Vous êtes sur la page 1sur 20

Годишњак Филозофског факултета у Новом Саду, Књига XLI-3 (2016)

Annual Review of the Faculty of Philosophy, Novi Sad, Volume XLI-3 (2016)

Tamara Valčić Bulić* UDK 821.133.1(6):327.39


Faculté de Philosophie et Lettres, doi: 10.19090/gff.2016.3.567-586
Université de Novi Sad Originalni naučni rad

DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS


IDENTITAIRES À UNE COMMUNAUTÉ (LITTÉRAIRE) DÉNATIONALISÉE

Un long chemin a été parcouru dans l’univers de la francophonie depuis l’apparition des
mouvements de la « négritude » dans les années 30, puis de ceux d’« antillanité », de
« créolité », une quarantaine d’années plus tard. L’objectif principal de la création de
ces concepts, que nous passerons en revue dans notre article, est sans aucun doute
l’affirmation de son identité propre et par conséquent, dans l’univers des littératures en
langue française, l’opposition à la domination de la littérature franco-française.
Aujourd’hui, à l’heure d’une « francophonie transculturelle » on parle de « mondialité »
et de diversité culturelle. C’est notamment la notion de « littérature monde » qui a eu sa
consécration officielle en 2007 lors de la publication d’un manifeste signé par 44
écrivains francophones qui réclamaient la suppression du centre et de la périphérie, le
décloisonnement des frontières de l’imaginaire et « une littérature-monde en langue
française consciemment affirmée ». Il s’agira ici d’essayer de dresser un état des lieux
du chemin parcouru, de s’interroger ensuite sur les raisons de l’émergence de la notion
de « littérature monde » et enfin de noter pourquoi l’apparition et la promotion de cette
notion ont provoqué parfois de vives controverses.
Mots clés : négritude, antillanité, créolité, francophonie, littérature-monde

Il y a dix ans, le 15 mars 2007, un groupe d’écrivains, appelé depuis


groupe ‘des 44’, signait un manifeste intitulé « Pour la littérature-monde en
français » publié dans Le Monde des livres. Ces auteurs y exposaient un concept
littéraire, nouveau selon eux et annonçaient une véritable « révolution
copernicienne » dans les lettres francophones. Deux mois plus tard, le
manifeste a été suivi d’un livre contenant les articles de vingt-sept des
quarante-quatre signataires. Les deux ont donné lieu à des prises de position
pour ou contre les idées présentées. Se demander quel est le chemin parcouru
depuis la naissance des littératures francophones profondément imprégnées de
discours identitaires, analyser quelques notions clés parmi lesquelles la notion

*
Tamara Valčić Bulić, tamara.valcic.bulic@ff.uns.ac.rs
568 Tamara Valčić Bulić

de la « francophonie » a une place centrale, étudier enfin succinctement les


principales idées exposées dans le manifeste ‘Pour la littérature-monde en
français’ et se demander si elles ont eu un réel impact, c’est l’objectif que nous
nous sommes fixé ici.
C’est au XXe siècle que l’espace littéraire mondial s’est
considérablement élargi. C’est un fait qui ne peut étonner vu l’ampleur de la
décolonisation et le nombre de littératures nationales qui au cours du siècle ont
pris leur naissance ou leur envol. Dans le cas des anciennes colonies de la
France – mais aussi des régions restées dans le cadre de la France1, telles la
Martinique et quelques autres – ces littératures allaient se développer d’abord
dans la langue de la nation colonisatrice, bien que cette dernière ait souvent été
perçue comme ennemie. Cependant, la langue autrefois imposée devenait un
moyen essentiel pour communiquer avec d’autres cultures et d’abord avec la
culture dominante, sans que cela empêche l’essor des revendications
identitaires. Ces revendications se concrétiseront à travers des mouvements
politiques et artistiques auxquels se rattachent certains concepts-phares qui
apparaissent chacun à son tour entre les années 30 et la fin du XXe siècle.
À travers l’évocation de ces concepts, rappelons les principaux maillons
de l’émancipation culturelle et artistique des peuples colonisés par la France.
Dans les années 302, Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor et Léon Gontran
Damas créent un mouvement, intitulé « négritude »3. C’est un néologisme
délibérément choisi pour revaloriser de cette manière le concept dévalorisant
de « nègre » utilisé par les colonisateurs. En effet, le concept de négritude
renvoie explicitement à une race et à un continent et par conséquent à la
conscience d’un état, des traditions et des coutumes antérieures au système
colonial et indépendantes de lui. Pour Césaire, « La Négritude est la simple
reconnaissance d’un fait, qui implique une acceptation, une prise en charge de
son destin de Noir, de son histoire et de sa culture. » (in Chevrier 1984, 44). Le
mot et le concept, comme Césaire le dira bien plus tard dans son Discours de la

1 Plus précisément, il y a en 1946 un changement important de statut : de colonie, ces


régions deviennent des départements d’outre-mer (DOM).
2 Il est précédé dans les années 20 par le mouvement de Harlem renaissance dans les

pays anglophones, connu aussi comme New Negro ou Renaissance nègre. Rappelons
également la vogue de l’art ‘nègre’ dans les pays européens – et en France tout
particulièrement. (Chevrier 1984, 36).
3 Ce terme apparaît pour la première fois dans le premier numéro de la revue

L’Etudiant noir en 1935. Notons qu’il est aujourd’hui utilisé avec ou sans la majuscule,
en fonction du choix idéologique des utilisateurs du concept.
DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS … 569

Négritude, naissent d’un nouvel humanisme, d’un « sursaut de dignité », d’« une
forme de révolte […] contre le système de la culture tel qu’il s’était constitué »
(https://www.humanite.fr/node/391910). Selon Léon-Gontran Damas enfin, la
négritude est « Le mouvement tendant à rattacher les noirs de nationalité et de
statut français, à leur histoire, leurs traditions et aux langues exprimant leurs
âmes. » (http://rootsmagazine.fr/2016/10/19/leon-gontran-damas-lun-des-
peres-de-la-negritude/) La naissance du mouvement de « Négritude » est donc
une réaction à l’oppression culturelle exercée par le système colonial français
qui n’est plus considéré comme culturellement supérieur ; c’est aussi un acte de
réappropriation, de prise de conscience de sa propre identité de noir; c’est
enfin un refus d’assimilation culturelle. Il est facile de se rendre compte du
double caractère du mouvement de la Négritude : il s’agit non seulement d’un
courant de pensée et d’un mouvement social et politique, mais également d’un
courant artistique et plus largement culturel4.
Cependant, en tant qu’antithèse d’un discours blanc et discours
profondément anticolonial5, le mouvement de la Négritude a souvent été
interprété – et par certains noirs eux-mêmes – comme un mouvement
essentialiste et nationaliste, qui néglige entièrement les différences
géographiques et culturelles :

