Vous êtes sur la page 1sur 33

Actes du colloque :

« art, art-thérapie
et maladie d’Alzheimer »

le jeudi 20 septembre 2007


Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris

Organisé par l’Union nationale des associations Alzheimer


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Sommaire

Introduction
Arlette Meyrieux,
Présidente de l’Union nationale des associations Alzheimer P3

Première partie : « Art et maladie »


Modérateur : Patrick Laurin, art-thérapeute

□ Analyse des oeuvres de William Utermohlen


par le Docteur Patrice Polini, psychiatre P5

□ « L’art-thérapie est une création accompagnée... »


par Jean-Pierre Klein, directeur de l’Institut National
d’Expression de Création, d’Art et Thérapie

P 15

Deuxième partie : « L’art au service de la relation »


Modérateur : Judith Mollard, Responsable des Missions
Sociales de l’Union nationale des associations Alzheimer

□ La musicothérapie par Pilar Garcia, musicothérapeute P 20

□ Le mouvement dansé par Julie Pestourie, thérapeute corporelle P 24


et Delphine Walter, psychomotricienne

□ L’art-thérapie par Patrick Laurin, art-thérapeute P 30

Les textes publiés sont la retranscription des allocutions prononcées


le jeudi 20 septembre 2007, lors du colloque organisé à la Cité des
Sciences et de l’Industrie par l’Union nationale des associations
Alzheimer.

3 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Introduction

Je suis ravie de vous accueillir ce matin pour ce On le sait la maladie d’Alzheimer et les maladies
colloque sur « l’Art, l’art-thérapie et la maladie apparentées ne se guérissent pas mais se soignent.
d’Alzheimer » un thème qui me tient particulière- Et si l’on ne peut pas aujourd’hui arrêter le proces-
ment à cœur et un domaine que France Alzhei- sus lésionnel, on peut par contre agir sur la qualité
mer souhaite développer. de la vie et le bien-être des personnes.

Ce colloque a été organisé à partir de l’exposition Depuis de nombreuses années, les différentes as-
du peintre William Utermohlen, qui, a un moment sociations de proximité œuvrent pour proposer aux
donné dans son parcours de vie, s’est vu transfor- malades, des espaces de rencontre et de parta-
mé par la maladie qui petit à petit l’a gagné. Je ge autour d’activités artistiques. Ces initiatives très
remercie très vivement Patricia Utermohlen, son intéressantes doivent être encouragées.
épouse, ainsi que le psychiatre Patrice Polini et la
galerie Beckel Odille Boïcos qui nous ont permit de Pour que tous les malades puissent bénéficier de
faire partager l’expérience personnelle et l’expé- ces thérapies essentielles, France Alzheimer espè-
rience artistique de cet homme. Son œuvre est un re que le problème de la prise en charge de ces
témoignage unique sur le vécu d’un malade at- activités sera abordé dans le cadre du prochain
teint d’Alzheimer. Plan Alzheimer mis en place en 2008.

Cela nous mènera ensuite à parler de l’art-théra- Je vous souhaite à tous une bonne journée.
pie qui participe à ce que nous nommons pour le
moment les thérapies non médicamenteuses.

Arlette Meyrieux
Présidente de l’Union nationale
des associations Alzheimer

France Alzheimer et Maladies apparentées 3


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Première Partie :
« Art et maladie »

4 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Analyse des oeuvres de William Utermohlen


par le Docteur Patrice Polini

Le monde représenté par l’artiste est un monde ciation des contours et des couleurs, ainsi que
subjectif qui naît de l’histoire singulière d’un sujet de l’espace, des distances, des reliefs et de la
en interaction permanente avec son environne- perspective,
ment. Les dernières œuvres du peintre William Uter- - l’indifférence, le désintérêt progressif pour toutes
mohlen constituent un témoignage exceptionnel activités…
et, à notre connaissance, unique sur le vécu et
la créativité d’un patient atteint d’une maladie Si par ce seul aspect neuro-pathologique, les
d’Alzheimer. dernières œuvres de l’artiste ont l’intérêt scienti-
fique de constituer un véritable journal clinique
William Utermohlen, né aux Etats-Unis en 1933, a de l’évolution de ses troubles cognitifs, elles sont
passé, à partir de 1957, la majeure partie de sa vie surtout précieuses à nos yeux parce qu’elles sont
et de sa carrière d’artiste à Londres. Il y est mort aussi le récit du vécu subjectif de l’artiste face à
le 21 mars 2007 des suites d’une maladie d’Alzhei- sa maladie. Elles montrent la modification pro-
mer diagnostiquée 12 ans auparavant. En dehors gressive de ses perceptions du monde, tant de
de ses portraits, nus et natures mortes, de facture son environnement extérieur que de son univers
plutôt classique, son œuvre peinte s’est organisée intrapsychique et de ses capacités fonctionnelles
autour de cycles thématiques aussi bien d’inspi- physiques. Elles permettent de saisir les nouvelles
ration mythologique (Vénus et Zéphire), littéraire relations du patient à lui-même, à son corps, aux
(L’Enfer de Dante), musicale (les joueurs de jazz), autres et au monde. Il nous fait ainsi partager son
qu’en référence à l’actualité socio-politique (le terrible sentiment de déréliction, d’isolement pro-
défilé des « Mummers» lors du nouvel An à Phila- gressif et de perte du contrôle de soi.
delphie ; la guerre du Vietnam). Son style, carac-
térisé par la précision du dessin, le plaçant dans le L’anosognosie, méconnaissance plus ou moins
courant figuratif de l’école de Londres des années totale de ses troubles par le patient, est un trait
60, se fait parfois plus expressionniste ou bien évo- clinique classiquement caractéristique de l’état
que l’imagerie Pop et le courant psychédélique. démentiel alzheimerien. Considérée, pour une
part, comme un déni défensif contre la détresse
En regardant dans l’ordre chronologique les œu- provoquée par la perception d’une image dégra-
vres de l’artiste réalisées entre 1990 et 2000, le dée de soi, elle est également la conséquence
spectateur, même non averti de la pathologie directe d’un dysfonctionnement neurologique.
alzheimerienne, pourra aisément percevoir les Or, à notre avis, les dernières œuvres de William
changements de sa technique traduisant les dif- Utermohlen nous démontrent que la conscience
ficultés croissantes qu’il rencontre. Au fur et à me- de sa propre pathologie apparaît bien avant le
sure de l’évolution de la maladie, les réalisations diagnostic médical - établi en 1995 - et perdure
plastiques deviennent de plus en plus malhabiles, bien plus longtemps qu’on l’estime habituelle-
plus déstructurées, jusqu’à devenir, à la fin, impos- ment. Sans doute est-ce la capacité de l’artiste
sibles. à représenter en images plutôt qu’en paroles, à
peindre avec des mots, qui lui a permis d’expri-
Cette déconstruction correspond à la progression
mer plastiquement - plus que verbalement selon
des symptômes traduisant son déclin cognitif :
son entourage - son vécu sensible sur une si lon-
- tout d’abord des troubles de la mémoire à court
gue période. Ce qui est en tout cas démontré ici,
terme, concernant les évènements récents et li-
c’est qu’une personne atteinte de cette maladie
mitant les acquisitions nouvelles,
peut conserver encore longtemps la capacité
- des troubles de l’attention,
à communiquer du sens ainsi que des potentia-
- une désorientation dans le temps et dans l’es-
lités relationnelles, émotionnelles et esthétiques,
pace,
même si elles se trouvent modifiées.
- l’obscurcissement progressif de la pensée et du
jugement, La création artistique a été également pour William
- les troubles du langage écrit et oral, la perte des Utermohlen, une tentative d’auto guérison. Elle lui
capacités de symbolisation, de représentation, a permis de lutter contre le processus pathologi-
- la difficulté progressive à reconnaître les objets que de désorganisation psychique en maintenant
et à comprendre leurs fonctions et leurs modes ses repères existentiels, son sentiment d’identité, sa
d’utilisation, présence au monde et parmi les siens. Nous som-
- les troubles des fonctions exécutives tenant aux mes ici témoins du combat acharné de l’artiste qui
difficultés à prendre des initiatives, à planifier et continue à créer pour maintenir le subjectif et le
à organiser les actions, à effectuer correctement vivant. Jusqu’à l’extrême limite de ses capacités, il
des séquences de gestes, a réussi à maintenir l’investissement de son propre
- les troubles visuo-spatiaux avec mauvaise appré- univers, à se représenter pour ne pas disparaître.

France Alzheimer et Maladies apparentées 5


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

CONVERSATION PIECES Maida Vale 1990


Huile sur toile.
122 x 152 cm

Prémonition... Se repérer, se réparer.


Le diagnostic d’Alzheimer a été établi en novem-
bre 95. Bill a alors 62 ans. Toutefois les premières
difficultés ont été repérées déjà au moins 4 ans
auparavant. Lui-même, comme l’entourage pro-
che, notent des troubles de la mémoire récente :
une tendance à oublier les choses au fur et à me-
sure ainsi que la recherche quasi constante de ses décrit, sans doute pour tenter de le fixer durable-
objets. Au cours d’un séjour à Paris, après la visite ment, son monde familier. Il va s’attacher à repré-
du Louvre, il ne peut retrouver le chemin du retour senter des scènes de la vie quotidienne dans son
à son appartement. Par la suite il oublie régulière- appartement de Londres, où il vit avec sa femme,
ment de se rendre à ses rendez-vous ou aux cours Patricia, professeur d’histoire de l’art. Il la montre
d’art qu’il donne à ses étudiants ; il se perd réguliè- en pleine conversation (sans doute sur l’Art) assise
rement dans le métro. Plus tard sa femme remar- autour d’une table avec des amis, des étudiants.
que qu’il ne sait plus nouer sa cravate, qu’il a du
mal à trouver ses mots, à lire l’heure, à compter sa Les titres donnés à ses tableaux se réfèrent tous
monnaie, qu’il ne lit plus et travaille avec beau- au temps ou à l’espace : le nom du district (W9)
coup de difficultés. ou du quartier (Maida Vale) où il habite, l’heure,
la saison (Night, Snow), le nom de la pièce où se
Face à ce constat d’un présent qui s’oublie à me- passe la scène (Bed) : ce sont bien ces repères-là
sure, à cette difficulté grandissante à nommer les qu’il s’agissait de mettre en place sur la toile. La
choses, William Utermohlen va éprouver le besoin chaise au premier plan, qui devrait être celle du
de faire en quelque sorte l’inventaire, le relevé tant peintre s’il venait s’attabler pour discuter avec sa
temporel que spatial de son univers existentiel. femme Patricia et son étudiante, se penche légè-
rement comme pour nous faire signe. De ses pre-
Dans une série de 6 tableaux exécutés entre 1990
mières absences ?
et 1993, intitulés « Conversation Pieces », l’artiste

W9 1990 liers, qui délimitent un dedans coexistant avec un


Huile sur toile dehors tout aussi familier : les vues que l’on a par
152 x 122 cm ses fenêtres - le jardin de la cour, les canards qui
barbotent dans le canal juste devant la maison.
Ces tableaux dégagent une forte sensorialité : à
l’intensité colorée et à la prolifération des impres-
sions visuelles se mêlent l’évocation du son des
voix de l’entourage, l’odeur des cigarettes, le goût
des boissons, les sensations tactiles, la chaleur de
la pièce.
Ils visent également à fixer des moments affectifs
particuliers : nous sommes en présence de l’en-
tourage rassurant des gens les plus proches qui
nous sont montrés dans l’effort et le plaisir même
de penser et de communiquer. Les relations entre
Arrêt sur image les personnages paraissent à la fois étroites et bien
définies. C’est aussi la narration silencieuse de leurs
Chaque tableau, comme un cliché photographi- histoires, de leurs liens qui est ici représentée. Toute
que en saisissant l’instant, cherche à suspendre le une gamme subtile d’émotions et d’attitudes re-
temps pour qu’il devienne réversible. Prendre les lationnelles affectives complexes, que l’artiste sait
choses, les gens, la parole sur le vif, n’est-ce pas parfaitement analyser et restituer, nous est laissée
se donner la possibilité de faire revivre au besoin à deviner.
le passé et de résister ainsi à la dégradation inexo-
rable, au retour à l’informe. En nouant ainsi les images, les sujets et les objets,
les affects et les symboles, l’artiste réalise une en-
Les riches décors figurés avec beaucoup de soins veloppe contenant tout son univers subjectif pour
représentent l’intérieur de la maison avec ses le préserver de la confusion progressive qu’il sent
murs décorés de tableaux (certains peints par lui, grandir en lui. Par delà les habitudes, les certitudes
récemment ou pas), son mobilier, ses objets fami-
6 France Alzheimer et Maladies apparentées
Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

et les souvenirs, il donne figure aux liens, laissant maintenir une interprétation globale et cohérente
des traces pour pouvoir encore, quand la mémoi- de la réalité pour continuer à représenter, à se re-
re sera perdue, être trouvée par elle. présenter le monde. La veste de l’artiste posée sur
le dossier de la chaise au premier plan souligne sa
Lieux de résonance du sensoriel, de l’affectif, de
présence/absence…
l’émotionnel et du langage, elles cherchent à

Conversation 1991
Huile sur toile.
86 x 122 cm

perte du sens des mots vont le rendre étranger à


la communication verbale. Bientôt la parole ne
suscitera plus que désarroi et sentiment d’étran-
geté. Même les mots familiers deviendront des
énigmes indéchiffrables.
Ces représentations d’un discours sans bande-
son décrivent son futur combat pour continuer à
Mise en acte du temps dans l’image investir le langage qui seul permet de donner un
sens au vécu ; pour continuer à investir la narra-
« Conversation Pieces » : que sont-ils en train de tion permettant d’historiciser le temps subjectif.
se dire ? Parlent-ils d’art et d’histoire de l’art, dont Est-ce cette apocalypse du Verbe, ce désastre
la femme de l’artiste est la spécialiste toujours d’un monde sans parole que le personnage de
passionnée ? Peut-on y voir une allusion au mode gauche, un ami du peintre, tel un ange du silence
de fonctionnement du couple : elle, la parole, la et de la mort, du silence de mort, est venu annon-
communication ; lui, toujours réservé, volontiers cer à sa femme ?
silencieux, qui a plutôt choisi d’investir l’image et
Le chat, représenté en bas et à droite du tableau,
la pratique plus que la théorie ? Peut-être. Mais
saura–t-il se faire comprendre de sa maîtresse ?
ce qui nous apparaît ici comme essentiel, c’est
Parviendra-t-il à attirer son attention?
surtout la nécessité pour lui de rester dans le flot
du langage, de maintenir un discours intérieur in- Peut-on continuer à communiquer quand on a
terprétatif de la réalité. Car sans doute pressent-il plus les mots ? Peut-on continuer à représenter, à
que bientôt la désorganisation de la pensée et la peindre quand on a plus les mots ?

Le vent de l’oubli Night 1990-91


Huile sur toile.
152 x 122 cm
Les troubles de la mémoire deviennent plus impor-
tants et c’est toute la temporalité psychique qui
se déstructure.
Au cœur même de ce monde familier, insidieuse-
ment tout d’abord dans les premières toiles de la
série, puis de façon de plus en plus marquée, se
glissent les signes que son monde se désorganise,
et suscite dorénavant en lui un sentiment d’inquié-
tante étrangeté.
La représentation de l’espace va se disloquer,
comme prise dans le tourbillon d’un ouragan et
par cette spatialisation déformée du temps, l’ar-
tiste rend compte de sa propre désorientation. Les
repères tanguent, les perspectives se désintriquent
nous donnant une sensation de vertige et de bas-
cule. Les objets flottent à la dérive dans l’espace, font de leur seule présence comme s’il s’agissait
délivrés de toute loi de la pesanteur. Les propor- surtout de pouvoir continuer à les percevoir et à
tions ne sont plus respectées, et les objets se satis- les nommer.

France Alzheimer et Maladies apparentées 7


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Sans doute l’artiste, à travers ses tableaux, cher- donnancement de ses représentations psychiques
chait en retenant une image fixe, à la fois à sus- et de ses perceptions visuo-spatiales. Le monde
pendre un temps qui ne passerait pas et à réta- chavire comme dans un état d’ivresse. Bill entre
blir une durée homogène et linéaire. En intriquant dans sa nuit. La verrière du plafond découpe trois
passé, présent et futur il voulait rapiécer les déchi- rectangles tronqués noirs, suspendus au dessus
rures dans la trame d’une temporalité subjective des protagonistes comme autant de lames de
qu’il sentait menacée. Mais rien ne résiste à cette guillotines. Nous retrouverons par la suite ce sym-
fuite accélérée du temps et c’est aussi la chroni- bole de mort.
que de cet échec progressif à enrayer le proces-
sus d’une inéluctable dégradation de la mémoire Pour l’instant, extérieurement du moins, la vie sem-
et du sens que cette série, tel un journal clinique, ble continuer comme à l’accoutumée. L’entou-
nous donne à observer. rage ne s’est-il aperçu de rien ? Ne voit-on pas
que pour lui le monde ne sera plus jamais le même
Le vent de l’oubli s’est levé, menaçant de tout ? Ne voit-on pas qu’il se perd ? Ne voit-elle pas
emporter sur son passage, bousculant tout l’or- qu’elle va le perdre ?

