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989

Cull erre A.

Magnétisme et hypnotisme.

JB. Baillière

Pari s 1887
Symbole applicable
pour tout, ou partie
des documents microfilmés

Orig inal illisib le


NF Z 43-1 20-1 0
Sym bole applicable
pour tout, ou partie
des documents microfilmés

Text e dété rioré - reliu re défectueuse


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EXPOSÉ DES P llÉN OMÈN ES OBSERVÉS
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i' • Au point da vue Clinique,
Psychologiq11e, Thèrapeuttq11e et Mécifco-léga.J,

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l\ÉSUMÉ HISTORIQUE
AVEC

PAR
DU MAGNÉ1'ISME ANIMAL

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LE Dr A. CULLERRE
~·. Membre correspondant de la Société mëdico-psychologiqu~.

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Avec ~8 figures intercalées dans le texte.


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LIDRAIRIE J.-B. BAILLIERE ' ET FILS
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PRÉFACE
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Ce livre s'adresse à ceux qui, désireux de ne


point rester étrangers au mouvement scientifique
de leur époque, n'ont ni le temps, ni la facilité de
recourir aux sources. Aujourd'hui, grâce à lamé-
thode de la division du travail, non moins féconde
dans le domaine de la science que dans celui de
Pindustrie, une question n'est pas plus tôt posée
qu'elle est attaquée à la foi~ sur toutes ses faces,
décomposée en ses divers éléments, et résolue en
détail.
Qui ne consulte que les publications d'un seul
savant risque de ne point y trouver ce qu'il cherche;
une vue d'ensemble, un tableau présentant tous les
aspects du problème.
A qui se propose de tout lire, de tout ~tudier,
VJ -' PR~FACE

deux choses ne tardent pas à manquer plus ou


moins : les loisirs et les documents.
Ménager le temps du lecteur, lui présenter ce
qu'il a besoin de connaître sous une forme con ..
densée, tel a été notre but en résumant avec le plus
de soin possible tout ce qui a paru d'important
depuis quelques années sur le sommeil magnétique
ou hypnotique, question à l'ordre du.jour non seu-
lement dans la science, mais encore dans le droit,
la littérature, la conversatior:c, les revues, et jusque
dans les plus petits journaux
La science étant loin d'être faite sur cette poin-
tilleuse donnée, et d'ailleurs la plupart des é~udes
·q.u'elle a suscitées ne datant que d'hier, nous nous
sommes efforcé de conserver à chaque auteur la
paternité de ses idées et de ses découvertes, mettant
sans cesse en avant les noms. des Charcot, des P.
Richer: des Dun1ontpallier, des Ch. Richet, des
Bernheim, des Brén1aud, etc., et des élèves qui par-
tagent avec ces maîtres le mérite d'avoir dissipé
les épaisses ténèbres qui enYeloppaient naguère la
troublante question du 1nagnétisme animal. ·
Cette manière ùe procéder ne nous a pas semblé
commandée seulement par l'obligation de respecter
les droits de chacun, mais encore par l'impossibilité
de présenter une opinion moyenne sur beaucoup de
points encore en discussion. Dans ces conditions, il • 1

eût été té1néraire d'oil't·ir au lecteur autre· chose


PRÉFACE Wll
que les vues originales des savants autorisés par
leurs recherches spéciales à se prononcer sur tel ou
tel point particulier ; toute tentative pour lui im-
poser une manière de voir impersonn elle, des solu-
tions anonymes, eût été vaine autant que préma-
turée. Aussi nous saura·t·il gré d'avoir assumé
envers lui, non le rôle de mentor, mais celui de
chronique ur.
Not.re tâche ainsi comprise, il eût été peu logique
d'exposer la doctri11e de l'llypnotisme m·oderne
sans en faire un historique succinct, sans indiquer
par quelles vicissitude s mémorables a passé la
question, qt1elles en sont les origines, comment les
somnambules hypnotiques de no~ jours ont pour
ancêtres la petite servante de Mesmer et le valet de
ferme du marquis de Puységur. Nous ne pouvions
négliger de rappeler que c'est en voulant confondre
les partisans du magnétism e animal que Braid a
découvert ce qu'il ~r a de réel dans leurs pratiques.
C'est ce qui explique que nous ayons conservé en
tête de ce livre le mot de « .lllagnetisme » qui ne doiL
plus effaroucher personne, puisque ce qu'il désigne
a vécu, et n'appartie nt plus désormais qu'à l'his-
toire.
Ceux qui aborderont cette lecture sans une con-
naissance préalable dt1 sujet s'attendront assuré-
ment à y rencontrer des choses surprenantes; mais
peut·être leur attente sera-t-elle dépassée. Au lieu
..-·

Vlll PRÉFACE
d'en être troublés, qu'ils v~uillent bien faire appel à
leur jugem ent, et se souvenir que, pour l'examen
· d'une questi on scientifique, la. seule attitud e qui
convienne est une disposition d'esprit âussi éloi·
gnée de la foi aveugle que du scepticisme de 'parti

pris.

A. OuLLEnnE.

La Roche-~ur-Yon, Jer octobro lss:;.


l\IAGN.ÉTISME
ET

H Y P N 0 T ·I S 1\1 E

CI-IAPITRE PREMIEl-t
, ~

LE ?llAG NETISME A TRA.VERS LES SIECLES

1. - Magnétisme et h)'pnolisme : analogies et dilîércnces. - Le surnaturel


dans le magnétisme : une somm1mbule lucide. - Origines véné-
rables.
II. - Le magnétisme inconscient : devins, mages, prêtres, pythonisses,
sibylles.
IJI. - Les états hrpnotiques chez les sorciers.
IV. - Les états hypnotiques chez les possédés : don de seconde vue, don des
langues ; letha.rgie, catalepsie, somnambulisme.
V. - Les prophètes du Dt1uphiné. - Les convulsionnaires de Saint-Médard.
VI. - GÙérisscm.·s et toucheurs : Grealrakes, Gassner, le zouave Jacob, lo
toucheur de Noirmoutier.
Vll. - Fa.kirs et Djoguis. - Les moines du mont Athos. - Sorciers arabes
et marabouts marocains. - Lus Beoi-Aiouassas.

Le magnétisme anünal est un ensemble de D!Q• -+

eéq~s destinés à produire sur le corps humain "<ies


phénomèn es insolites qu'une doctrine particulière
est ensuite chargée d'expliquer. Par l'étrangeté do
l.
f0 l\fAGN~TJSME ET HYPNOTISME

ses pratiqu es, par le vague de son système, par l'in-


certitude de ses effets possibles et le merveilleux de
ses résulta ts supposés, le magnétisme animal se rap-
proche plus des sciences occultes que de la science
positive. Mais de même que de8 premières sont sor-
ties peu à peu les plus nobles connaissances de
l'espri t humai n, de même du magnétisme animal se
sont dégagées de nos jours quelques notions réelles,
précises, accessibles au contrôle de nos sens et de
notre jugement, et que l'on a désignées sous le nom
d' h ypnotis1ne.
L'hypnotisme est le groupe des phénomènes·ner-
veux qui se produisent chez un individ u soumis à
divers procédés dont le résultat est de paraly ser
certaines régions du cervea u et d'en exciter d'autres.
·C'est une sorte de son1meil plus ou moins profond,
plus ou nloins accon1pagné de caractères spéciaux
qui per1nettcnt de le diviser en plusieurs périodes
pendan t lesquelles le sujet réagit d'une manière
différente. Ces périodes sont désignées sous les non1s
de IJétha1·gie, de Catalepsie et de So>nna}nbulisme, et
ont les plus grandes analogies avec la léthargie, la
catalepsie et le somnambulisme qu'on voit se déve-
lopper spontanément de temps en temps chez cer-
taines personnes d'un tempér ament névropathique.
Le magné tisme animal produi t les mêmes phéno-
n1ènes ou des perturbations nerveuses de mê1ne
ordre. 1\fais en outre, il a la prétention d'en déter-
miner d'autre s beaucoup plus extraordinaü:.es. Cer-
tains sujets, plongés dans le sommeil magnétique,
·ont la faculté de connaître le passé et l'avenir, de
lire dans la pensée d'autru i , de voir à travers les
corps opaques et à travers l'espace, de lire par la
LE MAGNÉTISME A TRAVERS LES SIÈCLES 1t

nuque et par l'estomac, de découvrir l~ nature des
maladies et les remèdes appropriés, et ainsi de
suite.
Une somnambule magnétique de 'Vurtemberg, ;-- ~ l,t..
au com1ncncement de ce siècle, apercevait dans l'œil
droit d'un homme l'image d'un second lui-même,
mais plus grave ou plus léger. Dans une bulle de
savon, elle voyait les personnes absentes et les évé·
nements près d'arriver. Elle lisait les mots placés sur
son est.omac, distinguait ses organes intérieurs et
ceux des autres, faisait des rêves prophétiques, pré-
venait les accidents, annonçait la mort de ses pro-
ches. Elle reconnaissait les maladies, et indiquait
les remèdes qui convenaient dans chaque cas. Par
l'application de la main sur le ventre, elle chassait
le ver solitaire; par une amulette de feuilles de , lau-
rier, elle guérissait les maladies mentales. Etant
elle-même souffrante, elle se prescrivit de la poudre
de verrues de cheval, et s'en trouva bien. Par sept
passes magnétiques, elle éloignait les douleurs de
poitrine; il en fallait trois fois sept pour les maux
de tête, et sept fois sept pour les souffrances des.
autres pa11ties du corps. Pour les autres maladies,
trois mots cabalistiques qu'elle inscrivait sur une" .·
amulette lui suffisaient. Enfin -merveille des mer- ·
veilles - elle voyait assez distinctement l'âme hu..
maine pour en décrire la forme et la couleur (1).
(i) Du Potet, Traité comp/,et du maf!nr!tisme animal. Paris, 1883.
On trouvera tout au long dans ce livre, cette extravagante his-
toire de la voyante de Prevorst. Et1e pos:;édait une Hingue spe·
ciale, entendue d'elle seule. Le mot Optinipoga la plongeait danl:J
le somtneil magnétique. Par les mots: Elohim, majda, djonem,
elle guérissait les maladies. l.a même méthode servait deux:
siècles plus tôt à Sganarelle à les diagnostiquer : « Ossabandua

MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
...
· La production de ces prodiges est due à un agent
non moins merveilleux ' désigné sous le nom de
Fluide magnétique, qui s'échappe du corps de
l'homme et qu,il a le pouvoir de diriger soit par des
pratiques extérieures, soit par la puissance de la
volonLé ; car, dit un disciple de l\iicsn1er, l'à1ne peut
agir médiatement sur le fluide magnétique vivifiant,
et par sa propre volonté le déterminer à se porter
vers telle ou telle partie du corps par la pensée et
l'attention (1).
Voilà des dons bien étonnants. Le magnétiseur
qui les tienL dans sa main, quoique ce ne soit que
de te1nps en temps seulement, car on nous prévient
que toutes les somnambules n1agnétiques ne sont
pas lucides, n'aurait qu'à l'ouvrir pour bouleverser
le monde, accon1plir le rêve des Titans, et faire de
l'humanité une société de dieux. Il ne le fait pas et
:pour cause; pas plus que tous ceux qui, depuis qu'il
existe des sociétés hun1aincs, ont élevé les mêmes
prétentions, car les manifestations hypnotiques et
les illusions magnétiques sont aussi vieilles que le
monde.
c·cst d'ailleurs l'opinion des adeptes du magné-
tisn1c, qu'il a été connu de tot1t temps.
, La puissance de cet agent, alternativement oubliée et re ..
trouvée, recherchée d'àge en âge, a été, dit Du Potet (2),

flequeis nequer pola1·inum quipsa milus. Voilà juste1n ent pourquoi


votre fille est n1ucUc. »
. Quant à sa facullé de voir l'àmc humaine, co111mcnt en <lou-
tcr? "Les âmes, disait-elle, n'ont point d'ombre. Leur forme est
. grisâtre; leurs vête1ucnls sont ceux qu'elles ont portés dans ce
monde, mais grisâtres comme elles-mêmes. »
· · (lJ A1e~mer, Alémoires et aphorismes, Paris, 18i6.
(2J Du Potet, loc. cil.
LE MAGNÉTISME A TRA.VERS LES SIÈCLES 13
l'objet des travaux d'une foule de philosophes : on sait quel
pouvoir les anciens accordaie nt à certaines pratiques .
Pour l'auteur , l'emploi , qui remonte aux temps
les plus reculés, des amuleLtes et des talisman s,
relôve du magnéti sme. Les mages, les hiéropha ntes,
les Lrahmin cs, les druides, en cmploya ·ntdes verges,
des bâtons, des flèches, produisa ient des effets ma-
gnétique s surpren ants. 1\IagnéLique encore la gué-
rison des maladie s qu'opéra ient les prêtres, les
sorciers, les rois par un simple attouchement, une
simple directio n de la n1ain, un simple regard.
Magnéti ques toujours , les choses surnaturelles qui
s'accom plissaien t dans les tcn1ples des dieux.
S'il en est ainsi, esquisso ns donc un court tableau
de l'hi~toire du magnéti sme, - avant la lettre.

II

En Chaldée , les voyants étaient très répandu s, et


il suffisait de dorn1ir dans certains temples pour
acquérir le don de seconde vue. ,
.. c, ,J. ~
A certaines fêtes de l'ancien ne Egypte, le dieu '
( 1'
~ t• ,, . .•

Apis inspi1·ait aux fen11nes et aux enfants l'enthou -


siasme prophét ique. Le spiritisn 1e lui-n1ême, ce
cousin germain du magnéti sn1e, pourrait l'evendi-
quer des origines non moins vénérables.
A Babylone, on croyait aux esprits frappeu rs;
chez les llébrcux , la P~·thonisse d'Endor évoquai t
l'ombre des morts con1me un n1édium du x1x0 siècle. ·.'· . no1.<
. ,.,.,

En Achaïe, dans un temple de Cérès, il y avait au


fond d'un puits un miroir dans lequel les prêtres
faisaient apparaît re l'image de la personn e malade
..
f4 MAGNÉTISl\fE ET HYPNOTISME
pour laqu elle on vena it cons ulter la dées se: c'éta it
la phot ogra phie spiri te de l'époque.
Dans les sanc tuair es de la Grèce, o~ proc édait ,
pour insp irer les pyth ies, à de vérit ables prati ques
magn étiqu es. A Delp hes, le temple d'Apollon était
bâti sur une fls~ure dn sol qui donn ait passn ge à, des
éman ation s sulfu reuse s; au-de ssus de cette fente
était insta llé le trépi ed sacré sur leque l s'ass eyai t
la pyth oniss e, prép arée par le jeûne et diverses au-
tres épreu ves. Peu à peu, elle s'agi tait, entra it en
extas e, et, l'écu me à la bouc he, rend ait les orac les
du dieu.
Les sibyIles grecques et romaines n'éta ient lucid es
qu'à de certa ines époq ues. Il fallait, pour qu'el les
puss ent préd ire l'a venir, qu~ elles tomb assen t en
conv ulsio ns; alors le Dieu s'emp arait d'elles· et fai-
sait éclat er dans leur bouc he le délir e fatid ique (1).

III

Avec le cl1ristianisn1e, l'exta se prop hétiq ue s' éloi •


gna des temp les délai ssés; les dieux cessè rent d'ins -
pirer les pyth ies. !\fais le diable recu eillit la suc-
cessi on, et s'em para nt du corps des sorci ers, des
strig es (2) et des relig ieuse s, y déch aîna des facul tés
surn ature lles. Sain t Paul fut jeté en priso n pour
avoir chas sé du corps d'une fille qui avait le. don de
seco nde vue, un dén1on semblable à ceux qui inspi -
raien t les pyth oniss es. Les prodiges, les révél a.tian s,

· (t} Virgile, Énéide, liv. vr.
(2) De striga, oiseau de nuit, et par analogie so>·cic.>re.·
LE MAGNÉTISME A 'fRAVERS LES SIÈCLE
S 15

les vues à dis tan ce, les délires ext ati que s, les con
-
vulsions, que les magné~iseurs att rib uen t au magné-
at
tism e, devinrent, aux yeux des chr éti ens , le rés ult
d'interventions diaboliques.
des
Du xno siècle au xv1a siècle, le cul te du diable fait
si bien
progrès rap~des. Sorciers et sorcières se multiplient,
. Le
qu'en i600 il y en a. près de trois cent mille en France
mt:eurs,
diable est dépeint, décrit, étu dié ; on con naî t ses
ses habitudes, ses goûts, ses an lipathies; on sait
comment
il vient han ter les cor ps des malades, on connait
les for-
yens
mules qu'il faut employer pour Je chasser, on a des mo
caces
sûrs pour reconnaître les sorcières, des procédés effi
pour
pour les faire parler, et des btichers bie n flan1bants
les punir (i ).
On croyait à la vertu ma giq ue de cer tai nes for-
mules, de cer tai ns ong uen ts, de cer tai nes pla nte s,
con1me la man<lL'agore. Les lam ies (2), en se frottant
le co1·ps d'uue pommade de leur composition, tom-
bai ent en cat ale psi e et res tai ent plusieurs heu res
dan s un coniplet éta t de rai deu r et d'immobilité,
don nan t ain si un e épr euv e ava nt la lettre, de la ca-
talepsie pa r suggestion.
Le moine De lép ine par le d'u ne sorte de léthargie
don t éta ien t parfois atteints quelques sorciers, qu
i,
s
bie n que demeurés engourdis et comme morts dan
leu r lit ou dans quelque coi n de leu r ma iso n,
croyaient eh se rév eil lan t qu'ils ven aie nt d~assister
au sabbat.
Certains lycanthropes restaient parfois pendant
plusieurs 11eures .en état de mort app are nte . Ils sor·
i88-i.
(i) Ch. Ricbet, L'4omme et l'ùitelligence, Par is,
(2) De la1nia, vam pire fabuleux, mangeur d'enfants, sorcière.
·'
..,._ ___
f 6. MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

taient de cette espèce de torpeur léthar gique comme • •


une perso nne qui se réveil le en sursa ut.
Parfois, mêm e pendant les terrib les épreuves de
la quest ion, les sorcie rs tomb aient en somnambu-
lisme . La possé dée Franc isque Fellée raconta que,
sur le cheYa let, elle était de1nc urée quelq ue temps
insen sible et sans entendre la voix du juge qui rin-
terrog eait. Pend ant la persé cution des llussi tes, un
des sectai res, mis à la tortur e, tomba dans une lé-
tharg ie si profonde que le bourr eau le crut mort et
l'abandonna. Quelq ues heure s après, ce malheureux.
reven ait à la vie fort étonn é des blessu res que por-
taien t ses men1bres. En 1639, une sorciè re de Fran-
conie fut appliq uée à la tortur e. Pend ant qu'on lui
broya it les jambes, elle se m~t à parle r des langues
inconnues et finit par s'end ormir d'un sommeil
, léthar gique .
.'(;)·*
IV
·'
La posse ssion démo niaqu e produ isaifd es accid ents
nerve ux de tout genre , principalement l'hystéro..
épilep sie (1), et des pl1énomènes se1nblablcs à ceux
qui sont attrib ués au
magn étism e. En 1491, les moi·
'
(i) Les princip ales phases de l'attaq ue hystêro -épilep tique sont
représ entées dans les figures t à 6, qui peuvent donner une idée
de ce qu'étai ent les épouva ntables convulsions des possédées.
_ La figure i corrc~pond au début de l'attaqu e, à la phase épilcp-
, toïtle avec rigidité généra le; les figures 2, 3, 4, 5, à la période
de clownh:n1c 1 ou des grands mouve ments convulsifs et des·
c.ontorsions; la figure 6 représ ente une attitud e pasi.:ionnellc qui
devait ètre fréque nte chez les pogsé<lées, l'attaqu e de .crucifie-
ment.
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LB MAGNÉTISME A TBAVERS LES SI~:CLES 17
nesses àe Cambrai entraient en d'étranges accès
d'agitation pendant lesquels elles devinaient les
,.

Fig. i. - .Attaque hyslé1·0- Fig. 2. - Sp1111me tétanique,


~pileptiquc, phase tonique. arc de ce1·clc.

choses cachées et prédisaient l'avenir. Fernel cite


'" l'exemple de maniaques qui avaient le privilège de
lire daus le pa_ssé et de deviner les choses les pl us
18 MA.GNÉTISME ET HYPNOTISME

secrètes. Sept extatiques qui furent jugés et brûlés 1


à Nantea en 1549 et dont l'immobilité avait duré 1
plusieurs heures, se vantaient, dit Calmeil, de con-
naître ce qui s'était passé dans la ville et dans ses
environs pendant la durée de leur accès (1).

~----·-·
/ _...... .__ ____
/'.--··
(' I
·• ). f/
-~~.
Fig. 3. - Période des contorsions.
(Dessin fait par M. Paul lU~hel", d'après uo croquis de M. Charcot.) t
.1
· Chez beaucoup de ces convulsionnaires et de ces

· (l) Calmeil, De la folie considér~e sous le point de v~ patholo-


gique, philosophique, historique et judiciaire, Paris, J.-B. Bail-
lière, t.845, 2 volumes in-8.
LB MAGNÉTISME A TRAVERS LES SIÈCLES 19
possédées, on rema rqua une grande exalt ation de
l'acu ité sensorielle; l'ouïe était tellem erit hype res-
thési ée chez certaines religieuses de Loud un (1632)
qu'el les entendaient des paroles prononcées à voix
basse à des distances considérables. Le latin qu'elles
récit aient sans l'avo ir jamais appris - mais non
sans l'avo ir jamais enten'au - prov enait de l'exa lta-
tion de leurm émoi re. Datl leurs trans ports conv ul-
sifs, les religieuses t'Au xonn e (1652) semb laien t
avoir le don des lang tes. Ce n'éta it pas un minc e
étonn emen t pour les assis tants que de les ente ndre
répondre en latin à-i.eurs exorcistes et faire en cette
langue de '·éritables discours.. Comme les somnam-
bules lucid es d'auj ourd 'hui, elles lisai ent dans la
pensée des autil s; elles comp renai ent, en parti cu-
lier, les commandements intér ieurs que leur fai-
saien t les exorcistes et y obéi ssaie nt ordin airem ent
avec une grand é exac titud e. L'év êque de Châl ons
ayan t ordonné nv~ntalement à Denise Paris ot de le
veni r trou ve.u r être exorcisée,~lle y vint inco n·
tinen t bien ~Ile habit ât dans u.n quar tier de la
ville assez élo. é. Il commanda: de mê1ne par la
pens ée à la sœur Borthon, au plus fort de ses agi-
tations~ de venir se pros terne r deva nt le Saiu t-
Sacr emen t; au même insta nt, eCe obéi t avec une
préci pitat ion ext1·aordinaire.
Le don des langu es était, comm e on en peut juge r,
à cette époque, un phénon1èn& pJ.ius fréquent qu'a u-
jourd 'hui. Ambroise Paré (1) relate l'his toire d'un
jeun e homl!le attei nt de crise s hysté rique s.

( t) A. Paré, OEuvres complètes, édition Malgnigne, Paris, J.-B.


Bailli ère, 1840, 3 vol. gr. i11-8 avec 217 figures.
20 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

Fig. 4. - Pé1·i1>de do11 contorsions.


(Fac-similé d'u n croqui,, fait d'ap rès nature).

Le diable « parlait pa r la bouche du ma lad e


du grec et
du latin à foison, encore que led it ma.laùe
ne sceust rien
en g1·ec ».
LB MAGNÉTISME A TRAVERS LES SIÈCLES 21

Flg. 5. - Période <los c1>atorslons.


{Fac•sl01Ué d'un croquis f11it d'après nature).

Les divers états hypnotiques faisaient partie des


crises les plus fréquentes des possédées.
Leloyer raconte que les démons muets causent' la
,
22 MAGNETISME ET HYPNOTISME

léthargie, rendent les hommes insensibles et qu'il


est fréquent ·de voir les striges passer plusieurs
heures dans un sommeil léthargique.
Nicole Obry, la possédée de Vervins (1566), tombait
en léthargie à la suite de ses crises. Elle prédisait
en outre l'heure du retour de ses accès futurs.
L'évêque de Châlons remarqua que, pendant
1'exorcisme, la sœur Catherine, des religieuses
d'Auxonne, avait la tête renversée, les yeux ou-
verts, la prunelle absolument retirée sous la pau-
pière supérieure, le blanc des yeux demeurant seul
en évidence : autant de signes léthargiques (1}.
La sœur de la Purification tomba, à rheure du sabbat,
dans une espèce d'assoupissement et d'insensibilité n1er-
veil1euse qui avait duré cinq quarts d'heure et plus, aliénée
de tous les sens, sans n1ouve1nents, sans parole et sans
connaissance, les bras croisés sur Ja poitrine et si raides
qu'il fut impossible de les ouvrir, et les yeux fermés et puis
ouverts, mais fixes et arrêtés sans rien voir (2).
Les religieuses de Louviers {1642) tombaient, elles
aussi, dans une sorte de crise léthargique.
Il y en a parmi eIIes qui se pt\mcnt et s'évanouissent du..
rant les exorcismes, comme à leur gré, en telle sorte que
leur pâmoison commence lorsqu'elles ont le visage le plus
enflammé et le pouls Je plus fort. Pendant cet évanouisse..
ment, qui dure quelquefois une demi-heure et plus, l'on ne
peut remarquer ni de l'œil ni de la main aucune res11iration
en elles (3).
· Les pratiques des exorcistes avaient ceci de par..
ticulier qu'elles agissaient sur les possédées à la
(i) Calmeil, De la folie, passim.
(2) llistofre des diables, cité par Calmeil, t. li, p. !35.
(3J Lebreton, cité pa1· CalwciJ, t.11, p. 78.
LE MAGNÉTISME A TRAVERS LES SIÈC LES -23

..
• :. .J
., _,../

Fig. 6. - AUaque de cruciftemoni.


24
. .
MAGNETISME ET HYPNOTISME

façon des passes magnétiques sur les sujets sen-


sibles; elles développaient une foule d'accide nts
que l'on peut considérer comme d'ordre suggest if
ou comme tout entiers dus à l'imagination des ma-
lades. En 1599, Marthe Boissier se prétendait pos-
sédée du dén1on. L'évêqu e d'Angers, voulant l'é-
prouver, commande qu'on lui apporte le livre des
exorcismes et, au lieu de lire une conjurat
, ion, se
met à réciter les premiers vers de l'E néide... Elle
n'en tombe pas moins aussitôt en convulsions. D'au-
tres pièges de ce genre tendus au diable par qui
cette fille prétendait être possédée produisirent le
même effet.
Ces résultats rappellent trait pour trait, fait observer
Calmeil, ce qui arriva dans le verger de Franklin , à Au-
teuil, lorsque les commiss aires, chargés d'apprécier l'in-
fluence de l'agent magnétiq ue, firent tomber dans des accès
convulsifs un jeune homme qui se fisurait être en présence
d'un arbre magnétis é(!).

On observa chez les possédé es de Loudun (1632)


tous les symptômes de la catalepsie. Leur corps était
parfois doué d'une souplesse si extraordinaire qu'on
pouvait le ployer en tous sens comme une lame de
plomb et qu'il restait aussi longtemps qu on l'y lais-
1

sait' dans l'attitude qui lui avait été donnée. Les


contractures de toute espèce n'étaient pas moins
fréquentes. La sœur Marie du Saint..Esprit, de Lou-
vie1·s, possédée par un diable non1mée Dagon, fut
trouvée couchée en. travers ·sur l'ouverlu l'e .d'un
puits soutenue seulement d'un côté par les ,Pieds et

(~) Calmeil, De la folie, t. I, p. 351.


LE MAGNÉTISME A TRA.VERS LES SIÈCLES 25
de l'autre par la tête (1). Chez les autres possédées
du n1flme cloître , on remarq uait fréquemment l'in-
vasion d'une sorte de raideu r cataleptique qui per·
· mettai t à leurs corps de conserver très longtemps les
attitud es les plus étranges.
En 1511, une religie use de Salama nque avait de
fréquent.es extases. Alors son visage et ses mains
perdai ent leur couleu r naturelle, et son corps entrait
dans une raide·ur si grande qu'on eût pu croire
qu'il était tout d'une pièce, et que ses doigts n'a..
vaient plus d'articulations.
Dans la maison des enfants trouvés de Hoorn ,
. éclata en 16i3 une épidém ie de démon opathi e.
Entre autres phénom ènes observés, on vit des
jeunes gens deveni r aussi raides qu'une barre,
Telleme nt qu·en les prenan t seulement par la tête et par
les pieds, on pouvait les porter où l'on voulait sans. qu'ils
se remuas sent, ce qui durait plusieurs heures et même la
nuit.·
,
Etant protes tants, ils échapp èrent aux exor·
cismes ; ils n'en guérir ent pas moins quand on les
eut dispersés (2).
Parmi les extatiq ues célébre s chez lesquelles on
retrouv e tous les symptômes de la catalep sie ou de
la létharg ie, on doit, d'après M. Calmeil, citer sainte .
Thérès e, qui dit elle-même que dans le ravissement
divin « tous les , membres devien nent raides et
froids »; sainte Elisab eth, dont le corps était par·
fois tellement raide qu'on n'en pouvait 1·en1uer une
partie que tout le reste ne suivît; Ma\·gu erite du
(i) CalmciJ, loc. cit., t. II, p. f08.
(2) Cahncil, loc. cit., t. I, p. iü6•.
CULLERREe
26 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

· Saint-Sa crement , qui devenai t quelque fois raide


con1me un cadavre; Marie de l'Incarn ation, fonda-
trice des Carmélites de l• rance, qui tombait dans
1

des accès de mort apparen te; Madelei ne de Pazzi,


qui restait huit jours et huit nuits en léthargi e, les
sens complètement fermés au monde extérieu r.
On observait aussi le somnam bulisme et ses
divers symptômes.
Les exorcistes de Loudun attesten t que le diable
end<>rmai tquelque fois les religieu ses soumise s à leurs
conjurations. Après ètre sorties de cet état, abso~
lument analogue à celui des somnam bules magné-
tiques, elles avaient perdu complèt ement le souve-
nir de ce qu'elles aYaient dit ou fait pendant une
partie de leurs accès nerveux . La supérieu re de
cette commun auté se livrait parfois à des vaticina -
tions qui duraient plus de deux hew·es : une fois
revenue à elle, elle ignorait absolum ent tout ce
qu'elle avait débité pendant son in1provisation.
Les mêmes Ursuline s quittaie nt leur lit la nuit,
parcour aient le couvent dans tous les sens et mon-
taient jusque sur les toits.
Les religieus es d'Auxonne entraien t, elles aussi,
en somnan1bulisn1e, soit au co1nmanùe1ncnt des
exorcü;tes, soit à l'heure prédite par quelque s-unes
d'entre elles'.
A Nîmes, les pratiques exorcistes jetaient encore
les possédées en somnan1bulisme.
La vue d'un objet sacré, les gestes que fait le
prêtre au n1on1ent de la consécration, la saveur de
l'eau bénite faisaient ton1ber les possédé es de
·Bayeux (1 i32) dans des accès de son1nambulisme.
pendau t lesquels elles se liv.i·aienL à des exercices
LE MAGNÉTISME A TRAVERS LES SIÈCLES 27
pérille ux devant lesque ls reculer ait un ~quilibriste
de profes sion.

11 suffit, au seuil du xvu1° siècle, d'un seul calvi-


niste sorti d'un yillage du Dauph iné pour comm u-
niquer à tout un peuple l'espri t prophé tique. Il souf-
flait dans la bouche des néophy tes pour leut com-
n1uniq uer le don d'inspi ration : ceux-ci, ~ leur toul',
rendai ent le même service it leurs amis, de telle
sorte que, grâce à cette sorte d'influx magné tique,
et au inagné tisme non moins puissa nt de l'imita tion,
il surgit dans le Dauph iné, le Vivara is et les Oé-
vennes huit ou dix n1ille prophè tes en quelqu es
· années. Homm es, femme s, enfants , vi'3illards, tout
le monde prédisa it l'aveni r. Des enfant s de trois
ans, qui n'avaie nt jamais parlé que le patois de leur
pays, entraie nt dans des extases singul ières, et
s'exprimant avec une volubi lité étonna nte en bon
français, annonç aient la procha ine destruc tion ·de
la Babylo ne papiste . On racont ait des choses étran-
ges. 1Jn garçon de quiuze mois avait prophé tisé dans
son bercea u; un autre dans le sein de sa mère (1} !
La bergèr e du Cret, rune de ces prophétesses,.
était sujette à des accés de son1nan1bulh;me bien
caractéri~é :

Quelqu efois elle paraiss ait ensevelie dans une léthargi e


profond e dont on chercha it vainem ent ù la retirer. Quand
elle se trouvait dans ces disposit ions, on pouvait l'appeler~

(1) Cahncil, De la folie; passiw.


28 MAGNgTISl\fE ET HYPNOTISME
la pousser, la secoaer, la pincer, la br~ler sans la faire sortir
de son état apparent de sommeil. Souvent, tout en ayant
l'air de dormir, elle se mettait à chanter des psaumes
d'une voix claire et intelligible. Les mouvements de ses
lèvres étaient modérés, exempts de spasmes, ses gestes
mesurés et convenables. Après avoir chanté, on l'entendait
improviser des priêres, réciter de longs paragraphes de la
Bible, commenter les saintes Écritures, apostropher les im-
pies, débiter des sermons pleins de force (f)
Au sortir de l'accès, elle ne se souvenait de rien
de ce qui s'était passé ni de ce qu'elle avait dit.
Quelques années plus tard, en pleine capitale, le
marbre de la tombe du diacre janséniste Pâris,
mort en odetJ.r de sainteté, manifestait la propriété
de faire, par son seul contact, entrer dans des con-
vulsions épouvantables les malades qui venaient y
chercher la guérison de leurs souffrances. Au bout
de quelques mois on comptait déjà un millier de
convulsionnaires. Ceux qui ne pouvaient s'étendre
sur le marbre, se procuraient de la terre du tom-
. beau qui, mélangée à du vin, ne se montrait pas
moins ~fficace. Beaucoup de ces convulsionnaires
devinrent sujets à des états analogues à l'extase, la
catalepsie et le somnambulisme, et auxquels on
donnait le nom d'état de mort.« Quelques-uns, d'a-
près Mongeron, restaient deux ou trois jours de
suite les yeux ouverts, san~ aucun mouvement,
ayant le visage très pâle, tout le corps insensible,
immobile et raide comme celui d'un mort».
(t) Calmeil, loc. cit., t. Il, p. 30i.
LE MAGNÉTISME A TRAVERS LES SIÈCLE~ 29

VI

Je ne sais si les partisan s du magnétisme reven-


diquent pour leur agent les cur~s du diacre Pâris ;
ils auraient peut-êLre quelque peine à explique r par
l'interve ntion du fluide ces miracles post mortem.
Dumoin sadopten t-ils, comme nous l'avons dit précé·
demmen t, les miracles opérés par les vivants.
Depuis le x1° siècle, non seuleme nt les rois de
France, mais encore la plupart des rois d'Europ e et
même de simples barons s'attribu èrent le pouvoir
âe guérir cert.ains malades en les touchant . Que
faisaien t-ils, sinon du magnéti sme sans le savoir?
Cela est si vrai, uous dit Du Potct, que le même
moyen a réussi parfois entre les n1ains des méde-
cins. Du reste, la tradition n'a jan1ais été inter-
rompue ; les rois de France eurent de nombreu x
prédéce sseurs et des plus illustres : Pyrrhus et Ves-
pasien, pour n'en point citér d'autres , produisa ient
la guéri:5on des maladies par simple· attouchement~

Dans les siècles derniers, <lit encore l'auteur que nous
venons de ciLer, nous savons qu'il existait une fou.le de
thau1nalu rges ùonL les plus célèbres, Valentin Greatrakes
et Gassner, guérirent un granù nombre <le malades, et ces
guérisons sont attestées par une infinité de mé1lecins.
'foutes ces guérisons, je ne crains pas do le dire, n'ont eu
..d'autre cause que le magnétisme animal (l).
Greatrak es et Gassner , le premier surtout, étaieni
des toucheu rs, dont la célébrité n1érite de nous aro
rêter un instant.
( i) Du Potct. loc. cit.
.
,
10 MAGNETISME ET HYPNOTISl\fR

Valentin Greatrakes, Irlandais de bonne maison,


était un hon1me d'épée. lJn jour, en 1662, il apprit
par une révélation, qu'il avait le don de guérir les
écrouelles. Il essaya son pouvoir sur q11elqucs scro- .
fuleux, les toucha et les guérit. Quelques années
plus tard, de nouvelles inspirations l'avertirent qu'il ·
pouvait guérir la fièvre, les plaies, les ulcères, l'hy-
dropisie, et un grand nombre d'autr~s maladies.
Bientqt sa réputation fut in1mense, .son passage à
travers les populations était une marche trion1- J
phale. De toutes parts autour de lui, les malades'.:.; / ·
y affinaient et, par de simples attouchements dirigés \i , /
de façon à chas~er le mal du centre vers les extré-
J1
mités, il produisait des cures merveilleuses. . )1
• l

Par l'application de sa 1nain, dit un auteur du temps,·


Greatrakes faisait fuir la douleur et la chassait aux extré-
mités. L'effet était quelquefois très rapide et j'ai vu quelques
personnes guéries con1me par enchantement. Ces guérisons . ·
ne m'induisaient point à croire qu'il y eât quelqne chose.
1
de surnaturel. Lui-même ne le pensaU pas, et sa manière
de guérir prouve qu'il n'y avait ni miracle ni influence di-·
t:
)'
! i

vine. Il paraît qu'il s'échappait de son corps une influence '1


.1
1
balsamique sal ulaire (J ). . ,,·i
Quand les douleurs, dit un autret étaient fixées dans la i

tête ou dans les viscères, et qu'il les déplaçait, elles pro-·


<luisaient parfois <les crises effrayantes et qui faisaient
craindre pour la vie du n1ala<le. ·
.)
1

Ainsi Grea trakes produisait ces crises si favo• ' .


~',;'
rables que Mesmer considérera plus tard comme ,i

· essentielles à la guérison. "


..
·' ~ '1 '

(i) Louis Figuier, llùdofre du, 1ne1·veilleu:c dans les temps mo-
denies, Paris, 1881, t. 111, I>· !28 et suiv. · ·
j
1
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LE l\IAGNÉTISl\lE A TU.AVERS LES SIÈCLES 3f
Un siècle plus tard, en Souabe, Gassn.er produ i-
..
sait aussi des crises , mais par un procédé moiris
·. ~.imple. Etant prêtr e, il oe pouva it se condu ire
on', !1n1e un simpl e touch eur laïque . Aussi mèla- t-il
<J

ùg~· ·emen t la religi on à ses pratiq ues.


· C · \ YQVai:ncu que les malad ies sont. les un~s d'or-
ùre natur el, les autre s dues à l'inter ventio n du
démon, il comm ençai t ses cures par un exorcisme
proba toire, c'est-à-dire destin é à const ater la pré-
·sence du diable . Si l'état de souffrance était de cause
natur elle, la conju ration i·estait sans effet; dans le
.· cas contr aire, elle forçai t le démon à révéle r sa pré-
:. ·1.r>ence par des convu lsions . Il s'emp arait des ma-
, . Jades de la derni ère catégo rie et les traita~t à sa
façon ; quant à ceux de la prem ière, il les aband on-
nait aux médecins, mais, si l'on en juge d'après s.a
,. pratique, ceux qui échappaient à sa compétence·
~ étaien t assez rares .
'
11 commença par ses parois siens, qui furent si
satisf aits de lui que sa réput ation s'éten dit bient ôt
·non
. seule ment· à toute la Souab e, mais à la Suisse.·
et au Tyrol . Puis il se mit à voyag er, répan dant les
· guéri sons sur sa route . Lo1·sque ensui te ii se fq.t
fixé à Ratis bonne ,. on vit jusqu 'à dix mille malad es
accou rant simultanément vers 0
lui, ca1nper sous des.
.
tente s autou r de la ville.
L'une de ses cures les plus célèbres fut celle de la.
fille d'un seign eur allem and. Elle était attein te·
d'hys térie. Quoi que fort soulagée par un traite ment
que lui avait fait suivr e un méde cin de S~rasbourg,
elle voulut voir Gassner. Ce derni er lui persuada.
qu'ell e n'étai t point guérie , et procéda immé dia..
teme nt à ses exorc ismes . Ils jetère nt la jeune fille
32 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

dans d'épouvantabl~s convu lsions que le tbaum a-


turge suspe ndait à volon té en prono nçant , . le mot :
Cesset. Le diable qt1i possé dait la. jeune Emili e savai t
le latin; il obéis sait scrup uleus emen t à tous les
ordre s que lui donna it Gassu er en cette langu e. Lui
ordon nait..il d'agit er les bras de la malad e, aussit ôt
elle con1 mençait à tremb ler des main s. Au comm an-
deme nt, elle entrait en crises ou tomb ait en cata-
lepsie ; au com1 nande ment elle reven ait souda in à
elle. - Agitentur b1·achia ! et les deux bras s'agi-
taien t. - Paroxysrn.us venia t! et la crise sur'Venait,
violen te. - Cesset paroxys1niis in momento ! et elle
sè relev ait le sourir e aux lèvres . -Toll antu r pedes t
et d'un coup de pied elle renve rsait une table. -
Habeat angustias circa co1· ! et elle tourn ait les yeux
d'une maniè re effray ante. - Sil quasi 1nortua! le
visag e deven ait livide , le nez s'étir ait, la bouch e
s'ouv rait dén1csurément, la tête et le cou se raidis -
saien t et le pouls cessa it presq ue de battre . Au for-
midab le Cesset tout s'apai sait con1me par encha n-
temen t. Inutil e de dire que la jeune É1nilie, qui
avait reçu une éducation très soignée, conna issait
parfa iteme nt le l~tin.

· Il ne sera pas nécessaire, dit U. L. Figuie r, de beauc onp


insiste r pour établir que, dans ces exorci smes de Gassn er,
il n'y avait rien autre chose que des manipulations magné -
tiques ••. Ainsi Gassner faisait du magné tisme sans s'en
douter , comme M. Jour<lain faisait de Ja prose sans le sa·
voir. l\lesn1er lui-même l'a bien reconnu. S'expliquant avea
·l'élec teur de Bavière sur les miracles de Gassner, iJ dit que
ce .Prêtre ne guérissait ses malades qu'en imaginatic.~. Plus
·tard il· lui attribu a certain es dispositions au moyen des·
quelles il faisait du magné tisme anima l sans le sa.voir.
LE MAGNÉTISME A TRAVERS tES SIÈCLES. S3
. De nos jours, il y a encore des ·guérisseurs, des
sorciers et des possessions démoniaques. -
Tout le monde a gardé le sou venir des cures mer-
veilleuses du zouave Jacob, dans le nom avait, il y
a qt1elqucs années, conquis assez de notoriété pour
étre rapproché des toucheurs célèbres dont nous
venons de raconter les prodiges. ., .
,f

Bon nombre de guérisseurs d'une réputation


moins universelle sont répandus dans les diverses
régions de la France. Dans l'Ouest, un certain nom-
bre de personnes appartenant au clergé sont réputées
posséder le pou voir de guérir les maladies. Certain
curé de not.re voisinage est considéré comme ayant
le don de voir, au travers du corps, les maladies des
organes internes.fJ'est un voyant non somnambule·.
Il obtient des guérisons surprenantes, moins sur-
:prenantes cependant que ses diagnostics dont on
.nous a rapporté quelques-uns.
Il y a quelque temps, on pouvait lire ce qui suit
dans un journal de l'Ouest de la France :
La gendarmerie de Noirmoutier vient de dresser procès-
verbal conlre un individu de Barbâtre qui, depuii> plus de
quarante ans, s'attribue le privilège Je guérir les humeurs
froides, et cela par· un simple attouchement, en débitant
toutefois certaines prières au-dessus de ln portée du vul-
gaire. Bien entendu que Jes prét~ndues cures ne se faisaient
pas pour rien. Toute peine mérite salaire, et notre individu ·
ne se ménageait pas. Aux cinq pren1ières fêtes de l'année,
dès minuit, il était debout... .
. Il agissait ainsi au vu et au su de tout le monde, car,
à Barbâtre, ù·n croit fort au surnaturel. Il s'ét~it .même
muni d'une patente de ... devinez!. •• de maréchal-expert.
11 croit forL, parait-il, à son pouvoir. li faut dire qu'il est
septième gar~on, e.t qu'il porte sous la langue une beUe.Jleur
·34 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

de lys (i). D'ailleurs beaucoup de personnes affirment avoir


été guéri es par lui.
Si la gendarmerie cherchait bien, elle en trouverait plu-
sieurs autres, et un en particulier qui se met en évidence.
Celui-ci est un désensorceleur. Il opère sur les machines à
~a peur au temps du batta ge des grains, sur les filets des
pêcheurs pendant la pêche ; il reme t la paix dans les ma-
nage s troublés; rien n'éch appe à son influence. Il guéri t
même certaines blessures pourvu qu'on le mette en posses-
sion de l'outil qui les a faites. Cet outil, dit-on, est envoytt
par lui·m ême au diable en personne, qui en fait un gran<l
comn1erce, puisqu'on en a \'U sur Je marché de Challans,
étalés au milieu de certai ns autres qui ne devaient pas avoit·
passé par la n1ême main.
Ce dernier, comme l'autre, opère au grand jour, mand é
par tout le monde (je ne sache pourt ant pas qu'il ait une pa-
tente de maréchal-expert); n1ais il nlarche tout de même.
Il y a aussi, et cela naturellement, puisque le remèd e est
à côté du mal, beaucoup de sorciers; les uns vous donnent
Ja fièvre, d'autr es la coliq ue; celui-ci empêche les vache s
d'avo ir du lait; celui-là ne veut pas qu'on puisse faire du
beurr e avec la crème; le plus fort tire le lait des vaches de
ses voisins sans les souch er, ni 1nêmc les voir. Mais ils sont
plus à plaindre qu'à redou ter eL on peut les laisser tran-
quille s, malgr é tous leurs méfaits (2).

Les guér isseu rs par secre t foisonnent dans tout


ce pays . Ils sont considérés comn1e affiliés au démo n,
·.et la confiance qu'il s inspi rent n'existe pas seule -
men t dans les classes ignorantes et rurales.
Un instituteur qne nous soignions récemment pour des ac·
~idents névropathiqucs de natur e hypocondriaque était allé
c.:onsulter un de ces sorciers guérisseurs. Ce dernier lui .
c
(t) Signes indubitables d'un pouvoir surna turel.
(2) Le Libéral de la Vendée, vendredi !8 avril i88'.
LE MAGNÉTISME A TRA.VERS LES SIÈCLW u•Y

versa quelques gouttes d'llne eau particulière sur. la t.ète,


en accompagnant cette aspersion d'incantations magiques; .
puis il lui remit des poudres à prendre. De retour chez lui,
le malade réfléchit à l'acte qu'il avait comn1is, s'imagina
avoir offensé Dieu, être possédé du démon et ensorcelé; il
en devint fou. Pendant sa maladie, il nous donna à plu-
sieui·s reprises le spectacJe de véritables scènes de convul-
sionnaire.
Les paysans ont une foi absolue en la puissance
de ces thaumaturges de bas étage qui forment des
espèces de dynasties, se transmettent leurs pouvoirs
de père en fils, et apportent en naissant, comn1e un
signe tangible de cette puissance, des ·stigmates
emnlématiques figurés en quelque endroit de leur
corps. Le chef d'une de ces familles a une envie de
f1·aises sur la joue gauche ; son fils a un ch1·ist des-
siné sur la langue, et sa fille porte au même endroit
une couro11.ne de 'rosaii'e (1), de couleur bleue, mar-
ron et jaune.
Une bonne femme vint un jour, de la part d'un
guérisseur, me demander de l'urine de son fils :
en même ten1ps elle m'apportait des paquets d'her-
bès, que le sorcier n1e chargeait de faire prendre au
malade.
La possession démoniaque est encore fréquente
en Vendée. L'un prétend qu'il est au pouvoir de la.
111auvaise chose : c'est ainsi qu'il qualifie le malin
esprit qui le poursuit sans cesse, et qu'il Yoit tantôt
sous la forme d'un chat ou d'un chien, tantôt
sous la figure humaine : ça le pousse, ça le fait aller,
et il est obligé d'obéir. A une autre on a jeté un
sort: assise à sa porte, elle a vu passer dans l' omb1·e
(t) L~.image d'un chapelet.
,
36· MAGNE'l'ISME ET HYPNOTlSME

de la nuit une bête ressemblant à un oul's, qui a


tournél Jutour d'elle pour l'ensorceler : c~éta.it le
dfable. En voici un troisième qui est devenu pos-
sédé du démon d'une façon singulière : un jour,
étant allé à confesse, au moment où le prêtre leva·
la main pour le bénir, il sentit un vaisseau se rom-
pre ·dans sa poitrine. C'était le diable qui s'emparait.
de lui.
Les somnambules lucides, ou plutôt les dormeuses,
eon1me on les appelle, jouissent d'un crédit illimité ;
on les soupçonne aussi d'accointances avec l'esprit
des ténèbres. On les consulte en toutes choses, et· r
leurs oracles ont parfois pour le moral de ces gens· r
crédules de désastreuses conséquences. 1
r1
j;
VII r
I.
r
Mais cc n'est pas seulement en Europe et dans la . !
~ '

chrétienté que les effets du magnétisme se sont


manifestés à travers les siècles. i...
Depuis 2400 ans, les Fakirs et les Djoguis de :'
,' .
l'Inde, pratiquent l'hypnotisme dans le but de dévo-
tion qui est de s'unifier à Dieu dans une sorte 1'
i:
d'extase. En se regardant pendant quelques minutes ~l
1

le bout du nez, ils tombent en catalepsie, et peuvent


Jf !j.
·alors émerveiller la foule par des attitudes extraor-
dinaires qu'ils gardent un ten1ps indéfini. Au dire
de certaines personnes, les Djoguis ne p1•atique•.
raient pas seulen1ent l'hypnotisme, mais cnco1·e le. i

magnéLisme dans ce qu'il a de plus merveilleux et !·


de plus incompréhensib le. On a pu lh·c, il y a quel·
que Lcn1ps, à ce sujet dans la ch1·011ique d•un g1·and
LE MAGNÉTISME .A. TRAVERS LES SIÈCLES 37 .
1ournal (t), des choses tellement étonnant~s qu'on
se dem ande si l'on doit considérer les asse1·tions de
l'aut eur c.omme l'exp ressi on véritable de sa pensée
ou plutô t comme une boutade hum orist ique . Il y a,
paraît-il, trois écoles de Djog dans l'Inde, l'une
situé e sur les bord s du Gange, l'aut re sur la côte
d'Orissa, la troisiéme dans le sud de la pénin sule ;
et elles comm uuiq uera ien t hypnotiquement entre
elles de la façon la plus régulière. ·

S'endormir à distance,, rester hypnotisés des jours et des


semaines entièr es, aussi immobiles que des stylites, s'anéan-
tir dans une volonté supér ieure qui subst itue les cerveaux
les uns aux autres; échan ger a des milliers de milles les
impressions les pl11s précises, tout cela est un jeu pour !es
Djoguis.
Voilà de quoi déco urag er les somnambules euro-
péennes les plus lucid es; à moins que ce ne soit de
faire rire les Djoguis à nos dépens.
Les moin es chréLiens du mont Athos observaient
des prati ques semb lable s à celles des Fakirs, mais
au lieu de leur nez, pren aient leur nombril pour
point de mire et ton1baient en extase cataleptique
après une conten1plation suffisamment prolor~gée de
cette régio n. ·
Depu is quar ante siècles, exposait , en 1860 le
Dr E. Rossi, du Cai1·c, une classe d'Egyptitlns fait
sa :profession du l\Iandeb, qui n'est autre chose
qu'un méia nge de sorcellerie et d:hypnotisme. Ces :I
magi ciens font géné ralem ent U$Ug e d'une assiette
en faïence pa1·faitement blanche. Dans le centre de
(l) Revue des journaux et des livres, i885, n° 23. (Extrait du
Gaulois.) ...,,
"/:
l .

ClJLLBltRB. 3 /;,
1
..
.l

,,
38 MAGNETJSME ET HYPNO'rl&MB·

cette assiette, ils dessinent avee une plume et •


de
rencre deux triangles croisés l'un dans l'autre, et
remplissent le vide de cette figure géométrique par
des mots cabalistiques, pour concentrer le regard
&ur un point lin1ité. Puis, pour augmenter la luci-
dité de la surface de l'assiette, ils y vers·cnt un peu
d'huile.
Ils choisissent en général un jeune sujet pour leurs expé-
riences, lui font fixer le regard au centre du double trian-
gle croisé. Quatre ou cinq minutes après, voici les effets qui
se produisent: Le sujet commence à voir un point noir au
milieu de l'assiette; ce point noir a grandi quelques instants
après, change de forme, se transforme en différentes appa-
ritions qui voltigent devant le sujet. Arrivé à ce point d'hal-
lucination, le sujet acquiert souvent une lucidité somnam-
bulique aussi extraordinaire que celle des magnétisés (t ).
D'autres opérateurs, sans avoir recours à c·et appa..
reil charlatanesque, se contentent de faire fixer à.
leur patient une boule de cristal, et obtiennent sans
plus de difficulté le sommeil hypnotique.
Les sorcières arabes et les marabouts marocains
emploient, au dire de M. de Pietra Santa (2), des
procédés analogues. Avec une matiè1·e colorante
noi1·e, .les. sorcières décrivent· sw· la paun1e de leur
main ·un cercle au centre duquel est indiqué tin
point noir. La fixation de ce point an1ène i·apidement
le .son1meil h~1pnotique et l'insensibilité. Les mara-
bouts, sur une table recouverte d'un linge blanc,
placent une bouteille pleine d'eau, derrière laquelle
brûle une lampe. Le sujet s'installe à quelque dis-

(l) Dcmarquay et Giraud-Teuton, Recli:·1·cltes sur l'hypnotisme,.


Paris, J.-B. Baillière, i860, in-8, p. 62.
(2J Pietra Sauta, Union 1nédicale, 2 janv. i860.
LE MAGNÉTISME A TRAVERS LES SIÈCLES 39
tance et fixe le poin t lum ineu x; il ne tt\rde pas à
s'en dorm ir et reste plon gé parf ois dans un état com-
plet d'an esth ésie .
Dan s la province de Con stan tine , la tribu des
Beni-Aïaoussas prat ique cert ains exercices qui rap-
pell ent les scènt}s qui se pass aien t auto ur du baqu et
mag néti que de Mesmer. ·
Ils s'ass eyen t par terre au nom bre d'une douzaine, en-
tourés de musiciens joua nt du tamb ourin et des casta -
gnettes. Ils commencent alors à exécuter alter nativ emen t
des mou vem ents verticaux et latér aux de la tête et du tronc.
Peu à peu le jeu, en mêm e temps que la musi que, s'acc é-
lère; et au bout de ving t minu tes les jongleurs se livre nt à
des contorsions violentes, les yeux sang lants , hors de la.
tête, récu me à la bouc he, le corp s inondé de sueur. Alors
l'insensibiliLé arriv e, et ces forcenés se trave rsent les tégu..
ments de coups de poig nard , avalent du verre pilé, mar-
chent sur des barres de fer rouge, jusq u'à ce que, épuisés,
ils tomb ent dans un profo nd somn1eil (1).
Nous en avons fini avec ce rapi de exposé du
mag néti sme qui s'ignore. Non s allons pass er mai n-.
tena nt à l'his toire du mag néti sme qui s'affirme
comn'le doctrine.
(i) Louis Figuier, Histoi1·e du me1·veilku,.c, t. III, Paris, i88i.
.. 0

CIIAPITR E II
t

DE MESMER A BRAID

J. - Mesmer : Le fluide uoivea·sel base de son système. - Pourquoi il


l'appelle magnétisme animal. - Son emploi, puis son abandon de
l'aimant. - ll n'a. fa.it que ressusciter une doctl'ine en honneur dans
les siècles précédents.
JI. - Son séjour à Vienne; il passe pour un imposteur. - Son arrl'fêe à
Paris; état des esprits à celle époque ; il obtient un vif succès. -
Ses pratiques : Je baquet. - Elfets magnétiques : los crises.
111. - Ses prosélytes : Deslon. - Le système repoussé pa.r les sociétés sa-
vantes. - Rappo1•fs de Bailly : Les effets mllguétiquos sont Je produit
de l'imagination; leur danger pour les mœurs. - Mesmer enrichi se
retire des alfa.ires.
1V. - De Puységur : Il découvre Io somnambulisme artificiel. - Simplifica-
. tion du système et des pratiques magnétiques.
V. - Les schismes. - La Révolution disperse les adeptes; ils reparaissent.
à partir de 1813 ; Delouze, Faria, Bertrand, Georget, Du Potet,
Foissac.
VI. - Examens du magnétisme par l'Académie de médecine : Rapport favo-
rable de Hus~on; rapport conlraire de Dubois. - Le prix ,Burdin :
Les somnambules lucides dévoilées. - Complet discrédit du magné·
tisme animal.

Au moment même où le thaumaturg e Gassner, ce


prêtre d'une petite paroisse de Souabe dont nous
avons parlé, attirant à lui la foule des n1alades et des
infirmes, 111ultipliait les exorcisn1es, eL faisait pour
la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien
DE MESMER A BRAID 4f
• ede l'humanité , reculer le diable et la maladie, son
œuvre; Antoine Mesmer, docteur en médecine de la
Faculté de Vienne, son compatriot e, presque son
émule, inventait une panacée destinée à supprimer ,
elle aussi, la maladie de la surface du globe, et
jetait les fondement s de la doctrine du m~gnétisme
animal.
La base du système de Mesmer, c'est l'existence
d'un fluide universel, régi par des lois mécanique s
inconnues, animé de mouvemen ts plus ou moins
généraux et compliqué s, comparabl es à un flux et à
un reflux, et établissant cc une influence mutuelle
ent're les corps célestes, la terre et les corps ani-
més ».
Cc fluide impondéra ble, répandu partout, suscep-
tible de recevoir, propager et communiq uer toutes
les impressions de mouvemen t, fait sentir son action
alternative sur les êtres vivants en s'insinuan t dans
la substance des nerfs. Dans le corps humain, en
particulier, il se manifeste par des propriétés ana-
logues à celles de l'aimant:
· On y distingue des pôles également divers et opposés, qui
peuvent être communiqu és, changés, détruits ren- · et
forcés (t).
Il explique ainsi les raisons qui l'ont conduit à
qualifier sa prétendue découverte du nom que l'on
sait.
La' propriété du corps animal qui le rend susceptible
de l'influence des corps, célestes, et de l'action réciproque
de ceux qui l'environnent, manifestée par son analogie avec
l'aimant, m'a déterminé à la n,..ommer magnétisme animal.

(i) l\fcsmcr, !tlémoires et apl1.01·ismes, Paris, f 8-i6.


..
MAGNETISME ET HYPNOTISME

A travers ces élucubrations si peu llmpides, on


sent Je ne sais quelle équivoque. Il n'y a, explique
Mesmer, qu·une simple analog·ie ent.re les propriétés
magnétiqu es de l'aimant et celles du fluide univer.-
sel; le mot de magnétis1ne .animal n'est qu'une
expresf;ion ·métaphorique; et ·pourtant il a beau dire
que l'action que peuvent produire sur les maladies
l'aimant et l'électricit é ne s'exerce que par l'action
du magnétisme animal: il a beau faire de ces agents
les t1·ès humbles serviteurs de son fameux il uide,
·on devine que cette distinction n'est pas très nette
dans son esprit, et qu'il y a autant d'embarras dans
sa pensée que dans·sa façon de l'exprimer. La raison
en est simple. Avant de jouer du fluide universel,
Mesmer avait commencé , comme la plupart des pra·
ticiens de son temps, par faire usage pour la cure
des maladies de raimant et des plaques aimantées .
Quelques succès obtenus en collaboration. avec le
Père jésuite Hell , pl1ysicien distingué , l'avaient
encouragé. On trouve à ce sujet, dans son premier
Mémoire, l'observati on suivante dans laquelle il
s'agit d'une affection convulsive de nature hysté-

rique:
La malade ayant éprouvé un renouvellement de ses accès
ordinaiI·es, je lui fis l'application sur l'estomac et aux deux
jambes de trois pièces aimantées. Il en résultait, peu de
'temps après, des sensations extraordina ires; elle éprouvait
intérieurem ent des courants douloureux d'une n1anière sub-
tile, qui, après différents efforts p<>ur prendre leur direc-
tion, se déterminère nt vers la partie inférieure, et .firent
cesser ·pendant six heures tous les symptômes de l'accès.
L'é.tat de la malade m'ayant mis le lendemain dans le cas
de renouveler la même épreuve, j'en obtins le même
succès.
. .DE MESMER A BRAID 4.3
Mais soit par jalousie con tre le Pêr e lf e~I. qui so
per mit de gué rir san s lui de.s mal ade s par l'ai man t,
et qu'i l acc usa de vou loir lui vol er sa déc ouv erte ;
soit qu'il crû t réel lem ent, à la sui te des physiciens
d'un e aut re époque, que l'ac tion des aim ant s n'ét~it
qu'u ne manifestation du fluide universel, il ne ta1!da.
pas à abandonner complètement l'us age des arma-
ture s mag néti que s, et d'un e électrothérapie positiv,e
pas sa peu à peu à une mag nét oth éra pie de cha rlat an
et de jon gle ur. Ce ne fure nt pas seu lem ent les ten.-
dan ces my stiq ues de sa nat ure , ma is sur tou t ses
app étit s extr aor din aire s de bru it, de ren om rné e et.de
rich esse s qui le pou ssè ren t à res sus cite r les idé es
scie ntif iqu es des sièc les pas sés, aba ndo nné es par
tou s les sav ants de son épo que .
.Le principe, en effet, sur leq uel Mesmer a écha-
faudé son système n'est qu'une reli que surannée de.s
cos mog oni es anti que s. L'influence des cor ps célestes
sur les créa ture s hum ain es ·servait déj à de base .à.
l'astrologie inventée par les Cha ldé ens , et cette
vieille conception my stiq ue, aprè.s s'êt re perpétuée .
à trav ers des mil lier s de gén érat ion s,. ava it au seu il
· mêm e du monde moderne jeté l'éc lat sup rêm e .d'un
flambeau près de s'ét ein dre à jam ais.
Au xv0 siècle, Paracelse, qui rév olu tion na la m.~­
decine de son temps, profes sait que la forc e vitJl.le
dér ivai t des astres, ce qui le con dui sit à affirm.~r
l'existence d'un fluide sympathique ent re les mond:e.s
céle stes et les créa ture s viv ante s. Il prétei;idait que
l'ho mm e est doué d'u n dou ble ma gné tism e, l''Un
1
pou r ses facultés inte llec tue lles et mo rale s, 1 &.Uitre
pou r ses fonctions org ani que s: le pre mie r ven ait
des astr es. l'autre des élém ent s ma téri els. n avai.t
44 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

. . laIl théorie
soutenu des pôles, qu'on retrouve chez
.
Més111er croyait à la vertu des substances magné-
tisées et conseillait l'emploi de talismans et d'on-
guents magnétiques.
Un peu avant lui, Ficin et Pomponace admettaient
que certains hommes sont doués de propriétés puis·
santes dont le pouvoir peut s'exerce r non seulement
sur leur propre corps, mais sur celui de leurs sem-
blables.
, Agrippa de Nettesheim prétend ait que tous les
corps de l'univers sont liés par des sympath ies ou
des antipathies naturelles.
Jér.ôme Cardan soutena it que le soleil est en har-
monie avec le cœur et l'air, la lune avec les humeur s
et l'eau.
L'étude du magnétisme minéral donna une grande
impulsion à ces idées, et quand le physicien anglais
Gilbert eut publié son livre : «Du magnétis1ne », on
crut reconnaître dans cet agent le principe universel
de toutes choses.
Au xv1e siècle, Goclenius écrivait un traité de sa
cure magnétique des plaies.
Van Helmont, son élève, professa les mêmes idées,
publia un livre sur le n1ême sujet, et défendit avec
génie la cause de la médecin e magnétique.
En Angleterre, Robert Fludd (1638) soutint avec
. , êclat la doctrine du magnét isme dont il admetta it
de nJmbreu ses catégori es, positives, négatives, spi-
rituelles, corporel les.
Lejésui te l{ircher, savant pbysicient tout en.con-
damnan t la ·médecin e magnétique de son époque (1)
.
,, (~) l'our guérir les plaies avec l'onguent vuln~raire de Para-
. celse,.il sufilsait de se procurer du sang du blessé. d'en enduire
DE MESMER A BRA.ID 45
qui ne reposa it que sur des faits merve illeux abso-
lumen t hypoth étique s, comme la cure des plaies
opérée par les vertus sympa thique s des ongue nts
dont nous avons parlé, ou encore la transp lantati on
des maladies, consid érait l'unive rs corn me un tout
« dont les parties sont liées et entraîn ées par une
puissa nce attract ive et répuls ive, sembla ble à celle
de l'aiman t (1) ».Il admettait de nombr euses espèces
de magné tisme, celui du soleil, de la lune, des pla-
nètes, des éléments, des métaux , des plante s, des
anima ux. Ce dernie r reçut même de lui en gr~c, le
nom de Magnétisme animal longte mps avant que
Mesmer songeât à ressus citer l'expre ssion et à se
l'appro prier.
Wirdig , profes seur de médec ine à Rostock, géné-
ralise encore en la modifiant la doctrin e de ses de-
vancie rs. Tout est soumis à la puissa nce du magné ·
· tisme. Par lui s'expli quent tous les phéno mènes , la
vie et la mort. Toute la nature est peuplé e d'espri ts,
et le magné tisme résulte de le.urs rappor ts de sym-
pathie ou d'antip athie. Il dévelo ppa (2) cette doctrin e .
.qui fait encore de nos jours les délices de quelqu es
illumi nés.
On le voit par le court exposé qui précèd e, Mesme r,

un morceau de bois et d'en toucher l'ongue nt, qui de cette façon


n'avait pas besoin d'être ·fréquem ment renouve lé. Avec l'onguent
des armes, les choses allaient plus simplem ent encore : On se
content ait d'en oindre le fer qui avait fait la blessure qu'il s agis-
sait de guérir.
Pour transpla nter les maladies, il suffisait de faire avaler à un
chien deA excrétions ou <les liquides morbide s du malade, et le
chien preaait sa maladie.
(i) L. Figuier, Histoire du mmeilleu:c dans les temps modernes,
t. 111, p. i i5.
(2) Wirdig, Nova medicina spirituum, Hamburg, !673.
3,
46 · MAGNÉTISME ET HYPNO'l"ISME

ce Christophe Colomb du magnétisme, comme l'ap- 1-


pellent ses partisans, n'en fut pas même l'Améric-
Vespuce : Il n'a rien découvert, rien inventé. ·La
seule chose qui lui appartienne eR propre, la pre-
mière aussi que ses adeptes s'empressê1•ent de·mettre 1
de côté, c'est l'ensemble des pratiques qu'il mettait
en œuvre dans l'application de son système, et dont
nous allons bientôt nous occuper. Mais revenons
· d'aibord sur les débuts du n1esmérisme.

II
iJ

?tiesmer cornmença par appliquer son système à


Vienne en s'adressant aux maladies déclarées incu-
rables. Bientôt il annonça des succês merveiileux
qui furent accueillis dans le monde médical avec la
plus grande incrédulité. Il fit devant les médecins
des expériences dans lesquellQs, s'attribuant une
sorte de rôle surnaturel, il prétendait posséder seul
et pouvoir communiquer à ·volonté aux profanes le
fameux fluide curatif. Lui·même raconte (t) que .'
Ingenhousz, membre de l'Académie royale Lon- de .1
dres, vint assister à ses expériences. E
Je le fis, dit-il, approcher de la malade, dont je m· éloi- l
gnai, en 1ui disanL de la toucher. Elle ne fit aucun n1ouve-
menL. Je le rappelai près de moi et lui con1muniquai le·ma- 1.

gnéLisn1e animal en le prenant par les mains ;je le fis ensuite '
'I

approcher de la malade, me tenant toujours éloigné, et'lui


dis de la toucher une seconde foïs; il en résulta des mou-
l'
vements convulsifs.

(i) Me~mcr, Mémoire sut• la découve1·te du niagnétisma an.in,'1.l,


Parl~, i 119.
DE .MESMER A BRAID 47
Un magn étiseu r de foires .de nos jours ne ferait ni
mieu x ni autre ment. Ponti fe ou boute ille de Leyd e,
malg ré les étonnantes cures dont il se vanta it,
Mesm er, de son propre aveu, fut consi déré à Vienn e
comme un charl atan et invité par le doyen de la
Facul té à mettr e fin à ses super cheri es ( 1).
En 177.8, il vint à Paris . Il comm uniqu a son sys-
tème aux savan ts et aux méde cins de cette ville.
Surpris, dit-il, de sa. nature et de ses effets, ils m'en de-
mandè rent l'explication. Je leur donna i mes asserti ons som-
n1aires en dix· neuf articles. Elles leur parure nt sans a~cune
relatio n avec les choses établies.
Là encore, Mesm er ne renco ntra chez ses confr ères
qu'inc rédul ité et défiance. L'Aca démie des scien ces,
<!hargée en 1874 de faire l'exam en du magnétisme
anim al, conda mnait ce systèn1e comn1e inutil e et
vain, au point de vue de la guérison des n1aladies, et
dange reux pour les personnes qui s'y soumettent.
Cepen dant, si de tout temps on voit les savan ts de
profe ssion quelque peu 1·éfractaires aux théories
nouve lles, il n'en est pas de même des dilett antes .
de la science, ni surtou t du gros public, instinctive- .
ment crédule, esclave des besoi ns de son 1imag ina-
tion, 11aturellen1ent avide des chose s n1erv eilleu ses.
Bien que ~Iesn1er fût débar qué à Paris dans l'anné e
et le mois même s où Voltaire, après vingt-deux ans
d'exil , .Y reven~ît jouir de sa gloire, le sccpticism~
de la philosophie du siècle n'ava it pas fait de tels
ravag es dans les esprits qu:ils ne fussent plus hantés
par le souve nir de l'illuminisme de S\vcd enbor g, .
des Rose-Croix, et des miracles acco1nplis sur le
(i) l\1esmcr,.Mémofres et a1Jho1·ismes1 p. 36.
48 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
tom beau du diac re Pâri s. Il y avai t là un héri tage
à prendre~ un moment psyc holo giqu e à sais ir. Le
magnétisme anim al s'en emp ara. Peut-~trc auss i
est-i l fJernüs, à cette expl icati on quel que peu phil o·
sophique du succès de la nouvelle doct rine , d'en
ajouter une plus terre à terre et peut-être plus hu-
mai ne, la mode. Il ne faut pas oub lier qu'à son
débu t, le mag nétis me anim al s'ad ress ait aux ma-
lade s, et aux malades incu rabl es. Le l:rui t s'éta nt
répa ndu qu'on guér issa it auto ur du haqu et de l'ties-
mer , on s'y précipita, comme on se r!'tS:!irite au-
jour d'hu i chez le char latan en vogue, ou à telle ou
telle source en renon1, qu'elle soit mira cule use ou
simp leme nt char gée de principes salin s. Com me
aujour<l'ht!i, il se trouva quel ques méd ecin s ou sa-
vants de bon ne foi pour attes ter au nom ùe la scie nce
la réal ité des prodiges de la méth ode nouv elle. Il
n'en fallut peut -être pas dava ntag e.
Les procédés emp loyé s par l\Iesn1er étai ent, d'ail -
leur s, de natu re à frap per l'imaginatiun de la foule.
Qu'on en juge.
On se met en opposition avec la personne que l'on
veut mag nétis er, c'est-à· dire en face, de man ière à
opposer les pôle s. On pose d'ab ord les n1ains sur ses
épaules, puis on les fait desc endr e le long des bras ,
jusq u'à l'ext rém ité des doigts. On tien t un mom ent
les pouc es du patie nt dans ses mains, puis on re-
con1n1en ce deux ou trois fois les mêm es pass es en
desc enda nt le long des membres.
On s'efforcera de tot1cher surt out la part ie n1alade
e~, con1me c'est le vent re qui est le sièg e de pres que
tout es les mala dies , on mul tipli era les atto uche ·
ments de cette partie avec le pouc e et l'ind icate ur,
DE MESMER A BRAlD 49
avec la paume de la ma.in, ou avec un doigt seule-
ment.
On peut toucher médiatement avec avantage à
l'aide d'une petite baguette de forme conique. Après
le verre qui est le meilleur conducteur, on en1ploie
le fer, l'acier, l'or, l'argent. Si la baguette est ai-
mantée, elle aura plus d'action. On n1agnétise en-
core avec une canne~ en ayant soin de remarquer
que quand on touche avec un corps étranger, le pôle
est changé, et qu'il faut alors toucher de droite à
droite et de gauche à gauche.
On renforce l'action du magnétisrr1e en multi-
pliant les courants sur le inalade; pour ce faire, on
se sert utilement des arbres, des cordes, des fers,
des chaînes, des fleurs préalablement magnétjsés.
On magnétise un bain en plongeant sa canne dans
l'eau et en l'agitant en ligne droite, pour y établir
un courant.
Si le bassin est grand, on établira quatre points, qui se-
ront les quatre points cardinaux; l'on tracera une ligne
dans l'eau en suivant le bord du bassin de l'est au nord, et
de l'ouest au même point; on répétera la même chose pour
le sud.

