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Dossier

Les origines de
l’Indochine française
Initiée par des missionnaires et poursuivie par
des commerçants et des militaires, l’implantation des
Français au Vietnam se fit au coup par coup. Jusqu’au
XIXe siècle, ils rêvèrent des Indes et de la Chine. Faute
de mieux, une fois installés sur la vieille terre du Dai
Viet, ils la baptisent Indochine…

Conquête du Tonkin : siège de Tuyên Quang contre les Chinois.


Dessin de Henri Meyer, 1885. © Roger-Viollet

L
a très longue histoire du Viet- quiètes devant les milliers de conver-
nam se confond pendant des sions qu’il suscite, elles décident, vers
siècles avec celle de la Chine. 1628, de les expulser. Parmi eux,
Venues du sud de cet empire Alexandre de Rhodes. Très actif, il
à la fin du IIIe siècle avant J.C, les a créé le quôc-ngu, alphabet roma-
premières populations Viêt s’ins- nisé et phonétique de la langue viet-
tallent au nord de l’actuel Vietnam namienne, jusqu’alors fondée sur
et n’auront de cesse de se libérer de les idéogrammes chinois. En 1649,
la tutelle du puissant voisin. Ain- il vient plaider, à Rome, pour l’en-
si, le premier millénaire est-il mar- voi dans ces pays d’évêques qui au-
qué par des batailles légendaires raient la charge de promouvoir un
entre Vietnamiens et Chinois, pé- clergé indigène, capable de survivre
riode qui voit émerger des grandes aux persécutions. La papauté, qui
dynasties en même temps que se cherche à se libérer du vieux mono-
constitue un réel sentiment natio- pole de l’Espagne et du Portugal sur
nal. Une fois leur pouvoir établi et les missions, le dirige vers la France
Missionnaire.
© DR, coll. particulière reconnu par des liens de vassali- où de nombreuses associations en-
té avec la Chine, les souverains du tendent participer à l’œuvre mis-
pays viêt entreprennent l’occupa- sionnaire. Une action qui finit par
tion progressive de toute la pénin- porter ses fruits avec la fondation,
sule, une marche vers le sud connue en 1658, du séminaire des Mis-
sous le nom de Nam Tien. sions étrangères de Paris, dont les
C’est donc à un royaume marqué trois premiers vicaires apostoliques
par ses victoires contre la Chine, parviennent à s’implanter dans ce
doté d’un pouvoir central, d’une qu’on désigne alors comme la Co-
administration territoriale, d’une chinchine et le Tonkin. Forts des
législation reconnue et d’un mode dizaines de milliers de commu-
d’enseignement fondé sur des nautés qu’ils animent, les prêtres
Le gouverneur (Tong Doc) de Hanoï et sa suite, vers valeurs culturelles partagées, que vont, peu à peu, participer à la vie
1884. © Photo du Dr Hocquard / coll. Eric Deroo
les missionnaires et, bientôt, les politique et économique. Ainsi
conquérants français, entendent en 1787, Pigneaux de Béhaine, vi-
apporter les bienfaits de leur civi- caire de Cochinchine, soutient le
lisation. prince Nguyen Anh, de la dynas-
Ainsi débute l’aventure des Jésuites tie des Nguyen, dans les combats
au Vietnam qui, chassés du Japon qui l’opposent aux rebelles Tay
à partir de 1612, cherchent d’autres Son. Un traité est même signé avec
terrains de mission en Asie. Cachés Louis XVI et une aide militaire ac-
à bord des rares navires portugais cordée. La Révolution française
qui commercent avec le royaume enterrera ces relations diploma-
d’ « An-Nam », quelques prêtres dé- tiques ; celles-ci auront pourtant
barquent en Cochinchine, puis au permis à Nguyen Anh de monter
Tonkin. Imprégnées des vieux prin- sur le trône impérial sous le nom
cipes confucéens, les autorités man- de Gia Long, en 1802. Après avoir
darinales tolèrent localement leur reconquis les provinces du Centre
Affiche patriotique, 1885. © Coll. Eric Deroo apostolat mais, de plus en plus in- et du Nord, ce dernier proclame

