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Lucien Febvre

De la théorie à la pratique de l'histoire


In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 8e année, N. 3, 1953. pp. 362-369.

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Febvre Lucien. De la théorie à la pratique de l'histoire. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 8e année, N. 3, 1953.
pp. 362-369.

doi : 10.3406/ahess.1953.2189

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1953_num_8_3_2189
DÉBATS ET COMBATS

DE LA THÉORIE A LA PRATIQUE DE L'HISTOIRE

Lucien Goldmann n'est certes pas un inconnu. Il nous a dotés en 1948


d'un ouvrage original sur un grand sujet : La communauté humaine et Vunivers
chez Kant. Bonne occasion pour se poser déjà de grands problèmes ; «
philosophie classique et bourgeoisie occidentale », ce titre du premier chapitre les
résume en partie. Aujourd'hui, dans la collection de petits mémoires
philosophiques qu'Henri Delacroix a fondée et baptisée du nom à"1 Encyclopédie
philosophique (le regretté Emile Bréhier l'a dirigée après lui), il nous apporte
sur ce thème général, Sciences humaines et Philosophie1, une série de
remarquables notations. Les unes concernent la pensée historique et son objet ;
les autres, la méthode dans les sciences humaines ; d'autres encore, les grandes
lois de structure : déterminisme historique, fonction historique des classes
sociales, problème de la conscience possible. A la fin, quelques pages sur les
formes, expressions cohérentes et adéquates d'une vision du monde sur le
plan du comportement, du concept ou de l'imagination. — et dont l'étude
constitue, ou devrait constituer, une des tâches importantes de. l'historien.
Le livre est vivant. La pensée, qui se meut dans le cadre général du
matérialisme dialectique, ne néglige pas de s'orienter cependant par rapport à
quelques points cardinaux qui se nomment le 'Durkheim des Règles de la
méthode sociologique, le Max Weber des Études sur la théorie de la science et'de
L'éthique protestante et le capitalisme, ou le Georg Luckas à' Histoire et
conscience de classe : simple enumeration que nous empruntons, telle quelle,
à Lucien Goldmann ; elle est garante pour nous d'une liberté de pensée et
d'une curiosité d'esprit également précieuses. L'attitude générale est
vigoureusement critique. Et comme notre auteur a une grande lecture, une
connaissance approfondie de la philosophie sociologique des Allemands, mais aussi de
la sociologie des Américains et de leurs épigones en France et ailleurs — ses
réactions contre telle ou telle opinion qu'il discute en peu de mots mais avec
une singulière pénétration, animent et vivifient un exposé remarquablement
cohérent et lucide.

