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Le Code civil de Louisiane en français: traduction et retraduction

Olivier Moréteau

Louisiana State University Law Center, Baton Rouge, États-Unis

moreteau@lsu.edu

À paraître/Forthcoming

INTERNATIONAL JOURNAL FOR THE SEMIOTICS OF LAW, 2014

REVUE INTERNATIONALE DE SÉMIOTIQUE JURIDIQUE, 2014

À la mémoire de Ti-Jean Hernandez, Ami passionné de la francophonie

The final publication is available at Springer via http://dx.doi.org/10.1007/s11196-014-9391-8

RÉSUMÉ

Les premiers codes de Louisiane (1808 et 1825) furent rédigés en français et traduits en anglais. À l’occasion de la révision de 1870, le Code civil fut publié en anglais seulement. Les révisions récentes, bien sûr en anglais, veillent à promouvoir un vocabulaire civiliste qui se distingue de celui de la common law. Cet article discute le travail de traduction du Code civil de Louisiane de l’anglais vers le français dans le contexte du profond déclin et d’un réveil limité de la francophonie en Louisiane. Il explore l’intérêt du projet et sa mise en œuvre, détaillant chaque étape et identifiant les difficultés linguistiques et juridiques, ainsi que les ressources utilisées. L’objectif étant de produire une traduction authentiquement louisianaise, la traduction remonte aux sources françaises originelles chaque fois que le texte a peu évolué ou a été reproduit, afin de retrouver la lettre des origines, dans un processus de retraduction. Lorsque les textes ont été substantiellement réécrits mais restent dans la logique et la stylistique du système civiliste, la traduction se veut fidèle à l’esprit des origines. En revanche, lorsque le législateur emprunte la substance et le style de la common law, comme il le fait parfois, la lettre surabondante vient tuer l’esprit civiliste qui peine alors à vitaliser la traduction.

ABSTRACT

The first codes of Louisiana (1808 and 1825) were written in French and translated into English. The revised Civil Code of 1870 was written in English only. Recent revisions, all in English, aim at promoting a civilian vocabulary, markedly distinct from the common law vocabulary. This

article discusses the translation of the Louisiana Civil Code from English into French in the context of the steep decline and limited revival of French language usage in Louisiana. It features the purpose and the step-by-step implementation of the translation project, identifying linguistic and legal challenges and resources relied on. The aim is to produce a truly Louisianan translation. Translators therefore resort to original French sources whenever the text has not sligthly evolved or was simply reproduced. The process may then be described as retranslation, aiming at reviving the original language. Where texts have been substantially rewritten, yet still reflect civilian logic and style, the translation aims at echoing the spirit of the Code. However, in the several occasions where the drafters borrowed common law substance and style, the civilian spirit may no longer vivify the translation, as it is obscured by an overabundance of language.

MOTS-CLÉS/KEY WORDS

Code civil, Louisiane, Traduction, Anglais, Français

Civil Code, Louisiana, Translation, English, French

L’histoire jurilinguistique de la Louisiane est singulière. Le 18 e état des États-Unis, admis dans l’Union il y a deux cents ans, en 1812, neuf ans après la cession de la Louisiane par la France, a connu un Code civil rédigé en français et traduit en anglais, pour être publié en la forme d’un Digeste bilingue des lois civiles (1808), avant d’être réécrit de la même façon pour devenir un Code civil bilingue en 1825. Entièrement révisé en 1870, le texte fut publié en anglais seulement. Révisé titre par titre au cours des récentes décennies, le Code civil n’a plus connu de version française jusqu’à une période toute récente. Le travail de traduction commenté dans cet article est un vrai travail de traduction, puisqu’il s’agit de traduire de l’anglais vers le français tous les nouveaux développements, qui n’existaient pas dans les versions françaises d’origine. Il est aussi un travail de retraduction, au moins pour les parties du texte remontant à 1825 ou 1808, l’anglais actuel n’étant autre chose que le produit dérivé d’une traduction du français vers l’anglais.

La Louisiane fut la première région au monde à se doter d’un Code civil dans la foulée de la codification française, et ce fut le premier code civil de l’hémisphère occidental. Ce premier code bilingue fut adopté dans un territoire encore largement monolingue. Rédigé en français, le code fut traduit en anglais et promulgué dans les deux langues, de manière à être accessible aux Américains anglophones émigrants en nombre vers La Nouvelle-Orléans à la suite de la cession du territoire par la France aux États-Unis en 1803. À l’issue de la Guerre de Sécession, alors que la Louisiane était devenue bilingue, le monolinguisme fut imposé, le Code civil étant réécrit en anglais seulement lors de la grande révision de 1870. La Louisiane a largement perdu la langue française, tout en conservant le droit civil qu’elle pratique en anglais.

La première partie de cet article explique le passage d’un code bilingue pour une Louisiane largement monolingue à un code monolingue pour une Louisiane devenue bilingue, ce

un code monolingue pour une Louisiane devenue bilingue, ce À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR
un code monolingue pour une Louisiane devenue bilingue, ce À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR

qui est une évolution pour le moins paradoxale. La deuxième partie cherche à vérifier si le projet de (re)traduire le Code civil louisianais de l’anglais vers le français marque ou non un retour vers le bilinguisme.

Le projet de traduction et de retraduction du Code civil de Louisiane en français, entrepris par le Centre de droit civil de la Louisiana State University (LSU), rendra le Code davantage accessible

à une minorité francophone devenue bilingue, car il n’est plus possible aujourd’hui de participer

à la vie économique et sociale louisianaise sans la pratique de l’anglais. Parler d’un retour au

bilinguisme afin de promouvoir les droits d’une minorité linguistique serait excessif, le discours institutionnel sur la francophonie en Louisiane mettant plutôt l’accent sur les finalités culturelles, économiques et touristiques 1 . Même si elle est saluée par les francophones de Louisiane, et

notamment par les membres de la section francophone du Barreau de l’état, la traduction du Code en français aura un impact local limité, du fait de la pratique aujourd’hui universelle de l’anglais en Louisiane.

Sans prétendre à l’ampleur de l’expérience canadienne, la Louisiane contribue de manière significative à la traduction de textes juridiques. Les efforts de traduction consentis par l’état allaient jusqu’ici dans le sens de la traduction de textes français vers l’anglais, au XIX e siècle par la traduction des codes rédigés en français, puis au XX e siècle par celle de monuments de la littérature juridique française contemporaine, afin de nourrir la pensée des civilistes louisianais. Le présent projet conduit au XXI e siècle va à rebours des travaux de traduction jusqu’ici entrepris en Louisiane : la traduction va cette fois de l’anglais vers le français. C’est ce travail en cours qui vient alimenter la réflexion conduite dans cet article, dont la troisième partie offre un pré inventaire de qui traduit quoi en Louisiane.

Contrairement à l’usage, il est demandé au maître d’œuvre de commenter son travail. N’est-ce pas prendre le risque de le voir soumettre un manifeste, un ouvrage de propagande ? Si l’auteur s’attache à défendre son projet, il tient avant tout à livrer une série de réflexions qui faciliteront le travail des critiques et des commentateurs. À cette fin, il retrace l’odyssée de la langue française et de la tradition civiliste en Louisiane, et replace le projet dans le contexte des traductions louisianaises.