Mais en même temps, ce discours basé sur un monde noir mythique niait
complètement les phénomènes de culture et de géographie. Il donnait
l’impression que tous les nègres étaient des nègres, sans distinction, que le
nègre africain, le nègre de Harlem et le nègre des Antilles étaient un seul et

4 Écoutons Senghor décrire avec précision les conditions dans lesquelles le mouvement
de la Négritude est né : « Nous étions alors plongés avec quelques autres étudiants
noirs dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché. Nulle réforme en
perspective, et les colonisateurs légitimaient notre dépendance politique et
économique par la théorie de la table rase. Nous n’avions, estimaient-ils, rien inventé,
rien créé, ni sculpté, ni peint, ni chanté. Des danseurs ! Et encore… Pour asseoir une
révolution efficace, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements
d’emprunt, ceux de l’assimilation, et affirmer notre être, c’est-à-dire notre Négritude. »
http://www.rfi.fr/afrique/20130626-aime-cesaire-centenaire-mouvement-negritude
5 Il n’est pas possible d’évoquer ici ni les dissensions nées au sein du mouvement lui-

même ni les critiques adressées par d’autres intellectuels. Rappelons tout de même le
mot de Sartre dans Orphée noir, sa célèbre préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie
nègre et malgache (1948) de Senghor : c’est le « racisme antiraciste » [qui] est le seul
chemin qui puisse mener à l’abolition des différences de race. » (Sartre in Senghor
1948, XIV).
570 Tamara Valčić Bulić

même personnage : le Nègre avec un grand N. (P. Chamoiseau in Perret, 2001,


44)

Cette réduction du destin des noirs à leurs origines africaines, cette


« idéalisation du passé mythique pré-colonial » (Chevrier 1984, 45) est une des
raisons pour lesquelles des voix commencent à s’élever contre la vision trop
conservatrice et archaïque de la négritude : c’est le cas justement d’un auteur
antillais, Édouard Glissant (1928 – 2011) qui soutient dans une sorte de
manifeste intitulé Le Discours antillais (1981) que les Antillais ne peuvent se
réduire à leurs racines africaines, qu’ils doivent prendre conscience aussi bien
de leur histoire que de leur culture, différente de celle des Noirs africains et
revendiquer ainsi leur origine hybride. Jean Bernabé, auteur antillais à l’époque
de la jeune génération, présente le concept d’antillanité de la manière suivante :

Plus concept que véritable mouvement littéraire, l’antillanité, rejetant les


illusions générées par les arrière-mondes (Europe, Afrique), accomplit le projet
de domicilier l’écriture antillaise dans le champ naturel de son éclosion.
(Barnabé in Perret 2001, 45)

Glissant de son côté se refuse à admettre d’avoir développé une théorie et


encore plus d’être un quelconque chef de file ; il soutient au contraire qu’il avait
simplement voulu proposer « une optique nouvelle pour l’exercice littéraire »
et mettre en valeur « une attitude de l’Antillanité, c’est-à-dire qu’on s’intéresse
aux pays de la Caraïbe dans ce qu’ils ont souvent d’indéchiffrable » (Glissant in
Perret 2001, 46). Quoi qu’il en soit, Glissant apparaît comme un des
intellectuels francophones les plus influents et continue soit à emprunter à
d’autres penseurs soit à créer lui-même des concepts hybrides et globalisants,
s’acheminant de plus en plus vers le transculturel et vers une/des culture(s)
plurielle(s). Rappelons qu’il emprunte à Deleuze et à Guattari la distinction
entre la notion de racine te celle de rhizome :

La racine unique est celle qui tue autour d'elle alors que le rhizome est la racine
qui s'étend à la rencontre d'autres racines. J'ai appliqué cette image au principe
d'identité. Et je l'ai fait aussi en fonction d'une "catégorisation des cultures" qui
m'est propre, d'une division des cultures en cultures ataviques et cultures
composites. http://www.edouardglissant.fr/rhizome.html

Glissant introduit ainsi plusieurs autres notions dans ses essais (Traité du Tout-
monde, La Poétique de la relation), ses conférences, ses interviews, enfin dans
DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS … 571

son roman Tout-Monde (1993) pour exprimer le caractère transnational et


multiple du monde : chaos-monde, Relation, archipel, etc.
En établissant une filiation avec Glissant, les écrivains antillais Patrick
Chamoiseau (né en 1953) et Raphael Confiant (né en 1951) sont à l’origine du
mouvement de réflexion identitaire et de création poétique de la Créolité6. Les
auteurs de ce mouvement s’expriment sur ce concept notamment dans la
Charte culturelle créole (1982) puis dans l’Eloge de la créolité (1989). Selon eux,
l’identité antillaise7 continue à prendre ses distances par rapport à l’Europe et
par rapport à l’Afrique. « Être créole »8 signifie être né de la rencontre de
différents peuples et cultures et posséder une culture double, même plurielle,
résultat d’un métissage biologique et social, fait vécu dans la violence et la
difficulté. Être créole signifie naturellement posséder deux langues : le français
et le créole, même si cette dernière n’a pas sa littérature propre et si elle doit
dépasser son illettrisme et son oralité. Cependant, les auteurs de la Créolité se
rendent compte de la vitesse des changements dans le monde, ce pourquoi la
culture créole pourrait ne pas parvenir à suivre dans son développement en
quelque sorte tardif ; et c’est pourquoi les auteurs créoles ont grandement
besoin de poser un « regard intérieur », de faire un « retour sur eux-mêmes ».
(Perret, 11-12). Les contestations ne se font pas attendre, en commençant par
Glissant, qui a pourtant inspiré le mouvement, et qui prend ses distances en
soutenant qu’il faut : « Pas la créolité, mais la créolisation, pas l'essence, mais le
processus », refusant ainsi toute essentialisation et tout figement dans une
identité immuable
(http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20110203.OBS7390/sur-la-trace-d-
edouard-glissant.html)9.
Parallèlement au développement des différents mouvements
identitaires, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, l’idée d’un

6 Le mot est de Confiant. Plus tard se joignent à eux d’autres écrivains, comme les
Guadeloupéens Gisèle Pineau et Ernest Pépin.
7 « Nous déclarons que la créolité est le ciment de notre culture. » (In Moudileno 2010,

57)
8 L’influence du mouvement créole est visible non seulement en littérature mais aussi

en musique et en architecture (Perret 2001, 10-11).