1. Paris, Presses Universitaires, 1948 ; in-8°, 147 pages. — • La communauté humaine et


Vunivers chez Kant est paru également aux Presses Universitaires. Le livre est la traduction (avec
-quelques changements) d'une édition antérieure publiée en allemand à Zurich en 1945.^
DE LA THÉORIE A LA PRATIQUE DE L'HISTOIRE * 363
Si nous tentons de dégager quelques-unes des lignes directrices de la
pensée de Lucien Goldmann, il ne nous faut pas lire bien avant son livre pour
nous sentir en sympathie, avec l'auteur. Tant d'importantes remarques !...
Nous n'avons pas à les faire nôtres : elles le sont depuis toujours. Toute
philosophie,' nous dit-il d'abord, est entre autres une philosophie de la conscience
et de l'esprit- (ce qui ne veut pas dire nécessairement une philosophie
idéaliste). En foi de quoi, les philosophies de la nature, des naturalistes de la
Renaissance à Schelling et à Hegel, essayèrent d'introduire dans l'univers
physique et cet esprit et cette conscience. Défaite pour elles, s'il est vrai que le
développement des sciences physico-chimiques semble avoir prouvé qu'un
« domaine de la connaissance est acquis à la science positive dans la mesure
où il se libère de toute ingérence philosophique». Or,. on sait quel fut le
prestige de ces sciences positives au cours du xixe siècle. On sait aussi
comment, de ce prestige même, naquit un scientisme qui, des sciences
biologiques gagna les sciences humaines en préconisant, comme dit Goldmann,
« une biologie mécaniste, une psychologie behaviouriste, une histoire empi-
rique'et une sociologie chosiste ou descriptive». C'est-à-dire tout ce que,
lorsqu'aux environs de 1900 je naissais à l'histoire, nous trouvions devant
nous, en fait ou en puissance, et qui rendait alors les études historiques si
rebutantes. D'un mot, ce contre quoi les Annales ne devaient un peu. plus
tard cesser de réagir.
Ce scientisme n'a* point totalement disparu. Et -Lucien Goldmann a
raison de s'inquiéter. Le déclarer justifié, c'est prononcer l'arrêt de mort de
la philosophie, considérée comme une survivance idéologique sans portée.
Le déclarer injustifié, c'est penser que la philosophie apporte réellement, je
n'écrirais pas avec Goldmann (p. 2), des « vérités sur la nature de l'homme » :
je me méfie toujours du prestige de ce grand mot, vérité1, trop riche de
résonances diverses — mais des analyses ingénieuses et clarifiantes sur les
meilleurs moyens d'étudier cette nature humaine. Et il est bien vrai que «les
sciences humaines doivent être philosophiques pour être scientifiques » —
il est bien vrai, ajouterai-je, historien, que l'histoire ne peut être scientifique
que si l'historien a des idées.

***

Autre problème, ce problème des rapports de l'histoire et de la sociologie


qui s'est posé avec acuité, lui aussi, devant les hommes de ma génération
quand, grisée. par ses premiers succès, la sociologie en vint rapidement à
vouloir escamoter l'histoire. Pauvre Clio ! Les plus accommodants des
sociologues la réduisaient à l'humble rôle de pourvoyeuse, de mercenaire aux gages
des Hauts Messieurs de la sociologie ; les autres l'annihilaient par une subtile
opération en deux temps : ils la réduisaient d'abord à n'être qu'une méthode ;
après quoi, ils faisaient observer que cette méthode, sous le nom de méthode
critique, était le bien commun de toutes les disciplines humaines. Passez

1. Son histoire n'est pas faite. Cf. ce que j'en dis incidemment dans Le problème de V incroyance ,
p. 450-455 : « la véracité au xvie siècle ». .
364 • ANNALES

muscade 1 L'histoire était ainsi rayée, élégamment de la liste des « sciences ».


Ai-je besoin de dire, ici encore, accord total de notre pensée et de la pensée
de Lucien Goldmann? Il poursuit d'ailleurs sa route. Tout fait social, nous
dit-il, est un fait historique, et inversement. D'où suit que l'histoire et la
sociologie étudient .les mêmes phénomènes. Mais chacune en saisit un aspect
réel ; l'image qu'elle en donne est donc partielle et abstraite. Pour qu'elle ,
devienne totale et concrète, il faut qu'elle tienne compte des apports de
l'autre. Est-ce à dire qu'on puisse obtenir par simple addition une
connaissance réelle des faits humains en unissant aux résultats partiels et déformants
d'une « histoire positiviste » sans plus (« un fait est un fait »), les résultats non
moins partiels et déformants d'une sociologie chosiste,4 voire même
psychologique? Mais la connaissance concrète n'est pas somme. Elle est synthèse
d'abstractions justifiées. Il ne s'agit pas de totaliser les résultats obtenus par
le sociologue et par l'historien; il s'agit d'abandonner toute. sociologie et
toute histoire abstraites pour arriver à une science concrète des faits humains.
Et celle-ci ne [peut être qu'une sociologie historique ou une histoire
sociologique.-En d'autres termes, la sociologie ne peut être que si elle est historique.
Et l'histoire, si elle veut dépasser le simple enregistrement des faits, doit
nécessairement se faire applicative. Ce qui, dans une très large mesure,
signifie sociologique.

