Vous êtes sur la page 1sur 24

9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 323

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»?
A PROPOS DE MÉTAPHYSIQUE G 2, 1004A2-9 ET
DES RAPPORTS ENTRE PHILOSOPHIE ET
PHILOSOPHIE PREMIÈRE

Louis-André DORION
(Université de Montréal)

Bien qu’il intrigue les commentateurs depuis l’Antiquité, le passage


1004a2-9 du chapitre 2 du livre G a été assez peu étudié1. Ce passage
soulève deux difficultés principales que je me propose d’examiner en
détail. La première est celle de l’emplacement actuel de ce passage, et la
seconde, dont l’intérêt me paraît considérable, est celle de la nature des
rapports qu’entretiennent la philosophie première et la philosophie, ou
science de l’être en tant qu’être.

1. L’emplacement actuel de G 2, 1004a2-9


Ce n’est pas d’hier que l’on s’interroge sur la place réelle de ce pas-
sage au sein du chapitre 2, puisque Alexandre d’Aphrodise proposait
déjà de le déplacer en amont. Ce passage vient en effet interrompre le
développement où Aristote démontre que la science de l’être en tant
qu’être a pour objets non seulement les espèces de l’être et de l’un, mais
aussi les contraires de ces espèces2. L’on s’explique mal la raison d’être
de cette parenthèse au beau milieu de la démonstration d’Aristote sur
l’unicité de la science des contraires; le passage 1004a2-9 ne contient en
effet aucun élément qui soit directement pertinent pour cette discussion
sur les espèces de l’être et de l’un, et sur l’unicité de la science des
1
Les principales analyses de ce passage sont celles de Mansion [1958], p. 185-194,
Conti [1974] et Leszl [1975], p. 252-266.
2
Plusieurs commentateurs reconnaissent que 1004a2-9 introduit une rupture dans l’ar-
gumentation d’Aristote (cf. Natorp [1888], p. 43; Ross [1924], I, p. 256-257; Décarie
[1972], p. 105-106; Reale [1980], p. 120, 126; Dumoulin [1986], p. 113).
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 324

324 L.-A. DORION

contraires. Tricot lui-même, qui n’évoque pourtant pas le problème que


pose l’emplacement de 1004a2-9, reconnaît expressément3, à la suite
d’Alexandre4, que êpeì dè mi¢v ktl. (1004a9) se rattache à 1004a2 (ên
t±Ç êklog±Ç t¬n ênantíwn). Or il suffirait d’un léger déplacement en
amont pour que ce passage réintègre son «lieu naturel». Alexandre, qui
est le premier à avoir proposé de déplacer ce passage, hésite entre deux
points d’attache, soit 1003b195 et 1003b226. Il opte finalement pour
1003b22, sans exposer les raisons qui lui font préférer 1003b22 à
1003b19, mais il n’a pas été suivi par les éditeurs (Ross, Jaeger) et les
commentateurs contemporains qui reconnaissent, à sa suite, que 1004a2-
9 n’appartient pas à son contexte argumentatif originel. La très grande
majorité des commentateurs contemporains qui reconnaissent l’atopia de
1004a2-9 proposent de l’insérer, suivant la première proposition
d’Alexandre, après 1003b197. Il est en effet très tentant de lire 1004a2-9
immédiatement à la suite de 1003b19 car la continuité de l’argumenta-
tion semble ainsi rétablie. Voyons plutôt:
[1003b15-19] «Il est donc clair qu’il <relève> d’une seule <science> aussi
d’examiner les étants en tant qu’étants. Et dans tous les cas, la science
<traite> principalement de ce qui est premier, c’est-à-dire ce dont les autres
<choses> dépendent et ce à cause de quoi elles sont dites <ainsi>. Par
conséquent, si cela est la substance, c’est des substances que le philosophe
devrait posséder les principes et les causes. || [1004a2-9] Et il y a précisé-
ment autant de parties de <la> philosophie que de substances. En sorte
qu’il est nécessaire que parmi celles-là, <il y en ait> une qui soit <la phi-
losophie> première et <une autre> qui vienne à la suite. En effet,

3
[1952], p. 183 n. 1.
4
in Met., 252.3.
5
Cf. in Met., 250.32 — 251.2. Madigan ([1994], p. 27 n. 115) soutient, contre Jaeger,
que la transposition proposée par Alexandre concerne uniquement 1004a2-3, et non pas
l’ensemble du passage 1004a2-9. Cette curieuse opinion de Madigan se laisse aisément
réfuter: si Alexandre considère que l’affirmation qui débute en 1004a9 (êpeì dè mi¢v
ktl.) se rattache en fait à 1004a2 (ên t±Ç êklog±Ç t¬n ênantíwn), n’est-ce pas la preuve
qu’il considère que c’est l’ensemble du passage 1004a2-9 qui doit être déplacé?
6
Cf. in Met., 251.2-8.
7
Cf. Schwegler [1846], p. 155; Natorp [1888], p. 44 n. 11; Ross [1924], I, p. 256-
257; Mansion [1955], p. 158 n. 61; Décarie [1972], p. 105 n. 1; Owens [1978], p. 279;
Follon [1992], p. 405; Hecquet [2006]. Sauf erreur de ma part, seuls Christ ([1895],
p. 62) et Stevens ([2000], p. 228 n. 1) proposent, à l’instar d’Alexandre, de rattacher
1004a2-9 à 1003b22 plutôt qu’à 1003b19. Il me paraît regrettable que l’apparat critique
de Cassin/Narcy ne signale pas la suggestion de Schwegler, inspirée par le commentaire
d’Alexandre, de déplacer 1004a2-9 après 1003b19. Cette suggestion, qui est signalée dans
les apparats critiques de Ross et de Jaeger, est un élément important de critique textuelle.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 325

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 325

“l’étant” et “l’un” se trouvent posséder immédiatement des genres. C’est


pourquoi des sciences doivent aussi leur correspondre. En effet, le philo-
sophe est précisément comme celui qu’on appelle mathématicien, car cette
<science> aussi a des parties, et il y a, dans les mathématiques, une
science <qui est> première, <une autre qui est> seconde, et d’autres qui
<viennent> ensuite. || [1003b19-22] Et de chaque genre unique, la percep-
tion et la science <sont> uniques; par exemple c’est un art de la lecture et
de l’écriture unique qui examine tous les sons articulés. C’est pourquoi
l’examen de toutes les formes de l’étant relève <lui> aussi d’une science
unique en genre, ainsi que <l’examen> des formes de <ses> formes.»8.

Etant donné que je réserve pour la deuxième section de cette étude


l’analyse détaillée du contenu doctrinal du passage 1004a2-9, je me
contenterai, pour le moment, d’insister sur la continuité entre 1003b19 et
1004a2-9. L’élément de continuité le plus probant, me semble-t-il, est
l’emploi des termes filósofov (1003b19) et filosofía (1004a3) et le
lien très étroit que ces deux termes entretiennent avec l’étude de la sub-
stance. Je remarque en passant que c’est la première occurrence du
terme filósofov au livre G et que la précédente occurrence de ce
terme, ou d’un mot de même famille, remonte à B 2, 997a14. Le philo-
sophe, explique Aristote en 1003b15-19, est celui qui étudie les prin-
cipes et les causes des substances. Or étant donné qu’il y a différents
types de substances, ainsi que le rappelle 1004a2-3, la philosophie, qui
n’est autre que la science de l’être en tant qu’être, comportera autant de
parties qu’il y a de types distincts de substances9. Il me semble que l’ar-
gumentation d’Aristote gagne à être lue sous cette forme, d’un seul
tenant, car elle gagne ainsi en cohérence et en continuité. Le déplace-
ment de 1004a2-9 après 1003b19 présente donc, me semble-t-il, un
double avantage: d’une part, il élimine la rupture incompréhensible dans
l’argumentation concernant la science des espèces de l’être et de l’un, et
de leurs opposés; d’autre part, il apporte un complément indispensable à
l’argumentation des lignes 1003b15-19.
Partisan farouche de l’emplacement actuel de 1004a2-9, Leszl voit
deux obstacles au déplacement de ce passage en 1003b19: «If the text
[scil. 1004a2-9] is connected with b19, we find that Aristotle talks of the

8
Toutes les citations du livre G proviennent de la traduction de Myriam Hecquet.
9
Cf. Follon [1992], p. 405: «après avoir dit que la philosophie doit avoir pour objet
principal l’étude des principes et des causes des substances, il est normal qu’Aristote
poursuive en remarquant qu’il y aura dans cette science autant de parties qu’il y a de
sortes de substances.»
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 326