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titude ambiguë du souverain, mais


il faudra encore plusieurs années
aux troupes de marine pour paci-
fier des localités que mandarins, let-
trés et paysans ont érigées en foyers
de résistance. Le coût est lourd : des
dizaines de milliers de victimes du
côté vietnamien et, pour les Fran-
çais, deux cents millions de francs-
or et deux mille morts, sans comp-
ter ceux des troupes supplétives lo-
cales, souvent catholiques.
Chromolithographie illustrant le traité de protectorat, vers 1885. © Coll. Eric Deroo
Un rêve de Chine
l’avènement du « Vietnam ». Il torat catholique, et enfin de hisser
édicte, en 1815, un code qui ser- haut le pavillon français. Mais c’est Alors que la France se remet à peine
vira de fondement politique et ju- sans réelles instructions de Paris de sa défaite face à l’Allemagne en
ridique à ses successeurs, lesquels que, de « redresseurs de torts », les 1870, en Cochinchine, militaires,
supporteront de moins en moins le amiraux vont se muer en conqué- missionnaires et commerçants sont
rôle que prétendent jouer les mis- rants. En 1858, les flottes françaises bien décidés à étendre la conquête
sionnaires français. Face à la péné- et britanniques s’emparent des au nord. Plusieurs facteurs les y en-
tration occidentale en Asie, en par- forts de Takou en Chine du Nord ; couragent : l’incapacité de l’empe-
ticulier des Anglais en Inde puis au retour, l’amiral Rigault de Ge- reur d’Annam à réduire les bandes
en Chine, les différents souverains nouilly occupe brièvement la baie chinoises qui écument la frontière,
vietnamiens se rapprochent de leur de Tourane. L’année suivante, il la volonté des catholiques persécu-
suzerain chinois et ordonnent la prend pied à Saigon... Dès lors, les tés de renforcer leur implantation
persécution des catholiques. Un opérations militaires s’enchaînent et surtout le désir d’accéder direc-
édit de 1836 décrète « la mise à malgré les tentatives de négocier tement au cœur de la Chine avant
mort de tout prêtre européen capturé de l’empereur Tu Duc. Mais, ce que les Anglais. Avec le percement du
à l’intérieur du pays ». Consolidés les religieux annonçaient comme canal de Suez, de nouveaux hori-
dans leur foi par la perspective du une courte campagne dans un pays zons s’ouvrent à une colonie ex-
martyre et soutenus par un renou- barbare et déliquescent, va se heur- sangue. Deux grands fleuves, le
veau certain de l’Église en Europe, ter à un réel mouvement de résis- Mékong et le fleuve Rouge, qui ont
les chrétiens lancent des appels de tance patriotique. leurs sources au Tibet et leurs es-
plus en plus pressants à la France. En 1861, après avoir mis à sac Pé- tuaires au sud et au nord du Viet-
Malgré la réticence des gouver- kin, le corps expéditionnaire de nam, fascinent particulièrement
nements, ils vont finir par éveiller l’amiral Charner investit la Co- les explorateurs français qui pen-
l’intérêt des escadres navales qui chinchine, au sud de la péninsule, sent trouver là des voies d’accès
sillonnent au large des côtes d’Asie avec la ferme intention de s’y éta- directes à l’Empire du Milieu. En
et, à partir de 1852, l’attention de blir. Le 5 juin 1862, son successeur, 1868, partie du Cambodge, la mis-
l’impératrice Eugénie, épouse de l’amiral Bonard, négocie les termes
l’empereur Napoléon III et protec- d’un traité par lequel les trois pro-
trice des missions. vinces orientales de la Cochinchine
seraient cédées à la France en toute
La France au secours souveraineté. Menacé par une ré-
des missions volte au Tonkin, tiraillé entre dif-
férents clans à la cour et incapable
Ayant trouvé leur justification mo- de coordonner l’action de ses par-
rale avec les massacres de chrétiens, tisans sur le terrain, l’empereur Tu
les canonnades de la Marine fran- Duc le paraphe en 1863. Au même
çaise devant Tourane, au Centre- moment, la France fait du Cam-
Annam en 1856, vont permettre bodge un protectorat. Enfin, en
à Napoléon III de développer ses 1867, l’amiral de la Grandière finit
ambitions dans cette région du d’annexer tout le sud du Vietnam,
monde. Et ce, pour trois raisons. Il qui devient une colonie. De nom-
s’agit premièrement de « coller » à breux villages se sont ralliés, lassés
l’Angleterre en Extrême-Orient sur par la guerre et désorientés par l’at-
le plan diplomatique et commer-
La mort de Francis Garnier (tué par les Pavillons noirs
cial, de conforter son puissant élec- lors d’une embuscade), gravure de Castelli, 1878.
© Roger-Viollet