Mais voici le grand jeu. Il consiste dans un ba-


quet de bois, dont la grandeur est proportionnée au
nombre des malades que l'on veut traiter. Dans l'in·
térieur de cc baquet seront rangées en rayons con-
vergents des bouteilles remplies d'eau, bouchées et
magnétisées. On en met plusieurs rangs superpo- ·
sés, pubi on remplit la cuve avec de l'eau; on peut
î ajouter de la limaille de fer, du verre pilé, du mâ·
chefel.' et du sable. Des tringles partent du baquet;

.50 . MAGNÉTISM·E ET H YPNOTISMB

une corde y est attachée, les malades forment des


chaînes en tenant cette corde, en s'opposant les
pouces, et en s'approchant le plus qu'ils peuvent les
uns des autres, de manière à se toucher les cuisses,
les' genoux, les pieds, et à ne former pour ainsi diro
qu'un corps contigu dans lequel le fluide magné-
tique circule continuellement.
Après le baquet banal, vient le baquet de famille,
,qui est bien le comble de la commodité.
Mais n'insistons pas sur ce tissu d'extravagances.
. La méthode, grâce aux tringles conductrices du
fluide, à la lin1aille de fer et au verre pilé, peut se
résumer en deux mots : baguette magique et poudre
au-x yeux.
EL que résultai~-il de ces pratiques cabalistiques
que l'opérateur présidait majestueusement alt son
d',un piano-fotte, jouant des airs en ré mineur, quand
il ne dédaignait pas de les accompagner lui-même
.en tirant de suaves accords de l'harmonica? Des
bâillen1ents, des pendiculations, des spasn1es, des
cris, des contorsions de tout genre, des attaques
d'hystérie, chez les sujets privilégiés que touchait
la grâce cu1 ati ve ; et chez les autres, chez le. plus
grand nombre, rien, absolu1nent rien.
Les fera.mes, comme toujours, comme encore au-
jourd'hui sous l'influence des procédés hypnotiques,
se montraient les plus sensibles aux pratiques mes,.
mériques. La crise arrivée, on les conduisait dans
Fenfer aux convulsions, chambre dont les parois
matelassées an1ortissaie11t le choc des corps secoués
par les spasmes hystériques, et dont le n1ystère per.
mettait aux patientes de répa1·er sans tén1oin le dé·
sordre de léur toilette. Non pas sans témoin, je me

DE ·MESMER A. Bl\AID
5·f
.au milieu de
trompe: ·Mesmer y pénétrait, ët seul,
érita bl es po ss éd ées, il le ur pr od ig ua it encore
ces.v
guette et son
les secours du fluide déve1·sé pa r sa ba
rd fa sc in at eu r. On vi t des fe m m es se passion-
rega
plaisir des
ner pour ces exercices troublants. Au
s/ te lle ét ai t l'ens eig ne qu e lu ne d'elles don-
da me
le s mœurs de
nait à la salle des crises. Pourtant,
s l'Académie
Mesmer n'ont pas été incriminées, m ai pratiques
ses
des sciences n'en considéra pas moins
bl iq ue .
comme dangereuses pour la n1oralité pu

II I

, il fit des pro-


Le su cc ès de Mesmer fu t im m en se
cu lté de n1éde-
sélytes ju sq ue da ns le se in de la Fa
t tre nt e do ct eu rs
cine de Pa ris où l'on compta bi en tô
an ts. De slo n, docteur ré ge nt de ceite Fa -
m ag né tis e, et
culté, en 1brasse avec enthousiasme sa doctrin
bo ra te ur devi ent bi en tô t son rival. Une .
de son co lla
cié té d'a de ptes , sous le nom de So ciété de l'H ar -
so
monie, se fonde à Paris et ne tard
e pas à voir gros-
sir le nombre de ses membres.
.rvint pas à
Cependant la nouvelle do ct rin e ne pa
ir le dr oi t de cit é da ns la sc ie nc e officielle. D ès
obten
en relations
son ar riv ée à Paris, Mesmer s'é ta it m is
l'A ca dé n1 ie de s sc ien ce s, m ai s sa ns pouvoir
avec
conditions
s'entendre avec cette compagnie sur les la preuve
elle
dans lesquelles il devait faire devant
ccommode·
de son système. Plusieurs te nt at iv es d'a
stè re nt sa ns ré su lta t. L' Ac ad ém ie vo ul ai t
ment re
expériences
quelques garanties de la sincérité des
52 MAGNJ!'l'ISME ET HYPNOTISME
projetée s; Mesmer .voulait être cru sur parole: on
1
rompit de part et ,d'autre.
Deslon, t1·aduit devant la Faculté de· médecin e,
fut violen1ment accusé d'avoir manqué à l'honne ur
et aux règlements professi onnels ; en vain chercha -
t-il à justifier sa conduit e et à défenùre les proposi-
tions de I\lesmer; il fut frappé de suspens ion et me-
nacé de radiation , s'il n'aband onnait pas le système . l
Bientôt le gouvern ement intervin t dans cette
querelle , et pour la vider, chargea la Société royale
de médecine, qui fut plus tard l'Académie de méde-
cine, de faire un rapport sur le magnéti sme. Il dési-
gna plusieur s membres de cet.te Société, parmi les-
quels se trouvait Laurent de Jussieu; il leur adjoi-
gnit plusieurs membre s de la. Faculté et cinq
membre s de l'Académ ie des sciences , dont trois
étaient des homn1es illustres : Franklin , Lavoisi er
et Bailly. Deux rapports furent faits, l'un au no1n
de la Société royale, l'autre au nom de la Faculté
et de l'Académ ie des sciences . Voici les conclusi ons
de ce dernier, dû à la plume de Bailly.
Les commissaires ayant reconnu que le fluide magné-
tique aµimal ne peut être aperçu par aucun de nos sens;
qu'il n'a eu aucune action ni sur eux·mèmes, ni sur les m:i.-
lades qu'ils lui ont soumis; s'étant assurés que les pressions
et les attouchements occasionnent des changements rare-
ment favorables dans l'économ ie animale, et des ébranle-
ments toujours fâcheux dans l imagination; ayant enfin
démontré que l'imagination sans magnétisme produit des
convulsions, et que le magnétisme sans imagination ne
produit rien, ils ont conclu d'une voiK unanime sur laques-
tion de l'existence et de l'uLiliLé du n1agnétisn1e, que rien
ne prouv& l'existence du fluide magnétique animal; que ce
fluide sans existence est par conséquent sans utilité; que
DE·MESMER A·BRAID 53
les violents effets que ·l'on observe au traitement public ap-
partiennent à l'attouebemont, à l'imàgination mise en ac-
tion, et à cette imitation machinale qui nous porte malgré
nous à répéter ce qui frappe nos sens... ·
A ce rapport qui devait être rendu public, en était
joint ua second, secret celui-là, qui dénonçait les
pratiques mesmériennes comme dangereuses pour
la moralité publique. L'auteur y faisait remnrquer
que les femmes ont les nerfs mobiles, que leu1· ima-
gination est vive et exaltée, qu'elles sont forte men t
disposées à l'imitation, et que lorsqu'une femme
tombe en crise, les autres ne tardent pas à en faire
autant. Beaucoup de femmes qui allaient au magné-
tisme n'étaient pas malades, elles s'y rendaient par
oisiveté et par amusement : pouvait-on considérer
comme innocentes des pratiques qui consistent à L

teni r le corps d'une femme entre ses genoux et à lui


comprimer les ovaires en la regardant dans les
yeux?
Le visage, dit le rapport, s'enflamme par degré; l'œil de-
vient ardent, et c'est le signe par Jequcl la natu re anno nce
le désir. On voit la femme baisser la tête, porter la main
aux yeux et au front pour les couvrir; sa pudeur habituelle
veille à son insu et lui inspire le soin de se cacher•••
Il ajoutait encore quelques réflexions très éner-
giques sur la valeur curative du magnétisn1e :
n n'y a point de guérison réelle, les traitements sont fortt !
i
longs et infructueux . Il y a tel malade qui va. au trait emen '
J
'
depuis dix-huit mois ou deux ans sans aucun soulagement. 1
'
(

Telle était l'opinion de l'Académie des sciences 1


L
sur le magnétisme. Il faut dire que les expé rien ces 1,
tentées devant elles par Deslon àvaient échoué mi- t~.
'
.~

~·.,
1
'
S4 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

sérablement. Nous n'en rappèlons qu'une, suffisam-


ment caractéristique, à laquelle nous avons fait
allusion dans le chapitre précédent. Elle eut lieu
dans un jardin dé Passy, en présence de Franklin.
Deslon avait magnétisé un arbre de ce verger : un
jeune homme, sensible au fluide, ne devait éproaver
les phénomèn es magnétiqu es c;tu'en l'embrassa nt.
On le présenta successi,·ement à quatre arbres non
magnétisé s: au premier, il suait à grosses gouttes;
au troisième, il eut un fort mal de tête et des étour-
dissements ; au quatrième, il tomba en convulsions.
Il était à vingt-sept pieds de distance de l'abricotie r
magnétiqu e.
Cinq jours après le rapport .de Bailly parut celui
ile la Société royale. Qu ;ique d'une forme moins
.brillante, il était tout aussi cat.égorique.
Nous pensons, disaient les commissaires, que le prétendu
magnétisme animal est un système ancien, vanté dans le
siècle précédent et tombé dans l'oubli; que ce système est
absolument dénué de preuves, que les effets produits par
ce prétendu moyen de guérir sont tous dus à l'imitation et à
l'imagination, qu'ils sont plutôt nuisibles qu 'utiles, et qu'ils
sont dangereux en ce qu'ils peuvent faire contracter à des
personnes bien constituées une habitude spasmodique des
plus fâcheuses pour la santé (t).
(i) Laurent de Jussieu refusa de signer le rapport adopté par
ses confrères par la raison que pour lui, les causes auxquelles
ils attribuaient le magnétisme n'étaient pas suffisantes pour ex-
pliquer tous les phénomènes observés. 11 lui parais~ait néccs·
eaire, pour les comprendre, d'invoquer l'interventiou d'un tlr.tidc
<;e portant de l'homme à son semblable; ce fluide n'était peut-
être rien autre chose que la chaleur. Les mesméristes réalament
de Jussieu comme l'un des leurs, mais il est permi& de leur
demander œ qu'a de commun la chaleur avec le fluiûe magné·
tique, universel ou non.
DB tfESM ER A BRA.ID 55 .
·M·algré l'autorité. de ces documents qui fure nt ré-
pandus dans le pub lic à quatre-vingt millë exem-
plaires, Mesmer n'en continua pas moins à faire
d'ex cell ente s affaires, et lorsqu~en 1784, au moment
où son crédit personnel commençait à déchoir, il
quit ta Par is pou r vivre dan s la retraite, il étai t pos -
sess eur d'une opu lent e fortune.
En province, le mag néti sme s'était répa ndu ave c
rapi dité . A Stra sbo urg, Bordeaux et Lyon, se fondè-
ren t des sociétés sur le plan de l'Harmonie de Paris.
Un gran d nom bre d'au tres villes inst ituè rent des
trai tem ents magnétiques, et beaucoup de médecin.s
se dèc larè rent part isan s de la nouvelle doctrine.

IV

Cependant, ni Mesmer ni Deslon, ni leur s pre -


miers disciples ne cherchèrent à étud ier en eux -
mêmes les phénomènes singuliers que leurs pra -
tiqu es parv ena ient à déterminer chez cert aine s
pers onn es. En dehors des symptômes bizarres que
nous avons sign alés et qui peuvent se ratt ach er à
l'hy stér ie, il s'en prés enta it d'autres qui fure nt re-
con nus plus tard et que l'on peu t rapprocher de
ceu x que l'on déte rmi ne aujourd'hui par les pro -
céd és hypnotiques. 'Les commissaires de l'Ac adé mie
des sciences sign alai ent dans leur rapp ort qu'a u
lieu d'éprouver des convulsions, ~ertains mal ade s 1

para issa ient , au contraire, plongés dans un repos


profond; à'au tres , par suit e d'une sorte d'at trac tion
sym path ique , sem blai ent se chercher, se précipi-
56 MAGNÉTISME· ET HYPNOTISME

taient l'un vers l'autre en se souriant, en s'adressant


1
des paroles d'affection et d'encouragement.
Ils ont beau être dans un état d'assoupissament appa-
rent, la voix de l'opérateur, un regard, un signe, les en re·
tire (t )•••
1,
, . Mm0 M••• a été plusieurs fois sur Je point de s'endormir•
. Une jeune fille de treize ans que Mesmer avait à
son service, tombait, sous l'influe.nce du magné-
.tisme, dans un état qui n'était"autre que le somnam-
bulisme. Dans cet état, elle agissait
Comme pendant la veille; elle pouvait s'habiller, mar-
cher, faire toutes sortes d'exercices à la manière des som-
nambules naturels. Si on lui présentait la pointe d'une ba.. I!

guette magnétisée, elle s'élançait dessus pour la saisir; elle


était attirée par :Mesmer comme le fer par l'aimant (2).
']
Ce fut le marquis de Puységu r, un des plus zélés
partisans du mesmérisme, qui eut le mérite de dé-
couvrir le somnambulisme magnétique. Ne pouvant l
suffire à magnétiser personnellement tous les mala-
des qu'attira it à sa terre de Buzancy, le grand re-
nom qu'il s'était acquis, il magnétisa, à l'exemple
du maître, un arbre séculaire sous les rameaux ,,4
bienfaisants duquel tous ses patients pouvaient à la
. fois trouver place.
Un jour, il magnétisa un paysan alité pour une l
maladie aiguë. A son grand étonnement, il le vit
tombe.r dans un sommeil paisible, puis se mettre à
parler, à s'occuper de ses affaires. Puységur s'aper-
çut qu'il pouvait à volonté diriger ses pensées , lui
faire croire qu'il assistait à une fête, qu'il dansait,
(i) Rapport de Bailly.
(2) Figuier, lcc. cit., p. tn.
DE MESMER A Bl\AID 57
ou se livrait à des exercices d'adresse. Bientôt ces
cas se multip lièrent entre les mains de l'opérateur.
et au bout de quelqu es mois, il en comptait dix.
Je ne connais, écrivait-il avec enthousiasme, ·rien de
plus profond et de plus clairvoyant que . ce. paysan quand
il est en crise. J'en ai plusieurs qui approchent de son état,
mais aucun ne l'égale.

On venait de très loin '.pour assiste r à ces scènes


de somna mbulis me et on s'en retour nait émerveillé.
Un curieu x raconte que les malades en crise avaient
un pouvo ir surnat urel par lequel en touchant un
mal~d~ qui le,ur était présenté, en portant la main
même par-de ssus ses vêtements, ils sentaie nt quel
était le viscère affecté, la partie souffrante; ils le
déclar aient et indiqu aient à peu près les remède s
conven ables. Ainsi prit naissan ce cette opinion que
les person nes plongé es dans le somna mbulis me ont
le don de voir à l'intéri eur du corps, de découvrir
et de guérir les maladi es.
Dès ce mome nt, le magné tisme animal se trans- ·
fÇ>Fl]lC: ~e ridicul e appare il des n1esméristes, le ta-
q~~h l.eS.. ch~înes, les baguet tes magnétiques dispa-
raissen t comn1e un bric-à- brac encom brant et
d~n~odé. De Puysé gur crut avoir découv ert le mé·
cani~.~~e des procéd és de Mesmer, en attribu ant les
effet~".~·roc:i:Uits à la puiss~nce de sa volonté. «Croyez
et veuillez. » Telle fut la devise de ses prqn1iers
écrits. Cepcnùan.t. la théorie du fluide ne fut pas
abando nnée pour cela; surtou t lorsque les sujets
d'expé rience, plongés dans le so111nan1bulisme n1a-
gnétiq ue, eurent affirn1é que non seulen1ent ils sen-
taient, n1ais encore qu'ils voyaient le iluidc envi-
58 MAGNÉTISME ET H\'PNOTISME
1
.
ronner comme· une auréole la personne du magné•
\
t1scur. ""
On sait aujourd'hui pourquoi ils· voyaient ainsi
leur magnétiseur dans une gloire, comn1e une divi-
nité. O' était une idée suggérée·. Comn1e on leur .
1
suggéra aussi la prétention dont nous venons de
parler, de voir dans l'intérieur des co1·ps et de dé-
. couvrir les maladies, et plus tard celle de lire dans 1.

.le passé des gens, de pressentir les événements


futurs, ils 'Y crurent le plus docilen1ent du monde,
et voilà comment, sur le point d'échapper à l'empire
du surnaturel, le magnétisme animal s'y plongea
plus profoudément que jamais pour le plus grand
bonheur des mystiques et des imaginations ex.al·
té es. )
1

V )

'
Une fois Mesmer disparu dans sa retraite, des
schismes nombreux se produisirent et plusieurs
écoles magnétiques se forn1érent.
A côté de la théorie orthodoxe du fluide, qui con-
serva toujours la prééminence, se dressa la "théorie
spiritual.istc du chevalier de Darbarin, qui préten-
dait opérer des cures merveilleuses par les seules (
forces de l~âme, et par le moyen de la prière.
On vit aussi fleurir à Lyon la théorie de l'électri-
cité animale, inventée par le Dr Pétetin à laquelle
il attribuait la production des symptômes observés
chez les personnes magnétisées. De Puységur avait
découvert le somnambulisme, PéteLin découvrit la
catalepsie ou plutôt les symptômes cataleptiformes.
DB MESMER A Bl\AID 59
Il signala chez plusieurs de ses malades le phéno·
mène connu sous le nom de transposition des sens,
dont la réali té, plus· que problématique, aux yeux
du plus grand nombre des hommes de science, est
cependant acceptée encore aujourd'hui par quel-
ques-uns.
La Révolution vint arrêter l'essor du magnétisme
animal, et disperser toutes les Harmonies et tous les
fidèles du fluide.
Mais dés 1815 on le voit rena itre; un savant cons-
ciencieux, partisan de la doctrine, Deleuze, pu-
blia cette année même un livre qui fit honneur à sa
prudence et à sa réserve, mais que de plus fougueux.
adeptes regardèrent comme une faiblesse et une hé-
résie; il y avait condensé tout ce qui avait été écrit.
à la fin du siècle dernier sur le magnétisme ani-·
mal (1 ).
En 1815, quelques adeptes échappés à la tour-
mente révolutionnaire se retrouvèrent, entre autres
le marq uis de Puys égur qui fonda à Paris une nou-
velle société.
Mais les dissidences doctrinale8 persistèrent. A
Paris , l'on vit un prêtre étranger, l'abbé Faria, pro·
duire le somnambulisme par suggestion, et d~ter-·
miner à son gré chez les somnambuliques des illu-
sions sensorielles analogues à celles qui sont
aujourd·hui de pratique courante en -bypnotisn1e (2).
Son procé dé consistait à engager le sujet soun1is à
ses expériences, a 1:>e recueillir et à fermer les yeux.
Puis , d'une voix de commanden1cnt, il s>écriait:
(i) Deleuze, Ilistoire critique du magnétiS1ne animal, Paris, i813.
3 vol. in-s.
(2) Voyez Bcaunis, le Somnambulisme pr·ovoqué, Paris, l886.
60 MAGNtTISMB E'l' HYPNOTISME
u Dormez! » et l'état magnétique était prod uit.
L'abbé. Fari a rejet ait toute s les théories r~gnantes;
il ne croyait ni au fluide, ni à la puissance de la vo-
lonté, ni à l'efficacité de la prièr e des spi:i tuali stes.
Tout comme un hypnotiste de 1885, il proclamait la
' ... nature subjective des phénomènes magnétiques,
plaça nt la cause du somineil lucide, ainsi qu'il dési-
gnait le somnambulisme provoqué, dans le sujet lui·
même. Fari a tomba soua le ridic ule,
'
i l Des hommes série ux, des médecins, des savant~,
.. se livrèrent à leur tour à l'étude du magnétisme•
t
En 181~, le nr A. Bertr and, ancien élève de
l'École pclytechnique,inauguradevant un non1breux
auditoire un cours des plus brilla nts sur le magn é-
·tisme et le somnambulisme. Quelques anné es plus
tard, il publ iait son Traité du somnambulisme, qui,
suivant la remarque de Husson, fut le prem ier ou-
vrage ex professo sur ce sujet.
Avant Dert rand , Georget avait fait connaitre (1)
ce qu'on savait alors sur le som.'Ueil magnétique.
Y
•\

i" l l •
De nombreuses expériences furent entreprises à
!'Hôt el-D ieu et à la Saipêtrière pour dé1no11trer la
. : réali té du sommeil somnambulique et des phén o-
mènes qui l'accon1pagnent, tels que l'ane sthés ie.
', Récamier posa plusi eurs moxas sans que les pa-
tient s endo1·n1is donn assen t le n1oindre sign e de
douleur. Claq uet fit une amputation du sein pendant
le somn1eil 2nagnétique. Cl1ez Cath erine San1son,
son1nambulisée par Du Potet, on put cons tater non
'I
seulement l'ane sthés ie, mais encore rabs ence de
perception pour toute exyitation sensorielle pro-
(1) Gcorgct De lapliysiolo9ie du système nerJJew;, Paris, 1821,
2 vol. in-8.
..
..
'!'
"1·.
1.\ .
il
r~:
DE .MESMER A BRAID 61
duite par d'autres que le n1agnétiseur : lui seul pou-
vait entrer en communication avec elle et éveiller
ses sens indifférents au monde extérie~r. Ces expé-
riences convainquirent un grand nombre de méde ..
cins de la réalité des phénomènes magnétiques.

VI

A la requête de Foissac, l'Académie de méde-


cine nomma une Commission chargée de se livrer à
un nouvel examen du magnétisme. Le rappo~t de la
Commission fut favorable, trop favorable même (1);
car l'Académie, surprise et comn1 a déroutée par
l'exposé de faits extraordinaires qu'il semblait im-
possible de faire rentrer dans le cadre des connais-
sances positives de l'époque, ne se prononça pas sur
ce document, qu'aucune discussion ne suiviL et qui
alla s'enterrer dans les archives de la compagnie.
Husson, médecin de l'Hôtel-Dieu, chargé de rédiger
ce rapport, commence par établir les quatre proposi-
tions sui vantes :
i 0 Les effets du magnétisme sont nuls chez les personnes
bien portantes et chez quelques malades; 2° ils sont souvent
peu marqués chez d'autres; 3° ils sont souvent le produit
de l'ennui, de la monotonie, de l'imagination; 4° cnf1n, on
les a vus se déyelopper indépendamment de ces dernières
causes, très probablement par l'effet du magnétisme seul.
C'était une adhésion formelle au magnétisme.
Des plus rése1·vés dans ses pren1ières parties, le

(i) Foissac, Rapports et discussions de l'Académie de médecine


sur le magnétisme animal. Paris, 1832, i vol. in-8.
CULLERRE.
62 l\IAGNÉTISMB ET HYPNOTISME

rapport finit par accepter comme démontr6s par les


cxpériènces dont avait été témoin la Commission·,
non seulement le somnambulisme provoqué, mais
encore les faits de clairvoyance, de vision intérieuœ
et de prévision.
Un malade hémiplégique que les praticiens les
plus distingués avaient vainement traité plr des
moyens rationnels, endormi par le Dr Foissac, se
prescrit un traitement à lui-même qui, scrupuleu-
sement suivi, amène une guérison complête, gué-
rison qui survient au moment même prédit par le
malade.
Un autre, atteint d'épilepsie (1), annonçait, étant
en somnambulisme, le jour, l'heure, la minute
même de ses accès, et ne put être pris en défaut.
Un beau jour, il prédit qu'il deviendrait fou, pré-
cisa l'époque, la durée de son délire, le traitement
auquel il céderait, affirmait que cet accès serait
suivi d'une guérison radicale. Il n'avait oublié de
prédire qu'uue chose, c'est que le lendemain il au-
rait le crâne brisé dans un accident de voiture et
qu'il mourrait de méningite avant l'accomplisse-
ment de ses prédictions.
Chez une troisième somnambule,· la Commission
reconnut à trois reprises différentes la faculté de
discourir sur les maladies des personnes qu'elle
touc~.ait, et d'indiquer les remèdes qu'il convenait
d'y opposer. Elle portait les mên1es diagnostics que
Du.Puytren et faisait les mêmes prescriptions, sans
(i) Husson dit que les accès de ce malade d·t1raient quatre mi-
nutes. Cela suffit pour faire douter de l'exactitutle du ûiugnostic:
d'ailleurs la descriplion ultérieure d'un do ces accès prouve avec
éviùence qu'il s'agissait de manifestations hystéro-épilcptiqu~s.
DE MESMER A. BRAID 63
,cependant se priver d'y ajouter. de son crµ force
sangsues, purgations, tisanes et lavements.
Ce :.:.pport, comme nous l'avons dit, ne fut ni
·adopté, ni repoussé par l'Académie.
Six ans plus tard, en 1837, la question, qui passion-
nait plus que jamais le public, lui fu~ de nouveau
soumise. Un jeune magnétiseur, le D.. Berna (1),
lui écrivit pour lui proposer d'exéc uter devant elle
des expériences de magnétisme. Séance tenante
la propos ition fut acceptée, une Commission nom-
mée, et Dubois (d'Amiens) désigné pour remplir les
fonctions de rapporteur.
Mais décidément, l'Académie jouait de malheur.
:Si Husson s'était montré un peu crédule, on ne put
faire ~e reproche à Dubois (2) : Husson vit trop de
choses, Dubois ne vit rien du tout. Il exécuta ma-
gnétiseurs et magnétisme, déclarant que 'l'état
·somnambulique lui-même n'était qu'illusion, on
peut-ê tre quelque chose de moins avouable. Les
conclusions du rapport de Dubois furent .adop-
tées.
L'Académie en avait-elle fini avec le magné-
tisme? Pas encore. Quelques mois plus tard, un de
ses memb res, Burdin , montant à la tribune, rappe-
lait que dans les rappor ts présentés à l'Académie, il
avait parlé d'expériences relatives à la tran8posi-
tion de la vue. Malgré ses convictions contraires, il
venait offrir un prix de 3,000 francs à la personne

(t) Berna, Bull. de ·r.Lfcad. ile m~èine, i4 février 1837, t. I,


.P· ·402. .
(2) Dubois (d'Amiens), Rapport sur le magnétisme (Bull. de
l'Jfcad. de wd., t837, t. 1, p. 957.)
64 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

qui aurait la faculté de lire sans le secours des


yeux et de la lumière (1) :
Ma proposition, disait-il, placera la question sur un ter·
rain bien limité, s'ans issue, sans subterfuges, dans le cer-
cle de Popilius, pour ainsi dire.

L'Académie accepta; une Commis sion rut nom-


mée (2) et la durée du concour s fixée à deux ans.
Pendant cet interval le, trois magnéti seurs seule-
ment, les nrs Pigeaire, Hublier et Teste, répondi-
rent à son appel.
Pigeaire, de Montpel lier, avait une fille qui,
plongée en somnan1bulisme, donnait des preuves
d'une lucidité étonnan te. Il l'amena à Paris et
l'exhiba devant de nombreux personnages étrangers
à la science, qui s'empre ssèrent d'atteste r sa clair-
voyance. Avec un épais bandeau sur les yeux, elle
lisait couramm ent et jouait aux cartes. Lorsque
enfin après une îongue période employée à étonner
un public incompé tent il se décida à la présente r à
la Commission académi que, il refusa toutes les
··garanties exigées. La Commis sion suspectait avec
raison le bandeau (3) eL voulait y substitu er une
simple feuille de papier interpos ée entre le livre et

(i) Burdin, Bull. de l'Acad. de mt!d., 1837, t. li, p. i9.


(2) Bull. de l'Àcad. de mt!d.,YParis, i837, t. Il, p. 41.
(3l Il a été maintes et maintes fois démontré qu'un bandeau
de quelque genre qu'il soit, posé sur les yeux, finit par se dépla-
cer et permettre la filtration de quelques rayons lm:µineux jus-
qu'à l'œ;l. Qu'on ajoute que les somnambules sont douées parfois
d'une hyperacuité sensorielle considérable, et qu'ur. intervalle
d~ plusieurs heures s'écoulait souvent avant qu'elles pussent ma-
nifester leur clairvoyance, et l'on comprendra les réserves de
l"Acadêmie.
DE MESMER A BRAID 65
les yeux de la somnambule. Pigeaire tint pou~ le
ban dea u; on ne put s'entendre (1).
Le D" Hublier, de Prov ins, après s'être long tem ps
fait attendre, se déc ida à son tour à ame ner à Par is
sa somnambule. Ava nt même qu'elle eût subi l'exa-
men de la Commission académique, elle était con-
vaincue de sup erch erie par le nr Fra ppa rt. Hublier
le reconnut loya lem ent et se reti ra ava nt tout e expé-
rience. .
Cependant, un troi sièm e magnétiseur, le D" Teste
(2), offrit de soumettre à rexa men de la Commission
une som nam bule qui avait la faculté de lire un écri t
enfe rmé dan s une boîte. L'éc hec fut complet, la
somnambule ne put rien lire à trav ers la botte pré-
paré e par la Commission.
En présence de ces résultats, l'Académie déc lara
que désormais elle s'ab stie ndra it de s'oc cup er du
magnétisme anim al, qui, dans l'es prit des hommes
de science, tomba dans le plus profond discrédit.
Depuis quelques années, une vive réac tion s'o-
père , et de toutes parts l'étude du somnambulisme
provoqué est à l'ordre du jour. A qua nd le qua-
triè me rapp ort de l'Ac adé mie ?
fi) Voy. Gcra rdiu, Rapport de la Commission du magn~tisme
(Bul l. de l'Acad. de mt!d., 1.838, t. II, p. 962.)
(2) Voy. Test e, Le magnrtisme ezpliqué, Paris, !845, t vol. in-8,
et lllanuel prati que du magnétisme animal, 4e édition, Paris, i85S1
t vol. in-iS.
·c II API T'Rlil 'ITÎ
DE BRAID A L'ÉPO QUE ACTU ELLE

,1. - Renaissance des êtudes sur le magnétisme : Braid voulan t combattre


le magnétisme découv re l'h)·pnotisme. - La théorie subjective du
sommeil provoqué. - Explications mtlonnolles de certain s pbéno--
. mènes magnétiques.
;U~ - ·Exposé rapide des phénomènes hypnotiques observés par Broid :
ses
illusions phrénologiques.
JIJ. - Ses tmvaus n'ont que peu de retentissement. - Nouvelles théories
magnétiques en Amérique, en Allemagne,.en Franco . - Première
apparition en France de l'hypno tisme: Broca, Guérineau, Azam,
'Demarquay et Giraud -7euton , Gigot-Suard.
· JV• .;.. Lasègu e: la catalepsie. - RicbeL : le somnambulisme. - Charcot,
Dumontpallier : l 'bypnotisme chez les hystériques. - Le mouvement
hypnotique en Allemagne. - Bcrnhcim: la sugges tion hypnotique.
· V. - Baréty : la force neuriq ue rayonnante. - Autres· théorie s dérivées du
magnétisme : l'ondulationismo.
V!. - Le scepticisme exagéré mis en présence des preuves qui démontrent la
réalité des phénomènes hypnotiques.

Cette renaissance des études sur le magnétisme


anin1al a des origines qui ne datent cepe ndan t pas
d'hie r. Pour aban donn ée qu'elle fût par les sociétés
savantes""'et les hon1n1cs de science soucieux ae leur
dign ité, et désireux de ne pas s'exposer à de nou-
velle s 1nystifications, la.question n'en cont inua pas
moins· &. être agitée ~ar quelques gens qui, bien que
DE BR•AID A L'ÉPOQUE ·ACTUELLE 67
·repoussés ·de toutes parts par la science officielle,
.n'étaient 11our cela ni des ignorants, ni des vision·

na1res.
C'est un fait aujourd'hui communément admis
que, dans les opérations. de magnétisme, ou plutôt
d'hypnotisme, ce dernier term~ devant désormais
être substitué au premier, il n'y a d'actif que le
sujet lui-même, et que les modifications profondes
de son système nerveux qui se traduisent par des
phénomènes ·si singuliers et parfois si merveilleux,
ont leur origine exclusivement en lui, l'expérimen-
tateur n'étant en quelque sorte que l'accoucheur de
ces prodiges. ·C!est de Braid que date cette r~vo­
lution.
James Bra.id, chirurgien à Manchester, fit paraître
en 18~2 son T1·aité du sommeil nerveux (1) ·qui de-
vait compléter la défaite du magnétisme animal et
faire entrer l'étude des phénomènes magnétiques
d'une authenticité reconnue dans une voie décidé-
ment scientifique. Voici comment il raconte de
quelle façon il fut amené à s'occuper de mes-
n1érisme:
En novembre i84i, complètement sceptique quant aux.
prétentions du magnétisme animal ou mesmérisme, je n1e
mis cependant à faire des recherches à ce sujet; je désirais
découvrir la source d'erreurs dans certains phénomènes
qui s'étaient, dit-on, produits à des séances de 1\1~ Lafon-·
taine; comme résultats, je fis quelques découvertos. qui me
parurent jeter un jour nouveau sur certains .des phénomè-
nes qui les rendaient extrêmement intéressants, tant a~
point de vue spéculatif que pratique.

(i) Neurypnologie. Traite du sommeil nervew:: ou Jiypnotisme~
par James Braid. Traduction Jules Simon., Paris, !8831 t vol.-in-t8.
68 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

D'après ce qu'il avait lu et vu, il inclinait à pen-


ser, que tout dans le magnétisme animal n'était que
connivence et supercherie, ou l'effet d'imagina.~;ons
surexcitées, de la sympathie ou de l'imitation. Les
premières séances auxquelles il assista ne firent
que confirmer ses doutes.
Cependant à une séance ultérieure, un fait attira
son attention : il ren1arqua qu'un sujet magnétisé
était dans l'impossibilité d'ouvrir ses paupières. Ce
fait était réel, ainsi qu'il put le constater; de là ses
premières expériences dont le but n'était que de
rechercher la cause de ce pl1énomène, et qui l'ame-
.nèrent à la production du sommeil nerveux ou hyp-
notisme. Espérant déterminer, par la fatigue des
yeux, la contraction spasm·odique du muscle orbi-
culai~e des paupières, il pria un de ses amis,
M. Walker, de s'asseoir et de fixer les regards
sur le col d'une bouteille placée au-dessus de ses
yeux de façon à occasionner une grande fatigue de
ces organes. En trois minutes les paupières de
M. Walker se fermèrent,
Un flot de larmes coula le long de ses joues, sa tête s'in-
çlina, son visage se contracta légèrement, un gémissement
lui échappa, et à l'instant il tomba dans un profond som-
meil.

Cette expérience, répétée sur Mme Braid et un


domestique, fut suivie du même succès.
L~expérimentateur varia ses procédés : il employa
ceux des magnétiseurs, même réussite. Il en con-
clut que les effets mesmériques devaient être attri-
,..... hués à un trouble apporté dans le système nerveux
par la concentration du regard, le re.POS absolu du
DE BRAID A L'ÉPOQUE ACTUELLE 69··
corps et la fixité de l'att enti on; que l'éta t physique
et psyc hiqu e du suje t était tout , et que de cet état
seul dépe ndai t la prod uctio n des phén omè nes; et non
de la volonté de l'opé rate ur ni des passes dest inée s
à lanc er le prét endu fluide mag nétiq ue, ni d'au cun
agen t mys tiqu e univ erse l quel conq ue.
L'hy pno tism e et le mes mér isme étaient donc
mème chos e? Au fond, Brai d le pens ait sans dou te;
mais, pou r des raiso ns assez difficiles à dém êler , il
sembla adm ettre qu'i l y avait lieu de cons idér er
l'hyp noti sme et le mes mér isme comme deux agents
distincts, se fond ant sur ce que les mag néti seur s
affirmaient posi tive men t qu'ils pouv aien t prov oque r
des effets que par ses procédés il ne parv int jam ais
à produire.
Or, tout ou pres que tout ce qui peut être prod uit
à l'heu re qu'i l est par les sava nts qui étud ient la
somniatio11 provoquée, Braid le produisit par sa mé-
thode. Ce qu'i l ne put obte nir, il est vrai sem blab le
que .les mag néti seur s ne l'ob tinre nt eux- mêm es
jamais, et fure nt soit les dupes de leur s sujets d'ex-
périence, soit leur s complices.
- Lire l'heu re sur une mont re tenu e derri ère ta tete, ou
placée au creu x épigasLrique, lire des lettre s pliées ou un
livre fermé, reco nnai tre ce qui se pass e à plusieurs kilom è- .
tres de distance, devin er la natu re des maladies et en indi-
quer le trait eme nt sans conn aissa nces médicales.
Tels sont les faits, ou plut ôt tel est l'ordre de faits
qui, d'ap rès Brai d, est exclusiven1ent du i·essort du
mag nétis me animal. On ne pouvait, tout en ayan t
rair de le mén ager , en faire une plus mor dant e
criti que.
Au rest e, dans une note de son livre, il décl are
?0 IMGNÊTISME ET HYPNOTISMt

explicitement ·qu'il considère comme un leurre .la


faculté que prétendent posséder certains somnam-
bules magnétiques, de voir à l'aide d'autres parties
du corps que les yeux.
Pour quelques ·autres phénomènes extraordi-
naires, dont l'impossibilité n'est pas absolument
démontrée, il essaye des explications rationnelles
très plausibles, qui leur enlèvent tout caractère
merveil~eux. Ainsi il invoque l'hyperesthésie du
toucher pour faire comprendre comment quelques
sujets magnétisés reconnaissent la forme d'un objet
qui est appliqué à une petite distance de la peau
de certaines régions du corps. Le sensibilité de la
· i>eau, exaltée à l'extrême, leur permet, dit-il, de
reconnaître la forme des objets qu'on leur :présente
ainsi, par la tendance de ces objets à émettre ou à
absorber du calorique. Le prétendu pouvoir magné-
tique, par lequel .l'opératew· agir.ait .mentalement
sur le ·sujet, est tout simplement encore le fait de
l'hyperesthésie cutanée.
0
J'ai pu me convaincre ainsi que d autres, écrit-il, que les
patients sont portés à suivre les mouvements de l'opéra-
teur, non par une puissance magnétique particulière inhé- ·
rente à Jui, mais en raison de l'exaltation de leur sensibi-
lité, qui leur permet de discerner les courants d'air qu.'ils
suivent ou qu'ils évitent, en quelque sorte, selon ·leur direc-
tion.
;11 raconte à ce sujet .une série d'expériences des
plus intéressantes, ayant:toutes trait à l'hyp.eracuité
sensorielle qu'on rencontre parfois chez certaines
·personnes · plongées dans le somnan1bulisme pro-
voqué, et sur lesquelles nous reviendrons dans une
autre partie ~de cet ouvrage.
DB DJ\AID A L'ÉPOQUE ACTUELL E 7J, .

II

Cependant il ne nous semble pas·, dépourv u d'in·


térêt de faire dès maintenant une énùméraUon l'a•
pide des observat ions que Braid eut l'occasion de
faire dans la suite de. ses expérien ces. On y trou.-
vara en quelque sorte la table des matières d'un.
exposé détaillé de l'hypnotisme actuel.
Braid reconnut. que 1e sommeil hypnotiqµe n'est
pas toujours. identiqµ e à.lui-mê me, mais se com..
pose d'une série d'états suscepti bles chacun de varier
indéfinim ent, depuis une légère rêve1'ie jusqu'au
coma le plus profond.
Quelque s sujets ne sont capables d'éprouv er qu'à
un faible degré le sommeil hypnotique ; chez d'au-
tres, ce son1n1eil est accompagné d'une perte de
connaiss ance et de volonté avec automat isme, et
oubli total au ré·1cil. Dans certains cas, se produit
une résolutio n musculaire complète avec un calme
profond de toutes les fonctions organiques; dans
d'autres , survient la rig~dité catalept ique avec res-
piration précipitée et accélération de la circulation.
Braid a noté que certaines pratiques, comme, par
exemple, un courant d'air dirigé sur la face, fai-
saient passer le sujet d'une phase du somD:J.cil hyp-
notique dans une autre; puis, que le mên1c agent,,
employé uuc seconde fois, détermi nait le réveil.
Les symptôm es les plus variable s peuvent se déve-
lopper dans les diverses périodes de l'hypnotisme,
depuis"l 'insensib ilité complète et la cataleps ie jus-
qu'à l'hype1·csthésie sensorielle la plus vive. Par
72 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

simple s;uggestion auditive, on peut provoquer ces


changements e~ déterminer soit l'anesthésie, soit
l'hyperesthésie la plus grande, ou bien encore un
développement de force considérable ou une oara -
lysi e complète des membres.
On peut, dit-il, joue r avec de semblables patients, dans Ja
phase appropriée du sommeil, comme sur un instrument mu-
sical; et leur faire prendre les rêves de leur imaginaiion
pour la réalité actuelle.
Il suffit, pour provoquer chez les hypnotisés des
illusions ou des hallucinations, d'énoncer à voix
haute, impérieuse et convaincue, la pensée, l'ima ge
ou la sensation qu'on dési re éveiller dans leur esprit.
Le ton dont on posera une question déterminera la
réponse. Les sugg estio ns enfin peuv ent être pro-
duit es par voie indi rect e, par les attit udes imp rimé es
aux membres ou aux traits de la physionomie. Un
sujet, placé dans l'att itud e de l'extase, verr a le ciel;
qu'o n fasse plisser son front, et il verr a l'enf er.
Brai d a aussi cons taté la possibilité de provoquer
des sugg estio ns non seulen1ent chez les personnes
encore atteintes d'un léger degré d'h~1 pnose, mais
mêm e chez cert ains suje ts romplèten1ent éveillés.
L'hy pnot isme par suggestion ne lui a pas non plus
écha ppé. Il a ren1arqué que, chez certa ins individus
très sensibles, il suffisait, pour produire le sommeil,
de leur faire croi re qu'on prat iqua it à dista nce cer-
taines manœuvres susceptibles de les endormir.
En tout ce qui concerne l'étude des phénon1ènes
hypn otiq ues, Drai d se n1ontra, conune on le voit,
.ou plutôt co111mc on pourra s'en rendre un compte
exact par la suite, un obse rvat eur saga ce et 8Ùr.
En ce qui toucl1e les applications prat ique s de la
DE DRAID A L'É.POQUE ACTUELLE 73
nouvelle méthode, il fut moins heureux. Il ·proposa,
dans un but de thérapeutique physique et morale,
d'associer l'hypnotisme au système phrénologique
de Gall. Cette tentative désignée sous le nom de
phréno-hypnotisme, n'a réussi qu'à p1·ouver que,
malgré un jugement droit et beaucoup de bon
sens, Braid n'était pas complètement à l'abri de 1.

quelques-unes des illusions qu'il con1battait chez


ses adversaires. Il se demande,, par exemple, si on
ne pourrait pas, en excitant, pendant l'hypnotisme,
les protubérances craniennes qui répondent à cer•
taines facultés, développer ces facultés d'une façon
spéciale.
Cela, fait-il observer, ne compromet nullement nos pre-
mières méthodes d'instruction dans Jes sciences et Ja mo-
rale; au contraire, il y aurait là un auxiliaire eftlcnce. C'est
donc le devoir de tout membre de la société <l'étudier ce
sujet et de s'occuper de déterminer jusqu'à quel point il est
généralement pratique.
Le même procédé doit être, à son avis, appliqué à
la cure des maladies, principalement des maladies
mentales.
Les applications directes de l'hypnotis1ne à la cure
de certaines affections nerveuses furent beaucoup
moins fantaisistes et, lorsque nous étu<lierons plus
particulièrement ce sujet, nous verrons qu'à part
quelques exagérations qu'on est toujours disposé à
excuser chez un invenLeur, Braid li'a. 1·ic11 a\pancé
que de Lrès rationnel et de très possible. L'exposé
de quelques-unes de ses guérisons concortle parfai-
ten1ent avec ce que l'cxpél'icnco a ap1>riij <lc1>uis à ce
sujet.
CULLERBB.
,
1'1AGNETJSME ET HYPNOTlSl\fE

III

Oepenùant, les travaux de Draid n'eurent qu'un


succès médiocre. Ils n'empêcherent pas que les an-
nées qui suivirent leur apparition ne vissent éclore
de nouvelles théories dérivées du.magnétisme.
En Amérique, où ce genre de merveilleux est fort
en honneur, Grin1es faisait connaître l'électrobio-
logie, qui n'9st autre chose que le braidisme agré-
menté d'hypothèses indémontrables.
En Allen1agne, Reichenbach, dans le cours de
ses expériences hypnotiques, proclamait l'existence
d'un a.gent qu:il désignait sous le nom de force odi-
que et à l'aide duquel il expliquait des phénomènes
qui n'avai'3nt d'autre cause que la suggestion dont
Draid avait pourtant fait connaître la puissance.
En l.,rance, le braidi81ne resta longtemps ignoré.
Avant· de le connaître, le D" J.-P. Philips (Durand
de Gros) inventait sa doctrine de l'électro·dynarnisme
vital (1) qui, con1me l'électro-biologie, avait pour but
de donner une explication rationnelle des effets ma-
gnétiques. L'absence de pensée prodniLe par la fixa-
tion d'un point lun1incux détermine dans le cerveau
une accun1ulat.ion de force nerveuse, une congestion
ne?·veuse.
. Cet élut, une fois .produit, que; par une porte enco~e
ientr'ouverLe de sensorium, par la voie de lu Vtie, de l'ouïe,
du sens n1usculaire, une impression se glisse jusqu'au cer-

(l) Philipfl, Élecfro-dynamisme vilal, ou les n:lalions physiolo-


giques de l'esp1·il el de la maliète, l~!!!i.~, iSË. ·
7
DE BR:AID A L ÉPOOUE ACTUELLE 75
veau, et Je point sur JequeJ cette excitation va porter sor-
tira aussitôt de sa torpeur pour devenir le siège d'une acti-
vité que la tension de la force nerveuse viendra augmenter
de tout son poids ft).
~ ~

Alors, à l'arrêt général de l'innervation succédera


subitement une innervation locale excessive, qui
substituera par exemple d'une façon instantanée
l'anesthésie à rhyperesthésie, la résolution muscu-
laire à la catalepsie, etc. Pour ingénieuse qu'elle
est, l'explication n'en repose pas moins sur une sé.rie
<!'hypothèses que rien n'oblige à admettre.
Les études de Braid sur l'hypnotisme furent long-
temps ignorées en France. Cependant, divers ou-
vrages en firent mention; Littré et 011. Robin lui
eonsacrèrent un article très complet (2). Il en fut
encore question dans la deuxième édition des
a Élén1ents de physiologie »·de Béraud, revue par
Ch. Robin; enfin dans· le « .il1anue·l de Physiolooie »
de I\ilüller, annoté par Littré (3). Littré et Ch. Robin
furent donc à peu près les seuls à attacher quelque
in1portance à ln, nouvelle découverte.
Quelques savants firent enfin ùe nouveaux efforts
pour introduire l'hypnotisme dans notre pays.
En décen1bre 1859, Velpeau présentait au nom
de Broca, à l'Acadén1ie des sciences, un travail sur
l'hypnotisn1e, appliqué à l'anesthésie chirurgicale.
Quelques jours après, Guérineau: de Poitiers,
(1)-J.-P~Philips, Cuur; théo1·ique et p1·atique de Braidisme, ou
hypnotisme nerveu:c, Paris, 1.860, i vol. in-8•
(2) ·LiUré et llobin, Dictionnaire de médecine de Nysten, éùi-
tiou de i855. - Voyez aussi Littré, Dfrtionnaire de 1fU!decine,
t6o é<litiou. Pari~, 1.886.
(3) ~lüller, ltlanu.el de physiologie, trad. pu.t· Jourdan, 2° édition
par E. Littré, Paris, :1.861, 2 vol. in-8.
76 WGNÉT lSME ET HYPNOTISME

faisait une communication sembla ble à l'Académie


de médecine (t).
Le D" Azam, de Bordeaux, publia it, en janvie r
tS60, des faits curieu x de somnambulisme p1·ovoqué.
C'était d'après ses indications que Broca avait, de
concert avec Follin , tenté une opération pendant le
sommeil hypnotique. Après quelques expériences
préliminaires, ces chirur gieus avaient pu se con-
vaincre que l'anest hésie pouvait être assez profonde
pour perme ttre une tentative chirurgicale qui fut
suivie d'un plein succès.
Ce mouvement, assez timide d'aille urs pour attirer
l'atten tion du public scientifique sur les questions
d'hypnotisme, ne se propagea guère et ne fut pas de
longue durée. Les comn1unications précédentes
furent accueillies avec incréd ulité par les médecins
étrangers à ce genre d'étud es et avec une so1·Le de
· mépris par les partisans du braidisme et du magné-
tisme.
Cepen dant, elles furent le point de départ d'un
intére ssant mémo ire de MM. Demai~quay ei G.iraud-
Teulon (2).
Le dernier mois de l'annêe qui vient de se terminer, di-
sent-ils dès la première ligne, a vu naitre et, ajoulerons-
nous, presque mourir un nouvel élément vilnl, physiolo-
gique, thérapeuUque, surpren ant toul au moins et qui
semblait dès son apparition appelé à produire des mer-
veilles. I

On voit le cas qu'ils faisaie nt des propriétés anes·


(i) Guérjne au, BuU. de l'Acad. de 'lntd., 1859, et Atv:hi11e1 de
médecine, i 860.
(2) l>ewarquay et Glraud-Tculoo, Rec/1erche.11 sur flltJpnotia11UJ.
Ga:elle ni<!dicale,Jéccwbre tS59 et Janvier tSGO, et eu brochure
chez J.-u. &illl.:wc, Par~, ts90, 111-8•

DE BRAID A L'ÉPOQ UE ACTUEL LB 77
tbésiques de l'hypnotisme au point de vue chirur -
gical. Mais leur travail est intéres sant à un a>~tre
point de vue, Repre nant ab ouo la question du
sommeil nerveux, ils se livrère nt à une série d'ex-
périences qui, malgré leur petit nombre, leur per-
miren t ·de constater la réalité des phéno mènes prin-
cipaux de l'hypnotisme. Plusie urs de leurs sujets,
hypnotisés par la fixation d'une boule brillan te
mainte nue par un procédé mécan ique au-dessus de
leur front, présentèrent des troubl es incont estable s
de la sensibilité, de la contractilité musculaire, dè ·
la.connaissance. Les différe nts effets produits sem..
blèren t aux auteurs devoir se rattach er à certain es
dispositions idiosyncrasiques , principalement de
nature hystérique.

Du sommeil magnétique au sommeil somnambulique, à


·l'hypnotisme, on construit aisément, disent.-ils, une chalne
forgée avec les mêmes éléments organopathiques et sur
une même constitution qui y sert d'enclume : l'état hysté-
rique ou des états approchants. Ils font encore observer que
leurs expériences, bien qu'il ne faille les considérer que
cpmme de simples ébauches, soulèvent un coin du voile qui
couvrait les prétendues merveilles du magnétisme, en mon-
trant que les seuls phénomènes masnét iques réellement
constatés peuvent être produits sans l'intervention d'aucune
communication d'une personne à une autre

La même année, Gigot-Suard se livrait à d'inté-


ressantes observations sur le braidis me et provo-
quait chez quelques jeunes filles des phénomènes
nerveux aussi intenses que ceux qui se produisaienL
jadis autour du baquet de Mesmer. Il se servai t pour
amene r l'état hypnotique d'une paire de ciseau~
,
78 MAGNETJ8l\lE ET HYPKOTISl\1E

tenus à quelque s centimè tres au-dessu s des yeux (t).


Presque à la même époque, le D'" J .-P. Philips
publiait son Cours théo1·ique et pratique du b?·ai-
disme (2). Ce livre, à part les théories contestables
qu'il contien t, donne une descript ion exacte des
phénom ènes l1ypnoti ques et de certttins procéd·és
sus~eptibles de les détermi ner. La partie la plus
intéress ante est à coup sûr: à l'heure qutil est~ le
chapitre consacré à la descript ion de diverses expé-
~·iences que nous retrouve rons presque identiqu e..
ment reproduites par les auteurs qui, le plus récem-
ment, se sont occupés des phénom ènes psychiq ues
de l'hypnot isme. Lui, non plus, n'attach ait pas
grande importa nce aux expérien ces chirurgi cales
de Broca, et chez lui la boutade ironique de Demar-
quay et Giraud- Teulon se change en dédain.
La découverte de Braid, écrivait-il, avait une bien autre
importance que celle que venaient de lui découvrir quelques
chiru~giens français. A moins d'être de simples praticiens
sans culture intellectuelle, ne devaient-ils pas reconnaitre
cc que ce succédané douteux du chloroforme n'est rien de
moins que la conquête la plus vaste qu'aient encore réaJisée
ou entrevue la médecine, l'histoire naturelle et la philoso-
phie'/»
Cette emphase, qui fait sourire, rappelle à l'esprit.
certaine scène de Molière que je laisse au lect.cur
le soin de deviner.
( t) Gigot-Suard, Le Magnétisme animal et la Magie Mvoiltie,
Parh.i, i860.
(2) J.-P. Pbilips, Cours thêorique et 1watique de Braidi,<:n1P..
J>1u·is, J.-B. Daillière, i.860, i vol. in-8•

.
"
DE DRAID A L'ÉPOQUE ACTUELLE 79

IV

Indifférence i~juste ou enthousiasme excessif,


tout rentra bientôt dans le silence et l'oubli. Les
seuls magnétiseurs de :profession exhibèrent encore
de temps en temps, aux yeux d'un public émerveillé,
un moment anxieux entre la foi et le doute, leurs
so1nnambules extra-lucides.
Cependant, en 1865, le professeur Lasègue pu-
bliait ( 1) ses expériences sur la catalepsie provoquée
chez les hystériques. Voici en quoi consistait son
procédé : Si chez une hystérique du type de celles
que l'auteur décrit comme calmes , somnolentes,
demi-torpides, réagissant peu et plus pro1nptes à
pleurer qu'à s'irriter, on applique la main sur les
yeux, ou qu'on maintienne les paupières fermées
par n'importe quel procédé, la malade s'engourdit,
manifeste une paresse intellectuelle croissante, res-
pire avec une difficulté de plus en plus grande;
ses yeux se convulsent en haut; enfin, elle s'endort
d'un sommeil profond. Chez certaines, on réussit
toujours à déterminer la torpeur complète; chez
d'autres, on n'arrive qu'à la somnolence; chez d'au-
tres, enfin, on n'obtient que de l'engourdissen1ent.
Plus le sommeil est profond et plus on obtient faci ..
lement la contracture cataleptique des membres
dont on peut varier les situations à son gré. .
C'est un spectacle singulier, dit l'auteur, que celui. d'une
n1alade plongée dans une torpeur profonùe, insensible à

(l) Lasègue, Ârcltives de méd11ci11e. 186!>.


80 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
toutes les excitations, conser\•ant dans les poses auxqueJles
on l'assujettit l'immobilité et la. raideur d'une statue; res-
tant assise, ùebout, inclinée en avant ou en arrière, la
jambe suspendue hors du lit., ou flécble à angle ai3u sur le
tronc, les bras et les doigts contournés, et maintenant la
plus invariable et la plus absolue inditrêrence (t).
Dien que dans ce travail le mot d'hypnotisme ne
se rencoutre nulle part, les procôdés de rauteur et
les phénomènes qu'il produisait n'étaient, on le re·
connaîtra, rien autre chose.
En 1873, ~1. Ch. Richet rompit à .son tour le si·
lence (2). Dans un premier travail, il établit la réalité
des phénon1èncs magnétiques et 11ypnotiques obte-
nus à l'aide des passes, de l'objet brillant, ou de
divers autres mo~·ens empiriques. La phase som-
nan1bulique, les hallucinations provoquées, les sug-
gestions de diverse nature fixèrent ensuite son at·
tention. Enfin, ultérieurement, il ajouta aux études
précédentes l'exposé de remarquables expériences
dans lesquelles il montre la possibilité, chez ce1·tains
sujets hypnotisés, de modifier la personnalité, et de
lui en substituer une autre, plus ou moins étrangère
au caractére de l'individu.
Trois a.ns après, le professeur Charcot est amené,
en étudiant l'hystérie, à aborder la question des
phénomènes hypnotiques. En 1879, dans une série
de conférences publiqt1es, à la Salpêtrière (3), le

(t) La~i·guc, Études m~dicales, t. 1, p. 899, Paris, 188~.


(2) Cb. l\ichet, Journal de l'anatomie et de la physiologie, i875.
-Archives de physiol-09ie, t880. - Revue phiwsophiqUP.1 i880-
i883. - L'homme et l'iJ&telligence, t884. ·'
· (3) J.MM. Charcot, Progrès 11Wdical, Gazette des hdpitai1x et
Gazette mfldicale, Paris, i878. - Comptes rendus de l'Acadé~nie
des scîences, !882.
DE BRAJD A L'ÉPOQUE ACTUELL E 81
savant professe ur démontr ait que certaine s hysté-
riqlies peuvent , sous diverses influenc es, tomber en
catalepsie et en léthargie, et que rien n'était plus
facile que de provoqu er des crises de cette nature.
L'état hypnoti que, pense-t-il,
N'est autre chose qu'un état nerveux artificiel dont les
manifestations 1nultiples apparais sent ou s'évanou issent
suivant les besoins de l'étude au gré de l'observa teur (t).
Une 111alade, mise en face d'un foyer électriq ue, ·
devient au bout de quelque s seconde s immobi le et
cataleptique. Si l'impres sion des rayons lumineu x
cesse brusque ment, elle tombe en léthargi e ou en
somnam bulisme . Le son d'un puissan t diapaso n,
d'un tam-ta1n, ou tout autre prQ.9édé donne des ré-
sultats semblables. Nous ne décrirons pas ici les
curieux phénomènes que l'on observa alors dans les
divers états hypnotiques, tous ces détails devant
faire l'objet de chapitres subséqu ents. Qu'il nous
stûftse de dire que ces curieuse s recherch es, con-
duites avec un esprit scientif ique remarqu able,,
fu1·ent le point de départ d'études de plus en plus
délicates et approfondies, et qui se poursuivent .en-
core actuelle ment avec une ardeur qui ne semble
pas près de s'éteindre (2).
En 1880, les phénom ènes hypnotiques furent étu-
diés en Allemag ne par un certain nombre de phy-
,

1
:t) Charcot et Ricber, Archives de neuro/,ogie, t. 11, ·p. 33.
(2) P. Richer, Étude descriptive de la grande attaque hystmque.
Thèse de Paris, i879. - Études cliniques sur l'nystéro-dpilepsie,
2° édition, Paris, 1885. - Bour11eville et Regnard, .Iconographie
photographjque de «i Salpdtrihe, i879-i880. - Regnard, Revue
scientifique, iSSi. - Ch. Fe1·é, Archives de neitrologie et Annales
ml.dico-psychologiques, :1883. - Société de biologie et P1·og1·ès nié-
dical, i~Si, etc., etc.
s.
82 MAG~ÉTISi\fE ET HYPNOTISME

siologistes; les travaux de Heidenhain, Griltzner~


Berger apportèrent à la science des faits nouveaux
et des documents utiles (1).
A la même époque, le nr Dumontpallier, méde-

c1n de la Pitié, commença à son tour à faire con..
naître ses nombreuses observations d'hypnotis1ne
chez les hystériques (2) Il étudia les causes du phé-
. non1ène de la contracture cataleptiforme dans la
période de somnan1bulisme, le transfert des mani-
festations hypnotiques d'un côté du corps à l'autre
par les ·substances resthésiogënes; l'action de ces
mên1es agents sur la production de ces phénomènes
eux-mêmes. Enfin, il chercha à tir~r parti de la
possibilité de placer les deux moitiés du cerveau
dans deux phases différentes de l'hypnotisme pour·
démontrer rindépendance fonctionnelle des hé1nis-
phêres cérébraux.
Parmi les savants qui ont entrepris des études
sur la somniation provoquée, les uns se sont sur-
tout occupés des phénomènes physiques de cette
névrose; d'autres se sont plus spécialement livrés à
l'étude des phénomènes psychiques et sensoriels:
Le professeur Bernheim (de Nancy), après avoir.
été témoin des expériences pratiquées dans un but'
curatif par le Dr Liébault (3), qui depuis longtemps
s'occupait d'hy.pnotisme, et n1ème avait donné sur
'
·li) Grützcr et Heidenhain, Breslauer aertzlicher Zcitsclu·ift,
i880. - Heid'enhain, Die sogenan11te thie1'ishe bfagnetiS?nus (Phy-
siolagische Beo6achtungen, i880). - O. Berger, Breslauer ae1't:i-.
licher Zeitschrift, i880-8-1 et Deutsche med. Wochensdtrift, 1880.
(2) Dunlontpallier, Comptes Tendus de la Socièté de.. Biologie~
iSSi-82 ·83-8.i.
<3) Liébault, Du sonimeil et des ~tats analogues considt!r~s sur-
tout au point de vue de l'action du moral su,. le physique, Pari~.
i8G6.
DE BRAID A L'ÉPOQUE ACTUELLE ·ss
ce sujet un. livre dès 1866, vient de publi er ·un tra'-
Yuil origin al et plein de faits surpr enant s, où il a
consi gné le résult at de ses propres expériences sur
la suggestion non seulement dans l'état hypnotique,
mais encor e dans rétat de veille (i ).
J'ai, nous dit-il, expérimenté depuis cette époque (i882),
avec un grand scepticisme, je l'avoue, au début, et, après
quelques tâtonnements et hésitations, je n'ai pas tardé à.
constater des résultats certains, frappa nts, qui m'imposent
le devoir de ne pas garder le silence.
On ne peut lire sa:ns un vif intérê t ce livre où
l'aute ur nous conduit de surprise en surpr ise.
1
rout récem ment, !\'!. Beaunis (2), profe sseur à Ja
faculté de méde cine de Nancy, a fait conna ître de
nouve lles expér ience s qui vienn ent confi rmer les
trava ux de !\iIM. Bernh eim et Liéba ult. ' -

V ,, .
. ~

En 1880, le professeur Heide nhain , de B1·eslau,


qui, comm e nous l'avons dit, fit de remar quabl es
études sur l'hypnotisme, se mit, suiva nt en celà'
l'exem ple de Braid , à répéter les expér ience s du cé·
lèbre magn étiseu r Hansen, et dén1o ntra expér hnen·
talem ent que les préten tions fluidi ques du discip le
de l\ilesmer étaien t vaines, que tout da.ns les phéno•
mène s magn étiqu es était d'ordr e subje ctif, et ne
dépen dait absolument que des dispositions psycl1~~ .. ., }

(t) Bernhe im, De la S1tfJgestion dans l'~tat hypnotique et dans


l'~tat de veille; Parii:i; i88i.
(2) Beaunis, Le somnamhulisme provoquê, étude~ physiologiques
.. i psychologiques, Paris, 1·ss6, in-iS jésus aveo 1lgures.
84 llAGN !TISM ü ST HYPNO'l•JSMB

ques et sot4aLiques de la perso nne en expé rienc e.


On pou1·rait, croir e qu'à l'heu re actue lle, cette dé-
mons tratio n déjà main tes fois faite n'est plus né·
. cessa ire. On se trom pera it, et il est prob able qu'il
faudl'a la refai re bien des fois,
Il y a eu, à toute s les époques, des espri ts disti n-
gués, que séduisent ces tenta tives toujo urs reno u-
velée s et· toujours vain es pour déco uvrir la caus e
prem ière des phén omèn es. L'époque actue lle a vu
éclore un nouvel essa i de ce genre, c'est la théo rie
de la Fo1·ce ncurique et rayonn'!-nle (1), que le D" lla-
réty a. exposée à la Soci été de Biologie en 1881. Eu·
deho rs de la chale ur, de l'électrécité, il existe chez
l'hom me une force spéc iale non étudi ée à laqu elle
l'aut eur donn e le non1 de force neu1·ique. Cette force
qui jouir ait des mêm es prop riété s que les force s de
la natw ·e serai t, com me elles, une trans form ation du
mouv emen t, et comm e elles enco re se trans mett rait
par les ondu latio ns de l'éth er, exist erait dans le sys-
tème nerv eux à, l'éta t statiq ue et dyna miqu e, et
pourrait, chez certa ines perso nnes , s'éch appe r, de-
veni r isolée, en un mot rayonnante. Cette force neu-
.rique rayo nnan te, c'est le fluide de Mesm er et ,1·
des magn étise urs; mais ils ne l'ont conn u qu'em pi-
rique ment . Le fluid e neur ique s'échappe par les
yeux , par les doigt s, par le soufile. Par le soufile, on 1
prod uit l'hypnotisme, et par les yeux et les doig ts
l'ane sthés ie. Il se prop age en ligne droit e, se re-
flète sur une surface polie , conf ormé ment aux lou
.. de la phys ique, se conc entre à trave rs une lenti lle.
' .
(t) Barêty, Des propri~tt!s physiques d'une force particulière dt
corps humain (force neurique rayonnante) connue vul<1airem'1~
1ous le nom de magnétisme ani1nal1 Paris, 1882.
EL LE 85
DE BRAID A L'É PO QU E AC TU
un prisme;
forme un sp ec tre en passant à travers
tr av er ~< \r de s co rp s op aque s et m as sif s (l() mme
peut
un meuble, un e muraille, se la iss
e pl us ou moins
ui re pa r le s di ve rs es su bs ta nc es , s'é ch ap pe par
cond
les po in te s ... , eu un mot, la force ne
urique ra yo n-
au ra it de s prop rié tés an al og ue s à l'é le ct ric ité ,
nante
ié es en physi-
àl a lu m iê re , au x diverses.forces ét ud
, ou pl ut ôt el le po sséd er ait to ut es ce s pr onriétés à.
sique ~
kf ui L
ue s m em br es . de la So cié té de Bi ol ogie se m -
Quelq
id ée s. Un mo-
blèrent sé du its pa r ces in gé ni eu se s
Du m on tp al lie r, do nt no us au ro ns à expo-
ment, M .
me, parut se
sel'.' le s be lle s études su r l'hypnotis
à ce tte th éo rie , et ad m ettre l'e xi ste nc e d'un
ranger
êt re hu m ai n et
influx ne rv eu x ra yo nn an t de tout
tib le d'ê tre tra ns m is d'u ne pe rso nD .e à une
suscep
m éd ec in dé·
autre et de l'i nf lu en ce r (1). Le sa va nt
t la m an iè re
clarait ne pouvoir expliquer au tre m en
pression des
de réagir des hystériques sous ! 'im
doigts, du i·egard, du soufJle.
La So ci ét é de Biologie, néanmoins
, ne céda pas
à sa première impression, et à la m
aj or ité repoussa
s id ée s, at tri bu an t à l'i nf lu en ce de s ag en ts ph y-
ce
rs observés P.ar
siques or di na ire s, les effets sin gu lie
M. Ba ré ty
•..ct ue lle m en t encore, ne voyons-n
ous pas les
io ns m ys tiq ue s de s an ci en s m ag né tis eu rs ,
illus
é, la lec ture
comme la toute-puissance de la volont le ur s cen-
de
des pensées (2), la double vue renaitre
pa ss io nn er de no uv ea u un pu bl ic asse z facile
dres et i re ss er vir iodé·
à conte 11ter po ur qu 'il suffise de lu
·'·
(t) Biologie, 10 dé ce mb re f.881
Soci~té de
(~) Vo1ez plus loin, chapitr1J vm, i 3.
I

86 MAGNETISME E'l' HYPNOTISME

finiment los mêmes vieilleries, pourvu qu'elles


soient habillées de neuf? Jadis, on prétendait ma-
gnétiser pa1· la seule force de la volonté: aujour-
d~·hui on concentre toutes les forces de son psychisme
sur ·elles-mêmes pou.r ·affir1ner .intérieurement le
vouloir qu'une personne tombe en hypnotism e. Au-
trefois on parlait de fluide, maintenan t on parle
d'oqdulatio ns; au fluidisme a succédé l'ondulatio._
nisme (1 ). Au fond, l'erreur est la même, les ·motE
seuls sont changés.