326 L.-A. DORION

various parts of philosophy in correspondence with the various genera of


being before explaining that there is a science for each genus or form of
being. Further, the text of 1003b19-22 is clarified by what immediately
precedes it, thus cannot be separated from it.» (1975, p.258).
Ces deux objections peuvent être aisément surmontées. En ce qui
concerne la première objection, il n’y a rien d’étrange à ce qu’une expli-
cation vienne à la suite d’une affirmation dont elle est précisément cen-
sée fournir la justification. Après avoir affirmé que la philosophie se
divise en autant de parties qu’il y a de genres de substances, Aristote en
fournit l’explication: chaque genre de chose est en effet l’objet d’une
science unique. Quant à la deuxième objection, je crois être en mesure
de montrer, dans la deuxième section de cette étude, que les lignes b19-
22 se comprennent beaucoup mieux à la lumière et à la suite de 1004a2-
9, de sorte qu’il n’est pas du tout nécessaire, contrairement à ce que sou-
tient Leszl, de maintenir b19-22 immédiatement à la suite de b15-19.
L’on se persuadera mieux de l’atopia de 1004a2-9 si l’on rappelle que
le passage 1003b22-1004a2 ne traite pas directement de la substance —
il n’y a d’ailleurs aucune occurrence de oûsía dans ce passage —, mais
plutôt des espèces de l’être (e÷dj toÕ ∫ntov, 1003b34), c’est-à-dire des
catégories, et des espèces corrélatives de l’un. Ce ne peut être qu’en
vertu d’une confusion entre les «genres de l’être» (génj <toÕ ∫ntov>,
1004a5), qui renvoient certainement aux différentes substances10, et les
«espèces de l’être» (1003b34), qui désignent plutôt les catégories, que
l’on a pu croire que 1004a2-9 traite du même sujet que 1003b22-
1004a211. Si l’on tient pour équivalentes les expressions e÷dj toÕ ∫ntov
(1003b34) et génj <toÕ ∫ntov> (1004a5), cela entraîne, dans la mesure
où l’expression génj <toÕ ∫ntov> désigne à l’évidence les différentes
sortes de substances, qu’Aristote affirmerait, en 1003b33-34, qu’il y a
autant d’espèces de l’un qu’il y a d’espèces de substances — ce qui est
faux. Aristote cherche plutôt à établir dans ce passage une correspon-
dance entre les catégories de l’être et les espèces corrélatives de l’un. De
plus, comme l’on trouve en 1003b33-34 une affirmation (ºsaper toÕ
ënòv e÷dj, tosaÕta kaì toÕ ∫ntov) qui rappelle beaucoup, sous le
double rapport de la syntaxe et du sujet traité, l’affirmation de 1004a3
(tosaÕta mérj filosofíav ∂stin ºsaiper aï oûsíai), l’on a pu
10
Cf. infra, section 2.
11
C’est précisément l’argument de Bonitz ([1849], p. 178) pour justifier l’emplace-
ment actuel de 1004a2-9.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 327

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 327

croire, à tort, que celle-ci complétait celle-là: il y a autant d’espèces de


l’un qu’il y a d’espèces de l’être, et il y a autant de parties de la philo-
sophie qu’il y a de genres de l’être, c’est-à-dire de substances. Or il
s’agit en fait de deux problèmes distincts. Il m’est donc impossible de
souscrire à l’argumentation de ceux12 qui ont plaidé en faveur de l’em-
placement actuel de 1004a2-9. Cherchant à démontrer que le passage de
1004a2-9 s’inscrit naturellement dans la progression de l’argumentation
d’Aristote depuis 1003b19, et qu’il est même indispensable à celle-ci,
Cassin/Narcy écrivent: «En un second temps (1003b19 — 1004a9),
Aristote montre que les divisions de l’objet et les divisions de la science
se correspondent: tout d’abord, les espèces de l’étant sont prises en
compte par les espèces d’une science génériquement une (1003b19-22);
puis, dans la mesure où, l’un ne se distinguant pas de l’étant, les espèces
de l’un correspondent aux espèces de l’étant, la science de l’un, qui ne
se distingue donc pas de celle de l’étant, est génériquement une
(1003b22 — 1004a2); enfin la hiérarchie entre les espèces de l’étant et
de l’un correspond à celle des parties de la philosophie.» (1989, p. 166).
Dans cette reconstitution de l’argumentation d’Aristote, Cassin/Narcy
semblent prendre pour acquis que les «espèces de l’étant», en 1004a5,
sont bien celles dont il est question en 1003b34. Si c’était le cas, on
pourrait peut-être rétablir comme ils le proposent la continuité de l’argu-
mentation d’Aristote. Mais étant donné que les «espèces de l’étant»
désignent en fait les différentes espèces de substances, et que ces
espèces n’ont pas d’espèces correspondantes pour l’un, le fil de l’argu-
mentation est bel et bien rompu, puisque le passage 1004a2-9 concerne
au premier chef, sinon exclusivement, les parties de la philosophie qui
correspondent aux différents genres de l’être — les substances —, et non
pas de l’un.
Une autre «solution», plus radicale, consiste à considérer 1004a2-9
comme un bloc erratique qui a été inséré par erreur dans le livre G. C’est
la position défendue par G. Colle, qui a proposé dans son commentaire
du livre G de «rejeter le fragment qui nous occupe [scil. 1004a2-9]
comme étranger à tout le livre G»13, sous prétexte que les termes «phi-

12
Cf. Bonitz [1849], p. 178; Conti [1974], p. 83-84; Leszl [1975], p. 257-258; Cas-
sin/Narcy [1989], p. 166.
13
[ 1931], p. 53. Cf., dans le même sens, Mansion [1958], p. 192: «ledit para-
graphe [scil. 1004a2-9] est un morceau erratique, étranger à tout le contexte — même pris
au sens large — dans lequel il se trouve inséré dans les manuscrits.» p. 193: «L’en-
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 328

328 L.-A. DORION

losophe» et «philosophie» n’y auraient pas le même sens qu’ailleurs au


livre G: «Dans notre livre, le nom de philosophe est constamment
réservé à celui qui s’occupe de l’être en tant qu’être; la philosophie est
l’ontologie. Dans le fragment que voici, au contraire, la philosophie est
conçue comme l’ensemble des sciences qui traitent des genres les plus
universels des substances. […] Il n’est pas évident non plus que, dans
notre passage, la science de l’être en tant qu’être soit comprise dans l’en-
semble désigné sous le nom de philosophie. […] on voit combien le sens
du mot philosophie s’écarte, dans notre passage, de la signification qu’il
a constamment au livre G, où il désigne toujours et exclusivement, nous
le répétons, la science de l’être en tant qu’être.»
Si Colle avait pris la peine de lire 1004a2-9 immédiatement à la suite
de 1003b19 — ce qu’il ne fait pas, bien qu’il reconnaisse que la
conjoncture d’Alexandre, reprise par Schwegler, est la seule «qui méri-
terait d’être prise en considération» —, il se serait aperçu que le mot
«philosophie» y est employé dans un sens qui semble parfaitement com-
patible avec celui du terme «philosophe» en 1003b1914. La science qui
étudie l’être en tant qu’être doit avoir pour objet propre ce qui est pre-
mier et ce dont tout le reste dépend, en l’occurrence la substance et tout
ce qui s’y rapporte, de sorte que la science de l’être en tant qu’être, qui
relève du philosophe (1003b19), doit étudier les principes et les causes
des substances. Et la philosophie, comprise comme science de l’être en
tant qu’être, c’est-à-dire de la substance et de tout ce qui s’y rapporte, se
subdivise en autant de parties qu’il y a de types distincts de substances.
Le doute qu’entretient Colle concernant l’identification de la philosophie
à la science de l’être en tant qu’être, en 1004a2-6, ne me paraît donc pas
fondé. L’argument de Colle pour rejeter 1004a2-9 se retourne finalement
contre lui, et confirme du même coup que ce passage n’est pas étranger
à G, puisque l’emploi du terme «philosophie», en 1004a3, est parfaite-
ment compatible avec les autres occurrences du même terme au livre G,
notamment en 1003b19 et en G 3, 1005a27-b1115.

semble de ces considérations doit nous amener, à la suite de G. Colle, à détacher com-
plètement le paragraphe litigieux [scil. 1004a2-9] de l’ensemble du chapitre dans lequel il
se trouve inséré. Par le fait même, on ne peut plus guère expliquer comment il a abouti
dans l’ambiance où on le trouve actuellement.» Ricœur ([1969], p. 107 n. 1) est égale-
ment enclin à considérer que 1004a2-9 est une interpolation.
14
Reale ([1980], p. 126-127) reproche également à Colle de ne pas avoir tenu compte
de l’occurrence et de la signification du terme filósofov en 1003b19. Cf. aussi Stevens
[2000], p. 228 n. 3.
15
Cf. infra, section 2, p. 000.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 329