***

Est-ce tout ? Mais dans ces pages initiales si pleines, Lucien Goldmann
se pose encore un problème qui me préoccupe personnellement depuis
longtemps. Un problème que ne sentirent pas le besoin de se poser les
historiens théoriciens de l'histoire : ce qui n'a rien d'étonnant — car, ou bien
s'aventurant sur le terrain difficile de la méthodologie pure, ils dérapent
aussitôt, faute de se maintenir en prise suffisante sur -les réalités de leur
labeur quotidien, et surtout d'être bien informés sur les conditions générales
d'existence des autres sciences ; ou bien, ils se bornent à, fournir aux apprentis
historiens quelques « Recettes de Tante Rosalie» pour bien réussir le civet
de lièvre, ou, plus modestement, les œufs à la coque. Mais," ce problème,
les théoriciens non historiens de l'histoire ne se le posent guère non plus :
c'est, tout simplement, le dominant problème de savoir « pourquoi l'homme
s'intéresse au passé » — et, surtout, « à quoi il s'intéresse dans le passé ».
Enfin, enfin, voilà, donc le problème formulé par un philosophe ! Et
voyez la rencontre. « Nous croyons, précise Goldmann, que l'histoire embrasse
des faits passés, présents et futurs. Mais, pour éviter une discussion qui nous
éloignerait trop du sujet qui nous préoccupe actuellement, nous nous
demandons pour l'instant, seulement, pourquoi l'homme s'intéresse au passé. »
II ajoute que la réponse vaudra, a fortiori, pour les faits historiques présents
ou futurs. Or, cette réponse, en ce qui me concerne, je l'ai formulée en deux
mots, plus que sommairement (car je me réserve d'y revenir), dans le dernier
de mes articles sur l'histoire : celui qu'à la demande d'Emile Bréhier j'ai
donné à la Revue de Métaphysique et de Morale dans l'été 1949. L'analogie
DE LA THÉORIE Л LA PRATIQUE DE L'HISTOIRE 365
entre deux pensées qui-se sont manifestées indépendamment l'une de l'autre,
dans le cerveau d'un philosophe et dans celui d'un historien, va-t-elle se
poursuivre sur ce nouveau terrain ?
Lucien Goldmann écarte d'abord une objection. Ou plutôt, passe outre
à la fin. de non-recevoir que les tenants de la Vulgate opposent à tous les
novateurs : «Vous demandez pourquoi? Mais il n'y a pas de- pourquoi.
L'historien est un savant qui cherche la vérité. Cette quête est une fin, non
pas un moyen. L'objet de l'histoire ? C'est la connaissance aussi précise que
possible des événements en ce qu'ils' ont de spécifique et de particulier;
cela, sans considération d'intérêt individuel ou" collectif, sans souci d'utilité
pratique. »
A cette affirmation, c'est à l'histoire que Lucien Goldmann demande la
substance d'une réponse. Plus précisément, c'est à l'histoire de la science, ou
des sciences. Au xvie, au xvne siècle, nous dit-il, les physiciens, redoutant
les immixtions de la théologie et de la politique dans leur travail, ont mis
■ vigoureusement l'accent sur le désintéressement nécessaire et obligatoire de
leur recherche. Ce faisant, ils contribuaient à créer une idéologie scientiste qui
attribuait à toute recherche, à toute connaissance des faits une valeur en
soi — et dès lors les conduisait à mépriser tout essai de rattacher, de relier
la pensée scientifique à l'utilité pratique, aux besoins de l'homme. De là,
dans les sciences humaines, ces générations « d'érudits purs » qui, passant
leur vie « à accumuler un maximum de connaissances dans un petit domaine
limité et partiel », se croient et se disent anthropologues, historiens, linguistes,
philosophes, etc.
Et certes, la recherche dans les sciences — celles du monde physique, celles
du monde « humain » — a besoin de liberté. Elle exige du chercheur un
constant effort pour subordonner à la réalité des faits qu'il observe son idéologie
particulière. Et ce chercheur est fondé à dire : «Attention ! Les faits que je
m'efforce de traiter scientifiquement peuvent nous réserver des surprises.
Nul ne sait d'avance quel sera peut-être, un jour, et leur intérêt scientifique
et leur utilité pratique. Chercher avec la hantise de résoudre quelque
problème utilitaire — bon moyen de ne pas trouver. Chercher de façon purement
désintéressée, meilleur moyen d'obtenir des résultats, et de grande importance
pratique. » ,
Tout cela se dit d'un mot. La pensée scientifique est une fin pour le
chercheur. Elle n'est qu'un moyen pour le groupe qui l'entoure et, par delà,
pour l'Humanité. Mais moyen de quoi?

