grands et je leur par-
lerai car eux, ils savent les voies de Iahvé, la justice de Dieu. Mais
eux aussi ont brisé le joug, rompu les liens » (Jérémie, v, 4-5;cf. X, 21).
io. Cf. A. CHART7E, L'Incrédulité des Juifs dans le Nouveau Testa-
ment (Gembloux, 1929), p. 175 sqq. et 344 sq.
empêchent les Juifs d'y entrer ils ont fermé le royaume
(Mt., xxiii, i3) et leur péché est rendu plus grave non seule-
ment par l'autorité qu'ils exercent, mais par la science qu'ils
possèdent « Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas
de péché mais maintenant vous dites Nous voyons clair
Votre péché demeuré»(Jean, ix, 41) ll.
Le peuple juif, dans son ensemble, n'aura pas vis-à-vis de
Jésus et de l'Évangile l'attitude obstinément hostile des pha-
risiens à certains moments, par exemple après la première
multiplication des pains et au jour des rameaux, il semblera
gagné, soulevé par un enthousiasme messianique qui paraît
irrésistible mais bientôt cet élan passionné se brise et tombe*
La raison manifeste de ces abandons succédant si vite à une
adhésion si cordiale est le malentendu qui sépare Jésus de
son peuple: le Christ est le serviteur de Iahvé, le Messie
humble et doux prédit par Isaïe, qui ne brise pas le roseau
froissé, qui n'éteint pas la mèche fumante sans doute il est
roi, mais d'un royaume qui n'est pas de ce mondeil est sau-
veur, mais non pas d'Israël seul, il est Sauveur du monde»
(Jean, IV, 42). Ces perspectives sont trop profondes et trop
étendues pour les Juifs que préoccupent avant tout le salut
d'Israël et la restauration de son royaume aussi Jésus s'ef-
forcera-t-il de convertir les âmes pour pouvoir se révéler à
elles. Le Père cherche des âmes « qui l'adorent en esprit et
en vérité » Jésus veut des fidèles qui fassent la volonté de
son Père céleste c'est là sa vraie famille, « son frère, et sa
sœur, et sa mère » (Marc, III, 35) il veut des âmes humbles
et simples comme celles des enfants celles-là seules le com-
prennent « Je te rends grâces, ô Père, Seigneur du ciel et
de la terre, de ce que tu as caché tout cela aux sages et aux

11. Depuis une quinzaine d'années, bien des plaidoyers ont été
publiés en faveur des pharisiens de l'évangile, non seulement par des
Juifs, par exemple ABRAHAMS et Khusner, mais par d'autres histo-
riens, par exemple HERFORD, The Pharisees (1924). On lira avec profit
sur cette question la discussion du P. Lagringe, l'Évangile de fésus
Christ, p. 456-472.
prudents, et de ce que tu l'as révélé aux enfants. Oui, mon
Père, tel a été ton bon plaisir » Son effort près des Juifs est
donc un effort de conversion avant d'être un effort de démons-
tration et jusqu'à sa mort cet effort n'a porté que peu de
fruits durables il a semé la moisson lèvera plus tard,
fécondée par son sang sous le souffle de l'Esprit.
C'est à Jérusalem d'abord que Jésus fait œuvre de Messie,
par la purification du temple, par sa prédication, par ses
miracles Jérusalem était le centre religieux d'Israël, et de là
tout dépendait le Christ devait dire « II ne convient pas
qu'un Prophète meure hors de Jérusalem » et aussi « Jéru-
salem, Jérusalem, que de fois ai-je voulu rassembler tes
enfants. et tu ne l'as pas voulu » Aux premières années de
l'Église, les apôtres, sur l'ordre de Jésus, seront fixés à Jéru-
salem, ils y resteront même pendant la persécution ils y
concentreront leurs efforts il faudra la ruine de la ville
sainte pour déplacer le centre du christianisme et le porter
définitivement à Rome. Cette première prédication de Jésus,
faite pendant la fête de Pâque, atteint non seulement les
habitants de Jérusalem, mais les pèlerins, et prépare ainsi la
mission de Galilée (Jean, iv, 45) beaucoup d'auditeurs sont
touchés, mais sans être vraiment convertis Jésus ne se fie
pas à eux. Et déjà les pharisiens ont pris l'éveil Nicodème
n'ose venir que de nuit bientôt le Christ doit quitter Jéru-
salem du moins il s'en écarte le moins possible, il reste en
Judée, il y prêche, il y baptise comme faisait Jean mais là
encore la jalousie des pharisiens le poursuit, et il doit gagner
la Galilée en passant par la Samarie 12,
Désormais c'est sur la Galilée que Jésus porte son effort
il y trouve une population rude, ardemment nationaliste,
mais moins étroitement surveillée par le sanhédrin que celle

12.La traversée de la Samarie est marquée par l'entretien avec la


Samaritaine et la conversion de nombreux Samaritains qui recon-
naissent en Jésus le Sauveur du monde (Jean, iv, 42) c'est un épisode
plein de promesses ces promesses se réaliseront dès les premières
années de l'Église {Act., vin, 5 sqq).
de Jérusalem. 11 y prêche d'abord l'avènement du règne de
Dieu comme le faisait Jean Baptiste, puis la loi nouvelle
cette prédication morale reste pendant les premiers mois au
moins le thème de son enseignement il pouvait la faire
entendre facilement des humbles et des pauvres, qui se nour-
rissaient des cantiques de la Bible et surtout des psaumes
il les préparait insensiblement par la conversion du cœur à
la foi au Père céleste, au don d'eux-mêmes à l'Évangile et
au Christ. Les apôtres le suivent dès lors, non encore comme
des fondés de pouvoir, mais comme des disciples assidus,
ainsi que plusieurs d'entre eux avaient suivi Jean Baptiste
ils assistent à ses miracles, ils s'initient à sa vie religieuse,
à ses prières, à sa compatissante charité, ils sont formés par
cette vie commune avant d'être instruits par ses instructions
explicites. Pendant cette première période, la plus paisible et
la plus heureuse du ministère évangélique, Jésus parcourt
toute la Galilée, prêchant dans les synagogues, annonçant
l'évangile du royaume, guérissant toute maladie et toute infir-
mité (ML, iv, 23). On peut se faire une idée plus précise
de la vie du Seigneur à cette époque en lisant (Mc., I, 21-34)
le récit de son séjour à Capharnaûm le jour du sabbat, il
enseigne dans le synagogue, il y délivre un possédé et toute
l'assistance admire l'autorité de sa parole; en sortant de la
synagogue, Jésus entre dans la maison de saint Pierre et s'y
tient toute la journée du sabbat il guérit la belle-mère de
son hôte. Le soir venu, les gens de la ville, que le repos sab-
batique ne retient plus, accourent: et lui présentent tous les
malades et les possédés. Le lendemain matin, avant l'aurore,
Jésus sort de la ville et se retire à l'écart pour prier Pierre
le poursuit «Tout le monde te cherche », lui dit-il. « Allons
ailleurs, répond Jésus, dans les bourgs voisins, pour y prê-
cher là aussi car c'est pour cela que je suis sorti. »
Ainsi dès ces premiers jours, Jésus ne s'appartient plus
l'ascendant de sa parole, la bienfaisance de ses miracles
attirent la foule s'il entre dans une maison, « la ville entière
se rassemble devant la porte » (Mc., i, 33); s'il se retire, on
le poursuit et ce n'est plus que pendant la nuit qu'il peut
s'isoler pour prier. Le centre religieux de cette action, c'est
le synagogue au dernier jour de sa vie, il dira au grand
prêtre « J'ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le
temple, où tous les Juifs se réunissent, et je n'ai rien dit en
cachette (Jean, xviii, 20). Pendant les derniers mois de sa
vie, l'accès de la synagogue lui sera rendu plus difficile par
lesPharisiens mais, autant qu'il le pourra, il se mêlera à
la vie religieuse de son peuple, à sa prière publique, à ses
fêtes. Le récit que saint Luc (iv, i6-3o) a tracé de la prédi-
cation dans la synagogue de Nazareth fait revivre dans tous
ses détails cette scène si émouvante Jésus se lève pour faire
la lecture: on lui remet le livre d'Isaïe, il l'ouvre et lit:
« L'Esprit du Seigneur est sur moi, car il m'a consacré par
l'onction pour porter la bonne nouvelle aux malheureux. »
il ferme le livre, le rend au serviteur, s'assied, et tous, dans
la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui et il leur dit
Aujourd'hui est accomplie cette Écriture que vous venez
d'entendre ». Après un premier émoi d'admiration, les audi-
teurs se ressaisissent et s'irritent. Ce n'est d'abord qu'une
mesquine jalousie de clocher « Ce que tu as fait à Caphar-
naùm, fais-le donc ici, dans ta patrie » « nul prophète n'est
reçu dans sa patrie », répond Jésus, et il rappelle que, pen-
dant la grande famine, Elle n'a secouru qu'une veuve, et
c'était une femme de Sidon Élisée plus tard n'a guéri qu'un
lépreux, et c'était un Syrien. Cette fois ce ne sont plus seule-
ment des rivalités locales qui s'irritent, c'est l'orgueil national
qui se révolte on entraîne Jésus pour le tuer. Dans ce rac-
courci, toute l'histoire du ministère galiléen apparaît vive
admiration d'abord, puis révolte mais en ce moment ce que
nous remarquerons, c'est la méthode de Jésus il ne vient
pas effacer, mais accomplir c'est dans la synagogue qu'il
prêche c'est le texte prophétique qui lui sert de thème il
n'a qu'un mot à y ajouter, mais c'est le mot décisif
« Aujourd'hui cette prophétie est accomplie. » Plus tard, saint
Irénée, répondant à Marcion q ui prétendait opposer Jésus aux
prophètes, dira a Qu'a-t-il apporté de nouveau ? Lui-même,
et, en se donnant lui-même, il nous a donné toute nou-
veauté »
Ces prédications dans les synagogues et les villages ne sont
encore que l'aurore de l'Évangile. Les foules que la parole du
Christ a touchées, que ses miracles ont émues, accourent de
toutes parts, non seulement des bords du lac et de la Galilée,
mais « de toute la Judée, de Jérusalem, de la côte, de Tyr
et de Sidon » (Luc, vi, 17). Nulle synagogue ne saurait con-
tenir cet immense auditoire Jésus prêche soit sur une col-
line, soit sur les bords du lac. Dans ces foules il n'y a pas que
des auditeurs de bonne volonté et de bonne foi des adver-
saires sont nombreux, venus soit des environs, soit même de
Jérusalem pour épier le Maître et entraver son action. Saint
Marc a réuni dans un même chapitre (11) ces différentes
attaques et en marque la progression à la guérison du paraly-
tique de Capharnaiim, ils sont assis silencieux et se disent en
eux-mêmes « Comment cet homme parle-t-il ainsi ? Il blas-
phème. » Au festin de Lévi, ils abordent les disciples « Pour-
quoi votre maître mange-t-il avec les publicains ? » A propos
du jeûne ils disent à Jésus lui-même « Pourquoi tes dis-
ciples ne jeûnent-ils pas ? A
propos des épis froissés
« Pourquoi font-ils ce qui n'est pas permis le jour du
sabbat ? » Après la guérison de l'homme à la main sèche
(111, 6), ils complotent déjà sur les moyens de le faire périr.
Enfin ils l'accusent d'être possédé du démon et de chasser
Satan au nom de Satan (m, 22).
Cette opposition croissante, venant de ceux qui détiennent
les clefs de la science, ne peut manquer de faire grande
impression sur les foules. De plus, l'objet même de la prédi-
cation du Christ va leur devenir une occasion de scandale;
elles ont pu suivre sans grand'peine la doctrine religieuse et
morale exposée dans le discours sur la montagne maintenant
elles vont être mises en face du règne de Dieu, un règne si

i3. Haer., IV, 34, 1


(P. G., 7, io83-io84).
différent de celui qu'elles rêvent Avec plus de docilité, plus
de désir de s'instruire, elles auraient pu suivre cet enseigne-
ment nouveau; mais elles restent ce qu'elles ont toujours été,
promptes à l'enthousiasme, prêtes à suivre Jésus au désert,
sans penser même à prendre des provisions, mais lentes à se
convertir elles contemplent la lumière qui brille devant elles,
elles s'y complaisent, et elles l'oublient.
Aussi l'enseignement du Seigneur change-t-il de forme à
cette époque il devient plus constamment parabolique cette
transformation est si notable que les apôtres en demandent le
motif « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Et Jésus
leur répond « C'est qu'à vous il a été donné de connaître les
mystères du royaume des cieux, mais qu'à ceux-là cela n'a
pas été donné; car à celui qui a on donnera encore, et il sera
dans l'abondance mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a
lui sera enlevé » (Mt., xnr, 10-12). Sans doute, Jésus ne
parle pas en paraboles pour aveugler ses auditeurs; étant
donné leurs dispositions, il ne pouvait faire mieux pour eux;
cette forme d'enseignement leur était familière, elle leur
proposait la vérité sans les heurter de front et en les invitant
à une recherche plus diligente mais ils négligèrent cette
recherche, ils prirent plaisir à écouter les paraboles, sans
se mettre en peine d'en pénétrer le sens. Les apôtres seuls en
demandent et en reçoivent l'interprétation; ainsi, à partir
de cette époque, leur groupe se distingue plus nettement
de la foule; ils sont les dépositaires des secrets; ils en auront
la dispensation comme de fidèles économes. Par là, Jésus
fait servir l'inertie même des foules à l'organisation future de
son Église, à la distinction hiérarckique des pasteurs et des
fidèles.
Ces traits essentiels de la constitution de l'Église se dessi-
naient déjà dans le choix des douze apôtres; c'est une des
scènes les plus solennelles de l'évangile; elle est, au rapport
de saint Luc (vi, 12), précédée d'une nuit de prière, et suivie
du discours sur la montagne. Jésus appelle « qui il veut »
(Mc., ni, i3; cf. Jean, xv, 16); il choisit ainsi « douze
hommes qui seront avec lui, qu'il enverra prêcher, qui auront
le pouvoir de chasser les démons » (Mc., m, 14-15). Bientôt,
en effet, il les envoie à travers la campagne galiléenne, non
pas aux gentils ni aux Samaritains, mais aux brebis perdues
de la maison d'Israël (Mt., x, 5-6); « et ils partirent, par-
coururent les villages en annonçant la bonne nouvelle et en
guérissant partout » (Luc, ix, 5-6).
Ce n'était là qu'une mission d'essai, mais elle remua pro-
fondément le pays et inquiéta Hérode Antipas (Luc, ix, 7)
quand les apôtres reviennent près de Jésus, ils sont si pressés
par les gens qui vont et viennent autour d'eux qu'ils ne
trouvent plus le temps de manger (Mc., vt, 3i). Jésus les
conduit au désert, mais la foule l'y suit « ému de pitié à la
vue de ces pauvres gens qui étaient comme des brebis sans
berger » (Me, VI, 34), le Seigneur les enseigne et guérit
leurs malades puis, les voyant sans pain, dans le désert, il
multiplie pour eux les petites provisions d'un enfant, cinq
pains, deux poissons, et il en nourrit cinq mille hommes. A
ce miracle, la foule enthousiaste veut se saisir de Jésus pour
le faire roi (jean, VI, 5).
Jésus s'est retiré seul sur la montagne il a passé le lac
dans la synagogue de Capharnaûm, il révèle la doctrine du
pain de vie; en vain il essaye d'élever ses auditeurs de la
nourriture périssable à la nourriture qui demeure; décon-
certés par une doctrine trop haute pour eux, ils s'écrient
« Ce discours est dur; qui peut l'écouter ? », et beaucoup de
ses disciples se retirent et l'abandonnent (Jean, vi, 60-66);
et Jésus dit aux douze « Voulez-vous vous en aller, vous
aussi ? Simon Pierre lui répond « Seigneur, à qui irions-
nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle Il (67-68).
La crise suprême, que dénouera la mort de Jésus, n'écla-
tera qu'un an plus tard, à la Pâque suivante; mais à cette
Pâque de Capharnaüm, on la pressent déjà après la multi-
plication des pains, c'est déjà l'enthousiasme des Rameaux;
après le discours sur le pain de vie, c'est la désertion comme
au soir de la Cène, et déjà le Seigneur peut dire aux douze
« Un de vous est un démon » Judas est déjà traître du
moins les onze autres, et Pierre à leur tête, sont fidèles.
Pendant l'année que Jésus va encore passer sur terre, il
poursuit son ministère auprès des Juifs, mais en concentrant
de plus en plus ses efforts sur le petit troupeau des apôtres.
Poursuivi par les intrigues des pharisiens et la jalousie
d'Hérode, il doit quitter la Galilée; il traverse le pays de Tyr
et de Sidon, mais sans faire connaître son passage (Mc., vu,
24) une Cananéenne le poursuit, en le suppliant de délivrer
sa fille possédée <<
Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues
de la maison d'Israël » la femme s'approche et se prosterne
« Seigneur, aie pitié de moi » Jésus répond «
Il ne convient
pas de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits
chiens. Eh Seigneur, répond-elle, ce sont les petits chiens
qui mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
0 femme, reprend Jésus, ta foi est grande; qu'il te soit
fait comme tu le veux »; et sa fille est guérie (Mt., xv,
21-28).
Un peu plus tard, Jésus se trouve avec ses apôtres aux
environs de Césarée de Philippe; il est là encore entouré
d'une population hellénique, et son principal effort est con-
sacré au petit groupe des apôtres « Qui dit-on qu'est le Fils
de l'homme ? leur demande-t-il; et les disciples répondent
Les uns disent que c'est Jean Baptiste, d'autres Élie, d'autres
Jérémie, ou un des prophètes. Et vous, que dites-vous
que je suis ? Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant, répond
Simon Pierre. Et Jésus reprend -Tu es heureux, Simon, fils
de Jean car ce n'est pas la chair et le sang qui te l'a révélé,
mais mon Père, qui est au ciel»(Mt., xvi, 16-17). Cette révé-
lation décisive est un des sommets de l'histoire évangélique.
De là on peut comprendre la révélation progressive du Fils
de Dieu et en reconnaître la source. Il y a plus d'un an que
Jésus a commencé de prêcher et a groupé ses apôtres il en a
fait les compagnons de ses voyages, les témoins de ses miracles,
les confidents du mystère du royaume de Dieu; et maintenant
il les interroge sur lui-même « Qui dites-vous que je suis ? »
La réponse, ce n'est point lui qui l'a dictée; c'est le Père
céleste qui la révèle, et bienheureux celui qui a reçu cette
révélation, et qui a cru Quant au peuple juif, on saisit, à
travers le rapport des apôtres, les incertitudes de sa foi; Jésus
est assurément un être surnaturel mais encore qui est-il ?
on ne le sait. A de certains moments, par exemple après la
multiplication des pains, on a salué en lui le Messie, mais le
Messie que l'on attend, le roi triomphant d'Israël; il s'est
dérobé à cet hommage et, depuis lors, on hésite.
Du moins les apôtres croient; huit jours plus tard, leur foi
est solennellement confirmée par le témoignage du Père, sur
la montagne de la Transfiguration « Celui-là est mon Fils
bien-aimé, en qui je me suis complu; écoutez-le. » Et en
même temps que retentit cette voix céleste, apparaissent
Moïse et Élie s'entretenant avec Jésus. Naguère, Jésus disait
aux Juifs de Jérusalem « Vous scrutez les Écritures; ce
sont elles qui me rendent témoignage » {Jean, v, 3 g). Aujour-
d'hui, ce témoignage apparaît, non plus dans un livre, mais
dans une apparition vivante. Cette scène de la Transfigura-
tion, intimement liée par les trois synoptiques à la confession
de saint Pierre, est la garantie donnée par Dieu lui-même à
cette foi qu'il a inspirée ll.
Cette grande lumière devait éclairer toute l'Église; mais
pendant la vie du Christ elle est comme sous le boisseau
seuls Pierre, Jacques et Jean ont été témoins de cette théo-
phanie, et Jésus leur a dit « Ne parlez à personne de cette
vision, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité

14. a
Plus tard, saint Pierre écrira Ce n'est pas en suivant des
fables habilement imaginées que nous vous avons fait connaître la
puissance et l'avènement de Notre Seigneur Jésus Christ, mais c'est
comme ayant vu sa majesté de nos propres yeux. Car il a reçu de Dieu
le Père honneur et gloire, quand de la gloire magnifique une voix se
fit entendre sur lui disant Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je
me suis complu. Et nous avons entendu cette voix venant du ciel,
quand nous étions avec lui sur la sainte montagne. Et nous tenons pour
d'autant plus certaine la parole prophétique, à laquelle vous faites bien
de prêter attention» (II Pet., I, 16-19).
d'entre les morts » (Mi.,xvn, 9). Ce secret était imposé sans
doute par les ambitions charnelles du peuple juif; une vision
si manifestement divine, loin de les guérir, les eût exaltées
la mort de Jésus devait ruiner ces espérances terrestres; sa
résurrection, ouvrir vers le ciel de nouvelles perspectives.
Mais, si ce secret est commandé par la prudence, il est inspiré
aussi par le souci de confier le mystère du Christ à l'Église et
à ses chefs. « A vous le mystère du royaume de Dieu a été
donné mais à ces gens du dehors tout arrive en paraboles»
(Mc. IV, 11) sans doute, « il n'y a rien de caché qui ne
doive être découvert rien de secret qui ne doive être produit
au grand jour » (ib., 22); mais tout cela ne sera découvert
qu'en son temps, et par ces intendants fidèles qui puiseront
dans le trésor de leurs cœurs toutes ces choses, vieilles et
nouvelles, qu'ils enseigneront à tous (Mt., xiii, 52).
Ces deux scènes solennelles de la confession de saint Pierre
et de la Transfiguration rayonnent de la gloire du Fils de
Dieu mais sur elles aussi s'étend l'ombre de la croix
Jésus, sentant ses apôtres affermis par la révélation céleste,
les charge de cet autre secret, si lourd à porter « Il faut
qu'il aille à Jérusalem, et qu'il souffre beaucoup des anciens
et des grands prêtres et des scribes, et qu'il soit mis à mort
et que, le troisième jour, il ressuscite » (Mt., xvi, 21); à
cette perspective, saint Pierre se révolte, et Jésus doit le
réprimander sévèrement. Huit jours plus tard, en descendant
de la montagne, nouvelle prophétie les hommes ont fait à
Jean Baptiste tout ce qu'ils ont voulu; « c'est ainsi que le Fils
de l'homme, lui aussi, doit souffrir de leur part » (Mt. xvri,
12). Les apôtres n'osent plus protester; ils se taisent, mais
sans comprendre. Quelques mois plus tard, en montant de
Jéricho à Jérusalem, Jésus répète et précise ses avertisse-
ments « Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de
l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes, et ils
le condamneront à mort, et ils le livreront aux gentils, et ils se
moqueront de lui, et ils cracheront sur lui, et ils le flagelle-
ront, et ils le tueront, et après trois jours il ressuscitera »
(Mc., x, 33-34) et, cette fois encore, « ils ne comprirent rien
de tout cela, et cette parole leur était cachée, et ils n'enten-
daient pas ce qu'il leur disait» (Luc, xvni, 34). Si les
apôtres avaient été plus dociles, ces avertissements les
eussent préservés du scandale terrible qui, bientôt, les dis-
persera. Du moins, le souvenir des paroles de Jésus sera plus
tard pour leur foi une lumière et un réconfort il n'a point
été surpris par ses ennemis ni arrêté malgré lui il a marché
sciemment et volontairement à la mort.
Pendant les six derniers mois de sa vie terrestre, la prédi-
cation de Jésus se fait plus pressante la fin approche, la
nuit pendant laquelle nul ne peut travailler, il faut profiter
des dernières heures du jour rien de précipité toutefois ni
de fiévreux, mais une grande flamme de zèle; c'est maintenant
surtout que l'on sent que Jésus est venu sur terre pour y
allumer un incendie et le propager. C'est à cette date que l'on
voit autour de Jésus non plus seulement le groupe intime des
douze, mais la petite armée des soixante-dix les instructions
que leur donne le Christ en les envoyant en mission (Luc, x,
3-12) sont semblables à celles qu'il avait données aux apôtres
pauvreté, désintéressement, foi et zèle apostolique ils
devront eux aussi aller de village en village, de maison en
maison, portant partout la paix du Christ et ses grâces si
une ville les repousse, qu'ils la quittent en secouant sur elle
la poussière de leurs pieds au jour du jugement, elle sera
traitée plus sévèrement que Sodome.
Les disciples partent, vraisemblablement à travers la Judée
et la Pérée, ils prêchent, ils chassent les démons, ils
reviennent pleins de joie « Seigneur, les démons eux-mêmes
nous sont soumis en ton nom. » Et Jésus leur répond « Je
voyais Satan tombant du ciel comme un éclair.» Cette vision
est plutôt le présage de l'avenir que le symbole d'une réalité
présente bientôt le prince de ce monde croira triompher de
Jésus en le faisant condamner à mort, et c'est alors qu'il sera
définitivement vaincu et jeté dehors (Jean, xii, 3i xvi, 11).
Les Juifs ne seront point tous associés à ce triomphe de
Jésus beaucoup ont été par lui évangélisés en vain, et leur
responsabilité est terrible. C'est vers cette date que le Christ,
quittant la Galilée, maudit les villes du lac, Chorazin,
Bethsaïda, Capharnaiim (Luc, x, 13-15) bientôt il pleurera
sur Jérusalem et prédira sa ruine (Luc, xix, 41). Pendant
ces derniers mois, il multiplie ses efforts sur la ville sainte
pendant la fête des Tentes, la fête de la Dédicace, et enfin
pendant la semaine qui précède la Pâque.
Quelques-unes des péripéties de cette lutte sont racontées
en grand détail par saint Jean, et il n'y a pas de drame plus
pathétique la foule immense que les fêtes font affluer dans
les parvis du temple est tantôt soulevée par l'enthousiasme
d'une foi naissante, tantôt révoltée dans son orgueil et prête
à lapider le Christ. Dès le premier jour de la fête des Tentes,
Jésus n'est pas encore arrivé qu'on entend déjà les murmures
qui courent, à mi-voix, à travers la foule les uns disaient
« II est bon les autres non, mais il séduit la foule mais,
par peur des Juifs, personne ne parlait de lui librement » (Jean,
vu, i2-i3). Jésus paraît les gens de Jérusalem, mis en garde
par les pharisiens, répètent les calomnies qu'ils ont enten-
dues « Tu es possédé du démon» (vu, 20) puis s'étonnent
de le voir enseigner librement « Les chefs auraient-ils donc
reconnu qu'il est le Christ ? » Jésus enseigne parmi la foule,
beaucoup l'ont suivi en Galilée ils ont été touchés par ses
miracles ils sont maintenant émus par sa parole ils croient
en lui « Le Christ, lorsqu'il viendra, disent-ils, fera-t-il
plus de miracles que celui-ci n'en a fait? » (3i). Les phari-
siens envoient des policiers pour le saisir c'est le grand jour
de la fête Jésus parle il se tient debout, et il s'écrie « Si
quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive » Dans
la foule, certains disent « C'est le prophète » D'autres
« C'est le Christ » D'autres « Est-ce que le
Christ vient
de Galilée ? » Aux policiers qui reviennent vers eux, les
grands prêtres et les pharisiens disent « Pourquoi ne
l'avez-vous pas amené ? Jamais homme n'a parlé comme cet
homme. » Et les pharisiens répondent « Est-ce que vous
vous êtes laissé séduire, vous aussi? Est-ce qu'un seul des
chefs ou des pharisiens a cru en lui ? Mais cette foule qui ne
connaît pas la loi, ce sont des maudits. »
Le conflit, si aigu déjà, va s'exaspérer encore au cours des
prédications du Christ et en face de ses miracles, de la
guérison de l'aveugle-né, de la résurrection de Lazare. Des
signes si manifestes touchent beaucoup de témoins, mais non
pas tous Jésus l'avait dit « S'ils n'écoutent pas Moise et
les prophètes, même si quelqu'un ressuscitait d'entre les
morts, ils ne croiraient pas » (Luc, xm, 3i) en face des
œuvres les plus certainement divines, l'homme peut toujours
fermer les yeux et dire je ne vois pas15.
C'est ici surtout qu'apparaît la responsabilité des phari-
siens dans l'incrédulité du peuple juif. Malgré tous ses
préjugés et tous ses rêves de gloire, le peuple est touché par
les discours de Jésus et par ses œuvres il subit l'ascendant
de sa parole et il y cède mais il est arrêté par l'impérieuse
incrédulité de ses chefs « Est-ce qu'un seul des chefs ou des
pharisiens a cru en lui ? » Et la sanction suit l'exemple
tout disciple de Jésus est mis au ban de la synagogue, peine
terrible et redoutée surtout des âmes les plus religieuses.
Pendant la dernière semaine de la vie de Jésus, la crise est
à son paroxysme Jésus est condamné à mort par les chefs de
la nation pour quelques jours encore, il est protégé par
l'attachement enthousiaste de la foule la résurrection de
Lazare exalte les espérances des Juifs c'est l'entrée triom-
phale à Jérusalem et dans le temple les pharisiens s'en
irritent en vain. Jésus n'a plus rien à ménager il voit la
mort en face, c'est l'aube du salut du monde. « L'heure est
venue, que doit être glorifié le Fils de l'homme. Maintenant
c'est le jugement de ce monde maintenant le prince de ce
monde va être jeté dehors; et moi, quand j'aurai été élevé de

iS. C'est la réponse des pharisiens à l'aveugle-né {Jean, IX, 29);


c'est aussi celle qu'ils opposent aux interrogations pressantes de Jésus
au sujet de la mission de Jean Baptiste et de son origine divine
« Nous ne savons pas » (Marc, XI, 38).
terre, j'attirerai à moi tous les hommes » (Jean, XII, 23-3 1-32).
Cette foule qui l'acclame va, dans quelques jours, réclamer
sa mort ce sera l'apostasie du peuple mais de ce grand
égarement bien des Juifs se repentiront, à la prédication des
apôtres. Tout cela, Jésus l'a devant les yeux pendant les
derniers jours de sa vie il parle, et il sait que ses paroles ne
passeront pas. Dans la parabole des vignerons, il expose plus
clairement qu'il ne l'a jamais fait, et la transcendance de son
origine divine, et le dessin homicide des chefs du peuple, et
le châtiment de la nation « Je vous le dis, le règne de Dieu
vous sera enlevé, et sera donné à une nation qui lui fera
porter ses fruits » (Mt., xxi, 43). « Que signifie ce qui est
écrit: La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient est
devenue la pierre, le faîte de l'angle. Quiconque tombera sur
cette pierre sera brisé et celui sur qui elle tombera sera
réduit en miettes(Luc, xx, 17).
Ainsi aux yeux des Juifs hésitants apparaît dans sa majesté
terrible ce Fils de l'homme dont ils n'avaient jusque-là connu
que l'humble douceur. Ces traits s'accusent encore davantage
dans la malédiction des pharisiens (Mt., xxni), dans la prédic-
tion des catastrophes suprêmes (xxiv), dans le tableau du
jugement dernier (xxv). Mais c'estl'amour encore qui dicteau
Sauveur ces avertissements sévères les invectives contre les
pharisiens s'achèvent dans un sanglot « Jérusalem, Jéru-
salem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont
envoyés, combien de fois ai-je voulu réunir tes enfants comme
une poule réunit ses poussins sous ses ailes, et vous ne l'avez
pas voulu Voici qu'on va vous laisser votre maison déserte »
(Mt., xxiii, 37-38).
Si on arrête à la veille de la mort de Jésus cette étude de
l'évangélisation des Juifs, il semble qu'un si grand effort a été
presque stérile certes, l'enthousiasme a été ardent, et parfois
sa -flamme a gagné le peuple entier, soit en Galilée, soit même
à Jérusalem mais cette flamme est tombée aussitôt au
lendemain de la multiplication des pains, c'est Capharnaüm
cinq jours après l'hosannah des rameaux, c'est le toile. Les
apôtres eux-mêmes ont vivement senti cet échec « II est
venu chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu. » Pour saint Jean
(xn, 38), comme pour saint Paul (Actes, XXVIII, 26-27),
comme pour le Christ lui-même (ML, xm, 14-15), cette
incrédulité des Juifs c'est le mystère d'aveuglement prédit
par Isaïe (vi, 8-10).
Toutefois, dans ce peuple rebelle Dieu a trouvé de vrais
disciples, qui peu à peu vont former l'Église naissante. La
parole du Christ, dont l'écho a semblé si tôt s'éteindre, va
retentir dans leurs cœurs et sera portée par eux dans le
monde entier la bonne nouvelle deviendra l'évangile. Ce
sera l'œuvre du Saint-Esprit « Je vous ai dit ces choses
tandis que je demeurais près de vous mais le Paraclet,
l'Esprit-Saint, que le Père enverra eu mon nom, c'est lui
qui vous enseignera tout, et vous fera souvenir de tout ce
que je vous ai dit (Jean, xiv, 25-26).
Ainsi le ministère de Jésus, même auprès des Juifs, a le
caractère d'une préparation il a semé dans les larmes les
apôtres récolteront dans la joie. Si les Juifs avaient été
dociles, le règne de Dieu leur eût été confié comme à des
intendants fidèles, et ce peuple, dont le prosélytisme était si
ardent, fût resté le peuple de Dieu et fût devenu le peuple
missionnaire, chargé de répandre dans le monde entier
l'évangile apporté sur terre par le Fils de Dieu. Ils ont
repoussé cette mission et ont été déchus de cette gloire le
règne de Dieu a été donné à d'autres.
Le motif de cette infidélité et de cette déchéance est
manifeste l'orgueil national des Juifs n'a pas souffert la
perspective d'un royaume de Dieu ouvert à tous ils ont
prétendu s'en réserver le privilège ils en ont été chassés.
Cette disposition providentielle, exposée par saint Paul,
surtout dans l'épître aux Romains, ix-xi apparaît déjà
clairement dans l'évangile nous en avons déja reconnu
quelques traits, particulièrement dans la parabole des vigne-

16. Cf. Ch^rue, l'Incrédulité des Juifs, il. 2«Si -33z.


rons. Nons la comprendrons mieux en considérant brièvement
l'évangélisation des païens, telle qu'elle a été voulue et prédite
par Jésus.
Le ministère de Jésus s'est, nous l'avons vu, restreint à
l'évangélisation des Juifs « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis
perdues de la maison d'Israël » (Mt., xv, 24) quand il
envoie les apôtres en mission après les avoir groupés autour
de lui, son premier mot est « N'allez pas chez les gentils
n'entrez pas dans les villes des Samaritains mais allez plutôt
aux brebis perdues de la maison d'Israël » (Mt., x, 5-6).
Cette réserve apparaît plus manifestement intentionnelle si
l'on se rappelle le mélange des races en Palestine ces villes
païennes et samaritaines, on les trouve partout sur son
chemin si l'on n'y entre pas, c'est qu'on les évite de dessein
formé.
Les quelques relations que Jésus a eues personnellement
avec des paiens accusent la même réserve le centurion de
Capharnaiim n'ose pas se présenter lui-même il
envoie des
Juifs qui le recommandent chaudement « Il est digne que tu
lui accordes ce qu'il te demande car il aime notre nation
et c'est lui qui nous a construit la synagogue » (Luc, VII, 5).
La Cananéenne qui vient demander la guérison de sa fille,
est d'abord renvoyée par les apôtres et écartée par Jésus (Mt.,
xv) les Grecs qui sont venus à Jérusalem pour la Pâque et
qui veulent voir Jésus n'osent pas l'aborder directement
ils expriment timidement leur désir à Philippe, « qui était
de Bethsaïde de Galilée)) Philippe avertit André, et tous
deux présentent la requête à Jésus (Jean, xn, 20-22).
Tous ces faits sont significatifs ils marquent clairement
que les prémices de l'Evangile appartiennent aux Juifs mais
ils font comprendre aussi que les païens doivent être, après
les Juifs, appelés au royaume de Dieu. C'est déjà ce qu'on
entrevoit dans l'épisode de la Cananéenne, dans la réponse
apparemment sévère qui lui est faite par Jésus « Laisse
d'abord les enfants se rassasier» (Marc, vu, 27) c'est ce qui
est expressément déclaré par le Christ quand il admira la foi
du centurion de Capharnaüm, et dit à ceux qui le suivent
« En vérité, je vous le dis, je n'ai trouvé chez personne en
Israël une telle foi. Et je vous le dis, beaucoup viendront de
l'Orient et de l'Occident, et prendront place à table avec
Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, tandis
que les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres exté-
rieures » (Mi., vin, 10-12). Une prophétie semblable est faite
par Jésus aussitôt après la démarche des Grecs rapportée par
Jean, xn, 2022 « L'heure vient où le Fils de l'homme doit
être glorifié en vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de
blé ne tombe en terre et n'y meurt, il reste seul mais s'il
meurt, il porte beaucoup de fruit". C'est maintenant que ce
monde est jugé c'est maintenant que le prince de ce monde
va être jeté dehors et moi, quand j'aurai été soulevé de terre,
j'attirerai tous les hommes à moi » (xn, 23. 24. 3i. 32) 1S.
Au reste, tout l'enseignement de Jésus tendait là il est vrai
que c'est aux Juifs qu'il est adressé d'abord mais, dès les
premières prédications du Christ, il a le caractère d'une reli-
gion universelle ce qui lui imprime avant tout ce caractère,
c'est la foi au Père céleste tous les hommes sont ses enfants,
il les aime tous, et, à son exemple, le chrétien doit les aimer
tous il n'y a plus d'ennemi pour lui le Samaritain même
est son prochain I9. Quiconque s'engage courageusement dans

17. Ainsi que l'interprète saint Augustin, ce grain devait « mourir


par l'infidélité des Juifs et être multiplié par la foi des gentils » (in
Joann., tract. 5i, 9- P. L., 35, 1766).
18. Dans une de ses premières prédications, à Antioche de Pisidie,
saint Paul dira aux Juifs qui le repoussent: « II fallait vous annoncer
à vous d'abord la parole de Dieu mais, puisque vous la repoussez et
que vous vous jugez indignes de la vie éternelle, voici, nous nous
tournons vers les gentils » (Actes, XIII, 46). A coup sûr, l'universalité
du salut n'est pas douteuse pour saint Paul (v. p. ex. Rom., x, 11-13),
mais ce salut est offert « d'abord au Juif, puis au Grec » (Rom., I, 16).
C'est déjà l'enseignement de saint Pierre dans un de ses premiers
discours de Jérusalem (Act., III, 26).
19. Cf. Grmjdmaison, Jésus Christ, I, p. 393 « Au lieu de se res-
treindre à un groupe ethnique uni par le lien du sang ou chichement
entrebâillé aux prosélytes capables de prendre sur eux tout le fardeau
4e la Loi, y compris la circoncision, la nouvelle justice voit un frère
cette voie, quiconque s'efforce de « devenir le fils du Père
céleste, qui fait luire son soleil sur les méchants et sur les
bons, et répand sa pluie sur les justes et sur les injustes »,
ne peut plus limiter son amour à ses frères, comme le font les
païens il doit être parfait comme son Père céleste.
Ici encore apparaît la pédagogie de Jésus il convertit en
même temps qu'il enseigne dans ce judaïsme palestinien, où
les rivalités ethniques étaient si jalouses, si passionnées, on
ne pouvait, sans les convertir d'abord, faire comprendre aux
Juifs l'universalité du message évangélique une seule force
pouvait les soulever jusque-là, c'était l'amour du Père céleste,
le Seigneur unique de tous les hommes c'est de là que saint
Paul partira plus tard « Il n'y a pas de distinction de Juif
et de Grec, car le même Dieu est le Seigneur de tous, répan-
dant ses richesses sur tous ceux qui l'invoquent » (Rom.,
x, 12).
Les auditeurs du Christ sentent bien où tend cette prédi-
cation, et c'est là ce qui les révolte c'est pour cela que les
gens de Nazareth veulent se saisir de Jésus et le mettre à
mort, et que les pharisiens de Jérusalem s'indignent de lui
entendre dire que la vigne leur sera enlevée pour être donnée
à d'autres vignerons qui lui feront porter ses fruits.
Du vivant de Notre Seigneur, ces grandes perspectives
restent ordinairement voilées Jésus, par les dispositions reli-
gieuses qu'il inspire, prépare les cœurs à la prédication uni-
verselle de l'Evangile il la fait entendre parfois par quelques
traits de ses paraboles 20 ou par quelques brèves sentences
mais ce ne sont que des indications discrètes et rares. Saint

dans tout homme vivant dans le rustique ignorant des finesses de la


Torah, dans le publicain profiteur et méprisé, dans le païen détesté,
et jusque dans ce faux-frère qu'est le Samaritain. Le prochain va
jusque-là. »
20. Le champ ensemencé par le Fils de 1 homme c'est le monde
(Mt., XIII, 38) la parabole du grain de sénevé et celle du ferment font
entendre l'expansion du règne de Dieu la parabole du festin nuptial
(Mt., XXII, 1-14) fait entendre l'infidélité des Juifs et, après leur puni-
tion, la vocation des gentils (8-10).
Thomas, expliquant la réserve du Seigneur vis-à-vis des
païens, donne entre autres raisons 21 celle-ci, que Jésus vou-
lait par là enlever aux Juifs tout prétexte à calomnie cette
intention, marquée déjà par saint Jérôme (w Mt., 10), fait
bien entendre l'attitude prudente du Maître non seulement
il n'accorde son ministère qu'aux Juifs, mais il ne révèle que
très discrètement l'extension future de l'évangile.
Aux derniers jours de sa vie mortelle, ses prédictions sur
ce point sont plus claires on les relève dans le festin de
Béthanie (Mc., xvi, 9 Mt., xxvi, i3), dans la parabole des
vignerons (Mc., xn, 9) et surtout dans le grand discours
eschatologique (Mt., xxiv, 9-14 Luc, xxi, 24}.
Après la mort et la résurrection du Christ, l'heure est
venue de l'évangélisation du monde entier la parole de Jésus
n'est plus une prophétie, mais un ordre « Toute puissance
m'a été donnée au ciel et sur terre. Allez donc, enseignez
toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils,
et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder ce que je vous ai
commandé. Et voici que je suis avec vous, tous les jours,
jusqu'à la consommation du siècle » (Mt., 28, XXVIII-20).
Le Fils de Dieu est, par droit de naissance, Maître et Roi
du monde 22 il l'est aussi par droit de conquête «.
Il
s'abaissa, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de

21. On aimera à relire sur cette réserve du Seigneur vis-à-vis des


«
païens, saint Thomas, III*, qu. ;2, art. 1 Conveniens fuit praedi-
cationem Christi tam per ipsum quam per apostolos a principio solis
ludaeis exhiberi. Primo quidem ut ostenderet per suum adventum
impleri promissiones antiquitus factas Iudaels, non autem gentilibus.
Secundo, ut eius adventus ostenderetur esse a Deo. Quae enim sunt a
Deo ordinata sunt, ut dicitur Rom., xill, 1. Hoc autem debitus ordo
cxigebat, ut ludaeis, qui Deo erant propinquiores per fidem et cultum
unius Dei, prius doctrina Christi proponeretur et per eos transmitte-
ietur ad geute=. Tertio, ut ludaeis auferret calumniandi materiam
(cf. Hier., in Mt., 10). Quarto, quia Christus per crucis victoriam
meruit potestatem et dominium super gentes. Apoc., II, 26; Phil. 11,8.
Et ideo alite passionem suam noluit genttbus praedicari suam doc-
tnnam sed post passionem dixit discipulis Mt., xxvm, 16 cf. Jo.,
XII, 24. »
22. C'est l'enseignement de Jésus lui-même dans la parabole des
la croix. C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné le nom
qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout
genou fléchisse aux cieux, sur la terre et dans les enfers, et
que toute langue confesse que Jésus Christ est Seigneur, à la
gloire de Dieu le Père » (Phil., 11, 8-n) « il est digne,
l'Agneau immolé, de recevoir la puissance et la richesse et la
sagesse et la force et l'honneur et la gloire et la louange»
(Apoc., v, 12). Cette gloire du Christ, achetée par son sang,
est celle qui apparaît dans ces paroles de Jésus ressuscité
par la vertu de sa passion il a conquis sur le monde entier un
droit nouveau il l'exerce en envoyant à toutes les nations
ses apôtres.
Quand il marchait à la mort, Jésus saluait son supplice
comme son exaltation il allait désormais attirer à lui tous
les hommes (/m., xh, 32) l'heure en est venue. Et, parce
que le don du Père ne peut être frustré, Jésus sait qu'il a
désormais cause gagnée « C'est maintenant le jugement du
monde c'est maintenant que le prince de ce monde est jeté
dehors » (xn, 3i). « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde Il
(xvi, 33). Il n'y a rien de plus saisissant dans l'évangile que
cette assurance triomphale de Jésus au soir de la Cène, dans
cette salle où ses douze apôtres dont un traître sont
seuls renfermés avec lui. Une heure plus tard, c'était l'agonie,
puis l'arrestation, « le Pasteur frappé et les brebis disper-
sées » tout semblait perdu, et c'est alors que tout était sauvé.
« Il a effacé l'acte qui portait notre condamnation il l'a fait
disparaître en le clouant à la croix il a dépouillé les princi-
pautés et les puissances, et les a livrées publiquement en
spectacle, en triomphant d'elles(Col., 11, 14-16). Et ce
triomphe a délivré la gentilité captive.
Confiants dans cette assurance de Jésus et dociles à son
ordre, les apôtres vont recueillir les fruits de sa mort.
JULES LEBRETON.

vignerons cet enseignement sera repris et développé par saint Paul,


Col., i. i3-2O, cf. Hebr., i, i-5.
LES IDÉES DE CLÉMENT D'ALEXANDRIE
SUR L'UTILISATION DES SCIENCES
ET DE LA LITTÉRATURE PROFANE'

Ce travail se propose d'éclairer un point particulier de


l'histoire, déjà tant étudiée, des rapports du Christianisme et
de la pensée antique.- Il ne s'agit pas ici d'aborder le pro-
blème complexe des influences possibles exercées par l'Hellé-
nisme sur le Christianisme à ses débuts mais, plus simple-
ment, d'étudier l'attitude d'un penseur chrétien du troisième
siècle commençant en face de la culture profane, de voir
comment il l'a appréciée et jugée, dans quelle mesure il a cru
pouvoir s'en servir.
Clément d'Alexandrie est ici pour nous un témoin de
choix. Cet Athénien philosophe avait longtemps erré à la
recherche de la vérité avant de la rencontrer dans le christia-
nisme et quand il adhéra définitivement et, on peut en être
sûr, de toute son âme, à la foi nouvelle, il ne renonça à
aucune des richesses dont au cours de son pèlerinage s'était
accru son trésor. En devenant chrétien, il reste philosophe,
passionnément épris de philosophie. Il est un des premiers à
cesser de maudire l'hellénisme, il veut au contraire incor-
porer l'hellénisme au christianisme et enrichir celui-ci de
toutes les ressources de celui-là.
C'est que l'Église, au cours du deuxième siècle, s' était large-

i. Il nous est très agréable, au début de ce travail, d'exprimer toute


notre reconnaissance à M. l'abbé G. Bardy, qui en a été l'inspirateur,
à M. A. Puech, qui a bien voulu le diriger, au R. P. Lebreton, qui
l'accueille aujourd'hui avec tant de bienveillance.
ment répandue, et dans tous les milieux. Tertullien l'a dit
assez haut, et avec assez de fierté2. La prédication de l'Évan-
gile ne s'adresse plus seulement aux humbles, aux petits,
aux pauvres. Il y a maintenant des riches parmi les chré-
tiens, et cette société déjà nombreuse ne s'accommoderait
plus de la communauté de biens primitive. Il y a parmi les
chrétiens des savants, des philosophes, auxquels ne suffirait
plus la foi commune ils ont gardé de leur origine le désir
d'une connaissance supérieure, ésotérique, et aussi d'une
connaissance organisée, systématisée 3. Clément fut l'homme
qui répondit à cette double nécessité il avait posé et résolu
le problème pratique de l'usage des richesses il posa et
résolut aussi le problème théorique de l'utilisation des
richesses intellectuelles du paganisme*1.
Et ce qui fait ici son originalité, et qui sera l'objet propre
de cette étude, c'est qu'il ne se contente pas de garder à la
science et à la philosophie toute sa chaude sympathie, de les
utiliser largement, de s'en servir pour essayer d'édifier la
première synthèse théologique, il voulut, semble-t-il, justi-
fier cette attitude et en faire la théorie.
Ce sont ces théories de Clément sur l'utilisation de la cul-
ture profane que nous allons essayer de dégager des passages
où les a éparpillées la fantaisie de l'auteur, en tâchant de les
préciser, de les identifier, d'en déterminer l'origine et la
portée véritable.
Il ne faut d'ailleurs pas se dissimuler la difficulté de l'en-
treprise, surtout quand il s'agit d'un auteur comme Clément.
Qui nous dira, d'une façon décisive, si les Stromates, en
toutes leurs parties, représentent toujours bien la pensée
exacte de leur auteur, si Clément prétend incorporer à sa

2. Tert., Apologet. 37, Scapulam, 5.


Ad
J.
3. Cf. Lebreton, le Désaccord de la foi -po-pulaire et de la théologie
savante dans l'Église chrétienne du troisième siècle. (Revue d'Histoire
Ecclésiastique, xix, iç>23, pp. 481-506; xx, 1924, pp. 5-37).
4.4.Cf.
Cf. W. WAGNER, t~f~
W.Wagner, Wert MH~
und ~K'<MM~ Griechiscken Bildung
Verwertung der C~<-A<.fC~K FtMMM~
im Urteildes Klemens voit Alexandria. (Zeitsckrift fur wissenschaftliehe
Theologie, +5, 1902, p. 213.)
doctrine les fragments disparates, les « blocs erratiques »,
dont on a pu déceler la présence dans les Stromates5, ou si
ceux-ci ne sont pas par endroits des recueils d'Extraits, des
Excerpta, des Eclogae, où peuvent se retrouver des opinions
complètement étrangères à la véritable pensée de Clément ?

Une chose pourtant pourra nous éclairer, en dehors des


textes de Clément lui-même ce sont les témoignages qui
nous renseignent sur la façon dont on utilisait l'hellénisme à
Alexandrie. Et ce sont ces documents eux-mêmes qui nous
aideront à tracer le plan général de cette étude.
Nous savons par Origène que Pantène avait eu à cœur
d'étudier « les enseignements des hérétiques, et ce que les
philosophes font profession de dire sur la vérité0 » et qu' a il
n'en avait pas retiré un médiocre avantage pour son ensei-
gnement ». Pantène avait donc donné à son disciple l'exemple
de cette large culture, utilisée comme préparation, irapaerneuri,
à l'enseignement de la théologie.
D'autre part, nous savons par Grégoire le Thaumaturge
quel était le programme que suivait Origène dans ses leçons
de Césarée « C'était d'abord la physique, tpucrio'Xoytapuis ce
que Grégoire appelle -rà tmv îcpwv uad'/ju.sitTCdv, c'est-à-dire la
géométrie et l'astronomie puis t«i Ôet'aç âpsrà; rà^ rcepl -/iôo;,
c'est-à-dire l'éthique et pour finir, la théologie et la méta-
physique'. »

5. Cf. P. WENDLAND, Quaestwnes M monianae, De Musonio Stouo


démentis Alexandrini alioruinque auctore. Berolmi, 1886.
W. CHRIST, Philologischen Studien su Klemens Alexandrinus. Mun-
chen, 1900.
W. BOUSSET, [udisch-Christliche Schulbetrieb in Alexandria und
Rom. Literarisclae Untersuchungen su Philo und Klemens voit Alexan-
dria, Justin und Irenaetes. Gottingen, 1915.
6. Dans EUSÈBE, H. E. VI, 19. Cf. Clément, Strom. I, 11 Ed
StàllllD, II, p. 9 X00OT|TlX0U TE Jta'tàxOdToXlXOUÎ.ELU.lôVOÇxàâv6lTlBf£TO(iEV9Ç.
7. GREG. Thaum. Aôyoç -/«pKTTflptoî, 7-13. P. G., X, 1049 ss. – Cf. B«i-
DENHEWER, G. A. K. L., 11, 7; cf. J2i. F. PRH, Projets littéraires de
Clément d'Alexandrie, R.S.R. 1928, p. 235.
Ce résumé du passage en question du Discours de Grégoire est
Nous n'avons aucune raison de croire que l'enseignement
d'Origène n'était pas le même à Césarée qu'à Alexandrie, ni
qu'il ait sur ce point modifié les traditions de son maître
Clément. Car celui-ci, s'il faut en croire les divisions de son
grand ouvrage, Protreptique, Pédagogue, Stromate, devait
suivre une méthode analogue 8. Et c'est précisément un pro-
gramme semblable qu'esquisse Clément en divers endroits
des Stromates, particulièrement dans le sixième, où il montre
quel est l'avantage de VlfvjY.'kioç -rraiSsta tout l'ensemble des
connaissances humaines orientées vers la philosophie, et la
philosophie conduisant à la vérité révélée, à la théologie les
connaissances « encycliques » aident l'âme qui cherche à
trouver la foi la philosophie aide l'âme qui croit à trouver
la gnose9.
Nous nous bornerons, en cet article, à la première partie de
ce programme, l'utilisation de Yif/.w.'Xuxz iraiàeta.

I. 'Eyxû/Xioç TO«&eia, Le Mot et la.CiLOSe


A plusieurs reprises, Clément emploie, pour parler de la
culture générale dont il désire que s'enrichisse son gnostique,
le terme d'syxuy-'X.t.oç xatSeta. En l'absence d'index complet de
Clément, on ne saurait prétendre donner une liste exhaustive
des passages où Clément emploie ces termes. En voici quel-
ques-uns on en pourrait sans doute trouver bien d'autres
Strom. I, 30; t. II, p. 19, sy*. ti.aGvipt.aTa.
Strom. I, 93; t. II, p. 60, – Ttaiôst'a.
Strom. I, 99; t. II, p. 63, – –
Strom. II, 2; t. II, p. 114, – –
Strom. III, 5; t. II, p. 197, – –
emprunté à F. BoULENGER, Grégoire de Nasiame, Discours Funèbres.
(Textes et Documents. Paris, 1908), p. lxxvih sq. Grégoire de Nazianze
avait suivi à Athènes, avec Basile et Césaire, le même cycle d'études;
cf. Éloge de Césaire, V (Ed. Boulenger, pp. 12 ss.); Éloge de Basile,
XXIII (Ed. Boulenger, pp. io6 ss).
8. Cf. Bardeshewer, GAKL, II, p. 41, note 3.
9. Strom. VI, 91 II, p. 477. duvspfà toî'vuv t% stÀoootptor; tx |Aa6-)î|a-a,
xki «ùtJjtj 'fiXoaoola dç to ttcst àl-r^Etaç Sia^aëEiv, et Strom. I, 3o II,
p.
19 (d'après Philon, v. ci-dessous).
Strom. VI, 83; t. II, p. 473, t«ç (xotôviastç ta; 1-x.
Strom. VI, 94; t. II, p. 479, t$|v è-ptwc).iov.
Strom. VII, 19; t. III, p. 14, kyx. icasos-'a10.

Il n'est peut-être pas sans intérêt de dire que ce n'est pas


bien longtemps avant Clément que le mot èyxuyAto? avait com-
mencé à désigner l'ensemble des connaissances qui consti-
tuaient l'instruction « classique ». On le trouve déjà chez Denys
d'Halicarnasse, chez Strabon, chez Philon d'Alexandrie; et il
n'est pas sans intérêt de souligner l'usage que fait Philon de
ce terme car précisément on peut noter que Clément fit ici à

l'imitation littérale11.
Philon des emprunts nombreux, qui vont souvent jusqu'à

Le mot se retrouve à Rome chez Vitruve plus tard chez


Pline l'Ancien, Quintilien on le rencontre plusieurs fois
chez Plutarque, chez Lucien, chez Athénée. Parmi les chré-
tiens, on peut citer Origène et Grégoire de Nazianze une
scholie d'un manuscrit de saint Basile, reproduite au passage
indiqué de l'édition de Bâle de Grégoire de Nazianze,
explique ce mot en des termes qui nous ramènent à Clément
pour le scholiaste, èyy.u/Aioç rouSeuciç, c'est l'ensemble de toutes
les sciences et de tous les arts, grammaire, poésie, rhéto-
rique, philosophie, mathématiques, que le sage doit par-
courir, wcrcep àia tivoç xuxtau 12.
Ce « cycle de toutes les connaissances, que doit parcourir
le sage », c'est bien ce que Clément propose à son gnostique,

io. D'autres termes encore expriment la même idée EXXrp/txî) îiat-


oeîa Strom. I, 29, VI, gi t. II, p. 18, 478.
Strom. VI, 89 t. II, p. 476.
– 'EMnjvutSi p.a(hj[urta
'EMaivtjcn -/pï;(TTO^.a8:a Strom. I, 17 t. II,
p. 12. IIoXufi.aOta Strom. I, 26 t. II, p. 14. «DcXojjiaOta Strom. VI,
89 t. II, p. 476. 'EiX-rçvtx1}) 7rpoi:aiSeîa Strom. I, 3; t. II, p. 24. –
'EXXrjvixtôv ÔTroS£iY(Jt.aTa Strom. 1, 44 t. II, p. 29. 'EXÎ.tivix'ï) 8t8ot<TjtaX''a
Strom. VI, 117 t. II, p. 490.
11. DENYS D'HALICARNASSE, De comf. verb. 25. STRABON, I, p. i3.
–III, LVIII,
PHILON, De congr. erud. gr., 79; De Cherub., 98 sqq.; S. Leg. Alleg..
167.
Vitro ve, praef. lib. VI. PLINE L'ANCIEN, H. N. praef. 14. –
12.
QUINTILIEN, I, 10. Plutarque, Moral., p. n35 E;Alex.,p. 219, C. 7;
Moral., p.
7 E. – LUCIEN, Amor. C. 45. Athénée, I, p. 1C; IV,
ce sont toutes les sciences de son temps. Il les énumère
plusieurs fois, et ses listes coïncident avec celles de Grégoire
le Thaumaturge, de Grégoire de Nazianze, du scholiaste de
saint Basile. Voici, par exemple, au sixième Slromate, un long
passage, que nous commenterons plus loin, sur ce que peut
emprunter à chaque discipline le chrétien qui s'exerce à la
gnose « Ainsi, il (le sage) se consacre aux exercices qui le
préparent à la gnose, et emprunte à chaque discipline, irap'
l/sasTou (Aaôvj[/.aT0Çj ce qui est utile à la vérité »,et il énumère
ainsi la musique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie,
la dialectique".
Ailleurs u, commentant Exode, 28, 3 « Tu parleras à tous
les sages, toïç uoçoiî tîj Siavoia, ceux que j'ai remplis de l'esprit
d'intelligence, icvdjpia «îoQvfdeuç », il énumère les arts et les
sciences. Les artisans sont les cïoçqI tti «ïtowowc, les savants ont
reçu de la sagesse souveraine le icveû|jw atoÔTloeu»;15. Voici
d'ailleurs tout le passage
« Ceux qui s'occupent des arts manuels jouissent de sens
particulièrement développés c'est l'ouïe pour celui qui est
appelé communément musicien, le toucher pour le modeleur,
la voix pour le chanteur, l'odorat pour le parfumeur, la vue
pour celui qui grave les empreintes des cachets. Mais ceux
qui s'adonnent aux arts libéraux, oî âjwpl tîïv iraio'eiav oiecTpi-
jJov-re;16, ont reçu en partage l'intelligence ouvaiofhxjtç, grâce à
laquelle les poètes s'attachent aux mètres, les sophistes au
beau langage, les dialecticiens aux syllogismes, les philo-
sophes à leurs spéculations particulières. »

p. 184 B; XIII, p. 588 A. Origène, Contra Celsum, III, 58; M. G.


XI, 997 B. Philocalia, C. r3. Ef. ad Greg. M. G. XI, 88. GREG. NAZ.
in Basil. XII, 2 éd. Boulenger, p. 82. Basil., p. 79, 14, éd. de Bâle.
Cf. SUIDAS, éd. Gaisford, I, 1139. Cf. encore ZONARAS, p. 600.
13. Strom. VI, 80; t. II, p. 471.
14. Strom. I, 26; t. II, p. 17.
15. Alors que dans le texte, xfathistc veut dire intelligence, Clément
le prend ici pour sensation^ organe et opération d'un sens et l'oppose à
30*{a, Stavota, auvott<b-(<rtç. C'est une exégèse qui joue un peu sur les
mots.
16. Sur ce sens de •KtuZsla, cf. PLATON, Gorg. 470 e.
Ce qu'il faut remarquer ici pour notre propos, c'est ce mot
de rociÂsia désignant en bloc tout l'ensemble de la culture
intellectuelle.
Ailleurs, c'est seulement un groupe restreint de disciplines
qu'il énumère. Ainsi, s'inspirant de Platon", il oppose à la
philosophie, science de la vérité, les autres sciences qui ne
sont que des chemins vers la vérité 18
« La philosophie n'est pas dans la géométrie, avec ses
postulats et ses conséquences, ni dans la musique, purement
conjecturale, ni dans l'astronomie, empêtrée dans l'observa-
tion de phénomènes matériels, passagers, et dans des théories
simplement vraisemblables elle est la science du vrai lui-
même et de la vérité. »
Voici encore une de ces listes incomplètes, où l'on s'éton-
nera un peu de trouver, à côté des mathématiques, la magie
mais nous sommes en Egypte, et à peu près à l'époque
d'Apulée 19
« En conséquence, il faudra parler rapidement, dans la
mesure où elle est utile, de ce qu'on appelle éducation ency-
clique de l'astrologie et des mathématiques, de la magie et
de la sorcellerie c'est que tous les Hellènes se rengorgent à
leur propos, comme si c'étaient de grandes sciences 20. »

17. République, 5, 475 d. e.


18. Strom. I, ç3 II, p. 5g-6o.
19. Strom. II, 2; II, p. 114. Voir sur ce sujet, G. Bardy, Origène
et la Magie, R.S.R- 1928, n° 1, surtout pp. 1285 i32-i33. Sur l'astrologie,
un curieux passage de Clément (Strom. VI, 147-148; II, p. 507-508) est
à rapprocher du texte d'Origène que M. Bardy cite p. i3i. Sur
l'opposition à la magie dans le christianisme, cf. HARNACK, Mission,
I, p. 255.
20. Voir encore Strom. I, 43 II, p. 20 '/p-r^TOjiaO^ spr^t tov itâvra hr.\
T-J)vàX^Oeiftv àv«<pcpovTa, ôstt y.01 àitô '(^(«Tptaç x«\ (*ou(T!Xvi<; xal dttto f p*}*-
u.aTix?iç xaX <p[>.ojo:pia; ocùttjç Speicô^Evovxb yç>rj<j'.y.oi àvsmêoûXguTov cpu^âirs^v
Tf[V îtl'dTÎV.
La même chose un peu plus loin, 44, à comparer avec Platon Gor-
gias, 465 C. (éd. A. Croiset, p. 134).
II. L'Utilisation de l'E-pcuxluoç iwttàeta.

Eî; ocst îu^pïiffxoç cette restriction nous amène à nous


demander quel usage Clément veut que l'on fasse de ces con-
naissances. C'est qu'il ne les envisage que du point de vue
d'un utilitarisme assez étroit. Sans doute on devine que ces
connaissances lui plaisent, qu'il s'y intéresse vivement,
qu'il s'en amuserait même volontiers et bien inconsciem-
ment peut-être, il en fait parfois étalage cependant il ne veut
pas être un dilettante; la science pour lui n'aqu'un but,
servir à la vérité, à la philosophie Tïap'éKacrrou fi.KOijp.aTo; tô
irpôi<popov Tvj àV/iOîia îvatxëàvaiv. (Strom. VI, 80 II, p. 471.)
Il le déclare expressément, un peu plus bas que les lignest
que nous venons de citer « II faut éviter ce qui ne sert à
rien, ce qui consume le temps d'une manière stérile. La
science du gnostique est pour lui un exercice préparatoire à
la possession exacte de la vérité, autant du moins que cela est
possible, et à la réfutation des discours sophistiques qui
empêchent le progrès de la vérité. Il ne négligera donc rien
de ce qui appartient aux connaissances encycliques et à la
philosophie grecque, mais il ne les étudiera pas comme essen-
tielles il les regardera, quoique nécessaires, comme secon-
daires et accessoires. Ce dont les artisans de l'hérésie font un
usage trompeur, le gnostique l'emploiera pour le bien 20 hts. »
Et encore « La gnose n'est pas davantage le produit d'un
art, ni de ceux qui visent au gain, ni de ceux qui soignent l;
corps elle ne provient pas non plus de l'éducation encyclo-
pédique il est déjà beau que celle-ci puisse préparer l'âme et
la servir 20 ter. »
Il ne faut donc pas s'attacher aux sciences pour elles-
mêmes, car la philosophie est la maîtresse, les sciences ne
sont que les servantes
20 bis. Strom. VI, 82, 83; II, p. 473. Trad. G. BARDY. Clément
d'Alexandrie [Les moralistes chrétiens, textes et commentaires. Paris,
1926], p. 266.)
20 ter. Strom. VII, 19; III, p. 14. Trad. Bardy, p. 91. Cf. aussi
Strom. VI, 89 II, p. 476.
« Quand l'Écriture dit ne fréquente pas trop l'étrangère21,
elle nous invite à nous servir de la science mondainetti xoc-
fu>«) Ttaiiïeia, mais à ne pas nous y arrêter, à ne pas nous y
attacher car les ressources données à chaque génération
selon les circonstances convenables préparent la parole
divine; mais certains, pris au piège par les charmes des ser-
vantes, ont oublié la maîtresse, la philosophie, et ont vieilli
honteusement, ceux-ci dans la musique, ceux-là dans la
géométrie, d'autres dans la grammaire, un grand nombre dans
la rhétorique. Mais de même que les sciences encycliques
concourent à la philosophie, leur maîtresse, ainsi la philo-
sophie,elle aussi, coopère à l'acquisition de la sagesse. Ainsi
la sagesse est la maîtresse de la philosophie, comme celle-ci
1,
l'est de la science préparatoire, •7vp''77auïua22.
la science 22 »
Et Clément développe longuement cette idée, en allégori-
sant l'histoire de Sara et d'Agar; au temps où Sara, c'est-à-
dire la sagesse, était stérile et sans fruit, it a fallu recourir à
«l'étrangère », à la servante, Agar l'Égyptienne, c'est-à-dire
à la « science mondaine », pour préparer les esprits à recevoir
la vérité. « Evsgt'-v oùv irpo– a!suOevTa
1 lJ..I èirl tv;v àpyi-ccoTOcv/iv ooipiav
eXOeîv, «fiV,: tg I(ipa£7.iTi/.ôv ye'voç aîîÇeTai. » (îbid 3i p. 20.)
C s trois pages sont inspirées de Philon 23; des passages
entiers sont même copiés mot à mot; ainsi, entre autres, la
jolie comparaison que nous avons citée ci-dessus yÎcÎyi yôp tivsç
toïç cpilrpoiç Tiov fJEpa7aivi<ï(tw (îe^eacOév-Ei; wAtywprioav tvïç ^eciroiv/i?,
çiXoijOçixç, -où Karey/ipacav, y..t.
Un emprunt de ce genre n'a rien qui doive nous étonner
de la part de Clément. Au surplus, nous pouvons ici toucher
du doigt une des sources de la pensée de notre auteur. Ce
n'est pas ui un de ces « blocs erratiques » auxquels nous fai-
sions allusion plus haut. Si le développement est emprunté à
Philon, Clément s'est réellement incorporé l'idée pour parler

21.Prov. 4, 20.
22. Strom. I,29; II,p.19.Cf. eruTSf^àxoîvuv ol)g(toï.«c xi xat
\L<x.br^La.-ca,
ccÙty)v\ œo<7oç.ta eic tô thoï ïk-rfitMc 8;aXaë£Ïv. Strom. VI, 91 II, p. 477.
23. De Congressu eruditionis gratia, p. 77 sqq.
comme W. Bousset, il s'agit ici d'une pensée qui est « spéci-
fiquement clémentine24 ».
Elle se retrouve, en effet, en d'autres passages des Stro-
mates, où rien n'indique que nous nous trouvions en pré-
sence d'Excerpta de Philon.
Ainsi, à la suite du passage que nous venons de citer, mais
en dehors de toute influence philonienne a La philosophie
est une recherche de la vérité et de la nature des choses,
mais la formation préparatoire (– poiras^Eia =
lyxuxlw; xai&eta)
au repos dans le Christ exerce l'esprit et éveille l'intelli-
gence25. » Négligeons le « repos dans le Christ », mais rete-
nons les mots yujjLvo^etv et #ieysipeiv ils indiquent expressément
le service que Clément attend de cette « propédeutique »
Kpttizotièeia. il s'agit avant tout de préparer l'esprit, de le
rendre plus souple, plus agile, plus apte à comprendre les
réalités supérieures 2 c
Comment s'opère cette gymnastique intellectuelle, ces exer-
cices d'assouplissement destinés à tenir toujours en éveil
l'âme du gnostique, Clément l'explique longuement au sixième
Stromate
« II se consacre donc aux exercices qui préparent à la
gnose, et emprunte à chaque discipline ce qui est utile à la
vérité le gnostique recherche dans la musique la proportion

Spezifisch clementinisch ». W. BOUSSET, Schulbetrieb, p. 225.


24. «
C'est à propos d'un autre passage de Clément que M. Bousset
emploie cette expression.
25. Strom. I, 3a t. II, p. 21 t^v te au upoTtaiSêiocv tï|ç èv XpiîjTw ivx-
•nauoecoî "fv\i.\<i&v tôv vouv xal 8i£Ye»'pstv tv)v ctûvotiv.
26. Nous retrouvons les mêmes termes un peu plus loin dans le
Ier Stromate c'est la conclusion du passage analysé plus haut, p. 44,
qui commente un texte du V° livre de la République. (Strom. I, 93
t. II, p. 60) oùS'àuTÔ; [Platon] tyjv ÈYxûxXtov irasSsîav auvxe^etv irp'bç xà^a:-
8ov îs'êwdt, auvepyeîv Si upôç tb S'.Eyeipeiv xal WY-fupMfâzw nobi ta vov^à t^v
..¡,uZ~v.

Ailleurs, c'était la même idée sous une autre image (Strom. I, 17


t. II, p. 12) àoé [loi xaiT^ç 'EMiTivtxîjî /pY,(TTO[i.a8tai; oxapiràçirpo'/topetTû».
xaSbwrsp S' oî yewpyol itpoaposusavrsç tt|v y^jv, outw 5t, ko\ rçitstî Ttjl itOT<(Aa)
ttôv 7tap "Ettr^ \6'{<àv jtpoaoScûojAEV to yswSsç âuTwv.
dans les harmoniques; dans l'arithmétique, il remarque les
progressions ascendantes et descendantes des nombres, les
rapports des uns avec les autres, et la manière dont la plupart
des choses dépendent d'une proportion dans les nombres
dans la géométrie, il contemple la matière elle-même; il
s'habitue à penser un espace continu et une substance
immuable, différente de celle des corps l'astronomie le sou-
lève au-dessus de la terre elle l'élève par l'esprit jusqu'au
ciel elle l'entraîne dans le mouvement des astres elle lui fait
décrire successivement les choses célestes, leur harmonie
réciproque c'est d'elles qu'Abraham partit pour s'élever
jusqu'à la connaissance du Créateur~. a
Ces idées, que l'on retrouve exprimées en termes analogues
chez Grégoire de Néocésarée~, Clément les développe lon-
guement, en cherchant dans l'Écriture des exemples d'utilisa-
tion de ces différentes sciences Abraham fut astronome le
même Abraham fut mathématicien~. Laissons de côté les
considérations sur les compagnons d'Abraham, au nombre de
318, symbole de la rédemption du monde (3i8 == TIH T =
]a Croix; 'H = 't'/icoC~). Ces spéculations ne sont plus de
notre goût mais Clément, comme ses contemporains, s'y
complaît visiblement, et il transcrit tout au long une grande
page de Philon sur le nombre 120, terme imposé par Dieu
aux années de l'homme (Gen.,6,3).Ces considérations sur les
nombres polygonaux, sur les progressions arithmétiques,
géométriques, harmoniques, sur les dimensions et les propor-
tions de l'arche de Noé, ne prouvent-elles pas que Clément
s'intéressait vivement et sincèrement à ces sciences ? Ces spé-
culations, que sans doute il a glanées çà et là, il se les incor-

27. Strom. VI, 80; t. II, p. 4yt. Trad. Bardy, p. 63, modifiée.
28. Grég. Thaum-, cil., 8, P. G., X, 1078 C. t'f~ {t~, &<; &noëct9p<v
'T~TM~ 9[1:).M; TTOrrp~~E'/Ot OÙ'M!'< XCet~TaV, T~ YCM{JHTp{o! XM~ Xp'fj~lSK Tt~Ct
aCMA'~ Ma'yo)V tt~t ~6/p! TM~ av'omtM 5:& 'tT~ KSTp&M~Hctf;, &CTttp !:9! X~-
jjtax~ TtVO; OUpKW~XOUÇ, ~XC[T6pOU ToB UKtOl~Ct'ro~ j~O:T& '~{JLt~ Tbv oupX~O~
TtMMXeUMf!
29. Strom. VI, 84; II, p. 473. Sur le nombre 3t8, cf. Ép. de Bar-
nabe, 9, 8.
pore il s'y attarderait volontiers "° mais le souci d'une vérité
supérieure à atteindre le fait passer plus outre ytM~ETpMtt
~6. ex T6M KtO~TM~ Et{ TOC ~01f)TM, [Mt~Of ~E <X TM~E 6~ Ta xytK
xat TM~ (XyHûV TK xyKX {tet<XY')UC7i; -~K<
La musique, c'est David qui nous en donne l'exemple,
dans ses psaumes et ses prophéties. Et à propos de l'harmo-
nique et de la diatonique, du mode dorien et du phrygien,
Clément allègue Aristoxène et prétend démontrer que c'est la
musique « barbare c'est-à-dire juive, qui a servi de modèle
à Terpandre pour son hymne àZeus. Et la cithare, n'est-elle
pas le symbole de ceux qui laissent vibrer leur âme aux coups
du divin musicien ? o! npocE~M~xpo~-rs; -r~ ~y<x<; wo jjt.oucTiyeT'/i
T<~ XUO~M

Mais la musique, comme les autres arts libéraux, avait


sans doute aussi ses adversaires parmi les chrétiens. Clément
les réfute au moyen de considérations générales, qui peuvent
s'appliquer à toute la culture grecque, et qui montrent
combien il avait l'esprit large, ouvert, sympathique à tout ce
qui est beau et utile, pour s'en servir comme d'une prépara-
tion, inteliectuelle, à la foi
« Mais, à ce qu'il paraît, la plupart de ceux qui se font
inscrire (les catéchumènes~, comme les compagnons d'Ulysse,
abandonnent grossièrement la raison ce ne sont pas les
Sirènes, mais le rythme et la mélodie près desquels ils
passent en se bouchant les oreilles, par ignorance, persuadés
qu'ayant une fois prêté l'ouïe aux sciences grecques, ils ne
pourront plus trouver le chemin du retour. Au contraire,
celui qui butine tout ce qui peut être utile à l'instruction des

3o. Cette curiosité universelle, toujours en éveil, parfois naïve et un


peu enfantine, est un des traits les plus saillants et les plus attachants
de la physionomie intellectuelle de Clément. Il est bien grec en cela.
3]. Strom. VI, 86; H, p. 474.
32. Strom. VI, 88; II, p. 475-476. C'est une chose assez curieuse,
et bien significative pour notre propos, que cette épithète d'Apollon
appliquée au Christ. Comparez les statues d'Hermès Cr;ophore, trans-
formées en images du Bon Pasteur. Cf. G. BOISSIER, /"tM ~:< ~'a~aH~jn~,
II, p. 44.
catéchumènes, surtout s'ils sont grecs (carau Seigneur est
la terre et sa plénitude~ <), celui-là ne doit pas, à la manière
des animaux sans raison, renoncer au désir d'apprendre il
doit, autant que possible, ramasser partout ce qui peut aider
ses auditeurs. Mais il ne doit s'attarder à ces matières que
dans la mesure où il y trouve de l'utilité quand il a recueilli
cet avantage, il doit pouvoir retourner à la véritable philo-
sophie, après s'être procuré partout de solides et inébranlables
arguments pour la foi.
« Il faut donc s'attacher à la musique pour l'ornement et
la parure du caractère »
Laissons-le se reprendre encore une fois, et se résumer
avant de conclure les formules sont d'ailleurs Intéressantes
« L'astronomie a aussi son utilité. En nous faisant con-
naître les phénomènes célestes, la forme de l'univers, la révo-
lution du ciel, le mouvement des astres, elle amène notre âme
plus près de la puissance créatrice elle nous enseigne aussi
le retour des saisons, le lever et le coucher des constella-
tions. (la géométrie) rend l'âme extrêmement intelligente
elle la dispose à reconnaître le vrai, à réfuter le faux, à
découvrir les similitudes et les analogies, à poursuivre le
semblable sous le différent, à trouver une longueur sans
largeur, une surface sans profondeur, un point indivisible, à
nous élever, d'un mot, des choses sensibles aux réalités intel-
ligibles" D
Voici enfin, en conclusion de tout le passage, une formule,

33. Ps.23,
34. Strom. VI, 89; II, p. 476.
35. Strom, VI, 90; II, p. 477. Trad. Bardy, p. 267. A propos de
cette méthode, E. de Faye note très justement « C'est le programme
d'études que trace Platon dans la République. Non seulement Clément
adopte les mêmes disciplines, mais il veut que son gnostique les
étudie dans l'esprit et de la manière que veut Platon. Comme celui-ci,
le catéchète chrétien entend faire servir ces sciences à élever les
esprits jusqu'aux idées éternelles, jusqu'à Dieu. C'est donc à la philo-
sophie qu'il demande les moyens de hausser la pensée jusqu'à la
contemplation de Dieu et du monde invisible. n De ~'(?~!g:M<~f de la
~t<7c.f<t!~ religieuse de C~tt~M~ d'Alexandrte (Annuaire lojo-tozo de
beaucoup plus nette sans doute et plus claire que tous les
développements qu'elle résume, mais qui d'autant mieux met
en relief la pensée de Clément
« Ainsi les sciences collaborent à la philosophie, et la
philosophie elle-même sert à saisir la vérité. n Et il continue
par une image a Pareillement, la chlamyde était d'abord de
la laine brute, puis on l'a cardée, elle est devenue du fil, une
trame, enfin on l'a tissée. Ainsi il faut préparer d'avance
l'âme, et la travailler de maintes façons, pour qu'elle soit
excellemment disposée, il y faut beaucoup d'exercice, de
gymnastique, et d'expérience~
Telle est la première tâche que Clément assigne aux
sciences libérales former et préparer l'âme, l'aider d'une
façon positive dans son ascension vers la vérité il en est
une autre défendre contre les attaques de l'erreur et de l'in-
crédulité, la foi déjà possédée. Toutes les sciences peuvent
servir à cette besogne apologétique Je dis que c'est un
<[

savant utile, ~pv,<7TO;-Mt67i!~ celui qui ramène tout à la vérité, et


qui sait cueillir dans la géométrie, dans la musique, dans la
grammaire, et dans la philosophie elle-même, tout ce qu'elles
ont d'utile, afin de pouvoir garder la foi à l'abri de toute
attaque, KvsTupouXeuTo~ »
Mais c'est surtout la dialectique qui assumera cette tâche,
la dialectique que Clément, après Platon, appelle « le cou-
ronnement de la science, puisqu'elle empêche les sophistes de
fouler aux pieds la vérité~ ?.
l'École des Hautes Études, section des Sciences religieuses, p. 4). Cf.
Rép., I. Noter, par ailleurs, la ressemblance de ces développements
avec les « ascensions dialectiques )) du Banquet.
36. Strom. VI, gi; II, p. 477.
3~. Clément indique d'ailleurs nettement que leur ambition doit se
borner à ce rôle de propédeutique elles ne sauraient prétendre
atteindre la Vérité par elles-mêmes. Strom. VII, !0;III, p. !4(passage
cité plus haut, p. 40).
38. Strom. I, 43; M, p. 29.
39. Strom. VI, 8t II, P. 472. Cf. ~?~. VII, p. 534 E. Sp'Miv Saxe?
0', M~v 6yt!), MTtt~p 9p:Yx6; TO?; ~.K~~Ot~tV /j ~Ct~XTtX~ Tj~V STWM XHsOatt~
«. Notre gnostique saura donc beaucoup de choses et
poursuivra la vérité distinguant qui général de
]!

en ce est ce
qui est particulier. Car la cause de toute erreur et opinion
fausse, c'est de ne pouvoir discerner par où les choses se
ressemblent les unes aux autres, et par où elles différent. S'Lt
l'on ne parcourt pas soigneusement les arguments suivant les
définitions, on confond sans le savoir ce qui est général et ce
qui est particulier, et fatalement on tombe par suite dans lu
confusion la plus inextricable. La distinction des noms et des
choses, dans les Écritures elles-mêmes, engendre dans les
âmes une grande lumière car il est nécessaire de faire atten-
tion aux mots qui ont plusieurs sens, et de chercher ce qu'ils
signifient réellement; c'est ainsi que se fait le juste discerne-
ment" n
« La clarté du style aide à la transmission de la vérité,
et la dialectique empêche de succomber aux attaques des
hérésies. L'enseignement du Seigneur a une valeur propre
et se suffitlui-même, étant force et sagesse de Dieu. L'in-
tervention de la philosophie grecque ne rend pas la vérité
plus forte, mais elle rend impossibles les tentatives de la
sophistique elle empêche les embuscades frauduleuses contre
la vérité, et c'est avec raison qu'on la représente comme la
palissade et le mur de la vigne. La vérité selon la foi est
comme le pain nécessaire pour la vie la propédeutique res-
semble à un supplément et à un dessert « le repas se ter-
« mine par une
friandise », selon le ThébainPindare".M
Et, dernier argument de Clément en faveur de la dialec-
tique qui, comme la pierre de Lydie, sait distinguer l'or vrai
du faux, la dialectique n'est pas œuvre de Satan puisque
c'est par la dialectique que le Christ a pu réduire au silence
le tentateur et ses sopbismes

.10. Sttom. VI, 82; H. p. 4~2,4~3. Trad. Bardy, légèrement modinée,


pp. s65, zoo.
4t. Strom. I, 99, too;H, p. 63.64. Trad. Bardy, légèrement modifiée,
p. 52, 53. Pindare, fragm. t:4 C, Schrèder -,cf. Athénée. XIV, p. 64! C-
42. Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur cette thèse de la philo-
sophie, œuvre du démon.
« Comment n'est-il pas nécessaire que celui qui désire
atteindre la puissance de Dieu, puisse expliquer en détail les
choses intelligibles ? Comment n'est-il pas utile qu'il puisse
définir les termes ambigus, et les homonymes qui changent
de sens suivant leur place dans la phrase? C'est par une
expression amphibologique que le Seigneur mit le diable en
défaut au jour de la .tentation. Et pour moi, je ne vois pas
comment le prétendu inventeur de la philosophie et de la
dialectique aurait pu se laisser égarer par une tournure équi-
voque~. f
Nous pouvons négliger ces considérations peut-être aven-
tureuses sur la tentation de Jésus mais il faut souligner et
admirer les formules si nettes, et définitives, par lesquelles
Clément a précisé le rôle que peuvent jouer les sciences et la
philosophie dans l'acquisition et la défense de la foi L'en"
seignement du Seigneur a une valeur propre et se suffit à lui-
même, étant force et sagesse de Dieu. L'intervention de la
philosophie ne rend pas la vérité plus forte, mais elle rend
impossibles les tentatives de la sophistique. e Clément a été
le premier à envisager le problème que posent les relations de
la science et de la foi et du premier coup, il l'a résolu. Il n'exa-
gère pas le rôle de la science, il ne le minimise pas non plus;
et sa réponse est si précise et si juste qu'à ces formules du
troisième siècle, on ne pourrait, de nos jours encore, rien
trouver à redire, rien non plus à ajouter.

III. Utilisation de la rhétorique et de la sophistique


La Dialectique » nous avait entraînés presque jusqu'à la
<

« Philosophie », bien au delà des « connaissances ency-


cliques ». Il nous faut encore y revenir Clément, d'ailleurs,
nous donne lui-même l'exemple de tels détours.
Parmi ces
w connaissances encycliques », ces sciences
humaines vers lesquelles Clément se sent si vivement et si
généreusement attiré, il en est une dont nous ne l'avons pas

43. Strom. I, 44 II, p. 29. Trad. Bardy, p. 63.


encore entendu nous parler. C'est la science, ou plutôt l'art
de la parole, qui établit les règles du bien dire, qui cherche à
revêtir une pensée juste d'une forme claire, élégante, harmo-
nieuse, à assembler les mots et les phrases de façon à inté-
resser, toucher, convaincre l'auditeur ou le lecteur. Il semble
que Clément devait faireservir à ses fins cette rhétorique
il eût pu en faire un excellent instrument d'apologétique, en
parlant aux Grecs leur langue, et en ne refusant à la vérité
aucun des ornements dont se pare l'erreur~
Et cependant, par une de ces contradictions auxquelles il
nous a accoutumés, Clément nous déclare tout net qu'il se
moque complètement du a style hellénique )). 11 1s répète
plusieurs fois, en termes précis, qui ne semblent pas avoir été
suffisamment remarqués jusqu'ici.
E. Norden fait à propos des écrivains chrétiens la remarque
suivante « Depuis l'époque la plus ancienne jusque loin
dans le moyen âge, ils ont presque sans exception défendu le
point de vue théorique qu'il fallait écrire avec le style le
moins orné (~an.z ~c~!tc/~), mais en pratique, ils ont fait juste
le contraire~. »
Bardenhewer s'insurge contre une affirmation aussi géné-
rale, et réclame une exception pour les Pères Grecs, plus
raffinés, plus cultivés, plus lettrés que les Latins. « Aucun
écrivain de l'Eglise grecque n'a, que je sache, défendu le
point de vue qu'il fallait écrire avec le style le moins orné ))
Et Bardenhewer réfute les autorités alléguées par Norden~,
une lettre discutée de saint Basile à Libanius et une homélie
de Synésius de Cyrène.
Avaient ils l'un et l'autre oublié les déclarations si
expresses de Clément

44. Cf. Strom. I, t t. II, p. 3 xM/acpz OMTrojjLUM.sTTtïpmTMwv


*~pX;j)6tV;
45. Ed.
NORDEN, Z~f!~t~~MM.?~'?-<9.M, II, p. 5a<).
46. BARDENHEWER, G. A. K. L., I,
p. 66.
47. Die antike ÂMK.C.M, II, p. 52f), 53t.
« Nous avons déjà dit souvent que nous n'avions ni
l'habitude ni le souci d' « helléniser car cela n'est bon
M

qu'à séduire la multitude et à l'entraîner loin de la vérité


mais la véritable philosophie, ce n'est pas par la langue, c'est
par la pensée qu'elle est utile à ceux qui l'écoutent. A mon
avis, celui qui s'occupe de la vérité ne doit pas composer ses
phrases avec application et rénexion, mais il doit chercher à
dire simplement, comme il peut, ce qu'il veut. Ceux qui
s'attachent aux mots et qui s'en occupent, laissent échapper
les choses »

Ailleurs, il définit les Stromatès, bigarrés comme un jardin


ou une prairie émaillée de fleurs « Remplis de choses qui
viennent comme elles se présentent à la mémoire, sans aucun
soin du plan ni du style 51, mais, au contraire, éparses pêle-
mêle à dessein, les Stromates nous présentent une esquisse
bigarrée comme une prairie~. »
Cette déclaration se trouve au début du VIe Stromate en
voici une autre, tout aussi nette, à la fin du VII"; Clément
prend ici une autre comparaison
« Les Stromates, pour ainsi dire, ressemblent non pas à
ces parcs bien cultivés, aux arbres bien alignés, pour la joie
des yeux, mais plutôt à une forêt ombreuse et touffue, plantée
de cyprès et de platanes, de lauriers et de lierre, de pom-
miers, en même temps que d'oliviers et de figuiers et où à
dessein croissent pêle-mêle les arbres fruitiers et les autres.
le jardinier en prendra et en transplantera quelques-uns pour
en faire un joli parc bien orné et un bois agréable. Ainsi les

48. Nous ne savonsà quels passages, sans doute perdus, des œuvres
de Clément se réfère cette allusion.
4ç. 'E~v~E!~ ici « parler correctement grec ». Cf. Aristt., /?A~<
3, 5, I. Cf. Strom. VII, ni t. III, p. 79 T~v ~n- aux "EX)~~ ebm
pou\o\'Ta[ [o~ 2'cpM~.KTS?;j.
5o. Strom. II, 3; t. II, p. M4.
5t. TO?;S'&; ~TU~6V ~) j~V~T~ eMoucr: X~ j~T6 TT) T~E~ p-~TE T7] <&p~TS:
StetxexaeofpjtMOtt.
52. Strom. VI, 2, II, p. 42j.
Stromates ne visent ni à l'ordre ni à la phrase, puisque c'est
à dessein qu'ils ne veulent pas être hellènes quant au styte
ils ont été composés en vue de la diffusion secrète des
dogmes, et non pour le bel ordre des phrases 5' ils veulent
que leurs lecteurs, s'il s'en rencontre, sachent se donner de
la peine pour trouver. »
Ces déclarations rejoignent celles des Pères Latins que
cite Bardenhewer~ « In ecclesiasticis rebus non quaerantur
uerba, sed sensus, id est panibus sit uita sustentanda, non
siliquis. s (Hieron., Ep. 21 ad Dam., c. 42.)
« Quid ad nos quid grammatici uelint? Melius in barba-
rismo nostro uos intelligitis, quam in nostra disertitudine
uos deserti estis. » (August., Enarr. in ps. 36, serm. 3, 6.)
« Indignum uchementer existimo, ut uerba caelestis ora-
culi restringam sub regulis Donati. H (Greg. Magn., Mor. in
lob, proem.,c. 5.)
D'ailleurs, Clément ne ménage pas ses sarcasmes à l'adresse
de ceux qu'il appelle les « sophistes » c'est-à-dire les beaux
parleurs, les assembleurs de mots et de syllabes, ceux qui,
dans la déchéance de la vraie littérature, s'amusaient à écrire
l'éloge du Perroquet, de la Mouche, de la Calvitie, qui,
comme au temps de Socrate, étaient des « athlètes en dis-
cours et qui, comme Protagoras, « habiles à parler »,
pouvaient en même temps plaider le pour et le contre'
53. CMT' OUV T?,! TT~EM!; TJT6 TYj; ~pMCM~ CTO'/O'VTKt Ot YT~M~KTs! X0(~
T~V )E~f< OU'/ *EXXf,'<Et Et~Xt pouA~TOt'.
5~. En Usant avec Wliamowitz otxoAOKQ~ct' au lieu de KAr;9e[Xv de L.
55. Strom. VII, m III, p. 78, 79.
56. G. A. K. L., I, p. 70, yi.
57. Cf. dans 1p Pr[)treptique,VHI, 77; I, p. 5~, ce que Clément dit
des Écritures ypt~x: on t~x: yu~vx~ xojj.}jt.toT:x-f~ x~ T~; Exibe xofM~
t!'Mv~xcneTM~Lu~o!<x'?txo)ctXE~'<~uiap/'iUcct:Voirencore'P.CELABRIOJ-LE,
Histoire de la ~«f~~KrC <a<~tf f/i~iFHH~, p. 21-22.
58. U prend d'aIHeurs parfois le mot coa~-r-f~ au sens de philo-
sophe»; ainsi Faedag.,II,t)4;I,p.2t.t o *A6~e?h'f,, ao~MT~; (= Dcmo-
cnte). Cf. Strom. 1,26 I!,p. t7 T'~ A~SM~ (<: 'joa~Tï! x~*[~K~8?.vT~

~passage cité plus haut, p. -t3).


