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LE CATALOGUE DE L'ÉDITEUR, UN OUTIL POUR L'HISTOIRE

L'exemple des éditions de minuit


Anne Simonin

Presses de Sciences Po | Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2004/1 - no 81
pages 119 à 129

ISSN 0294-1759

Article disponible en ligne à l'adresse:


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Pour citer cet article :
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Simonin Anne, « Le catalogue de l'éditeur, un outil pour l'histoire » L'exemple des éditions de minuit,
Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2004/1 no 81, p. 119-129. DOI : 10.3917/ving.081.0119
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ARCHIVES

LE CATALOGUE DE L’ÉDITEUR,
UN OUTIL POUR L’HISTOIRE
L’EXEMPLE DES ÉDITIONS DE MINUIT

Anne Simonin

Pour le lecteur, le catalogue qu’offre une Le catalogue de l’éditeur tel que nous le
maison d’édition se borne à recenser connaissons se présente comme la recen-
l’ensemble des titres publiés. Cette vision sion de l’ensemble des livres disponibles
commode est pour le moins rapide. Car les publiés par la maison d’édition. Il a donc
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éditeurs parfois omettent des livres qu’ils apparemment une visée uniquement com-
jugent peu flatteurs et ne précisent jamais merciale, présentant la liste de tous les
les livres refusés ou avortés. En matière de titres qu’un acheteur peut se procurer
catalogues, plus que jamais le pluriel s’im- auprès d’un libraire à un moment donné. À
pose – d’autant que cette pluralité des cata- côté de ce catalogue, annuellement mis à
logues à naître permettra d’affiner la jour, les éditeurs choisissent souvent de
connaissance des pratiques culturelles. marquer certaines dates symboliques par
la publication d’un livre catalogue rassem-
e catalogue d’un éditeur est un objet blant, non plus seulement les ouvrages dis-

L apparemment anodin. Il est aujour-


d’hui presque impossible de dater
avec certitude l’apparition en France
de cette mince plaquette. Est-ce, comme le
ponibles, mais l’ensemble des livres publiés
depuis la fondation de leur entreprise.
Christian Bourgois et José Corti en 1988,
Gallimard en 1991, Le Seuil en 1998, ont
suggère Nicole Felkay, aux alentours de publié ce catalogue général qui est un ca-
1820 que succèdent aux annonces insérées talogue de fonds d’éditeur. Ce livre des
à la fin des livres, des prospectus « envoyés livres prend en compte une dimension es-
régulièrement aux correspondants des li- sentielle de l’activité éditoriale, la durée,
braires ou confiés aux voyageurs de com- dessinant sur le long terme un portrait de
merce avec tâche de vanter les livres l’éditeur parfois surprenant, dans la
comme ils le font pour d’autres pro- mesure où il révèle la publication de livres,
duits 1 » ? Ou plus tôt, dès la fin du d’auteurs, de collections auxquels on ne
18e siècle, comme le pense Jean-Domi- s’attendait pas.
nique Mellot qui a retrouvé dans le fonds Comparer la liste des collections publiée
de la veuve Machuel des catalogues ma- par Gallimard dans son catalogue du
nuscrits de livres contrefaits et interdits quatre-vingtième anniversaire de la fonda-
remis aux libraires forains qui doivent les tion de la maison et celle reconstituée par
brûler à la première alerte 2 ? André Dalmas et publiée dans la revue
1. Nicole Felkay, Balzac et ses éditeurs 1822-1837. Essai 2. Jean-Dominique Mellot, « La librairie française au
sur la librairie romantique, Paris, Promodis-Cercle de la Li- 18e siècle », exposé au séminaire de Jean-Yves Mollier, uni-
brairie, 1987, p. 61-63. versité de Saint-Quentin en Yvelines, 1984.

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Commerce est une expérience suggestive. d’une pratique du catalogue qui dépasse la
Les deux listes ne sont pas identiques : ni simple mission informative d’un éventuel
la collection « Cinéma romanesque » (1928), public pour devenir une véritable « pré-
ni la collection « Du Bonheur » (1939), sentation de soi » de la maison d’édition,
repérées par Dalmas 1, ne semblent avoir de l’image qu’elle tient à donner d’elle-
laissé de trace dans l’histoire officielle de la même et de ses orientations.
maison qui est la « banque centrale » de la Le premier catalogue des Éditions surréa-
littérature française (Philippe Sollers), celle listes (1930-1938) est réalisé, en 1931, par le
dont le prestige littéraire, tant national libraire José Corti. À chacun des douze por-
qu’international, demeure, aujourd’hui en- traits rassemblés dans cette brochure, cor-
core, inégalé. Signaler les manques, re- respond une page où apparaît le nom de
pérer les oublis dans le catalogue de fonds, l’auteur, suivi d’une liste de livres mention-
pourtant présenté comme exhaustif, c’est nant l’éditeur et le prix. Des extraits de
reconnaître que le catalogue qui intéresse presse ou de critiques complètent certaines
l’histoire de l’édition ne s’identifie avec
bibliographies et, imprimée en caractère
aucun des objets offerts habituellement
gras, une autre revue de presse, relative au
sous ce nom. C’est un objet construit qui
impose une autre vision de l’éditeur que surréalisme des années 1925 à 1931, court à
travers les pages consacrées aux auteurs. Ce
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celle généralement admise.

