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LES PRESOCRATIQUES

Les Ioniens et Héraclite


Comme il a été dit, le précédent immédiat des philosophes physiciens de Milet sont les poètes-théologiens, dont les écrits
présentent des points de contact avec la pensée des premiers philosophes. La Théogonie d’Hésiode, par exemple, ne propose
pas qu’une origine des dieux, mais aussi celle du monde. Cependant, ce qui permet de considérer Thalès comme le premier
philosophe et le distingue des poètes-théologiens c’est qu’il se situe sur un nouveau plan, celui de la raison, et non sur celui
du mythe.
Ceci ne veut pas dire qu’Hésiode et, plus généralement, les poètes-théologiens n’utilisent pas la raison, ni que chez Thalès ou
chez les philosophes postérieurs l’élément mythique soit absent ; c’est tout simplement que, au moins dans la vision que
d’eux nous a transmise Aristote, chez ceux-là l’aspect fantastique, mythologique, est prédominant, tandis que chez Thalès et
les ioniens c’est la raison ou logos qui prévaut.
La preuve en est que, tout en évoluant dans un horizon spéculatif qui est en partie similaire, cosmologique, les poètes ne
cherchent pas à individualiser le premier principe absolu du réel, mais plutôt à transmettre un récit de la génération du
cosmos. Pour les ioniens en revanche, la recherche du principe (arjé) est la question centrale de leur spéculation et ce qui les
accrédite en tant que philosophes.
Les philosophes ioniens sont Thalès, Anaximandre et Anaximène. Chacun d’entre eux propose des solutions différentes au
problème du premier principe, mais dans tous les cas ils considèrent que ce principe doit être unique ; cette circonstance,
ainsi que leur origine ionienne, permet de rapprocher de leur étude celle de la figure d’Héraclite dont la pensée, pour d’autres
raisons, se différencie nettement de celle des premiers ioniens.

Thalès
Thalès est né à Milet à une date que nous ne pouvons connaître que de façon approximative. Tout porte à penser qu’il a
développé son activité scientifique et philosophique au commencement du VIème siècle avant Jésus-Christ.
Dès la tradition la plus ancienne il a été considéré comme le premier des philosophes et, d’une certaine façon, comme le
prototype de l’homme sage. Nous possédons de nombreux témoignages de son activité, qui lui accordent un rôle important
dans la vie de son peuple et nous le présentent comme un mathématicien, astronome et homme politique éminent.
Les sources se font plus discrètes sur sa pensée philosophique, dû en partie au fait qu’il n’a rien écrit ; elles consistent
fondamentalement en ce qu’Aristote nous a transmis. D’après celui-ci, la pensée de Thalès pourrait être ramenée à deux
doctrines fondamentales : l’eau comme premier principe et l’âme comme principe moteur.
L’eau comme premier principe
Le point principal de la cosmologie de Thalès est la considération de l’eau comme principe suprême. Aristote expose ainsi la
pensée du Milésien :
La plupart des premiers philosophes ont cherché dans la matière les principes de toutes choses. Car ce dont toute chose est,
d’où provient toute génération et où aboutit toute destruction, l’essence restant la même et ne faisant que changer
d’accidents, voilà ce qu’ils appellent l’élément et le principe des êtres ; et pour cette raison, ils pensent que rien ne naît et
que rien ne périt, puisque cette nature première subsiste toujours. Nous ne disons pas d’une manière absolue que Socrate
naît, lorsqu’il devient beau ou musicien, ni qu’il périt lorsqu’il perd ces manières d’être, attendu que le même Socrate, sujet
de ces changements, n’en demeure pas moins ; il en est de même pour toutes les autres choses ; car il doit y avoir une
certaine nature, unique ou multiple, d’où viennent toutes choses, celle-là subsistant la même. Quant au nombre et à l’espèce
de ces éléments, on ne s’accorde pas. Thalès, le fondateur de cette manière de philosopher, prend l’eau pour principe, et
voilà pourquoi il a prétendu que la terre reposait sur l’eau...
Aristote, Métaphysique, I, 3