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 329

2. La subordination de la philosophie première à la science de l’être en


tant qu’être
Si on le considère en lui-même et pour lui-même, le passage 1004a2-
9 présente un très grand intérêt en ce qui a trait aux rapports qu’entre-
tiennent la science de l’être en tant qu’être (= philosophie) et la philoso-
phie première. Après avoir examiné quelques difficultés que soulève le
texte même de 1004a2-9, je le confronterai à deux autres passages de la
Métaphysique, soit G 3, 1005a27-b11 et E 1, 1026a25-27, afin de mettre
en lumière l’intérêt et l’originalité, souvent méconnus, de 1004a2-9.
Comme la «philosophie» (filosofía, a3), qui correspond sans
aucun doute à la science de l’être en tant qu’être16, compte autant de
«parties» (mérj, a3) qu’il y a de substances (ºsaiper aï oûsíai, a3), il
est nécessaire qu’il y ait une philosophie «première» (prÉtjn, a4) et
une autre qui vient à la suite (êxoménjn, a4). La philosophie ne com-
porte donc que deux «parties», qui correspondent aux deux types de
substances17. La philosophie première a pour objet la substance immaté-
rielle ou suprasensible, et la philosophie seconde, c’est-à-dire la phy-
sique18, porte sur la substance sensible19. Comme il n’y a que ces deux
types de substances, la philosophie ne peut pas se subdiviser en une troi-
sième partie. Dans son commentaire à ce passage, Alexandre identifie
pourtant trois philosophies qui correspondent à trois espèces de sub-
stances: «Les substances inengendrées, incorruptibles, incorporelles et
immobiles sont premières (pr¬tai), et elles sont l’objet de la philoso-
phie première (prÉtj filosofía); la philosophie seconde (deutéra)
porte sur les substances éternelles qui sont en mouvement, alors que la
philosophie troisième (trítj) porte sur les substances soumises à la
16
Cf. Mansion [1958], p. 192; Décarie [1972], p. 106, 109; [Leszl] 1975, p. 254, 256,
260; Stevens [2000], p. 234 n. 1.
17
Cf. Décarie [1972], p. 109; Follon [1992], p. 405; Berti [1996], p. 78; Stevens
[2000], p. 228.
18
L’expression «philosophie seconde» désigne la physique (cf. Mét. Z 11, 1037a15).
19
Cf. Reale [1980], p. 125, 127. Mansion ([1958], p. 192) refuse d’identifier la philo-
sophie seconde, en 1004a4, à la physique, sous prétexte que ce passage annoncerait une
«métaphysique de l’être matériel», et non pas une physique. Or il n’y a aucune raison de
supposer, comme le fait à tort Mansion, que la partie de la philosophie qui traite de la
substance sensible doit nécessairement être une «métaphysique de l’être matériel» qui
serait distincte de la physique. Mansion semble toutefois se raviser et finalement
admettre, un peu plus loin (p. 201), que la philosophie seconde évoquée en 1004a4 cor-
respond à la physique. Je reviendrai plus en détail, dans la dernière section de cette étude,
sur la façon dont il faut comprendre le partage des tâches, relativement à l’étude de la
substance, entre la philosophie et ses «parties».
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 330

330 L.-A. DORION

génération et à la corruption, puisqu’elles sont les dernières parmi les


substances.» (in Met. 251.34-38).
Cette classification tripartite des substances s’inspire peut-être d’un
passage de L 1 où Aristote identifie les trois mêmes substances. Il me
paraît pertinent de citer ce texte de L 1 car il permet à la fois de com-
prendre l’erreur d’Alexandre et de confirmer la position de 1004a2-9
suivant laquelle la philosophie ne peut compter que deux branches qui
correspondent aux deux types de substances: «Il y a trois espèces de
substances (oûsíai dè tre⁄v). L’une est sensible (mía mèn aîsqjtß), et
elle se divise en substance éternelle et en substance corruptible. […]
L’autre substance est immobile (ãllj dè âkínjtov); elle a, suivant cer-
tains philosophes, une réalité entièrement séparée […] Les deux sub-
stances sensibles sont l’objet de la Physique, car elles impliquent le
mouvement; mais la substance immobile est l’objet d’une science diffé-
rente, puisqu’elle n’a aucun principe commun avec les autres espèces de
substances.» (L 1, 1069a30-b2; trad. Tricot).
L’erreur d’Alexandre est donc d’assigner une science distincte à cha-
cune des deux substances sensibles en mouvement, alors qu’elles relè-
vent l’une et l’autre d’une seule et même science, la physique.
Les mathématiques ne peuvent pas non plus être considérées comme
une philosophie «troisième» puisque leur objet n’est pas une sub-
stance20. L’emploi de êxoménjn (a4) au singulier est un indice qu’il n’y
a qu’une seule autre science qui fait suite à la philosophie première21. Ce
singulier semble d’autant plus significatif qu’Aristote n’hésite pas à
employer le pluriel, quelques lignes plus bas, pour désigner les subdivi-
sions des mathématiques qui viennent à la suite des mathématiques pre-
mière et seconde (kaì ãllai êfez±v ên to⁄v maqßmasin, a8-9).
En 1004a4-5, Aristote affirme, suivant le texte des manuscrits: «En
effet, l’étant et l’un se trouvent posséder immédiatement des genres.»
M. Hecquet se démarque ici des éditeurs (Ross, Jaeger) et des commen-
tateurs22 qui ont décidé de supprimer kaì tò ∏n. La décision de procéder
à cette athétèse découle de la conviction que 1004a2-9 doit être placé à
20
Cf. Mét. L 8, 1073b3-8.
21
Cf. Colle [1931], p. 52; Mansion [1958], p. 190. Contra, cf. Leszl [1975], p. 254
(cité infra, n. 000).
22
Cf. Natorp [1888], p. 44 n. 11; Colle [1931], p. 53: «Nous croyons que les mots
kaì tò ∏n furent ajoutés pour mettre la phrase en harmonie avec le contexte où elle a été
insérée indûment.»; Mansion [1958], p. 179 n. 26, 189 n. 47; Décarie [1972], p. 104 n. 5;
Reale [1980], p. 126, 131.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 331

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 331

la suite de 1003b19, donc avant la discussion sur l’être et l’un qui débute
en 1003b22: «If we are right in supposing that 1004a2-9 should come
before 1003b19-36, a reference to tò ∏n here is out of place and Natorp
[scil. 1888, p. 44 n. 11] is right in excising it.»23 Cette athétèse n’est pas
aussi arbitraire ou opportuniste que cette citation de Ross pourrait le lais-
ser croire; elle peut en effet s’autoriser de la variante ∂xon qui est
transmise par le manuscrit Ab et qui est également mentionnée par
Alexandre comme une varia lectio (gráfetai kaì génj ∂xon, in Met.
251.21)24. Or Leszl rejette sans appel l’athétèse de kaì tò ∏n et il juge
sévèrement ceux qui sont favorables à la suppression de ces trois mots:
«Yet there is no philological justification for this, since tò ∏n is mentio-
ned in all the codexes. Evidently here philology is subordinated to cer-
tain preconceptions by interpreters25.» Leszl omet toutefois de signaler
que le ms Ab comporte une variante (∂xon) qui permet de supposer que
kaì tò ∏n ne figurait pas dans le texte originel. Quoi qu’il en soit de
cette athétèse, dont je ne puis cacher que je lui suis favorable, quels sont
donc les «genres» (génj, a5) que l’être (tò ∫n, a5) comporte immédia-
tement (eûqúv, a5)? La question est controversée. La plupart des com-
mentateurs se rallient à l’interprétation d’Alexandre26: ces «genres» ne
peuvent être que les différents types de substances qui constituent les
objets des différentes sciences qui s’y rapportent27. Cette interprétation
me paraît confirmée par deux passages qui présentent la physique, ou la
substance sensible, comme un «genre de l’être»:
«Mais puisqu’il y a encore quelqu’un au-dessus du physicien (en effet, la
nature n’est que l’un <des> genre<s> de l’étant (génov toÕ ∫ntov).» (G 3,
1005a33-34);

23
Ross [1924], I, p. 259. La position de ceux (Tricot, Cassin/Narcy, M. Hecquet) qui
refusent à la fois le déplacement de 1004a2-9 et l’athétèse de kaì tò ∏n est cohérente,
mais celle de Kirwan ([1993], p. 3), qui accepte l’athétèse de kaì tò ∏n tout en mainte-
nant 1004a2-9 à son endroit actuel, semble dépourvue de cohérence.
24
Cf. Colle [1931], p. 53: «La leçon ∂xon, du manuscrit Ab, nous paraît un vestige
du texte primitif. Cette leçon est aussi mentionnée par Alexandre (ad loc.).»
25
[ 1975], p. 257.
26
Cf. in Met. 251.21-38. Leszl qualifie cette interprétation de «traditionnelle» (cf.
[1975], p. 256).
27
Cf. Reale [1980], p. 126: «Now the different substances or the diverse genera into
which being is immediately (eûqúv) divided are: the genera of supersensible substance
and sensible substance.» Cf. aussi p. 124: «The parts of philosophy […] do not coincide
with the different meanings of being [scil. les catégories], but are founded upon the diver-
sity of substances.» Cf. aussi p. 171.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 332

332 L.-A. DORION

«Mais étant donné que la physique est la science qui porte sur un genre
particulier de l’être (perì génov ti toÕ ∫ntov) (à savoir, de cette sorte de
substance qui possède en elle le principe de son mouvement et de son
repos).» (E 1, 1025b18-21; trad. Tricot modifiée).

