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Présentation de Fredric Jameson – Thierry LABICA

Les années 1980 marquèrent le moment d’une transition historique de grande ampleur et ce quel que soit
le registre choisi. Si l’on commence par la f in de la décennie, il y a, bien sûr, la chute du mur de Berlin et le
démantèlement de l’Union Soviétique. Mais cette clôture massive de toute la période d’antagonismes
entre blocs ne constitua que le moment le plus emblématique, peut-être, de toute une série de
retournements et de réorientations prof ondes. Il suf f it de penser à la f in de l’apartheid sud-af ricain, ou à
la première action de police planétaire en Iraq dans le cadre du « nouvel ordre mondial ». Si l’on se tourne
vers le début de la décennie, l’intégration rapide de la Chine à la concurrence économique mondiale,
l’arrivée au pouvoir quasi simultanée de Margaret T hatcher en 1979 en Grande-Bretagne et de Ronald
Reagan en 1980 aux États-Unis, pris ensemble dans leur quasi-simultanéité, ressemblent singulièrement,
aujourd’hui au moins, au moment inaugural d’une phase généralement dite « néolibérale » et marquée
notamment par les dérèglementations f inancières, les vagues des privatisations et le recul historique du
mouvement ouvrier dont, pour paraphraser une célèbre f ormule de l’historien Eric J. Hobsbawm, la longue
marche f ut interrompue. Ces reconf igurations politiques, sociales et économiques s’accompagnèrent
d’une redistribution planétaire tant des alliances politiques que des activités productives. Elles se
concrétisèrent aussi, dans les marchés du travail du premier monde, par un déclin spectaculaire de la
production industrielle, par la progression des activités de services et une f éminisation accrue de
l’emploi. Et, pour ne pas trop allonger la liste, elles s’accompagnèrent d’une dif f usion de plus en plus
large des (alors) nouvelles technologies de l’inf ormation. On tient là quelques uns des principaux
symptômes et f acteurs (souvent dit « postf ordistes ») de la déstabilisation des paradigmes politiques et
idéologiques d’après-guerre. Mais plus prof ondément encore, au-delà de la période ouverte par la f in de
la seconde guerre mondiale, ce f ut le moment d’une renégociation d’ensemble des présupposés, des
expériences et des représentations associées à l’idée même de « modernité ».

C’est dans cet environnement de crise de paradigme que certains


ouvrages vinrent jouer un rôle-clé, notamment pour leur capacité à
nommer la situation et lui conf érer ainsi sa consistance propre. S’il est
toujours un peu risqué d’attribuer des responsabilités précises en la
matière (les possibilités de généalogies étant nombreuses), on doit
pouvoir admettre sans trop de dif f iculté que La Condition postmoderne
(1980) de Jean-François Lyotard (1924-98) constitua une intervention
particulièrement importante. En parlant de « la f in des grands récits »
(des grands modèles de compréhension et d’interprétation de l’histoire),
Lyotard nomma la situation avec un « bonheur perf ormatif » indéniable au
sens où l’acte de nommer consiste en même temps à f aire, à constituer
une situation porteuse de caractéristiques propres, avec un « avant » qui
n’est pas encore elle. Toujours en France, on pourrait considérer que
l’Adieu au prolétariat, publié la même année par André Gorz, f ut une autre
contribution notoire à la production (monstration-constitution) de ce nouvel
ordre de l’expérience historique dans lequel la f ormation et le déploiement
du mouvement ouvrier dans des luttes pour le pouvoir à échelle planétaire depuis la 19e siècle, ne
constituaient alors plus une donnée centrale de la situation. Chez les anglo-saxons, l’idée d’une possible
« f in des grands récits » f ut elle-même à l’origine d’un véritable genre selon que les « grands récits »
s’avèrent être ici « le travail » (Jeremy Rif kin), là l’idée même de « l’histoire » (Francis Fukuyama), ou
encore les « idéologies », ou le marxisme. Le monde médiatique et intellectuel f rançais a réimporté tous
ces débats sans peut-être toujours garder à l’esprit qu’ils étaient eux-mêmes le résultat d’interactions
prof ondes entre l’héritage de la pensée critique f rançaise et, en particulier, le monde intellectuel et
universitaire états-unien. Dans tous les cas, il peut paraître peu surprenant, au moins rétrospectivement,
que les années 1980 f urent marquées par une prolif ération du discours et des thématiques de la
postmodernité. Dans le monde intellectuel anglo-saxon, postmodern, postmodernity et postmodernism
envahirent les intitulés de colloques, d’ouvrages de critique d’art, de philosophie, de critique littéraire, ou
encore de sociologie. A tel point que l’on ne sut plus toujours très bien s’il ne s’agissait f inalement pas
d’une simple mode d’inspiration « continentale », et en particulier f rançaise, tant le succès de la « théorie
f rançaise » des années soixante et soixante-dix avait été marquant [1]. La puissante vogue «
postmoderniste » put alors tout à la f ois être rejetée pour ses excès et ses dif f icultés théoriques et son
manque de common sense anglo-saxon ; comme « libertarianisme » iconoclaste gauchiste ; mais aussi
comme post- et anti-marxisme et comme célébration esthétique inf antile et proto-réactionnaire des
déf aites du mouvement ouvrier et de la crise de tout projet de transf ormation socialiste.