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Un éditeur peut être considéré comme véritable objet d’art, conçu par Éluard, Max
un intermédiaire culturel d’un genre parti- Ernst et André Breton et conservé à la ré-
culier, un entrepreneur culturel, un serve de la Bibliothèque nationale, est resté
« homme double » ainsi que l’entend Chris- célèbre pour ses deux dernières pages, qui,
tophe Charles 2 ; dans la perspective d’une sous le titre « Lisez/Ne lisez pas » prescrivent
histoire de l’édition pensée à partir du ca- ou interdisent certains auteurs (et non pas
talogue, l’éditeur est d’abord un individu tel ou tel livre). « À lire » parmi les auteurs
qui publie un certain type de livres. Autre- allemands : Hegel, Fichte, Marx et Engels.
ment dit, le catalogue est un instrument « À ne pas lire » : Kraft-Ebbing, Schiller, Hoff-
dont l’intérêt n’apparaît pleinement que mann. En quoi cet objet catalogue est-il da-
dans le cadre de microstructures édito- vantage qu’une curiosité ? Ainsi que l’écrit
riales, où un nombre réduit d’individus, Georges Sebbag, « d’une part [ce catalogue]
quand ce n’est pas un seul, opèrent des participe à la campagne de lancement des
choix éditoriaux d’une grande cohérence Éditions Surréalistes et permet de souder le
tant sur le plan littéraire que politique. groupe » : on ne mentionne pas les œuvres
de Robert Desnos en rupture, alors que l’on
 LE CATALOGUE : UNE PRATIQUE tient le plus grand compte de Tristan Tzara
ÉDITORIALE SINGULIÈRE avec qui les Surréalistes viennent de se
réconcilier ; d’autre part, le catalogue
On ne sera pas particulièrement surpris « marque l’exigence d’un label surréaliste, li-
de rencontrer les Surréalistes à l’origine mitant nécessairement l’étendue des édi-
tions surréalistes. Objet surréaliste, théo-
1. André Dalmas, « Treize prolégomènes à un discours sur
la NRF », Le Nouveau Commerce, 47-48, printemps 1980, rique et visible, le catalogue est un exemple
p. 33-57 et « Les collections de la NRF », ibid, p. 58-59. d’édition surréaliste » 3. Un catalogue, s’il
2. « Ils sont à la fois des représentants (au sens politique)
du social au sein de la sphère culturelle et inversement des n’est pas chez tous les éditeurs aussi abso-
représentants de la culture vis-à-vis de la société globale. Ils lument œuvre d’art, revêt toujours un
sont donc à la fois indispensables, incontournables […] et
peuvent toujours être remis en cause comme superflus et ar-
enjeu d’image.
tificiels […]. », in Christophe Charle, « Le temps des hommes
doubles », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 39-1, 3. Georges Sebbag, Les Éditions surréalistes 1926-1968,
janvier-mars 1992, p. 75. Paris, IMEC Éditions, 1993, p. 199-200.

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Le catalogue de l’éditeur, un outil pour l’histoire

Un catalogue n’est pas un livre clos, mais publier ? C’est en travaillant les versions
un livre ouvert qui, sur le long terme, s’en- successives du catalogue de l’éditeur afin
richit sans cesse de nouvelles œuvres, mais de récupérer les textes rejetés qu’on peut
aussi s’épure, dans le mouvement qui essayer de comprendre quelle image l’édi-
conduit un éditeur à ne pas réimprimer teur entend donner de lui-même.
certains titres, alors même qu’il en main-
tient d’autres, pas toujours les plus ren-  JÉRÔME LINDON ET FRANÇOIS MASPERO :
tables, disponibles. Le catalogue des Édi- DEUX EXPERTS EN CATALOGUE
tions du Sagittaire, par exemple, l’éditeur
des grands textes surréalistes 1, que dirige Il existe, aux Éditions de Minuit, une col-
Léon Pierre-Quint, est épuré en fonction lection qui n’a jamais eu les honneurs du
des interdictions édictées par les listes Otto catalogue, et qui a pourtant mobilisé une
publiées, avec l’accord du Syndicat des grande énergie éditoriale à l’époque de
éditeurs, par l’occupant allemand à son lancement : la collection des « Grandes
l’automne 1940. Figurent sur la liste Otto réussites françaises » lancée au printemps
des « ouvrages retirés de la vente » : Pierre 1952 par Jérôme Lindon. Les Éditions de
Buk, La Tragédie tchécoslovaque 1938- Minuit, alors dans une passe financière
1939 et L’Expérience Blum. Un an de Front particulièrement difficile, décident d’oc-
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Populaire. L’éditeur se voit donc dans cuper le créneau du livre dit populaire et

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l’obligation de les effacer de son catalogue, de publier des titres à gros tirages
mais, en revanche, c’est de sa propre initia- (10 000 à 20 000 exemplaires) sur des
tive qu’il fait disparaître L’Histoire de « sujets de culture générale », allant, dans le
France d’Albert Bayet, anticipant la cen- programme initial de la collection, des fro-
sure à cause de la préface d’Édouard Her- mages à, en passant par la Légion étran-
riot, une des grandes figures politiques de gère, la bataille d’Austerlitz, et l’histoire du
la Troisième République, régime honni par premier grand magasin parisien, Le Bon
le régime de Vichy 2. L’intervention de la Marché. L’idée d’une collection de livres
censure politique a le mérite de la clarté. inédits à bas prix n’est pas en elle-même
Comment, en revanche, interpréter la cen- absurde, puisque très exactement contem-
sure que l’éditeur impose de sa propre ini- poraine du lancement du Livre de poche
tiative à sa propre production en décidant par Henri Filipacchi chez Hachette
de faire littéralement disparaître certains (février 1953). La mise sur pied d’un projet
titres qu’il a pourtant choisi librement de de cette nature nécessite d’importants capi-
1. Notice François Laurent, « Sagittaire. Éditions du »
taux – que les Éditions de Minuit n’ont pas
(1919-1976), in Dictionnaire des lettres françaises. Le – et un savoir-faire éditorial a priori
XX siècle, Paris, Le Livre de Poche, 1998, p. 988-989. Les Édi-
e
étranger à une maison d’édition littéraire
tions du Sagittaire sont fondées à Paris par Simon Kra en
1919. Elles s’adjoindront des collaborateurs prestigieux tels d’avant-garde : Jérôme Lindon ne s’émeut
Philippe Soupault et Léon Pierre-Quint, dès 1923. Elles pu- pas outre mesure de ces difficultés et
blient notamment Le Manifeste du Surréalisme d’André
Breton et lancent des collections littéraires comme les décide de faire appel aux auteurs désar-
« Panoramas » de littératures étrangères. Les Éditions du Sa- gentés qui gravitent autour des Éditions.
gittaire rencontrent d’importantes difficultés financières
dans les années 1930. Entre avril 1940 et janvier 1941, anti- C’est ainsi que Marcel Bisiaux, écrivain et
cipant les lois d’aryanisation des entreprises, les administra- animateur, avec Henri Thomas et Georges
teurs juifs cèdent leurs parts du capital ; les éditions s’instal-
lent alors à Marseille. Elles reprendront leur activité après la Lambrichs, de la revue littéraire 84, rédige
seconde guerre mondiale, mais seront rachetées par les Édi- des biographies de champions, « ensuite
tions de Minuit en 1950, pour être revendues en 1954 au
Club Français du Livre. Cf. aussi François Laurent et Béatrice un livre sur les images d’Épinal. Ensuite
Mousli, Les Éditions du Sagittaire 1919-1979, Paris, IMEC une histoire de la bicyclette ». On retrouve
Éditions, 2003.
2. Le catalogue des Éditions du Sagittaire est consultable
également le romancier Paul Gegauff, futur
à la Bibliothèque nationale (fonds Q10). scénariste de Claude Chabrol et éminence