9 Ajoutons que d’autres notions identitaires apparaissent: africanité pour désigner

l’identité africaine, concept qui dépasse la négritude ; sur le même modèle encore –
l’arabité, l’asianité, la méditerranéité, l’orientalité, etc. Toutefois, comme les concepts
en question n’avaient pas donné lieu à des mouvements de grande ampleur, ils n’ont
pas été étudiés ici.
572 Tamara Valčić Bulić

rassemblement des peuples qui ont le français « en partage » (formule


consacrée), gagne de plus en plus de terrain. C’est à ce moment-là que
réapparaît la notion de la francophonie. Comme chacun sait, il s’agit d’une
notion fort ancienne (1880), au départ géolinguistique, forgée par le géographe
Onésime Reclus pour englober les territoires et les peuples sous domination
française. Elle n’est pas très utilisée avant la fin de la Seconde Guerre mondiale
mais le sera surtout à partir des années 1960, comme en témoignent de
nombreux textes.
C’est le numéro de novembre 1962 de la revue Esprit qui est considéré
comme « l’acte de naissance bis de la francophonie »
(https://www.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2007-4-page-178.htm,
178). Bien que sous l’appellation de francophonie soient réunis tous les peuples
ou groupes de locuteurs utilisant le français complètement ou en partie dans
leur communication quotidienne et qu’il s’agisse de la réunion d’une suite de
cultures hétérogènes10, « la réactivation de la francophonie est le fait des
anciens colonisés […] qui éprouvaient le besoin de surcompenser par leur zèle
de néophyte le peu d’ardeur de la France coloniale à répandre sa langue chez
les peuples réputés barbares, vivant en dehors de la sphère de la civilisation
occidentale. » (https://www.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2007-4-
page-178.htm, 178). À cette ‘ardeur’ s’ajoutent des intérêts divers, comme le
constate l’Académie française elle-même :

Car tous les pays qui avaient en partage la langue française sentaient de façon
plus ou moins nette qu’ils avaient aussi en commun des intérêts politiques,
économiques et culturels, et qu’ils pourraient constituer un ensemble
géopolitique susceptible de s’affirmer face au monde anglo-saxon, au bloc de
l’Est, à la communauté hispanique et aux géants d’Asie. (« La francophonie »,
http://www.academie-francaise.fr/langue/francophonie.html)

Non seulement le terme de francophonie commence à s’imposer, mais


aussi l’idée de la constitution d’une communauté fait son chemin grâce à ses
promoteurs parmi lesquels se trouvent des personnalités africaines Léopold
Sedar Senghor (Sénégal), Hamani Diori (Niger) et Habib Bourgiba (Tunisie),
mais aussi celles venant des autres aires francophones, comme le prince
Norodom Sihanouk du Cambodge ou le Québecois Jean-Marc Léger. Suite à un

10Rappelons aussi que les « aires francophones proprement dites » sont l’aire africaine,
caribéenne, américaine, moyen-orientale et asiatique.
DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS … 573

établissement de différents programmes d’échanges et de coopération et donc à


une institutionnalisation progressive, c’est l’Agence de corporation culturelle et
technique (ACCT) qui est née en 1970, puis est tenu en 1986, à Paris, le premier
Sommet de la Francophonie. C’est ainsi que le concept de francophonie se
colore d’une nuance résolument politique.
Selon Jean-Marc Moura, c’est probablement pour cette raison que dans
le domaine littéraire, la notion englobante de francophonie renvoie dans une
certaine critique littéraire à la vision du colonisé, du dominé, et s’oppose ainsi à
l’exotisme, considérée comme une notion coloniale, dominante, eurocentrique ;
dans ce contexte, la vision francophone a souvent été considérée (et continue à
l’être) comme la « prise de parole authentique, vierge de toute influence,
d’hommes naguère victimes de la domination politique et symbolique venue de
l’Europe. » (Moura, www.vox-poetica.org/sflgc/biblio/moura.html)
Il ne faut cependant pas croire que l’idée du rassemblement, non plus
que, quelques années après, l’institution nouvellement créée, aient été
acceptées à l’unanimité. L’écrivain tunisien Albert Memmi témoigne dans sa
Préface à l’anthologie nommée Écrivains francophones du Maghreb (1985) des
réserves de ses confrères à l’égard de la francophonie, ressentie comme un
instrument détourné de domination :

Je dois dire ici combien la notion de francophonie, que nous vivions, nous,
spontanément, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, est venue à notre
secours. Elle n’a pas toujours eu bonne presse. Certains y voyaient une dernière
ruse de la colonisation, une manière de maintenir, culturellement, une emprise
politiquement défaillante. (…) La vérité, toute simple, était, est encore, que nous
n’avions pas d’autre choix : écrire en français ou nous taire. Or, écrire en
français c’était utiliser la langue d’une nation tenue pour ennemie. Nous
écrivions tout de même, mais avec quelles contorsions, dictées par la
culpabilité ? Nous devions aussi à toute force marquer notre distance, nos
originalités. Nous n’en avons plus besoin. La francophonie signifie simplement
aujourd’hui que la langue française réunit miraculeusement un certain nombre
d’écrivains de par le monde. (Memmi 1985, 14, c’est nous qui soulignons)

En dépit de cette vision optimiste, d’une francophonie exempte de toute


hostilité entre ceux qui en font partie, d’une francophonie comme facteur de
rassemblement de ceux qui parlent et écrivent en langue française, dans les
premières années du XXIe siècle certains milieux littéraires commencent à
manifester leur mécontentement quant à ce concept qu’ils jugent de plus en
574 Tamara Valčić Bulić

plus discriminatoire et de plus en plus ambigu ; en effet, d’après eux, la


francophonie commence à englober tous les francophones à l’exception des
Français eux-mêmes, tout comme la mention de ‘français’ exclut les œuvres
d’expression française hors de France.
Pour mieux illustrer cette critique à l’égard des Français, citons le cas
d’Ana Moï, Française d’origine vietnamienne, qui, le 26 novembre 2005, dans
un article au nom significatif, « Francophonie sans Français », exprime son
humiliation lorsqu’on lui demande dans une émission radio si écrire
« directement » en français n’est pas pour elle une « aliénation », ou lorsqu’en
librairie elle trouve son propre livre dans les rayons « francophones »11 du fait
de ses origines, estime-t-elle :