Snow 1991
Huile sur toile.
193 x 241 cm

Le monde écrasé dis deviennent méconnaissables, envahis peu à


peu par un extérieur vide, étranger et inquiétant.
Dans « Snow », l’artiste se représente pour la pre- L’artiste est désormais menacé d’entrer dans un
mière fois et on peut considérer cette œuvre monde à part, désertifié, blanchi et silencieux.
comme le premier autoportrait de la longue série Comme prise dans la glace, sa pensée peu à peu
qui lui fera suite. se fige, les idées et les mots disparaissent. Sa pré-
Il est assis sur le divan, tenant son chat dans les sence devient presque animale. Il se représente un
bras. On le voit isolé et comme exclu du monde seul pied sur terre : l’autre déjà un peu au ciel ?
des causeurs : étranger à leur discussion, à leur Le présent ne s’inscrit plus et c’est le passé qui fait
pensée, leur langue, leurs mots, à leurs émotions. irruption par bribes : dans le miroir de la chemi-
Le monde ici est écrasé, dans un seul plan. née se reflète l’image d’un ancien ami de l’artiste,
Difficile de distinguer le haut du bas, le dedans du décédé quelques années auparavant. La porte
dehors. Les discriminations perceptives sont deve- verte au fond de la pièce, comme une lame de
nues grossières, se limitant à de violents contrastes guillotine, s’entrouvre sur l’autre monde : de la
de couleurs primaires, à des formes simplifiées. La mort et de l’oubli.
figuration devient proche parfois de l’abstraction.
Tout s’indifférencie. Les personnages vus de haut,
deviennent difficilement identifiables et sont trai-
tés avec la même importance que les objets ou
les décors. La confusion et la désorientation ga-
gnent, empêchant de traduire en termes logiques
le sens des perceptions. Le familier, l’intime de ja-

8 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Bed 1990-91
Huile sur toile.
193 x 241 cm

Le temps du rêve
L’artiste est endormi dans son lit au côté de sa
femme. Ici le monde extérieur n’est plus représen-
té : nous sommes dans l’intimité de la chambre,
dans l’intime du monde subjectif. Ici, nous assis-
tons à l’entrée de Bill dans un monde proche du
rêve. Un monde « en sommeil de la raison », sans
causalité logique et sans temporalité linéaire. Un
monde mouvant, incontrôlable, produisant des
surfaces en devenir instable. Dorénavant il n’y
aura plus d’écart entre ce qui est vu et le point
d’où il est vu.
tiste se représente par son seul visage, partie de
Au monde des rêveurs est opposé celui de la
soi clivée du corps et projetée sur le miroir. Ultime
connaissance, du langage et de la raison, ici in-
tentative de préserver l’unité du sujet, de fixer une
carné par sa femme, absorbée par sa lecture. La
image de lui, quand les autos perceptions de soi,
communication verbale devient difficile et l’artiste
corporelles et psychiques deviennent vagues.
a la prémonition que les mots prononcés ne seront
bientôt plus pour lui, comme pour cet homme qui Cette œuvre représente l’espace silencieux où
dort, que des traces auditives, des bruits. l’artiste va se trouver bientôt enfermé, privé des
mots et se contentant désormais, comme le font
Privé de mots, peut-on encore peindre que ce
les chats qui somnolent sur le lit, d’une vie presque
que l’on ressent ? La mémoire émotionnelle, des
organique, inconnue de nous.
fragments de souvenirs sensoriels dont l’intensité
et l’organisation, comme dans le rêve, ne sont Nous montre t-il aussi ici, qu’il est déjà dans la
plus maîtrisés, continuent encore à l’évidence à crainte du retour à une situation de dépendance
guider l’expérience esthétique. infantile, comble de la régression et soumission à
la seule volonté de l’autre ?
Ce tableau témoigne également d’un moment
où, faute d’une parole qui donne sens à ce qui est La porte du couloir, comme un couperet qui
ressenti par le corps face à l’objet, objet et corps le maintiendra désormais séparé de la réalité,
ne sont plus distingués comme auparavant. L’ar- s’ouvre sur l’obscurité de l’inconnu et du néant.

Ten Poems Wilfred Owen


1994
Lithographie

Happy are men who yet before they are killed


…And in the happy no time of his sleeping,
Can let their veins run cold….
Death took him by the heart…

William Utermohlen va réaliser en 1993-94 une sé- l’artiste, qui lui même a été envoyé combattre en
rie de lithographies illustrant Ten Poems écrit par Corée, s’est engagé à travers son œuvre pour dé-
le grand poète anglais Wilfred Owen pendant la noncer l’abomination de la guerre. Des tableaux
Première Guerre mondiale au cours de laquelle le ont, dans les années soixante-dix servis à dénon-
poète sera tué. Ce n’est pas la première fois que cer l’engagement américain au Vietnam.

France Alzheimer et Maladies apparentées 9


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Mais à ce moment, il s’agit surtout pour l’artiste de détruisent l’une l’autre tout en se construisant. Le
répondre à une urgence plus personnelle : celle trait, que la technique de la lithographie ne peut
de la menace de la dissolution du sens. Il s’agit plus corriger, comme il peut l’être dans la peinture
de trouver encore une fois, à travers cet exercice à l’huile ou grâce à la gomme d’un dessin, s’ins-
d’illustration d’un texte par des images, ancrage crit dans toute sa spontanéité, son incertitude et
dans le langage des autres pour continuer à pou- sa maladresse parfois aussi. C’est à la fabrication
voir transcrire ses propres perceptions. de l’image elle-même que nous assistons. Toute
son œuvre par la suite sera marquée par la même
L’interprétation de la réalité devient précaire, in-
force expressive, où la puissance de l’oeuvre tient
certaine et instable. Le processus de déliaison
autant au geste, à la trace créative qu’à la repré-
mortifère est visiblement engagé. L’image se dés-
sentation figurée.
tructure dans sa composition même. Les choses se

Blue Skies 1995


L’instant traumatique. “I was getting out!“ Huile sur toile.
152 x 121 cm
Une longue période de plusieurs mois d’impro-
ductivité va suivre. Une commande de portraits
lui est faite par une famille qu’il ne parviendra
jamais à réaliser. L’artiste reste des heures sans
rien faire, face à son chevalet. Chaque geste lui
coûte. Chaque trait de pinceau, à peine posé,
est effacé. Rien ne prend plus forme. Le fond de
la toile reste blanc.
Un médecin spécialiste consulté alors, diagnosti-
que un état dépressif et prescrit un traitement an-
tidépresseur. L’absence d’amélioration clinique
amène alors à entreprendre un bilan neurologi-
que. En août 95, un scanner révèle une atrophie
cérébrale généralisée et des tests psychométri- me la fenêtre de l’atelier, en suspens dans l’air.
ques mettent en évidence une détérioration glo- Le temps s’est arrêté. L’espace se dénude. Tout
bale des fonctions cognitives. Le diagnostic de s’est éteint. Tout acte est suspendu. Les mots com-
maladie d’Alzheimer est posé. me les idées ont disparu. La vie ne s’ouvre plus
que sur le ciel obscur d’un futur terrifiant, vide et
L’artiste témoigne dans ce tableau de sa terrible anéantissant qui menace de l’aspirer.
détresse suite à l’annonce de sa maladie et de Pour ne pas être englouti par les ténèbres, il s’ac-
sa déchéance. Comme une explosion, ou plutôt croche à la table comme un naufragé à son ra-
une implosion, cette révélation dramatique sidè- deau ; ou plutôt comme un peintre à sa toile…
re toutes les capacités d’un moi qui ne peut plus Pour survivre il va falloir être encore capable de
ni se voir ni penser. L’annonce du diagnostic, de représenter cet instant catastrophique ; il va fal-
la mort - de cette horrible mort psychique avant loir représenter l’indicible. Et jamais tableau n’a
même la mort - vient apporter l’effroi du pire et de autant figuré à la fois l’arrêt de la vie psychique
l’inexorable. que constitue le traumatisme et l’effort désespéré
Ce qui est peint ici, c’est le passage, à la fois mo- de pouvoir continuer à exister en continuant à fi-
ment et mouvement par lequel la trame subjec- gurer le monde.
tive se défait. La vie bascule et s’immobilise, com-

Broken figure 1996 Le diagnostic a été posé. Les médecins lui ont fait
Crayon sur papier passer des tests pour savoir comment fonctionnait
33,5 x 47 cm sa mémoire. Ils lui ont demandé s’il savait encore
le jour, le mois et l’année, le lieu où il se trouvait.
S’il pouvait encore apprendre à mémoriser une
suite de quelques mots. S’il pouvait faire de pe-
tits calculs de soustraction, nommer encore des
objets usuels, recopier des dessins géométriques
élémentaires.
L’humiliation éprouvée à échouer à répondre à

10 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

certaines de ces questions si simples fait voler en en lui s’est brisé en morceaux. Le moi n’est plus
éclats toute confiance en soi, et lui fait anticiper identifié qu’à un corps désarticulé, fragmenté.
avec terreur que bientôt il ne saura même plus en L’image de soi, disloquée, n’assure plus aucune
comprendre le sens. expérience de continuité identitaire. Une figure
fantomatique gît à côté de lui, évoquant le tracé
Tout espoir d’une guérison ou simplement d’une
sur le sol que l’on marque après un meurtre. Une
stabilisation est perdu. Il est confronté violemment
partie de la vie a été assassinée. L’artiste devient
à sa propre dégradation : la chute de l’estime de
sa maladie.
soi est vertigineuse.
L’effraction narcissique a été si violente que tout

Face à face Self Portrait with Easel 1996


Technique mixte sur papier
Désormais William Utermohlen est face à son terri- 46 x 35 cm
ble destin. Il connaît le pronostic de sa maladie et
sait que ses troubles ne sont pas réversibles. Com-
ment continuer à vivre quand on est confronté à
sa déchéance et sa mort ?
Pour tenter d’assurer une continuité, une identité
et aussi pour témoigner de son vécu dramatique,
de son interrogation angoissée, l’artiste va réaliser
une série d’autoportraits qui vont s’échelonner sur
quatre ans, jusqu’à la perte totale de ses capaci-
tés praxiques et psycho-perceptives de représen-
tation.
L’autoportrait qui cherche à fixer une définition
de l’être, va obéir à la nécessité de tenter de col-
mater la brèche qui le sépare désormais de lui - a ici valeur d’une recherche pour éprouver le sen-
même. timent de sa présence, de la réalité de l’existence,
fut-elle tragique.
S’auto-représenter ne permettra-t-il pas d’assurer
une continuité de soi dans un temps identifiant Il s’agit aussi de témoigner de son vécu, et avec
? L’expérience de la rencontre avec sa propre ce portrait, c’est toute la poignante vérité de l’ar-
image dans le miroir n’a-t-elle pas été un moment tiste qui nous est donnée à partager : son monde
structurant pour construire sa subjectivité ? Convo- s’est rétréci comme derrière les barreaux d’une
quer son double ne vise-t-il pas à l’origine à rédui- prison. Il n’a plus pour voir la vie qu’une meurtrière
re l’écart entre le même et l’autre et à fonder ainsi en forme de couperet. Il ne lui reste plus qu’à at-
les modèles identificatoires à venir ? L’autoportrait tendre l’heure de sa condamnation.

Self Portrait Red 1996 Etre en deuil de soi


Technique mixte sur papier
46,5 x 33 cm La dépression réactionnelle à la perception de
sa dégradation ajoute une douleur morale à l’ex-
trême angoisse de se voir disparaître peu à peu
chaque jour. L’artiste est en deuil de lui-même. Le
regard est vide de tout espoir et le trou de la pu-
pille est un point aveugle.
Impossible désormais de se rassembler en essayant
de se ressembler. Le double dans le miroir ne fait
que lui renvoyer l’image négative, mortifère de lui-
même qu’il aurait voulu fuir. Il n’est plus que l’om-
bre de lui-même et seuls ses habits, flottant sur un
corps fantomatique ont encore les vives couleurs
de la vie.

France Alzheimer et Maladies apparentées 11


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Les images du Scan ont découpé son cer- Self Portrait with Saw 1997
veau en tranches. De ce que les médecins Huile sur toile
lui ont dit, il a retenu que seule l’autopsie 35,5 x 35,5 cm
permettrait de faire vraiment le diagnostic.
La vérité sera post mortem.
Il est hanté par cette idée et en parle
constamment à son entourage. Répétiti-
vement.
La scie verticale, lame de guillotine, méta-
phorise encore une fois l’approche de cet-
te mort annoncée. Elle indique également
cette autre mort qui est celle de la vie La rencontre avec l’inconnu en soi. L’impossible
psychique. La coupure se fait chaque jour adéquation entre son vécu et ce qu’il pourrait ex-
plus grande entre ce qu’il ressent, ce qu’il primer suscite une perplexité anxieuse, elle-même
aurait envie de faire ou de dire et ce qu’il source de confusion et d’effroi.
peut effectivement réaliser. Désormais, il
ne peut plus coïncider avec lui-même.

Self Portrait Yellow 1997


Huile sur toile
35,5 x 35,5 cm
Self Portrait Green 1997
Huile sur toile
35,5 x 35,5 cm

Ce qui est saisi ici, c’est la sensation au cœur


même de l’image, de l’affect dans sa valeur la
plus forte, la plus juste. Ici, nous sommes dans la
Les formes s’estompent. La motivation, l’attention, réalité même, immédiate et intense, du subjectif
la mémoire et la reconnaissance visuelle se dé- au-delà de tout réalisme.
sorganisent et rendent toutes les tâches aléatoires
Saisir à travers une expression fugitive le moment
et malhabiles. L’artiste peint maintenant comme
d’une émotion particulière, c’est aussi tenter en-
à tâtons. Pourtant il conserve, encore étonnam-
core de suspendre le temps. Si la temporalité n’est
ment intacte, sa capacité à exprimer picturale-
plus pour lui maintenant qu’une suite d’instants
ment ses émotions.
discontinus qui se superposent, il reste encore pos-
Dans ces portraits, la tristesse, l’anxiété, la rési- sible d’assigner à chacun d’eux un éprouvé singu-
gnation, la perception de son affaiblissement et lier. Avec ces portraits, le peintre nous démontre
la honte qu’il en éprouve sont dépeints avec une que le présent peut être encore pour lui à cette
vérité expressive remarquable, contrastant avec époque, ce qui se fait, ce qu’il fait, ce qu’il res-
l’approximation du dessin. sent.

Il faut continuer à se reconnaître. Et continuer


aussi à reconnaître Pat, sa femme, dont il dépend
maintenant dans la presque totalité des gestes
de la vie quotidienne. Il va faire d’elle un dernier
portrait. Elle a les yeux bleus des amoureux et son
rouge à lèvres déborde comme s’il venait de
l’embrasser.
Combien de temps encore pourra-t-il lui dire qu’il
l’aime ?
Patricia Utermohlen 1997
Huile sur toile
35,3 x 35,6 cm

12 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Self Portrait 1998


Huile sur toile
35,5 x 25 cm
Self Portrait 1955
Crayon sur papier
28 x 21 cm

Une dernière fois, l’artiste reprend ses pinceaux et son acte de rupture dans le projet identificatoire
ses couleurs. Seul dans son atelier, il veut retrouver même.
les gestes anciens sur la toile. Une dernière fois ten-
Le cadre-chevalet de la toile se rétracte sur le
ter de construire la ressemblance. Il va reprendre
portrait dont il devrait être le support et devient
la pose du premier autoportrait que l’on connaît
guillotine. Les forces de destruction présentes,
de lui et qu’il a toujours conservé. Il avait alors 22
non maîtrisables, déchirent l’espace, empêchant
ans.
ce travail de clôture identitaire. Tous les signes
On y trouve déjà ce même regard, grand ouvert qui permettent de se nommer, de se figurer, de
sur le monde. La même note d’interrogation per- s’énoncer disparaissent peu à peu. Bientôt il ne lui
plexe et angoissée face à lui-même, face à l’ave- sera plus possible de signer son nom au bas de la
nir. Mais l’architecture fonctionnelle de sa vie psy- toile. Bientôt il ne le connaîtra plus.
chique est désormais délabrée et l’artiste inscrit

Head. August 30 2000


Crayon sur papier
36 x 31 cm

Erased Self-portrait 1999


Huile sur toile
45,5 x 35,5 cm

Effacement. L’ombre fugitive tin : demeurer, tout en disparaissant. La percep-


tion garde sa valeur d’appel en raison du pouvoir
Le temps n’est plus qu’une suite d’instants. Le originaire de l’objet. Mais ce qui revient reste hété-
temps s’auto dévore et le dessin aussitôt tracé est rogène et menaçant pour son identité.
gommé. L’image change et se défait au fur et à Incorporation anéantissante : devenir sans relâche
mesure qu’on essaye de la construire. un objet qui en même temps qu’il surgit, disparaît.
Ni présent ni absent, l’objet ne consiste qu’en un La figure infernale d’une peur devenue circulaire
évanescent passage à reconduire sans cesse. est avalée dans l’œil cyclonique de l’oubli.
L’artiste assimile le dessin de son portrait à son des-

France Alzheimer et Maladies apparentées 13


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Masque 2006
Aquarelle sur papier

Dernières traces colorées évoquant plus un mas-


que primitif qu’un portrait. L’artiste continue-t-il à
vouloir se représenter et à se reconnaître? Ce se-
rait alors sur le mode de l’hallucination négative
où ce qui est perçu est ce qui est non perceptible,
effacé. Il ne reste presque plus rien.
Peinture du passage de l’être au non-être. Pein-
ture de l’instant où l’être se dérobe à soi, disparaît,
faisant place au silence.