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grise des Cahiers du Cinéma, aux prises plus tard, en 1958, alors que les Éditions
avec l’histoire du « Bon Marché ». Huit ont publié le livre événement dans la dé-
titres paraîtront entre 1954 et 1955, tous nonciation de la torture pratiquée par
signés de soi-disant spécialistes, parfaite- l’armée française, La Question d’Henri
ment inconnus, et pour cause 1… Pourquoi Alleg. Le catalogue 1958 de la maison offre
dès lors cette collection ne figure-t-elle pas tous les signes extérieurs de la subversion.
au catalogue général que les Éditions de Préfacé par Jérôme Lindon qui assume sa
Minuit publient en 1956 ? Est-ce parce qu’il « réputation de cinglé », pourfend « l’hosti-
s’agit d’un projet sans avenir ? Mais la lité d’une majorité de libraires » et reven-
fonction d’un catalogue d’éditeur n’est-elle dique « d’être inculpé pour attentat aux
pas de dresser l’inventaire des livres pu- institutions », ce catalogue contient une
bliés ? La simple mention de l’existence de pleine page dévolue à Henri Alleg et à son
cette collection, absolument étrangère à livre – désormais interdit – La Question,
l’esprit d’une maison affichant son auto- fournissant cette précision supplémen-
nomie vis-à-vis du marché, détonnerait et taire : « L’ouvrage a fait l’objet de multiples
brouillerait l’image de « pur éditeur d’avant éditions clandestines », suivie de la liste
garde » que les Éditions de Minuit, éditeur des traductions dans les pays étrangers. La
de Samuel Beckett, de Georges Bataille et censure politique est impuissante à s’op-
de Pierre Klossowski, entendent incarner.
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poser à la marche de la vérité, et l’éditeur

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La disparition du catalogue des livres et entend bien continuer, par tous les moyens,
des collections les plus commerciales des et malgré l’intimidation judiciaire dont il
éditeurs littéraires offre une illustration est l’objet – « information ouverte contre X
supplémentaire du rôle fondamental que pour démoralisation de l’armée » – à rendre
joue le désintéressement dans l’économie publiques les informations contenues dans
des biens symboliques 2. Dans les années
l’ouvrage. Ultime provocation : l’« Adresse
1950, les individus, s’ils veulent tirer profit
solennelle à M. le président de la Répu-
à long terme de leur investissement en lit-
blique », signée par trois prix Nobel de lit-
térature, doivent dénier la dimension éco-
térature et Jean-Paul Sartre, protestant
nomique de leur activité tout comme les
contre la saisie de La Question en avril
maisons d’édition qui tiennent à apparaître
comme littéraires. Seul un éditeur affichant 1958, sert de quatrième de couverture au
son désintéressement peut prétendre être catalogue.
un « auteur d’auteur 3 », et constituer à Autre exemple de cette utilisation straté-
terme un catalogue de référence, autre- gique du catalogue, celui conçu par Fran-
ment dit être un éditeur et non un comme- çois Maspero 4, en janvier 1971. Édité « dans
rçant des lettres. un but de bibliographie et de documenta-
Cet oubli des « Grandes réussites fran- tion », ce catalogue donne la liste complète
çaises » au catalogue 1956 des Éditions de des ouvrages publiés depuis la fondation
Minuit apparaît d’autant plus significatif de la maison en 1959, accompagnés du
lorsqu’on le rapproche de la mise en cata- chiffre exact de leur tirage. Il fournit aussi
logue de la guerre d’Algérie faite deux ans le nombre des inculpations dont l’éditeur
est la victime : seize depuis dix ans, et
1. Pour de plus amples développements cf. Anne Si- pour la seule année 1970, six procès en
monin, Les Éditions de Minuit, le devoir d’insoumission
1942-1955, Paris, IMEC Éditions, 2002, p. 370-372.
correctionnelle. Maspero communique éga-
2. Pierre Bourdieu, « La production de la croyance.
Contribution à une économie des biens symboliques », Actes 4. Sur les éditions Maspero cf. Julien Hage, Une aventure
de la Recherche en Sciences Sociales, 13, 1977, p. 3-45. Texte éditoriale militante. Les éditions Maspero 1959-1974, maî-
repris et actualisé in Les Règles de l’art. Genèse et structure trise d’histoire contemporaine sous la direction de Jean-Yves
du champ littéraire, Paris, Le Seuil, 1992, p. 201-237. Mollier, université de Versailles-Saint Quentin en Yvelines,
3. L’expression est de Régis Debray, Le Pouvoir intellec- 1999, 244 p. Le catalogue des éditions Maspero de 1971 est
tuel en France, Paris, Ramsay, 1979. consultable à la Bibliothèque nationale (fonds Q 10).