Arrivé en ce point, il ne nous reste plus qu'à en-


trer dans l'étude détaillée de l'hypnotism e. Mais
auparavan t il nous sen1ble nécessaire ne serait-ce·
que pour un petit nombre de lecteurs trop enclins à.
un scepticisme de parti pris, d'examiner une ques-
tion qui, pour le plus. grand nombre, est résolue,
c"est celle de la réalité même des phénomèn es que
nous nous proposons d'étudier.
Il y a à peine quelques années encore, suivant de
nombreux hommes de science, il ne restait plus, de-
puis le rapport académiqu e de Dubois (d'Amiens),
d'autre alternative que celle de dupe ou de complice,
pour les partisans du sonmambu lisme provoqué (2).
On objectait que rien ne dén1ontre l'existence de

(t) Claude Perronnet, La suggestion mentale (Science et nature,.


lor novembre 1884). .
(2) Telle eRt, par exemple, l'opinion défendue avec beaucoup
de talent d ailleurs, par le Dr Deohambrc, dnns -le Dictionnaire
encyclop~dique des Sciences médicales: art. l\1Es.ut:n1slls.
DE BRAID A L.ÉPOQUE ACTUELLE 87
l'agent invoqu é par les magnétiseurs ; qu'un grand
nombre de prétendues so.mnambules ont été con-
vaincues d'imposture; qu'enfin, par leur caractère
fugace, irrégru ier, souvent extraordinaire, les phé·
nomènes somnambuliques échappent· à toute classi-
fication et à toute loi scientifiques.
Mais qu'importe que les magnétiseurs se croient
en possession d'un agent dont nous avons démon tré
la non-existence? Cela n'a rien à voir avec la
question de fait, la seule· qui nous intéresse, à s~voir
si le sommeil provoqué est réellement possible. Il
n'y a pas longtemps encore, on admettait un fluide
pour expliquer. les phénomènes de l'électricité. De
nos jours on a rejeté cette hypothèse pour une
explication plus rationnelle; a·t-on pour cela déclaré
non avenues les expériences que depuis Galvani
et Volta la science a accumulé~s; nie-t-o n le para.·
tonnerre, la lumière électrique, le télégraphe? A la
vérité, l'expérience du sommeil somnambulique ne
peut être pas être reproduite à volonté, comme
celles de .l'élect ricité ou de tout autre branche des·
scicu ces physiques? l\1ais observons que depuis Lau-
rent de .Jussieu jusqu' au professeur Charcot, une
série ininterrompue d'hommes de science ont cons-
taté les phénomènes somnambuliques, se sont éver-
tués à les mettre en évidence, à les reproduire, à les
expliquer. Tous ces hommes se seraient donc abusés
de la façon la plus grossière, ou auraient été mysti-
1lés avec ·un ensemble, une constance, une per-
fection plus difficiles à admettre pour le bon sens
quo le somnambulisme lui~même. Il y aw·ait quel-
que ridicule à soutenir une opinion aussi radicale;
il n'y en aurait pas moins à prétendre que toutes les
88 MAGNÉTISME · ET HYPNOTISMB

personnes mises en état de somnambulisme, parmi


lesquelles se trouvent des gens instruits. éclairés,
incapables de fourberie ont simulé le SO'lJ1n1eil. De
nombreux étudiants ont été hypnotisés par 1-Ieiden-
hain en Allemagne, par le D" Brémaud en France:
le premier a endormi son propre frère: est-il adn1is-
sible que ce jeune homme ait voulu le mystifier?
Hack Tuke (1) a vu endormir devant lui des profes-
seurs, des ecclésiastiques, plusieurs hommes éclai-
rés. I\f. Ch. Richet a endormi plusieurs de ses amis,
un grand nombre de personnes honorables ; doit-on
penser qu'ils se sont moqués de lui? A prop·os de ce
scep,ticisme exagéré, on lui doit une anecdote qui
mérite d'être rapportée.
Il avaiL endormi une personne devant une jeune Anglaise,
étudiante en médecine, qui, après la séance, 1ui déclara
que la bonne foi de la personne hypnotisée ne lui paraissait.
pas prouvée, et qu'elle ne croirait au somnambulisme que
quand elle aurait été elle-même endormie. L'expérience lu
ayant été proposée, séance tenante elle accepta et fut mise
.en somnambulisme. A son réveil, elle n'y voulait pas croire
et elle ne se rendit à l'évidence qu'après avoir consulté sa
montre, qui lui apprit que ce qui llli avait parti une minute
avait duré une heure et. demie.
·cette prévention est tellement forte chez certaines
. personnes que même après avoir subi l'influence des
procédés hypnogéniques, même a1Jrès avoir été ré-
duites à l'état d'automates, elles conservent eucore
la conviction qu'elles auraient pu ne point céder à
l'influence et à. la volonté de rendormeur.
· ·· (t) Tuke,. Le corps et l'e,,p>'it, action du moral et de .. maglna-
tîon sur le physique, traduit par V. Parant, Paris, J.-B. Baillière,
1886. .
DE BRAID A L'ÉPOQUE ACTUELLE
.89 ;·
Un médecin de Breslau ava it affirmé à Heidenha
;n qu'il
re expé-
serait insensible au magnltisme. Dans une premiè
fut mis
rience il tomba dans une sorte d'engourdissement et
que s'il
dans l'impossibilité de parler. Réveillé, il prétendit
lu. L'ex-
n'avait pas parlé, c'est parce qu'il n'avait pas vou
er cette
périence ·ayant été ren ouv elé e, il fut obligé d'avou
il n'avait
fois que, s'il n'avait pas parlé, ce n'est pas parce qu'
pas voulu, mais bien parce qu'il n'a vai t pas pu.
Un jeune homme distingué, appartenant à. une
ae nos
rendre
grandes écoles d'enseignement, désireux de se
être en-
compte de la nature de l'hypnotisme, demande à
il est·
dormi par M. Bernbeim. En moins de deux minutes,
atiques.
mis en catalepsie et exécute des mouvem~nts autom
ience,
A son réveil, il a conservé pleine conscience de l'expér
s de ren-
et s'imagine qu'il aur ait pu résister aux injonction
met ses
dormeur. Il est endormi de nouveau, l'opérateur
bras et ses jambes en l'ai r, pui s lui dit : «Essay
ez d'abais-
je vous
ser vos bras et vos jambes, si vous pouvez; mais
effet, et,
préviens que vous ne pourrez pas. » Il ne peut en
à son réveil, il est convaincu qu'il y a~vait imp
ossibilité ma -
térielle de résister à l'acte suggéré (t
M~ Ch. Richet raconte qu'un de ses amis est
s
tenté de croire qu 'il simule, lorsque, plongé dan
u-
l'engourdissement hypnotique. il exécute les mo
yements qui lui sont suggérés
isme,
Quand je sui s engourdi, dit-il, je simule l'auton1at
J'ar riv e
quoique je puisse, ce me semble, faire autrernent.
lgré moi,
avec la ferme volonté de ne pas simuler, et ma
ule
dès que le sommeil commence, il me paraU 'que je sim
ulalio11
On comprendra, ajoute l'auteur, que ce genre de sin1
d'u n phénomène se confond absolument nvec la
réalité d11
fait qua
phénomène. L'automatisme est prouvé par le seul
ique, répon~
Ci) Bernbeim, De la suggestion dans l'état hypnot
ll M. Paul Janet, Paris, i.88-i
90. l\fAGNÉTISME ET HYPNOTISME· .
des personnes de bonne foi ne peuvent pas agir- autrement
que des automates (i). ··
Il est certain que beaucoup de somnambules ont.
été convaincues de supercherie : mais ce n'est pas
une raison pour douter qu'elles fussent réellement
en somnambulisme. Les sujets exhibés par les char-
~atans, dit encore M. Ch. Richet, sont vraiment
èndormis, et cependant ils sirnulent et se livrent à
des jongleries de tout genre. Il n'y a aucune con..
tradiction dans les termes. Une femme endormie est
toujours elle-même; il n'y a rien qui s'oppose à .ce
qu'elle ait conscience de sa situation, à ce qu'elle
puisse réfléchir, .simuler. Elle est endormie, comme
le prouvent tous les phénomèn es physiologiques
qu'elle prèsente, la catalepsie, la contracture; l'anes-
thésie, les mouvements fibrillaires des paupières,
la convulsion des yeux, la suppression des mouve-
ments de déglutition.
Mais, tout en étant endormie, elle joue son role; essaye
de deviner l'avenir, de lire distinctement dans le corps
des malades qui la consultent, de deviner, par une boucle
de cheveux, l'âge, le caractère et la santé de quelqu'un. Les
divinations font partie de sa tâche. Elle le sait et s'y con-
forme.
Cette opinion est d'autant plus admissible que les
somnambules sont en général des hystériques, qui
ont une tendance naturelle irrésistibl e et très sou-
vei;it inconsciente à tromper et à simuler.
Au fond, l'inconstance des phénomènes hypnoti-
ques, leur irrégularité, leur singularité même sont
_plus apparentes que réelles·.
(1) Ch. Richet. L'liomnie et l'intelligence, Paris, 188\
DE DRA10 A L'ÉPOQUE ACTUELL F 9t
Les ditrérences que l'on constate sont prfn.cipa.le-
me~t des 9i1férences de degré dans le sommeil
provoqué·; mais cela même est une preuve en faveur
de son existence. Braid fait observe r que si les per·-
sonnes hypnotis ables sont influenc ées à un degré
très différen t et très inégal; il n'y a pas lieu d'en
conclure au donte sur la. réalité des phénom ènes :
qu'au contrair e il serait étonnan t que tant de gens,
divers par leur état physiqu e et mental, réagisse nt
tous d'une façon égale et identiqu e vis•à-vis des
procédés hypnogé niques.
Cependant quelle que soit la diversité de ces états,
ils présente nt tous le même strnptôm e fondamen ..
tal, autour duquel les autres viennen t se grouper en
})lus ou moins grand nombre , et d'une fàçon pour
ainsi dire accessoh·e : je veux parler de l'automa ·
tisme. Dès le premier degré d'hypno se: ce phéno-
1nëne se révèle; il est même jusqu'à un .certain
point indépen dant de :1a profondeur du sommeil ;
car le fasciné, qui a conserv é la conscien ce de lui-
même et du monde extérieu r, est un automate plus.
parfait que le somnam bule, dont pendant l'hypnos e,
la personn e est absente et qni ne se souvient de
rien au réveil.
C'est cet automat isme qui noos rend compte dès
singular ités du sommeil provoqu é. Toutes l.es mer-
veilles, absolument apoc·ryphes ju~qu'ici d'ailleurs,'
qu'on a attribuées aux somnam bules n'ont été, à
notre avis, que des tentatives plus ou moins vaines
de réalisati on d'idées suggéré es,
· :..e somnambule n'a.pas· d'initiat ive : SOll cerveau
qui a cessé d'agir spontan ément, est une machine
qui attend sa mise en marche pour fonctionner .. Si
92 MAGNÉTISl\IE ET HYPNOTISME ..

donc une somnambule devine l'avenir, voit à tra-


vers les corps opaques, accomplit en un mot ~~ ré-
}
pertoire de tours que tout le mouùe conuaît, c'est
qu'on lui en a suggéré l'idée. Avec cet appétit ins-
tinctif du merveilleux qui, chez certains esp1·its,
résiste à la culture scientifique la plus con1plête, on
se laisse empoigner par quelque coïncidence for-
tuite, par un hasard heureux, et dans l'enthou-
.siasme du moment on proclame l'existence d'un
prodige sans tenir compte des nombreuses tentatives
vaines où la prétendue lucidité somnambulique a
été convaincue d'impuis~ance.
Quant aux phénomènes psychologiques de l'hyp-
notisme, l'hyperexcitabilité, les hallucinat ions et
les illusions sensitives et sensorielle€, ils n'ont rien,
comme nous le verrons, qui ne soit explicable d'une
façon ra.tionnelle dans l'état de la science. C'est sur-
tout dans cet ordre de faits que l'hypothèse de la
simulation perd toute espèce de vraisemblance.
On voudra bien reconnaitre, je pense, dit le professeur
Charcot (t), à. propos de l'hyperexcitabilité neuro-muscu-
laire, que l'anatomie et la physiologie si compliquées du
système neuro musculaire ne s'improvisent pas. Or, suppo-
ser que le premier venu soit capable, par une mimique
aussi savante qu'habile, de simuler dès une première expé•
rience, avec une précision absolument rigoureuse, sur plu-
1ieurs points du corps à la fois, raction isolée et combinée
des muscles, ou encore les effets de l'excitation d'un tronc
nerveux quelconque pris au hasard, serait chose vraiment
puérile. .. ,. ·
Quant aux troubles de la sensibilité, leur simu·
(t) Charcot, Note aur les divers ~tats ner11eu:i: dt!termint!s par
l'hwmofi8me chez les hystérigues. P_rogrès mtdical, t.882, p. 126.)
DE BRAID A L'ÉPOQUE ACTUEL LE 93
lation n'est pas davantage plau.:.ible et ·1;11 peut
démontrer facilement qu'elle n'existe pas. La. preuve,
par exemple, que les hallucinati9ns de la vue pen-
dant la catalepsie ou Je somnambuliz:;me sont réelles,
que les objets dont la vue est suggérée sont vus
réellem ent, c'est que, si l'on fait approèher ou ·s'éloi-
gner l'objet imagin aire, on voit la pupille se rétrécir
ou se dilater d'une façon proportionnelle au mouve-
ment opéré. De plus, la sensibilité générale de l'œil,
pendant l'hallucination, se t1~ouve modifiée; aupa·
ravant , la conjonctive et la cornée étaient frappées·
d'anestllésie; penda nt l'hallucination, elles rede·
viennent momentanément sensibles comme à l'état
de veille. Mais il est un moren saisissant de montrer
que les hallucinations de la vue sont bien réelles :
il suffit, pendant le pbénomène, de placer devant ·
l'un des yeux _un prisme qui dédouble l'image fictive.
On constate alors que l'image fausse est toujours
placée conformément aux lois de la physique (1).
Concluons donc en affirmant la réalité, dana le
passé, du somnambulisme magné tique et pour le
présent, du sommeil hypnotique. Les successeurs
de f.1esmer ne se sont t1·ompés que partiellement; et
on peut dans leurs idées faire exactement aujOlill'•
d·11ui la part de la vé1•ité et celle de l'erl'eur.
Est-ce à dire qu'il n'y a plus d'erreurs possibles,
et que tout ce que désormais avancera un hypnotiste
'1cvra être considé1·é comme parole d'évangile? Nous
ne conseillons à personne de le croire.
(1) Ch. Fcré. Annales mt'dicrr11.ir9chologiques, 1883, t. JI, p. 291. ·
- StJcitllr de lliologie, oçlobre, déccwb1·e tSSl. - Archiues de
.. . ·- -t. ..111.
tieu1·ologie, lSS3,
.
Ol lA PI TR E IV

·SU JET S ET PR OC ÉD ÉS

t.:... Dênnition de l'hypnotisme : il comprend plusieurs éfats nerveus dis-


ence de la.
tincts. - Grand nombre de personnes bypnotisablcs; influ
position sociale, du degré de culture intellectucile.
- Le sexe, l'âg~,
e.
l'étal de sanlé 011 de maladie. - Dia.thèse hystériqu
11. - Procédés des magnétiseurs : les passes. le rega rd.
sion des pau ·
W. - Procédés bypnogéwquos physiques et méc aniq ues: occlu
ant de Braid.
pières et pression des globes oculaires. - L'objet brill
nées ; pres -
- Escitatlo11s sensorielles monotones. - Excitations cuta
sensorielles
sion du verte1. - AcUon de& ailnants. - Excitations
. .. . .
.fortes et brusqt1es. 1
ntion espeo-
JV. - Agents psyclÎiqÛes: émotion vive et inattendue. - Atte
tante. - Imagination. - Sugg13sfion. 1
V. - ·Autohypnotlsation involonfuire.
doit être varié
. VI. - Clas11ilication des agents hypuogéniques. - Leur emploi
obtonlr. -Éd uca -
suivant les sujets et la phase du sommeil qu'on veut
tion des sujets par la répétition des expériences,
Vll. - L'.bfpnotisme chœ les anima.us.

Draid définissait l'hy pno tism e « un état particulier


du sys tèm e nerveux dét erm iné par des nia nœ uv res
artificielles. »
Mais l'hy pno tism e ne se compose pas d'u n seu l
éta t; îl en comprend, comme nous ~e ver ron s plu
s
-
loi n, plu sie urs trè s tra nch és, su1·tout chez les 11ysté
riques; aussi est-il préfé1·able, c.omn1e le faiL M. P.
' ,
SUJETS· E'l' l'l\OCEDES 95
Rich er, d'éla rgir la définition de Braid, et de défin ir
rhyp nbtis me (( l'ensen1ble des états parti culie rs du .__
systè me nerveux déterminés par des manœuvres
artifi cielle s (1). »
· · 11 ~,a,, en effet, hypnotisme et.hy pnot isme . Depuis
le plus léger degré de pesa nteu r et de somnolence
jusq u'à la léthargie la plus p1·ofonùe, il se prése nte
une suite d'états tellement nomb reux qt1'il semble-
rait, d'après certains auteu rs, qu'il y ait dans la
série place pour tout le monde, et que les indiv idus
réfra ctair es à l'hypnoLisation soient l'infi me excep-
tion. Le p1·ofesseur Bern heim , après avoi r cité une
statis tiqiie du D" Liéb ault, qui, sur 1011 perso nnes
n'en ·aurait trouvé que 27 absolument insen sible s
aux praLiques hypnotiques (2), est d'avi s, tout en
énun1érant quelques causes susce ptibl es d'expliquer
les raisons d'une statis tique aussi extra ordi naire - .... -
men t favorable, que ses propres rech erch es l'aµ.to·
risen t à admettre que les sujets réfra ctair e$ consti-,
tuen t la grande minorit~. Il arriv e très souv~nt
qu'u n indiv idu non influencé aux: deux ou trois pre-
mièr es tentatives, succ ombe .à un essai ultér ieur, et
à force de persévérance, on arriv erait , paraît-~l, à
vain cre certa ines résis tance s individue.lles.
Dura nd, de Gros, n'obt enait que la prop ortio n de
un quinzième de sujets sensibles.
M. le nr Dottcy (3), chez des femmes de dix·s ept
à.quarante.-deux ans, a pu produire l'hypnotisation
<lans trente pow· cent des cas. Mais il fait obse rver

· · 'i) P. IUchcr, Études cliniques sur la grande ltystérie, Pari~,


i885, 2u éditio n.
(2) Bcrnh cim, loc. cil., p. 7..
(3) Dotlcy, !tlag1i<!lis1~ie ctnima4 Paris, 18Si, i vol. in-18.
96 MÂGNÉTJSME ET HYPNOTISMB