Je note cependant que mes romans, écrits en français et publiés par Gallimard
dans la collection « Blanche », sont répertoriés dans le département de
littérature vietnamienne à la Fnac. Les libraires anglo-saxons préfèrent classer
les écrivains du monde entier par ordre alphabétique. (http://www.madinin-
art.net/francophonie-sans-francais/)

L’article d’Anna Moï semble avoir déclenché une avalanche d’articles :


quelques mois plus tard, en mars 2006, Amin Maalouf s’explique à son tour sur
la signification de la francophonie dans le domaine littéraire (le Monde des
livres) :

Le glissement sémantique s’est produit par la suite. Le sens s’est perverti. Il


s’est carrément inversé ; « francophones » en France aurait dû signifier
« nous » ; il a fini par signifier « eux », « les autres », « les étrangers », ceux des
anciennes colonies »
(http://casadei.blog.lemonde.fr/2006/03/13/2006_03_co ntre_la_littr)

11 Selon certains, les maisons d’édition font relativement peu connaître les littératures
francophones ou bien attribuent des étiquettes trop réductrices à certains auteurs en
les rangeant dans des catégories en quelque sorte ségrégationnistes. (ex. collection
Continents Noirs, Gallimard, le Monde noir poche chez Hatier ;
http://www.bief.org/Publication-2764-Article/Visages-francophones-dans-l-edition-
francaise.html. Voici encore Mabanckou citant Bernard Mouralis, professeur émérite de
littérature « Mais, comme par le passé, la critique continue souvent à vouloir rechercher
dans les textes de ces auteurs la présence d’une spécificité africaine : est-il logique pour
les éditeurs de créer des collections réservées à ces écrivains, et pour les libraires de
leur consacrer des rayons particuliers ? »
(http://www.lemonde.fr/idees/article/2006/03/18/la-francophonie-oui-le-ghetto-
non_752169_3232.html)
DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS … 575

Maalouf met donc un signe d’égalité entre la francophonie et les


littératures postcoloniales : il s’agirait des pays dont « un lectorat national (est
encore) à venir » (comme le dit ailleurs Mabanckou,
https://atelit.hypotheses.org/tag/alain-mabanckou) et non point de tous les
pays où le français est majoritairement parlé. Maalouf continue en soulignant
qu’il y a une ségrégation qui frappe les écrivains étrangers d’expression
française venant des pays du Sud contrairement à ceux venant d’ailleurs (et
même des espaces non francophones) ; il a, se confie-t-il, essayé de trouver les
« critères qui régissent ce clivage » entre les uns et les autres et a constaté « des
subtilités discriminatoires indignes de la France » (http://www.aminmaalouf.
net/fr/2009/07/et-les-egarements-de-la-francophonie/). Comme solution,
Maalouf propose de n’utiliser la notion de « francophone » que pour des réalités
géopolitiques12.
Dans l’article cité, Maalouf – mais il est loin d’être le seul – souligne
aussi la très grande différence existant entre les monde francophone et
anglophone : non seulement les auteurs tels que Salman Rushdie ou Arundhati
Roy et d’autres encore sont d’emblée considérés comme des auteurs
britanniques, quelle que soit leur origine ethnique13 et ne sont donc pas
affublés de l’étiquette d’ « anglophones », mais en outre dans les pays
anglophones la distinction entre centre artistique et littéraire et ses
périphérie(s) – fortement ressentie dans le cas de Paris et de la France14 – est
largement dépassée.

12 Mabanckou exprime des idées semblables. Le terme de « francophonie » est « devenu


péjoratif et a, pour beaucoup de francophones, une connotation post-coloniale »
(http://www.liberation.fr/week-end/2007/07/14/la-litterature-monde-en-francais-
un-bien-commun-en-danger_98223).
Ou encore, le mot « francophone » est devenu une étiquette et en tant que telle,
suspecte ou comme le dit Alain Rey : « c‘est une sorte de patate chaude que pays,
pouvoirs et créateurs se repassent avec des intentions contrastées. » (http://www.
lemonde.fr/livres/article/2006/03/16/alain-rey-c-est-une-sorte-de-patate-chaude_
7512 27_3260.html)
13 Toutefois, chez les anglophones, l’invention de la littérature du Commonwealth dans

les années 80 provoque des réactions semblables ; Rushdie la qualifie d’« une belle
opération de marketing au fort parfum néo-colonial. » (http://www.laviedesidees.fr/
La-litterature-francaise-dans-la.html)
14 C’est moins le cas dans les pays qui disposent d’une institution littéraire (le Québec,

la Suisse, la Belgique) même si la reconnaissance parisienne est désirable.


576 Tamara Valčić Bulić

Dans cette hiérarchisation entre le centre et la périphérie, bien des


écrivains francophones pensent en plus être jugés sur la base de la
reproduction des contenus « périphériques », liés à un discours identitaire
fortement marqué et à des contenus « exotiques », quasiment documentaires,
alors qu’ils voudraient être jugés uniquement pour la valeur esthétique de leurs
œuvres. Cependant, certains d’entre eux sont à leur tour taxés d’opportunisme,
comme par exemple Tahar Ben Jelloun : ce dernier, tout en se révoltant contre
la condition de l’écrivain francophone « métèque », au « statut légèrement
décalé par rapport aux écrivains français de souche » (Tahar Ben Jelloun in
Porra, 2010, 117), fonde son succès sur des sujets francophones souvent
actualisés (Porra, 2010, 112).
Pourtant, l’année 2006 est l’année de la Francophonie, nommée aussi
l’année Senghor. De nombreuses manifestations, rencontres, colloques,
festivals, sont prévus en cette année là; le IXe Sommet de la Francophonie se
tient à Bucarest ; à Paris le Salon du livre de mars 2006 est consacré aux
auteurs francophones, mais la France n’y est pas invitée. Le Congolais Alain
Mabanckou prononce des mots très forts à ce propos : « nous sommes dans la
logique déplorable du ghetto » s’écrie-t-il dans un article15, alors que la
francophonie littéraire semble plus forte que jamais : en témoigne
l’extraordinaire succès des écrivains francophones à la rentrée 2006 : plusieurs
grands prix littéraires leur ont été décernés : Prix Goncourt et Grand Prix de
l’Académie française au Franco-américain Jonathan Littel, pour Les
Bienveillantes, un livre très controversé, Goncourt des lycéens à la
Camerounaise Léonora Mano pour les Contours du jour qui vient, Prix Fémina à
Nancy Huston pour Les Lignes de faille et enfin Prix Renaudot au Franco-
congolais Alain Mabanckou pour les Mémoires de porc-épic. Dans ces mêmes
années, notons que des prix destinés à récompenser les seules œuvres
francophones ont été créés : Prix Jean Arp de littérature francophone (2004) et
Prix Senghor (2006) du premier roman francophone et francophile.
En réalité, dans cette année de la Francophonie, l’année Senghor, la
septième édition du festival Étonnants Voyageurs se tient en novembre, à
Bamako, au Mali, et elle rassemble des auteurs intéressés à la création d’une
littérature universelle, d’un vaste champ littéraire transnational ; c’est donc à