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Le catalogue de l’éditeur, un outil pour l’histoire

lement le compte d’exploitation de l’exer- logues, enrichir la typologie, l’essentiel est-


cice écoulé, qui se solde par un déficit là, dans ce que dit Maspero : le catalogue
global de 74 000 francs. Les extraits de n’est pas un objet matériel mais un outil
presse publiés sont singuliers : c’est un flo- permettant à l’éditeur de penser sa pra-
rilège de toutes les insultes auxquelles tique. Ce n’est probablement pas un
Maspero a été en butte depuis qu’il a hasard si les premiers à avoir testé le po-
débuté dans le métier d’éditeur. Ce cata- tentiel heuristique du catalogue sont deux
logue, qui rompt avec les pratiques d’un éditeurs libraires, Alain Gheerbrant et Léon
milieu extrêmement méfiant en particulier Aichelbaum. Retraçant l’histoire de K édi-
quant à la divulgation des chiffres – les teur, une petite maison d’édition dans la
premières statistiques de l’édition française mouvance surréaliste lancée en 1946 par
communiquées à la presse datent de Gheerbrant, les deux auteurs ont consacré
1970 –, contribue à renforcer l’image ré- une annexe à la bibliographie des « projets
volutionnaire de Maspero : les extraits de non réalisés », faisant ainsi apparaître ce
presse qui émanent pour la plupart de « catalogue des livres non publiés », auquel
journaux ou revues de droite et d’extrême personne avant eux, et à ma connaissance,
droite, révèlent à quel point son activité est n’avait songé à donner une existence autre
indésirable aux yeux des « bien-pensants ». que fantasmatique 2.
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Les Surréalistes, Jérôme Lindon et Fran- Faire appel à la notion de catalogue telle

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çois Maspero sont des éditeurs qui ont fait que l’entend François Maspero c’est poser
de leur catalogue une arme politique. Affi- en préalable l’accès à une source d’infor-
chant la cohérence de leur choix, revendi- mation essentielle : les archives de l’édi-
quant leur engagement, ils ont fait du cata- teur qui seules permettent de reconstituer
logue autre chose qu’un inventaire le « catalogue des livres publiés » qu’on
incomplet et anodin de leurs publications à aurait tort, on l’a vu, de confondre avec le
usage bibliographique. Le livre des livres « catalogue des livres disponibles », le seul
leur doit d’être devenu le livre de l’éditeur. auquel le grand public a accès. Partant des
propos de François Maspero, il est loisible
 LA THÉORIE DU CATALOGUE d’identifier cinq catalogues : « le catalogue
DE FRANÇOIS MASPERO des livres publiés » ; « le catalogue des
livres refusés » ; « le catalogue des livres in-
Dans un entretien filmé datant de 1971, ventés par l’éditeur » ; « le catalogue des
François Maspero confiait au réalisateur livres initiés chez d’autres éditeurs » ; « le
Chris Marker : « Un éditeur, ça se définit catalogue des livres non-réalisés » 3. Com-
d’abord par son catalogue. » Peut-être eût- ment les construire et comment les ex-
il mieux valu dire « par ses catalogues », ploiter dans une perspective d’histoire
car, toujours selon François Maspero, le ca- littéraire ?
talogue de l’éditeur est un objet en trois di-
mensions, puisqu’il rassemble : le cata-  LES CATALOGUES DE L’ÉDITEUR
logue des livres publiés, le catalogue des
livres non-publiés (projets avortés ou refus Le « catalogue des livres publiés » est à
explicites) et, enfin, le catalogue des livres construire à partir des fiches de dépôt
« que l’on a fait paraître chez d’autres édi-
teurs du fait de sa seule existence 1 ». On 2. « Annexe 2. Bibliographie des projets non réalisés » éta-
blie par Léon Aichelbaum et Josué-Raymond Seckel, in
peut nommer autrement les différents cata- Alain Gheerbrant et Léon Aichelbaum, K éditeur, Cognac, Le
Temps qu’il fait, 1991, p. 82-89.
1. Chris Marker et le collectif Sion : « On vous parle. Ma- 3. Jean-Yves Mollier lors d’un exposé en séminaire d’his-
gazine de contre-information », interview de François Mas- toire de l’édition à l’université de Caen, le 26 mars 2001, a
pero, « Les mots ont un sens », 5, 1970, documentaire noir et suggéré la dénomination « catalogue des livres initiés » re-
blanc, 19 minutes, vidéothèque de la Ville de Paris. prise ici.

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légal. En France, l’éditeur doit déposer plu- gérie, le Nouveau Roman est une « littéra-
sieurs exemplaires de chacun des livres ture engagée », selon d’autres critères que
qu’il publie auprès de la Bibliothèque na- ceux théorisés par Jean-Paul Sartre et qui
tionale et du ministère de l’Intérieur 1. Une dominent la littérature française depuis la
fiche descriptive est établie pour chaque fin de la seconde guerre mondiale 3. Une
ouvrage sur laquelle figure le chiffre exact « littérature engagée » non par ses thèmes,
du tirage initial du livre et la date de sa mais par l’écriture qu’elle promeut (l’écri-
mise en vente. Cet aspect chronologique ture blanche), et par la dissociation simul-
n’est pas le moins intéressant, car le plus tanée des genres qu’opère l’éditeur, interca-
négligé par une histoire littéraire qui ne lant dans son programme de publications
prend généralement en considération que les Documents traitant de la guerre d’Algérie
l’année de publication des livres : la re- et les Nouveau Roman consacrés à la littéra-
constitution du catalogue des livres publiés ture pure. Le catalogue des livres publiés en
permet, elle, de promouvoir une chrono- faisant apparaître une chronologie fine des
logie beaucoup plus fine. Qu’est-ce qui est publications, met en réseau des titres que
fondamental : l’année de publication d’un seule la contemporanéité de leur publica-
titre, qui figure dans toutes les bibliogra- tion rapproche les uns des autres, et oblige
phies, ou le mois de sa mise en vente, le ainsi à faire sens les uns par rapport aux
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moment précis où un livre se trouve en li- autres. Il existe un effet catalogue qui radi-