que, en dehors du milieu extrêmement favorable ou


il a opéré, cette st&tistique serait très pro.bahlement
exagérée.
Braid, sans fournir de statistique, fait observer
qu'il existe chez les divers individus une grande
différence dans le degré de susceptibilité à l'innuence
hypnotique ; les uns étant ail'ectés rapidemen t et
avec intensité, les autres lentement et faiblement.
Cette diJférence tient à des causes extrêmement
· nombreuses. A prendre les individus en bloc, les
gens du peuple, les illettrés, les cerveaux dociles,
ceux qui sont convaincus de la puissance magné·
tique de l'opérateur, les personnes habituées à
l'obéissance passive, les anciens militaires, les
ouvriers, les domestiques, sonL, suivant MM. Liébault
et Bernheim, beaucoup plus sensibles aux procédés
hypnotique s que les personnes dont l'intelligen ce
est, cultivée, et que celles qui font profession d'un
~~~n scept~e!~m~:.
Le C!Onsentemen_t du sujet, son atten~n, sa. bonne
volonté ou tout au moins sa neüîî'it1ité sont abso-
Iuiiïèïii-nécessaires (1). Celui' quf résietera ou quit
l'esprit ailleurs, ne fera. qu'assister en étranger à
l'expérienc e, sel'a presque toujours réfractaire,
aussi les aliénés des diverses catégo1·ies, les imbé-
ciles, les idiots, ne peuvent-ils presque jamais être
endo1·mis, parce qu'il est presque impossible de fixer
leur attention pendant un espace de temps suffisant
·à l'action des procédés hypnogéniques.
Cependant, j'ai endormi quelques épileptique s
aliénés sans difficulté. Mais, sauf chez une malade
comme nous Je verrons, chez les grandes hysté-
t)· E1e:.tpté,
riques et dans le gt•and hypnotisme.


.
SUJETS ET PR()r.

.:DES 97
qui fut mise une fois en somnambulisme, et qm par
la suite refusa obstinément de se soumettre à de
nouvelles expériences, je n'ai obtenu que des phé -
nomènes peu intéressants chez mes sujets, probable-
ment à. cause de leur affaiblissement intellectuel.
Un matin, à ma visite, j'ai pu par surprise, en le
fixant de trës près dans les yeux, suivant le procédé
du D' Brémaud, mettre un maniaque chronique en·
catalepsie, au grand étonnement des personnes
présentes. Comme chez l'épileptique précédente, je
n'ai pu renouveler l'expérience, le malade s'y étant
toujours depuis violemment opposé.
Le sexe jou e indubitablement un rôle prédispo-
sant. Les femmes sont hypnotisables en beaucoup
. plus grand nombre que les hommes, ce qui doit être
attl'ibué à !'impressionnabilité plus grande de leur
système nerveux.
En général, dit ~f. Richet, les femmes petites, brunes,
aux yeux noirs, aux cheveux noirs abondants, aux sourcils
êpais, sont des sujets très favorables. Cependant on réussit
t?ès bien avec des femmes pilles et lymphatiques, et on
échoue. avec des personnes très nerveuses. En somme, les
femmes délicates, nerveuses, languissantes, alteinl~s d'une
•naladie chronique, sont certainement plus que toutes les
autres aptes à subir l'influence du magnétisme (1).
L'age n'est pas moins important à considérer. Les
jeunes gens de l'un et de l'au tre sexe sont les sujets
les plus favorables aux expériences hypnotiques ..
Les magnétiseurs ne l'ignorent pas : constamment
ils 1·echel'chent les sujets jeun es ; et parmi ces der-
niers, l'expé1·ience leur a appris à opére1· 1·apidement

(l) Ch. Riche.t, L'homme et l'intelligenee, Parie, tss,.


CULLEIU\B.
,
.'98 MAGNÉTISME ET HYPNO'l'ISME

une nouvelle sélection. A l'oscillation des pupilles,


ils reconnaissent au bout d'un instant ceux qui sont
le plus susceptibles d'être influencés. Une expé-
rience curieuse faite dans un lycée par M?tI. Forfer
et Vaisson, semble indiquer que chez les 'jeunes
.gens de quinze à vingt et un ans l'anesthésie euta.-
née serait des plus fréquentes. Peut-être devrait-on
-en conclure que les individus de cet âge n'ont pas
encore un système nerveux parfaitement équilibré;
ce qui expliquerait leur grande aptitude à tomber
dans le somn1eil hypnotique (1). .
Certains ètats physiologiques et pathologiques ont
une très grande influence. D'après le Dr Brémaud,
les abus alcooliques et l'énervement consécutif al.lx
excès vénériens créent temporairement une prédis-.
position favorable au développement des phéno-
mènes hypnotiques. L'état anémique, qu'elle qu'en
soit la cause, la chlorose, les affections névropa-
thiques, excepté la folie, sont dans le même cas. A
-ce propos, il n'est pas inutile de faire re1narquer,
.avec Mà'I. Demarquay et Giraud-Teulon, les nom-
breux poin·~s de conLact qui existent entre les désur-
dres hystériformes et certains phénomèIJ.cs hypno-
tiques.
Mais, de toutes les causes prédisposantes, la plus
.importante est, à coup sùr, la diathèse 11 ysLérique .
.Chez presque toutes les hystériqaes, l'hy-puosearti-
ficielle peut être provoquée. C'est chez elles le plus
souvent qu'on rencontre la léthargie, la. catalepsie
et le somnambulisme naturels; ç:est chez elles égale-
.me.nt
.
que. ces états serout .le plus facilement provo-

(t) R. Boussi, thèse de Pai'ls, i880, et P. ?tfagnin, Étude 'li·


ni2ue et e:cperimentale sur l'hvpnotisme, Puris, t88,. ·
• •
SUJETS ET PROCEDES 99
qué s artificiellement, avec leurs cara ctèr es les plus.
tTanchés et les plus typiques, à ce point que ·pour
les auteur~ qui ont étud ié plus part icul ière men t le
som mei l nerv eux chez les hys téri que s, ces trois
état s son t pou r ains i dire tout l'hy pno tism e, et qu'ils
lais sen t volo ntai rem ent de eôté les iDnombrables
état s mixte~ et inte rmé diai res, comme un obstacle
à l1t~tuclo et une cause d'obscurité et de con fusi on.

Il

AYant d'exposer les procédés à l'aid e desquels on•


détern1i110 l'hypnotis1ne, rappelons, ne serait-ce
qu'à titr e de comparaison, les prat ique s des magné-
tise urs.
Ain si que nous l'av ons déjà fait observer, leur
man uel opératoi.re s'es t singulièrement simplifié
dep uis }le8 mer ; le baquet, les bag uett es, res chaînes,.
les h@îtes mag nétï que s ont été mis de côté. Les
mai ns seu les et le rega rd sont d·ésormais util isés .
Le calm e sera fait auto ur du ].)atient, les tém oins
importuns· sero nt soigneusement éca rtés ; ceux qui
rest ero nt dev ront s:abstenir de tout e man ifes iatio n
et s'un ir d'in tent ion avec l'opérateur. Ce dern ier se·
place vis-ir-vis du mal ade com.modément assis, pren d
ses gen oux entr e les sien s, et après rav oir exh orté
à ·ban nir tout e crai nte et à s'abandonner aux effets·
du magnétisme, en stefforçant de ne pen ser à rien,
il commence l'op érat ion. .
Il se recu eille que lque s inst ants , pui s· il prend
entr& ses deu x doig ts les pouces du suje t, de
ma11iêre que leur inté rieu r touche l'in téri eur des
100 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

siens, et il fixe ses yeux sur lui. Il restera de deux


à. cinq minutes dans cette situation jusqu'à . ".e que
se soit ..~tablie une chaleur égale entre les pouces en
contact. Ensuite il retirera les. mains à droite et à
gauche, la race palmaire en dehors j il les élèvera à
la hauteur de la tête, les posera un instant sur les
deux épaules du malade, puis pratiquera cinq ou
six passes le long des bras en touchant légèrement.
Des passes seront ensuite pratiquées depuis la tête
jusqu'à l'épigastre. ·
En ce point on s'arrête quelques minutes en posant
les pouces au creux de l'estomac et les doigts au-
dessous des côtes; puis on reprend les passas en
opérant le long des cuisses et des jambes.
Cette manière de procéder doit être continuée
tout le temps nécessaire; on y ajoute si l'on veut,
mais ce n'est pas d'obligation, des passes le long de
l'épine dorsale, du bassin et des hanches.
Telle était la. méthode de Deleuze.
M. Teste (1) l'a encore simplifiée. Il se place
debout devant le malade et se contente de faire
devant lui des passes dirigées de haut en bas, en
ayant soin de lui présenter toujours, en descendant,
la face palmaire de la main, et en remontant, la face
dorsale. Ce procédé si simple réussirait surtout chez
les personnes qui ont déjà été magnétisées.
Les magnétiseurs indous, dont se servait le Dr Es-
daile, vers 1846, dans son hôpital mesmérique de
Calcutta, employaient le procédé que voici : L'indi-
vidu à. endormir, en partie dépouillé de ses. vête-
ments, était étendu sur le dos dans une salle obs-
..
Ci) Teste, Manuel pratique du mllgnétisme animal, Paris. t853,
l vol. in-i8
SÇJETS ET PROCÉDÉS fOt
cure. Le magnétise ur se plaçait à la tête dU: lit, et
se penchait sur le malade, les yeux fixés sur ses
a
yeux, de manière ce que son visage touchât pres-
que le sien. Une de ses mains était appliquée sur le
creux épigastriqu e du patient, tandis que l'autre
faisait des passes devant sa figure et principale ment
sur les yeux. En outre, il lui soufflait doucemen t et
fréquemment dans le nez, entre les lèvres et sur les
globes oculaires. Le silence le plus complet était
observé pendant toute la durée de l'opération .
Ce procédé combine di vers moyens, entre autres
les passes et la fixation du regard. Mais on peut
employer lamagnétis at.ionau moyen du regard seul.
Ce procédé, dit M. Teste, ne peut pas être entployé par
tout le monde. Il exige dans celui qui s'en sert un regard
vif, pénétrant et susceptible d'une longue fixité; encore ne
réussit-il que fort rarement sur des sujets qu'on magnétise·
ra.it pour la première fois; quoiqu'il me soit arrivé derniè·
rement d'endormir par la seule puissance du regard, et dès
la première séance, un homme de trente ans sans contredit
plus robuste que moi. Au surplus, je ne magnétise presque
jamais autrement mes somnambules habitués , lorsqu'il
s'agit de quelque expérience d.e vision, car .ïai cru remar-
quer que ce genre de magnétisation augmente la i}lair..
voyance. Voici la manière de procéder : Vous vous asseyez
vis-à-vis de votre sujet. Vous l'engagez à vous regarder le
plus fixement qu'il pourra, tandis que, de votre côté, vous
fixez sans interruption vos yeux sur les siens. Quelques
profonds soupirs soulèveront d'abord sa poitrine; puis ses
paupières clignoteront, s'humecteront de larmes,. se con-
tracteront fo1·teme11t à ph1sie~rs repri~us; puis, enfin, se
fermeront.

••
f1(i)fl MAGN·ÉTISME ET HYPNOTISl\IE

III

c.e »roceae est encare un ae ceu·x qui sont le plus·


efficaGement employ.éS pour produire rhlypnotisme.
11 n'est pas nécessaire, bien entendu, comme le sup-
posen.t les magnétdseurs, d~avoir un regavd: dl0ué
d~une puissance spéciale; ni pendant ropératian, de
tendre toute sa volen·té vers le but à atteindre·. A la
con<lition de teniœ sen œiJ. flx.e·, on peut laisser sa
peasée suivre le fil qu'il lui plaira et le· premier
Yen u réussira aussi bien que le magnétiseur le plrms
fluidifère.
Si a:u bout de quelques minutes les yeux du sujet
ne se ferment pas spontanément, on appliq:rte les
pouces.sur ses paupières supérieures q.u'onmaintient
aba.issées. Chez les hystériques , disent. M~I. Bour-
neville et Regnard (1),. le sommeil est alors immé-
diat; La malade· tombe en a>rDièPe en poussant quel-
ques· soupirs, ta.nclis qu:un, peu d'écume monte à ses
lè'vres. ·
·Employée seule, sans fixation préalable du regard,
l'occlusion des .paupières jointe à la pression des
globes oculaires par les doigts de l'opérateur réussit
quelquefois chez les suj~ts dont la turbulence s.'op-·
pose.à l'usage .d'un autre procédé. C'é.tait le procédé
qu.'employait Lasègue pour produh'e la léthwgie
c~z les h.ystériqnest· comme· nous l'avons dit dans .
le.~ chap~tr~ précédent.
Braid ~mployait la méthode su~vante :
. .
( i) Bour 11evillc et Regnat·d, lcono.qraphie photographique de la
8alpêt1'i~1e, cl Prog1·ès niédical, 1881, p. 258 •
••
SUJETS ET PROCÉDÉS f 03
Prenez un objet »rilta nt quelconque ü'emploie hab~tuel­
lemen t mon porte-lancette) entre le pouce, l'index et le mé..
dius de la main gauch e; tenez-le à lru distanee de. ving~..
cinq à quaranfie•Ginq centimètres des yeu~,. dans une p.osi-
tion telle au-de ssus du front que. le plus grand effort soit
nécessaire du aôté des. yeux et des paupières pour que le·
sujet regar de fixement l'objet.
Il ajout e qu'il faut faire enten dre au patie nt qu'il
doit tenir ses yeux constamment attachés à cet
objet, et ne· se laisser distraire par aucu ne pensée·
étraugère. Par suite de la convergence forcée des
g·lobes ocul~li'es, il se p1•oduiTa d?abord une ·contrae...
tion ~es pupilles, puis un·e· dilatation considérable·
préc'éde·e de· qt1elques osciltations. A ee moment, si
l'on· dirig e les doigts un peu· écartés· de l(jobjet vers
les yeux, les paupières se fermeront d'elles-mêmes.
avec UJl mouvement vibratoire.
A la Salp êtrië re, ce procédé a été un peu madifté.
Au lieu de tenir l'objet b1·illant à une· dista~nce plus.
ou moins grande· des yeux, on le place entre les.
yeux mêmes, à la racin e du nez. La convergence·
forcée est augm entée , la fatigue est plus· prompte,.
·et le sommeil1 plus ra:pide.
)erta ins modes d'excitation sensorielle, pourvu.
qu:ils soient faibles, monotones et suflisamment.
répétés, ont aussi une influ ence très active dans la.
production de l'h·ypnose. C'est à Heidenhain sur•
tout q-µe Iron doit l'étude de ces divers moy.ens. La.
i·épétition des passes magnétiques· devant les· yeux
a poUD effet de déterminer une excitation de la
rétin e de la; natu re àe· celle dont nous parlons:, et
c'est: ainsi que se prod uit le sommeil· dans les· expé•
rienc es des magnétiseurs
,
104 MAGNETISME ET HYPNOTISME

M. <Jh. Richet se· sert précisément, dani:: ses expé·


riences:- *.du procédé des passes. Il fait asseoir le
sujet, prend ses pouces dans chacune de ses mains,
et les lui serre assez fortement pendant quelques
minutes. Cette manœuvre produit déjà, en général,
un certain engourdissement .de membres supé•
rieurs. Puis il fait des passes, ou mouvements uni·
formes exécutés avec les mains étendues, sur la
· tête, le front, les épaules et surtout les paupières.
Une impression auditive faible et monotone, lais-
sant l'esprit du sujet indifférent, et suffisamment
prolongée, détermine facilement l'hypnose. Trois
étudiants, placés par Heidenhain au bord d'une
table où se trouvait une montre dont ils devaient
· écouter le tic·tac les yeux fermés, s'endormir ent au
bout de deux minutes. "'
· Les impressions tactiles faibles, un grattemen t
de certaines régions du corps, de légères percus-
sions sur d'autres, sont également somnifères, mais
il s'agit de trouver la zone hypnogène qui peut
varier selo.n les individus. Chez les hystériques,
l'excitation des zones hystérogènes et érogènes dé-
termine parfois des accès de somnambulisme. C'est
ce qui arrivà chez une malade du D• Taguet (de
Bordeaux) dont nous parlerons plus en détail dans
une autre partie de ce travail: la compression de
l'ovaire déterminait un état léthargique d'où on la
faisait passer en somnambulisme pa.r l'excitation
des téguments de l'oreille.
Un des moyens les plus communément employés
actuellement pour provoquer- le somnambulisme
chez les hystérique~. consiste dans une légère pres-
sion ou friction du vertex. Oe procédé a été trouvé
, ,
SUJETS ET PROCEDES f 05
en t878 par P. Richer (1). La malade doit être préa-
lablement plongée en léthargie par un procédé
quelconque, la fixation du l'egard par exemple, si
on exerce alors une pression sur le sommet de la
tête, il se produit quelques mouvements convulsifs,
un peu d'écume aux lèvres et un état. de rigidité
générale; la malade est alors en somnambulisme et
peut se mQntrer sensible aux suggestions.
Un aimant plus ou moins puissant, approché,
même à leur insu, de certaines hystériques, déter-
mine le sommeil léthargique. On doit un cas de ce
genre à M. Landouzy. M. Chambard en cite plu-
sieurs aut1~es (2).
M. Ochorowicz a même prétendu faire de cet,
' age\lt un c1·iterium de la sensibilité à l'hypuotisme.
En plaçant le doigt indicateur du sujet entre les
deux pôles de raimant, on constate au bo~t de quel·
ques minutes si quelque action s'est produite.

fig. - Ma. - Rypnoscope de M. Ochorowicz.

J~'instrumentà l'aide duquel M. Ochorowi~z fait


ses expériences est un aimant ayant la forn1e d'un
cylindt·e fendu longitudinalem ent d'un côté ; lea

(t) Ricber, ttw:Je8 e."f"'iques sur la !/)'Ullde lzystb'~e, 2° ~dition,


l'aris, tss:;. v
(2) Dict. encyclQp. de~ fC. m~d., ao série, t. J _ ~· 3C.1..
f 06 MAGNÉTISME ET HYPNO'l'lSME
bords de la fente forment les deux pôles de l'aim ant
et son t reco uve rts par l'armure. Ce cyli ndr e .a, 5 ou
6 cen tim ètre s de long sur 3 ou 4 centin1ètre·s de dia.-
mèt re et pèse de 150 à 200 gram mes ; c'est un aim ant
très puis san t, car il peut sou teni r des obje ts aya nt
vingt-cinq fois son poids. La figure 7 repr ésen te l'ai-
mant ave c (B) et sans son arm atur e (A) et la figure
8 don ne une idée de la façon dont on l'ap.plique sur
. le. doigt du suje t en expérimentation. Les deu xbo rds
de la fente, après l'éloignementdel'armwre, app uien t
sur la, face palm aire .
Sur cent pers onn es soumises à l'expérience de .
M. Ochoro\vicz, soixante-dix ne ress enti rent rien de
part icul ier en met tant le cylindre mag néti que sur
leur doigt; mai s, par contre, les tren te autr es pré ·
sen tère nt des phénomènes d'ordre sub ject if ou
ject if (1). Tout suje t qui se mon tre sen sibl e à ce
ob-
moyen sera it hypnotisable; tous les autr es ne le
sera ient pas. ~
Ce mode d'essai, qui serait des plus commodes,
demande encore confirmation (2).
Des excitations sensorielles intenses et sub ites
produisent· éga lem ent le sommeil nerv.eu~ mai s
plu s part icul ière men t certaine pha se de· c& som mei l,
la phase cata lept ique . Le bruit soudain d'un gong,
le son d'un gra nd diapason fait tomber inst anta né-
men t en cata leps ie une malade assise sur la caisse
de l'ins trum ent. L'ar rêt sub it des vibr atio ns fait
pa$ser le suje t de la phase cataleptique. à la pha se
léth argi que . Des eiie.ts. identiques sont pnoduits pa.x
l'éc lat . sou dain d'une lumiè1·e .oxhydrique ou élec -
(t iScience et nature, 22 ao1)t 1.88!) (n" Ul). ·
{21 Société ~e Biologie, i 7 mai i884.
SUJETS ET PROCÉDÉS f 07
triq ue,' par l'ex plos ion d'un paq uet de fulmi-coton
.enflammé, par l'étincelle électrique. ·
Un jour, racontent MM. Bou rnev ille. et Regnard, une ·de
nos mal ades , joua.nt avec un tam -tam qui se trouvait au
laboratoire, le laissa tom ber et demeura. ~n catalepsie ;
e'est en ne renl end ant plus rem uer qu'un des assistaDts
alla la cher cher et la. trou va imm obil e, fixe et dormant.
M. Ric her (~) rapporte une scène amusante dont
il fut témoin pen dan t ses recherches sur l'hypno-
tisme fait es à la Salpêtrière.
Une hyst ériq ue étai t soup çonn ée de voler les photogra-
phies du labo rato ire, mais elle s'en défe ndai t avec indigna-
tion . Un mat in, l\f. Riêher, qui vena it de faire des expé-
riences sur. d'au tres mala des, aper çoit la vole use la main
dans le tiroi r aux phot ogra phie s. n s'ap proc he, elle ne
bouge pas. Le brui t du gong perc uté dans la salle voisine
l'ava it frap pée de cata leps ie, au mom ent mêm e où elle
~ommettait son larcin.

IV

Il existe tou t un ord re d'ag ents hyp11ogéniqu·cs


que l'on peut app eler psyc hiqu es.
On sait que certaines émotions violentes comme
la frayeu1', par exen1ple, axuèueut pa1-fois, en dehors
de toute expé1·imentation hypuotique, la catalepsie
uu la léth arg ie. Les auteu1·s l'apportent de nombreux
exe mpl es de ces accidents p1·oduiLs par la foudre ·(2)~
M•. Dumo11tpallie1· a communiqué à la Société··de

(1) P. lUcher, loc. cit., p. 118.


(2) Yvy~r. Su1ti~.1:1 ;;" la f ourlre, i>uit11 1~66.
108 MAGNÉ'fJSME ET HYPNOTISME

Biologie le cas d'une malade de son service que_ la


frayeur avait plongée en léthargie.
Elle était dans un état nerveux très analogue à la. pha~e
lélhargiqu~ de l'hypnotisme expérimental. On constatait
chez elle le 1>hénomè11e de l'llyperexcitabilité musculaire,
mais l'act.ivilé du sens de rouie était conservée, ainsi que
la m~moire. RéveiJ Jée par la seule actwn du 'regard sur ses
paupières abaissées, elle put rendre compte de ses impres-
sions, de sou complet anéantissement et de son impuissance
à entrer en communication avec le monde extérieur pen-
dant sa période de mort apparente (i ).
Mais l'action hypnogéni que d'une impression mo·
rale vive et inattendue ne peut guère, on le com..
prend, être utilisée à titre de procédé expérimen tal.
Nous avons déjà à plusieurs reprises signalé l'in·
sistance qu'apportent les expérimen tateurs à récla-
me~<!~_l_~wi-~_~fSune concë~!:r~~!on obstinéed e
feur attention sur iï:C:ée-dü--sommeil. Ce n'est pas
sans un puissant motif qu'ils insistent sur ce point;
.. c'est qu'à elle seule, cette concentrat ion de la pen·
sée sufilt pour isoler le sujet du inonde extérieur et
placer le cerveau dans un état tel qu'il reste fermé'
aux. excitations sensorielle s et par r.onRéqu~nt ·ians
les conditions les plus favorables â la production du
sommeil. L'état psychique de !'horr1me plongé rlans
une méditation profonde n'est pas saùs analogie avec
le debut du sommeil hypnotique ; on en lleut aussi
rapprocher l'extase que déterminai t chez nombre de
religieux et religieuses des époques ferventes, la.
contempla tion in térieu1ie. ·
L'attention expecLaule, c'est-à-dire l'attente d'ua

(t) Comptes rendis di! la Sociéld de Biolo9ie, 3 Juin 188!•


SUJETS ET PROCÉDÉS 109
phénomène, la croyance en sa production prochaine
- dans le cas actuel l'attente dti sommeil .hypno-
tique - sufilt pour le provoquer chez certains sujets
L'idée seule qu'ils seront hypnotisés amëne le som-
meil chez ceux qui sont entra înés par la répétition
des expériences, ceux surtout qui ont foi en la puis·
sance de l'opérateur et se sente nt incapables de se
soustraire à son influence. Voici quelques exemples
empruntés à MM. Bourneville et Regnard.
Une malade de la Salpêtrière, persuadée que l'un de nous
avait sur elle un pouv oir partic ulier, tombait hypnotisée,
quel que f~t l'end roit où elle le renco ntrait . Un jour qu'en
plaisa ntant on lui avait fait croire qu'elle sera,it subitement
~ndormie, par la volonté, au milie u d'une cérémonie pu-
blique, elle préfé ra ne pas se rendr e à cette cérémonie, tant
elle était persu adée que la chose était. imma nqua ble.
Une auLre fois, nous disions à une malade que, de cnez
nous, nous l'endo rmiri ons à trois heure s du soir. Dix mi-
nutes après , nous avions oublié cette plaisa nterie . Le len-
demain, nous appre nions qu'à trois heure s la malade s'étai t
~ndormie.

Heidenhain annonce à un étudiant que le soir du


même jour, à quat re heures, il sera it magnétisé à
distance; à l'heure dite, il s'end ormi t.
Ce sont des exemples de ce genr e qui on.t tant
-excité l'enthousiasme des mag nétis eurs et leur ont
îait croire qu,ils étaient doué s d'un pouvoir mys·
térieux irrésistible. Les aute urs que nous venons
de citer ont répété tous leurs prodiges en affirmant ·, ._
1
',

simplement leur puissance magn étiqu e. A un sujet, ·


ils offraient une tasse d'eau préte ndue magnétisée,
et il s'endormait aussitôt aprè s l'avo ir bue. A d'au·
~res, ils faisaient croire que tous les boutons de
• ClJLLBRRB. 1

110 MAGNE'l'ISl\fE Et; lIYPN0'1'lSl\fE

portes étaient magnéti sés et qu'ils ne pow·raie nt y
toucher sans tomber dans le sommei l hypnoti que,
et tout se passait suivant le program me annoncé (1).
· Il y a enfin toute une catégorie de sujets qui se
rapproc hent de ceux dont nous venons de parler et
que l'on pour1·ait désigne r sous le Îlon1 d'hy1)notisés
pa1· persuasion. Ce sont ceux, et ils seraient nom-
breux, d'après le professe ur Bernheim, chez qui,
par simple suggesti on, on peut produire le sommeil .
Dans les p1·emières épreuves, l'opérate ur leu1~ fait
fixer un objet, ses doigts ou ses yeux, pendant qu'il
· leur insinue, par des paroles convenables, l'idée du
sommei l : « Vous allez sentir une lourdeu r dans les
paupiè1 es, une fatigue dans vos yeux; vos yeux cli-
gnotent ; ils vont se n1ouiller, la vue devient con-
f use ; les yeux se fern1ent. » Quelque s sujets fer-

! l) Un ancien président de la Société du mesmérism e, 1\1. ?tf orin,


a 'du reste reconnu l'inanité des prétention s de ses collêgues à ce
point de vue. lt a maintes fois constaté qu'il suffisait d~ faire
cl'oire à une somnamb ule que son enùonncu r l'actionna it à
distance pour qu'elle tombât aussitôt en sou1uambulisme. Par
contre, si, le sujet ne s'y attendant pas, le 1nagnétisc ur dans une
pièce voisine se livrait à ses gesticulations hubilueUcs et s'effor-
çait de lancer des torrents de fluide dans f.:a direction, aucun
etl'et n'était produit. cc On voit donc, dit l'auteur, que quand
l'imaginat ion fait défaut, l'action magnétiqu e est nuJle; cette
.action est donc imaginair e. << li raconte en outre les expérienc es
que fit la Société en question pour vérifier l'aclion magnétiqu e à
. distauce, et qui échouèren t complètement. 11 déclare avoir eu
couuais~ance ùo nombreux autres essais Ju même gr.nre, qui
tous donnèrent égalemen t des résultats négatifs. Les maguéti-
:, ' .; seu rs prou1ettcnt toujours des expériences probante~, mais ces
faits, qui triompher aient sans doute d'une incrédulit é opiniâtre,
n'arriven t jaruais. u lis se contenten t d'attaquer les savants, de
, topner contre l'incrédulité, à l'exemple ùes pré<licutcurfi, et ils
ne sont pas plus empressés que ces derniers tle sutiPfaire les
légitimes exigences de la raison. ,, (A.-S. Morin, Du nia9néti8me
et des sciences occultes, Paris, i860.) · · · J

.' ~

, ,
SUJE'l'S ET PROCE 111
DES

ment les yeux et dorm ent immé diate ment•. 9hez


d'autr es, · il faut insist er davan tage, multi plier les
sugge stions : « Vos paupi ères sont collées, vous ne
pouvez plus les ouvri r; le besoi n de dorm ir devie nt
de plus en plus profo nd; vous ne pouvez pl us résis-
ter. »L'ex périm entat eur ajoute , sur un ton tantôt
ünpér ieux, tantô t doux, suiva nt les sujets : « dor-
n1ez ! » et le patie nt se met à dorm ir. Beau coup de
sujets se trouv ent influe ncés dès la prem ière séanc e,
d~autres au bout de quelques séances seule ment.
I.Juis l'entr aînem ent march e rapid emen t, et bientô t
il suffit en les regar dant d'éten dre les doigt s devan t
leurs Jeux et de prono ncer l'injo nction : « dorm ez! »
pour que le somn1eil se produ ise instan taném ent,
au bout de quelq ues secondes (1).
Ce procédé différ o peu de celui qu'em ploya it
l'abbé Faria , qui se con tentai t de donne r impé rati-
vement l'~rdre de dorm ir aux sujets qui se sou-
n1ettaient à ses expér ience s.
Notons cepep.dapt que l'inte rvent ion de l'ima gi-
natio n n'est pas néces saire pour amener le som-
namb ulism e, puisq u'on peut le produ ire pend ant le
somm eil ordin aire. Berge r, que nous citons d'aprè s
l\I. P. Riche r (2), èn1ployait, poui~ détern 1iner ce ré-
sullat , l'impo sition des main s: il appro chait ses mains
chaud es de la t~t.e du sujet endor mi : au bout de
quelq ues nlinutes, le sommeil natur el était chang é
en son1n1cil somnan1bulique. Cepen dant, il n'y
a\'ait là aucun agent partic ulier ·autre que la cha-

(t) Bcrnhcim, /oc. cit.'; voyez aussi Bcaunis, Le somnambulisme


pr·ovoqrté, l'ari~, tSSG. ·
· \2) ~. Uichc1·, loc. cit.
112 MAGNÉTISME ET BYPNOTJSMB

leur, puisque, à l'aide de plaques convenablement


chauffées, Berger obtena it le même résulta t.

Après les hypnotisés par pel'suasion, nous pour-


rions ranger , pour clore la série, les hypnotisés. par
erreur ou par surprise. Nous faisons allusion à cer-
tains faits d'autohypnotisation dans lesquels le som·
meil nerveux n'est pas recher ché et provoq ué par
le sujet lui·même, comme chez les fakirs de l'Inde
ou les moines omphalopsychiens du mont Athos,
mais est produit à son insu et contre sa volonté.
B1·aid raconte à ce sujet une anecdote amusa nte.
Un jour se, présente chez lui une personne qui désirait
~tre endorm ie. Étant occupé en ce moment, il la confla à
M. Walker , son ami, qui était présent et qui se chargea de
l'hypnotiser. Peu de temps après, Braid, qui était. entré
dans la chambre, vit Je gentleman assis, fixant les yeux sur
le doigL de M. \Valker qui, lui, se tenait debout et ne quit-
tait pas du regard les yeux de son sujet. Quel fut son éton-
nement quand, s"é.tant approch é, il constata. que M. \Valker
était profondément endorm i, spn bras et son doigt dans un
état de rigidité catalep tiforme , tandis que le senLleman
qu'il avait voulu endorm ir était complètement éveillé. ,
Voici un autre fait curieu x empru nté à M. Du-
montp alier:
Une hystériq ue de son ser~ice, en se coiffant devant un
miroir, tomba. subitemenL en catalepsie. Elle était restée
immobile, les yeux à demi-ouverts fixés sur le miroir, tan-
d·is,que ses bras, conservant l'attftud~ qu'ils avaient au mo-
ment de l'invasion du sonimeil cataleptique, étaient. élevés
au-dess us de' la tête• da.os l'attitude. d'une femme qui ac-
SUJETS ET PROCJ1DgS 113
commode sa chevelure. L'observateur ajoute que, pour la
réveiller, il lui suffit de fixer pendant quelques instants son
regard sur le miroir dans rimage des yeux de la ma-
lade (i).
Nous devons à M. Azam (2) des exemples ana..
logues:
M. Baillarger a cité devant moi, à la S\lciété médico-
psychologique, une jeune fille qui tombait en catalepsie en
se regardant à la glace.
Je pourrais nommer un pasteur ~minent de l'Eglise ré-
formée qui s'endort à volonté pendant une demi-heure en
fermant les yeux et en convulsant les globes oculaires en
haut et en dedant.
De même, M. Bouchut (3) a observé dans son ser-
vice, une petite fille de dix ans qui tombait en som-
nambulisme avec des symptômes cataleptiques
chaque fois cp;t'elle travaillait à des boutonnières,
ouvrage difficile qui exige une certaine attention et
une grande fixité du regard.

VI

En résumé, nous voyons qu'il existe des procédés


presque indéfiniment ·variés de produire le som-
meil hypnotiqu·e, s~it qu'on puise dans le domaine
des agents p~ychiques, soit dans celui des agents
sensoriels ou physiques ou même mécaniques.
Parnii ces derniers nous devons citer outre la
(i) Dumontpallier, Comptes rendus de la Soci4td de Biologie,
t8 mars i882.
(2) Azam, Annales mddico-psychologiques, 1816, t. 11, p. i4.
<3) Bouchut, Traité pratique des maladies des nouveau-nés et
de la seconde enfance, so édition, Paris, !885, p. 27~.
, .

.ff4 MAGNÉTISME E'l' HYPNO'l'lS~IE

convergence forcée du regard et la compression


légère. des globes oculaires, dont nous avons parlé,
l'abaissement progressif des paupières sur le~ :yeux
suivant la pratique du professeur Bernheim; - enfin
l'ébranlement de la masse encéphalique par une
secousse brusque imprimée à la tête, procédé em-
ployé par le magnétiseur danois Hansen, et qui ne
semble pas avoir été toujours du goût de ses sujets
d'expériences.
'Cha.que opérateur choisira dans cet arsenal les
· procédés qui lui sembleront les plus efficaces; il les
associera, les variera, suivant les sujets; un peu
aussi suivant la couleur de son esprit, et ne tardera
pas à se rendre maître de quelques-uns.
Tous les hypnotisés sont loin de se ressembler; ·
il existe parmi eux de nombreuses catégories : le
procédé qui endormira une hystérique échouera
complètement sur un individu bien portant. Celui
qui amènera rapidement le sommeil chez un sujet
entraîné par des expériences précédentes, sera
absolument sans effet sur la personne qui se sou-
mettra pour la première fois à l'épreuve magné·
tique.
La métl1.ode que l'on recomn1ande d'employer au
début, celle qui occasionne le moins de déception
est encore la méthode de Braid. Malheureuseme nt
elle n'est pas toujours applicable. Chez les aliénés,
par exemple, où il y aurait un intérêt si puissant à
produire.... le sommeil hypnotique, il est presque im-
possible d'obtenir la fixité du regard. Il est bien
plus ~mpossible. encore de fixe~ l.'attention.
J:,'action exercée sur le système nerveux par le
cllil'é1·entes manœuvres hypnotiques étant selon toute
SUJETS ET PRocanÉS 125 1

probab ilité une ~ction 'inhibi toire Oll d'arrêt (1), on


s'expli que facilement et l'action diverse des agents
employés, et lïmpre ssionn abilité variab le des per-
sonnes qui y sont soun1ises. Chez les uns, rien ne
peut mettre en jeu ceLte action d'arrêt ; chez la plu-
part, elle ne peu~ être excitée qu'à un degré très
léger. Chez r1uelqnes-t1ns plus particu lièrem ent pré·
disposés, elle est relativ ement facile à provoq uer.
Ces dernie rs, d'habit ude, montre nt une tendance de
plus en plus grande à tombe r dans le sommeil hyp·
notique à mesur e que les expé].'iences sont plus
répété es. En dernie r lieu, l'influe nce la plus insi-
gnifiante suffit pour amene r le so1nmeil. Si, fait
observ er M. Ch. Richet (2), on endort plusie urs fois
dans une même séance la mème personne, en la.
réveill ant succes siveme nt, on verra le somme il sur-
venir de plus en plus vite.
Un de ses sujets, magnét isé une premiè re fois pendan t
vingt minutes, résiste à l'hypno se. Dans une séance sui-
vante, iJ s'endor t au bout de quinze minute s. Réveillé, il est
endorm i de nouveau au bout de deux minute s, puis instan-
tanément.
Une femme qu'il hypnot isait à l'hôpita l Beaujon était
devenue teJlement sensible qu'elle s'endormait aussitô t qu'il
entrait dans la salle; au début, cepend ant, le sommeil
n'était provoqué que difficilement et la premièr e tentativ e
avait échoué complè tement.
Nous avons vu précéd emmen t avec quelle facilité
s'endorment les sujets observés à la Salpêt rière et
à la Pitié, évidem ment en raison de l'entraînement
qu'a ~~i leur systèm e nerveux pnr suite de la ré-
(!) Voyez plus loin, chapitre 1x.
(2) Ch. Richet, loc. cit.
,
Jf6 MAGNETISME ET HYPNOTISME
'.
pétition .des expériences. L'éducation au somnam-
bulisme est donc un fait acquis : nous en verrons
des preuves de plus en plus convaincantes au fur et
à mesure que nous avancerons dans cette étude.
Un fait assez remarquable, c'est que les symptô-
mes précurseurs du sommeil hypnotique semblent
varier non seulement selon les sujets, mais aussi
suivant le procédé hypnogénique employé.
. Le procédé des passes détermine une sorte de tor-
peur, de fatigue générale et d'impuissance; la phy-
sionomie devient inerte; bien qu'il n'y ait pas de
modification marquée dans le rythme de la respira-
tion, le patient éprouve un sentiment d'oppression.
La fixation du regard sur un objet brillant pro-
duit la congestion des yeux, le larmoiement, des
éblouissements et un trouble de plus en plus grand
de la vision (1).
Les impressions monotones répétées ·amènent un
engourdissement três semblable à celui qui précède
le sommeil naturel.
Les impressions violentes et subites déterminent
l'état cataleptique de préférence à toute autre phase
du sommeil hypnotique,
D'une façon générale, les moyens doux produi-
sent le somnambulisme; les violents la catalepsie.
Mais nous ne voulons pas insister actuellement sur
ce sujet, sur lequel nous serons obligé de revenir
au fur et à mesure que nous aurons à relater les
expél'ienees des divers observateurs qui ont étudié
l'hypnotisme dans ces dernières années.
l) Richer, loc. cit•


SUJETS ET Pl\OCJID:4S !t7·

VII
Un mot pour terminer sur les procédé s par les·
quels on peut provoquer, ehezlesanimaux, certaines
manifestations de nature hypnotique. Quelques ani-
maux sont bien manifestement suscepti bles d'être
iniluencés de diverses manières.
Tout le monde connaît la fascination qu'exercent
les reptiles sur les crapaud s, les grenouilles et quel-
ques oiseaux ; celle des grands oiseaux sur leur
proie; celle du chien de chasse sur le gibier qu'il
tient en arrêt. On raconte des charmeurs de serpents
d•orient, des choses étonnantes (i ).
M. Azam a vu, dans les foires du midi, des bate•
leurs charmer des coqs en leur plaçant le bee s~r
une planche, et en traçant uno ligne noire sur le
prolongement de la crête. Au bout de quelques. ins-
tants, le coq tombe en catalepsie et reste dans l'atti-
tude où on l'a mis (2).
En 1646, le Père Kircher faisait connaître un
moyen analogue de rendl·e les poules catalept iques.
On leur lie les pattes, on les pose sur le sol, et quand.
après s'être débattues en vain, elles ent1·ent de guerre
lasse dans une immobi lité complète, il suffit de tirer
sur le sol avec de la craie une ligne droite qui parte
de l'œil de l'oiseau. On peut ensuite le délier, il sera.
incapable de sortir de son immobilité.
Ozermak a obtenu les mêmes résultats sur d'au-
tres petits animaux, notamment sur des écrevisses.

l) Voyez Science et nature, 1881, tome I, p. 166, et Brebm,
Merveilles de la nature, lea Reptiles, édition Sauvage. Paris, 1886.
12) L. Figuier, loc. cit., p. 396.
1.
' .

118 l\IA.GNÉTISME ET HYPNO'l'ISME

p~après Preye r ( 1) des écrev isses, des greno uilles ,


des cocho ns d'Inde , peuve nt être hypnoti~és de dif•
férentes façons. D'apr ès de nomb reuse ss hypno ti-
sation s d'animaux, il est arrivé à cette concl usion
que, par des excita tions périp hériq ues, on peut
mettre.en action le .pouv oir d'inhi bition des centr es
nerve ux supér ieurs; l'état produ it est tantô t une
sorte de paraly sie due à la frayeur, à l'épouvante;
.tantô t un:e sorte de stupe ur. Le prem ier état succè de
à l'emp loi de moyens brusq ues et violents, le second
à des excitations périp hériq ues, faibles mais pro ..
longé es et unifo rmes. ,..
Si l'on saisit un cocho n d'Ind e en le main tenan t
de force immo bile, le ventr e en l'air, au bout d'une
ou de deux minu tes, il rester a inerte et stupid e; on
peut faire la même expér ience avec un coq ou un
lapin . Les excita tions .senso rielle s resten t sans effet
pour tirer l'anim al de son engou rdisse ment. Les
très jeune s sujets et les vieux sont comp lètem ent
réfrac taires à l'hypn otism e.
On peut hypno tiser des greno uilles de la mani ère
suiva nte, d'aprè s M. Ch. Riche t et M. IIeub el.
On prend une grenou ille vigoureuse et agile, on la tient
penda nt deux minutes entre Je pouce placé sur le ventre et
les quatre autres doigts appliqués sur le dos. La grenou ille
s'agite , puis finit par rester immobile : si alors on la place.
sur une· table le ventre en l'air, elle reste un quart d·heure,
une heure et plus dans cette position inusitée .
. Il est probable, dit M. Charle s Rieher, que, sous l'influence
des excitations périph érique s, les parties du cerveau qui
président à l'arrêt des action s réflexes et volontaire~ en-
.'
\ .
(t) .Preyer , La cataplezie et l'hypnotisme des animau:c (en aile-.
mand), Iéna, 1878. . · · . . .
• SU.JETS ET PROCÉDÉS 119 "
trent en jeu et paralysent les parties sous-jacentes de la
moelle épinière <i).
On attribue à des effets hypnotiques la facilité
qu'ont certains dompteurs à dresser les chevaux.
M. Netter (2) explique en quoi consiste la méth.odc
du célèbre Rare y, qui après être resté quelques
tèmps en tête à tête avec le cheval le plu~ rétif,
1·epa1•aissait monté sur son dos, et exécutait des
1
tours de manège qu on ne peut obtenir ordinaire-
ment que de chevaux parfaitement dressés.. A près
être resté enfermé trois heures avec Pétalon Cruiser,
l'un des anitnaux les plus vicieux qui aient jamais
existé, il le rendit tellement souple qu' on pût le
monter immédiatement; alors que depuis trois ans ·
aucun palefrenier n'avait osé s'en approcher, même
pour le pansage. Rarey procédait en con centrant le
regard du cheval sur sa personne en produisant, par
la répétition incessante des mêmes paroles avec la
même intonation flatteuse, une action monotone sur
l'ouïe de l'animal, et en exerçant de douces fric-
tions, sortes de passes magnétiques; sur son cou ou
sur son nez. Cependant une objection se présente:
con1ment des pratiques hypnotiques ·auraient·elles
en une seule séance, le pouvoir de modifier radi-
calement les dispositions vicieuses d'un animal?
M. Netter invoque l'opinion qui a cours en hippo-
logie, d'après laquelle les chevaux n'auraient pas
de moi.
Les animaux que Rurey a traités par des procédés rappe-
lant l'hypnotisation, dit-il, ne sont pas revenus à un état

(i) C. Richet, //Homme et l'intelligence, Paris, iSS,, p. 2t0.


(2) Progrès mt!dicat, i88i, p. 329 et 427.

."
·120 MAGNi:TISME ET HYPNOTISME

de conscience et n'ont pas opposé de nouveau leur volonté


contre les mouvements qu'on leur faisait exêeuter, parce
que ces bêtes n'o11t jamais été des élres conscients, et leurs
précêdentes violences n'ont étê que des mouvements invo-
lontaires, effets de fâcheuses dispositions natives.
Tous ces faits, comme on peut le voir, rentrent
surtout dans la fascination et la catalepsie provo•
quée. L'état somnam bulique consistant surtout dans
f,
des modifications psychiq ues annihila nt la sponta-
néité, la volonté et la conscience, il n'est pas éton-
nant qu'on ne puisse pas le provoqu er chez les
animaux, chez qui ces diverses facultés sont ou
rudimentaires, ou complètement absentes, le fond
des facultés mentale s de r animal consistant alors
en un automatisme instinct if plus ou moins parfait.
CHAPITRE V

PHÉNOMÈNES GJINÉRAUX DE L'HYPNOTISME. PlOTILI Tf

l. - Complelité des phénomènes hypnotiques. - On ne les rencontre gu6l'(;


au grand complet que chei les hystériques. - Nosographie de l'hfp.
notlsme d'après le professeur Charcot. - État cataloptlque : sea
caractères. - État léthargique : byperezcltabilité neurom1.111culalre.
- Êtat somnambulique : contractures cataleptoides.
Il. - Le réfloxe cutané peut dans tes trois pérJodes de l'hypuotlsma proYo-
quer des co11tractare11. - Btats mlstes.
01. - L'état cataleptoide peut se rencontrer dans les diverses périodes hJP·
nolfques.
IV. - B1cilatfon du crl\De et du cuir chevelu : espériences galvaniques de
M. Charcot; e1pérlencea de M. DumontpaUler; e1p8r1ences de
MM. Féré et BineL - Action produite, selon M. Damontpalller, par
des escttatlons e1cessivement faibles du cuir chevelu.
V. - Hypnose hémtlatôrale : t.haque moitié oa plus généralement. différentes
parties du corps peuvent être placées dans Wl8 phase dUJ'érente de
l'hJpnotisme.
VJ. - Acllon des œsthésfogêaes sur les phénomêaes hnnotlques. -Tram..
fert. - Action anti-bypnotique.
VII.- Ordre de succession des états hypnotlquos.

L'hypnotisme est un ensemble de phénomènes


complexes. Tous les hypnoLiques ne sont pas sus-
ceptibles. des· mêmes observations ni des mêmes
expériences; il y a des hypnotisés frustes , dont on J.?-8
tire pas grand' chose; il y a les incohérents, chez

f 22 MAGNÉTISME E'l' HYPNOTISME

qui les phénomènes magnétiques se n1èlent, se


bl'oui,Iient de. façon à dérouter l'expérimentateur.
Il y â enfin les hypnotisés corrects, j'allais dire les
.classiques chez qui, très souvent par suit.e de l'en-
traînement et de l'éducation, la névrose atteint à la.
perfection. Ce sont ceux-là qu'il faut prendre tout
d'abord pour sujets d'étude, et on les trouvera dans
les rangs des hystériques. De l'avis de tous les expé-
rimentateurs, les hystériques présentent une im·
p.ressionnabilité nerveuse telle, qu'elles offrent pour
!!étude de l'hypnose cérébrale, les qualités du
réactif le plus sensible qui soit niis en usage dans
un laboratoire (1).
Ce sont les hystériques qui ont servi à M. le pro·
fesseur Ohai."cot à débrouiller les symptômes de
l'hypnose, à les classer méthodiquement suivant
leur ordre d'apparition, et suivant leurs affinités
particulières, en un mot, à faire la nosographie de
l'hypnotisme. Le 13février1882, il lut à i'Académie
des sciences sa « Note sur les divers états nerveux
détermines pa1· l'hypnotisation chez les hystériques »
dans laquelle il rattache la symptomatologie de
l'hypnotisme à trois types qui sont : 1° l'état cata-
leptique; 2° l'état léthargique; 3° l'état somnambu·
lique. Nous ne pouvons mieux faire, pour donner
une idée de ces trois états, que de résumer les tra...
vaux du savant professeur et ceux de son collabora...
teur M. P. Ri cher .
. L'état cataleptique, s'il est primitif (et il l'est tou-
jours chez les sujets où l'on voit se développer la
compl~te ~µ~cession des phénomènes de l'hypno-

(t) BêrUlon;
.. ' .
·awnoti8me e:cpérimental. Thèse de Paris, !88i.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYP1110TISME 123
tisme) est produit par un bruit intense · et subit,
l'éclaf·a'une vive lumière , la fixation d'un objet
brillant, ou tout autre procédé . On peut le produire
encore chez un sujet en état de léthargi e en lui ou-
vrant les yeux dans un lieu éclairé.
Le trait le plus saillant de l'état cataleptique, dit 1\1. Char-
cot, c'est, on peut le dire, l'immobilité. Le sujet eataleptisé,
alors même qu'on l'a placé debout, dans une attitude forcée,
se maintient en parfait équilibre et semble comme pétriflé.
Les yeux sont ouverts, le regard fixe, la physionomie im-
passible.
Par suite de l'immobilité des paupières,~les larmes
s'écoule nt sur les joues. La respirat ion l'evient plus
rare et moins profonde.
Les membres soulevés ou fléchis par l'opérat eur
n'offren t aucune résistance et semblen t d'une légè-
' reté extraordinaire ; ils prennen t et gardent .: fort
longtemps (tj les attitudes même les plus bizarres
et les moins naturelles dans lesquell es on les :place
(t) l\f. P. Richer conclut de ses expérienc es que les catalep-
tiques ne gardent guère plus longtemps les attitudes communi-
quées que ne pourrait le faire un homme vige>ureux et très bien
musclé, ce qui, fait-il remarquer , pour des hystériqu es peu mus-
clées et parfois amyosthéniques est déjà considéra ble. « Au ;bout
de dix à quinze minutes, le membre étendu commence à des-
cendre, et au bout de vingt à vingt-cinq mi11utes au maximum
il est retombé dans la verticale. »
L'espace de temps penùant lequel le cataleptiq ue garde l'atti-
tude ùounée n'est ùonc pas le criterium de la. simulation. Il faut
le chercher ailleurs: chez le cataleptiq ue, la contraction muscu-
laire ne donne lieu à aucune oscillation, la respira.tio1.. n'est pas
modifiéé. Chez le simulateur, un tremblem ent de·plu,.,·· en plus
acccntll' envahit le membre étendu, et la respiration s'ac~êlère et
devient irrégulière . Le cataleptique ne connait pas la fatigue : le
simulateu r au contraire la subit manifestement ainsi que l'indl...
quent les tracés myographiques et pneumograplliq11es. (Éluclea
cliniques s~r. l'hystdro-tlpilfpsie, 20 édition,.. p. 61.5.)
f 24 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

(ftg. 9). L'excitation des tendons, des muscles et des


nerfs ne détermine plus ni réflex.es ni contractures
musculaires•

..

Fig. 9. - PosUion des muscles ohu tlll oa&alepti(U«t,

.
<

. .•
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 125
L'hystérique en catalepsie est une statue. mais
une sta.tue à qui l'opérateur peut communiquer une
sorte de vie. Si, en effet, la peau est frappée d'insen- ·
sibilité absolue, les sens gardent un certain degré
rl'impressionnabilité, de telle sorte qu'en les exci-
tant par suggestion, on peut transformer la statue en
automate, lui inspirer certaines idées et lui fai:re
exécuter des mouvements plus ou moins complexes
en r~pport avec elles·. Abandonné à lui-même le
sujet cataleptique retombe dans son immobilité
••
prem1e1·e.
Nous verrons tout à l'heure que la caractéristique
de la période léthargique est l'hyperexcitabilité
neuro-musculaire. Dans · la catalepsie, M. P. Ri-
cher (f) a observé le phénomène absolument inverse,
c'est~à-dire la possibilité de pr~voquer pendant l'é- ·
tat cataleptiqne, le relàcheme ft musculaire et la
paralysie. Dans les cas les plus favorables, la para-
lysie peut être localisée à un seul muscle ou à· un
groupe musculaire. Au début des expériences, le
phénomène se montre plus diffus, et une excitation
portée sur un seul point d'un membre détermine la
paralysie de ce membre tout entier. L'effet de cette
paralysie, étant donné l'état spécial du système
musculaire dans la eatalepsie, produit une simple
modification dans l'attitude du membre et non sa
flaccidité. Par exemple, le bras étan ~ fléchi, si on
provoque la paralysie des fléchisseurs, l'action an-
tagoniste àes extenseurs mettra le membre en ex-
tension. Cependant, par une excitation prolongée,
l'état de flaccidité peut être obtenu, et la paralysie,

(1) P. Richer, Société de biologie, ter décembre 1883.


126 . MAGNÉTISME ET HYPNOTISl\IE

ainsi provoquée·· continuera à exister dans les·


phases ultéricw·es de l'hypnotism e; é'cst-à-dire que

/)

.: t J

Fig. !O• ..:.. Aspect d'un indivJdu frappé de léthargie.


.
~e membre ne pourra être contracturé, soit par les
e~citations profondes daris la léthargie, soit par les

PHÉNOMÈNES. GÉN!tRAUX DE L'HYPNOTISME 127
excitations légères et superficielles dans le somnam·
bulisme. ·

Fig. H. - Uyperescltnbflltê neuro.musculafre provoquée à l'état de veille,


. · ~'après ue pbutograpbie de M. Godefroy, photographe à. Rochcrort {I).

('1) Nous devons communication de cette figure à. Ml\I. Bourru


et Uurot.
f 28 MAGNÉTISME ÉT HYPNO.TISlVE

La l4t.hargie s'obtient primitivement par la. fixa-


tion du regard ou tout autre procédé. On peut aussi
la développer chez un sujet cataleptique en le met-
tant dans l'obscurité ou en abaissant ses paupières.
Au début du 'phénomène il se produit parfois un
b1·uit laryngé, un peu d'écume monte aux lèvres, et
Je patient s'affaisse dans une résolution complète de
tous les membres qui soulevés retombent inertes le
. long du corps. Les globes oculaires sont convulsés
en haut et en dedans sous les paupières plus ou
moi.us complètement closes. L'analgésie semble
complète; l'activité sensorielle n'est pas complète-
ment abolie, mais les ten ~ati ves de suggestion ne
sont habituellement suivies d aucun effet (fig. 10).
Ce qui caractérise cet état, c'est l'exaltation ae
l'irritabilité de la moelle épinière décelée par l'exa-
gération des réflexes tendineux et le phénomène
décrit par MM. Oharcot et Richer sous le nom d'hy-
perexcitabilité neuro-musculaire (1). Voici en quoi
consiste ce phénomène. Si l'on percute le tendon
d'un muscle à l'aide d'un petit marteau à cet usage,
il se produit aussitôt une contraction du muscle qui
soulève la partie du membre à laquelle il appartient.
(fig. 11). Parfois il y a diffusion du réflexe, et le choc
du tendon donne lieu à des contractions réflexes
. dans les membres d'un ou des deux côtés du corps.
En même temps la contraction musculaire se pré- .,.
sente sous une forme inusitée; elle se prolonge,
comme dans le tétanos, et devient une sorte de con•

(~) Charcot et Paul Richer, .Archives de neurologie. t.11, Ill, V.


ContrilJution à l'~tude de l'hypnotisme chez les hystériques; du pM-
no1ntlne de l'hypere~dtabilitt neuromusculair1
PHÉNOMÈNES GÉNÉBA.UX DB L'HYPNO'l'JSME 129
trac ture de courte durée. Dans certains cas cett e
cont ract ure devient permanente. Tantôt elle affecte
un mem bre, .tantôt une moitié du corps, tant ôt enfin, ·
le corps tout enti er.
En dehors du choc, on peut obtenir aussi la con-
tracture par le froissement· ou la friction prolongée
des tend ons, par l'excitation directe des nerf s ou
encore par la malaxation des·· fibres musculaires.
On peu t chez quelques sujets répéter les curieuses
expériences de Duchenne (de Boulogne) sur l'act ion
des muscles de la face dans l'expression des pas-
sions (1). Ces mus cles n'en tren t pas en cont ract ure
perm anen te, . mai s à l'aide de baguettes, on peu t
prov oque r leur contraction soit simultanément, et
obtenir ainsi les jeux de physionomie les plus sin-
guli ers, l'attention, la réflexion, la doul eur, lajo ie,
le rire, le pleu rer.
La contracture due à l'hyperexcitabilité neuro-
mus cula ire cède facilement à l'excitation des mus -
cles antagonistes, prôduite par friction ou légère
malaxation. Cett e contracture peut, pans cert ains
cas, persister à l'éta t de veille; par exemple quan d,
avant de réveiller la malade, on l'a fait passer d'a- r,

:bord par la péri ode cataleptique; ou bien encore,


dans certains cas, sans aucune manœuvre préa -
lable.
Ces cont ract ures artificielles ont une très grande
anal ogie avec les contractures permanc;ntes des hys -
tériq ues; et si on n'avait eu. soin de les faire cesser

(t) Difchcnne, Mécanisme de la physionomie /,umaine. Analyse


'lectro-p/iysiologique de l'e3:pression des passions, 20 édition, Paris,
J.-B. Bailliëre et tils, f.816, t vu!. g1·. iu-~ a.vec planches photo--
grapbiquee.
f30 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

en endormant de nouveau le sujet et en excitant les


antagonistes, peut-être persisteraient-elle~ pendant
un certain temps·(1).
1
·
D'unJ sujet à. l'autre, le phénomène de l'hy1lerex-
citabilité neuromusculaire peut présenter de
grandès différences au point de Vile de la précision
et de l'intensité. Chez. une même malade le même
degré d'hyperexcitabillté ·est très variable d'un mo·
ment à l'autre sans qu'on puisse· toujours en saisir
la cause. La répétition des expériences les rend de
plus en plus nettes : et au point de vue de ce phéno•
mène comn1e au point de vue de tous les autres ob-
servés pendant le somn1cil provoqué, les hypno-
tiques se m9ntrent susceptibles d'une éducation de
plus en plus parfaite.
Le réflexe qui produit la contracture léthargique
a pour point de départ les nerfs sensitifs des tendons,
des aponévroses musculai.l·es, ou du corps du muscle
lui-même. Ce qui le démontl'e, c'est que si rexcita-
tion se borne au tégument externe, aucun mouve-
ment réflexe ne se produit chez un sujet plongé dans
un état léthargique type dont il s'agit ici.
L'état somnambulique peut être, lui aussi, primi-
tif ou secondaire. En exerçant une pression ou une
û·iction légè1·e sur le vertex, on peut le produire
chez les individus mis préalablement en léthargie
ou en catalepsie. Il se développe aussi d'en1blée par·
l'emploi des moyens ordinaires. Si cet état est le
plus intéressant au point de vue psychologique, il
ne présente pas au point de vue puremenl physique
.
· (t) P. Richer, Éludes cliniques sur l'hysléro-épilepsie, 20 édi-
tion, f.886.
PH;gNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 13f
des caractères aussi tranchés que les états . précé-
dcn ts. · · ~
Dans le sorµmeil ·somna mbuliq ue, les yeux sont
clos ou demi-clos (1), et les paupiè res sont souven t
agitées de petits frémis semen ts. La résolut ion mu~­
culaire existe, mais à un moind re degré que dans ia
létharg~e. On ne constate pas l'hyperexcitabilité
neurom uscula ire, mais on obse1·ve cependant, ·sous
l'influe nce d'excilations minimes portées sur les té-
guments, un faible souille, de lég·ers attouchements
par exen1plc, la proctuction d'une rigidit é muscu -
laire qui diffère de l'hype rexcita hilité neurom uscu-
lair~ de la phase léthar6 ique en ce qu'elle ne cècle·
pas, comme cette dernièxe, à l'excita tion des muscles.
antago nistes; tandis qu'elle s'évan ouit au contraire·
sous l'influence de l'excitation même qui a servi 'à
la provoq uer. Elle diffère aussi de celle de l'état ca-
talepti que en ce qu'on ép1·ouve une certain e résis-
tance quand on veut modifi er l'attitu de d'un
membre mis dans cet étàt de rigidité que M. Char~
cot propose d'appe ler cataleptoïde ou pseudo-catalep-
tique, pour la distingue1· de l'immobilité sans rai-
deur, qui appartient seule à l'état catalep tique.
La contra cture somnan1bul1que peut persisLer-
dans différe ntes conditions :
i 0 Pendan t l'état létharg ique; on peut alors provoq uer
la contraclîon léthargique dans tous les inuscles qui ne-
sont pas en contrac ture somna1nbulique, et compar er faci-
lement les deux ordres de phénon1ènes; 2° pendanL l'état

(i) On obtient chez de nombreux sujets hypnotisabtcs un état


somnambulique avec yeux ouverts qui rea.uieu1blc beaucoup à
l'élal <le veille en raisou de la. tendance llu sujet à l'acliviLé, qui .
wêwe semble parfois plus gr~de qu'à l'état-normal , ..
132 MAGNÉTISME ET HYP~OTISMB
cataleptique, qui ne saurait être provoqué que Crans les
· •parties non somnambulisées; 3° pendant la veille. La con-
tracture somnambulique peut être alors ditl'érenciée de la
contracture léthargique, qui, comme nous l'avons vu, est
susceptible aussi de persister à l'état de veille, en ce que
l'application des aimants prod1.1it le transfert de la seconde,
tandis qu,il est sans influence sur la première (t).
Les téguments sont frappés d'~nalgésie, mais
certains 1nodes de la sensibilité de la peau, le sens
musculaire et les sens spéciaux sont le siège d'une
hyperexcitabilité considérable qui permet de pro-
voquer par suggestion chez le sujet des phénomènes
automatiques extrêmement complexes et variés.
On fait cesser le sommeil somnambulique. en
~xerçant une légère pression sur les yeux, ; le sujet
.devient alors léthargique. C'est l'état cataleptique
.qui se produit au contraire, si on ouvre largement
les paupières.

Il

Tel e'st l'exposé sommaire de ce qui constitue en


.quelque sorte l'hypnotisme idéal. A côté de cette
;page qu'on considérera comme détachée d'un traité
-didactique de pathologie nerveuse, il convient d'en
.ajouter une qui représentera plus particulièrement
Ja clinique. C'est qu'en effet, la diversité des faits
-est telle qu'il y aurait quelque témérité à affirmer
.q.u'ils doivent tous rentrer dans la cl~ssiflcation
ét~blie par le professeur Chat·cot. C'est surtout
-quand il s'agira.des hypnoLiques 01·clinaires que nous

(i~ P. Bicher, lac. cit" p, GUI.


PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPN()TISME 133
verrons l'impossibilité de constituer des groupes
ainsi tranchés. l\Jais sans nous écarter de uotre but,
qui actuellement est surtout l'exposé de l'hypno-
tisme chez les hystériques, nous pouvons déjà, sans
cesser du reste en cela de suivre l'école de la Sal-
pêtrière, faire quelques réserves indispensables.
· Il y a lieu, en effet, fait observer Ivl. P. Ri·
cher (1) d'attacher une importance capitale aux phé·
nomènes neuromuseulaires qui caractérisent cha-
que période de l'hypnotisme des hystériques,
·mais il ne faut pas s'attendre à les retrouver avec
netteté chez un cinquième à peine des sujets. Chez
les autres,
Souvent les phénomènes neuro·musculaires de la léthargie
~t de l'état scmna.mbulique se confondent, pend1.nt que
l'état cataleptique conserve les caractères qui lui sont pro·
pres. Quelquefois la confusion est encore plus grande et les
phénomènes neuromusculaires restent les mêmes, quelle
que soit la phase de l'hypnotisme.
Et l'autew· cite une observation très concluante,
d'une hystérique susceptible de passer par les trois
périodes hypnotiques et chez qui, pendant la durée
des trois états, l'aptitude à la contracture persis-
tait d'une façon identiqu e.
M. Dumontpallier, à qui on lloit de remarquables
recherches sur rhypnotisn1e des hystériq ues, n'ad. .
met pas que les con tractures provoquées soient de
nature différente suivant les périodes du sommeil
nerveux, et il a cherché à démontrer que l'hy-
perexcit abilité neuromusculaire pouvait se ma-
nifester dans toutes les pé1·iodes de l'hypnot isme.

~t) P. Richer, lac. cit., p. 646. •

CUJ.J.SRl\8. 8
i 34 MAGNÉTISME .ET HYPNOTISMB
J.
Seulement, les procédés qui i·éussissent dans un
état ne réussissent pas dans l'autre. Ainsi, dans la
léthargie, c'est la pression des masses musculaires
ou un choc sur le nerf : ces moyens sont impuis-,
sants dans la catalepsie, mais le vent d'un soumet,
une goutte d'éther dans la gouttiè1·e. épitrochléenne,
par exemple, réussissent à déterminer la griffe cu-
bitale. L'applicati on de ces mêmes agents, renou-
velée, défait les contractures produites. Dans une
phase intermédiaire, catalepto-l éthargique , les deux
01·dres de m·oyens sont capables d'agir et même de se
!'emplacer pour faire et défaire la contracture (1).
Un de ses élèves, M. Magriin, a soutenu les mêmes
idées. Nous allons résumer quelques.u nes des expé-
riences relatées dans son travail (2).
Chez une hystéro .. épileptique en état somnam-
bulique, l'attouchement léger d'une zone cutanée
de la . jambe détermine la contracture du muscle
~ cor.respondant, et le pied, fléchi et renYersé en de-
dans, se trouve immobilisé dans cette position.
On déter1nine à volonté, par le même procédé, la
contracture des muscles des bras et de la face.
Des excitations encore plus légères, le bruit pro-
duit par le tic tac d'une montre, par exemple~ déter-
minent le même pl1énomêne. On se sert d'un t.ube
de caoutchouc long de huit à dix mètres et dont l'un
des bouts est inuni d'un porte-voix. On approche
l'extrémité libre du tube de telle ou telle région du
corps du sujet mis préalablement eu élat de som-
nambulisme, tandis que la montre est approchée
{i) Dumontpa11i~r, Socit!lt! de Diolo,qic, séance du 4 marf' t8S2.
(2) P. ~1 nguiu, Elude ctinique et c.1:pt!rimenlale suJ• l'/ivpnolisme,
Paris, i.8S•.

j
J,
PHÉNOMÈNES GÉNJtRAUX DE L'HYPNOTISME 135
du porte-voix. La contracture apparaît aus$itôt dans
.les muscles sous-jacents à la zone cutané~ excitée,
et cela par mouvemen ts saccadés, isochrones au tic
tac de la montre. Des expériences de même genre
ont été faites à l'aide du téléphone et du micro·
phone; et les vibrations si peu intenses de ces ins• •,
truments ont déterminé des contractions muscu·
!aires.
Avec la lumière d'une lampe de Drummond, ou
la lumière solaire réfléchie par un miroir, les expé-
rimentateu rs ont obtenu des résultats identiques .
En dirigeant un rayon lumineux sur telle ou
telle région musculaire , ils en ont immédiate ment
déterminé la contractur e.
La chaleur agit de même. Une goutte d'eau tiède,
déposée sur la peau au niveau d'un muscle, le fait
immédiate ment se contracturer.
M. Magnin conclut de ces expériences que aans
la pé1•iode de somnambulisme, « des excitations infi-
niment faibles peuvent donner naissance à des con-
tractures intenses et localisées (1). »
De même, dans l'état cataleptique, il a toujours
pu produire chez ses malades des contracture s in-
tenses et localisées. Des divers agents physiques
employés, le soufile, le plus léger courant d'air,
semble avoir l'action la plus efficace : dirigé sur un
point du tégument détern1iné, on voit aussitôt se
produire la contracture du muscle ou du groupe de
muscles sous-jacents.
Enfin, dans la période léthargique, la contractur e
s obtient non seulen1enL par des excitations vives

(t) Magnin,. loc. cil.


136 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

porté es sur les tendons, les nerfs ou la fibre muscu-


laire elle- mêm e, mais aussi par les excitations les
plus .légères déjà énum érées précédemment. -
Faut-il croire, dit M. Magnin, que, dans toutes nos expé.;.
riences, nous ayons commis une erreur, non plus quant·
aux faits relatifs aux contractures, mais bien quan t ·à la na-
ture lies pêriodes de l'hypnotisme en lesquelles nous pla-
cions le malade?
L'au teur n'hés ite pas à écart er cette dernière
hypothèse.
III

En résum é, contrairement à l'opinion défendue


par MM. Charcot et Richer, MM. Dumontpallier et
Magnin soutiennent que le simple réflexe cutané
.su1Jit à déterminer les ·contractures dans toutes les
• ' ..

phas es de l'hypnotisme, qu'il soit somnambulique,


t

catal eptiq ue aussi bi~ que léthargique.


M. Brémaud a également soute nu deva nt la So-
ciété de Biologie ( 1) que la contracture était facile-
men t obtenue dans la catalepsie hypnotique, chez
les sujet s sains. Chez un sujet mis en catalepsie et
qui prése nte tous les signes de la catalepsie hyst é-
riqu e provoq~ée décrits par M. Charcot, il suffit
d'un choc peu violent pour contracturer immédiate-
ment· les ntasses musculaires excitées. Un choc
brusque agissant à la partie supérieure de l'axe ver-
tébra l déter mine une rigid ité générale du corps qui
perm et de le déplacer en masse. Enfin, un courant
.. n musculaire quelconqt1e
d'air .dir~. gé sur une régio
"

(t) Bremaud;- Société de Biologie, t2 janvier i88'·


:PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME f37
en produi t la· contracture; s'il est dirigé "Sur la
nuque , il amène une contl'acture générale. Les su-
jets qui ont subi un long entratneme.nt peuvent de-
venir tellement impressionnables que le rhoc de
l'air déplacé par un mouchoir ou. un éventa il,' à
quelqu es mètres de distance, peut suffire à amene r
chez eux une contracture généralisée (fig. 11 ).

Fig. 12. - Contractures cataleptoides Jénéralisées.

Qu'on nous permette une réflexion. Nous avons


déjà dit, et tout le monde s'accorde à le reconnaître,
que la névrose des hypno tiques, surtout des hypno -
tiques hystér iques, est susceptible d'une éducation
de plus en plus parfaite à. mesure qu'on i·épête lès
expériences. Ne pourrait-on pas supposer que •si les
hypno tiques de M. Charcot et celles de M. Dumon~
}lallier ont réagi différemment dans les éxpéri ences
conduites par ces observateurs, cela tient, au moins
en partie, à un entraîn ement des sujets dirigé des
deux parts dans un sens diJférent?
·Dans une communication faite à la Société de
s.
f 38 MAGNfTISME ET HYPNOTISME

Biologie, M. Paul Riche r maintient tous les faits


observés par M. Charcot et. lui, et semble pense r
qne lf. Dumontpallier et ses élèves ont expéri-
menté surLout sur des sujets ne présentant pas de
~aractères tranchés, ce qui expliquerait la diver -
gence des résult ats expérimentaux obtenus par
eux (1). Il déclare avoir renco ntré beaucoup de cas
où les phénomènes sont incomplets, rudimentaires,
et se mêlen t confusément. Il existe des sujets exclu-
'sivement somnambules ou léthargiques :
1 •

Chez quelqu es-uns , les deux formes de contracture dont


nous venons de parler exista ient en même temps dans une
même ph,a.se de l'hypn otisme , participant ainsi de la léthar ·
gie et du somnambulisme. ··
CP,ez d'autres, il n'est pas possible de séparer. la
p~ase. lét.hargique de la phase cataleptique; il se.
produit alors une sorte d'état mixte qui se mani-
feste par les phéno mène s de l'état cataleptoïde. Dans
cet état cataleptorde, les yeux sont le plus souve1:Jt
fermé s, les globes oculaires convulsés; les membres
gardent l'attitude qu'on leur donne, mais il y a dans
les articulations une certaine raide ur; l'hyperex-
citabilité musculaire et les réflexes tendineux exis-
tent dans une certai ne mesure. En somme, il ne
s'agit pas de catalepsie véritable, mais de contrac-
ture musc ulaire déterminée par les manœuvres de
l'opér ateur qui déplace le membre. Il faut en géné-
ral insist er pour que l'attitude donnée se ·main-
. ·.
:· (i) P. Richer, Des phffl.om~esneuromusculafres de l'liypnotisme.
,(Je la mttliode à suivre dans les études sur l'hypnotism11. (Progrbs
médical, i8S.i, p. 5, et Comptes rendus de ta Soc. de Biologie, dé·
ce.mbre 1883.) .
~ .'

.
;.,.
PHÉNOMÈ NES GÉNÉRAU X DE L'HYPNOTJSl\CE f 39
tienne, et la friction ou le massage des muscles pro-
.duit toujours la résolutio n du membre ainsi con..
tracturé .
L'état cataleptoide se manifeste également dans
le somnam bulisme , comme nous l'avons vu en étu-
diant cette période du sommeil provoqué : il ne dif-
fère du précédent qu'en ce qu'il coexiste chez le
sujet avec les symptôm es ordinair es de l'état .som-
nambul ique ( 1).
· Les états mixtes sont admis également par
MM. Dumont pallier et Maguin (2).
Ce ne sont 1à, dit le dernier de oes auteurs, que des
phases interméd iaires, les traits d'union entre les précé-
dents, et, en somme, tous les états différents décrits dans
l'hypnose ne sont que des degrés d'une même affection, de-
grés entre lesquels il ne saurait y avoir de transition
brusque. L'hypnot.isme doit être envisagé., comme un pro-
cessus essentiell ement progressi f, et depuis l'état de veille
jusqu'à la léthargie qui nous semble être le degré le plus
profond du sommeil provoqué , on observe tous les inter-
médiaire s; soit du moins au plus et sans parler des périodes
mixtes, le somnamb ulisme et la catalepsie. Cela est si vrai
qu ·on peut, au moyen d'une même excitation suffisammen,
prolongé e, faire passer le sujet de l'état de veille à l'état
somnamb ulique, puis insensibl ement à l'état cataleptiq uet
et de là, enfin, à rétat léthargiq ue (3).
Ces idées, comme on le voit, diffèrent notable-
ment de celles des observa teurs précédents. M. Du-
montpal lier a insisté à plusieur s .reprises sur l'exis•
,
(f.) P. Ric!ler, loc. cit. ·
(2) Dumontpa llier et !tlagnin, Co"!-ptea rendus de la Soci~ld de
Biologie, i882. ~· " ·
(3) P. l\fagnio, É~ude clinique ete~périmentale sur l'hvpnotisme,
Paris, !88~. · ·
f40 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
tence de;nombreuses phases intermédiaire~ entre
les trois états tranchés décrits par M. Charco\. Dans
ses communications à la Société de Biologie, il a
cherché notamment à établir les rapports, suivant
lui très directs, qui unissent le somnambulisme et
la catalepsie. Ainsi, sur une malade somnambu-
lique, une pression légère exercée sur le vertex
amène la catalepsie: et la même pression répétée
· quelque temps après fait apparaître de nouveau
l'état somnambulique (1). Ainsi la même cause fait
et.défait son œuvre qui, dans les deux cas, ne peut
évidemment différer que par de simples nuances.
Quoi qu'il en soit, nous croyons que pour l'étude,
la classification du professeur Charcot doit être con-
servée, quand bien mème elle ne s'appliquerait qu'à
un petit nombre de cas seulement. On peut dire
qu,eUe a fait faire un grand progrès à l'élude de la
somniation provoquée, et jeté une vive lumière sur
beaucoup de faits obcurs et fugitifs dont la connais-
sance jusqu'alors purement empirique n'avait été
d,aucune utilité pour les progrès de la science.

IV
En dehors de ces symptômes somatiques en quel-
que sorte fondamentaux de l'hypnose provoquée
chez les hystériques, les expérimentateurs, pour ..
suivant le cours de leurs reche1·ches, en ont signalé
d'autres.encore plus surprenants.
C'est d'abord la possibili~é d;influencer le cerveau
·.chez les sujets hypnotisés, soit directement à tra-
..
(t) Socitt4 de 1Jiolo9ie, 25 février 188~.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYP.NOTISM'B f 4f
vers la boîte crânie nne, soit indirectement. par une
action réflexe dont le mécanisme n'est par connu.
Par exemp le, l'excitation de certaines parties du
crâne Ott simple ment du cuir chevel u, chez les P,ys-
tériqu es hypnotiques, réagit sur le système muscu - .
laire du corps, de façon à détermine1· des contra c-
tions en rappor t avec la région excitée.
M. Charcot s'est servi du courant galvanique pour
faire ses expéri ences. Le tampon positif était placé ·
sur le crâne, au niveau des régions motrices, et:le
négati f sur le sternu m; ou bien encore le positif était
mis en rappor t avec la partie supéri eure de la zone
motric e, et le négatif soit devant, soit derrièr e l'o·
reille. Si pendant l'état létharg ique on faisait pas·
ser le couran t dans ces conditions, il se produisait,
sans réveil du sujet, soit à rinterr uption , soit à l'ou-
verture, une secous se très nette, le plus souvent
dans la partie opposée du corps à l'application du
tampo n positif ; quelqu efois dans le même côté.
Che~ quelques malade s, ce mode de galvanisation
céphal ique a pu provoque~ les mêmes phénom ènes
à l'état de veille. M. Charcot avait d'abord pensé,
pour expliq uer ces faits, à invoqu er l'hyper excita•
bilité des région s motric es du cervea u; mais le fait
que les contra ctions galvaniques peuvent se pro-
duire du même côté que l'excitation est contraire à
cette maniè re de voir (1), ce qui l'a détourné d'ac-
cepter cette explication. Peut-ê tre s'agit-il d'une
action réflexe provoquée par l'excitation de la d:ure. .
mère cérébr ale. ·

(l) P. Ricber, loc. cit., et Charcot, Soci~td de Biologie, 21 et IS


1anvier l882. . ·
t 42 MAGN:ltTISME ET HYPNOTJSMB
M. Dumontpallier (f) a rendu tém oin 1~·.so~iéLé
de Diologie de quelques expériences sinori compa•
rables,udu moins analogues par· les résultats obte•
nus. Une mala·de de son service, plongée dans le
. somll\eil hypnotique, ne prés ente pas les phéno·
mèn es d'hyperexcitabilité mus cula ire : endormie
par le regard de l'observateur et cataleptisée en sou·
leva nt les paupières, on provoque chez elle un grand
nombre de mou vem ents automatiques en dirigeant
sur les téguments du crâne le soufile projeté par un
tube capillaire à l'aid e d'un appareil en caoutchouc.
Les mouvements déterminés sont invariablement
les mêmes pour le même point du crâne excité.
L'excitation renouvelée, au bout de quelques ins-
tants, par le jet d'une nouvelle colonne d'air , repro-
duit , en sens inverse, le premier niouvement. Il
sera it loisible, de la sorte, d'ap rès l'expérimenta-
teur, de diviser le crâne en cent imèt res carrés et de
déli mite r chaque zone réflexogène d'un n1ouvement •'
déte rmin é. Le mécanisme de ces mouvements ré-
1lexes est encore à trouver. ·-· •'il
'. On sait que le somnambulisme est facilement on-
tenu chez les hystériques par la friction du vertex.
En excitant les tégum~nts du crân e en divers points,
){M. Féré et Bine t ont obtenu de singulier.s phéno-
mènes de somnambulisme partiel dont ils ont donné
connaissance à la Société de Biologie. Si pendant
qu'un sujet, qui offre les caractères du grand hyp·
notisme, est en catalepsie ou en léthargie, on fait
la friction du vert ex, il entr e en somnambulisme; si
,;
la friction est latérale, e'est l'hémisomnambulisme .j
ï
1
(l) Société de biologie, fi janvi er i 882.
PHlfNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME l4-3 .
<>'.

qu'elle provoque. Si au lieu de fai1~e ~ne friction


étendue du vertex on
pratique .une forte. pression
.sur certains points du c~ chevelu en rapport avec
les~. centres moteurs, on détermine le somnambu•
lisme partiel du membre dont le centre. moteur a été
impressionné~
On peut ainsi son1nambuliser isolément une moitié de la
face, un bras, une jambe, ou les deux bras, les deux j11.m-
bes,. la totalité de la face. Il est même possible de déter-
miner le somnambulisme isolé de la partie supérieure de
la face en excitant un point du crâne ,situé au-dessus d'une
ligne horizontale passant par. l'arcade sourcilière et en ar•
rière d'une ligne verticale passa.nt en arrière de l'apophyse
mastoïde (i ).
En excitant isolément et successivement ces divers
points, on provoque un état de somnambulisme par~·
tiel généralisé dans lequel le sujet parle, entend, est
susceptible d'être 11alluciné. Cependant ce son1nam-
bulisme n'est pas complet. Af. I•,éré cite uae n1alade
qui possêde à la partie supérieure du sternum uno
zone érogène sensible seulement pendant la période
somna1nbulique. Or, dans l'état de somnambulisme
obtenu par les procédés sus-indiqués, la zone éro~
gène n'est pas sensible. Il faut, pow· la rendre sen-
:sible, exciLer la région occipitale du cerveau.
Des expériences encore plus extra.ordinaires que
les précédcn tes ont été relatées devant la Société de
Biologie par l\I. Dun1ontpallier (2). Elles ont paru
tellen1ent surprenantes qu'elles. ont motivé de la.
part du professeur Charcot des résc1·ves qu'il semble
( t) cir' li'~ré ci Dio et, Comples rq_ndus de la Sociéld de fiiologiC'
19 juill1•l t~Si.
t2) Sflckle de lliologi.?, séance du 24 décembre 1881.
· f 44 !rlAGNgTISME ET HYPNOTISMB

prudent de; maintenir. Par l'act~on du regarf/, .seul .


l'habile expés•imentatêur déclare a·1oir fait entrer
certains muscles en contraction chez une hystérique
"hn>notisée. Le même sujet, sortant à demi dusom-
meil hypnotique; parle, écrit et reconnaît les objets ·
qu'on -lui présente. Si à ce moment, on .porte le doigt
ou simplement le regard sur la région qui recouvre
la troi~ième circonvolution frontale gauche, la, pa-
tiente devient muette ; l'aphasie est complète. Le
même geste ou le même regard fait disparaître ces
étranges phénomènes. ·En agissant par les mêmes
·procédés sur diverses circonvolutions cérébrales, on
abolit les. facultés correspondantes ; sur d'?iutres on
provoque les mouvements qui en dépendent.
. Braid prétendait accomplir des expériences aussi
·$Urprenantes pour prouver l'exactitude de la doctrine
phrénologique ·de Gall. Notre moderne p;h.réno-
logie (1), assise sur de$ bases autrement solides,
pourra peut-être trouver dans ces expériences un
surcroît d,appui, mais nous ne sam·ions trop nous
défier de nos sens, tant tout cela tient du prodige.
Le mécanisme de ces actions réflexes, comme
nous l'avons déjà dit, échappe pour le moment à
toute explication. Mais, du moin·s, peut-on se rendre
compte de la cause qui les met en œuvre. Nous v.er-
rons, dans un chapitre subséquents jusCl.u'à quel de-

(i) On sait que les régiom; du cerveau dévolues à la motricité


volontaire isont parfaitement délimitées, et se trouvent placées
autour de Ja scissure de Rolando. Les expériences <lè li'errier
surtout, et quelques faits anatomo-pathologiques tendent à
prouver que les régions postél'ieurcs sont Jévol.ucs il la-sensibi-
. lité et les régions antérieures à l'intelligence proprement dite
(Voy. les travaux de Fritsch, llitzig; Ferl'l~r, Charcoh Carville et
Duret, etc., etc.) · ·
,., f')

~ ·' G . '
1

PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTIS~IE 145


gré extraordinaire peut être poussée l'hyperesthésie
sensitive et sensorielle dans le somnambulisme; c'est
cette ·hyperesthésie qui," : vraisemblablement, est
n1ise en jeu dans ces expériences, par le rayon lu111i-
neux que réfléchit l'œil de l'opérat.eur sur le point~··
précis'vers lequel il dirige son regard. Ainsi peut
s'explique r encore le réveil, soit d'une somnambule,
par un simple regard dirigé sur ses paupières abais-
sées, soit d'une cataleptique, placé devant un miroir,
par le rayon visuel dirigé sur les· yeux de l'image et
réfléchi dans les yeux du ~ujet. ·

V
Un deuxième ordre de faits nouveaux sont ceux
0

que l'on désigne sous le nom d'hypnose iinilaté1·ale,


et d'hypnose bilatérale de caractère différent pour
chaque côté.
11 est possible de limiter les phénomènes hypno-
tiques à un seul côté du corps. Braid (1) avait déjà
remarqué que si, chez un sujet hypnotisé présentant
de la torpeur de tous les sens et une rigidité du corps
et des membres, on exerce une pression légère ou on
lance un léger courant d'air sur un œil, on lui rend
la vue en même temps· que la sensibilité et la n10-
tilit~ reparaissent dans la moitié du corps correspon-
dant à cet œil.
Heidenbain (2), pour produire l'hypnotisme uni..
latéral sur une personne sensible, exerce des fric·
tions. prolongées sur l'un.
des côtés de· la tête. Il
cit., p. 62.
(i) Braid, loc. ·
(2) Heidenhain, Die sogenante thie-risahe Magnetis1nus, Lcipsig,
l880.
CuLLBRRB• 9
146 MAGN~TiSME ET HYPNOTISl\IE
,
obtient alors une sorte d~état
parétique des n1uscles
du côté opposé; l'état parétique s'accentue, l'hyper..
excitabilité neuro-musculaire apparaît, et on se
trouve bientôt en présence d'une véritable hétnilë·
thargie. Les frictions opérées à. droite produisent non
seulement la léthargie gauche, mais encore un cer..
tain degré d'aphasie qui s'oppose à ee que les sujets
puissent lire ou répéter les mots prononcés devant
eux.
Dans certains cas, les phénomènes se sont mon-
trés non· pas du côté. opposé aux excitations, mais du
même côté. Ainsi, chez un sujet, l'excitation de la
partie droite du cuir chevelu produisait la catalepsie
du même côté.
Ladame (1), en frictionnan t le côté gauche de la
iête, a déternûné dans le côté droit une contracture
si violente et si soudaine que le sujet aurait été ren-
versé si on ne l'eût maintenu. Pendant ce temps, l'œil
droit avait recouvré le sens des couleurs tandis que
le gauche était resté achromatopsique. En même
temps il se produisit certains troubles de la parole