Sq. Platon, S'o~A: p. 23i E -:6~[~OYOKç ~w Tt; ~8~
60. Protagoras, 312 D. Cf. A'M& 99.
« L'art du sophiste, que recherchent les Grecs, est une puis-
sance imaginative, qui par des mots fait passer pour vraies
des opinions fausses
« Ceux-là imaginent des recherches et des controverses,
chasseurs de petits mots, amoureux d'arts insignifiants,
«
querelleurs et disputailleurs a, comme dit Démocrite.
ces misérables sophistes, étourdis par leur propre bavardage,
consacrent le travail de toute leur vie à la distinction des
noms, à la qualité des termes, à leur composition et à leur
combinaison ils paraissent plus bavards que des tourterelles
ils caressent et chatouillent honteusement les oreilles de ceux
qui veulent être chatouillés c'est un fleuve de paroles,
mais une toute petite goutte d'esprit. Comme dans les vieux
souliers, tout s'en va sans force, seule la langue demeure
C'est à eux que s'applique l'Écriture « Le Seigneur con-
e naît les pensées du sage, II sait qu'elles sont
vaines
Ceux que l'Écriture appelle sages, ce sont les sophistes, ceux
qui sont habiles en paroles et en artifices.C'est à eux et à
ceux qui leur ressemblent, à ceux qui s'occupent de discours
vides que dit très bien la divine Ecriture « Je perdrai la
« sagesse des sages et je détruirai la science des
savants*
Et pourtant, malgré un mépris aussi afnché pour le style

61. Strom. I, 3o; II, p. 25, 26. Ces termes, qui rappellent levers cité
d'Aristophane,
Asyowra ~x5~ xot: StxatM xxStxx,

sont empruntés au ~o~/t!~ de Platon cf. p. z3o C; 236 C(c9:VT<?T:K-~


TMV~); 240 D (~EuS~Sd~o:); 226 A (EpiTTtx~, KYMTKTTtXTj). Voir ta note
de Stâhlin, I[, p. 26.
62. Cf. II Tim., 4, 3 xvf)9o~ewt T~v <xxo~v.
63. Jeu de mots diHiciIe à rendre; -~ScM! = languette du soutier;
cf. Plat. Corn. (Athénée, p. 677 A).
64. 1 Cor., 3, 20, d'après Ps. o3, n cf. Strom. I, 4~; II, p. 29
/mp!v. <jo~T:x~ jjL~ fp'.?LO<Te~tZ!, xT~. Imité de Gor~:<M, p. 4~5 C.
65. 1 Cor., I, 10, d'après Is., 29, ]4.
66. Strom. 1, 22-24; II, p. t4-i6. Cf. Strom. 1, 40; II, p. 26, pro-
pos de 1 Tim., 6, 3-5 :o -j~wx~ r~oTTOAo;, si~xu~o~ Tx; ireptTT~ T~T~
'rS'~ \6~EMV TE/VX;, XT~
et les stylistes, n'y a-t-il pas, chez Clément aussi, « ein
Zwiespalt zwischen der Théorie und der Praxis » ? On
trouve dans les Stromates une phrase comme celle-ci « Les
philosophes grecs refusent volontairement la vérité par dédain
du langage des barbares n Aveu semblable à celui que
fera plus tard saint Augustin « Cum adtendi ad illam scrip-
turam, uisa est mihi indigna quam Tullianae dignitati
compararem' )' Et ces philosophes, ces lettrés, né fallait-il
pas chercher à leur présenter la vérité sous une forme
attrayante ? Si au moins dans les Stromates il se soucie
peu de la composition, Clément ne néglige pas autant le style
qu'il veut bien le dire. Et il ne faut pas oublier que dans le
Protreptique et dans le Pédagogue, plus « finis n sans doute
que les Stromates, qui sont restés en tout point inachevés. Clé-
ment fait montre d'un souci plus grand de la composition et du
style. L'exhortation qui termine le Protreptique, la prière au
Christ qui ferme le troisième livre du Pédagogue atteignent
à la grande éloquence et ne seraient pas indignes de figurer à
côté des pages les plus célèbres de la littérature classique.
Ce n'est pas ici le lieu de faire l'étude de ses procédés de
style mais quiconque a un peu fréquenté Clément ne peut
oublier son vocabulaire si expressif, parfois si pittoresque, sa
période souple et harmonieuse, sa langue volontiers attici-
sante. M. Norden a pu rapprocher de la prose sophistique la
plus raffinée le début du Protreptique, avec ses phrases
découpées, ses chutes rythmées, et souvent rimées, ses
figures et ses ornements, et le comparer au prologue du
roman pastoral de Longus, à peu près contemporain~ Qu'il
suffise de rappeler ici qu'on a pu, au terme d'une étude pure-
ment philologique, ranger Clément au nombre des « atti-
cistes B
67. NORDEN, die antike ~'MM.M, II, p. 5z(). BARDENHEWER,
G. A. K. L., I, p. 6&.
68. Strom. VI, 67; II, p. 465.
69. AUG., Confess. III, V, 9, éd. de Labriolle, I, p. Si.
70. Die antike ~MMf~-OM, II, p. 54Ç.
7:. J. ScHAM, der <~<<g~Mc/! bei z'<7M Alex. (Paderborn, 1913),
IV. Utilisation des poètes
Après les sophistes, <t gens de lettres n, rhéteurs, les
poètes. Nulle part, semble-t-il, Clément ne nous a fait confi-
dence de ce qu'il pensait des poètes et de la poésie. Tout au
plus avons-nous pu relever un passage où se laissent entre-
voir ses vues sur les poètes et encore les envisage-t-il beau-
coup plus au point de vue de leur utilité philosophique et
apologétique, que de leur intérêt proprement poétique

« Mais les poètes qui ont reçu de ces prophètes la con-


naissance de Dieu, enseignent à mots couverts beaucoup de
doctrines philosophiques ù~o~ot~ wo~M <{n~QM~ou<TM, je
veux dire Orphée, Linos, Musée, Homère, Hésiode et les
sages de cette espèce. Les charmes de la poésie ri ~o~Ttxv;
'<xYM'YtK, sont pour eux comme un voile, tendu devant la
multitude si ces songes et tons ces symboles sont assez
obscurs pour les hommes, ce n'est pas par jalousie (car il est
impie de penser que Dieu est sujet à la passion), mais c'est
pour que la recherche, pénétrant l'intelligence des énigmes,
s'élance à la découverte de la vérité", »

Ailleurs, fidèle à sa théorie du Verbe inspirateur de la


sagesse humaine comme de la parole sacrée, il aime à noter
les points de contact entre les poètes et l'Écriture. Comme
Platon est « divinement inspiré n, qu'il est le « Moïse parlant
grec 73 a, Homère est, lui aussi, l'interprète de la parole
divine. De plusieurs textes de saint Paul, il rapproche deux

p. t/3 Ktemens auf eine Stufe zu stellen ist mit jenen sophistischen
«
Erneuerern der griechischen Kunstprosa, die nach ihrer Nachahmung
der attischen Muster in der griechischen Literatur- und Sprachge-
schichte unter der Namen Attizistengemeinhin bekannt sind. » V. le=,
restrictions et les précisions de A. PuECH, Hist. de la H«. grecque
chrétienne, t. II. Paris, 1928, pp. 355-356.
~2. Strom. V, 24; II, p. 3~0, 3-~1.
73. Strom. 1,42; II, p. 28. <hO!?opou[M~O!.
Strom. I, t!o; II, p. ()3. MMUT~< «ï~tx~Mv.
vers de ï'ZHode' Ailleurs, c'est Isaïe qui est rapproché
d'Homère~.

Clément goûtait-il beaucoup la poésie ? Nous ne savons


mais il a bien connu les poètes, et il les a largement utilisés.
Nous avons pu relever une liste de yoç passages de poètes,
auxquels renvoient les notes de l'édition Stâhlin II n'est
pas sans intérêt, même pour qui ne considère que la pensée
religieuse de Clément, de noter, dans ce total, la part de cha-
cun des principaux poètes. Homère est en tête: en 190 pas-
sages, Clément le cite ou s'en inspire il semble l'avoir bien
connu personnellement, assez pour incorporer à son dévelop-
pement de nombreuses allusions à des faits racontés dans
l'Iliade ou l'Odyssée, ou des termes, des images, des compa-
raisons homériques". Après Homère, les poètes cités le plus
souvent sont les tragiques 166 références, parmi lesquelles,
chose curieuse, 101 d'Euripide. Au contraire, de Sophocle,
on ne trouve cités qu'une quinzaine de fragments, et, des

phane.
grandes tragédies, seulement 5 citations. Des comiques,
no passages 25 sont de Ménandre et 9 seulement d'Aristo-
Ces chiffres ne sont pas inutiles ils nous font comprendre
quel était le véritable état d'esprit de Clément à l'égard des
poètes la poésie ne l'intéresse pas pour elle-même; nulle
part, il ne laisse percer la moindre émotion, la plus légère

Strom. IV, :33; t. II, p. 307 Éph. 4, n-[3; 1 Cor., t2, y-n et
Iliade, XIII. 730, y3).
75. Strom. V, gc); t. II, p. 3~ Is. 41, 25 io, 6, et tiiade. VII. oc).
76. Signalons, outre Homère, les tragiques et les comiques, un bon
nombre de fragments des Hymnes Orphiques, des Oracles Sibyllins,
d'anciens philosophes écrivant en vers, Empédocle, Héraclite, Parmë-
nide, etc et de nombreuses citations de l'ytMM~~ZeKy. de Cléanthe.
yy. C. W. c/
i'~f/~<M~:< .P/t~K, C~M<c~
BuTTERWORTH, SMe~r~,
C~M~M< ~4~)' /'f<eM.y
c/ tai6, pp. [()S-2oS,a fait une
a)t~
lTaePlraedrns of Platon, LLassical ~luarterZy, igi6, pp. 198-205, fait une
remarque analogue pour le texte de Pt&ton Oément en arrive à le
reproduire inconsciemment, comme H citait l'Écriture.
Cf. A. PUECH, Hist. de la ~<g~~Mf cA~~HM< t. 11. Paris, tQ28.
p. 335, et note 3.
admiration devant un beau vers. Il est avant tout moraliste,
et il ne cherche qu'une chose, des sentences.
Au V Stromate, parlant de la recherche et de la connais-
sance de la vérité, laquelle n'est le privilège que d'un petit
nombre d'âmes élues, il cite, après plusieurs passages de
Platon et du Nouveau Testament, quatre vers du stoïcien
Cléanthe '<
Ce n'est pas la multitude qui a le jugement
raisonnable, etc. )', puis il ajoute a Mais le comique dit
d'une façon plus sentencieuse et en peu de mots Il est hon-
teux de juger les belles choses d'après le bavardage de la
foule".H»
Ces mots sont à retenir voilà ce que Clément demande
aux poètes, des sentences, des '~M{M~, et il préfère la brièveté
du comique inconnu à la « philosophie poétique a de Cléanthe,
parce qu'elle est ~<d~xMTEpov.
Voilà pourquoi on trouve chez lui tant de citations d'Euri-
pide, qui, lui aussi, aimait à disserter, à moraliser 79. Euri-
pide est pour lui « le philosophe sur la scène a, eift T'?~ c~vvi~
cpt~oco~o~, il aime à lui emprunter des sentences et à se trouver
d'accord avec Iui~°. Voilà pourquoi aussi il nous a conservé
tant de ces sentences monostiques de Ménandreet des poètes
de la Comédie nouvelle.
Voilà pourquoi aussi Clément ne montre aucua intérêt
pour la valeur littéraire ou même simplement humaine des
fragments qu'il cite. Qu'il s'agisse de l'émouvant début du
Prome~K~, ou de la fière déclaration d'Antigone, un beau
vers d'Eschyle ou de Sophocle ne l'intéresse pas plus
qu'un obscur dicton anonyme. C'est un proverbe qui vient

78. Strom. V, <i8; t. II, p. 33~ Clëantbe, fr. 55~, Armm, Stoic.
vet., frag. I, p. 127 C. A. F. III, p. 503, Adesp. 5t8. Y~M~-tXMTspov 5~ o
~Ojjuxo; e~ ~cxyet oncyp! 8: xctvciv -a x<x~.m l'M Tco~<~ ~o~tp.
79. Cf. M. CROiSET, ~M<. la ~<. grecque, m (5~ ëdit. <9f3),
p. 33.,369.
So. Strom. V, 70; t. 11, p. 373 TM'~u 9<xu;jM"rrM:o TT~ Txv~ a~o-
CO~O~ EuatTÏ~; TO!; TtpOEtp'~m.EtO:~ OUVM5b(; 5A TO~TMV e~p~XSTO! TXTMa
-;Ctt Ut0\' <Ïj~a OUK o!5~ ëltM; a~tOCO~EVOC-
apporter à la Parole inspirée l'appui de la sagesse humaine,
mais ce n'est rien de plus. Clément n'a aucun souci litté-
raire".
On arrivera à la même conclusion si l'on observe dans le
détail la façon dont Clément utilise les poètes. De même qu'il
va chercher chez les historiens des faits sur lesquels il
bâtira sa démonstration, ce sont aussi des arguments qu'il
demande aux poètes il est bien de sa manière, « concordan-
tiste » à l'extrême, d'étayer l'autorité de l'Écriture par celle
des poètes grecs. Et c'est de la sorte qu'il faut comprendre,
par exemple, la massive série de citations de poètes du
VF' Stromate Clément prétend y démontrer que les Grecs,
empruntant leurs théories à Moïse, ont été les « voleurs a
dont parle l'Évangile de saint Jean (10, 8) pour le prouver,
il montre qu'ils ont commencé par se voler entre eux, et il
aligne dans cette vue une longue file de passages parallèles,
dans lesquels, dit-il, les poètes grecs se sont copiés les uns
les autres 82.
Au deuxième livre du Pédagogue, les deux premiers cha-
pitres sont consacrés aux repas ce sujet avait déjà depuis
longtemps excité la verve des moralistes aussi, à côté de
passages de l'Écriture, Clément ne manque pas de citer des
sentences de Ménandre ou d'autres comiques. Mais ici, l'éru-
dition s'étale moins indiscrète, la proportion de citations est
beaucoup moins dense qu'au VIe Stromate, et ces citations
s'insèrent tout naturellement dans le texte, où elles alternent
avec des passages de l'Ecriture. A ce point de vue encore,
l'allure de l'ensemble est bien différente, et peut contribuer à

Si. ESCHYLE, Prométhée, 44 Strom. V, 5 t. II, p. 328. SOPHOCLE,


~M<t~cMc,45o Strom. V,84; t. II, p. 38s.
Sz. W. CHRIST, TV~'M~MC/t~ Studien !'M ~~M~K~ ~~MM~tM.F
(Munchen, [900, Abhandlungen der Kgl. Bayer. Akad. der Wiss., I.
Kl.), p. 470 sqq. Christ a réussi à démontrer que pour ce passage, il ne
s'agit pas de citations directes d'auteurs que Clément connaissait
personnellement, ni même d'utilisation d'un florilège, mais que Clé-
ment s'était servi d'un travail tout fait, le -~epl xXo~ de quelque gram-
mairien alexandrin.
nous donner une vue exacte de la façon dont Clément con-
naissait et utilisait les poètes. Voici quelques exemples
« Il ne saurait jamais être sage, celui qui prend une nour-
riture trop abondante, à la façon des Gentils il enfouit son
esprit dans son ventre, pareil absolument au poisson appelé
âne, qui, d'après Aristote~, a, seul de tous les animaux, le
coeur dans l'estomac. Celui-là, le comique Épicharme l'ap-
pelle le ventre formidable », sxTponceXoyonyTpM~. Tels sont
les hommes qui ne s'occupent que de leur estomac, « qui font
« leur dieu de leur ventre, n'ayant de goût que pour les choses
a de la terre j). A ceux-là, l'Apôtre ne prédit pas de bonnes
choses « Leur fin, dit-il, c'est la perdition" a

Ailleurs, dans une description de l'ivresse


« Quand on a pris du vin sans modération, la langue est
entravée, les lèvres tombantes, les yeux égarés comme si la
vue était noyée par l'excès d'humidité et forcés de mentir,
ils s'imaginent que toutes choses tournent en rond, ils ne
peuvent compter les objets éloignés, et voir qu'ils sont uniques
« et il me semble que je vois deux soleils », disait dans son
ivresse le vieillard thébain~ »

Plus loin, eniin « Il ne faut pas être alourdi par le vin


pour se livrer aux méditations divines, car, selon le poète
comique, « l'homme ivre ne peut penser à beaucoup de
« choses, et même il ne peut penser à rien du tout~ »

C'est ainsi que dans les passages du IV° Stromate qui


traitent du martyre, les citations se font de plus en plus
rares. Il y a sans doute encore bien des souvenirs profanes

83. Aristt., frag. 326 Rose; cf. Athénée, p. 315 E.


84. Epicharme, frag. 67 Kaibel; cf. Athénée, p. 32~ F.
85. Phil., 3, i~. Paedag., II, 18; t. I, p. 167.
86. Eur. Fa<-c&. ot8; Paedag. H, t8 t. I, p. 170.
87. Paedag., II, 22 I, p. tô~ Ménand., fr. 779; C. A. F., III, p.6.
ainsi, montrant que, chez les chrétiens, les femmes comme
les hommes sont prêtes au martyre, et aussi bien qu'eux
savent mourir généreusement, il ne peut s'empêcher de se
souvenir de ses lectures, et de citer Euripide" mais ici, la
proportion est encore moins forte sur 77 pages, 62 citations.
De ces fragments de poètes, épars à travers le livre IV,
qu'on nous permette de citer un exemple, particulièrement
intéressant. It s'agit de la mort du martyr~
« Dès lors, plein de courage, il
s'en va vers son cher Sei-
gneur, pour lequel il a livré volontairement son corps et aussi
son âme' comme ses juges l'attendaient, et il entend notre
Sauveur lui dire, à cause de la ressemblance de sa vie, ces
paroles du poète «<p~ xotT~~Ts. Frère bien-aimé' » Aussi
appelons-nous le martyre consommation », non parce que
<t

l'homme y trouve la fin de sa vie, comme le pensent la plu-


part, mais parce qu'il manifeste l'oeuvre consommée de
l'amour, 5-rL re~to~ ~pY~ M'YctT~c e~et~To.Clément est tout
imprégné d'hellénisme, et ne peut s'en défairetout naturelle-
ment les expressions d'Homère viennent sous son calame
n'est-il pas émouvant de le voir chercher à utiliser les mots
du vieux poète pour leur faire exprimer ce qu'il y a de plus
profond et de plus inouï dans la religion nouvelle, la paternité
divine et la fraternité dans le Christ?

Rien d'étonnant si, dans les ouvrages plus techniques de


Clément, VIlle Stromate, Excita, Eclogae, Adumbrationes,
on ne trouve pour ainsi dire pas de citations de poètes~. Mais

88. Strom. IV, 63; II, p. 277 Eur., 0~ fr. 545, 546.
89. Strom. IV, t-).; II, p. zS~, z55. (Trad. Bardy, p 309, légèrement
modifiée.)
90. Clément veut dire que le martyr non seulement livre son corps
àlatorture, mais qu'il accepte de donner son âme, c'est-à-dire d'aller
jusqu'à la mort. ~u~ = ici « souffle vital, vie comme très fréquem-
ment en grec.
a). Cf. A, i55 E. 35c) < 3o8.
f~. Une seule citation~ dans le VIlle Stromate, 5; t. III, p. 82,
Ménandre, fr. 67), C. A. F., III, p. 214.
il ne sera pas inutile de noter qu'il n'y en a pas non plus
dans le Quis dives salvetur. Quand il cesse de s'adresser à
ses auditeurs du Didascalée, païens curieux du Christianisme
ou chrétiens « gnostiques x, pour ne s'adresser qu'à la masse
des chrétiens sans prétentions intellectuelles, Clément semble
oublier son hellénisme pour ne plus se souvenir que de
l'Évangile. Ne. peut-on pas dire de lui ce qu'on a dit de son
disciple Origène « Trop facilement, nous nous le représen-
tons comme un savant enfermé dans son cabinet de travail.
Il n'en est rien. Ce savant est un apôtre. Il préfère encore
la chaire de l'église à celle du didascalée et pour les igno-
rants qui viennent l'écouter, sa parole se fait plus simple, son
explication plus humble~ a? Et n'est-ce pas là qu'est le
vrai, le meilleur Clément?

Est-il téméraire, au terme de cette étude, d'essayer d'en


dégager deux remarques plus générales, qui peuvent con-
tribuer à éclairer la physionomie de Clément, à faire com-
prendre le vrai caractère et de son hellénisme et de son chris-
tianisme ?
Clément n'est pas, comme on serait tenté peut-être de le croire
trop souvent, ce que nous appelons un humaniste. Certes, son
hellénisme est sincère et profond il a très vivement subi
l'influence de la philosophie et de la littérature grecques, sa
pensée en porte la marque ineffaçable il est persuadé qu'elles
sont choses bonnes et utiles: on le verrait mieux peut-être
si on observait son attitude en face de la philosophie comme
nous venons d'observer son attitude en face des lettres et des
sciences. Mais cet hellénisme n'est pas celui d'un artiste ou
d'un poète, c'est celui d'un moraliste qui songe avant tout à
mettre toutes ses connaissances au service de la foi qu'il
prêche ou qu'il défend. Il n'aime les poètes que parce qu'ils
lui fournissent des sentences ou des arguments les arts ne
servent qu'à préparer l'âme à la foi.

93- G. BARDY, Z.:M~a<Mr< grecque e/eMMc.


"IL 1
Paris, t~ïS,
1 1.p.L 79.
#1
Et nous pouvons aussi mieux comprendre son christia-
nisme. Quoi qu'on en ait voulu dire, Clément est réellement
et profondément chrétien son hellénisme n'est pas pour lui
un moyen de se créer un christianisme nouveau, supérieur au
christianisme des fidèles et de l'Eglise. Il ne veut s'en servir
que comme d'un moyen pour attirer au Christ ou pour lui
conserver des âmes qui autrement demeureraient païennes,
ou se perdraient dans les folies d'une fausse gnose
Non seulement, dit l'Apôtre, il faut devenir un vrai
Juif à cause des Juifs et de ceux qui sont sous la Loi, mais il
faut aussi à cause des Grecs devenir un vrai Grec, pour les
les gagner tous, xcn ~m -rc~ "E~wot; "E~~<x, MK TM~TK:
XM~MMME~ f
PIERRE CAMELOT,
Facultés catholiques de Lille.

f)4. Strom. I, j5: t. II, p. u, cf. I Cor., 9, 20-2:.


NOTES ET MÉLANGES

LA RELIGION DES PRIMITIFS D'AMERIQUE' 1

En abordant la nouvelle œuvre du R. P. W. ScHMiDT, S. V. D.


les Religions des ~M~M primitifs ~MM~~M~, on éprouve un sen-
timent de respect.) et un peu, de crainte, devant ce monument;
mais bientôt on se rassure, et, avec l'auteur, on s'attache à ces peu-
plades lointaines qui, dans leurs misères et leurs souffrances,
cherchent Dieu, et qui, souvent, l'ont trouvé.
Dans les premières pages, l'auteur nous expose sa méthode, que
connaissent déjà les lecteurs des ~yc~, par les Chroniques du
R. P. Pinard de la Boullaye il s'agit des vrais K primitifs )), c'est-à-
dire des peuples dont la culture doit se rapprocher de celle des pre-
miers hommes et ne s'est pas laissé contaminer par des institutions
plus récentes totémisme, matriarcat, magie; si leur religion a pu
s'altérer ou se refroidir, elle peut aussi être restée très vivante et avoir
laissé de ses traces même dans des religions qui lui ont succédé en
comparant les caractères communs de ces différentes « cultures », on
se rapproche de l' « Origine de l'idée de Dieu », et l'on s'aperçoit
qu'elle n'est pas celle qu'imaginaientjadis les maîtres de l'ethnologie.
Le plan de l'ouvrage est simple les « cercles culturels » primitifs
ayant été refoulés peu à peu par l'invasion des Blancs jusqu'au bord
des Océans, ou au fond des montagnes, l'auteur distingue quatre
régions 1° quatorze tribus ou groupes de tribus en Californie centrale;
2° six tribus au nord-ouest de l'Amérique, 3" une vingtaine de peuplades
sur une longue bande de terre, de l'océan Pacifique à l'océan Atlan-
tique 4° enfin, au sud, trois tribus da.ns la Terre de Feu. Sans
doute on s'étonnera de ne trouver de « primitifs » ni en Amérique
Centrale, ni dans la plus grande partie de l'Amérique du Sud; mais
en ces régions, les peuplades étaient ou trop accessibles pour n'avoir
pas été touchées par des civilisations étrangères, ou trop inaccessibles
pour qu'on ait encore pu les étudier sérieusement.

i. D'après l'ouvrage du R. P. Der Ursprung der Gottes-


SCHMIDT.
idee, eine %r~t.fc7~<t.~&~ und ~CJ~t:~ Studie, Il. Teil. Die Reli-
gionem der Urvolker. Il. Band. Die Religionom der Urvoelker Ame-
~A<M. Munster, Verlag der Aschendorfschen Verlagsbuchhandlung,
1929. xuv-1065 pages. 26 Mks.
L'auteur s'est servi des travaux des plus grands ethnologues de
t'écote allemande et américaine Boas, Groeber, Radin, Curtin,
Lowie; et, pour les Fuégiens, des explorations de ses confrères, fes
PP. Gusinde et Koppers
Voici quelques-unes des découvertes qui nous ont frappé elles
regardent Dieu, sa nature et ses attributs, l'âme et la conscience
morale, enfin les attitudes de l'âme en face de Dieu.

i.– Presque toutes ces tribus sont monothéistes; le nom sous


lequel elles adorent l'Être suprême dit qu'elles voient lui,
ce en ce
qu'elles attendent de lui. Voici, par exemple, les « Noms divins » que
lui donnent les tribus septentrionales; ils ressemblent, ou sont iden-
tiques, à ceux qui ont cours en d'autres régions (pp. 860 et suiv.).
Le nom qui revient le plus souvent est celui de « Père », en Calitor-
nie, chez les Wiyot et les Wintun, puis chez les Iowa et les Porno,
« mon Père », « notre Père )), chez les Pah\in et les Arapaho; et cette
périphrase si touchante des Ojibwa\ « Mon Père, dont je suis l'en-
fant3 ». Sans doute, ce nom pourrait ne signifier, comme chez les
Grecs et les Romains, qu'un sentiment de respect et de soumission
à l'égard du Maître de l'univers; mais, comme nous le verrons plus
loin, il s'agit bien ici d'un « nom de famille ».
« Le Créateur )) ou « notre Créateur », « notre grand Père le Créa-
teur)), revient aussi fréquemment(Menomini, Sioux-Winnebago, Ara-
paho, Iowa). D'autres noms manifestent la crainte et le respect que
l'on éprouve en lui parlant cc
le Tonneur », chez les Sinkyone et
les Kato « le Grand Chef » ou « le Grand Secret H chez les Indiens
de la Thompson-River, ou « le Gouverneur de la terre et du ciel »
qu'invoquent les Cheyennes; « la Force des forces M, chez les Mas-
coutens.
L'Être suprême est aussi appelé « l'Esprit, le Grand Esprit »;
c'est qu'on le croit vraiment au-dessus de la terre, des corps, de la
matière « Le Grand Esprit, dit le chant d'un clan des Mascoutens
(p. 5i8), on ne peut le voir; on ne peut même pas découvrir ses
traces (faut-il rappeler l'habiteté des Indiens à suivre le gibier ou à

2. Une carte serait fort utile nous sera-t-il permis de l'espérer


dans une prochaine édition ?
3. Nous ne pouvons nous empêcher de songer à une réflexion d'Ori-
gène (De (?~<tOMC, n. 22; P. G., XI, col. 48) et suiv.) « On peut se
demander si, dans ce qu'on appelle l'Ancien Testament, on trouve
une prière où Dieu est invoqué sous le nom de Père. je n'en ai pas
trouvé. M
dépister leurs ennemis?). Comment pourrais-je le connaître? Je ne
vois pas l'esprit, je ne sais même pas à quoi il ressemble. » Dans
les tribus Fuégiennes (~ZA'/MM, p. 893, /7a~!Kïc'K/M~, y<MM<MM, p. 969),
on dit qu'il est un esprit, « comme une âme après la mort, mais qui
n'aurait jamais eu de corps »; « il ne mange ni ne boit on ne peut
expliquer comment il se soutient. » (p. 893).
Chez les Sioux-Winnebago, on raconte l'histoire d'<w chercheur de
Dieu M (pp. 609 et suiv.): jeune homme, il voulait, comme saint Au-
gustin, voir Dieu; son père lui avait dit « C'est un des nombreux
dons qu'accorde le Créateur aux esprits si tu jeûnes avec constance,
tu obtiendras cette bénédiction. H I! se mit donc à jeûner, en médi-
tant « Le Créateur doit être plus puissant que les esprits,
puisqu'il leur a donné leurs pouvoirs je veux arriver à une vraie
connaissance du Créateur. » Au bout de quelque temps, découragé,
il se marie; avec sa femme, dans la solitude, il recommence à se mor-
tifier ils vont jusqu'à sacrifier leur unique enfant au Créateur, pour
obtenir sa « bénédiction H. Mais il n'obtient d'abord que de fausses
apparitions des oiseaux, qui s'enfuient en le narguant; il avait envie
(le mourir. Enfin, le Créateur l'entend et lui parle«Tu veux me
voir, m'a dit ton père. Je ne puis me montrer à toi mais je suis ce
rayon de Jumière regarde-le. tu m'as vu HH est difficile d'ima-
giner un symbolisme plus pur loin de tous les phantasmes, de toutes
les apparitions magiques, Dieu ne se montre qu'aux âmes dégagées
de la terre, et qui lui ont tout sacrifié ou plutôt, il les apaise par un
rayon de sa lumière, « car la lumière venait de lui » (p. 611).
Il est c~w~. « G'K~Ni'~aAa~ vit encore; il n'est pas mort; il ne
mourra pas; ii est le même qu'autrefois. Tant que ')e monde sera, il
vivra. » (Wiyot, p. 38)'.c'est leur manière de chanter notre .<?/ ~MMf,
et sèmper et in ~~fK~ JS'CKZ<?yKM.
habite dans ~'a~cM, un ciel toujours pur, bien loin « au delà
des étoiles » (Halakwulup, p. 972); « les étoiles sont comme ses
yeux » (id., 969; cf. Seik'nam, p. 89~ et suiv.).
Il a créé ~WM~~ c'est une croyance à peu près commune. « Créé u
au sens strict du mot, c'est-à-dire qu'il n'a pas seulement « ordonné »
une matière préexistante, mais qu'il a tiré le monde du néant par sa
seule volonté; même, les récits s'ingénient tous pour faire comprendre
combien peu lui a coûté ce grand ouvrage. Les Wiyot disent « H
n'eut besoin ni de sable, ni de terre, ni de bâtons. il créa la terre
en joignant d'abord les mains, puis en les étendant. Pour faire les
hommes. il n'eut qu'à penser, et ils existèrent. I) créa tout, rien
qu'en le désirant. Tout ce qu'il pense (c'est-à-dire tout ce qu'il
veut) existe. » (P. 37.)
Les Kato possèdent deux récits lyriques de ta création, l'un court,
l'autre assez long, tous deux fort beaux. Ils représentent le« Tonneurn
dans son éternelle solitude*, il n'a qu'un serviteur, Nagaitso qui
obéit ponctuellement à ses ordres. Ils « étendirent les rochers. en
cheminant dans le ciel)), « ils trouèrent le ciel, pour laisser passer les
nuages et les vents. » Après chacune de ses œuvres « C'est bien »,
dit le « Tonneur )). Puis, c'est la création des plantes; de l'homme,
avec chacun de ses organes. « tout était beau ». Une légende
décrit la promenade du « Tonneur H dans sa création comme un
grand chef Indien, il est accompagné de son chien; mais il s'en va à
grands pas, à si grands pas, que son chien a peine à le suivre, et que
son maître doitl'encourager; et il voit « Les plantes ont poussé, les
rochers ont grandi, les vallées s'abaissent, les montagnes s'élèvent.
tout vit, tout est beau. le pays était bon. Va vite, mon chien! ))
Au retour, les animaux, les ours, les oiseaux, les cerfs se sont mul-
tipliés, l'herbe a grandi, l'eau est bonne. ils en boivent un peu et
se remettent en route. Vite, mon chien, nous arrivons vois, c'est
tout près. » En ce style familier semble passer un grand souffle il
évoque les larges espaces, les tempêtes sur la mer ou dans les hautes
futaies, une vision qui rappelle le C~~M~ de la chapelle Sixtine,
ou. le Iahvé de la Genèse'
Z?<~< aime /'A<7~/K~, et- lui a donné la création « Le Ciel (l'Être
suprême) est heureux simplement parce que l'homme existe.»
(Tsimshian, p. 38o) « Si A~</<?~M~A a créé, disent les Maidu
(p. J2~), c'est pour nourrir les hommes n, « c'est &ï~/ qui donne
aux hommes leurs aliments, en se jouant dans l'univers )) j « ce
rocher, dit le Shamane à ses initiés de la tribu des Yuki (p. 67), ne
vint pas ici de lui-même, cet arbre ne se tient pas ici par lui-même
il y a quelqu'un qui a fait tout cela, et qui nous présente tout. »
(~)
4. Il est seul o (p. 38), disent les Wiyot. Les Lenape commencent
«
ainsi le récit de la création
Au début, en ce lieu, de tout temps, au-dessus de la terre.
Sur la terre, un nuage était étendu, et là était le Grand Esprit.
Au début, à jamais, perdu dans l'espace, partout, était le Grand
[Esprit. (p. 417).
5. Dans le même récit
Alors le vent souffla violent, il fit clair,
et les eaux coulèrent, largement, puissamment,
et des groupes d'îles s'élevèrent, toutes fraîches,
et elles restèrent là. (ibid.)
Il est le J/ la vie et de la mort ~Mï, « la puissance du ciel
lumineux », donne la force à tout être. il décide la mort de ceux
qui doivent mourir » (Haida, p. 38y), il est « la Force des forces »
(Mascoutens, p. 5t8). Krœber raconte qu'un vieillard, chez les
<:
Gros-Ventres », lui disait « Je pense que l'Homme Blanc d'en-
haut (t'Être suprême) m'a pris en pitié, qu'il m'a permis de vivre si
longtemps » (p. 672). Les Maidu (Amérique du Nord-Est) racon-
tent que le Créateur avait permis aux hommes de rajeunir, quand
ils vieillissaient, en se plongeant dans une certaine mer (p. 128); les
Wiyot pensent qu'il lui suffisait d' éternuer pour rajeunir
f< M

l'homme (p. 37).


II. – ~c/MMf, lui <MM/, a un esprit. et le corps semble n'être
<(

que le vêtement de cet esprit, c'est pourquoi les hommes doivent


prendre soin de leur esprit, afin de pouvoir atteindre le ciel et être
admis dans la maison de GM~M~a'c~, car il nous a donné de
passer quelque temps sur terre. et, quand l'heure sera venue, nous
nous dirigerons vers lui. )) (Lenape, p. 42~ et suiv.).
Qu'est donc cet esprit ? Voici la traditiondes Halakwulup, dans la
Terre de Feu «C'est quelque chose comme l'air. qui pénètre le
corps. a Créé par ~W<M, il existait avant d'animer le corps, « au delà
des étoiles a; l'âme, créée pour <M~M corps, vient l'animer quand
il est développé, et à la mort, s'en retourne facilement, puisqu'elle
est comme de l'air vers Ac/<M, pour lui rendre ses comptes (p. 9~2
et suiv.). Car l'Être suprême est le Législateur de la morale, pour
beaucoup de tribus (par exemple, les Patwin, p. 258; les Tsimshian,
p. 380, les Lenape, p. 4.17, 448; les Selk'nam, p. 864, les Yamana,
p. 93o, les Halakwulup, p. p~s.). Il récompense et il punit:
« ~c~jw~e~ dit aux hommes que, s'ils étaient bons, ils seraient
emmenés après leur mort, par le sentier droit, qui est lumineux, au
pays des esprits s'ils étaient mauvais, ils seraient emportés par le
sentier gauclie, vers les ténèbres » (Maidu, p. 38i et suiv.). Ses com-
mandements ne sont pas de vagues exhortations à bien faire, ils sont
précis et concrets respect et amour de Dieu et du prochain (cf. le
discours annuel chez les Lenape, p. 43i H Ce que vous faites pour
les malheureux (estropiés, aveugles) sera sûrement récompensé »
et chez les Patwin, p. 38o Dieu « aime ceux qui ont pitié des
pauvres s), pureté, victoire sur les passions de la chair; il veut que
ses commandements « soient observés de génération en génération.
comme s'il était lui-même présent )) (Wiyot, p. 38 et suiv. ); il écoute,
il voit celui qui fait le mal « Celui d'en-haut est toujours là, tout
près. ne t'amuse pas avec la femme d'un autre. il est tout près,
il te voit » (Selk'nam, p. 894).
Le paradis, c'est habiter près de tui, « en un pays où tout est plus
beau qu'ici, où tout est nouveau, tout est agréable la lumière qui y
brille est bien plus lumineuse que notre soleil. Tous les hommes y
auront le même âge; les malades (blessés, estropiés, aveugles)
paraîtront aussi sains que les autres, car c'est lachair qui est endom-
magée, l'esprit reste indemne » (Lenape, p.43i). Quantà l'enfer, les
croyances sont moins précises, ceux que l'on interroge avouent leur
ignorance; certaines tribus Fuégiennes croient que les malheurs de
cette vie, la mort prématurée. sont la punition des péchés.
III. Leur attitude religieuse. « Quand je parle de ces choses
(de Dieu et de l'âme), dit à Curtin un des Wintun les plus intelli-
gents qu'il ait rencontrés, je suis rempli de crainte, j'éprouve une
sorte de frisson. )) (p. 77). La conversation du P. Gusinde avec
quelques Indiens, dans la hutte du vieux ?'~wMM~, chez les Selk'nam,
tribu de la Terre de Feu, laisse aussi cette impression de crainte
mystérieuse « Nous restâmes longtemps à l'écouter, dans un silence
plein de respect; pour laisser pénétrer les sentences, chacun se
recueillait de temps à autre, on entendait un profond soupir. on
parlait de 7'<~MM~ )) (p. 897). Ce n'est pas l'inquiétude, la terreur,
'l'effroi que provoquerait le récit de mvthes épouvantables. c'est
le sentiment intime qu'éprouvent les enfants quand ils entendent
parler de l'aleul, ou quand ils écoutent sa voix. « Le Grand Esprit
est le seul que nous sentions en nous quand nous faisons un acte
bon », dit un Mascoutens, « nous sentons qu'il est vraiment
grand. on n'a pas le droit de se jouer de Dieu ou de ses paroles
on doit le respecter, lui, et ce qu'il nous adonné M (pp. SiS.Siç). Ils
sentent qu'ils sont protégés, aimés par lui « II est bon, l'arc-en-ciel
est le symbole de son amour l'amour du Grand-Esprit pour nous
Vous serez toujours aimés, si vous vivez dans la justice, car le Grand
Esprit. est le seul qui vienne nous secourir » (ibid.).
Ils sont heureux quand ils sentent cette présence de Dieu en eux,
autour d'eux un vieillard Haida demande « Que la Puissance du
ciel fasse régner la paix sur moi, qu'il ne permette pas que je sois
triste » (p. 387). Et si nous allons au milieu des Arapaho, assem-
blés pour la prière solennelle à <f mon Père, notre Père », nous
entendons « Nous sommes assis ici-bas avec un esprit humble,
un pauvre cœur, et nous invoquons ta tendre miséricorde. Mon
Père, viens donc, et reste avec nous. Donne-nous de nous aimer
davantage les uns les autres donne-nous toutes les bénédictions
spirituelles et corporelles. » Puis, la prière s'élève encore: « Que
nos pensées montent au ciel, le siège de la sainteté »Ne croirait-on
pas assister à un chant de notre liturgie, tissé de prières bibliques:
/K ~M~M ~w7//<!i'M et M tMM~M <'<7M~ Ut mentes nostras ad <'<i?~-
/M desideria << ? (p. 755 et suiv.).
Si les Lenape adressent les cérémonies de leur culte à des dieux
inférieurs, s'ils croient que le Créateur, habitant au douzième ciel,
il faut douze appels pour l'atteindre, ils le prient cependant, et
souvent, ils le remercient de ses bienfaits (pp. 413 446 et suiv.).
Vers le milieu d'octobre, ils se réunissent « pour remercier Dieu de
ses bienfaits. et accomplir leurs cérémonies en pleine foi ».
Mais c'estchez les Fuégiens, en particulier chez les Setk'namettes
amana, – les plus misérables des hommes, que l'on trouve les
plus belles prières. Sans doute ils se plaignent quand un malheur
les frappe, et « ils voudraient avoir une entrevue avec Temaukl M,
pour lui demander des explications (p. 807) mais, le plus sou-
vent, ces plaintes sont tendres, affectueuses, pressantes, et ils
regrettent leurs mouvements de colère. Les'PP. Gusinde et Koppers
ont recueilli environ soixante prières des Yamana: plainte, demande,
action de grâces. et les plus nombreuses sont celles qui remer-
cient Dieu, et lui disent leur bonheur « d'être avec lui )) (p. 928 et
suiv.) «Haa été bon pour nous, mon Père n– « Que je suis con-

tent, que nous sommes heureux d'être a.ver mon Père )) <f Merci,
mon Père H – Les Hatakwutup n'ont ni prière de demande, ni
sacrifices mais cela ne veut pas dire, comme l'ont cru d'anciens
explorateurs, qu'ils n'ont pas de religion; au contraire, assure le
R. P. Schmidt « C'est qu'ils ont confiance en la bonté de Dieu,
qui sait ce dont ils ont besoin », et ils le remercient de ce qu'il a
bien voulu leur donner (p. 99~).
Nous n'avons pu dire tout ce que nous aurions voulu par exem-
ple, nous n'avons pas noté certaines traditions péché originel,
déluge. ni certaines institutions, très importantes cérémonies
d'initiation, associations, danses religieuses. Il ne faudrait pas
s'imaginer non plus que chacune de ces tribus ait toutes ces
croyances il. est des peuplades qui sont plus favorisées que les
autres, et souvent, les plus déshéritées sont les plus religieuses.
Mais comment ne pas remercier le R. P. Schmidt de nous avoir
révélé un monde d'âmes ? Au lieu d'avoir assisté à une discussion
scientifique », nous avons vu vivre ces non-civilisés que l'on voulait
t<

nous présenter comme des êtres inférieurs, la honte de l'humanité 1

Et puisque ces peuplades s'éteignent, que bientôt elles ne seront


plus. il était temps de recueillir leur témoignage et d'apprendre
d'elles ce que nous ne saurons jamais assez que l'homme a besoin
de Dieu.
Florennes (Belgique). GABRIEL HORN.
BULLETIN D'HISTOIRE DES RELIGIONS

I. Introductions générâtes, manuels, livres de textes. II. Religions


des non-civilisés. III. Religions des civilisés
I. Introductions générales: [. H. PINARD DE LA BOULLAYE, S. J.,
professeur d'Histoire des Religions à l'Université grégorienne, l'~M~f
comparée des Religions, 3e édit., revue et augmentée. Paris, G. Beau-
chesne, 1929. T. I..S~M histoire dans le MCK~~ occidental, xvi-586 pp.,
66 francs. T. II. Ses méthodes, xi-5/3 pp. 2. WuRM, ~aM~Mc/z der
~?~<~tOMj~Mc/e/ in durchgreifender Neubearbeitung von Alfred
BHJM-ERNST, Calmer Vereinsbuchhandlung. Stuttgart, 1929. 647 pp.,
in-8. nmarks.–3. Théodore RoBlxsoN, professeur à l'Universttê de
Cardiff, /M~c~MC~CM à l'histoire des religions, la religion primitive,
l'animisme, le Monothéisme, l'Islamisme, le Christianisme, trad.
de l'anglais par G. Roth, agr. de l'Univ. Paris, Payot, 240 pp.,
20 francs.–4. Kurt LATTE, prof. Univ. Basel, Die ~?~M~?'7?fM<
und der ~yKCf~~MMM~ der Kaiserzeit, 1927. Tubingen, Mohr, in-8,
Vt-94 pp., prix 4 m. 3o; en souscription, 3,9o. 5. Erich SCHMITT,
Privatdozent in Berlin, Die CA/~MC~, 192~. 3o pp.,4m. 80,en sousc.,
4,30. 6. Walter SCHCDRING, prof. Hamburg, Die /<:tK~ 1927. 33 pp.,
i mk. So; en sousc., i mk. 60. 7. Richard THURNWALD, prof. Univ.
Berlin, Die ~t~gc~o~~MC~ ~M~r~~M und ~M~vcfttM~M, I92/. 48 pp.,
2 mk. 20; en sousc., 2 marks. S. K. F. GELDt~ER, prof. Univ. Marburg.
~~M?KM~MK~~?'t!/<M<!7!<~MK~,t928. IX-~6, 8 marks;en sousc.,7 mk.zo.–
9. Hermann KEES, prof. Univ. Gôttingen, ~~y~~M, 1928. Vin-5~ pp.,
2 mk. 80; en sousc., 2 mk. 40. io. Franz Rolf SCHROEDER. prof. Univ.
Wurzourg, Z)<<'G~;?MKCK, 1929. Vï-77 pp., 3 mk. 80; en~ousc., 3,40.-
n. Wolfgang KRAUSE, prof. Univ. Konigsberg, Die Kellen, <929. VI-
46 pp., 2 mk. 50; en sousc., 2,20.
II. Religions des MOK-c!'z'!7~f~: 12. Raoul ALLIER, prof. honoraire de
l'Univ. de Paris, Les non-civilisés et MO!M, différence essentielle ou
identité foncière? t92~. Paris, Payot, 3:7 pp., 25 francs. i3. Olivier
LEROY, docteur ès sciences politiques et économiques, La Raison ~f-
Mt~t~ essai deréfutationdu prélogisme, 1927. Paris, Geuthner,3t6 pp.,
23 illustrat.,dont 5 planches hors texte. 14. Mgr LE Roy, C. S. Sp.,
Les Pygmées, Négrilles d'Afrique et Negritos d'Asie. Paris, Beau-
chesne, 1929. Nouv. édit., cartes, photogr. et dessins de l'auteur. Prix:
20 francs. t5. R. P. M. BRIAULT, C. S. Sp., ancien missionnaire au
Gabon, Polythéisme et /e(«'A<ï~tg, Bloud et Gay, 1929. !2 francs.
t6. Henri A. JUNOD, The Lite of a S'OM<A ~eaM Tribe. 2 in-8. Lon-
don, Macmillan, fo~y. 2° édit.. revue et augmentée, une carte et nom-
breuses illustrat., prix 5o sh. – ly. P. DoemzHOFFER, S. J., Auf verlo-
renen Posien ~<~M ~~<~OK~M, nach den original Ausgabe bearbeitet
von prof. Dr Walter von HauS. Leipzig, Brockhaus, ~28. i58 pp.
t8. Wilhelm TEUDT, (7cr~<aM!~c~eM ~<~MMef, Eugen Diederichs
Verlag, lena, tg2f). 46 fig., 3 cartes. 6 marks.
III. Religions ~Mc:z;cy: jg. \VaIter Otto, Die Gotter G~t'~f/t~M-
lands, Verlag von Friedrich Cohen in Bonn, 1929. !2 marks. 20.
Victor MAGNIEN, prof. à l'Univ. de Toulouse, Les Mystères t~M~M,
leurs origines, le rituel de leurs initiations. 6 fig. dans le texte. Paris,
Payot, K)2t). 224 pp. 25 francs. 2t. REITZENTEIN, /?~M<~MeA~K
Mysterienreligionen, nach ihren Grundgedanken und Wirkungen,
dritte erweiterte und umgearbeitete Auflage. Leipzig, 102~. Verlag von
B. Teubner. vui-438 pp.,2 photograv. Prix relié, 16 marks. 32.
Edwyn BEVAM, StOlciens et Sceptiques, trad. de Laura Baudelot.
Paris, Soc. d'éd. les Belles Lettres, 1927. iS~. pp. -23. Dr P. J. KoETS,
ÀE~3x[[<.o~,a contribution to the knowledge of the religious termi-
nologyin Greek,J.Muusses,Ptirmerend,Hollande, ttopp.2NorinsSo.
24. Aug. BILL, La morale et la loi ~<!M~ la ~A~û~o~A~ antique. (Études
d'histoire et de philosophie religieuses, publiées par la Faculté pro-
testante de l'Université de Strasbourg, n° 18.) Paris, Alcan, tQzS.
3o! pp. 35 francs. 25. Georges SCHURHAMMER, S. J., Die Disputa-
tionen der P. Cosme de Torres, .S\ J., M~ den Bzddhisten <M Yama-
guchi im /a&)'~ 7~j. Tokyo, !92o, Verlag der Asia Major, Leipzig.
1 I4 pages. 5 Rentenm.

I. Introductions générales, manuels, livres de textes


1. L'Étude comparée des ~i!oKï,du R. Père H. Pinard de la Boul-
laye, est arrivée à sa troisième édition. Nous ne nous permettrons
pas d'analyser ce livre que les lecteurs des Recherches connaissent
certainement. Cette nouvelle édition s'est enrichie de plusieurs addi-
tions que l'auteur énumère à la page xi du tome 1~. Nous dirons
un mot des plus importantes
i. Thèse patristique de la « condescendance )) (suYxxTKêaTt!)
? 269-278; pp. 552-5yi~. « Voici le problème en termes abstraits
si l'Absolu de quelque manière entre dans ]a trame des faits con-

i. Dans le numéro des Recherches de mai-septembre Jp~p, ~py-


2~0, l'auteur étudiait déjà. « Les infiltrations paiennes dans l'Am-
cienne Loi », d'après les Pètes de l'Église, et la théorie de
descendance ».
la
con-
tingents, doit-il révéler sa présence par une intransigeance rigide,
ou par une condescendance presque indéfinie, ou encore par un
juste tempérament de rigidité et de miséricorde?. » (p. 553).
C'est saint Justin qui, le premier, propose une réponse dans le
Dialogue avec Tryphon, à propos de la loi mosaique; s'il n'emploie
pas le mot de « condescendance », il affirme la thèse Dieu, dans
la religion juive, « a consacré certains rites dans le goût des reli-
gions ethniques », par pure bonté, pour empêcher son peuple de
passer au polythéisme. Saint Irénée, Tertullien, Clément d'Alexan-
drie, Tatien ont repris la même thèse pour Origène, l' « économie »
divine de l'incarnation est le type de la « condescendance H saint
Athanase, saint Cyrille de Jérusalem, Eusèbe, Diodore de Tarse,
Théodore de Mopsueste, les Pères cappadociens, saint Jean Chr\-
sostôme. en Occident, saint Ambroise et saint Augustin ont déve-
loppé et précisé la même doctrine; elle a peu évolué, mais elle s'est
adaptée à ceux à qui elle s'adressait, chrétiens, juifs ou paiens
affirmant toujours, en même temps que la transcendance de Dieu,
son indulgence paternelle sans jamais se contredire ni s'avilir, il
a compris la faiblesse humaine, il lui a permis tout ce qu'il pouvait
lui permettre sans déroger à ses droits souverains.
2. Après avoir étudié les méthodes comparative, historique,
anthropologique (ancienne et nouvelle), psychologique, l'auteur
expose en cette nouvelle édition la méthode sociologique c'est le
chapitre vin (§§ 535-588, pp. 387-488). Quels sont, quels furent,
quelles doivent être les rapports entre la société et la religion ? Pour
résoudre ce problème, il faut se servir à la fois de l'A?.f<<w~, de la
psychologie (ethnique, grégaire, communautaire), enfin de la
M~A~ecoM~a~a~e (étude des rapports entre les sociétés profanes
et les religions, causes qui commandent ces rapports, réactions qu'ils
provoquent); l'histoire permettra d'étudier l'évolution religieuse
dans les différents stades des sociétés, suivant qu'elles sont ou très
primitives (proches du type familial), ou plus évoluées (du type tri-
bal), ou plus hiérarchisées, ou enfin ~<M<<fM. dans ces divers
types de religions, quel rôle est attribué à l'autorité? Enfin, la phi-
losophie jugera de l'utilité des religions dans la société, et de l'utilité
des différentes formes sociales adoptées par les religions, dans
quelle mesure l'autorité peut se concilier avec l'autonomie indivi-
duelle, ou doit se la soumettre.
De même que le chapitre sur la Psychologie religieuse, dont le
R. Père de Grandmaison disait, en 1926, qu'il était « un cours
presque complet. de psychologie religieuse » (~M~t. 188, p. 740),
ce nouveau chapitre est un cours de sociologie il permet de déter-
miner et d'apprécier la valeur sociale du besoin religieux dans la
marche des civilisations, de comprendre comment et pourquoi les
problèmes spirituels et religieux dominent leur histoire, comment
« au fond des questions économiques, à plus forte raison au fond
des questions sociales, on découvrira la question religieuse ))
(p. 487).
2. M. Blum-Ernst, directeur de l'Institut évangélique à
Schiers, réédite le /<MM~ ~'AM~ des religions de Wurm.
La « Science des religions a, dit-il dans son Avant-propos (p. 6),
à mesure que les peuples se mêlent davantage, devient de plus en
plus nécessaire, et il souhaite qu'elle hâte l'avènement du règne de
Dieu dans les âmes.
L'ouvrage, comme celui de Wurm, est divisé en trois parties i)
religions des peuples primitifs (Afrique, Asie, Amérique, Australie
et Océanie) 2) religions nationales Proche-Orient et Égypte,
Chine et Japon, religions ariennes en Asie (Indous, Brahmes,
Parsis.), en Europe (Grecs, Romains, Celtes, Germains.) enfin,
3) religions « universelles »: Bouddhisme, Islam. Comme le Ma-
nuel de Chantepie de la Saussaye, l'auteur n'étudie pas les religions
chrétiennes il suppose que ses lecteurs les connaissent assez
d'ailleurs, « les religions paiennes ne supporteraient pas la com-
paraison », car, bien qu'elles aient chacune leur part de vérité, « la
foi chrétienne s'oppose au paganisme comme la vérité absolue o à
l'erreur (p. i3).
L'auteur a passé de longues années dans les Indes, et il étudie la
philosophie et les religions hindoues avec une particulière compé-
tence. Son exposé des religions « primitives est peut-être moins
satisfaisant il ne tient pas compte (du moins ne semble-t-il pas les
connaître) des derniers travaux de l'école historico-culturelie,
d'Andrew Lang, du R. P. Schmidt et des ethnologues américains~
et le « primitifsemble se confondre pour lui avec le « sauvage H.
Cependant, ses conclusions sur la religion primitive sont les mêmes
que celles de ces auteurs.
Par exemple, il remarque qu' « en beaucoup de tribus nègres, on
est surpris par l'élévation, la pureté, la spiritualité de l'idée de
Dieu » (p. 59), il est frappé de la spontanéité de leur prière, de leur
recours à l'Etre suprême dans la détresse il se plaît à citer leurs
tournures de langage et leurs proverbes, et voici sa conclusion
« Pour la plupart des tribus nègres, l'Être suprême estincréé, éternel,

z. Ou même des ouvrages français. (sauf Raoul ALLIER, cité p. 63o,


et quelques autres, très rares).
omniscient, partout présent, plein de sagesse et débouté. Seigneur
de la vie et de la mort. » (p. 5f)).
Dans l'Insulinde, il rapporte les proverbes des Batak, à Sumatra c

« Ce que Debata (l'Être suprême) veut, ce qu'il a fait, l'homme ne


doit pas le changer ))~ « .CMa~ est un juste juge, il regarde les vic-
times de l'injustice »,- et cette prière des Dajak, à Bornéo « 0 Z~/M-
tara, viens à notre secours! M – car ils savent qu'ils sont « les enfants
de sa puissance », qu'il aime les hommes et punit le crime, qu' « il
nedortpah, qu'il entend toutes leurs paroles » (pp. pu 97). Si ces
peuples sont dégénérés, s'ils sont terrifiés par des institutions ma-
giques, obscures et immorales,- certains débris de leurs croyances
témoignent de leur antique foi en la bonté du « Père », en sa puis-
sance qui pénètre ie monder – l'idée de Dieu chez les Australiens
lui paraît plus pure que chez d'autres primitifs: « C'est un Père, sa
nature est toute céleste, et la mythologie n'a pas altéré leur croyance
en un seul Dieu, Maître du Ciel, etc. )) (p. i3i). Et voici comment
s'achève toute l'étude sur les primitifs » l'auteur n'ignore pas
<(

leurs faiblesses et leurs hontes, mais il ne peut méconnaître la


pureté de leur foi « Partout, nous avons trouvé la foi en un Dieu
Père (Allvater, C~<z/~) qu'ils se représentent comme une personne,
créateur du monde. un Dieu bon, bienfaisant, et qui a droit à la
reconnaissance des hommes. »

Cette belle œuvre, qui n'a pas voulu être une Apologétique, mais
qui a seulement voulu vulgariser quelques notions d'histoire des
religions (p. i.S-14); s'achève, après une étude sur l'Islam et sa mys-
tique, par un appel vibrant à l'apostolat <( Le Christ conquerra le
monde de l'Islam, comme il a conquis l'âme indienne: car il est le
Salut des peuples, et les peuples ne seront sauvés que par la foi en
son nom. » p. 638).

3. Le titre du livre de M. Théodore Robinson, ses sous-titres


et le tableau de la page 12 ne laissent aucun doute l'auteur croit
à l'évolution des religions; toutes sont parties d'un fondement que
l'on ne peut préciser, mais qui est à la fois religion, superstition,
magie, sorcellerie. du « divin », que les « primitifs )) craignent ou
qu'ils essaient de se concilier. Bientôt, ils en viennent à concevoir
ce « divin )) comme une sorte d'âme qui se cache dans toute la
nature c'est l'animisme. L'animisme se divise bientôt en totémisme,
fétichisme, « polydémonisme )) ce dernier serait déjà un essai de
détermination dans ce bloc amorphe le « divin » se morcelle en
« génies » qui, peu à peu, passent au rangde « dieux »; alors la
religion se partage en deux courants l'un s'attache au culte de la
nature, et nous avons les différents polythéismes indo-européens
(teutonique, celtique, grec, persan, indien); l'autre se transforme en
« monolâtrie x locale ou tribale chaque village, chaque tribu élit
son protecteur, qu'elle adore seul, en excluant ou en tolérant les
autres dieux ainsi seraient nées les religions assyrienne et israélite
et, de cette dernière, le christianisme et l'islamisme.
Ce tableau semble très clair; malheureusement, il est factice, et
l'auteur ne l'explique pas clairement c'est que la réalité est sans
doute plus complexe et ne se résigne pas à entrer dans des cadres
aussi simples. Il faudrait que les formes supérieures de la religion"3
fussent toujours nées de ses formes inférieures le christianisme
serait né de l'animisme, en passant par la « monolâtrie » tribale et le
« polydémonisme )). Les faits qui contredisent la théorie sont négli-
geables si l'on objecte, par exemple, qu'il existe un monothéisme
très pur chez des tribus primitives, l'auteur répondra d'abord que
la civilisation des Australiens, des Fuégiens, des Pygmées. « est
certainement fort loin d'être primitive » (p. 39); ensuite, que la
croyance en un monothéisme-primitif, « bien qu'elle ait eu récem-
ment l'appui d'historiens ayant étudié (sic) les religions d'une
manière scientifique, parait inconciliable avec ce que nous savons
du développement des religions pendant la période historique »
(p. 4.3). On devine la pensée de l'auteur on a pu trouver des traces
d'un monothéisme primitif, sans doute; mais cette conclusion ne doit
pas être vraie, car elle contredit ma théorie. Ailleurs, le ton est
moins afSrmatif « Nous avons vu comment CM peut faire remonter
toutes les religions connues à une phase animiste, d'où elles évoluent
K~M~M~ vers le polythéisme, en passant ~/CM par l'intermé-
diaire du polydémonisme » (p. 148). Mais on devine ce qui pour
l'auteur est normal et naturel, comment les choses doivent se
passer « Les phénomènes naturels ne suggèrent pas, à la plupart
des esprits scientifiques, l'idée d'une divinité suprême à l'origine du
monde. Tout, au contraire, tend dans la direction opposée n (p. 44).
Les Australiens et les Fuégiens ne sont pas des esprits « scienti-
nques H c'est leur grand malheur, pense M. Robinson

3. Queltes sont ces « formes supérieures H? Parfois, un panthéisme


idéaliste, qui n'admet pas de divinité personnelle, comme le Boud-
dhisme primitif; plus souvent, c'est un christianisme épuré de tout
symbole. Cf., par exemple, p. 172, !~3, où nous apprenons comment,
après Josias, la religion juive est devenue personnelle, après avoir été
seulement « communautaire »; les Juifs auraient commencé, alors seu-
lement, à avoir le « sens intime de Dieu )) I
Ces citations permettent de deviner quelle sorte de « phylogénie ))
l'auteur croit découvrir dans l'histoire des religions; il est fidèle à la
méthode de Frazer et de Tylor, car ce sont les seuls auteurs, ou à
peu près. qui semblent compter à ses yeux~.

4. Dans leurs numéros d'octobre 1926 (p. 448 sqq.), et de février

du ~M~c~f.M~~Z/'c~M Z.
1029 (pp. 147-148), les 7?f~~f~~ analysaient les premiers fascicules
de A. Bertholet, et rendaient à
cette collection un hommage qu'elle mérite en un petit volume, un
spécialiste réunit les textes les plus importants qui concernent les
religions anciennes et modernes; après la religion que fonda
Zoroastre, celle des indigènes d'Amérique et celle des Grecs, voici
qu'apparaissent, depuis 1927, celle des Romains, des Chinois, des
Indiens Jainas, des indigènes de l'Australie et de l'Océanie (Sud-
seeinseln), Je Védisme et le Brahmanisme, les cultes égyptiens, ger-
mains et celtes. Ne pouvant analyser en détail ces ouvrages, on
nous permettra de consacrer à chacun une courte notice.
Dans le recueil de M. K. Latte sur la religion des Romains, les
textes de l'époque impériale tiennent une grande place,–à peu près
la moitié de l'ouvrage; – la religion antiquey apparaît bien ce qu'eite
est une parente pauvre, qui ne subsiste que grâce aux emprunts
que lui consentent les religions étrangères, les cultes grecs d'abord,
puis les mythologies égyptiennes, thraces, perses, gnostiques. souss
ces oripeaux, qu'est devenue la religion primitive des paysans du
Latium? Ces documents montrent bien qu'elle disparaissait, malgré
les efforts de Symmaque et de Julien l'Apostat.

5. – M. E. Schmitt, après avoir cité les formules et les céré-


monies chinoises se rapportant au culte de la Nature et des ancêtres,
donne de longs passages du Z«M-~< (morale de Confucius) et de la
doctrine de Meng tze sur l'amour des hommes et la justice; certains
sont assez élevés, par exemple, celui-ci « Celui qui possède l'amour
de son prochain, s'i! agit conformément à cet amour, est capable
d'atteindre ie plus haut point (de la perfection) »); ces beaux prin-

4. La traduction, en général, est correcte. Quelques distractions


pourtant par exemple, p. 40 « .Quand nous avons à faire à des
survivances. n;p.48 .Alors, il (l'enfant) joue avec (ses pieds, proba-
blement). « .Que les prophètes se soient rendus compte des consé-
quences. »; p. t86 ~$. « Tout le but de la pensée musulmane,
s'agissant de Dieu », etc.
cipes, ni le taoïsme ni le bouddhisme n'ont jamais pu leur donner
une couleur religieuse.
6. L'ascèse des Indiens Jainas, que M. Schubring nous permet
d'entrevoir, promet à ceux qui suivent le sentier tracé par le moine
divinisé Mahavira de les libérer de la chaîne des nécessités (du
Karman), et de les introduire dans le pays des Libérés, des Parfaits,
où ils n'auront plus aucun désir.
7. M. R. Thurnwald distingue, parmi les peuples de l'Océanie,
trois groupes dont l'intelligence, la culture, les croyances sont très
diSerentes les Australiens, les Papous-Mélanésiens, les Polyné-
siens-Micronésiens. Pour décrire leurs religions, l'auteur se sert des
ouvrages de Strehlow, Keysser, Wirz, Rivers, Fox et Drew.
Malheureusement, il ne semble pas connaître l'étude du R. P. W.
Schmidt dans le premier volume de Der Ursprung der Gottesidee
(2' édition, 1926, pp. 334 483), sur la religion des peuples du sud-est
de l'Australie. M. Thurnwald y aurait vu que ces tribus n'ignorent
pas l'Être suprême Bundjil, pour la tribu Victoria, Mungan-nyaue
chez les Kurnai, Nurrundere chez les Narrinyai. et combien
d'autres, dont il ne parle pas. Par contre, il nous donne d'abondants
renseignements sur le fétichisme et la magie, sur le Shamanisme et
les croyances superstitieuses au mana et aux ~~M.
8. Le Panthéon innombrable du Védisme et du Brahmanisme
nous apparaît dans l'œuvre de M. Geldner Indra, le dieu des
dieux, Marut, dieu des tempêtes; Parjanya, dieu des pluies, Agni
surtout, le dieu du feu; Prajapati, dans le Tandyabrahmana, apparaît
comme l'origine première de toute création « Prajapati, au commen-
cement, était seul dans le monde. Il ne possédait que la Parole. La
Parole était sa compagne. Il pensa Je veux envoyer loin de moi
cette Parole; elle se déploiera dans l'Univers. It envoya la Parole
loin de lui elle s'en alla, elle se déploya dans le Tout. » (p. 99)~-
9. Chacun des centres religieux d'Égypte: Héliopolis, Hermo-
polis, Thèbes, Memphis, Ëtéphantine, a eu non seulement ses
dieux particuliers, mais aussi sa théologie et sa cosmogonie; le flori-
lège de M. Kees permet d'admirer, en même temps que leur foi
intense, les prières simples et confiantes qu'adressaient à leur dieu
les pharaons et les prêtres, les architectes et les ouvriers de ces
temples séculaires.

5. Le rôle de la « Parole n évoque le « Logos n de Philon et de


quelques Pères platonisants.
10. Nous n'avons pas beaucoup de documents authentiques
sur les antiques croyances des Germains le plus souvent, nous
sommes obligés de nous en tenirà ce qu'en disent les écrivains clas-
siques, grecs ou latins. M. Schroeder estime surtout le témoignage
de Tacite, qu'il cite largement. Il se sert aussi de poèmes danois et
islandais, des récits des Eddas et des Sagas.
11. La religion des Celtes est moins connue encore le chris-
tianisme, qui s'est répandu plus rapidement parmi ces peuples, y a
aussi exercé une influence plus radicale. César, dit M. Krause, est
le seul témoin digne de confiance il n'affirme et ne décrit que ce
dont il est sûr, ce qu'il a pu voir de ses yeux. Si l'on voulait se passer
de lui, il resterait à interpréter des monuments et quelques inscrip-
tions travail fort difficile. Quant aux documents proprement litté-
raires, comme ils ne remontent pas plus haut qu'au douzième siècle
de notre ère, ils ne peuvent être d'une grande utilité.

II. – Religions des non-civilisés


12. – Leproblème
d'un grave
livre de M. R. Allier, paru en 1927, nous met en face
les hommes sont-ils tous de même nature?
Peuvent-ils, d'un pôle du monde à l'autre, se comprendre et s'aimer?
Ou bien les différences qui les séparent sont-elles irréductibles, et
y a-t-il deux humanités l'une destinée à servir l'autre, un monde
d'esclaves et un monde de maîtres? S'il est possible de trouver une
réponse « scientifique » à cette question, elle doit intéresser tous
ceux qui pensent que, étant hommes, rien d'humain ne leur doit être
étranger.
En 1926, le R. P. Pinard de la Boullaye, en rendant compte, ici
même, d'un ouvrage de M. R. A. (la .P~'e~~g~ la conversion ~s
les peuples non-civilisés, Payot, 1025), jugeait qu'il était « une contri-
bution de tout premier ordre à la psychologie religieuse et à l'ethno-
logie générale )) (p. 474); le livre que nous analysons aujourd'hui
en nous excusant de notre retard mériterait de sa part de sem-
blables éloges.

Au dix-huitième siècle, les « philosophes )), Voltaire, Buffon,


Rousseau, étaient persuadés que les peuplades d'Amérique et
d'Océanie, à l'abri de notre civilisation corruptrice, avaient conservé
l'état de nature primitive, qu'ils étaient bons et heureux, que nous
devrions, pour retrouver le bonheur perdu, nous mettre à leur école.
Au dix neuvièine siècle, si Auguste Comte croyait encore à l'unité
de l'espèce humaine, si, après lui, l'école anthropologique anglaise
ne doutait pas de l'identité de l'esprit humain, l'école sociologique
moderne, dont M. Lévy-Bruhl s'est fait l'interprète, soutient la
thèse de l' « hëtërogénéité radicale de la mentalité civilisée et de la
mentalité non civilisée ». Il la soutient, non pas comme une hypo-
thèse de travail, mais comme une doctrine arrêtée, dont il croit
trouver la preuve dans les relations des explorateurs et des mission-
naires tous s'entendent pour accuser le non-civilisé d'une inapti-
tude déconcertante à l'attention, au raisonnement logique; à la
pensée abstraite. D'où vient ce défaut? Les sauvages ont-ils bien une
intelligence humaine? Sont-ils des hommes?
Leur croyance à la magie semble avoir été l'origine de leur infério-
rité. ( Ce n'est pas ta seule croyance du non-civilisé n, il a des
notions sur la vie, sur la mort, sur le devoir et la faute. « mais il
n'y a pas une de ces notions qui ne soit innuencée par la croyance
à la magie, sous-jacente à tout ce qui se passe dans l'esprit du non-
civilisé » (p. 38). Or, cette croyance est cause à la fois d'un « arrêt
de l'intelligence » (ch. n) et d'une « désagrégation morale H (ch. III)
arrêt de l'intelligence j s'il existe chez les sauvages, à côté du recours
à la magie, une certaine technique rationnelle, s'ils savent composer
de mortels poisons pour leurs ftëches, fabriquer avec beaucoup
d'habileté des filets et des canots. le succès de leur chasse et de
leur pêche ne vient pas, croient-ils, de leur science, mais d'une vertu
mystérieuse, d'un « mana » qu'ils ont invoqué et auquel ils attribuent
une force invincible. Cette croyance est stérile; elle n'aide à
f<

découvrir aucune qualité réeUe » (p. ~5-~j.6); elle est nuisible, car elle
empêche d'améliorer ce qui a été découvert, et si elle fortifie la con-
fiance en ce qu'on a fait par des moyens rationnels, elle la dénature,
ou encore, elle asservit les individus et les tribus à « ce qu'ont fait
les anciens »; par exemple « Un sentier a des puissances secrètes.
Aussi longtemps que l'expérience n'est pas fâcheuse, on conserve le
sentier qu'arriverait-il avec un chemin nouveau? » Quand il s'agit
de découvrir un coupable, on préfère aux enquêtes judiciaires trop
longues et trop compliquées, le procédé de l'ordalie il est
hasardeux et risque d'être injuste, mais il est expéditif, et l'on a
l'impression qu'étant mystérieux et sacré, il est plus sûr (p. 65 ~).
La croyance à la magie pervertit le sens ~<va/. « Dans l'atmosphère
magique, la candeur naturelle de l'esprit sombre » (p. pt). De préfé-
rence aux causes rationnelles des phénomènes extérieurs, on croit
avoir découvert des causes obscures elles doivent être plus vraies,
et plus puissantes, que celles qui paraissent à première vue. De là
vient cette attitude de défiance, ou au moins d'Indifférence à l'égard
de la vérité, cette « habitude invétérée du mensonge (p. 87). La
)}
raison, que la magie ne cesse de contredire, a perdu toute sa force
« L'intensité de l'émotion remplace la distinction (la naïveté, la
franchise) de l'idée; le royaume de la magie est le « royaume de
l'illogisme. » Cette vie de « peurs morbides, de vertiges meur-
triers », ne se retrouve-t-elle jamais chez nous, dans les « sociétés
supérieures »?
Est-il si difficile de découvrir chez nous des traits de la mentalité
sauvage? Sans doute, « il n'est pas toujours commode de vérifier
l'authenticité des faits invoqués », et « quand ces faits sont authen-
tiques, il est. malaisé d'en préciser la signification exacte » (p. i35).
Du moins, personne n'ignore la puissance qu'ont encore les fétiches,
les objets d'ambre, d'or, de fer (« touche du fer n !), l'influence que
l'on attribuait pendant la guerre et depuis aux « chaînes de
prières »; certains faits sont du domaine public, par exemple les
accusations d'envoûtement que porta Maria Mesmin contre le curé
de Bombon. dans le monde populaire, des paniques subites,
parfois suivies de meurtre, naissent souvent de la croyance à un
mauvais sort, qu'aurait jeté une personne bien inoffensive. On
trouve donc chez nous des «gestes analogues » à ceux des sauvages;
sans doute, ces réactions violentes sont-elles affaiblies, « leur puis-
sance d'entraînement est infiniment plus réduite que chez les non-
civilisés )); elles existent pourtant; et, en d'autres circonstances,
pourquoi ne produiraient-elles pas les mêmes effetsa
La distance qui nous sépare d'eux n'est donc pas un « abîme ».
Dans notre vie quotidienne, nous sommes souvent « au seuil de la
magie )) (ch: vi). Sous ce titre, l'auteur décrit l' « irrationnel » qui,
à notre insu, commande nos démarches. Pourquoi le joueur croit-il
qu'en désirant violemment le succès, il le produira? Pourquoi les
spectateurs d'une course encouragent-ils le jockey et sa bête, comme
si leurs cris pouvaient les amener plus sûrement au but? Pourquoi
laissons-nous souvent un événement quelconque le hasard
déterminer le choix de nos décisions, et nous abandonnons-nous
comme à un monde obscur de puissances qui nous entourent?
Serait-ce seulement une faute de raisonnement, un sophisme du
genre post hoc, ergo propter Ace?
C'est plutôt, comme le démontre l'auteur (p. 182 sqq.) que, profon-
dément, nous sommes des êtres de désir, que le désir peut devenir
violent au point d'obscurcir notre raison.
La psychologie de l'enfant est révélatrice de nos tendances pro-
fondes « L'enfant a le sentiment vague, mais puissant, en acquérant
des mots, de pénétrer dans la réalité, de la dominer n'est-ce pas
là l'origine des formules magiques? n (p. 2t3 sqq.). L'enfant est
convaincu qu'il peut agir à distance, que le soleil, la lune, le vent,
lui obéissent~. Ces observations ne nous permettent guère d'affirmer
qu'il y a entre les non civilisés et nous une différence essentielle et
irréductible.
Mais voici le « vrai problème (ch. vi) où sont les vrais « primi-
M

tifs »? Sont-ce les premiers sauvages venus? En étudiant l'état


actuel des non-civilisés, leur mentalité, leur langage, on peut affirmer
qu'un état intellectuel supérieur a dû précéder celui auquel ils sont
tombés aujourd'hui (p. 236). Le sauvage peut n'être qu'un « dégé-
néré »; il semble maintenant n'avoir plus de sens moral, mais « il
n'y a certainement pas eu de peuplades dans lesquelles les drames
de conscience ne se soient pas produits. et il serait bien extraor-
dinaire qu'ils n'aient pas laissé de traces. » (p. 250).
En effet, une étude approfondie démontre que, si des peuplades
se sont arrêtées à un degré inférieur, la faute n'en est pas à « une
malformation du germe initial », ni seulement à un « manque de
stimulant », mais à cette vie de terreurs continues qu'a créée leur
croyance à la magie, et surtout à « l'exaspération des sens qui est
M

née de leur amour du plaisir charnel, de la polygamie (p. 264). Le


temps n'a pu qu'enraciner, que fortifier cette déchéance.
I! faut donc étudier ces peuplades sauvages, et tâcher de découvrir
celles qui, ayant été plus isolées, sont restées plus fidèles à leurs
traditions primitives; et l'on finit par s'apercevoir que « les peu-
plades les plus archaïques ne sont pas les plus grcssières », et que
« la mentalité dans laquelle la croyance à la magie est le facteur
dominant est caractérisée par une vraie désagrégation spirituelle ))
(p. 275).

M. R. Allier conclut son ouvrage par un appel émouvant aux na-


tions colonisatrices si elles ne veulent pas seulement exploiter les

par eux, elles doivent comme l'expérience le prouve assez


réformer leur vie morale, leur enseigner l'Evangile et, dans ce but,

non-civilisés, si vraiment elles veulent leur bien, et se faire accepter

M. F. STROWSKI dit, dans une conférence sur « la Dramaturgie


6.
moderne » (parue dans la Revue des Co:<f et Conférences, numéro du
ier décembre iczf)) « L'instinct du jfu dramatique. résulte du besoin
de fiction et de mensonge naturel à l'enfant. L'enfant aime à être
trompé, parce qu'il est enfant, et à tromper les autres, parce qu'il
appartient à l'espèce humaine. Sa facilité d'illusion est immense.»
(p. 2). Peut-être la remarque de M. F. Strowsky est-elle trop sévère pour
l'enfant, sans doute; on peut le tromper facilement, et il aime s'illu-
sionner. Mais « illusion » n'est pas toujours « mensonge ».
leur envoyer des missionnaires 7; ainsi elles provoqueront en eux
une renaissance, la « naissance d'un nouveau moi. » (pp. 287 et
suiv.)
13. En lisant deux ouvrages de M. Lévy-Brùh) « Les Fonc-
tions mentales dans la société primitive » et « La Mentalité primi-
tive », M. 0. LEROY, tout en reconnaissant la, « subtilité )), la « dic-
tion aisée H de leur auteur, ne peut s'empêcher de le contredire, en
opposant au « prélogismea, au « mysticisme » primitifs la « Rai-
son primitive. « La réfutation est péremptoire )), dit le Père Pi-
nard de la Boullaye dans son Étude comparée de Z'c/7'f des ~&
gions (troisième édition. T. II, p. 222, n. 2).
« L'idée que se fait M. L.-B., de l'esprit primitif, dit M. O. LEROY,
n'emprunter la réalité qu'une partie de ses éléments)), elle « ne doit
pas grand'chose à la vie » (p. 281).
Voici, par exemple, commentM. L.-B. rejette le monothéisme pri-
mitif «La mentalité primitive. comme on sait, est surtout con-
crète et peu conceptuelle. Rien ne lui est plus étranger que t'idée
d'un Dieu unique et universel. Elle procède par participations et
par exclusions » (p. i?5 et suiv.). Affirmations sans preuves, qui
viennent toutes d'un préjugé évolutionniste. M. 0. L. les réduit à
ce syllogisme, dont presque tous les termes sont tirés des ouvrages
de fauteur (p. i33)
L'idée d'un Dieu unique est un concept,
Or, la mentalité primitive est très peu conceptuelle,
Donc rien ne lui est plus étranger que l'idée a'un Dieu unique.
A quoi l'auteur répond par cet autre syllogisme « en forme ))

L'idée d'un Dieu unique n'est pas étrangère à la mentalité


[primitive,
(et il l'a prouvé par nombre de récits de voyageurs anciens et
L'idée d'un Dieu unique est un concept, [modernes)
Donc la mentalité primitive n'est pas anticonceptuelle (:~<).

En outre, la méthode mérite d'être condamnée elle accumule


des faits, sans aucune critique, et elle croit avoir ainsi justifié ses
affirmations l'auteur emploie des adverbes comme « toujours n,

7. Protestants ou catholiques. l'auteur est protestant, il se sert


surtout des relations de missionnaires protestants, et ne semble pas
voir de différence entre les diverses confessions chrétiennes. Sur
ce point, il comprendra que nous ne puissions être de son avis nous
devrions même le combattre, mais serait-ce ici le Heu ?
« immanquablement )), « jamais )), quand « parfois » conviendrait
mieux aux faits qu'il raconte. « Qes écarts réitérés de la normale
nous entraînent, en fin de compte, bien loin de la réalité » (p. 47).
Beaucoup de concepts sont vagues et flottants « primitif », « pré-
logique », « mystique », et reçoivent des explications « successives
et contradictoires » par exemple, le primitif est tour à tour le « bon
sauvage », le primitif-animal, le primitif-mystique. l'étiquette
«prétogique » groupe des phénomènes tout à fait hétérogènes.
(p. 261).
Le travail hâtif de M. L.-B. ne méritait pas plus que cette cri-
tique si sa méthode avait été plus sévère, la réfutation eût été plus
forte celle-ci suffit 8.

14. Mgr Le Roy nous transporte en pleine brousse, à la re-


cherche des « Pygmées ». Le livre qu'il publie aujourd'hui n'est
qu'une réédition de celui qui parut naguère, en 1807 ou 1898, sous
le même titre, et qui était devenu introuvable. Les amis des missions
et les ethnologues ne peuvent qu'être reconnaissants à l'auteur du
service qu'il veut bien leur rendre.
« En pleine brousse », disons-nous c'est qu'en effet, il s'agit de
découvrir dans)a forêt ou dans le désert de petits hommes toujours
en fuite, toujours à l' « école buissonnière H, au point qu'ils sont
invisibles les Nègres le croient, et eux-mêmes en sont persuadés.
Pourtant, l'auteur a vu ces êtres légendaires, « hauts d'une cou-
dée )), dont parlaient Ezéchiel, Homère, Hérodote, Aristote. et
qui, disait-on, devaient se défendre contre les attaques des grues.
Jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle, on avait douté de leur exis-
tence. aujourd'hui, nous en sommes sûrs, il semble que nous les
entendons parler.
Ils sont répandus par îlots dans toute l'Afrique, depuis l'Atlas
jusqu'au Tanganyika, depuis les Somalis jusqu'au Congo, au Zan-

8. Celle du R. Père
P. CHARLES dans la Nouvelle Revue théologique
(février io3o, pp. !to-i2&), qui critique aussi le dernier ouvrage de
M. L.-B., /aM~ ~'M!~M, n'est pas moins forte elle conclut ainsi
« Que le primitif soit difficile à comprendre, c'est bien sûr. mais
qu'il soit incompréhensible parce qu'il est plongé dans le prélogisme.
c'est une de ces affirmations pernicieuses, à laquelle la vraie science
est totalement étrangère. Nous n'avons pas voulu dire autre chose H
(p. 126).
9. « Une coudée u, c'est bien peu On préfère croire que les Pyg-
mées en avaient bien deux, et même trois Mgr LE ROY reconnaît
d'ailleurs (p. n) que le texte d'Ezéchiel « est interprété très diverse-
sement par les commentateurs
».
guebar, et jusque sur les rives de l'Orange. Sous différents noms,
c'est la même race; ses caractères physiques varient bien suivant tes
tribus qui l'avoisinent et auxquelles elle s'allie parfois, mais un ha-
bitué reconnaît vite un Négrille au milieu d'un groupe de Nègres
sa petite taille, sa grosse tête, ses sourcils épais, son teint bronzé,
mais plus clair que celui des Nègres, ne permettent pas de le con-
fondre avec eux. Si le « Pygmée classique n'existe nulle part, t'un
ou l'autre de ses traits se retrouve partout (p. 3j8).
Non pas que le chercheur découvre en eux une humanité infé-
rieure, comme d'aucuns l'ont rêvée au contraire, quand il étudie
leurs caractères intellectuels, moraux, religieux, sociaux. et qu'il
les compare aux tribus nègres qui les environnent, ou même aux
nations civilisées d'autrefois. et d'aujourd'hui, il trouve « chez ces
humbles représentants de la grande famille humaine moins de fé-
gendes extravagantes, moins de pratiques barbares, moins de rites
obscènes )) que chez les nations « civilisées (p. 221).
M

« On peut être heureux, et même intelligent, sans avoir tout le con-


fort d'un Parisien » (p. 96). Et le missionnaire s'étonne (et se moque
un peu.) de « notre vanité ridicule, à nous, qui commençons par
nous mettre simplement au plus haut degré de l'échelle intellec-
tuelle, et qui plaçons les autres plus bas, à proportion qu'ils nous
ressemblent moins. ))(p. 97).
Les Négrilles connaissent et adorent Dieu, ils en ont une notion
très simple, mais très pure. Dieu, c'est, dit Mba-Solé, le dan-
seur dont le missionnaire nous a décrit les splendides évolutions
(pp.u8-rzï), c'est H l'auteur du ciel, des astres, de la lumière, des
yeux, où la pupille nous renvoie son image et où réside la vie. H
(P. 187).
L'Être suprême est pour eux, au contraire de ce que croient leurs
voisins, les Bantous, un Dieu personnel et souverain qui, dans la
vie future, récompense ou châtie les âmes des morts par contre,

189).
les Négrilles ignorent presque toutes les superstitions apparitions
d'âmes des ancêtres, mânes, esprits mauvais, amulettes (dans toute
l'Afrique, on peut reconnaître un NégriDe à ce signe qu'il ne porte
pas d'amulette) quant aux sorciers, ils n'ont chez eux aucun pou-
voir (p.
Mais alors, peut-on se demander, pourquoi ne sont-ils pas plus
« civilisés H? Pourquoi ne se décident-ils pas à quitter leur vie no-
made, à travailler la terre, à s'établir enfin dans une vie moins misé-
rable ?
A cette question, l'auteur répond d'abord en critiquant ce que
nous appelons « civilisation n, et en niant que l'élévation de la pen~
sée et des mœurs suive naturellement le progrès matériel. Et puis,
cette vie nomade leur plaît, où, comme dit le « philosophe x ren-
contré en un coin perdu de la forêt de Sokoké, près du Kilimand-
jaro « Sans cultiver la terre plus que les singes, nous avons la
viande des animaux, le miel des abeilles. les fruits de )a forêt.
et nous vivons. c'est Dieu qui a planté pour nous. )' (p. 104.
et suiv.).
Enfin, et surtout, il semble que leur destinée soit de « fuir ')
partout les Négrittes, et en Asie les Negritos, qui sont de leur race
(p. 3a6), « se sentent poursuivis, recherchés; aucun privilège ne
leur est plus précieux que celui de se rendre invisibles; quand on
les regarde, ils disparaissent. Quand il meurt quelqu'un au' camp,
ils s'en vont « Dieu les a vus » Ils ne tuent personne, ni dans
leur tribu, ni dans les tribus étrangères. » En songeant à cette
fuite éternelle, on comprend que le missionnaire se souvienne de
la fuite de Gain devant l'Éternel.