1 Le site du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL, <www.codofil.org>, consulté le 22 octobre 2012) affiche le texte suivant: « D’après le recensement de 1990, à peu près 250,000 louisianais ont répondu

que le français était la langue principale parlée chez eux. Le recensement de 2000 montre 198,784 francophones louisianais qui ont plus de 5 ans, incluant 4,470 personnes qui parlent le français Créole. Le Conseil pour le développement du français en Louisiane a été créé en 1968 par un acte de la législature. L’objectif de cet acte était de préserver ce noyau de francophones qui existait déjà en Louisiane. D'après l'Acte 409, le Gouverneur de Louisiane a «…le pouvoir d'établir le Conseil pour le Développement du Français Louisianais, telle agence de

».

consister en 50 membres maximum, y compris le Chef

nécessaire pour encourager le développement, l'utilisation et la préservation du français tel qu'il existe en Louisiane pour le plus grand bien culturel, économique et touristique pour l'état ». Par la suite, le nom de l'agence est devenu le

Conseil pour le Développement du Français en Louisiane. »

Le CODOFIL a le pouvoir de « faire tout ce qui est

» Le CODOFIL a le pouvoir de « faire tout ce qui est À paraître/Forthcoming I
» Le CODOFIL a le pouvoir de « faire tout ce qui est À paraître/Forthcoming I

Le Code civil louisianais tel qu’il se présente en 2014 a été modifié à plus de 75%. Trois types de dispositions peuvent être identifiés, et c’est autour de cette trilogie que s’organisent les premières réflexions d’un (re)traducteur, dans la quatrième partie de l’article. Il y a tout d’abord des dispositions qui n’ont pas été retouchées ou l’ont été de manière minime. Les traducteurs se doivent alors d’être fidèles à la lettre et de faire revivre le français d’origine, en évitant autant que possible de retraduire. Il y a ensuite les articles qui ont été réécrits, souvent pour faciliter la convergence avec la common law des autres états de l’Union, les rédacteurs restant toutefois dans la logique de la tradition civiliste. Les traducteurs se doivent d’en respecter l’esprit, qui souffle dans la clarté et la concision. Il y a enfin des dispositions directement inspirées de la législation ou de la jurisprudence des autres états. Non seulement elles sont de common law en substance, mais aussi par la forme, ce qui les fait ressembler à des statutes plutôt qu’à des articles du Code civil. N’imprégnant plus le texte de départ, l’esprit du droit civil peine alors à survivre et l’on voit mal comment il pourrait vivifier le travail de traduction.

1. Du code bilingue en Louisiane largement monolingue au code monolingue en Louisiane bilingue

La Louisiane ne fut que brièvement française (1.1), ce qui n’empêcha pas la francophonie de prospérer jusqu’à la cession de 1803 et au-delà, jusqu’à se matérialiser dans deux codes civils promulgués en 1808 et 1825 en français et en anglais (1.2). Les révisions de 1870 et du XX e siècle furent en revanche monolingues, alors que la Louisiane était encore largement bilingue

(1.3).

1.1. La Louisiane française, une brève histoire

En 1682, Cavelier de la Salle prenait possession de la Louisiane au nom du roi Louis XIV [15 ; 16]. À compter de 1699, la France prenait politiquement le contrôle d’immenses territoires, allant des Grands Lacs au Golfe du Mexique et s’étirant jusqu’aux Montagnes Rocheuses. Le droit français fut introduit il y a trois siècles, par une lettre patente signée en 1712 par le roi Louis XIV [24 : 325]. La Nouvelle-Orléans, fondée en 1718, allait devenir le plus grand port de l’hémisphère occidental. Par le Traité de Fontainebleau en 1762, à la fin de la Guerre de Sept Ans, la France abandonnait la Louisiane à l’Espagne. En 1769, le droit français fut officiellement remplacé par le droit espagnol. L’Espagne retourna la Louisiane à la France en 1800. À peine redevenue française (Napoléon Bonaparte n’en prit possession que pendant vingt jours, sans rétablir le droit français), la Louisiane fut cédée aux États-Unis en 1803.

Aussitôt après la cession de la Louisiane, le droit civil fut maintenu, dans la mesure où il était compatible avec la Constitution des États-Unis (Acte du Congrès de 1804). Le Territoire d’Orléans, qui allait devenir en 1812 l’état de Louisiane, fut séparé du reste des territoires vendus, avec à sa tête un gouverneur, Clairborne, et un Conseil législatif de treize membres, nommés par le Président des États-Unis. La rédaction d’un code civil fut confiée, en 1806, à

La rédaction d’un code civil fut confiée, en 1806, à À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL
La rédaction d’un code civil fut confiée, en 1806, à À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL

James Brown et Louis Moreau-Lislet [17], deux juristes éminents, parlant le français et l’espagnol. En l’espace de deux ans ils produisirent un Code civil, rebaptisé Digeste au moment de sa promulgation [29 : 10-15 ; 24 : 325].

1.2. La codification de 1808 et 1825 : les premiers codes bilingues

Le Digeste des lois civiles actuellement en force dans le territoire d'Orléans fut promulgué le 31 mars 1808 et publié en édition bilingue, avec le texte anglais sur la page de gauche et le français sur celle de droite 2 . Bien que le texte fût rédigé en français et traduit hâtivement en anglais, la loi de promulgation plaçait les deux versions sur un pied d’égalité, sans doute pour rassurer les nouveaux immigrants. Bien qu’organisé comme un code, le texte est appelé digeste car il ne remplace pas le droit préexistant. Le droit espagnol applicable avant la cession restait en vigueur, la loi ne l’abrogeant que sur les points où il était contredit par le Digeste. Ainsi, lorsque les juges avaient connaissance de réponses plus détaillées provenant des compilations espagnoles ou du droit romain, ils appliquaient les textes historiques, sauf à être convaincus d’une contradiction entre le texte du Digeste et les textes antérieurs 3 . Cela donnait lieu à des débats complexes, contraires à la finalité du Digeste, qui était de clarifier le droit et de mettre fin à la nécessité de connaître des langues étrangères, dont le latin, pour pratiquer le droit en Louisiane.

Outre le fait que cette discussion prouve l’origine espagnole du Digeste, elle explique l’état de confusion régnant en Louisiane dans les années suivant cette première tentative de codification. Il n’était nullement dans l’intention du législateur de rompre avec le passé, raison pour laquelle l’ancien droit n’avait pas été abrogé, contrairement à ce qui avait été fait en France. Il en résulta une deuxième codification, le Code civil de 1825 abrogeant l’ancien droit pour les matières régies par son texte (art. 3521).

Les textes de 1808 et 1825 sont relativement proches et la structure reste celle empruntée au Code civil des Français. Le plan du Code français fut adopté car il reflétait celui des Institutes de Gaius et donc la tradition civiliste. La substance des articles a été empruntée ou reprise, chaque fois que le Code français ou son projet offrait une solution semblable à celle du droit espagnol [32 ; 37 : 313], ce qui fait du Code louisianais « une fille espagnole en robe française » [33 : 303]. En revanche, sur les points de divergence, les solutions espagnoles sont reprises, comme en matière d’aliments, de quarte du conjoint pauvre et de régimes matrimoniaux. Le recours au droit espagnol durant la période du Digeste prouve cette continuité historique, qui permet de dire que le code louisianais fut historiquement la première codification du droit

2 Le Digeste est accessible en ligne, sur le site du LSU Law Center <www.law.lsu.edu/digest> consulté le 25 août 2014. Le texte original en français et la traduction en anglais peuvent être vus séparément ou conjointement sur le même écran. Les deux versions ont été dactylographiées à partir de la première édition de 1808, imprimée à La Nouvelle-Orléans par Bradford & Anderson. La formulation et l'orthographe de l'époque ont été scrupuleusement respectées, seules les fautes de frappe évidentes ayant été éliminées. Ce projet, conduit par le Centre de droit civil à LSU, a marqué la commémoration du bicentenaire de la codification louisianaise, en 2008. 3 Cottin v. Cottin, 5 Martin (O.S.) 93 (1817).

en 2008. 3 Cottin v. Cottin, 5 Martin (O.S.) 93 (1817). À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J
en 2008. 3 Cottin v. Cottin, 5 Martin (O.S.) 93 (1817). À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J

espagnol [19 : 1104]. Les sources espagnoles étaient tellement citées qu’elles durent être traduites en anglais [17 ;13 : 100-108].

Le résultat est à la hauteur de la créolisation de la culture louisianaise, avec une codification du droit espagnol offerte en langue française et en langue anglaise, à une population très majoritairement francophone, mais pratiquant aussi l’espagnol, l’anglais et le créole.