qui firent prononcer au sujeL un substantü pour un
autre.
!vI. Charcot et ses élèves {2) ont montré à maintes
reprises qu'il était possible de dédoubler un sujet èn
état d'hypnotisme en déL~rminant chez lui l'hén1i-
catalepsie et rhén1iléLhargie.
l\f. P. Ri cher (3) a aussi signalé des faits d11êmilé·
thargie et d'hémisomnan1bulismc.

(t) Lada1ne, La nt!vrose hypnotique, Neufcbatel, i88t.


(2) Descourtis, Progrès mèdical, i8'79; thèse de Paris, 1882;
Encéphale, janvier-février 1885.
(3) P. lücher, Éludes cliniques sur l'hystéro-épilepsie, i885.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 147
M. Dumontpallier s'est livré à de très nombreuses
expériences d'hypnose hémicérébrale (1); il a mon-
tré que certains ·sujets pouvaient être divisés en
deux moitiés sus et sous-ombilicales, susceptibles
d'être placées dans une phase différente de l'hypno·
tisme.
J:jes procédés employés pour produire ces divers
Ilhénomènes sont des plus simples. Ouvrez en pleine
lumière l'un des yeux d'un léthargique, aussitôt la
moitié correspondante du corps présente les carac-
tères de la catalepsie, tandis que l'autre demeure en
léthargie.
Sur un malade en état de so1nnambulisme, si l'on
co1nprime l'un des deux yeux, aussitôt le même côté
du corps est frappé de léthargie.
Pour obtenir l 'hémi.somnambulis1ne et l'hémica...
talepsie, il suffit d'exercer d~un côté une pression
légère sur le vertex, et d'ouvrir l'œil de l'aut1·e côté.
M. Dumontpallier agit isolément sur chaque hé-
misphère cérébral de la manière suivante (2) : Il ,
,
place un bandeau sur l'œil gauche, et par la fixation .l

du droit, obtient l'hypnotisme; n1ais le côté droit .'·


seulement du sujet présente les diverses manifesta· I·
t

tions hypnotiques, c~st-à-dire les p11ases léthargi- /;


"'l
que, cataleptique, somnambulique. Le côté gauche, r
"
en complète résolution, reste absolu1nent indifférent ,.,Î/.

aux excitations. Chez quelques n1alades, on aw·ait, :~


..
mais t1·és rarement, semble-t·il, observé une marche '~ ..
alterne croisée de~ phénon1ènes. Si l'on provoquait,
'
par exen1ple, la léthargie à gauche et la catalepsie à
..
1
(1) Dumontpallier et l\Iaswn, Société de Biologie, comptes ren-
dus, t88t-f 882. ,.
(2j .IJérillon, Hypnotisme e;cpérimental, Paris, i8Si. . ..•'
f,

.1
f 48 MAC:rNÉ'rlSME ET HY!>NOT1Sà1E

droite, il arrivait que la léthargie se montrait à


gauche dans la partie sus-ombilicale: et à droite
dans la partie sous-ombilicale, et inversement en ce
qui concerne la catalepsie t1).
En raison de l'importance psychologique de quel-
ques-uns de ces faits, nous y reviendrons dans un
chapitre spécial; aussi nous contentons-nous de 1es
signaler pour le moment.

VI

Il existe encore toute une catégorie de phénomènes


des plus curieux que l'on observe chez les hystéri-
ques hypnotisables; nous voulons ·parler de l'action
des resthésiogènes pendant le sommeil hypnotique.
On sait que le or V. Burq, a fait connaître que
chez les individus dont la sensibilité était modifiée
par diverses maladies, on pouvait obtenir l'amende-
ment de ces troubles de la sensibilité et même leur
guérison par l'application de divers métaux sur la
surface cutanée, chaque malade étant doué d'une·
idiosyncrasie métallique spéciale, c'est-à.. dire étant
plus spécialement influencé par un métal donné.
Depuis, le nomb1·e des substances dites œsthésio-
gènes s'est fort accru.; et on a reconnu que non seu·
len1ent les métaux, mais beaucoup d'autres agents
et, en particulier, les ai1nan ts jouissaient de la pro-
priété de ramener la sensibilité sur une surface
frappée d'anesthésie. En 1879, MM. Charcot, Luys et
Dumontpallier, chatgés par la Société de Biologie
d'examine1~ les idées de Burq, découv1·irent {2) un

(il P . .Magnin, loc.cit.


(2) Sociëté de Biologie, 1879.
PHtN01'1È~ES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISl\IE 149
nou veau phén omè ne, la poss ibili té de tran sfére r, par··
les substances œsth ésio gène s, au côté mala de la sen-
sibi lité du côté sain , qui reste à son tour anesthési-
que.
Dep uis, on a encore fait de nouvelles découvertes;
non seulement l'emploi de ces agents modifie la sen-
sibi lité ou en OJ?ère le tran sfert , mais ils ont une
actio n anal ogue sur divers troubles de la motilité,
sur les para lysie s et les contractures.
Eh ! bien , les divers états hypn otiq ues eux-mêmes
sont susc epti bles du phén omè ne de tran sfer t (t).
Lors qu'u ne hypnotique est en hém iléth argi e et en
hém icata leps ie, si on appl ique un aimant à quèlques
cent imè tres du côté létha rgiq ue, on voit au bout de
deux min utes le bras et la main de ce côté s'ag iter
d'un trem blem ent lége r, pren dre peu à peu la con-
sistance des mem bres cataleptiques, et se plac er
dans la posi tion qu'o ccup e le bras opposé, qui en.
mêm e temp s tom be dans la flaccidité létha rgiq ue
aprè s une sort e de trép idati on épileptoïde.
Que l'hém isom nam buli sme soit associé à l'hém ilé- 1
1
thar gie ou à l'hém icata leps ie, il est susceptible d'être j
tran sfér é comme les deux autr es états. Les phén o- j'

mènes hypn otiq ues pris isolément peuv ent être auss i l

tran sfér és, com me les cont ractt ires de la péri ode lé·
t
1) ,

...t~
thargique~ les attit udes de la péri ode cata lepti que, ;·
ou les désordres fonctionnels, hallu cina tion s, impu l- . ,~

sions, paralysies, anes thés ies, sugg érés pend ant la


péri ode somnambulique. . "
...iJ
Enfin les œsth ésio gëne s aura ient, dans certains
cas, une- autr e influence, celle d'empêcher l'hyp no-
..J

(t) Ch. Féré et A. Binet, Note pour servir lt t•histofre du trans- l'
.. '
fert che~ les hypnotiaues (P1·oorès médical, i2 juillet i.884.) f

,•.
· 150 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
·tisme de se produire. M. Dumontpallier a remarqué
que l'application d'un métal approprié empêc:Jlait la
production des phénomènes hypnotiques. Si Ji. ma-
lade était endormie, l'application métallique la l'é-
veillait et ramenait la sensibilité (1).

VII

Toutes les hystériques hypnotisables, comme nous


l'avons déjà dit, ne sont pas aptes à passer par les
trois phases de l'hypnotisme. Les unes peuvent
passer successivement de la catalepsie à la léthar-
gie, puis au somnambulisme (2). D'autres ne tombent
. jamais qu'en somnambulisme et en léthargie. Chez
d'autres enfin, on ne peut provoquer que le somnam-
bulisme. Pour d'autres auteurs (3), la série se pré-
senterait dans l'ordre in verse et commencerait par
le somnambulisme. Viendrait ensuite la catalepsie,
et enfin la léthargie. Pour revenir à l'état de veille,.
le sujet passera par les mêmes phases dans lin ordre
inverse : léthargie, catalepsie, somnambulisme. Ce
dernier somnambulisme se rapproche beaucoup plus
que l'autre du somnambulisme naturel et est, par
conséquent, plus parfait, la pe1·te de connaissance
étant plus complète. Chez un certain nombre d'indi-
vidus sains hypnotisables, sur des femmes surtout,
on peut produire d'une façon marquée ces di vers états
classiques; mais, comme nous le verrons plus loin,
chez le plus grand nombre, on n'obtient que le som·

{i} Dumontpallier, Socidttj de Biologie, {0 et {l décembre !881..


(2) Charcot, Acad. des sciences, loc. cit.
(3) .Maguin, loc. cit.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME f51
namb ulism e et des dimin utüs très nomb~eux de . cet
état.
Mais comm ent provoquer ces diver s états et com·
ment les faire dispa raître chez les sujets qui sont
aptes à les subir ? D'apr ès MM. Dumontpallier et
M-agnin, l'agen t qui a fait appar aître le sommeil
hypn otiqu e, quel que soit le mode sous lequel ce
derni er se prése nte, est le plus capable de détruire
l'œuv re qu'il a faite, et de rame ner l'hystérique à
l'état norm al d'où il l'a fait sortir .
Chez une hysté rique hypnotisable, on abaisse les
paupi ères supér ieure s et on exerce la pression des
globe s ocula ires : la létha rgie se produit. Ces mêmes
moyens employés de nouveau la font cesse r; la ma-
lade.s e révei llera.
L'acti on de la lumiè re a·t-elle amen é la catalep ..
sie ? cette même action déterminera le réveil.
La press ion du vertex déterrnine..t-elle le som-
namb ulism e ? la press ion du vertex le fera dispa-
raître . "
Enfin supposons le même sujet successivement
rendu létha rgiqu e par le frotte ment des globes ocu-
laires , catale ptisé par un rayon lun1ineux et enfin
deven u so1nnan1bule par une press ion sur le vP.rt.ex.
11 revie ndra à l'état normal sans la moind re secousse
sous i'influ ence des même s agent s physi ques en1-
ployé s (1) dans un ordre invers e.
M. Dun1ontpallier a formulé ces phénomènes en !
lois. f,
En hypno tisn1e , l'agent qui fait, défait. ~
t
1

L'age nt n1is en œuvre est toujours celui qui défait f

le plus rapid en1en t sa propr e action. l


l
(t) Comples ''endtls de la Socit!lé de Biologie, 1882.
.1
.,
t 52 :MAGNÉTISME ET HYPNOTISAIB

Une même excitation peut produire des efl'ets op-


posés, etc.
Mais la. marche que nous venons d'indiquer pour
p1'oduire ou faire cesser le sommeil nerveux n'a rien
d'exclusif. N'importe quel procédé peut être employé
soit pour faire, soit pour défaire; mais alors, on
marche en aveugle, on n'est pas sûr d'avance des
résultats qui vont être obtenus, on peut enfin pro-
0

duire ces états mixtes, incertains, qui sont une


cause d'obscurité et d'erreur.
Le moyen le plus si1npleetle plus communément
employé dans le petit hypnotisme pour réveiller le
sujet est de lui souiller sur les yeux et le visage.
CHAPITRE VI

PHÉXOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME


,
SENSIBILITE


1. - Objet <lu chapitre. - Etat des sens et Je l'intelligence dans la léfbargie.
1. - Dans la catalepsie la sensibilité gônéralo est abolie, la sensibilité spé-
ciale est en partie conservée. - Persistance du sens musculaire. -
Suggestions p1·ovoquécs par son intermédiaire: attitudes passion-
nelles suivies d'un jeu de la physionomie approprié, et inversement. (

- Excih\tions sensorielles: hallurinations de l'ouïe. - Mouvements (1


·.J
automatiques sous l'influence de l'excitation de la. sensibilité tactile.
- Hallucinalions de la vue, fascination. - Caractères de la sugges-
tion dans l'état cataleptique. - lmilation1
Ill. - Modifications de l'inne1·vation organique dans l'hypnotisme: effets du
l'
. procédé hypnogénique et de l'émotion. 1
IV. - Etat <le la sensibilité dans le somnambulisme. - Analgésie. - Hyper- I
osthêsies sensorielles diverses. - Effets dus à l'hyperesthésie cuta- i
1
nee et tactile. - Attraction magnétique. \

V. - Observation d'hyperesthésie de la vue et de l'odorat.


VJ. - État des facultés dans le somnambulisme. - Conscience, mémoire,
imagination. - Rêves spontanés, délire, pseudoébriété. - Modifie.'\..
tions du carar.têre, de la sensibilité morale.
VU - Suggestion. ,!
•,
•/
'
,('
1
.,,,"
tf
~ J.

L'état de la sensibilité générale et spéciale des


fonctioz;is organiques des facultés intellectuelles
pendant les différentes phases du sommeil hypnoti-
que fera l'objet de ce chapitre. Nous y commence-
rons aussi l'étude de la suggestion, des illusions, et
/..
des hallucinations provoquées, principalement dans '
la période cataleptique, le chapitre suivant devant
' 9. .,,,.
,
f 54 MAGNETISME E'l' HYPNOTISME
être consacré à l'étude des mêmes phénomènes dan~
la phase somnambulique.
De l'étal léthargique, il y a peu de choses à dire,.
les manifestations sens itive s, sensorielles et psychi-
ques étan t presque entièrement négatives. L'an es-
thésie des divers modes de sens ibili té est telle qu~
les excitations restent imp uiss ante s et qu'il est i1n·
'. possible de communiquer avec le patient et de pro-
. duir e chez lui les phénon1ènes suggestifs.
Cependant, il y a quelques exceptions. On a notét
chez quelques sujets, malg ré l'ané antis sem ent géné -
ral de la sens ibili té et de l'intelligence, la poss ibili té
d'ex citer l'org ane de l'ouï e; mais en raiso n de leur·
impuissance, ces excitations restent la plup art du
temp s sans résu ltat; ils font com pren dre par un signe-
qu'ils ont ente ndu, et c'est tout. Quelquefois, dit
l\I. Rich er (1), on voit l'hys tériq ue en léth argi e ré-
pond1·e par quel ques mou vem ents resp irato ires pré-
ci]_)itésà l'app el réité ré de son nom; on peut, en la
tiran t par la n1anche, réus sir à la faire leve r; mais
c'est là tout ce qu'on peut obtenir d'elle.
Dans un cas où la parole était inca pabl e d'éveiller·
l'atte ntio n du suje t, i\'1. Brém aud (2) en lui appl iqua nt
un cornet acoustique dans le cond uit audi tif externe
ou dans le creux de la main , le bras étan t en contrac-
ture , a pu se faire entendre. Pour cet aute ur, du
reste, il n'y a pas de différence fondamentale entr e
la léth argi e, surt out dans ses formes attén uées , et le
somnambulisme.
(1) P. Richer, loc. cit.
(2J llré111aud, Saciétt! de Bioloaie, f88~.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 155

Il
Dans l'état cataleptique, la sensibilité générale
est encore complètement abolie; quant à la sensibi. .
lité spéciale, elle est très variable, suivant les sujets.
Ceux chez qui elle est supprimée ne peuvent être
influencés; un certain nombre de ceux dont les sens
restent au moins partiellement ouverts aux impres ...
sions extérieures, peuvent recevoir des suggestions
par leur entremise.
Le sens musculaire étant conservé, c'est par son ·
',_
intermédiaire qu'il est généralement le plus facile 1

de produire des phénomènes suggestifs chez les câta- ~


•••! '
leptiques. Si, par exemple, on donne aux membres t
une attitude en rapport avec une passion vive, telle
que la colère, la menace, la prière, ces mouvements
sont suivis d'autres mouvements principalement ,,
f• .

dans les muscles de la face, destinés à comr1léter l·


'
l'expression du sentiment dont il s'agit.
On peut ainsi varier les attitudes à l'infini. L'extase, Ja
prière, rhumilité, la tristesse, le défi, la colère, l'effroi, ,.
f;,
peuvent être représentés. Il est véritablement surprenant
de voir avec quelle constance un simple changement dans
') .
l'attitude des mains réagit sur les traits du visage (1).
L'effet inverse peut se produire: en développant
sur la face par des excitations électriques le masque '
.
.
-

de la. terreur, par exemple, on voit bientôt les mem- 'i

bres prendre l'attitude qui convient à ce sentiment. .(


. \"_.
.
~ 1
C'est à MM. Charcot et Richer que l'on doit les plus ..
"1 ..
remarquables expériences de ce geni~e. La contrac- ' '

(t) P. Riclier, loc. cit. p. 669.

·--).

.," -
~
t56 MAGNÉ'l'JSME ET HYPNOTISME

tion musculaire développée par le courant faradi·


que persiste après qu'il a cessé d'agir; \les positions
des membres complémentaires de l'expression, per-
sistJnt également, de telle sorte que le sujet tou-
jours cataleptisé conserve sa nouvelle attitude à la
façon d'une statue immobile et muette~ Une expres-
sion différente peut être provoquée dans chaque
inoitié de la face; des gestes différents en rapport
·avec chacune d'elles se développent dans chaque
moitié du corps correspondante. C'est ainsi que
le visage sourit à droite, et que la main droite
· envoie un baiser, tandis que le bras gauche mon-
tre le poing et que la face du même côté ex-
prime la colère. Le développement· de ces curieuses
manifestations ne suit pas immédiatement l'excita-
tion faradique; cette dernière a besoin d'être prolon ..
gée, et l'expérience doit être répétée un plus ou
moins grand nombre de fois pour arriver à la
perfection.
Par des excitations sensorielles appropriées il est
possible, comme nous l'avons dit, de suggérer au
cataleptique ·des hallucinations, ou l'accomplisse-
ment de certains actes. Ces phénomènes ne diffè-
rent pas notablement de ceux que nous étudierons
dans l'état somnambulique; ils sont seulement plus
automatiques , il y a quelque chose de fatal dans
leur mode de développement auquel le sujet ne
concourt guère qu'à titre de simple machine. Le
somnambulique, lui, est moins passif, et en géné-
ral son ima~ination prend une certaine part à la
réussite de l'expérience. Ces différences, on le
voit, ne sont pas fondamentales; un fait qui en
atténue encore la portée c'est que pendant que la
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTIS ME .157
suggestion opère, l'état cataleptiqu e disparaît, pour
ne reparaître qu'après la cessation de · tout phé·
nomène suggéré.
En" éveillant l'ouïe par des paroles prononcée s I

d'un ton brusque, on peut suggérer à une cata-


leptique qu'elle entend la voix d'une personne·
amie ou ennemie; et les sentiments de satisfactio n
ou de mécontent ement qu'elle éprouve se refléteront

sur son visage.
Par le toucher, on peut lui suggérer l'idée de
mouvements automatiqu es de toute nature. · En
mettant dans sa main un objet dont l'usage lui
est familier, elle fait aussitôt le simulacre de s'en
servir. Elle pourra se livrer automatiq uement à
un ouvrage d'aiguille, de tt·icot; mais au lieu
d'exécuter correcteme nt le travail, elle ne fera
qu'une chaîne sans fin, répétant des heures en-
tières la même maille ou la même tt·esse.
Par la vue, il est possible également de déter-
miner non seulement des hallucinat ions, mais
encore une sorte de fascination . Ce mot est em-
ployé par les ade,ptes du magnétism e pour expri-
mer la puissance qu'ils prétendent exercer sur
les personnes soumises à leurs pratiques. Inutile
de dire que ce n'est pas dans ce sens que l'em-
ploient les savants qui étudient l'hypnotism e. C'est
faute d'un terme meilleur qu'ils le mettent en
usage, et pour·· exprimer le phénomèn e qui con-
siste à capter entièreme nt l'attention du sujet
d'expérience.
Quoi qu'il en soit, voici comment MM. Bour•
neville et Regnard décri vent ce phénomèn e : .
On regarde fixement la n1alade, et on lui fait regarder le
158 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

bout de ses doigts, puis on se recule lentement. Dàs lors le


sujet vous suit partout, mais sans quitter vos yeux; il se
baisse si vous vous baissez, et tourne vivement pour ~e­
trouver votre regard si vous vous tournez vous-même. Si
vous vous avancez vivement, le sujet tombe en arrière, tout
droit et d'une pièce (i).
Dans ce mên1 c état de fascination, on peut dé-
termin er des halluc ination s en simula nt certain s
actes. Si, par exemple, on fait le geste de pour-
suivre un oiseau, une hallucination de la vue se
produi t chez l'hyno ptisée et lui fait voir l'oisea u,
qu'elle se met à poursu ivre, et cherch e à saisir
par des mouven1ents automatiques approp riés. Si
l'on a l'air de craind re un serpent, aussitôt la
même terreu r s'empa re d'elle (2); mais aussitô t
qu'on met un terme à la suggestion, elle rede-
vient immob ile et cataleptique.
· Sauf dans quelqu es cas, les suggestions provo-
quées chez les cataleptiques n'ont qu'une durée
éphém ère; on ne peut obtenir d'elles que des ac-
tes mécan iques et isolés, et il semble impossible
de ·provoquer l'exécu tion des mouvements qui exi·
gent une certain e associa tion d'idées. Ainsi, on
ne peut les faire écrire qu'en leur dictan t les
mots syllabe par syllabe (3). Néanmoins on peut,
en prenan t certain es précautions, obteni r · ainsi
des autogr aphes qui diffèrent peu de ceux qui
sont exécutés à l'état de veille. Les conséq uen-
\i) Bourneville et Regnard, Iconographie photographie de la
Salpetrifh'e, t. Ill.
(2} Ch. Féré, Les hypnotiques hyst&iqrees considdrées com1ne
1uJets d'e:cpérience en médecine mentale. (Ann. médico-psych. et
Archiv. de neurologie, 1.883).
(3) Ch. Féré, loc. cil.

l
PHÉNOMÈNES GgNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 159
ces de ce fait sont importantes, si l'on veut bien
observer que le sujet ne conserve aucun souve-
nir de ce qu'on lui a fait faire pendant le som-
meil cataleptique.
La musique semble avoir une grande action sur
!'hypnot isé cataleptique qui prend ~ussitôt l'attitud e
en rapport avec son geilre a•expression, dansant si
c'est une musique joyeuse , se jetant à genoux dans
une pose de prière. si c'est un air religieux, passant
soudain ement d'une attitude à l'autre, si la musique
cl1ange elle-même brusquement de caractè1·e. .
On peut encore dans ce même état provoqu er une
série d'actes automatiques qui relèvent de l'imita-
tion. Si l'on exécute devant le ~ataleptique en état
de fascination un acte quelcon que, on le verra le
répéter ponctuellement, quelle qu'en soit la nature.
On le fera rire, siffler, montrer la langue, faire un
pied de nez. Bizarre, ridicule ou dangere ux, l'acte
suggéré n'en sera pas moins exécuté avec une pono-
tualité, une précision absolue s.
Nous ne croyons pas devoir insister sur la des-
cription de ces manifes tations hypnoti ques, qui
n'ont rien de bien spécial, et que nous retrouverons
un peu plus tard avec tous les développements né--
cessaires.

III

Quelques modifications se produisent dans l'in-


nervatio n organique chez les hypnoti ques en som..
naniliulisme. On a noté des sueurs abondan tes
principa lement aux extrémités, aux pieds, aux mains
et sous les aisselles. Les sujets se plaignent aussi
100 MAGNÉTISME ET HYPNOTJSMB
parfois d'une sensation anormale de chaud ou de
froid. Une épileptique hypnotisée par nous se
plaignait à son réveil d'avoir éprouvé pendant la
somniation un sentiment vif et pénible de cha-
leur par tout le corps: elle était en sueur. La
respiration serait. accélérée, le pouls également (1 ).
Braid (2) raconte qu'avant ses expériences, exa...
minant un sujet soumis à l'influence mesmérique,
il fut frappé de l'état de son pouls au pojgnet;
ce pouls était si petit et si rapide qu'il ne put arri-
ver à le compter. Chez les hypnotisés, il a trouvé
le pouls et la respiration d'abord plus lents qu'à
l'ordinaire, mais ils ne tardent pas à s'accélérer
sous l'influence de ~a contraction musculaire. Pour
l'hynoptisé chez qui on développe la rigidité ca-
taleptiforme des muscles, l'accélération du pouls
serait de cent pour cent, tandis qu'elle n'est
que de vingt pour cent chez un sujet éveillé
qui fait tendre ses muscles pendant cinq minutes.
H~idenh·ain a constaté les divers phénomènes que
nous venons d'enumérer.
Pau de Saint-!\fartin, dans un cas de léthargie
hypnotique, note également l'accélération du pouls
et de la respiration, ainsi que les sueurs. D'après
M. Richer, dans la léthargie, la respiration est à
peu prés régulière. Au début, elle est notablement
accélérée, puis elle se calme et finit par se ralentir:
les inspirations sont profondes, parfois stertoreuses.
Au début de l'état cataleptique, il y a suspension
complète de la respiration; puis elle se rétablit,

'
(t) E. Chambard, Dict. encyclop. des se. médicales, art. soli..
RAMDULISMB PROVOQUÉ.
(2J 'Braid, Neu1·ypnologie, passim.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 161
mais reste lente et superficielle. Pendant la période
somnambulique, cette fonction reprend ses carac-
tères habituels, mais avec une grande tendance
à l'irrégularité. Dans les états léthargique et ca-
taleptique, la fréquence du pouls semble augmen-
ter un peu. Il va sans dire que les·suggestions mo-
difient considérablement la circulation, suivant leill'
nature, ainsi que font du reste les divers sentiments
que nous éprouvons à l'état de veille.
Dans un cas de léthargie cataleptiforn1e spontanee,
chez un aliéné observé par nous, le pouls était des·
cendu à quarante-deux pulsations (1). Chez un épi·
leptique que nous hypnotisons en ce moment, le
pouls tombe parfois à cinquante et s'y maintient.
pendant l'expérience.
Le professeur Lasègue, relatant ses propres obser-
vations d'hypnotisation, déclare avoir vu manquer
dans toutes ses expériences l'agitation signalée par .
Braid au début du sommeil nerveux.
Était-ce dO, dit-il, à l'inhabileté de l'opérateur ou à l'im-
perfection de la méthode encore plus rudimentaire que celle
de Braid? La question pouvait aisément se résoudre en
changeant l'opérateur ou en suivant à la lettre les prescrip-
tions de Braid. J'ai fait l'un et l'autre, et, malgré n1a meil-
leure volonté, je n'ai pas réussi à déterminer une crise
d'agitation, ni extrême, ni même moyenne.
M. Bernheim (2) soutient l'opinion que les mo-
difications de l'innervation chez les hypnotisés sont
le résultat du mode d'hypnotisation et de l'émotion
(i) Cullerre, Catalepsie cliez un hypocondl'iaque pers~cuU.
(Annales méd.-psycltol, wars 1877.)
(2) Bernhcim, De la suggestion dans l'état hypnotique et dan,,
l'ttat de veitle, Paris, i884
162 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
plus ou moins vive qu'ils éprouvent, Ohez ceux
qu'il endort par suggestion, ou chez ceux qui, ayant
été déjà plusieurs fois hypnotisés, s'endorment sans
émotion, il n'a jamais constaté ni accélération, ni
ralentissement du pouls et de la respiration. Aucune
différence sensible ne lui a paru exister sous ce rap·
port entre l'état de veille et l'etat hypnotique.
En somme, il semble résulter de ces opinions di·
:vergentes: d'abord, que dans le somnambulisme,
les fonctions circulatoires et respiratoires ne s'éloi·
gnent pas sensiblement de la normale, mais que ces
n1odifications sont plus accusées dans les autres
:. états. En second lieu, que ~and des perturbations
. graves sont. observées, elles doivent vraisemblable-
ment être mises sur le compte du procédé employé
pour obtenir l'hypnotisation, et de l'émotion des
sujets.
La question n'est pas complètement élucidée•

.IV
Dans le somnambulisme provoqué, l'insensibilité
à la douleur, l'analgésie, est la règle. Cependant il
y a de fréquentes exceptions : quelquefois elle est
seulement partielle, ou bien on la constate dans
une expérience et elle manque dans une autre chez
le même sujet. Dans quelques cas, la sensibilité à
la douleur causée par une piqûre, un pincement,
peut être considérablement exaltée comme les au·
tres modes de sensibilité.
Braid (1) a constaté chez un grand nombre de
(1) Braid, Trait~ du sommeilnerveu:c ou hypnotisme, traduction
Jules Simon, Paris, 1883.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME f63
ses sujets d'expérience une excitation extrême des
sens à l'exception de la vue. Les mensurations aux-
quelles il s'est livré lui ont permis de constater
que l'ouïe est environ douze fois plus sensible
qu'à l'état normal,
L'odorat, dit-il, est également exalté à un
point extraor-
dinaire; une dame put suivre une rose que l'on tenait éloi-
gnée d'elle de quarante-six pieds. Ceci n'expliquerait-il pas
Je fait que rapporte le or Elliotson de son sujet Okey, qui
pouvait reconnaitre l'odeur particulière des malades in m·-
ticulo mortis?
L'hyperesthésie tactile est si considérable que le
contact le plus léger est ressenti, et fait entrer aus-
sitôt les muscles en action. Les sensations de cha-
leur, de froid et de résistance sont aussi exaltées à
un degré suffisamment élevé pour permettre au sujet
de sentir quoi que ce soit sans contact immédiat.
Qu'on répande, par exemple, sur une table un par-
fum pénétrant, le patient s'approchera pour le res-
pirer, mais il reculera avant d'arriver au contact du
froid du meuble. Si l'on met sur la table un mou-
choir imprégné du même parfum, il s'approchera le
plus possible; il s'éloignera de nouveau si l'on en-
lève le mouchoir, et ainsi de suite; ce phénomène
d'attraction et de répulsion pouvant être renouvelé
à volonté.
Pour M. Azam (1), l'hyperesthésie sensorielle est
extrême dans l'hypnotisme, sauf aussi pour la vue.
L'ouïe devient tellement fine qu'une conversation
peut être entendue à un étage 'infé1'Ïeur; le bruit
d'une montre est entendu à huit mètres de dis..
{i) Azam, Archives géndral,es de médecine, i860.
164 MAGNÉTISME ET HYPNOTISl\fE

tance. L'odorat acquiert la puissance de celui


des animaux. Des odeurs dont les vêtements ont
été imprégnés plusieurs jours auparavant et qui ne
sont plus appréciables pour personne donnent des
nausées à un hypnotisé. Le goût est également
hyperesthésié; Mais c'est surtout le sens de la tem-
pérature et le sens musculaire qui sont développés
à un point extraordinaire: si derrière le patient, à
une distance de trente ou quarante centimètres, on
présente un corps froid, ou simplement la main ou-
verte, il accuse immédiatement un sentiment de
froid ou de chaud qui prend les p1•oportions d'une
véritable douleur. Le sens musculaire acquiert une
telle finesse que les sujets exécutent des actes vrai-
ment surprenants, comme d'écrire très correcte-
ment malgré l'interposition d'un gros livre entre le
visage et le papier, ou d'enfiler une aiguille très
fine dans la même position, marcher les yeux ban-
dés dans un appartement sans autre guide que la
résistance de l'air perçue par le sens musculaire
hyperesthésié. 1

Il y a des hypnotisés, st.1on Braid, qui sentent un


courant d',air provenant des lèvres ou d'un soufilet à
la distance de cinquante à quatre-vingt-dix pieds. 1
Ils sont attirés ou repoussés par des impressions de '
même nature, suivant qu'elles sont faibles ou fortes," u

les impressions faibles étant agréables et tes fortes


pénibles. . l

C'est dans cette extrême sensibilité qu'il faut


chercher la cause de beaucoup de phénomènes ré·
putés extraordinaires, comme la possibilité de faire ,
contracter, par la seule approche des doigts, les Î
l

muscles d'une région donnée. Nous avons vu, dans l


PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 165
le chapit re précéd ent, quels effets surpre nants ob-
tient M. Dumon tpallie r à la Pitié, soit avec un
simple rayon lumineux, soit à l'aide d'un soufilet
capilla ire, soit avec la vibration infinit ésimal e pro-
duite par le tic tac d'une montre, soit. avec le. cou-
rant 4'air développé par la seule· approche du doigt
de la région qu'il s'agit d'exciter •. L'hype resthé sie
tactile est la cause de ces divers phénom ènes. Les
partisa ns du magné tisme les attribu aient à une
puissa nce magné tique particu lière à l'opéra teur.
Rappe lons les curieu ses expériences de ce genre
relatée s dans le rappor t de Husson à l'Acad émie;
expériences qui aujour d'hui n'ont rien de bien extra-
ordina ire, mais qui à cette époque avaien t quelqu e
chose de quasi merve illeux. La Oommiss1on·acadé-
mique ne réussit pas tout d'abord à consta ter le phé-
nomèn e, annonc é par les magné tiseurs , de la con-
traction muscu laire à distanc e.
Plusie urs tentati ves faites sur divers somna m-
bules avaien t échoué complètement. Elles réussi -
rent. cepend ant sur un M. Petit~ institu teur à Athis :
Il fut endormi très prompt~ment; et c'est alors que la
Commission, pour prévenir tout soupçon d'intelligence, remit
a M. du Potet une note rédigée en silence à. l'instant même,
et dans laquelle elle avait indiqué par écrit les parties
"
qu'elle désirait qui entrassent en convulsion. Muni de cette
inst.ruction, il dirigea d'abord la. main vers le poignet droit,
qui entra. en convulsion; il se plaça ensuite derrière le ma-
gnétisé et dirigea son doigt en premier Heu vers la cuisse
gauche, puis vers le coude gauche, et enfin vers la tête. Ces
trois partie~ furent presque aussitôt prises de mpuvements
convulsifs. àf. du Potet dirigea sa jambe gauche ver,Q celle
du magnét isé; celui-ci s'agita· de manière qu'il fut sur le
point de tomber. M. du Potet dirigea ensuite son pied vers
166 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

le coude et la n1ain gauche; et des mouvements convulsif:;


très forts se développèrent dans tout le membre supérieur.
Jusqu'ici l'expérience avait parfaitement réussi;
mais pour faire une contre-épreuve, la Commission
fit recommencer les expériences après qu'on eut
appliqué un bandeau sur les -yeux du sujet. Elles
furent alors beaucoup moins nettes. A l'approche
. des doigts, il se produisait toujours des mouvements
convulsifs, mais qui tendaient à se généraliser et
n'étaient plus en rapport avec la direction du doigt
de l'opérateur:
Enrés~mé, dit le rapport, la Commission, quoique témoin
de phisieurs cas dans lesquels cette faculté contractile a été
mise en jeu par l'approct\) des doigts ou des tiges métal-
liques, a besoin de nouveaux faits pour apprécier ce phé-
nomène sur la constance et la valeur duquel .elle ne se
croit pas assez éclairée pour se prononcer.
Dans les expériences précédentes, il pourrait bien
se faire que la vue ait été pour une certaine part
dans la précision des contractions obtenues; toutc-
f ois, le fait que des contractions musculaires se pro-
duisaient encore, bien qu'avec une perfection
moindre, après l'obturation des yeux, est une
preuve évidente de la part que prennent le courant
d'air déplacé pa1· le geste de l'opérP.teur, et l'hyper-
esthésie cutanée du sujet dans la p1·oùuction du
phénomène.
C'est l'hyperesthésie du tact qu'invoque M. P.
Richer pour explique1· le singulier phénomène de
l'attracLiqn magnéLiq~.e. Certaines somnambules
sont comine attirées par l'op.~rateur qui les a endor-
mies en les .touchant. sur le sommet de la tête. Il ne
peut s'éloigner d.·elles sans qu'aussitôt elles ne ma-
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'llYPNOTISME f 67
nifestent la plus grande inquiétu de, le plus grand
malaise; et elles ne i·entrent en repos que quand
elles l'ont retrouvé et rejoiµt. Si l'attouch ement du
point niagnêtique est opéré immédia tement, par
l'interm édiaire d'un objet quelconque, Pétat som-
11an1bulique est produit, mais l'attracti on n'a pas
lieu. Qu'une personne touche un endroit du corps
de la malade, principalement une partie nue, et
aussitôt le phénom ène se produit à l'égard de cette
personne, quelle qu'elle soit. Ce qui prouve bien
qu'il s'agit d'une simple manifestation particulière
du tact, c'est que si deux observa teurs entrentsimul-
tanément en c~ntact avec la malade, H· se produit
une double attraction pour chacun d'eux:
La malade, dit M. Bicher, de chaque main presse celle
de chacun des observateurs et ne veut pas les abandonner.
L'état spécial d'attraction existe à la fois pour les ·deux·;
mais la malade se trouve en quelque sorte divisée par moitié.
Chaque observateur ne possède la sympathie que d'une
moi lié de la malade, .e.t celle-ci oppose la même résistance
a l'observateur de" gauche, lorsqu'il veut saisir la main
droite, qu •à l'observateur de droite lorsqu'il veut saisir la
main gauche (1).
Une des malades , citée par l'auteur, manifes tait
dans la période somnan1bulique plu!:>ieurs phéno-
mènes d'11yperesthésie ren1arquables. Elle sentait à
pl us~curs mètres de distance un léger courant d'air,
eu était incon1111odée, et se mettait à frissonner sur
sa cl1aise. La sensibilité au tact était telle, qt1e
inè111c all travers des vêlcn1ents elle· reconnaissait
cerLaiues personnes eL 11c se tron1paiL jan1ais, quels

(t) P. lUchcr, /oc. cit. 1 p. 665,


168 MAGNÉTISME ·ET HYPNOTISME

que fussent les artifices imaginés pour la tromper.


Elle ne supportait que le contact de .celqi qui l'avai t
mise en somnambulisme, l'approche de toute autre
personne lui était insupportable. Cette sorLe d' ac-
tion élective pour certains individus se renco ntre
parfois dans le somnambulisme spontané; MM. La-
sègue et Billet· en ont fourni-des exemples.
Quoi qu'en disent B1·aid et M. Aza1n, la vue est
· hyperesthésiée parfois à un point extraordinaire.
"
Une somnambule peut voir à trave rs la fente palpé -
, brale la plus étroite; et même, suiva nt M. Cham-
bard (1), l'abaissement complet des paupières n'es
pas un obstacle complet à l'exercice de la vision er
raison du léger degré de transparence de cette mem-
1 brane en face d'une vive lumière. Certa ins hypno-
... · tiques même lisent dans l'obscurité.

V
Comme exemple authentique d'hyperesthésie sen·
· sorielle dans le somnambulisme, nous citerons le
fait que notre ami, le nr Tague t, a présenté à la
Socié té médico-psychologique, sous ce titre : « Hyp-
notisme avec hype1·esthésie de la vue et de l'odo-
rat (2). »
11 s'agit d'une jeune fille qui, dès son enfance,
avait présenté les caractères habit uels de l'hys térie
constitutionnelle. A dix-neuf ans, elle eut pour la
première fois de~ attaques franches d'hys téro-é pi..
lepsie. Après de nombreuses tentatives iufru c-
tue1:lses, on parvint à l'hypnotiser. C'est alors que
(t) Chambard, loc. cit.
(2) Annales m~dico-psyr:hologiques, t. Ior, t884.
PHtNCMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 169
M. Taguet fit, au point de vue de l'hyperesthésie
sensorielle dans le somnambulisme, les curieuses
observat.ions qui vont suivre.
Voici d'abord ce qui concerne l'exaltation de l'a-
cuité visuelle :
Pendant que Noëlie est en crise convulsive, en catalepsie
ou en léthargie, que nous déterminons à volonté et succes-
sivement par la pression, à des degrés divers, de la même
zone ou de zones différentes, nous imprimons sur son vi-
sage un certain nombre de taches au crayon ou à rencre,
les unes très nettes, les autres à peine perceptibles. Cela
fait, nous l'endormons par la compression des opercules de
l'oreille. Après avoir placé devant ses yeux un des objets
dont nous venons de parler pour opérer la prise du regard>
un carton si l'on veut, nous réveillons (t) la malade par
le procédé indiqué. Ses~ 1eux ont à peine rencontré le
plan du carton qu'elle s'étonne d'avoir la figure sale et ef-
face une à une toutes les taches dont nous avons maculé
son visage, se servant dù corps opaque comme d'une vérita-
ble glace. Les e1npreintes qui ne viennent pas se réfléchir
directement dans un point déterminé du miroir ne sont pas
perçues, à moins que celui-ci ne soit élevé ou abaissé, ou
que l'on ne porte la tète de la malade soit à droite, soit
à gauche, suivant le cas, le regard restant attaché sur
l'écran. Nous tenons au-dessus ou bien en arrière de sa.
tête, mais de telle sorte qu'ils se trouvent dans le champ du
carton, divers objets, tels qu'une bague, une montre, une
pipe, de petits bonshom1nes en papier, un crayon, une pièce
de n101111aie, etc.; elle ne tarde pas à les apercevoir, elle
et1 décrit la forme, la couleur. Nous ferons remarquer qu'il
existe toujours un certain retard dans la perception des ob-
jets : c'est ainsi que si nous subsLituons brusquement une

(i) Ce nouvel état n'est pas la veille véritable, mais le som-


nambulisme, puisque la malatlc ne couserve aucun souvenir des
exp.:·rienccs auxquelles elle est soumise.
CUJ.LE1\R8. to
170 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

.pièce de dix centimes, par exemple, à une montre, elle n'en


-continuera pas moins à chercher à lire l'heure; puis tou L à
1 coup elle s'écriera: « La. montre a disparu, voilà. deux
·sous. »
Noëlie ayant toujours le regard attaché sur le carton,
nous allons nous placer de1·rière elle, notre tète <lominant
légèrement la sienne; elle nous salue a11ssitôt, nous fait une
·demande, nous rappelle une promesse; si nous lui envoyons
·un baiser avec la main, elle s'écrie que nous nous moqllons
d'elle; si nous insistons, elle s'e1nporte et crache sur le mi-
roir. Nous plaçons en arrière de son front deux doigts que
·nous écartons légèrement, elle devient triste et fait plu-
sieurs signes de croix; elle s'écrie qu'elle voit le diable avec
ses cornes, et invite une amie, qu'elle croit auprès d'elle, à
unir ses prières aux siennes. La vue d'un crucifix, d'un
-0hapeleL, la comble de joie, elle cherche à s'en emparer ~n
portant ses m.1.ins en arrière ; vient-elle à les toucher, elle
ne les sent pas. Les pantins que l'on agite au-dessus de Sd.
tête l'amusent toujours au plus haut degré. Un objet quel-
-conque, un scapulaire si l"on veut, est appliqué directement
sur le carton, à la condition, toutefois, de ue pa~ in téres ...
·ser complètement Io. partie faisant office de miroir, la rna-
lade nt: s'en aperçoit pas et continue à désigner l~s objets
·qui viennent se réfléchir devant ses yeux. Nous enlevons
bientôt le scapulaire et nous pout~suivons nos expérienc~s ;
après un n101ne11t, nous le substituons à l'objet que la ma-
lade était occupée à ùGcrire, et aussitôt elle s'écrie : (< Tiens,
voilà mon scapulaire, quelle drôle de glace! j'y vois tour il
tour le bon. Dieu, le diable, des pantins, 1non scapulaire. n
Nous lui présentons, un jour, sa jarretière, qui s'était dét<1-
ehée pendant une crise convul:>ive, elle la 1·econnalt" aussi tôt
~t se demande comment elle se: trouve dans ce miroir.
Quatre# cinq, dix personnes qui lui sont complète1nent
inconnues, passent successivement derrière son lit, ell~ <liL
un mot sur chacune d'elles : celle-ci esl jeune, celle-là est
vieille, telle aura la barbe noire, lt=lle autre l'aura blancht.;
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME f 71
l'une est gaie, l'a ut~ est moqueuse; elle découvre le moin-
dre geste, le moindre mouvement des lèvres. Un de nos con-
frères prend an cigare et fait le simulacre de fumer : « Ne-.
te gêne pas», dit la malade. Un autre fait un signe de croixt
elle s'écrie: « Voilà un bon chrétien 1 » Le visage de per·
sonnes connues venant interrompre ce long défilé d'étran-
gers la comble de joie; il semble qu'elle ait déjà oublié le~
impressions qui viennent de se produire. Nous plaçons au•
dessus de sa tête un écriteau avec ces mots: « Je suis le
diable! » Aussitôt qu'elle l'a aperçu, elle fait un signe de
croix, embrasse ses médailles; tout indique chez elle l&
frayeur la plus vive, le découragement Je plus complet.
Nous remplaçons cet écriteau par le suivant: « Je suis le
bon Dieu 1 » Aussitôt sa figure s'éclaire et exprime la joie
la plus grande. On varie à ]'infini ces inscriptions, chacun
apportant la sienne; la malade n'arrive pas à Jes lire toutes
à haute voix, mais l'expression de sa physionomie, les ré..
flexions qu'elles lui suggèrent, indiquent d'une manière
certaine que le sens de la phrase n'a pu lui échapper. Pen-
dant qu'elle est occupée à déchiffrer, nous élevons le car-
ton à une certaine hauteur, ce qui l'oblige à rejeter forte-
ment la tête en arrière; ayant ainsi acquis la certitude
qu'elle ne peut nous voir, nous inettons à nu un de ses
seins, sa figure ne trahit aucune émotion; nous baissons
insensiblem ent le miroir, puis tout à coup elle rougit et ré-
pare précipitamment le désordre de sa toilette. Mais il suffit
de lui contenir les mains pour lui faire oublier le mouve·
ment commencé, et de remettre le carton en place pour
dissiper son trouble passager.
Voici maintenant ce qui a trait à l'hyperesthésie
de l'odorat :
Noëlie et mise en somnambulisme par le procédé précé-
cédemment indiqué.
Nous opérons la prise du regard à l'aide d'une carte de
visite que nous déchirons, presque aussitoL, en un certain
f 72 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
nombre·de morceaux. Pen dan t que nous la faisons mai nte-
nir de vive toree sur son lit, nous nous rendons dan s la
pièce voisine et là nous les dissimulons sot1!} le tapi s, der-
rièr e les meubles, dans des verres, dan s des pots de fleurs,
dan s le poêle, dans les poches des personnes présentes, puis
nou s rever.ons vers la malade n'ay ant plus qu'un seul bou t
de carton que nous lui rem etto ns. La malade le flai re à plu-
sieu rs reprises, hésite un inst ant, puis se précipite dan s la
sall e, reni flan t comme un chie n; tout à coup elle s'ar rête ,
renifle enc ore, et, aprè s quelques tâto nne men ts, elle salu e
par un cri de joie la découverte d'un des précieux frag ·
ments. Elle passe indifférente dev ant les objets, les per..
sonnes qu'e lle sait ne rien recéler de ce qu'elle che rche ;
s'ar rête , au con trair e, devant les autr es, et ne s'élo igne que
lorsqu'elle e~t arrivée à ses fins. C'est inut ilem ent qu'o n
proteste, qu'o n se défend, qu'on la rebu te ; tout est inut ile.
Lorsqu'elle a découvert de la sort e un certain nom bre de
ces bouts de cart on, elle cherche à le reconstituer; puis elle
compte, ado.itionne le chiffre qu'eJle connait avec celui des
morceaux qui lui rest ent à trou ver, le total ann onc é cor-
respond exactement à celui que nou s connaissions. Le ré-
sult at n'es t pas aussi satisfaisant lorsque la ca.rte a été dé-
chir ée loin de son rega rd, dan s une pièce voisine , par
exemple, et il lui arrive de commettre des erreurs qui, di-
sons-le, ne portent que sur un chiffre, deux au plus. C'est
là un fait constaté un gran d nom bre de fois, par nos in-
ternes, par des médecins, des professeurs de la Fac ulté des
lettr es.
Les dern ière s recherches sont de beaucoup moi ns pré ·
c1ses; il arri ve assez souvent à la mal ade de perd re la piste,
de revenir par deux fois au mêm e endroit, de soulever_ par
exemple, un gran d nombre de verr es ava nt de met tre la
mai n sur celui qui seul recèle l'objet de sa convoitise. Ces
recherch~s sero nt d'au tant plus stlres que le nom
bre des
i'ag·ments sera moins considérable.
Pendant que la malade est tou t enti ère à la reco nsti tu.. 'l
PHÉ~OMÈNE8 GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 173
tion de la carte de visite, nous jetons un bandeau sur ses
yeux, elle n'.en continue pas moins le travail commencé et
arrive, après quelques tâtonnements, à donner à chaque
bout de carton sa place respective; est-ce un simple effet
du hasard, ou devons-nous admettre une certaine hyperes-
thésie? Pendant que la vision est ainsiînterrompue méca-
niquement, préca ution d'ailleurs inutile, puisqu'elle n'existe
pas, nous invitons, par signe, une des personnes à. faire dis-
parai tre un ou plusieu~s bouts de carto n; la malade, d'abo rd
impassible, parai t bientôt ennuyée, inquiè te, elle compte à
nouveau; puis tout à coup ses traits se contractent, le re-
gard devient farouche, et elle se jette sur le voleur comme
une furie, criant, gesticulant, le f1·appant avec une brutalité
excessive, et cela tant qu'elle n'est pas rentrée en posses-
sion de son bien. Si la personne a quitté la s:i.lle, elle la
suit à la piste, Ja perd, la retrouve, et arrive, en gé9-éral,
assez rapidement à découvrir sa cachette, n'ayant d'autre
guide que l'odorat. ·
Noëlie éLant toujours occupée à son travail de reconstitu-
tion que nous avions interrompu momentanément, nous
glissons éntre ses doigts des bouts <le carton semblables aux
precniers, n1ais provenant d'une autre carte, et nous mêlons
le tout. Elle flttire à nouveau, met de côté ceux qui appar-
tiennent à la première et jette les autre s; mais si nous re-
nouvelons l'expérience un certain nombre de fois, il Jui
arrive de se tromper, ou bien elle perd patience, s'irrite,
cache le tout dans son corsage, ou va le rernetLre à son pro·
priétairc en Je priant de l'excuser de le lui remettre en si
mauvais état. t··
. Nous jetons sur son lit divers objets, des gants, des clefs, .
un carnet, différentes pièces de monnaie appartenant à au-
tant de personnes différentes; la malade n'y prête d'abord
aucun e attention, lorsqu'il ne faut pas les lui mettre en
mains propres, elle les flaire à uiusieurs reprises, s·arrête
devant chaque personne, qu'elle flaire également, et remet
à chacune ce qui lui appar tient; 011 bien elle met en rése1·ve
t

tO.
. t74 MAGNÉTISME ET HYPNOTJS~IE
les objets dont elle ne trouve pas les propriétaires et va en-
suite à leur recherche lorsque sa distribution est terminée.
Cette répartition, il faut le reconnaitre, laisse parfois à. dé-
sirer, et si elle arrive, le plus souvent, à corriger son erreur
en allant reprendre un objet indûment donné, il lui arrive
.également de ~e tromper d'une manière complète, ou de
{.?arder l'objet ne sachant plus à qui le remettre, après avoir
flairé à plusieurs reprises tout le monde. Dans ces moments,
elJe n'oppose aucune résistance et ne fuit aucune difficulté
à nous abandonner un bien qui ne lui appartient pas, se
con~entant <le nous prier de le remettre à qui de droit, si
nous ne tenons pas à engager notre conscience.
Cette distribulion sera d'autant plus facile que les objets
seront moins non1breux, que les personnes lui seront plus
familières. L'hyperesthésie de l'odorat, tout comme celle de
la vue, a ses Jimites, et après un te1nps variable excédant.
rarement une demi-heure, il survien_t une fatigue excessive~
des tremblements et <les nausées.
Au réveiJ, Noëlie n'a conservé aucun souvenir <les expé-
riences auxquelles elle a été soumise. Elle ne manifeste
aucune surprise de se trouver à moitié habillée sur son lit~
entourée d'étrangers qu'elle tutoie. A l'état de sommeit
comme à l'état de veille, l'anesthésie des membres du tron~
et de la tête reste complète.
Il y a lieu de re111arquer que cette double hyper-
esthésie sensorielle ne marche jamais de front~
l'une fait place à l'autre; et pendant qu'elles exis-
tent tous les autres sens paraissent abolis. Il semble
que toute la puissance d'action dont est susceptible
le système nerveux soit accaparée momentanément
par les sens dont l'acuité est exaliée à un degré si
extraordinaire.
VI
Dans l'état de son1nambulismc parfait, le sujet
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME
175
n'a aucune conscience des lieux où il. est, . ni des ,,
..
personnes et des objets q11i l'entou1·ent, et il ne con·
serve au réveil aucun ; souvenir des expériences
auxquelles il a été soun1is. Comme nous le verrons
dan s un chapitre ulté rieu r, cet état de somnambu-
lism e parfait est loin d'ê tre toujours atteint, chez
les hypnotisés, ce qui explique les divergences des
auteurs sur ce point. Admettons que des deux parts
on puisse avoir raison, les uns basant leu r opinion
sur l'observation qu'ils ont faite de cas types, dans
lesquels tout souvenir de la période somnambulique
est absent, les autres se fondant sur ce que, dans
certains états mixtes, ils ont constaté qu' au réveil,
les suj ets avaient affirmé s'être rendu compte d'u ne
façon plus ou moins confuse de ce qu'ils avaient
éprouvé.
Bien que sa conscience soit plus ou moins obs -
curcie, et qu'il ait per du la notion de son pro pre
état, au point de ·ref use r énergiquement de se sou-
mettre aux pratiques hypnotiques alors qu'il est.
plongé dans une somniation profonde, l'individu
en éta t de somnambulisme provoqué a conservé le
souvenir de sa vie·n~rmale, et même de ses accès
de somnambulisme antérieur. La ~émoire est par-
fois surexcitée d'une façon extraordinaire; et
comme dans le rêve, les impressions, les images,
les idées, enfouies dep uis un temps ind éfin i dan s
les profondeurs du souvenir, émergent en foule et
. se pressent, confuséip.ent parfois, dans la pensée du
malade. Il suffit de lire une fois devant cer tain es
fiomna1nbules hystériques de longs passages d'u n
livre pour qu'elles les répètent ene uite avec une
sùreté de mémoire pa1'faite.
,
176 MAGNETISME ET HYPNOTISME
Un jeune homme en état de somnambulisme provoqué, à
, ·"-" · · qui on avait dicté u~e page d'écriture en ayant soin de lui
soustraire, au fur et à mesure qu'il écriv~it, les feuilles de
papier placées devant lui, ponctuait et relisait imperturba-
blement le texte entier, n'ayant à la main qu'une feuille
blanche, qu'il croyait couverte de son écriture(!).
Une malade de M. Ch. Richet, qui chantait l'air du
deuxième acte de l'Af1•icaine pendant son sommeil, fut in-
capable d'en retrouver une seule note une fois réveillée.
Les autres facultés peuvent être excitées égale-
ment ou même perverties. On a observé chez les
hypnotisés somnambules, non seulement des rêves
analogues au rêve physiologique, mais de véritables
accès de délire.
M. Bernheim rapporte l'observation d'une jeune
fille hystérique qu'il hypnotisa pendant longtemps,
avec laquelle il ne put jamais se maintenir en rap-
port et qui se montrait indifférente aux suggestions
qu'il voulait lui donner en dehoFs d'un certain ordre
d'idées. A peine endormie, elle se mettait à rêver.
Ainsi, par exemple, elle se croyait chez sa mère, et
dès ce moment s'organisait dans son esprit un rêve
tout entier dérivé de cette idée principale. L'opéra-
teur pouvait intervenir par suggestions dans cette
direction, mais dans toute autre, ses tentatives res-
taient infructueuses. Si on l'abandonnait à elle-
même, son rêve continuait à dérouler ses péripéties,
et la malade à son réveil le racontait non seulement
avec les particularités suggérées, mais avec celles
qui s'étaient spontanément développées dans son·
esprit. ~
MM. Charcot et Richer citent l'observation d'une
1

.i
(t) Bottey, Magnétisme animal.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME 177
hystérique chez qui les pratiques d'hypnotisation
déterminaient des accès de délire. Oe délire était
parfois incohérent, d'autres fois roulait sur des
sujets variés se rapportant aux incidents qui ont
marqué la vie de la malade; mais il pouvait en outre
être provoqué et conduit dans la direction qu'il plai-
sait à l'observateur de lui donner.
Une de nos malades, épileptique non habituelle-
ment aliénée, mais présentant à des intervalles très
éloignés des accès de délire consécutif à des séries
d'accès convulsifs, hypnotisée un jour par nous, ne
tarda pas à tomber dans un état de somnambulisme
léger. Pendant quelques instants nous essayâmes
sans trop de succès de lui imposer diverses sugges-
tions. Peu à peu, on vit se manifester chez elle une
certaine excitation ; un rire spasmodique la secoua,
des paroles incohérentes sortirent de ses lèvres ;
elle se mit à nous tutoyer, à nous apostropher de la
façon la plus incon,renante ; enfin un véritable accès
maniaque se déclara. C'était un spectacle singulier
que cette fille qui délirait, étendue sur une chaise,
les membres flasques, les paupières closes et frap-
pées d'un spasme tel que, lorsque après une rheure
environ d'hypnotisation nous la réveillâmes, il fallut
pour les empêcher de se contracter de nouveau les
maintenir ouvertes quelques instants avec les doigts.
Cependant, malgré le réveil, le délire persista spon.
tanément jusqu'au soir.
· Le6 lendemain, la malade revenue à elle-même,
s'excusan• de ses incivilités de la veille, nous
raconta qu'elle avait eu une interminable alterca-
tion avec une personne qu'elle prenait pour son
frère et qui n'était autre que nous, ce qui expliquait
f 78 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

la façon plus que familière avec laquelle elle nous


avait traité avant et après l'expél'ience.
L'hypnotisme agit un peu sur l'intelligence à la
façon de certains toxiques. Braid avait déjà fait cette
observation.
Ces effets, dit-il, sont comparables à ceux qu'on attribue
à l'usage de l'opium et rappellent la description donnée par
sir Humphrey Davy d'expériences faites sur sa personne
n\'eC le protoxyde d'azote (i).
D'autres auteurs rapprochen t l'état du somnambu-
lisme provoqué de celui qui est déterminé par
l'ivresse commençante du haschisch (2) ou même de
l'alcool et du chloroforme. Etant en quelque sorte
disl.raits du monde extérieur, les sujets perdent en
effet les senti1nent.s de réserve et de dissimulation
que leur inspire inconscie111ment le milieu dans
lequel ils vivent d'habitude. Alors leurs penchantst
leurs instincts, les tendances :bonnes ou mauvaises
de leur nature s'étalent avec la plus grande ingé-
nuité aux yeux de tous. Certains somnambules ma·
nifestent des impulsions au vol et à l'homicide.
Quelques hystérique s se montrent· d'un érotisme
parfois .cynique. Il suffit de leur suggérer une idée
de cet ordre pour les voir se livrer aux actes les plus
offensants pour la morale. Que serait-ce si l'elfpéri-
mentateur excitait par inadvertance une de ces zones
érogènes qui existent parfois sur certains points de
leurs téguments (3) ? Leur caractère se montre sous.
son véritable jour; les exagérations de leur s'ensibi-
li té morale, leur tenclance à une expansion déme-
\

( t) Braid, lac. cit., p. 3.


des science,~ méd., 30 sér., t. X.
(2) Chambard, Dict. encycl.
(3) Chambard, Du somnambuUsme en gt!nt!ral, Paris, fijSl.
PHtN OMÈ NES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME
179
surée ou à une concei;>.tration non moins extt ême se
manifestent par une gaieté exagérée ou une 9.épres-
sion quasi mélancolique. On a même signalé chez
.certaines hystériques en son1nambulisme de véri-
tables impulsions au suicide. Tantôt .bienveillantes
-0t optimist.es, tantôt indifférentes ou haineuses elles
ne conservent que rarement pendant le sommeil
provoqué l'équilibre déjà natw·ellement instable de
leu r sensibilité affective.
VII

Il est en gén éra l facile d'entrer en communication


ave c un suj et en état de somnambulisme provoqué.
Il entend ce qu'on lui dit et peut répondre aux ques-
tions qu'on lui pose. Nous avons vu que certaines
somnambules ne subissaient pas toujours san s
révolte le joug de l'expérimentateur. Mais ici encore,
dan s la plupart des cas, l&. répétition des exp érie nce s,
la culture de la névrose aiguise les apti tud es P-t bris e
les résistances individuelles. C'e st à ce poi nt que
certaines hystériques, à force d'être pétries par l'ex·
périmentateur, finissent par demeurer dans un éta t
d'obsession permanent qui rappelle une possession
dan s laquelle ce dernier joue le rôle de diable, étant
toujours l'ob jet des hallucinaLions SI>Ontanées que
les malades éprouvent aussi bien à l'ét at de veille
que dans leu rs rêves (1). Enfin, il arrive que ce1·tains
opérateurs acq uiè ren t sur leurs hypnotisés une
influence tellement exclusive qu'ils sont seuls
capables de déterminer chez eux par suggestion cles
hallucinations ou des actes auton1atiques. Ce fait,
(t) Ch. Jléré, Jinn. méd.-psgchol., 1.8831 t. ll, p. 299. -
. 180 :MAGNÉTISME E'l' H Yl'NOTlSME

tlont la réalité ne sau1·ait être n~ise en doute, rappel1e


encore une des prétention s des magnétiseurs qui,
eux, ne se contentent pas d'explique r leur puit:sance
par le mécanisme de la suggestion , mais prétenden t
agir par la force de lem· volonté et la communication
de la pensée.
Dans le somnambulisme provoqué, l'automatisme
est moins parfait que dans l'état cataleptiqu e. Un
certain nombre de sujets conservent encore assez de
v9lonté pour résister aux injonctions ou aux sugges-
tions de l'opérateur. Il y a des exemples de malaùes
qui accomplissent sans difficulté certains actes, et
se refusent obstinéme nt à d'autres. Ainsi, si l'on
plaçait les mains d'une hysté1·ique de la Salpêtrière
dans l'attitude de la prière, elle se mettait aussitôt
en oraison. Le plus souvent il était in1possible de lui
suggérer l'idée de lire, bien qu'elle y vît parfaite-
ment malgré l'occlusion apparente des paupières.
M. Be1·nheim a cité des exemples analogues. C'est
surtout quand l'idée suggérée est fortement en oppo-
sition avec le caractè1·e et les sentiments habituels
du sujet que l'on rencontre cette résistance. En
som~ambulisme, la personnali té morale subsiste, à
un certain degré, chez quelques somnambu les; mais
leur force de résistance aux suggestion s de l'opéra-
teur est faible et précaire, et il ar1·ive souvent qu'ils
finissent par céder, si l'injonction est réitérée avec
énergie et sur un ton de commande ment.
L'étude de la suggestion dans la période somnam-
bulique devant faire l'objet du chapitre suivant,
nous n!insisterons pas davantage pour l'instant sur
cette nlatière.
OHAPI'l'RE VII

LA SUGGESTION HYPNOTI QUE, ILLUSION S, HALLUCIN ATIONS


IMPULSIO NS PROVOQUÉES

a• .:.. L'état somnambulique et ses variétés. - Hystériques et individus


sains: l'hypnotisme chez ces dcrnid?s, d'après le professeur Ber·
Dheim. - Sil catégo1•ies, de l'état de somnolence à la période de
vie somuambuliqua.
lJ. - La. susgestiou : Bra.id, Durand (de Gros). - Suggestions motrices :
catalepsies, paralysies provoquées. - !fouvemeots automatiques
provoqués. - Amnésies verbales. - HaUuclnations sensitives et
sensorielles : goût, odorat, ouio, vue, tact et autres modes de sensi-
bilité. - Bxemples.
W. - Somnambulisme profond: transformation de la personnalité. - Rêves
provoqués. - Amnésie; son rôle dans cettafns phénomènes sug-
gestifs.
IV. - lllusions, hallucinations, postbypnotiqucs. - Hallucinations négatives
• et suggestions inbibitoires. - Suggestions à échéance plus ou moins
· éloignée.
V. - Impulsions postbypnotiques.
VI. - Troubles organiques d'ordre suggestif: les stigmatisés acUou à dis-
tance des médicaments.

Nous avons jusqu'ic i considéré fhypnot isme


principa lement chez les P,ystériques; n1ais l'étude
de la suggestion dans la période somnam bulique,
que nous nous proposons de faire mainteu au t, nous
-0blige. à élargir notre càdre. Les phénom ènes qu 11
nous reste à. exposer ne sont .pas exclusiv ement du
domaine de ce qu'on a appelé le grand hypnotisme ;
ils appartie nnent aussi à un certain nombre d'états
QJU.W\RS. tl
!82 MAGNÉTISME ET HYPNOTIS?tfE

que l'on détermin e chez beaucoup d'individ us et


qui, sous le nom de petit hypnotisme, sont consi-
dér~s comme de.s diminut ifs ou des aspects variés du
somnambulisme provoqué.
Le grand hypnotis me avec ses phases bien carac-
térisées s'observe principalement chez les hysté·
riques. Mais les hystériq ues sont des n1alades. N'y
a-t-il pas lieu de se demand er si clans les phéno-
mènes du so;mmeil nerveux qu'on provoque chez
elle$, il ne se mêle pas quelque s manifestations
propres à leur mal~clie? Ou plutôt, étant donnée la
nature des phénom ènes hypnotiques, qui em-
pruntent pour se produire le mécanis me même d'un
grand nombre de symptômes hystériq ues, l'inhibi-
tion, l'hystéri e préexist ante ne constitu e-t-elle pas
un terrain extraord inairem ent favorabl e à la cultW'e
intensiv e de l'hypnot isme, et propre à donner des
produits d'une venue exceptio nnelle? C'est une
question que nous ne voulons pas trancher , mais
que se poseront certainement tous ceux qui, après
avoir lu les travaux consacré s à l'étude du sommeil
nerveux chez les hystériq ues, liront ceux des .
savants .qui ont expértn1enté chez les individu s
sains.
Chez ces derniers les phénom ènes hypnotiques
ne se prêtent plus à des distinctions si tra.nchées, et
le somnambulisme profond est même assez raremen t
atteint. Par conséqu ent, cc t1ue nou:; dirons des sug..
gestions provoquées chez cet ordJ:e de sujets, pourra
à plus forte raison s'appliquer à ceux chez qui la -'
névi·ose est plu~ complête111ent d~veloppée. O'est 1,

pourquoi nous nous croyons autorisé à n'étudie r


E
Qu'un somna1nbulisrne. qu'on le considèr e dans
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 183
l'hystérie ou chez les indi vidu s exempts de cette ma·
ladie.
Si je n'ai pas ae;cepté com me point de d6part de mes
études, dit le professeur Bernheim, les trois phases de l'hyp•
notisme hystérique, telles que Charcot les décrit, la. léth ar..
gie, la catalepsie, le somnambulisme, c'est que je n'ai pu
.onfirmer par mes observations l'existence de ces états di-
vers en tant que phases distincte's (i).
L'étude de l'hypnotisme chez les sujets sains ne
lui a révélé que les faits suiv ants : Q·uand un suje t
est hypnotisé par n'im por te quel proc édé, il arrive
un moment où ses reu x restent clos et les bras
tom ben t en réso lutio n. L'au teur se dem and e si c'est
de la léth argi e? Mais le sujet, bien qu'i mm obil et
insensible, iner te, ente Dd tout et peut entr er en
com mun icat ion avec le monde extérieur; il suffitt
pou r le réveiller, de lui en ii;itimer l'ord re; on peu t
produire chez lui les phénomènes cataleptiques (2)
ou somnambuliques, par sim ple suggestion vocale.
Aucune manipt1lation n'es t nécessaire, ni souille sur
les y13ux, ni ouv ertu re tles paupières, ni fric tion du
VOO'tex, com me cela se fait à la Salpêtrière. La sim ple
sug gest ion suffit à déte rmi ner toute la séri e des phé -
nom ène s hyp noti que s et une foi& le suje t end orm i,
tout autr e proc édé non seu lem ent est inut ile: mai s
reste abso lum ent dénué d'efficacité. 1\1. Bernl1eim
n'a jam ais rien prod uit che z les hyp noti sés sain s par
l'ouverture des yeux ou l~ friction du vert ex (3). Tou t
(i) Bernhcim, De la su,qgestion dans l'état hypnotique, réponse
à 1\1. Paul Janet. Paris, i884.
(2) Cataleptifornies.
(3) La seusibilité aux actio ns réflexes étan t deja trè:s ùév c-
loppêc chez les hystériques, et l'hypnotisme vena nt enco re aug-
men ter cette vrêdisoosition, il est facile dè com pren dre que les
l84 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

ce qu'il a constaté, c'est un degré va1·iable de sugges·


· tibili té chez les 111·pnotisés :
Les uns n'ont que de rocclusion des ·paupières avec ou
sans engourdissement ; d'autres ont, de plus, de la résolu-
tion des membres avec inertie ou inaptitude à faire des
mouvements spontanés; d'autres gardent. les attitudes irn-
primé es (catalepsie suggestive); la contracture suggestive,
· les mouvements automatiques suggestifs entren t ensuite en
scène. Enfin, l'obéissance auLomatique, l'anesthésie, les
illusions sensorielles et les hallucinations provoquées mar-
quent les étapes progressives du développement de cette
suggestibilité dont le degré culminant est constitué par le
somnambulisn1e actif ou vie somnambulique. C'est ce der-
oier degré seul, celui où les phénomènes suggestifs sont le
plus développés, qui s'accompagne d'amnésie au réveil. Un
sujet environ sur six (i) de ceux que l'on hypnotise arrive
à ce degré que nous appelons somnambulisme profond; et
quand il n'y arrive pas d'e?Iblée, par le seul fait de l'byp-
notisation, aucune des manœuvres que nous avons essayées
n'a pu le développer (2).
En résumé, I\I. Bernh ein n'a mis en œuvre d!au-
tre procédé que la suggestion et :
La suggestion, c'est-à-dire la pénétration de l'idée du
phénomène dans le cerveau clu sujet par la parole, le geste,
la vue, l'imitation, lui a paru être la clef de toutes les ma-
nifestations hypnotiques qu'il a observées.
Quel que soit l'exclusivisme de ce procé dé,
l'étude de ses i·ésultats n'en est pas 111oins des plus
singuli ers réflexe~ qui, cowme celui du vertex, de l'occlusion, de
l'ouver ture des yeux, produi sent chez les hystéri ques hypno-
tisées <les effets si marqués, soient inefficaces chez les hypuo-
üsés sains.
· (l) «A. peine un patient sur Jix, dit B1·aid, arrive- t·il jusqu':'.l
la phaae du sommeil h.1consci1.?ul, ,, p. 24\.
(2J Berllheim, llJc. cil., p. G.
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 285
intéressan tes. Mais avant de nous y arrêter, voyons
comment se comportent les individus sains soumis
aux pratiques .hypnotiques. M.. Bernheim, avec
M. Liébault, admet, en dehors des sujets complè-
tement réfractaire s, six catégories d'hypnotisés.
A un premier degrê, caractérisé par un peu de somno-
lence et de pesanteur, on ne constate rien de particulier
dans Je plus grand nombre de cas; dans quelques autres,
alors même que le sujet n'éprouve aucune somnolence, il
esl possible de l'influencer par suggestion, par exemple de
lui maintenir les paupières fermées. Il fait de vains efforts
pour les ouvrir jusqu'à ce que l'opérateur le lui ait permis.
Dans le second degré, les paupières sont fermées. Les
membres sont en résolution; bien que non séparé du monde
extérieur, le patient est assujetti à la volonté de l'expéri-
mentateur. Il est possible de déterminer chez lui la cata·
lepsie suggestive, c'est-à-dire qu'on peut placer ses mem-
bres dans une attitude quelconque et les y faire rester le
temps qu'on veut, en lui suggérant l'idée qu'il ne peut mo-
difier leur position .•c\u réveil il aura. conservé le souvenir
de tout ce qui s'est passé.
Au ~roisième· degré, le sommeil est plus profond, la peau
est plus ou moins sensible; outre la catalepsie suggestive,
on peut déterminer chez les sujets des mouvements auto-
matiques, comme tourner les bras l'un autour de l'atttre.
On peut, par suggestion, faire continuer ce manège indéfi-
niment. L'ouïe est conservée.
Dans le quatrième degré, outre les phénomènes observés
dans les précédents états, un fait nouveau se produit, la
perte des relations avec le monde extérieur. Le patient n'est
plus en relation qu'avec rexpériment ateur et n'entend plus
QU'. lui ..
Le cinquième et le sixième degrés constituent le som-
nambulisme, ils sont caractérisés au réveil par l'oubli de
tout ce qui s'est passé. C'est alors que tous ces phénomènes
de suggestion atteignent leur plus comolète exoression.
f86 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
Dans ces six catégories purement théoriques d'ail-
leurs on peut faire rentrer tous les cas particuliers.
Ce n'est pas, cependant, qu'il ne s'en produise
qui échappent à toute classification ; car chaque hyp-
notisé a. une sorte d'individualité propre; et parti-
culièrement en ce qui concerne les phénomènes
psychiques de l'hypnotisme, le ca~actère habituel
de !,individu, son aptitude plus ou moins grande
à se laisser diriger, à ajouter foi aux paroles des
autres, joue un rôle prépondérant et son degré de
sensibilité aux suggestions est loin d'être toujours
en rapport avec la profondeur du sommeil dans le-
quel il est plongé. Nous avons déjà insisté sur ce
point à propos des hystériques.

II

Braid a. observé la puissance de la suggestion


chez certains individus. On se rappelle que Faria
n'employa.it pas d'autre moyen même pour endor-
mir ses sujets d'expériences. Duran d, de Gros, qui
admettait deux périodes dans le sommeil hypnoti-
que, la :première, hypolaxique ou de préparation ;
la seconde, idéoplastique, pendant laquelle le sujet
est en état de subir l'influence de l'endormeur, a
parfaitement mis en lumièr e l'omnipotence de cet
agent. Nous l'avons déjà étudié rapidement dans la
partie du chapitre précédent consacré à la phase
cataleptique chez les hystériques. Nous l'étudierons
maintenant avec les développements nécessaires
dans les états encore moins avancés de l'hypno-
ti.sIJle.
Les suggestions motrices sont des plus faciles
LA SUSGESTION HYPNOTIQUE 187
à provoquer et n'exigent qu'un degré peu prononcé
d'hypnotisation. Si l'on soulève le bras d'un hypno-
tisé et qu'on lui suggère l'idée qu'il ne peut plus
le baisser, le bras se maintient un temps plus ou
moins long dans la position donnée. Tantôt, d'après
M:. Bernheim, le membre reste flexible, facile. à dé-
primer et retombe à la moindre pression qu'on
exerce sur lui; tantôt il est contractur é et il ne cède
qt1'à une pression beaucoup plus forte. J)e ces deux
cas le premier n'est autre chose qu'un état de pas-
sivité déterminé par l'injonction de l'endormeu r ;
dans· le second il nous semble voir quelque chose
de plus, la contractur e cataleptiforme de la période
somnambulique. Cependant , la contractur e peut
être déterminée aussi pa1· suggestion. On peut pro-
duire le trismus des mâchoires , la contractur e des
muscles du cou, de ceux de la main, soit en flexion,
soit en extension. La répétition fréquente des mê-
mes expériences amène une précision telle dans
l'obéissance du sujet, qu'un mouvemen t, un geste
de l'opérateur suffit à lui faire connaître sa pensée
avant même qu'il rait formulée.
Diverses paralysies peuvent être également sug-
gérées. Qu'on dise à un sujet: « votre bras est para-
lysé, » et si on le soulève il retombe inerte: l'autre
au contraire reste cataleptisé. Cette suggestion
pourra durer ,plus ou moins longtemps. M. Bcrn-
heim, ayant produit, rhez un de ses malades, une
paraly~ie d'un bras et un état cataleptiforme de l'au-
tre, les remit dans le lit et s'éloigna. Au bout de
quarante minutes, le sujet dormant toujours, l'opé-
rateur revint et souleva vivement les deux bras;
l'un resta en l'air et l'autre retomba. .
f 88 . MAGN:i!TISME E'l' HYPNOTISME
Aux degré s avancés de l'hypnotisme le sujet exé-
cuter a tous les actes commandés. Il dansera , mon-
trera le poing à quelqu'un, se jetter a sur lui, le
frapp era, mettr a sa main dans sa poche pour le voler,
si on le lui ordonne. Parfois l'automatisme est telle·
ment parfa it qu'il imite ra tous les gestes que fera
l'endo rmeu r, saute ra, da.usera, tourn era les bras,
prend ra les attitu des les plus bizarres. Les mots
prono ncés devant lui, il les répét era incontinent à
·1a façon d'une machine. Ce phénomène, désigné
sous le nom d'écholalie, a été observé pour la pre-
mière fois, paraî t-il, par Berger, de Breslau.
Il suffit de placer une main sur le front du sujet et l'au-
tre sur la nuque pour le transformer, suivant l'expression
de l'aute ur allema nd, en véritable phonographe d'Edison.
Toutes les paroles prononcées devant lui sont alors repro-
'luites avec une scrupuleuse exactitude, le grec, le latin,
l'hébr eu, etc. (i).
La production des mouvements automatiques s'ob.
tient dans un degré moyen d'hypnotisation. Qu'on
lève horizontalement les deux bras du sujet, et qu'on
les fasse tourner l'un autour de l'autr e, le sujet con-
tinue à les tourn er soit de lui-m ême, soit après
injonction. L'un deux raconte ainsi cette expé-

r1ence:
L'expérimentateur me dit : « Tournez vos bras l'un sur
l'autre . Allez vite. Bien. Vous ne pouvez plus vous arrête r.»
Et mes bras tournèrent violemment, indéfiniment, et je ne
pus les retenir, malgré que je fisse des efforts résolus et
puissants pour les comprimer, les opposant dans des actes
contraires, les froissant l'un contre l'autre dans une lutte
dés~spérée.

(i) P. Richer, loc~ cit., p. 690.


LA SUGGESTION ·HYPNOTIQUE !89
Oet exemple, emp runté à Dura nd, de Gr~s (1), a.
été fourni par un hom me âgé etins truit , qui.raconte
ainsi ce qui. se passa pend ant qu'il était en état
d'hypnotisiµe:
- Bientôt commença votre action sur moi, et je de~ins
véritablement machine st'•1s votre volonté motrice. Vous
afflmiez un fait : de prime abot'd j'hésitais à croir e; et tout.
aussitôt j'étais obligé de me rendre à l'évidence du fait ac-
compJi.
- Vous ne pouvez pas ouvrir les yeux. Et vainement j'es-
sayais d'ouvrir, et vainement mon sourcil se relevait, et la
peau de mon front se ridai t soulevée : les paupières res-
taient collées.
- Vous êtes cloué sur le fauteuil, vous ne pouvez plus
vous lever. Et vainement mes bras libres, .qui passent pour
très vigoureux encore, s'appuyant aux bras du fauteuil, es-
sayèrent de soulever la "llasse inerte du bassin et des
jamb es: j'étais cloué. ·
- Levez-vous. Vous ne pouvez plus ni vous asseoir ni
vous baisser. Et tous mes efforts pour changer de place et
rompre cet état de paralysie ridicule de1neuraient infruc-
tueux.
- Vous ne pouvez plus ouvrir 1a bouche. Et mes mâ-
choires se trouvèrent tout à coup soudées indissolublement. _ ..
Pendant que ces opérations suivaient leur cours, je cau-
sais avec les spectateurs, et je donnais à la masse du public
le détail de mes impressions, soit spontanément, soit pour
fépondre aux questions qui m'étaient adressées.
Les expériences sur les sugg estio ns sensorielles
échouèrent comp lètem ent chez ce sujet ; il ne trouv a
toujours que le goût de l'eau claire au liqui de qu'on
lui prése nta, bien que l'opé rateu r lui sugg érât l'idé e
qu'il buva it une lique ur ou un vin exqu is. L'ex pé-
(i} Dr Philips, Cours· théorique et pratique de B1·aidisme,
Paris, !860.
ii.
190 :MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
rien ce sur l'odo rat ne réus sit pas dava ntag e, il ne se
prod uisit qu'u n certain degré d'an osm ie ; les odeurs
sugg érée s rest èren t non avenues.
L'expérimentateur lui enjoignit ensuite de bégayer.
- Vous allez bégayer; bégayez, vous ne pouvez plus
vous empêcher de bégayer. Et. ~! hé ••• bé ... gaya. - Vous
allez perdre la faculté d'ém ettre la voyelle A et ·même Ja
notion de cette lettre. Essayez, vous ne pouvez pas dire A.
Il lui fut impossible de dire A. L'expérimentateur lui dit
ensuite d'écrire son nom. ll écrivit son nom moins les deux
à. qu'il contenait.
Pen dant une séan ce d'hy pnot isati on, raconte
M. Hac k Tuk e, un jeun e hom me voul ut pron once r
qua nd mêm e son prop re nom, quoi qu'il fût sous
t'inf luen ce du mag néti seur Han sen, et que ce der·
nier lui eût déf~ndu de le faire. Malgré des efforts
prol ongé s et de ridic ules grimaces, il ne put pronon-
cer que la prem ière lettr e B et en fut rédu it à des
gest icul atio ns silen cieu ses (1}.
Un des suje ts du D" Bern heim , plon gé dans un
som nam buli sme léger, rece vait tout es les sugges-
tion s qu'il lui plai sait de lui donn er. Il le faisait
auss i béga yer ; il l'env oyai t au tabl eau écri re son
nom , en lui sugg éran t qu'i l ne pou rrait plus écrire
les consonnes, et il écri vait ee; qu'il ne pourrait
plus écri re les voye lles, et il écriv ait B. r. n. m.
Ohez ce suje t, les hall ucin atio ns des sens étaient
inst anta nées . On lui sugg érai t l'idée d'all er s'asseoir
sur une chaise où il trou vera it un chien ; il s'ap ·
proc hait , caressait le cani che imaginaire, semblait
crai ndre d'êtr e mordu. On lui mon trait son fils qu'il
(il Rack Tuke, Le corps et l,esprit, action du moral et de l'ima..
gination su1· le physique, Pariq, t8S6.
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 191
n'avait pas vu depuis de longues années, il restait
comme en extase en le reconnaissant, et ses yeux se
remplissaient de.la rmes .
11 était facile de lui sugg érer toutes sortds d'illu-
~ions sensorielles. Le sulfa te de quin ine était pris
pour du sucre; un crayon lui servait de cigare, et lui
procurait l'ivresse du tabac.
Je lui dis que ce cigare est trop fort et qu'il va se trouver
mal : il est pris de quintes de toux' crache, a des nausées,
· des expuîtions aqueuses, pâlit, a des vertiges. Je lui fais
avaler un verre d'eau en guise de champagne; il le trouve
fort. Si je lui en fais avaler ·plusieurs, il est ivre, il titube
Je lui dis: « L'ivresse est gaie »;il chante avec des hoquets
dans la voix; je provoque un fou rire. Je dis : « L'ivressP
,... lame nte.
est triste »; il pleure et .se
Le sujet de ces expériences était un homme de
quarante-quatre ans, photographe, ;présentant des
symptômes d'une tume ur cérébelleuse, mais n'ayant
jamais éprou vé d'accidents névropathiques .

Chez les grands somnambules.su.rtout, le goût est
susceptible d'illusions et d'hallucinations de diverse
nature. L'hy pnot ique , au gré de· l'opérateur, pren ·
dra de l'eau pure pour du poison ou un breuvage
excellent. M. Rich et a souvent fait boire à ses sujets
hystériques de l'hui le ou des liquides d'un goùt re•
poussant en leur suggérant l'idée qu'ils buvaient
des liqueurs délicieuses. Un morceau de papier bap
tisé gâteau par l'expérimentateur sera mangé avec
jouissance par le somnambulique, même à son 1'é·
veil.
L'odorat subit à son tour des illusions analogues.
On peut suggérer l'idée d'un e odeur quelconque, le
parfum d'une fleur ou d'un e eatt de sei:iteur, des
. ICW.ë MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
émanations infectes ou nauséeuses. Ces hallucina-
tions pourront persister au 1·éveil comme celles que
nous avons précéden1ment énumérées.
·l

,..c:.
.Fig. f3. - Suggestions chez UDleune sw.jet, ballucÏnations provoquées.

De même pour l'ouïe et pour la vue. L'hypnotisé,


si on le lui commande, entendra le chant des oi-
seaux, une musiql,le délicieuse, la voix d'une per-
sonne· amie, ou encore des grossièretés, des obscé·
. LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 198 .
nités, des injures . Il verra tour à. tour des objets ou
des scènes agréables, pénibl es ou terrifia ntes (fig 13).
Les illusio ns et les halluc ination s du sens du
tact sont extrêm ement nombr euses et aussi variées
que peuvent le perme ttre les divers modes de la -

sensibilité, soit isolém ent, soitn associés entre eux.


L'anesthésie de la peau et dès muque uses se pro-
duit sponta némen t dans l'hypn otisme . Quand elle ~

n'existe pas, on peut la provoq uer par sugges tion.