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brairie et touche le lecteur ? L’intérêt, pour calise ou, au contraire, « académise » les
l’histoire culturelle, est d’analyser ce qu’un livres publiés. On le voit bien à travers les
éditeur donne à lire et à quel moment il le saisies à répétition (onze entre 1958
donne à lire. C’est en reconstituant, à partir et 1962) qui frappent les Éditions de
des fiches du dépôt légal, trois années du Minuit : il suffit qu’un livre publié par elles
catalogue des Éditions de Minuit, entre ait pour sujet la guerre d’Algérie pour
1957 et 1960, que je me suis rendu compte qu’aussitôt il devienne suspect aux yeux
à quel point les livres relatifs à la dénoncia- des autorités politiques 4.
tion de la torture pendant la guerre d’Al- Le « catalogue des livres refusés » doit,
gérie « contaminaient » politiquement les lui, être élaboré à partir du cahier d’enre-
ouvrages du Nouveau Roman, publiés en gistrement des manuscrits. Chaque manus-
même temps 2 : un contemporain de 1958 crit adressé par la poste à une maison
lit Moderato Cantabile de Marguerite Duras d’édition, fait l’objet d’un enregistrement,
le même mois, et sous la même couver- et se voit attribuer un numéro. Cette source
ture, que La Question d’Henri Alleg. Cette offre le seul accès possible à la production
immixtion du politique dans la littérature, culturelle brute d’une époque – l’offre
sciemment organisée par l’éditeur, rend spontanée de manuscrits faite aux éditeurs
impossible le rejet du Nouveau roman vers étant beaucoup plus indifférenciée que
la droite du champ littéraire. Publié aux l’on ne l’imagine spontanément. À l’excep-
Éditions de Minuit pendant la guerre d’Al- tion de certains refus qui deviennent des
causes célèbres 5, la grande masse de la
1. Le régime du dépôt légal a été institué en France par la
loi du 19 mai 1925. Une nouvelle loi sera promulguée ac- 3. Anna Boschetti, Sartre et les Temps Modernes, Paris,
compagnée d’un décret instituant un dépôt obligatoire, par Éditions de Minuit, 1985.
l’éditeur, d’un exemplaire au ministère de l’Intérieur et de 4. Sur la spécificité de la censure politique pratiquée en
quatre à la Bibliothèque nationale, in Pascal Fouché, L’Édi- France, cf. Jean-Yves Mollier, « La survie de la censure d’État
tion française sous l’occupation, t. 1, Paris, BLFC, 1987, 1881-1949 », in Pascal Ory (dir.), La Censure en France à
p. 258. l’ère démocratique, Bruxelles, Éditions Complexe, 1997,
2. Cf. « Les mises en vente aux Éditions de Minuit, 1957- p. 77-86.
1960 », in Anne Simonin, « La littérature saisie par l’histoire. 5. Je pense notamment aux refus de Marcel Proust par
Nouveau Roman et Guerre d’Algérie aux Éditions de André Gide chez Gallimard, de Samuel Beckett par André
Minuit », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 111-112, Camus, chez le même éditeur, qui font partie de la légende
mars 1996, p. 61. de l’histoire littéraire.

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Le catalogue de l’éditeur, un outil pour l’histoire

production culturelle brute d’une époque titre, du moins en fait, des Éditions de Mi-
est éliminée en silence. Ne subsiste d’elle nuit 3, peuvent aussi être lues comme un
le plus souvent qu’une mince trace : la « livre des refusés ». Sur 650 fiches, deux
mention d’un titre, d’un auteur, et d’une auteurs publiés, Robert Pinget et Jean Thi-
adresse encore récemment portés sur un baudeau. Les 648 refus offrent un bon
cahier d’écolier aux Éditions de Minuit. Les échantillon de la littérature brute de
statistiques sont féroces : au moins 90 % l’époque, celle qu’il n’est jamais possible
de ces manuscrits sont évacués lors de ce d’analyser puisque par définition elle ne
que l’on appelle la « lecture au tri », ce tra- franchit pas la barrière de la lecture édito-
vail ingrat de lecture rapide, le plus sou- riale et ne parvient qu’exceptionnellement
vent fait par des femmes dans les grandes sur le marché, le plus souvent sous la
maisons d’édition littéraires françaises. forme du compte d’auteur. La prise en
10 % seulement de cette production fera considération du refus de l’éditeur, outre
l’objet d’une fiche de lecture rédigée par sa valeur informative dans le cadre de la
des lecteurs ayant des compétences spéci- biographie de certains auteurs, contribue à
fiques, voire par un membre d’un des pres- la réflexion sur la valeur littéraire. Ce qui
tigieux Comités de lecture 1. Aucun éditeur fait qu’un livre est, ou non, publié, ce n’est
ne conserve les manuscrits par lui refusés : pas tant qu’il est bon ou mauvais, que
leurs rédacteurs sont engagés à venir les
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parce qu’il est jugé publiable par l’éditeur.

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reprendre, ou à se les faire retourner par la Roland Barthes suggérait d’abandonner
poste contre remboursement. Et personne l’évaluation esthétique de l’œuvre au profit
n’a jamais songé à réaliser cette jolie idée de l’analyse des critères de « publiabilité 4 ».
de Jean Paulhan, le patron du service litté- La formule lapidaire qu’invente Robbe-
raire de Gallimard : Grillet pour refuser un manuscrit aux Édi-
« […] J’avais songé à publier de temps en
tions de Minuit est, de ce point de vue,
temps, sur papier bible évidemment, un recueil
de tous les manuscrits refusés de l’année. significative : « pas dans le cadre » (abré-
– En somme, il n’y a pas, il n’existe pas un viation de « pas dans le cadre de nos
livre complètement détestable, complètement collections » ou « pas dans le cadre de nos
inutile ? recherches romanesques »). Cette formule
– Je n’en ai jamais lu […] Il me semble qu’il aide à comprendre que la visibilité d’une
y a toujours quelque chose à prendre dans un rupture esthétique, et la conquête à terme
livre 2. » du marché qui permettra la survie de l’édi-
teur, impose de rejeter hors du « cadre »,
En revanche, chaque éditeur conserve dans le flou de l’indifférencié, des œuvres
précieusement les fiches de lecture qui of- qui, à un autre moment de l’histoire de la
frent un résumé analytique de l’ouvrage maison en train de lancer le Nouveau
toujours assorti d’un avis du lecteur, favo- Roman, auraient peut-être eu une chance
rable ou non à la publication. Ces fiches de d’être publiées.
lecture sont, en règle générale, strictement L’intérêt pour l’histoire littéraire du refus
confidentielles – autrement dit, les cher- éditorial est multiple. Certains manuscrits
cheurs n’y ont pas, ou exceptionnellement, sont refusés pour des raisons politiques, tel
accès. Les 650 fiches de lecture rédigées La Question d’Henri Alleg (Éditions de Mi-
par Alain Robbe-Grillet entre 1955 et 1959, nuit, 1958), dénonçant la torture pratiquée
alors qu’il est directeur littéraire, sinon en
3. Anne Simonin, « La mise à l’épreuve du Nouveau
1. Anne Simonin et Pascal Fouché, « Comment on a refusé Roman. Six cent cinquante fiches de lecture d’Alain Robbe-
certains de mes livres », Actes de la Recherche en Sciences So- Grillet (1955-1959) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2,
ciales, 126-127, mars 1999, p. 103-115. mars-avril 2000, p. 415-437.
2. Marguerite Duras, « Les recalés de l’écriture », Le Nouvel 4. Roland Barthes, « Délibération », in Le Bruissement de
Observateur, 22 avril 1965. la langue. Essais critiques 4, Paris, Le Seuil, 1984, p. 410.