1.3. Les révisions de 1870 et du XX e siècle : la fin du bilinguisme

À la suite de l’abolition de l’esclavage, le Code civil de 1825 fut substantiellement modifié. La révision fut confiée à John Ray, qui connaissait bien non seulement le Code, mais aussi l’ensemble de la législation et de la jurisprudence [35]. La législation ultérieure fut intégrée dans le code, dont la structure demeura inchangée. La qualité de l’anglais fut améliorée, les erreurs, nombreuses dans la traduction anglaise de 1825, étant pour la plupart corrigées. Il en résulta une version anglaise de meilleure facture, reflétant l’acquis de trois générations de pratique du droit civil en anglais dans la Louisiane états-unienne, sujet qu’il serait intéressant d’étudier dans une perspective jurilinguistique. Cependant, les progrès de la version anglaise furent faits au prix de l’abandon de la version française.

Comment expliquer l’abandon du français alors que la Louisiane restait largement francophone ? La question a bien sûr retenu l’attention des juristes, mais elle est d’ordre historique et culturel. Les juristes constatent que le législateur aurait tiré des conclusions de « l’effacement de la langue et de la culture juridique françaises » [39 : lix]. Après la Guerre de Sécession, l’usage de l’anglais était devenu presque universel dans la vie politique, juridique et administrative. La citation des sources françaises et espagnoles avait connu un tel déclin que d’aucuns prônèrent l’abandon pur et simple de la tradition civiliste, proposant d’utiliser le Code civil comme un simple statute, un acte législatif à interpréter sur la toile de fond de la common law [39 : lix].

De manière générale, la suprématie de l’anglais fut imposée à une population encore très largement francophone. Tout comme en France où l’école laïque et obligatoire a écrasé la pratique des langues régionales, la scolarisation des jeunes Louisianais, obligatoire à partir de 1916, se faisait en anglais. Le climat n’était pas à l’émergence des droits linguistiques, concept alors inconnu 4 , mais plutôt à leur déclin. Ce fut particulièrement le cas en milieu cajun, où beaucoup de familles abandonnèrent la pratique du français, espérant favoriser l’intégration de leurs enfants dans la société américaine. L’évolution des constitutions louisianaises reflète cette évolution.

La Constitution originelle de 1812, rédigée en anglais et en français, rendait obligatoire la publication des lois en anglais (art. 6 (15)), sans imposer de rédaction française, ce qui révèle un

4 La Déclaration universelle des droits linguistiques ne date que de 1996 et on ne saurait trouver en Louisiane d’équivalent à l’article 16 de la Charte canadienne des droits et libertés.

16 de la Charte canadienne des droits et libertés. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR
16 de la Charte canadienne des droits et libertés. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR

effondrement inattendu du français [29 : 16-18]. La Constitution de 1845 imposait le bilinguisme pour la rédaction des lois et de la constitution (art. 132). Celle de 1852 imposait l’anglais (art. 100), tout en autorisant l’usage du français dans les débats législatifs (art. 101). Les dispositions en faveur du français disparurent avec la Constitution sécessionniste de 1864. Une disposition négative apparut dans la Constitution de 1868, à l’issue de la guerre civile. L’article 109 imposait l’usage de l’anglais pour la rédaction des lois et les débats législatifs et judiciaires ; il interdisait l’imposition par la loi d’une langue autre que l’anglais dans les procédures judiciaires. Cette disposition était en vigueur quand le Code civil de 1870 fut promulgué.

L’interdiction du français fut levée par la Constitution de 1879, dont l’article 154 autorisait, sans l’imposer, la publication des lois en français, de même que l’usage de cette langue pour les annonces judiciaires dans certaines villes. L'article 226 prescrivait la langue anglaise dans les écoles primaires tout en autorisant l'enseignement en français dans les paroisses où le français prédomine, « à la condition qu'il n'en résulte aucuns frais supplémentaires », formule qui fut reprise dans les constitutions de 1898 (art. 251) et 1913 (art. 248). Le cri de bataille de Theodore Roosevelt, « one nation, one people, one language » devint réalité en Louisiane. La Constitution de 1921 ne fait plus référence au français mais impose l’usage de l’anglais (art. 12(12)).

Il fallut attendre la constitution actuelle pour assister à une timide reconnaissance officielle des droits linguistiques. La Constitution de 1974 précise que « le droit du peuple de préserver, encourager et promouvoir ses origines historiques, culturelles et linguistiques, est reconnu » (art. 12(4)). Un Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) fut fondé en 1968, pour favoriser l’enseignement de la langue française comme deuxième langue et l’enseignement en français dans des programmes d’immersion 5 .

S’agissant du travail législatif, il reste exclusivement produit dans la langue anglaise, que ce soit au stade des débats ou à celui de la publication de la loi. La révision du Code civil commença dans les années 1970, pour se poursuivre sur plusieurs dizaines d’années. La révision est préparée par le Louisiana State Law Institute, qui fut créé en 1938 pour notamment « promouvoir et encourager la clarification et la simplification du droit louisianais ainsi que sa meilleure adaptation aux besoins sociaux du moment » [Loi n o 166 du 2 juillet 1938 ; 3 ; 4 :

85]. Il fut choisi de réviser le code titre par titre plutôt que de s’engager dans une simple révision linguistique et mise à jour, ou encore procéder à une révision structurelle équivalente à une recodification. Plus de 70% du Code avait été révisé il y a sept ans [20: 1118], le travail arrivant bientôt à son terme. La révision a mobilisé au fil des ans des dizaines de rapporteurs et des centaines de membres du Louisiana State Law Institute, professeurs, juges et avocats, travaillant dans les comités. Une fois achevé et approuvé par le Conseil de l’Institut, chaque avant-projet est soumis à la discussion et au vote des assemblées législatives.

5 <www.codofil.org>, consulté le 22 octobre 2012.

<www.codofil.org> , consulté le 22 octobre 2012. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR THE S
<www.codofil.org> , consulté le 22 octobre 2012. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR THE S

Chaque fois que les juges interprètent des dispositions contemporaines dont l’origine peut être retracée jusqu’au Code de 1825 ou au Digeste de 1808, ils font prévaloir la version française. Ils ne sont plus liés par la loi du 31 mars 1808 qui plaçait les deux versions linguistiques sur un pied d’égalité. Dans un arrêt remarqué 6 , un juge fédéral insista sur la nécessité d’aborder le texte comme un code et non un statute [18: 341-342]. Il cita les sources historiques et la jurisprudence constante de la Cour suprême de Louisiane, qui avant et après le Code civil de 1870, déclare que le texte français doit toujours prévaloir 7 .

2. La traduction du XXI e siècle : un retour au bilinguisme ?

En même temps que la francophonie que l’on disait moribonde reprend vie (2.1), la Louisiane contribue à la production d’un patrimoine jurilinguistique singulier en développant un vocabulaire du droit civil en anglais qui reste très français (2.2).

2.1. Le réveil de la francophonie en Louisiane

Pendant que les Acadiens et les Québécois luttaient avec succès en vue de la défense et de la promotion de la francophonie, la Louisiane la laissait dépérir ou survivre à l’état de folklore. La création du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) en 1968 marqua un réveil et l’identité linguistique fut reconnue dans la Constitution de 1974. L’enseignement du français est aujourd’hui encouragé, de même que le développement de programmes d’immersion.

Cajuns et créoles ont beaucoup contribué au réveil de la francophonie. Zacharie Richard la fait revivre en chanson, le Festival international de Louisiane et le Festival acadien et créole faisant deux fois par an de Lafayette une ville phare de la musique francophone. Barry Jean Ancelet, connu pour ses travaux sur la littérature orale en Louisiane francophone, travaille sur les liens entre la langue et la culture [1]. À LSU, un Centre d’études françaises et francophones développe l’interdisciplinarité dans les études francophones, en liaison avec la francophonie officielle. J’enseigne depuis 2010 un cours en français (introduction au droit français) au LSU Law Center, ouvert également aux étudiants de maîtrise du Département de français. Amanda Lafleur contribue pour la Louisiane à la Base de données lexicographiques panfrancophone 8 , créée sous l’égide de l’AUF. Des dictionnaires ont été publiés, dont un remarquable Dictionary of Louisiana French [38].