Les dernières œuvres de William Utermohlen consti- plus nécessaires que la vérité est trop violente pour
tuent un document clinique permettant d’obser- être dite.
ver l’évolution de la détérioration des fonctions
cognitives d’un patient atteint d’une démence Notre gratitude, vis-à-vis de lui, tient à ce qu’il a
d’Alzheimer. Elles nous montrent aussi que la créa- réussi, de façon exceptionnelle, unique, grâce à
tion artistique et l’expérience esthétique, la rési- la persistance de son auto conscience et de son
lience de la Beauté, permettent à un sujet dont les talent artistique à représenter la réalité de son
repères identificatoires vacillent, le maintien d’une vécu douloureux face à sa maladie. À travers des
identité et d’une présence au monde. « images émotions », l’artiste a su dépeindre et
nous faire partager l’indicible de sa souffrance et
D’exister en tant que soi dans l’instant et que per- de son sentiment de déréliction et de perte.
sonne dans la durée. La permanence et la puis-
sance de l’investissement des figures de l’imaginai- En les regardant, c’est tout notre être qui est ému.
re sont ici d’autant plus bouleversantes, d’autant Pour longtemps.

14 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

« L’art-thérapie est une création accompagnée... »


par Jean-Pierre Klein

Jean-Pierre Klein, directeur de l’Institut National d’Ex- antérieures sont extrêmement fortes et il ne faudrait
pression, de Création, d’Art et de Thérapie, est aussi pas que la référence à la maladie envahisse la pré-
Président de la Fédération Internationale de Média- sentation de ce peintre comme parfois lorsque nous
tion Artistique. Il intervient au Conseil de l’Europe. avons des proches qui ont eu une fin tragique. La
fin tragique vient rétrospectivement faire écran aux
Je vais vous parler d’art-thérapie. D’une certaine souvenirs de toute leur vie.
façon, je vais y arriver avec une définition et quel-
L’énonciation d’abord, c’est-à-dire l’acte de pein-
ques indications sur l’esprit de l’art-thérapie à travers
dre, cela va être d’abord le soubassement. L’art-
une réflexion sur l’oeuvre que je trouve forte et re-
thérapie, c’est une thérapie. Cela se distingue d’une
marquable de William Utermohlen. On peut les voir
certaine façon lorsqu’on appelle la psychopatho-
en effet en tant que psychiatre et clinicien, c’est ce
logie de l’expression qui est de prendre une œuvre
qu’a fait mon collègue, ou en tant que critique d’art.
et la décrypter. La déchiffrer pour rechercher les si-
Il se trouve que je suis psychiatre, psychothérapeute
gnes pour un diagnostic. Là, bien entendu, il n’y a
et un des fondateurs de l’art-thérapie en France,
pas besoin des œuvres pour faire un diagnostic et
mais que j’écris aussi comme critique d’art pour un
pour l’étayer. Ce qui me semble important à souli-
certain nombre de musées, de catalogues etc. Il me
gner, c’est le traitement de la personne elle-même
semble que tout cela en art thérapie fait une unité.
face à cette tragique expérience, à cette épreuve.
Je vais passer par la vision intime de ces portraits Sa position me semble pouvoir être dite de la façon
pour essayer de vous faire sentir qu’est-ce que l’on suivante : elle est objet de ses pertes qui s’imposent
pourrait définir comme une art-thérapie que je défi- à elle, il y a la dégradation et la perte. Elle assiste à
nirais très simplement comme un accompagnement sa descente dont elle se rend compte et là, on voit
thérapeutique de création. Bien sûr, cela n’a pas été bien qu’il y a comme un renversement provisoire. Le
du tout le cas de cet artiste qui je dirai, a pratiqué temps de peindre, qui est : « j’assiste à cela mais je
une auto art-thérapie. L’art-thérapie, c’est accom- suis objet de ma diminution progressive, je prends
pagner des gens qui ne sont pas forcément artistes mes pinceaux et je prends mes crayons. Je deviens
pour faire tout un chemin un peu du même ordre. sujet pour un temps, celui de la création. » Il inverse la
malédiction qui l’habite. La malédiction qui soustrait
Je commencerai en disant qu’il y a l’énoncé et
peu à peu ses moyens. Construire une œuvre, ce qui
l’énonciation. L’énoncé, c’est le tableau ; l’énoncia-
est un défit extraordinaire plutôt que de se résigner
tion, c’est l’acte de peindre. Dans un premier temps,
même si par ailleurs il y a la maladie qui gagne.
je vais essayer de voir en quoi est-ce que l’acte de
peindre de William Utermohlen est un acte de vie. Il ne sera pas dit, même si les mots le quittent, qu’il
Qu’il y a des forces de vie, qu’il n’y a pas seulement abandonne la figuration. Je vous parle d’art-théra-
quelque chose qui témoigne de sa dégradation, pie là-dedans. C’est la position éthique, la position
mais il y a aussi toute la force qu’il a mise dans son déontologique et la position dynamique de l’art-thé-
œuvre. Evidemment, on pourrait parler de délabre- rapie, évidemment avec un intervenant, mais c’est
ment, de déstructuration, de déliaison, de désarticu- cela le fondement. Wittgenstein dans la proposition
lation, de dépression quitte à faire du décryptage 7 de son Tractatus logico-philosophicus de 1921 dit :
rétrospectif en disant pression sous prémonition. « ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire ». Ceci
C’est tout à fait intéressant mais il faut se méfier dans est à voir parce que le peintre lui, sait qu’il peut fi-
une approche scientifique de ne pas faire, comme gurer l’indicible. Peut-être que les mots manquent
on me demandait lorsque j’étais expert auprès du mais la figuration peut toujours être là. La figuration
tribunal pénal, de voir un certain nombre de gens non seulement d’une réalité extérieure mais comme
qui avaient commis des délits ou des crimes et de l’a dit Patrice Polini d’une subjectivité. C’est cela qui
leur demander de parler de leur enfance, de leur nous touche et c’est cela qui est très fort.
vie etc. Bien entendu, tout était marqué par le point
Il ne s’agit pas seulement d’être touché par son œu-
de départ de la demande de l’expertise qui était le
vre. C’est une œuvre qui est forte, pas seulement
crime. Comme si toute son enfance qu’elle soit trop
émotionnellement. Il peut nous témoigner, nous
bonne, qu’elle ne soit pas assez bonne, le rapport à
transmettre un peu de cette terrible expérience exis-
maman, le rapport à papa etc., était vue à travers
tentielle de s’échapper de soi-même, mais peut nous
l’acte final pour lequel on me requérait. C’est tout à
montrer qu’il a réagi comme il pouvait sur la toile,
fait intéressant de voir que la prémonition, la pression
sur le papier qu’il ne se laisse plus échapper. Il sur-
peut exister mais que, désormais notre œil est un peu
monte, il dépasse même pour un temps, même pro-
avec la lunette Alzheimer.
visoirement peu importe. Il se figure seul, cela c’est
Lorsque j’ai essayé de voir les œuvres de William Uter- son énoncé, mais il n’est pas seul puisque le tableau
mohlen sur Internet, j’ai vu que partout c’était sous le est exposé devant nous. Avoir réussi à peindre ce ta-
signe de l’Alzheimer. Or il me semble que ses œuvres bleau, cette énonciation rompt sa solitude y compris

France Alzheimer et Maladies apparentées 15


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

par-delà la mort. Il nous touche, il nous émerveille, il ». On peut voir sa mort à elle, mais ce qui me touche
accomplit cette geste humaine – je dis bien geste et en quoi l’art atteint au sublime, c’est ma mort à
au féminin – de transformer le mal en épreuve. En moi, c’est la mort en général. En l’occurrence, c’est
épreuve quasiment au sens grec du terme, le héros mon vieillissement, la perte de mes moyens, le mys-
qui doit traverser les épreuves. Epreuve dont nous tère qui se dérobe à nos regards et que nos regards
voyons qu’il l’a menée comme il a pu jusqu’au bout évidemment occultent habituellement. Ce n’est pas
de l’oeuvre. seulement elle, c’est moi, c’est nous.
Ce qui me semble tout à fait intéressant dans cet- Je vais vous montrer les derniers tableaux de loin
te distinction pas seulement byzantine et pédante parce que je n’ai pas pu obtenir d’images du mu-
entre énoncé et énonciation, c’est qu’il a inclus la sée d’Art moderne. C’est en 1945, c’est absolument
destruction dans un mouvement de construction. Le étonnant de voir cette artiste. Regardez ses derniers
tableau est fort même s’il représente de la destruc- tableaux, je ne sais pas si on peut voir combien tout
tion, c’est la construction qui l’emporte même dans se résume à l’essentiel. Peut-être que tout fout le
ses pires moments. Un de mes derniers bouquins camp mais comment se retrouver face à l’essentiel
évoque comment j’ai accompagné par l’art-thé- même ? C’est par coïncidence qu’on m’a deman-
rapie des enfants abusés, maltraités sexuellement, dé de parler d’art-thérapie à propos de cette œu-
l’horreur même. Comment se construire là-dessus ? vre et de ce que j’avais écrit sur Helene Schjerfbeck
Je ne sais pas si Cyrulnik parlerait de résilience, c’est pour sa prochaine exposition. Je trouve que là, il y a
un superbe thème, mais ce n’est pas seulement la quelque chose qui est un trajet en accéléré surtout
partie saine face à cette partie malade, ce n’est pour William Utermohlen, un trajet vers l’inéluctable :
pas seulement ces forces de vie face à cela, c’est comment là-dessus faire de la création ? Comme les
aussi là-dessus. Ce traumatisme terrible de ces gosses enfants maltraités que j’ai pu suivre pour les sauver et
qui sont cassés, comment malgré tout partir de cela qui se construisent une vie optimale malgré l’horreur.
pour s’élaborer là-dessus ? Est-ce que ce n’est pas un défi justement qu’il a re-
levé de quitter quelque chose qui était une démons-
Peindre de manière aussi forte, c’est la construction
tration réaliste pour l’extériorisation de sa subjectivité.
qui l’emporte sur le contenu de l’énoncé du tableau
C’est parce que je n’avais pas eu accès à ses pre-
qui représenterait de la destruction avec toujours
mières œuvres qui sont en effet tout à fait fortes.
cette question : est-ce que rétrospectivement on
aurait déchiffré ainsi si on n’avait pas su le diagnos- Là, il a rencontré l’inconnu de soi, et rencontrer l’in-
tic ? Son œuvre est extrêmement étonnante et très connu de soi, ne veut pas dire qu’on puisse en par-
forte, mais son œuvre est bien antérieure, je pense ler mais qu’on peut tourner autour en essayant de le
au Mummers ou à L’Enfer qui me semblent tous les figurer ou en le figurant sans le vouloir. Cela ne veut
deux absolument fabuleux. Il a été dans la conti- pas dire qu’on va le mettre à plat de façon exhaus-
nuité malgré tout. On peut comparer avec ses œu- tive. Cela veut dire que malgré tout, il nous est permis
vres antérieures en remarquant ce qu’il aurait perdu. de faire des voyages aux confins de la vie et de la
Comme critique, j’ai pas mal travaillé pour un certain mort. Il y a l’effarement, il y a la détresse, le sentiment
nombre de musées sur l’expressionnisme, Rustin, Ve- de déréliction mais le défi qui est un défi tant pour
lickovick, Soutine et le sculpteur Marc Petit etc. Il me le clinicien que pour l’artiste que pour l’être humain,
semble qu’il a touché là quelque chose de tout à c’est comment représenter l’irreprésentable ? Je ne
fait important qu’on pourrait dire en termes philoso- connaissais pas ses premières œuvres, je ne connais-
phiques, qu’il est passé du corps pour autrui, le corps sais pas L’enfer et les Mummers. Je l’ai associé à Da-
que je te monte à la chair. La chair c’est quoi par vid Hockney puis à Egon Schiele. Il y a quelque cho-
rapport au corps, c’est une perception indicible, in- se qui est une transformation, il a qualifié une autre
time de nous-mêmes, qui tient à la fois des sens et technique. Pas forcément la perte. Il a qualifié sur la
des états d’âme. Je viens d’écrire un texte à propos perte d’une technique avec ses dessins préparatoi-
d’une exposition qui va commencer au musée d’Art res, il a retrouvé autre chose. Cela veut dire qu’il ne
moderne de la ville de Paris qui doit avoir lieu du 20 s’est pas complètement laissé faire même si au bout
octobre 2007 au 13 janvier 2008, qui est consacrée à du compte, la maladie a gagné bien entendu.
l’artiste finlandaise Helene Schjerfbeck. C’est une ar-
tiste finlandaise qu’on ne connaît pratiquement pas A un certain moment dans la maladie d’Alzhei-
si ce n’est qu’il y a quelques années, toujours au mu- mer, le temps est de plus en plus fragmenté en un
sée d’Art moderne de la ville de Paris, elle a exposé instant comme on le sait. D’une certaine façon
dans Visage du Nord. dans la succession de ses autoportraits, il a rétabli
En 1902 on voit que la succession de ses autopor- une progression temporelle vers l’anéantissement.
traits confine elles aussi au sublime. Le bouquin de C’est extraordinaire de voir comment il a géré cela.
Schjerfbeck est en finlandais donc je ne peux pas L’anéantissement atteint certes son langage verbal,
dire de quelle maladie elle était atteinte. Ce n’est sa mémoire, son esprit puis son corps mais il relève un
pas grave si je ne sais pas si elle était malade et si je défi qu’il avait déjà fréquenté, mais encore plus, il est
ne sais pas de quelle maladie elle était atteinte. Pour obligé, c’est celui de l’en deçà et de l’au-delà de
elle, comme pour nous, ce qui me semble important, l’apparence. Mais mieux encore, ce qui me semble
c’est son exploration picturale de sa mort. On peut très fort, c’est que d’une certaine façon je ne parle
voir la mort qui agit. Comme disait Cocteau : « si vous que d’art-thérapie. Ce n’est pas seulement de sa
voulez voir la mort à l’oeuvre, regardez dans le miroir, détérioration et de sa dépression qu’il fait image, il
il y a les abeilles de la mort que vous verrez travailler fait aussi un portrait de sa femme. Là, ce n’est plus

16 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

la mort qu’il représente, la mort à l’oeuvre, c’est l’es- directement à ses difficultés. Il s’agit de transformer le
sence de l’amour. Son regard tendre et profond à mal en épreuve et d’essayer avec toute son huma-
elle qu’il reproduit sur la toile répond au regard à lui, nité de ne pas en être totalement la victime même
d’appel qu’il met dans ses autoportraits. Son sourire si l’art-thérapie ne cède pas à l’illusion de pouvoir
à elle à peine esquissé, souligné de son rouge à lè- tout renverser dans son contraire. Il s’agit pour ce qui
vres, répond à sa bouche pincée à lui sur les mots qui concerne les malades d’Alzheimer par exemple, de
ne peuvent plus y être prononcés. Il était déjà secret, la mise en situation de création éphémère. Ce n’est
mais là, ce n’est plus, je ne veux pas mais c’est je ne pas seulement l’expression, c’est la création. Cela
peux plus. Les dernières œuvres se réduisent peu à leur permet de devenir le temps de l’atelier un peu
peu à l’essentiel, c’est une épure 1999-2000. Il a per- plus sujet de ce qui leur échappe avec la possibilité
du la vie en 2007 mais il a gagné la transmission de de laisser une trace ou un témoignage. Un témoi-
la vie à l’oeuvre qu’il a maintenue envers et contre gnage à ceux qui vont lui survivre, qui ne se sont pas
tout. Son message reste celui de la construction pos- complètement des laissés faire. Comme disait Ca-
sible au-delà de tout ce qui paraît la mettre à bas, mus : « Etre homme, c’est pouvoir dire non », même
créer à travers ce qui se délite. si c’est sans illusion.
Les dernières recherches scientifiques sur le cerveau, Patrick Laurin qui intervient comme Professeur dans
et en particulier des malades atteints d’Alzheimer, mon institut à Paris et à Barcelone et auprès de
montrent que contrairement aux idées traditionnel- malades d’Alzheimer, va parler de la façon dont il
les, l’organisme humain fabrique des neurones à tout déjoue les références à la joliesse. On n’est pas là
âge. On croyait que c’était une fois pour toute, mais pour faire du joli mais pour faire du fort. Comment
non. Evidemment, plus on vieillit moins c’est intense est-ce qu’il compose avec la temporalité éclatée,
en particulier dans les activités sociales. Les 3 films comment est-ce qu’il accompagne le mouvement
réunis sous le titre j’ai quelque chose à vous dire évo- de la main par exemple ? Il y a une première trace
quent les activités sociales, les clubs, leurs rapports à pour encourager à faire des traces suivantes. Une
la réalité, à la mémoire, etc. Tout ceci y contribue première touche de couleur sur le papier vertical par
mais les activités créatrices aussi. Le problème qui exemple, qui en amène d’autres.
est un peu complexe et que les scientifiques n’ont
Je vais juste, pour finir, tenter une définition de l’art-
pas résolu c’est qu’avec la maladie d’Alzheimer, il
thérapie et la médiation artistique : l’art-thérapie est
y a des neurones qui se créent mais qui se dégénè-
un accompagnement de personnes en difficulté à
rent très vite lorsqu’ils viennent à maturité. Nul doute
travers leur production artistique. Un accompagne-
que William Utermohlen par son génie a en partie re-
ment de personnes en difficulté physique, mentale,
créées ces cellules en créant et qu’il s’est lui-même
existentielle, des handicaps, des maladies mais aussi
recréer dans une survie exemplaire.
du développement personnel évidemment. A tra-
Dans le fond, tout cela c’est l’esprit de l’art-thérapie vers leur production artistique, œuvres plastiques, so-
ou ce qu’on appelle aussi médiation artistique. Pa- nores, théâtrales, littéraires, corporelles et danses. Ce
trick Laurin a dit que je m’occupais d’une fédération ne sont pas que des arts plastiques, il y a de tout. On
internationale autour de l’art-thérapie et de la mé- forme les gens à tout. Ce travail subtil qui prend les
diation artistique, mais aussi d’un don artistique. Il y a vulnérabilités comme matériaux, recherche moins à
aussi la médiation animale qui est extrêmement inté- dévoiler les significations inconscientes ou des signi-
ressante, les chiens, les poneys, les chevaux, les ânes. fications tout court des productions à permettre au
Que ces médiations artistiques soient pratiquées par sujet de se recréer lui-même, se créer de nouveau
un artiste ou un soignant artiste ou un travailleur so- dans un parcours symbolique de création en créa-
cial qui par ailleurs a une activité artistique ou un en- tion. C’est une symbolisation accompagnée.
seignant qui accompagne, la personne en désarroi ...
physique, mental, social et existentiel, à trouver en Notre Institut a été fondé en 1981 et depuis 26 ans
elle cette force. A trouver cette force qui lui permet on a vu une multiplication des expériences avec une
de passer d’une position d’objet du malheur à celle richesse humaine extraordinaire. C’est vraiment ex-
de sujet d’une réalisation artistique qui va se nourrir trêmement fort. Il y a des artistes, des soignants, des
de cette épreuve. Evidemment c’est juste le temps travailleurs sociaux, des enseignants mais qui sont
de la création, mais on peut penser et espérer qu’il formés à l’art-thérapie et cela s’étend au champ
y ait des retentissements en dehors de ce temps-là. social et pédagogique. Cela permet entre autres
C’est une hypothèse évidemment. Mais plus on y de traiter les problèmes de la violence contempo-
croit, plus cela marche. C’est-à-dire que c’est fort raine dans les quartiers à violence, dans les prisons,
et que l’on a des exigences, l’art-thérapie ce n’est les maisons de retraite, auprès des toxicomanes, des
pas de la complaisance. Oui, il y a des exigences et sidéens, de gens qui sont en fin de vie, des gosses
on n’applaudit pas comme cela inconsidérément, atteints de maladies gravissimes etc., il y a de tout.
il faut pousser un peu plus en sachant les possibilités Le travail se fait en milieu institutionnel ou en libéral
de la personne. On n’est pas du tout dans le leurre, ou en associatif en individuel ou en groupe, petit ou
ni dans l’illusion, ni dans la complaisance. Comment grand, il y a de tout. Pour moi l’art-thérapie est un
est-ce qu’une personne en désarroi physique, men- accompagnement qui n’est pas destiné à parfaire
tal, social, existentiel, comment passe-t-elle d’objet un diagnostic, ni à dévoiler les problématiques de
du malheur à sujet d’une réalisation artistique dans la personne. Dans mon institut, il y a une interdiction
ce champ-là ? C’est-à-dire qu’elle ne s’attaque pas formelle que quiconque fasse une interprétation de