L’interprétation «traditionnelle» de 1004a5 ne fait cependant plus


l’unanimité. Plusieurs interprètes contemporains identifient les génj de
1004a5 aux différentes catégories28. Cette interprétation peut s’autoriser
du fait qu’Aristote emploie souvent le terme génov pour désigner l’une
ou l’autre des différentes catégories29. Étant donné que le terme génj,
considéré en lui-même, peut désigner aussi bien les différentes catégo-
ries que les différents types de substances30, l’on doit faire appel au
contexte pour trancher entre ces deux interprétations concurrentes. Or le
contexte immédiat de 1004a2-9 justifie pleinement, me semble-t-il, les
tenants de l’interprétation traditionnelle. L’interprétation «alternative»
prête le flanc à trois objections majeures qui me paraissent détermi-
nantes. Premièrement, si génj désignait les catégories, il faudrait
admettre, en vertu de 1004a4-6, que chaque catégorie est l’objet d’une
science spécifique, ce qui est évidemment absurde: les catégories ne font
pas chacune l’objet d’une science distincte. La position de Leszl est ici
embarrassée, voire incohérente. Après avoir rappelé, conformément au
texte d’Aristote, qu’«it is clear that the mérj of philosophy are regarded
as sciences, since the mérj of mathematics are called in this way»31,
Leszl affirme, un peu plus loin, que ce sont en fait des «enquêtes spéci-
fiques» (specific inquiries, p. 261) qui portent sur les différentes sub-
stances et que ces «investigations» (investigations, p. 262) ne sont pas,
à proprement parler, «scientifiques», puisqu’elles relèvent plutôt de la
métaphysique et de la logique. Nous avons ainsi des parties de la philo-
sophie qui correspondent à des sciences qu’il faudrait considérer comme
des enquêtes ou des investigations non scientifiques… Ces contorsions
désespérées n’abuseront personne: ces distinctions artificielles sont
absentes du texte d’Aristote. Le Stagirite affirme très clairement que des
sciences (aï êpist±mai, a5-6) doivent nécessairement correspondre aux
28
Cf. Aubenque [1962], p. 190 n. 1; [1964], p. 14; Leszl [1975], p. 260-266; Patzig
[1979], p. 39.
29
Cf. Phys. III 1, 201a10; De l’âme I 1, 402a23; I 5, 410a18; II 1, 412a6; Du ciel IV
4, 312a13-14; Sec. Anal. II 13, 96b19.
30
Comme le terme génov désigne souvent les catégories, il n’y a rien d’étonnant à ce
qu’il désigne parfois la substance (cf. Phys. I 6, 189a14; 189b23-24).
31
[1975], p. 260.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 333

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 333

genres de l’être et que la philosophie est à cet égard dans la même situa-
tion que les mathématiques, qui se divisent en une science première, une
science seconde, et ainsi de suite (kaì prÉtj tiv kaì deutéra ∂stin
êpistßmj kaì ãllai êfez±v ên to⁄v maqßmasin, a8-9). Deuxième-
ment, comme la philosophie, qui est la science de l’être en tant qu’être,
comporte autant de parties qu’il y a de variétés de substances (tosaÕta
mérj filosofíav ∂stin ºsaiper aï oûsíai, a3), il s’ensuit que les
genres de l’être, qui feront chacun l’objet d’une partie de la philosophie,
doivent correspondre aux différentes sortes de substances. On ne peut
donc pas lire l’affirmation de a5, concernant les genres de l’être, indé-
pendamment de a3. Dans ces conditions, ceux qui soutiennent que génj
(a5) désigne les catégories doivent également soutenir que l’occurrence
de oûsíai (a3) désigne non pas les substances, mais les différentes caté-
gories. A ma connaissance, seul Leszl32 a eu l’audace d’associer oûsíai
(a3) aux différentes catégories, mais une telle interprétation me paraît
démentie par l’argumentation d’Aristote depuis le début de G 233. Troi-
sièmement, enfin, si génj désigne les catégories, la philosophie doit
donc comporter au moins dix parties34, comme si chaque catégorie
devait faire l’objet d’une science distincte, ce qui n’est étayé par aucun
texte d’Aristote. Or nous croyons avoir démontré que les lignes a3-4 ne
permettent pas d’envisager plus de deux parties, qui correspondent aux
deux types de substances (sensible et suprasensible). Nous disposons
ainsi d’un argument supplémentaire en faveur de l’athétèse de kaì tò
∏n: dans l’hypothèse où l’on retient kaì tò ∏n, les genres en lesquels se
divisent d’emblée l’être et l’un ne peuvent être que les catégories de
l’être (substance, qualité, quantité, etc.) et les espèces corrélatives de
l’un (même, semblable, égal, etc.), alors que le contexte immédiat donne
plutôt à penser, comme nous l’avons vu, que les genres de l’être sont en
réalité les deux différents types de substances.
Dans l’hypothèse où l’on accepte de déplacer 1004a2-9 après
1003b19, ce qui vient immédiatement à la suite (= 1003b19-22) semble
être une explicitation de ce même passage (1004a4-6) sur les différentes
sciences qui se rapportent aux «genres» de l’être. Mais cela suppose

32
Cf. [1975], p. 260.
33
A. Stevens ([2000], p. 228 n. 2) rejette également la position de Leszl suivant
laquelle le terme oûsíai (1004a3) désigne les catégories.
34
Cf. Leszl [1975], p. 254: «Aristotle appears to have in mind a variety of parts of
philosophy, not just two (for two are mentioned for the sake of example).»
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 334

334 L.-A. DORION

également que l’on modifie quelque peu la traduction de M. Hecquet.


J’ai en effet deux réserves concernant la traduction que M. Hecquet
donne des lignes b21-22. Premièrement, si l’on a raison de considérer
que les expressions génj <toÕ ∫ntov> (1004a5) et e÷dj toÕ ∫ntov
(1003b21) sont équivalentes35, il vaudrait sans doute mieux traduire
e÷dj par «espèces» plutôt que par «formes». Deuxièmement, je ne vois
pas bien ce que désigne l’expression «les formes des formes (tá te e÷dj
t¬n eîd¬n) <de l’étant>»36. Ce choix de traduction suppose que t¬n
eîd¬n est le complément de tá e÷dj37. Je ne suis cependant pas certain
que l’on doive adopter cette construction. Il me paraît préférable de
considérer que le génitif t¬n eîd¬n est de même nature que le génitif
qui précède (mi¢v … êpistßmjv, b21-22) et qu’il faut donc le rattacher
à êstín: «il appartient à une science unique par le genre (mi¢v êstìn
êpistßmjv t¬ç génei) d’étudier (qewr±sai) toutes les espèces (e÷dj)
de l’être, et <il appartient> aux espèces (t¬n eîd¬n) <de cette science>
d’étudier les espèces (tá te e÷dj) <de l’être>.» Cette façon de
construire b21-22, qui est également celle adoptée par de nombreux
commentateurs à la suite d’Alexandre38, soulève toutefois une difficulté,
du moins en apparence: il semblerait que la science génériquement une