Le langage juridique n’est pas totalement absent de ce dictionnaire paru en 2009, où l’on trouve « avocasser » (dans le sens de plaider une cause) et les expressions « ça prend pas un avocat » (c’est évident) ou « t’es pas proche un avocat » (tu n’es pas aussi intelligent que tu le crois). La « maison de cour » est un calque intéressant de courthouse, et le seul mot qui se rapproche un peu de « code » (absent de ce dictionnaire mais présent dans Daigle [6], dans le

6 Shelp v. National Surety Corp., 333 F.2d 431 (5th Cir. 1964). 7 Phelps v. Reinach, 38 La. Ann. 547 (1886). 8 <http://www.tlfq.ulaval.ca/bdlp>, consulté le 25 août 2014.

, consulté le 25 août 2014. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR THE S
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sens de « livre de lois », moral code et système d’écriture secrète…) est « codache », traduit par foolish, terme sans doute utilisé par ceux qui ont un « beau parlement » (un style oral élégant) pour désigner ceux qui se perdent en « parlementages » (bavardage).

2.2. Le développement du patrimoine jurilinguistique en Louisiane

Du côté de la langue savante, une grande créativité est à relever, non sans liens avec la Belle Province. Le Louisiana Civil Law Dictionary en témoigne, dictionnaire récemment publié par deux jeunes auteurs locaux [36]. Ce dictionnaire de 88 pages est avant tout destiné aux étudiants. Purement anglophone, il donne une image fidèle du droit civil en anglais, les définitions étant empruntées aux articles du Code civil louisianais quand c’est possible, ou renvoyant aux articles où la matière est traitée.

Les trois premières entrées sont absolute simulation (avec un renvoi à simulation), abuse of right et accession, cette dernière insistant sur les fruits (fruits) et les produits (products) sans hélas citer la définition générale de l’art. 482. Au mot act, l’on retrouve act of administration, act of disposition, act under private signature, act translative of title, authentic act, conservatory act, juridical act, material act, et preparatory acts. Le material act mis à part, tous ces actes sont civilistes pur jus, et témoignent de l’ancrage du droit civil en Louisiane.

Le terme act under private signature offre un exemple de calque d’un terme juridique français (« acte sous seing privé »), alors que le Québec traduit la même notion par private writing. Un autre exemple est la partnership in commendam (art. 2836), plus proche de la

« société en commandite » que le terme universellement utilisé de limited partnership, que l’on

retrouve dans le Code civil du Québec (art. 2236). Un dernier exemple sera l’enrichissement sans cause (art. 2298), traduit par enrichment without cause, alors que le Code civil du Québec a évolué vers « l’enrichissement injustifié » (art. 1493-1496), traduit par unjust enrichment, alors que la traduction unjustified enrichment était possible. Alors qu’au Québec, la terminologie juridique du droit civil en anglais se rapproche des standards internationaux admis par les comparatistes, la Louisiane semble mettre un point d’honneur à garder une terminologie proche du français, au risque de paraître plus exotique aux yeux d’un public américain qui de toute façon fréquente assez peu la littérature comparative. Les Québécois ne sont pas pour autant allés jusqu’à utiliser le concept de tort, universellement admis en droit comparé, et traduisent la

« responsabilité civile » par civil liability (art. 1457), alors que la Louisiane reste fidèle aux

« délits et quasi-délits » du Code napoléon, rendus par offenses et quasi offenses (art. 2315 et s.),

alors que delict et quasi delict eussent été beaucoup plus fidèles à l’origine romaniste (le Digeste de 1808 traduisait « Des Quasi-Délits » par Of Quasi Crimes or Offences).

Tous ces exemples confirment que la traduction juridique louisianaise se fait traditionnellement du français vers l’anglais, les codes civils de France et de Louisiane restant les principaux référents terminologiques.

restant les principaux référents terminologiques. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR THE S
restant les principaux référents terminologiques. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR THE S

3. Qui traduit quoi en Louisiane ?

La traduction juridique louisianaise va traditionnellement du français vers l’anglais, comme en témoigne celle des codes mais aussi la traduction de monuments de la littérature civiliste française (3.1). La traduction-retraduction du Code civil de l’anglais vers le français est un exercice novateur, au moins d’un point de vue louisianais (3.2).

3.1. Les traductions anglaises de monuments de la littérature civiliste

Le travail de traduction engagé par le Louisiana State Law Institute et relayé par le Centre de droit civil à LSU est peu connu en dehors de la Louisiane :

Grâce à la Louisiane, plusieurs grands classiques de la littérature civiliste française sont accessibles en langue anglaise. Le Louisiana State Law Institute fit traduire, outre Gény, le traité de Planiol et celui d’Aubry et Rau, pour remédier à l’insuffisance de la production doctrinale locale. Alain Levasseur a plus récemment traduit Atias, Favoreu et Halpérin, et l’Association Capitant contribue aujourd’hui à ce travail avec sa nouvelle revue et un projet de traduction du Vocabulaire juridique Cornu, avec le concours des civilistes louisianais [27 : 71-72 ; 28].

La suspension de cet effort, qu’il faut lier à la production plus abondante d’une doctrine locale [10 ; 11] et comparative [30], ne veut pas dire qu’on ne traduit plus la doctrine française en Louisiane. Le matériel pédagogique utilisé pour l’enseignement de plusieurs cours de droit civil à Bâton-Rouge ou à La Nouvelle-Orléans contient de nombreuses pages traduites, le plus souvent du français, mais aussi d’autres langues : la doctrine côtoie la jurisprudence et la loi, dans cet effort de rendre les systèmes continentaux (et notamment le droit français) accessibles aux étudiants louisianais. Le Centre de droit civil de LSU garde le projet de mettre en ligne cette littérature grise dans la base de données Civil Law Online 9 , une fois achevée la traduction française du Code civil louisianais.

3.2. La (re)traduction française du Code civil louisianais

Après quelques mots sur l’intérêt de la traduction (3.2.1), la démarche sera exposée, mettant en évidence son caractère empirique (3.2.2). L’effort de traduction reçoit aujourd’hui un soutien international (3.2.3) et les résultats sont déjà communiqués au public bien qu’il s’agisse d’un travail en cours (3.2.4).

3.2.1. L’intérêt du projet

Depuis la révision de 1870, le Code civil louisianais n’est plus disponible en français pour la population francophone de Louisiane. Que les francophones forment 5 ou 10% de la population, qu’ils soient bilingues ou non, il était normal de leur rendre leur code dans la langue dont nous avons vu qu’elle est celle d’origine. Certains auteurs n’oublient pas que le code civil est avant tout écrit pour les citoyens, qu’il a notamment pour objet de les informer de leurs droits et

9 <www.law.lsu.edu/civillaw>, consulté le 25 août 2014.

, consulté le 25 août 2014. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR THE S
, consulté le 25 août 2014. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR THE S

obligations, et de leur permettre de les comprendre au moins pour les problèmes simples, sans avoir à recourir à des consultations juridiques coûteuses [32 ; 21 ; 22 ; 23]. En outre, il existe une section francophone au sein de l’Association du Barreau de Louisiane, et des affaires sont de nos jours plaidées en Français dans certaines cours du sud de la Louisiane, notamment en pays cajun. Aussi modeste soit-elle, la traduction française est une contribution aux droits linguistiques de la minorité francophone.

Elle bénéficiera à la francophonie bien au-delà du bassin du Mississipi, et facilitera peut- être la réforme du droit dans d’autres systèmes mixtes en Afrique et alentour (Cameroun, Maurice, Seychelles), en Asie (Cambodge, Vietnam), dans le Pacifique-Sud (Vanuatu) et ailleurs. Elle facilitera les relations d’affaires entre la Louisiane et les pays francophones. Elle servira peut-être de modèle, au moins sur certains points (par exemple le droit des obligations contractuelles), dans les régions qui travaillent à faciliter le dialogue entre droit civil et common law, comme au sein de l’Union européenne. Elle attirera l’attention sur les problèmes et les solutions linguistiques et, tout comme la version anglaise du Code civil québécois, contribuera à faire connaître le développement du droit civil en anglais.

Une traduction espagnole suivra, tout comme il en existe du Code civil du Québec. Bien qu’il fût l’ancêtre du Code civil espagnol, le Code civil louisianais n’a jamais été entièrement publié dans cette langue, en dépit de la grande influence qu’eut le Code de 1825 sur le mouvement de codification en Amérique latine [31]. La version espagnole fera revivre cette influence, à l’âge de la recodification [20].