15Le nom de l’article du 16 mars 2006 étant « La francophonie, oui, le ghetto : non ! ».
(http://www.lemonde.fr/idees/article/2006/03/18/la-francophonie-oui-le-ghetto-
non_752169_3232.html)
DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS … 577

Bamako que dans une suite de conférences et de rencontres, le concept de


littérature-monde est né. Il suffira de quelques mois pour que le 16 mars 2007
soit publié dans Le Monde des livres le manifeste « Pour une littérature-monde
en français ».
Le concept de littérature mondiale n’est certes pas nouveau ; il suffit de
se rappeler la Weltliteratur de Goethe, ou encore les idées de certains
comparatistes européens des années 60 du 20e siècle comme Erich Auerbach,
qui affirme déjà dans son célèbre texte « Philologie der Weltliteratur » que
« notre patrie philologique est la terre ; ce ne peut plus être la nation ». En
outre, il annonce la « standardisation » en estimant que le processus
d’uniformisation entre les cultures européennes avance beaucoup plus
rapidement qu’avant. (Auerbah 2009, 115). Et effectivement, aujourd’hui,
lorsqu’on considère le monde contemporain dans son ensemble où la
mondialisation donne toute sa mesure, on peut affirmer avec le politologue Zaki
Laidi – encore plus facilement qu’il y a cinquante ans – que cet état des choses
(la mondialisation) :

renvoie presque invariablement à deux considérations : la compression de


l’espace dans lequel les hommes vivent et échangent valeurs et produits, et les
implications de cette intensification des échanges sur leur conscience
d’appartenir à un même monde. (cité par Moura, www.vox-
poetica.org/sflgc/biblio/moura.html)

À ce propos il est intéressant de revenir une fois de plus à Édouard Glissant –


qui non seulement sera un des signataires du nouveau manifeste, mais qui a lui-
même une décennie plus tôt, proposé les concepts de tout-monde, de chaos-
monde, et qui propose également le concept de mondialité pour l’opposer à la
mondialisation :

Ce que l’on appelle mondialisation, qui est l’uniformisation par le bas, le règne
des multinationales, la standardisation, l’ultra libéralisme sauvage sur les
marchés mondiaux, pour moi c’est le revers négatif d’une réalité prodigieuse
que j’appelle la mondialité. La mondialité c’est l’aventure sans précédent qu’il
nous est donné à tous aujourd’hui de vivre, dans un monde qui, pour la
première fois, réellement, et de manière immédiate, foudroyante, se conçoit à
la fois multiple et unique, et inextricable. » C’est l’anti-diversité opposée au
respect du Divers et l’échange.
(http://www.edouardglissant.fr/mondialite.html)
578 Tamara Valčić Bulić

Le terme lui-même de « littérature-monde », par sa formation


grammaticale semble justement sorti de la plume de Glissant : deux substantifs
reliés par un trait d’union ; pour ce qui est de la suite, du fameux « en français »,
il met manifestement l’accent sur la langue16. Parmi les signataires du manifeste
se trouvent d’une part des auteurs franco-français parmi lesquels Michel Le
Bris et Jean Rouaud, mais aussi Le Clézio, Patrick Rambaud, Erik Orsenna;
d’autre part, de nombreux écrivains francophones comme Édouard Glissant,
Amin Maalouf, Boualem Sansal, Ananda Devi, Anna Moï, A. Mabanckou, pour
n’en citer que quelques-uns.
Que contient le manifeste ? Tout d’abord, il proclame une « révolution
copernicienne » annoncée17 par les événements de l’année 2006, à
savoir, l’abolition du centre et de la périphérie, le dépassement du pouvoir du
Nord ou encore en d’autres termes – la décolonisation de la littérature :

… le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature


franco-française, n’est plus le centre. (…) le centre, nous disent les prix
d’automne, est désormais partout, aux quatre coins du monde. Fin de la
francophonie. Et naissance d’une littérature-monde en français.
(www.lemonde.fr/.../des-ecrivains-plaident-pour-un-roman-en-franc souligné
par nous)

Un débat franco-français y est tout de même bien présent : les


signataires notent l’épuisement de la littérature française qui s’est vidée de sa
substance, mais dont la renaissance est annoncée par le manifeste :

Le monde revient. Et c’est la meilleure des nouvelles. N’aura-t-il pas été


longtemps le grand absent de la littérature française ? Le monde, le sujet, le
sens, l’histoire, le « référent » : pendant des décennies, ils auront été mis ‘entre

16 À cela des objections s’élèvent sur l’incompatibilité de ‘littérature- monde’ et du


français. Cette mention « en français » disparaît du titre de l’ouvrage collectif qui
s’intitule donc Pour une littérature-monde. Par ailleurs, ce livre dans lequel sont
rassemblées et affinées les positions de certains des auteurs signataires, est publié chez
Gallimard dans la collection NRF, tout comme le manifeste est publié dans Le Monde, ce
qui a permis aux opposants du manifeste de souligner à quel point les signataires eux-
mêmes cherchaient justement la publicité dans la capitale.
17 Pourtant, les auteurs se plaignent « de figurer comme d’aimables supplétifs plus ou

moins exotiques, éventuellement utiles pour participer au progrès de résistance


mondiale contre la domination de l’anglais. » (http://www.laviedesidees.fr/La-
litterature-francaise-dans-la.html)
DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS … 579

parenthèses’ par les maîtres-penseurs, inventeurs d’une littérature sans autre


objet qu’elle-même. (www.lemonde.fr/.../des-ecrivains-plaident-pour-un-
roman-en-franc)