***

A la base des techniques, il y a les sciences physiques et chimiques. Mais


les sciences de l'homme et, particulièrement, l'histoire — à la base de quoi
les situer? Peut-on dire (on le fait encore souvent), pour justifier leur
existence sur le plan de l'utilité, qu'elles guident les hommes d'aujourd'hui en
leur transmettant les leçons du passé ? — Non. On n'apprend p^as ď Annibal
les moyens de vaincre Hitler. Alors, se résigner à penser que la valeur prag-
366 ANNALES
mati que de l'histoire est pratiquement nulle? «qu'elle reste le type de la
science purement erudite et désintéressée ?
J'ai essayé, pour ma part, de mettre en- valeur une des fonctions
essentielles de l'histoire : aménager et réaménager sans cesse, adapter et réadapter
le legs de la Tradition aux besoins des sociétés vivantes, pour que l'esprit
de Novation ne soit pas écrasé par elle1. Mais Goldmann : ce que les hommes
et le groupe social cherchent dans l'histoire, nous dit-il, ce ne sont
qu'accessoirement des moyens (procédés, ou techniques) ; essentiellement, ce sont des
valeurs et des fins ; ce qui revient à dire que les hommes ne cherchent pas
autre chose dans la connaissance du passé que ce qu'ils cherchent dans la
connaissance de leurs contemporains. Ils demandent à l'histoire de leur faire
connaître des sociétés humaines qui,-dans des conditions différentes, avec
des moyens le plus souvent inapplicables à notre époque, ont lutté pour des
valeurs et des idéaux analogues, ou opposés aux nôtres. Ce qui nous donne
conscience de faire partie d'un tout qui nous transcende, que nous perpétuons
dans le présent et que nos héritiers perpétueront, après nous, dans l'avenir.
Ainsi, l'histoire serait. un des principaux moyens qu'emploieraient les
sociétés humaines pour réaliser le dépassement du moi individualiste. Et ramassant
sa pensée, Goldmann conclut :
Pour le rationaliste, le passé n'est qu'une somme de vieilles erreurs dont
la connaissance est utile pour mettre en lumière les progrès de la raison2.
Pour l'empiriste, il représente une masse de faits réels qui, en tant que
tels, sont certains par rapport à un avenir conjectural.
Pour moi, Goldmann, il constitue une étape « sur le chemin que trace
dans le présent l'action commune des hommes d'une même classe pour
réaliser une communauté authentique et universelle dans l'avenir ».
Aucune contradiction entre ces conclusions et mes tentatives
d'explication3.

Si je continuais, "je pourrais à chaque pas marquer des accords ou des


possibilités d'accords de cette sorte. Que Goldmann s'attache à montrer
comment et pourquoi le problème de l'objectivité, se pose tout autrement'

