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DARWIN EST-IL

DANGEREUX?
DANIEL C. DENNETT

DARWIN EST-IL
DANGEREUX?
L'ÉVOLUTION ET
LES SENS DE LA VIE

Traduit de l'anglais (États-Unis)


par Pascal Engel

OUVRAGE TRADUIT AVEC LE CONCOURS


DU CENTRE NATIONAL DU LIVRE
NOTE DU TRADUCTEUR

L'omniprésence et la polysémie du terme design et le fait que ce mot est


notoirement sans équivalent français exact m'ont conduit à ne pas le traduire
toujours de la même façon. Dans un certain nombre de cas, on aurait pu
garder l'anglais design, mais il n'est pas adaptable aux formes verbales. Le
plus souvent, j'ai adopté «dessein», qui a l'avantage d'être morphologique-
ment proche de «dessin» et qui inclut le sens de «but»; ailleurs j'ai dû
également traduire par« conception», «construction», «plan» (en particu-
lier quand il s'agissait du design stance que j'avais précédemment traduit par
«point de vue du plan»), voire « projet». Quand l'A. parle de redesign, il n'est
pas possible de traduire« re-dessein». J'ai donc dans ces cas adopté« recons-
truction».
Concernant fitness, j'ai suivi la politique recommandée par Jean Gayon
de garder le terme anglais, mais pour des termes comme fitness landscape
j'ai néanmoins traduit« paysage adaptatif». Spandrel pose des problèmes de
traduction que j'ai évoqués dans une notre du chapitre 10.
Je remercie Jean Gayon pour ses conseils et ses remarques, ainsi que
Daniel Dennett et Claudine Tiercelin.

Cet ouvrage a été publié originellement par Simon & Schuster sous le titre :
Darwin 's Dangerous !dea. Evolution and the Meanings of Life.
© DANIEL C. DENNETT 1995
Pour la traduction française :
© ÉDITIONS ÜDILE JACOB, AOÛT 2000
15, RUE SOUFFLOT, 75005 PARIS

ISBN: 2-7381-0724-9

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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À Van Quine
maître et ami
PRÉFACE

La théorie darwinienne de l'évolution par sélection naturelle m'a


toujours fasciné. Au fil des années, je me suis rendu compte que quan-
tité de penseurs de tous horizons ne pouvaient cacher combien ils
trouvaient cette idée inconfortable. Cela allait du scepticisme tenace à
l'hostilité la plus franche. J'ai rencontré non seulement des profanes et
des penseurs religieux, mais aussi des philosophes, des psychologues,
des physiciens et même des biologistes laïques qui préféreraient,
semble-t-il, que Darwin ait tort. Ce livre est destiné à expliquer pour-
quoi l'idée de Darwin est aussi puissante et pourquoi elle promet
- plutôt qu'elle ne menace - de remettre en place les visions du
monde qui nous sont les plus chères sur une base nouvelle.
Mais d'abord quelques considérations de méthode. Ce livre porte
essentiellement sur la science, mais il ne constitue pas en lui-même un
travail scientifique. On ne fait pas de la science en citant des autorités,
aussi éminentes soient-elles, puis en évaluant leurs arguments. Les
scientifiques, cependant, ont - de façon tout à fait légitime - l'habi-
tude de promouvoir, dans des ouvrages populaires ou dans d'autres
travaux qui le sont moins, leurs interprétations de ce qui se fait dans
les laboratoires et sur le terrain, et d'essayer d'influencer ainsi leurs
collègues. Quand je les cite, rhétorique comprise, je procède comme
eux : je fais œuvre de rhétorique et de persuasion. Aucun argument
d'autorité n'est bon, mais les autorités peuvent être convaincantes,
quelquefois à juste titre, quelquefois à tort. J'essaie, quant à moi, de
démêler tout cela, même si je ne maîtnse pas tout le savoir scientifique
pertinent pour l'évaluation des théories que je discute ici ; les savants
10 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

eux-mêmes non plus, d'ailleurs (à part quelques très rares esprits uni-
versels). Le travail interdisciplinaire comporte des risques. J'espère
cependant avoir été assez loin dans le détail des problèmes scienti-
fiques pour permettre à un lecteur informé de découvrir en quoi
consistent ces problèmes et pourquoi je les interprète à ma façon ; de
plus, j'ai donné beaucoup de références.
Les noms et les dates renvoient aux références complètes présen-
tées dans la bibliographie qui se trouve à la fin de l'ouvrage. Plutôt que
de fournir un glossaire des termes techniques utilisés, je les définis
brièvement au moment où je les utilise et il m'arrive souvent de clari-
fier leur sens par la suite. C'est pourquoi on trouvera un index très
complet, qui permettra au lecteur de passer en revue toutes les occur-
rences des termes ou des idées qui interviennent dans ce livre. Les
notes contiennent des digressions que certains lecteurs peuvent appré-
cier ou trouver nécessaires, mais que d'autres peuvent laisser de côté.
J'ai tenté dans ce livre, entre autres choses, de permettre à mon
lecteur de lire la littérature scientifique que je cite ; c'est ainsi que j'ai
cherché à fournir un panorama de ce domaine, tout en faisant
quelques suggestions quant à l'importance ou au peu d'importance des
controverses qui y font rage. Je me hasarde à me faire l'arbitre de cer-
taines querelles ; il y en a d'autres que je laisse ouvertes, mais que je
mets en perspective de telle sorte que le lecteur puisse voir de quoi il
retourne et en quoi elles peuvent être importantes pour lui. J'espère
que mes lecteurs liront cette littérature, car elle est bourrée d'idées
merveilleuses. Certains des livres que je cite font partie des ouvrages
les plus difficiles que j'aie jamais lus. Je pense notamment à ceux de
Stuart Kauffman et de Roger Penrose, mais ce sont de véritables tours
de force pédagogiques pour introduire à des sujets très avancés, et ils
peuvent et même doivent être lus par quiconque désire développer une
opinion informée quant aux questions importantes qu'ils soulèvent.
D'autres ouvrages sont moins exigeants- ils sont clairs, instructifs et
exigent seulement un peu d'effort et de concentration ; d'autres enfin
ne sont pas seulement faciles à lire, ils sont très agréables - ce sont
de superbes exemples de l'Art mis au service de la Science. Puisque
mon lecteur a ce livre entre les mains, il aura sans doute déjà lu plu-
sieurs ouvrages de ce type, en sorte que le regroupement qui suit
suffira à les recommander : les livres de Graham Cairns-Smith, Bill
Calvin, Richard Dawkins, Jared Diamond, Manfred Eigen, Steve
Gould, John Maynard-Smith, Steven Pinker, Mark Ridley et Matt
Ridley. Aucun champ scientifique n'a été mieux servi par ceux qui ont
écrit à son sujet que la théorie de l'évolution.
On cherchera en vain ici les arguments philosophiques hautement
techniques du type de ceux que les philosophes apprécient. La raison
en est que j'ai d'abord un problème à résoudre. J'ai fini par apprendre
que les arguments, aussi limpides soient-ils, sont rarement écoutés. Je
suis moi-même l'auteur d'arguments que je considère comme rigou-
Préface 11

reux et sans réplique, mais ils sont souvent non pas tant contrés ou
même rejetés que simplement ignorés. Je ne me plains pas d'avoir subi
des injustices- nous devons tous ignorer les arguments, et il ne fait
pas de doute que nous ignorons tous certains arguments dont l'histoire
nous dira que nous aurions dû les prendre au sérieux. J'aimerais toute-
fois jouer un rôle plus direct, en changeant aussi bien la nature du
droit à l'ignorance que l'identité de ses détenteurs. Je voudrais amener
les théoriciens d'autres disciplines à prendre au sérieux la pensée évo-
lutionniste et leur montrer comment ils ont pu la sous-estimer ; je
voudrais, leur indiquer qu'ils n'ont pas écouté la voix des bonnes
sirènes. A ces fins, il m'a fallu user de méthodes plus habiles. ll me
faut raconter une histoire ? Vous n'avez pas envie de vous en laisser
conter ? Eh bien, je sais que vous ne vous laisserez pas piéger par des
arguments formels ; vous n'écouterez même pas des arguments formels
que je pourrais avancer en faveur de ma conclusion. ll me faut donc
adopter le point de départ que je crois devoir prendre.
L'histoire que je raconte est, pour l'essentiel, nouvelle, mais elle
rassemble aussi des fragments issus d'une grande variété d'analyses
que j'ai écrites durant les vingt-cinq dernières années, au sujet de
diverses controverses et de divers dilemmes. Certains des textes écrits
à cet effet sont presque intégralement reproduits dans ce livre, avec
des modifications, alors que d'autres font seulement l'objet d'allusions.
Je n'ai rendu visible ici que le sommet de l'iceberg, mais suffisamment,
je l'espère, pour emporter l'assentiment des nouveaux venus et au
moins défier mes contradicteurs avec honnêteté et vigueur. J'ai essayé
de naviguer entre le Scylla de la querelle spécieuse et le Charybde de
la polémique opiniâtre ; chaque fois que je me laisse aller à quelque
controverse, je mets en garde mon lecteur que je suis en train de le
faire et je lui donne des références sur les écrits de mes adversaires. La
bibliographie aurait pu être aisément doublée, mais j'ai choisi les
entrées en fonction du principe selon lequel tout lecteur sérieux n'a
besoin que d'une ou deux entrées et peut trouver le reste à partir de là.
Au début de son merveilleux livre intitulé Metaphysical Myths,
Mathematical Practices. The Ontology and the Epistemology of the Exact
Sciences (Cambridge, Cambridge University Press, 1994), mon collègue
Jody Azzouni remercie« le département de philosophie de l'Université
de Tufts pour lui avoir procuré un environnement presque parfait dans
lequel faire de la philosophie ». Je désire réaffirmer à la fois ces remer-
ciements et ce jugement de valeur. Dans de nombreuses universités,
on étudie la philosophie sans en faire - on pourrait appeler cela
« appréciation de la philosophie » ; dans de nombreuses autres univer-
sités, la recherche philosophique est une activité ésotérique conduite
en dehors du regard des étudiants des premières année~ et de la
plupart des autres, excepté les doctorants les plus avancés. A Tufts, au
contraire, nous faisons de la philosophie en classe et entre collègues.
Les résultats, à mon sens, montrent que l'avis émis par Azzouni est
12 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

correct. Tufts m'a fourni d'excellents étudiants et d'excellents col-


lègues, ainsi qu'un cadre idéal pour travailler avec eux. Ces dernières
années, j'ai donné un séminaire pour débutants sur Darwin et la philo-
sophie, dans lequel la plupart des idées de ce livre ont été martelées.
L'avant-dernière version fut testée, critiquée et polie au cours d'un
séminaire de haut niveau rassemblant des étudiants doctorants et des
étudiants débutants sur Darwin. Je suis reconnaissant de l'aide qu'ils
m'ont apportée à : Karen Bailey, Pascal Buckley, John Cabral, Brian
Cavoto, Tim Chambers, Shiraz Cupala, Jennifer Fox, Angela Giles,
Patrick Hawley, Dien Ho, Matthew Kessler, Chris Lerner, Kristin
McGuire, Michael Ridge, John Roberts, Lee Rosenberg, Stacey
Schmidt, Rhett Smith, Laura Spiliatakou, et Scott Tanona. Ce sémi-
naire fut également enrichi par des visiteurs réguliers : Michael
Kinsbourne, Bo Dahlbom, David Haig, Cynthia Schossberger, Jeff
McConnel, David Stipp. Je veux aussi remercier mes collègues, en par-
ticulier Hugo Bedau, George Smith et Stephen White, pour une
brassée de suggestions de valeur. Et je dois remercier en particulier
Alicia Smith, la secrétaire du Centre d'études cognitives, dont la virtuo-
sité à rechercher des références, alléger le texte, demander des
autorisations de citation, réviser mon manuscrit et assurer l'activité
de correspondance et de coordination de l'ensemble m'ont donné des
ailes.
J'ai aussi bénéficié des commentaires détaillés de tous ceux qui
ont lu la majeure partie des versions antérieures des divers chapitres :
Bo Dahlbom, Richard Dawkins, David Haig, Doug Hofstadter, Nick
Humphrey, Ray Jackendoff, Philip Kitcher, Justin Leiber, Ernst Mayr,
Jeff McConnel, Steven Pinker, Sue Stafford et Kim Sterelny. Comme
d'habitude, ils ne sont pas responsables des erreurs qu'ils n'ont pas
réussi à me dissuader de commettre. (Si vous n'êtes pas capable
d'écrire un bon livre sur l'évolution sans l'aide de ce groupe prestigieux
de relecteurs, mieux vaut abandonner !)
Bien d'autres personnes ont répondu à des questions cruciales et
m'ont aidé à clarifier ma pensée grâce à des dizaines de conversations :
Ron Amundsen, Robert Axelrod, Jonathan Bennett, Robert Brandon,
Madeline Caviness, Tim Clutton-Brock, Leda Cosmidès, Helena
Cronin, Arthur Danto, Mark De Voto, Mark Feldman, Murray Gell-
Man, Peter Godfrey-Smith, Steve Gould, Danny Hillis, John Bolland,
Alastair Houston, David Hoy, Bredo Johnsen, Stu Kaufmann, Chris
Langdon, Dick Lewontin, John Maynard-Smith, Jim Moore, Roger
Penrose, Joanne Phillips, Robert Richards, Mark and Matt (les enfants
Ridley), Dick Schacht, Jeff Schank, Elliot Sober, John Tooby, Robert
Trivers, Peter Van Inwagen, George Williams, David Sloan Wilson,
Edward O. Wilson et Bill Wimsatt.
Je désire aussi remercier mon agent, John Brockman, pour avoir
guidé ce gros projet au travers de nombreux écueils et pour m'avoir
aidé de multiples façons à écrire un meilleur livre. Merci aussi à Terry
Préface 13

Zaroff, dont la relecture du manuscrit m'a sauvé de nombreuses


erreurs et incohérences, et qui a clarifié mon expression sur de nom-
breux points. Et à llavenil Subbiah, qui a dessiné les figures, à
l'exception des figures 10.3 et 10.4, qui ont été créées par Mark McCon-
nell sur une station Hewlett Packard Apollo, avec le logiciel 1-dea.
Enfin, le plus important : mes remerciements et mon amour à ma
femme Susan, pour ses conseils, son amour et son soutien.

Daniel Dennett
Septembre 1994
Première partie

COMMENCER AU MILIEU DU GUÉ


Neurath a comparé la science à un bateau.
S'ille faut, nous devons le reconstruire planche
après planche tout en restant à bord. Le philo-
sophe et le savant sont sur le même bateau.
Quelle que soit la manière dont on analyse
l'activité théorique, nous devons commencer au
milieu du gué. Nos premiers concepts sont
les objets de taille moyenne, à des distances
moyennes, et notre accession à ces concepts et à
tout le reste vient à mi-chemin de l'évolution de
notre espèce. Quand nous assimilons ce bagage
culturel, nous sommes aussi peu conscients de
la distinction entre description et invention, sub-
stance et style, données et conceptualisations
que nous ne le sommes de la distinction entre
les protéines et les hydrates de carbone dans la
nourriture que nous prenons. Rétrospective-
ment, nous pouvons distinguer les composantes
de l'activité théorique, comme nous pouvons dis-
tinguer les protéines et les hydrates de carbone
tout en subsistant grâce à eux.
Willard Van Orman OVINE, 1960, p. 4-6
(trad. fr., p. 28-30)
CHAPITRE PREMIER

Dis-moi pourquoi

Rien n'est-il sacré?


Nous chantions beaucoup quand j'étais enfant, autour du feu de
camp r été en colonie de vacances, à récole et à récole du dimanche,
ou autour du piano à la maison. L'une de mes chansons favorites était ·
«Dis-moi pourquoi.» (Pour ceux dont les souvenirs personnels n'in-
cluent pas déjà ce petit trésor, la musique est donnée en appendice.
La simplicité de la mélodie et l'aisance de la ligne harmonique sont
étonnamment belles.)

Dis-moi pourquoi les étoiles brillent


Dis-moi pourquoi le lierre s'enroule
Dis-moi pourquoi le ciel est si bleu
Alors je te dirai juste pourquoi je t'aime

Parce que c'est Dieu qui a fait briller les étoiles


Parce que c'est Dieu qui a fait s'enrouler le lierre
Parce que c'est Dieu qui a rendu le ciel si bleu
Parce que c'est Dieu qui t'a fait, et c'est pourquoi je t'aime.

Cette déclaration simple, sentimentale, me noue toujours la gorge


tant elle traduit une vision du monde douce, innocente, rassurante.
Et voici qu'intervient Darwin pour nous gâcher ce pique-nique.
Est-ce bien le cas? C'est le sujet de ce livre. Depuis la publication de
L'Origine des espèces, en 1859, l'idée fondamentale de Charles Darwin
20 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

a inspiré de vives réactions, qui vont des condamnations féroces à l'al-


légeance extatique, quelquefois proche du zèle religieux. La théorie de
Darwin a été détournée et faussée aussi bien par ses amis que par ses
ennemis. Elle a été détournée pour donner une pseudo- respectabilité
à des doctrines politiques et sociales effrayantes. Elle a été livrée au
pilori des caricatures par ses adversaires, dont certains voudraient la
mettre en compétition dans les écoles avec « la science créationniste »,
mélange pathétique de fausse science et de piété 1•
Presque personne n'est indifférent à Darwin, et personne ne
devrait l'être. La théorie darwinienne est une théorie scientifique, et
même une grande théorie scientifique, mais elle n'est pas que cela. Les
créationnistes qui s'y opposent si amèrement ont raison sur un point.
L'idée dangereuse de Darwin touche bien plus profondément nos
croyances fondamentales que ne l'ont admis beaucoup de ses défen-
seurs, même au fond d'eux-mêmes.
La douce et simple vision de la chanson, prise littéralement, est
une de celles que la plupart d'entre nous avons dépassée, aussi doux
soit le souvenir que nous en avons. Le Dieu bienveillant qui a façonné
avec amour chacun de nous (toutes les créatures, grandes ou petites)
et qui a parsemé le ciel d'étoiles brillantes pour notre plaisir- ce Dieu-
là est, comme le Père Noël, un mythe de l'enfance, auquel un adulte
sain, sans illusion, pourrait croire littéralement. Ce Dieu-là doit se
transformer en symbole de quelque chose de moins concret ou être
abandonné purement et simplement.
Tous les savants et les philosophes ne sont pas athées; un grand
nombre de ceux qui sont croyants déclarent que leur idée de Dieu peut
vivre en coexistence pacifique avec le cadre de pensée darwinien, et
même se trouver renforcée par ce cadre. Leur Dieu n'est pas un artisan
anthropomorphe ; c'est toujours un Dieu à leurs yeux digne de vénéra-
tion, capable de les consoler et de donner un sens à leur vie. D'autres
fondent leurs préoccupations les plus profondes sur des philosophies
entièrement laïques, des conceptions de la vie qui écartent le désespoir
sans l'aide d'un quelconque concept d'Être Suprême- autre que l'uni-
vers lui-même. Pour ces penseurs, il y a bien quelque chose de sacré,
mais ils ne l'appellent pas Dieu; ils l'appellent plutôt la Vie, l'Amour, le
Bien, l'Intelligence, la Beauté ou l'Humanité. Ce que ces deux groupes
partagent, en dépit de la différence entre leurs croyances les plus pro-
fondes, c'est la conviction que la vie a un sens, que le bien est quelque
chose qui importe.
Peut-on continuer à adopter cette attitude, sous une version ou
sous une autre face au darwinisme ? Dès le début, il y a eu ceux qui

1. Je ne m'étendrai pas dans ce livre sur les défauts du créationnisme, dont on pour-
rait faire un catalogue, et je ne chercherai pas à étayer ma condamnation péremptoire
de ces doctrines. Le travail a déjà été fait admirablement par Kitcher 1982, Futuyma
1983, Gilkey 1985, et bien d'autres.
Dis-moi pourquoi 21

ont considéré que la boîte de Pandore du darwinisme laissait échapper


le pire des maux : le nihilisme. Tis ont pensé que si Darwin avait raison,
cela impliquerait que rien ne pourrait être sacré. Pour le dire sans
détour, rien n'aurait de sens. N'est-ce qu'une réaction extrême?
Quelles sont exactement les implications de l'idée de Darwin - et quoi
qu'il en soit, a-t-elle été prouvée scientifiquement ou n'est-elle toujours
qu'une « théorie » ?
Peut-être, pensera-t-on, peut-on faire une distinction utile :
d'un côté, il y a des aspects de la conception de Darwin qui sont réelle-
ment établis au-delà de tout doute raisonnable ; de l'autre, il y a des
extensions spéculatives des aspects qui sont scientifiquement incontes-
tables. Si nous avons de la chance-, peut-être le roc solide des faits
scientifiques n'aura-t-il aucune implication stupéfiante à propos de la
religion, ou de la nature humaine, ou du sens de la vie, alors que les
composantes de la théorie de Darwin qui inquiètent tant pourraient
être mises en quarantaine, parce qu'elles ne seraient que des extrapola-
tions douteuses à partir des éléments qui, eux, sont scientifiquement
incontestables. Ce serait bien rassurant.
Hélas, les choses vont plutôt dans la direction opposée. Des
controverses vigoureuses font rage au sein de la théorie de l'évolution,
mais ceux qui se sentent menacés par le darwinisme ne devraient pas
s'en sentir pour autant plus rassurés. La plupart - sinon toutes -
les controverses concernent des questions qui relèvent « de la science
seulement » ; et quel que soit le vainqueur à cet égard, le résultat ne
détruira pas l'idée de base de Darwin. Cette idée, qui est à peu près
aussi certaine qu'une théorie scientifique peut l'être, a en fait des impli-
cations très profondes pour notre vision de ce que pourrait être le sens
de la vie.
En 1543, Copernic avança l'idée que la Terre n'est pas le centre de
l'univers, mais qu'elle tourne en fait autour du Soleil. L'idée mit
environ un siècle à s'imposer, au cours d'une transformation graduelle
et en fait plutôt sans douleur. (Le réformateur religieux Philippe
Melanchton, un collaborateur de Martin Luther, émit l'opinion que
« quelque prince chrétien » devrait supprimer ce fou, mais à part
quelques salves de ce genre, le monde ne fut pas particulièrement
ébranlé par Copernic lui-même.) Le coup de canon de la révolution
copernicienne se fit en fait entendre dans le monde entier avec le Dia-
logue concernant deux sciences nouvelles de Galilée, mais celui-ci ne fut
pas publié avant 1632, à un moment où le problème n'était déjà plus un
sujet de controverse chez les savants. Le projectile de Galilée provoqua
l'infâme réponse de l'Église catholique, mettant en branle une onde de
choc dont les réverbérations ne sont pas encore éteintes. En dépit du
drame provoqué par cette confrontation épique, l'idée que notre
planète n'est pas le centre de la création s'est installée en douceur dans
nos esprits. Tout écolier d'aujourd'hui sait que c'est bien le cas, sans
que cela provoque en lui la moindre crainte ou le moindre effroi.
22 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Un jour, la révolution darwinienne finira par occuper une place


aussi sûre et tranquille dans l'esprit - et dans le cœur - de toute
personne instruite sur le globe, mais aujourd'hui, plus d'un siècle après
la mort de Darwin, nous n'avons toujours pas envisagé ses implications
les plus troublantes. À la différence de la révolution copernicienne, qui
n'eut pas un grand retentissement public tant que les détails scienti-
fiques de la théorie ne furent pas précisés, la révolution darwinienne a
vu un public composé aussi bien de spectateurs laïques que d'agita-
teurs prendre parti dès le début, tirant les manches des participants et
encourageant les gens à prendre des poses. Les scientifiques eux-
mêmes ont été mus par les mêmes espoirs et les mêmes peurs ; c'est
pourquoi il n'est pas surprenant que les conflits relativement étroits
qui opposaient les savants aient souvent été non seulement gonflés
démesurément par les parties en présence, mais aussi sérieusement
déformés en cours de route. Tout le monde s'est rendu compte, même
obscurément, que les enjeux étaient nombreux.
De plus, bien que la manière dont Darwin lui-même a formulé sa
théorie ait été monumentale et que ses pouvoirs aient été immédiate-
ment reconnus par un grand nombre de savants et d'autres penseurs
de son époque, il n'en restait pas moins de grandes lacunes dans sa
théorie et on n'a commencé à les combler que récemment. La plus
importante apparaît presque comique rétrospectivement. Dans toutes
ses brillantes spéculations, Darwin n'est jamais tombé sur le concept
central sans lequel la théorie de l'évolution est une entreprise sans
espoir : le concept de gène. Darwin ne disposait pas d'une unité propre
à l'hérédité ; c'est pourquoi l'explication qu'il a donnée du processus de
la sélection naturelle était empoisonnée de doutes quant à la manière
dont il pourrait fonctionner. Darwin supposait que toute progéniture
manifesterait toujours un mélange ou une moyenne des traits de ses
parents. Une telle« hérédité mélangée» n'annulerait-elle pas toutes les
différences dans une moyenne où tout serait d'un gris uniforme?
Comment la diversité pourrait-elle survivre à une uniformisation aussi
implacable ? Darwin reconnut combien ce défi était sérieux et ni lui ni
ses ardents défenseurs ne sont parvenus à répondre en fournissant une
description convaincante et bien documentée d'un mécanisme de l'hé-
rédité qui puisse combiner les traits des parents tout en laissant
inchangée l'identité sous-jacente. L'idée dont ils avaient besoin avait
été découverte (« formulée » serait trop fort) par le moine Georg
Mendel et publiée dans un obscur journal autrichien en 1865, mais,
par une ironie dont l'histoire des sciences a le secret, elle y resta sans
attirer l'attention jusqu'à ce que son importance fût reconnue (d'abord
confusément) aux environs de 1900. Son établissement triomphant au
cœur de la « synthèse moderne » (en fait la synthèse de Mendel et de
Darwin) fut finalement assuré dans les années 1940, grâce à l'œuvre
de Theodosius Dobzhansky, Julian Huxley, Ernst Mayr et d'autres. TI a
Dis-moi pourquoi 23
fallu encore un demi-siècle pour repasser les plis de cette étoffe
nouvelle.
Le noyau central du darwinisme contemporain, la théorie de la
reproduction et de l'évolution fondée sur l'ADN, ne fait plus aujour-
d'hui l'objet de controverses chez les scientifiques. Elle montre sa
puissance chaque jour, en apportant des contributions essentielles à
l'explication de faits géologiques, minéralogiques et météorologiques
de taille planétaire, à travers les faits de niveau intermédiaire de l'éco-
logie et de l'agronomie, jusqu'aux faits les plus microscopiques de
l'ingénierie génétique. Elle permet d'unifier l'ensemble de la biologie
et de l'histoire de notre planète en une vaste synthèse. Comme Gulliver
immobilisé dans ses liens à Lilliput, elle est inamovible, non pas en
raison d'une ou deux énormes chaînes d'arguments qui pourraient
avoir - après tout, c'est un espoir contre un autre - des maillons
manquants, mais parce qu'elle est fermement liée à des centaines de
milliers de données empiriques qui la lient à virtuellement tous les
autres domaines de la connaissance humaine. On peut imaginer que
de nouvelles découvertes puissent conduire à des modifications drama-
tiques, voire même révolutionnaires, de la théorie darwinienne, mais
l'espoir qu'elle puisse être «réfutée» sous l'effet d'un renversement
complet est à peu près aussi raisonnable que celui de revenir à une
vision géocentrique et de rejeter Copernic.
Et pourtant, les controverses font rage autour de la théorie ; l'une
des raisons de cette incandescence est que ces débats sur des questions
scientifiques sont habituellement déformés par la peur que la « mau-
vaise » réponse ait des implications morales intolérables. Ces peurs
sont si fortes qu'on prend bien soin de ne pas les expliciter et qu'on les
soustrait à l'attention sous l'effet de plusieurs couches de négations et
de dénégations. Les protagonistes de ces débats changent constam-
ment de sujet, en prenant bien soin de laisser leurs bêtes noires dans
l'ombre. Ce sont ces erreurs d'aiguillage qui sont principalement res-
ponsables du fait que l'on repousse le moment où l'on pourra vivre
aussi confortablement avec la perspective biologique qu'on le fait
aujourd'hui avec la perspective astronomique que nous a léguée
Copernic.
Chaque fois qu'il est question du darwinisme, la température
monte parce que ce qui est en jeu dépasse la simple question empirique
de savoir comment la vie sur Terre a évolué, ou celle savoir quelle est
la logique correcte de la théorie qui rend compte de ces faits. L'une
des choses précieuses qui est en jeu est une vision de ce que peut signi-
fier le fait de se poser la question et de répondre : « Pourquoi ? » La
perspective darwinienne renverse plusieurs présupposés traditionnels ;
elle met à mal plusieurs de nos idées usuelles quant à ce qui est
supposé constituer une réponse satisfaisante à cette question ancienne
et inévitable. Ici la science et la philosophie deviennent complètement
indissociables. Les savants s'illusionnent parfois en pensant que les
24 DARWIN EST·IL DANGEREUX?

idées philosophiques n'ont, au mieux, qu'un usage décoratif ou ne sont


que des commentaires parasites sur les triomphes fermes et objectifs
de la science, et qu'ils sont eux-mêmes à l'abri des confusions à la dis-
solution desquelles les philosophes consacrent leur vie. Mais il n'y a
pas de science libérée de toute philosophie ; il n'y a que de la science
dont le bagage philosophique est embarqué sans contrôle.
La révolution darwinienne est à la fois une révolution scientifique
et une révolution philosophique, et aucune de ces deux révolutions
n'aurait pu se produire sans l'autre. Comme nous allons le voir, ce
furent les préjugés des savants, plus que leur absence de données scien-
tifiques, qui les ont empêchés de voir comment la théorie pourrait
effectivement marcher, mais ces préjugés philosophiques qu'il fallait
jeter par-dessus bord étaient trop profondément enracinés pour qu'un
simple exercice de brio philosophique puisse permettre de les déloger.
n a fallu un déploiement irrésistible de faits scientifiques fermement
établis pour forcer les théoriciens à prendre au sérieux la nouvelle
vision étonnante que Darwin avait proposée. On peut pardonner à ceux
qui ne sont toujours pas familiers avec cette belle procession d'avoir
maintenu leur engagement envers les idées prédarwiniennes. La
bataille n'est pas encore finie ; même parmi les savants, il y a toujours
des poches de résistance.
J'abattrai d'emblée mes cartes. Si je devais attribuer un prix pour
récompenser la meilleure idée qu'on ait jamais eue, je la donnerais à
Darwin, bien avant Newton et Einstein ou qui que ce soit d'autre. D'un
coup, l'idée d'évolution par sélection naturelle unifie le royaume de la
vie, celui de la signification et des fins avec celui de l'espace et du
temps, de la cause et de l'effet, du mécanisme et des lois physiques.
Mais ce n'est pas simplement une merveilleuse idée scientifique. C'est
une idée dangereuse. Mon admiration pour l'idée merveilleuse de
Darwin est sans limites, mais moi aussi je chéris un grand nombre des
idées et des idéaux qu'elle semble menacer, et je veux les protéger. Par
exemple, je veux protéger la chanson autour du feu de camp, et ce qu'il
y a de beau et de vrai en elle, au bénéfice de mon petit-fils et de ses
amis, et pour leurs enfants quand ils seront devenus grands. n existe
bien d'autres idées magnifiques que celle que Darwin met aussi,
semble-il, à mal, et qui elles aussi ont besoin de protection. La seule
manière de le faire -la seule qui a une chance à long terme - est de
dissiper les écrans de fumée et de considérer cette idée de façon aussi
froide, aussi peu passionnée, que possible.
À cette occasion, nous n'allons pas donner dans le style lénifiant.
Notre examen exige que l'on n'ait pas froid aux yeux, au risque de
heurter certains sentiments. Les gens qui écrivent sur l'évolution se
gardent habituellement de cet affrontement apparent entre la science
et la religion. Les fous se précipitent, disait Alexander Pope, là où les
anges ont peur d'avancer. Voulez-vous me suivre? N'avez-vous pas
envie de savoir qui survivra à cette confrontation? Que se passerait-il
Dis-moi pourquoi 25

s'il advenait que la douce vision - ou même une autre encore meil-
leure - survivait, intacte, renforcée et approfondie par la rencontre ?
Ne serait-ce pas une honte que de manquer l'occasion de renforcer ou
de renouveler son credo, en se contentant d'une foi faible et malade,
qu'on s'imagine à tort être à l'abri ?
Un mythe sacré n'a pas de futur. Pourquoi? À cause de notre
curiosité. Parce que, comme nous le rappelle la chanson, nous voulons
savoir pourquoi. Nous pouvons avoir dépassé la réponse de la chanson,
mais nous ne dépasserons jamais la question. Rien de ce qui nous est
précieux n'échappe à notre curiosité, parce que, étant ce que nous
sommes, l'une des choses que nous considérons comme précieuses est
la vérité. Notre amour de la vérité est certainement un élément central
dans le sens que nous découvrons dans nos vies. En tout cas, l'idée que
nous pourrions préserver le sens en nous mentant à nous-mêmes est
une idée plus pessimiste, plus nihiliste, que ce que, pour ma part, je
peux avaler. Si c'était là ce qu'on peut faire de mieux, je conclurais que
rien n'a d'importance.
Ce livre, par conséquent, est destiné à ceux qui s'accordent sur le
fait que la seule signification de la vie qui en vaille la peine est celle
qui peut résister à nos meilleurs efforts pour l'examiner. Aux autres, je
conseille de le fermer et de s'en aller sur la pointe des pieds.
Pour ceux qui restent, voici le plan. La première partie replace la
révolution darwinienne dans un cadre plus vaste, en montrant
comment elle peut transformer la conception du monde de ceux qui
en connaissent les détails. Le premier chapitre met en place l'arrière-
plan philosophique des idées qui ont dominé notre pensée avant
Darwin. Le chapitre TI introduit l'idée centrale de Darwin sous une
forme relativement nouvelle -l'évolution serait un processus algorith-
mique - et dissipe certaines confusions sur ce point. Le chapitre rn
montre comment cette idée renverse la tradition rencontrée au cha-
pitre I. Les chapitres rn et IV explorent certaines des perspectives
étonnantes - et dérangeantes - ouvertes par la manière darwinienne
de penser.
La deuxième partie examine les défis qu'on a opposés à l'idée de
Darwin- au néodarwinisme ou à la synthèse moderne - qui sont nés
au sein de la biologie elle-même, en montrant que contrairement à ce
qu'ont déclaré certains de ses adversaires, l'idée de Darwin survit à ces
controverses et en sort non seulement intacte, mais aussi renforcée. La
troisième partie montre alors ce qui se produit quand on étend la
même conception à l'espèce qui nous soucie le plus : homo sapiens.
Darwin lui-même reconnaissait que ce serait le point le plus épineux
pour la majorité des gens, et il fit ce qu'il pouvait pour annoncer sa
nouvelle avec douceur. Plus d'un siècle plus tard, certains veulent tou-
jours creuser un fossé pour nous épargner les conséquences
effrayantes qu'ils croient voir dans le darwinisme. La troisième partie
montre que c'est une erreur, à la fois sur le plan des faits et du point
26 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

de vue stratégique; non seulement l'idée dangereuse de Druwin s'ap-


plique à nous directement à de nombreux niveaux, mais l'application
de la pensée darwinienne aux questions touchant l'être humain
- celles de l'esprit, du langage, de la connaissance et de l'éthique, par
exemple - les illuminent d'une manière qui a toujours échappé aux
approches traditionnelles, en permettant de reformuler les anciens
problèmes et en indiquant leur solution. Finalement, nous pouvons
déterminer ce que nous gagnons quand nous échangeons la pensée
prédarwinienne contre la pensée darwinienne, en identifiant à la fois
ses bons et ses mauvais usages, et en montrant comment ce qui compte
vraiment pour nous - et devrait compter vraiment- en ressort trans-
formé mais aussi renforcé par le biais de la révolution darwinienne.

Quoi, où, quand, pourquoi... et comment ?


La curiosité que nous inspirent les choses prend des formes
diverses, comme le nota Aristote à l'aube de la science. Ses efforts pour
les classer peuvent toujours nous servir. Il identifia quatre types de
questions principales auxquelles nous aimerions apporter des réponses
à propos de n'importe quel sujet, et appela ces quatre sortes de
réponses les quatre aitiai, terme grec authentiquement intraduisible,
mais qu'on rend plus ou moins bien par « causes ».

(1) Nous pouvons être curieux de savoir de quoi quelque chose est fait,
de sa matière ou de sa cause matérielle.
(2) Nous pouvons être curieux de la forme (de la structure ou de la confi-
guration que la matière prend), de sa cause formelle.
(3) Nous pouvons être curieux de son but, ou de son objectif, ou de sa
fin (comme dans «La fin justifie-t-elle les moyens?») qu'Aristote appe-
lait son telos (ce que l'on traduit quelquefois par« cause finale»).

Il n'est pas de prime abord évident que ces quatre aitiai aristotéli-
ciennes correspondent à des réponses aux questions « Quoi, où, quand
et pourquoi ». Elles ne s'y adaptent que grossièrement. Néanmoins, les
questions qui commencent par « pourquoi » portent habituellement
sur la quatrième sorte de «cause» d'Aristote, le telos d'une chose.
Pourquoi ? demandons-nous. À quoi cela sert-il ? Comme le dit le fran-
çais, quelle est sa raison d'être*? Pendant des siècles, les philosophes
et les savants ont tenu ces questions « pourquoi » pour problématiques
et pour si distinctes que la question qu'elles soulèvent mérite un nom :
la téléologie.
Une explication téléologique consiste à expliquer l'existence ou
l'occurrence de quelque chose en citant un but ou un objectif qui est

* En français dans le texte. (N.d.T.)


Dis-moi pourquoi 27

servi par la chose en question. Les artefacts en représentent les exem-


ples les plus évidents : le but ou l'objectif d'un artefact est la fonction
qu'il a été conçu pour servir par celui qui l'a créé. Le telos d'un marteau
n'est pas matière à controverse : il sert à enfoncer et à retirer des clous.
Le telos d'artefacts plus compliqués, comme des caméscopes, des
dépanneuses ou des scanners est encore plus évident. Mais même dans
les cas simples, un problème se profile :

« Pourquoi êtes-vous en train de scier cette planche ?


- Pour faire une porte.
- Et à quoi sert la porte?
- À assurer la sécurité de ma maison.
- Et pourquoi voulez-vous assurer la sécurité de votre maison ?
- Pour pouvoir dormir la nuit.
- Et pourquoi voulez-vous dormir la nuit ?
- Arrêtez de poser des questions stupides. »

Cet échange révèle l'un des problèmes que pose la téléologie : où


s'arrête-t-elle? Quelle cause finale peut être citée pour amener cette
hiérarchie de raisons à son terme ? Aristote avait une réponse : Dieu,
le premier moteur, ce en vue de quoi tous les en vue de quoi devaient
trouver leur aboutissement. L'idée, reprise par les traditions chré-
tienne, juive et islamique, est que tous nos objectifs sont en dernière
instance ceux de Dieu. L'idée est certainement naturelle et attirante. Si
nous regardons une montre de poche et nous demandons pourquoi
son dessus est fait d'un verre de cristal, la réponse nous renvoie de
toute évidence aux besoins et aux désirs des utilisateurs d'horloge, qui
veulent lire l'heure, en regardant à travers les verres transparents et
protecteurs, et ainsi de suite. S'il n'y avait pas ces faits à notre sujet,
nous pour qui la montre a été créée, il n'y aurait pas d'explication du
« pourquoi ? » de ce cristal. Si l'univers était créé par Dieu, en vue des
fins de Dieu, alors toutes les fins que nous pouvons découvrir devraient
être en dernier dues aux fins de Dieu. Mais quid des fins de Dieu ? C'est
une sorte de mystère.
Une manière de détourner le sentiment d'inconfort que nous
éprouvons face à ce mystère consiste à déplacer légèrement notre
centre d'attention. Plutôt que de répondre à la question « pourquoi ? »
avec une réponse de type « parce que » (le type de réponse qu'elle
semble appeler), on substitue souvent une question« comment» à la
question « pourquoi ? », et on tente d'y répondre en racontant une his-
toire portant sur comment il a pu se faire que Dieu nous ait créés ainsi
que le reste de l'univers, sans trop s'attarder sur les raisons qui ont pu
conduire Dieu à vouloir faire cela. La question « pourquoi ? » n'a pas
de place spécifique sur la liste d'Aristote; c'était une question et une
réponse très populaires bien avant qu'Aristote ne propose son analyse.
Les réponses aux « comment » les plus vastes étaient des cosmogonies,
28 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

des histoires portant sur la manière dont le cosmos, l'ensemble de l'uni-


vers et des choses qui s'y trouvent vinrent à l'existence. Le livre de la
Genèse est une cosmogonie, mais il y en a bien d'autres. Les cosmolo-
gistes qui explorent l'hypothèse du Big Bang, qui spéculent sur les
trous noirs et les supemovas sont des créateurs contemporains de cos-
mogonies. Toutes les cosmogonies anciennes ne suivent pas le modèle
d'un créateur d'artefacts. Certaines mettent en jeu un «œuf-monde»
pondu dans « les profondeurs » par quelque oiseau mythique, d'autres
invoquent des graines semées et cultivées. L'imagination humaine n'a
que peu de ressources dans lesquelles puiser quand elle est confrontée
à des questions aussi épineuses. Un mythe de création primitif parle
d'un «Dieu auto-existant», qui «avec une pensée créa les eaux, et y
déposa une graine qui devint un œuf d'or, œuf dans lequel naquit un
Brahma, le géniteur des mondes» (Muir 1972, vol. IV, p. 26).
À quoi peuvent bien servir toutes ces histoires de pontes d'œufs,
de graines qui poussent ou de constructions de mondes ? Ou bien
encore à quoi sert le Big Bang ? Les cosmologistes d'aujourd'hui,
comme un grand nombre de leurs prédécesseurs à travers l'histoire,
racontent une histoire divertissante, mais ils préfèrent laisser de côté
la question« pourquoi?» de la téléologie. L'univers existe-il pour une
raison? Les raisons jouent-elles un rôle intelligible dans les explica-
tions du cosmos ? Quelque chose pourrait exister pour une raison sans
être la raison de quelqu'un? Ou bien les raisons -les causes aristotéli-
ciennes de type (4) -ne sont-elles appropriées que si elles figurent
dans des explications des œuvres et des actions de personnes ou
d'agents rationnels ? Si Dieu n'est pas une personne, un agent
rationnel, un artisan intelligent, quel pourrait bien être le sens de la
plus vaste des questions « pourquoi » ? Et si la plus vaste des questions
« pourquoi ? » n'a pas de sens, comment de plus petites questions de
ce genre, plus locales, pourraient-elles avoir un sens?
L'une des contributions fondamentales de Darwin a consisté à
nous indiquer une nouvelle façon de donner un sens aux questions
«pourquoi?». Qu'on l'apprécie ou pas, l'idée de Darwin nous offre une
manière claire, cohérente, et étonnamment diverse de dissoudre ces
vieilles perplexités. TI faut s'y habituer, et elle est souvent appliquée de
travers, même parmi ses partisans les plus convaincus. Exposer pro-
gressivement et clarifier ces façons de penser est l'un des objectifs
principaux de ce livre. TI faut distinguer soigneusement le mode de
penser darwinien de certains de ses substituts simplistes et trop popu-
laires. Cela nous obligera à être techniques, mais cela en vaut la peine.
Le prix est, pour la première fois, un système d'explication stable qui
ne tourne pas indéfiniment en rond ou dans des spirales de mystères
et de régressions à l'infini. Certaines personnes préféreraient manifes-
tement la régression à l'infini des mystères, mais dans le contexte
d'aujourd'hui le coût en est prohibitif: on risque de s'illusionner. On
peut s'illusionner et laisser les autres faire le sale boulot, mais il n'y a
Dis-moi pourquoi 29
pas moyen- du moins pas de moyen qui soit intellectuellement défen-
dable - de reconstruire les barrières imposantes que Darwin a fait
voler en éclats.
Un premier pas qui permet d'apprécier cet aspect de la contribu-
tion de Darwin consiste à chercher à voir comment on concevait le
monde avant qu'il ne le mette sens dessus dessous. En le regardant à
travers les yeux de deux de ses compatriotes, John Locke et David
Hume, nous pouvons avoir une idée claire d'une autre vision possible
- qui est à bien des égards encore la nôtre, mais que Darwin a rendue
obsolète.

lil « preuve » de la priorité de l'esprit, selon Locke


John Locke inventa le sens commun; il ny
a que les Anglais qui l'ont eu depuis.
Bertrand RussELL 1

John Locke, contemporain de 1'« incomparable Mr Newton» est


l'un des pères fondateurs de l'empirisme britannique. Comme il se doit
pour un empiriste, il n'était pas très porté aux arguments déductifs du
type de ceux que proposaient les rationalistes, mais l'une de ses rares
incursions sur le territoire de la« preuve» mérite d'être citée entière-
ment, parce qu'elle illustre parfaitement les obstacles à l'imagination
dont on souffrait avant la révolution darwinienne. L'argument peut
sembler un peu étrange et bancal aux yeux de lecteurs modernes, mais il
faut y prêter attention ; et il faut le considérer comme un signe de toute
la distance qui nous en sépare aujourd'hui. Locke pensait lui-même qu'il
se contentait de rappeler quelque chose d'évident. Dans ce passage de
l'Essai sur l'entendement humain (1690, IV, x, 10), Locke voulait prouver
quelque chose dont il pensait que tout le monde le savait intimement
quoi qu'il arrive: qu'« au début »était l'Esprit (Mind). ll commençait par
se demander ce qui pouvait bien être éternel :

Si donc il doit y avoir un être qui existe de toute éternité, voyons de


quelle de ces deux sortes d'être il faut qu'il soit. Et d'abord la raison porte

1. C'est Gilbert Ryle qui m'a rapporté cet exemple typique d'hyperbole russellienne.
En dépit du fait que Ryle a mené une carrière prestigieuse comme Waynflete Profes-
seur de philosophie à Oxford, il m'a appris qu'il n'avait que rarement rencontré Russell,
essentiellement parce que ce dernier s'était tenu à l'écart des milieux philosophiques
universitaires après la Seconde Guerre mondiale. Une fois, cependant, Ryle se trouva
partager le compartiment de Russell pendant un long et ennuyeux voyage en train.
Dans un effort désespéré pour faire la conversation avec son célébrissime compagnon
de voyage, il lui demanda pourquoi il pensait que Locke, qui n'était ni aussi original
ni aussi bon comme écrivain que Berkeley, Hume ou Reid, avait eu une influence
tellement plus importante que la leur au sein du monde philosophique de langue
anglaise. Ce fut sa réponse, et le début de la seule bonne conversation que, me dit
Ryle, il eut jamais avec Russell.
30 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

naturellement à croire que ce doit être nécessairement un être qui pense ;


car il est aussi impossible de concevoir que la simple Matière non pen-
sante produise jamais un être intelligent qui pense, il est impossible de
concevoir que le néant pût de lui-même produire la Matière... *

Locke commence sa preuve en faisant allusion à l'une des


maximes les plus anciennes et les plus utilisées de la philosophie, Ex
nihilo nihil fit, rien ne peut venir de rien. Comme c'est supposé être un
argument déductif, il doit élever son champ de vision : il n'est pas
simplement improbable, peu plausible, ou difficilement imaginable,
impossible de concevoir «que la simple matière non pensante puisse
produire un être intelligent qui pense ». Cet argument se déroule selon
une suite de paliers successifs:

En effet, supposons une partie de Matière, grosse ou petite, qui existe de


toute éternité, nous trouverons qu'elle est incapable de rien produire par
elle-même. [... ] Puis donc que la Matière ne saurait par elle-même se
donner du Mouvement, il faut qu'elle ait son Mouvement de toute éter-
nité, ou que le Mouvement lui ait été imprimé par quelque autre être plus
puissant que la Matière. [... ] Mais supposons que le Mouvement soit de
toute éternité ; cependant la Matière, qui est un être non pensant, et le
mouvement, ne sauraient jamais faire naître la pensée, quelques change-
ments que le Mouvement puisse produire tant à l'égard de la figure qu'à
l'égard de la grosseur des parties de la Matière. Il sera toujours autant
au-dessus des forces du Mouvement et de la Matière de produire de la
Pensée ou de la connaissance, qu'il est au-dessus des forces du néant de
produire la Matière. J'en appelle à ce que chacun pense en lui-même;
qu'il dise s'il n'est point vrai qu'il pourrait concevoir aussi aisément la
Matière produite par le néant, que de se figurer que la Pensée ait été
produite par la simple Matière dans un temps où il n'y avait aucune chose
pensante.

Il est intéressant de noter que Locke décide qu'il peut ici faire
appel sans problème « à ce que chacun pense soi-même » pour assurer
sa « conclusion ». Il était sûr que son « sens commun » était réellement
le sens commun. Ne voyons-nous pas à quel point il va de soi qu'alors
que la Matière et le Mouvement pourraient produire des changements
« tant à l'égard de la figure qu'à l'égard de la grosseur des parties de
la Matière », ils ne pourraient jamais produire de la « Pensée » ? Cela
n'exclurait-il pas la possibilité de robots- ou tout au moins de robots
qui pourraient prétendre avoir de véritables Pensées au sein des mou-
vements de leurs esprits matériels ? Il ne fait pas de doute qu'à l'époque
de Locke- qui était aussi celle de Descartes-, l'idée même d'intelli-
gence artificielle était si quasiment impensable que Locke pouvait
s'attendre à recueillir un accord unanime de la part de ses lecteurs,

* Trad. fr. de Coste, rééd. E. Naert, Paris, Vrin, 1972, p. 517. J'ai ici où là légèrement
retouché cette traduction (N.d.T.).
Dis-moi pourquoi 31

alors que ce même accord courrait le risque de susciter de la dérision


chez les lecteurs d'aujourd'huil. Comme nous le verrons, le domaine
de l'intelligence artificielle est un descendant direct de l'idée de
Darwin. Sa naissance, qui n'était en rien prophétisée par Darwin lui-
même, fut attestée par l'une des premières démonstrations du pouvoir
formel de la sélection naturelle (le légendaire programme d'Art Samuel
pour jouer aux dames, que je décrirai en détail plus loin). L'évolution
en même temps que l'lA inspirent le même genre de haussement
d'épaules de la part de gens qui feraient mieux de s'instruire, comme
nous le verrons dans des chapitres ultérieurs. Mais revenons à la
conclusion de Locke :

Que si nous disons que la simple Matière, destituée de Mouvement, est


éternelle, le Mouvement ne peut jamais commencer d'exister ; et si nous
supposons qu'il n'y a eu que la matière et le mouvement qui aient existé,
ou qui soient éternels, on ne voit pas en quoi la pensée puisse jamais
commencer d'exister. Car il est impossible de concevoir que la Matière,
soit qu'elle se meuve ou ne se meuve pas, puisse avoir originellement et
en elle-même, ou tirer, pour ainsi dire, de son sein le sentiment, la per-
ception et la connaissance ; comme il paraît évidemment que ce qu'en ce
cas-là ce devrait être une propriété éternellement inséparable de la
matière et de chacune de ses parties, d'avoir du sentiment, de la percep-
tion et de la connaissance.

Par conséquent, si Locke a raison, l'esprit (mind) doit venir en


premier - ou du moins doit s'attacher en premier à la matière. Il ne
doit pas venir plus tard, comme un effet de la confluence de phéno-
mènes plus modestes, dépourvus de caractères mentaux. C'est supposé
constituer une justification entièrement séculaire, logique - on pour-
rait presque dire mathématique - d'un aspect central de la
cosmogonie judéo-chrétienne (et aussi islamique) :au début, il y avait
quelque chose pourvu d'Esprit - « une chose pensante », selon les
termes de Locke. L'idée traditionnelle que Dieu est un agent rationnel
pensant, quelqu'un qui conçoit et construit le monde, reçoit ici l'estam-
pille de l'approbation scientifique, au même titre qu'un théorème
mathématique, dont la négation est supposée être impossible à
concevoir.
De nombreux penseurs brillants et sceptiques antérieurs à Darwin
en jugeaient également ainsi. Presque un siècle après Locke, un autre
grand empiriste britannique, David Hume, s'attaqua une fois encore
au problème, dans l'un des chefs-d'œuvre de la philosophie occiden-
tale, ses Dialogues sur la religion naturelle (1779).
1. Je discute dans mon livre La Conscience expliquée (1991a) l'incapacité où se
trouve Descartes de considérer la Pensée comme de la Matière en Mouvement. John
Haugeland, dans son livre au titre si apyroprié, Artificial Intelligence : the Very Idl!.a
(1985, trad. fr. L'Esprit dans la machine, Editions Odile Jacob, Paris), donne une bonne
introduction aux voies qui rendent cette idée philosophiquement pensable.
32 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Hume et sa rencontre du troisième type


Ce qu'on entendait par « religion naturelle », à l'époque de Hume,
était une religion conforme aux données des sciences naturelles, par
opposition à une religion « révélée » qui dépendrait de la révélation
-d'une expérience mystique ou d'une source quelconque invérifiable
de conviction. Si vos seules raisons en matière de croyance religieuse
sont du type « Dieu me le dit en rêve », votre religion n'est pas de la
religion naturelle. La distinction n'aurait pas eu beaucoup de sens
avant l'avènement de la science moderne, au xvne siècle, quand la
science créa un nouveau, et fort compétitif, canon de justification des
croyances. Elle rend possible la question :

Pouvez-vous donner des raisons scientifiques de vos croyances


religieuses ?

De nombreux penseurs religieux, comprenant que le prestige de la


pensée scientifique - toutes choses égales par ailleurs - méritait
n
qu'on s'y conforme, relevèrent le défi. est difficile de voir pourquoi
on rejetterait une confirmation scientifique de son credo, si on en dis-
posait. Le favori parmi les soi-disant arguments scientifiques à l'appui
de conclusions religieuses était une version quelconque de l'Argument
du Dessein : parmi les effets que nous pouvons objectivement observer
dans le monde, il y en a un bon nombre qui ne sont pas (ne peuvent
pas être, pour diverses raisons) de simples accidents; ils doivent avoir
été conçus, d'après un dessein, pour être ce qu'ils sont, et il ne peut
pas y avoir de dessein sans un Être Porteur de ce Dessein, et par consé-
quent un tel Être porteur d'un Dessein, Dieu, doit exister (ou avoir
existé), comme source de tous ces merveilleux effets.
On peut considérer ce genre d'argument comme une tentative
pour trouver une autre voie pour parvenir à la conclusion de Locke,
voie qui nous conduira à examiner un certain nombre de détails empi-
riques plutôt que de faire appel si carrément et si directement à ce qui
est réputé inconcevable. Les traits effectifs des constructions produites
par un dessein observé peuvent être analysés, par exemple, afin de ren-
forcer notre perception de la sagesse de l'Auteur du Dessein, et notre
conviction que le simple hasard n'a pas pu créer de telles merveilles.
Dans les Dialogues de Hume, trois personnages fictifs mènent leur
débat avec vivacité d'esprit et vigueur. Cléanthe défend l'argument du
Dessein, et en donne l'une des expressions les plus éloquentes 1•
1. William Paley donna une version bien plus précise de l'argument du dessein dans
son livre de 1803 Natural Theology, en ajoutant bien des détails ingénieux. La version
influente de Paley inspira directement la critique de Darwin, mais le Cléanthe de Hume
traduit bien toute la force logique et rhétorique de l'argument.
Dis-moi pourquoi 33
Jetez les yeux autour de vous sur le monde; contemplez-en l'ensemble et
chaque partie : vous verrez qu'il n'est pas autre chose qu'une grande
machine, subdivisée en un nombre infini de machines nettement plus
petites qui, à leur tour, admettent des subdivisions, à un degré qui
dépasse ce que les sens et les facultés de l'homme peuvent découvrir et
expliquer. Toutes ces diverses machines, et même leurs plus petites
parties, sont ajustées les unes aux autres avec une exactitude qui ravit en
admiration quiconque les a jamais contemplées. La soigneuse adaptation
des moyens aux fins, à travers toute la nature, ressemble exactement,
tout en les surpassant de beaucoup, aux productions de l'artifice humain,
des desseins, de la pensée, de la sagesse et de l'intelligence humaines.
Puis donc que les effets se ressemblent entre eux, nous sommes conduits
à inférer, d'après toutes les règles de l'analogie, que les causes se ressem-
blent également, et que l'Auteur de la nature est quelque peu semblable
à l'esprit de l'homme, quoique doué de facultés bien plus vastes, propor-
tionnées à la grandeur de l'œuvre qu'il a exécutée. Par cet argument a
posteriori, et par cet argument seul, nous prouvons à la fois l'existence
d'une Divinité et sa similitude avec l'esprit et l'intelligence de l'homme
[Deuxième partie]*.

Philon, l'adversaire sceptique de Cléanthe, élabore l'argumenta-


tion, en préparant sa déconfiture. En anticipant l'exemple fameux de
Paley, Philon note:« Jetez ensemble plusieurs morceaux d'acier, sans
forme ni figure : jamais ils ne s'arrangeront de façon à composer une
montre 1 ». TI poursuit : « De la pierre, du mortier et du bois, sans un
architecte, n'élèveront jamais une maison. Mais les idées dans l'esprit
humain, nous le voyons, par une économie inconnue, inexplicable,
s'arrangent de manière à former le plan d'une montre ou d'une maison.
L'expérience prouve donc qu'il y a un principe originel d'ordre dans
l'esprit, non dans la matière.» (deuxième partie).
Notons que l'argument du dessein dépend d'une inférence induc-
tive : là où il y a de la fumée, il y a du feu, et là où il y a du dessein
il y a de l'esprit. Mais c'est une inférence douteuse, comme l'observe
Philon:

L'intelligence humaine ne constitue qu'un des ressorts et principes de


l'univers, aussi bien que la chaleur ou le froid, l'attraction ou la répulsion,
et cent autres qui tombent sous l'observation quotidienne. [... ]Mais une
conclusion peut-elle avec quelque convenance être transportée des
parties au tout ? [... ] En observant la croissance d'un cheveu, pouvons-

* Trad. fr. Maxime David, Paris, Vrin, 1973 p. 25-26. Tous les autres textes de Hume
cités ici reprennent cette traduction (N.d.T.).
1. [Trad. fr., ibid, p. 30] Gjertsen fait remarquer que deux millénaires auparavant,
Cicéron avait utilisé le même exemple aux mêmes fins : « Quand vous voyez un cadran
solaire ou une clepsydre, vous voyez qu'ils disent l'heure d'après un dessein et non
par hasard. Comment par conséquent pouvez-vous imaginer que l'univers dans son
ensemble est dépourvu de finalité et d'intelligence, quand il comprend tout, y compris
ces artefacts et leurs constructeurs?» (Gretsen, 1989, p. 199).
34 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

nous apprendre quoi que ce soit touchant la génération d'un homme ?


[... ] Quel privilège particulier possède cette petite agitation du cerveau
que nous appelons pensée, pour que nous en fassions ainsi le modèle de
l'univers entier ? [... ] Admirable conclusion ! La pierre, le bois, la brique,
le fer, le cuivre, ne présente, aujourd'hui, sur ce petit globe qu'est la Terre,
pas d'ordre ni arrangement sans l'art et l'industrie des hommes : donc
l'univers ne pouvait, à l'origine, parvenir à l'ordre et à l'arrangement qui
lui appartiennent sans quelque chose de semblable à l'art humain
[deuxième partie].

Qui plus est, observe Philon, si nous mettons l'esprit en position


de première cause, avec son «économie inconnue, inconnaissable»,
cela ne fait que décaler le problème :

Nous sommes encore obligés de monter plus haut, afin de trouver la


cause de cette cause, que vous avez désignée comme satisfaisante et
dernière.
Comment donc nous satisferons-nous touchant la cause de cet Être, que
vous supposez l'Auteur de la nature, ou selon votre système de l'anthropo-
centrisme, touchant celle du monde idéal, auquel vous faites remonter le
monde matériel? N'avons-nous pas la même raison de faire remonter ce
monde idéal à un autre monde idéal, à un nouveau principe intelligent ?
Mais si nous nous arrêtons là et n'allons pas plus loin pourquoi aller
jusque-là ? Pourquoi ne pas nous arrêter au monde matériel ? Comment
pouvons-nous nous satisfaire sans avancer ad infinitum ? Et tout compte
fait, quelle satisfaction y a-t-il en cette progression infinie [quatrième
partie]?

Cléanthe n'a pas de réponses satisfaisantes à ces questions rhéto-


riques. Mais il y a pire. Cléanthe insiste sur le fait que l'esprit de Dieu
ressemble à l'esprit humain - et s'accorde avec Philon quand ce dernier
ajoute «plus il lui ressemble, meilleur il est». Mais Philon le presse
alors de dire si l'esprit de Dieu est parfait (cinquième partie). TI y a une
hypothèse rivale à écarter :

Et quelle surprise ne devons-nous pas ressentir en découvrant en lui un


stupide artisan, qui n'a fait qu'imiter autrui et copier un art qui, à travers
une longue succession de siècles, après des essais, des méprises, des cor-
rections, des délibérations et des controverses multipliées, a été se
perfectionnant graduellement ! Bien des mondes auraient pu être bâclés
et gâchés, durant une éternité, avant que ce système ne fût mis au jour ;
bien du travail perdu, bien des essais infructueux, tentés, et un progrès
lent, mais continu, accompli pendant des périodes infinies, dans l'art de
faire des mondes [cinquième partie] ?

Quand Philon présente cette option baroque, qui anticipe de


manière époustouflante l'intuition de Darwin, il ne la prend pas au
sérieux, sinon comme hypothèse destinée à réduire à l'absurde la
Dis-moi pourquoi 35
vision d'un artisan plein de sagesse de Cléanthe. Hume l'utilise seule-
ment pour mettre en valeur ce qu'il considère comme les limites de
notre connaissance : «Qui peut conjecturer où est la probabilité, au
milieu d'un grand nombre d'hypothèses qui peuvent être proposées, et
d'un nombre plus grand encore, qui peuvent être imaginées» (cin-
quième partie).
L'imagination s'enflamme. Après avoir exploité cette fécondité,
Philon enserre Cléanthe dans ses nœuds, en construisant des variantes
bizarres et comiques des hypothèses de Cléanthe pour montrer
comment sa propre version est préférable : «Pourquoi ne se peut-il
que plusieurs divinités collaborent à agencer et à former un monde ?
[...]Et pourquoi ne pas devenir un parfait anthropomorphiste? Pour-
quoi ne pas affirmer que là ou les divinités sont corporelles, et ont de~
yeux, un nez et une bouche, des oreilles, etc.?» (Cinquième partie). A
un moment, Philon anticipe l'hypothèse de Gaia :

L'univers présente une grande ressemblance avec un animal ou un corps


organisé, et semble actionné par un principe de vie pareil à un mouve-
ment. Une continuelle circulation de matière en lui ne produit aucun
désordre. [... ] Le monde est donc, à ce que j'infère, un animal, et la divi-
nité est l'âme du monde, qui l'actionne et est actionnée par lui [sixième
partie].

Ou peut-être le monde est-il plus proche d'un végétal que d'un


animal?

De même qu'un arbre répand ses graines dans les champs avoisinants et
produit d'autres arbres, ainsi le grand végétal, le monde, ou ce système
planétaire, produit en dedans de lui-même certaines graines qui, éparpil-
lées dans le chaos environnant, deviennent par végétation de nouveaux
mondes. Une comète, par exemple, est la graine du monde [septième
partie] ...

Et pour faire mesure, pourquoi pas une possibilité encore plus


tirée par les cheveux ?

Les brahmanes affirment que le monde est né d'une araignée infinie, qui
tissa toute cette masse compliquée en la dévidant de ses entrailles, et qui
en anéantit ensuite tout ou partie, en l'absorbant de nouveau et le résol-
vant en sa propre essence. Voilà une sorte de cosmogonie qui nous paraît
ridicule, parce qu'une araignée est un petit animal méprisable, dont nous
ne risquons pas de prendre jamais les opérations pour un modèle de
l'univers entier. Mais voilà encore une nouvelle sorte d'analogie, même
en notre globe. Et s'il y avait une planète entièrement peuplée d'araignées
- ce qui est fort possible - cette inférence y paraîtrait aussi naturelle et
irréfragable que celle qui, dans notre planète, assigne l'origine de toutes
choses au dessein et à l'intelligence, ainsi que l'explique Cléanthe. Pour-
quoi un système ordonné ne peut-il être tissé du ventre aussi bien que
36 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

du cerveau, c'est ce dont il lui sera difficile de donner une raison


satisfaisante.

Cléanthe résiste vaillamment à ces assauts, mais Philon révèle des


défauts rédhibitoires dans chacune des versions que Cléanthe peut
inventer. À la toute fin des Dialogues, cependant, Philon nous surprend
en s'accordant avec Cléanthe :

La conclusion légitime est que[ ... ] si nous ne nous contentons pas d'ap-
peler la première et suprême cause dieu ou Divinité, mais désirons varier
l'expression, comment pouvons-nous l'appeler sinon Esprit ou Pensée,
avec quoi l'on suppose à bon droit qu'elle présente une considérable res-
semblance [douzième partie]?

Philon est sûrement le porte-parole de Hume dans les Dialogues.


Pourquoi Hume lâcha-t-il prise? Par peur des autorités établies? Non.
Hume savait qu'il avait montré que l'argument du Dessein était un pont
irréparablement défectueux entre la science et la religion, et il fit en
sorte que ses Dialogues soient publiés après sa mort en 1776 précisé-
ment afin de se soustraire aux persécutions. TI lâcha prise parce qu'il
ne pouvait tout simplement pas imaginer une autre explication de l'ori-
gine du dessein manifeste dans la nature. Hume ne pouvait pas voir
comment « la curieuse adaptation des moyens aux fins, à travers toute
la nature » pouvait être due au hasard - et sinon à la chance, à quoi
d'autre?
Qu'est-ce qui pourrait bien rendre compte de cette construction de
haute qualité sinon un Dieu intelligent ? Philon est l'un des protagonistes
les plus ingénieux qu'on puisse trouver dans un débat philosophique,
réel ou imaginaire, et il envoie quelques coups d'épée dans le noir, à la
recherche d'une autre solution. Dans la Huitième partie, il rêve à des
spéculations qui ne sont pas loin d'anticiper Darwin (et certains déve-
loppements darwiniens plus récents) de plus d'un siècle·

Au lieu de supposer la matière infinie, comme faisait Épicure, suppo-


sons-la finie. Un nombre fini de particules n'est susceptible que de
transpositions en nombre fini ; et il doit forcément arriver, dans une
durée éternelle, que chaque ordre ou chaque position possible soit
revêtue un nombre infini de fois. [... ] Y a-t-il un système, un ordre, une
économie des choses, par où la matière puisse conserver cette perpétuelle
agitation, qui semble lui être essentielle, et pourtant maintenir de la
constance dans les formes qu'elle produit ? ll y a certainement une telle
économie : car tel est effectivement le cas pour ce monde-ci. Le continuel
mouvement de la matière, en moins d'une infinité de transpositions, doit
donc produire cette économie ou cet ordre ; et par sa nature même, ledit
ordre, une fois établi, se soutient durant de longs âges, sinon pour l'éter-
nité. Mais partout où la matière est pesée, arrangée et ajustée de façon à
persister en un mouvement perpétuel, et à conserver pourtant de la
Dis-moi pourquoi 37
constance dans les formes, sa situation doit de toute nécessité présenter
en tout point la même apparence d'art et d'industrie que nous observons
présentement. [... ] Un défaut en l'un quelconque de ces points détruit la
forme ; et la matière dont elle se compose est de nouveau lâchée, et jetée
en mouvements irréguliers et des fermentations, jusqu'à ce qu'elle
s'unisse à quelque autre forme régulière. [... ]
Supposez - nous allons tâcher de varier l'expression - que la matière
soit jetée en une position quelconque par une force aveugle, sans guide ;
il est évident que cette première position doit, selon toute probabilité,
être la plus confuse et la plus désordonnée qui se puisse imaginer, dénuée
de toute ressemblance avec ces œuvres de l'industrie humaine qui, en
même temps qu'une symétrie de parties, découvrent un ajustement des
moyens aux fins et une tendance à la conservation de soi-même ... Sup-
posez que la force actionnante, quelle qu'elle soit, continue encore d'agir
dans la matière. [... ] Ainsi l'univers s'en va de longs âges en une conti-
nuelle succession de chaos et de désordre. Mais se peut-il qu'à la fin il se
fixe de façon à ne pas perdre son mouvement. [... ]?Ne pourrions-nous
espérer une telle position, ou plutôt l'atteindre sûrement, d'après les éter-
nelles révolutions d'une matière que rien ne guide? Et cela ne rend-il pas
compte de toute la sagesse et de toute l'industrie qu'il y a dans l'univers ?

TI semble bien que quelque chose de ce genre pourrait marcher...


Mais Hume ne pouvait pas prendre l'audacieuse spéculation de Philon
au sérieux. Son verdict final : «Une suspension totale de jugement
est ici notre seule ressource raisonnable» (huitième partie). Quelques
années avant lui, Denis Diderot avait aussi écrit quelques spéculations
qui préfiguraient presque Darwin :

Je vous maintiens[ ... ] que les monstres se sont annihilés les uns les autres
au fur et à mesure ; que toutes les combinaisons défectueuses de la
matière ont disparu, et que n'ont survécu que celles dont l'organisation
n'enveloppait pas de contradiction, qui pouvaient subsister par elles-
mêmes et se perpétuer. (Diderot, 1749).

De bien intéressantes idées au sujet de l'évolution ont été dans l'air


pendant des millénaires, mais comme toutes les idées philosophiques,
bien qu'elles semblent fournir une solution au problème concerné,
elles ne vont guère plus loin et elles ne permettent pas d'envisager une
enquête, d'engendrer des prédictions surprenantes qu'on puisse tester
ou encore d'expliquer des faits qu'elles n'étaient pas expressément
conçues pour expliquer. La révolution de l'évolution a dû attendre que
Charles Darwin voie comment tisser une hypothèse évolutionniste de
manière à en faire une trame explicative composée littéralement de
milliers de faits solides et souvent surprenants au sujet de la nature.
Darwin n'a pas non plus inventé tout seul l'idée merveilleuse qui se
dégage de l'ensemble du tissu ainsi tramé, pas plus qu'il ne l'a comprise
entièrement même après l'avoir formulée. Mais il accomplit un travail
si monumental pour clarifier cette idée, et la ficeler de manière à ce
38 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

qu'elle ne nous échappe plus jamais par la suite, qu'il faut lui en attri-
buer tout le mérite, si quelqu'un doit l'avoir. Le chapitre suivant est
consacré à cet exploit.

CHAPITRE PREMIER. Avant Datwin la thèse de« l'esprit-vient-d'abord»


au sujet de l'univers prévalait sans partage; on considérait qu'un Dieu
intelligent était la source ultime de tout dessein perçu dans le monde, et
la réponse dernière à toute la chaîne des questions« pourquoi?». Même
David Hume, qui exposa adroitement les problèmes insolubles auxquels
était confrontée cette vision et qui avait entr'aperçu l'option darwinienne,
ne pouvait pas voir comment la prendre au sérieux.
CHAPITRE 2. Datwin, parti d'une tentative de réponse à une question
relativement modeste au sujet de l'origine des espèces, décrivit un pro-
cessus qu'il appela sélection naturelle, sous la forme d'un mécanisme
aveugle, dépourvu de finalité et mécanique Ce fut le germe d'une réponse
à une question bien plus vaste: comment le dessein s'introduit-il dans
les choses?
CHAPITRE II

Une idée est née

Qu'est-ce que les espèces ont de spécial ?


Charles Darwin ne chercha pas d'abord à concocter un antidote à
l'analyse conceptuelle de John Locke ou à fonpuler la grande hypo-
thèse rivale que Hume n'avait fait qu'esquisser. A partir du moment où
il conçut cette idée, il vit quelles en seraient les conséquences révolu-
tionnaires, mais son projet initial n'était pas d'expliquer le sens de la
vie ni même ses origines. Son objectif était plus modeste : il voulait
expliquer l'origine des espèces.
À son époque, les naturalistes avaient amassé des montagnes de
faits troublants au sujet des êtres vivants et étaient parvenus à systéma-
tiser ces faits selon trois dimensions. Son œuvre suscita deux grandes
sources de perplexité (Mayr, 1982). En premier lieu, il y eut toutes
les découvertes portant sur les adaptations des organismes qui avaient
enthousiasmé le Cléanthe de Hume: «Toutes ces diverses machines,
et même leurs parties les plus petites, sont ajustées les unes aux autres
avec une précision qui ravit l'admiration de tous les hommes qui les
ont contemplées» (Seconde partie). En second lieu, il y avait la diver-
sité prolifique des êtres vivants - littéralement des millions d'espèces
différentes de plantes et d'animaux. Pourquoi y en avait-il autant?
La variété du dessein des organismes était aussi frappante, à cer-
tains égards, que son excellence, et même encore plus frappantes
étaient les trames discernables au sein de cette diversité. On pouvait
observer des millions de gradations et de variations parmi les orga-
nismes, mais il y avait également d'énormes lacunes entre elles. n y
40 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

avait des oiseaux et des mammifères qui nageaient comme des pois-
sons, mais dont aucun n'avait de branchies; il y avait des chiens de
nombreuses tailles et de nombreuses formes, mais pas de chiens-chats
ni de chiens-vaches ou de chiens à plumes. Les trames requéraient une
classification. À l'époque de Darwin, le travail des grands taxinomistes
(qui commencèrent par adopter et par corriger les anciennes classifica-
tions d'Aristote) avait créé une hiérarchie détaillée des deux règnes
(végétal et animal), divisés en phyla, eux-mêmes divisés en classes,
elles-mêmes divisées en ordres, qui se divisaient en familles, qui se
divisaient en genera (le pluriel de genus), lesquels se divisaient à leur
tour en espèces. On pouvait aussi, bien entendu, diviser les espèces
en sous-espèces ou variétés - les cockers et les bassets représentent
différentes variétés d'une seule et même espèce, le chien, ou canis
familiaris.
Combien y avait-il de sortes d'organismes? Comme il n'y a pas
deux organismes qui soient exactement identiques - même pas des
jumeaux identiques - il y avait autant de différentes espèces d'orga-
nismes que d'organismes, mais il semblait évident que les différences
devaient être de degré, classées sur une échelle allant des plus petites
aux plus grandes différences, ou selon qu'elles étaient accidentelles ou
essentielles. C'est ce qu'Aristote avait enseigné, et c'était là une petite
parcelle de philosophie qui s'était répandue dans la pensée de tout un
chacun, des cardinaux aux chimistes et aux marchands des quatre
saisons. Toutes les choses - pas seulement les choses vivantes -
avaient deux sortes de propriétés : des propriétés essentielles, sans les-
quelles elles ne seraient pas la sorte (kind) particulière de choses
qu'elles sont, et des propriétés accidentelles, qui étaient libres de varier
à l'intérieur de la sorte. Un morceau d'or pouvait changer de forme ad
libitum et rester de l'or ; ce qui en faisait de l'or étaient ses propriétés
essentielles, pas ses accidents. Avec chaque sorte venait une essence.
Les essences étaient définitives, et comme telles elles étaient intempo-
relles, immuables, et affaire de tout ou rien. Une chose ne pouvait pas
être plutôt de l'argent ou du quasi-or, ou encore un semi-mammifère.
La théorie des essences d'Aristote était une tentative pour amé-
liorer la théorie platonicienne des Idées. Celle-ci stipulait que toute
chose existante était une sorte de copie imparfaite d'un exemplaire
idéal ou d'une Forme dotée d'une existence intemporelle au sein d'un
monde d'Idées dont le souverain était Dieu. Ce monde platonicien d'ab-
stractions n'était bien entendu pas visible, mais il était accessible à
l'Esprit à travers la pensée déductive. Les géomètres, par exemple, trai-
taient des Formes du cercle et du triangle et démontraient des
théorèmes à ce propos. Comme il y avait aussi des Formes de l'aigle et
de l'éléphant, on pouvait envisager une science déductive de la nature.
Mais de même qu'aucun cercle concret, aussi parfaitement soit-il tracé
avec un compas ou forgé sur le tour d'un potier, ne pouvait être d'un
des cercles parfaits de la géométrie euclidienne, de même aucun aigle
Une idée est née 41

réel ne pouvait manifester parfaitement l'essence de l'aiglitude, bien


que chaque aigle s'y efforçât. Tout ce qui existe avait une spécification
divine, qui représentait son essence. La taxinomie des choses vivantes
que Darwin reçut en héritage était ainsi elle-même un descendant direct,
via Aristote, de l'essentialisme platonicien. En fait le mot « espèce » était
à un moment la traduction canonique du mot grec qui désigne la Forme
ou l'idée, eidos.
Nous autres postdarwiniens sommes si habitués à penser en termes
historiques au sujet du développement des formes vivantes qu'il nous
faut faire un effort particulier pour nous souvenir du fait qu'à l'époque
de Darwin, les espèces d'organismes étaient tenues pour aussi intempo-
relles que les triangles et les cercles parfaits de la géométrie euclidienne.
Leurs membres individuels variaient, mais les espèces elles-mêmes
demeuraient inchangées et inchangeables. Cela faisait partie d'un héri-
tage philosophique, mais ce n'était pas un dogme vain ou mal fondé. Les
triomphes de la science moderne, de Copernic à Kepler, Descartes et
Newton, avaient tous impliqué l'application de mathématiques précises
au monde naturel, ce qui exige de s'abstraire des propriétés accidentelles
des choses pour découvrir leurs essences mathématiques cachées. Peu
importe la couleur ou la forme d'un objet quand on se demande s'il obéit
à la loi newtonienne des carrés inverses de l'attraction gravitationnelle.
Tout ce qui compte est la masse. De même, l'alchimie avait été remplacée
par la chimie à partir du moment où les chimistes adoptèrent leur credo
de base : il existe un ensemble fini d'éléments de base, immuables, tels
que du carbone, de l'oxygène, de l'hydrogène et du fer. Ces éléments
peuvent être mêlés et unis au cours du temps pour former des combi-
naisons infinies, mais on peut identifier les blocs de construction
fondamentaux par leurs propriétés essentielles fixes.
La doctrine des essences semblait être une source puissante d'or-
ganisation des phénomènes du monde dans de nombreux domaines,
mais était-ce vrai de tout schème de classification imaginable ? Y avait-
il des différences essentielles entre des collines et des montagnes, de la
neige et du verglas, des demeures et des palais, des violons et des
violes ? John Locke notamment avait développé une doctrine complexe
distinguant les essences réelles d'essences purement nominales ; les
secondes étaient simplement parasites par rapport aux noms ou aux
mots que nous choisissons d'utiliser. On pourrait établir le schème de
classification qu'on voudrait ; par exemple, un établissement d'élevage
de chiens pourrait voter sur une liste de conditions nécessaires définis-
sant un authentique épagneul bien de chez nous, mais ce ne serait
qu'une essence nominale, et non une essence réelle. Les essences
réelles devaient être découvertes en enquêtant scientifiquement au
sujet de la vraie nature des choses, là où il était possible de distinguer
essence et accident sur la base de principes clairs. TI était difficile de
dire sur quels principes ces principes eux-mêmes s'appuyaient, mais
quand la physique et la chimie s'accordaient si élégamment, il semblait
42 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

rationnel de considérer qu'elles devaient être aussi les pierres de


touche des essences réelles des êtres vivants.
Mais même si on suivait cette vision délicieusement nette et systé-
matique de la hiérarchie des êtres vivants, il restait un certain nombre
de faits bizarres et problématiques. Ces exceptions apparentes étaient
presque aussi troublantes pour les naturalistes que le serait pour un
géomètre la découverte d'un triangle dont la somme des angles ne
serait pas de 180 degrés. Bien qu'un grand nombre de frontières
taxinomiques fussent claires et sans exception, il n'en restait pas moins
un grand nombre de créatures intermédiaires qui résistaient à ces clas-
sifications et qui semblaient être constituées de portions d'essences
distinctes. On trouvait aussi de curieuses trames de second degré,
composées de traits communs ou non à différentes espèces : pourquoi
les oiseaux et les poissons ont-ils en commun leur épine dorsale plutôt
que des plumes, et pourquoi créature ayant des yeux ou carnivore
devrait-il être un trait distinctif aussi important que créature à sang
chaud ? Bien que les principales lignes de force et les règles spécifiques
de la taxinomie fussent acceptées sans contestation (et le demeurent
aujourd'hui, bien entendu), les controverses faisaient rage sur les cas
problématiques. Tous les lézards étaient-ils membres de la même
espèce ou de plusieurs espèces différentes? Quel devrait être le prin-
cipe de classification qui « compte » ? Selon l'image célèbre de Platon,
quel est le système qui « prend la nature à ses bonnes articulations » ?
Avant Darwin, ces controverses étaient fondamentalement biai-
sées. Elles ne pouvaient susciter de réponse stable et bien argumentée,
parce qu'on ne disposait pas de théorie d'arrière-plan permettant d'ex-
pliquer pourquoi un schème de classification pourrait être considéré
comme prenant les bonnes articulations - comme décrivant la réalité
même. Aujourd'hui les librairies rencontrent le même genre de pro-
blème mal posé: comment les catégories suivantes pourraient-elles se
recouper : best-sellers, science fiction, épouvante, jardinage, biogra-
phies, romans, collections, sport, livres illustrés ? Si l'épouvante est un
type de fiction, alors les vrais récits d'épouvante posent problème. Tous
les romans doivent-ils être de fiction? Si c'est le cas, alors le libraire
ne peut pas honorer la description que donnait Truman Capote de De
sang froid (1965), dont il disait que c'était un roman de non-fiction.
Mais le livre n'est pas mieux placé dans la catégorie des biographies
ou des livres d'histoire. Sur quels rayons de la librairie faudrait-ille
placer ? De toute évidence, il n'y a pas de bonne solution -les essences
nominales sont tout ce que nous trouverons dans ce domaine. Mais
beaucoup de naturalistes étaient convaincus, sur la base de principes
généraux, qu'on pouvait découvrir des essences réelles au sein des caté-
gories de leur système Naturel des choses vivantes. Comme Darwin l'a
dit, « ils croient qu'il contient la révélation du Créateur ; mais à moins
qu'on ne précise si cette expression elle-même signifie l'ordre dans le
temps ou dans l'espace, ou tous deux, ou enfin ce qu'on entend par un
Une idée est née 43

plan de création, il me semble que cela n'ajoute rien à nos connaissan-


ces». (Origine, p. 413, 471)*.
Les problèmes scientifiques deviennent quelquefois plus faciles si
on les complexifie. Le développement de la géologie et la découverte des
fossiles d'espèces manifestement éteintes ont apporté de nouvelles diffi-
cultés en travers du chemin des taxinomistes, mais ces dernières
faisaient aussi partie des pièces du puzzle qui a permis à Darwin, en
même temps qu'à des centaines de savants, de découvrir la clef de sa
solution : les espèces n'étaient pas éternelles et immuables, elles avaient
évolué au cours du temps et elles pouvaient donner lieu en retour à de
nouvelles espèces. À la différence des atomes de carbone, qui, pour
autant qu'on puisse savoir, avaient existé de tout temps exactement sous
la forme qu'ils prennent à présent, les espèces avaient eu une naissance
dans le temps, pouvaient changer au cours du temps, et pouvaient
donner naissance à de nouvelles espèces. L'idée en elle-même n'était pas
nouvelle ; de nombreuses versions en avaient été sérieusement discu-
tées, depuis l'Antiquité grecque. Mais un préjugé platonicien puissant
jouait contre cette idée : les essences étaient immuables, une chose ne
pouvait pas changer d'essence et de nouvelles essences ne pouvaient
venir à l'existence- sauf bien entendu par la volonté de Dieu durant des
épisodes de Création spécifique. Les reptiles ne pouvaient pas plus
devenir des oiseaux que le cuivre ne pouvait se transformer en or.
ll n'est pas facile aujourd'hui de sympathiser avec cette conviction,
mais on peut pour cela faire preuve d'un peu d'imagination : imaginez
ce que serait votre attitude face à une théorie qui prétendrait vous
montrer comment le nombre 7 a autrefois été un nombre pair et a
graduellement acquis son caractère impair à travers un arrangement
par lequel il a échangé certaines propriétés avec les ancêtres du
nombre 10 (qui lui-même avait autrefois été un nombre premier).
Pur non-sens, bien sûr. Inconcevable. Darwin savait qu'une attitude
parallèle était profondément enracinée dans les esprits de ses contem-
porains et qu'il lui faudrait travailler énormément pour la vaincre. En
fait, il concédait plus ou moins que les autorités les plus vénérables de
son époque tendraient à être aussi immuables que les espèces aux-
quelles ils croyaient, ce qui l'amena dans la conclusion de son livre à
rechercher le soutien de ses lecteurs plus jeunes : « Quiconque est
amené à admettre la mutabilité des espèces rendra de véritables ser-
vices en exprimant consciencieusement sa conviction, car c'est
seulement ainsi que l'on pourra débarrasser la question de tous les
préjugés qui l'étouffent» (p. 482, 540).
Aujourd'hui encore, la victoire de DaiWin sur l'essentialisme n'a
pas encore été complètement assimilée. Par exemple, on discute beau-
coup dans la philosophie contemporaine des « espèces naturelles », un

* Le second numéro de page en italiques renvoie à la pagination de l'édition fran-


çaise GF (N.d.T.).
44 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

ancien terme que le philosophe W.V.O. Quine (1969) a prudemment


remis en vigueur dans un usage limité en distinguant les catégories
scientifiques authentiques de celles qui sont contrefaites. Mais dans les
écrits d'autres philosophes, le terme« espèce naturelle» est souvent le
déguisement que l'essence réelle revêt pour nous tromper, comme un
loup déguisé en agneau. Le besoin essentialiste est toujours là, et pas
toujours pour de mauvaises raisons. La science aspire à trouver la
bonne découpe de la nature, et il semble souvent que nous ayons
besoin des essences, ou de quelque chose de ce genre, à cette fin. Sur ce
point, les deux grands royaumes de la pensée philosophique, le platoni-
cien et l'aristotélicien, sont d'accord. Mais la mutation darwinienne,
qui semblait au départ simplement une nouvelle manière d'envisager
la nature des espèces en biologie, peut s'étendre à de nouveaux phéno-
mènes et à d'autres disciplines, comme nous le verrons. Certains
problèmes permanents en biologie et hors d'elle se dissolvent immédia-
tement à partir du moment où nous adoptons la perspective
darwinienne sur ce qui donne à une chose sa nature, mais nous nous
heurtons toujours à une résistance bien enracinée.

La sélection naturelle - une grossière approximation


C'est une grossière approximation que de
croire que la queue d'un paon s'est ainsi
formée, mais comme je le crois, je crois que
le même principe, sous une forme quelque
peu modifiée, s'applique à l'homme.
Charles DARWIN, lettre citée
dans Desmond et Moore, 1991, p. 553

On peut décomposer le projet de Darwin dans l'Origine en deux


étapes : prouver que les espèces modernes sont des descendants révisés
d'espèces antérieures -les espèces ont évolué- d'une part, et montrer
comment ce processus de « descendance avec modification » est
survenu. Si Darwin n'avait pas eu la vision du mécanisme, en l'occur-
rence la sélection naturelle, par lequel cette transformation historique
quasiment impossible aurait pu s'accomplir, il n'aurait probablement
pas eu le souci d'assembler toutes les preuves empiriques en faveur de
cette hypothèse. Aujourd'hui, il nous est facile d'imaginer pouvoir
démonter le premier point de Darwin -le fait brut historique d'une des-
cendance avec modification - tout à fait indépendamment d'une
quelconque considération de la sélection naturelle ou de tout autre
mécanisme destiné à produire ces événements bruts, mais pour Darwin
l'idée de mécanisme était le permis de chasse dont il avait besoin, en
même temps qu'un guide sûr pour poser les bonnes questions 1•
1. Cela s'est souvent passé ainsi dans les sciences. Par exemple, pendant de nom-
breuses années on a eu toutes les preuves empiriques disponibles pour avancer
Une idée est née 45

L'idée de sélection naturelle n'était pas elle-même une création


miraculeusement nouvelle. C'était plutôt le résultat d'idées nouvelles
qui avaient été vigoureusement discutées durant des années et même
des générations (pour une excellente analyse de l'histoire intellectuelle,
cf. R. Richards, 1987). Au premier plan de ces idées parentes, il y avait
celle qui vint à Darwin en réfléchissant sur l'Essai sur le principe de la
population de Thomas Malthus : l'explosion de la population et la
famine étaient inévitables, étant donné la fécondité excessive des êtres
humains, si l'on ne prenait pas des mesures drastiques. La pensée dar-
winienne pourrait devoir une partie importante de sa saveur à la
sombre vision malthusienne des forces politiques et sociales agissant
pour vérifier la surpopulation humaine (les attaques antidarwiniennes
aussi d'ailleurs). L'idée que Darwin devait à Malthus est cependant
purement logique. Elle n'a rien à voir avec une idéologie politique et
elle peut s'exprimer en termes abstraits et généraux.
Imaginez un monde dans lequel les organismes ont une nom-
breuse progéniture. Comme cette progéniture aura elle aussi une
nombreuse progéniture, la population croîtra constamment (selon une
progression « géométrique ») jusqu'à être inévitablement, à un
moment ou à un autre- étonnamment vite, en fait- trop importante
par rapport aux ressources disponibles (en nourriture, en espace, ou
en tout ce dont les organismes ont besoin pour survivre suffisamment
longtemps pour pouvoir se reproduire). À ce point, chaque fois que
cela se produit, tous les organismes cessent de se reproduire. Nombre
d'entre eux meurent sans enfants. C'est Malthus qui mit en évidence le
caractère inévitable du point de vue mathématique de cette accéléra-
tion au sein de n'importe quelle population d'individus se reproduisant
à long terme- qu'il s'agisse de personnes, de plantes, d'animaux (voire
de machines à clones martiennes - des possibilités extravagantes que
bien entendu Malthus ne discutait pas). Ces populations qui se repro-
duisent à un niveau plus faible que le taux de remplacement sont
vouées à l'extinction si elles ne renversent pas le mouvement. Les popu-
lations qui maintiennent leur nombre stable sur de longues périodes
de temps y parviendront en se fixant sur un taux de surpopulation
de leur progéniture qui soit équilibré par les vicissitudes qu'elles ren-
contrent. C'est peut-être évident pour les mouches et d'autres
reproducteurs prodigieux, mais Darwin souligna ce point en indiquant
un calcul de son cru : « De tous les animaux connus, l'éléphant, pense-
t-on, est celui qui se reproduit le plus lentement. J'ai fait quelques
calculs pour estimer quel serait probablement le taux minimum de son
augmentation en nombre [... ]. Dans 500 ans, il y aurait 15 millions

l'hypothèse que les continents ont dérivé- que l'Afrique et l'Amérique du Sud furent
un jour adjacentes et se sont écartées l'une de l'autre, mais tant que les mécanismes
de la tectonique des plaques n'étaient pas conçus, il était difficile de prendre cette
hypothèse au sérieux.
46 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

d'éléphants vivants, tous descendants du premier couple» (Origine, 64,


113) 1• Comme les éléphants sont sur terre depuis des millions d'an-
nées, on peut être sûr que seulement une fraction des éléphants nés à
une période donnée a une progéniture propre.
L'état de choses normal, pour n'importe quel reproducteur, est
donc un état dans lequel les reproducteurs reproduisent plus de progé-
niture dans une génération quelconque que celle-ci n'en reproduira
durant la suivante. En d'autres termes, on atteint presque toujours le
seuil critique 2• Quand celui-ci est atteint, quels sont les parents poten-
tiels qui vont« gagner»? Est-ce une loterie non biaisée, dans laquelle
chaque organisme a une chance de faire partie des rares individus qui
se reproduisent ? En politique, c'est le moment où les thèmes pénibles
font leur apparition : le pouvoir, le privilège, l'injustice, la trahison, la
lutte de classes, etc. Mais nous pouvons négliger la politique et consi-
dérer dans l'abstrait ce qui s'est - ou ce qui devrait - se passer dans
la nature. Darwin a ajouté deux conséquences logiques à l'idée qu'il
avait découverte chez Malthus : la première était qu'à tout seuil cri-
tique pour la population, s'il y avait une variation significative parmi
les protagonistes, alors les avantages dont les uns ou les autres pour-
raient bénéficier biaiseraient systématiquement l'échantillon qui s'est
reproduit. Aussi mince l'avantage en question puisse-t-il être, si c'était
réellement un avantage (par conséquent quelque chose qui ne soit pas
absolument indétectable par la nature), cela ferait pencher la balance
en faveur de ceux qui détiennent cet avantage. La seconde conséquence
était que s'il y avait un « principe fort d'héritage » - si la progéniture
tendait à ressembler plus à ses parents que les contemporains de leurs
parents -les biais créés par la possession d'avantages, aussi minimes
soient-ils, tendraient à s'amplifier avec le temps, créant des courants
qui pourraient ne pas cesser de croître.
« ll naît plus d'individus qu'il n'en peut survivre. Un atome dans la
balance peut décider des individus qui doivent vivre et de ceux qui
doivent mourir, ou déterminer quelles espèces ou quelles variétés aug-
mentent ou diminuent en nombre, ou s'éteignent totalement» (Origine,
p. 46 7' 525-526).
Darwin a bien vu que si l'on se contentait de supposer que ces

1. La somme indiquée dans la première édition est fausse, et quand on le lui fit
remarquer, DaiWin révisa ses calculs dans les éditions ultérieures, mais le principe
général est toujours incontesté.
2. Si l'on veut avoir un exemple familier de la règle de Malthus en action, on peut
considérer l'expansion rapide des populations de levure introduites dans la pâte de
pain frais ou dans du jus de raisin. Grâce à la fête de sucre et d'autres éléments nutri-
tifs, les explosions de population s'ensuivent pendant plusieurs heures dans la farine,
ou plusieurs semaines dans le jus de raisin, mais dès que la population de levure atteint
le plafond de Malthus, du fait de leur propre voracité et de l'accumulation des déchets
-du dioxide de carbone (qui forme les bulles qui font monter le pain, et la mousse
dans le champagne) et d'alcool, qui sont les deux choses que ceux qui exploitent la
levure tendent à valoriser
Une idée est née 47

conditions générales s'appliquaient aux seuils critiques- des condi-


tions qu'il pouvait amplement vérifier - le processus subséquent
conduirait nécessairement à une situation où des individus des généra-
tions futures tendraient à être mieux équipés pour affronter les
problèmes de limitations de ressources qu'avaient rencontrés les indi-
vidus appartenant à la génération de leurs parents. Cette idée
fondamentale -l'idée dangereuse de Darwin, l'idée qui provoque tant
de prises de conscience inquiètes, de trouble et de confusion- est en
fait très simple. Darwin la résume en deux longues phrases à la fin du
chapitre 4 de l'Origine:
«Si au milieu des conditions changeantes de l'existence, les êtres orga-
nisés présentent des différences individuelles dans presque toutes les
parties de leur structure, et ce point n'est pas contestable ; s'il se produit,
entre les espèces, en raison de la progression géométrique de l'augmenta-
tion des individus, une lutte sérieuse pour l'existence à un certain âge, à
une certaine saison, ou pendant une période quelconque de leur vie, et
ce point n'est pas contestable; alors, en tenant compte de l'infinie
complexité des rapports mutuels de tous les êtres organisés et de leurs
rapports avec les conditions de leur existence, ce qui cause une diversité
infinie et avantageuse des structures, des constitutions et des habitudes,
il serait extraordinaire qu'il ne se soit jamais produit des variations utiles
à la prospérité de chaque individu, de la même façon qu'il s'est produit
tant de variations utiles à l'homme. Mais si des variations utiles à un être
organisé quelconque se présentent quelquefois, assurément les individus
qui en sont l'objet ont la meilleure chance de l'emporter dans la lutte
pour l'existence; puis, en vertu du principe si puissant de l'hérédité, ces
individus tendent à laisser des descendants ayant les mêmes caractères
qu'eux. J'ai donné le nom de sélection naturelle à ce principe de préserva-
tion» (Origine, p. 127, 178-179).