De ce premier témoignage nous pouvons déduire non seulement que l’eau était pour Thalès le premier principe, mais aussi la
portée et la fonction d’un tel principe.
D’une part, c’est de lui que tout procède -première origine de sa génération- et à lui que tout se ramène –où aboutit sa
corruption-. Dans la perspective aristotélicienne, ce principe est le constitutif matériel originaire de toutes les choses, ce qui
demeure en elles comme substrat et ce que tout devient par corruption.
Mais, pourquoi Thalès a-t-il vu le principe suprême dans l’eau ? Aristote nous en donne aussi des indications précises :
… amené probablement à cette opinion parce qu’il avait observé que l’humide est l’aliment de tous les êtres, et que la
chaleur elle-même vient de l’humide et en vit ; or, ce dont viennent les choses est leur principe. C’est de là qu’il tira sa
doctrine, et aussi de ce que les germes de toutes choses sont de leur nature humides, et que l’eau est le principe des choses
humides.
Aristote, Métaphysique, I, 3

Ces raisons peuvent nous paraître naïves, découlant d’observations excessivement élémentaires, mais ce sont des raisons qui
prétendent expliquer l’étonnante diversité, ramener à l’unité d’un principe la multiplicité changeante du monde physique,
dépasser le stade des récits fantastiques.
Cependant, il est possible que l’explication rationnelle proposée par Thalès ait été orientée par des mythes antérieurs. C’est le
soupçon qu’Aristote laisse transparaître et qui a amené plusieurs historiens à assimiler le principe de Thalès à certaines
théories mythologiques.
Même si cela ne peut pas être démontré, il est bien probable qu’il y ait des antécédents mythologiques dans la pensée de
Thalès ; mais ce qu’il faut souligner une fois encore est la nature rationnelle de sa thèse, qui la différencie nettement de
n’importe quelle proposition mythologique a laquelle elle puisse se ressembler.
L’âme comme principe de mouvement
Le reste des propositions de Thalès qu’Aristote nous transmet ont trait à sa doctrine sur l’âme, qui fournissent des indications
intéressantes concernant sa théologie.
Il semble aussi que Thalès, d’après ce qu’on rapporte, ait pensé que l’âme est une force motrice, s’il est vrai qu’il a
prétendu que la pierre d’aimant possède une âme parce qu’elle attire le fer.
Aristote, L’âme, I, 2
Un peu plus avant, Aristote signale :
Il y a aussi certains philosophes pour qui l’âme est mélangée à l’Univers entier et de là vient peut-être que Thalès a pensé
que tout était plein de dieux.
Aristote, L’âme, I, 5

Que l’âme soit le principe de la vie et du mouvement semble la conclusion logique déduite par Aristote de l’affirmation de
Thalès sur l’aimant. Mais selon l’affirmation suivante, ce ne serait pas seulement la pierre magnétique qui posséderait une
âme mais tout l’univers qui serait pénétré de vie, même si plusieurs de ses parties semblent être inanimées ; d’autre part, il
semblerait que Thalès nous dit que dans une certaine mesure cette force vitale a un caractère divin.
Rien d’autre n’est dit sur la nature de l’âme vivifiante et divine, mais il est possible que Thalès l’ait associée à la nature du
premier principe, l’eau. Dans ce cas la pensée de Thalès deviendrait plus claire : toutes les choses procèdent de l’eau et l’eau
demeure dans toutes les choses, à titre de substrat ; toutes les choses doivent donc être divines et animées.