1. Vers une histoire nouvelle, dans Revue de Métaphysique et de Morale, 1949. « L'histoire, qui
est un moyen d'organiser le passé pour l'empêcher de trop peser sur les épaules des hommes....
Elle organise ces faits, elle les explique, elle en fait des séries ; qu'elle le veuille ou non, c'est en
fonction de ses besoins présents qu'elle récolte systématiquement et groupe des faits passés ;
c'est en fonction de la vie qu'elle recueille le témoignage des morts. »
2. Le passé : entendons tout le passé, tel que l'ont édifié et les forces collectives et les
puissances individuelles : je veux dire, celles des « grands hommes » agissant dans l'histoire. Celle-ci
s'intéresse en effet à tout ce qui a eu jadis, à tout ce qui maintenant s'efforce d'avoir une influence
notable sur la vie des communautés. Certains hommes ont exercé et exercent toujours cette
influence. Par là ils sont de l'histoire et dans l'histoire.
3. Il y a tout de même quelque chose qui manque à l'analyse de Lucien Goldmann. « Ce que
les hommes cherchent dans l'histoire.... » Quels hommes? Le goût, le besoin, le sens, la forme
même de l'histoire ne sont pas identiques dans tous les peuples. J'ai insisté souvent sur ce fait
important et déploré que nous manquions à peu près totalement des moyens de savoir ce que
représente l'histoire pour les Noirs du centre de l'Afrique, pour les Indiens, les Chinois, les
Japonais, etc.... Le problème étant toujours de savoir si une conversion de ces peuples à
l'histoire, à notre histoire, à celle que définit Goldmann, est possible, aisée et à quelles conditions elle
peut être obtenue.
DE LA THÉORIE A LA^ PRATIQUE DE L'HISTOIRE 367

dans les sciences humaines que dans les sciences physiques1; qu'il insiste
sur l'obligation pour le chercheur ne de pas séparer arbitrairement l'aspect
matériel. et l'aspect spirituel des activités humaines; qu'il adresse aux
méthodes d'enquête de maints sociologues contemporains des critiques
pertinentes, étayées de citations assez déconcertantes2 ; qu'il s'élève (p. 51) contre
le grief, cliché, des bonnes gens qui, au marxisme, reprochent de «nier les
idées », alors que ses auteurs, de toute leur énergie, proclament leur conviction*
qu'en étudiant sérieusement la réalité humaine on retrouvera toujours la
matériel,'
pensée si on est parti de son aspect et les faits sociaux et économiques
si on est parti de l'histoire des idées ; chemin faisant, qu'il consacre aux
rapports de Saint-Simon et de Marx une page pénétrante (p. 40), ou s'élève de
façon sarcastique (p. 38) contre les prétentions de tels intellectuels
spécialistes de sociologie à détenir spontanément « la vérité » ; qu'il dénonce les
tendances anti-historiques de tant de sociologies contemporaines, leur effort
pour remplacer la sociologie par une sorte de « pseudo-psychologie sociale »
qui élimine tout facteur historique et social de la vie psychique des individus,
et tente de faire de cette vie même la clef qui ouvre l'intelligence des
phénomènes globaux (p. 60) ; qu'il abonde enfin en formules comme : « Ne craindre
ni l'orthodoxie ni l'hérésie : les deux dangers sont aussi grands l'un que
l'autre » (p. 49) — Lucien Goldmann ne laisse pas un instant son lecteur
sans lui adresser de vivifiantes sommations, l'obliger à réfléchir et, bien
souvent, conquérir son adhésion plénière.

* *

Seulement, seulement.... — II n'y a pas que de la philosophie dans le petit


livre qui nous occupe. Non content de se demander ce qu'est l'histoire,
Lucien Goldmann a voulu passer de la théorie à la pratique. Il a voulu nous
montrer que ce passage était simple, facile et d'ailleurs payant. Il- s'est
improvisé historien — et historien chassant sur les terres de la plus difficile
de toutes les histoires, l'histoire sociale. Je suis obligé de dire, ou de redire,
. tant pis ! Redire, car ma pensée n'a pas changé sur ce point, depuis que je
me sentais obligé de réagir contre une certaine histoire sociale de facilité,
reconstituée par un historien d'ailleurs plus qu'estimable de la littérature