France Alzheimer et Maladies apparentées 17


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

dévoilement, dans le genre : « ton tableau révèle ta Le rôle des familles de personnes atteintes d’Alzhei-
hantise de la mort » ou « c’est sûrement un problème mer ou d’autres pathologies, est une aventure d’une
avec ta mère ». Cela n’avance à rien. grande richesse, qui profite en retour à son enrichis-
sement en humanité et lorsqu’on est artiste, à ses
C’est vraiment l’accompagnement dans l’oeuvre.
créations personnelles qui d’une certaine façon, bé-
C’est comment on s’intéresse à la personne pour
néficient de l’accompagnement de la création des
la mettre en situation de création, l’accompagner
autres. Je rappellerai au passage que ce n’est pas
comme créatrice et l’accompagner au nom de sa
négligeable comme apport financier à des artistes.
création. C’est déjà un dépassement même partiel
Retenez simplement une seule chose de ce que je
et transitoire, dans la mise en scène de ses problè-
vous disais. Braque disait : « l’art est une blessure qui
mes, de ses crises. C’est la figuration complexe dans
se termine en lumière ». C’est magnifique. L’art-thé-
une production artistique. Cela ne révèle pas ce qui
rapie permet cette mutation alchimique.
est, donc ce n’est pas un test de diagnostic, cela
ne montre pas ce qui était déjà là, cela amorce un Je finirai par des questions. Il faut se méfier des ré-
mouvement vers ce qui peut être, même si c’est de ponses. Pour se former, il faut lire « Lettre à un jeune
façon symbolique. Quand l’atelier est fini, la mala- poète » qui est à mon avis un ouvrage indispensable.
die revient évidemment. C’est vers ce qui peut se Rilke dit, si je me rappelle bien : « aimez vos questions
représenter, se mettre en processus d’une création à pour elles-mêmes ». Cela ne veut pas dire qu’on n’a
l’autre, ce qui est très compliqué. Patrick Laurin vous pas de réponse mais que les réponses n’épuisent pas
dira tout à l’heure que les malades Alzheimer ne se la question. Est-ce qu’on peut concilier l’intérêt pour
rappellent pas forcément que le tableau précédent l’oeuvre et l’intérêt pour le créateur ? C’est une ques-
était d’eux, ils ne se rappellent pas forcément être tion complexe parce qu’il y a des amateurs d’art brut
déjà venus. Comment on s’en débrouille ? Le but qui sont absolument désolés que le créateur aille
n’est pas de se débarrasser de ce qui gêne mais mieux si sa production est moins intéressante. La ma-
d’essayer de le transformer en création. Transforma- ladie peut être créatrice ou tout au moins peut-elle
tion au moins partielle, ce n’est pas la panacée de être source d’une création ? Ce n’est pas la maladie
la maladie physique ou mentale, du malaise, de la en elle-même, c’est comment la personne envisage
marginalité douloureuse, du handicap etc., en œu- la maladie, qu’est-ce qu’il en fait ? L’art peut-il être
vre et par là, restaurer la personne dans ses capaci- un traitement du malheur ? Cela fait un peu titre de
tés expressives personnelles. Je n’aime pas ce que je journal. L’être humain, objet de violences physiques
viens de dire, on ne restaure pas la personne, on aide ou autres, peut-il devenir un peu plus sujet dans le
la personne à se restaurer. Elle n’est pas complément territoire du symbolique ? Quand alors il touche quel-
d’objet direct, elle est sujet du verbe. que chose de juste, le problème ce n’est pas de faire
joli, c’est d’être au plus juste. Ce que ce peintre nous
Pour devenir médiateur ou art-thérapeute, il y a une
a montré, pour lui-même, ne se trouve-t-il pas dans un
formation sur savoir ce que c’est que le transfert des
projet similaire aux recherches de grands créateurs ?
pièges de la relation. Evidemment, sauf génie per-
Est-ce qu’on peut se faire accompagner dans cet
sonnel ou des qualités exceptionnelles relationnelles,
itinéraire aventureux ? La personne accompagnée
il faut se former auprès de professionnels expérimen-
en art-thérapie ou en médiation artistique ne se pas-
tés avec mise en situation d’atelier, cours théoriques,
se-t-elle pas alors de son drame individuel au thème
stages, supervision de la pratique. Les connaissances
universel de la condition humaine ?
théoriques sont nécessaires et surtout se méfier des
pièges les plus fréquemment rencontrés.

18 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Deuxième Partie :
« L’art au service de la relation »

France Alzheimer et Maladies apparentées 19


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

La musicothérapie
par Pilar Garcia

Je voudrais en premier lieu vous faire partager une découvert un public tout à fait extraordinaire et je
pratique ; une pratique visuelle et filmée dans un do- me suis dit : « Je n’a pas besoin d’aller chanter pour
cumentaire de 52 minutes dans une unité Alzheimer d’autres personnes, il y a assez des musiciens, je ne
avec des personnes assez atteintes. Ce documentai- vais me consacrer à ce public-là ». De fil en aiguille,
re a été filmé fin d’année 2004 par la Cathode, un or- j’ai continué à travailler, plutôt amorcer mon travail
ganisme de films et documentaires sociaux. Un beau en musicothérapie avec le public handicapé et
travail réalisé avec des personnes vraiment tout à fait polyhandicapé. J’ai travaillé pendant cinq longues
efficaces sur le terrain. années avec des enfants sourds et je dois dire que
cette expérience était absolument extraordinaire et
Ils ont mis un an avant de s’approprier un petit peu
bien intéressante.
le public et l’espace. Ce ne sont ni des thérapeutes
ni des médecins. Ils ne connaissaient pas du tout la Je parle de tout cela parce que je crois qu’il y a un
maladie d’Alzheimer, mais ils ont eu cette finesse, ce lien. On n’arrive pas à travailler avec des malades
tact pour appréhender ces personnes et les laisser d’Alzheimer de but en blanc. Chacun bien sûr a son
tout à fait à l’aise. Cela a été assez extraordinaire parcours, mais chaque public, chaque difficulté est
parce que la salle était transformée avec des ram- différente. Seulement la relation qu’on a avec les
pes de lumière de toutes les couleurs, deux camé- autres s’affine au fur et à mesure. Travailler avec des
ras, des caméras vraiment très proches et les person- personnes polyhandicapées, avec des bébés, avec
nes étaient tout à fait à l’aise. C’est pour vous dire des enfants sourds, avec des adultes même par le
qu’avec un gros travail de confiance, de relations biais d’associations, des cas sociaux, des personnes
plutôt humaines et naturelles, effectivement on peut qui avaient de grosses difficultés psychiatriques. Tout
très bien aborder les gens sans leur faire du mal. cela en fin de compte a un lien et cela nous enrichit,
nous, art-thérapeutes et, nous, êtres humains. On a
J’ai eu d’autres expériences avec des journalistes
tous à s’enrichir de ce public-là puisqu’on vit avec.
qui me voyaient travailler et qui voulaient d’emblée
Au contraire, on est là pour les côtoyer et apporter
interviewer des malades Alzheimer. Ils étaient surpris
ce qu’on peut nous, leur apporter. Je travaille depuis
de voir que les malades, d’un seul coup, devenaient
2000 dans ce même hôpital privé des Magnolias à
muets. Ils disaient : « mais on a vu votre film, pourtant
la demande de la psychologue de l’établissement.
ils parlent, ils s’expriment ». Je leur dis : « mais là, vous
Elle voulait absolument mettre en place un atelier
êtes là avec eux, vous ne les connaissez pas, vous
de musicothérapie, mais elle ne trouvait personne.
avez la caméra sur eux ». Il n’y a pas eu de travail en
Elle m’a contactée me demandant si je me sentais
amont, de relations qui ont été gagnées.
capable. J’avais fait effectivement des spectacles
C’était assez curieux parce qu’effectivement, les dans des maisons de retraite en tant qu’artiste mais
deux personnes les plus ouvertes se sont fermées je n’avais jamais abordé ce public. Je dois dire que
complètement. On m’avait demandé de me met- cela a été vraiment une relation qui m’a été relati-
tre à l’arrière, ce n’était pas très malin. Au bout d’un vement facile et il a vraiment fallu que je m’informe.
moment, une des personnes s’est retournée vers moi J’ai pris tout mon temps pour bien observer ce qui
et m’a dit : « mais Pilar, qu’est-ce qu’ils nous veulent se passait.
ceux là ? ». Ils ont été très surpris. Puis : « Ils se prennent
J’ai également en 2005 eu la chance d’être accep-
pour qui ? ». Elle n’avait pas envie du tout de parler
tée pour suivre le DU éthique et soin des malades
aux caméras. En tous les cas, on a fait un très beau
d’Alzheimer. J’étais la seule musicienne ou musico-
travail. Le film en entier est tout à fait intéressant avec
thérapeute dans ce petit groupe de stagiaires. Tout
des beaux témoignages et aussi des apports plus
cela me permet de connaître davantage et surtout,
d’ordres médicaux. Ils vont comprendre, il y a un peu
de ne pas dépasser mes limites de la compréhen-
le chemin de ce parcours avec la musicothérapie.
sion. Mes limites sont vraiment la relation humaine,
Avant de rentrer dans la méthode, je vais me pré- ce que je peux apporter à l’autre avant tout, avant
senter. Mon parcours est sans doute aussi original même la musique bien sûr.
que tous les parcours des art-thérapeutes, des per-
Puis ensuite vient ma musique, vient ma présence,
sonnes un peu en marge. J’ai un parcours artistique
qui est malgré tout artistique puisque de toute fa-
avant tout. J’ai commencé à chanter très jeune, j’ai
çon la question est là aujourd’hui entre l’art théra-
fait beaucoup de musique, surtout de la scène, de
pie et l’artiste. Pour moi, il n’y a pas beaucoup de
l’opéra, un parcours lyrique. J’ai toujours beaucoup
limites. Je pense qu’un art-thérapeute, s’il est artiste,
aimé chanter dans les rues, même dans un endroit
sera beaucoup bien à même d’être à la portée jus-
désert où personne ne me connaissait et voir ce qui
tement du malade. C’est le but, de se mettre à la
se produisait tout simplement. J’ai eu un parcours as-
portée de l’autre, savoir vraiment d’abord ce qu’il
sez particulier jusqu’à ce qu’on me demande de fai-
est prêt à vivre pour ensuite travailler à partir de ce
re des spectacles et des concerts pour des personnes
petit démarrage.
handicapées ou en difficulté. Et j’ai là effectivement

20 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Mon travail part de la bouche puisque effectivement vivant, riche, coloré. Je joue beaucoup sur tout et
on parle, on chante, on mange. C’est assez intéres- pas uniquement sur la musique, l’écoute musicale et
sant parce que dans notre première rencontre, les l’acte de chanter tel répertoire. Je rebondis sur tout
premières relations dans le groupe, on prend le temps ce qui va être aussi visuel. Cela je le dois à mon côté
bien sûr de se saluer, de se serrer la main, de se faire artiste, la scène, les lumières, les couleurs, même ma
un sourire, de se rapprocher, de se regarder les yeux tenue, mes boucles d’oreille. Tout fait que dès que
dans les yeux parce que le regard en dit long et je j’arrive, il y a toujours un petit mot : « Oh ! Vous avez
le répète à chaque fois. A chaque patient, je leur de jolies boucles d’oreille ! » Tout de suite il faut que
dis : « le regard en dit long, devinez ce que je vous quelque chose accroche. J’ai remarqué que cela
dis avec mes yeux ». Il y a donc une communication fonctionne très bien. Ces personnes quelquefois se
qui se fait déjà par le regard, le visage. Ce que peut pomponnent aussi pour venir à la musique, il y a
témoigner le visage de bonheur, de tranquillité ou quelque chose qui fait qu’elles sont contentes d’être
bien le contraire quand ces personnes arrivent dans là. Il se passe quelque chose d’assez intéressant de
la salle, il y a quand même beaucoup d’anxiété. Ce ce côté-là aussi.
contact se fait par tous ces chemins, avant même le
D’une séance à l’autre, même si le salut et la pré-
travail à proprement parler. Puis ensuite, on en vient
sentation sont pratiquement avec les mêmes per-
à la bouche. Qu’est-ce qu’on fait avec la bouche ?
sonnes, les rencontres sont toujours différentes. Puis
Chacun son tour, c’est assez intéressant d’entendre,
viens le moment du contact, au bout d’un moment
on crie, on hurle ou bien on embrasse. Chacun a son
on s’approche vraiment les uns des autres. Je vais
petit mot à dire par rapport à la bouche et puis on
vers les malades pour leur faire sentir les vibrations
mange. Maintenant on va s’occuper de la bouche
en chantant, en faisant de petits ronronnements, en
qui chante, de la bouche qui parle. Viennent les sti-
cherchant des sons faits avec la bouche fermée, le
mulations avec le travail de vocalise etc.
passage de la voix dans la gorge. On va se toucher.
A l’entrée dans la salle, c’est notre salut, se recon- On voit dans le film que dans le groupe, il y a des
naître. Individuellement, on va essayer de se nom- personnes qui sont attirées les unes vers les autres
mer. Pour tous les groupes que j’accueille, je me et qui vont aller se rencontrer de façon tout à fait
dois, et ce n’est pas toujours facile, de me rappeler spontanée. Elles sont marquées quand même par
du prénom, du nom de la personne, comment elle beaucoup d’affections et d’amour. Je trouve cela
fonctionne. Je suis obligée de restreindre mes acti- très intéressant.
vités professionnelles pour ne pas me laisser oublier
Puis il y a cette partie beaucoup plus pratique, beau-
les personnes avec lesquelles je travaille, je ne veux
coup plus physique, le chant. C’est une partie très
surtout pas cela. Quand on se présente, je leur dis
intéressante parce que le chant est un instrument
comment je m’appelle, je leur demande si elles sont
tout à fait riche dans la mesure qu’il va aller toucher
prêtes à dire leur prénom et leur nom. Si elle ne le
le corps de la tête au pied. Je dis aux personnes : «
sont pas, je rebondis parce que moi, je le connais,
On va respirer avec les pieds, on est des arbres, on
avec une petite chanson avec le prénom qui va
est plantés, on a des racines, on va faire monter la
jaillir et cela va les entraîner. Et du coup, elles vont
sève en vous et on va s’ouvrir ». J’accompagne tous
me donner leurs noms et leurs prénoms. C’est pour
ces mouvements avec le geste, toute cette verba-
moi un démarrage important. C’est quelque chose
lisation avec le geste ou quelque fois avec de gros
qui compte beaucoup. Qand on a des personnes
tambours, de grosses percussions africaines qui sont
nouvelles dans le groupe, on se regarde tous et on
vraiment tranchées dans le tronc d’arbre. On est des
dit : « Ah il y a un intrus, il y a quelqu’un que vous
arbres, on est tous vivants et on lève les bras. On sent
n’avez jamais vu, est-ce que vous le retrouvez, est-
bien que tout le corps travaille. J’apporte avec moi
ce que tout le monde se connaît ? » Chacun va faire
de petites marionnettes, de petits pantins qui servent
ce travail, on va être aussi amenés quelque fois à se
aussi à dessiner que j’articule dans tous les sens, la
compter : « je suis la première et vous êtes assise là,
tête, les jambes. Et on fait tous comme le pantin que
vous êtes la deuxième » et ensuite, on se compte les
je mets devant la lumière. Il y a toujours moyen de
unes après les autres. C’est intéressant parce qu’il y a
retrouver son corps, par le jeu et par quelque chose
d’autres personnes qui peuvent compter à la place
de très physique, de très visuel.
de l’autre etc.
C’est le souffle, c’est de ressentir toutes les vibrations
Les séances de musicothérapie que je fais à l’hôpital
en chantant, le passage dans la voix, les perceptions
des Magnolias et partout ailleurs durent une heure
de la résonance au niveau de la tête, au niveau de
et demie. Une heure et demie parce que tout ce
la caisse de résonance, au dessus des cordes voca-
temps de la rencontre pour moi est primordial. On
les. Tout ce qu’on peut articuler autour de petits jeux
ne peut passer à la musicothérapie, sans sentir, sans
de rythmes, des frappes de main etc., tout ce qui va
rencontrer les personnes, c’est évident. Tout ce mo-
faire que peu à peu, plus ce sera varié, plus chacun
ment prend du temps. J’ai beaucoup d’accessoires,
pourra être à sa place. Un exercice ne va pas conve-
beaucoup d’instruments de musique, mais aussi des
nir à tout le monde. Par contre, si on arrive à varier
accessoires qui ne sont pas forcément des instru-
de façon à ce qu’il y ait un suivi sans fatiguer non
ments de musique, comme des éventails. J’emmène
plus, on peut effectivement sentir que l’un va s’ac-
des éventails à chacun, on se cache derrière, on se
crocher sur le rythme, l’autre sur la résonance, l’autre
découvre et là on dit son nom. Il y a plein de jeux, il
sur la respiration. Enfin, tous ensemble on va former
y a plein de petits trucs qui font que cela peut être
un groupe. Tout ce qui est stimulation, concentration

