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LA RÉVOLUTION
DE LA PENSÉE INTÉGRALE
Patrick D ROUOT
Avec la collaboration de Marie B ORREL

La Révolution
de la pensée intégrale

Comment se réaliser
dans le monde d’aujourd’hui
Du même auteur
Ouvrages de Patrick Drouot aux éditions du Rocher

Les secrets stellaires de l’île de Pâques, avec Liliane Gagnon, 2003.


Le Chaman, le physicien et le Mystique, 1998.
Mémoires d’un voyageur du temps, 1994.
Guérison spirituelle et immortalité, 1991.
Des vies antérieures aux vies futures, 1989.
Nous sommes tous immortels, 1987.

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Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.


© Éditions Alphée, Jean-Paul Bertrand, 2010.
EAN: 978 2 7538 0588 0
Introduction ........................................................................................... 8
1. Les alchimistes du temps présent ...................................................... 23
2. L’esprit du champion ......................................................................... 43
3. Voir le monde en couleurs ................................................................. 63
4. Voyager dans la Spirale ................................................................... 121
5. La voie du Mushin ........................................................................... 139
6. Au cœur du système : la cohérence neuro-cardio-vasculaire............. 158
7. Le tour des quadrants : pour atteindre la pensée intégrale ............... 180
8. La pensée intégrale en pratique....................................................... 206
9. En guise de conclusion..................................................................... 221
10. Bibliographie................................................................................. 224
Nous avons besoin d’hommes et de femmes
capables d’imaginer ce qui n’a jamais existé.
John F. KENNEDY, Discours de juin 1963.
À mon fils Patrick.
Que sa pensée « Deuxième Tiers »
lui permette de s’épanouir
et de se déployer
dans le monde de demain.
l fut un temps où le monde avait l’air d’aller bien : la liberté et
I l’initiative individuelles semblaient s’épanouir jusque dans cer-
tains coins reculés de la planète ; la pauvreté régressait dans les pays
d’Asie et d’Amérique latine ; la croissance économique atteignait un
rythme jamais égalé et rien ne semblait pouvoir la freiner. L’essor dé-
mographique, l’ampleur de l’épargne individuelle, les progrès tech-
niques incessants confirmaient aux observateurs optimistes du monde
occidental que ce chemin de développement s’annonçait durable.
Et voici que brutalement, une crise sans précédent s’annonce. À la
une des journaux s’étalent des titres catastrophistes. Les spécialistes de
tous bords interviewés à la radio et à la télévision accumulent les pro-
nostics désastreux. Même les discussions de comptoir s’enlisent dans
des visions cataclysmiques. L’effondrement guette.
Les sociétés occidentales seraient-elles en train de tomber dans le
gouffre mortel qu’elles ont elles-mêmes creusé ?

Ces sociétés ont traversé de multiples crises au cours des siècles.


Pourtant, celle-ci semble différente. On sent qu’un choc majeur est en
train de se produire, qu’une grande dépression menace comme un oi-
seau de mauvais augure planant au-dessus d’un monde qui ravale ses
promesses. Chacun sent, au fond de lui, que des changements très pro-
fonds sont en train de s’opérer en secret dans notre mode de vie et notre
façon de penser. Les institutions elles-mêmes semblent avoir accumulé
les échecs, créant collectivement des situations pour le moins délétères
que tout le monde (ou presque) réprouve : famine, pauvreté, violence,
terrorisme, destruction des communautés, mais aussi changements cli-
matiques, destruction des écosystèmes, épuisement des sources d’éner-
gie fossile... Autant de situations qui minent les fondements mêmes de
notre bien-être social, économique, écologique et spirituel.
Faut-il alors céder aux sirènes alarmistes qui nous annoncent le pire,
ou pouvons-nous tourner nos regards vers une quelconque ouverture,
vers une évolution qui s’immiscerait dans les interstices laissés vacants
par la crise actuelle ? Que devons-nous changer pour infléchir ce mou-
vement ? Comment faire de ce mouvement une opportunité de crois-
sance personnelle et collective ?
La notion d’effondrement des civilisations n’est pas neuve. Comme
l’explique le chercheur américain Norman Yoffee1 : « Il n’est pas niable
qu’il y ait déjà eu au cours de l’Histoire de très grands changements.
Mais les civilisations du passé étaient beaucoup plus flexibles et rési-
lientes qu’on ne le pense. Le terme effondrement doit plutôt être com-
pris comme l’inadaptation de certaines idées qui, après avoir fonctionné
pendant un temps, doivent être remplacées par de nouvelles. »
La survie de la civilisation occidentale serait donc possible, pour peu
que nous parvenions à changer, à faire évoluer notre manière de vivre
et surtout de penser. « La survie d’une civilisation dépend en partie d’un
renouvellement des idées, poursuit le scientifique, mais aussi d’une sé-
lection et d’une reformulation de conceptions déjà existantes, que l’on
adapte ainsi aux nouvelles circonstances [...]. L’Histoire nous montre
que lorsqu’une civilisation est face à des difficultés, ce n’est pas sa ca-
pacité technologique qui est la plus opérante. C’est plutôt sa capacité à
opérer des changements dans le mode de vie de ses membres. Si son
idéologie et son système de pensée sont inadéquats, une civilisation
peut avoir à affronter des changements radicaux et dramatiques. »

Nous y voilà ! Mais cet objectif porte en lui les graines d’une autre
problématique, autrement plus difficile à résoudre. Nous vivons dans
un monde de plus en plus complexe, intégrant un nombre de donnés de
plus en plus important. Nos structures elles-mêmes sont devenues plus

1
Anthropologue à l’Université du Michigan, répondant à une interview dans Les ca-
hiers de Science et Vie n° 109, de février/mars 2009.
complexes, et les interactions entre les membres des communautés hu-
maines plus nombreuses. Une autre question se pose alors : pouvons-
nous, avec les seuls moyens de notre pensée consciente et de notre cer-
veau cognitif, appréhender une telle complexité ? Non ! répondent cer-
tains spécialistes.
C’est le cas de Jay Forrester2 : « Pour qu’une décision politique ait
une chance d’être efficace, dit-il, il faudrait auparavant avoir résolu un
système d’équations différentielles non linéaires de très haut degré. Cal-
cul qu’aucun humain n’est, bien entendu, capable d’effectuer mentale-
ment. » Ce que confirme Yaneer Bar-Yam3 en affirmant :
« Jusqu’alors, les sociétés avaient toujours été moins complexes que
l’homme. Ce n’est désormais plus le cas [...]. Or, par définition, un sys-
tème complexe ne peut être contrôlé par un système moins complexe. »
Nous ne serions donc plus en mesure de contrôler la société dans la-
quelle nous vivons et que nous avons créée. Nous n’aurions plus qu’à
accepter l’inévitable... À moins que...
À moins que nous soyons capables d’inventer une nouvelle manière
de penser, différente, faisant intervenir non seulement nos processus
cognitifs habituels, mais aussi d’autres procédés. Une manière de pen-
ser qui transcende les limites couramment admises de nos connexions
neuronales. Une manière de penser qui s’échappe de la réflexion li-
néaire pour nous plonger dans un monde de possibilités infinies. Une
architecture de pensée capable de favoriser l’émergence d’un nouveau
type de décisions collectives, permettant ainsi de faire face aux défis
inédits du monde à venir.
Les germes de cette nouvelle manière de penser existent, même s’ils
sont encore disparates. Dans différentes régions du globe, des cher-
cheurs de tous bords (philosophes, sociologues, psychologues, scienti-
fiques...) ont avancé sur ce chemin, chacun à sa manière mais tous dans
la même direction. Leurs travaux ne s’étaient encore jamais rencontrés.
Ce sont eux que j’ai entrepris de réunir, puis de compléter afin de cons-
truire un « tout » cohérent : la pensée intégrale.
C’est à sa découverte que je vous convie à présent.

2
Professeur émérite de MIT (Massachusetts Institute of Technology), cité dans Les
cahiers de Science et Vie n° 109, février/mars 2009.
3
Directeur de l’Institut des systèmes complexes de Nouvelle-Angleterre, dans le Mas-
sachusetts, cité dans les cahiers de Science et Vie n° 109, février/mars 2009.
Mais avant d’entamer ce voyage, je voudrais vous raconter le périple
personnel qui m’a conduit vers les rives de cette vision d’avenir inédite
et singulièrement optimiste. Car au cours des trente dernières années,
c’est une succession d’événements et de rencontres qui, peu à peu, a
transformé ma perception du monde et ma vision de la réalité quoti-
dienne.
Après un troisième cycle de physique théorique à Columbia Univer-
sity de New York, ma vie professionnelle a d’abord été celle d’un cadre
supérieur sur le continent américain, à New York puis en Amérique du
Sud. Cela m’a permis de sillonner cet immense continent du sud de
l’Argentine au nord du Canada. Je suis ainsi parti à la rencontre de ses
peuples, de ses coutumes si différentes (même à l’intérieur des États-
Unis) et, bien sûr, de ses structures industrielles, politiques et spiri-
tuelles.
Mes nombreux voyages professionnels ne se limitaient pas aux obli-
gations inhérentes à mes fonctions. Je ressentais aussi le besoin d’enri-
chir ma culture générale. Au cours de mes déplacements, lorsque je dis-
posais du temps nécessaire, je visitais les musées, les monuments, les
curiosités locales... J’ai ainsi traversé les banlieues ouvrières et constaté
la pauvreté régnant dans les bidonvilles des pays émergents d’Amérique
du Sud. Membre d’une association culturelle amérindienne à Manhat-
tan, j’ai rencontré des représentants des Premiers Américains, comme
Jamake Highwater, un Apache de la Montagne Blanche (Arizona), ou
Wallace Black Elk et Archie Fire Lame Deer, deux chamans lakota ar-
dents défenseurs de leur culture... Lors d’un déplacement en Équateur,
j’ai été en contact avec des Quechuas descendant de l’ancienne tradition
Inca. Plus tard, ce fut Raymond Graf qui me fit découvrir la tradition
polynésienne, et Karlo, le chef cérémoniel de Rapa-Nui, l’île de Pâques.
J’ai ainsi appris, peu à peu, à faire abstraction des différences culturelles
dès l’instant où le partage des connaissances nous réunissait. L’esprit
de curiosité prenait le pas sur la réserve scientifique.

Malgré ces contacts très enrichissants, ma vie m’apparaissait linéaire,


traçable, prévisible. Je ressentais un manque, un vide, une insatisfaction
incompréhensible. Un processus discret était en marche à l’intérieur de
moi. Je ne pouvais pas me contenter de ce que j’étais. Le désir de gran-
dir me poussait à agir, à étudier, à découvrir... Je ressentais le besoin de
me réaliser d’une autre manière, de me détourner de toute figure exté-
rieure pour me recentrer sur mon être. Je voulais découvrir mes ri-
chesses intérieures et mes valeurs profondes, cerner celles qui me défi-
nissaient le mieux et que je souhaitais favoriser. C’était comme un be-
soin de me réinventer moi-même. En toute liberté.
Je compris vite que pour me réaliser, il me fallait choisir parmi les
nombreux domaines qui m’attiraient : professionnel, artistique, fami-
lial, amical, associatif... Sans les hiérarchiser et sans me censurer.
J’étais en quête d’un nouvel ancrage. Je pris conscience que notre ave-
nir dépend de notre volonté et de la passion avec laquelle nous introdui-
sions notre idéal de réalisation de soi dans nos vies personnelles et col-
lectives. Une telle réalisation m’apparaissait hors de portée. Mais j’ac-
quis la conviction que mon insatisfaction intérieure me rendait perfec-
tible. Je ne pouvais pas renoncer à cette « macération essentielle ».
Nous portons tous en nous des promesses de possibles. Il ne faut pas
les malmener, les inhiber, les atrophier, les étouffer. Elles sont vitales.
Les courants littéraires et philosophiques orientaux et occidentaux sont
imprégnés de cette quête. Les questionnements qu’elle induit ont fait
avancer, sinon changer, l’Histoire. Je me mis donc à dévorer des pans
entiers de la connaissance humaine. Je m’imprégnai de penseurs aussi
divers que Maître Eckhart ou Hegel, Goethe ou le théologien brésilien
Leonardo Boff… Ces lectures m’enrichissaient et m’encourageaient à
persévérer. Je devais conquérir mon espace et trouver ma place. Et pour
cela, je devais oser bousculer le corps social et le mode de pensée do-
minant.
C’est à la même époque que j’ai posé pour la première fois le pied
dans l’immense continent des états modifiés de conscience. Ces phéno-
mènes commençaient à peine à être explorés. Cette découverte et l’ex-
périmentation intense qui a suivi, ont profondément bouleversé ma re-
présentation de la psyché humaine, jusque-là limitée aux conceptions
les plus classiques. Un nouvel étage s’est ainsi ajouté à ma construction
intérieure. Je découvrais une profondeur encore insoupçonnée tant aux
êtres qu’aux événements et aux soubresauts du monde.
J’appris peu à peu à intégrer cette nouvelle dimension à la fois dans
mon être et dans ma vie quotidienne. Pour forger ma pensée encore
brute, je me suis penché sur les travaux novateurs de chercheurs comme
Abraham Maslow, Stanislav Grof, ou Roberto Assagioli. Je me suis éga-
lement tourné vers les nouveaux chemins défrichés par des physiciens
post-quantiques comme Fritjof Capra ou David Bohm, des chercheurs
comme Roger Penrose ou Ilya Prigogine, et d’autres plus iconoclastes
tels Erwin Lazlo ou William Tiller. J’ai même fait un détour dans des
secteurs très éloignés de mon éducation universitaire, dans les univers
du sociologue Edgar Morin, du mythologue Joseph Campbell ou de
l’historien Arnold Toynbee. Et, pour compléter ce paysage déjà vaste,
j’ai bien sûr plongé dans les écrits de l’immense pensée orientale.

Cela se passait dans les années 1980. La société de l’époque dévelop-


pait un niveau d’exigence très élevé. Il fallait être performant, aisé, re-
connu, compétitif... Chacun se devait d’exceller dans son domaine. De-
puis, les mentalités ont changé, bien que le secteur professionnel reste
encore fortement imprégné de cet ancien paradigme. Mais l’expérience
a révélé que la connaissance, même approfondie, d’un seul domaine est
souvent contre-productive. Certes, la spécialisation en vogue pendant
les dernières décennies du deuxième millénaire a permis d’importantes
améliorations technologiques. Mais cela ne l’a pas empêchée de tuer la
surprise, l’imagination et l’innovation, et d’engendrer des comporte-
ments timorés chez des individus paniqués à l’idée de poser ne serait-
ce qu’un orteil hors du périmètre de leur discipline.
C’est pourtant au milieu des années 1980 que d’autres voies se sont
ouvertes à moi. Le monde changeait de plus en plus vite. La perception
que j’en avais suivait le mouvement. Je ressentais la nécessité d’une
révision drastique de mes idées à propos de l’être humain et de la ma-
nière dont il s’insère dans les structures d’un monde en constante évo-
lution. De discrets signaux d’alarme en provenance de mon environne-
ment m’indiquaient que mon système d’adaptation et ma vision des
choses avaient atteint leurs limites. À la manière de balises, ces signaux
façonnaient le schéma directeur de mes rêves. Ils dessinaient un chemin
qui me semblait mener vers un nouvel axe de perception des choses.
J’ai donc commencé à expérimenter ces nouveaux modèles, d’abord
sur moi, puis avec d’autres personnes que j’accompagnais dans leur
voyage vers elles-mêmes. Cette exploration minutieuse de mon monde
intérieur m’a permis d’en mesurer l’immensité. De cet instant, mon
quotidien familier ne fut plus jamais le même. Je me suis senti davan-
tage responsable de moi et de ma vie. J’ai entrevu ce que signifie la
notion de « déploiement de soi ».
J’ai alors décidé de partager ces prises de conscience, ainsi que les
outils qui m’avaient permis d’y accéder, en publiant plusieurs livres sur
mes expériences. Puis j’ai emmené mes lecteurs encore plus loin, au-
delà du cadre limité de notre existence terrestre : à la rencontre des pra-
tiques traditionnelles des Indiens d’Amazonie centrale; auprès des der-
niers chamans polynésiens; dans des campements algonquins du Grand
Nord canadien; à la découverte des enseignements des Indiens du Sud-
Ouest américain ou des habitants du haut plateau himalayen4... Et même
dans les coulisses secrètes des laboratoires américains et soviétiques qui
exploraient depuis la guerre froide, chacun de leur côté, des dimensions
de l’esprit que notre rationalisme s’obstine à rejeter5.

Des brèches s’ouvraient ainsi dans le mur de nos certitudes. Nos con-
victions, nos préjugés et nos routines étaient ébranlés par ces approches
élargies de l’humain, qui rejoignaient la sagesse des enseignements les
plus anciens de la planète.
Dans le même temps, des événements fondamentaux se produisaient
au sein de nos institutions, et même de la planète tout entière. Les men-
talités et les réseaux mondiaux n’avançaient plus au même rythme. Les
problèmes d’identité et de territorialité enflaient, ainsi que le fanatisme
religieux et les désordres climatiques. Notre relation au temps se faisait
de plus en plus chaotique. Les exigences de performance et de produc-
tivité dans les sociétés industrialisées ne permettaient plus à l’individu
de trouver sa place et d’apprécier les joies simples de l’existence.
Une question commençait à se poser : jusqu’où pouvons-nous aller
dans cette voie ? Pour répondre à cette interrogation, il me fallait oublier
la manière classique de voir les choses. Oublier les qualités couramment
vantées par la pensée rationnelle et scientifique dans le creuset de la-
quelle j’avais été forgé : vitesse, raison, logique... Il me fallait trouver
en moi d’autres ressources : persévérance, lenteur, curiosité, souplesse,

4
Mes précédents ouvrages sont tous parus aux éditions du Rocher.
5
Je fais ici référence à un livre dont j’ai écrit la préface et intitulé Espions psy, égale-
ment paru aux éditions du Rocher.
improvisation, lâcher-prise... Des qualités développées par les peuples
de jadis, et qui ont survécu d’une manière souterraine à travers les âges.
En 1985, poussé par une nécessité que je n’étais pas en mesure d’ana-
lyser, j’ai quitté mes fonctions professionnelles en entreprise. Je ne l’ai
fait ni par obligation, ni par choix. J’étais animé par un besoin impé-
rieux. J’ai ainsi perdu mon identité sociale, mais ma conscience a con-
tinué à se développer. J’ai eu la joie d’accompagner des milliers de per-
sonnes dans la compréhension de leur destinée humaine. J’ai ressenti
aussi une immense tristesse devant l’errance, et parfois la souffrance
existentielle, de beaucoup d’autres. C’est grâce à eux que peu à peu,
l’ensemble des éléments que j’avais à ma portée s’est organisé. Grâce
à cette synthèse qui s’enrichissait sans cesse, j’ai commencé à analyser
autrement les défis de notre société, et à orienter ma pratique vers la
transmission de stratégies pour une vie plus épanouissante.

Et me voilà, aujourd’hui, au seuil de ce nouvel ouvrage. La Révolu-


tion de la pensée intégrale s’enracine dans ce vécu. Dès le début des
années 2000, j’ai soupçonné que les outils et les méthodes développés
dans un grand nombre de secteurs personnels et professionnels ne ré-
pondaient plus aux besoins du monde, tant en ce qui concerne le bien-
être de l’individu que le fonctionnement des entreprises et des institu-
tions. Un ami député au Parlement européen me confiait alors : « Nos
réseaux, politiques, financiers, économiques, ainsi que ceux liés à la
santé et à l’éducation, sont tendus à se rompre. Nous accumulons les
réunions, nous faisons appel à des experts internationaux, et pourtant
nous ne trouvons pas de solutions valables. C’est comme si la logique
que nous connaissons, celle en vigueur dans nos écoles et dans nos uni-
versités, ne répondait plus aux problèmes globaux auxquels nous de-
vons faire face. »
À peu près à la même époque, je suis tombé « par hasard » sur une
étude scientifique analysant l’évolution des cancers en France et en Eu-
rope depuis 19806. Celle-ci révélait que sur les vingt-quatre types de
cancer étudiés7, quatre seulement étaient en légère diminution alors que

6
Étude publiée dans la revue Science et Vie n° 1014, parue en juin 2004.
7
Cancers du sein, de la prostate, du poumon, de l’ensemble lèvres-bouche-pharynx,
du sang (leucémie) de la vessie, de la lymphe (lymphome malin non hodgkinien et
les vingt autres connaissaient une augmentation dramatique. Les ni-
veaux les plus élevés atteignaient près de 200 %8. Cela me fit réfléchir.
Certes, le cancer est une maladie multifactorielle dont certains facteurs
de risque sont bien connus. Les prédispositions génétiques ont besoin,
pour se « réveiller », d’être stimulées par des erreurs dans l’hygiène de
vie, l’alimentation, la sédentarité, le stress... Pourtant, cela ne me sem-
blait pas suffisant pour expliquer une telle augmentation, alors même
que les moyens de dépistage avancés se multiplient, permettant de dé-
celer les tumeurs à un stade de plus en plus précoce, ce qui est censé
améliorer l’efficacité des traitements. L’étude annonçait même d’une
manière sibylline : « Les facteurs responsables du cancer ne se rédui-
sent pas à ceux que l’on croit. Loin s’en faut. » Où fallait-il donc cher-
cher ces facteurs ? Dans quels territoires encore ignorés de la science ?
Quelles conditions silencieuses et invisibles se coordonnaient-elles
pour faire flamber ce terrible désordre cellulaire ?
À la même époque, le magazine brésilien Istoe9 faisait ses gros titres
sur le syndrome de panique en affirmant que quatre millions de Brési-
liens étaient touchés et que la médecine restait muette face à cette « épi-
démie » d’un genre nouveau. De fait, lors d’un voyage à Rio de Janeiro,
j’avais rencontré un cadre dirigeant, P-DG de son entreprise, qui vivait
ce drame. « Pendant quelques minutes, je suis alors paralysé par une
panique incoercible. Depuis l’âge de vingt ans, j’ai toujours réussi à
contrôler ma vie. Pour la première fois, je me trouve confronté à un
problème devant lequel je me trouve impuissant. » Une fois encore, il
me semblait qu’il fallait élargir notre manière de penser pour avoir une
chance d’embrasser les origines du problème dans toute leur com-
plexité.

maladie de Hodgkin) du rein, de la peau (mélanome), de l’estomac, du foie, du sys-


tème nerveux central, de l’utérus (col et corps), de l’œsophage, du pancréas, de
l’ovaire, du larynx, de la thyroïde, de la plèvre et des os (myélome multiple).
8
+203 % pour le cancer de la thyroïde, +182 % pour le mélanome de la peau, +147 %
pour le cancer du rein, +133 % pour le cancer du foie... pour ne citer que les princi-
paux.
9
Magazine d’information brésilien, généraliste et grand public, dans le style de l’Ex-
press ou du Point. L’article est paru dans le numéro du 25 août 2004, sous le titre
original Sindrome de Panico.
Et puis il y eut le réchauffement climatique, le tsunami de décembre
2004 (que j’ai vécu en direct car j’étais sur place avec mon épouse), la
progression du terrorisme, la crise financière et économique de 2008...
Plus ces dysfonctionnements manifestes s’accumulaient, plus je pres-
sentais que d’autres solutions étaient à portée de main, même si nos
esprits trop structurés n’étaient pas encore en mesure de les intégrer.
Ces solutions me semblaient fragmentées, morcelées, comme si notre
architecture neuronale n’était pas encore en mesure d’aborder ces nou-
velles fenêtres d’analyse et cette forme inédite de complexité. Ces so-
lutions ne pouvaient pas faire appel aux états modifiés de conscience,
car ces pratiques sont trop éloignées des impératifs de la vie quoti-
dienne. Il fallait trouver le moyen de faire évoluer nos architectures
mentales à un rythme rapide, proche de celui de l’évolution du monde.
À la même époque, j’ai observé un décentrage de ma clientèle. Je
n’étais plus seulement contacté par des personnes en recherche d’un
mieux-être personnel, mais aussi par des individus préoccupés par leur
vie professionnelle, qu’il s’agisse du monde de l’entreprise ou de la
sphère institutionnelle. Ces derniers faisaient face à des problèmes in-
solubles de marché, de développement ou de motivation de leurs
équipes. Le monde professionnel commençait à comprendre que la ré-
ussite suppose d’autres qualités que l’excellence intellectuelle ou les
prouesses techniques.
C’est aujourd’hui une évidence : nous avons besoin d’explorer de
nouvelles compétences si nous voulons prospérer dans tous les secteurs
de notre existence. Des qualités telles la capacité de rebondir, l’esprit
d’initiative, l’optimisme et l’adaptabilité sont devenues nécessaires. Et
au-delà de ces qualités indispensables, nous avons besoin d’élargir
notre manière de penser pour embrasser des horizons plus vastes et cer-
ner des problèmes plus complexes dans leur globalité. La nécessité s’est
faite jour d’apprendre à « penser intégral »10 !

10
Le monde de l’entreprise commence à s’intéresser à ces nouveaux chemins de pen-
sée, comme en témoigne ma participation au programme d’enseignement de HEC11
(CRC Perfectionnement du coaching), une école supérieure de commerce classée
parmi les dix meilleurs établissements mondiaux et dont sortiront certains de nos fu-
turs dirigeants et managers à haut potentiel.
Pour suivre ce mouvement, il m’a fallu opérer un « saut quantique »
au sein des outils du développement personnel. Il ne s’agissait plus seu-
lement d’affiner les outils existants, mais de développer des concepts
novateurs afin de passer de la logique physique du XIXe siècle à la lo-
gique quantique du XXIe.
Si je fais référence à la physique fondamentale, c’est que cette disci-
pline scientifique ne permet pas seulement d’expliquer les phénomènes
de l’infiniment petit. La physique quantique nous permet d’expliquer
aussi la structure sous-jacente de l’univers. Elle permet de voir le « des-
sous des cartes ». Or, c’est précisément ce dont nous avons besoin, au-
jourd’hui, pour trouver de nouveaux outils de développement personnel
et global !
Pour construire cette indispensable pensée intégrale, capable de nous
aider à déployer toutes nos ressources, il me fallait plonger dans ces
jongleries de l’esprit. Peu à peu, de nouveaux outils s’offraient à ma
carte mentale, formant une arborescence traversant plusieurs niveaux
de complexité. Entendons-nous bien: la notion de complexité n’im-
plique pas une plus grande difficulté de compréhension. Il s’agit seule-
ment de rassembler un ensemble de connaissances plus vaste et plus
varié, visibles ou non, et de les intégrer en un tout cohérent. Pour cela,
il faut passer d’une logique linéaire à une logique labyrinthique.
Je me suis d’abord perdu dans cette nouvelle architecture mentale.
Mais progressivement, cette exploration m’a permis de descendre plus
profondément à l’intérieur de moi-même et de penser autrement que de
façon binaire. J’ai commencé à percevoir les fondamentaux qui se struc-
turent sous la surface de la pensée humaine, et les systèmes de valeurs
opératifs qui sous-tendent nos prises de décisions et nos actes. J’en suis
arrivé à cette certitude : les vagues dynamiques du changement appel-
lent dès maintenant une nouvelle façon de penser, qui anticipe ce chan-
gement afin de créer de nouvelles opportunités de prospérité et de crois-
sance.
La pensée intégrale repose sur une série d’antinomies : il faut trouver
des outils nouveaux pour résoudre des problèmes encore en gestation;
il faut percevoir les variables cachées (au sens mathématique du terme)
et les fluctuations imperceptibles de notre environnement. C’est l’un
des paradoxes de la gestion de la complexité chère à Edgar Morin.
Comme l’explique celui-ci : « La pensée complexe n’est pas le con-
traire de la pensée simplifiante, elle intègre celle-ci [...]. Le paradigme
de complexité peut être énoncé aussi simplement que celui de la sim-
plicité : alors que ce dernier impose de disjoindre et de réduire, le para-
digme de la complexité enjoint de relier, tout en distinguant. »11
C’est aussi le défi fondateur de la révolution de la pensée intégrale !
L’un des théoriciens de la pensée intégrale, le philosophe des
sciences américain Ken Wilber12, développe l’analogie suivante en uti-
lisant un langage informatique : « Il fallait trouver un système d’opéra-
tion semblable aux systèmes informatiques (Windows ou Mac OS) afin
de lier entre elles des pensées disparates, tout en faisant reposer l’en-
semble sur des éléments universels. Dans le monde de l’informatique,
un système d’opération (OS) est l’infrastructure qui permet à des logi-
ciels variés d’opérer, ensemble ou séparément. L’utilisation d’un quel-
conque logiciel dans l’existence (profession, activité créatrice, va-
cances, gestion de soi...) impose donc de trouver le meilleur système
d’opération possible : un système adapté aux problèmes locaux aussi
bien que globaux; un mode “multiplex” qui relie d’autres personnes,
d’autres problématiques, d’autres disciplines. »
Le « multiplexage » est un terme qui nous vient du monde des télé-
coms. Il consiste à faire passer plusieurs communications à travers un
seul et même canal. C’est ce dont nous avons besoin, aujourd’hui, pour
évoluer aussi vite que le monde dans lequel nous vivons. La notion de
cartographie intégrale apparaissait ainsi peu à peu à l’horizon de ma
conscience.

11
Dans La Méthode, éditions Point Essai, 2006.
12
Auteur notamment d’Une brève histoire de tout, parue aux éditions Mortagne en
1997, et Le Livre de la vision intégrale, paru chez Interéditions en 2008.
Revenons un peu en arrière. Dès les années 1960, le mouvement du
développement du potentiel humain, né sur la côte Ouest américaine, a
permis au monde occidental d’amorcer une mutation de son mode de
pensée. La génération suivante a vu s’épanouir les démarches du bien-
être et de l’épanouissement personnel (sophrologie, PNL, coaching,
psychologie transpersonnelle, exploration des états d’expansion de
conscience...). Encore efficaces au tournant du millénaire, ces outils ont
montré leurs limites lorsqu’ils ont été confrontés à l’accélération d’un
monde voué à une évolution de plus en plus rapide.
Pourtant, chacun dans son coin, des chercheurs venus de divers hori-
zons commençaient à développer sans le savoir des outils convergents.
Des penseurs tels que Wilber avec sa théorie des quadrants, ou Graves,
Beck et Cowan avec leur modèle de « Dynamique Spirale » m’ont per-
mis de jeter les bases de la pensée intégrale. L’évolution des techniques
de cohérence neuro-cardio-vasculaire m’a permis de pousser plus loin
mes investigations. Aujourd’hui, je suis à même de proposer un chemin
d’utilisation de la pensée intégrale adaptable à tous les individus, toutes
les circonstances et tous les secteurs sociaux. C’est l’objet de cet ou-
vrage, qui explore des pistes inédites susceptibles d’apporter des solu-
tions originales aux problèmes que rencontrent la société et les indivi-
dus en ce début de millénaire. Ces pistes sont réunies sous la bannière
de la Révolution intégrale. Elles proposent à chacun de cheminer vers
le déploiement intégral de ses propres ressources.
Accéder à la puissance de l’intelligence intégrale pour augmenter
votre concentration et votre créativité, élever votre clarté émotionnelle
en abaissant vos niveaux de stress et d’anxiété, renforcer vos défenses
organiques, promouvoir des performances optimales à votre corps phy-
sique, percevoir le monde comme une révélation, une joie, une décou-
verte incessante... Toutes ces possibilités, et d’autres encore, vous sont
offertes grâce au déploiement de vos ressources intégrales.

La révolution de la pensée intégrale s’articule sur sept chapitres prin-


cipaux. Le premier aborde la notion d’alchimistes du temps présent, ces
personnages capables d’incarner, dans les ruines du monde passé, les
prémices du monde à venir. Ils ont existé à toutes les époques et ont
initié toutes les grandes mutations. Qui sont, aujourd’hui, ces alchi-
mistes tant attendus ? Quelles sont leurs caractéristiques ? Comment
devenir soi-même un alchimiste du temps présent ? Ce sont quelques-
unes des questions que pose ce premier chapitre.
Pour avancer dans la compréhension de ce que peut être la pensée
intégrale, le deuxième chapitre propose d’explorer des états mentaux
exceptionnels qui s’en rapprochent : l’état de zone que connaissent les
grands champions sportifs ou l’état de fluidité neuronale cher aux créa-
teurs-designers et aux artistes. Le but de votre voyage est d’apprendre
à provoquer, à la demande, des états de ce type afin d’atteindre des ni-
veaux de performances inédits.
Les troisième et quatrième chapitres développent ce qui pourrait être
une nouvelle « cartographie » de l’évolution individuelle et sociale. À
travers la « Dynamique Spirale » mise au point par le psychosociologue
américain C.W. Graves, je vous proposerai de vous situer d’une ma-
nière nouvelle par rapport à votre environnement. Cela vous permettra
de mieux définir votre but et de percevoir avec plus de clarté la route à
suivre. Le cinquième chapitre définit ce qui constitue l’état d’esprit
idéal pour entreprendre ce voyage. Dans le sixième chapitre, vous ferez
connaissance avec l’outil principal de la pensée intégrale, la cohérence
neuro-cardio-vasculaire. Vous apprendrez à la pratiquer de manière à
en tirer un maximum de bénéfices. Une fois cette base intégrée, vous
allez pouvoir avancer sur ce chemin inédit et passionnant. Vous y ren-
contrerez de nouveaux outils qui vous permettront d’enrichir encore
votre ouverture et votre déploiement, comme la théorie des quadrants
développée dans le septième chapitre et mise au point par le psycho-
logue et philosophe américain Ken Wilber. Il sera alors question de par-
faire votre « déploiement intégral ». Le huitième et dernier chapitre ra-
conte le cheminement de personnes qui ont traversé des vagues de
« tempête créatrice », une turbulence positive qui leur a permis de pas-
ser à un autre stade de la pensée humaine et de se déployer efficacement
dans le monde d’aujourd’hui.
La Révolution de la pensée intégrale vous invite ainsi à un enthou-
siasmant voyage vers une nouvelle forme de mieux-être, intégrant l’in-
tégralité de nos potentiels. Il ne donne pas seulement des pistes de ré-
flexion, mais aussi des outils pratiques que chacun peut commencer à
mettre en œuvre dans sa vie de tous les jours. Ce voyage demande un
peu de temps et une implication profonde. Mais les résultats que vous
pouvez espérer sont sans commune mesure avec ces indispensables ef-
forts. Ils vous soutiendront tout au long de cet extraordinaire voyage au
cœur de vous-même et de la société dans laquelle nous vivons.
Notre civilisation planétaire est en pleine métamorphose. La muta-
tion avance à une vitesse vertigineuse et pousse un grand nombre de
personnes au désarroi ou au repliement. L’erreur est de s’accrocher à
des pragmatismes trop limités, alors que le vrai challenge réside dans
un profond changement d’attitude.
Je ne sais pas encore quels étranges raccourcis ni quels chemins tor-
tueux empruntera une connaissance réellement multidimensionnelle, ni
même où elle nous conduira in fine. Une seule chose est sûre : même si
nous associions toutes les transformations de notre relation au temps, à
l’espace et à la connaissance, nous n’obtiendrions qu’un aperçu des
contours véritablement prodigieux du passage vers un mode de pensée
authentiquement intégral.
Pour voir plus loin, il nous faut examiner les changements extraordi-
naires à venir non seulement dans l’économie visible, mais aussi dans
la partie cachée de l’iceberg de l’évolution. Si nous n’opérons pas ce
saut quantique, nous risquons d’entrer en chancelant dans l’avenir, sans
avoir connaissance du potentiel exceptionnel que nous tenons entre nos
mains.
Je suis persuadé que l’émergence actuelle d’une conscience intégrale
va transformer nos vies, celles de nos enfants et de nos petits-enfants.
Pour vivre enfin dans un monde que nous aurons nous-mêmes créé,
imaginé et matérialisé.
Rio de Janeiro – Paris
2008-2010
L a crise actuelle nous a propulsés sur le seuil d’une ère nouvelle.
Qu’on la nomme récession, dépression ou plus simplement crise
économique et financière, celle-ci représente pour certains une catas-
trophe planétaire, et pour d’autres une chance inespérée de retoucher le
tableau social et individuel brossé au cours des cent cinquante dernières
années.
Nous avons tous la possibilité de choisir notre camp : voulons-nous
faire partie de ceux qui s’enferment dans une vision catastrophiste des
événements, ou nous rallier à ceux qui préfèrent y voir une opportunité
à saisir ? Ce choix plonge certains dans une valse-hésitation qui teinte
d’immobilisme la période que nous traversons. Une « période de tran-
sition » qui s’avère pourtant indispensable à tout processus d’évolution.

Comme toutes les périodes de transition, celle que nous vivons en ce


moment constitue une sorte « d’âge des Limbes ». Le terme vient du
latin Limbus, qui signifie « à la bordure ». De fait, nous sommes englués
dans une zone brumeuse, à la limite entre la dissolution d’un ancien
ordre et l’émergence d’un nouveau paradigme. Mais il ne s’agit pas seu-
lement, comme ce fut le cas précédemment, d’un interlude annonçant
une autre manière d’envisager le monde. Cette fois, nous sommes au
seuil d’un nouveau niveau de complexité des systèmes de pensée hu-
mains. Un niveau jamais encore rencontré au cours de notre longue his-
toire. Cette période s’avère particulièrement précaire car nous expéri-
mentons simultanément action, réaction et contre-réaction, sans dispo-
ser du temps nécessaire pour suivre ces bouleversements au rythme ha-
bituel de notre pensée. Nous nous retrouvons emportés par un maels-
tröm qui engendre des conflits entre différents systèmes de valeurs.
L’ensemble de nos organisations sociales, économiques, et même men-
tales s’en trouve menacé.
Même si nous sommes tous embarqués dans un même navire voguant
vers cet horizon encore nébuleux, nous n’y sommes pas tous logés à la
même enseigne. Seul un petit nombre d’individus s’avèrent suffisam-
ment « outillés » pour gérer ces nouveaux niveaux de complexité. Ces
individus sont modelés avec des alliages mentaux fondamentalement
différents de ceux du commun des mortels. Ils sont dotés d’une excep-
tionnelle capacité d’adaptation au changement. Il semblerait presque
qu’ils soient nés avec un pied dans notre présent et l’autre dans notre
devenir. Ces « alchimistes du temps présent » (que l’on appelle aussi
des « magiciens de la spirale1 ») dévoilent aux yeux de tous ce que seuls
quelques-uns perçoivent : l’adaptation est non seulement possible, mais
souhaitable. Si nous acceptons de regarder l’avenir avec leurs yeux,
nous pourrons percevoir des lueurs restées insaisissables pour notre vue
limitée d’humains du XXe siècle.
Pourtant, ces « alchimistes du temps présent » ne sont ni des pro-
phètes, ni des êtres dotés de capacités extrasensorielles. Ils ont, comme
nous, les pieds bien plantés dans leur humanité. Mais ils sont capables
de projeter leur regard au loin, vers des horizons encore en gestation
dans la matrice de l’évolution.
Au fil des siècles, chaque génération, chaque ethnie a produit des
« magiciens » disposant d’une vision intérieure et d’un art de faire qui
transcendent le potentiel des personnes ordinaires. Ces « sages » sur-
gissent généralement en temps de crises, à la faveur des changements
rapides, lorsque les anciens comportements doivent être remplacés par
de nouveaux systèmes d’organisation. On les imagine volontiers réfu-
giés dans l’ombre de grottes secrètes, isolés dans des clairières ou sur
des bords de falaises, dans ce que nous pensons être des « lieux d’éner-
gie ». Erreur : ils sont le plus souvent parmi nous, et nous les côtoyons

1
Nous en parlons plus longuement dans le chapitre 3.
sans avoir conscience de leur différence, de leur incroyable potentiel et
des impulsions qu’ils donnent à la marche de l’évolution.
Ce qu’ils sont capables de faire, nous le pouvons aussi. II suffit pour
cela que nous apprenions à modifier notre manière de penser. Que nous
nous initiions aux rudiments de la pensée intégrale !

Les plus anciennes traces de ces « magiciens du changement » re-


montent à plus de 35 000 ans. Les peuples du Paléolithique supérieur
développèrent une vision du monde qui constitue sans doute la plus
vieille religion terrestre. Bien antérieure aux religions du Livre (chris-
tianisme, judaïsme et islam), au bouddhisme et à l’hindouisme, cette
conception de la vie et de l’univers était radicalement différente de tous
les courants qui ont suivi. Ce que nous pourrions appeler la « vieille
religion » était proche de l’esprit du chamanisme. Elle n’était pas fon-
dée sur des dogmes. Ses enseignements s’enracinaient dans l’observa-
tion et la compréhension des phénomènes naturels : les mouvements du
soleil, de la lune et des étoiles; le vol des oiseaux; la lente croissance
des végétaux; les cycles des saisons...
Selon la paléontologie moderne, rituels et cérémonies ont ainsi dé-
buté il y a plus de trois cent cinquante siècles, lorsque la température de
l’Europe a commencé à chuter et que de grands draps tissés de glace
ont lentement rampé vers le sud. À travers la toundra regorgeant de vie
animale, de petits groupes de chasseurs ont pourchassé à pied le renne
et le bison grondant, comme devaient le faire plus tard les anciens Al-
gonquins sur le continent nord-américain. Leurs armes étaient des plus
primitives, mais dans ces clans des premiers âges, certains individus
étaient dotés de dons particuliers. Ils étaient en mesure « d’appeler » les
troupeaux en direction d’une falaise ou au bord d’une mine naturelle où
quelques bêtes, comme dans un sacrifice consenti, se laissaient piéger
sans combattre. Ces chamans savaient se mettre en harmonie avec les
esprits des troupeaux. Ils prirent ainsi conscience de la pulsation ryth-
mique qui imprègne toute vie : un tourbillonnement de l’Histoire qui se
diffuse à l’intérieur des êtres.
Nos lointains ancêtres n’ont pas intellectualisé ces concepts (au sens
où nous l’entendons aujourd’hui), mais ils les ont saisis et mis en image.
C’est la Déesse Mère, l’accoucheuse qui manifeste l’essence même de
la vie. C’est le Dieu chasseur, qui est aussi chassé. Ce sont tous ceux
qui passent et repassent éternellement les portes de la mort, de manière
à ce que la vie puisse se perpétuer. La vie et la mort étaient ainsi perçues
comme un flux continu. Les défunts étaient enterrés dans une posture
évoquant le retour dans un utérus originel, entourés de leurs outils et
ornements afin qu’ils puissent s’éveiller à une nouvelle vie.
Ces anciens alchimistes développaient une conception du monde et
des systèmes de pensée différents de ceux de leurs congénères, effec-
tuant ainsi un premier pas sur le chemin de l’évolution humaine. Une
première transformation. Une première transmutation...

Par la suite, nombreux sont ceux qui ont continué à défricher le che-
min. Certains, comme Nostradamus, ont prédit des futurs lointains.
D’autres semblaient posséder des pouvoirs magiques de transformation,
au point d’influencer les événements comme le fit Merlin dans la tradi-
tion arthurienne. Tous ont observé le monde autour d’eux, nommant et
réorganisant ses éléments de base en des formes nouvelles et des modes
de pensée inédits. Pour la plupart, ils ont œuvré de manière discrète, en
coulisse. Leurs hauts faits nous sont parvenus grâce à des chants tradi-
tionnels, des lambeaux de légendes à demi-oubliées et des fragments
d’histoire.
Je me rappelle notamment une exposition intitulée « Merlin, au
centre de la tradition arthurienne2 », réunissant des informations pas-
sionnantes sur ces « enchanteurs » hors du commun qui furent les con-
seillers des rois et les initiateurs de la Table ronde. Ils percèrent le mys-
tère du Graal, furent amant de Viviane ou amoureux de Brocéliande...
« Leur destinée présente toujours un aspect double : ils sont jeunes et
vieux à la fois et, comme Janus, vivent à la lisière entre les cieux et le
temps. Ils chevauchent tour à tour le passé qu’ils connaissent et l’avenir
qu’ils savent déchiffrer. Ils demeurent à la frontière de deux territoires :
celui des hommes qu’ils aident et guident, et celui des êtres surnaturels
avec qui ils savent communiquer », pouvait-on y lire.

2
Cette exposition eut lieu en 1998 au château de Comper (ancienne forteresse des
seigneurs de Montfort), situé à Concoret, sur les terres de Brocéliande. Elle était or-
ganisée par le Centre de l’imaginaire arthurien.
Les dames des temps passés eurent aussi leur importance. Elles ont
éclairé le chemin des hommes à la lueur de signes. Parfois, le héros
n’avait pas conscience du monde dans lequel il évoluait. Ainsi Gauvain,
chevalier de la Table ronde, rencontra-t-il Ygraine, la reine aux
Blanches Tresses réfugiée avec sa fille au château de la Merveille de-
puis la mort d’Uther Pendragon, père du futur roi Arthur. Il fallut que
le passeur d’âmes explique au chevalier qui étaient ces Dames, et com-
ment elles étaient arrivées là, pour que celui-ci comprenne qu’il était en
présence de deux êtres surnaturels, fantomatiques, qui avaient pourtant
été sa mère et sa grand-mère !
Ces enchanteurs-alchimistes servirent comme magiciens, stratèges,
devins, astrologues, médecins... Dans ces terres noyées de brume et il-
luminées de clartés qui transfigurent à l’infini les paysages, ils allèrent
leur chemin depuis le commencement des temps, loin du monde et du
bruit. Et pourtant, ils nous sont si proches. La fulgurance de leurs aven-
tures a laissé une profonde empreinte sur ces paysages balayés de vent
et d’eau. Ils sont l’esprit même des terres changeantes, multiples et
uniques à la fois, où chaque rayon de soleil, chaque souffle de vent ré-
vèle une autre nature, un autre visage. Une âme, sûrement.
« Comment ne pas déceler en ces enchanteurs le symbole des peuples
presque oubliés d’Extrême-Occident, violents et tendres, exaltés et in-
trovertis ? Comment ne pas retrouver la magie du songe dans le génie
du verbe irlandais, la grandiose démesure écossaise, la foi sans cesse
renaissante de la Bretagne ? », s’interrogeaient les organisateurs. Nous
pouvons aussi y voir un sceau apposé sur l’évolution par les magiciens
des temps passés qui vécurent dans la légende, mais imprimèrent leur
marque sur l’Histoire.

De tels magiciens existent encore aujourd’hui. Ces « alchimistes du


temps présent » œuvrent à générer de nouveaux systèmes de valeurs en
essayant de transmuter les anciens systèmes vacillants en d’inédites op-
portunités. Contrairement à ceux de l’époque médiévale, ils sont géné-
ralement intégrés dans un paysage psychosocial au sein duquel ils œu-
vrent à faire le lien entre un niveau de complexité et un autre.
Ces magiciens du changement vivent parmi nous, même si nous ne
les reconnaissons pas. Ils englobent de vastes paysages de l’esprit, en
percevant des schémas et des connexions qui échappent à d’autres. Ils
savent éveiller ou débloquer les capacités des individus comme celles
des organisations. Ils apprécient le chaos, car ils pensent davantage à la
manière de designers-créateurs que d’ingénieurs. Leurs processus men-
taux relient des fonctions, des individus et des idées en un nouveau flux
naturel. Ils apportent ainsi précision, flexibilité, rapidité, humanité et
enthousiasme à la résolution des problèmes.
Une telle vision est vitale pendant la période de turbulence et de chan-
gement que nous traversons aujourd’hui, où les innombrables systèmes
vivants, les centres de pouvoirs et les champs de forces doivent se re-
combiner afin de produire un nouvel équilibre. En menant le chaos vers
l’ordre, ces alchimistes utilisent leur énergie d’une manière holistique,
globale, tel un chef d’orchestre qui harmonise l’ensemble des sons ou
un biologiste qui tente de percer à jour l’incroyable complexité d’un
écosystème.
L’alchimiste agit toujours pour le bien de tous. Il est concerné aussi
bien par le bien-être d’un individu que par l’évolution positive d’une
entreprise, d’une école, d’une communauté ou d’une nation, et même
de Gaïa, notre planète vivante. Il est comme un cerveau global d’équi-
libre et d’intégrité. Les magiciens d’aujourd’hui construisent de nou-
velles perspectives de leadership et d’organisation sociale, sur les ruines
du changement de millénaire.
Fondamentalement, nous disposons des mêmes facultés, nous avons
la capacité de déployer l’intégralité de nos ressources et devenir, tous
ensemble, des « magiciens du temps présent ».

La combinaison de l’intelligence pure (cristallisée), de l’intelligence


créative (fluide), de la créativité intelligente (appliquée) et de la créati-
vité pure (artistique), produit des êtres d’un genre nouveau : les « créa-
tifs multiples ». On appelle aussi ces individus des polymathes, terme
qui signifie littéralement « qui dispose d’un savoir multiple ». Les ma-
giciens du changement sont tous des polymathes. De tous temps, ils ont
transcendé les savoirs de leur époque. Ils ont synthétisé des outils et des
types d’intelligence divers en une vision globale, permettant ainsi ce
saut indispensable pour sortir des périodes de crise et faire un pas vers
l’avenir.
L’alchimiste Albert le Grand peut être rangé au rang des polymathes,
lui qui pratiquait son art en même temps que la botanique, les mathé-
matiques, la musique, la scolastique et la zoologie. On pourrait dire la
même chose d’Archimède, à la fois mathématicien, astronome, philo-
sophe, physicien et ingénieur ; d’Hildegarde de Bingen, théologienne,
musicienne, botaniste et médecin ; de Nicolas Copernic, médecin, avo-
cat, érudit, astronome et mathématicien; de Goethe, célébrissime poète
mais aussi philosophe et scientifique ; ou de Blaise Pascal, philosophe,
écrivain, mathématicien, physicien et théologien...
La liste pourrait être longue. Elle traverse les siècles jusqu’à nos
jours. Hélas, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, et surtout l’évolu-
tion scientifique du XXe siècle, la recherche et le savoir ont évolué vers
de plus en plus de spécialisation, produisant des esprits capables de
plonger en profondeur dans une discipline, mais n’ayant plus ce regard
transversal, englobant plusieurs domaines, qui caractérise les maîtres
du changement. C’est pourquoi, aujourd’hui, les alchimistes sont plus
discrets, moins visibles. Ils sont parfois même marginalisés par leurs
pairs qui voient d’un mauvais œil les approches transdisciplinaires. La
crise actuelle appelle la résurgence de ces êtres capables d’embrasser
du regard un horizon plus vaste, éclairant ainsi les embûches du chemin.

La vague d’évolution dont nous parlons depuis le début de ce livre a


déjà commencé à se répandre sur la société américaine. C’est du moins
le constat effectué par deux chercheurs3 qui, au terme d’une enquête
fouillée, ont constaté un phénomène émergeant qui semble inéluctable.
D’après eux, des millions de personnes prennent d’ores et déjà leurs
distances par rapport aux excès de la société occidentale : consomma-
tion à outrance, désastre écologique, suprématie des valeurs écono-
miques et financières sur les valeurs humaines...
Ces personnes, tournées vers l’écologie personnelle et planétaire, ont
été baptisées des « créatifs culturels ». Ils constituent, selon les deux
chercheurs, une opportunité de changement qui pourrait nous permettre

3
Il s’agit de Paul H. Ray et Sherry Ruth Anderson, auteurs d’un livre intitulé How 50
millions people are changing the world, paru en France sous le titre L’Émergence des
créatifs culturels, aux éditions Yves Michel.
d’éviter le pire, à savoir la destruction programmée de notre société et,
peut-être, de la planète tout entière. Ce changement n’est ni une pros-
pective, ni une projection fantasmatique idéalisée, mais bel et bien une
constatation. Paul Ray et Sherry Anderson ont enquêté auprès de cent
mille Américains pendant treize ans. Ils ont constaté l’émergence d’un
courant tout à fait réel. Ces individus, qui représenteraient près du quart
de la population américaine, font évoluer leurs comportements pour les
adapter, au fur et à mesure, aux besoins de notre société. Ils « inven-
tent » une nouvelle manière de vivre. Ils créent de nouveaux schémas
non pas théoriques mais pratiques, incarnés dans la vie quotidienne. Ils
prennent en compte les problèmes écologiques, s’intéressent au déve-
loppement intérieur de la personne, se nourrissent et se soignent de ma-
nière plus naturelle, cultivent le respect et la tolérance... « Un bon
nombre des problèmes sociaux qui étaient tolérés ou tout simplement
admis avant les années 1960 sont devenus de nos jours tout bonnement
inacceptables », écrivent Paul Ray et Sherry Anderson.
Ce mouvement, que l’on pourra peut-être bientôt qualifier de « mou-
vement de masse », est peu relayé par les médias et méprisé par les dé-
cideurs économiques et politiques. Ces « créatifs culturels » représen-
tent pourtant une force émergeante qui prépare le terrain à l’évolution
de la pensée intégrale. Ils ont initié des changements dont la marche
pourra difficilement être interrompue. Non contents de chercher des so-
lutions aux problèmes que génère la société, ces millions de personnes
développent une vision à la fois transversale et en profondeur. Ils es-
saient de déterminer l’origine des difficultés afin d’en éradiquer les ra-
cines, plutôt que de poursuivre la fuite en avant qui caractérise notre
société postindustrielle. Au lieu de céder au discours ambiant et de se
laisser tétaniser par la peur diffuse que distillent les médias, ils conti-
nuent à chercher, à comprendre et à agir.
Ces « créatifs culturels » s’initient à la pensée intégrale sans le savoir,
comme monsieur Jourdain faisait de la prose dans la pièce de Molière4.
Ils constituent un terreau dans lequel les graines de cette nouvelle forme
de pensée pourront germer, permettant à une nouvelle société de s’épa-
nouir.

4
Le Bourgeois gentilhomme, pièce présentée pour la première fois à Paris en 1670.
Comment détecter l’éveil, en vous, de cette dimension créative ?
Comment reconnaître l’émergence de ces « possibles » chez vos
proches ?... Il suffit pour cela de penser en termes de système ouvert
plutôt que d’état final. Toute forme de vie n’est qu’un flux continuel,
une transformation progressive, un passage permanent d’un niveau de
compréhension vers un autre, plus élevé et plus complexe. Chaque es-
cale n’est qu’une aire de repos, une pause dans ce chemin éternel vers
la prochaine étape, puis la suivante... Les alchimistes du changement
entr’aperçoivent en permanence de nouvelles conceptions d’eux-
mêmes et des autres, dans une sorte d’éternelle transition.
Certains futurologues présentent l’évolution de la vie sous la forme
d’une spirale : un mouvement incessant, circulaire, qui repasse toujours
à l’aplomb des mêmes points mais en prenant un peu plus de hauteur à
chaque passage, donnant ainsi de plus en plus d’ampleur et de puissance
à cette dynamique5. Là où un cercle est statique et aplati sur lui-même,
une spirale est mouvante, toujours renouvelée, sans pour autant s’éloi-
gner de son centre. S’inscrivant de fait dans cette vision spirale de l’évo-
lution, les magiciens du changement n’ont pas besoin de rejeter les an-
ciennes structures traditionnelles pour adopter de nouvelles versions,
revisitées et améliorées. Ils incorporent au fur et à mesure ce qui surgit
dans le schéma général du changement.
Certains services, qu’il s’agisse d’entreprises privées ou de structures
administratives, savent déjà repérer leurs « magiciens ». Lorsqu’ils les
rencontrent, ils laissent de côté les codes figés qui influencent habituel-
lement le recrutement (l’habillement, les jeux politiques, les contraintes
bureaucratiques...), et prennent en compte la richesse de l’individu et ce
qu’il peut apporter de nouveau à leur structure. Si vous êtes décideur ou
dirigeant d’entreprise, vous avez tout intérêt à procéder de la même ma-
nière. Repérez ces individus, recrutez-les et placez-les dans un environ-
nement au sein duquel ils pourront repérer et favoriser les messages an-
nonciateurs de changement6. Laissez-les générer et tester des scénarios.