Ses souvenirs personnels sont ses documents les plus précieux,


et parfois l'on est ému en l'entendant se souvenir de ses chers
Noirs, de leur amour pour la « vie de la forêt » (pp. 202-20.). ces
pages lyriques sont de toute beauté !) mais il se sert aussi des
récits des explorateurs Stanley et Livingstone. des travaux des
savants, Surtout de ceux de A. de Quatrefages' enfin de tout ce
qui peut jeter quelque lumière sur ce pauvre peuple, le dernier de
la terre, qui veut rester obscur et ignoré, tant il est honteux de
vivre, et à qui pourtant le prêtre, l'évêque a voulu consacrer tant
d'années de sa vie.

15.–C'est la même émotion qu'inspire lepetit livre du R. P.


M. Briault Polythéisme et Fétichisme. Après avoir étudié, fort
succinctement, les cultes antiques ou modernes assyrien, hindou,
chinois et japonais, germain et celte, grec et romain. où il ne
choisit que les éléments proprement religieux, et trouve toujours un
reflet souvent bien pâle d'un monothéisme primitif, une
« tendance au monothéisme H, il se demande (p. 6~) si la croyance
en une multiplicité de dieux ne serait pas venue d'une « déviation
de la pensée et du langage M, si elle ne serait pas la « traduction

io. Que Mgr Le Roy critique cependant (p. i5o), quand le savant
(trop « scientifique H!) se défie du témoignage des missionnaires sur
la religion des Noirs.
populaire » d'une foi primitive en l'infinité des attributs divins.
Mais il se hâte d'en venir aux « Primitifs qui existent encore, au
milieu desquels il a pu vivre, et où, malgré la difficulté de cette
étude, il a cru découvrir, comme Mgr Le Roy, l'essentiel d'une
religion très pure une croyance morale, le respect d'une autorité
dont ils savent l'universelle et invincible puissance (pp. 80 et suiv.).
En une série de notes judicieuses, l'auteur étudie Dieu c/<M les
primitifs (pp. 80 et suiv.) c'est un Être transcendant, invisible,
immortel, c'est le Créateur, la Puissance, la Vie. l'Ame (pp. 100
et suiv.), la loi morale qui, malgré ses lacunes, « ne laisse pas voir
chez le Nègre la grimace d'un animal )) (p. i23), et ne permet pas de
méconnaitre qu'il est vraiment un /WM~M, une conscience; dans le
culte de ces tribus K primitives », l'auteur n'a pas de peine à distin-
guer I'<p<M/ de 1'<M~H/~< les éléments sûrement religieux, de la
superstition, de la magie, de la sorcellerie surtout quand il écoute
leur prière (pp. 142 et suiv.), où se révèle, comme chez les Indiens
d'Amérique, une con&ance absolue en la Puissance et en la Bonté
d'un Père: H Toi qui es notre Père et notre Mère. Père ancien,
détourne tout malheur: il n'y a que Toi! Seigneur, nous regardons
vers Toi, notre Dieu HOn a bien le droit, conclut l'auteur (pp. 191
et suiv.), de reconnaître ici l'Esprit de Dieu « qui n'est jamais resté
sans témoignage », mais qui (( s'est manifesté de bien des manières »,
la Lumière du Verbe, f( qui illumine tout homme venant en ce
monde ».
16. M. Henri A. Junod appartient à la mission de la Suisse
romande. Après sept années passées à Rikatla et diverses excursions
chez les Ba-Sontos du Basontoland, et chez les Ba-Venda du Trans-
vaal, il publie en seconde édition son étude sur les Thongas. Dès
son apparition, l'ouvrage avait été très remarqué.
Un chapitre préliminaire décrit la tribu, les clans qui la com-
posent, le pays qu'elle occupe, et relève ce qu'on peut'connaître de
son passé. Il est traité, ensuite, en six parties 1° des individus
(hommes et femmes, de la naissance à la mort) 3* de la famille et
du village; 3° de la vie nationale (clans, chefs, justice, armée); 4° de
l'agriculture et de l'industrie 5° de la vie littéraire et artistique 6°
de la religion et des superstitions (magie, sorcellerie, divination,
tabous). Les additions plus notables concernent le système de
parenté, les rites de la chasse, le culte des ancêtres et diverses com-
paraisons avec les tribus voisines.
M. H. A. Junod a vécu longtemps au milieu de ces populations.
Avec impartialité, il en signale les mérites et les vices, en vue de
servir à la fois la science, l'évangélisation et les intérêts des Thongas
eux-mêmes. Dans un avenir plus ou moins proche, estime-t-il, quand
leur civilisation aura achevé sa transformation, ils seront heureux
d'en trouver une description si consciencieuse.
En présentant cette monographie comme un modèle, nous ne
croyons guère en exagérer le mérite. D'un bout ài'autre, on yadmire
la richesse et la précision des informations. On éprouve donc quelque
difficulté à indiquer quelles pages méritent plus spécialement de
retenir l'attention. En un sens, tout est utile, parce que très dé-
taillé. Nombre de traits, qui sembleraient accessoires, pourront aider
à éclairer bien des problèmes. Bornons-nous à citer les pages con-
sacrées aux relations de parenté (t. II, p. zi~-So~), à l'origine de la
polygamie (I, 282-285), aux idées des indigènes sur les maladies et
leurs causes (II, 473-470), aux notions morales et à leurs relations
avec les tabous (II, 573-583), aux phénomènes de possession (II,
479-504)
Ce qui concerne le culte des ancêtres est particulièrement déve-
loppé Il, 3~2-~28~. La comparaison des Akombas, des Ba-Ila et des
Bagonda amène M. H. A. Junod à cette constatation importante
« I! semble que plus large est devenue l'unité sociale (en passant
du groupe familial aux clans composites ou mêlés d'éléments hété-
rogènes, puis aux royaumes), plus se sont accrus le pouvoir et-
l'importance des dieux-ancêtres (II, p. 5g3-5~) aux dieux fami-
liaux qui font a peine figure de dieux, se superposent les dieux
régionaux, finalement les ancêtres de la famille régnante, dont
l'autorité s'étend plus loin et dont le culte prend plus de relief.
L'idée du Dieu suprême, partagée par tous les Bantous, s'oblitère à
proportion.
Les Thongas sont-ils à considérer comme primitifs ?Plutôt
comme des sous-primitifs, conclut l'auteur, après avoir esquissé,
avec les réserves qui s'imposent, quatre stades de leur évolution.
Dans l'ordre matériel, on peut noter quelques progrès, surtout par
influence des peuples voisins; dans l'ordre religieux, il y aurait plu-
tôt immobilité, voire dégénérescence, si l'effacement du Dieu
suprême date du siècle dernier (II, 623-628).
M. H. A. Junod se rallie à la thèse du Rév. Soderblom l'idée
de Dieu dériverait, selon les milieux, de la notion de force, ou de
l'animisme, ou de la notion de causalité (11, 5p6). Cette solution
marque un progrès de l'apriorisme rigide de l'ancien évolutionnisme.
On peut estimer toutefois que l'auteur l'aurait jugée insuffisante,
s'il avait étudié avec autant de soin que ces « semi-primitifs )) les
plus primitifs des primitifs: Paléo-Asiates, Paléo-Australiens,Paléo-
Californiens, Negritos, Négrilles etFuégiens.
i7. Le P. Martin Dobrizhoffer, Jésuite autrichien (i~y-t~t),
passa près de vingt ans dans la mission du Paraguay. Après son
retour au pays natal, à la suite de l'expulsion des Jésuites en 1767, il
publia ses souvenirs sous le titre Historia de j4~c~&
Z'My~Z~~M~<M<!i'MM<'(3vol., Vienne 1784). L'ouvrage est
riche de renseignements sur le pays et ses habitants, sur les labeurs
et les méthodes des missionnaires. Comme le texte latin est devenu
introuvable, on saura gré à l'éditeur Brockhaus d'avoir choisi cet
ouvrage pour sa collection de récits anciens de voyages et d'aven-
tures. Le petit volume contient la traduction exacte des anecdotes
les plus intéressantes de cet ouvrage. Comme la collection s'adresse
au grand public, on n'y trouvera ni renseignements bibliographiques
ni notes savantes. L'introduction donnequelques détails sommaires,
mais instructifs, sur ce livre fort intéressant

18. Dans la forêt de Teutoburg, sur les bords de la Lippe, non


loin de Paderborn, quelques rochers sculptés, quelques ruines
attestent qu'ileut là, bien des siècles avant les missionnaires
chrétiens, avant même les légions de Varus et de Germanicus, un
foyer de civilisation et de religion germaniques. M. Teudt les a étu-
diés de très près et, à son avis, les historiens se sont grossièrement
trompés en affirmant que les Germains étaient des sauvages avant
d'avoir été en contact avec les Romains et les Francs de l'Ouest
(Charlemagne et ses comtes), (pp. 11 et suiv.). En ces débris, l'au-
teur a découvert une véritable culture, originale et autochtone, en
particulier une science du cours des astres semblable à celle des
mages chaldéens (p. ao8).
Malheureusement, pense M. Teudt, le christianisme est venu;
et, pour s'implanter en Germanie, il a détruit de fond en comble
tout ce qui pouvait rappeler les vieux dieux germaniques. Charle-
magne surtout (ein brutaler. Tyrann) (p. i56 et suiv.), avec ses mé-
thodes sanguinaires, sa soif de gloire et d'argent. fut le fléau de
l'Allemagne sans lui, le peuple germain, sain, robuste, intelli-
gent, peuple de poètes, de penseurs, de musiciens, se serait déve-
loppé dans la paix peut-être même aurait-il appris des Goths un
christianisme plus proche de lui, plus pur, sans ce mélange d'élé-

n. I! existe de ce livre une traduction anglaise, par MissSouthey:


-4M account of the ~~t~OtM, an ~MM~MM ~C~ <?/ Paraguay. 3 vol.
(London, 1822); et une traduction allemande: CMcA~cA~ der ~l~<~o-
ner, übers. von A. Kreis, Prof. an der Universitat zu Pest-Wien,
] 783-[784. 3 vol.
ments étrangers inassimilables, que lui apportèrent les envoyés
d'Aix-la-Chapelle. (p. i3).
Quoi qu'il en soit de ces plaintes et de ces hypothèses (nous lais-
ions aux historiens le soin de les juger !), les destructions de Charle-
magne ont été radicales, trop radicales pour nous permettre de
savoir rien de bien précis sur les anciens cultes germaniques.

III. Religion des civilisés


19. Les Grecs étaient-ils religieux ? se demande au début de
son beau livre M. Walter Otto; ils nous ont laissé bien des monu-
ments de leur religion récits gracieux ou tragiques, chœurs de fêtes,
temples, tombeaux, statues et bas-reliefs. toute leur vie, comme ils
disaient, « était pleine des dieux », leur pensée et leur prière mon-
taient naturellement vers eux.–Pourtant, cette religion nous laisse
froids serait elle trop artistique pour nous émouvoir? regretterions-
nous de n'y pas trouver cette intimité avec leur dieu qui est pour
nous le « sentiment religieux » ? Nous nous demandons si, perdus
dans l'Olympe, les dieux ont jamais obtenu des âmes grecques ce
sacrifice total d'elles-mêmes, que nous croyons être l'essence de la
religion. Avons-nous raison ? Et, parce qu'il est trop étroit, notre
jugement n'est-il pas injuste ? M. Otto le pense.
Les Grecs avaient l'esprit religieux mais pour le comprendre,
il faut segarder de le confondre, ou même de le trop comparer avec
celui des Orientaux. (M. 0. réserve à ceux-ci l'antipathie, peut-être
le mépris, que d'autres ont pour la religion grecque.).
H faut donc Fétudier en elle-même
Religion et rites « primitifs » (avant Homère)
Avec Homère, l'avènement des Olympiens;
La nature des plus grands de ces dieux: Zeus,Athènè,Apollon
et les rapports des hommes avec eux;
Enfin le Destin est-il un dieu, ou une puissance qui s'oppose
aux dieux ?
Tout en regrettant de ne pouvoir suivre notre auteur dans le dé-
tail de ses recherches, nous en signalerons quelques-unes.

I. RELIGION « PRIMITIVE H
Sans cesse revient cette distinctiondeux royaumes divins appa-
raissent dans nos documents une révolution, dont les poèmes
homériques gardent la trace, a dû détrôner les anciens dieux

11 & En parlant des « primitifs », M. 0. veut sans doute parler des


Dans les poèmes d'Hésiode et de Pindare, dans les tragédies d'Es-
chyle et de Sophocle, on devine ce que dut être le pouvoir de ces
dieux obscurs, et la terreur qu'il inspiraient implacables, ils pro-
clamaient les lois indéfectibles de la Nature, ils les vengeaient quand
elles étaient violées tout excès (S6?t<) contre l'ordre, contre les
droits du sang, de l'hôte, de la mère, était une insulte aux dieux
éternellement elle exigeait une réparation.
Ce sont des puissances/MM<M~<M qui dominent dans lareligionpri-
mitive Déméter, Gaia, Rheia, les Euménides. Le .Fe~~K'M est la
Puissance des éléments, dont rien n'arrête la fureur, dont rien
n'émeut l'indifférence, car la Terre-Mère est impersonnelle; comme
tout est né d'elle, tout aussi rentre en elle.
Alors, les dieux apparaissaient sous des formes d'animaux
à moins que ce ne fût leur nature primitive, dont il resterait une
trace dans Homère « Héra aux yeux de vache H, « Athene aux yeux
de chouette. )) ou qu'on ne dise, comme le préfère M. 0. (pp. 3y-
38), que les concepts primitifs, tout en étant « simples )), étaient
« mouvants n, qu'ils ne se sont solidifiés qu'avec notre civilisation
un dieu pouvait être aussi bien une eau courante qu'un taureau ou
un être humain, car la divinité était encore liée à l'être élémen-
<(

taire des choses H, elle n'avaitpas encore la«claire liberté des formes
spirituelles ».
L'histoire de ces dieux nous est restée sous forme de Mj~A~
en ces horribles légendes, l'informe personne des dieux est noyée
dans l'immensité de l'événement où ils jouent un rôle mariage
d'Ouranos et de Gaia, déluge de Deucalion, luttes avec les Titans,
naissance d'Athènè provoquée par un coup de hache sur la tête de
Zeus. les Grecs se moquaient plus tard de ces légendes, mais ils
s'en souvenaient, ils s'en servaient. M. Otto dit qu'elles sont « pri-
mitives », parce qu'elles sont étranges, monstrueuses, magiques.
cela prouverait plutôt qu'elles ont été inventées par des esprits d'une
culture au moins grossière. Les vrais « primitifs M, nous le savons
maintenant, sont plus simples vraiment simples.

2. LES DIEUX D'HOMÈRE

II semble que sur le sombremarais des dieux détrônés, une aurore


apparaisse de l'Olympe où règnent les nouveaux dieux, le Soleil de
la lumière et de l'esprit chasse les puissances de ténèbre, de sang, de

générations déjà civilisées qui précédèrent Homère, non des


tout premiers Hellènes. Les « primitifs );, selon lui, adoraient les dieux
de la terre et de la mort.
mort. Celles ci vivent encore, mais la pensée et l'amour des hommes
s'élève naturellement vers la jeunesse des nouveaux vainqueurs.
L'auteur les passe tous en revue mais une vision t'arrête celle
où il contemple la déesse d'Athènes, la Vierge aux yeux clairs, la
déesse qui fut toujours le symbole du génie grec
~Ac~. Elle est d'abord la déesse de la guerre Athèna jP/f~M-
<M; elle parcourt les rangs des soldats, et les redresse quand ils
plient; elle descend du ciel dans un nuage sombrepour renverser les
remparts et détruire les villes.
Mais, plus encore, elle est l'amie des gM~~f~ Tydée, Diomède,
Ulysse; elle les conseille et les réconforte. Elle est bien celle qui est
sculptée sur un métope du temple d'Olympie K Sur la tête d'Héra-
klès pèse une nuéeelle va l'écraser Mais invisible pour le héros,
la claire figure d'Athènè s'est glissée derrière la nuée et, avec L'élé-
gance propre à la divinité grecque, elle la touche; Héraklès se sent
une force de géjnt il va pouvoir l'impossible ))
Bien qu'elle soit toujours en relation avec ses protégés, on ne
parle jamais d'amour à son sujet si elle n'a pas le visage froid et
sauvage d'Artémis, elle ne provoque jamais la sensibilité elle est
l'~p:jj.o~x.Tp-fj, la Fille du Puissant, et son origine la garde des fai-
blesses de la femme.
Elle est femme cependant elle a l'intelligence rapide du moment
présent. Quand on l'appelle déesse de la spéculation, de la « mu-
sique », de la beauté artistique. on se trompe elle est la déesse
du«positif », de la claire Victoire, « celle qui est toujours là ».
Elle est terrible, comme la femme «Avec toute sa grâce, la femme
est plus dure que l'homme, quand sa volonté est engagée M mais
elle n'est pas terrifiante comme les antiques Puissances si elle répri-
mande Achille, elle le remplit d'ardeur, quand il aperçoit son visage.
Nous nous sommes attardés à décrire l'image d'Athènè, parce
qu'elle est le symbole de la divinité grecque.

Les dieux de l'Olympe sont des dieux de vie, de lumière, d'intel-


ligence ils ignorent la mort non pas qu'ils méprisent les antiques
puissances, ils les respectent; mais ils préfèrent les oublier, et jouir
de leur éternelle jeunesse.
Leurs fidèles ne craignent plus les morts, car ils brûlent les
cadavres, et ils adorent la nature vivante, car elle est divine « Par-
tout présente, la divinité se confond avec tous les phénomènes de
la vie »; elle est « l'Essence suprême, l'Être immuable qui plane
dans )a lumière éthérée, loin de la terre
toute proche.
)). et pourtant elle est là,
Les dieux ont une forme humaine le visage humain exprime la
perfection divine « La révélation la plus sublime de la Nature doit
êtrel'expression la plus fidèle du Divin » (p. 3o3).
Le plus souvent les dieux ne font pas de M/f~f/M ont-ils besoin de
prodiges pour se manifester ? Tous les actes des dieux se passent
selon les lois de la nature « Le quotidien, l'ordinaire, révèle le
divin aussi bien que l'extraordinaire, le prodigieux » (p. 290).
Pour découvrir le divin, l'intelligence n'a qu'à suivre sa nature.
Les dieux sont des esprits. Pour les Grecs, l'esprit n'est pas l'in-
fini, au-dessus des sens, loin de toute forme l'esprit est clarté,
forme parfaite dans la nature, il est donc divin. La forme humaine
des dieux exprime l'unité de la Nature parfaite et de l'Esprit « Le
dieu porte des traits humains pour montrer que toutes les formes de
l'univers se reflètent en lui, en ce qu'elles ont de plus spirituel );
le visage de l'homme.
Enfin, la nature des dieux est ~a~~ au delà du Bien et du Mal,
du Juste et de l'Injuste. ils veulent la Gloire et ce qu'ils pro-
mettent à leurs fidèles, ce n'est pas le Bonheur, mais la Grandeur
quant à ceux qu'ils laissent mourir, ils ne les abandonnent pas, car
ils les font grands. « La divinité peut tendre la main à l'ennemi,
glorifier le criminel. il ne faudrait pas croire qu'elle l'aime, ni
qu'elle lui pardonne elle connaît seulement des régions où. ces
valeurs (le Juste, l'Injuste.) sont dépassées. » Cette interprétation
nietzschéenne de la religion homérique nous semble fidèle elle est
païenne.
Le Destin. Si la divinité est la nature parfaite, l'homme sera
divin dans la mesure, non pas où il dépassera la nature (où il sera
M~M/M~),mais où il s'y conformera, où il sera « naturel )) il fera la
volonté des dieux en cherchant à connaître la Nature, car « la con-
science des réalités éternelles quand elle est claire, devient volonté »
(p. 23i). On voit naître ici l'ébauche d'une théorie dite « platoni-
cienne M, et qui est surtout grecque le mérite et la faute ne sont
pas dans ce que nous appelons <( volonté )), ils sont d'abord et surtout
dans l'intelligence la Vérité connue, la Pensée (yvM~), est le tout
de l'homme et quand Homère veut dire qu'un homme est bon, il
dit qu'il sait le bien si cet homme est mauvais, il dira qu'il est
« aveuglé n.
Mais, qu'est-ce qui l'aveugle ? Le plus souvent, c'est la Moire
(Motooc), le Destin mais si les poètes ont souvent décrit l'action ter-
rible de cette force obscure, jamais ils ne l'ont définie. Etait-elle une
Personne? Il semble que la religion « primitive l'ait ainsi conçue,
mais Homère ne voit en la Moire qu'une puissance impersonnelle,
négative, comme Nyx ou comme Okéanos les dieux se soumettent
à elle, comme les hommes, et ne cherchent ni à la comprendre ni
à se la concilier. Elle est l'éternel « non » de la Mort qui s'op-
pose à l'éternel « oui H de la Nature, de la Vie divine. Les dieux
ne sont pas, comme on l'a parfois pensé, les exécuteurs du Des-
tin:j)s ne veulent que la vie et la victoire de ceux qui leur sont
chers s'il en résulte la mort de leurs ennemis, il laissent s'ac-
complir le Destin, mais ils ne t'ont pas voulu. C'est en ce sens que
Achille dit à Hector « Le jour fatal m'arrivera quand il plaira à
Zeus », c'est-à-dire quand il voudra donner aux Grecs la victoire sur
moi (II, 22, 365).

Le livre de M. W. Otto, œuvre originale d'un érudit et d'un phi-


losophe, permet de mieux apprécier l'effort, souvent impuissant,
de la pensée grecque vers le Divin. Pourtant, une remarque nous
semble s'imposer.
M. Otto croit à une évolution de la religion grecque des gros-
siers fétiches ou des revenants dont ils avaient peur, et qu'il
essayaient de se concilier, les Hellènes se seraient élevés peu à
peu, puis tout d'un coup (avec Homère), à la splendeur d'une reli-
gion vraiment humaine, pleine de beauté, d'intelligence, de spiri-
tualité. Comme nous l'avons suggéré, la période que l'auteur appelle
« primitive » nous semble plutôt un âge de décadence, et l'aurore
qui monte sur l'Olympe n'est sans doute qu'un souvenir lointain de
la religion vraiment primitive, du temps où les hommes devaient
croire à ]a spiritualité du Créateur, et invoquer sa Providence ce
temps-là, les dieux d'Homère et ceux qui les adoraient
l'avaient bien oublié 1

20. Dès l'Avant-propos de son étude sur les Mystères d'Éleusis,


M. V. Magnien nous avertit qu'il n'a pas cru nécessaire, ni même
utile, -.après les travaux de Mommsen, de Lenormant, de Fou-
cart, d'exposer encore le résultat de ses recherches. Le sujet de
son travail, c'est la doctrine, on pourrait dire la philosophie,
les dogmes éleusiniens.
Comme il ne croit pas que cette doctrine ait beaucoup évolué
depuis ses origines (nos documents peuvent remonter au vie ou au
VU" siècle avant Jésus-Christ), jusqu'à son déclin (v" siècle après
Jésus-Christ), l'auteur ne croit pas non plus devoir tenir compte de
la date des documents «Nous avons le droit de recueillir des traits
épars ça et là dans tous les auteurs grecs et de les assembler, sans tenir
compte de la date où ces documents se présentent à nous. o (p. 8).
EtCHEtCHES SCtENCt ML. XXI. 4
d <r
Sur ce point, nous nous permettrons l'une ou l'autre observation
il L'auteur reconnaît lui-même (p. 39) qu'en passant d'un pays à un
autre, d'Égypte en Crète, puis en Thrace, puis à Athènes, « les Mys-
tères variaient nécessairement sur quelques points plus ou moins
importants n c'est, en effet, le, sort des institutions humaines; natu-
rellement, elles évoluent, elles changent; 2° il nous semble aussi
qu'en passant des couches inférieures du monde grec jusqu'aux
classes supérieures, jusqu'aux cercles intellectuels, la doctrine a dû
se transformer; en passant par les écoles pythagoriciennes, et sur-
tout platoniciennes, il nous semble difficile que, tout en leur livrant
ses mythes, elle n'ait pas été marquée de leur empreinte que, par
exemple, le symbole de la mort et de la renaissance du grain de blé,
le mythe de la résurrection de Dionysos-Zagreus, ne soient devenus
peu à peu, par le travail de la pensée philosophique, le symbole de
la survie, de la spiritualité, de l'immortalité de l'âme.
L'étude des Mystères nous découvre sans doute certains traits
essentiels de l'âme religieuse le besoin de connaître le sacré,
l'inconnu qui se cache derrière le voile, le besoin d'être initié à une
société particulière, loin du profane, le besoin de purification, le
sentiment, non pas du péché, mais de la souillure profonde de l'âme,
de son impuissance à s'élever, si elle n'est pas initiée, jusqu'au divin;
le besoin de Dieu, le désir de s'élever jusqu'à lui ou de vivre sa vie,
loin de la terre mais, ce que nous ne trouvons pas dans la doctrine
des Mystères, – etcequi nous paraît plus essentiel encore à l'attitude
religieuse, c'est l'humilité, l'aveu de sa faiblesse morale et de sa
faute, la contrition, la douleur d'avoir peiné celui que l'on devait
aimer, l'amour enfin, la joie d'être avec Dieu et de se donnerà lui.
Selon sa méthode, M. V. M. se sert de textes de Clément d'Alexan-
drie (par exemple pp. 94, io5, 108, i55, 159), où il croit découvrir
une description assez exacte des cérémonies de l'initiation éleusi-
nienne, de Yépoptie; sans doute, Clément d'Alexandrie s'est beau-
coup servi du langage des Mystères pour exposer la doctrine chré-
tienne, et c'est assez regrettable – mais ces descriptions sont-
elles si claires qu'elles nous révèlent le détail des rites éleusiniens ?
Si les meilleurs exégètes (le R. P. Lagrange, par exemple), leur
attachent un grand crédit, l'auteur doit bien reconnaître qu'elles
laissent dans l'ombre une bonne partie du « Mystère ».
En faisant ces remarques, nous n'avons pas oublié la valeur de
cette œuvre comme il le désirait {Avant- -propos, p. 7), l'auteur,
grâce à son érudition, a pu soulever un peu le voile qui nous cache
les Mystères, et nous suggérer ce qu'éprouvaient, ce qu'attendaient
les nouveaux initiés.
21. Pourtant, nous ne demanderons pas aux Mystères ce qu'ils
ne peuvent nous donner: une explication des symboles et des
dogmes chrétiens, comme si la prédication de l'Évangile n'avait
été que le développement splendide de leurs croyances les plus
pures.
L'oeuvre dont M. Reitzenstein nous a donné en 1927 une troisième
édition pourrait nous le faire croire. Cette « dissertation » {Vortrag)
lue au Predigerverein d'Alsace-Lorraine, à Strasbourg, le 11 no-
vembre 190g, est suivie de nombreuses notes scientifiques, dont
plusieurs sont nouvelles dans la présente édition: par exemple les
notes: Culte oriental et hellénistique (p. 1Ô7); Philosophe et Prophète
(p. 236); Union d'amour avec le Dieu (245). L'auteur, qui peut se
servir des connaissances historiques et philologiques les plus
variées une véritable encyclopédie -essaie de trouver dans cet
assemblage de doctrines superstitieuses les plus hétéroclites, dans
ce magma de rites sensuels, ridicules ou cruels, que fut trop souvent
la religion du monde hellénique, non pas l'origine de la doctrine
chrétienne ce serait trop paradoxal mais la « condition »
presque suffisante de succès de l'Évangile, de la doctrine de Paul
en particulier. Il dit, par exemple, à propos du charisme du
Tcpocpr^c, tel qu'il est décrit dans la Ira Épître aux Corinthiens
(XIV, 24) « Personne ne dira que rivôouaiaaijiôi; des premiers chré-
tiens a été emprunté (entleknt) au paganisme mais on ne peut con-
tester que sa «forme », son « mode » (Form ttnd Aufiassung) n'ait été
pris (entnommen) d'ailleurs » (p. 240) quelques lignes plus haut,
l'auteur avait été plus audacieux encore « Properce (IV, i) décrit
le phénomène [du prophétisme] comme il se passait chez les chré-
tiens des premiers temps » (p. 2^9). Il découvre dans Pausanias,
dans Apulée et dans quelques inscriptions qu'Isis « appelait u
ses adorateurs, et que ceux-ci se glorifiaient d'avoir été « destinés »
à son service. Et il conclut, avec la même prudence « Nous
ne dirons pas que la doctrine paulinienne de la prédestination est
venue de là. mais nous pouvons dire avec certitude. dans ce
vocabulaire des Mystères, [il y a] un présupposé (nous traduirions
volontiers zen terrain de culture) qui rendait possible la doctrine [de
Paul], et qui a été son auxiliaire (p. 255).
Ailleurs encore, M. Reitzenstein se défend de parler d' « origine »
paienne, d' « emprunt » aux Mystères, mais pourtant, il ne peut
s'empêcher de flairer partout dans les Origines chrétiennes « l'in-
fluence des concepts hellénistiques » (p. 259)12.

12. Il est vrai qu'il comprend à sa manière les expressions de Paul:


Il est vrai, pense-t-il, que si Paul n'a pas emprunté à l'Iran la doc-
trine de la vie du Christ en nous et dans l'Église, que si l'origine de
ce dogme doit être cherchée dans « la vie personnelle de l'Apôtre »,
la « forme de sa pensée » (Denkform) était soumise à l'influence du
monde qui l'entourait; or, ce monde était grec: donc, le moule de
sa pensée fut surtout hellénistique. Jusqu'à quel point? L'auteur
sent combien il est dangereux de préciser davantage, mais on devine
la solution qui le tenterait, s'il se laissait aller le christianisme ne
serait qu'un hellénisme plus ou moins judaïsé, mêlé d'ailleurs de
mazdéisme, de mandéisme, de mithraïsme, de gnosticisme.
mais cet « ardent chasseur de similitudes » n'ose peut-être plus
trop s'abandonner à cette « course fiévreuse » à travers les sys-
tèmes les plus obscurs peut-être trouverait-il plus sûres des
routes plus traditionnelles.
22. L'époque où naquit le stoicisme est tout le monde en
convient une époque de décadence morale et religieuse. M.Bevan
nous' montre comment ce système philosophique qui n'intéresse
pas directement l'histoire des religions a été pour certaines âmes
élevées un refuge qui croyaient-elles leur permettrait d'échap-
per au naufrage des vieilles mythologies (p. 95)- C'était un « caté-
chisme de morale pratique ». Puisque nous sommes « embarqués »,
puisqu'il faut agir, coûte que coûte, Zénon et Chrysippe essaient
de formuler des règles d'action; ils les justifient comme ils peuvent,
par un « système dogmatique. d'un niveau inférieur à celui de la
philosophie de Platon et d'Aristote » (p. 72). Ce serait ce souci
d'action pratique qui pense M. Bevan (je ne sais si tous les exé-
gètes du stoïcisme seront de son avis) le justifierait de ce « maté-
rialisme grossier » dont on l'a toujours accusé; en disant que Dieu
est un corps, le stoicien exprimerait « sa répugnance pour tout
enseignement qui réduirait Dieu à une idée abstraite, (son) ardente
conviction que Dieu est bien une réalité concrète » (p. 35). « Son
panthéisme ne serait que sa persuasion de la présence de Dieu, de
sa pronoia, dans la matière qu'il gouverne et qu'il rappelle à lui »
(p. 37-38). Mais qu'est-ce que Dieu ? Où va le monde? Quelle est
sa fin? N'est-elle que cet « éternel recommencement dont l'idée
semble « éminemment choquante » a notre auteur (p. 44), et qui,

ainsi Scxottou ne peut vouloir dire que Dieu dit juste (Gott spricht ge-
recJtt) (p. 25g).
i3. Ces expressions sont tirées de la conférence prononcée à la
3e Semaine d'Ethnologie religieuse de Tilburg, en 1922, par le P. L. de
Grandmaison, sur Les mystères païens et le mystère chrétien (p. 457).
à notre avis, n'est qu'un puéril aveu d'impuissance ? Le Portique
reste muet. Cette morale que n'appuie aucun dogme, et qui ne pro-
pose aucun but certain, laisse donc dans un vide désolant, et si elle
a donné « à d'innombrables hommes, pendant des siècles, la puis-
sance d'agir et de souffrir avec un courage admirable. » (p. 73),
elle n'a pu répondre à leurs aspirations profondes par exemple,
elle n'a pu montrer au sage comment il pouvait s'apitoyer sincère-
ment sur la peine de son ami sans perdre sa paix intérieure, elle n'a
pu que lui conseiller une grimace égoiste. « qu'il soupire avec
son ami dans la peine, mais sans que ce soupir vienne dti cœur. »
(p. 66).
Qu'est-ce que le scepticisme? Une philosophie ? Non pas. Encore
bien moins une religion! « L'expression d'une lassitude » (p. 123);
ce sourire méprisant de gens distingués renonçait à donner aux
hommes ce « guide pour l'action » qu'ils demandaient et qu'ils
croyaient découvrir dans le stoicisme et le néo-platonisme ils vont
bientôt le trouver dans l'Église (p. 142).
23. L'étude minutieuse du Dr J. P. Koets nous permet de
deviner l'attitude des âmes grecques en face des dieux. Quels senti-
ments éprouvaient-elles ? Qu'est-ce donc que la SEwiSa'.jAovfa ?
D'après l'étymologie, ce peut être une frayeur en face du divin, ou
une timidité superstitieuse, ou encore, un respect religieux où se
mêlent la confiance et la crainte. Suivant leur état d'esprit, les
écrivains emploient ce terme ou pour exprimer leur estime, ou comme
une raillerie; l'auteur ne veut pas décider quel était l'usage le plus
fréquent; d'ailleurs, ajoute-t-il (p. 3) « même si nous possédions
l'ensemble de la littérature grecque, nous ne saurions pas encore le
sens que l'on donnait aux mots dans la vie quotidienne car, dans
la littérature, au moins dans la littérature des anciens, on entend
rarement la voix de l'homme du commun {the matt in the street, whose
voice is rarely Jieard in literatute). »
L'ouvrage comprend trois chapitres 1° 8EiartSo:ilui.ovta et ses dérivés
employés en un sens « favorable » 2° .en un sens « défavorable »;
3° l'usage de ces mots chez les auteurs chrétiens.
Xénophon semble avoir été le premier à se servir du mot Ssict-
Ssci'uuv; après lui, Aristote, Diodore de Sicile, Flavius Josèphe.
saint Luc dans les Actes des Apôtres (17, 22, 25,19). paraissent le
comprendre au sens que les Latins donnaient au mot « religio ».
Avec Théophraste et Ménandre, le terme devient une raillerie
raillerie des philosophes (cyrénaïques, cyniques, péripatéticiens,
épicuriens, stoiciens), qui se moquent des vieux racontars et de
l'attitude dévotieuse de ceux qui y croient encore, de Julien
l'Apostat qui se moque des chrétiens les historiens « éclairés»
croient que la OEKîioaijxov'a (toute religion) est bonne pour le peuple,
tandis que Plutarque n'appelle de ce nom que la superstition. Les
auteurs chrétiens saint Justin, Clément d'Alexandrie, Eusèbe, les
Pères Cappadociens, ne désignent par ce terme que ce qu'ils croient
les vraies « superstitions », les religions paiennes.

L'usage de ce livre nous semble indispensable à quiconque vou-


dra étudier la mentalité grecque et romaine aux premiers siècles de
l'ère chrétienne.
24. En cet ouvrage qui prépare une étude plus étendue sur
« le dieu de l'évangile et le dieu de la loi », si M. Bill s'occupe des
religions antiques, ce n'est qu'en passant son but est de rechercher
le fondement de la morale et du droit dans la philosophie grecque
et romaine.
La religion a-t-elle été à la base de la morale dans la philosophie
antique? Homère croit bien que Zeus récompense le roi juste et
punit l'injustice; mais sa « justice » est une vertu « aristocratique »
« la protection du faible par l'homme puissant et fort » (p. 16). Pour
Hésiode, au contraire, « le devoir religieux par excellence » est la
lutte contre l'injustice Zeus est « le père et le protecteur » de la
justice (p. 20-23), et c'est lui qui inspire aux rois les justes juge-
ments (p. 23). Quand cette conception patriarcale se fut éteinte,
M. Bill pense que la loi écrite dut être considérée, elle aussi,
comme « une révélation de la déesse de la Justice », mais la seule
preuve qu'il puisse en donner serait la loi de Solon, où Dihi est
une divinité puissante en même temps qu'une notion abstraite, et
l'obéissance aux lois de la cité, « une action religieuse au service
de la divinité » (p. 26). Mais ce caractère religieux de la loi écrite
ne se maintint pas non plus, et ce fut, au contraire, la « loi non
écrite dont on revendiqua, comme l'Antigone de Sophocle (v.454),
l'origine et la valeur divine (p. 39).
Durant la période classique, en répondant au relativisme des so-
phistes, les penseurs comprirent l'utilité des vieilles légendes reli-
gieuses pour imposer l'obéissance aux lois Platon, en particulier,
parle souvent de la nécessité de la croyance aux dieux pour assurer
une législation raisonnable (pp. go-1o2). N'aurait-il eu que cette
conception utilitaire de la religionP M. Bill ne le dit pas et nous ne
le croyons pas: toujours est-il que,, du moins dans les « Lois », la
religion a surtout ce caractère.
Certains textes de Plutarque prouveraient qu'il a essayé de mieux
comprendre la justice de Dieu, et comment elle pouvait se conci-
lier avec sa bonté (pp. 226 et suiv.); mais cette doctrine reste trop
indécise pour que nous puissions y voir une religion, encore moins
l'origine de la loi chrétienne.
25. En septembre i55i, saint François Xavier commençait son
apostolat au Japon. Après être resté quelque temps à Yamaguchi, il
crut pouvoir s'en aller au Bungo, en laissant là le Père Cosme de
Torrès et le F. Juan Fernandez il savait que les difficultés ne leur
manqueraient pas, mais il savait aussi qu'ils sauraient en triompher
elles ne manquèrent pas, en effet; nous pouvons en juger par les
lettres que publie le Père Georg Schurhammer. (Cf. Saint François
Xavier, par le P. A. Brou. Beauchesne, 1912, t. II, p. 23o et suiv.).

Au plus fort d'une crise où leur vie était en danger (du 29 sep-*
tembre au 20 octobre), tandis que les ennemis recherchaient les
bonzes pour les tuer (pour quel motif précis, on l'ignore), au milieu
des incendies et des massacres, calmes et sans se laisser émouvoir,
ils rapportaient à saint François Xavier et à leurs confrères d'Es-
pagne et des Indes les événements qui se passaient autour d'eux.
Les bonzes affolés étaient venus les assiéger dans leur maison
(p. 66) et, sans leur laisser un instant de répit, leur posaient les
questions les plus variées sur tout le domaine des sciences philoso-
phiques et théologiques. Le F. Fernandez, pour qui la langue n'avait
plus de secret, servait d'interprète et de greffier, et notait fidèle-
ment les demandes et les réponses des deux partiesnous entre-
voyons ainsi l'état religieux du peuple qui s'ouvrait à l'Évangile.
La lettre du P. de Torrès, dont nous avons encore l'original
(il se trouve dans le recueil manuscrit, en possession de la Compa-
gnie de Jésus: E-pistolœ Japonicœ, fol. 22 r. – fol. 25 v.), est d'abord
un récit de sa vie, de sa vocation à la Compagnie et aux missions
des Indes; puis, l'auteur ébauche une description de la religion japo-
naise et de ses différentes sectes (p. 48 et suiv.) les adorateurs de
Skaka {Cakya-mum – Bouddha), né 8000 fois, ou 800 fois (p. 6r), le
plus auguste de leurs dieux les adorateurs d'Amida ils ont une
confiance sans limites en leur dieu (qu'ils se représentent sous la
figure d'un homme ou d'une femme, suivant les sectes), ils croient
que, seul, il peut les sauver, et que les plus grands pécheurs, à
l'heure de la mort, peuvent encore échapper à leur perte, s'ils
invoquent avec confiance Amida; d'autres, plus ignorants, adorent
le Soleil et la Lune: il n'est pas difficile de les réfuter, pense Tor-
rès (p. 49, n. 24); ceux qui donnèrent le plus de mal furent les Zen-
shu, moines contemplatifs, que leurs longues méditations ont rendus
plus inaccessibles à la Loi de Dieu (p. 49, n. 25) les uns sont maté-
rialistes, et croient que l'âme meurt avec le corps, d'autres la croien t
éternelle, d'autres croient à la métempsychose {ibid.) inutile, disent
les premiers, de chercher une « Voie »« tout s'en retourne au
Nirvana, le Principe qui n'est ni bon ni mauvais, ni vivant ni mort
il n'y a pas de différence entre l'homme et la bête: tout s'en retourne
aux quatre éléments » (p. 68 et suiv.). S'ils admettent un Dieu, ils
ont peine à comprendre comment il est sans corps, sans figure ni
couleur, immatériel et, d'autre part, si l'âme est aussi immatérielle,
comment elle se distingue de lui comment laforme » de l'homme
(Ku) ne se dissout pas après sa mortOù est Dieu ? Qu'est-ce que
le diableEst-il mauvais par nature, ou par sa fautePourquoi Dieu,
qui est toute bonté, lui permet-il de tenter les hommes et de les
perdre? Pourquoi les péchés contre le sixième Commandement son t-
ils défendus? Pourquoi y a-t-il du mal dans le mondeComment
les « simples », parmi les infidèles, pourront-ils être sauvésP
En lisant cette dispute, on comprend l'admiration de saint Fran-
çois Xavier et du Père de Torrès pour l'intelligence pénétrante et
curieuse des Japonais (pp. 47, 48); « Ils sont excessivement intelli-
gents. plus curieux que tous les peuples à moi connus »; « les
réponses de saint Thomas et de Scot ne suffiraient pas » à répondre
aux Zen-shu. (p. 62);on comprend aussi leurs exhortations àleurs
frères d'Europe: si les Japonais sont fiers et belliqueux, s'ils sont
trompés par l'hypocrisie des bonzes (p. 57 et suiv.) ils sont « très
portés à la piété» (p. 60); « plus prêts qu'aucun peuple du monde à
recevoir notre sainte foi » (p. 47), et, s'ils l'embrassent, comme « il
n'y a pas de peuple au monde qui soit aussi constant. ils souffri-
ront tout pour la garder » (p. Sx).
Florennes {Belgique.) GABRIEL HORN.
BULLETIN
D'ANCIENNE PHILOSOPHIE GRECQUE

I. Ouvrages généraux.
1. Léon ROBIN. La Pensee grecque et les Originesde l'esprit scien-
tifique. Édition revue et corrigée. Paris, La Renaissance du Livre,
1928. In-8, XXI-486 pages. Prix 35 francs.
2. Abel REY. La Science dans l'antiquité. I. La Science orientale
avant les Grecs. Ibid., irg3o. In-8, XVII-495 pages. Prix 35 francs.
(Ces deux ouvrages appartiennent à la Bibliothèque de synthèse his-
torique.)
II. La philosophie antéplatonicienne.
3. Paul TANNERY. Pour l'histoire de la science hellène. De Thalèsà
Empédocle. Deuxième édition par A. Diès. Avec une préface de
M. Federigo Enriques. Paris, Gauthier-Villars, 1930. In-8, XXI-
435 pages. Prix 80 francs.
4. Théodore GOMPERZ. Les Penseurs de la Grèce. Tome I. La Phi-
losophie antésocratique. Traduction de M. A. Reymond, couronnée par
l'Académie française. Troisième édition française conforme à la qua-
trième édition allemande. Paris, Payot, 1928. In-8, vi-557 pages. Prix
40 francs.
5. John BuRNET. L'~iurore de la philosophie grecque. Édition fran-
çaise par Auguste Reymond. Paris, Payot, 1919- In-8, vi-436 pages.
Prix 24 francs.
6. John BURNET. Greek fhilosophy. Part I. Thales to Plato. Lon-
don, Macmillan, 1914. In-8, x-36o pages. Prix 12 sh. 6.
III. Platon.
7. John Burnet. Platonism. Berkeley, University of California
Press, 1928. In-8, i3o pages. Prix 2 doll. 25 franco.
8. Auguste DIÈS. Platon. Paris, Ernest Flammarion, ig3o. In-16
jésus, 221 pages. Prix 12 francs.
9. Perceval FRUTIGER. Les Mythes de Platon. Paris, Alcan, 1930.
In-8, 295 pages. Prix 35 francs.
io. René MUGNIER. Le sens du mot 6eïoî chez Platon. Paris, Vrin,
1930. In-8, i52 pages. Prix 20 francs.
11. The Epinomis of Plato, translated with introduction and
notes by J. H4RWARD. Oxford, Clarendon Press, 1928. In-8, 146 pages.
Prix 5 sh.
IV. Aristote.
12. – W. D. Ross. Aristote. Pans, Payot, iç3o. In-8, 419 pages. Prix
3o franco.
13. René MUGNIER. La Théorie du premier moteur et l'évolution de
la pensée aristotéliczenne. Paris, Vrin, 1930. In-8, 232 pages. Prix
3o francs.
I
r. Ce bulletin ne saurait mieux commencer que par la nouvelle
édition de la Pensée grecque. Un livre comme celui-là, nourri de faits
et animé de vues synthétiques, permet de suivre, à une des périodes
les plus riches et dans une race particulièrement douée, l'évolution
philosophique et religieuse de l'humanité. L'hylozoisme des physio-
logues milésiens pose déjà le problème de Dieu « Tout est plein de
dieux », dit Thalès; mais en même temps il s'applique à ne déifier
qu'un élément, l'eau; et ses successeurs tendront comme lui à l'unité.
Aucun des présocratiques cependant, ni Platon lui-même. n'ont fait
la théorie du Dieu unique; on les eût bien embarrassés en leur don-
nant le choix entre monothéisme et panthéisme; seulement ils ont
tous cherché, sous des formes diverses,a. élaborer l'idée de parfait.
La difficulté a été longtemps que perfection impliquait limitation. et
l'axiome, qui remonte au pythagorisme, demeure vrai de tout
l'humain; tant que parfait et imparfait se confondaient avec limité et
illimité (irsposç, direipon), la question restait insoluble. L'Unde Parmé-
nide, k parfait, donc sphérique », la déduction est de lui.
désigne l'espace limité et rempli par la matière. Tannery avait cru
que Mélissos,le premier, était sorti du dilemme;il a reconnu ensuite
que son point de vue, comme celui de Parménide, restait réaliste et
spatial. L'Idée du Bien de Platon échappe aux bornes de la matière,
mais il lui manque la personnalité; l'acte pur d'Aristote se spiritua-
lise plus encore, mais en se vidant. Et dans toutes ces philosophies
palpite le même effort de l'humanité à tâtons vers l'inengendré,
l'impérissable1. Plus tard, le néoplatonisme préférera l'infinité à la
perfection 2.

1. Deux notions souvent associées. Cf. J. LebreïON, Histoire du


dogme de la Trinité, t. II, note C, ArENNHTOS dans la tradition phi-
losophique et la littérature chrétienne du deuxième siècle, p. 638-639
(Parménide iYsvïiTOV-ovoiXîSpov Platon àyéwntov-àvûXsQpov et &*{bn[";<H-
àB'.&pOopov cf. oSte y.YVÔijt.evav outs aTroXXuusvov), 640 (Aristote iyifr^oi;-
àtpfiapToc). Toute la note prouve que, jusqu'au second siècle après
Jésus-Christ et même ensuite', àyirumç et àYsvv^-roç s'emploient indiffé-
remment.
2. Cf. LEBREïON, ibid., p. 76 « L'hellénisme classique poursuivait
On pourrait, sous la conduite de M. Robin, reprendre l'itinéraire
de la pensée grecque en se plaçant à d'autres points de vue qu'au
point de vue religieux qui est celui des Recherches. Le livre excelle
par la lucidité de l'exposé et la justesse des proportions; la part un
peu mince faite à la dernière période s'explique par le manque d'ori-
ginalité de systèmes éclectiques ou syncrétistes et par le caractère à
demi oriental du néoplatonisme « Ce n'est déjà plus la pensée
grecque » (p. 7). Le livre III, la culture humaine, qui forme le centre
de l'ouvrage, consacre trois chapitres remarquables à Socrate, Platon
et Aristote. Au sujet de Socrate, M. Robin, qui a plusieurs fois
combattu l'opinion nouvelle de Burnet et de Taylor (voir nos 6 et 7),
s'arrête à une position moyenne, sans doute la plus juste, sur la foi
d'Aristote. Ce n'est d'ailleurs pas qu'Aristote lui inspire une sympa-
thie particulière; la conclusion de son étude ne lui reconnaît ni pro-
fondeur ni originalité, mais seulement un savoir encyclopédique et
des qualités de présentation (p. 370). Platon, au contraire, obtient
le tribut d'admiration qu'il pouvait attendre d'un de ses meilleurs
interprètes; après l'analyse détaillée des principaux dialogues, une
page écrite con amore (283) caractérise son génie « à la fois hardi et
mesuré », conciliateur des contraires, et son influence multiforme.

2. Dans le tome XIII de la Bibliothèque de synthèse histo-


rique, qui devait primitivement résulter d'une collaboration entre
MM. Léon Robin et Abel Rey, le « désir de laisser au volume son
unité » avait « limité la place assez étroitement pour l'étude des
origines de la science ». Il y avait donc place, à côté de la pensée
grecque, pour un exposé spécial de la science dans l'antiquité. De
cet exposé, qui formera une série complémentaire de l'évolution de
l'humanité, M. Rey vient de publier le tome I, la Science orientale
avant les Grecs. Deux autres volumes traiteront de la science hellé-
nique et de la science hellénistique3.
L'idée était heureuse de remonter aux sources orientales de la
science grecque. A vrai dire, la science chinoise et la science
hindoue n'ont pas agi directement sur elle,-ce qui n'enlèvepasleur
intérêt aux livres IV et V. Mais la science chaldéo-assyrienne

avant tout la perfection; le néo-hellénisme, l'infinité; et pour lui l'in-


fini entraîne nécessairement l'effacement de ces formes nettes, pré-
cises, délimitées, où la pensée grecque se complaisait. »
3. Sur les débuts de la science hellénique, M. Rey a publié son cours
de la Sorbonne dans la Revue des cours et conférences, 1929-1930: 3i.i,
p. 23-3i, 148-155, 276 288, 347-359, 452-463, 658-672 (l'École ionienne)
3i. 2, p. 82 96, 163-179 (Pythagore), 367-38i (l'Éléatisme).
(livre II) et la science égyptienne (livre III) lui ont fourni de nom-
breux éléments. Les prolégomènes insistent sur les obstacles que
rencontre l'historien de ces temps reculés rareté des documents et
difficulté de leur interprétation ils situent la science orientale dans
son milieu technique, si important à une période « où la science ne
se distingue pas encore nettement des techniques ». Ce dernier
chapitre abonde en détails pittoresques, empruntés pour une
bonne part aux peintures des tombeaux égyptiens (p. 79-97);on
goûtera moins celui des « origines », trop dépendant des théories de
Lévy-Bruhl et de Frazer.
Progrès matériel qui a son prix, l'auteur renonce à la cryptogra-
phie des volumes précédents, si souvent critiquée, et indique ses
références au moyen de titres abrégés.

II
3. Le célèbre et introuvable livre de Paul Tannery, Pour Vhis-
toire de la science hellène, vient d'être réédité par les soins de M. le
chanoine Diès. Mme Paul Tannery, à qui nous devons l'initiative
de cette seconde édition, savait que nul n'était plus à même de
comprendre la pensée de son mari, et, tout en la respectant, de
mettre l'œuvre au courant des derniers progrès. Un travail surtout
s'imposait indiquer pour chacun des précieux fragments, disjecta
membra, que l'antiquité a parcimonieusement conservés, la référence
aux Fragmente der Vorsokratiker puis signaler en note, entre
crochets, les divergences qui séparent le texte de Diels et les traduc-
tions de Tannery. Réduit au recueil médiocre de Mullach, Tannery
avait suppléé à ce désavantage par une intelligence divinatrice, et sa
traduction reste aujourd'hui encore, dans bien des cas, « la plus
vraie ou la seule vraie » mais, s'il avait vécu, il l'aurait souvent
adaptée au texte critique de Diels. La revision de M. Diès fournit
toutes les concordances désirables.
Ce à quoi il n'a pas touché, c'est la rédaction si pleine et ferme
de ces études. L'exposition large et claire, l'ardeur du jeune savant
à débrouiller les questions les plus difficiles firent leur succès en
1887. A cette date, la Philosophie des Grecs de Zeller, dont Boutroux
avait mené la traduction jusqu'à Platon, restait le seul ouvrage
d'ensemble sur les origines de la spéculation grecque; ni Burnet, ni
Th. Gomperz n'avaient encore publié les leurs. Tannery offrait au
public français un livre écrit pour lui, où, partant des faits établis
par Diels, dans les prolégomènes de sa magistrale édition des
Doxographi Graeci, il reconstituait la doctrine des cosmologues
ioniens, puis celle des Éléates, d'Anaxagore et d'Empédocle. Des
vues naïves sur le monde, où se plaisait l'imagination des premiers
penseurs, il dégageait les hypothèses fécondes, parfois géniales.
On peut dire qu'il a fixé les grandes lignes des systèmes qu'il a
étudiés.
Dès l'introduction (p. n), il oppose sa méthode à celle des
historiens philosophes, qui fait trop bon marché des thèses pure-
ment scientifiques, et montre comment l'histoire philosophique doit
se compléter par l'histoire scientifique, surtout quand il s'agit de
physiologues, c'est-à-dire de savants. Ici le polytechnicien triomphe.
Mais réjouissons-nous que ses travaux sur les mathématiques
anciennes lui aient fait sentir « la nécessité de la philologie » et
l'aient (c finalement conduit à (s') en occuper dans une mesure de
plus en plus large ». Cette formation si vaste l'a préparé, mieux
qu'aucun autre, à son rôle d'historien de la science hellène. Le
philosophe et le savant se meuvent à l'aise parmi les problèmes de
l'infinitude du temps et de l'espace (p. 100-101), les hypothèses de
l'évolution périodique ou continue de l'univers (p. 116-117); l'hellé-
niste discute le sens des fragments, la portée des témoignages
antiques.

4. Comme l'ouvrage de Tannery, celui de Gomperz a été


récemment mis à jour. M. Henri Gomperz, fils de l'auteur et son
successeur à l'Université de Vienne, a introduit dans le texte les
changements que Th. Gomperz avait notés sur son exemplaire de
travail; dans les notes, il a complété et rajeuni les références,
renvoyé, en particulier, aux Vorsokratiker pour les fragments con-
tenus dans ce recueil; et sur la quatrième édition allemande,publiée
en 1922, M. Auguste Reymonda revu sa troisième édition française
du tome I. Quand le tome II, actuellement sous presse, aura paru,
les Penseurs de la Grèce seront redevenus accessibles.
De ce monument, dont Henri Weil et Alfred Croiset, pour ne
nommer que ceux-là, avaient depuis longtemps loué la valeur, je
n'entreprendrai pas un nouvel éloge. L'originalité de Théodore
Gomperz, qui éclate dans chacun des tableaux où il fait revivre une
époque, dans le moindre portrait qu'il brosse d'un philosophe, ne
l'a pas rendu aveugle aux mérites de ses devanciers. Paul Tannery,
souvent cité, reçoit plus d'un hommage. La Philosophie des Grecs de
Zeller reste « l'ouvrage capital », encore que Gomperz suive une
méthode absolument différente. Le titre même l'indique, abstrait
chez l'un, concret chez l'autre les héros de Zeller sont des concepts,
ceux de Gomperz des hommes.
Il commence par décrire l'habitat grec et montre l'importance
des colonies, « champ d'expériences de l'esprit hellénique. Presque
toutes les grandes nouveautés en sont sorties » (p. 3i). Après des
vues sur l'origine des idées religieuses, c'est là, il faut bien le
dire, la partie vieillie de l'introduction, et le plaidoyer pour le
fétichisme au sens large, qui s'inspire de la Civilisation -primitive de
Tylor, date étrangement, la Théogonie d'Hésiode, « Romain
parmi les Grecs », donne l'occasion d'étudier la signification du
Chaos, qui pour Hésiode occupe tout l'espace, sans être à propre-
ment parler ni fini ni infini (p. 66).
Au début du chapitre premier du livre Ier, consacré aux philoso-
phes naturalistes de l'Ionie, une note indique les buts que doit se
proposer l'histoire de la philosophie ancienne, et dont le principal
est de connaître nos origines grecques afin de pouvoir nous en
affranchir. Constamment, Gomperz demandera aux systèmes le
secret de leur influence à travers les siècles. Avec les Ioniens, le
problème de la matière passe au premier plan, et une géniale antici-
pation énonce deux propositions essentielles de la chimie moderne
l'existence des éléments de la matière, l'indestructibilité de celle-ci
eau pour Thaïes, l'infini pour Anaximandre, pour Anaximène l'air
et pour Héraclite le feu. Le raccourci puissant de Gomperz rappro-
che des dates éloignées mais Il justifie l'ordre qu'il a suivi et avoue
sa répugnance à séparer Xénophane et Parménide (p. no, n. i).
Tannery et Burnet avaient opté pour l'ordre rigoureusement chrono-
logique. Notons que Thalès apparaît beaucoup plus pratique dans
l'histoire que dans la légende il sait prévoir non seulement une
éclipse, mais, tout au profit de son commerce, une abondante récolte
d'olives. Quant à Héraclite, « c'est un philosophe exclusif dans le
sens le moins favorable du mot, c'est à dire un homme qui, sans
être réellement supérieur dans un seul domaine, se considère
comme supérieur aux meilleurs représentants de tous » (p. 91). En
dépit de ce jugement sévère, Gomperz rend pleine justice à la
fécondité de ses paradoxes son flux perpétuel prépare l'atomisme,
et sa théorie de la relativité, qui assure dans la sensation une part à
la subjectivité du moi, s'oppose au conservatisme aveugle en
matière de droit et d'institutions; il l'a d'ailleurs limitée en pro-
clamant, comme but suprême de la connaissance, la loi universelle
qui régit tous les phénomènes, et par là il a donné naissance au
déterminisme stoïcien.
L'orphisme et le pythagorisme annoncent en plus d'un point
Parménide et Empédocle. Au livre deuxième, de la métaphysique à la
science positive, l'histoire de l'école d'Ëlée, de Xénophane à Zénon,
est celle du développement de l'esprit critique. Ionien d'origine,
Xénophane de Colophon a quitté pour Élée, après la conquête
perse, sa patrie déshonorée; du même coup, il rejetait l'idéal
dégradé de la religion grecque. En abattant la couche anthropo-
morphique, il met au jour la couche primitive, celle de la religion
de la nature; son panthéisme rejoint celui des physiologues, et sa
conception d'une divinité oscillant entre l'esprit et la matière nous
interdit de faire de lui le premier monothéiste; aussi bien, écrit
justement Gomperz, « le monothéisme pur, absolu, est toujours
apparu aux esprits helléniques comme une impiété » (p. 198). Même
difficulté pour le sens plastique des Grecs à concevoir l'infini.
Parménide, qui était de plus poète et disciple de Pythagore, a borné
son être pensant, en le représentant sous la forme d'une sphère bien
arrondie; et ce « nouvel Icare s'est lourdement abattu dans les
régions banales de l'existence corporelle » (p. zo8). Cela ne l'a pas
empêché d'affirmer l'immutabilité de l'Être, par quoi il a ajouté au
postulat de la constance quantitative, implicitement contenu dans la
doctrine de la matière primordiale, celui de la constance qualita-
tive et de croire que son être matériel était en même temps un être
spirituel. Plus encore que Parménide, Mélissos et Zénon ont hérité
de Xénophane une tranquille hardiesse. Mélissos, « l'enfant terri-
ble de la métaphysique », tente un saut périlleux de l'infinité du
temps à celle de l'espace; mais, par une contradiction qui rappelle
celle de Parménide, il admet l'extension spatiale de l'Être tout en
lui refusant la corporalité. La dialectique de Zénon devait aboutir
aux négations de Gorgias; bien interprétées néanmoins, ses célè-
bres apories, que Gomperz résout plus élégamment que personne,
ont servi la psychologie de la sensation et la notion de continu.
Un parallèle des deux contemporains, Anaxagore et Empédocle,
introduit à leur étude (p. 244). La théorie d'Anaxagore sur la
matière, dont elle met toutes les formes dans des particules primi-
tives, contredit les faits constatés par la science moderne; du
moins, par son recours constant aux combinaisons et aux sépara-
tions, il essayait de montrer que tous les phénomènes matériels
résultent de mouvements. Ses erreurs proviennent avant tout de sa
foi aveugle en la véracité des sens; on n'avait point encore distingué
propriétés primaires et propriétés secondaires. Finaliste inconsé-
quent,– le Socrate du Phêdon lui reproche assez de n'avoir pas
tiré meilleur parti de son Nous, – et par là médiocre théologien,
Anaxagore naturaliste se dégagea entièrement des liens de l'ancienne
mythologie. Chez Empédocle, qui tient de Xénophane son pan-
théisme et sa haine de l'anthropomorphisme, le principe général de
l'attraction des semblables se corrige et se complète par celui de
l'union des dissemblables; au-dessous de ces deux forces inhérentes
à la matière, deux puissances prédominent tour à tour, déterminant
l'alternance des périodes cosmiques, l'Amitié et la Discorde. A
chaque victoire de l'Amitié, la matière unifiée devient Sfiiairos,
« divinité bienheureuse ». Parmi les dieux secondaires « à longue
vie », mais non éternels, faut-il ranger « l'intelligence sainte et pro-
digieuse dont la rapide pensée parcourt le monde entier », et où
Ammonius nous apprend à voir Apollon ?Gomperz se refuse à
identifier ce « démon » avec le Sphairos ou à lui subordonner
celui-ci; mais Ammonius ajoute qu'Empédocle étendait ces carac-
tères à la divinité tout entière4. Le professeur alexandrin, Gomperz
le reconnaît, « a probablement lu encore dans leur contexte original
les vers qu'il est seul à nous communiquer intégralement » (p. 291,
n. 2); si l'application qu'il en fait « à tout le divin » (itssl wj Oeiou
-z'nôç) est bien d'Empédocle lui-même, et non de l'exégète, nous
aurions là un fragment d'inspiration presque monothéiste.
Ce livre second finit à Hérodote de même le troisième, l'époque
des lumières, dont une des épigraphes, tirée d'un papyrus d'Hercu-
lanum, oppose la té^vvj à la œû<riç, et qui étudie les systèmes éclec-
tiques nés de la lutte entre l'atomistique et les survivances de la
philosophie de la nature, s'achève sur Thucydide. Gomperz rend
hommage à la loyauté de l'historien. Mais déjà les sophistes avaient
préparé l'œuvre subversive de la guerre du Péloponèse.
5 et 6. Quoique déjà anciens, les deux livres que Burnet a
consacrés à l'histoire de la philosophie grecque, Early greek philosophy
et Greek philosophy. 1. From Tltales to Plato, gagnent à la réédition
des ouvrages de Tannery et de Gomperz un renouveau d'actualité.
Ils couvrent, en la dépassant quelque peu, la même période; et la
première édition d'Early greek philosophy qui parut à Edimbourg en
1892, bénéficia des conseils et des encouragements de Tannery
L'Aurore de la philosophie grecque, avec les divisions nombreuses,
les sous-titres, l'index détaillé, se présente comme un parfait manuel,
celui par où doivent commencer les étudiants. Toutes les questions
qui intéressent le philosophe y sont traitées à leur tour, et pour tous
les auteurs jusqu'à Leucippe inclusivement. Les pythagoriciens, que
Burnet connaissait à merveille et dont il a toujours largement admis
l'influence sur le platonisme, font l'objet d'un important chapitre.

4. Cf. la note de M. Diès, p. 346 de TANNERY, Pour l'histoire de la


science hellène, 2" éd. Les vers 2-3 de ce fragment des Ka9ap[«.o'
le 134e de Diels, reproduisent les vers 1-2 du fragment 29, qui appar-
tient aux «Ducrixâ et où il s'agit du Sphairos; M. von WILAMOWITZ-
M OELLENDORU, qui en fait la remarque, juge cela « très significatif

pour l'opposition des deux poèmes ». (Silsungsberichte der preussi-


schen A kademie derW issenschaften, 1929, ph.-hist. Kl., p. 644.)
5. L'Aurore de la philosophie grecque, préface, p. VI.
Un autre mérite du livre est la discussion très serrée des témoi-
gnages et des fragments, ceux-ci traduits in extenso, ceux-là cités en
note dans l'original; parmi les témoignages, Aristote a une part de
choix, bien que Burnet, non sans quelque partialité peut-être,
regarde ses indications comme moins historiques que celles de
Platon. Les très nombreux rapprochements entre les divers systèmes
et quelques paragraphes plus généraux permettent de suivre
l'évolution de la philosophie grecque primitive; car le morcellement
apparent du livre tient à un souci pédagogique et n'exclut en aucune
façon l'esprit de synthèse. Qu'on lise seulement le premier para-
graphe de l'introduction Caractère cosmologique de la philosophie
grecque à ses débuts; de telles pages classent un historien.
Si fidèle que soit, de l'avis même de l'auteur, la traduction de
M. Auguste Reymond, on ne songe pas à regretter de devoir lire
Greek philoso-phy dans le texte, tant est limpide et savoureux l'anglais
de Burnet. L'ouvrage date de 1914; les circonstances l'ont privé à
cette époque d'une partie de sa publicité1"; mais plusieurs réimpres-
sions- j'ai en mains celle de 1928 – en attestent le succès durable,
et sa valeur littéraire, l'intérêt aussi des thèses qu'il défend le garde-
ront longtemps de la vieillesse.
L'introduction expose des vues personnelles sur l'impossibilité
d'écrire l'histoire de la philosophie. La conviction y reste forcément
subjective, car si un effort de sympathie peut établir entre l'historien
et le philosophe un contact d'âme à âme, la foi qui s'ensuivra colo-
rera les documents et en inspirera l'interprétation. Tout ce qu'on
peut faire, c'est de déterminer les influences qui ont marqué une
doctrine; de montrer le lien du développement philosophique et du
progrès scientifique; enfin de déblayer le terrain et d'indiquer la
voie. Encore faut-il savoir ce qu'est la philosophie. Par philosophie,
Burnet entend « tout ce que Platon entendait et rien que cela »; la
philosophie, en effet, n'est ni la mythologie ni la science; pourtant
« il ne peut y avoir de philosophie là où il n'y a pas de science
rationnelle » (p. 4), et, par sa tendance à satisfaire les plus hautes
aspirations de l'âme, la philosophie ancienne « renferme beaucoup
de ce que nous appellerions maintenant religion » (p. 12).
Le 1. I, le Monde (p. i5-ioi), résume l'Aurore de la philosophie
grecque, auquel il renvoie pour les détails. Le 1. II, Connaissance et
morale (p. io3-2oi), commence aux sophistes et finit sur Démocrite;
mais plus de soixante pages traitent de la vie, de la philosophie et

6. Il a cependant provoqué deux articles considérables de


M. ROBIN Revue des Études grecques, XXIX, 1916, p. 129-16S Revue de
Métaphysique et de Morale, XXIV, 1917, p. 205-224.
du procès de Socrate, et leur originalité demande qu'on s'y arrête.
Si Burnet a mieux que personne mérité de Platon, dont il a donné
la meilleure édition complète, qu'il a étudié toute sa vie, oserons-
nous prétendre qu'il l'a dépouillé au profit de Socrate? C'est la
vérité, cependant. Ilfaut, dit Burnet, prendre les dialogues de Platon
dans leur sens naturel; « la charge de la preuve incombe, non à ceux
qui adoptent ce présupposé, mais à ceux qui le rejettent » (p. 178;
cf. p. 349-35o). « Si le Socrate de Platon ne représente pas le vrai
Socrate, on a grand'peine à imaginer ce qu'il peut représenter »
(p. 179). N'arguez pas du témoignage d'Aristote en dépit du
prétendu « canon de Fitz-Gerald », sur lequel Burnet partage
l'avis de son collègue A. E. Taylor', Aristote ne distingue pas le
Socrate de l'histoire du Socrate de Platon. Quant à Aristophane et à
Xénophon, ils ne font que déformer le Socrate de Platon, « le
premier légitimement, pour l'effet comique; le second moins légiti-
mement, pour des raisons apologétiques » (p. 149). Mais l'apologie
de Xénophon dépasse le but jamais on n'aurait mis Socrate à
mort s'il avait été ainsi. D'ailleurs, des deux périodes que comprend
la vie de Socrate, la première scientifique, la seconde apostolique,
Xénophon ne connaît que celle-ci, tandis qu'Aristophane s'attache
à celle-là (p. 144); seul Platon retient.tous les éléments il faut se
fier à lui ou se résoudre à ne rien savoir, car nous n'avons pas le
droit de prendre au hasard chez lui de quoi embellir Xénophon.
Conformément à ce principe, Burnet retrace d'après Platon l'iti-
néraire intellectuel de Socrate; il fait revivre l'étonnant personnage,
avec son ironie, « ce sens de l'humour qui voit les choses dans leurs
justes proportions n (p. i3a), et ses airs inspirés, ses extases. Il cite
largement le portrait d'Alcibiade; car le Banquet est pour la connais-
sance de Socrate une source de premier ordre; mais le Phèdre aussi
est historique, Burnet l'affirme après Bruns et le Phédon, qui res-
semble si souvent à une autobiographie, lui livre l'essentiel de la
philosophie socratique. Socrate y tient, d'accord avec les pythago-
riciens, la théorie des formes s. Cette théorie apparaît déjà dans
7. Cf. Varia Socratica, Oxford. 1911, p. 4101 et A. DIÈS, Autour de
Platon, p. IJ6-IJ7. M. Diès énonce la règle en ces termes Des for-
mules – (uxpanriç etô 2tuxpdcT7);, « la première désignerait la réelle
personne de Socrate, la seconde la drantatis persona des dialogues ».
Or cette règle a été réhabilitée par W. D. Ross dans l'introduction
de son édition de la Métaphysique {Autour de Platon, p. 216-218).
8. Burnet évite à dessein le mot idée, qui « porte presque invinci-
blement le lecteur à préjuger que les s?Sti de Platon sont des concepts
hypostasiés » (A. Diès, notice du Parménide, les Belles Lettres, 1923,
p. 4, n. 1 cf. Autour de Platon, p. 14S-146).
l'Euthyphron, le Mènon et le Cratyle; on n'a pu le nier qu'en raison
d'un cercle vicieux: la théorie, disait-on, ne se trouve pas dans les
dialogues proprement socratiques; mais ces dialogues ne sont jugés
tels que parce que la théorie en est absente. Non content de mettre
au compte de Socrate la doctrine du Phédon, Burnet lui attribue les
développements qu'elle reçoit dans la République, en particulier le
célèbre passage sur l'Idée du Bien 9. Socratique également, la théorie
des parties de l'âme qu'expose la République (p. 177-178).
Que reste-t-il donc à Platon La fondation de l'Académie et le
criticisme du Thèètète et du Farmémde la logique du Sophiste, les
théories de l'État du Politique et des Lois la philosophie des
nombres, que nous connaissons par le Philèbe et Aristote, et la phi-
losophie du mouvement qui s'épanouit dans le Timée (livre III,
p. 2o3-35o). Ce serait assez pour sa gloire. Quand toutefois, dans
son désir d'assurer à Socrate la propriété de la théorie des Formes,
Burnet va jusqu'à dire qu'après le Parménide, « où elle est apparem-
ment réfutée », le Timée est le seul dialogue où il en soit fait men-
tion (p. i5S), il oublie les textes du Sophiste, du Politique, même
des Lois, par lesquels Brochard a démontré, contre Lutoslawski,
que Platon s'est inspiré jusqu'au bout de la théorie des Formes 10.
I. Bruns, qu'il estime tant, et avec raison, concluait plus prudem-
ment « Bien que Platon fasse honneur à Socrate de la théorie des
Idées, sa formation par Socrate demeure pour nous un mystère11. »

III
7. Quarante ans après son entrée à l'Université de Saint-
Andrews comme « assistant » de Lewis Campbell (1887), Burnet
donnait sa synthèse du platonisme aux Sather classical lectures de

9. Burnet s'élève contre l'identification de l'Idée du Bien avec Dieu


(p. 169, n. i) il admet à la fois que le Bien est au-dessus de Dieu et
que le Démiurge du Timée est « le Dieu le plus élevé qui soit ». Cette
opinion rappelle celle de Brochard et se heurte aux mêmes difficultés.
Cf. A. Bremond, Archives de Philosophie, t. II, 1924, p. 396-399; et
voir plus loin, n° 10.
10. Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne, Alcan,
1912, p. i5i-i68.
11. Das literarische Portrât der Griechen, Berlin, Hertz, 1896, p. 286.
Dans un article récent, Der platonische SoArates (Symbolae Osloenses,
VII, 1928, p. 1-24), M. G. K.UDBERG cite constamment Bruns mais il
prête moins au Socrate historique et énumère les ubstacles qui s'op-
posaient chez Platon à la fidélité du portrait. Voir aussi les conclu-
sions de M. DlÈS, Autour de Platon, p. 180-181.
Berkeley. Ce cours, publié en 1928, l'année de sa mort, comprend
huit chapitres introduction, Platon et Socrate, la théorie des Idées,
l'Académie et Aristote, Platon et Denys, les Lois, mathématiques,
théologie. Il dénote un admirable professeur. Chaque leçon forme
un tout, sans que le maître s'interdise les rappels et les anticipa.
tions les idées importantes ou nouvelles reviennent aussi souvent
qu'il est nécessaire, jusqu'à cinq et six fois, et ces redites évoquent
la manière des derniers Dialogues, qui ouvrent un jour sur l'ensei-
gnement de l'Académie 12.
Il faut, dit Burnet, distinguer la part de Socrate, celle de Platon
et celle d'Aristote dans la formation de la science moderne. Socrate
n'a rien écrit; cela tient peut-être à ce qu'à l'époque de Périclès
Athènes n'avait pas de prose littéraire quoi qu'il en soit, nous ne
connaîtrions rien de lui sans Platon. Xénophon ne compte pas. Afin
de perpétuer la mémoire de Socrate, Platon a créé un genre, le dia-
logue personnellement, il disparaît: il ne se nomme que trois fois
dans ses œuvres, les Lettres exceptées, et ne rapporte aucun fait pos-
térieur à la mort de Socrate, qui marque pour lui la fin de l'histoire
d'Athènes. En compagnie de Socrate, il a revécu les années glo-
rieuses qui précédèrent la guerre du Péloponèse, et, les yeux fermés
à la fin lamentable de ses proches, Critias et Charmide, s'est fait
comme le témoin de leur adolescence pleine de promesses. Le soin
qu'il prend de n'attribuer à Socrate que des propos réels ou vrai-
semblables, le silence que dans les derniers dialogues il lui fait
garder sur les sujets qui sortent de sa compétence, garantissent le
caractère authentiquement socratique des dialogues plus anciens,
en particulier du Phedon.
L'activité de Platon au cours de ses voyages en Sicile inspire .à
Burnet des jugements nuancés. Dion s'est montré piètre diplomate.
mais il n'a pas supplanté Denjss comme il l'aurait pu, et a fait son
possible au contraire pour le rendre digne de sa situation. Denys
semble avoir éprouvé à l'égard de Platon un véritable attachement,
leur première amitié s'exprime dans la lettre XIII, que Burnet, loin
d'y voir un faux, considère comme « le document le plus important
de toute la collection » (p. 76); si l'élève n'a pas davantage profité
du maître, c'est que ses dons naturels ne furent pas cultivés assez
tôt. A défaut de Den)s, Platon eût trouvé en Alexandre, si mal
compris d'Aristote, le disciple de ses rêves.
La sévérité de Burnet pour Aristote prouve, une fois de plus, que
les platonisants lui sont difficilement équitables. Imbu de la supé

12. Je me permets de renvoyer là-dessus à ma thèse Une formule -pla-


tonicienne de récurrence (Paris, Les Belles Lettres, 1929).
riorité de la vie contemplative, Aristote a négligé de suivre l'évolu-
tion politique -de son temps; biologiste éminent, c'est le seul titre
de gloire qu'on ne songe pas à lui disputer, l'insuffisance de sa
formation mathématique l'a fermé à la théorie des Idées; quant à
son astronomie et à sa physique, elles ont retardé le monde pourdes
siècles. Alors que Platon, au témoignage de Théophraste, avait
inventé le système héliocentrique13, Aristote revint au système géo-
centrique du Phédon.
Le chapitre consacré aux Lois abonde en vues intéressantes*Elles
servirent de guide aux nombreux législateurs envoyés par l'Académie
dans les États qui s'adressaientà elle pour la refonte de leurs consti-
tutions. Le détail des prescriptions, qui nous semble infini, appa-
rente l'ouvrage aux Institutes et à l'ancienne jurisprudence romaine.
Sans doute celle-ci a des lacunes que Platon n'aurait pas tolérées
ainsi elle exclut la religion et les sciences, dont les Lois traitent
longuement. Mais les ressemblances avaient déjà été signalées par
Cujas, et il a fallu la déplorable spécialisation du siècle dernier pour
qu'elles rentrassent dans l'ombre. Les édits des « préteurs pérégrins »
finirent en effet par constituer un corps de lois, moins romain qu'hel-
lénistique, et comme nombre de cités hellénistiques tenaient de
l'Académie leur code, la loi romaine remonte en somme aux Lois de
Platon. Les Lois ont été également la source de ce qu'il y a de meil-
leur dans la Politique d'Aristote, avec des vues historiques beaucoup
plus larges, qui devancent le dix-neuvième siècle, comme l'intérêt
que Platon porte à l'éducation première et au « jardin d'enfants »
annonce la pédagogie la plus moderne. L'importance de la dernière
ceuvre de Platon explique les erreurs de ceux qui n'en ont pas tenu
cpmpte dans leur exposition du platonisme.
On ne peut davantage sans les Lois se faire une juste idée de la
théologie platonicienne. Burnet oppose leur théorie de l'âme à la
théorie des formes du Phédon, qu'elles paraissent ignorer sur ce point
d'ailleurs, il se montre moins affirmatif que dans Greek Philosophy et
se défend de « dire que Platon a renoncé à la théorie » (p. 120). Les
Lois traitent de l'âme et de Dieu sans le secours du mythe, qui était
un élément socratique plutôt que platonicien; elles en démontrent
l'existence à partir du mouvement. La preuve platonicienne de
l'existence de Dieu n'est pas un argument en faveur du monothéisme,
bien que sans aucun doute Platon crût personnellement en un seul
Dieu. Bien plus, « c'était la croyance de tous les Athéniens intelli-
gents à cette époque » (p. 118). Nous avons vu (p. 5) l'avis diffé-

i3. Il n'est pas impossible d'interpréter dans ce sens Epinomis


987 b S.
rent de Gomperz. Burnet eût-il été aussi catégorique si, au lieu
d'attribuer exclusivement à Socrate la doctrine de la République, il y
avait cherché une autre source de la théologie platonicienne? A s'en
tenir aux Lois, il a gagné de préciser une philosophie vivante, mais
au prix d'une mutilation.
Cette réserve ne peut atteindre la valeur de Platonhm, pas plus
qu'un rapide aperçu ne saurait prétendre en épuiser la richesse. A
côté du Plato de son collègue et ami A. E. Taylor, l'oeuvre de Burnet
restera comme le testament d'une pensée originale et suggestive.
8. Jusqu'à ces dernières années, il n'existait en français que
des monographies sur Platon; pour trouver un exposé d'ensemble, il
fallait revenir à des ouvrages vieillis. Après les chapitres importants
de M. Robin dans la Pensée grecque et de M. E. Bréhier dans son
Histoire de la philosophie, nous venons d'avoir deux livres de M. le
chanoine Diès Autour de Platon, dont le P. Horn a analysé ici
même les pénétrantes études", et, gerbe enfin liée. un Platon.
M. Diès a mis dans ce petit livre sa science unique du sujet; il s'y
est aussi constitué l'héritier d'un demi-siècle de recherches platoni-
ciennes. Deux points paraissent acquis. L'accord semble fait sur les
grandes lignes de la chronologie, au moins pour les deux dernières
périodes. Si tous les dialogues dits « socratiques «changent de place
avec les systèmes, l'Ion et le Protagoras, par exemple, figurent
tantôt au début, tantôt à la fin de la liste, on assigne à la matu-
rité de Platon un groupe qui comprend la République, Phèdre, Théé-
tète et Parménide, et nul ne discute plus l'ordre SopJtiste, Politique,
Philèbe, Timée, Critias, Lois (p. 84-85). La méthode stylistique, objet
de tant de querelles, aura au moins donné ces résultats. Mais les
Dialogues ne passent plus pour les seules œuvres authentiques les
Lettres, si longtemps rejetées en bloc, jouissent d'un crédit de plus
en plus considérable. Burnet inclinait à les admettre toutes, sauf la
première; le professeur américain L. A. Post irait presque aussi
loin; dans son édition de la collection Budé, le R. P. Souilhé
apporte les meilleurs arguments pour l'authenticité des plus impor-
tantes, VII et VIII; Wilamowitz et Howald se déclarent également
en faveur de VI. Ceux-là mêmes qui restent sceptiques utilisent en
fait le témoignage des Lettres, sans lesquelles nous ne saurions à
peu près rien de la vie de Platon, et en particulier de son activité
politique. Or Wilamowitz avait déjà représenté Platon comme « un
Athénien de haute naissance, qui veut passionnément agir sur son
époque15». Sans limiter à cet aspect la riche physionomie de son
14. Recherches, XIX, 1939, p. i53-i57.
15. E. Bréhier, Revue de Métaphysique et de Morale, XXX, 1923, p. 563.
héros, M. Diès lui fait la part qu'il mérite; n'est-il pas, en effet,
celui qui a valu à Platon une place parmi les « grands coeurs »? A
l'épigraphe de la collection, tirée de Lacordaire « C'est le propre
des grands cœurs de découvrir le principal besoin des temps où ils
vivent et de s'y consacrer », répond à merveille celle du livre, emprun-
tée à la profession de foi de Socrate dans le Gorgias « J'estime que
je suis à peu près le seul aujourd'hui à pratiquer la vraie politique. »
Plus qu'une autre philosophie, le platonisme répugne à une présen-
tation abstraite. Dans le livre de M. Diès, l'oeuvre de Platon se mêle
aux événements qui remplirent son existence, depuis les premiers
dialogues, nés du désir de ressusciter « le vrai visage de Socrate ».
jusqu'à la sérénité prudente et résignée des Lois. A deux moments
surtout, la vie a meurtri Platon la mort de Socrate a ruiné son
espoir de jouer un rôle dans la cité et l'a replié sur lui-même; l'échec
de ses expériences de Sicile lui a manifesté les utopies de la Répu-
blique. M. Diès flétrit comme il le mérite le communisme de Platon
« Devant pareilles imaginations, le mot de Pascal s'impose au sou-
venir à vouloir viser plus haut que nature, Platon est tombé au-des-
sous » (p. 166). Mais, délivré de ce « cauchemar n, il rend hommage
au défenseur du « droit des gens », au prédicateur du « royaume de
justice », au clairvoyant censeur des mauvais gouvernements. La
politique de Platon doit être jugée pour elle-même; son « insuccès
pratique » fut « la rançon de son action sur la pensée des siècles »
(p. 216); et ce que fut cette action, la conclusion le montre, en un
hymne fervent aux « destinées du platonisme ».
Fermerez-vous le livre sur ces belles pages ? Je ne le pense pas
l'image vous reviendra des premières années de Platon, de son
sourire éclos au spectacle de la gloire d'Athènes, et vous vous
remettrez à lire un début dont je n'ai pas assez dit le charme. Car
cette vie attire et retient, comme un aimant.

9. A la fin de son étude sur les mythes de Platon, M. Perceval


Frutiger dresse la liste impressionnante des publications qu'ils ont
suscitées. Peu de problèmes, en effet, sont aussi importants pour
l'interprétation des Dialogues, Mais la variété des moyens que
Platon met en œuvre se dérobe aux simplifications arbitraires. Il
ne suffit pas de rencontrer le mot jjlùôoç ou un terme plus ou moins
analogue pour avoir le droit d'appeler mythique un morceau j reje-
tant ce critérium trop facile de Couturat et de Willi, M. Frutiger
discute les emplois de jùiOoç et de muStâ (p. 14, n. i), avec une
maîtrise lexicographique dont il donne d'autres preuves; je pense
à la note sur cppoupâ (p. 58, n. i). Dira-t-on, après Croiset et Hirzel,
que le mythe se confond en pratique avec le discours suivi, par
opposition à la dialectique du dialogue? Mais Platon se libère peu
à peu de la forme dialoguée, sans pour cela renoncer à la dialec-
tique. Selon M. Frutiger, trois caractères essentiels distinguent les
mythes platoniciens « symbolisme, liberté de l'exposé, imprécision
prudente de la pensée volontairement maintenue en deçà de la
franche affirmation » (p. 36). Sera mythique, « outre les récits
nettement légendaires, mais à l'exclusion des allégories, tout ce que
le philosophe expose, soit d'une façon symbolique, soit en marge
de la « science » véritable et sans l'aide de la dialectique, c'est-à-
dire comme une probabilité, non comme une certitude » (p. 37).
Cette définition s'applique au livre II de la République et au
livre III des Lois; elle convient moins, quoi qu'en dise l'auteur,aux
livres VIII et IX de la Rëfublique la réalité ne peut-elle offrir un
exemple de pareille décadence ? Aristote, qui critique au livre V
de la Politique l'évolution platonicienne de la cité, donne comme
historique, au livre III, une succession semblable des diverses
formes d'Etat. La plus grande partie du Pitèdon résiste victorieuse-
ment à l'épreuve; malgré les apparences, le mythe y a peu de part;
faut-il même, avec M. Frutiger, regarder comme mythique l'argu-
ment contre le suicide (p. 58-6o) ? Phédon reprend, sous une forme
dialectique, l'exposé de la réminiscence de Ménon (p. 75-76). La
description de la véritable terre a un sens symbolique qui l'appa-
rente à l'allégorie de la caverne; l'auteur montre bien le parallé-
lisme des passages (p. 64-66) de même, pour la doctrine de l'âme,
il rapproche les textes de Platon de ceux d'Empédocle, de Pindare
et des tablettes orphiques (p. 254-260). En 114 d, il traduit correc-
tement àOâvaiôv ye -/j tyuyii œatWai oSaa par « il est manifeste que l'âme
est immortelle » (p. 14, n. i); le « beau risque » ne concerne que le'`
mythe final, et non le fait de la survie. « Scientifiquement certaine
aux yeux du philosophe dès l'époque du Phédon, 1'immort.ilité de
l'âme devait le rester jusqu'à la fin » (p. i37).
Sur la religion de Platon, l'étude des mythes n'apporte pas les
lumières qu'on pouvait espérer. M. Frutiger sous-estime un peu la
part de la théologie dans l'oeuvre de Platon (p. 122-123). Pourtant
il défend la théodicée du livre X des Lois, nettement dialectique,
sauf dans les pp. 903 b-9o5 c, où il est question d'une pluralité de
ôeo!. « Or il est bien certain que, pas plus dans les Lois qu'ailleurs,
Platon n'a admis le polythéisme » (p. 12,?, n. 2); mais le législateur
de la future colonie des Magnètes devait tenir compte du culte
public.
Comment classer les mythes, qui ne peuvent se ramener à une
formule unique (p. 171)? D'après le rôle qu'ils jouent par rapport à
l'exposé de la doctrine. Ils se répartissent en trois groupes les
mythes allégoriques; les mythes génétiques, par lesquels l'auteur
« substitue. le récit d'une genèse fictive à une analyse concep-
tuelle », comme pour l'origine du langage, dans le Craiyle les
mythes parascientifiques. Après avoir montré tout le long de son
livre l'utilité philosophique des mythes, M. Frutiger les étudie du
point de vue littéraire et découvre à cette occasion deux raisons
nouvelles de leur présence dans les Dialogues l'influence de la
tradition, l'imagination de Platon (p. 275). Les dernières pages
analysent avec enthousiasme et précision la poésie des mythes.
L'index alphabétique des ouvrages cités témoigne d'une vaste
lecture. Je relèverai seulement deux omissions. Puisque M. Fru-
tiger indique sous le nom des commentateurs les principales
éditions des dialogues, il pouvait mentionner celle que A. Croiset a
donnée de Protagoras dans la collection Budé la Notice consacre
au mythe une page délicate, qui méritait d'être citée p. 183-184 16.
Les Études de philosophie grecque de G. Rodier (Paris, Vrin, 1926)
auraient dû l'être, au moins pour leur chapitre toujours intéressant
sur les preuves de l'immortalité d'après le Fhêdon n et la « Note
sur la politique d'Antisthène », qui interprète le mythe du Poli-
tique.