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par l’armée française durant la guerre d’Al- d’opérer un tri dans la production littéraire
gérie, que René Julliard adresse à Jérôme de l’époque, d’offrir à ses lecteurs des
Lindon le jugeant trop « subversif » pour œuvres durables, celles des romantiques 5.
être publié aux Éditions René Julliard 1. Le Peut-on concevoir un genre littéraire qui
refus éditorial renseigne aussi sur ce qu’est ne soit pas aussi un genre éditorial ? Est-il
un auteur. Le refus est une étape obligée possible d’envisager une rupture esthé-
de la carrière littéraire. On ne devient pas tique durable et visible qui ne soit pas as-
écrivain quand on est publié pour la pre- sumée par un éditeur qui accepte, initiale-
mière fois 2, mais lorsque l’on a publié au ment, d’investir à perte dans des jeunes
moins trois livres, lorsque l’on est parvenu écrivains inconnus ? Que serait-il advenu
à surmonter l’épreuve du second manus- des écrivains naturalistes sans le soutien de
crit refusé, fatale à nombre de jeunes écri- l’éditeur Georges Charpentier, le fils du
vains. Lorsqu’un éditeur a accepté non pas précédent ? Émile Zola sera le premier à le
un mais trois livres d’un écrivain, il sait rappeler : « Il a eu l’audace de nous
avoir investi non pas dans un scripteur grouper au moment où les portes se fer-
éphémère, mais dans un auteur suscep- maient devant nous. Je parle surtout pour
tible de produire une œuvre dont le temps moi, qui étais repoussé de partout. Vous
confirmera (ou pas) la valeur. Mais quel me forcez à traiter la question boutique,
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que soit le verdict, l’éditeur littéraire sait traitons-là. Aujourd’hui après une vente

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avoir choisi non pas le livre isolé lui per- très difficile, l’affaire devient bonne. Nous
mettant d’obtenir un succès, mais d’assurer en sommes ravis, d’autant plus ravis que la
le développement à moyen terme de sa maison X*** en paraît consternée. Qu’y a-t-
maison d’édition. En d’autres termes, il sait il d’étonnant à ce que je trouve mes
avoir accompli sa « mission 3 ». auteurs favoris chez un éditeur qui a pris la
Le « catalogue des livres inventés par peine d’aller les chercher un à un, risquant
l’éditeur » peut quant à lui être constitué à sa fortune sur leur talent discuté ? Il faut
partir des collections lancées par l’éditeur. bien qu’ils soient quelque part, et ils sont
Isabelle Olivero a montré que si l’éditeur là, parce que c’est là qu’il y a le plus de li-
Gervais Charpentier au 19e siècle est à l’ori- berté et le plus d’intelligence littéraire 6. »
gine d’une révolution éditoriale ce n’est Alain Robbe-Grillet eût pu signer un hom-
peut-être pas tant parce qu’il réussit à im- mage similaire à Jérôme Lindon. Une fois
poser un nouveau format – l4 in-18 plus les empoignades théoriques dissipées, les
connu sous le nom de « format Charpen- fausses déplorations de l’hétérogénéité des
tier », que parce qu’il invente « un nouveau esthétiques des écrivains du Nouveau
genre éditorial, la « Bibliothèque » qui Roman, que reste-t-il ? Un constat à faire :
porte son nom et qui préfigure la collec- le Nouveau Roman est le club très fermé
tion moderne 4 ». Destinée à rassembler que forment des écrivains publiés aux Édi-
« les productions les plus remarquables de tions de Minuit entre 1951 et 1957. Autre-
l’esprit humain, sans exception de genre et ment dit un Jean Cayrol qui, avec « le ro-
de système », la « Bibliothèque » qu’il inau- manesque lazaréen », met au centre de
gure en 1841 ambitionne de « fournir à l’interrogation littéraire la question de
l’histoire littéraire ses classiques modernes », l’Histoire – « comment écrire après les
1. Témoignage de Jérôme Lindon.
camps d’extermination ? » –, socle sur lequel
2. Nathalie Heinich, Être écrivain. Création et identité,
Paris, La Découverte, 2000, p. 70-76. 5. Isabelle Olivero, L’Invention de la collection, op. cit.,
3. Siegfried Unseld, Der Autor und sein verlager, Fran- p. 57.
kfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 1978, L‘Auteur et son édi- 6. Émile Zola dans le journal Le Voltaire du 31 décembre
teur, Paris, Gallimard, 1983, p. 31. 1878, cité in Colette Becker, 30 années d’amitié. Lettres de
4. Isabelle Olivero, L’Invention de la collection, Paris, Édi- l’éditeur Georges Charpentier à Émile Zola 1872-1902, Paris,
tions de l’IMEC, 1999, p. 49. PUF, 1980, p. 10.