5
Ce modèle, appelé « Dynamique Spirale », sera abordée dans le chapitre III. L’ex-
pression d’origine Spiral Dynamics a parfois été traduite en français par « Spirale
dynamique ».
6
Les Anglo-Saxons appellent ces structures des think-tank, ce qui signifie littérale-
ment « réservoirs à pensées ».
Ils vous diront quel genre de leadership vous est nécessaire aujourd’hui
et quels sont ceux dont vous aurez besoin demain.

Jérémy et Claire font partie de ces « apprentis alchimistes ». Ils se


connaissent depuis une quinzaine d’années et sont mariés depuis un
plus de dix ans. Leurs parcours sont très différents : elle est issue d’une
formation universitaire, alors que lui a gravi les échelons un à un après
une formation courte; elle a grandi à Paris alors que lui a passé ses vingt
premières années dans une petite ville de province. Pourtant, ils se re-
joignent aujourd’hui grâce au regard ouvert qu’ils parviennent, chacun
à sa manière, à poser sur le monde dans lequel ils vivent.
Claire est kinésithérapeute de formation. D’abord très classique dans
sa pratique, elle a rapidement compris que son approche purement phy-
sique était trop limitée pour lui permettre de venir à bout des problèmes
de ses patients, quand bien même leur plainte initiale était corporelle.
Elle a commencé à se sentir mal à l’aise, à l’étroit dans son habit de
praticienne. Elle a donc continué à se former: étiopathie, puis fasciathé-
rapie et biokinergie... Plus elle s’éloignait de la conception physique de
l’individu, plus elle sentait qu’elle se rapprochait de la vérité de l’hu-
main, même si la complexité qu’elle découvrait lui faisait toucher du
doigt qu’elle s’était engagée sur un chemin dont elle n’atteindrait jamais
le terme. Ensuite, elle s’est ouverte aux pratiques ancestrales d’autres
cultures (médecine chinoise, ayurvéda, chamanisme amérindien...). Au-
jourd’hui, à trente-six ans, Claire cherche, tâtonne, expérimente, en es-
sayant toujours d’enrichir sa pratique et d’y intégrer de nouveaux gestes
sans pour autant abandonner son ancienne façon de faire.
Jérémy a deux ans de plus que Claire. Pendant qu’elle terminait ses
études, il avait déjà fait connaissance avec le monde du travail. Au dé-
part rédacteur au service communication d’un géant de l’industrie
agroalimentaire, il a rapidement pris des responsabilités au sein de ce
département. Très impliqué dans la vie de son entreprise, il suivait aveu-
glément la ligne de conduite qui lui était imposée, sans se poser trop de
questions sur l’impact que pouvaient avoir ses écrits, et à travers eux
les produits fabriqués par son entreprise, sur le monde extérieur. Il a
d’abord été très critique vis-à-vis de Claire lorsqu’elle a commencé à
remettre en question sa façon de travailler. Il ne comprenait pas pour-
quoi elle ne se satisfaisait pas de ce qu’elle avait appris au cours de ses
études, elle qui avait eu la chance de passer un diplôme officiel lui as-
surant une « étiquette » socialement reconnue et des revenus plus que
corrects. Pourtant, peu à peu, sa carapace de certitudes s’est fendillée
au contact de sa femme. La souplesse et l’ouverture dont elle faisait
preuve lui ont ouvert l’esprit. Il a alors traversé une période d’instabilité
et d’incertitude. Le regard qu’il posait sur le monde a changé, et avec
lui la belle insouciance de son début de carrière. Il a traversé une pé-
riode de déprime. Il a même songé à démissionner afin de rejoindre les
rangs d’une entreprise plus conforme à sa nouvelle éthique. Mais il y a
renoncé, persuadé qu’il valait mieux changer les choses « de l’inté-
rieur ». Aujourd’hui, Jérémy a monté un groupe de réflexion au sein de
son entreprise et il participe activement à une association qui lutte
contre la faim dans le monde.
Dans leur relation de couple, Jérémy et Claire ont aussi traversé des
turbulences. Passé les premiers mois de fusion amoureuse, ils ont été
chamboulés par leurs évolutions personnelles qui ne se sont pas tou-
jours déroulées au même rythme. Dans les moments de crise, Jérémy
avait tendance à se replier sur lui-même et à demander à Claire de réagir
comme l’aurait fait une mère. De son côté, Claire, irritée par cette atti-
tude qu’elle jugeait infantile, centrait son attention sur elle-même pen-
dant les crises relationnelles, et cette « ego-centration » la rendait capri-
cieuse. Ce qui ne faisait qu’inciter Jérémy à davantage d’infantilisme.
Ils ont frôlé la rupture à plusieurs reprises. Mais ils ont su, à chaque
fois, s’attendre et se rejoindre in extremis pour continuer à avancer en-
semble vers la prochaine difficulté.
Jérémy et Claire sont tous deux en pleine évolution. Leur parcours
est celui de deux alchimistes débutants, qui cherchent à appréhender le
monde dans l’ouverture et la fluidité. Ils n’en sont pas encore parvenus
à pratiquer la pensée intégrale, mais ils commencent à intégrer les pre-
miers éléments de ce nouveau mode de fonctionnement intérieur. Nous
les retrouverons tout au long de cet ouvrage, au fur et à mesure de leur
parcours. Ils seront nos témoins privilégiés.
Jérémy et Claire ne sont que deux parmi des millions. Même s’ils ne
sont pas toujours visibles, les individus susceptibles de faire le premier
pas sur le chemin de la révolution intégrale sont très nombreux. Et vous
en faites partie, puisque vous avez ce livre entre les mains !
Le monde occidental est en train d’accoster aux rivages de nouveaux
espaces-temps, de nouveaux « moments d’énergie ». Cela déclenche
une lame de fond qui se répand sur le monde à une vitesse vertigineuse.
On entend parler de « simplicité volontaire », à propos de groupes réu-
nissant des adeptes de la décroissance, des éco-citoyens, des personnes
qui revendiquent le droit à la pensée et la responsabilité individuelles.
Dans les villes américaines et japonaises, on assiste à l’éclosion de
groupes d’individus en quête d’un mode de vie privilégiant l’entretien
de la santé globale et le développement durable7. Jérémy et Claire pour-
raient en faire partie. Ces quelques exemples ne reflètent pas seulement
une banale transition entre deux époques. Ils illustrent un véritable saut
vers un nouveau palier de pensées humaines, l’émergence d’un nouveau
paradigme, la quête d’un nouvel ancrage. Les structures mondiales
changent à un rythme jamais encore atteint jusqu’ici, et l’ensemble de
nos architectures mentales8 doit évoluer à la même vitesse.
Certains percevront dans mes propos une dimension spirituelle qui
peut sembler éloignée des préoccupations sociales ou économiques ac-
tuelles. Cependant, une vision de nature spirituelle ne contredit en rien
l’approche scientifique. C’est même une forme de science en soi. Dans
le passé, les chamans, les alchimistes, les explorateurs de la conscience
humaine et les contemplatifs nous ont beaucoup appris. Aujourd’hui, la
connaissance est offerte à tous, qu’il s’agisse des trésors de la littérature
mondiale ou des aspects cachés des traditions les plus anciennes. Or,
ces traditions ont toujours pris en compte ces potentiels de l’esprit hu-
main qui permettent d’atteindre une forme de « fluidité cérébrale ». Et
cette fluidité est indispensable pour saisir, en même temps, un grand
nombre d’informations, dans une vision non plus fragmentée mais glo-
bale. Cette approche globale qui caractérise, justement, la pensée de

7
Aux États-Unis, on les appelle LOHAS (Lifestyles of Health And Sustainability).
8
Je fais référence ici aux architectures psychologique, neurologique et biologique.
l’alchimiste : surveiller le tout sans quitter des yeux chacune des par-
ties9.
Il est temps d’ouvrir une brèche dans le mur de nos certitudes occi-
dentales, d’ébranler nos convictions, nos préjugés et nos routines en
nous tournant vers une approche de la nature humaine qui s’ancre dans
la sagesse des enseignements les plus anciens de la planète. Le droit
inaliénable à la liberté de pensée reste le privilège des démocraties. Ce
fut, ne l’oublions pas, l’un des acquis de la guerre d’Indépendance amé-
ricaine et l’un des fondements de la notion même de Droits de l’homme.
Les personnes (fussent-elles des scientifiques) dotées d’une vision spi-
rituelle sont des penseurs libres et des chercheurs de vérité : celle en-
fouie dans l’espace-temps de l’univers, comme celle qui concerne le
transtemporel, la transcendance de l’esprit.
Pourtant, le débat est loin d’être clos entre ceux qui restent indiffé-
rents à la science e ceux qui rejettent la spiritualité. La Terre est en mé-
tamorphose, que nous le voulions ou non, et les efforts coordonnés des
scientifiques, des artistes, des philosophes et des explorateurs de la
conscience humaine sont indispensables à la compréhension de cette
évolution accélérée. Une part de notre travail consiste à essayer de faire
prendre conscience à l’autre, ce voisin sans lequel nous ne pourrions
exister, de sa grandeur et de ses potentiels enfouis. Mais j’ai aussi appris
depuis longtemps que personne ne peut faire le chemin à notre place, et
que chacun reste libre de décider de sa transformation.

Les défis auxquels nous sommes confrontés d’aujourd’hui ne peu-


vent être résolus au niveau où ils ont été créés. Pour venir à bout de ces
challenges, nous devons non seulement accomplir un « saut quantique »
dans notre système de pensée, mais aussi cultiver un art de percevoir le
monde et les événements qui jalonnent nos existences, à travers de nou-
velles fenêtres de perception et d’analyse. C’est justement ce que per-
met de réaliser la pensée intégrale.

9
Nous y reviendrons au fil des pages, en utilisant parfois le néologisme « glocal »,
qui exprime bien la réunion de ces deux niveaux de réalité : appréhender localement
et penser globalement. Ce terme fut utilisé pour la première fois par le futurologue
Alvin Toffler, dans un livre intitulé La Richesse révolutionnaire (écrit avec Heidi Tof-
fler), publié par les éditions Plon en 2007.
La notion de « vision intégrale » fut évoquée pour la première fois
par un polymathe américain, Ken Wilber. Chimiste et biologiste de for-
mation, il s’est ensuite tourné vers la psychologie, la philosophie et la
spiritualité. Cette vision transversale lui a permis d’intégrer en une vi-
sion cohérente des approches et des réflexions aussi différentes que
celles de Teilhard de Chardin, Maslow, Jung ou Sri Aurobindo. Une
approche menant vers les prémisses de la vision intégrale10. Nous y re-
viendrons.
Cette vision intégrale décrit l’être humain dans un cadre universel.
Elle fournit un langage, un mode de pensée et des moyens d’action
adaptés aux problèmes aussi bien locaux que globaux. Et cela, dans les
domaines artistique, thérapeutique, sportif, institutionnel, culturel, édu-
catif, environnemental... Elle repose sur un concept de base, le déploie-
ment intégral, qui peut s’appliquer à une personne comme à un groupe,
à une entreprise comme à une nation, à une technique de développement
comme à un modèle socioculturel... Nous sommes engagés, que nous le
voulions ou non, dans une aventure qui touche à toutes les dimensions
de nos vies et de nos êtres : le soi et les autres; la société, la planète et
l’univers; le passé, l’avenir et l’éternel présent... Penser « intégrale-
ment » peut nous permettre de vivre pleinement et de prospérer dans la
société d’aujourd’hui, à travers un ensemble d’idées et d’outils nova-
teurs capables de nous conduire vers des comportements, des attitudes
et des actes plus justes, mieux adaptés à ce monde en perpétuel change-
ment.
La pensée intégrale est aussi une porte ouverte sur l’exploration et
l’intégration de nouveaux paliers de la conscience humaine. Le déve-
loppement de soi nécessite périodiquement des « tempêtes de destruc-
tion créatives », des vents de changement qui éliminent les vieilles ma-
nières de penser et d’agir, pour faire place à d’autres, nouvelles mais
parfois perturbantes, dont il faut synchroniser le rythme avec celui de
l’évolution générale.

Quels que soient notre origine, notre culture ou notre degré d’évolu-
tion, nous avons tous inauguré notre existence par un instant fondateur :

10
Nous y reviendrons en détail dans le chapitre 6, où je vous proposerai une lecture
de sa « théorie des quadrants ».
la première inspiration, le premier cri. Toute notre vie durant, les « pre-
mières fois » demeureront des instants essentiels, profondément inscrits
en nous. Ces instants sont particulièrement importants pendant la vie de
l’enfant : le premier pas, la première parole, la première fois où l’on a
dormi hors de la maison, le premier jour d’école... Mais aussi la pre-
mière bêtise, la première punition, le premier mensonge... Puis viennent
la première amitié, le premier baiser...
Ces premières fois participent à la construction de la personnalité.
Certaines sont brutales et douloureuses. D’autres sont douces et
agréables, parfois teintées d’un sentiment de victoire. Ainsi, pas à pas,
à force de premières fois, nous finissons par devenir nous-mêmes. Tant
que nous continuons à vivre des « premières fois », nous restons plei-
nement vivants ! Même si les opportunités diminuent avec les années,
nous pouvons toujours continuer à expérimenter, à tenter, à essayer...
Lorsqu’on ne croit plus à la possibilité de vivre des « premières fois »,
on peut dire que l’on est devenu vieux. Ce n’est pas une question d’état
civil mais d’attitude intérieure. Le temps se fige alors dans une immo-
bilité pesante. Pourtant, il n’y a pas d’âge pour une première fois. Le
vieil homme qui ose prendre un pinceau et des couleurs pour s’initier à
la peinture vit une « première fois ». Il se projette positivement dans
l’avenir, même s’il lui reste peu de temps à vivre. La première fois dé-
gage une énergie de renouveau. C’est l’opposé de la routine. C’est la
liberté, le pep11. Les « premières fois » accompagnent notre capacité de
croire en l’avenir. Les alchimistes, qui se trouvent toujours en première
ligne dans les grandes mutations, savent conserver, quel que soit leur
âge, l’émerveillement de ces « premières fois ».
Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille toujours réinventer et in-
nover. La répétition possède ses vertus. Les contes de fées qu’entendent
les enfants depuis des siècles ont quelque chose de rassurant. C’est une
forme de soutien, d’enracinement. Mais le grand-père qui ne cesse de
raconter les mêmes anecdotes à propos de « sa guerre » est dans une
répétition délétère, enfermante, pesante. Prenez les voyages : lorsqu’on
se rend pour la première fois dans un lieu quel qu’il soit, c’est une dé-
couverte; lorsqu’on revient de ce voyage avec l’envie d’y retourner,
c’est que ce premier voyage a été réussi. Mais retourner dans ce même
lieu toute sa vie durant, sous prétexte qu’on l’a apprécié la première

11
De l’expression américaine qui signifie « avoir la grande forme », le terme pep ayant
le sens littéral de « entrain » et « fougue ».
fois, est un réflexe terriblement réducteur. Je me rappelle mon premier
voyage à New York, il y a bien longtemps. Cette ville m’avait enthou-
siasmé. Je m’étais promis d’y revenir souvent. J’ai fini par y vivre huit
ans ! Mais j’en suis reparti pour aller découvrir d’autres horizons, au
Brésil et ailleurs.
C’est dans cette articulation, cette synergie entre découverte et répé-
tition que se dessine la voie de l’évolution. Les magiciens et les alchi-
mistes d’aujourd’hui le savent bien. De cette dualité en mouvement se
dégage une énergie qui nous pousse au renouvellement, sans pour au-
tant nous priver d’approfondissement. L’art de cultiver les « premières
fois » pour en faire des chemins d’ouverture et d’évolution nous place
dans une sorte de bulle en expansion constante, qui se dilate simultané-
ment dans toutes les directions au lieu de nous contraindre à suivre une
ligne droite, tracée vers un but unique. C’est ce qui nous permet de tes-
ter l’extraordinaire diversité des expériences : l’émergence de la vo-
lonté, l’affûtage de l’esprit, la joie que procure la beauté, l’enrichisse-
ment de l’imaginaire, l’éveil de l’intuition, l’épanouissement de
l’amour... Ce sont autant de voies menant à la découverte progressive
de ce qui constitue notre être profond.
Pour devenir des magiciens de la spirale, des alchimistes du temps
présent, c’est un premier pas essentiel. Un premier pas, une « première
fois »...

Lorsqu’on s’engage sur le chemin de la connaissance de soi, on ef-


fectue aussi un « premier pas ». Et non des moindres ! Ce premier pas
n’a pas d’âge.
La société actuelle nous tend un prisme à travers lequel nous perce-
vons notre monde intérieur et l’univers qui nous entoure d’une manière
déformée. On entend parler de deuil non accompli, de souvenirs trau-
matiques non résolus, de mauvaise intégration des aspects positifs du
moi... Pourtant, il existe en nous, dans les profondeurs de notre psy-
chisme, des mécanismes naturels d’auto-guérison que l’on a longtemps
sous-estimés. Personne ne doute de l’existence de tels mécanismes
lorsqu’il s’agit du corps. Une coupure au doigt cicatrise naturellement,
si bien qu’au bout de quelques jours toute trace de blessure a disparu.
Si celle-ci est trop profonde ou infectée, l’intervention d’un médecin
sera nécessaire, mais elle sera d’autant plus efficace qu’elle sera soute-
nue par la capacité naturelle du corps à retrouver son équilibre.
Des mécanismes semblables existent dans le domaine psycho-émo-
tionnel. Une blessure banale (un stress affectif, une dispute, une contra-
riété...) « cicatrise » d’elle-même. Lorsque la blessure est plus pro-
fonde, elle fait résonner des souffrances antérieures et ébranle la struc-
ture même du sujet. Une intervention extérieure peut alors s’avérer né-
cessaire. Mais cette assistance devrait, elle aussi, s’appuyer sur nos mé-
canismes d’autoguérison émotionnels afin d’être plus efficace. C’est
encore ce que propose la pensée intégrale. Au lieu de s’appesantir trop
longtemps sur nos petites (et grandes) douleurs psychiques, les tech-
niques que nous aborderons dans cet ouvrage proposent de les dépasser
pour aller puiser à la source de nos ressources profondes.
Le sujet qui vit l’expérience intégrale conserve le contrôle de son
énergie psychique. Il est parfaitement conscient de ce qui se passe dans
son corps et dans son esprit. Pendant un concert, un pianiste virtuose
est conscient de chacun des mouvements effectués par ses doigts. Mais
sa vigilance procède à la fois de manière analytique (il est concentré sur
chaque note) et de manière holistique (il est attentif à l’évolution de la
mélodie et à son interprétation). Pendant un match, le footballeur est
conscient de chacun de ses muscles, mais il ne perd pas de vue l’orga-
nisation du jeu et les dangers venant de l’équipe adverse. Le joueur
d’échecs se concentre sur le coup qu’il va jouer, sans oublier ce qui s’est
passé depuis le début de la partie et ce qui risque de se passer s’il se
trompe.
Nous voilà revenus à l’une des caractéristiques majeures de la pensée
intégrale et du fonctionnement des alchimistes du temps présent : la fa-
culté de considérer les situations dans leur globalité, tout en restant at-
tentifs à chacun des détails. Penser glocal12, comme je le proposais plus
haut ! Mais n’oubliez pas : une fois que vous aurez effectué le premier
pas, que vous aurez inauguré cette « première fois », vous serez soutenu
par une puissante énergie de renouveau.
Pour l’heure, je vous invite à entamer ce voyage. D’abord, vous allez
préparer le terrain en essayant de considérer le monde qui vous entoure
et vous-même à travers de nouvelles fenêtres d’analyse. Ensuite, vous
allez planter les premières graines de la pensée intégrale en apprenant,

12
Voir note p.
grâce notamment à votre déploiement dans les quatre quadrants et à
créer à la demande des états de fluidité neuronale ou des expériences
optimales. Enfin, vous pourrez récolter les fruits de ce travail aussi bien
au niveau individuel que global.
Avez-vous envie de faire le premier pas sur le chemin de l’alchi-

miste ? Pour faire le point, j’aimerais d’abord que vous vous posiez les

quelques questions qui suivent. Les réponses que vous leur apporterez

faciliteront votre navigation dans cet ouvrage et rendront encore plus

accessibles les outils pratiques que je vous proposerai dans sa deu-

xième partie.

Répondez à ces questions le plus sincèrement possible, et notez vos

réponses dans les cases prévues à cet effet (oui/non/je ne sais pas).

Si vous répondez « oui » à cinq au moins de ces douze questions, c’est

que vous êtes sur la bonne voie. Vous n’aurez pas grande difficulté à

devenir un « alchimiste du temps présent », un « magicien de la spi-

rale ».

Dans le cas contraire, il vous faudra sans doute un peu plus de temps

et d’efforts pour y parvenir. Mais la perception rapide et intense de vos

progrès vous incitera à poursuivre ce chemin.


Oui Non Je ne
sais
pas

1 - Avez-vous déjà connu une modification


soudaine et spontanée de votre état de □ □ □
conscience ?

2 - L’avez-vous appliquée de manière con-


crète dans votre quotidien ? □ □ □
3 - Ressentez-vous le besoin de considérer
autrement le monde dans lequel vous vi- □ □ □
vez ?

4 - Ressentez-vous le besoin de modifier


votre environnement ? □ □ □
5 - Ressentez-vous le besoin de faire évoluer
les relations que vous entretenez avec □ □ □
votre entourage ?

6 - Ressentez-vous le besoin de vous libérer


des entraves qui vous empêchent de profi- □ □ □
ter pleinement de toutes vos capacités ?

7 - Vous sentez-vous détaché du regard des


autres ? □ □ □
8 - Avez-vous la sensation d’avoir beaucoup
d’imagination ? □ □ □
9 - Trouvez-vous facilement des solutions
aux problèmes qui se posent à vous dans □ □ □
la vie quotidienne ?

10 - Parvenez-vous parfois à incarner vos rêves


dans la réalité ? □ □ □
J érémy, l’un de nos deux « apprentis alchimistes », est d’un naturel
plutôt nerveux. Pour évacuer son trop-plein de stress et de tension,
il court. Chaque samedi matin, il avale ses quinze kilomètres avec
Claude, un de ses collègues de bureau. Il en revient suant, essoufflé,
mais considérablement plus détendu et souriant, débarrassé des pres-
sions qu’il a accumulées au cours de la semaine. L’année dernière, Jé-
rémy et Claude ont mis sur pied un projet fou : courir le marathon de
New York. Ils ne savaient pas ce qui les attendait...

Pendant six mois, ces deux sportifs du dimanche ont intensifié leur
préparation. Ils se sont entraînés trois fois par semaine, se sont nourris
de manière plus saine, ont décliné toutes les soirées un peu trop tardives
ou trop arrosées... Le jour J, ils ne se sentaient pas prêts pour autant.
Mais les billets d’avion étaient réservés, Claire et Marine, l’amie de
Claude, avaient pris une semaine de vacances pour les accompagner. Il
n’était plus possible de reculer. La petite troupe s’est donc mise en
route. Une fois sur place, la tension a continué de grimper entre les deux
coureurs. Une heure avant le départ, ils se chamaillaient comme deux
gamins, Jérémy reprochant à Claude son manque d’optimisme et de
concentration, celui-ci houspillant Jérémy à cause de son excès de sé-
rieux. Après que le départ eut été donné, les deux copains ont couru côte
à côte pendant une quinzaine de minutes, puis chacun a pris son rythme
et s’est enfermé dans sa bulle.
C’est là que tout a commencé. Jérémy a rapidement senti que son
travail de préparation portait ses fruits. Toute son attention était con-
densée dans sa foulée régulière. Il ne pensait pas à l’arrivée, il ne se
demandait pas s’il allait réussir à terminer la course ni comment il ris-
quait d’être classé. Il ne pensait qu’au mouvement de ses jambes, à l’as-
phalte sous ses semelles, à la régularité de son souffle... « Tout était
extraordinairement fluide, raconte-t-il. Je n’avais jamais ressenti une
chose pareille. Je n’avais aucune appréhension, aucune peur. Tout me
semblait parfait, dans un état d’équilibre idéal. C’était un état proche de
l’extase. Je courais, et il n’y avait que ça au monde. Je courais, et je me
sentais à ma place. Comme si tout le sens de ma vie avait été de me
conduire à cet instant précis. »
Cette sensation a permis à Jérémy de terminer sa course, alors que
Claude a dû abandonner après le vingtième kilomètre. Aujourd’hui en-
core, il est fier de l’homologation qui lui fut accordée, comme à tous les
coureurs qui franchissent la ligne d’arrivée. Mais ce n’est pas ce qui l’a
le plus marqué : «Je n’ai battu aucun record ce jour-là, dit encore Jé-
rémy, mais j’ai fait bien mieux : j’ai découvert une partie de moi-même
que je ne connaissais pas et je donnerai tout pour la retrouver ! »

Cette fluidité, cette harmonie, cette capacité à aller au bout de soi-


même sans que les efforts deviennent pesants, ce sont quelques-unes
des caractéristiques d’un état que connaissent bien les grands cham-
pions et qu’ils nomment l’état de « zone ».
« J’ai joué comme dans un rêve », « j’étais sur un nuage », « j’étais
dans un état second », « je regardais jouer une autre partie de moi »...
Voilà quelques-unes des expressions que l’on retrouve ici et là dans les
interviews de grands sportifs tels le footballer Zinedine Zidane, le gol-
feur Tiger Woods, ou l’ancien champion de tennis Yannick Noah,
lorsqu’ils parlent de leurs plus grands exploits. Comme si ces réussites
exceptionnelles étaient liées à un état intérieur particulier, un état de
conscience différent au sein duquel ils parviennent, sans efforts, à faire
converger toutes leurs qualités physiques et mentales en un seul flux,
un flot régulier qui irrigue à la fois leur corps et leur esprit pour les
amener à la victoire. Au-delà de leurs performances, ils semblent sur-
tout étonnés par la puissance des sensations générées par cet état parti-
culier. La jouissance d’une liberté absolue.
Dans ces moments d’une exceptionnelle densité, les grands sportifs
font l’expérience d’un fonctionnement mental qui ressemble à la pensée
intégrale. Un état qui, loin de vous couper du réel, vous y plonge avec
à la fois plus d’intensité et plus de distance, plus d’implication et plus
de détachement. Car dans ces moments-là, ce n’est pas tant le résultat
qui compte, que la perfection de chaque seconde. Et ce sont ces instants,
inouïs de plénitude, qui se conjuguent pour tisser ensemble la toile de
l’exploit. Cette « zone » est l’objet de nombreux fantasmes chez les
sportifs, car elle incarne une sorte de perfection : une quintessence des
qualités mentales; un idéal de concentration, de confiance et de créa-
tion. Mais elle constitue une quête sans fin. Elle représente un mystère
inviolé de notre mental, un point vers lequel nous tendons sans jamais
l’avoir vraiment atteint. S’en approcher est déjà, en soi, une victoire.
Ces extraordinaires performers regrettent généralement une chose :
ne pas pouvoir provoquer cet état de zone à la demande. Je me suis donc
demandé quels outils seraient susceptibles de nous aider à le déclencher
volontairement. Une chose est sûre : cet état, et toutes les potentialités
qu’il recèle, ne peut être abordé avec nos systèmes cognitifs habituels.
Pour les analyser, il me fallait trouver d’autres outils, mieux adaptés. Je
me suis donc tourné vers de nouvelles fenêtres d’analyse, capables de
générer des états systémiques, intégrateurs et intégraux, très au-delà de
ce que nous permet notre pensée consciente. Je vous les exposerai en
détail dans les chapitres suivants.

Ce travail fut un élément déterminant de ma démarche. Tout comme


l’a été, un peu plus tard, cette soirée où j’ai assisté à un spectacle
éblouissant. « Riverdance1 » réunissait, sur la scène du Palais des con-
grès, à Paris, une troupe de danseurs irlandais. À mi-chemin entre la
tradition celtique et la danse moderne, les danseurs faisaient preuve
d’une précision et d’une intensité époustouflantes. Le lendemain, je me
suis procuré le DVD du spectacle afin d’observer les artistes à loisir.
J’ai disséqué les enregistrements, observant chaque membre de la

1
Spectacle théâtral irlandais composé principalement de claquettes irlandaises tradi-
tionnelles (gigues), de chants, de ballets, et de musique celtique. Créé en 1995, c’est
la toute première grande production qui a révélé la culture irlandaise au monde en-
tier. En 2005, le spectacle a émerveillé plus de 18 millions de spectateurs.
troupe « à la loupe ». Chacun dans son domaine, tous reflétaient les pa-
ramètres de l’état de zone. Leur regard révélait une concentration ex-
ceptionnelle. Chacun était focalisé sur ses propres gestes, et pourtant,
ils formaient ensemble un organisme d’une extrême performance,
comme des cellules autonomes dont l’assemblage forme un corps vi-
vant. Nous rejoignons ici une autre caractéristique de la pensée inté-
grale : non seulement elle améliore les performances individuelles et
optimise toutes nos facultés, mais en plus, elle permet de découvrir un
nouveau fonctionnement de groupe, au sein duquel chacun apporte le
meilleur à l’ensemble, dans une fluidité et une communication totales.
Ce spectacle m’a particulièrement impressionné car il réunissait pour
moi deux mondes très différents, mais tous deux porteurs des germes
d’une pensée différente : les sportifs et les artistes. De tous temps, les
poètes, les peintres, les sculpteurs, les musiciens... ont célébré leur
muse. Cette chère inspiration sans laquelle ils disaient n’être que peu de
chose. Beethoven en parlait en ces termes : « l’Esprit me parle, et j’écris
ce qu’il me dicte ». De son côté, Tristan Bernard regrettait que sa muse
cède à l’usure du temps : « Où donc est-il le temps charmant où le mot
m’arrivait si vite ? Le mot venait d’abord, et la pensée ensuite. »
La dictée de l’Esprit, le mot qui apparaît avant la pensée qui l’a gé-
néré : voilà d’autres manières d’exprimer ce que procure la pensée in-
tégrale. Les artistes rejoignent ainsi les grands sportifs dans ces mo-
ments de perception fluide et intense qui semblent court-circuiter la
pensée rationnelle. Les uns et les autres se rejoignent également dans la
nostalgie de ces moments magiques. Tous regrettent de ne pouvoir ap-
peler leur muse à leur guise et d’être obligés d’attendre son bon vouloir
pour pouvoir enfin lui confier cette énergie psychique qu’ils en savent
pas faire fructifier sans son aide.

Et si tout cela n’était pas une question d’inspiration, mais plutôt de


posture intérieure et de capacité réceptive ? Et si l’état de zone des
champions et l’état d’inspiration des artistes rejoignaient ces petits mo-
ments magiques que nous sommes tous capables d’expérimenter de
temps en temps dans notre vie, et qui nous procurent cette sensation
irremplaçable d’être à notre juste place, dans notre juste rôle et en pleine
possession de nos moyens ?
J’en étais là de mes interrogations lorsque j’ai pris connaissance des
travaux d’un professeur de psychologie américain d’origine hongroise,
Mihaly Csikszentmihalyi. Passionné par la quête effrénée du bonheur
qui marque les sociétés occidentales, il s’est penché sur ce qu’il appelle
l’» expérience optimale », ou en anglais flow experience2. Le chercheur
décrit cet état comme un moment où « la joie, la créativité et le proces-
sus d’engagement total face à la vie » sont réunis. Csikszentmihalyi a
interviewé des milliers de personnes de tous âges, de toutes conditions
sociales et de toutes origines ethniques. Et toujours, ces moments ex-
ceptionnels étaient décrits avec les mêmes termes. Ce qui tend à mon-
trer que la perception de ce genre d’expérience possède une dimension
universelle. Ce que ces personnes faisaient au moment où elles ont tra-
versé cette expérience était très variable : le pratiquant de yoga médi-
tait; l’adolescent faisait de la moto avec ses copains; le violoniste prati-
quait son instrument; le menuisier peaufinait le meuble qu’il est en train
de fabriquer... Pourtant, tous ont décrit l’enchantement qu’ils ressen-
taient dans des termes proches.
Voici les principales caractéristiques décrites par Csikszentmihalyi.
D’abord, cet état ne dépend pas des circonstances extérieures ni des
événements, mais plutôt d’un état intérieur qu’il nous est possible de
déclencher dans n’importe quelle situation, même les plus banales et les
plus quotidiennes. Ensuite, écrit encore le chercheur, « ces grands mo-
ments surviennent quand le corps et l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs
limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de
difficile et d’important. [...] L’expérience optimale correspond à l’état
dans lequel se trouvent ceux qui sont fortement engagés dans une acti-
vité pour elle-même ».
Résumons. Pour expérimenter cet état de « flot », il faut que plusieurs
critères soient réunis :
1 - la tâche entreprise ne doit pas être hors de portée, mais elle doit tout
de même représenter une gageure et demander des qualités précises;
2 - la personne qui effectue cette tâche doit se concentrer sur ses gestes;
3 - le but qu’elle poursuit doit être clair et précis;
4 - l’activité doit apporter une satisfaction rapide;

2
Littéralement « expérience du flot ». Csikszentmihalyi développe ses travaux dans
un livre paru en France sous le titre Vivre, la psychologie du bonheur et paru aux
éditions Robert Laffont en 2004.
5 - la personne doit être pleinement engagée dans son activité, au point
d’être imperméable aux distractions venant de l’extérieur;
6 - la personne doit contrôler ce qu’elle est en train de faire;
7 - sa concentration transforme sa perception du temps; la personne
n’est plus préoccupée par ses petits problèmes habituels et, dans le
même temps, sa perception d’elle-même gagne en intensité et en
cohérence.
Selon le chercheur, il serait possible d’apprendre à effectuer toutes
les tâches du quotidien, même les plus répétitives, en contrôlant son
fonctionnement intérieur. La combinaison de ces éléments produirait
ainsi un sentiment d’enchantement profond et intense; si intense que
l’on serait prêt à redoubler d’efforts pour le ressentir à nouveau. Une
sorte de cercle non pas vicieux, mais plutôt vertueux.

L’entropie est une notion issue de la thermodynamique3 qui permet


de mesurer le degré d’ordre ou de désordre d’un système. Plus son en-
tropie est élevée, moins les éléments du système sont ordonnés. Et plus
leur degré de désordre est important, plus grande est la part de l’énergie
inutilisée ou utilisée de façon incohérente. Cette notion se vérifie
lorsqu’on l’applique à l’être humain : plus une personne est fatiguée,
malade ou perturbée émotionnellement, plus son entropie (son degré de
désordre intérieur) augmente. « Je galère », « j’ai la tête dans le gui-
don », « ça coince »... sont autant d’expressions populaires révélant un
degré élevé d’entropie, c’est-à-dire une incohérence émotionnelle et un
gaspillage inutile d’énergie vitale.
Selon Csikszentmihalyi4, il convient d’opposer à l’entropie psy-
chique la notion d’» expérience optimale ». « Lorsque l’information qui
entre dans la conscience est congruente avec les buts, écrit-il5, l’énergie
psychique coule sans effort, les préoccupations à propos de soi dispa-
raissent et le message est positif : tout va bien ! » Certaines personnes

3
Elle fut introduite au milieu du XIXe siècle par le physicien allemand Rudolf Clau-
sius.
4
Ce professeur de psychologie est l’un des chefs de file de la « psychologie positive ».
Il enseigne au Claremont College, en Californie. Son travail sur « l’expérience opti-
male » est développé dans le chapitre 4, p.155.
5
Dans Vivre, la psychologie du bonheur, édition Robert Laffont, 2004.
ont la chance de connaître spontanément ce type d’expérience. Ils dé-
veloppent une personnalité plus forte, plus confiante. Ils sont plus effi-
caces dans ce qu’ils entreprennent. Leur qualité de vie s’en trouve amé-
liorée car ils retrouvent le goût des choses les plus simples, désengluées
de l’habitude qui leur avait fait perdre toute saveur.
Hélas, ces heureux élus sont rares ! Nous nous laissons souvent ligo-
ter par des contingences personnelles ou sociales qui nous maintiennent
entravés aussi sûrement qu’une paire de menottes. Nous fonctionnons
alors avec un degré d’entropie psychique élevé. Laurent doit affronter
le décès de son épouse dont la maladie touche à sa phase terminale.
Corinne, récemment divorcée, doit retrouver un emploi à cinquante ans.
Jeanine et Yves mènent une vie sans nuages depuis dix ans, mais n’ar-
rivent pas à avoir d’enfants. Marc est un cadre supérieur qui doit faire
face à une importante baisse d’activité dans son entreprise et subit une
intense pression de la part de ses actionnaires. Nos témoins privilégiés,
Jérémy et Claire, sont confrontés à leurs crises de couple ou à leurs
questionnements professionnels. Toutes ces personnes peuvent deman-
der conseil à un professionnel pour mieux cerner leurs problèmes et
trouver des solutions adaptées. Ils peuvent consulter un psychologue,
un psychiatre, un travailleur social, un conseiller conjugal, un coach...
voire un homme de foi capable de leur dicter des conduites conformes
à sa morale. Certains peuvent y puiser du soutien et du réconfort. Mais
aucune de ces aides ne peut toucher au cœur même de leurs difficultés.
La thérapie par la parole, les médicaments, les conseils comportemen-
taux ou moraux ne peuvent atteindre la profondeur et l’efficacité de
l’expérience intégrale.
C’est chose normale que d’éprouver des difficultés. La détresse émo-
tionnelle n’est pas une maladie. Pas plus que le désir de s’adapter à ce
monde qui devient chaque jour plus complexe. Nous cherchons tous,
chacun à notre manière, à nous construire une vie plus satisfaisante.
Même si nous ne pouvons pas poser une étiquette sur cette aventure,
nous sommes bel et bien en quête d’une « expérience optimale ». Heu-
reusement, certaines techniques nouvelles y mènent plus sûrement que
nos habituelles pérégrinations mentales et psycho-émotionnelles : les
techniques de pensée intégrale. Des voies applicables aussi bien dans la
vie personnelle que professionnelle, dans le microcosme de l’individu
comme dans le macrocosme d’une entreprise, d’une multinationale ou
d’une nation. Le changement est toujours à notre portée ! En affirmant
qu’une vie sans interrogations ne vaut pas d’être vécue, Socrate parlait
en faveur d’une évaluation personnelle constante et d’un désir incessant
de s’améliorer. Il n’y a pas plus noble ambition.

L’obsession de soi, si répandue dans la société actuelle, est une


grande consommatrice d’énergie psychique. La société occidentale a
connu une période de « retour sur soi » qui a eu des effets bénéfiques.
Elle a permis notamment aux individus de se reconnecter à leur intério-
rité au moment où les repères sociaux avaient tendance à s’effacer. Mais
cela n’est pas allé sans entraîner quelques excès. Aujourd’hui, nom-
breux sont ceux qui gardent le regard fixé sur leur nombril, persuadés
que la vérité et l’apaisement vont surgir de cette cicatrice primaire. Ré-
sultat : certains finissent par s’engluer dans de vains questionnements
qui non seulement ne leur apportent aucun soulagement, mais ferment
la porte à toute possibilité d’évolution en détournant leur regard du
monde environnant et surtout de leur horizon.
Prenez un cas banal de stress : Claire a du mal à prendre la parole en
public. À chaque fois que son métier l’amène à s’exprimer devant un
auditoire de confrères, elle ressent une gêne. Elle concentre alors son
attention sur la même série de questions. Elle se demande si elle va ré-
ussir à attirer l’attention de son auditoire ou si elle est suffisamment
prête. Elle redoute de bafouiller ou de rencontrer des désaccords. Sa
préoccupation se focalise sur ces interrogations, au lieu d’être dispo-
nible pour percevoir les réactions de son public et y répondre. Pourtant,
Claire est capable de tenir des propos clairs, intéressants et bien cons-
truits. Mais chez elle, la vulnérabilité prend rapidement le pas sur la
confiance lorsqu’il s’agit d’affronter le regard des autres. Et il lui faut
mobiliser une partie importante de son énergie psychique disponible
pour rétablir son équilibre intérieur. Ainsi, peu à peu, la tyrannie de son
« moi » finit-elle par épuiser ses réserves. L’exemple de Claire peut
s’appliquer à chacun de nous, dans les circonstances qui font résonner
nos faiblesses.
À l’inverse, la pensée intégrale apaise ce genre de questionnement
stérile sur soi, tout comme l’état de zone ou celui d’inspiration. Pendant
sa course, Jérémy était totalement absorbé par sa tâche et ses préoccu-
pations périphériques étaient devenues secondaires. À l’intérieur, rien
ni personne n’aurait pu ébranler son équilibre. En paraphrasant Des-
cartes, nous pourrions presque affirmer: « Il ne pensait plus, donc il
était ! »

Csikszentmihalyi relève un dernier point très important : « L’expé-


rience optimale rend le soi plus complexe. » Lorsqu’une personne in-
vestit toute sa concentration dans une tâche précise pour laquelle elle
doit mobiliser toutes ses capacités, cette focalisation sur l’instant pré-
sent lui permet de ne plus penser au passé ni à l’avenir. Prenez un écri-
vain. Dans ses moments de créativité intense, il a l’impression que le
livre « s’écrit » plus qu’il ne l’écrit lui-même. Les pérégrinations men-
tales de son ego disparaissent, comme lorsqu’un adepte du bouddhisme
pratique sa méditation quotidienne. Ce n’est plus l’intellect qui agit, met
en relations, déduit, produit. Ces opérations se déroulent « ailleurs »,
dans le creuset d’un fonctionnement mental différent.
Il ne s’agit pas pour autant de « s’oublier ». Au contraire. Il semble
que ces expériences optimales renforcent plutôt la perception que l’on
a de soi-même. Mais il s’agit d’un « soi-même » à la fois plus global et
plus cohérent. Une sorte d’essentiel de soi. Il ne s’agit pas non plus de
se réfugier sur sa petite île déserte intérieure en se coupant des autres et
du monde. Là où les pratiques méditatives privilégient une sorte d’iso-
lement, les expériences optimales comme la pensée intégrale impli-
quent une plus grande capacité à fonctionner en groupe, à partager ses
idées avec les autres et à accueillir les leurs. « Dans l’expérience opti-
male, explique Csikszentmihalyi, l’individu se sent unique et en même
temps unifié, non seulement intérieurement mais aussi dans ses rapports
avec les autres. » C’est ce qu’il entend par complexité, celle-ci se résu-
mant à une capacité à se voir comme une entité clairement séparées des
autres, et en même temps à savoir intégrer cette entité séparée dans une
union avec d’autres personnes, d’autres idées, d’autres mouvements de
pensée.
Nous retrouvons encore une fois des caractéristiques essentielles de
la pensée intégrale. Cette complexité n’implique pas une plus grande
difficulté de compréhension, mais plutôt une aptitude à traiter simulta-
nément un plus grand nombre d’informations. C’est ce qui, pendant les
expériences optimales, rend les individus plus efficaces, plus maîtres de
leurs pensées, de leurs gestes et de leurs intentions. Ainsi, l’expérience
optimale est importante non seulement parce qu’elle rend l’instant pré-
sent plus agréable, mais aussi parce qu’elle favorise l’acquisition de
nouvelles aptitudes et, par là même, d’une plus grande confiance en soi.

En 1989, un personnage que les médias français ont baptisé


« l’homme qui marche sur l’eau », a défrayé la chronique en réalisant
un exploit pour le moins incongru. Rémy Bricka a réussi à traverser
l’Atlantique à pied, chaussé de sortes de ski lui permettant de marcher
sur l’eau. Son équipement se complétait d’une nacelle dans laquelle il
pouvait se reposer de temps en temps et se nourrir, et il était suivi par
un bateau de secours. Il partit des îles Canaries et arriva aux Antilles,
hâve, très amaigri (il ne pesait plus que quarante-huit kilos), mais visi-
blement très heureux d’avoir atteint le but qu’il s’était fixé. À l’époque,
j’avais assuré son soutien psychologique et je m’étais rendu compte de
sa remarquable ténacité. Ce qu’a rapporté Rémy Bricka de son ressenti,
lorsqu’il était tout seul au milieu de l’Atlantique, peut être comparé à
l’expérience intérieure d’un peintre emporté par son pinceau, d’un
joueur d’échecs en plein tournoi ou de Jérémy le marathonien.
J’ai, moi aussi, partagé ces sensations. C’était un dimanche, je prépa-
rais la trame d’un nouveau cursus de formation. J’avais devant moi,
étalés sur mon bureau, des notes, des comptes rendus de lecture, des
bribes de réflexions... Je me suis assis à mon bureau et j’ai essayé de
faire le vide en moi. Au bout de quelques minutes, j’ai commencé à
coucher sur le papier mes premières idées. Peu à peu, mes données se
sont ordonnancées d’elles-mêmes. Il me semblait que le concept du cur-
sus émergeait sans que j’aie besoin de réfléchir. Cet état a duré pendant
une quinzaine d’heures sans que je ressente la faim ou la fatigue. J’étais
complètement absorbé par cette tâche, et celle-ci m’emportait comme
une vague. J’avais l’impression de « tenir » mon séminaire. Le résultat
ne découlait pas d’une réflexion logique, suivie, dont j’aurais pu être
intellectuellement satisfait. Ma satisfaction prenait racine ailleurs, dans
une zone encore inconnue de mon être. Dans «la zone ». Clin d’œil de
l’existence : ce nouveau séminaire portait sur... la pensée intégrale !
C’est à cette occasion que j’ai ressenti, avec beaucoup de force, la
vérité de l’expression « fluidité neuronale » dont parlent certains cher-
cheurs. Car dans ces moments-là, les neurones semblent établir leurs
connexions dans une extrême fluidité, avec une immense facilité et une
incommensurable plasticité, comme si rien n’était interdit, ni par la bio-
logie, ni par la psychologie, ni par cette dimension que certains quali-
fient de « transpersonnelle » car elle dépasse les limites humaines habi-
tuellement admises.

Ce précieux état de « fluidité neuronale » demande quelques efforts


d’un genre particulier. Des efforts qui relèvent davantage du célèbre
lâcher-prise que de la focalisation sur une quelconque performance.
Plus vous freinez votre penchant naturel à vouloir comprendre et maî-
triser ce que vous faites, plus vous facilitez la réalisation de vos projets.
Il ne s’agit pas de rester à la surface des choses et de traverser la vie
comme un pinson insouciant, mais simplement de ne plus s’accrocher,
s’arc-bouter sur ses attentes. Il s’agit de « laisser venir6 » ce qui se fa-
çonne dans le creuset de votre créativité en dehors de votre pensée cons-
ciente. Il s’agit de se concentrer sur un objectif clair, tout en lui laissant
la place nécessaire pour qu’il puisse « respirer » et grandir comme le
ferait une entité autonome. « Si vous renoncez à comprendre ce que
vous faites, vous arriverez à plonger beaucoup plus profondément dans
ce que vous faites », expliquent François Ducasse et Makis Chamali-
dis7. Ces deux spécialistes de la psychologie du sport ont finement dé-
cortiqué les rouages de la performance sportive. Ils en sont arrivés à la
conclusion que leurs trouvailles étaient tout aussi valables dans les
autres secteurs de l’existence. « Le créateur est au sommet de son art au
moment précis où il s’abandonne. Son mental n’oppose plus aucune ré-
sistance. Ce n’est plus vraiment la tête du sculpteur qui décide, mais ses
mains qui agissent instinctivement. Il ne pense pas à faire sa statue : la
statue se fait. »
Le peintre Henri Matisse a fourni une description particulièrement
précise de cet état de « fluidité neuronale ». Vers la fin de sa vie, il des-
sinait des portraits les yeux fermés par souci de pousser encore plus loin
l’exploration de sa vérité et la liberté de création pure, jusqu’au point
d’aboutissement qu’il appelait si joliment « le moment où ma main
chante d’elle-même ». Il disait aussi: « Il faut que je sois si pénétré, si
imprégné de mon sujet, que je puisse le dessiner les yeux fermés. »

6
J’aborderai cette notion de « laisser venir » plus en détail dans le chapitre 5
7
Dans Champion dans la tête, éditions de l’Homme, 2004.
Dans la création, l’enjeu est de faire disparaître la conscience de soi-
même, de ne plus se préoccuper de sa « petite personne ». Le mental
n’est plus superposable au « moi ». C’est la concentration qui prend le
relais, comme le ferait une conscience incarnée dans le présent. L’acte
devient tout-puissant. Il n’y a que lui qui compte. La conscience de soi
devient un simple observateur du processus qui est en train de s’opérer.
Tout peut alors couler car on se laisse emporter par le flux de l’» agir ».
On agit comme si quelqu’un, en nous, savait mieux que quiconque ce
qu’il convient de faire. Le mental est sinon déconnecté, du moins « mis
en veilleuse ».
Celui qui a connu cet état de grâce cherchera à le rencontrer à nou-
veau, que cela soit apparu au cours d’une pratique sportive, d’une acti-
vité créatrice ou d’un moment de concentration particulièrement aigui-
sée. Après des années d’effort et de combat, après tant de trophées et de
gloire, qu’est-ce qui fait encore courir les grands champions sinon les
sensations de la zone ? N’est-ce pas cette promesse d’évasion qui fait
encore rêver les grands créateurs alors même qu’ils ont déjà connu tous
les honneurs ? Les uns et les autres ne cherchent-ils pas à revivre éter-
nellement l’instant magique où ils sont comme « sortis d’eux-mêmes »
pour échapper à leurs chaînes, pour ne plus penser et enfin s’envoler ?
Dans tous les cas, que l’on parle de la zone, d’une expérience optimale
ou de fluidité neuronale, il est question d’une seule et même expé-
rience : celle de la pensée intégrale. Une expérience qu’il est possible
de maîtriser et de reproduire à l’envi, grâce aux nouveaux outils dont
nous disposons aujourd’hui.
Pour l’instant, je vous invite à naviguer sur ce fleuve qui s’écoule
entre deux rives : celle de l’anxiété et de l’angoisse d’une part ; celle de
l’ennui et de la monotonie de l’autre. Les expériences de fluidité neu-
ronale ne sont pas réalisables lorsque l’ennui ou l’anxiété sont trop puis-
sants. Il faut, avant tout, se garder de l’un comme de l’autre. L’ennui
vient du désintérêt, de la répétition inlassable des mêmes gestes dénués
de sens, du manque de perspective. L’anxiété est provoquée par la pres-
sion exagérée de l’attente du résultat, ou par le manque de confiance
dans nos propres compétences. La pensée intégrale s’épanouit dans l’in-
tervalle laissé libre entre l’ennui et l’anxiété, entre la monotonie et l’an-
goisse.
C’est donc le premier travail à accomplir : repérer en soi les zones
d’angoisse et les racines de l’ennui. Mais pour y parvenir, la pensée
rationnelle, intellectuelle n’est pas adaptée. Il faut trouver d’autres
voies. Nous vivons dans une société qui a érigé la pensée intellectuelle
au rang de maître absolu. Il est temps d’apprendre à lâcher un peu le
contrôle qu’elle exerce sur nos capacités mentales, lesquelles dépassent
largement ce cadre étroit pour peu qu’on leur lâche un peu la bride. Or,
c’est justement en nous libérant du carcan de la pensée consciente que
nous pouvons nous défaire du filet dans lequel elle nous enferme. Et
parmi les éléments constitutifs de ce filet, on trouve... l’ennui et l’an-
xiété !
Nos peurs peuvent aussi constituer des obstacles sur le chemin de la
pensée intégrale : peur du regard des autres, peur du manque d’amour,
peur d’être abandonné, peur de l’échec, peur de la réussite... Comme
l’angoisse et l’ennui, elles ne cèdent pas à la rationalisation mentale,
mais elles se noient dans les flots de la fluidité neuronale. Là encore,
c’est en s’efforçant de lâcher prise et d’abandonner le contrôle mental
que l’on a le plus de chances de contourner ces obstacles.

Les expériences de fluidité neuronale sont caractérisées par une rela-


tion particulière au temps. Pendant les expériences elles-mêmes, la per-
ception du temps est altérée. Mais avant cela, c’est dans une relation au
temps plus souple et plus sereine qu’elles peuvent prendre racine.
Toute existence s’organise autour de rythmes quotidiens, hebdoma-
daires et saisonniers, alternant travail et loisirs, solitude et rencontres...
Cette alternance permet de minimiser les affects négatifs et de maximi-
ser les expériences positives. Certaines personnes sont particulièrement
douées pour cette organisation de vie. Elles ont saisi de manière intui-
tive l’importance de ces rythmes dont l’équilibre est essentiel à notre
santé physique et psychique comme notre productivité. Notre vie quo-
tidienne se déroule alternativement dans différents lieux : d’habitation
(la maison), de travail (bureau, usine, atelier...), de loisirs (terrain de
sport, salle de cinéma...), extérieurs (rue, voiture...)... Cette diversité
n’est pas sans effets sur la qualité de vie. Certains aiment se détendre
au volant car la conduite les apaise, alors que d’autres préfèrent bricoler,
chercher la sérénité au grand air ou se reposer dans leur chambre...
Qu’importe ! L’essentiel est d’identifier les lieux qui nous incitent au
repos ou à l’action, de manière à les exploiter efficacement. C’est la
première étape vers l’expérience optimale.
À cela s’ajoutent nos biorythmes internes : certaines personnes sont
en forme tôt le matin, d’autres sont des oiseaux de nuit ; certains dé-
marrent leur semaine de travail sur les chapeaux de roue et la finissent
sur les rotules, d’autres ont du mal à s’y mettre mais sentent leur énergie
s’intensifier au fil des heures... Certains jours ont plus mauvaise répu-
tation que d’autres. Le lundi matin porte une image péjorative de « fau-
teur de blues », alors que le week-end jouit d’une aura plus agréable,
colorée de régénération et de divertissement. Pourtant, curieusement,
les symptômes physiques (céphalées, maux de dos...) sont plus nom-
breux au cours des week-ends ou des moments de loisirs. Comme si,
l’énergie psychique n’étant plus focalisée sur une tâche, on percevait
plus facilement ce qui ne tourne pas rond dans son corps. C’est donc
loin des images et des archétypes qu’il faut essayer de trouver, en soi,
avec lucidité et sans jugement, le rythme idéal, celui qui permet d’ex-
ploiter au mieux les moments propices à l’expérience optimale.
Le cœur humain est parfois victime d’extrasystoles, de crises de ta-
chycardie, de fibrillations et de palpitations, d’irrégularité et de pa-
roxysme chaotiques. En dehors de toute atteinte pathologie, notre
rythme cardiaque subit régulièrement des variations au fil de nos crises
émotionnelles : peur, colère, excès de stress... Mais parfois, l’intensité
de ces variations est source de problèmes graves qui demandent une
intervention musclée. Il en est de même de l’évolution et ce, depuis tou-
jours. Le rythme actuel de l’évolution est particulièrement capricieux.
Il est de plus en plus rapide et désynchronisé, ce qui nous pousse vers
une crise temporelle et économique pour laquelle nous ne disposons
qu’aucun défibrillateur comparable à ceux que l’on utilise en cardiolo-
gie.
Dans son livre La Richesse révolutionnaire8, le futurologue Alvin
Toffler s’interroge : « Que risque-t-il d’arriver si nos institutions, nos
entreprises, nos industries et notre économie ne sont plus synchronisées
entre elles ? Jusqu’où irons-nous à force de courir de plus en plus vite,
en haletant de plus en plus fort ? Toutes ces questions nous conduisent
irrémédiablement à l’interrogation initiale, fondamentale : comment
nous sommes-nous retrouvés prisonniers à ce point du temps et de la
vitesse ? » Il remarque que dès les années 1980, les chercheurs ont pré-
dit que le rythme de vie allait subir une violente accélération dans les
pays occidentaux et pas seulement dans le domaine professionnel. Un

8
Paru aux éditions Plon en 2007.
nouveau vocabulaire a émergé pour rendre compte de cette réalité :
« maladie de l’impatience », « approfondissement du temps », « heure
internet », « temps numérique », « pénurie de temps »... Ces termes
confirment l’exactitude du pronostic. Aujourd’hui, des millions de per-
sonnes se sentent stressées, épuisées par cette pression temporelle. Au
point que l’on voit apparaître (notamment en Grande-Bretagne) des thé-
rapeutes spécialisés dans le traitement des « accros à l’urgence ». Il
semble que les troubles liés à un déficit d’attention chez les enfants
soient souvent causés par une « pollution temporelle », laquelle n’a rien
de culturel dans sa source, mais symbolise dans sa représentation le re-
fus actuel de retarder la satisfaction immédiate de la pulsion et du plai-
sir.
Il faut dire, à la décharge de cette nouvelle génération, que nos en-
fants grandissent au sein d’une culture et d’une économie qui favorisent
cette accélération du temps et créent un leurre d’abolition des distances.
L’explosion de l’informatique domestique et de la téléphonie mobile
met à leur disposition des outils et des jeux qui contribuent à accentuer
encore cette illusion. Au point que pour eux, les notions de temps et de
distance n’ont plus grand sens. La lenteur les ennuie, comme le montre
l’évolution de la langue écrite via les messageries instantanées et les
SMS.