1. Toute la discussion de ce problème est remarquable : vigoureuse, incisive et, je crois,


probante.
2. Je ne résiste pas, faut-il dire : au plaisir? de reproduire au moins une de ces citations. Il
s'agit d'un article de W. Mitze, Jeunesse et prolétariat, publié dans une grande revue sociologique
allemande, Soziale Well, en janvier 1950. « L'état de prolétaire, écrit l'auteur, n'est rien d'autre
qu'un problème d'attitude [Ami lecteur, toutes les fois que sous votre plume viendront les
petits mots ne... que..., barrez rageusement, en vous disant :.« Je deviens bête »]. Ce n'est pas
tant, continue Mitze, la pauvreté en soi qui fait de l'homme un prolétaire, mais plutôt la manière
dont il réagit à celle-ci. » Je veux bien, mais la preuve? Voici : « La conscience prolétarienne est
étrangère aux filles saines et jolies des couches inférieures. Car chaque jeune fille espère monter
socialement grâce à ses avantages physiques... » (Goldmann, p. 36-37). — Autre texte d'un
Américain celui-là, Anderson (Goldmann, p. 35) ; il décerne- un certificat de bonne conscience
et d'intégrité (sauber) à ses confrères en sociologie, et, pour le renforcer, il ajoute que d'ailleurs
la plupart « sont devenus des conseillers compétents de sociétés par actions, de partis politiques,
d'associations de bienfaisance ou d'administrations publiques ». — Ce qui ne laisse pas de nous
rassurer sur les perspectives matérielles d'une certaine sociologie d'Outre- Atlantique. — Je cite
ces textes d'après Goldmann en reproduisant sa traduction.
368 ANNALES
française — ou mieux encore, depuis que je dus présenter, à l'auteur d'un
livre en allemand, fort intéressant, sur le xvne siècle, des objections que je
crois toujours fondées1.
De quoi s'agit-il dans le cas de Lucien Goldmann? De la nécessité où il
s'est trouvé, se mouvant dans le cadre du matérialisme historique, de doter
chacune des classes sociales qu'il travaille à distinguer dans le passé, d'un
contingent d'œuvres littéraires représentatives qui aient fourni à chacune de
ces classes une vision du monde particulière — et qui, par- sa particularité
même, lui confère la qualité de classe sociale. Or Lucien Goldmann, qui n'est
pas historien (ce qui, entre parenthèses, le voue à ne faire d'histoire que de
la littérature ou de la philosophie), nous semble avoir été, une fois de plus,
victime du besoin de trouver à tout prix ce qu'il cherchait. Faire de La
Fontaine le porte-parole de la classe populaire, du a prolétariat » de France • —
voilà qui reste gour le moins imprévu. D'autant que, le laboureur sentant sa
fin prochaine ; le gros meunier et son fils se prélassant sur leur âne ; le savetier
de Paris dialoguant avec le financier : qu'auraient-ils eu, réunis en meeting,
à se dire de concordant sur leurs prédispositions sociales? Lucien Goldmann
le constate du reste quand il note qu'il faut du temps pour que les individus,
comme les groupes, parviennent à une prise de conscience nette et distincte
de leur solidarité de classe. Mais, pareillement, je renâcle devant le
paragraphe (p. 108) consacré à la noblesse de Cour, dont l'épicurisme
s'exprimerait, sur le plan philosophique, dans l'œuvre de Gassendi — et l'ensemble
de la vision, sur le plan littéraire, dans le théâtre de Molière....
Or, écoutons notre auteur caractériser l'existence des nobles de Cour. Vie
de jouissance continuelle ; morale sexuelle- plus relâchée que celle des autres
classes ; égalité reconnue de la femme et de l'homme ; acceptation de la
société monarchique où chaque classe a sa place, à condition que la noblesse
garde la sienne, qui lui semble prépondérante. Toute conjecturale, l'analySe
n'est certes pas dénuée de finesse — mais c'est finesse de journaliste, et non
pas d'historien. Et quelle entorse ne faut-il pas faire subir aux œuvres
alléguées pour montrer dans Gassendi l'homme qui travaille à couvrir d'un
manteau philosophique cette immoralité de classe — ou pour reconnaître dans
Tartufe la satire du curé2 qui, avec ses exigences chrétiennes, pénètre dans la
vie des laïcs mais ne saurait être aux yeux des gens de Cour qu'un hypocrite
dangereux et intéressé ! — Ici, personne ne peut suivre Lucien Goldmann.
Et on regrette d'avoir à le dire aussi fermement — alors que la partie non
historique du livre traduit de remarquables qualités.
L'auteur insiste beaucoup sur Pascal et sur Racine. Mais je sais que,
depuis l'apparition du livre que je présente au lecteur, il a beaucoup travaillé
sur ce sujet difficile. Il ne serait pas juste que, le sachant, je m'appesantisse
sur ce qu'il dit de ces deux hommes dans un livre qui déjà date de 1948. Nous