35
Je me range sur ce point à l’avis de Bonitz ([1849], p. 178) et de Tricot ([1952],
p. 182 n. 2), mais je ne crois pas, contrairement à eux, que le référent de l’expression
e÷dj toÕ ∫ntov soit le même en 1003b21 et 1003b34. La première occurrence de cette
expression désigne les genres de substances, alors que la seconde, comme je l’ai déjà
expliqué (cf. supra), renvoie plutôt aux différentes catégories. La signification de l’ex-
pression e÷dj toÕ ∫ntov, en 1003b21, est très discutée: outre la position de Bonitz et de
Tricot, à laquelle je me rallie, d’aucuns soutiennent que cette expression désigne les caté-
gories de l’être (cf. Aubenque [1962], p. 181; Décarie [1972], p. 103 n. 1; Leszl [1975],
p. 261) ou encore les catégories de l’être et les espèces de l’un tout à la fois (cf. Colle
[1931], p. 47-48; Mansion [1958], p. 187; Reale [1980], p. 119 n. 5).
36
Décarie ([1972], p. 103 n. 1) juge «inadmissible» la traduction tá te e÷dj t¬n
eîd¬n par «formes des formes».
37
Cette façon de construire tá te e÷dj t¬n eîd¬n est également celle adoptée par
Décarie ([1972], p. 103, 104 n. 5), Owens 1978, p. 275 n. 55, Kirwan, Cassin/Narcy et
Jaulin ([1999], p. 20), qui reconnaît qu’il s’agit d’une «locution étrange».
38
Cf. In Met. 245.20-33; Bonitz [1849], p. 174-175; Ross [1924], I, p. 254 et 257 ad
1003b20-22; 1984, p. 1585; Colle (ad loc.); Tricot (ad loc.); Aubenque [1962], p. 239;
Reale [1980], p. 119-120. Je souligne au passage que l’édition Cassin/Narcy semble hési-
ter entre les deux lectures de l’expression tá te e÷dj t¬n eîd¬n. Ils traduisent en effet
dans le même sens que M. Hecquet, comme si t¬n eîd¬n était le complément de tá te
e÷dj, mais ils affirment, dans leur commentaire ([1989], p. 166), que «les espèces de
l’étant sont prises en compte par les espèces d’une science génériquement une (1003b19-
22)», auquel cas t¬n eîd¬n ne désigne pas les espèces des espèces de l’étant, mais plu-
tôt les espèces de la science de l’être en tant qu’être.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 335

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 335

a le même objet que les sciences qui lui sont subordonnées, puisque
toutes ces sciences porteraient sur les «espèces de l’être». Cette diffi-
culté peut être aisément surmontée puisque la science génériquement
une porte en fait sur toutes les espèces de l’être (ºsa e÷dj, b21), alors
que les espèces de cette science portent chacune sur une espèce de l’être
en particulier39. Si l’on retient la traduction que je défends à la suite de
plusieurs traducteurs et commentateurs, les lignes b21-22 apparaissent
ainsi comme une réaffirmation de la position énoncée en 1004a2-9: la
philosophie porte sur la substance en général, et les «parties» ou les
«espèces» de la philosophie portent chacune sur une «espèce» de sub-
stance en particulier40.
Il me reste à commenter les lignes a6-9, où Aristote compare la situa-
tion du philosophe et de la philosophie à celle du mathématicien et des
mathématiques. Bien que cette comparaison ne soit pas aussi claire que
nous pourrions l’espérer, dans la mesure où Aristote ne précise pas quel
est l’objet des mathématiques, objet dont les différentes variétés justifie-
raient la subdivision des mathématiques en différentes branches, le sens
général de cette comparaison ne semble pas faire de doute: les mathé-
matiques portent sur un objet général, dont les différentes variétés entraî-
nent la subdivision correspondante des mathématiques en différentes
branches: une mathématique première, une mathématique seconde et
ainsi de suite41. Il est vrai qu’Aristote ne parle pas expressément d’une

39
Cf. Colle [1931], p. 48: «un seul et même genre de savoir embrasse toutes les
espèces différentes d’un même genre de choses, mais chacune de ces espèces fait l’objet
d’une différente espèce de savoir.» Cette affirmation va tout à fait dans le sens de
1004a2-9, à savoir qu’il y a une science qui traite de toutes les substances, et des sciences
particulières qui traitent des différents types de substances. Or Colle (p. 47-48) refuse de
lire 1003b21 à la lumière de 1004a2-9, de sorte que l’on ne voit pas bien, selon son inter-
prétation, quelles pourraient être les sciences qui traiteraient des différentes espèces de
l’être.
40
Cette interprétation est rejetée par Mansion [1958], p. 186-189.
41
Aristote ne se prononce pas clairement sur l’ordre de succession des différentes
branches des mathématiques, mais cet ordre semble obéir au principe suivant: «the order
of these successive mathematical sciences appears to be determined by the increasing
complexity of the mathematical things whose being is taken for granted. Arithmetic is
prior to geometry in the series because the mathematician assumes the being of the unit,
substance without position, whereas the geometer assumes the being of the point, i.e. unit
plus position.» (Joachim, cité par Heath [1949], p. 11). Les cinq premières branches ou
parties des mathématiques seraient donc, dans l’ordre, l’arithmétique, la géométrie plane,
la géométrie des solides, l’astronomie et l’harmonique. Contrairement à ce que soutient
Reale ([1980], p. 171, cité infra, n. 000), la mathématique première, qu’il identifie à l’ar-
tihmétique (p. 126), ne peut pas être la mathématique universelle, puisqu’Aristote pré-
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 336

336 L.-A. DORION

mathématique générale ou universelle en 1004a7-9, mais outre qu’il


reconnaît clairement son existence en E 1, 1026a25-2742 — nous y
reviendrons —, la logique même de la comparaison avec la philosophie
ne permet aucun doute: de même que la philosophie, qui porte sur la
substance en général et tout ce qui s’y rapporte, se divise en autant de
parties qu’il y a d’espèces de substances, de même les mathématiques,
qui portent sur un objet en général, se divisent en autant de branches que
cet objet compte de variétés distinctes. Il me paraît également important
d’insister sur le fait que la discipline générale (philosophie ou mathéma-
tique) n’a pas qu’une existence purement nominale, et qu’elle ne s’ef-
face pas non plus au profit de ses «parties», fût-ce la première, c’est-à-
dire que la discipline générale conserve son objet propre en dépit du fait
qu’elle se divise en parties qui portent chacune sur une variété de cet
objet. Au reste, le terme même de «parties», qu’Aristote emploie aussi
bien pour la philosophie (mérj, a3) que pour les mathématiques (mérj,
a8), laisse clairement entendre qu’une sous-discipline ne peut pas se sub-
stituer au «tout» dont elle n’est, justement, qu’une partie. Je suis donc
en complet désaccord avec les commentateurs qui soutiennent, à partir
de 1004a2-9, qu’il revient à la première partie, promue au rang de disci-
pline universelle, de procéder à l’étude des objets qui relèvent des disci-
plines qui viennent à la suite de la première43. Autrement dit, on ne peut

sente l’arithmétique comme une discipline qui porte sur un «morceau» (cf. G 3, 1005a30-
31).
42
Sur la mathématique générale, cf. aussi K 7, 1064b8-9; M 2, 1077a9-10, b17-22;
Sec. Anal. I 24, 85a31-b1; Heath [1949], p. 222-224; Mignucci [1987], p. 175 n. 1;
Cleary [1995], p. 290; Crubellier [1997], p. 315-316.
43
Cf., entre autres, Conti [1974], p. 80-83 et Reale [1980], p. 171: «The universal
mathematical science, or as G 2 says, first mathematics, is “universal” in the sense that it
has its object of inquiry numbers, their laws, and their fundamental relations, and these
are the foundation and condition of all the other mathematical sciences, which, in spite of
the diversity of their objects, are constructed only on the basis of numbers and numerical
calculation. The “universality” attributed to first philosophy has this precise meaning.»
L’universalité que Reale confère abusivement à la philosophie première, de même qu’à la
mathématique première, se fonde en grande partie sur une interprétation erronée du terme
êfez±v en G 2, 1004a9 et 1005a11 (cf. [1980], p. 129-131). Ce genre d’interprétation,
que l’on trouve également chez Colle ([1931], p. 63), Tricot ([1952], p. 190 n. 4) et Conti
([1974], p. 81-82), a été réfuté par Cassin/Narcy ([1989], p. 174-175). Contrairement à
Reale, qui assimile la mathématique universelle à la mathématique première, A. Jaulin
reconnaît l’existence d’une mathématique universelle, mais, à l’instar de Reale, elle
conteste qu’il y ait une philosophie générale qui serait indépendante de la philosophie
première: «Il n’y a pas de philosophie générale comme il y a une mathématique générale
(1026a25-27), la généralité est expressément dépendante de la primauté.» ([1999], p. 84)
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 337