France Alzheimer et Maladies apparentées 21


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

et bien sûr communication, fait partie de ce travail, passée pour elle la séance, elle m’a dit : « chanter,
de la respiration, de souffle, des vocalises, l’articula- cela touche l’âme » avec des larmes dans les yeux. Il
tion des voyelles. On va retrouver un petit peu tout y a des fois des émotions très fortes. Je pense qu’elle
cet apprentissage initial même pour aller jusqu’à a dit ce qu’elle a ressenti. Evidemment elle n’a pas
l’enfance et utiliser les comptines. La comptine est triché, elle n’a pas cherché à me faire plaisir, il n’y
un outil très riche en rythme, en couleur, en poésie a aucune raison. Puis je pense que c’est vraiment
et en souvenir. autre chose, que la musique et l’art touchent l’âme.
Même si cela arrive une fois à notre fin de vie, c’est
Les premières années où j’ai travaillé avec ces mala-
déjà quelque chose de gagné. C’est certain.
des, je me suis quelque part forcée à prendre un ré-
pertoire qui était de leur époque. Je ne chante pas Monsieur Martin est un personnage qui parle en chan-
du tout dans un répertoire français habituellement. Il tant, marche en se dandinant, tout le temps. Il était le
m’a donc fallu apprendre beaucoup de chansons seul homme parmi un groupe de dix à treize femmes.
françaises de leur répertoire. Je voyais bien qu’il y Tous les matins, il nous disait qu’on était belle, qu’il
avait un décalage entre le fait de travailler sur le voulait nous embrasser, qu’il était heureux d’avoir
corps, sur la voix et puis d’un seul coup, de parachu- toutes ces femmes autour de lui. C’était vraiment sa
ter dans une vie, dans l’auteur, dans une chanson séance. Il avait vraiment une facilité d’improvisation
qui était importante mais pas ce passage. Je me suis extraordinaire, il avait de petits couplets de musique
rendue compte qu’il y a des étapes. Les étapes de en tête. Il improvisait, il nous faisait des poésies sur la
la comptine, c’est une reconnaissance, un gros tra- beauté, sur la gentillesse, sur les beaux cheveux, sur
vail très intéressant au niveau rythmique. D’un seul les beaux yeux des femmes. C’était vraiment un sé-
coup, quand on a redécouvert toute cette partie-là ducteur, c’était absolument extraordinaire.
de chacun, qu’on a joué ensemble, on peut après
Evidemment, ce dont on parlera tout le temps, c’est
chanter ensemble et aller même jusqu’à l’interpré-
le climat de confiance. C’est la première chose à ins-
tation.
taurer. Et là encore on n’a pas besoin d’être art-thé-
Autour du conte, il m’arrive d’utiliser les Fables de la rapeute, ni artiste, pour savoir poser ces climats, avoir
Fontaine avec des instruments de musique. Je pense ces relations avec autrui. C’est tout à fait normal.
que rien n’est à perdre de vue. Tout ce qui est mu- Cela coule de soi quand on travaille avec un public
sical, poétique, va faire ressortir. C’est comme une en difficulté, malade et fragile. Notre première chose
mise en scène. On est là, on les met en scène, on à faire, c’est de mettre les gens en confiance, de se
met en scène le groupe et puis ensuite ont fait sortir sentir bien avec eux jusqu’à ce qu’effectivement, le
toute cette créativité, toute cette musicalité, toute dialogue se fasse, la rencontre se fasse et que cela
cette poésie, toute cette beauté. Je pense qu’il y a résonne vraiment.
de l’art en chacun de nous. J’aurais dû commencer
On peut se dire que tout va déprendre du groupe. Il y
par cela et je trouve qu’on le voit d’ailleurs avec les
a effectivement des personnes qui ont voulu chanter
enfants, tout simplement les tout petits enfants. Sou-
dans leur vie, il y a des personnes qui connaissent des
vent les gens me disent : « j’ai un fils, Pilar il faut que
chansons par cœur. On a l’impression qu’elles ont un
tu le prennes en main, il est vraiment super, il n’arrête
répertoire tout à fait complet de ce qui s’est chanté,
pas de danser, il chante tout le temps ». Si on regar-
de tout ce qui s’est écrit. C’est tout à fait fabuleux. Il
de bien autour de soi, les enfants, c’est évident, sont
y a des personnes qui n’ont pas vraiment abordé la
dans une tranche d’âge où tout est créativité. Puis
musique dans leur vie ou très peu. Evidemment, on
après on passe à autre chose.
va très vite s’en rendre compte et dans un groupe on
En tout les cas, il y a des émotions très fortes et la mu- va pouvoir amorcer encore une fois, aller à la portée
sique va pouvoir les révéler, elle va passer par tous de l’autre pour savoir où il en est, ce qu’il a envie de
les sens, par tous les pores de la peau, par le sque- faire, ce qu’il a envie de faire ressortir. Actuellement,
lette. Elle va pouvoir aller réveiller des créativités. Au j’ai un groupe qui depuis 2005, s’est beaucoup mo-
bout d’un moment, chaque personne va prendre sa difié, avec des personne qui ont très peu pratiqué
chanson, va arriver avec sa chanson et va nous livrer la musique, ou en tout les cas qui n’ont pas baigné
une chanson avec une interprétation tout à fait re- dans la musique. Malgré tout, il y a un travail extraor-
marquable et généreuse. Ce sont toujours des bains dinaire qui se fait. Le travail va être différent. On ne
d’amour, comme je dis. C’est tout à fait magnifique. va pas chanter des chansons entières etc., mais le
Ces personnes rayonnent. Ces moments sont très travail rythmique, le travail corporel, le travail de rela-
brefs, je pense qu’il y a d’autres moments dans la tion humaine, le travail d’échange, va être le même
journée de cet hôpital où il y a des moments très in- et va être aussi important. Les séances d’un groupe
tenses et très forts. Ils existent et ils sont tellement im- à l’autre seront toujours des séances d’une heure et
portants. A la fin de chaque séance, on passe aussi demie. C’est moi qui veux varier un petit peu ma mé-
du temps à se dire au revoir et on en profite pour thode et mon approche.
verbaliser.
Pendant cette heure et demie, les personnes ne
Je me souviens d’une patiente qui voulait absolu- quittent pas le lieu, ne déambulent pas, ne se lèvent
ment jouer et chanter du tambourin debout alors pas, ne se lassent jamais. Elles sont présentes, même
qu’elle tremblait, elle était vraiment très amaigrie, si de temps en temps il y en a une qui va somnoler
très amoindrie. Elle tremblait et elle a joué et chanté un petit peu. Elle somnole mais dès que je m’appro-
debout. Quand je lui ai demandé, comment s’était che d’elle, que je lui touche la main, il y a un sourire

22 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

qui revient tout de suite sur son visage. Elles sont pré- la bouche qui chante, qui parle, qui boit, qui mange.
sentes, elles écoutent, tantôt elles vont participer en En fin de séance, pour essayer d’ouvrir l’appétit, pour
chantant en parlant et tantôt au contraire, elles vont animer un peu ces personnes à changer de lieu, on
être complètement dans l’écoute et dans le rapport est dans une salle de spectacle, on fait de la musi-
à l’autre. En tout cas une heure et demie avec des que et on va retraverser les couloirs, reprendre l’as-
personnes musiciennes ou pas, cela fonctionne très censeur pour aller à table, pour manger. Bien sou-
bien puisqu’on va surtout retrouver, surtout relier les vent on n’a pas envie de manger, je leur demande
relations, créer des rencontres et permettre à l’autre : « Vous avez soif, vous avez faim ? » « Non, on n’a
de communiquer et de s’exprimer. pas faim, on na pas soif ». Pour se dire au revoir, on
va chanter des chansons à boire et à manger tout
La musicothérapie que je pratique, c’est ce qu’on
simplement. On va parler de poulet rôti, on va parler
appelle la musicothérapie active. Il y a la musico-
de l’odeur, de ce qu’on veut et puis on va chanter :
thérapie réceptive qui est basée surtout sur l’écoute
« J’aime le jambon et la saucisse et un petit coup ».
musicale. C’est tout un travail qui est bien différent.
On va après repartir avec une perspective différente
Moi par contre, vous voyez que c’est de l’activité
qui est encore de garder cette bouche en activité.
que je propose, la voix étant un instrument pratique
Apparemment, c’est quand même un élément très
et actif. Donc les instruments et la danse, puisque
important dans notre corps et dans le chemin qu’on
l’un ne va pas sans l’autre. Il y a des groupes de per-
parcourt. Cette bouche qui va servir maintenant à
sonnes avec lesquels je me sens beaucoup plus, où
nous nourrir. Dès le départ elle nous sert à nous nourrir
il y a plus de demande au niveau de la danse. Donc
; retrouver un petit peu tout ce lien. La chanson aide
j’apporte des musiques et en fin de séance on dan-
énormément et donc on va rebondir sur tout cela.
se quelques paso doble, un peu de cha-cha-cha et
on rythme comme cela. D’un groupe à l’autre, les On a créé un repas musical ensemble. Je vais avec
besoins ne sont pas les mêmes. tout mon matériel, les accompagner à leurs salles
à l’unité Alzheimer. Je prends des repas avec elles.
Les instruments sont des instruments basiques de
Quand on met les instruments, on peut aussi chan-
rythme, de percussion, des petites percussions, tou-
ter, travailler dans cette salle. On a tous les échauf-
tes sortes de percussions. Je pense que les lames
fements de mise en bouche etc. Bien souvent, on
sonores et les xylophones sont vraiment très intéres-
passe en revue tout notre travail de préparation à
sants à utiliser en musicothérapie. Mais j’apporte
chanter et à manger en même temps. Ensuite si on
aussi des objets, des petites percussions qui ont des
est dans la salle, on va débarrasser les instruments de
formes d’oiseau, d’animal, des objets dans lesquels
la table et là on va mettre les assiettes, les fourchet-
on va pouvoir souffler etc. J’utilise aussi bien souvent
tes, les couteaux et on va continuer à travailler avec
les chants des cigales avec la lavande appropriée.
notre bouche, mais autrement.
Il y a toujours beaucoup de petits éléments qui vont
permettre d’attirer l’attention, de se retrouver. Cha- J’ai aussi la chance de retrouver les patients des
cun a son univers à lui dans lequel on va pouvoir hôpitaux et maisons de retraite pour lesquels je tra-
entrer, qu’il va bien vouloir nous ouvrir. Il faut juste vaille grâce à un restaurant. C’est tout simplement
chercher la clé qui va convenir pour ouvrir chaque le restaurant de mon mari qui est cuisinier. Dans ce
univers différent. restaurant depuis trois à quatre ans, on accueille et
on fait des repas : « Repas des aînés, chansons du
Je pense qu’un art-thérapeute, c’est quelque chose,
passé ». Je fais aussi des soirées et des repas « Etres-
un artiste c’est autre chose. Les deux c’est super. Je
anges » avec des personnes handicapées. Pendant
dirais aussi qu’un animateur, un soignant, s’il est ar-
ces repas, les personnes arrivent plus tôt, vers midi,
tiste, il a aussi des facilités de communication. Artiste,
onze heures et demie, il y a tout un travail de pré-
cela veut dire aussi créer, cela veut dire rebondir sur
paration avec des chansons. Ensuite, on va manger
des scènes différentes, cela veut dire être capable
tout en écoutant de la musique, on va reprendre
de résonner avec un public. Quand on est en scène,
des chansons écrites qu’on va chanter et j’y invite
notre but c’est que le public résonne avec nous,
des enfants qui viennent aussi participer. Assez ré-
c’est évident. Instinctivement, on va savoir capter
gulièrement on essaie de faire ce travail et je dois
les regards, on va savoir porter sa voix, on va savoir
dire que c’est absolument extraordinaire. Des gens
s’intéresser à un visage qui vous regarde juste à ce
se sont déplacés depuis le Mans, Auxerre, Sens, pour
moment-là. C’est quelque chose qu’on fait sur scè-
un repas à Corbeil-Essonnes. Chaque fois c’est diffé-
ne, en cabaret, dans la rue. Dès qu’on est artiste, on
rent. Pour des personnes qui ne sont pas présentes à
joue là-dessus. Si vous voyez des mimes dans la rue,
l’hôpital ou en maison de retraite et qui participent à
ils guettent les moments présents pour bouger, c’est
très peu de manifestations de ce genre, dès qu’elles
exactement cela. Quand on est avec un public de
arrivent dans un restaurant, c’est déjà cela. C’est un
malades, on attend la réaction, la moindre esquisse
lieu très convivial et extraordinaire. Avec la chanson,
de sourire et la petite amorce qui va faire qu’on va
c’est vraiment complet. Tout le monde chante, tout
pouvoir attraper ce mot, ce chant, cette mélodie et
le monde danse, tout le monde joue des instruments.
ce rythme. Et hop, développer et tirer le fil au fur et
Ce sont de très bons moments de plaisir. On voit bien
à mesure pour arriver à tisser quelque chose qui va
que l’intégration y est. Il y a des personnes qui se lè-
remplir en tout les cas cette personne.
vent, qui vont au comptoir, qui vont demander à
Je pense avoir ouvert une nouvelle perspective de boire leur café au bar plutôt qu’à leur table et qui
travail qui m’a semblé intéressante. Pour en revenir à vont parler avec les serveurs. Il y a une communica-

France Alzheimer et Maladies apparentées 23


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

tion qui se fait de façon très naturelle et au niveau bien qu’un jour ils vont rencontrer des personnes en
social c’est quelque chose d’important. En même fauteuil. Il y a même une participation du public, des
temps, il y a le public extérieur qui est là parce qu’on gens qui oublient de partir à leur travail à deux heu-
ne fait pas des repas uniquement pour les malades res et qui sont encore en train de chanter avec les
Alzheimer. On les fait en semaine, le midi pour que malades. C’est assez extraordinaire.
les gens, le public d’habitués vienne. Ils savent très