3.2.2. Une démarche empirique et documentée

Le travail de traduction débuta en 2009, quand le responsable du projet traduisit le Titre préliminaire et le début du Livre I (Des personnes). Le titre préliminaire fut alors révisé par le P r David Gruning (Loyola, Nouvelle-Orléans), puis récemment par le P r Jean-Claude Gémar (Montréal). Durant une visite de six mois au Centre de droit civil, Michel Séjean (Paris 2) commença la traduction du Livre III, Titre 4, sur les contrats et les obligations contractuelles. En 2010, un accord fut passé avec l’Université de Nantes, permettant notamment l’accueil annuel à LSU de deux ou trois stagiaires issus du Master Juriste Trilingue pendant une durée de trois mois. Un premier groupe de stagiaires séjourna à Bâton-Rouge d’avril à juin 2011. Anne- Marguerite Barbier du Doré, Laurie Chalaux et Charlotte Henry travaillèrent à la traduction du Livre I et des titres 3, 4, 7 et 11 du Livre III. Ivan Tchotourian (Nantes) traduisit les titres sur le mandat et le cautionnement (Livre III, Titres 15 et 16), durant une visite de plusieurs mois au Centre de droit civil de LSU en automne 2011. Une deuxième équipe de stagiaires œuvra à LSU d’avril à juin 2012, à la traduction du Livre I, ainsi que des Titres 4, 5 et 7 du Livre III. Anne Perocheau et Anne-Sophie Roinsard travaillèrent également au projet de traduction en anglais des mots du droit civil du Vocabulaire juridique Cornu [2]. Alexandru-Daniel On (assistant de recherche à LSU) et la P re Anne Tercinet (EM Lyon Business School), en séjour de recherches à LSU en juin 2012, coopérèrent à cette partie du travail. Le travail fut poursuivi au printemps

partie du travail. Le travail fut poursuivi au printemps À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR
partie du travail. Le travail fut poursuivi au printemps À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR

2013 par Laura Castaing et Jean-Pierre Hufen, et au printemps 2014, par Oriane Defoix, Giorgia Fabris et Mélissa Richard. Des 26 titres du Livre III, il ne reste à traduire que les titres relatifs aux successions et libéralités (Titres 1 et 2), ainsi que les sûretés réelles et les privilèges (Titres 20 à 22-A). Les Titres 1 et 2 du Livre II sont traduits, et la traduction du Titre 3 (servitudes) est bien avancée. Durant un séjour post-doc de six mois (janvier à juin 2014), Matthias Martin (Université de Lorraine) a révisé près de 850 articles.

Le projet conjugue l’effort personnel et le travail en équipe. Pendant qu’une stagiaire traduit un chapitre 1, une autre stagiaire traduit un chapitre 2, généralement dans une autre matière. Chacune vérifie le travail de l’autre, tout changement ou commentaire apparaissant en couleur sur le document électronique grâce à la commande « suivi des modifications » du programme Word. Les deux ou trois stagiaires ont à leur disposition des dictionnaires, les plus utilisés étant le Black’s Law Dictionary [9], le Vocabulaire juridique Cornu [2], le Dictionnaire juridique Dahl [5], les dictionnaires Robert, Harraps et l’Oxford English Dictionary. Un logiciel de traduction est utilisé depuis 2013, pour faciliter la collecte des données et optimiser leur utilisation. Le logiciel permet de constituer une mémoire de traduction, dans laquelle tous les choix sont enregistrés, ce qui est essentiel du fait de l’avancement du travail, de la pluralité de traducteurs et de leur succession dans le temps. La mémoire a été enrichie de tout le travail effectué depuis le départ, et des mémoires additionnelles ont été créées en 2013 pour mettre à la disposition des traducteurs le Digeste bilingue de 1808 et le code bilingue du Québec. Les codes civils de France et du Québec, ainsi que toutes les sources doctrinales nécessaires, sont évidemment disponibles et largement utilisés, ainsi que la Compilation des codes civils de Louisiane.

Lors de réunions hebdomadaires ou bihebdomadaires présidées par le directeur du projet ou son adjoint, et auxquelles participent, outre les traducteurs, les chercheurs invités et visiteurs de passage, les textes à réviser sont projetés à l’écran avec les modifications proposées. La traduction est discutée, des vérifications sont faites, et si des recherches supplémentaires s’avèrent nécessaires, la validation finale est reportée à la réunion suivante. Les choix linguistiques sont soigneusement notés et enregistrés dans la mémoire de traduction. Il est gardé trace de tout le développement du projet dans les fichiers électroniques du Centre de droit civil. D’autres spécialistes sont occasionnellement consultés, notamment sur les questions techniques ou sur les renvois à des règles de procédure.

Le document le plus utilisé lors de la traduction et des réunions est la Compilation des codes civils de Louisiane, deux gros volumes préparés entre 1938 et 1940 sous la direction de Joseph Dainow [7] et publiés par l’état de Louisiane [14], récemment mis en ligne sur le site de LSU. La conception d’ensemble et les Livres I et II du Code (soit 25% du volume total) furent réalisés par Robert A. Pascal, alors assistant du P r Dainow [34 : 31]. Établie sur ordre de la législature de Louisiane (Loi de 1938, n o 165) et publiée par le Louisiana State Law Institute (créé par la loi de 1938, n o 166) dans la collection Louisiana Legal Archives [14], cette compilation donne pour chaque article du Code civil de 1870, la disposition correspondante ou

du Code civil de 1870, la disposition correspondante ou À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR
du Code civil de 1870, la disposition correspondante ou À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR

d’origine du Code de 1825 et du Digeste de 1808. Elle les met en parallèle avec les dispositions source du Code civil français de 1804 ainsi que du Projet du gouvernement de 1800, lesquels sont reproduits autant que nécessaire, en français mais aussi en anglais. Outre l’intérêt de cette compilation pour toute personne travaillant sur l’évolution et les sources du droit louisianais, elle offre une traduction du Code civil français dans un anglais qui n’est pas celui de la common law mais du droit civil.

Il ne faut pas exagérer l’importance du travail de traduction produit à l’occasion de cette compilation, qui reprend pour l’essentiel les traductions officielles faites en 1808 puis 1825, tant d’articles des codes louisianais étant issus directement du Code de 1804 et du Projet de 1800. Dainow expliqua qu’il fut jugé préférable de ne pas retenir les traductions du Code Napoléon disponibles à l’époque 10 , lesquelles sont néanmoins citées en abrégé dans l’ouvrage là où elles sont parfois utilisées. Toutes trois sont l’œuvre de juristes de common law et utilisent la terminologie de la common law [14 : xviii] 11 . La traduction du Code français a été faite « dans des termes familiers aux juristes louisianais » [14 : xiii] 12 . S’agissant du Projet du gouvernement (1800), il fut en partie reproduit à la demande expresse de Robert A. Pascal qui, en même temps qu’il conçut la manière de réaliser la compilation et de la présenter [34 : 31], réussit à convaincre Joseph Dainow de l’influence du Projet, notamment sur la rédaction du Titre préliminaire des textes de 1808 et 1825. Aucune traduction anglaise n’existant de ce texte, elle fut élaborée dans le même esprit que celle du code de 1804, très vraisemblablement par Robert A. Pascal jusqu’à la fin du Livre II. Le P r Pascal ne se souvient pas avoir traduit, ce qui s’explique facilement par le fait que le Code et le Projet furent cités dans la compilation chaque fois qu’ils avaient inspiré les rédacteurs de 1808 et 1825, lesquels les avaient bien souvent recopiés mot pour mot [14 :

xix] 13 .

Ce précieux document de plus de 2000 pages est maintenant librement accessible en ligne, au bénéfice des historiens, juristes et jurilinguistes. Il fera le lien entre la publication en ligne du Digeste de 1808 et celle du code actuel en version bilingue.

3.2.3. Un effort soutenu dans un contexte de crise

Les travaux menés au Centre de droit civil sur la codification en Louisiane ont retenu l’attention de la francophonie officielle. L’Organisation internationale de la francophonie proposa un financement lors de la mise en ligne du Digeste bilingue de 1808 et de la commémoration du bicentenaire, qui eut lieu en même temps que les Journées louisianaises de l’Association Henri Capitant (2008).