Il n’y a pas si longtemps, notre temps était conditionné en format


standard. « 8heures/12heures-14heures/18heures » était une référence
pour des millions de travailleurs. Tout le monde (ou presque) disposait
d’une coupure de deux heures pour déjeuner. Avec une régularité de
métronome, les gens se levaient, prenaient leur petit déjeuner, se ren-
daient au bureau ou à l’usine, effectuaient une journée de huit heures
puis rentraient chez eux à l’heure de pointe, dînaient et regardaient la
télévision d’une manière plus ou moins synchrone. Les écoles soumet-
taient les enfants au même genre de discipline. Ce formatage temporel
a rapidement débordé au-delà des limites de l’entreprise pour envahir
la vie quotidienne.
Les structures qui émergent aujourd’hui fonctionnent sur des prin-
cipes temporels radicalement différents. Nous sommes en train de pas-
ser du « temps collectif » impersonnel au « temps individuel » person-
nalisé. Les horaires de travail sont devenus plus souples, les emplois à
temps partiel permettent une plus grande liberté d’organisation, les
plages de « récupération du temps de travail » accentuent encore cette
flexibilité. L’aménagement du temps de travail fait aujourd’hui partie
de la vie d’une immense majorité des entreprises, tous domaines con-
fondus. L’évolution des moyens de communication (notamment inter-
net) a encouragé le développement des « électrons libres », ces travail-
leurs hors cadre, pigistes, travailleurs indépendants, qui fixent leurs
agendas en fonction de leurs besoins propres et non plus de ceux de la
collectivité. Les millions de personnes qui travaillent à domicile ne sont
plus soumises au rythme du groupe. Ils peuvent s’interrompre à leur
guise pour déjeuner ou aller se promener en plein cœur de la journée, et
terminer leur journée de travail tard dans la nuit sans que cela gêne qui
que ce soit.
Cette nouvelle relation au temps, plus souple, plus personnelle, cons-
titue cependant une arme à double tranchant. Pour certaines personnes,
elle se solde par un envahissement de la sphère privée sous le poids des
contraintes professionnelles. Le travail à domicile et les horaires
flexibles demandent à l’individu de s’organiser lui-même, de hiérarchi-
ser ses priorités et de construire son emploi du temps en dehors du cadre
imposé par le groupe, ce qui contribue à accélérer encore la course ef-
frénée qui nourrit le stress ambiant. Pourtant, cette nouvelle relation au
temps est un élément important des transformations qui mènent à
l’émergence de la pensée intégrale. Car c’est en dehors des cadres que
les alchimistes et les magiciens d’aujourd’hui pourront (et peuvent
déjà !) déployer leur vision globale et inventer de nouveaux outils,
mieux adaptés à notre société en constante évolution, prenant en compte
davantage de variables et créant davantage de connexions.

Il ne nous reste plus qu’à trouver le chemin de la fluidité neuronale.


Comment ? Il n’y a pas de miracle en la matière, juste un ensemble
d’outils permettant non seulement de déclencher cet état à la demande,
mais aussi de l’utiliser pour penser autrement, plus vite, plus loin, plus
large... Nous pourrons ainsi accroître nos performances mentales en
sortant de la pensée linéaire pour entrer dans la pensée globale. Il ne
s’agit donc plus de rechercher ces expériences seulement pour éprouver
joie et enchantement. Il s’agit aussi de maîtriser ce nouveau mode de
pensée afin de participer à l’évolution de notre société. Nous traversons
une période troublante à plus d’un titre. Notamment celui-ci : avec une
synchronisation parfaite, les humains que nous sommes et la société que
nous avons créée dans les pays occidentaux rencontrent en même temps
leurs limites. En apprenant à penser autrement, à entrer dans la zone des
champions, à faire l’expérience de la fluidité neuronale chère aux ar-
tistes... bref, en pratiquant activement la pensée intégrale, peut-être con-
tribuerons-nous à pulvériser ces limites, individuelles autant que so-
ciales !
Imaginez à présent que vous entrez dans la zone. Vous avez déter-

miné un objectif qui demande toute votre attention. Vous êtes concentré

sur ce que vous êtes en train de faire au point de ne plus penser à autre

chose. Vous en avez même perdu la notion du temps...

Que se passe-t-il en vous à cet instant ? Que ressentez-vous ?

Voici quelques éléments de réponse, extraits des témoignages de per-

sonnes ayant connu une expérience spontanée de fluidité neuronale.

Asseyez-vous dans un endroit calme, et essayez de percevoir, en vous,

ces sensations particulières. Vous commencerez ainsi à faire connais-

sance avec la fluidité neuronale, préalable indispensable à la pensée

intégrale.

Lorsque vous serez familiarisé avec ces sensations, vous pourrez

commencer à essayer de les ressentir dans des situations de la vie quo-

tidienne.
Oui Non Je ne
sais
pas

1 - Vous ne ressentez ni regrets, ni attente.


Vous êtes bien, tout simplement. □ □ □
2 - Aucun jugement ne brouille votre vision
du monde et des autres. □ □ □
3 - Vous n’avez rien à prouver, aucun orgueil
à flatter, aucun regard à fuir, aucun désir □ □ □
d’impressionner qui que ce soit.

4 - Votre concentration vous met à l’abri de


toute distraction, de toute préoccupation. □ □ □
5 - Vos gestes et vos pensées s’écoulent de
manière fluide, comme une musique. □ □ □
6 - Vous êtes solidement ancré dans l’instant
présent, et votre mental a cessé de se pro- □ □ □
mener entre le passé et l’avenir.

7 - Vous n’êtes pas déstabilisé par les pro-


blèmes qui surgissent. Vous les prenez en
compte sans angoisse et vous les intégrez □ □ □
à votre démarche qui s’en enrichit.

8 - Vous n’avez plus la notion du temps. Vous


êtes concentré sur votre tâche et vivez au
rythme de vos gestes qui se déroulent □ □ □
comme au ralenti.

9 - Vous n’avez pas de sentiment d’urgence


ni de retard. Vous êtes dans « le temps □ □ □
juste ».

10 - Vous conservez une vision globale de la


situation. □ □ □
Oui Non Je ne
sais
pas

11 - Vous disposez d’une grande clarté men-


tale. Cette lucidité vous permet d’intégrer
au fur et à mesure toutes les informations □ □ □
qui surgissent.

12 - Votre lucidité vous ouvre les portes d’un


nouvel espace intérieur dans lequel vous
puisez réponses et solutions, sans qu’in- □ □ □
tervienne votre pensée consciente.

13 - Vous êtes parfaitement détendu, et en


même temps prêt à réagir très rapidement.
Vous êtes calme et dynamique en même □ □ □
temps.

14 - Cet état vous procure un sentiment de sé-


curité qui renforce votre confiance. □ □ □
D epuis le début de cet ouvrage, je vous présente la pensée inté-
grale comme un passionnant voyage vers une nouvelle dimen-
sion de l’être. Un voyage qui permet d’influer aussi bien sur nous-
mêmes que sur la société dans laquelle nous vivons et qui traverse, en
ce début de XXIe siècle, des turbulences inédites. Comme tout voyage,
celui-ci demande quelques préparatifs. Et d’abord, il exige que nous
nous munissions d’une bonne carte et d’une boussole, afin de savoir où
nous allons et quels chemins nous allons emprunter pour y parvenir. À
titre de carte et de boussole, je vous propose de plonger dans les travaux
d’un psychosociologue américain, Clare W. Graves, recherches re-
layées après sa mort par deux de ses disciples, universitaires et ensei-
gnants de renom, Don Beck et Christopher Cowan. Ces chercheurs ont
étudié l’évolution des sociétés humaines depuis cent mille ans. Et ce
qu’ils ont découvert vous sera très utile au cours des chapitres qui sui-
vent. J’ai rencontré ce modèle au début des années 2000, et pour me
familiariser avec lui, j’ai suivi une formation1 qui a achevé de me con-
vaincre de son originalité et des incroyables ouvertures qu’apporte cette
vision du monde tout à fait nouvelle.

1
Formation officielle à la Dynamique Spirale, délivrée par Chris Cowan et Natacha
Todorovic en Grande-Bretagne en 2008.
C’est dans les années 1950 que le professeur Clare Graves a écha-
faudé ce qu’il a d’abord appelé sa « théorie de l’émergence cyclique des
niveaux d’existence2 ». Une formule un peu barbare pour décrire une
réalité certes complexe, mais très accessible et qui met magistralement
en lumière la manière dont évoluent à la fois les humains et les sociétés
qu’ils composent. Plus tard, dans les années 1980, ces travaux, repris et
complétés, ont été baptisés « Dynamique Spirale » par les deux élèves
de Graves qui se sont attelés à la difficile tâche de poursuivre les travaux
du fondateur du modèle. Aujourd’hui, c’est donc sous cette appellation
que l’on connaît cette théorie. Une appellation très parlante. En effet, il
semble que depuis cent mille ans, les sociétés humaines aient évolué
non pas en suivant une ligne droite lancée vers un avenir toujours
fuyant, mais comme une Spirale; un mouvement inexorable vers plus
de complexité, qui se développe à la manière d’une courbe s’enroulant
autour d’un axe central et repassant périodiquement à l’aplomb des
mêmes points, sur un plan supérieur.
Depuis, cette idée provocante a séduit un nombre grandissant de pen-
seurs et de chercheurs de tous bords. D’autant que Graves a émis une
hypothèse étonnante : les sociétés planétaires évolueraient par elles-
mêmes, cette évolution façonnant les humains qui la composent et qui,
par leur propre transformation, influenceraient à leur tour la société
dans laquelle ils vivent.
Ce n’est donc pas une seule Spirale que nous allons étudier, mais une
sorte de double hélice dont une branche concerne l’évolution de la so-
ciété, et l’autre celle de l’individu, les deux étant indissociablement
liées.
Avant de parvenir à cette vision de l’évolution humaine, Graves s’est
livré à un véritable travail de fourmi, interviewant des milliers de per-
sonnes, réalisant des tests très minutieux, mettant en perspective les ré-
sultats de ses entretiens, analysant les théories précédentes... Et les con-
clusions qu’il en a tirées jettent une lumière nouvelle sur les méca-
nismes du monde actuel, tout particulièrement dans la période de crise
que nous traversons.

2
En anglais : Emergence of cyclical levels of existence theory.
Schéma 1: Représentation de la Dynamique Spirale - d’après le modèle du
Pr Clare Graves, repris par Christopher Cowan et Don Beck.
Schéma 2 : La double spirale. Les systèmes d’échanges sont la résultante
de l’interaction de deux jeux de force:
— branche gauche: conditions de vie
(moment, endroit, problème, circonstance) ;
— branche droite: architecture mentale
(biologie, neurologie, psychologie, complexité cognitive).

Le rythme d’évolution du monde ne cesse de s’accélérer. Il y a


quelques milliers d’années, ce rythme était si lent qu’au cours d’une
vie, les individus ne percevaient pas les mutations de leur groupe. Plus
tard, il y a quelques siècles, il s’est accéléré, permettant aux personnes
d’un même groupe (une ethnie, un pays...) de commencer à percevoir
une petite partie de cette évolution.
Pourtant, le temps de l’évolution du monde est globalement resté plus
lent que le temps des hommes jusqu’à une période très récente. C’est
seulement depuis la fin du XIXe siècle que le processus a commencé à
s’inverser. Aujourd’hui, le rythme d’évolution des sociétés humaines,
et tout particulièrement celui des sociétés occidentales, est devenu plus
rapide que celui de l’individu. Les grandes mutations, qui s’étalaient
autrefois sur des centaines, voire des milliers d’années, ne durent à pré-
sent que quelques décennies. Au cours d’une existence, nous pouvons
être les témoins conscients de plusieurs mutations successives.
Prenez nos arrière-grands-parents, nés au début du XXe siècle. Les
premières années de leur vie se sont déroulées dans un monde où l’on
s’éclairait encore avec des lampes à pétrole et où l’on voyageait en voi-
tures à cheval. Ils ont dû s’adapter à l’électricité, à la voiture automo-
bile, puis au téléphone, à la radio, à la télévision... Certains ont même
vu l’homme marcher sur la lune et ont assisté aux balbutiements de la
planète internet. Ces découvertes n’ont pas seulement modifié leurs ha-
bitudes de vie quotidienne, elles ont eu un retentissement profond sur
leur vision du monde, bouleversant notamment la relation au temps et
à l’espace.
Pour la plupart, nos aïeux n’ont été que les témoins passifs de ces
mutations de plus en plus rapides : certains se sont laissé entraîner
comme des bouchons flottant sur le courant; d’autres ont résisté de
toutes leurs forces à ce qu’ils ont persisté à considérer comme des chan-
gements inutiles et perturbants. Il en va différemment aujourd’hui. Si
nous le désirons, nous pouvons devenir les acteurs conscients de ces
mutations et, du même coup, participer à l’évolution en cours. C’est
vrai pour les décideurs sociaux et politiques; c’est vrai pour les chefs
d’entreprise; c’est vrai aussi pour chacun de nous, dans le cadre de nos
vies personnelles.
Voilà pourquoi la Dynamique Spirale tient une place essentielle dans
le dispositif global de la pensée intégrale. Que nous soyons décideurs,
patrons, partie prenante dans l’évolution des structures sociales, ou que
nous agissions uniquement au niveau de notre mutation individuelle,
nous ne pouvons plus nous contenter de résoudre les problèmes au fur
et à mesure de leur apparition. C’est une attitude dépassée, qui nous
contraint à rester à la traîne du changement. Une dynamique plus radi-
cale est aujourd’hui nécessaire. Elle appelle pour l’avenir de nouvelles
architectures de pensée qui anticipent les changements.
Dans ce cadre, la Dynamique Spirale est d’une aide précieuse. En
portant, sur nous-mêmes et sur les structures dans lesquelles nous
sommes intégrés, ce regard radicalement différent, nous pourrons enfin
transformer les problèmes émergents en défis capables de créer pour
demain de nouvelles opportunités de croissance, aussi bien pour les in-
dividus que pour la société. La Dynamique Spirale permet de regarder
sous la surface de la pensée humaine, à la recherche des systèmes de
valeurs qui agissent à l’intérieur des individus et des structures sociales.
Les questionnements qui émergent aujourd’hui ne sont que les symp-
tômes d’un malaise sous-jacent, des controverses de surfaces, révéla-
trices des mutations qui sont en cours en profondeur. Il faut donc lever
un coin du voile pour regarder ce qui se passe en dessous, si nous vou-
lons avoir une chance d’accélérer notre rythme d’évolution personnel
et de le synchroniser avec celui des sociétés humaines du XXIe siècle.

Avant d’entrer dans les détails, je dois vous dire quelques mots de ce
que Graves entend par « systèmes de valeurs ». Cette expression revient
très souvent dans la Dynamique Spirale. Que l’on parle d’un individu
ou d’un groupe (une entreprise, une ethnie, une nation, un groupe reli-
gieux...), la notion de « système de valeurs » désigne un ensemble de
concepts, d’idées, de valeurs, qui donne une certaine idée de la réalité.
Cette notion se résume, pour Graves, à une question : comment perçoit-
on et conçoit-on les choses3 ?
Prenez la crise actuelle : Jeanne, une dynamique femme de cinquante
ans qui dirige une petite PME de fabrication de matières plastiques, y
voit une catastrophe annoncée car ce secteur est l’un des premiers tou-
chés par la diminution des marchés; Jérémy (notre témoin privilégié),
qui est impliqué dans une association de défense de l’environnement, y
voit au contraire une chance unique de modifier les comportements in-
dividuels qui sont à la source des grandes pollutions menaçant l’équi-
libre planétaire. Chacun jette sur la réalité du moment un regard in-
fluencé par sa situation, ses opinions, ses engagements... Et cette même
réalité prend deux visages opposés.
Un autre exemple : le mariage. Louise, une catholique croyante et
pratiquante d’une soixantaine d’années considère le mariage comme un
sacrement institué par Dieu qui unit un couple pour la vie, alors que
Claire (notre autre témoin privilégié) ne voit pas de nécessité fonda-
mentale au sacrement du mariage car elle considère que l’union entre

3
« How you think about things » en version originale.
deux êtres se fait dans l’amour et l’indépendance. À partir d’une même
réalité, plusieurs personnes peuvent ainsi développer des points de vue
différents. Ce qui sous-tend ces points de vue, ce ne sont pas les archi-
tectures mentales des personnes qui les émettent, pas plus que leur ni-
veau de culture ou d’intelligence. Ce sont les systèmes de valeurs opé-
rant à l’intérieur d’eux.
Ces mêmes systèmes de valeurs peuvent être analysés au niveau d’un
groupe. Prenez les loisirs. Pour un Européen, c’est un droit inaltérable.
Il n’est pas envisageable que le temps de travail empiète sur celui des
loisirs. Pour une grande partie des Japonais, à l’inverse, les loisirs sont
un luxe auquel ils sont prêts à renoncer si cela leur permet de jouir d’une
meilleure image au sein de leur entreprise. Dans ce cas, les systèmes de
valeurs impliqués ne sont pas seulement personnels. Ils sont valables au
niveau d’une nation.
Ainsi, les systèmes de valeurs sont des « états d’esprit », des « struc-
tures organisatrices » agissant à l’intérieur d’un système (un individu,
une entreprise, une ethnie, une nation...), qui provoquent une manière
de voir, de concevoir, de penser. Ces systèmes de valeurs déclenchent
des prises de décision et des mises en actes qui peuvent s’avérer fonda-
mentales, que ce soit pour la personne ou pour le groupe. Dans le pre-
mier cas, elles vont avoir des retentissements sur la vie de la personne
elle-même et de son environnement (sa famille, ses amis...). Dans le
second cas, elles auront une influence beaucoup plus large, sur tous les
membres du groupe (les salariés d’une entreprise, les habitants d’un
pays...).
Nos systèmes de valeurs engagent ainsi notre avenir. Ils représentent
une sorte de filtre à travers lequel nous percevons ce qui constitue
« notre » réalité.

Dès le début des années 1960, le professeur Graves a déterminé, à


partir des systèmes de valeurs, huit types de structures environnemen-
tales liées à huit types d’architecture mentale.
Plus précisément, les structures environnementales représentent la
perception du monde d’un individu ou d’un groupe en fonction des
codes couleurs dominants. Les architectures mentales représentent la
structure intérieure d’une personne et la complexité croissante de l’es-
prit. Il a baptisé ces types de structure des « niveaux ».

Schéma 3: Les systèmes de valeurs (codes couleurs) en action.

Au début, Graves désignait ces niveaux par des paires de lettres, l’une
désignant le niveau de structure interne et l’autre le niveau de structure
environnementale4 (A/N, B/O, etc.). Par la suite, Beck et Cowan ont
associé ces niveaux à des couleurs, afin de faciliter l’accès à la Dyna-
mique Spirale. C’est sous cette forme de « codes couleurs » que nous
allons les développer.
Mais avant cela, il reste quelques points à préciser. D’abord, il n’y a
pas de hiérarchie entre ces niveaux, et aucun n’est radicalement meil-
leur qu’un autre. Ils sont liés à des niveaux de complexité différents,
chaque niveau intégrant les caractéristiques des niveaux inférieurs en y
ajoutant de nouvelles structures. Ainsi, le passage d’un niveau à un
autre n’a rien d’un but ultime. Notre vie n’est qu’une succession de so-
lutions provisoires, le plus important restant toujours le fait d’être en
chemin, quel que soit le but.
Ces niveaux de structures environnementales et d’architecture indi-
viduelle sont intimement liés, les unes influençant les autres et vice
versa. Pendant des siècles, les penseurs ont cru que les transformations

4
Voir le schéma 3 de la page 69.
et les changements de niveau étaient uniquement dus à l’action des in-
dividus conscients, responsables et acteurs de la situation. Graves s’est
demandé si les structures sociétales ne disposeraient pas d’une forme
d’intelligence, leur permettant d’évoluer par elles-mêmes. Les indivi-
dus responsables des mutations seraient alors influencés par cette évo-
lution intrinsèque, s’y adapteraient, et influenceraient la mutation en
marche.
Les niveaux d’organisation individuels et ceux du groupe sont donc
en interaction constante. À la manière dont les deux ailes d’un papillon
doivent battre au même rythme pour que celui-ci puisse se mouvoir en
équilibre, ces niveaux internes et externes doivent être en cohérence
pour que la personne soit bien intégrée dans son environnement, et pour
qu’elle puisse elle aussi « se mouvoir en équilibre ». L’harmonie inté-
rieure des individus est donc en relation étroite avec l’environnement
dans lequel elles vivent.

Le modèle de la Dynamique Spirale n’est pas seulement un jeu de


l’esprit, nous pouvons tous l’utiliser, ou du moins utiliser certains de
ses aspects dans notre vie quotidienne, pour accompagner nos premiers
pas dans la pensée intégrale. La Dynamique Spirale constitue un cadre
bio-psycho-socio-spirituel, qui permet de comprendre les sources sur
lesquelles s’articule la pensée humaine. Ce modèle aide à identifier les
principes du changement des êtres humains : pourquoi changeons-
nous ? Que devenons-nous lorsque nous changeons ?... Une manière
d’initier et d’accompagner les mutations afin qu’elles soient mieux
adaptées à la fois aux individus et aux structures.
À titre d’exemple, voici l’histoire d’un jeune dirigeant d’entreprise
dont j’ai accompagné le projet voilà deux ans. Serge envisageait d’en-
treprendre, au Viêt-nam, la création d’un complexe hôtelier assorti
d’une galerie marchande. Le tout représentait un budget conséquent,
plus de 300 millions d’euros. Serge désirait mettre toutes les chances
de son côté et éviter de faire des erreurs. Je lui ai conseillé de changer
sa manière de penser et de se mettre à la place des Vietnamiens avec
qui il était en contact sur place, afin d’essayer de percevoir leurs sys-
tèmes de valeurs et de regarder le projet à travers leurs yeux. Après des
débuts difficiles, il parvint à adapter son projet pour que celui-ci entre
en cohérence avec les systèmes de valeurs de ses clients sans perdre son
identité. Il put même changer sa manière de communiquer afin de trou-
ver les mots justes et les attitudes adéquates. Le projet a ainsi pu se
réaliser. Aujourd’hui, c’est une entreprise tout à fait florissante !

Comme je vous l’ai précisé plus haut, la Dynamique Spirale décrit


l’évolution comme une double spirale, une double hélice, une branche
représentant l’architecture intérieure (psycho-neuro-biologique) des in-
dividus, et l’autre les conditions environnementales et sociales dans les-
quelles elles vivent5. Ces deux spirales traversent des périodes corres-
pondants à des codes couleurs : beige, mauve, rouge, bleu, orange, vert,
jaune, turquoise et corail. Nous allons étudier en détail les caractéris-
tiques de chaque code couleur. Comme vous pouvez le remarquer, les
couleurs chaudes (rouge, orange...) alternent avec des couleurs froides
(mauve, bleu...). Ce n’est pas l’effet du hasard. Graves s’était aperçu
que les niveaux respectaient une forme d’alternance, les systèmes de
valeurs centrés sur l’individu succédant toujours à des systèmes de va-
leurs ouverts sur le monde extérieur. Ainsi :
— les couleurs chaudes correspondent aux périodes où les systèmes de
valeurs sont centrés sur l’individu (avec un fonctionnement privilé-
giant le cerveau gauche);
— les couleurs froides correspondent aux périodes où les systèmes de
valeurs sont plutôt centrés sur le groupe (avec un fonctionnement
privilégiant davantage le cerveau droit) ;
— seul le premier code, le code Beige, échappe à cette alternance car il
s’articule sur la partie la plus archaïque du cerveau que l’on nomme
limbique ou reptilien.
Cf Tableau des codes couleurs page suivante.

Commençons par le tout début de la Spirale, situé environ cent mille


ans en arrière. À cette époque, les individus devaient se débrouiller pour

5
Voir schéma 2 de la page 65.
CODE
FONCTIONNE-
COULEUR CARACTÉRISTIQUES TYPE DE
MENT
SYSTÈME PRINCIPALES COULEUR
CÉRÉBRAL
DE VALEURS

INSTINCT Couleur Cerveau limbique,


BEIGE : A-N
ET SURVIE chaude instinctuel

CLANS ET TRIBUS
Couleur
MAUVE : B-O CÉRÉMONIES Cerveau droit
froide
ET RITUELS

FORCE ET Couleur Cerveau gauche,


ROUGE : C-P
INDIVIDUALISME chaude Pulsions limbiques

OBÉISSANCE Couleur
BLEU : D-Q Cerveau droit
ET RESPECT DE LA LOI froide

MOTIVATIONS Couleur
ORANGE : E-R Cerveau gauche
PERSONNELLES chaude

COMMUNAUTAIRE Couleur
VERT : F-S Cerveau droit
ET HUMANISTE froide

Couleur Cerveau gauche


JAUNE : G-T INTÉGRATEUR
chaude avec sentiments

TURQUOISE : HOLISTIQUE Couleur Cerveau droit


H-U ET INTÉGRAL froide complexe

Utilisation
CORAIL I-V INTÉGRALISME Couleur
de toutes les horloges
(Tentative) GALACTIQUE chaude
biocorporelles

Tableau des codes couleurs, avec leurs principaux éléments de référence.

vivre avec ce que la nature mettait à leur disposition. Ils n’avaient pas
grande influence sur leur environnement, leur principale préoccupation
étant de satisfaire immédiatement leurs besoins primaires : trouver à
manger, se reproduire, se protéger contre les dangers extérieurs (ani-
maux, intempéries, violences...).
C’étaient des êtres instinctifs et solitaires. Les individus pouvaient se
rassembler en bandes, mais la notion de groupe n’était pas encore ap-
parue. Ils avaient posé le pied sur la toute première marche de l’évolu-
tion humaine. Leur système sensoriel était très affûté. Ils disposaient en
particulier, pour s’adapter à leur environnement, d’un odorat extraordi-
nairement développé, en plus d’une vue perçante et d’une ouïe très fine.
Toute leur existence était tendue vers un but unique : rester en vie.
Leurs conditions extérieures se résumaient aux caractéristiques du mi-
lieu dans lequel ils vivaient : chaud ou froid, humide ou sec, abondant
ou parcimonieux... Ils étaient dans l’obligation d’entrer en cohérence
avec ce milieu, de le connaître, de l’apprivoiser, car leur survie en dé-
pendait.
Il reste encore sur notre planète quelques petits groupes isolés, vivant
dans des régions reculées, et qui n’ont jamais quitté le mode de fonc-
tionnement du code Beige. Ces sociétés traditionnelles, qui se sont dé-
veloppées en dehors de tout contact avec le monde extérieur, subsistent
notamment dans la forêt amazonienne. Peut-être avez-vous gardé en
mémoire cette célèbre photo, publiée par un grand magazine d’infor-
mation français : elle montrait un homme sur le seuil d’une case, en-
voyant sa lance en direction d’un hélicoptère qui survolait son village
caché au milieu de la forêt. Sa structure environnementale (habitat et
groupe humain) était d’un niveau supérieur, mais sa réaction immédiate
(survie) était celle du code Beige.

La structure du code Beige se rencontre rarement en tant que telle


aujourd’hui, car elle repose sur des systèmes de valeurs très archaïques.
Cependant, on rencontre des comportements correspondant à des sys-
tèmes de valeurs du code Beige chez les sans-abri dont les besoins im-
médiats sont primordiaux : trouver au jour le jour où dormir, comment
se nourrir et se laver... C’est aussi le cas dans certaines régions du
monde touchées par de grandes famines ou par des guerres sanglantes
provoquant des déplacements de population massifs, comme le Bangla
Desh dans les années 1970, le Rwanda dans les années 1990 ou le Dar-
four aujourd’hui.
Dans ces situations extrêmes, les individus reviennent à un système
« main-bouche » : ils tendent la main pour trouver de la nourriture
(qu’ils la ramassent ou qu’on la leur donne) et la portent à leur bouche.
Aucun système d’entraide ne peut s’organiser à l’intérieur de ce code
Beige, car chacun s’occupe de sa subsistance de manière autonome.
C’est ce qui explique les difficultés rencontrées par certaines associa-
tions caritatives qui ont essayé d’inciter les populations déplacées à cul-
tiver elles-mêmes des parcelles de terre, au lieu de recevoir directement
de la nourriture. Ces populations sont ramenées brutalement à un fonc-
tionnement et à des systèmes de valeurs du code Beige et sont dans
l’impossibilité de s’organiser et de s’entraider. On rencontre également
un retour brutal vers ce type de fonctionnement archaïque dans les ré-
gions qui viennent de subir une catastrophe naturelle. Ce fut le cas en
Thaïlande, après le passage du tsunami de décembre 2004, ou en Loui-
siane, après le passage du cyclone Katrina, en août 2005.
Les commandos militaires brésiliens, péruviens et boliviens qui vi-
vent dans la forêt amazonienne pour lutter contre les groupes armés ré-
volutionnaires des FARC ou du Sentier lumineux, doivent eux aussi
mobiliser leur instinct de survie et affûter des perceptions sensorielles
très anciennes pour avoir une chance de survivre en milieu hostile. Ce
sont encore des qualités appartenant au code Beige.
De la même manière, lorsqu’on se retrouve dans une situation ex-
trême, il vaut mieux suivre les personnes qui sont capables de retrouver
en elles les qualités du code Beige. Car l’instinct de survie que mani-
feste ce code est phénoménal.
Les manifestations du code Beige que nous pouvons rencontrer au-
jourd’hui sont le plus souvent dues à une régression d’un code couleur
plus élevé, à cause de circonstances exceptionnelles (famine, guerre,
catastrophes naturelles, pauvreté extrême, privation de la dignité hu-
maine...). Ces effondrements provoquent une perte du sens des priorités
appartenant aux niveaux supérieurs.

Les systèmes de valeurs attachés au code Beige ont perduré pendant


environ cinquante mille ans. À l’issue de cette très longue période, un
glissement s’est produit qui a conduit à l’émergence du code Mauve.
Lorsque le code Beige a commencé à se sentir en sécurité dans le
monde, une architecture mentale plus complexe s’est peu à peu déve-
loppée. Certains individus ont commencé à imaginer les bénéfices
qu’ils pourraient tirer du regroupement et de l’entraide. S’ils se rassem-
blaient, ils pourraient devenir plus forts, mieux résister au danger, s’or-
ganiser pour partager les tâches et améliorer leur efficacité. Ce fut la
naissance des premières sociétés tribales.
Ces groupes fonctionnaient selon des systèmes de valeurs très mani-
chéens : bien ou mal, bon ou mauvais. La conscience de soi passe alors
au second plan, et c’est la conscience d’appartenir à un groupe qui prend
la première place. Les préoccupations basculent du monde intérieur,
unique préoccupation du code Beige, au monde extérieur. Dans une so-
ciété régie par les systèmes de valeurs du code Mauve, une personne
qui trahit les codes du groupe est rejetée. Elle perd alors ses repères et
le soutien du groupe. Au sein de ces structures claniques, la solitude est
une punition extrême car la vie de la tribu est prépondérante. Le but de
la vie quotidienne est de maintenir coûte que coûte le mode de vie trans-
mis par les générations antérieures sans jamais le remettre en question.
Rituels et cérémonies commencent à s’organiser, dans le but de s’at-
tirer les bonnes grâces de cette Mère Nature qui fournit nourriture, abri
et vêtements, mais qui ne manque pas de punir lorsqu’elle se met en
colère. Les chasseurs sibériens qui ont passé le détroit de Béring il y a
plus de six mille ans, traversant une contrée parmi les plus inhospita-
lières de la planète, ont ainsi fait en sorte de s’allier à la nature en divi-
nisant les aurores boréales, la neige et les nuages. Un pouvoir immense
était accordé à ces forces naturelles qu’il fallait remercier pour qu’elles
continuent à se montrer clémentes. C’est ainsi que naquit la notion mys-
tique de « relations de cause à effet », qui donna naissance aux premiers
rituels. Au début, tout cela pouvait être très fantaisiste. Ainsi, si une
vache mourait de maladie au moment de la pleine lune, la tribu pouvait
faire le lien entre la mort de l’animal et l’aspect de l’astre nocturne, et
décider qu’à l’avenir, des cérémonies seraient adressées à la lune
lorsqu’elle était pleine pour qu’elle ne prenne plus les vaches de la tribu.
On peut considérer qu’il s’agit du début de la métaphysique. Les élé-
ments extérieurs commençaient à avoir un sens.
La société du code Mauve était respectueuse à l’extrême de toutes les
manifestations naturelles. Une des tribus Indiennes de la côte est-amé-
ricaine révérait ainsi un dieu Saumon. Lorsque ces poissons remon-
taient en masse les cours d’eau pour aller frayer sur leur lieu de nais-
sance, de grandes pêches avaient lieu. Mais le premier saumon pêché
était honoré puis remis à l’eau vivant, afin de demander au peuple sau-
mon l’autorisation de prélever de quoi nourrir la tribu. Dans les sys-
tèmes de valeurs du code Mauve, la nature était divinisée mais le con-
cept de Dieu n’avait pas encore émergé. C’était une société animiste et
mystique. Pour la première fois, des hommes avaient le sentiment d’être
liés par une sorte de parenté.
La mutation du code Beige vers le Mauve ne s’est pourtant pas dé-
roulée dans le calme. Une lutte âpre a sans doute eu lieu pour la posses-
sion des niches écologiques qui contenaient les ressources permettant
de se nourrir, et de se protéger du froid et du danger. Ce fut le début
d’une forme de compétition entre les tribus. Certains clans, plus struc-
turés que d’autres, se sont consolidés et ont pris le dessus, englobant
d’autres clans jusqu’à former des groupes pouvant atteindre mille per-
sonnes. Au sein de ces « super-tribus », un ordre régnait fondé sur la
transmission de principes ancestraux dont personne ne niait la justesse
et le bien-fondé. L’heure était avant tout au maintien de la cohésion du
groupe.
L’émergence des systèmes de valeurs du code Mauve est aussi mar-
quée par l’arrivée au sein des clans de l’animisme, du chamanisme et
du culte des esprits tutélaires. Les légendes fleurissent dans les tribus et
dans les clans, à tel point que mythe et réalité se confondent. On honore
les esprits de manière à obtenir leur protection, voire une guérison indi-
viduelle ou collective. Dans ces sociétés Mauve, chacun suit les pré-
ceptes du clan et honore les Anciens. L’écriture n’existe pas encore sous
sa forme moderne, mais l’accent est mis sur la tradition orale, les contes,
les légendes, les chants, les danses... L’art pictural commence à se dé-
velopper et les coutumes sont de plus en plus élaborées. Ce contenu
culturel se transmet de génération en génération.
La vie individuelle se confond avec celle du clan ou de la tribu. La
propriété est le plus souvent communautaire, comme en témoigne la
cérémonie du Give away dans les cultures Lakota-Sioux au cours de
laquelle chacun offre un bien auquel il attache une importance fonda-
mentale à un autre membre du groupe, au cours d’une cérémonie tradi-
tionnelle.
Tout au long de la longue histoire du code Mauve, la plupart des cul-
tures traditionnelles ont accordé une importance considérable aux états
non ordinaires de conscience. Ils ont élaboré une cartographie remar-
quable du voyage intérieur, ne négligeant aucun détail du potentiel po-
sitif de ces états particuliers appelés aussi « états de conscience chama-
nique ». C’est en période du code Mauve que l’on a vu émerger une
figure essentielle de ces groupes : le chaman. Ces êtres « à part » recou-
rent aux transes aux et aux visions. Ils voyagent en esprit dans des lieux
lointains pour se concilier un esprit gardien. Ces « voyages de l’âme »
sont caractéristiques du vrai chamanisme. Ils font en sorte que la tribu
puisse s’insérer dans un ordre cosmique créé par les dieux tutélaires. Le
chaman, être investi, est aussi capable de réaliser l’union entre l’homme
et l’animal grâce aux états de conscience chamanique qui lui permettent
de pénétrer le passé mythique. La mythologie du code Mauve (en par-
ticulier celle du continent nord-américain) est riche en animaux toté-
miques : on ne raconte pas simplement les aventures d’un coyote ou
d’un ours, mais celles de Grand Père Coyote ou de Garçon Ours. Ces
personnages incarnent une espèce entière. Ainsi, lorsqu’un chaman est
investi du pouvoir d’un esprit gardien, ce n’est pas le pouvoir spirituel
d’un ours ou d’un aigle qu’il intègre, c’est celui de la nation des Ours
ou celle de l’Aigle.

On rencontre encore de nos jours ce fonctionnement Mauve dans cer-


taines tribus indigènes, comme chez les Indiens d’Amérique du Nord
(ou du moins le peu qu’il en reste) ou dans certaines régions d’Asie. Au
moment du tsunami de décembre 2004, plusieurs centaines de pêcheurs
périrent, emportés par la vague géante. Sur la côte d’Andaman, les sur-
vivants organisèrent une cérémonie de pardon à la mer, afin qu’elle
s’abstienne de prendre les leurs. C’est un comportement typiquement
Mauve.
Comme les systèmes de valeurs du code Beige, celles du code Mauve
ont une dimension archaïque peu compatible avec nos sociétés mo-
dernes. Il faut donc qu’émergent des conditions particulières pour qu’ils
réapparaissent. Ainsi, à la fin des années 1990, un barrage de la compa-
gnie Hydro-Québec s’est rompu dans le nord de la province, noyant des
milliers de caribous. Les Indiens algonquins, habitants de ces contrées
reculées, ont multiplié les cérémonies de pardon envers « Grand-Père
Caribou », pour lui demander de préserver cette espèce et de favoriser
sa reproduction dans leur territoire.
Les pays d’Amérique du Sud représentent un cas à part, puisque cer-
tains systèmes de valeurs typiquement du code Mauve continuent à
exister dans la vie quotidienne, mêlés à ceux de niveaux supérieurs. Au
Brésil par exemple, les pratiques spirites, les rituels de candomblé
(d’origine africaine) et les cérémonies de l’umbanda (plus syncrétique,
introduisant également des saints chrétiens) font directement appel aux
esprits de la nature (les Orishas). Et ces courants sont très répandus,
aujourd’hui encore, dans toutes les couches de la population.
En Occident, c’est au sein des mouvements écologistes qu’on peut
parfois constater des résurgences de systèmes de valeurs du code
Mauve, qui remontent du tréfonds de la spirale pour venir teinter ces
mouvements qui appartiennent pourtant à des niveaux beaucoup plus
complexes. Le fait de considérer la Terre comme un organisme vivant,
protecteur et bienfaisant6, par exemple, rappelle la vénération ancestrale
pour la Terre mère. Mais ce concept est envisagé et utilisé d’une ma-
nière tout à fait différente.
On peut aussi rencontrer des éléments du code Mauve dans les réu-
nions de groupes d’anciens élèves des grandes écoles ou dans les con-
fréries d’étudiants des universités américaines7. Il y a parfois quelque
chose de tribal dans ces désirs de regroupement et d’appartenance à un
groupe identifié.
Dans les années 1990, le Groupe Andersen (futur Accenture) avait
loué un château en région parisienne. Pour souder les managers et les
employés, la direction avait créé un jeu de rôle s’inspirant du « Voyage
du Héros » de l’Américain Paul Rebillot. Il fallait constituer un clan, lui
donner un nom, créer des insignes distinctifs et faire une représentation
théâtrale du clan. Lorsque des financiers partaient en mission d’audit,
certains se reconnaissaient comme faisant partie du même clan, ce qui
facilitait grandement leurs relations. Voilà encore une manifestation du
code Mauve, cette fois-ci dans le monde de l’entreprise. Quant aux plus
jeunes générations, elles ne sont pas épargnées car l’empire Disney uti-
lise abondamment le code Mauve dans ses parcs d’attractions. Les fi-
gurines et animaux fabuleux que vous achetez lors d’un voyage dans
une boutique d’aéroport proviennent aussi de ce système de valeurs.
Dès la fin des années 1980, un élément du code Mauve, un néo cha-
manisme a refait surface dans la société occidentale. Les chants sacrés
accompagnés de percussions, crécelles et tambours, et l’utilisation des
animaux totems découverts au cours de voyages en états de conscience
modifiés, sont redevenus des pratiques presque courantes. Cela pourrait

6
Cette théorie, scientifiquement étayée, a été émise par James Lovelock qui l’a bap-
tisée « Hypothèse Gaïa », du nom de la déesse mère Terre. Ce chimiste de formation,
spécialiste des sciences de l’atmosphère, a constaté que la Terre fonctionne comme
une entité vivante, possédant des systèmes régulateurs semblables à ceux qui nous
maintiennent en vie (homéostasie).
7
L’une des plus prestigieuses sociétés secrètes américaines le Skull and Bones (litté-
ralement le Crâne et les Os) se trouve à l’université de Yale aux États-Unis. Ses con-
ditions d’entrée comportent des éléments de rituels du code Mauve.
s’expliquer en partie par l’apparition de défis majeurs auxquels nous
sommes confrontés aujourd’hui en tant qu’espèce. À l’heure actuelle,
de plus en plus de personnes conscientes des réalités écologiques, so-
ciologiques, religieuses et spirituelles réalisent que le chamanisme a été
un catalyseur de la conscience humaine, permettant aux humains de
comprendre leur environnement et de vivre en harmonie avec lui au lieu
de le combattre. On retrouvera des éléments appartenant aux systèmes
de valeurs du code Mauve dans des codes couleurs plus complexes tels
que le code Vert.

Quarante mille ans ont passé. Les tribus se sont réunies, et la relation
à l’environnement s’est organisée et pacifiée. Cette stabilité a peu à peu
laissé émerger des individus qui ne se satisfaisaient plus de la pérennité
des anciens codes et des traditions ancestrales. Ils remettaient en ques-
tion les règles du groupe, les rituels et les coutumes qui assuraient sa
cohésion. Une nouvelle forme d’architecture mentale commença alors
à se faire jour, axée cette fois-ci sur l’individu et non sur le groupe so-
cial.
Si, à l’intérieur des clans, régnait une forme de sécurité, le monde
extérieur était encore perçu comme potentiellement dangereux, empli
de pièges et de périls. Certains individus ont commencé à s’extraire du
groupe et de son aura protectrice, pour s’aventurer dans cette jungle et
tenter de l’apprivoiser pour leur bénéfice propre. On assiste alors à l’ap-
parition d’une forme de conscience brute : « Je suis quelqu’un, j’existe
par et pour moi-même. » Le code Rouge génère ainsi des systèmes de
valeurs Rouge fortement égocentriques.
Quarante mille ans de code Mauve ont fini par rendre la société un
peu trop lisse. Une fois la stabilité acquise, les individus ont commencé
à s’ennuyer. Vivre dans le cadre et pour le bien du groupe ne constituait
plus une motivation suffisante et l’appel du dehors s’est fait sentir d’une
manière de plus en plus violente. C’est alors qu’on a vu apparaître les
premiers guerriers, les premiers Barbares, prêts à toutes les violences
pour acquérir ce qu’ils convoitaient. Une force brute, un temps retenue
et jugulée par les règles du code Mauve, s’est déployée et répandue. Ces
sujets (d’abord des jeunes) se sentaient non plus protégés par le groupe,
La Dynamique Spirale
Modèle du Pr Clare Graves

La double spirale
Les systèmes d’échanges sont la résultante de l’interaction de deux jeux de force.
Branche gauche : conditions de vie (moment, endroit, problème, circonstance).
Branche droite : architecture mentale (biologie, neurologie, psychologie, complexité
cognitive).
Les systèmes de valeurs (codes couleurs) en action
Les codes couleurs structurent la pensée, les systèmes de valeurs
d’un individu et la vision mondiale de cultures entières.
CODE
CARACTÉRISTIQUES PRINCIPALES
COULEUR
Premier Tiers NIVEAUX DE SUBSISTANCE
Première étape qui a fait de nous des humains. Intelligence
instinctive, système sensoriel très développé. Les res-
sources proviennent de ce que la nature fournit. Nécessité
de se satisfaire immédiatement. Humains luttant pour leur
BEIGE : survie dans des environnements où le fait de rester en vie
- 100 000 ANS est ce qui compte le plus. Traces de Beige chez les gens qui
vivent dans la rue. En Somalie ou en Ethiopie où la popula-
tion vit dans des conditions d’extrême pauvreté. L’existence
se réduit au geste “main - bouche”. Les personnes exposées
à une catastrophe peuvent régresser jusqu’à Beige.
Monde peuplé par les esprits ancestraux et les esprits de la
nature. Apparition du clan, sécurité dans un groupe protec-
teur. Esprit tribal, animiste et mystique. Apparition des cé-
MAUVE rémonies, des rituels et des danses rythmiques. Apparition
- 50 000 ans des concepts fondamentaux du chamanisme mondial. Capa-
cité d’associer la cause et l’effet : premières notions de mé-
taphysique. La vie tribale est inhérente à la nature des
choses. Expériences de conscience chamanique.
Le monde est une jungle. Apparition du Moi brut, individu
élitaire, égocentrique : le renégat, l’hérétique, le barbare, le
ROUGE : « vas-y-seul », le moi puissant, soldats perdus, mercenaires,
- 10000 ans chefs de gangs de rue. Rage et rébellion, mais aussi merveil-
leux élans de créativité, actes héroïques, capacité de briser
la tradition et de frayer de nouveaux chemins.
Monde contrôlé par le Divin, stabilité sociale convention-
nelle, soumission à l’autorité conventionnelle. Meilleure ca-
pacité d’abstraction. Prise de conscience des conséquences,
obéissance, ne questionne pas le système. Recherche d’un
but transcendant, reconnaissance de l’importance de l’ordre
BLEU :
et du sens, d’un univers contrôlé par un pouvoir unique et
- 5 000 ans
supérieur. Acceptation de l’autoritarisme et du sacrifice de
soi pour le bien commun. Version plus évoluée de Bleu :
systèmes plus institutionnalisés dans lesquels prévalent ri-
gueur, discipline, responsabilité, stabilité, persévérance et
ordre. Règles et protocoles sont de rigueur.
Monde abondant rempli d’options remarquables. Choix, op-
portunité pour la fortune, connaissances, avancement.
Orange sort du Livre et des règles et prendra ses propres
décisions. Cherche à maîtriser la nature et à améliorer sa vie.
Capable d’apprendre de nouvelles manières de travailler,
c’est le « Self-made man ». Apparition de la foi dans l’opti-
misme, la mobilité, la croyance d’être capable de façonner
ORANGE :
l’avenir et par conséquent le dominer. Apparition de la lo-
Vers 1700
gique mathématique et de la linéarité. Toutes choses qui ont
rendu possible la logique scientifique, la quantification et la
mesure. Nombreux effets négatifs de l’industrialisation
Orange notamment les ravages écologiques. La créativité et
la capacité technique inhérentes au code Orange peuvent so-
lutionner par exemple les problèmes environnementaux que
celui-ci a générés.
Déni de soi, sensitif et relativiste. Prise de conscience de
l’interdépendance et de l’impact personnel sur les autres.
Vert est communautaire, égalitaire et consensuel. Premiers
courants socialistes. Compréhension que les besoins de
l’être humain ont été négligé. Consensus, règles majori-
taires et training sensible sont hautement appréciés. Mise en
œuvre de programmes de soutien, tendance à effacer les dis-
tinctions de classe sociale. Retour de la spiritualité grâce à
une approche unitaire dépassant les confessions particu-
lières et le sectarisme. Du point de vue Vert, la croissance
VERT : et la consommation sont mauvaises. Il veut utiliser les res-
Vers 1850 sources déjà disponibles et les redistribuer de telle sorte que
tout le monde puisse en profiter. Vert est un système mer-
veilleux, mais il suppose que tout le monde possède le
même niveau d’opulence que lui. Risque de destruction des
systèmes autoritaires et purificateurs de Bleu et d’Orange,
par conséquent déferlement du comportement Rouge indis-
cipliné, égocentrique et impulsif dans le code Vert, aussi
bien dans l’individu que dans nos sociétés. Œuvre pour
l’égalité, la reliance et la sensibilité. Il agit pour une très
bonne raison : sans Vert, nous ne pourrions pas atteindre
Jaune ni le Second Tiers.
Dans les années 1970, observation d’une complexité ex-
traordinaire dans la prise de décision et dans d’autres as-
pects des facultés cognitives chez certaines personnes. Type
d’esprit différent. Capacité à trouver davantage de solutions
plus rapidement. Peu de motivations pour le statut social,
Passage du
curiosité accrue quant au fait d’être simplement en vie dans
Premier Tiers vers
un univers en expansion. Conscient des problèmes auxquels
le Second tiers
nous faisons face avant que ces problèmes ne deviennent
visibles au reste d’entre nous. Esprits structurés sur un pa-
radigme différent. Ce n’est pas uniquement une nouvelle
étape faisant suite au niveau Vert : saut quantique vers une
nouvelle architecture de pensée.
Deuxième Tiers NIVEAUX D’EXISTENCE
Jaune est systémique, relativiste et intégrateur. Compréhen-
sion et utilisation de systèmes dits “chaotiques”. Jaune s’ex-
prime sans blesser les autres, ni la planète. Recherche le res-
pect de soi et la liberté d’être ce que l’on est. Le monde
existe à l’intérieur de soi. Orienté vers la compréhension de
diverses perspectives, recherche à faire ce qui est possible
JAUNE :
selon le contexte. Les valeurs et les concepts sont dérivés de
1960/1970
la situation en cours. La motivation provient de l’intérieur
de soi, recherche d’un sentiment de compétence person-
nelle. Pattern de changement de leadership. Libre de com-
pulsion d’anxiété des niveaux précédents. Individu coopé-
ratif percevant l’interdépendance de toutes choses qui n’a
plus de besoin de compétition individuelle ou destructrice.
Turquoise est synthétique et expérientiel, émergence d’une
focalisation sur la connectivité spirituelle. Le travail doit
avoir un sens pour la santé générale de la vie. Sensations et
informations appréhendées simultanément qui se renforcent
mutuellement. Capable de voir et d’honorer de nombreuses
perspectives, y compris celles de paliers « inférieurs ».
Structuré de manière multidimensionnelle. Conscient des
champs d’énergie, des liens holographiques. Utilisation de
l’intelligence collective humaine pour aborder les défis à
grande échelle sans sacrifier l’individualité. Capable de for-
mer un partenariat entre les structures conscientes et incons-
cientes en tant que co-participant. Reconnection avec de
puissants aspects des niveaux de subsistance du Premier
Tiers, tout en activant des ressources inconnues du cerveau
et de la structure mentale. Grand pas sur l’échelle du déve-
loppement humain. Très large gamme de nouvelles possibi-
lités. Vaste expansion de pensée et d’options comportemen-
TURQUOISE :
tales. Perçoit un monde de causes et d’effets interconnectés.
1980/2000
Premier niveau qui intègre l’ordre à partir d’une macrovi-
sion. Détecte les champs d’énergie qui englobent et flottent
au travers de ces ensembles. Privilégie l’expérience d’Etre.
Nouvelle capacité de gestion des paradoxes. Turquoise dé-
couvre une nouvelle version de la spiritualité : émerveillé
par l’ordre cosmique, par les forces créatrices qui existent
de l’atome à l’étoile en passant par la plus petite molécule
depuis le Big Bang. Monitore constamment aussi bien le Soi
et la situation comme participant - observateur. L’Ego qui
anime les Niveaux de Subsistance est à ce niveau virtuelle-
ment inexistant. Détecte les harmoniques, les forces mys-
tiques, les réactions chimiques et les flux qui sous tendent
n’importe quelle organisation - les individus qui la com-
pose, l’énergie dégagée, utilisation concrète du concept de
résonance stochastique etc ... Turquoise est un cerveau droit
hautement complexe et constitue une avancée considérable
du Second Tiers.
Troisième Tiers? NIVEAU D’EXISTENCE UNIVERSELLE?
Focalisé sur l’intégralisme extra-planétaire. Intérêt pour les
structures de pensée et d’organisation d’intelligences non
humaines - visibles ou non visibles. Aptitude à se situer
dans l’univers en tant que structure intelligente. Reconnais-
sance et expérimentation de systèmes de pensée telle que
l’univers vivant, la conscience galactique. Corail reconnaît
l’existence de formes d’intelligences multiples se dévelop-
CORAIL : I-V
pant dans des univers à plusieurs dimensions d’espace. In-
2000/
térêt pour la bio-astronomie, l’exobiologie et l’exo-thermo-
dynamique. Capable d’interpréter des phénomènes com-
plexes non linéaires et d’envisager la création d’outils
multi-niveaux planétaires globaux. Horizon-Temps 10 à 20
ans. Perception et co-création du futur. Architecture neuro-
nale hautement complexe, utilisation de l’ensemble des hor-
loges bio-corporelles. Emergence naturelle de facultés Psi.
La matrice multidimensionnelle : la sphère géodésique

La dynamique parabolique
(Inspiré de «Theory U» de Otto Scharmer)
Le Maître du rythme et l’intelligence du cœur
Les sept horloges bio-corporelles fondamentales

Le chemin qu’ont suivi ceux qui ont commencé


à voyager vers la pensée intégrale
mais plutôt contenus, limités par les règles. Cette mutation a permis
l’apparition d’individus élitaires, désireux d’accéder au pouvoir par la
force, sans se préoccuper du reste du groupe. Ils s’affirmaient et s’op-
posaient à l’ordre établi, quelles qu’en soient les conséquences.
Il y a ceux qui ont et ceux qui ne possèdent rien. Dans un monde régi
par des systèmes de valeurs du code Rouge, il est bon des faire partie
des possédants. L’individu se bat sans remords ni honte pour briser les
contraintes, et surtout sans se soucier des conséquences de ses actes.
Les ressources sont acquises par la violence, voire la brutalité. Ce fut le
début des guerres violentes et sans merci. Corollaire de cette évolution :
les individus ont appris à se défendre. Ils ont construit les premiers murs
fortifiés, les armures, les machines de guerre (chars, catapultes, masses
d’arme...). Ils ne se battaient pas pour un idéal, mais pour obtenir un
résultat tangible, annexer une terre, prendre une place forte, s’emparer
de richesses, acquérir des femmes, réduire les autres en esclavage. Les
conflits étaient très intenses mais de courte durée : ils se soldaient rapi-
dement par la supériorité de l’un sur l’autre, et le vaincu reconnaissait
la force du vainqueur. Mais ces paix étaient elles-mêmes de courte du-
rée, car le désir de vengeance refaisait rapidement surface.