Héraclite
La naissance d’Héraclite doit être située vers la moitié du VI ème siècle avant le Christ et la fin de sa vie vers l’an 480. Il était
originaire d’Éphèse et de famille aristocratique. Il est le dernier des philosophes ioniens qui est resté chez lui.
Les témoignages qui nous sont parvenus sur sa personne nous présentent un philosophe au caractère arrogant, orgueilleux,
qui méprise tout les autres hommes à cause de leur incapacité de comprendre les vérités qu’il enseigne ; pour les mêmes
raisons, il juge avec sévérité les doctrines des anciens poètes et des autres philosophes. A partir de ces traits, soulignés
consciencieusement par ses biographes plus anciens, nous pouvons reconstituer la figure d’Héraclite comme celle d’un
philosophe bien conscient de la nouveauté et de la grandeur de sa doctrine, dont les conséquences pratiques ont fait de lui en
personnage choquant et incompris. Sa philosophie est exposée dans un ouvrage intitulé Sur la nature, dont un bon nombre de
fragments ont été conservés. Cependant, l’abondance des textes disponibles ne dissipe pas le caractère cryptique et presque
oraculaire de ses affirmations, qui lui ont fait gagner dès l’ancienneté le surnom « l’Obscur ». C’est peut-être l’une des
raisons pour lesquelles Platon et Aristote ne lui accordent que très peu d’attention et ne mettent pas d’intérêt à essayer de
décrypter sa pensée, en réduisant sa philosophie à un mobilisme exagéré qui est devenu depuis lors sa caractéristique
particulière et presque exclusive.
Le mobilisme
La mobilité de toutes les choses (panta rei, tout change) est affirmée aussi bien dans certains des fragments les plus connus
d’Héraclite que par des témoignages postérieurs:
Tu ne peux pas descendre deux fois dans les mêmes fleuves, car de nouvelles eaux coulent toujours sur toi.
Héraclite, fragment 12
Ils auront peut-être pensé, avec Héraclite, que tout passe et que rien n'est stable.
Platon, Cratyle
C’est sur ce point que se manifeste en premier lieu la nouveauté d’Héraclite par rapport aux Milésiens.
Le problème du mouvement est présent aussi bien chez Héraclite que chez ses prédécesseurs, mais pour ceux-ci le problème
ne se pose que de façon implicite, tandis qu’Héraclite le propose comme un sujet a se et comme point de départ de sa
doctrine. Les Milésiens, en cherchant un premier principe, ils voulaient unifier la multiplicité, expliquer la diversité et le
changement ; c’était la réalité du mouvement qui en définitive les poussait à la recherche de l’arjé. La nouveauté de la
doctrine d’Héraclite consiste précisément en se focaliser sur la mobilité, en souligner le dynamisme essentiel de tout le réel ;
tout change, les choses changent, nous changeons, seul le devenir demeure, et c’est en cela qu’il faut trouver la réalité des
choses, leur essence.

L’harmonie des opposés


Héraclite expliquait le changement continuel qui est présent partout comme une alternance incessante des contraires. Déjà
Anaximandre avait fait intervenir les contraires pour expliquer le devenir naturel des choses. Mais pour Héraclite les opposés
n’expliquent pas le passage d’une substance à une autre, mais l’essence même de chaque chose. C’est précisément
l’opposition permanente des contraires qui constitue le fondement de la stabilité, de la réalité des choses :
Guerre est le père de toutes choses, roi de toutes choses : de quelques-uns il a fait des dieux, de quelques-uns des hommes ;
de quelques-uns des esclaves, de quelques-uns des libres
Héraclite, fragment 53
Nous devons savoir que la guerre est commune à tous, et que la lutte est justice, et que toutes choses naissent et périssent (?)
par la lutte.
Héraclite, fragment 80

Platon et Aristote ont exagéré le dynamisme d’Héraclite, sans comprendre qu’il a une limite, que les choses ont une réalité,
une stabilité fondée, il est vrai, sur l’opposition permanente des contraires, sur la tension permanente entre eux :
Les hommes ne savent pas comment ce qui varie est d’accord avec soi. Il y a une harmonie de tensions opposées, comme
celle de l’arc et de la lyre.
Héraclite, fragment 51
La guerre est le préalable de la stabilité, de la paix, de l’harmonie que chaque réalité présente, en masquant sa véritable
nature/
La nature aime à se cacher.
Héraclite, fragment 123

Pour Héraclite donc le seul monde vrai est le monde des opposés, dans lequel les contraires s’exigent mutuellement :
C’est la maladie qui rend la santé agréable; mal, bien ; la faim, satiété ; la fatigue, repos.
Héraclite, fragment 111

Les contraires, en s’opposant, s’harmonisent, s’unifient jusqu’à coïncider ou, tout au moins, jusqu’à éliminer leur distinction
absolue : C’est la même chose en nous, ce qui est vivant et ce qui est mort, ce qui est éveillé ou ce qui dort, ce qui est jeune
ou ce qui est vieux; les premiers sont changés de place et deviennent les derniers, et les derniers, à leur tour, sont changés de
place et deviennent les premiers.
Héraclite, fragment 88
De même que chaque réalité renferme une synthèse de contraires, l’ensemble de toutes les réalités est aussi compris par
Héraclite comme une unité, une harmonie universelle qui unifie et embrasse toute multiplicité :
Il est sage d’écouter, non pas moi, mais mon verbe, et de confesser que toutes choses sont un.
Héraclite, fragment 50
Et cette harmonie est Dieu, le divin :
Le dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, surabondance et famine ; mais il prend des formes variées, tout de même
que le feu, quand il est mélangé d’aromates, est nommé suivant le parfum de chacun d’eux.
Héraclite, fragment 67