10. La thèse de M. René Mugnier complète utilement celle de


M. Bovet, le Dieu de Platon d'après l'ordre chronologique des dia-
logues. L'introduction passe en revue les théodicées rudimentaires
des antésocratiques. Le premier chapitre fait l'inventaire complet,
avec commentaires, de tous les passages où se trouve le mot « divin ».
Ce chapitre, qui compte près de cent pages et occupe les deux tiers
de l'ouvrage, et le tableau final qui le résume, s'inspirent de la
méthode suivie par le R. P. Souilhé dans son étude sur Suvapiç.
M. Bovet avait relevé les principaux emplois du mot 9edç, et utilisé,
semble-t-il, tous les passages où le mot se rencontre; mais il n'en
dressait pas la liste. M. Mugnier, lui, s'est placé délibérément au
point de vue lexicographique, apportant ainsi une nouvelle contri-
bution au futur dictionnaire de Platon; avant Sûvajt'.ç, le travail avait
déjà été fait poureTîoç et 'Ma. par Ritter dans ses Nette Vnteruickungen
pour ÏGov et y.iYt\<nç par M. J. Stenzel 17. Tous les termes philoso-

16. Pour l'analyse littéraire de ce mythe, voir encore Th. BmT, Kritik
und Hermeneutik (Iw. Mûller, Handbuch, I, 3), Munich, Beck, io.i3,
p. 62-63 et J. A. N.MRN, Greek prose composition, Cambridge, Univer-
sity Press, 1927, p. 7-8.
t7. Progr. Breslau, 1914. Un important chapitre des Varia Socra-
phiques de Platon demanderaient une étude semblable ls. Pour les
principales particules de liaison logique, j'ai donné un dépouille-
ment complet et un classement 19.
Il apparaîtra peut-être que la disposition du répertoire, qui repro.
duit l'un après l'autre tous les textes intéressants, ne va pas sans
quelques redites; on se demande également pourquoi certains de ces
textes, aussi importants que les autres, ont été relégués dans les
notes 20. L'extrême brièveté du second chapitre jure un peu avec
l'étendue du premier. Quant au troisième, du Dieu de Platon, un des
juges de l'auteur lui a reproché à la soutenance d'y esquisser une
tica d'A. E. TAYLOR (p. 178-267), The Words tXSo;, I8ék in Pre-Platonic
Literature, étudie la terminologie antéplatonicienne de la théorie des
Idées;et la thèse récente de M. René SCH4ER.ER 'Eitwnrçjitti et Té^vt).
Étude sur les notions de connaissance et d'art d'Homère à Platon
[inclusivement] (in-8 de xu-220 pages, Mâcon, Protat frères, rg3o), tient
compte de tous les textes, de même que la contribution du R. P.
Souilhé à Phzlosophia perennis, Festgabe Joseph Geyser. la Bst*
fioïpœ chez Platon (t. I, Regensburg, Habbel, 1930, p. i3-25).
18. Comme d'ailleurs, dans un autre ordre, tous les termes théolo-
giques dont se servent les Pères. Cf. J. de Gheixinck, S. J. (et colla-
borateurs), Pour l'histoire du mot" « Sa-cramentunist. I. Les Atttênicêens.
Louvain et Paris, 1924, p. 2-3 « Il y a longtemps que la philologie
moderne s'est rendu compte de la valeur de la lexicographie. La langue
théologique a bénéficié pour une part appréciable de ce reaouveau
d'efforts. » et plus loin, parlant des histoires des dogmes (p. 34 35)
« Le point de vue duquel ont été écrits la plupart de ces ouvrages,
pour ne pas dire leur totalité, ne leur permettait pas de comprendre
dans leur horizon le domaine lexicographique. Pendant longtemps,
leurs auteurs n'ont pas tenu suffisamment compte des secours que la
lexicographie prêtait à leurs recherches, pour donner à leurs résultats
une base plus objective. n
rQ.
Études sur quelques -particules de liaison chez Platon oûv et ses
composés, âpa, -coîvuv. Paris, Les Belles Lettres, 1939.
20. Parmi les interprétations plus discutables, je signalerai celle
d'Afol. 27 e 7 (p. 23), où la suppression de ob, proposée en note,
détruirait la phrase. Elle a été bien expliquée par Keck en 1861 et par
Munscher en 1865; dans un récent article [Classical Philolo gy XXIII,
1928, p. 68-70), M. P. SHOREY a repris leur interprétation, dont la clé
est que « tou olùtoC dans la seconde proposition ne renvoie pas au per-
sonnage que suppose la première. Il y a deux personnages supposés »
(p. 68). La seconde proposition forme la contre-partie négative de la
première; ou porte sur les deux. Dès lors, la traduction nouvelle que
M. M. Croiset a donnée du passage dans la deuxième édition de
l'Apologie de la collection Budé (Platon, Œuvres complètes, t. I), ne
vaut pas celle de la première édition, qu'il suffit de modifier ainsi
synthèse qui ne s'appuyait pas sur les analyses précédentes; et en
effet M. Mugnier y traite en vingt pages un sujet vaste et difficile.
Impossible de définir la nature du Dieu de Platon sans fixer le
rapport du Démiurge et de l'Idée du Bien21. Après avoir identifié
(p. i23) Dieu avec le Démiurge, il identifie (p. i3i) au Démiurge
l'Idée du Bien le Démiurge du Timée et l'Idée du Bien de la Répu-
blique (f sont deux aspects de la divinité »; l'Ame du monde des
Lois en est un troisième aspect (p. i36); elle émane de Dieu, comme
en émanent les astres et même les âmes individuelles; car la théo-
dicée platonicienne se définit « un immanentisme émanatiste »
(p. i3c)). A ce compte, tout est Dieu? M. Mugnier n'hésite pas à
conclure « Tout est divin chez Platon la Divinité pénètre tout,
elle se retrouve chez tous les êtres, d'une manière éminente chez les
uns. d'une manière moins élevée et plus dégradée chez les autres.
Si les êtres sont êtres, c'est parce que Dieu constitue leur essence et
ils sont tels dans la mesure même où Dieu leur est immanent »
(p. 142). A cette théorie je ferai une double objection. D'abord
aucun texte ne nous autorise à faire de l'Idée du Bien le Dieu unique
auquel Platon aspirait sans le connaître; et ni le R. P. Bremond,
ni M. Diès, qui ont exalté sa piété, ne sont allés jusque-là22.

« Quant à faire admettre par une personne tant soit peu sensée qu'un
même homme peut croire à des démons sans croire aux dieux, et,
inversement, qu'un même homme peut nier l'existence des démons
sans nier celle des dieux et des héros, voilà qui est radicalement
impossible. »
21. Cf. A. Rivaud. Notice à son édition du Timée (Paris, Les Belles
Lettres, iQ25), p. 37-38. M. Rivaud termine par cet aveu son exposé de
la question « En vérité, il est impossible de dégager des textes une
solution cohérente. En beaucoup d'endroits, le Démiurge se distingue
de l'Idée du Bien, tandis qu'ailleurs l'Idée du Bien paraît supérieure à
Dieu même, qui ne fait que la contempler et l'imiter dans ses opéra-
tions. »
22. M. A. DiËs <: Allons-nous donc identifier totalement le Démiurge
et son Modèle? Nous serions très excusables de les identifier en tant
qu'ils représentent ou symbolisent la Divinité suprême. Mais nous
sommes contraints de les distinguer en tant qu'ils représentent, l'un,
l'Objet par excellence, l'autre, le Sujet par excellence. » (Autour de
Platon, Paris, Beauchesne, 1927, p. 55o.) Il est vrai que M. Diès réuni-
rait la cause efficiente et la cause exemplaire dans l'Être Universel, le
de la réalité spirituelle (p.574).
TravTsXâîî ov du Sophiste, plénitude parfaite de la seule réalité véritable,

Le P. A. BREMOND {Archives de Philosophie, t. II, 1924, p. 401) « Le


Modèle peut être une Idée éternellement conçue dans l'esprit duDivm
Ouvrier. En l'entendant de la sorte, on ne fait pas violence au texte,
Ensuite, cette identification une fois admise, rien ne permet de
porter atteinte à la transcendance du Dieu artisan et modèle; si ses
prétendues émanations sont dieux, ce n'est que par analogie 23.
D'ailleurs la construction de M. Mugnier témoigne d'une forte dia.
lectique et, bien que dépassant les résultats de son enquête, a le
mérite de poser à nouveau un problème passionnant.

ri. – \JEf inomis, « appendice aux Lois », rappelle celles-ci par le


fond et par la forme. Longtemps considérée comme la dernière
œuvre de Platon, l'authenticité en a été contestée dans les temps
modernes sur le témoignage de Diogène Laerce, qui ne dit pas clai-
rement si Philippe d'Oponte a composé le dialogue ou l'a seulement
écrit sous la dictée comme les Lois, et pour la raison générale que
les idées exprimées ne sont pas platoniciennes.
Depuis une vingtaine d'années, la querelle a repris. Deux disser-
tations allemandes, celle de Herm. Reuther, De Epinomide platonica
(Leipzig, 1907), qui défend l'authenticité, et celle de F. Muller, Sttlis-
tischt Untersuchungder Epinomis des Philippos von Opus (Berlin, 1927),
qui attribue le dialogue à Philippe, ont trouvé chacune leur patro-
nage. M. Ràder, qui avait soutenu par des arguments semblables la
cause de Platon dans Platons phïlosophische Entwickelitng (190S), a
naturellement donné raison à Reuther; M. Ritter,dont les hésitations
de 1888 avaient, nous dit-il, disparu à une nouvelle lecture du dia-
logue, occasionnée par le livre de Râder, a salué avec enthousiasme
le travail de Müller, qui paraissait apporter, grâce à une étude
approfondie du style, les arguments décisifs pour l'attribution à
Philippe. Mais, dans le même temps, les meilleurs platonisants

mais on l'interprète et on dépasse, je crois, la pensée de Platon. Il


reste en deçà. Je ne veux pas lui faire dire plus qu'il n'a dit. »
Cf. p. 404 « Le mouvement naturel de notre pensée est d'identifier
le Bien et le Démiurge. Platon n'est pas allé jusque-là, mais il y ten-
dait. »
Il reste que le Démiurge est une personne, tandis que le Bien n'en
est pas une on dirait que Platon a séparé les attributs de la divinité.
Cf. L. de GRANDMAISON, Jésus Christ, Beauchesne, 1927, I, p. 350.
23. A. Bremond, ibid., p. 404, n. 2 « Comment concilier ce pan-
théisme au moins apparent avec la transcendance et la personnalité
nettement affirmée du Démiurge? L'antinomie de la transcendance et
de l'immanence est mieux résolue dans le Bien de la République et le
Beau du Banquet (211 b) « Le Beau un, simple, éternel et tous les
autres beaux participent de celui-là de telle manière que, soit qu'ils
naissent, soit qu'ils périssent, lui n'est ni plus grand ni moindre et
n'éprouve aucun changement. »
anglais, Burnet et A. E. Taylor, se prononçaient en faveur de l'au-
thenticité.
M. J. Harward ne cite pas la dissertation de Reuther; il ne pou-
vait connaître celle de Müller, dont il aurait sans doute discuté les
arguments. Mais il a étudié de son côté le style avec beaucoup de
finesse, en le comparant à celui des Lois (p. 47-58); sans avoir pu
lire Platonism, il s'accorde avec Burnet pour voir dans YEpinomis
« un ouvrage dicté par un homme
très âgé, soucieux de laisser un
souvenir de ses dernières découvertes » (Platonistn, p. 86; cf. Har-
ward, p. 20-21). L'introduction ne traite pas seulement la question
de l'authenticité; elle montre la portée religieuse du dialogue
(p. 19-25) et expose en détail l'œuvre scientifique de l'Académie
(p. 58-75). La traduction, très exacte d'ordinaire, rendra d'autant
plus de services, même en France, que la direction de l'Association
G. Budé a séparé VEf inomis des dialogues suspects, édités tout der-
nièrement par le R. P. Souilhé, et ne la publiera qu'en appendice
aux Lois 2<t. Les « notes » marquent un grand progrès sur Stallbaum
et aussi sur le commentaire suivi que constituait, dans sa plus
grande partie (p. 23-82), la dissertation de Reuther; elles éclairent
vivement les passages mathématiques ou astronomiques.
Dans la note à 973 a 3-5, M. H. écrit « The repetition opovifcs<o<r,
--ppdvqaïc ignores the conventions of prose style. Such repetitions
are not uncommon in the poets » (p. 111). Je crois, au contraire, que
la prose d'art était tout aussi friande de ces répétitions; voir Une
formule platonicienne de récurrence, p. 2 et n. 5. Sur le texte de 986
c 4-5, où l'on a voulu trouver un pressentiment de l'action du
Verbe 25, il remarque avec raison « There is no ground for assigning
to )ôyoç here a sense anticipatory of Philo and the Johannine wri-
tings 26. Plato is speaking as a Pythagorean, and the word was meant
to suggest the idea of ratio or mathematical principle » (p. i3o-i3r).
Pour le passage difficile qui concerne les nombres incommensu-
rables et la stéréométrie (990 de), il ne semble pas s'être servi du
commentaire qu'en a donné P. Tannery {Mémoires scientifiques,
t. VII, Philosophie ancienne (1880-1904), Gauthier-Villars, 1925,
p. 16-20). Je ne traduirais tt)<rrepeif«ûset 6[«»!ouî (d 7) ni, comme lui,
« corresponding to solid objects », ni d'ailleurs, comme Tannery,
« semblables suivant la nature des solides », mais, « rendus compa-

24. Cf. Platon, Œuvres complètes, t. XIII, 2e partie, ig3o, p. x-xi.


25. Cf. J. LEBRETON, Histoire du dogme de la Trinité, t. I, 7e éd.,
p. 59.
26. Il ne saurait être question d'assimiler le Xô-fij du Nouveau Tes-
tament et celui de Philon.
rables par le moyen des volumes )), c'est-à-dire« qui peuvent se com-
parer si on les rapporte à des volumes »27;la formule mathémati-
quement exacte serait auxquels correspondent des volumes, lesquels
sont commensurables; mais le texte ne peut signifier cela.
Souhaitons que l'excellent livre de M. Harward amène des
lecteurs à l'Épinomis. A travers ses obscurités, le dialogue jette un
jour sur certains points de la théodicée des Lois (voir surtout 988 ab)
et sur les sentiments de Platon au soir d'une longue vie foi en la
formation mathématique, paix de l'âme unifiée, espoir d'une mort
bienheureuse et d'un au-delà meilleur (991e-992 c; cf. 973 c).

IV
i2. – En une traduction exacte, dont il faut seulement regretter
l'anonymat, la maison Payot offre au public français l'Aristote du
professeur Ross. Nul doute qu'il ne rencontre un favorable accueil.
Le Système d'Aristote d'Hamelin, si suggestif, tirait un peu trop
Aristote à l'idéalisme; surtout il ne traitait, magistralement, il
est vrai, que la logique, la physique et les principales théories
métaphysiques, sans un mot des sciences naturelles pour la morale,
une leçon publiée après coup par M. Robin n'indiquait que les
grandes lignes. Absolument objectif, le livre de M. Ross n'omet
aucune des parties de l'œuvre, aucune des questions que pose
l'aristotélisme.
Le premier chapitre esquisse la vie d'Aristote et trace de lui un
vivant portrait « Nous avons parfois tendance à ne voir dans
Aristote que l'intelligence incarnée. Mais son testament nous
apporte le témoignage le plus clair d'une nature reconnaissante et
affectueuse n (p. 17). Puis vient une vue d'ensemble des ouvrages,
dont M. Ross discute l'authenticité en tenant grand compte de la
grammaire et du style, d'après les travaux d'Eucken. L'ordre psy-
chologiquement le plus probable suppose une émancipation progres-
sive de l'influence de Platon (p. 31); le mouvement général de
l'oeuvre « va de l'étude de l'au-delà des phénomènes vers un intense
intérêt pour les faits concrets à la fois de la nature et de l'histoire »
(p. 33).
Sur la nature de Dieu, Aristote est arrivé à des « apories ». Dieu
agit sur le mouvement du premier ciel, comme un objet d'amour et
de désir (p. i38) mais la connaissance qu'il possède n'est pas la
connaissance de l'univers (p. 257); il ne connaît et ne pense que

27. Cf. RAEDER, Berl. Phil. Woch., XXVIII, 1908, c. 835; Bornet,
Greek Philosophy, I, p. 322-323.
lui-même. Certaines images donnent à croire qu'Aristote se repré-
sente parfois Dieu comme dirigeant le développement de l'histoire du
monde (p. 260). Malgré tout, la conception qui semble prévaloir dans
son esprit est celle d'une aspiration inconsciente de la nature vers
des fins (p. 261); il n'a pas vu qu'elle implique une contradiction.
Une téléologie plus satisfaisante est celle de son éthique « c'est
par la catégorie de moyen et fin qu'il interprète l'action humaine »
(p. 263). M. Ross, qui établissait, à propos de la biologie, la scala
naturae d'Aristote (p. 166), dresse, d'après le livre IV de Y Éthique à
Nicomaque, le tableau tripartite des vertus et des vices (p. 285) cette
division un peu factice devrait faire place à un système de dualités,
car « chaque vertu n'a qu'un vice pour contraire » (p. 287). Malgré
des traits remarquables, l'homme « magnanime » d'Aristote ne fait
qu'annoncer en le diminuant le sage stoicien (p. 291). Le « syllogisme
de l'incontinent » donne lieu à une étude détaillée (p. 3o9-3n).
Les deux derniers chapitres traitent l'un de la politique, l'autre
de la rhétorique et de la poétique;la poétique d'Aristote est restée
beaucoup plus vivante que sa rhétorique (p. 382).
Bien qu'il suive de près les principaux textes, M. Ross, on le
voit, ne s'interdit pas d'apprécier l'œuvre. Les faiblesses d'Aristote
ne lui échappent pas; il lui arrive pourtant de le grandir lorsqu'il
dit qu' « en logique. il n'eut pas de devanciers » (p. 16), il oublie
qu'on a pu nommer Platon '< le fondateur de la logique scientifique »8S.
Toutefois, sur la valeur de l'aristotélisme, il ne porte pas le jugement
d'ensemble qui lui revenait plus qu'à tout autre. Le livre se termine
par une bibliographie choisie29 et par un index rerum, plus détaillé
que l'index de la seconde édition anglaise, mais qui aurait dû se
doubler d'un index nominum.

28. C. RITTER, Philologus, LXXV, 1918-1919, p. 52. Cf. mes Études


sur quelques particules de liaison chez Platon, p. 3t5 sv.
29. Cette bibliographie a été traduite, comme le reste de l'ouvrage,
sur la première édition anglaise; elle mentionne cependant quelques
travaux postérieurs à 1925. Dans la première section, elle omet à tort
les commentaires de Berlin. De même que la seconde édition anglaise,
elle donne encore comme étant sous presse l'édition de la Métaphy-
sique publiée par l'auteur en 1924. Pour la Constitution d'Athènes,
l'édition de G. Mathieu et B. Haussoullier dans la collection Budé
(1923, 1930) devrait figurer à côté ou à la place de l'ancienne traduc-
tion de Th. Reinach. Le De Inter-pretatione a été traduit et commenté
par Mgr Laminne (Bruxelles, 190 1).
L'erratum, déjà considérable, serait facile à allonger. P. 9, n. 4, lire
280 Kjp. n, n. 1, lire Mét. A p. 408, lignes 6 et 7, au lieu de 120, lire
190;p. 411, 1. 17 du bas, lire De Partibus Animalmm.
i3. De la théorie du premier moteur, sur lequel Y Aristote de Ross
pouvait paraître un peu bref30, M. René Mugnier a fait le sujet de
sa thèse principale. Il part du livre de M. Ch. Werner, Aristote et
l'idéalisme Platonicien, où Dieu est l'âme du monde; il établit, à
l'encontre de cette opinion, que les sphères, étant non pas continues
mais contiguës, donc distinctes les unes des autres, ne constituent
pas un être un par soi, et que le premier moteur ne peut être l'âme
que de l'une d'entre elles, la sphère des étoiles fixes ou premier ciel.
En même temps il retrace, à la suite de Jàger, l'évolution de la pensée
aristotélicienne. Dès son Dialogue sur la philosophie, Aristote semble
avoir rejeté le Démiurge de Platon. Plus tard, son principe de la
connaissance et son principe de la destinée de l'âme humaine le
vouent logiquement à une doctrine d'immanence, parce qu'ils
méconnaissent radicalement l'individu. Pourtant, arrivéà la théorie
immanentiste dupremier moteur, Aristote ne s'y tient pas; il finit par
admettre une pluralité de moteurs immobiles, âmes des différentes
sphères célestes. Tous ces moteurs, comme le premier, informent
une « matière par analogie » incapable de les multiplier; ils con-
stituent donc chacun une espèce. L'intellect actif, qui partage les
attributs des moteurs célestes, constitue un nouveau moteur.
Ces vues intéressantes s'opposent en plus d'un point à la thèse
classique, d'après laquelle le premier moteur est extérieur au premier
ciel31. M. Mugnier, qui a rappelé que. pour Aristote, « tourner sur
soi, ce n'est pas se déplacer » (p. 72), n'a pas de peine à prouver
contre Carteron que la rotation du premier ciel sur lui-même
n'entraîne pas pour l'âme qui le meut, le premier moteur, la néces-
sité d'un point d'appui (p. i2o). Il répond moins bien à une
objection qu'Hamelin faisait déjà à Zeller. Hamelin se rangerait à
l'interprétation, classique chez les commentateurs d'Aristote, qui
n'accorde le titre de Dieu qu'au moteur du premier ciel (p. 357);
mais il refuse d'admettre avec Zeller que les moteurs des sphères ne
soient pas autre chose que leurs âmes (p. 358, n. 1). M. Mugnier
tient pour établi que le premier moteur est une âme (cf. p. 116), il ne
le prouve qu'imparfaitement (p. 124 sv.); son livre, à vrai dire,
manque de conclusion, et, pour réunir les éléments de sa démons-
tration, il faut recourir à la table des matières, bien rédigée et fort
utile.
Lyon-Fourvière. E. DES PLACES.
30. Cf. p. i35 de l'édition française.
31. Cf. ROBIN, La pensée grecque, 2* éd., p. 345-347.

Le Gérant J. DUMOULIN. Imprimerie J. Dumoulin,à Paris.


LES COMMUNAUTÉS JUIVES A ROME

AUX PREMIERS TEMPS DE L'ÉGLISE

III. Leur organisation intérieure1 1

Au dire de M. La Piana, l'Église de Rome, sortie du


judaïsme, aurait modelé son organisation sur celle des com-
munautés juives. a II semble, écrit-il, qu'à Rome, plus que
partout ailleurs, l'organisation chrétienne primitive ait imité
de plus près l'organisation synagogale des Juifs 2. » C'est
donc dans les communautés juives qu'il faudrait chercher
l'origine des cadres ecclésiastiques et l'on ne se rendrait
vraiment compte de la genèse de la primauté que si l'on a
une notion précise de l'organisation de la juiverie romaine.
La question vaut la peine d'être étudiée avec soin. Une
fois de plus on verra avec quels critères subjectifs procèdent
certains critiques en une matière dont l'importance excep-
tionnelle mériterait l'emploi de méthodes plus scientifiques.
Différentes influences contribuèrentà donner aux commu-
nautés juives l'aspect qu'elles présentent dans la diaspora. Il
faut signaler spécialement, comme ayant servi à déterminer
leur forme, le Sanhédrin de Jérusalem, le système synagogal,
et surtout les associations du monde gréco-romain. Il est
impossible de se faire une idée exacte de l'organisation de
1. Cf. un précédent article, Recherches de Science religieuse,
20 (iç3o), p. 269-297. Ne voulant pas encombrer le bas des pages de
notes trop nombreuses, nous renonçons à donner la référence de la
plupart des inscriptions juives que nous citons ou que nous utilisons.
On les trouvera sans peine dans notre ouvrage en préparation Recueil
des anciennes inscriptions juives.
2. La successione efiscofale in Roma e gli albori del primato, Roua,
loai, p.19.
ces communautés, si on ne les replace pas dans leur cadre
historique, et l'on n'aboutit qu'à brouiller les notions en
voulant expliquer, comme le font certains savants juifs,
toutes les fonctions et tous les rouages des communautés
juives de la diaspora par des sources purement rabbiniques.
Le terme de comparaison qui s'impose et qui l'emporte sur
tous les autres est le monde gréco-romain au milieu duquel
les Juifs ont vécu et auquel ils se sont, dans une très large
mesure, assimilés.
a) Le Sanhédrin. Le Sanhédrin de Jérusalem appelé tan-
tôt Y^pouoia3, tantôt ouvé^piov ou Tf&cr&jTéptov 5, se composait de
soixante et onze membres parmi lesquels on peut distinguer
un triple élément: les grands-prêtres (apy tepeïç) c'est-à-dire
en premier lieu le grand-prêtre en fonction, puis ceux qui
avaient quitté la charge, et enfin d'autres membres des
familles sacerdotales, les Docteurs de la Loi (ypaj/^aTeïç) et
les Anciens (lïpea&kspoi) e. Parfois on voit apparaître des
ap/ovTe;7, appellation qui semble désigner les membres du
Sanhédrin en général. Il avait des pouvoirs d'ordre politique,
législatif et judiciaire; car, même après la conquête romaine,
les Juifs de Palestine conservèrent une certaine autonomie
Rome savait respecter les traditions locales, et la réserve
était d'autant plus conseillée en Judée que la loi religieuse y
dominait toute la vie sociale. Aussi, le Sanhédrin de Jéru-
salem resta-t-il, pour toutes les affaires juives intérieures,
soit religieuses soit civiles, l'autorité nationale suprême,
naturellement sous le contrôle des procurateurs romains il
décidait en dernier ressort des questions de droit civil et
fonctionnait comme cour suprême dans les causes criminelles.
Cependant, les sentences capitales devaient être ratifiées par

6; il Mach. i, io; 4, 44; 11, 27; III Mach.


3. I Mach. 12, 1, 8; Act. 5.
21 JosÈphe, Ant. 12, 3, 3; t3, 5, 8; cf. 4, 8, 14.
4. JOS., Ant. 14, 9, 3-5; i5, 6, 2; 20, g, 1 Vita, 12.
5. Act. 22,5; cf. Le. 22, 66; parfois $aMi,Bell. Jitd.2, i5, 6; 2, 16, 2;
cf. poussin-aï, Bell. fud., 2, 17, 1.
6. Me. 11, 27.
7. Act., 4, 5 cf. Le. 23, i3. 35 24, 20; Jo. 3, 1 7, 26; Act., 3, 17.
le représentant de Rome. Le Sanhédrin disposait également
d'une police particulière, et, avec la tolérance des autorités
romaines, il étendait ses interventions même au delà de la
Judée, par exemple à Damas 8.
Après la chute de Jérusalem, en 70, les Juifs se donnèrent
à Jamnia un nouveau sanhédrin; mais quoique Rome lui
reconnût une certaine compétence, d'ailleurs fort limitée, en
matière législative et judiciaire, il ne fut guère qu'une assem-
blée de savants.
A l'image du grand Sanhédrin, il y avait à la tête des
communautés juives de Palestine un Conseil ({J&iTXvi), com-
posé des Anciens de la localité (irpeo&JTepoi) et chargé de faire
la police, de juger des affaires moins importantes et d'appli-
quer certaines peines, comme la flagellation 9.
Cette organisation de la mère-patrie demeura pour les Juifs
de la diaspora un modèle qu'ils s'efforcèrent d'imiter, du
moins en ce sens qu'ils eurent le souci de se donner une
organisation administrative, financière et judiciaire à part.
Et, de fait, ils gardèrent non seulement le droit de légiférer
sur toutes leurs affaires intérieures et d'exercer une surveil-
lance morale et religieuse sur les membres de la commu-
nauté, mais encore celui de poser des actes de juridiction
civile ou pénale, ainsi que celui d'avoir une caisse commune
et des propriétés corporatives. Tous les Juifs de l'Empire
romain jouissaient de cette situation privilégiée. Nous ver-
rons comment les Juifs de Rome conservèrent, avec ces fran-
chises, l'essentiel de l'organisation dont le Sanhédrin offrait
l'image; chaque communauté avait à sa tête un Conseil
chargé de veiller aux intérêts religieux, civils et financiers
de la collectivité.
b) Le système synagogal. En Judée, l'administration

8. Act., 9, 1-2.
9. Mt. 5, 22; 10, 17; Mc. i3, 9; cf. Le. 7, 3.
Cf. SchOrer,
drins, cf. GMC~t~~ ~M
SCHURER, Geschichte /!<~MC/ Volkes
des judischen Fo/~M im Z~
Sur les petits sanhé-
!M Zeitalter Jesu,
/<MM,
Leipzig, III, 1909, p. 71-121 Felten, Neutestamentliehe Zeitgeschichte,
Regensburg, 2* éd., igz5, I, p. 3i5-3i7-
des affaires religieuses, comme celle de toutes les autres,
revenait au Sanhédrin, non au sacerdoce. Les prêtres, comme
tels, n'avaient d'autre fonction que de s'acquitter, au Temple
de Jérusalem, des cérémonies prescrites. Dans les autres
villes de la Palestine et dans la diaspora, le centre des réu-
nions religieuses était la synagogue on y priait, on y lisait
et expliquait la Loi. Un archisynagogue, aidé d'un ministre
('jirïipér»];) 10, était chargé d'assurer la bonne marche des diffé-
rents offices liturgiques. Le culte constituait un domaine
nettement distinct de celui de l'administration. L'archisyna-
gogne pouvait, à t'occasion, faire partie du Conseil des
Anciens; mais les attributions de l'un et de l'autre étaient,
par elles-mêmes, différentes et séparables. A Rome, comme
ailleurs, chaque communauté avait sa synagogue et son per-
sonnel particulièrement affecté aux affaires du culte.
c) Les cités et les associations 11. L'institution qui exerça
sur l'organisation des communautés juives l'influence la plus
profonde, ce furent les associations du monde gréco-romain,
elles-mêmes calquées sur les cadres administratifs des cités

10. Le. 4, 20.


11. Sur l'organisation des cités, cf. Marçuardt, Romische Slaatsver-
ualtwng, 2e éd. il, p. no-i36; m, i35-i44 {– Handbuck der rômischen
Altertumer, IV); MOMMSEN, Rbmtsches Staatsrecht, 1887, p. 5qo-83ï
(= tiandbuch der rôrn. Alt., III); LlEBENAM, Stadteverwallung im
r'omischen Kaiserreiche, Leipzig, igoo.
Sur l'organisation des « collèges » et associations, cf. MOMMSEN, De
colle giis et sodaliciis Romanorum, Kiel, 1843; Foucart, Des associa-
tions religieuses chez les Grccs, Paris, 1873; Max Cohn, Znm rômischen
Vereinsreeht, Berlin, 1873; Pernice, M. Antistius Labeo. Das romische
Privatrtcht im sweiten Jahrhundert der Kaiserzett, Halle, 2e -éd. 189S,
p. 289-310; DAREMBERG et Saglio, art. Collegium, dans Dictionnaire
des antiquités grecques et romaines, 1, 2, Paris, 1887, p. 1292-1297; art.
Fabri, ibid., 11, p. 947-959; SCHIESS, Die r'omischen Colle gia funeraticia
nach den Inschriften, Munchen, 188S; Lieuenam, Zur Geschichte und
Organisation des rômischen Vereinswesens, Leipzig, 1890; le même,
art. Fabri, dans DE RuGGIERO, Dizionario epigrafico di antichità
romane, Roma, ni, 1895, p. 4-18; WALTZING, Étude historique sur les
corporations professionnelles chez les Romains depuis les origines jus-
qu'à la chute de V Empire d'Occident [Mémoires publiés par V Académie
royale de Belgique, t. 50), 4 voL, Bruxelles, 1895-1900 (ouvrage fonda-
grecques auxquelles les Romains avaient laissé une autono-
mie plus ou moins grande, suivant qu'il s'agissait de cités
« libres a ou de cités « sujettes ».
En effet, différentes villes des provinces d'Asie et de Grèce
avaient le droit de s'administrer elles-mêmes et ne dépen-
daient des autorités romaines que sur des points déterminés.
Elles étaient gouvernées par un Conseil ou sénat {{JwV/f ou
yepouoîa) composé des personnages principaux de la cité, élus
par le peuple. Un comité exécutif choisi dans son sein (les
stpyovTit) avait entre ses mains l'administration effective de la
ville. Parmi les fonctionnaires, le grammateus ou secrétaire
du Conseil12 avait une situation spécialement importante. Il
dirigeait les débats, comptait les voix, donnait aux décrets
leur teneur définitive, gardait les archives. Dans les Actes
des Apôtres, i9,35, on voit le grammateus d'Éphèse apaiser
une émeute populaire.
Dans les municipes romains, dont la constitution et l'admi-
nistration répondaient en général à celles de la ville de
Rome, le choix des fonctionnaires, l'approbation des lois et
les mesures intéressant la ville revenaient d'abord à l'assem-
blée du peuple (comitia), plus tard au sénat (senatus, curia,
ordo decurionum) Les affaires étaient gérées par deux fonc-
tionnaires, élus chaque année, les duumviri juri dicundo,
en grec ap^ovTeç, ou «TTpa-cïiyoil3, iro>.iTaép^a'. l4, qui présidaient
le sénat et les assemblées populaires et rendaient, dans une
mesure restreinte, la justice. A côté d'eux, il y avait les

mental sur la question); le même art. Collegium, dans DE RUGGIERO,


Dieionario epigr., H, Roma, 1892, p 340-406; le même art. Collegia,
dans D. CABROL, Dict. d'Arckéol. Chrct., III, 2, Paris, 1914, col. 2107-
2140 ZIEBARTH, Das griechische Vereinsîsesen, Leipzig, 1896; KORNE-
MANN, art. Collegium, dans Pauly-Wissowa, Real-Encyclopàdie der
christlichen Altertumswissenschaft, j" Halbband. Stuttgart, igoo, col.
380-480; Pot and, Gesckichte des griechischen Vereimwesen, Berlin, 1909.
12. il était souvent à la fois le secrétaire du Conseil et le secrétaire
du peuple, YpafiputTett -rijç [iotAr,? x<x\ tou Bi^ou.
13. Cf. Act. 16, 20. ai. 35- 36. 38.
14. Cf. Act. 17. 6. 8.
diuumviri aediles, les licteurs, les scribes, les prêtres, et une
foule de fonctionnaires subalternes.
Plusieurs des fonctions municipales semblent être deve-
aues avec le temps, de-ci rie-là, héréditaires, et c'est ce qui
explique qu'on puisse rencontrer des décurions enfants, âgés
de quatre, cinq ou six ans.
C'est cette organisation des cités hellénistiques et romaines
qu'imitèrent les associations de tout genre qui se mirent à
pulluler à travers le monde gréco romain vers le temps de
Jésus-Christ.
Les associations (ôïkcoi, Ifcwot, collegia), dans leurs formes
extérieures comme dans leur organisation intérieure, sont
des cités au petit pied. Les jurisconsultes romains eux-
mêmes font le rapprochement 1S. Ils avaient leur statut et
leur administration propres, et pouvaient posséder une caisse
commune, un lieu de réunion (schola ou templum), un terrain
pour la sépulture des membres. Malgré leur très grande
variété, elles présentent partout les mêmes grandes lignes.
Leur constitution est démocratique: ce sont de petites répu-
bliques tous les fonctionnaires sont élus par l'assemblée
générale des membres de la société (cwn&oç, conienlus) et à

réélus.
l'expiration de leur mandat ils doivent lui rendre compte de
leur gestion ils sont en charge pour un an, parfois pour cinq
ans, mais peuvent être
Comme le nombre des membres d'une société pouvait

d'Anciens La
dépasser mille, l'administration était confiée le plus souvent
à un comité (yepouoiae, irpoeSpta, ordo decnrionum), composé
marche des affaires était assurée
par un certain nombre de fonctionnaires. Les plus haut pla-
cés étaient les présidents (àpyovT«$, èTna-râ-rat, magistri ou
quinquennales ;dans le midi de l'Italie maiores ou praepositi),
dont le nombre pouvait aller jusqu'à dix. Ils convoquaient
les réunions, veillaient à l'observation des statuts, exécu-
taient les nouveaux décrets, contrôlaient la caisse, prépa-

i5. Dig. m, 4, i.
raient les festins. Entre leur élection et leur entrée en charger
ils portaient le titre de magiitri designati. On trouve aussi
des magistri ou des quinquennales perpetui, élus à vie; c'était
probablement un titre honorifique décerné à d'anciens prési-
dents particulièrement méritants, quelque chose comme nos
présidents honoraires.
Dans les associations religieuses, les magistri étaient rem-
placés par les sacerdotes (tepeîç, âp^tcp»;)
Presque toutes les associations avaient aussi un ou deux
intendants (lizi^Xtri* curatores), qui avaient à administrer
les biens de la communauté, à gérer les finances, à surveiller
l'exécution des décrets un ou plusieurs trésoriers (quaestores,
arcani, tscjjugu) chargés de la caisse; un ou plusieurs secré-
taires (tabularii, notarii, ypa^aaTeiî), nommés à vie, comme
d'ailleurs les autres employés subalternes. Dans les petites
corporations, le président pouvait cumuler plusieurs charges.
Un peu en dehors et au-dessus de ces fonctionnaires, on
voit apparaître l'avocat (actor, syndicus, defensor collegii,
<ïuv<îix.o;, ê/t^iy.o;, TrpoaTotTïiç?), qui avait à représenter le collège
devant les tribunaux et dans toutes les affaires juridiques, et
les patrons, parfois même des patronnes (patronus, patrona,
icpo«rrstTi!ç ?), choisis le plus souvent parmi les personnages
considérés et assez riches pour pouvoir rendre en libéralités
l'honneur qu'on leur accordait. Les corporations imitaient
ainsi Ls cités, les coloniae, les municipes, les provinces, les
nations qui, sous l'Empire, voulurent tous avoir leurs pro-
tecteurs ou patrons.
Un autre titre se rencontre souvent dans le personnel de
ces sociétés « le père » (paler, ica-rvip cuvô^ou) ou « la mère »
({«iTYtp) du collège. Dans les associations religieuses où l'on
célébrait des mystères d'origine orientale (par exemple, ceux
de Mithra, d'Isis, de Jupiter Dolichenus), le mot pater mar-
quait le degré d'initiation le plus élevé. Dans les collèges
professionnels ou funéraires, le « père » semble parfois se
confondre avec le président ailleurs, « père » ou « mère »
peuvent être synonymes de « patron ou « patronne ».
D'autres fois encore, ces titres paraissent être purement
honorifiques.
d) Les communautés juives. Nous allons trouver les
lignes essentielles de ces cadres administratifs dans les com-
munautés juives de Rome.
Les inscriptions montrent que les Juifs de Rome avaient
formé un assez grand nombre de communautés distinctes.
Nous en connaissons aujourd'hui avec certitude treize 16,
mais il dut y en avoir une bonne vingtaine. Elles portaient
le nom de ouv«ywy-/î, synagoga, mot qui, à Rome, ne désigne
jamais l'édifice où les Juifs s'assemblaient pour prier; ce
dernier y est toujours appelé upocsuyo, proseucha17. Dans la
ville voisine d'Ostie, la communauté juive portait proba-
blement le nom â'universitas Iudaeorum 1S, comme celle
d'Antioche, d'après une ordonnance impériale de l'an 2i319.

i.LA -/jpousw, LE CONSEIL DES ANCIENS,


ET LE yspouciapy/iç, LE PRÉSIDENT DU CONSEIL

Chaque communauté juive de Rome était gouvernée par


un Conseil des Anciens, la Gerousia. Quoique le mot ne soit
pas encore attesté épigraphiquement, du moins d'une façon
certaine 20, l'institution existait sans aucun doute, puisque
près de vingt fois on voit apparaître sur les inscriptions le
président de la gerousia, le yepouatâp^ïiç. On ne sait au juste
combien ce Conseil avait de membres la gerousia d'Alexan-
drie se composait, d'après les rabbins, de soixante et onze
Anciens il est vrai qu'elle avait sous sa juridiction toute la

16. Cf. Recherches de Science religieatse,20 (igSo), p. 282-295.


17. PHILON, Leg.adGaium, 2j(=Cohn VI, § 156 s. MANGEY II 568s.);
JUVÉNAL, Sat., m, 296; CIL VI 9821.
18. E. Ghislanzoxi, dans Notizie degli Scavi, !~o6, p. 410-415 le mot
Universitas a été suppléé par l'éditeur.
19. Cod. Justin. I, g, 1 cf. Schurer, op. cit., III, p. 75.
20. Il se trouvait très probablement sur l'inscription déjà citée
d'Ostie. Malheureusement, le texte est mutilé; il ne reste que les
lettres GE à la fin d'une ligne; mais le mot Gerusiarches s'y lit deux
fois.
nombreuse juiverie de. l'Égypte. Selon toute probabilité, le
Conseil était élu, chaque année, par l'assemblée générale
des membres de la communauté. Ce devait être une sorte de
sanhédrin local, modelé en partie sur le Sanhédrin de Jéru-
salem, en partie sur la gerousia des associations grecques et
romaines. Si l'on s'en rapporte à ces analogies, car les
renseignements directs manquent, il avait à administrer
la communauté, à pourvoir à ses intérêts religieux, à la
représenter devant les autorités romaines, à surveiller ses
finances et ses propriétés, à exercer, dans une certaine mesure,
la juridiction civile sur ses membres et à procéder aux sanc-
tions nécessaires.
Le gerousiarque, comme son nom l'indique, était le" prési-
dent de ce Conseil. C'était un des personnages les plus
importants de la communauté et il ne cédait le pas qu'au
« père de la synagogue », dont nous parlerons plus loin. Les
inscriptions se contentent le plus souvent de noter simple-
ment le titre, comme elles font du reste pour toutes les autres
dignités mais lorsqu'elles donnent des précisions, elles
rattachent toujours le personnage à une communauté déter-
minée, jamais à une gerousia suprême Quintianos et Annis
sont gerousiarques de la communauté des Augustenses,
Judas (?) est gerousiarque des Agrippenses, Symmachos, des
Tripolttains. Il est clair que chaque communauté avait sa
gerousia et son administration propres.
Il est à observer que le titre se rencontre encore sur une
inscription juive de la Campanie et sur deux épitaphes de la
catacombe juive de Venosa en Apulie 21 jamais on ne le
trouve sur les inscriptions païennes, quoique le terme de
gerousia y soit très fréquent.

2. Les TrpeaëÛTÉpoi, LES Anciens


Le Sanhédrin de Jérusalem se composait en partie de
21. Un certain Ursacius, dont trois filles sont enterrées à Rome, est
dit « d'Aquilée, gerousiarque ». Remplissait-il cette fonctionà Rome
ou à Aquilée? Il est difficile de le dire.
xf eo&mpoi, et dans les associations grecques, les membres du
Conseil portaient souvent le même nom. Le titre existait
dans les communautés juives de Jaffa, de Cilicie, de Smyrne,
de Bithynie, deChypre22. Aussi était-on surpris de ne jamais
le rencontrer sur les inscriptions juives de Rome, et l'on se
demandait si, dans cette ville, les membres du Conseil n'étaient
pas tout simplement les archontes, si souvent mentionnés33.
Mais cette question n'a plus de raison d'être. En effet, le
titre se présente sur une inscription découverte, en 1919,
dans la catacombe juive de Monteverde2*. L'épitaphe étant
mutilée, l'éditeur n'y reconnut pas le mot important; mais
Clermont-Ganneau le devina25, et une inspection directe du
marbre pc rmet de proposer avec certitude la lecture suivante
fM"TTfo[5]wpoî [irpecSj'j-spoç [ÉvQâfte ttsjr-e. L'inscription est
ornée d'un cbandelier à trois branches. II est à peine besoin
de noter que le mot TîpeoÈÛTepoç n'est pas une indication d'âge,
mais de dignité le titre était sans doute conféré aux chefs des
familles les plus considérées.
Il reste pourtant à expliquer pourquoi il ne se rencontre
pas plus souvent. Schiirer en voit la raison dans le fait que
« les TrpeoCÛTepoL, les membres de la gerousia, n'étaient pas des
magistrats proprement dits; ils étaient trop nombreux pour
qu'on crût devoir en faire mention 26 ». Peut-être le hasard
des découvertes y est-il aussi pour quelque chose et l'avenir
nous réserve-t-il des surprises. Ce qui paraît certain, c'est

22 On voit des femmes porter le titre de TtpEsêiJTÉfœ, en Thrace et à


Venosa. A Rome, une certaine Ur(s)a e-t appelée iifîaQÛTrfi. Il s'agit
probablement de femmes de xpz<:Ç>\i-zepo: (Kr\USS, Synagogale Altertti-
mer, Birhn-Wien, 1922, p. 144), ou d'un simple titre, accordé par
l'u'-agf, à des « femmes pieuses et vénérées dans la communauté »
(JuiitR. Les luifs dans l'Empire romain, Paris, 1914, I, p. 441, note 8).
23. 5CUÙRER, op. ci' m, p. 85; (faussi du même: Die Gemeinde-
veifassung der /uden in Rom zn der Kaiserzeit, Letpzig, 1879, p. 18 s.
JlSiER, I. p. 441, note 2.
24. I'aribeni, Notizie degli Scavi, 1919, p. 67, n. 16.
25. La nécropole ]ui\e de Monteverde, dans Revue archéologique,
Se sér.,Il(1920I, p. 366.
26. SCHLRER, Die Gemeindeverf., p. ig.
que les membres de ce presbyte Hum juif ne jouaient pas vm
rôle considérable et n'exerçaient qu'une influence lointaine
sur la direction de la communauté.
3. Les «p/ovreî
La conduite réelle des affaires était dévolue à des magis-
trats qui sont mentionnés près de cinquante fois sur les
inscriptionsjuives de Rome, les âp^ovreç. Il n'y a guère de
doute que, selon les analogies que nous avons relevées, il&
n'aient formé le comité exécutif de la gerousia. On en trouve
d'ailleurs également dans des communautés juives de Cam-
panie, d'Espagne, de Syrie, de Lycie, d'Egypte, de la Cyré-
naïque, de l'Afrique Proconsulaire.
Combien y en avait-il dans chaque communauté? Il nous
est impossible de le préciser. A Bérénice, en Cyrénaïque, il
y en avait neuf; ailleurs encore, on en trouve plusieurs. A
Rome, un certain Nicodème est appelé 6 «p^cav SiëoupTicwav à
prendre ici l'article au sens strict, il résulterait que la com-
munauté de la Subura n'avait qu'un seul archonte; mais si
l'on songe aux incorrections multiples dont les lapicides
romains se sont rendus coupables, on se gardera de tirer une-
conclusion ferme de ce seul texte.
Les archontes étaient élus pour un an, par toute la com-
munauté, au mois de septembre, à la fête des Tabernacles.
C'est ce qui nous est affirmé dans une homélie27, dont l'au-
teur est probablement Pontius Maximus28, qui écrivit à
Rome, avant Constantin29 Iudaei « mensem Septembrem
ipsum novum annum nuncupant, quo et mense magistratus
sibi designant, quos Archontas vocant. In illa solentnitate

27. De solstitiis et aequinoctiis D. N. Jtsu Christi et Joannis Baftis-


tae, homélie placée parmi les sfiuria de saint Jean Chrysosrome
dans les anciennes éditions, par exemple Opera Divi Johannis Chry-
sostomi, Venetiis, 1548, 11, fol. 272.
28. Cf. D. WILMART, dans Journal of Theological Studies, 19 (igr3);
p. 3i6 s.
29. Cf. A. Vaccari, Pontius Maximus, dans Rassegna italiana di
lingue e letterature classiche, 2 (1920), p. 3a6-328.
scenopegiae. » Le mois de septembre (Tischri) marquait le
commencement de l'année civile des Juifs.
Ils pouvaient être réélus, et l'on connaît une dizaine de
Juifs romains qui ont été « deux foisarchontes » Jason,
Maron, Sabbatis, Caelios Quintos, Gaudentis, Proculos,
Eupsychos, Pomponis, Ioustos. Le fait que sur les cinquante
personnages qui avaient été revêtus de cette charge, une
infime minorité seulement l'avait été à deux reprises et que
personne ne l'avait été un plus grand nombre de fois, avait
fait penser que la réélection ne pouvait se faire qu'une seule
fois30. Cette conclusion est aujourd'hui démontrée fausse;
une inscription encore inédite31nous présente un certain
Domitos qui avait été -rpiç â'pywv. Du reste, dans les associa-
tions professionnelles, il n'est pas rare de trouver magistei
iterum, ter, quater 32
A l'instar des magistri perpetiti des corporations et d'autres
titres conférés à vie dans les associations grecques, il y eut
des archontes à vie, è\% [itou, locution qui offre de nombreuses
variantes &tà flio, £aëiou, diabiu, et hors de Rome dia vin,
iabius. Il est vrai que ces expressions ne mentionnent pas la
dignité ainsi accordée à perpétuité mais il est très probable
qu'il s'agit de la magistrature la plus fréquente, l'archontat.
Toutefois, il semble bien que ce titre ait été purement hono-
rifique et ait désigné les archontes honoraires.
Souvent il est spécifié dans quelle communauté l'archonte
exerce sa charge Maron, Nicodème et un troisième dont le
nom est tombé, sont archontes des Siburenses, le père d'Isi-
dora est archonte des Hébreux, Aper, Gaudentis et Pomponis
sont archontes des Calcatenses, Proclos est archonte de la

30. N. Muller, Die fitdische Katakombe am Monteverde zu Roui,


Leipzig, 1912, p. n3; Mûller-Bees, Die Inschriften der judi'-cken
Katakombe am Monteverde tu Rom, Leipzig, 1919, p. 4; cf. SCHURER,
Geschichte, III, p. 86.
31. Nous la publierons et la commenterons dans la Rivista di Archeo-
logia Cristiana.
32. Cf. WALTZING, Étude historique sur les corporations profession-
nelles, i, p. 368 iv, p. 359.
communauté des Tripolitaint Haros de celledes Volumnenses,
un autre de celle des Augustenses. On voit dès lors ce qu'il
faut penser de cette affirmation de Krauss «ô apywv, sans
plus, est un dignitaire de la communauté entière, c'est-à-dire
de la gerousia », dans laquelle l'auteur veut voir le Conseil
suprême de toutes les communautés de la ville 33.
Des prêtres pouvaient devenir archontes Judas et José
sont dits a archontes et prêtres (Ueeîç) et frères » c'est signe
aux deux frères aucun droit
que leur sacerdoce ne donnait
de participer au gouvernement de la communauté. Il en est
de même de l'archisynagogue qui, comme tel, n'a aucune
part à la direction des affaires, ainsi qu'il ressort de l'inscrip-
tion suivante « Stafulo arconti et archisynagogo honoribus
omnibus fu(n)ctus. » Si l'archisynagogue avait été de droit
archonte, point n'était besoin de spécifier les deux fonctions.
Sans doute, Stafulus avait-il auparavant rempli encore
d'autres charges, par exemple celle de gerousiarque, puisque,
selon la formule souvent usitée dans les inscriptions clas-
siques quand il s'agit du cursus Iwnorum dans la cité ou
dans les corporations, il avait passé par toute l'échelle des
honneurs.
Sur d'autres points encore, les Juifs suivaient les usages
reçus dans l'organisation des cités. On a vu qu'il n'était pas
rare de voir figurer, sur les inscriptions, des « décurions
enfants ». Dans les communautés juives de Rome, il y a des
ii archontes enfants »
Annianos, âgé de huit ans et deux
mois, est âpytav vtÎttioç; il est vrai qu'il est fils de Iulianos,
père de la communauté des Campenses. Ailleurs, on voit
des p.s'X'XofpyovTEi;, des archontes désignés, comme dans les
corporations, où il y avait des magistri designati, c'est-à-dire
des magistrats nommés, mais non encore entrés en fonction.
Aelius Primitivus, âgé de trente-huit ans, est mellarchonte.
Le titre, chez les Juifs, s'applique non seulement à des
hommes faits qui sont sur le point d'accéder à la charge,

33. Op. cit., p. 148; cf. p. i3g.


mais encore à des enfants, probablement parce que la situa.
tïon de leur famille leur assurait le droit d'expectative à
l'archontat Alexandre, «pj^wv itocoïiç Tt^ç, rappelle le sou-
venir de son « enfant très doux, Alexandre, mellarchonte ».
Siculus Sabinus, âgé de deux ans et dix mois, est pûlupim
des Volumnenses Marcus Cuyntus Alexus, âgé de douze
ans, est a grammateus » et « mellarcon » des Augustenses.
Les grandes charges semblent être devenues l'apanage de
quelques familles et l'organisation, en principe très démo-
cratique, des communautés juives tendait ainsi à devenir
aristocratique de fait. Pourtant, on ne constate pas que la
même fonction ait été affectée à la même famille elles
n'étaient donc pas proprement héréditaires.
Dans l'épigraphie juive de Rome on rencontre encore
d'autres titres sur la significatîon desquels le plus sage est
d'avouer notre ignorance. Une épitaphe de Porto nous pré-
sente un Trpoap^wv ailleurs apparaît un archon alti ordinis
enfin, on trouve les expressions è^ap-^cov ou « exarchon », et
certains auteurs, comme Juster, Krauss, la Piana, voudraient
faire de ce personnage le chef suprême de toutes les commu-
nautés juives de Rome. On verra plus loin ce qu'il faut
penser de cette théorie.
On ne voit jamais une femme remplir la fonction d'ar-
chonte.

4. L'ap^wv ira<niç Tip-viç, LE RECEVEUR GÉNÉRAL

Trois fois on rencontre, en grec, l'expression à'pywv tocoyic


tijatç, et une fois, en latin, archan pases tessimen (apj^wv Traaviî
tt,ç TijATjç?). Tant qu'on ne possédait que l'un ou l'autre
texte, on pouvait songer à sous-entendre a^wç, archonte digne
de tout honneur, et rapprocher cette locution de 1 Tim. 6,1
« Que les serviteurs estiment leurs maîtres dignes de tout
honneur, ir«07iç TifAviç i!;iou;31 ». Mais aujourd'hui cette traduc-
34. C'est ce que font BEES, en éditant les inscriptions trouvées par
N. Mûller à Monteverde, op. cit., p. 123, et Deissm\n\j dans une
note, ibid.
tion ne peut plus se soutenir. En 1919, fut trouvée une in-
scription juiveainsi conçue Oiico; ceù'mo?. 'Evôa&e Ketre Eîtyu^oç
5lçap^(wv), âp)((wv) ira<mç Ti|J.9i«, xa! çpovriffnte. 'Ev etpïi'vij xoi(Wi«t«
aÙToD. 'Etwv vé33.
Il s'agit ici d'un cursus honorum; Eupsychos est évidem-
ment un personnage considérable: il a été deux fois archonte,
archonte roc<r/i<; Ttjxvi;, et administrateur des biens de la com-
munauté. Il est clair que, dans ce contexte, les mots dont
nous cherchons la signification marquent une fonction impor-
tante, une dignité distincte des deux autres qui l'encadrent,
mais comparables à elles.
Or, dans les papyrus d'Égypte, le mot -ripî, entre autres
significations, a celui de cens souvent il désigne plus spécia-
lement les payements à effectuer, les redevances à acquitter36.
Selon toute probabilité, l'ap/wv icsfeviç tija-^ç est donc le magis-
trat chargé de recueillir les différentes redevances que les
Juifs devaient verser, les impôts ou taxes qu'ils avaient à
payer, en général les fonds destinés à alimenter Ja caisse com-
mune une sorte de receveur général 31.
On comprendra sans peine que la marche d'une commu-
nauté nécessitait des dépenses considérables il fallait pour-
voir à l'entretien du culte, payer les fonctionnaires, maintenir
en état la synagogue, les écoles, les hôpitaux, les cimetières,
subvenir aux besoins des pauvres, construire, le cas échéant,
de nouveaux édifices, acheter des terrains funéraires, procurer
la sépulture aux indigents. Les Juifs de Rome et des pro-
vinces avaient été expressément autorisés par Jules César38

35. Paribeni, dans Notizie degli Scavi, 1919, p. 62 s., n. 3.


36. Cf. Stephvnus, Thésaurus linguae graecae, s. v.; S. REINACH,
Traité d'Épi graphie grecque, Paris, i885, p. 524; Preisigke, Worter-
buch der griechtschen Papyrusurkunden, Berlin, 1925-1929, s. v.
37. C'est aussi dans ce sens que l'expression est interprétée par Paul
RIEGER, dans VOGELSTEIN und RIEGER. Geschickte der Juden ln Rom,
Berlin, 1896, I, p. 41 (« caissier de la communauté ») et art. Gemeinde,
jùdische, dans /udtsches Lexikon, II, Berlin, 1928, col. 961 (« directeur
des impôts »).
38. JosÈphe, Ânt. 14, 10, 8.
à recueillir de l'argent pour les dépenses communes, et ce
droit leur fut toujours reconnu. II était d'ailleurs la condition
indispensable à l'existence de toute association tout collège
autorisé avait une arca communis et pouvait posséder un local
pour les réunions, ainsi qu'un lieu de sépulture commune3*.
Et le judaïsme fut toujours, aux yeux des pouvoirs romains,
une religio licita 40.
La caisse était alimentée par les contributions ordinaires
des Juifs41 dont chaque communauté fixait le montant, par
les collectes, par les donations et les legs, par les amendes
judiciaires.
Ajoutons que les Juifs de la diaspora avaient à verser,
chaque année, deux drachmes au Temple et devaient envoyer
aux prêtres de Jérusalem l'équivalent en argent des rede-
vances prescrites par la Loi. Au témoignage de Philon, il y
avait, presque dans chaque ville, une caisse (rap-sta rw îcâv
£p-/i|jwtTCi)v) qui centralisait ces sommes, ainsi que les offrandes
qu'on faisait spontanément au Temple, et les transmettait à
Jérusalem. Après la destruction de la ville, les communautés
payaient, d'un côté, le didrachme aux autorités romaines (fiscus
judaïcus), et de l'autre, elles s'imposaient librement pour
subvenir aux dépenses générales du patriarcat (aurum coro-
narium) 42.
C'était une grosse charge que de veiller au payement des
impôts et des différentes redevances, de gérer ces fonds, de
transmettre à qui de droit les sommes dues par la commu-
nauté.
Elle répondait à celle du questeur (arcarius, T^fustç) dans
les associations grecques et romaines.

3o. W4LTZING, art: Collegia, dans Dict. d'Arch. Chrét., III, 21 13.
40. Cf. noire précédent article, dans Recherches de Science reli-
gieuse, 20 {1930), p. 275-277.
41. Cf. PHILON, De spec. Leg. 1,§ 143 s., éd. COHN (= MANGEY ii 234;.
42. Cf. Schurer, op. cit.,1, p. 655.659; n, p. 3[2-3i7;m, p. nq. 148 s.,
Juster, Les Juifs dans l'Empire romain. Leur condition juridique, éco-
nomique et sociale, Paris, 1914, 1, p. 280-288; cf. PHILON, De spec. Leg.,
I, § 76-78, éd. COHN (= MANGEY, n 224).
5. LE fpovTis-nfc, L'ADMINISTRATEUR DES BIENS
Le çpovTi>rofc, qui se rencontre souvent dans l'épigraphie
grecque, s'était déjà présenté, à plusieurs reprises, sur les in-
scriptions juives à Jaffa ((ppov-rum ATie^avfîpiaç. – Hern^iupou
Ilivapa xat AotAtavoO çpoTiTôv = çjiomtkttôjv), à Sidé, en Pam-
phylie (<}ipovTi(7Tflî ttjî àyi(i>T«Tïiç irprâ-nn? <nivayG»y%) Mais on
s'étonnait de ne pas le trouver sur les inscriptions juives de
Rome43. L'épitaphe d'Eupsychos, que nous avons citée
plus haut, montre que le titre était également en usage dans
les communautés de la capitale. Et nous pouvons ajouter
aujourd'hui à ce témoignage une autre inscription, encore
inédite, à laquelle nous avons déjà fait allusion Il Domnos,
père de la communauté des Vernaculi, trois fois archonte,
xi Si; [<p]povT[wnii]ç.
Ce dernier texte montre que c'était une charge distincte de
l'archontat et élective, mais que le même personnage pouvait
être réélu.
Dans le cadre administratif des villes, le <ppovfi(jTV)ç était une
sorte de curator, chargé de l'une ou de l'autre branche de
l'activité municipale, des jeux, durégime des eaux, desappro-
visionnements 44. Dans les associations, surtout en Egypte où
il en est souvent question45, il est généralement l'économe,
l'intendant, l'administrateur des biens, et c'est aussi dans ce
dernier sens qu'il convient d'entendre le mot dans notre
sujet. C'était donc un fonctionnaire chargé de l'administra-

43. Clermont-Ganneau, dans Revue Critique, i883, p. 142; le même


Ârchaeologicul Researches, il, London, 1896, p. i34 s. – Ajoutons que le
grand archéologue a assigné, par erreur, à une inscription portant
l'expression cpfovn'caç une origine romaine, alors qu'elle provient
d'Egine.
44. Cf. Clermont-Ganneau, Archaeological Reseirches, II, p. i35, qui
renvoie à C1G 36i2. 4716 c. S785. S 786. Voir aussi KaIBEL, Inscriptionet,
graecae Siciliae et Italiae, Berlin, iSqo, 71$. 759.
45. PREISIGKE, Wôrterbuch der griechischeA Papyrusurkunden, n,
p. 706; C.4GNAT, Inscriptiones graccae ad res romanas pertinentes,
Paris, 1901, n. 1 122.
tion des biens de la communauté, des édifices, des cimetières,
ainsi que de la mise en valeur des biens meubles ou immeu-
bles, propriétés, terrains, maisons, qui constituaient la
richesse de la communauté.
Il n'y a aucune raison de l'identifier avec l'arcbisynagogue,
comme voudrait le faire Juster46. Le fait qu'à Sidé on voit le
«ppovrurnfc surveiller les travaux exécutés dans la synagogue
et qu'à Égine c'est l'archisynagogue qui s'occupe de la répa-
ration du local, prouve tout simplement que l'un et l'autre
fonctionnaire avaient intérêt à la bonne conservation de l'édi-
fice où se tenaient toutes les réunions.

6. LE Yp«O[X*Tê'J«, LE SECRÉTAIRE

L'appellation de grammateus se rencontre vingt-trois fois


sur les épitaphes juives de Rome actuellement connues. Mais
quelle est l'exacte signification du mot? C'est ici un des points
où l'oubli des conditions historiques au milieu desquelles les
Juifs de la diaspora ont vécu et la tendance à vouloir expliquer
toute leur organisation par les sources purement bibliques ou
rabbiniques sont le plus cruellement vengés. En voulant à
tout prix ramener les ypatiAri.aT£Ïç de nos inscriptions auxscribes
et aux docteurs de la Loi de l'Écriture et du Talmud, on s'est
mis dans l'impossibilité de comprendre leur rôle. D'après

46. Op. cit., I, p. 45 r, note 2 KïtAUSS, Synagogale Alteriùmer, Ber-


lin-Wien, 1922, p. 116, croit que le mot répond à l'hébreu Metnounn'eh
et il y voit l'archisynagogue; BERLINER, Geschichte der Juàen in Rom,
Frankfurt, 1893, I, p. 67, trouve dans ce mot hébreu l'équivalent d'ar-
chonte. A la fin' d'une inscription juive de Rome, consacrée à un cer-
tain hneros,ox\ lit l'expression énigmatique MOYNN4. Sur ce mot, voir
GARRUCCI, Dissertazioni archeologtche di vario argomento, Roma, i865,
H, p. 181 BERLINER, op. cit., I, p. 70; ScHilRER, Gemeindevetfassungi
p. 32; Vogeistein und RIEGER, I, p. 44; S. KLEIN, Judisch-Palàsti-
nisches Corpus Inscriptionum, Berlin-Wien, 1920, p. 60, note 3.
S. KR4USS, op. cit., p. 123, identifie le mot avec l'hébreu Metnountiëk et
y voit le hazan de la synagogue. Étant donné que toutes les autres
fonctions des communautés juives de Rome sont désignées par des
mots grecs, il est invraisemblable que Mounna signifie une fonction
de la.communauté.
Schürer, les ypae{*fi*-«ïç ne sont pas des fonctionnaires propre-
ment dits de la communauté, ce sont des docteurs de la
Loi, des techniciens de la science juridique iT Berliner pense
aussi que ce sont des hommes instruits dans la Loi ou des
scribes au sens vulgaire du mot 4R. Vogelstein et Rieger voient
en eux des hommes experts à copier les rouleaux de la Loi
pour l'usage des synagogues, ou à rédiger, selon toutes les
formes prescrites, les actes de mariage, les libelles de divorce,
les contrats de toute espèce 49
L'étude des inscriptions montre que le ypa^jMCTe'jç n'est pas
le pauvre hère qui, à prix d'argent, met sa plume à la dis-
position des gens du peuple qui veulent faire rédiger un con-
trat, ou qui gagne sa vie en transcrivant sur le parchemin les
livres de la Thora, ni même le savant qui applique aux diffi-
cultés de chaque jour la science apprise à l'école des rabbins.
C'est un personnage officiel, un fonctionnaire fort considéré,
qui croit avoir le droit de perpétuer son titre sur le marbre,
aussi bien que les autres dignitaires de la communauté.
Six fois sUr vingt-trois, il est explicitement spécifié de
quelle communauté le défunt était grammateus 50 et si, sur
les autres inscriptions, le titre n'est rattaché à aucune com-
munauté particulière, c'est parce que ces détails, qui aujour-
d'hui nous paraissent importants, ne présentaient aucune
utilité pour les contemporains qui savaient de qui il s'agissait;
pour les gerousiarques eux-mêmes et pour les archontes, qui
étaient assurément des personnages officiels d'une commu-
nauté déterminée, il est rarement noté dans quelle commu-
nauté ils exerçaient leurs fonctions.
Pour comprendre le rôle des yp*jj.[iet-r8Ïç juifs de Rome, il
faut les mettre en parallèle avec le ypajjtjjiaTetiç51 du Sanhédrin

47. Die Gemeindeverfassung, p. 3o.


48. Op. cit., I, p. 70.
49. Op. cit., p. 47.
50. Voir J. B. FREY, Inscriptions inédites des catacombes juives de
Rome, dans Rivista di A rcheologia Chrisliana, 5 (1928), p. 285.
5t. Josèphe, Bell. Jud. 5, 1$, 1.
de Jérusalem, surtout avec les ypat~~atTe! des cités grecques
où ils comptent parmi les personnalités les plus influentes,
et avec les YpM~{Mt-e~ des associations où ils ngurent sur la
liste des fonctionnaires, quoiqu'ils n'y occupent le plus
souvent qu'un rang subalterne.
Il est difficile de dire s'il y en avait plusieurs par commu-
nauté. Ils étaient sans doute élus par l'assemblée, mais à vie,
car on n'a jamais rencontré l'expression ~r<tM:!Ha(~M~ ~OMt la
dcttx;w6 ou ~oitr la troisième fois.
L'élection pouvait se porter sur des jeunes gens qui
n'étaient pas encore en mesure d'entrer en charge, et même
sur des enfants. Le titre de ~e~oyji~j/.KTe' ~ratMMMte~
désigné, est donné à un certain Judas, âgé de vingt-quatre
ans, et à un autre dont le nom a disparu, âgé de dix-neuf ans
on honore même du titre de gratMMM~M~ tout court Marcus
Cuyntus Alexus, âgé de douze ans, ainsi qu'un autre qui n'a
que sept ans et quelques mois; enfin, Honoratus, âgé de six
ans et vingt-huit jours, est appelé ypo~-tM~u; ~K~. C'étaient
là des Ypetj.tjjt.ctTe!~ dans l'expectative ils étaient bien désignés
pour la charge, mais pour devenir ypot~K~e~ effectifs, ils
devaient attendre que l'âge requis fût venu et que la place fût
devenue vacante. Dans le cas des enfants, comme pour les
jeunes )HëHarehoMiM, il semble bien que la charge était pro-
mise en considération de la famille plus qu'en raison des
qualités du sujet. H est même telle famille où la fonction de
~fatMtKS~M~ paraît avoir été occupée par le grand-père, par
un des fils (l'autre est devenu archonte) et par un petit-nis~
Il résulte de ces faits qu'il est impossible de donner au
mot ypKU-jjLKTM~ dans les inscriptions juives de Rome, le sens
de « docteur de la Loi )' on ne peut prédire d'enfants de six
ou de sept ans qu'ils seront des « techniciens de la science
juridique ».
Le ~raMMKat~MS ne peut donc être que le secrétaire ou
greffier de la communauté. Il lui appartenait sans doute de

52. Cf. J. B. FREY, dans Rivista di ~~i-A. C~< 20 (1938), p. 285 s.


rédiger le compte rendu des séances de la gerousia et des
assemblées générales, de conserver ces pièces et tous autres
documents, officiels ou privés, aux archives, à tenir à jour la
liste des membres de la communauté~.

7. I~Ë ~p'XTTKt~t, LE PATRON OU AVOCAT

L'expression se rencontre deux fois sur les inscriptions


juives de Rome un certain Gaios, âgé de soixante-douze
ans, est appelé ~soTxi");. Un autre, Caelios, est npo~ï~T~
de la communauté des ~4grt~etMM. H s'agit donc d'une
fonction officielle, rattachée à une communauté déterminée
Mais de quelle fonction ?
Dans les associations religieuses d'Egypte, le ~ocrx-ro;
s'identifiait souvent avec le président~. Ailleurs, ce person-
nage avait des attributions assez variables parfois il semble
être une sorte de ~o~oo, surtout là où l'influence de Rome se
fait particulièrement sentir~ il représente l'association au
dehors, il prend la défense de ses intérêts, spécialement près
des tribunaux et dans les affaires juridiques~. C'est, en
somme, un défenseur et un ~ro~c/~tf légal.
C'est un personnage de ce genre que désigne sans doute,
chez les Juifs de Rome, le mot ~poT-ro'T~. Il dut y en avoir
un dans chaque communauté, puisqu'on spécifie que Caelios
est le npQc?KTVif; des ~gït~e~
53. Nous ne partons pas de l'Kp'/t-jrpati~ctTEU! /lM~M~ Herodes dans
lequel d'aucuns ont voulu voir un Juif; CIG Q0< il est clair que
l'inscription est paienne.
54. Contre SCHCRER, Die Gf)Me!M~M~<!MMM~, p. 3t il ne connais-
sait que la première inscnption. La seconde, beaucoup plus significa-
tive, n'a été trouvée qu'en igig.
55. POLAND, G~~e&tC&<e des ~tM/tt.!C~MK t~B~~tM~W~CM. p. 363-366.
C'est dans le même sens que PHILON emploie généralement les mots
TtpooïTtTftC et cf. LEI&ECANC, PAtZ~m <l~:)f<tm~tMt f~ra.
Tcp')<rrx<~t
Indices, il, Beiolini, to3o, p. 68g s.
56. POLAND, op, cit., p. 3~6.
57. Saint Paul appelle Phébé TtpoiTatM, Rom. !6, 2, sans doute parce
qu'elle s'était occupée des intérêts de la chrétienté et de ceux de
l'Apôtre.
8. LE HXT~p ou LA {MtTTJp(tUV~YMY?)~,
LE PERE OU LA MERE DE LA COMMUNAUTÉ

Le premier titre se rencontre une dizaine de fois sur les


inscriptions juives de Rome, le second, d'une manière cer-
taine, au moins deux fois.
Dans les associations grecques et romaines, on trouve
fréquemment des « pères » et des « mères du collège M~. Là
où l'on célébrait des mystères de provenance orientale (par
exemple,, ceux de Mithra, d'Isis, de Jupiter Dolichenus), le
mot- « père désignait, on l'a vu, le degré d'initiation
le plus élevé. Dans les collèges professionnels on funéraires,
le « père n semble parfois se confondre avec le président.
Ailleurs, a père ou « mère o peuvent être synonymes de
« patron M ou « patronne )~ d'autres fois enfin, ces titres
paraissent être purement honorifiques.
Chez les Juifs, ces titres se donnaient à des personnages
particulièrement considérés~. Sur l'inscription de Domnos,
dont nous avons parlé plus haut, la mention de TKt~p
c~KyMy~ Bs~om~M~ vient en tout premier lieu, et les titres
qui suivent sont pourtant d'importance « trois fois archonte,
deux fois administrateur des biens ». Sur l'inscription de
Castel Porziano, dans le voisinage d'Ostie, on voit aussi le
a père B de la communauté passer le premier il est suivi du
gerousiarque et d'un autre dignitaire qui semble être le
diabiu, l'archonte à vie. Veturia Paulina, matrone romaine
qui a passé au judaïsme à l'âge de soixante-dix ans et qui
meurt à quatre-vingt-six, est honorée du titre de « mère des
synagogues du Champ de Mars et de Volumnus M y avait
aussi des « mères » des communautés à Brescia et à Venosa

58. WALTZÏNG, ~M~P historique sur les corporations ~W/~MtCKMcH~


n,
i, p. zio ss. 3o5. 386. 400. 430. 44.6-449 p. 268 iv, p. 372 s.; Po~AMB,
C<<p.p. 371
op. cit.,
0~. S?! s.S. LIEBENAM, G~C~t:
Zur Geschichte note
LlEBENAM, ZM~ uxad O~MM~MM
Organisation ~M
des
~jM~/t~t t~~tMM~~M, Leipzig, note 2.
t8f)o, p. 218,
5<). On sait que les membres du Sénat romain s'appelaient ~<t~M;cf.
LlEBENAM, .S'MKg~ p. 22~.
dans cette dernière juiverie, elles s'appelaient ~at~a~. Le
relief donné aux personnages porteurs de ces titres apparaît
aussi dans une autre inscription, où il est expressément
spécifié que la défunte, du nom d'Irène, était la femme de
Clodius, lequel était le frère du « père de la synagogue du
Champ de Mars à Rome x. Il fallait bien arriver, par quelque
détour que ce fût, à rappeler la grande illustration de la
famille
Étaient-ce là toujours des titres purement honorifiques, de
simples distinctions, une sorte de présidence d'honneur? Il
ne le semble pas. Du moins en certains cas, le « père z prend
une part active à des actes administratifs. Sur l'inscription
de Castel Porziano, il est en tête des dignitaires qui propo-
sèrent à la communauté l'achat d'un terrain funéraire pour en
faire don au gerousiarque C. Iulius Iustus. Assurément, au
quatrième siècle, il est assimilé aux fonctionnaires, puisque
Constantin, en 33i, énumère hiereos et archisynagogos et
~at~M .synag~arMm et ceteros qui synagogis dc.sëfMMttt, et
leur renouvelle à tous le privilège de l'immunité, sans doute
en raison des charges inhérentes à leur titre". Rien n'em-
pêche d'admettre que ces personnages aient eu certaines attri-
butions particulièrement honorables, comme, par exemple, la
direction des œuvres de bienfaisance et d'assistance dans la
communauté car, dans les milieux juifs, le sentiment de la
solidarité fut toujours très développé. Ce put être là spécia-
lement le rôle des « mères x de la communauté.
On pouvait être a père » ou « mère x de plusieurs commu-
nautés à la fois Mniaseas est « disciple des sages et iMTTJp
ou~YMyK~a. Veturia Paulina est « mère des communautés du
Champ de Mars et de Vo~umnus a.

60. Voir aussi l'Altercatio ~'cc~j!<te et ~~Mago~~e Si c'est la cir-


«
concision qui donne accès à la vie éternelle, que feront vos veuves,
vos mères de la synagogue eUes-mêtnf's ? quid facient viduae, quid
Mi!
C~.
6[. r~
<'<!t!)K.f]<H<!gOg<M?0, PL. 42, t3.t.
16, 18. 4.
9. L'e~K~KYMYO;, L'ABCHISYNAGOGUË
Cette dignité se rencontre souvent dans les associations
païennes du monde grec spécialement dans les associations
religieuses de l'Egypte" D'ailleurs, le terme cu~e~'MyT) était
très répandu hors du judaïsme et avait le sens général de
« réunion64. L'archisynagogue était un « président de
réunion a, surtout de réunion religieuse, et l'on comprend
ainsi la facilité avec laquelle le terme passa des associations
gréco.romaines chez les Juifs. Ce n'est donc pas de la cwxyMpi
au sens de cotM~tMtMtM~, que l'archisynagogue tire son nom,
mais de la swa~Ny'o au sens de ~tnnow; il n'est nuDemcnt
« le
chef spirituel d'une communauté de fidèles » il se con-
tente de présider les assemblées religieuses. Cette nuance a
son importance pour la détermination du rôle que l'archisyna-
gogue joua dans les communautés juives.
Le titre est très répandu chez les Juifs on le trouve à
Jérusalem, en Galilée, à Sepphoris, en Pisidie, en Cilicie, en
Ionie, en Phrygie, en Carie, en Egypte, en Afrique Procon-
sulaire, en Maurétanie, en Grèce, en Italie; dans ce dernier
pays, il fut général on le lit à Venosa, à Capoue, à Brescia,
à Porto (inscription inédite), à Rome.
A Rome, il ne s'est encore rencontré sur les inscriptions

62. POUND, 0~. Ct~ p. 247 ss. 355-357; ZlEBARTH, DtM ~~fAt'X'
Vereinswesen, p. t~.4; Ju~TER. 0~. c<j! I, p. 450-453; SCHURER, < <*t<
ii, p. 5n s.; ni, p. 88. Plus souvent encore, on y trouve l'expression
Tuva~MYO! ou <ruvctYMytu:, qui a le même secs de ~r~<~M< ~t<)ttOM
cf. LATYSCHEV, /M.!C~~<tCM<M antiquae C~tt~ y~<CH<~tOKft/<J /'fK<< ~M.f<M<
graecae et latinae, il, Petropoli, t8no, n. !Q. 60-64. 438. 442. 443. 445-
448. 45t. 454. 455 ScHURER, a~. c<< il. p. 5:3, note 38.
63. Cf. PREISIGKE, t~O~~MC~ der gW~C~tcAcM /'<y~M~K~~MM~<,
f.
64. Cf. KRAUSS, Synagogale ~<MM~r, p. 2-17 SCHbRER, op. <-<<
n, p. 5o5 s., note ):.
65. Contre Tu. REINACH, dans Revue des Études '/Mt!'M, 71 (<g2o).
p. 49 s., qui voit dans l'archisynagogue « à peu près ce qu'on appelle
aujouid'hui un rabbin »; dans le même sens, JU~TER, c~. cit., l,
p. 45o s., note 3. KRAUSS, c~. c~ p. 119 s., combat avec raison cette
opinion.
que cinq fois, et il faut bien reconnaître que ces textes sont
d'un laconisme désespérant. On y voit cependant que la fonc-
tion s'exerce dans une communauté déterminée Polymnis
est « archisynagogue de la communauté des Vernaculi t
Isaak est « archisynagogue de la communauté de. le nom
est malheureusement tombé
L'archisynagogue peut remplir d'autres charges dans la
communauté Stafulus est « archonte et archisynagogue »,
comme Alfius Juda, à Capoue, comme peut-être Isaak, à
Rome". Ses fonctions propres ne lui donnaient donc pas le
droit d'intervenir dans l'administration de la communauté.
De fait, comme le nom l'indique et comme toutes les analo-
gies invitent à le penser, le rôle de l'archisynagogue se réduit
à la surveillance à exercer sur la célébration des offices du
culte il préside les assemblées religieuses, fait la police de la
synagogue, désigne les personnes qui doivent lire la Thora ou
adresser une exhortation au peuple' prend soin du matériel
de la synagogue. Dans une inscription mutilée de Porto, il
semble bien être question des réparations exécutées au compte
d'un archisynagogue 69. La mention de travaux accomplis
pour la construction ou l'embellissement d'édifices cultuels
par les archisynagogues se rencontre à Égine, à Sepphoris,
à Jérusalem, à Acmonie en Phrygie, à Sidé en Pamphylie.
Avant la destruction du Temple, Théodotos, archisyna-
gogue à Jérusalem, pouvait être en même temps npE~ xon

66. L'inscription est encore inédite.


67. Voir aussi Codex n à Act. t4, 2:0:~ ap~~ui/KyMYOt TM~ 'louSxttuw
ap'/wt6! Ti)t <ru~aYM- L'auteur de ces additions avait une con-
)(:tt ot
naissance exacte des situations et distingue ici nettement les archi-
synagogues des archontes. D'autre part, une inscriptionjuive d'Ac-
monie, en Phrygie, fait défiler l'archisynagogue à vie, l'archisyna-
gogue en exèrcice et un archonte.
68. Cf. Lc. t3, t4; Act. t3, t5,t8, ty. La comparaison de Lc. 8, 411
avec8,4Qtnontre queap~t), cuv<Y<<)'~C répond à T1DJ3D U?N1, souvent
employé dans le Talmud cf. KRAUSS, <
ct< p. tt~-tzi STRACK und
BILLERBECK, ~OMtMt~ar BMM A'e«~tt yM<i!H«M< aus ?W)HH~ M)~
~t~M~eA, IV, München, 1928, p. 145 t4y.
60. Inscription encore inédite.
~~KM~yMYo:, et ce cumul n'a rien de <r
singulier
car les
prêtres n'étaient pas obligés d'être toujours présents an
Temple.
La fonction semble avoir été élective", comme toutes les
grandes magistratures de la communauté. Cependant on ne
trouve jamais d'archisynagogue qui ait été nommé deux ou
trois fois. A Acmonie, on voit, à côté de l'archisynagogue en
titre, un archisynagogue à vie (~x ~t<~) celui-ci précède
même celui-là et tous deux ont le pas sur l'archonte. A l'instar
d'autres appellations conférées à vie, c'était sans doute un
titre purement honorifique.
Dans certains cas, la fonction resta dans la même famille
au point de paraître héréditaire. A Jérusalem, l'archisynagogue
~Théodotos est fils et petit-fils d'archisynagogues. A Venosa,
l'archisynagogue Joseph est « fils de Joseph, l'archisyna-
gogue Aussi ne sera-t-on point surpris de voir, également
à Venosa,, un enfant de trois ans, Kallistos, recevoir le
même titre.
A une époque tardive, il fut même conféré à des femmes.
C'est ce qu'on peut constater à Smyrne et à Myndos en
Carie. Pour elles, le titre était, à coup sûr, purement hono-
rifique. A Rome, l'on ne trouve rien de semblable.

ro. Le mmpsTTj;, LE MINISTRE

A l'archisynagogue était adjoint, pour l'aider dans les


fonctions plus humbles du service synagogal, un personnage
de moindre importance, le 'j~ps-r~.
Le terme ne se rencontre qu'une seule fois sur les inscrip-
tions juives de Rome, et sans aucune explication <K@M~
'tou~MMc~ uT~aTY):. Mais on sait que ce serviteur existait dans

70. Cf VINCENT, dans~'M'tMt~M, 1921,p. 25t, contre Th. KEI-


NACH, dans Revue des Études /MK' 71 (tÇ20\ p. 50.
71.~t.Cf. ELBOGEN,éd.,judische
Cf. ELBOGEN, /Mf~c~c Cc«M~t~M~ in
1924, p. tK s. c~. e!< I,
~je&MA~M'/teK
JusTER,
~Ctttef
Eeit7ttiCklUMg, 26 éd" Frankfurt, 192~, p. 483 s. JUSTER, Op. cil., i,
p. 452, prétend le contraire.
toutes les synagogues; le Nouveau Testament le mentionne~
et il en est fréquemment question dans les écrits rabbiniques
où il reçoit ]e nom de Ha~on". Saint Épiphane parle des
'A~efWt-CM~ TM~ ITOtp' <[U~O?~ ~KXO~MK epjMjveuO~MV UtmpeTM~
d'après son explication, c'était une sorte de ministre ou de
serviteur. Mais il serait absolument erroné de voir en eux le
modèle sur lequel furent créés les diacres chrétiens~ les
attributions des uns et des autres dînèrent considérablement.
Sa fonction consistait à remettre les rouleaux des Livres
saints au lecteur et à les reprendre à exécuter la flagel-
lation sur ceux qui avaient été condamnés à cette peine à
remplir différents autres services. On ne voit pas que jamais
le boxott ait eu un rôle à jouer dans la formation spirituelle
de la communauté ou qu'il se soit occupé des pauvres, comme
les diacres chrétiens. Juster, juif lui-même, l'appelle le sacft~-
<Œ!M et c'est bien l'appellation qui lui convient.

De ces wr/jperat on en rencontre dans beaucoup d'asso-


ciations grecques

il. LES tEp~e, LES PRÊTRES


I! reste à dire un mot d'un terme qui se lit sur les inscrip-
tions juives de Rome, cependant moins souvent qu'on ne l'a
cru~ Trois fois il y est question de prêtres, Moe?;, et une fois
d'une tspK?M.