C'était là la grande idée de Darwin : non pas l'idée de l'évolution,


mais l'idée de l'évolution par sélection naturelle, une idée qu'il ne put
jamais lui-même formuler avec assez de rigueur et de détail pour la
prouver, bien qu'il l'ait défendue avec brio. Les deux sections qui
suivent mettront l'accent sur des traits curieux autant que cruciaux de
ce résumé des idées de Darwin.
48 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Danvin a-t-il expliqué l'origine des espèces?


Darwin jongla brillamment et triomphale-
ment avec le problème de l'adaptation, mais
il n'obtint qu'un succès limité avec le pro-
blème de la diversité, même s'il donna à son
livre un titre qui faisait référence à son échec
relatif: l'origine des espèces.
Stephen Jay GouLD, 1992 a, p. 54

C'est ainsi, selon moi, que s'explique ce grand


fait de la subordination naturelle de tous les
groupes organisés en groupes subornés à
d'autres groupes, fait auquel nous n 'accor-
dons pas toujours toute l'attention qu'il
mérite, parce qu'il nous est trop familier.
Charles DARWIN, Origine, p. 413, 471

ll faut remarquer que le résumé de Darwin ne mentionne pas du


n
tout le mécanisme de formation des espèces. porte entièrement sur
l'adaptation des organismes, l'excellence de leur dessein, et non
pas sur leur diversité. De plus, de prime abord, ce résumé prend la
diversité des espèces comme une hypothèse de départ: «l'infinie [sic]
complexité des rapports mutuels de tous les êtres organisés et de leurs
rapports avec les conditions de leur existence ». Ce qui explique cette
complexité stupéfiante (mais en réalité pas infinie) est la présence en
un seul et même moment (et en compétition pour le même espace) de
nombreuses formes de vie biologique différentes, dotées de besoins et
de stratégies si nombreux et si différents. Darwin ne cherche pas à
donner une explication de l'origine de la première espèce ou de la vie
elle-même ; il commence au milieu, en supposant déjà présentes de
nombreuses espèces douées de nombreux talents distincts, et il sou-
tient qu'en partant de ce point médian, le processus qu'il a décrit
aiguisera et diversifiera nécessairement les talents des espèces déjà
existantes. Ce processus créera-t-il d'autres espèces? Le résumé ne
nous dit rien à ce sujet, mais le livre lui-même en dit plus. En fait,
Darwin considérait que son idée expliquait les deux grandes sources
d'étonnement d'un seul coup. La genèse des adaptations et la genèse
de la diversité étaient pour lui deux aspects d'un phénomène unique
complexe, que selon lui le principe de sélection naturelle permettait de
comprendre de manière unifiée.
La sélection naturelle produirait inévitablement de l'adaptation,
comme le résumé de Darwin le rend clair, et selon lui, dans les circons-
tances appropriées, l'adaptation accumulée créerait la spéciation.
Darwin savait parfaitement qu'expliquer la variation n'est pas la même
Une idée est née 49
chose qu'expliquer la spéciation. Les animaux reproducteurs qu'il
vantait de manière si vigoureuse pour leur descendance savaient
comment engendrer de la variété à l'intérieur d'une seule et même
espèce, mais il n'avait apparemment jamais créé une nouvelle espèce, et
il raillait l'idée que différents rejetons pourraient avoir le même ancêtre
commun. « Demandez, ainsi que je l'ai fait, à un célèbre éleveur de bœufs
de Hereford, s'il ne pourrait pas se faire que son bétail descendît d'une
race à longues cornes, ou que les deux races descendissent d'une souche
parentale commune, et il se moquera de vous. Pourquoi ? Parce que bien
que sachant que chacune des races varie légèrement, puisqu'ils ne
gagnent de prix dans les concours qu'en choisissant avec soin ces légères
différences, les éleveurs ignorent cependant les principes généraux, et se
refusent à évaluer les légères différences qui se sont accumulées pendant
un grand nombre de générations successives» (Origine, p. 29, 73-74).
Selon Darwin, la diversification ultérieure en espèces intervien-
drait parce que s'il existait toute une variété d'aptitudes ou
d'équipements héréditaires au sein d'une population (à l'intérieur d'une
même espèce), ces différentes aptitudes ou équipements tendraient à
avoir différents dividendes pour différents sous-groupes de la popula-
tion, et ainsi ces sous-populations tendraient-elles à diverger, chacune
d'entre elles poursuivant sa sorte d'excellence préférée, jusqu'à ce
qu'éventuellement il y ait une dissociation complète entre les diffé-
rentes voies suivies par les groupes respectifs. Pourquoi, se demandait
Darwin, cette divergence conduirait-elle à la séparation où au groupe-
ment des variations plutôt qu'à une distribution plus ou moins
continue de légères différences ? L'isolation géographique simple
faisait partie de sa réponse : quand une population se scindait du fait
d'un événement géologique ou climatique, ou si le hasard produisait
une émigration vers un lieu isolé comme une île, cette discontinuité
dans l'environnement devrait en dernier lieu se refléter dans une dis-
continuité au sein des variations utiles qu'on pourrait observer dans les
deux populations. Et à partir du moment où la discontinuité se serait
implantée, elle tendrait à se renforcer elle-même jusqu'à conduire à
une séparation en deux espèces distinctes. Une autre idée, plutôt diffé-
rente, qu'il avançait était la suivante : dans une lutte au sein d'une
même espèce, un principe « le vainqueur rafle tout » tendrait à opérer :

« ll faut se rappeler, en effet, que la lutte la plus vive se produit ordinaire-


ment entre les formes qui sont les plus voisines les unes des autres, sous
le rapport des habitudes, de la constitution et de la structure. En consé-
quence, toutes les formes intermédiaires entre la forme la plus ancienne
et la forme la plus nouvelle, c'est-à-dire entre les formes plus ou moins
perfectionnées de la même espèce, aussi bien que de l'espèce souche elle-
même, tendent ordinairement à s'éteindre» (Origine, p. 121, 173).

n formula toute une variété d'autres spéculations plausibles sur


les raisons et les modalités par lesquelles le processus ininterrompu de
50 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

filtrage de la sélection naturelle finirait par créer des frontières entre


les espèces, mais elles sont restées des spéculations jusqu'à aujour-
d'hui. n a fallu un siècle de travail pour remplacer les suggestions
brillantes mais peu concluantes de Darwin sur les mécanismes et les
principes de la spéciation par des analyses qui soient un peu plus empi-
riquement confirmées. La controverse sur les mécanismes et les
principes de la spéciation se poursuit, ce qui montre bien qu'en un
sens, Darwin pas plus que les darwiniens n'ont expliqué l'origine des
espèces. Comme l'a remarqué le généticien Steve Jones (1993), si
Darwin avait publié son chef-d'œuvre sous son titre original aujour-
d'hui, « il aurait eu des problèmes avec les autorités chargées de
contrôler les publicités mensongères parce que s'il y a une chose dont
l'Origine des espèces ne traite pas, c'est bien de l'origine des espèces.
Darwin ne savait rien de la génétique. Nous en savons aujourd'hui
beaucoup, et bien que la façon dont les espèces naissent soit toujours
un mystère, nous connaissons déjà beaucoup de détails. »
Mais le fait de la spéciation est par lui-même incontestable,
comme Darwin l'a montré, en produisant une démonstration irrésis-
tible à partir de centaines d'exemples examinés et décortiqués
scrupuleusement. Voici comment les espèces trouvent leur origine :
par descendance avec modification à partir d'autres espèces anté-
rieures - non pas par Création Spéciale. Par conséquent en un autre
sens, Darwin expliqua indéniablement l'origine des espèces : quels que
soient les mécanismes qui entrent en jeu, ils s'enclenchent manifeste-
ment avec l'émergence d'une variété à l'intérieur d'une espèce, et se
terminent, après des modifications qui se sont accumulées avec la nais-
sance d'une nouvelle espèce descendant de la première. Ce qui
commence comme des « variétés bien tranchées », parvient finalement
à la« catégorie douteuse de sous-espèce, mais nous n'avons qu'à sup-
poser un plus grand nombre de générations, ou une modification un
peu plus considérable à chaque degré, pour convertir ces trois formes
en espèces bien définies» (Origine, p. 120, 172).
TI faut noter que Darwin prend soin de décrire le résultat final de
ce processus comme la création d'une espèce« bien définie». En der-
nière instance, nous dit-il, la divergence devient si grande qu'il n'y a
tout simplement pas de raison de nier que nous avons ici affaire à deux
espèces différentes, et pas seulement à deux variétés. Mais il refuse de
jouer au jeu traditionnel qui consiste à dire ce que sera la « différence
essentielle » :

On comprendra, d'après ces remarques, que, selon moi, on a, dans un


but de commodité, appliqué arbitrairement le terme espèce à certains
individus qui se ressemblent de très près, et que ce terme ne diffère pas
essentiellement du terme variété, donné à des formes moins distinctes et
plus variables. (Origine, p. 52, 100).
Une idée est née 51
L'une des marques habituelles de la différence entre espèces,
comme Darwin l'a clairement reconnu, est l'isolation dans la reproduc-
tion - il n'y a pas de croisement entre espèces. C'est le croisement
qui réunifie les groupes qui se sont séparés, mélangeant leurs gènes et
« frustrant » le processus de spéciation. Ce n'est pas qu'il y ait où que ce
soit une volonté que la spéciation se produise, bien entendu (Dawkins,
1986a, p. 237), mais si le divorce irréversible qui marque la spéciation
doit se produire, il doit être précédé par une sorte de période-test de
séparation durant laquelle le croisement cesse pour une raison ou pour
une autre, en sorte que les groupes qui se séparent puissent se pro-
pager plus loin. Le critère de l'isolation dans la reproduction est vague
sur les bords. Des organismes appartiennent-ils à différentes espèces
quand ils ne peuvent pas se croiser, ou bien quand de fait ils ne se
croisent pas ? Les loups, les coyotes et les chiens sont considérés
comme étant des espèces différentes, et pourtant il arrive qu'ils se croi-
sent et- à la différence de ce qui se passe pour les mules, issues de
l'âne et du cheval-leurs rejetons ne sont pas en général stériles. Les
Dachshunds et les chiens loups irlandais sont réputés être de la même
espèce, mais à moins que leurs propriétaires ne les mettent dans des
conditions distinctivement non naturelles, ils sont à peu près aussi
isolés dans leurs conditions de reproduction que peuvent l'être les
chauves-souris et les dauphins. Le cerf à queue blanche du Maine ne
se croise pas avec le cerf à queue blanche du Massachussets, parce
qu'ils ne voyagent pas à de telles distances, mais ils pourraient sûre-
ment le faire si on les transportait, et ils comptent naturellement
comme appartenant à la même espèce.
Pour finir prenons un exemple emprunté à la vie réelle et taillé en
apparence sur mesure pour les philosophes, celui des goélands qui
vivent dans l'hémisphère Nord et dont le domaine forme un large
anneau autour du pôle Nord.

Quand on considère le goéland, qui se déplace de la Grande-Bretagne


vers l'ouest jusqu'à l'Amérique du Nord, nous voyons des goélands tout à
fait reconnaissables, bien qu'ils soient un peu différents du goéland sous
sa forme britannique. Nous pouvons les suivre, au fur et à mesure que
leur apparence change graduellement, jusqu'à la Sibérie. À ce point du
continu, le goéland ressemble plus à ce qu'on connaît en Grande-
Bretagne sous le nom de goéland à dos noir. Finalement, en Europe, le
cycle est complet ; les deux formes géographiquement extrêmes se
rencontrent pour former deux espèces parfaitement distinctes, le goéland
et le goéland à dos noir, qui peuvent être distingués par leur apparence
et qui ne se croisent pas naturellement. (Mark Ridley, 1985, p. 5).

Les espèces « bien définies » existent certainement - et c'est le but


du livre de Darwin que d'expliquer leur origine - mais il nous décou-
rage d'essayer de trouver une définition « fondée » du concept d'espèce.
52 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Les variétés, insiste Darwin, ne sont que des « espèces en formation »


et ce qui transforme habituellement deux variétés en deux espèces n'est
pas la présence de quelque chose (une nouvelle essence pour chaque
groupe, par exemple), mais l'absence de quelque chose : les cas
intermédiaires, qui se trouvaient là auparavant- qui étaient nécessai-
rement des pierres de touche, pour ainsi dire - mais se sont
finalement éteintes, laissant en place deux groupes qui sont en fait
isolés quant à leur reproduction en même temps que différents dans
leurs caractéristiques.
L'Origine des espèces développe une argumentation extrêmement
convaincante en faveur de la première thèse de Darwin -le fait histo-
rique de l'évolution comme cause de l'origine des espèces - et une
argumentation très séduisante en faveur de sa seconde thèse - que le
mécanisme fondamental responsable de la « descendance avec modifi-
cation » est la sélection naturelle 1• Les lecteurs bien intentionnés du
livre ne pouvaient simplement plus douter du fait que les espèces
avaient évolué à travers les âges, comme Darwin l'avait soutenu, mais
il était plus difficile de vaincre un scepticisme scrupuleux quant au
pouvoir du mécanisme de sélection naturelle qu'il proposait. Les
années qui se sont déroulées depuis ont vu l'élévation du niveau de
confiance envers les deux thèses, mais n'ont pas gommé la différence
(Ellegard, 1958, donne une bonne analyse de cette histoire). Les
données en faveur de l'évolution s'accumulent, non pas seulement à
partir de la géologie, de la paléontologie, de la biogéographie et de
l'anatomie (qui étaient les sources principales de Darwin), mais bien
entendu aussi de la biologie moléculaire et de toutes les autres
branches des sciences de la vie. Pour le dire carrément mais sans
risque de se tromper, quiconque aujourd'hui doute que la variété de la
vie sur cette planète est le produit du processus de l'évolution est tout
simplement un ignorant- qui n'a pas d'excuse, dans un monde où
trois personnes sur quatre ont appris à lire et à écrire. n est toujours
intellectuellement respectable de douter des capacités de la théorie de
la sélection naturelle de Darwin à expliquer ce processus, bien que la
charge de la preuve tombe sur les épaules des sceptiques, comme on
va le voir.
C'est pourquoi, bien que Darwin se soit appuyé sur sa conception
du mécanisme de la sélection naturelle comme inspiration et comme
guide pour sa recherche sur l'évolution, le résultat final renversa l'ordre
de dépendance logique : il montra de manière si convaincante que les
espèces devaient avoir évolué qu'il put ensuite se retourner pour utiliser
ce fait à l'appui de son idée plus radicale, celle de la sélection naturelle.
n avait décrit un mécanisme ou un processus qui, selon son argumen-
1. Comme on le fait souvent remarquer, Darwin n'insista pas sur le fait que la sélec-
tion naturelle explique tout : elle jouait pour lui « le rôle principal dans la modification
des espèces, bien que d'autres agents y aient participé» (Origine, p. 6, 50).
Une idée est née 53
tation, aurait pu produire tous ces effets. Le défi soumis aux sceptiques
était le suivant : pourraient-ils montrer que son argumentation est
erronée? Pourraient-ils montrer comment la sélection naturelle serait
incapable de produire de tels effets 1 ? Ou pourraient-ils même décrire
un autre processus qui pourrait produire des effets de ce type ? Quoi
d'autre pourrait expliquer l'évolution, si ce n'est pas le mécanisme qu'il
avait décrit ?
Ce défi retourna l'impasse de Hume comme un gant. Hume capitu-
lait parce qu'il ne pouvait imaginer comment quoi que ce soit d'autre
qu'un Artisan Intelligent pourrait être la cause des adaptations que
tout un chacun pouvait observer. Ou, plus exactement, le Philon de
Hume imagina plusieurs options possibles, mais Hume n'avait aucun
moyen de prendre ces hypothèses au sérieux. Darwin décrivit comment
un Artisan Non Intelligent pouvait produire ces adaptations sur de
vastes périodes temporelles et démontra qu'un grand nombre des
étapes intermédiaires requises par ce processus supposé étaient effecti-
vement intervenues. Le défi à l'imagination était renversé : étant donné
tous les signes très parlants de l'existence du processus historique que
Darwin avait découvert - toutes les petites touches de pinceau de l'ar-
tiste, pour ainsi dire - pourrait-on imaginer que quelque autre
processus que celui de la sélection naturelle ait réellement pu produire
tous ces effets ? Le renversement de la charge de la preuve fut si
complet que les savants se trouvent souvent dans une situation qui est
l'image inversée de celle de l'impasse de Hume. Quand ils sont
confrontés avec ce qui apparaît de prime abord comme une objection
puissante et têtue contre l'hypothèse de la sélection naturelle (il en sera
question plus loin en temps voulu), ils sont conduits à raisonner ainsi :
je ne peux pas (encore) imaginer comment on peut réfuter cette objec-
tion, ou résoudre cette difficulté, mais puisque je ne peux imaginer

1. On suggère quelquefois que la théorie de Darwin est systématiquement irréfu-


table (et par conséquent scientifiquement vide), mais Darwin exposa franchement
quels pouvaient être les types de découvertes qui réfuteraient sa théorie : « Bien que
la nature accorde de longues périodes au travail de la sélection naturelle, il ne faudrait
pas croire, cependant, que ce délai soit indéfini» (Origine, p. 102, 151). Il s'ensuit que
si les données géologiques établissaient qu'un temps insuffisamment long s'était
écoulé, sa théorie tout entière serait réfutée. Cela laissait toujours la possibilité d'une
boucle temporelle, car sa théorie n'était pas formulée de manière suffisamment
détaillée ni rigoureuse pour dire précisément combien de millions d'années consti-
tuaient la quantité minimale, mais c'était une boucle temporelle sensée, parce qu'on
pouvait évaluer indépendamment diverses suggestions quant à sa durée. (Kitcher
[1985a, p. 162-165] a discuté très bien les autres finesses de l'argumentation qui empê-
chaient une confirmation ou une infirmation directe de la théorie de Darwin.) Voici
un autre exemple célèbre : « Si l'on arrivait à démontrer qu'il existe un organe
complexe qui n'ait pas pu se former par une série de nombreuses modifications gra-
duelles et légères, ma théorie ne pourrait certes plus se défendre» (Origine, p. 189,
241-242). Bien des gens ont relevé ce défi, comme nous le verrons au chapitre 11,
mais il y a de bonnes raisons de penser qu'ils n'ont pas réussi dans leurs soi-disant
démonstrations.
54 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

comment il pourrait y avoir une autre cause de ces effets que la sélec-
tion naturelle, je tiendrai pour acquis que l'objection est vide, d'une
manière ou d'une autre la sélection naturelle doit suffire à expliquer
ces effets.
Avant que quelqu'un ne se précipite pour soutenir que je viens de
concéder que le darwinisme n'est qu'un article de foi aussi indémon-
trable que la religion naturelle, il faut se rappeler qu'il y a une
différence fondamentale : après avoir déclaré leur allégeance à la sélec-
tion naturelle, ces savants ont pris sur eux la charge d'avoir à montrer
comment on pourrait surmonter les problèmes posés ,par leur thèse,
et, à diverses reprises, ils ont réussi à relever le défi. A force de révi-
sions de ce genre, l'idée fondamentale de Darwin, la sélection naturelle,
s'est trouvée explicitée, étendue, clarifiée, quantifiée, et approfondie de
nombreuses manières, devenant de plus en plus forte au fur et à
mesure qu'elle résistait aux défis qui lui étaient posés. Chaque succès
renforce la conviction des savants qu'ils doivent se trouver sur la bonne
voie. n est raisonnable de croire qu'une idée qui pourrait se révéler en
dernière instance fausse aurait déjà succombé à une campagne aussi
obstinée de critiques. Ce n'est pas une démonstration probante, bien
entendu, mais seulement une raison très convaincante. L'un des buts
de ce livre est d'expliquer pourquoi l'idée de sélection naturelle semble
être le vainqueur incontesté, même s'il y a encore des controverses non
résolues quant à ses pouvoirs d'explication.

La sélection naturelle comme processus algorithmique


Quelle limite pourrait fzxer à cette cause
agissant continuellement et sans relâche à la
constitution, la conformation et les habi-
tudes de chaque être vivant, pour favoriser
ce qui est bon et rejeter ce qui est mauvais ?
Je crois que la puissance de la sélection est
illimitée quand il s'agit d'adapter lentement
et admirablement chaque forme aux rela-
tions les plus complexes de l'existence.
Charles DARWIN, Origine, p. 469, 527

Le second point digne d'attention dans le résumé de Darwin est


qu'il présente son principe sous la forme d'une argumentation formelle
de type déductif - si les conditions sont remplies, un certain résultat
est assuré 1•
1. L'idéal d'une science déductive (ou « nomologico-déductive ») sur le modèle de la
physique newtonienne ou galiléenne, était tout à fait courant jusqu'à une date récente
en philosophie des sciences; il n'est donc pas surprenant qu'on ait consacré beaucoup
d'efforts à construire et à critiquer diverses axiomatisations de la théorie darwinienne
- car on supposait que la justification scientifique de la théorie était au prix d'une
Une idée est née 55
Voici à nouveau le résumé, avec quelques termes clefs en gras:

« Si au milieu des conditions changeantes de l'existence, les êtres


organisés présentent des différences individuelles dans presque toutes
les parties de leur structure, et ce point n'est pas contestable ; s'il se
produit, entre les espèces, en raison de la progression géométrique de
l'augmentation des individus, une lutte sérieuse pour l'existence à un
certain âge, à une certaine saison, ou pendant une période quelconque
de leur vie, et ce point n'est pas contestable ; alors, en tenant compte
de l'infinie complexité des rapports mutuels de tous les êtres organisés
et de leurs rapports avec les conditions de leur existence, ce qui cause
une diversité infinie et avantageuse des structures, des constitutions et
des habitudes, il serait extraordinaire qu'il ne se soit jamais produit
des variations utiles à la prospérité de chaque individu, de la
même façon qu'il s'est produit tant de variations utiles à l'homme.
Mais si des variations utiles à un être organisé quelconque se présen-
tent quelquefois, assurément les individus qui en sont l'objet ont la
meilleure chance de l'emporter dans la lutte pour l'existence; puis, en
vertu du principe si puissant de l'hérédité, ces individus tendent à
laisser des descendants ayant les mêmes caractères qu'eux. J'ai donné
le nom de sélection naturelle à ce principe de préservation. (Origine,
p. 127, 178-179).

L'argument déductif de base est court et bien ficelé, mais Darwin


décrivit lui-même l'Origine des espèces comme «une argumentation
continue ». Cela vient du fait que le livre consiste en deux sortes de
démonstrations : la démonstration logique selon laquelle une certaine
sorte de processus aurait nécessairement un certain type de résultat, et
la démonstration empirique d'après laquelle la condition requise pour
l'existence d'un processus de ce type doit en fait se trouver dans la
nature. TI renforce sa démonstration logique avec des expériences de
pensée- des «exemples imaginaires» (Origine, p. 95) qui montrent
comment la satisfaction de ces conditions pourrait effectivement
rendre compte des effets qu'il entendait expliquer, mais l'ensemble de
son argumentation prend tout le livre parce qu'il présente quantité de
détails empiriques pertinents en vue de convaincre son lecteur que ces
conditions ont été satisfaites en permanence.
Stephen Jay Gould (1985) a souligné l'importance de ce trait de
l'argumentation de Darwin dans une anecdote au sujet de Patrick
Matthew, un naturaliste écossais qui- fait historiquement curieux-
avait anticipé de nombreuses années l'analyse par Darwin de la sélec-
telle formalisation. L'idée, introduite dans la présente section, selon laquelle il vaudrait
mieux considérer Darwin comme ayant postulé que l'évolution est un processus algo-
rithmique, nous permet de rendre justice à la saveur indéniablement a priori de la
pensée de Darwin, sans chercher à la coucher sur le lit de Procuste obsolète du modèle
nomologico-déductif. Voir Sober, 1984a et Kitcher, 1985b.
56 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

tion naturelle - dans un appendice à son livre Naval Timber and


Arboriculture. Au moment où la célébrité de Darwin prenait son essor,
Matthew publià une lettre (dans la Gardener's Chronicle 1 !), proclamant
sa priorité, ce que Darwin concéda gracieusement, excusant son igno-
rance en prenant note du caractère obscur de la publication de
Matthews. En réponse à l'excuse publique de Darwin, Matthew écrivit :

L'idée de cette loi de la Nature m'est venue intuitivement, comme un fait


évident, sans que j'aie besoin de m'y concentrer. Mr Darwin semble ici
avoir plus de mérite dans la découverte que je n'en ai eu - à mes yeux ce
n'est pas une découverte. Il semble y être parvenu par un raisonnement
inductif, lentement et en prenant soin d'aller synthétiquement d'un fait à
l'autre, alors que pour moi ce fut par un coup d'œil général sur le schème
de la Nature que j'ai estimé que cette production sélective des espèces
était un fait reconnaissable a priori - un axiome, qui n'a besoin que
d'être mis en évidence pour être admis par des esprits dépourvus de pré-
jugés et assez ouverts. (Cité par Gould, 1985, p. 345-346).

Des esprits dépourvus de préjugés peuvent résister à une nou-


velle idée par pur conservatisme. ll est bien connu que les arguments
déductifs sont traîtres ; ce qui semble « être la raison même » peut être
trahi par la négligence d'un détail. Darwin savait bien que seul un
inlassable passage en revue des données à l'appui du processus histo-
rique pourrait persuader les savants d'abandonner leurs convictions
traditionnelles et d'adopter sa vision révolutionnaire, même si elle était
en fait « déductible des premiers principes ».
Dès le début, il se trouva des gens pour considérer que le nouveau
mélange de naturalisme précis et de raisonnement abstrait au sujet de
ces processus était douteux et hybride. n semblait terriblement plau-
sible, mais c'est aussi le cas avec les recettes pour devenir riche qui se
révèlent n'être que des miroirs aux alouettes. C'est un peu comme le
principe boursier : achetez bas, vendez haut : c'est garanti vous rendre
riche. Vous ne pouvez pas manquer de devenir riche si vous suivez cet
avis. Pourquoi est-ce que cela ne marche pas? Cela marche, certes
- pour quiconque est assez riche pour suivre ce principe, mais hélas,
il n'y a pas moyen de déterminer que les conditions sont réunies avant
qu'il ne soit trop tard pour les prendre en compte. Darwin offrait un
monde sceptique qu'on pourrait appeler une recette pour devenir riche
lentement, un schème pour créer du Dessein à partir du Chaos sans
l'aide de l'Esprit.
Le pouvoir théorique du schème abstrait de Darwin venait de plu-
sieurs traits qu'il avait précisément identifiés et qu'il voyait mieux que
nombre de ses partisans, mais pour lesquels il lui manquait la termino-
logie appropriée. Aujourd'hui, nous pourrions isoler ces traits sous un
terme unique. Darwin avait découvert le pouvoir d'un algorithme. Un
1. Gardener's Chronicle, 7 avril1860; voir Hardin, 1964, pour plus de détails.
Une idée est née 57

algorithme est un certain type de processus formel qui garantit -logi-


quement -la production d'une certaine sorte de résultat quand on le
« met en marche » ou qu'on l'instancie. Les algorithmes n'ont rien de
nouveau, et ils ne l'étaient pas à l'époque de Darwin. Nombre de procé-
dures comme les divisions à nombreuses décimales ou la tenue de son
compte bancaire, sont des algorithmes, comme le sont les procédures
de décision permettant de jouer parfaitement au morpion ou pour dis-
poser une liste de mots selon l'ordre alphabétique. Ce qui est
relativement nouveau - ce qui nous permet de bien voir en quoi
consiste la découverte de Danvin - c'est la réflexion théorique à
laquelle se sont livrés les mathématiciens et les logiciens sur la nature
et le pouvoir des algorithmes en général. C'est un développement du
:xxe siècle qui a permis, bien entendu, une compréhension bien plus
nette et plus profonde du pouvoir des algorithmes en général.
Le terme algorithme descend, via le latin (algorismus) de l'ancien
français (algorisme, et de manière trompeuse à partir de là, algorithme)
du nom d'un mathématicien persan, Mûusâ al-Khowârism, dont le
livre sur les procédures arithmétiques, écrit environ en 835 de notre
ère, fut traduit en latin au :xxe siècle par Adelard de Bath ou Robert de
Chester. L'idée qu'un algorithme est une procédure parfaitement sûre
et d'une certaine manière « mécanique » remonte à des siècles, mais
c'est le travail pionnier d'Alan Turing, Kurt Godel et Alonzo Church
dans les années 1930 qui a plus ou moins fixé le sens que nous donnons
aujourd'hui à ce terme. Trois traits usuels des algorithmes nous retien-
dront, et ils sont tous les trois difficiles à définir. De plus, chacun a
donné lieu à des confusions et des inquiétudes qui continuent à
affecter notre compréhension de la découverte révolutionnaire de
Danvin. C'est pourquoi il nous faudra reprendre et reconsidérer plu-
sieurs fois les caractérisations initiales qui suivent :

1) Neutralité du substrat. La procédure de résolution des divisions à nom-


breuses décimales marche aussi bien avec un crayon ou un stylo, du
papier ou du parchemin, des lumières au néon ou des caractères écrits
sur le ciel, en utilisant le système de symboles qu'il nous plaira. Le
pouvoir de la procédure vient de sa structure logique, et pas des pouvoirs
causaux des matériaux utilisés pour l'instancier, tant que ces pouvoirs
causaux permettent de suivre exactement les étapes de la procédure.
2) Caractère aveugle. Bien que la structure d'ensemble de la procédure
puisse être remarquable, ou donner des résultats remarquables, chaque
étape particulière, comme le passage d'une étape à une autre, est extrê-
mement simple. Jusqu'à quel point ? Assez simple pour qu'un idiot
scrupuleux puisse l'accomplir - ou pour qu'un dispositif mécanique
ordinaire puisse l'accomplir. L'analogie usuelle qu'on trouve dans les
manuels rapproche les algorithmes de sortes de recettes, destinées à être
suivies par des cuisiniers novices. Un livre de recettes écrit pour des
grands chefs pourrait inclure l'expression suivante : « Pochez le poisson
dans un vin approprié jusqu'à ce qu'il soit presque cuit», mais un algo-
58 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

rithme destiné à réaliser le même processus pourrait commencer par :


« Choisissez un vin sur l'étiquette duquel il est écrit uvin sec" ; prenez un
tire-bouchon et ouvrez la bouteille ; versez un décilitre de vin au fond
d'une casserole ; tournez le bouton sous la casserole à la position utempé-
rature élevée" ... » - décomposition pénible du processus en étapes
terriblement simples, ne requérant pas de décisions sages ni d'intuitions
neutralité, de la part du lecteur de la recette.
3) Résultats garantis. Quoi que fasse un algorithme, ille fait toujours, s'il
est exécuté sans erreur. Un algorithme est une recette qui marche à tous
les coups.

TI est facile de voir en quoi ces traits ont rendu possible les ordina-
teurs. Tout programme d'ordinateur est un algorithme, composé en
dernière instance d'étapes simples qui peuvent être exécutées avec une
fiabilité stupéfiante par un mécanisme simple quelconque. Les circuits
électroniques sont les mécanismes choisis habituellement, mais le
pouvoir des ordinateurs ne doit rien (à l'exception de la vitesse) aux
particularités causales des électrons qui se précipitent sur les mor-
ceaux de silicone. Exactement les mêmes algorithmes peuvent être
exécutés (plus rapidement encore) par des dispositifs qui envoient des
photons sur des fibres de verre, ou (bien plus lentement) par des
équipes de gens qui utilisent un papier et un crayon. Et comme nous
allons le voir, la capacité des ordinateurs à exécuter des algorithmes
avec une rapidité et une fiabilité stupéfiante permet aujourd'hui aux
théoriciens d'explorer l'idée dangereuse de Darwin sous des angles
jusqu'à présent impossibles à concevoir, et avec des résultats
fascinants.
Ce que Darwin a découvert, ce n'est pas en fait un algorithme, c'est
plutôt une vaste classe d'algorithmes liés les uns aux autres, qu'il ne
savait pas bien comment distinguer les uns des autres. Nous pouvons
alors reformuler son idée fondamentale comme suit :

La vie sur Terre a été engendrée il y a des milliards d'années à


partir d'un arbre à branchement simple- l'Arbre de vie- par un
processus algorithmique ou un autre.

Ce que cela signifie va devenir plus clair au fur et à mesure que


nous essaierons de frayer notre chemin à travers les diverses formu-
lations qu'on en a donné. Dans certaines versions, cette idée est
entièrement vide et triviale ; dans d'autres, elle est manifestement
fausse. À mi-chemin, on trouve les versions qui essaient réellement
d'expliquer l'origine des espèces et promettent d'en expliquer beaucoup
plus. Ces versions ne cessent de devenir de plus en plus claires, grâce
à la fois aux critiques de ceux qui haïssent l'idée de l'évolution comme
algorithme qu'aux répliques de ceux qui sont amoureux de cette idée.
Une idée est née 59

Les processus comme algorithmes


Quand les théoriciens envisagent les algorithmes, ils pensent
souvent à des types d'algorithmes dotés de propriétés qui ne sont pas
partagées par les algorithmes qui nous occuperont ici. Quand les
mathématiciens parlent d'algorithmes, par exemple, ils pensent en
général à ceux dont on peut démontrer qu'ils calculent des fonctions
mathématiques particulières qui les intéressent. (Les divisions à nom-
breuses décimales sont un exemple familier. Une procédure pour
décomposer un nombre très élevé en ses facteurs premiers fait partie
de celles qui attirent l'attention dans le monde exotique de la crypto-
graphie.) Mais les algorithmes qui nous occuperont ici n'ont rien de
particulier à voir avec le système numérique ou avec d'autres objets
mathématiques ; ce sont des algorithmes destinés à classer, passer au
crible et construire des choses 1•
Parce que la plupart des discussions portant sur les algorithmes
mettent l'accent sur leurs pouvoirs assurés ou mathématiquement
démontrables, on fait souvent l'erreur élémentaire qui consiste à
penser qu'un processus qui fait usage du hasard ou de l'aléatoire n'est
pas un algorithme. Mais même une division à nombreuses décimales
utilise le hasard!

7?
47)326574

Est-ce que le diviseur entre dans le dividende six fois, sept fois ou
huit fois ? Qui sait ? Qui s'en inquiète ? Il n'est pas nécessaire de le
savoir; vous n'avez pas l'intelligence ou le discernement suffisant pour
faire une division à nombreuses décimales. L'algorithme vous dirige
pour que vous choisissiez un chiffre - au hasard si vous voulez - et
pour vérifier le résultat. Si le nombre choisi se trouve être trop petit,
augmentez de un et recommencez ; s'il est trop grand, abaissez-le. Ce
qu'il y a de bien dans les divisions à nombreuses décimales, c'est
qu'elles finissent toujours par se résoudre, même si vous êtes maxima-

1. Les informaticiens restreignent quelquefois le terme algorithme à des pro-


grammes dont on peut démontrer qu'ils s'arrêtent- qui ne contiennent pas de boucles
infinies, par exemple. Mais ce sens spécial, aussi valable soit-il à des fins mathéma-
tiques, ne nous est pas d'un grand secours. En fait peu parmi les programmes
d'ordinateurs que nous utilisons aujourd'hui dans le monde pourraient s'appeler des
algorithmes en ce sens restreint; la plupart sont fait pour marcher en cycle indéfini-
ment, en attendant patiemment des instructions (y compris des instructions pour
s'arrêter, sans quoi ils continueraient indéfiniment). Mais leurs sous-routines sont bien
des algorithmes en ce sens strict- sauf quand des «bogues» inattendus conduisent
le programme à« se planter».
60 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

lement stupide dans votre premier choix, auquel cas cela vous prend
simplement un peu plus de temps. Réussir des tâches difficiles en dépit
d'une complète stupidité est ce qui donne une apparence de magie aux
ordinateurs - comment quelque chose d'aussi aveugle qu'une
machine peut-elle faire quelque chose d'aussi intelligent? n n'est pas
surprenant, dans ces conditions, que la tactique consistant à affiner
notre ignorance en engendrant au hasard un candidat, pour le tester
ensuite mécaniquement, se retrouve si souvent dans les algorithmes
intéressants. Non seulement cela ne fait pas obstacle à leurs pouvoirs
de démonstration comme algorithmes, mais c'est souvent la clef de
ce même pouvoir. (Voir Dennett, 1994, p. 149-152, sur les pouvoirs
particulièrement intéressants des algorithmes de Michael Rabin.)
On peut commencer à se concentrer ici sur le phylum des algo-
rithmes évolutionnaires en considérant des algorithmes familiers qui
ont des propriétés en commun avec eux. Comme Darwin attire notre
attention sur des vagues répétées de compétitions et de sélections,
considérons l'algorithme canonique permettant d'organiser un tournoi
par élimination, comme un tournoi de tennis, qui finit par se terminer
par des quarts de finale, des demi-finales, puis une finale, déterminant
le vainqueur solitaire.

Boris Becker
Boris Becker
Dan Dennett

écrire le nom du vainqueur


Pete Sampras ci-dessus

Notons que cette procédure satisfait aux trois conditions. C'est la


même procédure qu'on l'écrive à la craie sur un tableau noir, qu'on
l'enregistre sur un dossier informatique ou - possibilité étrange - si
elle n'est écrite nulle part, mais simplement en construisant un énorme
éventail de courts de tennis séparés avec chacun deux entrées et une
seule sortie conduisant le gagnant vers le court où doit se jouer le pro-
chain match (les perdants sont fusillés et enterrés à l'endroit où ils
tombent). Pas besoin d'un génie pour conduire les participants à
travers le parcours, en remplissant les blancs à la fin de chaque match
(ou en identifiant et en tuant les perdants). Cela marche à tous les
coups.
Mais qu'est-ce que fait exactement cet algorithme? Il prend
comme entrée un ensemble de compétiteurs et garantit qu'il s'arrêtera
en identifiant un unique vainqueur. Mais qu'est-ce qu'un vainqueur?
Tout dépend de la compétition. Supposez que le tournoi en question
Une idée est née 61

ne soit pas un tournoi de tennis mais de lancers de pièces à pile ou


face. Un joueur lance et l'autre attend; le gagnant s'avance. Le gagnant
de ce tournoi sera l'unique joueur qui aura gagné n lancers de pièces
consécutifs sans avoir perdu une seule fois, selon le nombre de tours
qu'on a fixé pour décider le tournoi achevé.
Il y a quelque chose d'étrange et de trivial à la fois dans un tel
tournoi. Quoi donc ? Le gagnant a une propriété plutôt remarquable.
Combien de fois avez-vous rencontré quelqu'un qui aurait gagné sim-
plement, disons, dix fois consécutives à pile ou face sans perdre ?
Probablement jamais. Les chances qu'une telle personne n'existe pas
semblent énormes, et dans le cours normal des choses, elles le sont
sûrement. Si un joueur vous offrait un pari à dix contre un qu'il pour-
rait présenter quelqu'un qui avant même que vous disiez oui pourrait
se mettre à gagner dix fois à pile ou face de suite, vous pourriez être
enclin à penser que c'est un pari avantageux. Si c'est bien le cas, vous
feriez mieux d'espérer que le joueur n'a pas 1 024 complices (ils n'ont
pas besoin de tricher - ils jouent net et sans bavure). Car c'est le
nombre requis (2 10 participants) pour former un tournoi à dix tours.
Le joueur n'aurait aucune idée, au moment du début du tournoi, de la
personne qui finirait par être le représentant A qui garantirait qu'il a
gagné le pari, mais l'algorithme du tournoi est certain de produire une
telle personne en peut de temps - c'est un pari idéal pour vous
pigeonner et un gain canon pour le joueur. (Je ne suis pas responsable
des dommages que vous pourriez subir si vous tentiez de devenir riche
en mettant en œuvre ce joli morceau de philosophie pratique.)
Tout tournoi par élimination produit un gagnant qui a « automati-
quement » toute propriété qui était requise pour gagner les tours
successifs, mais comme le tournoi de lancers à pile ou face le montre,
la propriété en question peut être« simplement historique»- n'être
qu'un trait trivial de l'histoire passée du compétiteur qui n'a aucune
influence sur ses projets futurs. Supposez, par exemple, que les
Nations unies décident que tous les conflits internationaux futurs
seront réglés par un lancer à pile ou face où chaque nation enverra un
représentant. (S'il y avait plus d'une nation en jeu, il faudrait que ce
soit une sorte de tournoi.) Qui désignerions-nous comme notre repré-
sentant national ? Le meilleur lanceur à pile ou face du pays, de toute
évidence. Supposons que nous organisions un tournoi d'élimination
géant, auquel participeraient tous les hommes, toutes les femmes et
tous les enfants. Il y aurait nécessairement un gagnant, et cette per-
sonne aurait gagné vingt-huit lancers consécutifs sans perdre une seule
fois ! Ce serait un fait historique irréfutable à propos de cette personne,
mais puisque le lancer à pile ou face est juste affaire de chance, il n'y
a absolument aucune raison de croire que le gagnant d'un tel tournoi
ferait mieux dans une compétition internationale que quelqu'un
d'autre qui aurait perdu à un tour précédent du tournoi. Le hasard n'a
pas de mémoire. La personne qui a le ticket gagnant à la loterie a
62 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

certainement été chanceuse, et grâce aux millions qu'elle vient de


gagner elle peut n'avoir jamais besoin d'être chanceuse à nouveau- ce
qui est aussi bien, car il n'y a pas de raison de penser qu'elle a plus de
chances de gagner une seconde fois que qui que ce soit d'autre, ou
même de gagner le prochain lancer à pile ou face auquel elle partici-
pera. (Le fait de ne pas percevoir le fait que le hasard n'a pas de
mémoire est connu sous le nom de « paralogisme du joueur » : il est
étonnamment répandu - si répandu qu'il me faut sans doute insister
sur le fait que c'est bien un paralogisme, sans aucune contestation
possible.)
À la différence des tournois de pur hasard, il y a les tournois d'ha-
bileté, comme les tournois de tennis. Dans ces cas, il y a bien des
raisons de croire que les joueurs qui ont atteint les tours ultérieurs
feraient mieux encore s'ils jouaient avec les joueurs qui ont perdu les
tours antérieurs. Il y a des raisons de croire - bien que pas de
garantie - que le vainqueur d'un tel tournoi est le meilleur joueur de
tous, pas seulement aujourd'hui, mais demain. Et pourtant, bien que
n'importe quel tournoi bien organisé soit assuré de produire un vain-
queur, il n'y a pas de garantie qu'un tournoi d'habileté identifiera le
meilleur joueur comme étant le gagnant en un sens non trivial. C'est
pourquoi nous disons souvent, dans les cérémonies d'ouverture
« Que le meilleur gagne » -parce que ce n'est pas garanti par la procé-
dure. Le meilleur joueur - celui qui est le meilleur selon des critères
d'« ingénierie» (a le retour le plus fiable, le service le plus rapide, le
plus de résistance, etc.)- peut être dans un de ses mauvais jours, se
fouler la cheville, ou être touché par la foudre. Dans ces cas, triviale-
ment, il peut être testé en compétition par un joueur qui n'est pas
réellement aussi bon que lui. Mais personne ne se fatiguerait à orga-
niser des tournois d'habileté ou à y participer si, à la longue, ce
n'étaient pas les meilleurs joueurs qui gagnaient. C'est cela qui est
garanti par la définition même d'un tournoi d'habileté : s'il n'y avait
pas une probabilité plus élevée que la moitié que les meilleurs joueurs
gagneront chaque tournoi, ce serait un tournoi de hasard et non pas
d'habileté.
L'habileté et le hasard se mélangent naturellement et inévitable-
ment dans toute véritable compétition, mais leurs proportions peuvent
différer considérablement. Un tournoi de tennis joué sur des courts
très bosselés augmenterait la proportion de hasard, comme le ferait
une innovation consistant à faire jouer les joueurs à la roulette russe
avec un pistolet chargé avant de passer au second set. Mais même dans
des compétitions aussi lestées de hasard, un plus grand nombre de
meilleurs joueurs tendrait, statistiquement, à atteindre les tours ulté-
rieurs. Le pouvoir qu'a un tournoi de « discerner » des différences
d'habileté à la longue peut être diminué par une catastrophe inopinée,
mais il n'est pas en général réduit à zéro. Ce fait, qui est aussi vrai
des algorithmes évolutionnaires dans la nature que des tournois par
Une idée est née 63

élimination en sport, est quelquefois négligé par les commentateurs de


la théorie de révolution.
L'habileté, à la différence du hasard, peut se projeter ; dans les
mêmes circonstances ou dans des circonstances similaires, on peut
compter sur elle pour réussir de manière répétée. Cette relativité aux
circonstances révèle une autre étrangeté des tournois. Que se passerait-
il si les conditions de la compétition ne cessaient de changer (comme
le jeu de croquet dans Alice au pays des merveilles) ? Si vous jouez au
tennis le premier tour, aux échecs au second, au golf au troisième, et
au billard au quatrième, il n'y a pas de raison pour que le gagnant final
soit particulièrement bon, comparé à la discipline tout entière, dans
une quelconque de ses tentatives - tous les bons golfeurs peuvent
perdre au jeu d'échec et ne jamais avoir r occasion de démontrer leurs
prouesses, et même si la chance ne joue aucun rôle dans la finale au
billard du quatrième tour, le gagnant peut se révéler être l'avant-
dernier pire joueur dans la discipline. ll doit donc y avoir une mesure
quelconque d'uniformité des conditions de compétition pour qu'il
puisse y avoir un résultat intéressant dans un tournoi.
Mais est-ce qu'un tournoi - ou un algorithme quelconque - doit
être quelque chose d'intéressant ? Non. Les algorithmes dont nous
tendons à parler font presque toujours quelque chose d'intéressant
- et c'est pourquoi ils attirent notre attention. Mais une procédure ne
cesse pas d'être un algorithme simplement parce qu'elle n'est pas d'une
utilité ou d'une valeur considérable pour quiconque. Considérons une
variation sur l'algorithme du tournoi par élimination dans laquelle les
perdants des demi-finales jouent les finales. C'est une règle stupide, qui
détruit l'objectif même de tout le tournoi, mais le tournoi serait tou-
jours un algorithme. Les algorithmes n'ont pas besoin d'avoir des
objectifs ou des buts. En plus de tous les algorithmes utiles servant à
mettre par ordre alphabétique des listes de mots, il existe des milliards
d'algorithmes pour mal alphabétiser les mots, et ils fonctionnent par-
faitement à tous les coups (si l'on se souciait de le vérifier). Tout
comme il y a un algorithme (beaucoup, en fait) pour trouver la racine
carrée de n'importe quel nombre à l'exception de 18 ou de 703. Cer-
tains algorithmes font des choses si irrégulières et inutiles qu'il n'est
pas possible de dire en peu de mots à quoi ils servent. lis font simple-
ment ce qu'ils font, et ils le font tout le temps.
Nous pouvons à présent mettre en évidence ce qui est peut-être
l'erreur la plus fréquente au sujet du darwinisme : l'idée que Darwin
aurait montré que l'évolution par sélection naturelle est une procédure
dont l'objectif est de Nous produire. Depuis que Darwin proposa sa
théorie, on a souvent à tort essayé de l'interpréter comme soutenant
que nous sommes la destination, le but, ou r objectif de tout ce passage
au crible et de cette compétition, et que notre arrivée sur la scène était
garantie par le simple fait que le tournoi avait lieu. Cette confusion a
été promue aussi bien par les amis que par les enne1nis de la pensée
64 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

évolutionniste, et elle est parallèle à la confusion du vainqueur du


tournoi de pile ou face qui se gargarise de l'idée selon laquelle puisque
le tournoi devait avoir un vainqueur, c'est lui qu'il devait produire
comme vainqueur. L'évolution peut être un algorithme, et l'évolution
nous a produits par l'effet d'un processus algorithmique, sans qu'il
s'ensuive que l'évolution soit un algorithme destiné à nous produire.
La conclusion principale du livre de Stephen Jay Gould Wonderful Life,
etc. (1989a) est que si nous devions « rembobiner le film de la vie » et
la rejouer sans cesse, la probabilité que ce soit Nous le produit d'un
quelconque nouveau passage à travers le moulin évolutionniste est infi-
nitésimale. C'est vrai sans aucun doute (si par« Nous» nous voulons
dire la variété particulière d'Homo sapiens que nous sommes : sans
poils et en position debout, avec cinq doigts sur chaque main, parlant
anglais et français et jouant au tennis et aux échecs). L'évolution n'est
pas un processus qui a été construit pour nous produire, mais il ne
s'ensuit pas que l'évolution n'est pas un processus algorithmique qui
nous a produits en fait. (Le chapitre 10 reviendra sur ce sujet de
manière plus détaillée.)
Les algorithmes évolutionnaires sont manifestement intéressants
- intéressants pour nous, tout au moins - non parce qu'ils sont
garantis faire ce qui est intéressant pour nous, mais parce qu'ils sont
garantis tendre à faire ce qui est intéressant pour nous. Tis ressemblent
à des tournois d'habileté de ce point de vue. Le pouvoir d'un algo-
rithme à produire quelque chose qui soit intéressant ou valable n'est
en rien limité à ce que l'algorithme est supposé, par une démonstration
mathématique, produire de manière certaine, et cela s'applique spécifi-
quement aux algorithmes évolutionnaires. La plupart des controverses
portant sur le darwinisme, comme nous le verrons, se ramènent à des
désaccords quant à la puissance de certains processus évolutionnaires
supposés - pourraient-ils en fait faire tout ceci ou durant tout le
temps disponible ? On a affaire typiquement à des enquêtes portant
sur ce qu'un algorithme évolutionnaire pourrait produire, et seulement
indirectement à ce qu'un algorithme produirait inévitablement. Darwin
lui-même pose le décor dans la formulation de son résumé : l'idée est
une thèse qui porte sur ce que « de façon assurée » le processus de
sélection naturelle « tendra » à produire.
Tous les algorithmes sont garantis accomplir leur tâche propre,
mais celle-ci n'a pas besoin d'être quelque chose d'intéressant; certains
algorithmes sont également garantis tendre (avec une probabilité p) à
faire quelque chose qui peut être intéressant, ou peut ne pas l'être.
Mais si ce qu'un algorithme est garanti faire n'a pas à être « intéres-
sant » en quoi que ce soit, comment allons-nous distinguer les
algorithmes des autres processus? Tout processus ne va-t-il pas
devenir alors un algorithme? Est-ce que le ressac des vagues sur la
plage est un processus algorithmique? Est-ce que la cuisson par le
soleil de l'argile du lit asséché d'une rivière est un algorithme? La
Une idée est née 65
réponse est qu'il peut y avoir des traits de ces processus qu'on
comprendra mieux si on les considère comme des algorithmes. Envi-
sagez, par exemple, la question de savoir pourquoi les grains de sable
sur une plage sont de taille si uniforme. C'est dû au processus naturel
de sélection qui résulte de l'agitation répétitive des grains par le ressac
-de l'ordre alphabétique à grande échelle, pourrait-on dire. La trame
de craquèlements qui apparaît sur l'argile cuite au soleil s'explique
mieux si l'on examine des chaînes d'événements qui ne sont pas sans
rappeler les tours successifs d'un tournoi.
Ou encore considérez le processus de détrempage d'un morceau
de métal. Qu'est-ce qui pourrait être plus un processus plus « physi-
que », moins « calculatoire » que cela ? Le forgeron chauffe à de
nombreuses reprises le métal et le laisse refroidir ; et au cours du pro-
cessus, celui-ci devient en quelque manière plus fort. Comment? Quel
type d'explication pouvons-nous donner de cette transformation magi-
que? La chaleur crée-t-elle des atomes spéciaux de dureté qui
renforcent la surface? Ou est-ce qu'elle suce de la colle subatomique
dans l'atmosphère qui lie les uns aux autres les atomes de fer ? Non,
rien de cela ne se produit. Le bon niveau d'explication est le niveau
algorithmique : au fur et à mesure que le métal se refroidit de son état
fondu, la solidification part en de nombreux points en même temps,
créant des cristaux qui croissent ensemble jusqu'à ce que l'ensemble
atteigne l'état solide. Mais la première fois que cela se produit, la dispo-
sition des structures de cristal individuelles n'est pas à son optimun
- ils se tiennent faiblement ensemble, avec beaucoup de tensions et
de pressions. En le chauffant à nouveau - mais pas jusqu'au point de
la faire fondre - on fait éclater partiellement ces structures, en sorte
que quand on les autorise à se refroidir à la fois suivante, les morceaux
une fois brisés adhéreront aux morceaux encore solides dans une
disposition distincte. On peut prouver mathématiquement que ces
réarrangements tendront à s'améliorer de plus en plus, jusqu'à
atteindre l'optimum ou la structure totale la plus forte, à condition que
le régime de l'échauffement et du refroidissement ait les bons para-
mètres. Cette procédure d'optimisation est si puissante qu'elle a inspiré
toute une technique de résolution de problèmes en informatique - le
« détrempage simulé » - qui n'a rien à voir avec les métaux ni la
chaleur, mais qui est simplement une façon d'obtenir qu'un pro-
gramme d'ordinateur puisse construire, désassembler, et reconstruire
ensuite une structure de données (comme un nouveau programme)
indéfiniment, en se dirigeant aveuglément vers une version meilleure
-et en fait optimale {Kirkpatrick, Gelatt et Vecchi, 1983). Ce fut l'une
des idées majeures qui ont conduit au développement des « machines
de Boltzmann » et des « réseaux de Hopfield » et aux autres schèmes
de satisfaction de contraintes qui sont à la base des architectures
connexionnistes ou « en réseaux de neurones » en intelligence artifi-
cielle. (Pour des présentations, voir Smolensky, 1983, Rumelhart,
66 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

1989, Churchland et Sejnowksi, 1992, et, sur un plan philosophique,


Dennett, 1987a, Paul Churchland, 1989).
Si vous désirez comprendre plus profondément comment le
détrempage fonctionne en métallurgie, il vous faut évidemment
comprendre la physique de toutes les forces qui opèrent au niveau ato-
mique, mais il faut noter que la saisie de base du fonctionnement du
processus de détrempage (et en particulier de la manière dont il fonc-
tionne) peut être débarrassée de ce genre de détails - puisque après
tout je viens juste de l'expliquer en termes profanes (je ne connais pas
la physique de la chose!). L'explication du détrempage peut être for-
mulée dans une terminologie qui est neutre quant au substrat : nous
devrions attendre qu'une optimisation d'une certaine sorte se produise
dans n'importe quel « matériau » doté de composants qu'on peut ras-
sembler par un certain type de processus de construction et qu'on peut
désassembler de manière systématique en changeant un unique para-
mètre global, etc. C'est ce qu'il y a de commun au processus qui se
produit dans l'acier brûlant et dans l'ordinateur bourdonnant.
Les idées de Darwin quant aux pouvoirs de la sélection naturelle
peuvent aussi être ramenées à leur lieu d'origine dans la biologie. En
fait, comme nous l'avons déjà noté, Darwin lui-même avait peu de
lumières (et les quelques lumières qu'il a pu avoir à ce sujet se sont
révélées fausses) quant à la manière dont les processus microscopiques
d'héritage génétique pouvaient se dérouler. Sans connaître le moindre
détail sur le substrat physique, il pouvait néanmoins voir que si cer-
taines conditions étaient en quelques façons satisfaites, certains effets
se dégageraient. Cette neutralité quant au substrat a été essentielle pour
permettre aux idées darwiniennes de base de flotter comme un bouchon
de liège sur les vagues de la recherche et des controverses ultérieures,
car ce qui s'est produit depuis Darwin contient une curieuse volte-face.
Darwin, comme on l'a noté dans le chapitre précédent, ne mit jamais
le doigt sur l'indispensable notion de gène, mais le concept de Mendel
vint à point pour fournir précisément le type de structure appropriée
pour donner un sens mathématique à l'hérédité (et pour résoudre le
problème épineux que Darwin avait avec l'hérédité par mélange).
Ensuite, quand l'ADN fut identifié comme le vrai véhicule physique des
gènes, il a semblé au premier abord (et il semble toujours aux yeux
de beaucoup de protagonistes de ces débats) que les gènes de Mendel
pouvaient être simplement identifiés comme des morceaux simples
d'ADN. Mais c'est là que les choses ont commencé à se compliquer;
plus les savants en ont appris sur la véritable biologie moléculaire de
l'ADN et sur son rôle dans la reproduction, plus il est devenu clair que
l'histoire de Mendel est au mieux une vaste simplification. ll y a des
gens qui vont jusqu'à dire que nous avons récemment appris qu'il n'y
a en fait pas de gènes mendéliens ! Après être montés à l'échelle de
Mendel, il nous faudrait la rejeter. Mais bien entendu personne n'en-
tend rejeter un outil aussi valable, qui prouve encore quotidiennement
Une idée est née 67

son utilité dans des centaines de contextes scientifiques et médicaux.


La solution consiste à faire monter Mendel d'un cran, et à déclarer que
lui aussi, comme Darwin, a mis en évidence une vérité abstraite au sujet
de l'héritage génétique. On peut, si l'on veut, parler de gènes virtuels,
en considérant que leur réalité est distribuée dans les matériaux
concrets de l'ADN. (ll y a beaucoup de choses à dire sur cette option,
que je discuterai plus avant dans les chapitres 5 et 12.)
Mais alors, pour revenir à la question soulevée plus haut, y a-t-il
vraiment des limites à ce que l'on peut considérer comme un processus
algorithmique? Je crois que la réponse est négative; si cela vous chan-
tait, vous pourriez traiter n'importe quel processus pris dans l'abstrait
comme un processus algorithmique. Et alors ? Seuls certains pro-
cessus produisent des résultats intéressants quand vous les traitez
comme des algorithmes, mais nous n'avons pas à essayer de définir
« algorithme » de manière à n'inclure que ceux qui sont intéressants
(un conseil philosophique bien difficile à respecter!). Le problème
prendra soin de lui-même, car personne ne perdra du temps à exa-
miner des algorithmes qui ne sont pas intéressants pour une raison ou
pour une autre. Tout dépend de ce qu'on a besoin d'expliquer. Si ce
qui vous frappe comme problématique, c'est l'uniformité des grains de
sable ou la force d'une lame, une explication algorithmique est ce qui
satisfera votre curiosité- et ce sera la vérité. D'autres traits intéres-
sants des mêmes phénomènes, ou les processus qui en sont la source,
pourraient ne pas se prêter à un traitement algorithmique.
Voici donc en quoi consiste l'idée dangereuse de Darwin : le niveau
algorithmique est celui qui rend compte le mieux de la vitesse de l'anti-
lope, de l'aile de l'aigle, de la forme de l'orchidée, de la diversité des
espèces, et de toutes les autres occasions d'étonnement que nous
pouvons avoir face au monde de la nature. n est difficile de croire que
quelque chose d'aussi aveugle et mécanique qu'un algorithme puisse
produire des choses aussi merveilleuses. Aussi impressionnants que
soient les produits d'un algorithme, le processus sous-jacent ne
consiste en rien d'autre qu'en un ensemble d'étapes individuellement
aveugles qui se suivent sans l'aide de la moindre direction intelligente,
ils sont « automatiques » par définition : ce sont les effets d'un auto-
mate. lls se nourrissent les uns des autres ou par hasard aveugle - ce
sont des lancers à pile ou face si l'on veut - et rien d'autre. La plupart
des algorithmes qui nous sont familiers auront des produits plutôt
modestes : ils font des divisions à décimales ou mettent des listes en
ordre alphabétique ou font sortir le revenu du contribuable moyen.
Des algorithmes plus sophistiqués produisent les étonnantes anima-
tions sur ordinateur que nous voyons tous les jours à la télévision,
transformant les visages, créant des hordes d'ours polaires en train de
faire du patin à glace, simulant des mondes virtuels entiers d'entités
que nous n'avions jamais vues. Mais la biosphère réelle dépasse encore
plus notre imagination, sur une échelle bien plus vaste encore. Peut-
68 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

elle n'être en fait que le résultat d'une cascade de processus algorith-


miques qui marchent au hasard ? Et si c'est le cas, qui a conçu cette
cascade ? Personne. Elle est elle-même le produit d'un processus algo-
rithmique aveugle. Comme l'a dit Darwin lui-même, dans une lettre au
géologue Charles Lyell, peu de temps après la publication de l'Origine:
« Je ne donnerai absolument rien pour la théorie de la sélection natu-
relle, si elle requérait des ajouts miraculeux à une étape quelconque de
la descendance[ ... ] Si j'étais convaincu qu'elle requérait de tels ajouts,
je la rejetterais comme sans valeur» (F. Darwin, 1911, vol. 2, p. 6-7).
Selon Darwin, par conséquent, l'évolution est un processus algo-
rithmique. Cette formulation est encore sujette à objections. L'un des
conflits internes les plus animés de la biologie évolutionniste oppose
ceux qui sans relâche poussent continuellement dans le sens d'un trai-
tement algorithmique, et ceux qui, pour diverses raisons obscures, y
résistent. C'est un peu comme s'il y avait encore des métallurgistes que
l'explication algorithmique du détrempage rend insatisfaits: «Voulez-
vous dire qu'il n'y a rien d'autre à en dire ? Pas de superglu submicro-
scopique spécialement créée dans le processus de chauffage et de
refroidissement ? » Darwin a convaincu tous les savants que l'évolu-
tion, tout comme le détrempage, marche. Sa vision radicale de la
raison et de la manière dont elle marche est toujours en quelque façon
au centre des batailles, parce que ceux qui résistent perçoivent confu-
sément que leurs escarmouches font partie d'une campagne plus vaste.
Si la partie est perdue en biologie évolutionniste, où s'arrêtera-t-elle?

CHAPITRE 2. Darwin fit la preuve du fait que, contrairement à ce que dit


la tradition ancienne, les espèces ne sont pas éternelles et immuables ; elles
évoluent. Il montra que l'origine des nouvelles espèces était le résultat d'une
« descendance avec modification >>. De manière moins concluante, Darwin
introduisit une conception de la manière dont ce processus d'évolution se
produisait : à travers un processus aveugle, mécanique - algorithmique
-qu'il appela «sélection naturelle». Cette idée, selon laquelle tous les
fruits de l'évolution peuvent être expliqués comme les produits d'un pro-
cessus algorithmique, est l'idée dangereuse de Darwin.
cHAPITRE 3. Beaucoup de gens, y compris Darwin lui-même, pou-
vaient confusément percevoir que cette idée de sélection naturelle avait
un potentiel révolutionnaire, mais que promettait-elle de renverser?
L'idée de Darwin peut être utilisée pour démanteler puis reconstruire
ensuite une structure traditionnelle de la pensée occidentale, que j'appelle
celle de la Pyramide cosmique. Cela nous fournit une nouvelle explication
de l'origine, par accumulation graduelle, de tout le Dessein de l'univers.
Depuis Darwin, le scepticisme s'est concentré sur sa thèse implicite selon
laquelle les divers processus de la sélection naturelle, en dépit de leur
caractère aveugle sous-jacent, sont suffisamment puissants pour avoir
fait tout le travail de construction qui se manifeste dans le monde.
CHAPITRE III

L'acide universel

Premières réactions
Origine de l'homme démontrée. - La méta-
physique doit fleurir. - Celui qui comprend
le babouin devrait faire plus pour la méta-
physique que Locke.

Charles DARWIN, dans un carnet


de notes non destiné à la publication,
dans P .H. BARRETT et al.,
1987, D 26, M 84

Son sujet est l'« Origine des espèces», et non


pas l'origine de l'Organisation; et cela
semble être une sottise inutile que d'avoir
ouvert cette dernière spéculation.

Harriet MARTINEAU, une amie de Darwin,


dans une lettre à Fannie Wedgwood,
13 mars 1860, cité dans Desmond et Moore,
1991,p.486

Darwin entreprit d'expliquer les choses par le milieu, ou même,


pourrait-on dire, par la fin: en commençant par les formes vivantes
que nous voyons présentement, et en montrant comment les structures
qui sont dans la biosphère d'aujourd'hui pouvaient avoir été produites
par les processus de sélection naturelle à partir des structures de la
biosphère d'hier, et ainsi de suite, jusqu'au passé le plus lointain. n
70 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

partit de faits que tout le monde connaît : toutes les choses vivantes
qui existent aujourd'hui sont les rejetons de parents, qui sont eux-
mêmes les rejetons de grands-parents, et ainsi de suite, en sorte que
tout ce qui est aujourd'hui en vie est une branche d'une famille généa-
logique, qui est elle-même une branche d'un clan encore plus vaste. ll
soutint aussi que si l'on remontait suffisamment loin, on découvrirait
que toutes les branches de toutes les familles découlent de membres
ancestraux communs, si bien qu'il y a un seul Arbre de la Vie, dont
tous les membres, branches, et ramures sont unis par la descendance
avec modification. Le fait qu'elle est l'organisation en branchement
d'un arbre est essentiel pour l'explication du type de processus
impliqué, car un tel arbre pourrait être créé par un processus automa-
tique, récursif: d'abord construisez un x, puis modifiez les descendants
de x, puis modifiez ces modifications ... Si la Vie est un Arbre, elle
pourrait bien avoir eu sa source dans un processus inexorable, auto-
matique, de reconstruction, au sein duquel les structures s'accumulent
au fil du temps.
En remontant en arrière, en partant de la « fin » d'un processus
ou près d'elle, et en résolvant l'étape pénultième avant de se demander
comment celle-ci a pu être produite, est une méthode éprouvée et véri-
table des programmeurs en informatique, en particulier quand ils
créent des programmes qui usent de la récursion. Habituellement c'est
une affaire de modestie pratique : si vous ne voulez pas mordre plus
que vous ne pouvez mâcher, le bon coup de dents par lequel
commencer est souvent celui par lequel on finit, si vous pouvez le
trouver. Darwin le trouva, et à partir de là remonta en arrière, navi-
guant à travers les nombreux grands problèmes que ses investigations
avaient soulevés, jouant avec eux dans ses carnets privés, mais repous-
sant leur publication indéfiniment. (Ainsi il évita délibérément
d'aborder le sujet de l'évolution de l'homme dans l'Origine; voir les
discussions dans Richards, 1987, p. 160 sq.) Mais il pouvait voir où
tout cela menait, et en dépit de son silence presque parfait sur ces
extrapolations troublantes, ses lecteurs aussi. Certains aimèrent ce
qu'ils pensaient voir, et d'autres le haïrent.
Karl Marx exultait : « Non seulement c'est un coup mortel porté
ici pour la première fois à la ~~téléologie" dans les sciences naturelles,
mais aussi leur signification rationnelle s'en trouve expliquée empi-
riquement» (cité par Rachels, 1991, p. 110). Friedrich Nietzsche vit
- à travers les brumes de son mépris pour tout ce qui est anglais -
un message encore plus cosmique dans Darwin : Dieu est mort. Si
Nietzsche est le père de l'existentialisme, alors peut-être Darwin mérite
le titre de grand-père. D'autres gens furent moins emballés à l'idée que
les conceptions de Darwin subvertissaient la tradition sacrée. Samuel
Wilberforce, évêque d'Oxford, dont le débat avec Thomas Huxley en
juin 1860 fut l'une des plus célèbres confrontations entre le darwi-
L'acide universel 71

nisme et l'establishment religieux (voir chapitre 12), écrivit dans un


compte rendu anonyme :

La suprématie dont l'homme a hérité sur la terre ; le pouvoir humain


du discours articulé ; le don humain de la raison ; le libre arbitre et la
responsabilité humaine [... ] - toutes ces choses sont absolument incon-
ciliables avec la notion dégradante de l'origine de brute de celui qui fut
créé à l'image de Dieu ... [Wilberforce, 1860].

Quand la spéculation commença à aller bon train sur les consé-


quences de ses thèses, Darwin eut la sagesse de se retirer dans la
sécurité de son camp de base, la thèse remarquablement étayée et
défendue qui partait du milieu, une fois la vie déjà sur scène. TI se
«contenta» de montrer comment, une fois que ce processus d'accu-
mulation de structures était mis en place, il pouvait continuer sans
intervention (supplémentaire ?) d'un quelconque Esprit. Mais comme
le virent un bon nombre de ses lecteurs, aussi réconfortant qu'ait pu
être ce modeste démenti, ce n'était pas réellement un point d'arrêt
stable.
Avez-vous jamais entendu parler de l'acide universel? Cette fan-
taisie m'amusait autrefois, moi et certains de mes camarades de classe
-je ne sais pas du tout si nous l'avions inventée ou si nous en avions
hérité, avec la mouche espagnole et le salpêtre, comme une partie de
la culture underground des jeunes. L'acide universel est un liquide si
corrosif qu'il mangera n'importe quoi ! Le problème est : comment faire
pour le garder? TI dissout les bouteilles de verre et les cannettes d'acier
aussi facilement que des sacs en papier. Que se passerait-il si vous
rencontriez ou créiez une cuillerée d'acide universel ? La planète tout
entière serait-elle finalement détruite? Que laisserait-elle dans son sil-
lage ? Après que tout aurait été transformé par cette rencontre avec
l'acide universel, à quoi le monde ressemblerait-il? J'étais loin de me
rendre compte que plus tard je serais amené à rencontrer une idée
-l'idée de Darwin- dont la ressemblance avec l'acide universel serait
frappante : elle dévore absolument tous les concepts traditionnels, et
laisse dans son sillage une vision du monde révolutionnée ; où presque
tous les anciens jalons sont toujours reconnaissables, mais trans-
formés de fond en comble.
L'idée de Darwin a pris naissance en réponse à des questions pro-
venant de la biologie, mais elle menace de s'écouler, offrant des
réponses - bienvenues ou pas - à des questions qui se posent en
cosmologie (en allant dans une direction) et en psychologie (en allant
dans l'autre direction). Si la reconstruction pouvait être un processus
aveugle, algorithmique d'évolution, pourquoi l'ensemble de ce pro-
cessus ne pourrait-il pas lui-même être le produit de l'évolution, et
ainsi de suite, de haut en bas? Et si l'évolution aveugle pouvait rendre
compte des artefacts étonnamment habiles de la biosphère, comment
72 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

les produits de nos propres esprits« réels» pourraient-ils se soustraire


à l'explication évolutionniste ? L'idée de Darwin menaçait ainsi de se
répandre jusqu 'en haut, en dissolvant l'illusion de notre propre auto-
rité, notre propre étincelle de créativité et d'intelligence.
Une bonne partie des controverses et de l'anxiété qui a entouré
l'idée de Darwin depuis lors peut se comprendre comme une série de
campagnes qui ont échoué dans la lutte engagée pour contenir son
idée à l'intérieur d'une révolution en partie «sûre» et seulement par-
tielle. Cédez une partie ou la totalité de la biologie moderne à Darwin,
peut-être, mais ne franchissez pas la ligne! Laissez la pensée darwi-
nienne en dehors de la cosmologie, de la psychologie, de la culture
humaine, de l'éthique, de la politique, et de la religion ! Dans ces cam-
pagnes, de nombreuses batailles ont été remportées par les forces
destinées à contenir l'essor du darwinisme dans ces domaines : on a
exposé des applications défectueuses de l'idée de Darwin, qui a été
renvoyée derrière les lignes par les champions de la tradition prédarwi-
nienne. Mais de nouvelles vagues de pensée darwinienne continuent à
affluer. Elles semblent être des versions améliorées, qui ne soient pas
vulnérables aux réfutations qui ont défait leurs prédécesseurs, mais ce
sont des extensions correctes du noyau indubitablement correct de
l'idée darwinienne ; à moins qu'elles n'en soient, elles aussi, des perver-
sions, et qu'elles soient même encore plus virulentes, plus dangereuses,
que les abus de Darwin qu'on a déjà réfutés ?
Ceux qui s'opposent à cet écoulement diffèrent sur les tactiques
à adopter. Où les digues protectrices doivent-elles être construites?
Devrions-nous essayer de contenir l'idée avec la biologie elle-même,
avec une post-contre-révolution darwinienne de plus? Parmi ceux qui
ont favorisé cette tactique se trouve Stephen J ay Gould, qui a offert
plusieurs révolutions différentes pour contenir l'assaut. Ou devrions-
nous placer les barrières plus loin ? Pour prendre nos marques dans
cette série de campagnes, il nous faut partir d'une carte grossière du
territoire prédarwinien. Comme nous allons le voir, il faudra le réviser
continuellement, pour rectifier le tir au fur et à mesure que nous per-
drions diverses escarmouches.

L'assaut de Darwin contre la pyramide cosmique


L'un des traits saillants des visions du monde prédarwiniennes est
une conception d'ensemble des choses allant du supérieur à l'inférieur.
On la décrit souvent comme une échelle ; Dieu est au sommet, avec les
êtres humains un barreau ou deux en dessous (selon que l'on y place
les anges). Au bas de l'échelle, il y a le Néant, ou peut-être le chaos, à
moins que ce ne soit la matière inerte et sans mouvement de Locke. On
peut aussi représenter l'échelle comme une tour, ou selon l'expression
mémorable de l'historien Arthur Lovejoy, une grande chaîne des êtres
L'acide universel 73

composée de nombreux liens. L'argument de John Locke a déjà attiré


notre attention à sur version particulièrement abstraite de la hiérar-
chie, que j'appellerai la Pyramide cosmique :

Dieu
Esprit
Dessein
0 r d r e
c h a 0 s
N é a n t

(Attention : chaque terme dans la pyramide doit être compris en


un sens désuet et prédarwinien.)
Tout trouve sa place sur un niveau ou sur un autre de la pyramide
cosmique, même le néant parfait, le fondement ultime. Toute la
matière n'est pas ordonnée, une partie est dans le Chaos ; seule une
partie de la matière ordonnée l'est selon un Dessein ; et seules certaines
choses relevant d'un Dessein ont des Esprits, et bien entendu un seul
esprit est Dieu. Dieu, le premier Esprit, est la source et l'explication de
tout ce qui se produit plus bas. (Puisque ainsi tout dépend de Dieu,
peut-être devrions-nous dire que c'est un chandelier, suspendu à Dieu,
plutôt qu'une pyramide, Le soutenant.)
Quelle est la différence entre l'Ordre et le Dessein? À première
vue, nous pourrions dire que l'Ordre est une simple régularité, une
simple trame ; le Dessein est le telos d'Aristote, une exploitation de
l'Ordre en vue d'une fin, comme nous le voyons dans un artefact bien
conçu. Le système solaire manifeste un Ordre étonnant, mais il ne
semble pas (apparemment) avoir de but- il n'est pas fait pour quelque
chose. Un œil, en revanche, est fait pour voir. Avant Darwin cette dis-
tinction n'était pas toujours clairement marquée, et en fait elle était
positivement ignorée :

Au XIIf siècle, Thomas d'Aquin avança la thèse selon laquelle les corps
naturels [tels que les planètes, les gouttes d'eau, les volcans] agissent
comme s'ils étaient guidés par un but ou une fin définis « de manière à
obtenir le même résultat». Cette adaptation des moyens aux fins
implique, selon Thomas, une intention. Mais on voit bien que les corps
naturels n'ont pas de conscience, et qu'ils ne peuvent pas fournir cette
intention eux-mêmes. «Par conséquent il existe un être intelligent chez
qui toutes les choses naturelles tendent comme vers leur fin, et c'est cet
11
être que nous appelons Dieu" » [Davies, 1992, p. 200].

Le Cléanthe de Hume, conformément à cette tradition met


ensemble les merveilles du monde vivant produites par l'adaptation et
la régularité des cieux - tout cela, pour lui, ressemble à une merveil-
leuse horloge. Mais Darwin suggère un partage: donnez-moi l'Ordre,
74 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

dit-il, et du temps, et je vous donnerai le Dessein. Laissez-moi


commencer par la régularité -la simple absence de fin, aveugle, sans-
but, de la physique - et je vous montrerai un processus qui finira par
produire des choses qui ne manifestent pas simplement de la régularité
mais un dessein et un but. (C'était justement ce que Karl Marx croyait
avoir vu quand il déclara que Darwin avait porté un coup mortel à la
téléologie. Darwin avait réduit la téléologie à la non-téléologie, le
Dessein à l'Ordre.)
Avant Darwin la différence entre l'Ordre et le Dessein n'avait pas
grande importance, parce que de toute façon cela se ramenait à Dieu.
L'ensemble de l'univers était Son artefact, un produit de Son intelli-
gence, Son Esprit. À partir du moment où Darwin déboula dans ce
décor avec la réponse qu'il proposait à la question de savoir si le
Dessein pouvait surgir d'un simple Ordre, le reste de la pyramide cos-
mique fut mis à mal. Supposons que nous acceptions que Darwin ait
expliqué le Dessein des corps des plantes et des animaux (y compris
nos propres corps - il nous faut admettre que Darwin nous a bien
nettement placés dans son royaume). Si l'on regarde vers le haut de
l'échelle, si nous concédons à Darwin nos corps, pouvons-nous l'empê-
cher de prendre aussi nos corps ? (Nous nous consacrerons à cette
question, sous de nombreuses formes, dans la Troisième partie de cet
ouvrage.) Si l'on regarde vers le bas, Darwin nous demande de lui
donner l'ordre comme prémisse, mais y a-t-il quoi que ce soit qui l'em-
pêche de descendre d'un niveau et de se donner une analyse
algorithmique de l'origine de l'ordre à partir du simple chaos ? (Nous
traiterons de cette question au chapitre 6.)
Le vertige et la révulsion que cette perspective provoque chez
beaucoup furent parfaitement exprimés dans les premières attaques
dirigées contre Darwin, et publiées anonymement en 1868 :

Dans l'histoire avec laquelle nous avons affaire, l'Ignorance Absolue est
l'artifice; en sorte que nous pouvons énoncer comme le principe fonda-
mental du système tout entier que, afin de faire une machine parfaite et
belle, il n'est pas nécessaire de savoir comment la faire. On peut penser
que cette proposition exprime, sous une forme condensée, l'objectif
essentiel de la Théorie, et comment exprimant en peu de mots tout ce
que veut dire Mr Darwin, qui, par une étrange inversion de raisonnement
semble penser que l'Ignorance Absolue est pleinement qualifiée pour
prendre la place de la Sagesse Absolue dans toutes les œuvres produites
par les capacités créatrices. [McKensie, 1868].

Exactement ! L'« étrange inversion de raisonnement » de Darwin


était en fait une façon nouvelle et merveilleuse de penser, qui renver-
sait complètement le style Un-Esprit-d'abord que John Locke avait
« démontré » et dont David Hume ne voyait pas comment on pouvait
l'éviter. John Dewey décrivit joliment l'inversion un certain nombre
L'acide universel 75
d'années plus tard, dans son lucide petit livre L'Influence de Darwin sur
la philosophie : «L'intérêt se déplace d'une intelligence qui a façonné
les choses une fois pour toutes vers les intelligences particulières que
les choses sont à présent en train de façonner» (Dewey, 1910, p. 15).
Mais l'idée de traiter l'Esprit comme un effet plutôt que comme une
Cause Première est trop révolutionnaire aux yeux de certains - « un
croquis grossier » que leurs propres esprits ne peuvent pas tolérer
confortablement. C'est aussi vrai aujourd'hui que cela l'était en 1860,
et cela a toujours été aussi vrai de certains des meilleurs amis de l'évo-
lution que de ses ennemis. Par exemple le physicien Paul Davies, dans
son récent livre L'Esprit de Dieu, proclame que le pouvoir réflexif des
esprits humains ne peut pas « être un détail trivial, et pas un sous-
produit mineur de forces aveugles et sans but » (Davies, 1992, p. 232).
C'est une manière très révélatrice d'exprimer une dénégation familière,
car elle trahit un préjugé mal examiné. Pourquoi, pourrions-nous
demander à Davies, le fait qu'il soit le produit de forces aveugles et
sans but le rendrait-il trivial? Pourquoi la chose la plus importante
de toutes ne serait-elle pas quelque chose qui a surgi de choses sans
importance ? Pourquoi l'importance ou l'excellence de quoi que ce soit
devrait-elle lui pleuvoir d'en haut, de quelque chose de plus important,
un don de Dieu ? L'inversion de Darwin suggère que nous abandon-
nions cette présomption et que nous recherchions pour des types
d'excellence, de valeur et de finalité qui puissent émerger, comme des
bulles, de « forces aveugles et sans but ».
Alfred Russell Wallace, dont la version de l'évolution par sélection
naturelle arriva sur le bureau de Darwin alors qu'il était toujours en
train de retarder la publication de l'Origine et que Darwin trouva
moyen de traiter comme un codécouvreur du principe, ne comprit
jamais complètement ce point 1• Au départ, Wallace était beaucoup
plus prêt à se focaliser sur la question de l'évolution de l'esprit humain
que Darwin et il maintenait vigoureusement au début que les esprits
humains ne faisaient pas exception à la règle selon laquelle toutes les
caractéristiques des êtres vivants sont des produits de l'évolution.
Cependant, il ne parvenait pas à voir que l'« étrange inversion de rai-
sonnement » était la clef de la grandeur de la grande idée. En écho à
John Locke, Wallace proclamait que« la merveilleuse complexité des
forces qui semblent contrôler la matière, si elles ne la constituent pas

1. Cette histoire fascinante et même pénible a été racontée bien des fois, mais les
controverses font toujours rage. Pourquoi Darwin a-t-il commencé par retarder la
publication? Son traitement de Wallace était-il généreux ou monstrueusement
injuste? Les relations agitées entre Darwin et Wallace ne tiennent pas simplement à
la mauvaise conscience qu'il pouvait éprouver au sujet de la manière dont il traita la
correspondance d'un Wallace qui revendiquait innocemment sa part de la découverte;
comme nous le voyons ici, ce qui séparait les deux hommes, c'étaient de vastes diffé-
rences de lucidité et d'attitude quant à l'idée même qu'ils découvrirent. Pour des
analyses particulièrement bonnes, voir Desmond et Moore, 1991; Richards, 1987,
p. 159-161.
76 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

effectivement, sont et doivent être des produits d'un esprit » (Gould,


1985, p. 397). Quand, plus tard dans sa vie, Wallace se convertit au
spiritualisme et exempta la conscience humaine de la règle de fer de
l'évolution, Darwin vit la crevasse s'élargir et lui écrivit : « J'espère que
vous n'avez pas assassiné trop complètement votre propre enfant et le
mien» (Desmond et Moore, 1991, p. 569).
Mais était-il aussi inévitable que l'idée de Darwin conduise à une
telle révolution et à une telle entreprise de subversion ? « Il est évident
que les critiques n'avaient pas envie de comprendre, et dans une cer-
taine mesure Darwin lui-même les encouragea à prendre leurs désirs
pour des réalités» (Ellegârd, 1956). Wallace voulait demander en quoi
pouvait consister le but de la sélection naturelle, et bien que cela puisse
sembler, rétrospectivement, une manière de dilapider la fortune dont
il avait hérité avec Darwin, c'est une idée pour laquelle Darwin lui-
même exprima souvent de la sympathie. Au lieu de réduire entière-
ment la téléologie à un Ordre sans but, ne pouvions-nous pas réduire
la téléologie du monde à un but unique: celui de Dieu? N'était-ce pas
une manière évidente et tentante de colmater la brèche ? Darwin,
quant à lui, voyait clairement que la variation dont dépendait le pro-
cessus de sélection naturelle devait être non planifiée et non voulue,
mais le processus lui-même n'aurait-il pas pu avoir un but? Dans une
lettre de 1860 adressée au naturaliste américain Asa Gray, l'un de ses
premiers partisans, Darwin écrivait: «Je suis enclin à considérer tout
ce qui existe comme résultant de lois planifiées (designed) [mes ita-
liques], les détails, qu'ils soient bons au mauvais, étant laissés à l'œuvre
de ce que nous pouvons appeler le hasard» (F. Darwin, 1911, vol. 2,
p. 105).
Les processus automatiques sont souvent eux-mêmes des créa-
tions très remarquables. Du point de vue qui est le nôtre aujourd'hui,
nous pouvons voir que les inventeurs de la transmission automatique
et des portes à ouverture automatiques n'étaient pas des idiots, et
que leur génie consiste à avoir vu comment créer des dispositifs qui
puissent faire des choses « astucieuses » sans qu'on doive y penser.
Nous permettant un anachronisme, nous pourrions dire qu'aux yeux
de certains observateurs de l'époque de Darwin, il semblerait que nous
ayons laissé ouverte la possibilité que Dieu ait fait son travail en
construisant un dispositif de planification automatique. Et aux yeux
de certains d'entre eux, l'idée darwinienne n'était pas simplement un
pis-aller, mais une avancée positive par rapport à la tradition. Le
premier chapitre de la Genèse décrit les vagues successives de la créa-
tion et achève chacune d'elles avec le refrain « Et Dieu vit que cela était
bon». Darwin avait découvert une manière d'éliminer cette application
au détail du Contrôle de Qualité Intelligente : la sélection naturelle
prendrait soin de cela sans intervention supplémentaire de Dieu. (Le
philosophe du xvne siècle Gottfried Wilhelm Leibniz avait défendu une
vision semblable du créateur s'absentant de son œuvre.) Comme l'a dit
L'acide universel 77
Henry Ward Beecher, «le dessein appliqué à grande échelle est plus
grandiose que le dessein au détail» (Rachels, 1991, p. 99). Asa Gray,
captivé par l'idée nouvelle de Darwin, mais qui essayait de la réconci-
lier avec autant de ses croyances religieuses traditionnelles que
possible, proposa un mariage blanc : Dieu eut l'intention de créer « le
courant des variations » et prévit la manière dont la nature qu'il avait
faite taillerait ce courant à travers les siècles. Comme John Dewey le
remarqua fort bien plus tard, invoquant une autre métaphore mercan-
tile : « Gray s'en tint à ce que l'on pourrait appeler un dessein du plan
d'installation» (Dewey, 1910, p. 12).
TI n'est pas rare de trouver de telles métaphores, chargées de rémi-
niscences capitalistes, dans les explications évolutionnistes. Les
critiques et les interprètes de Darwin rapportent allègrement des exem-
ples de ce type pour dire que son langage révèle - ou plutôt trahit -
l'environnement social et politique dans lequel il développa ses idées,
ce qui à leurs yeux discrédite en quelque façon leur objectivité scienti-
fique. TI est certainement vrai que Darwin, comme mortel ordinaire,
était l'héritier de toute une gamme de concepts, de modes d'expression,
d'attitudes, de biais et de visions qui provenaient de son statut dans la
vie (pour parler comme un Anglais de l'époque victorienne), mais il est
aussi vrai que les métaphores économiques qui viennent si naturelle-
ment à l'esprit quand on pense à l'évolution tiennent leur force de l'un
des traits les plus profonds de la découverte de Darwin.

Le principe de l'accumulation du dessein


La clef pour comprendre la contribution de Darwin consiste à
concéder la prémisse de l'argument du Dessein. Quelle conclusion
devrions-nous tirer si nous trouvions une montre posée dans la lande
sauvage ? Comme Paley (et le Cléanthe de Hume avant lui) ne cessait
de le dire, une montre manifeste une quantité énorme de travail. Les
montres et les autres objets qui sont le produit d'un dessein ne sont pas
simplement là comme des choses qui arrivent : il faut qu'elles soient le
produit de ce que l'industrie moderne appelle« Ret D »-recherche
et développement - et R et D coûtent cher, à la fois en temps et en
énergie. Avant Darwin, le seul modèle que nous avions d'un processus
par lequel cette sorte de travail R et D puisse s'effectuer était celui du
Constructeur Intelligent. Darwin vit bien qu'en principe le même
travail pourrait être le produit d'un type différent de processus qui
distribuerait ce travail pendant des périodes considérables, en conser-
vant frugalement le travail de construction accompli à chaque étape,
en sorte qu'il ne soit pas nécessaire de le refaire. En d'autres termes,
Darwin était tombé sur le principe de l'Accumulation du Dessein. Les
choses du monde (comme des montres, des organismes et tout ce
qu'on voudra) peuvent être considérées comme des productions impli-
78 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

quant une certaine quantité de Dessein, et d'une manière ou d'une


autre, ce dessein a dû être créé par un processus deR et D. L'absence
totale de plan -le pur chaos au sens désuet du terme - était le point
de départ ou le point zéro.
Pour essayer de clarifier les choses, on peut recourir à une concep-
tion plus récente de la différence - et de la relation étroite - entre
Dessein et Ordre : la proposition, popularisée par le physicien Erwin
Schrôdinger (1967), de définir la vie en termes de la seconde loi de la
thermodynamique. En physique, l'ordre ou l'organisation peuvent être
mesurés en termes de différences de chaleur entre des régions de l'es-
pace temps; l'entropie est simplement le désordre, l'opposé de l'ordre,
et selon la seconde loi, l'entropie d'un système isolé augmente avec le
temps. En d'autres termes, les choses se délitent, inévitablement. Selon
la seconde loi, l'univers se déroule d'un état plus ordonné en direction
d'un état final désordonné connu comme étant la mort thermique de
l'univers 1•
Que sont, par conséquent, les choses vivantes ? Ce sont les choses
qui défient cet effondrement en poussière, tout au moins pendant une
période déterminée, de par le fait qu'elles ne sont pas isolées - en
empruntant à l'environnement les ressources suffisantes pour main-
tenir la vie et leurs membres ensemble. Le psychologue Richard
Gregory résume cette idée de manière frappante :

La flèche du temps donnée par l'Entropie - la perte de l'organisation,


ou la perte des différences de température - est statistique et elle est
sujette à des renversements locaux de petite échelle. Plus frappant
encore : la vie est un renversement systématique de l'entropie, et l'intelli-
gence crée des structures et des différences d'énergie à l'encontre de la
mort graduelle supposée de l'univers physique à travers l'Entropie.
[Gregory, 1981, p. 136].

Gregory crédite Darwin de la notion clef à cet effet : « Le fait que


l'on puisse comprendre des augmentations dans la complexité et
l'ordre des organismes dans le temps biologique nous donne la mesure
du concept de sélection naturelle. » Pas simplement des organismes
individuels, mais aussi le processus tout entier de l'évolution qui les
crée, peuvent être ainsi considérés comme des phénomènes physiques
fondamentaux allant à l'encontre du cours général du temps cosmique.
C'est ce qu'a bien marqué William Calvin dans le titre de son livre
classique sur les relations entre l'évolution et la biologie The River that
Flows Uphill: A Journey from the Big Bang to the Big Brain (1986).
Une chose qui est le produit d'un dessein, par conséquent, est une
chose vivante ou bien une partie d'une chose vivante, organisée dans
tous les cas à l'appui de cette bataille contre le désordre. n n'est pas
1. Et d'où vint l'ordre initial? La meilleure discussion que j'aie rencontrée de cette
bonne question est: «La cosmologie et la flèche du temps,», ch. 7 de Penrose, 1989.
L'acide universel 79

impossible de s'opposer au cours de la seconde loi, mais c'est coûteux.