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 337

pas s’autoriser de 1004a2-9 pour soutenir que la philosophie première a


charge d’étudier l’être en tant qu’être et tous les types de substances.
Comme nous le verrons plus tard, ce n’est pas le seul passage où Aris-
tote use de cette comparaison avec les mathématiques, mais tout porte à
croire qu’il n’a pas toujours compris cette comparaison de la même
façon.
En ce qui concerne les rapports entre la science de l’être en tant
qu’être (= philosophie) et la philosophie première, le passage 1004a2-9
me paraît sans équivoque: la philosophie première est une partie de la
science de l’être en tant qu’être dans la mesure où son objet est un type
particulier de substance44. En d’autres termes, la science de l’être en tant
qu’être porte en droit sur tous les genres de substance, dont la substance
immatérielle, qui est également l’objet spécifique d’une subdivision de
la science de l’être en tant qu’être, à savoir la philosophie première ou
théologie. Il est donc impossible, en vertu de la classification exposée en
1004a2-9, que la philosophie première ait une vocation universelle. Dans
cette perspective, la philosophie première est subordonnée à la science
de l’être en tant qu’être.
Je me propose maintenant de confronter la position énoncée en
1004a2-9 à d’autres passages de la Métaphysique qui traitent également
de la nature des rapports entre la philosophie, ou science de l’être en tant
qu’être, et la philosophie première. Je limiterai cette enquête à deux pas-
sages étroitement apparentés à 1004a2-9, soit G 3, 1005a27-b11 et E 1,
1026a25-27.
Commençons par G 3, 1005a27-b11. Comme les axiomes s’appli-
quent à tous les êtres en tant qu’êtres, leur étude relève de celui qui
connaît l’être en tant qu’être. L’étude des axiomes ne peut donc pas
relever d’une science particulière, fût-ce la physique, puisque la nature
n’est qu’un genre de l’être (πn gár ti génov toÕ ∫ntov ™ fúsiv,
1005a34) et qu’il y a quelqu’un de plus élevé que le physicien (êpeì dˆ
∂stin ∂ti toÕ fusikoÕ tiv ânwtérw, a33-34). D’où cette affirmation
capitale: l’étude des axiomes relève donc de celui qui étudie l’universel
et la substance première (a35-b1). Et Aristote de poursuivre: la physique
est bien une sorte de sagesse, mais non la première (b1-2). Il est tentant

44
Aubenque [1962], p. 35-36: «En réalité, si l’on s’en tient au texte d’Aristote, le rap-
port des deux termes [scil. science de l’être en tant qu’être et la philosophie première] est
ici parfaitement clair: loin de se confondre avec elle, la philosophie première apparaît
comme une partie de la science de l’être en tant qu’être.»
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 338

338 L.-A. DORION

de conclure, au vu de cette argumentation, que l’étude des axiomes


dépend d’une sagesse supérieure à la physique, en l’occurrence la philo-
sophie première qui a pour objet la substance première et l’universel.
L’on doit cependant s’abstenir de tirer cette conclusion que l’on trouve
sous la plume de plusieurs commentateurs, notamment Décarie: «les
ousiai sensibles sont aussi objets de la Philosophie première qui, comme
le rappelle le c. 3 ci-dessous, “étudie la nature de toute ousia” (1005b5-
8)»45. Outre qu’il est inexact d’affirmer, sur la base de 1005b5-8, qu’il
appartient à la philosophie première d’étudier toute ousia (cf. infra), la
position de Décarie me paraît ici incohérente, voire contradictoire. Il a
certes raison de soutenir, contre Colle, que le passage 1004a2-9 n’est pas
étranger au livre G puisqu’il expose la même position que celle qui est
développée en G 3, 1005a27-b846, mais il déroge lui-même à cette posi-
tion en assimilant la philosophie, en G 3, à la philosophie première47,
alors qu’il avait bien pris soin de les distinguer, et avec raison, dans son
commentaire de G 2, 1004a2-948. Colle propose de ce passage une inter-
prétation analogue à celle de Décarie: «Il conclut que la science géné-
rale de l’être, et par conséquent des axiomes, appartient nécessairement
à la science qui a pour objet propre l’étude de la substance première: il
affirme nettement l’unité de l’Ontologie et de la Théologie. La théolo-
gie, dit-il ailleurs (E, 1026a29-31, K 1026b11-14 (sic)), est première
puisqu’elle s’occupe de la substance première, et elle est universelle
parce que première.» (1931, p. 64-65).
Comme la fin de cet extrait le révèle, l’interprétation de Colle revient
à affirmer que l’on trouve déjà au livre G la position de E 1 suivant
laquelle l’étude de l’être en tant qu’être relève de la philosophie pre-

45
1972, p. 104 n. 5; cf. aussi Reale [1980], p. 129: «There is no doubt, therefore, that
the Stagirite considers that first philosophy is both “of the universal” and “of the primary
substance”»; Follon [1992], p. 407-408; Berti [1996], p. 79-80.
46
Cf. Décarie [1972], p. 105 n. 1. On trouve le même argument sous la plume de
Reale ([1980], p. 127-128) et de Dumoulin ([1986], p. 113 n. 23).
47
Cf. Décarie [1972], p. 108: «On retrouve donc dans ce chapitre [scil. G 3], et d’une
manière occasionnelle, les positions du chapitre précédent [scil. G 2]: la philosophie porte
sur l’être en tant qu’être, d’une manière générale et non particulière; elle étudie la nature
de toute substance et la substance première: c’est la sagesse première, alors que la Phy-
sique, portant sur la nature, genre particulier de l’être, est une sagesse seconde.» Comme
on le voit, Décarie identifie la «philosophie» à la «sagesse première», alors qu’Aristote
les distingue nettement en G 2, 1004a2-9; or nous croyons que la «philosophie», en G 3,
ne peut pas non plus être assimilée à la «sagesse première».
48
Cf. Décarie [1972], p. 104 n. 5.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 339

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 339

mière49. Je m’efforcerai de montrer que l’on a tort de soutenir que cette


position est déjà présente en G 3.
Si la position d’Aristote concernant les rapports entre la science de
l’être en tant qu’être et la philosophie première est cohérente au sein du
livre G, il est de toute première importance de mettre en lumière l’accord
doctrinal entre G 2, 1004a2-9 et G 3, 1005a27-b8. Rappelons que l’objet
de la philosophie première, selon 1004a2-9, n’est pas l’universel et la
substance première, mais la substance première exclusivement. Chaque
«partie» de la philosophie porte sur un objet particulier qui correspond
à un «genre» de l’être; or la philosophie première a pour objet un genre
de l’être qui est distinct de la nature et qui correspond à la substance
immatérielle. Celui qui étudie l’universel étudie tous les genres de l’être,
c’est-à-dire toutes les espèces de substances, y compris la substance pre-
mière, de sorte qu’il lui revient également d’étudier les axiomes com-
muns à tous les êtres. Cette tâche n’incombe donc pas au «philosophe
premier», c’est-à-dire au théologien, mais bien au «philosophe» tout
court, ainsi qu’Aristote l’affirme clairement au début de G 3 et en
conclusion du passage sur l’identité de la science responsable de l’étude
des axiomes:
«Il est certes manifeste que c’est d’une seule <science> et précisément de
celle du philosophe (toÕ filosófou) que relève aussi l’examen <qui
porte> sur ces <axiomes>, car ils valent pour tous les étants, et pas pour un
genre à part séparé des autres.» (1005a21-22);
«Que c’est du philosophe (toÕ filosófou), par conséquent, à savoir de
celui dont l’examen porte sur toute substance (perì pásjv t±v oûsíav
qewroÕntov) en tant qu’elle est par nature, qu’il relève aussi de procéder
à un examen sur les principes syllogistiques, c’est évident. Et il convient
que celui qui s’y connaît le plus en chaque genre (tòn málista gnwrí-
honta perì ∏kaston génov) puisse énoncer les principes les plus sûrs de
l’objet <en question>, en sorte aussi que celui <dont l’examen porte sur>
les étants en tant qu’étants (perì t¬n ∫ntwn ¯Ç ∫nta) <peut dire> les prin-
cipes les plus sûrs de tous <les étants>. Or tel est le philosophe (∂sti
dˆ oœtov ö filósofov).» (1005b5-11).

Le «philosophe» de ce dernier passage n’est pas celui dont l’objet


«propre» ou privilégié est la substance première, mais celui qui étudie
tous les types de substance (toÕ perì pásjv t±v oûsíav qewroÕntov,
b6), qui connaît le mieux chaque genre de l’être (tòn málista gnwrí-

49
C’est également la position défendue par Berti ([1996], p. 78-83).
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 340

340 L.-A. DORION

honta perì ∏kaston génov, b9-10) et dont l’examen porte sur les étants
en tant qu’étants (b10). Bref, ce «philosophe» correspond exactement à
celui dont il a déjà été question en G 2, 1003b19 et la position élaborée
par Aristote, dans ce passage de G 3, rejoint celle de 1004a2-9: chaque
partie de la philosophie, y compris la philosophie première, porte sur un
genre de l’être en particulier et seule la philosophie, comprise comme
science de l’être en tant qu’être, a une vocation universelle. Le rapport
entre ontologie et théologie n’est donc pas un rapport d’identité au pro-
fit de la théologie — en ce sens qu’il appartiendrait au théologien d’étu-
dier le tout de l’être —, mais un rapport de subordination au profit de
l’ontologie: comme le philosophe étudie tous les types de substances,
son examen porte aussi sur la substance première, alors que la philoso-
phie première est confinée à l’étude de son objet propre50. Je ne vois
donc pas de divergence doctrinale significative entre G 2, 1004a2-9 et G
3, 1005a27-b11.
J’en viens au deuxième passage qu’il me paraît pertinent de comparer
avec G 2, 1004a2-9. Il s’agit de E 1, 1026a25-27, dont voici le texte et
la traduction51:
a23 âporßseie gàr ãn tiv pó-
a24 terón poqˆ ™ prÉtj filosofía kaqólou êstìn Æ perí ti gé-
a25 nov kaì fúsin tinà mían (oû gàr ö aûtòv trópov oûdˆ ên
a26 ta⁄v maqjmatika⁄v, âllˆ ™ mèn gewmetría kaì âstrología
a27 perí tina fúsin eîsín, ™ dè kaqólou pas¬n koinß)·
«Car on pourrait se demander si la philosophie première est générale ou
concerne un certain genre et une certaine nature (car ce n’est pas de la
même façon non plus que dans les mathématiques, mais la géométrie et
l’astrologie concernent une certaine nature, et la mathématique générale est
commune à toutes).»