10 Traductions du Code civil français: The Code Napoleon or French Civil Code, translated into English by a Barrister of the Inner Temple, Londres, 1827 ; The French Civil Code, translated into English by Blackwood Wright, Londres, 1908 ; The French Civil Code, translated into English by Cachard, édition révisée, Paris, 1930.

11 Explanatory Notes, by Dainow [7].

12 Preface [7].

13 Explanatory Notes, by Dainow [7].

2 Preface [7]. 1 3 Explanatory Notes, by Dainow [7]. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL
2 Preface [7]. 1 3 Explanatory Notes, by Dainow [7]. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL

Peu après le bicentenaire de la codification en Louisiane, les États-Unis entraient en récession, et dans un contexte de crise, le Centre d’études françaises et francophones vota un modeste soutien financier pour le projet de traduction du Code civil actuel, dont la valeur symbolique fut porteuse. Le Centre de droit civil fut maintenu en vie avec un minimum de personnel, et fut sélectionné pour un financement franco-américain (Partner University Fund) pour la période 2012-2015. Le projet est mené dans le cadre d’un programme conjoint avec l’Université de Nantes, Training Multilingual Jurists.

3.2.4. Un travail en cours

Le travail présenté est donc un projet en cours, dont aucun aspect n’est définitif. Les résultats sont progressivement diffusés, tant sur la page Louisiana Civil Code Online 14 que par la récente publication d’extraits dans le Journal of Civil Law Studies, publié par le Centre de droit civil [25 ; 26] 15 .

C’est en toute humilité et sans crainte excessive que son promoteur, qui n’est ni linguiste, ni traducteur de formation, s’expose au commentaire et à la critique, dans le souci d’apprendre, d’améliorer, de perfectionner un travail qu’il veut collectif et participatif. S’il contribue modestement au développement de la jurilinguistique en tant que juriste comparatiste, il fait aujourd’hui ses débuts de traducteur juridique 16 .

4. Premières réflexions du (re)traducteur

La traduction du Code civil de Louisiane se donne l’ambition de faire revivre le français d’origine tel qu’on le trouvait dans le Digeste de 1808 et le Code de 1825. L’objectif est de produire une traduction authentiquement louisianaise, tout comme celle du Code civil du Québec en anglais est authentiquement québécoise 17 . Lorsque le code actuel reproduit les textes de 1808 et 1825, les traducteurs s’efforcent de rester fidèles à la lettre des codes d’origine (4.1). Lorsque le texte a été réécrit à la faveur des révisions successives, il importe de rester fidèle à l’esprit (4.2). En revanche, lorsque le texte du code est déformé par l’adjonction de dispositions ressemblant non à celles d’un code mais d’un statute, la lettre tue l’esprit, qui peine alors à vivifier le travail du traducteur (4.3).

14 <http://www.law.lsu.edu/index.cfm?geaux=clo.lcco>, consulté le 25 août 2014.

15 V. aussi Louisiana Civil Code - Code civil de Louisiane, Book III, Titles 15 and 16, Journal of Civil Law Studies, 6 : 653-677.

16 Le projet fut discuté lors d’un colloque organisé par le Center of Civil Law Studies à Bâton-Rouge, les 10 et 11 avril 2014 : Le projet de traduction du code civil louisianais : améliorer la visibilité et la promotion du droit civil en anglais. Les actes seront publiés dans le volume 8 du Journal of Civil Law Studies (2015).

17 Elle produit un son montréalais, comme l’expliqua oralement le juge Nicholas Kasirer lors du Colloque international du bicentenaire du Code civil de Louisiane, Tulane Law School, Nouvelle-Orléans, 19-22 novembre 2008 et dans la 37 e Conférence en l’honneur de John H. Tucker, LSU, 10 avril 2014 : That Montreal Sound: The Influence of French Legal Ideas and the French Language on the Civil Law Expressed in English (à paraître au volume 8 du Journal of Civil Law Studies, 2015).

au volume 8 du Journal of Civil Law Studies , 2015). À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J
au volume 8 du Journal of Civil Law Studies , 2015). À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J

4.1. Les textes reproduits ou retouchés : la lettre des origines

Le mot d’ordre du projet est la fidélité au code et à ses sources. Cela conduit parfois à des choix éloignés du français contemporain, comme à l’article 2520, où nous avons gardé l’expression « défaut » rédhibitoire (plutôt que « vice »), reprise du texte de 1825 (Art. 2520 al. 2). En revanche, dans le Livre I, le texte de 1825, maintenu à l’article 252, fut retraduit différemment, avec une note du traducteur : « Lorsqu’une femme se trouve enceinte au moment du décès de son mari, on ne peut nommer de tuteur à l’enfant jusqu’à sa naissance… » (NdT : Texte inchangé depuis 1825 : « Si une veuve se trouve grosse au tems [sic] de la mort de son mari… » dans l’original).

La traduction du Titre préliminaire fournit un exemple d’hésitation terminologique. L’article 1, révisé en 1987, proclame : « The sources of law are legislation and custom ». Cela représente un ajout au texte de 1870, qui disait : « Law is a solemn expression of legislative will », disposition qui a migré dans l’article 2 : « Legislation is a solemn expression of legislative will ». Pour éliminer le risque de confusion dû à la polysémie du mot law, le législateur de 1987, suivant la proposition du Louisiana State Law Institute, a gardé law là où en français on parlerait de droit, et substitué legislation là où le terme law était autrefois utilisé dans le sens de loi. La chose est possible en anglais, le mot legislation désignant (1) le processus législatif allant de la rédaction à la promulgation, (2) le texte ainsi promulgué et (3) l’ensemble des textes ainsi promulgués [9 : v o Legislation]. En revanche, le sens (2) n’existe pas en français : les cinq acceptions répertoriées dans le Vocabulaire juridique Cornu se rapportent aux sens (1) et (3), mais n’incluent pas le (2) [2 : v o Législation]. L’auteur de cet article a hésité, et s’est d’abord orienté vers un choix s’éloignant du texte source « La Loi [sic] est une déclaration solemnelle [sic] de la volonté législative » (Digest 1808 et Code civil 1825, art. 1, reprenant l’art. 6 du Titre I du Livre préliminaire du Projet du Gouvernement, 1800) 18 , en traduisant littéralement le mot legislation. Le P r David Gruning, dont l’anglais est la première langue, n’a pas sourcillé, ce qui est naturel. Le P r Jean-Claude Gémar a en revanche détecté l’anglicisme, qui fut corrigé. Il n’y avait pas de raison de s’écarter des textes sources, même si le mot anglais avait changé lors de la dernière révision.

La bonne traduction du Code nécessite donc un parfait maniement des outils lexicographiques et historiques, si l’on veut éviter une fausse note dans la tentative de lui rendre le son louisianais d’origine. Les écarts sont à éviter, comme celui que je viens de détecter à l’article 7 : « Les personnes ne peuvent par leurs actes juridiques déroger aux lois relatives à la sauvegarde de l’ordre public, » alors que l’article 11 du Code de 1825, texte source, interdisait de déroger « aux lois qui sont faites pour le maintien de l’ordre public [et des mœurs] 19 ». Le

18 « La loi, chez tous les peuples est une déclaration solennelle du pouvoir législatif sur un objet de régime intérieur et d’intérêt commun », texte qui ne fut pas repris dans le Code français de 1804. 19 Les bonnes mœurs (good morals) sont passées à la trappe lors de la révision de 1987.