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Le catalogue de l’éditeur, un outil pour l’histoire

se développert les avant-gardes françaises est née à un moment singulier dans l’his-
jusqu’au début des années 1980 1, ne sera toire de l’édition française : l’année même
jamais considéré comme « nouveau roman- de l’explosion du livre de poche de non-
cier », handicapé, entre autres, par son lien fiction. C’est alors que j’ai eu l’idée de pu-
avec les Éditions du Seuil qui diffusent de blier tels quels des documents d’archives
lui l’image d’un écrivain catholique. montés par des historiens et rendus acces-
Les genres éditoriaux ont une impor- sibles au grand public […] le principe
tance centrale dans l’histoire littéraire même de la collection m’obligeait à tra-
comme en témoigne l’histoire de la collec- vailler le livre dans toutes ses dimensions,
tion « Documents » que lancent les Éditions intellectuelle, matérielle et commerciale 3. »
de Minuit dès 1949, collection où seront C’est cette triple dimension – intellectuelle,
publiés tous les textes dénonçant la guerre matérielle et commerciale – du livre, que
d’Algérie. Qu’est-ce qu’un « Document » ? permettrait de mettre en évidence une his-
Ce n’est ni un essai, le genre existentialiste toire des lettres françaises qui s’attacherait
par excellence selon Alain Robbe-Grillet, à retracer l’évolution des genres éditoriaux.
ni un récit autobiographique, ni un repor- Le « catalogue des livres initiés chez un
tage, mais un témoignage attestant des autre éditeur » est à préparer à partir du
comportements délictueux de l’armée fran- croisement des catalogues publiés, comme
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çaise, un acte d’accusation que son auteur le montrent les exemples suivants. « La

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signe et dont il assume la pleine responsa- Pléiade », œuvre la plus complète d’un
bilité. En réalité, le « Document » est un auteur dans le plus petit format, collection
genre éditorial aussi sophistiqué que le inventée par Jacques Schiffrin en 1931, est
Nouveau Roman. Si la dénonciation de la une idée reprise et exploitée par les Édi-
torture a obtenu l’écho immédiat qui fut le tions Gallimard en 1933 4, démocratisée par
sien au sein de l’opinion publique fran- Robert Laffont qui, en 1979, lance « Bou-
çaise pendant la guerre d’Algérie (La Ques- quins », « la Pléiade bon marché », puis re-
tion d’Henri Alleg est vendue à 70 000 vient chez Gallimard avec la collection
exemplaires avant d’être saisie cinq se- « Quarto » (1996) 5. Les « Poètes d’aujour-
maines après sa parution ; La Gangrène at- d’hui », lancés par Pierre Seghers en 1944,
teint plus de 20 000 exemplaires en 1959), rassemblent des éléments biographiques et
n’est-ce pas aussi imputable à l’invention des extraits de l’œuvre du poète
d’une stratégie discursive originale ? En im- concerné ; cette formule est retenue par Le
posant à la narration de témoignages, pour Seuil qui, avec « Écrivains de toujours »
certains insoutenables, une « écriture (1951), l’exploite dans le domaine de la
neutre 2 », ignorant délibérément le style prose. La collection « Que-sais-je ? », tout
pour dire l’horreur de la situation histo- savoir sur une question particulière en
rique, le « Document » accomplit une « dé- 128 pages, inventée par les Presses Univer-
moralisation » du politique et universalise sitaires de France donne, recentrée autour
la dénonciation dont il est porteur. de sujets d’actualité, la collection « Re-
On pourrait, pour continuer à explorer
la richesse de la problématique du genre 3. « Pierre Nora éditeur », Entreprises et histoire, 24,
juin 2000, p. 10.
éditorial, mentionner la collection « Ar- 4. Pierre Assouline, Gaston Gallimard. Un demi-siècle
chives » que lance Pierre Nora en 1964 aux d’édition française, Paris, Balland, 1984, p. 173-174.
5. Massin, « Le graphisme dans l’édition », in Pascal
éditions Julliard : « La collection Archives Fouché (dir.), L’Édition française depuis 1945, Paris, Édi-
tions du Cercle de la Librairie, 1998, p. 512. « De l’aveu
1. Jean-Pierre Salgas. « 1985. Shoah ou la disparition », in même de ses promoteurs, c’est l’audience et le succès de la
Denis Hollier (dir.), De la littérature française, Paris, Bordas, collection “Bouquins” qui ont entraîné la création de
1993, p. 1005-1013. “Quarto”, de la même manière, au reste, que “Bouquins”
2. Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, Paris, Le emprunte une part de son catalogue à celui de la “Biblio-
Seuil, 1953, coll. « Point-Essai », 1972, p. 56. thèque de la Pléiade” ».

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pères » aux Éditions de La Découverte. En les domaines, tour à tour créateur et


suivant les initiatives éditoriales et leurs conservateur de formes.
imitations, on fait apparaître des configura- Enfin, le « catalogue des livres non-
tions éditoriales inhabituelles, et surtout les réalisés », est à bâtir à partir des dossiers de
figures des vrais novateurs. correspondance des auteurs, des contrats
Retracer l’histoire de l’innovation édito- enregistrés par l’éditeur mais aussi des in-
riale pourrait être l’occasion d’organiser le formations recueillies dans la page du
champ éditorial selon une autre logique « Même auteur » qui dresse, à chaque nou-
que celle du cycle de rentabilité du capital veau livre, le rappel de la bibliographie de
proposée par le sociologue Pierre Bour- l’auteur, annonçant parfois ses livres à
dieu qui répartit les maisons d’éditions venir. Le « catalogue des livres non-
françaises selon un axe allant du profit im- réalisés » comprend au moins deux autres
médiat attendu de la production (pôle catalogues : le « catalogue des livres po-
grand public) à l’investissement différé tentiels », ceux que l’auteur évoque avec
dans une production d’avant-garde inven- son éditeur ou d’autres correspondants, et
dable à court terme (pôle de production qu’il n’écrira pas et le « catalogue des livres
projetés », ceux pour lesquels un contrat a
autonome) 1. Philippe Maumy 2 fait remar-
été signé avec l’éditeur, un titre provisoire
quer qu’au sein même de chaque entre-
décidé, mais qui, pour des raisons di-
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prise coexiste, en réalité, une production à