Pour le monde anglophone, l’ouvrage de Fredric Jameson (né en 1934), Le Postmodernisme, ou la logique
culturelle du capitalisme tardif [[2], est venu proposer la première mise en perspective du moment
historique de prolif ération postmoderniste en en cherchant la « logique » centrif uge plutôt qu’en
proposant une prise de parti [3]. A ce titre, les traductions de ce livre et de La Totalité comme Complot [4]
constituent un évènement éditorial qu’il ne f aut pas craindre de décrire comme majeur en ce qu’elles
mettent enf in à disposition du lectorat f rancophone la pièce maîtresse de toute l’histoire théorique et
intellectuelle récente du monde anglophone dans son interaction avec la philosophie continentale
(allemande et f rançaise). On pourrait presque se contenter d’observer que depuis plus de vingt ans, pas
un article, par un livre, pas une communication de conf érence sur les questions de théorie de la culture,
de périodisation historique, ou du marxisme contemporain, ne paraît possible hors du champ orbital mis
en mouvement par l’œuvre de Jameson et en particulier son Postmodernisme. Pour une comparaison,
disons que ce livre est à la théorie de la culture ce qu’a été, pratiquement
jusqu’aujourd’hui, La Formation de la classe ouvrière anglaise (The Making of
the English Working Class, 1963) d’Edward P. T hompson pour l’histoire sociale
et au-delà, pour tout le champ des études et de la théorie dites postcolonial. Le
rayonnement du Postmodernisme présente donc d’emblée certains paradoxes
au sens le plus strict. C’est d’abord l’ouvrage d’un marxiste états-unien.
L’association de termes mérite un peu d’attention dès lors que l’idée ou le
f antasme d’un « modèle américain » ne comporte généralement pas de volet «
marxiste ». S’il peut y avoir « modèle », pour qui souhaite en constituer
l’exemplarité économique et sociale, la chose tient précisément au f ait que
l’imaginaire géopolitique hérité de la guerre f roide f ait de l’éradication du marxisme sous toutes ses
f ormes (intellectuelles théoriques, militantes révolutionnaires, syndicales lutte de classes) la condition de
possibilité même du « modèle ». En outre, Jameson est un marxiste nord-américain à l’heure où la
réf érence au marxisme ne bénéf icie plus ni du prestige intellectuel, ni des appuis institutionnels (dans
des partis, des Etats) qui étaient les siens dans un passé encore récent. On peut donc, encore une f ois,
situer Jameson sur l’horizon intellectuel contemporain par analogie avec la
situation des grands historiens anglais que f urent E.P. T hompson (1924-93),
Christopher Hill (1912-2003), ou Eric J. Hobsbawm (1917-2012) dont
l’envergure est telle qu’elle impose des reconnaissances larges bien au-delà
des sympathies théoriques et militantes dans des environnements nationaux
(et aujourd’hui internationaux) alors hostiles au marxisme jusque dans les
bastions du mouvement ouvrier historique. Avant d’en venir aux textes
aujourd’hui disponibles en f rançais, encore un mot sur le parcours intellectuel
de cet auteur. Si Jameson est aujourd’hui un théoricien majeur de la culture et
de la périodisation, ses sources intellectuelles sont à la croisée de la lecture
de Sartre, d’Adorno et de l’Ecole de Francf ort et du travail en littérature comparée. Parmi les livres qui
précédèrent Le Postmodernisme, Marxism and Form (1970) et The Political Unconscious : Narrative as a
Socially Symbolic Act (1981) contribuèrent à établir la réputation de Jameson comme théoricien marxiste
de l’esthétique littéraire. Comme Terry Eagleton, ou plus encore, comme Raymond Williams (en Grande-
Bretagne), Jameson est passé du champ littéraire, de sa pédagogie universitaire et des questions et
enjeux politiques qui en dépendaient, aux questions théoriques quant à la place et la f onction historiques
de champ culturel dans sa globalité.

