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Erving Goffman, 2013 (1963), Comment se

conduire dans les lieux publics. Notes sur


l’organisation sociale des rassemblements,
Paris, Economica (« Études sociologiques »), 306 p.
Lionel Francou
Référence(s) :

Erving Goffman, Comment se conduire dans les lieux publics. Notes sur l’organisation sociale des
rassemblements, traduit de l’anglais (États-Unis) et postfacé par Daniel Cefaï, Paris, Economica (« Études
sociologiques »), 2013 (1963), 306 p.

Texte intégral
Erving Goffman est un auteur dont l’importance est incontestable aujourd’hui, sa réception en France ou, plus
généralement, par les chercheurs francophones a inévitablement été marquée par la chronologie de la
traduction de son œuvre en français. Lorsque, dans les années 1960, Robert Castel présente la traduction
d’Asiles qu’il a encouragée, il s’ensuit une réception de l’œuvre de Goffman centrée sur son apport à la
critique de la psychiatrie et sur sa complémentarité avec les thèses de Michel Foucault. À cette lecture post-
Asiles de Goffman s’ajoute une lecture qui tend à en faire un sociologue on ne peut plus interactionniste qui
verrait la société comme un théâtre (avec une scène, des coulisses, des rôles à jouer, etc.), à partir de sa
théorisation d’une approche dramaturgique. Cette lecture à laquelle Goffman est encore parfois aujourd’hui
limité (et qui a pu amener à l’associer à l’interactionnisme symbolique, ce qu’il désavouait) trouve
probablement son origine dans les traductions réalisées dans les années 1970, surtout dans le premier tome de
La Mise en scène de la vie quotidienne, La Présentation de soi, paru, comme Asiles, dans la collection « Le
Sens commun » dirigée par Pierre Bourdieu aux Éditions de Minuit.

D’autres traductions ont été réalisées, notamment par Yves Winkin (1988) ou Isaac Joseph (1991), sans que
ne soit jamais conclue cette entreprise considérable de mise à disposition de l’ensemble de l’œuvre d’Erving
Goffman au public francophone. Cette traduction de Behavior in Public Places. Notes on the Social
Organization of Gatherings, cinquante ans après sa parution originale en 1963 chez The Free Press, a
finalement été menée à bien par Daniel Cefaï, sans que cela ne parachève pour autant la traduction de l’œuvre
de Goffman. En effet, restent à traduire Encounters (1961), le dernier chapitre de Forms of Talks (1981 et
1987 pour la traduction partielle) et, surtout, Strategic Interaction (1969) qui développe plus avant la
dimension politique et morale des interactions. Il est d’autant plus important de souligner ce travail de
traduction ici mené que la réception de Goffman en France pourra dès lors s’affiner et, espérons-le, intégrer
les apports de cet ouvrage.

En traduisant cet ouvrage important et en le postfaçant sur plus de quatre-vingts pages, le sociologue Daniel
Cefaï, Directeur d’études à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) où il dirige le CEMS
(Centre d’études des mouvements sociaux), entend bien rappeler à qui en douterait l’intérêt des travaux de
Goffman pour étudier le politique. Il poursuit d’ailleurs également cette entreprise dans l’ouvrage collectif
qu’il a codirigé en 2012 avec le philosophe Laurent Perreau, Erving Goffman et l’ordre de l’interaction, qui
présente différentes études et enquêtes approfondissant cette lecture de Goffman. Spécialiste de la sociologie
des mobilisations collectives et des problèmes publics mais aussi de l’ethnographie et de l’enquête de terrain,
il n’en est pas à son coup d’essai dans la traduction et la présentation d’ouvrages majeurs de la sociologie
américaine. Il a entre autres rendu accessibles aux lecteurs francophones La Culture des problèmes publics.
L’alcool au volant : la production d’un ordre symbolique de Joseph Gusfield, publié en 2009 chez
Economica, mais aussi L’Esprit, le soi et la société de George H. Mead dont il a fait paraître une nouvelle
traduction en 2006 aux Presses universitaires de France. Comment se conduire dans les lieux publics est
avantageusement suivi d’une solide postface de Daniel Cefaï, intitulée « L’ordre public. Micropolitique de
Goffman » (qui aurait quasiment pu être un livre en soi), et d’un glossaire très complet qu’il a constitué au fil
de la traduction et qui facilite la lecture et l’utilisation du texte de Goffman (on y trouve par exemple les
correspondances entre les concepts en anglais et en français). Notons aussi le travail d’édition scrupuleux
mené par Cefaï qui présente les travaux de Goffman, mais aussi ses critiques et les études menées à sa suite, y
compris les plus récentes. Il a placé la pagination de l’édition originale entre crochets dans le texte pour
permettre au lecteur un retour aisé au texte original et il clarifie en plusieurs occasions le propos de Goffman
en bas de page. On regrettera néanmoins l’absence d’une bibliographie récapitulative à la fin de l’ouvrage
(aucune des deux parties n’en est pourvue).