72. Le. 4. zo; cf. Mt. 5, 25.


y3. Cf. KRuss, <e!< p. 121-131; ELBOGEN, c~. cit., p. 485-487;
STtUCK BmERBECK, A'<'M~K<ar, IV, p. t47-t4ç; cf SCHCRER, op. Ct<
11, p. 5t5, le même: GcMC!M~<!MMH~, p. 28,JU~TER.c~.r<<t,
P. 454.
74. Haer. 3o, n PG 4t, 424.
y5. Contre KRAUSS, <?~. c:< p. t2~.
76. Le. 4. 2o.
77. Ml. 5, 25 to, t7;~3, 34; n. Cor., n, 24.
78. Cf. POLAND, Geschicllte des g~CÂMcA~M V~tM~WM~M, p. 391.
79. L'tn-cription citée par J) STER, cit., I, p. 453, n'ot.e !6p~t
M[t ~f.)~.m, n'est ni romaine ni juive eiie est chrétienne et provient
du Bosphore Cimmérien. La suivante, donnée par Juster, <&
parle selon toute probabilité, du gerousiarque, !tpa«txp~ 'forme
Ce ne peuvent être là que de simples titres, rappelant la
descendance aaronitique de ces personnages. Aucune fonction
n'y correspondait plus, car, depuis la disparition du Temple
de Jérusalem, en 70, et la destruction de celui de Léontopolis
en Egypte, en ?3, il n'y avait plus, pour les Juifs, ni autel,
ni sacrifice, ni sacerdoce en activité. Au deuxième siècle, un
docteur de la Loi, Theudas, avait bien essayé d'introduire à
Rome l'usage de manger l'agneau pascal prépare selon les
prescriptions rituelles anciennes, requises pour le sacrifice.
Mais les rabbins de Palestine désapprouvèrent cette manière
d'agir et parlèrent d'excommunication L'appellation de
« prêtre à plus forte raison, de « prêtresse w, ne pouvait
donc être qu'une distinction hononfique, basée sur l'apparte.
nance à la race sacerdotale. Tout au plus, les
cohaMtMt )*

prononçaient-its, comme aujourd'hui, à certains jours fixés,


des bénédictions sur le peuple.
Le titre d'<x?~Epe'!< grand-prêtre, n'existait plus chez les
Juifs et l'on doit, sans hésitation, traiter comme païennes les
inscriptions sur lesquelles il se rencontre". On ne le trouve
plus que dans certaines associations païennes~, car tous les
collèges, même les collèges industriels, avaient à accom-
plir des cérémonies religieuses, et lorsque la corporation
n'avait pas de prêtre, c'était le président qui s'en acquittait*
A cause de ces pratiques idolâtriques, inséparables de la vie
des associations païennes, les Juifs ne purent jamais en faire
partie'
corrompue de yepouTmp/Yt;, qui se rencontre ailleurs. Il serait du reste
inexplicable que le fils porte le titre de prêtre et d'archonte, tandis
que le père n aurait que celui d'archisynagogue, car chez les Juifs la
dignité sacerdotale était héréditaire et, sur les inscriptions juives,
~d; n'a jamais le sens de filiation adoptive.
80. F~a~t. 19 a. cf. VOGELSTEIN und RIEGER, cil. I, p. /o.
8t. CIG63o3 et 6406, inscriptions qu'on a été parfois tenté deconsi-
dérer comme juives.
82. Cf. POLAND, o~. c~ p. 343-345.
83. Cf. WAt.TZÏNG, Étude &t~<~f~!<e sur les c~~cra~tOM~ ~a/ej.tton-
McH~.f, !I, p. 3oo.
84. WALTZING, art. C~~<t«M, dans DE RUGGIERO, Z?<swt~t< ePi-
Mais si les prêtres juifs n'avaient plus de fonctions sacer-
dotales à remplir, ils pouvaient être revêtus de magistra-
tures civiles, et l'on voit à Rome deux frères, Judas et Joseph,
qui sont « archontes et prêtres

Les fonctions énumérées sont les seules qui se présentent


sur les inscriptions juives de Rome, car les<[ docteurs de la
Loi*, dont la mention se trouve sur différentes épitaphes,
n'ont jamais, comme tels, appartenu aux cadres administra-
tifs des communautés de la diaspora.
Dans les communautés juives de la capitale, on peut donc
distinguer deux catégories de dignitaires
i. Ceux qui ont part à l'(M~tKMttatt<w qu'on pourrait
appeler civile, si, chez les Juifs, les affaires civiles et les
affaires religieuses n'étaient étroitement unies; ce sont le
président du Conseil des Anciens, les archontes, le receveur
général des contributions, l'administrateur des biens, le secré-
taire, l'avocat, peut-être aussi les a pères B des communautés
2. Ceux qui forment ce qu'on peut appeler le ct~g~juif
l'archisynagogue et l'appariteur de la synagogue.
L'administration est, par elle-même, laïque ni ceux qui
portent le titre, purement décoratif, de '< prêtres », ni les
ministres du culte n'en font nécessairement partie" Sa

grafico, n, Roma, t8o2, p. 358-36o; RAMSAY, l'lie /~f.f


tMM<c ct'~tM, dans 7'Ac ~.f~o~!< 5 (too2), p. oS-too.
<M < greco-
85. Il e-t curieux de constater qu'il en est encore de même aujour-
d'hui, malgré certaines tendances qui se sont manifestées de concen-
trer l'administration entre les mains des rabbins. Voici cequ'on pouvait
tire dans le Messaggero, journal de Rome, le ter février ig3i, à propos
d'un décret législatif du 3o octobre to3o disciplinant les communautés
tsraêlites d'Italie « Les communautés israélites sont conçues comme
des corporations laïques et les administrations dirigeantes (Conseils
et Comités exécutifs, outre le président) sont choisis par voie de
désignation de la part d'un corps électoral spécial. Le premier carac-
tère est très important le législateur a rejeté les aspirations de
quelques courants juifs qui voulaient faire des communautés des
centres essentiellement religieux, avec le rabbin pour chef, au lieu du
président qui est un laïque. »
compétence s'étend aux questions religieuses aussi bien
qu'aux matières civiles, financières, judiciaires.
D'autre part, le « clergé n est bien renfermé, si l'on peut
dire, à la sacristie. L'archisynagogue est l'ordonnateur
des offices religieux ses attributions sont purement litur-
giques et ont pour champ d'activité exclusif la synagogue il
n'a, comme archisynagogue, aucune part à l'administration,
il n'exerce aucune fonction doctrinale, il n'est même pas
prêtre et ne remplit aucun ministère proprement sacerdotal.
L'organisation des communautés juives imite, dans ses
grandes lignes, l'organisation des cités et des associations du
monde gréco-romain. Cependant, on constate en même
temps, entre celles-là et celles-ci, de telles divergences qu'il
est impossible d'assimiler, sans plus, les premières à des
collèges. Les Juifs font partie d'une communauté par nais-
sance, non par libre élection. Aussi les communautés juives
gardent-elles un caractère national nettement marqué un
non-Juif ne peut y entrer qu'en devenant Juif par adoption et
en acceptant le sceau des enfants d'Abraham, la circoncision.
Leur mode de fonctionnement et l'étendue de leur compétence
les mettent également à part des autres associations. Enfin, la
reconnaissance officielle des pouvoirs romains va à la nation
juive, non aux communautés particulières celles-ci sont
licites par le fait qu'elles se rattachent à la nation, autant
de caractéristiques qui mettent les communautés juives dans
une catégorie d'associations toute spéciale.
Il est facile de se rendre maintenant compte des différences
essentielles qui distinguent l'organisation des communautés
juives de celle de l'Église~.
86. Sur l'organisation hiérarchique de l'Église primitive, on peut
consulter, à des titres divers HEINRICI, Die Christusgemeinden
/i'o~<H<A~ und die ~<?/t~<o~cM <?~K<w~K.rc&a/~M der Griechen, dans
2'<'t~c&r</</M?- :c<M<?M~ Theologie, t9 ('876). p. 465-520; Zur Ges-
chichte der
C~M~<e An/tinge (raulinisclzer
<~ ~4M/C[M~C Gemeinderz, ibid.,2o(t8y~),
~<!K/tMMC&~CeMtMM~CK, p.89-130;
20 (1877), p. 8t)-t3o;
LOENING, G~MMtM~M~MMMJ ~M ~rc~M~M~MW. L.€tpZ]g, î888,
DUNIN-BORKOWSKI, Die neueren ~'O~C~MMgfM liber die ~K/itM~? des
~M~~r, Freiburg i. B., tgoo; H. BRUDERS, Die 7<MMg der
Les membres de la hiérarchie ecclésiastique, les ~u~M&ï,
les ~~M, les diacres, n'ont aucun parallèle dans les commu-
nautés juives en ce qui concerne les fonctions. Quant au
nom, seuls les wpmëuTtpot. se rencontrent d'un côté comme de
l'autre, mais leur rôle est tout différent. Dans les commu-
nautés juives, les presbytres ont une place tellement effacée
que le titre même ne s'est encore présenté qu'une seule fois
ils sont membres du Conseil, et c'est tout; la communauté
est effectivement administrée par les archontes. Dans
l'Église, les presbytres ne sont pas seulement les conseillers
habituels de l'évêque, mais ils sont ses auxiliaires dans le
ministère pastoral, célèbrent les saints mystères, conjoin-
tement avec lui ou seuls, dans leurs « titres n, instruisent
les catéchumènes, ont une part active et continue dans l'ad-
ministration de la communauté chrétienne.
L'évOque est le chef suprême et effectif de la communauté
rien ne peut se faire sans son approbation, et il est néces-
sairement à vie tandis que le gérousiarque, comme d'ailleurs
tout magistrat de la communauté juive, n'agit qu'au nom
de la gerousia et au nom de la communauté qui l'a nommé
pour un laps de temps déterminé.
Enfin, le diacre est le bras droit de l'évêque, et si ses
fonctions comportent une part d'administration temporelle
et le soin des pauvres, il a aussi un rôle spirituel à remplir
la courageuse prédication de saint Etienne et l'activité
apostolique du diacre Philippe (Act. 6-7 8, 26-40) montraient

bis zurn/<
Kirche von den ~~<~K Jahrzehnten der <<M<<~MC&~M H7t~.MMt~!< an
n. Chr., M&)nz, 1904 (Forschungen zur christlichen
Literatur-und /?<?g?MeK~McA<fA<C herausgegeben von Ehrhard und
Kirsch, IV, !-2); H. DE GENOUILLAC, l'Église chrétienne aM~M~f
.MtM~MC~, Paris,
saintlgnace, Paris,MK~ ~Kf<'<f !M ~CM und
tQO~~M HARNACK, CK~~&MM~ ~K~tC~MMg der
MM~ Entwickelung ~?-
~~K, Leipzig, tÇ[0;HATCH HARNACK, Z?<e<?~Ki7~<'M.!eA<<<MKg
derten, Leipzig, 1910; HATCH-HARNACK, Die Genossenscha/tsverfassung
der cA~M<c&~M ~cA~M <'M /l~r<MM, Leipzig, tC)tO; P. SALEILLES,
Z.'Oyg~Kt.fa~M'M juridique des premières COMMMMftM~CJ chrétiennes, dans
Mélanges P. F. Girard, Paris, i~tz, !I, p. 469-509; KiR~CH, Kirchen-
gM<-A!cA<C, 1 Die Kirche !'M der aK<K~t<'cAMC/t-~M<C/M Kulturwelt,
Freiburg i. B., t<)3o, p. i22-t28. 235-241.
tout ce qu'impliquait la dignité de diacre. En réalité, il n'a
rien de commun avec le hazaw juif, si ce n'est une vague
analogie du nom et le fait de se trouver dans une situation
subordonnée.
D'ailleurs, la communauté chrétienne est organisée selon
un tout autre esprit et sur un tout autre plan que les commu-
nautés juives. Dans l'Eglise, il n'y a qu'une seule autorité,
celle du clergé, car elle est une société essentiellement
religieuse, non civile ou nationale, et les cadres de sa hiérar-
chie sont constitués par les différents degrés du sacerdoce.
Sa loi est l'Evangile pour tout ce qui ne regarde pas
la religion, la communauté chrétienne relève uniquement de
la législation romaine. Son organisation est monarchique,
non démocratique le peuple a bien une certaine part dans la
désignation du chef religieux suprême, de l'Évêque de Rome,
plus pour rendre témoignage aux vertus du candidat
présenté par le clergé que pour l'élire à proprement parler.~
En tout cas, il ne paraît être pour rien dans le choix des
presbytres et des diacres qui dépend uniquement de l'autorité
supérieure. Les dignitaires de l'Église ne sont pas les
délégués du peuple il n'a aucun droit sur eux ils sont ses
chefs, non ses mandataires. Et tous sont à vie; leur pouvoir
d'ordre est attaché a un caractère indélébile, et leur pouvoir
de juridiction ne relève que des chefs hiérarchiques, ou de
Dieu seul, quand il s'agit de l'Ëvêque de Rome.
Aussi bien n'est-ce pas tant sur une comparaisondétaillée des
dignitaires de la Synagogue et de l'Eglise qu'insiste M. La
Piana. S'il soutient que, « à Rome, plus qu'ailleurs, l'orga-
nisation chrétienne primitive a imité de plus près l'organi-
sation synagogale des Juifs a, c'est parce qu'il prétend que,
d'un côté comme de l'autre, les communautés ou paroisses
étaient groupées sous une autorité centrale, laquelle était,
chez les chrétiens, un collège de presbytres ayant à sa tête
le membre le plus ancien, chez les Juifs une ~~ou~M centrale,
présidée par l'e~p~Mv, qui est mentionné deux fois sur les
inscriptions. Mais ni chez les uns ni chez les autres, du
moins dans les premiers temps, ce président n'aurait eu de
pouvoirs spéciaux de gouvernement il disparaissait derrière
le collège dont il était l'émanation et le représentant. C'est
ce qui expliquerait, d'après M. La Piana, comment ni dans
la Lettre dite de saint Clément aux Corinthiens, ni dans la
Lettre de saint Ignace aux Romains, ni dans le Pasteur
J'Ho'MM~, il n'est question de l'évêque de Rome à l'instar
de ce qui se passait chez les Juifs de Rome, c'était un person-
nage secondaire. « Aux yeux des Eglises répandues dans le
monde romain, le chef de l'Église romaine, s'il y en a un,
n'existe pas.x Ce qui est au premier plan, c'est la commu-
nauté avec son collège de presbytres. Au cours du deuxième
siècle seulement, le président de cette assemblée aurait
concentré peu à peu le pouvoir entre ses mains, laissant dans
l'ombre l'autorité du collège.
Nous ne pouvons entrer ici dans la discussion de toutes
ces théories. Notons seulement que, même dans l'hypothèse
où tous les Juifs de Rome auraient obéi à une gerousia cen-
trale, il ne s'ensuivrait pas encore que l'Église n'a eu un chef
unique que par esprit d'imitation elle aurait pu avoir par
institution divine ce que les Juifs auraient créé eux-mêmes en
vue d'une meilleure administration de leurs communautés.
Mais puisqu'on prétend que l'organisation unitaire des
communautés juives a été le point de départ et le modèle de
l'organisation ecclésiastique romaine, examinons le bien-
fondé de cette affirmation.
Les sources littéraires sont muettes sur l'existence à Rome
d'un gouvernement central juif. M. Juster, qui, le premier,
s'efforça d'accréditer cette thèse, apporte deux arguments,
l'un tiré du Talmud, l'autre du Nouveau Testament. < Les
sources talmudiques, écrit-il, parlent d'un chef suprême de la
communauté de Rome R. Mattias b. Heresch~. a A cela
il est facile de répondre les sources talmudiques parlent
d'un docteur de la Loi qui fut, à Rome, chef d'une école

87. 0~. cil., I, p. 4z[, note 4.


rabbinique~.cequiesttontdinêrent. -«Les Actes, 28,17 ss.,
ajoute M. Juster, supposent de même un centre dirigeant des
Juifs de Rome Paul s'adresse aux chefs de la communauté
qui lui déclarent n'avoir rien reçu de Judée, Actes 28, 21
(et l'on ne peut pas non plus supposer que ceux de Judée aient
correspondu avec chaque groupe à part). ') L'argument se
retourne contre M. Juster, car les Actes ne parlent nullement
des « chefs de la communauté », ce qui impliquerait l'unité,
mais « de ceux qui étaient les premiers des Juifs((fov;
MTM! Tt<M, ~ou~ctn~ TMMTou~), ce qui s'entend fort bien des
gerousiarques, c'est-à-dire des présidents des différentes
communautés. Quant aux relations épistolaires avec la Judée,
elles n'obligent nullement à admettre « un centre dirigeant »
à Rome; étant donné l'esprit de corps des Juifs, déjà relevé
par Cicéron, les informations importantes pouvaient faire
rapidement le tour des communautés. Il n'était même pas
besoin d'un bureau de renseignements central.
La documentation épigraphiqne est encore moins con-
cluante. Juster~, Krauss"° et La Piana" s'appuient tous
trois sur l'expression ëxafchoK, rencontré deux fois sur les
inscriptions juives de Rome, pour faire du personnage ainsi
désigné une sorte d'e~xpyo;, chef suprême de la juiverie
romaine. Pour qu'on puisse juger sur pièces, voici les textes
ce sont deux épitaphes de la catacombe juive de Monteverde
C. FMT~ntM~ Iulianus e~ea~c~ow qui vixit annis XXVIII.

88. Cf. Wn.HELM BACHER. Die Agada der T~MM/~t, 1,2*= éd., Strass-
burg, n)o3, p. 380-384.
89. 0~. cit., i, p. 420 s.. note 4 Les paroisses juives u étaient reliées
entre elles par un Sénat central, la gérouzie, qui les commandait.
Les récentes découvertes d'inscriptions juives à Rome montrent
l'existence de fonctionnaires centraux de la communauté, ainsi un
~dcp~cv, corruption peut-être de E;<p/o;, qui est en même temps le chef
de la province, tout comme l'ethnarque d'Alexandrie est le chef des
Juifs de l'Égypte H.
oo. Z~ Synag .M~ p. !38 « Juster a reconnu que re~p/MK
est le chef de toute la juiverie de Rome. » Cf. aussi p. 148.
gi. Vois plus haut, et Recherches de Science religieuse, 20 (to3o),
P. 27[.
'E~K~E )M!'T€ rs~KtH; e~p/NW TN~ *Eêp6N~. *E~ Etp' ~Ot~7)St$
aù-ro5.Dans le premier cas, il s'agit d'un homme qui n'a vécu
que vingt-huit ans, âge vraiment trop précoce pour qu'on-
soit investi de l'autorité suprême dans une juiverie aussi
importante que Rome. Dans le second texte, l'exarchonte
exerce sa fonction dans une communauté particulière, celle
des Hébreux, qu'on connaît par d'autres inscriptions il est
donc positivement exclu qu'il ait été le chef suprême de
toutes les communautés. D'autre part, le mot MMfcho~ ou
~<tp~m~ est évidemment un dérivé de xp~M-~ et ne saurait être
a
identifié avec ~acp~o;, MecygMe, terme qui une signification
bien déterminée, surtout chez les fonctionnaires byzantins.
Pour des raisons linguistiques, on peut donc dire avec Bees
et Deissmann~ que exarchon est un simple synonyme de
a~Mv.
Ajoutons qu'une fédération des communautés juives sous
une direction centrale, à Rome, est hautement invraisem-
blable. La loi romaine était très large pour les associations
funéraires mais craignant qu'on ne voulût utiliser les
collèges à des fins politiques et profiter des réunions pour
fomenter des complots, elle interdisait la fédération de plu-
sieurs collèges entre eux et ne permettait les assemblées
qu'une seule fois par mois. Sans doute, les communautés
juives n'étaient pas régies par la loi des associations ordi-
naires elles jouissaient de privilèges spéciaux et leur droit
de réunion était inconditionné. Mais les raisons qui avaient
dicté à l'Etat romain son attitude à l'égard des associations
devaient également entrer en ligne de compte en face des
communautés juives, d'autant plus qu'elles avaient uo carac-
tère ouvertement national et que, pendant près d'un siècle,
Rome eut à réprimer les révoltes des Juifs de Palestine et
d'Afrique. Et l'exemple d'Alexandrie, où les Juifs possé-
daient depuis les Ptolémées une organisation unitaire, mais

92. MCLLER-BEES,
leverde, p. ao.
~M ~?-M~:M~M ~M~<!M ~fM-
où les troubles étaient continuels, n'aura pu que confirmer
les autorités de l'Empire dans leur sentiment.
Il est pourtant un fait qu'il faut expliquer. « L'unité de
la communauté juive prise dans son ensemble, écrit M. La
Piana, apparaît également dans le fait que les cimetières
juifs n'appartenaient pas à quelque synagogue particulière,
mais étaient la propriété de toute la communauté. La preuve
irréfutable de ce fait se tire du matériel épigraphique qui a
été trouvé dans les catacombes. Les inscriptions funéraires
des Juifs ordinaires ne mentionnent pas, en règle générale,
la synagogue dont le défunt était membre mais les tombes
des fonctionnaires, dans la plupart des cas mentionnent la
synagogue à laquelle le fonctionnaire se rattachait. Or, le
fait que nous trouvons des fonctionnaires de différentes
synagogues ensevelis dans le même cimetière, et des fonc-
tionnaires de la même synagogue ensevelis dans différents
cimetières, montre que les Juifs pouvaient choisir leur lieu
de sépulture dans n'importe lequel des cimetières de la
communauté » Il semble donc bien qu'il faille conclure à
l'existence d'une organisation centrale qui possédait et gérait
les biens de la collectivité, comme ce fut le cas pour les chré-
tiens de Rome.
L'argument, tel qu'il est présenté, paraîtra convaincant.
Pourtant, il s'évanouit quand on contrôle avec soin les faits
allégués' Si l'on fait abstraction des épitaphes inscrites sur
des sarcophages, dont la provenance est généralement
inconnue, ainsi que des inscriptions dont le lieu d'origine
est incertain, on constate que dans quatre catacombes seule-
ment sont mentionnées des communautés. On constate aussi,
avec surprise, que le pêle-mêle prétendu des communautés
et des cimetières n'existe aucunement sept communautés

93. « Dans la plupan des cas o ne répond pas la vérité.


0~. Foreign <?r<?M~ /K ~MC t~K~tK~ </M/< <M<«~!M of the Z?M~f.
dans the Harvard Theologieal ~crt~f, 20 (n~z?), p. 363.
~5. Le tableau de ces faits, dressé par M. LA PlANt, c., p. 3&4
note 38, est rempli d'ineMftitudc!. ·
sont mentionnées uniquement dans la catacombe de Monte-
verde (~f!6M~~M~M~~M~M, Calcarenses, Hébreux, Tri-
politains, t~KCCMH, FohtWM~HS~), une huitième dans la
seule catacombe de la Vigna Randanini (Hefodtt), une neu-
vième dans la seule catacombe de la via Nomentana (Seke-
Hût), une dixième dans le seul hypogée de la Vigna Cimarra
(Elée). Restent deux communautés, car l'unique inscription
qui nous fait connaître l'existence de la communauté d'hca
du Liban est de provenance inconnue. La communauté des
Campenses est nommée une fois à Monteverde, une autre
fois à la Vigna Randanini mais dans les deux cas, c'est par
accroc qu'elle est mentionnée il s'agit, non des défunts
déposés dans ces cimetières, mais d'un de leurs parents"
Ennn, les .S~~stMM semblent, à l'ordinaire, s'être fait
enterrer à la via Nomentana, où la communauté est nommée
trois, peut-être même quatre fois cependant, pour des rai-
sons de voisinage, de parenté ou pour des motifs que nous
ignorons, l'archonte Maron s'est fait ensevelir à la Vigna
Randanini et l'archonte Nicodème à Monteverde.
La règle est donc que chaque communauté est rattachée à
un cimetière déterminé deux seuls cas font exception On
avouera que c'est une base bien fragile pour étayer la thèse
de l'existence d'un gouvernement juif central à Rome
Il était naturel que les différentes communautés juives de
Rome s'entendissent entre elles pour la question des cime-
tières, comme pour d'autres questions pratiques mais elles
ne cessaient pas pour autant de conserver leur autonomie.
Aujourd'hui encore, dans différents pays, le même cimetière
juif sert de lieu de sépulture à un grand nombre de commu-
nautés souvent très distantes, en tout cas parfaitement indé-
pendantes. Un simple accord entre elles pour l'établissement

g6.Annianos, archonte enfant enseveli à la Vigna Randanini,


«
est « fils de Iulianos, père de ta communauté des Campenses
'<
Irena », enseveli à Monteverde, est [(t'épouse de jeunesse de Clodius,
frère de Quintos Klaudios Synesios, père de la communauté des
Campenses de Rome x.
d'un comité d'administration du cimetière commun suffit à
tout expliquer
Nous pouvons donc conclure par ces paroles, écrites par
Schürer déjà en 1879 et qu'aucun fait nouveau n'est venu
infirmer a Il n'y a pas la moindre trace d'une organisation
unitaire de toute la juiverie romaine sous une seule
yepouc~K »
Les Juifs de Rome avaient-ils accepté l'autorité du
patriarche, lequel, surtout à partir de R. Juda ha-Nasi, à la
fin du deuxième siècle, semble être devenu le chef du
judaïsme, au point d'en être considéré comme le représen-
tant attitré par les pouvoirs romains ? Nous n'avons aucun
document littéraire ni aucun monument épigraphique qui
permette de l'affirmer. Du reste, la première mention offi-
cielle du patriarche se rencontre dans une lettre de l'empe-
reur Julien, en 362. Cependant, il n'y a pas non plus de
raison pour le nier, car les Juifs de Rome continuaient à
garder le contact avec la mère-patrie. Ce qui est certain,
c'est que l'autorité du patriarche s'exerçait en Palestine et
dans les pays environnants où Origène pouvait la com-
parer à celle d'un roi "°. Si elle s'étendit jusqu'en Occi-
dent, elle dut être plus nominale que réelle. Elle était
d'ailleurs avant tout d'ordre liturgique le patriarche
réglait le calendrier juif et fixait les fêtes les mois inter-
calaires étaient annoncés aux communautés par des lettres
circulaires il détermina aussi certaines formules de prières.

97. Voir par exemple, Moïse GiNSBURGER, rabbin, Der israelitisclte


~M~ ccM /MM~Ac~; Gebweiler, 1904, p. 25 les membres de qua-
rante-et-une communautés différentes, et pleinement autonomes,
d'Alsace et de l'est de la France, trouvèrent leur sépulture dans ce
cimetière de Jungholz, administré par un comité composé des délé-
gués de ces communautés mais ce comité n'avait rien à voir dans
l'administration des différentes communautés.
08. C<?M<K~<?Z'~(M.fMn~ p. l5; cf. G'M~cAtC, III, p. ~5 s. Si ss. 106.
-Dans le même sens STAERK, A~M~.f~M~MM~ÂcZ~.gM~cAtc, Berlin
,und Leipzig, !Qt2, p. n8.
99. Ep. ad ~/?'<caHMM, 14; PG ti, 8s.
On ne voit pas que, en Occident, II ait jamais fait acte
de juridiction si, en Orient, il nommait ou révoquait par
ses envoyés (apostoli) des juges et d'autres magistrats des
communautés ce dont sa vénalité s'arrangeait fort
bten,– il ne semble pas avoir jamais exercé pareil pouvoir
en Italie. Les Juifs entourèrent leur patriarche de respect,
par nostalgie de la royauté perdue et par fidélité à la famille
de David dont les patriarches prétendaient descendre par les
femmes.
Notons enfin que c'était un pouvoir de fait, non de droit.
Après la destruction de Jérusalem, quelques rabbins se
réunirent à Jamnia et se constituèrent en sanhédrin l'auto-
rité était collégiale. Mais R.Juda ha-Nasi finit par s'imposer
à l'assemblée et à concentrer toute l'autorité entre ses mains.
L'existence même de ce pouvoir du patriarche était d'ailleurs
bien précaire: elle dépendait de l'acceptation des docteurs
juifs et de l'agrément des autorités romaines. Il arriva au
patriarche d'être relevé de sa charge par un vote de la majo-
rité des membres du sanhédrin, comme ce fut le cas pour
Gamaliel II, ou encore d'être déposé par le gouvernement
romain, comme cela se fit pour Gamaliel VI, en /~i5. Du
reste, la famille des Hillélites s'éteignit à cette date et le
patriarcat disparut pour toujours. Au surplus, le patriarche
de Palestine avait un rival constant dans la personne de
l'exilarqu~ de Babylonie, qui était fort de l'appui du roi de
Perse et était reconnu par une bonne partie des commu-
nautés d'Orient.
La grande autorité qui faisait l'unité de la juiverie romaine,
c'était la Loi. Le judaïsme n'eut jamais de pape.
Il est donc impropre de parler de la communauté juive de
Rome. Sans doute, grâce à l'identité de race, de religion,
d'aspirations, les Juifs formaient-ils un tout moral mais
juridiquement, il n'y avait à Rome que des communautés.
Malgré les efforts qu'on a faits, il a été impossible de trouver

100. Cf. S. EPIPHANE, Haer. 3o, tt PG 4t, 424.


la plus légère indication positive d'une fonction dépassant le
cercle d'une communauté particulière~
Le christianisme n'a rien eu à emprunter à l'organisation
des communautés juives de Rome.
~'<w~S~MKtK~yw~a7~. JE~N-BAPTISTE FREY.

101. Les consistoires centraux Israélites qui ont été crées en diffé-
rentes régions ont toujours été l'oeuvre des pouvoirs civils, qui pou-
vaient ainsi plus facilement exercer leur influence sur l'ensemble des
Juifs d'un pays. C'est ce qui s'est fait également en Italie par le décret
législatif du 3o octobre ig3o. Voici ce qu'on peut lire dans l'article
déjà cité du Messaggero du i" février to3: <t
Une importante inno.
vation qui est aujourd'hui introduite (dans l'organisation du judaïsme
en Italie), c'est l'Union obligatoire de toutes les communautés israé-
lites existant dans le royaume et dans les colonies. Depuis 1920 déjà,
il existait un Consortium entre les communautés, mais il avait un
caractère facultatif. Le pas en avant qui se fait aujourd'hui avec la
reconnaissance de l'Union comme une fédération obligatoire est certai-
ncment important; mais il est pleinement justifié. La fédération
obligatoire des Communautés israélites italiennes répond à toutes ces
exigences; et c'est aussi l'intérêt de l'État de pouvoir traiter avec un
organe autorisé central, étranger et supérieur au particularisme des
corporations juives particulières, responsable de l'action que le
judaïsme développe en Italie et ailleurs dans ses rapports avec les
groupements israélites étrangers. Enfin, l'affirmation du judaïsme
italien en Orient, qui peut marcher parallèlement avec des intérêts
nationaux, réclamait la reconnaissance d'un corps unitaire, capable
de parler et d'agir au nom de toutes les communautés du royaume et
des colonies. Une condescendance excessive aurait pu créer artifi-
ciellemcnt en Italie, où il n'y a pas de traditions en ce sens, le
Grand Rabbinat et donner naissance à une espèce de pouvoir religieux
central du judaïsme. Mais le législateur s'est tenu en garde contre
toute exagération. L'Union (c'est-à-dire le Conseil central composé
des délégués des diverses communautés particulières), aussi bien que
les communautés particulières, a un caractère éminemment laïque.
Du reste, le péril d'ingérence excessive de la part des rabbins est
conjuré par le fait qu'eux-mêmes, comme les membres de la direction
laïque de l'Union, sont soumis au choix du corps électoral. » Ces
lignes sont hautement instructives à plus d'un point de vue. L'orga-
nisation intérieure des communautés romaines est restée en substance
la même, depuis l'origine, et il a fallu attendre !o3tpour trouver une
gerousia juive suprême.
LE CENTENAIRE D'ÉPHÈSE
LES .< ACTES DU CONCILE. ROME ET LE CONCILE

L'année io3i ramène le i5* centenaire du concile


d'Ephèse. Des milieux nombreux et fort divers en ont envi-
sagé la célébration. Dans certains d'entre eux tout au moins,
on peut prévoir qu'elle donnera lieu à des études d'histoire ou
de théologie plus ou moins érudites. Peut-être même se com-
plaira-t-on ici ou là à publier des recueils de travaux consa-
crés à en rappeler les circonstances ou à en préciser les
décisions. On pourra parler à ce propos de monuments du
centenaire. Mais le monument propre du concile lui-même
restera celui que vient de lui élever le D'Schwartz dans son
édition nouvelle de ce qu'on est convenu d'appeler les Actes
dit concile d'JÊ~!<~

t. Acta MMC/Ko~MM <7fe~MfMt<'<~f:M /'K.rjK t!~M~ ;KttM~t<0 ~~Ct~~t~M


fC<CK<M~MM ~~M~M<<'<Mt.t edidil EDW~RDUS SCHWARTZ. y<M!M.r 1
CcM~tMM ~M:MKM. Vol. 1 Acta graeca, IQ27-ta3o. Vol H Col-
lectio ~C~CK~M~t~, I02&. Vol. III-IV: Collectio Ca~tHCHJtJ, 1923-1929.
Vol. V C'C~~C~<? Palatina, tQ24.
dania et ~M~~aMf!, t~zS.
P' V2 Collectio ~tC/M?--

Ces cinq volumes sont de dimensions fort inégales. Le vol. I, en


8 fascicules 7 de texte, r de tables dont ta pagination ne se suit
pas, contient 82 pp. de préfaces et <)yt pp. de texte. Pour les
autres, on a: vol. II, pp. XII + 128 vol. III, pp. xxn – 25 5 M~. IV,
pp. XXII -}- 23o vol. V, pp. XXXVI 4:6. Dans les pages qui sui-
vent, les renvois aux divers volumes sont faits en chiffres romains.
Pour les vol. 1 et V, l'exposant en chiffres arabes indique le fascicule
ou la partie.
Les fragments d'~c~T coptes, publiés et traduits en français par
BOURIANT en )S<)2, traduits en allemand et commentés par W. KRAATZ
dans les T. u. U. en !<)04, sont laissés ici complètement de côté. Voir
ce qu'en ditJueiE dans le Dictionnaire de théol. catlzol. à l'art. Éphèse,
col. t4y. Dans ce qu'ils ont de particulier, M. SCHWARTZ ne paraît leur
reconnaître aucune valeur historique. Voir son mémoire Cyrill M):~
der .VoMc& Viktor dansles.y<<SMMg~~<cA<cdel'Académie des Sciences
de Vienne, Bd. 2c<8. ~M<t«~. 4 (1928).
Préparée dès avant la guerre par les soins de la Société
scientifique de Strasbourg, elle n'a été réalisée en fait
qu'après la guerre. Il est facile de comprendre les difficultés
de tout genre qui l'ont fait retarder ou ont failli la rendre
impossible. Mais ni l'auteur ni l'éditeur ne se sont aban-
donnés eux-mêmes. La Société de secours ~oMf la science alle.
Mïondc les a soutenus surtout il leur est venu, et à plusieurs
reprises, de la part du pape Pie XI, un appui dont l'auteur
tient à rendre témoignage qu'il a été décisif
L'œuvre ainsi menée à terme se rattache à une entreprise
plus considérable qui envisage la publication des Actes de
tous les conciles œcuméniques. Les 5 volumes consacrés au
concile d'Éphèse en représentent le tome I. Les tomes II
et III sont déjà en vue; ils auront pour objet le concile de
Chalcédoine et les disputes qui s'y rattachent. Dès 191~ avait
paru un volume, le 2°, du tome IV destiné au concile de
Constantinople en 553
On ne peut que souhaiter de voir se poursuivre cette entre-
prise. Dès maintenant le monument élevé par elle au concile
d'Epbèse permet d'apprécier les services qu'elle est capable
de rendre si les circonstances lui permettent de se pour-
suivre.
On doit aussi rendre témoignage à la science, au labeur, à
la constance de celui qui, malgré tant de bouleversements, de
ruines et de deuils quelques-uns très cruels, a su mettre sur
pied ces 5 volumes in-4°. L'érudition qui s'y étale dans les
préfaces a de quoi éblouir les profanes, mais, jusque dans les
recherches qui s'y poursuivent pour arriver à la découverte
de l'auteur d'une collection ou d'un manuscrit, s'accumulent
des renseignements historiques extrêmement précieux pour

z. Plurimum auxilii tulit generosa summi pontificis Pii papae XI


«
liberalitas, quae in spissis tenebris velut lux satutifera effulsit. Qua
plus semel praestita, id effectum est ut hoc opus secure continuari
possit ». (V, p.xvn.)
3. Acta MMe~t~MM. Tomus III. Vol. II /C/:aMMtJ Af<rcM<!<
Collectio A~'<M.r: Collectio codicis Parisini, 1682. ~~<'M<f<t, t()t4.
ceux qui ont à s'occuper de Nestorius, de ses erreurs et de la
doctrine qu'a entendu y opposer l'orthodoxie catholique.

I. Les '< Actes » du concile


Après l'hérésie d'Arius, aucune n'a touché à un point plus
profond de la révélation chrétienne que celle qui se rattache
au nom de Nestorius. De ce point de vue, le concile d'Ephêse
est d'une importance souveraine. Les trois conciles oecumé-
niques qui suivent ne font, en quelque sorte, qu'en déve-
lopper la doctrine ils précisent que, contrairement à la

propre et distincte.
pensée de Nestorius, l'unité de personne n'empêche point les
deux natures de persister dans le Christ avec leur activité

Or, les circonstances mêmes dans lesquelles fut tenu ce


concile ont fait que le dogme capital ainsi défini ou plutôt
solennellement confirmé ne se trouve exprimé dans aucune
formule qui puisse lui être attribuée en propre. Ici, pas de pro-
fession de foi spéciale, pas de canons, pas d'anathèmes doc-
trinaux on se borne à déposer un évêque considéré comme
hérétique. La nature même de son hérésie ou de la doctrine
qu'on lui reproche de contester se doit dégager des faits qui
ont amené ou consacré sa déposition. De là l'importance des
documents qui concernent ses œuvres ou ses gestes, les
œuvres et les gestes de ses partisans ou de ses adversaires,
les Actes officiels surtout de l'assemblée où il fut condamné.
Seulement, on sait la vivacité avec laquelle fut contestée
dès l'abord et sur place l'autorité de cette assemblée et la
légitimité de cette condamnation.
Quatre jours à peine après la sentence rendue contre Nes-
torius, les deux évêques qui en avaient été les promoteurs les
plus résolus, Cyrille d'Alexandrie et Memnon d'Ephèse,
furent déposés eux-mêmes par l'assemblée des évêques orien-
taux siégeant également à Éphèse sous la présidence de Jean
d'Antioche et se prétendant eux aussi le véritable concile. La
doctrine que Cyrille avait voulu lui opposer en la condensant
dans ses 12 anathématismes était l'objet à son tour d'ana-
thèmes indignés et elle eut longtemps à se défendre contre le
soupçon des hérésies les plus perverses.
Choc violent et douloureux de deux tendances, de deux
écoles, de deux Eglises le retentissement s'en prolongea
plus de deux siècles. Lors même, et ce fut bientôt, qu'on ne
songea plus à défendre la personne ou la doctrine propre de
Nestorius, on se passionna pour ou contre ceux qui l'avaient
combattu ou soutenu. Des partis se formèrent ainsi, qui se
heurtèrent à Chalcédoine et que Justinien essaya vainement
de mettre d'accord en faisant condamner les Trois C~c~t~
Mais la nécessité où ils se trouvèrent les uns et les autres de
justifier la position prise par eux à l'égard de saint Cyrille,
de Nestorius ou du concile d'Éphèse est ce qui nous a valu
de posséder encore les documents les plus importants relatifs
à l'ensemble de cette crise.

De très bonne heure, en effet, dès le lendemain peut-on dire


du concile, des dossiers furent constitués qui se devinent ou
se reconnaissent dans les collections plus complètes parve-
nues jusqu'ànous. Ils en représentent le noyau primitif,
autour duquel se sont groupées les pièces que les auteurs de
ces collections postérieures ont trouvées ailleurs ou se sont
empruntées les uns aux autres.
L'origine et le but particulier des recueils ainsi formés en
expliquent l'exclusivisme. On n'y a conservé que les docu-
ments relatifs à Nestorius, à saint Cyrille et aux contro-
verses qui se rattachent à leurs doctrines~. Mais le même
motif a fait prolonger la documentation jusqu'à l'accord de
~33 entre saint Cyrille et les évêques orientaux.
L'évêque d'Alexandrie ne consentit, en effet, à accepter

.t.Rien sur ce qui fut fait contre le pëlagianisme ou les partisans de


Célestius réfugiés en Orient. Seule une collection des Actes grecs
publiée ici pour la première fois fait connaître les décisions prises
contre les Messaliens (P, p. ny-nS) et sut quelques autres questions
particulières~, p. nS-t24\
la formule de foi proposée par Jean d'Antioche qu'autant
que celui-ci souscrirait avec ses adhérentsà la déposition
prononcée à Éphèse contre Nestorius. C'était exiger et obtenir
que la légitimité et l'autorité du concile fussent acceptées de
tous, comme accepter la formule élaborée par ses adversaires
était accepter que la doctrine sanctionnée par lui fut dégagée
de toutes les équivoques redoutées ou dénoncées par eux.
Aussi peut-on dire que les Actes du concile se prolongent
jusque-là. Les négociations et les discussions qui aboutirent
à cet accord sont indispensables à connaître pour apprécier
exactement le sens et la portée du dogme finalement accepté
et retenu comme tel par l'Eglise. Ceux donc qui ont accueilli
les documents se rapportant aux circonstances de cette longue
et pénible mais capitale <' affaire x, de quelque motif qu'ils
se soient inspirés, ont très heureusement contribué à rendre
possible l'intelligence d'une des assemblées conciliaires les
plus troublées et les plus décisives.
Ce sont leurs collections qu'a publiées M. Schwartz. Les
principales en sont celle qu'il appelle la FattcoMa (V) et
qui occupe les 6 premiers fascicules du vol. I, le 7e étant
réservé à celles qu'il appelle l'~t~tMCK~t.s (A) et la Segue-
riana (S) ainsi qu'à quelques autres de moindre étendue. Le
vol. II contient la collection dite P~ron~tM~ (U). La Casi-
Mem~t~, où se distinguent nettement deux parties, occupe deux
volumes. La première, reproduisant, avec quelques retouches,
une collection antérieure qu'on appelle Y'MtOH~!HM (T) et
désignée pour cela par le sigle CT, est publiée au vol. III.
La seconde, désignée simplement par la lettre C, et publiée
au vol. IV, fait partie, comme la première d'ailleurs, d'un
-S~ModtCMw constitué à Constantinople, dans la seconde partie
du sixième siècle, par le diacre romain Rustique afin de démon-
trer l'illégitimité de la condamnation des Trois C7<a~ Les
deux parties du vol. V sont consacrées l'une à la Palatina (P),
l'autre à celles que, du nom de leurs premiers éditeurs,
M. Schwartz appelle la .S'!C~a~M<~ (~c~), la ~M~ttcHtaMo
(Q), la H~n~MMa (W).
Sauf les trois dernières, ces dénominations sont tirées des
bibliothèques où se trouvent les principaux manuscrits d'après
lesquels en est établi le texte. Ni les unes ni les autres ne
disent rien par elles-mêmes de la nature ou de l'origine pre-
mière des groupes de pièces qu'elles servent à désigner.
Seules, la Vaticana, la .S~MëWaMa et !ï~g)KgM~ ont con-
servé les documents en langue grecque. La seconde rentre
toute dans la première; elle n'a aucune pièce qui ne s'y
retrouve 5. La troisième, au contraire, en possède 35 qui font
défaut dans les précédentes et, si 20 d'entre elles étaient déjà
connues par des traductions latines, i5 étaient jusqu'ici com-
plètement ignorées.
Les autres collections n'ont que des traductions latines.
Elles semblent toutes avoir été constituées au sixième siècle
et à l'occasion de la querelle des Ttot~ C~M~x'tres. La plus
ancienne, au jugement de M. Schwartz (II, p. vni), serait la
Palatina après viendraient la TMn?Hët]~y et la F~roMStt~,
toutes trois remontant aux débuts de la querelle (V, p. vu).
La Casinensis, au contraire, est postérieure au concile de 553.
L'origine de ces collections est ce qui explique le choix des
documents ainsi groupés. L'histoire de la Casinensis est des
plus significatives à ce point de vue. Elle est l'œuvre, avons-
nous dit, du diacre de Rome, Rustique. Ce neveu du pape
Vigile avait accompagné son oncle à Constantinople; mais
son opposition irréductible à la condamnation des Trois C/M-
pitres l'avait fait d'abord excommunier et déposer, puis exiler
en Thébaide. Revenu plus tard à Constantinople, il y vécut
chez les moines Acémètes, qui, eux aussi, restaient les défen-
seurs intraitables du concile de Chalcédoine. La bibliothèque
du couvent contenait les documents les plus précieux sur les
controverses qui s'étaient déroulées en Orient depuis un siècle
et demi. C'est en y puisant qu'il put composer le 5ynodtCMw
dont notre Casinensis représente la première partie.

5. L'ordre seul en est différent. M. Schwartz, pour ce motif, n'en


publie que le sommaire (J7, p. 3-i6).
Il retouche pour cela, d'après les textes grecs à sa disposi-
tion, une version déjà. existante [T] des Actes d'Ephèse, mais
surtout il ajoute, à la suite les extraits faits et traduits par
lui, d'autres collections qu'il a également sous la main. L'une
de celles où il puise le plus abondamment est un ouvrage sur
la querelle Nestorius-Cyrille intitulé par son auteur Tragédie.
Cet auteur n'est autre que le comte Irénée qui a été pour
l'ancien évêque de Constantinople un ami de la première et
de la dernière heure. Venu à Éphèse à titre privé, mais du
consentement de l'empereur, en même temps que le délégué
officiel, le comte Candidien, c'est lui qui a le plus efficace-
ment soutenu le patriarche. C'est lui aussi que Jean d'An-
tioche et ses évêques ont chargé de porter et de faire accepter
à la cour la sentence de déposition rendue contre Cyrille et
Memnon. La cause de son ami une fois définitivement perdue
auprès de l'empereur, il en a partagé la disgrâce lui aussi a
été envoyé en exil. Mais, tandis que Nestorius devait y finir
ses jours, lui avait été de nouveau admis à la communion de
l'Église et le successeur de Jean d'Antioche en avait fait un
évêque de Tyr. Sa fidélité à Nestorius cependant ne s'était pas
démentie il tenait pour une trahison et une duperie l'accord
de 433. Aussi ne tarda-t-il pas à être déposé et exilé de
nouveau. Rallié dès lors officiellement aux Nestoriens, il se
consacra de nouveau à défendre leur cause.
Sa Tragédie était à la fois une histoire du duel Cyrille-
Nestorius et une apologie de son attitude personnelle pen-
dant et depuis le concile. Mais elle était aussi une critique
acerbe et ironique de ceux qui, comme Jean d'Antioche et
finalement Théodoret de Cyr, après avoir combattu la doc-
trine du patriarche d'Alexandrie, avaient consenti à rentrer
en communion avec lui. Le tout appuyé sur des pièces offi-
cielles ou authentiques que ses relations antérieures avec les
Orientaux lui avaient permis de recueillir en grand nombre~
Sa documentation en particulier sur Théodoret était d'autant
plus abondante qu'ils avaient été longtemps d'accord à désap-
prouver et à combattre l'accord de 433.
Pour quelqu'un qui avait été, lui aussi, la victime de son
zèle à protester contre la condamnation posthume d'un évêque
admis par le concile de Chalcédoine à siéger comme juge de
la foi, c'était là un fonds d'un prix inestimable. Aussi Rus-
tique y puisa-t-il à pleines mains pour le .S~HoJ/cwM destiné
dans sa pensée à montrer l'illégitimité de la sentence rendue
contre les Trois C/M[/~r<?6. On le suit, à mesure qu'il traduit
et insère ses documents, qui les relie ou les glose en apolo-
giste ou en polémiste.
A un moment donné, il s'en défend: ~ModtCMtM ~M~f,
t!0)t <~o!og~«'MtH, ~C'JuM)~C~t~t))m~ et tric, ~OMf !K'HUt!tt<r
a~Mj Jt~ë~fM ~trersa, n~~H~ Ni<~rt(?fM !'nq:t!~i<!0t! ~rae/M-
dicio co!/c'ca)~!< (C. 305 A; IV, p. 2j6). Mais, en fait, d'un
bout à l'autre de son travail, la même préoccupation le pour-
suit montrer que Théodoret, s'il est resté, même après
l'accord de 435, en bons rapports avec Nestorius ou les Nes-
toriens, n'a jamais néanmoins partagé leur doctrine. Il s'est
seulement natté qu'à force de modération et d'esprit de con-
ciliation il les ramènerait, eux aussi, à l'unité de l'église.
Comme à tous les Orientaux d'ailleurs, la fermeté du patriarche
déposé à nier qu'il eût jamais professé les erreurs mises à
son compte lui en a imposé longtemps avait-on jamais vu
un hérétique désavouer ainsi sa propre doctrine" ? En un
mot et aux paroles près, Rustique plaide, en faveur des Orien-
taux et de Théodoret en particulier, la distinction entre le
droit et le fait
Ainsi va-t-il jusqu'au bout d'un dossier dont M. Schwartz
(IV, p. xiv) croit pouvoir affirmer que deux cent seize pièces
sur deux cent trente-six ont été empruntées la
/r<ï~f6
6. Usque adeo negavit sua fuisse Nestorius quae. ab eo dicta
«
leguntur. Quis ei neganti non facile crederet, dum videat. universos
haereticos totis viribus non solum non negare propria dogmata, sed
etiamvindicare? )' (C. 8<a, IV, p. 2/).
7. u Aliud est de persona, aliud de fide non recta sentire, sicut aliud
est ipsurn malum furti laudare et aliud nondum tibi rompertum furem
quasi insontem, eo quod insontem putaveris.mdicare ». (C. i83a;
IV, p. :32~)
d'Irénée. Le plus grand nombre d'entre elles se rapportent
à la période postconciliaire et concernent les discussions aux-
quelles donnèrent lieu, chez les Orientaux surtout, la prépa-
ration, l'acceptation on le refus de l'accord de ~33.
Cette collection est donc d'une importance exceptionnelle
pour qui veut suivre les contrecoups qu'eut en Orient la
réconciliation de Cyrille et de Jean d'Antiochc. Elle n'était
pas inconnue. Au dix-septième siècle, l'augustin belge Chris-
tianus Lupus l'avait eue entre les mains et en avait publié
la plus grande partie Baluze avait reproduit ce texte, en
l'annotant, dans sa Nova collectio fourt~c'~w' De là il était
passé tel quel dans Mansi~, puis dans Migne 11. Mais la
présentation qui en avait été ainsi faite ne permettait pas
d'en discerner le véritable sens Lupus n'avait parlé que
d'extraits. Baluze, qui n'avait pas réussi à voir le manuscrit,
avait déduit du texte imprimé qu'il s'agissait d'une réfutation
de la Tragédie d'Irénée et avait fait précéder son édition du
titre conservé jusqu'à nos jours 5'yno~tCMw adversus tragoe-
<~t<wt Irenaei. A vrai dire, il ne s'était pas si complètement
mépris sur le but de l'auteur. La pensée de Rustique était
bien à l'opposé de celle d'Irénée. Où celui-ci s'était proposé
de montrer l'inconstance ou la faiblesse d'âme de Théodoret,
lui trouvait de quoi établir sa constante orthodoxie. Mais
l'adversaire ou les adversaires visés, nous l'avons vu, n'étaient
point là, et il n'y a pas lieu de parler d'une réfutation de
l'hérésie. Tout en poussant inlassablement sa pointe contre
la condamnation des Trois Chapitres, c'est bien un Synodi-
cuw qu'a voulu faire et que nous a laissé Rustique et il fut
assurément le premier à se réjouir que la Tragédie du fou-

8.'< ~<«?~«M ~a~KW C~M<<~tt<* ad r<ï7~cr:~M ~O~KWt epistolas con-


~~HCH~M Acta ~~M!M< C~a~C~~M~tJM CCMCt/tt, HM~~t~t~ ~<<!t
in bibliotheca celeberrimi M!OKtM~rt< <<M.!7H~WJ )), :68t. Voir l'édi-
tion de Venise, 1726 CHRiSTUXus Lupus: 0~<t~MHM, t. VII.
1
9. T. (t 683), p. 663-939.
t0. T. V, p. 43l-!<M2.
)t. PC 84,?. 5!864.
gueux ami de Nestorius lui en eût fourni de si nombreux et
de si précieux éléments.
II
Il s'en faut que l'on puisse se rendre compte pareillement
de la manière dont se sont formées les autres collections. La
Palatine cependant laisse entrevoir, elle aussi, l'intention de
son auteur. M. Schwartz, qui la date de l'époque où Justi-
nien engageait sa campagne contre les Origénistes et contre
les Trois C~a~ttre~, croit pouvoir la mettre au compte des
moines scythes qui le soutinrent jusqu'à le gêner dans une
entreprise où il leur semblait voir une réaction nécessaire
contre le concile de Chalcédoine et contre les fauteurs du
Nestorianisme (V\ p. vin-ix). Par son origine et sa ten-
dance, elle s'opposerait donc à la Casinensis comme les
moines scythes s'opposaient eux-mêmes aux Acémètes chez
lesquels devait puiser plus tard Rustique.
Et, de fait, tandis que celui-ci devait accumuler dans son
.SyttodtCMMt les documents propres, pensait-il, à innocenter
Théodoret, les auteurs de la Palatina, après avoir fait pré-
céder les Actes d'Éphèse des livres de Marius Mercator, sur
les rapports de Nestorius et de saint Cyrille, les faisaient
suivre d'une série de pièces destinées à faire ressortir les
erreurs des Orientaux. en général et de l'évêque de Cyr en
particulier 12. Ainsi insèrent-ils plusieurs des lettres de ce
dernier que devait retenir aussi et transcrire Rustique; mais
celui dont le diacre de Rome devait plaider la bonne foi,
l'auteur ou les auteurs de la Palatine le qualifient impitoya-
blement d'hérétique et de sceleratissisnus ~V\ p. 170").
Par contre, ils ne s'intéressent pas aux Actes des Orien-
taux eux-mêmes, soit à Éphèse, soit après. Sauf les allusions
qu'y fait Théodoret dans ses lettres, on ne trouve rien dans
leur recueil qui concerne l'union de 433.

12. Cyrilli <O~S<<CM XII M~M~MM COM~ Orientales [item]


CCM~a 7'AM~Cfe<MM< – ~'C~r~<t 7'A~O~ore<t libris quinque adversus
Cy~MM – Excerpta ex 77!<'<'<~<?/! libro de /M<-<!rM~OK~ – Excerpta
ex 7'&«~<?r~ f~M<M.
Cette dernière omission manifestement intentionnelle est
caractéristique de l'état d'esprit qui a présidé à la formation
de la Palatina. Toutes les autres collections, en effet, s'inté-
ressent plus ou moins à cet épilogue ou, pour mieux dire, à
ce couronnement de l'œuvre du concile. Même la FeroM~y,
qui semble d'origine romaine et s'attache presque exclusive-
ment aux documents officiels, si elle laisse complètement de
côté les Actes des Orientaux, insère les lettres de l'empereur
ainsi que de Jean d'Antioche et de Cyrille sur l'accord de /).333
et elle se termine par deux lettres du pape Xyste III qui en
prend acte et s'en félicite.
L'absence des Actes des Orientaux dans la Palatina et la
Veronensis n'a rien d exceptionnel. Aucune des collections
primitives dont dérivent les collections actuelles ne semble
les avoir contenus. Ils n'étaient pas dans la TwoMCM.sî.y
c'est par Rustique qu'ils ont été Insérés,à la suite, dans la
Casinensis (n° 87-88) et, si les collections grecques nous les
donnent en y joignant les relations ou correspondances avec
la cour qui s'y rattachent, c'est tout à la fin et comme sous
la forme d'un appendice ajouté après ce coup". Ils s'y pré-
sentent d'ailleurs dans le même ordre que dans la traduction
qu'en a faite Rustique dans son Synodicum et M. Schwartz
en conclut très justement qu'ils dérivent de la même source
Ces additions, même, lui semblent si manifestement avoir
été faites en dehors de toute préoccupation de parti qu'il
croit devoir les fixer à une époque plutôt basse, le septième
siècle par exemple
Le résultat de ces constatations ou comparaisons est de
mettre en lumière les deux sources principales d'où nous
vient l'ensemble de notre documentation sur la crise doctri-
nale qui se rattache aux noms de Cyrille et de Nestorius.

13. Fa<:MM< n°~ !5t-j64 c'est la fin de!&co!)ection ~–~«'Aa~'aKa,


n"~ t33-i.t3 suivent seulement trois autres pièces ~<&<fMtCMjtj,
n°' t64-:77 c'est aussi la fin.
I'
14. r*, p. VIII et xxviii, p. VII.
i5. F,p.vu.
L'une, d'origine cyrillienne et probablement alexandrine,
représente sans doute le noyau primitif de nos collections
actuelles. C'est d'elle que leur viennent les Actes proprement
dits du concile d'Éphèse, et, si tant d'autres pièces s'y
trouvent annexées, la cause en est dans le besoin qu'éprou-
vèrent longtemps les milieux restés fidèles à la mémoire et
à la doctrine du patriarche d'Alexandrie de justifier avec
preuves à l'appui, soit la légitimité de son attitude à l'égard
de Nestorius, soit l'invariabilité de sa pensée avant ou après
son accord avec Jean d'Antioche. Ainsi s'explique la pré-
sence, dans toutes nos collections, d'une série de documents
sur ce qu'on peut appeler les préliminaires du concile ainsi
s'explique notamment que les plus considérables d'entre elles,
la FattcaMa en particulier, reproduisent ~t s~~M~o l'ensemble
des lettres, sermons ou ouvrages de toute nature consacrés
par saint Cyrille à exposer sa doctrine contre Nestorius.
Pour permettre d'en apprécier l'importance, qu'il suffise
d'observer que, dans l'édition par M. Schwartz de cette col-
lection, se trouve reproduite la plus grande partie des œuvres
de saint Cyrille contenues dans les tomes76 et 77 de la patro-
logie de Migne.
Moins abondante, l'autre source est, en un sens, plus inté-
ressante les documents qui en viennent sont plus rares et
jusqu'ici moins connus. C'est la source nestorienne, où a
puisé d'abord l'auteur de la Casinensis et qui, plus tard, a
permis aux curieux d'histoire de compléter la ~attca~a et
l'/lt~tMëH~.s en y joignant les Actes des Orientaux avec la
correspondance qui s'y rattache. Nous avons dit le nombre
et l'étendue des pièces que s'était complu à en extraire le
diacre Rustique. Elles font le grand prix de sa collection
cent quatre-vingt-deux au moins d'entre elles ne nous sont
pas autrement connues. Et, si l'on ajoute que vingt-cinq des
autres ne le sont en dehors d'elle que par l'~t~nteM~, elle-
même jusqu'ici inédite, on se rendra compte de l'importance
qu'il y avait à en posséder une édition exacte et complète.
C'est maintenant chose faite et, du monument ainsi élevé au
concile d'Ephèse, la publication de la Casinensis et de l'Athe-
niensis constitue assurément la partie la plus nouvelle et la
plus précieuse.
Celle-ci, en effet, inconnue jusqu'à il y a quelques années,
en plus des vingt-cinq pièces traduites par Rustique dont
elle est la seule à avoir conservé le texte grec, contient aussi
quinze autres lettres qui lui sont exclusivement propres. La
plupart, plusieurs entre autres de saint Cyrille et une de
Jean d'Antioche au pape Xyste III, se rapportent à l'accord
de 433. Aussi, et bien que la plus grande partie de son con-
tenu soit le même que celui de la Vaticana, est-ce par elle
et par la Casinensis que se peut suivre le mieux l'histoire de
1 episcopat oriental depuis sa rupture éclatante avec le con-
cile jusqu'à sa réconciliation avec saint Cyrille. C'est là en
particulier que se trouvent les relations les plus circonstan-
ciées sur les démarches faites par les deux partis à Constan-
tinople pour solliciter l'adhésion définitive de l'empereur. On
y peut lire, et en grec dans l'~4~D!~M~M, la correspondance
échangée entre les Orientaux et leurs mandataires auprès de
ce dernier. Sur le dénouement de la crise, en un mot, c'est
ici que se trouvent les renseignements les plus nombreux et
les plus précis. Leur origine d'ailleurs ajoute à leur prix.
Venant de ceux qui avaient été le plus engagés dans la résis-
tance au concile, ils permettent de pénétrer plus à fond leur
psychologie, et ce n'est point chose de peu d'importance dans
une question qui, malgré sa réelle portée doctrinale, s'ag-
grava surtout du fait des préventions réciproques et des
rivalités d'Églises ou de personnes.

III
L'ensemble de ces collections est donc ce que M. Schwartz
a publié sous le titre d'~ic~ du concile d'É~h~c. A une excep-
tion près, elles étaient toutes déjà connues. La Vaticana, qui
occupe six parties sur sept la huitième ne contenant que
les tables du vol. I, et qui sert ici de terme général de
comparaison pour toutes les autres, avait servi de base à
l'édition romaine des conciles publiée en 1608 par ordre de
Paul V. Elle avait été reproduite par Labbe et par Mansi,
les nouveaux éditeurs y ayant seulement intercalé quelques
pièces latines tirées d'ailleurs. Aussi M. Schwartz a-t-il bien
fait de dresser (11, p. xxi-xxiv) le tableau des correspon-
dances entre ces deux dernières éditions et la sienne. Il y a
même très heureusement ajouté (p. xxiv-xxvi) celui de la
correspondance entre ses volumes et ceux de Migne (PG 76
et y y) où se trouvent les œuvres de saint Cyrille qui font
partie de cette collection fondamentale.
La Palatina était aussi bien connue depuis l'édition qu'en
avaient faite Garnier etBaluze" et nous avons dit comment
l'était aussi déjà la Ca~tn~MM.
Le grand mérite de l'œuvre de Schwartz ne tient donc pas
à la nouveauté des documents publiés. Encore qu'on y ren-
contre un certain nombre d'inédits, surtout dans l'Atheniensis,
ce qui la distingue est l'application à reproduire les collec-
tions telles qu'elles existent, en y laissant les pièces chacune
à leur place propre.
De ce point de vue, le travail est d'une supériorité incon-
testable. Des renvois multiples permettent de retrouver les
documents qui se correspondent d'une collection à l'autre.
Seuls, parmi les grecs, ceux de la t'ah'ca~a sont tous repro-
duits in extenso on y renvoie à elle pour tous ceux de la
.S~MeWatMt et pour ceux de l'/lt~M'ëM~M qui sont les mêmes
et l'on se borne, pour cette dernière, à publier ceux qui
n'existent pas ailleurs. Les collections latines, au contraire,
bien que contenant elles aussi, en bien des cas, les mêmes
documents, sont données i'M e.x<eM~o partout où leurs traduc-
tions diffèrent. C'est tout profit pour l'histoire du langage

!Ô. L'édition de Garnier est de t6y3, celle de Baluze de t684. Migne


(PL 48. 65-ioSS) reproduit celle de Garnier. L'erreur commune des
deux éditeurs fut, parce que les « ~'rF-s~ Marius A/~c~<?~ o occupent
la première partie de la collection, de la lui attribuer en entier. En
fait, dans l'édition actuelle, le dossier emprunté à Marius Mercator
n'occupe pas la moitié du volume VI, p. 5-~o sur 23:.
tbéologique il n'est pas sans importance de voir en quels
termes et sous quelle forme ont été connus en Occident les
les sermons, lettres et écrits de tout genre où s'expriment les
doctrines qui ont été si âprement discutées en Orient pen-
dant plusieurs siècles. lei encore, des renvois mutuels per.
mettent de procéder à toutes comparaisons utiles et, de ces
divers points de vue, l'œuvre, encore une fois, est faite de
main de maître.
'L'érudit cependant a eu moins d'égard aux besoins et aux
commodités de ceux qui veulent étudier l'histoire. Les docu-
ments leur sont livrés à l'état brut, tels qu'ils sont conservés
dans les manuscrits. Les apparats critiques qui les accom-
pagnent sont chargés de sigles multiples qui permettent de
discerner leurs variantes mais, comme l'a dit un connais-
seur, a c'est ici la philologie qui se trouve ~ainsi] le mieux
servie H. Aucune de ces collections ne présentant les docu-
ments suivant leur ordre chronologique, le travail reste tout
à faire de les coordonner et de les enchaîner. Or, ce travail,
M. Schwartz ne s'est nullement préoccupé, au cours de ses
volumes, de le faciliter. Ses préfaces, encore une fois, sont
pleines de données qui peuvent y aider mais, elles aussi
s'intéressent uniquement à l'histoire des collections elles-
mêmes. L'utilisation en est d'ailleurs extrêmement laborieuse
distribuées entre les divers fascicules d'un même volume,
elles sont difficiles à retrouver il y faudrait une table spé-
ciale qui fait complètement défaut". Fort souvent, de plus,
elles supposent connues des publications très spéciales de
l'auteur dans des recueils eux-mêmes fort rares. Le latin enfin
dans lequel elles sont écrites a de quoi décourager le lecteur
le plus attentif. Décidément les philologues et les éditeurs
du dix-septième siècle étaient plus humains.
M. Schwartz est très sévère pour la plupart de ses devan-

i7. Chaque volume ou partie de volume a sa table particulière, mais


aucune ne fait place au contenu des préfaces. Il n'y a pas non plus de
table commune pour l'ensemble des Actes. Les tables du vol. 1 peuvent
en tenir lieu dans une certaine mesure.
ciers. II parle de l'o~twa futilitas de Labbe (I\ p. xvjn),
de la socordia et levitas de Mansi (IV, p. xx) son mépris
s'exhale à plusieurs reprises contre Lupus, le premier éditeur
de la Casinensis (IV, p. xix et xx), et personne ne saurait
contester la supériorité des méthodes actuelles dans l'établis-
sement et l'édition des textes. On accordera aussi volontiers
que les additions successives faites à l'édition romaine de la
Vattcatta par Labbe et Mansi ne facilitaient guère l'histoire
du concile. Mais on ne pourra pas s'empêcher de remarquer
en même temps que les cinq volumes de cette nouvelle édi-
tion de ses Actes ne présentent, eux aussi, qu'une juxtaposi-
tion de collections documentaires à la fois fort semblables par
leur contenu et fort diverses par leur ordre. Pas plus qu'ail-
leurs, nul fil conducteur n'y est apparent et un travail fort
utile resterait à accomplir qui ordonnerait tous ces dossiers
multiples suivant l'ordre chronologique Hors de quoi, et
eu égard à l'enchevêtrement de ses préfaces, il faut l'admira-
tion sincère qu'inspire la richesse et la loyauté de son érudi-
tion pour se garder d'observer que, si la critique est aisée,
l'art de la clarté demeure décidément bien difficile. Mais on
relèvera tout au moins la phrase où ce mépris affiché pour
les prédécesseurs fait méconnaître jusqu'aux services rendus
encore tous les jours par la patrologie de Migne Cloaca illa
ttMA;ÎW<? Mt~KMKO, <jfMa<? Pc~'o!o~M~ graecae nomine gloria-
t<tf, g~aMU't~ TJ~<!6 jt'<t~o~~Mte ~fa~~ttua ~awMa intulerit et
t~r~~f~at (1~, xjx).

l'ft8. Ce travail, M. Schwartz en a lui-même tracé le cadre dans


chronologicus qu'il a inséré parmi les tables du premier volume
(18, p. 6-t4). Sans !e dire, il y mentionne aussi à l'occasion les pièces
qui sont publiées dans les autres volumes. Ici encore seulement i~e
remarque l'absence de tout souci de clarté dans la disposition typo-
graphique. On y passe sans transition et sans que rien attire le regard

même. « /S~
des dates attestées par les documents à celles que l'on établit soi
gesta as~ synodum. Certa <~t~o~t<M <M~maMM
~<<!M< /MM (p. 6). Praeterea non J!'MCT'Cft ~t~t~M~Mf C~M.
haec (p. 7). Cetera M<&t <MM<f<t esse M~M<M~ (p. 7))). De même,
P. 9: 'Oj '2; t3.
Une sévérité poussée à ce point d'injustice relève-t-elle
bien encore et uniquement de la préoccupation scientifique ?
Nul doute, en tout cas, que les éditeurs de jadis, dont Migne
a reproduit les travaux, n'aient joint à cette préoccupation,
très réelle aussi chez eux, celle de rendre les'textes qu'ils
publiaient accessibles et utilisables pour un public aussi
étendu que possible. De là les traductions latines dont ils
les accompagnaient et les notes historiques dont ils les illus-
traient. Ici, rien de tout cela. Pour les cent soixante-douze
pièces de la t~attca~ft, on en est réduit à chercher une traduc-
tion latine, soit dans les diverses collections latines publiées
aux volumes suivants, soit dans Mansi, soit, pour les œuvres
de saint Cyrille qui en font partie, dans Migne où elles sont
éditées à part. Décidément, nos éditeurs actuels sont trop
avares, pour leurs lecteurs, de ces sortes d'Q~7M)MSM<a. Leurs
publications ne semblent faites que pour des confrères ou des
émules en philologie, en diplomatique ou en paléographie.
Ce n'est point contribuer à répandre la connaissance de la
littérature et des institutions anciennes du christianisme.
Aussi a-t-on pu se demander à propos de cette nouvelle
édition des Actes d'E~àsr, si, malgré sa supériorité incon-
testable, certains travailleurs, tout en se réservant d'y recou-
rir pour compléter les informations puisées ailleurs, ne
trouveraient point plus utile et plus pratique de s'en tenir
d'abord aux éditions antérieures~. Ce serait sans doute
s'exposer à perdre beaucoup de temps et à gâcher plus d'une
besogne. D'autant plus que le soin donné ici à la présenta-
tion particulière de chacun des documents en facilite l'analyse
ou l'étude le format in-4", en outre, des volumes actuels
les rend autrement maniab!es que les in-folio de Mansi.
Mais surtout l'instrument de travail livré par M. Schwartz
est d'une précision qui le rend indispensable. Quelque effort
préliminaire qu'il y ait à s'imposer pour arriver à s'en servir

tf). DEVREESSE. Les Actes du 6~MCt~ t~'&A~f, dans 7?~ des q.


~/<?7oj. e< <Aco~. de 1929, p. 228.
commodément, le profit en vaut beaucoup plus que la
peine.
II. Rome et le concile
Le monument imposant ainsi élevé au concile d'Éphèse
n'en change cependant pas l'aspect. L'histoire n'en est nulle-
ment transformée; on ne saurait même pas dire que les points
obscurs en deviennent tous beaucoup mieux éclairés. L'ordre
des faits en particulier reste bien tel qu'on le connaissait
déjà. M. Devreesse dans la Revue des sciences ~Mo~o~ht~MM
et théotogiques (1929, p. 229-242 et 408-431) et M. Amann
à l'article Nestorius dans le Dictionnaire de théologie ca~to*
lique (t. X, p. 86 sqq) se sont appliqués à l'établir tel qu'il
résulte des documents ainsi publiés; on peut le comparer
avec celui qui était communément admis jusqu'ici, tel, par
exemple, qu'il se trouve dans l'Histoire <MtCtë)wc de l'Église
(t. III, ch. 10) de Mgr Duchesne ou dans l'article É~/t~e,
par le P. Jugie, dans le même DtCttOtHMtre; on n'y consta-
tera point de différence notable. Le grand avantage de cette
nouvelle édition des Actes J'É~~Me se trouve donc ailleurs.
Il consiste à donner aux recherches qui se peuvent entre-
prendre sur ce terrain si mouvementé un point de départ
solide et assuré. Voyons-le aujourd'hui pour une des ques-
tions les plus obscures qui se posent au sujet de cette tragique
affaire quelle y fut l'action de Rome. Ce sera rendre hom-
mage à l'intervention souveraine qui a rendu possible l'érec-
tion de ce monument du concile ce sera aussi, croyons-nous,
projeter d'avance quelque lumière sur le rôle qu'y joua saint
Cyrille, ainsi que sur le sens exact de la doctrine de foi défi-
nitivement consacrée par le concile.

I. AVANT LE CONCILE

L'action de Rome est au point de départ de la déposition


de Nestorius; on la retrouve au moment de l'accord entre
Jean d'Antioche et Cyrille d'Alexandrie n'aurait.elle point
pesé plus qu'on ne le dit d'ordinaire sur les événements qui
se sont déroulés dans l'intervalle de ces points extrêmes?
Rome, assurément, n'a pas eu l'initiative du concile. La
convocation semble, au contraire, avoir eu pour but de pré-
venir ou d'enrayer, sinon l'action personnelle du pape, du
moins celle de son délégué d'Alexandrie.
Mais il y a, dès avant et en dehors de toute perspective
du concile, le jugement porté par saint Célestin sur le cas et
la doctrine de Nestorius. Quelles qu'en aient été les circons-
tances et quels les motifs, c'est lui qui a déclenché la procé-
dure et Nestorius ne sera ou ne restera déposé que pour avoir
refusé de s'y soumettre.
Le pape, en effet, dès la notification qu'il en a faite, l'a
présenté comme décisif. Sa lettre à Nestorius, en particulier,
est écrite avec une vigueur, pour ne pas dire avec une dureté,
qui doit lui enlever toute illusion. On a compris son jeu
dans ses traités, extraits de sermons et de livres, il ne songe
qu'à envelopper sa pensée. Victime de sa faconde, il cache le
vrai dans l'obscur, puis confond le tout en confessant ce qu'il
avait nié et en s'appliquant à nier ce qu'il avait d'abord
confessé~ Aussi, qu'il renonce à soulever dans l'Église des
questions qui ont perdu tant d'hérétiques~. Dès maintenant,
lui voici faite la troisième sommation requise les deux pre-
mières lui ont été adressées par Cyrille. Si donc cette com-
mination ne le décide pas à rejeter ses erreurs, il se trouvera
par le fait même totalement exclu du corps épiscopal et de la
société chrétienne~.
L'hypothèse n'est pas exclue, le vœu, au contraire,
s'exprime qu'il se rétracte pour s'en tenir à la doctrine com-
mune, qui est celle de Rome et de toute l'Église aussi bien
que de l'évêque d'Alexandrie. Mais cela, il le faut « Nous
le voulons )', écrit le pape~, et Nestorius doit se tenir pour

20. I', 822-2'; So~-s (Mansi IV. 1028 A; io3o B).


2[. F, Si~'M, et cf. 77~-78~ (M. m32 E, et cf. t025 A-B)
22. r, 8os-(M. to29 B-C).
23. P, 82~" <M. (M. io33 C).
assuré que telle est sa décision. Aussi dix jours seulement
lui sont donnés, à partir du moment où lui sera remise cette
lettre, pour désavouer « clairement et par écrit a ses nou-
veautés. Faute de l'avoir fait, qu'il se sache exclu de toute
communion avec l'Église catholique Ce qui lui est ainsi
intimé est, en effet, la sentence officielle, le jugement même
du pape à son sujet « '!wepM< ro~u~ ïoOt TMUTY~ '~M.M'~ 6Mcn T~
MK~MCM. Tuwo~ Tvj; '~u.eiMCt!; xpM!SM;~D ce que l'évêque
d'Alexandrie est chargé de lui notifier est la décision pontifi-
cale elle-même (?o TMtp* -~M~ MpKM.ew~) ou plutôt, comme le
porte la lettre à Cyrille, la sentence du Christ lui-même
«
'H T:6pt auTOU Y~MV, j.Mt~M ~S 'n T05 XptCTOU ~EtM MKt'MM! ').
On ne lui laisse pas d'ailleurs ignorer à quel point, à Rome,
on est résolu à en poursuivre l'exécution avis est donné, le
prévient-on, au clergé et aux fidèles de sa ville épiscopale
d'avoir à le considérer comme exclu de la communion avec
le pape, s'il refuse de se rétracter~.
Et, de fait, une lettre du même jour (10 août 43o; Jaffe

ï
375) notifie a aux prêtres, aux diacres, au clergé, aux ser-
viteurs de Dieu- [moines] et à tout le peuple de Cons-
tantinople le texte officiel de la sentence rendue contre leur
évêque. Rendue en vertu de l'autorité du pape (<p<x~epM~ otu<hvT~x
ïou -~ET:pQu Op~ou upKKt-ro) elle déclare sans valeur et sans
effet les excommunications, dépositions, proscriptions de
toute nature prononcées par Nestorius, et lui-même, s'il
n'obtempère pas dans le délai fixé, doit être considéré comme
n'étant plus évêque dès maintenant il a cessé de l'être
a TM UM.6TMM eWt~X~WM, Ot~K KYpt WV UtJt.STMM' ))
II n'y avait donc pas à se méprendre sur la pensée et la
volonté de Rome, et
l'on comprend que Jean d'Antioche se

24. I', 83<~ (M. io36 A).


25. I', 833 et9 (M. io36 A).
26. I', 83~ (M. io36 A).
=7.I',77"(PG77.93C).
28. 1~ 82-83 (M. <o33-to36).
39.I~S9"(M.T0~5B).
3o. I', 863 (M. to~o D).
soit ému des conséquences qu'elle pouvait avoir. « Telle est
notre sentence, ou plutôt celle du Christ lui-même portait
la lettre" qui lui en communiquait le texte; et elle ajoutait
que, dès maintenant, les dépositions ou excommunications
prononcées par Nestorius étaient annulées lui, au contraire,
si, dans le délai fixé, il n'avait pas envoyé sa rétractation,
le pape le séparait de sa communion 32.
Au reçu de cette communication, Jean craignit pour
l'évêque de Constantinople; surtout il craignit que l'évêque
de Constantinople, en se raidissant ou en méconnaissant la
portée de l'affaire, ne déchaînât les plus grands malheurs
sur lui et sur l'Église. Sans avoir peut-être encore été

l.
avisé ofnciellementde la convocation du concile 33, il n'igno-
rait pas que Nestorius s'y attendait ou même travaillait à
l'obtenir. Par l'intermédiaire tout au moins du comte Irénée,
ils étaient en relation~, et l'cvêque d'Antioche ne dissimu-
lait pas à son collègue qu'il faisait corps avec lui contre
l'opposition de ses moines « Vous savez que déjà, lui écri-
vait-il, la plupart des ascètes étaient contre nous (xœO'jt.M~)
songez à ce qu'ils vont faire maintenant et avec quelle assu-
rance ils vont MOM~ tenir tête )) (7EOMC. VO'<i<yo~TOH X!)t9 ~~MK TVi
7K:opi<:(ft)~. Tous deux avaient déjà projeté de se concerter,
sans doute en vue du concile Mais voilà arrivées ces malen-
contreuses lettres de Rome et d'Alexandrie (ïM~ ypK~jjt.otïM~ rou~Mv
T(~ tMteuxT&v) dont Jean se hâte d'envoyer copie à Nesto-

3t. F~Max~TM'/j ~i ŒYtMo})~ ~KO' ~~MW, }<.S~O~ 81 UX' K&TCU TOU OMTMTOU
t(
gt~ M.
€)M3 XptTTOU E~T~tYj<.E~jV ~C!t T~V OtTtOfpM! » (I',
32. 1', c)~(M. to49A-B).
1049 C.)

33. La convocation du concile est du 19 novembre; la lettre de


Jean ne parvint à Nestorius, d'après M. Schwartz (I*, 9), que peu avant
le 7 décembre.
34. 1', <)3~<' (M. toôt A).
35. I',t)6'(M. 1068 B).
36. « "E~Et JMW. 7j~K;Mpt ~pTfpTMW TTj:KY[~ TOtOXE[<.j*KT<tT:pO~<t)~X!)U?
~tEMat. )) (I', o3"~ M. io6t C.)
3y. I', ~6'~ et cf. <)3"so (M. 1068 B et cf. to6j D). Les clercs de saint
Cyrille lui avaient porté en même temps sa propre lettre et celle que
lui avait écrite saint Célestin.
rius. Le hasard a voulu qu'au moment où elles lui sont par-
venues, tout un groupe d'évêques, Théodoret de Cyr, entre
autres, se trouvassent auprès de lui eux aussi sont ardem-
ment attachés à l'évêque de Constantinople (~pt ce ~nx~upMt
~tKxen~en). Or, eux aussi le supplient de ne pas sous-estimer
cette affaire (xatTat<ppov~oKt Tourou ToS TrpKy~x'ro;)
Telle est, en effet, la grande préoccupation que trahit cette
lettre. On redoute que Nestorius mal inspiré, mal conseillé,
trop confiant dans les appuis qu'il se sait à la cour ou dans
le concile sur lequel il compte, n'affecte de braver et ne sai-
sisse pas ce que la situation a de grave. Aussi Jean d'An-
tioche s'applique-t-il à le calmer, à gagner sa confiance, et à
le mettre en garde contre les conseillers acquis d'avance à sa
manière de voir~. L'expression OMroxo;, dont on lui demande
l'acceptation, répond au fond à sa vraie pensée y souscrire
n'est donc pas de sa part se désavouer. Aussi, et bien que le
délai imparti soit bien court, il est fort suffisant un jour,
une heure même devrait lui suffire à se décider. Mais qu'il
le fasse et se hâte d'en donner avis à ses amis
On ne saurait trop, croyons-nous, remarquer l'anxiété qui
perce à travers ces conseils. Au moment où Jean d'Antioche
écrit, ni lui ni les évêques qui l'entourent ne connaissent
encore les anathématismes de saint Cyrille. Ils ne semblent
pas non plus informés de la délégation donnée par le pape
à l'évêque d'Alexandrie. Les amis de Nestorius savent seu-
lement et le patriarche le lui dit qu'en se refusant à
donner à Marie le nom de 6eoïoxo! on produit l'impression
de ne voir dans son fils qu'un homme et donc de nier la
divinité du Christ. C'est par conséquent le dogme capital de
la foi chrétienne qui paraît ainsi mis en jeu, et, pour se
rendre compte de quoi il y va, l'évêque de Constantinople n'a
qu'a voir la rupture de communion dont le menacent pour

38. I'. 96~" (M. to6S C).


39. I',f)4~ (M. to6i E).
40. r, 96~ (M. to6S D).
cela, non seulement l'Occident et l'Egypte, mais jusqu'à la
Macédoine elle-même".
L'état d'esprit qui se révèle ici est donc plein de présages.
Sur la question même du Osoroxo;, la pensée de Jean d'Antioche
est aussi juste et aussi ferme que possible. Aussi, tout en
déplorant que les choses aient été ainsi poussées à bout,
supplie-t-il Nestorius de l'accepter le danger, actuellement,
est surtout que sa raideur ou sa fatuité ne le fasse se briser
contre le verdict de Rome. Mais, à cela près, et pourvu que
son acceptation du mot imposé le permette, on est disposé à
le soutenir. De l'amertume s'est déjà amassée dans les âmes
dès maintenant, ceux qui ont provoqué les mesures prises
contre l'évêque de Constantinople peuvent s'attendre à ren-
contrer ici de la mauvaise volonté. On y verra de mauvais
œil leurs initiatives et, d'avance, on y est prédisposé à
prendre parti pour le fils de l'Église d'Antioche qu'on est
fier de voir siéger dans la ville impériale.
Tout cela cependant ne fait que confirmer l'importance
attribuée à la décision de Rome. Si l'on met tant d'émotion à
solliciter Nestorius de l'accepter, c'est qu'on la tient pour
définitivement arrêtée.
A plus forte raison la considère-t-on de même à Alexandrie.
Personne ne croira qu'elle seule ait mis en mouvement
Cyrille. Mais désormais, tout en poussant lui-même et à sa
manière, qui n'a certainement pas toujours été des plus
heureuses, la campagne doctrinale déjà commencée, c'est la
sentence rendue par Rome qu'il met en avant. Sa lettre à
Jean d'Antioche le dit nettement il y a 'chose jugée le
synode romain a rendu une sentence officielle (~epx Te-ruwMxs)
tous ceux qui veulent rester en communion avec l'Occident
doivent s'en tenir à elle" Sa <t religiosité x verra donc ce
qu'elle a à faire pour ce qui le concerne, lui suivra le juge-
ment ainsi rendu (ro~ T~p' <xuTou xp(o.ot'~) Plus confiant dans

41. 1~, 951~" et 94~-2. (M. :o65 C-D et to64 C).


42. I', 92~ (PG 77-96 C).
43. r, 92~ (PG 77.96 D).
sa lettre à Juvénal de Jérusalem, il l'invite à marcher d'accord
avec lui Célestin ayant officiellement pris parti, le mieux
serait d'écrire les uns et les autres à Nestorius et à son
peuple conformément à cette décision~
Ainsi fait-il lui-même en tout cas. Sa Synodique à Nesto-
rius et la lettre qu'il écrit en même temps au clergé et au
peuple de Constantinople portent l'une et l'autre que l'évoque
aura à se rétracter dans le délai nxé par saint Célestia~.
Dans aucune de ces lettres, il n'invoque pour agir la délé-
gation reçue du pape, mais celui-ci l'a clairement notifiée
intéressés. Le texte du jugement (S~tp T'~<~
aux CE 'ni:

-~u-STe~ xp:<t6M;), a-t-il dit à l'évêque, sera transmis par


Cyrille, qui agira en son nom et place (~x ro~oT~pM'~ ïo'ÏTo
wp~Y)) <t Dans une affaire pareille, expliquait sa lettre au
peuple, notre présence personnelle serait presque nécessaire
mais, à cause de la distance, nous nous sommes fait remplacer
par Cyrille" J)

L'évêque d'Alexandrie se trouvait donc investi des plus


larges pouvoirs pour suivre cette affaire. A en juger même
par cette dernière lettre, il semble bien qu'à Rome on
s'attendît à le voir se transporter en personne à Constanti-
nople pour y agir au nom du pape empêché et nous verrons,
en effet, plus loin que les instructions données par celui-ci à
ses légats au concile envisagent formellement cette hypothèse.
Entre les deux Églises l'accord est donc parfait. Ou dirait
un blanc-seing accordé par le pape à Cyrille « Sa foi, a-t-il
écrit à Nestorius, a eu et a toute notre approbation. Pour
toi, après avoir condamné ce que tu as tenu jusqu'ici, nous

-n~o;
44.« KxïK To-/ o~TÛ~T'it (! ()y~PC
to3A~. Le mot
Tu;rc<-< ))
7y

latio /crMM – est l'expresston consacrée pour désigner le
texte officiel d'un décret ou d'un jugement. L'édit de Milan était une
« ~/Mf! Plus tard, t'édn d'Heraclius prescrivant le silence sur les
deux opérations dans le Christ restera connu sous le nom de « Type

I',3~ et n3~ (PG77.:o8 B et


-ruTCQ;.

45. [240.
46. I', 83°-" (Mansi 4.m36 A-B).
47. Il, 80~ (Mansi 4.) 045 D).
voulons que tu prêches ce qu~ tu lui vois prêcher~. Et,
dans la lettre à l'évêque d'Alexandrie, il déclarait que,
connaissance prise de tout ce qui avait été écrit par lui sur
le sujet en question, il y trouvait si exactement exprimée sa
propre pensée qu'il renonçait à y rien ajouter Aussi
l'investissait-il de sa propre autorité et se le substituait-il
pour poursuivre avec résolution et vigueur (cm~ëe? cTEppoT~ït)
l'exécution de la sentence rendue
<'
Acte hardi, acte inouï dans l'histoire du Siège aposto-
lique B, note à ce propos Mgr BatiSol~' c'est l'union des
deux sièges traditionnellement considérés comme les deux
premiers de l'Église dans l'action qui s'impose contre une
doctrine où l'on voit de part et d'autre le renversement de la
foi traditionnelle. Mais il est à prévoir que cette action, pour
avoir à s'exercer contre le titulaire d'un siège aspirant mani-
festement à prendre la première place, se heurtera à des
oppositions considérables. Raison de plus pour éviter tout ce
qui pourrait inutilement en compromettre le succès. On
s'accorde généralement à constater et à regretter que l'évêque
d'Alexandrie ne l'ait point fait.
La connaissance qu'il avait des subtilités et des équivoques
où il estimait, comme le pape, que Nestorius enveloppait
sa vraie pensée, le lui fit mettre en demeure d'accepter la
sienne propre. N'avait-il pas lu dans la lettre pontificale
destinée à Nestorius que celui-ci aurait à prêcher ce qu'il lui
verrait prêcher à lui-même? On ne se contenterait donc pas,
le prévint-il, qu'il adhérât à la formule de Nicée l'expérience
avait appris qu'il en donnait une fausse interprétation. Aussi
lui demanderait-on de s'engager par écrit, non seulement à

r, 83~ (Mansi 4.:o33 C).