) sont passées à la trappe lors de la révision de 1987. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL
) sont passées à la trappe lors de la révision de 1987. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL

traducteur pressé ne doit pas oublier Boileau : « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage »…

Dans ce même esprit de retour aux origines, il a été décidé de ne pas traduire les titres non-officiels qui ont été donnés aux articles dans les éditions récentes du Code, depuis le XX e siècle. Si ces titres sont parfois évidents (exemple : art. 1 Sources du droit ; art. 8 Abrogation des lois), ils sont souvent lourds ou peu élégants (exemple : art. 27 General legal capacity ; art. 31 Existence of a person at time of accrual of right) et surtout, ils enlèvent à la fluidité de la lecture du code, de même que les commentaires rédigés par le Louisiana State Law Institute, qui

ne sont pas non plus traduits 20 . De plus, les titres sont parfois erronés, comme celui de l’article 1498, révélateur d’une ignorance embarrassante d’une institution du droit civil. Cet article interdit au donateur entre vif de disposer de la totalité de ses biens, l’obligeant sous peine de

nullité absolue à en garder une part suffisante pour sa propre subsistance. Le titre, reformulé lors

de la révision de 1996, est « Nullity of donation inter vivos of entire patrimony » 21 , formule à

faire Aubry et Rau, pourtant lus en anglais en Louisiane [12], se retourner dans leurs tombes. Tout comme le Canadien Joseph Dainow, premier directeur du Centre de droit civil à LSU (Civil Code 1947), le Centre de droit civil publie un Code civil sans titres d’articles ni commentaires [33 : 306-307].

4.2. Les textes réécrits : l’esprit des origines

Le processus de révision du Code civil, en cours depuis les années 1970, a généré un grand

nombre de dispositions nouvelles. La réforme du droit des obligations, adoptée par le législateur

en 1984 (Loi de 1984, n° 331, §1, en vigueur le 1 er janv. 1985, réformant les Titres 3 (Des

obligations en général) et 4 (Des obligations conventionnelles ou des contrats) du Livre III ; [26], offre un bel exemple de convergence des solutions du droit civil et de la common law tout en restant fidèle à la taxonomie et à la grammaire conceptuelle civiliste ainsi qu’aux principes qui

les sous-tendent [24 : 31]. En outre, les rédacteurs se sont attachés à respecter autant que possible

le style d’origine du Code civil, en privilégiant la clarté et la concision. Les Titres 3 et 4 du Livre

IV ainsi révisés nous offrent un texte où souffle l’esprit des origines.

Les traducteurs se sont efforcés de rester fidèles à cet esprit, et n’ont pas reculé devant certaines contractions inspirées de la stylistique législative française. Par exemple, l’article 1786 dispose : « When an obligation binds more than one obligor to one obligee, or binds one obligor to more than one obligee, or binds more than one obligor to more than one obligee, the obligation may be several, joint, or solidary. » Notre traduction donne ceci: « Lorsqu’elle lie plusieurs débiteurs à un créancier, un débiteur à plusieurs créanciers, ou plusieurs débiteurs à

20 Ces commentaires, destinés au législateur, expliquent les changements législatifs proposés et leur portée. Ils sont reproduits dans les éditions annotés du code, publiées par les éditions West et LexisNexis, mais n’ont pas à proprement parler de valeur législative. 21 Dans une édition de 1932 (8 : 463), l’art. 1497 (alors siège de cette règle) avait pour titre : Donations inter vivos Restriction on amount, formulation qui était juridiquement correcte.

on amount , formulation qui était juridiquement correcte. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR THE
on amount , formulation qui était juridiquement correcte. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR THE

plusieurs créanciers, l’obligation est séparée, conjointe ou solidaire. » Le mot obligation n’est pas répété, may be devient « est » 22 , more than one devient « plusieurs » et la notion de several obligation, absente du vocabulaire français qui se contente de distinguer l’obligation conjointe de l’obligation solidaire, est traduite par « obligation séparée », reprenant ce terme de la version française de l’article 2072 du Code civil de 1825 23 . Le nombre de mots tombe de 39 à 24 au passage de l’anglais au français, la disposition restant la même dans sa substance.

L’art. 1825 offre un autre exemple. Il dit de la subrogation personnelle : « It may be conventional or legal » qui devient « elle est conventionnelle ou légale », car on ne voit pas ce qu’elle peut être d’autre. Il faut être juriste pour en juger ; notre traduction initiale « elle peut être » était prudente et acceptable, mais peu civiliste.

L’article 1821 alinéa deux est légèrement plus court en français. En anglais, « An obligor and a third person may agree to an assumption by the latter of an obligation of the former. To be enforceable by the obligee against the third person, the agreement must be made in writing. » En français, « Le débiteur et un tiers peuvent convenir de la prise en charge par à ce dernier de l’obligation du premier. Afin que le créancier puisse l’opposer à ce tiers, l’accord doit être passé par écrit, » soit deux mots de moins. Assumption est traduit par « prise en charge » plutôt que par « délégation » car, comme l’explique une note du traducteur, « outre la prise en charge à l’initiative du débiteur qui est une vraie délégation [art. 1886], le Code civil louisianais connait en effet la prise en charge suite à un accord entre le créancier et un tiers acceptant de prendre en charge l’obligation du débiteur initial [art. 1823]. » La phrase suivante « The obligee's consent to the agreement does not effect a release of the obligor » devient : « Le consentement du créancier ne libère pas le débiteur, » phrase plus incisive, la répétition du mot accord étant inutile, et does not effect a release (cinq mots) devenant « ne libère pas » (trois mots).

Voici enfin quelques exemples de clarification du langage. Le premier met en scène la notion d’opposabilité, que l’anglais a de la peine à rendre. À l’article 1859, is not valid against est rendu par « n’est pas opposable », préféré à « est inopposable » pour mieux faire ressortir la tournure négative de la phrase et de la règle qu’elle contient. Le second est relatif à la traduction de execution, to execute, un faux ami redouté des traducteurs. Ils sont rendus par « passation », « passer » (art. 1833 et 1836) : An authentic act is a writing executed before a notary public » est traduit par « L’acte authentique est un écrit passé par devant un notaire public » (art. 1833 A).

En règle générale, comme dans la disposition qui vient d’être citée, l’article indéfini de but de phrase est remplacé par l’article défini en français. Ainsi, à l’article 1906: « A contract is an agreement by two or more parties whereby obligations are created, modified, or

22 L’art. 1825 offre un autre exemple. Il dit de la subrogation personnelle : « It may be conventional or legal » qui devient « elle est conventionnelle ou légale », car on ne voit pas ce qu’elle peut être d’autre. Il est vrai qu’il faut être juriste pour en juger ; notre traduction initiale « elle peut être » était plus prudente et au demeurant acceptable. 23 La solution louisianaise est reprise dans la traduction française des Principes du droit européen de la responsabilité civile (23 : 196, note du traducteur).

de la responsabilité civile (23 : 196, note du traducteur). À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL
de la responsabilité civile (23 : 196, note du traducteur). À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL

extinguished » devient « Le contrat est un accord entre deux ou plusieurs parties qui crée, modifie, ou met fin à des obligations. » Le singulier est parfois préféré au pluriel, comme par exemple au début de l’article 1918 : « All persons have capacity to contract» qui devient « Toute personne a la capacité de contracter… » Dans la même mouvance, if fut le plus souvent traduit par « lorsque », « si » n’étant utilisé que pour traduire un if venant en seconde position ou introduisant un conditionnel (art. 1767, 1773, 1774, 1782, 1804, 1805).

Le Code civil du Québec sert de référence, par exemple pour traduire des notions importées de la common law, comme celles de « prépondérance de la preuve » (preponderance of the evidence) (art. 1957), ou « preuves circonstancielles » (circumstantial evidence) (art. 2840 Code civil du Québec ).

Parlant de common law, un exemple célèbre d’emprunt à celle-ci par le Code civil louisianais est l’article 1967 qui introduit juste après la définition de la cause, la notion de detrimental reliance ou promissory estoppel (sans utiliser ces termes) :

Cause is the reason why a party obligates himself.

A party may be obligated by a promise when he knew or should have known that the promise would induce the other party to rely on it to his detriment and the other party was reasonable in so relying. Recovery may be limited to the expenses incurred or the damages suffered as a result of the promisee's reliance on the promise. Reliance on a gratuitous promise made without required formalities is not reasonable.

En français:

La cause est la raison pour laquelle une partie s’oblige.

Une partie peut s’obliger par une promesse lorsqu’elle savait ou aurait dû savoir que la promesse conduirait l’autre partie à se fier à celle-ci à ses dépens et que cette autre partie s’y est fiée raisonnablement. Le recouvrement peut être limité aux dépenses engagées ou aux dommages subis du fait de la confiance que le bénéficiaire de la promesse avait placée en celle-ci. La confiance en une promesse gratuite faite sans les formalités requises n’est pas raisonnable.