Ce glissement, à lui seul, nous parle déjà de la démarche générale de l’auteur pour qui le préalable à
toute intervention doit être la compréhension des conditions historiques de cette intervention. A ce titre,
la réf lexion déployée dans Le Postmodernisme, n’est pas une simple extension des positions élaborées
antérieurement dans et pour le champ des études littéraires. Le Postmodernisme n’est pas un écart
trahissant des intérêts parallèles aux textes et à l’esthétique littéraire. Pour le dire un peu brusquement,
avec ce livre, Jameson prend acte de son propre déclassement en tant que prof essionnel du texte
littéraire au moment ou la littérature (son esthétique, sa pédagogie) commence à perdre son prestige et
où l’universitaire-critique littéraire voit son statut rapidement aboli en tant que magistrat du jugement et
de la valeur esthétiques des grandes œuvres et de leur exemplarité. Mais voilà une contradiction qui
nous porte au cœur de l’argument général et récurrent du livre ; le prestige historique des œuvres
littéraires, et par voie de conséquence, de leurs savants gardiens, s’évanouit, mais cette évanescence
laisse par ailleurs derrière elle une catégorie centrale maintenant débarrassée de toute l’armature
institutionnelle, esthétique et morale qui lui avait donné son épaisseur et sa gravité d’antan. Cette
catégorie, c’est le « texte » par opposition à « l’œuvre » (work) et à ces catégories attenantes d’auteur,
d’intentionnalité, de contexte, de « prof ondeur », de style, ou encore d’expression. Reste donc cet en-
deçà postmoderne, qui est celui du « texte » (comme surf ace et comme catégorie non- ou pré-
subjective) et que le postmodernisme comme dominante culturelle généralise à toute chose.
L’architecture, la ville, l’histoire, le corps, la guerre (etc.) sont tous gouvernés par ce régime postmoderne
de la textualité qui, à la f ois, déclasse et recycle le spécialiste du champ littéraire dans une immense
machinerie culturelle allant de la vidéo et du f ilm à la théorie économique en passant par l’architecture.
Pour le dire autrement, lorsque Jameson consacre un chapitre à la vidéo, il ne s’agit pas d’un détour
pittoresque vers la culture de masse, détour durant lequel il f audrait f aire f onctionner les catégories
d’auteur et d’œuvre; il s’agit au contraire de reconnaître cette rupture historique selon laquelle la vidéo
(qui rend ces catégories inopérantes) est à l’ère du capitalisme multinational et de son imaginaire propre
(constitué autour du problème de l’inimaginable), ce que ce la Littérature, et en particulier le roman, f ut
pour l’imaginaire national caractéristique de la modernité. Jameson pense donc l’histoire en cherchant
avant tout à périodiser, à déterminer ce qui f ait une période historique et à comprendre et rétablir les
liens de plus en plus irreprésentables entre la circulation globale, sans extérieur, du capital et le régime
esthétique propre à cette nouvelle étape du capitalisme. Mais Jameson, en dialecticien marxiste, pense
également son propre geste théorique comme étant lui-même pris dans l’histoire et soumis aux f orces
qui déplacent les conditions mêmes de cette intervention.