Considérez le fer. Le fer est un élément très utile, essentiel à la santé
de notre corps, et qui doit aussi sa valeur au fait qu'il est le principal
composant de l'acier, ce merveilleux matériau de construction. Notre
planète avait autrefois de vastes réserves de fer, mais elles s'épuisent
graduellemeJtt. Cela veut-il dire que la Terre va manquer de fer? Abso-
lument pas. A l'exception triviale de quelques tonnes qu'on a envoyées
en dehors du champ de gravitation terrestre sous la forme de compo-
santes de sondes spatiales, il y a exactement autant de fer sur la planète
aujourd'hui qu'il y en a toujours eu. Le problème est que la majorité
de ce fer est dispersée sous la forme de rouille (molécules d'oxyde de
fer) et d'autres matériaux de faible concentration. En principe, on
pourrait tout récupérer, mais cela prendrait des quantités énormes
d'énergie, qu'il faudrait consacrer au projet complexe d'extraction et
de reconcentration du fer.
C'est l'organisation de processus sophistiqués de ce type qui
constitue la marque de la vie. Gregory donne un tour dramatique à
cette idée avec un exemple inoubliable. L'expression usuelle qu'on
trouve dans les manuels de la directionnalité imposée à la seconde loi
de la thermodynamique est que l'on ne peut dé-brouiller un œuf. En
fait, ce n'est pas tant qu'on ne peut absolument pas le faire, mais ce
serait une tâche extrêmement coûteuse, complexe, que de remonter
complètement contre la seconde loi. Considérez le prix que coûterait
la construction d'un dispositif qui prendrait des œufs brouillés à l'en-
trée et qui délivrerait des œufs non brouillés à la sortie. n y a une
solution toute prête : mettez une poule vivante dans la boîte. Nour-
rissez-la d'œufs brouillés et elle sera capable de faire des œufs pour
vous - pendant un certain temps. Nous n'avons pas l'habitude de
considérer les poules comme des entités sophistiquées et quasi miracu-
leuses, mais il y a une chose qu'une poule peut faire, grâce au Dessein
qui l'a organisée, et qui est toujours bien au-delà des dispositifs aux-
quels les ingénieurs humains peuvent accéder.
Plus il y a de dessein dans une chose, plus il a dû y avoir de travail
R et D pour le produire. Comme tout bon révolutionnaire, Darwin
exploite autant que possible le vieux système : la dimension verticale
de la pyramide cosmique est retenue, et devient la mesure de la quan-
tité de dessein qui s'est insérée dans les entités de ce niveau. Selon le
schème de Darwin, comme dans la Pyramide traditionnelle, les Esprits
s'arrêtent près du sommet, parmi les entités où le dessein se manifeste
le plus (en partie parce que ce sont des choses qui se replanifient elles-
mêmes, comme nous le verrons dans le chapitre 13). Mais cela veut
dire qu'elles font partie des effets les plus avancés (à ce jour) du pro-
cessus créatif, et non pas- comme dans l'ancienne version- sa cause
ou sa source. Les choses qu'elles produisent en retour - les artefacts
humains qui étaient notre modèle initial - doivent compter comme
étant encore plus planifiées. Cela peut choquer de prime abord notre
80 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

intuition. Une ode de Keats peut sembler prétendre à bon droit être
une marque de R et D plus grande qu'un rossignol - du moins à ce
qui peut sembler à un poète ignorant de la biologie -, mais que dire
d'un trombone? Un trombone est certainement un produit trivial du
dessein comparé à n'importe quelle chose vivante, aussi rudimentaire
soit-elle. C'est de toute évidence vrai, mais songeons-y à deux fois.
Mettez-vous à la place de Paley, mais cette fois en vous imaginant
marcher sur la plage apparemment déserte d'une planète inconnue.
Quelle est la découverte qui vous excitera le plus : une moule ou un
râteau à moules? Avant que la planète puisse produire un râteau à
moules, il aura fallu qu'il existe un fabricant de râteaux à moules, et
c'est une chose qui manifeste bien plus de dessein qu'une moule.
Seule une théorie disposant d'une forme logique comparable à
celle de Darwin pouvait expliquer comment des choses produites par
reffet d'un dessein ont pu venir à l'existence, parce que toute autre
sorte d'explication serait soit un cercle vicieux soit une régression à
l'infini (Dennett, 1975). La vieille explication, l'explication Esprit-
d'abord de Locke, reposait sur le principe selon lequel il faut une intel-
ligence pour faire une intelligence. Cette idée doit avoir toujours
semblé évidente à nos ancêtres, les constructeurs d'artefacts, en
remontant jusqu'à Homo abilis, l'homme «habile», dont Homo
sapiens, l'homme « sachant » descend. Personne n'a jamais vu une
lance façonner un homme à partir de matériaux bruts. Les enfants
n
chantent : « en faut un pour savoir autre chose », mais un slogan
encore plus convaincant semblerait être le suivant : « n en faut un plus
grand pour faire un plus petit ». Mais toute conception inspirée par ce
slogan rencontre une question encore plus embarrassante, comme
Hume l'avait noté : si Dieu a créé et planifié toutes ces choses merveil-
leuses, qui a créé Dieu? Super-Dieu? Qui a créé Super-Dieu? Super-
Super-Dieu? Ou bien Dieu s'est-il créé lui-même? Ce travail a-t-il été
dur? A-t-il pris du temps? Ne demandez pas! Eh bien alors, on peut
se demander si ce recours pur et simple au mystère explique mieux les
choses que le simple refus du principe selon lequel l'intelligence (ou le
projet) doit jaillir de l'intelligence. Darwin nous a mis sur la route
d'une explication qui honorait l'idée de Paley : il a fallu du travail pour
que cette montre soit construite, et le travail n'est pas gratuit.
Quelle quantité de dessein une chose manifeste-t-elle? Personne
n'a encore proposé de système permettant de quantifier le dessein de
manière satisfaisante. Des travaux théoriques sont en cours sur cette
question intéressante dans plusieurs disciplines 1• Au chapitre VI nous
considérerons une métrique naturelle qui fournit une solution élégante
dans certains cas spéciaux - mais en attendant, nous disposons d'une
notion intuitive puissante de différentes quantités de dessein. Les auto-

1. Pour des synthèses accessibles de certaines des idées, voir Pagels, 1988, Stewart
et Golubitsky, 1992, et Langton et al., 1992.
L'acide universel 81

mobiles contiennent plus de dessein que les bicyclettes, les requins


contiennent plus de dessein que les amibes, et même un court poème
contient plus de dessein qu'un signe indiquant «Pelouse interdite».
(Je peux entendre le lecteur sceptique me dire : «Oh là! Pas si vite!
Est-ce supposé être incontestable?» Non, si l'on y prend garde. Au
moment voulu, je tenterai de justifier ces points, mais pour l'instant je
me contente d'attirer l'attention sur certaines intuitions- dont j'ad-
mets qu'elles ne sont pas fiables.)
La législation sur les brevets, y compris sur les copyrights,
consigne une bonne partie de nos idées courantes sur cette question.
Quelle quantité de nouveauté dans la conception compte comme suffi-
sante pour justifier un brevet? Jusqu'à quel point peut-on emprunter
aux produits intellectuels des autres sans récompense ou sans recon-
naître nos emprunts ? Ce sont des pentes savonneuses sur lesquelles il
nous a fallu construire certaines terrasses arbitraires, en codifiant ce
qui autrement aurait conduit à des disputes interminables. La charge
de la preuve dans ces disputes est fixée par notre réponse intuitive à la
question: jusqu'à quel degré un dessein est-il trop visible pour ne pas
être une pure coïncidence ? Nos intuitions sur ce point sont très fortes,
et, je promets de le montrer, solides. Supposez qu'un auteur soit accusé
de plagiat, et que la raison pour cela soit, par exemple, un unique para-
graphe qui est exactement identique à un paragraphe dans la source
supposée à laquelle il a puisé. Cela pourrait-il n'être qu'une coïnci-
dence ? Cela dépend essentiellement du degré de banalité ou de
sophistication de ce paragraphe, mais la plupart des passages d'un
texte long d'un paragraphe sont suffisamment « spéciaux » (d'une
façon qu'il va nous falloir spécifier) pour rendre une création indépen-
dante hautement improbable. Aucun jury raisonnable ne requerrait
que le plaignant dans un procès pour plagiat démontre exactement le
chemin causal par lequel s'est produite la copie alléguée. La personne
poursuivie aurait de toute évidence à faire la preuve que son œuvre
était, de manière déterminée, une œuvre indépendante et non pas la
copie d'une œuvre déjà existante.
Une charge de la preuve similaire incomberait à quelqu'un qui
serait poursuivi pour espionnage industriel : l'intérieur de la nouvelle
ligne de trucs de l'accusé ressemble de manière suspecte dans son
dessein à celle de la ligne de trucs du plaignant - ce cas innocent
d'évolution convergente de dessein ? La seule manière de réellement
prouver notre innocence dans ce genre de cas serait de faire la preuve
que l'on a fait le travail deR et D nécessaire (anciens plans, ébauches,
modèles antérieurs et simulations, comptes rendus des problèmes ren-
contrés, etc.). En l'absence de preuves de ce genre, mais aussi en
l'absence de preuves physiques de vos activités d'espionnage, vous
seriez condamnés - et vous mériteriez de l'être ! Des coïncidences cos-
miques à une telle échelle ne se produisent tout simplement pas.
La même charge de la preuve règne à présent en biologie, grâce à
82 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Darwin. Ce que j'appelle le principe de l'accumulation du dessein ne


requiert pas logiquement que tout dessein (sur cette planète) descende
d'un autre par une branche ou une autre de ce même tronc (ou de cette
même racine ou semence), mais il dit que puisque chaque nouvelle
chose produite d'un dessein qui apparaît doit avoir un investissement
en dessein quelque part dans son étiologie, l'hypothèse la moins coû-
teuse sera toujours que le dessein est dans une large mesure copié à
partir de desseins antérieurs, et ainsi de suite, en sorte que l'innovation
effective R et D soit minimisée. C'est un fait connu que nombre de
desseins ont été réinventés de nombreuses fois - les yeux, par
exemple, des douzaines de fois -, mais tous les cas d'une évolution
convergente de ce type doivent être démontrés sur l'arrière-fond d'un
dessein dans lequel la majeure partie du dessein est copiée. Il est logi-
quement possible que toutes les formes de vie en Amérique du Sud
furent créées indépendamment de toutes les formes de vie dans le reste
du monde, mais c'est une hypothèse complètement extravagante qu'il
faudrait démontrer, pièce par pièce. Supposez que nous découvrions,
sur une quelconque île lointaine, une nouvelle espèce d'oiseau. Même
si nous n'avons pas encore une confirmation directe du fait que cet
oiseau est lié à tous les autres oiseaux du monde, cette hypothèse par
défaut est puissante, après Darwin, parce que les oiseaux sont les pro-
duits de desseins très spéciaux 1•
Par conséquent, le fait que les organismes - de même que les gens
et les livres ainsi que les autres artefacts - sont des effets d'un type
spécial de causalité n'est pas, après Darwin, simplement une générali-
sation fiable, mais c'est un fait profond à partir duquel on peut
construire une théorie. Hume le vit bien - jetez quelques morceaux
de fer ensemble, sans forme ni structure : ils ne s'arrangeront jamais
eux-mêmes de manière à composer une montre-, mais lui et d'autres
penseurs antérieurs pensaient qu'il leur faudrait fonder ce fait profond
dans un Esprit. Darwin vint pour voir comment le distribuer dans de
vastes espaces de non-Esprit, grâce à ses idées au sujet de la conserva-
tion, de la reproduction et par conséquent de l'accumulation des
innovations de Dessein.
L'idée que le Dessein est quelque chose qu'il a fallu du travail pour
produire, et par conséquent qui a de la valeur au moins au sens où
c'est quelque chose qui pourrait être conservé (puis volé et vendu)
trouve son expression robuste en termes économiques. Si Darwin
n'avait pas eu la chance d'être né dans un monde mercantile qui avait
déjà créé son Adam Smith et son Thomas Malthus, il n'aurait pas été
en position de trouver des morceaux tout prêts qu'on puisse rassembler

1. Notons, à l'occasion, qu'il ne s'ensuivrait pas logiquement que l'oiseau était relié
à d'autres oiseaux si nous découvrions que sa séquence d'ADN est presque identique à
celle d'autres oiseaux ! « Juste une coïncidence, pas un plagiat » serait une possibilité
logique - mais personne ne la prendrait au sérieux.
L'acide universel 83
pour faire un nouveau produit, doté de valeur. (Comme on peut le voir
l'idée s'applique fort bien à elle-même.) Les sources diverses du
Dessein qui se logent dans l'idée grandiose de Darwin nous permettent
de comprendre mieux cette même idée, mais elles ne font rien pour
diminuer sa valeur ou menacer son objectivité que les humbles ori-
gines du méthane ne diminuent son BTU quand on l'utilise sous la
forme de fuel.

Les outils pour R et D : crochets célestes ou grues ?


Le travail de R et D ne se laisse pas comparer à du pelletage de
charbon ; c'est en quelque sorte un travail « intellectuel ». Ce fait fonde
l'autre famille de métaphores qui a à la fois stimulé et entravé, éclairé
et égaré les penseurs qui se sont trouvés confrontés à l'« étrange
inversion de raisonnement » de Darwin : l'attribution apparente d'intel-
ligence au processus même de sélection naturelle dont Darwin
soulignait qu'il n'est pas intelligent.
N'était-ce pas malheureux, en fait, que Darwin ait choisi d'appeler
son principe « sélection naturelle », avec tout ce que cela implique de
connotations anthropomorphiques? N'aurait-il pas été préférable,
comme Asa Gray l'avait suggéré, de remplacer l'image de la «main
directrice de la nature » par une discussion des différentes manières
de gagner la course à la vie (Desmond et Moore, 1991, p. 458)? Bien
des gens se fourvoyèrent, et Darwin était enclin à s'en attribuer la res-
ponsabilité : «Je dois m'être très mal expliqué», dit-il, concédant :
«Je suppose que ~~sélection naturelle" n'était pas le terme approprié»
(Desmond et Moore, 1991, p. 492). li ne fait pas de doute que ce terme
en forme de Janus bifrons a encouragé plus d'un siècle de disputes. Un
adversaire récent de Darwin le résume bien :

La vie sur Terre, considérée initialement comme une sorte de preuve


empirique de l'existence du créateur fut, du fait des idées de Darwin,
envisagée simplement comme le produit d'un processus, et d'un pro-
cessus qui était, selon Dobzhansky, « aveugle, mécanique, automatique,
impersonnel», et selon de Beer,« coûteux, aveugle et plein de faux pas».
Mais dès que ces critiques [sic] furent dirigées contre la sélection natu-
relle, on compara le « processus aveugle » lui-même à un poète, un
compositeur, un sculpteur, à Shakespeare -à la notion même de créati-
vité que l'idée même de sélection naturelle était destinée à remplacer. n
est clair, je pense, que cette idée était très profondément erronée »
[Bethell, 1976].

Ou très profondément juste. li semble aux sceptiques comme


Bethel qu'il y a quelque chose de volontairement paradoxal à appeler
le processus de l'évolution l'« horloger aveugle » (Dawkins, 1986a), car
84 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

il enlève d'une main (« aveugle ») le discernement, le but et l'ingénio-


sité qu'il donne de l'autre. Mais d'autres interprètes considèrent que
cette façon de parler- dont nous allons voir qu'elle est non seulement
omniprésente mais aussi irremplaçable dans la biologie contempo-
raine - est parfaitement appropriée pour exprimer la myriade de
découvertes précises que la théorie de Da:rwin aide à mettre en évi-
dence. Le brio époustouflant du dessein que l'on trouve dans la nature
est tout simplement indéniable. En permanence les biologistes que des
traits apparemment futiles ou maladroits de la nature rendent per-
plexes finissent par découvrir qu'ils avaient sous-estimé l'ingéniosité,
rextraordinaire brio, la profondeur de vue qui se manifeste dans l'une
des créations de Dame Nature. Francis Crick a malicieusement baptisé
ce courant du nom de son collègue Orge!, en parlant de la « seconde
règle d'Orge!»:« L'évolution est plus intelligente que vous» (une autre
formulation possible est : « l'évolution est plus intelligente que Leslie
Orgel »).
Da:rwin nous montre comment nous élever de l'« absolue igno-
rance» (comme le disait son critique outragé) au génie créateur sans
faire de pétition de principe, mais nous devons avancer sur ce terrain
avec précaution, comme nous allons le voir. Parmi les controverses qui
tourbillonnent autour de nous, la plupart, sinon toutes, consistent en
différents défis adressés à la thèse de Darwin selon laquelle il peut
nous mener de bout en bout d'ici (le merveilleux monde que nous habi-
tons) à là (le monde du chaos et rabsence totale de dessein) pendant
le temps disponible sans invoquer quoi que ce soit d'autre que le carac-
tère aveuglément mécanique des processus algorithmiques qu'il a
proposés. Étant donné que nous avons adopté la dimension verticale
de la pyramide cosmique traditionnelle comme mesure du dessein de
la nature, nous pouvons dramatiser le défi à l'aide d'une autre image
empruntée à l'imagerie populaire.

Skyhook. orig. Aéronautique. Un dispositif imaginaire en vue d'attacher


quelque chose au ciel ; un moyen imaginaire de suspension dans le ciel.
[Oxford English Dictionary]

Le premier usage relevé par le OED vient de 1915 : un pilote


d'aéroplane à qui on demande de rester en place (en l'air) pour une
heure supplémentaire répond : « La machine n'est pas accrochée à des
crochets célestes.» Le concept de crochet céleste est peut-être un des-
cendant du Deus ex machina de la dramaturgie grecque antique :
quand des dramaturges au petit pied découvraient que leurs intrigues
conduisaient leurs héros dans des difficultés insurmontables, ils
étaient souvent tentés de faire descendre un Dieu sur la scène, comme
Superman, pour sauver la situation de manière surnaturelle. À moins
que les crochets célestes ne soient une création indépendante de l'évo-
lution du folklore. Ce seraient des objets merveilleux à avoir, idéaux
L'acide universel 85
pour soustraire des objets encombrants à des situations difficiles, et
pour hâter toutes sortes de projets de construction. C'est triste à dire,
mais ce sont des objets impossibles 1•
ll y a cependant des grues. Les grues peuvent faire le travail de
soulèvement que nos crochets célestes imaginaires pourraient faire, et
elles le font honnêtement, sans pétitions de principe. Mais elles coûtent
cher. ll faut les concevoir et les construire, à partir de pièces ordinaires
dont on dispose déjà, et il faut les installer sur une base solide et sur
un sol existant. Les crochets célestes sont des engins à soulever miracu-
leux, sans support et insupportables. Les grues ne sont pas moins
excellentes comme engins à soulever, mais elles ont l'avantage décisif
d'être réelles. Quiconque aime depuis sa tendre enfance, comme moi,
regarder les sites de construction aura remarqué non sans satisfaction
qu'il faut parfois une petite grue pour en monter une grande. Et on
aura aussi remarqué qu'en principe cette grande grue aurait pu être
utilisée pour mettre en place ou accélérer le montage d'une grue encore
plus spectaculaire. Les grues en cascades sont une tactique qui s'utilise
rarement sinon jamais dans les projets de construction réels, mais en
principe il n'y a pas de limite au nombre de grues qui pourraient être
organisées en séries pour accomplir cette fin grandiose.
Imaginez à présent tout le travail de « levée » qu'il faut accomplir
dans l'espace du Dessein pour créer les magnifiques organismes et les
autres artefacts que nous rencontrons dans notre monde. ll faut tra-
verser de vastes distances depuis les aubes de la vie où les entités auto-
productrices primitives les plus simples se répandent à l'extérieur
(diversité) et en hauteur (excellence). Darwin nous a offert le processus
de soulèvement le plus grossier, le plus rudimentaire et le plus stupide
qu'on puisse imaginer - le cours de la sélection naturelle. Par l'inter-
médiaire de minuscules -les plus petites- étapes, ce processus peut
graduellement, à travers les siècles, traverser des distances énormes.
Du moins à ce qu'il prétend. À aucun moment il n'est nécessaire de
faire appel à quoi que ce soit de miraculeux - venant d'en haut.
Chaque étape doit être accomplie par une ascension brute, mécanique,
à partir d'une base déjà construite par les efforts des ascensions
antérieures.

1. En fait, pas totalement impossibles. Les satellites géostationnaires, qui tournent


sur orbite en unisson avec la rotation de la Terre, sont des sortes de crochets célestes
miraculeux. Ce qui les rend si utiles- ce qui en fait des investissements financiers
valables - est que souvent nous désirons beaucoup attacher quelque chose (une
antenne, une caméra ou un télescope) à un lieu élevé dans le ciel. Les satellites ne sont
pas bons pour soulever des objets, malheureusement, parce qu'il faut les placer si haut
dans ciel. L'idée a été explorée avec soin. Il se trouve qu'une corde composé de la fibre
artificielle la plus solide devrait avoir plus d'une centaine de mètres de diamètre à son
sommet- elle pourrait taper à une ligne de pêche invisible jusqu'à sa base- simple-
ment pour suspendre son propre poids, et a fortiori pour soutenir un poids quelconque.
Même si on pouvait construire un tel cable, personne n'aurait envie qu'elle sorte de
son orbite et tombe sur la ville qui se trouverait au-dessous !
86 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Cela semble incroyable. Cela a-t-il réellement pu se passer? Ou


bien le processus a-t-il besoin ici ou là d'un petit «coup de pouce»
(peut-être vers le tout début) d'un crochet céleste quelconque? Depuis
un siècle les sceptiques ont essayé de faire la preuve que l'idée de
Darwin ne peut tout simplement pas marcher, du moins pas à toutes
les étapes. Tis ont espéré, chassé, prié pour trouver des crochets
célestes, des exceptions à ce qu'ils considèrent comme la vision dépri-
mante qui se dégage du déroulement en série de l'algorithme de
Darwin. Et de temps en temps, ils sont tombés sur des défis réellement
intéressants- des sauts et des fossés et d'autres merveilles qui sem-
blent, de prime abord, avoir besoin de crochets célestes. Mais ce sont
des grues qui se sont présentées, découvertes dans de nombreux cas
par les sceptiques qui espéraient trouver un crochet céleste.
n est temps de nous livrer à quelques définitions prudentes.
Comprenons crochet céleste au sens d'une force, d'un pouvoir ou d'un
processus de type « esprit-d'abord », une exception au principe selon
lequel tout dessein, et tout dessein apparent, est en dernière instance
le résultat d'une mécanicité aveugle, sans motif. Une grue, en revanche,
est un sous-processus ou un trait spécifique d'un processus de concep-
tion dont on peut démontrer qu'il permet l'accélération locale du
processus de base lent de la sélection naturelle, et dont on peut démon-
trer qu'il est lui-même le produit prévisible (ou rétrospectivement qu'il
est explicable) du processus de base. Certaines grues vont de soi et ne
posent pas problème ; d'autres font encore l'objet de discussions, de
façon très utile. Pour donner seulement une idée très générale de
l'étendue des applications de ce concept, je mettrai en avant trois
exemples différents.
On s'accorde en général chez les théoriciens de l'évolution sur le
fait que le sexe est une grue. Autrement dit, les espèces qui se reprodui-
sent sexuellement peuvent se mouvoir à travers l'Espace du Dessein à
une plus grande vitesse que celle à laquelle parviennent des organismes
qui se reproduisent non sexuellement. De plus, ils peuvent discerner
des améliorations de dessein en cours de route qui ne peuvent qu'être
« invisibles » pour des organismes qui se reproduisent non sexuelle-
ment (Rolland, 1975). Cela ne peut être, néanmoins, la raison d'être
du sexe. L'évolution ne peut pas voir ce qui va se passer tout du long,
et c'est pourquoi tout ce qu'elle construit doit avoir un dividende
immédiat pour contrebalancer les coûts. Comme y ont insisté diffé-
rents théoriciens, le « choix » de se reproduire sexuellement comporte
un coût immédiat énorme : les organismes n'envoient que 50 % de leurs
gènes dans une transaction quelconque (pour ne rien dire des efforts
et du risque impliqués dans le fait d'assurer la transaction de prime
abord). C'est pourquoi le dividende à long terme de l'augmentation de
l'efficacité, de l'acuité et de la vitesse du processus de reconstruction
-les traits qui font du sexe une grue magnifique - ne sont rien pour
les compétitions myopes, locales, qui déterminent quels sont les orga-
L'acide universel 87

nismes qui seront favorisés à la génération suivante. Ce doit être un


autre bénéfice, à court terme, qui a maintenu la pression sélective posi-
tive requise pour faire de la reproduction sexuelle une offre que peu
d'espèces peuvent refuser. Il y a toutes sortes d'hypothèses qui s'impo-
sent - et qui entrent en conflit - pour résoudre cette énigme, qui fut
présentée pour la première fois aux biologistes par John Maynard
Smith (1978). Pour une introduction pénétrante à l'état actuel de la
question, voir Matt Ridley, 1993. (J'en dirai plus ensuite.)
Ce que nous pouvons apprendre de l'exemple du sexe, c'est qu'une
grue très puissante peut exister bien qu'elle n'ait pas été créée pour
exploiter cette puissance, mais pour d'autres raisons, bien que son
pouvoir en tant que grue puisse nous aider à expliquer pourquoi elle a
été maintenue depuis. Une grue qui a été de toute évidence créée pour
être une grue est l'ingénierie génétique. Les ingénieurs génétiques- des
êtres humains qui font du bricolage en recombinant l'ADN- peuvent
à présent manifestement faire des sauts énormes à travers l'espace du
dessein, en créant des organismes qui n'auraient jamais évolué par des
moyens « ordinaires ». Il n'y a là aucun miracle - à condition que les
ingénieurs génétiques (et les artefacts qu'ils utilisent dans leur activité)
soient eux-mêmes entièrement les produits de processus évolutionnaires
antérieurs plus lents. Si les créationnistes avaient raison sur le fait que
le genre humain est une espèce autonome, divine et inaccessible par
l'intermédiaire de chemins darwiniens bruts, alors l'ingénierie géné-
tique ne serait pas en définitive une grue, puisqu'elle aurait été créée à
l'aide d'un crochet céleste majeur. Je n'imagine pas un instant que les
ingénieurs génétiques se représentent de cette façon, mais c'est une
perche qu'il nous est logiquement possible de leur tendre, même si elle
est fort précaire. Il existe une idée moins évidemment stupide : si les
corps des ingénieurs génétiques sont des produits de l'évolution, alors
que leurs esprits peuvent réaliser des créations qui sont irréduc-
tiblement non algorithmiques ou inaccessibles par des voies
algorithmiques, alors les sauts de l'ingénierie génétique pourraient
impliquer un crochet céleste. Explorer cette perspective sera l'un des
thèmes centraux du chapitre xv.
Une grue dont l'histoire est particulièrement intéressante est l'effet
Baldwin, qui doit son nom à l'un de ceux qui l'ont découvert, James
Mark Baldwin (1896), mais qui fut plus ou moins découvert de
manière simultanée par deux autres darwiniens précoces, Conwy
Lloyd Morgan (célèbre pour le Canon de Parsimonie de Lloyd Morgan
[discuté dans Dennett, 1983]) et H.F. Osborn. Baldwin était un darwi-
nien enthousiaste, mais il était obsédé par l'idée que la théorie de
Darwin n'accordait pas un rôle assez important et assez créateur dans
le processus de (re-) dessein des organismes. C'est pourquoi il entreprit
de démontrer que les animaux, du fait de leurs propres activités intelli-
gentes dans le monde, pourraient accélérer ou guider l'évolution
ultérieure de leur espèce. Voici la question qu'il se posa : comment
88 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

peut-il se faire que des animaux individuels, en résolvant des pro-


blèmes au cours de leur propre vie, puissent changer les conditions de
compétition de leur propre progéniture, en rendant ces problèmes plus
faciles à résoudre dans le futur ? Et il finit par réaliser que c'était en
fait impossible, sous certaines conditions, ce qu'on peut illustrer par
un exemple simple. (Tiré, sous forme révisée, de Dennett, 1991a).
Considérons une population d'espèces dans laquelle il y a une varia-
tion considérable à la naissance dans la manière dont leurs cerveaux
sont câblés. Une seule de ces manières, on peut le supposer, dote son pos-
sesseur d'un Bon Truc - un talent comportemental qui le protège ou
augmente ses chances de façon dramatique. La manière usuelle dont on
représente ces différences de fitness entre les membres individuels est
connue sous les noms de« paysage adaptatif», ou de« paysage de fit-
ness » (S. Wright, 1931). Dans ce diagramme la hauteur représente la
fitness (plus elle est élevée mieux c'est), et la longitude et la latitude
représentent des facteurs divers de dessein individuel- dans ce cas, des
traits de câblage cérébral. Chaque manière différente dont un cerveau
peut être câblé est représentée par l'une des barres qui composent le
paysage- chaque barre est un génotype différent. Le fait qu'il n'y ait
qu'une seule combinaison de traits qui puisse être bonne- c'est-à-dire
meilleure que l'ordinaire - est illustré par la manière dont elle se
détache comme un poste téléphonique dans le désert.
Comme le montre nettement la figure 3.1, un seul câblage est favo-
risé; les autres, aussi« proches» soient-ils du bon câblage, sont à peu
près égaux en fitness. C'est pourquoi un tel pic isolé est évidemment
une aiguille dans une botte de foin : il sera pratiquement invisible à la

FIGURE 3.1.
sélection naturelle. Les quelques individus dans la population qui ont
assez de chance pour avoir le génotype du Bon Truc auront des dif-
ficultés à le passer à leur progéniture, car dans la plupart des
circonstances leurs chances de trouver un pa11enaire qui ait aussi le
génotype du Bon Truc sont lointaines, et peuvent manquer de beaucoup
leur cible.
Mais à présent introduisons seulement un changement « mineur » :
supposons que bien que les organismes individuels partent avec diffé-
L'acide universel 89

rents câblages (n'importe quel câblage qui ait été mis en place par leur
génotype particulier ou leur recette génétique) - ce que l'on peut voir
par leur dispersion sur le paysage ile la fitness- ils ont une capacité
quelconque de s'ajuster ou de révise1 1eur câblage, selon ce qu'ils rencon-
trent durant la durée de leur existence. (Pour parler le langage de la
théorie évolutionniste, il y a de la « plasticité » dans leurs phénotypes. Le
phénotype est la construction finale du corps créé par le génotype
en interaction avec l'environnement. Des jumeaux identiques élevés
dans des environnements différents partageraient un génotype mais
pourraient être dramatiquement différents dans leurs phénotypes.) Sup-
posons, par conséquent, que ces organismes puissent finir, après une
période d'exploration, par acquérir un dessein qui soit différent de celui
avec lequel ils sont nés. Nous pourrions supposer que leurs explorations
sont aléatoires, mais ils ont une capacité innée à reconnaître (et à
conserver) un Bon Truc quand ils tombent dessus. ll s'ensuit que les indi-
vidus qui commencent leur vie avec un génotype qui est plus proche du
génotype du Bon Truc - à moins d'étapes de distance dans leur pro-
cessus de reconstruction- ont plus de chances de le rencontrer, et de le
conserver, que ceux qui sont nés avec un dessein plus lointain.
Ce départ en première place dans la course à la reconstruction de
soi peut leur donner l'avantage dans le processus de broyage malthu-
sien - si le Bon Truc est si bon que ceux qui ne l'apprennent jamais,
ou qui l'apprennent « trop tard », sont sévèrement désavantagés. Dans
des populations qui ont cette sorte de plasticité phénotypique,
manquer la cible de peu est meilleur que la manquer de très loin. Pour
une telle population, le poste téléphonique dans le désert devient le
sommet d'une colline qui monte graduellement, comme dans la
figure 3.2 ; ceux qui sont perchés près du sommet, bien qu'ils partent
avec un dessein qui ne les sert pas mieux que les autres, tendront à
découvrir le sommet du dessein plus rapidement.
À la longue, la sélection naturelle - la reconstruction du niveau
du génotype - tendra à suivre et à confirmer les directions prises par
les explorations réussies des organismes individuels - la reconstruc-
tion à niveau individuel ou phénotypique.
La manière dont je viens de décrire l'effet Baldwin maintient cer-

FIGURE 3.2.
90 DARWIN EST·IL DANGEREUX?

tainement l'esprit à son minimum, s'il n'est pas tout simplement exclu
du tableau. Tout ce qu'il requiert c'est une capacité brute, mécanique,
de s'arrêter dans sa marche aléatoire quand une Bonne Chose apparaît,
une capacité minimale à « reconnaître » quelque chose par essais et
erreurs aveugles. Je l'ai formulé en termes béhavioristes. Baldwin a
découvert en fait que des créatures capables d'« apprentissage par ren-
forcement » non seulement sont capables de faire mieux
individuellement que des créatures qui sont entièrement « câblées au
départ » ; leurs espèces évolueront plus vite en raison de cette capacité
plus grande à découvrir des améliorations de dessein dans leur voisi-
nage 1• Ce n'est pas ainsi que Baldwin a décrit l'effet qu'il a proposé.
Son tempérament était à des lieues du béhaviorisme. Comme le note
Richards:

Le mécanisme se conformait à des postulats hyperdarwiniens, mais per-


mettait néanmoins à la conscience et à l'intelligence de jouer un rôle
directeur dans l'évolution. Par disposition et conviction philosophique,
Darwin était un métaphysicien spiritualiste. Il ressentait la pulsation de
la conscience dans l'univers; celle-ci se manifestait à travers tous les
niveaux de la vie organique. Et pourtant il comprenait le pouvoir des
explications mécanistes de l'évolution. [R.J. Richards, 1987, p. 480)2.

On a, sous différents noms, décrit, défendu ou rejeté l'effet


Baldwin au fil des ans, et on l'a redécouvert indépendamment plu-
sieurs fois encore (voir par exemple Hinton et Noland, 1987). Bien qu'il
ait été décrit et reconnu dans les manuels de biologie, il a en général
été mis à l'écart par des penseurs trop prudents, parce qu'ils estimaient
qu'il sentait trop l'hérésie lamarckienne - voir le chapitre XI pour une
discussion détaillée). Il y a une ironie particulière dans ce rejet, car,
comme le note Richards, il était destiné aux yeux de Darwin à jouer le
rôle - et il le joue de fait - de substitut approprié pour les méca-
nismes lamarckiens:

1. On doit à Schull (1990) la perspective qui nous autorise à considérer les espèces
comme capables, sous des variations, de « voir » les améliorations de dessein, grâce à
leurs capacités variables à l'exploration phénotypique (voir les commentaires de
Dennett, 1990a).
2. L'analyse donnée par Robert Richards de l'histoire de l'effet Baldwin (1987, en
particulier p. 480·503 et la discussion qui intervient plus tard dans le livre) est l'une
de celles qui m'a le plus provoqué et guidé dans la manière dont j'ai conçu ce livre. Ce
que je trouve particulièrement bon (voir mon compte rendu, Dennett, 1989a) est le fait
que Richards non seulement partage avec Baldwin et beaucoup d'autres darwiniens
une inclination cachée pour les crochets célestes- ou tout au moins une insatisfaction
viscérale pour les théories qui insistent sur les grues- mais qu'il a aussi l'honnêteté
intellectuelle et le courage d'exposer et d'examiner son propre inconfort vis·à·vis de ce
qu'il est obligé d'appeler l'« ultra-darwinisme». Le cœur de Richards penche nettement
du côté de Baldwin, mais son esprit l'empêche de se laisser impressionner, ou de
cacher les fissures qu'il voit dans les digues que d'autres ont essayé d'ériger contre
l'acide universel.
L'acide universel 91
Le principe semblait certainement manifester du lamarckisme, tout en
fournissant le facteur positif dans l'évolution que même des darwiniens
convaincus comme Lloyd Morgan recherchaient. Et à ceux qui avaient
faim de métaphysique, il révélait que sous le vêtement métallique, méca-
niste, de la nature darwinienne, on pouvait trouver l'esprit. [R.J.
Richards, 1987, p. 487].

En fait, non pas l'Esprit - si par là on entend un Esprit à part


entière, intrinsèque, original, de type crochet céleste- mais seulement
un esprit de type grue, malin, mécaniste, béhavioriste. Ce n'est pas
rien, cependant ; Baldwin découvrit un effet qui en général augmente
le pouvoir - localement - du processus sous-jacent de la sélection
naturelle partout où elle opère. li montre comment le processus « aveu-
gle » du phénomène de base de la sélection naturelle peut être stimulé
par une quantité limitée de « projections » dans les activités d'orga-
nismes individuels, qui créent des différences de fitness sur lesquelles
la sélection naturelle peut ensuite opérer. C'est une complication bien-
venue, une ride dans la théorie évolutionniste qui ôte une source
raisonnable et puissante de doute, et augmente notre vision du pouvoir
de l'idée de Darwin, en particulier quand elle produit des applications
multiples et enfilées en cascade. Et elle reflète bien les caractéristiques
des autres recherches et controverses que nous allons explorer : la
motivation, la passion qui guidait cette recherche était l'espoir de
trouver un crochet céleste ; le triomphe consistait à trouver comment
le même travail pouvait s'accomplir avec une grue.

Qui a peur du réductionnisme ?


« Réductionnisme » est un vilain mot, et une
sorte de directive « plus holiste que moi tu
meurs » est devenue à la mode.

Richard DAWKINS, 1982, p. 113

Le terme qui revient le plus souvent dans ces controverses, et géné-


ralement en mauvaise part, est celui de « réductionnisme ». Ceux qui
sont à la recherche de crochets célestes appellent ceux qui s'en tiennent
sans réserves à des grues des « réductionnistes », et ils peuvent souvent
dépeindre le réductionnisme comme une position de philistin et sans
cœur, sinon carrément comme l'incarnation du mal. Mais comme la
plupart des termes qu'on prend en mauvaise part, « réductionnisme »
n'a pas de sens fixe. L'image centrale est celle de quelqu'un qui soutient
qu'une science se « réduit » à une autre : que la chimie se réduit à la
physique, que la biologie se réduit à la chimie, que les sciences sociales
se réduisent à la biologie, par exemple. Le problème est qu'il y a à la
fois des interprétations prudhommesques et des interprétations
92 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

outrancières de cette thèse. Selon les interprétations prudhom-


mesques, il est possible (et désirable) d'unifier la chimie et la physique,
la biologie et la chimie, et, oui, même les sciences sociales. Après tout
les sociétés sont composées d'êtres humains qui, en tant que mammi-
fères, doivent obéir aux principes de la biologie qui valent pour tous
les mammifères. Les mammifères en retour sont composés de molé-
cules, qui doivent obéir aux lois de la chimie, qui en retour doivent
répondre aux régularités de la physique qui la sous-tend. Aucun savant
ne dispute cette lecture prudhommesque : les juges de la Cour suprême
assemblés sont liés par la loi de la gravitation comme c'est le cas pour
n'importe quelle avalanche, parce qu'ils sont, en dernière instance,
aussi une collection d'objets physiques. Selon les interprétations
outrancières, les réductionnistes veulent abandonner les principes, les
théories, le vocabulaire, les lois, des sciences de niveau supérieur, en
faveur des termes des disciplines de niveau inférieur. Le rêve d'un
réductionnisme, selon cette lecture outrancière, pourrait être d'écrire
«Une comparaison de Keats et de Shelley du point de vue moléculai-
re », ou « Le rôle des atomes d'oxygène dans l'économie de l'offre » ou
« L'explication des décisions de la Cour de Rehnquist en termes des
fluctuations d'entropie ». Il est probable que personne n'est un réduc-
tionniste au sens outrancier, et que tout le monde devrait être un
réductionniste au sens prudhommesque, en sorte que l'« accusation »
de réductionnisme est trop vague pour mériter qu'on y réponde. Si
quelqu'un vous dit: «Mais c'est tellement réductionniste »,vous feriez
bien de répondre : « C'est un reproche si bizarre, si démodé ! Que
pouvez-vous bien vouloir dire ? »
Je suis heureux de signaler que durant les années récentes, cer-
tains des penseurs que j'admire le plus ont été des défenseurs d'une
version du réductionnisme. Le chercheur en sciences cognitives
Douglas Hofstadter dans GodeZ, Escher, Bach composa «Un prélude
[... ]à une fugue pour les fourmis» (Hofstadter, 1979, p. 275-336) qui
est un hymne analytique aux vertus du réductionnisme bien compris.
George C. Williams, l'un des évolutionnistes de premier plan, a dis-
tingué ce qu'il appelle le réductionnisme hiérarchique ou graduel du
réductionnisme de précipice ; il ne rejette que la version « précipice »
(Dawkins, 1986b, p. 74) 1• Plus récemment le physicien Steven Wein-
berg, dans Le Rêve d'une théorie ultime (1992) a écrit un chapitre
intitulé « Deux fois bravo pour le réductionnisme », dans lequel il dis-
tingue un réductionnisme sans compromis (une mauvaise chose) et
un réductionnisme compromis (qu'il adopte explicitement). Voici la
version que je préfère. On doit distinguer le réductionnisme, qui est en
général une bonne chose, du réductionnisme avaricieux, qui ne l'est

1. Voir aussi la discussion de Lewontin, Rose et la version idiosyncrasique du réduc-


tionnisme de Kamin ( 1984) - que Dawkins appelle à juste titre leur « hantise
privée»- dans la seconde édition du Gène égoïste (1989a), p. 331.
L'acide universel 93

pas. La différence, dans le contexte de la théorie de Darwin, est simple :


les réductionnistes avaricieux pensent que tout peut être expliqué sans
grues ; les bons réductionnistes pensent que tout peut être expliqué
sans crochets célestes.
n n'y pas de raison de faire des compromis quant à ce que j'appelle
le bon réductionnisme. C'est simplement le fait de souscrire à une
science qui ne fasse pas de pétitions de principe et qui ne triche pas
en ayant recours à des mystères ou à des miracles dès le départ. (Pour
une autre perspective sur ce point, voir Dennett, 1991a, p. 33-39.) Trois
bravos pour cette sorte de réductionnisme - et je suis sûr que Wein-
berg serait d'accord. Mais dans leur désir d'avoir les choses à bon
compte, dans leur zèle pour expliquer trop de choses trop vite, les
scientifiques et les philosophes sous estiment souvent les complexités,
en essayant de passer par-dessus des couches entières de niveaux de
théorie dans leur désir effréné d'emballer tout en sécurité et propre-
ment de haut en bas. C'est le péché du réductionnisme avaricieux, mais
notons que c'est seulement quand l'excès de zèle conduit à la falsifica-
tion des phénomènes que nous devons le condamner. En lui-même
le désir de réduire, d'unifier, d'expliquer tout par une théorie globale
compréhensive, n'est pas plus à condamner comme immoral que le
besoin contraire qui conduisit Baldwin à sa découverte. ll n'y a rien
de mal à rechercher des phénomènes qu'aucune théorie simple (ou
complexe!) ne pourra jamais expliquer; ce qui est fautif c'est de
donner une représentation fausse des choses par excès de zèle, dans
l'une ou l'autre direction.
L'idée dangereuse de Darwin est le réductionnisme incarné 1, qui
promet d'unifier et d'expliquer à peu près tout en une seule et magni-
fique vision. C'est le fait que c'est l'idée d'un processus algorithmique
qui la rend encore plus puissante, car la neutralité quant au substrat
qu'elle permet ainsi nous autorise à l'appliquer à presque n'importe
quoi. Cela conduit à ne pas respecter les frontières matérielles. Cela
s'applique, comme on a déjà commencé à le voir, même à soi-même.
La crainte la plus courante qu'engendre l'idée de Darwin est qu'elle ne
servira pas simplement à expliquer, mais à éliminer (exp lain away) les
esprits, les buts et les significations que nous adorons tous. Les gens
ont peur qu'à partir du moment où cet acide universel a passé travers
les monuments que nous chérissons, ils cesseront d'exister, dissous
dans une mare méconnaissable et haïssable de destruction scienti-
fique. Cela ne peut pas être une crainte sensée ; une explication
réductionniste appropriée de ces phénomènes devrait les laisser intacts
mais aussi tout simplement démystifiés, unifiés, placés sur des fonde-
ments plus solides. Nous pourrions apprendre des choses surprenantes
et même choquantes à propos de ces trésors, mais à moins que le fait

1. Oui, incarné. Songez-y : voudrions-nous dire que c'était du réductionnisme en


esprit?
94 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

que nous valorisons ces choses ait été basé sur des confusions ou sur
des quiproquos, comment notre connaissance accrue de ces choses
pourrait-elle diminuer leurs valeur à nos yeux 1 ?
TI est plus raisonnable et plus réaliste de craindre que l'abus avari-
cieux du raisonnement darwinien pourrait nous conduire à dénier
l'existence de tous les niveaux réels, des complexités réelles, des phéno-
mènes réels. Sous l'effet de nos efforts mal placés, nous pourrions être
amenés à rejeter ou à détruire la description même des phénomènes.
Par exemple, ceux qui sont mal à l'aise avec la théorie évolutionniste
ont fortement tendance à exagérer le degré de désaccord entre les
savants (« Ce n'est qu'une théorie, et il y a beaucoup de savants de
renom qui ne sont pas d'accord avec elle»), et je dois faire des efforts
importants pour ne pas surestimer la défense de « ce que la science
a montré ». En passant, nous rencontrerons quantité d'exemples de
désaccords scientifiques présents, et de questions empiriques encore
irrésolues. Je n'ai aucune raison de rabaisser ou de cacher ces diffi-
cultés, car quelle que soit leur solution, une certaine quantité de travail
de corrosion a déjà été effectué par l'idée dangereuse de Darwin, et il
n'est pas possible de revenir là-dessus.
Nous devrions être en mesure de nous accorder déjà sur un
résultat. Même si l'idée relativement modeste de Darwin quant à l'ori-
gine des espèces venait à être rejetée par la science - effectivement,
entièrement discréditée et remplacée par une conception immensé-
ment plus puissante (que nous ne pouvons pas pour le moment
imaginer) - elle aurait toujours sapé nos convictions envers toute
défense consciente de la tradition exprimée par Locke. Elle est par-
venue à ce résultat en ouvrant de nouvelles possibilités d'imagination,
et elle a ainsi entièrement détruit toute illusion que l'on pourrait avoir
quant à la solidité d'un argument tel que celui de la preuve a priori
lockéenne, caractère inconcevable d'un dessein qui se produirait sans
Esprit. Avant Darwin, c'était inconcevable au sens péjoratif où per-
sonne ne savait comment prendre cette hypothèse sérieusement. La
prouver est une autre affaire, mais les données à son appui ne cessent
en fait d'augmenter, et nous pouvons certainement, et même devons,
la prendre au sérieux. Par conséquent, quoi que vous puissiez penser
par ailleurs de l'argument de Locke, il est à présent aussi obsolète que
la plume d'oie avec laquelle il a été écrit. C'est une pièce de musée
fascinante, une curiosité qui ne peut pas jouer de rôle véritable dans
le monde intellectuel d'aujourd'hui.

1. Tout le monde sait comment répondre à cette question rhétorique avec une autre :
«Êtes-vous tellement amoureux de la Vérité à tout prix que vous voudriez savoir si la
personne qui vous aime vous trompe ? » On revient au point de départ. Pour ma part
je réponds que j'aime le monde tellement que je suis sûr que je veux connaître la vérité
à son sujet.
L'acide universel 95
CHAPITRE 3. L'idée dangereuse de Danvin est que le Dessein peut
émerger de l'Ordre simple par l'intermédiaire d'un processus algorith-
mique qui ne fait aucun usage de l'idée d'un esprit préexistant. Les
sceptiques ont espéré montrer qu'au moins à un endroit quelconque dans
le processus une main secourable (plus exactement un Esprit secourable)
doit avoir fourni un crochet céleste pour soulever le tout. Dans leurs
tentatives pour donner un rôle aux crochets célestes, ils ont souvent
découvert des grues : des produits de processus algorithmiques antérieurs
qui peuvent amplifier le pouvoir de l'algorithme danvinien de base, en
rendant le processus localement plus souple et plus efficace de manière
non miraculeuse. Les bons réductionnistes supposent que tout dessein
peut être expliqué sans crochets célestes ; les réductionnistes avaricieux
supposent qu'il peut être expliqué sans grues.
CHAPITRE 4. Comment le processus historique de l'évolution a-t-il
effectivement fabriqué l'arbre de vie ? Pour comprendre les controverses
portant sur le pouvoir de la sélection naturelle à expliquer les origines du
dessein, nous devons d'abord apprendre à visualiser l'Arbre de la Vie, en
clarifiant certaines caractéristiques mal comprises de sa forme, et
quelques moments clefs de son histoire.
CHAPITRE IV

L'arbre de la vie

Comment faut-il visualiser l'arbre de la vie?


L'extinction n'a fait que séparer les groupes,·
elle n'a contribué en rien à les former; car si
toutes les formes qui ont vécu sur la te"e
venaient à reparaître, il serait sans doute
impossible de trouver des définitions de
nature à distinguer chaque groupe, car tous
se mélangeraient par des transitions aussi
fines que celles qui ont lieu entre les variétés
les plus subtilement distinguées, mais leur
classification ou plutôt leur a"angement
naturel serait possible.

Charles DARWIN, Origine, p. 432

Dans le chapitre précédent, l'idée du travail de R et D comme ana-


logue au fait de se mouvoir dans quelque chose que j'ai appelé l'espace
du dessein a été introduite en passant sans faire attention aux détails
ou à la définition des termes. Pour esquisser le tableau dans ses
grandes lignes, je me suis autorisé l'emploi de certaines thèses sujettes
à controverse, en promettant de les expliquer plus tard. Comme l'idée
d'un Espace du Dessein va faire l'objet d'un emploi très étendu, je dois
à présent la mettre en place, et, en suivant les directives de Darwin,
je commencerai encore une fois in medias res, en examinant d'abord
certaines trames réelles au sein d'espaces relativement peu explorés.
Ceux-ci me serviront de guides, dans le chapitre suivant, pour parvenir
98 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

à une perspective plus générale sur des trames possibles et sur la


manière dont certaines sortes de processus permettent d'actualiser ces
possibles.
Considérons l'Arbre de la Vie, le graphe qui encode toutes lestra-
jectoires temporelles de toutes les choses qui ont jamais vécu sur cette
planète - ou, en d'autres termes, la gamme totale des progénitures.
Les règles qui permettent de dessiner ce graphe sont très simples. La
ligne temporelle d'un organisme commence à sa naissance et se
termine quand il meurt ; ou bien il y a des lignes de progéniture
émanant de lui, ou bien il n'y en a pas. Le déploiement des lignes de
progéniture d'un organisme - s'il y en a - variera son apparence en
fonction de plusieurs faits : selon que rorganisme se reproduit par
fission ou par bourgeonnement, ou selon qu'il donne naissance à des
œufs ou à des bébés vivants, et selon que les organismes des parents
survivent pour coexister pendant un temps avec celui de sa progéni-
ture. Mais de tels microdétails dans l'éventail ne nous occuperont pas
pour le moment. Personne ne met en doute le fait que toute la diversité
de la vie qui a pu jamais exister sur cette planète est dérivée de cet
unique éventail ; les controverses commencent quand il s'agit de savoir
comment on peut découvrir et décrire en termes généraux les diverses
forces, principes, contraintes, etc. qui nous permettent de donner une
explication scientifique des trames au sein de toute cette diversité.
La Terre a environ 4,5 milliards d'années, et les premières formes
de vie sont apparues très « tôt » : les organismes les plus simples uni-
cellulaires -les procaryotes- sont apparus il y a environ 3,5 milliards
d'années, et pendant environ encore 2 milliards d'années, ce fut la seule
vie qu'il y eut au monde : des bactéries, des algues bleu-vert, et leurs
semblables également simples. Ensuite, il y a environ 1A milliard d'an-
nées, apparut une grande révolution : certaines des formes de vie les
plus simples réunirent littéralement leurs forces, quand certaines bac-
téries comme les procaryotes envahirent les membranes d'autres
procaryotes, créant les eucaryotes - des cellules avec des noyaux et
d'autres corps internes spécialisés (Margulis, 1981). Ces corps internes,
appelés des organelles ou des plastides, sont l'innovation clef dans le
dessein, ouvrant toutes les régions de respace du dessein qui est habité
aujourd'hui. Les chloroplastes dans les plantes sont responsables de la
photosynthèse, et les mitochondries, qu'on peut trouver dans toute
cellule de toute plante, de tout animal et de tout champignon - dans
tout organisme qui ait des cellules à noyau - sont les machines à
énergie fondamentales à engendrer de roxygène qui nous permettent
de repousser la seconde loi de la thermodynamique en exploitant les
matériaux et l'énergie qui nous entourent. Le préfixe « eu » en grec
signifie « bon », et de notre point de vue les eucaryotes étaient sans
aucun doute une amélioration, car, grâce à leur complexité interne, ils
pouvaient se spécialiser, ce qui rendit en dernière instance possible la
création d'organismes multicellulaires, tels que nous-mêmes.
L'arbre de la vie 99

Cette seconde révolution - l'émergence d'organismes multicellu-


laires - dut attendre 700 millions d'années. Une fois que les
organismes multicellulaires furent en scène, le rythme accéléra. Le
déploiement des plantes et des animaux qui s'ensuivit - des fougères
et des fleurs aux insectes, aux reptiles, aux oiseaux et aux mammi-
fères - a peuplé le monde d'aujourd'hui de millions d'espèces
différentes. Dans le processus, des millions d'autres espèces sont nées
et ont disparu. Il est certain qu'il y a bien plus d'espèces qui se sont
éteintes qu'il n'en existe aujourd'hui - peut-être une centaine d'es-
pèces éteintes pour chaque espèce existante.
Quelle est la forme globale de cet énorme Arbre de la Vie qui étend
ses branches sur 3,5 milliards d'années? À quoi ressemblerait-il si nous
pouvions le voir d'un seul coup d'un point de vue divin, avec tout le
temps répandu devant nous sur une dimension spatiale ? La pratique
usuelle dans la construction scientifique des graphes consiste à mettre
le temps sur l'axe horizontal, avec avant sur la gauche et plus tard sur
la droite, mais les diagrammes évolutionnaires ont toujours été l'excep-
tion, représentant toujours le temps sur la dimension verticale. Encore
plus curieusement, nous nous sommes habitués à deux conventions
opposées pour représenter la dimension verticale, et avec ces conven-
tions sont venues les métaphores associées. Nous pouvons mettre avant
en haut et plus tard en bas, auquel cas notre diagramme montre les
ancêtres et leurs descendants. Darwin usa de cette convention quand il
parla de la spéciation comme une modification avec descendance, et
bien entendu dans le titre de son livre sur l'évolution humaine, La Des-
cendance de l'homme et la sélection en relation avec le sexe (1871).
Alternativement, nous pouvons dessiner un arbre dans son orientation
normale, en sorte qu'il puisse ressembler à un arbre, sur lequel les « des-
cendants » ultérieurs composent les ramures et les branches qui
naissent, à travers le temps, du tronc et des racines initiales. Darwin
exploita aussi cette convention - par exemple dans l'unique dia-
gramme qui figure dans l'Origine - mais aussi, comme tout le monde,
en utilisant des expressions qui alignent avant avec après. Les deux
groupes de métaphores coexistent sans turbulence dans le langage et
les diagrammes de la biologie d'aujourd'hui. (Cette tolérance d'une ima-
gerie sens dessus dessous n'est pas limitée à la biologie. Les « arbres
généalogiques » sont le plus souvent dessinés avec les ancêtres en haut,
et les linguistes générativistes, parmi d'autres, dessinent leurs arbres
dérivationnels de haut en bas, avec la« racine» en haut de la page.)
Comme j'ai déjà proposé de représenter la dimension verticale
dans l'espace de dessein comme mesure de la quantité de dessein, en
sorte que plus haut= plus de dessein, il nous faut prendre garde à noter
que dans l'Arbre de la Vie (dessiné de bas en haut, comme je propose
de le faire) plus haut =plus tard (et rien d'autre). Cela ne veut pas
nécessairement dire plus de dessein. Quelle est la relation entre le
temps et le dessein, et quel pourrait-il être? Les choses dans lesquelles
100 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

il y a plus de dessein viennent-elles en premier et perdent-elles ensuite


leur dessein graduellement? Y a-t-il un monde possible dans lequel les
bactéries sont les descendants des mammifères et vice versa ? Il sera
plus facile de répondre à ces questions quant aux possibles si nous
commençons par examiner d'un peu plus près ce qui s'est passé sur
notre planète. Il doit être clair, pour le moment, que la dimension verti-
cale sur les diagrammes représente le temps, et le temps seulement,
Présent

700 millions AAP


(années avant
le présent)

Eucaryotes 1,4 milliardAAP

Procaryotes 3,5 milliards AAP

Formation
de la terre 4,5 milliards AAP

FIGURE 4.1.
avec avant en bas et plus tard au sommet. Selon la pratique usuelle la
dimension gauche droite est entendue comme une sorte de résumé de
la diversité sur une seule dimension. Chaque organisme individuel doit
avoir sa ligne temporelle, distincte de toutes les autres, en sorte que
même si deux organismes sont exactement des répliques l'une de
l'autre, atome pour atome, ils devront apparaître au mieux à côté les
uns des autres. La manière dont nous les ordonnerons, cependant,
pourra dépendre d'une quelconque mesure ou une famille de mesures
de différences dans les formes individuelles des corps - des diffé-
rences de morphologie, pour user du terme technique.
Par conséquent, pour revenir à notre question, à quoi ressemble-
rait la forme globale de l'Arbre de la Vie tout entier, si nous pouvions
le voir d'un seul coup d'œil? Ne ressemblerait-il pas à un palmier,
comme dans figure 4.1 ?
C'est le premier d'une série de nombreux arbres, ou de dendro-
L'arbre de la vie 101

grammes, que nous envisagerons, et il va de soi que la résolution


limitée de l'encre sur le papier fait se fondre des milliards de milliards
de lignes séparées. J'ai laissé délibérément la « racine » de l'arbre vague
et indistincte pour le moment. Nous sommes toujours en train d'ex-
plorer le milieu, en gardant les commencements ultimes pour un
chapitre ultérieur. S'il nous fallait faire un zoom sur le tronc de cet
arbre et regarder l'une de ses sections en transversale- à un « ins-
tant » dans le temps - nous pourrions voir des milliards de milliards
d'organismes unicellulaires individuels, dont une fraction aurait des
chemins conduisant à une progéniture légèrement plus haut sur le
tronc. À ces époques reculées, la reproduction se faisait par bourgeon-
nement ou fission ; pas mal de temps après, un type de sexe
unicellulaire évolua, mais la pollinisation et la ponte des œufs ou notre
type de reproduction sexuelle ont à attendre la révolution multicellu-
laire dans les frondaisons de l'arbre. n y aurait une certaine quantité
de diversité, et une certaine quantité de révision du dessein dans le
temps, en sorte que peut-être tout le tronc devrait-il être représenté
comme s'étendant sur le côté gauche, ou se répandant plus que le
schéma ne le montre. Est-ce seulement notre ignorance qui nous
empêche de différencier ce « tronc » de variétés unicellulaires en
vagues saillantes? Peut-être devrait-on le représenter avec diverses
branches mortes, suffisamment saillantes pour être visibles, comme
dans la figure 4.2, marquant diverses expérimentations de centaines
de millions d'années sur des desseins unicellulaires avant que le tout
soit conduit finalement à l'extinction.
n doit y avoir eu des milliards d'expérimentations de dessein man-
quées, mais il se peut aussi qu'aucune d'elles ne se soit vraiment
éloignée très loin d'une norme unicellulaire unique. Quoi qu'il en soit,
si nous devions faire un zoom sur le tronc, nous verrions une crois-
sance luxuriante d'options de courte durée, comme dans la figure 4.3,
toutes étant invisibles par rapport à la norme de réplication conserva-
trice. Comment peut-on s'en assurer? Parce que, comme nous le
verrons, il y a très peu de chances qu'il y ait eu des mutations plus
viables que le thème sur lequel elles ont été des variations.
Jusqu'à ce que soit inventée la reproduction sexuelle, presque
toutes les branches que nous observons, à n'importe quel niveau
d'agrandissement, divergent. Mais les exceptions sont remarquables. À
l'époque de la révolution eucaryotique, si nous regardons juste au bon
endroit, nous verrons une bactérie entrer dans le corps rudimentaire
d'un autre procaryote pour créer le premier eucaryote. Sa progéniture
tout entière aura un double héritage - ils contiennent deux séquences
d'ADN entièrement indépendantes, l'une pour la cellule hôte et une
autre pour le « parasite », partageant son destin avec celui de ses hôtes
et liant le destin de tous ses descendants (à présent sur le point d~
devenir des mitochondries bénignes résidentes) au destin des cellules
qu'ils habiteront, les descendantes de la cellule qui fut envahie en
102 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Eucaryotes 1,4 milliard AAP

Procaryotes

Formation de la terre - - - - - - - - - - - - - - 4,5 milliardsAAP

FIGURE 4.2.

premier lieu. C'est là un trait étonnant de la géométrie microscopique


de l'Arbre de la Vie : des lignées entières de mitochondries, de toutes
petites choses vivantes par elles-mêmes avec leur propre ADN, vivant
leurs vies entières à l'intérieur des murs d'organismes plus larges qui
composent d'autres lignages. En principe, cela n'a eu à se produire
qu'une fois, mais nous pouvons supposer que de nombreuses expéri-
mentations de symbiose radicale de ce genre se sont produites
(Margulis, 1981 ; pour des résumés accessibles, voir Margulis et Sagan,
1986,1987).
À partir du moment où la reproduction sexuelle s'est établie de
nombreux millions d'années plus tard, en haut dans les frondaisons de
notre Arbre (et le sexe a apparemment évolué de nombreuses fois, bien
que tout le monde ne soit pas d'accord sur ce point), si nous faisons un
agrandissement et considérons de près les trajectoires des organismes
individuels, nous découvrirons un type de lien distinct entre les indi-
vidus - des accouplements - produisant des myriades de rejetons.
En agrandissant et en « regardant à travers le microscope », nous
pouvons voir dans la figure 4.4. que, à la différence des assemblées qui
ont produit les eucaryotes, dans lesquels à la fois les séquences d'ADN
sont préservées tout entières et maintenues distinctes à l'intérieur des
corps des progénitures, dans les accouplements sexuels chaque rejeton
obtient sa propre séquence d'ADN, tenue par un processus qui extrait
L'arbre de la vie 103
Présent

Organismes
multicellulaires

Eucaryotes

Procaryotes

Formation de la terre - - - - - - - - - - - - - -

FIGURE 4.3.

50% de l'ADN d'un des parents et 50% de l'ADN de l'autre. Bien


entendu chacune des cellules du rejeton contient aussi des mitochon-
dries, et ces dernières proviennent d'un seul parent, la femelle. (Si vous
êtes un mâle, toutes les mitochondries dans vos cellules sont dans un
cul-de-sac évolutionnaire ; elles ne seront pas passées à l'un de vos reje-
tons, qui obtiendront toutes leurs mitochondries de leur mère.) À
présent prenez du recul à partir de ce cliché sur les accouplements
avec rejetons et notez (sur la figure 4.4.) que la plupart des trajectoires
de ces rejetons se terminent sans accouplement, ou tout au moins sans
rejetons qui leur soient propres. C'est le broyage malthusien. Partout
où nous regardons les branches et les rameaux sont couverts d'un court
duvet de naissance-mort sans autre issue.
TI serait impossible de voir à un seul moment touts les points de
branchement et toutes les jonctions de l'ensemble de l'Arbre de la Vie,
qui s'étendent sur 3,5 milliards d'années, mais si nous négligeons les
détails et ne considérons que des formes à grande échelle, nous pour-
rions reconnaître quelques étapes familières. Tôt dans le déploiement
multicellulaire qui commença environ il y a 700 millions d'années,
nous pouvions voir les fourches qui créèrent deux grandes branches
-le royaume des plantes et des animaux- et un autre pour les cham-
pignons, partant du tronc des organismes unicellulaires. Et si nous
regardions de plus près, nous pourrions voir que, une fois qu'ils devien-
104 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

FIGURE 4.4.

nent séparés par une certaine distance, aucun accouplement ne peut


réunifier une quelconque des trajectoires de leurs membres indivi-
duels. À ce moment-là, les groupes sont devenus reproductivement
isolés, et le fossé est devenu de plus en plus large 1• Des fourches ulté-
rieures créèrent les phyla multicellulaires, les ordres, les classes, les
familles, les genres, et les espèces.

Coder en couleur une espèce sur l'Arbre


À quoi ressemble une espèce sur l'Arbre ? Comme les questions
qui portent sur la nature et sur la naissance des espèces continuent
d'engendrer des controverses, nous pouvons profiter de la perspective
du point de vue divin que nous avons temporairement adoptée pour
considérer de plus près l'Arbre de la Vie tout entier et pour voir ce qui
se produirait si nous essayions de coder en couleur (coloriser) une
espèce unique dessus. Une chose peut être sûre : quelle que soit la
région que nous colorisons ce sera une région unique, connectée.
Aucun bourgeonnement séparé d'organismes, aussi semblables puis-
sent-ils paraître dans leurs morphologies, ne pourrait compter comme
composés des membres d'une unique espèce, qui doit être unifiée par
descendance. n faut remarquer ensuite que tant que la reproduction
sexuelle n'est pas entrée en scène, la caractéristique distinctive d'isola-
tion reproductive ne peut avoir aucune signification. Cette condition
1. Il y a eu néanmoins quelques réunions symbiotiques remarquables d'organismes
appartenant à différents royaumes. Le ver plat Convoluta roscoffensis n'a pas de
bouche et n'a jamais besoin de manger, parce qu'il est plein d'algues qui photosynthéti-
sent sa nourriture (Margulis et Sagan, 1986) !
L'arbre de la vie 105

de discrimination des frontières n'a pas de définition dans le monde


non sexuel. Dans les courants anciens et contemporains de rArbre qui
se reproduisent non sexuellement, des groupements d'un autre type
peuvent nous intéresser pour diverses bonnes raisons - des groupe-
ments de morphologie, de comportement ou de similitude génétique
partagés, par exemple - et nous pourrions choisir d'appeler le groupe
qui en résulte une espèce, bien qu'il puisse ne pas y avoir de limites
théoriquement importantes qui puissent délimiter de telles espèces.
Concentrons-nous par conséquent sur les espèces qui se reproduisent
sexuellement, et qui peuvent être toutes fondées dans les frondaisons
multicellulaires de l'Arbre. Comment pourrions-nous faire pour
colorer toutes les lignes de vie d'une seule espèce en rouge? Nous
pourrions commencer en examinant des individus au hasard jusqu'à ce
que nous en trouvions un qui a de nombreux descendants. Appelons-la
Lulu, et colorions-la. (Le rouge est une représentation des lignes

Lulu

FIGURE 4.5.
épaisses dans la figure 4.5.) À présent déplaçons-nous pas à pas vers le
haut dans l'Arbre, en colorisant tous les descendants de Lulu en rouge;
106 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

ceux-ci seront les membres d'une espèce à moins que nous ne décou-
vrions que notre encre rouge se répand sur deux branches distinctes
plus élévées, dont aucun des membres ne forme de jonction à travers
le vide. Si cela se produit, nous savons qu'il y a eu spéciation, et il nous
faudra revenir en arrière et prendre plusieurs décisions. Nous devons
d'abord nous décider pour savoir si nous gardons l'une des branches
en rouge (l'espèce « parente » continue en rouge et l'autre branche est
considérée comme la nouvelle espèce fille) ou si nous cessons carré-
ment d'employer l'encre rouge dès qu'un branchement se produit
(l'espèce« parente» s'est éteinte, par fission en deux espèces filles).
Si les organismes dans la branche de gauche se ressemblent tous
étroitement par leur apparence, leur équipement et leurs habitudes en
tant que contemporains de Lulu, alors que les organismes de la
branche de droite manifestent tous de nouvelles cornes, ou des
palmées ou des rayures, alors il est tout à fait évident que nous
devrions baptiser la branche de gauche espèce parente, qui continue,
et la branche de droite la nouvelle espèce. Si les deux branches révèlent
rapidement des changements, notre décision quant au coloriage ne
sera plus aussi évidente. n n'y a pas de faits secrets qui pourraient
nous dire quel est le bon choix, quel est celui qui opère les bonnes
articulations de la nature, car nous sommes en train de regarder préci-
sément aux endroits où les articulations devraient se trouver, et il n'y
en a pas. Être une espèce n'est pas autre chose qu'être l'une de ces
branches d'organismes qui se croisent, et être le membre d'une même
espèce que celle d'un autre organisme (contemporain ou pas) n'est pas
autre chose que faire partie de la même branche. Le choix que nous
ferons devra donc dépendre de considérations pragmatiques et esthé-
tiques: est-il maladroit de conserver le même label pour cette branche
comme pour le tronc-parent? Serait-il trompeur pour une raison ou
pour une autre de dire que la branche qui apparaît à droite plutôt que
celle qui apparaît à gauche est la nouvelle espèce 1 ?
On rencontre le même type de casse-tête quand on essaie de
compléter la tâche de codage de couleurs sur une espèce tout entière
en déplaçant notre encre rouge sur l'Arbre vers le bas afin d'inclure les
ancêtres de Lulu. Nous ne rencontrerons plus de fossés ni de jointures
sur ce chemin descendant, qui nous mènera tout du long jusqu'aux
procaryotes à la base de l'Arbre si nous continuons. Mais si nous colo-
rions les bordures au fur et à mesure que nous descendons, en
remplissant les places occupées par les cousins, les tantes, et les oncles
de Lulu et de ses ancêtres, pour ensuite colorier à partir de ces exten-
sions sur les bordures, nous finirons par trouver une branche complète
1. Les cladistes (dont on discutera les thèses brièvement plus tard) sont une école
de taxonomistes qui rejettent, pour diverses raisons, le concept d'une espèce « paren-
te» qui persiste. Tout événement de spéciation, selon eux, résulte d'une paire d'espèces
filles et de l'extinction de leur parent commun, aussi proche une branche survivante
puisse-t-elle être de son parent, comparée avec l'autre branche.
L'arbre de la vie 107

sur laquelle Lulu réside jusqu'au point où le coloriage d'un quelconque


des modes situés plus bas (antérieurs) (par exemple comme en A dans

Lulu

FIGURE 4.6.
la figure 4.6) provoque des« fuites» de rouge dans les branches avoisi-
nantes qui appartiennent clairement à d'autres espèces.
Si nous nous arrêtons là, nous serons sûrs que seuls les membres
de l'espèce de Lulu ont été coloriés en rouge. ll sera possible de sou-
tenir que nous en avons laissé de côté quelques-uns qui méritent d'être
coloriés, mais ce ne sera qu'une thèse possible parmi d'autres, car il
n'y a, une fois encore, pas de faits cachés, pas d'essences qui puissent
déterminer la bonne réponse. Comme Darwin l'a fait remarquer, s'il
n'y avait pas les séparations que le temps et l'extinction des pierres de
touche intermédiaires ont créées, bien que nous puissions placer les
formes de vie dans un « arrangement naturel » ou une descendance,
nous ne pourrions pas les placer dans une « classification naturelle »
- nous avons besoin des fossés plus vastes entre les formes présentes
pour former les frontières de classes de ce type.
Le concept théorique d'espèce qui avait cours avant la théorie de
108 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Darwin comportait deux idées fondamentales : que les membres des


espèces ont différentes essences, et que « par conséquent » ils ne se
croisent pas, et ne peuvent pas le faire. Ce que nous avons imaginé en
conséquence est qu'en principe il pourrait y avoir deux sous-popula-
tions qui différeraient seulement en ceci que leurs accouplements
seraient stériles en raison d'une minuscule incompatibilité génétique.
Seraient-ce des espèces distinctes? Elles se ressembleraient, se nourri-
raient de la même manière, vivraient ensemble dans la même niche, et
seraient génétiquement très, très semblables, et pourtant seraient
isolées reproductivement. Elles ne seraient pas assez différentes pour
compter comme des variétés saillantes, mais elles satisferaient la
condition principale pour qu'il y ait deux espèces différentes. En fait, il
y a des cas d'« espèces issues de manière occulte d'un même parent »
qui s'approchent de ce cas extrême. Comme nous l'avons déjà noté,
à l'autre extrême nous avons les chiens, qui se laissent distinguer
aisément en types morphologiques à l'œil nu, adaptés à des environne-
ments extrêmement différents, mais qui ne sont pas reproductivement
isolés. Où faut-il faire passer la frontière? Darwin montre que nous
n'avons pas besoin de faire passer la frontière de manière essentialiste
afin de faire œuvre scientifique. Nous avons les meilleures raisons de
réaliser que ces extrêmes sont improbables : en général, là où il y a
spéciation génétique, il y a des différences morphologiques marquées,
ou des différences marquées en distribution géographique, ou (ce qui
est plus probable) les deux. Si cette généralisation n'était pas globale-
ment vraie, le concept d'espèce ne serait pas important, mais nous
n'avons pas besoin de demander exactement quelle quantité de diffé-
rence (en plus de l'isolation reproductive) est essentielle pour établir un
cas de différence spécifique réel 1•
Darwin nous montre que des questions du genre : « Quelle est la
différence entre une variété et une espèce ? » ressemblent à la question :
« Quelle est la différence entre une péninsule et une île 2 ? » Supposez
que vous voyiez une île à une distance d'un mile au large à marée haute.
Si vous pouvez marcher jusqu'à elle à marée basse sans vous mouiller
les pieds, est-ce toujours une île? Si vous construisez un pont pour y
accéder, cesse-t-elle d'être une île? Et que se passe-t-il si vous cons-
truisez un passage solide qui y mène ? Si vous pouvez creuser un canal
à travers une péninsule (comme le canal du Cap Code), la transformez-
vous en île? Que se passe-t-il si un ouragan fait le travail d'excavation?
Ce type d'enquête est familier aux philosophes. C'est l'activité socra-

1. Ces questions sont encore compliquées du fait de l'existence d'hybridisations


- dans lesquelles les membres de deux espèces distinctes ont bien des rejetons fer-
tiles-, phénomène qui soulève des questions intéressantes qui dépassent notre propos
ici.
2. L'épistémologue et psychologue évolutionniste Donald Campbell a été celui qui a
développé le plus vigoureusement les implications de cet aspect de l'héritage
darwinien.
L'arbre de la vie 109

tique de quête de définition ou de chasse aux essences : rechercher des


« conditions nécessaires et suffisantes » pour être un X. Quelquefois,
bien que tout le monde puisse voir le caractère vain de cette quête -
les îles n'ont de toute évidence pas d'essences réelles, mais des essences
nominales au mieux. Mais à d'autres moments cela peut sembler tou-
jours être une question scientifique sérieuse qui mérite réponse.
Plus d'un siècle après Darwin, les débats font toujours rage parmi
les biologistes (et encore plus p;:trmi les philosophes de la biologie)
quant à la définition de la notion d'espèce. Les savants ne doivent-ils
pas définir leurs termes? Oui, bien entendu, mais seulement jusqu'à
un certain point. Il se trouve qu'il y a différents concepts d'espèce qui
ont différents usages en biologie - ce qui marche pour les paléontolo-
gistes n'est pas très utile aux écologistes par exemple - et pas de
manière nette de les unifier ou de les hiérarchiser en donnant à l'un
d'eux la prééminence en sorte qu'il soit le concept d'espèce. C'est pour-
quoi je suis enclin à interpréter les débats persistants comme une
forme de souci de netteté vestige de l'aristotélisme plutôt que comme
un trait utile à la discipline. (Tout ceci est sujet à controverses, mais
voir Kitcher, 1984 et G.C. Williams, 1992 pour des arguments pro et
contra et la récente anthologie sur ce sujet, Ereshefsky, 1992, et Ste-
relny, 1994, une étude critique lucide sur cette anthologie.)

Couronnements rétrospectifs : l'Ève Mitochondriale


et les commencements invisibles
Quand nous avons commencé à voir si les descendants de Lulu se
scindaient en plus d'une espèce, il nous fallait chercher plus avant pour
savoir si des branches plus larges apparaissaient, puis reculer si nous
suspections que quelque part sur ce chemin un événement de spécia-
tion pouvait s'être produit. Nous ne nous sommes jamais posé la
question apparemment importante de savoir exactement quand la spé-
ciation pouvait être dite s'être produite. On peut à présent voir que la
spéciation est un phénomène naturel qui possède une propriété
curieuse : on ne peut pas dire qu'elle a lieu au moment où elle a lieu !
Il n'y a que longtemps après qu'on peut dire qu'elle a eu lieu, rétrospec-
tivement, en couronnant un événement quand on découvre que ses
suites ont une certaine propriété. Ce n'est pas un point qui relève de
nos limitations épistémiques - comme si nous étions capables de dire
quand se produit la spéciation seulement au moment où nous aurions
à notre disposition de meilleurs microscopes, ou même si nous pou-
vions entrer dans une machine à explorer le temps et remonter le
temps pour observer les moments appropriés. Ce point relève de la
propriété objective d'être un événement de spéciation. Ce n'est pas une
propriété qu'un événement a seulement en vertu de ses propriétés
spatio-temporelles.
110 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

D'autres concepts manifestent des bizarreries du même genre. J'ai


une fois lu quelque chose au sujet d'un mauvais roman historique dans
lequel un docteur français revenait dîner à la maison un soir de 1802 et
disait à sa femme : « Imagine ce que j'ai fait aujourd'hui. J'ai assisté à
la naissance de Victor Hugo ! » Qu'est-ce qui cloche dans cette histoire ?
Ou encore considérez la propriété d'être une veuve. Une femme à New
York peut soudainement acquérir une propriété en vertu des effets
qu'une balle a soudain eus sur le cerveau de quelqu'un à Dodge City, à
des milliers de kilomètres de là. (À l'époque de l'Ouest sauvage, il y avait
un revolver appelé le Faiseur de veuves. Le fait qu'un revolver particu-
lier puisse mériter son surnom à une certaine occasion pourrait être un
fait qui ne pourrait pas être établi par un examen spatio-temporel de
ses effets.) Ce cas doit sa curieuse capacité à sauter à travers l'espace
et le temps du caractère conventionnel de la relation de mariage, dans
laquelle un événement historique passé, un mariage, est supposé créer
une relation permanente- une relation formelle -notable en dépit de
vicissitudes et d'infortunes concrètes (la perte accidentelle d'une bague,
ou la destruction du certificat de mariage, par exemple).
La systématicité de la reproduction génétique n'est pas conven-
tionnelle mais naturelle, mais cette systématicité même nous permet
de penser formellement au sujet des chaînes causales qui s'étendent
sur des millions d'années, des chaînes causales qui seraient autrement
virtuellement impossibles à désigner ou à suivre à la trace. Cela nous
permet de nous intéresser, et de raisonner vigoureusement sur des
relations encore plus distantes et encore plus invisibles que la relation
formelle du mariage. La spéciation est, comme le mariage, un concept
ancré à l'intérieur d'un système de pensée étroit, formellement définis-
sable, mais qui, à la différence du mariage, n'a pas de saillances
conventionnelles- pas de cérémonies de mariage, d'anneaux et de
certificat - par lequel il peut être observé. Nous pouvons voir ce trait
de la spéciation plus clairement en considérant tout d'abord un autre
exemple de couronnement reproductif, le fait de conférer le titre d'Ève
Mitochondriale.
L'Ève Mitochondriale est la femme qui est l'ancêtre direct le plus
récent, dans la lignée femelle, de tout être humain vivant aujourd'hui.
Les gens ont eu des difficultés à envisager cette femme particulière, et
nous nous contenterons ici de passer en revue le raisonnement qui y
conduit. Considérons l'ensemble A de tous les êtres humains vivant
aujourd'hui. Chacun d'entre eux est né d'une mère et d'une seule ;
considérons donc ensuite l'ensemble B, de toutes les mères de ceux qui
sont vivants aujourd'hui. B est nécessairement plus petit que A,
puisque personne n'a plus d'une mère, et certaines mères ont plus d'un
enfant. Continuez avec l'ensemble C, des mères de toutes les mères de
l'ensemble B. ll est encore plus petit. Continuez encore avec les
ensembles D et E et ainsi de suite. Cet ensemble doit se contracter au
fur et à mesure que l'on remonte à chaque génération. Notez qu'au fur
L'arbre de la vie 111

et à mesure que nous revenons à travers les ans, nous excluons de


nombreuses femmes qui étaient les contemporaines de celles qui figu-
rent dans notre ensemble. Parmi ces femmes exclues se trouvent celles
qui ou bien vécurent ou moururent sans enfants ou dont la progéniture
femelle est morte sans enfant. À la fin, cet ensemble doit se réduire à
un individu, la femme qui est l'ancêtre femelle le J?lus proche de toute
personne vivante sur terre aujourd'hui. Elle est l'Eve Mitochondriale,
comme on l'appelle (selon Cann et al., 1987) parce que puisque les
mitochondries dans nos cellules passent par la lignée maternelle seule-
ment, toutes les mitochondries dans toutes les cellules de tous les gens
vivants aujourd'hui sont les descendants directs des mitochondries de
leurs cellules !
Le même argument logique établit qu'il y a - qu'il doit y avoir -
un Adam aussi bien : l'ancêtre mâle de quiconque est vivant aujour-
d'hui. Nous pourrions l'appeler l'Adam au Chromosome Y, puisque
tous nos chromosomes Y passent par la lignée maternelle 1• Est-ce
qu'Adam au Chromosome Y était le mari ou l'amant de l'Ève Mitochon-
driale ? Sans doute pas. ll n'y a qu'une probabilité infime pour que ces
deux individus aient vécu au même moment. (La paternité étant une
affaire tellement moins coûteuse en temps et en énergie que la mater-
nité, ce qui est logiquement possible est qu'Adam au Chromosome Y
ait vécu très récemment, et ait été très, très actif dans la chambre à
coucher, laissant Erroll Flynn dans sa... poussière. ll pourrait, en prin-
cipe, être l'arrière-grand-père de nous tous. C'est à peu près aussi
improbable que le cas dans lequel l'Adam au Chromosome Y et l'Ève
Mitochondriale seraient un couple.
L'Ève Mitochondriale a fait la une des journaux récemment parce
que les savants qui l'ont baptisée ainsi pensent qu'ils peuvent analyser
les trames de l'ADN des différentes personnes qui vivent aujourd'hui et
en déduire combien récente a pu être l'existence de l'Ève Mitochon-
driale, et même à quel endroit elle vivait. Selon leurs calculs initiaux,
l'Ève Mitochondriale vivait en Afrique, très, très récemment - il y a
moins de trois cent mille ans, et peut-être moins que la moitié de cela.
Mais ces méthodes d'analyse sont sujettes à controverse, et l'hypothèse
de l'Ève africaine pourrait être fatalement fautive. Déduire où et quand
est une tâche bien plus ardue que de déduire qu'il y a eu une Ève
Mitochondriale, ce que personne ne nie. Considérons quelques-unes
des choses que nous savons déjà au sujet de l'Ève Mitochondriale, en
laissant de côté les controverses récentes. Nous savons qu'elle avait au
moins deux filles qui eurent des enfants qui ont survécu. Si elle avait
eu seulement une fille, sa fille aurait porté la couronne de l'Ève Mito-
1. Notez une différence importante entre les héritages de l'Ève Mitochondriale et de
l'Adam au Chromosome Y : nous tous, mâles et femelles, ont des mitochondries dans
nos cellules mais elles viennent toutes de nos mères ; si vous êtes mâle, vous avez un
chromosome Y et l'avez obtenu de votre père, mais la plupart- virtuellement toutes,
mais pas absolument- des femelles n'ont pas de chromosome Y du tout.
112 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

chondriale.) Pour distinguer son titre de son nom propre, appelons-la


Amy. Amy porte le titre d'Ève Mitochondriale; ce qui veut dire qu'elle
se trouve simplement être la fondatrice maternelle de la lignée des
n
êtres humains présents 1• est important de se souvenir qu'à tous les
autres égards, il n'y avait probablement rien de remarquable ou de
spécial au sujet de l'Ève Mitochondriale ; elle n'était certainement pas
la Première Femme, ni la fondatrice de l'espèce Homo sapiens. Bien
des femmes antérieures appartenaient incontestablement à notre
espèce, mais semblent ne pas avoir eu de lignée femelle directe de des-
cendants conduisant aux humains vivant aujourd'hui. n est également
vrai que l'Ève Mitochondriale n'était probablement pas plus forte, plus
rapide, plus belle, ou plus féconde que d'autres femmes de son époque.
Pour montrer à quel point l'Ève Mitochondriale- Amy- n'avait
probablement rien de spécial, supposons que demain, des milliers de
générations plus tard, un nouveau virus virulent se répande sur Terre,
balayant 99 % de la race humaine en quelques années. Les survivants,
suffisamment chanceux pour avoir une résistance innée au virus,
seraient probablement tous étroitement liés. Leur ancêtre femelle
commun le plus proche - appelons-la Betty - serait une femme qui
vivait des centaines ou des milliers de générations après Amy, et la
couronne de l'Ève Mitochondriale passerait à elle, rétroactivement.
Elle peut avoir été la source de la mutation qui est advenue des siècles
plus tard à la sienne comme sauveur de son espèce, mais qui ne lui a
pas à elle fait un bien quelconque, parce que le virus contre lequel cette
mutation devait triompher n'existait pas encore. Le point important
est que l'Ève Mitochondriale ne puisse être couronnée que rétrospecti-
vement. Ce rôle historique pivot est déterminé non pas simplement par
les accidents qui ont eu lieu à l'époque d'Amy, mais par les accidents
qui ont eu lieu ultérieurement aussi. Quelle contingence massive ! Si
l'oncle d'Amy ne l'avait pas sauvée de la noyade quand elle avait trois
ans, aucun de nous (avec notre ADN mitochondrial particulier, grâce
en dernier lieu à Amy) n'aurait jamais existé! Si les petites-filles d'Amy
étaient toutes mortes de faim pendant leur petite enfance - comme
c'était le cas pour de nombreux enfants à cette époque - nous serions
nous aussi passés dans l'oubli.
L'invisibilité curieuse de la couronne de l'Ève Mitochondriale à sa
propre époque est plus facile à comprendre et à accepter que la quasi-
invisibilité de ce qu'a dû avoir chaque espèce : un commencement. Si
les espèces ne sont pas éternelles, alors l'ensemble du temps peut être
divisé, en quelque façon, en les temps antérieurs à l'existence de l'es-

1. Les philosophes ont souvent discuté les exemples étranges d'individus connus de
nous seulement à travers des descriptions définies, mais ils ont habituellement confiné
leur attention à des individus ennuyeux, même s'ils sont réels~ comme l'espion le plus
petit. (Il doit bien y en avoir un, n'est-ce pas?) Je suggère qu'Eve est un exemple bien
plus délicieux, et ce d'autant plus qu'elle a un intérêt théorique véritable pour la bio-
logie évolutionniste.
L'arbre de la vie 113

pèce x, et en les temps ultérieurs. Mais que doit-il s'être passé à


l'interface ? Il peut être de quelque secours de songer à une énigme qui
a troublé bien des gens. Vous êtes-vous jamais demandé, quand vous
entendez une nouvelle histoire drôle, d'où elle vient ? Si vous êtes
comme à peu près toutes les personnes que je connais ou dont j'ai
entendu parler, vous ne fabriquez jamais des histoires drôles ; vous
faites passer, peut-être avec des« améliorations», quelque chose dont
vous avez entendu parler par quelqu'un qui en a entendu parler, par
quelqu'un qui... Or nous savons que le processus ne peut pas se pour-
suivre à l'infini. Une blague au sujet du président Clinton, par exemple,
ne peut pas dater d'il y a plus d'un an environ*. Qui, par conséquent,
fabrique les blagues ? Personne ne semble jamais les attraper dans
l'acte qui en fait des auteurs. Il y a même un folklore - « une légende
urbaine » - qui dit que ces blagues sont toutes créées en prison, par
des prisonniers, ces gens dangereux et bizarres, si différents de nous
autres, et qui n'ont rien de mieux à faire de leur temps que de fabriquer
des blagues dans le secret de leurs ateliers à blagues souterrains. Non-
sens. C'est dur à croire - mais cela doit être vrai -, les blagues que
nous entendons et que nous nous passons ont évolué à partir d'autres
histoires, récupérant et révisant au fur et à mesure qu'elles passent de
l'un à l'autre. Une blague typiquement n'a pas d'auteur; sa fonction
auteur est distribuée sur des douzaines, des centaines ou des milliers
de raconteurs, se solidifiant pour un temps sous une version particuliè-
rement topique et ponctuellement amusante, avant de devenir
dormante, comme les ancêtres dont elle est née. La spéciation est elle
aussi difficile à repérer, pour la même raison.
Quand la spéciation s'est-elle produite? Dans de nombreux cas
(peut-être la plupart -les biologistes divergent quant à l'importance
des exceptions), la spéciation dépend d'une fracture géographique dans
laquelle un petit groupe- peut-être même un couple unique- s'en
vont à l'aventure et commencent une lignée qui devient reproductive-
ment isolée. C'est la spéciation allopatrique, par opposition à la
spéciation sympatrique, qui n'implique pas de barrières géographiques.
Supposons que nous observions le départ et la nouvelle installation du
groupe fondateur. Le temps passe, et plusieurs générations arrivent et
s'en vont. La spéciation s'est-elle produite? Pas encore, certainement.
Nous ne saurons pas avant de nombreuses générations ultérieures si
oui ou non ces individus doivent être couronné~ comme initiateurs
d'espèces.
Il n'y a pas, et il ne pourrait pas y avoir quelque chose qui soit
interne ou spécifique aux individus - ou même aux individus en tant
qu'ils s'adaptent à l'environnement- dont il s'ensuivrait qu'ils étaient
- comme ils se trouvent être plus tard -les fondateurs d'une nouvelle
espèce. Nous pouvons imaginer - si nous le désirons, un cas extrême

* Le livre de Dennett date de 1995 (N.d.T.).