A un hypno tisé sensib le, on suggèr e que la surfac e
de ses tégum ents est anesth ésiée, ainsi que· sa mu-
queuse olfactLîe; on peut ensuit e, sans qu'il mani-
feste la moind re douleu r, lui traver ser la peau par
des instrum ents piquan ts ou lui faire respir er des
substances irritan tes comme !;amm oniaqu e.
On peut provoquer de même la cécité ou la sur-
dité. Le sujet sous rinflue nce de l'idée ainsi sug-
gérée déclare ne plus voir, ne plus entend re, et les
bruits les plus "Ssour dissan ts sont impuis sants à.
le faire tressaillir.
Suzanne, observée par 1\1. ,?,. Rieber à la Salpêtrière,
grande hystérique susceptible de passer par les trois pé-
riodes de l'hypnotisme, est mise en somnam bulisme par la
pression du vertex. Aussitôt 011 provoque à v@lonté chez elle
des illusions et des hallucinations de tous les sens, excepté
de la vue. Un flacon entre ses mains devient un couteau,
elle a peur de se couper et essaye de le fermer. L'éther se
transforme en musc; le bruit atténué du tam-tam se change
en bruit de cloches, en concert, en roulements de tambou rs
d'un régiment qui passe : elle finit même par entendre le
piétinement dAs chevaux, mais ne peut let ape1'cevoir. La·
poudre de çoloquinte se transfo rme en . sirop de groseilles.
Tour à tour, à la voix de l'observateur, elle reçoit des coups
imaginaires, sent l'impression d'un vent froid qui n'existe
! 94 MAGNÉTISME ET llYPNOT!SAIE

pas, trouve qu'on la. chatouille lorsque personne ne la tou- ·


ehe; elle entend la musique au milieu du plus profond si-
lence, elle respire l'odeur de l'encens que rien autour d'elle
ne peut lui rappeler, elle a dans la bouche un fort goût
d'absinthe qui lui brûle même la gorge, quand elle n'a ab-
solument rien pris.
Une autre malade du même auteur mord à belles dents
dans une pelote qu'on lui dit être un gâteau, boit du rhum
qui n'est que de reau pllre, entend la musique militaire et
voit le régiment qui passe ; elle monte sur la tour Saint-
Jacques et a le vertige; elle voit toutes sortes d'animaux,
des chats, des chevaux, des éléphants; le tout au gré de
l'expérimentateur. A son réveil, ~Ile a un vague souvenir de
tout ce qu'on lui a fait voir. C?est comme un rêve qu'un
trop brusque réveil aurait effacé (i). .,
· Dans un certain nombre de cas, chez les grandes
hystérique s frappées d'hémi..anesthésie, il n'est pas
possible de provoquer des hallucinations dans les
sens qui ont perdu leur activité. Ainsi les illusions
du tact n'auront lieu que du côté sain, et les halluci-
nations colorées de la vue ne pourront être détermi·
nées pour l'œil achromatopsique.
A côté de ces perturbatio ns organiques que la
suggestion peut. détermine r dans le corps humain,
citons des faits du même ordre, absolument nou·
veaux, qui viennent d'être mis en lumière.
Au congres tenu par l' Association française pour
l'avancem ent des sciences, à Grenoble, au mois
d'août 1885, de curieuses expériences de nature à
élucider la question si controversée des stigmates
~anguinolents des extatiques religieux (2), ont été

(t) P. Ricber, tac. cit., p. 702, 703.


(2) Voyez Warlomont, Rapport médical sur Louise Lateau, la
~tigmatiste de bois d,Haine, Bruxelles, 1875.
.
LA. SUGGESTION HYPNOTIQUE 195
relatées par MM. Bourru et Burot, professeurs à
l'Ecole de médecine navale de Rochefort. Ces expé·

fig. f4. - Hémorrhagies cutaoées.pro·voquiJos par suggesltonou somnamba-


lisme, d'après une photographie de M. Godefroy, photographe à Rochefort.
Vive. - Stigmates anciens uu peu effacés, obtenus pour la première fois à
Rochefort, le Gavril t885.
Vive. - Stigmates obtenus le ! juillet t885, à l'asile de LafoAd (La Rochelle.)
Vive. - Stigma.tes obtenus le 19 juillet, à l'asile de Lafoud.
!96 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

rimentateurs sont parvenus à produire ce rameux


miracle pur simple suggestion chez un hystéro-:aépi-
leptique mâle soumis à leur observation (1 ).
Ce nJalade, hémiplégique et hémi-anesthésiqtJe k droite,
~tait hypnotisable et susceptible de recevoir des suggestions
de toute sorte. L'ayant mis en somnambulisme, l'un d'eux
lui donna la. suggestion suivante: « Ce soir, à quatre
heures, après t'être endormi, tu te rendras dans mon ca-
binet, tu t'assoil'as dans le fauteuil, tu te croiseras les
Lras sur la poitrine et tu saigneras du nez. » Al 'heure dite,
les divers actes suggérés furent exécutés, et quelques gouttes
de sang sortirent des narines du patient.
Un autre jour, l'un de ces expérimentateurs l'ayant en-
dormi, traça. son nom avac un stylet mousse sur ses deux
avant-bras en lui disant: cc Ct: soir, à quatre be.ures, tu
t'endormiras et tu saigneras aux bras sur les lignes .que
.]e viens de tracer.» L'peure arrivée, te sujet s·endormitt les
caractères tracés sur la peau se dessinèrent en relief rouge
vif, et des gouttelettes de sang se montrèrent. en plusieurs
points du côté non anesthésié (fig. t~).
Ce malade ayant été transféré à l'asile d'aliénés de la
Rochelle, le Dr Mabille, médecin-directeur de cet établis-
sement, renouvela cette expérience et obtint le même
succès. Ayant tracé une lettre sur chaque avant-bras, et
prenant successivement les deux mains du sujet : « A
quatre heures, commanda-t-il, tu saigneras dece bras, -
et de celui-ci. » - Je ne peux· pas saigner dll côté droit, »
dit Je malade en désignant ainsi. son côté paralysé. Au
moment précis indiqué, le. sang perla à gauche, et non à
droite.
(t) Berjon, La grande hystérie chez l'Homme,phmommesd'inhi-
/Jition et de dynamogtnie, ckangementa de la personnalité, action
des mtdicaments à distance. Paris, 1886. Nous devons à MM. Bour-
ru et Burot, la possibilité de reproduire les figures ti â i 7, qui ont
.. 'té plihUées dans le travail de 1\1. Berjon, nous leur en expri-·
mons tôute notre gratitude.
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE t97
Ces expériences furenL 'ensuite répétées devant un nom-
breui' public médical. Le & juillet dernier, le sujet 'étant
somnambulisé, notre distingué collègue trace une lettre
sur son poignet en lui ordonnant de saigner immédiatement
en ce point •. « Cela me ·fait grand mal, » objecte le patient.
cc nfaut saigner quand même, >> lui commande l'opérateur.
« Les muscles de l'avant-bras se contraoten·t, le membre ·
deviént turgescent, la lettre se dessine rouge et saillante,
enfin des gouttes de sang apparaissent et sont constatées
par tous les spectateurs.Toutefois il faut signaler que, dans
cette dernière expérience, il y eut une erreur de lieu. Ce
fut la lettre tracée au voisinage l'avant-veille, qui làissa
suinter du sang. Peut-être la. suggestion n'avait-elle pas
été assez précise, peut-être l'exécution était-elle trop rap-
prochée du commandement, car c'était. la première fois
que la suggestion n'était pas faite pour un temps éloigné de
quelques heures.

S'agit-il encore de phénomènes d,ordre suggestif


dans les singulières modifications de l'organisme
que, devant le même congrès, les mêmes expéri-
mentateurs ont déclaré obtenir pa~ l'action à dis-
tance des médicaments? Ce n'est pas, nous l'avouons,
sans quelque hésitation et sans faire de sérieuses
réserves, que nous avons résumé pour nos lecteurs
la communication de MM. Bourru et Burot, tant
tous les faits qui y sont relatés sont étranges et
échappent à toute interprétation scientifique.
Ayant essayé l'action des métaux d'après la mé-
thode de Burq sur la paralysie dont était atteint
leur hystéro-épileptique, ces médecins constatèrent
que l'or surtout se montrait très énergique. Un objet
d'or produisait un sentiment de brûlure intolérable
non seulement au contact de la peau, mais encore
à une distance de dix à quinze centimètres, .à tra-
198 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
vers les vêtements, et même à travers la main ter-
mée de l'expérimentateur. La boule d'un thermo-
mètre à mercure, approchée de la peau,"' causait à
distance un sentiment de brûlure, des convulsions
et une attraction du membre. On eut l'idée· d'essayer
les. composés métalliques, et on constata qu'ils
jouissaient d'un pouvoir très analogue aux métaux
eux-mêmes. Bien plus, on vit l'action physiolo-
gique et médicamenteuse de ces diverses subs·
tances se manifester avec une certaine énergie.
Un ·cristal d'iodure de potassium approché des
téguments produisit des bâillements et des ét~r­
nûments répétés; l'opium fit dormir par simple yoi-

s1nage.
Ces faits si surprenants se produisirent non seule-
ment chez le sujet mâle en question, mais encore
chez une femme h ystéro·épileptique âgée de vingt•
six ans que les expérimentateurs eurent ensuite à
leur disposition. Un flacon de jaborandi approché
de la malade détermina presque immédiatement de
la salivation et de la sueur.
Un des observateurs avait apporté dans sa poche
deux flacons de même grandeur enveloppés de
papier et contenant l'un de la cantharide, l'autre de
la valériane. Voulant mettre le sujet sous l'influence
de la cantharide, il approcha de lui celui des flacons
qu'il croyait contenir cette substance. Sa stupéfac-
tion fut grande quand il vit se produire l'action exci-
tante de la valériane (fig. 15); mais tout s'expli-
qua quand on eut constaté qu'il s'était trompé de
flaoon .
. Pour l'essai. des divers poisons, l'expérience dé·
mont!a aux observateurs qu'il était préférable d'em-
LA SUGGESTION HYPNOTlQUB f99
plorer des solutions étendues plutôt. que la substance
elle-méme dontl'action se montrait brutale;-toxique

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et dangereuse, tandis que dissoute dans l'eau dans


des proportions déterminées, elle manifestait les
200 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

propriétés physiologiques que l'expérience a appris


à lui reconnaitre. ·

1
Fig. 16. - Ivresse (alcool de vin), d'après une photographie de M. Gode t>OJ•
photographe à Rochefort.

L'action à distance s'exerce rait sur tous les points


du corps, mais elle serait surtout énergiq ue quand
la substance serait présent6ê près de la tête.· ~
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 201
Dans les expé rien ces instituées par les. profes-
seurs de Rochefort, les résultats obtenus ·se mon-
trère nt toujours préc is et identiques. Tous les nar·
cotiq ues an1enêrent le sommeil, niais avec les par-
ticul arité s spécio.les à chacun d'eux .. Le sommeil de
l'opium était lourd et le t•éveil péni ble; celu i du
chlo ral était lége r et se dist;ipait facilement. Les
divers alcaloïdes de l'opium agirent comme dans les
expériences phys iolog ique s.
J..1es vomitifs et purgatifs exercèrent l'action propre .
à chacun d'eux. Les vomissements causés par l'apo-
mor phin e fure nt très abondants et suivis de céph a-
lalgi e et de somnolence; ceux de l'ipécacuanha
furent accompagnés d'un goût spécial à la bouche;
l'ém étiqu e pl'O\'Oqua surto ut des naus ées et de la
prostration. La scammouée détcrruina man ife'ste-
men t des cou trnctures intestinales. ·
Cha cun des alcools prod uisit son i vrcsse spéc iale :
~elle de l'alc ool de vin a toujours été gaie (fig. 16);
~elle ùe l'alc oold egra iùs, furie use. L'al déhy de causa
une prostration profonde, et !'abs inth e une paralysie
des membres infé rieu rs.
L'eau de fleurs d'oranger, le camphre, se sont
montrés de véri table s calmants.
L'ea u de laur ier-c erise a amené chez la femme
hystéro-épileptique une extase religieuse (fig. 17)
d'autant plus sing ulièr e qu'elle était israélite et que
ses hallucinations avaient pour objet la Vierge en-
tourée des attri buts hiératiques que lui donne la
religion catholique. ·
L'acide cyanhydl'ique a déte rmiL é des convulsions
thoraciques, l'essence de mirban" des secousses
convulsives d.ans tout le co1·ps et des hallucinations.
!02 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

Les anesthésiques amenèrent une excitation ana-


logue à celle de la première période de l'anesthésie
chil·w·gicale. Le pho.spho1·e provoqua tlcs t1·emble-

·.

fig. t7. - B1tase religieuse (eau de laurier-cerise), d uprês une photogrnpblo


0

de Al. Godefroy, photographe à Rochefort.


LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 203
ments, la cantharide une excitation instantanément
arrêtée par le camphre.
En un mot, par cela seul qu'elles furent mainte-
nues quelque temps à une certaine distance des
téguments, les diverses substances de la matière
médicale manifestèrent leur action physiologique
propre comme si elles avaient été introduites dans
l'organisme par les procédés habituels.
Quelques faits du même genre auraie nt été cons-
tatés chez des malades de MM. Charcot, Dumont-
pallier et Brouardel; et MM. Bourru et Burot
auraient eux-mêmes fait quelques expériences con-
cluantes sur quelques hystériques moins sensibles
que les deux sujets qui leur ont donné des résultats
si surprenants.
Ces observations sont-elles incontestables? Les
expérimentateurs n'ont-ils été le jouet d'aucune illu-
sion? Ces expé1'iences sont trop récentes et trop iso-
lées encore pour qu'on puisse se prononcer en toute
connaissance de cause, et seul l'avenir nous dira ce
qu'il faut en penser.' Mais si les faits sont réels,
l'explication nous en semble bien difficile. Les au-
teurs de la découverte hésitent entre plusieurs
théories, notamment celle de la suggestion, et celle
de la force neurique rayonnante : cette dernière
semble avoir leur préférence.
Mais la force neurique rayonnante, nous l'avons
dit ailleur s, est une hypothèse qui nous ramène
purement et simplement au fluid6 des partisans du
magnétisme animal, et que rien ne justifie.
Quelques-uns des faits obse1·vés pai· MM. Dom·ru
et Burot pourraient peut-être être considérés comme
d'o1·dre susgestif; var exemple les phénomènesgéné-
204 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
raux dénués de caractères spéciaux éclos chez leurs
sujets à l'approche d·une substance quelconque,
-comme le sommeil, les mouvements convulsifs, et
même les vomissements. L'idée qu'ils vont être
soumis à l'influence d'une substance méclic~men­
teuse peut être suffisante pour déterminer chez les
sujets ces symptômes dont la banalité est évidente.
Mais comment expliquer l'action spécifique des
médicaments, de l'opium et du chloral, par exemple,
ou de l'émétique et de l'ipécacuanha? La question
reste ouverte, et le restera vraisemblablement long-
temps encore.
III
A un degré encore plus avancé d'hypnotisation. la
conscience disparaît, la spontanéité psychique est
supprimée, et le sujet devient dans toute la force du
terme un automate soumis à la volonté, au caprice de
l'expérimentateur. Mais dans cet état même, il existe
encore quelque chose de propre à l'individu ainsi
annihilé; c'est la façon dont son cerveau réagit sous
l'influence de ~a suggestion, et qui n'est ni la même,
ni égale chez tous.
Un des phénoménes les plus extraordinaires de
cette ·phase, c'est la po~sibilité de faire perdre à un
somnambulique la notion de sa propre personnalité
et de la transformer en une autre.
Durand de Gros dit à une jeune fille eu expérience : Vous
êtes un .Prédicateur l Aussitôt, elle _joint les mains, fléchit
Jes genoux, puis, la tête inclinée et Jes yeux au ciel, eUe
prononce, avec une expression de piété fervenl.e, quelques
·mots d'exhortation (t).
Ul Dr°Philips, loc. cit , p. t 16,
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 205
M. Bernheim (t) dit à un de ses sujets : Tu as dix ans, tu
es un enfant, va jouer avec les gamins. Et il se met 'i1 faire
le simulacre de jouer aux. chiques, à l'attrape, à saute-
mouton, le tout avec des détails d'une précision surpre-
nante. Il lui dit : Vous êtes une jeune fille! Il baisse modes-
tement la tête et fait sen1blant de coudre. ~ Vous êtes gé·
iérul, à la tête de votre armée! Il se redresse et s'écrie: En
1vant! - Vous êtes un digne et saint ~uré f Il prend un air
lluminé, fait le signe de la croix et semble se livrer à une
ecture pieuse. - Vous êtes un chien l Il se met à quatre
pattes et aboie.
M. Ch. Richet a cité diverses expériences de ce
genre sous le nom d'objectivation des types par am-
nésie de la personnalité. Chez deux personnes du
~exe, somnambulisées par des passes magnétiques,
il suffisait d'un mot prononcé avec autorité pour opé-
rer la transformation de personnalité. M.•.. est suc-
cessivement transformée en paysanne, en actrice, en
général, en prêtre, en religieuse. A ..•. 'est transfor-
mée aussi en général, en matelot, en vieille femme,
en petite fille, en une personne réelle, qu'elle a con-
nue. Dans ces objectivations, la. modification des
sentiments est complète. La timidité de l'une se
change en hardiesse si le personnage qu'elle repré-
sente l'exige, ses sentiments religieux en irréligion;
B.... de silencieuse devient bavarde, de réservée
devient provocante; elles donnent à ces personnages
qu'elles représentent les sentiments, les goûts, les
allures qu'elles leur supposent dans la réalité. Néan-
moins, dans tous ces changements de personnalité,
le caractère propre du sujet se révèle et chacun joue
son rôle avec ses qualités personnelles et les aptitu-
des dont il dispose.
(l) Bcrnheim, loc. cit.
i2
206 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME 1
Le même auteur ayant réussi à endormir un de
ses amis, parvint au bout de quelques séances à lui
fai1'e subir quelques transformations de personna-
lité:
.En pr~tt•e : il se dispose à recevoir des confessions, écoute I
avec la plus scrupuleuse attention les billevesées qu'on
s'amuse à lui dire; s'indigne quand on ne lui parle pas
sérieusement. Pendant une demiMheure, il joue ce rôle avec r

une dignité triste qui ne se dêmentit pas. Un de mes amis,


présent à cette séance curieuse, s'amuse à dire: «A bas la
calotte l » C••• joint les mains, et avec une onction ineffable
dit:« Pardonnez-leur, mon Dieu l ils ne savent pas ce qu'ils
font .•• »
En femme: Son premier mot est: « Ne me chiffonnez
pas.» Il prend le rôle d'une femme légère.
En vieillard : il s•assied dans un fauteuil en geignant, en l
se tâtant les genoux, demande une canne pour marcher,
tousse en parlant, respire difilcilement. Au lieu de s'imagi- ,.
ner qu'il est devenu un vieillard de l'époque actuelle, il '
croit être un vieillard de i 933, par exemple. Il parle alors
de ses souvenirs de jeunesse, qui sont confus et nageant dans· '•:
le brouillard, et qui se rapportent à. l'époque actuelle.« De
mon temps, disait-il, on allait aux pièces de Victor Hugo; ~
j'ai même assisté du vivant de Victor Hugo à la. reprise de 1
1
Le B.ol s'amuse••• » {t). ,,
Le même somnambulique peut être transformé en
divers autres types; en cabotin, par exemple, ou en
personnage de comédie. S'ilfaitHarpagon, il s'incarne
tellement dans son rôle, il est tellement dix·septième
siècle, que si on lui dit qu'il a des rentes sur l'État et
des obligations de chemins de.fe·r, il se passe la main )
sm le front, se demande ce que cela signifie, n'y
cpmprend ri.en, a presque une crise ne·rveuse et
,
(t) Ch. Richet, l'llomme et l'intelligence, Paris, i884.
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 20'1
éprouve un désordre intellectuel qui persis~~ pen-
dant quelque temps. ·
Un sujet du Dr Bernheim, ancien sergent, blessé à
Patay, ouvrier de hauts fourneaux. est mis en état
de somnambulisme.
· Je· lui dis: - Vous êtes en i870, sergent à la tête de
votre compagnie; vous êtes à la bataille de Gravelotte. Il
ré.fléchit un instant, comme pour revivifier ses souvenirs;
ils renaissent, deviennent image. et s'imposent avec une
saisissante réalité. Il se lève, appelle les hommes de sa
compagnie, commande, marche, les dispose pour l'action :
l'ennemi est là 1 il se couche, épaule son fusil, tire plu-
sieurs fois de suite; quelques-uns de ses soldats tombent;
il ranime le courage des autres : « Allons, courage t abritez. ·.
vous derrière ce buisson !... » Ou bien je le remets en ima-
gination au combat de Patay, où un éclat d'obus l'atteint
au crâne. Il tombe, res~e sans proférer un mot, porte la
main sur sa tête, ne bouge pas ••• En revivant cette partie
de son existence, il dédouble pour ainsi dire sa personna-
lité. Il fait à la fois les questions et les réponses, il parle
pour lui et pour les autres, comme s'il faisait un récit. Je le
transfère à Dijon, où il était en garnison : « - Tiens! ca-
poral Durand, comment vas-tu ? - Pas mal, et toi 'l D'oà
viens-tu comme cela? Je viens de congé, j'étais à Sa-
verne ••• Ailons au eafé prendre un bock. » Il cherche. des
c~aises, prie ses camarades de s'asseoir, appelle le garçon,
.commande des boe]{.s et continue à. parler de toute espèce
de choses avec ses eompagnoes, parlant à la fois pour lui
et pour eux. Je lui dis: « - Oll. êtes-vous? - Je suis à Di-
jon. - Que suis-je, moi? - Vous êtes le docteur Bernheim.
- Mais je ne suis pas à Dijon. - Vous êtes à l'hôpital Saint-
Charles, de Nancy. - Mais non, puisque je suis à Dijon.
Voici mes camarades, je ne vous connais pas. »A son ré-
veil, le souvenir de tout ce qui s'est passé est absolument
éteint (i). ·
(i) Bernhefm, loc. cit., p. 38.

l()S MAGfŒTISME ET HYPNOTISME 1
Tout le monde reconnaîtra. les analogies d'un état
5emblable a'1ec l'état de rêve ou de somnam bulisme
,,
ipontané. Malgré ces divagations de l'automatisme .
cé;rébral, il subsiste au fond de l'individu un vague
)

4Jentiment de son identité, qui remonte à la surface


aussitôt qu'on s'adresse directement à elle. O'est ce
qu'on observe chez certains fous, rêveurs d'un autre
genre, mais rêveurs tout de même. Voici un grand
pril).ce qui s'avance vers vous d'un air majestueux.
Vous le saluez : « Bonjour, monseigneur, comment
va votre altesse? - Fort bien; je vous remercie.
- Cirez mes chaussures, je vous prie; :pourquoi
n'est-ce pas fait ?-Mons ieur m'excusera; je l'avais
oublié. » Ce double personnage avant d'être prince
était un valet de chambre .
Mais il est des cas où ce reste d'identité .person-
nelle semble s'effacer à son tour, et où il ne reste
plus r~en dans le· cerveau du sujet, qu'un vide stu-
péfiant, insondable.
Une des expérien ces favorites du magnéti seur
Hansen consiste dans la production d'une perte par-
tielle de la mémoire. Ainsi il fait oublier à son sujet
son nom, ses prénoms, son âge, son domicile. L'am-
nésie peut être poussée plus loin, jusqu'à la pert~
absolue de tout souvenir. M. Liégeois rapporte des
expériences où il suggéra it à une dame en somnam-
bulisme qu'elle ne se souvena it plus de rien, qu'elle
ne savait plus si elle était morte ou vivante, homme
ou femme, mariée .ou non, mère de famille ou sans
enfants. Et la patiente, à toutes les questions, répon-
dait, avec u11e étrange expression de stupeur : « Je ne

sais pas.· » . . .
Ces phénomènes d'amnésie partielle peuvent être
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 209
. .
provoqués dans un état hypnotique où la conscience
subsiste encore, comme nous en avons plus haut
fourni des exemples dus à Durand (de Gros), Bern~
heim , Hack Tuke. C'est aussi l'amn ésie qui donne
l'explication des hallu cinat ions négatives dont nous
parlerpns dans un instant. Elle joue, en somme, un
rôle important dans le mécanisme des manifestations
hypnotiques, que nous étudierons dans un chapitre
subséquent.
Quelques somnambuliques ont des rêves sponta·
nés. Nous ne faisons que signaler ce fait qui a déjà
été traité dans un chapitre précédent, à propos des
hystériques chez qui il semble plus particulièrement
se produire. Oependant on en trouve des exemples
chez des hommes. ·
Un homme de trente-sept ans, hypnotisé par
M. Bernheim, se montre docile aux suggestions de
tout genre. L'abandonne-t-on à lui-même, il entre
en rêves spontanés. Un jour, étant en somnambulis-
me, il donnait tous les signes de la plus vive frayeur.
Il apercevait un tigre en face de lui, dans un désert.
« - Il vient t le voici! s'écr ie-t-i l. - Quoi donc ?
- Le tigre! le voyez-,?ous, là-bas! » Pendant ces
rêves spontanés, il restait néanmoins en relation
avec la personne qui l'avait endormi.

IV

Un second ordre de faits des plus singu liers obser-


vés pendant le somnambulisme, c'est la possibilité
de susciter à un somnambule des suggestions•d'~al·
lucinations, d'illu sions et d'actes qui se manifesteront.
soit immédiatement après le réveil, soit à'. une
n. . .,
. . .
2f0 l\IA.GNÉTISME ET HYPNOTISME

échéance plus ou moins longue. Ramené à lui-même


le sujet n'a aucun souvenir de ce qui s·est passé pen-
dant le sommeil. L'idée qui naît dans son cerveau et
qui lui a été sug gér ée à son insu, il la croit spon-
tanée. L'image fictive que le même organe projette
au dehors, il la voit réelle et ne songe pas J?lus à
mettre en doute son existence que nous n'avons l'ha..
bitude de nous défier de nos sensations ordinaires.
Par mi les somnambules, les uns sont susceptibles
de suggestions d'actes, d'autres le sont en même
temps d'illusions et d'hallucinations sensorielles
limitées à un ou plusieurs sens, ou généralisées ;
d,autres peuvent recevoir des suggestions de toute
nature. Il est dessujetsqui, pour des raisons psycho-
. logiques sur lesquelles nous avons insisté précédem-
ment à plusieurs reprises, ne réalisent que par tiel -
lement les suggestions qu' ils ont reçues, ou y
résistent tout à fait. 11 en est donc de même des hal-
lucinations ou imp ulsi ons pos thy pno tiqu es que de
celles qui sont provoquées pendant le som mei l ner -
veux même.
Quelques mots à propos de suggestions sensoriel-
les. On annonce à un somnambule qu'il éprouvera
à son rév eil des douleurs dans div erse s parties du
cor ps: des crampes dans une jambe, des démangeai-
sons du cuir chevelu. Ces divers troubles sensoriels
sont éprouvés au réveil. On fera réveiller tel sujet
avec une pla ie imaginaire à un n1embre, tel autre
avec une infirmité répugnante.
La vur est un des sens les plus faciles à affe cter.

On peut''s.uggérer la vue d'objets qui n'existent pas
et qui seront vus au réYeil comme ils ont été vus
pendal,lt le sommeil hypnotique. On peut localiser à
LA SUGGESTION BYP~OT1QUE 211
son gré l'hallucination, la faire voir à telle ou télle
place, sur tel ou tel objet qui servira d'écran ou de
réflecteur. Un morceau de carton placé d~7's un c~r­
tain sens représentera le portrait d'une personne
connue. Qu'on en modifie la position, et le portrait,
suivant le mouvement imprimé au carton, sera vu
en travers ou la tête en bas. Qu'on en modifie la
distance par rapport àl'hypnotisée, et l'image perçue
subira toutes les modiftcations exigées par les lois
de la physique.
M. Bernheim suggère à un de ses malades qu'à
son réveil il verra une personne présente la figure
rasée d'un côté et un immense nez en argent. Après
son réveil, le regard du patient s'étant par hasard
porté sur la personne en question, il partit d'un im·
mense éclat de rire : « Vous avez donc fait un pari,
dit-il, vous vous êtes fait raser d'un côté. Et ce nez 1
Vous éti~z donc aux Invalides? »
Le même expérimentateur dit à un autre de ses
somnambules: « Quand vous vous réveillerez, vous
irez à votre lit, vous y trouverez une dame qui vous
remettra un panier de fraises, vous la remercierez,
vous lui donnerez la main, puis vous mangerez lei
fraises. » Ainsi fut fait; et l'hypnotique mangea les
fraises, les suçant avec délice, jetant les pédicules,
s'essuyant les mains de temps en temps avec une
apparence de réalité dont l'imitation serait diffi-
cile (1). . ,·
Au gré de l'expérimentateur, le sujet entendra à
son réveil une musique délicieuse; assistera à une
violente dispute, à des incidents dramatiques ou à
(i) Bernheim, p. 24.
212 llAGN~TISME ET HYPNOTISME
des scènes de comédie. Une jeune fille se verra pa-
rée de bijoux charmants, et au bout de quelques
minutes, quand l'hallucination disparaîtra d'elle-
même, elle manifestera le plus vif chagrin de se
trouv:er dépouillée de ces rich ess es qui lui étaient
venues en dormant: comme dans un conte de fées.
Parfois la durée des hallucinations posthypno-
tiqu es est très courte. D'autres fois, elle dure assez
longtemps pour que, quand elles sont d'ordre pé-
nib le, il soit nécessaire de réendormir le sujet pour
les faire disparaître.
On peut provoquer aussi des suggestions viscé·
raies et produire par ce moyen des modifications
intenses de l'innervation sympathique. Une pilule
imaginaire prise par l'hystérique du D' Taguet
pendant la période de somnabulisme, faisai& cesser
au réveil une constipation opi niâ tre.
Un malade du D' Bernheim qui avalait pendant
son sommeil avec toutes les marques d'un vif dé·
plaisir, une bouteille d'eau de Sedlitz non moins
imaginaire, allait dans la journée quatre ou cinq
fois à la garde-robe.
M. Bottey,.ayant fait à une de ses somnambules,
l'injonction d'avoir ses règles dans les quarante-
hui t heu res, il se produisit chez cette jeu ne femme
qui était alors très éloignée de son époque mens:
truelle une telle congestion de l'ut éru s, qu'elle eut
dès le lendemain une leucorrhée extrêmement
abondante, qui ne persista pas.
Il est aussi facile de suggérer des besoins imagi-
naires P,ont la satisfaction s'impose imp érie use men t
au réveil. Qu 'on suggère à une hypnotique qu' une
fois réveillée elle au1·a faim ou spif, ou qu'e lle aura
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 213
un besoin d'un autre genre à satisfaire, et aussitôt
sortie de· l'état de somnambulique, on la verra se
jeter en véritable affamée sur les aliment$"°' et les
boissons, ou s'éloigner avec hâte, ne pouvant dissi-
muler un malaise croissant, si par quelque .artifice
on s'efforce de la retenir,
Les suggestions peuvent agir non seulement sur
des sens ou des organes isolés, mais encore sur l'in-
dividu tout entier. On peut par exemple suggérer à
une hypnotique qu'elle est en cire: à son réveil
elle manifestera une vive frayeur si elle voit qu'on
approche d'elle une allumette enflammée. Si ori lui
a inculqué l'idée qu'elle est .en verrè, elle s'écriera
qu'il ne faut pas la toucher de crainte de la briser.
Un véritable délire peut s'organiser autour de ces
conceptions imposées.
Non seulement la suggestion peut avoir pour effet
de modifier les impressions sensorielles, ou d'en faire
naître de.fictives, mais elle peut encore avoir pour
résultat de les suspendre d'une façon plus ou moins
complète. Nous avons vu que pendant le sommeil
somnambulique on pouvait rendre un sujet aveugle
ou sourd à volonté. On peut aussi le.fair~ se réveil-
ler avec les mêmes infirmités.
Le phénomène peut être décomposé ; il peut être
limité à un sens~ à un objet, à un individu: ce sont
les suggestions d'hallucinations négatiues de M. :Ber-
nheim et les suggestions inhibitoires, de M. P. Ri..
cher. Ce dernier démontre en effet. que l'interven-
tion de.l'opératew a pour résultat, non pas de sup-
primer la sensation, mais simplement de l'empêcher
d'arriver. â la conscience. Si, par exemple, on rend
in visible pour un somnabulique un petit carré de

2f 4 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

papier rouge et qu'on le place sur un point d'une


carte' blanche que le sujet doit regarder attentive·
ment, il ne voit pas le papier rouge,. mais il dis tin·
guera dÙ vert, couleur. complémentaire du rouge.
L'impression du rouge a donc pénétré dans les
centres nerveux, mais par suite de l'action inhibitoire
de la suggestion négative imposée, elle n'entre pas
dans le champ de la conscience (1).
M. Féré ayant imaginé de rendre invisible pour
une hystérique somnambule un tam-tam dont laper·
cussion la rendait instantanément cataleptique, il
fut possible désormais de faire résonner l'instru-
ment à ses oreilles sans .a~ener la catalepsie.
M. Bernheim affirma à unt..1e ses malades qu'à son réveil
elle ne le verrait plus. Elle se mit à sot1rire. Quand elle fut
., éveillée elle le chercha inutilement.« - Je suis là, dit-il;
vous me voyez bien, je vous touche, je vous chatouille le
front. » Elle ne bougea pas. « Vous voulez vous moquer de
moi, ajouta-t-il, vous jouez la comédie. Vous ne pouvez
vous empêcher de rire; vous allez partir d'un immense
éclat.» Elle ne sourcilla pas davantage L'escamotage de la
personne de l'opérateur était parfait. Pour qu'il redevtnt vi-
sible, il fut nécessaire de suggérer à la malade qu'il aJlait
rentrer par la porte; alors elle le vit, le salua et se montra
contente de le revoir.
Le Dr Liébault suggéra à une dame non hystérique qu'à
son réveil elle ne verrait plus le D' Bernheim, qui assistait
à l'expérience; qu'il serait parti ayant oublié son chapeau ;
qu'elle prendrait ce chapeau, le mettrait sur sa tête et le
rapporterait au domicile du professeur. A son réveil, ce
dernier se plaça en face d'elle: - « Oà est le D' Bernheim? ,,
lui demanda-t-on; et elle répondit : - « n est parti : voici
son chapeau. » Malgré tout ce qu'il put faire pour se faire

(i) P. Richer, loc. cit., p. 727.


LA. SUGGESTION HYPNOTIQUE 215
reconnaitre, il ne put y parvenir; bien que présent~ il
n'existait plus pour elle. Enfin quand elle partit,. elle prit
le chapeau et le mit sur sa tête. Elle l'eO.t porté ainsi au
domicile du docteur, si M. Liébault ne le lui avait rede-
mandé.
Des expériences analogues purent étre répétées
chez divers autres sujets en somnambulisme.
Ces illusions et hallucinations posthypnotiques
peuvent être commandées pour une époque plus ou
moins éloignée. On peut suggérer à un sujet que
tel jour, à telle heure, il éprouvera tel ou tel phéno-
mène. Une céphalalgie, par exemple; de la faiblesse
d'un membre, de la surdité; ou qu'il verra un per-
sonnage important, assistera à une scène quelcon..
que. - Tout se réalisera conformément à l'injonc-
tion de l'endormeur.

Je citerai maintenant quelques suggestions d'ac.


tes posthypnotiques. Les actes suggérés peuvent
être exécutés au moment du réveil ou à une échéance
plus ou moins éloignée, selon la volonté de l'opéra-
teur.
A un vieux marin employé de chemin defer, M. Bernheim
suggère qu'à son réveil, il lira le chapitre d'un livre de
chimie, intitulé : Or, et fera ensuite quelques réflexions plai-
santes que lui inspirera cette lecture. A son réveil, le sujet
prend ses lunettes, ouvre la chimie, cherche à la table le
chapitre Or, se met à le lire : « Pourquoi, lui .dit l'expéri~
menta.teur, lisez-vous cet article 'l - C'est une id~e, » ré·
pond•il; puis au bout de quelques ·minutes, s'arrêtant dan·
sa lecture .• « De l'or, dit-il, si j'en avais, je vous recom
penserais bien; mais je n'en ai pas. » Et il se· remet à lire
216 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

S'interrompant de nouveau, au bout d'un instant, il ajouta:


cc Ce n'est pas la Compagnie de chemins de f'er qui enrichit
ses employés. » ..
A un autre, il fut su~géré de voler à son réveil une
cuiller d'argent. La première fois, il hésita: « Non, dit-il,
ce. serait un vol. »Et il n'obéit pas à la suggestion. L'ex-
pêriencc ayant été renouvelée et la suggestion lui ayant été
faite d'une voix plus impérieuse, il vit à son réveil la
ouiller, hésita un instant, puis dit : « Ma fois tant pis! »
et il la mit dans sa poche.
Dans le cas de suggestions à échéance plus ou
moins éloignée tan~ôt l'idée sommeille ignorée du
sujet jusqu'au moment de sa mise en œuvre. D'au
tres fois, elle s'éveille plus ou n1oins longtemps à
l'avance, et peut se transformer en véritable obses-
sion : mais la première alternative est la plus ordi-
naire. .,
On ne connaît pas quelle peut être la limite de
temps au lJout de laquelle toute suggestion est im-
possible ; .elle est assurément fort variable selon les
sujets, ·mais il est vraisemblable qu'elle peut être
considérable.
· M. Bottey raconte qu'ayant mis en somnambulisme la
servante d'une maison où il allait diner tous les quinze
jours, il lui ordonna que lorsqu'elle viendrait lui ouvrir la
porte quinze jours plus tard, elle ne pourrait s'empêcher
de le frapper. Ce fut en effet ce qui arriva. Au moment
fixé, la servante se précipita sur lui et lui administra une
telle quantité de horions qu'il perdit pour Pongtemps, dit-il,
l'envie de renouveler une pareille expérieuce ( i).
M. Rlehet,. avant de réveiller -:we dame en somnambu-
lisme, Itii enjoint de revenir 1.el jour, -à telle heure. Au jour
et à l'h~ure convenus elle arrive : u Je· ne sais pas pour-
(l) Bottey, Magnl!timie animal, Paris, i884t.

•,,
LA SUGGESTION HYPNOTIQUE 217
quoi je viens, dit-elle, il fait un temps horrible. J'avais du
monde chez moi. J'ai couru pour venir ici etje n'ai pas le
te1nps de rester; il faut que je reparte dans quelques
instants. C'est absurde ; je ne comprends pas pourquoi je
suis venue (i ). »
De nombreux exemples de ce genre se trouvent
dans le travail du même auteur et dans ceux que
nous avons précédemment cités.
A une dame en somnambulisme, 1\1. Liégeois dit: «Dans
quatre jours, vous irez chez Mme S... , vous la trouverez
dans sa salle à manger, vous irez à telle armoire, ivous y
prendrez un verre de liqueur, puis vous vous moquerez de
sa petite fille qui sera bizarrement vêtue. » A son réveil, le
sujet n'a conservé aucun souvenir de cette suggestion. Au
jour et à l'heure dits, elle met ponctuellement à exécution
les actes qui lui ont été ordonnés et elle éclate de rire,

en voyant l'enfant de Mille S.•. qui, vêtue de gris, lui sem-
blait affublée d'une robe rouge et d'une toque verte.
Enfin il est ],)Ossible dans l'état somnambulique
de suggérer des idées fixes, des impulsions irrésis-
tibles auxquelles le sujet, après son réveil, obéira
avec. une précision absolue. Le nr Taguet raconte
ce qui suit dans l'observation de la malade dont
nous avons parlé dans un chapitre précédent:
« Nous lui ordonnons un jour de se rendre à la préfec-
ture, de monter au deuxième étage, de forcer la première
porte qu'elle rencontrera et de décharger un revolver sur
les personnes présentes; au moment où nous allions la
réveiller, elle nous arrête et nous dit qu'il lui sera in1pos-
sible d'accomplir l'ordre donné; qu'elle attend l'arme
annoncée, et nous prie de lui indiquer le jour eL l'heure.
Notre ordre imprudent, s'il avait été complet, aurait pu

(t) Ch. Richet, L'Homme et l'intelligence, p. 253.


CULLERRE. 13
218 MAGNÉTISME ET HYPNOTISMB
coO.ter la vie à plusieurs personnes si la malade et\t été
réveillée sous l'influence de cette malheureuse idée que
nous dO.mes effacer de son cerveau1 son souvenir étant
~11bordonné à notre volonté.»

Nous n'insisto ns pas davantage sur les impulsions


posthypnotiques, dont l'examen est réservé au cha-
pitre consacré à la médecine. légale.
~-· , ,;/ :· ~. :~ . . ,
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CIIAPITRE VIII

LA. SUGGESTION A L'ÉTAT DE VEILLE
, L'ÉTAT DE FASCINATION

1. - Les sujets hypootisables, et même certains individus qui ne le sont


pas, peuvent recevoir des suggestions ù l'état de veille. - Faits
analogues tirés de la pathologie : paralysies psychiques. - Expé-
riences de MM. Bernheim, DumontpaJJier, Ch. Richet, Bottey,
Bréma.ud : suggestions motrices; paralysies suggestives; actes auto-
matiques ; amnésies.
111. - Troubles de la sensibilité : anesthésies, hyperesthésies. - Troublesdes
sens: vue, ouïe, - Transfert des troubles suggérés: il peut être opéré
par l'aimant et pal" suggestion. - Hullucinutions des divers sens.
111. - S'agit-il de suggestions à l'état de v~ille dans ce qu·oo appelle lecture
des pensées? - Quo penser de ce prétendu phénomène?
lV, - De l'état de fascination décrit. par Io Dr Brémaud; procédés pour :'1
l'obtenir; en quoi il consiste. - Sa place dans la série hypnotique. •i
- Les femmes ne peuvent être mises en état de fascination. -11 '!

tend à disparaitre par la répétition des expériences. 1


V. - Exemples de fascination, d'après le DrBrémaud. :1
VI. - Phénomènes pathologiques du même ordre : sauteurs du Maine, '
de Malaisie, de Sibérie. I . 1
1

Vll. - Suggestions dans l'état de fascination. - Elles agissent comme dans i


l'état cataleptique. 1

'!
I
·I
!
Dans le chapitre p~écédent nous avons montré 1

qu'il suffisait d'un degré d'h-ypnotisation excessive- l.,


ment faible pour rendre certains sujets aptes à être
iniluencés par suggestion, et qu'alors on pouvait ·ll.
leur faire accomplir automatiqueme nt les actes les
.{>lus bizarres, les fra.pper de paralysie, leur enlever
11

1
220 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
la mémoire, leur procurer des hallucinations de
tous les sens.
Chez quelques sujets, ce léger degré d'hypnose
n'es t mêm e pas nécessail'e. Beaucoup d'individus
qui ont été hypnotisés d'avance, ne fût-ce qu'u n
très pet it nombre de fois, peuvent, à l'état de veille,
recevoir les mêmes suggestions, et, sous leur
infl uen ce; réagir au moins en partie comme dans la
péri ode so~nambulique. Bien plus, certaines per -
son nes se sont montrées susceptibles de recevoir des
sug gest ions san s hyp noti sati ons préa labl es, san s
JD.ême être sensibles aux procédés hypnogéniques.
Le nombre
., des suggestions dont sont passibles ces
derniers est, on le comprend, très rest rein t; il l'es t
moins déjà chez les personnes qui ont sub i deux .ou
trois hyp noti sati ons ; il devient très considérable
chez les indi vidu s don t le système nerv eux a été
profondément modifié par la prat ique répété~ de
l'hy pno tism e. · ·
Quelque·s fait s analogues aux phé nom ène s sug -
gérés pendant l'éta t de veille ont été recu eilli s par
la pathologie. En 1869, Russel Reynolds (1) appelait
l'att enti on sur les para lysi es causées par la seule
ima gina tion . Une jeun e dame, q·ui avait eu à sup-
por ter de grands reve rs et qui s'était épuisée à soi-
gne r un père para lysé , éprouva des douleurs dans
les jambes et s'im agin a qu'elle allait €t1·e para lysé e
à- son t-0ur : elle ne tarda pas, en effet, à contracter
une para lysi e totale, qui gué rit au bout de quelques
jour s sou s l'influence ·des toniques, des frictions,
( i) Russel Reynolds, Remarks on pa1·alysis and otker disorder1
of motion and seMation.dependent on idea. (B1·itish. med.journ.,
nov. i869.) . · ..
LA SUGGESTION A L'ÉTAT DE VEILLE 221
de la faradisation, et de l'assurance donnée par le
médecin que la guérison allait survenir.
Erb \1), en 1878, signalait aussi certains phéno-
mènes nerveux, paralysies , contractur es, douleurs,
qui peuvent se développe r spontaném ent sous l'in- '
'
iluence d'une idée ou d'une émotion. · i
M. Bernheim a traité, avec de nombreux détails,
de la possibilité de produire, chez l'hypnotique
éveillé, des phénomèn es en tout semblables , quoi-
que moins variés peut-être, à ceux qui sont obtenus
chez les somnambu liques.
M. Dumo~tpallier (2), étudiant l'effet des sugges-
tions à l'état de veille, a reconnu que les expé;;-
rien.ces de M. Bernheim étaient exactes, et qu'on
pouvait obtenir à volonté des transferts de la sensi-.
1

bilité et de la force musculair e en affirmant à unè


hystérique que ranesthési e ou la faculté de con-
tracter ses muscles avait disparu d'un côté pour se ~
reporter sur l'autre.
M. Ch. Richet (3) a communiqué à la Société de
Biologie plusieurs observatio ns de suggestion sans
hypnotisat ion chez les sujets non hystériques4
. M. F. Bottey (4) a présenté à la même Société
plusieurs sujets, une malade hystéro-ép ileptique et
deux jeunes filles absolument saines. Chez les trois,
on pouvait à volonté détermine r des hallucinati ons
de toute nature et toute espèce de paralysies par la
simple suggestion , à l'état de veille. Une aflirma-
(i) Erb in Zicmssen's, Handhuch der Kranlu:iten des nerven·
system, 1818, t. 11.
(2) Dumontpallicr, Comptes ·rendus de la Soc. de Biol., 27 oct.
1883.
(3) Ch. Richet, Comptes rendus de la Soc. de Diol., 8 oct. i88i. .
?
(4) Bottcy, Comptes rendus de la Soc. de Biol., i5 mars 188~.
222 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME .

tion ou une injonction suffisait à les rendre muettest


aveugles, sourdes, insensibles aux odeurs, ou pour
· les affecter de paralysie~ de contractures et d'anes-
thésie. '
Le Dl' Brémaud, médecin de première classe de
la n1arine, a fourni également à la Société de Bio-..
logie (1) les observations les plus probantes et les
plus instructives.
Chez un de ses sujets, étudiant âgé de vingt-trois ans, il
produisait à sa guise divers phénomènes de contracture e11
d'anesthésie, à la grande stupéfaction du jeune homme,
qui ne pouvait comprendre comment ses membres deve-
naient ainsi tétanisés malgré lui, et comment il ne sentait
pas les épingles dont on lardait la peau de son bras.
Un autre étudiant, cloué sur une chaise, ou renversé sur
le plancher sans pouvoir se relever, entrait en colère, en
constatant son impuissance et le ridicule de ses attitudes.
L'opérateur montra combien il 'était facile de
neutraliser une suggestion par une autre, à l'aide
de l'expérience suivante:
Il remit à chacun de ces jeunes gens une boîte soigneu-
sement enveloppée, en leur déclarant que, grâce à la vertu
antiIµagnétique du contenu de ces boites, ils seraient
rebelles à toute suggestion tant qu'ils les garderaient sur
eux. A partir de ce moment, tontes les tentatives de con-
tracture, de paralysie et d'analgésie restèrent sans résultat.
Puis les bottes furent ouvertes, et àla confusion des-jeunes
gens en expérience et à l'hilarité générale des assistants,.
on constata qu'elles ne contenaien~ rien f
Qu'on dise à un sujet ayant déjà subi quelques
b~·pnotisations et chez qui on a pu, pendant le som·
mei 1 provo~ué, réaliser semblable e·xpérience :
(i) 11'id., mai i88i.

LA SUGGESTION A L'ÉTA T DE VEILL E 223
«Votre bras est paral ysé, vous ne pouvez plus le
remu er. » Et son bras devie nt immo bile et flasque
malgré les efforts qu'il fait pour résist er à la para•
lysie qui le gagne de plus en plus.
A un autre,. qu'on dise : « Fermez votre main,
vous ne pouvez plus l'ouvr ir. » La main .se contrac-
ture et le ,sujet est incapable d'éten dre les doigts. Ou
bien : « Etendez le bras et la main, vous ne pouvez
plus la ferme r. » Et le bras reste étendu, et la main
· ne peut se ferme r; à peine observe-t-on un com-
menc emen t de flexion des phala r,ges, qui ne tarde
pas, du reste, à s'arrê ter (1).
Qu'on dise au sujet précé dent: main tenan t votre
main fermé e s'ouv re, et votre main ouver te se ·
ferme. Presq ue aussi tôt l'injo nctio n s'accomplit, et
les positions inver ses sont obten ues en quelques
secondes.
Pour que de parei ls phéno mène s se produisent,
an.cun artifice de commandement n'est obligatoire,
et il n'est pas néces saire que le sujet croie en la
vertu irrési stible d'un agent magn étiqu e.
Je n'ai pas besoin de prend re une grosse voix d'auto -
rité ni de foudroyer mes sujets du regard, dit M. Bernheim;
je dis la chose le plus simple ment du monde , en souriant,
et j'obtiens l'effet, non sur des sujets dociles, sans volonté,
_complaisants, mais sur des sujets bien équili brés, raison -
nat)t bien, ayant leur volonté, quelques-uns même ayant
un esprit d'insu bordin ation .
.Les paral ysies , comme nous venon s de le voir,
peuvent, con1me penda nt l'hyp notism e, revêtir deux
formes distinctes, entre lesqu elles se place nt tous '·
·I
les interm édiair es possibles, depui s la flaccidité
(i) B.'rnhcim, loc. cil., p. 47.
224 . MAGNÉTISME ET HYPN01'1Sl\IE
absolue jusqu'à la contract1ue tétanique. La para•
lysie flasque de l'état de veille présente les mêmes
caractères que celle qui est obtenue pendant la pé·
riode so1nnambulique; c'est-à·dire qu'on constate
dans le membre ainsi paralysé l'exagération notable
des réflexes.tendineux, de la trépidation S.Pinale~ et
l'abolition complète du sens musculaire. Le membre
offre en outre une sensation de froid qui n'est pas
seulement ressentie par le sujet lui-même, mais
qu'on peut apprécier par le contact de la main. On
le voit aussi se couvrir de rougew·s diffuses autour
de la n1oindre piqûre. Tous ces phénomènes incli-
quent en somn1e qu 1i1 est le siège de profondes per-
· · turbations nerveuses et vaso-motrices (1). ·
Il est des sujets chez qui on ].)eut p1·ovoquer des
actes automatiques,·, comme d'exécuter certains.
mouvements baroques, de sauter, de tourner les.
bras l'un autour de l'autre. - « Tournez vos bras ;
vous ne pouvez plus les arrêter. » Tous les efforts·
du patient sont incapables de mettre un terme à cet
exercice ridicule. On l'obligera à maintenir les pau-
pières closes, on le rendra muet en le mettant dans .
l'impossibilité d'ouvrir la bouche, on le fera cul-de-
jatte, ou fixant ses bras derrière son dos et en l'em-·· . ,.
pêchant de quitter la position assise, on l'isolera
dans quelq11e coin de l'appartement, en tra~ant de·
vant lui une ligne qu'il ne pourra dépasser; Qn
s'emparera de son regard, soit en lui enjoignant de
le fixer sur un objet quelconque, soit que l'opéra-
teur lui commande de fixer ses yeux sur les siens,· )

et alors, s'attachant à. sa personne, le pa~ient le sn'-


t
( U P. Richer· et Gilles de la Tourette, Progr~s ;-ntdical, 18~~.
n° 13. · ·
LA. SUGGESTION A. L'ÉTAT DE VEILLE 225
i
fra pa1'tout, franchissant les obstacles et s'efforçant· î1
de ne pas perdre ses yeux de vue.
l
De même certaines facultés peuvent être altérées i
a leur tou1·. On fera perdre la notion de certains l
~
l
n1ots, de lettres, de cl1iffres ; la lectu~·e d'un liv1'e ~
· deviendra impossible, l'opération arithn1étique la
plus sitnple ne pourra être exécutée. Toutes ces expé-
riences et beaucoup d'autre s qu'il serait sans inté-
rêt de rapporter, sont absolument les mêmes que
celles que nous avons énumérées précédemment à
propos de somnambulisme.

II

Des modifications de la sensibilité générale et


spéciale peuven t être également obtenues à l'état de
veille pai· Ie procédé de la suggestion. On produira
par simple affirmation, l'insensibilité dans une
partie, dans la moitié du corps, dans le corps tout
entier. Chez un de· ses son1nambules, M. Bernheim
est parvenu à provoquer à l'état de veille une anes-
thésie ·Si profonde qu'on a pu pratiq uer sur lui les
laborieuses manœuvres nécessaires à l'arrachement
successif de cinq racine s dentaires sans qu'il en
éprouvât la moindre douleu r. On peut comme pour
la paralysie déplacer le trouble suggér.é, le fai1·e
passer de droite à gauche, ou in versement ; le limi-
ter ou l'étendre au gré de son caprice.
Au lieu de l'anestl1ésie, on produira l'hyperes·
thésie cutanée ou di vers troubles de l'innervation
de ce té~ument. Après sugges tion, tout contact de·
viendrct douloureux, des fourmillements se1·ont res· . .
sentis, ou bien le sujet éprouvera une sensaiion ~~.'
.'.' ,_..
;1 . \.
'
,
226 MAGNETISME ET HYPNOTISI\IE

anormal e de froid ou de chaud, à laquelle corres-


pondra la con traction ansérin e du derme ou la suda-
tion de la partie affectée.
Les fonction s des sens sont suscepti bles d'être
altérées par simple affirmation. Pour la vue, on
produira l'amblyo pie, la dyschro matopsi e, ou l'a-
chromat opsie complète. Inversem ent, l'exaltat ion
de l'acuité visuelle peut être détermi née dans da
certaine.s ·conditions. MM. Bernhei m et Charpen tier
avaient, chez un amblyop ique, obtenu une amélio ..
·ration considé rable de la vision à l'aide d'un courant
électriq ue interrom pu auquel on adjoigna it la sug-
gestion hypnoti que. A l'état de veille, en opérant
Jlar suggesti on en même temps qu'on simulai t l'ap-
plication d'un apparel électriqu e, on obtint une
acuité visuelle supérieu re à la normale .
Chez un jeune garçon de quatorze ans hypnoti -
sable, M. Bernhei m constate que la vision est nor-
male. Il lui dit pendant l'état de veille : « Tu vois
trës bien de l'œil gauche; tu vois mal et seuleme nt
de très près de l'œil droit. » Il lui fait lire ensuite
des caractèr es d'imprim erie de trois millimè tres de
hauteur ; rœil gauche les lit à quatre-v ingts centi-
mètres, l'œil droit à vingt-qu atre centimè tres seule-
ment. Par suggest ion, il transpos e les phénom ènes.
Alorsl'œ il droit voit· très clair, et la vision de l'œil
gauche se trouve considé rableme nt affaiblie.
Chez le même sujet, dont l'ouïe est très bonne, la
surdité partielle est produite à volonté d'un côté ou
de l'autre, puis la surdité complèt e d'une oreille,.
enfin la surdité totale des deux oreilles.
Le transferi des troubles moteurs et sensitifs est
non seuleme nt suscepti ble d'être opéré par voie de
IiA. SUGGESTION A L'ÉTAT DE VEILLE 221
suggestion, mais encore par l'influ ence œsthésiogé
nique des aimant s. L'appl ication d'un aiman t pro•
duit le transfe rt des paraly sies, des contra ctures et
de l'anest hésie déterm inées par sugges tion. Un objet
simulant parfaitement un aiman t véritable, reste
sans effet. Pour éviter toute cause d'erreu r et les
effets suggestifs involo ntaires , les deux appareils, le
vrai et le faux, devron t être dissim ulés sous un
linge. Toutefois, pour détrui re l'effet de cette expé-·
rience , il suffit de faire croire au sujet qu'on lui ap-
plique l'aima nt véritab le, alors que c'est le faux :
le transfe rt s'opére ra encore, mais cette fois par
suggestion.
Les hallucinations par sugges tion à l'état de veille
peuven t être facilement provoquées, tandis que les
illusions ~cnsorielles ne semblent pouvo ir l'être que
plus dif' i~ement, ce qui s'expliquerait par ce fait
que l' .Jividu étant éveillé, l'exerc ice norma l et
spontané des sens corrig e les erreur s suggérées
quant à la forme, les dimensions, la couleur, ou les
autres qualité s des objets.
On suggér era à un sujet la vue d'une personne
indiffé rente ou amie : cette halluc ination pourra
durer plus ou moins longtemps ou être mojifi ée,
transfo rmée en une autre, ou effacée compl ètemen t
sur une simple injonction. Un somna mbule de
M. Bernheim, dont nous avons parlé, reçoit à Pétat
de veille toutes les 11allucinations qu'on lui suggèr e;
on lui dit : « Allez à votre lit, vous y trouverez un 't:.. ,
panier de fraises. Il y va, trouve le panier imagi- ! t. ,·
l
l. ....i
naire, le tient par l'anse, mange les fraises, abso-' lh
lumen t comme nous l'avon s vu faire après l'hypu o .. i·'. ;·
tisation. » · ._. ~

. . ..
.
..
,.., '

!.' j

i •••

·:·i"
' -
l
,
228 ~IAGNETISME ET HYPNOT ISME

L'ouïe, le goût, l'odora t peuven t être influencés


tlans les mêmes conditi ons.
Il est même possib le, d'après M. Bottey (1), de
provoq uer des halluc ination s à longue échéance, et
des halluc ination s rétrosp ectives . A une de ses pa-
tientes , il suggér a l'idée qu'elle trouve rait le soir
sur son lit une assiett e de gâteaux. Elle les vit en
effet en se coucha nt, bien qu'elle n'y eût pas songé
ide toute la journé e, et fut fort désappointée de ne
pouvoir les mange r. A une autre, il persua da
'
qu'elle aYait ·vu la veille, à une heure déterm inée,
J
I{
!f
des enfants jouer à saute-m outon sous la fenêtre.
Elle finit par en convenir et mên1e par broder sur
,.
ri
ce thème in1aginaire quelqu es épisod es non moins
·i
fantais istes.
,."

III

,;
1 Ces phéno mènes pourro nt parattr e bien ext.raor-
dinaire s. Cepen dant qu'on veuille bien observer que
1 .

chez la plupar t des sujets suscep tibles de recevo ir


i •
des suggestions à l'état de veille, le système ner-
1:
r ~
veux n'est pas intact : ou bien il est sous l'influence
1

'l
1.
1

"
de l'entra îneme nt produi t par l'habit ude de l'hypno-
tisation ; ou bien il est modifié par un état névropa-
thique préexi stant, tel que l'hysté rie par exen1ple.
'
Certain s délires partiel s se dévelo ppent par un mé-
1:
canism e qui, n'est pas sans rappor t avec celui de la
sugges tion à l'état de veille. Au lieu de venir de
l'ext~rieur, comm e dans ce cas, une idée singuli ère
·naît sponta nén1en t dans l'espri t : elle s'y trouve

(i) F. BotleJ, Magn~tisme anilnal, p 1:-?:J.


LA SUGGESTION A L'ÉTAT DE VEILLE 229
d'abord comme étrangère en présence de la cons·
cience étonnée et opposante, peu à peu celle-ci se
relâche, l'idée maladive y pénêtre, s'y incorpore,
devient partie intégrante de l'individu et passe à I'

l'étaL actif sous forn1e d>acte ou d'hallucination.


lfais si la suggestion ve1~bale à l'état de veille est
compréhensible, que ùire de la suggestion mentale
et de la lecture des pensées? Nous faisons allusion à
la prétention, renouvelée des plus beaux temps
du magnétisme, qu'ont émise récemment diverses
personnes, de lire dans la pensée des autres ou de
leur 'susciter des idées par la seule puissance de la
volonté.
. Tel est le cas d'un Américain, M. Stuart ·cumber-
land, qui a donné à Paris plusieurs séances de -
çon1ment dirai-je? - de divination.
Ce gentleman, dit M. le Dr Lépine (i), retrouve assez
souvent une épingl~ cachée à la condition d'être, au n1oycn
de la main, en contact avec la personne qui a caché l'épin-
gle. Dans certaines séan.ces, M. Cumberland a varié son
expérience : il a découvert dans l'assistance la personne ù.
laquelle pensait le sujet dont il tenait la main, et il aurait,
dil-on, désigné le point du corps où le sujet éprouvait une
souffrance.
Tel est encore le cas de M. Blackburn, qui opère
devant la Société des Reche1·ches psychologiques de
Londres, M. Blackburn a pour sujet M. Smith, uu
jeune mesmériste de Brighton.
M. Smith est assis, les yeux bandés, dans un des salons
de la Sociélé devant une table où se trouvent un crayon et
.quelques feuilles de papier à sa portée. A côt.é de lui est
(t) Lépine, Le cas de M. Cuniuerland. (Science ..c naturs. 21 juin
'Q8S4.)
.:
230 MAGNÉTISME ET HYPNOT ISME

posté un membre de la Société qui l'observe attentivement


afin ,Je découvrir le moindre « truc » s'il en existe dans.
l'expérience. Un autre membre du comité quitte alors le
. solon et dans une chambre fermée, dessine une fig11re quel-
~onque. (Fig. 18, i9, 20, 21, 22, A, B, C, D, E.)

'~
A A '
/

\ •

Fig. t8 et t9. - A et B, dessins pensés par M. Blackbum.


A' et B' ; dessins exécutes par M. Smith.

11 appelle ensuite M. Blackburn dans cette chambre, et


après avoir eu soin de bien refermer la porte, lui montre le
dessin. Ceci fait, M. Blackburn est condui t les yeux bandés.
dans le salon, et placé (assis ou debout) derri~re M. Smith,.
à une distance de soixante centimètres environ.
Après une· courte période de concent·ration mentale in-
tense de la part de 1\1. Blackburn, le sujet, M. SmiLh, pre~d
le crayon et, au milieu du silence généra l, reproduit sur le-
papire qui est devant lui aussi exactement que possible,
•'
LA SUGGESTION A. L'ÉTAT DE VEILLE 231
«l'impre ssion,, du dessin qu'il vient de recevoir (t); (Fig.
tS, t 9, 20, 2i, 22, A', B', C', D', E' .)

i .,l

Fig. 20 fl !2. - C, D, B, dessins pensés par M. Blackburn.


C', D', E', dessins exécutés par M. Smith.

(t) J. Deniker, La lecture de la Pensde et la Societé des recher-


ches psychologiques, (Science et natwre, i885, tome IV, p. 243.)
232
,
MAGNETISME ET
.
HY~NOTISME
i
Tel est encore le cas de jeunes ladies, memb res
de la même Société magné tique, qui devine nt les
objets, les uo1nbres, les mots pensés par différe ntes
person nes. .
....
Remarquons tout d'abor d que le nouveau genre [,
:;
de lucidité de l\f. Smith et des darnes en question
tessem ble à s'y mépre ndre à celui des somnan1-
bules magnétiques du temps passé. Autrefois les
somna mbules pouvai ent seules préten dre à la se-
conde vue, aujourd'hui l'état de somn1eil magné -
tique n'est plus nécess aire: shnple affaire de mode.
01· la question de la lecture des pensées, de la luci-
dité, de la double vue est jugée, et jugée définit ive-
ment. Pour que l'on consente à la rouvri r, il fau-
drait d'autre s expériences, en vé1·ité, que celles que
nous offre M. Blackb urn.
Rappelons les piteux échecs des sujets se préten-
dant doués de second e vue devant l'Académie de
médec ine. Rappelons encore les aveux. loyaux de
M. Morin, présid ent de la Société du mesnieris1ne(1.).
H abemus con[itentein 1·eu1n; que faut-il donc de
plus? Nous conseillons à M. Blackb urn, s'il veut (

convaincre les incréd ules, d'essayer ses opérat ions


devant un public moins selected que celui de la
Société de recherches psycho logique s. Encore devra-
t-il attend re que son sujet, !\1:. Smith, ait acquis uno
a
plus grande pénét1·ation de pensée, ou une plus 1
grande habile té calligrapl1ique; car il faut beau- )

i
coup de bonne volonté pour trouver dans quelqu es- ·•
c

.. uns de ses dessins une aaalog ie quelconque avec


ceux dont on prétend lui avoir suggér é la pensée.
\

t i) A. S. l\forin, Du magnétisme et des sciences occultes, Paris, ·'1;


1860. Voy. aussi. plus. hautch. 1v, § 3 ..


LA SUGGESTION A L'ÉTA T DE VEILL E 233
Quan t aux jeune s ladies, nous ne voyon s pas pour-
quoi elles ne. conti nuera ient pas leurs petits exer~
cices de divin ation, qui rentre nt, à n'en pas douter,
dans la catég orie des jeux innoc ents.
. Le ·cas de M. Cumberland est un peu différ ent.
D'abord, il n'élèv e aucun e préten tion au sur.na turel.
Dien qu'il y ai~ quelq ue ambig uïté dans ses expli~
cation s, il attrib ue les résult ats qu'il obtie nt « à une
puiss ance excep tionne lle de perce ption dont il est
doué, et qui lui perm et de saisir l'es impre ssion s
qu'un sujet lui communique par l'action du systè1ne
physi que ? » Il ne s'agit donc plus à propr emen t par·
ler de lecture des pensées et de suggestion mentale,
mais tout bonn emen t d'hyp eresth ésie tact'l.le, ce qui
reutre dans le doma ine des faits dont peut con-
naître la scien ce positi ve. ·
M. Ch. Garni er, l'illus tre archit ecte de !'Opéra,
qui avait servi de sujet à M. Cumb erlan d, répéta
lui-même ensui te les expériences de ce derni er et
les réuss it sans difficulté.

«Étan t fort nerveux, dit-il, je suis à ce qu'il parait un


excellent SUJET; mais ma nervosité me rend aussi apte à
pénétr er la pensée d'un sujet. Je me suis donc essayé à cette
devinette, et trois fois sur trois, je suis arrivé en quelques
secondes à découvrir l'objet qui avait été désigné mentale-
ment••. Ce qui me guida it dans mes recherches, c'étai t tout
simple ment le mouvement insensible et instinctif de la main
que je serrais dans la mienne. »

Ces faits ~ont connu s depui s longt emps . Che-


vreul , Babinet, Farad ay ont démo ntré la produ c-
tion incon scien te de· mouv emen ts d'une très faible
intens ité. Il :S' a plus de cinqu ante ans que !\I. Cho-
234 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

vreul a fait remarquer que l'idée de certain s mou-


vemen ts s'accompagnait d'une tendance inconsciente
et involontai1·e à les exécuter (1). Il expliquait ainsi
les oscillations d'un pendu le tenu à la main et les
mouvements des tables tournantes. La même explica-
tion convient dans le cas de M. Cumberland.
Les mouvements du sujet, dit le Temps, n'ont pas le
caractère des mouvements comple ts et 'Visibles. Ce sont des
indices d'action et de réaction plutôt que des mouvements
véritabies : un homme tient, par exemple, un pendule à
la main, il pense à un mouvement possible : le pendule se
met en branle; il pense que le pendule va s'arrête r: le
pendule s'arrête. La cause réelle est celle-ci: s'imaginer un
mouvementv c'est le voir en idée; or l'imagination n'agit
pas en dehors des organes; elle provoque le commence-
ment du mouvement qu'elle rêve. ·

IV

Le chapit re précéd ent nous avait notabl ement


éloignés de notre point de départ : il n'y a guère été
question de ces phases tran<' hées qui formen t
comme le squelette de l'hypn otisme , et qu'il ne faut
pas perdre de vue, sous peine de s'égare r. Ce qui va
suivre va nous y ramen er. En opérant 8Ur des sujets
favorables, le or Bréma ud a réussi à produi re non
seulem ent les trois périod es distinc tes de l'hypn o-
tisme, mais encore un autre état qui n'avai t pas en-
core été décrit.
En 1883 et en 1884, dans des confér ences faites à
Paris, et dans des notes présen tées à la Société de
(i) Chevreul, Revue des deu:c mondes, !812, ·et De la baguette
divino.lofre, ·du 11endule explo1·ateur et des tables tournantes~
Paris, 185~.
1
LA SUGGESTION A L ÉTAT DE VEILLE 235 •
Biologie, ce médecin faisait connaitre le résultat de
ses études sur l'hypnotisme chez les sujets sains.
Depuis longtemps il stétait aperçu que parmi les
jeunes gens de quatorze à vingt-six ans, on en ren-
contrait un certain nombre qui présentaient sur le
corps des zones d'anesthésie, et que c'était précisé-
ment ceux-là. chez qui il était le plus facile d'obtenir
des phénomènes hypnotiques. Ces états nerveux
sont analogues à ceux qu'on obtient chez les hys-
téro-épileptiques et peuvent être aussi classés sous
les dénominations de catalepsie, de léthargie et de
somnambulisme. Mais il obtient en outre un état
qui n'a pas encore été indiqué par les auteurs qui
se sont occupés d'hypnotisme,_ qui précède les au-
tres phases, et qu'il désigne sous le nom d'état de
fQ.8cination (1).
Les nombreuses expériences que le Dr Brémaud a
faites à l'École de médecine navale de Brest, et
qu'un nombreux public compétent a pu contrôler,
l'induisent à admettre que loin de constituer une
rare exception, les faits qu'il a observés comportent
un caractère étendu de généralisation et ne sont
pas imputables à une idiosyncrasie nerveuse P.arti- -
culière de ses sujets : ceux-ci, en effet, bien· :,que
tous Bretons, appartenaient à des catégories sociales
très diverses : jeunes médecins, étudiants, sous-
officiers, matelots, soldats.
A Paris même, M. Brémaud, sur une série de
quatre jeunes gens ignorant les phénomènes qu'il

t) Voyez outre les Comptes f'endus de la Soc. de Biol. le Bull.


d11. cercle Saint-Simon, no t, i885: Des différentes phases de l'hyp-
notisme et en particulier de la fascination, par le Dr P. Brémaud,.
wéder.în de ire classe de la marine.
..
236 · MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
' .
cherchait à détern1iner, a pu, en quelques minutes,
en mettre un en état de fascination suivi de cata-
lepsie et de léthargie. Sur une autre série de jeunes
gens, étudiants en médecine, déclarés propres a11
service militaire, et par conséquent en parfaite santé,
dix-sept ont pu être mis dans ltne même séance en
état de fascination, et cela en une période de temps
allant de quelques secondes à trois minutes. Il put
ensuite obtenir la catalepsie, la léthargie et le
somnambu lisme, ainsi que les phénomènes particu-
liers à chacun de ces états, contractur e, excitabilit é
neuromusc ulaire, .automatism e, illusions et hallu-
. cinations.
Voici en quoi consiste cet état de fascination . Il
est provoqué par la fixation d'un point brillant, mais
d'une intensité médiocre, ou mieux par la seule .
action du regard. u .Je regarde vivement, brusque-
ment et de très près le jeune homme en lui enjoi-
gnant de me regarder avec toute la fixité dont il est
capable. » L'effet est rapide, parfois foudroyan t,
chez les sujets entraînés par des expérience s précé-
dentes. Le visage s'injecte, le pouls s'accélère con-
sidérablem ent; les pupilles se dilatent; l'œil grand
ouvert est fixé sur le point brillant ou sur l'œil de
l'opérateur~ l'analgésie se produit; tout muscle que
l'on fait entrer en activité, ou que l'on froisse avec
la main, entre en contracture . La volonté est para-
lysée; les fonctions intellectue lles s'exaltent et peu-
vent être incitées à l'illusion et à l'hallucination.
Enfin se développe un instinct d'imitation qui va
jusqu'à la reproduction la plus fidèle, la plus servile
des mouvements, des gestes, des attitudes, des pa-
roles, Jes jeux de physionom ie de l'opérateur .
LA SUGGESTION A L'ÉTAT DE VEILLE 237
M. Drémaud a désigné cet état sous le nom de
fascination, parce qu'il le considère comme analo-
gue à celui de l'oiseau en face du serpent. Pou1· le
faire cesser, il suffit de souiller sur le visage et les
-yeux du patient (1).
L'expérience prolongée un certain temps s'accom-
pagne d'amnésie. Les muscles ne possédent pas la
propriété cataleptique et ne conservent pas les atti-
tudes données. L'état de fascination s'établit avec
une rapidité extrême chez les individus qui l'ont
déjà subi; un coup d'œil de l'opérateur suffit; et saisi
au milieu d'une action quelconque, le patient s'arrête "
pétrifié. Certains sujets ne peuvent, sans appréhen-
sion et sans malaise, se trouver en présence de celui
qui les a déjà fascinés; un de ceux observés par le
nr Brémaud reconnaissait éprouver un certain sen-
timent de crainte toutes les fois qu'il le rencontrait
et n'être jamais complètement à son aise vis-à-vis
de lui. ·'
Dans la série hypnotique, l'état de fascination
occupe la première place; il est le premier de c~ux
que l'on peut provoquer. Il ne peut être obtenu. chez
les femmes hystériques hypnotisables, très pr<l>a-
blement parce qu'en raison de l'impressionnabilité

(i) Il y a de grandes analogies au point de vue psychique


entre cet état de fascination· et celui qui a été décrit à propos
des cataleptiques, chapitre VI. On peut aussi en rapprocher les
phénomènes d'imitation automatique, l'écholalie par exemple,
observés dans le somnambulisme. !tl. de Parville (Ch. Richet,
L'Homme et l'intelligence, p. i97) ayant hynoptisé des lnùiens
. .mosquitos avec des bouchons de carafe, ces inclivih<lS imitaient
servilement tous ses gestes : cc Je courais, ils couraient, écrit
M. de Parville (Journal des Débats, 5 aotît !880); je m'asseyais, ils
s'asseyaient; je m'agenouillais, ils s'agenouillaient; je levais les
bras, ils levaient les bras. »
~38 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
trop grande de leur système nerveux, les pratiques
hypnotiques les amènent d'emblée à !?état catalep-
tique en l;trûlant la première étape où il est impos-
sihle de les arrêter et de les maintenir. Il en est de
même chez les femmes en parfaite santé et hypno-
tisables ; le phénomène de la. fascination ne peut ~t.re
produit chez elles, l'état provoqué d'emblée étant
toujo~s la catalepsie.
L'état de fascination serait donc propre au sexe
masculin. Chez les jeunes gens chez qui on peut le
développer, les caractères en sont d' a:uta.nt plus
tranchés qu'on s'éloigne moins de la première expé·
rie~ce. Par l'effet de l'entraînement produit par la
répétition des séances, et de l'accroissement d'im-
pressionnabilité des sujets, la période de fascination
finit par disparaître tout à fait. Alors ils entr~nt
d'emblée dans l'état cataleptique comne les indivi-
dus du sexe féminin. En mars 1884, le Dr Brémaud
racontait à la Socièté de Biologie que les jeunes
gens sur lesquels il expérimentait depuis plusieurs
mois ne pouvaient plus être fixés dans l'état initial.
Cliez tous sans exception il s'était passé le fait
suivant: à un moment donné, alors que l'état de
fascination durait depuis une ou deux minutes, ils
s'arrêtaient brusquement au milieu d'une expé·
rience, leur pouls redevenait no1·mal, la, catalepsie ~'
l
s'était brusquement établie.•

V
Empruntons à l'auteur, en les résumant, quelques·
uns de ses exemples :
M·. z... est fasciné par le regard : les phénomènes physio-
., LA. SUGGESTION A L'ÉTAT DE VEILLE 239
logiques annoncés se produisent; ses yeux sont rivés sur .
ceux de l'opérateur. Ce dernier recule, il le suit, la tète
projetée en avant, les ép~ules remontées, les bras pendanLs
et immobiles. Sa physionomie est sans expression, ses
yeux sont fixes, ses traits figés; pas un mouvement, pas un
geste. «Parlez-lui, il ne vous répondra pas; insultez-le, pas.
une fibre de son visage ne tressaillira; frappez-le, il ne sen-'
tira pas la. douleur. » Cependant le sujet a conscience de
son état, il ne perd rien de ce qui se dit ou se passe autour
de lui, et, revenu à l'état normal, il rendra. compte de tout
ee qu'il a éprouvé.
Cet état rappelle la catalepsie, dont il est d'ailleurs .
très voisin, et qui le suit immédiate ment, pour peu
que l'excitation visuelle qui l'a produit augmente
un peu d'intensité. Si on dirige l'œil d'un sujet mis
en fascination par le regard vers une lumière vive,
l'état se modifie immédiate ment; la face, d'empour-
prée qu'elle était, devient pâle, l'œil demeure fixe,
perdu dans une véritable extase; les membres, im-
mobiles le long du corps, peuvent recevoir et con-
server les positions qu·on voudra leur donner.
Mais, tout en rappelant la ca.talepsie, il n'est pas
non plus sans analogie, au point de vue psychique ,
avec le degré de somnambulisme imparfait a·ans
lequel, bien que la conscience soit conservée, le
sujet obéit automatiquement aux injonctions de
l'opérateur. Citons encore les expériences sui-
vantes (1):
Je prie M. C... de fermer vigoureusement le poing, et,
rélevant au-dessus de sa tête, de le faire tomber violem..
ment sur n1on épaule; tant que je ne le regarde pas, il
exécute ce mouvement avec une force qui fait honneur à sa

(!)P. Brémaud, BuU. du cercle Saint-Simon, déjà cité,


240 · MAGNÉTISME ET HYPNOTISME ,

musculature et témoigne de sa parfaite indépendance et


liberté d'esprit; mais au moment ol't, pour la première fois
il va frapper, je le fixe brusquement ••• le bras est resté
suspendll, le poing fermé, le me1nbre est agité de mouve-
ments quasi tétaniques; c'est que la fascination est sur-
venue, pétrifiant. M. C.•• dans l'accomplissement de son
" geste énergique.
Je prie M. Z•.• de vouloir bien compter, à haute voix et
Je plus fort possible, un ... , deux .•• , trois ... , etc. Je le re-
garde maintenant de très près, en le priant de fixer son
regard sur le mien. Aussitôt sa parole hésite .•• il poursuit
cependant faiblement : huit •.. , neuf••. , puis se tait. L'état
· de fascination est survenu, entrainant la contraction des
muscles masséters ...
M. Z•.. est prié de vouloi.r bien ramasser le mouchoir
déposé sur le parquet. Il se baisse, saisit le mouchoir, mais,
au moment de se relever, il me regarde; un brusque coup
d'œil l'hypnotise, les muscles du bras et du tronc se contrac-
turent immédiatement et le sujet reste imn1obile da11s cette
position gênante ••.
L'imitation se développe chez certains sujets avec
une intensité remarquable. Chez run d'eux, fasciné
par le procédé habituel du regard, l'opérateur ob-
tenait la production de toutes sortes d'actions auto-
matiques.
Je ris, M. C••• rit aussi; je lève les bras, même mouve-
1nenl du sujet; je saute, il saute; je grimace, il grimace;
je par~e, M. C... répète toutes mes paroles avec une par-
faite in1itation d'intonation musicale. Il répète de même,
avec une imitation scrupuleuse d'accentuation, quelques
phrases d'allemand et d'anglais, d'espagnol, de russe et de
chinois, prononcées par divers auditeurs.

VI,
Il existe, à l'état spontané, une maladie du sys-
LA SUGGESTION A L'ÉTAT DE VEILLE 2~1
téme nerveux, connue sous diflërents noms, selon ·
les pays, et qui présente avec ces phénomènes d'imi-
. tation les analogies ,les plus curieuses.
Dans le l\ilaine (Etats-Unis), on désigne sous lP
nom de Jumping une affection qui se caractérise par
un automatisme de ce genre. L'excitabilité du pa.::.
tient est telle qu'à la moindre excitation, il fait un
saut, répète à haute voix l'ordre qu'on lui donne et
l'exécute irrésistiblement. - « 14,rappe, »dit-on à un
patient de ce genre, et il frappe en répétant l'ordre:
« Frappe! » - « Jette.! » u Jette! »dit-il, et se met
à jeter tout ce qu'il a à la main. Peu importe la lan-
gue employée; il répétera aussi bien du grec que du
latin ou toute autre langue, pourvu que l'ordre soit
donné d'un ton bref, et en quelques mots.
« En Malaisie, une des classes de névropathes dé·
signés sous le nom de latahs imitent les mots, sons
ou gestes de ceux qui les entourent, tout en jouis·
sant diun état mental parfaitement régulier dans
l'intervalle des accès. Un exemple entre autres.~.
Le cook d'un steamer était un latah des plus corsés. Il
berçaiL un jour, sur le pont d'un navire, son enfant dans
ses bras, lorsque survint un malelot qui se mit à 1:msLar
du cook, ù. be1·cer dans ses bras un billot de bois. Puis ce
1nateloL jeta son billot sur un tendelet, et s'amusa à le faire
rouler sur la toile, ce que fit immédiatement le cook avec
son enfant. Le matelot lâchant alors la toile laissa retom-
ber son billot sur le pont: le cook en fit de même pour son
petit garçon qrai se tua sur le coup.
En Sibérie, cette curieuse affection nerveuse est
connue également et désignée sous le non1 de My·
'l'iachit. Le Dr Han1mond (1) rapporte l'histoire d'un
(1) HammonJ, T1·ail1J des nialadies du .système nerveu:c, trad.
par Labadie Lagrave• .Paris, 1879...
Ccr.r.Enfl E.
(
'242 MAGNÉTJSME ET HYPNOTISME

pilote qui était forcé d'imiter avec une exactitude


. parfaite tous les actes qu'on exécutait devant lui.
Si le capitaine donnait brusquement en sa. présence un
eoup sur son côté, le pilote répétait ce coup de la même
manière et sur le même côté; si un bruit se produisait ino-
pinément ou ave~ intention, le pilote semblait forcé, contre
sa volonté, de l'imiter à l'instant avec une grande exacti-
tude. Les passagers. par malice, se mirent à imiter le gro-
gnement du porc ou d'autres cris bizarres; d'autres battaient
des mains, sautaient, jetaient leur chapeau sur le pont, et
le pauvre pilote imitait tous ces gestes avec précision, autant
de fois qu'on les répétait (i).

VII

A côté des manifestations somatiques ou purement


matérielles de l'état de fascination, M. Bré1naud en
signale d:autres d:ordre plus e4clusivement psychi-
que: la paralysie de la volonté et l'automatisme pro-
voqué. Il prend un des sujets qui lui ont servi aux
expériences précédentes, se met à quelques pas de
lui, et lui demande son nom.
- Comment vous appelez-vous? « - J ... » répond
le je11ne homme en expérience.
- Non, monsieur, vous mentez; vous vous appelez
Bertrand!
L'attitude du sujet devient singulière, ses yeux
s'injectent, se fixent sur ceux de l'expérimentateur,
ses pupilles se dilatent, sa face s'empourpre, les
syllabes de son nom siill.ent avec colère ... puis peu à
peu sous l'influence de ce nom de Bertrand répété
(t) Voyez le travail de M. Gilles de la Tourette, cc Jumping,
latah, myriachit. ,, ( Ârc4iue8 de neu1·ologie1 j uiU. t884.)

LA SUGGESTION A L'ÉTAT DE VEILLE 24~

fermement à plusieurs reprises,« le sujet abandonne- ·


son nom peu à peu, lambeaux par lambeaux»; change
d'attitude, devient pâle, et s~abandonne dans un
demi-sommeil.
A partir de ce moment, bien que l'état du patient
soit bien toujours la fascination, ainsi que l'indique
la tendance à la contracture, la suggestion opère
avec la même facilité que dans les autres états hyp-
notiques, et 1'011 peut provoquer des illusions, des
hallucinations, des actes impulsifs de tout genre
dont l'énumération nous semble inutile, après les
développements du chapitre précédent. Notons ce-
pendant un point important: dans l'état de fascina-
tion, la suggestion opère comme dans l'état catalep-
tique, et 11on comme dans l'état somnambulique. En
effet, les actes suggérés ne sont spontanés à aucune-
de leurs périodes. Les somnambules mettent en
action dans tous les détails qu'elle·comporte l'idée
suggérée, ils exécutent des actes plus ou moins
compliqués, s'enchaînant ensemble et se déduisant
les uns des autres. Les fascinés exécutent mécani-
quement l'acte suggéré, après quoi ils retombent
dans leur inerti~ première, et si l'acte est compliqué
il aura. besoin d'être suggéré dans ses diverses par-
ties, sous peine de rester inachevé. C'est un point
de rapprochement de plus à signaler entre l'état de
fascination et l'état cataleptique.
CHAPITRE IX

PHYSIOLOGIE DE L'HYPNOTISME

f, - État des facultés dans les difl'érents degrés du sommeil hypnotique


- Suspension de la volonté et automatisme des idées. - Oboubi
lation de la conscience. - Perte du souvenir. - Disparition de Ja