Une ambiguïté de taille demeure peut-être à ce stade de la seule lecture du titre du livre de Jameson. Le
postmodernisme n’est pas un style mais une « dominante », une « logique » (d’un certain âge du
capitalisme.) En disant que cette logique est « culturelle », il est encore possible de croire que Jameson
s’apprête à pratiquer une « réduction économiciste », rituellement imputée d’avance à l’interprétation
marxiste, et impliquant un rapatriement f orcé du culturel (la « superstructure ») vers l’économique (la «
base matérielle »). Il y aurait alors de l’activité capitaliste d’un genre nouveau mais cette activité serait
toujours comme postée « derrière » des f aits culturels qu’elle produirait par ailleurs et qui viendraient
donc après elle. Le diagnostic est ici tout autre cependant. Le propre de cette logique du capitalisme
tardif (ou avancé), c’est d’écraser la superstructure dans la base, de matérialiser de manière directe et
explicite dans les rapports de productions capitalistes cet ordre de la culture longtemps considéré
autonome et « immatériel », comme suspendu au-dessus du monde social (celui du travail aliéné, de
l’exploitation, et de la violence impérialiste) [5]. Dans ce nouvel âge du capitalisme,
la production culturelle a elle-même été entièrement intégrée au régime de la
production marchande, d’où, entre autres conséquences, l’extinction des
hiérarchies distinguant jusque-là culture savante et culture de masse. Deux brèves
remarques sur ce point. D’abord, Jameson se situe ici dans le prolongement direct
du « matérialisme culturel » (cultural materialism) développé chez Raymond Williams
(1921-88) [6] qui considère le langage et la culture comme des pratiques matérielles
au premier chef et dont il f aut rappeler avec Marx (et malgré les ambiguïtés de ce
dernier) qu’elles ne sont pas dans un rapport secondaire à une activité productive
qui viendrait avant elles. Ensuite, une telle problématisation matérialiste et
matérialisante de la culture ne peut laisser indif f érent lorsque se banalise l’idée
que l’âge du capitalisme « cognitif » (où les matières premières sont le savoir,
l’inf ormation, la communication, la culture) nous installerait dans une ère de « l’immateriel ». Dans ce cas,
il f audrait concevoir que la « culture » a en vérité gardé tous ses anciens traits spiritualistes (autonomie,
suspension au dessus du monde social, « chose de l’esprit ») et se serait mise à régner comme telle,
préservée intacte dans un monde par ailleurs débarrassé de la crasse prolétarienne et de l’engagement
physique dans les activités de transf ormation de la nature. Si un tel imaginaire de « l’immatériel » tient du
poncif journalistique, on constate qu’il est constitué en véritable intuition inf ra-théorique dans des
ouvrages par ailleurs hautement théoriques d’inspiration marxiste eux-aussi [7].

Le premier chapitre, qui donne son titre au livre, f ait un premier tour d’horizon des pratiques,
technologies et institutions culturelles sur lesquelles les chapitres ultérieurs reviendront. Cette
déambulation érudite à travers la culture architecturale, littéraire, théorique, ou cinématographie
contemporaine pourrait éventuellement désarmer la lectrice ou le lecteur pressé-e. Il y a au moins deux
raisons à cela. La première, mais on y reviendra un peu plus loin, tient au style même de l’auteur, à ces
phrases dans lesquelles viennent s’enchâsser de longues propositions, des parenthèses chargées, des
détours théoriques, des allusions historiques de tous ordres. La seconde, pas tout à f ait étrangère à la
première, vient de la patience de Jameson pour ses objets dont il s’agit de suivre la pente qui leur est
propre, en dif f érant le moment de la synthèse abstraite pour les penser dans les limites qui en sont
constitutives. On aura peut-être le sentiment, charmant ou agaçant, d’un bric-à-brac qui n’est pourtant
autre que celui d’une période où la clarté des hiérarchisations culturelles antérieures s’est perdue, tout
comme s’est perdue la terre f erme du réf érent [8] hors du texte omniprésent. Sans réduire ce texte lui-
même si peu « réducteur », on peut toutef ois garder à l’esprit les principaux objectif s descriptif s et
programmatiques que suit Jameson.