Le feu comme premier principe


L’une des caractéristiques de l’interprétation moderne d’Héraclite est de souligner le problème des opposés, le caractère
dialectique de sa philosophie. Les anciennes écoles nous avaient transmis une doctrine du mouvement qui faisait d’Héraclite
un physicien de plus, plutôt qu’un logicien.
Probablement les deux positions sont unilatérales. Bien que l’on puisse reconnaître chez Héraclite une certaine modernité, on
ne peut pas nier son intérêt pour la question physique, la continuité étroite qui existe entre sa pensée et celle des Milésiens,
qui se manifeste dans la détermination qu’il fait du feu comme premier principe :
Ce monde qui est le même pour tous, aucun des dieux ou des hommes ne l’a fait ; mais il a toujours été, il est et sera
toujours un feu éternellement vivant, qui s’allume avec mesure et s’éteint avec mesure.
Héraclite, fragment 30
Toutes choses sont un échange contre du feu et le feu pour toutes choses, de même que les marchandises pour l’or, et l’or
pour les marchandises.
Héraclite, fragment 90
Le motif pour lequel Héraclite désigne le feu comme principe matériel de toutes les choses semble clair si l’on pense à ses
caractéristiques, qui expriment mieux que celles de n’importe quelle autre substance la mobilité continuelle et l’harmonie qui
pour Héraclite sont présentes dans toute la réalité.
Ce feu premier, de même que l’eau de Thalès ou l’air d’Anaximène, change et prend les formes les plus diverses ; toutes les
choses procèdent de lui et il demeure en elles comme le substrat inaltérable :
Les transformations du feu sont, en premier lieu, mer ; et la moitié de la mer est terre, la moitié vent tourbillonnant.
Héraclite, fragment 31
Cependant, les interprètes ne sont pas tous d’accord pour considérer le feu d’Héraclite comme une substance matérielle.
Quelques-uns pensent qu’il s’agirait plutôt d’une image ; mais s’il en était ainsi, il serait difficile de comprendre sa
cosmologie.

Connaître le logos suppose pour Héraclite connaître la vérité :


La sagesse est une seule et même chose. Elle consiste à connaître la pensée par laquelle toutes choses sont dirigées par
toutes choses.
Héraclite, fragment 41
Donc, ce n’est pas par les sens que les hommes peuvent atteindre la , mais par une vision plus pénétrante de l’univers qui
dépasse les apparences sensibles. L’harmonie universelle, le logos qui gouverne tout, est hors de la portée des sens, comme il
a été hors de la portée du regard des philosophes anciens et des contemporains d’Héraclite. Et cependant c’est à cette loi
universelle à laquelle l’homme doit se soumettre. D’où l’attitude arrogante et orgueilleuse d’Héraclite, son exhortation
constante à tous les hommes à conformer leur vie avec la vérité qu’il leur transmet et son mépris envers les autres doctrines.
Peut être son style un peu cryptique n’est qu’une manifestation de sa distance par rapport à la cosmologie spéculative des
Milésiens. On pourrait lui appliquer la remarque qu’il fait sur les oracles d’Apollon :
Le maître à qui appartient l’oracle de Delphes, ni n’exprime ni ne cache sa pensée, mais il la fait voir [la suggère] par un
signe.
Héraclite, fragment 93