Les systèmes de valeurs qui régissent le code Rouge ne sont pas for-
cément négatifs. Ils sont même très utiles dans les situations d’urgence,
lorsqu’on n’a pas le temps de se concerter et qu’il est vital de prendre
une décision rapide. Le fonctionnement du code Rouge peut s’avérer
indispensable dès qu’un danger se présente, car il sait réagir instincti-
vement et très rapidement. On trouve ainsi des éléments du code Rouge
chez les pompiers ou les secouristes. Dans le cadre de l’entreprise, lors-
que la structure est dans une situation très difficile et dangereuse, un
patron possédant certains systèmes de valeurs du code Rouge sera plus
efficace pour traverser la tempête et prendre rapidement les décisions
d’urgence qui s’imposent.
Ces systèmes de valeurs sont également très présents dans le monde
du sport de compétition. Prenez un match de football de haut niveau :
l’équipe fonctionne comme un groupe homogène, une entité, mais à
certains moments chaque joueur peut être amené à prendre très rapide-
ment des décisions importantes dont dépend la victoire. Dans ces ins-
tants, ils fonctionnent suivant les modèles du code Rouge.
Certains aspects plus négatifs de ce code sont encore visibles dans
nos sociétés modernes. On les rencontre dans les gangs de rue, chez les
mercenaires... Ceux-ci ne reconnaissent que la loi du plus fort. Pour
eux, l’ordre ne peut émerger que de la force brute, peu importe qui
l’exerce et quelles sont les règles qu’il impose. Toutefois, les personnes
qui fonctionnent suivant les systèmes de valeurs du code Rouge ne sa-
vent pas s’arrêter. Ce type de comportement aboutit donc forcément à
une escalade de violence. Il induit une criminalité élevée, fondée sur
une rébellion rageuse.
Pourtant, de ces comportements extrêmes peuvent émerger des élans
de créativité imprévus. Parfois, des actes héroïques permettent de briser
le cadre de la tradition pour se frayer de nouveaux chemins. Le code
Rouge incarne alors la capacité de changer et de renouveler les règles.
Des exemples positifs du code Rouge abondent dans les bandes dessi-
nées ou dans certains films comme Terminator ou Rambo. Ceux qui
prennent en charge la restructuration des entreprises le savent bien : il
est parfois indispensable de trancher dans le vif pour sortir de la nasse.
Sur le plan individuel, les individus fonctionnant de nos jours sur des
systèmes de valeurs du code Rouge sont donc égocentriques, impulsifs,
violents, mais aussi capables d’agir rapidement et efficacement en cas
de besoin.

Cinq mille ans de code Rouge ont été suffisants pour initier le passage
au code Bleu. Comme vous pouvez le constater, l’évolution se montre
déjà de plus en plus rapide. Et les mutations ne vont cesser de s’accélé-
rer.
Lassés de vivre dans la violence et d’en subir des dégâts, certains
individus ont commencé à s’en référer à des instances supérieures afin
de ramener l’ordre. Ils se sont détournés de l’individualisme forcené qui
caractérisait le code Rouge pour se centrer à nouveau sur le groupe et
créer des règles capables de le régenter, C’est pendant cette période que
sont apparus les systèmes de valeurs religieux. La notion de Dieu est
née. Un Dieu parfois bon et parfois vengeur, dont il faut suivre les pré-
ceptes et observer les règles. Dans le même temps se forge le concept
de morale. Si l’on ne respecte pas la loi, on doit en subir les consé-
quences.
Les systèmes de valeurs du code Bleu sont marqués par la recherche
d’un but transcendant. L’ordre et la quête de sens prennent une place
nouvelle dans cet univers contrôlé par un pouvoir unique et supérieur.
La violence imposée par les systèmes de valeurs du code Rouge, avec
leurs guerriers et leurs gangs, n’est plus supportable et l’avènement de
ce nouvel ordre est indispensable pour résoudre les problèmes générés
par les excès du niveau précédent. Dans le niveau Bleu, la stabilité so-
ciale apparaît dans un monde divinement contrôlé. Les individus sont
soumis à la loi divine et ne questionnent pas le système en place. Ils
prennent conscience des conséquences de leurs actes et développent une
première forme de self-control. L’obéissance à l’ordre doit être absolue
et la notion de « code d’honneur » apparaît. Cette soumission est le prix
à payer pour vivre plus longtemps et dans une atmosphère plus sécuri-
sée. Le monde est alors perçu comme ordonné, prédictible et inchan-
geable, basé sur un ordre prédestiné, organisé par des autorités extra-
humaines ou divines, et les individus acceptent l’autoritarisme et le sa-
crifice de soi pour le bien commun.
Lorsque les systèmes de valeurs Bleu se développent, ils contrôlent
peu à peu les excès du code Rouge et sa violence destructrice. Mais tant
que des composantes du code Rouge restent fortement présentes, la di-
mension punitive des systèmes de valeurs du code Bleu demeure puis-
sante dans les systèmes religieux et légaux. Ensuite, lorsque les sys-
tèmes de valeurs du code Bleu n’ont plus à contrôler les excès du code
Rouge, ils peuvent commencer à évoluer vers une version plus saine de
ce code. Ils prennent la forme de systèmes plus institutionnalisés dans
lesquels prévalent rigueur, discipline, responsabilité, stabilité, persévé-
rance et ordre.
On découvre une notion nouvelle : le sentiment de culpabilité. Là où
les personnes fonctionnant selon les systèmes de valeurs du code Rouge
ne ressentaient qu’une honte passagère devant leurs méfaits, celles qui
ont des comportements Bleu sont capables d’être animés par un senti-
ment de culpabilité durable, qui les incite à ne pas recommencer les
mêmes erreurs. On voit aussi apparaître le patriarcat : le rôle des
femmes, vénérées dans les systèmes de valeurs Mauve car elles sont
porteuses de la vie, devient secondaire. L’homme (le masculin) prend
le dessus.
Cette obsession de la loi a fini par rendre les individus du code Bleu
très ethnocentriques : ils sont attachés à une certaine manière de faire et
n’aiment pas changer leurs habitudes. Ils se reconnaissent entre
membres d’un même groupe, à partir de ces règles communes qu’il ne
faut pas remettre en question. La vie devient ainsi sécurisante. Le
monde est perçu comme ordonné, prévisible et immuable. Après les
mouvements désordonnés impulsés par le code Rouge, la vie en Bleu
calme à nouveau les choses, au point parfois de les figer et de freiner
toute évolution.
Versant positif du code Bleu : ses systèmes de valeurs ont permis
l’émergence de la chevalerie et de ses codes d’honneur, de la quête du
Graal, des notions d’idéal, de quête et de but suprême. Les organisations
pyramidales sont également des émanations du code Bleu. On y ren-
contre les principales valeurs positives de ce code : la rigueur, la disci-
pline, la responsabilité, l’ordre, la persévérance...
Par ce biais, la société devenue Bleu parvient à résoudre les pro-
blèmes créés par l’excès d’agressivité et de violence du code Rouge.
On peut dire que les systèmes de valeurs Bleu contrôlent et contiennent
la violence des systèmes de valeurs Rouge. Cela n’empêche pas les con-
flits, mais ceux-ci éclatent au nom d’une idée, voire d’un idéal. C’est le
début des intégrismes et des fondamentalismes de tous bords. Les croi-
sades sont des guerres du code Bleu. Et contrairement aux conflits
Rouge, ces guerres s’éternisent car, leur but étant avant tout idéolo-
gique, elles ne prennent pas fin lorsqu’un des deux adversaires prend le
dessus sur l’autre par la force. C’est l’idéal de l’autre qu’il s’agit de
vaincre, et ce n’est pas si simple !

Les systèmes de valeurs du code Bleu sont encore très présents dans
les sociétés occidentales. Dans les années 1950, la plupart des entre-
prises fonctionnaient de cette manière : chacun avait un rôle dans leur
structure pyramidale, et il n’était pas question d’en changer; pas plus
qu’on ne songeait à modifier les façons de faire pour s’adapter à l’évo-
lution. Le manuel de l’entreprise qui régissait alors les comportements
individuels avait une forte composante du code Bleu. Au début des an-
nées 1980, un grand nombre de multinationales telles qu’IBM étaient
très attachées à l’apparence de leurs employés, au point d’exiger une
tenue commune : costume-cravate sombre, cheveux courts, allure jeune
et énergique... Ce besoin d’ordre et de reconnaissance mutuelle fait par-
tie des systèmes de valeurs essentiels du code Bleu.
Les relations entre les codes Rouge et Bleu s’expriment régulière-
ment dans les zones dures des banlieues parisiennes. Lorsque des
émeutes éclatent, comme celles qui ont agité Clichy-sous-Bois en oc-
tobre 2005, on assiste à une confrontation directe entre des systèmes de
valeurs des codes Rouge et Bleu. Les forces de l’ordre, tentent d’impo-
ser des comportements du code Bleu pour juguler la violence ouverte
des systèmes de valeurs du code Rouge exprimés par les manifestants.
La recherche scientifique occidentale fonctionne en grande partie
avec des systèmes de valeurs appartenant au code Bleu. Les organisa-
tions de chercheurs sont très hiérarchisées, et il est difficile de s’écarter
des territoires autorisés. Les scientifiques qui s’éloignent un tant soit
peu de leur discipline pour s’ouvrir à d’autres domaines sont très mal
vus. Certains chercheurs brillants sont ainsi marginalisés dès qu’ils
s’aventurent hors des sentiers battus. Ce fut le cas par exemple de
Jacques Benveniste, un brillant chercheur en immunologie mis au ban
de la communauté scientifique pour avoir ouvert les portes de son labo-
ratoire à la médecine homéopathique. Le système médical dans son en-
semble fonctionne souvent, lui aussi, selon des systèmes de valeurs du
code Bleu.
Cependant, les systèmes de valeurs du code Bleu génèrent aussi des
qualités, comme tous les autres codes. Ils permettent de créer des sys-
tèmes d’entraide très efficaces à l’intérieur de groupes socioculturels.
Aux États-Unis, les femmes de militaires engagés dans les conflits ont
tissé des réseaux très étroits et très efficaces. Mais cette entraide se li-
mite aux épouses des soldats et ne s’évade jamais des limites du groupe.
Le compagnonnage et les guildes de marchands entrent dans ce système
de valeurs, de même qu’un grand nombre d’agences gouvernementales,
de forces de police et militaires, et de systèmes éducatifs académiques.
Sur le plan individuel, les personnes qui fonctionnent de nos jours
avec des systèmes de valeurs du code Bleu sont ordonnés, organisés,
respectueux de leur hiérarchie, peu enclins au changement et à la nou-
veauté. Ils ne sont pas très ouverts sur le monde extérieur, mais ils peu-
vent faire preuve de générosité et d’esprit d’entraide à l’intérieur de leur
groupe, aussi large celui-ci soit-il.
Nous voici arrivés à une période plus récente : il y a environ trois
siècles. Une fois encore, un décentrage s’opère et les préoccupations
glissent du groupe vers l’individu. Ce monde pacifié par les systèmes
de valeurs du code Bleu, réglementé et sécurisé, apparaît à certains in-
dividus comme un réservoir d’opportunités. La notion de danger s’est
dissipée, remplacée par l’envie de découverte et la capacité de faire ses
propres choix. Le monde extérieur est perçu comme un terrain à con-
quérir, capable de générer des profits. La curiosité devient une nouvelle
valeur, ainsi que l’originalité et l’esprit d’initiative, autant de qualités
méconnues en période du code Bleu.
Les systèmes de valeurs du code Orange sont associés à l’avance-
ment, à l’amélioration et au progrès. Quand le code Bleu est apparu, il
était porteur de valeurs pertinentes et nécessaires. L’individualisation
du code Orange a commencé à se manifester lorsque les chefs du niveau
précédent sont devenus trop punitifs, ou qu’ils ont été discrédités parce
qu’ils ne réussissaient plus à protéger suffisamment les populations
(épidémies, conflits...). C’est ainsi qu’est née la méthode scientifique.
Les cerveaux européens des années 1700 ont vu éclore le sens mathé-
matique, le sens du rythme, le sens linéaire. Concepts qui ont rendu
possible l’écriture de la musique, la quantification et la mesure. On a vu
également grandir la foi dans l’optimisme, la mobilité et la croyance
que nous sommes capables de prendre en main et de façonner notre
avenir.
Voilà que l’individu reprend son autonomie et s’autorise à choisir par
lui-même, pour lui-même, dans le but de rendre sa propre vie meilleure,
plus confortable, plus agréable. La connaissance, jusque-là réservée à
une élite (souvent aristocratique et religieuse), se livre à qui veut bien
faire l’effort de s’y intéresser. Les idées nouvelles fleurissent. Les sys-
tèmes de valeurs du code Orange font émerger la philosophie du siècle
des lumières. La recherche scientifique moderne explose : la curiosité
qui préside aux grandes découvertes correspond aux systèmes de va-
leurs du code Orange (même si le monde scientifique reste souvent du
code Bleu dans son organisation). L’émergence des systèmes de valeurs
du code Orange a permis une avancée spectaculaire dans la logique
scientifique, les mathématiques, la physique... Et ce, grâce aux capaci-
tés classiques du cerveau gauche, qui se sont développées en même
temps que les systèmes de valeurs du code Orange.
Mais cette explosion d’individualisme et d’exploration forcenée ne
va pas sans provoquer quelques dégâts. Le réservoir d’opportunités
(notre planète) finit par montrer ses limites. La Nature, qui avait été
peuplée d’entités magiques pendant la période du code Mauve, puis res-
pectée comme une création divine pendant la période du code Bleu, est
largement pillée pendant cette période de type Orange. Elle est simple-
ment utilisée, sans être respectée. Il faudra attendre le niveau suivant
pour que la conscience de ces excès se fasse jour. Pour l’heure, les in-
dividus agissent sans se pencher sur leurs états d’âme. D’ailleurs, les
systèmes de valeurs du code Orange laissent peu de place à l’introspec-
tion, aux émotions et aux discours sur soi. Le langage des personnes qui
fonctionnent selon des systèmes de valeurs du code Orange est caracté-
ristique. On les entend souvent prononcer des phrases comme « soyons
pragmatiques », ou « revenons à la réalité ». De fait, il n’est plus ques-
tion de se soumettre à un ordre supérieur quel qu’il soit, mais d’explo-
rer, de découvrir, de trouver des solutions concrètes, voire de manipuler
les éléments pour arriver à ses fins : améliorer sa vie, trouver plus d’ef-
ficacité, de bénéfice, de rentabilité... La notion de liberté prend une
place centrale dans l’évolution; liberté de penser et d’agir. C’est pen-
dant la période de type Orange que l’on voit exploser les grandes révo-
lutions, industrielles et autres. L’individu prend le pas sur le groupe et
défie l’autorité.

Les systèmes de valeurs du code Orange sont très présents dans la


société actuelle.
Au niveau de la société elle-même, les turbulences que nous traver-
sons en ce moment sont caractéristiques du mauvais côté des systèmes
de valeurs du code Orange. Car si ce code stimule l’initiative, la créati-
vité, la liberté de pensée, il le fait parfois sans limites. Ses effets négatifs
sont alors à la mesure de ses effets bénéfiques : ravages écologiques,
capitalisme sauvage, industrialisation galopante, urbanisation fantai-
siste... Pourtant, les valeurs véhiculées par le code Orange, si elles sont
bien cernées et vécues avec mesure, peuvent permettre de trouver les
solutions indispensables pour sortir de cette situation créée par leurs
excès. Sur le plan individuel, les personnes qui fonctionnent sur des
systèmes de valeurs du code Orange sont entreprenants, inventifs, éner-
giques, investis dans l’action. Des qualités très utiles dans de nom-
breuses situations individuelles et collectives.
Les exemples les plus probants des systèmes de valeurs du code
Orange se rencontrent aujourd’hui dans le domaine de l’entreprise.
Voici, à titre d’exemple, la manière dont une grande entreprise interna-
tionale spécialisée dans les produits informatiques décrit son fonction-
nement idéal : « Pour réussir dans un contexte où la compétition écono-
mique s’exacerbe toujours plus, et pour devancer ses concurrents, con-
quérir une position de leader et la maintenir, la simple acquisition du
savoir de base n’est plus suffisante. Maîtriser au mieux l’environnement
concurrentiel, connaître les dernières innovations scientifiques et tech-
niques, évaluer au plus juste sa capacité à s’adapter et à se développer,
sont autant de garanties pour anticiper, puis créer avec succès les pro-
duits et les services de demain. » Les systèmes de valeurs du code
Orange sont très marqués dans ce texte destiné à l’information interne
de l’entreprise : compétition économique, position de leader, maîtrise
de l’environnement...
Nous pouvons remettre en question certaines conséquences de ce sys-
tème de valeurs (industrialisation forcenée, ravages écologiques...),
mais sans le mode de pensée de type Orange, nous ne pourrions pas
résoudre les problèmes médicaux, nous ne pourrions pas imaginer com-
ment purifier l’eau ou l’air, et nous serions menacés par une régression
vers les mythes du code Mauve et le mysticisme du code Bleu. À son
crédit, il faut noter que les systèmes de valeurs du code Orange sont à
l’origine de l’avènement des Temps modernes. Ils ont mené vers la li-
bération individuelle et la volonté d’explorer de nouvelles idées. Grâce
à l’invention de nouvelles technologies, de nombreux appareils ont
rendu nos vies plus confortables. Mais le code Orange possède d’im-
portants défauts. Il a laissé des conditions de vie problématiques se dé-
velopper dans certaines régions du globe.
On peut se demander aujourd’hui comment plusieurs milliards de
personnes peuvent coexister tout en ayant une qualité de vie raison-
nable, et si la planète peut supporter les niveaux de consommation qui
caractérisent ce niveau. L’émergence de ces questionnements marque
le début de la phase de sortie du code Orange et l’apparition des pre-
mières valeurs appartenant au code suivant.
Nous arrivons à présent à un niveau que nous connaissons bien, toute
une frange de la population actuelle y est plongée. Ce code Vert est un
passage obligé, une étape indispensable pour sortir des excès du niveau
Orange et se diriger vers le niveau suivant, Jaune, dont nous commen-
çons à percevoir les signes.
Comme vous pouvez le constater, le rythme d’évolution s’est encore
accéléré, puisque les premiers signes de systèmes de valeurs du code
Vert ont émergé il y a environ cent cinquante ans. Là où le code Beige
avait duré cinquante mille ans et le code Rouge cinq mille ans, le code
de type Orange est apparu il y a seulement trois cents ans. Les systèmes
de valeurs Orange sont encore très présents aujourd’hui, mais ils coha-
bitent avec ceux du code Vert, qui sont, nous allons le voir, très diffé-
rents.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, des courants de pensée ont
commencé à émerger qui remettaient en question les conséquences so-
ciales de l’industrialisation. Ce fut le début d’une période où l’huma-
nisme tentait de prendre le pas sur le profit. Les systèmes de valeurs
véhiculés par cette transformation prenaient en compte les besoins de
l’individu, en tant que membre d’une communauté, et non plus en tant
que sujet libre et autonome. On a assisté alors à la naissance de théories
sociales et politiques qui mettent l’accent sur les conditions de vie des
plus pauvres (socialisme, communisme). C’est également dans cette pé-
riode que se montent les premiers syndicats.
Les couches de la population qui fonctionnaient encore sur des sys-
tèmes de valeurs du code Orange ne se sont pas laissés faire et n’ont pas
abandonné facilement la suprématie de leur profit. Ce fut une période
de luttes très dures. Les premiers leaders syndicaux subirent des traite-
ments extrêmement violents, et les révolutions de 1830 et 1848, souten-
dues par la révolte populaire, provoquèrent des bains de sang. Dans les
années 1850/1860, le célèbre Mont-Saint-Michel, aujourd’hui connu
comme haut lieu de la chrétienté, fut même transformé en une prison
où séjourna, entre autres, le socialiste Auguste Blanqui.
Pourtant, dans son essence, le niveau Vert n’est pas vindicatif. Au
contraire. Ses systèmes de valeurs prônent le consensus, la discussion,
la tolérance, et surtout la prise de conscience individuelle et collective.
Prise de conscience des excès du code Orange, prise de conscience de
la fragilité de la planète, prise de conscience de la complexité des émo-
tions humaines, prise de conscience des différences ethniques... Ainsi,
la vision du monde va peu à peu changer et la planète va devenir un
habitat accueillant toutes les créatures vivantes avec une égale hospita-
lité, chacun ayant sa place dans la grande chaîne de la vie et méritant le
même respect.
Ce niveau Vert va devenir le creuset de tous les idéalismes, à com-
mencer par le mouvement hippie et le Flower Power des années 1960.
Des écrivains comme Jack Kerouac ou Timothy Leary deviennent les
chantres de cette nouvelle liberté qui, au lieu d’écraser les autres, tente
de les réunir au sein de la grande famille humaine. Dans un reportage
télévisé consacré à Mai 681, le réalisateur et journaliste Philippe Rot-
man montre très bien la contagion de ce mouvement, parti des États-
Unis et transitant par le Sud-Est asiatique où la guerre du Viêt-nam fai-
sait rage, au désespoir d’une partie de la jeunesse américaine qui rêvait
de paix et de fraternité. Puis la traînée de poudre a touché les pays d’Eu-
rope de l’Est (notamment la tentative d’émancipation tchécoslovaque
restée dans l’Histoire sous l’appellation de « printemps de Prague »), et
enfin la vieille Europe avec le mouvement de Mai 68 en France. Dans
ce film, on touche du doigt (et de l’œil !) la manière dont, à un moment
donné, certains systèmes de valeurs émergent et se répandent, modifiant
radicalement le paysage social.
Dans cette même période, le féminisme a pris de l’envergure, ainsi
que tous les mouvements pacifistes. C’est un des principaux systèmes
de valeurs caractéristiques du niveau Vert : l’autre, quel qu’il soit, de-
vient important. Les individus passent d’une vision ethnocentrique (je
reconnais les miens, ceux qui font partie du même groupe que moi) à
une vision mondocentrique (tous ceux qui sont différents de moi peu-
vent être une source d’enrichissement humain).
Mais cette reconnaissance de l’importance de son voisin ne va pas
sans produire quelques effets pervers : l’autre devient parfois important
au détriment de soi-même. À force de bonnes intentions, les individus
qui fonctionnent avec des systèmes de valeurs du code Verts finissent
par s’oublier, se nier. En témoigne la vogue de la vie en communauté
dans les années 1960/1970, qui a rapidement montré ses limites. Cela

1
Le film porte le titre 68. Il est paru en DVD, distribué par France2 éditions.
n’empêche pas ces personnes d’être sensibles et de percevoir l’interdé-
pendance de toutes choses. C’est un élément important des systèmes de
valeurs du code Vert : on ne parle plus d’intérêt personnel, mais de re-
lations interpersonnelles; on prend en compte l’impact que chacun peut
avoir sur les autres et sur son environnement. Tout naturellement, les
mouvements écologistes sont donc nés avec l’émergence des systèmes
de valeurs de type Verts.
Les systèmes de valeurs du code Vert poussent les individus à se re-
mettre eux-mêmes en question et à s’interroger sur leur intériorité. Les
thérapies alternatives sont nées et se sont développées dans ce niveau.
Ces questionnements ont fini par toucher le monde de l’entreprise. On
rencontre aujourd’hui des patrons qui prennent en compte les besoins
de leurs salariés. On croise des décideurs qui font confiance à leur in-
tuition. L’égale importance accordée à l’écosystème intérieur et à l’éco-
système extérieur constitue un système de valeurs tout à fait de type
Vert. Mais une fois encore, cette qualité porte en elle les germes des
défauts qui lui correspondent. Les individus très marqués par les sys-
tèmes de valeurs du code Vert ont besoin d’être reconnus par les autres,
acceptés, appréciés... Cela les pousse à chercher le consensus, sans ja-
mais parvenir à sortir de ce cercle d’hésitations et de circonvolutions de
peur de perdre cette estime. Le niveau Vert se caractérise donc parfois
par des tergiversations sans fin, des réunions qui ne se terminent jamais.
C’est l’une des faiblesses de ce système de valeurs : il favorise les prises
de conscience mais celles-ci débouchent rarement sur des applications
concrètes.
Ces questionnements, ces retours sur soi, ces introspections font
émerger dans le niveau Vert une nouvelle forme de spiritualité. Il ne
s’agit plus d’adhérer aveuglément à une doctrine, mais plutôt de trouver
en soi la source de quelque chose de « plus grand », d’une forme de
« divin » ou de « transcendance ». Les personnes qui fonctionnent en
code Vert s’intéressent volontiers aux pratiques chamaniques, aux reli-
gions émanant d’autres cultures, aux pratiques rituelles ancestrales.

Les systèmes de valeurs du code Vert sont également visibles sous


un jour positif. Le commerce équitable en est une émanation, ainsi que
le développement de l’agriculture biologique, des cosmétiques bio, des
voitures propres, du recyclage, des habitations bioclimatiques ou des
vêtements en fibres naturelles. Les tendances ethniques que l’on ren-
contre de plus en plus souvent dans la mode et dans la création (sculp-
ture, peinture, musique...), participent de ce même mouvement. Cepen-
dant, pour l’instant, ces nouvelles tendances peinent à s’imposer car
elles ne sont pas performantes sur le plan économique Orange. Les tech-
niques du code Vert sont encore trop coûteuses pour être accessibles au
plus grand nombre. Et lorsqu’elles le deviennent, c’est avec le concours
de personnes et de structures qui fonctionnement avec des systèmes de
valeurs du niveau Orange. Une association entre les qualités du code
Vert (conscience, remise en question, prise en compte des conséquences
et des impacts des décisions...) et celles du code Orange (rentabilité,
efficacité, rapidité...) est nécessaire pour obtenir de vrais résultats.
Certaines personnes réussissent à opérer cette réunification à l’inté-
rieur d’eux-mêmes. C’est le cas de Bernard Marie que nous retrouve-
rons plus en détail dans le chapitre 8. Ce fils de polytechnicien a grandi
dans une famille bourgeoise très aisée, au sein de laquelle il n’y avait
d’autre voie que de faire des études pour entreprendre une carrière de
haut niveau dans l’administration, l’industrie ou la finance. Dès le dé-
part, Bernard Marie s’est écarté de ce chemin prétracé. Il a abandonné
ses études et fait des petits boulots. Pourtant, poussé par une sorte de
déterminisme familial, il a fini par revenir dans les traces. Il a d’abord
créé une entreprise de consulting en management qui a connu un succès
rapide. Cette société a fusionné avec une des plus grandes enseignes du
secteur et de fil en aiguille, alors qu’il n’avait pas suivi ce chemin au
départ, Bernard Marie s’est retrouvé dans le directoire de très grandes
entreprises, comme Volkswagen ou Cap Gemini. Arrivé à ce sommet
de carrière, Bernard Marie a réalisé que son parcours avait quelque
chose de vain. Il ne se reconnaissait pas dans les signes extérieurs de
richesse auxquels il avait accès. Il a donc tout arrêté. Pendant trois ans,
il a réfléchi, pensé à des projets, creusé des idées, suivi plusieurs for-
mations, sans jamais pouvoir passer vraiment à l’acte. Lui qui n’avait
jamais eu le moindre problème pour créer des entreprises ou matériali-
ser ses idées se trouvait brusquement bloqué.
C’est alors qu’il a entamé ma formation aux « Ressources Inté-
grales » au cours de laquelle il a découvert la Dynamique Spirale. À
plus de cinquante ans, il a enfin compris ce qui l’empêchait d’avancer :
« Je me suis reconnu dès qu’on a commencé à parler des qualités et des
faiblesses du code Vert, raconte-t-il. Pendant la première partie de ma
vie professionnelle, j’ai fonctionné comme un Orange pur et dur. Mais
cela ne correspondait pas à mes valeurs intérieures. Je suis alors passé
en code Vert et là, je me suis retrouvé coincé, sans pouvoir avancer,
plein de belles idées et de bonnes intentions, mais incapable de leur
donner corps. » À l’issue de cette formation, Bernard Marie a pu com-
prendre ce qui entravait son évolution et y remédier. Depuis, il a créé
une AMAP2, structure qui met en relation des paysans soucieux de pré-
server des modes de production naturels et des consommateurs respon-
sables. Ces derniers pré-achètent une partie de la récolte des produc-
teurs, ce qui permet aux uns de disposer de la trésorerie nécessaire pour
faire leur travail dans de bonnes conditions, et aux autres de s’assurer
un approvisionnement régulier en fruits et légumes bio à un prix abor-
dable. La structure est florissante. Il a également mis sur pied un mode
de management tout à fait nouveau que je vous expliquerai plus loin3.
Bernard Marie a mis à profit les outils intégraux dont la Dynamique
Spirale pour sortir du code Vert et faire un premier pas vers le code
Jaune.
L’évolution de la médecine occidentale illustre bien, elle aussi, le dé-
ploiement de la Dynamique Spirale. Après des siècles de pratiques mé-
dicales de niveau Rouge (saignées, amputations, arracheurs de dents...),
les thérapeutes ont glissé vers le code Bleu à partir de la fin du XVIe
siècle, sous l’impulsion d’Ambroise Paré, que beaucoup considèrent
comme le père de la médecine moderne. Il commença à instiller de
l’ordre, de la rigueur et du sérieux dans ce qui jusque-là relevait du plus
pur empirisme. La profession s’est peu à peu structurée et la chasse aux
charlatans a permis de garantir le sérieux des praticiens. Ainsi naquit
l’ordre des médecins en 1945. Les médecins jouirent alors d’une aura
de prestige que personne ne songeait à remettre en question. Toutefois,
dans les campagnes, ils assumaient aussi le rôle de conseiller et de con-
fident. Mais à partir des années 1950, la médecine s’est teintée
d’Orange. La recherche s’est accélérée, et les laboratoires pharmaceu-
tiques ont commencé à générer des profits énormes. Cette dimension
commerciale de la médecine et de la pharmacie a permis des avancées
très importantes (les laboratoires finançant la recherche), mais elle a
aussi terni le crédit des médecins qui se laissèrent parfois aller à privi-
légier la rentabilité par rapport à l’efficacité (actes inutiles, consulta-
tions de plus en plus courtes, maladies nosocomiales...). Tout naturel-
lement, cette dualité a favorisé l’émergence de systèmes de valeurs du

2
Association pour le maintien d’une agriculture paysanne.
3
Voir dans le chapitre 8.
code Vert. Les patients ont commencé à se tourner vers d’autres modes
thérapeutiques, plus proches de l’humain, et à privilégier des traite-
ments plus naturels. L’explosion des médecines alternatives est un
mouvement typiquement de niveau Vert : les patients se responsabili-
sent, se questionnent sur leur ressenti, explorent les émotions qui sont à
l’origine de leurs symptômes, s’intéressent aux médecines tradition-
nelles des autres cultures... On commence à parler de médecine globale.
Cette avancée est cependant ternie par les aspects négatifs du code
Vert : certains patients s’éparpillent entre plusieurs thérapies parallèles,
aucune n’était appliquée avec un sérieux suffisant.
Rappelez-vous Claire, notre témoin privilégié. Après avoir adhéré
aux règles de sa profession (au début de sa pratique de la kinésithérapie,
elle avait un fonctionnement de type Bleu), elle a en a rapidement perçu
les limites. Elle est alors partie explorer d’autres univers thérapeutiques.
« J’ai cru, à plusieurs reprises, avoir rencontré la thérapie idéale, ex-
plique-t-elle. J’ai accumulé les formations. À chaque fois que j’en ter-
minais une, une autre m’attirait. J’ai fini par me sentir bloquée dans ce
processus, comme un rat en cage. Je dispose de nombreux outils, mais
je n’arrive pas à opérer une synthèse entre eux et ça me paralyse. Je
pense être une meilleure thérapeute aujourd’hui qu’à mes débuts, je suis
plus attentive, plus disponible aux plaintes de mes patients. Je ne suis
plus enfermée dans un système. Mais je me perds dans un dédale dont
je peine à sortir. »
Au niveau individuel, les systèmes de valeurs du code Vert s’expri-
ment également avec force depuis une trentaine d’années : les individus
sont de plus en plus nombreux à se questionner sur leur intériorité, à se
remettre en question et à s’ouvrir à des valeurs humaines d’échange, de
tolérance et d’universalité. Mais le plus souvent, cela peine à déboucher
sur une réelle amélioration de leur vie.
À son actif, le type Vert est communautaire, égalitaire et consensuel.
Ces valeurs n’auraient jamais émergé si les sociétés n’étaient pas pas-
sées d’abord par le niveau Orange qui court-circuitait l’être intérieur et
ignorait les émotions. La « bonne vie » était mesurée en termes de ré-
ussite matérielle. Certains besoins essentiels de l’humain ont été négli-
gés, et les individus ont fini par se sentir séparés d’eux-mêmes et des
autres. Les systèmes de valeurs du niveau Vert ont fait évoluer la notion
d’accomplissement de la sphère personnelle vers des objectifs commu-
nautaires : tous les humains constituent une seule et même famille.
Après avoir fait la paix avec nous-mêmes, nous pouvons déplacer notre
attention vers les dissonances et les conflits de notre société. Les per-
sonnes qui fonctionnent avec des systèmes de valeurs du code Vert veu-
lent instaurer la paix et la fraternité en prenant en considération les fos-
sés économiques entre les plus riches et les plus pauvres, et en réparant
les injustices dues aux excès des niveaux Rouge, Bleu et Orange. La
spiritualité est de retour, dans une approche unitaire et syncrétique qui
dépasse les confessions particulières et le sectarisme.
Le code Vert a permis d’accomplir une épuration de la Spirale. En
proclamant l’égalité de toutes les formes de vie, il a affaibli le contrôle
exercé par les codes Bleu et Orange, ce qui a permis aux populations
indigènes fonctionnant encore avec des systèmes de valeurs de type
Mauve de trouver leur place. Sans lui, nous ne pourrions pas atteindre
les niveaux suivants.

Nous voici parvenus à la fin de ce que Graves avait appelé le « pre-


mier tiers de la Spirale ». Jusque-là, l’évolution s’est faite dans un mou-
vement d’approfondissement et de complexification cohérent, chaque
niveau étant une sorte de perfectionnement du niveau précédent, et le
niveau suivant venant corriger les manques du niveau précédent.
Ainsi :
— le niveau Mauve a établi une relation au monde capable d’apporter
un début de stabilité et de sécurité;
— le niveau Rouge a pulvérisé ce cadre qui devenait enfermant, mais
en déchaînant une violence qui finit par devenir destructrice;
— le niveau Bleu est alors venu contrôler cette violence et établir des
règles valables pour tous, au risque de figer l’évolution;
— le Niveau Orange a ouvert à son tour des brèches dans cette nouvelle
stabilité, sans avoir conscience des dégâts collatéraux qu’il pouvait
provoquer;
— enfin, le niveau Vert a calmé ce mouvement en impulsant une prise
de conscience de la globalité du monde.
Le code Vert commence ainsi à épurer la Spirale en prônant l’égalité
de toutes les expériences de vie. Ce code accorde une place à toutes les
cultures, toutes les langues, toutes les coutumes : tout le monde a le
droit de prospérer, à partir du moment où cela ne représente pas un dan-
ger pour le reste du monde. À travers cette prise de conscience de la
« reliance » qui existe entre tous les êtres, il ouvre la voie au premier
niveau vraiment global de la Spirale : le niveau Jaune.
À la fin du code Vert, nous arrivons au bout de ce que Graves a appelé
les « niveaux de subsistance » de la Spirale. À partir de là, nous entrons
dans les « niveaux d’existence ». Les êtres vont enfin pouvoir se déve-
lopper, se déployer, faire connaissance avec des capacités jusque-là
ignorées, bâillonnées, freinées par des nécessités d’évolution à présent
accomplies. Le deuxième tiers est constitué de deux niveaux, le Jaune
et le Turquoise. Viendra ensuite le troisième tiers, qui compte à l’heure
actuelle le code Corail.
Pour passer au niveau supérieur et entrer dans le deuxième tiers de la
Spirale, nous devons changer de branche, comme un animal qui grimpe
le long d’un arbre et, parvenu à son sommet, doit sauter sur un autre
tronc, plus élevé, pour continuer son ascension. Il ne s’agit plus de par-
faire les acquis des niveaux précédents, mais de commencer une nou-
velle phase d’évolution après avoir intégré tous les niveaux antérieurs.
Nous devons effectuer un « saut quantique », comme diraient les phy-
siciens qui étudient l’infiniment petit. Cette expression désigne un dé-
centrage, un basculement vers un autre rameau de connaissance et d’ex-
périence, un changement de paradigme. C’est bien ce que nous devons
faire pour entrer de plain-pied dans le code Jaune, et par là même, dans
la pensée intégrale.
Vers la fin des années 1960, les recherches de Clare Graves l’avaient
amené à remarquer l’apparition d’un nouveau type d’individu. Il ne
s’agissait pas d’un raffinement des niveaux différents, mais de l’émer-
gence d’individus fonctionnant d’une manière totalement nouvelle. Ce
sont les penseurs du code Jaune. Les niveaux du premiers tiers de la
Spirale ont permis, peu à peu, de comprendre et de contrôler les pro-
blèmes de subsistance. Parallèlement, l’augmentation massive de la po-
pulation mondiale a imposé de nouveaux défis. À ce point de l’évolu-
tion mondiale, il fallait trouver de nouveaux modes de pensée pour ré-
soudre des problèmes à large échelle de plus en plus complexes. La
complexité croissante du monde actuel nécessitait une architecture
mentale et neuronale s’articulant sur la fonctionnalité, la compétence,
la flexibilité et la spontanéité.
Le code Jaune se caractérise par l’émergence d’individus capables de
penser autrement et d’embrasser d’un même regard des situations plus
complexes. Nous voici arrivés à l’ère des créatifs culturels et des diri-
geants visionnaires, des individus à la fois intuitifs et rationnels, sen-
sibles et efficaces, qui sont encore peu nombreux mais qui ne cessent
de se multiplier depuis les années 1970.

C’est donc vers la fin des années 1960 que Graves a remarqué des
individus semblant avoir un mode de fonctionnement radicalement nou-
veau, une capacité inédite à fonctionner à un autre niveau de com-
plexité, aussi bien dans la prise de décision que dans l’analyse des pro-
blématiques ou dans l’acquisition de nouvelles facultés cognitives. Ces
personnes semblaient avoir une nouvelle manière de penser. Il leur
trouva des caractéristiques communes : malgré leurs capacités éten-
dues, elles n’étaient pas motivées par leur statut social; elles semblaient
ne plus être animées par la peur (peur de l’autre, de la différence, de
l’abandon, du rejet, du manque...); elles étaient à la fois créatives et
motivées; elles faisaient preuve de prudence malgré l’absence de peur
et d’une grande curiosité. Elles semblaient fonctionner suivant ce cons-
tat : « Tout change, rien n’est immuable, et ce qui est vrai aujourd’hui
peut être remplacé par quelque chose de nouveau demain. »
Pour la première fois, Graves rencontra des personnes soucieuses de
percevoir les problèmes auxquels il faudrait faire face dans les années
à venir, afin de pouvoir les résoudre avant même qu’ils émergent. Ces
individus étaient donc résolument tournés vers l’avenir, faisant preuve
d’une sorte de « pré-vision » tout à fait inédite. Graves remarqua que
ces individus ne se conformaient pas systématiquement aux normes en
vigueur, sans pour autant se montrer marginaux ou révoltés. Au départ,
le chercheur estima à seulement un sur dix à vingt mille les cerveaux
capables de fonctionner spontanément de cette manière. Même si c’était
peu, cela semblait suffisamment intéressant pour étudier de plus près
leur mode opératoire.
Les systèmes de valeurs de ce code Jaune ont continué à s’implanter
peu à peu. Aujourd’hui, les personnes qui les épousent sont beaucoup
plus nombreuses que dans les années 1970. Mieux : en étudiant leur
mode de fonctionnement, nous pouvons tenter de nous en rapprocher.
En accédant au code Jaune, les individus prennent conscience que le
monde tout entier est un système en équilibre instable. Et si nous n’y
faisons pas attention, cet équilibre peut se rompre, entraînant l’effon-
drement aussi bien des systèmes économiques et financiers que de la
biodiversité ou des ressources naturelles et humaines. Tous ces élé-
ments sont en constante interaction et il faut arriver à conserver une vue
d’ensemble de ce système extrêmement complexe si l’on veut parvenir
à trouver des solutions durables qui n’affectent pas l’équilibre global.
Car c’est une préoccupation permanente des personnes qui fonctionnent
avec des systèmes de valeurs Jaunes : toute décision, tout acte doivent
être bénéfiques à tous les niveaux.
Pour ce faire, le fonctionnement de type Jaune implique de ne plus
penser d’une façon linéaire (A entraîne B, qui entraîne C...), mais d’une
manière systémique, en englobant des données chaotiques et aléatoires.
Lorsqu’on parle de données chaotiques, cela n’implique pas forcément
un grand désordre, mais juste un ensemble d’élément n’ayant pas de
relations visibles les uns avec les autres. Les personnes qui fonctionnent
en mode Jaune parviennent à englober ces éléments dans une vision
suffisamment globale pour percevoir les relations sous-jacentes qui ré-
gissent ces ensembles chaotiques. C’est une qualité extrêmement im-
portante, car elle permet de prendre en compte des situations com-
plexes, de vastes horizons d’esprit, et d’en percevoir la cohérence ca-
chée.
Les personnes qui fonctionnent avec des systèmes de valeurs du code
Jaune sont très respectueuse des autres et désireuses de ne pas les bles-
ser. Contrairement aux personnes en mode Orange, elles ne cherchent
pas à imposer leur point de vue à tout prix. Mais à l’inverse de ceux qui
ont des comportements de niveau Vert, elles ne restent pas pour autant
dans l’immobilisme. Les individus de type Jaune utilisent pour cela
l’arme de la connaissance. Au lieu de se réfugier derrière la force ou
l’autorité, ils cherchent à comprendre tous les aspects d’une situation,
d’en saisir toutes les composantes, sans rien rejeter par a priori, certi-
tude ou idéologie. L’ouverture d’esprit que cela implique est très
grande. Tout ce qui est différent ou nouveau constitue un centre d’inté-
rêt potentiel, une source d’enrichissement intellectuel et humain. Ce-
pendant, les individus en mode Jaune ne se contentent pas d’absorber
des données nouvelles, de « télécharger » des informations comme le
font les individus de type Orange. Leur but est d’intégrer les nouvelles
données à leur paysage de connaissances, afin de l’élargir toujours da-
vantage.
On pourrait considérer les individus fonctionnant en mode Jaune
comme des individualistes, car ils essaient de résoudre les problèmes
eux-mêmes. Mais ils n’agissent pas ainsi dans une démarche d’intérêt
personnel ou par peur des autres. Ils savent que leur écosystème inté-
rieur coexiste avec l’écosystème extérieur. Et s’ils parviennent à faire
en sorte que ces deux écosystèmes soient en phase, alors l’horizon des
possibles s’élargit considérablement. Rappelez-vous les polymathes
évoqués au chapitre 14 : quelle que soit l’époque à laquelle ils vivent,
ces individus possèdent déjà des traits appartenant à ce niveau Jaune.
C’est le cas du mythologue américain Joseph Campbell. Après avoir
étudié les mathématiques et la biologie, il se tourna vers les sciences
humaines, puis la littérature anglaise et médiévale. Il étudia ensuite, le
sanskrit, le japonais, le vieux français... Passionné depuis l’enfance par
la culture amérindienne, il entreprit d’étudier les mythes du globe afin
d’en extraire les similitudes. Il voulait, dans une théorie unifiée du
mythe, dessiner les contours de ce qui caractérise l’unité de l’espèce
humaine depuis des millénaires. Voilà une démarche typiquement
Jaune. Campbell a réussi à établir des comparaisons et à tirer des fils
entre le cycle arthurien et la pensée inca, divers rituels du bouddhisme
tibétain et la pensée cathare... La vision de Campbell a influencé le tra-
vail de Georges Lucas, le créateur de Star Wars (la guerre des étoiles),
dont il était très proche. C’est pourquoi on retrouve nombre de mythes
fondateurs5 dans cette série de films qui connut un succès phénoménal
dans le monde entier. Comme si cette histoire parlait à tout le monde :
tous les âges, toutes les cultures, toutes les sociétés.
On pourrait penser qu’une telle approche répond à des systèmes de
valeurs de type Mauve : superstition, divinisation des éléments natu-
rels... Ce qui transforme ces éléments du code Mauve en une démarche
résolument du code Jaune, c’est la mise en perspective d’éléments ap-
paremment sans relation, et la tentative d’en tirer une compréhension
globale et universelle; une compréhension qui jaillisse d’une source ca-
chée à l’intérieur même de l’être6. C’est ce qui permet aux personnes
fonctionnant en code Jaune de ne pas tricher avec la connaissance.
Lorsqu’elles sentent qu’elles ne possèdent pas encore suffisamment un

4
Voir p. 39.
5
Je pense notamment au « fils prodige », à la force et son « côté obscur », etc.
6
Je reviendrai plus longuement sur cette source dans le chapitre suivant, p. 155.
sujet, elles n’hésitent pas à dire : « J’ai encore besoin d’y réfléchir, je
vous répondrai lorsque je serai prête. » C’est comme si elles avaient
intégré et digéré tous les niveaux précédents de la Spirale, afin d’en
faire un tout cohérent qu’elles portent à l’intérieur d’elles et dont elles
peuvent faire usage à loisir.

Ces individus font des managers d’un genre nouveau. Leurs capacités
cognitives, leurs facultés d’analyse et leur pouvoir de décision les rend
très efficaces lorsqu’il s’agit de trouver des idées pour le développe-
ment d’une entreprise. Mais ils cèdent facilement leur place à la tête
d’un projet lorsqu’une autre personne semble posséder des qualités
mieux adaptées. Un manager de type Jaune ne restera pas accroché à
son siège. Il privilégiera l’efficacité et la cohérence, plutôt que le pou-
voir personnel. Dans une entreprise qui fonctionne en mode Jaune, on
peut imaginer un système de leadership tournant, chacun prenant la tête
des opérations à tour de rôle, lorsque ses compétences sont les mieux
adaptées à la situation.
On perçoit bien, dans cet exemple, la manière dont les comporte-
ments du mode Jaune permettent de se dégager des faiblesses du code
Vert. Chacun à son tour prend la direction des opérations non pas en
fonction de critères égalitaires ou consensuels, mais pour mettre en
œuvre des compétences précises. On sort donc de l’immobilisme généré
par le consensus, sans pour autant replonger dans la quête du pouvoir et
de la réussite. Dans les milieux du management, on parle alors d’» or-
ganisation apprenante », car la structure elle-même peut se nourrir de
ces leaderships tournants.
Les personnes fonctionnant en mode Jaune savent aussi qu’il existe
un « tissu sous-jacent » de l’univers, un lieu au sein duquel circulent
des informations que nos outils sensoriels et conceptuels actuels ne par-
viennent pas à saisir. Ce lieu rappelle le « vide quantique » des physi-
ciens, ce vide indispensable à la cohérence de notre univers matériel et
qui recèle une énergie et des informations essentielles. Cela permet aux
individus de type Jaune de créer un partenariat avec les projets qu’ils
nourrissent, comme s’il s’agissait de personnes. Florence est auteur et
publie des livres consacrés à la santé et au bien-être. Lorsqu’elle pense
à un prochain livre, elle commence par se documenter : elle lit, fait des
recherches et des interviews... Puis elle laisse le livre, comme elle dit,
« s’écrire dans son coin ». « Bien sûr, cela n’a rien de magique, ex-
plique-t-elle. Il faudra bien que je finisse par me mettre à l’ordinateur
pour que le travail prenne forme. Mais cette période de décantation
m’est indispensable. Mes idées se mettent en place, évoluent, se trans-
forment, sans que j’aie l’impression d’y réfléchir de manière beso-
gneuse. À un moment, je sens que le livre est prêt. C’est comme s’il me
disait que je peux y aller. Alors je commence à écrire et les choses
s’écoulent avec une grande fluidité ».
Stéphane, un architecte de quarante-cinq ans, procède de la même
manière avec ses projets : « À chaque fois, j’accumule des tonnes
d’idées, raconte-t-il. Au point de me sentir enseveli. Ce moment est
comme un signal, qui me dit que je dois mettre tout ça de côté pour
quelques jours. Je sens que tout ça “travaille” en dehors de ma pensée
consciente. Je n’y réfléchis pas, et pourtant cela continue à mûrir. Et
puis je sens comme un déclic : tout est prêt, je peux passer à la réalisa-
tion. »
Ce déclic, c’est sans doute ce que recherche encore Claire, notre ki-
nésithérapeute. « J’aimerais que tout ce que j’ai appris se mélange et
forme enfin une démarche cohérente. Je ne tiens pas à “inventer” une
nouvelle méthode thérapeutique, il en existe déjà beaucoup ! Mais j’ai-
merais sentir avec précision l’outil avec lequel je travaille, sans avoir
l’impression de tâtonner sans cesse dans l’obscurité. » Claire n’est pro-
bablement pas très loin du code Jaune et de la pensée intégrale.
Pour revenir au domaine industriel, j’ai retenu l’exemple d’Apple et
de son iPhone. Depuis le début des années 2000, le marché de la télé-
phonie mobile semblait bien structuré, avec ses ténors (notamment No-
kia) et ses rôles secondaires. Et voilà qu’une marque spécialiste de l’in-
formatique, Apple, déboule sur le marché avec une nouveauté : le pre-
mier téléphone mobile à écran tactile, ludique dans son mode d’utilisa-
tion, élargissant la gamme des possibilités en proposant de nouvelles
utilisations, facilitant l’accès à internet. Le lancement de l’iPhone s’est
appuyé sur un ensemble de concepts novateurs, censés correspondre à
des besoins qui n’avaient pas encore émergé chez les utilisateurs. C’est
justement une des caractéristiques essentielles du code Jaune : ce mode
de fonctionnement permet de trouver des solutions efficaces et nova-
trices pour de nouveaux défis qui ne sont pas encore vraiment appa-
rents. Le succès a été au rendez-vous, puisque Nokia a cédé en 2009 sa
place de leader du marché de la téléphonie mobile !
Même si le code Jaune en est encore à ses débuts, Graves a tout de
même repéré dès la fin des années 1970 les premiers signes du niveau
suivant : le code Turquoise, perceptible chez quelques rares individus7.
Le code Jaune a été décrit comme celui de personnes possédant un cer-
veau gauche capable de fonctionner avec des sentiments. Le mode Tur-
quoise est caractérisé par des personnes possédant un cerveau droit hau-
tement complexe, fonctionnant avec des données. Cependant, le code
Turquoise ne signe pas seulement la réconciliation entre le cerveau droit
et le cerveau gauche. Celle-ci était déjà accomplie au niveau précédent.
Le code Turquoise va plus loin. Les individus fonctionnant dans ce sys-
tème de valeurs surfent sur des vagues beaucoup plus amples, sur des
courants d’énergie puissants qui leur permettent d’agir au nom de la
force de vie elle-même, dans ses innombrables manifestations.
Le niveau Turquoise est souvent qualifié de « holistique intégral ». Il
est caractérisé par un déploiement de toutes les possibilités, qui permet
d’embrasser toutes les situations. Les personnes qui fonctionnent en
mode Turquoise ne sont pas seulement synthétiques, ouvertes, créa-
tives, fluides... Elles ajoutent à tout cela une dimension supplémen-
taire : l’expérience. Les individus de type Turquoise favorisent l’expé-
rimentation. Ils ne se contentent pas d’apprendre, ils vivent ce qu’ils
apprennent, sans rien rejeter.
Ce code fait une place à des concepts liés à la spiritualité. Les per-
sonnes fonctionnant en mode Turquoise acceptent l’idée que toutes les
formes de vie sont liées entre elles, pour former une sorte de super-
organisme vivant complexe. Cela peut faire penser à des éléments du
code Mauve ou du code Vert. La différence réside en ce que les per-
sonnes de type Turquoise allient toujours sensation et information. Elles
savent à la fois analyser et ressentir, les deux étant intimement intriqués.
Elles savent aussi utiliser l’ensemble de leurs horloges bio-corpo-
relles8 : l’hémisphère droit et l’hémisphère gauche, bien sûr, mais aussi
nos cerveaux secondaires (cardiaque, intestinal, épidermique...) qui

7
À sa mort, en 1986, le Pr Graves n’avait repéré que 6 individus de type Turquoise.
8
Ces éléments sont développés dans le chapitre V, consacré à la cohérence neuro-
cardio-vasculaire.
sont des ensembles de neurones dialoguant sans cesse avec le cerveau
central. Cela leur permet de rester ouverts à des courants d’énergie et
des canaux d’information qui provoquent des perceptions subtiles dé-
passant largement celles de nos organes sensoriels.
Ces personnes sont pourtant capables d’accepter et d’intégrer des
formes de pensée incomplètes et des perspectives émanant de systèmes
de valeurs moins complexes. Elles savent continuer à dialoguer avec les
niveaux de moindre complexité. Elles ne vivent pas en solitaires, au-
dessus des foules, mais elles sont impliquées activement dans la vie
quotidienne.
L’accès au code Turquoise suppose une architecture mentale structu-
rée de manière multidimensionnelle. Une architecture mentale com-
plexe, véritablement intégrale. Il est alors possible de penser « multi-
niveaux », d’analyser des ensembles de données avec une vision « en
3D ». La pensée n’est plus linéaire ni verticale, c’est un déploiement
dans toutes les dimensions, concernant des modes cognitifs connus
mais aussi des perceptions que la science commence seulement à soup-
çonner.
Certains chercheurs atypiques montrent qu’ils ont d’ores et déjà une
forte proportion de systèmes de valeurs de type Jaune, teintés d’un peu
de mode Turquoise. C’est le cas par exemple d’Erwin Laszlo. À la fois
scientifique et philosophe, le créateur du « Club de Budapest9 » n’hésite
pas à emprunter des chemins de traverse. Il travaille par exemple sur la
manière d’intégrer des notions issues de la tradition védique de l’Inde
ancienne (comme les champs akashiques) dans la physique postquan-
tique. Cette largeur d’esprit est une des principales caractéristiques du
code Turquoise. Nous pourrions aussi parler des travaux de Roger Pen-
rose, un mathématicien anglais qui a travaillé avec le célèbre physicien
et cosmologiste Stephen Hawkins à une « théorie de l’origine de l’uni-
vers ».
Les personnes qui fonctionnent avec des systèmes de valeurs Tur-
quoise prennent en compte des événements non visibles, qui se dérou-
lent quelque part dans une dimension impalpable qui peut ressembler
au postulat des physiciens quantiques. Plus encore que les personnes

9
Il s’agit d’un club de réflexion international, dont le but est de servir de catalyseur
aux changements individuels et collectifs indispensables si nous voulons vivre un jour
dans un « monde durable ».
fonctionnant en mode Jaune, elles savent traiter simultanément les in-
formations émanant de chemins d’énergie visibles et non visibles. Elles
commencent ainsi à percevoir ce que les physiciens appelleraient des
« variables cachées ». Il s’agit d’une perception plus fine de la réalité,
englobant des niveaux qui échappent à nos outils sensoriels et cognitifs
habituels, et les intégrant dans une pensée globale. Ces personnes sa-
vent également utiliser l’intelligence collective pour aborder les défis à
grande échelle, sans avoir peur de perdre leur individualité. Plus encore
qu’en code Jaune, les sujets de type Turquoise ne sont plus touchés par
les peurs et les angoisses stériles. Ils sont donc capables, selon les si-
tuations, de s’insérer facilement dans des groupes ou de fonctionner en
solitaire.
Pour la première fois dans l’évolution de la Spirale, nous voyons ap-
paraître des individus qui savent, intuitivement, qu’ils ne sont pas tout
entier contenus dans leur pensée. La société occidentale a érigé le « je
pense, donc je suis », au rang de règle absolue. Mais pour les individus
fonctionnant en mode Turquoise, « je » n’est pas réductible au discours
mental. Il est beaucoup plus vaste que cela. Ces personnes vont ainsi
pouvoir créer une forme de partenariat avec les différentes composantes
de leur être, la pensée consciente en faisant partie parmi d’autres. Nous
touchons là à une autre donnée centrale de la pensée intégrale, que je
vous exposerai plus longuement dans le chapitre suivant10 : pour adop-
ter ce nouveau mode de pensée, il faut parvenir à identifier les diffé-
rentes composantes de notre être, être en paix avec elles et apprendre à
les faire cohabiter sans conflits, afin de les faire interagir différemment
en fonction des situations.
Les sujets de type Turquoise peuvent ainsi mettre en veilleuse, dans
certaines circonstances, ce mental qui perturbe les expériences senso-
rielles subtiles. Ils sont capables d’expérimenter facilement des états
d’expansion de conscience à un degré de compréhension hors d’atteinte
des systèmes de valeurs précédents. On pourrait penser que ces expé-
riences sont plutôt liées aux systèmes de valeurs du code Mauve. C’est
vrai, un lien existe entre le code Mauve et le code Turquoise. C’est
comme si certains éléments remontaient des profondeurs de la Spirale
pour se réactualiser dans le code Jaune, et plus encore dans le code Tur-
quoise. Mais cette réactualisation s’enrichit d’une dimension diffé-
rente : là où certaines manifestations spirituelles, voire paranormales

10
Voir p. 207.
étaient interprétées en code Mauve comme émanant des esprits de la
nature, elles représentent en mode Turquoise des expériences à vivre,
permettant de mieux embrasser l’immense diversité des expressions de
la vie.
Pour les personnes fonctionnant en mode Turquoise, tout est vivant.
Pas seulement les animaux, les plantes, voire la planète tout entière,
mais aussi une société, un projet ou une structure administrative... Dans
certaines entreprises, par exemple, il y a une mauvaise ambiance sans
que cela puisse s’expliquer de manière objective. Les personnes du ni-
veau Turquoise excellent dans la résolution de ce type de problème, car
elles peuvent sentir les nombreuses forces à l’œuvre « sous la surface »
et repérer ce qui, dans la dynamique même de l’entreprise, provoque ce
malaise. Elles savent repérer les employés qui seraient plus efficaces à
un autre poste et qui s’ennuient. Elles sentent les « trous » dans la com-
munication, observent tous les rouages de l’entreprise comme s’il
s’agissait d’une grande toile d’araignée et perçoivent un tissu de causes
et d’effets sur lequel il est possible d’agir. Le mode de fonctionnement
Jaune constitue un premier pas pour sortir de la pensée linéaire et entrer
dans la pensée complexe. Le mode de fonctionnement Turquoise va
plus loin : il n’est plus question de faire le lien entre des éléments sépa-
rés, mais de percevoir directement la globalité avec toutes ses compo-
santes, et de l’expérimenter par tous les moyens possibles.
Les personnes fonctionnant en mode Turquoise excellent dans la ges-
tion des paradoxes. Comment être juste avec tous les élèves d’une
classe et aider les moins bons à se perfectionner tout en amenant les
meilleurs à se surpasser ? Comment créer un système de santé qui fa-
vorise la longévité des personnes et améliore la qualité des soins, tout
en abaissant les coûts pour la collectivité et en améliorant les conditions
de travail du personnel soignant ? Voilà des paradoxes apparemment
impossibles à résoudre, sauf pour une personne qui fonctionne en mode
Turquoise car sa perception globale de la situation et sa capacité à inté-
grer des informations véhiculées dans différents plans de réalité lui don-
nent des outils dont les autres ne disposent pas.
Tout cela rend les individus de type Turquoise très humbles. Leur
manière d’expérimenter toute chose leur fait toucher du doigt que l’on
ne peut jamais tout connaître, tout savoir, tout comprendre... Comme le
précisent Don Beck et Chris Cowan : « La réalité peut être expérimen-
tée, mais jamais connue. » Ces personnes ne sont donc jamais installées
dans leurs convictions. Elles n’ont jamais l’impression d’avoir tout
compris ou de tout savoir. Elles savent qu’elles sont dans une évolution
constante, comme tout ce qui les entoure. Elles évitent ainsi le piège de
la vanité et du « supposé savoir », et conservent intacte leur capacité
d’émerveillement et d’humilité. L’ego, qui anime les niveaux du pre-
mier tiers de la Spirale, passe au second plan dans le deuxième tiers. Il
est affaibli chez les personnes fonctionnant en mode Jaune, et virtuelle-
ment inexistant chez les sujets de type Turquoise.
Le niveau Turquoise inaugure ainsi de nouveaux systèmes de valeurs
d’une portée extraordinaire pour les générations à venir. L’avènement
des systèmes de valeurs du code Turquoise représente un véritable saut
évolutif, un grand bond sur l’échelle du développement humain. Pour
accomplir ce pas, les personnes de type Turquoise savent s’appuyer sur
tous les codes précédents qu’elles ont parfaitement intégrés. À ce titre,
les individus en mode Turquoise se rapprochent des magiciens de la
Spirale, des alchimistes du temps présent, plus encore que ne le faisaient
les individus de type Jaune. Ils pratiquent la pensée intégrale de manière
spontanée, intuitive et instinctive. Ils ne sont pas forcément plus intel-
ligents que les autres, mais ils disposent d’une grande expansion de la
pensée et d’une immense panoplie d’outils comportementaux dans les-
quels ils peuvent puiser à loisir. Le type Turquoise, avec son architec-
ture mentale hautement complexe, représente la fin du second tiers de
la Spirale et le commencement d’une extraordinaire série de nouvelles
possibilités offerte aux générations à venir.