Dans Comment se conduire dans les lieux publics, Goffman utilise plus de 500 fois le mot « situation » (et ses
dérivés), terme qu’il définit comme « la totalité de l’environnement spatial où se tient (ou se rend présent) un
rassemblement, dans lequel une personne qui entre devient membre. Les situations commencent quand un
contrôle mutuel se met en place entre les personnes coprésentes. Elles se terminent quand la dernière personne
restante s’en est allée. » (p. 18). En étudiant les rassemblements, les rencontres, les occasions sociales et les
interactions qui prennent place dans les lieux publics, Goffman s’intéresse à l’« engagement » des individus
dans les situations de coprésence, curieux d’observer comment ceux-ci s’y impliquent, s’y conduisent, de
quelles compétences ils font preuve. Il est également attentif aux règles à suivre dans les interactions en
public et, partant, à toutes ces situations délicates où les règles sont transgressées voire ignorées, mais aussi
aux contraintes qui pèsent sur les individus dans les rassemblements. Pour s’attaquer à ce projet ambitieux,
Goffman s’appuie sur un matériau empirique extrêmement foisonnant et protéiforme qui rend la lecture de
son ouvrage passionnante mais plus complexe. Le lecteur doit en effet rester vigilant s’il veut suivre les
raisonnements théoriques de Goffman entrecoupés par de multiples exemples ou anecdotes, à l’importance
inégale, qu'il puise abondamment dans les manuels de savoir-vivre et dans la littérature, mais aussi dans ses
observations personnelles ou celles de collègues.

De par les questionnements, les concepts ou les enjeux qui sont les siens, cet ouvrage, bien plus que n’importe
quel autre, prolonge la thèse de doctorat de Goffman (1953) effectuée sur les îles Shetland (notamment parce
qu’il apporte des précisions sur le concept d’engagement) ; mais il emprunte également à son enquête au Saint
Elizabeths Hospital à la suite de laquelle il avait déjà écrit Asiles. C’est donc un livre-charnière important
pour comprendre les travaux de Goffman, bien qu’il pose autant de questions qu’il en résout. En effet, comme
à son habitude, l’auteur construit un appareil conceptuel quasi totalement renouvelé dont nombre
d’applications restent encore à venir mais qui n’est pas de nature à rendre sa pensée intelligible et accessible à
un public non averti, bien qu’il fasse des efforts pour définir ses concepts ou, à tout le moins, pour en écarter
les définitions de sens commun. Goffman décrit avec soin les règles qui président au bon déroulement des
rencontres et des rassemblements, sans pour autant se limiter à une sociologie portant uniquement sur une
suite de situations non articulées, prises isolément. Il porte une attention aux occasions sociales et au
façonnement d’une « écologie des engagements situationnels » pour ensuite les dépasser et entreprendre un
travail de construction théorique empruntant à l’écologie tout en étant attentif aux règles qui encadrent la
communication en coprésence, les « propriétés situationnelles ». Il importe néanmoins de garder à l’esprit,
comme le précise Goffman lui-même à plusieurs reprises, que ces analyses portent sur les rencontres « dans
notre société américaine de classes moyennes » et qu’« il faut insister sur le fait qu’il existe beaucoup de
variations d’une société à l’autre » (p. 109).