notion du moi. - Automatisme de plus en plus complet. - Sup
pressions de l'activité psychique. - Suspension progressive dos
fonctions de la couche verticale du cerveau.
11. - Diverses théories. - Brown-Séquard: inhibition et dynamo génie. -
Dans l'hypnotisme, une irrJtation périphérique ou centrale déter-
mine l'arrêt de certaines fonctions corticales. - La suspension de
ces fonctions entraine l'exaltation des réOexcs cérébro-spinaux. -
Mécanisme de la suggestion pendant l'état hypnotique et pendant
l'état de veille.
II. - Analogies avec certains états psycbopathiques. - Aboulie. - Impul-
sions irrésistibles. - Attention, centres moteurs-modérateurs.
IV. - Divers degrés dans les états de conscience. - Cérébration incons-
ciente. - L'amnésie au réveil ne prouve pas l'absence d'un état
conscient dans l'by pnotisme. - Somnambulisme et rêve.
V. - Pourquoi certains troubles des sens sont plus facilement provoqués
que d'autres. - Altération de la personnalité, faits pathologiques.
VI. - Les phénomènes hypnotiques sont~ils d'ordre pathologique ou physio·
logique? - Opinion des auteurs à ce sujet.

Par quel mécanisme se produit l'hypnotisme?


Telle est la question que nous allons examiner.
Mais auparavant, rappelons sommairement les prin-
cipaux traits du sommeil provoqué.
Dans .in. degré léger d'hypnotisation le premier
phénomène observé est la perte de la spontanéité
psychique, de la volonté. Les personnes qui ayant
PHYSIOLOGIE DE L'HYVNOT!SME 245
passé par cet état ont pu analyser leurs sensations,·
déclarent à l'envi que tout effort pour vouloir est
inutile, et que le sujet est complètement à la merci
de l'opérateur.
J'éprouvai, dit l'un, une sorte d'accablement, et je vis
que j'étais désormais incapable de faire usage de ma propre
volonté.
Bientôt, dit un autre, commença votre action sur moi,
et je devins véritablement machine sous votre volonté 1no-
trice. Vous affirmiez un fait : de prime abord j'hésitais à
croire et tout aussitôt j'étais obligé de me rendre à révi-
dencc du fait accompli.
Cependant, l'intelligence subsiste tout entière,
mais en quelque sorte, d'une façon latente. Le cours
des idées qui, à l'état normal, se presse!lt, s'asso-
cient, s'enchaînent dans le cerveau, est suspendu;
de manière que lorsque dans ce calme absolu de
l'i11telligence, dans ce vide de la conscience, une
excitation est jetée, elle y retentit avec une puis-
sance telle qu'elle ébranle toutes les facultés et les
met en activité. Comme la volonté sommeille, ou
plutôt est entravée et n'exerce plus sa direction
habituelle sur les phénomènes psychiques, l'enchaî·
ne1nent des idées a quelque cl1ose de fatal, d'auto.;.
matique.
i
Supposons, dit M. Ch. Richet, qu ·on suscite à un som
nambule l'idée de serpent. t< Au mot serpent,» mémoire
imagination, sensibilité, tout entre aussitôt en jeu, absolu
meut comme chez l'individu norn1al. L'unique différence
e'est qu'à l'état normal l'idée de serpent peut être dirigée,
modifiée, augmentée, entravée par la volonté, tandis que
chez le somnambule cette volonté n ·existe plus (f ).
(i) CIJ. Richet, L'llonune et l'intelligence, p. 229.
iL
246 MAGNÉ'rlSME ET HYPNOTISME

Bien que la conscienc.P. qui veille encore proteste


que c'est absurde et illusoire, le serpent est vu, ins-
pire de la frayeur, provoque des cris et des mouve-
n1ents cte fuite. ·
..'1t.. une personne très intelligente, qui n'était pas
endorn1ie profondément, qui n~avait perdu la cons-
cience ni de son état, ni de sa personnali té, qui avait
conservé au i·éveil la mémoire des faits q11i s~étaient
présentés pendant son sommeil, l\I. 'Jh. Richet dit:
« Voici un lion. » - « A quoi bon, répondit-elle,
pu~~que ce n'est pas vrai; je sais très bien qu'il n'y
a pas de lion. »Mais l'opérateur insista en lui répé-
tant qu'il y avait réellement un lion : - «Je finirai
par le voir, si vous me le dites », assura !'hypnotisé .
Zn effet, il le vit, confusément d'abord, en ayan~
conscience qu'il s'agissait d'une hallucinati on. Puis
la forme peu à peu se dessina, le lion lui apparutt
couché, avec sa crinière, sa queue qui s'agitait, ses·
yeux jaunes fixés sur lui; il fit un mouvement de
recul, quand on lui dit que le lion se levait. Cepen-
dant il savait parfaiteme nt qu'il s'agissait d'une
hallucination.
Dans cette période du sommeil somnambuliquer
les suggestions s'opèrent avec facilité, mais l'auto-
matisme est moindre que dans les suivantes. Tout en
cédant aux suggestion s, tout en subissant les hallu..
cinations qui lui sont communiq uées, le sujet les
discute, les juge, et s'il ne peut y résister, du moins
il l'essaye. Dans une période plus avancée du som-
meil hypnotique , la conscience s'obscurcit puis dis·
paraît, en soxte que le sujet, au réveil, n'a conservé
aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant qu'il
était en état de somnambulisme. Il i·épond désormais
PHYSIOLOGIE DE L'HYPNOTISME 247
sans la moindre résistance aux excitations venant du
dehors qui seules ont le pouvoir de le tirer de sa pas-
sivité complète; mais quand ces excitat.ions ont pris
fin, il rentre dans une so~te de stupeur qui le rend
tout à fait étranger au monde qui l'environne.
Ceperidan~, il est encore lui-même. Si la cons-
cience de l'état de veille est supprimée, il en existe
au fond de son individu une autre qu'on peut appeler,
si l'on veut, inférieure, et qui préside à la vie som-
nambulique, et à l'exercice des fonctions intellec-
tuelles dans cet ,.. état. Pendant leur sommeil, les-
somnambulique s cc témoignent, dit M. Bernheim,.
d'u~e parfaite conscience de leur être; ils répondent
aux questions qui leur sont adressées; ils savent
qu'ils dorment. Quand je dis à S ... qu'il est sur le
champ de bataille, il évoque le souvenir des scènes
auxquelles il a ~ssisté; un vrai travail intellectuel
actif s'accomplit en lui ; ses idées, souvenirs remé-
morés consciemment, deviennent des images aux-
quelles il ne peut se soustraire ».
A un degré plus avancé, on voit cette conscience
de la personnalité disparaître à son tour. Les sujets
endormis et soumis à une suggestion puissant&
oublient
Leur âge, leur vêtement, leu.r sexe, leur situaûon sociale,
leur nationalité, le lieu et l'heure où ils vivent. Tout cela a
disparu, il ne reste plus dans l'intelligence qu'une seule
image, qu'une seule conscience :'c'est la .conscience et
l'image de l'être nouveau qui apparaît dans leur imagina..
tion. Ils ont perdu la notion de leur ancienne existence. Ils
vivent, parlent, pensent, absolum~nt comme le type q11'on
leur a. présenté.
Oette descriptîon de l'état mental des somnam•
248 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

bules dont M. Oh. Richet a pu transformer la person-


nalité, est applicable à tous ceux qui sont suscep·
tibles d'éprouver cette modification.
Poussons plus avant, nous arriverons an cata!ep-
tique, chez qui toute trace d'activité intellectueiie
consciente a disparu, mais chez qui on peut encore
provoquer quelques hallucinations, et quelques idées
d'actes très simples. L'automatisme devient de plus
en plus con1plet, et le sujet ressen1ble de plus en
plus au pigeon à qui Flourens (1) avait enlevé les
hémisphères cérébraux.
Enfin nous arrivons au dernier degré du sommeil
hypnotique, la léthargie. L'hypnotisé de cette caté-
gorie n'est plus qu'une masse inerte, chez qui les
fonctions végétatives seules subsistent; c'est un·am-
puté du cerveau. '
Si nous résumons en quelques moLs cette courte
description des phénomènes psychiques observés
dans l'hypnotisme, nous voyons qu'ils consistent
dans une suspension plus ou moins con1plète et pro-
gressive des fonctions intellectuelles en comn1ençan t
par les plus élevées, la volonté, d'abord, puis la
conscience, puis le sentiment de la person.nalité,
enfin l'activité psychique inconsciente. Co1nme il
est généralement admis que les facultés intellec-
tuelles ont pour siège la couche corticale du cerveau,
on peut donc dire que les phénomènes hypnotiques
sont dus à une suspension légére, partielle, ou com-
plète de l'activité de la substance grise de ~a surface
des hémisphères cérébraux. ·
fi) Flourens, Recherches expérimentales sur les fonctions et les
propriétés du système nerveux, 2e édition, Paris, 18~2. - Voyez
aussi Beaunis, Nouveau:c éU11ients de physiologie, 21 édition,
Paris, t88i.
PHYSIOLOGIE DE L'HYPNOTISME 249

II

En dehor s des théor ies que nous avons passé es en


revue dans la partie histo rique de ce trava il et qu'il
y a lieu de laisse r de côté, plusie urs autre s se sont
fait jour pour expliq uer cette suspension des fonc-
tions corticales.
Rump f ( 1) suppo se que l'hypn otism e est causé par
des pertu rbatio ns de la circul ation céréb rale, pro-
duisa nt des hypér émies ou des aném ies dans la
subst ance grise.
Pour Preye r (2), la conce ntrati on de la pensé e sur
une seule idée déter mine rait une activi té exagé rée
des cellul es cérébrales, et par consé quent une for-
matio n anorm ale de produ its oxydables qui, enle-
vant à la subst ance son oxygè ne, produ iraien t l'en-
gourd issem ent des cellul es.
Carpe nter (3) pense que les eentre s psych omote urs
influe ncés par la fatigu e dea musc les de l'orbit e, ou
par une grand e conte ntion d'espr it, laisse nt le cham p
libre à l'acti on des nerfs vasom oteurs dans une cer-
taine étend ue de l'écor ce au cerve au. Il s'ensu it une
dimin ution de rappo rt du sang dans la n1a.sse céré-
brale : d'où un affaiblissen1ent ou même la cessa tion
des fonct ions psych iques , en n1ême temps qu'on
const ate paral lèlem ent un surcro ît d'acti vité da.ns
les autre s centres des hémis phère s céréb raux.
Heide nhain , au début de ses reche rches , avait.

(i) Rump.,. Deutsche med. Vlochensclu·ifl, 1.880.


(2) Preyer , Die Entdeck. des Hypnoti.îmzts, 1881.
(3) Hack Tuke, Le Corps et l'Esp1·it, tracl. par le Dr Parant,
Paris, 1886.
250 MAGNÉTISME ÈT HYPNOTISMR

adopté la théorie précéd ente et pensai t que le som-


meil nerveu x était causé par l'aném ie cérébr ale.
Mais ayant examin é la rétine pendan t l'hypn otisme
et ayant consta té que les vaisseaux en cette mem-
brane n'étaie nt le siège d'aucune constr iction, il en
conclu t que les capilla ires du cervea u ne pouvai ent
être dans un état très différe nt et qu'il n'y avait pas
lieu de les supposer contra ctés. Et même il arriva à
se persua der, par le fait que les individ us soumis au
nitrite d'amyl e sont néanm oins hypno tisable s, que
la congestion du cervea u n'était pas incompatible
avec l'état hypno tique.
Il adopta bientô t une autre théorie , celle de l'in~
hibitio n. On sait que l_' excitation de certain s nerfs
produi t non un mouve ment, mais un arrêt de mou-
vement. L'excitation du nerf pneum o-gast rique
arrête le cœur, celle du laryng é supéri eur arrête la
respiration, celle de la corde du tympa n fait cesser
la constr iction des vasomoteurs de la glande
salivai re. D'autr es excitations d'ordr e différent
projui sent des e1fets analog ues; chez certain s épilep..
tiques la flexion du gros orteil arrête les convul -
sions ; une simple piqûre du bulbe suspen d immé-
diatem ent toutes les fonctio ns de l'encép hale. L'ex-
citatio n d'un nerf sensiti f diminu e la ionicité du
sphinc ter anal, l'excitation d'un nerf de sensib ilité
généra le diminu e l'excit abilité réflexe de la moelle ,
et ainsi de suite. Oe sont ces faits et les faits ana-
logues qui ont servi de base à la théorie de l'inhib i-
tion due à M. Brown -Séqua rd et que ce profes seur
du Collège de r.t~ance formule de la maniè1·e sui-
vante:
L'inhibition est l'arrêt, la cessation, la suspensio~ ou, si
PHYSIOLOGIE DB L'HYPNOTISME 251
l'on préfère, la disparition momentaQée ou pour toujours
d'une fonction, d'une propriété, ou d'une activité (normale
ou morbide) danli un centre nerveux, dans un nerf ou dans
un muscle, arrêt ayant lieu sans altération organique vi-
sible (au moins dans l'état des vaisseaux sanguins) surve-
nant immédiatement ou à bien peu après la production
d'une irritation d'un point du système nerveux plus ou
moins. éloigné de l'endroit ou l'e~t s'observe. L'inhibition
est done un acte qui suspend temporairement ou anéantit
définitivement une fonction, une activité (t).
Le même auteur, expliquant le mécanisme de
l'hypnotisme, écrit:
L'acte initial lui-même, à l'aide duquel un individu est
jeté dans l'hypnotisme, n'est qu'une irritation périphérique
(d'un sens ou de la peau) ou centrale (par influr:nce· d'une
idée ou d'une émotion) qui produit une diminution· ou une
augmP,nto.tion de puissance dans certains points de l'encé-
phale, de la moelle épinière, ou d'autres parties, et· le brai-
disme ou l'hypnotisme n'est rien autre chf.se que l'état très
~omplexe de perte .ou d'augmentation d'énergie dans lequel
le système nerveux. et d'autres organes sont jetés sous l'in-
iluenc~ de l'irritation première périphérique ou centrale.
Essentiellement donc, l'hypnotiRme n'est qu'un effet et un
ensemble d'actes d'inhibition et de dynamogénie (2).
Ainsi donc, l'irritation périphérique produite par
les procédés hypnotiques, ou l'irritation centrale·
produite par la suggestion déterminent l'arrêt, l'in-
hibition de tout ou partie des fonctions nerveuses
co1·ticales. Dans le cas où l'inl1ibition est seulement
partielle, comme dans le somnambulisme, et ne
·s'étend qu'à certains réseaux de la couche corticale,
(t) Braid, Neurypnologie, trad. Jules Simon. Préface de Brown-
$équard, Paris, i883.
(2) Ga=ette hebdomadai're, 1.883, p. 137.

252 l\fAG.NET1Sl\1E ET HYPNOTISME

on observe ùans les autres des phénomènes de dyna-


mogénie, c'est-à-dire d'exaltation fonctionnelle. Ce
qui explique l'acuité sensorielle, la soudaineté et la
précision des réactions motrices, l'excitation de
l'imagination et de certaines parties de la mémoire ;
en· un mot l'exaltation des réflexes cérébraux et
intracorticaux.
Mais les réseaux psychomoteurs de la couche cor-
ticale exercent eux-mêmes une action inhibitoire
puissante sur les réflexes inférieurs ganglionnaires,
bulbaires ou médullaires. Cette action inhibitoire
étant supprimée par l'état hypnotique, il devra s!en·
suivre que les réflexes cérébrospinaux seront consi-
dérablement exagérés, et d'autant plus exagérés que
plus de parties de la couche corticale seront frappées
d'imptiissance. C'est en effet ce qui a lieu. Dans la
létharg~e, l'hyperexcitabilitô neuromusculaire dé-
montre l'exagération considérable des réflexes mé-
dullaires, le cerveau tout entier semblant frappé
d'inertie. Dans la catalepsie, les réflexes cérébrospi·
naux sont à leur maximum, d'où cette forme si par-
ticulière de contracture, qui permet aux muscles de
garder :pendant un temps plus ou n1oins long la posi-
tion qu'on leur donne, et de proportionner leur puis-
sance de contracLion à la résistance à vaincre. On.
sait, en effet, que non seulement on peut faire sup..
porter le poids du corps sur deux de ses points
extrêmes, mais encore qu'on peut le charge1· d'un
fardeau plus ou moins lourd sans faire céder la con-
tracture. Dans le somnambulisme, les contractw·es
catalepti1ormes produites par toutes sortes d'excita·
tions périphé1·iques ne sont autre chose que l'expres-
sion de l'irritabilité exagérée de la moelle.
PHYSIOLOGIE DE L'HYPNOTISME 253
C'est non seulement dans les centres inférieurs
e~rébrospinaux que se montre l'exagé1·ation des
réflexes, mais c'est aussi, comme nous l'avons dit,
dans les centres supérieurs eux-mêmes, ce qui cons·
titue l'automatisme psychique; automatisme d'au-
tant plus complet que l'inhibition frappe un plus
grand nombre de zones corticales.
Cette inhibition , qui arrè te les fonctions supé-
rieures JlSychiques, la volonté, la conscience, en;
favorisant l'exercice automatique des autres facultés,
explique l'efficacité et la puissance de la suggestion,
dont le mécanisme est désor!Ilais facile à comprendre.
Il est dû, comme le dit M. Bernheim, à une exalta-
tion de l'excitabilité réflexe idéomotrice, idéosensi-
ti ve, idéosensorielle qui fait ·instantanément la
transformation inconsciente, à l'insu de la volonté,
de l'idée en mouvement, sensation ou image, par , .
suite de l'inertie des centres
. modérateurs et de con..
trôle intellectuel.
On constate que plus les expériences chez un hyp·
notique sont renouvelées, plus elles réussissent, plus
elles deviennent aisées et précises. Le pouvoir inhi-
bitif, pour se manifester, a besoin de sollicitations
de moins en moins énergiques, en même temps que
par des voies de plus en plus frayées, les réflexes trou-
vent une facilité sans cesse plus grande à se produire.
L'impression suit ce chemin de préférence, même à l'état
de veille; et c'est pour cela que les sujets dressés et édu-
qués par des hypnotisations antérieures peuvent, sans être
de nouveau hypnotisés, manifester les mêmes phénomènes,
réaliser les mêmes actes, sous l'inftueuce toute..puissante
Jur eux. de la susgestion ( !).
(1) Bernhcim, loc. cil.
GuLLBRRB. IG I
1
254 .. l!AGNÉ'l'ISME R'r IIYPNO'l'ISA1B

III

Les altérations que subissent les facultés intel-


lectuelles pendant le sommeil hypnotique ont de
nombreuses analogies avec celles que l'on i·encontre
dans la pathologie mentale.
Prenons, par exemple, la volonté .. L~individu fai-
blement hypnotisé qui est· encore conscient du
n1ondé extérieur, et celui qui est dans l'état dit de
fascination, voudrait vouloir, voudrait exerce1· son
pouvoir d'arrêt sur les actes que· lui suggère une
volonté étrangère, mais ne peut pas. O'est en vain
qu'il essaye d'ouvrir sa bouche si l'opérateur la lui
a fermée, ou d'arrêter ses bras s'il les a n1is en
n1ouvement. Il assiste impuissant à l'automatisme
efla1·é de son organisme, comme le volant d'une ma-
chine à vapeur accidentellement débrayé assiste-
rait à l'affolement du mécanisme qu'il est chargé de ·
régula1·iser.
Chez un certain nombre de s~j ets atteints d'un
commencement de désorganisation intellectuelle,
on observe le même phénomène. C'est ce qu'on a
désigné sous le nom d'aboulie. La volonté mentale,
le désir de faire existent, mais c'est une puissance
statique, qui ne peut plus passeràl'état dynamique.
La voie est rompue entre elle et le monde extérieur.
Un malade du Dr Billod ne présentait pour ainsi
dire pas d'autre trouble intellectuel que celui de la
volonté.
~-
Il devait, avant de s'embarquer, faire ~ne procuration
pour autoriser sa femme à vendre une maison .. 11 la rédige
lui-1nême, la transcrit sur papier timbré et s'appréte à la si- "
PHYSIOLOGIE DE L'HYPNOTISME 255
gner, lorsque sursit un obstacle sur lequel nous étions loin ·
de compter. Après avoir écrit son nom, il lui est de toute
impossibilité de parapher. C'est en vain que le malade lutte
contre cette difficulté. Cent fois au moins, il fait exécuter à
~a main au-dessus de la feuille de papier les mouvements
nécessaires à cette exécution, ce qui prouve bien que 1•obs-
la cle n'est pas dans la main; cent fois la. volont é rétive ne
peut ordonner à ses doigts d'appliquer la plume Slll' le
papier.
Je constatai quelques jours après une impossibilité du
n1ême genre. Il s'asiss ait de sortir après le diner. M. P... en
avait le plus vif désir. Penda nt cinq jours de suite, il pre-
nait son chapeau, se tenait debout et se disposait à sortir;
niais vain espoir, sa volonté ne pouvait ordonner à ses
jambe s de se mettre en marche fJOur le transp orter dans
la rue (i}.
La différence entre !'hypnotisé et ce malad e, c'est
que !'hypnotisé est incap able d'arrê ter un mouve-
111ent en voie d'exécution, et que le malad e est inca
JJaple de mettr e à exécu tion un mouv emen t voulu.
1\lais il existe aussi des~'chopatheschez qui la vo ...
lonté estim 1luiss ante à empê cher l'accomplissement
d'actes auto111atiques dont l'impulsion ne vient pas
à la vérité du dehors, mais naît au dedan s d'eux-
m~mes avec une puiss ance irrésistible.

La volonté, dit M. Ribot, c'est-à-dire l'activité raisonnable,


diparatt, et l'indiv idu retombe au règne des instincLifs. Il n'y
a pas d'e.xcn1ples qui puisse nt mieuK nous montr er que la
volonté, au sens exact, est le commencement, le dernier
terme d'une évolut ion, le résulta t d'un grand non1bre de
tendances disciplinées suivant un ordre hiérar chique (2).
Dans certains cas, l'impu lsion est subit e, incons-
(tJ .13illod, Annales mdd.-psych., t. X, p. 172.
t2) Ribot, Maladies de la volonté, Paris, 1883.
~56 MAGNÉTISME ET HYPNO'l'ISME

cience, et l'acte qui lui succède a tous les carac-


tères d'un phénomèn e réflexe. Tel est le cas de cer-
tains individus qui font des tentatives de suicide
instantané es dont ils n'ont pas conscience , et dont
ils ne gardent pas le souvenir. L'impulsion morbide
est en général réveillée par la vue de quelque objet,
un couteau, un rasoir, une pièce d'eau ou une ri-
vière. Tel est encore le cas des cérébraux, qui, dans
un véritable accès de délire somnambu lique in-
conscient, tuent ou incendien t par pur automatisn1e.
Chez certains individus atteints d'une névrose
caractérisée par des actes automatiquesinconscients,
consistant en n-iouvements et en paroles insolites
toujours les mêmes, et se reproduisa nt d'une façon
intermittente, comme, par.exemple, de faire un saut
en prononçant un mot ordurier, ou de répéter les
mots qu'ils entendent, ou les actes qu'ils voient exé-
cuter, on observe un état mental absolument ana-
logue à celui de l'hypnotis é. L'un de ces malades,
poussé irrésistible ment à répéter certains mots pro-
noncés devant lui, disait qu'au moment même où il
éprouvait cette impulsion , toutes les facultés de son
intelligenc e étaient tellement absorbées par ce mot,
cette phrase, que toute autre pensée s'en trouvait
exclue d'une façon complète ( 1). 'rel est !'hypnotisé
subitement envahi et accaparé par une idée suggé-
rée.
Nous avons vu que certains somnambuliques ré-
sistaient parfois assez énergiquement aux sugges·
tions contraires à lew' caractère ou à leurs habi-
( l) Gilles cie la Tourette, Étude sur une affi!clion, nm·veu.~e carac-
4étis~c pa>· de l'incoo1'dinalion 1not1·ice acco1npagn~e d,'écholalie
(Ârcliiv. de neztrolo9ie1 i885 et de cop1·olalie, 11° 26.)
PHYSIOLOGIE DE 1:HYPNOTISME 257
tudes d'esprit, mais finissaient par céder et par· -

accomplir les~actes commandés; quels qu'ils fussent. ~

Ainsi font de nombreux impulsifs, qui, hantés· par


une idée mauvaise, luttent longten1ps, puis succom-
bent. Une honnête mère de famille, que j'ai soignée
et guérie, entendait une voix •intérieure qui lui
commandait de faire mourir ses enfants et de se
tuer ensuite. Elle combattit longtemps ; mais un
jour vaincue, malgré l'horreur que lui inspirait un
tel crime~ elle administra à ses trois enfants une
infusion d'allumettes chimiques et se réserva pour
elle-même un verre de pétrole. Quelques hypnotisés ., -

transigent avec leur suggestion. Elle transigea, elle


aussi, avec son impulsion irrésistible, et proportion-
nant la dose de poison à l'âge des petits enfants, elle
fit infuser trois allumettes pour l'aîné, deux pour le
cadet, et une seulement pour le troisième encore au
berceau.
En résumé, l'automatisme, conscient ou nori, de
l'hypnotisme, aussi bien que des cas patbologiques,
sen1ble résulter de ce que l'idée actuellement pré-
sente dans l'esprit du sujet, qu'elle naisse par suite
d'une suggestion ou spontanément, est tellement
prépondérante, qu'elle refoule toute autre idée anta-
goniste ou toute association d'idées susceptiblès de
s'opposer à sa mise à exécution. L'hypnotisé est
comparable à l'enfant dont la volition a toujours un
caractère impulsif, pa;r suite du défaut d'expérience,
parce que son action est conditionnée par les im-
pressions ou les idées du moment (1).
Ln. volition est intimement liée à la faculté de

(t) D. Ferrier, Les fonction$ du cerveau, Paris, t 878.


258 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

l'attAntion, dont elle suit toutes les fluctuations.


Les personnes susceptibles d'une grande attention
sont douées en général d'une volonté fo1·te; ·celles
qui .aont mobiles, incapables d'une attention soute·

Pfg. 13. - Zone motrice, d'après Ferrier. - RR' sclsSUl'e de Rolando. Les
circonvolutions motrices sont marquées par les rates noires et les hachures
Terticales S, centre de la vision marqué par des hachures horizontales. -
s• centre de l'audition marqué par de nouvelles hachures 'fertlcales. (Fl·
gure empruntée à Lucas Championnière.)

.nue, les hystériques, par exemple, ne possèdent


.qu'une volonté faible, inconstante, et leurs actes
sont marqués au plus haut degré du caractère im-
pulsif. En s'exerçant, l'attention a pour propriété
de supprimer les mou ven1cnts actuels; d'exercer
une action· modératrice sur les centres n1oteurs du
cerveau. Cette fonction tien1ble dévolue aux parties
antérieures des hén1isphères cérébraux. ~li'ig. 26, F.
PHYSIOLOGIE DE L,HYPNOTISME 259
voyez aussi fig. 23 et 24 la région située en avant de .
la zone motrice.)
Il a été démontré, dit Ferrier, que l'irritation électrique
des Jobes antérowfrontaux ne provoque aucune manifesta-

Fig. 24. - Zone motriee d'après Charcot et Pi~res. - Les circonvo!ulion!t


motrices sont en blanc. - f 3, pied de la troisième frontale et au-dnss11s le
piecl dos deuxième et troisième frontales. - fa, frontale ascendante. - pn,
pariétale ascendante. - R, scissure de Rolando. (Figure empruntée à J,u~as
Championnière.)

tion motrice; ce fait, bien que négatif, s'accorde avec l'opi-


nion d'après laquelle ils seraient non pas actuellem.ent
moteurs, mais moteurs-mo dérateurs, et dépenseraient
leur énergie à produire des changement s intérieurs dans
les centres d'exécution motrice actuelle (i). (Fig. 23, RR';
fig. 24-, pa, fa, f8; fig. 25 et 26.)
La pathologie semble aussi démontrer que chez

(i) D. Ferrier, loc. cit.


260. MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

les individus porteurs de lésions des lobes anté·


rieurs, l'attention est profondément troublée. Par
conséquent, c'est dans cette région que nous sommes
enclins à placer les centres modérateurs, qui per·
mettent l'exercice de la volonté

c A
..fr
s,r ..
.F

E
pfo"
G

fig. 25, - Face externe du cerveau du singe ma~ot, d'ap1•ës Broca et Gro-
mier. Situation des centres moteurs d'après les expériences de Ferrier. -
ss, scissure de Sylvius. - sr, sillon de Rolando. - sef, sillon courbo fron-
tal. - spe, ~cissure · perpendiculaire ~sterne. - sp, scisSW'O parallèle. -
pfa, pli rrontal ascendant. - f, 2 et 3. premier, deuxième et troisième pli
frontal, - ppa, pli pariétal ascendant. - lppa, lobule du pli pariétal as-
cendant, - pmi, pli marginal inférieur. - pc, pli courbe. - lo, lobe occipi-
tal. - lor. lobe orbitaire. -A, centres pour les mouvements volontaires du
membre antérieur. - B, centres pour le membre postérieur. - C, mouve-"
ments de rotation de la tète et du cou. - D, mouvements des muscles de
· la face. - E, mouvements· de la langue, des mâchoires. - F, certains
mouvements des yeux, vision. - 'O, centre en rapport avec les mouvements
des oreilles et de l'audition.

L'éducation des centres modérateurs introduit l'élément


dêlibérateur dans la volition, car l'action inspirée par les
sentiments actuels est suspendue jusqu'à ce que les diverses
PHYSIOLOGIE· DE L'HYPNOTISME 261
associations qui se sont groupées autour d'un· acte pnrti·
culier soient entrées dans la conscience (i). ·
L'automatisme des hypnotiques et des impulsifs
serait donc dû, d'après cette théorie, à la suspen.
sion de l'activité des centres moteurs-modérateurs
de la partie antérieure de l'encéphale. ·

F-

Fig. 26. - Situation probable Jcs centres moteurs chez l'homme. - F, lobe·
front11J. - 1>. lobe pariétal. - O, Jobe occipilal. - T, lobe temporal. -
t, centre des mouvements de la. laoguo et des mâchoires (langage articulé),
- 2, centre des mouvomcofs d11 membre supérieur. - 3, centre pour le
membre inférieur. - 4, centre pour les mouvements de la tête cl du: cou. -
5, centre pour les mouvements des lèvres (facial}. - 6 1 centre pour. l~s , )
mouvements des yeux.

,
Nous avons dit que dans le son1nambulisme et l.

les états encore plus avancés de l'hypnotisme la con- •
i
science était abolie. L'expression n'est pas absolu- f
"1
ment vraie, comme nous l'avons indiqué presque ·'!
'
i
· (l) D. }~errier, loc. cit.
t5.
i
J
262 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

en même temps. Il est plus juste de dire que la persan·


nalité est réduite à un seul état de conscience, qui
u n'est ni choisi, ni répudié, mais subi, imposé(1). ,,
Oeci dans les cas les plus accentués, car chez
la plupart des somnambules on constate non seule-
ment un état de conscience actuel, mais encore la
reviviscence de nombreux états de conscience anté-
r~eurs qui suffisent à constituer au moins une cer-
taine partie de la personnalité habituelle de l'indi-
vidu. Ainsi, quand par suggestion on fait renaitre
pour un somnambulique des événements dans les-
quels il a joué un rôle, il recommence à vivre ce
rôle avec sa personnalité propre. -
De même si on suggère à un hypnotique une
scène imaginaire à laquelle il prend part, il se con-
duira d'une façon absolument conforme à son carac-
tère habituel, à sa personnalité de tous les jours. La
conscience, sauf chez le léthargique peut-être, n'est
donti pas abolie, elle est seulement plus ou moins
diminuée, plus ou moins obscurcie.
Ce fait n'a rien d'insolite ni d'extraordinaire . 11
existe à un moindre degré à l'état de veille. La
conscience d'un homme éveillé est très variable en
intensité, parfois n1ên1e lui échappe comme quand
il est plongé dans une méditation profonde. Un grand
nombre d'actes, non seulement d'ordre physique,
mais aussi d'ordre intellectuel s'accomplissent auto·
. matiquement à l'insu de la conscience. Bien sou·
vent, nous provoquons nous·mêmes cet auton1atisme
inconscient de l'intelligence, quand nous nous en
i·en1eLtons à elle du soin de répondl:'e à une question

(i) Ribot, Maladies de la volont~.


PHYSIOLOGIE DE· L'HYP NOTIS ME 263
obscure qui nous embarrasse ou de trouver, :un ·mot,
un nom~que notre volonté est impuissante à faire
surgir de notre mémoire. Au moment où on y pens ait
le moins, la solution du prob lème ou le mot désiré
jailli t comme un trait de lumi ère dans la. conscience.
Cependant nous sommes abso lume nt ignorants ùe
l'association d'idées qui a conduit notre espri t à
résoudi·e cet:J difficultés. Un phén omè ne analogue so
passe chez les hypnotisés à qui on suggère l'accom-
plissement d'un acte à une échéance plus ou moins
longue. Ils se réveillent, ils ne se souviennent de
rien, et cependant, des heur es, des jours après,
l'idée de l'acte suggéré se présente à l'esprit, qui
sans se rendre() compte de la façon dont cette idée
lui est venue, ni des motifs de sa détermination,
donne l'ordre d'exécution. Par quel obscur méca-
nisme cette idée emmagasinée dans la mémoire à
l'ins u du sujet surgit-elle ains i au moment préc is
qui lui a été assigné? Tout ce que nous pouvons
dire, c'est que la cérébration inconsciente a fait son
œuvre. .
La perte du souvenir de ce qui s'est passé pend ant
la période somnambulique semble une objection à
la persistance de la cons cienc e pendant cet ,.éLat
nerveux. On pourrait admettre, en effet, que les
actes automatiques de cette pé1·iode sont com1ne
s'ilsn 'avai entp asété et que la personne dusu jetét ait ·
absente et étrangère à ce qui se passait. Mais cette
manière de voir est comlJattue par ce fait, que l'am -
nésie en question n'est pas absolue, qu'elle n'est
qué relative, que le souv enir pour1·a repa raîtr e
dans une nouvelle séance d'hypnotisation et qu'en -
fin il est dans certains cas subordonné à la volonté
264 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

de l'opérateur, qui peut, par simple suggestion. fah·e


quclo sujet se souvienne ou ne se souvienn<{pas.
JI y a donc eu conscience, mais à un si faible degré,
quo si aucune force ét1·angè1•e. n'intervient, l'amné-
sirJ s'ensuit.
Il ~e passe dans le son1nan1bulisme ce qui se pass'J
dans le rêve. Beaucoup de nos rêves ne laissent au-
cun sot1venir dans l'esprit; d'autres dont on a cons-
cience ati réveil ne tardent pas à être complètement
effacés de la mémoire.
L'explication est simple, dit M. Ribot. Les états de cons-
cience qui constituent le rêve sont extrêmement faibles. Ils
paraissent forts, non parce qu'ils le sont en réalité, mais
parce qu'aucun état fort n'existe pour les re)eter an second
plan. Dès que l'état de veille recommence, tout se remet à.
sa place. Les images s'effacent devant les perceptions, les
perceptions <levant un état d'attention soutenue 1 un état
d'attention soutenue devant une idée fixe. En somme, la
conscience pendant la plupart des rêves a un minimun1
d'intensité (i ).
Il en est de même pendant le somnambulisme.
Un certain nombre de somnambuliques, qui ne
gardent pas à l'état de veille la mémoire de ce qui
se passe dans leurs accès, se souviennent dans cha-
que accès nouveau des faits qu'ils ont accomplis
dans les précédents. On. observe le mème phénomène
dans le somnambulisme naturel. Il s'établit ainsi
une sorte de liaison entre les diverses périodes de
son1meil, une sorte de seconde mémoire indépen-
dante de la mémoir e ordinair e. Cela, sans doute,.
est. dù à .l'uniforn1iLé des conditions psychiques dans

(1) Ribot, illaladies de Lu n,t"111·,(.·(•. l'i!rlr, 13~3.


PHYSIOLOGIE DE L'HYPNOTISME 265
lesquelles chaque accès place le sujet et qui se ré-
sum ent dans une simplification considérable de ta
vie mentale, contrastant avec l'extrêmb complica•
tion de l'activité psychique de l'éta t de veille. Il en
résulte que chaque fois que cet état particulier se
repr ésen tera , il réveillera les états de conscience an-
térieurs qui lui ressemblent, et le souvenir. serr,
constitué.
V

Par mi les hallucinations et les illusions qu'i l est


possible de procurer par suggestion aux hypnotisés,
les unes, comme celles de la vue et de l'ouïe, sont
rela tive men t faciles à produire. Les autres, comme
celles du goût, de l'odorat, ou des sensations vis-
cérales, faim, soif, douleur, sont plu s inconstantes
et plus düficiles à déte rmi ner. Le phénomène dé-
pen d de la facilité plus· ou moins gran de avec Ia-
quell~ les diverses sensations sont rappelées à l'es-
prit à l'état ordinaire. Il ne faut aucun effort pour se
rem émo rer une sensation visuelle et sonore : il suf· ·
fit d'év oqu er l'image d'un objet pou r qu'aussitôt elle
apparaisse très nette à la conscience. Il faut au con-
traire de la réflexion et un certain effort de volonté
pour évoquer une sensation d'odeur et de saveur. 11
n'est donc pas étonnant que dans l'hypnotisme il soit
plus facile de produire des hallucinations visuelles '"
ou auditives, qui n'exigent que de l'automatisme,
que des hallucinations du goût ou de l'odorat, qui
nécessitent des opérations mentales plus compli-
qué es (1).
(l) Herb ert Spencer, Principes de psychologie, Paris, 1875.
',
,
266 MAGNETISME ET HYPNOTISME .

La pathologie confirme ces remarques. Les délires


où l'automatisme est le plus développé, où la~ons­
cience es\ le plus obscurc ie, sont aussi ceux où les
hallucinations de la vue et de l'ouïe sont le plus in-
tenses. Tels sont les délires toxique s comme celui
.des alcooliques, ou les délires névropa thiques
comme ceux de l'hystér ie et de l'épilepsie. Dans les
délires vésaniqu es, au contraire , on voit les hallu-
cinations ne ·Se produir e qu'avec plus de difficulté
et seuleme nt, pour ainsi dire, comme conséquence
de la réflexion, d'un raisonne ment, d'une associa-
tion d'i~ées. Co111bien de temps le persécu té rumi-
ne-t-il ses concept ions délirantes, avant d'éprouv er
sa P!emière hallucin ation com.Plète de l'ouïe? Com-
];)ien de temps s'écot1le encore, avant l'apparit ion
des idées d'empoisonnen1ent et des illusions du
' goût et de l'odorat qui donnent une base inébran-
lable à ce délire? Souvent des mois et des années,
pendant lequel le malade estballo tté entre le doute
que fait naître en lui un reste de raison, .et la
~royance que lui imposent petit à petit ses sensa..
tions maladiv es.
Cependa nt, quand l'automa tisme est absolu,
comn1e dans le somnam bulisme profond et la cata-·
talepsie, les hallucinations les plus variées peuvent
être suggéré es sans difficulté. Nous avons parlé de
,. ces hallucin ations viscéral es, la faim, la·soif; de ces
besoins factices que manifestent, sous l'influen ce de
la suggesti on, certains hypnotiq ues. Les troubles
les plus profond s de la cénesthé sie, de la sensibi.lité
générale peuvent être eux-n1êmes détermi nés, au
point de· produire une altération profond e de la per-
sonnalit é physiqu e, et de suggé1·er à l'l1ypnotisé
PHYSIOLOGIE DE L'HYPNOTISME . 267
qu'il est de verre , de beur re ou de cire. La, patho lo·
gie nous offre de nombreux exempJes de ce genr e
de troub les de la sensi bilité orga niqu e. Certains
déme nts, certa ins para lytiq ues se croie nt l'objet de
~es trnnsforma tions bizarres sous l'infl uenc e des
:--i
graves lésions qui se développent dans leurs centr es
nerv eux.
J'ai en ce moment parm i mes malades un vieill ard qui se
croit mort. Il y a trois ans, quand il me fut amen é, il était
'
dans une violente excitation, avec délire des richesses. Pt~u
à peu l'agitation fit place à la dépression; il commep<;a
à dire qu'il n'ava it plus de force, qu'il ne pouTait plus'· se
tenir debout, qu'il allait mourir. Un beau jour, il nous ac-
cueill it par ces paroles : «Je suis mort, mettez-moi dans le
cercueil! » Et il s'affaissa sur l_ui-même, les yeux convulsé:;,
tremblant de tous ses n1embres. Depuis cette époque, à pru
près, ce malade, analgésique, somnolent, indifférent à tout
ce qui l'entoure, répond invariablement : « Je suis mort I »
à toutes les interpellations qu'on lui adresse.

L'alt érati on de la perso nnali té psyc hiqu e que


L. Ch. Rich et :appelle l'obj~ctivation des types, et
qui consiste à faire perd re à un hypn otisé sa per-
sonn alité pour lui en faire revêt ir une de fanta isie,
a aussi son analogie dans la folie; mais , l'ana logie
est peut -être moins complète, moins profo nde; car,
tand is que chez !'hyp notis é.il y a am11ésie comp lète
de la perso nnal ité réell e, chez l'alié né cette dern ière
n'est guèr e qu'effacée, et suit pa1·tout comme une
omb re la personnalité nouvelle. Pour l'aliéné, le
passé existe toujours, avec tous les élé1nents qu'ii
appo rte à l'édification du moi;. chez !'hyp notis é, le
présent seul existe, et le prése nt, c'est l'idée sua--
gérée.
268 MAGNÉTISME ET. HYPNOTISME
L'aliéné, ancien valet de ·chambre, tout en se di·
sant le Fils de Dieu, vaque aux soins du ménage.
L'hypnotisé n'a pas de ces inconséquences. Il rem-
plit avec une rigueur parfaite le rôle· qui lui est im·
posé; il s'incarne dans la peau de son personnag e.
Dans cette forme d'altération de la personnali té, il
n'y a pas de troubles de la sensibilité . Ce ne sont.
pas les régions cérébrales dévolues à la sensibilité
générale organique, mais celles de la sensibilité
morale et affective qui sont affectées par la sugges..
tion,
V

'
VI
Comment doit-on considérer l'hypnotism e? Oomme
une maladie ou simplemen t comme une modifica-
tion passagère de l'organism e analogue à certaines
modifications physiologi ques, comme le sommeil,
par exemple? Les opinions sont, à ~ce sujet, assez
partagées.
Le professeur Charcot considère l'hypnotisme
comme une névrose expérimen tale (1).
D'après I\I. Paul Richer, l'hypnotism e est un
trouble du fonctionnement régulier de l'organism e
qui se confond avec la pr~disposition hystérique .
Etant admis que les phénomènes hypnotiqu es les
plus marqués se développen t chez les hystérique s
les plus hystérique s, il est légitime de faire de
l'hypnotisme une dépendance de la grande névrose.
Et de même que l'hystérie, dans ses formes atté·
nuées, se rencontre chez beaucoup de femmes et
quelques hommes, de même s'y rencontrer a l'hyp·
(i) Charcot, Acad~1nie des sciences, séance du 13 février i88J.
PHYSIOLOGIE DE L'HYPNOTISME 269
notisme, mai s dans ses formes imparfaites et plus
ou moins atté nuée s ( 1).
Pour M. Dum ontp allie r et ses élèves, l'hy pno -
tisme peut être considéré comme une névr ose expé ·
rin1entale à plusieurs degrés. M. Magnin dit en pro-
pres termes que les différents degrés de ·l'hy pno se
ne sont que des degrés d'une mêm e affection (2).
Pour MM. Ball et Chambard, il y a trois catégo-
ri~~ <le somnambules :
·10 Ceux qui jouissent, au moins en apparence, d•une
excellente sant é; 20 ceux qui sont manifestement névropa-
thiques; 3° ceux chez qui le somnambulisme n'est qu'u ne
manifestation symptomatique d'une maladie du cerveau ou
cle ses enveloppes. Chez ceux des deux dernières catégories,
il n'y a pas de doute qu'il ne s'agisse de véritables manifes-
tations pathologiques. Quant aux sujets de la première, en
ne considérant que les apparences, on pourrait hésiter, mais .
l'étude de leurs antécédents de famille vient. lever tous les
doutes: ce so~tdes névropathes, par conséquent des mala des.
Nous concluons donc, ajoutent les aute urs, en én1el-
tant celle proposition, que la plupart des sujets atteints de
son1nambulisme idiopathique ou remarquables par leur
grande sensibilité à l'action des agents hypnogéniques,
sont des névropathes, ainsi que. le montrent leurs antécé-
dents héréditaires, leurs antécédents personnels et une ana-
lyse soigneuse de leur état au moment n1ême où on les
soumet à l'observation (3).
Cette man ière de voil· n'est pas unanin1ement
partagée. San s qu~il se soit caLégoriquen1ent expli-
qué sur ce point, on peut pcnsc1· que l\I. Bernhein1
(1) P. Richer, Ilysléro-épilepsie, loc. cit.
<2) Magnin, Étude clinique et expt!riment..?le su1· l'Jiypnotisnle
déjà cité.
(3) Dict. encyclop. des sciences mt!d., 3° si•r., t. X, p. 335.
270 MAGNÉTISME ET HYI>NOTISME

ne voit rien de pathologique dans les phénomènes


du sommeil provoqt1é. Non seulement pour lui~ tou-
tes les personnes hypnotisables ne sont pas des névro·
:pathes, mais chez le plus grand non1bre de ses su.
jets, il n'a constaté aucune trace de prédisposition
.aux troubles nerveux •.
Un très grand nombre de mes observations portent sur
<les sujets nullement nerveux. Un jour, en présence de
M•. Liégeois, j'a.i endormi presque toute une salle de ma-
lades, la plupart phthisiques, emphysémateux, rhumali~
sants, convalesoents; deux seulen1ent sur vingt étaient hys-
tériques (1).
Il ne nie pas cependant que la suggestion hypno- 1
tique pour agir sur l'être psychique n'exige une
certaine disposition, une certaine réceptivité céré-
brale. Mais cette disposition spéciale est l'apanage
d'un grand non1brc de personnes, et non l'apanage 1
exclusif de la névropathie et de l'hystérie.
M. Bottey ne considère pas non plus l'hypnotisme
comme une manifestation morbide, ni comme une .J
maladie. Il ne suffit pas que certains phénomènes
en
soient dehors des faits physiologiques ordinaires
pour qu'on soit en droit de les déclarer pathologi-
ques. Une maladie s~ caractérise toujours par une ,,
série de troubles qui se précèdent, s'accompngnent ••

ou s'enchaînent d'une façon régulière. Rien de


semblable dans l'hypnotisme. Quant à l'opinion qui .
]

ferait du sommeil provoqué une annexe de l'hysLé-


rie, elle n'est pas plus juste, car il peut se n1anifes-

ter chez un grand nombre de sujets sains (2).
l

(i) De la suggestion dans l'état hypnotique, réponse à l\f. Paul Ja-


oet, Paris~ i 88 ~.
(2) Bottey, ltlagnétisme aninial, Paris, iSSi.

l:
PHY SIOL OGI E DE L'HY PNO TISM E 271
Tel les sont, sur la nat ure de l'hy pno tism e, .les
vue s des auteurs qui se son t plu s spé cia lem cn t oc-
cup és de cette quest.ion.
C'est une loi aujourù'hui bien établie, font observer
MM. Charcot et Richer, que les manifestations pathologi-
ques ne sauraient comporter en elles-mêmes· aucun élé-
ment nouveau; qu'elles ne sont que des déviations, des
-
modifications plus ou moins profondes des conditions phy
siologiques ( i). Par tan t de ce principe, nous admett.rjons
volontiers, quant à nous, qu'il y a quelques distinctions
à
établir entre les nombreux. individus susceptibles d'êt re
hypnotisés.
Beaucoup ne dépassent jamais un degré léger ou moyen
d'hypnoUsation. Peut-être même n'y a-t- il pa.s de suj et ab·
solument réfractaire aux manœuvres hypnogéniques. f,a
somnolence hypnotique, et les quelques phénomènes psy

t
chiques et somatiques dont elle s'accompagne ne peuven
donc, à aucun titre, il nous semble, être considérés comme
d'or dre pathologique.
. Qu ant aux grands somnambules, bie n qu' il n'y
ait pas entre eux et ceux dont nous venons de par -
ler de différence fondamentale, nous croyons que,
en sui van t le con seil de MM. Ball et Ch am bar d, on
trouverai.t facilen1ent chez eux des tra ces cer tain es
de la diathèse név rop ath iqu e. To ut en adm etta nt
enc ore qu'ils sont d'o rdr e phy sio log iqu e, les phé ·
nom ène s hyp not iqu es, chez ces suj ets , nou s sem -
ble nt fris er la pathologie et y tom ber mê me par foi s,
s'il est vrai, ain si que ten den t à le dém ont rer que l..
que s observations, que les per son nes longtemps
hyp not isé es peu ven t plu s tard tom ber en som nam ·
bul ism e pas sag er
(i) Charcot et Richcr, An:ltit:. de 1u:u r., l. Il, p. 33.

OHAPITRE X

L'HÉMI-HYPNOTISME AU POINT DE vug


PSYCHOLOGIQUE

1. - La dualité cérébrale est démontrée par l'hypnose. - Hypnose unila•


térale. - Braid, Heldenhain. Berger, Dumontpallicr. - Chaquq
hémisphère cérébral représente l'individu tout entier.
JI. - Hypnose bilatérale de caractère différent pour chaque côté.
111. - Hypnose bilatérale de même caractêre, mais à manifestations difië.
rentes pour chaque côté. - Expr<:sslon d'un. sentiment différent pour
chaque ooté du corps dans la. catalepsie. - ffullucinatlons de
nature opposée pour chaque hémisphère dans le somnambulisme:
expériences variées.
IV. - Conclusions ù. tirer de ces expériences relativement à la dualité céré·
braie. - Autres preuves tirées de l'anatomie, de la physiologie, de
la pathologie.
V. - Fonctions spéciales à chaque hémisphèr('.
VI. - Dédoublement do la. personnalité chez les aliénés. - Il ne se cônfond
pas avec le_ 4u~lisme cér.:-bral.

Nous avons déjà parlé, dans un précédent cha-


pitre, de la possibilité de placer dans des çériodes
différentes de l'hypnotisme les deux moitiés du
corps. Nous devons revenir sur ce sujet en raison
de son in1portance psychologique.
Au fond de l'homme conscient de son moi, de son
intelligence, de son actiYité volontaire, il n'y a pas
seulement un automate qui, à rinstar d'une m~:­
chinc bien organisée, obéit passivement, quand la
conscience s'est évanouie, à une volonté étrangère.
L'HtW•HYPNOTlSME 273
il y en a deux. Die n plu s, il n'y a pas seu lem ent un
seu l moi, une seu le conscience, une seu le per son ne
dans l'ho mm e, éve illé et à l'ét at sain : il y en a deu x
encore. L'h ypn otis me ne nou s fait pas seulen1ent voi r
Jea n qui ple ure , pui s Jea n qui rit; mai s l'un et
l'au tre à la fois. Jea n rit à dro ite en mêm e ten1ps
qu'il ple w·e à gau che : Jea n de gau che est en colè re,
tandis que Jean de dro ite est sati sfai t; l'un trem ble
de peur, tan dis que l'au tre est plein de courage ...
Fin alem ent , on sup prim e l'un des deux et on re-
trouve l'in div idu tout ent ier, bie n qu' il ne soit plu s
qu'u ne mo itié de lui-même. Les 1nédecins, les phy ~
siologistes ava ien t ent rev u tout cela, mai s les faits
de la clin iqu e, de ranaton1ie path olo giq ue ou de
l'expérience phy siol ogi que , son t sou ven t obscur$,
d'une inte rpré tati on déli cate , suj cLte à con test a Lion,
tle sort e que la dua lité cér ébr ale en étai t encore à
l'éta t de que stio n disc utée . Auj our d'hu i les exp é-
rien ces hyp not iqu es ont fait la lum ière , et il ne
semble plu s permis de res ter dan s le doute.
Nous allons exp ose r les exp érie nce s les plu s con -
nues d'hy pno se hém icér ébr ale, en fais ant de nom -
breux emp run ts à 1"1. Bér illo n et à M. Dun1ont·
pall ier (1).
Et d'ab ord , on peu t pro dui re l'hy pno se uni laté -
rale, c'es t-à- dire que l'un des hém isph ère s cér ébr aux
seu lem ent sera plongé dans l'hy pno tism e, l'au tre
dem eur ant à l'ét at nor mal .

(i) E. Bérillon, llypnotisme expérimental. La <lua 'ité CL;1·é


b1·ale
x,
et l'indrpcndance fonctionnelle des deu:c /if1nispht:1·es ct!1'<;u1·aula
thès e de J>aris, 188-~. - Dumontpallier, Co1nples 1·e11dus
de
soc. dP. Biol., 1882, 1884, passim. - Dumontpullicl' et ~lngnan,
.Des liallu,·inations bilaté1'ahs (Union médicale, iS-19 wai -1883).
..
l
1
1
• t
,
274 MAGNETISME ET HYPNOTlSltlE

Braid (1), sans s'en i·endre bien compte, produi-


sait .;n phénomène de cet ordre quand, chez un su..
jet cL. catalepsie, agissant sur un œil, il réveillait
le côté co1·respondant du corps et i'hémisphère op-
posé. ·
Heidenhain (2), sur un sujet sensible à l'hypno-
tisme, en opérant des frictions prolongées sur un
côté de la tête, obtenait peu à peu de la parésie des
membres du côté opposé, puis le phénomène de
l'hyperexcitabilité neuromusculaire, c'est-à-dire
une véritable hémiléthargie. Si les frictions avaient
lieu sur le côté gauche du crâne, il se produisait en
outre une véritable apha.sie d'origine ataxique, qui
s'opposait à ce que le sujet pût lire ou parler, par
suite de l'impuissance du centre du langage arti-
culé.
Ces expériences confirment d'une façon inatten-
due la notion physiologique de l'action croisée des
hémisphères cérébraux et l'existence d'un centre du
langage articulé, que l'on place depuis longtemps
dej à dans la troisième circonvolution frontale
gaucl1e ou circoo.volution de Broca. (li1 ig. 25, E;
et 26, 1).
D'autres ex_périences du même auteur, tout en
donnant des résultats très nets, sc111blèrent faire ex-
ception à cette loi de faction croisée des 11én1is-
phères. On y retrouve, dit M. llérillon (3),
Des a1101ualies apparentes qui rappellent des variétés
cliniques que peuvent présenter les affections dues aux

(i) Braid, Neurypnologie,


(2) Heidenha.in, Die sogenante tkierische· Magnetmnus, Leip-
zig, i8'80.
(3) Bérillon, loc. cit.
L'HÉMl•HYPNO'l'lSME 275
lésions organiques de l'hémisphère gauche du cerveau.
Ainsi, chez un sujet, l'excitation du côté droit de la tête
produisait la catalepsie du même côté et l'aphasie. Chez
d'autres personnes, la catalepsie unilatérale survenait à la
suite de l'excitation tantôt du même côté, ta.ntôt de l'autre
côté.
Les expériences du professeur Berger, de Bres-
lau, montrent que la friction de la région occipit~le
d'un côté du crâne peut faire naître la catalepsie
· du mên1e côté, tandis que la frj.ctiqp de la région
ftontale détermine une c~eJ?sie crq!sé~.
On doit à Ladame {1) des expériences analogues
aux précédentes. Par des frictions sur le côté gauche
du crâne, il frappe de daltonisme ou d'achromatopsie
l'œil co1·respondant, tandis que le droit conserve
intacte la facj.lité de reconnaître les couleurs; en
même temps il se produit de l'aphasie ataxique,
comme dans un des cas précédents . Si la friction
est opérée à droite de la tête, on n'observe que
l'achromatopsie de l'œil droit sans aphasie.
'.M. Dumontpa llier a pu provoquer également
l'hypno~isme unilatéral par excitation unilatérale
du cuir chevelu; les effets étaient tantôt directs,
tantôt croisés, tantôt alternes, suivant les points
sur lesquels on agissait.
Une de ses malades, qui présentait des accidents
hystérique s très-accentués, a été l'objet d'expérien ..
ces d'l1ypnotisme unilatéral des plus intéressantes.
Voulant plonger la malade dans l'hypnotisme total
il lui demanda de fixer ses yeux sur les siens. Au
lieu de l'hypnotism e complet, il se produisit la lé~
(l) Ladame, La ntvrose hypnotique devant la m~decine légale.
(Ann. d'hyg., 1.882, t. Vil, p. 518).
.
276 .. '
MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
.
·'
thargie du membre supérieur droit et du membre
inférieur gauche (1). Lorsqu'on voulut déterminer
l'état cataleptique, on ne put y arriver qu'en ag·is-
sant par la lumière sur l'œil droit. Pour produire
le somnambulisme, le seul moyen efficace fut la
pression exercée sur le côté droit du crâne. L'action
de la lumière sur l'œil gauche et la pression sur le
côté gauche du vertex restaient sans effet. Ces ré-
sultats bizarres furent expliqués au réveil de la1na-
iade quand on eut constaté qu'elle n'y voyait pas de
l'œil gauche et qu'elle ne sentait pas la presl$ion
sur le membre supérieur du même côté. On était
ainsi conduit à penser que chez ce sujet le cerveau
gauche avait seul conservé son activité fonctionnelle.
La vérification de ce fait fut demandée à lamé-
talloscopie. Par l'application du métal auquel elle
était sensible, on transféra les phénomènes léthar-
giques du côté opposé. En même temps les états
cataleptique et son1nambulique du membre supé-
rieur gauche et· inférieur droit ne pouvaient ôtre
produits qu'en faisant agir la l~umière"sur l'œil gau-
che et en frictionnant la partie gaucl1e du vertex.
La paralysie, qui frappait primitivement le cer-
veau droit, se trouvait donc transférée au cerveau
gauche.
Chez une autre hystérique hémi-anesthésique et
achromatopsique gauche, on provoque le transfert
des accidents hystériques à droite, puis on la sou-
met aux procédés hypnogéniques. Alors on constate
que la catalepsie, 1~. léthargie et le somnambulisme
t ~ Chez celte malade il y avait hémi-ancsthésie et la sensibi-
lité était répartie d'une façon opposée pour les régions sus et
sous-oui blli cal es.
1
L HÉMl•HYPNOTJS.ME 277
sont successivement produits dans la partie gaucl1e
du corps, le côté droit r~stant indifférent. Le trans-
fert de ractivité cérébrale a donc eu lieu. de l'hé-
misphère gauche à l'hémisphère d.I·oit.
Si par des applications métalliques appropriées
on ramène la sensibilité dans la partie frappée d'a-
nesthésie, on obtient alors les différentes périodes
hypnotiques pour le corps entier (1).
Ces expériences d'hypnose unilatérale chez les
individus sains ou hystériques conduisent à admet.
tre qu'un seul hémisphère cérébral représente l'in-
dividu tout entier, conserve la conscience du 1noi
et suffit à ses fonctions de relation. Mais dans quel
état se trouve l'intelligence, son organe étant ainsi
diminué de moitié?
Il semblerait, d'après M. Chambard (2), que si
un hémisphère suffit pour la vie psychique, la pri-
vation de l'aut1·e ne s'en fait pas moins sentir dans
une certaine proportion. D'abord, à la suite de la
paralysie hypnotique de l'hémisphère gauche le su-
jet devient partiellement aphasique, ce qui, éviden1-
ment, le rend considérablement inférieur à lui-n1ê-
me. Mais en ne considérant que ce qui survient, si
c'est l'hémisphère droit qui est frappé de paraly8ie,
on peut remarquer que les mouvements et les act.c~
du sujet ont perdu de leur précision et de leur 1·égu-

(i) M:· Dumoutpallier avait conclu de ces expériences que


chez les hystériques hémi-anesthésiques, les phénomènes des
trois phases hypnotiques ne peuvent être provoqués que ùu côté
sensible. Alais cette conclusion ne saurait être géné1·alisée, car
beaucoup de malades hypnotisées à la Salpêtrière étaient des
anesthésiques totales et pourtant pouvaient être plongées dans
le sommeil nerveux.
\2) Chambard, Encéphale, t. J, i88l.
CuLLBIU\B.
,,
.278 -
MAGNETISME ET HYPNOTISME ~ .
larité. Son écriture, par exemple, est incorrecte , les
lettres GO nt déviées parfois dans un • iµs opposé à
l'inclinaiso n normale. L'intelligence elle-même est
atteinte dans son intégrité; elle devient plus pares-
seuse, moins alerte. Diverses expériences semnlent
dén1ontrer que la puissance de volonté est amoin-
drie et que la tendance naturelle à l'imitation , qui
est d'autant plus grande chez un individu qu'il est
moins intelligent , devient beaucoup plus prononcée .
Si à un sujet hynoptisé unilatérale ment on com-
n1ande d'exécuter un acte pendant un certain temps,
comme de tourner les pouces ou de battre des tril-
les avec les doigts suivant un rythme déterminé ,
et que l'expérime ntateur, en face de lui, exécute le
même acte, on remarque que quand ce dernier s'ar-
rête, !'hypnotisé s'arrête aussi, bien qu'il ne doive
pas le faire. Au bout d'un instant, par un effort de
volonté, il reprend son mouven1ent. Si pendant qu'il
exécute le n1ên1e acte que l'hynoptisé , l'expérime n-
tateur en n1odifie l'exécution , le sujet modifia aussi
la sienne, puis, après réflexion, revient à sa première
façon d'exécuter le mouvemen t prescrit.
Ainsi, la conscience , la volonté et l'intelligen ce
sont co.nservées bien qu'un seul hémisphèr e soit
éveillé, inais ces facultés se111blent din1inuées.
i\l. Dumontpa llier n'est i)as de cet avis. D'après
ses expérience s chez les hystérique s, il conclut que
« lorsque la somme d'acti viLé du système nerveux
est répartie entre les deux hémisphère s, cette acti-
viLé doit être moindre que dans le cas où un seul
hé1nisphèr e est le siège de l'acLivité nerveuse. »
Voici ce qui l'a conduit à cette opinion: chez une
hystérique hémi-anesthésic1ue, on ne peut obtenir
L'HÉMl-HYPNOTISME 279
que l'hypn otism e unila téral dans le côté sain ..Si,
par des applic ations métalloscopiques appropriées,
on ramè ne la sensib ilité dans le côté précédem-
ment frapp é d'ane sthési e, on peut alors prodnire
les différ ents degré s d'hyp nose totale , mais à un
degré moin s accus é que dans l'expé rienc e d'hypnose
unila térale ,
En résum é, M. Cham bard pense que l'hypnose
hémi céréb rale est accompagnée d'un affaiblissement
de l'activ ité nerve use dans l'hém isphè re éveillé.
M. Dumo ntpall ier, au contr aire, pense que cette
action est sinon plus grand e, au moin s aussi grand e,
et que l'indé penda nce des hémi sphèr es n'est pas
relati ve, mais absolue.
Nous ne ferons qu'un e seule rema rque: c'est que
les deux auteu rs ont abord é la quest~on par deux
côtés opposés, ce qui peut expliq uer en partie leurs
diver gence s de vues. L'un s'est surto ut ·appuyé sur
le côté psychologique des expériences, qui, il faut
bien le re~onnaître, semb lent lui donn er raison ;
l'autr e en envis age uniqu emen t le côté physique.
Bien que la question ne nous semb le pas résolue, le
bon sens, à défaut d'autres arguments, plaide en
faveu r de la prem ière opini on. Qu'au point de vue
de l'inne rvatio n sensit ive et motri ce l'hém isphè re
resté sain subis se des phéno mène s de dynam ogéni e,
la chose est fort possible et nous l'accordons volon°
tiers; mais au point de vue purem ent psych ique ce
serait un parad oxe insou tenab le que de préten dre
que ! 'intell igenc e consc iente doit aussi bien fonction
ner avec un seul hémi sphèr e qu'av ec les deux (1). Ce
(l) Nous n'entendons parler que des cas de suppression brus·
que du fonctionnement de l'un des hémisphères, car quand
~80 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
seul fait, que l'inhibition atteignant l'hémisphère
gauche prive Io sujet de la parole, suffit d'ailleurs à
juger la question; il démontre en outre, ce qui rece·
vra plus loin un complément de preuves, que les
facultés psychiques ne sont pas également représen-
tées dans les deux hémisphères: nouvelle raison de
ne pas tirer d ·expériences encore peu nombreuses
et insuffisamment variées des conclusions excessives
et prématurées.

JI

. Un second groupe de faits comprend l'hypnose


cérébrale bilatérale de degré différent pour chaque
côté. '!'rois cas peuvent se présenter: 1° l'hémilé-
thargie coïn~idant avec l'hémicatalepsie ; 2° l'hémi-
léthargie avec l'hémisomnambulisme ; 3° l'hémi-
somnambulisme et l'hémicatalepsie.
Le premier, en 1878, M. Descourtis produisit dans
le service de 1.\1. Charcot l'hémiléthargie et l'hémi-
catalepsie. Il lui suffit, le sujet étant en léthargie,
d'ouvrir une des paupières, de façon que la lumière
vint frapper la rétine pour déterminer une hémica,-
talepsie ; ou bien, le sujet étant en catalepsie, d'a-
baisser une des paupières pour produire une hémi-
léthargie.
M. Dumontpallier, en approchant une montre de
l'oreille droite d'une hystérique susceptible d'être
hypnotisée, détermina par cette excitation faible
de l'hémicatalepsie à~ droite et de l'hémiléthargie à
cette suppression survient d'une manière lente et progressive,
une suppléance plus ou moins parfaite des fonctions de l'hémis-
phère malade se fait par l'hémisphère resté eaiu.
L'HÉMI-HYPNOTISl\IE 281
gauche. En l'approcha nt de l'oreille gauche, il pro•
duisit, mais en sens inverse, les mêmes T\héno·

menes.
De l'éther respiré par l'une des narines provo·
quait chez la même malade l'hémiléthargie dans le
côté correspondant à la narine affectée. ·
Deux montres, placées de chaque côté, provo-
quaient la catalepsie totale. L'éther, respiré par les
deux narines, p1~oduisait les mêmes résultats.
M. P. Richer (1) cite les expérience s suivantes:
Si, devant une malade en catalepsie, on place un pot à
eau, une cuvette et du savon, aussitôt que son regard
tombe sur ces objets ou que sa main entre en contact avec
eux, elle se met, avec une spontanéité apparente, à verser
de l'eau dans la cuvette et à se savonner les mains. Si on
abaisse la paupière de l'œil droit, le côté droit tombe en
léthargie, et le côté gauche continue seul l'opération com-
mencée.
Si entre les mains de la même cataleptique on met son
ouvrage au crochet, elle le prend et y travaille avec une
adresse remarquable. Qu'on fern1e l'un des yeux, la main
correspondante retombe inerte, et l'autre continue se~le des
mouvements qui n'ont plus dès lors aucune efficacité.
Le même auteur ci te également des exemples
d'hémiléth argie coïncidant avec l'hémisom nambu-
lisme.
Enfin, MM. Dumontpa llier et Magnin ont été les
pre1niers à produire l'hémisom nambulism e et l'hé-
micataleps ie.

(IJ Uicbc1·, Loc. cit.

~c.
I

282 MAGNETISME ET HYPNO'l'ISMB

Ill

,Dans un troisième groupe, on doit ranger les faits


d'hypnose cérébrale bilatérale de même degré, mais
à. manifestations différentes pour chaque côté.
Par l'intermédiaire du sens musculaire, on peut
dans la période cataleptique suggérer à chaque hé-
misphère du cerveau des impressions différentes.
Prenons quelques exemples:
Pauline est mise en çatalepsie. L'expérimentateur prend
les doigts de la main gauche de la malade et les lui pose
sur la bouche en imprimant au bras du même côté les
mouvements exécutés dans l'acte d'envoyer un baiser. Aus-
sitôt la malade continue le mouvement, tandis que le côté
gauche de la face s'épanouit dans un sourire. Pendant que
le bras gauche poursuit ce geste, on donne au bras et à la
main droite l'attitude que prendrait une personne qui re- •
pousserait un objet avec horreur : le côté droit du visage
prend alors l'expression de la terreur. La physionomie, sou-
riante à droite, grimaçante à gauche, exprin1e ainsi au
même moment deux sentiments absolument opposés.
A Marie en catalepsie, on donne au membre supérieur
gauche le geste de l'adieu, au membre supérieur droit le
geste du commandement. « Alo1·s Je visage, du côté droit,
prend l'expression sévère d'une personne qui donne un
ordre impérieux; et le visage, du côté gauche, prend l'ex-
pression douce d'une personne qui sourit (i). »
N'est-il pas rationnel de supposer, dit M. Dumontpallier,
que, dans cette expérience, l'acte musculaire d'un côté a
suggéré dans l'hémisphère opposé du cerveau une impres-
sion qui s'est traduite par l'expression hémilatérale de la
face?
(i) Ces exemples sont résumés d'après la thi:·se de ltl. Bérillon.
L 'HÉMI•HY PNOTISME 283
Chaque hémisphère cérébral, dans cette expérience, au-
rait donc été mis en activité par un acte musculaire, et ·ta
perception de cha que moitié du cerveau se serait mani-
festée par des contractions musculaires du visage, qui, d'un
côté , ex.l'riroaient le sourire et de l'au tre la frayeur.
Cette expérience ne prouvait-elle pa$ l'indépendance
fonctionnelle de ohaque hémisphère cérébral rendue n1a-
nifeste par une excitation réflexe dont le siège était dans les
1nuscles du bras droit et du bras gauche (t)?
Chez les somnambuliques, on peut déterminer des
illu sio ns et des hallucinations bilatérales simulta-
née s de car actè re différent pour chaque côté.
Si chez une hystérique en somnambulisme on dé-
pose quelques gouttes d'eau sur le côté gaucl1e de .la
lan gue en ·Iui suggérant que c'est du rhum, elle fait
une grimace de dégoût; les mêmes gouttes d'ea u
mises sur l'au tre côté de la langue et baptisées sirop,
sont trouvées sucrées et produisent une sensation
agréable. Cette double illusion dur e un cer tain
temps, et la ma lad e manüeste son étonnement d'é-
prouver ainsi simultanément deux sensations aussi
différentes.
On peu t de même provoquer des illusions dou..
bles et simultanées de l'odorat.
Ces illu sion s et ces hallucinations sont accompa·
gnées d'u ne expression de chaque côté du visage, en
rapport avec la nature de chacune d'elles.
A une malade en somnambulisme, on bouche
hermét.iquement l'oreille droite; puis s'approchant
de l'oreille gauche, on se met à déc rire un tab lea u
champêtre; la malade voit ce qu'on lui décrit, con-
tinu e la scène, expose les actes des divers persan• .. ,
,t) CfJmptes rendus de la Soc. de Biot.1 i6 déc. t882.
284 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

nages. A ce moment on débouche l'oreille droite et


on décrit à portée de cette oreille une scène de
ca1·nage. ,.
La malade est effrayée, et son visage exprime à. ce mo-
ment, da côté droil, la. frayeur, tandis que le côté gauch~
de son visage exprime la satisfaction que lui cause la vue
du tableau champêtr e (i).
On peut procéder plus simplement en agissant
sin1uHanément d'une manière différente sur les deux:
oreilles à la fois; l'efîet est le même. Toujours cha-
que côté de la face prend une expression en rapport
avec la suggestion reçue par l'oreille corres_pon-
dante.
En variant les procédés, on peut provoquer si-
multanément et de côté opposé des hallucinations
de l'ouïe et de la vue. Il suffit de décrire à l'oreille
gauche une scène gaie, tandis qu'on imite à droite
le bruit d'une fusillade. Aussitôt le côté droit de la
face exprime la terreur, tandis que le côté gauche
continue à exprimer la satisfaction.
Il existe donc simultanément dans le cerveau du
sujet, dit l\I. Bérillon à propos de quelques-unes de
ces expériences, deux hallucinations de nature dif-
férente dont le point de départ a été une excitation
de l'organe de l'ouïe, et dont le siège appartient à
un hémisphère cérébral différent. .
Dans les précédentes expériences, les hallucina-
tions, quel que soit le sens intéressé, sont obtenues
par suggestion auditive. MM. Dumontpallier et
Bérillon eurent l'idée de déterminer chez leurs
sujets des hallucinations doubles.de la vue en agis·
sant directement sur la rétine.
(1) Bérillon, loc. cit.
L'JIÉMJ •HYPNO'l1ISME 285
Voici leur maniè re de procéd er. La. malade en
. mbulis me doit ouvrir complètement les
somna
yeux.
On fixe alors dans le plan vertical médian de la figure du
sujet en expérience, un écran disposé de telle façon que
chacun de ses yeux ne puisse voir que les objets· siLués du
côté l}Orrespondant de Jf écran.
Un des assistants place alors son visage dans le champ
visuel de l 'œil droit du sujet; un autre en fait auta11t dans
le champ visuel de l'œil gauche.
L'expérimentateur, par un geste, simule alors une diffor-
mité ridicule sur le visage placé du côté droit et une diifor-
mité repouss anie sur le visage placé du côté gauche.
Aussitôt et simultanément, la face de la malade emprime tt
droite l'eœpression de la gaieté la plus franche, tandis g:u'â
gauche elle revdt l'eœpression de l'horreur la plus profonde.
Cette double express ion est des plus saisissa ntes. Elle per-
siste assez longtemps pour qu'on puisse la photographier à
loisir; d'ailleu rs, pour la faire dispara itre, il suffit de faire
le geste d'efface r les difform ités simulée s sur chacun des vi-
sages placés de chaque côté de l'écran.
On sait que les illusio ns et les halluci nation s pro-
voquées penda nt le somnambulisme peuvent quel-
quefois persis ter un certain temps après le réveil.
Si donc, au lieu d'effac er les difformités suggérées,
on réveille la malade penda nt qu'elle est encore
sous leur impres sion, la double expres sion faciale
persiste un certain temps avec la même intensi.~é.
De plus, il se produit un mélang e bizarre d'éclats de rire
et de cris d'horre ur qui se confondent, de telle sorte qu'il
n'est pas permis de douter qu'il existe, dans le cerveau du
sujet éveillé, deux ·hallueinations de la vue de nature dif-
férente, dont le point de départ a été une excitation réti•
286 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
nienne et. dont le siège appartient à un hémisphère cér.i-
bral différent (t).
Si on replonge la malade en somnambulisme,
toute manüestat ion bruyante cesse, mais l'expres-
sion de chaque côté de la face n'en persiste pas
moins. Qu'on fasse alors le geste d'effacer sur le
visage des deux aides placés de part et d'autre de
l'écran les difformités suggérées, la physionomie
dll sujet retombe dans son impassibil ité première.

IV
Tels sont les faits. Ils permetten t de conclure,
d'une façon indubitabl e, que pendant l'hypnotism e:
t 0 L'activité psychique d'un hémisphère peut être sup.
primée sans détruire la conscience du moi et les facultés in-
tellectuelle s; 2° que les deux hémisphère s cérébraux peu-
vent êti.·e mis simultanément dans un degré différent
d'activité; que, jouissant d'une activité égale, ils peuvent
être concurremm ent le siège de manifestations psychiques
de nature et de caractère différents.
En un mot, dans toutes les expériences précé-
dentes, le cerveau paraît double; chaque hémi-
sphère semble constituer un organe complet pou-
vant fonctionner séparément et indépenda mment
l'un de l'autre.
La dualité cérébrale, avant de recevoir cette dé ..
monstration nouvelle, était déjà défendue par de
nombreuse s preuves de divers ordres.
O'est, par exemple, un fait d'observat ion vulgaire
(t) Bêrillon, loc. cit., ·et Comptes rendus de la Soc. de Biot.,
sénuce du 21 juin l88i.
L HÉMI•HYPNOTISME 287
et que relèven t tous les aliéniste s, que la population
des asiles consacr és à la folie fournit un . nombre
considé rable d'indivi dus dont le crâne est asymé-
trique et déformé . Il y a une asymétr ie correcte,
qu'on rencontre chez beaucou p d'individus sains;
mais celles que portent les aliénés semble~t échap·
per jusqu'ic i à toute classification régulière.
11 est égaleme nt démontré que les deux hémi-
sphères sont en général de poids et de d&veloppe·
n1ent inégaux . Broca soutient que l'hémisphère
droit, dans son ensemb le, pèse plus que le gauche,
bien que le lobe frontal gauche l'emporte sur le
droit d'une quantité très notable (1).
De nombreuses pesées opérées sur des cerveaux
d'aliéné s nous ont presque toujours donné un poids
supérieur. pour l'hémisp hère droit.
Boyd (2) et Luys (3) ont trouvé qu'à l'état normal
l'hén1is phère gauche l'empor te d'une certaine
quantité.
Pour Bra (4), l'asymé trie est également la règle,
mais l'élévati on de poids est tantôt en ,favew· de
l'un, 'tantôt en faveur de l'autre hémisphère.
Charlton Bastian a trouvé que le poids spécifique
de la substan ce grise des circonvolutions gauches
était plus élevé que celui des droites.
L'asyméLrie ne porte pas seuleme nt sur l'en.
semble, mais encore sur les détails de structure et
de texture des deux cerveaux. La disposition des
circonvolutions de l'hémisp hère droit et de l'hé1ni·

(i) Bull. de la Soc. d'anth., 1875.


(2) Pltilosopldcal transactions, i86t
(3. Encéphale, 1881.
(4) Encéphale, tSSi.
288 ?dAGNÉTJSMS BT HYPNOTlS.M~
'•
sphère gauche n'est jamais semblable, et les diflé·
rences les plus accentuées existent toujoul's entre
les deux côtés. Preuve certaine de la division du
travail dans l'encéphale, la disposition, la forme et
les dimensions des cellules nerveuses sont très
diiférentes, suivant les régions qu'on observe. Ainsi
que l'a montré M. Durei, la circulation cérébrale se
distriijue suivant ~ertains territoires indépendants
l~s uns·des autres, et chacune des artères de la péri-
phérie corticale règne pour ainsi dire ·sur un do-
maine particulier.
Ajoutons que le développement des deux hémi-
sphères ne se fait pas simultanément. D'après Par-
rot (1), l'évolution de I>hémisphère droit chez les
enfants serait en général beaucoup plus rapide que
celle du gauche, ce qui indiqu~rait que le$ fonctions
de ce dernier doivent être plus élevées que celles du
droit .. Il rappelle que généralement la main droite,
qui é'st mise en mouvement par le cerveau gauche,
accomplit les actes les plus délicats et les plus com-
pliqués, et que c'est dans le même hén1isphère que
se développe l'organe du langage articulé; ce qui
explique que cette moitié du cerveau exige un temps
plus long pour son parfait développement et le per-
fectionnement de ses fonctions.
La physiologie vient en aide à ces inductions
anatomiques. Parmi les hommes, les uns, le plus
grand nombre, sont droitiers, quelques-uns gau-
chers, ce qui indique la prédominance ·d'un des
deux hémisphères, le plus souvent du gauche. Il y
a des ambidextres, chez qui les deux cerveaux sem•
V ..

.(t) Parrot, .bch. ® physiol., i 819.


289
blent de puissance égale ; ma1s il y a aussi beau-
coup de gens qui sont hêtérodextres si je puis· ainsi
parler, c'est-à-dire droitiers pour certains actes,
gauchers pour d'autres; chez eux il n'y a pas préé-
minence d'un hémisphère, mais partage d'attribu-
,
tions entre.les deux. Les hétérodextres, plus que les
autres, nous sen1blent plaider énergique.ment en
faveur de l'indépendance fonctionnelle des hémi..
sphères cérébraux.
Les expériences sur les animaux ont permis à
Flourens (1), Longet, Muller (2), Vulpian, de mon-
tre!' que l'ablation d'un hémisphère cérébral ne moo
difiait en i·ien leur état intellectuel, qui restait le
même aprês comme avant l'opération, ce qui indique
suffisamment que chaque hémisphère forme à lui
seul un tout complet susce.Ptible d'un fonctionne-
ment régulier.
Les expériences et la pathologie ont démontré
mieux encore que l'anatomie qu'il existe dans le
cerveau des régions indépendantes les unes des
autres au point de vue des fonctions. Il y a des ré-
gions dévolues à la motricité volontaire, d'autres à
l'attention, d'autres à la sensibilité. Les noms des
Fritsch et Hitzig, Ferrier, Carville et Duret sont
attachés à ces découvertes. Ceux mêmes qui, comme
Brown-Séquard , sont contraires à la doctrine des·
localisations cérébrales, reconnaissent l'indépen..
dance fonctionnelle de ceriaines parties de l'en-
céphale.
J'ai toujours cru, au moins autant que qui que ce soit,

(i) Flourens, Recherches e:cpd1•imentales sur le systlltne nervcza:,


2° édit., Paris, i842. )> •

(2) Muller, Jfanuel de pltysiologie, 2° édit., Paris, 1S~l.


CcLLEnni~. 11
, \

·290 MA.GN.ETISME E'l' HYPNOTlSME


'
dit le professeur du Collège de France, que chaque fonction
distincte s'accomplissait par l'action d'éléments distincts {t).
Chaque hémisphère cérébral, dit-il encore, est chez ren-
tant ùn cerveau tout. entier; c~est-à·dire qtt'il peut, ·en se
développa.nt, agir comme centre pour toutes les fonctions
cér.ébrale~ et pour tous les mouvements du corps. !\lais chez
Ja plupart des individus les deux. moitiés du cerveau, bien
que primitivement semblables, «se c.léveloppent de telle
sorte que chacun d'eux n'acquiert une certaine puissance
que pour certains actes et certaines fonctions. »

D,après les travaux. d'Exner (2), l'hémisphère droit


serait prêpondérant pour la sensibilité, et le gauche
représenterait plus particulièrement la fonction mo ..
trice. Ce qui se passe dans les rêves apporte un
appoint à. cette opinion et à la théorie du dualisme
cérébral. Les rêves que l'on fait sur le côté droit
(Sur le cerveau droit), dit M. Gaëtan Delaunay (3),
diffèrent de ceux que l'on fait sur le cerveau gauche.
Les premiers répondent à la description générale
que l'on a donnée du rêv~, ce qui se con1prendt
puisqu'on couche habituellement sur le côté droit;
ils sont illogiques, absurdes, etc. Les vers que l'on
fait sur le côté droit sont dénués de sens, mais cor-
, I'ects sur leurs pieds; ce qui prouve que le senti-
ment du ryLhme est conservé. Les facult.és morales
subsistent, mais les facultés intellectuelles font
défaut.
(i) A.rch. de physiol., !877.
(2) Exner, Untersuchungen ueber die Localisaéionen der Func-
ti.Jnen der Grosshirn des Menschen, Wien, i881.
,, (3) Gaëtan Delaunay, Su1· deu:c nouveau.x proc~dt!s d'investiga-
tion psychologique, janvier i882.
L'HÉMJ•HYPN01.'ISME 291
Au eo.qtraire, les rêves que l'on fuit étant couché sur le
cerveau ·gauche sont moins absurdes et peuvent être niùme
intelligents. Ils portent sur. des choses récentes et non sur
des· réminiscences. Enfin dans ces rêves on fait des dis-
cours; çe qui se comprend, pùisque la fp.oulté du langage
'siège à gauche.
Les expériences de thermométrie cérébrale de
Schiff sur les animaux démontrent que dès qu'une
excitation sensible vient frapper le . sujet ·en e~pé­
rience, il se produit immédiatement un éch~ntrc•
ment plus marqué dans un hémisphère que·dans
l'autre (1). Broca a constaté qu'au repos le cervea.u '·
gauche avait une tem.Pérature plus élevée que le
cerveau droit. Il a remarqué que pendant l'aQtivité
cérébrale la température de r encéphale s'élevait et
qu'elle s'élevait plus du.côté droit que du gauche,
ce qu'il attribuait d'une façon assurément très hypo-
thétique à ce que le cerveau droit, plus malhabile,
était obligé à plus d'efforts dans lé travail· intelJe.c-
tucl. M. Paul Bert est arrivé à démontrer, au moyen
de plaques thermo-électriq ues, que les régioq.s ,
gauch·es de la tête ont une température supérieure 1~
celles.- de droite et que pendant l'effort intellectuel il ~· ~
y a un excès de température en faveur du lobe fron-
tal gauche (2).
Ces observations sur la différence de température
des hémisphères cérébraux tendent à démontre1·
qu'il y a une différence dans l'activité de chacun
d'eux.
Un seul hémisphère sain , dit Longet, peut suffire à
l'exercice de l'intelligence et des sens·e~ternes.
(tt A.rchiv. de physiol., 1870.
(2) Soc. deBiol., 18 janv. i816.
292 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

De nombreux faits pathologiques dérpontrent


cette vérité. :M. Cotard (1) a démontré qu'il n'y avait
pas de rapport à établir entre l'atrophie partielle du
cerveau et l'état de l'intelligence. Dans dix cas où
l'intelligence était in'tacte, ciuq fois c'était l'hémi-
sphè1·e gaucll:e qui était atrophié et quatre fois le
droit. Chaque hémisphère suffit donc à. l'exercice
sensiblement normal des facultés intellectuelles, et
on .ue. trouve aucune différence essentielle entre les
propriétés. des deux moitiés du cerveau. De nom-
breux cas de traumatismes ou de tumeurs du cer-
veau viennent confirmer cette manière de voi.J.· . Dans
les cas de tumeurs parfois énormes qui compriment
.,: un hémisphère, la lenteur du développement des
néoplasmes a donné le temps à l'hémisphè1·e sain
d'acquél'~ la suppléance fonctionnelle de son con-
génère.
Dans les lésions des deux hémisphères, on a
remarqué que le nombre et la gravité. des ~ymp­
tômes variaient suivant l'hémisphère atteint. Drown-
. Séquard a remarqué que les lésions du côté droit
:sont -plus graves, plus rapidement mortelles, plus
I