114 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

(et improbable) dans lequel une mutation unique garantit l'isolation


reproductrice sur une seule génération, mais bien entendu, la question
de savoir si l'individu qui a cette mutation compte ou non comme un
fondateur d'espèce ou simplement comme un monstre dans la nature
ne dépend de rien qui fasse partie de sa constitution individuelle ou de
sa biographie, mais de ce qui s'est produit dans les générations sui-
vantes - s'il y en a - de sa progéniture.
Darwin fut incapable de fournir un seul exemple de spéciation par
sélection naturelle dans Sur l'origine des espèces. Sa stratégie dans ce
livre fut de développer en détailles données montrant que la sélection
artificielle par des éleveurs de chiens et de pigeons pouvait forger de
larges différences par une série de changements graduels. n fit ensuite
remarquer que le choix délibéré effectué par les éleveurs était inessen-
tiel; on tendait à ne pas accorder de valeur aux avortons, qui tendaient
par conséquent à ne pas se reproduire autant que leurs frères et sœurs
plus valables, ce qui avait pour effet que, sans politique d'élevage
consciente, les éleveurs humains d'animaux présidaient à leur insu à
un processus continu de révision de dessein. ll offrit le joli exemple de
l'épagneul du roi Charles, « qui avait été inconsciemment modifié dans
une large mesure depuis l'époque du monarque» (Origine, p. 35)- ce
qu'on peut confirmer en examinant de près les chiens sur divers por-
traits du roi Charles. ll appelait de tels cas des cas de « sélection
inconsciente » par des domesticateurs humains, et ill'employa comme
un levier persuasif pour conduire ses lecteurs à l'hypothèse d'une sélec-
tion encore plus inconsciente par l'environnement impersonnel. Mais
il lui fallait admettre, quand on contestait ce point, qu'il ne pouvait
pas produire d'exemple d'éleveurs humains produisant une nouvelle
espèce. Ces élevages avaient effectivement produit de nouvelles
variétés, mais pas une seule nouvelle espèce. Les Daschunds et les
saint-bernard n'étaient pas des espèces distinctes, aussi différents
fussent-ils en apparence. Darwin l'admettait, mais il aurait pu en
conclure correctement qu'il était tout simplement trop tôt pour dire
s'il avait donné des exemples de spéciation accomplis par la sélection
artificielle. Le chien d'appartement d'une dame aurait pu, à un
moment ultérieur, se révéler comme avoir été le membre fondateur
d'une nouvelle espèce qui serait venue du Canis familiaris.
La même morale s'applique à la création de nouveaux genres,
familles et même domaines, bien entendu. Les branchements majeurs
que nous pourrions rétrospectivement couronner comme les points de
départ des animaux à partir des plantes commencèrent comme une
ségrégation de deux pools génétiques aussi indiscernables et aussi peu
remarquables que possible à l'époque considérée que n'importe quelle
autre dérive temporaire à partir des membres d'une autre population.
L'arbre de la vie 115

Trames, simplification à outrance et explication


Bien plus intéressantes que la question de savoir comment tracer
des frontières entres espèces sont les questions qui portent les formes
des branches- quels courants, quelles forces, quels principes- ou
quels événements historiques ont influencé ces formes ou les ont
rendues possibles ? Les yeux ont évolué indépendamment des dou-
zaines de lignages, mais les plumes ont évolué probablement une seule
fois. Comme l'observe John Maynard Smith,« les mammifères acquiè-
rent des cornes, mais pas les oiseaux. Pourquoi la trame de variation
serait-elle limitée de cette manière? La réponse est tout simplement
que nous n'en savons rien» (Maynard Smith, 1986, p. 41).
Nous ne pouvons pas réenrouler la cassette de la vie et la rejouer
pour voir ce qui se produit au moment suivant, hélas. C'est pourquoi la
seule manière de répondre à des questions quant à de telles structures
énormes et inaccessibles est de sauter dans le vide en employant la
tactique risquée de la simplification à outrance. Cette tactique a une
histoire longue et distinguée dans les sciences, mais elle tend à provo-
quer des controverses, car les savants ont différents seuils à partir
desquels ils s'énervent d'avoir à jouer vite et mal avec les détails récalci-
trants. La physique newtonienne fut renversée par Einstein, mais elle
est toujours une bonne approximation pour la plupart des objectifs de
la physique. Aucun physicien n'élève d'objection quand la NASA utilise
la physique newtonienne pour calculer les forces au décollage et la
trajectoire orbitale de la navette spatiale, mais, à strictement parler, il
y a là un usage délibéré d'une théorie fausse pour rendre des calculs
faisables. Dans le même esprit, des physiologistes qui utilisent, par
exemple, les mécanismes pour changer le taux du métabolisme
essaient en général d'éviter les complexités bizarres de la physique
quantique subatomique, espérant que les effets quantiques qui pour-
raient se produire s'annuleront ou seront pour d'autres raisons au-
dessous du seuil de leurs modèles. En général, cette tactique porte ses
fruits, mais nous ne pouvons jamais être sûrs que les complications ne
seront pas élevées par un autre savant à la dignité de Clef du Mystère.
Et cela peut marcher tout aussi bien dans l'autre sens : la clef est
souvent découverte en s'élevant au-dessus des tranchées jusqu'à une
vue panoramique.
J'ai une fois eu un débat avec Francis Crick au sujet des vertus et
des vices du connexionnisme - le mouvement en sciences cognitives
qui modélise les phénomènes psychologiques en construisant des
trames dans les forces de connexions entre les nœuds de manière très
schématiques et simplifiées à outrance de « réseaux neuronaux »
simulés sur ordinateur. « Ces gens peuvent être de bons ingénieurs,
avança Crick (si mes souvenirs sont exacts), mais ce qu'ils sont en train
116 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

de faire n'est pas de la bonne science ! Ces gens tournent volontaire-


ment le dos à ce que nous savons déjà sur la manière dont les neurones
interagissent, en sorte que leurs modèles sont totalement inutiles en
tant que modèles des fonctions cérébrales. » Cette critique me surprit
dans une certaine mesure, car Crick est célèbre pour l'opportunisme
brillant qu'il manifesta dans sa découverte de la structure de l'ADN;
alors que d'autres s'empêtraient dans le chemin direct et étroit des
constructions à partir des données disponibles, Watson et lui prirent
quelques chemins de traverse audacieux et optimistes, avec les résul-
tats brillants que l'on sait. Mais quoi qu'il en soit, j'étais curieux de
savoir jusqu'où il étendrait sa dénonciation. Dirait-ilia même chose de
la génétique des populations ? Le terme dérogatoire pour certains de
leurs modèles est « génétique des sacs à haricots », car ils prétendent
que les gènes de ceci ou de cela sont autant de perles colorées sur une
corde. Ce qu'ils appellent un gène (ou un allèle à un locus) n'entretient
qu'une ressemblance passagère avec la machinerie intriquée des
séquences codées de molécules d'ADN. Mais grâce à ces simplifications
délibérées, leurs modèles sont computationnellement viables ; ils leur
permettent de confirmer de nombreuses trames à grande échelle dans
les flux de gènes qui seraient invisibles autrement. Ajouter des compli-
cations tendrait à conduire leur recherche à un terme fatal. Mais est-
ce que leur recherche est de la bonne science? Crick répondit qu'il
avait lui-même songé à la comparaison, et aurait dû dire que la géné-
tique des populations n'était pas de la bonne science non plus !
Mes goûts en matière de science sont plus indulgents, comme on
pourrait peut-être s'y attendre de la part d'un philosophe, mais j'ai mes
raisons. Je pense qu'il est justifié de penser que non seulement les
modèles simplifiés « à outrance » expliquent souvent plus ce qu'on a
besoin d'expliquer, mais aussi que des modèles plus compliqués ne
pourraient pas le faire. Quand ce qui provoque notre curiosité sont des
vastes trames existant dans les phénomènes, nous avons besoin d'une
explication au bon niveau. Dans de nombreux cas, c'est évident. Si
vous voulez savoir pourquoi les embouteillages tendent à se produire
à une certaine heure chaque jour, vous serez toujours éberlués après
avoir patiemment reconstruit les processus de navigation, de freinage,
et d'accélération de milliers de conducteurs dont les diverses trajec-
toires se sont additionnées pour créer ces embouteillages.
Imaginez aussi que l'on suive à la trace tous les électrons avec une
calculette de poche au fur et à mesure qu'elle multiplie deux nombres
l'un par l'autre et obtient les réponses correctes. Vous pourriez être sûr
à cent pour cent que vous avez compris chacun des millions de micro-
étapes qui ont causé le processus et néanmoins parfaitement incapable
de déterminer pourquoi et comment il a toujours obtenu la bonne
réponse aux questions que vous lui avez posées. Si ce n'est pas évident,
imaginez que quelqu'un a fabriqué- par une sorte de blague coû-
teuse - une calculette de poche qui donne les mauvaises réponses !
L'arbre de la vie 117
Elle obéirait exactement aux mêmes lois physiques que la bonne calcu-
lette, et elle passerait par le cycle des mêmes types de microprocessus.
Vous pourriez avoir des explications parfaites de la manière dont les
calculettes fonctionnent au niveau électronique, et pourtant être abso-
lument incapable d'expliquer le fait intensément intéressant suivant :
l'une d'elles donne les bonnes réponses et l'autre donne les mauvaises
réponses. C'est le type de cas qui montre ce qu'il y aurait de stupide
dans les formes effrénées de réductionnisme : il va de soi que l'on ne
peut pas expliquer toutes les trames qui nous intéressent au niveau de
la physique (ou de la chimie, ou à un autre niveau). C'est indéniable-
ment vrai de phénomènes usuels et banals comme des embouteillages
et des calculettes de poche ; nous devrions nous attendre à ce que ce
soit vrai des phénomènes biologiques également (pour plus de préci-
sions sur ce point, voir Dennett, 1991b).
Envisageons à présent une question parallèle en biologie, une
question de manuel : pourquoi les girafes ont-elles de longs cous ? n y
a une réponse qui pourrait en principe être« lue» sur l'Arbre de la Vie,
si nous pouvions le contempler : chaque girafe a la longueur de cou
qu'elle a parce que ses parents avaient la longueur de cou qu'ils avaient,
et ainsi de suite sur des générations et des générations en arrière. Si
vous les vérifiez une à une, vous verrez que le long cou de chaque
girafe vivante a sa source dans des ancêtres au long cou sur tout le
chemin fait à rebours ... jusqu'à des ancêtres qui n'avaient même pas
de cou. Et voilà comment les girafes ont de longs cous. Fin de l'explica-
tion. (Et si cela ne vous satisfait pas, notez que vous seriez encore
moins satisfaits si la réponse implique tous les détails quant au déve-
loppement individuel et l'histoire nutritionnelle de chaque girafe de la
lignée.)
Toute explication acceptable des trames que nous observons dans
l'Arbre de la Vie doit reposer sur des contrastes : pourquoi voyons-
nous telle trame effective plutôt que telle autre - ou aucune trame du
tout ? Quelles sont les options non actualisées qu'il est nécessaire de
considérer, et comment sont-elles organisées ? Pour répondre à de
telles questions, il nous faut être capables de parler de ce qui est pos-
sible en plus que de ce qui est réel.

CHAPITRE 4. Il y a des trames dans l'Arbre fourmillant de détails de la


vie, qui mettent en valeur des événements essentiels qui ont conduit la
floraison récente de l'arbre possible. La révolution des eucaryotes et la
révolution multicellulaire sont les plus importants de ces événements,
suivis par les processus de spéciation, invisibles au moment où ils se
produisent mais découverts plus tard marquer des divisions majeures
comme celle entre les plantes et les animaux. Si la science est supposée
expliquer les trames discernables au sein de toute cette complexité, elle
doit s'élever au-dessus du niveau microscopique vers d'autres niveaux,
118 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

en recourant si nécessaire à des idéalisations de façon à ce que les arbres


ne nous cachent pas la forêt.
CHAPITRE s. Le contraste entre le réel et le possible est fondamental
pour toute explication biologique. Il semble que nous ayons besoin de
distinguer divers degrés de possibilité, et Da1Win nous aide à formuler un
traitement unifié de la possibilité biologique en termes d'accessibilité
dans la« Bibliothèque de Mendel», l'espace de tous les génomes. Afin de
construire cette idéalisation utile nous devons reconnaître - pour les
laisser ensuite de côté - certaines complications dans les relations entre
un génome et un organisme viable.
CHAPITRE V

Le possible et le réel

Des degrés de possibilité ?


Quelles que soient les nombreuses manières
d'être en vie, il est certain qu'il y a bien plus
encore de manières d'être mort, ou plus exac-
tement de ne pas être en vie.
Richard DAWKINS, 1986, p. 9

Toute forme de vie non existante particulière


peut devoir son absence à deux raisons seu-
lement. L'une est la sélection négative.
L'autre est celle des mutations nécessaires
qui sont apparues.
Mark RIDLEY, 1985, p. 56

Prenez, par exemple, le gros homme possible


dans l'embrasure de cette porte, et puis aussi
l'homme chauve possible dans cette embra-
sure de porte. Sont-ils le même homme
possible, ou deux hommes possibles ?
Comment décider ? Combien d'hommes pos-
sibles y a-t-il dans l'embrasure de la porte?
Y en a-t-il plus de minces qu'il n y en a de
gros ? Combien sont identiques ? Ou le fait
qu'ils seraient identiques ferait-il d'eux un
seul individu ? Deux choses possibles ne
peuvent-elles être identiques? Est-ce la
même chose que de dire qu'il est impossible
120 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

pour deux choses d'être identiques ? Ou


finalement est-ce que le concept d'identité est
simplement inapplicable aux possibilités
non actualisées ?

Willard Van Orman QUINE, 1953, p. 4

n semble qu'il y ait au moins quatre types ou degrés différents de


possibilité : logique, physique, biologique, et historique, emboîtés les
uns dans les autres. Le plus faible d'entre eux est la simple possibilité
logique qui selon la tradition philosophique relève simplement de la
possibilité de décrire quelque chose sans contradiction. Superman, qui
va plus vite que la vitesse de la lumière est logiquement possible, mais
Superman, qui vole plus vite que la vitesse de la lumière sans se
mouvoir où que ce soit, n'est même pas logiquement possible. Néan-
moins, Superman n'est pas physiquement possible, parce qu'une loi de
la physique proclame que rien ne peut aller plus vite que la vitesse de
la lumière. Cette distinction simple en surface ne laisse pas de poser
des difficultés. Comment pouvons-nous distinguer les lois physiques
fondamentales de lois logiques? Est-il physiquement ou logiquement
impossible de voyager en arrière dans le temps, par exemple ?
Comment pourrions-nous dire avec certitude si une description qui est
apparemment cohérente - comme l'histoire du film Retour vers le
futur - est subtilement contradictoire ou nie simplement un postulat
fondamental (bien que non logiquement nécessaire) de la physique ?
La philosophie non plus ne laisse pas de s'occuper de ces difficultés,
et c'est pourquoi nous nous contenterons de les reconnaître et passe-
rons à l'étape suivante.
Superman vole en sautant simplement dans les airs en prenant
une pose aérienne élégante, talent qui est certainement physiquement
impossible. Est-ce qu'un cheval ailé est physiquement possible? Le
modèle canonique du cheval ailé qui nous vient de la mythologie ne
décollerait jamais - et ce fait relève de la physique, pas de la bio-
logie -, mais un cheval dont les ailes se déploieraient suffisamment
n
pourrait selon toute vraisemblance s'élever dans les airs. faudrait que
ce soit un cheval de petite taille, quelque chose que les ingénieurs en
aéronautique pourraient calculer à partir de considérations quant à la
{>roportion entre le poids et la force, la densité de l'air, et ainsi de suite.
A présent nous descendons vers le troisième degré de possibilité, la
possibilité biologique, car, à partir du moment où nous considérons la
force des os et les réquisits de masse nécessaires pour faire marcher la
machinerie qui bat des ailes, nous nous occupons du développement et
de la croissance, du métabolisme, et d'autres phénomènes clairement
biologiques. Et pourtant, le verdict peut sembler être qu'il va de soi
que les chevaux ailés sont biologiquement possibles, puisque les
chauves-souris sont des animaux réels. n se peut même que des
chevaux volants de taille normale soient possibles, puisqu'il y eut jadis
Le possible et le réel 121
des ptéranodons et d'autres créatures volantes de taille approchante.
Rien ne peut battre ce qui est réel, présent, ou passé quand il s'agit
d'enclore les possibilités. Tout ce qui est ou a été réel est de toute évi-
dence possible. N'est-ce pas?
Les leçons de la réalité sont difficiles à déchiffrer. De tels chevaux
ailés seraient-ils réellement viables? Auraient-ils peut-être besoin
d'être carnivores pour emmagasiner suffisamment d'énergie et pour la
soulever ? Peut-être - en dépit de l'existence de chauves-souris qui
mangent des fruits - que seul un cheval carnivore pourrait décoller.
Un cheval carnivore est-il possible? Peut-être un cheval carnivore
serait-il possible biologiquement s'il pouvait évoluer, mais est-ce qu'un
changement de régime de ce genre serait accessible à partir du point
où les chevaux doivent partir ? Et, faute d'une chirurgie constructrice
radicale, est-ce qu'un tel descendant du cheval pourrait avoir à la fois
des pattes de devant et des ailes ? Les chauves-souris, après tout, font
des ailes de leurs pattes de devant. Y a-t-il une histoire évolutionnaire
possible d'une révision dans le squelette qui conduirait à l'existence
d'un mammifère à six membres ?
Cela nous conduit au trois-quatrième degré de possibilité, la possi-
bilité historique. TI aurait pu y avoir une époque, dans le passé très
lointain, où la possibilité de mammifères à six membres sur Terre n'au-
rait pas été encore forclose, mais il pourrait aussi se faire qu'à partir
du moment où nos ancêtres poissons à quatre nageoires furent sélec-
tionnés pour se mouvoir sur la terre ferme, l'architecture de base à
quatre membres était si profondément ancrée dans nos routines déve-
loppementales qu'une altération à ce moment n'est plus possible. Mais
même cette distinction peut ne pas être très tranchée. Est-ce qu'une
altération de ce genre est un plan de construction purement et simple-
ment impossible, ou est-il simplement improbable, si résistant au
changement que seule une séquence astronomiquement improbable de
coups sélectifs pourrait le mener à l'existence ? TI semble qu'il puisse y
avoir deux types ou deux degrés d'impossibilité biologique : la violation
d'une loi de la nature biologique (s'il y en a) et les simples consignations
bio-historiques à l'oubli.
L'impossibilité historique est simplement une question d'opportu-
nités qu'on a laissé filer. TI y eut un temps où nombre d'entre nous se
sont inquiétés de la possibilité du président Barry Goldwater, mais cela
ne se produisit pas, et après 1964, les chances que cela ait lieu augmen-
tèrent de manière rassurante. Quand on vend des tickets de loterie, cela
crée une opportunité pour vous : celle de gagner - mais celle-ci glisse
rapidement dans le passé, et il n'est plus possible pour vous de gagner
ces millions de dollars. Est-ce que cette conception ordinaire que nous
avons des opportunités (les opportunités réelles) est une illusion ? En
quel sens auriez-vous pu gagner? Cela fait-il une différence si le numéro
de loterie gagnant est choisi après que vous achetiez votre ticket, ou bien
est-ce que vous avez toujours une opportunité de gagner, une opportu-
122 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

nité réelle, si le ticket gagnant est placé sous scellé avant que les tickets
soient mis en vente (Dennett, 1984)? Y a-t-il réellement jamais une
opportunité quelconque? Pourrait-il arriver quoi que ce soit d'autre que
ce qui arrive en fait ? Cette hypothèse effroyable, l'idée que seulement
ce qui est réel est possible, a été appelée actualisme (Ayers, 1968). Elle
est généralement ignorée, pour de bonnes raisons, mais ces raisons sont
rarement discutées. (Dennett, 1984, et Lewis, 1986, p. 36-38, offrent de
bonnes raisons de rejeter l'actualisme.)

FIGURE 5.1.

Ces idées familières et en apparence fiables sur la possibilité


peuvent se laisser résumer sur un diagramme, mais chacune de ses
frontières est sujette à débat. Comme les questions de Quine le suggè-
rent, il y a quelque chose qui ne va pas dans les catalogues
circonstanciés d'objets seulement possibles, mais puisque la science ne
peut même pas exprimer - sinon simplement confirmer - les sortes
d'explications auxquelles nous aspirons sans tracer ce genre de distinc-
tion, il y a peu de chances pour que nous renoncions simplement à
nous livrer à ce genre d'exercice. Quand les biologistes s'étonnent de
ce qu'un oiseau à cornes - ou même une girafe à rayures plutôt que
simplement à taches - soit possible, les questions qu'ils soulèvent
mettent en valeur ce que nous voulons que la biologie découvre pour
nous. Alertés par Quine, nous pouvons être cloués au sol par les impli-
cations métaphysiques douteuses de la thèse frappante de Richard
Dawkins selon laquelle il y a bien plus de manières d'être mort que de
manières d'être en vie, bien qu'il mette là manifestement le doigt sur
Le possible et le réel 123

quelque chose d'important. Nous devrions essayer de trouver une


manière de reformuler de telles thèses sous une forme métaphysique-
ment moins modeste et moins contestable - et la manière dont
Darwin commence in medias res nous fournit précisément le levier
dont nous avons besoin. En premier lieu, nous pouvons partir de la
relation entre la possibilité historique et la possibilité biologique, et
ensuite peut-être suggérer quelques dividendes de cette stratégie pour
notre conception des variétés plus importantes 1•

La Bibliothèque de Mendel
Le poète argentin Jorge Luis Borges n'est pas habituellement placé
au nombre des philosophes, mais dans ses nouvelles il a donné à la
philosophie certaines de ses expériences de pensée les plus riches, dont
la plupart sont réunies dans le recueil étonnant qui s'intitule Fictions
(1962). Parmi les meilleures d'entre elles, on trouve la fiction- en
fait, c'est plus une réflexion philosophique qu'un récit - qui décrit la
Bibliothèque de Babel. La Bibliothèque de Babel nous servira de point
d'appui pour répondre aux questions très difficiles concernant la
portée de la possibilité biologique. Arrêtons-nous-y un moment.
Borges nous raconte les explorations et les spéculations désespérées de
certaines personnes qui découvrent qu'elles vivent dans un vaste
magasin à livres, structuré comme les alvéoles d'une ruche, composée
de milliers (ou de millions ou de milliards) de conduits d'aération
entourés de balcons alignés avec des étagères. Si l'on se tient debout à
une rampe et qu'on regarde en haut ou en bas, on ne voit pas de fond
ou de sommet à des rayonnages. Ils se demandent : est-ce que le
magasin est infini ? Finalement, ils décident qu'il ne l'est pas, mais il
pourrait l'être, car il semble que sur ses étagères - en désordre,
hélas - se trouvent tous les livres possibles.
Supposons que chaque livre ait 500 pages de long, et que chaque
page consiste en 40 lignes de 50 espaces, en sorte qu'il y ait deux
mille caractères (avec espaces) par page. Chaque espace est soit blanc
soit un caractère imprimé dessus, choisis au sein d'un ensemble de
100 caractères (les minuscules et les majuscules de l'anglais et d'autres
langues européennes, plus les blancs et les marques de ponctuation) 2•
1. En 1982 François Jacob, biologiste lauréat du prix Nobel, publia un livre intitulé
ù Possible et le Réel, et je me précipitai pour le lire, en espérant que ce soit un essai
révélateur sur la manière dont les biologistes envisagent quelques-uns de ces casse-
tête au sujet de la possibilité. A ma déception, le livre avait très peu de choses à dire
sur ce sujet. C'est un beau livre, et il a un grand titre, mais les deux ne vont pas
ensemble, à mon humble opinion. Le livre que j'avais envie de lire n'a pas encore été
n:e
écrit, et c'est pol;lr9.uoi il faute~ écrire m.oi-même une partie, dans ce chapitre.
2. Bor&es chmslt des chifl!es légerement différents: des livres de 400 pages de long,
ave~ 40 lignes de 80 carac~eres chacun. Le nombre total de caractères par livre est
suffisammen~ :proche du mien (1312 000 contre 1 000 000) pour qu'il y ait une diffé-
rence. Je chmsis mes nombres plus ronds par commodité. Borges choisit un ensemble
124 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Quelque part dans la Bibliothèque de Babel, il y a un volume qui


consiste entièrement en pages blanches, et un autre volume qui ne
contient que des points d'interrogation, mais la vaste majorité consiste
en des fouillis typographiques ; aucune règle d'orthographe ou de
grammaire, pour ne rien dire du sens, n'empêche l'inclusion d'un
volume. Cinq cents pages multipliées par 2 000 caractères-espaces par
livre, cela veut dire qu'il y 1001 000 000 de livres dans la Bibliothèque de
Babel. Comme on estime 1 qu'il y a seulement 10040 (ôtez-en ou ajoutez-
en quelques-unes) particules (protons, neutrons et électrons) dans la
région de l'univers que nous pouvons observer, la Bibliothèque de
Babel n'est pas loin d'être un objet physiquement possible, mais grâce
aux règles plus strictes que Borges construisit dans son imagination,
nous pouvons nous la figurer clairement.
Est-ce réellement l'ensemble de tous les livres possibles ? De toute
évidence non - car ils ne comportent que les livres qui sont imprimés
à partir de « seulement » 100 caractères, en excluant, on peut le sup-
poser, les caractères du grec, du russe, du chinois, du japonais et de
l'arabe, ce qui exclut un bon nombre des livres réels les plus impor-
tants. Bien entendu, la Bibliothèque contient de superbes traductions
de tous ces livres réels en anglais, français, allemand, italien, en même
temps que des milliards de milliards de traductions médiocres de
chaque livre. TI y là aussi des livres plus de 500 pages, commençant
dans un volume et continuant sans rupture dans un autre volume ou
dans d'autres.
TI est amusant de songer à certains des volumes qui doivent se
trouver dans la Bibliothèque de Babel quelque part. L'un d'eux est la
meilleure et la plus perspicace biographie sur vous qui ait 500 pages,
de votre naissance à votre mort. Mais la localiser serait totalement
impossible (ce mot dangereux), puisque la bibliothèque contient aussi
des milliards de milliards de volumes qui sont des biographies magnifi-
quement précises de vous jusqu'à votre dixième, vingtième, trentième,
quarantième... anniversaire, et complètement faux quant aux événe-
ments ultérieurs de votre vie - dans des milliards de milliards de
manières différentes. Mais même le fait de trouver un volume lisible
dans cet immense magasin est un événement extrêmement
improbable.

de seulement 25 membres, ce qui suffit pour les majuscules en espagnol (avec un


blanc, une virgule et un point comme seule ponctuation) mais pas pour l'anglais. Je
choisis le nombre plus commode de 100 pour prendre en compte aisément les majus-
cules, les minuscules et les ponctuations de toutes les langues à alphabet romain.
1. Stephen Hawking (1988, p. 129) insiste pour formuler la chose ainsi : «Il y a
quelque chose comme dix millions de millions de millions de millions de millions de
millions de millions de millions de millions de millions de millions de millions de
millions (1 avec quatre-vingts zéros derrière) de particules dans la région de l'univers
que nous pouvons observer.» Denton (1985) fournit l'estimation de 1079 atomes dans
l'univers observable. Eigen (1992, p. 10) calcule le volume de l'univers comme étant
de 1084 centimètres cubes.
Le possible et le réel 125

Nous avons besoin de certains termes pour les quantités impli-


quées. La Bibliothèque de Babel n'est pas infinie, et c'est pourquoi la
probabilité d'y trouver quelque chose qui soit intéressant n'est pas lit-
téralement infinitésimale 1• Ces termes contiennent une forme
d'exagération familière - et nous avons pris Darwin en flagrant délit
d'en faire autant dans son résumé, où il s'autorisa un «infiniment»
illicite - mais nous devrions nous en dispenser. Malheureusement,
toutes les métaphores canoniques - « astronomiquement grand »,
« une aiguille dans une botte de foin », « une goutte dans l'océan » -
tombent comiquement à plat. Aucune quantité astronomique réelle
(comme le nombre des particules élémentaires dans l'univers, ou le
temps écoulé depuis le Big Bang mesuré en nanosecondes) n'est même
visible en comparaison de ces nombres énormes mais finis. Dans un
livre lisible de la Bibliothèque, la probabilité que vous rencontriez
jamais un volume avec une seule phrase grammaticale serait si ridicu-
lement petite que vous feriez mieux de mettre une majuscule à ce
terme - « Ridiculement petite » - et de lui donner un compagnon,
« Énormément », pour abréger « Bien plus qu'astronomiquement 2 ».
Moby Dick est dans la Bibliothèque de Babel, bien entendu, mais
s'y trouvent aussi 100 000 000 d'imposteurs mutants qui diffèrent du
Moby Dick canonique P3! une unique erreur typographique. Ce n'est
pas encore un nombre Enorme, mais le total augmente rapidement
quand nous ajoutons les variantes qui diffèrent à 1, 10 ou
1 000 coquilles. Même un volume avec 1 000 coquilles- deux par page
en moyenne - serait infailliblement reconnaissable comme étant
Moby Dick, et il y a un nombre Énorme de tels volumes. Peu importe-
rait lequel de ces volumes vous trouveriez, si vous pouviez en trouver
un. lis seraient tous également des lectures merveilleuses, et ils racon-
teraient la même histoire, à cette exception près qu'ils comporteraient
des différences réellement négligeables - et presque indiscernables.
Mais pas tout à fait tous. TI arrive qu'une seule coquille, placée dans
une position cruciale, soit fatale. Pierre de Vries, un autre auteur déli-

1. La Bibliothèque de Babel est finie, mais, assez curieusement, elle contient toutes
les phrases grammaticales de l'anglais dans ses murs. Mais c'est un ensemble infini,
et la Bibliothèque est finie! Et pourtant toute phrase de l'anglais, de quelque longueur
que ce soit, peut être divisée en morceaux de 500 pages, dont chacun se trouve quelque
part dans la Bibliothèque ! Comment est-ce possible ? Certains livres peuvent être uti-
lisés plus d'une fois. Le cas le plus extravagant est le plus facile à comprendre : comme
il y a des volumes qui contiennent tous un unique caractère et qui sont par ailleurs
blancs, l'usage répété de ces 100 volumes créera n'importe quel texte de n'importe
quelle longueur. Comme Quine le fait remarquer dans son instructif et amusant essai
«Bibliothèque universelle» (dans Quine, 1987) si vous vous autorisez la stratégie de
réutiliser les volumes, et de traduire tout dans le code ASCII qu'utilise votre traitement
de texte, vous pouvez stocker toute la Bibliothèque en deux volumes extrêmement
minces, dans l'un desquels est imprimé un 0 et où dans l'autre apparaît un 1 ! (Quine
fait aussi remarquer que le psychologue Theodor Fechner proposa la fiction de la
Bibliothèque universelle bien avant Borges.)
2. Quine (1987) forge le terme « hyperastronomique » dans le même but.
126 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

cieux de fiction, publia un jour un roman 1 qui commençait par les


mots : « Appelez-moi, Ismaël. »

Ce que peut faire une simple virgule ! Ou encore considérez les


nombreux mutants qui commencent par : « Rappelez-moi Ismaël...* »
Dans l'histoire de Borges, les livres ne sont pas rangés sur les éta-
gères dans n'importe quel ordre, mais même si nous les trouvions
scrupuleusement rangés par ordre alphabétique, nous rencontrerions
des problèmes insolubles à trouver le livre que nous recherchons (par
exemple la version «essentielle» de Moby Dick). Imaginez que vous
voyagiez en vaisseau spatial à travers la galaxie Moby Dick de la Biblio-
thèque de Babel. Cette galaxie est en elle-même Énormément plus
grande que tout l'univers physique, si bien que quelle que soit la direc-
tion dans laquelle vous allez, pendant des siècles, même si vous
voyagez à la vitesse de la lumière, tout ce que vous verrez seront des
exemplaires virtuellement indistinguables de Moby Dick- vous n'at-
teindrez jamais quoi que ce soit qui ressemble à autre chose. David
Copperfield est à une distance qui dépasse toute imagination dans cet
espace, même si nous savons qu'il existe un chemin - le chemin le
plus court- conduisant d'un grand livre à un autre par l'intermédiaire
de simples changements typographiques. (Si vous vous trouviez sur ce
chemin, vous découvririez qu'il est presque impossible de dire, par un
examen des alentours immédiats, dans quelle direction aller pour ren-
contrer David Copperfield, même si vous aviez en main des textes des
deux livres en question.)
En d'autres termes, cet espace logique est si Énorme que nombre
de nos idées usuelles au sujet de la localisation, de la recherche et de
la découverte ainsi que d'autres activités mondaines et pratiques, n'ont
pas d'application. Borges met les livres sur les étagères en ordre aléa-
toire, une jolie précision dont il dériva diverses réflexions délectables,
mais considérez les problèmes qu'il se serait créés s'il avait essayé de
les ranger par ordre alphabétique dans son alvéole. Puisqu'il n'y a que
cent caractères alphabétiques (dans notre version) nous pouvons
traiter une suite particulière d'entre eux comme l'ordre alphabétique
- par exemple a, A, b, B, c, C... , z, Z, ?), ù, ... à, â, é, è, ... Puis nous
pouvons placer tous les livres qui commencent avec le même caractère
sur le même étage. À présent notre bibliothèque a seulement 100 his-

1. The Value of Laughter (1953). (Cela se poursuit par : « Sentez-vous absolument


libre. Appelez-moi à toute heure du jour ou de la nuit... ») De Vries peut aussi avoir
inventé le jeu qui consiste à regarder jusqu'à quel point un effet peut être obtenu
(d~létère ou pas) avec un seul changement typographique. Voici l'un des meilleurs :
«A qui sont ces bois, je ne le sais; sa maison est pourtant dans le village ... » D'autres
ont repris le jeu : dans l'état de nature, un Hobbes mutant nous le dit, on trouve « the
wife of Man, solitary, nasty, brutish, and short». Ou encore, considérez la question:
«Am 1 my brothel's keeper? »
* Dans le texte anglais: Cali me Ishmaël (N.d.T.).
Le possible et le réel 127

toires de haut, plus petite que le World Trade Center. On peut diviser
chaque étage en 100 corridors, dans lequel nous alignons les livres dont
le second caractère est le même, un corridor pour chaque caractère,
en ordre alphabétique. Dans chaque corridor, nous pouvons placer
100 étagères, une pour chaque troisième caractère. Ainsi tous les livres
qui commencent par« Tous les dahus aiment Mozart« (et il y en a des
quantités!) sont placés sur la même étagère {l'étagère r ») dans le
4(

premier corridor sur le premier étage. Mais c'est une étagère extra-
ordinairement longue, et c'est pourquoi nous ferions mieux de ranger
les livres dans des tiroirs à dossiers à angle droit de l'étagère, un tiroir
pour chaque position de la quatrième lettre. De cette façon, chaque
étagère aura seulement, disons, 100 pieds de long. Mais à présent
les tiroirs à dossiers sont terriblement profonds, et se télescoperont
avec les tiroirs du corridor voisin, si bien que ... mais nous sommes à
court de dimensions dans lesquelles aligner les livres. Nous avons
besoin d'un espace à un million de dimensions pour stocker propre-
ment les livres, et tout ce que nous avons, ce sont trois dimensions :
de haut en bas, de gauche à droite, et devant derrière. n nous faudra
donc simplement prétendre que nous pouvons imaginer un espace
multidimensionnel, dans lequel chaque dimension se développe « à
angle droit» à partir des autres. Nous pouvons concevoir ce genre
d'hyperespaces, comme on les appelle, même si nous ne pouvons
pas les visualiser. Les scientifiques les utilisent tout le temps pour
organiser l'expression de leurs théories. La géométrie de tels espaces
(qu'ils soient ou non considérés comme imaginaires) est cohérente,
bien explorée par les mathématiciens. Nous pouvons avec confiance
parler des localisations, des chemins, des trajectoires, des volumes
(hypervolumes), des distances et des directions dans ces espaces
logiques.
Nous sommes à présent prêts à considérer une variation sur le
thème de Borges, que j'appellerai La Bibliothèque de Mendel. Cette
bibliothèque contient « tous les génomes possibles » - les séquences
d'ADN. Richard Dawkins décrit un espace similaire, qu'il appelle «le
Pays biomorphe »dans L'Horloger aveugle (1986a). Je m'inspire de sa
discussion, et nos deux analyses sont entièrement compatibles, mais je
veux mettre l'accent sur certains points qu'il a choisi de laisser pure-
ment et simplement de côté.
Si nous considérons la Bibliothèque de Mendel comme étant
composée de descriptions de génomes, alors elle est déjà simplement
une partie propre de la Bibliothèque de Babel. Le code usuel permet-
tant de décrire l'ADN consiste en seulement quatre caractères A, C, G,
et T (représentant l'adénine, la cytosine, la guanine, et la thymine, les
quatre types de nucléotides qui composent les lettres de l'alphabet de
l'ADN). Toutes les permutations de 500 pages de ces quatre lettres sont
déjà dans la Bibliothèque de Babel. Les génomes typiques sont pour-
tant bien plus longs que les livres ordinaires. Si l'on prend l'estimation
128 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

actuelle de 3 x 10 9 nucléotides dans le génome humain, la description


exhaustive d'un seul génome humain - comme le vôtre - prendrait
approximativement 3 000 des volumes de 500 pages qui sont dans la
Bibliothèque de Babel (en gardant la même taille pour les caractères
imprimés 1). La description du génome d'un cheval (volant ou pas),
d'un chou-fleur ou d'un poulpe serait composée des mêmes lettres A,
C, G, et T, et ne serait certainement pas plus long, en sorte que nous
pouvons supposer, arbitrairement, que la Bibliothèque de Mendel
consiste en toutes les chaînes d'ADN décrites dans toutes les boîtes
d'ensembles de 3 000 volumes consistant entièrement en ces quatre
caractères. Cela représentera suffisamment de génomes « possibles »
pour pouvoir servir à des fins théoriques sérieuses.
J'ai exagéré bien entendu les choses en décrivant la Bibliothèque
de Mendel comme contenant« tous» les génomes «possibles». Tout
comme la Bibliothèque de Babel ignorait les langues russe et chinoise,
la Bibliothèque de Mendel ignore la possibilité (apparente) d'autres
alphabets génétiques possibles- basés sur des constituants chimiques
distincts, par exemple. Nous sommes toujours en train de commencer
in medias res, pour nous assurer que nous comprenons les circons-
tances locales et terrestres présentes avant de jeter plus loin nos filets.
Par conséquent toutes les conclusions auxquelles nous pourrions
aboutir concernant ce qui est possible relativement à cette Bibliothèque
1. La comparaison d'un génome humain avec les volumes de la galaxie Moby Dick
explique aisément quelque chose qui trouble occasionnellement les gens au sujet du
projet de Génome humain. Comment les savants peuvent-ils parler de mettre en
séquence (de copier) le génome humain si tout génome humain est différent d'un autre
non pas à un seul mais à de multiples endroits (des loci, dans le langage de la généti-
que)? Comme les proverbiales traces dans la neige ou les empreintes digitales, deux
génomes humains réels ne sont jamais exactement identiques, même ceux de jumeaux
identiques (la probabilité qu'il y ait des coquilles est toujours présente, même dans les
cellules d'un unique individu). L'ADN humain est en fait indistinguable de l'ADN de
n'importe quelle autre espèce, même celle du chimpanzé, qui est à plus de 90 % le
même à chaque endroit de la séquence. Tout génome humain réel qui ait jamais existé
est contenu dans une galaxie de génomes humains possibles qui est Enormément
distant des galaxies des génomes d'autres espèces, bien que dans cette galaxie il y ait
place pour des différences considérables entre deux génomes humains. Vous avez deux
versions de chacun de vos gènes, l'un qui vient de votre père, l'autre qui vient de votre
mère. Ils vous ont passé exactement la moitié de leurs propres gènes, sélectionnés au
hasard à partir de ceux qu'ils avaient reçus de leurs parents, vos grands-parents, etc.,
mais puisque vos grands-parents étaient tous des membres de l'espèce Homo sapiens,
leurs génomes s'accordent à peu près tous leurs loci, en sorte que la question de savoir
lequel de vos grands-parents a fourni l'une ou l'autre partie de vos gènes ne fait pas de
différence la plupart du temps. Mais leurs génomes diffèrent néanmoins dans des mil-
liers de loci, et dans ces intervalles la question de savoir quels gènes vous obtenez est
affaire de hasard - un coup à pile ou face incorporé dans la machinerie qui forme les
contributions de vos parents à votre ADN. Qui plus est, les mutations s'accumulent à
la vitesse d'environ 100 par génome par génération chez les mammifères. « Autrement
dit, vos petits-enfants auront un millier de différences par rapport à vous et votre
épouse dans leurs gènes par suite des erreurs aléatoires de copie par vos enzymes ou
comme résultat de mutations dans vos ovaires ou vos testicules dues à des rayons
cosmiques » (Matt Ridley, 1993, p. 45).
Le possible et le réel 129

de Mendel devront être reconsidérées quand nous essaierons de les


appliquer à une notion plus large de possibilité. C'est en fait une force
plutôt qu'une faiblesse dans notre tactique, car nous pouvons ne pas
perdre de vue à quel point le type de possibilité dont nous parlons est
modeste est circonstancié.
L'un des traits importants de l'ADN est que toutes les permutations
des séquences d'adénine, de cytosine, de guanine et de thymine sont à
peu près également stables, chimiquement parlant. Toutes pourraient
en principe être construites, dans le laboratoire à découper les gènes,
et une fois construites, elles auraient une existence indéfinie sur nos
étagères, comme un livre dans une bibliothèque. Mais il n'est pas vrai
que toute séquence de ce type dans la Bibliothèque de Mendel corres-
pond à un organisme viable. La plupart des séquences d'ADN
-l'Énorme majorité- sont sans aucun doute du fouillis, des recettes
pour aucun être capable de vivre. C'est ce que Dawkins veut dire, bien
entendu, quand il dit qu'il y a bien plus de manières d'être mort (ou
non vivant) que de manières d'être en vie. Mais de quelle sorte de fait
s'agit-il, et pourquoi devrait-il en être ainsi?

lil relation complexe entre génome et organisme


Si nous nous apprêtons à faire des progrès en faisant des simplifi-
cations audacieuses, nous devrions au moins prêter attention à
certaines des complications que nous sommes temporairement en
train de mettre de côté. Je vois trois sortes principales de complexité
qu'il nous faut reconnaître et surveiller au fur et à mesure que nous
avançons, même s'il nous faut à nouveau remettre à plus tard une dis-
cussion complète.
La première concerne la « lecture » de la « recette ». La Biblio-
thèque de Babel présuppose l'existence de lecteurs : les gens qui
habitaient la bibliothèque. Sans eux, l'idée même d'une collection de
volumes n'aurait pas de sens ; leurs pages pourraient aussi bien être
barbouillées de confiture ou pire. Si nous voulons donner un sens quel-
conque à la Bibliothèque de Mendel, nous devons aussi présupposer
quelque chose d'analogue à des lecteurs, car sans lecteurs les
séquences d'ADN ne spécifient rien du tout- ni des yeux bleus ni des
ailes ou quoi que ce soit d'autre. Les déconstructionnistes vous diront
qu'il ne peut y avoir deux lecteurs d'un texte qui parviennent à la même
lecture, et quelque chose de ce genre est indéniablement vrai quand
nous considérons la relation entre un génome et l'environnement
embryonnaire - le micro-environnement en même temps que les
conditions de soutien - dans lesquelles il a ses effets informationnels.
L'effet immédiat de la «lecture» de l'ADN pendant la création d'un
nouvel organisme est la fabrication de nombreuses protéines diffé-
rentes à partir des amino-acides (qui doivent être à disposition dans le
130 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

voisinage, bien entendu, prêts à se lier ensemble). ll y a Énormément


de protéines possibles, qui peuvent devenir effectivement dépendantes
du texte de l'ADN. Ces protéines sont créées au sens strict, et en quan-
tités déterminées par les « mots » - les triplets de nucléotides - au
fur et à mesure qu'elles sont «lues». Par conséquent, pour qu'une
séquence d'ADN spécifie ce qu'elle est supposée spécifier, il doit y avoir
un lecteur-constructeur approprié, bien stocké avec des éléments faits
de blocs d'acides aminés 1• Mais ce n'est qu'une petite partie du pro-
cessus. Une fois que les protéines sont créées, il leur faut entrer dans
les relations appropriées les unes avec les autres. Le processus
commence avec une seule cellule fertilisée, qui se divise ensuite en
deux cellules sœurs, qui se divisent elles aussi, et ainsi de suite
(chacune d'elles évidemment avec sa propre copie de tout l'ADN qui
est lu). Ces cellules nouvellement formées, de nombreuses variétés dif-
férentes (selon le type des protéines qui sont secouées, à quel endroit
et dans quel ordre) doivent en retour migrer vers les bonnes localisa-
tions dans l'embryon, qui croît en divisant et en construisant,
reconstruisant, révisant, étendant, répétant, et ainsi de suite.
C'est un processus qui est seulement en partie contrôlé par l'ADN,
qui en fait présuppose (et par conséquent ne spécifie pas lui-même) le
lecteur et le processus de lecture. Comparons les génomes à des parti-
tions musicales. Est-ce qu'une partition écrite de la Cinquième
Symphonie de Beethoven spécifie cette pièce de musique ? Pas aux Mar-
tiens, car elle présuppose l'existence de violons, de violoncelles, de
clarinettes, de trompettes. Supposons que nous prenions cette parti-
tion et que nous lui attachions une liasse de directives et de modèles
pour fabriquer (et pour jouer) tous les instruments, et que nous
envoyions tout le paquet vers Mars. À présent nous nous approchons
d'un paquet d'instructions qui pourrait en principe être utilisé pour
recréer la musique de Beethoven sur Mars. Mais il faudrait encore que
les Martiens puissent déchiffrer la recette, faire les instruments, puis
les jouer à la manière dont la partition l'indique.
C'est ce qui fait l'histoire du roman de Michael Cichton Jurassic
Park (1990) - et le film qu'en a tiré Steven Spielberg - une pure
fiction : même un ADN complètement intact de dinosaure serait inca-
pable de recréer un dinosaure sans l'aide d'un lecteur d'ADN de
dinosaure, et ces lecteurs sont tout aussi éteints que les dinosaures
eux-mêmes (ce sont, après tout, les ovaires de dinosaures). Si vous avez
effectivement un ovaire de dinosaure, alors celui-ci, avec de l'ADN de
dinosaure, peut spécifier un autre dinosaure, un autre ovaire de dino-
saure, et ainsi de suite indéfiniment, mais de l'ADN de dinosaure,
même complet, ne nous donnera jamais que la moitié (ou selon la
manière dont on compte, peut-être moins que la moitié) de l'équation.

1. C'est simplifier à outrance, en laissant le rôle de l'ARN messager et d'autres


complications.
Le possible et le réel 131
Nous pourrions dire que toute espèce qui a jamais existé sur cette
planète a eu son propre dialecte de lecture d'ADN. TI n'en reste pas
moins que ces dialectes ont eu beaucoup de choses en commun les
uns avec les autres. Les principes de la lecture de l'ADN semblent être
uniformes à travers toutes les espèces, après tout. C'est ce qui rend
l'ingénierie génétique possible ; l'effet sur un organisme d'une permu-
tation particulière de l'ADN peut souvent être prédit en pratique. C'est
pourquoi l'idée de revenir sur nos pas vers un lecteur d'ADN de dino-
saure est une idée cohérente, bien qu'elle soit improbable. Avec l'aide
d'un peu de liberté poétique, les cinéastes pourraient prétendre que
l'on peut trouver des lecteurs de substitution acceptables (introduisez
le texte d'ADN d'un dinosaure dans le lecteur d'ADN d'une grenouille,
et espérez pour le meilleur 1).
Nous pouvons nous aussi nous accorder quelque liberté poétique.
Supposez que nous procédions comme si la Bibliothèque de Mendel
était équipée d'un lecteur unique ou standard d'ADN qui puisse aussi
bien produire un navet qu'un tigre, selon la recette qu'il trouve sur l'un
des volumes du génome. C'est une simplification exagérée et brutale,
mais plus tard nous pourrons rouvrir la question des complications
développementales ou embryologiques 2• Quel que soit)e lecteur d'ADN
standard que nous choisissions, relativement à lui l'Enorme majorité
de séquences d'ADN de la Bibliothèque de Mendel ne seront que du
charabia. Toute tentative pour « exécuter » une telle recette se termine-
rait rapidement en absurdité. Nous ne changerions pas beaucoup cette
image si au lieu de cela nous imaginions qu'il y ait des millions de
dialectes de lecteurs d'ADN, analogues aux différents langages réels
représentés dans la Bibliothèque de Babel. Dans cette bibliothèque, les
livres en anglais peuvent être du charabia pour les lecteurs polonais et
vice versa, mais l'Énorme majorité des volumes sont du charabia pour
tous les lecteurs. Prenez un volume au hasard, et nous pouvons sans
aucun doute imaginer qu'il est composé dans un langage, le babelais,
dans lequel il raconte un merveilleux conte. (L'imagination est bon
marché si nous n'avons pas besoin de nous inquiéter des détails.) Mais

1. Les cinéastes ne se posent jamais réellement le problème du lecteur d'ADN, et


utilisent de l'ADN de grenouille pour remplacer les parties manquantes de l'ADN de
dinosaure. David Haig m'a fait remarquer que ce choix d'une grenouille par les
cinéastes manifeste une erreur intéressante - un cas du paralogisme de la Grande
Chaîne des êtres. « Les humains, cela va de soi, sont plus proches des dinosaures que
ceux-ci et ceux-là le sont des grenouilles. L'ADN humain aurait été meilleur que celui
de grenouille. L'ADN d'oiseau serait encore meilleur.»
2. Un thème récent qu'on entend souvent chez les théoriciens de l'évolution est que
le « génocentrisme » qui a été plus ou moins canonique ces derniers temps est allé trop
loin. Selon cette critique, l'orthodoxie surestime trop le degré auquel l'ADN peut être
considéré comme une recette, composée de gènes, spécifiant un phénotype ou un orga-
nisme. Ceux qui font cette affirmation sont les déconstructionnistes de la biologie, qui
élèvent le pouvoir du lecteur en déboutant le texte. Cela peut être un bon antidote au
génocentrisme, mais en overdose ce serait aussi stupide que le déconstructionnisme
dans les études littéraires. On donnera plus d'attention à ces sujets au chapitre 11.
132 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

si nous nous rappelons que les langues réelles doivent être des choses
compactes et pratiques, avec des phrases courtes, lues facilement, qui
dépendent d'une régularité systématique pour faire passer leurs mes-
sages, nous pouvons nous assurer du fait que si on les compare avec
l'Énorme variété des textes de la bibliothèque, les langages possibles
sont Minusculement peu nombreux. C'est pourquoi nous pourrions
aussi bien prétendre, pour le moment, qu'il y avait seulement un
langage, et juste un seul type de lecteur.
La deuxième source de complexité que nous pouvons reconnaître
et remettre à plus tard a trait à la viabilité. Un tigre est viable mainte-
nant, dans certains environnements existant sur notre planète, mais il
n'aurait pas été viable à la plupart des autres périodes, et pourrait
cesser de l'être dans le futur (comme toute la vie sur Terre en fait).
La viabilité est relative à l'environnement dans lequel l'organisme doit
trouver sa subsistance. Sans une atmosphère respirable et des proies
mangeables - pour prendre les conditions les plus évidentes - les
traits organiques qui rendent les tigres viables aujourd'hui ne servi-
raient à rien. Et puisque les environnements sont, dans une grande
mesure, composés de, et par les autres organismes existants, la viabi-
lité est une propriété constamment changeante, une cible mouvante,
et non pas une condition fixe. Ce problème est minimisé si nous rejoi-
gnons Darwin en commençant in medias res, avec les environnements
existant actuellement, et si nous extrapolons prudemment à des possi-
bilités antérieures et ultérieures. Nous pouvons laisser à plus tard une
considération de l'autoformation (bootstrapping) initiale qui peut s'être
produite pour mettre en place et en mouvement cette coévolution des
organismes et de leurs environnements.
La troisième source de complexité concerne la relation entre les
textes des génomes qui déterminent effectivement des organismes
viables, et les traits que manifestent ces organismes. Comme nous
l'avons déjà noté plusieurs fois au passage, il n'y a pas de projection
simple des « mots » nucléotides sur les gènes mendéliens - les por-
teurs putatifs des «spécifications» (comme dirait un ingénieur) pour
un trait quelconque. Il n'est tout simplement pas vrai qu'il existe une
séquence de nucléotides qui épelle « yeux bleus » ou « pattes palmées »
ou « homosexuel » dans quelque langage descriptif que ce soit. Et vous
ne pouvez pas épeler « ferme » ou « savoureuse » dans le langage de
l'ADN de la tomate- même si vous pouvez effectivement réviser la
séquence de nucléotides dans ce langage en sorte qu'il produise des
tomates plus fermes et plus savoureuses.
Une fois cette complication prise en compte, on fait habituelle-
ment remarquer que les génomes ne ressemblent pas à des
descriptions ou à des empreintes de produits finis, mais ressemblent
plus à des recettes pour en fabriquer. Cela ne veut pas dire, comme
l'ont prétendu certains critiques, que c'est toujours - ou même quel-
quefois - une erreur que de parler d'un gène pour ceci ou cela. La
Le possible et le réel 133

présence ou l'absence d'une instruction dans une recette peut faire une
différence typique ou importante, et quelle que soit cette différence on
peut la décrire correctement comme ce que l'instruction - le gène -
« vise ». Ce point a été si fréquemment manqué par des critiques
influents qu'il mérite d'exposer nettement en quoi il s'agit d'une erreur.
Richard Dawkins a fourni un exemple qui le fait si bien qu'il vaut la
peine de le citer en entier (cela révèle aussi l'importance de la deuxième
de nos complications, la relativité de la viabilité à l'environnement) :

Lire est une aptitude apprise d'une prodigieuse complexité, mais cela ne
fournit en soi aucune raison d'être sceptique quant à l'existence possible
d'un gène pour la lecture. Tout ce dont nous aurions besoin pour établir
l'existence d'un gène de la lecture serait de découvrir un gène empêchant
la lecture, par exemple un gène qui induirait une lésion cérébrale causant
un type particulier de dyslexie. Une telle personne dyslexique pourrait
être normale ou intelligente sous tous les respects à ceci près qu'elle ne
pourrait pas lire. Aucun généticien ne serait particulièrement surpris si
ce type de dyslexie se révélait être produit de façon mendélienne. De toute
évidence, en ce cas, le gène ne manifesterait ses effets que dans un envi-
ronnement incluant une éducation normale. Dans un environnement
préhistorique il pourrait n'avoir aucun effet détectable, ou aurait pu avoir
un effet différent et avoir été connu par les généticiens des hommes des
cavernes comme, par exemple, un gène rendant incapable de lire les
empreintes d'animaux. Dans notre environnement éduqué on l'appelle-
rait proprement un gène « pour » la dyslexie, puisque la dyslexie serait
l'une de ses conséquences saillantes. De même, un gène qui causerait une
cécité totale empêcherait aussi la lecture, mais on ne le considérerait pas
habituellement comme un gène empêchant la lecture. C'est simplement
parce qu'empêcher la lecture ne serait pas son effet phénotypique le plus
évident ou le plus débilitant [Dawkins, 1982, p. 23. Voir aussi Dawkins
1989 a, p. 281-82, et Sterelny et Kitcher, 1988].

La manière indirecte dont des groupes de codons - des triplets


de nucléotides d'ADN- enclenchent le processus de construction ne
nous empêche donc pas de parler d'un gène pour x ou pour ou y, en
utilisant le fameux raccourci des généticiens, et en gardant à l'esprit
que c'est ce que nous sommes en train de faire. Mais cela veut dire
qu'il peut y avoir des différences fondamentales entre l'espace des
génomes et l'espace des organismes « possibles ». Le fait que nous
puissions décrire de manière cohérente un produit fini - disons une
girafe avec des rayures vertes plutôt que des taches brunes - ne
garantit pas qu'il y ait une recette d'ADN pour la fabriquer. ll peut
simplement se faire que, en raison des exigences particulières du déve-
loppement, il n'y ait tout simplement pas de point de départ dans
l'ADN qui ait la girafe comme destination.
Cela peut sembler bien peu plausible. Qu'y aurait-il d'impossible à
ce qu'il y ait une girafe avec des rayures vertes ? Les zèbres ont des
134 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

rayures, les canards mâles ont des plumes vertes sur la tête - il n'y a
rien de biologiquement impossible à ces propriétés prises isolément,
et elles peuvent certainement être réunies dans une girafe ! Du moins
à ce qu'il semble. Mais mieux vaut ne pas y compter. Vous penseriez
probablement qu'un animal à rayure avec une queue tachetée serait
possible, mais il peut bien se faire que ce ne soit pas le cas. James
Murray (1989) a développé des modèles mathématiques qui montrent
que le processus développemental qui distribue la couleur sur les
animaux pourrait aisément faire un animal tacheté avec une queue à
rayures, mais pas vice versa. C'est suggestif, mais ce n'est pas encore
- comme l'on imprudemment dit certains - une preuve d'impossibi-
lité. Quiconque a appris comment construire un bateau miniature dans
une bouteille pourrait penser que c'est parfaitement impossible de
mettre une poire fraîche entière dans une bouteille à goulot étroit ;
mais ce n'est pas le cas, voyez les bouteilles de Poire William.
Comment s'y prend-on? Le verre en fusion serait-il soufflé d'une
manière ou d'une autre autour de la poire sans l'écorcher ? Non, les
bouteilles sont pendues sur les arbres au printemps de manière à ce
que les poires puissent pousser à l'intérieur. Démontrer qu'il n'y a pas
de manière simple et directe pour la biologie d'accomplir un truc quel-
conque n'est jamais une preuve d'impossibilité. Rappelons-nous la
seconde règle d'Orge!.
Dans son analyse du Pays de Biomorphie, Dawkins met l'accent
sur le fait qu'un changement minuscule - de fait minimal - dans le
génotype (la recette) peut produire un changement étonnamment
grand dans le phénotype (l'organisme individuel résultant), mais il
tend à passer sous silence l'une des implications majeures de ces faits :
si une étape individuelle dans le génotype peut produire une étape
géante dans le phénotype, des étapes intermédiaires pour le phénotype
peuvent tout simplement venir à manquer, étant donner les règles de
projection. Pour prendre un exemple délibérément extrême et fictif, on
pourrait penser que si une bête pouvait avoir des défenses de vingt
centimètres et de quarante centimètres, le bon sens voudrait qu'il soit
possible qu'elle ait aussi des défenses de trente centimètres. Mais les
règles de construction des défenses dans le système de fabrication des
recettes peuvent ne pas autoriser des cas de ce genre. L'espèce en ques-
tion pourrait avoir à « choisir » entre des défenses de dix centimètres
« trop courtes » et des défenses de dix centimètres « trop longues ».
Cela veut dire qu'il faut être très prudent avec les arguments qui repo-
sent sur des hypothèses d'ingénierie quant à la nature de la conception
qui serait optimale ou la meilleure quand on prend pour acquis que
ce qui semble intuitivement être disponible ou possible est réellement
accessible dans l'espace de conception de l'organisme, étant donné la
manière dont il lit ses recettes. (Ce sera l'un des thèmes principaux des
chapitres 8, 9, et 10.)
Le possible et le réel 135

La possibilité naturalisée
Avec l'aide de la Bibliothèque de Mendel, nous pouvons à présent
résoudre - ou tout au moins unifier sous une perspective unique -
certains des problèmes tenaces qui continuent de se poser au sujet des
« lois biologiques » et de ce qui est possible, impossible, et nécessaire
dans le monde. Rappelons-nous que nous avions besoin de nous mettre
au clair sur ces sujets parce que si nous devons expliquer comment les
choses sont, cela doit se faire sur l'arrière-plan d'une explication de la
manière dont les choses pourraient avoir été, ou doivent être, ou ne
pourraient pas être. Nous pouvons à présent définir un concept étroit
de possibilité biologique :

x est biologiquement possible si et seulement si x est une instan-


ciation d'un génome inaccessible ou un trait de ses produits
phénotypiques.

Accessible à partir d'où ? Par quels processus ? Ah ! C'est là le hic !


TI nous faut spécifier un point de départ dans la Bibliothèque de Mendel,
et un moyen de « voyager ». Supposons que nous partions de là où nous
sommes aujourd'hui. Nous allons donc parler, en premier lieu, de ce
qui est possible maintenant -c'est-à-dire dans le futur proche, en utili-
sant les moyens de voyage dont nous disposons en ce moment. Nous
comptons comme possibles toutes les espèces réelles contemporaines
et tous leurs traits - y compris les traits qu'elles ont en relation avec
d'autres espèces et aux traits de ces autres espèces - plus tout ce qui
peut être obtenu en voyageant à partir de ce large front soit « selon le
cours de la nature » - sans manipulation humaine - ou avec l'ide de
grues artificielles telles que les techniques traditionnelles de l'élevage
animal (ou, en l'occurrence, de la chirurgie), ou par le moyen des nou-
veaux véhicules sophistiqués mis à notre disposition par l'ingénierie
génétique. Après tout, nous autres humains et tous nos trucs ne sommes
qu'un produit parmi d'autres de la biosphère contemporaine. Ainsi il
est biologiquement possible pour vous de disposer d'une dinde fraîche
le soir de Noël2001, si et seulement si au moins un génome de dinde
non instancié a produit les effets phénotypiques requis à temps pour
votre dîner. TI est biologiquement possible pour vous de chevaucher un
ptéranodon avant votre mort si et seulement si la technologie de
Juras sic Park permet à cette sorte-là de génome de s'exprimer à temps.
Peu importe notre méthode d'ajustement des paramètres de
« voyage », la notion résultante de possibilité biologique aura une pro-
priété importante : certaines choses seront « plus possibles » que
d'autres, ce qui veut dire qu'elles seront plus proches dans l'espace de
recherche multidimensionnel, et plus accessibles, « plus faciles » à
136 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

obtenir. Des choses qui auraient été considérées comme des impossibi-
lités biologiques il y a seulement quelques années - telles que des
plantes qui brillent dans le noir du fait qu'elles ont des gènes qui leur
donnent des propriétés lumineuses - sont non seulement possibles,
mais réelles. Des dinosaures du XXIe siècle sont-ils possibles? En fait,
les véhicules destinés à nous rendre d'ici jusqu'à ce point-là ont été
développés jusqu'au point où nous pouvons au moins raconter une
histoire épatante - une histoire qui requiert remarquablement de
licence poétique. (« Il y a » une portion de la Bibliothèque de Mendel
à travers laquelle l'Arbre de la Vie a cessé de faire des méandres il y a
environ soixante millions d'années.)
Quelles sont les règles qui gouvernent le voyage à travers cet
espace ? Quelles règles ou lois déterminent les relations entre les
génomes et leurs produits phénotypiques ? Pour le moment les seules
nécessités que nous ayons reconnues sont celles de la logique ou des
mathématiques d'un côté et celles de la physique de l'autre. Cela veut
dire que nous avons procédé comme si nous savions ce qu'est la possi-
bilité logique et la simple possibilité physique. Ce sont des questions
difficiles et controversées, mais nous pouvons considérer qu'elles sont
bloquées : nous nous contentons de postuler une version fixe de ces
variétés de possibilités et de nécessités, pour ensuite développer notre
propre notion de possibilité biologique à partir de cette version. La loi
des grands nombres et la loi de la pesanteur, par exemple, sont toutes
deux supposées valoir sans exception et intemporellement d'un bout à
l'autre de l'espace. Le fait de bloquer les lois physiques nous permet
de dire tout net, par exemple, que tous les différents génomes sont
physiquement possibles - parce que la chimie dit qu'ils sont stables,
si on les rencontre.
Si l'on bloque la logique, la physique et la chimie, on pourrait
choisir un point de départ différent. On pourrait choisir un moment
donné sur la Terre il y a cinq milliards d'années, et envisager ce qui
était biologiquement possible à cette époque. Pas beaucoup de choses,
parce qu'avant que les tigres puissent devenir possibles (sur Terre), il
fallait que beaucoup d'autres choses se soient réalisées : les eucaryotes,
puis les plantes produisant de l'oxygène atmosphérique en grandes
quantités, et un grand nombre d'autres choses. Avec le recul, nous
pouvons dire que les tigres furent en fait possibles tout du long, même
s'ils étaient distants et très improbables. L'une des vertus de cette
manière d'envisager la possibilité est qu'elle joint ses forces avec la
probabilité, en nous permettant d'échanger des affirmations en termes
de tout ou rien avec des affirmations au sujet de la distance relative,
car c'est elle qui compte dans la majeure partie des cas. (Les thèses en
forme de tout ou rien quant à la possibilité biologique étaient toutes
impossibles [à nouveau ce mot !] à évaluer, donc on n'y perd rien).
Comme nous l'avons vu quand nous avons exploré la Bibliothèque de
Babel, cela ne change pas grand-chose si votre verdict porte sur la
Le possible et le réel 137
« possibilité de principe » de trouver un volume particulier dans cet
espace Énorme. [Ce qui importe est qui est pratiquement possible, en
un sens ou un autre de« pratiquement»: au choix.]
TI n'existe certainement pas de définition canonique de la possibi-
lité, ni même un type de définition canonique de la possibilité. L'idée
que certaines choses pourraient être « plus possibles » que d'autres (ou
plus possibles à partir de tel point plutôt que de tel autre) entre en
conflit avec la manière usuelle dont nous entendons ce terme, et cer-
tains critiques philosophes pourraient dire que ce n'est tout simplement
pas une définition de la possibilité, quelle qu'elle soit. D'autres philo-
sophes ont défendu des théories de la possibilité comparative (voir en
particulier David Lewis, 1986, p. 10 sq.), mais je n'ai pas l'intention de
me battre là-dessus. Si ce n'est pas une analyse de la possibilité, qu'il
en soit ainsi. C'est, par conséquent, un substitut de définition de la pos-
sibilité. Peut-être après tout n'avons-nous pas besoin du concept de
possibilité biologique (qui nécessite des applications en termes de tout
ou rien) dans une analyse sérieuse. Peut-être le degré d'accessibilité
dans l'espace de la Bibliothèque de Mendel est-il la seule notion dont
nous ayons besoin, et c'est en fait un meilleur concept que celui de
n'importe quelle version en termes de tout ou rien. TI serait bien, par
exemple, d'avoir une manière quelconque de ranger les entités suivantes
en termes de possibilité biologique : des tomates de dix livres, des chiens
aquatiques, des chevaux volants, des arbres volants.
Cela ne suffira pas à satisfaire bon nombre de philosophes, et leurs
objections sont sérieuses. En les considérant brièvement, je clarifierai
un peu ce que j'entends exactement soutenir. En premier lieu, n'y a-t-il
pas un cercle vicieux dans la définition de la possibilité en termes d'ac-
cessibilité? (Le second terme ne réintroduit-il pas le premier dans le
suffixe, sans le définir?) Pas tout à fait. Cela laisse quelque chose de
non défini, que je me contenterai d'admettre avant de continuer. Nous
avons supposé que nous avions à notre disposition un concept ou un
autre de possibilité physique bloquée pour le moment ; notre idée de
possibilité présuppose que cette possibilité physique, quelle qu'elle
soit, nous laisse les coudées à peu près franches - quelques chemins
ouverts (pas simplement un seul) dans l'espace. En d'autres termes,
nous faisons l'hypothèse que rien ne nous empêche de descendre le long
des chemins qui sont ouverts, physiquement parlant 1•
1. Ce rejet des coudées franches est quelque chose qu'il nous faut présupposer de
tout façon, parce que c'est la négation minimale de l'actualisme, la doctrine selon
laquelle seul ce qui est actuel ou réel est possible. David Hume dans le Traité de la
nature humaine (1739) parla d'un certain «flou» que nous voulons voir exister dans
notre monde. C'est le flou qui empêche au possible de se rétrécir jusqu'à s'identifier
quasiment au réel. Ce flou est présupposé par n'importe quel usage du mot « peut >> -
un mot que nous pouvons difficilement éviter d'utiliser! Certaines personnes ont pensé
que si le déterminisme était vrai, l'actualisme serait vrai - ou pour renverser les
choses, que si l'actualisme était faux, l'indéterminisme devait être vrai- mais c'est très
douteux. L'arguijlent contre le déterminisme que cela implique serait d'une simplicité
déconcertante : cet atome d'oxygène a une valence de 2 ; par conséquent il peut s'unir
138 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Les questions posées par Quine (en tête de ce chapitre) nous invi-
taient à nous inquiéter quant à la question de savoir si l'on peut compter
des objets possibles non réels. L'une des vertus du traitement de la
possibilité biologique que je propose est que, grâce à son système formel
« arbitraire » - le système qui nous est arbitrairement imposé par la
nature, tout au moins dans nos parages - nous pouvons compter les
différents génomes possibles non actuels : ils sont en nombre Enorme
mais fini, et il n'y en a pas deux qui soient exactement identiques (par
définition, les génomes sont distincts s'ils n'ont pas un nucléotide en
commun sur plusieurs milliards de localisations). En quel sens les
génomes non réels sont-ils réellement possibles? Seulement au sens
suivant : s'ils étaient formés, ils seraient stables. Mais qu'une conspira-
tion d'événements les conduisent à se trouver formés est une autre
affaire, qui doit se régler en termes d'accessibilité à partir d'une localisa-
tion ou d'une autre. La plupart des génomes dans cet ensemble de
possibilités stables ne seront jamais formés, on peut en être sûr, car la
mort thermique de l'univers aura raison du processus de construction
avant qu'il ait pu faire son trou de manière reconnaissable dans l'espace.
ll faut encore examiner deux autres objections évidentes à cette
analyse de la possibilité biologique. Tout d'abord n'est-elle pas scanda-
leusement « centrée sur les gènes », dans la mesure où elle ancre toutes
les considérations quant à la possibilité biologique à l'accessibilité d'un
génome ou d'un autre dans la Bibliothèque de Mendel? L'analyse
que j'ai proposée de la possibilité biologique ignore purement et sim-
plement (et par conséquent rejette implicitement comme étant
impossibles) des «créatures» qui ne seraient pas à des points termi-
naux dans une branche de l'Arbre de la Vie tel qu'il existe aujourd'hui.
Mais c'est là précisélJ!ent la grande unification de la biologie que
Darwin a découverte. A moins que vous ne mettiez en avant des fic-
tions quant à la création spontanée de nouvelles formes de vie par
« création spéciale » ou (la version séculière du philosophe) par « coïn-
cidence cosmique », vous admettez que tout trait de la biosphère est
un fruit quelconque de l'Arbre de la Vie (ou du moins, si ce n'est pas
notre Arbre de la Vie à nous, ce doit en être un autre, avec ses propres
relations d'accessibilité). Aucun homme n'est une île, proclame John
avec deux atomes d'hydrogène pour former une molécule d'eau (il peut le faire mainte-
nant, qu'ille fasse ou pas); par conséquent quelque chose est possible qui n'est pas
réel ou actuel, et par conséquent le déterminisme est faux. On trouve des arguments
frappants en physique qui conduisent à la conclusion que le déterminisme est faux
-mais l'argument en question n'est pas de ceux-là. Je suis prêt à admettre que l'actua-
lisme est faux (et cette hypothèse est indépendante de la question du déterminisme et
de l'indéterminisme) même si je ne peux pas prétendre le prouver, ne serait-ce que
parce que l'autre branche de l'alternative consisterait à abandonner et à partir jouer
au golf ou à autre chose. Mais pour une discussion un peu plus détaillée de l'actua-
lisme, voyez mon livre Elbow Room (1984), en particulier le chapitre 4 («Aurait pu
faire autrement »), dont je tire cette note. Voir aussi l'opinion opposée de David Lewis
(1986, ch. 17), quant à la pertinence du problème de l'indéterminisme pour notre senti-
ment d'« ouverture » du futur.
Le possible et le réel 139

Donne, et Darwin ajoute : les moules ni les tulipes ne le sont non plus
- tout être vivant possible est lié par des isthmes de descendance à
d'autres êtres vivants. Prenons bien note du fait que cette doctrine
inclut les merveilles, quelles qu'elles soient, que la technologie pourrait
produire dans le futur, pour autant- comme on l'a déjà vu- que les
technologues eux-mêmes, avec leurs outils et leurs méthodes, soient
fermement localisés sur l'Arbre de la Vie. fl ne faut qu'un petit pas
supplémentaire pour inclure les formes de vies de l'espace intersidéral,
pour autant qu'elles aussi soient des produits d'un Arbre de la Vie,
dont les racines plongent, comme le nôtre, dans un sol physique non
miraculeux (on revient sur ce sujet au chapitre vn).
En second lieu, pourquoi traiterions-nous la possibilité biologique
de manière différente de la possibilité physique ? Si nous admettons
que les « lois de la physique » fixent les limites de la possibilité phy-
sique, pourquoi ne tenterions-nous pas de définir la possibilité
physique en termes des « lois de la biologie » (on examinera au cha-
pitre 7 la nature des lois physiques et de la nécessité physique, mais
pour le moment, la différence semble grande). Beaucoup de biologistes
et de philosophes des sciences ont soutenu qu'il y a des lois biolo-
giques. La solution proposée ne les exclut-elle pas ? Ou bien ne les
déclare-t-elles pas superflues? Elle ne les exclut pas. Elle permet à
quelqu'un de défendre l'idée d'un empire d'une loi de la biologie sur
l'espace de la Bibliothèque de Mendel, mais cela n'impose pas une
charge de la preuve trop lourde à quelqu'un qui penserait qu'il existe
des lois de la biologie s'ajoutant aux lois des mathématiques et de la
physique. Considérons par exemple le destin de la « loi de Dollo » :

La « loi de Dollo » dit que l'évolution est irréversible... Mais rien n'em-
pêche une inversion des tendances générales de l'évolution. S'il y a dans
l'évolution une tendance momentanée à l'allongement des bois des
cervidés, il peut aisément y avoir une tendance subséquente au raccour-
cissement des bois. La loi de Dollo se contente d'énoncer qu'il est
statistiquement improbable que la même trajectoire évolutive (en fait
toute trajectoire déterminée) puisse être empruntée deux fois dans un
sens et dans l'autre. Une mutation isolée peut aisément s'inverser. Mais
pour un nombre important de mutations ... l'espace mathématique conte-
nant toutes les trajectoires possibles est tellement vaste que la probabilité
qu'auraient deux trajectoires d'arriver un jour au même point est prati-
quement nulle ... La loi de Dollo n'a rien de mystérieux ni de mystique, et
ce n'est pas plus quelque chose qu'on peut « tester » sur le terrain. Elle
découle simplement des lois élémentaires de la probabilité. [Dawkins,
1986a, p. 94, tr. fr, p. 117-118].

On ne manque pas de candidats pour jouer le rôle de « loi biolo-


gique irréductible ». Par exemple beaucoup de gens ont soutenu qu'il
y a des « lois de développement » ou des « lois de la forme » qui déter-
minent la relation entre génotype et phénotype. On considérera leur
140 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

statut en temps voulu, mais nous pouvons déjà localiser au moins cer-
taines des contraintes les plus marquantes qui pèsent sur la possibilité
biologique comme n'étant pas des « lois de la biologie » mais comme
des caractéristiques inévitables de la géométrie de l'espace du dessein,
comme la loi de Dollo (ou la loi de Hardy-Weinberg de la fréquence
des gènes, qui est une autre explication de la théorie des probabilités,
purement et simplement).
Prenons le cas les oiseaux à cornes. Comme le note Maynard
Smith, il n'y en a pas, et nous ne savons pas pourquoi. Serait-ce parce
qu'une loi biologique les interdit? Les oiseaux à cornes sont-ils simple-
ment impossibles? Faudrait-il qu'ils ne soient pas viables dans
n'importe quel environnement possible, ou bien n'y a-t-il tout simple-
ment pas de chemin qui mène vers eux en raison de restrictions de
leur processus de lecture du génome? Comme nous l'avons déjà noté,
nous devrions être impressionnés par les restrictions sévères que nous
rencontrons dans ce processus, mais nous ne devrions pas être absolu-
ment convaincus. Ces restrictions peuvent ne pas être un trait
universel, mais seulement un trait temporellement et spatialement
local, analogue à ce que Seymour Papert a baptisé le phénomène
AZERTY dans la culture des ordinateurs et des claviers.

La rangée supérieure de la machine à écrire ordinaire se lit AZERTY.


Pour moi cela symbolise la manière dont la technologie peut souvent ne
pas servir de force de progrès mais de point d'arrêt. L'arrangement
AZERTY n'a pas d'explication rationnelle, mais seulement une explica-
tion historique. Il est introduit en réponse à un problème qui remonte
aux débuts des machines à écrire : les touches avaient tendance à se
mélanger. L'idée était de minimiser le problème de collision en séparant
les touches qui se suivaient les unes les autres fréquemment. .. Une fois
cette technique adoptée, elle s'étendit à des millions de machines à écrire
et. .. le coût social du changement... s'éleva avec l'intérêt créé par le fait
que tellement des doigts connaissaient à présent comment suivre le
clavier AZERTY. AZERTY est resté en dépit de l'existence d'autres sys-
tèmes, plus« rationnels» [Papert, 1980, p. 33] 1•

Les restrictions impérieuses que nous rencontrons au sein de la


Bibliothèque de Mendel peuvent apparaître comme des lois univer-
selles de la nature à partir de notre perspective myope, mais à partir
d'une autre perspective elles peuvent apparaître comme des conditions
purement locales, qui ont des explications historiques 2• Si c'est le cas,
1. D'autres ont exploité le phénomène AZERTY pour avancer des idées voisines.
Voir David, 1985, Gould 1991a.
2. George Williams (1985, p. 20) le formule ainsi: « J'ai avancé une fois l'idée que[ ... ]
les lois de la science physique plus les lois de la sélection naturelle peuvent fournir une
explication complète de tout phénomène biologique possible» [Williams, 1966, p. 6-7].
J'aurais aujourd'hui préféré adopter une thèse moins extrême et avoir seulement iden-
tifié la théorie de la sélection naturelle comme la seule théorie dont un biologiste ait
besoin en plus de celles du physicien. À la fois le biologiste et le physicien doivent recon-
naître des héritages historiques pour expliquer un phénomène naturel quelconque.
Le possible et le réel 141

alors ce dont nous avons besoin est d'un concept restreint de possibilité
biologique ; l'idéal d'un concept universel de possibilité biologique sera
erroné. Mais comme je l'ai déjà concédé, cela n'exclut pas les lois biolo-
giques : cela reporte simplement la charge de la preuve sur ceux qui
veulent en proposer. Et du même coup cela nous offre un cadre per-
mettant de décrire des classes vastes et importantes de régularités que
nous découvrons dans les structures de notre propre biosphère.

CHAPITRE s. La possibilité biologique doit être conçue en termes d'ac-


cessibilité (à partir d'une localisation postulée) dans la Bibliothèque de
Mendel, l'espace logique de tous les génomes. Ce concept de possibilité
traite la liaison de l'Arbre de la Vie comme un trait fondamental de la
biologie, tout en laissant ouverte la possibilité qu'il y ait aussi des lois
biologiques qui déterminent elles-mêmes l'accessibilité.
CHAPITRE 6. Le travail R et D effectué par la sélection naturelle au
cours de la création des trajectoires réelles dans l'Énorme espace des pos-
sibilités peut être mesurée jusqu 'à un certain point. Parmi les traits
importants de cet espace de recherche on trouve les solutions à des
problèmes qui se posent éternellement et qui sont par conséquent prédic-
tibles, comme des coups forcés aux échecs. Cela explique certaines de nos
intuitions quant à l'originalité, à la découverte, à l'invention, et égale-
ment clarifie la logique de l'inférence darwinienne relativement au passé.
Il y a un unique espace du Dessein dans lequel les processus de la créati-
vité humaine et biologique tracent leurs voies, en utilisant des méthodes
similaires.
CHAPITRE VI

Comment le réel se faufile


dans l'espace du Dessein

Dérive et levée dans l'espace du Dessein


Tous les animaux réels qui ont jamais vécu
sur terre ne sont qu'un minuscule sous-
ensemble des animaux qui pourraient théo-
riquement exister. Ces animaux réels sont les
produits d'un tout petit nombre de trajec-
toires évolutives dans l'espace génétique.
L'immense majorité des trajectoires théo-
riques dans l'espace animal donne naissance
à des monstres impossibles. Les animaux
réels sont dispersés çà et là au milieu des
monstres hypothétiques, chacun perché à sa
propre place unique dans l'hyperespace géné-
tique, chaque animal réel est entouré d'un
petit amas de voisins dont la plupart n'ont
jamais existé mais dont quelques-uns sont
ses ancêtres, descendants et cousins.

R. DAWKINS, 1986a, p. 73, trad. fr., p. 95

Les génomes réels qui ont pu jamais exister sont un nombre


Minusculement petit parmi les génomes combinatoirement possibles,
tout comme les livres réels qui appartiennent aux bibliothèques qu'il y
a dans le monde ne sont qu'un nombre Minusculement petit au sein
de la bibliothèque imaginaire de Babel. Quand nous passons en revue
144 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

les contenus de la Bibliothèque de Babel, nous pouvons être frappés


par la difficulté qu'il y a à spécifier une catégorie de livre qui ne soit
pas Énorme par le nombre de ses membres, aussi Minusculement petit
soit ce nombre comparé à l'ensemble. L'ensemble des livres composé
entièrement de phrases grammaticalement en anglais est un ensemble
Énorme par le nombre de ses membres, mais Minusculement petit, et
l'ensemble des livres lisibles ou sensés en est un sous-ensemble
Énorme mais Minuscule. Minusculement caché au sein de ce sous-
ensemble se trouve l'Énorme ensemble des livres au sujet de gens qui
s'appellent Charles, et à l'intérieur de cet ensemble (bien que Minuscu-
lement difficile à trouver) se trouve l'Énorme ensemble des livres qui
visent à dire ce qu'il en est de Charles Darwin, et un sous-ensemble
Énorme mais Minuscule parmi ces livres consiste en des livres
composés entièrement de bouts rimés. Et il en est ainsi. Le nombre
des livres réels sur Charles Darwin est un nombre immense, mais pas
Énorme, et nous ne parviendrons pas à cet ensemble (tel qu'il existe
aujourd'hui, ou en l'année 3000 de notre ère) en nous contentant d'em-
piler les adjectifs qui le restreignent de cette façon. Pour atteindre le
nombre des livres réels, il nous faut nous intéresser au processus histo-
rique qui les a créés, dans toutes ses particularités, même les plus
sordides. TI en va ainsi également des organismes réels, ou de leurs
génomes réels.
Nous n'avons pas besoin des lois de la biologie pour « éviter » que
la plupart des possibilités physiques ne s'actualisent: la simple absence
d'opportunité suffira à rendre compte de la plupart d'entre elles. La
seule (( raison » pour laquelle tous vos oncles et tantes ne sont jamais
venus à l'existence est que vos grands-parents n'ont pas eu le temps ni
l'énergie (sans parler de l'inclination) de créer plus qu'un petit groupe
de génomes proches. Parmi les nombreux possibles non réalisés cer-
tains sont - ou furent - « plus possibles » que d'autres, ce qui veut
dire que leur apparition était plus probable que l'apparition d'autres
possibles, tout simplement parce qu'ils étaient voisins de génomes
réels, à une distance de seulement quelques choix au sein du processus
de mixage aléatoire qui réunit le nouveau volume d'ADN et les
esquisses parentales, ou seulement à un seul ou à quelques coquilles de
distance dans le grand processus de copie. Pourquoi les cas manqués à
un poil près ne se sont-ils pas produits ? TI n'y a pas de raison à cela;
il s'est produit tout simplement qu'ils ne se sont pas produits. Ensuite,
alors qu'il se produisait que les génomes qui se produisaient effective-
ment commençaient à se mouvoir à partir des localisations manquées
à un poil près,dans l'Espace du Dessein, la probabilité qu'ils se produi-
sent s'abaissa. ns étaient si près de devenir réels, et voilà que leur heure
ne vint pas! Auront-ils une autre chance? C'est possible, mais Énor-
mément improbable, étant donné la taille Énorme de l'espace dans
lequel ils résident.
Mais quelles sont les forces, s'il y en a, qui font plier les chemins
Co m m e n t 1e rée 1 s e fa u fi 1e da n s 1 'e s p a c e d u Dessei n 145
de la réalité actualisée de plus en plus loin de leurs localisations ? Le
mouvement qui se produit quand il n'y a pas de forces du tout s'appelle
dérive génétique aléatoire. On pourrait penser que la dérive, étant aléa-
toire, tendrait toujours à s'annuler, ramenant le chemin en arrière vers
les mêmes génomes, en permanence, en l'absence de forces sélectives.
Mais le fait même qu'il n'y ait qu'un échantillonnage limité dans l'es-
pace immense (qui a, rappelons-nous, des millions de dimensions 1)
conduit inévitablement à l'accumulation de « distance » entre les
génomes réels (c'est le résultat de la «loi de Dollo »).
La thèse centrale de Darwin est que quand la force de la sélection
naturelle se trouve imposée sur ces méandres aléatoires, en plus de la
dérive il se produit une levée. Tout mouvement dans l'espace du
Dessein peut être mesuré, mais le mouvement de la dérive aléatoire
est, à première vue, purement latéral ; il ne nous conduit pas vers quoi
que ce soit d'important. Considéré comme du travail deR et D, il est
vain, et conduit à l'accumulation de simples changements typogra-
phiques, mais pas à l'accumulation de dessein. En fait, c'est pire que
cela, car la plupart des mutations -les coquilles - seront neutres, et
la plupart des coquilles qui ne sont pas neutres seront délétères. En
l'absence de sélection naturelle, la dérive est inexorablement descen-
dante dans l'Espace du Dessein. La situation dans la Bibliothèque de
Mendel est par conséquent précisément la même que celle de la Biblio-
thèque de Babel. La plupart des changements typographiques apportés
à Moby Dick peuvent être supposés pratiquement neutres - essentiel-
lement invisibles à la plupart des lecteurs. Parmi le petit nombre
d'entre eux qui font une différence, la plupart feront des dégâts dans le
texte, en en faisant une histoire pire, moins cohérente, moins compré-
hensible. Considérez cependant comme un exercice la version du jeu
de Peter de Vries dans lequel l'objet est d'améliorer un texte par simples
modifications typographiques. Ce n'est pas impossible, mais c'est loin
d'être simple 1
L'idée qu'on puisse se rendre à un endroit important, ou l'idée qu'il
puisse y avoir une amélioration du dessein, ou qu'on puisse s'élever
dans l'Espace du Dessein, sont fortes et familières. Mais sont-elles fia-
bles? Ne pourraient-elles pas simplement faire partie de l'héritage
confus de la vision prédarwinienne du Dessein comme provenant d'un
Dieu Artisan ? Quelle est la relation entre l'idée de Dessein et celle de
Progrès ? Les théoriciens de l'évolution divergent sur ce point. Certains
biologistes sont fastidieux, et en rajoutent pour éviter des allusions au
dessein ou à la fonction dans leur œuvre, alors que d'autres construi-
sent toute leur carrière sur l'analyse fonctionnelle de ceci ou de cela
(un organe, des structures de récolte de nourriture, des « stratégies
reproductives» etc.). Certains biologistes pensent que l'on peut parler
de dessein ou de fonction dans leurs travaux sans se commettre à une
doctrine douteuse quant au progrès. D'autres ne sont pas si sûrs.
Darwin porta-t-il« un coup mortel à la téléologie», comme l'a annoncé
146 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Marx, ou montra-t-il comment « la signification rationnelle » des


sciences naturelles devait s'expliquer empiriquement (comme Marx
avait eu raison de l'annoncer), conférant par là un refuge sûr pour la
discussion fonctionnelle ou téléologique en science ?
Le Dessein est-il quelque chose que l'on puisse mesurer, même de
manière indirecte et imparfaite ? Assez curieusement, le scepticisme
que l'on éprouve quant à cette perspective se trouve couper l'herbe sous
les pieds à la source la plus puissante de scepticisme dirigée contre le
darwinisme. Comme je l'ai fait remarquer dans le chapitre 3, les défis
les plus forts adressés au darwinisme ont toujours pris la forme sui-
vante : les mécanismes darwiniens sont-ils assez puissants, ou assez
efficients, pour avoir accompli tout ce travail dans le temps disponible ?
Tout ce travail? Si la question ne concernait que les simples dérives
latérales dans l'espace typographique des génomes possibles, la
réponse serait évidente et sans réplique : oui, il y a eu bien plus que
suffisamment de temps. La vitesse à laquelle la dérive aléatoire devrait
accumuler de la simple distance typographique peut être calculée, ce
qui nous donne une sorte de limite de vitesse affichée, et l'observation
aussi bien que la théorie s'accordent sur le fait que l'évolution effective
se produit bien plus lentement que cela 1• Les « produits » qui impres-
sionnent les sceptiques ne sont pas les chaînes variées d'ADN elles-
mêmes, mais les organismes étonnamment intriqués, complexes et
bien conçus dont ces chaînes sont les génomes.
Aucune analyse des génomes isolés des organismes qu'ils créent
ne pourrait nous fournir la dimension que nous recherchons. Ce serait
comme essayer de définir la différence entre un bon roman et un grand
roman en termes des fréquences relatives des caractères alphabétiques
qui y figurent. ll nous faut regarder l'ensemble de l'organisme, dans
son environnement, pour avoir prise sur le problème. Comme le vit
William Paley, ce qui est réellement impressionnant, c'est la libéralité
dans les arrangements ingénieux et dans les fonctionnements bien
huilés de la matière qui vient à composer les êtres vivants. Et quand
nous nous mettons à examiner l'organisme, nous découvrons à
nouveau que la simple mise en tableau des entités qui le composent ne
va pas nous donner ce que nous recherchons.
Quelle pourrait être la relation entre des quantités de complexité
et des quantités de dessein? «Moins est plus», a dit l'architecte
Ludwig Mies Van der Rohe. Prenez par exemple le fameux moteur de
hors-bord British Seagull, un triomphe de simplicité, une conception
qui honore le principe selon lequel ce qui existe ne peut pas se briser.

1. Voir, par exemple, la discussion de Dawkins, 1986a, p. 124-125, qui conclut :


« Inversement il n'y a rien d'inexcusable à penser qu'une forte "pression sélective"
pourrait conduire à une évolution rapide. Au lieu de cela nous découvrons que la
sélection naturelle exerce une fonction de frein sur l'évolution. Le taux de base de
l'évolution, en l'absence de sélection naturelle, est le taux maximum possible. Cela a
le même sens que la taux de mutation. »
Comment le réel se faufile dans l'espace du Dessein 147

Nous voulons être capables de reconnaître - et même de mesurer, si


possible -l'excellence de dessein manifeste dans le type de simplicité
approprié. Mais quel est le type approprié ? Ou quel est le bon type
d'occasion dans laquelle la simplicité peut se manifester? Toutes les
occasions ne sont pas de ce type. ll arrive que plus soit effectivement
plus, et bien entendu ce qui rend le British Seagull si merveilleux est
qu'il soit un mariage si élégant de complexité et de simplicité ; per-
sonne n'a une telle considération- ni ne devrait l'avoir, pour une
pagaie.
Nous pouvons commencer à entrevoir mieux ce point si nous envi-
sageons l'évolution convergente et les occasions dans lesquelles elle se
produit. Et, comme c'est souvent le cas, choisir des exemples extrêmes
- et imaginaires - est une bonne manière de se concentrer sur ce qui
compte. En l'occurrence, on peut considérer le cas extrême de la vie
extraterrestre, qui bien entendu pourrait un jour passer de la fiction à
la réalité, si le SETI, l'actuel centre de Recherche sur l'Intelligence
Extra-Terrestre (Search for Extra-Terrestrial Intelligence), vient à décou-
vrir quelque chose. Si la vie sur Terre est massivement contingente
- si sa simple présence sous une forme quelconque est un accident
heureux - alors que pouvons-nous dire, et pouvons-nous même dire
quoi que ce soit, de la vie sur d'autres planètes dans l'univers? Nous
pouvons établir certaines conditions avec une confiance qui s'approche
de la certitude. Ces conditions semblent se répartir en deux catégories
distinctes : des nécessités et ce que nous pourrions appeler des optima-
lités « évidentes ».
Envisageons une nécessité en premier lieu. La vie, où qu'elle se
produise, consisterait en des entités dotées de métabolismes auto-
nomes. Certaines personnes diraient que c'est « vrai par définition ».
En définissant la vie ainsi, nous pouvons inclure les virus en tant que
formes de vie, tout en gardant les bactéries au sein de ce cercle
enchanté. ll peut y avoir de bonnes raisons de se livrer à ce type de
postulat définitionnel, mais je pense que nous pouvons voir plus claire-
ment l'importance du métabolisme autonome si nous le considérons
comme une condition profonde, à défaut d'être autonome, pour le type
de complexité requise pour écarter les effets dévorants de la seconde
loi de la thermodynamique. Toutes les structures complexes macromo-
léculaires tendent à se dissiper avec le temps, en sorte qu'à moins qu'un
système ne soit ouvert, capable d'incorporer de nouveaux matériaux et
de se renforcer, il tendra à avoir une courte carrière. La question « Sur
quelle base vit-il?» peut recevoir des réponses extrêmement diffé-
rentes sur différentes planètes, mais elle ne trahit pas une hypothèse
«géocentrique»- pas plus qu'une hypothèse« anthropocentrique».
Que dire de la vision? Nous savons que les yeux ont évolué indé-
pendamment de nombreuses fois, mais la vision n'est certainement pas
une nécessité sur Terre, puisque les plantes ne se portent pas plus mal
sans elle. On peut cependant soutenir à bon droit que si un organisme
148 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

doit développer ses projets métaboliques en se dotant de locomotion,


et que si le medium dans lequel la locomotion prend place est transpa-
rent ou translucide et doté amplement d'une lumière ambiante, et
puisque la locomotion marche bien mieux (pour développer les buts de
protection, métaboliques et reproductifs) si l'organisme qui se meut
est guidé par de l'information venue d'objets distaux, et puisque cette
information peut être recueillie par la vision par un dispositif de haute
fidélité et de coût faible, la vision est une très bonne option. Par consé-
quent nous ne devrions pas être surpris de découvrir que des
organismes dotés de pouvoir de locomotion sur d'autres planètes (à
condition qu'elles aient des atmosphères transparentes) aient des yeux.
Les yeux sont de toute évidence une bonne solution à un problème très
général qui serait rencontré très souvent par des êtres à métabolisme
dotés de locomotion. TI se peut que les yeux ne soient pas toujours
«disponibles», bien entendu, pour des raisons AZERTY, mais ils sont
de toute évidence des solutions rationnelles au problème très abstrait
du dessein.

Choix forcés dans le jeu du dessein


À présent que nous avons rencontré ce recours à ce qui est mani-
festement rationnel dans un ensemble général de circonstances, nous
pouvons revenir en arrière et voir que notre cas de nécessité, le fait
d'avoir un métabolisme autonome, peut être reformulé comme étant
simplement la seule solution acceptable au problème le plus général de
conception de la vie. Si tu veux vivre, t'as intérêt à manger. Aux échecs,
quand il n'y a qu'une seule manière d'éviter le désastre, c'est ce qu'on
appelle un choix forcé. Ce genre de choix n'est pas forcé par les règles
du jeu d'échecs, et certainement pas par les lois de la physique (vous
pouvez toujours renverser la table sur laquelle se trouve l'échiquier et
vous sauver), mais par ce que Hume appelait« une exigence de la rai-
son» (dictate of reason). ll est tout simplement parfaitement évident
qu'il n'y a qu'une et une seule solution, comme peut le voir n'importe
qui a ne serait-ce qu'une once d'intelligence. Les autres options sont
immédiatement suicidaires.
Outre un métabolisme autonome, tout organisme doit aussi avoir
une frontière plus ou moins définie, en se distinguant lui-même de
toute autre chose. Cette condition, également, a une explication évi-
dente et contraignante : « À partir du moment où quelque chose se met
à s'auto-préserver, les frontières deviennent importantes, car si vous
entreprenez de vous préserver vous-même, vous n'aurez pas envie de
dépenser des efforts pour préserver le monde entier : vous « tracez la
limite» (Dennett, 1991a, p. 174).
On pourrait aussi s'attendre à ce que les organismes doués de loco-
motion d'une planète étrangère aient des frontières dessinées de
Comment le réel se faufile dans l'espace du Dessein 149

manière efficace, comme celles des organismes sur terre. Pourquoi ?


(Mais pourquoi donc ?*) Si le coût de l'opération n'intervenait pas, on
pourrait ne pas tenir compte des distinctions de flux chez des orga-
nismes qui se meuvent à travers un fluide assez dense, comme de l'eau.
Mais le coût importe toujours - comme le veut la seconde loi de la
thermodynamique.
Par conséquent certaines « nécessités biologiques » peuvent se
laisser reformuler comme des solutions évidentes aux problèmes les
plus généraux, comme des mouvements forcés dans l'Espace du
Dessein. Ce sont des cas dans lesquels, pour une raison ou pour une
autre, il y a seulement une manière dont les choses peuvent se faire.
Mais les raisons peuvent être profondes ou superficielles. Les raisons
profondes sont les contraintes des lois de la physique - comme la
seconde loi de la thermodynamique ou les lois des mathématiques ou
de la logique 1• Les raisons superficielles sont simplement historiques.
n y avait jadis deux ou trois manières de résoudre ce problème, mais
à présent qu'un quelconque accident historique nous a mis sur un
chemin particulier, il n'y a qu'une seule manière, lointainement acces-
sible, de le résoudre : c'est devenu une « nécessité virtuelle », une
nécessité pour tous les objectifs pratiques que nous puissions avoir,
étant donné la manière dont les cartes ont été distribuées. Les autres
options ne sont plus réellement des options.
Le mariage du hasard et de la nécessité est la marque distinctive
de la régularité biologique. On a souvent envie de demander:« Est-ce
simplement un fait massivement contingent que les circonstances
soient ce qu'elles sont, ou bien pouvons nous lire une quelconque
nécessité profonde en elles?» La réponse est presque toujours : les
deux. Mais notez que le type de nécessité qui s'accorde si bien avec la
probabilité qu'il se produise une génération aléatoire et aveugle est la
nécessité de la raison. C'est une forme inévitablement téléologique de
nécessité, l'exigence de ce qu'Aristote appelait le raisonnement pratique,
et de ce que Kant appelait un impératif hypothétique.

Si vous voulez parvenir au but B, alors voici ce que vous devez faire,
étant donné les circonstances.