Le mouvement dansé
par Julie Pestourie et Delphine Walter

Le mouvement dansé au service de la relation de Le travail en binôme repose sur la complémentarité


soin auprès du sujet hospitalisé. de nos compétences, sur l’apport de nos expérien-
ces tant personnelles que professionnelles en danse
Julie Pestourie, danseuse, pédagogue D.E., Associa-
et en thérapie. Deux regards qui s’enrichissent dans
tion Zouip’
l’échange d’observations, de réflexions que nous
Delphine Walter, psychomotricienne D.E., Hôpital
avons avant et après chaque atelier. Ces échanges
Bretonneau
sont essentiels à nos pratiques respectives.
Préambule
Objectifs principaux de l’Atelier
Cet atelier existe depuis octobre 2004. Il s’adresse
□ Développer et améliorer les capacités sensori-mo-
à des patients accueillis à l’hôpital de jour (HDJ)
trices avec un accent mis sur la proprioception et
psychogériatrique présentant une démence de
les sensations kinesthésiques de poids et d’espa-
type Alzheimer à un stade débutant à modéré. Cet
ce.
atelier a lieu les jeudis de 10h30 à 12h15 dans une
□ Travailler la mémoire à travers la temporalité du
salle avec un grand espace (salle de théâtre) et ac-
geste et son inscription dans l’espace.
cueille en moyenne 8 participants. Le groupe reste
□ Solliciter l’imaginaire à travers les différentes induc-
stable pendant 6 mois. Chaque jeudi, lorsque nous
tions permettant d’enrichir le langage corporel de
retrouvons les patients à l’HDJ pour les accompa-
chacun.
gner dans la salle de théâtre, la plupart nous recon-
□ Aborder le mouvement dans sa dimension qualita-
naissent. Après une interruption de 6 mois à 1 an, les
tive, retrouver du plaisir dans le mouvement.
patients se souviennent de leur séjour à l’HDJ et de
□ Apporter du réconfort, du contact, de l’autono-
leur participation à cet atelier.
mie.
En tant que pédagogue et artiste de la danse, Ju- □ Valoriser les capacités de chacun et aider les pa-
lie Pestourie, intervenante extérieure à l’hôpital Bre- tients à retrouver confiance en eux.
tonneau, s’est interrogée sur le corps vieillissant et □ Favoriser la communication verbale et non ver-
la possibilité, avec l’avance en âge, de garder une bale.
conscience de son corps en mouvement. Cet ate-
Les principaux axes de travail :
lier est né aussi d’un désir d’aller vers des personnes
□ Le rapport au réel par la conscience du poids du
en difficulté et de leur permettre, à travers le mou-
corps, de ses différents appuis dans le fauteuil et
vement dansé, de sortir de l‘isolement et de retrou-
dans le sol et des limites propres à chacun.
ver une estime de soi.
□ Le rapport au temps présent par la prise de
En tant que psychomotricienne à l’hôpital Breton- conscience de la respiration et de la sensorialité.
neau et de par son parcours personnel en danse, □ La mise en mouvement progressive du corps en
la participation de Delphine Walter à cet atelier est lien avec la respiration pour favoriser une mobilité
la conjugaison de plusieurs désirs dont celui d’ex- fluide et une amplitude de mouvement.
plorer les possibles utilisations thérapeutiques de la □ Solliciter le lien entre le haut et le bas du corps à
danse, de travailler avec une artiste professionnelle travers la sensation de la colonne vertébrale et de
du mouvement dansé et de plusieurs interrogations ses directions.
à propos de ces patients. Notamment quelle est la □ Activer la proprioception grâce au toucher et au
contribution de cette médiation corporelle au main- travail spécifique axé sur la posture.
tien, voire à l’amélioration des troubles de l’organi- □ Le rapport à l’imaginaire, à l’expression, à la créa-
sation psychomotrice dont sont diversement atteints tivité à travers le mouvement dansé.
les participants ? Quelles sont les répercussions de
L’atelier : lieu d’exploration, d’improvisation et d’ex-
ce type d’approche sur l’amélioration de l’estime
pression du mouvement dansé
de soi et la qualité de vie de ces patients ?

24 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

Nous entrons progressivement dans un travail de réveil parole au fur et à mesure se déploie. Nous incluons
des sensations corporelles et de prise de conscience dans ce temps, une invitation à retrouver tout ce qui
de l’espace dans lequel chaque corporéité s’inscrit. a animé la séance précédente. Les rappels de l’ate-
Nous explorons l’émergence du mouvement à partir lier se font en groupe à partir des souvenirs de cha-
de différents supports en permettant à chacun de que personne. Bien souvent, ce qui s’est passé une
trouver à sa mesure ses propres possibilités et limites semaine auparavant semble oublié pour la plupart
dans le mouvement. Nous privilégions une qualité des patients, comme si toute trace était effacée.
de mouvement empreinte de fluidité et de douceur. Cependant, il suffit qu’une personne évoque un mot,
Les images, la musique, le toucher, le timbre de la une sensation, un objet, un mouvement… pour que
voix, les objets, le langage, toutes ces inductions se reconstitue petit à petit le fil de la séance précé-
nourrissent la mise en mouvement progressive vers dente. Cette remémoration est importante car elle
le geste dansé et sollicitent, dans l’instant présent, permet à chacun de se replacer dans un passé pro-
l’imaginaire de chaque personne. Un dialogue toni- che et créer ainsi des liens d’une séance à l’autre.
que se crée entre les participants et les intervenan- Les souvenirs sont liés, pour l’essentiel, à l’émotion-
tes et vient soutenir la dynamique de groupe. nel et au kinesthésique. Parfois, certaines personnes
éprouvent le besoin d’exprimer leurs soucis, leur soli-
En début et fin de séance, une place est donnée
tude en dehors de Bretonneau, leurs angoisses liées
à un temps d’échange où chaque participant est
à leur prochain départ. Nous les invitons à s’adresser
invité à exprimer ses ressentis. C’est parfois dans ces
au groupe afin de partager et d’échanger. Cette
moments qu’émergent des paroles intimes. Certains
démarche leur permet de s’inscrire dans une dyna-
expriment leur inquiétude par rapport à leur mé-
mique de travail de groupe.
moire, d’autres parlent de leur souffrance concer-
nant leur solitude, d’autres confient leurs difficultés La relaxation et la prise de conscience des appuis
relationnelles avec leurs proches. Ces paroles sont du corps dans le fauteuil permettent à chaque per-
souvent accompagnées d’émotions. Aussi, nous sonne de « se retrouver » dans l’instant présent. C’est
veillons à les accueillir et à les contenir lorsque cela un temps où chacun prend conscience de sa res-
est nécessaire. Par une attention particulière portée piration, du poids du corps, des sensations de relâ-
au groupe, nous favorisons une qualité de présence chement dans le fauteuil. Nous les encourageons
du groupe et encourageons les échanges.Laisser se à bailler afin de favoriser la détente. Puis, nous les
déployer ces paroles est un temps essentiel, cela amenons progressivement à mobiliser toutes les par-
contribue à créer du lien, à sortir de l’isolement et à ties de leur corps, à trouver les mouvements qui leur
rassurer. Le groupe soutient et apaise à la fois. font du bien, en rappelant que chaque mouvement
s’accompagne d’une respiration… Nous les invitons
Plusieurs étapes construisent l’atelier : le trajet de
à fermer les yeux afin de favoriser une concentra-
l’hôpital de jour à la salle de théâtre. Ce moment est
tion axée sur leurs sensations corporelles. De cette
l’occasion de se retrouver, d’échanger, de discuter
manière, nous souhaitons, d’une part, éviter le mi-
à propos du déroulement de la semaine. C’est aussi
métisme et, d’autre part, les aider à trouver une
l’occasion d’observer si les patients sont en mesure
autonomie dans le mouvement, leur mouvement.
de se repérer et de retrouver le chemin qui mène à
Autrement dit, encourager chaque personne à mo-
la salle.
biliser son corps en fonction de ses possibilités, de ses
L’installation dans l’espace de la salle : se poser dans besoins, de ses propres sensations en lien avec son
le siège, se mettre à l’aise (gilet, sac, canne…), in- état dans l’instant présent. Aller du plus petit mouve-
vitation à enlever ses chaussures. Ce rituel signifie ment à des mouvements plus amples, lentement, en
l’entrée dans la « physicalité » du corps par la créa- restant conscient de ce qui est en train de se créer
tion de son propre espace de confort, un espace sur le moment. Certains patients n’ont aucune dif-
à soi, propice à l’écoute et à la concentration. Les ficulté à garder les yeux fermés et sont autonomes
fauteuils sont placés en cercle, assez proches au dé- dans leur façon de bouger. D’autres, au contraire,
part, pour favoriser, au fur et à mesure, les contacts ont besoin d’un référent extérieur car ils ne savent
visuels et tactiles. Nous ouvrons par la suite ce cercle pas quoi faire. Cette attitude n’est pas seulement
en fonction de l’espace que nous souhaitons explo- liée aux troubles de la mémoire, mais dépend aussi
rer. du vécu corporel de chacun, de la relation que cha-
cun entretient avec son corps et de son aptitude à
La présentation par un tour de cercle est l’occasion
prendre des initiatives.
de se remémorer les prénoms des personnes présen-
tes comme des absentes. Pour la majorité des par- Puis nous entrons dans l’exploration du thème de
ticipants, c’est un « exercice » difficile. L’évocation l’atelier. Exploration des possibilités de mouvements
de la première lettre est un indice qui peut aider cer- à travers le contact, avec les supports offerts par
tains d’entre eux à se souvenir des prénoms. Ce tour l’environnement, avec des objets (balles, ballons,
de cercle prend différentes formes ludiques : jeux de foulards), des mots. Cette phase d’exploration se fait
modulation d’intensité de la voix, reprise du prénom dans un premier temps sans musique afin de favo-
en chœur par le groupe, associer un geste… Cette riser l’écoute de soi et des autres. Un même thème
introduction avant le travail corporel proprement dit est repris et développé sur plusieurs séances. Nous
est un moyen de repérer les difficultés de chacun en constatons que, petit à petit, une « mémoire corpo-
termes de re-mémorisation, de prise de conscience relle » se construit. Les patients s’approprient au fur et
de soi et des autres au sein du groupe. Un temps de à mesure les consignes et vont de plus en plus vers

France Alzheimer et Maladies apparentées 25


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

les autres. L’exploration des contacts, des objets se singularité à travers :


fait avec les autres, alors qu’au départ les patients □ Le développement de sa sensibilité kinesthésique.
sont en attente d’un modèle de notre part et restent □ L’expérimentation des limites de son corps, du
spontanément sur leur fauteuil. Certains prennent corps de l’autre par le toucher.
l’initiative de se lever, ce qui du coup encourage les □ Les jeux d’exploration de mouvements avec les ob-
autres participants à quitter leur fauteuil. Les dépla- jets pour aller vers le geste dansé et les déplace-
cements se font à l’intérieur et à l’extérieur du cercle ments dans l’espace.
ainsi qu’autour des fauteuils.
Le cadre thérapeutique instauré conduit à la créa-
Cet atelier a commencé dans la salle de psychomo- tion d’un espace transitionnel vers un espace poten-
tricité. L’accès à la salle de théâtre, plus spacieuse, tiel d’expérimentation, une aire intermédiaire entre
a permis de développer une exploration plus com- le dedans et le dehors, entre la réalité psychique in-
plète du mouvement avec un travail sur l’espace et terne et la réalité extérieure. Le rôle du thérapeute
les déplacements. et de l’artiste est d’être garant de l’existence de cet
espace.
Un temps d’improvisation avec ou sans support
musical, à partir des consignes énoncées lors de la Les propositions de mises en situations corporelles
phase d’exploration, permet à chacun d’exprimer sont aussi des éléments constitutifs du cadre. Ainsi,
sa créativité et de construire sa propre danse. Nous sommes-nous attentives à une ritualisation vivante
explorons le même thème sur plusieurs semaines en des exercices proposés. Une certaine répétition des
apportant à chaque nouvelle séance une variante, exercices est maintenue avec l’introduction progres-
une entrée nouvelle afin de favoriser, d’une part, sive de nouveauté de manière à garantir un cadre
l’empreinte des trajets dans le corps et de créer, sécurisant. Par l’intermédiaire de mises en situations
d’autre part, de nouvelles connexions. Par exemple, corporelles, il s’agit d’un travail sur la relation telle
lors des ateliers avec un objet (ballons de différentes que définie par la thérapie psychomotrice. Ce tra-
tailles, balles, foulards), nous avons petit à petit retiré vail est fondé sur un engagement corporel et rela-
ce dernier afin d’abstraire le geste. Le mouvement se tionnel : être support, être à l’écoute, savoir attendre
crée à partir de la mémoire de l’objet, sa texture, son et encourager permet progressivement d’instaurer
volume, son poids, son empreinte laissé sur le corps, une relation de confiance et, avec le temps, d’en
le souvenir de son « voyage » à l’intérieur de l’espace récolter les effets thérapeutiques. Cette posture est
proche de chaque personne (peau, kinésphère). indispensable à l’établissement d’un processus thé-
Nous laissons l’objet à une personne qui devient « le rapeutique. Une attention est portée sur la temporali-
guide » du groupe, celui que l’on suit. Lorsqu’elle a té et la manière d’entrer en contact avec le patient.
terminé, elle passe le relais à quelqu’un d’autre qui, Dans cette logique, le sujet est placé au centre de
à son tour, entraîne le groupe dans sa danse… Ce ses possibilités. Le projet thérapeutique appartient
travail implique, pour des patients souffrant de la avant tout à la personne soignée et s’insère dans
maladie d’Alzheimer, non seulement la mémorisa- le projet de soin de l’équipe. Ainsi, pour les patients
tion des consignes, mais aussi la capacité de rester atteints d’apraxies – qu’elles soient d’origine neuro-
concentrés et conscients de leur propre geste tout logiques ou non -, il est possible d’explorer le mouve-
en étant à l’écoute de ce qu’ils voient. Autrement ment avec leurs difficultés, leurs différences sans être
dit, être en mesure de se positionner dans le temps et stoppés dans leur élan. Ce travail demande de l’at-
l’espace tout en développant leur créativité et leurs tention et d’accepter le relâchement tonico-muscu-
capacités corporelles dans un flux libre. laire, le lâcher-prise : lâcher prise avec ce que cela
vient signifier pour certains... Des résistances multi-
Un temps de parole pour clore l’atelier. La danse se
ples sont souvent présentes et viennent entraver le
termine, chacun regagne sa place. Nous rappro-
mouvement. De plus, laisser l’intellect de côté pour
chons nos fauteuils afin de partager les réflexions
donner libre accès au plaisir de sentir son corps en
des uns et des autres sur le travail proposé : quelles
mouvement et, par là, se sentir exister différemment,
sensations reste-t-il dans le corps ? Nous sentons-nous
est parfois difficile et demande un soutien.
différents par rapport au début de l’atelier ? Qu’est-
ce qui a changé ? Nous entendons les patients nous Le travail de lâcher-prise exploité lors de la mise en
dire qu’ils se sentent « plus souples, plus aérés, moins mouvement, notamment par le toucher, permet de
endormis, plus vivants ». donner à voir et à transmettre une réalité non dicible
: exprimer avec le corps les impossibles à dire, à faire,
Psychomotricité : construction d’un cadre thérapeu-
les impasses. La dimension thérapeutique tient à la
tique et corps en relation
prise en compte du sujet là où il se situe. Pour cela,
La psychomotricité est une thérapie à médiation l’utilisation de la parole, du toucher, du regard, de la
corporelle dont l’enjeu est le corps en relation. La mise en mouvement et du rythme sont des entrées
construction d’un cadre thérapeutique et les bases possibles à l’échange, la relation, la créativité à tra-
théoriques sur lesquelles s’appuie cette pratique sont vers le geste dansé. Aller vers le geste dansé c’est
garantes d’un processus thérapeutique. La régularité aller vers une symbolique du mouvement. Un mouve-
dans le temps, le lieu et la présence des intervenan- ment aussi minime soit-il, un regard, une parole sont
tes font partie des éléments constitutifs du cadre. autant d’éléments valorisés qui favorisent l’estime de
Une régularité qui rythme les rencontres offre un es- soi si souvent entamée chez ces patients.
pace suffisamment contenant, rassurant, sécurisant
Les principales références théoriques sur lesquelles
et soutenant pour que chacun puisse exprimer sa