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verses, ne paraîtront finalement pas.
court et à long terme. Autrement dit que la
Tout porterait à considérer que la collec-
logique commerciale, celle de la rentabilité
tion « L’Usage des richesses », que dirige
immédiate, n’est jamais absente des soucis Georges Bataille à partir de 1947 aux Édi-
de l’éditeur d’avant-garde ; qu’inverse- tions de Minuit, est un échec. Deux titres
ment, l’éditeur le plus commercial est sus- seulement y furent publiés : l’un de Ba-
ceptible d’investir dans des projets de pres- taille lui-même, La Part maudite (1949) ;
tige qu’il sait, dès l’origine, devoir être l’autre de son beau-frère, Jean Piel, La For-
longtemps déficitaires. Il n’en reste pas tune américaine et son destin (1948). Li-
moins que, si l’activité éditoriale est régie miter à ces deux ouvrages parus le travail
par une logique mixte, mêlant recherche de directeur de collection accompli par
de l’autonomie par rapport au marché et Georges Bataille méconnaît une part es-
espoir de profits immédiats, c’est à des sentielle de son activité. Sa correspon-
degrés divers selon les éditeurs. On pour- dance révèle la diversité de ses préoccupa-
rait peut-être faire le même constat en tions et de ses centres d’intérêt dans le
termes d’innovation : plutôt que de tracer cadre d’une maison qui n’a ni les moyens,
une ligne de clivage entre les éditeurs qui ni, souvent, la volonté de les réaliser. Pour
innovent et ceux qui récupèrent et trans- la seule année 1948, Bataille envisage la
forment, se réappropriant les auteurs et les traduction de La Morale protestante et la
idées des autres, art dans lequel les Édi- naissance du capitalisme de Max Weber
tions Gallimard sont passées maître, la re- par Pierre Klossowski, celle du Rapport
constitution du catalogue des livres initiés Kinsey et du livre de John-Maynard Keynes,
permettrait de montrer que tout éditeur How to pay for the war, mais aussi la publi-
innove et copie, étant selon les moments et cation de lettres inédites de Sade par Gil-
bert Lely et un livre de Dumézil. Le fait que
1. Pierre Bourdieu, « La production de la croyance. Contri- l’ensemble de ces textes ait été publié
bution à une économie des biens symboliques », Actes de la
Recherche en Sciences Sociales, 13, 1977, art. cité. ailleurs révèle que Georges Bataille se
2. Philippe Maumy, Sociologie de l’édition française 1945- trompait peu dans ses choix, et l’on se
1978. Problèmes, analyses des discours et des pratiques, doc-
torat de troisième cycle sous la direction de Louis-Vincent
prend à imaginer que les Éditions de
Thomas, Paris 5, 1982. Minuit l’eussent appuyé, devenant ainsi

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Le catalogue de l’éditeur, un outil pour l’histoire

avant l’heure, dès les années 1950, un édi- partir de la vision du monde des éditeurs
teur important de sciences humaines. mais aussi des écrivains, tel Blaise Cen-
drars s’étonnant que « personne n’ait
Penser histoire de l’édition à partir du encore eu l’idée de dresser l’inventaire de
catalogue revient à remettre le texte au tous les projets de livres avortés dont
centre des préoccupations de l’histoire. Balzac parle et qui pullulent dans sa cor-
Mais le texte, dans tous ses états, du ma- respondance […]. Un tel inventaire, un ca-
nuscrit brut, mis en fiche, refusé une ou talogue méthodique et raisonné, un atlas,
plusieurs fois, jusqu’au livre publié. Cette un panorama qui pourrait s’étendre à
intervention de l’éditeur littéraire à tous les l’ensemble des auteurs contemporains et
stades de l’objet-livre lui confère une fonc- que j’intitulerais volontiers Manuel de la
tion « auctoriale », rarement prise en Bibliographie des livres jamais publiés ni
compte, et pourtant essentielle. « Qu’est-ce même écrits ouvrirait des horizons nou-
qu’un auteur ? » à cette question rendue cé- veaux sur la chose littéraire en fixant pour
lèbre par une conférence de Michel Fou- chaque auteur “ses” thèmes interdits […] » ;
cault 1, l’histoire de l’édition permet d’ap- révèlerait pour chaque éditeur les ten-
porter une réponse différente : un dances littéraires, les engagements poli-
« auteur » c’est aussi la rencontre d’un écri- tiques qu’il a choisi de ne pas suivre 2.
vain et d’un éditeur. Devenir « auteur »
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c’est d’abord entrer dans le catalogue des 2. Claude Leroy, « Manuel de la bibliographie des livres
jamais publiés ni même écrits par Cendrars », Europe, 566,
livres publiés, souvent après avoir transité juin 1976, p. 155.
par le catalogue des livres refusés.
Faire apparaître les catalogues virtuels 
de l’éditeur que sont principalement le ca-
talogue des livres refusés et le catalogue
des livres non-réalisés n’est pas céder à un Chargée de recherche au CNRS-CRHQ (Caen),
« souci moderne pour les déchets de Anne Simonin a notamment publié Les Éditions
l’écriture », l’œuvre inaboutie ou virtuelle de Minuit. 1942-1955, Paris, IMEC Éditions, 2002.
Outre ses recherches sur le monde de l’édition, elle
comblant de satisfaction « un certain ro- poursuit aujourd’hui une réflexion sur l’épura-
mantisme de la faillite ». C’est bien plutôt tion. Elle a notamment publié « L’indignité
s’interroger sur la frontière qui sépare ce nationale : un châtiment républicain », in Marc
qui est littérature et ce qui ne l’est pas, Olivier Baruch (dir.), Une poignée de misérables,
frontière qui n’apparaît qu’en faisant surgir Paris, Fayard, 2003 et « Pourquoi certains crimes
les textes refoulés par les éditeurs ; c’est doivent rester impunis. Les travailleurs volontaires
aussi travailler l’histoire de la littérature à en Allemagne devant les Chambres civiques de la
Seine », in La main-d’œuvre française exploitée
1. Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » (1969), in
par le IIIe Reich, Actes du colloque international
Dits et écrits 1, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, sous la direction de Bernard Garnier et Jean Quel-
p. 817-849. lien (Caen, 2003).

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