48.
49. r,7~ (PG 77.92 A).
50 « SuvaeOMT~ sot n~ «u9cw~f; -coB ~{MtEpou 9p<!wu, t~ ~E-repct Sm-
5o~ ys'f~xjMW!, TeuTT)~ 6)t6t6t!<tHt KXCtëet o"T6pCOT~T! T~V OMOM<f[~.M (1~,
76-77; PG 77.93 A). Le texte latin de la ~~CK~Mj~ porte: « Aucto-
ritate <MWM nostrae ~~M adscita, W~ nostra usus, A<!KC ~.H~~M~~M
~r~<e<o vigore ~K~M~M~t » (II, 6~).
5i. Le siège apostolique, p. 35'
anathématisM ses erreurs, mais aussi à tenir et à enseigner
la doctrine commune à tous les évêques de l'Orient et de
l'Occident Voilà pourquoi on lui communiquait une expo-
sition de la foi qu'il devrait accepter lui aussi ~M~ dolo; et les
douze anathématismes, dont on la faisait suivre, lui indi-
queraient ce qu'on lui demandait de rejeter 53.
Nous n'avons pas à rechercher ici si les anathématismes
ajoutaient ou non à l'exposition de foi qui les précédait. Il
est incontestable que la terminologie en prêtait à l'équivoque
et l'on sait assez les armes que surent y découvrir contre
Cyrille tous ceux qui, partisans ou non de la doctrine de
Nestorius, regrettaient l'action ainsi engagée contre sa per-
sonne. Mais, quoi qu'il en soit de leur rédaction et de la
doctrine qui s'y trouve ou qu'on y pouvait trouver exprimée,
on ne saurait dire qu'ils aient motivé la résistance de Nesto-
rius aux mesures prises par Rome contre lui.
L'envoyé chargé de porter à Constantinople la Synodique
de Cyrille en même temps que les lettres de Célestin n'y
parvint que le 3o novembre. Or, dès avant cette date, Nesto-
rius se trouvait couvert contre tout ce qui pouvait le menacer
de ce côté. Le 19 novembre, était partie une lettre impériale
à tous les métropolitains qui les convoquait pour la Pentecôte
de l'année suivante à un concile à Éphèse. Le but de la
réunion, portait la missive « sacrée n, était de parer aux
troubles et divisions résultant de controverses récentes. Elle
parlait aussi en termes vagues d'irrégularités à redresser
mais elle spécihait surtout qu'en attendant le jugement à
rendre par l'assemblée, toutes choses devaient rester en l'état.
Il était bien entendu que jusque-là a aucune innovation ne
devait être faite par qui que ce soit a.
A elle seule, cette prohibition constituait un vrai t~efo mis
à l'exécution des décrets de Rome. Mais, à Constantinople,
on ne s'en tint pas là. Ce sont surtout les initiatives ou les

52. P, 34'~ 'M (PG 77.io8-t0t)).


53.r, 40" (PG 77.120 B).
54. 1~, !t5~ (Mansi 4.tn3 E).
démarches de Cyrille qu'on s'était appliqué à prévenir ou à
paralyser. En même temps que la lettre commune de con-
vocation au concile, une lettre personnelle lui avait été
adressée, qui était destinée non seulement à lui barrer le
chemin de Constantinople, mais aussi, s'il était permis d'em-
ployer ici cette expression, à lui casser les reins
La lettre impériale, en effet, s'était faite aussi dure que
possible. Comme entrée en matière, des reproches. Il est
étrange qu'un évêque ait à se faire pardonner par l'empe-
reur étrange aussi qu'un évêque prétende résoudre à force
d'entêtement et d'audace les controverses religieuses qui
relèvent d'un concile. Leurs Majestés impériales, en tout cas,
ne sauraient, même en ces matières, s'en laisser imposer par
les menaces d'un puissant quelconque ou qui se croit tel.
Quoi qu'il en soit, ce sont elles maintenant qui se chargent
de pourvoir à la paix a NBv ~Ep.e\'<}<m T?), n~c ye~~T;; f
Lui est un fauteur de troubles après les évêques, ce sont
leurs Majestés impériales elles-mêmes qu'il a essayé de
diviser en s'adressant séparément à elles, à l'impératrice et à
l'auguste Pulcbérie. Qu'il le sache bien cependant il y a et
l'on pourvoira à ce qu'il y ait union entre l'empereur et les
Églises. Même à lui on lui pardonne afin de lui enlever tout
prétexte de crier à la persécution pour cause de doctrine.
Mais l'empereur ne veut pas de troubles dans les cités ni les
Églises. Quant au jugement que rendra le concile, que per-
sonne ne se flatte d'y échapper. L'autorité impériale, d'ailleurs,
saurait l'en empêcher. Comme elle approuve ceux qui s'em-
presseront de se rendre à l'assemblée, elle ne saurait tolérer

55. Vaticana, n° 8 (1~, 73-74). La lettre se donne elle-même


commeaccompagnantlaconvocationcotnmune àun concile « "HM~ Së'
MLt T~ S'~aSttZY MTK -CM ~{:0~<M ETCjMt Stj~M -~poLjJLjMt~Qt » (1~, 74~ M.
4.1112 C). LIBERAT (B~M~M?M, 5; PL 68,976 D) que suivent
sur ce point M. DEVREESSE (7~. cit. p. 24:) et M. AMANN (~c. col.
:o7) a donc eu tort de fixer à plus tard l'envoi de la lettre générale
de convocation.
56. I', 73'~ (Mansi, 4.t!OQ D).
que quelqu'un s'y présentât en ayant l'air de vouloir y faire la
loi au lieu de prendre part à une délibération.
Cyrille devra donc se rendre au concile à la date que porte
la lettre de convocation. Mais qu'il ne se flatte pas de rentrer
en grâce avec l'empereur à moins qu'il ne renonce à semer
un trouble déplorable et qu'il n'accepte de laisser discuter les
questions. C'est à cela qu'on reconnaîtra si, dans ce qu'il a
fait jusqu'ici de déplacé, de dur et de déraisonnable, il ne
s'est pas laissé guider par le ressentiment personnel ou
l'amour de la vaine gloire et si à l'avenir il est résolu à
marcher droit (xat rà è^ç sv&û«iç gfiéXsw). « Prétendrait-il
[d'ailleurs] faire autrement, nous ne le supporterions pas37.»
C'était le dernier mot de la lettre une menace. Elle
devait briser l'évêque d'Alexandrie. Non seulement l'indic-
tion du concile enrayait toute son activité. Lui-même, au
concile, devrait se présenter en accusé plutôt qu'en juge.
Nul doute que ces mesures n'aient été prises d'accord avec
Nestorius et à son instigation. Liberat dit que Théodose
écrivit à Cyrille sur sa demande58. Tillemont l'admet a On
croit que ce fut dans ce dessein pour détourner l'orage de
dessus sa tête qu'il tira de ce prince la lettre fulminante
qu'il écrivit à saint Cyrille », et Mgr Batiffol était du
même avis « Pouvait-on penser que la sentence romaine du
i août serait ignorée par Nestorius et que, s'il la connaissait,
il ne prît pas ses mesures pour y parer00 ?»
De par ailleurs, on le voit, vers la même époque, se
retourner encore vers Rome. Il sait déjà que, grâce à Dieu,
un concile est convoqué pour traiter d'autres affaires ecclé-
siastiques61 mais il fait savoir aussi, sur le ton le plus

57. « 'Ou yàp êtépojî av IOsXovto; àvellofjLEÛa. » (I1, 74" M. 1 112 D.)
58. « Subripuit pio principi Theodosio, ut sacram ad eum dirigeret
et a sua eum persecutione compesceret» (Breviarium. 4; PL 68.976 B).
59. Mémoires -pour servir, etc. T. XIV, p. 36z.
60. Op. cit., p. 358.
61. Coll. Palatina 55 (V1, p. 182; Loofs Nestoriana. p. 182):
« Placuit vere, Deo adjuvante, etiam synodum inexcusabiliter totius
orbis terrarum indicere frofter inquisitionem aliarum rerum ecclesias-
dégagé, que Cyrille, effrayé des plaintes dont il a été l'objet
auprès de lui, cherche à se dérober. Pour lui, il ne s'oppose
pas à ce qu'on emploie l'expression Ôsotoxoç, pourvu qu'on ne
la prenne pas au sens d'Arius et d'Apollinaire. A vrai dire,
cependant, celle de j^pioTOTôxo; continue à lui paraître préfé-
rable, comme ayant été employée par les anges et les évan-
giles. Au reste, suggère-t-il, quand deux sectes risquent de
sortir de l'Église pour s'attacher exclusivement l'une à
âeoToxoç, l'autre à «vôptoicoToxoi;, ne s'impose-t-il pas de s'en
rapporter à qui, les mettant en garde contre les deux dangers,
leur propose de s'en tenir à l'expression de ^pwroTÔnoç qui
signifie à la fois les deux natures ? Pour lui, le concile devant
se réunir pour traiter d'autres affaires, il ne croit pas que ces
questions de mots puissent y donner lieu à des recherches
difficiles ou empêcher qu'on n'y reconnaisse la divinité du
Christ.
Nous ne savons pas s'il fut répondu à cette lettre. Elle
n'ajoutait rien à ce qu'on savait déjà de la pensée de Nesto-
rius et l'on avait déjà pris parti. Mais le ton dégagé qu'y
affecte l'évêque de Constantinople dénote l'homme habile qui
se croit à l'abri. Grâce à la cour et au concile, il n'a plus
rien à craindre. Les évêques chargés par Cyrille de lui
intimer les résolutions arrêtées à Rome et à Alexandrie
peuvent venir il recevra les documents, mais il ne daignera
même pas donner audience à ceux qui les lui auront remis fiZ.
Désormais, à ses yeux, l'offensive cyrillienne est enrayée et
c'est l'évêque d'Alexandrie plutôt qui aura à se justifier.
Nestorius cependant sent bien que lui aussi aura à s'expli-
quer. Aussi, s'il omet de répondre à l'ultimatum pontifical,
s'applique-t-il, par contre, à donner satisfaction au monde de
la cour et à ceux des évêques qui se sont déjà montrés
disposés à lui accorder leur appui.

ticarum ». On ne voit point, d'après cela, comment M. Schwartz


(Is, 8) peut conjecturerpourcettelettreune datedebeaucoupantérieure.
62. 3o novembre 430: I2, 37" 3<ii- (Mansi 4.1180). Voir SCHWARTZ
V,7.
On sait qu'il y réussit. En réponse à la lettre émue de Jean
d'Antioche, il fit tenir à celui-ci des extraits de deux sermons
prononcés les 6 et 7 décembre 430 63, après la réception donc
de l'ultimatum romain, et où il se flattait d'avoir gagné à ses
vues « le clergé, le peuple et les dignitaires de la cour» 64.
Et le patriarche d'Antioche, en effet, se laissa convaincre lui
aussi. Au reçu de ces explications, il se félicite de ce qu'à
Constantinople l'agitation s'est calmée on s'y est entendu sur
l'appellation de (Jeotoxo; et le saint évêque n'a pas eu à se
rétracter il n'a eu qu'à expliquer pourquoi il évitait cette
expression mais la preuve qu'il l'admettait déjà, c'est la
promptitude avec laquelle, à la suite des avertissements reçus
d'Antioche, il s'en est déclaré d'accord Quia vero sic et ante
sapuerit, inde conjicimus quia et cito consensit65.
Ne discutons pas l'optimisme où se complaît ici Jean
d'Antioche. L'expression dont il avait dit à Nestorius que
beaucoup de Pères l'avaient souvent employée sans que
personne jamais en eût pris ombrage, Nestorius affectait de
dire qu'elle n'avait jamais été employée que par des héré-
tiques60. Mais, pour l'évêque d'Antioche lui aussi, il ne
s'agissait plus tant du Ôïotoxo; que des anathématismes de
Cyrille. Nestorius, à l'en croire, les lui aurait transmis sans
lui dire comment ni à quelle fin ils étaient venus à sa connais-
sance. « Ils sont colportés à Constantinople comme étant de
Cyrille » et Jean se refuse à le croire mais il y découvre

63. Coll. Palatina, nos 23-24 (V1, p. 39-46; LOOFS Nestoriana,


p. z97-3zi; le second se trouve aussi dans la Casinensis, nos 78, 7-10;
IV. 6-7; Mansi 5.754-756.
64. Post-scri-ptum (coll. Casinensis, n° 78,6; IV. 67"10; Mansi. S. 754
C-D) d'une lettre à Jean d'Antioche, écrite, dit le Synodicum de Rus-
tique (IV. 434) avant l'arrivée de l'ultimatum.
65. Lettre à Firmin de Césarée en Cappadoce (coll. Canisensis, n°79
IV. 7-8; Mansi. 5.756-757.
66. Palatina, n° 23; V1, 4027 m 41" «M-, 44-45 n° 24 V1, 4620 •»»•; C.
n° 78 IV, 710 de même dans une lettre à Jean lui-même, où, contrai-
rement à M. DEVREESSE (loc. cit. p. 236, note 1), j'ai bien de la peine
à ne pas reconnaître la réponse à la lettre si émue que lui avait écrite
le patriarche remarquer IV, 55!«- (Mansi 5.753-754).
l'erreur d'Apollinaire et il engage son correspondant à les
combattre67. Ainsi fait-il d'ailleurs de toute part68. C'est
donc bien qu'ici également on considère l'affaire comme ayant
changé d'aspect le premier auquel on prétendra demander
compte de sa doctrine sera l'évêque d'Alexandrie.
(A suivre.)
Enghien. PAUL GALTIER.

67. Lettre à Firmus Casinensis, n° 79 (IV. 85 *«•, Mansi 5.756-757).


Peut-être l'incertitude sur l'auteur des anathématismes n'est-elle ici
qu'affectée. La lettre a pour but de gagner ou de retenir à la cause
commune un évêque qui, de fait, au concile, interviendra plusieurs
fois contre les Orientaux. Plus tard cependant, lors des négociations
pour la paix, Jean écrira à Cyrille lui-même qu'il n'avait d'abord pas
pu croire que les anathématismes fussent de lui (Atheniensis, n» 108
I', i5i34; Mansi 5.857 B).
68. Casinensis, u" 224 (IV. i6331-36 Mansi 5.916. Voir Schwartz:
I8, 9)-
NOTES ET MÉLANGES

LA CONDITION DU CORPS DU CHRIST


DANS LA MORT
Les Pères du quatrième et du cinquième siècle, commentant les
paroles du Christ en croix Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
abandonné? [Mt., xxvii, 46), se sont parfois exprimés comme s'ils
croyaient à une séparation effective de son corps d'avec la divinité.
Tel n'est pas, tant s'en faut, le sentiment commun des théologiens
ils pensent, au contraire, que la mort sépara son corps de son âme,
sans séparer l'un ni l'autre de la divinité. Mais on a signalé une
séparation d'avec la divinité dans les textes suivants Eusèbe, Dem.
Ev., iv, 12 i3, PG., XXII, 281 D-284 A.; 288 CD; saint Atha-
nase, De Incarn. Verbi, 22, PG., XXV, i36 AB; saint Epiphane,
H. xx, 2, PG., XLI, 276 D.; lxix, 62, PC, XLII, 3o5 C-3o8 B;
saint Hilaire, In Mt. (xxvn, 46), xxxm, 6, PL., IX, 1074
B-1075 A; saint Ambroise, In Lc. (xxm, 46), x, 127, PL., XV,
i835 C-i836 A; Ps. Ambroise, De Trin. (ou De Symbol. Ap.), i3,
PL., XVII, 525 A.; Leporius, Libell. emendat., 9, PL., XXXI,
1328 C-1329 A.
L'exégèse de ces textes ne va pas sans difficultés; les meilleurs
interprètes ne s'accordent pas toujours. Ainsi autrefois Petau et
Dom Coustant, au sujet de saint Athanase et de saint Hilaire. Tan-
dis que Petau trouvait l'idée de la séparation chez saint Hilaire et
non chez saint Athanase, Coustant la trouvait chez saint Athanase
et non chez saint Hilaire. De nos jours, l'examen a été repris avec
un très grand. soin par M. J. Lebon dans la Revue d'Histoire ecclé-
siastique de Louvain, 1927, p. 5-42; 209-242; il conclut à l'idée de la
séparation chez l'un et l'autre Père.
En matière si délicate, il est permis de conserver quelques doutes;
les nôtres subsistent, même après l'étude très objective de M. Lebon.
Nous avons indiqué brièvement la raison, dans notre récent traité
De Verbo incarnato, p. 140-1 (Paris, 1930).
La présente note n'a pas pour but de reprendre la discussion,
peut-être épuisée, mais de verser au dossier un texte qui paraît
n'avoir pas été aperçu. Dans la lettre adressée vers l'année 432 par
deux évêques espagnols, Vitalis et Constantius, à Capreolus, évêque
de Carthage, il est question de certaines assertions entendues en
Espagne et qui rejoignent celles de Nestorius. PL., LIII, 849 B c

Hominem purum dicunt pependisse in cruce comprehensum aiunt


Recessit Deus ab eo. Quibus parvitas nostra sic dicit Nunquam Deus
recessit ab homine, nisi quando dixit de cruce Heli Heli, lamma sa-
bactani Deus, Deus meus, quare me dereliquisti f
L'assertion rapportée par les deux évêques espagnols est manifes-
tement incorrecte; mais la réponse qu'ils y ont opposée ne l'est
guère moins, car ils paraissent supposer, à l'instant de la mort, une
séparation réelle entre l'homme et la divinité. La réponse de Capreo-
lus ne souligne pas cette incorrection mais, defait, elle ne la repro-
duit pas. On lit, 854 AB
Hic homo quisquis es, qui putas Deum Christum ab homine Christo
passionis tempore separatum, non recordaris eum passuris discipulis
suam praesentiam fideliter pollicentem. (Mt., x, to. 20). Itane ille qui
servis facientibus Domini voluntatem suam divinam praesentiam pro-
misit, donavit, exhibuit; in quo nullo existente peccato pro nostra
salute mortem subiit innoxiam, ut Patris faceret voluntatem, divinum
auxilium sibi carnis tempore denegavit? Et Deus hominem quem ob
haec sustinenda nulla compulsus necessitate suscepit, in hac perfunc-
tione destituit?.
ADHÉMAR D'ALÈS.

AUTOUR DE DENYS L'ARÉOPAGITE


Le problème, depuis longtemps soulevé par les écrits aréopagi-
tiques, a pris récemment un aspect nouveau. Un spécialiste de ces
écrits, le R. P. Stiglmayr, a cru pouvoir, en effet, en attribuer la
paternité à Sévère d'Antioche 1.
Il faut bien dire que la thèse du R. P. Stiglmayr n'a pas
rencontré un accueil très favorable. M. R. Devreesse2 en particulier

1. J. Stiglmayr, Der sogen. Dionysius Areofagita und Severus von


Antiochien, dans Skolastik, 1928, t. III. p. 1-27 161-189. Sur ces
articles, voir la recension sympathique de A. d'Alès, dans Recherches
de Science religieuse, 1929, t. XIX, p. 537-539.
2. R. Devreesse, Denys VAréopagite et Sévère d'Antioche, dans
Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen âge, t. IV,
1929-1930.
et M. J. Lebonn'ont pas hésité à la combattre, et l'étude de
M. Lebon, qui est peut-être à l'heure actuelle le meilleur connais-
seur des écrits et de la doctrine de Sévère, semble bien difficile à
réfuter.
Remarquons cependant que certains arguments mis en avant dans
la controverse n'ont peut-être pas toute la portée qu'on serait tenté
de leur accorder. M. Devreesse fait grand cas d'un témoignage de
Libératus, sur lequel nous voudrions faire ici quelques réflexions.'
Dans le Breviariuln causae Nestorianorum et Eutyc1lianorum, écrit
entre 56o et 566, le diacre Libératus est amené à raconter les
origines de l'affaire des trois chapitres. Il rappelle entre autres
comment Proclus de Constantinople ayant écrit aux Arméniens, son
tome fut porté à Alexandrie.
Sed Basilius diaconuslquidam sumens tomum Procli, quem Armenis
scripserat, Alexandriam venit et Armeniorum libellos suis libellis
annectens, obtulit Cyrillo eiusdem urbis antistiti. Quibus, ut ferunt
rumores, permotus, Cyrillus quatuor libros scripsit, tres adversus
Diodorum et Theodorum, quasi essent nestoriani dogmatis auctores,
et alium de incarnatione librum, in quibns continentur antiquorum
Patrum corrupta testimonia, id est Felicis papae romani, Dionysii
Areopagitae Corinthiorum episcopi et Gregorii mirabilis, 0au|«rroup'YOÏ
cognominati. Et licet in eis libris, Theodori dicta laudentur contra
Arianos, ipsum tamen magistrum Nestorii fuisse contendunt 4.

Le mot Areopagitae, qui est omis dans l'édition de Garnier et par


suite dans celle de Migne, fait bien partie du texte de Libérat, et
doit y être maintenu, comme le notait déjà Tillemont3. Il est
d'ailleurs curieux que ce mot soit suivi de la qualification d'évêque
de Corinthe les témoignages anciens, en particulier celui de
saint Denys de Corinthe lui-même, font de l'Aréopagite le premier
évêque d'Athènes 6. De toute évidence, Libérat est mal renseigné
sur l'identité de son personnage.
Peut-on cependant, comme le fait M. Devreesse, entendre à la
lettre le texte de Libérât, et en conclure que les écrits aréopagitiques
étaient déjà en circulation aux environs de 435-440, donc bien
longtemps avant la naissance de Sévère? Il ne le semble pas. La
question serait résolue si nous avions à notre disposition les écrits

3. J. Lebon, Le pseudo Denys l'Aréapagiie et Sévère d'Antioche, dans


Revue d'histoire ecclésiastique, iq3o, t. XXVI, p. 880-91 5.
4. Libératus. Breviar., 10 P. L., L XVIIl, 991.
5. Tillemont, Mémoires, t. XIV, Paris, 1709 p. 643.
6. Ap. Eusèbe, H. E., IV, 23, 3; édit. Schwartz, p. 364, 14-16.
de saint Cyrille qui sont ici mentionnés. Ces écrits ont disparu, à
l'exception de quelques fragments
Il serait toutefois remarquable que saint Cyrille eût cité seulement
ici l'Aréopagite, alors qu'il avait à sa disposition, depuis longtemps
déjà, un dossier patristique, dont il aimait à se servir. De ce dossier,
tous les éléments n'étaient pas de très bon aSoi, puisqu'on y voyait
figurer des faux apollinaristes. Or, parmi ces faux, figuraient un
fragment de Félix, le très saint évêque de l'église de Rome, un
écrit xaTà (tspoç tcïgt!; attribué à saint Grégoire le thaumaturge, et
deux lettres adressées à un certain Denys 8. Saint Cyrille avait cité
le fragment de Félix dans l'Apologie pour les douze anal/iémattsmes*
il ne serait pas surprenant qu'il eût continué à utiliser les produc-
tions apollinaristes10.
De fait, lors de la conférence de Constantinople tenue entre
catholiques et sévériens en 53i, Hypatius d'Ephèse déclara que le&
livres de Cyrille contre Diodore et Théodore avaient été interpolés
et que l'ouvrage entier était suspect. La raison qu'il en donna fut
précisément la présence des citations apollinaristes
Nam et beati Iulii famosam illam epistulam manifeste Apollinaris
ostendimus fuisse scriptam ad Dionysium, illam autem quam Sancti
Gregorii mirabilium factoris dicitis testificationem suadete Severo.

7. O. Bardenhewer, Geschichte der altkirchlichen Literatur, t. V,


Fribourg, 1924, p. 54.
8. Sur la tradition manuscrite de ces lettres, cf. H. Lietzmann,
Apollinaris mon Laodicea und seine Schule, Tûbingue, 1904, p. 147-149.
La première lettre est complète; on en trouvera le texte dans
Lietzmann. op. czt., p. 256-2Ô2. De la seconde lettre, nous n'avons plus
qu'un fragment, édité dans Lietzmann, op. cit., p. 262.
Il est probable qu'à l'origine ces lettres, soi-disant écrites par
Jules de Rome, ne mentionnaient que le nom du destinataire. Les
copistes ont voulu préciser les uns ont qualifié Denys d'évêque de
Corinthe, les autres d'évêque d'Alexandrie. Ni les uns ni les autres,
n'ont pris garde à l'anachronisme qu'ils commettaient.
Cyrille d'Alexandrie. Apol. pro. capitibus; P. G., LXXVI,
9. xit
344 A. Cf. Concil. Ephes., Actio I; Mansi, Concil., IV, 1188 C
Eutychès, EPist.ad Leon. pap. P. L LIV, 716 A, cite encore la lettre
de Félix, et en même temps Jules, Athanase et Grégoire.
10. Saint Cyrille cite encore, la lettre à Prosdocius sous le nom de
Jules, dans VApol. pro xn capit., P. G., LXXVI, 341. Au témoignage
de Léonce de Byzance, Contra monophys. et nesto1., P. G., LXXXVI,
1828, il citait, sous le même nom le De unione dans un florilège perdu;
cf. H. Lietzmann, op. cit., p. 91 et 116.
confiteri, quia incorruptum carnis ipse decrevit, et tunc nobis
credendum est, quoniam et ea quae de una natura dixit,ipsius sunt11.

Selon les vraisemblances, le texte de Libératus doit être altéré,


et au lieu des mots Dionysii. episcopi, il faut lire luliï ad Dionysium
Areopagitam Corinthiorum episcopum. Déjà G. Voisin avait proposé
cette correction12, qui a été acceptée par H. Lietzmann13 elle
semble s'imposer. Le témoignage de Libératus ne nous permet donc
pas de croire que les écrits aréopagitiqu'es étaient en circulation
durant la première moitié du cinquième siècle 14.
Mais on voit que, si le premier témoin connu de ces écrits demeure
Sévère d'Antioche, il ne s'ensuit pas que Sévère lui-même en soit
l'auteur. La démonstration de M. Lebon reste sur ce point déci-
sive 15.
G. BARDY.

n. Collat. Constant., Mansi, Concil, VIII, 821.


12. G. Voisin, L'Apollinarisme, Louvain, 1901, p. 1 55.
13. H. Lietzmann, Apollinarisvan Laodicea,p.• 91-92- LeR. P. d'Alès,
qui a bien voulu lire cette note, suggère de lire le texte de Libératus
avec la correction Felicis papae romani ad Dionysium, etc. Cette
correction est certainement plus simple, puisque le nom de Félix est
fourni par les manuscrits et les éditions de Libératus. Seulement,
elle se heurte au fait que nous connaissons des lettres de Jules à
Denys – malgré l'anachronisme, tandis que nous ne connaissons pas
de lettre de Félix à Denys. Le correspondant de Félix, dans les pseu-
dépigraphes apollinaristes est Maxime d'Alexandrie. Cf. G. Bardy,
Paul de Samosate, 2e édit., Louvain, 1929, p. 139-143. Cette remarque
n'est d'ailleurs pas absolument décisive, car, dans la tradition syriaque
de ces écrits, le nom de Félix remplace parfois celui de Jules.
14. On peut noter ce que Tillemont, Mémoires, t. II, p. 56g, écrivait
à ce sujet, en prenant à la lettre la formule de Libératus « Nous
n'osons pas néanmoins assurer que ces écrits n'eussent pas déjà été
cités près de cent ans auparavant par saint Cyrille d'Alexandrie, dans
un ouvrage contre Diodore et Théodore. Les sévériens le soutinrent
dans la conférence de 532. Les catholiques au contraire le nièrent
positivement aux sévériens, mais en prétendant que l'ouvrage entier
contre Diodore et Théodore était supposé.n
15. Cette note était imprimée lorsque nous avons eu connaissance
du travail beaucoup plus complet de M. H. C. Puech sur le même
sujet. Cf. Libératus de Carthage et la date de V apparition des écrits
dionysiens. École pratique des Hautes Études, section des sciences
religieuses. Annuaire ig3o-ig3i.
Les conclusions de M. Puech sont les mêmes que les nôtres. -Il
nous semble pourtant que les arguments présentés ici gardent quelque
intérêt, à côté du travail de M. Puech.
BULLETIN DE THÉOLOGIE HISTORIQUE

I. Saint Augustin. II. Les Pères. III. Les Scolastiques.


IV. Acta Tridentina. V. Théologiens modernes. L'Eglise VI. Sa-
crements.
I. Saint Augustin
Miscellanea Agostiniana. Testi e Studi publicati a cura dell'Ordine
eremitano di S. Agostino nel XV centenario dalla morte del Santo Dot-
tore. Volume I. Sancti Augustini Sermones fiost Maurinos reperti.
Studio ac diligentia D. Germani Morim O. S. B. Roma, tipografia
poliglotta Vaticana, MDCCCCXXX. In-4, XII-847 pages.
Chanoine DESPINEY, Le chemin de la foi d'après saint Augustin. Vé-
zelay, 1930. In-t6, XII-528 pages. Prix ^francs.
Marie Comeau, docteur ès Lettres, ancienne élève de l'École pra
tique des Hautes-Études, Saint Augustin, exégète du quatrièzne évan-
gile. Paris, Beauchesne, ig3o.In-8, X-420 pages. (Études de théologie
historique).
R. P. Thonna-B*rthet, des Augustins de Malte, L'Évangile commenté
par saint Augustin. Paris, Lethielleux, io,3o. In-8. vi-295 pages.
Gaston LECORDIER, docteur en théologie, La Doctrine de l'Eucha-
ristie chez saint Augustin. Pari-s, Gabalda, 1930. In-8, XVI-142 pages.
Bernard ALVES PEREIRA, O. F. M.,docteur en théologie, La doctrine
du mariage selon saint Augustin. Paris, Beauchesne, ig3o. In-8, xii.
247 pages (Bibliothèque de théologie historique).
Publications augustiniennes du Centenaire.
Dr Theol. Bernhard NISTERS, Die Christologie des hl. Fulgentius von
Ruspe. Munster i. W.,Aschendorff, ig3o. In-8, 1 16 pages. Prix 5,8oR. M.
(Münsterische Beitrage zur Théologie, 16).
Dr Georg SCHREIBER, Joseph Mausbach (1861-1931), Sein Wirken fur
Kirche und Staat, Schlichte Gedâchtnisblatter. Münster i. W., Aschen-
dorff, 1931, 32 pages.

Le quinzième centenaire de saint Augustin nous promet une


ample moisson d'études augustiniennes; et comme le ciel a ses ca-
prices, on ne risque pas de se tromper en pronostiquant que la
récolte s'étendra sur plus d'un automne. Dès aujourd'hui, nous
avons la joie d'engranger les premières gerbes.
II convient de saluer d'abord le recueil des sermons de saint Au-
gustin publiés depuis les Mauristes insigne monument de la piété

dition bénédictine.
filiale vivante dans l'ordre des ermites de saint Augustin, et de l'éru-

L'édition mémorable des œuvres de saint Augustin, préparée par


les moines de la Congrégation de Saint-Maur, fut publiée à Paris, en
onze volumes in-folio, de 1679 à 1700. Depuis cette date, plus de
six cents nouveaux sermons ont vu le jour, attribués à saint Augus-
tin. Mais il y a sûrement, dans cet amas, beaucoup moins de grain
que de paille. Dom Germain Morin, qui a fait pendant un demi-
siècle la chasse aux inédits augustiniens, a cru devoir procéder à un
triage sévère en vue du magnifique in-40 qu'il publie sous ce titre
Sancti Auguslini sermoues fost Maurimos reperti. Tel recueil qui com-
prend plus de deux cents titres n'en présente, à son gré, qu'une
vingtaine de vraiment recevables. Voici le relevé exact de l'édition
nouvelle
23 sermons publiés par Michel Denys, à Vienne, 1792.
9 sermons publiés par Octave Praja Frangipane, à Rome, 1819.
y sermons publiés par A.-B. Caillau, à Paris, en i836 et 1842.
26 sermons publiés par Angelo Mai, à Rome, en i852.
1 sermon publié par François Liverani,Florence, en i863.
4 sermons publiés dans le Florilegium Casimnse, de 1873 à 1877.
5i sermons publiés par Dom Germain Morin, de 1890 à 1929.
ilsermons publiés par Dom André Wilmart, de 1912 à 1930.
En tout, i32 titres. Les athétèses prononcées fermement contre
tant de pièces, qui figurent dans la Patrologie de Migne et ailleurs.
seront quelquefois discutées. On peut être sûr qu'elles n'ont pas été
prononcées à la légère.
Quant aux pièces maintenues, toutes sans exception donnent une
impression de sécutité, avec le sentiment d'une pensée réellement
homogène. Les traits authentiquement augustiniens s'y retrouvent à
chaque page.
Notons, parmi les acquisitions les plus précieuses, de nombreuses
prédications pascales, surtout des sermons ad infantes, où Augustin
parle de l'abondance du cœur, sans prendre la peine de se renou-
veler beaucoup. De nombreux panégyriques des martyrs africains,
dont sept de saint Cyprien particulièrement remarquables le splen-
dide discours De ordïnatione episcopi, découvert par Dom G. Morin
parmi 34 sermons inédits que contenait un seul manuscrit de Wol-
fenbutte (p. 563 375), et qui est vraiment la perle de ce riche écrin,
deux autres sermons publiés par Dom Wilmart, l'un sur le mot de
l'apôtre saint Jacques Quicumque lotam legem servaient offendai
autem in una, factus est omnium reus;l'autre sur la parole du Seigneur
Ego siim via, veritas et vita (p. 673 et 694).
Ce volume fera époque dans l'histoire de l'augustinisme.
Le volume de M. le chanoine Despiney sur le chemin de la foi,
d'après saint Augustin, témoigne d'une familiarité avec la pensée du
saint Docteur, maintenue durant plus de vingt ans et constamment
orientée vers un but précis. C'est à l'œuvre apologétique de saint Au-
gustin que fauteur consacrait, il y a déjà longtemps, sa thèse de
doctorat en théologie, soutenue devant l'Institut catholique de
Paris. Depuis lors, iln'a pas dévié de cette voie. Les pages qu'il nous
présente aujourd'hui ramènent ses conclusions primitives, avec une
plus grande fermeté de dessein et une plus grande richesse de déve-
loppements. Une première partie retrace l'évolution personnelle
d'Augustin, qui aboutit à la profession de la foi catholique et à
l'héroïsme chrétien. Une seconde partie monnaye, au profit d'un
grand nombre d'âmes, cette expérience personnelle. Dans la première
partie, on pense bien que l'auteur s'attache principalement au texte
des Confessions. Sur la route, il fait bonne justice des théories super-
ficielles qui ont cru mettre Augustin en contradiction avec lui-même
et déceler dans les écrits de sa jeunesse, voisins des souvenirs de
Cassiciacum, une histoire plus véridique que celle des Confessions.
En réalité, l'histoire intime d'Augustin est allée se développant en
profondeur. A ses débuts, il paraît avoir mis une sorte de pudeur
à se raconter lui-même; devenu évêque, il trouve dans le jaillisse-
ment perpétuel de sa gratitude envers Dieu et dans son amour des
âmes un stimulant nouveau, qui ramène du fond de sa conscience
des souvenirs plus poignants et des exclamations longtemps conte-
nues. Les pages où M. Despiney rétablit l'harmonie des deux ver-
sions successives nous ont intéressé particulièrement. Il marque
d'ailleurs, dans la conversion d'Augustin, les étapes principales. Au
préalable, la connaissance de l'existence de Dieu, de l'immortalité
de l'âme, des sanctions de l'autre vie. Puis l'inquiétude religieuse,
providentiellement avivée par la lecture de YHortensius. L'attention
prépondérante donnée à l'autorité du genre humain. Lerôle essen-
tiel de l'autorité enseignante qui impose la foi et une règle de vie.
L'appel ultérieur à un critère non plus humain, mais divin, que four-
nissent les Écritures. L'adhésion ferme à l'Église catholique, en qui
brille le sceau de la divinité. L'effort de la raison docile pour appro-
fondir les vérités de foi. Ces étapes, on les retrouve dans la deuxième
partie, dont le traité De utilitate credendi a fourni la trame, sans pré-
judice de multiples emprunts aux divers écrits apologétiques d'Au-
gustin. Travail très solide, très mûr, où l'auteur ne craint pas de se
répéter, pour enfoncer, en modifiant la forme, les idées dont il est
plein. Œuvre de théologie pastorale, digne d'être offerte en hommage
au docteur d'Hippone.
Mademoiselle M. Comeau a emprunté aux Tractât us in loannem
les sujets de deux thèses doctorales, couronnées en Sorbonne par
une mention honorable. L'une a pour titre Saint Augustin exégète
die quatrième évangile; l'autre: La rhétorique de saint Augustin. La
première seule nous retiendra ici. °
L'auteur caractérise finement cette exégèse si étrangère au pro-
gramme scientifique d'une exégèse moderne, mais toujours jaillis-
sante et pleine d'âme. La part faite du sens littéral et du sens allégo-
rique, on nous introduit au traitement augustinien des figures de
l'Église, des paraboles, à l'analyse de lafoi, à l'exégèse despnncipaux
textes théologiques. La Trinité, le Christ, l'Église, la vie intérieure
du chrétien autant de sujets que les Tractatus touchent et parfois
renouvellent. Ce volume témoigne d'une science étendue et abonde
en vues ingénieuses sur un de ces livres qu'on n'épuise pas. Je n'ai
pas lu sans quelque surprise, à la dernière page, l'allusion à une
« seconde conversion » d'Augustin, qui aurait coincidé avec la com-
position des Tractatus. Que cette date réponde à un certain appro-
fondissement de sa vie intellectuelle, on peut le soutenir avec quelque
apparence de vérité, encore que l'ouverture de la controverse péla-
gienne nous le montre, quelques années plus tôt, déjà en possession
de ses idées les plus personnelles. Mais si l'on entend parler de sa
vie spirituelle, je ne vois plus; car dans le développement harmo-
nieux de cette vie, depuis le baptême, on ne perçoit aucun à-coup.
Peut-être changerais-je d'avis en relisant l'oeuvre entière da saint
Augustin dans l'ordre même où elle fut écrite mais tant de pré-
cision m'étonne, et je demeure tenté de soupçonner là quelque
grossissement.
Dans son volume sur l'Évangile commenté par saint Augustin,
le R. P. Thonna-Barthet a groupé des extraits en langue française,
glanés dans l'oeuvre entière du saint docteur, suivant l'ordre de l'his-
toire évangélique.
M. l'abbé G. Lecordier publie une synthèse de la Doctrine de
l'Eucharistie chez saint Augustin, présentée à la Faculté de Théologie
de Strasbourg pour le doctorat en théologie. Synthèse intelligente,
bien informée, d'une intention sûrement excellente, d'une actualité
que nous aimons à croire éphémère, car elle consacre le meilleur de
son effort à redresser les idées de R. Lawson. Tout le .monde sait
aujourd'hui qui est R. Lawson et quel Protée emprunta ce pseu-
donyme pour combattre la doctrine catholique de l'Eucharistie
représentée par saint Augustin. Il serait temps, croyons-nous, de
faire le silence sur une triste littérature, où nul chrétien n'ira
chercher l'édification et où peu de naïfs iront chercher la science.
Le livre du R. P. Bernard Alves Pereira sur La doctrine du mariage
selon saint Augustin existe depuis près de vingt ans. Il fut présenté à
l'Université de Fribourg (Suisse) comme thèse pour le doctorat en
théologie. Nous en eûmes dès lors communication, et son impres-
sion fut décidée. Mais les circonstances d'abord, puis la mort de
l'auteur ont arrêté l'exécution de ce projet. Heureusement, des mains
pieuses avaient recueilli le manuscrit et l'ont mis au jour en ce
quinzième centenaire de saint Augustin. Notre reconnaissance est
acquise au R. P. Léonard de Carvaiho e Castro, qui nous fait par-
tager l'héritage de son confrère.
L'œuvre de saint Augustin a été scrutée avec un soin minutieux
et l'on s'étonnera peut-être qu'elle renferme, dans un domaine res-
treint, tant de richesses. Outre les traités que leur titre même désigne
comme exposant la doctrine du mariage, De bono coniugali. De sancta
Virginitate De bono viduitatis De coniugiis adulterinis; De nuptiis et
concupiscentia, d'autres, moins spéciaux, font à cette doctrine une
large part; notamment De Genesi contra Mamchaeos; De sermone
Domini m monte De Genesi ad litteram De Civitate Dei. Quant à
ceux qui touchent le même sujet en passant, la liste en serait fort
longue.
Les conclusions de saint Augustin se résument en trois mots, par
lui souvent ramenés proles, fides, sacramentum tels sont les trois
biens du mariage. La procréation des enfants, dont la' fin provi-
dentielle est de préparer pour le ciel des élus; la foi conjugale, que
les époux doivent se garder l'un à l'autre, inviolablement; le sacre-
ment, qui, de par l'institution divine, représente l'union indissoluble
du Christ et de son Église. Cette trilogie, qui apparaît après
l'année 401 dans le De Genesi ad Ittteram, exprime une pensée déjà
mûre. L'auteur nous fait assister à son éclosion, et ce n'est pas son
moindre mérite d'avoir, par un constant égard à la chronologie,
retracé les progrès de la doctrine augustinienne. Il note, en finis-
sant, les points où ce progrès s'affirme particulièrement. Augustin
n'a pas compris d'emblée que la bénédiction divine sur le premier
couple humain Crescite et multiplicamini marque la fin la plus
essentielle du mariage; il avait rêvé d'abord d'une alliance surtout
mystique entre époux et n'est parvenu qu'avec le temps à cette con-
viction, que la génération sexuelle ne fut pas conditionnée par le
premier péché. Augustin n'a pas compris non plus d'emblée la par-
faite réciprocité de droits entre les époux l'obscurité de certains
textes du Nouveau Testament, la diversité d'avis entre les Pères,
enfin l'influence du droit romain l'inclinèrent quelque temps à faire
la condition de la femme plus rigoureuse que celle de l'homme, du
point de vue de l'indissolubilité du lien conjugal. Augustin n'est
pas arrivé à une solution entièrement nette sur la condition de la
nature avant le péché et le rôle de la concupiscence. Il n'est pas non
plus arrivé à une solution entièrement nette quant aux causes légi-
times de séparation entre les époux. Autant de jugements mûris et
nuancés.
Ce livre agite longuement une question diversement résolue par
les théologiens en donnant au mariage le nom de sacrement,
Augustin prend-il ce nom en toute rigueur technique, selon la défi-
nition classique du concile de Trente ? L'auteur s'arrête à une con-
clusion très prudente. Augustin n'a dit nulle part, en propres termes,
que le consentement des époux a par lui-même la vertu de produire
lagrâce sanctifiante, ce qui est la marque d'un sacrement propre-
ment dit. Mais les développements où il montre dans le mariage
chrétien une représentation du grand sacrement du Christ et de
l'Église insinuent assez qu'il est oeuvre sainte et cause de sainteté.
Çà et là quelques tours légèrement exotiques rappellent que l'au-
teur fut un Franciscain portugais. D'ailleurs, le P. Alves Pereira
possédait fort bien notre langue. Son étude honore le docteur d'Hip-
pone et enrichit la littérature théologique française.
A l'occasion du centenaire, des numéros intégralement augusti-
niens ont paru dans certaines Revues nommons le Gregorianum,
les Siudiën hollandaises, la Revue de Philosophie. D'autres Revues
ont répandu sur l'année entière une large contribution augustinienne:
ainsi la Nouvelle Revue tlzéologique. De vieilles controverses ont été
reprises, notamment la question du caractère anji-augustinien du
Commomtorium de Vincentde Lerins. Ce caractère, que nous n'avions
jamais vu très distinctement, nous apparaît aujourd'hui démontré
par des travaux décisifs, entre lesquels nous citerons: Dom M. Cap-
puys, Le premier représentant de l'augustbtisme médiéval, Prosper d'Aqui-
taine, dans Recherches de Théologie ancienne et médiévale, 1929, p.3oç-
337, et J. Madoz, S. J., Contra qitiên escribiô San Viceute de Lerins su
« Commonitario », dans Es.tua.ios Eclesiasticos, 1 ç3 1 p 5 -34 Le poin t cri
tique est, à nos yeux, l'attitude prise par Vincent à l'égard de la récente
lettre du pape Célestin. Le pape, vengeant la mémoire d'Augustin,
écrivait aux évêques de Gaule Desinat incessere novitas vêtus tatem
{PL., L, 529). Et Vincent reprend ces mêmes paroles {ib., 684), sans
nommer personne, mais dans un contexte qu'explique seule l'inten-
tion de les tourner contre Augustin. Il faut sans doute reconnaître
^ette perfidie.
Saint Fulgence de Ruspe, le grand augustinien du sixième siècle
commençant, devait être associé en cette année séculaire à la gloire
de son illustre modèle. En s'attachant à sa christologie, le Dr B.
Nisters a choisi sûrement le chapitre le plus intéressant de cette-
œuvre doctrinale.
Dans sa monographie, établie avec beaucoup de soin, je n'ai noté
qu'une lacune l'auteur n'a pas connu les deux thèses soutenues,
l'année précédente, sur Fulgence, par le R. P. Lapeyre. Une compa-
raison s'imposait. Elle tourne à la satisfaction du lecteur et à l'hon-
neur des deux maîtres qui, sans se connaître, ont résolu avec une
touchante unanimité les principaux problèmes d'histoire et de chro-
nologie. La solution donnée par les anciens témoignages reçoit quel-
quefois de la critique interne une confirmation appréciable. En étu-
diant de près son texte, M. Nisters a noté dans les écrits de la pre-
mière manière (Contra Arianos liber unus Ad Thrasamundum ZibrillI),
des traits qui les distinguent nettement des ouvrages postérieurs
prédominance d'expressions de couleur antiochienne, qui plus tard
disparaîtront tout à fait assumftio (ou acccftio) hominis;absence
d'allubions aux controverses christologiques actuellesnestorianisme-
et monoph} sisme. La dernière section, consacrée à la science du
Christ, présente un très spécial intérêt: là encore l'auteur note une-
évolution. A ses débuts, Fulgence paraît se rencontrer avec les.
Antiochiens pour faire la paît d'une certaine ignorance dans le
Christ; plus tard il y renonce complètement, pour s'attacher plus
étroitement à la thèse augustinienne. M. Nisters note chez Fulgence
l'alliance d'une pensée très traditionnelle, pénétrée d'Écriture sainte,
avec un don littéraire éminent que sert une langue précise enfin
un sens théologique très sûr, qui parut notamment dans la réponse
faite, au nom de l'épiscopat africain, à la consultation des moines
scythes.
Nous ne clorons pas ce chapitre sans saluer la mémoire d'un
il
éminent connaisseur de saint Augustin, disparu ya peu de jours.
Après une vie féconde pour l'Église, Mgr Joseph Mausbach mourait
le 3i janvier ia3i. Dans son œuvre littéraire très considérable, il
faut relever surtout les deux volumes sur l'Ethique de saint Au-
gustin parus à Fribourg-en-Breisgau en igog, réédités en 1929; et le
volume publié cette année même en collaboration avec Mgr Grab-
mann Aurelius Augustinus. Hommage de la Gdrresgesellschaft, à
l'occasion du quinzième centenaire. Les pages émues publiées par
le Dr Georg Schreiber au lendemain de cette mort témoignent du
grand vide qu'elle a creusé.

II. Les Pères


Misucii FELICIS Octavius. Recensuit Dr Josefus Martin, in Univer-
sitate Wirceburgensi Professor extraordinarius. Bonnae, P. Hans-
tein, 1930, in-8, 86 pages. Prix 3 R. M. (Florilegium Patristicum,
fasc. 8).
Chanoine L. BAYARD, Professeur à l'Université catholique de Lille,
Tertullien et saint Cyprien. Paris, Gabalda, 1930, in-12, 295 pages (Les
Moralistes chrétiens).
De Orosio et sancto Aitgustino Priscillianistarum adversariis Com-
mentatio historica et philologica. Specimen litterarium inaugurale
pro gradu doctoratus in Universitate Carolina Noviomagensi (submit-
tebat) J. A. Davids. Hagae Comitis, 1930, in-8, 3oi pages.
Hellénisme et Christianisme. Saint Grégoire de Nazianze et son
temps, par E. Fi.eury, docteur ès lettres, Professeur aux Facultés
catholiques de l'Ouest. Paris, Beauchesne, 1930, in-8, Xll-383 pages.
Nestorius (E. Amann). Eglise nestorienne (E. Tisserant). Articles
du Dictionnaire de Théologie catholique, 1930.
Dr theol. Klaudius Jussen, Die dogmatiseken Anschauungen des
Hesychius von Jérusalem. I Teil Theologische Erkenntnislehre und
Christologie. Münster i. W., Aschendorff, iç3i, in-8 vn-184 pages.
Prix 9,80 R. M. (Münsterische Beitrage zur Théologie, 17).
F. Nau, Quelques nouveaux textes grecs de Sévère d'Antioche, à l'oc-
casion d'une récente publication. Revue de l'Orient chrétien, 38 série,
t. VII (1929-1930), pages 3-3o.
Dr Karl HANSMANN, Ein neue1ttdeckter Kommentar sum fohannes
Evangelium. Untersuchungen und Text. Paderborn, Schoningh, 1930,
in-8, 322 pages. Prix 16 R. M. (Forschungen Ehrhard-Kirsch, 16, 4-5).
Les idées politico-religieuses d'un évêque du neuvième siècle. Jonas
d'Orléans et son « De institutions regia n. Étude et texte critique par
Jean REVIRON, docteur en théologie. Paris, Vrin, ig3o, in-8, 199 pages.
(Thèse de l'Institut catholique de Paris. Collection: L'Eglise et l'État
au Moyen âge, dir. H. X. Arquillière).

La question, toujours pendante, de la priorité entre Tertullien et


Minucius Felix est reprise par le Dr Josef Martin, de Wurz-
bourg, à l'aide d'un critère nouveau. Ce critère est la relation de
VApologeticum d'une part, de l'Octavius de l'autre, avec le Quod idola
dit non sint, couramment attribué à saint Cyprien. Tenant cette der-
nière attribution pour acquise, l'auteur observe en un certain nombre
de passages que le Quod idola est plus voisin de VApologeticum que
l'Octavius. Il en conclut que l'Octavius procède de l'Apologeticum à
travers le Quod idola; que conséquemment il est postérieur au Quod
idola; et donc Minucius Felix écrivit non seulement après Tertul-
lien, mais après saint Cyprien.
L'argumentation est intéressante) je n'oserais la dire décisive.
D'abord elle suppose acquis ce que tout le monde n'accordera pas
sans difficulté l'authenticité cyprianique du Quod idola. De plus,
je ne vois pas qu'elle supprime la nécessité d'un contact direct entre
V Apologeticum et VOctavitis. Choisissons
un exemple entre ceux qu'a
réunis M. Josef Martin.
Apolog., 26, i sq. Idol., 5. Octav., 25, 12.
Videtur igitur, ne R egna autem non Et tamen ante eos
illa regna dispenset. merito accidunt, sed dispensante diu regna
ne ille vices domina- sorte variantur. Cete- tenuerunt Asyrii Medi
tionum ipsis tempo- rum imperium ante Persae Graeci etiam
ribus in saeculo ordi- tenuerunt Syri et Per- et Aegyptii, cum Pon-
navit. regnaverunt sac et Graecos et Ae- tifices et Arvales et
et Babylonii antepon- gyptios regnasse co- Salios et Vestales et
tifices et Medi ante XV gnovimus.ita vicibus Augures, non habe-
viros et Aegyptii ante potestatum Romanis rent.
Salios et Asyrii ante quoque ut ceteris im-
Lupercos et Ama- perandi tempus obve-
zones ante virgines nit.
Vestales.

La comparaison de ces textes montre immédiatement, dans la


première et la troisième colonne, des traits communs, dont la ren-
contre ne peut être fortuite, et qui pourtant n'ont point passé de
l'une à l'autre colonne en traversant la deuxième colonne, car ils n'y
figurent pas. C'est d'abord ce dispensare. regna, très caractéris-
tique puis le déploiement d'érudition relatif aux sacerdoces du
paganisme romain. Donc on n'échappe pas, ce me semble, à la
nécessité d'un contact direct entre 1' Apologeticum et l'Octavius. Reste
à savoir qui, des deux auteurs, s'est inspiré de l'autre. M. Josef
Martin démontre rigoureusement, à mon sens, le fait d'un contact
direct entre le Quod idola et l'Octavius; mais les textes qu'il produit
s'expliquent aussi bien si le Quod idola procède de VOctavius, que
si VOctavius procède du Quod idola. Et qui empêche de supposer
que l'Octavius est à la base de tout le développement? J'avoue ne
pas le bien voir. Donc la possibilité que l'Octavias ait servi de base
à l'auteur de l' Apologeticum et qu'ensuite les deux écrits aient été
utilisés par le compilateur du Quod idola ne me semble pas exclue.
Le volume sur Tertullien et saint Cyprien, donné par M. le cha-
noine Bayard à la Bibliothèque des Moralistes chrétiens, est tel que
le promettaient la science de l'auteur et sa longue familiarité avec le
texte des deux Africains. Une introduction sobre, des extraits judi-
cieusement choisis, parfois reliés par un bref sommaire, et rangés
sous trois chefs I. La vie chrétienne et la vie païenne: II. Les devoirs
du chrétien III. Devoirs particuliers et certaines catégories de personnes;
une traduction fidèle et limpide; trois index: textes de Tertullien
et de saint Cyprien, index alphabétique, table analytique des cha-
pitres. Ensemble parfaitement conçu et achevé.
La secte priscillianiste, après avoir troublé durant deux siècles-
l'Église d'Espagne par un ascétisme intempérant et des dogmes
ruineux, disparaît de l'histoire au Concile de Braga (563), laissant
derrière elle un souvenir semblable à un mauvais rêve. Une docu-
mentation assez pauvre et fragmentaire ne permit, durant longtemps,
de dessiner qu'assez vaguement le caractère de l'hérésie et la
silhouette de l:hérésiarque. La découverte de onze traités priscillia-
nistes, conservés dans un manuscrit de Wurtzbourg et publiés en
1889 par Georges Schepss, ramena l'attention sur le mouvement
priscillianiste; mais les espérances qu'elle avait fait naître furent
suivies d'une réelle déception, telle était la bizarreiie et l'obscurité
de ces documents. Cependant d'autres découvertes vinrent grossii
le dossier du priscillianisme, et les travaux de valeur ne manquèrent
pas, parmi lesquels il faut rappeler les Antipriscilliana de Kuenstle
(Fribourg en Br., 1906). En 1909, dans une thèse de Sorbonne,
Ch. Babut reprenait toute la question priscillienne, et concluait à
une réhabilitation complète de Priscillien. Ce travail considérable
et méritoire, mais paradoxal et fragile, nous valut, par contrecoup,
les répliques très solides de M. Monceaux (1911) et de M. Puech
(1912). Le verdict de l'histoire objective paraît désormais fixé tout
en déplorant avec un saint Martin, avec ..n saint Ambroise, avec
un Sulpice Sévère, la sentence politique rendue à Trèves (385)
contre Priscillien et ses disciples, tout en flétrissant la mémoire de
l'usurpateur Maxime qui l'a dictée, on doit dire que l'Église catho-
lique ne pouvait reconnaître sa tradition authentique dans l'ensei-
gnement de la secte qui prétendait monopoliser l'ascétisme chrétien
et imposer la formule du dogme.
Au cours de ces dernières années, un seul fait réellement nouveau
s'est produit dans l'histoire du mouvement priscillien c'est l'inter-
vention de Dom G. Morin qui, s'attachant au premier des traités de
Wurtzbourg, y reconnut le plaidoyer présenté pour la secte au con-
cile de Bordeaux en -385 par l'évêque Instantius, lieutenant de Pris-
cillien. Par ailleurs, la marque de la même main dans les onze traités
est indéniable dès lors, c'est tout le bloc dont la propriété devait
être déniée à Priscillien pour être restituée à Instantius. La reven-
dication (1910) apparut généralement décisive; dès lors, la question
priscillienne se présente sous un nouveau jour.
Telle est encore la conclusion de M. J. A. Davids qui, dans une
thèse écrite en latin pour l'Université de Nimègue, d'un point de
vue volontairement restreint, mais bien choisi, a renouvelé toute
l'étude du mouvement. Un premier chapitre en expose l'histoire, un.
deuxième la doctrine un troisième s'attache au Commonitonum écrit
par Orose pour saint Augustin; un quatrième à la réponse qu'y fit
l'évêque d'Hippone.
La thèse de M. Davids me paraît un modèle d'enquête exhaustive
et judicieuse. L'auteur possède à fond la littérature du sujet, et
l'apprécie avec une entière équité. Sans vouloir aggraver les charges
qui pèsent sur la mémoire de Priscillien, il établit, par une discus-
sion très solide et très nuancée, le bien-fondé des griefs de gnosti-
cisme et de manichéisme, énoncés contre Priscillien par des con-
temporains tels que Philastre et Sulpice Sévère, repris par un juge
tel que saint Augustin, qui souligne encore la parenté du priscillia-
nisme avec le moins bon origénisme. La cause ne saurait être ins-
truite avec plus de modération et de prudence. L'auteur avoue s'être
d'abord senti incliner par le plaidoyer chaleureux de Babut, et puis
avoir cédé à la force des raisons contraires. S'il est excessif de voir
dans Priscillien un héritier de l'ancienne gnose, il n'est que juste de
prendre acte des accusations de gnosticisme et de manichéisme for-
mulées dès le quatrième et le cinquième siècle, et corroborées par
trop d'indices. La tradition garde tous ses droits.
Un seul détail m'a surpris dans la thèse de M. Davids. Parmi les
sectes hétérodoxes copieusement anathématisées par Instantius, qui
espérait ainsi se blanchir, figure la secte novatienne, à qui Instantius
reproche ses repetita baptismata. M. Davids (p. no) s'étonne de ce
reproche, qui ne lui semble pas répondre aux positions dogmatiques
des Novatiens. La chose est pourtant bien claire, et il n'avait pas
lieu de s'étonner. Dès ses origines, la secte novatienne affecta de
réitérer le baptême conféré par les catholiques, comme en témoigne
une abondante littérature depuis saint Cyprien; elle conserva cette
attitude au cours du quatrième siècle. Les Priscillianistes les en blâ-
maient violemment, et espéraient par là se justifier aux yeux des
catholiques en quoi ils se trompaient, car les catholiques leur
demandaient des explications nécessaires sur leur propre doctrine,
non des anathèmes contre autrui. Mais le grief articulé par Instan-
tius devant le Concile de Bordeaux n'offre rien d'énigmatique.
Le livre de M. E. Fleury sur Saint Grégoire de Naeianze et son temps
n'est pas un livre de théologie ni un livre d'édification. C'est un
livre de psychologie et d'histoire, très bien informé, agréablement
écrit. Plutôt dur à saint Grégoire, et assez souvent discutable. Au
demeurant, d'une lecture fort amusante.
Le quinzième centenaire du concile d'Éphèse coïncide avec l'ap-
parition, dans le Dictionnaire de Théologie catholique, de deux impor-
tants articles sur Nestonus et sur/' Église Nestorienne. Tous deux ren-
dront de précieux services. Mais le premier, dû à M. l'abbé E. Amann,
appelle, à notre avis, de sérieuses réserves, du double point de vue
de la théologie et de l'histoire. La générosité envers la personne de
Nestorius y passe quelquefois les bornes, aux dépens des égards
dus au magistère de l'Église. Le deuxième article a pour auteur
principal Mgr Tisserant, conservateur des manuscrits orientaux à la
Bibliothèque Vaticane. Nous sommes à l'aise pour louer sans arrière-
pensée l'œuvre personnelle de Mgr Tisserant.
Hésychius de Jérusalem, moine et exégète durant la première
moitié du cinquième siècle, n'a pas encore trouvé d'historien, peut-
être parce que la bonne volonté a reculé devant l'état d'une tradi-
tion littéraire fragmentaire et flottante. Largement débrouillée de
nos jours par le Dr (aujourd'hui cardinal) M. Faulhaber, par Mgr Gio-
vanni Mercati, par le slavisant V. Jagic, par l'arménisant méchita-
riste C. Tscherakian, par le P. A. Vaccari S. J. et l'abbé R. De-
vreesse, cette tradition littéraire appelle une synthèse. M. Kl. Jiissen
nous la promet, et les prémices qu'il nous donne aujourd'hui font
bien augurer de l'œuvre entière.
En deux chapitres d'introduction, l'auteur. s'oriente dans la bio-
graphie d'Hésychius et dans le triage des oeuvres authentiques.
Nous reproduirons sans commentaire les conclusions de sa con-
sciencieuse enquête, p. 46-47 ·
10 Œuvres authentiques. Commentaire sur le Lévitique, PG.,
XCIII, 787-1180; Commentaire sur Job, ed. Tscherakian, Venise,
ioi3; Gloses sur Isaie, ed. Faulhaber, Freiburg i. B., igoo; Gloses sur
les petits Prophètes; Gloses sur les Psaumes, PG., XXVII, 649-1344;
Commentaire sur les Psaumes, PG., XCIII, 1179-1340 et LV, 711-
784 Commentaire des cantiques de l'A. T., ed. Jagic, Vienne, 1^7;
Fragments sur Daniel et sur S. Jacques, PC, XCIII Homélies
mariales, PG., XCIII, 1453-1478; Fragment historique sur Théodore
de Mopsueste, PG., XCII, 948 B et LXXXVI, io3i D.
2° Œuvres controversées. -Commentaire anonyme sur les Psaumes,
ed. Jagic, Vienne, 1917; 2uvay<»yji dbcopitôv xoù Wasuiv. PG., XCIII,
1391-1448.
3° Œuvres apocryphes. Chapitres sur les petits prophètes et
Isaïe, PG., XCIII, 1345-1386; Ilepi virtyewç xai àprc^ç, PG., XCIII,
1479- 1544; Martyre de S. Longin, PG., XCIII, 1545-r56o; Éloge
de S. Procope, Perse; Homélie de Sévère d'Antioche, PG., XCIII,
1452 D; Fragment dû à Hesychius de Milet, PC, XCIII, 1449 AB.
La première partie de l'ouvrage (p. 48-82) met en lumière les carac-
tères généraux de l'œuvre théologique d'Hésychius. Par le caractère
allégorique de son exégèse, il se range nettement à la suite des
Alexandrins et s'oppose aux Antiochiens. Telle chaîne parvenue
jusqu'à nous présente Hésychius et Théodoret comme les deux.
types bien tranchés de deux exégèses rivales et ce rapprochement,
à lui seul, montre en quelle estime on tenait Hésychius. Notons
toutefois que, par son indifférence complète à l'égard de la tradition
philosophique, il s'écarte de la voie ouverte par Clément et Origène.
La deuxième partie (p. 83-184), beaucoup plus considérable, situe
Hésychius dans les controverses christologiques de son temps. Ici
encore, il apparaît disciple des Alexandrins, et l'on peut tenir pour
certain que, lors du conflit éphésien, il n'inclina nullement au sens
de Nestorius. Très ferme sur la distinction des natures, il marque
avec plus d'énergie encore l'unité de la personne du Christ, et ne
montre pas de goût pour les expressions plus ou moins ambiguës
dont le nestorianisme put se faire une arme, telles que xuputxà; avOpwrcot
et autres semblables. Les lignes suivantes du Commentaire sur le

765

t)V(i>sÉ
T0 IvSûsaoOai

TE
aipl iifitr^ai
StÔTrtp xoci
TO
œvéXaëe SoûXau fj.opar|v, xXXà toioutov il
Ps. XCII marquent bien l'orientation de cette christologie, PC, LV,
ireptïwcaaOoci àvaY^a/ax; irpooifaixE, 3t,)>5)v 5jç où [aovov
7C£?t--
éauT&v àppiQT<o \6y(p TzgpiàÇoiaç,
xort TzspiétjZiysB t^v àvÛpiDTtôrïiTa, wote
iv sïvai tôv Aôyov xoù aâpxa,
XéfETat. Hésychius est à compter parmi les
OU ri
S, TzoutlaTiv
v

témoins du ©eoTÔxoç, voir les homélies manales, PG., XCIII, 14S.3-


1468.
Poursuivant, avec le soin que l'on sait, la publication des Homiliae
cathédrales de Sévère d'Antioche d'après la version syriaque, M. l'abbé

78 à 83.
M. Brière vient de donner à la Patrologie Orientale les Homélies

Cette publication a été pour M. l'abbé F. Nau l'occasion de


recherches, patientes à travers les mss. grecs de la Bibliothèque
Nationale. Ces recherches nous valent la mise au jour d'assez nom-
breux fragments qui accroissent, dans une proportion très notable,
l'héritage grec de Sévère. Plusieurs de ces fragments demeuraient
enfouis dans les chaînes; d'autres avaient vu le jour sous divers
noms, notamment sous ceux de Syméon Métaphraste et de saint
Cyrille d'Alexandrie. Les acquisitions les plus notables concernent
l'homélie 89, sur « l'homme qui allait de Jérusalem à Jéricho et qui
est tombé entre les mains des voleurs »; et l'homélie 94: « A ceux
qui furent perplexes quand on lut le chapitre de l'évangile de saint
Matthieu sur la généalogie et la venue dans la chair de Notre Sei-
gneur, Dieu et Sauveur, Jésus-Christ. » On peut désormais, grâce
à M. Nau, lire dans le grec original à peu près la moitié de ces deux
homélies.
Un manuscrit grec du dixième siècle, acheté en 1837 par lord Cur-
zon au monastère Caracalla de l'Athos, légué en 1917 au British
Museum où il figure sous la cote Add. Ms. 39605, a servi de base à
une publication faite en 1930 par le Dr Karl Hansmann à Pader-
born. A la première page du manuscrit, un lecteur du quinzième ou
du seizième siècle avait mis cette note rpr^opîou NÚ!rOT¡ç aayop.sv~
Qtoyvuxsia. L'éditeur du vingtième siècle intitule sa publication Un
commentaire récemment découvert de l'Évangile joannique. Disons tout
de suite que ni l'un ni l'autre de ces titres ne nous renseigne exac-
tement. L'attribution à saint Grégoire de Nysse doit être immédia-
tement écartée pour s'en convaincre, il suffit de parcourir l'Index
nominum, où figurent divers hérétiques postérieurs au quatrième
siècle Nestoriens, Agnoïtes, Monothélites, Iconomaques. Il faut
d'emblée descendre jusqu'au huitième siècle. Pour ce qui concerne
le prétendu Commentaire sur saint Jean, c'est une manière de parler.
En réalité, nous avons là le texte, plus ou moins mutilé, de neuf
homélies, sur des textes disséminés dans le quatrième évangile et
ailleurs. Hom. I, sur Io., I, 1-9; Hom. II, sur Io., I, ii-i3; Hom. III,
sur Ia.1, 14; Hom. IV, sur/c, III, 28-3o; Hom. V, sur Io., VIII,
3i-36; Hom. VI, sur Io., XIV, 7-11; Hom. VII, sur Io., XV, 18;
(l'hom. VIII manque); Hom. IX, sur Mt., XI, 27; Hom. X, sur
Mt., XIX, 12. On n'a donc pas là un commentaire suivi, ni du seul
saint Jean. Quant au travail de l'éditeur M. Hansmann, il est admi-
rable, de soin et de correction. Une introduction de quatre-vingts
pages satisfait, dans la mesure possible, la curiosité du lecteur.
L'anonymat du pseudo-Grégoire de Nysse n'est pas levé. Mais les
allusions historiques répandues dans les Homélies V et VII visent
une situation très particulière et suggèrent une date précise. L'Église
byzantine est livrée à des évêques courtisans, indulgents aux scan-
dales impériaux et traîtres à la morale chrétienne. La correspon-
dance de saint Théodore Studite, sous l'empereur Nicéphore et le
patriarche du même nom, offre des coïncidences remarquables avec
les homélies du pseudo-Grégoire. On peut les dater des années
809-811. Cette publication honore grandement les presses de Scho-
ningh.
Notable représentant de la renaissance carolingienne, évêque
dévoué à l'empereur Louis le pieux, Jonas d'Orléans, durant un
épiscopat de presque vingt-cinq ans (818-843), exerça une influence
pacifiante et édifiante, dont témoigne notamment son traité De insti-
tutions regia. Les conseils que Jonas donne à Pépin roi d'Aquitaine,
pour le ramener au respect envers son père et empereur et au soin de
son propre salut, n'ont rien de très original, mais sont hautement
représentatifs d'une société où les doctrines théocratiques du moyen
âge commençaient de s'élaborer. A ce titre il mérite de retenir l'atten-
tion. Après le De via regia dûàSmaragde (dernières années de Char-
lemagne), après le De ardine palatii dû à Adalhard (vers 83o), proba-
blement avant le De tomfaratione regiminis ecclesiastici et politici dû à
-Agobard (833), il marque un stade non négligeable. M. l'abbé Revi-
ron date l'opuscule de l'année 83i. Il a donné tous ses soins à une
édition critique, incomparablement plus commode que celle insérée
au tome CVI de la Patrologie latine; il l'a munie d'une introduction
qui éclaire toute la vie et l'oeuvre de Jonas. Cette thèse doctorale,
présentée à la Faculté de théologie de l'Institut catholique de Paris,
ne mérite que des éloges.
III. Les Scolastiques
Doctoris irrefragabilis ALEXANDRI DE HALES Ordinis Minorum
Summa Theologica. Studio et cura PP. Collegii S. Bonaventurae ad
fidem codicum edita. Tome III. Secunda pars Secundi Libri. Ad
Claras Aquas, Floreotiae, 1930, in-fol., LX-8'io pages.
Amato MASNOVO, Da Gugltelmo d'Auvergne a s an Tomaso d'Aquino.
Volume I. Guglielmo d'Auvergne e l'ascesa verso Dio. Milano,« Vita
Pensiero ig3o, in-8, vm-283 pages. (fubblicazioni délia Università
e »,
del Sacro Cuore, 16).
Saint THOMAS d'Aquin, La Somme Théologique. Édition de la
Revue des Jeunes. (RR. PP. R. Malard, J. Webert, R. Bernard,
A. B. Boulanger, M. Misserey).
Dr Martin GRABMANN, O. Professor an der Universitât, München,
Die Werhe des hl. Thomas von Aquin. Eine literaThistorische Unter-
suchung und Einfuhrung, 2to vollig neugearbeitete und vermehrte
Auflage. Münster i. W., Aschendorff, 1931, 8°, XVI-372 pages. Prix
19,40 R. M. (Beitrâge, 22,1.2).
St
The desire of God inthe Philoso~hyof Tlaotnas Aquinas, by
James'E. O' MAHONY, O. S. F. C., M. A., Ph. D., agrégé en philoso-
phie à l'Université catholique de Louvain. Cork University Press,
1929, in-S, XXVI-2Ô3 pages.
AEGIDII Romani Theoremata de esse et essentia. Texte précédé d'une
introduction historique et critique, par Edgar Hocedez, S. J. Lou-
vain, 1930, Xiv-(iz7)-i89 pages. (Muséum Lessianum, section philoso-
phique, 12).
Der Liber firoftugnatorius des Thomas Anglicus und die Lehrutt-
terschiede zwischen Thomas von Aquin und Duns Scolus. 11. Teil Die
trinitarischen Lehrdiffereazen. Von Dr Michael SCHMAUS, Professor
an der deutschen Universitât in Prag. Munster i. W., Aschendorff, 1930,
XXVIII-666-334 pages et 3 planches. Prix: 45, 5o R. M. (Beitrage zur
Geschichte der Philosophie und Theologie des Mittelalters, 29).
Raymond M. Martin, O. P., maître en théologie, la Controverse
sur le Péché originel au début du quatorzième siècle. Textes inédits.
Louvain, 1930, in-8, xvi-428 pages. (Spicilegium Sacrum Lova-
niense, 10).
Dr Josef Santeler, S. J., Der Kausale Gàttesbeweis bei Herveus
Natalis, nach dem ungedruckten Traktat de cognitione primi prin-
cipii. Innsbruck, Rauch, 1930, in-8, iv-92 pages.
Mélanges Mandonnet. Études d'histoire littéraire et doctrinale du
moyen âge. Paris, Vrin, 1930, 2 vol. in-8, 5i2 et 499 pages. Prix de
chaque volume j$ francs. (Bibliothèque thomiste, i3 et 14).
Florilegium Patristicum tam veteris quam medii aevi auctores com-
plectens. Ediderunt Bernhardus GEYËR et Johannes ZELLINGER.
Bonnae, sumptibus Petri Hanstein.
O-puscula et Textus historiam Ecclesiae eiusque vitam atque doc-
trinam illustrantia. Series scholastica edita curantibus M. GRABMANN
et Fr. PELSTER, S. I. Fasc. 8 Durandi DE S. Porciano. Tractatus de
habilibus q. 4. Ad fidem codicum mss. edd. Jos. KOCH. Monas-
terii i. W., Aschendorf, 1930, in-12, 80 pages. Prix t,5o R. M.
Fasc. 10 Quaestio de Universali secundum viam et doctrinam Gui-
lelmi de Ockham. Ed. M. Grabmann. 1930, 40 pages. Prix o.çS.
Alfonsus Vargas Toletanus und seine theologische Lehre. Von
Dr Theol. Josef KURZINGER. Munster i. W., Aschendorff, 1930, xvi-
23o pages. Prix: to,85 R. M. (Beitrage zur Geschichte der Phil. u.
Theol. des M. A., 22,5.6).
J. Bittremieux. Divus Thomas Efhemerides Theologicae Lova-
nienses.
Mgr CARAME. Traducteur de saint Thomas en arabe.

Le tome III de édition d'Alexandre de Halès, publiée à Qua-


1

racchi, renferme la Secunda Pars Secundi Libri, et nous conduit


jusqu'au milieu de la Somme Théologique. Il est dédié à saint
Augustin, docteur préféré d'Alexandre, en son quinzième cente-
naire.
Les tomes précédents ont reçu de la presse beaucoup d'éloges,
tempérés par quelques desiderata. A ces desiderata, vraiment peu
réfléchis, la première page du tome III apporte une réponse très
pertinente. Et l'effort magnifique des vaillants éditeurs se soutient
sans fléchissement.
C'est une bonne fortune rare d'opérer sur un si grand nombre de
manuscrits presque contemporains de l'original. Pour le présent
tome, les éditeurs ont pris comme base huit de ces manuscrits, tous
du treizième siècle, témoins de la tradition parisienne ou dérivés
immédiatement de cette tradition. Outre ces huit manuscrits, qui
se répartissent en deux familles, on nous en décrit six autres, qui
ont été lus intégralement; et encore vingt-sept autres, plus ou moins
constamment collationnés. Les tâches secondaires qui s'impo-
saient n'ont pas été négligées. Signalons en particulier le répertoire
des références fausses, aux œuvres des Pères et des Scolastiques,
rencontrées dans la tradition manuscrite et redressées au prix de
quelles recherches patientes! Il remplit douze colonnes (p. xxx-
xxx vi).
Sur l'objet de ce tome III, les dernières pages des Prolégomènes
fournissent une orientation sommaire.
Alexandre y traite d'abord de la morale fondamentale. L'inclina-
tion de la nature humaine vers Dieu est manifestée par l'attrait de
la béatitude, qui est l'empreinte du Créateur. De ce principe tout
augustinien, le docteur irréfragable tire la loi de notre ascension
vers Dieu. De cette ascension, le libre arbitre est la condition essen-
tielle. Par le péché mortel, l'homme se laisse détourner de sa fin;
par le péché véniel, il se laisse, non pas détourner, mais plus ou
moins distraire.
Dans la question du mal, Alexandre s'attache encore à la trace
d'Augustin, et combine la pensée d'Augustin avec celle de ses
grands disciples Anselme et Richard de Saint-Victor. En théologien,
il tire tout de l'idée du Bien identique à l'Être, et conçoit le mal
comme une pure privation. Dieu est source universelle du bien
le mal naît d'une défaillance du libre arbitre créé, à laquelle Dieu
pourrait s'opposer, mais que, pour. des fins providentielles, il pré-
fère permettre.
Enfin on appelle notre attention sur la question des Juifs, si
actuelle au moyen âge. Alexandre la traite (n. 740-748) en des pages
remarquables par la justice et l'humanité.
Guillaume d'Auvergne, maître de l'Université de Paris, fut
appelé en 1228 au gouvernement de cette Église, qu'il exerça jusqu'à
sa mort, arrivée en 1249. Les débuts de son épiscopat furent mar-
qués par une crise universitaire, qui provoqua l'exode de nombreux
écoliers et maîtres vers Toulouse, Angers, et d'autres villes. L'atti-
tude intransigeante prise en cette circonstance par Guillaume
d'Auvergne, de concert avec la reine régente Blanche de Castille,
ne contribua pas précisément à résoudre la crise et valut à l'évêque
un avertissement sévère du pape Grégoire IX. D'ailleurs, à cette
date, Guillaume avait eu l'heureuse inspiration de donner à l'Uni-
versité son premier maître dominicain. Avant sa mort, il vit arriver
à Paris Thomas d'Aquin, étudiant.
Par son œuvre personnelle, il fait très honorable figure dans la
galerie des docteurs médiévaux. M. A. Masnovo, professeur à l'Uni-
versité catholique de Milan, a marqué les traits personnels du
maître dans une étude que nous prenons grand plaisir à signaler. A
la date où Guillaume d'Auvergne quittait l'enseignement pour
monter sur le siège épiscopal de Paris, l'aristotélisme, importé
d'Espagne, essayait de pénétrer dans l'Université, mais se heurtait
à de fortes barrières. Ces barrières allaient être levées, avec mesure,
par l'acte pontifical de I23i, qui restreignait le pouvoir de l'évêque,
ouvrait au Stagirite les portes de la Faculté des arts, mais réservait
expressément l'enseignement de la théologie. Dans l'École du
treizième siècle, l'augustinisme représentait la tradition, l'aristoté-
lisme représentait la nouveauté. Les premiers maîtres dominicains,
tel Roland de Crémone, ne lui étaient pas favorables. Guillaume
d'Auvergne lui aussi, dans son enseignement, s'était tenu sur la
réserve; et il continua de s'y tenir, dans le gouvernement de son
Église.
M. Masnovo rend très vivante, à nos yeux, cette époque dont
l'œuvre doctrinale de Guillaume d'Auvergne permet une vue cava-
lière. Il nous montre le docteur parisien étranger d'une part à
l'intempérance ontologique d'un saint Anselme et au réalisme
exagéré d'un Guillaume de Champeaux; étranger d'autre part à
l'innéisme conceptuel qui a laissé des traces dans l'œuvre d'un
Alexandre de Halès, et à l'éclectisme de son homonyme Guillaume
d'Auxerre. Il nous le montre d'ailleurs plein d'estime pour l'aristo-
télisme soit pour l'aristotélisme latin d'un Boèce, soit pour l'aris-
totélisme juif ou arabe d'un Maimonide ou d'un Avicenne mais
faisant passer ces données suspectes au crible de sa raison, et
n'empruntant rien qu'à bon escient. Épris de spéculation à l'égal de
saint Anselme, il se tient en garde contre tous les mirages. Au point
de départ de sa doctrine sur Dieu, il place la notion de l'Être par
essence, seul nécessaire, postulé par tous les êtres contingents et
il inaugure dans l'École la distinction réelle d'essence et d'existence
en l'être créé, destinée à un si grand avenir. Cependant il laisse en
quarantaine telle thèse aristotélicienne, comme l'unité de forme
substantielle dans les composés que nous offre la nature pour
forcer les portes de l'École, cette idée hardie attendra l'initiative
géniale du jeune Thomas d'Aquin. Guillaume d'Auvergne n'est
qu'un précurseur; mais dans cette génération féconde en grands
hommes, on serait en peine d'en nommer un plus grand.
Le livre de M. Masnovo appelle quelquefois la discussion; mais
il suscite d'abord la réflexion et lui offre un aliment savoureux.
L'édition nouvelle de la Somme 'Ihêologique, publiée par une
équipe de théologiens dominicains, progresse avec une régularité
dont il faut grandement se réjouir.
Le R. P. R. Mulard, O. P., présente en termes lumineux le com-
mentaire classique des questions de saint Thomas sur la grâce,
la IIac q. 109-114, selon l'école dominicaine. Au cours de cette
exposition, il a cru opportun de me mettre en cause, p. 3o6. Par là
il me fait un devoir de déclarer que je crois, autant qu'homme du
monde, à la vérité de ces paroles « Saint Thomas juge. que l'idée
d'une prédétermination divine n'est à écarter qu'au cas où on regar-
derait cette prédétermination comme nécessitante. » D'ailleurs,
vraisemblablement, personne au monde n'en doute. Aussi ne voit-
on pas bien la portée d'une assertion aussi évidente. Il y aurait
plus d'avantage à noter que, en fait, saint Thomas s'abstient toujours
d'associer à l'idée d'une motion divine librement consentie idée
qui circule à travers toute son oeuvre le nom de prédétermina-
tion qu'il écarte ce terme de l'ordre physique, et le réserve pour
l'ordre idéal. Ce point de fait est facile à vérifier je l'ai vérifié
ailleurs. Il s'impose aux maîtres dominicains eux-mêmes, quand ils
échappent à l'empire de toute préoccupation d'école, pour se laisser
faire simplement, par le texte du saint docteur. C'est que l'idée de
détermination est formellement exclusive de toute indétermination
et de tout flottement possible. Et de là suit que, pour lancer, au
seizième siècle, l'idée, réellement inédite, d'une prédétermination
physique non nécessitante, il a fallu pratiquer une brèche dans
l'authentique tradition thomiste.
Le point de lexicographie auquel nous venons de faire allusion
se retrouve partout; ainsi dans les développements qui rapprochenr
et opposent détermination et motion. Un exemple entre mille.
I" q. 62 a. -9, il s'agit de la motion divine qui porte les prédestinés
au degré de béatitude marqué par Dieu. In uno quoqut moin
motoris inteutio fertitr in aliqind determinatum, ad quod mobile ferdu-
cere intendit. Le degré de béatitude visé par Dieu est affaire de
détermination idéale; la trajectoire de l'âme est affaire de motion
efficace, et l'on sait de reste que la motion efficace n'est pas, de soi,
nécessitante. Mais on se gardera de faire enjamber la détermination
sur la motion. Les raisons métaphysiques de l'une et de l'autre sont
distinctes, comme les points d'application. Ne rouvrons pas un
débat épuisé.
On doit au R. P. J. Wébert, dans la même collection, le traité de
la Pensée humaine (Ia q. 84-89) au R. P. B. Bernard le traité du
Péché (la IIM q. 71-78).
Le traité des Sacrements est amorcé heureusement par le R. P.
A. B. Boulanger, qui nous donne Baptême et Conftrmation; par le
R. P. L. Misserey, qui nous donne Mariage. Ces volumes, d'une
précision lumineuse, donnent une impression extrêmement bienfai-
sante solidité, honnêteté, sobriété.
La merveilleuse activité de Mgr M. Grabmann nous vaut, sur les
œuvres de saint Thomas d'Aquin, une synthèse au courant des
dernières recherches critiques. Reprenant un mémoire substantiel
par lui publié en 1920, l'éminent maître se complète et, au besoin,
se corrige avec une candeur scientifique très persuasive. L'édition
nouvelle s'est accrue de cent pages.
Dans le chapitre d'introduction, nous relevons un hommage à
Capreolus. Princeps Thomistarum, ancêtre toujours bon à écouter,
car son avis a du poids non seulement quant à l'exégèse thomiste,
mais dans les questions d'attribution littéraire.
Le chapitre H (p. 53-n5) passe en revue les plus anciens cata-
logues des œuvres de saint Thomas, et d'abord le catalogue dressé
par Barthélemy de Capoue lors du procès de canonisation et assez
communément désigné de nos jours comme « catalogue officiel ».
On sait l'importance prépondérante attachée à ce catalogue par le
R. P. Mandonnet, Des écrits authentiques de saint Thomas d'Aquin
(Fribourg, 1910). Mgr Grabmann a formulé à cet égard des réserves;
il les renouvelle à l'occasion du mémoire pénétrant et précis publié
par le R. P. S\nave dans les Archives d'histoire doctrinale et littéraire
dit moyen âge (1928, p. 25-104). Mgr Grabmann ne demande qu'à
faire Sienne la conclusion de ce dernier mémoire « Le catalogue
officiel primitif constitue une preuve de premier ordre en faveur de
l'authenticité des écrits qu'il mentionne. Mais ce serait à nos yeux
se leurrer que de lui donner une valeur absolue cette valeur, hors
de pair, n'est ni exhaustive, ni exclusive. » Néanmoins, il hésite à
voir dans ce document hors pair la conclusion pure et simple d'une
enquête dominicaine faite vers l'année 1279 sur les exemplaires
parisiens.
Trois autres catalogues remontant au quatorzième siècle, deux de
Prague, l'autre du Vatican, sont l'objet d'un examen attentif.
Le chapitre m (p. 116-240) étudie minutieusement la tradition
manuscrite des opuscules de saint Thomas durant les treizième et
quatorzième siècles.
Le chapitre IV (p. 241-361) dresse le catalogue des œuvres authen-
tiques du Docteur Angélique commentaires bibliques, commen-
taires aristotéliciens, grands ouvrages systématiques, opuscules,
sermons, divers. Un appendice de quinze pages énumère les apo-
cryphes.
Dans ce dernier chapitre, où l'auteur évite de majorer les certi-
tudes acquises et multiplie les appels à des recherches ultérieures,
nous relèverons deux détails. On rencontre parmi les Quaestiones
disfutaiae, p. 276-281, la célèbre Quaestio de unione Verbi incarnati,
dont l'authenticité, souvent révoquée en doute, semble avoir été
définitivement établie par le R. P. Pelster. En prenant acte de cette
certitude nouvelle, Mgr Grabmann se garde bien d'accueillir une
conjecture qui n'en est à aucun degré solidaire, et que le critère
interne suffisait à déconseiller c'est qu'on aurait, dans cette ques-
tion, le dernier mot de saint Thomas sur un point très débattu,
dernier mot postérieur même à la IIIa de la Somme. D'après l'en-
quête paléographique de Mgr Grabmann, on peut fixer avec une
grande précision le lieu d'origine et le temps de cette question
Viterbe, 1268. L'Office du Saint Sacrement est signalé p. 3i7-32i,
et son attribution à saint Thomas ne fait aucun doute. Mais l'hymne
si pieuse Adoro te, qui n'appartient pas à cet Office, mérite une
étude à part. Tout récemment, Dom Wilmart s\ appliquait avec une
science admirable et, sans vouloir conclure, laissait voir que l'au-
thenticité lui paraissait douteuse. Mgr Grabmann hésite aussi, mais
demeure attaché à la tradition manuscrite qui, dès le quatorzième
siècle, revendique l'Adoro te pour saint Thomas.
Très distingué, l'Essai sur Le désir de Dieu dans la philosophie de
saint Thomas d'Aquin, présenté à l'Université de Louvain comme
thèse d'agrégation par le R. P. J. E. O'Mahony, O. S. F. C. Le
sujet n'est pas neuf, mais les efforts de l'exégèse depuis plus de
quatre siècles ne l'ont pas tant éclaircil que compliqué. L'effort du
R. P. O'Mahony marque un pas décisif vers la lumière.
On sait qu'en diverses parties de ses ouvrages, très particuliè-
rement au IIIe livre ConUa Gentes, saint Thomas revendique pour
l'âme humaine un désir naturel de la vision béatifique. On sait aussi
le scandale éprouvé par de nombreux lecteurs devant une affirmation
qui paraissait méconnaître la disproportion essentielle de la nature
et de la surnature. On sait enfin combien de penseurs s'efforcèrent
d'atténuer le scandale, en biaisant plus ou moins avec les énoncés
de saint Thomas. L'auteur ne renouvelle point ces tentatives. Il
accepte les énoncés de saint Thomas selon leur pleine et claire
teneur, et il observe que d'autres énoncés paraissent les contredire
très directement. De cette apparence, il se gardera bien de conclure
à une contradiction interne dans la pensée du saint docteur; mais il
conclut à l'existence d'un problème très délicat, dont la solution
exige une lecture pénétrante des textes. A cette lecture, il a donné
tous ses soins.
Si l'on a souvent pris ombrage du désir naturel de la vision béati-
fique, c'est qu'on imaginait une sorte de continuité entre le désir de
la nature et les actes par lequel il peut être donné à l'homme de
tendre vers ce but surnaturel. La thèse du P. O'Mahony dissipe la
chimère de cette continuité. Elle montre d'ailleurs, dans l'aspiration
profonde de la nature, l'indice non équivoque d'un dessein provi-
dentiel, et le gage d'une intervention divine qui opérera le raccord.

1. Parmi ceux qui ont contribué à l'éclaircir, nous nous plaisons à


rappeler le P. Guy de Broglie, Recherches, années 1924-1925 Revue de
Philosophie, 1924;Archives de Philosophie, 1925, et aussi le P. M. D.
Roland-Gosselin, Béatitude et Désir naturel, dans Revue des Sciences
philosophiques et théologiques, 1929, p. 193-222.
Entre l'aspiration vers Dieu fin surnaturelle, et l'effort de la
nature, l'antinomie est manifeste on l'a maintes fois soulignée
dans le texte de saint Thomas, et pour la résoudre on s'est avisé de
sacrifier l'un des deux termes, d'atténuer lesexpressions du Docteur
angélique, pour les accorder dans une conception hybride, qui ne
sacrifierait ni la nature à la grâce ni la grâce à la nature. Telle n'est
pas la solution de l'auteur il estime que les deux lignes de pensée
thomiste, essentiellement distinctes, doivent être maintenues inté-
gralement l'une et l'autre, au sens le plus rigoureux et le plus formel.
L'accord est à ce prix; la rigueur même dissipe un, scandale qui
naîtrait de la confusion des idées.
11 nous adresse particulièrement à la Ia q. 62, intitulée De perfec-
tione angelontm in esse gratiae et gloriae, et nous fait observer la
distinction parfaitement nette de deux fins proposées à la nature
raisonnable; fins dûment hiérarchisées. Fin prochaine, propor-
tionnée à Teffort de la nature; et fin suprême, répondant à l'intention
de Dieu, auteur de la nature. L'effort présent de la nature raison-
nable tend immédiatement vers des biens finis; mais il ne saurait
aboutir à la pleine satisfaction de la nature raisonnable, incapable
de se reposer en rien de fini. Cet effort, plus ou moins dispersé,
plus ou moins hésitant, traduit un élan plus proiond, qui est l'élan
de la nature vers le seul Bien capable de procurer son repos vers
Dieu même, centre de gravité de toute la création, et d'abord de
toutes les créatures raisonnables tout effort vers un bien fini est
fonction d'un élan mystérieux vers la perfection de la nature raison-
nable il implique et exprime à sa manière cet élan, qui est le fond
même de la nature raisonnable; et c'est le privilège redoutable de la
nature raisonnable de pouvoir mal orienter son effort, de pouvoir
errer dans son choix, parce qu'elle est libre. Mais son erreur même
renferme un hommage implicite à la souveraineté de ce premier
Être, en qui tout le créé trouve son achèvement.
En disant que toute nature créée, que d'abord toute nature
raisonnable gravite vers Dieu selon sa loi de nature, saint Thomas
entend énoncer une vérité absolue, qui ne comporte aucune atté-
nuation. Ce disant, il n'oublie nullement que, pour rendre cette
gravitation finalement efficace, Dieu même doit intervenir. Mais si
l'on veut entrer dans sa pensée, il importe de distinguer exactement
les deux plans que lui-même distingue, et qui répondent aux deux
fins hiérarchisées de la nature raisonnable.
Le plan de l'expérience psychologique montre l'agitation perpé-
tuelle de la nature raisonnable, impuissante à se satisfaire dans ses
ébats à travers tout le créé thème fréquemment repris par saint
Thomas, notamment dans le troisième livre Contra Gentes. Le plan
de l'analyse ontologique montre Dieu attirant à lui cette nature
qu'il a fondée jamais contente hors de Dieu, elle aspire réellement,
par tout le fond d'elle-même, à se reposer en Dieu thème diffus
dans toute l'œuvre du saint Docteur. Dès lors, de deux choses
l'une ou la nature raisonnable est condamnée à n'atteindre jamais
sa perfection propre, ou elle l'atteindra en Dieu. La seconde hypo-
thèse répond seule à ce que la raison nous découvre des attributs
divins, et nous concturons que Dieu même intervient, par les voies
qu'il a prévues, pour préparer à la nature raisonnable la perfection
dont elle saura se rendre digne.
Cette solution, qui ne sacrifie ni la nature ni la grâce, fait justice
à la force adamantine des lormules thomistes. Nous aimons à y
retrouver, beaucoup mieux expliquées, les raisons que nous oppo-
sions naguère à l'argumentation péremp-toïre du R. P. Gardeil z, et
qui n'eurent pas le don de le convaincre. Sur quelques détails, le
R. P. O'Mahony nous laisse des regrets nous n'approuvons pas sa
sévérité pour le R. P. Bainvel (p. 146). Sa transcription des textes
latins, souvent fautive, oblige à de notables rectifications. Mais la
dissertation nous paraît, somme toute, magistrale nous invitons le
lecteurà approfondir ce que nous avons très imparfaitement esquissé.
Je saisis l'occasion de rectifier mon texte, lu trop vite, cité inexac-
tement et glosé indûment par le R. P. Gardeil. Dans un panégyrique
de saint Thomas, prononcé à l'Institut catholiqqe de Paris en 1925,
et publié dans le Bulletin de cet Institut, p. 8r, j'avais dit « Il y a
au fond de la nature des virtualités que la nature ne connaît pas. Le
rayon X qui les décèle a été donné largementà notre docteur. » Le
Révérend Père imprime « II y a au fond de la nature des virtualités
que la nature ne connaît pas. Le rayon X qui les décèle a été donné
largement par votrj docteur. »
Les mots que je souligne sont aussi étrangers à ma pensée qu'à
mon texte. Je ne les ai ni prononcés, ni imprimés, ni écrits.
Ces mots ne pourraient s'entendre que d'une lumière dont le
Docteur angélique serait le dispensateur. Et ils suggéreraient que,
guidé par saint Thomas, on peut s'acheminer à la découverte de
virtualités déposées au fond de la nature. Dans le mot virtualités, le
P. Gardeil voit l'idée de tendance active vers un terme positif et
déterminé. Il croit devoir s'opposer au texte qu'il me prête. C'est
tâche facile.
En réalitê, je n'ai parlé ni de telles virtualités ni d'une telle
lumière.
Le mot virtualités n'éveillait dans mon esprit d'autre idée que

2. Voir Revue Thomiste, 1926, p. 524-527.


celle du terme de l'intention divine, déposant au fond de la nature
une puissance obédientielle, qu'il appartient à Dieu de réduire en
acte.
La seule lumière dont j'aie parlé constamment est la « lumière de
la face de Dieu », selon le texte dudit panégyrique Signatum est
super nos lumen vultus tut, Domine. J'ai parlé de son rayonnement
dans l'âme de saint Thomas, sans insinuer autre chose.
Réellement, la discussion du P. Gardeil passe à côté de mon
texte. Je n'accuse pas son bon vouloir, mais j'eusse préféré qu'il me
donnât acte de ma rectification.
Parmi les auditeurs de saint Thomas d'Aquin, Gilles de Rome,
docteur des Ermites de Saint-Augustin, a laissé le renom d'un
penseur vigoureux, sinon d'un disciple toujours fidèle. Son œuvre
philosophique, d'accès difficile, n'est guère lue de nos jours; ceci
est particulièrement vrai des Theoremata de esse et essenlia, consacrés
à la question fameuse de la distinction réelle entre l'essence et
l'existence bien qu'il ait connu, paraît-il, les honneurs de trois
impressions successives, la dernière en i522, l'ouvrage manque à
toutes les bibliothèques. Le R. P. E. Hocedez a voulu combler
cette lacune. Son édition critique, appuyée sur un examen attentif
et .un classement des manuscrits, conforme dans l'ensemble au
meilleur témoignage, qui est celui du manuscrit parisien Arsenal 355
(du quatorzième siècle), précédée d'une Introduction très soignée,
munie d'appendices et de tables, peut être considérée comme un
grand bienfait.
Des recherches précises accomplies par le P. Hocedez, il résulte
que les Tlieoremata virent le jour entre 1278 et 1286. A cette date.
Henri de Gand venait de se déchaîner contre la doctrine de la
distinction réelle. Gilles défendit cette doctrine avec persévérance,
non pas simplement pour faire écho à saint Thomas, mais avec une
certaine indépendance. En étudiant les rapports de la quantité à la
matière et aux accidents, il croit entrevoir une solution plus com-
plète et plus profonde du même problème. Il enseigne que dans
tnut être il n'y a qu'un seul esse proprement dit. une seule et unique
existence de la substance et des accidents. D'ailleurs, il distingue
essence et existence comme deux choses, réifiant les concepts avec
une outrance étrangère à saint Thomas. Et peut-être doit-il être en
partie rendu responsable des oppositions passionnées soulevées
par la réponse thomiste. Désormais chacun pourra se faire sur ce
point une idée personnelle.
On doit encore au P. Hocedez deux autres contributions notables
à la théologie du treizième siècle, parues dans le Gregorianzim au
cours de l'année 1930.
Sous ce titre Deux questions touchant la distinction réelle entre
l'essence et l'existence (1. c., p. 365-366), il donne la parole à un
disciple anonyme de Henri de Gand; les deux qtiaestiones (qui
défendent la position contraire à Gilles de Rome) sont éditées
d'après le ms. 491 de Bruges.
Sous ce titie La théologie de Pierre d'Auvergne (i. c., p. 526-552),
il analyse l'oeuvre (encore inédite) de ce théologien, attaché à Henri
de Gand et surtout à Godefroid des Fontaines. Théologien éclec-
tique, car si l'influence de Henri de Gand pouvait l'éloigner de
saint Thomas, l'influence de Godefroid des Fontaines l'en rappro-
chait
Nous devons nous borner à signaler ces deux mémoires substan-
tiels et bienfaisants.
Le professeur M. Schmaus qui, en 1927, étudiait dans un livre
magistral le traité de saint Augustin, De Trinitate, poursuit ses
travaux historiques sur le mystère le plus insondable de la foi
chrétienne. Dans un volume de plus de mille pages, fruit d'un
minutieux et patient effort, il s'attache aux théologiens du treizième
siècle, prenant d'abord pour guide l'énigmatique Thomas Anglicus,
dont il s'efforce de lever l'anonymat; mais élargissant le champ,
pour faire revivre tout le mouvement des écoles.
Une première partie, qui renferme les deux tiers de l'ouvrage,
examine les divers aspects du mystère d'abord et surtout la trinité
dans l'unité; puis, à part, la théologie de chacune des personnes
divines. Le dernier tiers est la partie documentaire il nous apporte
une édition critique de textes totalement ou du moins pratiquement
inédits. Le geste est généreux et digne d'être proposé à l'imitation
les théologiens qui ne peuvent espérer lire dans des éditions com-
plètes et définitives tous les grands scolastiques il faudra sans
doute attendre pour cela plus d'un siècle apprécieront la libéralité
de l'éditeur qui met à leur portée tous les textes les plus notables
sur un point de première importance. Voici donc les auteurs mis à
contribution par le professeur Schmaus
Thomas de Sutton, 0. P. (f 1298).
Richard Fishacre, O. P. (f 1248).
Nicolas Trivet, O. P. (f i328).
Jean de Naples, O. P. (f après i336).
Pierre Jean Olivi, O. M. (f 1280).
Guillaume de Ware, O. M. (f vers i3oo).
Jean de Reading, O. M. (xive siècle).