Dès les années 1960/1970, Graves avait compris que la Spirale allait
continuer à se déployer après la fin du deuxième tiers. Ce modèle dy-
namique qui nous entraîne vers des systèmes de plus en plus complexes,
ne peut pas avoir de fin prévisible. Il avait donc prévu un troisième tiers,
dont les premiers signes ont été aperçus par ses successeurs, Don Beck
et Chris Cowan, au tournant du troisième millénaire. Ce neuvième ni-
veau de la Spirale a été baptisé Corail. On entre théoriquement dans le
troisième tiers. Un niveau d’existence universel.
Il est encore difficile de décrire ce mode de fonctionnement, mais j’ai
tenté d’en percevoir les contours et d’imaginer sa substance à partir de
l’évolution des codes Jaune et Turquoise. Je pense que le niveau Corail
sera caractérisé par sa focalisation sur une dimension extra-planétaire.
Ces penseurs seront capables d’embrasser l’univers tout entier dans une
même vision. Ils pourront s’intéresser à des structures de pensée et d’or-
ganisation non humaines, visibles ou invisibles. Si les personnes fonc-
tionnant en code Jaune acceptent l’idée que la Terre puisse fonctionner
comme un être vivant11, les individus en mode Turquoise l’intègrent
comme une évidence et ceux en mode Corail étendent cette notion à
l’univers tout entier.
Cette idée d’univers vivant n’est pas radicalement neuve. Les Mayas
parlaient déjà de Hunab Ku, la conscience galactique de l’univers vi-
vant. Mais il s’agissait alors d’un fonctionnement du niveau Mauve,
teinté de superstition et tissé de rituels. Avec le fonctionnement de type
Corail, cette notion devient une réalité au même titre que la matière ou
la lumière. Un penseur en mode Corail reconnaît que des formes d’in-
telligences multiples existent non seulement dans notre univers à trois
dimensions, mais aussi dans des univers possédant d’innombrables di-
mensions. De la même manière, ce penseur du niveau Corail admet
l’existence d’intelligences stellaires non comme une croyance à la ma-
nière des codes Mauve ou Bleu, mais plutôt comme une réalité pro-
bable. Il essaie même de percevoir ce que pourrait être le mode de fonc-
tionnement de telles structures de pensée afin de pouvoir adapter leur
savoir-faire aux besoins de l’évolution de notre biodiversité planétaire.
Les personnes qui fonctionnent en mode Corail s’intéressent à la bio-
astronomie, l’exo-thermodynamique, l’exobiologie... Autant de do-
maines scientifiques qui existent déjà, mais que les sujets de type Corail
vont savoir utiliser d’une nouvelle manière grâce à leurs cerveaux ca-
pables d’interpréter des phénomènes complexes non linéaires. Il y a
quelques années, j’ai rencontré dans un séminaire un professeur de mé-
canique quantique qui, pour enseigner la cristallographie à ses étu-
diants, commençait par leur raconter le mythe de l’Atlantide et s’ap-
puyait sur cette histoire pour leur enseigner cette très sérieuse discipline
scientifique. Voilà un exemple de ce que pourrait être un comportement
du niveau Corail, émergeant dans une personnalité qui, par ailleurs, me
semblait correspondre aux systèmes de valeurs du code Jaune.
En mode Corail, l’horizon-temps s’allonge considérablement. L’ho-
rizon-temps, c’est la profondeur de champ temporelle que nous sommes
capables d’intégrer dans notre mode de pensée. Il ne s’agit pas de notre
capacité à nous projeter dans l’avenir, mais de notre faculté d’embrasser

11
Voir les explications sur James Lovelock et son Hypothèse Gaïa, p. 108.
l’avenir avec toutes ses composantes pour l’intégrer dans nos ré-
flexions. Les personnes fonctionnant en mode Bleu, Orange ou Vert ont
un horizon-temps moyen de trois à six mois. Dans le deuxième tiers, cet
horizon-temps commence à s’allonger pour atteindre deux ou trois ans
en code Jaune et Turquoise. Un penseur de type Corail peut penser
beaucoup plus loin, jusqu’à dix ou vingt ans. Le mode Corail permet
ainsi d’entrer dans un nouveau niveau de perception et de cocréation du
futur. Il permet d’apprendre du futur comme on le fait du passé.
À l’heure actuelle, il ne doit pas y avoir sur Terre plus d’une centaine
d’individus qui touchent aux rivages du code Corail. Après le niveau
Corail, les théoriciens de la Dynamique Spirale ont laissé la place pour
un autre niveau à venir. Il est encore trop tôt pour le décrire, car les
premiers germes de ce code couleur n’ont pas encore émergé.
Cette vision panoramique de l’évolution de l’humanité offre d’infi-
nies applications, que je vous présente dans le chapitre suivant. Si vous
désirez avoir une vision plus globale et schématique de ces différentes
étapes, consultez le tableau récapitulatif en couleurs qui suit.
CODE
CARACTÉRISTIQUES PRINCIPALES
COULEUR
Premier Tiers NIVEAUX DE SUBSISTANCE
Première étape qui a fait de nous des humains. Intelligence
instinctive, système sensoriel très développé. Les res-
sources proviennent de ce que la nature fournit. Nécessité
de se satisfaire immédiatement. Humains luttant pour leur
BEIGE : survie dans des environnements où le fait de rester en vie
est ce qui compte le plus. Traces de mode Beige chez les
– 100 000 ANS gens qui vivent dans la rue. En Somalie ou en Éthiopie où
la population vit dans des conditions d’extrême pauvreté.
L’existence se réduit au geste « main - bouche ». Les per-
sonnes exposées à une catastrophe peuvent régresser
jusqu’au niveau Beige.
Monde peuplé par les esprits ancestraux et les esprits de
la nature. Apparition du clan, sécurité dans un groupe pro-
tecteur. Esprit tribal, animiste et mystique. Apparition des
MAUVE : cérémonies, des rituels et des danses rythmiques. Appari-
– 50 000 ans tion des concepts fondamentaux du chamanisme mondial.
Capacité d’associer la cause et l’effet : premières notions
de métaphysique. La vie tribale est inhérente à la nature
des choses. Expériences de conscience chamanique.
Le monde est une jungle. Apparition du Moi brut, individu
élitaire, égocentrique : le renégat, l’hérétique, le barbare,
ROUGE : le « vas-y seul », le moi puissant, soldats perdus, merce-
– 10 000 ans naires, chefs de gangs de rue. Rage et rébellion, mais aussi
merveilleux élans de créativité, actes héroïques, capacité
de briser la tradition et de frayer de nouveaux chemins.
Monde contrôlé par le Divin, stabilité sociale convention-
nelle, soumission à l’autorité conventionnelle. Meilleure
capacité d’abstraction. Prise de conscience des consé-
quences, obéissance, ne questionne pas le système. Re-
cherche d’un but transcendant, reconnaissance de l’impor-
BLEU : tance de l’ordre et du sens, d’un univers contrôlé par un
– 5 000 ans pouvoir unique et supérieur. Acceptation de l’autorita-
risme et du sacrifice de soi pour le bien commun. Version
plus évoluée du mode Bleu : systèmes plus institutionna-
lisés dans lesquels prévalent rigueur, discipline, responsa-
bilité, stabilité, persévérance et ordre. Règles et protocoles
sont de rigueur.
Monde abondant rempli d’options remarquables. Choix,
opportunité pour la fortune, connaissances, avancement.
Le type Orange sort du Livre et des règles et prendra ses
propres décisions. Cherche à maîtriser la nature et à amé-
liorer sa vie. Capable d’apprendre de nouvelles manières
de travailler, c’est le Self-made-man. Apparition de la foi
dans l’optimisme, la mobilité, la croyance d’être capable
ORANGE :
de façonner l’avenir et par conséquent le dominer. Appa-
vers 1700
rition de la logique mathématique et de la linéarité. Toutes
choses qui ont rendu possible la logique scientifique, la
quantification et la mesure. Nombreux effets négatifs de
l’industrialisation du mode Orange notamment les ra-
vages écologiques. La créativité et la capacité technique
inhérentes au code Orange peuvent résoudre par exemple
les problèmes environnementaux que celui-ci a générés.
Déni de soi, sensitif et relativiste. Prise de conscience de
l’interdépendance et de l’impact personnel sur les autres.
Le type Vert est communautaire, égalitaire et consensuel.
Premiers courants socialistes. Compréhension que les be-
soins de l’être humain ont été négligés. Consensus, règles
majoritaires et training sensible sont hautement appréciés.
Mise en œuvre de programmes de soutien, tendance à ef-
facer les distinctions de classe sociale. Retour de la spiri-
tualité grâce à une approche unitaire dépassant les confes-
sions particulières et le sectarisme. Du point de vue du
mode Vert, la croissance et la consommation sont mau-
VERT :
vaises. Il veut utiliser les ressources déjà disponibles et les
vers 1850
redistribuer de telle sorte que tout le monde puisse en pro-
fiter. Le code Vert est un système merveilleux, mais il
suppose que tout le monde possède le même niveau
d’opulence que lui. Risque de destruction des systèmes
autoritaires et purificateurs des modes Bleu et Orange, par
conséquent déferlement du comportement de type Rouge
indiscipliné, égocentrique et impulsif dans le code Vert,
aussi bien dans l’individu que dans nos sociétés. Œuvre
pour l’égalité, la reliance et la sensibilité. Il agit pour une
très bonne raison : sans mode Vert, nous ne pourrions pas
atteindre le niveau Jaune ni le second tiers.
Dans les années 1970, observation d’une complexité ex-
traordinaire dans la prise de décision et dans d’autres as-
pects des facultés cognitives chez certaines personnes.
Passage du Type d’esprit différent. Capacité à trouver davantage de
premier tiers solutions plus rapidement. Peu de motivations pour le sta-
vers le second tut social, curiosité accrue quant au fait d’être simplement
Tiers en vie dans un univers en expansion. Conscient des pro-
blèmes auxquels nous faisons face avant que ces pro-
blèmes ne deviennent visibles au reste d’entre nous. Es-
prits structurés sur un paradigme différent. Ce n’est pas
uniquement une nouvelle étape faisant suite au niveau
Vert : saut quantique vers une nouvelle architecture de
pensée.

Deuxième Tiers NIVEAUX D’EXISTENCE


Jaune est systémique, relativiste et intégrateur. Compré-
hension et utilisation de systèmes dits « chaotiques ».
Jaune s’exprime sans blesser les autres, ni la planète. Re-
cherche le respect de soi et la liberté d’être ce que l’on est.
Le monde existe à l’intérieur de soi. Orienté vers la com-
préhension de diverses perspectives, recherche à faire ce
JAUNE: qui est possible selon le contexte. Les valeurs et les con-
1960/1970 cepts sont dérivés de la situation en cours. La motivation
provient de l’intérieur de soi, recherche d’un sentiment de
compétence personnelle. Pattern de changement de lea-
dership. Libre de compulsion d’anxiété des niveaux pré-
cédents. Individu coopératif percevant l’interdépendance
de toutes choses qui n’a plus de besoin de compétition in-
dividuelle ou destructrice.
Turquoise est synthétique et expérientiel, émergence
d’une focalisation sur la connectivité spirituelle. Le travail
doit avoir un sens pour la santé générale de la vie. Sensa-
tions et informations appréhendées simultanément qui se
renforcent mutuellement. Capable de voir et d’honorer de
nombreuses perspectives, y compris celles de paliers « in-
férieurs ». Structuré de manière multidimensionnelle.
Conscient des champs d’énergie, des liens hologra-
phiques. Utilisation de l’intelligence collective humaine
pour aborder les défis à grande échelle sans sacrifier l’in-
dividualité. Capable de former un partenariat entre les
structures conscientes et inconscientes en tant que copar-
ticipant. Reconnexion avec de puissants aspects des ni-
veaux de subsistance du Premier Tiers, tout en activant
TURQUOISE : des ressources inconnues du cerveau et de la structure
1980/2000 mentale. Grand pas sur l’échelle du développement hu-
main. Très large gamme de nouvelles possibilités. Vaste
expansion de pensée et d’options comportementales. Per-
çoit un monde de causes et d’effets interconnectés. Pre-
mier niveau qui intègre l’ordre à partir d’une macrovision.
Détecte les champs d’énergie qui englobent et flottent au
travers de ces ensembles. Privilégie l’expérience d’Être.
Nouvelle capacité de gestion des paradoxes. Le niveau
Turquoise découvre une nouvelle version de la spiritua-
lité : émerveillé par l’ordre cosmique, par les forces créa-
trices qui existent de l’atome à l’étoile en passant par la
plus petite molécule depuis le Big Bang. Monitore cons-
tamment aussi bien le Soi et la situation comme partici-
pant - observateur. L’ego qui anime les niveaux de subsis-
tance est à ce niveau virtuellement inexistant. Détecte les
harmoniques, les forces mystiques, les réactions chi-
miques et les flux qui sous-tendent n’importe quelle orga-
nisation — les individus qui la compose, l’énergie déga-
gée, utilisation concrète du concept de résonance stochas-
tique, etc. Turquoise est un cerveau droit hautement com-
plexe et constitue une avancée considérable du Second
Tiers.
Focalisé sur l’intégralisme extra-planétaire. Intérêt pour
les structures de pensée et d’organisation d’intelligences
non humaines - visibles ou non visibles. Aptitude à se si-
tuer dans l’univers en tant que structure intelligente. Re-
connaissance et expérimentation de systèmes de pensée
tels que l’univers vivant, la conscience galactique. Le ni-
veau Corail reconnaît l’existence de formes d’intelli-
CORAIL: I-V gences multiples se développant dans des univers à plu-
2000/... sieurs dimensions d’espace. Intérêt pour la bio-astrono-
mie, l’exobiologie et l’exothermodynamique. Capable
d’interpréter des phénomènes complexes non linéaires et
d’envisager la création d’outils multi-niveaux planétaires
globaux. Horizon-Temps 10 à 20 ans. Perception et co-
création du futur. Architecture neuronale hautement com-
plexe, utilisation de l’ensemble des horloges bio-corpo-
relles. Émergence naturelle de facultés Psi.

Nota: Le niveau Corail appartiendrait au Troisième Tiers et a été mentionné


par Chris Cowan lors de mon cursus Dynamique Spirale. Les caractéristiques
du mode Corail sont une libre extrapolation de ma part en fonction de l’évo-
lution de la dynamique du code Turquoise.
C e tour d’horizon de l’histoire humaine nous place aujourd’hui à
un carrefour essentiel de notre évolution. Si nous voulons pour-
suivre ce voyage et prendre une juste place dans cette fresque, il nous
faut à la fois apprendre de nos ancêtres et oser regarder plus loin. C’est
la grande nouveauté de la Dynamique Spirale : elle permet d’embrasser
du regard la genèse de nos comportements, tout en nous ouvrant
grandes les portes qui mènent vers notre avenir.
La Dynamique Spirale jalonne de repères notre évolution person-
nelle, et peut nous aider à poursuivre ce chemin afin d’être à même de
trouver, dès aujourd’hui et par des moyens nouveaux, les solutions no-
vatrices indispensables pour résoudre les problèmes actuels et même
ceux qui émergeront dans un avenir proche. Mais pour cela, encore faut-
il savoir utiliser cette grille de lecture.

Les systèmes de valeurs qui caractérisent les niveaux de la Spirale


s’expriment dans tous les domaines : philosophie, création artistique,
mode vestimentaire, systèmes politiques... Les cent mille ans d’évolu-
tion que nous venons de décrire s’illustrent notamment dans ces créa-
tions humaines que sont l’architecture et la musique. L’une comme
l’autre se sont transformées au fil des siècles jusqu’à devenir ce que
nous connaissons aujourd’hui, suivant en cela les systèmes de valeurs
propres à chaque période.
En période Beige:
— L’architecture se réduit à presque rien. On vit dans les abris que la
nature fournit : cavernes, grottes, troncs d’arbre creux. Tout au plus
certains renforcent-ils leurs abris avec des branchages ou des pierres.
L’idée de construire leurs habitations n’a pas encore surgi dans l’es-
prit des premiers humains.
— La musique n’a pas encore commencé à se développer. S’ils chan-
taient ou sifflaient, les hommes du code Beige devaient seulement
reproduire les sons de la nature, le bruit du vent dans les feuilles ou
les chants des oiseaux.

En période Mauve:
— On voit apparaître les premiers habitats créés de la main de
l’homme : tipis, yourtes, longues-maisons... Les tipis et les yourtes
rappellent, par leur forme ronde, l’utérus de la Terre Mère. Ils font
le lien entre le monde supérieur où siègent les esprits tutélaires, et le
monde souterrain. Les matériaux sont encore naturels : peaux tan-
nées, branchages, écorces, pierres...
— Côté musique, le code Mauve donne naissance aux premières mani-
festations sonores volontaires. La danse rythmique fait son appari-
tion. Les instruments utilisent des matières naturelles : flûtes en os
creux, peaux tannées tendues sur des morceaux de troncs, crécelles...
On ne se contente plus d’imiter les bruits de la nature, on les trans-
forme pour mieux les apprivoiser. Les cérémonies rituelles réunis-
sent des groupes de musiciens qui reproduisent avec leurs tambours
les battements cardiaques afin de faciliter les états de conscience
chamanique. La musique est essentiellement utilisée dans les rituels
et les cérémonies.

En période Rouge:
— La violence qui caractérise cette période influence rapidement l’ha-
bitat. Les yourtes et les tipis ne suffisent plus pour se défendre contre
les ennemis. On apprend alors à construire les premières places
fortes, les villages fortifiés ou les châteaux forts. Les maisons sont
trapues, les murs très épais, les fenêtres rares et réduites à de simples
fentes. Le principal matériau est la pierre. L’habitat n’est pas fait
pour être esthétique ou confortable, il est conçu uniquement pour
protéger ceux qui y trouvent refuge.
— Tout naturellement, la musique est à l’unisson de la violence qui
s’exprime dans le code Rouge. Elle utilise des sons forts et rauques,
des rythmes rapides. Aujourd’hui, c’est le hard rock ou le rock métal
qui illustrent le mieux la musique Rouge. Le rap également, lorsqu’il
délivre un message très agressif. Curieusement, certains aspects de
la Country Music sont classés dans cette catégorie1.

En période Bleue :
— La violence jugulée laissant la place à une société moins dangereuse,
la fonction de l’architecture change. Il ne s’agit plus de se protéger,
mais plutôt d’honorer les puissances divines en construisant des édi-
fices qui défient le temps et s’élèvent vers les cieux. En période Bleu,
on construit pour l’éternité, comme le montrent les temples égyp-
tiens ou les cathédrales. On construit aussi pour montrer au monde
sa richesse et son pouvoir. Versailles est une construction caractéris-
tique du code Bleu. Certains construisent même pour montrer au
monde entier la puissance de l’amour qu’ils portent à une femme.
C’est le cas du célèbre Taj Mahal, bâti par un empereur moghol pour
servir de sépulture à la femme qu’il chérissait.
— En période de type Bleue, la musique se structure et s’enrichit. C’est
le début des règles musicales strictes. La musique est utilisée, elle
aussi, pour honorer Dieu. Les musiques sacrées et les chants grégo-
riens sont donc d’essence du code Bleu, tout comme les fugues de
Bach et la musique de Haendel. L’autre versant, ce sont les musiques
militaires et les chants patriotiques. Non seulement ils sont structu-
rés, mais ils véhiculent un message d’ordre et d’obéissance aux ins-
tances supérieures.

En période Orange:
— En cette période centrée sur la réussite individuelle, l’architecture se
met au diapason. C’est l’habitat individuel qui occupe le devant de
la scène architecturale. Chacun désire posséder une maison qui ex-
prime aux regards extérieurs l’ampleur de sa réussite. C’est donc la

1
C’est ce qu’a expliqué Chris Cowan lors de la formation que j’ai suivie avec lui en
2008.
période des condominiums et des lotissements. La maison devient
une représentation extérieure du niveau de vie. Le goût pour la dé-
coration intérieure se démocratise. L’immobilier devient un véri-
table marché commercial florissant.
— Au sortir de la période Bleu, la musique devient plus inventive, plus
courageuse. On sort des chemins tracés pour inventer une musique
nouvelle. Mozart fut l’initiateur de cette musique classique du mode
Orange. Plus près de nous, la musique du code Orange devient radi-
calement commerciale. Ce sont les tubes fabriqués, les comédies
musicales « sur mesure », les stars sans lendemain. Enfin, la musique
électronique fait partie de cette époque de type Orange.

En période Vert:
— L’architecture change radicalement. Le but n’est plus d’exprimer le
niveau de vie, mais de se rapprocher de la nature. Cette mutation
possède une dimension néo-chamanique qui évoque une résurgence
du code Mauve. Les préoccupations écologiques prennent le dessus :
énergies durables, recyclage, habitat sain et non polluant... Le bien-
être fait aussi son entrée dans l’habitat. La salle de bains n’est plus
réservée à l’hygiène, elle devient une véritable pièce à vivre avec des
baignoires à remous et des douches hammams. La cuisine s’ouvre
sur les pièces à vivre.
— Le néo-chamanisme se fait sentir aussi dans la musique du code Vert.
Les musiques ethniques sont au goût du jour. Elles servent à enrichir
une production musicale qui, pendant la période du code Orange,
avait fini par perdre son âme. On mélange à loisir instruments élec-
troniques et chants polynésiens, chœurs bantous, polyphonies bul-
gares, chants sacrés soufis, chants de baleines, de dauphins...

En période Jaune et au-delà...


— L’architecture de la période Jaune, et plus encore celles des périodes
Turquoise et Corail, restent à inventer. Cependant, on peut imaginer
que la maison s’adapte sans cesse davantage à ses habitants, à leurs
besoins, à leurs envies, à leur manière de vivre. Une maison « intel-
ligente », avec laquelle il sera possible de dialoguer et qui pourra
évoluer en même temps que ses habitants.
— Côté musique aussi, tout reste à inventer. Une seule chose semble
sûre : la musique de demain et d’après-demain sera probablement
globale, réunissant instruments modernes et anciens, regroupant dif-
férentes cultures dans un même morceau, et dépassant le cadre étroit
de la rentabilité imposée par le code Orange depuis quelques décen-
nies.
— La musique de demain et d’après-demain sera probablement globale,
holographique, voire fractale. Grâce à de nouveaux systèmes
(casques, capteurs...), on aura l’impression d’être au bout d’une piste
d’envol lors du décollage d’un avion. On sentira les embruns de la
mer... Cette technique a commencé à être développée il y a quelques
années par l’ingénieur argentin Hugo Zucharelli. C’est une évolution
considérable de la technologie du code Orange vers les niveaux
Jaune et Turquoise.

Le cinéma offre, lui aussi, de beaux exemples des différents systèmes


de valeurs dont nous venons de parler. Certains films sont caractéris-
tiques d’un code, au point d’en devenir presque caricaturaux. La série
des Harry Potter2, par exemple, ou celle du Seigneur des anneaux3, il-
lustrent très bien le code Mauve, alors que Conan le Barbare4 est plutôt
révélateur des systèmes de valeurs du code Rouge, tout comme le film
de Martin Scorcèse Gangs of New York. Ce film décrit avec un réalisme
sanglant la guerre des gangs qui opposa immigrés irlandais et natifs
dans les faubourgs pauvres de New York, en 1846, pour le contrôle de
cette métropole naissante.
L’agressivité est aussi présente dans les films à résonance du mode
Bleu, mais elle est plus contrôlée, et surtout elle se déverse au nom d’un
idéal. Le Pont de la rivière Kwaï5, par exemple, qui décrit l’opposition
entre Japonais, Britanniques et Américains dans un camp de prisonniers

2
Films adaptés de la série de romans écrits par J.K. Rowling et publiés en France par
les éditions Gallimard, disponibles en DVD.
3
Films réalisés par Peter Jackson, sortis entre 2001 et 2003, adaptés de la trilogie
écrite par J.R.R. Tolkien et publiés aux éditions Pocket, disponibles en DVD.
4
Film américain sorti en 1982, et adapté du roman de Robert E. Howard, disponible
en DVD.
5
Film anglo-américain réalisé par David Lean et sorti en 1957, tiré du roman éponyme
de Pierre Boule publié aux éditions Pocket, disponible en DVD.
en Thaïlande au cours de la Deuxième Guerre mondiale, montre bien
l’affrontement de ces groupes au nom d’idéologies différentes. Dans un
autre style, Le Nom de la rose6 fait également résonner des systèmes de
valeur du code Bleu. La violence y est moins affichée, moins générali-
sée. Elle s’exprime tout de même dans le cadre inattendu d’un monas-
tère, en pleine Inquisition, par une série de meurtres qu’un moine fran-
ciscain va réussir à élucider. Le coupable, un autre moine, brave les
commandements divins et prend le risque d’être damné pour faire dis-
paraître un manuscrit d’Aristote glorifiant le rire comme un don divin,
alors que l’Ordre clérical le proscrit, en faisant l’émanation du Malin.
Deux idéologies s’affrontent donc au nom de Dieu, et surtout au nom
de deux doctrines échafaudées pour plaire à ce maître insaisissable. No-
tons aussi Kingdom of Heaven, le film réalisé par Ridley Scott 7 qui re-
late la guerre sainte de 1187 entre Guy de Lusignan et Saladin. Ce con-
flit, qui se conclut par la perte de Jérusalem à la suite du désastre d’Hat-
tin (Tibériade), illustre le choc entre deux cultures du code Bleu : la
Croix et le Croissant.
Depuis le début des années 1980, les films véhiculant des systèmes
de valeurs du code Orange abondent dans le cinéma occidental. Le
monde des affaires et de la finance y est glorifié sans mesure. Et même
lorsque la démonstration débouche sur une critique des excès du sys-
tème, aucune solution n’est envisagée. C’est le cas de films comme La
Firme8 ou L’Associé du diable9. Dans ce dernier, un parallèle est fait
entre un système juridico-financier sans foi ni loi, typiquement du code
Orange, et la présence de Satan sur Terre, Al Pacino incarnant à la fois
le patron d’un grand cabinet d’avocats et le diable lui-même.
Au cinéma comme dans la vraie vie, les codes Orange et Vert coha-
bitent. Dans les années 1980, en même temps que les films à conso-
nance de type Orange, sortaient sur les écrans d’autres productions re-
levant plutôt des systèmes de valeur du code Vert. Ainsi, La Forêt
d’émeraude10 raconte le parcours d’un homme pour retrouver son fils
enlevé par une tribu de la forêt amazonienne. Sa découverte d’un autre

6
Film réalisé par Jean-Jacques Annaud, adapté du roman éponyme d’Umberto Eco
publié aux éditions Grasset, disponible en DVD.
7
Film sorti sur les écrans en 2005 et disponible en DVD.
8
Film de Sydney Pollack, sorti en 1993, adapté du roman éponyme de John Grisham
publié aux éditions Pocket, disponible en DVD.
9
Film réalisé par Taylor Hackford en 1997, disponible en DVD.
10
Film produit et réalisé par John Boorman, sorti en 1985 et disponible en DVD.
mode de vie lui permet de prendre conscience des aberrations générées
par les excès de la société occidentale. Un film résolument « mondocen-
trique ». Une dizaine d’années plus tard, c’est au tour de Sept ans au
Tibet11 de montrer la découverte de cette culture, à travers l’histoire de
deux alpinistes autrichiens égarés sur le Toit du monde pendant que le
nazisme se répandait dans toute l’Europe.
D’autres films, plus subtils, évoquent le passage d’un code à un autre.
Je pense par exemple à La Guerre du feu12. Ce film retrace le parcours
d’un groupe d’Homo sapiens, capables de conserver le feu mais pas de
le fabriquer. Ils perdent leur unique flamme à la suite d’un combat avec
des Néanderthaliens. Ils partent alors à la quête de ce feu si précieux et,
après quelques aventures, rencontrent une tribu d’Homo Sapiens Sa-
piens, plus évolués et qui savent produire du feu. Se joue alors une par-
tition nouvelle : la fin de l’animalité et le début de la civilisation. Les
héros apprennent les rudiments du langage et découvrent leurs pre-
mières émotions et leurs premiers sentiments. L’un d’eux apprend
même à faire l’amour face à face, une jolie métaphore de la transforma-
tion qui mènera à l’homme. Ce film raconte ainsi le passage du code
Beige au code Mauve.
De la même manière, Pathfinder13 raconte l’arrivée de guerriers vi-
kings sur la côte Est américaine vers le Xe siècle, et la manière dont ils
s’imposèrent violemment aux populations forestières amérindiennes de
l’époque. Ce déferlement de violence à l’état brut révèle, à travers le
choc de deux cultures, le passage du code Mauve au code Rouge.
Certaines œuvres se situent même à cheval sur trois codes. Excali-
bur14 raconte l’épopée de la Table ronde, à travers l’histoire de l’épée
magique confiée par l’enchanteur Merlin au roi Uther Pendragon pour
ramener la paix dans le royaume déchiré par des guerres fratricides. Ce
film commence dans les derniers soubresauts du code Mauve, avec ses
magiciens (Merlin et la fée Viviane) vivant à cheval entre le monde
d’en-bas et le monde d’en-haut. Il illustre ensuite les excès du code
Rouge, à travers des conflits sanglants et des guerres d’une rare vio-
lence. Enfin commence l’ère des chevaliers avec le début de la Table

11
Film réalisé par Jean-Jacques Annaud, adapté du roman autobiographique Sept Ans
d’aventure au Tibet, de Heinrich Harrer, publié aux éditions Arthaud, disponible en
DVD.
12
Film de Jean-Jacques Annaud sorti en salles en 1981, et disponible en DVD.
13
Film réalisé par Marcus Nispel et sorti en 2007 sur les écrans. Disponible en DVD.
14
Film de John Boorman sorti en 1981, et disponible en DVD.
Ronde et de la légende du roi Arthur, illustrations parfaites du code
Bleu.
Quant au déjà culte Avatar, de James Cameron, il exploite à merveille
les éléments du code Turquoise à travers notamment les relations éner-
gétique de ses personnages et les modes de communication tout à fait
nouveaux des Navi’s, les habitants de cette magnifique planète que les
humains essaient, en vain, de coloniser.

Au début de ce chapitre, je vous ai détaillé des deux branches de la


spirale; l’une concernant l’architecture intérieure et l’autre les condi-
tions environnementales. De fait, les systèmes de valeurs qui animent
un groupe social à un moment donné de son évolution se retrouvent à
l’intérieur des êtres humains. Prenez le code Bleu : il est caractéristique
de ces sociétés très hiérarchisées, contrôlées, au sein desquelles chacun
doit obéir à une loi supérieure d’essence divine. Les personnes qui se
sentent à l’aise au sein d’une structure très codifiée, qui respectent la
hiérarchie et préfèrent exécuter les ordres plutôt que prendre des initia-
tives, fonctionnent selon des systèmes de valeur de type Bleu. Il en va
de même pour chacun des codes couleurs.
Mieux : on peut facilement établir un parallèle entre le parcours
d’évolution des sociétés sur cent mille ans, et le parcours d’évolution
d’un individu pendant les trente années qui séparent sa naissance de son
accès à l’âge adulte. Le nouveau-né, mu par des pulsions vitales et
obligé d’attendre la nourriture qu’on veut bien lui donner, a un compor-
tement du code Beige. En grandissant, il apprivoise le monde en attri-
buant des caractéristiques vivantes à ce qui l’entoure. Il parle aux arbres
et aux oiseaux, attend du chien qu’il lui réponde et pense que les nuages
sont vivants. Il croit sans sourciller au père Noël et à la petite souris qui
vient prendre ses dents de lait sous son oreiller pour les remplacer par
un cadeau. Ce sont autant de comportements appartenant au code
Mauve que l’enfant active pour faire connaissance avec son environne-
ment.
Notre petit garçon (ou fille) a maintenant six ans. Il entre à la « grande
école ». Dans la cour, plus question de passer pour un bébé en croyant
à des fariboles. Il fait connaissance avec la loi du plus fort et il doit
choisir son camp : celui des costauds qui font la loi, ou celui des enfants
sages qui subissent la pression des plus forts. Autant de traits représen-
tatifs du code Rouge. Heureusement, en grandissant, il apprend que le
monde n’est pas une jungle et qu’il existe des règles auxquelles il faut
obéir. Il comprend que ses parents ou ses éducateurs sont les détenteurs
de ces règles, tout comme les autres adultes tutélaires de son environ-
nement : ses grands-parents, les instituteurs de son école, le médecin
qui surveille sa santé... C’est le passage en période de type Bleu.
Et voilà que se profilent l’adolescence, l’individualisme, l’égoïsme,
l’âge de tous les excès. Il n’est plus question de suivre aveuglément les
règles parentales. L’heure est à l’exploration de tous les possibles,
quitte à prendre parfois quelques risques. Tout est possible. On peut
difficilement faire plus Orange. Au bout de quelques années, tout se
calme. Passé le cap de l’adolescence, on devient plus raisonnable. On
ne suit plus les règles imposées par les autres, mais on se forge ses
propres règles. Cette éthique de vie implique un vrai respect pour les
autres, non plus imposé mais librement choisi. Des qualités du code
Vert émergent alors. Parvenu au seuil de l’âge adulte, on a ainsi traversé
les six « niveaux de subsistance » et on est prêt à poursuivre le voyage
dans le deuxième tiers et ses « niveaux d’existence ».
Je viens de vous décrire un parcours idéal qui, bien sûr, n’existe pas.
La psychogénèse des individus n’a rien d’un tapis rouge déroulé sous
nos pieds. Cependant, nous portons tous en nous des traces de tous ces
codes. À chaque étape, à chaque passage, nous sommes censés intégrer
les principaux systèmes de valeurs du code que nous venons de traver-
ser, afin de les garder à disposition. Comme des outils dans la mallette
d’un plombier, des programmes dans la mémoire d’un ordinateur, des
flèches de tailles différentes dans le carquois de l’Indien chasseur. Ce-
pendant, la mécanique est rarement aussi bien huilée. Nous demeurons
attachés à tel code couleur dont les systèmes de valeurs restent prépon-
dérants en nous. Nous avons du mal à intégrer les systèmes de valeurs
de tel autre code couleur qui nous forcerait à abandonner un mode de
fonctionnement que nous trouvons confortable.
Tout cela n’est pas grave tant que notre code couleur dominant est en
phase avec nos conditions extérieures. Un individu qui fonctionne prin-
cipalement selon les systèmes de valeurs du code Bleu ne sentira pas de
malaise tant qu’il se trouve dans un environnement de type Bleu. Il peut
très bien s’épanouir en tant que militaire de carrière ou s’il travaille dans
une société très hiérarchisée dominée par un patron à cheval sur les
règles. Mais que l’entreprise soit rachetée par un groupe plus important
qui attend de ses employés des initiatives et des prises de décision auto-
nomes, et notre homme entre dans une zone de turbulences. Il souffrira
car son architecture intérieure ne sera plus adaptée aux conditions exté-
rieures. « On a toujours fait comme ça » est une phrase typiquement du
code bleu. C’est un élément très important. Répétons-le : il n’y a pas de
hiérarchie dans ces codes couleurs et aucun n’est radicalement meilleur
qu’un autre. Même si l’idéal est d’avoir intégré de manière harmonieuse
tous les codes couleurs afin de pouvoir s’adapter à toutes les situations,
d’innombrables cas de figure sont possibles. Le plus important est alors
l’équilibre (les spécialistes disent la « congruence ») entre l’architec-
ture intérieure et les structures environnementales. « On ne change pas
un système en équilibre », insiste Graves.

Il est extrêmement rare, pourtant, que cette congruence soit durable.


Car nous vivons dans un environnement complexe, fruit d’un très grand
nombre de données qui évoluent en permanence, tout comme nous évo-
luons nous-mêmes au fil des années. La stabilité est donc illusoire. Nous
vivons comme des équilibristes sur un fil, dans un mouvement de cons-
tante adaptation. Une situation semblable à ce qui se passe à l’intérieur
de nos organismes : tous nos systèmes physiologiques agissent en-
semble de manière à conserver l’équilibre des constantes biologiques
indispensables au maintien de la vie. Ce délicat équilibre porte un nom,
l’homéostasie. De sa fiabilité dépend notre état de santé.
Il suffit alors que les conditions environnementales changent pour
que nous soyons contraints à évoluer afin de modifier nos systèmes de
valeurs intérieurs et de nous adapter à notre nouvel environnement.
Faute de quoi le déséquilibre se manifestera par un malaise grandissant.
Le même processus se produit lorsque c’est l’architecture intérieure
d’une personne qui change à la faveur (d’un événement de vie) d’une
modification des conditions d’existence (deuil, divorce, licenciement,
reconversion forcée, prise de conscience d’un travail inintéressant, mais
aussi émergence de nouveaux besoins, de nouvelles valeurs). « J’ai en-
vie de nouvelles choses. J’ai envie de changer ma vie. Mon travail ne
m’intéresse plus, j’en ai fait le tour. J’ai de nouvelles aspirations » sont
des phrases qui trahissent l’émergence de nouveaux systèmes de va-
leurs. Le décalage prend alors racine à l’intérieur de l’individu, et le
pousse à modifier son environnement afin de retrouver un nouvel équi-
libre.
Ainsi, le passage entre un niveau et le niveau de complexité supérieur
se produit toujours selon le même schéma.

Schéma 5: Le passage d’un code couleur à un autre.

La période de congruence, c’est la « condition alpha », la zone


d’équilibre. Lorsque des changements se produisent dans l’architecture
intérieure ou dans les conditions environnementales, on entre dans une
« condition bêta », une zone de turbulences.
Puis, la personne ou l’entreprise entre dans un « piège gamma », une
remise en question fondamentale des valeurs existantes. Il se produit
soit une réforme ou une révolte. Le piège gamma sera d’autant plus in-
tense que la résistance au changement est forte. La phase delta repré-
sente les possibilités intrinsèques d’évolution vers un nouveau système
de valeurs : il y a alors un glissement vers un nouveau palier, une forme
de pensée plus complexe. Celle-ci s’adapte aux circonstances en vi-
gueur qui répond de manière créatrice aux nouvelles conditions inté-
rieures ou extérieures (architecture mentale ou structures environne-
mentales).
Prenons l’exemple de la grippe A, ce fameux virus H1N1 qui a dé-
frayé la chronique pendant l’automne 2009 et provoqué une vague d’an-
goisse dans la population des pays occidentaux. La peur de la maladie
(une peur qui fait résonner des systèmes de valeurs très archaïques liés
à nos pulsions de vie et de mort) a fait émerger chez certaines personnes
des systèmes de valeurs nouveaux. Pour certains, cette « condition
bêta » s’est manifestée par la résurgence de valeurs anciennes apparte-
nant à des codes de moindre niveau de complexité (une forme de su-
perstition du code Mauve, par exemple). Pour d’autres, cette peur les a
fait évoluer vers des niveaux supérieurs. Des individus de type très
Orange, par exemple, qui faisaient jusque-là une confiance aveugle à la
science médicale et pharmaceutique triomphante, ont été heurtés par la
campagne de vaccination à grande échelle déclenchée par les pouvoirs
publics. Des systèmes de valeurs du code Vert ont alors émergé chez
eux (intérêt pour les médecines naturelles et les ethnomédecines), les
faisant cheminer vers le niveau de complexité supérieur.
Ainsi, la Dynamique Spirale permet de jeter un œil nouveau sur l’his-
toire des individus comme sur l’histoire des sociétés humaines. Et sur-
tout, elle permet d’accélérer le rythme des changements afin de limiter
au maximum les périodes de malaise et de stagnation inutiles. Enten-
dons-nous bien : il ne s’agit pas de vouloir éradiquer toute forme de
malaise. Ces périodes sont utiles, et même indispensables. Une vie sans
malaise serait une vie linéaire, sans saveur, sans changement, sans évo-
lution, sans avancée. Mais la Dynamique Spirale permet de faire de ces
périodes de déséquilibre des déclencheurs d’évolution et des facteurs
de changements bénéfiques.
Le passage d’un niveau à l’autre rejoint un rythme d’évolution que
l’on retrouve dans d’autres travaux15 : fusion, différenciation, intégra-
tion. Lorsqu’on est en phase avec les systèmes de valeurs d’un code et
que l’architecture intérieure est en cohérence avec les conditions envi-
ronnementales, on se trouve dans une forme de fusion. On adhère à ce
modèle sans se poser de question et sans ressentir de malaise. C’est une
phase confortable mais un brin stérile. Lorsque certains éléments chan-
gent (dans l’architecture intérieure ou dans les conditions extérieures),
un décalage commence à se produire. On entre alors dans la phase de
différentiation. N’ayant plus « le nez collé » sur ce modèle, on peut s’en
distancier et l’observer avec plus de lucidité. On prend du recul. Cette
phase est celle du malaise, de l’insatisfaction et de la critique. C’est
aussi la phase du désir : on vise autre chose, on aspire à un nouvel équi-
libre. Au bout d’un temps plus ou moins long selon les individus et les
circonstances, on accède enfin à un autre modèle, à un nouveau niveau,
à un autre code. Pour ce faire, il faut intégrer les éléments dont on se
sépare afin d’en conserver l’essentiel et de passer à autre chose. C’est

15
Voir chapitre 6.
la phase de l’intégration. Et le programme se reproduit à l’infini : l’ac-
cès au niveau suivant commence dans la fusion, puis les décalages pro-
voquent une période de différenciation indispensable pour intégrer l’es-
sentiel et passer au niveau suivant. Une autre manière d’illustrer l’équi-
libre instable, sans cesse remis en question et réajusté, qui caractérise
nos existences.

La Dynamique Spirale est un instrument particulièrement utile dans


le monde de l’entreprise. Les sociétés doivent en permanence faire évo-
luer leur mode de fonctionnement afin d’être en adéquation avec l’évo-
lution du monde dans lequel elles sont insérées, faute de quoi elles pei-
nent à être efficaces dans leurs projets, leurs résultats, leur mode de ma-
nagement, leur organisation interne... La Dynamique Spirale permet
d’optimiser ce rythme d’évolution, ce qui rend les entreprises beaucoup
plus efficaces sans que leurs bons résultats se fassent au détriment des
individus qui y travaillent.
Nous avons tous pu constater, depuis septembre 2008, que les sys-
tèmes habituellement utilisés pour prévoir l’évolution des marchés et
prévenir les crises ne sont plus suffisamment fiables. Même les écono-
mistes théoriciens et les analystes financiers les plus brillants ne l’ont
pas vue venir, ou du moins en ont mésestimé l’ampleur. Ils n’ont pas
réussi à prévenir cette crise avec leurs outils prévisionnels habituels, et
n’ont pas pu endiguer son flot destructeur avec leurs moyens d’action
coutumiers. Je me souviens d’une discussion que j’ai eue avec un de
mes amis qui travaillait à l’époque à Boston, aux États-Unis, comme
analyste financier pour un très gros fonds de pension. Comme je lui
demandais ce qu’il prévoyait pour les semaines et les mois à venir, il
m’a répondu : « Nous ne pouvons plus rien prévoir, le système nous
échappe, nous ne savons pas, d’un jour sur l’autre, ce que nous allons
découvrir en arrivant au bureau le matin. » Vue sous l’angle de la Dy-
namique Spirale, cette échappée autonome du système économique et
financier n’est qu’un signe annonciateur d’un changement dans les sys-
tèmes de valeurs de notre société occidentale. Les excès du code Orange
ont perverti la machine; les atermoiements du code Vert sont impuis-
sants à les corriger, même s’ils ont permis d’en prendre vraiment cons-
cience; il faut donc aller encore plus loin et faire un « saut » supplémen-
taire pour avoir une chance d’en sortir.
Sur le plan social, le passage du code Vert a d’autres inconvénients.
Les systèmes de valeurs de type Vert minimisent la violence qui peut
émaner des systèmes de valeurs du code Rouge. Et cela conduit les
groupes, les mouvements et les structures du code Vert à se trouver dé-
passés par la violence qu’ils peuvent soulever chez leurs opposants, et
même dans leurs propres rangs (certaines manifestations écologistes dé-
génèrent dans la violence). Les théoriciens de la Dynamique Spirale di-
sent souvent : le code Orange utilise le code Bleu pour ses qualités de
rigueur et d’ordre, et le code Bleu contrôle et neutralise la violence du
code Rouge. Mais lorsque le mode Vert surgit, tout se désorganise. Car
le code Vert respecte tout le monde et accorde à chacun le droit de s’ex-
primer. Il met fin ainsi à cet entrelacs d’influences réciproques qui
maintenait un semblant d’ordre entre les trois codes couleurs précé-
dents.
À quarante-huit ans, Paul dirige une petite entreprise de composants
électroniques qu’il a créée puis faite prospérer. Il est solidement inscrit
dans des comportements de type Orange : il est inventif, il sait réagir
vite, mais il pense avant tout à son profit et tient à tirer le maximum de
toutes les situations. Dans sa société, il travaille avec des personnes
ayant un mode de fonctionnement Bleu, qu’il a placées à des postes
clés : la comptabilité, l’administration... Il sait qu’il a besoin de s’ap-
puyer sur leur rigueur et leur sens de l’organisation pour mener à bien
ses projets. Il a également embauché des personnes plus impulsives
(donc ayant des comportements plutôt de type Rouge), dont il a besoin
pour servir de courroie de transmission lorsqu’il s’agit de faire passer
certaines décisions. Paul sait à merveille utiliser leurs capacités lorsque
c’est nécessaire. Il a fonctionné pendant plus de quinze ans selon ce
modèle. Mais depuis dix-huit mois, tout est devenu plus compliqué. Car
une partie du personnel s’insurge contre certains produits très polluants
dont Paul ne veut pas abandonner la production. Ce sont les mêmes
employés, d’ailleurs, qui se plaignent du fonctionnement autocratique
de la société. Paul va devoir changer son modèle de fonctionnement s’il
veut que son entreprise reste compétitive. Il va devoir s’ouvrir au code
Vert, sans pour autant s’y laisser enfermer, et passer le plus vite possible
au code Jaune afin de trouver des solutions innovantes pour ses pro-
blèmes présents et à venir.
Reste à savoir comment, sur le plan individuel, tirer parti de cette
théorie séduisante et des observations qui en découlent. La Dynamique
Spirale permet de jeter un œil radicalement nouveau à la fois sur soi-
même (ses comportements, ses réactions, son mode de fonctionne-
ment...) et sur son environnement (social, professionnel, affectif, fami-
lial...). En décryptant ces éléments à la lumière des codes couleurs, on
peut plus facilement s’adapter à son environnement ou décider de chan-
ger ce qui peut l’être afin de continuer à évoluer. Le modèle permet
ainsi d’évaluer les conditions culturelles d’un individu, d’un groupe,
d’une société, d’un peuple... On passe d’une vision de microsystème à
une vision de macrosystème. Et l’on peut progressivement apprendre à
intégrer des concepts multi-niveaux qui permettent d’avancer vers de
nouveaux systèmes de valeurs. Don Beck, l’un des deux théoriciens de
la Spirale et ancien conseiller de l’ex-Président Bill Clinton a utilisé le
modèle en Afrique du Sud pour accompagner la transition entre l’Apar-
theid (code Bleu) et une société de libre démocratie (codes
Orange/Vert). En Palestine, en février 2008, Il fut aussi à l’origine
d’une rencontre fructueuse avec le leader Palestinien Nafiz Rifaee pour
apporter de nouvelles propositions sur l’avenir du pays. « Nous n’avons
pas besoin de créer de nouvelles organisations, explique-t-il. Nous de-
vons simplement éveiller de nouveaux systèmes de pensée. Il est temps
de créer de nouveaux modèles qui possèdent en eux la complexité qui
rendent les anciens modèles obsolètes. »
Chris Cowan et Natasha Todorovic, dont j’ai suivi le cursus, utilisent
le modèle de Spiral Dynamics© dans l’accompagnement de multinatio-
nales, de PME et de PMI (pour des cadres dirigeants comme pour des
employés) mais aussi d’institutions gouvernementales. En 2007, les
deux partenaires ont développé le modèle de la Spirale devant mille
cinq cents membres de la police de Los Angeles, le fameux LAPD.
Un autre exemple : le consulting. Selon les systèmes de valeurs de la
personne qui l’exerce, il va s’agir d’un mode d’évaluation du fonction-
nement des individus, du style de management dans une entreprise, des
flux culturels ou des tendances émergentes sur un marché... Mais à un
niveau plus élevé, il s’agira d’évaluer ces tendances avant même
qu’elles n’émergent dans le tissu culturel. Nous entrons alors dans le
domaine de la créativité et de l’innovation. À un niveau encore plus
complexe, ce consulting va permettre d’envisager plusieurs avenirs
possibles (grâce notamment à un allongement de l’horizon-temps), et
d’utiliser des outils et des logiques en provenance d’un futur à potentiel
maximal. La Dynamique Spirale permet ainsi d’entrer dans le fonction-
nement de la pensée complexe, de la pensée intégrale.
La Spirale décrit la nature humaine dans un cadre universel et fournit
un langage compréhensible, adaptable aux problèmes locaux aussi bien
que globaux. Dans le système planétaire, on parle actuellement de glo-
balisation, d’alter-mondialisme, de mondialisme, etc. Ce sont des sys-
tèmes de valeurs en émergence qui annoncent sinon l’avènement de la
pensée intégrale, du moins le besoin d’orienter nos modes de pensée
dans ce sens.
Même si aucun niveau n’est intrinsèquement meilleur qu’un autre,
aucun ne représente un but à atteindre. C’est le chemin, le mouvement,
la dynamique qui constituent l’essentiel. Dans ce sens, nous sommes
tous en route vers un niveau supérieur, que nous l’acceptions ou non,
que nous bloquions ce mouvement ou que nous l’accompagnions. Pour
pénétrer dans la pensée intégrale, il faut continuer à cheminer et pro-
gresser vers le deuxième tiers de la Spirale, sans trop se presser, sans
vouloir brûler les étapes et en essayant d’intégrer ce qu’il reste en nous
de tous les niveaux de complexité inférieurs. Lorsqu’on évolue, les an-
ciens systèmes de valeurs ne passent pas à la trappe ! Ils restent en nous.
Lorsque nous atteignons un nouveau palier, un nouveau niveau, nous
changeons notre manière de voir le monde, nos comportements, nos
règles de vie, notre fonctionnement psycho-émotionnel... Si cette évo-
lution s’est correctement accomplie, nos anciens systèmes de valeurs
restent opérants à l’intérieur de nous et nous pouvons continuer à faire
appel à eux lorsque nous traversons des circonstances qui le demandent.