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Au Tonkin dit Patrenôtre, signé avec le régent
Nguyen Van Tuong a confirmé de-
Exploitant sans répit la situation, puis juin 1884 la mainmise totale
l’amiral Dupré propose à l’em- de la République française sur l’an-
pereur Tu Duc un traité entéri- tique royaume du Dai Nam. Né-
nant définitivement la posses- gocié avec une cour divisée par la
sion de la Cochinchine contre le mort de l’empereur, le protecto-
retrait des troupes françaises du rat n’a pas de légitimité auprès de
Tonkin, tout en y ouvrant au com- la plupart des mandarins, lettrés et
merce plusieurs ports et le fleuve paysans vietnamiens.
Rouge, sans compter l’établisse-
ment de douanes mixtes. Cette L’appel à la résistance.
fois, la Chine réagit vigoureuse-
ment tandis qu’en France on met Avec un crédit voté de 200 millions
sur pied un corps expéditionnaire. et un corps d’occupation de plus
En 1882, le commandant Rivière de 35 000 soldats, dont des milliers
est envoyé à Hanoi pour ramener de tirailleurs indigènes, l’Annam et
le calme. Comme Garnier, il com- le Tonkin sont désormais devenus
mence par s’emparer de la citadelle une « affaire intérieure » de la mé-
avant d’être tué, le 19 mai 1883, au tropole. Le 5 juillet 1885, à la suite
Carte de l’Indochine © SGA-DMPA / Joëlle Rosello
même endroit et dans les mêmes d’une attaque des milices anna-
conditions que lui. mites, le général de Courcy s’em-
sion Doudart de Lagrée révèle que Le 18 août, l’amiral Courbet at- pare de la ville et du palais impé-
le cours supérieur du Mékong est taque la capitale impériale de Huê rial de Hué. Après avoir lancé une
impraticable. Au Yunnan chinois, et impose par le traité Harmand un proclamation appelant à la résis-
son adjoint, le lieutenant de vais- protectorat de fait sur l’Annam et tance et au soulèvement général, le
seau Francis Garnier, croise le le Tonkin. Les troupes chinoises, jeune empereur Ham Nghi se réfu-
commerçant Jean Dupuis qui pré- qui ont franchi la frontière, soute- gie dans les montagnes de l’arrière
tend, lui, avoir parcouru un fleuve nues par les Pavillons noirs et les région. Répondant à l’exhorte, les
Rouge sans obstacles. Ces deux réguliers vietnamiens, affrontent lettrés lancent le mouvement Cân
aventuriers, qui s’imaginent avoir les Français. Les combats victo- Vuong (Aide au roi). Un mouve-
enfin trouvé la voie de pénétra- rieux de Sontay, de Bac Ninh ou ment qui va durer dix ans, implan-
tion idéale, vont sceller le destin de Hung Hoa, au début de 1884, té dans des zones qui, tel le Thanh
de la colonisation. En 1872, contre consacrent le succès de la politique Hoa, resteront jusqu’en 1954 des
l’avis du gouvernement mais sou- d’expansion coloniale du gouver- foyers de la résistance vietna-
tenu par un lobby colonial nais- nement de Jules Ferry. mienne. Les chrétiens sont les pre-
sant, Dupuis s’installe à Hanoi, Malgré un demi-échec devant For- miers à faire les frais de la révolte
capitale du Tonkin, berceau de la mose et une retraite sans gloire et, pendant que le souverain erre
civilisation vietnamienne. L’ami- d’une brigade de l’armée française dans des montagnes inaccessibles,
ral Dupré, gouverneur général de à Langson, en mars 1885, qui en- les Français installent sur le trône
la Cochinchine, tout en tenant un traîne la chute du cabinet Ferry, la un empereur à leurs ordres. Sur le
discours d’apaisement avec Paris France conclut, le 9 juin, la paix de terrain, le corps expéditionnaire se
et Huê, trouve là prétexte à inter- Tien Tsin avec la Chine qui éva- heurte à de fortes résistances qui
vention. Il envoie Garnier à Ha- cue son armée. Un ultime traité, s’apparentent à une forme de gué-
noi pour négocier le départ de Du-
puis en échange de l’ouverture du
fleuve Rouge au commerce fran-
çais. À peine débarqué, l’officier
de marine s’allie à Dupuis et s’em-
pare finalement de la citadelle avec
une poignée d’hommes. Grisé par
ses premiers succès, le 22 décembre
1873, Garnier se jette presque seul
dans une embuscade tendue par
des Pavillons noirs chinois alliés
aux troupes impériales. Sa décapi-
tation, à l’âge de 34 ans, fera de lui
un héros de l’épopée coloniale.
Deux symboles de la colonisation. © DR, coll. particulière

