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PARI D'AVENIR 2008 : Une contribution

Un manifeste ! Et à l'ENS, en plus ! Ce lieu mythique d'où partent les étincelles qui enflamment la
pensée... Et puis 2008, une année en 8 ! Ces années-là ne sont-elles pas propices aux grands
événements ?

Cette idée de manifeste m'enthousiasme, je vous propose donc la contribution qui suit...

Un spectre hante la nouvelle Europe : le spectre du consotoyen.


Représentant le stade le plus avancé de l'évolution humaine, le consotoyen se reconnaît
principalement à ses armes : il porte dans la main gauche un carnet de chèques et dans la main
droite un bulletin de vote. Muni de ces puissants attributs, il part à l'aventure choisir son prochain
téléphone portable ou son nouveau président. Il fait grimper le cours d'une marque de vêtement et
défait l'Europe. Il est presque tout puissant. Le consotoyen, armé de son chéquier et de sa carte
d'électeur, terrorise chefs d'entreprise et hommes politiques.

Le consotoyen, avant de faire ses choix, s'informe. Rapidement si le choix est important, plus
longuement si une question de détail de sa vie quotidienne est en jeu. Il avale un concentré de
presse entre deux stations de métro, et s'il n'y a rien d'intéressant à la télé, il consent à regarder
quelques minutes un débat sur un enjeu de société, à condition qu'il y ait au moins une vedette sur le
plateau. Le consotoyen a son opinion sur les grands problèmes de la société : il ne veut pas d'OGM ;
pour qu'il achète, il faut qu'il y ait marqué « BIO » sur l'étiquette. Le consotoyen pense que la nature
est spontanément généreuse et bonne avec l'homme et il donne charitablement ses vieux vêtements
pour les victimes du dernier cyclone ; il est pour les éoliennes, sauf devant chez lui. Il préfère les
médecines douces, surtout quand sa vie n'est pas en danger. Le consotoyen a sa religion : il attend le
sauveur de la planète. Il trouve que les scientifiques se trompent trop souvent et que de toutes
façons, on ne comprend rien à ce qu'ils disent, sauf quand ils parlent de menaces sur
l'environnement, où là, il se dit que c'est grave et qu'il ne faut surtout pas oublier de refermer le
robinet de la douche !

Le consotoyen n'est pas contre la « science ». Il pense que sa progéniture a le droit à une bonne
éducation scientifique. Il ne fait pas trop confiance à l'école pour cette initiation au monde des
sciences. Alors, le dimanche ou pendant les vacances, il accomplit son devoir éducatif : il emmène
ses rejetons parcourir une exposition savante ou assister à un spectacle qui permet d'apprendre tout
en s'amusant. Qu'importe le contenu pourvu que ce soit ludique. Car le consotoyen n'apprend plus
qu'en s'amusant.

Entreprises et institutions du monde scientifique, soucieuses de séduire ce nouveau maître,


d'éclairer ses choix, de le convaincre d'envoyer ses enfants vers des filières scientifiques, se livrent à
ce qu'elles appellent de la « médiation scientifique ». Pour les uns, c'est de la communication visant
à donner une image positive des entreprises de la technostructure, pour les autres un engagement
hérité des lumières et des défenseurs de la question sociale au XIXe siècle, qui voulaient rendre au
peuple le savoir confisqué par les classes dominantes. On parle, dans ce cas, de nos jours, d'une
« préoccupation démocratique et citoyenne ».

Le consotoyen est-il le modèle unique et indépassable de l'homme moderne ? Ce n'est pas certain.
L'évolution a aussi donné naissance à une espèce plus marginale et plus curieuse d'individus qui
consacrent leur vie à améliorer le sort de leurs semblables en cherchant à comprendre les lois de la
matière, de la vie, des sociétés humaines, pour les utiliser au profit de l'ensemble des humains. Cette
espèce est menacée de marginalisation et de régression par la montée en puissance du consotoyen,
si celui-ci ne comprend pas que sa propre survie dépend entièrement du travail des scientifiques.

Comment ces deux espèces peuvent-elles cohabiter dans une interaction mutuellement profitable ?
Que doivent dire les scientifiques aux consotoyens et comment le dire ?

Une autre vision de la médiation scientifique ne consisterait-elle pas à faire percevoir la nécessité et
la beauté de l'engagement humain dans la science, un engagement qui donne du sens à toute une
vie ?

Faut-il alors se contenter de faire de la médiation « consotoyenne » :


– De belles opérations de communication pour mettre en valeur le logo des groupes et des
institutions de la technostructure,
– Des animations démago-ludiques pour laisser croire qu'apprendre est un jeu qui ne demande pas
d'efforts,
– Une absence totale de perspective historique dans l'exposé des connaissances, le progrès
scientifique n'étant qu'un long fleuve tranquille…

Ou bien ne faut-il pas plutôt montrer en priorité la dimension humaine et historique de l'engagement
dans la science : une science faite par des humains pour les humains ? On doit alors avoir le courage
d'affronter publiquement les doutes, les incertitudes, les erreurs, les crises scientifiques ; le courage
aussi d'affirmer que pour apprendre et pour comprendre il faut travailler, que tout apprentissage
demande un engagement, du temps, des efforts, que tout n'est pas compréhensible facilement.
La science n'est pas une pourvoyeuse de certitudes, n'est-elle pas au contraire la seule méthode qui
permet de vivre dans une fatale incertitude ?

Il faut alors dire et montrer tout ce que l'engagement scientifique peut apporter aux humains mais
aussi ses dangers, et ce qu'il n'est pas légitime de lui demander.

À cette médiation centrée sur la valeur humaine de la science et sur la valeur éducative de son
histoire, les consotoyens n'ont à perdre que les chaînes qui entravent leur liberté de penser. Et ils ont
un monde à sauver !

Philippe BERTHELOT
Conteur et Ingénieur