26 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

s’appuie ce travail de thérapie psychomotrice sont priation d’un vécu corporel autre que celui associé
les écrits de D. Anzieu à propos du groupe et du « à la douleur. La mémorisation des expériences cor-
moi-peau », de D.W. Winnicott à propos de « l’espa- porelles est liée à une redécouverte du plaisir dans
ce transitionnel », de F. Dolto à propos de « l’image le champ de la sensorialité et du mouvement. Cela
inconsciente du corps » ou encore de L. Ploton à contribue à rendre à nouveau possible des processus
propos de « la prise en soin » des sujets atteints de la de mémorisation dans le temps présent. De fait, la
maladie d’Alzheimer et de la nécessaire considéra- découverte de nouvelles sensations corporelles et la
tion à porter à ces sujets (estime de soi). possibilité de solliciter le langage du corps à travers le
geste dansé sont des voies possibles vers une posture
Une utilisation thérapeutique de la danse
différente, une manière d’être « autre ». En effet, re-
L’art de la danse aborde le corps dans sa globalité sentir c’est être dans une forme d’autonomie et d’af-
et permet à chaque patient d’exprimer ce qui ne firmation de soi que beaucoup de patients perdent
peut être dit. Chaque corporéité dansante exprime en regard de leur maladie. Nous invitons à explorer
dans l’instant toute sa charge émotive et son inten- les chemins possibles du mouvement en veillant à
tion ou non d’être là, présent avec le groupe. Le lan- valoriser chaque proposition des participants. Nous
gage du corps commence là où la pensée s’arrête. sollicitons chez chacun la recherche de son propre
Le lâcher-prise est de fait favorisé durant le temps mouvement en procédant étape par étape. Ce tra-
de relaxation et d’échauffement sensoriel. Sentir son vail contribue à soutenir une meilleure estime de soi.
corps, ses appuis, prendre conscience des espaces
qui nous entourent, du rythme de chaque geste, tout Autres réflexions à propos des liens entre le corps et
cela né d’une intention. Pour des patients souffrant la mémoire - Paroles de patients
de la maladie d’Alzheimer, ce travail prend son sens
Ce travail corporel questionne parfois certains pa-
dans la mesure où il leur permet de garder non seule-
tients qui nous demandent en quoi cela les aide à
ment un contact avec le réel (l’instant présent), mais
garder la mémoire ? Le fait de se souvenir, de se re-
également de se projeter dans un avenir proche
mémorer ce que l’on dit, ce que l’on fait, ne peut
dans lequel s’inscrivent les consignes des exercices
être dissocié du corps et des informations d’ordre
et l’anticipation dans le mouvement. Au-delà des
sensoriel que celui-ci envoie au cerveau (SNC).
problèmes mécaniques ou de locomotion, le mou-
vement est empreint de la sensibilité propre à cha- Le travail spécifique de réveil sensoriel, directement
que personne. « Le rapport avec le poids, c’est-à- lié à la proprioception et à la posture, permet aux
dire à la gravité, contient déjà une humeur, un projet patients d’affiner leurs perceptions corporelles, leurs
sur le monde » écrit Hubert Godard dans un article sensations à la fois externes et internes. Ainsi, écrit Oli-
intitulé Le geste et sa perception. ver Sachs à propos de la proprioception (L’homme
qui prenait sa femme pour un chapeau) : « ce sixiè-
Les ateliers se construisent à partir des outils de lec-
me sens vital, sans lequel un corps reste irréel, dés-
ture proposés par l’analyse fonctionnelle du corps
habité ». Dans cette optique, le travail corporel tel
dans le Mouvement Dansé (Odile Rouquet, La tête
que nous l’envisageons est un moyen de favoriser la
aux pieds) et les facteurs de mouvements tels que
mise en place de nouvelles coordinations neuromus-
les a défini Rudolf Laban, théoricien de la danse,
culaires, de nouveaux chemins grâce à la plasticité
au début du XXe siècle (le Flux, le Poids, l’Espace,
neuronale.
le Temps). La combinaison de ces différents facteurs
colore le geste pour lui donner une qualité particu- Le questionnement des patients quant au lien entre
lière. Il ne s’agit aucunement d’un travail sur la per- le travail corporel proposé et la mémoire renvoie à
formance ou le dépassement de soi. La danse dont l’image et à la place du corps dans notre société.
il est question ici se définit dans « l’acte de danser », En effet, la plupart d’entre eux n’ont pas eu accès
l’intention d’être en relation et la sensibilité que cha- à ce type d’approche corporelle au cours de leur
que patient apportera à son geste. existence passée et, bien souvent, la mémoire n’est
associée et restreinte qu’à un processus purement in-
Mouvements et processus de mémorisation
tellectuel, cognitif « décorporéïsé »/désincarné. Cela
Notre travail porte sur les liens du corps à la corporéi- renvoie aussi à l’éducation, à ce qui est transmis à
té et à la mémoire. Le cadre dans lequel se dérou- propos du corps, à la place et au statut du corps
lent les ateliers offre un espace alliant à la fois la thé- dans la culture occidentale. Prendre le temps de
rapie psychomotrice et l’art de la danse, cet espace s’écouter, d’écouter ces « dits » du corps, en dehors
favorise l’expression de la singularité de chacun. de la douleur, n’est d’une façon générale pas ou
Ce travail s’inscrit dans un désir, celui de permettre peu autorisé. Le discours sur le corps et l’image que
aux participants de rester en lien avec eux-mêmes, l’on en avait à une certaine époque étaient assez
les autres et l’environnement dans l’instant présent. proches d’un « corps-machine » fonctionnel, carté-
C’est toute la corporéité qui est impliquée dans sa sien (cf. le taylorisme) et très éloigné d’un « corps-
dimension sensorielle, émotionnelle, relationnelle et énergétique », un corps-ressentant-ressenti, matière
imaginaire. L’abord sensoriel développe une qualité vivante et sensible.
de présence, la relaxation permet un relâchement
Extraits de commentaires de patients/es
des tensions neuromusculaires et une détente men-
tale. A la fin de la séance, nous retrouvons le cercle au
sein duquel chacun peut exprimer ses sensations, ses
Ce travail permet progressivement une réappro-

France Alzheimer et Maladies apparentées 24


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

ressentis. Nous observons et constatons des chan- cho-gériatriques, repose sur des objectifs et axes de
gements dans les postures, les regards sont plus vifs, travail similaires qu’en HDJ2, mais avec la prise en
il existe davantage d’interactions entre les partici- compte d’une population différente dans l’expres-
pants, des paroles pleines et vibrantes surgissent : sion des pathologies. En effet, la plupart des person-
nes ont une mobilité réduite et certaines ne peuvent
« Je me sens revivre… », Renée D.
plus communiquer avec les mots. Cet atelier se pour-
« Cela fait du bien… », Marie O.
suit jusqu’en mars 2008.
« Je ne pensais pas pouvoir faire cela… », Giselle  D.
« J’ai moins d’angoisses. », Marcelle V. En juin 2007, nous avons écrit pour « Contact », le
journal trimestriel des adhérents de l’union nationale
Le retour en HDJ2 se fait dans l’échange et parfois
des associations Alzheimer, un article intitulé « Thé-
en chantant. Le tonus global du groupe montre une
rapie non médicamenteuse : un atelier de mise en
présence au monde plus affirmée.
mouvements dansés ». A ce projet est également
Après une séance axée sur le schéma corporel par associé la réalisation d’un film permettant de mieux
un travail sur les contours et limites du corps associé comprendre ce qui se joue au sein de ces ateliers
à l’exploration de l’espace proche (contact de la et pour quelles raisons il nous semble important de
balle sur et autour de son propre corps et celui de développer cette relation particulière aux personnes
l’autre) : Mme G. : « Cela demande de la finesse. malades. Aussi, cherchons-nous aujourd’hui des re-
C’est subtil. Il faut être à l’écoute de ses sensations ». lais dans le cadre du financement pour que cette
Mme J. est contente d’avoir réussi à masser les mains action puisse se pérenniser.
de sa partenaire, à presser la balle sans ressentir de
Nous avons par ailleurs filmé quelques ateliers ayant
douleur, elle doutait au départ de pouvoir le faire.
lieu en Hôpital de Jour pour, d’une part, montrer
Autre séance avec des balles ayant pour thème les captations vidéo aux patients ayant participé
la rondeur et la gestion du poids du corps dans le à l’atelier et, d’autre part, informer le personnel soi-
fauteuil et debout : Mme G. : « C’est un excellent gnant et les cadres de santé du processus en cours
moyen de faire bouger tout le corps». Mme V. : « Je lors des ateliers. Nous avons aussi pris des photos que
suis contente d’être là car chez moi je me sens seule. les patients ont vues. Ces supports visuels sont autant
Je faisais beaucoup de gymnastique quand j’étais de traces et mémoires d’instants éphémères. Des ins-
jeune, ça fait du bien de bouger son corps ». Mme tants où le geste dansé émerge de manière fugace
D : « Je sens encore la balle sur mon corps, ça me et spontanée.
donne envie de bouger tout en rondeur… »
En janvier 2007, nous avons partagé et transmis ces
Séance avec les foulards (légèreté, douceur): Mme expériences lors de la Journée « Art et Soin », organi-
G : « Quel bonheur, cette séance m’a détendue ». sée à l’hôpital Bretonneau, sur le thème de « Regards
Mme M., toujours sur la retenue et cherchant systé- croisés ».
matiquement à tout comprendre par l’intellect, parle
Conclusion
de ses difficultés à se laisser aller et de son enfance,
de son éducation qu’elle voit comme un frein à sa La psychomotricité et l’art de la danse permettent
capacité de lâcher prise. d’aborder les multiples aspects du corps en relation
à travers les notions d’espace, de temps, de senso-
Chacun exprime son ressenti par rapport à l’atelier,
rialité comme préalables à la conscience du corps.
ses questionnements liés au quotidien du temps pré-
Tout ce travail repose sur des exercices favorisant
sent et à venir : peurs, inquiétudes, angoisses qui se
une meilleure disponibilité corporelle menant à une
cristallisent parfois sur la fin de la prise en charge à
qualité de présence contribuant à l’amélioration
l’HDJ. Ces temps de parole en fin d’atelier sont né-
de la mémorisation. Ainsi, le réveil proprioceptif, les
cessaires. Ils permettent à chacun d’exprimer ses
contacts par les regards ou le toucher, l’utilisation
émotions, ses ressentis, ses réflexions, que cela soit ou
d’objets comme médiateurs de mouvements, les
non en lien direct avec la séance. Cela se dépose
jeux de rythme, la musique, les échanges de pa-
à ce moment-la et fait son chemin... C’est aussi un
roles sont autant d’entrées favorables à la mise en
temps où l’ensemble du groupe se retrouve après
mouvement. Cela permet aux patients de retrouver
avoir partagé des moments parfois forts en émotions
une marge de liberté dans leur vécu corporel et une
au cours de l’atelier. Ce sont aussi des instants de
image de leur corps valorisée.
partage où chacun parle aux autres et d’où naît, au
fil du temps, une écoute réciproque, une confiance
Nous partons de mises en situations corporelles sim-
dans le groupe.
ples et concrètes pour aller progressivement vers le
Evolution du projet geste dansé ; de la conscience d’un mouvement
senti pour aller vers l’abstraction du mouvement
Depuis octobre 2006, nous conduisons un autre ate- dansé. Sentir, ressentir, percevoir, toucher, se sou-
lier de « Mise en mouvements dansés » en Soins Lon- venir que l’on a un corps qui bouge contribue à se
gue Durée (SLD), tous les lundis de 14h00 à 15h00, sentir exister. Progressivement un dialogue tonique,
dans le lieu de vie des patients (les maisonnées). Ce mis en visibilité par le mouvement, s’instaure à travers
projet a pu être réalisé grâce au soutien de Marie la prise de conscience de l’espace proche (kinés-
Fornoni, chargée de la culture à l’hôpital Bretonneau phère), de l’espace lointain, où « l’autre » inscrit sa
et à une subvention du Fonds Social Européen. présence par le regard, le toucher et l’intention. Les
L’atelier en SLD, dans les services gériatriques et psy- patients reconnaissent les bienfaits de cet atelier tant

28 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

du point de vue psychique que physique, « bienfaits chuter, par exemple, diminue chez certains d’entre
» que nous pouvons nous-mêmes évaluer. En effet, eux. Ils s’encouragent mutuellement. Une véritable
au fil des séances, nous constatons une amélioration dynamique de groupe se développe, une complici-
dans la prise d’initiative, l’autonomie dans les ges- té et des liens se tissent lors des différents temps des
tes et les déplacements, la spontanéité des proposi- séances. Nous recevons, à travers leur engagement
tions, voire l’anticipation lorsque nous reprenons des et leur danse, l’expression du désir d’être là, ensem-
thèmes. Nous pouvons ainsi affirmer que, petit à pe- ble, leur volonté de participer à l’atelier.
tit, les patients s’approprient ce travail. La peur de

L’Hôpital Bretonneau
La politique culturelle de Bretonneau est d’ac-
cueillir, depuis son ouverture, différentes discipli-
nes artistiques pour, d’une part, élaborer une pro-
grammation culturelle de qualité et, d’autre part,
associer l’art aux soins.
Dans ce contexte, cet atelier est une alliance
entre la psychomotricité et la danse.

L’Association ZOUÏP’…
tonneau et d’autres structures d’accueil.
Depuis 2004, l’association est engagée dans des □ Développer nos actions auprès d’un public
projets innovants associant l’Art de la Danse et le d’enfants, d’adolescents et d’adultes en diffi-
Soin au profit des personnes âgées à l’hôpital Bre- culté sociale ou présentant des déficits psycho-
tonneau. moteurs.
Nous souhaitons : □ Proposer des formations aux soignants sur les
□ Pérenniser nos actions au sein de l’hôpital Bre- techniques corporelles.

France Alzheimer et Maladies apparentées 29


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

L’art-thérapie
par Patrick Laurin

Je vais faire deux présentations presque en une puis- séances – qu’est-ce qui peut être transformé ? Com-
que le témoignage que je vais vous proposer est à ment quelque chose peut être modifiée ? Qu’est-ce
partir de deux types d’expériences, dans deux lieux qu’il y aurait à simplifier ou à rajouter ? Cela peut
différents. L’un qui était à l’hôpital Paul-Brousse à Vil- être dans un terme purement plastique, en termes
lejuif, dans le service de gérontologie avec des per- de réalisation picturale, comment on l’emmène vers
sonnes atteintes de la maladie d’Alzheimer mais à l’autre séance.
un stade assez avancé, voire très avancé de la ma-
Il y a le temps de signature qui est un temps très im-
ladie. Par ailleurs, actuellement, j’interviens dans une
portant. Ce moment où l’auteur se reconnaît sujet
structure de France Alzheimer à Neuilly qui est un lieu
mais un temps si important qu’à aucun moment,
qui est loué pour accueillir durant une après-midi, des
je ne peux, bien sûr, le décider. C’est une propo-
personnes plutôt en début de maladie. C’est dans
sition en étant toujours très prudent – est-ce qu’il y
ce propos que France Alzheimer a favorisé peut-être
a encore la possibilité d’écrire son prénom ? Quel
aussi ce temps de respiration aussi pour les proches
est le signe qui signe ? Toutes les possibilités et une
et en même temps, de proposer un travail avec les
des grandes possibilités en création, c’est que tout
personnes. Il y a deux lieux, deux temps.
est possible en même temps. Signer c’est se recon-
L’aménagement du lieu est distinct. J’ai mis distinct naître comme auteur. Cela comprend aussi ce que
parce que quand je travaillais en institution hospita- j’ai marqué comme étant la fin, le rangement et le
lière, le lieu qui nous est offert est un lieu commun, nettoyage. On ne sort ni les serpillières ni les balais
éventuellement la salle à manger. Comment dis- mais c’est avoir ce petit geste signifiant qui fait que
tinguer ce lieu d’une activité quotidienne ? Dès le la séance s’arrête. Pour les personnes, cela peut être
départ, de l’inscrire comme étant un lieu où il va se simplement prendre le pinceau et le mettre dans
passer quelque chose de différent. Que le lieu lui- l’eau. Encore une fois vous voyez que souvent mes
même est annonciateur d’un autre temps et d’une propos vont être des propos du peintre qui va res-
autre activité. C’est un lieu qui était ouvert. Il y avait pecter son outil, le mettre dans l’eau pour le prépa-
beaucoup de personnes en déambulation. C’était rer pour la future séance. Métaphoriquement, c’est
aussi un moyen d’accueillir des personnes qui dans aussi une possibilité d’inscrire dans un avenir et en
leur quête, arrivaient à l’atelier, pouvaient en ressortir même temps d’être auprès de la pratique dans tous
avec cette espèce de possibilité de circulation. Ces ces petits gestes qui signifient une ouverture, une fer-
personnes qui, arrivées à ce moment où interpellées meture et qui va borner l’espace dans laquelle une
par le matériel ou par le travail de quelqu’un d’autre, création va être possible. On a vu les lieux, la durée,
émettaient le désir de prendre place et parfois de la périodicité comme étant des éléments structu-
repartir. Dans la création et au moins picturale, il rants.
était question du regard et regarder c’est déjà com-
Le matériel est ni toxique, ni dangereux. C’est très
mencer à se positionner dans un acte de peindre.
sensible à un certain stade de la maladie où il y a
C’est aussi une possibilité d’accueillir sans qu’il y ait
une oralité très forte qui se redéveloppe. Une des pri-
tout de suite une proposition de passer dans le faire.
ses de contact avec le monde est aussi de porter à
Comment petit à petit aussi, prendre connaissance
la bouche. Parfois, lorsque certains mécanismes plus
avec le lieu, avec les personnes, avec le matériel et
archaïques se retrouvent dans la possibilité de ren-
trouver sa place petit à petit.
trer en contact, il y a cette possibilité de porter à la
L’unité d’espace et unité de temps, c’est-à-dire bouche. Parfois vous assistez à des superbes sourires
que cette activité va se passer dans ce lieu-là, à ce arc-en-ciel mais autant que le matériel ne soit pas
temps, régulièrement. Ce sont des unités très structu- toxique. Quelque chose de très important concer-
rantes par rapport à une pathologie de désorienta- nant le matériel, il y a des propositions de ne pas in-
tion spatiotemporelle. Je limite le nombre de partici- duire de mise en échec. La technicité d’usage de
pants à cinq personnes pour garder cette capacité l’outil ne doit pas prendre le pas et vous placer dans
d’accompagnement dans la notion du groupe mais une position d’enseignement ou de démonstration
aussi de pouvoir individualiser l’accompagnement. de comment faire pour. Il est parfois possible de faire
La durée est d’environ une heure. Elle comprend un un geste mais ce n’est pas dans le but de rechercher
temps d’accueil, de prise de contact avec l’espace, un mimétisme de la personne. Puis, varier pour pou-
avec les matériaux. Il y a un temps de réalisation, un voir répondre presque dans l’instant de la rencontre,
temps de regard et d’expression. La parole n’est pas à la possibilité de la personne, ses désirs pour avoir
l’acte ultime de la création mais néanmoins, il est in- une espèce de petite trousse de voyage, de mal-
téressant qu’il puisse y avoir un temps qui s’ouvre si la lette de voyage magique où il y a un peu de tout.
personne désire en dire quelque chose. Je n’incite
Concernant la réalisation, ce sont des propositions
pas à ce que la personne parle sur le contenu de sa
ouvertes. Je ne mets pas d’injonction de faire. Ce
production. Souvent cela peut être en termes de pro-
serait presque une thématique qui demanderait
jet. Les peintures sont parfois poursuivies sur plusieurs