L’épuisement serait le résultat d’une trop grande présence des ‘exégètes’ et des
‘commentateurs’ : sans qu’aucun nom ne soit cité, il est facile de reconnaître le
structuralisme en linguistique, ainsi que le Nouveau Roman en littérature. Les
auteurs du manifeste (en premier lieu, ceci est l’œuvre de Michel Le Bris et de J.
Rouauld) se livrent bien évidemment à une simplification de l’histoire littéraire
récente, mettant aux oubliettes aussi bien Camus que Modiano, pour ne
prendre que ces exemples-là18.
Que propose le manifeste à la place de ces « modèles français
sclérosés » ? De revenir dans les années soixante-dix et retrouver les « récits de
ces étonnants voyageurs19 », puis le roman noir, le roman policier, le roman
d’aventures, pour ainsi renouer avec le véritable récit. De regarder du côté des
littératures caribéennes ou la littérature nouvelle en langue anglaise. Pour ainsi
« dire le monde » et refuser le nombrilisme déprimant de la littérature
française. Le manifeste se termine par un regard vers le futur, où « la langue
[sera] libérée de son pacte exclusif avec la nation » et par la constatation que la
jeune génération ouvre de nouvelles voies romanesques, celles où régnera
l’imaginaire qui aidera à décloisonner les frontières.

L’intérêt de la critique littéraire et du public en général fut relativement


grand : le manifeste souleva des polémiques parfois virulentes. C’est ainsi que
trois jours après la publication du manifeste le secrétaire de l’OIF, Abdou Diouf
répondit dans Le Monde aux signataires pour défendre la francophonie telle
qu’elle était, en la présentant comme une communauté qui luttait pour une
« recherche de convergences, d’alliances, d’interactions entre les aires de
civilisation » et en s’insurgeant contre les poncifs présentés par les signataires
qui, au lieu d’affaiblir, ne fait que renforcer le discours dominant, franco-
centrique :

18 Il s’agirait surtout, selon Blaise Wilfert-Portal, d’une « projection de débats


idéologiques et esthétiques d’un autre temps » (plus exactement des années 1960 ;
http://www.laviedesidees.fr/La-litterature-francaise-dans-la.html)
19 Ce qui est pour certains la preuve qu’ils suivent le développement mondial du

tourisme (Jean-Gérard Lapacherie. V. http://www.laviedesidees.fr/La-litterature-


francaise-dans-la.html
580 Tamara Valčić Bulić

Mais vous me permettrez de vous faire irrespectueusement remarquer,


mesdames et messieurs les écrivains, que vous contribuez dans ce manifeste,
avec toute l’autorité que votre talent confère à votre parole, à entretenir le plus
grave des contresens sur la francophonie, en confondant francocentrisme et
francophonie, en confondant exception culturelle et diversité culturelle. Je
déplore surtout que vous ayez choisi de vous poser en fossoyeurs de la
francophonie, non pas sur la base d’arguments fondés, ce qui aurait eu le
mérite d’ouvrir un débat, mais en redonnant vigueur à des poncifs qui
décidément ont la vie dure. (http://www.congopage.com/Litterature-monde-
en-francais)

Encore quelques jours plus tard, c’est Nicolas Sarkozy, alors candidat à la
présidence, qui s’adresse aux Français dans le Figaro en détournant à des fins
politiques la publication du manifeste ; il faudrait absolument écarter toute idée
selon laquelle la francophonie serait un concept colonial, cela est
particulièrement nocif : « Tant que la francophonie sera suspecte de tels
relents, les peuples seront méfiants à son égard et seront tentés de rejeter le
bébé (la France) avec l'eau du bain (la francophonie) »
(http://www.lefigaro.fr/debats/2007/03/22/01005-20070322ARTFIG90021-
pour_une_francophonie_vivante_et_populaire.php). Une autre idée semble
occuper le centre du texte, celle que, étant donné un manque d’intérêt assez
prononcé pour la francophonie dans les universités françaises, les « talents
littéraires » francophones s’exilent aux Etats-Unis. Et Sarkozy de conclure : « Le
cœur et l'avenir de la francophonie sont de moins en moins français, mais,
paradoxalement, de plus en plus anglo-saxons. La francophonie sauvée par
l'Amérique ? Un comble ! »
En dehors de ces deux réactions hautement politiques20, toutes sortes
d’autres interprétations du manifeste contradictoires entre elles ont souvent
été mises en évidence depuis sa parution (Porra 2010, 110). Qualifié comme un
« fait littéraire très important », mais aussi comme complètement insignifiant,
ou encore plein de lyrisme, « grandiloquent, un rien naïf et pour le moins
partisan dans sa vision de l’histoire littéraire »
(http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/03/25/pour-une-litterature-en-
langues-francaises_1324223_3260.html), s’imposant « avec le ton

20 En voici une qui est littéraire, celle d’Alexandre Naajar, écrivain libanais : « il
existe entre littérature francophone et littérature française une osmose permanente,
une synergie féconde, un enrichissement mutuel ». (Paru le 25 mars 2006,
http://casadei.blog.lemonde.fr/2006/04/02/2006_04_la_francophonie/).
DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS … 581

classiquement paranoïde et agressif de tout pamphlet littéraire… »


(http://www.laviedesidees.fr/La-litterature-francaise-dans-la.html), le
manifeste Pour la littérature-monde en français n’a certainement pas laissé
indifférent les milieux littéraires.
Les signataires – du moins certains d’entre eux – ont continué à
batailler : non seulement ils ont publié un livre portant presque le même nom
(sans le « en français » trouvé réducteur par leurs détracteurs) mais ils ont
consacré l’édition du festival Étonnants Voyageurs de 2007 à la « littérature-
monde », venue remplacer le sujet prévu, celui des « villes-mondes », sujet
assez proche, du moins en apparence. Pour prouver que le coup avait porté,
Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature-monde, livre écrit par Camille
de Toledo, critique du manifeste, sort en 2008. De Toledo reproche aux
signataires notamment de ne pas avoir voulu quitter ce centre qu’ils
considèrent comme injuste et discriminatoire et d’en être ainsi restés
« prisonniers ». (in Brézault, 2010, 36)