Plus les circonstances sont universelles, plus la nécessité est elle-


même universelle. C'est pourquoi nous ne devrions pas être surpris si
* En anglais, jeu de mots intraduisible : Why on Earth ?
1. Les contraintes de la logique pure sont-elles profondes ou superficielles? Un peu
des ~eux, je s~ppo~e, selon leur évidence. On trouvera une délicieuse parodie de la
pe~see adaptatwnruste chez Norman Ellestrand, « Pourquoi les Juvéniles sont-ils plus
petits que leurs parents « (1983), qui explore avec le plus parfait sérieux une variété
de raisons «stratégiques» pour la PTJ (Petite Taille des Juvéniles). ll se termine par
~ ex~men courageux de la recherche future : « En particulier, un autre personnage
JUVéJ?le est encor; ~lus répandu que.PTJ et mérite une attention théorique soutenue,
le frut que les Juveniles semblent tOUJOurs être plus jeunes que leurs parents.
150 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

nous découvrions que les êtres vivants sur d'autres planètes compren-
nent des locomoteurs dotés d'yeux, et pourquoi nous serions surpris
- totalement hébétés - si nous découvrions des choses qui se dépla-
cent alentour mais dépourvues de processus métaboliques. Mais à
présent considérons les différences entre les similitudes qui nous sur-
prendraient et les similitudes qui ne nous surprendraient pas.
Supposons que RIET tombe juste, et établisse une communication
avec des êtres intelligents sur une autre planète. Nous ne serions pas
surpris de découvrir qu'ils comprennent et utilisent la même arithmé-
tique que nous. Pourquoi pas? Parce que l'arithmétique est correcte.
Ne pourrait-il pas y avoir différentes sortes de systèmes arithmé-
tiques, tous aussi bons les uns que les autres ? Marvin Minsky, l'un
des fondateurs de l'intelligence artificielle, a examiné cette curieuse
question, et sa réponse judicieusement argumentée est : Non. Dans
« Pourquoi des extra-terrestres intelligents seront intelligibles » il
donne des raisons pour croire en quelque chose qu'il appelle le

Principe d'Éparpillement : chaque fois que deux processus relativement


simples ont des produits qui sont similaires, ces produits seront proba-
blement complètement identiques ! [Minsk:y, 1985a, p. 119 ; le point
d'exclamation est dans l'original].

Considérons l'ensemble de tous les processus possibles, que Minsky


interprète à la manière de la Bibliothèque de Babel comme la permuta-
tion de tous les ordinateurs possibles. (Tout ordinateur peut être
identifié, abstraitement, comme une « Machine de Turing » quel-
conque, à laquelle on peut donner un chiffre identifiant, puis les mettre
en ordre numérique, tout comme l'ordre alphabétique dans la Biblio-
thèque de Babel.) Mis à part un nombre Minusculement petit d'entre
eux, l'Énorme Majorité de ces processus « ne font pratiquement rien ».
En sorte que si vous en trouvez « deux » qui font quelque chose de
semblable (et qui vaille la peine d'être relevé), il y a presque toutes les
chances pour qu'ils soient le même processus, à un niveau quelconque
d'analyse. Minsky (p. 122) applique le principe à l'arithmétique:

De tout cela, je conclus que toute entité qui recherche au sein des pro-
cessus les plus simples trouvera rapidement des fragments qui non
seulement ressemblent à l'arithmétique mais qui sont l'arithmétique. Ce
n'est pas une affaire de capacité d'invention ou d'imagination, mais c'est
seulement un fait au sujet de la géographie de l'univers du calcul, un
monde qui est bien plus contraint que celui des choses réelles.

Cette remarque n'est pas limitée à l'arithmétique, mais à toutes les


«vérités nécessaires» - ce que les philosophes, depuis Platon, on
appelé la connaissance a priori. Comme le dit Minsky (p. 119) : « Nous
pouvons nous attendre à ce que certaines structures a priori apparais-
Comment le réel se faufile dans l'espace du Dessein 151

sent, presque toujours, quand un système de calcul évolue par sélection


à partir d'un univers de processus possibles.» On a souvent fait remar-
quer que la curieuse théorie de la réincarnation et de la réminiscence
de Platon, qu'il offre comme une explication de la source de notre
connaissance a priori, présente une ressemblance frappante avec la
théorie darwinienne, et cette ressemblance est particulièrement frap-
pante du point de vue qui est le nôtre en ce moment. On sait que
Darwin lui-même a relevé la ressemblance dans une de ses remarques
dans ses carnets. Commentant la thèse selon laquelle Platon pensait
que nos «idées nécessaires» proviennent de la préexistence de l'âme,
Darwin note : « lire singes à la place de préexistence » (Desmond et
Moore, 1991, p. 263).
Nous ne devrions donc pas être surpris si nous découvrions des
extraterrestres qui auraient une prise ferme sur « 2 + 2 =4 » et sur des
vérités semblables tout comme nous, mais nous serions surpris
- n'est-ce pas? - si nous découvrions qu'ils utilisent le système
décimal pour exprimer leurs vérités arithmétiques. Nous sommes
enclins à croire que notre attrait pour ce système est quelque chose
comme un accident historique, dérivé du fait qu'on compte sur des
mains à cinq doigts. Mais supposons qu'eux aussi aient une paire
de mains, dotée chacune de cinq sous-unités. La « solution » consistant
à utiliser les moyens du bord est tout à fait évidente, même si elle ne
tombe pas complètement dans la catégorie des choix forcés 1• n'y n
aurait rien de particulièrement surprenant à découvrir que nos extra-
terrestres aient une paire d'appendices préhensiles, si l'on considère
les bonnes raisons on peut avoir de disposer de la symétrie corporelle,
et la fréquence des problèmes qui requièrent qu'une chose soit mani-
pulée relativement à une autre. Mais le fait qu'il doive y avoir cinq
sous-unités sur chaque appendice semble être un phénomène AZERTY
qui a été profondément ancré pendant des centaines de millions d'an-
nées - une simple contingence historique qui a restreint nos options,
mais dont nous ne devrions nous attendre à ce qu'il ait restreint les
leurs. Mais peut-être sous-estimons-nous à quel point il est correct,
rationnel, d'avoir cinq sous-unités. Pour des raisons que nous n'avons

1. Seymour Papert (1993, p. 90) décrit son observation d'un « enfant débile » dans
une classe dans laquelle il était interdit de compter sur ses doigts : «Alors qu'il s'as-
seyait dans la salle, je pus le voir en train d'être démangé pour faire des manipulations
manuelles. Mais il avait mieux à sa disposition. Je le vis alors rechercher quelque chose
d'autre avec quoi compter. Rien n'était sous sa main. Je pus voir sa frustration croître.
Que pourrais-je faire?[ ... ] L'inspiration vint! Je marchai comme si de rien n'était vers
le garçon et lui dis tout haut : "As-tu pensé à tes dents ?" Je vis immédiatement à son
visage .q~'i! a~a~t saisi, et au ~.isage ~e ~a pers?nne qui ~·?ccupait de lui qu'elle n'avait
pas saiSI. Debile, tu parles ! me dis-Je. Il fit ses additiOns avec un sourire à demi
contracté, manifestement ravi de cette idée subversive.» (Quand on considère le fait
d'utiliser les moyens du bord comme un choix forcé possible, il mérite de rappeler que
to~! l~ monde su~ terr:e n'a pas utilisé le système décimal; les Mayas, par exemple,
utilisaient un systeme a base 20.)
152 DARWIN ES'i-IL DANGEREUX?

pas encore pu nous représenter, il se peut que ce soit une Bonne Idée
en général, et pas simplement quelque chose qui nous soit tombé du
ciel. Dans ce cas, il ne devrait pas être surprenant de trouver que nos
interlocuteurs venus de l'espace lointain aient pu converger sur la
même Bonne Idée, et compter en dizaines, centaines et milliers.
Mais nous serions éberlués de découvrir qu'ils utilisent les mêmes
symboles que ceux que nous utilisons, ce que l'on appelle les chiffres
arabes : « 1 », « 2 », « 3 »... Nous savons qu'ici même sur terre il y a
d'autres options possibles parfaitement adéquates, comme les chiffres
arabes, « 1», « \" », « 'l" », « 1 », de même que certaines options moins
viables, comme les chiffres romains « i », «ii», «iii», «iv» ... Si nous
découvrions que les habitants d'une autre planète utilisent nos chiffres
arabes, nous serions tout à fait sûrs qu'il ne s'agit pas d'une coïnci-
dence - il doit y avoir une connexion historique quelconque.
Pourquoi ? Parce que l'espace des formes possibles de chiffres dans
lequel il n'y a pas de raison de choisir l'un plutôt que l'autre est
Énorme ; la probabilité que deux « recherches » indépendantes se ter-
minent à la même place est Minuscule.
Les étudiants ont souvent du mal à voir clairement la distinction
entre chiffres et nombres. Les nombres sont les objets abstraits « plato-
niques » dont les chiffres sont les noms. Le chiffre arabe « 4 » et le
chiffre romain « IV » sont simplement des noms différents d'une seule
et même chose -le nombre 4. (Je ne peux pas parler du nombre sans
le nommer d'une manière ou d'une autre, pas plus que je ne peux
parler de Clinton sans utiliser un mot ou des mots qui font référence
à lui, mais Clinton est un homme, pas un mot, et les nombres ne sont
pas des symboles non plus, alors que les chiffres le sont.) Voici une
manière imagée de voir l'importance de la distinction entre nombres
et chiffres ; nous venons juste d'observer qu'il ne serait pas surprenant
du tout de découvrir que des extraterrestres utilisent les mêmes
nombres que nous, mais il serait tout simplement incroyable qu'ils uti-
lisent les mêmes chiffres.
Dans l'Énorme Espace des possibilités, les chances pour qu'il y ait
une similitude entre deux éléments choisis de manière indépendante
est Minuscule à moins qu'il n y ait une raison. TI y en a une pour les
nombres (l'arithmétique est vraie et les variations sur l'arithmétique ne
le sont pas) et il n'y en a pas pour les chiffres (le symbole « § » pourrait
fonctionner tout aussi bien que le symbole « 5 » comme nom du
nombre qui suit 4).
Supposons que nous trouvions des extraterrestres qui, comme
nous, utilisaient le système décimal pour la plupart des activités infor-
melles, mais qui les convertissaient en arithmétique binaire quand ils
calculent à l'aide de dispositifs de substitution (des ordinateurs). Leur
usage de 0 et de 1 dans leurs ordinateurs (à supposer qu'ils aient
inventé les ordinateurs !) ne nous surprendrait pas car comme il y a de
bonnes raisons en matière d'ingénierie d'adopter le système binaire, et
Comment 1e rée 1 se fau fi 1e dans 1 'espace du Dessein 153
bien que ces raisons ne soient pas parfaitement évidentes, ils seraient
probablement bien loin, et étonnamment loin, des sujets pensants ordi-
naires. «Pas besoin d'être un savant qui construit des fusées» pour
apprécier la valeur du système binaire.
En général, nous devrions nous attendre à ce qu'ils aient découvert
un grand nombre des différentes manières sous lesquelles les choses
peuvent se présenter comme correctes. Chaque fois qu'il y a de nom-
breuses manières différentes d'arriver à ses fins, et qu'aucune n'est
meilleure qu'une autre, la surprise que nous éprouverions à découvrir
qu'ils le font de la même façon que nous serait proportionnelle au
nombre des différentes façons dont nous pensons qu'on peut le faire.
Voyons bien que même si nous envisageons un nombre Énorme de
manières équivalentes, un jugement de valeur est implicite. Pour que
nous reconnaissions des manières de faire comme appartenant à l'un
de ces Énormes ensembles, il faut que ces manières nous apparaissent
comme également bonnes, en tant que manières de réaliser la fonction
x. La pensée fonctionnaliste est simplement inévitable dans cette forme
d'enquête ; on ne peut même p~ énumérer les possibilités sans présup-
poser le concept de fonction. (A présent nous pouvons voir que même
notre formalisation délibérément anti-sceptique de la Bibliothèque de
Mendel impliquait des présuppositions fonctionnelles ; nous ne
pouvons pas identifier quelque chose comme un génome possible sans
considérer les génomes comme des choses qui pourraient remplir une
certaine fonction à l'intérieur d'un système reproductif.)
n se révèle donc qu'il existe des principes généraux de raisonne-
ment pratique (y compris, dans une formulation plus moderne,
d'analyse coûts-bénéfices) dont on peut à bon droit supposer qu'ils s'im-
poseront d'eux-mêmes sur toutes les formes de vie où qu'elles soient.
On peut être en désaccord sur les cas particuliers, mais pas sur l'appli-
cabilité des principes en général. Est-ce que des traits de conception
comme la symétrie bilatérale chez les êtres en locomotion, ou l'exis-
tence d'une bouche à l'avant, peuvent s'expliquer comme des traits
purement contingents relevant de l'histoire de l'organisme, ou comme
relevant essentiellement de la sagesse pratique ? Les seuls points sur
lesquels il puisse y avoir discussion sont les contributions relatives de
ces traits, et l'ordre dans lequel ces contributions sont intervenues.
(Rappelons-nous que dans le phénomène AZERTY lui-même, il y avait
une raison parfaitement valide relevant de l'ingénierie pour qu'un
choix initial ait été fait - c'était une raison dont les circonstances ini-
tiales de production avaient disparu depuis longtemps.)
On peut à présent caractériser le travail de conception - la
levée - comme étant la tâche qui consiste à découvrir des manières
de résoudre les «problèmes qui se posent». Certains problèmes sont
donnés d'entrée de jeu, dans tous les environnements, sous toutes les
conditions, à toutes les espèces. Des problèmes ultérieurs sont ensuite
créés par les « tentatives de solutions » qui sont faites par les diffé-
154 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

rentes espèces confrontées aux problèmes initiaux. Certains de ces


problèmes subsidiaires sont créés par des autres espèces d'organismes
(qui doivent aussi s'assurer la survie), et d'autres problèmes subsi-
diaires sont créés par les solutions qu'une espèce elle-même s'est
données pour ses propres problèmes. Par exemple, à présent que l'on
a décidé - en jouant à pile ou face, peut être - de rechercher des
solutions dans tel ou tel domaine, on se retrouve face au problème B
plutôt que face au problème A, qui pose les sous-problèmes p, q, et r,
plutôt que les sous- problèmes x, y et z, et ainsi de suite. Devrions-nous
personnifier les espèces de cette façon, et les traiter comme des agents
ou des sujets de raisonnement pratique (Schull, 1990, Dennett,
1990a) ? D'un autre côté, nous pourrions choisir de considérer les
espèces comme des non-agents parfaitement dépourvus d'esprit, et à
mettre l'explication dans le processus de la sélection naturelle lui-
même (en le personnifiant peut-être par dérision sous le nom de Dame
Nature). Souvenons-nous de la remarque sarcastique de Francis Crick:
l'évolution est plus habile que vous. Ou encore nous pourrions choisir
de nous abstenir de ces modes d'expression imagés ; mais nos analyses
relèveront quoi qu'il arrive de la même logique.
C'est ce qui sous-tend notre intuition que le travail de conception
est une forme quelconque de travail intellectuel. Le travail de concep-
tion est discernable (au sein de la typographie des changements de
génomes qu'on ne peut par ailleurs interpréter) seulement si nous
commençons à imposer des raisons sur lui. (Dans mes travaux anté-
rieurs, je les ai appelées des «raisons flottantes», un terme qui a
apparemment été source de terreur ou de nausée parmi des lecteurs
par ailleurs bien disposés. Restez avec moi, je vais bientôt mettre
toutes ces choses au point.)
Par conséquent Paley avait raison de dire non seulement que le
Dessein est une chose merveilleuse à expliquer, mais aussi que le
Dessein requiert de l'Intelligence. La seule chose qu'il manquait- et
que Darwin a fournie - était l'idée que cette Intelligence pouvait être
décomposée en parties si petites et stupides qu'elles ne pouvaient abso-
lument pas compter comme de l'intelligence, puis distribuées dans
l'espace et le temps sous la forme d'un gigantesque réseau de processus
algorithmiques. Il faut que le travail se fasse, mais la question de savoir
quel travail se fait est affaire de hasard, car le hasard détermine quels
sont les problèmes (et les sous-problèmes et les sous-sous-problèmes)
auxquels la machinerie se « consacre ». Chaque fois que nous décou-
vrons qu'un problème a été résolu, nous pouvons nous demander : Qui
ou quoi a fait le travail ? Où et quand ? Est-ce qu'une solution a été
mise en œuvre localement, ou il y a longtemps, ou est-ce qu'elle a été
d'une manière ou d'une autre empruntée (ou volée) à une autre
branche de l'arbre ? Si elle manifeste des particularités qui ne peuvent
s'être mises en place que dans le processus de résolution des sous-
problèmes au sein d'une branche en apparence lointaine de l'Arbre qui
Comment le réel se faufile dans l'espace du Dessein 155
pousse dans l'Espace du Dessein, alors, sauf miracle ou coïncidence, il
doit y avoir une erreur de copie quelconque qui a déplacé ce travail
accompli de conception vers sa nouvelle localisation.
ll n'y a pas un seul sommet dans l'Espace du Dessein, ni un seul
escalier ou une seule échelle dotée de barreaux bien calibrés, ce qui
fait que nous ne pouvons pas nous attendre à découvrir une échelle de
comparaison des différentes quantités de travail de conception à
travers des branches de développement distinctes. Grâce aux hésita-
tions et aux digressions des différentes « méthodes adoptées » quelque
chose qui est en un sens simplement un problème peut recevoir à la
fois des solutions difficiles et des solutions aisées, qui requièrent plus
ou moins de travail. n existe une histoire fameuse à propos du mathé-
maticien et physicien (et coinventeur de l'ordinateur) John von
Neumann, dont la capacité à effectuer des calculs mentaux prodigieux
à la vitesse de l'éclair était légendaire. Un jour un collègue vint à lui
avec un problème qui pouvait se résoudre de deux manières distinctes,
l'une laborieuse et compliquée, et l'autre élégante, du type« Ah! Ah!».
Ce collègue avait une théorie : dans de tels cas, les mathématiciens
mettent en œuvre la solution laborieuse, tandis que les physiciens (plus
paresseux, mais plus brillants) font une pause et trouvent la solution
rapide et aisée. Quelle solution von Neumann allait-il trouver? Vous
connaissez le type de problème: deux trains, situés à quatre cents kilo-
mètres de distance, qui se dirigent l'un vers l'autre sur les mêmes rails,
l'un allant à 120 à l'heure, l'autre à 80 à l'heure. Un oiseau volant à 140
à l'heure part du train A (au moment où ils sont à 400 km de distance),
vole vers le train B, en fait le tour et revient vers le train A, et ainsi de
suite, jusqu'à ce que les deux trains entrent en collision. À quelle dis-
tance était l'oiseau quand la collision a eu lieu ? « 520 kilomètres »
répondit von Neumann presque instantanément. « Zut alors ! répondit
son collègue, j'avais prédit que tu le ferais par la voie difficile. » « Ah
bon ? répondit von Neumann en se frappant sur le front d'embarras. ll
y a une voie facile!» (Astuce : combien de temps s'est-il passé avant
que les trains n'entrent en collision?).
Les yeux sont l'exemple standard d'un problème qui a été résolu
de nombreuses fois, mais les yeux qui peuvent sembler être identiques
(et qui voient de manière exactement identique) peuvent avoir été pro-
duits par des projets R et D qui ont requis différentes quantités de
travail, grâce aux particularités historiques rencontrées en cours de
route. Et les créatures qui n'ont pas d'yeux du tout ne sont pas meil-
leures ou pires sur une quelconque échelle absolue du dessein : leur
lignée n'a tout simplement jamais eu ce problème à résoudre. C'est
cette même variabilité dans la chance au sein des diverses lignées qui
rend impossible de définir un point archimédien unique à partir
?uquelle progrès global pourrait être résolu. Où est le progrès quand
il vou~ faut ~~ire du travail supplémentaire pour payer au prix fort le
garagiste qu il vous faut engager pour réparer votre voiture quand il
156 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

est trop complexe pour vous de la réparer à la manière dont vous aviez
l'habitude de réparer votre vieille guimbarde ? Qui peut le dire ? Cer-
taines lignées se retrouvent prises au piège (ou sont assez chanceuses
pour s'égarer- choisissez la formule qui vous convient le mieux) dans
un chemin dans l'Espace du Dessein dans lequel la complexité
engendre de la complexité, dans une course aux armements de concep-
tions compétitive. D'autres sont assez heureuses (ou assez malheu-
reuses) pour être tombées sur une solution relativement simple aux
problèmes de survie dès le début, et après l'avoir martelée il y a un
milliard d'années, n'ont pas eu grand-chose à faire à titre du travail de
conception depuis. Nous autres humains, qui sommes des créatures
compliquées, tendons à apprécier la complexité, mais cela pourrait
n'être qu'une préférence esthétique qui va de pair avec notre lignée;
d'autres lignées pourraient être aussi heureuses que les moules qui ont
leur ration de simplicité.

L'unité de l'espace du Dessein


La formation de différents langages et d'es-
pèces distinctes, et la preuve que les deux se
sont développées au cours d'un processus
graduel, sont curieusement identiques.

DARWIN, 1871, p. 59

On n'aura pas manqué de noter que mes exemples dans ce chapitre


ont oscillé entre le domaine des organismes ou de la conception biolo-
gique, d'un côté, et le domaine des artefacts humains - livres,
problèmes à résoudre, et les triomphes d'ingénierie de l'autre. C'était
là le fait de la conception, et non pas un pur accident, cela va de soi.
C'était pour aider à mettre en place le décor, et donner quantité de
munitions pour une Salve Centrale : il ny a qu'un seul Espace du
Dessein, et tout ce qui est réel en lui est lié avec tout le reste. Et j'ai à
peine besoin d'ajouter que c'est Darwin qui nous a appris tout cela,
qu'il l'ait complètement réalisé ou pas.
Je souhaite à présent revenir sur mes pas, en mettant en valeur les
raisons à l'appui de cette idée, en en tirant quelques conséquences et
quelques justifications. Les similitudes et mes continuités sont d'une
importance considérable, à mon sens, mais dans les chapitres ulté-
rieurs je relèverai certaines dissimilitudes importantes entre les
portions du monde qui relèvent de la conception humaine et les por-
tions qui ont été créées sans le bénéfice ou le type d'intelligence
concentrée et prévoyante que les artisans humains appliquent aux
problèmes.
Nous avons relevé dès le début que la Bibliothèque de Mendel
(sous la forme de volumes imprimés des lettres A, C, G, T) est contenue
Comment le réel se faufile dans l'espace du Dessein 157

à l'intérieur de la Bibliothèque de Babel. Mais nous pourrions aussi


noter qu'au moins une vaste portion de la Bibliothèque de Babel
(quelle portion? voir chapitre 15) est à son tour« contenue» dans la
Bibliothèque de Mendel, parce que nous sommes dans la Bibliothèque
de Mendel (nos génomes le sont, de même que le sont les génomes de
toutes les formes de vie dont nos vies dépendent). La Bibliothèque de
Babel décrit un aspect de notre« phénotype étendu» (Dawkins, 1982).
Autrement dit, de la même manière que les araignées font des toiles et
les abeilles des ruches, nous faisons (entre bien d'autres choses) des
livres. On ne peut pas évaluer la viabilité du génome d'une araignée
sans prendre en considération la toile qui fait partie de son équipement
normal, et on ne peut pas évaluer la viabilité de nos génomes (plus
maintenant) sans reconnaître que nous sommes des espèces situées à
l'intérieur d'une culture, dont une partie représentative est faite de
livres. Nous ne sommes pas simplement conçus, nous sommes des
concepteurs, et tous nos talents en tant que concepteurs, ainsi que nos
produits, doivent émerger de manière non miraculeuse des processus
aveugles, mécaniques, à partir de mécanismes darwiniens d'un type
quelconque. Combien faut-il de grues surajoutées à des grues pour
sortir des explorations initiales des lignées prokaryotiques et aller jus-
qu'aux investigations mathématiques des professeurs d'Oxford? C'est
la question que pose le mode de pensée darwinien. La résistance vient
de ceux qui pensent qu'il doit y avoir des discontinuités quelque part,
des crochets célestes, ou des moments de création spéciale, ou d'autres
sortes de miracles, entre les prokaryotes et les trésors les plus rutilants
de nos bibliothèques.
n peut y avoir de tels miracles - ce sera une question que nous
examinerons sous diverses formes dans le reste de ce livre. Mais nous
avons déjà vu qu'il y a toute une quantité de parallèles profonds, des
cas où les mêmes principes, les mêmes stratégies d'analyse ou d'infé-
n
rence s'appliquent dans les deux domaines. y en a bien plus encore
dont ils sont issus.
Considérons, par exemple, l'usage pionnier que fit Darwin de ce
type d'inférence historique. Comme Stephen Jay Gould l'a mis en avant
(par exemple 1977a, 1980a), ce sont les imperfections, les curieuses
imperfections par rapport à ce qui aurait semblé être une conception
parfaite, qui sont la meilleure preuve de l'existence d'un processus his-
torique de descendance sans modification : ils sont la meilleure preuve
qu'il y a eu copie, plutôt que réinvention indépendante, de la concep-
tion en question. On peut voir à présent mieux pourquoi ces preuves
sont probantes. Les chances qu'il n'y ait pas deux processus indépen-
qants qui parviennent à la même région de l'Espace du Dessein sont
Enormes sauf si l'élément conçu en question est de toute évidence
correct, un choix forcé dans l'espace du Dessein. On tombera sur la
perfection en permanence, spécialement si elle est évidente. Ce sont
les versions idiosyncrasiques de la presque perfection qui en disent
158 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

long sur le processus de copie. En théorie évolutionniste, de tels traits


sont appelés des homologies : ce sont des traits qui sont semblables
non pas parce qu'ils doivent exister pour des raisons fonctionnelles,
mais en raison du processus de copie. Le biologiste Mark Ridley
observe : « Bien des arguments en faveur de l'évolution qu'on présente
comme séparés se réduisent à la forme générale de l'argument à partir
de l'homologie», et il exprime l'argument en question sous sa forme
essentielle :

Les os de l'oreille des mammifères sont un exemple d'homologie. Ils sont


homologues à certains os de la mâchoire des reptiles. Les os de l'oreille
des mammifères n'ont pas eu à être formés à partir des mêmes os que
ceux qui forment les mâchoires des reptiles, mais en fait ils le sont. .. Le
fait que les espèces partagent des homologies est un argument en faveur
de l'évolution, car si elles avaient été créées séparément, il ny aurait pas
de raison [mes italiques] pour qu'elles manifestent des similitudes homo-
logues. [Mark Ridley, 1985, p. 9].

Cela se passe comme cela dans la biosphère, et c'est aussi comme


cela que cela se passe dans la sphère culturelle du plagiat, de l'espion-
nage industriel, et dans le travail honnête de recension des textes.
ll y a une coïncidence historique curieuse : alors que Darwin se
débattait pour avoir une idée claire de ce mode d'inférence darwinien
typique, certains de ses collègues victoriens, en Angleterre et en parti-
culier en Allemagne, avaient déjà exactement la même stratégie
audacieuse, ingénieuse d'inférence historique dans le domaine de la
paléographie ou de la philologie. J'ai fait plusieurs fois allusion aux
œuvres de Platon dans ce livre, mais c'est un « miracle » que l'œuvre
de Platon survive pour que nous puissions la lire aujourd'hui sous une
version quelconque. Tous les textes de ses Dialogues furent essentielle-
ment perdus pendant un millier d'années. Quand ils réémergèrent à
l'aube de la Renaissance sous la forme de diverses copies de copies
partielles, en loques et douteuses venues d'on ne sait où, cela mit en
mouvement cinq cents ans de recherche patiente, destinée à « purifier
le texte » et à établir un lien informationnel approprié avec les sources
originales, qui bien entendu auraient été entre les mains de Platon lui-
même, ou du scribe à qui il dictait. Les originaux avaient probable-
ment depuis longtemps rejoint la poussière. (Aujourd'hui on a des
fragments de papyrus avec du texte platonicien dessus, et ces mor-
ceaux de textes peuvent en gros être contemporains de Platon lui-
même, mais ils n'ont pas joué de rôle important dans rérudition, ayant
été découverts très récemment.)
La tâche devant laquelle se trouvaient les érudits était impression-
n
nante. y avait de toute évidence de nombreuses « corruptions » dans
les diverses copies conservées (qu'on appelait des « témoins ») et ces
corruptions et erreurs devaient être corrigées, mais il y avait aussi
Comment le réel se faufile dans l'espace du Dessein 159

beaucoup de passages problématiques- ou excitants- dont l'authen-


ticité était douteuse, et aucune manière de demander à l'auteur qui
était qui. Comment pouvait-on l{~S reconnaître? Les corruptions pou-
vaient être plus ou moins rangées selon leur ordre d'évidence :
(1) erreurs typographiques, (2) etTeurs grammaticales, (3) expressions
stupides ou problématiques, ou (4) morceaux divergea~t du reste du
corpus platonicien sylistiquement et doctrinalement. A l'époque de
Darwin, les philologues qui dévouaient leur vie professionnelle tout
entière à la recréation de la généalogie de leurs témoins n'avaient pas
seulement développé des méthodes de comparaison élaborées et rigou-
reuses - pour leur époque - mais ils avaient aussi réussi à extrapoler
des lignées entières de copies de copies, et déduit de nombreux faits
curieux au sujet des circonstances de leur naissance, de leur reproduc-
tion, et de leur mort éventuelle. Par une analyse des trames d'erreurs
partagées et non partagées dans les documents existants (les trésors de
parchemins préservés avec soin à la Bodleian Library, à Oxford, à
Paris, à la Nationalbibliothek de Vienne, au Vatican, et ailleurs), ils
étaient capables de déduire des hypothèses sur le nombre des copies
qui avaient pu intervenir, et en gros comment et quand elles avaient
été composées, et quel témoin avait des ancêtres relativement
communs avec les autres et lesquels n'en avaient pas.
n arrive que l'audace déductive de leur travail soit l'égal de celui de
Darwin: un groupe particulier d'erreurs de manuscrits, non corrigés
et recopiés chez tous les descendants d'une lignée particulière était
certainement dû au fait que le scribe qui avait pris la dictée ne pronon-
çait pas le grec de la même manière que le lecteur, et par conséquent
avait mal entendu un phonème particulier en de nombreuses occa-
sions! De tels indices, associés aux données venues d'autres sources
de l'histoire de la langue grecque, pourraient même suggérer aux
érudits quel monastère, sur quelle île grecque ou sur quelle montagne ;
quel siècle a dû être la scène de création de cet ensemble de mutations
- quand bien même le document en parchemin créé alors avait depuis
longtemps succombé à la seconde loi de la thermodynamique et était
devenu poussière 1•
Darwin apprit-il jamais quoi que ce soit des philologues? Ceux-
ci reconnurent-ils que Darwin avait réinventé l'une de leurs roues?
Nietzsche était lui-même l'un de ces étudiants extraordinairement
1. L'érudition progresse sans cesse. Avec l'aide des ordinateurs, des chercheurs plus
récents ont montré que« le modèle du xixe siècle de constitution et de descendance de
nos manuscrits de Platon était si simplifié à l'excès qu'on doit le considérer comme
caduc. Ce modèle, sous sa forme originale, supposait que tous les manuscrits qui
restent étaient des copies directes ou indirectes de l'un ou de plusieurs des manuscrits
survivants les plus anciens ; et que chacun en était une copie littérale ; les variantes
des manuscrit~ les plus récents devaient être expliquées soit comme une corruption
venue des scnbes ou comme des corrections arbitraires, augmentant de manière
c.umulative avec. chaque copie succes,sive. (Brumbaugh et Wells 1968, p. 2 : l'introduc-
tion donne une Image frappante de 1actuel état de la pièce.)
160 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

érudits des textes anciens, et il était l'un des nombreux penseurs alle-
mands qui furent entraînés dans le boum darwinien, mais pour autant
que je sache, il ne releva jamais la parenté entre la méthode de Darwin
et celle de ses collègues. Darwin lui-même fut frappé plus tard par la
similitude curieuse entre ses arguments et ceux des philosophes qui
étudient la généalogie des langues (ou comme dans le cas des érudits
platonisants, la généalogie de textes spécifiques). Dans la Descendance
de l'homme (1871, p. 59) il attira explicitement l'attention sur leur
usage commun de la distinction entre les homologies et les analogies
qui pouvait être due à une évolution convergente : « Nous trouvons
dans des langages distincts des homologies frappantes dues à une
communauté de descendance, et des analogies dues à un processus
similaire de formation. »
Les imperfections ou les erreurs ne sont qu'un cas spécial de la
variété des marques qui disent tout haut - et de façon manifeste -
leur histoire commune. Le rôle du hasard dans le détournement des
chemins impliqués dans une séquence travail de conception peut créer
le même effet sans créer une erreur. Un cas l'illustre. En 1988, Otto
Neugebauer, le grand historien de l'astronomie, reçut une photogra-
phie d'un fragment de papyrus grec avec dessus quelques chiffres sur
une colonne. Celui qui la lui avait envoyée, un antiquisant, ne voyait
pas ce que pouvait signifier ce morceau de papyrus, et se demandait si
Neugebauer avait une idée là-dessus. L'érudit nonagénaire recalcula
les différences ligne à ligne entre les nombres, trouva leurs limites
maximales et minimales, et détermina que ce papyrus devait être une
traduction d'une partie de la « Colonne G » d'une tablette cunéiforme,
sur laquelle était écrit un éphéméride lunaire babylonien de « système
B »! (Un éphéméride est, comme l'almanach nautique, un système
tabulaire pour calculer la localisation d'un corps céleste à chaque
époque d'une certaine période.) Comment diable Neugebauer avait-il
pu faire cette déduction sherlockholmesque ? Élémentaire : ce qui était
écrit en grec (une suite de nombres sexagésimaux- et non décimaux)
fut reconnu par lui comme étant une partie - la colonne G ! - d'un
calcul très exact de la localisation de la lune qui avait été effectué par
les Babyloniens. ll y a quantité de manières différentes de calculer un
éphéméride, et Neugebauer savait que quiconque calculerait leur éphé-
méride de manière indépendante, en utilisant leur propre système, ne
serait pas parvenu à exactement les mêmes nombres que quiconque
d'autre, bien que les nombres aient pu être proches. Le système baby-
lonien B était excellent, en sorte que la conception avait été
graduellement conservée, sous forme de traduction, avec toutes ses
particularités distinctives. (Neugebauer, 1989) 1•
1. Je remercie Noel Swerdlow, qui me raconta cette histoire durant la discussion
qui suivit son exposé «< Les origines de la théorie planéta~re de Ptol~mée » ~· a~ co~o­
quium de philosophie de Tufts, le 1er octobre 1993, et qm me fourmt ensmte lartlcle
de Neugebauer et une explication de ses analyses fines.
Comment le réel se faufile dans l'espace du Dessein 161
Neugebauer était un grand érudit, mais on peut probablement
effectuer une prouesse déductive semblable, en suivant son exemple.
Supposez qu'on vous envoie une photographie du texte ci-dessous, et
que l'on vous pose les mêmes questions : que signifie-il? D'où peut-il
venir?

~rtunbt, mümet 1 9Ritiûrger 1 Qt~t llif ~·r !


!)cfJ fomme, ~d farS feicf1f lU be~atten , nf rot, ibn 11
lobtn.

FIGURE 6.1.
Avant de lire, essayez donc. Vous pouvez probablement vous l'ima-
giner même si vous ne pouvez pas lire les caractères gothiques
allemands, et même si vous ne lisez pas l'allemand. Regardez à
nouveau, de plus près. Avez-vous compris? quel tour de force! Neuge-
bauer pouvait bien avoir sa colonne G babylonienne, mais vous avez
rapidement déterminé, n'est-ce pas, que ce fragment doit faire partie
d'une traduction allemande de quelques lignes provenant d'une tragédie
élisabéthaine (Jules César, acte ill, scène 2, lignes 78-79, pour être
exact). À partir du moment où vous y songez, vous réalisez qu'il pourrait
difficilement s'agir de quoi que ce soit d'autre ! Les chances pour que
cette suite particulière de lettres allemandes se retrouvent accolées
ensemble dans d'autres circonstances sont très faibles. Pourquoi ?
Quelle est la particularité qui marque une telle suite de symboles ?
Nicholas Humphrey (1987) éclaire cette question en la formulant
de manière plus drastique : si vous étiez forcés à « consigner à l'oubli »
d'un des chefs-d'œuvre suivants, lesquels choisiriez-vous? Les Principa
de Newton, les Contes de Canterbury de Chaucer, le Don Giovanni de
Mozart, ou la tour Eiffel ? Si le choix était forcé, répond Humphreys,

Je n'aurais pas beaucoup d'hésitation : ce sont les Principia qui doivent


être écartés. Pourquoi ? Parce que de tous ces ouvrages, celui de Newton
était le seul qui soit remplaçable. Très simplement: si Newton ne l'avait
pas écrit, alors quelqu'un d'autre l'aurait écrit- probablement en l'es-
pace de quelques années... Les Principia furent un glorieux monument
de l'intellect humain, la tour Eiffel fut une relative prouesse d'ingénierie
romantique :et pourtant le fait est qu'alors qu'Eiffel la créa à sa manière,
Newton ne créa qu'à la manière de Dieu.

Newton et Leibniz eurent une querelle fameuse quant à savoir qui


inventa le calcul infinitésimal le premier, mais on peut imaginer que
162 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Newton aurait pu avoir une autre querelle avec un contemporain pour


savoir qui devrait avoir la priorité de la découverte des lois de la gravi-
tation. Mais si Shakespeare n'avait jamais vécu, par exemple, personne
d'autre n'aurait jamais écrit ses pièces ni ses poèmes.« C.P. Snow, dans
Les Deux Cultures, éleva les grandes découvertes scientifiques au statut
de ~~Shakespeare scientifique". Mais en un sens, il avait fondamentale-
ment tort. Les pièces de Shakespeare furent celles de Shakespeare et
de personne d'autre. Les découvertes scientifiques, par contre, n'appar-
tiennent - en dernière instance - à personne en particulier »
(Humphrey, 1987). Intuitivement, la différence est la différence entre
découverte et création, mais nous avons à présent la possibilité de
mieux apprécier cette différence. D'un côté il y a le travail de concep-
tion qui se loge dans un choix qui est le meilleur ou forcé que l'on
peut considérer (au moins rétrospectivement) comme un lieu privilégié
unique au sein de l'espace du Dessein, accessible à partir de nombreux
points et à partir de nombreux chemins différents. Et d'un autre côté,
il y a le travail de conception dont l'excellence dépend bien plus de
l'exploitation (et de l'amplification) des nombreux hasards de l'histoire
qui façonnent sa trajectoire - trajectoire en comparaison de laquelle
le slogan des compagnies de transport est un euphémisme : se rendre
jusque-là est bien plus que la moitié du plaisir.
Nous avons vu au chapitre 2 que même l'algorithme pour les divi-
sions à décimales peut s'autoriser le hasard ou des idiosyncrasies
arbitraires : choisir un chiffre au hasard (ou votre chiffre favori), et
voir si c'est le « bon ». Mais les choix idiosyncrasiques effectifs qu'on
fait au fur et à mesure s'annulent progressivement, ne laissant aucune
trace dans la réponse finale, la bonne réponse. D'autres algorithmes
peuvent incorporer les choix aléatoires dans la structure de leurs pro-
duits ultimes. Imaginons par exemple un algorithme pour écrire de la
poésie - ou à un algorithme pour faire des vers de mirliton, si l'on
préfère - qui commence ainsi : « Choisissez un mot au hasard dans le
dictionnaire ... » Un tel processus de conception peut produire quelque
chose qui soit nettement sous la contrôle de la qualité - la pression
sélective - mais qui néanmoins porte sans conteste la marque de l'his-
toire particulière de sa création.
L'opposition proposée par Humphrey est nette, mais la manière
imagée dont il la propose pourrait être trompeuse. La science, à la
différence de l'art, est engagée dans des voyages - quelquefois des
courses - avec des destinations définies : des solutions à des pro-
blèmes spécifiques dans l'Espace du Dessein. Mais les savants
s'inquiètent tout autant que les artistes des chemins qui sont pris, et
c'est pourquoi ils seraient effarés à l'idée qu'on puisse rejeter le travail
effectif de Newton pour ne sauver que sa destination (à laquelle quel-
qu'un aurait fini par nous conduire de toute façon). Ils s'inquiètent
des trajectoires effectives parce que les méthodes utilisées par celles-
ci peuvent souvent être réutilisées, pour d'autres voyages ; les bonnes
Co m m e n t 1e ré e 1 s e fa u fi 1e d a n s 1 'e s p a c e d u Des sein 163
méthodes sont des grues, qui peuvent être empruntées, à condition de
reconnaître ses sources, et utilisées pour faire des levées dans d'autres
parties de l'espace du Dessein. Dans les cas les plus extrêmes, la grue
développée par un savant peut avoir bien plus de valeur que la levée
particulière qu'elle accomplit, la destination atteinte. Par exemple, la
démonstration d'un résultat trivial peut néanmoins anticiper une nou-
velle méthode mathématique de grande valeur. Les mathématiciens
prisent hautement la découverte d'une preuve plus simple et plus élé-
gante d'un résultat qu'ils ont déjà démontré - une grue plus efficace.
Dans un tel contexte, la philosophie semble se tenir à mi-chemin
entre la science et l'art. Tout le monde sait que Ludwig Wittgenstein a
insisté sur le fait qu'en philosophie le processus -l'argument et l'ana-
lyse - est plus important que le produit - les conclusions atteintes,
les théories qu'on défend. Bien que cette question soit fortement (et à
juste titre à mon sens) contestée par de nombreux philosophes qui
aspirent à résoudre de vrais problèmes - et non pas à se laisser aller à
une logothérapie interminable, même ces philosophes reconnaîtraient
qu'ils ne sont pas prêts à reléguer dans l'oubli la fameuse expérience
de pensée du « cogito ergo sum » de Descartes, par exemple, quand
bien même personne n'accepterait plus ses conclusions. Car c'est une
pompe à l'intuition bien trop géniale, même si elle ne pompe que des
choses fausses. (Dennett, 1984, p. 18).
Pourquoi ne pouvez-vous pas demander de droits d'auteur pour
une multiplication réussie de deux nombres ? Parce que tout le monde
pourrait la faire. C'est un choix forcé. li en est de même de n'importe
quel fait qui n'a pas besoin d'un génie pour le découvrir. Par consé-
quent comment les créateurs de tables ou d'autres masses routinières
(mais qui supposent un travail intense) de données imprimées se protè-
gent-ils contre des copieurs peu scrupuleux? Quelquefois ils posent
des pièges. On m'a dit, par exemple, que les éditeurs du Who's Who?
ont résolu le problème posé par des rivaux qui volent purement simple-
ment des faits qu'ils ont mis beaucoup de temps et d'énergie à collecter
pour publier leurs propres encyclopédies biographiques en insérant
calmement quelques entrées fantaisistes. On peut être sûr que si l'une
d'elle apparaît dans les pages d'un compétiteur, ce ne sera pas une
coïncidence !
Dans la perspective plus large de l'ensemble de l'espace du
Dessein, le crime de plagiat peut être défini comme vol de grue. Quel-
qu'un ou quelque chose a fait du travail de conception, en créant par
là quelque chose qui est utile dans un travail de conception ultérieur
et qui par conséquent peut avoir de la valeur pour quiconque s'embar-
quera dans un projet de conception. Dans notre univers culturel, où la
transmission de conceptions d'un agent à l'autre est rendue possible
par de nombreux médias de communication, l'acquisition de concep-
tions développées dans d'autres « boutiques » est courante, et c'est
même presque la définition même de l'évolution culturelle (dont on
164 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

traitera au chapitre 12). Les biologistes ont eu l'habitude d'admettre


que de telles transactions sont impossibles dans l'univers de la géné-
tique (jusqu'à l'aube de l'ingénierie génétique). On pourrait dire, en
fait, que cela a été le dogme officiel. Des découvertes récentes suggè-
rent qu'il n'en est pas ainsi - mais seul le temps le dira ; aucun dogme
n'est jamais tombé de lui-même sans bataille. Par exemple, Marilyn
Houck (Houck et al., 1991) a montré qu'il y quarante ans, en Floride
ou en Amérique centrale, une minuscule mite qui nourrit les mouches
à fruit s'est trouvée perforer l'œuf d'une mouche de l'espèce Drosphila
willistoni, et dans ce processus a pris certaines des caractéristiques de
l'ADN de cette espèce, qu'elle a ensuite transmis par inadvertance à
l'œuf d'une mouche (sauvage) Drosophila melanogaster! Cela pourrait
expliquer l'explosion soudaine dans la jungle d'un élément d'ADN par-
ticulier commun dans laD. willistoni mais dont on n'avait auparavant
jamais entendu parler dans la population des D. melanogaster. Elle
pourra ajouter: quelle autre explication pourrait-il y avoir? Cela res-
semble sans aucun doute à du plagiat entre espèces.
D'autres chercheurs s'intéressent à d'autres véhicules d'une trans-
mission des conceptions dans le monde la génétique naturelle (par
opposition à la génétique artificielle). S'ils les trouvent, ils constitue-
ront ces exceptions fascinantes - mais sans aucun doute très rares -
à la trame orthodoxe : la transmission génétique de la conception par
des chaînes de descendance directe seulement 1• Nous sommes enclins,
comme on vient de le voir, à opposer ce trait fortement à ce que nous
trouvons dans le monde laissé à lui-même de l'évolution culturelle,
mais même dans ce monde se manifeste l'omniprésence d'une combi-
naison de chance et de copie.
Considérons tous les merveilleux livres de la Bibliothèque de Babel
qui ne seront jamais écrits, quand bien même le processus qui les crée-
rait tous n'implique ni violation ni modification des lois de la nature.
Considérons quelques livres de la Bibliothèque de Babel que vous
aimeriez vous-même écrire - et que vous pourriez écrire -, par
exemple l'histoire poétiquement racontée de votre enfance qui soulève-
rait rire et larmes chez tous vos lecteurs. Nous savons qu'il y a un
nombre Énorme de livres qui n'ont que ces caractéristiques dans la
Bibliothèque de Babel, et que chacun peut être composé en un million
seulement de frappes sur une machine à écrire. Au rythme lambinant
de cinq cents frappes par jour, l'ensemble du projet ne devrait pas vous
prendre plus de six ans, avec des vacances généreuses. Eh bien? qu'est-
ce qui vous arrête ? Vous avez des doigts qui fonctionnent, et toutes les

1. Les éléments génétiques transférés dans la Drosophile sont des « parasites intra-
génomiques » et ils ont probablement un effet négatif sur l'adaptation de leurs
organismes hôtes, et c'est pourquoi nous ne devrions pas avoir d'espoirs trop grands.
Voir Engels, 1992.
Co m m e n t 1e rée 1 s e fa u fi le da n s 1 'e s p a c e d u Des sein 165
touches sur le clavier de votre traitement de texte peuvent être pressées
indépendamment.
Rien ne vous arrête. En d'autres termes il n'y a pas nécessairement
de forces identifiables, ou de lois de la physique, de la biologie ou de
la psychologie, ou des handicaps manifestes produits par des circons-
tances identifiables (comme une hache fichée dans votre main, ou un
pistolet pointé sur vous par un individu sérieusement menaçant). TI y
a un nombre Énorme de livres que vous n'allez jamais écrire « sans
raison particulière». De par les myriades de tours et de détours parti-
culiers qu'a pris votre vie jusqu'ici, il se trouve simplement que vous
n'êtes pas bien disposé à composer ces suites de frappes à la machine.
Si nous voulons avoir une certaine perspective - à coup sûr
limitée - quant aux trames qui créent vos dispositions à l'écriture, il
nous faudra considérer la transmission du Dessein qui vous a été faite
à partir des livres que vous avez lus. Les livres qui se trouvent exister
de fait dans les bibliothèques du monde ne dépendent pas seulement
du patrimoine biologique de leurs auteurs, mais des livres qui sont
venus avant eux. Cette dépendance est conditionnée par des coïnci-
dences ou des accidents à chaque étape. Regardez seulement ma
bibliographie pour découvrir les principales lignes généalogiques de ce
livre. J'ai lu et écrit sur l'évolution depuis le début de mes années d'étu-
diant, mais si je n'avais pas été encouragé en 1980 par Douglas
Hofstadter à lire Le Gène égoïste de Dawkins, je n'aurais sans doute pas
commencé à réunir les intérêts et les habitudes de lecture qui ont
conduit ce livre à prendre forme. Et si la New York Review of Books
n'avait pas demandé à Hofstadter de faire un compte rendu de mon
livre Brainstorms (1978), l'idée brillante de collaborer pour écrire un
livre The Mind's 1 (Vues de l'esprit) (1981) n'aurait sans doute jamais
germé dans son esprit, et nous n'aurions sans doute jamais eu l' occa-
sion de nous recommander mutuellement des livres comme celui de
Dawkins, et ainsi de suite. Même si j'avais lu les mêmes livres et
articles en suivant d'autres chemins, dans un ordre différent, je ne
serais pas conditionné exactement de la même manière par mes lec-
tures, et il y aurait sans doute eu peu de chances pour que je compose
(puis corrige et recorrige) précisément la suite de symboles que vous
êtes en train de lire.
Pouvons-nous mesurer cette transmission du Dessein dans la
culture? Y a-t-il des unités de transmission culturelle analogues aux
gènes de l'évolution biologique? Dawkins (1976) a proposé l'idée qu'il
y a de telles unités, et leur a donné un nom : des mèmes. Comme les
gènes, les mèmes sont supposés être des réplicateurs, dans un véhicule
différent, mais sujets aux mêmes principes d'évolution que les gènes.
L'idée qu'il pourrait y avoir une théorie scientifique, la mèmétique,
fortement parallèle à la génétique, paraît absurde à beaucoup, mais au
moins une grande partie de leur scepticisme est basé sur une méprise.
C'est une idée contestable, que nous examinerons plus en détail au
166 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

chapitre 12, mais d'ici là nous pouvons laisser de côté les controverses
et utiliser ce terme pour désigner commodément une entité culturelle
saillante (mémorable), quelque chose qui repose sur assez de concep-
tion pour valoir la peine d'être conservé - ou volé et répliqué.

La Bibliothèque de Mendel (ou sa jumelle, la Bibliothèque de


Babel - elles sont contenues l'une dans l'autre, après tout) nous
fournit le meilleur modèle approximatif de l'espace du Dessein uni-
versel que nous puissions jamais envisager. Pendant les quatre derniers
milliards d'années, l'Arbre de la Vie a zigzagué à travers ce vaste espace
multidimensionnel, étendant ses branches et fleurissant avec une
fécondité virtuellement inimaginable, mais en trouvant néanmoins les
moyens de remplir seulement une portion Minusculement réduite de
cet espace de toutes les conceptions possibles et réelles 1• Selon l'idée
dangereuse de Darwin, toutes les explorations possibles de l'espace du
Dessein sont connectées. Non seulement vos enfants et vos petits-
enfants, mais aussi toutes les progénitures de vos cerveaux et les progé-
nitures des progénitures de vos cerveaux doivent être issus du stock
commun d'éléments de Dessein, de gènes et de mèmes qui ont jusqu'à
présent été accumulés et conservés par les algorithmes inexorables, les
passerelles et les grues accumulées de la sélection naturelle et de ses
produits.
Si c'est le cas, alors tous les produits de la culture humaine - le
langage, l'art, la religion, l'éthique, la science elle-même- sont eux-
mêmes des artefacts (des artefacts d'artefacts ... ) du même processus
fondamental qui a développé les bactéries, les mammifères et l'Homo
sapiens. n n'y a pas de création spéciale du langage, et ni l'art ni la
religion n'a d'inspiration divine. S'il n'y a pas besoin de crochets
célestes pour faire un brochet*, il n'y a pas non plus de crochets
célestes pour faire une ode à un rossignol. Aucun mème n'est une île.
La vie et toutes ses gloires sont ainsi unies sous une perspective
unique, mais certains trouveront que cette vision est horrible, stérile,
odieuse. lls veulent protester violemment contre elle, et avant tout ils
veulent être des exceptions magnifiques à cette règle. Eux sont, si les
autres ne le sont pas, faits à l'image de Dieu, ou, s'ils ne sont pas reli-
gieux, ils veulent eux-mêmes être des crochets célestes. lls veulent
d'une manière ou d'une autre être des sources intrinsèques d'intelli-
gence ou de Dessein, et non pas de simples « artefacts » du même

1. «J'avoue que je crois que le vide de l'espace phénotypique est rempli de fausses
pistes ... Sous l'hypothèse nulle selon laquelle il n'existe aucune contrainte que ce soit,
les chemins qui se branchent à travers l'espace pris par ce processus constituent une
marche ramifiée dans un espace à hautes dimensions. La propriété typique de ces
marches dans un espace à haute dimension est que la majeure partie de l'espace est
vide. (Kauffman 1993, p. 19).
* Dans le texte: des skyhooks pour faire une skylark (alouette) (N.d.T.).
Comment le réel se faufile dans l'espace du Dessein 167

processus qui a produit aveuglément le reste de ce qui se trouve dans


la biosphère.
L'enjeu est considérable. Avant que nous abordions en détail, dans
la troisième partie, les implications de la coulée montante d'acide uni-
versel à travers la culture humaine, il nous faut assurer le camp de
base, en considérant un ensemble de défis à la pensée darwinienne
issus de la biologie elle-même. Par là même notre vision de la
complexité et de la puissance des idées fondamentales s'en trouvera
renforcée.

CHAPITRE 6. Il y a un espace du Dessein, et en lui l'Arbre de la Vie a


fait pousser une branche qui a commencé à envoyer ses filaments explo-
ratoires dans cet espace, sous la forme d'artefacts humains. Les coups
forcés et d'autres bonnes idées sont comme des balises dans l'espace du
Dessein, découvertes et redécouvertes sans cesse, par les processus de
recherche en dernière instance algorithmiques de la sélection naturelle et
des investigations humaines. Comme l'a bien vu Darwin, nous pouvons
détecter rétrospectivement les faits historiques établissant la descendance,
n'importe où dans l'espace du dessein, quand nous trouvons des traits
de conception partagés qui auraient Énormément peu de chances de
coexister à moins qu'il n'y ait un fils de descendance parmi eux. Le rai-
sonnement historique au sujet de l'évolution dépend par conséquent de
la vérité de la prémisse de Paley : le monde est plein de bonnes concep-
tions, qu'il a fallu beaucoup de travail pour créer.
Cela complète mon introduction à l'idée dangereuse de Darwin. À
présent nous devons assurer le camp de base en biologie, dans la
deuxième partie, avant de considérer son pouvoir de transformer notre
compréhension du monde humain, dans la troisième partie.
CHAPITRE 7. Comment l'Arbre de la Vie a-t-il pris naissance? Les scep-
tiques ont pensé qu'un coup de création spéciale - un crochet céleste -
était nécessaire pour faire démarrer le processus d'évolution. Mais il y a
une réponse darwinienne à ce défi, qui révèle le pouvoir de l'acide uni-
versel darwinien pour faire son chemin à partir des niveaux les plus
inférieurs de la pyramide cosmique, en montrant comment même les lois
de la physique peuvent avoir émergé du chaos ou du néant sans qu'on
ait besoin de recourir à un Créateur Spécial ou même à un Législateur.
Cette perspective étourdissante est l'un des aspects les plus craints de
l'idée dangereuse de Darwin, mais la crainte est déplacée.
Deuxième partie

LA PENSÉE DAR~ENNE
EN BIOLOGIE
L'évolution est un changement qui passe
d'un on-ne-sait-comment innommable indiffé-
rencié à des misesensemblifications continues et
à des quelquechosedautrifications.
William JAMES, 1880

Rten en biologie n'a de sens sinon à la


lumière de l'évolution.
Théodore DoBZHANSKI, 1973
CHAPITRE VII

Amorcer la pompe darwinienne

De retour derrière la frontière datwinienne


Et Dieu dit : que la Terre pousse son jet,
savoir de l'herbe portant semence, et des
arbres fruitiers portant du fruit selon leur
espèce, qui aient leur semence en eux-
mêmes, et ainsi fut.
La Terre donc produisit son jet, savoir de
l'herbe portant semence, et des arbres frui-
tiers portant du fruit selon leur espèce, qui
aient leur semence en eux-mêmes selon leur
espèce ; et Dieu vit que cela était bon.

GENÈSE 1 : 11-12

À partir de quelle sorte de graine l'Arbre de la Vie a-t-il pris son


essor ? Le fait que toute la vie sur Terre ait été produite par un tel
processus de branchement est à présent une certitude. C'est un type de
fait scientifique aussi ferme que le fait que la Terre est ronde, et c'est
en grande partie à Darwin que nous le devons. Mais comment le pro-
cessus d'ensemble commença-t-il? Comme on l'a vu dans le chapitre III,
Darwin ne s'est pas contenté de commencer in medias res ; il a pris soin
de s'interdire de pousser ses propres hypothèses publiées en remontant
jusqu'aux débuts -l'origine ultime de la vie et ses conditions d' émer-
gence. Quand ses correspondants le pressaient, il n'avait guère plus à
dire en privé. Dans une lettre célèbre, il émit l'hypothèse qu'il était
parfaitement possible que la vie ait commencé dans « une petite mare
174 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

chaude », mais il n'avait pas de détails à offrir quant à la recette de


cette soupe préorganique primitive. Et en réponse à Asa Gray, comme
nous l'avons vu, il laissa grande ouverte la possibilité que les lois qui
gouverneraient ce changement crucial pour la planète aient pu elles-
mêmes être conçues par Dieu.
Sa réticence sur ce point était sage à plusieurs égards. En premier
lieu personne mieux que lui ne savait combien il est important d'ancrer
une théorie révolutionnaire dans le socle des faits empiriques, et il
savait qu'il pouvait seulement spéculer, avec un maigre espoir d'ob-
tenir des résultats en retour à son époque. Après tout, comme nous
l'avons déjà vu, il n'avait même pas le concept mendélien du gène, et
encore moins la machinerie qui le sous-tend. Darwin était intrépide
dans ses déductions, mais il savait aussi à quel moment il n'avait pas
assez de prémisses pour continuer. Par ailleurs, il était attentif à sa
femme bien aimée, Emma, qui désirait désespérément s'en tenir à ses
croyances religieuses, et qui pouvait déjà entrevoir la menace qui se
profilait dans les travaux de son mari. Et pourtant sa répugnance à
s'avancer plus loin dans ce territoire dangereux, tout au moins en
public, avait plus de poids que sa considération pour ses sentiments. n
y a une considération éthique plus vaste en jeu, que Darwin appréciait
certainement.
On a beaucoup écrit sur les dilemmes moraux rencontrés par les
savants quand la découverte d'un fait potentiellement dangereux place
leur amour de la vérité en conflit avec leur souci du bien-être des
autres. Dans quelles conditions, s'il y en, seraient-ils obligés de cacher
n
la vérité? peut y avoir là de vrais dilemmes, avec des considérations
très fortes et difficiles à évacuer de part et d'autre. Mais la nature des
obligations morales d'un savant (ou d'un philosophe) quant à ses spé-
culations ne prête à aucune controverse. La science ne progresse pas
souvent par accumulation méthodique de faits démontrables ,' ce qui
est à la pointe est souvent composé de plusieurs pointes, en rude
compétition et pleines d'audace spéculative. La plupart de ces spécula-
tions se révèlent rapidement être mal conçues, aussi convaincantes
puissent-elles paraître au départ, et ces sous-produits nécessaires de
l'investigation scientifique devraient être considérés comme potentiel-
lement aussi hasardeux que n'importe quel déchet de laboratoire. On
doit considérer leur impact environnemental. Si les méprises que cela
peut provoquer dans le public peuvent causer des souffrances - en
conduisant erronément les gens à courir des risques, ou en minant leur
allégeance à des principes ou à des convictions socialement désirables
- les savants devraient faire particulièrement attention à leurs
démarches, faire attention de bien présenter leurs spéculations comme
telles, et de garder la rhétorique de la persuasion dans ses limites
propres.
Mais les idées, à la différence des fumées toxiques ou des résidus
chimiques, sont presque impossibles à mettre en quarantaine, en parti-
Amorcer la pompe darwinienne 175

culier quand elles concernent des thèmes qui suscitent sans relâche la
curiosité humaine. C'est pourquoi, alors que le principe de responsabi-
lité ici n'a jamais été sujet à controverse, les gens n'ont pas été d'accord
sur la manière dont on pouvait l'honorer. Darwin a fait du mieux qu'il
pouvait : il a conservé ses spéculations pour lui.
Nous pouvons faire mieux. On comprend aujourd'hui la physique
et la chimie de la vie dans leurs détails les plus étonnants, ce qui fait
qu'on peut en déduire bien plus de choses quant aux conditions néces-
saires et (peut-être suffisantes) de la vie. Les réponses aux grandes
questions doivent toujours impliquer une large dose de spéculation,
mais nous pouvons marquer les spéculations comme telles, et relever
n
les manières dont elles se confirment ou s'infirment. ne servirait plus
à rien d'essayer de continuer à adopter la politique de réticence de
Darwin; car on a levé trop de lièvres intéressants. Nous pouvons ne
pas savoir exactement comment prendre toutes ces idées au sérieux,
mais grâce à la brèche solide ouverte par Darwin en biologie, nous
savons que nous le pouvons et que nous le devons.
n n'est pas étonnant que Darwin ne soit pas tombé sur un méca-
nisme approprié de l'hérédité. Que supposez-vous qu'ait pu être sa
réaction si on lui avait présenté l'hypothèse qu'à l'intérieur du noyau
de chacune des cellules de son corps il y avait une copie d'un ensemble
d'instructions, écrites sur d'énormes macromolécules, sous la forme de
doubles hélices étroitement enroulées en tortillons de manière à
former des ensembles de quarante-six chromosomes? L'ADN dans
votre corps, démêlé et mis bout à bout, s'étendrait jusqu'au soleil et
pourrait en revenir plusieurs - des dizaines ou une centaine - de
fois. Bien entendu Darwin est l'homme qui mit au jour patiemment
une quantité de complexités redoutables dans les vies et les corps des
bernacles, des orchidées, et des vers de terre, et qui les a décrits avec
une évidente délectation. S'il avait eu même en 1859 un rêve prophé-
tique au sujet des merveilles de l'ADN, il s'en serait sans aucun doute
délecté, mais je me demande s'il aurait pu l'affronter franchement.
Même pour ceux d'entre nous qui sommes habitués aux (( miracles
d'ingénierie» de l'age des ordinateurs, les faits sont difficiles à se repré-
senter. Non seulement des machines à copier de la taille des molécules,
mais aussi des enzymes lecteurs d'épreuves qui corrigent les fautes,
tous à une vitesse étonnante, sur une échelle avec laquelle les super-
ordinateurs ne peuvent pas se mesurer. « Les macromolécules biolo-
giques ont une capacité de stockage qui dépasse celle des meilleurs
stockeurs d'information d'aujourd'hui de plusieurs ordres de grandeur.
Par exemple la ~~densité d'information" dans le génome de l'B. Coli est
d'environ 1027 bits/m3 » (Küppers, 1990, p. 180).
Au chapitre v, nous sommes parvenus à une définition darwi-
nienne de la possibilité biologique en termes d'accessibilité à l'intérieur
de la Bibliothèque de Mendel, mais la précondition de cette biblio-
thèque, comme on l'a noté, est l'existence de mécanismes génétiques
176 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

d'une complexité et d'une efficacité époustouflantes. William Paley


aurait été transporté d'admiration et d'émerveillement s'il avait pu
connaître les complexités qui rendent la vie possible au niveau ato-
mique. Comment pourraient-ils eux-mêmes avoir évolué si elles étaient
les préconditions de l'évolution da1Winienne ?

L'origine de la vie

Il y a 3 562 398 027 années 6 secondes plus tard 482 674 115 années plus tard

~=<:'12._<)
Deux acides aminés Ils se détachent
~
Deux acides aminés
dérivent ensemble dérivent ensemble

FIGURE 7.1
Les sceptiques quant à l'évolution ont soutenu que c'était là le
talon d'Achille du darwinisme. Comme on l'a vu, la puissance de l'idée
darwinienne provient de la manière dont elle distribue l'énorme tâche
de Conception à travers de vastes quantités de temps et d'espace, en
conservant au fur et à mesure qu'elle s'étend les produits partiels
qu'elle engendre. Dans son livre L'Évolution, une théorie en crise,
Michael Denton formule cette objection ainsi : le darwinien présup-
pose « que des îles de fonction sont courantes, faciles à trouver d'entrée
de jeu, et qu'il est facile d'aller d'une île à l'autre en passant par des
intermédiaires fonctionnels » (Denton, 1985, p. 317). C'est presque
vrai, mais pas tout à fait. En fait, la thèse centrale du darwinisme est
que l'Arbre de la Vie répand partout ses branches, en liant des« îles de
fonction» avec des isthmes de cas intermédiaires, mais personne n'a
dit que le passage serait « aisé » ou que les points d'arrêt sûrs seraient
« courants ». Il y a un sens un peu tiré par les cheveux de « aisé » dans
lequel le darwinisme présuppose que les traversées d'isthmes sont
Amorcer la pompe darwinienne 177

aisées : étant donné que tout être vivant est un descendant d'un être
vivant, cela lui donne un remarquable coup de pouce ; à l'exception
d'une minuscule part, l'ensemble de sa recette génétique a une garantie
de viabilité testée par le temps. Bien entendu les lignes de généalogie
sont des lignes de vie ; selon le darwinisme, le seul espoir qu'on puisse
avoir d'entrer dans ce labyrinthe cosmique où le choix est entre aller
au rebut ou rester en vie consiste à demeurer sur les isthmes.
Mais comment ce processus a-t-il pu démarrer? Denton (p. 323)
consacre pas mal de temps à calculer l'improbabilité d'un tel démar-
rage, et parvient à un nombre suffisamment époustouflant.

Obtenir une cellule par hasard requerrait au moins l'apparition simul-


tanée d'une centaine de protéines fonctionnelles en un seul lieu. C'est-
à-dire d'une centaine d'événements simultanés dont chacun aurait une
probabilité indépendante qui pourrait difficilement être de plus de 10-20,
donnant un maximum de probabilités combinées de 10-2000 •

La probabilité est Minusculement petite, sinon impossible. Et il


semble de prime abord que si la réponse darwinienne standard à un
tel défi ne pouvait pas être disponible logiquement parlant, puisque les
conditions mêmes de possibilité de son succès - un système de répli-
cation avec des variations - sont précisément ce que seul sont succès
permettrait d'expliquer. La théorie évolutionniste semble s'être
enterrée toute seule dans un puits profond, dont elle ne peut pas
échapper. n est certain que la seule chose qui pourrait la sauver est un
crochet céleste. C'était l'espoir que chérissait Asa Gray, et plus nous en
apprenons sur les complexités de la réplication de l'ADN, plus cette
idée devient tentante pour ceux qui recherchent un lieu pour mettre la
science en liberté provisoire avec l'aide de la religion. On pourrait dire
qu'aux yeux de beaucoup c'est apparu comme un don du ciel. Oubliez-
le, nous dit Richard Dawkins :

On avance que le Créateur ne contrôle peut-être pas la succession journa-


lière des événements évolutifs; qu'il n'a peut-être pas façonné le tigre et
l'agneau, qu'il n'a peut-être pas fait un arbre, mais qu'il a bien élaboré
toute la machinerie originelle de l'ADN et des protéines et qu'il a rendu
possible la sélection cumulative et par là même l'évolution tout entière.
C'est un argument d'une faiblesse patente, qui manifestement s'annule
de lui-même. La complexité organisée est ce que nous avons du mal à
expliquer. Dès lors que nous nous permettons de simplement postuler la
complexité organisée, même si ce n'est pas que la complexité organisée
de la machine réplicatrice ADN/protéine, il est relativement facile de l'in-
voquer en tant que génératrice d'une complexité encore plus organisée.
[... ] Mais bien évidemment tout Dieu capable de concevoir intelligem-
ment quelque chose d'aussi complexe que la machine réplicatrice ADN/
protéine aurait dû être au moins aussi complexe et organisé que cette
machine elle-même. [Dawkins, 1986a, p. 141, trad. fr., p. 169].
178 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Comme Dawkins le dit encore (p. 316) : « Ce qui suffit à faire de


l'évolution une théorie aussi belle est qu'elle explique comment de la
complexité organisée peut surgir d'une simplicité primitive. » C'est
l'une des forces essentielles de l'idée de Darwin, et elle révèle les fai-
blesses essentielles des options rivales. En fait j'ai jadis soutenu qu'il y
a peu de chances pour qu'aucune autre théorie n'ait cette force:

Darwin explique un monde de causes finales et de lois téléologiques avec


un principe qui est, sans aucun doute mécaniste, mais qui, plus fonda-
mentalement est totalement indépendant de la «signification» ou du
«but». Il présuppose un monde qui est absurde au sens existentialiste du
terme : non pas ridicule mais vain, et cette hypothèse est une condition
nécessaire pour avoir une analyse de la notion de but qui ne repose pas
sur une pétition de principe. Il est douteux que nous puissions imaginer
un principe non mécaniste mais aussi qui ne repose pas sur une pétition
de principe pour expliquer le dessein dans le monde biologique ; il est
tentant de considérer notre refus des pétitions de principe dans le cas
présent comme une allégeance au matérialisme mécaniste, mais la prio-
rité de ces postulats est claire ... Le raisonnement est le suivant : la théorie
matérialiste darwinienne peut ne pas être la seule théorie dénuée de péti-
tion de principe sur ces sujets, mais elle est une théorie de ce type, et
c'est la seule que nous ayons, ce qui est une raison aussi bonne que pos-
sible pour épouser le matérialisme. [Dennett, 1975, p. 171-172].

Est-ce une critique honnête ou même appropriée des options


rivales religieuses ? Un lecteur d'une version antérieur du manuscrit
de ce chapitre s'est plaint de cela, et a soutenu qu'en traitant l'hypo-
thèse divine comme une hypothèse scientifique parmi d'autres, à
évaluer selon les canons de la science en particulier et de la pensée
rationnelle en général, Dawkins et moi ignorions la thèse très répandue
chez les croyants selon laquelle la foi excède les limites de la raison, et
n'est pas affaire de méthodes ordinaires de confirmation. Ce n'est pas
simplement faire preuve d'inimitié vis-à-vis de la foi, mais c'est aussi
injustifié de postuler simplement que la méthode scientifique continue
à s'appliquer pleinement dans le domaine de la foi.
Fort bien, alors affrontons cette objection. Je doute que le défen-
seur de la religion lui trouve des attraits, une fois que nous l'aurons
examinée plus en détail. Le philosophe Ronald de Sousa eut jadis ce
mot mémorable sur la théologie philosophique : « du tennis intellectuel
sans filet ». J'admets volontiers que j'ai présupposé sans m'y attarder
jusqu'à présent que le filet du jugement rationnel était levé. Mais nous
pouvons l'abaisser si cela vous chante. À vous de servir. Quel que soit
votre service, supposez que je le retourne comme suit : « Ce que vous
dites implique Dieu est un sandwich au jambon enveloppé dans du
papier d'aluminium. Ce n'est pas le genre de dieu qu'on ait envie de
vénérer ! » Si vous me faites ensuite un retour de volée, demandant à
Amorcer la pompe darwinienne 179

savoir comment je peux justifier logiquement ma thèse selon laquelle


vous me servez une implication aussi absurde, je répondrai : « Oh, ne
serait-ce pas que vous voulez que le filet soit levé quand je fais mes
retours mais pas quand vous faites vos services ? Ou le filet est levé,
ou il est abaissé. S'il est abaissé, il n'y a pas de règles et personne ne
peut rien dire, et c'est un jeu pour les poires, s'il y en eut jamais.» Je
vous ai donné le bénéfice de l'hypothèse que vous ne perdriez pas votre
temps ou le mien en jouant filet abaissé.
Si à présent vous voulez raisonner au sujet de la foi, et offrir une
défense raisonnée (et capable de rendre raison) de la foi comme une
catégorie supplémentaire de croyance digne de considération, je suis
prêt à jouer. J'admets certainement l'existence du phénomène de la
foi ; ce que je veux est une justification raisonnée pour considérer la
foi sérieusement comme une manière de patvenir à la vérité, et non pas,
disons, une manière dont les gens se réconfortent eux-mêmes et les
uns les autres (il ne s'agit pas de nier que ce soit une fonction utile et
qui mérite d'être prise au sérieux). Mais ne vous attendez pas à ce que
je vous suive dans votre défense de la foi comme voie d'accès à la vérité
si à un moment ou un autre vous faites appel à la dispense même que
vous êtes supposé essayer de justifier. Avant que vous fassiez appel à
la foi quand la raison vous a fait reculer dans un coin, posez-vous la
question de savoir si vous voulez réellement abandonner la raison
quand la raison est de votre côté. Vous faites du tourisme avec votre
petit(e) ami(e) dans un pays étranger et soudain voilà que votre petit(e)
ami(e) est brutalement assassiné(e) sous vos yeux. Au procès il se
révèle que des amis de l'accusé puissent être appelés comme témoins
de la défense, témoignant de leur foi en son innocence. Vous contem-
plez la parade de ses amis aux yeux humides, de toute évidence
sincères, proclamant fièrement leur foi en l'innocence de l'homme que
vous venez de voir en train de commettre l'acte horrible. Le juge écoute
attentivement et respectueusement, apparemment plus ému par cette
manifestation que par les données présentées par l'accusation. N'est-
ce pas un cauchemar ? Auriez-vous envie de vivre dans un tel pays ?
Ou voudriez-vous être opéré par un chirurgien qui vous dit que chaque
fois qu'il y a en lui une petite voix qui lui dit d'oublier ses compétences
médicales, il écoute la petite voix? Je sais qu'il est décent et poli de
laisser les gens jouer sur les deux tableaux, et dans la plupart des cir-
constances je suis prêt de tout cœur à coopérer avec cet arrangement
bénin. Mais nous essayons sérieusement de parvenir à la vérité ici, et
si vous pensez que cette conception courante mais non dite de la foi a
plus de valeur qu'un obscurcissement socialement utile pour éviter aux
gens de tomber dans l'embarras et de perdre la face, ou bien vous avez
percé cette question plus profondément que tout philosophe avant
vous (car personne n'est jamais parvenu à fournir une bonne justifica-
tion de ce comportement) ou bien vous vous payez de mots (la balle
est à présent dans votre camp).
180 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

La réponse de Dawkins au théoricien qui ferait appel à Dieu pour


faire démarrer le processus d'évolution est une réfutation sans appel,
aussi dévastatrice aujourd'hui que quand Philon l'utilisa pour battre à
plate couture Cléanthe dans les Dialogues de Hume deux siècles aupa-
ravant. Un crochet céleste ne ferait au mieux que différer la solution
du problème, mais Hume ne pouvait pas en proposer une, et c'est pour-
quoi il s'avoua vaincu. Darwin vint alors avec quelques grues
magnifiques pour faire des levées de niveau intermédiaire, mais est-ce
que les principes qui avaient si bien réussi une fois pourraient être à
nouveau appliqués pour accomplir les levées nécessaires pour faire
s'élever les grues darwiniennes en tout premier lieu ? Oui. Au moment
où il pourrait sembler que l'idée darwinienne a épuisé ses ressources,
elle descend astucieusement d'un niveau et se maintient, sous la forme
non pas d'une idée mais d'une quantité d'idées, se multipliant comme
les balais de l'apprenti sorcier.
Si vous voulez comprendre le truc, qui semble à première vue ini-
maginable, il vous faut affronter quelques idées difficiles et toute une
rame de détails, aussi bien mathématiques que moléculaires. Ce n'est
pas le livre, et je ne suis pas l'auteur, vous devez consulter ces détails,
et il vous faut en passer par là pour comprendre. Ce qui suit vient avec
un avertissement : bien que je m'apprête à vous mettre en contact avec
ces idées, vous ne les connaîtrez pas tant que vous ne vous serez pas
plongé de première main dans la littérature. (Ma propre approche
est celle d'un amateur.) Imaginez que des explorations théoriques et
expérimentales des possibilités soient entreprises par tellement de
chercheurs différents que cela constitue pratiquement une sous-disci-
pline à la frontière entre la biologie et la physique. Comme je ne peux
pas espérer vous démontrer la validité de ces idées -et vous ne devriez
pas me croire si je vous prétendais le faire-- pourquoi prends-je la
peine de les présenter ? Parce que mon objectif est philosophique : je
veux détruire un préjugé, la conviction qu'une certaine sorte de théorie
ne peut pas marcher. Nous avons vu comment la trajectoire philoso-
phique de Hume s'est trouvée détournée par son incapacité à prendre
au sérieux une brèche dans le mur qu'il avait entr'aperçue. Il croyait
savoir qu'il n'y avait pas d'issue dans cette direction, et comme Socrate
ne se lassait jamais de le faire, penser que l'on sait quand on ne sait
pas est la cause principale de paralysie philosophique. Si je peux
montrer qu'il est concevable que l'idée darwinienne puisse s'appliquer
«d'un bout à l'autre», cela bloquera tout un ensemble de fins de non-
recevoir trop familières, et cela vous ouvrira l'esprit à de nouvelles
possibilités.
Amorcer la pompe darwinienne 181

L'évolution moléculaire
Les molécules de protéines les plus petites
qui soient catalytiquement actives dans la
cellule vivante consistent d'au moins une
centaine d'acides aminés. Même pour une
molécule aussi courte, il existe 20 100 = 10 130
possibilités de combinaisons des vingt
monomères de base. Cela montre que déjà au
niveau le plus bas de complexité, celui des
macromolécules biologiques, une variété
presque illimitée de structures est possible.
Brend-Olaf KOPPERS, 1990, p. 11

Notre tâche consiste à trouver un algo-


rithme, une loi naturelle qui conduise à
l'origine de l'information.
Manfred EIGEN, 1992, p. 12

En décrivant dans la section précédente la puissance des thèses


centrales du darwinisme, je me suis autorisé une petite(!) exagération:
j'ai dit que toute chose vivante était une descendante d'une chose
vivante. Cela ne peut être vrai, car cela implique une infinité de choses
vivantes, un ensemble sans premier membre. Étant donné que nous
savons que le nombre total des choses vivantes (sur la terre, jusqu'à
maintenant) est vaste mais fini, il semble que nous soyons obligés,
logiquement, d'identifier un premier membre - la protobactérie
Adam, si vous voulez. Mais comment ce premier membre a-t-il pu
venir à l'existence? Une bactérie entière est quelque chose de bien,
bien trop compliqué pour venir à l'existence par pur accident cos-
mique. L'ADN d'une bactérie telle que E. coli a environ quatre millions
de nucléotides, dont la plupart sont précisément en ordre. En outre il
est tout à fait clair qu'une bactérie ne pourrait pas survivre si elle avait
moins. ll y a donc un dilemme : comme toutes les choses vivantes ont
existé pour un temps fini, il doit y avoir eu une première d'entre elles,
et puisque toutes les choses vivantes sont complexes, il n'a pas pu y en
avoir une première !
ll ne pourrait y avoir qu'une seule solution, et nous la connaissons
bien dans son principe : avant qu'existent les bactéries, avec leurs
métabolismes autonomes, il y avait des organismes quasi vivants bien
plus simples, ressemblant aux virus, mais qui, à la différence de ceux-
ci n'avaient pas encore de choses vivantes sur lesquelles ils pouvaient
vivre comme parasites. Du point de vue du chimiste, les virus sont
simplement des cristaux « énormes » et complexes, mais en raison de
leur complexité, ils ne se tiennent pas simplement là ; ils « font » des
182 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

choses. En particulier, ils se reproduisent ou se répliquent, avec des


variations. Un virus voyage, sans beaucoup de bagages, sans machi-
nerie métabolique ; par conséquent ou il tombe sur l'énergie et les
matériaux requis pour son autoréplication ou son autoréparation, ou
bien il finit par succomber à la seconde loi de la thermodynamique et
tombe en morceaux. Aujourd'hui, les cellules vivantes fournissent des
entrepôts concentrés pour les virus, et les virus ont évolué de manière
à les exploiter, mais à l'origine, ils devaient taper d'autres organismes
pour trouver des moyens moins efficaces de se reproduire. Les virus
aujourd'hui n'utilisent pas tous des doubles fils d'ARN ; certains utili-
sent un langage ancestral, composé d'ARN à un fil (qui bien entendu
joue toujours un rôle dans notre système reproductif, comme système
« messager » intermédiaire pendant son « expression »). Si nous
gardons la pratique courante qui consiste à réserver le terme de virus
pour une macromolécule parasite, il nous faut un nom pour ses
ancêtres plus anciens. Les programmes d'ordinateurs appellent un
pavé d'instructions codées qui accomplit diverses tâches un « macro » ;
je propose donc d'appeler des pionniers des « macros », pour insister
sur le fait que bien que ce soient des macromolécules énormes, ce sont
aussi des morceaux de programmes ou d'algorithmes, des mécanismes
autoreproductifs simples - qui ressemblent étonnamment aux virus
informatiques qui ont récemment émergé, à notre fascination et à
notre désespoir (Ray, 1992, Dawkins, 1993) 1• Puisque ces macros pion-
niers se sont reproduits, ils ont satisfait aux conditions nécessaires
darwiniennes pour l'évolution, et il est clair à présent qu'ils ont passé
la majeure partie d'un milliard d'années à évoluer sur Terre avant qu'il
existe des êtres vivants.
Mais même le macro réplicatif le plus simple est loin d'être
simple ; il se compose de milliers ou de millions de parties, selon les
manières dont nous comptons les matériaux qui le forment. Les lettres
de l'alphabet sont l'Adénine, la Cytosyne, la Guanine, la Thymine, et
l'Uracil, des bases qui ne sont pas trop complexes pour survenir dans
la vie prébiotique normale. (L'ARN, qui vint avant l'ADN, a de l'Uracil,
alors que l'ADN a de la Thymine.) Les experts, cependant, ne sont pas
d'accord sur la question de savoir si ces blocs pourraient se synthétiser
par une série de coïncidences en quelque chose d'aussi étonnant qu'un
autoréplicateur. Le chimiste Graham Cairns-Smith (1982, 1985) pré-
sente une version mise au goût du jour de l'argument de Paley, dirigée
vers le niveau moléculaire : le processus de synthèse des fragments

1. Attention : les biologistes utilisent déjà le terme macro-évolution, par opposition


à micro-évolution, pour désigner les phénomènes évolutifs à grande échelle - les
trames de spéciation et d'extinction, par exemple, par opposition à des affinements
d'ailes ou des changements dans les résistances de toxines à l'intérieur d'une espèce.
Ce que j'appelle l'évolution des macros n'a rien à voir avec la macro-évolution en ce
sens établi. Le terme macro est si adapté à mes objectifs que j'ai décidé de le garder,
et d'essayer de compenser ses inconvénients dans ce placard.
Amorcer la pompe darwinienne 183

d'ADN, même au regard des méthodes avancées de la chimie organique


moderne, est hautement élaboré ; cela montre que leur création par
hasard est aussi improbable que la création de la montre de Paley dans
un ouragan.« Les nucléotides coûtent trop cher» (Cairns-Smith, 1985,
p. 45-49). L'ADN manifeste trop de travail de conception pour être un
simple produit du hasard, soutient Cairns-Smith. Mais ce dernier en
tire une analyse ingénieuse (même si elle est fort spéculative et sujette
à controverse) de la manière dont ce travail a pu s'effectuer. Que sa
théorie soit confirmée ou non un jour, elle mérite qu'on l'épouse car
elle est un exemple parfait de stratégie darwinienne 1•
Un bon darwinien, confronté une fois de plus avec le problème
de trouver une aiguille dans une botte de foin d'Espace du Dessein,
recherchera une forme plus simple de réplicateur qui pourrait servir
d'échafaudage temporaire pour faire tenir les parties protéiniques ou
les bases de nucléotides en place jusqu'à ce que l'ensemble de la pro-
téine ou du macro puisse s'assembler. C'est merveilleux à dire, il y a
un candidat qui a exactement les propriétés requises, et plus extraordi-
naire encore, c'est juste ce que la Bible demandait : de l'argile ! Cairns-
Smith montre qu'en plus des cristaux d'ADN et d'ARN autoréplicants
à base de carbone, il y a des cristaux autoréplicants bien plus simples
à base de silicone, et que ces silicates, comme on les appelle, pour-
raient bien être eux-mêmes le produit d'un processus d'évolution. lls
forment les particules ultra-fines de l'argile, du type de celle qui s'ag-
glomère en ruisseaux à l'extérieur des forts courants et des tourbillons
violents, et les cristaux individuels diffèrent subtilement au niveau de
la structure moléculaire et transmettent ces caractéristiques quand ils
« sèment » les processus de cristallisation qui accomplissent leur auto-
réplication.
Cairns-Smith développe des arguments complexes pour montrer
comment des fragments de protéines et d'ARN, qui seraient naturelle-
ment attirés sur les surfaces de ces cristaux comme autant de puces,
peuvent finalement se trouver utilisés par les cristaux de silicate
comme des « outils » au service de leur propre processus de réplica-
tion. Selon cette hypothèse (qui, comme toutes les idées fertiles, a de
nombreuses variantes, qui peuvent toutes prétendre l'emporter en
dernier ressort), les premiers éléments de la vie commencèrent leur
carrière comme des sortes de quasi-parasites, se contentant de repro-
duire des particules d'argile, et croissant en complexité dans leur tâche

1. C'est la raison pour laquelle Richard Dawkins présente aussi une discussion et
une élaboration des idées de Cairns-Smith dans L'Horlogeraveugle (1986a, p. 148-158).
Puisque les analyses de Cairns-Smith et leur reprise par Dawkins sont de si bonnes
présentations pour grand public, je vous renvoie aux détails délicieux qu'elles contien-
nent! et je vous donnerai ici seulement assez de résumés pour vous mettre en appétit,
en aJoutant un caveat : les hypothèses de Cairns-Smith posent problème, mais même
si elles devaient en dernière instance être rejetées, il y en a d'autres, moins aisées à
comprendre qui mériteraient encore considération.
184 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

consistant à satisfaire aux « besoins » des particules d'argile, jusqu'à ce


qu'ils atteignent le point où ils purent se débrouiller par eux-mêmes.
Pas de crochet céleste - juste une échelle qui a pu être rejetée après
avoir été escaladée, comme Wittgenstein l'a dit une fois dans un autre
contexte.
Mais l'histoire complète est encore loin, même si tout ceci est vrai.
Supposons que de courtes suites autoréplicantes d'ARN aient été
créées par ce processus rudimentaire. Cairns-Smith les appelle des
réplicateurs entièrement autonomes,« des gènes nus», parce qu'ils ne
servent aucun but, sinon celui de leur propre réplication, qu'ils effec-
tuent sans aide extérieure. Un problème majeur demeure : comment
ces gènes nus ont-il pu se vêtir? Comment ces autoreproducteurs
solipsistes en sont-ils venus à spécifier des protéines particulières, les
minuscules machines à enzymes qui construisent les énormes corps
qui véhiculent les gènes d'aujourd'hui de génération en génération?
Mais le problème est pire que cela, car ces protéines ne se contentent
pas de construire des corps ; elles sont nécessaires pour assister le pro-
cessus d'autoréplication lui-même une fois qu'une chaîne d'ADN et
d'ARN démarre. Bien que des fils d'ARN puissent se répliquer eux-
mêmes sans l'assistance d'enzymes, des fils plus longs ont besoin d'une
suite d'aides, et leur spécification propre requiert une suite très longue,
plus longue que celle qui pourrait être répliquée avec assez de fidélité
jusqu'à ce que ces enzymes mêmes soient déjà présents. À nouveau il
semble qu'on se trouve face à un paradoxe, dans un cercle vicieux
décrit de manière succincte par John Maynard Smith: «On ne peut
pas avoir une réplication fidèle sans une longueur d'ARN d'environ
2 000 paires de bases, et on ne peut pas avoir cette quantité d'ARN
sans avoir une réplication détaillée (Maynard-Smith, 1979, p. 445).
L'un des chercheurs de pointe sur cette période de l'histoire évolu-
tionnaire est Manfred Eigen. Dans son élégant petit livre, Étapes vers
la vie (1992) - un bon endroit pour continuer vos explorations sur ces
sujets - il montre comment les macros construisent progressivement
ce qu'il appelle « le kit d'outils moléculaires » que les cellules vivantes
utilisent pour se recréer elles-mêmes, tout en construisant aussi autour
d'elles les types de structures qui finissent par devenir, au moment
approprié, les membranes de protection des premières cellules proca-
ryotes. Cette longue période de l'évolution précellulaire n'a pas laissé
de traces fossiles, mais elle a laissé quantité d'indices de son histoire
dans les « textes » qui nous ont été transmis à travers ses descendants,
y compris, bien entendu, les virus qui fourmillent autour de nous
aujourd'hui. En étudiant les textes qui survivent effectivement, les
séquences spécifiques d'A, C, G et T dans l'ADN d'organismes supé-
rieurs et dans les A, C, G et U de leurs homologues d'ARN, les
chercheurs peuvent déduire beaucoup de choses quant à l'identité
réelle des premiers textes autoréplicants, en utilisant des versions
sophistiquées des techniques mêmes que les philologues utilisèrent
Amorcer la pompe darwinienne 185

pour reconstruire les mots écrits effectivement par Platon. Certaines


séquences de notre propre ADN sont réellement anciennes, et même
remontent (en retraduisant dans le langage en ARN antérieur) à des
séquences qui furent composées aux premiers jours de la macro-
évolution!
Revenons à l'époque où les bases nucléotides (A, C, G, T, et U)
étaient occasionnellement présentes ici et là en quantités variées, peut-
être agglomérées autour de certains des cristaux d'argile de Cairns-
Smith. Les vingt acides aminés différents, les éléments à partir des-
quels se construisent toutes les protéines, surviennent aussi avec
quelque fréquence au sein d'une gamme large de conditions non bioti-
ques ; c'est pourquoi nous pouvons les employer aussi. En outre,
Sidney Fox (Fox et Dose, 1972) a montré que les acides aminés indivi-
duels peuvent se condenser en « protéinoïdes », des substances de type
protéine qui ont une capacité catalytique très faible (Eigen, 1992,
p. 32). Ce n'est qu'un petit pas, mais il compte, car la capacité cataly-
tique - la capacité à faciliter une réaction chimique - est le talent
principal d'une protéine.
Supposons à présent que certaines des bases viennent à se coupler,
C avec G, et A avec U, pour faire de petites séquences complémentaires
d'ARN - moins d'une centaine de paires de long - qui peuvent se
répliquer, grossièrement, sans l'aide d'enzymes. Dans les termes de la
Bibliothèque de Babel, nous devrions avoir à présent une presse à
imprimerie et un atelier de reliure, mais les livres seraient trop courts
pour être bons à quoi que ce soit sinon à se répliquer, avec beaucoup
de fautes de frappe. Et ils ne seraient pas à propos de quoi que ce soit.
n semble que nous serions exactement revenus au point de départ
- ou même pire. Quand nous revenons en arrière au niveau des élé-
ments de construction moléculaires, nous rencontrons un problème de
conception qui ressemble plus à de la construction à partir d'un
mécano plutôt qu'à de la sculpture graduelle avec de l'argile. Sous les
règles rigides de la physique, ou bien les atomes sautent pour s'assem-
bler en trames stables ou bien ils ne le font pas.
Par chance pour nous - et en fait par chance pour tous les êtres
vivants - éparpillés dans l'Énorme Espace des protéines possibles il
se trouve y avoir des constructions de protéines qui, si on les trouvait,
permettraient à la vie de continuer. Comment les trouverait-on ? D'une
façon ou d'une autre, il nous faut assembler ces protéines avec les chas-
seurs de protéines, les fragments des chaînes de nucléotides auto-
réplicants qui finiront, en dernier lieu, par les « spécifier » dans les
macros qu'ils composent. Eigen montre comment le cercle vicieux peut
tourner à l'avantage de la vie s'il s'étend en un« hypercycle »avec plus
de deux éléments (Eigen et Schuster, 1977). C'est un concept technique
difficile, mais l'idée sous-jacente est suffisamment claire : imaginez
une circonstance dans laquelle des fragments de type A peuvent favo-
riser les chances de morceaux de B, qui en retour promeuvent le bien-
186 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

être de bouts de C, qui, pour boucler la boucle, permettent la réplica-


tion de plus de fragments de A et ainsi de suite, dans une communauté
d'éléments se renforçant mutuellement, jusqu'au moment où l'en-
semble du processus peut décoller, en créant des environnements qui
servent normalement à répliquer des suites de plus en plus longues de
matériau génétique. (Le livre de Maynard Smith [1979] est très utile
pour comprendre l'idée d'hypercycle ; voir aussi Eigen, 1983.)
Mais même si c'est possible en principe, comment le processus
démarre-t-il? Si toutes les protéines possibles et tous les «textes» de
nucléotides possibles étaient réellement équiprobables, il serait diffi-
cile de voir comment le processus pourrait s'enclencher. D'une
manière ou d'une autre, les confettis insipides et mélangés d'ingré-
dients doivent recevoir une certaine structure, et dégager un petit
nombre de candidats « ayant des chances de gagner » pour les rendre
par là même encore plus susceptibles de gagner. Vous vous rappelez le
tournoi de pile ou face au chapitre n ? Quelqu'un doit gagner, mais le
gagnant ne gagne en vertu d'aucune vertu, mais en vertu d'accidents
historiques. Le gagnant n'est pas plus gros ni plus fort ou meilleur que
les autres compétiteurs, mais il n'en est pas moins le gagnant. Il semble
à présent que quelque chose de semblable se passe dans l'évolution
moléculaire prébiotique, avec un tour darwinien en plus : les gagnants
se fabriquent des copies supplémentaires d'eux-mêmes pour le tour
suivant, en sorte que sans sélection « pour cause » (comme on dit
quand on veut rejeter des potentiels), des dynasties de pures et simples
prouesses réplicatives commencent à émerger. Si nous voulons partir
d'un assortiment purement aléatoire de « compétiteurs » tirés du pool
des fragments autoréplicatifs, même s'ils ne sont pas initialement dis-
tinguables en termes de leurs prouesses réplicatives, ceux qui se
trouvent gagner les tournois initiaux occuperont plus de places dans
les tournois ultérieurs, inondant l'espace de traînées de textes (courts)
hautement semblables, mais en laissant néanmoins de vastes hypervo-
lumes d'espace entièrement vides et inaccessibles pour de bon. Les fils
initiaux de la proto-vie peuvent émerger avant qu'il existe une diffé-
rence d'aptitude, en devant l'actualité à partir de laquelle l'arbre de vie
peut grossir, grâce aux tournois où les aptitudes se mesurent. Comme
le collègue de Eigen, Bernd-Olaf Küppers (1990, p. 15) le dit : «La
théorie prédit que des structures biologiques existent, mais pas quelles
structures biologiques existent 1• » Cela suffit pour construire une
quantité de biais dans l'espace de probabilité dès le départ.
1. Küppers (1990, p. 137-146) emprunte un exemple à Eigen (1976) pour illustrer
l'idée sous-jacente : un jeu de sélection « non darwininien » que vous pouvez jouer sur
un échiquier avec ces billes colorées. Commencez par placer au hasard les billes sur
les cases, en créant l'effet confetti initial. Puis jetez deux dés (à huit faces!) pour
déterminer une case (colonne 5, rangée 7, par exemple) sur laquelle agir. Enlevez la
bille de cette case. Jetez à nouveau les dés; allez à la case qu'ils désignent et vérifiez
la couleur de la bille sur cette case, et mettez une bille de cette même couleur sur la
case que vops venez de libérer (« repr~uction de cette bille ~ ). ~épétez le pro.cess.us,
sans cesse. A la fin, cela a pour effet d annuler le caractère aleatOire de la distnbut10n
Amorcer la pompe darwinienne 187

C'est pourquoi certains des macros possibles, inévitablement, sont


plus probables gue d'autres- il y a plus de chances pour qu'on tombe
sur eux dans l'Enorme espace des possibilités. Lesquelles? «Les plus
aptes ? » Pas en un sens non trivial ; juste au sens tautologique où ils
sont identiques aux « gagnants » antérieurs. (Dans la bibliothèque à un
million de dimensions de Mendel, des séquences qui diffèrent à un
endroit seulement sont rangées « à côté » les unes des autres dans une
dimension quelconque ; la distance d'un volume à un autre est connue
techniquement comme la distance de Hamming. Ce processus répand
des « gagnants » graduellement- faisant des sauts de petites distances
de Hamming - à partir d'un point de départ initial et dans toutes les
directions dans la bibliothèque.) C'est le cas le plus rudimentaire pos-
sible du principe « seuls les riches s'enrichissent », et puisque le succès
de la chaîne a une explication qui ne fasse pas référence à quoi que ce
soit d'autre que la chaîne elle-même et à la ressemblance en tant que
chaîne à celles qui lui sont parentes, c'est une définition purement syn-
taxique de la fitness, par opposition à une définition sémantique de
cette notion (Küppers, 1990, p. 141). En d'autres termes, vous n'avez
pas besoin de considérer ce que signifie la chaîne pour déterminer sa
fitness. Nous avons vu au chapitre 6 qu'un simple changement typogra-
phique ne pourrait jamais expliquer le Dessein qui doit être expliqué,
pas plus que vous ne pouvez expliquer la différence de qualité entre
deux livres en comparant leurs fréquences relatives de caractères
alphabétiques, mais avant que nous puissions avoir les codes autorépli-
catifs doués de sens qui rendent ceci possible il nous faut avoir des
codes autoréplicatifs qui ne veulent rien dire : leur seule « fonction »
est de se répliquer eux-mêmes. Comme Eigen (1992, p. 15) le dit, «la
stabilité structurale de la molécule n'a pas d'impact sur l'information
sémantique qu'elle transporte, et qui n'est pas exprimée tant que le
processus de traduction n'est pas apparu».
C'est la naissance du phénomène AZERTY ultime, mais comme
le cas culturel qui lui donne son nom, ce n'était pas un phénomène
entièrement dénué de finalité même au départ. L'équiprobabilité par-
faite aurait pu se dissoudre dans un monopoly de processus purement
aléatoire, comme nous venons de le voir, mais dans la nature il est
difficile, où que ce soit, de rencontrer l'équiprobabilité parfaite, et dès
le début de ce processus de génération de texte, il y avait un biais. Des
quatre bases- A, C, G, et T-G etC sont celles qui sont les plus
stables structurellement : « Le calcul des énergies de liaison néces-
saires, en même temps que des expériences sur la liaison et la synthèse,

initiale des couleurs, en sorte qu'une couleur finit par «gagner», mais sans raison
particulière- juste de la chance historique. Il appelle cela de la « sélection non darwi-
nienne» parce que c'est de la sélection en l'absence d'une cause interférente; de la
sélection sans adaptation serait le terme plus approprié. Elle est non darwinienne seule-
ment au sens où Darwin n'en vit pas l'importance, mais pas au sens où le darwinisme
ne peut pas en rendre compte. De toute évidence ille peut.
188 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

montrent que les séquences riches en G et C ont de meilleures perfor-


mances d'autoréplication par trames d'instructions sans aide
d'enzymes» (Eigen, 1992, p. 34). C'est, pour ainsi dire, un biais naturel
ou physique à épeler. En anglais « e », et « t » apparaissent plus fré-
quemment que, disons, « u » et « j », mais ce n'est pas parce que les
« e » et les « t » sont plus difficiles à effacer, plus faciles à photocopier,
ou à écrire. (En fait, bien entendu, l'explication va dans l'autre sens;
nous tendons à utiliser les symboles les plus faciles à lire et à écrire
pour les lettres le plus souvent utilisées ; en code morse par exemple,
« e » correspond à un simple point et « t » correspond à une barre
simple.) Dans l'ARN et l'ADN cette explication se renverse: G etC sont
privilégiés parce qu'ils sont plus stables dans leur réplication, non pas
parce qu'ils surviennent plus fréquemment sans les « mots » géné-
tiques. Cette tendance à épeler est simplement « syntaxique » dès le
départ, mais elle va de pair avec un biais sémantique :

L'examen du code génétique (par les méthodes philologiques) [... ]


indique que ses premiers codons étaient riches en G et C. Les séquences
GGC et GCC codent respectivement les acides aminés glycine et alanine,
et en raison de leur simplicité chimique ceux-ci furent formés en plus
grande abondance ... [dans l'univers prébiotique]. L'assertion selon
laquelle les premiers mots de code étaient assignés [mes italiques] aux
acides aminés les plus courants est tout à fait plausible, et cela sous-tend
le fait que la logique du schème de codage provient de lois physiques et
chimiques et de leurs produits dans la nature. [Eigen, 1992, p. 34].