Le premier est de proposer ce en quoi le postmodernisme est en rupture avec les catégories qui
gouvernaient l’imaginaire esthétique et philosophique de la modernité. Au f il du texte, on voit assez
clairement s’assembler deux chaînes conceptuelles chacune constitutive de la cohérence spécif ique de
chaque période. Avec la modernité s’élabore un paradigme de l’œuvre qui présuppose l’intériorité, la
profondeur, (d’)une subjectivité monadique, qui exprime (cette intériorité) dans un style pouvant être lui-
même parodié. Le postmoderne vide et aplatit ces termes en s’agençant dans un paradigme, non plus de
l’œuvre, mais du texte, du flux, de la surface, du fragment, de l’intensité, du code et du pastiche. En outre,
au premier paradigme qui privilégie le temps, l’histoire, le second substitue l’ordre de l’espace dès lors
que le passé n’existe plus que sous la f orme d’images-marchandises stéréotypées (« réif iées »), de
cartes postales d’une nostalgie f roide, de simulacres, et le f utur, quant à lui, a été aboli avec la
disparition de tout projet collectif alternatif . En cela, l’idée même d’une époque ‘contemporaine’ par
distinction d’avec une époque antérieure n’a plus vraiment cours dans cet échouage du temps historique
dans le grand présent d’un réel n’existant plus qu’au titre de simulacre de lui-même et où se superposent
sans ordre particulier les styles et genres antérieurs. Ce premier objectif renvoie dans tous les cas à un
impératif de périodisation.

Le second objectif poursuivi consiste à f aire apparaître comment les f ormes esthétiques du
postmoderne posent et pensent le problème de l’irreprésentabilité du monde social multinational propre
au capitalisme tardif . La circulation planétaire dérèglementée du capital, la complexité de la division du
travail, les déconnexions entre lieu de décision et d’exécution, entre les moments de la production, de la
circulation et de la consommation dans le cadre d’un développement inégal accru, le transf ert instantané
et permanent de masses d’inf ormations, entre autres caractéristiques postnationales, désarment la
compréhension de la cohérence systémique d’ensemble au point d’en limiter tendanciellement la
conscience historique à la seule expérience du f ragment aliéné, sans lien visible avec un réel du capital
plus abstrait et « impénétrable » que jamais. Mais il est crucial de rappeler ici l’insistance de Jameson sur
le f ait que la logique culturelle postmoderne n’est pas le produit d’une simple soumission, inconsciente
ou volontaire, aux puissances du capital. Avec le postmodernisme, il s’agit d’identif ier une « dominante
culturelle », ou un « champ de f orces » qui, pour être hégémonique, ne sature pas l’ensemble des
pratiques au point d’imposer une unif ormité politique et esthétique servile et sans f aille. Loin de ce genre
de paranoïa du superpouvoir, Jameson tient un discours
théorique qui devrait être assez f amilier aux lecteurs/lectrices
du Michel de Certeau (1925-86) de L’Invention du Quotidien.
Pour de Certeau, il y a des grilles stratégiques (militaires,
commerciales, urbaines, administratives) trop vastes pour que
les pratiques de la quotidienneté y échappent et en même
temps trop étirées pour ne pas permettre du bricolage, du
braconnage, du détournement. On retrouve la possibilité de
cette tension dans les essais qui composent Le
Postmodernisme, où les productions culturelles sont toujours
lues sur les deux bords : celui du déjà par lequel un « texte »
réitère f idèlement l’ordre massif dépourvu d’extérieur et
irreprésentable qui gouverne l’horizon de l’agir, et celui du pas-encore qui trahit la tension utopique, vers
l’avant, inhérente à toute f orme de production culturelle. Ce dernier point appelle
une remarque. Jameson, dans les premières pages du premier chapitre, se situe
explicitement, là encore, dans la f iliation du marxiste d’origine galloise, Raymond
Williams. Mais plus prof ondément, et quelque peu secrètement semble-t-il,
Jameson s’avère être un lecteur et un héritier particulièrement f idèle de la pensée
de l’utopie déployée notamment dans Le Principe espérance, l’œuvre gigantesque
du plus visionnaire des marxistes, Ernst Bloch (1885-1977). C’est certainement ce
courant de la pensée de Bloch qui traverse de part en part la réf lexion de Jameson
et contribue à en dif f érer sans cesse le moment polémique [9], souvent attendu,
dès lors qu’il y a toujours un contenu d’attente à recueillir, un élan du réel vers le
Novum (Adorno) et le meilleur, toujours déjà inscrit dans la catégorie du devenir.
Chacune et chacun pourront, quoi qu’il en soit, observer l’attention systématiquement portée à la
question de l’utopie, jusque dans les recoins idéologiques les plus insalubres.