Que reste-t-il aujourd’hui du manifeste Pour la littérature-monde en


français ? Le concept s’est-il imposé comme un nouveau paradigme littéraire ou
a-t-il complètement disparu du paysage littéraire ? Ou pire, n’est-il, comme on
l’a prétendu, qu’une simple étiquette alléchante ? Enfin, y a-t-il une différence
fondamentale entre la francophonie et la littérature-monde ? L’objectif n’est-il
pas dans les deux cas de protéger la langue française mais aussi la communauté
culturelle qui la parle ?
Cependant, même si l’idée de la diversité et d’une littérature
transnationale semble être commune aux deux, le grand mérite du manifeste
Pour la littérature-monde en français et du livre qui s’en est suivi, serait, d’après
Daniel Picouly, d’avoir dévoilé le malaise et la frustration qui existent, ainsi que
« l’attachement très vif à quelque chose de commun en danger ». Cet auteur, qui
n’a pourtant pas été signataire du manifeste, ajoute: « C’est la force et
l’exposition de cette littérature qui lui permet de se faire entendre. »
(http://www.liberation.fr/week-end/2007/07/14/la-litterature-monde-en-
francais-un-bien-commun-en-danger_98223).
Certains parmi les signataires continuent à militer pour la littérature-
monde, d’autres en sont revenus. Les éditeurs du volume Pour une littérature-
monde, Michel le Bris et Jean Rouaud entreprennent de publier un nouveau
livre collectif en 2010, à l’occasion du cinquantenaire des indépendances
africaines ; celui-ci porte le nom significatif de Je est un autre. Pour une identité-
582 Tamara Valčić Bulić

monde ; certains des contributeurs sont du rang des signataires du manifeste,


d’autres de nouveaux venus, ce qui montre que l’idée a pris de l’élan. Les
milieux académiques anglo-saxons réagissent également dans un ouvrage
collectif, Transnational French Studies : Postcolonialism and Littérature-monde
(2010).
Enfin, dix ans après le manifeste, c’est encore à l’occasion du festival
Étonnants Voyageurs qu’une dizaine d’entre eux sont venus à Saint-Malo en juin
2017 pour faire une sorte de mise au point. Ceux qui sont venus sont
effectivement enthousiastes quant à la portée du manifeste. Citons Ananda Devi
qui se réjouit de l’évolution des esprits : « En dix ans, que de changements,
soupire-t-elle. Toute une génération d’écrivains émerge sans ressentir cette
injustice, proche de la discrimination. On la lit, on l’écoute, on la suit. » Eric
Orsenna, lui aussi, exprime sa satisfaction quant à ce que le manifeste a apporté
aux lettres et à l’émancipation des écrivains francophones : « Ces écrivains,
jusque-là assignés à résidence, nous rappellent que nous n’avons pas le
monopole du français. » Danny Laferrière, Haïtien et signataire du manifeste,
élu à l’Académie française en 2013, conclut : « Le manifeste n’a pas été une
déclaration de principe. Il a marqué un tournant dans l’histoire intellectuelle. »
(http://www.la-croix.com/Journal/litterature-monde-francais-dix-ans-apres-
2017-06-07-1100853243)
Il est naturellement permis de douter d’une interprétation aussi
enthousiaste ; cependant, la publicité donnée à la « littérature-monde » par ses
opposants eux-mêmes, l’intérêt grandissant des scientifiques à l’égard des
problèmes réels que le manifeste a (re)mis en lumière, tout cela permet
d’espérer que l’on parviendra à évoluer vers une littérature transnationale « où
la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout
pouvoir autre que ceux de la poésie et de l’imaginaire, n’aura pour frontières
que celles de l’esprit » (www.lemonde.fr/.../des-ecrivains-plaident-pour-un-
roman-en-franc).
DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS … 583

Тамара Валчић Булић

ОД „ЦРНАШТВА“ ДО ПОЈМА „КЊИЖЕВНОСТ-СВЕТ“: ОД ИДЕНТИТЕТСКИХ


ПОКРЕТА ДО ДЕНАЦИОНАЛИЗОВАНЕ (КЊИЖЕВНЕ) ЗАЈЕДНИЦЕ

РЕЗИМЕ

Од појаве веома утицајних политичких и књижевних (и шире уметничких)


покрета као што су „црнаштво“ у четрдесетим годинама прошлог века, затим
„антиланство“ и „креолство“ четрдесетак година касније, у франкофоном свету
много тога се изменило. Основни циљ сваког од ових покрета био је један вид
афирмисања идентитета сопственог народа. Црнаштво се јавило као
антиколонијални покрет чију основу чини свест о припадности црној раси,
афричкој традицији и црначкој судбини, а његове истакнуте вође били су
песници Еме Сезер и Леополд Седар Сенгор. Угледни антилски писац Едуар
Глисан одбацује црнаштво као конзервативно и архаично, залажући се за
прихватање новонастале антиланске хибридне културе („антиланство“) коју је
изнедрио другачији начин живота од афричког, на другим просторима. Патрик
Шамоазо и Рафаел Конфијан затим развијају књижевни покрет „креолства“ у
коме суштински значај добија двојни карактер антилске културе и књижевности:
она почива на језицима који се ту говоре, француском и креолском, те је
неопходно да креолски писци развијају и књижевност на том језику који је настао
на њиховим просторима. Поред свих ових покрета, у годинама после Другог
светског рата, појам франкофоније као окупљања, заједнице народа који сви
говоре француски језик (не нужно и једино француски) добија и у културном и у
политичком погледу све већи значај. Ипак, у наше доба, постоје и бројни отпори,
изазвани осећањем да постоји сегрегација између француских и франкофоних
писаца те се јавља и појам „књижевност-свет“ у манифесту „За књижевност-свет
на француском“ који је марта 2007. потписало четрдесет четворо француских и
франкофоних писаца, а који се залаже за укидање граница између „центра“ и
„периферије“ односно француске метрополе и франкофоних градова и земаља, а
поред тога и за књижевност која ће бити „отворена према свету“. У раду се после
разматрања развоја политичких и књижевних националних покрета, анализира и
појам франкофоније, а затим и појава манифеста „За књижевност-свет“, приказује
његова садржина и указује на полемике које је тај манифест изазвао у јавности.
Кључне речи: црнаштво, антиланство, креолство, франкофонија, књижевност-
свет
584 Tamara Valčić Bulić