L'auteur ne prétend pas avoir identifié avec une entière certitude


Thomas Anglicus mais en avouant un reste de scrupule, il s'en-
hardit à nommer Thomas de Sutton.
Les dernières pages de la première partie permettent un regard
d'ensemble sur les conclusions acquises. Le treizième siècle a vu
s'épanouir deux synthèses trinitaires, dont l'attraction s'exerça diver-
sement dans l'École. La synthèse thomiste procède surtout de saint
Augustin et de saint Anselme; elle peut se résumer dans la formule
célèbre Omnia sitnt unum, ubi 1zon obviat relationis oppositio. La
synthèse bonaventurienne procède immédiatement du penseur le
plus original qu'ait produit le moyen âge, Richard de Saint-Victor;
elle reflète plutôt l'axiome Bonum diffusivum sui. L'une et l'autre
synthèse a ses lumières et ses ombres. La synthèse thomiste, sem-
blable à un diamant par sa solidité, par son éclat, fondant exclusi-
vement sur les relations d'origine la distinction des personnes,
sauvegarde évidemment leur essentielle unité, leur consubstantia-
lité d'ailleurs, en faisant appel à la foi, elle laisse l'homme en face
d'un m) stère impénétrable. La s}nthèse bonaventurienne, appuyée
sur la fécondité essentielle du premier Étre, demande peut-être un
moindre effort à l'esprit; mais le rôle prépondérant qu'elle assigne
nécessairement à la personne du Père, à titre de premier principe,
ne jette-t-il par quelque ombre sur la parfaite égalité des trois
personnes?
Entre ces deux synthèses, l'École se partagea, non pas nettement,
non pas sans flux et reflux de l'une vers l'autre. Et d'abord, il est
très remarquable que le grand aristotélicien du treizième siècle,
saint Thomas, est, dans la doctrine de la Trinité, résolument augus-
tinien que d'autre part saint Bonaventure,représentant de l'influence
augustinienne, exploite largement, avec la pensée de Richard de
Saint Victor, la tradition des Pères grecs, voire même l'héritage
d'Aristote et de Platon. Rien ne montre mieux comment, dans la
vie de l'École au treizième siècle, il n'y a pas de cloison étanche
entre les influences rivales, mais de fréquents échanges et comme
des chassés-croisés A tout prendre, la synthèse thomiste domina
dans l'Ordre de saint Dominique, la synthèse bonaventurienne dans
l'Ordre de saint François; mais ce partage ne fut rien moins que
rigoureux, et souvent chacun prit son bien où il le trouvait.
Dans ce conflit d'influences, un maître très écouté, Henri de
Gand, prend une position éclectique. Plein de réminiscences fran-
ciscaines, il s'approche de saint Bonaventure en appuyant sur la
fécondité du premier principe. Mais il ne laisse pas de s'ouvrir
largement à la théorie psychologique de saint Augustin, en admettant
que les personnes sont constituées et distinguées par les relations
d'origine. Dans son cône de lumière se meuvent Godefroid des Fon-
taines, Jean de Paris, Guillaume de Ware.
Scot est lui-même un éclectique. De l'ancienne tradition francis-
caine, il a retenu le relief propre du Père, constitué à part, antérieu-
rement à tout rôle actif dans la procession des personnes. Mais il
s'approche de saint Thomas en décrivant le Verbe divin comme une
connaissance engendrée; en assignant pour racine aux processions
divines une distinction entre les puissances de connaître et d'aimer.
Le rôle dévolu à sa distinction formelle et objective dans la consti-
tution des personnes divines est peut-être son trait le plus original,
et non le moins discutable.
M. Schmaus prend plaisir non pas tant à opposer qu'à rapprocher
ces deux grandes lumières de l'École que furent saint Thomas et
Duns Scot. Pour lui, Scot est le grand critique, saint Thomas le
grand synthétique, et l'on sent bien que ses préférences vont à saint
Thomas. Mais dans l'infirmité présente de nos esprits, il estime que
nous ne saurions disposer de trop de lumières; que si la synthèse
thomiste projette sur le fond du mystère un faisceau de splendeur
incomparable, les suggestions scotistes nous aident à fouiller certains
coins d'ombre; et que nous devons savoir gré à la divine Providence
de ces multiples secours ménagés à notre faiblesse.
Le R. P. Raymond Martin, O. P., nous avertit que son volume
touchant La Conzroverse sur le péché originel au début du quatorzième
siècle ne constitue pas une étude, mais une édition de textes, pour
une grande part inédits. Mais quel heureux choix de textes, et
quelle splendide édition
Trois noms sont au premier plan Henri de Gand, Durand de
Saint-Pourçain, Hervé de Nédellec; mais plusieurs autres inter-
viennent dans cette galerie Robert de Colletorto, Pierre de la
Palu, Jacques de Metz, Jacques de Lausanne, Jean de Naples, sans
compter les anonymes. Tout concourt à l'illustration d'un point
critique dans le mouvement doctrinal de ce premier quart du qua-
torzième siècle.
Henri de Gand représente l'augustinisme. Il définit le péché
originel une affection morbide, contractée par l'âme à la suite de
son union avec le corps. Cette affection réside, selon lui, dans la
volonté; tare héréditaire imprimée par la volonté du premier père,
et péché personnel, à ce titre puni par Dieu.
Tout autre est le criticisme de Durand. Pour lui le péché originel
n'est qu'un péché improprement dit, seulement une dette de la
peine. D'ailleurs, il affecte la volonté, non la substance de l'âme. A
travers trois éditions successives de son Commentaire sur les Sen-
tences, Durand maintient cette idée fondamentale, par où il s'oppose
à saint Thomas et encourt les avertissements réitérés des Supérieurs
de son Ordre.
Hervé de Nédellec, mort Maître général des Frères Prêcheurs
(i323), fait grande figure soit dans la lutte contre Henri de Gand,
dont l'enseignement ne lui survivra guère, soit dans les avertisse-
ments donnés à Durand avec la science d'un Maître, la fermeté
d'un Chef, la bonté d'un Père.
Ce point d'histoire théologique est éclairé d'une très vive et très
nouvelle lumière. Nous retrouvons Hervé de Nédellec dans la
dissertation du R. P. J. Santeler, S. J., sur la preuve de l'existence
de Dieu; et nous apprécions la solidité de son esprit en regard de
Henri de Gand, en regard de Durand, en regard de Scot, en regard
de l'averroisme latin.
L'Ordre de saint Dominique1 a voulu honorer la carrière scienti-
fique très féconde ciu T. R. P. Pierre Mandonnet par la publication
d'un recueil de Mélanges qui forment deux beaux volumes. Une
telle publication ne s'analyse pas; mais il suffira d'en transcrire la
table des matières pour faire entrevoir dans son heureux épanouis-
sement le renouveau d'études thomistes dont le P. Mandonnet fut
le plus ardent promoteur.
Tome I. Cl. Suermondt, O. P. Le texte léonin de la Prima Pars
de S. Thomas. Sa revision future et la critique de Baeumker. P. Glo-
rieux Le « Contra tmpugnantes » de S. Thomas. Ses sources. Son
plan. A. Mansion Le commentaire de S. Thomas sur le « De sensu
et sensato » d'Aristote. Utilisation d'Alexandre d'Aphrodise. J. Des-
trez La lettre de S. Thomas d'Aquin dite lettre au lecteur de Venise,
d'après la tradition manuscrite. M. D. Chenu, O. P. Les réponses
de S. Thomas et de Kilwardby à la consultation de Jean de Verceil
(i2yi). M. M. Gorce, O. P. La lutte « Contra Gentiles » à Paris au
treizième sièle. C. Spicq, O. P. L'aumône obligation de justice ou
de charité? S. Thomas, 2a 2ae q. 32 a. 5. Th. Deman, O. P. Le
péché de sensualité. J. Wébert, O. P. « Reflexio ». Étude sur les
opérations rêflexives dans la psychologie de S. Thomas d'Aquin.
P. Synave, O. P. La révélation des vérités divines naturelles,
d'après S. 'Thomas d'Aquin. Et. Gilson Réflexions sur la contro-
verse S. Thomas- Augustin. – E. Hocedez, S. J. Gilles de Rome et
S. Thomas. R. M. Martin, O. P. Les questions sur le péché
originel, dans la « Lectura thomasina » de Guillaume Godin, O. P.
M. Jugic Georges Scholarios et saint Thomas d'Aquin. B. F. M.
Xiberta, O. C. Le thomisme de l'école carmélitaine. A. Pérez
Goyena, S. J. Teologos no espagnoles formados en Espana, professores
de la Minerva. M. Van den Oudenrijn, O.P.: Une ancienne version
arménienne de la Somme de S. Thomas.
Tome II. Ch. H. Beeson Insular influence in ihe quaestiones
and locutiones of Augnstine. V. Grumel Le surnaturel dans l'huma-
nité du Christ viateur, d'après Léonce de Byzance. G. Théry, O. P.
L'entrée du psendo-Denys en Occident. M. L. W. Laistner Rivi-
pullensis 74 and the Scholica of illartin of Laon. P. Fournier Essai
de restitution d'un manuscrit pénitentiel détruit. M. D. Roland-
Gosselin, O. P. Sur les relations de l'âme et du corps, d'après
Avicenne. M. Asin Palacios Un aspecto inexplorado de los origines
de la Teologia escolastica. A. M.' Jacquin, O. P. Les « rationes
necessariae » de saint Anselme. J. De Ghellinck, S. J. Un chapitre
dans l'histoire de la définition des Sacrements ait douzième siècle.
A. Landgraf Das Sacramentum in voto in der Frnhscholastik.
A. Wilmart, O. S. B. Magister Adam Cartusiensis. G. Incombe
La Snmma Abendonensis – M. Dulong Etienne Langton, versificateur.
A. Masnovo Guglielmo d'Auvergne e l'Universilà di Parigi dal 1229
al i23i. O. Lottin, O. S. B. La théorie des vertus cardinales, de
I23o à iz5o. E. K. Rand Friends of the Classics in the times of
St Thomas Açuinas. – F. Olivier-Martin Les chapes de plomb.
H. D. Simonin, O. P. La connaissance humaine des singuliers maté-
riels, d'après les maîtres franciscains de la fin du treizième siècle.
J. Koch Phtlosophtsche und theologische Irrtumlisten von 1270-1329.
Ein Beitrag 211T Entwickelung der ihcologischen Zensurcn. M. Grab-
mann Studien iteber den Averroisten Taddeo di Forma (ca. i3ao).
Thorndike Lynn Francisais Florentmus, or Paduamis, an Inquisitor
of the fifteenth century, and his 1 reatise on Asirology and Divination,
Magic and popular Superstition. A. Walz, O. P. Ztir Lebens-
geschichte des Kardinals Nicolaus von Schonbcrg, O. P. – A. G. Little
The Fnars and the foundation of the Facidty of Theology in the Uni-
ver sitof Cambridge. G. Lôhr, O. P. Die Dominihaner ait den
deutschen Unwersitaeten ana Ende des Mittelalters. Béla Ivânyi
Bilder ans der Vergangenheil der unganschen Dominikanerprovins miter
Benuetzung des ZentralarcMves des Doniinikanerordens in Rom.
Au héros de cette fête intellectuelle, longue vie et glorieux
travaux l

Le Florilegium Patristicum inauguré à Bonn par feu G. Rauschen


s'est enrichi récemment de plusieurs fascicules particulièrement
remarquables. Nous avons déjà signalé la nouvelle édition de l'Oc-
tavius par le Dr Josef Martin. Un moine bénédictin, Dom Benno
Linderbauer, a revu avec un soin pieux le texte de la Règle de
saint Benoît et nous le livre avec prolégomènes, apparat critique
important, notes précieuses. C'est là un travail pour les siècles.
Deux traités anselmiens classiques, le Cur Deushomo et le Monolo-
gion, ont été revus par Dom Fr. Schmitt; ses éditions critiques
seront acueillies avec reconnaissance dans les écoles. M. H. Ostlen-
der nous apporte de l'inédit les Sentenliae florianenses, conservées
depuis le douzième siècle par un manuscrit unique, au monastère
autrichien de Saint-Florian, nous rendent un écho direct des leçons
de Pierre Abélard avec les Sententiae de Roland, éditées par Gietl,
et celles d'Omnebene, encore inédites, elles confirment ce que l'on
savait déjà de cet enseignement:même indécision dans la théologie
trinitaire, même tendance à l'adoptianisme christologique, au semi-
pélagianisme, même conception tout exemplaire de la Rédemption.
Dans un fascicule consacré exclusivement à Eckard, M. B. Geyer a
réuni divers écrits de ce maître original, déjà publiés par Longpré,
Grabmann et Denifle, mais dispersés en des recueils d'accès difficile,
et qu'on aime à pouvoir manier si commodément. Le lecteur appré-
ciera sans doute avant tout les questions conservées par un manus-
crit d'Avignon et qui renferment le développement, hardi jusqu'au
paradoxe, d'une thèse chère à Eckard Dieu ne serait pas tant l'Etre
pur que l'Intelligence pure, l'intelligence marchant devant l'être et-
l'être n'étant, à le bien prendre, qu'un attribut propre de la créature.
On remarquera aussi l'esquisse d'un panégyrique de saint Augustin,
prononcé à Paris, plein d'idées puissantes, mais qui demanderait
une forte adaptation pour être porté dans une chaire du vingtième
siècle. Enfin, le R. P. W. Lampen, O. F. M., réunit dans un même
fascicule les textes de cinq maîtres franciscains, illustrant la doc-
trine de la causalité sacramentelle Alexandre de Halès, saint
Bonaventure, Richard de Middleton, Guillaume de Ware, Duns
Scot. Il faut applaudir à cette entreprise, car la doctrine de l'école
franciscaine, sur ce point, prête à discussion. Le choix des autorités
ne pouvait être meilleur.
Le temps n'est pas encore bien éloigné où des professeurs de
théologie, interrogés par des étudiants sur les recueils de textes
théologiques, se voyaient trop souvent réduits à indiquer des col-
lections protestantes. Le Florilegium Bonnense promet de combler
cette lacune.
Parmi les Opuscula et 7extus dont Mgr Grabmann et le R. P. Pels-
ter dirigent la publication, M. Josef Koch édite pour la première
fois, d'après 5 mss., une question de Durand de Saint-Pourçain sur
les Habitas (fasc. 8). La question, assez développée, renferme des
assertions un peu étranges, notamment elle rejette l'existence d'ha-
bitus acquis, d'ordre intellectuel ou moral, dans les puissances de
l'âme. Une autre question, beaucoup plus courte, due à un thomiste
anonyme et publiée d'après un manuscrit unique d'Erfurth, combat
l'assertion de Durand. Mgr Grabmann lui-même édite, d'après
un ms. du Vatican, l'œuvre d'un anonyme qui représente avanta-
geusement la pensée de Guillaume Ockam sur les Universaux,
d'après une discussion datée de Paris, i36a.
Alphonse Vargas de Tolède, né vers i3oo, ermite de saint Augus-
tin, étudia la théologie à Paris et y conquit le grade de maître, au
cours des années iJ45-i348. Successivement évêque de Badajoz,
puis d'Osma, il devait mourir archevêque de Séville en i366. Aux
qualités d'un homme d'Église il alliait celles d'un homme de guerre,
et en fournit la preuve comme lieutenant du Cardinal Albornoz,
envoyé en i353 par Innocent VI, pape d'Avignon, pour châtier les
rebelles des États pontificaux.
L'activité intellectuelle de Vargas nous est connue par un com-
mentaire sur le premier livre des Sentences de Pierre Lombard, pro-
fessé à Paris en 1346, publié à Venise en 1490. Ce commentaire
représente, sans beaucoup d'originalité, la doctrine commune de
l'école égidienne. Un certain abus de la dialectique en rend la lec-
ture peu attrayante; mais sur une question particulièrement déli-
cate, celle des relations entre la science et la foi, l'auteur se montre
bien au fait des divers courants doctrinaux qui partagent les esprits
au quatorzième siècle. L'étendue et la variété de son information
justifient l'effort de M. Josef Kiirzinger qui, dans sa thèse docto-
rale, consacre à l'œuvre de Vargas une étude critique très atten-
tive.
Très classique, la doctrine exposée par M. le chanoine J. Bittre-
mieux, dans une série d'articles donnés à Divus Thomas (Pla-
cenza) et tirés à part, sous ce titre: Deus est suum esse, creatura non
est suum esse. Très classique et très bienfaisante, encore que non
universellement reçue. Ainsi vont les fleuves, là pénétrant le sol de
leurs eaux et là glissant sur la pierre. La dissertation de M. Bittre-
mieux a les allures d'un beau fleuve.
Du même auteur, aux' Ephemerides Tlreologicae Lovanicnses, une
dissertation très solide pour établir que, selon la pensée de Caje-
tan, comme selon la pensée de saint Thomas, la justice originelle,
bien qu'enracinée dans la grâce du premier homme, s'en distinguait
adéquatement.
En composant la Summa contra Gentiles, saint Thomas d'Aquin
avait particulièrement en vue les Mahométans, alors si redoutables
en Espagne et ailleurs, et impossibles à joindre sur le terrain des
'Écritures chrétiennes. On peut douter que l'intention du saint Doc-
teur ait porté tous ses fruits, ne fût-ce qu'à cause des difficultés de
pénétration dues à la diversité de langues. Or ce vœu semble, après
sept siècles, à la veille d'être réalisé Sa Grandeur Mgr Carame,
évêque maronite, titulaire de Myndo, résidant à Rome et consulteur
de la Congrégation pro Ecclesia orientait, bien connu par ses publica-
tions sur le droit canonique rapproché du droit musulman, vient de
mettre la dernière main à une traduction de la Summa contra Genti-
les en langue arabe, qui sortira prochainement des presses de Bey-
routh. Les Recherches de Science religieuse se doivent de saluer cet
acte de courage et de zèle.

IV. Acta Tridentina


Concilium Triientinum. Diariorum Actorum Epistularum Tracta-
tuum Nova Collectio. Edidit Societas Goerresiana promovendis inter
catholicos Germaniae litterarum studiis. Tomus XII. Tractatuum -pars
prior, complectens tractatus a Leonis X temporibus usque ad trans-
lationem Concilii conscriptos. Collegit edidit illustravit Vincentius
SCHWEITZER. Fnburgi Brisgoviae, Herder. In-4, LXXX et 884 pages.
Prix: 60 R. M.

La publication des documents relatifs au Concile de Trente, pour-


suivie avec une inlassable ténacité par la Societas Goerresiana promo-
vendis inter catholicos Germaniae litterarum studiis, avance lentement,
mais sûrement. Inaugurée en 1901 par un volume de Diaria, elle
compte aujourd'hui 2 volumes de Diaria,4 volumes d'Acta, i vo
lume d'Epistulae, i volume de Tractatus, soit déjà 8 volumes.
Six autres sont en vue, soit i de Diaria, 2 d'Acta, 1 d'Epistule, 1 de
Tractatus, plus un quatorzième et dernier volume, de Supplément.
Nous sommes donc à plus de moitié; il est permis de jalouser nos
neveux, qui jouiront de l'oeuvre complète.
Le premier volume de Tractatus, qu'on nous offre aujourd'hui,
s'étend depuis les préliminaires du Concile jusqu'à l'année 1547, qui
vit la vne session. Le contenu en est moins homogène que celui des
volumes de Diaria, d'Acta et d'Epistulae, puisqu'il s'est agi de recueil-
lir des documents de toute nature et de toute provenance, entre
lesquels une relation commune à l'oeuvre du Concile forme l'unique
lien. Documents souvent d'une haute importance, qui projettent
sur la trame des délibérations conciliaires une lumière très appré-
ciable.
L'éditeur, M. Vincent Schweitzer, dédie le volume à Sa Sainteté
Pie XI, en la solennité de son jubilé sacerdotal. La préface s'ouvre
par un hommage ému à la mémoire de Mgr Etienne Ehses, qui fut,
durant plus d'un quart de siècle, l'ouvrier le plus actif de la tâche
commune: on lui doit en effet les quatre volumes d'Acta déjà parus,
il est mort à Rome en préparant le cinquième et le sixième (19 jan-
vier 1926), et repose au campo santo germanique, à l'ombre de la
basilique de Saint-Pierre.
Les Tractatus réunis dans ce volume existaient pour la plupart
dans les diverses archives de Rome et d'Italie; mais quelques-uns
se cachaient au loin, en Espagne, en France, en Allemagne, en
Suisse, en Autiiche. Le travail d'invention et de collation a rempli
de longues années les prolégomènes de l'éditeur nous le font
entrevoir. Pour ne pas grossir outre mesure un recueil déjà très
lourd, on s'est interdit en principe la reproduction des pièces
déjà publiées par Le Plat, Baluze-Mansi, Labbe-Cossart, Doel-
linger, et autres; sauf un très petit nombre de pièces aberrantes, qui
avaient trouvé un éditeur de fortune, mais demeuraient pratique-
ment inaccessibles, ce volume ne renferme que de l'inédit. En tout,
127 pièces, distribuées en sept séries et un appendice.
La première série (i-i3)appartient au tempsdeLéon X, d'Adrien VI
et de Clément VII (années 1521-1534). La préoccupation d'une
réforme urgente dans l'Église s'y affirme à chaque page; parfois avec
la préoccupation de ne pas mêler la réforme de la curie romaine
avec le règlement de la question luthérienne. A cet égard, on notera
les avis motivés d'un théologien espagnol, Jacques Lopez Zuniga
(io), qui déconseille la convocation d'un concile général.
La deuxième série (14-51) représente les douze premières années
de Paul III, avant la convocation du concile (1534-1545). Le projet de
concile se précise, et des points spéciaux sont abordés. On notera
les communications du légat pontifical Jérôme Aléandie (16, 44); de
canonistes tels que Thomas Campegio évêque de Feltre (21, 22, 33,
34,35,36,37) et Antoine Massa (23); de théologiens tels que le car-
dinal Gaspar Contareni (19, 20, 38, 39) d'un humaniste tel que
Sadolet (1540). Tel mémoire atteint les proportions d'un juste volume
celui de Jean Cochlaeus pour le baptême des enfants (24); celui de
Frédéric Nausea en huit livres, sur la question du concile (46).
Tel autre présente un intérêt dramatique Jean Hauner, prêtre de
Nuremberg, converti du luthéranisme et confesseur de la foi, se
recommande à Pierre Paul Verger, nonce et bientôt évêque, lequel,
par une évolution contraire, passera au luthéranisme ety mourra(i4).
La troisième série (5a-6o) nous introduit au Concile de Trente,
dont les premières sessions (janvier-février 1546) virent poser plu-
sieurs questions préalables. Question grave et angoissante: faut il
inviter les luthériens à venir discuter?Question bizarre, du moins
pour le lecteur du vingtième siècle, qui ne pense guère au Saint-
Empire quel ordre de préséance entre le roi des Romains et le roi
de France, au concile ? Wolfgang Lazius, philosophe et médecin
royal à Vienne, tranche le nœud péremptoirement par l'histoire, en
remontant, par delà les empereurs issus de Charlemagne, aux pre-
miers Césars chrétiens, et même à Marc Aurèle le roi de France
doit hommage et obéissance au roi des Romains. Il conclut, p. 462
« Ad postremum, quam inconveniens essetetnunquam auditum inter
duas Aquilas Lilium mediare, omnes inteiligant, et quod dignior
aquila et vetustior liliis sit, sicut animans vegeïabili. »
La quatrième série (6i-y5), relative à la quatrième session du Con-
cile, éclaire la question du canon des Écritures (mars-avril 1546).
La cinquième série (76-91), relative à la cinquième session, se par-
tage entre la doctrine du péché originel et la discipline de la rési-
dence étpiscopale (mai -juillet 1546).
La sixième série {92-119), relative à la sixième session, est remplie
par la doctrine de la justification (juin 1546-janvier 1547). Jérôme
Seripandi, général des Ermites de saint Augustin, tient le premier
rang par le nombre et l'abondance des mémoires, qu'il rédige ou
qu'il provoque (94, 95, 102, io5, 106, 108 ajouter 92). On notera aussi
les mémoires substantiels de André Vega O. M. (96) de BarthéJemy
Spina, O. P*, maître -du sacré Palais (116); de François Romée.
Maître général 0. P. (119); du Cardinal Pôle (io3, 104); d'Alphonse
Salmeron, S. I. (100, 117).
La septième série (120-121) s'occupe des sacrements (janvier-
février 1J47).
L'appendice (1-6) ajoute plusieurs pièces intéressantes, notam-
ment le mémoire où Henry VIII d'Angleterre prend position contre
le futur concile (i, fin mai 1537), et la réponse opposée par Albert
Pighius i< adversus furiosissimum libellum Henriei Angliae regis et
senatus eius » (2).
La langue de ces pièces est presque toujours le latin, quelquefois
l'italien. Avec une conscience admirable, l'éditeur nous oriente vers
les dépôts d'archives où il a puisé il indique, le cas échéant, tes
éditions existantes ou les versions en d'autres langues.
Une très grande liberté d'esprit préside à son annotation histo-
rique: à côté des auteurs catholiques, on y rencontre beaucoup
d'auteurs protestants appartenant au dix-neuvième ou an vingtième
siècle; parfois même tel room, qui ne s'imposait pas, traversera les
siècles à ta faveur de cette magistrale édition.

V. – Théologiens modernes. L'Église


E." PeillaubEj La destinée humaine. Paris, Grasset, ig3o. In-12.
28o pages. Prix i5 francs (collection: la Vie chrétienne).
Origù dïvino-a-posloUcu doctrinae electionis S eaiissimae Virginis ad
gloriam coelestem quoad corpus. Disquisitio dogmaticaauctore Fran-
cisco Salesio MtrELLïR, 1S. J., Theologiae in Pent. Unirersitate Gr«g©-
riasaa iectore, Oeniiponte, Rauch, igSo. In-'S, ïgfâ pages.
ïlnemtê de l'Église au Christ, par le R. 'P. Sidoine Hurtetest, A. A.
Paris, La Bonne Presse, 1930. xtvm-424 pages. Pris12 francs.
R. Janin, Les Églises séparées d'Orient. Paris, Gay, i93o, In-J2,
zoo pages. Prix: i5 francs (Bibl. cathol. des Sciences religieuses).
Herm. DieckM4NN, S. J., De Revelatione christiana Tractatus philo-
sophico-historicus. Friburgi Brisgoviae, Herder, 1930. In-8, XXU-694 p.
Prix 20 R. M.
Herm. Lange, S. J., De Gratia Tractatus dogmaticus. Friburgi
Brisgoviac, Herder, 1929. In-8. xiv-612 pages. Prix: 18 R. M.
Ludov. LERCHER, S. J., Instittttiones Theologiae dogmaticae in usum
scholarum. Oeniponte, 19.^7-1930, 4 vol. in-8., x-658 xxvi-5io 612;
763 pages. Prix 42 R. M.
H. NOLDIN, S. J., Summa Theologiae moralis. Recognovit et emen-
davit A. SCHMtTT, S. J., Oeniponte, Rauch, 3 vol. in-8.
Canonicus J. M. HERVÉ, S. Th. Dr, Manuale Theologiae do gmaticae.
Vol. I, de Vera religione. De Ecclesia Christi. De fontibus revela-
tionis. Parisiis, Berchc et Tralin, 5e éd., 1929, Xvm-621 pages.
Gaston Rabeau, professeur à l'École Massénade Nice, A-polo gêtique
Pans, Gay, ig3o. In-i2, 176 pages. Prix: i5 francs (Bibl. catholique
des Sciences religieuses).
R. P. Martin Jugie, A. A., Theologia Dogmatica Christianorum
orientalium ab Ecclesia catholica dissidentium. Tomus III. Theologiae
dogmaticae graeco-russorum expositio. De Sacramentis seu Mysteriis.
Tomus IV. De Novissimis. De Ecclesia. Paris, Letouzey et Ané, 1930
et ig3i. In-8, 5 10 et 666 pages.
Reinhold SEEBERG, Lehrbuch der Dogmengeschichte. IIIr Band Die
Do gmengeschichte des illittelalters. 4e neu und durchgearbeitete Auf-
lage. Leipzig, Delchert, 1930. In-8, XVIII-797 pages. Prix: 27 R. M.
Ktov. I. AOrOSETOT, xsOijyr.Tov êv -zS> 'AO^vt^iv |0vtx<ï> 7rav£7ttsrr;t«u>,
'H «l'iXosW» Twv [laT£p(ov xai toù [iisou auôvoç. MÉpoç A'. Athènes, Kol-
laros, 1930. In-8, 394 pages.
Los manuscrites Vaticanos delos Teologos Salmantinos del siglo X VI,
por el Emmo. Sr. Cardenal Francisco EHRLE. S. J. Primera edicidn
espanola, corregida y aumentada a cargo del Padre José M. MARCH,
S. J. Madrid, igio. 8°, xvi-i36 pages. Prix 6pesetas. (Biblioteca de
Estudios Eclesiâsticos, série de opûsculos, 1.)
J. DE BLIC, S. J., Barthélemy de Médina et les origines du Probabi-
lisme. Ephemerides Theologicae Lovanienses, 1930, 66 pages.
R. P. Paul Dudon, S. J., Le Gnostique de saint Clément d'Alexandrie.
Opuscule inédit de Fénelon, publié avec une introduction. Paris,
Beauchesne, 1930. In-8, xil-3oo pages (Études de Théologiehistorique).
Ch. URBAIN et E. Levesque, L'Église et le Théâtre. BOSSUET, Maximes
et Réflexions sur la Comédie, précédées d'une introduction historique
et accompagnées de documents contemporains et de notes critiques.
Paris, B. Grasset, 1930, 31pages (La Vie chrétienne).
F. CAYRÉ, A. A., Précis de Patrologie. Paris, Desclée, t. I, 1927,
xxiv-740 pages; t. II, 1930, vi-923 pages.

Le livre du R. P. Peillaube sur la destinée humaine est une de


ces synthèses harmonieuses où tout s'accorde et se fond: raison,
foi, piété. Existence et nature de la destinée humaine; réalisation
de la destinée; modèles de vie divine. Le premier livre appartient
d'abord à la raison, sans préjudice de la piété en découvrant
l'homme à lui-même, il lui montre au fond de sa nature des désirs
inassouvis et déjà l'invite à se dépasser. Le deuxième livre appartient
surtout à la foi, car il traite des réalités dont le croyant vit la grâce,
qui fonde la surnature; les vertus, qui l'équipent pour l'action; les
dons du Saint Esprit, qui la portent. Le troisième appartient tout
entier à la piété. « Soyez parfait comme votre Père céleste est par-
fait. » Cette parole du Christ nous découvre l'idéal, mais combien
désespérant. Heureusement le Christ est lui-même la voie et le
modèle vivant qui a posé devant nous. Il a fait plus pour aller à
lui-même, il nous a encore donné une médiatrice Marie, sa mère
selon sa nature, la nôtre selon la grâce. Il n'est que de nous remettre
en ses bras.
Le R. P. François Müller publie, sur l'origine divino-apostolique
de la croyance à l'Assomption corporelle de la Sainte Vierge, un
volume qui rend éloquent témoignage de sa doctrine et de sa piété.
Reproduisant une doctrine assez commune. il commence par
poser en principe que nulle croyance ne saurail être définie comme
de foi divine si elle n'est contenue formellement dans le dépôt de la
révélation faite aux Apôtres. Pour établir que tel est bien le cas de
la croyance à l'Assomption corporelle de la Sainte Vierge, il apporte
trois arguments. Le premier est tiré de l'association de la Sainte
Vierge au Christ duns la victoire sur la mort. Le second est tiré de
l'Immaculée Conception. Le troisième est tiré de la maternité vir-
ginale, garantie de droit contre la corruption du tombeau. Un
appendice examine l'accord des Églises orientales sur cette pieuse
croyance.
Sur la conclusion, il est facile de s'accorder avec le R. P. Mùl-
ler. Sur la marche de l'argumentation, l'accord est plus laborieux.
Car d'une part les témoignages historiques rares et tardifs
paraissent insuffisants à établir le fait d'une révélation formelle,
héritée des Apôtres. D'autre part fort heureusement l'exigence
d'une telle révélation paraît excessive. Et je me sens confirmé dans
cette manière de voir par l'argumentation même du R. P. Müller.
Sans doute, il ne requiert qu'une révélation formelle implicite. Et
il la détinit ainsi, p. 18 « Revelatio formalis implicita alicuius
veritatis habetur eo quod includitur in quibusdam principiis revela-
tionis, ita ut sola resolutione terminorum vel analysi horum princi-
piorum depromi possit absque deductione. »
Mais les réactifs employés ici n'ont-ils pas une autre portée?
Plus je considère les trois arguments énumérés ci-dessus, moins
il m'est possible de n'y voir qu'une simple analyse des termes ou une
simple résolution de principes formellement révélés. Je ne puis me
défendre d'y voir des exemples excellents d'argumentation théolo-
gique, d'ailleurs pleinement satisfaisants dans l'espèce. Il me semble
que c'est par un véritable abus de mots que l'on parle ici de révé-
lation formelle, fût-elle implicite et que l'on rendrait mieux raison
de la genèse de certains autres points définis par exemple l'Imma-
culée Conception de la Sainte Vierge, ou la transsubstantiation
eucharistique,-en reconnaissant franchement le rôle de l'argumenta-
tion théologique, instrument providentiel d'explicitation de quelques
dogmes, contenus dans le dépôt divino-apostolique à l'état de révé-
lation virtuelle.
Je m'explique
Bien des données demeurent plus ou moins longtemps inaperçues
dans le dépôt de la révélation il n'appartient qu'au Saint Esprit de
les faire apparaître. D'ailleurs le Saint Esprit use à cet effet d'ins-
truments humains la confession spontanée des fidèles, le travail
réfléchi des docteurs, sont les agents permanents de cette manifes-
tation progressive que sanctionne le magistère solennel de l'Église.
A la condition de ne mettre en œuvre que des principes certains,
appartenant au patrimoine universel de l'esprit »^'main, la raison
théologique a son rôle marqué dans ce travail d'explicitation du
dogme, que l'Église accomplit sous l'impulsion de l'Esprit divin.
L'appréciation officielle des critères de définibilité ressortit au magis-
tère solennel, sanctionnant l'effort de la raison théologique. N'est-ce
point l'histoire de la plupart des dogmes?
Ainsi, de l'union étroite entre le Christ et sa Mère, la raison théo-
logique conclut-elle par analogie à l'Assomption de la Vierge, qui
apparaît comme un juste corollaire de l'Ascension du Seigneur, à
ce titre virtuellement révélée.
Sauf avis meilleur, c'est à cette conception que je me vois ramené,
en réfléchissant sur la pratique de l'Église.
Le livre du R. P. S. Hurtevent sur l'unité de l'Église du Christ
n'est pas un voyage de pénétration dans un domaine inconnu, mais
plutôt une mise au point des thèses principales qui constituent un
traité classique de l'Église. A cela près, il réunit tous les genres de
séduction solidité du fond, larges aperçus ouverts sur l'histoire et
sur le monde, éloquence entraînante, actualité d'aujourd'hui et de
demain. Ajoutons un prix dérisoire, permis seulement aux presses
qui travaillent pour l'amour de Dieu.
Une première partie montre dans les affirmations constantes de
l'Église la revendication d'une double unité unité spirituelle des
âmes qui participent à une même vie surnaturelle, sous l'influx de
l'Esprit divin unité visible des hommes qui professent la même foi,
participent aux mêmes sacrements, sous la conduite des mêmes pas-
teurs, obéissant au vicaire du Christ en terre. Une deuxième partie
montre dans l'Écriture, dans la tradition, dans la vie présente de
l'Église la réalisation du dessein formé par le Christ et par lui
ébauché: t'Eglise catholique centrée à Rome, étendant sur tous les
peuples ses rameaux gonnés d'une sève divine, en attendant de
s'épanouir éternellement sous le regard de Dieu. Beau dessein, bien
exécuté; il ne manque plus au livre que de faire le tour du monde,
nous le lui souhaitons de grand cœur.
Après avoir retracé, en homme parfaitement averti, l'histoire et la
condition présente des Eglises orientales séparées de Rome, )e
R. P. Janin se résume dans une statistique finale. On peut évaluer
l'effectif de ces Églises, pour le rite byzantin, à 16ooooooo, dont
140 ooo ooo de race slave; pour le rite arménien à 3 ooo ooo pour le
rite syriaque à 80000; pour le rite chaldéen à ~.60000, pour le
rite copte à un peu moins de 8000000, soit un total d'environ
172000000. H ajoute les rénexions suivantes, qui n'ont pas besoin
d'être soulignées: « Les peuples orientaux évoluèrent dans un cadre
différent de celui du reste de la chrétienté. Leurs conceptions reli-
gieuses se modifièrent peu à peu sous diverses influences interven-
tion du pouvoir civil, ambition personnelle de certains prélats,
hostilité envers le catholicisme, et plus tard infiltration des théories
protestantes et rationalistes. Pour certains peuples, l'asservissement
plusieurs fois séculaire aux musulmans ne fut pas sans produire des
changements profonds dans les idées et dans les mœurs et une
défiance instinctive des Occidentaux. Tout cela explique pourquoi
il est si difficile aujourd'hui à un catholique de l'ouest de l'Europe
de comprendre exactement la mentalité des Orientaux dissidents, et
à ceux-ci d'apprécier sainement l'Église romaine. » (P. 191.)
Le R. P. H. Dieckmann, quipubliait en ipso un magistral ouvrage
De Ecclesia en deux volumes, vient de disparaître prématurément,
après quinze années consacrées à l'enseignement de la théologie
fondamentale. Il laissait inédit un traité De Ti~WM cAf~/tCK~,
dont le R. P. A. Merk s'est fait l'éditeur avec un soin pieux et une
discrétion presque excessive, car il s'est interdit de compléter la
pensée de son confrère, là même où il sentait que cette pensée
appelait des compléments, pour lesquels le temps seul a manqué.
Cette publication, qui achève de nous livrer l'œuvre du P. Dieek-
mann, fera mieux sentir tout ce que le scolasticat de Valkenburg a
perdu en la personne de ce maître.
Le livre comprend deux parties la première consacrée à la notion
de révélation divine, la seconde à la mission divine de Jésus-Christ.
L'auteur fait preuve d'une grande ouverture d'esprit et d'une longue
familiarité avec la littérature du sujet. L'érudition est abondante et
bien à jour; la rédaction extrêmement claire. La disposition maté-
rielle, qui rejette les notes à la &n de chaque thèse et oblige le lec-
teur à feuilleter souvent le votume pour trouver le renseignement
désiré, ne semble pas tfès heureuse. Mais ce détail matériel n'arrê-
tera pas les travailleurs assez avisés pour se mettre à si bonne école.
Le traité De Gya~, professé à Valkenburg par le R. P. H. Lange,
après avoir subi plusieurs fois l'épreuve de l'enseignement, est livré
au public sous la forme d'un imposant volume. La préface nous
initie à la genèse de l'œuvre. A ses débuts, l'auteur avait pris pour
thème de ses leçons le traité classique du P. Christian Pesch. Che
min faisant, ii rencontra le traité magistral du P. B. Beraza, qui
représente avec tant d'éclat l'enseignement des scolasticats espa-
gnols; il s'est attaché particutièrement à ce guide, et lui rend un
hommage auquel tous les lecteurs applaudiront. Le développement
se réfère, comme il convient, aux questions de saint Thomas, la 11'%
q. ïop-u~; d'ailleurs le P. Lange en modifie quelquefois l'enchaî-
nement et distribue la matière à son gré, sous sept titres Nécessité
de la grâce,Gratuité et surnaturalité de la grâce la Grâce de la jus-
tincation Nature de la grâce actuelle; Grâce suffisante et'efficace,
Distribution de la grâce Lp mérite. Dans l'ensemble, il suit de très
près, de plus près que beaucoup d'autres auteurs, la vulgate moli-
niste, de préférence au congruisme suarésien et beHaroainien. On
pourra, se séparer de lui sur divers points, mais on le trouvera tou-
jours informé on devra nécessairement recourir à lui pour Ton-
naître l'état des questions.
L'Université d'Innsbruck, déjà riche 'd'ouvi'ages importants,.
vient d'ajouter à la liste de ses publications scolaires un mamjel de
théologie dogmatique, dû au R. P. L. JLercher. Le premier volume
avait vu le jour en 1927, le quatrième et dernier achève de paraître
en n)3o. Deux mille six cents pages, d'une rédacëofn sTibstantieU'e
et alerte, réalisent le programme d'un bon livre d'enseignement, qui
aborde tous les problèmes scolastiques essentiels sans négHger va
partie positive. La typographie,, nette et lumineuse amatgré sa densité,
fait honneur aux presses de F< Rauch~
La même université pu'Mie en vingtième édition la théologi&
morale du R. P. H. No!di<n, muse a jour par le R. P. A. Schmitt,
ouvrage désormais classique, dont iréjoge m'est ,pi);us araire.

En France, le manuel si estimé de M. le cbanom'e J. M. Herv~


atteint déjà sa cinquième édition. Le tome 1~, que nous avons sous.
les yeux, atteste l'effort de l'auteur pour rendre parfait ce bon livre
d'enseignement. La méthode apologétique, le miracle, le martyre,
l'unité de l'Eglise et sa sainteté ont bénéficié d'une revision particu-
lièrement attentive. Malgré un effort visible de condensation, le
volume s'est accru d'une quarantaine de pages. Mais n'estimons pas
le progrès d'après un critère si matériel.
L'/l~c/c~ de M. G. Rabeau n'est pas une maçonnerie quel-
conque, bloquant selon un dessein classique des développements
d'emprunt. Cadre et matériaux, tout porte la marque d'un esprit
personnel et actif, qui trouve dans sa richesse acquise l'audace
d'une architecture inédite. Le premier tiers prépare le travail en étu-
diant les conditions générales d'une apologétique sa nécessité, sa
nature. Il y a des apologétiques accidentelles, redevables de leur
efficacité à certaines circonstances de fait. Il y a une apologétique
des simples, que l'apologétique scientifique ne supplante pas elle
bâtit sur son fondement. Il y a des conditions subjectives qui
donnent prise aux raisons de croire; mais les vraies raisons de croire
sont extérieures au sujet. Les deux autres tiers du volume font
œuvre constructive. Le problème de la Religion est posé par la
science, posé aussi par la vie. L'auteur nous achemine de la religion
surnaturelle au catholicisme, de l'Église à Jésus-Christ. La brève
conclusion, sur la religion de Jésus et l'humanité, pourra causer une
certaine déception. L'auteur brasse trop d'idées, en trop peu d'es-
pace, introduit trop d'hypothèses, soulève trop de problèmes qu'il
ne résout pas. La place de ces considérations m'eût paru plutôt
marquée dans les préliminaires; mieux eût valu laisser le lecteur, au
terme d'une ascension dans la lumière, devant le rayonnement sou-
verain de Jésus-Christ. Parler d'éteignoir serait irrévérencieux; mais
ces dernières pages n'ajoutent rien à la splendeur d'une œuvre par
ailleurs intéressante et salutaire.
Le R. P. Jugie publiait en 1926 le tome 1~ d'une 7~<Mc~ dog-
M<M~ des C~y~~M<M<aM:a~ ~Ëg/M~ catholique; l'ouvrage
devait comprendre trois tomes; voici le tome III, qui devance le
tome II; il est consacré tout entier à la doctrine des Sacrements. Le
terrain ayant été bien déblayé par le tome 1er, qui exposait l'origine,
l'histoire, les sources de la théologie orthodoxe, l'auteur se meut
avec aisance dans un domaine passablement compliqué. II peut
compter sur la reconnaissance de quiconque s'intéresse à l'histoire
religieuse de l'Orient et particulièrement à l'union des Eglises.
On retrouvera dans ce volume les qualités maîtresses du premier
érudition consciencieuse et de première main; large exploration des
sources byzantines et slaves; exposition méthodique et claire.
La marche adoptée peut donner prix à certaines critiques. Ayant
surtout à cœur les besoins des théologiens occidentaux, l'auteur
commence régulièrement par exposer sur chaque point la doctrine
du Concile de Trente, puis procède à l'examen des divergences.
D'un point de vue didactique et surtout scolaire, cette marche est
pleinement justifiée; mais elle a l'inconvénient d'alourdir un peu
l'exposition et de masquer les perspectives. Un volume a!erte, abor-
dant de front la théologie orthodoxe et ne touchant au Concile de
Trente que par manière de post-scriptum, aurait donné plus de
satisfaction à beaucoup de lecteurs. Et sans doute, ce regret sera
plus vivement senti par les Orientaux eux-mêmes, qui auront l'im-
pression d'être un peu sacrifiés, dans un ouvrage dont ils font les
frais. Quant aux Occidentaux, ils auraient mauvaise grâce à déplorer
ce renversement de perspective, puisque manifestement on a pensé
surtout à eux. Redisons que tous les éléments d'information nous
sont largement et loyalement fournis; c'était l'essentiel.
Avant même d'avoir pu annoncer ce tome HI, nous recevons le
tome IV et dernier, comprenant le traité des fins dernières et le
traité de l'Église. L'importance de ce volume n'a pas besoin d'être
soulignée il traite précisément les points les plus litigieux entre
catholiques et orthodoxes; l'auteur se meut en pleine controverse.
La question du Purgatoire qui, au concile de Florence, divisa pro-
fondément l'Orient et l'Occident, demeure toujours pendante chez
les Orientaux. Quant à la constitution de l'Église, la doctrine de la
pentarchie, puis de la tétrarchie, classique dès les controverses
christologiques du cinquième siècle, aboutit, par une évolution
séculaire, à la constitution de diverses autocéphalies, sur lesquelles
le P. Jugie nous communique une documentation actuelle, puisée
à de bonnes sources.
L'histoire de la théologie orientale séparée, au cours du dernier
millénaire, peut se résumer en peu de mots. L'Orient en est resté à
la doctrine des sept premiers conciles œcuméniques. Tous les points
décidés depuis lors par l'autorité des conciles unis au Saint-Siège,
ou par l'activité personnelle du successeur de Pierre, demeurent
pour les Orientaux simples ~<~<~«M~M/ d'ailleurs on rencontre
parmi eux toutes les nuances les uns reprochant à l'Église romaine
ces décisions comme des hérésies proprement dites, les autres les
voyant avec plus ou moins d'indifférence. La croyance de l'Orient
séparé sur l'ensemble de ces points n'est pas, comme on se l'ima-
gine quelquefois, fixée dans l'immobilité, mais plutôt livrée à tous
les hasards de l'anarchie. Telle est la conclusion de ce très solide
volume.
Le tome II, resté enarrière et qui doit contenir tout le fond de la
dogmatique chrétienne, n'est certes pas ie moins vaste, mais il est
si bien amorcé par les multiples travaux du P. Jugie, qu'on ose en
escompter l'apparition pour une date pas trop lointaine. Les théoio-
giens posséderont alors une base d'opération complète et bien pré-
cieuse.
Le troisième volume du ~/<M~/ ~p/~ des Z~MW, par
M. Reinhold Seeberg reparaît en quatrième édition, après une
refonte complète. Dans la préface, l'auteur dit tout ce qu'il doit à
l'abondante littérature théologique accumulée au cours des dernières
années, particulièrement à la littérature catholique. Ce témoignage-
sincère est confirmé par d'abondantes références. Nous ne sommes
plus au temps où nos frères séparés ignoraient tranquillement ce
qui se dit ou se fait dans l'Église romaine. On peut même dire que
pour la connaissance du christianisme médiéval, l'ouvrage de M. See-
berg l'emporte sur ceux de ses émules hier disparus, Harnack et
Loofs. Les pages d'information exacte et d'analyse pénétrante ne se
comptent pas.
D'ailleurs les points sur lesquels nous devrions marquer un dis-
sentiment plus ou moins profond restent très nombreux. Notons
en passant l'aversion de l'auteur pour la mariologie catholique
(p. 267). Des chrétiens accoutumés à voir dans la piété envers-
la Mère du Christ une part intégrante de l'esprit de famille surnatu-
relle, éprouveront toujours un regret mêlé de surprise devant une
telle incompréhension, d'ailleurs non universelle. On tient aussi à
nous rappeler que le treizième siècle découvrit l'Antéchrist en la
personne du Pape (p. 3o6). M. Seeberg résume l'histoire du chris-
tianisme médiéval en quatre périodes. La première, qui finit avec-
l'empire carolingien, est caractérisée par l'emprise germanique de
l'empire sur l'Église romaine. La deuxième x" au xn" siècle
voit l'Eglise s'émanciper de l'État. En même temps le rationalisme
apparaît avec les premiers scolastiques, le mysticisme avec saint
Bernard. La troisième période xill* siècle marque l'apogée de
l'Église romaine dominant le droit germanique, l'harmonie de la
théologie avec la philosophie réalisée par saint Thomas, mais aussi
l'éclosion d'aspirations personnelles dans la politique d'une part,.
dans la mystique de l'autre. La quatrième période –xi~-xv" siècles
voit le divorce entre l'État et l'Eglise à force de s'imposer dans le-
cadre de l'action et de la spéculation, l'idée romaine l'a fait éclatera
la chrétienté est mûre pour la Réforme protestante. La synthèse~
est rapide et ingénieuse, mais tout de même peu profonde. Identi-
fier l'esprit germanique avec le levain qui travaille les sociétés
modernes, c'est lui faire tort, et beaucoup de ses représentants les
plus authentiques s'inscriront en faux contre un point de vue si
ethnique et si terrestre. Dans l'émancipation progressive des géné-
rations nouvelles à l'égard de l'Église, ils reconnaîtront plutôt un
chapitre de la lutte entre deux cités, décrite par saint Augustin, et
se refuseront à voir dans Luther un bon génie.
Notons une confusion amusante. P. 121-173, on nous renvoie à la
Bibliothèque de l'école de Chartres. Lisez école des Chartes. Par
ailleurs, M- Seeberg n'ignore pas et cite pertinemment l'abbé Cler-
val, historien des écoles de Chartres au moyen âge.
De M. K. I. Logothetis, professeur à l'Université d'Athènes,
nous avons reçu le tome I" d'un ouvrage consacré à la P/M/<M<M
des Pères et du moyen âge. Pages sereines et lumineuses qui consti-
tuent, pour la bibliothèque scolaire de langue grecque, une pré-
-cieuse acquisition. Ce beau volume couvre toute la période anté-
rieure à la renaissance carolingienne, finissant pour les Grecs sur le
nom de saint Jean Damascène, pour les Latins sur le nom de saint
Bède. 11 témoigne d'un commerce intime avec les œuvres des Pères
et d'une large compréhension. L'auteur réagit, en toute droiture et
franchise, contre beaucoup de déformations infligées par une exé-
rèse rationaliste à la tradition chrétienne.
Les Pères grecs sont le plus copieusement et, je crois aussi, dans
l'ensemble le plus heureusement présentés. Les affinités de race
disposaient l'historien à pénétrer leur génie et à nous en retracer une
image fidèle. Nons noterons ici quelques observations. L'affinité de
l'hérésie arienne avec la pensée origéniste est justement marquée,
p. 186, mais je voudrais voir souligner davantage la différence.
D'autre part, l'hérésie trinitaire d'Arius est seule touchée, non l'hé-
résie christologique où il fut rejoint par Apollinaire. Au sujet de
saint Athanase, p. 193, on peut s'étonner de ne pas voir signaler, à
côté des Discours contre les Ariens, les très importantes Epîttes à
Sérapion; et de voir au contraire signaler sans réticence les deux
livres contre Apollinaire, qui sans doute procèdent de l'école atha-
nasienne, mais ou il est difficile de reconnaître l'oeuvre personnelle
d'Athanase. Au sujet de saint Grégoire de Nazianze, p. 235, on
s'étonnera probablement de voir imputer à ce Père l'affirmation
d'une apocatastase qui supprimerait l'enfer éternel. Une telle doc-
trine est facile à découvrir chez saint Grégoire de Nysse; mais chez
saint Grégoire de Nazianze je ne la reconnais pas, même aux trois
pages où l'on nous renvoie (C~ xxxix, 19; XL, 36; xxx, 6). A pro-
pos de Macaire l'Egyptien, p. 260, l'auteur ne touche pas les contro-
verses récentes relatives à cette œuvre, plus que jamais suspecte.
A propos des Pères Cappadociens, je ne me souviens pas d'avoir vu
discuter la question du néonicénisme, soulevée il y a plus d'un
demi-siècle et parfois si maladroitement résolue.
Entre les Pères Latins, saint Augustin obtient, comme il conve-
nait, le traitement le plus généreux. Cette longue étude, de presque
soixante-dix pages, résume une enquête judicieuse et pénétrante.
On nous permettra néanmoins de ne pas souscrire à ce jugement,
touchant la doctrine augustinienne de la prédestination, p. 3~.3
EhtKt Ttpoyav~! ëï! o!)tM; s~eu8spta! Te~Et&v avc:[?E?TX', (xaou {tOKOw ex Tou
'!)

~eoS 'ijpT'~TCtt ~xMTOt) ~8~~ inMAstx '!MTt]p(x. En


afnrmant, après
saint Paul, le mystère des voies divines, saint Augustin ne laisse
pas de maintenir intégralement le fait du libre arbitre humain.
Çà et là, quelques lapsus faciles à corriger. P. 280, 18, saint
Augustin paraît mourir à Milan (au lieu d'Hippone)! P. 363, 1. 4,
il faut sans doute comp)éter « Basile <~ et Grégoire ~> de Nazianze».
Ces observations minutieuses n'entament pas notre estime pour ce
livre très soigné. M. Logothetis parle une belle langue, remarqua-
blement claire; les habitués du grec ancien le liront sans effort, pour
peu qu'ils soient familiarisés avec les principales articulations de la
phrase grecque moderne e!vo[', vx, 9x, S~, etc.
Une très heureuse initiative, dont il faut grandement féliciter la
direction des Estudios <'<MM.eM, met à la portée de nombreux
lecteurs le mémoire composé en i88~-i885 par celui qui devait être
l'Éminentissime cardinal Ehrle, sur les manuscrits de théologiens
de Salamanque, du seizième siècle, conservés à la Bibliothèque
Vaticane. Dans la pensée de l'illustre auteur, ce mémoire était une
pierre d'attente pour une histoire de la Scolastique. Il reparaît
aujourd'hui en langue espagnole, mis à jour, corrigé, augmenté par
le R. P. José M. March. En même temps qu'une orientation à beau-
coup de travailleurs, il apporte un regain de gloire à des maîtres
dont on a plaisir à transcrire les noms Francisco de Vitoria,
Domingo de Soto, Melchor Cano, Bartotomé Carranza de Miranda,
Vicente Barrôn, Diego de Chaves, Domingo de las Cuevas, Am-
brosio de Salazar, Juan de la Pena, Pedro de Sotomayor, Mancio
de Corpore Christi, Bartolomé de Medina, Pedro Hernandez, Juan
Gallo, Juan Vicente, Domingo de Guzmân, Alfonso de Luna,
Domingo Banez, Juan de Guevara, Luis de Léon, Pedro de Uceda
Guerrero, Juan de Medina. En applaudissant à ce début, souhai-
tons que le présent volume amorce une longue série. L'excellente
revue madrilène a tant d'autres trésors à nous livrer!
Le probabilisme moral jouit présentement, dans la conduite des
âmes et dans la pensée de t'Egtise, d'une vogue si universelle et si
autorisée qu'on peut bien parler, à son sujet, de doctrine œcumé-
nique. D'ailleurs l'application reste délicate car dans l'appréciation
des probabilités de droit et de fait, le jugement personnel entre en
jeu; tant que les théologiens seront des hommes, des flottements se
produiront quant à la pratique, les uns inclinant au laxisme, les
autres au rigorisme. Et ceci explique le plus ou moins de sympathie
manifesté par les divers auteurs, selon leurs tempéraments respec-
tifs, pour un instrument facile à fausser. Mais la valeur théorique
de l'instrument n'est pas bonnement contestable. Dès le seizième
siècle, elle fut établie rigoureusement par toute une lignée d'excel-
lents théologiens; ce point d'histoire ne devrait pas être mis en
doute.
H vient d'être rappelé, avec un nouveau luxe de précisions, par
le R. P. J. de Blic, spécialisé dans ce domaine depuis nombre d'an-
nées. Il s'agissait particulièrement de Barthélemy de Medina, 0. P.
(i528-i58o), thélogien de Salamanque, assez communément désigné
comme le père du probabilisme. Désireux de remettre l'auteur dans
son milieu, le P. de Blic ne se limite pas à l'œuvre personnelle de
Medina, mais enquête avant et après, cite largement ces précurseurs
de Medina que furent Sylvestre de Priero, Cajetan, Vitoria, Cano,
Dominique Soto. Sotomayor, Thomas Mercado, et quelques-uns de
ses successeurs. H établit que, s'il y a quelque exagération à consi-
dérer Medina comme le « père du probabilisme )), il n'y en a aucune
à le tenir pour l'un des plus fermes anneaux d'une chaîne forgée à
Salamanque, et où figurent notamment Vitoria (-j- i5~p), Soto
(-]- 156o), Cano (i56o), Mercado, tous théologiens de marque. Le pro-
babilisme de ces théologiens ne consiste pas, comme on l'a dit, à
permettre de négliger le conseil pour s'attacher au seul précepte;
ceci n'est point affaire d'opinion théologique; il consiste à
permettre de choisir entre deux lignes de conduite, recommandées
par des raisons graves ou de graves autorités. C'est la formule du
probabilisme classique. Medina ne l'a point inventée, mais il la fait
sienne sans restriction, comme la firent leur après lui d'autres maîtres
dominicains, Dominique Banez (y 1604), Pierre de Ledesma (j i6ro),
Grégoire Martinez (-j- i63~), Martinez de Prado ('j- 1668), etc.
Citons seulement Ledesma, en sa T~~c~a ~M~M, II, Tr. 8 c. 22
concl. iidub. 2 C~MM, quando inter duas opiniones /K~ altera est
probabilior, iudex possit sequi solum ~C~f!M<M!, relicta ~fC&!M«7/~?.
T~OM~~K~ esse probabilius quod, stando in iure <&~MC M~K~
liceat iudici sequi opinionem ~f~<!& omissa probabiliori. Hanc
docet ~/f~M< plures a~M, praesertim thomistae.
On entend quelquefois parler du probabilisme comme d'une doc-
trine propre à la Compagnie de Jésus. Il arrive même qu'on entend
préciser la date de son apparition elle remonterait au P. Étienne
Dechamps et à la célèbre Quaestio facti, qu'il opposerait aux jansé-
nistes en 1659. Historiquement, c'est là une mauvaise plaisanterie.
Les moralistes jésuites ont pris certainement une part très considé-
rable à la diffusion des doctrines probabilistes; mais ils n'ont pas eu
à les découvrir et ne les ont jamais monopolisées. Moins que jamais.
on pourra soutenir cette erreur flagrante, après le très solide mémoire-
du P. de Blic (soixante-six pages compactes des .E~<~w~<
gicae). On y lira notamment comment, un siècle avant leP.Decbamps~
~<
Laynez, générât de la Compagnie de Jésus, énonçait la thèse proba-
biliste, non comme une nouveauté, mais comme l'écho fidèle des

Déjà historien du quiétiste espagnol J/


maîtres de Salamanque, auxquels il se référait expressément.
Molinos (Paris, 1921), le
R. P. P. Dudon vient d'ajouter à l'histoire du quiétisme français un
chapitre très neuf. Sous ce titre :Zc~M<~M< de j<MM/C7~MM<MMM-
drie, et sous une attribution hypothétique au barnabite La Combe,
les archives de Saint-Sulpice possédaient un manuscrit mystérieux,
qui en i<)2~ fut communiqué au P. Dudon par l'obligeance de
M. Levesque. Le sagace chercheur flaira aussitôt un écrit authen-
tique de Fénelon, et ne tarda point à transformer sa conjecture en
certitude 3. Le traité de Bossuet sur la Tradition des nouveaux niys-
tiques fournit à lui seul une démonstration péremptoire; les confir-
mations ne manquent pas. Lors des dénonciations qui se produi-
sirent en i6p3 contre la doctrine spirituelle de Madame Guyon,
Fénelon composa le Gnostique pour la défendre. On peut dater la
composition de t'été 169~ La ZV~OK des nouveaux ~Kc~
est une réfutation opposée dès lors par Bossuet à l'écrit de Féneton
et demeurée inédite, parce que Fénelon lui-même se garde de divul-
guer son Gnostique. En 1753, la Tradition des nouveaux mystiques
fut, pour la première fois, publiée par Leroi, d'après l'autographe de
Bossuet; le Gnostique a vu le jour seulement en rp3o.
On trouvera dans le volume du P. Dudon tous les détails dési-
rables sur les Conférences d'Issy, où Bossuet, évêque de Meaux,
Antoine de Noailles, évêque de Châlons, et Tronson, supérieur de
Saint-Sulpice, se réunirent, d'abord en juillet-août 1694, puis en
février-mars i6c)5, pour exercer une pression amicale sur l'esprit de
Fénelon, nommé entre temps (début i6p5) à l'archevêché de Cam-
brai. Afin de « mettre des bornes » à son esprit, ils arrêtèrent le
texte de trente-quatre articles qu'ils signèrent avec lui (10 mars i6p5).
Les papiers de Saint-Sulpice ont fourni, outre le texte du Gnos-
tique, celui du Mémoire ~M~ l'état passif, où Fénelon précise un point
capital de sa doctrine, et dont le présent volume donne seulement
une analyse avec des citations. Cette publication très opportune
éclaire la marche de l'esprit de Fénelon le Gnostique est une pre-
mière édition, beaucoup plus naïvement enthousiaste et beaucoup
plus gravement incorrecte, de i'a~fM des /<M~/a<M des Saints,

3. Voir Recherches de ~«~M<*F religieuse, juillet 1927, décembre 1928-


qu'Innocent XH condamnera le ~2 mars 1699. Dans toute cette
histoire, la droiture de Féneton et son humilité n'ont d'égales que
ses illusions. On ne saurait trop recommander la lecture d'un volume
qui permet de mesurer les aberrations de ce chimérique esprit et la
profondeur des ravages exercés dans cette influence sacerdotale par
une femme visionnaire et dominatrice.
On saura gré à MM. Ch. Urbain et E. Levesque d'avoir réuni,
dans un volume attachant, tous les documents relatifs au fameux
débat sur la comédie, où Bossuet prit l'offensive contre le P. Caffaro,
religieux théatin (1694). Ce dossier montre sous un jour favorable la
conduite de Bossuet, qui, avant de-lancer dans le public ses fameuses
/t/<MH'~M.y et Réflexions la Cow~ s'était adressé à Caffaro dans
une lettre confidentielle. Le retigieux théatin apparaît en posture
très humble, protestant contre l'indiscrétion dont il est victime.
Il n'a jamais écrit la lettre publiée sous son nom, mais seulement,
quelques amées plus tôt, une dissertation latine, où il exposait en
théologien à quelles conditions la comédie peut servir la cause des
bonnes mœurs. On lui a fait dire en français que la comédie fran-
çaise réalise effectivement ces conditions. Le coupable est le comé-
dien Boursault.
Le R. P. F. Cayré vient de conduire jusqu'au terme son Précis de
Patrologie, en deux volumes. Si le nom de précis demeure rigoureuse-
ment juste, celui de patrologie a fait ici preuve d'une élasticité
imprévue, puisqu'il s'étend jusqu'à saint François de Saies.
Entrepris pour l'initiation des étudiants, l'ouvrage ne laissera pas
de rendre service aux maîtres Nous n'essaierons pas d'analyser ces
i 700 pages, d'une typographie très deuse et pourtant lumineuse.
Dans une si vaste carrière, l'auteur ne pouvait fournir constam-
ment un travail de première main, mais il montre à chaque page
une information pénétrante, consciencieuse et bien à jour, un
loyal souci d'objectivité, le don d'une rédaction aterte et lucide.
Aucun sujet de quelque importance, dans la littérature religieuse
des seize premiers sièctes chrétiens, ne lui échappe. Précieux vade-
mecum pour le voyageur qui n'a pas le choix entre les livres de
référence, le répertoire du P. Cayré rendra service à tous. Le tra-
vailleur avisé voudra l'avoir toujours à portée de la main..

VI. – Sacrements
J. B.UMBERG, S. J., Professor in Universitate Oenipontana, Sys-
<«K<ï Mc?<MMM<<<MMt. Oeniponte, Rauch, 1930. In-8, vin-nz pages.
Prtx 2,40 R. M.
A. D. SERTIUANGES, membre de l'Institut, Le Baptême et la C<?K~r-
mation. Paris, H. Laurens, tozo In-8, 208 pages, 12S gravures.
Prix 20 francs. (Anthologies illustrées).
Nicolas 0. DERtsi, La CoMy<<<MC<oM esencial del ~ac~~cto Misa.
Buenos Aires, Guadalupe, ig3o. In-8, Xll-2o8 pages.
M. DELt TAILLE, S. J., The mystery f/ Faith aM~/tKwaM ~<M«?Mj
contrasted and defined. London, Sheed and Ward, ig3o. In-8, 43; p.
Prix t5 s.
R. P. DE VOOGHT, 0. S. B., Causalité du Sacrement de Pénitence.
~~A~M~~t~M 7'heologicae Z~OT'ttKteM~ to3o, p. 633-675.
Manuel QuERA, S. J., Otra ~<'s sabre el <tMor de benevolencia en la
~ftc<oM. Estudios eclesiasticos, ig3i, p. 5i-6~.
René LE PtCARD, Chanoine de Rouen, docteur ès Droits canonique
et civil, La MM~MMMaM~ de la vie conjugale. Étude canonique. Paris,
Recueil Sirey, tQ3o. In-8, xxx-467 pages. Prix 60 francs.
Zt<M~gtF. Encyclopédie populaire des connaissances liturgiques,
publiée sous la direction de René AIGRAIN, Professeur aux Facultés
catholiques de l'Ouest. Paris, Bloud et Gay, ig3o. In-i2, XVt-n43 pages.

Le R. P. Umberg, après avoir dispersé dans plusieurs recueils


d'importants travaux de théologie sacramentaire, esquisse une syn-
thèse qui, à ma connaissance, ne fait double emploi avec aucun
ouvrage existant. La doctrine De Sacramentis in ~M~~e passe facile-
ment pour une tâche plutôt ingrate elle peine pour assembler des
éléments assez peu homogènes et doit postuler des analyses déli-
cates. Le R. P. Umberg nous livre le travail d'un persévérant labeur
et d'utiles suggestions.
Le volume du R. P. Sertillanges surle Baptême et la Confirmation,
dans la collection des Anthologies, est une contribution artistique à
la Théologie des Sacrements. Texte et gravures en font une mine
précieuse pour les chrétiens initiés.
Le volume sur La Cc~M/~K< esencial del ~cy~c~ la Misa, que
M. l'abbé Nicolas 0. Derisi nous adresse de Buenos Aires, a été
offert par lui en hommage à Notre Seigneur Jésus Christ, le jour
où il monta pour la première fois à l'autel. Dans ces prémices d'un
nouveau prêtre, on trouvera beaucoup plus que des promesses: une
pensée théologique ferme, une information étendue, un accent pro-
fond de piété sacerdotale. L'auteur déclare s'attacher de préférence
à la trace au P. Christian Pesch il a fait choix d'un bon guide;
d'ailleurs il ne s'en tient pas prisonnier et accueille volontiers
diverses suggestions. Certaines pages paraîtront discutables ainsi
nous ne croyons pas que la note de destruction soit si nette dans la
notion très compréhensive du Sacrifice que donne saint Thomas
d'Aquin (p. 25) l'idée d'offrande, comme telle, occupe le premier
plan. L'auteur se montre généralement accueillant aux grands
ensembles, un peu pointilleux quant au détail. Mais plutôt que
d'accumuler des critiques, redisons combien nous avons goûté le
parfum de cet aimable ouvrage.
Sous ce titre 7~<* ~/jf~ of /~i'A aM~ human ~~<M~M, contrasted
and defined, le R. P. M. de La Taille ne nous apporte rien de pro-
prement inédit, mais une illustration et une défense, en langue
anglaise, de son vaste ouvrage eucharistique, intitulé ~MM
2~ Le but de cette publication est double vulgariser les thèses
fondamentales de l'ouvrage précédent, et répondre à certaines cri-
tiques, qui se sont produites en pays anglo-saxon. Une première
partie- la plus considérable est traduite du français ou du latin;
la seconde partie est originale, mais a déjà vu le jour dans des
Revues de langue anglaise. On se convaincra que l'objection ne
trouve pas l'auteur désarmé.
Le R. P. De Vooght, 0. S. B., revient dans les .E/~M< ?~f<7-
logicaeZ~M. sur la causalité du Sacrement de Pénitence, et me
fait l'honneur d'une discussion dont je le remercie bien sincèrement.
Mais il m'est impossible d'accepter la présentation qui est faite de
ma pensée, en ces termes « Le P. d'Atès a repris contre la doc-
trine thomiste une objection tirée de la doctrine courante. JI Je n'ai
eu certainement conscience de reprendre aucune objection contre la
doctrine thomiste, mais bien d'objecter contre l'interprétation
donnée par le Révérend Père à la doctrine thomiste, et dans laquelle
j'avoue ne pas reconnaître celle-ci. Et la distinction demeure à mes
yeux, même après cette discussion subtile et nuancée. Que l'abso-
lution sacerdotale soit transmettrice de la grâce, j'y consens volon-
tiers en cela consiste t'c~K~ c~e~/M/M. Mais la grâce n'entre pas dans
l'âme sans la contrition. Si la contrition est déjà dans l'âme, l'abso-
lution n'a pas à l'y mettre. Si elle n'y est pas encore, il peut arriver
que l'absolution l'y mette. Telle est à mes yeux la doctrine de saint
Thomas, à laquelle je n'ai rien objecté.
Sur la doctrine du Concile de Trente relative à l'attrition, un
article très solide du R. P. M. Quera dans les Estudios eclesiasticos,
mettant en pleine lumière le parfait accord des enseignements pré-
sentés sess. vi, c. 6 et sess. xiv, c. 4. On pourra discuter eneore
s'il faut parler de bienveillance à propos de ce mouvement par lequel
Deum tanquam omnis ~~M~ fontem diligere Mf~'MM~ mais on
devrait s'accorder à reconnaître que le nom d' « attrition d'amour ))
est on ne peut plus décevant pour caractériser cette ccM~M
!M~<V/M<< ~M<M attritio dicitur, quoniam vel ex <M~<M~MM peccati
consideratione vel ex gelzennae et poenarum metu communiter <W!M~<M~.
De M. le chanoine René Le Picard, un maître livre sur La <WMM«-
~MK~ë de la vie conjugale; Obligation des époux.
Le terrain était piétiné depuis vingt siècles par les Pères de
l'Ëgtise, par les canonistes, par les moralistes chrétiens, par les
légistes civils. On ne s'aviserait guère d'y chercher'du nouveau. Mais
telle est parfois l'inadvertance de notre âge que des vérités fonda-
mentales disparaissent de l'horizon presque sans laisser de traces, et
surtout sans laisser de regrets. La présente Étude MM<w~ constitue,
en faveur d'une vérité de cet ordre~ la plus juste et la plus oppor-
tune des revendications.
L'auteur s'était proposé d'écrire un traité sur la ~e~~ra~'fM de
<or~ En remuant tes matériaux, il éprouva un certain malaise à
considérer l'aspect plutôt négatif d'un tel sujet, et crut serrer de
plus près la pensée de l'Eglise, aussi bien que le texte du Code de
droit canonique, en s'attachant d'abord à l'aspect positif, à la réalité
de cette société conjugale que la séparation de corps dissout maté-
riellement. De lj. te présent volume; œuvre simplement préliminaire,
mais combien substantielle.
L'idée directrice est prise du caractère propre à la société conju-
gale. Institution divine, fondamentale de toute société humaine.
Elle exige des époux une intimité spéciale et comporte un ensemble
de devoirs et de droits corrélatifs à sa nn. Devoirs et droits qui se
résolvent dans la cohabitation des époux. Cohabitation comportant
l'unité de toit pour la vie familiale; l'unité de table pour les repas
pris en commun; l'unité de lit pour les rapports conjugaux. La
cohabitation n'intéresse pas seulement la société domestique; elle
intéresse la société humaine tout entière, à ce triple titre de la com-
munauté de toit, de table et de lit, d'ailleurs diversement. Si la
cohabitation quant à la table, et la cohabitation quant au lit sont,
en soi, devoirs d'ordre privé, la cohabitation quant au toit, par
laquelle la famille s'affirme au regard de la société humaine tout
entière, est manifestement d'ordre public. Dès lors le législateur ne
peut s'en désintéresser.
Ici apparaît toute la nouveauté de cette étude. Nouveauté telle
que des professionnels du droit canonique et du droit civil ont
~voué bonnement ne s'être jamais préoccupés du problème qu'elle
soulève. Problème, pourtant, de la plus haute gravité. Si la cohabi-
tation des époux quant au toit est rigoureusement affaire d'ordre
public, elle appelle toute la sollicitude de l'autorité compétente;
dans l'espèce, s'il s'agit de mariage chrétien, toute la sollicitude de
l'Église. Le droit ancien ne l'ignorait pas. L'auteur cite de nombreux
canons de conciles qui rendent témoignage de cette sollicitude; il
cite des pages très curieuses, injonctions de l'official de Cerisy
(commune de la Manche) aux époux séparés, durant une période de
cent quarante-trois ans (de t3i~à1457) de ce document il résulte
que l'autorité ecclésiastique intervenait profondément, sinon tou-
jours efficacement, dans la vie familiale, pour remédier aux abus.
La vie moderne a changé tout cela. L'individualisme issu de la
Renaissance et l'étatisme issu de l'absolutisme royal ont progressi-
vement éliminé la juridiction de l'Eglise de la sphère des réalités
historiques. L'individualisme suggérait que la vie conjugale est
affaire entre époux, et qu'une volonté divine, source et régulatrice
de la société familiale, ne doit pas troubler la fantaisie des époux
par une ingérence indiscrète. Le gallicanisme soustrayait progressi-
vement à l'Eglise toute législation matrimoniale. Dès le seizième
siècle, la juridiction séculière s'attribuait le droit de régler les ques-
tions accessoires, comme celles de la dot. Au dix-septième, elle
revendiquait les causes de séparation de corps, et déniait tout droit
en cette matière à l'official, en accueillant les appels comme d'abus.
Au dix huitième, elle arrachait le dernier lambeau resté aux mains
de l'Église quant à l'obligation de la vie commune, les instances en
adhésion. Au dix-neuvième, l'institution du mariage civil réduisait
la société conjugale à la condition précaire d'association tempo-
relle le mariage religieux, auquel d'ailleurs elle interdisait de pro-
céder antérieurement au mariage civil, était relégué au rang d'affaire
purement privée, d'ordre spirituel, sans nulle conséquence dans la vie
extérieure. Les dispositions relatives à la séparation de corps offraient
le moyen de tourner.la loi de l'Église, et préparaient des conflits plus
graves pour l'heure où la séparation, transformée automatiquement
en divorce, ruinerait à jamais l'espoir de refaire un foyer brisé.
L'Église a souvent fermé les yeux. Assez d'autres graves soucis
l'empêchaient d'ailleurs de multiplier, à l'égard de l'État, des pro-
testations inopérantes, et le silence dont elle a pris l'habitude a eu
pour effet trop naturel d'endormir les consciences, en leur permet-
tant d'oublier un droit que l'État s'attribuait avec tant de désinvol-
ture. Les officialités qui ont pris la peine de rompre cette prescrip-
tion on nous cite celle de Maurienne, sous Mgr Rosset, en 1880,
et celle de Strasbourg sous Mgr Ruch en 1925, –- constituent de
très rares exceptions. Il ne manque pas de moralistes et de confes-
seurs, appliqués au soin des consciences individuelles; où sont les
juristes attentifs à dire le droit de l'Église?
Avec une rude franchise, l'auteur souligne ce qu'une telle situa-
tion présente de douloureusement anormal; et s'il prend acte de la
disposition récente des Accords du Latran, abandonnant aux tribu-
naux italiens la connaissance des causes de séparation de corps, il
note expressément que c'est là, de la part de l'Église, concession
pure, rendue plus inoffensive dans l'espèce par la fermeté de la loi
italienne à l'égard du divorce.
Le point sur lequel il a principalement à coeur de réagir contre
l'opinion régnante, c'est le caractère illicite d'une séparation de
fait, consommée par les époux, de leur propre autorité, sans recours
préalable à l'Eglise. Certains cas d'urgence exceptés, que l'Église a
toujours admis, la règle générale demeure. Rompre la cohabitation
quant au toit, par simple convenance personnelle, c'est aller contre
l'institution du mariage, et pour être amiable, une telle séparation
ne devient pas légitime. L'ancien droit n'admettait pas aux sacre-
ments les époux ainsi séparés.
On entrevoit la portée religieuse et aussi la portée sociale d'une
pareille thèse, appuyée sur une vue compréhensive de l'histoire du
droit ecclésiastique. En révélant sans ambages ce qu'il considère
comme une plaie très profonde de la société présente, l'auteur se
garde par ailleurs de tout pessimisme; il prend même soin de noter
certains indices qui peuvent faire pronostiquer, pour un avenir
assurément lointain, un redressement de l'opinion publique, un
refoulement de l'absolutisme laique et une restauration de la famille
appuyée sur l'Évangile.
Œuvre d'un juriste éminent,ce beau livrese recommande non seule-
ment au moraliste catholique, mais au sociologue et à l'homme d'État.
Le volume de 1160 pages très denses publié par la librairie Gay,
grâce aux soins de l'infatigable abbé R. Aigrain, sous ce titre
Z~M~a, comme pendant au volume déjà intitujé Ecclesia, ne rentre
pas directement dans le cadre de ce Bulletin. Mais il rendra aux
théologiens trop de services pour que nous ne nous empressions
pas de le signaler.
A qui veut prendre de l'ouvrage une connaissance superficielle et
rapide, deux voies s'offrent. La plus scientifique consiste à lire
attentivement la table des matières. La plus attrayante consiste à
faire comme les enfants, en tournant simplement les pages et s'arrê-
tant d'abord aux illustrations. Aussitôt les questions se pressent.
D'ordinaire, on atteindra vite la réponse, en recourant à l'index
alphabétique très copieux, qui couvre 42 pages à 3 colonnes. Signa-
lons encore le lexique des principaux liturgistes, oeuvre personnelle
de l'abbé Aigrain 56 pages de notes biographiques, sobres et pré-
cises. Histoire et doctrine sont fondues dans ce répertoire qui
groupe vingt-trois noms d'auteurs, l'Ordre de saint Benoît tenant,
comme il convenait, le premier rang. Et on n'en soupçonnera la
richesse qu'après l'avoir longtemps pratiqué.
Paris. ADHÉMAR D'ALÈS.

Le CtvaKf T. DUMOUHN. Impnmene J. Dumoutin, à Paris.


LE SYMBOLE D'UNION DE L'ANNÉE 4~3
ET LA PREMIÈRE ÉCOLE NESTORIENNE'1

Au temps du concile d'Éphèse et durant les mois qui sui-


virent immédiatement, le parti nestorien offre un spectacle
étrangement douloureux nous l'entrevoyons dans la compi-
lation du comte Irénée, arrangée au siècle suivant par le
diacre romain Rusticus, et entrée sous cette forme mitigée
dans nos collections conciliaires 2. Le coup de tête de Jean
d'Antioche avait scindé l'épiscopat catholique en deux con-
ciles ennemis; de longs efforts furent nécessaires pour cal-
mer les esprits et préparer un accord qui n'intervint qu'après
vingt-deux mois. Encore ne rallia-t-il point tous les dissi-
dents. Quinze évêques orientaux s'opiniâtrèrent dans le
schisme~
Or, à l'heure la plus sombre de cette histoire, s'était pro-

i. Ces pages sont extraites d'u-n volume sur Le Dogme ~A~ (sous
presse, Beauchesne).
2. On trouvera une édition quelconque soit chez Mansi, t. V, soit
chez Migne, P. G., LXXXIV. Nous citerons de préférence les ~îe<<!
CoMc<7~Mw<2~<'KM!<'M<cûfMM, iussu atque mandato Societatis Argento-
ratensis ed.Edv.Schwartz. I, iv, Berolini et Lipsiae, 1021. –Le Syazo-
~~M de Rusticus remplit tom. I, vol. III et iv (Codex C~H~M~).
3. On trouvera leurs noms, avec de courtes notices, -A CO., I, iv, 3,
zyQ.p. 203-4. Nous transcrirons simplement les noms: Alexandre de Hié-
rapolis en E uphratésie; Abbibo de Dolichium; Dorothée de Marcia-
nopolis en Mésie; Valérien et Eudoce, de la même province; Mélèce
de Mopsueste; Zénobie de Zéphyrium en Cilicie; Euthère de Tyanes,
métropolitain de la Cappadoce seconde; Anastase de Ténédos; Pau-
sien d'Ypata; Basile, métropolitain (de Larisse); Julien, métropolitain
de Sardique; Théosèbe de Cio; Acylinus de Barbalisso en Euphra-
en Thessalie.
tésie Maximin de Dimitrias
duit un fait providentiel qui devait plus tard rendre possible
un rapprochement, mais dont la portée ne semble pas avoir
été aperçue dès lors par ceux qui l'avaient posé. Le comte
Jean était venu de Constantinople pour publier une sentence
impériale qui, loin de calmer les esprits, les excita davan-
tage Théodose II avait cru faire œuvre politique en abat.
tant les têtes des deux partis il avait frappé de déposition
Nestorius d'une part, Cyrille d'Alexandrie et Memnon
d'Éphèse de l'autre. Combien son calcul était faux, il dut le
comprendre en lisant le rapport adressé à Constantinople par
le comte Jean\ Mais, avec ce rapport, il reçut une lettre
émanée du conciliabule oriental réuni à Ephèse autour de Jean
d'Antioche~. On y lisait, vers la fin, ces mots
Nous confessonsNotre Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu,
Dieu parfait et homme parfait, [composé] d'une âme raisonnable et
d'un corps, engendré du Père avant les siècles selon la divinité, [en-
gendré] en ces derniers jours de la Vierge Marie selon l'humanité, à
la fois consubstantiel au Père selon la divinité et consubstantie! à
nous selon l'humanité. Car de deux natures l'union s'est faite aussi
nous confessons un Christ, un Fils, un Seigneur. A raison de cette
union sans confusion, nous confessons que la sainte Vierge est Mère
de Dieu, parce que le Dieu Verbe a pris chair et s'est fait homme, et
dès l'instant de sa conception s'est uni le temple pris de la Vierge.
&

Il faut reproduire, d'après le texte original où elles se ren-


contrent pour la première fois, ces lignes" qui appartiennent

4. A CO., I, iv, t,
1920).
Le texte grec original, demeuré inédit,
104, p. 53-55.
nous a été rendu tout récemment par la publication du Codex ~i~<?-
Mt~M~. ACO., I, i, 7, 45, p. 67-68 (éd.
5. ACO., I, iv, i, io5, p. 55-57. Texte grec I, l, 7, 48, p. 69-70.
6. ACO., I,T~, i, io5, p. 56,36-57, 5.
"ItTOV tXWMOpoi? Tt5v 'AvCfTo)tXMV XVTtypKOE~YjÇ TCpO; T~ ~pOYeYp<![{tjAeVTf~
CXXpCtV T~V StOt TOUXO~TO! 'IMWKOU. (Cod. Ath., 48, p. 69-70), p. 70, t5-22.
'0{tO~OY<MMLew TOtYMpoSw TOV K<!ptOV ~M~ 'Ilfj~oTw XpMT~ TOV Y*~ To5 @E<i5
TO~ [Jt.O~O'~?], OtOV TS~EtOV XCH MI/OpOMtO~ TeX6!0~ SX <{< ~Oy~ (TM~eTO?,
TtOO KtMVMW U-~ EX T&5 n~Tpa? Yew~9~VT<[ XaTX T~V ÛMT~TK, 6~' t<T~!XT<OV 8e Tmv

7)jA6pMV ex Mocc~K! Ti~ ~<[p9~eu xarx T~v xvOpMito'r~Tet, &jj!.oou<r'ow TM naTpt


~0~ C[UT&V xatW T~V XKt &{<.OOUO[QV ~[Mf xari: TTjWtXvOpMTtOTTjTCt 'SuO y~P
&SOT<)TO!