Les Éléates
La philosophie grecque subit à nouveau un changement de cap important avec la figure de Parménide d’Elée. La pensée de
celui-ci peut être considérée comme étant en continuité avec celle de ses prédécesseurs, dans la mesure où la nature de son
premier principe constitue toujours la question centrale de sa spéculation. Mais la réponse que Parménide propose est
complètement originale et suppose le passage d’une philosophie qui était toujours de la cosmologie à la considération
métaphysique de l’univers.
Les philosophes antérieurs expliquaient la réalité eh faisant recours à un premier principe de nature sensible ; Parménide, en
signalant l’être comme principe, parvient à une position à l’opposé de celle des physiciens, dans la mesure où elle met en
cause la multiplicité du réel et le concept même de principe, tel qu’il avait été compris jusqu’alors.
Les autres deux Éléates, Zénon d’Élée et Mélissos de Samos, dépendent de la pensée de Parménide, bien que Zénon présente,
comme nous le verrons, une façon de raisonner tout à fait nouvelle.
1. Parménide
On connaît peu de données personnelles de Parménide. Il est né à Élée, aujourd'hui Vélia, au sud de l’Italie, possiblement
dans la deuxième moitié du VIème siècle avant le Christ. Il y demeure, consacré à la philosophie et à des activités politiques
jusqu’à sa mort, survenue vers la moitié du Vème siècle.
Il a écrit un traité Sur la nature, en hexamètres à la cadence solennelle, dont nous connaissons de larges sections,
probablement plus que de n’importe quel autre présocratique. Dans son poème Parménide veut faire connaître une
découverte fondamentale dans un contexte de révélation religieuse. L’introduction nous présente l’auteur qui est amené dans
son char, tiré par des chevaux ailés et guidé par les filles du soleil, devant la déesse Dike, qui lui montre les trois voies de
recherche possibles :
Allons, je vais te dire et tu vas entendre
quelles sont les seules voies de recherche ouvertes à l’intelligence;
L’une, que l’être est, que le non-être n’est pas,
chemin de la certitude, qui accompagne la vérité;
L’autre, que l’être n’est pas: et que le non-être est forcément,
route où je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser séduire.
Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer;
Parménide, Poème, II
La première voie est le chemin de la vérité ; la deuxième correspond à la voie de l’erreur, de la fausseté absolue. Mais il
reste encore l’opinion, que la déesse signale quelques versets auparavant :
I1 faut que tu apprennes toutes choses,
et le cœur fidèle de la vérité qui s’impose,
[30] et les opinions humaines qui sont en dehors de le vraie certitude.
Quelles qu’elles soient, tu dois les connaître également, et tout ce dont on juge.
Il faut que tu puisses en juger, passant toutes choses en revue.
Parménide, Poème, I
Le poème est structuré en deux parties. Dans la première, Parménide parle de la vérité et, dans la deuxième, après que la
déesse l’a écarté de la voie de l’erreur, il s’occupe de l’opinion, et c’est dans cette partie qu’il expose sa cosmologie.
La voie de la vérité
La voie de la vérité est énoncée par Parménide en très peu de mots :
II n’est plus qu’une voie pour le discours,
c’est que l’être soit.
Parménide, Poème, VIII
Pour saisir la pensée de Parménide nous devons résoudre deux questions : quelle signification accorde-t-il à l’être ? Pourquoi
voit-il en l’être le principe unificateur du réel ? La notion de l’être a chez Parménide, comme nous le verrons plus clairement
ci-dessous, une signification univoque et ne fait référence à aucune réalité sensible concrète, mais seulement à l’être en tant
que tel, à l’être que toutes les choses font apparaître, parce que toutes sont ; tout est concerné par l’être, aussi bien le mobil
que l’immobile, ce qui est simple et ce qui est complexe, lourd ou léger : tout ce qui existe est.
Par ailleurs, cet être n’est appréhendé que par la pensée. Tandis que les sens sont concernés par la multiple variété du réel,
l’intelligence découvre qu’il y a, derrière toutes les apparences, quelque chose d’unique qui est présent à toutes : l’être :
car le pensé et l’être sont une même chose.
Parménide, Poème, III
Parménide insiste un peu plus avant :
C’est une même chose, le penser et ce dont est la pensée;
car, en dehors de l’être, en quoi il est énoncé,
tu ne trouveras pas le penser;
Parménide, Poème, VIII
Il y a donc pour Parménide une correspondance entre être et penser, en ce sens que l’être ne se dévoile qu’à la pensée et cette