En conclusion du premier chapitre, Jameson énonce un troisième objectif programmatique que l’on
retrouvera disséminé dans tout le reste de l’ouvrage et plus largement, dans son œuvre : la «
cartographie cognitive » (cognitive mapping). Si l’espace intensément abstrait du capitalisme tardif n’est
pas représentable, il n’est pas pour autant inconnaissable. Il f aut donc en entreprendre la cartographie,
en penser l’agencement, les connexions physiques, symboliques, politiques ; ou, plus concrètement, il
f aut apprendre à se situer collectivement dans des rapports de classes eux-mêmes redistribués à
échelle multinationale. Il s’agit d’une pédagogie politique destinée à remplir la première condition de
l’émancipation collective : comprendre, reconnecter ce qui ne nous apparaît que sous la f orme du
f ragment et apprendre à nous situer dans un monde où les paramètres de notre expérience empirique
quotidienne sont disséminés à l’échelle planétaire d’un capital qui dif f érencie, déconnecte, sur-localise,
exclue parf ois des populations entières, en proportion inverse de sa propre ubiquité planétaire sans
dehors. Il f aut attendre la toute f in de l’ouvrage pour comprendre que le travail et l’enseignement de
cartographie cognitive n’est en vérité rien d’autre que la reconstruction de la conscience de classe,
indispensable à tout projet socialiste f utur. Autrement dit, il s’agit donc, là encore, au-delà de l’impératif
inaugural de périodisation, de viser à la totalisation des rapports globaux et de satisf aire par là même un
besoin f ondamental de maîtrise consciente de l’environnement qui est le nôtre, entre immédiateté
empirique f ragmentaire et hyper-abstraction irreprésentable. A ce titre, le texte intitulé La totalité comme
complot prolonge et développe le programme de cartographie cognitive annoncé dans Le
Postmodernisme où se trouve par ailleurs disséminé ce thème de la compréhension totalisante imaginée
et saisie sous la f igure du complot, notamment médiatique, dans divers f ilms de cinéma. En choisissant
cette f igure inf ra-théorique par excellence, et après l’avoir extraite de son moment apparemment
privilégié dans le f ilm d’espionnage des années 1970, Jameson nous suggère une nouvelle f ois le
caractère f ondamental, préconscient, du besoin de saisir la totalité sociale en vue d’une réappropriation
collective du monde contre les dépossessions du capital. Par sa trivialité apparente, l’imaginaire du
complot et sa puissance d’attraction, constituent une manif estation, pour ainsi dire, au ras du sol de
cette tension irréductible vers quelque chose de l’ordre du « grand récit » et de la promesse d’une
compréhension désaliénée. Il y a donc dans le complot comme raccourci vers le Tout, là encore, un
contenu d’attente utopique que la dialectique a vocation à recueillir.