En analysant finement les relations en coprésence et les obligations afférentes à celles-ci, Goffman souligne
que « l’individu appartient à des rassemblements, et [qu’] il a tout intérêt à montrer qu’il en est un membre en
règle (in good standing). La peine encourue, en dernier recours, par les contrevenants est sévère » (p. 208).
Dans les lieux publics, il s’agit donc pour l’individu de respecter l’ordre public et, pour le sociologue, d’en
cerner les contours. Comme l’explique Cefaï, « L’observance du ‘‘code situationnel’’ est au cœur du maintien
de l’ordre social, qui est un ordre moral, mais qui est aussi un ordre public. » (p. 226). L’ordre social au cœur
de cet ouvrage de Goffman est l’« ordre de l’interaction » qui « gouverne les façons dont une personne s’y
prend avec soi-même et avec les autres, dans une situation de coprésence physique, et en vertu de celle-ci »
(p. 10) et qui fixe des règles de conduite et un cadre dans lequel l’interaction prend place. À partir de cette
microsociologie attentive à la coprésence dans les espaces publics, Goffman nous éclaire sur des questions
politiques aussi essentielles que les rapports de domination ou les inégalités (de genre, de « race », de classe,
etc.) mais aussi sur une certaine coopération (ne serait-ce que minimale), permettant la « vie en commun »,
qui se dessine entre les individus dans les lieux publics. Ce dernier élément est de nature à nuancer les
critiques jugeant, en la simplifiant, que sa pensée s’appuyait sur une « anthropologie utilitaire et libérale ».

Dans la dernière partie de sa postface, Daniel Cefaï pointe quatre domaines d’enquête où cette lecture
politique de Goffman s’est déjà avérée précieuse et où beaucoup reste cependant à faire : (1) l’enjeu du vivre-
ensemble appréhendé au travers de l’analyse des civilités dans les relations en face-à-face, (2) une approche
de la folie comme « transgression des propriétés situationnelles » (p. 280), (3) l’étude des foules, des
rassemblements et des publics qui peut notamment favoriser une compréhension plus fine des « micro-
mobilisations collectives » (p. 283) et (4) l’enquête sur les espaces urbains, et les qualités et risques inhérents
à ceux-ci. Comme le pointe Cefaï, « Les rassemblements dans les lieux publics sont avant tout des
phénomènes urbains. » (p. 284). Ainsi, cet ouvrage de Goffman captivera tout particulièrement les chercheurs
qui travaillent sur des phénomènes urbains, qu’ils s’intéressent au vivre-ensemble, à la civilité, à l’exclusion
ou à d’autres questions. En effet, cet ouvrage est riche en réflexions utiles pour les chercheurs travaillant sur
les politiques de rénovation urbaine ou sur l’urbanisme, par exemple, qui pourront les observer en gardant à
l’esprit l’impact que peut avoir cet ordre de l’interaction sur les rencontres dans les espaces publics urbains et,
ce faisant, sur d’autres dimensions de la vie urbaine. Cet ouvrage invite aussi à considérer les échecs ou les
difficultés de la coprésence et peut dès lors apporter sa pierre à l’édifice pour une compréhension plus fine de
certaines questions, parmi lesquelles le sentiment d’insécurité en ville, la place des femmes dans les espaces
publics urbains, le rejet des sans-abri ou de certaines populations marginalisées de certains lieux publics, etc.

Bibliographie
Cefaï, D., Perreau, L. (dir.) (2012), Erving Goffman et l’ordre de l’interaction, CURAPP-ESS/CEMS-IMM,
Paris.

Goffman, E. (1953). Communication Conduct in an Island Community, Thèse de doctorat, Sociologie,


University of Chicago, Chicago.

Goffman, E. (1961), Encounters: Two Studies in the Sociology of Interaction, Bobbs-Merrill, Indianapolis.

Goffman, E. (1968), Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, traduit par
Liliane Lainé et présenté par Robert Castel, Éditions de Minuit (« Le sens commun »), Paris.

Goffman, E. (1969), Strategic Interaction, University of Pennsylvania Press (« Conduct and


Communication »), Philadelphie.

Goffman, E. (1973), La mise en scène de la vie quotidienne – 1. La présentation de soi, traduit par Alain
Kihm, Éditions de Minuit (« Le sens commun »), Paris.

Goffman, E. (1981), Forms of Talk, University of Pennsylvania Press (« Conduct and Communication »),
Philadelphie.

Goffman, E. (1987), Façons de parler, traduit par Alain Kihm, Éditions de Minuit (« Le sens commun »),
Paris.

Winkin, Y. (1988), Les moments et leurs hommes, Seuil/Éditions de Minuit, Paris.

Joseph, I. (1991), traduction de Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience, Éditions de Minuit (« Le sens
commun »), Paris.

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