Comme le disait Clare Graves, nous vivons dans un système de va-


leurs à potentiel ouvert, porteur d’un nombre infini de modes de vie.
Cependant, nous sommes des êtres de lien insérés dans une société don-
née, à un moment donné. Nous devons donc à la fois rester adaptés à
certains codes légaux et éthiques, et aspirer au changement qui nous
conduira vers des niveaux supérieurs. Certaines personnes sont particu-
lièrement agiles et savent s’adapter instantanément à n’importe quel ni-
veau en fonction des circonstances. On les appelle des « magiciens de
la Spirale ». Ils savent naviguer à l’aise dans ce vortex, passant d’un
niveau à l’autre sans blocage ni hésitation. Cette aisance les rapproche
des « alchimistes » évoqués au chapitre 1.
Les magiciens de la Spirale savent également adapter leur discours
au niveau de la personne avec qui ils sont en relation, en se plaçant
toujours un demi-niveau au-dessus d’elle afin que leur message soit
compréhensible et acceptable tout en aidant l’autre à évoluer en le « ti-
rant » vers le haut. Ils volent instinctivement par-delà de vastes pay-
sages de l’esprit en identifiant des patterns et des connexions que
d’autres ne perçoivent pas à cause du filtre du premier Tiers de la Spi-
rale. Ils peuvent se déplacer au travers de la colonne vertébrale de la
Spirale en éveillant, débloquant ou réparant chaque système de valeurs
d’un individu ou d’une organisation. Ainsi, des systèmes vivants variés,
des centres de décisions et des champs de forces se combinent ensemble
dans des relations équilibrées.
Les magiciens de la Spirale d’aujourd’hui représentent une nouvelle
perspective de leadership et d’influence sociale, émergeant des condi-
tions de vie caractéristiques des années 2000. Ces nouveaux leaders se
distinguent des précédents par la manière dont ils pensent et perçoivent
les choses, et par ce qu’ils sont capables d’accomplir (how they think
about things). Ils appliquent naturellement les principes de la pensée du
Second Tiers dans leur vie personnelle et distillent leurs compréhen-
sions intérieures dans leur milieu professionnel. Ces experts reconnais-
sent que les formes de vie humaine sont continuellement en train de
passer d’un plateau vers un prochain plateau. Chaque étape représente
un lieu de repos transitoire avant la prochaine étape, puis la suivante...
Les futurologues conscients de la Spirale reconnaissent qu’il y a dif-
férents futurs possibles, différentes étapes à venir pour différents sys-
tèmes de valeurs. Par conséquent, les spécialistes de la Spirale n’ont pas
besoin de rejeter des structures anciennes et traditionnelles pour avan-
cer vers de nouvelles versions améliorées. Ils incorporent ce qui surgit
dans le schéma général du changement, parce qu’ils savent et sentent
que le temps coule entre le passé, le présent et l’avenir. Ils peuvent
« voir » sous la surface des niveaux de distorsion, des écrans de fumée
et des miroirs, à l’intérieur d’empilage de codes couleur individuels,
organisationnels ou sociétaux. Ils scannent les « tumeurs malignes »
qui, à l’intérieur d’un niveau, sont susceptibles de mettre en danger le
reste de la Spirale. Il peut s’agir de prédateurs violents en provenance
du code Rouge, de normatifs fanatiques en provenance du code Bleu ou
de profiteurs pragmatiques et matérialistes en provenance du code
Orange.
Le but ultime de ces magiciens est de garder la Spirale en bonne
santé. Ils rassemblent des qualités de designers/ingénieurs et se dépla-
cent dans des « ressources d’énergie » et des mécanismes de défense
tout au long de la Spirale. Ces magiciens ont une ouverture verticale
vers de multiples codes couleur ce qui leur permet de reconnaître des
niveaux stratifiés et de pressentir les besoins de différents niveaux.
Leur nature leur permet d’interagir avec un grand nombre de mondes
conceptuels. Ils respectent l’intégrité et l’importance de chacun des sys-
tèmes de valeurs. Comme le Merlin des temps anciens, ils peuvent
changer de forme et d’apparence. Leur self-control leur permet d’ou-
blier leurs propres priorités, de manière à s’ajuster aux fréquences psy-
chologiques des différents paliers. De bons magiciens de la Spirale peu-
vent parler de multiples langages (Bleu, Orange, Rouge...) comme s’ils
appartenaient à ces systèmes de valeurs. Ils se révèlent dans des para-
doxes permettant de résoudre des impasses entre des forces comme les
droits individuels et communautaires d’un côté, et les priorités de la
qualité de vie de l’autre. Leurs perceptions internes leur permettent de
voir globalement et localement d’une manière simultanée.
Ainsi, les magiciens de la Spirale sont des catalyseurs d’évolution,
qui nous aident à avancer quel que soit notre niveau, tout en poursuivant
eux-mêmes leur évolution. Car pour eux non plus, le voyage n’est ja-
mais fini...
V otre voyage commence à prendre forme. Vous avez un objectif,
vous disposez d’une carte permettant de vous repérer, de déter-
miner le lieu où vous vous trouvez actuellement et de choisir la direc-
tion que vous allez prendre. Avant de faire le premier pas, il vous reste
à faire connaissance avec l’état d’esprit dans lequel il convient de voya-
ger si vous voulez avancer rapidement vers la pensée intégrale. Car la
manière de cheminer vaut autant que l’objectif que l’on se donne.
La pensée intégrale demande de passer d’un mode de fonctionnement
analytique et linéaire à un mode systémique et complexe. Il faut em-
brasser simultanément toutes les directions, tous les niveaux, toutes les
dimensions, toutes les réalités. Il n’est donc plus question de mettre un
pied devant l’autre et d’avancer pas à pas. Vous devez devenir un no-
made, et vous aventurer hors du chemin pour oser pénétrer dans le la-
byrinthe de votre propre évolution.

Lorsque vous pensez à vous et que vous dites « je », vous vous repré-
sentez spontanément votre personne comme étant circonscrite dans ce
« je ». Comme si votre être était tout entier contenu dans cette seule
fonction mentale. Pourtant, vous avez probablement déjà expérimenté,
de manière spontanée, une de ces situations qui conduisent à « sortir »
de ce fonctionnement bien connu. C’est ce qui se passe dans ces situa-
tions d’urgence où, privés du temps nécessaire à la réflexion consciente,
on agit en suivant cette forme d’intuition qui nous conduit à dépasser le
cadre de notre fonctionnement habituel.
C’est qu’à l’intérieur de nous-mêmes cohabitent plusieurs interve-
nants, plusieurs parcelles de notre personnalité qui sont, ensemble, res-
ponsables de nos réussites et de nos échecs. L’une de nos principales
illusions est probablement la croyance que nous sommes des êtres indi-
visibles, immuables, totalement cohérents. Or, nous pouvons facile-
ment percevoir notre multiplicité réelle en réalisant combien de fois
nous modifions notre perspective générale, changeons et notre percep-
tion de l’univers avec la même facilité que nous changeons d’habits.
Nos perceptions colorent nos attitudes et influencent notre façon d’être.
Et à chaque fois, nous développons une auto-image, une posture, des
gestes, des sentiments, des comportements, des mots, des habitudes, des
croyances... Cette constellation d’éléments constitue en soi une sorte de
personnalité miniature ou selon, les travaux du Dr Roberto Assagioli,
une sous-personnalité.
Ce psychiatre italien, proche de Freud et Jung, parlait déjà de ces
composantes dès les années 1930. Il envisageait de les harmoniser grâce
à une technique qu’il a créée au milieu du XXe siècle : la psychosyn-
thèse. Assagioli voulait réunifier les dimensions sensorielle, émotion-
nelle, mentale et spirituelle de ses patients, afin de leur permettre de
vivre mieux avec eux-mêmes et avec les autres, mais aussi de les aider
à s’ouvrir à d’autres dimensions touchant à une forme de transcendance.
Dans ce voyage vers la pensée intégrale, il est également question des
quatre composantes de la personnalité. Mais leur forme est différente.
Je leur ai attribué des noms afin que vous puissiez faire plus facilement
connaissance avec ces satellites de vous-même : le Censeur, le Sherpa,
Maître Léonard et le Maître du rythme. Dans l’idéal, ils doivent jouer
leur partition ensemble dans la symphonie de votre vie, de vos prises de
décision, de vos actions, de vos projets... Hélas, dans les sociétés occi-
dentales, une hiérarchie impose le silence à certains d’entre eux et ac-
corde aux autres une importance démesurée. Résultat : nous privilé-
gions un fonctionnement mental qui, outre qu’il nous prive de certaines
capacités fort utiles, constitue une source de stress et de tensions très
perturbantes.
Imaginez un char tiré par quatre chevaux. Si certains sont plus faibles
et plus lents que les autres, l’équipage aura du mal à progresser à une
allure rapide et régulière. Les difficultés augmenteront encore si cer-
tains chevaux tirent dans un sens et les autres dans l’autre. Pour que le
char avance bien, il faut que les chevaux soient d’égale puissance et que
le conducteur sache leur imprimer le bon rythme.
Vous êtes le conducteur de votre propre char. Mais ce « vous » ne
représente pas seulement votre mental, votre pensée consciente, le
« je » qui pense. Votre mental n’est qu’un des chevaux de votre équi-
page, au même titre que votre corps ou votre créativité. En donnant sa
juste place à chacun, puis en laissant l’un ou l’autre prendre le dessus à
tour de rôle selon les situations (rappelez-vous le management du code
Jaune), vous pourrez tirer le meilleur parti de votre équipage. Et donc
de vous-même ! Chaque composant de votre être pourra exprimer ses
talents et aucun ne sera brimé ni muselé. Vous leur apprendrez à parler
la même langue. La langue de la pensée intégrale.

Vous voici donc à la tête de votre équipage, cet ensemble d’entités


différentes dont l’ensemble constitue votre être. Comme le disait Assa-
gioli en parlant de sa psychosynthèse : l’ensemble représente toujours
« plus » que la somme des parties. En apprenant à bien mener votre
équipage, vous ferez émerger des qualités et des capacités encore in-
connues.
Pour y parvenir, il faut d’abord bien connaître le fonctionnement de
chacune des parties.
Le Censeur : c’est lui qui incarne notre règle intérieure, qui sait ce
qui est bien et mal, bon et mauvais, et qui nous interdit de nous aventu-
rer sur des chemins trop aventureux ou hors la loi. Ce Censeur repré-
sente la part de nous-mêmes qui réfléchit, raisonne, pèse le pour et le
contre. Vous l’avez compris : ce Censeur, représente des aspects fonda-
mentaux de notre pensée rationnelle. Il est soumis au regard des autres
et craint de leur déplaire ou d’avoir l’air ridicule. Il peut paraître sage,
en ce sens qu’il nous interdit de faire « des bêtises » ou de commettre
des actes répréhensibles. Il est même parfois un peu sévère et nous cul-
pabilise, au risque de miner notre propre estime. Ce Censeur est donc
très ambigu. Il nous est indispensable, mais nous ne devons pas lui lais-
ser toute la place car il agit alors au détriment de notre confiance, de
notre créativité, de notre originalité.
Maître Léonard : c’est le pendant du précédent. Il incarne ce que
nous portons en nous de spontanéité, de créativité, de fantaisie, d’origi-
nalité. Il aime jouer, ressentir des émotions sans les brimer. Il est plein
d’imagination. Autant notre Censeur est sans cesse dans l’analyse et la
projection mentale, autant Maître Léonard vit dans l’instant présent.
Autant notre Censeur est déconnecté des sensations corporelles, autant
Maître Léonard est à leur écoute. Cette part de nous-mêmes est très im-
portante, car c’est elle qui pose des limites à la toute-puissance de notre
Censeur. À condition, toutefois, que nous lui accordions le droit de
s’exprimer.
Le Sherpa : à la manière des porteurs qui accompagnent les expédi-
tions sur les hauts sommets de l’Himalaya, il incarne la logistique. Il
« assure la matérielle », comme on dit en langage militaire. C’est sur lui
et son efficacité que repose la réussite de ce que nous mettons en acte.
Mais cet exécutant peut, selon les relations que nous entretenons avec
lui, rendre nos actions fluides et productives, ou au contraire mala-
droites et stériles. Il possède son propre jugement sur les situations que
nous traversons, souvent très différent de celui délivré par notre Cen-
seur. Car dans les situations d’urgence ou de difficulté matérielle, son
expertise est rapide et ses solutions beaucoup mieux adaptées. Il est en
prise directe avec la réalité. Ce Sherpa, c’est l’ensemble de nos fonc-
tions biocorporelles. Et ce corps, c’est le véhicule dans lequel nous che-
minons tout au long de notre vie sans jamais pouvoir nous en échapper.
C’est l’agent de nos sensations (chères à Maître Léonard), de nos mou-
vements, de notre énergie vitale. Dans toutes les situations de la vie
courante, nous avons besoin de ses services. Mais ce Sherpa est souvent
muselé par notre Censeur, qui ne fait pas confiance à sa connaissance
instinctive et immédiate des situations, et préfère tergiverser, hésiter,
évaluer, parfois jusqu’à mettre l’action en péril. Notre Sherpa est un
élément essentiel de notre équipage qui ne peut s’épanouir que si notre
Censeur lui en laisse la possibilité.
Le Maître du rythme : ce quatrième associé est le plus méconnu. Il
s’agit de notre cœur. J’exposerai plus en détail ce partenaire essentiel
dans le chapitre suivant. Pour l’heure, sachez qu’au-delà de ses fonc-
tions biologiques, il peut devenir le maître d’orchestre de notre équi-
page : il sait arrondir certains côtés angulaires du Censeur, laisser s’ex-
primer Maître Léonard, et écouter ce que notre Sherpa cherche à nous
dire. Le Maître du rythme est un outil primordial : c’est lui l’horloge
fondamentale de l’être humain. Il est le point d’ancrage de notre cohé-
rence et le trait d’union entre les trois autres intervenants.

Notre société occidentale, plus que toute autre, a accordé une place
importante au Censeur par rapport aux autres composantes de notre être.
Et nous avons tous expérimenté un jour les impasses dans lesquelles il
nous accule. Rappelez-vous Jérémy. Avant de s’inscrire au marathon
de New York, il a beaucoup tergiversé. Il a caressé l’idée pendant trois
ans avant de sauter le pas. Son Censeur lui disait qu’il n’était pas assez
prêt, qu’il n’y arriverait pas, qu’il se rendrait ridicule en n’arrivant
même pas à terminer le parcours... Il ne parvenait pas à écouter ce que
lui disait son Maître Léonard (tu as envie de le faire, fais-le !) ni ce que
lui répétait son Sherpa (tu peux y arriver, tu t’entraînes, tu es en forme,
et tu éprouves du plaisir à courir). Il a fini par faire intervenir son Maître
du rythme et il a réussi à vivre cette envie après s’être suffisamment
préparé pour se donner toutes les chances.
La racine du problème est toujours la même : c’est notre Censeur1 qui
ne veut pas laisser la place à Maître Léonard et au Sherpa. Pour en sor-
tir, il faut apprendre à chasser les mauvaises pensées générées par ce
juge implacable (dévalorisation, peur de l’échec, peur du regard des
autres, interdits...) pour enfin laisser libre cours à nos capacités créa-
trices et aux facultés de réalisations de nos systèmes biocorporels. C’est
ce qui nous permet d’avoir accès à ce relâchement, cette fluidité, cette
spontanéité qui nous apportent à la fois de la joie et de l’accomplisse-
ment.
Nous avons déjà évoqué l’expérience optimale et les états de fluidité
neuronale. C’est la toute-puissance de notre Censeur qui nous barre la
route en instillant le doute en nous. Pour expérimenter cette fluidité, il
faut que tous les chevaux de notre équipage s’expriment et agissent en
harmonie, et dans une atmosphère de bienveillance intérieure. Notre
Censeur n’est pas toujours bienveillant, au contraire, parfois il génère

1
Les Américains le nomment Babbler, ce qui signifie le Bavard !
stress, tension, nervosité, accablement, doute... Il est plus enclin à nous
critiquer qu’à faire s’épanouir notre confiance. Or, les capacités créa-
trices de notre Maître Léonard ne peuvent s’épanouir que dans un cli-
mat de bienveillance intérieure.
Il ne s’agit pas pour autant de museler notre Censeur ni de le faire
taire. Il a son rôle à jouer. Mais il doit quitter le devant de la scène pour
laisser Maître Léonard donner libre cours à sa créativité et permettre au
Sherpa d’agir en toute liberté.
Notre Censeur est le roi de la maîtrise : il veut tout contrôler. Il ne
sait pas se laisser aller, se couler dans le mouvement, s’adapter aux si-
tuations avec souplesse. Ce talent appartient à Maître Léonard et au
Sherpa. Ce sont eux qui permettent d’agir sans chercher à comprendre
ce que l’on fait, sans mentaliser ni intellectualiser, dans un mouvement
fluide et aisé, en plongeant très profondément dans l’instant de l’action,
avec une forme de concentration qui dissout la conscience de soi. Dans
cet abandon au flux de l’agir, le mental se tait. Vous connaissez alors
un de ces instants magiques où la tête et le corps agissent en parfaite
harmonie, où rien n’entrave le mouvement et où tout vous réussit.
Comme un peintre devant sa toile ou un sportif sur son terrain.

Le voyage vers une conscience authentiquement intégrale repose fi-


nalement sur une idée simple : si vous êtes porté par un profond désir,
vous avez forcément les potentiels nécessaires pour parvenir à vos fins.
Même si vous ne les connaissez pas encore, ces qualités existent en
vous, cachées en un lieu auquel vous n’avez pas encore eu accès. Ce
lieu, j’ai choisi de l’appeler votre « dimension-source ». Car c’est d’une
véritable source qu’il s’agit. Une source d’où jaillissent des potentiels
encore insoupçonnés et qui vous appartiennent en propre. Un lieu de
« macération essentielle ».
Pour entrer en contact avec elle, vous allez devoir effectuer un dé-
centrage intérieur. Remettre votre Censeur à sa place constitue un pre-
mier pas. Il vous faut à présent aller plus loin pour faire connaissance
avec toutes les formes d’intelligence dont vous disposez. Au début des
années 1980, Howard Gardner, professeur à l’université Harvard, aux
États-Unis, introduisit une nouvelle façon de comprendre l’intelligence
des enfants en échec scolaire2, en prenant en compte les différentes fa-
cettes de leurs facultés intellectuelles. Dans les années 1990, le psycho-
logue américain Daniel Goleman a poursuivi les travaux de Gardner et
a été le premier à parler d’intelligence émotionnelle, mettant en relief
le fait que certains individus, bien qu’intellectuellement très outillés,
réussissaient moins bien leur vie (aussi bien professionnelle qu’affec-
tive) que d’autres personnes, moins affûtées sur le plan de l’intellect
mais plus à l’aise avec leurs émotions.
D’autres ont suivi ce chemin. Aujourd’hui, on détermine plus d’une
dizaine de formes d’intelligence, ayant toutes autant de valeur. Cer-
taines de ces intelligences relèvent du Censeur (intelligence logique et
mathématique, intelligence verbale...), d’autres sont plutôt l’apanage de
Maître Léonard (intelligence émotionnelle, intelligence interperson-
nelle...) ou du Sherpa (intelligence kinesthésique, intelligence ryth-
mique...).
Voici les principales :
L’intelligence visuelle et spatiale : c’est la capacité de percevoir l’en-
vironnement avec justesse et de s’y repérer facilement. C’est l’intel-
ligence de l’architecte ou du paysagiste.
L’intelligence corporelle ou kinesthésique : c’est la capacité d’utiliser
son corps avec justesse et habileté, autant pour effectuer une action
que pour exprimer des émotions et des sentiments. C’est l’intelli-
gence du gymnaste ou du danseur.
L’intelligence intrapersonnelle : c’est la capacité à se connaître et à se
forger une identité propre. Intuitive et spontanée, elle permet de dé-
crypter ses propres émotions et d’identifier ses désirs.
L’intelligence interpersonnelle : c’est la capacité de comprendre la
motivation et les sentiments des autres. Elle permet d’accepter les
différences de caractères, de comportements, de tempéraments. C’est
l’intelligence du rédacteur en chef ou du metteur en scène.
L’intelligence musicale ou rythmique : c’est la capacité à pénétrer les
rythmes et les formes Musicales. Elle permet de produire soi-même
des musiques, de les apprécier, les reconnaître et les comprendre.
C’est l’intelligence du compositeur ou de l’instrumentiste.

2
Son ouvrage de référence s’intitule Frames of mind : the theory of multiple intelli-
gence et fut publié en 1983 aux États-Unis. La traduction française de cet ouvrage a
été publiée en 1997 aux éditions Odile Jacob sous le titre Les Formes de l’intelligence.
L’intelligence verbale et linguistique : c’est elle qui permet une juste
utilisation des mots et du langage. Elle permet à la fois de comprendre
et d’exprimer des pensées complexes, avec rigueur et précision. C’est
l’intelligence du poète et de l’écrivain.
L’intelligence logique et mathématique : elle permet d’analyser des in-
formations, de saisir des données abstraites et d’établir des relations
de cause à effet. C’est l’intelligence du mathématicien, mais aussi du
financier.
L’intelligence écologique et naturaliste : c’est la capacité à percevoir,
comprendre, analyser et interpréter les phénomènes naturels de notre
environnement. C’est l’intelligence de l’écologiste ou du botaniste.
L’intelligence émotionnelle : c’est la capacité à ressentir, comprendre
et gérer ses propres émotions comme celles des autres. Elle permet
de mieux communiquer, de s’adapter et de se respecter aussi bien soi-
même que les autres.
L’intelligence existentielle et spirituelle : c’est la capacité à se ques-
tionner sur l’origine des choses et à penser notre destinée. Elle permet
de saisir l’infiniment grand comme l’infiniment petit, et d’ouvrir les
portes à des phénomènes qui échappent à notre perception sensorielle
classique.

Les polymathes, dont nous avons déjà parlé3, sont des êtres dont plu-
sieurs types d’intelligence sont développés, et qui savent passer de l’une
à l’autre sans efforts. De fait, toutes ces formes d’intelligence existent
en chacun de nous, mais nous n’en avons pas conscience. Chacun pos-
sède une ou deux intelligences dominantes, qui souvent écrasent toutes
les autres, dans un cocktail unique dont les proportions nous sont indi-
viduellement spécifiques.
Pour entrer dans la pensée intégrale, il faut essayer d’élargir le champ
de nos intelligences. Cela ne signifie pas que nous devons absolument
les posséder toutes dans les mêmes proportions. Personne ne peut ex-
celler dans tous ces domaines, même pas les plus grands polymathes,
magiciens ou alchimistes. Mais il faut déjà que vous parveniez à déve-
lopper une vision juste de vous-même et de vos intelligences. Une vi-
sion juste, cela signifie qu’elle ne doit être ni trop vaniteuse (je sais tout,
je peux tout), ni trop timide (je ne sais pas grand-chose, je ne suis pas

3
Voir chapitre 1.
très doué), ce dernier écueil étant le plus largement répandu car notre
Censeur veille à ce que nous ne rêvions jamais trop loin.
Une fois dessinée cette « carte des intelligences », vous pourrez pla-
nifier votre développement en fonction de vos manques et de vos ca-
rences. Chaque fois que vous serez confronté à un déséquilibre ou à une
difficulté, vous pourrez développer progressivement les niveaux d’in-
telligence qui vous manquent.
Ce modèle des « intelligences multiples » est une manière simple de
faire un second pas dans la pensée intégrale. En réveillant des formes
d’intelligence endormies, vous gagnerez en fluidité dans vos comporte-
ments comme dans vos modes de pensée, vous adaptant plus rapide-
ment aux situations. Votre pensée gagnera en complexité. Vous pourrez
commencer à créer et à maîtriser des états de zone. En apprenant à libé-
rer de nouvelles formes d’intelligence, vous pourrez plus facilement
équilibrer votre équipage et harmoniser le fonctionnement des diffé-
rentes composantes de votre personnalité.
Enfin, sans qu’il soit question d’établir des corrélations exactes entre
les différents codes couleurs de la Dynamique Spirale, il est clair que
certains types d’intelligence sont en relation avec certains codes. Ainsi
par exemple, l’intelligence visuelle était indispensable pour se repérer
dans un environnement potentiellement hostile dès les premières étapes
du code Beige, alors que l’intelligence écologique semble plutôt liée à
l’émergence des systèmes de valeurs des codes Mauve et plus tard Vert.
En harmonisant vos différentes intelligences, vous faciliterez l’intégra-
tion des différents niveaux de la Spirale, ce qui permet d’avancer plus
rapidement et dans de meilleures conditions vers les niveaux d’exis-
tence du deuxième tiers de la Spirale.

Comme je l’ai déjà précisé plus haut, la pensée intégrale demande de


passer d’une logique linéaire à une logique labyrinthique. Le moment
est venu de vous en dire un peu plus à ce propos. Le concept de laby-
rinthe fait partie des grandes traditions depuis le mythe du Minotaure
dont le palais, construit par Dédale, était conçu de manière à ce que
personne ne puisse en sortir. Thésée réussit à pénétrer dans le Laby-
rinthe, à tuer le Minotaure qui s’y cachait (un monstre mi-homme mi-
taureau et mangeur de chair humaine), et à en ressortir grâce à une pe-
lote de fil qu’il avait dévidée depuis l’entrée du Palais sur les conseils
de sa promise Ariane, et qui lui servit de fil conducteur pour retrouver
son chemin.
Lorsqu’on suit son chemin en sachant où l’on désire se rendre et quel
parcours on va emprunter, on peut s’assurer d’atteindre son but. Mais
on le fait en regardant seulement devant soi, l’œil fixé sur ce but et rien
d’autre. À l’inverse, lorsqu’on accepte de prendre le risque de se perdre
dans son propre labyrinthe, on enrichit son expérience d’innombrables
découvertes. C’est aussi ce que fait le nomade qui prend son temps et
n’hésite pas à emprunter des chemins détournés pour atteindre son but.
Mais pour cela, encore faut-il affronter ses peurs. Comme l’explique
Jacques Attali dans son livre L’Homme nomade4 : « Devant l’entrée
bouche d’ombre, le profane ignorant ne voit qu’un tunnel semé de
pièges sans issue. S’il fait demi-tour, il se ferme la porte de la vie, s’il
entre, s’il triomphe du vertige, des illusions de la peur, s’il accepte de
se servir de qualités particulières telles que celles qui existaient dans
l’ancien code, il découvrira que l’illusion initie, que la peur fortifie, que
l’erreur grandit, que le vertige transfigure. Initié, il pourra même y re-
tourner, recommencer son parcours pour aller plus loin encore et ap-
prendre aux autres à traverser. Il sera devenu un maître du labyrinthe. »
Les qualités qui permettent d’avancer en nomade dans l’existence et
d’entrer dans la pensée labyrinthique ne sont pas, celles qui ont été en-
censées par la société moderne : raison, logique, vitesse, efficacité... Et
retrouver celles des explorateurs des dédales : la lenteur, la curiosité, la
souplesse, l’adaptabilité, créativité... Et aussi le courage. Ce sont elles
qui permettent d’avancer dans des méandres sans jamais se sentir perdu,
même si l’on ne sait pas exactement vers quel but. Ce sont elles qui
aident à embrasser des situations infiniment plus larges et complexes,
de manière à créer de nouvelles opportunités capables d’éclairer un ave-
nir encore obscur.
Lorsqu’on avance dans cet état d’esprit, c’est le chemin lui-même qui
devient porteur de sens et de créativité, et non pas seulement le but. « Le
vrai nomade ne meurt pas pour garder une terre, écrit encore Jacques
Attali, mais pour conserver le droit de la quitter ». L’accumulation de
richesses ne peut plus être le seul but du voyage. Pour avancer libre-
ment, il ne faut emporter avec soi que des expériences, du ressenti, des

4
Paru en 2005 aux éditions « Livre de poche ».
émerveillements. La pensée labyrinthique n’implique pas pour autant
de voyager seul. Le nomade est ouvert aux autres et les relations hu-
maines qui jalonnent son parcours ont une grande valeur. Il sait aider
ou se laisser aider selon les circonstances, et la solidarité n’est pas un
vain mot pour lui. Cette forme de pensée spirale implique d’accepter de
perdre ses repères spatiaux et temporels. Et paradoxalement, c’est en
acceptant de se perdre que l’on peut enfin se rencontrer. Trouver qui
l’on est afin de s’accepter vraiment.
Ainsi, les différents outils de la pensée intégrale se rejoignent. Car
plus on développe ses intelligences multiples, plus on a de chances de
cultiver les qualités indispensables à la pensée labyrinthique. Y compris
les qualités physiques. Car le corps est plus qu’un outil pour le nomade.
Dans cette logique, il faut être capable de saisir toutes les informations
venant de l’environnement, de ressentir toutes les émotions et sensa-
tions que ces informations provoquent, et réagir parfois très rapidement,
sans faire intervenir la pensée consciente. Faire appel à sa « mémoire
chaude ». Ce sont autant d’opérations qui demandent une grande acuité
corporelle et une bonne performance physique. Il ne s’agit plus de for-
cer le corps ou de le pousser à des prouesses contraignantes, mais plutôt
de le respecter et de l’entretenir comme l’extraordinaire instrument
qu’il est.
Il y a également dans l’idée même du labyrinthe une dimension lu-
dique. Les méandres sont autant d’énigmes qu’il faut résoudre avec
l’état d’esprit d’un joueur. « Le jeu n’est pas une activité innocente, re-
marque Jacques Attali. Il vient du fond des âges et puise sa source dans
le sacré. La plupart des jeux sont nés de cérémonies rituelles et d’ap-
prentissage religieux. » Avec toutes ces qualités en poche, il ne reste
plus qu’à poursuivre son parcours, alors même que l’on ne sait pas si
l’on se rapproche de la sortie, si l’on tourne en rond ou si l’on revient
sur ses pas. Persévérance et confiance sont deux maîtres-mots de cette
pensée labyrinthique qui nous ouvre les portes de nous-mêmes et nous
aident à plonger dans nos profondeurs intimes.

Cette persévérance est une clé essentielle de la réussite. Le voyageur


qui avance dans le labyrinthe doit s’astreindre lui-même à d’indispen-
sables contraintes. La pensée labyrinthique n’est pas une errance sans
but, une interminable divagation. Elle implique de savoir s’imposer des
règles et d’accepter de les suivre. À ce titre, la pensée intégrale n’est
pas un procédé magique, qui évite d’avoir à fournir des efforts. C’est
un modèle de fonctionnement intérieur qui dépasse largement le cadre
trop étroit du mental, mais qui exige rigueur et discipline, même si
celles-ci sont utilisées d’une manière différente. Loin de nous enfermer
dans des contraintes, nous pouvons nous épanouir à l’intérieur d’un
cadre où l’initiative et l’originalité ont une place. Et ce cadre lui-même
devient une expression de la créativité personnelle.
La discipline est l’alliée essentielle de votre capacité à rêver. Si l’on
cesse de considérer la rêverie comme une simple divagation mentale,
une digression fantaisiste de la pensée, alors il faut l’associer à une
forme de discipline pour qu’elle devienne une vraie projection sur
l’avenir. Au rêve s’associe alors une intention, un projet, et surtout une
façon d’avancer vers ce but. Toute la différence réside dans l’adéqua-
tion entre le rêve caressé, et la somme des contraintes et des efforts que
l’on est prêt à accepter pour l’atteindre. Dans leur livre « Champion
dans la tête5 », François Ducasse et Makis Chamalidis proposent la for-
mule suivante :
objectifs = décisions + contraintes.
Je proposerai même :
objectifs accessibles = décisions prises en toute liberté
+ contraintes librement consenties.
Ainsi le rêve peut-il s’intégrer dans la progression de son existence,
en ayant une bonne chance de s’incarner. Et quand bien même il ne
s’incarnerait pas dans la forme où on l’a entrevu, la progression vers ce
but aboutirait à une forme de réalisation juste.

Selon certains postulats de la physique quantique, le temps lui-même


ne s’écoulerait pas du passé vers le futur. Il se déploierait dans un es-
pace-temps différent, avec des allers-retours, des spirales, des impasses,

5
Paru aux éditions de l’Homme en 2004.
des proximités lointaines et des distances trompeuses. Certains cher-
cheurs6 représentent cet espace-temps comme une sphère géodésique.
Elle contient un monde invisible au creux duquel se trame une partie de
nos pensées, de nos projets et de nos comportements. C’est la matrice
multidimensionnelle dans laquelle nous pouvons aller puiser inspiration
et idées nouvelles, car elle contient des informations inaccessibles pour
la pensée consciente.

Schéma 6: La sphère géodésique.

C’est donc là, dans cet « ailleurs » de nous-mêmes, que se déroulent


nombre de processus décisionnels auxquels nous n’avons pas cons-
ciemment accès. C’est là aussi que réside une certaine « mise en ordre
du monde », dans ce « vide quantique » dont nous avons déjà parlé.

6
C’est notamment le cas de Ken Wilber, dont il sera question plus en détail dans le
chapitre 7.
Cette géode constitue comme un « centre » de la destinée humaine re-
présentant votre centre de pratique intégral, lié à des milliers de possi-
bilités reliées à des fonctionnements optimaux de votre architecture
neuronale. L’appréhender et la comprendre, c’est concevoir l’univers
d’une manière plus globale, dans ce qu’il a de prévisible et d’imprévi-
sible. Plus qu’un symbole, plus que la projection graphique d’une réa-
lité que nous avons du mal à nous représenter, cette matrice multidi-
mensionnelle devient alors un réservoir d’informations avec lequel
nous pouvons communiquer.
À l’intérieur de la matrice multidimensionnelle, tous les éléments
communiquent entre eux. À la manière d’une toile d’araignée en trois
dimensions, chaque point de la matrice est en relation avec tous les
autres. Chaque point est donc capable d’influencer la matrice tout en-
tière. En positif comme en négatif. La communication avec la matrice
doit donc rester fluide, mouvante, animée... Elle doit circuler dans
toutes les directions et supporter une multitude de connexions simulta-
nées. Dans ces conditions, le fait de savoir « se déployer dans la ma-
trice » devient une aide précieuse dans toutes les décisions et dans la
mise en œuvre de tous les projets, qu’ils soient personnels ou profes-
sionnels. Cette pratique permet aussi d’explorer les moindres recoins de
notre être intérieur : identifier clairement les quatre composantes essen-
tielles de notre équipage et les harmoniser; faire le point sur nos intelli-
gences multiples...
Voyager dans la matrice, faire connaissance avec cette sphère géodé-
sique d’apprentissage et de fonctionnement intégral, voilà qui jalonne
un chemin initiatique nouveau. Une quête intégrale vous conduisant
vers des états de fluidité neuronale et des expériences optimales iné-
dites. Chacun de nous possède en lui sa propre matrice multidimension-
nelle, la source cachée de sa créativité. C’est la « dimension-source »
que j’évoquais un peu plus haut. Cette dimension-source contient, elle
aussi, une infinité de possibles dans laquelle nous pouvons puiser à tout
moment, pour peu que nous ayons accès à ce réservoir inépuisable.
Nous vivons dans une époque de challenge personnel et institutionnel
qui exige une nouvelle prise de conscience collective et une nouvelle
capacité de leadership. L’accès à notre dimension-source nous invite à
voir le monde sous de nouvelles formes. Elle nous permet d’opérer un
décentrage de nos fenêtres habituelles de perception vers les profon-
deurs même de la transformation qui nous permettra de créer un avenir
plus prometteur.
Dans son dernier livre7, Otto Scharmer, professeur au célèbre Mas-
sachusetts Institute of Technology, invite ses lecteurs à percevoir le
monde d’une nouvelle manière et à apprendre d’un futur émergeant.
Selon lui, nos prises de décisions proviennent d’un endroit intérieur que
nous ne sommes pas en mesure d’appréhender et qu’il appelle Blind
spot, l’angle mort. Nous sommes le plus souvent aveugles à ce lieu où
prennent source l’efficacité décisionnelle et l’action créatrice, à cause
de la structure mentale avec laquelle nous opérons habituellement.
Notre dimension-source prend alors l’apparence d’un espace qui
échappe à notre vision. Cet « angle mort » n’existe pas seulement dans
le collectif, il concerne également nos interactions sociales quoti-
diennes.
Chacun de nous peut facilement percevoir les actions entreprises par
un individu : il suffit d’observer. Nous pouvons aussi évaluer les causes
et les conséquences de ces actions : il suffit de réfléchir à ce que l’on a
observé. Mais le lieu intérieur, la source à partir de laquelle cette per-
sonne opère nous échappe. Pourtant, toutes les décisions et les mises en
actes sont en partie liées à ce qui se passe dans la dimension-source de
cette personne, et dépendent de sa capacité à y pénétrer pour y puiser
des informations. Deux personnes confrontées à la même situation réa-
giront toujours différemment et obtiendront des résultats plus ou moins
adaptés, et ces différences dépendent en partie de leur relation avec leur
dimension-source.

Nos échecs individuels et nos choix erronés, au même titre que les
échecs collectifs et les prises de décision inadaptées, prennent ainsi un
sens nouveau : tous ces écueils sont liés au fait que nous ne prenons pas
en compte la dimension la plus profonde de tous les processus décision-
nels. Nous oublions cet angle mort, nous laissons de côté autant la ma-
trice multidimensionnelle universelle que notre propre dimension-
source. Pour mieux répondre aux défis qui se posent à nous aujourd’hui,
individuellement et collectivement, nous devons défricher le chemin
qui mène à ces lieux cachés.

7
Son titre Original est Theory U, leading from the future as it emerges – The social
technology of presencing.
Selon la théorie de Scharmer, il existe deux sources de connaissance
fondamentalement différentes : la première se contente d’appliquer les
cadres de connaissance déjà existants (comme un téléchargement de
données), alors que l’autre accède au savoir intérieur (plongée dans la
dimension-source). Toute véritable innovation en science ou en af-
faires, dans la société ou dans la vie privée, procède de la seconde forme
de connaissance.

Schéma 7: La dynamique parabolique (inspiré de Theory U d’Otto Scharmer).

Pour accéder à ce savoir, pour trouver le chemin qui mène à notre


dimension-source, je me suis inspiré de la théorie U développée par
Otto Scharmer. J’ai nommé cette nouvelle approche « Dynamique pa-
rabolique ».
Cette dynamique se fonde sur une série de mouvements fondamen-
taux. Lorsqu’un problème se pose à nous ou que nous devons prendre
une décision, nous commençons par observer. Mais on ne se contente
pas d’observer rapidement, comme on le fait d’ordinaire. On écoute
aussi, on regarde, on s’imprègne de toutes les informations émanant de
l’environnement, sans essayer d’en tirer des conclusions ni de prendre
des décisions rapides. On regarde autrement, on s’accorde un temps
« suspendu » et on laisse les informations pénétrer en soi.
Pendant la deuxième étape, on continue à plonger dans la branche de
gauche de la dynamique parabolique (voir schéma ci-dessus) : on sus-
pend son attention et on la redirige vers l’intérieur de soi. Cela signifie
qu’on arrête d’avoir le regard porté uniquement sur l’extérieur. C’est
un peu ce que font les personnes qui méditent. Comme elles, il faut alors
se retirer dans une zone intérieure de calme. À ce niveau du processus,
on a l’impression que rien ne se produit. Pourtant, cette phase est essen-
tielle. C’est elle qui commence à entrouvrir les portes d’une nouvelle
perception. Il faut accepter cette phase, ce « rien ne se produit », jusqu’à
un lâcher-prise total : on ne veut rien, on ne pense à rien, on ne projette
rien, on ne juge rien...
Une fois ce lâcher-prise effectué, vous pouvez vous laisser glisser
dans votre dimension-source. Sans rien appeler, sans rien vouloir, vous
vous laissez baigner, imprégner par les informations qui y circulent.
Vous êtes arrivé au bout de la première branche de cette dimension pa-
rabolique.
Vous pouvez maintenant entamer votre remontée vers la conscience
normale. Une fois encore, vous allez rediriger votre attention afin
qu’elle soit disponible pour entamer la remontée par la branche de
droite. C’est la phase du « laisser-venir ». Dans les techniques de médi-
tation, le processus s’arrête généralement au lâcher-prise. En termes de
prise de décision et d’efficacité, ce n’est pas suffisant. Après avoir « lâ-
ché », il faut laisser émerger ce qui s’est tissé en nous pendant le temps
que nous avons passé dans notre dimension-source. « Laisser venir »
relève d’une sorte de machinerie autonome qui n’a rien à voir avec l’in-
tellect ou la pensée consciente. Il s’agit de laisser remonter vers la sur-
face le résultat d’un travail de modélisation qui s’est produit à l’insu de
notre mental.
La séquence suivante consiste à décider, agir, concevoir, créer... En
utilisant ce travail souterrain qui permet de modifier la qualité de l’at-
tention, en se défaisant des vieilles intentions et des anciens schémas
pour permettre à la nouveauté de surgir non seulement de nous-mêmes,
mais aussi d’un futur émergeant. Car en plongeant dans la dimension-
source, on se connecte à d’autres dimensions-sources et à la matrice
multidimensionnelle, ce qui donne accès à des informations en prove-
nance d’un futur proche mais encore hors de portée de notre pensée
consciente.
J’ai été très frappé par ce qui se produit dans les sessions de groupe
lorsque j’apprends aux participants à descendre ainsi dans leur dimen-
sion-source pour mettre sur pied un « projet intégral8 ». Pendant la pre-
mière phase, les personnes sont invitées à simplement observer la réa-
lité objective telle qu’elle est, sans réfléchir ni projeter. Puis je les invite
à rediriger leur attention. Ils commencent alors très rapidement à voir
leur projet sous un autre angle. Ils se perçoivent comme une partie du
projet. Ils réalisent qu’ils ont collectivement créé une situation qui,
jusque-là, leur semblait provoquée par des forces extérieures. Ils pour-
suivent leur descente jusqu’à ce lieu plus profond où ils peuvent lâcher
leurs anciens schémas de pensée et se connecter à de nouvelles concep-
tions et à d’autres intentions. À ce moment, c’est comme si leurs di-
mensions-sources se connectaient, car les informations qu’ils reçoivent
sont étonnamment cohérentes et productives.
Je suis toujours surpris de constater que la plupart des formateurs,
chercheurs, éducateurs, spécialistes des sciences cognitives... se préoc-
cupent principalement du processus d’ouverture (la branche gauche de
la parabole) et portent peu d’attention à la créativité collective (la
branche droite). Pourtant, seule cette deuxième partie du travail peut
amener à développer une nouvelle logique dans la réalité matérielle, de
manière à déclencher des prises de décision innovantes, capables de ré-
soudre des problèmes qui sont encore en émergence.
Scharmer9 identifie quatre « champs de structure » de l’attention, les-
quels génèrent quatre façons différentes de fonctionner. Ces structures
affectent non seulement notre fonctionnement individuel, mais aussi (et
surtout) la manière dont les membres d’un groupe communiquent entre
eux ou dont les institutions structurent leurs pouvoirs. Voici ces quatre
niveaux :
— Penser (c’est le niveau de l’individu – champ 1).
— Converser (c’est le niveau du groupe – champ 2).
— Structurer (c’est le niveau des institutions – champ 3).
— Coordonner les écosystèmes (c’est le niveau des organisations mon-
diales – champ 4).

8
C’est ce que je demande aux participants à mes séminaires sur les « Ressources
intégrales ». Je vous présente un de ces projets à titre d’exemple, dans le dernier cha-
pitre de ce livre.
9
Dans son ouvrage cité en référence p. 200.
Comme l’expliquait Albert Einstein, les problèmes ne peuvent pas
être résolus par le niveau de conscience qui les a engendrés. C’est tout
à fait juste. Si nous répondons aux défis de notre XXIe siècle naissant
avec les mentalités du XXe, voire du XIXe siècle (champs 1 et 2), nous
intensifierons la frustration, le cynisme et la colère. Nous avons tout
intérêt à répondre aux problèmes à partir d’une source profondément
créatrice (champ 4), car la façon dont nous prêtons attention à une si-
tuation, individuellement et collectivement, détermine l’émergence de
solutions plus ou moins créatives. En intégrant la dimension parabo-
lique, individuellement et au niveau des groupes, nous passerons d’une
réponse réactive aux problèmes apportant des solutions capables de
soulager les symptômes des crises (champs 1 et 2), à une réponse créa-
tive visant des solutions systémiques globales (champs 3 et 4). Voilà
résumé le défi majeur qui nous attend dans les décennies à venir.

Depuis le début de ce chapitre, je vous propose d’adopter de nou-


velles manières d’observer, de penser, de concevoir et de décider.
Toutes ont un point commun : elles proposent de lever les blocages
mentaux et d’oublier les anciens clivages intérieurs afin de nouer avec
une fluidité nouvelle. C’est pourquoi j’ai établi un parallèle entre cette
nouvelle manière de penser et ces samouraïs qui ont atteint les stades
ultimes du Bushido (leur code d’honneur) : les Mushin. Le terme même
est issu de la tradition japonaise. Littéralement, il résulte de l’associa-
tion de deux idéogrammes, celui du dessus signifiant « vide » et » celui
du dessous désignant le cœur ou l’esprit. Les Mushin sont donc des
guerriers qui savent combattre avec l’esprit et le cœur vides de toute
pensée, de toute attente, de tout sentiment. Ils savent se détacher de leur
ego et se défaire de tout ce qui risquerait de nuire à la fluidité de leurs
gestes.
La pensée intégrale vous propose de devenir des Mushin dans votre
vie quotidienne. Non pour combattre, mais pour prendre des décisions
plus justes et devenir les leaders efficaces et conscients de votre propre
vie. Et ainsi, être capable de construire un avenir mieux adapté aux gé-
nérations futures.
D epuis le début de cet ouvrage, je vous propose de modifier votre
manière de penser en vous indiquant de nouvelles voies. Mais
peut-être vous posez-vous encore quelques questions pratiques. Et no-
tamment : « comment vais-je y arriver ? ». Comment vais-je optimiser
mon architecture neuronale afin d’atteindre de nouvelles fenêtres de
compréhension ? Comment vais-je acquérir et expérimenter cette archi-
tecture de pensée complexe qui me permettra de trouver des solutions
créatrices dans tous les domaines de mon existence ?
Dès 2003, j’avais pressenti que l’accès vers une forme de pensée et
d’analyse plus complexe nécessitait une reformulation fondamentale de
nos structures de perception. Nos défis actuels et futurs requéraient la
découverte de nouvelles ressources internes adaptées aux changements
rapides du monde actuel. Il me fallait trouver des concepts, des outils et
des formes de pensée fondamentalement nouvelles, qui se détacheraient
ceux enseignés dans le système académique en vigueur. Un modèle qui
se différencierait de la pensée unique et s’éloignerait du danger que
celle-ci représente. Je savais que la combinaison de ces éléments me
permettrait de développer un système qui accède au déverrouillage de
potentiels internes encore endormis et à l’aboutissement d’une avancée
personnelle rapide.
Nous utilisons notre cerveau supérieur (le néocortex) pour accomplir
les gestes courants qui remplissent notre existence. Mais n’y a-t-il pas
d’autres systèmes disponibles dans notre architecture biocorporelle ?
Des systèmes en mesure d’influencer d’une manière positive la capacité
du cerveau à gérer les informations, à prendre des décisions, à solution-
ner des problèmes, à expérimenter la vie d’une manière claire et à vivre
sa vie comme une expérience créatrice ? Existe-t-il des outils inhérents
à chaque être humain, capables de reprogrammer des chemins mémo-
riels émotionnels inconscients pour en faire de nouvelles opportunités,
faciliter la cohérence émotionnelle et franchir le portail de l’accomplis-
sement de soi ? Des outils qui sauraient nous permettre d’atteindre une
neurobiologie de l’excellence, d’entrer dans une vision intégrale ?
Je vous propose à présent de vous initier à un outil essentiel de la
pensée intégrale, une méthode qui se trouve au cœur de toutes les pra-
tiques évoquées dans ce livre : la cohérence neuro-cardio-vasculaire.
C’est par l’intermédiaire de votre cœur que vous allez commencer à
expérimenter cette dimension remarquable enfouie au plus profond de
votre être. Qu’il s’agisse d’harmoniser les différentes composantes de
votre structure interne, de faire connaissance avec vos différentes intel-
ligences, d’explorer des états de fluidité neuronale ou d’évoluer dans le
monde de la Spirale, la pratique de la cohérence neuro-cardio-vascu-
laire vous conduira vers des potentiels encore inconnus, de nouvelles
manières de comprendre la complexité du monde actuel.
Ainsi pourrez-vous découvrir une nouvelle manière d’aborder les dé-
fis que nous impose notre culture postindustrielle et devenir, dans toute
l’acception du terme, l’architecte de votre paysage neuronal.

Depuis la plus Haute Antiquité, les hommes ont attribué au cœur une
place à part parmi nos organes. En Occident, on l’a décrit comme le
siège des sentiments, comme en témoignent de nombreuses expressions
du langage populaire : on a « le cœur brisé » lorsqu’on traverse une dé-
ception sentimentale, « le cœur léger » quand on se sent joyeux, et on
met « du cœur à l’ouvrage » lorsqu’on est passionné par une tâche.
Dans les cultures traditionnelles, le cœur est plutôt perçu comme le
siège de l’intelligence et de l’intuition. De tous temps et en tous lieux,
il a été considéré comme un organe exceptionnel, « l’empereur du corps
humain » comme le dit la très ancienne médecine chinoise.
Puis, est venue la science moderne qui a mis au jour le rôle anato-
mique du cœur : c’est une pompe d’une extraordinaire fiabilité qui pro-
pulse le sang dans notre réseau circulatoire depuis notre vie fœtale
jusqu’à notre dernier souffle. Il se contracte entre 40 et 80 fois par mi-
nute1, ce qui fait une moyenne de près de 35 millions de battements par
an ! Toutes ces découvertes ont remisé au rang de croyances les autres
fonctions du cœur, le considérant comme un outil certes extrêmement
performant, mais n’ayant qu’un rôle mécanique. Le cœur a été sup-
planté dans son rôle central par le cerveau, dont on a fait le siège à la
fois de la pensée, de l’intelligence, des sentiments et des émotions.
Il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour que des chercheurs fassent
une découverte tout à fait remarquable : notre cœur contient des neu-
rones semblables aux cellules cérébrales; il émet un signal électrique et
un champ électromagnétique bien plus puissants que ceux de notre cer-
veau. Tout cela fait de notre cœur un organe d’exception, réunissant
toutes les fonctions qu’on lui a attribuées au cours du temps : physiolo-
giques, intellectuelles, émotionnelles... Mieux : il constitue une sorte
d’horloge intérieure, un oscillateur naturel capable de synchroniser nos
fonctions biologiques, d’accroître notre tonus psychique, d’harmoniser
notre fonctionnement émotionnel, et même d’améliorer notre aptitude
à penser vite et juste. L’investigation du système neuronal cardiaque a
mis en évidence l’existence d’un petit cerveau dans le cœur. Plus en-
core : votre cœur pense, mémorise, prend des décisions indépendantes
de votre cerveau et par-dessus tout, il aime et émet de l’amour.

C’est à l’orée du millénaire, au Brésil, que j’ai entendu parler pour la


première fois des pratiques de cohérence cardiaque2. Il m’a fallu deux
ou trois ans de réflexion avant de vraiment saisir l’ampleur de ces pra-
tiques, et de les faire évoluer à la lumière de mes propres recherches.
Dans les années 1960/1970, deux physiologistes, John et Beatrice La-
cey, du Fels Institute aux États-Unis, ont découvert que le cœur possède

1
Le rythme cardiaque de base d’un individu en bonne santé, au repos, se situe dans
cette fourchette. Pendant l’effort, le rythme cardiaque peut monter jusqu’à 140 voire
160 pulsations à la minute.
2
Ces premières informations émanaient du Heartmath Institute, un organisme améri-
cain qui a beaucoup œuvré pour la diffusion de la cohérence cardiaque.
un réseau neuronal propre. Celui-ci est constitué d’environ 40 000 neu-
rones3 qui sont en interaction constante avec notre système nerveux et
avec notre cerveau. Par la suite, les Lacey ont démontré que les émo-
tions naissent dans un réseau de connexions neuronales qui se situe dans
le cœur. Ils ont même démontré que ce « cerveau du cœur » commu-
nique avec le cortex cérébral (notre cerveau) pour induire des compor-
tements et des réponses à n’importe quel stimulus extérieur. Les deux
scientifiques ont aussi constaté que le cœur ne répond pas nécessaire-
ment aux signaux du cerveau, comme s’il était sélectif dans sa réponse.
Mais de son côté, le cerveau « suit » les instructions du cœur et agit en
conséquence.
Les recherches complémentaires du Hearmath Institute (situé à Boul-
der Creek en Californie) démontrent que l’intelligence et l’intuition ga-
gnent en qualité et en intensité quand nous apprenons à écouter les mes-
sages de notre cœur. Ces recherches ont démontré que lorsque nous
« écoutons » notre cœur et concentrons notre attention sur lui, il se pro-
duit une synchronisation cœur/cerveau. Ce qui tend à montrer que nos
corps ont été conçus pour fonctionner d’une manière intégrale, à condi-
tion que le cœur et la tête soient enfin accordés l’un à l’autre.
De plus, ce « cerveau cardiaque », tout comme le cortex cérébral,
émet un signal électrique, et par conséquent un rayonnement électro-
magnétique. L’amplitude du signal électrique cardiaque est 60 fois plus
puissante que celle du cortex cérébral4, et le champ cardio-électro-ma-
gnétique qui lui est associé est quelque 5 000 fois plus important que
celui de notre cerveau. Ce signal est émis vers l’intérieur de notre orga-
nisme (il baigne toutes nos cellules), mais aussi vers l’extérieur (on peut
le mesurer jusqu’à 2,50 mètres du corps).
Une autre découverte tout à fait remarquable a été effectuée. Comme
tous les signaux électriques, celui émis par le cœur peut être enregistré
et reproduit sous forme d’une courbe sinusoïdale. Ce signal cardio-élec-
trique peut être plus ou moins cohérent et a été nommé « taux de varia-
bilité cardiaque » (TVC). Lorsque cette courbe est homogène et que ses
crêtes sont à peu près régulières, cela signifie que le taux de variabilité
est constant : le cœur est alors un système qui fonctionne en cohérence.
Mais souvent, le graphique montre une grande irrégularité et ses crêtes

3
C’est à peu près le nombre de neurones constituant nos centres subcorticaux.
4
Ce champ cardio-électromagnétique peut être mesuré par des magnétomètres spéci-
fiques appelés SQUID (superconducting quantum interference deviece).
sont très désordonnées, les hauteurs d’amplitude variant énormément.
Cela signifie alors que le cœur fonctionne comme un système incohé-
rent.

Schéma 8: Un TVC cohérent et un TVC incohérent.


Le pattern TVC typique d’un individu en colère ou frustré montre de l’irrégu-
larité et du désordre. Les branches sympathique et parasympathique du sys-
tème nerveux autonome sont désynchronisées et bataillent pour contrôler le
rythme du cœur, le sympathique essayant de l’augmenter et le parasympa-
thique essayant de le diminuer.