révélation constitue la vérité : seul l’être est, le non-être n’est pas pensable ; les apparences, même si elles ne sont pas
l’erreur absolue, ne peuvent pas être identifiées avec la vérité.
L’être n’a n passé ni avenir, il est un présent éternel, sans commencement ni fin. Il est immuable et immobile, parfait,
complet, sans aucun besoin. Toutes ces caractéristiques nous font comprendre la façon univoque avec laquelle l’être se
présente à l’intelligence de Parménide. L’être qui est au fond de toutes les choses et qui constitue leur réalité la plus profonde
est et sera toujours égal. Les choses peuvent changer, naître et mourir, grandir ou diminuer, se transformer les unes en les
autres, mais l’être demeurera toujours inchangé et invariable.
La différence entre l’être de Parménide et les principes des philosophes antérieurs est donc évidente, parce que pour
Parménide l’être n'est pas un principe ni le principe, car rien ne procède de lui. Les Ioniens expliquaient toutes les choses
comme étant des transformations du principe ; Parménide conçoit l’être comme étant inaltérable, toujours égal. C'est-à-dire,
l’être a pour Parménide une signification active, dynamique : la force qui fait que les choses soient. Il n’est donc ni le
principe et l'origine de la génération des choses –comme c’étai le cas des Ioniens- ni l’aboutissement final, les choses mêmes
qui apparaissent au but du processus mais la force active commune à toute réalité. Le problème apparaît alors dans toute sa
clarté : quelle réalité peut accorder Parménide au sensible, aux choses existantes variables et multiples ? Quel rapport ont-
elles avec l’être ? Ce n’est qu’après avoir examine l’opinion que nous pourrons connaître la réponse que Parménide donne à
ces questions.
L’opinion
On a vu traditionnellement la pensée de Parménide comme opposée à celle d’Héraclite. Si Héraclite conçoit la réalité en
mouvement permanent, Parménide lui accorde la stabilité absolue de l’être immuable ; si le premier explique la mobilité de
toutes les choses par l’opposition constante des contraires, l’Éléate nierait tout mouvement, puisque pour lui la seule
opposition véritable et irréductible est celle qui existe entre l’être et le non-être ; si Héraclite est le philosophe du
mouvement, Parménide est celui de la stabilité.
Si une telle façon de voir les choses ne manque pas d’un certain fondement, elle simplifie la réalité historique. D’une part, on
écarte aujourd’hui la possibilité de que Parménide ait pu construire sa philosophie dans le dessein de s’opposer au mobilisme
d’Héraclite, car il est très probable qu’il n’ait jamais eu connaissance des doctrines de celui-ci. Mais et surtout, faire
d’Héraclite exclusivement un mobiliste est tout aussi inexact que faire de Parménide un immobiliste, car il a bien au moins
l’intention de sauver la réalité du monde physique, multiple et changeant.
Certainement, en centrant son attention sur l’être et en le concevant de façon univoque, Parménide met en danger la
multiplicité du réel. Cependant, il y a dans son poème des indices clairs d’un essai de restaurer le mouvement que sa
conception de l’être semblait rendre impossible. Ainsi, après avoir exposé la voie de la vérité, la déesse commence
l’exposition des opinions des mortels :
J’arrête ici le discours certain, ce qui se pense
selon la vérité; apprends maintenant les opinions humaines;
écoute le décevant arrangement de mes vers.
Parménide, Poème, VIII
Ces opinions sont réfutées par la déesse dans la mesure où elles prétendent expliquer la réalité sensible en posant le non-être,
en faisant entrer le non-être, le néant, comme un principe à côté de l’être. Mais à côté de ces opinions erronées, la déesse
admet aussi la vérité des apparences, qui permettent d’interpréter la multiplicité des manifestations des choses depuis l’être.
La doxa, l’opinion, n’est donc que négative, elle est plutôt ambiguë, elle peut pencher du côté de la vérité ou de l’erreur,
selon qu’elle sache ramener la multiplicité, l’apparence, à l’être, ou qu’elle prétende expliquer la réalité sensible en faisant
recours à un autre principe opposé à l’être et par conséquent en accordant de l’être au non-être.
L’importance de Parménide découle donc du fait qu’il a transposé le discours philosophique au domaine de l’être. Depuis
lors, et surtout avec Platon et Aristote, la philosophie essaiera de sauver la réalité du multiple et du mouvement, réalité que
l’être de Parménide semblait compromettre.

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