Ces « produits » sont des processus de classement algorithmiques,


qui prennent les probabilités ou les biais qui sont dus aux lois fonda-
mentales de la physique et qui produisent des structures qui seraient,
en leur absence, totalement improbables. Comme le dit Eigen, le
schème qui en résulte a une logique ; ce ne sont pas simplement des
appariements mais des « assignations » : un système qui finit par avoir
un sens, et qui a un sens parce qu'il marche, et seulement pour cette
raison.
Ces liens « sémantiques » primitifs sont bien entendu si parfaite-
ment simples et locaux, qu'ils peuvent difficilement compter comme
sémantiques, mais nous pouvons voir néanmoins en eux une lueur de
référence : il y a un mariage fortuit d'un morceau de chaîne de nucléotide
avec un fragment de protéine qui a aidé directement ou indirectement à
le reproduire. La boucle est fermée, et une fois que ce système d'assigna-
tion« sémantique» est en place, tout s'accélère. Or un fragment de code-
chaîne peut être le code pour quelque chose, une protéine. Cela crée une
nouvelle dimension d'évaluation, parce que certaines protéines sont
meilleures que d'autres pour faire du travail de catalyse, et en particulier
pour donner de l'aide dans le processus de réplication.
Cela élève les enjeux. Alors qu'au départ, des chaînes de macros
Amorcer la pompe darwinienne 189
pouvaient différer seulement par leur capacité propre à s'autorépli-
quer, à présent elles peuvent magnifier leurs différences en créant- et
en liant leurs destins à d'autres structures plus larges. Une fois que
cette boucle de rétroaction est créée, une course aux armements prend
naissance : des macros de plus en plus longs entrent en compétition
pour obtenir les éléments disponibles afin de construire des systèmes
autoréplicants plus gros, plus rapides, plus effectifs - mais aussi plus
coûteux. Notre tournoi sans but à pile ou face et au petit bonheur la
n
chance s'est transformé en un tournoi d'habileté. a un but et les
gagnants qui se succèdent ne sont plus simplement des gagnants au
sens trivial : ils sont meilleurs pour quelque chose.
Et le nouveau tournoi marche ! n y a des différences d'« habileté »
énormes entre les protéines, ce qui fait qu'il y a toutes sortes de possi-
bilités d'améliorations au-delà des minuscules talents catalytiques des
protéinoïdes. «Dans de nombreux cas, la catalyse enzymique accélère
une réaction entre un million et un millier de millions de fois. Chaque
fois qu'un tel mécanisme a été analysé quantitativement, le résultat a
été le même : les enzymes sont des catalystes optimaux" » (Eigen,
tl

1992, p. 22). Le travail catalytique crée de nouveaux emplois, ce qui a


pour effet d'étendre les cycles de rétroaction pour permettre d'envi-
sager de nouvelles améliorations. « Quelle que soit la tâche à laquelle
une cellule s'adapte, elle l'accomplit avec une efficience maximale.
L'algue bleu-vert, un produit très ancien de l'évolution, transforme la
lumière en énergie chimique avec une efficacité qui approche la perfec-
tion.» (Eigen, 1992, p. 16). Une telle optimalité ne peut pas être l'effet
du pur hasard; cela doit être le résultat d'un processus d'amélioration
progressif autodirecteur. C'est ainsi qu'à partir d'un ensemble de petits
biais dans les probabilités et les compétences initiales des éléments de
base qu'un processus en boule de neige d'autoamélioration se met en
place.

Les lois du jeu de la vie


Ce superbe système du soleil, des planètes et
des comètes, ne pouvait que provenir du
conseil et de l'autorité d'un Etre Intelligent et
puissant.
Isaac NEWTON, 1726

Plus j'examine l'univers et étudie les détails


de son architecture, plus je trouve de preuves
que l'univers doit en un sens savoir que nous
étions en train d'arriver.
Freeman DvsoN, 1979, p. 250
190 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Il est facile d'imaginer un monde qui, bien


qu'ordonné, possède néanmoins les forces et
les conditions appropriées pour l'émergence
d'une profondeur significative.

Paul DAVIES, 1992

Par chance pour nous, les lois de la physique octroient l'existence,


dans l'Énorme espace des protéines possibles, des macromolécules qui
ont une virtuosité catalytique si étonnante qu'elles peuvent servir de
pierres de construction actives pour la vie complexe. Et, par une chance
tout aussi grande, les mêmes lois de la physique fournissent juste assez
de déséquilibre dans le monde pour que les processus non algorith-
miques puissent démarrer par eux-mêmes, finissant par découvrir ces
macromolécules et par les transformer en outils pour une autre vague
d'exploration et de découverte. Grâce soit rendue à Dieu pour ces lois !
Mais faut-il l'en remercier? On vient de voir que si les lois étaient
distinctes l'arbre de vie ne se serait jamais élevé. Nous pouvons avoir
imaginé une manière d'excuser Dieu de la tâche d'avoir conçu le
système et la machinerie de la réplication (qui peut se concevoir auto-
matiquement si l'une quelconque des théories discutées dans la section
précédente est correcte, ou sur la bonne voie) mais même si nous
concédons que c'est le cas, nous avons toujours devant nous un fait
étonnant : les lois permettent effectivement ce déploiement. Et cela a
suffit pour inciter bien des gens à soutenir que l'Intelligence du Créa-
teur est la sagesse du Législateur, plutôt que l'Ingénuité de l'Ingénieur.
Quand Darwin suggère que les lois de la nature sont conçues par
Dieu, il est en bonne compagnie, et il n'est pas le premier. Newton insis-
tait sur le fait que la disposition initiale de l'univers était inexplicable
par des « simples causes naturelles », et pouvait seulement être attri-
buée au «conseil et à l'invention d'un agent volontaire». Einstein
parlait des lois de la nature en les appelant« les secrets du Vieux» et
donna libre cours à son incrédulité quant au rôle du hasard en méca-
nique quantique avec la proclamation célèbre « Gott würfelt nicht »
- Dieu ne joue pas aux dés. Plus récemment l'astronome Fred Hoyle a
dit : « Je ne crois pas qu'un seul savant qui examinerait les données
pourrait éviter de tirer la conclusion que les lois de la physique
nucléaire ont été conçues délibérément en vue des conséquences
qu'elles produisent sur les étoiles» (cité par Barrow et Tipler, 1988,
p. 22). Le physicien et cosmologue Freeman Dyson avance la même idée
bien plus prudemment: «Je ne prétends pas que l'architecture de l'uni-
vers prouve l'existence de Dieu. Je soutiens seulement que l'architecture
de l'univers est compatible avec l'hypothèse que l'esprit joue un rôle
essentiel dans son fonctionnement.» (Dyson 1979, p. 251). Darwin lui-
même était prêt à proposer un traité de paix honorable à ce point, mais
la pensée darwinienne continue avec une impulsion créée par le succès
Amorcer la pompe darwinienne 191

de ses applications antérieures au même problème dans d'autres


contextes.
Au fur et à mesure que l'on en apprend plus sur les développe-
ments de l'univers depuis le Big Bang, à propos des conditions qui ont
rendu possible la formation de galaxies et des étoiles et des éléments
lourds à partir desquels les planètes peuvent se former, les physiciens
et les cosmologistes ont été de plus en plus frappés par la délicatesse
exquise des lois de la nature. La vitesse de la lumière est approximati-
vement de 300 000 kilomètres à la seconde. Que se passerait-il si elle
était seulement de 290 000 kilomètres à la seconde ou de 310 000 kilo-
mètres à la seconde? Cela changerait-il quoi que ce soit? Que se
passerait-il si la force de la pesanteur était de 1 pour cent plus grande
ou plus petite qu'elle n'est ? Les constantes fondamentales de la
physique - la vitesse de la lumière, la constante d'attraction gravita-
tionnelle, les forces faibles et fortes de l'interaction subatomique, la
constante de Planck - ont des valeurs qui permettent de toute évi-
dence le développement effectif de l'univers tel que nous le connaissons
sous la forme où il s'est produit. Mais il se trouve que si en imagination
nous changeons l'une quelconque de ces valeurs d'une quantité absolu-
ment minuscule, nous postulons un univers dans lequel rien de cela
n'a pu se produire, et en fait dans lequel en apparence rien de tel que
la vie ne pourrait avoir émergé : pas de planètes, pas d'atmosphères,
pas de solides, pas d'éléments sinon de l'hydrogène et d'hélium, ou
peut-être même rien de cela- juste du plasma à perte de vue d'une
substance brûlante et indifférenciée, ou un néant tout aussi monotone.
Par conséquent n'est-ce pas un fait extraordinaire que les lois soient
précisément ce qu'il faut pour que nous puissions exister? Et de fait,
aurait-on envie d'ajouter, nous avons failli ne pas être là!
Ce merveilleux fait est-il quelque chose qui a besoin d'être
expliqué, et si c'est le cas, quel type d'explication peut-il recevoir?
Selon le Principe anthropique, nous sommes autorisés à inférer des
faits au sujet de l'univers et de ses lois à partir du fait incontestable
que nous (nous les anthropoi, nous les êtres humains) sommes ici pour
faire les inférences et les observations. Le Principe anthropique a plu-
sieurs incarnations. (Parmi les livres utiles récents, voir celui de
Barrow et de Tipler, 1988, et celui de Breuer, 1991. Voir aussi Pagels,
1985, Gardner, 1986).
Sous sa « forme faible », c'est une application correcte, inoffensive
et à l'occasion utile de la logique élémentaire : si x est une condition
nécessaire pour l'existence de y, et que y existe, alors x existe. Si la
conscience dépend de structures physiques complexes, et si les struc-
tures complexes dépendent elles-mêmes en retour de grandes
molécules composées d'éléments plus lourds que l'hydrogène et l'hé-
lium, alors, puisque nous sommes conscients, le monde doit contenir
de tels éléments.
Mais notez aussi qu'il y a un canon qui s'est détaché sur le pont
192 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

de la phrase qui précède: le« doit» qui s'y balade. J'ai suivi la pratique
courante en anglais qui consiste à formuler une nécessité de manière
techniquement incorrecte. Comme tout étudiant de logique l'apprend
très vite, ce que j'aurais dû avoir écrit est :

Cela doit être le cas que :si la conscience dépend ... alors, puisque
nous sommes conscients, le monde contient de tels éléments.

La conclusion qu'on peut en inférer validement est seulement que


le monde contient effectivement de tels éléments, et non pas qu'il devait
en contenir. Il devait contenir de tels éléments pour que nous existions
-cela nous pouvons l'admettre, mais il aurait pu ne pas contenir de
tels éléments, et si cela avait été le cas, nous n'aurions pas été là pour
nous en étonner. C'est aussi simple que cela.
Certaines tentatives pour définir et défendre une forme « forte »
du Principe anthropique s'efforcent de justifier la localisation du
« doit » non pas comme une expression ordinaire mais comme une
conclusion quant aux propriétés nécessaires de l'univers. J'admets que
je trouve difficile de croire qu'une telle quantité de confusion et de
controverse soit effectivement produite par une simple erreur de
logique, mais il y a tout lieu de penser que c'est souvent le cas, et pas
simplement dans les discussions du principe anthropique. Considérez
les discussions qui entourent la déduction darwinienne en général.
Darwin déduit que les êtres humains doivent avoir évolué à partir
d'un ancêtre commun du chimpanzé, ou que l'ensemble de la vie doit
provenir d'un commencement unique, et certaines personnes, inexpli-
cablement, considèrent ces déductions comme établissant que les êtres
humains sont d'une manière ou d'une autre le produit nécessaire de
l'évolution, ou que la vie est un trait nécessaire de notre planète. Mais
rien de tel ne suit des déductions de Darwin si on les comprend correc-
tement. Ce qui est nécessaire n'est pas le fait que nous soyons ici, mais
que puisque nous sommes ici, nous avons évolué à partir des primates.
Supposons que Jean soit un célibataire. Il s'ensuit qu'il doit ne pas être
marié, n'est-ce pas? (C'est une vérité de la logique.) Ce pauvre Jean, il
ne peut jamais être marié ! Le paralogisme est évident dans cet
exemple, et il est bon de s'en souvenir quand il nous faudra comparer
d'autres arguments avec celui-ci.
Ceux qui croient à l'une quelconque des versions fortes du principe
anthropique pensent qu'ils peuvent déduire quelque chose de merveil-
leux et de surprenant du fait que nous autres observateurs conscients
sommes ici- par exemple qu'en un sens quelconque l'univers existe
pour nous, ou peut-être que nous existons afin que l'univers tout entier
puisse exister, ou même que Dieu a créé l'univers de la manière dont
Il l'a fait en sorte que cela fût possible. Ainsi comprises, ces proposi-
tions sont des tentatives pour restaurer l'argument du Dessein de
Paley, en le reformulant à propos du Dessein des lois les plus générales
Amorcer la pompe darwinienne 193

de la physique de l'univers, et non pas des constructions particulières


que ces lois rendent possibles. Ici, une fois encore, nous avons des
réponses darwiniennes sous la main.
Ce sont là des eaux profondes, et la plupart des discussions de ces
problèmes s'embourbent dans les questions techniques, mais on peut
dégager la force logique de ces réponses darwiniennes de manière très
parlante en considérant un cas bien plus simple. D'abord il me faut
vous introduire au Jeu de la Vie, dont le principal auteur est le mathé-
maticien John Horton Conway. (J'utiliserai cet outil de valeur plusieurs
fois au fur et à mesure de mes investigations. Ce jeu permet de pré-
senter un problème compliqué et d'en dégager l'essence ou la trame de
manière tout à fait éclairante.)
La Vie est jouée sur une grille à deux dimensions, comme un échi-
quier, n utilisant des jetons simples, comme des galets ou des pièces
- mais on peut aussi le rendre high-tech et le jouer sur un écran d'or-
dinateur. Ce n'est pas un jeu auquel on joue pour gagner ; s'il faut le
classer parmi les jeux, c'est une variété de solitaire 1• La grille divise
l'espace en cellules carrées, et chaque cellule est soit en MARCHE ou
en ARRÊT à chaque moment. (Si ell~ est en MARCHE, placez une
pièce sur la case; si elle est en ARRET, laissez la case vide). Notez

FIGURE 7.2
dans la figure 7.2. que chaque cellule a huit voisins : les quatre cellules
adjacentes - nord, sud, est, et ouest - et les quatre diagonales
- nord-est, sud-est, sud-ouest, et nord-est.

1. Cette description du Jeu de la Vie vient d'un exposé antérieur que j'en ai donné
(1991b). Martin Gardner a introduit le Jeu de la Vie au grand public dans deux de ses
« Récréations mathématiques » dans le Scientific American en octobre 1970 et en
février 1971. On trouve dans Poundstone 1985 une excellente exploration du jeu et de
ses implications philosophiques.
194 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Le temps dans le monde de la Vie est discret, et non pas continu ;


il avance par tic-tacs, et l'état du monde change entre deux tics selon
la règle suivante :
Physique de la Vie : pour chaque cellule de la grille, comptez combien de
ses huit voisins sont en MARCHE au moment présent. Si la réponse est
exactement deux, la cellule reste dans son état présent (MARCHE ou
ARRÊT) à l'instant suivant. Si la réponse est exactement de trois, la
cellule est en MARCHE à l'instant suivant quel que soit son état présent.
Dans toutes les autres conditions, la cellule est à l'ARRÊT.

C'est tout - c'est la seule règle du jeu. Vous savez à présent tout
ce qu'il y a à savoir pour jouer le Jeu de la Vie. La physique tout entière
du monde de la Vie est représentée par cette loi unique sans exception.
Bien que ce soit la loi fondamentale de la « physique » du monde de la
Vie, il est utile de prime abord de concevoir cette curieuse physique
en termes biologiques : imaginez les cellules en MARCHE comme des
naissances, les cellules en ARRÊT comme des morts, et les instants qui
se succèdent comme des générations. La surpopulation (plus de trois
voisins habités) ou l'isolation (moins que deux voisins habités) conduit
à la mort. Considérons quelques cas simples.

A c
D F

FIGURE 7.3
Dans la configuration de la figure 7.3, seules les cellules d et font
exactement trois voisins en MARCHE, en sorte qu'elles seront les
seules cellules de naissance de la génération suivante. Les cellules b et
h ont chacune un voisin en MARCHE, en sorte qu'elles meurent à la
génération suivante. La cellule e a deux voisins en MARCHE, et elle
reste en marche. Il s'ensuit que l'« instant » suivant sera dans la confi-
guration qu'on voit sur la figure 7.4.
De toute évidence, la configuration reviendra en arrière à l'instant
Amorcer la pompe darwinienne 195

A B C

G H

FIGURE 7.4

suivant, et cette petite trame ira d'avant en arrière indéfiniment, à


moins que de nouvelles cellules en MARCHE interviennent d'une
manière ou d'une autre. On appelle cela un clignotant ou un feu de
signalisation. Qu'arrivera-t-il à la configuration de la figure 7.5 ?
Rien. Chaque cellule en MARCijE a trois voisins, et donc renaît
telle qu'elle. Aucune cellule en ARRET n'a trois voisins en MARCHE,
et c'est pourquoi il n'y a pas de nouvelle naissance. On appelle cette
configuration vie tranquille. Par l'application scrupuleuse de notre loi
unique, on peut prédire avec une précision parfaite l'instant suivant de
toute configuration de cellules MARCHE et ARRÊT, et l'instant qui
suit, et ainsi de suite. En d'autres termes, le monde de la Vie est un
monde jouet qui exemplifie parfaitement le déterminisme rendu

FIGURE 7.5
196 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

fameux par Laplace : si l'on nous donne la description d'état de ce


monde à un instant, les observateurs que nous sommes pouvons par-
faitement prédire les instants futurs par la simple application de l'une
de nos lois de la physique. Ou, pour le formuler comme je l'ai fait dans
mes écrits antérieurs (1971, 1978, 1987b), quand nous adoptons un
point de vue physique vis-à-vis d'une configuration du monde de la Vie,
nos pouvoirs de prédiction sont parfaits : il n'y a pas de bruit, pas
d'incertitude ; pas de probabilité inférieure à un. Qui plus est, la bidi-
mensionnalité du monde de la Vie implique que rien n'est caché. n
n'y a pas de coulisses ; pas de variables cachées ; le déploiement de la
physique des objets dans le monde de la Vie est directement et complè-
tement visible.
Si vous trouvez que la règle simple est un exercice fastidieux, on
peut recourir à des simulations du monde de la Vie dans lesquelles on
peut mettre en place des configurations sur l'écran et laisser l'ordina-
teur exécuter l'algorithme pour vous, en changeant la configuration
tour à tour selon la règle simple. Dans les meilleures simulations, on
peut changer l'échelle à la fois de l'espace et du temps, en alternant les
vues rapprochées et les vues à distance. Une jolie touche ajoutée à
certaines versions en couleur est que les cellules MARCHE (qu'on
appelle souvent simplement des pixels) sont codées en couleur par leur
âge ; elles sont nées bleues, par exemple, et elles changent de couleur
à chaque génération, en passant du vert à l'orange, puis au rouge et au
brun et au noir, en restant noires jusqu'à leur mort. Cela permet de
voir en un coup d'œil quel âge ont certaines trames, quelles cellules
sont de la même génération, où se passent les naissances, et ainsi de
suite 1•
On découvre souvent que certaines configurations simples sont
plus intéressantes que d'autres. Considérez un segment de ligne diago-
nale, tel que celui qui est dans la figure 7.6.
Ce n'est pas un clignotant ; à chaque génération, ses deux cellules
finales MARCHE meurent isolées, et il n'y a pas de cellules de nais-
sances. Le segment tout entier s'évapore rapidement. En plus des
configurations qui ne changent jamais -les vies tranquilles - et celles
qui s'évaporent entièrement - comme les segments de lignes diago-
nales - il y a des configurations qui comprennent toutes les sortes
de périodicités. Le clignotant, comme on l'a vu, a une période à deux
générations qui continue ad infinitum, à moins qu'une autre configura-
tion n'empiète. L'empiètement est ce qui rend la Vie intéressante :
parmi les configurations périodiques certains nagent, comme des
amibes, sur le plan. La plus simple est le planeur, la configuration à
cinq pixels qu'on voit prendre une direction vers le sud-est dans la
figure 7.7.

1. Poundstone, 1985, fournit des simulations simples en BASIC ou en ffiM PC qu'on


peut copier sur ordinateur et décrit certaines variations intéressantes.
Amorcer la pompe darwinienne 197

FIGURE 7.6.

temps 0 temps 1 temps 2 temps 3 temps 4

FIGURE 7.7.

Et puis il y a les mangeurs, les trains à vapeur, les râtisseurs


d'espace et toute une quantité d'autres habitants bien nommés du
monde de la Vie qui émergent comme des objets reconnaissables à un
nouveau niveau. (Ce niveau est analogue à celui que dans un travail
antérieur j'ai appelé le niveau de la conception*). Ce niveau a son
propre langage, un raccourci transparent des descriptions fastidieuses
que l'on pouvait donner au niveau physique. Par exemple

Un mangeur peut manger un planeur en quatre générations. Quel que


soit ce qui est consommé, le process~s de base est le même. Un pont se
forme entre le mangeur et sa proie. A la génération suivante, la région
du pont meurt de surpopulation, prenant une bouchée à la fois du
mangeur et de sa proie. Le mangeur se répare alors lui-même. En général
la proie ne le peut pas. Si ce qui reste de la proie meurt comme avec le
planeur, la proie est consommée. (Poundstone, 1985, p. 38).

Notons que quelque chose de curieux arrive à notre « ontologie »


- notre catalogue de ce qui existe - au fur et à mesure que nous

* Ou du plan (selon les traductions). (N.d.T.)


198 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

nous mouvons entre les niveaux. Au niyeau physique il n'y a pas de


mouvement, juste des MARCHE et ARRET, et les seules choses indivi-
duelles qui existent, les cellules, sont définies par leur localisation
spatiale fixe. Au niveau de la conception, nous obtenons soudain le
mouvement d'objets persistants ; c'est un seul et même planeur (bien
que composé de générations de cellules différentes) qui s'est mû vers
le sud-est dans la figure 7.6 en changeant de forme au fur à mesure de
sa progression ; et il y a un planeur de moins dans le monde après que
le mangeur l'a mangé comme dans la figure 7.8.
1

•• 1
(

••• •
l
••• 1

•••• •••• l
(

temps 0 temps 1 temps 2 temps 3 temps 4

FIGURE 7.8.
Notez, également, qu'alors qu'au niveau physique il n'y ait abso-
lument aucune exception à la loi générale, à ce niveau nos
généralisations doivent être nuancées : il faut employer des clauses
comme« habituellement» ou« pour autant que rien n'empiète». Des
débris errants d'événements antérieurs peuvent « briser » ou « tuer »
l'un des objets de l'ontologie à ce niveau. Leur saillance en tant que
choses réelles est considérable, mais non garantie. Dire que leur sail-
lance est considérable c'est dire qu'on peut, avec un petit risque,
monter jusqu'à ce niveau de la conception, adopter son ontologie, et
se mettre à prédire - de manière imparfaite et risquée -le comporte-
ment de configurations plus vastes ou de systèmes de configurations,
sans se soucier de calculer le niveau physique. Par exemple, on peut se
donner la tâche de concevoir un sursystème intéressant à partir des
« parties » que le niveau de la conception a rendu disponible.
C'est précisément ce que Conway et ses étudiants se mirent à faire
et ils réussirent magnifiquement. Ds conçurent, et prouvèrent la viabi-
lité de la conception d'une entité se reproduisant elle-même composée
entièrement de cellules de Vie qui était également (dans une large
mesure) une machine de Turing universelle- un ordinateur bidimen-
sionnel qui peut en principe calculer n'importe quelle fonction
calculable! Qu'est-ce qui a bien pu inspirer Conway et ses étudiants à
créer d'abord ce monde et ensuite son habitant étonnant ? Ds
essayaient de répondre à un niveau très abstrait à l'une des questions
centrales que nous avons considérées dans ce chapitre : quelle est la
complexité minimale requise pour une chose qui s'autoreproduit ? Ds
suivaient les spéculations brillantes et pionnières de John von
Amorcer la pompe darwinienne 199
Neumann, qui avait travaillé sur ces questions au moment de sa mort
en 1957. Francis Crick et James Watson avaient découvert l'ADN en
1953, mais son fonctionnement effectif demeura mystérieux de
longues années durant. Von Neumann avait imaginé avec un certain
degré de détail une sorte de robot flottant qui ramassait des bouts
d'épaves qu'il pouvait utiliser pour construire une réplique de lui-
même qui serait alors capable de répéter le processus. Sa description
(publiée de manière posthume en 1966) de la manière dont un auto-
mate pourrait lire son propre plan pour le copier dans sa propre
création anticipa de manière étonnante nombre des découvertes ulté-
rieures sur les mécanismes d'expression et de réplication de l'ADN,
mais pour parvenir à la démonstration mathématique et rigoureuse de
la possibilité d'un automate autoreproducteur, von Neumann était
passé à des abstractions bidimensionnelles simples, connues aujour-
d'hui sous le nom d'automates cellulaires. Les cellules du monde de la
Vie de Conway sont un exemple particulièrement agréable d'automates
cellulaires.
Conway et ses étudiants voulaient confirmer la démonstration de
von Neumann en détail en construisant réellement un monde bi-
dimensionnel avec une physique simple dans laquelle une telle
construction autoréplicatrice serait une structure stable et qui marche.
Comme von Neumann, ils voulaient répondre de la manière la plus
générale possible, et par conséquent de la manière la plus indépen-
dante possible par rapport à la physique et la chimie effective
(terrestre? locale?). Ils voulaient quelque chose d'absolument simple,
facile à visualiser et à calculer. C'est pourquoi ils descendirent de trois
dimensions à deux ; ils « digitalisèrent » aussi l'espace et le temps
- tous les temps et toutes les distances, comme on l'a vu, sont en
nombres entiers ou en « instants » et en « cellules ». C'est von
Neumann qui avait repris la conception abstraite d'Alan Turing d'un
ordinateur mécanique (ce que l'on appelle aujourd'hui une« machine
de Turing » et l'avait mise en œuvre en spécifiant un ordinateur généra-
liste à traitement d'information sérielle programmée (qu'on appelle
aujourd'hui la « machine de von Neumann »). Dans ses brillantes
explorations des exigences spatiales et structurelles d'un tel ordinateur,
il avait compris - et démontré - qu'une machine de Turing univer-
selle (une machine de Turing pouvant calculer toute fonction
calculable) pouvait en principe être« construite» dans un monde bidi-
mensionnel1. Conway et ses étudiants entreprirent aussi de confirmer
ce même fait avec leur exercice en ingénierie bidimensionnelle 2•
C'était loin d'être aisé, mais ils montrèrent comment ils pouvaient
1. Voir Dennett, 1987 b, chap. 9, pour plus de détails sur les implications théoriques
de cet échange entre espace et temps.
2. Pour une perspective complètement différente sur la physique bidimensionnelle
et l'ingénierie, voir A.K. Dewdney, The Planiverse (1984), qui fait un gros progrès par
rapport au Faltland d'Abbot (1884).
200 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

«construire» un ordinateur en état de marche à partir de formes de


vie simples. Les courants de planeurs peuvent donner la « bande »
entrée-sortie, par exemple, et le lecteur de cassettes peut être une
énorme assemblée de mangeurs, de planeurs, et d'autres pièces et mor-
ceaux. À quoi ressemble cette machine ? Poundstone estime que la
construction tout entière pourrait être de l'ordre de 10 13 cellules ou
pixels.
Fournir une trame de 10 13 pixels exigerait un écran vidéo d'environ
3 millions de pixels de large au moins. Si l'on suppose que les pixels ont
un millimètre de large (ce qui est une très haute résolution selon les
critères des ordinateurs personnels), alors l'écran devrait avoir 3 kilo-
mètres (environ 2 miles) de large. Il aurait une surface à peu près six fois
plus grande que celle de Monaco.
La perspective rétrécirait les pixels d'une trame autoreproductrice
jusqu'à les rendre invisibles. Si vous allez suffisamment loin à partir de
l'écran en sorte que la trame tout entière soit confortablement visible, les
pixels (et même les planeurs, les mangeurs et les fusils) seraient trop
petits à réaliser. Une trame autoreproductrice serait une lueur nébuleuse,
comme une galaxie. [Poundstone, 1985, p. 227-228].

En d'autres termes, une fois que vous aurez assemblé assez de


morceaux pour obtenir quelque chose qui puisse se reproduire soi-
même (dans un monde bidimensionnel), il excède la taille de ses
parties les plus petites à peu près à la manière dont celle d'un orga-
nisme excède celle de ses atomes. On ne peut probablement pas faire
grand-chose de moins compliqué avec ce dispositif, bien que cela n'ait
pas été démontré rigoureusement. L'intuition par laquelle nous avons
ouvert ce chapitre se trouve brillamment confirmée : il faut beaucoup
de travail de conception (le travail fait par Conway et ses étudiants)
pour transformer des bouts et des morceaux en quelque chose qui
puisse s'autorépliquer ; les autoréplicateurs ne viennent pas par coïnci-
dences cosmiques ; ils sont trop grands et trop coûteux.
Le Jeu de la Vie illustre nombre de principes importants, et on
peut l'utiliser pour construire nombre d'arguments et d'expériences de
pensée, mais je me contenterai ici de relever deux points qui sont parti-
culièrement pertinents à cette étape de notre argumentation, avant
d'en venir au point essentiel (pour d'autres réflexions sur le Jeu de la
Vie et ses applications, voir Denett, 1991b).
En premier lieu, notez comment la distinction entre l'Ordre et le
Dessein se trouve brouillée ici, comme elle l'était pour Hume. Conway
a conçu l'ensemble du monde de la Vie- c'est-à-dire qu'il a entrepris
d'élaborer un Ordre qui fonctionnerait d'une certaine manière. Mais
est-ce que les planeurs, par exemple, comptent comme des choses qui
sont le produit d'un dessein ou d'une conception, ou comme des objets
naturels - tels que des atomes ou des molécules ? TI ne fait pas de
doute que le lecteur de cassettes que Conway et ses étudiants ont
Amorcer la pompe darwinienne 201

bricolé à partir des planeurs et des autres éléments est un objet conçu,
mais le planeur le plus simple semble découler de la physique de base
du monde de la Vie « automatiquement » -personne n'a eu à le conce-
voir ou à l'inventer ; on a simplement découvert qu'il était impliqué par
la physique du monde de la Vie. Mais c'est vrai, de toute évidence, de
tout ce qu'on trouve dans le monde de la Vie. Rien ne se passe dans le
monde de la Vie qui ne soit pas strictement impliqué- déduit logique-
ment par démonstration ordinaire de théorèmes - par la physique et
la configuration initiale des cellules. Certaines des choses qui sont dans
le monde de la Vie sont juste plus merveilleuses et nouvelles (pour
nous, pour nos frêles intellects) que d'autres. ll y a un sens dans lequel
la Galaxie autoreproductrice de pixels de Conway est « juste » une
macromolécule de Vie de plus dotée d'une périodicité très longue et
très compliquée dans son comportement.
Que se passerait-il si nous mettions en mouvement un énorme
troupeau de ces autoreproducteurs, en les laissant se battre pour
obtenir leurs ressources? Supposons aussi qu'ils aient évolué- c'est-
à-dire qu'ils ne soient pas des répliques exactes de leurs descendants.
Est-ce que ces descendants auraient plus de titre à avoir été conçus ?
Peut-être, mais on ne peut tracer la frontière exacte entre des choses
qui sont le simple produit d'un ordre et des choses qui sont le produit
d'une conception. L'ingénieur part de quelques objets trouvés*, des
objets qu'il a découverts avoir des propriétés utilisables dans des
constructions plus vastes, mais les différences entrent un clou conçu
et fabriqué, une planche sciée, et un bloc d'ardoise trouvé dans la
nature ne sont pas «justifiées » par elles-mêmes. Les ailes des
mouettes sont de grands leviers, les macromolécules d'hémoglobine
sont de superbes machines à transporter, les molécules de glucose sont
de merveilleux paquets à énergie, et les atomes de carbone sont de
fantastiques relieurs à tout faire.
Le second point est que la vie est une excellente illustration du
pouvoir- et d'une faiblesse qui va avec - des simulations sur ordina-
teur quand il s'agit de formuler des questions scientifiques. Jadis la
seule manière de se persuader soi-même de la vérité de généralisations
très abstraites était de les prouver rigoureusement à partir des prin-
cipes fondamentaux ou des axiomes des théories dont on disposait :
mathématiques, physiques, chimie, économie. Au début de ce siècle, il
commença à devenir clair que nombre des calculs théoriques que l'on
souhaitait faire dans ces sciences étaient tout simplement au-delà des
capacités humaines - « infaisables ». C'est alors que vint l'ordinateur
en permettant une nouvelle façon de traiter ces problèmes : la simula-
tion massive. La simulation du temps est l'exemple familier à tous ceux
qui regardent la météo à la télévision, mais la simulation sur ordina-
teur révolutionne aussi la manière dont la science est conduite dans

* En français dans le texte (N.d.T.).


202 DARWIN EST·IL DANGEREUX?

de nombreux autres domaines, et c'est probablement l'avancée épisté-


mologique la plus importante depuis l'invention de dispositifs de
mesure du temps. En théorie évolutionniste, la nouvelle discipline de
la Vie artificielle est née récemment, et couvre une véritable ruée vers
l'or de chercheurs travaillant à tous les niveaux, du submoléculaire à
l'écologique. Même parmi les chercheurs qui n'ont pas pris la bannière
de la vie artificielle, on s'accorde en général sur le fait que la majeure
partie de la recherche théorique sur l'évolution - la majeure partie
des travaux récents discutés dans ce livre par exemple - aurait été
tout simplement impensable sans la possibilité de tester par simulation
informatique (que ce soit pour confirmer ou infirmer) les intuitions
théoriques. En fait, comme nous l'avons vu, l'idée même d'évolution
comme processus algorithmique n'a pas pu être formulée ni évaluée
rigoureusement tant qu'il n'a pas été possible de mettre à l'épreuve
d'énormes et complexes modèles algorithmiques et de les substituer
aux modèles simplistes des théoriciens antérieurs.
Mais il se trouve que certains problèmes scientifiques ne peuvent
pas être résolus par simulation par ordinateur, alors que d'autres le
sont sans doute ; mais entre les deux il y a des problèmes qu'on peut
examiner en principe de deux manières différentes, et qui rappellent
les deux manières de résoudre le problème de trains donné à von
Neumann - une manière « profonde » avec une théorie, et une
manière « superficielle » par force brute de la simulation et de l'inspec-
tion. Ce serait une honte si les nombreux et indéniables attraits des
mondes simulés par ordinateur engloutissaient nos aspirations à
comprendre ces phénomènes en empruntant les voies profondes de la
théorie. J'ai une fois discuté avec Conway de la création du Jeu de la
Vie, et il se plaignit du fait que les explorations du Jeu de la Vie se
faisaient à présent presque exclusivement par l'intermédiaire de
méthodes « empiriques » - en empilant toutes les variations intéres-
santes sur un ordinateur et en le laissant travailler pour voir ce qui se
produit. li relevait que non seulement ce type de méthode a empêché
plus d'un d'essayer de donner une démonstration rigoureuse de ce que
l'on découvrait, mais aussi que les gens qui usent de simulations par
ordinateur ont tendance à ne pas être assez patients : ils essaient des
combinaisons et les contemplent pendant quinze ou vingt minutes, et
si rien d'intéressant ne se produit ils les abandonnent, en les consi-
dérant comme des chemins déjà explorés et stériles. Ce style
d'investigation myope risque de couper des pistes de recherche impor-
tantes prématurément. C'est là le danger de toutes les simulations par
ordinateur, c'est simplement une version high-tech de la faiblesse
propre aux philosophes : prendre un manque d'imagination pour la
découverte d'une nécessité. Une imagination étendue avec des pro-
thèses n'est pas à l'abri de l'échec, en particulier si elle n'est pas utilisée
avec assez de rigueur.
Mais il est temps à présent d'en venir au point essentiel. Quand
Amorcer la pompe darwinienne 203
Conway et ses étudiants commencèrent à créer un monde à deux
dimensions dans lequel des choses intéressantes pourraient se pro-
duire, ils découvrirent que rien ne semblait marcher. Il fallut plus d'un
an à ce groupe ingénieux et industrieux de chercheurs brillants pour
trouver la règle simple de Physique dans l'Énorme espace de règles
simples. Toutes les variations évidentes se révélèrent sans espoir. Pour
vous donner une idée du problème, essayez d'altérer les« constantes»
pour la naissance et la mort - changez la règle de naissance en rem-
plaçant trois par quatre, par exemple - et voyez ce qui se produit. Les
mondes que gouvernent ces variations ou bien se gèlent en un rien de
temps ou bien s'évaporent dans le néant en un rien de temps. Conway
et ses étudiants voulaient un monde dans lequel la croissance était
possible, mais pas trop explosif ; dans lequel les « choses » - des struc-
tures cellulaires supérieures- pourraient bouger, et changer, mais
aussi retenir leur identité à travers le temps. Et bien entendu, il fallait
que ce soit un monde dans lequel les structures puissent « faire des
choses» intéressantes (comme manger d'autres choses, ou frayer le
chemin à d'autres ou les repousser). Parmi tous les mondes bidimen-
sionnels imaginables, autant que Conway puisse le savoir, il n'y en a
qu'un qui satisfasse à ces desiderata : le monde de la Vie. Quoi qu'il en
soit, les variations qu'on a vérifiées durant les années suivantes n'ont
jamais pu parvenir à quoi que ce soit d'approchant par rapport à celle
de Conway en termes d'intérêt, de simplicité, de fécondité, ou d'élé-
gance. Le monde de la Vie pourrait bien être le meilleur des mondes
(bidimensionnels) possibles.
À présent supposez que des machines de Turing universelles auto-
reproductrices du monde de la Vie viennent à converser entre elles au
sujet du monde tel qu'elles l'ont découvert, avec sa physique merveil-
leusement simple, exprimable en une phrase simple et couvrant toutes
les éventualités 1• Ils commettraient une bourde logique énorme si elles
soutenaient que puisqu'elles existent, le monde de la Vie, avec sa phy-
sique particulière, devait exister - car après tout, Conway aurait pu
décider d'être un plombier ou de jouer au bridge plutôt que d'aller à la
chasse de ce monde. Mais que se passerait-il si ces machines dédui-
saient que leur monde est trop merveilleux, avec sa physique élégante
et créatrice de Vie, pour être venu à l'existence sans un Créateur Intelli-
gent ? Si elles sautaient à la conclusion qu'elles doivent leur existence

1. John McCarthy a pendant des années exploré la question théorique de savoir


quelle serait la configuration minimale dans le monde de la Vie qui puisse apprendre
la physique de son propre monde, et il a essayé de recruter ses amis et ses collègues
pour y parvenir. J'ai toujours trouvé la perspective d'obtenir une telle preuve très allé-
chante, mais ses voies d'accès m'échappent totalement. Pour autant que je sache, rien
de substantiel n'a encore été publié sur cette question épistémologique très intéres-
sante, bien que je désire encourager les autres à s'y consacrer. On trouve la même
e~périence de pensée, mais posée en des termes indépendants, chez Stewart et Golu-
bitsky, 1992, p. 261-262.
204 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

aux activités d'un sage Législateur, elles auraient raison! TI y a un Dieu


et son nom est Conway.
Mais elles sauteraient à cette conclusion. L'existence d'un univers
obéissant à un ensemble de lois même aussi élégantes que la loi de la
Vie (ou les lois de notre propre physique) ne requiert pas un Législa-
teur intelligent. Relevons d'abord la manière dont l'histoire effective
du Jeu de la Vie a divisé le travail intellectuel en deux: d'un côté il y
avait le travail exploratoire initial qui avait conduit à la loi logique
promulguée par le Législateur, et d'un autre côté, il y avait le travail
d'ingénierie de ceux qui sont chargés d'exploiter la loi, les artisans.
Les choses auraient pu se produire selon cet ordre temporel : d'abord
Conway, par un coup de génie inspiré, promulgue la physique du
monde de la Vie, puis avec ses étudiants conçoit et construit les mer-
veilleux habitants de ce monde d'après les lois qu'il a formulées. Mais
en fait les deux tâches étaient indissociables : nombre de tentatives par
essais et erreurs pour fabriquer des choses intéressantes fournirent à
Conway des guides pour la recherche de lois. Notons, en second lieu,
que cette division revendiquée du travail illustre un thème darwinien
fondamental rencontré au chapitre précédent. La tâche du Dieu sage
nécessaire pour mettre ce monde en mouvement est une tâche de
découverte, et non pas de création, un travail pour un Newton, pas
pour un Shakespeare. Ce que Newton a découvert - et ce que Conway
a découvert - ce sont les points fixes platoniques éternels que n'im-
porte qui aurait pu découvrir, et non des créations idiosyncrasiques
qui dépendraient en quoi que ce soit des particularités des esprits de
leurs auteurs. Si Conway n'avait jamais essayé de concevoir des
mondes d'automates cellulaires- si Conway n'avait jamais existé-
d'autres mathématiciens auraient pu tomber exactement sur le monde
de la Vie dont la découverte revient à Conway. C'est ainsi que si nous
suivons le darwinien sur cette voie, Dieu l'artisan se transforme
d'abord en Dieu le législateur, qu'on peut à présent voir se fondre en
un Dieu découvreur de lois. La contribution supposée de Dieu devient
alors moins personnelle - et par conséquent plus aisément réalisable
par quelqu'un d'obstiné et de buté !
Hume nous a déjà montré comment se déploie cet argument.
Appuyés par notre expérience de la pensée darwinienne sur un terrain
plus familier, nous pouvons extrapoler une option rivale darwinienne
à l'hypothèse selon laquelle nos lois sont un don de Dieu. Que serait
l'option darwinienne en question ? Qu'il y a une évolution des mondes
(au sens d'univers complets) et que le monde dans lequel nous nous
trouvons est simplement l'un des nombreux mondes qui ont existé à
travers l'éternité. TI y a deux manières de concevoir l'évolution des lois,
l'une forte, plus « darwinienne » que l'autre en ceci qu'elle implique
quelque chose comme la sélection naturelle.
Pourrait-il se faire qu'il y ait eu une sorte de reproduction différen-
tielle des univers, certaines variétés ayant plus de « rejetons » que
Amorcer la pompe darwinienne 205
d'autres? Le Philon de Hume joua avec cette idée, comme on l'a vu au
chapitre 1 :
Et quelle surprise ne devons-nous pas ressentir en découvrant en lui un
stupide artisan, qui n'a fait qu'imiter autrui et copier un art qui, à travers
une longue succession de siècles, après des essais, des méprises, des cor-
rections, des délibérations et des controverses multipliées, a été se
perfectionnant graduellement ! Bien des mondes auraient pu être bâclés
et gâchés, durant une éternité, avant que ce système ne fût mis au jour;
bien du travail perdu, bien des essais infructueux, tentés, et un progrès
lent, mais continu, accompli pendant des périodes infinies, dans l'art de
faire des mondes? [Cinquième partie].

Hume impute le « perfectionnement graduel » au biais sélectif


minimal d'un « stupide artisan », mais nous pouvons remplacer le
stupide artisan par quelque chose d'encore plus stupide sans dissiper
le pouvoir de levée : un processus purement darwinien d'essayage de
mondes. Bien que Hume n'ait pas considéré ceci comme autre chose
qu'une amusante invention philosophique, l'idée a récemment été
développée en détail par le physicien Lee Smolin (1992). L'idée de base
est que les singularités connues sous le nom de trous noirs sont en fait
les lieux de naissance de bébés univers, dans lesquels les constantes
physiques fondamentales différeraient légèrement, de manière aléa-
toire, des constantes physiques des univers parents. C'est pourquoi,
selon l'hypothèse de Smolin, nous avons à la fois une reproduction
différentielle et de la mutation, les deux traits essentiels de tout algo-
rithme de sélection darwinien. Ces univers qui se trouvent avoir des
constantes physiques qui ont encouragé le développement des trous
noirs auraient ipso facto plus de rejetons, lesquels auraient plus de
rejetons, et ainsi de suite - c'est l'étape sélective. TI n'y a pas de fau-
cheuse d'univers dans ce scénario ; tous vivent et « meurent » dûment,
mais certains ont plus d'enfants. Selon cette idée, par conséquent, ce
n'est pas par pure coïncidence si nous vivons dans un univers dans
lequel il y a des trous noirs, pas plus que ce n'est une affaire de néces-
sité absolue. C'est plutôt la sorte de quasi-nécessité conditionnelle que
l'on trouve dans toute analyse évolutionnaire. Le lien, selon Smolin,
est le carbone, qui joue un rôle à la fois dans la destruction des nuages
gazeux (ou, en d'autres termes, la naissance des étoiles, un précurseur
de la naissance des trous noirs) et bien entendu, dans notre ingénierie
moléculaire.
La théorie est-elle testable ? Smolin offre quelques prédictions qui,
si elles étaient infirmées, élimineraient fort bien cette idée : il devrait
se faire que toutes les variations « à un poil près » dans les constantes
physiques par rapport aux valeurs que nous avons dans notre monde
produisent des univers dans lesquels les trous noirs sont moins pro-
bables ou moins fréquents que dans le nôtre. En bref, il pense que
206 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

notre univers devrait manifester au moins un optimum local, sinon


global dans la compétition produisant des trous noirs. Le problème est
qu'il y a trop peu de contraintes, pour autant que je puisse voir, sur ce
qui devrait compter comme une « quasi »-variation et pourquoi, mais
il se peut que des améliorations de cette théorie clarifient ce point. n
va de soi qu'il est difficile de savoir ce qu'on peut faire de cette idée,
mais quel que soit le verdict final des scientifiques, c'est une idée qui
permet de confirmer un point philosophique important. Freeman
Dyson et Fred Hoyle, parmi d'autres, pensent voir une trame merveil-
leuse dans les lois de la physique ; s'ils faisaient l'erreur tactique qui
consiste à poser la question rhétorique «Qu'est-ce qui pourrait expli-
quer cela, sinon Dieu ? » Smolin aurait une réponse joliment
déflationniste. (Je conseille à mes étudiants de développer une hyper-
sensitivité pour les questions rhétoriques en philosophie. Elles sont
révélatrices des failles qu'il peut y avoir dans les arguments.)
Mais supposons, pour les besoins de la démonstration, que les spé-
culations de Smolin soient toutes fantaisistes ; supposons que la
sélection des univers ne fonctionne pas du tout. n y a une spéculation
plus faible, semi-danvinienne, qui répond aussi à la question rhéto-
rique aisément. Hume joua avec cette idée plus faible, comme nous
l'avons noté, dans la huitième partie de ses Dialogues :

Au lieu de supposer la matière infinie, comme faisait Épicure, suppo-


sons-la finie. Un nombre fini de particules n'est susceptible que de
transpositions en nombre fini ; et il doit forcément arriver, dans une
durée éternelle, que chaque ordre ou chaque position possible soit
revêtue un nombre infini de fois ... Y a-t-il un système, un ordre, une
économie des choses, par où la matière puisse conserver cette perpétuelle
agitation, qui semble lui être essentielle, et pourtant maintenir de la
constance dans les formes qu'elle produit ? ll y a certainement une telle
économie : car tel est effectivement le cas pour ce monde-ci. Le continuel
mouvement de la matière, en moins d'une infinité de transpositions, doit
donc produire cette économie ou cet ordre ; et par sa nature même, ledit
ordre, une fois établi, se soutient durant de longs âges, sinon pour l'éter-
nité. Mais partout où la matière est pesée, arrangée et ajustée de façon à
persister en un mouvement perpétuel, et à conserver pourtant de la
constance dans les formes, sa situation doit de toute nécessité présenter
en tout point la même apparence d'art et d'industrie que nous observons
présentement... Un défaut en l'un quelconque de ces points détruit la
forme ; et la matière dont elle se compose est de nouveau lâchée, et jetée
en mouvements irréguliers et des fermentations, jusqu'à ce qu'elle
s'unisse à quelque autre forme régulière ...
Supposez - nous allons tâcher de varier l'expression - que la matière
soit jetée en une position quelconque par une force aveugle, sans guide ;
il est évident que cette première position doit, selon toute probabilité,
être la plus confuse et la plus désordonnée qui se puisse imaginer, dénuée
de toute ressemblance avec ces œuvres de l'industrie humaine qui, en
même temps qu'une symétrie de parties, découvre un ajustement des
Amorcer la pompe darwinienne 207

moyens aux fins et une tendance à la conservation de soi-même ... Sup-


posez que la force actionnante, quelle qu'elle soit, continue encore d'agir
dans la matière ... Ainsi l'univers s'en va de longs âges en une continuelle
succession de chaos et de désordre. Mais se peut-il qu'à la fin il se fixe
de façon à ne pas perdre son mouvement...? Ne pourrions-nous espérer
une telle position, ou plutôt l'atteindre sûrement, d'après les éternelles
révolutions d'une matière que rien ne guide ? Et cela ne rend-il pas
compte de toute la sagesse et de toute l'industrie qu'il y a dans l'univers ?

Cette idée n'exploite aucune version de la sélection, mais attire


simplement notre attention sur le fait que nous avons toute l'éternité
pour jouer. n n'y a pas de date limite de cinq milliards d'années, pour
que l'évolution se déroule sur Terre. Comme nous l'avons vu dans nos
considérations sur les bibliothèques de Babel et de Mendel, nous avons
besoin de reproduction et de sélection s'il nous faut traverser
d'Énormes espaces pendant des périodes non énormes de temps, mais
quand le temps n'est plus une considération qui limite les possibilités,
la sélection n'est plus une exigence. À travers l'éternité, vous pouvez
aller n'importe où dans la Bibliothèque de Babel ou dans celle de
Mendel - ou dans la Bibliothèque d'Einstein (toutes les valeurs pos-
sibles de toutes les constantes de la physique) -au fur et à mesure
que vous avancez. (Hume imagine une force « actionnante » pour
maintenir le mélange de la matière, mais cela ne suppose pas que la
force actionnante soit dotée de quelque intelligence que ce soit.) En
fait, si vous mélangez toutes les possibilités pour l'éternité, vous pas-
serez à travers tout lieu possible dans ces espaces énormes (mais finis)
non pas seulement une fois mais une infinité de fois !
Plusieurs versions de cette spéculation ont été sérieusement consi-
dérées par les physiciens et les cosmologues durant les dernières
années. John Archibald Wheeler (1974), par exemple, a proposé que
l'univers oscille d'avant en arrière pour l'éternité: un Big Bang est suivi
d'une expansion, laquelle est suivie par une contraction en un Big
Crunch, lequel est suivi par un autre Big Bang, et ainsi de suite éternel-
lement, avec des variations aléatoires dans les constantes et dans
d'autres paramètres cruciaux intervenant dans chaque oscillation.
Chaque position possible est essayée une infinité de fois, de même que
chaque variation sur chaque thème, à la fois celles qui « font sens » et
celles qui sont absurdes, se déploie, non pas une fois mais une infinité
de fois.
TI est difficile de croire que cette idée ait une signification empiri-
quement testable, mais il nous faut réserver notre jugement. Les
variations ou les élaborations auxquelles cette idée pourrait donner
lieu pourraient simplement avoir des implications elles-mêmes confir-
mables ou infirmables. En attendant, il vaut la peine de noter que cette
famille d'hypothèses a la vertu d'étendre les principes de l'explication
qui fonctionnent si bien dans les domaines parfaitement testables. Elle
208 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

a pour elle la cohérence et la simplicité. Et cela, une fois encore, suffit


pour émousser l'attrait de l'option traditionnelle 1•
Tout gagnant d'un tournoi de jeu à pile ou face serait tenté de
penser qu'il est doté de pouvoirs magiques, en particulier s'il n'a pas
connaissance directement des autres joueurs. Supposez que vous
créiez un tournoi de pile ou face à dix tours sans laisser chacun des
1024 «concurrents» réaliser qu'il fait partie d'un tel tournoi. Vous
dites à chacun au moment de le recruter:« Félicitations mon ami. Je
suis Méphistophélès, et je vais te conférer de grands pouvoirs. Avec
moi à tes côtés, tu vas gagner dix lancers successifs sans perdre une
seule fois ! » Vous vous arrangez ensuite pour que vos dupes se rencon-
trent, jusqu'à ce que vous ayez un gagnant final. Vous ne laissez jamais
vos concurrents discuter votre relation avec eux et vous évacuez les
1 023 perdants en cours de route en les raillant sotto voce pour avoir
été assez bêtes pour croire que vous êtes Méphisto !) Le gagnant- et
il doit y en avoir un - aura certainement des raisons de croire qu'il
est l'Élu, mais s'il se croit tel, c'est simplement une illusion de ce que
nous pourrions appeler de la myopie rétrospective. Le gagnant ne voit
pas que la situation était structurée de manière à ce que quelqu'un
simplement soit nécessairement l'heureux vainqueur - et qu'il se
trouve simplement que c'est lui-même.
Or si l'univers était structuré de telle sorte qu'une infinité de diffé-
rentes « lois de la physique » soient mises à l'essai sur l'ensemble du
cours du temps, nous succomberions à la même tentation si nous
devions conclure que les lois de la nature ont été préparées spéciale-
ment pour nous. Cela ne permet pas d'en conclure que l'univers est, ou
doit être, ainsi structuré, mais seulement la conclusion plus modeste
qu'aucun trait des lois de la nature « observables » ne pourrait se sous-
traire à cette autre interprétation déflationniste.
Une fois qu'on a formulé des hypothèses darwiniennes spécula-
tives et encore plus faibles, elles servent - à la manière darwinienne
classique - à diminuer progressivement la tâche explicative à laquelle
nous sommes confrontés. Tout ce qu'il reste à expliquer à ce stade est
une certaine élégance ou un certain merveilleux que l'on distingue
dans les lois de la physique. Si vous doutez que l'hypothèse d'une infi-
nité de variations d'univers puisse réellement expliquer cette élégance,
vous devriez songer au fait que cela mérite autant d'être considéré
comme une explication sans pétition de principe que n'importe quelle

1. Pour une analyse plus détaillée de ces problèmes, et une défense d'une voie
moyenne «platonicienne», voir J. Leslie, 1989. (Comme la plupart des voies
moyennes, il y a peu de chances pour que cela attire les dévots ou les sceptiques, mais
c'est au moins une tentative ingénieuse de compromis.) Van Inwagen (1993a, chap. 7
et 8) fournit une analyse claire et rigoureuse des arguments- ceux de Leslie, mais
aussi ceux que j'ai présentés ici- à partir d'une position rare par sa neutralité. Qui-
conque serait insatisfait de mon traitement devrait se tourner en premier lieu vers
cette source.
Amorcer la pompe darwinienne 209

explication traditionnelle rivale. À partir du moment où Dieu se trouve


dépersonnalisé jusqu'à devenir un principe abstrait et intemporel de
beauté ou de bonté, il est difficile de voir en quoi l'existence de Dieu
pourrait expliquer quoi que ce soit. Que dirait une « explication » qui
ne soit pas déjà donnée dans la description du merveilleux phénomène
à expliquer ?
Darwin entreprit son attaque de la Pyramide cosmique au milieu :
donnez-moi de l'Ordre, et du Temps, et je vous expliquerai le Dessein.
Nous venons de voir comment le chemin descendant de l'acide uni-
versel s'écoule : si nous donnons à ses successeurs le Chaos (au sens
désuet de l'aléatoire dénué de sens) et l'éternité, ils expliqueront l'Ordre
-l'Ordre même requis pour accomplir le Dessein. Le pur Chaos a-t-il
besoin en retour d'être lui-même expliqué? Que reste-t-il à expliquer?
Certaines personnes pensent qu'il reste encore une question « pour-
quoi ? » en réserve : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Les
opinions divergent quant à savoir si la question est même simplement
bien posée 1• Si elle l'est, la réponse : « Parce que Dieu existe » est pro-
bablement une aussi bonne réponse que n'importe quelle autre, mais
prenez garde à sa concurrente : « Pourquoi pas ? »

L'éternel retour- Ùl vie sans fondements ?


La science a le chic pour détruire les
réponses métaphysiques, mais elle est inca-
pable de fournir des substituts. La science
enlève les fondements sans les remplacer par
quoi que ce soit. Que nous voulions ou pas
qu'il y en ait la science nous a mis en posi-
tion d'avoir de la vie sans fondements.
Quand Nietzsche énonça cette idée elle
choqua, mais c'est aujourd'hui un lieu
commun ; notre position historique - et on
n'en voit pas le bout - est celle d'avoir à
philosopher sans fondements.
Hilary PUTNAM, 1987, p. 29

Le sentiment que la signification de la vie s'est


évaporée était ce qui semblait échapper à ceux
qui accueillirent Darwin comme un bien-
faiteur de l'espèce humaine. Nietzsche
considérait que l'évolution présentait une

1. Pour un examen intéressant de cette question, voir le chapitre 2 des Philosophical


Explora~ions de Robert Nozick. Nozick offre plusieurs réponses possibles, dont toutes
sont clairement bizarres, mais comme ille note, déconcertantes : « La question est si
profonde cependant que toute approche qui ait une chance de fournir une réponse
paraîtra ~xtrê~ement étrange. Quelqu'un. qui proposerait une réponse non étrange
montrerait quil ne comprend pas la questiOn. (Nozick, 1981, p. 16).
210 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

image correcte du monde, mais c'était là une


image désastreuse. Sa philosophie était une
tentative pour produire une nouvelle image du
monde qui puisse prendre le darwinisme en
compte mais qui ne soit pas annulée par lui.
R.J. HOLLINGDALE, 1965, p. 90

Dans le sillage de la publication de l'Origine des espèces, Friedrich


Nietzsche redécouvrit l'idée avec laquelle Hume avait déjà joué : l'idée
qu'un éternel retour d'une variation aveugle, dénuée de sens- de l'agi-
tation chaotique, vaine, de matière et de loi -vomirait inévitablement
des mondes dont l'évolution à travers le temps produirait les histoires
en apparence sensées de nos vies. Cette idée d'éternel retour devint une
pierre de touche de son nihilisme, et ainsi fit partie des fondements de
ce qui devint ensuite l'existentialisme.
L'idée que ce qui se passe maintenant s'est déjà passé intégrale-
ment avant doit être aussi ancienne que le phénomène de déjà vu*
qui en inspire si souvent les versions superstitieuses. Les cosmogonies
cycliques ne sont pas rares dans le catalogue des cultures humaines.
Mais quand Nietzsche tomba sur une version de la vision de Hume
-et de John Archibald Wheeler -, il y vit bien plus qu'une expérience
de pensée amusante destinée à prolonger les superstitions anciennes.
Il pensa - du moins pour un temps - qu'il était tombé sur une
démonstration scientifique de la plus grande importance 1• Je soup-
çonne que Nietzsche était encouragé à prendre l'idée plus au sérieux
que Hume ne l'avait fait par sa perception confuse du pouvoir extraor-
dinaire de la façon de penser darwinienne.
Les références de Nietzsche à Darwin sont presque toutes hostiles,
mais il y en a quelques-unes, et cela confirme en soi l'argumentation
de Walter Kaufmann (1950, préface) selon laquelle« Nietzsche n'était
pas un darwinien mais fut seulement réveillé de son sommeil dogma-
tique par Darwin, un peu comme Kant le fut par Hume un siècle
auparavant ». Les références de Nietzsche à Darwin révèlent aussi que
sa connaissance des idées de Darwin était truffée d'erreurs et de confu-

* En français dans le texte (N.d.T.).


1. Pour une reconstruction claire de la déduction - pour une fois sérieuse - de ce
qu'il a décrit une fois comme « la plus scientifique des hypothèses »,voir Danto, 1965,
p. 201-209. Pour une discussion et une analyse de cette interprétation de l'idée célèbre
d'éternel retour chez Nietzsche, voir Nehamas, 1980, qui soutient que par « scientifi-
que» Nietzsche voulait dire «non téléologique». Un problème qui revient sans cesse
-bien que pas éternellement pour le moment- quand il s'agit d'apprécier la version
nietzschéenne de l'éternel retour est qu'à la différence de Wheeler, Nietzsche semble
penser que cette vie se produira à nouveau non pas parce que toutes les variantes pos-
sibles de cette vie se produiront, mais parce qu'il n'y a qu'une seule variation possible
-celle-ci- et qu'elle se produira à nouveau sans cesse. Nietzsche, en bref, semble
avoir cru en l'actualisme. Je pense que c'est inessentiel pour apprécier les implications
morales que Nietzsche pensait pouvoir ou devoir tirer de cette idée, et peut-être même
pour les commentaires sur Nietzsche (mais que sais-je ?).
Amorcer la pompe darwinienne 211
sions courantes, ce qui veut dire qu'il« connaissait» peut-être Darwin
avant tout à partir des appropriations des nombreux vulgarisateurs en
Allemagne et en Europe. Sur les quelques points où il se risque à des
critiques, il se trompe complètement sur ce que dit Darwin, en se plai-
gnant, par exemple, que Darwin a ignoré la possibilité d'« élection
inconsciente», alors que c'était l'une des idées clefs de Darwin dans
l'Origine. Il se réfère à« la complète bêtise* des Anglais, Darwin et Wal-
lace », et se lamente : « Finalement la confusion va si loin qu'on
considère Darwin comme un philosophe ; et à présent les spécialistes
et les savants dominent.» (Nietzsche 1901, p. 422). D'autres, cepen-
dant, le considèrent, lui, comme un darwinien : «D'autres bœufs
académiques m'ont suspecté de darwinisme sur ce point » (Nietzsche
1899, III, i)- un label qu'il tenait en mépris, tout en écrivant, dans sa
Généalogie de la morale (1887), l'une des premières et toujours parmi
les plus subtiles des investigations darwiniennes sur l'éthique, thème
sur lequel je reviendrai au chapitre XVI.
Nietzsche considérait son argumentation en faveur de l'éternel
retour comme une preuve de l'absurdité ou de l'absence de sens de la
vie, une preuve qu'aucun sens ne fut donné à l'univers d'en haut. Et
c'est indubitablement la racine de la peur que bien des gens ont
éprouvée quand ils rencontrèrent les idées de Darwin. Examinons-la
par conséquent dans la version de Nietzsche, aussi extrême puisse-
t-elle être. Pourquoi, exactement, l'éternel retour rendrait-il la vie
absurde ? N'est-ce pas évident ?

Que dirais-tu si un jour un démon se glissait jusque dans ta solitude la


plus reculée et te dise : «Cette vie telle que tu la vis maintenant et que
tu l'as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d'innombrables fois, et
il n'y a rien de nouveau en elle, si ce n'est que chaque douleur et chaque
plaisir, chaque pensée et chaque gémissement, et tout ce qu'il y a d'indici-
blement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi et le tout dans
le même ordre et la même succession ... Ne te jetterais-tu pas sur le sol,
grinçant des dents et maudissant le démon qui te parlerait de la sorte ?
Ou bien te serait-il arrivé de vivre un instant formidable où tu aurais pu
lui répondre : « Tu es un dieu, et jamais n'entendis de choses plus divi-
nes ! » [Le Gai Savoir, trad. Klossowski, Paris, Gallimard, Œuvres
philosophiques complètes, V, p. 220, § 341].

Ce message est-il libérateur ou horrifiant? Nietzsche ne semble


pas avoir pu choisir; peut-être parce qu'il choisissait souvent d'habiller
les implications de « la plus scientifique de ses hypothèses » sous ces
habits plutôt mystiques. Nous pouvons faire venir un peu d'air frais
sur cette discussion en envisageant une parodie délectable due au
romancier Tom Rabbins dans Even Cowgirls Get the Blues

* En français dans le texte (N.d.T.).


212 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Pour Noël cette année, Julian donna à Sissi un village tyrolien miniature.
La réalisation était remarquable.
Il y avait une petite cathédrale dont les vitraux faisaient une salade de
fruits de lumière. Il y avait une place et ein Biergarten. Le Biergarten
n'était pas tellement bruyant les samedis soir. Il y avait une boulangerie
qui sentait toujours le pain chaud et les strudels. Il y avait une mairie et
un poste de police, avec une vue en coupe qui révélait les quantités
usuelles de paperasserie et de corruption. Il y avait de petits Tyroliens
avec leurs culottes de peau, cousues avec soin, et sous les culottes des
genitalia tout aussi finement travaillées. Il y avait des boutiques de ski et
bien d'autres choses intéressantes, y compris un orphelinat. L'orphelinat
était conçu pour s'enflammer et brûler à toutes les veilles de Noël. Les
orphelins se précipiteraient sur la neige avec leurs chemises de nuit en
flammes. Horrible. Vers la seconde semaine de janvier, un inspecteur
de la commission anti-incendie viendrait et farfouillerait les ruines en
murmurant: «S'ils m'avaient seulement écouté, ces enfants seraient en
vie aujourd'hui.» [Rabbins 1976, p. 191-192].

Le travail de ce passage est lui-même remarquable. La répétition


du drame de l'orphelinat chaque année semble ôter toute signification
au petit monde. Mais pourquoi? Pourquoi exactement cela devrait-il
être la répétition de la lamentation de l'inspecteur qui le rend si creux ?
Peut-être que si nous prêtons attention à ce que cela implique nous
trouverions le truc qui fait marcher le passage. Les petits Tyroliens
reconstruisent-ils l'orphelinat eux-mêmes, ou y a-t-il un bouton
REJOUER sur ce village miniature? Quelle différence est-ce que cela
ferait? Eh bien, d'ou viennent les orphelins? Est-ce que ceux qui sont
«morts» reviennent à la vie? (Dennett, 1984, p. 9-10). Notez que
Robbins dit que l'orphelinat était conçu pour prendre feu et brûler à
chaque veille de Noël. Le créateur de ce monde miniature se moque
clairement de nous, en ridiculisant le sérieux avec lequel nous faisons
face aux problèmes de la vie. La morale semble être claire : si la signifi-
cation de ce drame doit venir d'en haut, d'un Créateur, ce serait une
plaisanterie obscène, une trivialisation des entreprises des individus
dans ce monde. Mais que se passerait-il si la signification était en
quelque sorte la création des individus eux-mêmes, se renouvelant sans
cesse dans chaque incarnation plutôt que comme un don venu d'en
haut ? Cela pourrait ouvrir la possibilité d'une signification qui ne
serait pas menacée de répétition.
C'est le thème par excellence de l'existentialisme dans ses diverses
formes : la seule signification qu'il puisse y avoir est la signification
que vous (en quelque manière) créez pour vous-mêmes. Comment ce
truc peut-il s'accomplir a toujours été une sorte de mystère chez les
existentialistes, mais comme nous allons bientôt le voir, le darwinisme
a une démystification à nous offrir dans cette analyse du processus de
la signification. La clef, une fois encore, est l'abandon de l'idée de L'es-
prit-d'abord de John Locke, et son remplacement par une conception
Amorcer la pompe darwinienne 213
dans laquelle l'importance elle-même, comme tout ce que nous chéris-
sons, évolue graduellement à partir du néant.
Nous pouvons faire une pause, avant de nous tourner vers les
détails de la chose, pour voir où notre petit manège nous a conduits.
Nous sommes partis d'une vision quelque peu enfantine d'un Dieu
Artisan anthropomorphe, et avons reconnu que cette idée, si on la
prend au pied de la lettre, avait toutes les chances de s'éteindre. Quand
nous avons regardé avec des lunettes darwiniennes les processus effec-
tifs de conception dont toutes les merveilles de la nature sont les
produits jusqu'à aujourd'hui, nous avons découvert que Paley avait
raison de considérer les effets comme le résultat d'une grande quantité
de travail de conception, mais nous avons découvert une explication
dénuée de tout miracle de ce dernier : un processus massivement
parallèle, et par conséquent prodigieusement dispendieux de tentatives
de conception aveugles et algorithmiques dans lequel, néanmoins, les
augmentations minimales de conception ont été frugalement gérées,
copiées, et réutilisées pendant des milliards d'années. La merveilleuse
particularité ou individualité de la création était due, non pas au génie
inventif de Shakespeare, mais aux contributions incessantes du
hasard, une suite croissante que Crick (1968) a appelée des « accidents
gelés».
Cette vision du processus de création a néanmoins conservé un
rôle pour Dieu comme Législateur, mais cela a cédé la place au rôle
newtonien de Découvreur de lois qui s'est également évaporé, comme
nous venons de le voir, ne laissant derrière aucune Action Intelligente
que ce soit dans le processus. Ce qui reste est ce que le processus,
s'agitant à travers l'éternité, découvre aveuglément (quand il découvre
quelque chose) : une possibilité atemporelle platonicienne d'ordre.
C'est de toute évidence un exemple de beauté, comme les mathémati-
ciens ne se lassent pas de le clamer, mais ce n'est pas en soi-même
quelque chose d'intelligent, mais, merveille des merveilles, quelque
chose d'intelligible. Comme c'est un processus abstrait en hors du
temps, il n'a rien d'une initiation ou d'une origine qui ait besoin
d'explication 1•
Ce dont on a besoin d'expliquer l'origine c'est l'univers concret lui-
même, et comme le demandait il y a longtemps le Philon de Hume :
pourquoi ne pas s'arrêter au monde matériel ? Lui, comme on l'a vu,
accomplit une version du truc qui consiste à se faire tout : il se crée
lui-même ex nihilo, ou tout au moins à partir, de quelque chose qui est
proprement indiscernable de rien du tout. A la différence de l'auto-
création mystérieuse, éternelle, de Dieu, c'est une autocréation de pure

1. Descartes avait posé la question de savoir si Dieu avait créé les vérités des mathé-
matiques. Son disciple Nicolas Malebranche (1638-1715) exprima fermement la thèse
qu'elles n'ont pas besoin d'une origine, étant aussi éternelles que quoi que ce soit puisse
l'être.
214 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

singularité - qui comprend et écrase de sa masse tous les romans, les


peintures et les symphonies de tous les artistes, et qui occupe une posi-
tion dans l'hyperespace des possibilités qui n'est à nulle autre
semblable.
Spinoza, au xvrre siècle, identifia Dieu et la Nature, soutenant que
la recherche scientifique était la vraie voie de la théologie. Pour cette
hérésie il fut persécuté. Il y a un aspect troublant (ou en tout cas sédui-
sant), comme un Janus bifrons, dans la vision hérétique de Spinoza
d'un Deus sive Natura (Dieu ou la nature) : en proposant cette simplifi-
cation scientifique, personnifiait-il la Nature ou dépersonnalisait-il
Dieu ? La vision plus générative de Darwin nous offre la structure dans
laquelle nous pouvons voir l'intelligence de Dame Nature (ou de son
intelligence seulement apparente?) comme un trait non miraculeux et
non mystérieux de cette entité qui se crée elle-même.

CHAPITRE 7. Il doit avoir existé une première chose vivante, mais il ne


pourrait pas y en avoir eu une - la première chose vivante est trop
complexe, trop conçue, pour se pousser à l'existence par pur hasard. Ce
dilemme est résolu non pas par une grue, mais par une longue série de
processus darwiniens : des macros autoréplicants, précédés ou accom-
pagnés peut-être par des cristaux d'argile autoréplicants, s'avançant
graduellement de tournois de chance à des tournois d'habileté sur des
milliards d'années. Et les régularités de la physique dont ces grues dépen-
dent pourraient elles-mêmes être les produits d'un brassage aveugle et
brut à travers le Chaos. Ainsi de presque rien, le monde que nous
connaissons et aimons s'est créé lui-même.
CHAPITRE B. Le travail de la sélection naturelle est R et D, ce qui veut
dire que la biologie est fondamentalement proche de l'ingénierie, une
conclusion à laquelle on s'est profondément refusé à tort par peur des
implications qu'elle porte en elle. À partir du moment où nous adoptons
la perspective de l'ingénierie, le concept biologique central de fonction et
le concept philosophique central de signification peuvent être expliqués
et unifiés. Étant donné que notre propre capacité à répondre à la signifi-
cation et à la créer - notre intelligence - est fondée dans notre statut
en tant que produits avancés des processus darwiniens, la distinction
entre intelligence réelle et artificielle s'effondre. Il y a néanmoins des diffé-
rences importantes entre les produits de l'ingénierie humaine et les
produits de l'évolution, en raison des différences dans les processus qui
les créent. Nous ne sommes que maintenant à même de considérer les
gigantesques processus de l'évolution, en dirigeant les produits ne notre
propre technologie, les ordinateurs, vers les questions essentielles.
CHAPITRE VIII

La biologie est de l'ingénierie

Les sciences de l'artificiel


Depuis la Seconde Guerre mondiale, les
découvertes qui ont changé le monde ne se
produisirent pas tant dans les hauts lieux de
la physique théorique que dans les labora-
toires moins connus de l'ingénierie et de la
physique environnementale. Les rôles de la
science pure et de la science appliquée se
sont inversés ; ils ne sont plus ce qu'ils
étaient à l'âge d'or d'Einstein, de Schro-
dinger, de Fermi et de Dirac ... Les historiens
des sciences ont cru bon d'ignorer l'histoire
des grandes découvertes en physique appli-
quée, en ingénierie et en informatique, alors
que c'est là que le vrai progrès scientifique se
trouve aujourd'hui. L'informatique en parti-
culier a changé et continue de changer la
face du monde plus nettement et plus radica-
lement que n'ont pu le faire les grandes
découvertes de la physique théorique.
Nicholas METROPOLIS, 1992

Dans ce chapitre, je désire développer certaines des implications


mal connues et mal perçues d'un trait central - que je n'hésiterai pas
à qualifier comme le trait central - de la révolution darwinienne : le
mariage, après Darwin, de la biologie et de l'ingénierie. Les chapitres
ultérieurs traiteront de divers assauts et défis, mais avant qu'ils volent
216 DARWIN EST-IL DANGB~EUX'

les lumières de la rampe, je voudrais défendre l'idée que la perspective


de l'ingénieur sur la biologie n'est pas simplement une option occa-
sionnellement utile et simplement valable, mais le moyen obligatoire
d'organiser toute la pensée darwinienne, et la source première de son
pouvoir. Je m'attends à rencontrer une bonne dose de résistance ins-
tinctive à cette idée. Mais soyons honnêtes :le titre de ce chapitre ne
provoque-t-il pas en vous une réaction négative, du style: «Oh! non,
quelle triste idée, réductionniste, de philistin ! La biologie est bien plus
que de l'ingénierie ! »
L'idée que l'étude des formes vivantes est fortement apparentée à
l'ingénierie a été présente depuis les investigations pionnières d'Aris-
tote sur les organismes et son analyse de la téléologie, la quatrième de
ses causes, mais ce n'est que depuis Darwin que l'idée a commencé à
venir au premier plan. Elle est tout à fait explicite, bien entendu, dans
l'Argument du Dessein, qui invite l'observateur à s'émerveiller de l'ha-
bile agencement des parties, de la planification élégante et de rexquise
construction de l'Artisan. Mais l'ingénierie a toujours eu un statut
secondaire dans le monde intellectuel. De Léonard de Vinci à Charles
Babbage et à Thomas Edison, le génie de l'ingénieur a toujours été
acclamé mais néanmoins considéré avec une certaine condescendance
par raile mandarinale de la science et des arts. Aristote n'a pas facilité
les choses en proposant une distinction, adoptée par les médiévaux,
entre ce qui est secundum naturam, selon la nature, et ce qui est contra
naturam, contre la nature, artificiel. Les mécanismes- à l'exclusion
des organismes - étaient contra naturam. En outre il y avait les choses
qui étaient praeter naturam, ou non naturelles (les monstres et les
mutants) et les choses qui étaient super naturam - les miracles
(Gabbey, 1993). Comment l'étude de ce qui était contre la nature pour-
rait-il éclairer en quoi que ce soit les gloires- oui, même les monstres
et les miracles - de la nature ?
Les traces fossiles de cette attitude négative sont omniprésentes
dans notre culture. Par exemple, dans ma propre discipline, la philoso-
phie, la sous-discipline connue comme la philosophie des sciences a
une histoire longue et respectée ; bon nombre des philosophes les plus
respectés et les plus influents d'aujourd'hui sont des philosophes des
n
sciences. y a d'excellents philosophes de la physique, des philosophes
de la biologie, des mathématiques, et même des sciences sociales. Je
n'ai jamais entendu qui que ce soit dans cette discipline qui soit décrit
comme un philosophe de l'ingénierie - comme s'il ne pouvait y avoir
le moindre matériau conceptuel d'intérêt dans l'ingénierie pour qu'un
philosophe puisse en faire sa spécialité. Mais les choses changent, et de
plus en plus de philosophes commencent à reconnaître que l'ingénierie
contient des idées profondes et belles, parmi les plus importantes qu'il
puisse se trouver. (Le titre de cette section provient du livre pionnier
de Herbert Simon [1969] sur ces sujets.)
La grande intuition de Darwin était que toutes les constructions
La biologie est de l'ingénierie 217

qu'on peut trouver dans la biosphère pourraient être le produit d'un


processus aussi patient qu'aveugle, un élévateur graduel et« automati-
que » dans l'Espace du Dessein. Si l'on revient en arrière, on peut voir
que Darwin lui-même aurait pu difficilement imaginer, et encore
moins confirmer, les raffinements et les extensions de cette idée qui
ont permis aux darwiniens ultérieurs d'aller au-delà de cet agnosti-
cisme curieux au sujet des origines de la vie elle-même, et même le
« dessein » présent dans l'Ordre physique que cette idée présupposait.
n n'était pas en meilleure position pour caractériser cet ordre qu'il ne
l'était pour décrire les contraintes et les pouvoirs du mécanisme de
l'hérédité ; il savait seulement qu'il devait y avoir un tel mécanisme, et
qu'il devait exploiter l'ordre, quel qu'il fût, qui rendait la « descendance
avec modification » non seulement possible mais féconde.
Les extensions et les précisions apportées à la grande idée de
Darwin durant le siècle suivant, ont été ponctuées de controverses, qui,
notons-le au passage, illustrent amplement l'extension réflexive de
cette idée à elle-même: l'évolution des mèmes darwiniens au sujet de
l'évolution ont été non pas simplement accompagnées, mais positive-
ment accélérées, par la compétition entre idées. Et comme il en faisait
lui-même l'hypothèse au sujet des organismes « la compétition sera en
général extrêmement sévère entre les formes qui sont les plus étroite-
ment liées les unes aux autres» (Origine, p. 121). Bien entendu, les
biologistes eux-mêmes n'ont pas été à l'abri de l'héritage des attitudes
négatives à l'encontre de l'ingénierie. Le désir de trouver des crochets
célestes n'est-il pas après tout autre chose que l'espoir qu'un miracle
se produira d'une manière ou d'une autre pour nous élever au-dessus
des grues ? La résistance subliminale permanente à ce trait de l'idée
fondamentale de Darwin a attisé la controverse, a été un obstacle à la
compréhension et un frein à l'expression - en même temps qu'elle a
présenté au darwinisme un défi considérable.
En réponse à ces défis, l'idée de Darwin s'est affermie. Aujourd'hui
nous pouvons constater que non seulement les divisions aristotéli-
ciennes mais aussi d'autres découpages bien établis de la science sont
menacés par cette expansion territoriale. Les Allemands divisent le
savoir en Naturwissenschaften, les sciences naturelles, et en Geisteswis-
senschften, les sciences de l'esprit, de la signification et de la culture,
mais cette division nette - cousine de celle des Deux Cultures de
C.P. Snow (1963)- est elle-même menacée par la possibilité que la
perspective de l'ingénieur se répande à partir de la biologie jusqu'aux
sciences humaines et aux arts. S'il n'y a qu'un seul Espace du Dessein,
après tout, dans lequel les progénitures aussi bien de nos corps que de
nos esprits sont unies sous l'ensemble commode des processus R et D,
ces murs traditionnels risquent de s'effondrer.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, il me faut dissiper un doute.
Puisque je viens d'admettre que Darwin lui-même n'avait pas totale-
ment conscience des problèmes qui se poseraient si la théorie de la
218 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

sélection naturelle devait survivre, n'y a-t-il pas quelque chose de trivial
ou de tautologique dans l'affirmation que je viens de faire que l'idée
de Darwin survit à tous ces défis ? Il n'est pas étonnant qu'elle puisse
continuer à s'étendre puisqu'elle continue à changer en en réponse à
de nouveaux défis ! Si j'avais l'intention de couronner Darwin comme
auteur et comme héros, ce soupçon n'aurait en lui-même aucun
mérite. Mais il va de soi que nous n'avons pas seulement affaire à un
exercice d'histoire intellectuelle. Peu importe pour ma thèse principale,
que Darwin lui-même ait réellement existé ! Il pourrait être, comme le
Contribuable Moyen, une sorte d'Auteur Virtuel mythique, autant que
je puisse savoir. (Certaines autorités placent Homère dans cette caté-
gorie.) L'homme réel me fascine ; sa curiosité, son intégrité et sa
ténacité me fascinent ; ses peurs personnelles et ses défauts me le
rendent sympathique. Mais il est lui même, en un sens, hors de propos.
TI a eu la bonne fortune d'être l'accoucheur d'une idée qui a une vie
propre, précisément parce qu'elle croît et change réellement. La
plupart des idées en sont bien incapables.
En fait, les protagonistes des controverses sur le darwinisme ont
déployé de part et d'autre des flots de rhétorique sur la question de
savoir si Darwin lui-même, St Charles, si vous voulez - était un gra-
dualiste, un adaptationniste, un catastrophiste, un capitaliste, ou un
féministe. Les réponses à de telles questions ont par elles-mêmes un
intérêt considérable, et si on les sépare avec soin de questions portant
sur la justification ultime de la théorie, elles peuvent en fait nous aider
à voir la nature véritable des problèmes en jeu. Ce que diverses sortes
de penseurs pensent être en train de faire - sauver les mondes contre
un -isme ou un autre, ou trouver une place pour Dieu dans la science,
ou encore combattre la superstition - se révèle souvent à l'opposé de
la contribution effective de leurs campagnes. Nous en avons déjà vu
des exemples, et il y en aura d'autres. TI est probable qu'aucun domaine
de la recherche scientifique n'est plus guidé par des agendas cachés
que la théorie de l'évolution, et il sera certainement utile de les mettre
en évidence, mais le fait que certains essaient désespérément - à leur
insu ou pas - de protéger quelque chose de mal ou de détruire le mal
n'a aucune conséquence directe. Les gens trouvent quelquefois le vrai
en dépit du fait qu'ils ont été mus par des désirs bien peu présentables.
Darwin était qui il était, et il pensait comme il pensait, avec tous ses
défauts. Et à présent il est mort. Le darwinisme, en revanche, a plus
de neuf vies. TI a toutes les chances d'être immémorial.

Darwin est mort - Longue vie à Darwin !


J'ai emprunté le titre de cette section au titre du « Résumé » par
lequel Manfred Eigen termine son livre de 1992. La pensée de Eig~n
manifeste un flair d'ingénieur incontestable. Sa recherche est une suite
La biologie est de l'ingénierie 219
de problèmes de construction posés et résolus : comment les matériaux
s'amassent-ils sur le lieu de construction, et comment la structure de
la conception se détermine-t-elle, et dans quel ordre les diverses parties
sont-elles assemblées en sorte qu'elles ne se dispersent pas avant que
la structure d'ensemble soit achevée ? Sa thèse est que les idées qu'il
présente sont révolutionnaires, mais qu'après la révolution, le darwi-
nisme est non seulement bien vivant mais encore en sort renforcé. Je
voudrais explorer ce thème plus en détail, car nous rencontrerons
d'autres versions que celle de Eigen qui ne sont nulle part aussi nette-
ment dessinées que celle de Eigen.
Qu'y a-t-il donc de révolutionnaire dans l'œuvre de Eigen? Au cha-
pitre 3,nous avons envisagé un paysage adaptatif doté d'un pic unique,
et nous avons vu comment l'effet Baldwin pouvait transformer un pôle
téléphonique quasiment invisible sur une plaine jusqu'au mont Fuji,
avec une pente environnante montant avec régularité, en sorte que
quel que soit l'endroit d'où l'on parte dans l'espace, on se retrouve fina-
lement au sommet en suivant simplement la Règle Locale :

Ne redescendez jamais ; montez partout où c'est possible.