Cette incohérence est véhiculée sous forme de signaux dirigés vers


notre cerveau, qui le retransmet ensuite vers toutes nos horloges biocor-
porelles. Car le taux de variabilité cardiaque est comme un langage, une
sorte de code morse que le cœur envoie au cerveau, lequel est capable
de l’interpréter et de provoquer des effets en cascade, à la fois physiques
et psycho-émotionnels. Ainsi, lorsque le cœur fonctionne de manière
incohérente, cela se répercute sur les deux branches du système nerveux
(sympathique et parasympathique) qui se déséquilibrent, provoquant ou
augmentant de nombreux symptômes : angoisse, nervosité, troubles du
sommeil, désordres hormonaux, maux de tête, déprime... et même, lors-
que le taux de variabilité cardiaque est sévèrement altéré, le mystérieux
syndrome de panique déjà évoqué. Plus encore, vos prises de décision
et vos comportements face à une problématique quelconque sont in-
fluencés par le taux de variabilité cardiaque.
Le but des pratiques de cohérence cardiaque est de régulariser le taux
de variabilité cardiaque et de ramener de la cohérence dans le fonction-
nement global du cœur. À partir de cet état, tous ces symptômes sont
évités ou atténués. Mieux : le message de cohérence cardiaque est en-
voyé au cerveau, lequel synchronise peu à peu tous ses centres (hémis-
phères droit et gauche, cerveau limbique, cerveau olfactif...). Le fonc-
tionnement cérébral devient plus aisé et plus fluide, ce qui favorise les
états de fluidité neuronale, les expériences optimales et l’entrée « dans
la zone ». Le cœur fonctionnerait ainsi à la manière d’un oscillateur
quantique capable d’entraîner avec lui, dans son rythme, un grand
nombre de composants satellites.

Schéma 9: lorsque le TVC est cohérent, le message envoyé à tous les satellites
corporels est clair : Tout – va – bien !!

En sciences, la notion de cohérence est issue de la thermodyna-


mique5. Elle repose sur deux lois opposées : l’entropie et la néguentro-
pie. L’entropie est la mesure de désordre d’un système. Plus le degré
d’entropie est élevé, plus le système est désordonné. La deuxième loi
de la thermodynamique, la néguentropie, concerne la mesure du degré
d’ordre d’un système. Plus de degré de néguentropie est élevé, plus le
système est ordonné.

5
Cette discipline est issue de la mécanique des fluides et des gaz.
Si on applique ces notions à l’être humain, on peut dire qu’une per-
sonne en pleine forme, dynamique, capable de bien gérer ses émotions
et d’avoir des pensées claires, fonctionne avec un degré d’entropie
faible et un degré de néguentropie élevé. À l’inverse, une personne fa-
tiguée, mal dans sa peau, stressée, souffrant de mille petits maux, faci-
lement déstabilisée par ses émotions et ayant du mal à clarifier ses pen-
sées, fonctionne avec un degré d’entropie élevé et un degré de néguen-
tropie faible. Dans le premier cas, elle utilise un minimum d’énergie
pour un maximum de rendement; dans le second, elle utilise énormé-
ment d’énergie pour un résultat insatisfaisant.
C’est justement ce que révèle la cohérence : un système fonctionne
en cohérence lorsqu’il a un degré d’entropie faible et qu’il dépense un
minimum d’énergie pour un maximum d’efficacité. On peut dire, de la
même manière, que la cohérence cardiaque est le facteur d’entropie du
cœur. Lorsque votre taux de variabilité cardiaque est stable et révèle
une bonne cohérence, cela signifie que l’ensemble de vos fonctions a
un degré de désordre très faible. Tout coule, tout est fluide. Ainsi, en
apprenant à votre cœur à acquérir, puis à conserver une bonne cohé-
rence du taux de variabilité cardiaque, vous permettez à vos fonctions
biologiques, mais aussi émotionnelles et intellectuelles, de conserver un
faible degré de désordre. Et pour vous aussi, tout sera fluide, tout cou-
lera... Ainsi le cœur, à travers la cohérence de son signal électrique,
agirait comme un régulateur, un chef d’orchestre du fonctionnement gé-
néral, physiologique, émotionnel, mental... Et probablement même à
des niveaux plus subtils.
Ces notions d’entropie et de néguentropie peuvent être appliquées à
tous les niveaux d’organisation. Prenez une entreprise : si elle fonc-
tionne avec un degré d’entropie élevé, elle souffrira des problèmes d’or-
ganisation, elle aura des difficultés à tenir les délais de livraison, le per-
sonnel insatisfait organisera des grèves, tout cela provoquera une dimi-
nution des commandes... À l’inverse, si l’entreprise fonctionne avec un
degré de néguentropie élevé, tout ira bien : le personnel sera satisfait,
les commandes seront prêtes à temps, il n’y aura aucun problème de
trésorerie, les clients afflueront... Le même schéma est applicable à
l’échelle d’une multinationale, d’un ministère, d’un pays... Et bien évi-
demment, plus les dirigeants de ces organisations fonctionnent eux-
mêmes en cohérence, avec un degré personnel d’entropie faible, plus ils
seront à même d’insuffler cette cohérence à la structure qu’ils dirigent.
Voici une petite histoire, tout à fait véridique, qui permet de mieux
comprendre comment la cohérence neuro-cardio-vasculaire peut in-
fluencer l’ensemble de notre fonctionnement biologique. Christiaan
Huygens, un Hollandais qui inventa le principe de l’horloge dans les
années 1650, remarqua un détail étrange qu’il eut du mal à interpréter :
lorsqu’il remontait ses horloges (il en possédait toute une collection),
celles-ci se synchronisaient spontanément pendant quelques secondes,
allant au même rythme qu’une horloge maîtresse entraînant avec elle
toutes les autres machines. Il a fallu attendre les années 1950 pour que
la science explique ce phénomène, qui a été baptisé entrainment, un
terme qui désigne le fait d’être entraîné par quelque chose, d’être em-
barqué dans un mouvement. Il semble que le cœur, lorsqu’il fonctionne
en cohérence, agisse à la manière de l’horloge principale de Huygens :
il est capable d’entraîner les autres systèmes dans son rythme.
Vous le savez à présent : nous possédons un cerveau central (le cortex
cérébral) et un cerveau cardiaque. Mais ce ne sont pas les seules zones
du corps qui contiennent des groupes de neurones ou des réseaux ner-
veux très denses. Notre cerveau est composé de deux hémisphères (droit
et gauche), séparés par un corps calleux. Le cerveau gauche est plutôt
logique et rationnel, siège de la pensée linéaire, alors que le cerveau
droit est plutôt lié à l’intuition, à l’imaginaire et à la pensée globale. Ces
deux hémisphères ont tendance à fonctionner de manière désynchroni-
sée, surtout dans les sociétés occidentales qui privilégient la pensée ra-
tionnelle et la suprématie de l’hémisphère gauche.
Nous possédons également un cerveau olfactif (le rhinencéphale), qui
joue un rôle important dans notre équilibre. C’est le siège de l’odorat.
Lorsque les premiers mammifères marins sont sortis de l’eau, ils
n’avaient ni yeux ni oreilles, mais leur odorat était déjà très développé.
C’était un sens primordial à l’époque, qui a peu à peu perdu de son
importance à mesure que les autres sens se développaient (notamment
la vue). Le rhinencéphale est donc l’une des parties les plus primitives
du cerveau. C’est le seul de nos sens dont les informations ne sont pas
retraitées et traduites par le cortex cérébral, ce qui explique le très fort
pouvoir évocateur des odeurs. Il suffit d’une trace de parfum pour que
des souvenirs très anciens que l’on croyait oubliés remontent à la sur-
face. L’odorat est aussi l’un des premiers sens actifs chez le nouveau-
né, et même chez le fœtus in utero. Mais au fil des années, le rhinencé-
phale a tendance à se déprogrammer, voire parfois à se bloquer com-
plètement à l’occasion d’un traumatisme émotionnel.
De son côté, le cerveau limbique (et surtout les noyaux caudés des
amygdales) constitue le siège de nos émotions. Il joue, lui aussi, un rôle
essentiel dans notre équilibre. Nous possédons également un petit cer-
veau au niveau du plexus solaire, où se trouve un réseau dense de ter-
minaisons nerveuses. Ce cerveau solarien est lié au diaphragme, qui est
très souvent bloqué par des spasmes chez les personnes très stressées.
Notre système intestinal est doté, lui aussi, d’un petit réseau neuronal,
auquel s’ajoutent les fascias, ces tissus conjonctifs entourant les intes-
tins et qui sont en lien direct avec nos expressions émotionnelles. Enfin,
on peut également parler d’un « cerveau épidermique » car la peau pos-
sède un nombre impressionnant de terminaisons nerveuses (plus de sept
cent mille). Elle constitue un organe à part entière, complexe et doté de
très nombreuses fonctions (tactiles, hormonales, éliminatoires, protec-
trices, sensorielles, informationnelles...). On compte que la peau d’un
adulte de taille moyenne étalée couvrirait environ deux mètres carrés et
pèserait près de huit kilos ! Notre épiderme est issu du même feuillet
embryonnaire que le cerveau et le système nerveux. Ces trois éléments
conservent toute notre vie durant d’étroites relations, ce qui explique
pourquoi les émotions se traduisent très rapidement sur la peau.
Nous possédons donc sept cerveaux, sept centres cérébraux qui fonc-
tionnent plus ou moins en harmonie. Lorsque le cœur se met en cohé-
rence, on sait qu’il envoie ce signal au cerveau. Celui-ci peut ensuite le
répercuter aux autres centres cérébraux. Dans un premier temps, ce sont
les deux hémisphères cérébraux qui se mettent à fonctionner de manière
cohérente, suivis par le rhinencéphale, le cerveau limbique, le cerveau
du plexus solaire, le cerveau intestinal et le cerveau épidermique. Le
message de cohérence parvient ainsi à « accorder » ces sept horloges
qui finissent par entrer, ensemble, dans un état de cohérence intégrale.
Et cet état favorise les expériences optimales, la fluidité neuronale et
l’état de zone. Pour faciliter l’harmonisation et la mise en cohérence de
ces sept cerveaux, j’ai mis au point un exercice spécifique, d’autant plus
efficace qu’on le pratique avec le soutien du son de cohérence neuro-
cardio-vasculaire.
Schéma 10 : Le Maître du rythme et l’intelligence du cœur. Les sept horloges
biocorporelles fondamentales.

Nous savons depuis plusieurs décennies que le cerveau possède une


forme de plasticité, qui lui permet d’intégrer des schémas de fonction-
nement et de les reproduire. Il s’avère que le cœur semble disposer du
même genre de plasticité. Tout comme le cerveau est capable d’ap-
prendre, de renouveler nos opinions, d’accéder à de nouveaux systèmes
de valeurs, le cœur sait non seulement apprendre, mais aussi se restruc-
turer et créer de nouveaux schémas de fonctionnement.
En pratiquant la cohérence neuro-cardio-vasculaire, nous imprimons
à notre cœur un rythme cohérent. Le but de cette pratique n’est pas seu-
lement de créer cette cohérence, mais de la provoquer facilement et de
la faire durer le plus longtemps possible. Le cœur entre alors dans une
forme de « reprogrammation » : il se programme pour rester cohérent
en permanence. Ainsi, lorsqu’on traverse une situation déstabilisante,
éprouvante ou émotionnellement perturbante, notre cœur a tendance à
rompre spontanément sa cohérence. C’est en partie ce qui explique les
désordres psychosomatiques liés au stress, car cette rupture de cohé-
rence se transmet rapidement au corps par l’intermédiaire du système
nerveux central dont les deux branches (sympathique et parasympa-
thique) se désynchronisent. Mais lorsqu’on pratique régulièrement la
cohérence neuro-cardio-vasculaire, le cœur « bataille » pour conserver
un taux de variabilité stable et rester en cohérence.
Lorsque le cerveau prend une décision, celle-ci se transcrit en impul-
sions neuronales, qui sont relayées par des routes neuronales parfaite-
ment identifiées. Le message est alors envoyé au cœur. Mais cet organe
ne répond pas toujours aux messages cérébraux. À l’inverse, lorsque le
cœur prend des décisions à travers son petit cerveau et les envoie sous
forme d’impulsions neuronales cardiaques vers le cerveau central, ce-
lui-ci semble toujours obéir. Comme si le cerveau était plus « obéis-
sant » que le cœur. Comme si le cœur était l’éminence grise cachée der-
rière la machine cérébrale.
Je me rappelle une expérience menée à Houston (Texas) sur des per-
sonnes pratiquant régulièrement la méditation ou le yoga, et dont on a
mesuré le taux de variabilité cardiaque pendant une séance. Il s’est
avéré que leur cœur se mettait bien en cohérence pendant la séance,
mais que celle-ci n’était pas durable et cessait rapidement après la fin
de la pratique. Cela m’a été confirmé ensuite par de nombreux prati-
quants de diverses techniques de méditation ou de relaxation. Il semble
donc que le message cohérent impulsé par ces pratiques, partant du cer-
veau et allant vers le cœur, n’est ni stable ni durable, alors que le mes-
sage généré par les pratiques de cohérence neuro-cardio-vasculaire, par-
tant du cœur et allant vers le cerveau, s’inscrit dans la durée et induit
une reprogrammation de la cohérence interne de tout l’organisme.

La pratique de la cohérence neuro-cardio-vasculaire est simple6 :


vous vous installez dans un endroit calme, vous fermez les yeux et vous
respirez profondément pendant une ou deux minutes. Puis vous dirigez
votre attention vers votre cœur et vous imaginez (en images ou simple-
ment par la pensée) que vous respirez par cet organe, que l’air entre et
sort de votre poitrine à travers votre cœur. Au bout de quelques minutes,

6
Vous trouverez en fin de chapitre des exemples d’exercices pratiques.
vous sentirez dans votre poitrine une sensation particulière (certains res-
sentent de la chaleur, d’autres une expansion, de la joie, du bien-être...).
Cela signifie que votre cœur est entré en cohérence.
Plus vous pratiquez, plus cette sensation sera rapide. Au bout de
quelques jours, elle sera presque instantanée : il suffira que vous pen-
siez que votre cœur respire pour que la sensation apparaisse et que la
cohérence s’établisse. Les pratiques de cohérence neuro-cardio-vascu-
laire sont rapides et peu exigeantes : il suffit d’une quinzaine de minutes
matin et soir pour ressentir des résultats au bout de quelques jours.
La seconde étape consiste habituellement, une fois la cohérence éta-
blie, à imaginer que l’on respire par le cœur des sentiments positifs et
bénéfiques : amour, tendresse, confiance, joie... Ces sentiments vien-
nent renforcer la cohérence et aident le cœur à intégrer son nouveau
schéma de fonctionnement cardio-électromagnétique. Cependant, à
cette étape du processus, quelque chose me gênait. En effet, comment
demander à une personne émotionnellement perturbée, qui traverse un
événement de vie très douloureux ou vient d’apprendre qu’elle souffre
d’une maladie grave, de respirer de l’amour et de la confiance ? Si cette
pratique est accessible aux personnes relativement équilibrée physique-
ment, psychiquement et émotionnellement, elle me semblait difficile à
mettre en place dans les cas de crise grave. Je me souviens notamment
d’une personne à qui j’enseignais la méthode, et qui me répondit : « Je
ne sais pas ce que cela veut dire d’être bien. Je ne sais pas ce que c’est
que l’amour, j’ai été si peu aimée dans ma vie ! » Je me suis donc mis
en quête d’un procédé qui faciliterait l’accès à la cohérence neuro-car-
dio-vasculaire pour tout le monde.

C’est là que ma formation initiale de physicien m’a été utile. Dans la


mesure où l’on peut mesurer et enregistrer le signal électrique car-
diaque, il est également possible de le transcoder afin de le transformer
en son. J’ai donc entamé des recherches en compagnie de mon ami
Jean-Claude Mejstelman, un compositeur et musicien habitué à travail-
ler sur des modèles expérimentaux7. Nous avons recherché un son dont

7
J’ai déjà travaillé avec Jean-Claude Mejestelman pour mes précédents travaux, de-
puis le début des années 1980.
l’analyse spectrale pourrait correspondre au tracé d’un taux de variabi-
lité cardiaque cohérent. Nous avons d’abord procédé par rapproche-
ment, en comparant des sons déjà existants avec les caractéristiques du
taux de variabilité cardiaque. Ce fut une première étape, qui nous a per-
mis de constater l’efficacité du système : j’ai fait écouter les sons les
plus approchants à des personnes dont le taux de variabilité cardiaque
était incohérent, et rapidement, sans autre pratique, celui-ci retrouvait
sa cohérence. C’était encourageant.
En décembre 2004, je suis retourné à Bangkok où je m’étais déjà
rendu plusieurs fois pour suivre des enseignements sur les pratiques
médicinales de l’ancienne médecine thaï. J’avais entendu parler des
bols Batra : ce sont des sortes de récipients en métal, recouverts de
laque naturelle, que les prêtres bouddhistes utilisaient autrefois dans des
cérémonies rituelles et qui ont la réputation d’émettre, lorsqu’on les
frotte ou qu’on les frappe, des sons très particuliers. La fabrication de
ces bols fait appel à des traditions très anciennes, notamment en ce qui
concerne les laques dont le savoir-faire se transmet dans certaines fa-
milles de génération en génération. Plus précisément, vers le XIIIe
siècle, les Thaïs ont obtenu les secrets des laqueurs birmans les artisans
les plus fameux de l’Asie de l’époque. Hélas, aujourd’hui, la fabrication
traditionnelle des bols Batra est tombée en désuétude et nous avons eu
beaucoup de mal à dénicher l’un des tout derniers fabricants. Revenu
en France avec mes bols, j’ai entrepris d’enregistrer leurs sonorités et
de les analyser. Et j’ai eu l’immense surprise de constater que l’analyse
spectrale de ces sons correspondait exactement aux critères d’un taux
de variabilité cardiaque cohérent, bien plus que tous les sons que nous
avions essayés auparavant, même ceux émanant des fameux bols tibé-
tains ou de bols en cristal. Ainsi est né « Cardiosmose », un son retra-
vaillé sur ordinateur pour peaufiner son efficacité, qui permet au cœur
de retrouver très rapidement sa cohérence et qui peut servir de support
à tous les exercices de cohérence neuro-cardio-vasculaire.
L’existence du champ électromagnétique cardiaque m’a conduit
aussi à mettre sur pied d’autres scénarios, d’autres exercices permettant
d’aller plus loin dans les bénéfices de la cohérence neuro-cardio-vascu-
laire. Ils font intervenir des images comme la source ou le voile de lu-
mière. L’un d’entre eux est destiné à imprimer le message de cohérence
à l’ensemble du système biologique.
L’idée qu’une information d’ordre électromagnétique peut circuler
entre les systèmes biologiques et entraîner des répercussions sur
d’autres systèmes vivants n’est pas vraiment nouvelle. Les remar-
quables études menées par le Heartmath Institute suggèrent que les
états émotionnels et de degré de cohérence du champ cardio-électro-
magnétique sont très intimement liés. Le champ cardio-électromagné-
tique agirait comme une onde porteuse de bio-informations capable
d’influencer d’autres systèmes biologiques, à l’intérieur du corps mais
aussi vers l’extérieur. De la même manière qu’une onde de télécommu-
nication renferme des paramètres que l’on peut réceptionner et décoder
(c’est ce que fait un poste de radio ou un téléphone portable), les ondes
émises par le champ cardio-électromagnétique sont porteuses d’infor-
mations que l’organisme peut décoder et utiliser pour préserver son
équilibre.
Un certain nombre de ces interactions ont été objectivées. On sait par
exemple que le signal électromagnétique émis par le cœur arrive au cer-
veau instantanément, suivi d’une autre série d’impulsions qui lui par-
viennent 8 millisecondes après. Environ 240 millisecondes plus tard,
une onde de pression sanguine, elle aussi émise par le cœur, circule dans
les artères beaucoup plus rapidement que le flux sanguin lui-même. On
a également remarqué que lorsque le cœur émet un signal de cohérence,
le cerveau réagit en produisant des ondes alpha, qui sont les ondes ca-
ractéristiques des états de détente et d’apaisement.
Dès 2006, en utilisant le son « Cardiosmose » à des fins de stabilité
émotionnelle, j’ai eu l’idée de faire imaginer à l’un de mes proches at-
teint d’un cancer de la prostate un voile de lumière représentant un
champ cardio-électromagnétique cohérent, puis de le diriger vers sa
prostate et de « respirer » cette lumière cohérente à travers sa prostate.
Dans son suivi médical, les examens ultérieurs ont révélé une diminu-
tion de la tumeur prostatique de 115 grammes à 37 grammes et de ses
PSA (marqueurs prostatiques) de 22 à 7. Je n’avais aucune explication
rationnelle à ce phénomène jusqu’au moment où j’ai pris connaissance
des recherches d’Ulrich Randoll8 sur l’action du champ cardio-électro-
magnétique sur les cellules.

8
Professeur à l’université F.A. Erlangen, à Nuremberg, en Allemagne.
Avec son équipe, ils ont créé une machine reproduisant des formes
d’ondes cardio-électromagnétiques. Puis ils ont soumis des personnes
souffrant de désordres émotionnels divers à ces ondes. Et ils ont remar-
qué que leur taux de variabilité cardiaque entrait en cohérence, ce qui
atténuait rapidement les désordres émotionnels. Soucieux d’aller plus
loin, ils ont ensuite exposé à ces ondes des fibroblastes (cellules jeunes
et encore peu différenciées), et ils ont constaté une croissance cellulaire
accélérée alors que d’autres fibroblastes exposés à un champ électro-
magnétique classique ne subissaient aucune accélération. Cette expé-
rience tend à montrer que le faible degré d’entropie du champ cardio-
électromagnétique influence directement le taux de croissance cellu-
laire.
L’équipe d’Ulrich Randoll est allée bien plus loin et c’est le plus
étonnant. Des cellules cancéreuses (sarcome) soumises, elle aussi, à ce
champ ont montré une régression de l’ordre de 35 %, alors que dans le
même temps les cellules saines se reproduisaient à un rythme accru de
20 %. Il est encore difficile de tirer de ces études des conclusions défi-
nitives, mais elles montrent, à l’évidence, que la cohérence du champ
cardio-électromagnétique agit favorablement sur notre monde cellulaire
et tissulaire et, sur nos systèmes biologiques.
Ces effets bénéfiques, même si l’on n’en connaît pas encore tous les
rouages, sont clairement perceptibles au niveau individuel. Je me sou-
viens par exemple d’une personne atteinte de fibromyalgie, une forme
de fatigue chronique associée à de très violentes douleurs musculaires.
Cette femme de quarante-trois ans souffrait depuis plusieurs années, les
traitements habituels avaient perdu de leur efficacité et sa vie était de-
venue difficile. Elle a pratiqué la cohérence neuro-cardio-vasculaire :
quelques jours plus tard, ses douleurs ont commencé à s’atténuer. Cette
amélioration s’est avérée durable.
Les exemples de ce type sont légion. Je pourrais aussi citer le cas de
cette amie qui s’était brûlée le bras avec de l’huile bouillante. Bien que
sans danger, cette brûlure la faisait souffrir et avait du mal à cicatriser.
Elle a pratiqué la cohérence cardiaque en imaginant qu’elle posait un
voile de lumière sur son bras et la régénération cellulaire s’est accélérée
au point qu’elle a rapidement guéri et qu’elle n’a pas gardé la moindre
cicatrice.
Cela ne signifie pas que la cohérence neuro-cardio-vasculaire est une
panacée, un remède miracle qui peut tout guérir et remplacer toutes les
médecines. Mais il semble évident que cette pratique accélère les mé-
canismes d’autoguérison et de régénération cellulaire. La science a clai-
rement démontré que nous possédons en nous une pharmacie endogène
impressionnante : le corps humain est capable de produire lui-même de
quoi soigner un très grand nombre de pathologies et stimuler la régéné-
ration. Ce sont ces mécanismes d’autoguérison qui sont à l’origine de
certaines rémissions spontanées inexplicables ou du fameux effet pla-
cebo9. Et la cohérence du champ cardio-électromagnétique généré par
le cœur pourrait bien déclencher ces mécanismes d’autoguérison.
La communication cardio-électromagnétique possède de nombreuses
implications pour la santé physique, mentale et émotionnelle. En aug-
mentant la cohérence intracorporelle, on peut optimiser l’efficacité de
l’énergie métabolique et physiologique, promouvoir la stabilité émo-
tionnelle et mentale, et arriver à un état d’équilibre hormonal, personnel
et même spirituel. De plus, une cohérence du milieu cellulaire et de
l’ensemble des systèmes corporels génère un signal synchrone directe-
ment dirigé vers les champs d’énergie subtile qui entourent notre struc-
ture physique.
L’énergie électromagnétique générée par le cœur est une ressource
extraordinaire, permettant au système humain de trouver son équilibre
physique, psychologique, émotionnel et spirituel. En agissant comme
un levier de synchronisation à l’intérieur du corps, cette clé porteuse
d’informations émotionnelles devient le médiateur d’un type de com-
munication électromagnétique subtile entre les êtres humains.

Lorsqu’on se trouve en état de cohérence neuro-cardio-vasculaire,


l’accès aux états de fluidité neuronale et de zone est facilité. Cela per-
met d’envisager toutes les problématiques avec une vision plus large,
multi-niveaux et multi-angles. La pratique de la cohérence cardiaque
favorise le déploiement de la fenêtre d’analyse neuro-cardio-vasculaire,
ce qui permet de prendre des décisions à la fois plus rapides et plus

9
Ainsi nomme-t-on le processus encore mystérieux qui permet à certaines personnes
de se guérir sans l’apport d’aucune substance médicamenteuse, simplement parce
qu’elles croient absorber un médicament efficace.
justes, en intégrant un nombre plus important d’informations simulta-
nées.
Prenons la plongée dans la dimension-source10. La pratique de la co-
hérence neuro-cardio-vasculaire permet d’atteindre une sorte de macro-
vision temporelle qui permet, au-delà du lâcher-prise, d’accéder à cette
dimension intérieure où se trouvent quantité d’informations échappant
à notre pensée mentale et rationnelle. Il est ainsi possible de percevoir
une réalité qui se situe au-delà des cinq sens. Notre cerveau fonctionne
comme une structure de type analogique : il reçoit des informations, les
interprète, les compare, les classe et les retraite. L’intelligence du cœur,
activée lorsque celui-ci prend l’habitude de fonctionner en cohérence,
dépasse le fonctionnement cérébral. À la manière d’un système digital,
le cœur est capable de percevoir simultanément l’ensemble des infor-
mations et les traiter de manière globale.
Dans la mesure où notre champ cardio-électromagnétique est percep-
tible jusqu’à 2,5 mètres autour de nous, il n’est pas étonnant qu’il puisse
également s’établir des interactions interpersonnelles. Rappelez-vous
les horloges de Huygens. De la même manière que le système que notre
cœur, une fois mis en cohérence, peut « embarquer » avec lui nos autres
horloges biocorporelles, il peut également entraîner les systèmes neuro-
cardio-vasculaires des autres personnes présentes. Ainsi, dans un entre-
tien d’embauche, une réunion de travail, une négociation commerciale,
une consultation thérapeutique, un cours particulier..., l’onde de forme
cohérente émise par une personne est capable d’entraîner avec elle les
rythmes des autres participants, agissant de manière positive sur leur
comportement. Cela n’a rien d’une manipulation et n’influence en rien
leur pouvoir de décision. Mais cette mise en cohérence du groupe har-
monise l’architecture mentale de tous les participants et leur permet,
chacun à sa place et dans son rôle, de prendre des décisions plus rapides,
plus fluides, plus sereines et mesurées. Il en va de même dans la sphère
personnelle : relations de couple, résolution de conflits familiaux, com-
munication entre parents et enfants...
Corinne vit en Suisse où elle enseigne la peinture à des enfants de
huit à onze ans. Elle a eu l’idée (avec l’accord de sa hiérarchie) de faire
faire aux enfants quelques séances de cohérence cardiaque en utilisant
le son que j’ai mis au point et un modèle de scénario très simple de
respiration par le cœur. Elle a constaté que sa classe devenait plus

10
Voir dans le chapitre précédent.
calme, et que les enfants avaient plus de facilité à se concentrer et à
communiquer paisiblement entre eux. Quelques semaines plus tard, elle
eut la surprise de recevoir la visite d’un groupe de parents d’élèves qui
venaient lui demander quelle était sa méthode éducative : ils trouvaient
que ceux-ci étaient beaucoup moins agités et qu’ils faisaient leurs de-
voirs plus rapidement et facilement. Devant la simplicité des explica-
tions de Corinne, les parents demandèrent à pratiquer eux-mêmes. C’est
ainsi qu’une douzaine de parents d’élèves de cette classe commencèrent
à pratiquer la cohérence cardiaque !

Le monde qui nous entoure est une extension de notre cerveau, lequel
a créé des outils de perception et de connaissance qui lui correspondent.
Au fil des siècles, nous sommes devenus prisonniers de ce monde que
nous ne pouvons plus comprendre dans sa globalité. À force d’être cen-
trés sur notre fonctionnement cérébral, nous avons perdu de vue que le
cœur peut être la pierre angulaire du système trinitaire corps-mental-
âme; un système formé d’un cœur qui intègre nos capacités cérébrales
et gère les immenses facultés d’autoguérison de notre corps. Ce cœur
qui vit, pense, réfléchit et se souvient, génère une forme d’énergie vitale
libre des contraintes de l’espace-temps.
Cette intelligence cardiaque, nos cerveaux sont seulement en train de
prendre conscience de son existence, rejoignant ainsi le savoir des An-
ciens. Ceux-ci savaient que le cœur possède une sagesse profonde,
toutes les cultures traditionnelles en portent la trace. Mais à force de
privilégier les pouvoir du cerveau, nous avons peu à peu perdu le con-
tact avec l’énergie et l’intelligence cardiaques. Notre société commence
seulement à redécouvrir leur extraordinaire ampleur. Le XXe siècle a été
le siècle du cerveau, perçant à jour de nombreux mystères de son fonc-
tionnement. Le XXIe siècle pourrait bien être celui du cœur, rendant sa
juste place à cet organe dont les pouvoirs dépassent largement le cadre
anatomique et physiologique.
Notre monde, essentiellement dirigé par le cerveau, n’est pas celui
que l’intelligence de notre cœur désire. Nous pouvons même nous de-
mander si notre cœur peut survivre dans ce monde créé par le cerveau
et régi par ses limites. Celui-ci est incapable de suivre la vitesse verti-
gineuse de l’évolution actuelle. Il ne comprend plus le monde dans le-
quel nous vivons, devenu trop complexe pour lui. Le moment est venu
pour notre cœur de jouer pleinement son rôle. Ainsi l’intelligence
neuro-cardio-vasculaire pourra-t-elle nous aider à entrer dans cette pen-
sée complexe et intégrale, indispensable si nous voulons suivre le
rythme de notre évolution. L’heure est venue pour le cerveau de passer
le relais au cœur, et d’être à son service !
Créativité, détermination
et enthousiasme

Pratiquez la cohérence
neuro-cardio-vasculaire

La pratique de la cohérence neuro-cardio-vasculaire ne demande


pas beaucoup d’efforts, juste un peu de régularité. Au début, il suffit de
pratiquer une ou deux fois par jour, pendant une quinzaine de minutes
au minimum.
Lorsque vous le pouvez, faites ces exercices en écoutant le son « Car-
diosmose ». Le reste du temps, vous pouvez les faire dans n’importe
quel environnement. C’est l’un des avantages de cette pratique : elle ne
demande pas nécessairement de se mettre au calme. Une fois que votre
cœur aura intégré le message de cohérence, il lui suffira d’une ou deux
minutes pour le retrouver, même dans un milieu bruyant et stressant,
les yeux ouverts, en pleine communication ou en pleine action.
Toutefois, au début, prévoyez quelques séances un peu plus longues
et dans un lieu paisible, juste le temps que votre cerveau cardiaque
« apprenne » à se mettre en cohérence.

Exercice de mise en cohérence :


— Installez-vous confortablement dans un endroit calme, allongé ou
assis dans un fauteuil, puis fermez les yeux.
— Inspirez profondément puis expirez lentement. Recommencez trois
fois.
— Ensuite, déplacez votre attention sur la zone du cœur ou sur le centre
de votre poitrine.
— Imaginez que l’air entre et sort de votre thorax par le cœur, comme
si c’était lui qui respirait.
— Il n’est pas forcément nécessaire de visualiser cet exercice. Si vous
ne parvenez pas à faire venir des images, contentez-vous d’envoyer
mentalement l’information à votre cœur
— Continuez pendant une dizaine de minutes, puis ouvrez les yeux et
revenez à la réalité présente.
Exercice de respiration des valeurs :
— Procédez comme pour l’exercice précédent.
— Lorsque votre cœur se met en cohérence, vous ressentez parfois
comme une sensation particulière dans votre poitrine, que vous ap-
prendrez très vite à reconnaître (chaleur, expansion...).
— À ce moment-là, imaginez que vous respirez, à la place de l’air, des
sentiments bénéfiques : de l’amour, de la tendresse, de la confiance,
de la joie...
Vous pouvez tout aussi respirer l’énergie d’une attitude positive et
encourageante ainsi qu’une conscience claire de soi.
— Cet exercice permet de chasser le stress et de se préparer à affronter
des situations que l’on redoute.

Exercice de mise en cohérence des sept horloges biologiques :


— Pour commencer, procédez toujours de la même manière.
— Puis, une fois que vous sentez dans votre poitrine la sensation ca-
ractéristique de la mise en cohérence, imaginez que vos deux lobes
cérébraux se mettent en cohérence. Envoyez mentalement cette in-
formation à votre cœur pendant quelques minutes.
— Ensuite, procédez de la même manière avec vos autres cerveaux :
votre cerveau olfactif, votre cerveau limbique, le cerveau de votre
plexus solaire, votre cerveau intestinal et votre cerveau épider-
mique.
— Une fois arrivé au bout de cet exercice, vous avez mis votre orga-
nisme tout entier en cohérence intégrale.

Exercice du bain de lumière :


— Le début de l’exercice est toujours identique.
— Une fois que vous sentez votre cœur en cohérence, imaginez le
champ cardio-électromagnétique sous la forme d’une petite lumière
jaillissant de votre cœur comme d’une source. La lumière baigne peu
à peu tout votre corps de l’extérieur, puis pénètre en vous par tous
les pores de la peau pour baigner votre milieu cellulaire.
— Cet exercice est très régénérant, il améliore le fonctionnement glo-
bal de l’organisme.
— Il permet également de se préparer à un événement important (ren-
dez-vous, épreuve...) en vous aidant à vous mettre en état de fluidité
neuronale.

Exercice du voile lumineux :


— L’exercice débute toujours de la même manière.
— Une fois que vous sentez votre cœur en cohérence, imaginez le
champ cardio-électromagnétique sous la forme d’un voile lumineux
que vous allez poser mentalement sur la partie du corps que vous
choisissez : la tête si vous avez mal à la tête ou si vous avez du mal
à vous endormir, l’abdomen si vous avez du mal à digérer, les arti-
culations si vous souffrez de douleurs articulaires...
— Vous imaginez ainsi pendant une ou deux minutes que l’endroit con-
cerné aspire le champ cardio-électro-magnétique, puis vous laissez
faire.

Exercice de la descente dans la dimension-source :


— L’exercice débute toujours de la même manière.
— Une fois que vous sentez votre cœur en cohérence, imaginez que vous
descendez lentement le long d’une échelle comptant dix barreaux.
— Une fois arrivé en bas, vous vous retrouvez dans un lieu chaleureux
et lumineux. C’est votre dimension-source, qui contient des éléments
de réponse aux questions que vous vous posez.
— Vous faites quelques pas, puis vous vous asseyez et vous vous laissez
imprégner pendant quelques minutes par ces informations.

Attention !
Ces exercices ne remplacent pas les soins habituels en cas de trouble
chronique ou de pathologie aiguë, et ne vous dispense pas d’une con-
sultation médicale. Ils ne doivent pas remplacer des suivis de santé
autorisés et les recommandations médicales. Cependant, ils constituent
une aide supplémentaire à l’équilibre émotionnel, en association avec
vos éventuels traitements.
V otre voyage dans la pensée intégrale touche bientôt à sa fin. Je
voudrais encore y intégrer un dernier outil : les éléments fonda-
mentaux d’une technique mise au point par l’Américain Ken Wilber1,
la « théorie des quadrants ». Son modèle de base est extrêmement vaste,
et j’y ai apporté quelques modifications de manière à l’insérer d’une
manière simple et claire dans le cheminement que je vous propose de-
puis le début de cet ouvrage. Ce survol de la technique des quadrants
devrait ainsi vous permettre d’ajouter une corde supplémentaire à votre
« arc intégral ».

L’extraordinaire évolution des moyens de communication met au-


jourd’hui à notre disposition, d’une manière sinon forcément fiable du
moins toujours rapide, toute la connaissance du monde. Il y a encore
seulement quelques décennies, les individus vivaient, évoluaient, se dé-
veloppaient au sein de la culture dans laquelle ils étaient nés; au sein,
même, du groupe dans lequel étaient insérés leurs parents. Au début du

1
Ken Wilber a publié plusieurs ouvrages sur ce qu’il appelle la « vision intégrale ».
C’est d’ailleurs le titre du seul ouvrage sur ce thème traduit en français et actuelle-
ment disponible, publié par Interéditions en 2008.
XXe siècle, si l’on naissait dans un milieu paysan, les probabilités étaient
importantes que l’on cultive soi-même la terre; et si l’on venait au
monde dans une famille de lettrés ou de scientifiques, les portes qui
s’ouvraient étaient plus nombreuses, mais une fois choisie, la voie se
devait d’être respectée.
Aujourd’hui, tout est possible. Le monde qui s’offre à nous ne cache
plus rien de ses innombrables sphères de connaissances ni de ses ances-
trales sagesses. Mais nous sommes, une fois encore, confrontés à une
complexité inédite. La richesse à laquelle nous avons accès tisse un ré-
seau de difficultés qu’il nous faut apprendre à dépasser, à traiter, à gé-
rer..., de manière à inventer une nouvelle manière d’être et de penser
mieux adaptée aux défis de ce monde en émergence.
La pensée intégrale est le moteur de ce nouveau type d’apprentissage,
car non seulement elle nous permet de mieux nous repérer dans cet
écheveau aux fils très étroitement intriqués, mais elle nous offre de nou-
veaux territoires d’expérience. Comme l’explique Ken Wilber2 : «Au-
jourd’hui, les gens disposent non seulement d’une mobilité géogra-
phique, mais aussi de la possibilité d’étudier pratiquement toute culture
dont on connaît l’existence sur la planète. Dans le “village global”,
toutes les cultures sont visibles à toutes les autres cultures. Ainsi, c’est
le savoir lui-même qui devient global. » Et le chercheur se prend à rê-
ver : et si nous parvenions à réunir toute la connaissance développée au
cours de l’histoire humaine sur tous les continents, afin d’en tirer une
sorte de « carte » permettant d’inventer de nouveaux modèles de socié-
tés, de sciences, de philosophie... ? De nouveaux modèles de vie ?...
L’objectif fait fantasmer, mais la tâche semble rude. Wilber s’est pen-
ché sur cette délicate question, jusqu’à mettre au point un outil que l’on
peut considérer comme l’une des toutes premières démarches vraiment
« intégrales ». Il fut d’ailleurs l’un des premiers à utiliser ce terme dans
ses écrits. C’est ainsi qu’est née la théorie des quadrants que je vous
propose de découvrir à présent.

2
Dans son Livre de la vision intégrale, op. cit.
Wilber présente ainsi sa théorie3 : « Cette carte utilise tous les sys-
tèmes et modèles existants qui se sont donné pour vocation de décrire
la croissance humaine, allant des chamanes et sages anciens jusqu’aux
révélations actuelles des sciences cognitives. » Nous voilà donc bel et
bien plongés dans une vision globale de l’évolution du monde. Celle-ci
concerne « des aspects de votre propre expérience, des contours de
votre propre conscience de ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur
de vous ».
Quant à savoir à quoi peut servir ce type d’approche, les explications
de Wilber sont claires : « Que vous travailliez en entreprise, en méde-
cine, en psychothérapie, en écologie, dans le droit..., ou tout simplement
dans la vie ou l’apprentissage au quotidien, cette “carte intégrale” per-
met de vous assurer que vous êtes en train de couvrir tout le terrain. »
Résumons : en utilisant les quadrants mis au point par Wilber, vous
pouvez dresser facilement et rapidement un état des lieux aussi bien de
vous-même, d’une situation que vous traversez ou de vos facultés à gé-
rer une crise, que du milieu dans lequel vous vous trouvez. Tout comme
la Dynamique Spirale (bien qu’empruntant des voies tout à fait diffé-
rentes), les quadrants aident à faire le lien entre ce qui se passe à l’inté-
rieur de nous et ce qui se produit dans notre environnement, à jeter un
pont entre notre architecture psycho-émotionnelle et les conditions ex-
térieures.
Mais, vous demandez-vous, que sont donc ces quadrants ? À la base,
il s’agit d’un simple schéma à l’intérieur duquel vous pouvez projeter
vous-même et tout ce qui vous entoure. Cette figure consiste en une
grande croix, formée de l’intersection entre une ligne horizontale et une
ligne verticale, délimitant ainsi quatre espaces que Wilber a nommé des
quadrants. Chacun de ces quadrants représente l’intérieur ou l’extérieur
combinés avec l’individuel ou le collectif.
Ce concept de « carte intégrale » sert de base à un système global
permettant de modifier la manière dont on perçoit les situations, les pro-
blèmes, les conflits, les personnes... Et, par là même, la manière dont

3
Op. cit.
on envisage de nouveaux comportements et de nouvelles solutions
mieux adaptées à l’évolution du monde d’aujourd’hui.
Le système mis au point par Wilber4 contient beaucoup d’autres don-
nées et s’avère beaucoup plus complexe. Je me suis inspiré de son for-
midable travail et j’ai adapté cette grille de lecture au modèle de pensée
intégrale exposé dans ce livre.

Schéma 11: Représentation simplifiée des quatre quadrants.

4
Ken Wilber a publié de nombreux ouvrages dans lesquels il expose et explore cette
nouvelle vision du monde et de la réalité. Peu ont été publiés en France. Outre Le
Livre de la vision intégrale (op. cit.), vous pouvez lire Une brève histoire de tout pu-
blié par les éditions Mortagne en 1997.
Schématiquement, le quadrant supérieur droit (« IL ») représente
l’extérieur de l’individu. C’est la partie « manifestée » de nous-mêmes,
ce que nous donnons à voir au regard des autres. Le quadrant supérieur
gauche (« JE ») représente l’intériorité de l’individu, ce qu’il pense, ce
qu’il ressent. C’est, d’une certaine manière, le développement de sa
conscience. Le quadrant inférieur gauche (« NOUS ») représente le col-
lectif tel qu’il est vécu et ressenti par les individus, le « culturel collec-
tif ». Il intègre les transmissions familiales et culturelles. Enfin, le qua-
drant inférieur droit (que j’ai baptisé « C’EST ») représente la société
en tant que système, le « collectif social ».

Ce premier quadrant concerne l’individu au niveau de son intériorité :


ce qui se passe à l’intérieur de la personne, la manière dont chacun per-
çoit les choses, ses émotions, ses sensations, ses sentiments, ses pen-
sées... C’est toute la vie psychique et émotionnelle qui y est inscrite. Là
où le quadrant supérieur droit est concerné par le monde objectif, le
gauche couvre le domaine du subjectif.

Schéma 12: Représentation détaillée du quadrant supérieur gauche, avec


l’axe médian porteur des différents stades d’évolution et de complexification
allant des pulsions archaïques jusqu’aux états spirituels supérieurs.
Ce domaine s’étend de la pensée consciente, maîtrisable et manipu-
lable, à la pensée inconsciente, plus incontrôlable et labile. Au fur et à
mesure que votre Esprit commence à reconnaître ses propres dimen-
sions globales, un état d’être intégral authentique peut alors émerger de
l’intérieur de vous. J’ai nommé « logique visionnaire » la structure de
base de ce niveau. La « logique visionnaire », ou « logique réseau », est
une forme de conscience intégrative et synthétique. Elle additionne les
parties et perçoit les réseaux d’interactions. Lorsqu’elle sert de base à
une véritable transformation intérieure, elle soutient alors une person-
nalité intégrée. Ainsi, dès que votre centre de gravité du moi s’identifie
au niveau de la « logique visionnaire » et que vous vivez à ce niveau,
vous possédez une personnalité hautement intégrée, un esprit non seu-
lement capable de parler d’une perspective intégrale, mais de l’habiter
réellement.
Le niveau suivant est celui de la « logique visionnaire supérieure ».
C’est le stade de transition entre la réalité ordinaire, axée sur le rationnel
et l’existentiel, et les domaines transpersonnels. La fréquence des évé-
nements paranormaux augmente parfois à ce niveau, mais ce n’est pas
ce qui le définit. En « logique visionnaire supérieure », une personne
peut temporairement dissoudre sa perception d’un moi séparé, pour se
sentir intégré au monde dans sa globalité. Vous vous promenez dans la
nature, heureux et calme, vous regardez la montagne qui se dresse de-
vant vous, et soudain vous n’êtes plus une personne en train de regarder
un paysage, vous « êtes » la montagne. Vous n’êtes pas « ici en de-
dans » en train de regarder la montagne « là-bas dehors ». Il n’y a plus
que la montagne qui semble se voir elle-même. Il n’y a plus de sépara-
tion entre le sujet et l’objet, entre vous et le monde. Les notions d’inté-
rieur et d’extérieur n’ont plus aucun sens.
Pourtant, cet état n’a rien à voir avec un état de symbiose psycho-
tique : vous restez parfaitement capable de dire où s’arrête votre corps
et où commence l’environnement. Vous êtes simplement en relation
avec votre « Soi supérieur » (que l’on peut aussi appeler le « Soi éco-
noétique »), que les traditions nomment « âme suprême » ou « âme du
monde ». Cette logique visionnaire supérieure peut inclure les états mé-
ditatifs, les visions et voyages chamaniques, la révélation de toute l’ana-
tomie subtile, des éveils spirituels divers... jusqu’à une identification à
la nature entière et à l’âme du monde. Ce niveau de conscience peut
toutefois être utilisé dans des domaines très concrets, comme la réalisa-
tion d’un projet ou d’une création : en logique visionnaire supérieure,
vous devenez votre projet ou votre création à venir.
C’est donc toute la carte des états intérieurs que couvre ce quadrant,
allant des sensations les plus primaires des nourrissons (pulsions de sur-
vie) aux états extrêmement subtils vécus par les êtres les plus élevés
spirituellement. Ainsi, ce quadrant contient à la fois les données de base
de la psychologie moderne (le « ça » de nos pulsions, le « moi » cons-
cient et le territoire peu connu de l’inconscient freudien), en même
temps que d’autres données plus subtiles (comme le « soi » jungien),
plus récentes (comme les états transpersonnels), ou plus spirituelles
(comme ce passage qui conduit de la perception de soi à celle du « plus
grand que soi »).
À l’intérieur de ce quadrant, la ligne médiane est porteuse des diffé-
rentes strates de cette évolution (comme dans tous les autres quadrants).
Chaque étape de complexification englobe la précédente5. Il ne s’agit
pas d’un cheminement linéaire, mais d’une complexification perma-
nente. Ainsi, les pulsions vitales du nourrisson que nous avons été con-
tinuent de vivre à l’intérieur de nous, régulées et maîtrisées par des
couches d’évolution d’une plus grande complexité : le développement
de la sensorialité physique, de la maturité émotionnelle, de la pensée
conceptuelle... jusqu’à la pensée intégrale et la logique visionnaire su-
périeure.

Le quadrant supérieur droit représente l’extérieur de l’individu. Lors-


que vous vous promenez dans la rue, les autres (ceux qui ne vous con-
naissent pas) perçoivent de vous votre apparence physique. Ils voient
votre corps, votre taille, votre corpulence, la couleur de vos yeux et de
vos cheveux... Tout cela s’inscrit dans ce quadrant supérieur droit. Au-
delà de cet aspect purement physique, on peut projeter dans ce quadrant
nos comportements visibles, notre gestuelle, notre manière de parler...
Ce sont encore des manifestations extérieures de notre intériorité. En
revanche, les motivations qui sous tendent ces comportements et ces
gestes s’inscrivent dans un autre quadrant. Nous y viendrons. De la

5
Ken Wilber parlé à ce propos de « points charnières ».
même manière, on peut inscrire dans ce quadrant tout ce qui constitue
la matière des choses, depuis les tout premiers atomes jusqu’aux orga-
nisations les plus complexes. Et, en extrapolant, on peut y ajouter la
face visible de toutes les situations, de tous les événements qui se dé-
roulent à l’échelle individuelle.

Schéma 13: Représentation détaillée du quadrant supérieur droit, avec l’axe


médian porteur des différents stades d’évolution et de complexification allant
de la matière jusqu’à l’énergie subtile et la pensée pure.

À l’intérieur même du quadrant, tout cela s’organise le long d’un axe


médian qui reflète l’évolution. Ainsi, si l’on considère la matière qui
constitue notre corps, cet axe part des atomes et des molécules qui nous
constituent, puis passe par les premières cellules, et ainsi de suite
jusqu’à l’extraordinaire organisation complexe de notre organisme. Au-
delà de la matière, nous passons à un niveau plus subtil : l’énergie qui
nous anime (le chi de la médecine chinoise) et les enveloppes d’énergie
(comme le corps astral de la Tradition) s’inscrivent également dans ce
quadrant, à des niveaux de complexité et de subtilité supérieurs.
Dans le schéma ci-dessus, l’axe médian reflète toutes les étapes qui
mènent du plus simple vers le plus complexe, les niveaux supérieurs
englobant les niveaux inférieurs. Ainsi, si l’on considère le corps hu-
main, on constate que toutes les étapes de l’évolution matérielle conti-
nuent à coexister à l’intérieur de ce « super-édifice » : les atomes et les
molécules forment des cellules, lesquelles constituent des organes, qui
sont associés dans des systèmes organiques, le tout fonctionnant en
étroite collaboration pour former un organisme vivant. Si l’on considère
le contenu de notre boîte crânienne, on constate que l’évolution du cer-
veau se fait de la même manière : des couches d’organisation plus com-
plexe englobent les couches d’organisation plus simple, allant du cer-
veau le plus archaïque que nous partageons avec les reptiles (d’où son
nom de cerveau reptilien), siège de nos pulsions vitales, jusqu’au néo-
cortex réservé à l’homme et siège de la pensée organisée, en passant par
le cerveau limbique, siège de nos émotions, que nous partageons avec
les mammifères.
Pour établir un lien de comparaison et d’articulation entre les deux
quadrants supérieurs (le gauche représentant l’intériorité de l’individu
et le droit représentant son existence matérielle) nous pouvons prendre
l’exemple du fonctionnement cérébral et émotionnel. Lorsque nous res-
sentons de la joie, de la colère ou de la tristesse, le ressenti lui-même
appartient au quadrant supérieur gauche. Mais les neurotransmetteurs
cérébraux qui traduisent ces émotions dans le cerveau font partie du
quadrant supérieur droit. L’un et l’autre sont donc souvent liés. Mais
les médicaments psychotropes, souvent délivrés par les médecins pour
atténuer les états émotionnels trop violents en agissant sur la production
des neurotransmetteurs cérébraux, se placent dans le quadrant supérieur
droit, alors que les psychothérapies émotionnelles, qui interviennent sur
le ressenti des personnes, agissent dans le quadrant supérieur gauche.

Avec les quadrants inférieurs, nous passons de la dimension indivi-


duelle à la dimension collective, communautaire. Pour se déployer
d’une manière intégrale, l’individu doit prendre en compte les per-
sonnes qui l’entourent, les valeurs qu’il partage avec eux, les habitudes
transmises de génération en génération à travers la lignée familiale ou
par le biais de la culture du groupe dans lequel il s’inscrit... C’est pour-
quoi ce quadrant inférieur gauche représente le groupe, mais dans sa
dimension intérieure, « vécue ».
Comme le dit la psychologie moderne, « nous sommes des êtres de
lien ». Personne ne peut être compris ou envisagé en dehors de ces liens
qui l’ont nourri. « Il faut appartenir, écrit le psychiatre et éthologue Bo-
ris Cyrulnik6. N’appartenir à personne, c’est ne devenir personne. Mais
appartenir à une culture, c’est ne devenir qu’une seule personne [...].
Quand on ne sait pas d’où l’on vient, on ne peut pas savoir où l’on va. »
À ce titre, on peut dire que ce quadrant inférieur gauche reflète le « col-
lectif culturel », la « conscience du groupe ».

Schéma 14 : Représentation détaillée du quadrant inférieur gauche, avec


l’axe médian porteur des différents stades d’évolution et de complexification
allant de l’égocentrisme jusqu’au mondocentrisme que l’on voit apparaître
dans les groupes d’individus les plus évolués.

Ce quadrant nous place ainsi dans le domaine de la transmission :


d’habitudes, de coutumes, de rituels, de connaissances partagées...
Qu’il s’agisse d’une transmission familiale, groupale ou sociétale. Sur
l’axe médian, l’évolution interne au quadrant part de la toute première
conscience de groupe qui naquit dans les sociétés tribales les plus ar-
chaïques, repliées sur elles-mêmes pour assurer leur survivance dans un
environnement jugé hostile, et au sein desquelles l’attention de chacun
était portée sur sa propre sécurité. Puis, les différentes étapes de l’évo-
lution humaine autorisèrent les individus à élargir leur regard jusqu’à
englober le groupe dans lequel ils vivaient, passant ainsi à une forme
d’ethnocentrisme qui s’est peu à peu élargi pour englober des groupes

6
Dans Les Nourritures affectives, éditions Odile Jacob.
de plus en plus larges. C’est ainsi qu’est apparu le mondocentrisme7,
une vision réunissant tous les êtres et tous les degrés d’évolution dans
un même creuset de respect mutuel et de collaboration tous azimuts.

Le dernier des quadrants revient vers une vision extérieure, mais cette
fois c’est la société tout entière qu’il s’agit de regarder. Là où le qua-
drant inférieur gauche concernait ce que ressentent les membres d’un
même groupe, ou ce qu’éprouvent les individus vis-à-vis des autres
membres de la communauté humaine, ce dernier quadrant est porteur
de tout ce qui concerne le « collectif social ». C’est donc là que s’ins-
crivent les structures sociopolitiques des sociétés, les décisions collec-
tives qui affectent la vie de tous les membres du groupe, les organisa-
tions sociales allant des plus petits groupes (clans archaïques) jusqu’aux
plus élaborés (nations, États, organisations internationales, communau-
tés globales...). C’est là que s’inscrit également l’évolution depuis les
premières communautés agraires jusqu’à la révolution numérique ac-
tuelle. La notion de global village, qui tend à présenter la Terre comme
un seul territoire partagé par tous les individus qui y vivent, appartient
à ce quadrant.
Comme pour les autres quadrants, l’évolution au sein de ce dernier
espace s’inscrit sur la ligne médiane en allant du plus simple au plus
complexe, du plus élémentaire au plus élaboré. On peut d’ailleurs éta-
blir un parallèle entre le contenu de ce dernier quadrant et d’autres tra-
vaux, notamment ceux de l’historien des sciences Arnold Toynbee (les
cycles de civilisation), ceux d’Abraham Maslow (fondateur de la psy-
chologie humaniste) et surtout le schéma d’évolution proposé par la
Dynamique Spirale8 (la théorie de l’émergence cyclique des niveaux
d’existence de Clare Graves9).