Aristote se demande donc si l’alternative que l’on rencontre dans les


sciences mathématiques — une science est ou bien universelle (elle
porte sur un objet commun), ou bien particulière (son objet est un genre
déterminé) — est également applicable à la philosophie première: est-
elle universelle ou se limite-t-elle à un genre particulier? Or, comme on

50
Sur l’importance de ce passage de G 3 en ce qui a trait aux différentes façons de
comprendre et d’interpréter les rapports entre ontologie et théologie, voir le commentaire
très éclairant de Cassin/Narcy [1989], p. 175-178.
51
Je cite ici la traduction d’A. Stevens ([2000], p. 229), qui me paraît plus exacte et
plus précise que la traduction de Tricot.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 341

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 341

le sait, Aristote va finalement rejeter cette alternative dans le cas de la


philosophie première, puisqu’elle est universelle bien que son objet pre-
mier soit un genre particulier de l’être. Il n’en va donc pas de la philo-
sophie première comme des mathématiques.
Tout, dans ce passage, invite à une confrontation avec G 2, 1004a2-9.
Premièrement, dans la perspective de 1004a2-9, la question qu’Aristote
évoque, en 1026a23-25, n’a pas de raison d’être, puisqu’il est clair que la
philosophie première, en tant que partie de la philosophie, porte sur un
genre particulier (cf. 1004a5), de sorte qu’elle n’a pas, ni ne peut avoir, de
vocation universelle. Deuxièmement, Aristote reconnaît, aussi bien en G 2
qu’en E 1, l’existence d’une mathématique générale qui se subdivise en
autant de sous-disciplines que l’objet de la mathématique compte de varié-
tés distinctes52. Or, et c’est bien là que réside l’opposition fondamentale
entre G 2 et E 1, alors que l’exemple des mathématiques est analogue au
cas de la philosophie et sert à confirmer, en G 2 (∂sti gàr ö filósofov
¿sper ö maqjmatikòv legómenov, 1004a6-7), l’existence d’une philo-
sophie «générale» qui porte sur la substance en général, et qui se subdi-
vise en deux branches qui portent chacune sur une espèce distincte de sub-
stance, le même exemple, en E 1, sert plutôt à opposer le cas de la
philosophie à celui des mathématiques, puisqu’il revient à la philosophie
première, bien qu’elle porte sur un genre de l’être, d’assumer l’examen de
l’être dans son universalité. Autrement dit, alors que G 2 et E 1 s’enten-
dent pour rejeter la possibilité, dans le cas des mathématiques, qu’une
branche des mathématiques, fût-ce la mathématique première, étudie l’ob-
jet commun à toutes les sciences mathématiques, Aristote reconnaît la
possibilité, en E 1, de ce qu’il rejetait explicitement en G 2, à savoir
qu’une partie de la philosophie, qui porte sur un type de substance, puisse
également entreprendre l’étude de la substance en général. Alors que G 2
subordonne la philosophie première, science particulière, à la science de
l’être en tant qu’être (science universelle), E 1 procède à rebours: il érige
la philosophie première, science particulière, au rang de science univer-
selle et lui subordonne l’étude de l’être en tant qu’être. On ne saurait donc
trop insister sur le fait que la comparaison entre la philosophie et les
mathématiques n’a pas du tout la même finalité en E 1 et en G 253.

52
Cf. aussi K 7, 1064b8-9.
53
Décarie ([1972], p. 106, 119 n. 3) a le mérite d’avoir bien vu que dans un cas (G 2)
Aristote dresse un parallèle entre la philosophie et la mathématique, alors que dans l’autre
(E 1) il les oppose l’une à l’autre.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 342

342 L.-A. DORION

En outre, le principe qui préside à la classification des sciences, en G


2 et E 1, n’est pas du tout le même. En G 2, c’est le critère du type de
substance qui permet d’identifier, au sein de la philosophie, une philoso-
phie première et une philosophie seconde. Comme il n’y a que deux
types de substances, qui sont les objets de la philosophie première et de
la physique respectivement, les mathématiques ne peuvent pas se quali-
fier au titre de philosophie troisième54. C’est là, comme nous l’avons vu,
une impossibilité. Enfin, les philosophies première et seconde sont cha-
peautées par une philosophie «générale» qui conserve son objet bien
qu’elle se subdivise en sous-disciplines. Il en va tout autrement en E 1.
Le principe de la classification des sciences théorétiques n’est plus
directement les différents types de substances, mais plutôt deux couples
de critères opposés (séparé/non séparé de la matière, immobile/en mou-
vement) qui autorisent un nombre limité de combinaisons. En vertu des
possibilités que permet cette combinatoire, Aristote identifie trois «phi-
losophies théorétiques» (tre⁄v ån e¤en filosofíai qewrjtikaí,
1026a18-19), à savoir la théologie, la physique et la mathématique. Par
rapport à G 2, on constate deux différences majeures: d’une part, la pro-
motion des mathématiques au rang de «philosophie», ce qui était rigou-
reusement impossible dans la perspective de G 2, et, d’autre part, l’ab-
sence d’une discipline générale qui chapeaute les différents types de
philosophie et qui conserve son objet propre. Comme les différentes
«philosophies théorétiques» ne sont pas des subdivisions ou des «par-
ties» d’une discipline générale55 dont on ne voit pas bien, en vertu même
des critères qui président à la classification des sciences, quel pourrait
être son objet — la combinatoire ne permettant en effet que trois possi-
bilités, qui correspondent aux trois sciences théorétiques —, il est d’une
certaine façon inévitable, si l’on ne veut pas renoncer à l’idée même
d’une science universelle de l’être, que cette universalité soit assumée
par une science dont l’objet propre est par définition limité et particulier.

54
La comparaison avec les mathématiques peut également laisser l’impression, en G
2, 1004a2-9, que l’on compare le cas de la philosophie à celui d’une science distincte,
comme si les mathématiques n’étaient pas un genre de philosophie. Mais cette impression
est sans doute fausse, car la même comparaison est développée en E 1, où il ne fait aucun
doute que les mathématiques sont, au même titre que la philosophie première, une philo-
sophie théorétique (cf. 1026a18-19).
55
Leszl a bien vu que les trois sciences théorétiques de E 1 «could hardly be regarded
as branches or parts of one (generic) science rather than as three independent sciences.»
([1975], p. 261)
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 343

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 343

Les trois philosophies théorétiques ne sont jamais présentées, en E 1,


comme les «parties» d’une discipline plus générale qui disposerait de
son propre objet56. Au risque de me répéter, mais cela mérite d’être sou-
ligné avec insistance, les critères qui sous-tendent la classification des
sciences, en E 1, ne réservent aucun espace pour une telle discipline.
C’est ainsi qu’en l’absence d’une philosophie générale qui dispose de
son propre objet — ce qui correspond à la perspective de G 2 —, la phi-
losophie première, en E 1, jouit d’une promotion à laquelle elle n’aurait
même pas pu aspirer dans la perspective de G 2. Bien qu’elles fassent
toutes deux appel à la comparaison avec les mathématiques, les classifi-
cations des types de philosophie, en G 2 et E 1, me paraissent incompa-
tibles et inconciliables non seulement parce qu’elles n’identifient pas le
même nombre de disciplines philosophiques — les mathématiques étant
exclues du classement de G 2 et la philosophie générale n’ayant pas
d’objet en E 1 —, mais aussi, mais surtout parce qu’elles comprennent
au rebours l’une de l’autre les rapports qu’entretiennent la science de
l’être en tant qu’être et la philosophie première.