L'idée d'un paysage adaptatif fut introduite par Sewall Wright


(1932), etc'est devenue une prothèse imaginative usuelle pour les théori-
ciens de l'évolution. Cette idée a fait ses preuves sur des milliers
d'applications, y compris en dehors de la théorie évolutionniste. En
intelligence artificielle, en économie et dans d'autres domaines où la
résolution de problèmes est reine, le modèle de résolution de problème
par montée de colline (hill-climbing) (ou ascension graduelle) a eu un
succès mérité. TI eut assez de succès pour conduire les théoriciens à cal-
culer ses limitations, qui sont sévères. Pour certaines classes de
problèmes- ou en d'autres termes, dans certains types de paysages-
la simple montée de colline est impuissante, pour une raison qui saute
aux yeux : les alpinistes se retrouvent bloqués sur des sommets de
seconde zone plutôt que de trouver leur chemin en direction du sommet
global, le mont Everest de la perfection. (Les mêmes limitations affec-
tent la méthode de simulation d'adoucissement). La Règle Locale est
fondamentale pour le darwinisme ; elle est équivalente au réquisit selon
lequel il ne peut y avoir de prévision intelligente (ou qui voit loin) dans
le processus de conception, mais seulement une exploitation stupide et
opportuniste des élévations chanceuses que l'on rencontre sur son
chemin. Ce que Eigen a montré est que le modèle darwinien le plus
simple d'amélioration constante sur une pente unique de fitness vers le
pic optimal de perfection ne fonctionne pas quand il s'agit de décrire ce
qui se passe dans l'évolution moléculaire ou virale. Le taux d'adaptation
des virus (mais aussi des bactéries et d'autres agents pathogènes) est plus
rapide, en proportions mesurables, que ne le prédisent les modèles
« classiques » -il est même si rapide qu'il semble impliquer des « aper-
220 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

çus » illicites de la part des alpinistes sur ce qui les attend. Par
conséquent cela veut-il dire que l'on doit abandonner le darwinisme?
Pas du tout, car ce qui compte comme local dépend (ce qui n'a rien de
surprenant) de l'échelle utilisée.
Eigen attire notre attention sur le fait que quand les virus évoluent,
ils ne vont pas à la queue leu leu ; ils voyagent en troupeaux gigan-
tesques de variantes quasiment identiques, en un nuage indéfini dans
la Bibliothèque de Mendel que Eigen appelle des «quasi-espèces».
Nous avons déjà vu le nuage inimaginablement vaste de variantes de
Moby Dick dans la Bibliothèque de Babel, mais toute bibliothèque
réelle a des chances d'avoir une ou deux éditions d'un livre sur ses
rayons, et au cas où l'on a affaire à un livre vraiment populaire comme
Moby Dick, il y a aussi des chances pour qu'il y ait de nombreux exem-
plaires de la même édition. Tout comme les collections réelles de Moby
Dick, par conséquent, les nuages réels de virus incluent de multiples
exemplaires de la même édition, mais aussi de multiples exemplaires
des variantes typographiques mineures, et ce fait a certaines implica-
tions, selon Eigen, que les darwiniens « classiques » ont ignorées. C'est
la forme des nuages de variantes qui contient la clef de la vitesse de
l'évolution moléculaire.
Un terme classique chez les généticiens pour désigner la version
canonique d'une espèce (analogue au texte canonique de Moby Dick)
est celui de type sauvage. Les biologistes supposaient souvent que
parmi les différents génotypes d'une population, le pur type sauvage
prédominerait. Une affirmation analogue consisterait à dire que dans
toute collection d'exemplaires de Moby Dick d'une bibliothèque, la
plupart des exemplaires seront des exemplaires de l'édition canonique
ou reçue- s'il y en a une ! Mais ce n'est pas nécessairement le cas pour
les organismes, pas plus que pour les livres dans les bibliothèques. En
fait le type sauvage n'est qu'une abstraction, tout comme le Contri-
buable Moyen, et une population peut ne contenir aucun individu qui
ait exactement « le » génome du type sauvage. (TI en est de même évi-
demment des livres - les spécialistes peuvent débattre des années
durant sur la pureté d'un mot particulier dans un texte particulier, et
tant que ces querelles ne seront pas résolues, personne ne pourrait dire
exactement ce qu'est le texte type sauvage de cette œuvre, et l'identité
de l'œuvre n'en serait pas menacée pour autant. L'Ulysse de Joyce en
serait un bon exemple.)
Eigen fait remarquer que sa distribution de l'« essence » sur une
variété de véhicules quasiment identiques finit par rendre cette essence
bien plus labile, bien plus adaptable, spécialement dans les paysages
adaptatifs « accidentés », qui comportent de multiples pics et peu de
pentes douces. Cela permet à l'essence de s'avancer en éclaireur en
direction des collines et des cimes avoisinantes, en ignorant l'explora-
tion inutile des vallées, et par suite d'augmenter énormément (non pas
Énormément, mais suffisamment pour que cela fasse une gigantesque
La biologie est de l'ingénierie 221

différence) sa capacité à découvrir des pics plus élevés, de meilleurs


optima, à quelque distance de son centre, là où le type sauvage (virtuel)
se tient 1•
Les raisons pour lesquelles tout cela marche sont résumées par
Eigen comme suit :
Des mutants fonctionnellement compétents, dont les valeurs sélectives
s'approchent de celles du type sauvage (bien qu'inférieures à lui), attei-
gnent des tailles de population bien plus élevées que ceux qui sont
fonctionnellement non efficaces. Un spectre asymétrique de mutants se
construit, dans lequel des mutants bien plus éloignés du type sauvage
s'élèvent successivement à partir d'intermédiaires. La population dans
une telle chaîne de mutants est influencée de façon décisive par la struc-
ture du paysage de valeurs. Le paysage de valeurs consiste en des plaines,
collines, et chaînes de montagnes connectées. Dans les chaînes de mon-
tagnes, le spectre mutant est largement dispersé, et le long des cimes
même les cousins éloignés du type sauvage apparaissent avec des fré-
quences finies [c'est-à-dire non infinitésimales]. C'est précisément dans
les régions montagneuses que l'on peut s'attendre à découvrir d'autres
mutants sélectivement supérieurs. Dès que l'un d'eux se présente sur la
périphérie d'un spectre de mutation l'ensemble ainsi établi s'effondre. Un
nouvel ensemble se construit autour du mutant supérieur, qui prend
ainsi le rôle du type sauvage ... Cette chaîne causale finit par produire une
« action de masse », par laquelle les mutants supérieurs sont testés avec
une probabilité bien plus élevée que les mutants inférieurs, même si ces
derniers sont à une égale distance du type sauvage » [Eigen, 1992, p. 25].

ny a donc une étroite interaction entre la forme du paysage adap-


tatif et la population qui l'occupe, créant une série de boucles de
rétroaction, conduisant - habituellement - d'une position de pro-
blème temporairement stable à une autre. Aussitôt qu'on monte un pic
tout le paysage se lance et se soulève en forme de chaîne de montagne
et vous continuez à monter. En fait le paysage change constamment
sous vos pieds (si vous êtes une quasi-espèce de virus).
Mais en fait ce n'est pas aussi révolutionnaire que le dit Eigen.
Sewall Wright lui-même, dans sa théorie du« changement d'équilibre»
essayait d'expliquer comment des pics multiples et des paysages chan-
geants pourraient être traversés non pas par des exemplaires
individuels « de type sauvage », mais par des populations de variantes
diverses et Ernest Mayr a insisté pendant des années sur l'idée que le

1. La similitude entre ces thèmes et ceux que je développe dans La Conscience expli-
quée (1991a) quant à la nécessité de rompre avec le Théâtre Cartésien, avec son
Signifieur Central, et de distribuer son travail d'intelligence autour d'une variété
d'agents périphériques, n'est évidemment pas accidentelle. Je n'avais pas lu les œuvres
de Eigen à l'époque où j'écrivais ce livre, bien qu'il m'eût certainement inspiré si je
l'avais connu. Une bonne passerelle entre les écrits de Eigen sur les molécules et les
miens sur la conscience est le livre de Schull (1990) sur l'intelligence des espèces et
mon commentaire, 1990a. '
222 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

« populationnisme » est au cœur du datwinisme, ce que les généticiens


ont négligé à leurs propres risques. Eigen n'a donc pas vraiment révo-
lutionné le danvinisme mais il a plutôt - et ce n'est pas une mince
contribution - créé des innovations théoriques qui clarifient et renfor-
cent des idées mal appréciées et mal formulées qui ont été présentes
depuis des années. Quand Eigen (1992, p. 215) dit que« l'accélération
(quantitative) de l'évolution que cela produit est si grande qu'elle appa-
raît au biologiste comme une qualité étonnamment nouvelle, une
11
aptitude apparente de l'évolution à VOir plus loin", quelque chose qui
serait considéré par les darwiniens classiques comme de la pure héré-
sie ! », il se livre à une forme familière de dramatisation excessive, en
ignorant les nombreux biologistes qui ont au moins anticipé, et peut-
être même fomenté sa « révolution ».
Après tout, quand les théoriciens datwiniens traditionnels postu-
lent des paysages adaptatifs pour ensuite saupoudrer sur eux des
génotypes afin de calculer quelle théorie dit ce qui leur arriverait, ils
savent que, dans la nature, les génotypes ne se répartissent pas simple-
ment de manière aléatoire dans des parties préexistantes du monde.
Tout modèle d'un processus qui consomme du temps doit commencer
à un « moment » arbitraire quelconque ; le rideau se lève et le modèle
détermine ce qui se passera ensuite. Si nous examinons un tel modèle
et voyons qu'à son « lever » il manifeste un groupe de candidats dans
les vallées, nous pouvons être tout à fait sûrs que le théoricien recon-
naît qu'ils n'ont pas « toujours » été là - quoi que cela puisse vouloir
dire ! Partout sur le paysage adaptatif où il y avait des candidats à un
moment donné, il y avait des pics antérieurement, ou bien ces candi-
dats ne seraient pas là, en sorte que ce doit être des vallées relativement
nouvelles qu'occupent ces candidats, une nouvelle situation que l'évolu-
tion a placée devant eux. Seule cette hypothèse pourrait justifier la
localisation initiale des candidats dans les vallées. La contribution de
Eigen renforce l'idée qu'il nous faut ajouter ces complications aux
modèles si nous voulons qu'ils fassent les choses que les datwiniens
ont toujours supposé qu'ils font.
Ce n'est certainement pas un accident si notre perception du
besoin de complexifier ainsi nos modèles coïncide dans le temps
(presque au mois, et certainement à l'année près) avec notre capacité
de construire et d'explorer ces modèles sur des ordinateurs existants.
Aussitôt que des ordinateurs plus puissants deviennent disponibles ils
nous permettent de découvrir que des modèles plus complexes de l'évo-
lution sont non seulement possibles mais positivement nécessaires si
nous sommes réellement supposés expliquer ce que le danvinisme a
toujours prétendu pouvoir expliquer. L'idée de Darwin selon laquelle
l'évolution est un processus algorithmique est en train de devenir à
présent une famille encore plus riche d'hypothèses, qui subit sa propre
explosion de population grâce à l'ouverture de nouveaux environne-
ments dans lesquels elle peut vivre.
La biologie est de l'ingénierie 223

En intelligence artificielle une stratégie de valeur consiste à tra-


vailler sur des versions délibérément simplifiées des phénomènes
examinés. On appelle ces versions d'un nom engageant : des « problèmes
jouets ». Dans le monde de Mécano de la biologie moléculaire, on
commence à voir en action les versions les plus simples des phénomènes
darwiniens les plus fondamentaux, mais ce sont de vrais problèmes
jouets 1Nous pouvons prendre avantage de la simplicité et de la pureté
relatives de cette théorie darwinienne de bas niveau pour introduire et
illustrer certains des thèmes que nous examinerons à travers les niveaux
plus élevés de l'évolution dans les chapitres ultérieurs.
Les évolutionnistes se sont toujours appuyés sur des thèses au
sujet de la fitness, de l'optimalité et de la croissance de la complexité,
par exemple, et les défenseurs aussi bien que les critiques de ces idées
ont toujours admis qu'il s'agissait là de simplifications sérieusement
excessives. Dans le monde de l'évolution moléculaire, il n'est pas néces-
saire de s'en excuser. Quand Eigen parle d'optimalité, il a une jolie
définition de ce qu'il entend par là, et des mesures expérimentales sur
lesquelles s'appuyer et rester honnête. Ses paysages adaptatifs et ses
mesures de succès ne sont ni subjectives ni ad hoc. On peut mesure la
complexité moléculaire de plusieurs manières objectives qui se recou-
pent mutuellement, et Eigen ne se permet aucune licence poétique
quand il utilise le terme d'« algorithme». Quand nous envisageons un
enzyme lecteur d'épreuves, par exemple, avançant doucement sur une
paire de filaments d'ADN, vérifiant, réparant et copiant, puis progres-
sant d'un coup pour répéter ensuite le processus, nous pouvons
difficilement douter que nous sommes en train d'observer un automate
minuscule au travail, et les meilleures simulations correspondent aux
faits si étroitement que nous pouvons être tout à fait sûrs qu'il n'y a
pas de petits lutins magiques, pas de crochets célestes, qui se promène-
raient dans les environs. Dans le monde des molécules, l'application
de la pensée darwinienne est particulièrement pure et inaltérée. En
fait, quand nous adoptons ce point de vue, cela peut sembler merveil-
leux que la théorie darwinienne, qui fonctionne si remarquablement
sur les molécules puisse s'appliquer à des conglomérats si malhabiles
- de vraies galaxies - de cellules que le sont les oiseaux, les orchidées
et les mammifères. (Nous ne nous attendons pas à ce que la table
périodique des éléments nous éclaire sur les corporations ou les
nations, alors pourquoi devrions-nous attendre que la théorie darwi-
nienne marche sur des entités aussi complexes que les écosystèmes ou
les lignées de mammifères ! ?)
Dans la biologie macroscopique - la biologie des organismes
familiers tels que les fourmis, les éléphants et les séquoias - tout est
désordonné. On ne peut inférer les mutations et les sélections qu'indi-
rectement, en raison d'une gamme de complications de circonstance
qui sont un vrai casse-tête. Dans le monde moléculaire, les événements
de mutation et de sélection peuvent être mesurés et manipulés directe-
224 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

ment, et la durée d'une génération chez les virus est si courte qu'on
peut étudier des effets darwiniens énormes. Par exemple, c'est la capa-
cité effrayante de mutation des virus toxiques en lutte à mort avec
la médecine moderne qui stimule et finance la majeure partie de cette
recherche. (Le virus du SIDA a connu de telles mutations durant la der-
nière décennie que son histoire durant cette période manifeste plus de
diversité génétique- mesurée en révisons de codons- que l'on peut en
trouver dans l'histoire tout entière de l'évolution des primates !)
La recherche de Eigen et de centaines d'autres a des applications
pratiques bien définies pour nous tous. TI vaut la peine d'observer, par
conséquent, que ce travail important est un cas de darwinisme triom-
phant, de réductionnisme triomphant, de mécanisme et matérialisme
triomphants. TI se situe aussi, cependant, le plus loin possible du réduc-
tionnisme avaricieux. C'est une cascade impressionnante de niveaux
empilés les uns sur les autres, avec de nouveaux principes d'explica-
tion, de nouveaux phénomènes qui apparaissent à chaque niveau,
révélant sans cesse que l'espoir que nous chérissons d'expliquer « tout »
à un niveau ou un autre est mal placé. Voici le résumé que donne
Eigen lui-même de son propre parcours ; vous noterez qu'il est écrit en
des termes qui devraient être du pain bénit pour le plus ardent des
critiques du réductionnisme :

La sélection est plus comme un démon particulièrement subtil qui a


opéré sur les diverses étapes qui ont conduit à la vie, et qui opère aujour-
d'hui aux différents niveaux de la vie, avec un ensemble de dispositifs
hautement originaux. Par-dessus tout, elle est hautement active, guidée
par un mécanisme de rétroaction interne qui recherche de manière très
fine la meilleure voie en direction de la performance optimale, non pas
parce qu'elle possède une tendance inhérente à atteindre un but prédes-
tiné, mais simplement en vertu de son mécanisme inhérent non linéaire,
qui lui donne l'apparence de la poursuite d'un but [Eigen, 1992, p. 123].

Fonction et spécification
La forme est le destin dans le monde des macromolécules. Une
séquence unidimensionnelle d'acides aminés (ou des codons de
nucléotides qui les codent) détermine l'identité d'une protéine, mais la
séquence ne contraint que partiellement la manière dont cette chaîne
unidimensionnelle de protéines s'enroule sur elle-même. Elle jaillit
typiquement en une forme parmi des milliers de formes possibles, un
enroulement de forme idiosyncrasique que son type de séquence
préfère presque toujours. Cette forme tridimensionnelle est la source
de son pouvoir, sa capacité comme catalyse - comme constructrice
de structures, combattante d'antigènes ou comme régulatrice de déve-
loppement par exemple. C'est une machine, et ce qu'elle fait est
La biologie est de l'ingénierie 225

strictement fonction de la forme de ses parties. Sa forme globale tridi-


mensionnelle est bien plus importante fonctionnellement, que la
séquence unidimensionnelle qui en est responsable. L'importante pro-
téine lysozyme, par exemple, est une machine moléculaire de forme
particulière produite en de nombreuses versions différentes - plus
d'une centaine de suites d'acides aminés différentes ont été trouvées
dans la nature et se plient sous la même forme fonctionnelle - et bien
entendu on peut utiliser les différences dans ces suites d'amino-acides
comme des indices « philologiques » dans la recréation de l'histoire
évolutionnaire de la production et de l'usage de lysozyme.
Et voici une énigme, déjà relevée par Walter Elsasser (1958, 1966},
mais résolue de manière très satisfaisante par Jacques Monod (1971).
Considéré de manière très abstraite, le fait qu'un code unidimen-
sionnel puisse être « pour » une structure tridimensionnelle montre
que de l'information s'ajoute. En fait, de la valeur s'ajoute. Les acides
aminés individuels ont de la valeur (en contribuant aux prouesses fonc-
tionnelles d'une protéine) non pas seulement en vertu de sa localisation
dans la séquence unidimensionnelle qui forme le filament, mais en
vertu de leur localisation dans l'espace tridimensionnel une fois que le
filament est enroulé.

On peut donc voir une contradiction dans le fait de dire que le génome
« définit entièrement » la fonction d'une protéine, alors que cette fonction
est attachée à une structure tri-dimensionnelle dont le contenu infor-
matif est plus riche que la contribution directement apportée à cette
structure par le déterminisme génétique. [Monod, 1971, p. 108].

Comme Kuipers (1990, p. 120) le fait remarquer, la solution de


Monod est simple : « L'information en apparence irréductible, en
excès, est contenue dans les conditions spécifiques de l'environnement
de la molécule, et ce n'est qu'avec ces conditions que l'information
génétique peut déterminer de manière non ambiguë la structure et par
conséquent la fonction de la molécule de protéine.» Monod (1971,
p. 109) le formule ainsi :

Parmi toutes les structures possibles, une seule d'entre elles est en fait réali-
sable. Les conditions initiales, par conséquent, contribuent à l'information
enfermée dans la structure ... , sans pour autant la spécifier, mais seulement
en éliminant les autres structures possibles, proposant ainsi, ou plutôt
imposant une interprétation univoque d'un message a priori partiellement
équivoque 1•

1. Les philosophes reconnaîtront que Monod a à la fois posé et résolu le problème


de la Terre Jumelle de Putnam (1975), au moins dans le contexte du « problème jouet»
de l'évolution moléculaire. La signification «n'est pas dans la tête», comme Putnam
l'a observé d.e manière célèbre, et elle n'est pas dans l'ADN non plus. Terre Jumelle,
connu par ailleurs comme le problème du contenu large par opposition au contenu
étroit, sera exhumé brièvement au chapitre XIV, en sorte que je puisse lui donner wn
enterrement darwinien approprié.
226 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie - et cela n'a rien de sur-
prenant- que le langage de l'ADN et les «lecteurs» de ce langage
doivent évoluer ensemble ; aucun d'entre eux ne peut fonctionner seul.
Quand les déconstructionnistes disent que le lecteur apporte quelque
chose au texte, ils disent quelque chose qui s'applique tout aussi sûre-
ment à l'ADN qu'à la poésie; le quelque chose que le lecteur apporte
peut être caractérisé très généralement et très abstraitement comme
de l'information, et seule la combinaison d'information venue du code
et de l'environnement lecteur du code suffit à créer un organisme 1•
Comme nous l'avons noté au chapitre V, certains critiques se sont
attachés à ce fait comme s'il était en quelque façon la réfutation du
« génocentrisme », la doctrine selon laquelle l'ADN est le seul récep-
tacle d'information pour l'hérédité, mais c'est une idée qui a toujours
reposé sur une simplification commode. Bien que l'on admette habi-
tuellement que les bibliothèques sont des magasins à information, il
va de soi que ce sont les bibliothèques et leurs lecteurs qui préservent
et emmagasinent l'information. Puisque les bibliothèques n'ont pas
- en tout cas jusqu'à aujourd'hui - contenu parmi leurs volumes l'in-
formation nécessaire pour créer plus de lecteurs, leur capacité à
stocker de l'information (effectivement) a dépendu du fait qu'il y ait
un autre système de stockage d'information -le système génétique
humain, dont l'ADN est le véhicule canonique. Quand nous appliquons
le même raisonnement à l'ADN lui-même, nous voyons que lui aussi
requiert un stock continu de « lecteurs » qu'il ne spécifie pas entière-
ment. D'où vient le reste de l'information pour spécifier ces lecteurs ?
La réponse est simplement qu'il vient des continuités mêmes de l'envi-
ronnement -la persistance dans l'environnement des matériaux bruts
(et partiellement construits) nécessaires, et des conditions dans les-
quelles ils peuvent être exploités. Chaque fois que vous pouvez vous
assurer que votre lavette devient convenablement sèche entre les utili-
sations, vous brisez la chaîne de la continuité environnementale (par
exemple beaucoup de moisissures) qui fait partie de l'arrière-plan d'in-
formation présupposé par l'ADN des bactéries dans la lavette dont vous
cherchez la disparition.
On a ici à l'œuvre un cas particulier d'un principe très général :
toute structure qui fonctionne véhicule de l'information implicite au

1. David Haig (communication personnelle) a attiré mon attention sur une nouvelle
ride fascinante dans cette histoire déroulante des protéines enroulantes : les chaperons
moléculaires. « Les chaperons sont des grues moléculaires par excellence. Ce sont les
protéines avec lesquelles une chaîne d'acide aminé s'associe pendant qu'il se plie qui
permet à la chaîne d'adopter une conformation qui ne serait pas disponible en l'ab-
sence du chaperon. Le chaperon est ensuite abandonné par la protéine repliée. Les
chaperons sont hautement conseiVés. [... ] Les chaperons mol~culaires ont dû l~ur ~o~
par analogie aux fonctions des chaperons dans un bal de debutantes : leur role etait
d'encourager des interactions et d'en décourager d'autres.» Pour des détails récents,
voir Martin et al. 1993; Ellis et Van der Vries, 1991.
La biologie est de l'ingénierie 227

sujet de l'environnement dans lequel sa fonction« marche». Les ailes


d'une mouette incorporent des principes de conception aérodyna-
mique, et impliquent aussi que la créature qui possède ces ailes est
parfaitement adaptée au vol dans un véhicule disposant de la densité
et de la viscosité suffisantes de l'atmosphère dans un espace d'un
millier de mètres environ sur la surface de la terre. Rappelons-nous
l'exemple au chapitre V : l'envoi de la partition de la Cinquième Sym-
phonie de Beethoven aux « Martiens ». Supposez que nous préservions
soigneusement le corps d'une mouette et l'envoyions dans l'espace
(sans explication adjointe), pour qu'il soit découvert par les Martiens.
S'ils ont fait l'hypothèse fondamentale que les ailes ont une certaine
fonction, et que cette fonction est celle de voler (ce qui pourrait ne pas
leur être aussi évident que pour nous, qui les avons vues le faire), ils
pourront utiliser cette hypothèse pour «déchiffrer» l'information
implicite au sujet d'un environnement pour lequel ces ailes auraient été
conçues. Supposez qu'ils se demandent comment toute cette théorie
aérodynamique en est venue à être implicite dans la structure, ou, en
d'autres termes : comment toute cette information a-t-elle été incor-
porée dans ces ailes ? La réponse devra être la suivante : par une
interaction entre l'environnement et les ancêtres de la mouette.
(Dawkins 1983a explore ces questions plus en détail.)
Le même principe s'applique au niveau le plus élémentaire, où la
fonction est la spécification elle-même, la fonction dont toutes les
autres fonctions dépendent. Quand nous nous posons, avec Monod, la
question de savoir comment la forme tridimensionnelle des protéines
se trouve fixée, étant donné que l'information venue du génome doit
la sous-spécifier, nous voyons que seul un élagage de ce qui est non
fonctionnel (ou moins fonctionnel) peut expliquer ce fait. Par consé-
quent l'acquisition d'une forme particulière par la molécule implique
une mixture d'accident historique d'un côté et de « découverte » de
vérités importantes de l'autre.
Dès le début, le processus de la conception des « machines » molé-
culaires manifeste ces deux traits de l'ingénierie humaine. Eigen (1992,
p. 34) nous en donne un bon exemple dans ses réflexions sur la struc-
ture du code de l'ADN. On pourrait bien se demander pourquoi la
nature a utilisé quatre symboles, quand elle aurait pu tout aussi bien
faire avec deux. Pourquoi donc en effet? Notez combien une question
« pourquoi » est naturelle à ce point, et notez qu'elle appelle une
réponse d'« ingénieur». Ou bien la réponse est qu'il n'y a pas de raison
- c'est un accident historique, purement et simplement - ou bien il
y a une raison, une condition qui est ou était présente qui en fasse la
bonne ou la meilleure manière pour la construction du système de
codage, étant donné les conditions en vigueur 1•
1. Eigen suggère qu'il y a une raison pour laquelle il y a quatre lettres, et non deux,
mais je ne la commenterai pas. Peut-être le lecteur peut-il se l'imaginer lui-même avant
de voir ce que dit Eigen. Vous avez déjà sous la main les principes d'ingénierie perti-
nents pour faire l'hypothèse qui convient.
228 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Tous les faits les plus profonds de la conception moléculaire


peuvent être considérés du point de vue de l'ingénierie. D'un côté,
considérez le fait que les macromolécules viennent sous la forme deux
catégories de formes de base : symétriques et chirale (avec des versions
gauchères et droitières). n y a une explication du fait que nombre
d'entre elles devraient être symétriques :
Toutes les sous-unités disposent de l'avantage sélectif dans un complexe
symétrique, alors que dans un complexe asymétrique l'avantage est seule-
ment effectif dans la sous-unité dans laquelle la mutation se produit. C'est
pour cette raison que nous trouvons tant de structures symétriques en bio-
logie, « parce qu'elles ont été capables de faire l'usage le plus effectif de leur
avantage, et ainsi- a posteriori- ont gagné la compétition sélective ; mais
ce n'était parce que la symétrie est -a priori - un réquisit indispensable
de l'accomplissement d'un but fonctionnel. [Küppers, 1990, p. 119, qui
incorpore une citation de Eigen et de Winkler-Oswatitsch 1975].

Mais qu'en est-il des formes asymétriques ou chirales? Y a-t-il une


raison pour qu'elles aillent dans une direction - à main gauche, par
exemple- plutôt que dans l'autre? Non, probablement pas, mais :
« Même s'il n'y a pas d'explication a priori de la décision, même si
c'était juste une brève fluctuation qui a donné à l'une ou l'autre possibi-
lité un avantage momentané, le caractère autorenforçant de la
sélection naturelle transformerait la décision aléatoire en une rupture
majeure et permanente de symétrie. La cause serait purement « histo-
rique » (Eigen, 1992, p. 35) 1•
La chiralité partagée des molécules organiques (dans notre secteur
de l'univers) était ainsi probablement un autre phénomène purement
AZERTY, ou ce que Crick (1968) a appelé un «accident gelé». Mais
même dans le cas d'un tel phénomène AZERTY, si les conditions sont
juste celles qu'il faut et que suffisamment de pressions opportunes sont
présentes, on pourrait tourner les tables et établir un nouveau critère.
C'est apparemment juste ce qui s'est produit quand le langage d'ADN
a remplacé celui de l'ARN comme Zingua franca de l'encodage pour les

1. Danny Hillis, le créateur de la Machine à Connexion, m'a un jour raconté une


histoire au sujet de certains informaticiens qui avaient conçu un composant électro-
nique en vue d'une application militaire Ge pense que c'était pour un système guidage
sur les avions). Leur prototype avait deux tableaux de circuits, et celui du dessus ne
cessait de lâcher ; pour faire une réparation rapide, ils prirent un bouton de porte en
cuivre dans leur laboratoire qui avait juste l'épaisseur requise. lis l'ôtèrent de sa porte
et le logèrent entre les deux tableaux de circuits sur le prototype. Quelque temps après,
l'un des ces ingénieurs fut appelé pour examiner un problème que les militaires avaient
avec les systèmes manufacturés effectifs, et découvrit à sa grande surprise qu'entre les
tableaux de circuits dans chaque unité il y avait une réplique de cuivre précisément
fabriquée du bouton de porte original. C'est une histoire fondatrice, mais elle a de
nombreuses applications bien connues dans les cercles d'ingénieurs et parmi les biolo-
gistes évolutionnistes. Par exemple, voir l'amusante analyse par Primo Levi du mystère
de l'additif de vernis dans La Table périodique (1984).
La biologie est de l'ingénierie 229

organismes complexes. Les raisons de cette préférence sont claires :


parce qu'il a un double support, le langage de l'ADN a permis un
système de correction d'erreur ou d'enzymes lecteurs d'épreuves, qui
pouvait réparer les erreurs de codage dans un support en référence à
son compagnon. Cela rendit possible la création de génomes plus longs
et plus compliqués. (Eigen 1992, p. 36 ).
Notons que ce raisonnement n'autorise pas du tout à conclure
qu'un ADN à double support doit se développer, car Dame Nature n'a
pas d'intention anticipée de créer de la vie multicellulaire. Ce raisonne-
ment révèle seulement que si de l'ADN à double support vient à
commencer à se développer il devient une nécessité pour les exem-
plaires de l'espace de toutes les formes de vie possibles qui s'en dotent,
et si ces formes de vie prévalent par rapport à celles qui ne s'en dotent
pas, cela conduit à une adoption rétroactive de cette raison d'être du
langage de l'ADN. C'est la manière dont l'évolution redécouvre toujours
des raisons - par adoption rétroactive.

Le péché originel et la naissance de la signification


La voie de la sagesse ?
Bon. C'est aisé et facile à exprimer :
Trompez-vous, trompez-vous sans cesse
mais de moins en moins, et de moins en
moins.
Piet HEIN

La solution au problème de la vie se trouve


dans l'évanouissement de ce problème.
Ludwig WnTGENSTEIN

TI était une fois un univers où il n'y avait pas d'esprit, pas de signifi-
cation, pas d'erreur, pas de fonction, pas de raisons, et pas de vie. Mais
toutes ces choses merveilleuses existent bien. TI doit être possible de
raconter pourquoi elles sont venues à l'existence, et cette histoire doit
passer, par l'intermédiaire de subtils progrès, d'éléments qui manquent
manifestement des propriétés merveilleuses à des éléments qui mani-
festement disposent de ces propriétés. TI devra y avoir des isthmes
d'intermédiaires douteux, problématiques ou même simplement
inclassables. Toutes ces propriétés merveilleuses doivent être venues à
l'existence graduellement, par des étapes qui sont à peine discernables
même rétrospectivement.
Rappelons-nous que dans le chapitre précédent il semblait être
évident, et peut-être même une loi de la logique, qu'ou bien il a dû y
avoir une Première Chose Vivante ou bien il a dû y avoir une régression
à l'infini de Choses Vivantes. Aucune des deux branches du dilemme
ne peut être satisfaisante, bien entendu, et la solution darwinienne
230 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

standard, que nous rencontrerons sans cesse, était la suivante : à la


place nous avons décrit une régression finie, dans laquelle la propriété
merveilleuse recherchée (la vie, en l'occurrence) était acquise par des
amendements ou augmentations minces et peut-être imperceptibles.
Voici la forme générale du schème d'explication darwinien. La
tâche qui consiste à passer du temps initial où il n'y avait pas de x au
temps ultérieur où il y a plein de x est réalisée par une série finie
d'étapes dans lesquelles il devient de moins en moins clair qu'« il n'y a
pas de x ici, pas réellement », à travers une série d'étapes « problémati-
ques » jusqu'à ce que nous nous trouvions finalement à des étapes où
il devient tout à fait évident que« bien entendu» il y a des x, des quan-
tités de x. Nous ne traçons jamais de frontières.
Notez ce qui se passe dans le cas particulier de l'origine de la vie
si nous essayons de tracer la frontière. Il y a tout un tas de vérités
-sans aucun doute inconnaissables dans leur détail- que nous pour-
rions en principe identifier individuellement, si nous le voulions,
comme la vérité qui confirme l'identité d'Adam la Protobactérie. Nous
pouvons affiner les conditions qui font qu'une entité est la Première
Chose Vivante autant que nous le voulons, mais quand nous pénétrons
dans notre machine à remonter le temps et revenons pour assister au
moment en question, nous trouvons qu'Adam la Protobactérie, quelle
que soit la manière d!->nt nous l'avons définie, est probablement aussi
indiscernable que l'Eve Mitochondriale. Nous savons, de part la
logique, qu'il y a eu au moins un point de départ dont nous sommes la
continuation, mais il y a probablement nombre de faux départs qui
n'ont pas différé en quoi que ce soit d'intéressant de celui qui a été à
l'origine de la série. Le titre d'Adam est, redisons-le, un honneur
conféré rétrospectivement, et nous faisons une erreur fondamentale de
raisonnement si nous posons la question : En vertu de quelle différence
essentielle est-ce là le commencement de la vie? Il n'y a pas besoin qu'il
y ait une différence quelconque entre Adam et Badam, une réplique
parfaite aux atomes près d'Adam qui se trouve n'avoir rien débuté qui
méritât l'attention. Ce n'est pas du tout un problème pour la théorie
darwinienne ; c'est une source de sa force. Comme Küppers le dit
(1990, p. 133): «Le fait que nous ne soyons de toute évidence pas en
position de donner une définition globale du phénomène de la "vie"
n'est pas un argument contre, mais en faveur, de la possibilité d'une
explication complètement physique des phénomènes de la vie. »
C'est exactement dans la même situation gratuite que se trouve qui-
conque qui, désespérant de trouver quelque chose d'aussi compliqué que
la vie, décide de définir la notion apparemment plus simple de fonction
ou de téléologie. À quel point exactement la fonction fait-elle son appari-
tion? Est-ce que les premiers nucléotides sont des fonctions, ou est-ce
qu'ils ont des pouvoirs causaux? Est-ce que les cristaux d'argile de
Cairns-Smith manifestent d'authentiques propriétés téléologiques, ou
bien juste des propriétés téléologiques apparentes? Est-ce que les pla-
La biologie est de l'ingénierie 231

neurs du monde de la Vie ont la fonction de locomotion, ou bien se


contentent-ils de se mouvoir? Quelle que soit la manière dont vous
décidez de répondre, cela ne fait pas de différence ; le monde intéressant
des organismes dotés de fonctions doit commencer avec des méca-
nismes qui « franchissent la ligne », et aussi loin que vous placiez cette
ligne, il y aura des précurseurs dont on peut montrer qu'ils diffèrent de
manières inessentielles de ceux qui ont reçu notre onction 1•
Rien d'assez compliqué pour être intéressant ne pourrait avoir une
essence 2• Darwin reconnaissait ce thème antiessentialiste comme une
adjonction épistémologique ou métaphysique révolutionnaire à son
travail scientifique ; il n'y a rien de surprenant à ce que les gens le trou-
vent difficile à avaler. Depuis que Socrate a appris à Platon (et à nous
tous) comment jouer au jeu des conditions nécessaires et suffisantes,
nous avons considéré la tâche consistant à « définir nos termes » comme
un préalable approprié à toute recherche sérieuse, et cela nous a
conduits à d'interminables quêtes d'essences 3• Nous désirons établir des
frontières ; nous avons souvent besoin de la faire- etc'est ainsi que nous
pouvons interrompre des explorations stériles au moment voulu. Nos
systèmes perceptifs sont même génétiquement conçus pour forcer les
candidats qui franchissent les lignes à être perçus comme relevant de
telle ou telle classification (Jacendoff, 1993), un Bon Truc, mais pas un
coup forcé. Darwin nous montre que l'évolution n'a pas besoin de ce dont
nous avons besoin ; le monde réel se porte tout aussi bien avec les diver-
gences de fait qui émergent avec le temps, laissant de grandes quantités
de vides parmi les morceaux de réalité.

1. Voir Bedau 1991, qui explore cette idée et paiVient à une destination quelque peu
distincte, et Unger 1990 pour des arguments qui s'y opposent de front. Unger insiste
sur le fait que nous avons des conventions telles qu'il doit y avoir (sur des bases
logiques) « des paires qui franchissent la ligne » dans de telles circonstances, en sorte
que l'une est la dernière entité dans la série à ne pas avoir x et où l'autre est la première
dans la série à l'avoir. Mais comme Van Inwagen (1993b) l'observe, une conclusion
plus tentante est : tant pis pour les conventions.
2. Ce sont des mots polémiques pour certains philosophes. Pour une tentative claire
pour sauver une logique formelle des essences qui s'adresse spécifiquement aux pro-
blèmes posés par la complexité des artefacts et des organismes, voir Forbes 1983, 1984.
La conclusion que je tire de l'œuvre de Forbes est qu'il construit ce qui pourrait être
une victoire à la Pyrrhus sur le scepticisme inébranlable de Quine au sujet des
essences, mais que dans la foulée il confirme l'avertissement sous-jacent : contraire-
ment à ce que vous pourriez penser, il n'y a rien de naturel dans la pensée essentialiste ;
voir le monde à travers des lunettes essentialistes ne vous rend pas du tout la vie facile.
3. L'un des thèmes majeurs du philosophe allemand Martin Heidegger était que
Socrate doit être blâmé pour avoir introduit la majeure partie des erreurs de la philoso-
phie, parce qu'il nous a appris à rechercher des condition nécessaires et suffisantes.
Cela ne peut pas être souvent qu'Heidegger et Darwin s'épaulent, et c'est pourquoi
l'occasion mérite d'être relevée. Hubert Dreyfus a maintenu depuis longtemps (1972,
1979 par exemple) que l'intelligence artificielle est fondée sur une incapacité à appré-
cier la critique heideggérienne de Socrate, et bien que ce soit vrai de certaines
tendances en IA, ce n'est pas vrai de l'ensemble de cette discipline, qui va fermement
dans le sens de Darwin; c'est une thèse que je défendrai plus loin dans ce chapitre, et
en plus de détails dans les chapitres XIII à XV.
232 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Nous venons de jeter un bref coup d'œil à un cas particulièrement


important de ce schème typique darwinien d'explication ; il nous faut
nous arrêter un moment pour en confirmer les effets. À travers le
microscope de la biologie moléculaire, nous assistons à la naissance de
l'agir, dans les premières macromolécules qui ont assez de complexité
« pour faire des choses ». Ce n'est pas de l'agir bien reluisant - de
l'action intentionnelle echt, avec la représentation de raisons, de la déli-
bération, de la réflexion, et de la décision conscience - mais c'est le
seul fondement possible à partir duquel les semences de l'action inten-
tionnelle ont pu croître. Il y a quelque chose d'étrange et de quasiment
repoussant dans le quasi-agir que nous découvrons à ce niveau- toute
cette effervescence, alors même qu'il n'y a pas un habitant dans cette
maison. Les machines moléculaires accomplissent leurs tours de force
étonnants, manifestement superbement conçus, en même temps pas
moins sages dans leurs accomplissements. Considérez cette analyse de
l'activité d'un ARNophage, un virus réplicant:

En premier lieu, le virus a besoin d'un matériau dans lequel empaqueter


et protéger son information génétique. En second lieu, il a besoin d'un
mécanisme pour la réplication spécifique de son information ; un pro-
cessus qui conduit habituellement à la destruction de la cellule-hôte ... Le
virus obtient même que la cellule accomplisse sa réplication ; sa seule
contribution est un facteur protéinique, spécialement adapté pour le
virus d'ARN. Cet enzyme ne devient pas actif tant qu'un « mot de passe »
sur l'ARN viral ne se présente pas. Quand ille voit, il reproduit l'ARN
viral avec une grande efficacité, tout en ignorant le nombre bien plus
grand de molécules d'ARN de la cellule-hôte. Il s'ensuit que la cellule est
rapidement inondée d'ARN viral. Tout cela s'emmagasine dans la pro-
téine protectrice du virus, qui est aussi synthétisée en grande quantité,
et finalement la cellule explose et lâche une multitude de particules de
virus auxquelles elle a donné naissance. Tout ceci est un programme qui
s'accomplit de manière automatique et qui se répète jusqu'au moindre
détail» [Eigen, 1992, p. 40].

Que vous les aimiez ou pas, des phénomènes comme celui-ci


manifestent le cœur du pouvoir de l'idée darwinienne. Une petite par-
celle impersonnelle, butée, automatique, et aveugle de machinerie
moléculaire est la source ultime de tout l'agir, donc de la signification,
et donc de la conscience, dans l'univers.
Dès le départ, le coût de l'activité de faire quelque chose court le
risque de le faire mal, de faire une erreur. Notre slogan pourrait être:
pas de prise sans méprise. La première erreur qui ait jamais été faite
était une erreur typographique, une erreur de copie qui devint ensuite
l'occasion de créer un nouvel environnement de tâches (ou un paysage
adaptatif) avec un nouveau critère de ce qui correct ou incorrect, meil-
leur ou pire. Une erreur de copie « compte » comme une erreur ici
seulement parce qu'il y a un coût à cette erreur : achèvement de la
La biologie est de l'ingénierie 233
lignée reproductive au pire, ou une diminution de la capacité à répli-
quer. Tout cela est parfaitement objectif, des différences qui sont là
que nous les constations ou non, que nous nous en occupions ou pas,
mais elles apportent avec elles une nouvelle perspective. Avant ce
moment, il n'y avait pas d'occasion d'erreurs. Quoi qu'il puisse se
passer, cela ne se passait pas correctement ou incorrectement. Avant
ce moment, il n'y avait pas de manière stable, prédictible, d'exercer
la possibilité d'adopter une perspective à partir de laquelle on puisse
discerner des erreurs, et toute erreur qui quiconque ait pu faire ensuite
dépend de ce processus originel de faire des erreurs. En fait il y a une
forte pression sélective pour rendre le processus de copie génétique
aussi fidèle que possible, en minimisant la probabilité de l'erreur. Heu-
reusement, il ne peut pas parvenir à la perfection, car s'il y parvenait,
l'évolution s'arrêterait. C'est le Péché Originel, sous une forme scientifi-
quement respectable. Comme la version biblique, il vise à expliquer
quelque chose : rémergence d'un nouveau niveau de phénomènes avec
des caractéristiques spécifiques (des signifieurs dans un cas, des
pécheurs dans l'autre). À la différence de la version biblique, il fournit
une explication qui a un sens ; il ne se proclame pas fait mystérieux
qui doit appeler la foi, et il a des implications testables.
Notons que l'un des premiers fruits de la perspective à partir de
laquelle rerreur est discernable est une clarification du concept d'es-
pèce. Quand nous considérons tous les textes génomiques effectifs qui
se trouvent créés dans le processus de copie permanent - avec des
mutations occasionnelles - rien ne compte intrinsèquement comme
version canonique de quoi que ce soit. Cela veut dire que bien que
nous puissions identifier des mutations en comparant simplement la
séquence « avant » avec la séquence « après », il n'y a pas de manière
intrinsèque de dire quelles sont celles, parmi les erreurs typogra-
phiques, qui pourraient être considérées avec plus de profit comme
des améliorations éditoriales 1• La plupart des mutations sont ce que
les ingénieurs appelleraient des variations « insignifiantes » qui ne font
pas de différence discernable pour la viabilité, mais au fur et à mesure
que la sélection imprime sa marque, les meilleures versions commen-
cent à se regrouper. Ce n'est que relativement au « type sauvage » (un
centre de gravité, en fait d'un tel regroupement) que nous pouvons
identifier une version particulière comme erronée, et même dans ce
cas il y a la possibilité, en pratique lointaine mais omniprésente en
principe, que ce qui semble être une erreur si ron se place du point de
vue d'un type sauvage donné est en fait une brillante amélioration si
ron se place du point de vue d'un type sauvage en construction. Et au
fur et à mesure que de nouveaux types sauvages émergent comme

1. Notez ici le parallèle avec ma discussion de la fausse dichotomie entre les modèles
orwelliens et stalinesques de la conscience dans La Conscience expliquée (1991a). Dans
ce cas tout aussi bien, il n'y a pas de marque intrinsèque de ce qui est canonique.
234 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

foyers ou comme sommets des paysages adaptatifs, la direction de la


pression constante de correction de l'erreur peut se renverser dans une
région particulière de l'Espace du Dessein. Une fois qu'une famille par-
ticulière de textes similaires cesse d'être sujette à la «correction»
relativement à une norme qui tombe en désuétude ou qui s'évanouit,
elle est libre de vagabonder dans le bassin d'attraction d'une nouvelle
norme 1• L'isolation reproductive est ainsi à la fois la cause et l'effet du
regroupement des espaces phénotypiques. Chaque fois qu'il y a des
régimes de correction d'erreur en compétition, un régime ou un autre
l'emportera, et les isthmes entre les rivaux tendront à se dissoudre,
laissant de l'espace vide entre des zones occupées de l'Espace du
Dessein. Ainsi, tout comme des normes de prononciation et d'usage
des mots renforcent le regroupement au sein des communautés lin-
guistiques (un point théoriquement important avancé par Quine 1960
dans sa discussion de l'erreur et de l'émergence des normes dans le
langage), de même les normes de l'expression génomique sont la base
ultÏn!e de la spéciation.
A travers le même microscope au niveau moléculaire nous
pouvons voir la naissance de la signification, dans l'acquisition d'une
« sémantique » par les séquences nucléotides, qui d'abord n'étaient que
des objets syntaxiques. C'est une étape cruciale dans la campagne dar-
winienne pour renverser la vision« esprit d'abord» du cosmos de John
Locke. Les philosophes s'accordent habituellement, et à juste titre, sur
le fait que l'esprit et la signification ne peuvent jamais être dissociés,
qu'il ne pourrait jamais y avoir de signification là où il n'y aurait pas
d'esprit. L'intentionnalité est le terme philosophique technique pour la
signification ; c'est le caractère « à propos » qui peut relier une chose
à l'autre - un nom à son porteur, un cri d'alarme au danger qui l'a
provoqué, un mot à son référent, une pensée à son objet 2• Seulement
certaines choses dans l'univers manifestent de l'intentionnalité. Un
livre ou une peinture peuvent être à propos d'une montagne, mais une
montagne elle-même n'est à propos de rien. Une carte, un signe, un
rêve ou une chanson peuvent être à propos de Paris, mais Paris n'est
pas à propos de quoi que ce soit. L'intentionnalité est considérée par

1. Une fois encore, nous constatons la tolérance à l'endroit d'une imagerie qui met
les choses à l'envers. Certains théoriciens parlent de bassins d'attraction, guidés par la
métaphore de balles qui roulent à l'aveugle vers le bas vers le minimum local, plutôt
que de monter à l'aveugle vers le haut et les montagnes deviennent des bassins, les
cimes deviennent des canyons, et la «pesanteur» donne l'analogue de la pression
sélective. Que vous choisissiez le « haut » ou le «bas » comme votre direction préférée,
cela ne fait pas de différence, tant que vous restez cohérent. Ici j'ai glissé momentané-
ment dans la perspective rivale, pour mettre cette remarque en valeur.
2. Le thème de l'intentionnalité a reçu un traitement très étendu chez les philo-
sophes de différentes traditions durant les dernières années. Pour une vue d'ensemble
et une définition générale, voir mon article« Intentionnalité» (écrit avec John Bauge-
land) dans Gregory 1978. Pour des analyses plus détaillées, voir mes livres antérieurs
(1969, 1978, 1987b).
La biologie est de l'ingénierie 235

la majeure partie des philosophes comme la marque du mental par


excellence. Mais d'où vient l'intentionnalité ? Elle vient des esprits,
bien entendu.
Mais cette idée, tout à fait bonne en elle-même, devient une source
de mystère et de confusion quand on l'utilise comme un principe méta-
physique, plutôt que comme un fait de l'histoire naturelle récente.
Aristote appelait Dieu le Premier Moteur, la source de tout mouvement
dans l'univers, et la version lockéenne de la doctrine aristotélicienne,
comme nous l'avons vu, identifie ce Dieu à un Esprit, transformant
le Premier Moteur en un Signifieur Non Signifié, la source de toute
Intentionnalité. Locke pensait démontrer déductivement ce que la tra-
dition tenait comme évident : l'intentionnalité originelle prend sa
source dans l'esprit de Dieu : nous sommes les créatures de Dieu, et
nous tenons notre intentionnalité de Lui.
Darwin mit cette doctrine à l'envers : l'intentionnalité ne vient pas
du haut : elle s'infiltre du bas, à partir des processus algorithmiques
initialement aveugles et sans but qui acquièrent graduellement de la
signification et de l'intelligence au fur et à mesure qu'ils se dévelop-
pent. Et, suivant en cela parfaitement la trame de toute la pensée
darwinienne, nous pouvons voir que la première signification n'est pas
de la signification au sens propre ; elle manque manifestement de
toutes les propriétés « essentielles » de la signification réelle (quelles
que soient ces propriétés selon vous). C'est de la pure quasi-significa-
tion, ou de la quasi-sémantique. C'est ce que John Searle (1980,1985,
1992) a dénigré sous le nom d'« intentionalité comme si» par opposi-
tion à ce qu'il appelle de l'« intentionnalité originelle». Mais il faut
partir de quelque part, et le fait que la première étape dans la bonne
direction soit à peine discernable comme une première étape en direc-
tion de la signification ne doit aucunement nous surprendre.
TI y a deux voies qui mènent à l'intentionnalité. La voie darwi-
nienne et diachronique, ou historique, et concerne l'augmentation
graduelle, sur des millions d'années, des sortes de dessein- de fonc-
tionnalité et de but - qui peuvent étayer une interprétation
intentionnelle des activités des organismes (les « actions » des
«agents»). Avant que l'intentionnalité puisse avoir toutes ses plumes,
elle doit passer par cette période pénible et laide où elle n'est qu'une
pseudo-intentionnalité sans plumes. La voie synchronique est celle de
l'intelligence artificielle : dans un organisme doté d'intentionnalité
authentique - comme vous-même - il y a, dès à présent, de nom-
breuses parties et certaines de ces parties manifestent une sorte de
semi-intentionnalité - appelez-la comme vous voulez - et votre
propre intentionnalité authentique est en fait le produit (sans ingré-
dients miracles supplémentaires) des activités de morceaux à demi
aveugles et aveugles qui font partie de vous (c'est la thèse centrale
défendue par Dennett 1987b, 1991a). C'est la nature même d'un esprit
- pas une machine miracle, mais un gigantesque amalgame de
236 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

machines plus petites à demi construites, et se reconstruisant elles-


mêmes, dont chacune a une construction qui a une histoire propre,
chacune jouant son rôle dans «l'économie de l'âme». (Platon avait
raison, comme d'ordinaire, quand il voyait une analogie profonde
entre une république et une personne - mais il avait bien entendu une
vision bien trop simple de la signification de ce fait.)
Il y a une affinité profonde entre les deux voies, synchronique et
diachronique, menant à l'intentionnalité. Pour dramatiser les choses,
on peut parodier un ancien sentiment antidarwinien : l'oncle du singe.
Voudriez-vous que votre fille épouse un robot? Eh bien, si Darwin a
raison, votre arrière-arrière ... grand-mère était un robot ! Un macro, en
fait. C'est la conclusion inévitable des chapitres qui précèdent. Non
seulement vous descendez des macros, mais vous êtes composé de
macros. Vos molécules d'hémoglobine, vos anticorps, vos neurones, la
machinerie de votre réflexe vestibulo-oculaire - à tous les niveaux
d'analyse nous trouvons une machinerie qui accomplit bêtement un
travail merveilleux et bien conçu. Nous avons peut-être cessé de frémir
à la vision scientifique des virus et des bactéries en train de s'affairer
aveuglément à leurs projets subversifs - d'horribles automates qui
font des choses très méchantes. Mais nous ne devrions pas. Il ne faut
pas penser que nous puissions nous réconforter à l'idée qu'ils sont,
eux, des envahisseurs étrangers, qui seraient si différents des tissus
appropriés qui nous composent, nous. Nous sommes faits des mêmes
sortes d'automates que ceux qui nous envahissent. Il n'y a pas de halo
ou d'élan vital* qui distingue vos anticorps des antigènes qu'ils
combattent ; ils appartiennent simplement au club constitué par vous-
même, et c'est pourquoi ils se battent pour vous.
Peut-il se faire que si l'on met assez de ces stupides homoncules
ensemble on puisse créer une vraie personne ? Le darwinien dit qu'il
n'y a pas d'autre manière d'en fabriquer une. Évidemment, du fait que
vous descendez des robots il ne s'ensuit certainement pas que vous
êtes un robot. Après tout, vous êtes aussi un descendant direct d'un
quelconque poisson, et vous n'êtes pas un poisson; vous êtes un des-
cendant direct d'une quelconque bactérie, et vous n'êtes pas une
bactérie. Mais à moins que le dualisme ou le vitalisme ne soit vrai
(auquel cas il y a un ingrédient supplémentaire et secret en vous) vous
êtes fait de robots - ou ce qui revient au même, une collection de
trillions de machines macromoléculaires. Et toutes ces machines sont
en dernière instance des descendantes des macros initiaux. Par consé-
quent quelque chose qui est fait de robots peut manifester de la
conscience authentique, ou de l'intentionnalité authentique, parce que
vous en manifestez bien.
Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il y ait tant d'opposition à la
fois au darwinisme et à l'intelligence artificielle. Toutes deux portent

* En français dans le texte. (N.d.T.)


La biologie est de l'ingénierie 237
un coup fondamental au dernier refuge dans lequel on a pu se retirer
face à la révolution copernicienne : l'esprit comme sanctuaire intérieur
que la science ne peut pas atteindre. (Voir Mazlich, 1993.) C'est un
chemin long et tortueux qui va des molécules aux esprits, avec de nom-
breux spectacles distrayants en cours de route - nous nous
attarderons sur les plus intéressants d'entre eux dans les chapitres qui
suivent- mais à présent il est temps de considérer plus attentivement
qu'on ne le fait d'habitude les débuts darwiniens de l'intelligence
artificielle.

L'ordinateur qui apprit à jouer aux dames


Alan Turing et John von Neumann étaient deux des plus grands
savants du siècle. Si l'on peut attribuer à quelqu'un la paternité de
l'invention de l'ordinateur, c'est à eux, et le produit de leurs cerveaux
a fini par être reconnu comme un triomphe d'ingénierie en même
temps qu'un instrument intellectuel destiné à explorer les règnes les
plus abstraits de la science pure. Les deux penseurs étaient à la fois
des théoriciens hors pairs et des individus très pratiques, inaugurant
ainsi un style intellectuel qui a joué un rôle croissant dans la science
après la Seconde Guerre mondiale. En plus de créer l'ordinateur,
Turing et von Neumann ont tous deux fait des contributions fonda-
mentales à la biologie théorique. Von Neumann, comme on l'a déjà
noté, appliqua son brillant esprit au problème abstrait de l'autoréplica-
tion, et Turing (1952) fit un travail pionnier sur les problèmes les plus
fondamentaux de l'embryologie ou de la morphogenèse : comment la
topologie complexe -la forme- d'un organisme peut-elle provenir
de la topologie simple de l'unique cellule fertilisée à partir de laquelle
elle se développe ? Le processus commence, comme le sait tout lycéen,
avec un événement consistant en une division très similaire. (Comme
l'a dit François Jacob, le rêve de toute cellule est de devenir deux cel-
lules.) Deux cellules deviennent quatre, et quatre deviennent huit, et
huit seize ; comment les cœurs, les foies, l~s jambes et les cerveaux
prennent-ils naissance sous un tel régime 1 ? Turing vit la continuité
entre des problèmes au niveau submoléculaire de ce genre et le pro-
blème de savoir comment un poète écrit un sonnet, et dès les premiers
1. On trouvera deux exposés hautement accessibles du travail de Turing sur la mor-
phogenèse dans Hodges (1983, ch. 7) et dans Stewart et Golubitsky (1992), qui discute
aussi leur relation à des explorations théoriques plus récentes dans ce domaine. Aussi
belles soient les idées de Turing, elles ont probablement au mieux des applications
très faibles aux systèmes biologiques réels. John Maynard Smith (communication per-
sonnelle) se rappelle avoir été fasciné par l'article de Turing de 1952 (que son directeur
de thèse, J.S.B. Haldane lui avait montré) et pendant des années il fut convaincu
que « ses doigts devaient être des ondes de Turing, ses vertèbres des ondes de Turing »
-mais il finit par réaliser, à son regret, que les choses ne pouvaient pas être aussi
simples et aussi belles.
238 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

temps des ordinateurs, l'ambition de ceux qui virent ce que Turing


avait vu fut d'utiliser cette merveilleuse machine pour explorer les mys-
tères de la pensée 1•
Turing publia son essai prophétique « Machines à pensée et intel-
ligence» dans la revue philosophique Mind en 1950, et c'est
certainement l'un des articles les plus fréquemment cités qui ait pu
paraître dans cette revue. Au moment où il l'a écrit, il n'y avait pas
de programmes d'intelligence artificielle - il n'y avait que deux
ordinateurs qui fonctionnaient dans le monde - mais après quelques
années, il y avait assez de machines fonctionnant vingt-quatre heures
sur vingt-quatre pour que Arthur Samuel, un chercheur d'IBM, ait pu
remplir les périodes de fonctionnement de nuit sur l'un des premiers
géants avec les activités d'un programme qui mérite tout à fait le titre
d'Adam de l'lA. Le programme de Samuel jouait aux dames, et il
s'améliorait constamment en jouant contre lui-même pendant des
heures creuses de la nuit, en se replanifiant lui-même et en rejetant
les versions antérieures qui n'avaient pas bien marché dans le tournoi
nocturne et en essayant de nouvelles mutations qui étaient engen-
drées à l'aveugle. Ce programme devint finalement un meilleur joueur
de dames que Samuel lui-même, et fut l'un des premiers contre-exem-
ples au mythe selon lequel « un ordinateur ne peut faire réellement
que ce que son programmeur lui dit de faire». Selon la perspective
qui est la nôtre nous pouvons voir que cette idée familière mais
erronée n'est rien d'autre qu'une expression de l'intuition de Locke
selon laquelle seuls des Esprits peuvent concevoir, et une exploita-
tion du ex nihilo nihil fit que Darwin avait clairement discrédité. Qui
1. En fait le pont entre les ordinateurs et l'évolution remonte encore plus loin, à
Charles Babbage, dont la conception datant de 1834 du « moteur différentiel » est
généralement considérée comme inaugurant la préhistoire de l'ordinateur. Le célèbre
Neuvième traité de Bridgwater (1838) de Babbage exploita ce modèle théorique sur
un ordinateur pour offrir une démonstration mathématique que Dieu avait en fait
programmé la nature pour engendrer les espèces ! « Sur la brillante machine de
Babbage toute suite de nombres pouvait être programmée pour être interrompue,
aussi longue cette série ait-elle pu se développer. Par analogie, Dieu au moment de la
création avait programmé l'apparition automatique de nouveaux ensembles de plantes
et d'animaux à travers l'histoire- il avait créé les lois qui les produisaient, plutôt que
de les créer directement (Desmond et Moore 1991, p. 213). Darwin connaissait
Babbage et son Traité, et même assistait à certaines de ses réceptions à Londres.
Desmond et Moore (p. 212-218) présentent des aperçus fascinants sur le trafic des
idées qui peuvent s'être croisées à cette époque.
Mais plus d'un siècle plus tard, une autre société londonienne de penseurs appa-
rentés, la Club Ratio, a servi de creuset pour des idées plus récentes. Jonathan Miller
a attiré mon attention sur le Club Ratio, et m'a incité à faire des recherches sur son
histoire pendant que j'écrivais ce livre. Je n'ai pas fait beaucoup de progrès jusqu'à
présent. Je suis pourtant fasciné par la photographie de ses membres en 1951, qui
orne le frontispice du livre de A.M. Hutley Information Transmission in the Nervous
System (1979). Alan Turing est assis sur la pelouse, à côté du biologiste Horace Barlow
(un descendant direct de Darwin, d'ailleurs), assis derrière on voit Ross Ashby, Donald
Mc Kay, et d'autres figures essentielles des premiers moments de ce qui allait devenir
les sciences cognitives. Le monde est petit.
La biologie est de l'ingénierie 239
plus est, la manière dont le programme de Samuel transcenda son
créateur, était un processus étonnamment classique d'évolution
darwinienne.
Le programme légendaire de Samuel est ainsi non seulement le
géniteur de l'espèce intellectuelle, l'lA, mais aussi de son rejeton plus
récent, la Vie Artificielle. Aussi légendaire que soit cette discipline, peu
de gens aujourd'hui sont familiers avec le détail de ses remarquables
accomplissements, dont un grand nombre mérite d'être plus connu 1•
Le premier programme de Samuel pour le jeu de dames fut écrit en
1952, et tournait sur un IBM 704; une version ultérieure tournait sur
un IBM 7090. Samuel découvrit quelques manières élégantes de coder
toute étape du jeu de dames en quatre « mots » de six bits, et n'importe
quel coup en une opération arithmétique simple sur ces mots.
(Comparé aux ordinateurs prodigieusement dispendieux d'aujourd'hui
qui tournent sur des megabytes, le programme de base de Samuel était
de taille microscopique - un génome « low-tech » certainement, avec
moins de six mille lignes de code - mais il eut ensuite à l'écrire en
code-machine; c'était avant l'époque des langages de programmation
informatiques.) Une fois qu'il eut résolu le problème consistant à
représenter le processus de base du jeu de dames standard, il lui fallut
faire face à la partie réellement difficile du problème : faire en sorte
que le programme informatique évalue les coups, en sorte qu'il puisse
sélectionner le meilleur coup (ou au moins un des meilleurs coups)
cha'lue fois que possible.
A quoi ressemblerait une bonne fonction d'évaluation ? Certains
jeux triviaux, comme le morpion, ont des solutions algorithmiques fai-
sables. n y a une victoire ou une défaite garantie pour un joueur, et sa
meilleure stratégie peut être calculée en quantité de temps réalistes.
Les dames ne sont pas de ce type. Samuel (p. 72) fit remarquer que
l'espace des parties de dames possibles a de l'ordre de 1040 choix pos-
sibles, « qui à 3 choix par millisecondes, prendrait toujours 1021 siècles
pour les considérer». Bien que les ordinateurs d'aujourd'hui soient des
millions d'années plus rapides que les géants pesants de l'époque de
Samuel, ils n'ont toujours pas prise sur le problème s'ils usent de l'ap-
proche en termes de force brute de recherche exhaustive. L'espace de

1. L'article de Samuel de 1959 fut réimprimé dans la première anthologie de l'Intelli-


gence Artificielle, le classique de Feigenbaum et Feldman, Computers and Thoughts
(1964). Bien que j'aie lu cet article quand le livre de Feigenbaum et Feldman est sorti,
j'avais, comme la plupart des lecteurs, négligé la majeure partie des détails et seule-
ment savouré l'idée de base : un match de 1962 entre le programme « adulte ,. et Robert
Nealey, un champion du jeu de dames. Nealey accepta sa défaite avec courtoisie. « En
ce qui concerne la dernière partie, je n'ai pas rencontré une telle compétition de la
part d'un être humain depuis 1954, la dernière fois que j'ai perdu.,. Il m'a fallu une
superbe conférence de mon collègue George Smith dans un cours d'introduction aux
sciences cognitives que nous avons enseigné ensemble à Tufts pour raviver mon intérêt
pour les détails de l'article de Samuel, dans lequel je trouve quelque chose de nouveau
et de valeur chaque fois que je le relis.
240 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

recherche est Énorme, et par conséquent la méthode de recherche doit


être heuristique » - rarbre à ramifications de tous les coups pos-
4(

sibles doit être brutalement émondé par des démons semi-intelligents,


myopes, conduisant à une exploration risquée, pleine d'aléas d'une
r r
minuscule sous-portion de ensemble de espace.
La recherche heuristique est l'une des idées fondamentales de l'In-
telligence artificielle. On pourrait même définir la tâche de cette
discipline comme la création et la recherche d'algorithmes. Mais il y a
aussi une tradition au sein des sciences cognitives et des mathéma-
tiques qui consiste à opposer les méthodes heuristiques aux méthodes
algorithmiques : les méthodes heuristiques sont risquées, il n'est pas
garanti qu'elles marchent, alors que les algorithmes nous offrent des
garanties. Comment résolvons-nous cette « contradiction » ? ll n'y a
pas de contradiction du tout. Les algorithmes heuristiques sont,
comme tous les algorithmes, des procédures mécaniques qui sont
garanties faire ce qu'elles font, mais ce qu'elles font nous engage dans
une recherche risquée ! lls ne sont pas garantis trouver quoi que ce soit
- ou du moins ils ne sont pas garantis trouver la chose spécifique
re~herchée dans le laps de temps disponible. Mais, comme les tournois
d'habileté bien conduits, les bons algorithmes heuristiques tendent à
produire quelque chose de hautement intéressant, des résultats fiables
en des quantités raisonnables de temps. lls sont risqués, mais ceux qui
sont bons constituent évidemment de bons risques. Vous pouvez parier
votre vie sur eux (Dennett, 1989b). C'est parce qu'ils n'ont pas réalisé
que les algorithmes peuvent être de bonnes procédures heuristiques
que de nombreux critiques de l'intelligence artificielle se sont égarés.
En particulier, Roger Penrose est l'un d'eux, et j'examinerai ses posi-
tions au chapitre XV.
Samuel a vu que l'espace Énorme des dames pouvait seulement
être exploré de manière faisable par un processus qui émondait de
manière risquée l'arbre de recherche, mais comment construire
l'émondage et comment choisir les démons qui feront ce travail ?
Quelles règles fiables programmables directement et quelles fonctions
d'évaluation pourraient avoir un potentiel supérieur aux résultats du
hasard d'étendre un arbre de recherche dans des directions avisées ?
Samuel recherchait une bonne méthode de recherche algorithmique.
n procéda empiriquement, en commençant par forger des manières de
mécaniser toutes les règles approximatives possibles. Prenez garde
avant de sauter, bien entendu, et apprenez de vos erreurs, en sorte que
le système ait une mémoire dans laquelle il puisse stocker son expé-
rience passée. « Apprendre par cœur » menait le processus assez loin,
en stockant simplement des milliers de positions qu'il avait déjà ren-
contrées et dont il avait vu les fruits. Mais c'est tout ce à quoi
apprendre par cœur peut vous conduire ; le programme de Samuel fut
rapidement confronté à des rendements décroissants quand il eut
emmagasiné environ un million de mots de description de l'expérience
La biologie est de l'ingénierie 241

passée et il commença à être submergé par les problèmes d'indexation


et de stockage. Quand il faut recourir à une performance plus élevée
ou plus versatile, il faut mettre en place une stratégie de conceptions
différente : la généralisation.
Plutôt que d'essayer de trouver la procédure de recherche elle-
même, Samuel essaya de la faire obtenir par l'ordinateur. ll voulait que
l'ordinateur construise sa propre fonction d'évaluation, une formule
mathématique -un polynôme - qui produirait un nombre, positif ou
négatif, pour chaque coup considéré, tel que, en général, plus le
nombre était grand meilleur serait le coup effectué. ll fallait concocter
le polynôme de nombreux morceaux, dont chacun contribuerait positi-
vement ou négativement, multiplié par un coefficient ou un autre, et
ajusté à diverses circonstances. Mais Samuel n'avait pas la moindre
idée de la technique qui marcherait en la circonstance. n fabriqua
environ trente-huit bouts différents - des « termes » - et les envoya
dans un «pool». Certains des termes étaient intuitivement valables,
comme ceux qui donnaient des points pour une mobilité accrue ou des
captures potentielles, mais d'autres étaient plus ou moins en dehors
du coup, comme« DIGUE: le paramètre est crédité de 1 pour chaque
suite de morceaux passifs qui occupent trois carrés diagonaux adja-
cents ». À tout moment, seize des termes étaient envoyés ensemble
dans le génome actif du polynôme et les autres étaient redondants. Au
terme de beaucoup de tâtonnements et d'ajustements bricolés encore
plus inspirés, Samuel forgea des règles d'élimination dans le tournoi,
et trouva des manières de maintenir la sauce, en sorte que le processus
d'essai et d'erreur ait des chances de tomber sur les bonnes combinai-
sons de termes et de coefficients et de les reconnaître dans ces cas. Le
programme fut divisé en Alpha, un pionnier en mutation rapide, et
Bêta, un adversaire conservateur qui jouait la version qui avait gagné
la partie la plus récente. « Alpha généralise à partir de sa propre expé-
rience après chaque coup en ajustant les coefficients dans son
polynôme d'évaluation et en remplaçant les termes qui semblent être
sans importance par des nouveaux paramètres empruntés à la liste de
réserve» (Samuel, 1964, p. 83).

Au départ une sélection arbitraire de 16 termes était choisie et tous les


termes recevaient des poids égaux ... Pendant [les premiers rounds] un
total de 29 termes différents furent rejetés et remplacés, la majorité
d'entre eux à deux occasions différentes ... La qualité de la pièce était
extrêmement pauvre. Pendant les sept parties suivantes il y avait au
moins huit changements faits dans la liste impliquant cinq termes diffé-
rents ... La qualité du jeu s'améliorait constamment, mais la machine
jouait toujours plutôt mal... Des joueurs amateurs assez bons qui jouè-
rent contre la machine pendant cette période [après sept parties de plus]
s'accordèrent sur le fait qu'elle était «astucieuse mais qu'on pouvait la
battre » [Samuel, 1964, p. 89].
242 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Samuel nota (p. 89) que, bien que l'apprentissage à ce stade


précoce était étonnamment rapide, il était « tout à fait erratique et pas
trop stable». n découvrait que l'espace de problème qu'on explorait
était un paysage adaptatif dans lequel un programme utilisant des
techniques simples de montée de colline tendait à tomber dans des
pièges, des instabilités, et des boucles obsessionnelles dont le pro-
gramme ne parvenait pas à se sortir sans un petit coup de main ou
deux de la part de son concepteur. Il était capable de reconnaître les
« défauts » dans son système qui étaient responsables de ces instabi-
lités et de les réparer. Le système final- celui qui avait battu Nealey-
était un anagramme fait de bric et de broc d'apprentissage par cœur,
de kludges 1 et de produits d'autoconception qui échappaient à Samuel
lui-même.
Il n'est pas surprenant que le programme de Samuel ait fait autant
de bruit, et qu'il ait encouragé les premiers visionnaires de l'lA, mais
l'enthousiasme suscité par de tels algorithmes d'apprentissage est vite
retombé. Plus de gens ont cherché à étendre ses méthodes à des pro-
blèmes plus complexes - les échecs, par exemple, pour ne rien dire
du monde réel et des problèmes autres que jouets - plus le succès du
système d'apprentissage darwinien de Samuel semble avoir été
attribué à la relative simplicité des échecs plutôt qu'au pouvoir de la
capacité d'apprentissage qui le sous-tendait. Est-ce que c'était la fin de
l'lA darwinienne? Non, bien sûr. Il lui a seulement fallu hiberner un
moment pour devenir un peu plus complexe.
Aujourd'hui les rejetons du programme de Samuel se multiplient si
vite qu'il y a au moins trois nouvelles revues qui se sont créées l'an passé
pour discuter de ces questions : Evolutionary Computation, Artificial
Life, et Adaptive Behaviour. La première met l'accent sur les questions
traditionnelles d'ingénierie: l'évolution simulée comme méthode pour
développer les pouvoirs pratiques de conception des programmeurs ou
des ingénieurs du logiciel. Les « algorithmes génétiques » forgés par
John Bolland (qui travailla avec Art Samuel à IBM sur son programme
de dames) ont démontré leur puissance au sein du monde absurde du
développement des logiciels et ont muté en un phylum de variations
algorithmiques. Les deux autres revues se concentrent sur les recherches

1. Prononcé de manière à rimer avec « stooge » (larbin) un « kludge » est un rapié-


cage ad hoc ou une réparation de logiciel truquée. Les puristes épellent ce mot d'argot
«kluge», en attirant son attention sur son étymologie probable dans la mauvaise pro-
nonciation délibérée du mot allemand klug(e), qui signifie «malin» ; mais selon le
New Hacker's Dictionary (Raymond, 1993), le terme peut avoir un ancêtre plus ancien,
dérivant du remplisseur de papier Kluge, une « adjonction aux presses à imprimer
mécanique » en usage dès 1935. Dans son usage antérieur, ce mot nommait « un arte-
fact complexe et problématique avec une fonction triviale». La mixture d'estime et de
mépris qu'ont les pirates informatiques pour les kluges (« Comment quelque chose
d'aussi stupide peut-il être si malin! »)reproduit parfaitement l'attitude des biologistes
quand ils s'émervcilknt des solutions perversement complexes que Dame Nature révèle
si souvent.
La biologie est de l'ingénierie 243

dans un style plus biologique, dans lequel les simulations des processus
évolutionnaires nous permettent, réellement pour la première fois,
d'étudier le processus de conception biologique lui-même en le manipu-
lant- ou plutôt en manipulant une simulation à grande échelle de celui-
ci. Comme l'a dit Holland, les programmes de vie artificielle nous per-
mettent réellement de « rembobiner le film de la vie » et de le rejouer
sans cesse, avec de multiples variantes.

L'herméneutique des artefacts ou la rétro-ingénierie


La stratégie qui consiste à interpréter les organismes comme s'ils
étaient des artefacts a beaucoup de points en commun avec ce qu'on
appelle chez les ingénieurs rétro-ingénierie (Dennett, 1990 b ). Quand
Raytheon veut faire un dispositif électronique pour concurrencer un
autre dispositif de General Electric, ils achètent plusieurs dispositifs
de cette compagnie et ils les analysent: c'est de la rétro-ingénierie. lls
les font tourner, évaluent leurs performances, les passent aux rayons
X, les démontent, et soumettent chaque partie à une analyse interpré-
tative: pourquoi est-ce que GE a fait ces fils si épais? À quoi servent
ces enregistreurs ROM en plus? Est-ce que c'est une double couche
d'isolation, et si oui, pourquoi s'en sont-ils souciés? Remarquons que
l'hypothèse de base est que toutes ces questions « pourquoi ? » ont des
réponses. Tout a une raison d'être, GE n'a fait rien en vain.
Bien entendu, si la sagesse des rétro-ingénieurs comprend une
saine quantité de connaissance de leurs propres techniques, ils recon-
naîtront que cette hypothèse par défaut d'optimalité est trop forte : il
arrive que les ingénieurs mettent des choses stupides dans leurs
constructions, et qu'ils oublient d'enlever des choses qui n'ont plus de
fonction, ou encore qu'ils négligent des raccourcis qui après coup sem-
blent évidents. Et pourtant l'optimalité doit être l'hypothèse par
défaut; si les rétro-ingénieurs ne peuvent pas supposer qu'il y a de
bonnes raisons pour les traits qu'ils observent, ils ne peuvent même
pas commencer leur analyse 1•
1. Ce fait a été exploité par des contre-rétro-ingénieurs. Je discute un exemple dans
Dennett 1978 (p. 279).
ll existe un livre sur la manière dont on peut détecter les faux meubles anciens (qui
est aussi, inévitablement, un livre sur la manière dont on peut fabriquer des meubles
anciens) qui offre cet avis malicieux à ceux qui veulent tromper l'acheteur« expert»:
une fois que vous avez fini votre table ou quelque autre objet que ce soit (en ayant
utilisé tous les moyens usuels de simulation de l'âge et de l'année) prenez une perceuse
électrique et percez un trou dans la pièce à un endroit bien choisi mais auquel on ne
s'attend pas. L'acheteur potentiel se dira: personne ne percerait un tel trou disgracieux
sans raison (il ne peut pas être supposé sembler « authentique » en quoi que ce soit,
donc il doit avoir servi une fin quelconque, ce qui veut dire que cette table a dû être
utilisée dans un foyer quelconque ; et comme elle a été utilisée dans une maison, elle
n'a pas été fabriquée pour être vendue dans cette boutique d'antiquités ... Par consé-
quent elle est authentique. Même si cette « conclusion » reste ouverte au doute,
244 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

La révolution darwinienne ne rejette pas l'idée de rétro-ingénierie,


mais elle permet de la reformuler. Plutôt que d'essayer d'imaginer
quelles ont pu être les intentions de Dieu, nous essayons d'imaginer
pour quelle raison, s'il y en a une, « Dame Nature » - le processus de
l'évolution par sélection naturelle lui-même - a « discerné » ou « dis-
criminé» les raisons pour faire une chose plutôt qu'une autre. Certains
biologistes et philosophes se sentent très mal à l'aise quand ils enten-
dent ainsi parler des raisons de Dame Nature. Tis pensent que c'est un
pas en arrière, et une concession gratuite aux habitudes de pensée pré-
darwiniennes, et au mieux une métaphore perverse. Ds sont donc
enclins à s'accorder avec le récent critique du darwinisme, Tom
Bethell, pour penser qu'il y a quelque chose de louche dans cette
double norme. Je pense que ce n'est pas seulement bien motivé; c'est
extrêmement fécond, et en fait inévitable. Comme nous l'avons déjà
vu, même au niveau moléculaire vous ne pouvez pas seulement faire
de la biologie sans faire de la rétro-ingénierie, et vous ne pouvez pas
faire de la rétro-ingénierie sans vous demander pour quelles raisons ce
que vous étudiez a été fait. TI vous faut poser des questions « pour-
quoi?». Darwin ne nous a pas montré qu'il ne faut pas les poser; il
nous a montré comment y répondre (Kitcher, 1985a).
Étant donné que le chapitre suivant sera consacré à une défense de
cette thèse en démontrant les diverses manières dont le procesus de
l'évolution par sélection naturelle ressemble à un ingénieur habile, il est
important d'établir d'abord deux raisons pour lesquelles il n'en est pas
un.
Quand nous autres humains concevons une nouvelle machine,
nous commençons habituellement par nous doter d'une bonne version
de la machine disponible, soit un modèle antérieur, soit une maquette
ou un modèle réduit que nous avons construit. Nous l'examinons soi-
gneusement, et essayons diverses altérations : « Si nous courbons cette
mâchoire un peu comme çà, et déplaçons cette fermeture à glissière
un chouia, cela marcherait bien mieux. » Mais ce n'est pas comme cela
que l'évolution marche. On le voit très nettement au niveau molécu-
laire. Une molécule particulière a sa forme propre, et elle ne tolérera
pas qu'on la courbe ou qu'on la refaçonne beaucoup. Ce que doit faire
l'évolution quand elle améliore ses conceptions moléculaires, c'est une
autre molécule - une qui soit presque comme celle qui ne marche pas
tout à fait bien - et simplement envoyer au rebut l'ancienne.
On conseille aux gens de ne jamais faire changer de direction à un
cheval en pleine course, mais l'évolution change toujours de cheval.

l'acheteur sera si préoccupé à imaginer les usages possibles de ce trou qu'il faudra des
mois avant que les doutes ne fassent surface.
On a soutenu, sans que je sache si c'est plausible, que Bobby Fischer a utilisé la
même stratégie pour battre des adversaires aux échecs, en particulier quand le temps
manquait : faites un coup délibérément «à côté de la plaque» et observez le temps
perdu par votre adversaire pour essayer de lui donner un sens.
La biologie est de l'ingénierie 245

Elle ne peut pas réparer quoi que ce soit, sauf en sélectionnant et en


mettant au rebut. Par conséquent dans tout processus évolutionnaire
- et par conséquent toute explication évolutionniste authentique - il
y a toujours une odeur faible mais déconcertante de quelque chose de
hasardeux. J'appellerai ce phénomène amorcer et détourner, à partir de
la pratique douteuse qui consiste à attirer les consommateurs en
faisant de la publicité pour des soldes pour ensuite, une fois qu'ils sont
attirés dans le magasin, essayer de leur vendre un substitut. A la diffé-
rence de cette pratique l'amorce et le détour évolutionnaire n'est pas
réellement infâme: il semble simplement l'être, parce qu'il n'explique
pas ce que l'on voulait expliquer au départ. Il change simplement le
sujet.
Nous avons vu l'ombre inquiétante de l'amorce et du détour sous
sa forme la plus pure au chapitre n, dans le pari étrange que je peux
produire à quelqu'un qui gagne dix coups consécutifs à pile ou face
sans perdre une fois. Je ne sais pas d'avance qui cette personne sera ;
je sais seulement que le relais passera- et doit passer, à titre de néces-
sité algorithmique - à une personne quelconque à partir du moment
où j'exécute l'algorithme. Si vous négligez cette possibilité et si vous
vous laissez avoir par mon pari, c'est parce que vous êtes trop habitué
à la pratique humaine qui consiste à choisir des individus et à
construire des projets autour d'individus identifiés et de leurs perspec-
tives futures. Et si le gagnant du tournoi pense qu'il doit y avoir une
explication de la raison pour laquelle il a gagné, lui, il se trompe : il
n'y a pas de raison de sa victoire ; il n'y a qu'une bonne raison pour
laquelle quelqu'un a gagné. Mais, étant humain, le gagnant pensera
sans doute qu'il doit y avoir une raison pour laquelle il a gagné : « Si
votre analyse évolutionniste ne peut pas l'expliquer, alors vous laissez
de côté quelque chose d'important ! » À cela l'évolutionniste doit cal-
mement répondre : « Monsieur, je sais que c'est ce pour quoi vous êtes
venu ici, mais laissez-moi vous intéresser à quelque chose de plus
accessible, un peu moins présomptueux et un peu plus défendable. »
Vous est-il jamais passé par la tête que vous avez bien de la chance
d'être en vie? Plus de 99% de toutes les créatures qui ont jamais vécu
sont mortes sans avoir de progéniture, mais pas un seul de vos ancêtres
ne tombe dans ce groupe! Vous venez d'un lignage royal de gagnants!
(Bien entendu, la même chose est vraie de toute bernacle, de tout brin
d'herbe, de toute mouche.) Mais c'est encore plus inquiétant que cela.
Nous avons appris, n'est-ce pas, que l'évolution marche en excluant
ceux qui sont inadaptés. Grâce à leurs défauts de conception, ces per-
dants ont « une tendance pathétique mais digne d'éloge à mourir avant
de reproduire leur espèce» (Quine, 1969, p. 126). C'est le moteur
même de l'évolution darwinienne. Si cependant nous jetons un regard
rétrospectif sur notre arbre généalogique, nous découvrirons de nom-
breux organismes différents, dotés d'une vaste variété de forces et des
faiblesses, mais, curieusement, leur faiblesse n'a jamais conduit un seul
246 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

d'entre eux à une disparition prématurée ! C'est pourquoi sous cet


angle il semble que l'évolution ne puisse expliquer même un seul trait
que vous avez hérité de vos ancêtres ! Supposez que nous considérions
rétrospectivement l'éventail de vos ancêtres. Notez tout d'abord qu'il
cesse de se déployer et commence à se dédoubler ; vous partagez de
multiples ancêtres avec tout ce qui vit aujourd'hui, et vous êtes relié de
manières multiples à nombre de vos propres ancêtres. Quand nous
regardons l'ensemble de l'arbre à travers le temps, nous voyons que
les ancêtres les plus récents ont des améliorations que les précédents
n'avaient pas, mais tous les événements cruciaux- tous les événe-
ments qui relèvent de la sélection - ont lieu en coulisse : pas un seul
de vos ancêtres, jusqu'à la bactérie, n'a succombé à la prédation avant
de se reproduire, ou il a perdu la compétition pour avoir un partenaire.
Bien entendu l'évolution explique bien tous les traits dont vous
avez hérité de vos ancêtres, mais pas en expliquant pourquoi vous êtes
assez chanceux pour les avoir. Elle explique pourquoi les gagnants
d'aujourd'hui ont les traits qu'ils ont, mais pas pourquoi ces individus
précisément ont les traits qu'ils ont 1• Par exemple : vous commandez
une nouvelle voiture, et vous spécifiez que vous la voulez verte. Le jour
dit, vous allez chez le concessionnaire et la voilà, verte et pimpante.
Quelle est la bonne question à poser : «Pourquoi cette voiture est-
elle verte ? » ou « Pourquoi cette voiture (verte) est-elle là ? (Dans les
chapitres suivants, nous examinerons plus avant les implications de
cette amorce et détour.)
La seconde différence importante entre ces processus - et par
conséquent les produits - de la sélection naturelle et de l'ingénierie
humaine concerne le trait de la sélection naturelle qui frappe beaucoup
de gens comme un paradoxe : son caractère proprement aveugle.
Quand les ingénieurs humains conçoivent quelque chose (ingénierie
par projection) ils doivent se prémunir contre un problème célèbre :
les effets secondaires imprévus. Quand deux systèmes ou plus, bien
conçus isolément, sont mis dans un supersystème, cela produit souvent
des interactions qui ne font pas seulement partie de la conception pro-
jetée, mais qui sont positivement nuisibles; l'activité d'un des systèmes
met par inadvertance à mal l'activité de l'autre. La seule manière
commode de se prémunir contre les effets secondaires imprévus,
puisque par nature ils sont imprévisibles par ceux dont la vision est
nécessairement restreinte à l'un des sous-systèmes conçus, consiste à
concevoir tous les sous-systèmes comme ayant des frontières relative-
ment impénétrables qui coïncident avec les frontières épistémiques de
leurs créateurs. Les ingénieurs humains tentent habituellement d'isoler

1. « Mais cela n'explique pas pourquoi, par exemple, les vacuoles contractiles sur-
viennent chez certains protozoaires ; cela explique pourquoi la sorte de protozoaire
qui incorpore des vacuoles contractiles survient.» (Cummins 1975, in Sober 1984b,
p. 394-395.)
La biologie est de l'ingénierie 247

les sous-systèmes les uns des autres, et visent à obtenir une conception
globale dans laquelle chaque sous-système a une seule fonction bien
définie au sein de l'ensemble.
L'ensemble des sous-systèmes qui ont cette architecture abstraite
fondamentale est vaste et intéressant, bien entendu, mais il n'inclut
pas beaucoup des systèmes conçus par la sélection naturelle ! Le pro-
cessus de l'évolution est, c'est bien connu, bien incapable de prévision.
Comme il ne peut rien prévoir, des effets secondaires imprévus ou
imprévisibles n'ont pour lui aucune importance ; il procède, comme
les ingénieurs humains, à travers le processus prodigue qui conduit à
la création de vastes quantités de constructions relativement non
isolées, dont la plupart sont désespérément défectueuses de par les
effets secondaires qui les annulent, mais dont quelques-unes, par pur
hasard, échappent à ce destin infamant. Qui plus est, la philosophie de
ces constructions apparemment peu efficaces a un avantage énorme,
que n'ont pas, en comparaison, les processus plus efficaces et descen-
dants (top down) des ingénieurs humains, car grâce au fait qu'elle
autorise des effets secondaires inattendus, elle peu tirer avantage des
rares cas où des effets secondaires bénéfiques se révèlent être des trou-
vailles. ll arrive ainsi que des constructions émergent au sein de
systèmes qui interagissent pour produire plus que ce qui était visé. En
particulier (mais c'est loin d'être la seule situation), on peut obtenir
des éléments dans de tels systèmes qui ont des fonctions multiples.
Les éléments dotés de fonctions multiples ne sont pas inconnus
des ingénieurs humains, mais le fait qu'ils soient relativement rares se
manifeste dans le plaisir que nous avons tendance à éprouver quand
nous rencontrons un nouvel élément de ce type. (L'un de mes favoris
est l'imprimante portable Diconix. Cette imprimante de taille optimale-
ment réduite marche avec de grosses batteries rechargeables, qu'il faut
emmagasiner quelque P. art ; elles s'adaptent convenablement dans le
rouleau ou la bobine.) À la réflexion, on peut voir que de tels cas de
fonctions multiples sont épistémiquement accessibles pour les ingé-
nieurs dans diverses circonstances heureuses, mais on peut voir aussi
que dans l'ensemble des solutions de ce type aux problèmes de concep-
tion doivent être des exceptions qui se produisent sur l'arrière-plan
d'une délimitation stricte d'éléments fonctionnels. En biologie, on ren-
contre une délimitation anatomique nette des fonctions (le rein est
strictement distinct du cour, les nerfs et les vaisseaux sanguins sont des
conduits séparés répartis dans le corps, etc.) et sans cette délimitation
aisément discernable, la rétro-ingénierie en biologie serait de toute évi-
dence impossible, humainement parlant. Mais nous pouvons aussi
constater des surimpositions de fonctions qui se produisent apparem-
ment ((à tous les étages». n est très, très difficile d'envisager des
entités dans lesquelles les éléments ont des rôles multiples superposés
au sein de sous-systèmes empilés les uns sur les autres, et qui plus est,
dans lesquels certains des effets les plus saillants qu'on puisse observer
248 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

dans les interactions entre ces éléments peuvent ne pas avoir de fonc-
tion du tout, mais se trouvent simplement être des sous-produits des
fonctions multiples ainsi réalisées 1•
Jusqu'à une date récente, il fallait que les biologistes qui désiraient
être des rétro-ingénieurs s'appliquent à imaginer les caractéristiques
nécessaires pour concevoir des « produits finis » -les organismes. Tis
pouvaient collectionner des centaines, voire des milliers, de caractéris-
tiques de ce genre, en étudier les variations, les séparer, et les
manipuler ad libitum. TI était bien plus difficile d'avoir accès à une
connaissance des processus développementaux ou de construction par
lequel un génotype se trouve « exprimé » dans un phénotype complète-
ment formé. Et les processus de conception qui façonnent les
« produits finis » étaient essentiellement inaccessibles aux types d'ob-
servation et de manipulation propres à la science ou à l'ingénierie dans
leurs conditions normales d'exercice. On pouvait considérer l'histoire
globale du processus, et en remonter rapidement le cours (comme la
photographie du« temps écoulé» de la croissance des plantes, ou des
changements climatiques, etc. toujours une excellente façon de rendre
visibles des trames en question), mais vous ne pouviez pas « rembo-
biner le film » et mettre en marche les variations sur les conditions
initiales. Aujourd'hui, grâce aux simulations sur ordinateur, il est pos-
sible d'étudier les hypothèses quant aux processus de construction qui
se sont toujours logées au cœur de la conception darwinienne. Comme
on pouvait s'y attendre, elles se sont révélées plus compliquées et elles-
mêmes conçues de manières bien plus intriquées qu'on ne l'avait pensé
initialement.
À partir du moment où les processus de R et D et de construction
commencent à attirer notre attention, nous pouvons constater que la
myopie dont ont été souvent victimes les interprètes des artefacts
humains a bien des contreparties en biologie. Quand nous entrepre-
nons de faire de l'herméneutique des artefacts, en essayant de
déchiffrer le dessein qui préside aux entités découvertes par les archéo-
logues, ou quand nous essayons de retrouver l'interprétation correcte
des monuments anciens qui nous ont entourés, nous avons tendance à
négliger la possibilité que certains des traits qui nous font problème
n'ont pas de fonction du tout dans le produit final, mais ont néanmoins
joué un rôle fonctionnel essentiel dans le processus qui a présidé à la
création du produit lui-même.
Les cathédrales, par exemple, ont de nombreuses caractéristiques
architecturales curieuses qui ont provoqué des hypothèses farfelues
quant à leurs fonctions et des débats animés chez les historiens de
l'art. La fonction de ces caractéristiques est tout à fait évidente. Les
nombreux « étaux » ou escaliers circulaires qui s'enroulent à l'intérieur

1. Les paragraphes qui précèdent proviennent, avec quelques révisions, de Dennett


1994a.
La biologie est de l'ingénierie 249

des piliers et des murs sont des moyens d'accès utiles pour que les
gardiens puissent se rendre dans les parties éloignées du bâtiment :
vers le toit, par exemple, et vers l'espace entre la voûte et le toit où se
cache la machinerie qui abaisse les chandeliers jusqu'au sol afin que
les chandelles puissent être remplacées. Mais de nombreux étaux
seraient toujours là quand bien même les constructeurs n'auraient pas
anticipé des accès de ce type par la suite ; c'était simplement la meil-
leure, ou peut-être la seule manière pour les constructeurs de disposer
des équipes d'ouvriers et des matériaux et de les avoir aux lieux voulus
durant la construction. D'autres passages ne conduisant nulle part à
l'intérieur des murs se trouvaient probablement là pour faire venir de
l'air frais à l'intérieur des murs (Fitchen, 1961). ll fallait longtemps
pour réparer les attaques subies par le mortier médiéval- quelquefois
des années -, et quand on le réparait il tendait à rétrécir, si bien qu'on
prenait soin de minimiser l'épaisseur des murs pour réduire la distor-
sion prévisible quand on ferait les réparations. (Ces passages ont ainsi
une fonction similaire à celle des « ailettes » de refroidissement dans
les moteurs d'automobiles, à cette différence près que leurs fonctions
disparaissaient au fur et à mesure que les bâtiments atteignaient leur
maturité.)
Qui plus est, quantité de choses qui échappent à notre attention
quand nous contemplons une cathédrale comme simple produit fini
semblent profondément problématiques quand on commence à se
demander comment elle a pu être construite. Les problèmes de poule
et d'œuf abondent. Si vous bâtissez les arcs-boutants avant la voûte
centrale, ceux-ci pèseront sur les murs de l'intérieur; si vous
construisez la voûte en premier, elle affaissera les murs avant que les
arcs-boutants puissent être installés ; si vous construisez en même
temps tous les deux, il y a des chances pour que leur installation se
chevauche. C'est sûrement un problème qui a une solution- et proba-
blement plusieurs - mais le simple fait de le poser et de récolter les
données qui permettraient de le confirmer est un exercice délicat. L'une
des stratégies qu'on voir revenir le plus souvent est l'une de celles qu'on
a déjà pu observer dans l'hypothèse des cristaux d'argile de Cairns-
Smith : il doit y avoir eu des éléments de l'échafaudage qui ont disparu
et qui ont fonctionné seulement pendant le processus de construction.
Des structures de ce type nous laissent souvent des indices de leur pré-
sence dans la formation de l'ensemble. Les « trous à madriers » fichés
dans les murs sont parmi les plus évidents. De lourdes poutres appelées
« madriers » étaient fixées temporairement dans les murs pour sup-
porter les échafaudages qu'on installait au-dessus.
Un grand nombre des éléments décoratifs de l'architecture
gothique, comme les trames élaborées de nervures dans les voûtes,
sont réellement des membres structurellement fonctionnels - mais
seulement au cours de la phase de construction. ll fallait les ériger
avant que les « berceaux » des voûtes puissent être remplis entre eux.
250 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Elles comblaient l'échafaudage délicat en bois qui « centrait » la voûte,


qui aurait sans elles tendu à se gauchir et à se déformer sous le poids
temporairement trop lourd des voûtes partiellement construites. La
force de l'échafaudage à construire devait être limitée strictement et
tenue en place fermement jusqu'à des hauteurs importantes en utili-
sant les matériaux et méthodes médiévales. Ces limites dictaient un
grand nombre des détails « ornementaux » de l'église une fois celle-ci
finie. On peut dire la même chose autrement : de nombreux produits
finis facilement concevables étaient simplement impossibles à
construire, compte tenu des contraintes du processus de construction,
et un grand nombre des traits non fonctionnels des bâtiments existants
sont en fait des traits de conception annexes sans lesquels le produit
fini n'existerait pas. L'invention de grues (des vraies grues) et de leurs
appareillages associés ouvrit des régions dans l'espace des possibilités
architecturales qui auparavant étaient inaccessibles 1•
C'est une remarque simple, mais elle a des conséquences considé-
rables. Quand vous posez des questions quant à la fonction de quoi
que ce soit - organismes ou artefacts -vous devez vous souvenir que
cette chose est parvenue à sa forme actuelle ou finale à la suite d'un
processus qui a ses propres exigences, et que ces dernières sont tout
aussi susceptibles d'une analyse fonctionnelle que n'importe quels
traits du produit final. TI n'y a pas de cloche qui sonne pour marquer
la fin de la construction ou son commencement (Fodor, 1987, p. 103).
Le réquisit qu'un organisme fasse l'objet de soins à n'importe quelle
étape de sa vie impose des contraintes d'acier sur ses caractéristiques
ultérieures.
Selon un mot fameux de D'Arcy Thomson (1917) toute chose est
ce qu'elle est parce qu'elle s'est produite de telle ou telle manière. Les
réflexions de D'Arcy Thomson lui-même sur les processus historiques
du développement l'ont conduit à promulger des « lois de forme » qui
sont souvent citées comme des exemples de lois biologiques qui sont
irréductibles à des lois physiques. L'importance de telles reconstruc-
tions de processus développementaux et l'investigation de leurs
implications est indéniable, mais cette question est quelquefois
déplacée dans des discussions portant sur la différence entre de telles
contraintes développementales et les analyses fonctionnelles. TI n'y a
pas moins de compléter une analyse fonctionnelle de ce type tant
qu'elle n'a pas confirmé quels processus de construction ont été spéci-
fiés. Si certains biologistes ont ordinairement négligé cette exigence,
ils ont fait la même erreur que les historiens de l'art qui ont ignoré les
processus de construction de leurs monuments. Tis n'ont pas cherché à
1. Des analyses classiques de ces question sont dans le livre de John Fitchen, The
Construction of Gothie Cathedrals, qui se lit comme une histoire de détective, et du
même Building Construction before Mechanization (1986), ainsi que le livre de William
Barda Parson' Engineers and Engineering in the Renaissance (1939, republié par la
MIT Press, 1967) et le livre de Bertrand Gille, Les Ingénieurs de la Renaissance (1966).
La biologie est de l'ingénierie 251

FIGURE 8.1.
Anciennes grues tournantes et autres dispositifs pour soulever et déplacer des
charges (tiré de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) [1751-1772], repoduit
dans Fitchen, 1986.]
252 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

se saisir de l'esprit propre aux ingénieurs, et n'ont pas pris les questions
d'ingénierie assez au sérieux.