30 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

beaucoup plus amples développements. Ce mo- j’essaye de conserver en permanence. La parole qui
ment est toujours très délicat, notamment quand on est donnée sur la production de l’autre est une paro-
se réfère au rapport à l’image. C’est valable pour le qui s’attache, si possible, à des éléments purement
chacun d’entre nous : quelle idée se fait-on de l’ima- plastiques, d’observation de la forme, de la couleur.
ge ? Quelle idée se fait-on de la réalisation ? Quelle Si possible, au maximum qu’il n’y ait pas d’analyse
idée se fait-on de l’oeuvre ? Qu’est-ce qui est une de contenu ou alors c’est une position parfaitement
représentation ? Qu’est-ce qui n’en est pas ? Qu’est- individuelle : « voilà ce que me fait cette peinture
ce qui est beau ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Tout ». Il est clair que la parole soit identifiée, qui en est
cela est un peu compliqué. On se trouve confron- l’auteur, à qui s’adresse-t-elle et quel point de départ
tés à toutes les résistances mais qui sont aussi, sim- a-t-elle ?
plement, amorcées par le phénomène de la feuille
Pour la séance elle-même, il y a un temps d’accueil.
blanche. Chaque personne, à un moment, a dû être
Julie et Delphine nous ont montré combien aussi,
dans cette situation d’occuper un espace. Que cela
elles utilisaient une espèce de rituel. Ce côté rituel
soit par l’écriture, que cela soit des espaces de plan-
est important. Tous ces petits signes comme je l’ai
che. Toute cette occupation de l’espace nouveau
dit tout à l’heure, cela peut être l’aménagement de
est une problématique réelle. Toute la difficulté de
l’espace mais c’est aussi l’aménagement du temps
la proposition est aussi de proposer quelque chose.
et du déroulement. Cela fait qu’il y a une manifesta-
Parfois, peut-être d’insister dans la proposition parce
tion qui se répète et que l’on retrouve et qui est cette
que sans ces propositions, l’acte n’est pas possible.
ouverture. Cela signifie qu’on entre dans quelque
C’est là que c’est une dimension très sensible et par-
chose. Cela peut être les présentations des prénoms.
fois très difficile à trouver. Qu’est-ce qui est de l’ordre
Ma proposition est une proposition des prénoms,
de l’injonction ou non ? Il y a un terme qui m’est cher
pas des noms. Suivant les institutions, les pratiques
dans l’accompagnement. C’est le terme de justesse
sont différentes. J’ai fait le choix du prénom en de-
qui est une notion très difficile, c’est-à-dire de sen-
mandant à la personne si elle souhaitait que l’on la
tir. Est-ce que à ce moment-là, cette proposition est
nomme par son prénom. Ce qui m’amène à cette
juste ?
démarche, c’est effectivement, un certain nombre
J’ai parlé d’état de questionnement. C’est-à-dire d’observations et aussi le fait que le patronyme pour
avoir une vigilance permanente pour essayer de une femme est un nom qui a été rapatrié. Or l’iden-
sentir si on est au plus juste de ce qui peut se faire ou tité de l’être pour moi, s’est quand même construite
de ce qui pourrait se faire si on est un tout petit peu dès le prénom. Appeler par le prénom me paraissait
au-delà. L’accompagnement, ce n’est pas le guide souvent plus pertinent par rapport à la personne que
de haute montagne qui vous emmène franchir des d’aller éventuellement vers un patronyme qui parfois
façades difficiles mais qui l’a fait un nombre incal- n’est plus forcément en lien direct avec la personne.
culable de fois et dont il connaît tous les pièges. Je C’est presque un cadre, à ce moment-là que je dé-
crois que l’art-thérapeute a cette possibilité et doit finirais comme étant un cadre personnel mais ma
avoir cette démarche d’aller avec la personne dans réflexion par rapport à cela, m’a amené à proposer
un territoire qui est inconnu, de pouvoir s’y perdre ou plutôt l’usage du prénom.
du moins d’y quêter et ensuite, d’en revenir. Cette
Ensuite, après ce rituel, il y a cette mise en place.
question de la justesse permet les conditions de l’ac-
C’est intéressant parfois parce que la personne va
compagnement et pas d’être guide. C’est-à-dire de
retrouver sa place. Est-ce que c’est une évaluation
savoir où je t’emmène. Je ne sais jamais ce que va
? Est-ce que c’est une observation ? Effectivement
être la réalisation et quelle va être la rencontre. C’est
une personne qui n’a pas le souvenir d’être venue à
une réalité, il y a certaines séances où la rencontre
l’atelier ou qui n’en parlerait pas – en fait, qu’est-ce
n’a pas lieu. Je précisais sur cette nécessité d’être
que c’est d’avoir le souvenir ? Qu’est-ce que c’est
dans l’accompagnement aussi de l’acte. C’est-à-
que de donner un signe manifeste ? On pourrait
dire de l’élaboration, de la transformation d’une for-
encore argumenter beaucoup là-dessus mais par
me. La forme en elle-même est importante mais cela
exemple, la personne rentre dans l’espace et va oc-
n’est pas le seul aboutissement. L’acte lui-même est
cuper la place qu’elle a d’habitude.
dans cette dynamique. A mon avis c’est peut-être là
que se jouent les choses. Sinon on a le risque d’avoir J’ai des propositions qui sont, ou des séances, ou
le regard validant ou non, uniquement sur la phase la peinture qui s’arrêtent là sur une séance ou alors
arrêtée de la production au moment où on s’arrête. parfois c’est des productions qui suivent. Néanmoins,
j’essaye toujours d’initier la séance par une présen-
Il y a aussi des règles dans cet atelier qui est ce que
tation aussi des travaux précédents. Cela aussi c’est
j’appelle le maintien du cadre de l’atelier. Cela pas-
suite à des observations ou avec des personnes qui
se bien évidemment par le respect des autres parti-
étaient très avancées dans la maladie, qui n’avaient
cipants, de la production de l’autre et du matériel.
plus accès forcément, ni à la parole. J’ai été dans
Cela paraît être une évidence mais c’est une néces-
un accompagnement jusqu’à une fin de vie où la
sité absolue et que parfois, il est nécessaire vraiment
personne reprenait contact avec sa production uni-
de tenir ce cadre.
quement par le toucher. Une autre dame qui a revu
La parole qui est donnée sur une production parce l’ensemble de sa production et qui ressortait par le
que je constate une production. Qu’est-elle cette pa- toucher, des peintures qui étaient issues de séances
role ? Comment va-t-elle raisonner chez son auteur ? où il y avait une très forte implication de sa part.
D’où à mon sens et c’est aussi une précaution que

France Alzheimer et Maladies apparentées 31


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

On a vu une proposition simple qui favorise une mise que cela devienne un geste qui fasse trace d’où
en acte, des déclencheurs ce que j’appellerais plus la proposition de déposer la main sur la feuille. Ce
techniquement, des déclencheurs d’application n’était pas simplement d’avoir l’empreinte de la
personnelle. Il y a aussi des déclencheurs qu’on ap- main mais c’était peut-être procéder petit à petit
pelle de création. On va un peu simplifier mais des dans ce passage de l’appréhension du matériau, de
éléments comme par exemple, une odeur. Je fais l’expérience tactile avec les matériaux. C’était aussi
par rapport à l’odeur, cette espèce de rapproche- cette possibilité de décollement de soi et du maté-
ment avec ce groupe de Laocoon qui est une sta- riau et de cette trace qui se manifeste à l’extérieur.
tuaire qui a été découverte parce qu’un jour, il y a
J’ai appelé cette phase de travail « vocabulaire for-
eu un effondrement de terrain et on l’a découverte.
mel et composition » parce que c’est une sélection
L’odeur peut provoquer cet effet-là. Elle est porteuse
de certaines des réalisations de cette dame. Petit à
d’un certain nombre d’éléments et que par l’odeur,
petit, on notait en termes d’éléments plastiques, de
quelque chose va se mettre en surbrillance, va se
forme, de contenu, de couleur, de zone délimitée.
mettre en réminiscence. Cela peut-être par un sens
Quelque chose s’inscrivait dans la feuille. Marie était
qui est souvent peu suscité ou peu exploité, un sens
dans cette exploration de la touche, de la forme
qui va être très porteur et éventuellement déclen-
que l’on peut plus ou moins étendre, plus ou moins
cheur. Cela peut être le côté tactile des matériaux.
étaler avec une certaine cohésion au niveau des for-
Un peintre travaille avec ses mains, il est en contact
mes. La couleur n’est pas mélangée. On verra qu’à
direct avec les matériaux. Effectivement, ce rapport
un certain moment, les couleurs peuvent redevenir
à la matière est une façon d’inscrire.
presque boueuses parce qu’elles se mélangent, elles
Je vais vous présenter le cheminement d’une dame s’interpénètrent. Il y avait vraiment un travail. Ce qui
que j’appellerai Marie. C’était une dame de 82 ans était aussi intéressant, c’était la rythmique que Marie
à un stade très avancé de la maladie d’Alzheimer. utilisait pour la réalisation. C’est-à-dire que son corps
Elle n’était plus dans l’élaboration de la parole. Je l’ai était dans une rythmique et accompagnait sa trace.
accompagnée pendant six mois. Au début de ses Une participation aussi du corps dans l’acte. Pas sim-
venues, elle était dans une très forte déambulation plement une fascination scopique avec ce qui est
jusqu’au jour où elle s’est assise face à la table et je en train d’apparaître, mais un engagement corporel
lui ai présenté une feuille et un crayon. Elle avait ce par rapport à la réalisation. Dans la représentation
geste très répétitif de vissage et de dévissage. Il y a de droite, là paraissait un travail où un ‘O’ effective-
comme cela des automatismes qui se remettent en ment se signifiait.
place. L’accès n’était pas possible encore au saisis-
J’ai l’impression de donner des affirmations. Mon pro-
sement d’un crayon qui lui-même était devenu tota-
pos majeur est les questionnements. Même si parfois
lement objet étrange. L’agnosie fait que la connais-
je présente des hypothèses, je reste toujours sur un
sance des objets, la connaissance de leurs emplois
énorme questionnement. En termes plastiques, il est
peut être effectivement rompue. Il y a eu ce jour où
question de deux zones qui ont une certaine orienta-
une petite trace a été possible. Dans la proposition à
tion et une certaine délimitation. Dans l’accompa-
un moment, j’ai fait un tout petit bout de trait sur la
gnement, il m’arrive de nommer les choses. Ne pas
feuille et j’ai proposé le crayon. Cela a été un peu sur
nommer, signifier les contenus, mais nommer cette
ce principe du jeu à deux. Une trace à toi à moi, à toi
forme qui est en haut, cette forme qui est en bas.
à moi, mine de rien pour que petit à petit, une trace
C’est-à-dire de donner ce sens, de redonner ce mot
soit possible sur la feuille et puis ce déplacement sur
qui peut faire sens ou pas avec des choses très sim-
l’espace pictural.
ples et toujours très factuelles.
Lors d’une deuxième séance, Marie semblait émettre
Je propose des réalisations au format dit format « rai-
un intérêt pour le matériau peinture. Je lui ai proposé
sin. » C’est du 50 par 65 centimètres. Un format que je
ce matériel et elle a commencé à explorer. C’était
ne propose pas immédiatement mais assez rapide-
vraiment en termes d’exploration. L’espace et le ma-
ment. Je trouve que c’est un format qui se détache
tériau avec parfois ce saisissement de la tache qui
du format A4 qu’on va donner à peu près dans toute
devient précipice, qui devient trou, qui devient forme.
proposition. Marie a fait un travail intéressant avec un
Au niveau de la perception, de nombreux troubles
rouleau. Elle a réellement créé un travail de chemin.
étaient en jeu mais il y avait cet objet étrange qui se
Les premières peintures avaient quelque chose d’un
déployait petit à petit sur l’espace de la feuille.
étalement, d’un automatisme. Il y avait des moments
Un autre jour, je voyais que Marie porter énormément où le matériau était saisissant. Il semblerait qu’il y ait
d’objets à la bouche : le stylo, la peinture etc. et il y une construction, une élaboration de l’espace. Au
avait une confusion plus marquée face à l’outil. Je moment de la proposition de signature, Marie a pris
pense que là l’outil comme intermédiaire entre la le crayon et s’est promenée sur la feuille. C’est-à-dire
peinture et le matériau était quelque chose qui était que le crayon a suivi certains chemins avec parfois le
plutôt une barrière qui l’emmenait dans d’autres ter- regard lorsqu’il était question de passer d’une bande
ritoires. Je lui ai proposé d’utiliser la peinture avec le à une autre. C’est parce que ces frontières entre les
doigt mais cela s’est transformé pour elle en peinture couleurs sont perçues comme des impénétrables.
de la main. Il y avait cette fascination du matériau Ces bords-là n’étaient pas forcément traversables
aussi dans l’expérience tactile de s’auto-caresser la mais elle a eu ce travail de parcours avec un regard
main et en même temps, d’en changer la couleur. qui était le regard où elle m’interrogeait. Il n’y avait
Pour moi, l’idée était aussi de proposer un moment pas de mots mais il y avait ce regard qui interrogeait

32 France Alzheimer et Maladies apparentées


Colloque « Art, art-thérapie et maladie d’Alzheimer » - 20 septembre 2007

dans cette marche « à deux » sur cette espace. c’est toujours très difficile, je ne me verrai pas pein-
dre avec quelqu’un qui me regarde. La solution que
Je l’ai appelée ‘élaboration langagière’ parce que j’ai trouvée était de dire : « si quelqu’un est présent
plastiquement, on voit la diversité des formes qui dans l’atelier, il est en acte ». La fille de cette dame
sont inscrites sur la feuille. Il y a aussi tout un travail était effectivement d’être en acte et de faire cette
d’épaisseur parfois de transparence, de touche et proposition de peinture à deux de type : à toi à moi,
de trait. Ce qui était marquant dans cette séance, a à toi à moi. Il y a eu une série de peintures qui a été
été la mise en lien que Marie faisait elle-même avec réalisée avec la fille de Marie.
des mots. C’était dans les toutes premières séances
où dans les mots qu’elle utilisait, il y avait résonance Ce qui était intéressant c’est qu’il y avait aussi une
avec son travail. Sur la première peinture, elle a dit très grande attention de la fille de cette dame. Une
un moment : « trop plein ». En effet, la peinture com- très grande vigilance et très grande présence pour
mençait à se saturer. C’est aussi un moment signi- ne pas être trop présente dans la trace. Une très bel-
fiant dans cette séance puisque j’ai donc proposé le attitude aussi de précaution, d’autorisation et de
un autre espace. Donc dans une même séance, possibilité, ce qui fait un véritable échange s’est pro-
Marie a déployé tout un travail sur deux espaces. Il duit non pas par du langage, mais par cet échange
y a eu dans sa façon de procéder, quelque chose de couleurs, de formes qui s’est joué sur ce territoi-
du rythme mais en même temps quelque chose du re pendant ce temps. La fille me pose la question
chemin avec ses petites touches. J’ai à un moment parce que je terminais mon activité dans cette ins-
aussi rythmé, accompagné son geste par un son. titution. La question de l’après est intéressant et doit
D’autres mots sont venus en liens. Elle est heureuse se poser très rapidement soit parce que moi en tant
; fleurs, fruits et cette phrase très étonnante : « avec qu’intervenant, peut-être ma fonction s’arrête. Peut-
concentration, on fait de jolies choses ». En étant être aussi parce que la personne peut aussi disparaî-
méfiant parce que le mot signifie une justesse mais tre, c’est une réalité. Comment on travaille ? Dès le
il y a aussi plein d’autres moments de regard, d’atti- début de la mise en acte tout cela est inscrit dès le
tude corporelle qui signifient une justesse par rapport départ. La question était : « est-ce que vous pensez
à ce moment dans l’élaboration elle-même. C’est le que je pourrais continuer ? » C’était intéressant cette
même principe où le travail de Marie a presque été précaution. La réponse que j’ai fournie, j’avais une
comme l’élaboration d’un territoire sur lequel ensuite boîte de crayons pastel qui n’avait pas été utilisée
elle a parcouru avec cette mine de crayon, qu’elle et je l’ai transmise en disant : « voilà, vous avez la
a ensuite signé. Là, quelque chose de sa signature et possibilité de continuer dans cette espace-là ». Ce
quelque chose des lettres se sont réinscrites. qui était intéressant pour moi, était aussi cette possi-
bilité d’être passeur. C’est-à-dire, tout ce travail pour
Cette anecdote de Marie est forte. La fille de cette aider la personne et pour l’amener à retrouver toute
dame a été présente à plusieurs séances aupara- cette possibilité de sujets, consiste bien à dire qu’elle
vant. C’est toujours compliqué pour moi, j’ai l’oc- est sujet par elle-même. Il y a un après, il y a quelque
casion d’aborder cela, quid de la position du tiers chose qui va au-delà de ma présence. Les choses
d’un observateur dans une séance. C’est vrai que peuvent se faire au-delà de ma présence.
ma position tout simplement en tant que peintre,

France Alzheimer et Maladies apparentées 33