7
Le terme « mondocentrisme » est adapté d’un néologisme utilisé par les chercheurs
américains : worldcentrism.
8
Voir chapitre 3 et 4.
9
Comme je l’ai déjà expliqué dans le chapitre consacré à la Dynamique Spirale,
Graves avait baptisé ainsi sa théorie au départ : Emergent Cyclical Levels of Existence
Theory ou ECLET en version originale. Ce sont Don Beck et Chris Cowan qui l’ont,
par la suite, baptisé Spiral Dynamics, que j’ai traduit par Dynamique Spirale.
Schéma 15: Représentation détaillée du quadrant inférieur droit, avec l’axe
médian porteur des différents stades d’évolution et de complexification allant
de l’organisation des premiers clans jusqu’aux prémices de la communauté
planétaire.

Schéma 16: Projection des codes couleurs de la Dynamique Spirale dans le


quadrant inférieur droit.
En regardant ces quadrants, on réalise à quel point la société dans
laquelle nous vivons surinvestit certains secteurs et en méprise d’autres.
Boris Cyrulnik10 explique que le sentiment d’appartenance (familiale
et culturelle) permet à l’individu « d’occuper fièrement sa place phy-
sique, affective, psychologique et sociale ». Il réunit donc, dans ce qui
constitue à ses yeux les fondements de notre équilibre individuel, les
quatre domaines représentés dans les quadrants : le physique, le psycho-
émotionnel, le culturel et le social. Or, cet équilibre est souvent « boi-
teux », puisque certains secteurs sont trop peu investis, voire pas du
tout.
Toutes ces dimensions qui, réunies, constituent les Humains que nous
sommes, on les retrouve dans les quadrants, organisées et structurées,
sans qu’il soit question de hiérarchie entre les différents domaines.
C’est en habitant de manière harmonieuse tous les quadrants que l’on
peut toucher au déploiement intégral11. Et ce qui est valable pour les
individus l’est aussi pour les projets, les entreprises, les organisations
sociales, les nations... C’est là tout l’intérêt de cette projection tous ho-
rizons, tous niveaux d’une personne, d’une situation ou d’une organi-
sation d’une infinie complexité.
Le déploiement intégral dans les quatre quadrants est idéalement iso-
morphe, c’est-à-dire constant dans toutes les directions. On entre ainsi
dans un nouvel « espace-monde » permettant de définir les notions fon-
damentales de convergence et de continuité. On peut nommer aussi ces
quatre perspectives : conditions mentales et conditions de vie pour les
deux quadrants supérieurs; architecture psycho-neuro-biologique et
structures environnementales pour les deux quadrants inférieurs. Les
problèmes surgissent lorsque l’on essaie de nier ou de rejeter l’une ou
l’autre de ces perspectives.
Une authentique perception intégrale nécessite la compréhension et
l’intégration des quatre quadrants dans n’importe quel cadre de travail :

10
Op. cit.
11
Dans mes séminaires, je nomme aussi ce déploiement « Expérience tous horizons
tous niveaux », ou expérience THTN.
motivation personnelle, éducation, enseignement, communication, coa-
ching, consulting, approches thérapeutiques, modèles socio-écono-
miques, art et culture, courants politiques, gestion de l’écosystème...
À l’intérieur de ces quadrants, l’évolution ne se fait pas de manière
linéaire. Nous savons tous que « la vie n’est pas un long fleuve tran-
quille » ! Selon Wilber, cette évolution se fait en trois stades. Dans un
premier temps, l’individu est parfaitement en phase avec le niveau dans
lequel il se trouve. Il est donc en situation de fusion. C’est le stade 1.
Puis, le temps passant, il prend conscience des éléments qui ne lui con-
viennent pas. Il passe en situation de différenciation. C’est le stade 2.
C’est le passage le plus délicat, celui qui génère du malaise. Enfin, après
avoir fait le tour de toutes les questions qui se posent à lui, le sujet peut
intégrer ce niveau, retrouver un peu de paix et envisager de passer au
niveau suivant. C’est alors le stade 3, celui de l’intégration. Et le pro-
cessus se reproduit ainsi d’étape en étape.

Schéma 17: Représentation réunissant les quatre quadrants.


Ainsi, le recours aux quadrants permet de modifier très rapidement la
vision que l’on a de soi-même, d’un problème à résoudre, d’un conflit
à traverser, d’un projet à construire... Toutes les données, même les plus
difficiles à gérer, trouvent facilement leur place dans cette nouvelle vi-
sion, en tant qu’éléments constitutifs parmi d’autres d’une réalité com-
plexe et globale. Même si, dans le schéma lui-même, l’évolution à l’in-
térieur de chaque quadrant est représentée par une ligne, il ne faut pas
oublier qu’elle ne se produit pas de manière linéaire, mais dans un sys-
tème au sein duquel chaque nouveau stade d’évolution englobe le pré-
cédent ; un peu comme une fleur se développe à partir d’un bourgeon
en complexifiant continuellement l’organisation de ses cellules. Dans
l’idée de déploiement intégral (tout comme dans le système des qua-
drants, ou dans la Dynamique Spirale), il n’est jamais question de se
couper d’une partie de soi-même, d’y renoncer ni de l’abandonner en
chemin. Il s’agit toujours de l’englober, de l’intégrer afin de gagner en
complexité.
Pour mieux saisir toute l’ampleur de cette approche12, je vais vous
donner à présent quelques exemples, à commencer par nos deux té-
moins privilégiés, que nous avons laissés en repos depuis plusieurs cha-
pitres.

Rappelez-vous Claire et Jérémy : lui plus pragmatique, elle plus ou-


verte; lui plus intéressé par la dimension matérielle des choses, elle oc-
cupée par une vision plus subtile de sa vie. Leurs chemins ont été très
différents, mais ils ont tous deux évolué, chacun à son rythme. Voici,
projetés dans les quadrants, les niveaux d’évolution de Claire et de Jé-
rémy au début de leur vie active, et aujourd’hui. Commençons par
Claire.

Approche qui ne constitue, je le répète, qu’une petite partie des travaux de Ken
12

Wilber.
Schéma 18 : Projection la vie de Claire dans les quatre quadrants. Les carrés
noirs reliés par des petits pointillés représentent son niveau de départ, et les
cercles pleins reliés par des grands pointillés représentent son niveau actuel.

Voici maintenant la manière dont nous pouvons interpréter ce


schéma. D’abord, on voit au premier coup d’œil que le déploiement de
Claire se fait d’une manière relativement isomorphe, c’est-à-dire cons-
tant dans les quatre quadrants.
D’abord, dans le quadrant supérieur gauche :
l’individuel intérieur
Au départ, Claire possède un mental constitué
d’images, de symboles et de concepts, elle a
intégré ses sensations et ses émotions. Son
évolution lui permet dans un premier temps
d’assumer le rôle de l’autre, de « voir le
monde à travers les yeux de l’autre ». Mais
son mode de pensée se calque encore sur le
modèle socioculturel dont elle est issue. Le
temps passant, Claire se décentre de son modèle et commence à imagi-
ner différents mondes possibles, d’autres formes de pensée. Sa véritable
introspection devient possible. Elle peut rêver consciemment de choses
qui n’existent pas encore, imaginer des mondes futurs formés de possi-
bilités idéales, et travailler à changer le monde en fonction de ses rêves.
Claire a opéré une transformation très ardue ! Elle se glisse vers le pre-
mier positionnement véritablement universel, global. Elle aborde les
premiers contreforts de la pensée intégrale.
Elle commence à prendre conscience de ses processus mentaux et de
son corps en tant qu’expérience. Son champ de pensée regarde à la fois
le monde extérieur et son monde intérieur. C’est une ouverture d’esprit
très puissante qui s’intensifiera encore dans les stades supérieurs que
Claire est en mesure d’atteindre. Actuellement, la personnalité de la
jeune femme se caractérise par une pensée systémique, une orientation
vers la manière dont les parties interagissent pour créer un tout plus
vaste. Elle est motivée par l’apprentissage en lui-même et s’oriente de
plus en plus vers l’intégration de systèmes complexes.
Ensuite, le quadrant supérieur droit :
l’individuel extérieur
De sa formation initiale de kinésithérapeute
(corps physique/matière), Claire a opéré un
glissement vers des pratiques thérapeutiques
n’appartenant pas à son modèle socioculturel.
Les enseignements qu’elle suit (chamanisme
amérindien, médecine ayurvédique/pensée
védique et médecine chinoise/taoïsme) lui
permettent de hisser son univers mental vers
la possibilité d’énergies subtiles. Elle commence à s’intéresser aux
ondes de forme, à la géobiologie sacrée, à différentes formes de magné-
tisme traditionnel et aux corps d’énergie avec l’utilisation de cristaux et
d’huiles essentielles. Son champ de conscience s’élève graduellement
vers la compréhension que l’univers physique est un champ d’énergie.

Puis le quadrant inférieur gauche :


le collectif intérieur
Il est évident que les décentrages de la cons-
cience de Claire en tant qu’individu ont une
influence sur son approche du domaine « col-
lectif/communautaire ». À partir d’une posi-
tion égocentrique/ethnocentrique, elle a réa-
lisé peu à peu que le mode de pensée de son
tissu socioculturel n’est pas la seule manière
d’envisager le monde. Avec l’apprentissage
de voies et de pratiques provenant de cultures étrangères, elle est en
mesure de glisser vers une vision plus universelle, qui lui permettra très
bientôt d’accepter et d’honorer toute autre forme de pensée.
Enfin, le quadrant inférieur droit :
le collectif extérieur
Au début de son cheminement, Claire fonc-
tionnait selon le code Bleu et son mode de
pensée était linéaire. Elle s’insérait dans un
système institutionnel au sein duquel préva-
lent rigueur, discipline, ordre et obéissance
aux instances supérieures. Elle a traversé ra-
pidement le code Orange qui inclut pragma-
tisme, logique scientifique et recherche de
différentes options possibles. Puis elle est entrée dans le code Vert, en
développant son sens communautaire, sa capacité de reliance, de con-
sensus et de respect de l’environnement. Aujourd’hui, Claire est en train
d’entrer dans le code Jaune. Elle est capable d’honorer d’autres pers-
pectives, le travail qu’elle effectue doit avoir un sens pour la conserva-
tion de toute forme de vie sur la planète. La structure de sa personnalité
lui permet d’assembler des éléments disparates en un tout cohérent. En-
fin, son « individuel intérieur » qui tend vers une logique visionnaire lui
permet d’entrevoir un monde de causes et d’effets interconnectés, des
champs d’énergie interagissant à l’intérieur les uns des autres. Ces der-
niers points correspondent à des éléments précurseurs de la pensée Tur-
quoise.

De la même manière, nous pouvons projeter dans les quatre quadrants


ce que nous savons de la personnalité de Jérémy et de son parcours
d’évolution.
D’abord, le quadrant supérieur gauche:
l’individuel intérieur
Au départ, le champ de conscience de Jérémy
possède encore des éléments d’un mental
égocentrique. Il a tendance à traiter le monde
comme une extension de lui-même, bien
qu’il commence à se différencier et à intégrer
ses sensations et ses émotions. L’expérience
de zone qu’il a connue lors du marathon de
New York a provoqué une sorte de tremble-
ment de terre psychologique, permettant à son être de se décentrer vers
les paliers suivants. Il a commencé à traverser des stades de développe-
ment semblables à ceux de Claire. L’expérience de fluidité neuronale
que Jérémy a expérimentée lui permet d’imaginer différents mondes
possibles, d’autres formes de pensée. Sa véritable introspection peut
commencer. Actuellement, certaines de ses prises de position provien-
nent d’éléments types de la pensée intégrale. On peut envisager qu’à
terme, Jérémy abordera d’autres vagues de changement qui lui permet-
tront de pénétrer dans l’extraordinaire champ de conscience de la lo-
gique visionnaire.
Schéma 19 : Projection la vie de Jérémy dans les quatre quadrants. Les carrés
noirs reliés par des petits pointillés représentent son niveau de départ, et les
cercles pleins reliés par des grands pointillés représentent son niveau actuel.
Ensuite, le quadrant supérieur droit :
l’individuel extérieur
Au départ, certaines pulsions mal intégrées,
en provenance de son cerveau limbique (ré-
seau amygdalien, hippocampe), avaient ten-
dance à créer une réactivité excessive dans le
comportement de Jérémy. Il a critiqué Claire
lorsqu’elle a commencé à remettre en ques-
tion sa façon de travailler. À l’époque, il res-
tait encore ancré dans la partie physique de
son être. Mais l’expérience de zone lui a fait prendre conscience qu’il
existe des aspects d’être plus subtils, que la science ne peut pas néces-
sairement expliquer. Sans arriver encore à intégrer l’idée qu’il existe
des champs d’énergie au-delà de la matière, son champ de conscience
commence tout de même à s’élever vers des notions d’énergies subtiles
qui transcendent toute forme physique.

Puis, le quadrant inférieur gauche :


le collectif intérieur
Tout comme Claire, il est évident que les dé-
centrages de la conscience de Jérémy ont une
influence sur sa perception du « collec-
tif/communautaire ». Très égocentrique au
départ, il a réalisé peu à peu que le mode de
pensée de son environnement socioculturel
n’est pas la seule manière de penser. Ces der-
nières années, la « macération » de son
champ de conscience l’a amené à dépasser l’ethnocentrisme et à glisser
vers les premiers éléments du mondocentrisme, premières franges
d’une pensée authentiquement universelle.
Enfin, le quadrant inférieur droit :
le collectif extérieur
Au début de son cheminement, Jérémy fonc-
tionnait selon le code Bleu avec toutefois des
éléments du code Rouge, du type « guerrier
non pacifié ». Pour lui aussi, les règles de
base de son milieu culturel (discipline, obéis-
sance, stabilité) avaient un caractère primor-
dial. Il a traversé le niveau Orange moins ra-
pidement que Claire, s’attardant un peu dans
les valeurs de pragmatisme, de logique scientifique et de recherche de
différentes options possibles. Aujourd’hui, Jérémy a clairement installé
le centre de gravité de son modèle social dans le code Vert. Rappelez-
vous : il est impliqué dans une association de défense de l’environne-
ment et espère modifier les comportements individuels qui sont à la
source des grandes pollutions menaçant l’équilibre planétaire. Des élé-
ments de la spiritualité planétaire et de thérapies alternatives apparais-
sent à l’horizon de son champ de conscience. L’architecture mentale de
Jérémy continue toujours à se développer vers des modèles plus com-
plexes, signes précurseurs d’un prochain passage dans la pensée de type
Jaune.

Les quadrants servent ainsi à considérer sous un angle différent les


personnalités et leur évolution. Ils peuvent aussi être utilisés pour jeter
un regard nouveau sur un projet, une entreprise ou un secteur d’activité.
J’ai tenté d’utiliser les quadrants pour mieux percevoir l’évolution du
monde de la santé. Comme pour Claire et Jérémy, on peut comprendre
les divers systèmes à partir de l’éclairage de chaque quadrant.
Dans le quadrant supérieur gauche :
l’individuel intérieur
Nous sommes passés de l’exploration analy-
tique du début du XXe siècle à des modèles de
restructuration de la psyché en fonction du
déploiement de la conscience de l’individu.
Idéalement, chaque pathologie ou perturba-
tion émotionnelle devrait ainsi être traitée
avec le modèle thérapeutique correspondant.
Toutefois, les thérapies à orientation large,
comme les modèles humanistes ou transpersonnels, incluent les mé-
thodes précédentes car ces outils prennent en compte les états non ordi-
naires de conscience et ne les considèrent plus comme des « pathologies
du scénario ».

Dans le quadrant supérieur droit :


individuel extérieur
On utilise aujourd’hui des outils allant de la
matière (médecine allopathique, médication
chimique) vers des formes thérapeutiques de
plus en plus subtiles (médecines tradition-
nelles, acupuncture, traitements naturopa-
thiques, aromathérapies, magnétisme tradi-
tionnel et spirituel, thérapies postquan-
tiques...), arrivant jusqu’aux sciences de la
cinquième dimension incluant la compréhension des corps subtils et
l’utilisation de champs de force universels comme ceux émanant d’ar-
rangements de cristaux ou de sources stellaires.
Schéma 20 : Projection de nos systèmes de santé dans les quatre quadrants.
Les carrés noirs reliés par des petits pointillés représentent les systèmes con-
ventionnels, et les cercles pleins reliés par des grands pointillés représentent
les systèmes vers lesquels nous devrions tendre.
Dans le quadrant inférieur gauche :
le collectif intérieur
Le chemin part des structures médicales con-
ventionnelles (hôpitaux, cliniques) pour évo-
luer vers des institutions prenant en compte la
dimension environnementale et écologique.
À terme, nous pouvons imaginer que le per-
sonnel soignant y soit ouvert à toute forme de
thérapies dites alternatives. Nous parvien-
drions ainsi à des centres de soins intégraux,
prenant en compte des paramètres tels le géomagnétisme, l’orientation
des lits, les couleurs, les formes des pièces, la luminosité, la qualité de
l’air et une architecture s’alignant sur des arrangements stellaires. La
liste pourrait être bien plus longue.

Dans le quadrant inférieur droit :


le collectif extérieur
Enfin, dans ce dernier quadrant, on se dé-
place des systèmes protocolaires de la mé-
decine scientifique vers l’intégration des
quatre quadrants conjointe à un esprit créa-
teur et innovateur permettant l’expérimen-
tation et l’utilisation d’outils thérapeutiques
en provenance d’un futur à potentiel maxi-
mal.
A
acquis ?
u terme de ce livre, on peut se poser la question : comment ar-
river à un positionnement réellement intégral ? Est-ce inné ou

À la fin des années 1960, Clare Graves avait observé que certains
cerveaux étaient « câblés » différemment et semblaient disposer de
nouvelles connexions neuronales. Cette constatation l’a amené à consi-
dérer l’avènement du deuxième tiers de la Spirale, le considérant non
comme un raffinement des systèmes de valeurs précédents, mais
comme un rameau fondamentalement nouveau. On peut donc dire qu’il
y a une dimension « innée », une prédisposition naturelle à la pensée
intégrale chez ces individus. Toutefois, et c’est le but de cet ouvrage,
on peut pénétrer dans le monde de la logique intégrale de différentes
manières.

Au premier degré, la mise en œuvre des sept horloges biocorporelles


génère un état de cohérence dans nos systèmes internes. Dans les stades
supérieurs de la pratique, une translation se produit à l’intérieur de l’in-
dividu. Graduellement, il ne pense plus avec son architecture neuronale
classique (cerveau gauche), mais il commence à percevoir son être in-
térieur, sa dimension-source et tous les éléments de ses structures envi-
ronnementales (le monde extérieur, la résolution d’une problématique
ou la réalisation d’un projet créatif) à travers l’utilisation concrète de
l’intelligence du cœur.
J’ai nommé cette nouvelle architecture « fenêtre de déploiement
neuro-cardio-vasculaire ». On peut ainsi supposer (avec tout de même
quelque certitude) que dans un laps de temps assez court (cinq à dix
ans), des outils d’analyse, des logiques ou même des objets qui peuplent
notre quotidien ne seront plus issus de la logique du néocortex, mais bel
et bien des neurones qui tapissent notre cœur. On pourra alors parler
d’objets de type Jaune ou Turquoise : parfums, médications, systèmes
informatiques, styles décoratifs, musiques, tendances de mode, réseaux
de télécommunications, technologies aéronautiques ou spatiales...
L’acquisition de la découverte (dans son sens le plus intégral) permet
l’éclosion de nouvelles formes de pensée qui restructurent l’architecture
mentale et mènent vers les premiers éléments de la conscience intégrale.
Une antinomie peut alors se faire jour : ce n’est plus vraiment moi qui
agis, je ne contrôle plus ce qui se passe à l’intérieur de moi, je « laisse
venir » ! C’est l’un des points fondamentaux de la Dynamique parabo-
lique dont je vous ai parlé dans les chapitres précédents : un nouveau
positionnement dans l’ascension de la branche droite de la parabole.

Aider un individu ou un collectif à opérer une transition vers un fonc-


tionnement intégral représentait un véritable défi : comment faire pas-
ser ces concepts auprès d’une population d’origine professionnelle ex-
trêmement diversifiée, auprès d’individus de confessions et de struc-
tures mentales différentes ? Les attentes des personnes elles-mêmes
étaient multiples. Je ne voulais pas nécessairement créer de nouveaux
modèles qui s’ajouteraient à la vaste panoplie déjà existante, mais réus-
sir le challenge exposé au début de cet ouvrage : comment trouver de
nouveaux systèmes de pensée et d’analyse qui n’existent pas encore, et
qui résoudraient des problématiques encore en émergence ?
J’avais la sensation qu’avec l’avènement d’un champ de conscience
intégral, des problèmes en lente émergence ne pourraient pas s’actuali-
ser dans notre dimension socioculturelle planétaire. Je réalisais qu’il me
fallait « laisser venir », sans interférer, des concepts étrangers à ma
forme de pensée habituelle, « laisser émerger » une approche novatrice
caractéristique de la pensée de la décennie 2010/2020. À partir de là,
une nouvelle interrogation s’est imposée : comment réveiller ces « res-
sources intégrales » à l’intérieur et à l’extérieur de chaque individu ou
structure collective, ressources qui permettraient à tout un chacun de
glisser graduellement, en vagues dynamiques, vers la pensée intégrale ?
Ces questionnements m’ont amené à la création d’un cursus que j’ai
nommé « Ressources intégrales ».
Les témoignages qui suivent reflètent l’évolution des architectures de
personnes ayant suivi cet enseignement que je dispense depuis 2005.

Après une carrière d’artisan bien remplie, André est aujourd’hui pré-
sident de la Chambre des Métiers de son département. C’est un poste à
responsabilité qui convient parfaitement à cet homme battant et prag-
matique. Poussé par son épouse, plus intéressée que lui par les dé-
marches alternatives et innovantes, il a suivi la formation des « Res-
sources intégrales » qui a bousculé ses habitudes.

Je n’ai pas encore acquis le réflexe d’utiliser systématiquement les


techniques de pensée intégrale dans toutes les situations. Mais chaque
fois que je le fais, j’en constate les résultats positifs ! Cela peut paraître
paradoxal : je sais que cela me fait du bien, modifie mon regard, me
permet d’avoir accès à des solutions plus rapides et plus efficaces, et
pourtant il m’arrive « d’oublier » que je dispose de ces outils. J’ai ten-
dance à fonctionner « sur des rails », sans sortir de mes habitudes, et il
faut que quelqu’un me dise « stop ! » pour que je lève le nez. Pourtant,
chaque fois que cela m’arrive et que j’utilise ces nouveaux outils, j’en
suis très satisfait.
Je me rappelle avoir lu un article sur Walt Disney, analysant les rai-
sons de sa formidable réussite. Dès les années 1940, il avait fait instal-
ler trois bureaux dans son entreprise. Le premier était le bureau de la
créativité : les employés se rendaient dans cette pièce pour imaginer,
créer, inventer, divaguer, avoir des idées folles... On pouvait tout y dire,
sans barrières ni censure. Ensuite, ils passaient dans le bureau numéro
2 où ils essayaient de voir ce qui était réalisable et comment cela pou-
vait être mis en pratique. Enfin, ils terminaient par le troisième bureau
qui était le lieu de la synthèse. C’est ainsi que fonctionnait cette « usine
à rêves ». Je crois que Disney pratiquait la pensée intégrale sans le
savoir !
La pratique de la pensée intégrale me permet, avant tout, de prendre
non du recul mais plutôt de la hauteur, afin de voir avec plus de clarté
où se situent les véritables problèmes. Et tout naturellement, je m’aper-
çois au bout d’un moment que je suis sorti du problème, sans avoir eu
à fournir d’efforts. Voici un exemple : je me suis récemment présenté
aux élections pour renouveler mon mandat de président de la Chambre
des Métiers. Je devais présenter mon programme devant une assemblée
et j’étais particulièrement stressé. Une heure avant cette réunion, je
courais dans tous les sens, je m’agitais et mon niveau de stress ne ces-
sait de grimper. Quand ma femme m’a téléphoné pour me conseiller de
pratiquer la cohérence cardiaque, je lui ai répondu que je n’avais pas
le temps. Mais j’ai gardé ça dans un coin de ma tête et sans que j’aie
vraiment à y penser, ça a dû « travailler ». D’un coup, j’ai senti que je
me calmais. Tout est devenu plus clair, aussi bien mes motivations
(j’avais très envie de gagner ces élections, mais ma vie n’en dépendait
pas !) que mon intervention. Je suis monté sur la tribune dans un état
presque euphorique, débarrassé des blocages mentaux habituels. Cela
m’a permis de faire un « petit pas de côté », suffisant pour intégrer un
autre niveau de fonctionnement. Je me suis lancé dans mon discours en
« oubliant » tout ce que j’avais préparé et en improvisant. J’avais la
sensation à la fois de posséder parfaitement mon sujet, et de pouvoir
prendre en compte tout ce qui se passait dans la salle. J’englobais au
fur et à mesure dans mon projet de nouvelles idées. Je me sentais dans
une grande fluidité. C’était un moment extraordinaire !
J’ai remarqué qu’à chaque fois que je fais appel à ces techniques de
pensée intégrale, ça fonctionne, mais il me faudra sans doute un peu de
temps pour y avoir recours de manière plus systématique. Je pense que
tout serait plus facile si ces techniques étaient plus répandues et si je
n’étais pas seul à les utiliser. J’en ai fait l’expérience récemment. J’ani-
mais une réunion dans le cadre du Centre de formation des apprentis,
et j’avais le sentiment que nous tournions en rond, chacun ne pensant
qu’à des détails. Cette fois, c’est moi qui ai dit « stop ! ». J’ai demandé
à toutes les personnes présentes de s’accorder un moment de liberté
mentale, pour imaginer librement, ensemble, des solutions nouvelles.
Au début, ils ont cru que je devenais fou ! Mais j’ai tenu bon. Il a fallu
plus d’une heure pour qu’ils commencent vraiment à « se lâcher » et à
entrer dans le jeu. Nous avons commencé à rire, à inventer... Et de ce
moment très particulier sont nées des idées neuves que nous avons ré-
ussi à mettre en œuvre par la suite.
Cette expérience a également été très intéressante sur le plan rela-
tionnel. Certaines personnes m’ont dit avoir découvert des aspects de
moi qu’ils ne connaissaient pas. Moi aussi, j’ai vu émerger des com-
portements nouveaux chez les gens avec qui je travaille. La pratique de
la pensée intégrale nous conduit à sortir de nos rôles sociaux. En tant
que président, par exemple, je fais attention à ce que je dis et à ce que
je fais. Et mes collaborateurs, de leur côté, ont une forme de respect
vis-à-vis de moi, teintée parfois de crainte et de timidité. Tout cela nous
empêche d’être vraiment créatifs. En brisant ces masques, on découvre
de nouvelles sources de créativité.
Cependant, pour l’instant, ces moments sont restés des petites paren-
thèses qui se referment rapidement. Le déclic qui se produit n’est pas
encore durable. Il va falloir renouveler encore et encore ce type d’ex-
périence pour qu’une vraie prise de conscience se produise et que cer-
tains comportements changent. Mais pour l’instant (on en revient tou-
jours là), je ne le fais pas assez souvent. C’est pourquoi j’ai envisagé
d’introduire des formations à la pensée intégrale à l’intérieur des struc-
tures que j’anime. Je ne me fais pas d’illusions : il faudra y aller dou-
cement, adapter les formations à l’environnement et aux aspirations
des groupes. Mais c’est vraiment de ce type d’outils que nous avons
besoin.
Il me semble qu’au cours de l’histoire, tous les personnages ayant
fait preuve d’une forme de génie faisaient de la pensée intégrale sans
le savoir. Instinctivement, intuitivement, ils ont réussi à mettre en place
une manière de penser qui leur a permis de voir plus loin. La pensée
intégrale, c’est ça ! Nous sommes à la fin d’un monde, nous devons ar-
river à modifier le regard que nous portons sur les choses afin de nous
adapter au monde nouveau qui est en train d’éclore. C’est un long par-
cours qui nous attend...

Après un bac technique et une admission dans une grande école d’aé-
ronautique, Gilles a choisi de reprendre l’entreprise familiale. C’était
une petite structure, spécialisée dans le négoce de charbon et de fuel,
qu’il a très rapidement développée. Trop rapidement, même, ce qui lui
a valu quelques problèmes de trésorerie. Il a fini par déposer le bilan. Il
avait quarante ans. Il a alors monté une nouvelle société, spécialisée
dans le mobilier urbain en béton. La réussite était au rendez-vous et la
société est devenue no 1 en France dans son secteur. « J’étais un patron
plutôt paternaliste, raconte-t-il, j’ai toujours pensé que c’était l’entre-
prise qui était à la disposition du personnel, et non le personnel à la
disposition de l’entreprise ». Soucieux d’évoluer et de toujours ap-
prendre de ses erreurs et de ses échecs, Gilles s’est intéressé à diverses
démarches de développement individuel, jusqu’à rencontrer la pensée
intégrale.

Au début des années 2000, je me suis rendu compte que je ne fonc-


tionnais plus en conformité avec ce que j’étais vraiment au fond de moi.
Mais j’avais du mal à voir comment je pouvais intégrer dans mon en-
treprise ce que m’avait apporté mon évolution personnelle. Je me suis
donc contenté de faire évoluer mes relations avec mes employés : j’ai
appris mieux anticiper les problèmes, à ressentir les blocages, à dire
non sans être inutilement blessant...
J’en étais là lorsque je me suis formé à la pensée intégrale. Très ra-
pidement, je me suis aperçu que ce mode de fonctionnement me permet-
tait de passer d’un processus instinctif, inconscient, à la mise en place
de stratégies conscientes. J’ai notamment utilisé rapidement la Dyna-
mique Spirale. Cela m’a permis de mieux m’adapter aux différentes
personnes autour de moi, de voir ce qu’il y avait de positif en chacun,
et d’éviter certaines erreurs très courantes. Par exemple, j’ai arrêté de
faire systématiquement monter dans la hiérarchie des personnes dont
je sentais qu’elles étaient bien dans leur poste et qu’elles risquaient de
mal s’adapter au niveau supérieur. J’essayais alors de faire évoluer
leur poste pour qu’elles n’aient pas l’impression de stagner, tout en
préservant ce qui leur convenait.
J’ai complètement réorganisé mon bureau afin qu’il soit plus propice
à la créativité, et j’ai multiplié les réunions de ce type. Je me sentais
comme un chef d’orchestre : je me situais au-dessus des autres non pas
sur un plan hiérarchique, mais pour avoir une vision plus globale des
situations; pour voir plus loin... Je ressentais mon entreprise en perma-
nence, comme s’il s’agissait d’un être vivant. Je sentais ses pulsations,
son énergie...
Est alors venu le moment où, après vingt ans de travail acharné, j’ai
senti que l’heure était venue pour moi de vendre cette entreprise et de
prendre ma retraite. Je venais d’avoir soixante ans. Dans cette période,
les enseignements de la pensée intégrale m’ont été encore plus utiles.
Parmi tous les acheteurs potentiels, j’ai opté pour un groupe qui pro-
posait d’absorber ma structure. Je suis alors entré dans un monde tout
à fait nouveau, auquel je devais m’adapter si je voulais tenir ma place
dans les négociations qui furent longues et parfois tendues. J’ai beau-
coup pratiqué la cohérence cardiaque pendant cette période, et chaque
fois que j’entrais dans une salle de réunion, je me mettais dans la peau
de mon « animal-totem1 » pour ressentir mes interlocuteurs avec plus
d’acuité. Par moments, j’avais l’impression de « sentir » presque phy-
siquement leur mode de fonctionnement. Cela m’a permis de percevoir
leurs forces, mais aussi leurs failles. Et je les ai utilisées non pour les
écraser ou servir uniquement mon intérêt (cela n’aurait pas marché !),
mais juste pour équilibrer les négociations et parvenir à un accord qui
satisfasse tout le monde.
J’ai tellement pratiqué la cohérence cardiaque que c’était devenu
quelque chose d’automatique. Dès que j’entrais en réunion, je sentais
mon cœur qui se mettait en cohérence, de même que je ressentais les
moments où j’entraînais les autres dans cette cohérence. Cet état me
permettait aussi, dans les moments de blocage, d’aller puiser « ail-
leurs », dans ma dimension-source, des informations qui échappaient à
ma pensée consciente. Et cela, sans avoir besoin de m’écarter du
groupe. Je me sentais en permanence dans un état psychologique par-
ticulier, en cohérence neuro-cardio-vasculaire et en fluidité neuronale.
Cela m’a aidé à prononcer les paroles justes au moment juste. Bien sûr,
je connaissais mon dossier à fond. Mais je ne préparais pas les réunions
dans le moindre détail, je ne prévoyais pas mes interventions à la vir-
gule. J’essayais juste d’être en phase avec ce qui se passait, et d’adap-
ter mon discours à l’évolution de la situation. C’était comme si je sur-
fais sur la crête d’une vague.

1
Gilles avait acquis cette technique lors de l’un de mes séminaires, la pensée intégrale
lui a permis de l’utiliser dans le cadre professionnel.
Le fait de fonctionner ainsi, à un niveau différent de celui des autres
personnes présentes, m’a sans doute donné un sérieux avantage. Je n’ai
pas vécu cette période comme un combat dont je devais sortir vain-
queur, mais comme une partie dont chacun devait sortir satisfait. Cette
vision plus large que j’avais du problème ne concernait pas seulement
mon point de vue. Je percevais la situation dans toute sa complexité.
Il y a eu des moments difficiles dans les négociations, des ruptures,
des retours en arrière... Mais au terme de cette période, j’ai eu la sen-
sation très nette que nous étions arrivés à un accord satisfaisant toutes
les parties. Personne n’était lésé, chacun était parvenu à un niveau op-
timum de résultat. Grâce à la pensée intégrale !

Le parcours de Bernard Marie est pour le moins atypique. Né dans


un milieu très favorisé, il était destiné à suivre l’exemple paternel :
énarque, puis capitaine d’industrie. Mais Bernard Marie n’a pas voulu
de cette voie toute tracée. Il a quitté le domicile familial et multiplié les
petits boulots, jusqu’à ce qu’il rencontre celle qui est aujourd’hui encore
sa femme... Puis, comme le destin est facétieux, il s’est retrouvé bien
plus tard sur les bancs de l’Université. Après une maîtrise d’informa-
tique appliquée à la gestion, il a créé une petite entreprise de conseil en
management à la fin des années 1980. Il a alors endossé tous les attri-
buts du patron qui réussit : stress, cigares et grosses cylindrées.
Jusqu’au jour où il s’est rendu compte que cette vie ne correspondait
pas à ses véritables aspirations. Il a alors changé complètement d’orien-
tation. Et sa formation à la pensée intégrale n’est pas étrangère à ce
virage...

Quand j’étais petit, j’avais trois rêves : conduire une Porsche, avoir
cinq enfants et créer une entreprise. Je les ai réalisés tous les trois !
Pendant ma période businessman, j’étais motivé par le plaisir de créer
et de diriger. Quand ma société a atteint un bon niveau de réussite, je
suis devenu associé d’un grand groupe américain, puis j’ai été racheté
par une très grosse entreprise française cotée au CAC 40. Jusque-là,
tout allait bien. Mais je menais une vie de fou et je ne voyais presque
plus ma famille. Un jour, je me suis disputé très violemment avec mon
fils aîné qui avait alors seize ans. J’ai subi un choc ! Je suis parti me
promener dans la nature et je me suis interrogé sur mes vraies motiva-
tions. J’ai réalisé que mon principal moteur, c’était d’avoir une rela-
tion de qualité avec chacun de mes cinq enfants. J’ai remis en cause
tous mes choix de vie et j’ai commencé à m’intéresser au développe-
ment personnel. J’ai beaucoup lu, notamment ce qui avait trait à la mé-
thode Gordon, à la CNV2, et plus tard à l’ODA3…
Cela m’a d’abord permis de remettre un peu d’harmonie au sein de
ma famille. J’ai décidé de quitter le grand groupe dans lequel je tra-
vaillais pour prendre la direction d’une filiale plus modeste d’un grand
constructeur automobile. J’avais le fol espoir d’arriver à insuffler, dans
cette entreprise, un peu de ce que j’avais appris sur le plan personnel.
Mais c’était une idée trop ambitieuse et je me suis fait révoquer. Cette
expérience difficile m’a appris une chose : on ne peut pas faire changer
les autres contre leur gré. J’ai traversé à ce moment-là une période
difficile. J’ai réalisé que je m’étais complètement identifié à mon rôle
social au point de devenir une machine nourrie par son stress.
J’ai décidé de ne pas rechercher immédiatement du travail, afin de
prendre du temps pour moi-même et pour ma famille. Je me suis donné
six mois pour aller au bout de mon parcours thérapeutique personnel.
Tout naturellement, sans que j’aie à faire d’efforts, ma vie quotidienne
a commencé à changer : je suis devenu végétarien, je me suis ouvert
aux problèmes que connaît notre planète, j’ai transformé la relation
que j’avais avec ma femme et mes enfants... C’est à cette période que j
‘ai « rencontré » la pensée intégrale et j’ai suivi le cursus de formation
des « Ressources ». Très vite, je me suis reconnu et j’ai réussi à mettre
le doigt sur des difficultés que je ressentais mais que je ne parvenais
pas à m’expliquer. D’abord, grâce à la Dynamique Spirale. Moi qui
avais vécu la première partie de ma vie en épousant les systèmes de
valeurs du code Orange, je me retrouvais coincé dans un fonctionne-
ment typiquement Vert ! Cette « traversée du désert » me semblait à la
fois improductive et indispensable. Improductive, car je ne créais rien
alors que je suis plutôt quelqu’un d’entreprenant. Indispensable car il
me fallait passer par là pour atteindre un autre niveau de fonctionne-
ment. Le simple fait de le comprendre et d’en saisir le sens m’a permis
d’en sortir. Mon regard a changé. Je commençais à voir un nouveau

2
Communication non violente.
3
Ontologie dynamique appliquée.
chemin se dessiner devant moi. Mais je ne pouvais pas décider seul de
ce changement de vie qui engageait toute la famille. Moi qui avais tou-
jours eu de gros salaires, je me trouvais sans revenus fixes. Nous avons
donc décidé d’assumer tous ensemble cette nouvelle vie.
La pensée intégrale m’a permis d’opérer un « saut quantique » grâce
auquel je suis entré dans une période plus productive, enrichissante et
créative. J’ai ainsi mis sur pied une démarche qui j’ai baptisé « tutoring
intégral ». J’accompagne des personnes qui traversent des crises de vie
ou qui cherchent à évoluer, des entreprises, des groupes, des projets...
Je ne suis ni coach ni thérapeute. Je suis plutôt une sorte de tuteur,
comme celui qui soutient la plante et l’aide à pousser, sans l’influencer,
sans la brusquer.
La pensée intégrale m’a fourni des outils qui me permettent d’avoir
accès à des « variables cachées », de manière à saisir rapidement la
globalité des personnes, des groupes ou des situations. Je peux travail-
ler sur plusieurs plans en même temps et trouver très rapidement la
discipline la mieux adaptée à chaque situation sans avoir à passer par
la réflexion consciente.
Grâce à la pensée intégrale, j’ai pris conscience d’un élément très
important : l’évolution passe par un équilibre entre l’intérieur et l’ex-
térieur. Si on se contente d’un travail sur soi, les structures internes
peuvent changer trop vite par rapport à l’environnement et ce déséqui-
libre peut entraîner des crises très douloureuses. On aboutit au même
résultat si l’on cherche à modifier seulement le cadre de vie sans se
remettre en question intérieurement. Cette prise de conscience m’a
amené à chercher des moyens de gérer en permanence ce délicat équi-
libre, de manière à ne traverser que des micro-crises. C’est l’un des
aspects du tutoring intégral.
La pensée intégrale fait le lien entre de nombreuses démarches de
développement de l’être humain, internes et internes. Cette « réconci-
liation » m’a beaucoup apporté. Aujourd’hui, j’utilise de nombreux ou-
tils différents sans me sentir tiraillé. Et sur un plan personnel, j’ai l’im-
pression d’être réconcilié avec tous les systèmes de valeurs, tous les
codes, tous les stades d’évolution... »
Depuis de nombreuses années, Éric se passionne pour tout ce qui
touche aux profondeurs de l’être. Tout naturellement, son parcours de
vie a croisé le chemin des « Ressources intégrales ». Il en a tiré des ap-
plications aussi bien personnelles que professionnelles, qui l’ont sou-
tenu dans son inlassable quête vers une plus grande compréhension de
tous les phénomènes qui nous animent et nous entourent.

Au fond de moi, j’ai toujours pensé que l’actuelle focalisation sur


soi-même n’était pas l’unique voie d’expérience pour parvenir à une
forme d’épanouissement. La pensée intégrale m’a confirmé qu’en effet,
il existe d’autres chemins. Celui-ci échappe à la notion de « démarche
spirituelle », qui peut s’avérer dérangeante pour certains. La pensée
intégrale réunit des concepts et des idées d’ordre intellectuel, expérien-
tiel, sociologique, historique, philosophique... Elle nous permet ainsi
d’accéder à des niveaux subtils (je pourrais aussi dire complexes) qui
modifient radicalement la vision que l’on peut avoir de l’existence et
l’expansion que l’on peut en attendre.
L’un des intérêts de la pensée intégrale, c’est qu’elle peut être décli-
née dans d’innombrables domaines : le business, la santé, l’éducation,
l’évolution personnelle...
En tant qu’ostéopathe, la pensée intégrale a modifié mon approche
du diagnostic, ma vision des causes possibles des troubles, et mes choix
thérapeutiques. Elle constitue une invitation permanente à avancer,
chaque marche franchie nous ouvrant un horizon supplémentaire. Der-
rière chaque voile que l’on écarte, on aperçoit un nouveau monde à
exploiter, tout en sachant que ce n’est pas le bout du chemin et qu’un
jour, un autre voile sera tiré et s’ouvrira sur un nouvel univers. Cette
manière d’accéder à la complexité atténue un peu la notion de con-
traintes, de difficultés, d’obstacles... qui deviennent des éléments parmi
d’autres dans le cadre d’une réalité complexe. Ils paraissent alors
moins angoissants et plus faciles à aborder.
Sur le plan personnel, la pensée intégrale m’a permis de comprendre
que notre « jeu » contient une multitude de « cartes », et que ces cartes
nous fournissent des solutions à de multiples niveaux. Elle peut ainsi
satisfaire la personne la plus pragmatique, aussi bien que la plus spiri-
tuelle. La difficulté reste toujours d’approcher la partie subtile de ces
concepts. Si nous utilisons les outils de la pensée intégrale d’une ma-
nière basique, fonctionnelle, nous risquons de rester plantés dans une
étape, sans avancer, pendant une période plus ou moins longue. C’est
en prenant un peu de hauteur que l’on parvient à sortir de ces impasses
et à intégrer ces outils à un niveau supérieur
Ce qui est intéressant aussi dans ce modèle, c’est qu’il ne nous dé-
connecte jamais de la réalité immédiate. Il l’englobe simplement dans
une réalité plus vaste. J’ai toujours été intimement persuadé qu’il est
possible de travailler sur des plans spirituels sans se marginaliser. Or,
certaines personnes pensent que l’épanouissement spirituel ne peut se
faire qu’au prix d’un éloignement du réel. L’approche intégrale permet
de réconcilier ces deux visions qui nous sont apparues comme opposées
pendant plusieurs décennies.
La pensée intégrale, ce n’est pas seulement un réservoir au creux
duquel on peut venir puiser des solutions à ses problèmes, comme on
va faire son marché. C’est beaucoup plus que ça. C’est une véritable
ouverture vers une autre dimension, bien plus subtile. C’est un formi-
dable tremplin ! La cohérence neuro-cardio-vasculaire est un outil par-
ticulièrement intéressant. C’est une porte d’entrée dans le modèle, à la
fois simple et efficace. Ce travail possède un côté très pragmatique, qui
peut parler à n’importe qui, même à la personne la plus matérialiste
qui soit. Car lorsqu’on sent, physiquement, l’effet de la mise en cohé-
rence, cela provoque un déclic qui permet d’entrouvrir les premières
portes. Dans toutes les cultures traditionnelles, les sons jouent un rôle :
les harmoniques de la musique traditionnelle japonaise, le « Om » des
mantras bouddhiques, les tambours sacrés... Ils exercent une sorte de
résonance qui est sans doute proche de la mise en cohérence cardiaque.
Enfin, je me suis rendu compte que le fait de travailler sur un projet
en utilisant la pensée intégrale induit une implication et un investisse-
ment différents. C’est comme si le travail continuait à se faire alors
même que l’on n’y pense pas, même lorsqu’on dort ou qu’on rêve.
« Cela » travaille à l’insu de la pensée consciente. Et les résultats en
sont d’autant améliorés.
Deux d’entre elles sont médecins, deux sont thérapeutes, et la der-
nière est journaliste. Ensemble, à la fin d’un séminaire des « Ressources
intégrales », elles ont réfléchi à ce que pourrait être un « thérapeute in-
tégral ». Voici un résumé de leur travail.

Avant de penser à ce que pourraient être la démarche et le mode de


travail d’un thérapeute intégral, nous avons d’abord réfléchi à l’état
actuel de la médecine. Nous avons constaté qu’elle surinvestit les pre-
miers stades du quadrant supérieur droit (l’approche matérielle du
corps), autant dans ses modes de diagnostic et de dépistage que dans
ses modes d’action. Et si l’on se place du point de vue de la Dynamique
Spirale, nous constatons que la médecine officielle actuelle fonctionne
selon des systèmes de valeurs à la fois Bleu et Orange :
Bleu en ce qui concerne les relations extrêmement hiérarchisées
entre les médecins de cabinet, les médecins hospitaliers et l’Ordre qui
les dirige; Bleu également au regard de la dogmatisation de la méde-
cine allopathique, qui rejette toutes les autres approches et cherche à
les marginaliser.
Orange en ce qui concerne la logique de profit des laboratoires phar-
maceutiques et des établissements hospitaliers privés.
Pourtant, la maladie est, en elle-même, un phénomène intégral qui
touche à toutes les dimensions de la personne ! Même une manifesta-
tion physique (comme une simple grippe) a des retentissements sur
l’équilibre énergétique, le tonus psychique, l’équilibre émotionnel, les
relations familiales, l’environnement culturel, et même la société
puisque le malade est absent à son travail ou, au minimum, qu’il a un
moindre rendement.
Pour essayer de transformer cette médecine, le thérapeute intégral
doit faire évoluer ses propres systèmes de valeurs vers le deuxième tiers
de la Spirale (codes Jaune et Turquoise). Pour cela, il doit développer
sa qualité d’écoute, afin de développer une vision plus globale de son
patient et de ses symptômes. Cette écoute très fine doit aller au-delà des
signes cliniques habituels, de manière à prendre en compte aussi la
gestuelle de son patient, ses lapsus, ses hésitations... Cela lui permet de
saisir la véritable demande de ce patient, qui est parfois cachée der-
rière une cause apparente.
Le thérapeute intégral sait se déployer lui-même dans les quatre qua-
drants afin de considérer son patient sous l’angle de son corps physique
et énergétique (quadrant supérieur droit), de son architecture inté-
rieure (quadrant supérieur gauche), de son appartenance familiale et
culturelle (quadrant inférieur gauche) et de son inscription dans la so-
ciété (quadrant inférieur droit). Ainsi, les causes des maladies tout
comme les symptômes peuvent se situer dans un ou plusieurs quadrants.
Par exemple, un trouble digestif peut avoir une origine organique ou
énergétique située dans le quadrant supérieur droit. Mais ce même
trouble peut avoir une origine ou des composantes psycho-émotion-
nelles (située dans le quadrant supérieur gauche), voire transgénéra-
tionnelles ou liées à une habitude alimentaire culturelle (située dans le
quadrant inférieur gauche). Enfin, il peut aussi y avoir une cause so-
ciale, comme une pollution dans l’environnement de vie ou un poste
particulièrement stressant (située dans le quadrant inférieur droit). Ces
causes peuvent être combinées entre elles. Et c’est seulement en explo-
rant tous les quadrants que le thérapeute intégral peut vraiment avoir
une vision globale de son patient. Enfin, le thérapeute intégral se rap-
pelle toujours qu’une cause peut se situer dans un ou plusieurs qua-
drants et se manifester dans un ou plusieurs autres.
Pour mener à bien ce délicat travail, le thérapeute intégral a égale-
ment intégré les principes de la Dynamique Spirale. Sa connaissance
de cette discipline lui permet de situer son patient dans les codes cou-
leurs, afin de pouvoir adapter son discours. Il se met toujours en cohé-
rence neuro-cardio-vasculaire avant ses consultations, afin d’avoir ac-
cès à tout le réservoir d’informations qui se situe dans sa dimension-
source, au-delà des limites de sa pensée consciente. Sa cohérence inté-
rieure peut ainsi « entraîner » le taux de variabilité cardiaque de son
patient, ce qui favorise leur communication.
Du côté de la thérapeutique elle-même, le thérapeute intégral a le
plus souvent plusieurs cordes à son arc. Il pratique plusieurs thérapeu-
tiques complémentaires. Mais il doit aussi savoir travailler « en ré-
seau » avec d’autres thérapeutes, afin d’offrir à son patient une ap-
proche thérapeutique multiple et complète. Nous pouvons même imagi-
ner, à l’avenir, des « dispensaires intégraux » au sein desquels les thé-
rapeutes travailleraient non plus côte à côte mais ensemble, chacun
faisant évoluer son travail en fonction des résultats obtenus par les
autres.
Muni de tous ces outils, le thérapeute intégral sait « regarder » la
maladie dont souffre son patient, et non plus l’analyser. Il la considère
dans sa globalité et s’efforce d’en saisir toute la complexité. Cela lui
permet d’agir avec un minimum de gestes et dans un minimum de temps,
car il évite les gestes inutiles, les effets secondaires néfastes et les inte-
ractions négatives.
C es expériences peuvent apparaître différentes au premier regard.
Chacun a suivi ce chemin à sa manière, en fonction de son his-
toire personnelle, mais aussi de son écosystème familial, professionnel
et environnemental. Pourtant, on retrouve dans chacun de ces témoi-
gnages les mêmes étapes, les mêmes transformations intérieures.
Le schéma ci-dessous représente, plus que des mots, le parcours de
toutes ces personnes. Tous ont appris à suspendre leur fonctionnement
mental, observer et ressentir ce qui se passait en eux et autour d’eux,
puis lâcher prise pour atteindre leur dimension-source. Ils ont ensuite
appris à « laisser venir » les informations, puis à les organiser pour les
ancrer dans la réalité et concevoir de nouveaux concepts et de nouveaux
outils.
Au départ, certains étaient encore ancrés dans des aspects appartenant
au code Bleu, Orange ou Vert. D’autres possédaient déjà des éléments
précurseurs du deuxième tiers de la Spirale. Mais tous sentaient confu-
sément que leur mode de pensée ne correspondait plus à la gestion de
la complexité de leurs écosystèmes intérieurs et extérieurs. Tous ont
traversé des vagues de « tempête créatrice », une turbulence positive
qui leur a permis de passer à un autre stade de la pensée humaine. Je ne
pouvais trouver de meilleure conclusion à ce livre que le récit de leurs
expériences.
En février 2010, lors d’une intervention à l’École des hautes études
commerciales près de Paris1, l’un des participants m’a demandé :
« Vers quoi nous mènent tous ces concepts ? » Ma réponse fut : « Ils
nous permettent d’avancer sur le chemin de la beauté et nous aident à
devenir des êtres humains ! »

1
Cursus de perfectionnement du coaching (CRC).
Schéma 21: Le chemin qu’ont suivi ceux qui ont commencé à voyager vers la
pensée intégrale.

Depuis ses débuts, « Ressources intégrales » continue d’évoluer.


C’est une conscience vivante, une intelligence propre au côté de la-
quelle je chemine de conserve. Une présence discrète qui continue à se
déployer à son rythme et à tendre vers son origine : la matrice multidi-
mensionnelle.
Bienvenue dans le monde tellement prometteur de la révolution de la
pensée intégrale.
Rio de Janeiro – Paris
2008-2010

Si vous souhaitez être tenu au courant des différentes activités de Li-


liane et Patrick Drouot, veuillez écrire à :
Drouot Production
105, rue de l’Abbé Groult
75 015 Paris
www.drouotp.com
www.ressourcesintegrales.com
E.mail : bureau@drouotp.com
Je vous propose ici quelques lectures complémentaires. Ces ouvrages
contiennent des éléments qui font référence à la pensée intégrale, ou qui
se situent dans une perspective proche. Certains existent en édition fran-
çaise, mais certains livres étrangers n’ont pas encore été traduits. Je
vous donne donc leurs références éditoriales d’origine.

Ouvrages en langue française


ATTALI Jacques, Survivre aux crises, éditions Fayard, 2009.
ATTALI Jacques, L’homme nomade, Poche, 2005.
CAMPBELL Joseph, La Puissance du mythe, éditions Oxus, 2009.
CYRULNIK Boris, Les Nourritures affectives, éditions Odile Jacob,
2007.
CSIKSZENTMIHALY Mihaly, Vivre, éditions Robert Laffont, 2004.
DAWKINS Richard, Le Gène égoïste, éditions Odile Jacob poche,
2003.
DIAMOND Jared, Effondrement, éditions Gallimard, 2006.
DUCASSE Francis et MAKIS Chamalidis, Champion dans la tête, édi-
tions de l’Homme, 2004.
GARDNER Howard, Les formes de l’intelligence, éditions Odile Jacob,
1997.
GATES Bill, Le Travail à la vitesse de la pensée, éditions Robert Laf-
font, 1999.
GOLDSMITH Edward, L’Homme entre terre et ciel, éditions Jouvence,
2007.
HONORÉ Carl, Éloge de la lenteur, Marabout, 2005.
MORIN Edgar, Introduction à la pensée complexe, éditions Point,
2005.
— Crises, éditions CNRS, 2010.
PENROSE Roger, Les Dieux infinis et l’esprit humain, éditions Flam-
marion poche, 2002.
— Une brève histoire de l’avenir, éditions Garnier-Flammarion,
2008.
RAY Paul et ANDERSON Sherry, Émergence des créatifs culturels,
éditions Le souffle d’or.
SHELDRAKE Rupert, Une nouvelle science de la vie, éditions du Ro-
cher, 2003.
— L’Âme de la nature, « Espaces libres », éditions Albin Michel,
2001.
TOFFLEUR Alvin et Heidi, La Richesse révolutionnaire, Plon, 2007.
TOYNBEE Arnold, La Grande Aventure de l’humanité, éditions Payot,
1994.
WILBER Ken, Le Livre de la vision intégrale, Interéditions, 2008.
— Une brève histoire de tout, éditions Mortagne, 1997.

Ouvrages en anglais
BECK Don, COWAN Chris, Spiral Dynamics, mastering values, lea-
dership and change, Blackwell Publishing Malden.
BOULDNG Kenneth, The World as a total system, Sage publications,
London.
Michael Talbot, The holographic universe – Ed. Harper Collins New
York.
BARROW D. John, Theories of everything, the quest for the ultimate
explanations, Clarendon press, Oxford.
HALL S. Stephen, Mapping the next millennium, Vintage books, New
York.
MCINTOSH Steve, Integral consciousness and the futur of evolution,
Paragon House, 2007.
McNAB Peter, Towards an integral vision, Trafford Publishing, 2005.
SCHAMER Otto, Theory U, BK Publishers, 2009.
STOCK Gregory, Metaman: The merging of Humans and Machines
into a Global Superorganism, Simon & Schuster, New York, 1993.
VON BERTALANFFY Ludwig, Perspectives on General System The-
ory, George Braziller, new York, 1976.

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