Stuart Kauffman comme méta-ingénieur


Depuis Darwin, nous avons pris l'habitude de
penser que les organismes sont des arrange-
ments bricolés et que la sélection est la seule
source d'ordre dans la nature. Et pourtant
Darwin n'aurait pas pu simplement com-
mencer à soupçonner le pouvoir de l'auto-orga-
nisation. Nous devons repenser nos principes
d'adaptation pour les systèmes complexes.
Stuart KAUFFMAN, cité dans Ruthen,
1993,p. 138

L'histoire tend à se répéter. Aujourd'hui nous pouvons reconnaître


que la redécouverte des lois de Mendel, et avec elles le concept de gène
comme unité d'hérédité, a été la source du salut pour la pensée darwi-
nienne, mais ce n'est pas sous ce jour qu'elle est apparue à l'époque.
Comme le note Maynard-Smith (1982, p. 3) : «Le premier impact du
mendélisme sur la biologie évolutionniste a été particulièrement
bizarre. Les mendéliens des débuts se considéraient comme des anti-
darwiniens. » Ce fut simplement l'un des nombreuses révolutions anti-
darwiniennes qui se sont finalement retrouvées au nombre des
réformes prodarwiniennes, transportant l'idée dangereuse de Darwin
d'un lit d'hôpital à un autre et la remettant en selle. Une autre révolu-
tion à laquelle nous assistons aujourd'hui est la nouvelle direction prise
par la pensée darwinienne imprimée par Stuart Kauffman et ses col-
lègues à l'Institut de Santa Fé. Comme tous les trains en marche, il a
un slogan : « L'évolution au bord du chaos. » Le nouveau livre de
Kauffman, The Origins of Order: Self Organization and Selection in Evo-
lution (1993) résume et étend la recherche qui a déjà été entreprise
depuis plusieurs décennies, et nous permet de découvrir pour la pre-
mière fois comme il situe lui-même ses idées au sein du contexte de
l'histoire de ces débats.
Bien des gens l'ont épinglé comme un meurtrier du darwinisme,
qui finalement écarterait cette présence oppressante loin de la scène,
qui plus est en se servant de la lame brillante de la science dernier cri :
la théorie du chaos et de la complexité, les attracteurs étranges et les
fractals. ll a lui-même été tenté de se présenter ainsi jadis (Lewin,
1992, p. 40-43), mais son livre est bourré d'avertissements, prenant ses
distances avec la récupération dont il a été victime de la part desanti-
darwiniens. n ouvre sa préface à son livre (p. vii) en le décrivant
comme « une tentative pour replacer le darwinisme au sein d'un
contexte plus large »
T..a biologie est de l'ingénierie 253
Et pourtant notre tâche n'est pas seulement d'explorer les sources d'ordre
qui peuvent s'offrir à l'évolution. Nous devons aussi concilier ces connais-
sances avec l'idée de base offerte par Darwin. La sélection naturelle,
quelles que puissent être nos doutes dans les cas particuliers, est certaine-
ment une force fondamentale dans l'évolution. Par conséquent, pour
combiner le thème de l'auto-organisation et celui de la sélection, nous
devons étendre la théorie évolutionniste de manière à l'asseoir sur une
fondation plus large et construire à partir de là un nouvel édifice »
[Kauffman, 1993, p. 14].

Je prends la peine de citer Kauffman lui-même sur ce point car


j'ai souvent senti souffler le vent fort de l' antidarwinisme chez mes
lecteurs et mes critiques, et je sais qu'ils seront fortement tentés de
suspecter que je me contente de retravailler les idées de Kauffman en
ma propre faveur! Non, c'est ainsi que lui-même - que cela soit
correct ou pas - envisage son travail comme un approfondissement
et non pas comme un rejet du darwinisme. Mais alors, que peut-il bien
vouloir dire en parlant de l'« auto-organisation spontanée » comme
source de l'« ordre » si ce n'est pour nier que la sélection naturelle soit
la source ultime de l'ordre ?
À présent qu'il est possible de construire des scénarios évolution-
nistes réellement complexes sur ordinateur, en repassant la cassette
sans cesse, nous pouvons discerner des trames qui avaient échappé
aux théoriciens darwiniens antérieurs. Ce que nous voyons, nous dit
Kauffman, c'est que l'ordre « se révèle » en dépit de la sélection, et non
pas à cause d'elle. Au lieu d'assister à l'accroissement graduel d'organi-
sation sous la pression constante de la sélection cumulative, nous
observons l'incapacité de la pression sélective (qui peut être soigneuse-
ment manipulée et contrôlée dans les simulations) à vaincre une
tendance propre aux populations en question à se grouper elles-mêmes
en trames ordonnées. ll semble donc de prime abord que nous ayons
là une démonstration frappante du fait que la sélection naturelle ne
peut pas être la source de l'organisation et de l'ordre - ce qui serait
évidemment la ruine de l'idée darwinienne.
Mais il y a une autre manière de voir les choses, comme on l'a vu.
Quelles sont les conditions qui doivent être réunies pour que l'évolu-
tion par sélection naturelle se fasse? Les mots que j'ai mis dans la
bouche de Darwin étaient simples : donnez-moi de l'ordre et du temps,
et je vous donnerai du Dessein. Mais ce que nous avons ensuite appris
n'est pas que toute variété d'ordre suffit à rendre compte de la capacité
à évoluer. Comme nous en avons vu l'illustration dans le Jeu de la Vie
de Conway, il faut avoir le type d'ordre approprié, avec précisément la
quantité appropriée de contraintes, de croissance et de déclin, de rigi-
dité et de fluidité, pour que les choses heureuses puissent se produire.
Vous n'obtenez l'évolution, comme le proclame la devise de Santa Fé,
que sur le bord du chaos, dans les régions de lois possibles qui forment
254 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

la zone hybride située en un ordre étouffant et un chaos destructeur.


Heureusement, notre portion de l'univers se tient précisément dans
une zone de ce type, dans laquelle les conditions de l'évolution possible
se sont révélées être juste comme il faut. Et d'où sont venues ces condi-
tions salubres ? Elles auraient pu « en principe » venir de la sagesse et
de la prévoyance d'un concepteur comme Conway, ou bien elles
auraient pu provenir d'un processus d'évolution antérieur, où la sélec-
tion naturelle aurait pu régner ou ne pas régner. En fait - et c'est, je
pense, le cœur de la conception de K.auffman - la capacité à évoluer
elle-même non seulement doit évoluer (pour que nous puissions être
ici), mais elle de des chances d'évoluer, et il est presque certain qu'elle
a évolué, parce que c'est un coup forcé dans le jeu du Dessein 1• Ou
bien on découvre le chemin qui a conduit à la capacité d'évoluer ou
bien on est bloqué, mais trouver ce chemin n'est pas quelque chose de
si compliqué ; il est « évident ». Les principes de conception qui
rendent l'évolution possible se retrouveront, en permanence, aussi
longtemps que nous puissions rembobiner le film. « Contrairement à
toutes nos attentes, la réponse, je pense, est qu'elle doit être étonnam-
ment facile» (Kauffman, 1993, p. xvi).
Quand nous avons considéré les coups forcés dans l'Espace du
Dessein au chapitre VI, nous envisagions des caractéristiques des pro-
duits finaux qui étaient si évidemment « corrects » que nous ne serions
pas surpris de constater leur apparition indépendamment -l'arithmé-
tique chez les intelligences extraterrestres, des yeux partout où il y a
de la locomotion au sein d'un milieu transparent. Mais qu'en est-il des
caractéristiques du processus de création même de ces produits ? Si ce
sont des règles fondamentales de la manière dont les choses doivent
être conçues, au sujet de l'ordre dans lequel les innovations de concep-
tion peuvent être créées, ou des stratégies de conception qui sont
vouées à réussir ou à échouer, alors ces règles devraient trouver leur
place dans l'évolution tout aussi sûrement que les caractéristiques des
produits finis. Ce que Kaufmann a découvert, à mon sens, ce ne sont
pas tant des lois de forme que des lois de conception : les impératifs de
la méta-ingénierie. Kauffman a de nombreuses observations révéla-
trices à faire quant à de tels principes de méta-ingénierie qui
gouvernent les processus par lesquels de nouvelles conceptions pour-
raient, en principe, être créées. Nous pouvons les considérer comme
des caractéristiques de l'ensemble du phénomène de l'évolution qui ont
déjà été découvertes en fait, et qui ont déjà été fixées, dans notre partie
de l'univers. (Nous ne serons pas surpris de les découvrir partout ail-
leurs dans l'univers là où se trouvent des êtres produits d'une

1. L'évolution de la capacité à évoluer est un coup récursif évident (rétrospective-


ment!) dans l'appareillage darwinien- une source plausible de grues, pourrait-on
dire - et bien des théoriciens en ont parlé. L'une des discussions les plus précoces est
celle de Wimsatt, 1981. Sous un autre angle, voir Dawkins, 1986b.
La biologie est de l'ingénierie 255

quelconque conception, parce que c'est la seule manière de concevoir


les choses.)

L'évolution adaptatrice est un processus de recherche - effectué par la


mutation, la recombinaison et la sélection - sur des paysages adaptatifs
fixes ou en cours de formation. Une population adaptatrice s'écoule sur
le paysage sous ces forces. La structure de paysages de ce type, douce ou
accidentée, gouverne à la fois la capacité à évoluer des populations et la
fitness continue de leurs membres. La structure des paysages adaptatifs
impose inévitablement des limitations sur la recherche adaptative.
[Kauffman, 1993, p. 118].

Notons bien que c'est du pur darwinisme - dont la moindre par-


celle est acceptable et pas révolutionnaire pour un sou. Mais l'accent
est mis de manière appuyée sur le rôle de la topologie du paysage adap-
tatif, qui, comme le soutient Kauffman a un effet profond sur le taux
des innovations de conception qu'on peut découvrir, et sur l'ordre dans
lequel les probabilités de conception peuvent s'accumuler. Si vous avez
jamais essayé d'écrire un sonnet, vous vous êtes trouvé face au pro-
blème de conception élémentaire qui fait l'objet des modèles de
Kauffman : « l'épistase », ou les interactions entre les gènes. Comme le
poète en herbe le découvre bien vite, écrire un sonnet n'est pas chose
facile ! Dire quelque chose de sensé - sinon de beau - dans le cadre
des contraintes rigides de la forme du sonnet est un exercice frustrant.
Aussitôt que l'on parvient avec peine à mettre en place une ligne il faut
réviser de nombreuses autres lignes, et cela vous force à abandonner
des réussites difficiles à obtenir, et ainsi de suite, par recherche en
cercles concentriques de la forme optimale- ou, pourrait-on dire, de
la fitness globale. Le mathématicien Stanislaw Ulam a vu que les
contraintes de la poésie pouvaient être une source de créativité et non
pas des obstacles. L'idée peut s'appliquer à la créativité de l'évolution,
pour exactement la même raison :

Quand j'étais enfant, je m'aperçus que les rôles de la rime dans la poésie
consistaient à vous forcer à découvrir des nouveautés inattendues à cause
de la nécessité de trouver une rime. Cela oblige à des associations nou-
velles et garantit presque de se détourner de schémas de pensée
routiniers. Cela devient paradoxalement une sorte de mécanisme auto-
matique à produire de l'originalité. [Ulam, 1976, p. 180].

Avant Kauffman, les biologistes ont tendu à ignorer la possibilité


que l'évolution aurait à rencontrer le même genre d'interactions
tenaces, parce qu'ils ne voyaient pas comment les étudier. Son œuvre
montre que la fabrication d'un génome viable a plus de rapport avec
l'écriture d'un bon poème qu'avec l'établissement d'une liste de courses
à faire. Du fait que la structure des paysages adaptatifs est plus impor-
tante que nous ne l'avions pensé (avec nos modèles simples d'ascension
256 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

de collines du type mont Fuji), il y a des contraintes sur les méthodes


d'amélioration de la conception qui canalisent les projets d'ingénierie
à l'intérieur de voies plus étroites que nous ne l'aurions imaginé.
La capacité à évoluer, à rechercher une fraction raisonnable de l'espace,
peut être optimisée quand la structure du paysage, le taux de mutation, et
la taille de la population sont ajustés de manière à ce que les populations
commencent à se « fondre » à partir de régions locales de l'espace.
[Kauffman, 1993, p. 95].

Un trait récurrent de l'évolution biologique sur lequel Kauffman


se concentre est le principe selon lequel « des lois locales engendrent
un ordre global ». Ce n'est pas un principe qui gouverne l'ingénierie
humaine. Les pyramides sont toujours construites du bas jusqu'en
haut, cela va de soi, mais l'organisation des processus de construction,
depuis l'époque des pharaons, a été descendante, sous le contrôle d'un
unique autocrate qui avait une vision claire et littéralement dominante
de l'ensemble, bien que probablement un peu vague quant à la configu-
ration des détails locaux. La direction « globale » d'en haut met en
mouvement une cascade hiérarchique de projets « locaux ». C'est là un
trait si courant des projets humains à grande échelle que nous avons
bien du mal à concevoir comment on pourrait faire autrement (Papert,
1993, Dennett, 1993a). Comme nous ne reconnaissons pas le principe
que Kauffman isole comme un principe familier d'ingénierie humaine,
nous ne parvenons même pas à le considérer comme un principe d'in-
génierie, mais je voudrais suggérer que c'en est bien un. Si on le
reformule légèrement, il aurait cette forme. Tant que vous parvenez à
faire évoluer des organismes qui communiquent entre eux et qui puis-
sent former de vastes organisations d'ingénierie, vous êtes lié par le
Principe Préliminaire de Conception suivant : tout ordre global doit
être engendré par des règles locales. Il s'ensuit que tous les produits
initiaux de la conception, jusqu'à quelque chose qui dispose des talents
d'organisation de l'Homo sapiens, doivent obéir à toutes les contraintes
qui découlent de la décision « gestionnaire » selon laquelle tout ordre
doit être obtenu à partir de règles locales. Toute « tentative » pour créer
des formes vivantes qui violent ce précepte se terminera par un échec
immédiat- ou plus exactement, ne démarrera pas suffisamment pour
pouvoir être discernable comme une tentative.
Si aucune cloche ne sonne, comme je l'ai dit, pour marquer le
moment où les processus de Ret D et la vie du « produit fini » commen-
cent, il devrait au moins être quelquefois difficile de dire si un principe
de conception en question est un principe d'ingénierie ou de méta-ingé-
nierie. Un bon exemple de cela est la reformulation par Kauffman
(1993, p. 75 sq.) des «lois de von Baer » de l'embryologie. L'une des
structures les plus frappantes dans les embryons des animaux est le fait
qu'ils démarrent tous quasiment de la même manière.
La biologie est de l'ingénierie 257
Ainsi les poissons, poussins, et embryons humains à leur point de départ
sont remarquablement similaires. L'explication bien connue de ces lois
est que les mutants [je pense qu'il veut dire « mutations »] qui affectent
l'ontogenèse initiale créent plus de désordre que les mutants qui affectent
l'ontogenèse ultérieure. Ainsi des mutants qui altèrent le développement
initial ont moins de chances de s'accumuler, et les embryons initiaux
demeurent plus semblables d'une variété d'organismes à une autre que
ne le sont les embryons plus développés. Cet argument plausible est-il
réellement si plausible ? [Kauffman, 1993, p. 75].

Le darwinien traditionnel, d'après Kauffrnan, explique les lois de


von Baer par l'existence d'un « mécanisme spécial », incorporé aux
organismes. Pourquoi ne voyons-nous pas nombre de produits finis
dotés d'embryons initiaux étonnamment différents ? La réponse est
que parce que les ordres de changement qui affectent les parties ini-
tiales du processus tendent à être plus désastreux dans leurs effets sur
le produit fini que les changements d'ordre qui affectent les parties
ultérieures du processus, Dame Nature a conçu des mécanismes de
développement spécifiques pour protéger les organismes contre de
telles expérimentations. (Ce serait analogue à la défense adressée par
IBM à ses propres informaticiens de rechercher des architectures nou-
velles pour ses CPIU, ses unités centrales de traitement d'information
-c'est de la résistance au changement planifiée).
Et quelle explication Kauffrnan a-t-il à nous proposer à la place?
Elle part de la même remarque et prend ensuite un tour différent :

[... ] Un verrouillage du développement initial, et par conséquent des lois


de von Baer, ne représente pas un mécanisme spécial de canalisation
développementale, dont le sens habituel est de servir de tampon pour le
phénotype contre l'altération génétique ... n faut plutôt dire que le ver-
rouillage du développement initial reflète directement le fait que le
nombre des manières d'améliorer les organismes en altérant l'ontogenèse
initiale a diminué plus vite que le nombre des manières de les améliorer
en altérant le développement aux étapes ultérieures» [Kauffman, 1993,
p. 77. Voir aussi Wimsatt, 1986].

Envisageons ce problème un instant du point de vue de l'ingénierie


humaine. Pourquoi les fondations des églises se ressemblent-elles plus
que leurs développements ultérieurs ? Eh bien, dit le darwinien tradi-
tionnel, il faut les construire d'abord, et tout entrepreneur de bon sens
vous dira que si vous devez être confronté à des éléments de concep-
tion, travaillez sur les ornements du clocher d'abord, ou sur les
fenêtres. Vous aurez moins de chances de subir un effondrement
désastreux que si vous essayez de concevoir en catastrophe une nou-
velle manière de préparer les fondations. n n'est donc pas surprenant
que les églises commencent toutes par se ressembler, les grandes diffé-
rences émergeant dans les élaborations ultérieures du processus de
258 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

construction. En fait, nous dit Kauffman, il n'est tout simplement pas


vrai qu'il y ait différentes solutions possibles au problème de la fonda-
tion comme il y en a aux étapes ultérieures du processus de
construction. Même les entrepreneurs stupides qui se sont cassé la tête
sur ce fait depuis des lustres n'aboutiraient pas à une grande variété
de conceptions de fondations. La différence d'accent peut paraître
faible, mais elle a quelques implications importantes. Kauffman dit
que nous n'avons pas besoin de rechercher un mécanisme de canalisa-
tion pour expliquer ce fait; les choses se feront d'elles-mêmes. Mais il
y a aussi un accord tacite entre Kauffman et la tradition qu'il entend
supplanter : qu'il n'y a pas une infinité de bonnes manières de
construire des bâtiments, étant donné les contraintes initiales, et l'évo-
lution ne cesse pas de les redécouvrir.
C'est le caractère non optionnel de ces « choix » sur lequel
Kauffman veut insister, et c'est pourquoi avec son collègue Brian
Goodwin (par exemple, 1986) ils sont particulèrement désireux de dis-
créditer l'image tentante, rendue fameuse par les biologistes Jacques
Monod et François Jacob, d'une Dame Nature« bricoleuse», selon l'ex-
pression française. Le terme de bricolage fut mis pour la première fois
en avant par l'anthropologue Claude Lévi-Strauss (1966). Un bricoleur
est un fabricant opportuniste de gadgets, un« satisfacteur » (satisficer)
(Simon, 1957), qui est toujours prêt à se contenter de solutions
médiocres si elles ne lui coûtent pas grand-chose. Un bricoleur n'est
pas un penseur profond. Les deux éléments du darwinisme classique
sur lesquels Monod et Jacob se concentrent sont le hasard d'un côté,
et de l'autre l'absence de direction et la myopie (ou le caractère
aveugle) de l'horloger. Mais, nous dit Kauffman, «l'évolution n'est pas
que u du hasard pris au vol". Ce n'est pas simplement un bricolage de
pièces ad hoc, du traficage ou de la débrouille. C'est un ordre émergent
honoré de manière répétée par la sélection» (Kauffman, 1993, p. 644).
Est-il en train de dire que l'horloger n'est pas aveugle? Bien
entendu pas. Mais que dit-il alors? Il dit qu'il y a des principes d'ordre
qui gouvernent le processus de conception, et qui forcent la main du
bricoleur. Bon. Même un bricoleur aveugle sera confronté à des coups
forcés; il n'y a pas besoin d'être un constructeur de fusées, comme on
dit. Un bricoleur qui ne peut pas trouver les coups forcés ne vaut pas le
coup, et ne concevra pas le moindre objet. Kauffman et ses collègues
ont fait un ensemble intéressant de découvertes, mais leur critique de
l'image du bricolage est dans une large mesure déplacée, à mon sens.
Le bricoleur, dit Lévi-Strauss, désire être guidé par la nature du maté-
riau, alors que l'ingénieur veut rendre son matériau parfaitement
malléable - comme le ciment qu'aimaient tant les architectes du
Bauhaus. Le bricoleur est donc finalement un penseur profond, qui se
plie aux contraintes et ne cherche pas à les combattre. L'ingénieur réel-
lement sage ne travaille pas contra naturam mais secundum naturam.
L'une des vertus des critiques de Kauffman est qu'elles attirent
La biologie est de l'ingénierie 259

l'attention sur une possibilité sous-évaluée, qu'on peut mieux mettre en


valeur en empruntant un exemple imaginaire à l'ingénierie humaine.
Supposez que la Compagnie Marteaux Pinacle découvre que les nou-
veaux marteaux fabriqués par son rival, Marteau Bulldog S.A. ont des
manches en plastique qui ont les mêmes trames intriquées de nervures
colorées que l'on en trouve sur le nouveau Modèle Pinacle Zeta. « Au
voleur! crient leurs avocats. Vous avez copié notre conception!» Peut-
être, mais une fois encore, peut-être que non. n peut se faire qu'il n'y
ait qu'une seule manière de fabriquer des manches en plastique suffi-
samment forts, qui est de ne pas remuer le plastique quand il prend.
Le résultat est inévitablement une trame de nervures. n serait presque
impossible de fabriquer un manche de marteau qui marche, qui n'ait
pas du tout de nervures de ce genre, et la découverte de ce fait s'impo-
serait en définitive à quiconque entreprend de fabriquer un manche de
marteau en plastique. Cela pourrait expliquer la similitude qui paraî-
trait autrement suspecte sans faire l'hypothèse d'une « descendance »
ou d'une copie. Mais il se peut que les gens de Bulldog aient bien copié
la conception de Pinacle, mais ils l'auraient découverte de toute manière,
tôt ou tard. Kauffman fait remarquer que les biologistes tendent à
négliger cette sorte de possibilité quand ils tirent leurs conclusions au
sujet de la descendance des organismes, et il attire l'attention sur de
nombreux cas frappants au sein du monde biologique dans lesquels la
similitude des trames n'a rien à voir avec la descendance. (Les cas les
plus frappants qu'ils discutent sont éclairés par le travail de Turing en
19 52 sur l'analyse mathématique de la création des trames spatiales
dans la morphogenèse.)
Dans un monde où les principes de conception ne pourraient être
découverts, toutes les similitudes seraient suspectes, susceptibles d'être
dues à des copiages (à du plagiat ou à de la filiation).

Nous en sommes venus à concevoir la sélection comme essentiellement


la seule source de l'ordre dans le monde biologique. Si le mot « la seule »
est exagéré, alors il ne fait pas de doute qu'il est plus juste de dire que la
sélection est considérée comme la source massive de l'ordre dans le
monde biologique. Il s'ensuit que, selon notre conception actuelle, les
organismes sont principalement des solutions ad hoc à des problèmes de
conception bricolés par la sélection. Il s'ensuit que la plupart des pro-
priétés qui sont répandues chez les organismes le sont en vertu d'une
descendance commune à partir d'un ancêtre lui-même bricolé, avec un
maintien sélectif des bricolages utiles. Il s'ensuit encore que nous devons
considérer les organismes comme des accidents historiques massivement
contingents, encouragés par de la conception. [Kauffman, 1993, p. 26].

Kauffman entend souligner que le monde biologique est bien plus


un monde de découvertes newtoniennes (comme celles de Turing) que
de créations shakespeariennes, et il a sans aucun doute trouvé d'excel-
lentes démonstrations à l'appui de sa thèse. Mais je crains que sa
260 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

critique de la métaphore du bricolage ne satisfasse les attentes de ceux


qui n'apprécient pas l'idée dangereuse de Darwin: elle leur donne un
faux espoir qu'ils ne sont pas en train de voir la main forcée du brico-
leur mais la main divine de Dieu dans le fonctionnement de la nature.
Kauffman lui-même a appelé son type de travailla « physique de
la biologie» (Lewin, 1992, p. 43), et ce n'est pas réellement en conflit
avec le nom que je lui donne pour ma part : méta-ingénierie. C'est
l'investigation des contraintes les plus générales qui pèsent sur les pro-
cessus qui peuvent conduire à la création et à la reproduction des
choses produites par la conception. Mais quand il déclare que c'est une
quête de « lois », il alimente le préjugé anti-ingénierie (ou ce que l'on
pourrait appeler le « désir de physique ») qui déforme tant la pensée
philosophique au sujet de la biologie.
Y a-t-il qui que ce soit pour supposer qu'il existe des lois de la
nutrition ? des lois de la locomotion ? Il y a toutes sortes de conditions
limites difficiles à perturber qui affectent la nutrition et la locomotion,
du fait des lois fondamentales de la physique, et il y a quantité de
régularités, de règles approximatives, d'échanges, et autres choses du
même genre, que les mécanismes nutritionnels ou locomoteurs ren-
contrent. Ces régularités ressemblent aux régularités robustes de
l'ingénierie automobile. Voyez par exemple la régularité selon laquelle
(toutes proportions gardées) l'ignition ne s'accomplit qu'avec ou après
l'usage d'une clef. Il y a une raison à cela, bien entendu, et elle a à
voir avec la valeur attribuée aux automobiles, leur susceptibilité à être
volées, les options coûteuses (mais pas garanties efficaces) fournies
par la technologie des serrures existante, et ainsi de suite. Quand on
comprend les myriades d'échanges coûts-bénéfices des décisions de
conception qui président à la création des automobiles, on prend la
mesure de cette régularité. Ce n'est pas une sorte de loi ; c'est une régu-
larité qui tend à fixer un ensemble complexe de desiderata rivaux
(qu'on connaît aussi sous le nom de normes). Ces généralisations hau-
tement fiables reflets de normes ne sont pas lois de l'ingénierie
automobile, pas plus qu'elles ne sont des contreparties biologiques des
lois de la locomotion et de la nutrition. La localisation de la bouche à
l'avant plutôt qu'à l'arrière de l'organisme doté de locomotion (toutes
proportions gardées- il y a des exceptions!) est une régularité pro-
fonde, mais pourquoi l'appeler une loi? Nous comprenons pourquoi il
devrait en être ainsi, simplement parce que nous voyons à quoi setVent
les bouches - ou les serrures et les clefs - et pourquoi certaines voies
sont les meilleures pour parvenir à ces fins.

CHAPITRE B. La biologie ne ressemble pas simplement à de l'ingénierie :


c'est de l'ingénierie. C'est l'étude de mécanismes fonctionnels, de leur
conception, construction et opération. De ce point de vue, nous pouvons
expliquer la naissance graduelle des fonctions et la naissance concomi-
tante de la signification ou de l'intentionnalité. Les réalisations qui de
La biologie est de l'ingénierie 261

prime abord peuvent sembler littéralement miraculeuses (par exemple la


création de lecteurs de recettes alors qu'il ny en avait pas avant) ou au
moins intrinsèquement dépendants de l'existence d'un esprit (apprendre
à bien jouer aux dames) peuvent être décomposées en réalisations bien
plus menues de mécanismes toujours plus petits et plus stupides. Nous
avons à présent commencé à nous intéresser plus étroitement au pro-
cessus de conception lui-même, et pas simplement à ses produits, et cette
nouvelle direction de recherche, loin de nous débarrasser de l'idée dange-
reuse de Da1Win, en est un approfondissement.
CHAPITRE 9. La tâche de la rétro-ingénierie en biologie est un exercice
pour se représenter« ce que Dame Nature avait en tête». Cette stratégie,
connue sous le nom d'adaptationnisme, a été une méthode étonnamment
puissante, qui a engendré des sauts inférentiels spectaculaires et
confirmés -dont d'autres n'ont pas été confirmés, bien entendu. La
fameuse critique de l'adaptationnisme de Stephen lay Gould et Richard
Lewontin attire l'attention sur les suspicions que l'on a fait peser sur
l'adaptationnisme, mais elle est largement mal placée. Les applications
de la théorie des jeux dans le cadre de l'adaptationnisme ont été particu-
lièrement fructueuses, mais il faut être prudent : il peut y avoir plus de
contraintes cachées que les théoriciens ne le supposent souvent.
CHAPITRE IX

La recherche de la qualité

Le pouvoir de la pensée adaptationniste


«Nu comme l'a voulu la Nature» était l'un
des slogans convaincants du mouvement
naturiste à ses débuts. Mais l'intention origi-
nelle de la Nature était que la peau de tous
les primates ne soit pas nue.
Elaine MORGAN, 1990, p. 66

Juger un poème est comme juger un pudding


ou une machine. On exige d'eux qu'ils mar-
chent. C'est seulement parce qu'un artefact
fonctionne que nous inférons l'intention
d'un artisan.
W. WIMSAIT et M. BEARDSLEY, 1954, p. 4.

Si vous connaissez quelque chose à la conception d'un artefact,


vous pouvez prédire son comportement sans vous inquiéter de la phy-
sique qui le sous-tend dans ses parties. Même les petits enfants peuvent
aisément apprendre à manipuler des objets aussi compliqués que des
magnétoscopes sans avoir la moindre idée de la manière dont ils fonc-
tionnent ; ils savent seulement ce qui se passera quand ils pressent une
suite de boutons, parce qu'ils savent ce qui est programmé pour se
264 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

passer. Tis opèrent à partir de ce que j'appelle le point de vue du plan


(design stance)*. Le réparateur de magnétoscope en sait bien plus sur
la conception d'un magnétoscope et il sait, en gros, comment toutes
les parties internes interagissent de manière à produire à la fois un
fonctionnement correct et des dysfonctionnements, mais il peut aussi
négliger tout à fait la physique sous-jacente des processus. Seuls les
concepteurs du magnétoscope ont eu à comprendre sa physique ; ils
sont ceux qui doivent descendre jusqu'à ce que j'appelle le point de vue
physique (physical stance) afin de se représenter les types de révisions
de la conception de l'engin qui pourraient améliorer la qualité de
l'image, ou diminuer l'usure de la bande, ou réduire la consommation
électrique du produit. Mais quand ils s'engagent dans de la rétro- ingé-
nierie - de certains autres fabricants de magnétoscopes par
exemple - ils s'autorisent à prendre non seulement le point de vue
physique, mais aussi ce que j'appelle le point de vue intentionnel- ils
essaient d'imaginer ce que les concepteurs avaient en tête. Tis traitent
l'artefact à examiner comme produit d'un processus de conception rai-
sonné, une série de choix parmi des options, dans lesquels les décisions
atteintes étaient celles tenues pour les meilleures par les concepteurs.
Envisager les fonctions attribuées aux parties c'est faire des hypothèses
sur les raisons de leur présence, et cela permet souvent de faire dans
les inférences des sauts gigantesques qui atténuent notre ignorance de
la physique sous-jacente, ou des éléments qui font partie de la
construction de l'objet à un niveau inférieur.
Les archéologues et les historiens rencontrent quelquefois des
artefacts dont la signification - la fonction ou le but - est particuliè-
rement obscure. TI est instructif de considérer rapidement quelques
exemples d'une telle herméneutique des artefacts pour voir comment on
raisonne dans de tels cas 1•
Le mécanisme d'Antikhytera, découvert en 1900 dans une épave de
navire et datant de la Grèce antique, est un assemblage étonnamment
complexe de roues de bronze. S'agissait-il d'une horloge? D'une
machine pour mouvoir une statue automate, comme les objets mer-
veilleux de Vaucansson au XVIIIe siècle ? C'était presque certainement
un astrolabe ou un planétarium, et la preuve que ce devait être un bon
astrolabe. Cela veut dire que les calculs des périodes de rotation de ses
roues conduisirent à une interprétation qui en aurait fait une représen-
tation exacte (ptolémaïque) des connaissances dont on disposait alors
quant aux mouvements des planètes.
Le grand historien de l'architecture Viollet-le-Duc décrivit un objet
appelé un cerce, utilisé dans la construction des voûtes d'une cathédrale.
* J'ai préféré conserver ma traduction précédente (dans les autres ouvrages de
D. Dennett) de stance par« point de vue» plutôt que« posture» pour ne pas introduire
de rupture, et j'ai gardé de même« point de vue du plan» plutôt que« point de vue
du dessein» ou« point de vue de la conception». (N.d.T.)
1. Pour une analyse plus détaillée de ces questions, voir Dennett, 1990b.
La recherche de la qualité 265

FIGURE 9.1.
Diagramme des roues dentées du mécanisme d'Antikythera
par Derek Solla Priee (Yale University).

n fit l'hypothèse que c'était une pièce relais, utilisée comme


support temporaire pour des arcs incomplets, mais un interprète ulté-
rieur, John Fitchen (1961) soutint que cela ne pouvait pas avoir été sa
fonction. Tout d'abord, le cerce n'aurait pas été assez solide dans sa
position étendue, et comme le montre la figure 9.2, son usage aurait
créé des irrégularités dans l'assise de la voûte qu'on ne doit pas trouver
en pareil cas. L'argumentation très complète et complexe de Fitchen
conduit à la conclusion que le cerce n'était rien d'autre qu'un patron
ajustable, une conclusion qu'il était en proposant une solution beau-
coup plus élégante et précise au problème du soutènement temporaire
des arceaux.
Ce qu'il y a d'important dans ces arguments est qu'ils font appel à
des considérations d'optimalité ; cela compte contre l'hypothèse que
quelque chose est une dénoyauteuse à cerises, par exemple, que cet objet
ait des performances pauvres pour l'accomplissement de cette tâche. À
266 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

FIGURE 9.2.
u dispositif du cerce de Viollet-le-Duc comme support pour chaque arceau
pendant l'érection de la voûte. u dessin à plus petite échelle montre un cerce,
fondé sur la représentation et la description de Viollet-le-Duc. Sa position en
longueur indique clairement comment un bloc introduit chevauche l'autre. Sus-
pendu à la verticale comme un support pour les pierres d'une assise, on voit
(dans la section plus détaillée du plan) que les pierres dans une assise ne peuvent
pas s'aligner tout du long : celles qui se tiennent contre le bloc extérieur (en
pointillé) s'inclinent bien plus que celles qui s'appuient sur le bloc en avant
(hachuré). Comme aucune brisure ne se produit dans l'alignement de la voûte,
il est évident que le dispositif du cerce n'était pas utilisé de cette manière, en
dépit de l'affirmation contraire de Viollet-le-Duc [Fitchen 1961, p. 101].

l'occasion, un artefact perd sa fonction originelle et en acquiert une nou-


velle. Les gens achètent de vieux fers à repasser en fonte non pour
repasser leurs habits mais pour les utiliser comme presse-livres sur des
étagères ou comme arrêtoirs de porte ; un joli pot à confiture peut
devenir un porte-crayons, et des casiers à homards peuvent être recyclés
comme jardinières. Le fait est que les fers à repasser en fonte sont bien
meilleurs comme presse-livres que pour repasser des habits- comparés
à leurs concurrents d'aujourd'hui. Et un ordinateur de vol de DC 10
aujourd'hui fait une excellente ancre pour amarrer un gros bateau.
Aucun artefact n'est à l'abri de ce genre d'appropriation, et aussi lisible
soit son but originel à partir de sa forme courante, sa nouvelle fonction
peut être reliée à cette fonction originelle par pur accident historique -
le propriétaire de l'ordinateur obsolète avait bien besoin d'une ancre et
s'en est servi opportunément à cet effet.
Les indices révélant de tels processus historiques seraient simple-
ment illisibles si l'on ne faisait pas d'hypothèses sur l'optimalité de la
La recherche de la qualité 267

conception. Considérez le soi-disant traitement de texte spécialisé -la


machine à écrire bon marché, portable et glorieuse qui use d'une
mémoire sur disque et d'un écran électronique, mais qui ne peut être
utilisée comme un ordinateur multifonctions. Si vous ouvrez l'un de
ces dispositifs, vous découvrirez qu'il est gouverné par un CPU ou une
unité de contrôle multifonctions, comme un 8 088 puces - un ordina-
teur complet bien plus puissant, rapide et précis que le plus gros
ordinateur qu'Alan Turing ait jamais vu- enfermé dans un rôle subal-
terne, et accomplissant une minuscule fraction des tâches qu'on
pourrait lui assigner. Pourquoi trouve-t-on là toutes ces fonctions en
excès? Les rétro-ingénieurs martiens seraient perplexes, mais il y a
une explication historique simple, bien entendu : la généalogie du
développement des ordinateurs a graduellement diminué les coûts de
la fabrication des puces en sorte qu'il est devenu bien moins cher d'ins-
taller un ordinateur complet à puces dans un dispositif plutôt que de
construire un circuit de contrôle spécialisé. Notez que l'explication est
historique, mais aussi, inévitablement, faite du point de vue inten-
tionnel. Il est devenu sage de concevoir des traitements de textes
spécialisés de cette manière, quand ranalyse coûts-bénéfices eût
montré que c'était la meilleur et la meilleur marché des manières de
résoudre le problème.
Ce qui est époustouflant c'est la puissance que peut avoir le point
de vue intentionnel pour la rétro-ingénierie, non seulement des arte-
facts humains, mais aussi des organismes. Au chapitre VI, nous avons
vu le rôle du raisonnement pratique- de l'analyse coût-bénéfice en
particulier- en distinguant les coups forcés de ce que nous pourrions
appeler les coups ad libitum, et nous avons vu comment on pouvait
prédire que Dame Nature « découvrait » en permanence les coups
forcés. L'idée que nous puissions imputer de telles « raisons flottan-
tes » aux processus aveugles de la sélection naturelle est stupéfiante
mais les fruits de cette stratégie sont indéniables. Aux chapitres VII et
VIII, nous avons vu comment la perspective de l'ingénierie informe la
recherche à chaque niveau, de celui des molécules aux niveaux les plus
élevés, et comment cette perspective implique toujours une distinction
du meilleur et du pire, et les raisons que Dame Nature a trouvées pour
la distinction. Le point de vue intentionnel est donc le levier crucial
dans toutes les tentatives de reconstruction du passé biologique. L'ar-
chéoptérix, la créature éteinte semblable à un oiseau que certains ont
appelé un dinosaure ailé, s'éleva-t-il jamais dans les airs? Rien ne
pourrait être plus éphémère, moins susceptible de laisser une trace
fossile, qu'un vol dans les airs, mais si vous faites une analyse d'ingé-
nierie de ses griffes, elles se révèlent être des adaptations excellentes
pour se percher sur des branches, et non pas pour courir. Une analyse
de la courbure des griffes, ajoutée à une analyse aérodynamique de la
structure des ailes de rarchéoptéryx, rend très clair que cette créature
était conçue pour voler (Feduccia, 1993). Par conséquent il est presque
268 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

certain qu'elle volait - ou avait des ancêtres volants (nous ne devons


pas oublier la possibilité qu'une fonction en excès ait persisté, comme
l'ordinateur dans le traitement de texte). L'hypothèse que l'archéop-
téryx volait n'a pas été confirmée totalement, à la satisfaction de tous
les experts, mais elle suggère de nombreuses questions supplémen-
taires à poser aux traces fossiles, et quand on prolongera ces questions,
ou bien les données croîtront en faveur de l'hypothèse ou elles l'infor-
meront. L'hypothèse est testable.
Le levier de la rétro-ingénierie ne sert pas seulement à extraire des
secrets à l'histoire; il est encore plus spectaculaire pour prédire des
secrets du présent qu'on n'imaginait même pas. Pourquoi y a-t-il des
couleurs ? Le codage des couleurs est considéré comme une innovation
récente de l'ingénierie, mais il ne l'est pas. Dame Nature l'a découvert
bien avant (pour les détails voir la section sur les raisons des couleurs
dans Dennett, 1991a, p. 375-83, tr. fr. p. 465-474). Nous savons cela
grâce aux recherches ouvertes par Karl von Frisch, et comme le
remarque Richard Dawkins, von Frisch utilisa la rétro-ingénierie pour
avancer l'idée de base.

Von Frisch (1967), par défiance envers la prestigieuse orthodoxie de von


Hess, démontra de manière concluante l'existence d'une vision colorée
chez les poissons et les abeilles par des expériences contrôlées. Il fut
conduit à entreprendre ces expériences par son refus de croire que, par
exemple, les couleurs des fleurs étaient là gratuitement, ou simplement
pour plaire aux yeux des humains. [Dawkins, 1982, p. 31].

Une inférence similaire conduisit à la découverte des endorphines,


les substances proches de la morphine que nous produisons dans notre
propre corps quand nous sommes placés dans des situations de stress
ou de douleur appropriées - créant l'« échauffement des esprits » par
exemple. Le raisonnement était inverse de celui de von Frisch. Les
savants ont trouvé des récepteurs dans le cerveau qui sont hautement
spécifiques pour la morphine, qui a un effet puissant pour tuer la
douleur. La rétro-ingénierie insiste sur le fait que chaque fois qu'il y a
une serrure hautement particulière, il doit y avoir une clef hautement
particulière pour l'ouvrir. Pourquoi ces récepteurs se trouvent-ils là?
(Dame Nature ne pourrait pas avoir prévu les développements de la
morphine !) ll doit y avoir certaines molécules produites de manière
interne sous certaines conditions, qui sont les clefs originelles que ces
serrures étaient conçues pour recevoir. Cherchez une molécule qui
s'adapte à ce récepteur et qui soit produite dans des circonstances dans
lesquelles une injection de morphine pourrait être bénéfique. Eurêka !
La morphine endogène - l'endomorphine - était découverte !
On a réalisé des sauts déductifs sherlockholmesques encore plus
déviants. Voici par exemple un mystère général : « Pourquoi certains
gènes changent-ils leur trame d'expression selon qu'ils sont hérités du
La recherche de la qualité 269
côté paternel ou du côté maternel?» (Haig et Graham, p. 1045). Ce
phénomène - dans lequel ma machinerie à lire les génomes prête plus
d'attention, en fait, ou bien au texte paternel ou bien au texte maternel
-est connu sous le nom d'empreinte génomique (pour une analyse
générale, voir Haig, 1992), et il a été confirmé qu'il se produisait dans
des cas spécifiques. Qu'est-ce que les cas spécifiques ont en commun?
Haig et Westoby {1989) développèrent un modèle qui vise à résoudre le
mystère général en prédisant que l'empreinte génomique se trouverait
seulement chez les organismes « où les femelles portent une progéni-
ture de plus d'un mâle pendant leur durée de vie, et un système de
soins parentaux dans lequel les rejetons reçoivent la majeure partie de
leur nouniture de postfertilisation d'un unique parent (habituellement
la mère) et entrent en compétition avec des rejetons fils d'autres
mâles». Dans de telles circonstances, selon leur raisonnement, il
devrait y avoir un conflit entre des gènes maternels et des gènes pater-
nels - les gènes paternels tendront à favoriser l'exploitation du corps
de la mère autant que possible, mais les maternels « considéreraient »
ceci comme presque du suicide - et le résultat devrait être que les
gènes pertinents choisiront en effet leur camp au sein d'une lutte
acharnée, et que l'empreinte génomique en résultera (Haig et Graham,
1991, p. 1046).
Examinons ce modèle au travail. Il y a une protéine, « le facteur
de croissance de type insulinique II» (IGF-II), qui est, comme son nom
l'indique, un accélérateur de croissance. Il n'y a rien de surprenant à
ce que les recettes génétiques de nombreuses espèces ordonnent la
création de grandes quantités d'IGF II pendant le développement
embryonnaire. Mais comme toutes les machines qui fonctionnent l'IGF
II a besoin de l'environnement propice correct pour jouer son rôle, et
dans ce cas il y a besoin de molécules auxiliaires connues sous le nom
de « récepteurs de type 1 ». Pour le moment, notre histoire ressemble
à l'histoire de l'endorphine: nous avons un type de clef (11GF-II) et un
type de serrure (les récepteurs de type 1) à laquelle elle s'adapte et dans
lequel elle joue un rôle manifestement important. Mais chez les souris,
par exemple, il y a un autre type de serrure (les récepteurs de type 2)
auxquels elle s'adapte aussi. A quoi servent ces serrures secondaires ?
À rien apparemment ; ce sont des descendants de molécules qui jouent
chez d'autres espèces (les crapauds par exemple) dans les systèmes de
«dépôt à ordure» des cellules, mais ce n'est pas quand elles se lient à
des IGF II chez les souris. Pourquoi alors sont-elles là? Parce que la
recette génétique pour faire une souris les a « commandées », bien
entendu, mais il y a un tour révélateur : alors que les contributions à
la fois maternelles et paternelles au chromosome contiennent des
recettes donnant des instructions pour les fabriquer, ces instructions
s'expriment préférentiellement à partir du chromosome maternel. Pour-
quoi ? Pour contrer l'instruction venue de la recette qui apporte trop
d'accélération de croissance. Les récepteurs de type 2 sont seulement
270 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

là pour absorber - pour « capturer et dégrader » - tous les accéléra-


teurs de croissance en excès que le chromosome paternel pomperait
dans le fœtus s'il avait le champ libre. Comme les espèces sont une
espèce dans laquelle les femelles tendent à s'accoupler avec plus qu'un
seul mâle, les mâles en fait se concurrencent pour exploiter les res-
sources de chaque femelle, compétition dont les femelles doivent se
protéger (et leurs contributions génétiques).
Le modèle de Haig et de Westoby prédit que les gènes évolueront
chez les souris pour protéger les femelles de cette exploitation, et cette
empreinte a été confirmée. De plus leur modèle prédit que les récep-
teurs de type 2 ne devraient pas fonctionner ainsi chez les espèces dans
lesquelles un conflit génétique de ce type ne peut se produire. lls ne
devraient pas fonctionner de cette manière chez les poulets, parce que
la progéniture ne peut pas influencer la quantité de vitellus que leurs
œufs vont recevoir, en sorte que la lutte ne peut jamais démarrer. TI ne
fait pas de doute que les récepteurs de type 2 chez les poulets ne se
lient pas à l'IGF Il. Bertrand Russell fit un jour une description espiègle
d'un certain type d'argumentation qui a tous les avantages du vol sur
le travail honnête, et on peut sympathiser avec le biologiste molécu-
laire qui travaille dur et réagit avec une certaine envie quand quelqu'un
comme Haig rapplique et dit, de fait : « Allez cherchez sous cette
pierre, vous y trouverez un trésor de la forme suivante ! »
Mais voilà ce que Haig était capable de faire : il a prédit que le
coup de Dame Nature se déroulerait dans la partie à un million d'an-
nées de la conception des mammifères. De tous les coups disponibles,
il vit qu'il y avait une bonne raison pour le faire, et que cela devait
donc être ce qu'on découvrirait. Nous pouvons nous faire une idée de
l'importance du saut effectué par une telle inférence en le comparant
avec un saut parallèle que nous pouvons faire dans le Jeu de la Vie.
Rappelez-vous que l'un des habitants possibles du Jeu de la Vie est
une Machine de Turing Universelle composée de milliards de milliards
de pixels. Puisqu'une Machine de Turing Universelle peut calculer
n'importe quelle fonction calculable, elle peut jouer aux échecs - sim-
plement en mimant le programme de n'importe quel ordinateur jouant
aux échecs. Supposez, par conséquent, qu'une telle entité occupe le
tableau du Jeu de la Vie, jouant aux échecs contre elle-même, à la
manière de l'ordinateur de Samuel jouant aux dames contre lui-même.
Considérer la configuration de points qui accomplit cette merveille
n'apprendrait presque certainement rien à quiconque n'aurait pas la
moindre idée qu'une configuration qui a de tels pouvoirs puisse exister.
Mais du point de vue de quelqu'un qui ferait l'hypothèse que cet énorme
déploiement de points noirs était un ordinateur à jouer aux échecs, on
a à sa disposition des manières extrêmement efficaces de prédire le
futur de cette configuration.
Considérez les économies que vous pouvez faire. D'abord vous
seriez confrontés à un écran sur lequel des milliards de milliards de
La recherche de la qualité 271

pixels s'allument et s'éteignent. Comme vous connaissez la règle


unique de la physique du Monde de la Vie, vous pourriez laborieuse-
ment calculer le comportement de chaque tache sur l'écran si vous le
voulez, mais cela prendrait une éternité. Le premier mouvement que
vous pourriez faire pour économiser consisterait à passer de la consi-
dération des pixels individuels à celles des planeurs, des mangeurs et
des vies tranquilles, et ainsi de suite. Chaque fois que vous verriez un
planeur s'approcher d'un mangeur, vous pourriez juste prédire «la
consommation en quatre générations » sans vous préoccuper des
calculs de pixels. La seconde étape consisterait à considérer les pla-
neurs comme des symboles sur la «bande» d'une gigantesque
machine de Turing, puis, en adoptant ce point de vue intentionnel
supérieur vis-à-vis de cette configuration, prédire son futur comme une
machine de Turing. À ce niveau vous simuleriez « à la main » le « lan-
gage machine » d'un programme informatique d'échecs. Ce serait une
manière laborieuse de faire des prédictions, mais les ordres de gran-
deur seraient plus efficaces que si l'on travaillait sur la physique du
jeu. Et une étape plus efficace encore, en troisième lieu, consisterait
à ignorer les détails du programme d'échecs lui-même et à supposer
simplement que, quels qu'ils soient, ils sont bons! En d'autres termes,
on pourrait supposer que le programme d'échecs tournant sur la
machine de Turing faite de planeurs et de mangeurs jouerait non pas
simplement un jeu d'échecs réglementaire mais un bon jeu d'échec
réglementaire- il a été bien conçu (peut-être s'est-il conçu lui-même,
à la manière du programme de dames de Samuel) pour trouver les
bons coups. Cela vous permet de passer à la considération des posi-
tions sur l'échiquier, aux coups possibles et aux critères pour les
évaluer - de passer à un raisonnement sur les raisons.
En adoptant le point de vue intentionnel vis-à-vis de la configura-
tion, vous pourriez prédire son futur comme joueur d'échecs
accomplissant des actions intentionnelles - faisant des coups et
essayant de mettre l'adversaire mat. En premier lieu il vous faudrait
vous figurer le schème d'interprétation qui vous permette de dire
quelles configurations de pixels correspondront à des symboles
donnés : quelle trame de planeurs représente « RxFxech » (La Reine
prend le Fou; échec) et les autres symboles pour les coups aux échecs.
Mais quand vous pourriez utiliser le schème d'interprétation pour
prédire, par exemple, que la configuration suivante qui émergera dans
la galaxie serait tel ou tel flux de planeurs - par exemple les symboles
pour« Tx R » (Tour prend Reine}, il y a un risque, parce que le pro-
gramme d'échecs qui tourne sur la machine de Turing peut être loin
d'être parfaitement rationnel, et à un niveau différent, des débris
peuvent errer sur la scène et « briser » la configuration de la machine
de Turing avant qu'elle finisse le jeu. Mais si tout se passe bien, comme
cela sera normalement le cas, si vous avez la bonne interprétation,
vous pouvez éberluer vos amis en disant quelque chose du genre : « Je
272 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

prédis que le flux suivant qui émergera à la localisation L dans cette


galaxie de la Vie aura la structure suivante : un singleton, suivi d'un
groupe de trois, suivi par un autre singleton... » Comment diable êtes-
vous capable de prédire que cette trame « moléculaire » particulière
apparaîtra à ce moment 1 ?
En d'autres termes, des trames réelles mais (potentiellement)
pleines de bruit abondent dans une telle configuration du monde de la
Vie, et sont là pour qu'on les attrape si vous êtes assez chanceux ou
assez habile pour tomber sur la bonne perspective. Ce ne sont pas des
trames visuelles, mais, pourrait-on dire, des trames intellectuelles. Si
vous louchez ou si vous secouez la tête face à l'écran de l'ordinateur,
cela ne vous servira à rien, alors que l'invention d'interprétations
bizarres (ou ce que Quine appellerait des « hypothèses analytiques »)
peut découvrir une mine d'or. L'opportunité à laquelle fait face celui
qui observerait un tel monde de la Vie est analogue à l'opportunité
devant laquelle se trouve un cryptographe qui part d'un nouveau
segment de texte chiffré, ou l'opportunité face à laquelle se trouve le
Martien qui scrute à travers un télescope une partie de football dans
le Stade de France*. Si le Martien tombe sur le point de vue inten-
tionnel- ou encore sur la psychologie populaire 2 - qui est le niveau
correct où l'on peut chercher des trames, des formes émergeront
immédiatement à travers l'agitation pleine de bruit des particules-indi-
vidus et de molécules-équipes.
L'échelle de compression quand on adopte le point de vue inten-
tionnel face à la galaxie bidimensionnelle des ordinateurs jouant aux
échecs est stupéfiante : c'est la différence entre se représenter mentale-
ment quel est le meilleur coup possible pour les Blancs et calculer l'état
de quelques milliards de pixels à travers quelques centaines de milliers
de générations. Mais l'échelle des économies n'est en réalité pas plus
grande dans le monde de la vie que dans le nôtre. Prédire que quel-
qu'un se penchera si vous lui envoyez une brique est aisé si l'on se
place au point de vue intentionnel ou de la psychologie populaire, et
c'est (et ce sera) toujours impossible à calculer s'il vous faut suivre les
photons à la trace des briques aux globes oculaires, les neurotransmet-
teurs du nerf optique jusqu'aux nerfs moteurs, et ainsi de suite.

1. Au cas où vous vous poseriez la question, j'ai imaginé que « TxR » soit spécifié
en code morse et « R » en morse est point-trait-point- le groupe de trois planeurs
compte comme un trait.
* En américain : Superbowl.
2. J'ai introduit le terme de «psychologie populaire» en 1978 (Dennett, 1981,
1987b) pour qualifier le talent naturel, peut-être en partie inné, que les être humains
ont d'adopter le point de vue intentionnel. Voir Baron-Cohen, 1995, pour une contribu-
tion fascinante à l'état actuel de la question. Il y a plus d'accord entre les philosophes
et les psychologues au sujet de l'existence du talent qu'il n'y en a au sujet de l'analyse
que j'en donne. Voir par exemple les anthologies récentes sur le sujet- Greenwood,
1991 et Christensen et Turner, 1993. Voir Dennett, 1987b, 1990b et 1991b pour mon
analyse.
La recherche de la qualité 273

Pour une telle amélioration computationnelle on pourrait être prêt


à payer un prix considérable en erreurs, mais en fait le point de vue
intentionnel, utilisé correctement, fournit un système de description
qui permet une prédiction extrêmement fiable non seulement du
comportement humain intelligent, mais aussi du « comportement
intelligent » du processus qui a conçu les organismes. Tout ceci devrait
faire chaud au cœur de William Paley. Nous pouvons déposer la charge
de la preuve sur les épaules du sceptique avec une simple mise au défi :
s'il n'y avait pas de dessein dans la biosphère, comment se ferait-il que
le point de vue intentionnel marche ? Nous pouvons même obtenir une
mesure approximative du dessein dans la biosphère en comparant le
coût des prédictions à partir du point de vue physique de bas niveau
(qui ne présuppose aucun dessein - en fait presque aucun dessein,
selon la manière dont nous traitons l'évolution des univers) avec le
coût des prédictions à partir des points de vue plus élevés : le point de
vue du plan et le point de vue intentionnel. Le gain en prédiction, la
diminution de l'incertitude, la réduction de l'énorme espace de
recherche à un petit nombre de chemins optimaux ou presque opti-
maux, est une mesure du dessein qui est observable dans le monde.
Le nom que donnent les biologistes à ce type de raisonnement
est celui d'adaptationnisme. li est défini par l'un de ses plus éminents
critiques comme « la tendance croissante en biologie évolutionniste à
reconstruire ou à prédire les événements de l'évolution en présupposant
que tous les personnages sont établis dans l'évolution par sélection
naturelle directe de l'état le plus adapté, c'est-à-dire l'état qui est une
11 11
SOlution" optimale à un problème" posé par l'environnement))
(Lewontin, 1983). Ces critiques soutiennent que, bien que l'adaptation-
nisme joue un certain rôle d'importance en biologie, il n'est pas du
tout central ni omniprésent - et en fait nous devrions essayer de le
contrebalancer par d'autres manières de penser. J'ai montré cependant
qu'il joue un rôle essentiel dans l'analyse de tout événement biologique
à tous les niveaux de la création de la première macromolécule auto-
réplicative jusqu'aux niveaux supérieurs. Si nous abandonnions le
raisonnement adaptationniste, par exemple, il nous faudrait aban-
donner l'argument standard des manuels pour expliquer l'événement
même de l'évolution U'ai cité la version de Mark Ridley) : l'existence
répandue d'homologies, ces similitudes suspectes de conception qui ne
sont pas du tout nécessaires fonctionnellement.
Le raisonnement adaptationniste n'est pas une option que nous
serions libres de choisir: c'est le cœur et l'âme de la biologie évolution-
niste. Bien qu'elle puisse être améliorée et amendée, songer à la déplacer
de sa position centrale en biologie ce n'est pas simplement imaginer la
chute du darwinisme mais l'effondrement de la biochimie et de toutes les
sciences sociales ainsi que de la médecine. Par conséquent il est un peu
surprenant de découvrir que c'est précisément l'interprétation que la
plupart des lecteurs ont eue de la critique la plus fameuse et la plus
274 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

influente de l'adaptationnisme, l'essai classique abondamment cité et


réimprimé- bien que massivement mécompris- de Stephen Jay Gould
et Richard Lewontin, « Les tympans de Saint-Marc et le paradigme pan-
glossien: une critique du programme adaptationniste » (1979).

Le paradigme leibnizien
Si, parmi tous les mondes possibles, aucun
n'avait été meilleur qu'un autre, Dieu n'en
aurait jamais créé un seul.
Gottfried Wilhelm LEIBNIZ, 1710

L'étude de l'adaptation n'est pas une pré-


occupation comme une autre pour des
fragments fascinants d'histoire naturelle,
c'est le cœur des études biologiques.
Colin PITTENDRIGH, 1958, p. 395

Leibniz, c'est bien connu, a dit que ce monde était le meilleur des
mondes possibles, une suggestion frappante qui pourrait paraître
absurde de prime abord, mais qui se révèle, comme on l'a vu, jeter une
lumière intéressante sur des questions profondes comme : qu'est-ce
qu'un monde possible ? et : que pouvons nous inférer du monde actuel
du fait de cette actualité? Dans Candide, Voltaire créa une caricature
fameuse de Leibniz, le Docteur Pangloss, le sot érudit qui rationalisait
toute calamité et toute difformité - du tremblement de terre de Lis-
bonne aux maladies vénériennes - et il montra comment, sans aucun
doute, tout était pour le mieux. Rien en principe ne pouvait prouver
que ce monde n'est pas le meilleur des mondes possibles.
Gould et Lewontin baptisèrent d'un nom fameux des excès de
l'adaptationnisme: le« paradigme panglossien »,et ils le ridiculisèrent
assez pour qu'on ne le prenne plus scientifiquement au sérieux. Ils
n'étaient pas les premiers à utiliser le terme « panglossien » en un sens
péjoratif en théorie évolutionniste. Le biologiste évolutionniste
J.B.S. Haldane avait une fameuse liste de trois « théorèmes » pour les
mauvais arguments scientifiques : le théorème de Bellman (« Ce que je
vous dis trois fois de suite est vrai », de la Chasse au Snark de Lewis
Carroll), le théorème de tante Jobisca («C'est un fait connu du monde
entier», de Edward Lear, «le Pobble qui n'avait pas d'orteils»), et le
théorème de Pangloss («Tout est pour le mieux dans le meilleur des
mondes possibles», de Candide). John Maynard Smith utilisa alors ce
dernier plus particulièrement pour nommer « le vieux sophisme pan-
glossien que la sélection naturelle favorise des adaptations qui sont
bonnes pour l'espèce comme tout, plutôt que d'agir au niveau de l'indi-
vidu ». Comme ille précisa ensuite : « Il est ironique que l'expression
La recherche de la qualité 275
11
le théorème de Pangloss" ait été utilisée en premier lieu dans le débat
sur l'évolution (dans une de mes publications, je crois, mais j'avais
emprunté une remarque de Haldane), non pas comme une critique des
explications adaptationnistes, mais spécifiquement comme une cri-
tique des argumentations ~~sélectionnistes de groupe" et du type
~~maximisation de la fitness moyenne" » (Maynard-Smith, 1988, p. 88).
Mais Maynard-Smith a tort, selon toute apparence. Gould a récem-
ment attiré l'attention sur un usage encore plus ancien du terme par
un biologiste, William Bateson (1909) dont lui-même, Gould, ne
connaissait pas l'existence quand il a choisi ce terme. Comme Gould
(1993a, p. 312) le dit, «la convergence n'a rien de surprenant, car le
personnage du Docteur Pangloss est une synecdoque usuelle pour cette
forme de ridicule ». Comme nous l'avons vu au chapitre VI, plus un
rejeton de nos cerveaux est apte ou approprié, plus il a de chances
d'être né (ou d'avoir été emprunté) indépendamment dans plus d'un
cerveau.
Voltaire créa Pangloss comme parodie de Leibniz, ce qui est
exagéré et injuste vis-à-vis de Leibniz - comme l'est toute bonne
parodie. De même Gould et Lewontin ont caricaturé l'adaptationnisme
dans leur article ; par conséquent la parité de raisonnement suggère
que si nous voulions réparer les dommages faits par cette caricature,
et décrire l'adaptationnisme de manière précise et constructive, nous
aurions un titre tout prêt : nous appellerions l'adaptationnisme, bien
compris, le« paradigme leibnizien ».
L'article de Gould et de Lewontin a eu un effet curieux sur le monde
académique. Il est considéré par la majeure partie des philosophes et des
autres chercheurs en humanités comme une sorte de réfutation de l'adap-
tationnisme. En fait, j'en ai entendu parler pour la première fois par le
philosophe et psychologue Jerry Fodor, un critique de longue date de
mon analyse du point de vue intentionnel, qui fit remarquer que ce que
j'étais en train de dire était du pur adaptationnisme (il avait raison là-
dessus) et il m'introduisit à ce que tous les cognoscenti savaient : que l'ar-
ticle de Gould et de Lewontin avait montré que l'adaptationnisme « avait
complètement fait faillite » (pour un exemple des thèses de Fodor dans
ses publications, voir Fodor 1990, p. 70). Quand j'ai moi-même consulté
l'article, il ne m'a pas semblé que c'était le cas. J'ai publié un article dans
Behavioral and Brain Sciences, « Les systèmes intentionnels en éthologie
cognitive », et comme cet article adoptait un tour de pensée adaptation-
niste sans aucune vergogne, j'ai inclus un sous-titre, « Défense du
paradigme panglossien », qui critiquait à la fois l'article de Gould et
Lewontin et- plus particulièrement -le mythe bizarre qui s'était déve-
loppé autour de lui.
Les résultats furent fascinants. Tout article qui apparaît dans BBS
est acompagné de plusieurs douzaines de commentaires par des
experts dans les domaines pertinents, et mon article fut sous l=l
mitraille de biologistes de l'évolution, de psychologues, d'éthologistes
276 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

et de philosophes, dont la plupart étaient amicaux mais certains


remarquablement hostiles. Une chose était claire : ce n'était pas seule-
ment une poignée de philosophes et de psychologues qui se sentaient
mal à l'aise avec le raisonnement adaptationniste. En plus des théori-
ciens évolutionnistes qui se rangèrent avec enthousiasme de mon côté
(Dawkins, 1983b ; Maynard Smith, 1983) et ceux qui s'y opposèrent
(Lewontin, 1983), il y eut ceux qui, bien qu'ils fussent d'accord avec
moi sur le fait que Gould et Lewontin n'avaient pas réfuté l'adapta-
tionnisme, désiraient minimiser l'usage habituel des hypothèses
d'optimalité dont je soutenais qu'elles sont essentielles à toute la
pensée évolutionniste.
Nils Eldredge (1983, p. 361) discuta la rétro-ingénierie des mor-
phologistes fonctionnels : «Vous trouverez des analyses sobres de
pivots, de vecteurs de force et ainsi de suite : la vision de l'anatomie
comme machine vivante. Une partie de ces idées est très bonne. Une
autre partie est absolument nulle. » Il cita, comme exemple de bonne
rétro-ingénierie, le travail de Dan Fischer (1975), qui compare les
crabes en fer à cheval d'aujourd'hui à leurs ancêtres du Jurassique:

En partant seulement de l'hypothèse que les crabes fer à cheval du Juras-


sique nageaient sur leurs dos, Fischer montra qu'ils doivent avoir nagé à
un angle de 0-10 degrés (à plat sur leurs dos) et à la vitesse quelque peu
plus élevée de 15-20 cm/seconde. Ainsi la «signification adaptative» de
la petite différence anatomique entre les crabes fer à cheval actuels et
leurs parents d'il y a 150 millions d'années est traduite en une analyse de
leurs capacités natatoires légèrement différentes. (En toute honnêteté je
dois relever que Fischer utilise bien l'optimalité dans son argumentation :
il considère les différences entre les deux espèces comme une sorte
d'échange, où les nageurs un peu plus efficaces du Jurassique semblent
avoir utilisé les mêmes parties anatomiques pour s'enfouir un peu moins
efficacement que leurs parents d'aujourd'hui.) Quoi qu'il en soit, l'œuvre
de Fischer représente un vraiment bon exemple d'analyse morphologico-
fonctionnelle. La notion d'adaptation n'est rien d'autre qu'un filigrane
conceptuel, qui peut avoir joué un rôle dans la motivation de la
recherche, mais qui n'était pas vital dans la recherche elle-même.
[Eldrege, 1983, p. 362].

Mais en fait le rôle des hypothèses d'optimalité dans rœuvre de


Fischer- au-delà de leur rôle explicite reconnu par Eldredge - est si
« vital » et si omniprésent qu'Eldredge est entièrement passé à côté.
Par exemple l'inférence de Fischer selon laquelle les crabes jurassiques
nageaient à 15-20 cm/sec comporte une prémisse tacite: que ces crabes
nageaient à la vitesse optimale pour leur conception. (Comment sait-il
seulement que ces crabes nageaient? Peut-être étaient-ils immobiles,
oublieux des excès de fonctionnalité des formes de leur corps.) Sans
cette prémisse tacite (et bien entendu totalement évidente), on ne pour-
rait pas tirer la moindre conclusion quant à la vitesse effective de la
nage de la variété jurassique de cette variété de crabes.
La recherche de la qualité 277

Michael Gishelin (1983, p. 363) était encore plus net dans son
refus de cette dépendance évidente qui n'avait rien d'évident pour lui :

Le panglossisme est mauvais parce qu'il pose la mauvaise question, à


savoir : qu'est-ce qui est bon ?... L'autre possibilité consiste à rejeter car-
rément une telle téléologie. Plutôt que de demander : qu'est-ce qui est
bon? nous demandons: que s'est-il passé? La nouvelle question fait tout
ce que nous pouvons espérer de la première, mais fait bien plus dans la
foulée.

Il s'illusionnait. Il y a peu de chances pour qu'il y ait une seule


réponse à la question : « Que s'est-il passé (dans la biosphère) ? » qui
ne dépende pas de manière cruciale d'hypothèses quant à ce qui est
bon 1• Comme nous venons de le relever, on ne peut même pas se
donner le concept d'homologie sans adopter l'adaptationnisme, sans
prendre le point de vue intentionnel.
Par conséquent quel est à présent le problème ? C'est le problème
qui consiste à distinguer le bon adaptationnisme - qui est irrempla-
çable - du mauvais, de disitnguer Leibniz de Pangloss 2• Il ne fait pas
de doute qu'une des raisons de l'influence extraordinaire de l'article de
Gould et Lewontin (parmi les non-évolutionnistes) est qu'il exprimait,
avec quantité de fioritures rhétoriques, ce qu'Eldredge a appelé le « re-
tour de manivelle» contre le concept d'adaptationnisme chez les
biologistes. Contre quoi réagissaient-ils? Principalement ils réagis-

1. Mon affirmation ne s'oppose t-elle pas frontalement aux thèses de certains cla-
distes qui visent à déduire l'histoire d'une analyse statistique des « caractères »
partagés et non partagés ? (Pour un résumé et une discussion, voir Sober, 1988). Oui
je pense qu'elle s'y oppose, et mon compte rendu de leurs arguments (très inspiré de
celui de Sober) me montre que les difficultés qu'ils se créent sont largement dues au
fait qu'ils s'efforcent péniblement de trouver des manières non adaptationnistes de
faire les inférences correctes qui sont si évidentes aux yeux des adaptationnistes. Par
exemple les cladistes qui s'abstiennent de parler d'adaptation ne peuvent pas recon-
naître le fait évident qu'avoir des pattes palmées est un« caractère» tout à fait bon et
qu'avoir des pattes sales (à l'examen) ne l'est pas. Comme les béhavioristes qui préten-
daient être capables de prédire « le comportement » défini dans le langage pauvre de
la trajectoire géographique des parties du corps, plutôt que d'utiliser le langage riche-
ment fonctionnel employant des termes comme chercher, manger, se cacher, chasser,
etc., les cladistes abstinents créent des édifices majestueux de théories complexes, ce
qui est stupéfiant, si l'on considère qu'ils le font avec une main liée dans le dos, mais
étrange, si l'on considère qu'ils n'auraient pas eu à le faire s'il n'avaient pas insisté
pour se lier eux-mêmes une main dans le dos. (Voir aussi Dawkins, 1986a, ch. 10, et
Mark Ridley, 1985, ch. 6.)
2. Le mythe selon lequel l'objectif de l'article de Gould et de Lewontin était de
détruire l'adaptationnisme et non pas de corriger ses excès, fut promu par la rhéto-
rique de l'article, mais dans certains cercles cela s'est retourné contre Gould et
Lewontin, car les adaptationnistes eux-mêmes ont tendu à prêter plus d'attention à la
rhétorique qu'à leur argumentation. « La critique de Gould et de Lewontin a eu peu
d'impact sur les praticiens, peut-être parce qu'ils ont été considérés comme hostiles à
toute l'entreprise, et pas simplement à une pratique relâchée de celle-ci (Maynard
Smith, 1988, p. 89).
278 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

Calvin and Hobbes by Bill Watterson


l'U. ~RITE ~BooT 1\\E
~B~\1ë. O'ft.R 1~R~~~OSf..IJ~.
WE~E 114t.i VO.RSOMt.
f'REDA~<; ~ 0\SGIJ'STIN.G
SCN~E.t\GER~ 7

CALVIN AND HOBBES copyright 1993 Watterson. Reprinted with permission of UNIVERSAL PRESS
SYNDICATE. Ail rights reserved.

FIGURE 9.3.
« Mon puissant ceroeau a mis au point un sujet pour mon essai. »
« Excellent. »
« Je vais écrire sur le débat au sujet des tyrannosaures :étaient-ils des prédateurs
redoutables ou des éboueurs dégoûtants ? »
« Quelle thèse vas-tu défendre ? »
«Oh: je crois que c'étaient de redoutables prédateurs, à coup sûr.>>
« Pourquoi donc ? >>
« Ils sont tellement plus sympas comme ça ! >>

saient contre une certaine sorte de paresse : l'adaptationniste qui


tombe sur une explication vraiment géniale de la raison pour laquelle
une circonstance particulière devrait prévaloir, et qui ne s'occupe pas
ensuite de la tester - parce que l'histoire est trop belle, on peut le
présumer, pour être vraie. En adoptant un autre label littéraire, cette
fois emprunté à Rudyard Kipling (1912), Gould et Lewontin appellent
de telles explications des « Histoires comme ça ». Il y a là une curiosité
historique très intéressante : Kipling écrivit ses Histoires comme ça au
moment où cette objection à l'explication darwinienne avait déjà été
agitée depuis des décennies 1 ; des variantes de cette objection avaient
déjà été soulevées par certains des premiers critiques de Darwin
(Kitcher, 1985a, p. 156). Kipling s'inspira-t-il de cette controverse? En
tout cas appeler les envols de l'imagination des adaptationnistes des
« histoires comme ça » ne leur accorde guère de crédit : aussi délicieux
soient, à mes yeux, les contes de Kipling sur la manière dont l'éléphant
a acquis sa trompe et le léopard ses taches, ce sont des fables très
simples et sans surprises, comparées aux hypothèses étonnantes
concoctées par les adaptationnistes.
Voyez le cas du grand guide vers le miel, Indicator indicator, un
oiseau africain qui doit son nom à son talent pour conduire les êtres
humains vers les ruches sauvages cachées dans la forêt. Quand les

1. Kipling commença à publier les histoires isolément à partir de 1897.


La recherche de la qualité 279

populations Boran du Kenya veulent trouver du miel, ils appellent l'oi-


seau en soufflant dans des sifflets faits de coquilles d'escargots
sculptées. Quand un oiseau arrive, il vole autour d'eux, chantant une
chanson spéciale- son appel «Suivez-moi». lls suivent l'oiseau qui
part en avant et attend qu'ils prennent son sillage, en faisant toujours
attention qu'ils puissent voir dans quelle direction il va. Quand l'oiseau
atteint la ruche, il change son air, donnant un appel « Nous y sommes ».
Quand les Boran localisent la ruche dans l'arbre et l'ouvrent, ils pren-
nent le miel et les larves pour le guide à miel. Ne voulez-vous pas vous
donner du mal pour croire que ce merveilleux partenariat existe bien, et
qu'il a les propriétés fonctionnelles subtiles que j'ai décrites ? Ne voulez-
vous pas croire qu'une telle merveille pourrait avoir évolué à la suite
d'une série quelconque qu'on puisse imaginer de pressions sélectives et
d'opportunités? Je le crois, pour ma part. Et, heureusement, c'est bien
le cas, la recherche subséquente confirme l'histoire, en ajoutant même
de jolies touches au fur et à mesure. Des tests contrôlés récents, par
exemple, ont montré que les chasseurs de miel Boran prenaient bien
plus longtemps pour trouver les ruches sans l'aide des oiseaux, et que
96 % des 186 ruches découvertes pendant cette étude étaient encastrées
dans des arbres de manière telle qu'elles auraient été inaccessibles aux
oiseaux sans assistance humaine (Isack et Reyer, 1989).
Une autre histoire fascinante, qui nous touche plus encore, est
l'hypothèse que notre espèce, Homo sapiens, descend de primates anté-
rieurs via une espèce intermédiaire qui était aquatique (Hardy, 1960,
Morgan, 1982, 1990)! Ces singes aquatiques vivaient vraisemblable-
ment sur les rivages d'une île formée par l'inondation d'un territoire
qui se trouve à présent en Éthiopie, pendant le Miocène tardif, il y a
environ sept millions d'années. Coupés par l'inondation de leurs
cousins sur le continent africain, et pressés par un changement relati-
vement soudain dans leur climat, ils développèrent un goût pour les
coquillages, et pendant une période d'un million d'années environ ils
commencèrent le processus évolutionnaire d'un retour à la mer dont
nous savons qu'il a été effectué par les baleines, les dauphins, les
phoques, les loutres de mer, par exemple. Le processus était bien
engagé, conduisant à la fixation de curieuses caractéristiques que l'on
ne trouve autrement que chez les animaux aquatiques - et pas chez
les autres primates, par exemple- quand les circonstances changèrent
à nouveau, ce qui fit que ces singes à demi marins retournèrent à la
vie sur terre (mais habituellement sur les rivages marins, les lacs ou
les rivières). Là, ils découvrirent que nombre des adaptations qu'ils
avaient développées pour de bonnes raisons durant leur vie de
pêcheurs de coquillages n'étaient non seulement plus de mise, mais
constituaient également des obstacles à leur vie présente. lls transfor-
mèrent bientôt ces handicaps en des usages avantageux, ou du moins
trouvèrent le moyen de les compenser : leur posture debout, bipède,
leur couche sous-cutanée de graisse, leur absence de poils, leurs trans-
280 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

pirations, larmes, inaptitude à répondre à la privation de sel de la


manière dont le font habituellement les mammifères, et bien entendu,
le réflexe de plongée - qui permet même aux bébés de survivre à une
immersion soudaine dans l'eau pendant une longue période sans
dommage. Les détails - et il y en a quantité d'autres - sont si ingé-
nieux, et la théorie des signes aquatiques dans son ensemble est si
choquante pour l'establishment, que j'aimerais bien, quant à moi,
qu'elle soit confirmée. Cela ne le rend pas vrai, cela va de soi.
Le fait que l'un de ses défenseurs principaux aujourd'hui soit non
seulement une femme, Elaine Morgan, mais un amateur, une chroni-
queuse scientifique qui n'a pas la reconnaissance officielle en dépit du
caractère substantiel de ses recherches, rend le projet de confirmer
cette théorie encore plus tentant. L'establishment a répondu avec
morgue à ses défis, en les traitant pour l'essentiel comme ne méritant
pas la moindre attention, mais en les soumettant à l'occasion à des
rejets cinglants 1• Ce n'est pas nécessairement une réaction patholo-
gique. La plupart des promoteurs de « révolutions » scientifiques qui
n'ont pas les marques de la reconnaissance officielle sont des énergu-
mènes qui ne méritent pas qu'on leur prête attention. Quantité d'entre
eux nous assiègent, et la vie est trop courte pour donner à chaque
hypothèse non sollicitée un droit à l'examen. Mais dans ce cas, je me
pose la question ; un grand nombre des contre-arguments me semblent
terriblement minces et ad hoc. Durant les années qui viennent de
s'écouler, je me suis trouvé en compagnie de biologistes distingués, de
théoriciens de l'évolution, et d'autres experts. Je leur ai souvent
demandé de me dire juste, s'il vous plaît, en quoi Elaine Morgan doit
être dans l'erreur au sujet de la théorie des signes aquatiques. Je n'ai
jamais eu une réponse qui mérite d'être mentionnée, à part celles de
ceux qui admettent, avec un scintillement dans leurs yeux, qu'ils se
sont souvent posé la même question. Il semble n'y avoir rien qui soit
intrinsèquement impossible dans cette idée ; d'autres mammifères ont
fait le plongeon, après tout. Pourquoi nos ancêtres n'auraient-ils pas
repris du service dans l'océan, et fait retraite, portant quelques cica-
trices issues de cette histoire ?
On peut « accuser » Morgan de nous raconter une belle histoire

1. Par exemple il n'y a pas mention de la théorie des signes aquatiques, même pas
pour la rejeter, dans deux livres récents de hall de gare qui incluent des chapitres sur
l'évolution humaine. Le livre de Philip Whitfield From so Simple a Beginning : The
Book of Evolution (1993) offre quelques paragraphes sur la théorie standard du bipé-
disme dans la savane. «Le progrès des primates», par Peter Andrews et Christopher
Stringer est une essai bien plus long sur l'évolution des hominidés, dans The Book of
Life (Stephen Jay Gould ed., 1993), mais lui aussi ignore la théorie des signes aqua-
tiques -l'AAT et insulte qui s'ajoute à l'oubli, il y a eu une parodie méchamment drôle
par Donald Symons (1983), explorant l'hypothèse radicale selon laquelle nos ancêtres
volaient-« la théorie des primates volants» (the flying on air theory), FLOAT, selon
l'acronyme (acrimonieux) que lui donnent l'establishment réactionnaire en théorie de
l'évolution humaine. Pour une synthèse des ractions, voir G. Richards, 1991.
La recherche de la qualité 281

- et c'est sans aucun doute le cas - mais pas de décliner l'invitation


à la confirmer. Au contraire, elle a utilisé l'histoire comme un levier
pour caresser une quantité de prédictions surprenantes dans un
ensemble varié de domaines, et elle a été désireuse d'ajuster sa théorie
quand les résultats l'ont requis. À part cela, elle a maintenu ferme son
idée, et en fait s'est prêtée aux attaques en raison même de la véhé-
mence de son esprit partisan. Comme cela arrive si souvent dans ce
genre de confrontation, l'intransigeance et l'esprit de défensive, des
deux côtés, ont commencé à laisser des traces, créant l'un de ces spec-
tacles qui découragent quiconque souhaite seulement connaître la
vérité d'entendre quoi que ce soit de plus sur ce sujet. Le dernier livre
de Morgan (1990) sur ce sujet a répondu néanmoins avec une remar-
quable clarté aux objections antérieures et a utilement évalué les forces
et les faiblesses de la théorie des signes aquatiques à celle de l'establish-
ment. Plus récemment encore, un livre est paru regroupant des essais
dus à un ensemble d'experts venus de divers horizons, pour et contre
la théorie des signes aquatiques : Roede et al., 1991. Le verdict provi-
soire des organisateurs de la conférence de 1987 dont ce livre est issu
(p. 324) est que «bien qu'il y ait tout un ensemble d'arguments en
faveur de l'AAT, ils ne sont pas assez convaincants pour contrer les
arguments opposés ». Cette note judicieuse de dénigrement aide à voir
que le débat continuera, peut-être avec moins de rancœur. ll sera inté-
ressant de voir ce qui en sortira.
J'ai voulu mentionner la théorie des signes aquatiques non pas
pour la défendre contre les thèses de l'establishment, mais pour l'uti-
liser en vue d'illustrer un souci plus profond. De nombreux biologistes
aimeraient dire : « Maudites soient les deux maisonnées ! » Morgan
(1990) expose habilement les approximations et la mauvaise foi conte-
nues l'histoire racontée par l'establishment quant à la manière et la
raison pour laquelle l'Homo sapiens a développé le bipédisme, la trans-
piration et l'absence de pelage dans la savane et non pas au bord de la
mer. Leurs récits peuvent ne pas littéralement relever autant de la
pêche en eau trouble*, mais certains d'entre eux sont assez tirés par
les cheveux; ils sont aussi spéculatifs, et Ge me risque à le dire) pas
mieux confirmés. Ce qui parle essentiellement en leur faveur, pour
autant que je puisse en juger, est qu'ils ont occupé le terrain dans les
manuels avant que Hardy et Morgan aient essayé de les déloger. Les
deux camps s'autorisent à raconter des histoires comme ça adaptation-
nistes, et comme une histoire ou une autre doit bien être celle qui est
vraie, nous ne devons pas conclure qu'ils ont trouvé la bonne, celle qui
correspond aux faits. Dans la mesure où les adaptationnistes ont été
moins vigoureux dans la recherche de confirmations ultérieures (ou

* Fishy (N.d.T.).
282 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

d'infirmations décisives) de leurs histoires, il y a là certainement un


abus qui mérite d'être critiqué 1•
Mais avant de nous en tenir là, je voudrais noter qu'il y a bien des
histoires adaptationnistes que tout le monde est très heureux d'accepter
quand bien même elles n'ont jamais été proprement « confirmées »,
simplement parce qu'elles sont trop évidemment correctes pour ne pas
avoir besoin d'être vérifiées plus avant. Est-ce que quiconque doute
sérieusement que les paupières ont évolué pour protéger l'œil ? Mais
cette évidence même nous empêche de poser les questions pertinentes.
George Williams fait remarquer que derrière des faits aussi évidents il
y en a d'autres qui méritent examen :

Un œil humain cligne en environ 50 millisecondes. Cela veut dire que


nous sommes aveugles 5 % du temps quand nous utilisons nos yeux nor-
malement. De nombreux événements de première importance peuvent se
produire en 50 millisecondes, en sorte que nous pourrions les manquer
entièrement. Un rocher ou une lance envoyée par un adversaire puissant
peuvent voyager à plus d'un mètre par milliseconde, et il pourrait être
important de percevoir ces mouvements aussi précisément que possible.
Pourquoi clignons-nous des yeux avec les deux yeux simultanément ?
Pourquoi ne pas alterner et remplacer 95% de l'attention visuelle
avec 100%? Je peux imaginer que la réponse tient à une sorte d'équilibre
échangiste. Un mécanisme de clignement pour les deux yeux en même
temps peut être bien plus simple et moins coûteux qu'un mécanisme qui
alterne régulièrement. (G. Williams, 1992, p. 142-153].

Williams lui-même n'a pas tenté de confirmer ou d'infirmer une


quelconque hypothèse qui découlerait de ce fragment exemplaire de
formulation adaptationniste des problèmes, mais il a ouvert la
recherche en posant la question. C'est un exercice de rétro-ingénierie
aussi pur qu'on puisse l'imaginer.

1. Le généticien Steve Jones (1993, p. 20) nous offre un autre exemple à l'appui. TI
y a plus de trois cents espèces nettement différentes de poissons dans le lac Victoria.
Ils sont si différents: comment sont-ils arrivés là?« L'idée reçue est que le lac Victoria
doit avoir à un moment été asséché en plusieurs petits lacs qui ont permis à plusieurs
sortes d'espèces d'évoluer. Mis à part les poissons eux-mêmes, rien ne permet de dire
que cela se soit jamais produit.» Les histoires adaptationnistes sont pourtant bien
confirmées et abandonnées. Mon exemple favori est l'explication, aujourd'hui en dis-
crédit, de la raison pour laquelle certaines tortues de mer émigrent en traversant tout
l'Atlantique entre l'Afrique et l'Amérique du Sud, pondant d'un côté, élevant leurs petits
sur un autre. Selon cette histoire bien trop raisonnable, l'habitude se prit quand
l'Afrique et l'Amérique du Sud commencèrent à se séparer; à cette époque, les tortues
traversaient simplement la baie pour pondre leurs œufs; la distance s'accrut imper-
ceptiblement à travers les siècles, jusqu'à ce que leurs descendants traversent
consciencieusement l'océan pour se rendre là où leur instinct leur disait d'aller pondre.
Je suppose que le réglage temporel de la faille dans Gondwanaland se trouve ne pas
s'accorder avec le calendrier évolutionnaire des tortues; c'est dommage, mais n'était-
ce pas une jolie idée ?
La recherche de la qualité 283
Si l'on considère sérieusement la raison pour laquelle la sélection natu-
relle permet le clignement simultané des yeux on sera mis sur la voie
d'intuitions qui seraient autrement bien vagues. Quel changement dans
la machinerie serait requis pour produire la première étape en direction
de mon alternance adaptative ou du réglage indépendant des clignements
d'yeux? Comment le changement s'est-il produit dans le développement?
Quels autres changements peuvent provenir d'une mutation qui ait
produit un petit décalage dans le clignotement d'un œil ? Comment la
sélection agirait-elle sur une telle mutation? [G. Williams, 1992, p. 153].

Gould lui-même a pris parti pour certaines des histoires comme


ça les plus audacieuses et les plus délicieuses parmi celles que nous
fournit l'adaptationnisme, comme avec l'argument de Lloyd et Dybas
(1966) qui explique pourquoi les cigales (comme les « sauterelles de
dix-sept ans») ont des cycles reproductifs qui s'allongent sur des
durées en nombre premier - treize ans, ou dix-sept, mais jamais
quinze ou seize, par exemple. « En tant qu'évolutionniste, nous dit
Gould, nous cherchons des réponses à la question pourquoi. Pourquoi,
en particulier, une synchronie aussi frappante serait-elle le produit
d'une évolution, et pourquoi la période comprise entre les épisodes de
reproduction sexuelle serait-elle si longue?» (Gould, 1977a, p. 99) 1•
La réponse - qui rétrospectivement semble merveilleusement
sensée - est qu'en ayant un grand nombre premier d'années compris
entre leurs apparitions, les cigales minimisent la probabilité d'être
découvertes et ensuite poursuivies comme un festin prévisible par des
prédateurs qui sortent eux-mêmes tous les deux ans, ou trois ans, ou
cinq ans. Si les cigales avaient une périodicité de, disons, seize ans,
elles seraient alors un régal rare pour les prédateurs qui se montre-
raient tous les ans, mais seraient une source plus fiable de nourriture
pour des prédateurs qui se montreraient tous les deux ou quatre ans,
et un bon gain pour des prédateurs qui seraient en phase avec eux sur
des rythmes de huit ans. Mais si leur période n'est pas un multiple d'un
nombre encore plus faible, elles sont un régal rare - qui ne vaut pas
la peine d'être chassé- pour toute espèce qui n'est pas assez chan-
ceuse pour avoir exactement cette périodicité (ou un multiple de celle-
ci -la sauterelle mythique « Muncher » de trente-quatre ans serait en
pays de cocagne). Je ne sais pas si la théorie de Lloyd et Dybas a été
confirmée à l'heure qu'il est, mais je ne pense pas que Gould soit cou-
pable de panglossisme en la traitant comme un fait établi tant qu'on
n'a pas démontré le contraire. Et s'il désire réellement poser des ques-

1. Gould a récemment (1993a, p. 318) décrit son anti-adaptationnisme comme le


« zèle du converti » et aileurs (1991 b, p. 13) il confesse : «Je me prends quelquefois à
désirer que tous les exemplaires de Ever Since Darwin s'autodétruisent »,si bien qu'il
regretterait peut-être ces termes aujourd'hui, ce qui serait bien dommage, car il
exprime de manière tellement éloquente les explications adaptationnistes.
284 DARWIN EST-IL DANGEREUX?

tions «pourquoi?» et y répondre, il n'a pas le choix: il doit bien être


un adaptationniste.
Le problème que lui-même et Lewontin voient est qu'il n'existe pas
de critères pour dire quand un raisonnement adaptationniste donné
est trop beau pour être vrai. Ce problème est-il sérieux, et en quoi,
même s'il n'a pas de « solution » canonique ? Darwin nous a appris à
ne pas rechercher d'essences, de division entre fonction authentique ou
intentionnalité authentique et fonction ou intentionnalité simplement
en formation. Nous commettons une erreur fondamentale si nous
pensons que si nous voulons nous autoriser des raisonnements adapta-
tionnistes nous avons besoin d'un permis et que ce permis ne pourrait
être que la possession d'une définition stricte ou d'un critère pour une
n
adaptation authentique. y a de bonnes règles approximatives quand
on veut s'engager dans la rétro-ingénierie et elles sont rendues expli-
cites par George Williams (1966). (1) N'invoquez pas l'adaptation
quand d'autres explications, de niveau inférieur, sont disponibles
(comme des explications physiques). Nous n'avons pas besoin de
demander quels avantages obtenus par les érables qui puissent expli-
quer la tendance de leurs feuilles à tomber, pas plus que les rétro-
ingénieurs à Raytheon n'ont besoin d'aller à la recherche d'une raison
pour laquelle GE ont fabriqué leurs machins de manière à ce qu'ils ne
fondent pas immédiatement dans les hauts fourneaux. (2) N'invoquez
pas l'adaptation quand un trait est le produit d'une exigence générale
dans le développement des organismes. Nous n'avons pas besoin qu'on
nous donne une raison spéciale tenant à l'augmentation de fitness pour
expliquer le fait que les têtes sont attachées aux corps, ou que les
membres viennent par paires, pas plus que les gens de chez Raytheon
n'ont besoin d'expliquer pourquoi les parties du machin de chez GE
ont tant de bords et de coins coupés aux bons angles. (3) N'invoquez
pas l'adaptation quand un trait est un sous-produit d'une autre
adaptation. Nous n'avons pas besoin de donner une explication adapta-
tionniste de la capacité du bec d'un oiseau à nettoyer ses plumes (car
les traits du bec de l'oiseau sont là pour des raisons plus pressantes),
pas plus que nous n'avons besoin d'une explication spéciale de la capa-
cité du machin de GE d'avoir une enveloppe protectrice qui met son
intérieur à l'abri des rayons ultraviolets.
Mais on aura déjà noté que dans chaque cas ces règles approxima-
tives peuvent être battues en brèche par une enquête plus ambitieuse.
Supposons que quelqu'un qui s'émerveille des superbes feuillages
automnaux en Nouvelle-Angleterre se demande pourquoi les feuilles
d'érables sont si brillamment colorées en octobre. L'adaptationnisme ne
fait-il pas ici des ravages ? L'ombre du docteur Pangloss plane sur nous !
Les feuilles ont la couleur qu'elles ont simplement parce que dès que la
saison d'été qui leur donne leur moisson d'énergie se termine, la chloro-
phylle disparaît des feuilles et les molécules résiduelles ont des
propriétés réflectives qui viennent à déterminer les couleurs éclatantes
La recherche de la qualité 285

-c'est une explication au niveau de la chimie ou de la physique, pas en


termes de but biologique. Mais attendez une minute. Bien que cela
puisse être la seule explication correcte à ce jour, aujourd'hui il est vrai
que les humains prisent tellement les feuillages automnaux (cela amène
des millions de dollars de tourisme en Nouvelle-Angleterre chaque
année) qu'ils protègent les arbres qui ont les feuillages les plus éclatants.
V