1. Cf. dans la Revue de Synthèse, t. III, 1932, mon article intitulé Histoire sociale ou histoire
littéraire, et dans les Annales d'Histoire Économique et Sociale, ce que j'écrivais en 1934 (VI,
p. 369) du livre de Borkenau sur le passage de la conception féodale à la conception bourgeoise
du monde dans l'Europe du xvne siècle. Cf. également dans les mêmes Annales (VII, 1935,
p. 615) ma liste critique intitulée Techniques, Sciences et Marxisme.
2. Le mot, appliqué à Tartufe, est impensable.
AU PARLEMENT DES HISTORIENS 369
en reparlerons quand il aura publié les résultats, qu'il y a lieu de croire
intéressants, de ses recherches. Mais pourquoi faut-il, ou que les philosophes
traitant de l'histoire ignorent délibérément ce qu'est celle-ci — ou que,
voulant ne pas savoir qu'elle est un métier, et difficile, et long à apprendre — ils
s'improvisent historiens : disons, plus justement, qu'ils ratiocinent de haut
sur des problèmes à quoi ceux-là seuls peuvent s'attaquer qui, pendant des
années et des années, se sont demandés comment ils s'étaient posés dans la
réalité, pour les hommes d'une certaine époque et d'une certaine société. Et
qui n'ont point lié leur recherche aux postulats d'aucune doctrine, d'aucune
théorie, d'aucune philosophie de l'histoire.
Lucien Febvre

AU PARLEMENT DES HISTORIENS

RETOUR
SUR LE CONGRÈS INTERNATIONAL DE PARIS, 1950

Un de nos jeunes collaborateurs nous reprochait hier, à Lucien Febvre


et à moi, de ne point avoir assisté en personne au IIe Congrès International
des Sciences Historiques qui s'est tenu à Paris (comme le temps passe vite !)
en 1950. Dirons-nous, une fois de plus, qu'en cette fin d'été nous étions l'un
et l'autre durement fatigués par le labeur qui pèse sur nos épaules ? L'excuse
n'est que trop valable. Nous aurions eu cependant, ajoutait J. Stengers, le
plaisir d'entendre célébrer les Annales au Congrès et d'y respirer beaucoup
d'encens. Est-ce si vrai ? Qui donc acceptera jamais sans regret, qui
reconnaîtra toujours de gaieté de cœur que le triomphe de l'histoire économique et
sociale, si manifeste en ces assises internationales — ou que les victoires
indéniables de l'histoire culturelle, plus encore, celles d'une histoire globale
soucieuse de saisir l'ensemble de la réalité sociale, soient notre succès, je veux
dire le succès de nos Annales, de Marc Bloch, de Lucien Febvre et de leurs
premiers et bons compagnons de combat jusqu'à nous-mêmes — les
survivants si rares, les nouveaux venus trop peu nombreux encore?
En tout cas, rien de plus simple, s'il y eut fatigue ou discrétion dans notre
1950,'
attitude de que d'assister aujourd'hui, 'en 1953, à ce grand Congrès,
puisque son feu d'artifice (avec ses fusées, avec ses fumées) est là, à notre
disposition, dans deux volumes lourds de richesse, prestement imprimés,
qui nous offrent à la fois les rapports et les discussions de ces rapports1.
Je regrette de les avoir seulement depuis peu sur ma table. Mais l'occasion
s'offre à nous de retrouver louanges, triomphe et encens, si encens, si triomphe

1.' Paris, A. Colin, 1950 et 1951 ; 2 vol. in-8°, vr-648 et vi-326 p.


Annales (8e année, juillet-septembre 1953), n° 3. 24