Jameson propose, en f in de compte, une théorie et une pédagogie matérialiste historique de l’espace du
capital globalisé. Dans cette perspective, l’espace n’est plus le simple contenant de processus
temporels, historiques, eux, dignes d’être théorisés. Il doit au contraire être lui-même pensé comme
produit dans des conditions et selon des rapports de f orces historiquement
déterminés (et en cela, Jameson se situe assez clairement dans le champ
ouvert par Henri Lef ebvre (1901-91) avec La production de l’espace, ou
Espaces et politique [10]) Cette théorie (et cette pédagogie) commence par
identif ier quelque chose comme l’af f ect narratif ref oulé tendant vers le
rétablissement des connexions, des relations de plus en plus abstraites et
inimaginables du capital comme rapport social global. Et par la f acilité et la
clarté de représentation qu’il of f re, l’imaginaire du complot, à la f ois, trompe et
dit le vrai de ce souhait utopique d’une maîtrise collective désaliénée du
monde. Cet ef f ort de rester au plus proche de ces tensions dialectiques,
toujours en latence dans les productions culturelles, requiert un style relativement tortueux que l’on
prendrait à tort pour de la simple af f ectation. Un authentique élitisme culturel et esthétique simplif ierait,
quant à lui, grandement les choses en postulant d’emblée une culture de masse « dégradée » et dont la
seule f onction serait « d’endormir » les consciences. Il s’agit pour Jameson, encore une f ois, de lire les
objets sur les deux bords simultanément, d’en habiter la logique propre tout en en f aisant entendre la
part de ref oulé, de montrer que le f ragmentaire en tant que f ragmentaire est le produit d’un processus
global qui engendre les conditions de sa propre cécité à lui-même. Rester f idèle à ces contradictions
exige donc une dif f iculté de style que la traduction négocie avec une habileté impressionnante que seule
rend possible une patience et une connaissance approf ondie de cette ubiquité dialectique.

Reste une réserve. Si le capitalisme tardif se caractérise par l’intégration généralisée de la sphère
culturelle à la machinerie planétaire de la production marchande, perdant ainsi l’autonomie relative qui en
f aisait le lieu privilégié de l’élaboration de projets critiques radicaux, est-il possible de ne pas rencontrer,
à un moment où un autre, les questions du procès- du lieu- et du collectif de travail, ce triangle ou se
joue la vie quotidienne du capital ? Dif f icile de ne pas regretter que Jameson ne se soit pas saisi de
toutes les implications touchant à la question de « l’œuvre » quand l’anglais, avec le mot work, invite si
bien à la rencontre de l’œuvre (culturelle) et du travail (salarié). Une telle limite tend f inalement à maintenir
la sphère culturelle dans son autonomie antérieure en la gardant distincte de l’expérience du travail et de
la production. Or, chacun sait à quel point l’entreprise, l’atelier, ces lieux historiques du silence organisé
et de la subjectivité niée, se sont « culturalisés » pour tenter de proposer de véritables communautés de
substitution (au parti, au syndicat, à l’auto-activité du collectif de travail, à la f amille, aux amis), des
nouveaux vocabulaires, des manières programmées d’être soi dans la relation de service notamment. La
subjectivité artiste, créative du salarié soumis à des régimes d’individualisation sans précédent,
mobilisée dans l’activité de production, ne constitue-t-elle pas la meilleure f igure de l’écrasement du
culturel dans le rapport de production marchande, comprimant ainsi toute distance, toute autonomie,
toute marge critique avec par ailleurs des capacités accrues de prescription et de contrôle de l’activité
salariale ? Ne f aut-il pas chercher là, dans la désintégration des espaces du collectif de travail, de sa
conscience collective et de son potentiel d’auto-activité critique, la version moléculaire de l’éclatement
spatial global ? Sans doute y-a-t-il quelque injustice à reprocher à des analyses, datant de 1984-1992,
de ne pas enregistrer, par exemple, l’expérience emblématique de la lutte des intermittents du spectacle
en France (2003) et de ne pas tenir compte de la récente littérature (sociologique, clinique, romanesque,
documentaire) sur les dégâts de la mobilisation subjective au travail, littérature aujourd’hui assez dif f use
en France [11]. Dans tous les cas, l’extrême f inesse et la pertinence des analyses de Jameson, avec le
recul qui est le nôtre, ne se trouveront qu’enrichies de connexions possibles avec notre expérience
sociale récente. Car comme pour toutes les grandes œuvres, il y a la tentation de prendre les intuitions
et les rapprochements qu’elle aura stimulée chez son lecteur pour des non-dits ou des manques
attribués à l’ouvrage lui-même auquel on voudrait alors reprocher de ne pas avoir tout dit.