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Académie française, http://www.academie-francaise.fr/langue/francophonie.


html. Article « la francophonie »
« Aimé Césaire et le mouvement de la négritude », http://www.rfi.fr/afrique/
20130626-aime-cesaire-centenaire-mouvement-negritude
Anquetil, G. « Édouard Glissant : La créolisation est un processus universel »,
http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20110203.OBS7390/sur-la-
trace-d-edouard-glissant.html. Consulté le 25 mars 2017.
Ateliers de littératures Enjeux & Expériences de la voix en didactique des
langues et des cultures ‒ carnet de thèse d'Olivier Mouginot
(2014/2017), http://atelit.hypotheses.org/174#_ftnref8
Auerbah, E. (2009). Filologija svetske književnosti. Preveo s nemačkog
Tomislav Bekić. Sremski Karlovci – Novi Sad : Izdavačka knjižarnica
Zorana Stojanovića
Beuve-Méry, A. La littérature-monde s’impose, http://www.lemonde.fr/
livres/article/2007/05/17/festival-la-litterature-monde-s-
impose_911235_3260.html
Brezault, É. « Les enjeux du manifeste Pour une littérature-monde ». Études
littéraires africaines, n° 29, 2010, p. 35-43, consulté le 28 octobre 2016.
URL: http://id.erudit.org/iderudit/1027494ar.
http://dx.doi.org/10.7202/1027494ar
Brezault, É. « Visages francophones de l’édition française ».
http://www.bief.org/Publication-2764-Article/Visages-francophones-
dans-l-edition-francaise.html. Consulté le 25 mars 2017
Catinchi, Ph-J, « C’est une sorte de patate chaude », http://www.lemonde.fr/
livres/article/2006/03/16/alain-rey-c-est-une-sorte-de-patate-
chaude_751227_3260.html
Chevrier, J. (1999). La littérature nègre. Paris : Armand Colin. (1984)
Cyrille, F. (2010) « Le débat francophone », Recherches & Travaux [En ligne], 76
| 2010, mis en ligne le 30 janvier 2012, consulté le 30 septembre 2016.
URL : http://recherchestravaux.revues.org/413
Garcia, L. et Julliard, C. « La ‘littérature-monde’ en français : un bien commun en
danger », http://www.liberation.fr/week-end/2007/07/14/la-
littérature-monde-en-francais-un-bien-commun-en-danger_98223
« Edouard Glissant. Une pensée archipélique », document sonore,
http://www.edouardglissant.fr/mondialite.html
DE LA NÉGRITUDE À LA LITTÉRATURE-MONDE : DES MOUVEMENTS … 585

Lavodrama, Ph. (2007). « Senghor et la réinvention du concept de francophonie.


La contribution personnelle de Senghor, primus inter pares », Les Temps
Modernes 2007/4 (n° 645-646), p. 178-236. DOI 10.3917/ltm.645.0178
https://www.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2007-4-page-
178.htm
“Léon Gontran Damas: l’un des pères de la negritude”,
http://rootsmagazine.fr/2016/10/19/leon-gontran-damas-lun-des-
peres-de-la-negritude/. Consulté le 25 mars 2017.
Mabanckou, A., « La francophonie oui, le ghetto non », Le Monde des idées, le 18
mars 2006, http://www.lemonde.fr/idees/article/2006/03/18/la-
francophonie-oui-le-ghetto-non_752169_3232.html
Mabanckou, A. "Littérature-monde en français" : Abdou Diouf répond aux 44
écrivains qui « choisissent de se poser en fossoyeurs de la
Francophonie », http://www.congopage.com/Litterature-monde-en-
francais
Maalouf, A. « … et les égarements de la francophonie ». Le 2 juillet 2009.
http://www.aminmaalouf.net/fr/2009/07/et-les-egarements-de-la-
francophonie/
Memmi, A. (1985) (dir.). Écrivains francophones du Maghreb. Anthologie.
Seghers
Moï, A. « Francophonie sans français », http://www.madinin-art.net/
francophonie-sans-francais/
Moudileno, L. (2010). « Éloge de la créolité ou la nécessité de l’irruption »,
Études littéraires africaines, n°29, 2010, p.54-61. Consulté le 30 octobre
2016. URL : http://id.erudit.org/iderudit/1027496ar.
Moudileno, L. (2013). « From Pré-littérature to Littérature-monde : Postures,
neologisms, prophecies », in Antillanité, créolité, littérature-monde
Edited by Isabelle Constant, Kahiudi C. Mabana and Philip Nanton.
Newcastle : Cambridge Scholars Publishing. 13-25.
Moura, J.-M. (s.d.) Comparatisme et postcolonialisme. www.vox-poetica.org/
sflgc/biblio/moura.html. Consulté le 1 mars 2017
Naajar, A. « La francophonie est une chance », http://casadei.blog.
lemonde.fr/2006/04/02/2006_04_la_francophonie
Perret, D. (2001). La créolité Espace de création. Ibis Rouge Éditions.
Porra, V. « Malaise dans la littérature-monde (en français) : de la prise des
discours aux paradoxes de l’énonciation », Recherches & Travaux, 76,
2010. (Écrire en temps de détresse : le roman maghrébin francophone).
586 Tamara Valčić Bulić

« Pour une ‘’littérature-monde’’ en français », www.lemonde.fr/.../des-


ecrivains-plaident-pour-un-roman-en-franc
Raspiengeas, J.-C. .« Pour une litterature-monde en français », dix ans aprè s », le
08/06/2017 ; http://www.la-croix.com/Journal/litterature-monde-
francais-dix-ans-apres-2017-06-07-1100853243
Rousseau, Ch. « Pour une literature en langues françaises ».
http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/03/25/pour-une-
litterature-en-langues-francaises_1324223_3260.html
Sartre, J.-P. (1948). « L’Orphée noir » in Senghor L.S. Anthologie de la poésie
nègre et malgache. Paris : Presses universitaires de France. IX-XLIV.
« Un discours d’Aimé Césaire », L’Humanité du 17 avril 2008.
https://www.humanite.fr/node/391910
Wilfert-Portal, B. (2008). « La littérature française dans la mondialisation »,
http://www.laviedesidees.fr/La-litterature-francaise-dans-la.html

Vous aimerez peut-être aussi