3. 1004a2-9 et la troisième aporie


J’ai gardé pour la conclusion de cette étude l’examen d’une difficulté
qui a été clairement formulée par Leszl: «while at the beginning of the
argument (in G 1) physics and mathematics were contrasted with the
science of being qua being — thus with philosophy — as the particular
sciences, which are then non-philosophical, here [scil. 1004a2-9] instead
they (or physics at least) appear to be treated as the parts of philosophy
itself57.» Cette difficulté est à ce point sérieuse, aux yeux de Leszl, qu’il
refuse de considérer la physique comme l’une des parties de la philoso-
phie évoquées en 1004a3 (mérj filosofíav). Dans la mesure où elle
concerne l’unité de la philosophie, ou science de l’être en tant qu’être, la
difficulté soulevée par Leszl n’est pas sans rappeler la formulation de la
troisième aporie exposée au livre B: «Et si la science en question s’oc-

56
N’ayant pas vu cette différence majeure entre G 2 et E 1, ni, a fortiori, les consé-
quences qu’entraîne cette différence, Reale ([1981], p. 171) conclut hâtivement qu’il y a
un parfait accord entre ces deux passages. Mansion ([1958], p. 200) a pareillement tort,
en parlant des trois «philosophies» mentionnées en E 1, 1026a18-19, d’affirmer qu’«il
s’agit chaque fois d’une branche de la philosophie ou d’une science philosophique» (je
souligne).
57
1975, p. 254-255.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 344

344 L.-A. DORION

cupe de la substance, est-ce une seule science qui s’occupe de toutes les
substances (perì pásav), ou y en a-t-il plusieurs, et, s’il y en a plu-
sieurs, sont-elles toutes d’un genre commun, ou bien faut-il regarder les
unes comme des parties de la sagesse et les autres comme quelque chose
de différent?58» Depuis Alexandre d’Aphrodise59, la très grande majo-
rité des commentateurs considèrent que la solution de cette aporie se
trouve en 1004a2-960. Mais quelle est au juste la réponse que 1004a2-9
apporte à la troisième aporie? Revient-il à une seule science, ou à plu-
sieurs, d’étudier tous les genres de substances? Si l’on soutient que la
position d’Aristote, en 1004a2-9, est qu’il appartient à plusieurs sciences
d’étudier les différentes sortes de substances61, on s’expose inévitable-
ment à la difficulté soulevée par Leszl. En effet, comme G 1 confie cette
étude à une seule science, qu’Aristote oppose à des sciences particu-
lières, notamment la physique, ne serait-il pas contradictoire, de la part
du Stagirite, d’affirmer en 1004a2-9 que l’étude des substances relève de
plusieurs sciences, dont la physique? La solution à la troisième aporie
doit donc veiller à ce qu’il n’y ait pas de contradiction, ou d’incompati-
bilité, entre G 1 et la position énoncée en 1004a2-9. Cette solution peut
s’énoncer comme suit: il appartient à une science, qu’Aristote appelle
tantôt science de l’être en tant qu’être, tantôt philosophie, d’étudier
toutes les substances, en tant qu’elles sont des êtres, et il revient à des
subdivisions de cette science d’étudier les différents types de substances,
non pas en tant qu’elles sont des êtres, mais en tant qu’elles sont, pour
les unes, immobiles et séparées de la matière — elles feront l’objet de la
philosophie première — et, pour les autres, mobiles et non séparées de
la matière — elles feront l’objet de la philosophie seconde. Autrement
dit, la philosophie, ou science de l’être en tant qu’être, prend en charge
l’étude de tous les genres de substances, en tant qu’elles sont des êtres,
et ne délègue pas à ses «parties», les philosophies première et seconde,
l’étude des substances sous leur aspect d’être. Les subdivisions de la
philosophie portent nécessairement sur le même objet que la philoso-
phie, à savoir la substance, mais, à la différence de la philosophie, elles
58
B 1, 995b10-13 (trad. Tricot). Cf. aussi B 2, 997a15-25; K 1, 1059a26-29.
59
Cf. in Met. 251.7-9.
60
Cf., entre autres, Schwegler [1846], III, p. 115; Ross [1924], I, p. 259; Décarie
[1972], p. 97; Owens [1978], p. 280; Follon [1992], p. 406. Colle, qui considère que
1004a2-9 est étranger au livre G, est d’avis que la troisième aporie est déjà résolue dans
les développements qui précèdent 1003b21 (cf. [1931], p. 47).
61
Cf. Décarie [1972], p. 97.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 345

UN PASSAGE «DÉPLACÉ»? 345

ne l’étudient pas en tant qu’elle est un être, mais en tant qu’elle est un
être déterminé. Il n’y a donc pas, entre G 1 et 1004a2-9, l’incompatibi-
lité ou la contradiction que Leszl croit avoir relevée; en effet, lors-
qu’Aristote oppose la science de l’être en tant qu’être aux sciences par-
ticulières, en G 1, cette opposition concerne uniquement l’aspect sous
lequel celle-là et celles-ci considèrent ce qui est au fond le même objet
— la substance —, de sorte qu’il est inexact de prétendre, comme le fait
Leszl, que cette opposition a pour conséquence que les sciences particu-
lières, telles que la physique, ne peuvent pas être des subdivisions ou des
parties de la science de l’être en tant qu’être.
Une autre erreur consiste à considérer que les parties de la philoso-
phie, en 1004a2-9, sont respectivement une «métaphysique de l’être
immatériel» et «une métaphysique de l’être matériel»62, comme si la
philosophie, ou science de l’être en tant qu’être, confiait ou déléguait à
ses deux sciences subordonnées l’étude des substances suprasensibles et
sensibles, en tant qu’elles sont des êtres. Mais s’il revenait à ces deux
sciences d’étudier, suivant la même perspective qui est celle de la philo-
sophie, les deux sortes de substances, quel pourrait bien être l’objet de la
philosophie? Et quelle pourrait être la contribution de la philosophie à
l’étude de la substance? En revanche, si l’on considère que la philoso-
phie a pour tâche d’étudier toutes les sortes de substances, en tant
qu’elles sont des êtres, et qu’il revient à ses parties, les philosophies pre-
mière et seconde, d’étudier chacune un type particulier de substance
sous un aspect spécifique, soit la substance suprasensible, en tant qu’elle
est immobile et séparée, et la substance sensible, en tant qu’elle est
mobile et non séparée, on évite ainsi de priver la philosophie de son
objet et on évite également d’élever une opposition factice entre G 1 et
1004a2-9, comme si le premier passage opposait la philosophie à des
sciences particulières qui ne pourraient pas ressortir à la philosophie,
alors que le second passage verrait dans ces mêmes sciences des subdi-
visions de la philosophie.
Enfin, il est rigoureusement impossible, en vertu de l’articulation que
l’on trouve en 1004a2-9 entre la philosophie d’une part, et les philoso-
phies première et seconde d’autre part, que la philosophie première
puisse revendiquer ou assumer l’étude de l’être en tant qu’être, puis-
qu’elle y est conçue comme une science particulière qui porte sur un

62
Cf. Mansion [1958], p. 192.
9208-06_Aristote_II_08 11-14-2006 9:36 Page 346

346 L.-A. DORION

objet particulier et qu’elle étudie sous un aspect particulier, et non pas en


tant qu’être. Je ne peux donc pas souscrire à l’opinion de ceux qui affir-
ment que la solution à la troisième aporie se trouve en 1004a2-9 et en
E 1, comme s’il s’agissait d’une seule et même solution: «Aristotle ans-
wers this question [scil. la troisième aporie] in G 2, 1004a2-9, E 1, by
pointing out that the three main kinds of entity are studied by three
sciences, those that exist independently but are mutable by physics,
those that are immutable but do not exist independently by mathematics,
those that are immutable and exist independently by theology. But the
last of the three really studies the general nature of all substances; it is
«universal because it is first (E 1026a30)63».
Ross commet ici deux erreurs. La première est d’attibuer aux mathé-
matiques l’étude d’une sorte de substance, alors que les mathématiques
n’ont pas pour objets des substances64. Car enfin, si l’enjeu de la troi-
sième aporie est de déterminer s’il appartient à une seule science, ou à
plusieurs, d’étudier les différentes sortes de substances, force est de
reconnaître, d’entrée de jeu, que les mathématiques ne peuvent pas être
cette science ou l’une de ces sciences. Comme la philosophie se divise
en autant de parties qu’il y a de sortes de substances, elle ne peut comp-
ter que deux subdivisions, soit la philosophie première et la physique. La
deuxième erreur est de faire comme si 1004a2-9 et E 1 s’entendaient
pour confier à la théologie, ou philosophie première, l’étude générale de
toutes les substances. C’est là, comme on sait, la position développée en
E 1, qui est irréductible à celle de 1004a2-9, qui attribue plutôt à la phi-
losophie, ou science de l’être en tant qu’être, l’étude de tous les genres
de substances. Par où l’on voit, une fois de plus, que la façon dont G 2
envisage les rapports entre science de l’être en tant qu’être et philoso-
phie première est irréconciable avec l’articulation que l’on trouve, en E
1, entre ces deux mêmes sciences.

63
Ross [1924], I, p. 230. C’est également la position de Tricot [1952], p. 132 n. 1.
64
Cf. supra, n. 000.