Conférence (« Future of culture, future of utopia ») à l’université de Toronto, 2007 (en anglais).

Références

Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif (Ensba, 2007) ;

La Totalité comme complot (Les prairies ordinaires, 2007).

Autres livres de Fredric Jameson traduits (tardivement) en français :

L’inconscient politique. Le récit comme acte socialement symbolique, Questions théoriques (Lyon), coll. «
Saggio casino », 2012.

Fictions Géopolitiques. Cinéma, capitalisme, postmodernité, Editions Capricci, 2011.

Archéologie du futur, (Tome 2) Penser avec la science-fiction, Max Milo Éditions, 2008.

Archéologie du futur, (Tome 1) Un désir nommé utopie, Max Milo Éditions, 2007.

(Note ajoutée par DB). Lire aussi la préf ace à La Totalité comme complot de Nicolas Vieillescazes :
f tp://f tp2.marxau21.f r/marxau/reserve/VieillesCazes-JamesonPref .pdf

[1] François Cusset f ait l’histoire de cette réception dans French Theory (La Découverte, 2003).

[2] Titre du premier chapitre paru d’abord dans New Left Review (Grande-Bretagne) en 1984.

[3] L’autre contribution marquante, d’un caractère plus historique et sociologique, f ut le livre de David
Harvey, The Condition of Postmodernity (1990). [Note ajoutée par DB: Les livres de celui-ci commencent à
être traduits en f rançais, notamment chez Les Prairies ordinaires. Dernièrement, Pour lire "Le Capital", La
ville brûle, 2012].

[4] A l’origine, il s’agit du premier chapitre de The Geopolitical Aesthetic. Cinema and Space in the World
system, Indiana University Press/British Film Institute, 1992.

[5] Voir la première page du chapitre consacré à la vidéo, par exemple.

[6] En particulier dans son Marxism and Literature (1977), dont l’impact f ut considérable sur tout le champ
des études littéraires et culturelles.

[7] Cette catégorie de « l’immatériel » semble acquise dans l’analyse du procès de travail f aite par Michael
Hardt et Toni Negri dans la deuxième section de leur Multitude.

[8] Le monde autour de nous, hors du langage.

[9] Une comparaison avec, d’une part, la vigueur polémique anti-postmoderniste omniprésente dans les
livres de Terry Eagleton (cf ., par exemple, le dernier chapitre de son The Ideology of the Aesthetic 1990,
ou The Illusions of Postmodernism, 1996) et d’autre part, avec l’urgence politique manif estée par Alex
Callinicos dans Against Postmodernism : A Marxist Critique (1990), serait éclairante de ce point de vue.

[10] Anthropos, 1974 & 1972.

[11] En gros, depuis les ouvrages de Christian Dejours (Souffrance en France, 1998) et Marie-France
Hirigoyen (Le harcèlement moral, 1998).
Thierry Labica est enseignant-chercheur en anglais à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense.
Dernièrement, il a préfacé le livre d’Ernst Bloch, T homas Munzer, théologien de la révolution, Les prairies
ordinaires, 2012.

LABICA T hierry, « Présentation de Fredric Jameson », Articles [En ligne],


Web-revue des industries culturelles et numériques, 2012, mis en ligne le
16 octobre 2012. URL : http://industrie-culturelle.com/industrie-
culturelle/presentation-de-f redic-jameson-thierry-labica/

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