Quatre mots de plus dans la version française : quand vient la common law, le texte français peine à tenir sa promesse de concision. C’est à cause du promisee, qui devient « bénéficiaire de la promesse… »

4.3. Les textes déformés : l’esprit tué par la lettre

La traduction du Titre 5 du Livre III (Des engagements qui se forment sans convention) offre une combinaison de dispositions inspirées du droit civil et de la common law. La disposition générale sur l’enrichissement sans cause pourrait migrer dans le Code civil français sans le défigurer, après un léger toilettage :

Article 2298. Une personne qui a été enrichie sans cause au détriment d’une autre est tenue de compenser cette dernière. L’expression « sans cause » est utilisée dans ce contexte pour exclure les cas dans lesquels

dans ce contexte pour exclure le s cas dans lesquels À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL
dans ce contexte pour exclure le s cas dans lesquels À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL

l’enrichissement résulte d’un acte juridique valable ou de la loi. Le recours envisagé ici est subsidiaire et n’est pas ouvert lorsque la loi prévoit un autre recours pour l’appauvrissement ou une disposition contraire.

Le montant de la compensation est calculé compte tenu de l’enrichissement de l’un ou de l’appauvrissement de l’autre, le plus petit des deux étant retenu.

L’étendue de l’enrichissement ou de l’appauvrissement est calculée au moment où le procès est intenté ou,

selon les circonstances, au moment où le jugement est rendu.

Le paysage change quand on ouvre le Chapitre 3 (Des délits et quasi-délits), et notamment l’article 2315, qui commence de la manière la plus prometteuse, avec la reprise du fameux article 1382 du Code Napoléon, qui n’a pas donné de travail au traducteur. Les choses se gâtent avec l’alinéa suivant qui se charge de détail :

Art. 2315 B. Les dommages et intérêts peuvent inclure la perte de la compagnie, de l’affection et des services conjugaux ou familiaux et peuvent être recouvrés par les mêmes catégories de personnes qui auraient le droit d’agir du fait d’un acte délictuel ayant entraîné la mort de la victime d’un dommage. Les dommages et intérêts n’incluent pas le coût des traitements, des services, du suivi, ou des actes médicaux à venir, quelle que soit leur nature, sauf lorsqu’ils sont directement et manifestement liés à une atteinte à l’intégrité physique ou mentale, ou à une maladie physique ou mentale. Les dommages et intérêts doivent inclure toutes les taxes payées par le propriétaire pour la réparation ou le remplacement du bien endommagé.

Elles se compliquent à partir de l’article suivant :

Art. 2315.1. A. Lorsqu’une personne qui a été victime d’un délit ou quasi-délit décède, le droit d’obtenir les dommages et intérêts en réparation du préjudice corporel, matériel ou autre subi par le défunt du fait du délit ou quasi-délit, peut être exercé pendant un an à compter du décès par:

(1) Le conjoint survivant et l’enfant ou les enfants du défunt, ou soit le conjoint, soit l’enfant ou les enfants.

(2) Le père et la mère survivants du défunt, ou l’un des deux, s’il n’a pas laissé de conjoint ou d’enfant survivant.

(3) Les frères et sœurs survivants du défunt, ou l’un quelconque d’entre eux, s’il n’a laissé ni conjoint, ni enfant, ni parent survivant.

(4) Les grands-pères et grands-mères survivants du défunt, ou l’un quelconque d’entre eux, s’il n’a laissé ni conjoint, ni enfant, ni parent, ni frère, ni sœur survivant.

(…)

D. Tels qu’utilisés dans cet article, les mots « enfant », « frère », « sœur », « père », « mère », « grand-père » et « grand-mère » incluent respectivement l’enfant, le frère, la sœur, le père, la mère, le grand-père et la grand-mère par adoption.

E. Aux fins du présent article, le père ou la mère qui a abandonné le défunt pendant sa minorité est réputé ne pas lui avoir survécu.

pendant sa minorité est réputé ne pas lui avoir survécu. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL
pendant sa minorité est réputé ne pas lui avoir survécu. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL

Avec cet article et les dispositions suivantes, on quitte le droit civil pour entrer en common law. La construction n’est plus celle du code mais d’un statute, encombré de définitions et de redondances, comme à l’alinéa D. Le nombre de mots s’en ressent, avec 298 pour le français contre 269 pour l’anglais. Il est vrai que la répétition du terme « dommages et intérêts » dans un même article triple à chaque fois le mot damages. La litanie des sœurs et des grand- mères se poursuit dans les articles suivants, le pire étant encore à venir, comme par exemple à l’article 2322.1, dont seul le début est ici reproduit :

Art. 2322.1. A. Le dépistage, l’approvisionnement, le conditionnement, la distribution, la transfusion, ou l’utilisation médicale de sang humain ou de composants sanguins de toute sorte ainsi que la transplantation ou l’utilisation médicale de tout organe ou tissu humain, ou de tissu animal approuvé, par des médecins, dentistes, hôpitaux, centres de transfusion hospitaliers et centres de transfusion locaux à but non-lucratif, est réputé, à quelque fin que ce soit, être la prestation d’un service médical par chacun des médecins, dentistes, hôpitaux, centres de transfusion hospitaliers et centres de transfusion locaux à but non-lucratif y participant, et ne doit pas être interprété comme étant une vente ou être déclaré comme telle. Lorsqu’elles fournissent ces services médicaux, les personnes susmentionnées ne se voient appliquer aucune présomption de responsabilité ou garantie d’aucune sorte.

De telles dispositions seraient mieux venues dans le volume 9 des Revised Statutes où se trouvent les règles annexes au Code civil. Elles sont hélas nombreuses à défigurer d’autres parties du code, comme l’interminable article 2844 qui délimite la responsabilité des commanditaires dans la société en commandite. Redoutées par les membres de notre équipe, ces règles posent des défis différents : rien ne doit manquer au catalogue, chaque mot doit être exactement traduit et répété autant que nécessaire car il s’agit de traduire et non de réécrire la loi. Il n’est plus question de s’efforcer de retrouver une tournure française, sauf à vouloir s’inspirer non plus du Code civil, mais du Code de la sécurité sociale ou du Code général des impôts.

* * *

Pour conclure sur une note moins pessimiste, l’auteur de cet article a demandé à être nommé au comité chargé de la sémantique au sein du Louisiana State Law Institute. Ce comité procède au lissage des textes avant l’approbation finale par le Conseil de l’Institut et l’envoi au législateur, avec pour mission d’identifier les incohérences lexicales et de proposer une formulation plus adaptée. Il espère que sa connaissance de plus en plus intime du code, du fait de la traduction, l’aidera à détecter les mots et tournures inacceptables et qu’il saura proposer des choix meilleurs et convaincants. Par un juste retour des choses, la retraduction française pourrait ainsi contribuer à l’amélioration de la version anglaise, par un effet de fertilisation croisée conduisant à une meilleure maîtrise des frontières de la langue et du droit [19]. Le projet de traduction avance, mais la demande de nomination n’a toujours pas abouti.

mais la demande de nomination n’a toujours pas abouti. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR
mais la demande de nomination n’a toujours pas abouti. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR

REMERCIEMENTS

Cet article est un hommage à la mémoire de John « Ti-Jean » Hernandez III (1968-2012), président de la Section francophone de l’Association du Barreau de Louisiane, qui avec son père, a œuvré avec passion et succès à l’établissement de relations internationales avec la Belgique, le Canada, la France et Haïti. L’auteur remercie Jean- Claude Gémar et Anne Wagner pour avoir suscité cet article et Alexandru-Daniel On, Michael McAuley, Robert A. Pascal, pour leur aide dans la réalisation.

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French Law Influence, Louisiana Bar Journal 59 : 325-326. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J OURNAL FOR
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ENTREVUES

Entrevue avec Robert A. PASCAL, Professeur émérite à LSU, 6 novembre 2012.

A. P ASCAL , Professeur émérite à LSU, 6 novembre 2012. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J
A. P ASCAL , Professeur émérite à LSU, 6 novembre 2012. À paraître/Forthcoming I NTERNATIONAL J