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rilla populaire. À Ba Dinh, en jan-


vier 1887, il sera contraint de me-
ner un long siège dirigé par le futur
maréchal Joffre, avant de réduire
les 3 000 défenseurs.
À Paris, conscients des difficultés
que rencontre l’armée, les parle-
mentaires républicains ont déci-
dé de confier la colonie au pou-
voir civil. Paul Bert, nommé en
1886, entreprend de mener une
« politique indigène », s’appuyant
sur les masses paysannes contre
le mandarinat. « Il faut adminis-
trer aristocratiquement l’Annam,
et démocratiquement le Tonkin »,
déclare ce député anticlérical, re-
prenant ainsi la doctrine des mis- Militaires français et soldats indigènes dans le Tonkin, vers 1902-1905.
sionnaires. Bien que de nombreux © Léon et Lévy / Roger-Viollet

secteurs demeurent insoumis,


l’administration française se met économique et la prospérité qu’at-
peu à peu en place et, en octobre tendent les « indigènes ». Ces der-
1887, est créée l’Union indochi- niers, globalement qualifiés d’ « An-
noise. Dirigée par un gouverneur namites », s’ils seront nombreux à
général installé à Saigon, elle en- mesurer les enjeux de cette inéluc-
globe la colonie de Cochinchine, table modernisation, le seront tout
les protectorats d’Annam, du Ton- autant à quêter l’occasion qui leur
kin, du Cambodge et du Laos. Une permettra de conquérir leur indé-
Indochine, longtemps considérée pendance. Celle-ci surviendra à la
comme le joyau de l’Empire colo- suite du 9 mars 1945, lorsque les oc-
nial français et qui sera au cœur de cupants japonais jettent à bas l’ad-
l’exposition coloniale internatio- ministration coloniale, ouvrant aux
nale de Vincennes de 1931. À l’ex- nationalistes vietnamiens, en parti-
ception de quelques esprits origi- culier aux communistes regroupés
naux, les coloniaux vont avoir ten- derrière Hô Chi Minh, les voies du
dance à nier l’existence d’un fait pouvoir. De la guerre contre les « pi-
national vietnamien aussi ancien rates », terme dont certains rapports
que légitime aux yeux des popu- affublent encore les bandes natio-
lations. Ce faisant, ils vont mini- nalistes en 1945-1946, la France La pêche au vò près d’Hanoï.
miser les multiples mouvements passe à la guerre contre le Viêtminh © Ecpad

de résistance ou tentatives de lutte sans toujours prendre conscience


armée qui jalonnent l’histoire de du fait qu’il s’agit, pour nombre
leur colonisation, préférant y voir de patriotes vietnamiens, des suites Eric Deroo
les séquelles d’une piraterie tradi- d’un combat mené depuis les pre- Cinéaste, auteur,
tionnelle freinant le développement miers jours de la conquête. ■ Chercheur associé au CNRS

La rue Catinat à Saigon, 1932. © Jacques Boyer / Roger-Viollet La rue des Pavillons noirs à Hanoï, carte postale. © Roger-Viollet

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