(pusEM~ ~VMSt; Y~vovE, 8t' 8 gvot Xp'~To~, ë~of t*:ov, ~e: Kus'o~ &[io~oY<)!![tev. Kott~
en propre à Jean d'Antioche et furent souvent reprises dans
la snite, par l'une et l'autre parties.
Ces lignes, écrites ou du moins signées par Jean d'An-
tioche dès le commencement d'août 431, manifestent l'ex-
trême mobilité de son esprit, et marquent une avance décisive
vers les positions cyrilliennes. Elles ne laissent pas de sur-
prendre le lecteur qui fait réflexion sur le contexte, sur la date
et sur le milieu.
La lettre débute par un hymne à la sagesse impériale. Elle
abonde en récriminations amères contre l'indiscrétion de
l'Égyptien qui, selon sa coutume, a troublé le monde entier.
Elle s'achève par un vœu énergique pour l'extermination des
Kc~M~ata de Cyrille, obstacle insurmontable à la paix, et
pour le retour pur et simple à la foi de Nicée. Depuis la
rupture entre les deux groupes éphésiens, il ne s'est écoulé
guère plus d'un mois, et l'animosité est aussi vive que jamais.
Cependant, la lettre apporte de quoi faire justice aux
exigences principales de Cyrille. Cyrille, dans son troisième
anathématisme~, a parlé d's~Mc~ <puctx'/) aucun mot n'excitait
davantage les colères nestoriennes, comme aucun mot ne sera
plus persévéramment repris par l'intégrisme monophysite.
Jean d'Antioche affirme que'~uo <pu<rsm~ ~MCt; ysyo~E. On peut
discuter la parfaite équivalence des deux assertions, mais il
faut avouer que la ressemblance est grande. En poursuivant
la lecture, on éprouve une nouvelle surprise. La question du
QeoToxoi; était au fond de tout le débat; or, Jean d'Antioche
admet le ~o-roxo;, sans recourir au contrepoids nestorien
~OpMTMToxot. Comment expliquer un tel revirement ?
Sans doute, avant tout, par la réelle ouverture d'esprit de
Jean d'Antioche qui, avant qu'il fût question de concile,
s'était fait, près de Nestorius, l'avocat du OsoToxo?, lui repré-
sentant qu'il avait tort de s'offusquer d'un mot, consacré par

TKUT~ f~ T-i~t xa-u-~fuTou ~/M<MMt ~oto:~ ojto~oyo~M Tf~ xy.'K~ nxpe~ov


Ao-~ 'ratpXMeT~xt t~t evotvOpMTn'~Kt xcft
À, '.1..
eeo-rQitO~ 8t& -ro Tbv @MV
T~X~J~M! ~MMt gau-rei
~9tUTb< TOV aUT?~ ~T~OsvTK
6 V!MV.
e~ o~Ti~ TT):

7. Denzinger-Bannwart, n5.
l'usage des anciens Pères pour traduire une donnée tradition-
nelle~. De la part d'un Antiochien tel que Jean, l'aveu a son
prix. Mais en le consignant dans une lettre intime, il ne ris-
quait rien. Au contraire, le renouveler dans un document offi-
ciel, à une pareille heure, n'était-ce pas en quelque sorte
trahir la discipline du parti ? La conduite de Jean serait inex-
plicable sans les circonstancesqui la rendaientopportune, sinon
nécessaire. Des nouvelles inquiétantes étaient venues de Cons-
tantinople. L'empereur, harcelé par des rapports officiels qui
donnaient toujours le beaurôle aux Orientaux, ne laissait pas
de prêter quelquefois l'oreille à d'autres sons de cloches. Le
comte Irénée, arrivant d'Éphèse à Constantinople, constatait
que les Égyptiens l'avaient prévenu de trois jours et qu'ils
n'avaient pas perdu leur temps On avait réussi à persuader
au grand chambellan Scholasticius qu'à Éphèse Nestorius
n'avait pas voulu supporter le nom de SeoToxot' Et il fallait
que cette rumeur eût causé quelque émoi, puisque Nestorius
lui-même n'avait pas dédaigné de la démentir par une longue
lettre au même Scholasticius, que nous pouvons lire en latin
C'est par de tels bruits qu'on avait décidé Théodose II à
frapper Nestorius en même temps que Cyrille et Memnon.
Il fallait à tout prix, fût-ce au prix de quelque surenchère,

8. ~tCO.,I, i, t, 14, p. 93-96. ou P. G., LXXVII, 1449-1457.


9. ~CO I, iv, i, 109, p. 6o-6i. Texte grec,l, i, 5, 164, p. t35-6.
!0.~1CO., I, I, 5, 104, p. t35, 21-23 Tt)V ~EI/TOt [Jt.S-~OTrpmM-MTOV K~
~tM~ptCTO~ XOuëtXOU~XptOf S/O~aST'~tO~ ~TtELC~V MjJLoX~)YT~~J~E~M;&~oÙ5~a)~oCTO:t
6'XM?~T~ETO *E!?SO<j< T~! 860TOXOU mM~C.
ji. ~4C'0.j I, IV, i, to3, p. 5t-53. Voici les premières lignes de cette
pièce Ammiror amatricem Dei animam tuam, et certe dum firma sit
et
i
circa fallacias non expansa, quomodo fabulas approbaverit immun-
dorum, dicentesde nobis quod abiuraverimus vocem qua Dei Genitrix
nominatur. Quam nos, sicut nosti, saepius diximus, diximus vero ita
ne aut purum hominem quis suspicaretur Dominum Iesum Christum
aut Deum humanitate mudum. – Nestorius ose faire appel aux souve-
i nirs de Scholasticius, et de fait nous lisons une allusion expresse à Ja
~MToxo; dans la deuxième des trois homélies de Nestorius éditées par
M. Nau. Le Livre d'Héraclide, p. 355, 1. i. Tou~u Ss r~ ÛeoToxM ?t<):p9sv({)
<ru;~E~'f,xo-o;.
empêcher que la rigueur impériale s'étendît à tout le parti;
et il n'y avait pas de temps à perdre, car le comte Jean avait
ordre de demander aux deux conciles une exposition de leur
foi 12. Jean d'Antioche estima que la prudence commandait
une déclaration catégorique en faveur du O~mM;.
On peut croire que cette déclaration ne fut pas du goût de
tout le monde. Fut-elle du goût de Théodoret, esprit beau-
coup moins prompt que Jean aux résolutions extrêmes ?
Nous ne le savons pas il y a lieu d'en douter. Les Orientaux
évitèrent de se compter sur un document qui pouvait les
diviser, et la lettre adressée à Théodose II nous est parvenue,
soit dans la version latine de Rusticus, soit dans le grec ori-
ginal, sans signature, comme la pensée collective du concile
réuni autour de Jean. Cependant, nous verrons que tel ami
de Théodoret refusa dès lors de s'engager c'est Alexandre
de Hiérapolis, qui devait rester jusqu'au bout l'âme de la
résistance. Quand, après dix-huit mois, ce texte fut commu-
niqué à Cyrille d'Alexandrie et saisi par lui avec empresse-
ment pour servir de base à une réconciliation, les récrimina-
tions éclatèrent, dans les rangs de ceux qui s'étaient tus
jusque-là, par conviction ou par politique.
Nestoriusdevait semontrer,plusque toutautre,implacable.
Au lendemain de la réconciliation, Théodoret lui a commu-
niqué fraternellement la lettre de Cyrille à Jean d'Antioche,
en ajoutant que pour sa part il en est satisfait et n'y trouve
pas d'hérésie que par ailleurs on lui couperait les deux mains
plutôt que de le faire consentir aux mesures prises contre la
personne de Nestorius 13. Il n'est pas un de ces caméléons
qui prennent à chaque instant la couleur du milieu.

12. ~CO., I, I, 7,48, p. 70,8- 'EnStO~ 8: HpOTTET~KTE, euTeëefTMTOt


potdt~ p.ET~ T~V <JYX(XT~6eT[V -rauTTf)~ TT~ Otpp~YOCt ItMTSM! X~ TtEpI T~; OtytZ;
xxt BeoToxou IIxpQE~ou Y~MptoOf~Qn u~MV r~ ot~u~tpë~TM EU(Te6e!tt (tObTOy&p
'!j)~ aur~YYSt).~o [~YatXo~pETtecTaTO; xott eySo~OT~TO? xopt. *ItM~(;).
u. ACO., I, IV, 2, 208, p. i5o, 7-14 Dico enim, sicut coram veritate
ipsa, frequenter eis [litteris] perlectis subtiliterque discussis, inveni
ab illa eas haeretica amaritudine liberas easque timui ullo modo ma-
culare, dum certe oderim non minus aliis illarum patrem sicut totius
Théodoret poursuivait la réalisation d'un programme aussi
débonnaire que chimérique dissocier la formule d'union,
dont il appréciait hautement le bienfait, et les mesures prises
contre les personnes qui faisaient obstacle à l'union. A
Himère de Nicomédie, chassé de son Église pour cause d'at-
tachement à la cause nestorienne, il écrira Les lettres
venues récemment d'Égypte nous ont paru conformes à la
doctrine apostolique, et nous sommes prêts à communier
avec l'Egypte et Constantinople, pourvu que justice soit
rendue à vous et à l'homme innocent qui expie des crimes
imaginaires. Sachez que, pour rendre aux auteurs de ces vio-
lences notre communion, nous attendons que vous et les autres
évêques dépossédés ayez récupéré vos Eglises. Le programme
de Théodoret était la négation même du programme pour-
suivi par Cyrille d'Alexandrie, qui ne cessa de voir dans la
condamnation de Nestorius et des siens la première et plus
essentielle base de l'union. Mais Jean d'Antioche s'était
engagé sans réfléchir dans quelle mesure il serait suivi. Pour
chacun de ses adhérents, les conditions d'une union effective
restaient à débattre. Théodoret n'était pas près de se rendre,
et l'on s'explique aisément que l'évêque d'Alexandrie ait
jugé opportun d'écrire à l'évêque d'Antioche pour lui signaler
l'attitude inquiétante de l'évêque de Cyr
Toujours est-il que la démarche fraternelle tentée alors par
Théodoret près de Nestorius échoua complètement.
La réponse de Nestorius le montre plus que jamais fermé

Anundi perturbationis auctorem, et spero non me soluturum poenas


hoc
de hoc in die iudicii, quia iustus iudex intentionis inspector est. His
autem quse contra tuam iniuste et inique facta sunt sanctitatem, nec
si ambas manus meas quilibet abscidat, patior assentire, procul dubio
divina mihi cooperante gratia et animae imbecitlitatem roborante, et
manifestum feci et illis per litteras qui exigere nitebantur.
14. ACO., I, iv, 2, 160, p. toy-ioS.
i5. ACO., I, iv, 3ot,p. 23t. En grec, P. G., LXXVII, 63, p. 328. –
L'opposition de Théodoret ne devait pas faiblir de sitôt, et l'on croit
en retrouver la trace même après la mort de Cyrille d'Alexandrie, dans
des pièces datées de l'année 448 et conservées par le Code Justinien.
~C<?., I, ï, 4, :38, p. 66, i7-2:; t3ç, p. 67, 8-n.
aux raisons sur lesquelles un accord vient de se conclure.
Cyrille, d'accord avec Jean d'Antioche, appelle Marie Mère
de Dieu, parce qu'elle a mis au monde l'Emmanuel selon la
chair. –Qu'est-ce donc que l'Emmanuel, réplique Nestorius,
sinon le Dieu Verbe ? La parole de Cyrille est une folie et un
blasphème~.
A cette fin de non-recevoir, sèche et hautaine, plusieurs
voix font écho.
Alexandre de Hiérapolis, répondant lui aussi aux avances
de Théodore! constate l'enfantement du dessein perfide

t6. ACO., t, iv, 2, 209, p. 151, 23 sqq. Si de caelo, inquit, et non ex


virgine sanctum corpus dicimus factum Salvatoris omnium Christi,
quomodo iam Dei genetrix intellegitur? Quem namque omnino
peperit, nisi verum sit quod Emmanuhel genuerit secundum carnem?
Hae voces eius et insensatae et blasphemae plurimum sunt.
Insensatae quidem, quia ut bene dici demonstret carnem non esse de
caelo, utitur bac voce qua Dei genetnx nominatur, qui per omnia
immurmurat auribus omnium quod eam id quod maius est deceat
appellari. Si igitur amplius est genetricem Dei vocari, quomodo
maioris nomen id quod minus est designet ? Qualiter vero ille qui
eam vocem quae est Emmanuhel, tanquam divinitatis quae ex virgine
nata est, Dei Verbi significativam accipiens, dum propheticum testi-
monium profert et frequenter sursum ac deorsum clamans de virgine
« Genuit secundum carnem Emmanuhelem )), nunc humanitatis partus
significativum suscepit hoc nomen, theotocos nomen, quare EmoMt-
nuhelis protulit nomen, ut nomen Verbi tantummodo deitatis partae
de virgine ? Si vero Emmanuhelis vocabulo Verbum, quod partum est,
significari dicit, eo quod idem vocabulum praedicet <( nobiLSCum Deus x,
quare rursus id ipsum ut non deitatis sed carnis, quae est ex virgine,
significativum dicit et proclamat vocesquasdam sibimetipsis contrarias?
Et hoc quidem demonstratio est eorum quae ab ipso dicta sunt demen-
tiae verum repetens easdem voces, cerneetiam quantasit blasphemia.
Non perterretur vesanus hominibus praedicans quia Dei nomen sig&i-
ficativum est geniturae carnalis, ita ut sit carnis genetrix Deigenetrix.
17. ACO., I, IV, 2, t82, p. i3o, 10-17 Vix tandem quae parturiebant
et sculpiebant mox post deiectionem Aegyptii, qui circa honorandissi-
mum Paulum cum domno Johanne, parere nunc et ad lucem deducere
valuerunt; memor est autem sanctitas tua quia nec in illo pertuli eis
communicare consilio de epistula illa quae apud Ephesum facta est.
In superficie quidem quasi ex occasione lohannis comitis scripta est,
tanquam dixisset imperator ut ei aliquid indicaremus de voce qua
dicitur theotocos, i. e. enixa Deum in veritate autem vox haec, ut
conçu à Éphèse même, après la déposition de Cyrille, dans
l'entourage de Jean d'Antioche, par Paul d'Émèse et autres.
L'évêque de Cyr n'a sans doute pas oublié que dès lors
l'évêque de Hiérap'?lis dénonça les premières faiblesses et
refusa d'approuver la lettre qui fut adressée à l'empereur par
le concile oriental, après la mission du comte Jean. Sous
prétexte de donner à la cour le gage demandé, par une
déclaration favorable au Théotocos, on trahit la vraie foi et
l'on flétrit Nestorius, docteur de la vraie foi. Au reste, sur
-les incidents d'Ephèse et sur les anathématismes cyrilliens,
Alexandre est bien documenté il se propose d'y penser à
loisir.
Alexandre veut bien accorder 18 qu'il y eut un temps où,
dans les fêtes et les panégyriques, on put, sans trahir la foi
catholique, appeler Marie Mère de Dieu tout court, et s'en
tenir là, en toute innocence et irréflexion. Mais maintenant la
question dogmatique est soulevée reprendre ce mot sans
addition, serait faire Dieu passible, avec Cyrille. Si tes gens
qui proposèrent ce mot et celui qui l'accepta avaient une
conscience droite, qui les empêchait de s'accorder sur le nom
de Mère du Christ, qui dit tout ? ou bien de supplémenter le
nom de Mère de Dieu par celui de mère de l'homme ? C'eût

querebatur a nobis, ad proditionem et calumniam illius qui rectam


fidem docebat, insertaest.
18. ACO., I, iv, 2, !82, p. [3o, 3i-4o: Et quidem ut in festivitatibus
sive praeconiisatque doctrinis incircumspecte Dei genetrix sive Deum
enixa ab orthodoxis tantummodo sine adiectione diceretur, vel deicidae
ludaei, vel quia Verbum incrassatum est et quaecumque sunt talia,
quae magis insuspecte dicta ab orthodoxis invenimus, sane nulla
accusatione sunt digna, eo quod nec dogmatice sint posita ista et,
ut dixi, non maligne sint dicta, quippe non a sordida voluntate, sed
nec tali tune quaestione proposita. At vero post corruptionem totius
orbis et ex quo praedicari nunc coepit passibilis Deus ab impiis
Cyrilli capitulis, dogmatice poni solam vocem quae enixam pronun-
tiat Deum, i.e. theotocon, absque illa quae pronuntiat hominis geni-
tricem, i. e. anthropotocon, nihil est aliud nisi ea quae Cyrilli sunt,
praedicari. Les concessions faites ici par Alexandre au style oratoire
pourraient être un écho de Thëodoret lui-même, écrivant d'Éph~se
aux moines orientaux, <E~. t5t, P. G., LXXXIII, p. t42o D.
été marcher sur la trace des grands docteurs de l'Église qui
firent front contre l'hérésie d'Apollinaire.
Ainsi parle un sectaire, que le rédacteur de la Collectio
Casinensis appelle « un second Nestorius Alexandre, qui
jusqu'ici est resté d'accord avec Théodoret, va rompre avec
lui et avec tout le parti oriental rallié à Rome.
Euthère de Tyanes est plus long et plus lourd. Dans une
épaisse diatribe~" qu'il adresse à Alexandre de Hiérapolis,
comme pour éclairer son zèle, il s'attache surtout à établir
que la pensée de Nestorius se trouve tout entière dans le
symbole d'union, et que Cyrille n'a rien dit de neuf, que des
blasphèmes~. Il pleure sur ceux qui ont accepté la communion
de l'hérétique et n'ont couvert Nestorius de fleurs que pour
le trahir. Ceux-là, c'est Jean d'Antioche avec les siens.
Pourtant, si l'on en croit Irénée, l'historien de la secte,
Jean d'Antioche et les siens pensaient au fond comme Nesto-
rius, et s'ils adhérèrent à la sentence qui le frappait, ce fut
pure hypocrisie. Pour prouver son dire, il assure que Nesto-
rius n'a fait que reprendre la doctrine de Théodore de Mop-

jo. ACO., I, n',3,258 a, p. i8g,24:Atexander,i.e. quasi alter-Nestorius.


=o. ACO., I, n, 3, 2<)t, p. 2t3-22t. Euthère s'attache à réfuter la
célèbre lettre de Cyrille à Jean d'Antioche. EucppatVMOMMv ot oupot~o:,
I, ~4, t27,p. 15-20;P. G., LXXVII, 173-181. Il lui oppose la deuxième
lettre de Nestorius à Cyrille.
2!. L. C., p. 2[5, 14-18. Cyrille P. 2t5, 22-25. Nestorius
Confitemur DNIC Filium Dei, Vox significans et divinitatem et
Deum perfectum et hominem per- humanitatem, i. e. id nomen quod
fectum ex anima rationali et cor- est Christus, Patres vera dicere
pcre, ante saecula quidem de Patre facit utraque. Consubstantialis
genitum secundum deitatem, ul- Patri Christus, verum est; etenim
timis vero diebus eundem ipsum secundum divinitatem consubsis-
propter nos et propter nostram tit. Consubstantialis nobis secun-
salutem ex Maria sancta virgine dum humanam naturam, verum
secundum humanitatem, consub- est; et homo est enim.
stantialem Patri eundem secun-
dum divinitatem et consubstantia-
lem nobis secundumhumanitatem.
P. 2:7, !o-![. Cyrille P. 2:7, i4-t6, 26-29. Nestorius:
Duarum naturarum unitio facta Ut propositis nominibus quibus-
sueste, et il cite à l'appui trois témoins non suspects Cyrille
d'Alexandrie~, Théodote d'A~cyre", Rabbula d'Édesse".
Or, pensait-il, Théodore de Mopsueste parlait comme les
Pères les plus illustres~.

est. Propterquod unum Christum, dam communibus utrarumque


unum Dominum, unum Filium naturarum signifieativis, neque
confitemur. ea quae filiationis et dominationis
f
sunt incidantur, nec ea quae
naturarum in singularitate filia-
tionis confusionis exterminio peri-
clitentur. Ubique divina Scrip-
tura, quotienscumque dominicae
dispensatiomis memoriam facit,
generationem passionemque non
divinitatis Christi tradit, sed hu-
manitatis, ita ut vocetur circa
scrupulosiorem appellationem
sancta Virgo genetrix Christi et
non genetrix Dei.
Euthère de Tyanes avait-il conscience de transcrire, sous le nom de
Cyrille, le texte même arrêté deux ans plus tôt par Jean d'Antioche et
présenté à Théodore II, au nom du conciliabule nestorien ? On ne
saurait le dire. D'ailleurs, il est notable qu'il n'est pas allé jusqu'au
bout l'adhésion formelle donnée dès lors par Jean au y&c~<7Cfj n'est
pas reproduite par lui en propres termes.
Une fausse attribution à saint Athanase nous a valu la conservation
d'un écrit original d'Euthère; on le trouve sous ce titre CoM/M<N-
tiones ~tM~MM~sm ~o~~MMM~t, P. G., XXVIII, 1337-1393. Vulgate
nestorienne, appuyée de force invectives. Eutlierius s'adresse à un
-certain Eustathe, vraisemblablement Eustathe, ëvêque de Parnasos en
Cappadoce.
22. Cyrille, à Théodose /7, n. ACO., I, i\, 3, 288, p. 2to-2t2.
23. Théodote d'Ancyre, Ep. au moine Vital, en Cappadoce. ACO., I.
IV, 3, 280, p. 2t2.
24. Rabbula d'Edesse, à Cy~< ACO., I, n', 3, 290, p. 212
Iste (Mopsuestenus) primus exposuit non esse Dei genetricem
secundum veritatem sanctam Mariam, tanquam Deo Verbo non
recipiente eam quae secundum nos est genituram. Hoc nunc usque
latens, ne tempore diuturniore roboratum firmius putaretur, secundum
dispensationem Dei oblitus Nestorius, novae incisioms auctor, in
publicum protulit.
25. Irénée, ACO., I, ïv, 3, 290 a, p. 212, 32-35 Ecce his tribus
testibus est credendumquod Nestorius Theodoruminsuapraedicatione
secutus sit; rursus quod Theodorus ea ipsa docuerit quae omnes
Le raisonnement d'Irénée ne saurait prévaloir contre tes
textes que nous avons cités et qui montrent les intransigeants
de la secte si éloignés du symbole d'union. De Théodore de
Mopsueste à Nestorius la continuité est réelle; mais des
anciens Pères à Théodore de Mopsueste, la distance était
grande et malgré l'accoutumance, due à leur éducation
orientale, les amis de Nestorius ouvraient quelquefois les
yeux.
Irénée lui-même était capable d'ouvrir les yeux, s'il est
vrai qu'il ne refusa jamais d'admettre le OeoToxo! Le fait nous
est garanti par Théodoret. Bien que postérieur de dix-huit
ans, le témoignage de Théodoret n'est pas suspect nous
pouvons l'admettre, bien qu'il complique terriblement le rôle
personnel d'Irénée~. Jean d'Antioche avait ouvert les yeux,
en pleine crise éphésienne, sous la pression des circonstances.
Paul d'Êmèse et Acace de Bérée devaient les ouvrir à leur
tour, bien que Paul eût, à Ephèse, suivi le parti oriental et
engagé dans cette aventure la signature d'Acace. Par eux,
vers la fin de l'année 43z, Cyrille d'Alexandrie fut saisi des
lignes écrites d'Rphèse à Théodose II par Jean d'Antioche,
plus d'un an auparavant; lignes qui renfermaient la solution
toute prête d'un conflit réputé insoluble.
Lors des négociations qui, à l'automne de 43i, amenèrent
à Chalcédoine des délégations des deux conciles et se ter-
minèrent par l'échec irrémédiable de la cause orientale,
Acace de Bérée avait passé par une véritable agonie, dont
nous trouvons la trace dans une lettre alors adressée par lui
à Alexandre de Hiérapolis Un an après, le même Acace de

clarissimi Patres, testis est synodus Orientis. Igitur, inquit, Nesto-


r:us eadem praedicavit quae cuncti clarissimi Patres. Rusticus, qui
nous a conservé ce raisonnement d'Irénée, ne le prend pas précisé-
ment à son compte, mais il ébauche une apologie de Théodore.
26. Théodoret à Domnus d'Antioche, !io, P. G., LXXXIII,
1305 B Oux o!SxjJt.E~ OtUTOV TtCtpXtTYjS~jJLSVOV TtMTTOTë QeOTOXO~ Mt~ECKt T~
K~OtV nao8~0V, OtMLO
Tt EVaVTMV OpOV~M~TX T')?; eue:YY6~!)to!< SoYjAMt~.
iv, 2, 13o, p. 85, 24-25 Omnem linguam superant ad
27. ACO., I,
loquendum quae per concinnationem diaboli dicta et acta sunt.
Bérée adressait au même correspondant une autre lettre d'un
accent tout di&érent il lui communiquait sa dernière pensée,
l'invitant à considérer avec calme la réponse mémorable de
Cyrille d'Alexandrie et à en apprécier toute l'exactitude
doctrinale28. Il faisait prévoir l'adhésion qu'il allait y donner
avec Jean d'Antioche, et pressait Alexandre de se joindre à
eux. L'appel ne fut pas entendu; mais la lettre d'Acace
demeure comme le testament de l'évêque centenaire et
l'épilogue du conflit éphésien.
ADHÊMAR D'ALËS.

28. ACO., I, IV, 2, t43, p. 93, 32-37 Sipossibile est fatigari usque ad
nos, facies bene; si vero, sicut scripsisti, nunc usque pedibus doles,
inspiciens litteras Deo arnicissimi episcopi Cyrilli et cognoscens
quanta usus sit acribia pro fidei causa, scribens ad nos acquiesce ad
ea quae nos rescribemus cum consilio Deo amicissimi atque sanctis-
simi lohannis episcopi et Pauli ac reliquorum qui Antiochiae reperti
fuerint domini episcopi.
LE CENTENAIRE D'ÉPHÈSE
ROME ET LE CONCILE (~~)

II. LE CONCILE
On sait ce qui arriva. La lettre impériale n'avait point
produit sur Cyrille l'effet d'intimidation attendu. Au con-
cile, il ne parut pas seulement en son nom personnel il s'y
présenta aussi comme tenant la place de l'évêque de Rome
a Cyrille, évêque d'Alexandrie, qui tient aussi la place du
du saint archevêque de l'Église de Rome », disent de lui les
Actes du concile Et, depuis, on s'est offusqué, on s'offusque
parfois de ce titre. Du fait de la convocation du concile, la
délégation reçue de saint Célestin n'était-elle point devenue
sans objet? L'examen de la doctrine n'était-il pas tout à
reprendre? En continuant à se prévaloir d'une mission reçue
en vue d'une tout autre hypothèse, l'évêque d'Alexandrie
n'aurait-il pas fait preuve de cet esprit de domination qui
lui fut si reproché et qui contribua tant à envenimer la que-
relle entre lui et Nestorius, entre son Église et celle d'An-
tioche et des évêques orientaux?
Nous n'avons pas à apprécier ici le caractère de Cyrille ni
l'ensemble de sa conduite à l'égard de l'évêque de Constan-
tinople. Mais, du point de vue de la pensée de Rome sur le
concile lui-même, il est manifeste que son attitude est très
69. « Kup'OU *A~6~<![vSo6m;, StHM~TO! XOtt T0~/ TOTtO~ TOU OtytMTXTOU XOH -<
OdtMTKtOU Le
CtpjUETtHnMTCOU T~; 'PtdjJMttMV EXX\Tj(T~ KeXsa'TMOU (1~ Mansi,
même )) 1

4. i!24.) titre lui est conservé après l'arrivée des trois légats:
voir, par exemple, à la séance du to juillet (~:<tc<M~, n° !o6,i 1~,
53"). II est oommé comme tel avant les légats à la séance du :6
(ibid. n" 87 1~, i5's).
exactement celle qu'on entendait l'y voir prendre. Ici les
documents sont on ne peut plus explicites et l'on n'y regarde
pas toujours d'assez près.
On y voit d'abord que le pape ne considérait nullement la
convocation du concile comme ayant mis fin à la délégation
donnée par lui à l'évêque d'Alexandrie ou comme ayant éteint
l'action déjà engagée contre Nestorius.
Cette convocation lui avait été sans doute notifiée en même
temps qu'aux autres métropolitains. Il y répondit en envoyant
à Ephèse trois délégués qu'il chargea en même temps d'une
lettre destinée à être remise à l'empereur si, pour rejoindre
l'évêque d'Alexandrie, ils devaient aller eux-mêmes à Cons-
tantinople. Cette lettre était, en effet, plutôt sèche. Après des
félicitations banales pour le zèle de leurs Majestés à con-
server la foi pure des erreurs condamnées, le pape se bornait
à annoncer qu'il se ferait représenter à « ce concile qu'elles
ont voulu » (~M!C .yyMo<7o ~MatM esse jussistis). Ainsi mar-
quait-il qu'il leur laissait toute la responsabilité de l'avoir
convoqué. Une phrase suivait cependant, qui rappelait clai-
rement le jugement déjà porté sur la question de doctrine à
y examiner au nom de Dieu, il suppliait leurs Majestés de
ne « rien permettre à la nouveauté qui trouble » tout (ne quid
turbidae novitati licere. ~n)ttMa~) et de ne prêter aucun
appui (neve facultas aliqua tribuatur) à ceux qui « prétendent
réduire la puissance de la majesté divine à ce que comprend
la raison humaine Ainsi caractérisait-il l'erreur de Nes-
torius et, par là même, il montrait suffisamment qu'il la
tenait pour définitivement condamnée.
Mais cette persistance dans l'attitude déjà adoptée se mar-
quait plus encore dans la lettre écrite la veille (7 mai 431) à
l'évêque d'Alexandrie lui-même.
Il y répondait précisément à la question que celui-ci lui

yo. JafFe 38o; coll. P~~M~Mt~, n" 4 (II, 25).


7:. Comparer ce qu'il dit de ses « nouveautés » dans les lettres lai
notifiant et à son Église sa condamnation ccM. t~cM~.ttJ, n"~ 2 et 5;
II. 811. 8~. !2~. t7".
savait posée sur la conduite à tenir au concile à l'égard de
l'évêque de Constantinople.
Aux termes de la sentence rendue contre lui, Nestorius,
n'ayant pas souscrit à temps sa rétractation, devait être con-
sidéré comme déposé et ne faisant plus partie du corps épis-
copal. De ce chef, on devait refuser de l'admettre au concile,
et c'était une attitude possible. Mais, entre temps, la con-
vocation du concile était survenue. En y appelant les évêques,
l'empereur avait paru vouloir éteindre ou suspendre toute
action déjà engagée contre quelqu'un d'entre eux. En fait et
bien que la sentence de Rome eût touché Nestorius, il n'avait
pas été mis en demeure de faire connaître sa réponse. Peut-
être, quoique les délais impartis fussent largement écoulés,
y aurait-il lieu de l'admettre au concile en lui demandant de
rétracter à ce moment-là même les doctrines condamnées.
[Ainsi fera-t-on vingt ans plus tard à Chalcédoine pour
Théodoret.] Cyrille donc avait demandé au pape s'il y
avait lieu de procéder ainsi avec Nestorius ou s'il fallait con-
sidérer la sentence portée contre lui comme ayant déjà pro-
duit son effet 72.
La réponse du pape est très claire il accepte la suggestion
de Cyrille. Bien que les délais soient passés, Nestorius peut
être encore admis à se rétracter et, par suite, à siéger au
concile.
Dieu aime que l'on facilite au pécheur sa conversion. Puissent
donc Cyrille ou le concile procurer au pape la joie d'apprendre que
l'affaire s'est terminée par la correction désirée (~M~MM M~~MM
votiva c~y~c~cMe discamus). Ce qu'il désire, c'est la paix de l'Église
et le salut de celui qui est en voie de se perdre. Cela ~cependant, il
ne le veut que si le malade consent à reconnaître son mal (si ~M<M
~M~< aegritudinem confiteri). Aussi ce qu'il en dit n'est que ppur
ne pas rebuter celui qui peut-être accepterait de se corriger. Car,

ya. « Quaeris utrum sancta synodus recipere debeat hominem a se


~a~<M<<! ~KMaK<eM an, quia indutiarum tempus emensum est,
sententia dudum lata perduret ') (Jaffe 3~7, coll. Veronensis, n° to
II. 26).
s'il s'obstine ou si, comme dit le pape, il préfère des épines aux
raisins qu'on lui offre, c'est lui-même qui se sera condamné et la
sentence déjà portée produira tout son effet (M~M~, ~MMM/t~
statutis prioribus, ~M /M<< ~<~M~). I! devra seulement reconnaitre
que lui seul est l'auteur de sa perte et que, loin d'être avide de son
sang, on lui a offert le remède

Il n'y a pas trace, on le voit, dans cette lettre d'une hési-


tation ou d'un retour en arrière quelconque. Encore moins
le but en est-il, comme on l'a dit, de calmer l'impatience de
Cyrille le souhait de voir Nestorius se rétracter et rester
ainsi dans la foi commune s'exprimait également dans les
lettres antérieures. A Rome comme à Alexandrie, on con-
tinue donc à tenir sa doctrine pour définitivement condamnée
et, si l'on est disposé à l'admettre au concile, on entend de
part et d'autre qu'il ait d'abord à se rétracter faute de quoi,
comme le portait la décision promulguée, on devrait le tenir
pour déposé.
Entre Cyrille, par conséquent, et le pape, l'accord reste
complet et le pape, en lui répondant, lui a exprimé sa satis-
faction de cet échange de lettres qui assure entre eux la com-
munauté de vues et l'attitude Nos WMC~K nobis consilii
~<ï?'(!'cï~att0tt<! conjungunt. L'affaire continue donc son cours;
le délégué pontifical chargé de la faire aboutir se trouve ou
se trouvera seulement plus assuré de la poursuivre confor-
mément aux intentions de celui qui lui en a confié le soin.
I! ne suit pas de là que ses anathématismes aient été
approuvés ou même seulement connus à Rome. On'peut
douter que Cyrille ait songé à les y communiquer et la
réponse qui lui est adressée porte en elle-même la preuve que
le pape était sans nouvelles de ce qui se passait en Orient.
Aussi, n'y a-t-il pas à s'étonner qu'il ne soit fait ici aucune
allusion à la présidence du futur concile. La question ne se
posait pas. La seule affaire qu'on prévît à Rome devoir en
faire l'objet étant celle-là même pour laquelle délégation

73. JaSe 3y7- Coll. F~CM~tjt~ n" 10 (II, 26).


totale avait été déjà donnée à l'évêque d'Alexandrie, celui-ci
restait tout désigné pour présider à ses délibérations, et les
instructions mêmes données le lendemain de cette lettre
(8 mai 43i) aux trois délégués que le pape y envoyait montrent
à l'évidence qu'on le considérait comme devant en avoir la
direction.
La première, en effet, de ces instructions était de se con-
former en tout aux vues de saint Cyrille Ad fratrem et
CC~MCC~tMM MO~TTtMt Cyrillum consilium vestrum omne con-
T.'crftte et quidquid in ejus videritis arbitrio facietis. Aussi
leur est-il prescrit uniquement « d'assister D aux séances de
l'assemblée Ut interesse conventui debeatis. Il n'est pas
question pour eux comme il le sera plus tard à Chalcé-
doine pour les délégués de saint Lêon~ – d'y présider. Ils
auront seulement à s'assurer qu'on y a fait droit à l'autorité
du siège apostolique Auctoritatem sedis e~o.sto?tcse custodiri
debere MMM~a~tt~. Dans les délibérations, par conséquent, il
leur appartient de juger les avis des autres; mais ils ne
sauraient laisser discuter le leur. Au cas où ils arriveraient,
le concile déjà fini et les Pères déjà dispersés, ils auront à
rechercher quelle aura été la conclusion. Si tout s'y est passé
conformément à la foi catholique, et qu'ils apprennent que
Cyrille est parti pour Constantinople, ils iront eux aussi
pour remettre à l'empereur la lettre du pape. En cas con-
traire, et s'il y a désaccord, ils jugeront sur place de ce qu'ils
ont à faire en s'inspirant, comme il a été dit, de l'avis de
Cyrille. Conjicere poteritis quid cum consilio supra dicti nostri
fratris agere dcbeatM
Ces instructions données au lendemain de la réponse sur
la conduite à tenir à l'égard de Nestorius sont on ne peut

74. Les formules sont à comparer. « Praedictum /fa~~M et <-<~<.f~-


pum meum vice MM<? synodo convenit praesidere », écrit saint Léon en
acceptant d'envoyer ses légats au concile (Jaffe 460). « ln %<.f qui a~ 3
apostolica sede directi sunt, nie synodo vestra fraternitas aestimet ~<M- 1
sidere H (Jaffe 473). Voir BATIFFOL Le siège <cj<û/t~M~, p. 533.
~5. JaBe 378. Coll. Fc~H~M~, n'* 8 (11.25).
plus significatives. Il allait de soi, pour Rome, que l'évêque
d'Alexandrie parût au concile comme le dépositaire de la
pensée du pape. La volonté s'y manifestait aussi clairement
que le concile acceptât la décision déjà prise au sujet de
Nestorius. Mais cette intention se marquait plus nettement
encore dans les lettres écrites le même jour, que les envoyés
du pape devaient remettre à l'empereur et au concile.
Nous avons déjà résumé la première. La seconde ne par-
lait, elle aussi, pour les envoyés pontificaux que de l'assis-
tance aux délibérations de l'assemblée Qui his ~Ma~ o~t~<r
intersint. Mais la doctrine de Nestorius y était fermement
dénoncée comme attentatoire à l'unité de la foi et à la divine
majesté du Christ. Aussi le pape signifiait-il que ses envoyés
avaient mission, en assistant au concile, d'assurer l'exécu-
tion des mesures déjà prises contre lui: Qui. intersint.
quaé a nobis statuta ~M)~ exequentes. Les Pères, on n'en dou-
tait pas, y donneraient aussi leur assentiment (~M~M~ ~a~-
tandum a vestra sanctitate non ~tt&!taf)!m ad~~M~MM), car ce
qui a été décrété l'a été pour le bien de l'Eglise universelle
(quando. M<Mr ~)'o M~m~'M~.s Ecclesiae securitale decre-
<MM)
Quand les envoyés munis de ces instructions arrivèrent à
Éphèse et purent communiquer cette lettre au concile, l'essen-
tiel de son œuvre était déjà réalisé. Nestorius était déposé et
l'on peut donc se demander si les instructions mandées en
dernière heure à Cyrille eurent aucune influence sur la pro-
cédure suivie à son égard. Elles étaient datées du 7 mai et
c'est le 22 juin que le concile s'ouvrait et prononçait la sen-
tence de déposition. Par contre, les légats du pape, porteurs
des lettres du 8 mai, n'arrivèrent à Ephèse que dans les pre-
miers jours de juillet. Si donc la lettre destinée à Cyrille leur
eût été confiée elle aussi, elle lui serait également parvenue
après coup. Mais on peut croire qu'il avait ses courriers spé-
ciaux, et, de fait, à la diRérenee des lettres pour l'empereur et

y6. Jaffe 379. Cc~. F~~M~Ky~, n<'7(II.24).


pour le concile, celle qui lui est adressée ne porte point qu'elle
doive lui être remise par les légats. Il n'est donc pas impos-
sible qu'elle l'ait touché soit en route nous savons qu'i!
fit escale à Rhodes soit à Éphèse même après son arrivée
dans cette ville. Ne serait-ce pas après et pour l'avoir reçue
qu'il se serait décidé à ouvrir le concile?
Quoi qu'il en soit, on n'a qu'à suivre le procès-verbal de
cette première séance (22 juin 431) pour constater qu'on y
a procédé avec Nestorius comme l'avait suggéré Cyrille et
approuvé Célestin. Sans tenir compte du défaut de rétracta-
tion dans les délais fixés, on l'avait invité à paraître au con-
cile. Officiellement, on l'avait sommé de se rétracter et c'est
sur son refus de comparaître que, se référant aux décisions
déjà prises à son sujet, on l'avait déclaré déposé de son siège
En agissant ainsi, les évêques groupés autour de Cyrille
ne se sont assurément pas bornés à appliquer l'ordonnance
rendue par le pape. Ils ont bien entendu juger eux aussi.
C'est pourquoi tous les rétroactes de l'affaire ont été évoqués,
et les doctrines professées respectivement par Nestorius et
par Cyrille ont été examinées. Mais il n'en est pas moins
apparu qu'on avait égard aussi au jugement rendu déjà par
Rome. Dès l'ouverture de la séance, le résumé de l'affaire a
rappelé que Célestin avait déjà fait connaître sa manière de
voir et qu'il y avait au dossier une ordonnance formelle de
lui~. Cette ordonnance a été lue et la lettre la contenant a
été désignée comme une lettre sur la foi "Awep ctirecret~E Tce~
ï?~ -msTSM; Il a été rendu compte que notification en avait
été faite en son temps à Nestorius en même temps que de la
.S'VMod~M~ de Cyrille~ Aussi les Pères, en rendant leur
jugement, spécifient-ils qu'il leur a été dicté à la fois par les

77. Coll. Vaticana, n°33-63 (1~, 3 64); résume dans n~ 67 et 88 (1~ 66-
68 et 13, 16). Mansi 4-'i34-ts32 et i3o8.
78. « r~YpCMTMt TK sbtO~Ot. TUTtO~ ~tXVMOV ~EptS/O~TÛt » (ibid. n"34, 1~
8~. Mansi 4. 1129 B.)
C~.
Vaticasaa,ne
;g. Coll. Fa~MH~
79. n° 49(1~. 36'
49 (Iz, 369-'0; Mansi
Mansi 44.cFy7
"77 D).
80. n" 49-51 (1~, 36-37 Mansi 4.'r8o).
canons et par la lettre de Célestin KstTe~E~MTs; xwo r! TM~
xavo~MV XMt ex T~ eir~TO~~ ToG (xytNTatïou TrafTpo; '~(~ x~t i'j).).St-
TOupyoS Ke~ETTtvou
Les envoyés de Rome, par conséquent, quand ils arrivent
à Éphèse, peuvent s'assurer, comme il leur a été prescrit de
le faire, que l'autorité du siège apostolique a été respectée et
que la foi antique a été bien servie. Sans que- rien dans les
documents laisse apercevoir aucune hésitation de leur part,
i
ils vont droit à Cyrille. Le juillet, ils prennent séance au
concile dirigé par lui et c'est dès lors que se marque le mieux
l'unité et la continuité d'action entre le pape et le concile.
Dès l'abord, en présentant la lettre envoyée aux Pères, le
prêtre Philippe, un des trois légats, rappelle que le pape,
dans la lettre écrite l'année précédente à l'évêque d'Alexan-
drie, a déjà porté son jugement (Mptc~) sur l'affaire qui les
occupe 82. Les deux évêques ses collègues demandent alors
qu'on ordonne la lecture de la lettre dont ils sont les por-
teurs. On y verra, font-ils remarquer l'un et l'autre, à quel
point l'évêque de Rome a le souci de toutes les Eglises ~av
~n <ppo'<-r~o[ TMtCMD TM~ 'Exx~on~ Lecture faite de la lettre
d'abord en latin, puis en grec, les Pères l'acclament comme
on fera à Chalcédoine celle de saint Léon.
Cette sentence est juste: au nouveau Paul, Célestin; au nouveau
Paul, Cyrille; à Cétestin le gardien de la foi, à Célestin d'accord
avec le concile; à Célestin la reconnaissance de tout le concile Un
Célestin, un Cyrille. Une foi du concile, une foi de t'olMu~Ew,

Cet hommage ainsi rendu à Célestin, le légat Projectus

81. Coll. Vaticana, B" 6t (1~, 54~ Mansi 4.1212 C). Le rapport
envoyé à l'empereur portait de même que Célestin avait déjà condamné
lesdoctrines de Nestorius et rendu son jugement contrelui: « Kt~MT~o~
T~ TjjtM~ <{<pOU Xat'MYWVt! Tt~V OttpCïtXMW SoYfXTMV
TtpO Ns7TOp!OU XO:L
TtpO
~~M~e~EY)M'<T<t~ xxT'KUToS~~ov ?. (/~< n" 8t (1~, 5~ Mansi
4.J2~oC.)
82.
83.
7~ a" :oô, Mansi 4.1281 B).
2(1~, 53ie
to6,3~(I~54"Mansi4.t28tC).
°

n"
84. /~«/ n" toô, 19 (P, 57; Mansi 4.t288 C-D).
prend la parole pour préciser le sens où il était demandé au
concile de donner son adhésion à ce qui avait été décidé par
le pape on n'entendait point par là faire la leçon au concile
(eux w; c~Muc~M ~~K<ntM~) mais on lui rappelait cette décision
afin que, par ses décrets, en s'inspirant du canon de la foi
commune et de l'utilité de l'Église catholique, il lui fît pro-
duire tous ses effets et en assurât l'exécution jusqu'au bout'\
On ne pouvait pas marquer plus nettement l'intention de
rattacher les actes du concile à ceux du pape. Comme il l'avait
fait sur Cyrille en lui communiquant son jugement et le
chargeant d'en assurer l'exécution, Célestin comptait main-
tenant sur l'assemblée réunie à Ephèse pour mener toute
cette affaire à bonne fin.
Or, le lien ainsi établi entre son action et celle du pape,
le concile reconnaît lui aussi l'avoir accepté. En répondant à
Projectus, en effet, Firmus, évêque de Césarée en Cappa-
doce, fait siennes les affirmations du légat. Oui, le Saint Siège
a déjà prononcé ~mof s~E~xe x~t T~o~ TM
« K.Kt TcpoTeao~
Ttpaty[MtTt. Aussi est-ce conformément à ses indications (o)
MxoXoufhiMMT~; iMn ~Et~) que nous avons rendu le décret, où

nous nous sommes inspirés du jugement canonique et aposto-


lique )) (ïM TU~TM E~e6t6a[<TXU.E~, XaMO~H~T)~ XMt OtTTOC~oXm'~ 5'~ Ot'JTM
X.CtTCMOTaSCMT~ XpKTtv)
Après cela, il ne restait plus qu'à sceller ofnciellement
l'unité ainsi constatée. Ce serait l'effet de la confirmation
accordée par les légats au jugement du concile. L'un d'eux,
Arcadius, demande donc que communication leur en soit faite.
Plus précis encore, après avoir remercié des acclamations au
pape par lesquelles s'est manifestée l'union a des membres
avec la tête a, car, le concile ne l'ignore pas, Pierre est la
tête de toute la foi ou même des apôtres, le prêtre Philippe

85. « "I~Ot TCtUTK & XM tCdUatt âp~E XK~ vSv UTtO}<.V1~M[ )t<XT7i~:MCE~, Et! ~SpX;
XE~eu<M)TE Tt~pMTXTM XyeoOKt XOCT& TOV XK~MOt fi~ XOtV~! m<tT6M! Xtt XatT~t TO
/p~<njtef T~ xacOo~tx~t exx~~tK!. )) (Coll. !~<t<!caM< m° :oô,2o I". 57~ J
Mansi, 4.1288 E.)
86. Ibid., n" toô, 21 (1~, 58l-Mansi 4.1289 A).
demande communication de tout ce qui a été fait au concile
avant leur arrivée, afin que, conformément à la volonté du
pape, comme aussi de l'assemblée, ils puissent le confirmer
par leur approbation personnelle~.
C'était insister beaucoup sur le rôle du pape et l'on com-
prend que l'auteur probablement oriental de la collectio Turo-
nensis 88 ait omis d'y insérer ces quatre derniers discours.
Des acclamations à Célestin, il passe directement à la réponse
que fait Théodote d'Ancyre à la demande des légats. Celui-ci
cependant exprime également sa joie que la lettre de Célestin
et l'arrivée des légats aient démontré la justice de la sen-
tence rendue par le concile il rend aussi hommage au zèle

fait droit à la demande des légats"


du pape et à sa sollicitude pour la foi et promet qu'il sera

La séance ainsi terminée fut suivie le lendemain (11juil-


let) de celle où l'on procéda à la confirmation et à la notifica-
tion officielle de la sentence conciliaire contre Nestorius. Le
procès-verbal ne s'en trouve pas non plus dans la collection
Turonensis, et il n'est intéressant, en effet, que par l'affirmation
qui y est faite de l'autorité du Saint-Siège. Les légats, ici,
sont bien fidèles à la mission qui leur avait été donnée d'en
assurer le respect.
La lecture des Actes qu'ils ont faite leur a permis de con-
stater personnellement que le concile a procédé canonique-
ment. Mais ils demandent que lecture leur en soit donnée
de nouveau en séance afin que, conformément à leurs ins-
tructions, ils puissent confirmer le jugement rendu (~u~N~
rx xE)tpt;jLevat pe~M<~)' Le concile accepte et lecture est
donnée, en effet, de la sentence où il fait profession de suivre,
en même temps que les canons, la lettre du pape 91. Les

8;. Vaticana, n° 106, 23 (1~, 58~ Mansi 4.1289 C-D).


88. N" 35 (~111,92-94)- Je ne vois pas que M. SCHWARTZ (1~ 53" ait
noté cette omission.
89. Vaticana, n° 106, 24 (13, S8-59; Mansi 4.t28o D-F). °

90. Ibid., 26 (1~, Sg~ Mansi 4.:293 B).


91. Ibid., 29-30 (1~, 60; Mansi 4.T293-t29Ô).
trois légats prononcent alors eux aussi sur la déposition de
Nestorius. C'est l'occasion pour le prêtre Philippe, qui parle
le premier, de rappeler la haute autorité du siège dont il
représente le titulaire.
II n'est douteux pour personne, il est plutôt connu de tous les
siècles que le saint et bienheureux Pierre, exarque et tête des apôtres,
colonne de la foi, fondement de l'Eglise catholique, a reçu de Notre
Seigneur Jésus Christ, sauveur et rédempteur du genre humain, les
clefs du royaume et que pouvoir lui a été donné de lier et de délier
les péchés. Or, Pierre, jusqu'à maintenant et toujours, vit et juge
dans ses successeurs.

Suit un hommage aux empereurs dont le zèle pour la foi


leur a fait convoquer le concile. Après quoi, le légat constate
que Nestorius s'est condamné lui-même en refusant de venir
au concile où il aurait pu trouver le remède à son mal. Son
refus de comparaître, même si longtemps après l'expiration
du délai fixé par le siège apostolique, justifie donc pleine-
ment la sentence rendue contre lui puisqu'il n'a pas voulu
se corriger, que sa part soit avec celui dont il est écrit
E~~co~atitw ejus acct~Mt a~f~.
L'évêque Arcadius reprend les mêmes idées. Puis Projec-
tus conclut de même, en ajoutant qu'il le fait en vertu de
Pautorité du siège apostolique et comme exécuteur, avec les
autres légats, de sa sentence « 'op~M <xu<~TMc<; T~ 0~5
MOSTQ~XVi~ )M~6~p6~ HOEsëEKX [JLSTX TWV tÏ~E~OMV T~ MTTOOXTEt~
E<tëtëe[<TT~{ u?rMp~MV~. M

C'était fini, et il ne restait plus qu'à signer. Avant d'invi-


ter les légats à le faire, Cyrille, au nom du concile, prit acte
de leur jugement. Représentants du siège apostolique et du
concile des évêques d'Occident, ils ont exécuté les décisions
déjà prises par Célestin (ix Qj)Kj9~iK ~<x?K. K.s'XecT~ou

92. Coll. Vaticana, 3t (f,


60-61; Mansi ~.t~ô-tz~y).– On reconnaît
dans ce discours les idées mêmes qu'avaient exprimées Célestin dans
6~
sa lettre à Cyrille en vue du Concile.
93. Ibid., 33 (I", Mansi 4.t3oo A).
~:6t€ftCMv) et adhéré à la sentence rendue par le concile contre
Nestor! us'
Ainsi se trouvait officiellement constatée et afnrmée l'unité
d'action entre le concile et le pape. Elle devait se manifester
encore quelques jours plus tard dans les séances des 16 et
17juillet, où, après sommation faite à Jean d'Antioche de
venir soutenir l'accusation d'apollinarisme lancée contre
Cyrille et Memnon, l'excommunication fut prononcée contre
lui et 33 de ses partisans les trois légats présents à la séance
souscrivirent, eux aussi, la sentence rendue Deux mois plus
tard, deux d'entre eux, le prêtre Philippe et l'évêque Arca-
dius, feront partie de la délégation chargée de représenter le
concile aux conférences de Chalcédoine. Décidément, on ne
pouvait plus s'y tromper à Constantinople Cyrille et le
concile avaient pour eux le pape et avec lui tous les évêquesde
l'Occident, donc, comme aimait à le faire remarquer l'évêque
d'Alexandrie, tout l'ensemble de l' « œcuménicité' e.
Aussi ne saurait-on douter du poids dont pesa auprès de
l'empereur cette intervention des légats. Aussitôt après les
séances de ratification, le concile lui en avait représenté la
signification. La déposition dont on venait de frapper Nes-
torius, le pape l'avait décidée longtemps avant que ne se
réunît le concile, et il en avait informé l'évêque d'Alexandrie
dans la lettre où il le chargeait de le remplacer~. Mais,
avait-on ajouté, ce qu'il avait fait dès lors, il venait de le
confirmer par la lettre qu'il avait écrite au concile et par les
légats qu'il y avait envoyés. Ceux-ci, d'ailleurs, rendaient
aussi témoignage pour le concile des évêques d'Occident 98.

04. Faticana, 34 (t~, 62~ Mansi 4.j3oo B).


<)5. n"" 87-90 (13, !5-a6; Mansi 4.i3o5-t325).
96. Rapport à l'empereur sur les séances des t6 et v~ juillet. Vaticana,
Ti" 92 (1~, 28-3o; Mansi ~.iSzS-tS~).
~6~ 'PJ)~
QT.<i TaBret {~ S~) x~ TrpoT6po~ xxt o e~<nMTMC K~M-
T~o;, ~e~ Tu~ey~vctt T~v. ~uvoSov, 8[Z t<M ~a~TOt! Ypat~xTMV ~{<w<rev,
ETtTpE~Ct; T<5 atytMTXTM. Kup~M. Xat TOV KUTOt!!Ke~E!VTQKQV. H Pa<tMM~
n" (1~, 64'-s Mansi, 4.!3o! B-C).
98. Ibid. (64~ t3ot C).
Or, faisait remarquer le rapport envoyé après le 17 juillet,
on ne saurait admettre que la trentaine d'évêques groupés
autour de Jean d'Antioche suffisent à tenir en échec les déci-
sions d'autorités si considérables*
Quoi qu'on en eût à Constantinople contre l'évêque
d'Alexandrie, il était difficile de se soustraire à ces considé-
rations, et le comte Irénée, quand il arriva pour remettre les
rapports des Orientaux, ne put s'empêcher de constater l'im-
pression qu'elles avaient produites~ Dès l'abord, il se ren-
dit compte que la cause de « l'ami » était désormais perdue.
Sans peine, et pour punir Cyrille de l'avoir emporté malgré
les mesures d'intimidation prises contre lui, l'empereur
accepta de ratifier aussi sa déposition. Mais celle de Nestorius
resta également acquise. Dans les efforts qui suivirent pour
dissiper l'imbroglio ainsi créé, il ne fut plus question de reve-
nir sur le jugement porté contre lui. Le but poursuivi fut
uniquement d'humilier et d'abattre Cyrille en obtenant des
deux groupes d'évêques qu'ils s'unissent dans une condam-
nation commune de ses anathématismes.

99. F<!<!e<:K< n° 92 (I", 3o~ Mansi 4.t32C) B).


100. Vaticana, 11° 164 (1~ t35; Mansi 4.1392). L'or de Cyrille a-t-il
agi aussi à ce moment? Mgr BATIFFOL (< cit. p. 38o) mentionne ici
les gratifications aux dignitaires de la cour dont le -S~Mo~t'CKM de
Rustique a conservé le bordereau (Casinensis, n" 294 IV, 224-~25).
Mais ce bordereau et la lettre qu'il accompagne (ibid., n° 293 IV. 222-
224 Mansi 5.28~-289) se rapportent aux efforts qu'eut à faire
Cyrille
l'année suivante pour obtenir qu'on renonçât à exiger de lui la
condamnation de ses anathématismes il lui restait à la cour bien des
ennemis, entre autres, sans doute, l'irréconciliable comte Irénée.
Toujours est-il qu'à la date de cette lettre et de ce bordereau Maximien
était depuis assez longtemps evêque de Constantinople. M. ScHW~RTZ
(I8, i3) les place au cours des négociations pour la paix d~ 432. –-
M. AMANN (loc. cil., col. ti~) place également ici une lettre d'Acace de
Bérée (Alep) déplorant que les largesses de Cyrille aient étouffé la
voix de la vérité (Casinensis, n° t3o IV, 85; Mansi 5.829). Mais cette
lettre parle de l'eunuque Scholasticius comme étant déjà mort. Or ce
Scholasticius est signalé dans la lettre et le bordereau ci-dessus
comme ayant émargé lui aussi aux gratifications de Cyrille. La lettre
d'Acace, par conséquent, si elle est authentique, ne peut être que
postérieure à cette date. Au moment où s'affrontent à Constantinople
III. APRHS LE COXCILE

On sait que ce but ne put pas être atteint. Après quelques


semaines employées à lasser soit les Pères retenus à Éphèse,
soit les mandataires qu'on les avait invités à envoyer les
uns et les autres à Chalcédoine, il fallut se résigner à leur
rendre la liberté et à laisser la sentence portée contre Nesto-
rius produire tous ses effets.
Il lui fut donné un successeur. Ce devait être la consé-
quence de sa déposition et sans doute est-ce jusque-là qu'avait
été dès l'abord la pensée de Célestin en chargeant Cyrille
de pourvoir, s'il y avait lieu, à l'Église de Constantinople~\
Cette pensée, en tout cas, s'entrevoit dans les instructions
aux légats. Une issue du concile conforme aux exigences de
la foi comporte, dans l'esprit du pape, l'hypothèse d'un voyage
de Cyrille à Constantinople. Et l'on voit, de fait, qu'à peine
acquise la déposition de Nestorius le concile s'est préoccupé
de le remplacer.
Dès le 23 juin, une lettre aux prêtres et clercs de tout ordre

les porteurs des rapports des deux groupes d'évêques, Scholasticius


est encore un puissant chambellan dont le comte Irénée (F~'MtM,
n° 164 15, 135; Mansi 4.1392) déplore qu'il ait prêté foi à certains
propos attribués à Nestorius à Ephèse. De fait il lui porte une lettre
personnelle des Orientaux lui demandant son appui auprès de l'em-
pereur (Vaticana, n° 162 P, 133; Mansi 4.t385) et Nestorius lui-même,
sur le rapport évidemment du comte Irénée, lui écrit quelque temps
après une longue lettre pour lui expliquer le sens de ses paroles à
Ephèse (Casinensis, n" io3 IV, 5i-53; Mansi S.777-770; t.oOFS
Nestoriana, p. tot-tg.t). D'après ce qui précède, cette lettre d'Acace
ne peut pas non plus, comme le propose M. DEVREESSE (loc. c!<
p. 4to), être antérieure à l'ouverture des négociations entre Jean et
Cyrille. Postérieure à la mort de Scholasticius, elle ne saurait s&
placer qu'après le mouvement d'arrêt dans ces négociations auquel
fait allusion la lettre d'Epiphane contenant le fameux bordereau et
aussi la lettre de Cyrille à ses agents à Constantinople (Alheniensis,
n° 187 1~, t54 et IV, 123-124). Nouveau motif d'en suspecter l'authen-
ticité.
t0t. « 'ExEtW-~ T?]; 'ExX~CMtÇ XpOVO~SO[JL~ 7) ~tOTY)!. ? (F~t-
cana, n" 9 1~, 77°' Mansi 4.102! A).
chargés de l'administration des biens de son Église, en même
temps qu'elle leur notifiait la déposition prononcée la veille,
les prévenait qu'ils auraient à rendre compte de leur admi-
nistration à son successeur Ce successeur, on a hâte à
Ephèse de le voir nommé. Le rapport à l'empereur sur les
séances des 10 et 11juillet y fait allusion. Maintenant que
l'affaire pour laquelle a été convoqué le concile se trouve
menée à bonne fin, on supplie l'empereur de permettre que,
dégagée de ce premier souci, l'assemblée puisse donner ses
soins à l'Église de Coastantinople~. En même temps, une
lettre au clergé et au peuple de cette ville invite tout le monde
à prier désormais pour que soit désigné celui qui sera digne
d'occuper ce siège
Telle est bien là aussi la pensée commune. A peine l'em-
pereur lui a-t-il fait communiquer la nouvelle que Nestorius
est déposé, le clergé écrit au concile en le priant de pourvoir
au rétablissement de l'ordre dans cette malheureuse Église
c'est tout ce qui reste à faire à qui se préoccupe d'assurer le
triomphe de la foi~.
Finalement, l'empereur lui-même se rend à l'évidence. A
Chalcédoine, où il est venu discuter avec les deux groupes
de commissaires envoyés d'Éphèse, nul doute que les légats
qui se trouvent parmi eux ne lui aient remis, comme le leur
prescrivaient leurs instructions, la lettre du pape dont ils
étaient porteurs pour lui. Décidément, le concile de Cyrille
était bien, comme il le prétendait, œcuménique. Le mieux
était donc, au lieu de poursuivre une union des deux groupes
d'évoqués manifestement impossible, de retourner à Constan-
tinople et de donner un successeur à Nestorius. Ainsi fut-
fait. Théodose, laissant là les délégués des Orientaux, em-
mena avec lui ceux du concile et, par leurs soins, le 25 octo-

t02. f~tM~a, n° 65 (1~, 65 Mansi 4, 1228 C-D).


io3. 7& n° 107 (F, 64~ Mansi 4, t3ot D-E).
104. Ibid., n" 85 (P, t3~ Mansi 4, t3o4 D).
io5. 7~ n" 86 (P, i5i-=-; Mansi 4, t432 D).
bre, le prêtre Maximien fut consacré évêque de Constanti-
nople.
Cette fois, tout était fini. Cyrille n'était pas venu lui-même
dans la ville impériale, comme l'avait pensé Célestin, mais
les légats avaient travaillé en personne à ce dénouement.
,Tout au moins sont-ils parmi les délégués d'Ephèse qui font
connaître au pape le choix du nouvel évêque~ Cette lettre
officielle loue surtout son expérience des affaires de l'Église
et son dévouement aux pauvres aussi a-t-il obtenu les suf-
frages des indigents comme celui des plus grands person-
nages, y compris celui de l'empereur. Mais les légats ont
certainement joint à ce document leurs rapports particu-
liers sur les événements qui ont acheminé à cette solution
le pape, dans sa réponse, fera allusion à ces informations
reçues de par ailleurs" Le prêtre Jean et le diacre Epithy-
mète, qui lui ont porté l'acte officiel, lui ont remis aussi
d'autres lettres, une de l'empereur en particulier, une de
Maximien lui-même et une de Flavien, évêque de Philippes,
qui, comme les légats, faisait partie des commissaires du
concile. Tout ce dossier était arrivé à Rome à la Noël de ~3i.
II n'y fut répondu que le i5 mars 432 mais les lettres écrites
alors mettent comme le sceau pontifical à l'œuvre accomplie
en commun par le pape, par Cyrille et par le concile au
cours de ces deux dernières années.
Il nous reste cinq de ces lettres, dont quatre dans leur texte
latin. Celles-ci sont adressées à l'empereur, à Maximien,
au clergé et au peuple de Constantinople, aux évêques enfin
qui, avec le synode permanent de la ville impériale, lui ont

toô. /l~t~K<e)M<.f, ne 84 (U, t24-i25). Projectus n'est pas nommé dans


la suscription, mais une lettre de Cyrille le nomme parmi ceux qui
ont pris part à la consécration (Atheniensis, n'oo). Il était donc venu
rejoindre les sept commissaires du concile.
107. Ibid., c°85 (1~, i25-t29); F<~M<'Kw, n" 26 (II,o8-tO!), JaSe 385.
– Peut-être le pape fait-il allusion à des prêtres d'Antioche, qui
seraient restés à Rome jusqu'après l'élection de son successeur. Voir
ScawARTZ I", p. !2 et les observations du P. PEETERs dans ~Ma/cf~
FcH~M~MKa, ig3o, p. 3()2.
fait part de l'élection du nouvel évêque~ Ces deux de)
nières sont les plus significatives. A Théodose et à Maxi
mien, âpres les félicitations et compliments d'usage, sain
Célestin a surtout demandé de veiller à ce que le condamn
d'Éphèse soit mis hors d'état de continuer à répandre se
erreurs: l'empereur devra le reléguer~
Avec le clergé et le peuple de Constantinople, le pap~
s'étend davantage. Il s'épanche même, peut-on dire~"
N'est-ce pas à lui qu'ils doivent d'être délivrés de Nestorius
Leur charité doit s'en souvenir, il les avait exhortés à 1:
patience maintenant ils en recueillent le fruit le perfide
est allé rejoindre Judas, car ç'est bien un perfide et l'on s
gardera de ne voir qu'une erreur dans sa perfidie Nec ~<
~r~d!<M ~M:c dabo ~otM~n ct')'orM. Mais, puisque le voili
écarté, qu'on n'y pense plus. Et le pape revient alors sur 1
passé.
D'abord, sa sollicitude pour eux: ~M~g )M~, vobis in M~
tKf~itto ~M!'<M, CK~'a, quae sollicitudo tunc ha&Mtt/ Les jour!
étant trop courts pour s'occuper d'une affaire si grave, il i
passait les nuits; la pensée qu'un loup ravisseur s'était intro
duit dans la bergerie ne le laissait pas dormir. Quem enin
caperet delectatio ~o))Ktë!tdt, sic vigilante fa~of~" ?
Puis, après avoir félicité le troupeau ainsi menacé de s'êtr<
mis en garde, d'avoir résisté en face et d'avoir évité celu
qui voulait les séduire, c'est à saint Cyrille que le pape ren
voie l'honneur et le mérite de les avoir éclairés et soutenus
L'éloge, ici, serait à citer en entier.

Ils ont la ses lettresils les savent par cœur, et elles méritent, eu

to8. jaffe, 385, 386, SSy, 388 (Veronensis, n"~ 26, 23,24, 25). La 5~, trë;
courte et adressée à l'évêque Flavien, de Philippes, pour le félicite
de son action au concile, n'a été conservée que par l'Atheniensis, n" 91
(r, ~43).
too. Eum vestra clementia ab omni societate removeat, ut facul
«
tatem aliquos perdendi non habeat (:8Q~).
no. Jaife, 388 (11,92).
H!. II, o3~.
tous'
effet, d'être retenues par L'évêque d'Alexandrie a essayé de
sauver son collègue il lui a tendu la main du maître qui, en le sau-
vant lui, espérait en sauver beaucoup d'autres. Les injures qui ont
accueilli ses avertissements ne l'ont pas découragé. Tout éloigné
qu'il était, il a pourvu au salut des âmes confiées à un autre. Com-
ment le père de famille ne lui dirait-il pas .E~~ serve bone et ?Mc-
j lis '"?

« Pierre cependant n'a pas abandonné, lui non plus, ce


malade si gravement atteint. e Et le pape, reprenant à son
compte l'ensemble des événements qui ont abouti à sa dépo-
sition, fait ressortir la patience dont on a usé envers lui.
« Alors qu'il paraissait s'imposer de retrancher du corps de
l'Eglise ce membre tellement gâté (tale l'M/MM~), nous lui
avons donné le choix entre le fer et la guérison. Mais lui,
abusant de notre application à suivre l'exemple de celui qui
ne veut point que périsse un seul de ses petits, il a opté pour
la mort. Il a repoussé le remède et a choisi d'être retranché. ))
On n'a rien négligé pour le guérir on l'a averti et fait
avertir en frère. « Nihil ~a~cocMw, nihil in ~oc ~HMM~ ~M~za-
turum. » Mais il vint un moment où nous ne pouvions plus
différer notre condamnation sous peine de paraître prendre
f parti pour le voleur et l'adultère. Or, là-dessus, c'est lui qui
partit en guerre (Ca~t~MW ad cei-tainen exposcit), qui demanda
à être jugé. Ce qui se passa alors, le pape ne l'ignore pas,
car Cyrille l'a informé de tout (Nec nos ~~ta~M!M fe~M~
~M~t.s ignaros, gMarMm nobis ofdwetK ~a~ctt~'atf~ MO~t
CyftHî relatio ~a~/cct<)~ Après avoir demandé le concile,
c'est donc lui qui a refusé d'y comparaître. C'était s'interdire
le pardon il n'y en saurait avoir pour celui qui s'obstine
Mais, c'est déjà trop s'être étendu sur lui. La lettre
s'achève sur une exhortation à écouter les enseignements du
nouveau maître qui leur est donné. t En lui, c'est le pape
tl3. II, ç3~
n3. II, <)4'
it4. II, 9~95~. C'est le n° 82 de la Vaticana (13,5-9; Mamsi,
4.:32ç-t33y).
ti5. 11, 95-96.
lui-même qu'ils entendront, car c'est d'une commune voix
que la foi une doit être prêchée. » Pour faire son éloge le
pape n'aurait pas à emprunter le témoignage d'autrui « c'est
nous qui vous l'avons donné puisqu'il a été choisi parmi les
nôtres~ ».
On ne saurait trop remarquer ce langage. L'intention s'y
manifeste de rattacher à l'initiative de Rome les mesures qui
ont abouti à la déposition de Nestorius. La pensée surtout
s'y affirme très nette de la sollicitude de Pierre s'étendant à
toutes les Églises où la foi est menacée. Le concile lui-même,
dans le rapport qu'il avait envoyé à Rome après les séances
de juillet, avait eu soin de rendre hommage à cette sollicitude.
Elle est admirable, y était-il dit. Mais, « c'est votre habitude,
y ajoutait-on vous, si grands, vous vous faites remarquer
en tout et vous faites votre œuvre propre de l'affermissement
des Églises~" ». Dans sa réponse, le pape va accentuer plus
encore ces idées.
Le but, ici, est surtout d'assurer les conséquences des
résultats déjà obtenus. Ils sont le fruit de la fidélité des
évêques à collaborer avec le pape. Hujus ~tt fideliter peractae
rei vos e%6CH~fc.s Mob~CMw /itM~e videmus Lui-même
s'est trouvé associé à eux dans la consécration du nouvel
évoque ~M~r~M~KM~ nec nos dt~fMM~ absentes cum ejus
co~tî t~'ba tMy~CŒ dtc~reMtw" Mais, maintenant qu'on a
ainsi remédié au passé, il faut songer à l'avenir. Il ne
faudrait pas que les branches coupées poussent des reje-
tons Ne possint MMg~ ac magis quae abscissa sunt ~HM-
lare Aussi a-t-il demandé à l'empereur d'éloigner la cause

n6. « nostris » (II, 97~). Le


A nobis ~a~M~ est qui est electus ~f !)
nouvel du avait en effet antérieurement séjourne à Rome (Jaife, 3ç2
II, uo'"?).
t:7. « "E9o? Y~p Ù[JL~ d
TO~ O~TM ~.SY~Xon euSoXt~V E~C 'K~Ta ~pEtTjML T5
t~ Exx~<rtM~ -r~ ~<xt)TS~ Tt0tt!9<t: <mouSan. )) (~a<<e<ïMt!, n*' 82 1~, S~i-M, **lt
Mansi, 4.1329 D.) t
n8. JaNe,385. F~OM~MM, n° 26 (11,98").
i!9. 11,99~.
J20. II, 99~-
du mal. Antioche est trop près peur qu'on y laisse Nestorius
et puis, n'est-ce point de là que le mal est parti ? Question
délicate le pape ici n'en veut pas trop dire peut-être, à
Antioche, s'est-on seulement laissé tromper. En tout cas, ce
n'est point là la place du maître de l'erreur. Sola decet tales
~om~M solitudo 122.
A eux, en tout cas, de veiller. Ils ont fait aboutir cette
affaire. S'ils veulent n'avoir pas travaillé pour rien, une
œuvre urgente s'impose donc encore. Et le pape insiste. H en
sait plus qu'eux-mêmes ne lui en ont écrit; la distance ne
saurait empêcher sa sollicitude de se rendre présente à tout
Omnes habet Petri apostoli cura ~a~~M~, et nous devons
compte à Dieu de ce que nous savons. C'est pourquoi, il leur
demande d'appuyer auprès de l'empereur la demande qu'il
lui a adressée de reléguer Nestorius à eux de faire sur
place ce que lui recommande de loin Facite ~'ae.~H(~
quod ~o~a~KM~ absentes. Obligé par sa charge de pourvoir en
général au bien de tous, le danger spécial que courent les
habitants d'Antioche lui fait un devoir tout particulier de
leur porter secours'
Ainsi se traduit dans cette lettre le sentiment de l'univer-
selle responsabilité du successeur de Pierre.
Elle ne s'affirme pas moins dans les indications qui suivent
sur la ligne de conduite à tenir à l'égard de ceux qui ont
participé aux erreurs ou aux manœuvres de Nestorius.
« Vous y avez déjà pourvu dans votre jugement », écrit le
pape aux évêques, « mais nous aussi nous décrétons ce qui
nous paraît à faire ». C'est dire que Rome entend bien

!21. II. Q~s-100,


!22. II, t00~.
1
100~
t23. II,
!2~. « Quanquam legatur <H eos Z'M<~fZ sententia, ~M~M nos <yK~K<?
< ~~c~MtHtK~
quod tx~~M~ <) (Ibid. 10036). Dans son rapport au pape,
le concile avait fait remarquer qu'au lieu de déposer, comme ils l'au-
raient mérité, ceux qui avaient osé déposer Cyrille et Memnon, on
s'était borné à les excommunier, s'en remettant pour le reste au juge-
ment du pape lui-même (Vaticana, n° Sz 1~'j S~ Mansi, 4,i336-D).
suivre jusque dans ses dernières conséquences l'affaire qu'elle-
même a engagée.
Ici d'ailleurs, et la personne de Nestorius écartée, il s'agit
surtout d'apprécier les responsabilités particulières des divers
intéressés. Or, Rome est tout spécialement habituée à traiter
ces sortes de cas où il y a à tenir compte de tant de choses.
Saint Célestin le dit expressément Multa t'CMMda sunt
in talibus causis, quae apostolica sedes semper aspexit 125. Et
il cite l'exemple des partisans de Célestius à l'exception des
chefs, les autres, quand ils se rétractent, peuvent être et
ont été reçus, en effet, quelques-uns à la communion. Ainsi
faudra-t-il faire dans le cas présent Hoc tKOt~o ut fratelnitas
vestra sequahtr exetn~~nt~ Nestorius restant exclu, ceux
qui ont été excommuniés pour avoir partagé ses doctrines ne
pourront remonter sur leurs sièges et rentrer dans la commu-
nion du pape qu'autant qu'ils auront condamné ces erreurs
et ceux qui y demeurent attachés. Le cas de l'évêque
d'Antioche est l'objet d'une attention spéciale. S'il y a espoir
de le voir se rétracter, que les évêques se mettent en rapport
avec lui mais lui aussi devra adhérer à la foi du pape et il
devra aussi, comme l'ont fait les Cêlestiens pour les doctrines
de leurs maîtres, condamner par écrit les nouveautés blasphé-
matoires de Nestorius. Sinon, lui aussi doit s'attendre à être
l'objet des mesures que commande à l'Eglise l'intérêt de la
foi (Intellegat de se quoque Ecclesiam quod fidei nostrae
respectus tMt~'efa~ ordinare). On l'espère cependant de la
miséricorde divine, tous rentreront dans le droit chemin, si,
comme il a été dit, le chef et la cause de tout le mal est écarté
d'Antioche
C'est le dernier mot de saint Célestin sur Nestorius et le
concile d'Éphèse. Il meurt quelques mois plus tard (27 juil-
let z).32). Mais avant de mourir il a posé les principes d'après
lesquels se liquidera la crise et se fera la paix. Dès avant
125. II, t00".
126. II, to~.
127. II, iof~.
même que sa mort soit connue à Constantinople, l'effet de ses
recommandations suprêmes s'y fait sentir. C'est sur les
conseils de Maximien et des autres évêques auxquels il les
a directement adressées que l'empereur prend l'initiative
d'inviter Jean d'Antioche à se réconcilier avec Cyrille 128
les conditions auxquelles il lui fait connaître qu'on est disposé
à lui rendre la communion catholique sont celles-là mêmes
qu'a indiquées Célestin désavouer la doctrine de Nestorius
et souscrire à sa déposition~ Décidément, comme le
remarque Mgr Batiffol, « la seule autorité qui sortait [de
l'imbroglio intacte et grandie était celle de Rome 130 a.
La victoire remportée sur celui que Célestin n'avait pas
cessé de considérer comme l'ennemi de la divinité du Christ
était bien due, en effet, à la décision et à la fermeté du siège
apostolique. Tout ce qui s'était passé à Ephèse avait en elles
sa justification la meilleure. En voulant couper la route à
Cyrille, l'empereur avait seulement compliqué et prolongé la
crise; mais son parti pris'et ses maladresses n'avaient fait
qu'en retarder l'issue. Finalement, il était arrivé ce que le
pape avait décrété dès l'abord faute de désavouer la doctrine
qui lui était attribuée, Nestorius avait été déposé.
Ce triomphe de la foi était donc bien aussi un triomphe
pour Rome. Mais Rome ne prétendait nullement s'en réserver
tout l'honneur et tout le mérite. Célestin lui-même, en se
réjouissant du succès obtenu, s'était appliqué à rappeler la
part qu'y avait eue l'évêque d'Alexandrie. Jusqu'au bout, par
conséquent, il avait tenu à marquer l'union qui, dès l'abord,
s'était établie entre eux. Et maintenant que l'auteur du mal
était mis hors d'état de nuire, c'était encore d'un commun
accord que tous deux ouvraient les bras à ceux de ses adhé-
rents qui accepteraient de se détacher de lui pour revenir à
la communion de l'Église.

tz8. Cyrille l'atteste dans une lettre à Acace de Mélitène (Vaticana,


n° 128 1~ 2t<- Mansi, 5, 3t2 A PG 77.r84 A-B).
i2<). Vaticana, n" i2o; r', 3-4; Mansi, 5, 277.
13o. <3~. cit., p. 3~3.
La ligne de conduite, en effet, que nous avons entendu
saint Célestin recommander à leur égard, son successeur, en
la confirmant, atteste qu'elle est adoptée d'accord avec saint
Cyrille.
L'empereur lui-même en avait donné l'assurance à Jean
d'Antioche Cyrille, comme Célestin et les autres évêques,
ne demandait, pour rendre sa communion, que la souscription
à la déposition de Nestorius Le nouveau pape, dès le
lendemain de sa consécration, signifiait nettement sa volonté
de persister dans la même attitude. Son langage garde la
même fermeté que celui de Célestin. « Au sujet de Jean
d'Antioche, et de ceux qui avec lui se sont mis à la suite de
Nestorius, voici ce que nous avons décidé qu'on devait
observer (-rouTo Mptcct~ <pu~ofx.TEo'<). S'ils se rétractent et con-
damnent tout ce que le concile, avec notre confirmation ('~M~
emëeëattQuvTM'~) a rejeté, ils pourront être admis de nouveau
dans le corps épiscopal 132. a
Et ce qu'il écrit ainsi à Cyrille dans une lettre particulière,
Xyste III le répète dans la Tractoria qu'à l'occasion de son
élection il adresse à l'ensemble des évêques d'Orient.
Ici, dit-il en abordant la question de Nestorius et de ses
partisans, c'est à la demande de Cyrille lui-même qu'il va
parler~. Sans prétendre rien ajouter à ce qu'a déjà fait
connaître son prédécesseur, il répétera donc ce qu'a décidé
depuis longtemps le siège apostolique. Il faut que les évêques
soient fidèles à rejeter ce qui a été condamné. Mais le saint <t

évêque d'Alexandrie, montrant par là jusqu'où il pousse son


zèle pour la foi, ne veut tenir aucun compte des outrages qu'il
a si glorieusement endurés avec l'apôtre. Aussi, préférant le
bien de l'Église à sa vengeance personnelle, il demande que
ceux qui se débattent dans le naufrage voient le port s'ouvrir
à eux sans retard s. Périsse celui qui les a entraînés et est
venu se briser contre l'écueil de la déposition. Une même
!3t. F<!<«-<!M<t, (I', 4~; Mansi 5, z8o C-D).
n° !2o
)3z. Lettre à Cyrille. Jaffe, 39o. CeH. ~M~M.ft.f, n° 100 (1~, !44<i~.
333. Jaffe, 38o. Atheuiensis, n° 101 (I', 145').
tempête les a tous saisis mais, le chef emporté dans l'abîme,
Cyrille propose que les autres soient sauvés. « Or, conclut le
pape, tel est aussi notre jugement (<!r/i<po;) On les recevra
s'ils reviennent à la saine doctrine. Mais qu'ils n'ignorent
pas que l'on pourvoira au gouvernement de leurs Églises,
s'ils se refusent à penser comme nous. Pour Jean d'Antioche,
nous voulons (ôp&>(«v) qu'on s'en tienne à ce qui a été déjà
écrit il comptera comme catholique, si, en souscrivant aux
dépositions prononcées par le concile, il fait preuve lui-même
d'être un évêque catholique" »
Et, après avoir recommandé à tous d'oublier les injures
reçues au cours de cette crise douloureuse, le pape exprime
sa volonté que les évêques se communiquent mutuellement
sa lettre. « Tous doivent savoir, en effet, que, dans une
affaire si grave, et bien qu'on y ait depuis longtemps abon-
damment pourvu, le siège apostolique ne saurait s'endormir.
Sa sollicitude pour toutes les Églises lui interdit de se tenir
en dehors de ces soucis 135. »
C'était nettement indiquer qu'on était résolu à Rome à ne
pas perdre de vue les derniers développements d'une affaire si
heureusement et si honorablement réglée. Aucun document
ne nous reste qui permette de suivre son action dans les
négociations qui aboutissent à l'accord de 433. Mais il écrivit
à ce propos, nous le savons, au vieil évêque de Bérée, Acace,
qui servit comme de médiateur entre les deux patriarches à
réconcilier 13c. Lui-même, après coup, parlera aussi de plu-
sieurs lettres écrites à Maximien de Constantinople pour lui
faire remarquer l'esprit conciliateur de saint Cyrille137.
L'accord, en tout cas, se fera sur les bases fixées par lui et
son prédécesseur souscrire à la déposition de Nestorius.
Comme il ne sera pas demandé à Jean d'accepter les anathé-
matismes de Cyrille, on devra renoncer à exiger de celui-ci
134. I7, 1452-27.
135. V, 14533-37.
136. Lettre d'Acace à Alexandre de Hierapolis (Atheniensis a" 106
F, 1472 Casinensis, n° 144 IV, 9331 Mansi 5, 83o D).
137. Lettre à Cynlle. Jafre, 39i (II, 1082*-25).
qu'il les rétracte lui-même. Jusqu'au dernier moment, les
milieux qui, à Constantinople et ailleurs, lui gardent rancune
se flatteront de réussir à l'humilier et à l'abattre en lui
imposant ce désaveu pour triompher de leurs intrigues, il
devra recourir à des moyens caractéristiques d'une cour où
tout était jeu et trafic d'influences 138 mais finalement
i38. C'est à ces négociations, au cours de 432, que se réfèrent la
lettre de son archidiacre à Maximien et le bordereau annexe des grati-
fications à distribuer pour stimuler le zèle de certains personnages et
solliciter la bonne volonté ou désarmer l'hostilité de certains autres.
Rustique, dans son Synodicum {Casinensh, nos 20,3 et 294 IV, 221-225)
nous a conservé les deux pièces, dont Mansi, comme Lupus et Baluze,
n'a reproduit que la première (5, 987-989). Mgr BvriFFOL a commenté
le tout dans ses Études de liturgie et d'archéologie cltrétienne, p. i54-
179. Lui aussi seulement antidate encore un peu les faits auxquels se
rattachent les deux documents. C'est la cour et Maximien lui-même
qui, dès le début des négociations pour la paix, auraient demandé à
Cyrille le sacrifice de ses anathématismes (p. 155). Et Libérat (Brevia-
rium S) le dit, en effet. Mais son résumé ne serre manifestement pas
les documents d'assez près ne vient-il pas d'écrire que, dans sa lettre
à Jean et à Cyrille pour les inviter à se réconcilier, l'empereur les
menaçait, en cas de refus, de les exilerà Nicomédie La lettre à Jean,
que nous avons, ne parle nullement d'exil elle suggère seulement'
une entrevue à Nicomédie. Et elle ne dit pas non plus qu'on songe à
demander à Cyrille le sacrifice de ses anathématismes pour lui, elle'
se borne à indiquer qu'on l'a également sommé de se rendre à l'en-
trevue s'il veut recouvrer les bonnes grâces de l'empereur. Les seules
conditions de paix dont parle l'empereur sont celles qu'on exigera de
l'évêque d'Antioche (Vaticana, n° 128 14;Mansi S. 281 A).
De fait, au témoignage de Cyrille (Atheniensis, n° 117 F, i549) et
de son archidiacre, ce sont les Orientaux qui ont prétendu exiger le
retrait des anathématismes. Résolu à faire exécuter les ordres de son
maître qui veut la réconciliation à tout prix, Aristolaüs, le délégué
de l'empereur, a d'abord vivement pressé Cyrille de faire ce sacrifice
c'est alors que celui-ci, sans rien retirer, a accepté de déclarer qu'il
n'avait jamais rien écrit qu'au sens contraire à la doctrine de Nesto-
rius (Lettre d'Épiphane IV, 22220-23). Mais, après avoir paru d'abord
se contenter de cette explication, les Orientaux sont revenus à la
charge et tel est le moment précis où paraît s'être produite la crise de
confiance à laquelle font allusion la lettre de l'archidiacre et celle de
Cyrille que nous venons de citer. Telle est donc aussi la date précise
à laquelle doit se placer l'effort suprême tenté à Constantinople pour
ranimer le zèle des amis et obtenir qu'on renonce à encourager ce
retour d'audace des Orientaux.
l'accord aboutira et la nouvelle en parviendra à Rome au jour
anniversaire du couronnement du pape Xyste III (3i juil-
let 433).
On ne connaissait jusqu'ici que par sa réponse les lettres
que lui écrivirent à ce propos les deux évêques réconciliés.
L'Atheniensis (n° 121) nous a conservé le texte de celle de
Jean d'Antioche. Il s'y trahit bien quelque raideur. Elle
s'ouvre par des félicitations au pape pour son élévation au
trône apostolique on peut s'en promettre que l'Occident ne
sera pas seul à jouir de ce flambeau la lumière s'en propa-
gera jusqu'aux extrémités de la terre. D'ailleurs, le grand
nombre d'évêques qui s'est trouvé à Rome au moment de sa
consécration semble bien indiquer qu'elle a été agréée de
Dieu. Cependant, à Antioche, on n'est encore informé de tout
cela que par Cyrille, à qui sans doute le pape en a écrit.
L'évêque attendra donc pour lui manifester officiellement ses
dispositions fraternelles d'avoir reçu la synodale d'usage lui
faisant part de son avènement elle est attendue et elle sera la
bienvenue dans tout l'Orient. Il y a urgence cependant à
l'informer de la fin des troubles qui ont agité l'Église et c'est
l'objet de la présente lettre. On y joint la profession de foi
« sur l'économie de la chair du Christ dont on est tombé
d'accord à Alexandrie et à Antioche « Il faut que votre siège
apostolique la connaisse lui aussi n, dit Jean en toutes lettres;
« elle est bien conforme à la foi traditionnelle 139 »
On comprend aisément la joie qu'eut le pape à pouvoir
communiquer ces nouvelles aux évêques réunis autour de lui.
Mais lui-même s'en est exprimé dans sa réponse aux deux
intéressés. Leurs lettres lui étaient arrivées en même temps
c'est aussi d^même jour (17 septembre 433) que sont datées
celles qu'il leur écrit l'une et l'autre sont consacrées à
prendre acte de l'heureux résultat.
Avec Jean d'Antioche le ton reste plus uniquement offi-

1
ciel. Il est heureux que Nestorius n'ait pas .été suivi Nunc
9.««7jVT^v'ltOtp
139. irap'7rZTpidXV
sxOsarîv,
7j[X(Sv jjvrtva15910-11.)
EX'JSO'!V,"lj'JTIVOt
Ôpôvov YvSva:, irocTpùJav oSsav » (I", 15910"11.)
jrp^l x*^XOt, ^v
"IV àaoctoXtxbv
Ct':toO'tOAtXOV èxe-vov
eXE!VOV
se vere exulem, nunc se sentit ejectum Mais le pape prend
au compte du siège apostolique tout ce qui s'est dit contre lui.
a Votre dilection n'ignore pas ce qui s'est passé notre admo-
nition pour essayer de le sauver; comment nous avons voulu
le retenir pour l'empêcher de tomber dans l'abîme. Pour qui
considère de quoi il y allait, il ne saurait y avoir de doute
que Nestorius n'a que trop tardé à être condamné. Ne prê-
chait.il pas [du Christ] qu'il est né seulement homme (homi-
nem namque natum eum tantummodo prœdicabat), ce qui
était ruiner et supprimer le mystère de l'Incarnation, ou
plutôt combattre le fondement même de notre foi et de notre
salut111.»
Cependant, ce n'est déjà plus là que le passé. a Que votre
sainteté, reprend donc le pape, prêche ce qu'elle écrit. L'ex-
périence actuelle vous a appris en quoi consiste l'accord avec
nous. Le bienheureux Pierre transmet dans ses successeurs
ce que lui-même apprit. Qui voudrait se séparer de l'ensei-