particulièremen t suivies de désordres de la nutri-
tion>4i'escarres, d'œdèmes, de congestions pulmo-
naires, d'évacuations involontai.J.·es, de déviation con-
juguée des yeux, de convulsions, d'amaui·ose, que
'." · celles du côté opposé. Les paralysies gauches, qui
dépendent d'une lésion de l'hémisphère droit, sont
généralement plus considérables que les paralysies
droites. Les :paralysies hystériques, l'hématome de
l'oreille atteignent beaucoup plus. fréquemment le

(1) Cotard, Étude su1· l'atrophiepartielle du ce1·veau, Paris, 1868.


r,,'HÉMI .. HYPNOTISME 293
côté gauche que le droit (1) Luys a remarqu é que
dans les hémiplé gies droites on observait une exci-
tation anormal e des facultés émotive s, une grande
tendanc e aux larmes ou au rire : nos propres obser-
vations confirm ent cette remarqu e. Tous ces faits
sont en faveur de l'indépe ndance fonction nelle des
deux moitiés cérébral es.
Dans la folie, on observe parfois· des hallucina-
tions unilatérales. Calmeil (2), Moreau (de Tours),
Michéa (3), Régis et plusieurs autres auteurs en ont
fourni de nombre ux exemples. On a observé aussi
des individu s ayant des hallucin ations bilatéra les,
mais de caractèr e différen t. L'oreille droite, par
exemple , dit M. Magnan (4), entend des choses
agréable s, tandis que l'oreille gauche ne perçoit
que des injures. Il semble, en effet, que dans le
plus grand nombre des cas ces hallucin ations aient
un caractère pénible à gauche et agréable à droite.
Cependant, un de ses malades n'entend ait par l'o-
reille droite que des injures, tandis qu'il avait par
l'oreille gauche des hallucin ations gaies d'un carac-
tère ambitieu x. ,, · ·
favais, il y a quelque temps, parmi mes malades, un
homme de cinquante-cinq ans qui, sous l'influence de cha-
grins domestiques, d'une surdité progressive et aussi sans
doute de l'involution organique, était tombé dans un accès
aigu de mélancolie. II présenta pendant longtemps le phé- ·
nomène des hallucinations bilatérale s de caractère difl'é-
(t) Bull. de la Soc. de Biol., 187!.
(21 Calmeil, De la folie, Paris, i84S.
(3) ?tiicbéa, Des hallucination.~, de leurs causes et des maladie1
qu'elks caractdt-isent, Paris, 1.846.
(4) ~fagna.n, Des hallucinations bilat&ales de caractlre oppos'
suivant le côté affect~._(Arch. de neurol., i883.)
,
294 MAGN ETlSM E ET HYPNOTISME

rent. Du côté gauch e, c'était sa femme· défunte qui Jui par-


lait; elle l'enco uragea it, le réconfortait, approuvait ses
actes et sa conduite. Du côté droit, c'était alternativement
ses enfants, morts également, ou des voix étrang ères, ces
dernières ne faisant entend re que des injures, des blas-
phèmes et des abomi nation s. De t~mps en temps , même
quand on conversa.it avec lui, il s'arrêt ait, pench ait l'oreille
sur son épaule gauche pour écoute r sa sainte. Au bout d'un
instan t il relevait la tête et se montr ait satisfait des propos
q~'elle lui avait tenus.

Si l'on adme t, ce qui me sembl e l'opin ion la plus


t•épan due actue lleme nt, que les halluc inatio ns sont
causé es par une excita tion des centre s senso riels de
l'écor ce céréb rale, les halluc inatio ns unilat érales et
les hallu cinaii ons bilaté rales de carac tère différ ent
sont un nouve l et puiss ant argument en faveu r de
l'indé penda nce fonct ionne lle des deux hén;tisphères
céréb raux.
L'état des facult és intell ectue lles chez certai ns
aliénés a fait adme ttre par quelq ues aliéni stes la
dualité cérébrale. Pour Esquirol (1), .la lésion de la

volôµté qu'on obser ve chez certai ns ~élancoliques
est le résul tat de la duplic ité du cérve àu dont les
deux moiti és, n'étan t pas égale ment excité es, ·n'agis-
sent pas simul taném ent. Wiga n (2), dans so:µ livre
sur la, duali té de l'esprit, préten d qu'il e~t f~cheux
de dire: le cerve au de l'homme; qu'on ne devrait
parle r que de ses deux cerveaux. Sir H. Holla rd (3)
soutie nt que le dédou bleme nt de la perso nnalit é
observé chez quelq ues aliéné s est le résult at d'un
défau t d'harm onie entr~ les deu~ hé~isphères.
(l) Esquirol, Maladies mentales, t. II, Paris, t838.
(2) Wigan , The duality of Mind, London, i8~\.
(3J Sir n. Holla1·d, Medical notes and refteœions, t8,0.
1
L RÉMI· HYPNOT ISME 295''
Hugues (1) prétend· que la folie avec conscience
tient à ce que, des deux hémis phères , l'un est ma·-.
lade et l'autre sain, ce qui perme t à ce dernie r d'être
conscient des désordres de l'autre . Jansen (2) admet
qu'il se forme dans les deux moitié s cérébr ales deux
sensations, comme deux: images dans les deux y.eux; ;
que ces sensations, de même que les image s vi-
suelles~ se confondent en une seule à l'état norma l;
mais que, dans certaines condit ions pathol ogique s,
elles peuvent ne plus se superposer, mais se dresser
côte à côte. et donner ·ainsi l'illusi on de deux per-
sonnalités difîérentes, de µiême que le strabisme au
début fait voir les objets doubles. Luys (3) voit dans
le phénomène du dédoublement de la person nalité
une manifestation proban te de l'indép endan ce des
deux hémisphères. Desco urtis ( 4) soutient la même
thèse. Ball (5), sans être affirmatif, appell e l'atten-
tion sur ce phénomène singulier du dédoublement
de la personnalité, rdans lequel un des hémis phères
1eui est en plein délire. tandis que J.'autre le regard e

avec compassion.

VI

Tous ces faits, tirés de l'hypn otisme , del'anatomie,


de la physiologie, de la pathoi ogie, démon trent à
n'en pas douter l'indép endanc e des deux hémis·
(t) Hugues, American journal of Insanity, avril t.875.
(2J Jansen, .4llgemeine Zeitschrift fü:r Psychiatrie, vol. 25.
(3) Luys, .Études de physiologie et de pathologie cér~bi·ales,
Paris, i874. ·
(') Descourtis, Du fractionnement dans les opérations cérébrales,
Thèse, i884.
(5) Ball, Le dualisme céréhral. (Reu. scie: .t., janv. 1883.~
296. MAG~ÉTISME ET HYPNOTISME

phères cérébraux, dont les fonctions, coordonnées à


l'état normal,. peuvent devenir absolument disso-
ciées à l'état pathologique. Mais les conséquences
extrêmes qu'en veulent déduire les derniers auteurs
que nous venons de citer sont assurément e~ces-

s1ves.
On a voulu, <lit M. Ribot, établir que ce dualisme céré-
bral suffit à expJiquer tout désaccord dans l'esprit, depuis
la simple hésitation entre deux partis à prendre jusqu'au
dédoublement complet de la personnalité. Si nous voulons
à la fois .le bien et le mal, si rious avons des impulsions
criminelles et une conscience qui les condamne, si le fou
par instant reconnait sa folie, si le délirant a des moments
de lucidité, si enfin quelques individus se croient doubles,
c'e·st tout simplement parce que les· deux hémisphères son1
désaccordés; l'un est sain, l'autre morbide; un état siège à
droite, son contraire à gauche; c'est une sorte de mani·
chéisme psychologique .•. Ces oppositions dans la personne,
cette scission partielle dans le moi, tels qu·ils se trouvent
aux moments lucides de la. folie et du délire, dans la r~pro­
bation du dypsomane pour lui-même pèndant qu'il boit,
ne sont pas des oppositions dans l'espace (d'un hémisphère à
l'autre), mais des oppositions dans le temps. Ce sont, pour
employer une expression favorite de Lewes, des attitudes
successives du moi ( i).
Le même auteur fait observer qu'il existe dans la
·science des cas d'individus qui se croient triples:
Esquiros cite l'exemple d'un prêtre qui, pour avoir
trop médité sur le mystère de la Trinité, avait fini
par s'attribuer une triple personnalité et voir triples
·les objets autour de lui; que, de plus, il est évident
que la lutte entre di vers états de conscience n'est

(i) Ribot, Maladies de la personnaliU, Paris, i885.


L'HÉMI ·HYPNOTISl\fE 297 ~-
~

pas limitée à deux états; qu'on peut être tiraillé


entre un nombre plus ou moins grand de résolu-
tions différ'3ntes; que, si toute lutte intérieure était
le résultat de l'opposition fonctionnelle des deux
némisphères, chez les individus réduits à. un seul
hémisphère, aucune lutte intérieure ne pourrait se
produire. Enfin, fait-il encore ren1arquer, la masse
des états conscients, subconscients et inconscients
qui constituent notre personnalité se résume à
chaque instant en une tendance qui en est l'expres-
sion momentanée. Cette tendance est essentielle-
...
ment changeante et mobile, comme les états de
conscience eux-mêmes, ce qui produit l'illusion de
la pluralité personnelle.
L'état de conscience prépondérant à chaque instant, dit-il,
est pour l'individu et pour les autres sa personnalité.
Concluons donc en affirmant le dualisme céré-
bral, mais en faisant quelques réservessul' le rôle
que joue ce dualisme cérébral da.ns le phenomène
pathologique du dédoublement de la personnalité,
et surtout sur les explications par t1·op simples qui
en ont été données•

11.
·,

CI-IAPITRE XI

LES APPLICATIONS DE. L'HYPNOTISME


,
A LA. THERAPEUTIQUE

.. 1. - te magnétisme et la maladie. - Les cures fameuses de Mesmer. _.


Foi robuste des magnétiseurs. - Leurs prétondll9 succès.
U. - Exagérations des Braidistes. - Cures de Brnid par l'hfpnotisme. -
Bon olîet des procédés hypnotiques contre les troubles dynamique&
du système nerveux. - Réserves nécessaires. - Anesthésies chirar-
gicales. ·
Ill. - Opérations célèbres pratiquées pendant le somrnoit hypnotique: Braid,.
· Claquet, Loysel, Fanton, Toswel et Jolr, Ribaud ot Kinro, Broca et
. Follin, Guôrineau, Esd11ile. · . '
IV. - Rage et tétanos. - Influence de l'hypnotisntioo sur les phénomènes
hystériques: convulsions, délire, paralysies, contractures. - Trou-
bles choréiques.
V. - Folie: cas de M. Auguste Voisin.
VI, - L'hypnotisme et l'éducation. Thérapeutique sut;gestive à l'état de
veille. - Effets puissants de l'imagination.

Le magnétisme animal n'avait pas seulement pour


o~jet la production de phénomènes extraordinaires
dans l'organisme, mais encore et surtout la guéri-
son des maladies. Mesmer, qui était médecin,
n'avaii emprunté sa doctrine aux médecins des
siècles précédents que dans la seule pensée d'y
trouver aux souffrances humaines une panacée non
moins universelle que le fameu.x fluide qui en était
l'ag~nt supposé. La maladie étant, d'après lui,
l'aberration de l'harmonie organique, le magné-
APPLICATIONS A LA THl~RAPEU'l'IQUE 299 ...
tisnie rétab~it l'harmonie, et la guérison est obte-
nue. A quoi reconnaît-on qu'un corps est en déshar..
n1onie? Pr~cisément à ce qu'il est sensible au
magnétisme, Caf un corps parfaitement en harmo-
nie s'y montre absolument insensible.
De là, on comprend encore, ajoute-il, que· la. maladie
étant guérie, on devient insensible au magnétisme, et c'est
le criterium de la guérison (i).
Ailleurs, il s'écrie encore, avec un enthousiasme
qui ne connaît plus de bornes:
Il n'y a qu'une maladie et qu'un remède!
Voilà bien de quoi séduire les esprits simplistes
- et les esprits simples.
Mésmer, armé de cette doctrine, s'attaqua tout
naturellement d'abord aux maladies réputées incu-
ra.üles, et publia de toutes parts ses succès merveil-
leux. Une de ses cures les plus retentissantee fut
celle d'une demoiselle Paradis, de Vienne, atteinte
d'amaurose. Quelques années plus tard, cette per·
sonne donnait à Paris un concert où assistait préci·
sément Mesmer.
Un léger mouvement d'incertitude dans ses gestes, et ses
yeux constamment baissés, trahirent, dit un auteur du
temps, une infirmité qui rendait encore son talent plus
merveilleux. Elle était aveugle.

A Paris, il guérit le savant Court de Gébelin,


atteit?-t de goutte chronique et d'hydropisie. Quel-
ques jours après le pati.ent mourait, ce qui fit dire à
un journal:

(i) l\lesmer, Mémoireset apliorismes, Paris, iS46.


300 MAGNÉ'fISME ET llYPNOTlSMl!

1'1. Court de Gébelin vient de mourir, guéri par le magné-


tisme animal~
Tels furent les plus grands succès de Mesmer.
Nous renvoyons à ses Aphorismes les personnes
curieusés de connaître ses idées scientifiques et ses
prétentions thérapeutiques ; elles y trouveront un
entassement d'extravagances comme on en rencon-
trerait difficilement ailleurs. Toutefois, il serait ex-
cessif de prétendre qu'il n'a jamais eu d'autres succès
que ceux-là. Dans cer~ains.désordres fonctionnels où
le système nerveux joue un rôle prépondérant, ses
procédés ont certaine1nent procuré du soulagement
et même la guérison à certains malades. La foi au
remède et l'imagination ont toujours produit de ces
miracles •
. . Beaucoup de disciples, malgré des échecs nom..
breux et éclatants, ont conservé toutes les prétan-
tions du maître. Quelques-uns cependant se sont
montrés plus réservés, non sans gémir sur le sacri-
fice de leurs illusions. Le baron du Potet avoue que,
dans beaucoup d'ouvrages sur le magnétisme, on lit
que rien n,est comparable, en vertu, à l'action ma-
gnétique, que son influence est une véritable pana-
cée et que les magnétiseurs 11abiles peuvent des
miracles; mais qu'il faut en rabattre, et que son en·
thousiasme du début fut rapidement désabusé. En
voulant magnétiser des phtisiques, il s'aperçut qu'il
augmentait leurs souffrances et aggravait leur n1ala·
die. Il en fait l'aveu. Mais on ne saurait se vanter
d'èLreun vrai croyant, et en n1ême temp~ tecon-
naître purcn1ent et simplement .qu'on s'est tron1pé.
Il fait, dis-je, l'aveu que l'effet du magnétisme est
nuisible aux phtisiques, mais il déclare qu':
..

APPLICATIONS A LA TH~RAPEU'.l'IQUE 301


Un semblaple effet serait capable, lorsq ue ces maladies
sont moins avancées, de produire des crises favor ables qui
assur eraie nt le retour de la santé , mais on atten d jusqu 'au
dernier moment pour essayer l'emploi du magnétisme (i) l
Aprè s avoir ainsi i·epris d~une mai11 ce qu'il don-
nait de l'aut re, du Potet fait conn aître .quel ques
guér isons obtenues par lui.
La première_ concerne une jeun e fille atLeinte de
scrof ule ulcér euse ayan t déjà néce ssité 1~amputation
d ·un bras, et qui, soumise au magnétisme, tomba
dans le somn ambu lisme lucide, et annonça qu'à la
suite d'un e de ses crises, elle guér irait.
· Elle décla ra que, penda nt cette crise de trent e heure s, elle
ne prend rait absol umen t rien, qu'ell e n'aur ait aucune éva-
cuation, et que toute l'hu1neur scrofu leuse se rendrait aux
intest ins pour être ensui te évacuée par un dévoi emen t q11i
durer ait pend ant douze heures (2).
Aprè s avoir décri t avec détail l'atta que de som-
nambulisme anno ncée , l'auteur term ine ains i:
Tout se passa comme elle l'avai t prédi t, et je me félicit.ai
de mon nouveau succès.
Des preu ves de ce succès, pas un mot; il cons isia
sans doute dans l'arri vée de la Jiarr hée annoncée:
ce qui, comm e nous le sa.vous, n'a rien de bien
extra ordin aire. Mais la diath èse scrof uleu se? ·
Un autre de ses succès conc erne une fem1ne de
quar ante ans, parap légiq ue depu is plusi eurs anné es,
et qui guér it après quelq ues pratiques magnétiques.
Enfin , un trois ième - et der11ier - a trait à une
jeune fille paralysée d'une jamb e, chez qui on avait
(i) Du Potet, Trait~comp!etdu ma,qnétismeanimal, Paris, 1883.
(2) Loc. cit.
302 MAGNÉTISME ET HYPNO'l'ISMB
diagnostiqué une luxation et une tumeur planche de
la hanche, et qrii., tombée en somnambu lisme sous·
l'influence du magnétism e, annonça· qu'à. quinze
jours de là elle se lèverait et marcherai t seule, ce
qui arriva. La luxation et la tumeur blanche étaient
sans doute de sitnples accidents hystérique s, ce qui,
si notre hypothèse est exacte, enlèverait encore tout
caractère merveilleux à cette cure qui arrache pour-
tant à l'auteur des cris d'enthousi asme.

II

Si les hypnotiste s se sont montrés moins con-


fiants dans la puissance curative de leur méthode
que les magnétiseu rs, quelques-u ns ne s'en sont pas
moins fait encore de grandes illusions. Mais quel est
le spéciali&te en thérapeutique qui ne finit pas par
tomber peu OU prou dans rornière que llOllS signa-
lons? Qu'on aille, pour n'en donner qu'un exem.ple,.
dire à certains hydro pathes que leurs sources ou
leurs robinets ne guérissent pas à peu près toutes
les maladies.
Il n'est pas déraisonnable d'espérer, dit Durand, de Gros,
que la. découverte de Braid apporte à la médecine un se-'
cours non moins préci~ux qu'inattendu contre la formi-
dable légion des maladies nerveuses dont les coups invi-
sibles ont fait jusqu'à ce jour le désespoir de la p<a.thologie
et de la thérapeutique.
Si l'auteur s'en .était tenu là, nous pourrions lu?.
donner notre ·assentiment sans réserves formelles.
Mais ce n'est qu'une entrée en matière comme on.
va le voir.
L'ai1aiogie, continua-t-il, nous autorise en outre à pens.er
Al'PLIPATIONS A LA ... H~RAPEUTIQUE 303
qu'il n'est aucune (}atégorie d'infirmités absolument exclue
des bienfaits de.ce nouvel agent curatif, et déjà, sur ce po~nt,
l'expérience est venue confirmer les brillantes promesses
de la théorie.
Cette expérien ce, nous l'attendo ns encore.
Braid, lui aussi, crut avec trop dtenthou siasme en
la puissance thérapeu tique de l'hypnot isn1e; pour
lui, beaucou p de maladie s chroniq ues, principa le-
ment celles qui résisten t à des traitements prolongés
des mois et des années, sont justiciab les du sommei l
.provoqué. Ivlais homme de science, et de· son épo·
que, il eut soin d'établir une distincti on entre les·
désordre s chroniq ues de nature puremen t fonction ·
nelle et les maladie s dues à une cause organiq ue.
Contre ces dernières, les pratique s hypnoti ques ne
peuvent avoir d'autre efl'et que de modifier certains
symptôm es; contre les premier s, il agit en véritabl e
agent curatif. ~lalgré ces sages 1·estrictions, il n'est
pas douteux quo B1·aid ne se soit considé rableme nt
exagéré la valeur cle ses succés. Son livre contien t
de nombre uses observat ions méthodiqueme1:J.t grou-
pées.
Parmi ces observat ions nous voyons nombre d'af•
f aiblissements de la vue an1éliorés et guéris par
l'hypno tisme; des sourù~ et des sourds-muets qui
1·ecouvren t l'ouïe; des névralgies, des tics doulou...
reux qui dis1la1·aissent, des paralysi es.fonct ionnelle s
qui guéri~sent, des douleurs rhumatis 1uales qui sont
supprün ées,. <les paralysi es organique::; uu peu amé ..
lioi·ées. ·1\Ialhcu reuseme nt les diagnosLics n1anque11:t
de précisio n eL lu. n1anière _.vague dont sont décrits
les acciden ts ne permet pas, la plupart du ten1ps, a1;1
lecteur de se faire une idée exacte . de la maladie
.
.
.304 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME .
Certains de ces cas, comme les surdi-m utités amen·
dées, soulèvent dans l'esprit des doutes puissan ts;
d'autres ! suscitent de bien graves objections. Et
même, en admetta nt la réalité des phénom ènes ob-
servés, on ne peut s'empêc her de faire des restric-
tions au sujet de leur stabilité et de leur durée ·et:
par conséquent, au sujet de laréalité ·de la guérison .
Ces réserves faites, les phénom ènes observé s pat·
Braid n'ont rien qui puisse nous surpren dre; la
théorie de Brown- Séquard sur l'inhibit ion et la
dynamogénie, que nous avons exposée ailleurs, nous
rend compte du mécanisme de leur product ion .
. Ainsi s'explique l'acuité rendue à des sens pares-
seux, la guérison plus ou moins rapide des paraly·
sies d'origine nerveuse , la disparit ion de douleur s
rhumati smales ou névralg iques , l'amélio ration
même de quelques paralysi es d'origin e organiq ue .

Les pratique s hypnoti ques actuelle ment en usage
produisent des effets semblab les. Voici, par exem-
ple, d'après Braid, le cas de Mme Stowe, âgée de
quarante -quatre ans, qui souffre de faiblesse de la
vue depuis vingt-de ux ans et qui ne peut lire ni
coudre sans lunettes.
Examinée le 8 avril !842, elle ne pouvait distingue r les
lettres capitales d'une annone~ dans le journal, ni le grand
titre de cette feuille. Après une hypnotisation de huit mi-
nutes, elle peut lh·e distincte ment le grand et le petit en-
tête, le jour, le mois et la date du journal.
Nous avons cité dans une autre partie de ce tra-
vail une observation de M. Bernhei m concern ant un
jeune homme atteint d'ambly opie hystériq ue, dont
la vue dépassa l'acuité normale à la suite de pra-
tiques hypnotiques.
AP~LICATIONS A LA THÉRAP EUTIQU E 305
En somme, dans la plupart des cas oit il ne s'agit
que de 'troubles purement dynam iques du systèm e
nerveux, on peut admettre que l'hypn otisme puisse
jouer un rôle favorable. Mais il est certain s trouble s
dynam iques du systèm e nerveux, comm e l'épile p-
sie, au sujet desque ls nous croyons devoir faire de
sérieus es restric tions.
J'ai trouvé, dit encore Braid, l'hypno tisme utile dans plu-
sieurs cas de chorée, ainsi que dans des cas de bégaiement
nerveux . Il est aussi fréquemment très utile dans l'épilep -
sie; mais il y a des variétés de cette affection sur lesquelles
il n'a aucune action. Ces dernières, je suppose , sont les
cas qui dépenden~ de causes organiques et qui résisten t à
tous les remède s conôus.
Très correct quand il s'exprime ainsi, Braid ne
l'est plus quand il arrive aux preuve s. Ainsi, voici
l'exposé d'une de ses observations:
Une jeune fllle, qui avait six. ou huit attaque s dans les
vingt-q11atre heures, n'en eut plus qu'une le lendem ain de
la première opérati on; elle n'en eut pins pendan t les cinq
jours suivants et se trouva guérie en peu de temps.
Et c'est tout. En vérité ce n'est pas assez.
D'autre s, parmi ses guérisons d'épilepsie, quoiqu e
un peu moins succinctes, sont absolu ment invrai -
semblables, si l'on accepte le diagnostic présen té
d'ailleurs. sous forme de simple affir1nation.
Enfin, B1·aid signale une derniè re propri été de
l'hypno tisme, celle d'amor tir ou de préven ir entiè-
re1nent la douleu r dans les opérat ions chirur gicale s.
L'hypn otisme peut plonger le malade dans un état
qui le rend com piètem ent inacce ssible à la douleu r
d'une opération ou qui en· modèr e beauco up l'inten -
sité, selon les circonstances. Il cite de nombr euses
.306 MA<JNÉTlSMI: ET HYPNOTISME

extractiqns de dents pratiquées par lui ou un autre


praticien de ses amis sans que les malades eussent
accusé la moindre douleur pendant l'opération ; ils
ignoraient même à leur réveil que leur dent avait
disparu. Il fait observer que pour obtenir l'insensi-
bilité complète, il est nécessaire que le patient
ignore le moment .Précis où l'opération aura lieu,
l'appréhen sion qu'elle cause entravant les effets de
rhypnotis1ne; cependant, même dans le .cas oû il
n'est que très peu endormi, le sujet accuse une
diminution considérable de la douleur, sinon son
absence complète.
p

III

Cette prop1~iété de l'hypnotis me est une des mieux


établies actuelleme nt, grâce à la facilité qu'il y a à.
la constater. D'assez nombreuse s opérations , et des
plus graves, ont été faites à diverses époques pen-
dant l'anesthési e du sommeil magnétiqu e ou hypno-
tique.
Le 12 avril 1829, Claquet fit une opération de
cancer du sein sur une dame âgée de soixante-q uatre
ans, pendant qu'elle était plongée en somnambu -
lisme. Elle ne ressentit aucune douleur et ne con-
serva aucun souvenir de l'opération .
En 1846, le D0 Loysel (de Cherbourg ) extirpait une
tumeur de la région mastoïdien ne chez une fille de
trente· ans endormie. A son réveil, elle déclara
qu'elle ne souffrait pas, qu'elle n'avait éprouvé au-
cune douleur et n'avait conservé aucun souvenir de
ce qui venait de se passer.
Le même chirurgien , en quelques mois, en était
APPLlCATIONS A LA THÉRAPEUTIQUE 307
arrivé à sa douzième opératio n, pratiquée··penda.n~
le sommei l magnéti que.
A la même époque, Fanton, Toswel et Joly {de
Londres) firent l'amputa tion de deux cuisses et d'un
bras (1). .
En 1847, deux médecins de Poitiers , MM. Ribaud·
et l{iaro, opérant une jeune fille atteinte d'une
tun1cur du maxillai re, firent dans une premièr e
séance l'incision de la tumeur, et dans une seconde
l'extract ion d'une dent; dans la troisièm e l'extirpa -
tion du néoplasme, le tout sans douleur .
Ce long et cruel travail, lit-on dans un journal, avait plu-
tôt ressembl é à une leçon de dissection faite à des élèves
sur un cadavre qu'à une op~ration pratiquée sur un corps
animé de la vie.
Le 4 décembre 1859, I\IM. Broca et Follin ont pra-
tiqué à Paris l'incisio n d'un abcès à l'anus· sur une
femme de quarante ans, hypnotis ée. L'opérat ion
s'est accon1plie sans douleur .
Quelque s jou~s plus tard, le nr Guérine au {de
Poitiers ) amputa la cuisse d'un homme. pendant
l'anesth ésie hypnotiq ue. Le patient n'éprouva au-
cune douleur, mais eut pleine conscien ce de l'opé-
ration.
J'ai senti, dit-il, ce qu'on m'a fait, et la preuve, c'est qu~
la cuisse a. été coupée au moment où vous me demandi ez
si j'éprouva is quelque douleur (2).
Le nr Esdaile, chirurgi en des hôpitaux de Cal-
cutta, écrivait à Braid, vers la même époque, qu'il
avait en six ans e~écuté pJus de six cents opératio ns
(i) Philips, Cours tMor, etprat. du Braidisme, i860. "
(2) Gaz. df]s hôp, 29 oct. i859.
308 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

capitale·s de.toute espèce pendant le sommeil magné-


tique. Sur sa demande, le gouvernement nomn1a
une Commission chargée de vérifier la réalité de
ses allégations. Cette Commission, composée de
médecins, de chirurgiens et de quelques personnes
étrangères à la science, rédigea. à la suite d'expé~
riences un curieux rapport dont nous extrayons
le passage suivant:
Dans le cas de Nilmoney, il n'y eut pas le plus léger indice
de sensation. L'opération, qui consistait dans l'ablation
d·un sarcocèle, dura quatre minutes. Ni ses bras, ni ses
jambes n'étaient maintenus. li ne fit aucun mouvement, ne
gémit, ni ne changea de contenance, et quand il fut ré-
veillé, il déclara. n'avoir nul souvenir de cc qui s'était
passé.
Byder-Khan, émacié, ayant la jambe gangrenée, fut am-
puté de la cuisse sans qu'aucun signe décelât la douleur.
Murali-Doss (l'opération était très grave) remua le corps
et les bras, respira par saccades et changea d'aspect, sans
pourtant que ses traits exprimassent la souffrance; aussi
éveillé, déclare-t-il ignorer ce qui était advenu durant son
sommeil •••
Dans les trois autres cas, la Commission observa. durant
les opérations, divers phénomènes qui ont besoin d'être
mentionnés spécialement. Bien que les patients n'e>uvrissent
point les yeux, n'articulassent aucun son et n'eussent besoin
d'être tenus, il y avait des mouvements vagues et convulsifs
des membres supérieurs, contorsions dt1 corps, distorsion
des traits, donnant à la face une hideuse expression de
douleur comprimée; la respiration devint saccadée, longue-
ment suspirieuse. Il y avait tous les signes d'une soufîrancl~ •
intense, eJ l'aspect que devrait pré~bnter un muet soumis à.
une. opération, excepté la résistance à l'opérateur.
Mais .dans tous les cas, sans exception, les patients n'a··
vaient ~i connaissance, ni souvenir de l'opération, niant
APPLICATIONS A U THÉRAPEUTIQUE 309
avoir rêvé, et n'accusant aucune douleur, judqti'à ce qu'on
ellt attiré leur attention sur l'endroit opér~ (i).
Les succès du D' Esdail e étaient donc avérés. Il
faut croire que les Indous sont extrêm ement prédis..
posés au somme il hypnotique, car nou~ doutons
qu'en Europ e il eût pu obteni r de pareils résultats.
Le seul avantage de l'anesthésie hypnotique sur
l'anest hésie chloroformique c'est qu'elle est obtenue
sans l'inges tion d'une substa nce toxique, dont l'em..
ploi n'est pas exempt de danger s. Mais aussi que de
désavantages! Tout le monde ne peut être hypno-
tisé ; tous les hypnotiques ne sont pas insensibles;
la plupart de ces dernie rs, comme nous l'ensei gnent
les citations précéd entes, réagissent violem ment
comme s'ils éprouv aient une douleu r réelle; enfin,
l'émotion causée par la crainte de l'opération suffi-
rait en certain s cas, même chez les sujets les plus
hynop tisable s, à faire échou er toute tentati ve d'hyp·
notisa tion.

IV

L'hypnotisme a été vanté dans le tétanos et la


rage.
De son emploi dans la rage, nous ne connaissons
aucune observation.
Braid cite l'observation d'un jeune homme de
treize ans atteint de tétanos qu'il guérit par ce pro-·
cédé. Ce jeune homm e, après quelqu es prodromes
incertains, fut pris d'opisthotonos. La tête èt le bas·
sin rigide s étaient rétrac tés en arrière, tan<µs que
(i) M. Du Potet, Traité complet_du magn. animal, Paris, 1883. ·
310 , MAGNÉTISME . E'l' HYPNOTIS ME

le corps était eourbé en forme d'arc et immobi lisé


dans cette position. Le spasme était à peine rémit-
tent et ne cessait jamais complèt ement; il s'exagé-
rait parfois au point de gêner la respirat ion. 11 y
avait aussi des contract ures spasmodiques dans les
membre s inférieu rs. En présenc e de la gravité du
pronosti c, Bra id se décida à essayer l 'hypnoti sme ;
ce qui fuL difficile~ non par n1anque de docilité du
sujet, mais à cause de la û·équen ce de ses attaque s
spasmod iques.
En quelques minutes cependant j'avais, dit-il, réussi à
réduire les spasmes, et sa tête pouvait se porter en avant,
la. respiration se calmait, le pouls avait beaucoup diminué,
etje le quiLtai dans un éLat de bien-êtra relatif.
!Jcs spasmes revinren t et furent combatt us par le
même moyen. Les jours suivants , à mesure que les
séances se multipli èrent, les symptôm es de la ma-
ladie s'amend èrent et la guérison s'ensuiv it. Notons
qu~en même temps que le malade était soumis aux
pratique s hypnoti ques, il subissai t un traitem ent
antiphlo gistique par le calomel à. doses fraction nées
et la saignée.
Un autre cas de tétanos, traité par le magnéti sme,
a été J?ublié (1) par le Dr l~onzier-Joly. Le résultat ,
comme on va le voir, fut tout autre que dans le cas
précéde nt. Il s'a.git d'un nommé Cassat, traieie à
l'hôpita l d'Alger en 1853 pour un tétanos a f1·igore :
Rigidité générale , excepté aux membre s supérie urs;
trismus ; peau humide, un peu chaude, présent ant
une sen$ihilité exagérée en certains points. De temps
en temps le malade a des secousses, des contrac-
l'._;
(i) Ronzier...Joly, Bull. gtn~ral de tktrap., i860.
APPLICA.TIONS A LA. THÉI\AP E!JTIQU B 311
tions subites généra les et passag ères. Le traitem ent
par la bellado ne n'ayan t donné aucun résultat, le
Dr Foley eut 1·ecours à son influence électro -biolo-
gique.
li lui place dans le main un disque brunâtr e et brillant
qu'il lui prescrit de regarder fixement. Après vingt minutes,
. l'action magnétique fut complète ; l'état tétanique sembla
totalement effacé~ Sur l'inJonction du médecin en chef,
Cassat ouvrit grandeme11t la bouche, agita les bras, les
jambes avec une extrême facili~é (i).
L'opération terminée, les spasmes se reprod uisi·
rent. Le lendem ain, nouvel le séance. Elle est à peine..
finie et le 1nédecin n'est pas encore sorti de la salle,
que le malade est frappé de mort subite.
L'hypn otisme fut-il pour quelqu e chose dans ce
dénouement? Il est difficile de le dire. Notons cepen-
dant l'influe nce heureuse du somme il nerveu x sur
les spasme s tétaniques que ces deux cas semble nt
mettre en éviden ce. A p1'iori on aurait pu penser que
l'hypn otisme , en raison de l'hyper excitab ilité neu-
romus culaire qui l'accom pagne toujou rs, eù.t dù
produi re des effets tout opposé s à la détente spas-
modiq ue observée. Quoi qu'il en soit, l'influence
curative de l'agen t hypno tique ne nous sen1ble pas
encore prouvée dans le tétanos , mais il sera légitime
de l'essay er de nouvea u, tant est impuis sante la
thérap eutiqu e ordina ire dans cette redoutable ma·
ladie.
Dans l'hysté rie, il semble que les pratiqu es hyp·
notiqu es aient d'heure ux résulta ts. Bien qu'il soit
très difficile d'arrêt er les attaqu es d'hystéro-épilepsie

(l) Cité d'après Philips, Cou,·s de B1·aidisme, Paris, i860.


312. MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

par ce moyen, on peut en modé1·er l'inte nsité et en


raccourcir la durée. La période de délire peut ~tre
supprimée en provoquant le sommeil hypn otiqu e.
Quant aux délires qui surviennent dans l'intervall~

Fig. !7. - Contracture des e1touscurs et des adducteurs.

des attaques, on est arrivé égale ment à les arrête r


pa1·· ce moyen. M. Dumontpallier a rappo rté à la
Société de Biologie (1) l'histoire d'une de ses ma-
(i) Dumoutpallicr, Soc. de Biol., Séance du 1janv. 1S82.
APPLICATIONS A LAI 1T.Rjl\A.PEUTIQUB 318
lade s qui, à la suite d'une.grande fraveur, eut une
attaq ue d'hystéro- épilepsie suiv ie d'un accès de

Fig. 28. - Contracture des extrémités in!érieu.ret.

lypémanie. Ayant hypnotisé la mala de par la fixa-·


tion du rGgard, et l'aya nt maintenue une heuL'e dans
cet état, il la réveilla ensuite et s'aperçut que toute
CULLB llHS. ta
314 . ,
MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
'

t:race de .mélancolie avait· disparu. Quelque .temps


après; 1a. mélancolie· s~étant manifestée de µou veau,'
l'hypnose provoquée fit encore disparaître les trou-
bles délirants, et depuis' la guérison.s 'est main ..
tenue.
Les contractures (fig. 27 et 28) et les paralysies
qu'on rencontre si fréquemment dans c~tte névrose,
.sont aussijusticiables, semble-t-il, du ~ommeil hyp·
notique.
M. Bottey rapporte l'observation d'une jeune hys..
térique atteinte d'une paralysie complète des deux
jambes qui l'obligeait à garder. le lit. Lorsqu'on la
mettait en somnambulisme, elle n1archait avec la
plus grande facilité; en c~talepsie, elle marchait
encore, bien que moins facile1nent. En l'hypnotis ant
fréquemment, on put combattre l'atrophie qui aurait
forcément envahi les membres paral~1 sés. Enfin,
.après une durée de cinq mois, cette paraplégie fut
.guérie
Par deux petites pilules de mica panis, qui produisiren t
sur elle des symptômes violents (état syncopal, vomisse-
ments, coliques); puis survint un délire complet que nous
fîmes cesser, ·au bout de douze heures, par l'hypnotisat iou. . ···-
A son réveil, la n1alade était complèleme nt guérie et avait ·
. t>ecouvré les forces .complètes de ses jambes (i ).
Dans ce cas, la suggestion est venue att secours
de l'hypnotisaLion; dans le suivant, dù à Draid, le
sommeil provoqué seul vint à bout d:~s accidents
pa1·alyLiques. . . , .. . . .
A la suiLc d'unè grossesse tr~s pén'ible, une dame
de t1·ente-trois ans vit ses jambes devenir de plus en
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(i) .Botte1, Magndtim&e anima4 Paris, t.884.


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... ., .. Jrappées de par~plé_..
t :être . .
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gie avec anesthésie .. J>endallt :quatr.e mois on t.ent_a,.
:·;-:-~s' résultat aucun, les médication s les~· plus di:..
·. V.e~ses. Lorsque Braid l'examina, non seuleniènt la.
··:. <sc~sibilité et les mou, ements · volontaires des
1

·: .iaxtjbe's et. des pieds étaie:qt abolis, ma,is" enéore le$·


ge~oux ~tai.ent fléchis et rigides, les. talons relevés,

••
les pieds courbés et fixes dans la position d'un varus- .
I ' •

~.quJfn .••.
·.. · Jel la mis, dit-il, en hypnotisme et j'essayai alors' de· ré.:. ·
1~. , gµ)ariser l'actiop. ·morbide des muscles et la mauvaise posi:..
f.~;·::t.io~. ld~s piè.ds,· et, ·.des jambe~·· Cinq· .m~~utes nprès~ je .Ja.
'j. ;:;· -r4vellla1; elle se m1t·..à-,.r~erc1er ·l~:Giet· ·de ce· qu'elle sett•
.~t:.-.~~f·tnaintënant .qÎi'èll~· avait' ·des piedg, de. èé. 4li'éllê1sen.C.
·.t~it 1~· planche~ sous· elle e.t de ce qu~ll Iui"ét~it ·l>'O.ssiblë:.de-
.• ,~em~e.r. ses orteils. Je la fis lever; et, so'tltenue· par· ·son
maril d'un côté, par moi· de l'autre, elle put traverser. la
1 cbainil>ré (t). - . · ·
1
1
Elt~ 'iut
hypnotisée quotidiennement pendant ux;\ : ·
ce~a~11 ~~m.Ps; l'améliora tion fut constant~. ~u_ bout
)
de qtlinze jours elle marchait seule ; p,eu de temps
1 .aprà~ elle-· .~tait gutrïe. .
Le$ contracture~onsécutives aux attaques d'hys- ·
~ér9-4pilepsie cèdent fréquemm ent à l'emploi de
l'hyp*otisn ie. M. Magnin fait observer qu'on ne
dew~.t jamais négliger ·d'essayer ce moyen aussitôt
. 1. • .

· .: .ap1:è~1l'attaque; car plus la contracture est de dJ.te


ancienne, et plus elle sera rebelle aux procédés
employés pour la combattre. Dans les cas de ·con-
tr~ctures anciennes et permanent es,· il conseille
·l'emploi combiné de l'hypnotism e et des agents
resthésiogènes.
. . (l). Neurypnowgie•.
"
316 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

· Sur Ja nommée E••• entre autres, dit-il, 11ous avons,


mon maitre et moi,guéri définitivement et très rapidement,
en quelques jours, un pied bot varus équin gauche dat.anL
depuis près d'un an et ayant résisté à tous les modes de
traitement successivement employés. La méthode consistait
tout simplement à placer la malade dans la période cata-
leptique <le l'hypnotisme. Le pied bot. réduit au moyen
d'une excitation convenable pour la malade et pour lapé-
riode (le sou'ffle dans le eas particulier), le réveil était pro·
v.oqué. Le pied bot dans ces conditions avait tendance à se
reproduire plus ou moins rapidement, mais le résultat était
maintenu très facilement par application (sur Ja région du
jambier antérieur) d'un métal auquel nous savions la ma-
lade sensible. Grâce à ce moyen il y avait fixation du résul-
tat thérapeutique obtenu dans l'hypnotisme. Nous éLions.
obligés également d'appliquer des plaques métalliques sur
l'avant-bras droit, une contracture se produisant dans le
membre supérieur droit au moment où l'on faisait dispa-
raitre le pied bot du membre inférieur gauche. Il y avait
eu, en d'autres termes, transfert croisé du membre infé-
rieur d'un côté au membre supérieur du côté opposé (i).
Ainsi dans l'hystérie, on aura, suivant les sujets,
avantage à seconder l'action de l'hypnotisme, soit
par la suggestion, ~oit par la métallo thérapie. Et
peut-être ne sera-ce pas trop des trois procédés réu-
nis et combinés pour arriver à quelques résultats
dans les cas les plus graves.
On pourra essayer avec avantage l'hypnotisme et
la suggestion che.z les personnes atteintes de trou-
bles choréiques qui ne sont pas sous la dépendance
d'une lésion organique des centres nerveux. Quel-
ques exemples de ce genre sont dus à M. Bernheim.
Le 8 septembre 1884, il faisait au Congrès de l'asso-

(l) ?\lagnin, ttude clin. et exp~r. sur l'hypnotisme, Paris, i884.


APPl ICA'l'IONS A LA THÉRAPE UTIQUE 317
~iation français e pour ! 'avancem ent des scie~ces,
tenu à Blois, une coinmun ication « sur des troubles
choréiq ues de l'écritur e guéris par la suggesti on
·hypnot ique». Pour lui, la suggesti on qui peut dé~
tei-mine r des troubles fonction nels cher. un individu
qui n'en présente pas, peut aussi les faire disparaî tre
quand ils existent . La pratique de M. Liébault , qui
professe les mêmes idées, consi~te, pour obtenir ce
résultat, à suggére r la guérison , à l'affirmer dans une
-suggestion, et par là même, à la réaliser. Cette mé-
thode, comme on le voit, serait applicab le à tous les
troubles dynamiq ues. Voici, succinct emen't résumés ,
'les trois cas de troubles choréiqu es de l'écritur e que
le professe ur de Nancy a réui,si à guérir par la sug-
gestion hypnoti que:
Le pren1ier sujet est un jeune garçon qui a eu
tl'ois attaques de cl1orée ; à la suite de la seconde il
a été atteint de rhumati sme articulai re. La troisième
s'est produite tout récemm ent; elle s'est progressi-
vement amendé e, mais en laissant après elle des
troubles de l'écritur e très accentué s. M. Bernhei m
11longea ce jeune garçon ·dans un profond sommei l
hypnoH que, après lequel il ne se souvena it de rien, .·
.et en profita pour lui suggére r l'idée qu'il était guéri.
Dès les premièr es séances , l'écriture s'améliora,
mais seule1ne nt d'une façon passagè re. Enfin, au
bout d'un mois, l'amélio ration devint définitiv e et le
malade put désorn1ais écrire d'une façon correcte.
Dans le second fait, il s'agit ù'une jeune fille at-
teinte d'hén1ic horée, dont la guérison fut obtenue par
1e n1êm e procédé .
· Le troisième ~as concern e une jeune fi.Ile qui,
.e1nployée dans un atelier où avait régné une épidé·
ts.
~18 MAGN:gTISME ET HYPNOTISME
mie de chorée, avait été elle-même atteinte de chorée-
généralisée. On l'hypnotise, sans obtenir le sommeil
profo nd, elle n'arrive qu'à la seconde période et
conserve le souvenir de tout ce qui s'est passé pen-
dant son sommeil. ~
· On lui suggère, on lui affirme que le t.remblement ryth-
mique dont elle est affligée va dispar aitre; tout d'abor d it
s'exag ère; mais au bout de quelques minutes il dispar ait,
et la jeune fille, réveillée, écrit sans que son écritur e révèle
aucun trouble choréique. Au bout de cinq minutes, à la.
vérité, le tremblen1ent recommence ; mais il suffit de quel-
ques séance ultérie ures d'hypnotisation pour que la gué-
rison devlnt définitive et ne se démen tit plus. M. Bernheim
possèd e bien d~autres fa~ts de guéris on par cette méthode;.
mais il se borne actuel lemen t à signal er ces trois cas inté-
ressan ts (! ).
Ces obser vation s nous semb lent de natur e à en-
coura ger les tenta~ives d'hyp notisa tion dans les
affections du genre de celles dont il vient d'être
question.

.V
On serait en droit d'atte ndre d'excellent.s résul -
tats de l'hypnotis1ne et de la sugge stion hypno tique
dans diYcrses forme s de folie, s'il n'étai t à peu prés
avéré que les tentat ives d'hyp notisa tion écliou ent
d'une façon :persistante chez ce genre de malades>-
Chez les h}·pocondriaques, les lypémaniaques, les
monomanes in1pulsifs, on pourrait combattre les
idées fixes, soit en suggé rant des idées opposées~
soit e.n affirmant rinan ité de celles qui existent~
(i) Prog. ->néd., 4 oct., iSSi.
APPLICATIONS A LA THÉRAPEUT IQUE 3f 9'
mais nous sommes encore à attendre une.expéri ence
de ce genre~
Cependant, M. Aug. Voisin, médecin de la Salpê·
trière, a rapporté une ob3ervatio n qui sen1ble dé~
montrer qu'il ne faut pas se décourager , et que
l'hypnotisa tion chez les aliénés n'est pas impos-
sible (1).
Il s'agit d'une fille âgée de vingt-deux ans qui,
séquestrée à Saint-Laza re à la suite de vols et
d'abus de confiance, fut reconnue aliénée et en-
voyée a la Salpêtrière . O'esL une fille grande et.
forte, d'un intelligenc e peut· être au-dessus de la.
moyenne, pensive et sournoise. Le front est bas,,
mais on ~e remarque chez elle aucune. co.nforma ·
tion défectueuse. Indocile, paresseuse , ordurière,
elle manifeste toujours de la mauvaise humeur, et
récrimine à propos de tout. Quand elle est inoccu-
pée, elle prononce des paroles incohérent es qui
annoncent l'existence d'un délire maniaque. Bientôt
elle a des accès d'agitation, devient furieuse, et on
ne peut la maintenir qu'avec la camisole de force. ·
Elle a aussi, de temps en .temps, des attaques sous
forme de perte de connaissan ce, sans convulsion s.
M. Aug. Voisin pensa à l'hypnotis me pour cal-

mer cette violente agitation. Etant un jour venu à.
l'improvist e dans son service, il trouva la malade
camisolée, assise dans la salle des douches, le bon-
net d'irrigation d'eau froide sur la tête. 11 essaya
de l'hypnotise r en lui faisant fixer des yeux le
doigt placé au-dessus de son nez; mais, à cause de
la difficulté de lui faire regarder fixement un objet,
fi) Communication à la Soc. médico-psycbo1041?ique. In Anna-
/,es m~d. -psych., 1884, t.11 1 p. 289 et suiv.
.S20 'MAGNÉTISl\IE ET HYPNOTISME
il n'obtint. le sommei l qu'en la regardan t de très
près, à..nuelqu es centimè tres de son visage et en
suivan\. tous les mouvements de ses yeux. Au bout
de dix minutes , survint un strabism e convergent
auquel succéda bientôt 11n sommei l stertoreux.
Après cinq minutes de ronflement, elle se mit à ha·
varder d'une façon incohérente.
Les jours suivants, nouvelle s tentatives d'hyp-
nose, plus difficiles que la première, mais cepen
dant suivies aussi de succès; à la suite des séances,
on constate un peu de calme. Voici un échantil lon
des difficultés que rencontr a M. A. Voisin dans ses
expérie nces :
Elle rêsiste, se débat, lui crache au visage; la grande
difficulté est de lui faire fixer un objet. M. A. Voisin est
obligé de lui tenir les paupières entr'ouve rtes et de suivre
ses yeux ; après sept ou huit minutes, elle se débat, de-
vient somnolen te, prononce quelques mots puis s'endort.

Peu à peu le sommeil devient de plus en plus


. parfait:
Elle est assise sur une chaise, la tête renversée en arrière
et appuyée sur un lit, les mains pendantes se cyanosent,
les membres sont dans la résolutio n absolue, l'anesthésie
~st complète ;une grosse épingle enfoncée dans la peau n'est
nulJemen t sentie. C est à partir de cette séance que nous
1

l'avons interrogé e et qu•ene nous a donné, sur sa vie, àes


détails qu'elle nous avait cachés jusqu'alo rs.

ltI. A. Voisin essaie sur la malade des suggestions


diverse s qui réussiss ent très bien. Il lui ordonne de
dormir pendan t vingt-quatre heures et rordre est
exécuté . Il lui prescrit d'accomplir différents actes
à. des heures déterminées, elle les exécute. Il lui
APPLICATIONS A LA THÉR APEU TIQU E 321
enjo int de deve nir calm e et conv enab le. Elle le
devient.
On cher cha vain eme nt à lui donner la catalepsie
et à lui suggérer des hall ucin atio ns dive rses . On ne
put non plus lui faire com mett re un vol pendant le
som meil hypn otiq ue.
M..A. Voisin lui dit de se rêveiUer demain à neuf heures
et quar t du matin et de man ger ce qu'elle trouvera à cette
heure sur la table de nuit, de laver Je petit parloir à une
be11re après midi, et de lui écrire à deux heures une lettre
sur une feuille de papier qu'elle trouverait dans le tiroir
de la table avec une enveloppe, et de laisser la lettre ca~
chctée dans Je tiroir. M. A. Voisin ajoute qu'il veut non
seulement la guérir de sa mala die nerveuse, mais encore
la rend re honnête comme ses sœurs, et que demain à deux
heures elle lui écrira la promesse formelle de bien se con-
duire dorénavant, et qu'el le renfermera son engagement
dans une enveloppe, la cach ètera , écrira son nom sur l'en-
•eloppe, et la laissera dans le tiroir.
Le tout fut exécuté à la lettr e. On ne tarda pas à
rem arqu er que sa tenu e étai t nota blem ent meil -
~
leure, ses propos plus hon nête s et son hum eur plus"
cblig eant e.
Sa tenue actuelle dans Je service s'est bien améliorée. On
ne pouvait obtenir qu'elle s'occupât à coudre, comme les
malades tranquilles. Je Jui en suggère l'idée chaque jour
pend ant son sommeil, que je ne Jaisse pas dure r plus d'une
heure, et maintenant elle coud tous les jour s pendant deux .'
J

heures. Je lui suggère l'idée d'apprendre des chapitres d'un


livre de morale et de me les réciter devant les élèves qui
suivent mon cours. Elle le fait et en récite avec précision deux
à trois pages ...
J'avais pensé que ce sommeiJ, imposé fréquemment à
<les aliénées, pourrait amener chez eJJes des habitudes de
calme; cette observation para it confirmer cette supposition ;
322 MAGN~TISME ET HYPNOTISME
en effet, l'agitation de cette malade s'apaise progressive-
ment et son désordre d'actes et de paroles a. dhninué <Jans
une notable proportion. N'y a-t-il pas matière à réflexions
dans le fait qu'elle regrette,san s admonestati on de ma part,
sn vie passée, ses égarements et ses entrntnemen ts avec les
hornmes, lorsqu'elle est plongée dans le sommeil hypnoti·
que?
Tel est le fait unique, croyons-no us, jusqu'à pré-
sent, d'hypnotis ation appliquée au traitement des.
n1aladies mentales. Il mérite de ne point rester isolét
et, sans concevoir des espérances que la pratique
démentira it brutaleme nt sans doute, il est du devoir-
dcs médecins aliénistes de ne point repousser ce
nouveau moyen qui leur est offert d'apporter, dans
certains cas, fussent-ils t1·ès rares, quelque soula-
gement à leurs malades. L'existence de l'hystérie
chez un aliéné nous semble une indication d'appli-
quer les procédés hypnotiques. Les attaques cons-
tatées chez la malade de M. A. Voisin relevaient
vraisembla blement de cette affection.

VI
En dehors des bons effets de l'hypnotisa tion, l'ob-
servation précédente nous montre ceux de la sug·
gestion pendant le sommeil provoqué. Est-il donc
possible, par des suggestion s méthodiqu ement pra...
tiquées, de modifier d'une façon permanent e le
cours de >idées, les penchants acquis ou instinctifs,,
la sensibilité, en un mot le caractère d'un individu
hypnotisab le·? En d'autres termes, peut-on espérer
appliquer efficacement l'hypnot~sme à l'orthopédi e
morale ou à l'éducation ? De bons esprits l'ont.
pensé.
APPLICATIONS A LA THÉRAPEUTIQUE
323
dans le .
L'éducation et la médecine de l'âm e tro uve nt
ctio n d'u ne
1>raidisme, dit Du ran d, de Gros, des moyens d'a
ouverte de
puissance inouïe qui, à eux seu ls, porLent lo. déc
de l'esprit
Braid au ran g des plu s glorieuses conquêtes
!humain (t).
No us
. La ng ag e d'apôtre, pré ten tio ns tém éra ire s!
itio n
ne les rep ou sso ns pas abs olu me nt, à la co nd
.toutefois qu'eII·es se fas sen t plus modestes.
Nous

.ajoutons qu 'il ne suffit pas de .répéter des affirm
ts
tions de ce ge nre poul' pe rsu ad er; qu elq ue s fai
pe ut
bie n ob ser vé s ser aie nt au tre me nt élo qu en ts, on
mê me dir e suggestifs.
va-
Le de gré de sug ges tib ilit é de ch acu n est trè s
riable.
notions et.
L'éducation de l'enfant, diL M. Bernheim, les
par ole et par
les principes inculqués à son cer vea u pâr la
uses dan s
l'exen1ple, les doctrines philosophiques et religie
, ·n'est-ce pas
lesquelles il est bercé dès son plu s jeu ne âge
rdéjà une suggestion à. l'état de veille?
ue
Ou i, san s doute. Mais ces suggestions, qu oiq
t loi n
1
égales po ur toutes les j cu ne s int ell ige nc es, son
sit é,
·d'agir su r ch acu ne d'elles av ec la mê me int en
rac -
et les int ell ige nc es qu i s'y mo ntr en t les plu s réf
ait le
tai res son t pré cis ém en t cel les po ur qu i il ser
où l'é-
·plus né ces sai re d'y êtr e trè s sensibles. Et là
oti qu e
·ducation est im1Juissante, la sug ges tio n hy pn
L'a-
·ré uss ira it? Il est iu mo ins permis d'e n douter.
isé e
lié né e de M. A. Vo isi n sem ble a vo ir été mo ral
pa r l'h yp no tis me ; ma is il fau dra it pouvoir la
suivre
.après sa sor tie de la Sa lpê tri ère ; car le suc
cès ne
n de s
:sera co mp let qu 'au tan t qu e cet te am éli ora tio

. (t) Loc. cit., p. iil.


324 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

sentiments moraux persistera dans le milieu où


·elle sera appelée à vivre. M. Liébault aurait obtenu
chez un Jeune homme doué d'instincts pervers, une
modification considérable de sa nature n101·ale par
la suggestion hypnotique systématiqueme nt prati-
quée. Mais l'amélioration ne s'est pas maintenue.
Le même médecin serait parvenu à enrayer chez
certaines personnes l'entraînement d'habitude·s nui-
sibles à la santé comme celle du tabac et des
liqueurs alcooliques en leur en inspirant le dégoût.
En somme, nous ne connaissons jusqu'ici dans ce
~·enre que quelques tentatives peu concluantes, et
en présence desquelles il n'est pas défendu de con-
server un certain scepticisme que, pour notre part,
i.lous souhaitons vivement de voir uu jour confondu.
La suggestion à l'état de veille, surtout chez les
sujets hypnotisables, mais aussi chez quelques-uns
qui ne le sont pas, peut donner des résultats favo-
rables. L'induction permettait de penser à priori
que la suggestion qui produit des modifications
fonctionnelles dans un sens, peut aussi en produire
dans un sens contraire; que si, par exemple, la sug-
·gestion suffit à amener des paralysies, elle doit
au.ssi pouvoir les guérir. Russel Reynolds et Erb
ont signalé, nous l'avons déjà dit, des paralysies
p1·oduites par l'effet de l'imagination. On trouve~
entre autres, citée dans différents ouvrages, l'ob·
servation de cette jeune fille qui, soignant son père
paralysé, s'imagina qu'elle allait elle-même être
atteinte d'une maladie semblable. Sou8 l'influence
de cette crainte persistante et de l'émotion qu'elle
éprouvait en pensant à la cruelle situation où l~s
jetterait cette éventualité, elle sentit peu à peu ses
,
APPLICATIONS A. LA THERAPEUTIQUE 325
membres s'affaibli1· et 'enfin se paralyser. Reynolds
la guérit par un traitement purement moral en lui
pexsuadant qu'elle pouvait guérir, c'est-à-dire en
lui suggérant une idée contraire à celle qui avait
causé sa maladie passagère.
Nous avons cité une observation de M.. Bottey
qui nous montre une paraplégie hystérique guérie
par des pilules de mie de pain. Nous lui en devons
une autre, celle d'une jeune fille de seize ans, non
h-ypnotisable, atteinte d'une paralysie hystérique
complète, avec anesthésie, qui la confinait au lit
depuis quinze mois. A l'aide d'une potion dite ful-
minante composée d'eau colorée et de granules de
mie de pain, il détermina chez la malade des pertur-
bations .nerveuses extraordinaires qui furent suivies
de la guérison de la paralysie.
Le traitement moral des maladies, autrement dit
la thérapeutique suggestive, en dehors même de
l'hypnotisme, rend assurément déjà de grands ser-
vices; mais, systématiquem ent pratiquée, il y a
lieu de supposer qu'elle en rendrait de bien plus
grands encore. Que de névropathiques et d'hypo-
condriaques dont les troubles morbides, qui guéri.;
raient par une thérapeutique morale bien dirigée,
sont aggravés et rendusincurabl es par l'insouciance
et parfois même le dédain moqueur avec lequel on
les traite. Le~ malades imaginaires, en réalité, sont
de vrais malades. Les sou1frances qu'ils accusent,
ils les éprouvent réellement; elles naissent ~ans
lew·s divers organes sous l'influence de leur imagi-
nation 2urexcitée, par une véritable auto-suggestion;
avec d'autant plus de facilité que ces individus ap-
partiennent à la famille névl'opathique, et qu'il es~
Cuu.rmn~~. 19
326 JIAGNÊTISME ET HYPNOTIS'l\lE 1
rare qu'une intelligence robuste vienne compenser
chez eux l'instabilité perpétuelle de leur sausibi-
lité physique et morale.
L'iniluenct; des. agents moraux sur les troubles .
dynamiques du système nerveux est d'ailleurs
•-
bien démonti.·ée. La foi, de nos jours, fait encore
~
des miracles : et les nombreuses guérisons d'affec- Il

tions hysLé1'iques accomplies dans les sanctuaires .


en vogue sont un exemple éloquent de cette puis- ~I

·sance suggestive de la confiance en l'intervention


divine. Nombre àe cures obtenues par des gens 1

'1
étrangers à la médecine se prétendant posse:::;seurs .
de remèdes secrets, ou doués d'un pouvoir surnatu-
rel de guérir, n'ont pas d'autre origine. Chez les il
aliénés de la classe rurale) on calme bien des dou~
leurs par l'en1_ploi d'emplâtre de diachylon, on ob-
tient souvent le sommeil avec du sirop simple; on
supprime ou prévient des crises avec des doses insi-
gnifiantes de médicaments.
J'ai en ce mon1cnt parmi mes n1alades une per-
sonne d'un ce1·tain âge atteinte de troubles nerveux
hystériques survenant par crises, et suivis d'accès c
de délire, d'hallucinations , de loquacité, de pleurs,
de rêvasseries. Dans les premiers temps de sa ma- 1
ladie, je lui avais administré une potion contenant 1
quelques gramn1es de bromure de potassium. Un
mieux sensible s'étant produit, je la supprimai.
'l'ous les accidents reparurent aussitôt avec .l'inten-
sité du début ; il fallut la prescrire de nouveau.
L'amélioration. revint : nouvelle suppression du
remède, nouvelle rechute. Habitué à prescrire le
bromµre de potassium et à en reconnaître los .effets, ,
je ne pouvais me persuader que ce.médicament éta~~
AP:PLICATIONS A LA THÉRAPEUTIQUE 327

pour une part importante dans les phéno mène s. que
j'obse rvais. ·Au lieu de le suppr imer, je me conte n-
tai, à l'insu de la malade, d'en dimin uer la dose au
point de la rendr e insign ifiant e et absol umen t pri·
vée de toute efficacité. Les bons effets furen t les
mêm·es; ils persis têrent longte mps. Un Jour, jevou ·
lus enfin savoi r si l'amé liorat ion que· je constatais
chez ma malad e était stable ; je la prévi ns qt1e j 'al-
lais dimin uer la dose de son remèd e pour arriv er
peu à peu à la suppr ession . Je ne dimin uai rien,
bien enten du, car il n'y avait rien à din1i nuer. TJne
rechu te ne s'en dessin a pas moins imn1édiatement
et éclata a.près la suppression défin itive de l'inof-
fensive potion .
On doit avant tout s'efforcer non seule ment de ne
pas affaiblir, mais encor e de cultiv er la confi ance
du malad e. C'est pourq uoi la prem ière mesu re à
prend re est de l'isole r du milieu dans leque l il a
jusqu 'alors vécu et où son mal a pris naiss ance et
s'est d'auta nt plus enrac iné qu'il a trot1v é plus d'in-
crédu lité et de contra dictio n. Au lieu de discu ter la
réalit é de ses souffrances, de le chica ner sur leur
nomb re ou leur intens ité, on devra les adn1ettre .
sans réflexions oiseuses, affirmer q·u'elles rentr ent
dans les cadre s de la pathologie commune, qu'ell es
sont curab les et qu'il n'y a aucun doute d'une gué-
rison proch aine et radica le. La presc riptio n qui
viend ra ensui te impor te assuré n1ent beauc oup
moins . Que de remèd es qui guéri ssent non pas tant
par leurs propr iétés physi ologiq ues que par leurs 0

vertu s suggestives·! Il n'y a pas jusqu ~aux effets les


plus énergiques des poiso ns les plus violents que
l'imagin~t,i on ne puiss e produ ire chez certa ines orga-
B28 liGN~TISME ET HYPNOTISME
nisations impressionnables. L'anecdote suivanto
m'en semble une preuve bien originale :
J'ai dans mon service une infirmière atteinte de
tubercules pulmonaires. Pour calmer une toux noc-
turne opiniâtre, qui la fatiguait beaucoup, j'ordon-
nai, il y a quelques mois, de lui faire le soir une
injection sous.. cutanée d'eau pure dans la région
sternale. Cette fille, habituée à me voir pratiquer
chez les aliénés des injections .de chlorhydrate de.
morphine fréquemment suivies de vomissements,
s'effra-ya beaucoup en m'entendant lui prescrire une
injection sous-cutanée. En vain, lui affirmai-je qu'il
ne s'agissait que d'eau claire; elle ne fut pas con·
vaincue. Le soir l'injection d'eau fut faite; une
demi-heure après un état nauséeux suivi bientôt de
voi;nissements se produisit et dura jusqu'au lende-
main. La malade resta persuadée que je l'avais
trompée et que je lui avais fait administrer une dose
de n101·phine qu'elle n'avait pu supporter.
CHAPITRE XII

~'HYPNOTISME ET LE CODE

t de sa liberté
1. - La suggestion hypnotique a pour effet de priver le suje rents états hyp-
moralt>. - L'automatisme où Je réduisent les diffé crimes, ou
notiques peut faire de lui l'instrument de délits ou de
la victime de divers attentats.
Questions de droit civil: billets, quittances, actes divers,
testaments,
Il. -
donations, consentements,
111. - Faux témoignages. s, attentats &
IV. - Crimes dont peuvent être victimes les hypnotiques : viol
la pudeur. .
meu rtre s, empoisonne-
V. - Crimes dont ils peuvent être l'instrument; otique.
ments, otc., pendant ou après la période de sommeil hypn
et du somnambu-
VI. - Analogies au point de vue légal de l'hypnotisme ce. - La ques-
lisme naturel. - Le somnambulisme devant la justi
tion par l'hypnotisme est-elle licite?
ir à l'a.ccomptisseœent
VI 1. - Dans quelle mesure l'hypnotisme peùt-il serv
de projets criminels 'l

Po ur tous ceu x qui admettent que la réa.lité des


faits que nou s avons précédemment exposés est
scientifiquement dém ont rée , il est ho rs de dou
te
qu e !'hypnotisé ou plu s gén éra lem ent tou t ind ivi du
sen sib le aux sug ges tio ns, non seu lem ent n'e st pa
s
ent ièr em ent lib re d'y résister, ma is est da.ns cer
-
tai ns cas dan s l'impossibilité de con cev oir l'id
ée
e
mê me de la rés ista nce . Fût-il conscient du mo nd
extérieur, de sa propre personnalité et du caractère
-
bon ou mauvais, indifférent ou nu isi ble des sugges
330 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

tions qui lui sont impo sées, sa propre volonté n'en


est pas moin s annih ilée au profit de celle d'un autre , .
qui s'inst alle en son indiv idu, y fait jouer à son gré
les resso rts de l'activ ité, pendant que le moi ainsi
dépou illé de ses préro gative s reste le spect ateur stu-
péfai t d'acte s qu'il n'a ni délibé rés, ni voulu s et qu'il
ne peut empê cher.
A plus forte raison chez le catale ptiqu e et le som-
namb uliqu e dont l'auto matis me est d'auta nt plus
parfa it que leur perso nnali té est mom entan émen t
suppr imée et pour ainsi dire absente au moment où
les phéno mène s suggestifs se produ isent, ne lais-
sant dans l'espr it, qui plus tard a repri s possession
de lui-ra ême, aucun e trace, aucun souve nir. Le ca·
talept ique ou le somn ambu lique n'est. plus qu'un
jouet dans la main de celui qui l'a endor mi, n'en-
ten~ant que lui, ne voyan t que lui, irrésistibl~ment
attiré au-de vant de ses inten tions, eL tellem ent sub-
jugué que cette domin ation parfo is ne cesse plus au
révei l et qu'ell e se transf orme penda nt la veille en
une vérita ble obsession fascin atrice .
On imagi ne sans peine quell es peuve nt être, au
point de vue civil et criminel, les consé quenc es de
ces situations créée s. par l'hyp notis me. Des action s
contraires à l'honn êteté, à la mora le, des crime s
abom inable s pourr ont être exécutés par l'intermé-
diaire des hypn otiqu es; des forfai ts non moin s gra-
ves pourr ont étre perpé trés contr e eux.
· M. Liége ois, profe sseur à la Facu lté de droit de
Nancy, dans un rema rquab le mémo ire prése nté à
l'Aca démie des scien ces mora les et politi ques, a
énonc é avec une gran4 e lucidi té la plupa rt des pro·,
blème s que l'hypn otism e peut poser à la justic e.
' L'HYPNOTISME ET LE CODE ~31

·Par de nombreu ses observa tions e xtrêm emen t i nté·


ressaute s, il a démontr é qu'il était possible df.I faire
accepter aux hypnoti ques les suggesti ons d 'u1~ grand
nombre d'actes délictueux ou crin1inels et de la pos·
sibilité de délits et de crimes expérim entattx, il en
a. conclu, d'une façon absolum ent logique, à la pos-
sibilité des n1êmes délits et des niêmés crimes dans
la vie réelle sous l'influen ce du sommeil provoqu é.
· Nous allons examine r dans quels eas principa ux.
ces hypothèses v.raisem blables seraient suscepti bles
de se r.éaliser. Nous envisag erons d'abord les ques-
tions relevant.du droit civil.et les questionF. de faux
témoign age, ·puis les crimes. dont les hyp11otiques
peuYent être victimes et ensuite ceux qu'on peut
leur faire commet tre.
·'
II

La personn e qui en place une autre en ·état d'hyp·-


notisme pourra lui suggére r des actes cont1'i.tires à
sa volonté ou qu'elle n'eût point eu spontaJ}ément
l'idée d'accom plir.. ·
C'est ainsi, diL M. Liégeois, qu'elle pourra faire souscrire
des quittance s, des billets, des obligations de toute naturè,
,qui, tout imaGinaire qu'en soit la cause, n'en seraient pas
moins valables et dont il serait parfois difficile de démon-
.trer la fauss3té (f).
Cet auteur cite plusieur s expérien ces· qu'il a faites
à ce sujet sur. des femmes hypnoti sées. A une dame
fort intellige nte, qui. résista d'abo1·d énergiq uement
à toute ~uggestion, il lui suggéra l'idée qu'elle lui
.
(i) Liégeois, De la suggestion hypnotirp,e da1)S ses. rappQrts
avec le droit civil et le droit crimine4 :Paris, iSS 1:.
332 MA.GNgTISME BT HYPNOTISME
·devait mill e francs, finit par lui faire accepter cett e
suggestion et lui fit écrire et signer de sa main un
billet reconnaissant cette dette~ A la mêm e personne
il affirme un autre jour, en présence de son mar i,
qu'elle a promis de cautionner une dett e de cent
mille · francs contractée par ce dern ier. Elle nie
d'abord, puis hési te, recherche le souvenir de ce fait
imag inai re et finit par arriv er à la conviction qu'i l
est réel, qu'elle a vraiment promis la caution récl a-
mée, l'écr it et la signe de sa main.
Je cite entièrement l'expérience suivante:
.r

M11° E ..• reco



it facilement et réalise aussitôt toutes sortes
de suggestions. Je lui dis : - Je vous ai, vous le savez, prêt é
500 francs, vous allez me signer un billet qui constatera ma
créance. -Ma is, n1onsieur, je ne vous dois rien ; vous ne
m'avez rien prêté. - Votre mémoire vous sert mal, made~
. moiseJle, je vais préciser les circonstances du fait. Vous
m'aviez demandé cette somme et j'ai consenti volontiers à
vous la prêter; je vous l'ai remise hier, ici mêm e, en un
rouleau de pièces de 20 francs. - Sous l'action de mon re-
gard, et en présence de mon affirmation faite d'un ton de
sincérité, Mlle E... hésite, sa pensée se trouble; elle cherche
dans sa mémoire; enfin, celle-ci, docile à ma suggestion,
lui rappelle le fait dont je viens d'évoquer le souvenir; ce
fait, pourtant imaginaire, a pris à ses yeux tous les carac-
tères de la réalité; elle reconnait sa dette et signe un billet
ainsi conc• u :
Je reconnais devoir à M. L... la somme de cinq cents
francs qu'il m'a prêtée et promets de la Jui rembourser le
.ter janvier i884. Nancy, le 30 novembre i883.

Bon pour cinq cents francs.


Sign~: E...
ci
\{Ile E•.. est majeure; le Bon pour est écrit de sa main
L'HYPNOTISME ET LE CODE 333
conformément à r article t326 du Code civil; le billet est
donc conforme à la loi. Si je le remettais entre les mains
d'un huissier, il en poursuivrait légalement le payement.
~.
Les actes authentiques, c'est-à-dire reçus par les
officiers ministé riels suivant certaines for~al.ités,
p1•ésentent aux yeux de la loi les caractères d'une
certitude absolue et ne peuvent être attaqués que
par une inscription de faux. Est-il donc impossible
de suggérer à un hypnotique l'idée de se rendre
devant un notaire et de lui faire dresser un acte
qui compromette de nombreux intérêts, sans qu'au
?éveil il y ait souvenir de cette démarche et sans
que le notaire saisisse le moindre indice qui lui
fasse soupçonner· qu'il a affaire à une personne ne
jouissant pas de· sa J?leine liberté morale? Bien que
n'ayant pas été tentée, cette expérience n'en paraît
pas moins susce]?tible de réussir comme les précé.:
den tes.
C'est surtout en matière de testaments et de
donation s que le danger paraît grand. Déjà les
exemples de captation fourmillent; que. de vieillards
circonvenus, dominés, aJ?eurés, frustrent leurs hé·
ritiers légitime s au profit d'intrigants sans cons~
cience et sans scrupules? Que ne peut pas, habi-
lement exploitée et entreten ue, la crainte de la
damnation éternelle? Que de spectres ou de démons
confusément entrevus dans les rideaux par des yeux
qu'illusionne la peur et que voile l'agonie? Pour-
venir à bout des récalcit rants on a eu recours à. des ~

moyens héroïques, comme de simuler une appari-


tion. Dans.. un procès qui a eu lieu à Nancy, on voit
qu'un iniJvidu , jouant le rôle de saint Joseph, vint
comme ;nessag er de Dieu au chevet d'un vieux prê-
19.
334 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
1
tre pour lui dicter ses dispositions testamentaires.
Auprès d'un hypnotique, plus n'est besoiu de· ces
expédients dangereux et prirnitifs; par -oi1uple sug-·
gestion, on lui fers. voir et bien voir le héraut
divin, on lui fera douuer tous les ordres qu'on vou-
[
dra et tout sera accepté par le patient avec une con- •
viction absolue contre laquelle rien ne prévaudra. . l

Par des suggestions posthypnotiques, ne pouri·ait·


on pas encore empêcher une personne de faire un ,,
acte. quelconque en la mettant danô l'impo~sipililé
1

d'écrire et de signer? Un prétendant écondtlit ne


pourrait-il pas amener. la jeune fille qu'il couvo.i·
tait à répondre non à l'officier cle l'état civii qui va.
procéder à son n1ariage ::1.vec un autre? Ces hypo·
thèses n'ont rien d'invraisemblable.

III

Les faux témoignages ne sont pas moins à re·


douter.
M. Liégeois suggéra à une dame qu'il avait h·yp..
notisée l'idée d'une déclaration à faire au bureau.
de police. Il lui dit qu'à son réveil elle verrait
entrer un individu de mauvaise mine qui lui pro-
poserait de lui céder à vil prix six coupons d'obli-
gations du Trésor volés et qui, sur son refus indigné,
les laisserait en s'en allant sur un n1euble en
s'écriant qu'il n'en voulait plus. Madame alors pren•
drait les coupons, mais de peur d'être accusée de
complicité de vol, les remettrait en dépôt à M. Lié·
geais en présence de témoins.
· L'hallucination se produisit au réveil, suivant le pro·
·gramme ainsi tracé. Mme T.•• vit le crin1inel imaginaire q11e
L'HYPNOTIS~tE; ET LE CODE sas
j'avais évoqué; elle l'entendit lui faire ·1a proposition que
)'avais annoncée; tout· se passa comme je l'avais prévu.
Pour donner plus de corps à. ridée suggérée, j'avais ap··
porLé six coupons d'obligations du Trésor qui m'apparie ..
naient; M°'0 T... , croyant les tenir du voleur lui-même, me
les remit en dépôt et s'en alla. chez elle. .
Le même jour, vers quatre heures, j'allai trouver M. le
commissaire central; j'appris de lui et des employés du
bureau de police que Mm0 T..• était venue faire· la déclara-
tion suggérée; qu'on n'avait remarqué en elle aucun signe
extérieur qui fût de nature à n1ettre en garde contre la sin-
.cérité de son témoignage; qu'enfin eJJe s'était déclarée
prête à témoigner en justice de l'offre qui lui avait été faite,
d'acheter les coupons volés (i). ·
A une autre hypnotique, le même expérimenta-
teur suggéra en présence de plusieurs magistrats,
toute vne scène des plus dramatiques. Il s'àgissait
d'une conversation qu'elle aurait entendue et dans
laquelle un incendiaire racontait à un autre vaurien
de son espèce la façon dont il avait acc.ompli son
crime et comment il en avait profité pour voler
cinq cents francs. Le second veut profiter de· cette
confidence pour extorquer au premier une pa1'tie
de l'argent: refus, menace de dénonciation, diopute,
rixe violente. Fuite de la dan1e tén1oin de cette
scène. A son réveil, un des magistrats l'interroge,
elle prête sern1ent de dire la vérité, toute la vérité,
:rien que la vérité. Et elle raèonte avec tous.ses dé-
:tails l'hallucination suggérée (2).
Une somnambule de M. Dernheim, femme intel-
ligente, impressionnable, inais nullen1ent hystéri-
que, est plongée dans le somn1cil profond. L'ex-
<i) Liégeois, loc, cit., p. 25.
· 1(2) Liégeois, loc. cil., p .. 26.
936 MAGNÉTIS?tfE ET HYPNOTISME
périmentateur lui suggère l'idée qu"il y a quatre
mois et demi, en entrant chez ellet elle a entendu
des cris sortir d'un appartement du premier étage )
et qu'alors, regardant par le trou de la serrurè, elle
a vu un de ses colocataires, vieux célibataire, en
train de violer .une petite fille.
La petite fille se débattait, elle saignait; il lui mit un
bâillon sur la bouche.
Vous avez tout vu, et vous avez été tellement saisie que
vous êtes rentrée chez vous et que vous n'avez rien osé dire.
(Juand vous vous réveillerez, vous n'y penserez plus; ce
n'est pas moi qui vous l'ai dit; ce n'est pas un rêve, ce
n'est pas une vision que je vous ai donnée pendant votre
sommeil magnétique, c'est la réalité même, et si la justice
vient plus tard faire une enquête sur ce crime, vous direz.
la vérité.
L'opérateur ensuite lui suggère quelques idées
plus gaies, puis la réveille. Trois jours après, cette
personne, interrogée par un avocat jouant le rôle de
juge d'instruction, raconta ces faits imaginaire s dans
tous leurs détails et offrit de les répéter devant la.
cour d'assises. Quelle fut son émotion quand elle
apprit les graves accusations qu'elle avait portées
contre une personne innocente et dont elle ne se
souvenait pas. Il fallut de nouveau l'hypnotis er
pour calmer ses alarmes et lui en faire oublier les
motifs.
M. Liégeois propose l'expérience suivante qui, on
en jugera, ne sera pas àla portée de tout le monde;
mais quelque invraisemblable qu'elle puisse être
dans. la réalité, sa réussite en tant qu'expérie nce
n'en serait pas moins de nature à frappe_l' singu-
lièrement les esprits les moins prévenus. Suppo-
L'HYPNOTISME ET LE CODE 337
sons un crime effectivement commis. Une p~rsonne
pouvant agir sur plusieurs hypnotiques à la fois
s'enquiert exactement des circonstances de ce crime,
puis suggère à chacun de ses somnambuliques une
hallucination identique qui en reproduit les détails
et montre à l'œuvre, comme auteur du forfait, une
seule et même personne, qui sera celle qu'il plaira
à rhypnotiste de désigner. On leur fera voir succes·
sivement les différents.actes du drame, entendre les ·
cris, les appels désespérés de la victime, distinguer
le criminel lui-même. Et tous, au réveil, seront prêts
à déposer devant la justice et à main tenir comme
réels tous les détails d'un drame qui leur aura.·
été suggéré. Et quelle sera alors la position d'un
homme contre qui de pareilles charges seraient acR
mulées et qui serait dans l'impossibilité de prouver
un alPJi !
IV
Les crimes dont peuvent être victimes les hypno-
tiques sont nombreux.
Les premiers qui se présentent à l'esprit, ce sont.
les attentats à la pudeur et le viol. Une femme sus·
ceptible d'être hypnotisée profondément courrait
évidemment les plus grands risques, si elle com-
mettait l'imprudence de se laisser endormir sans
témoins par un homme sur la moralité duquel elle
ne pourrait compter d'une façon absolue.
Les annales judiciaires fournissent quelques faits·
de ce genre, ce qui vaut mieux que toutes les ex-
périences de cabinet. Tout le monde a lu l'histoire
rapportée par M. Prosper Despine (1), de ce men-
li) Prosper Despine, Psychologie naturelle,1t. I, Paris, iSGS.
338 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

<liant du nom .de Castellan, qui fut condamné en
1865 par la cour d'assises du Var, pour ·viol d'une
jeune fille. Cet individu, infirme, repoussant,' s1inu-
lant la surdi-mutité, voulant se faire passer pour un
envoyé de Dieu investi du pouvoir de faire des mi~
racles, se livrant à des gesticulations cabalistiques,
impressionna vivement Joséphine H... , chez qui un
jour il recevait l'hospitalité. Dans un moment où il
la trouva seule, il parvint à exercer sur elle une
telle fascination, qu'elle tomba en léthargie, et qu'il
en profita pour lui faire subir les derniers outrages.
Revenue à elle, elle continua à être sous l'empire
de la volonté de Oastellan, qui l'entraîna avec lui,
et pendant plusieurs jours abusa de son pouvoir
.d'hypnotisation pour renouveler ses attentats. Dans
le procès qu'on fit à ce misérable, la jeune fille fit
.cette déposition devant la cour:
Il exerçait sur moi une telle puissance .à l'aide de ses
.gestes et de ses passes, que je suis tombée plusieurs fois
-comme morte. Il a pu alors faire de moi ce qu'il a. voulu.
Je comprenais ce dont j'étais victime; mais je ne pouvais
ni parler ni agir, et j'endurais le pl.is cx·uel des supplices.
Les nombreux attentats dont cette mall1eureuse
jeune fille fut victime ew·ent lieu dans des phases
différentes de l'hypnotisme. Tantôt, bien qu'impuis-
sante à y ·résister, elle en avait conscience, comme
-0n vient de le voir par sa déposition, mais tantôt
aussi ils ne laissaient aucune trace dans son souve-
nir.
Les rapports qu'il eut avec elle,- la seconde nuit qu'ils
passèrent à Capelilde, eurent lieu dans d'autres conditions, s
car, C(;tLe fois, Joséphine ne s'est pas doutée de l'act~ dont 1
'. L'HYPNOTISME ET LE CODE 839
elle fut victime, et co t'ut Caslellan qui lui raconta le matin
qu'il l'P·vnit possédée pendant la 11uit ti ).
. .
De ce qui se passe 1lans le sor11ua1nùulisn1e spon-
tané, on peut légiLiu1en1ent. induire qu~ ies :n1ên1es
choses peuvent avoir lieu. dans le sornnarub11lisme
provoqué ou dans tout autre phase hypnot.iqu e. üi-
les faits d'attentat contre les somnambu les spou.ta.-
nés ne sont pa~ très rareti. Nous devon~ au Dl" Ma.-
bille, directeur-médecin de l'éL:iile d'aliér1és de la
Rochelle, le fait suivant qui s'est présenté le U aoùt
1883 devant la. cour d'assises ue cette ville :
. .
Quatre jeunes gens,. âgés de vingt-huit, Je drx ·Sr!. pt, de '
dix-n~uf et du seize ans, sont accusés d'avoir •1iolf; la fille
.Madele111e. Les ,\ournaux ont ainsi rendu compte de rar-
faire ~
Le 8 avril dernier, une servante, ln fille~tadeleine, ayant
obtenu de ses u1altres l'autorisation d'alle1· au bal.. .,,. fit la
rencontre du r1u1nmé C.•. , qui dansa deux fois avec ~llt' et
lui propusa de l'accompagner q1:&and elle parllt'ait. ~~lle t·e-
fusa; mais G••• , qui avait rt!marqué, comme bien d'autres,
l& sitnphcité d'esprit de cette fille, la suivit accon1pagné de
M..• à la sortie du bal, et essaya de l'emn1ener dan:r.; un
~hemin è·.~u.rtè. Ji~lle resta. cependant sur la route ·et "conti-
nu&.. son chennn entourée de C... et de 1\1..., qui la soute-
naient chacun par le bras, en se livrant à de grossières
plaisan t~rie~.
Un. 4e leµrs camarades, G... , survint, et sans autre expli-
-0a.tion bouscula les deux pre111iers, renvers~ la jeune tille
sur le bord de la route, et alors se· passa. la. scène <le ùL,.
bauche la plus tldieuse ... La. viclirnc de la. brutalité d~f;
accusés e~t attt!inta ·rune 111aladie nerveuse des pl11:; grav.,(.1
at sujette à. d~ frt~quents accès de cata.lcpsi~ pënci.ant. les;
quels elle perd connaissance et reste co1nplèle1neut inerte;
(i) Prosper Despiuc, loc. cil.
340 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME
ce qui a faeilitê aux accusés racoomplissement de leurs
actes d'immoralité révoltante.
Interrogée par les magistrats, la fille Madeleine, dès le
premier interro gatoir e, s'endormit brusquement pendant
près de six heure s; à diverses reprises, sqit au parqu et, soit
à l'hospice de la Rochelle, elle présen ta les mêmes symp-
tômes •.• Devant la cour d'assises de la Charente-Inférieure,
elle a été prise de crises de somn1eil qui ont duré plusie urs
heures, et ce n'est que quelques heures après leur dispari-
tion que Madeleine a pu subir, en connaissance de cause,
l'inter rogato ire des magis trats (t).
Cette fille, hysté rique hémi-anesthéslque, était,
comme on le voit, prise inopinément d'accès de
léthargie spontanés pendant lesquels elle n'avait
plus conscience du monde extérieur, et au sortir
desquels, d'après ses propres déclarations, elle ne
gardait aucun souvenir de ce qui s'était passé. Elle
dut tomber, sous l'influence de l'émotion que lui
causa ragre ssion dont elle était l'objet, dans un de
ces accès de sommeil pathologique, pour ne pouvoir
s'opposer aux abominables outrages qui lui furent
infligés par ces jeunes gens dénaturés, outrages que
la plume se refuse à transcrire:· ·
Le D" Bellanger, cité par M. Liégeois, raconte
qu'un médecin, qui avait parm i ses clientes une
dame atteinte d'accès de somnambulisme, ne crai-
gnit pas d'abu ser d'elle pendant ces accès. La mal-
heureuse qui, revenue à elle-même, n'avait aucune
coi;iscience de ce qui s'était passé pendant son som-
meil, devint folle en constatant une grossesse que ren-
dait ~nexpliquable l'absence prolongée de son mari (2).
Ci) ..4nn. mt!dico-psychologiques, janv. l88i.
(2) Liégeois, toc. cit., et Bellanger, Le magnétisme, vt!rités et
chi1nt.'res, Paris, i884.
L'HYPNOTISl\IE ET LE CODE· 341
Une jeune tille, d'après le D' Macario, fut, pen·
dant .le sommeil nerveux, victime d'une tentat.ive .de
viol sans en avoir gardé le souvenir au réveil. Ce
ne fut que dans un accès subséquent· qu'elle put
faire connaître à sa mère l'outrage qui lui avait été
fait (1).
11 nous semble superflu d'insister sur les faits de ce
genre, et la possibilité pour une femme de subir les
derniers outrages pendant l'hypnotisme nous semble
une des hypothèses les moins susceptibles d'ohjec..
tions sérieuses parmi toutes celles que nous avons
à. présenter (2).

L'hypnotique, dit M. Ch. Féré (3), peut devenir un instru-


ment de crime d'une effrayante précision, et d'autant plus
terrible que, immédiatement ap1•ès l'accomplissement de
l'acte, tout est oublié, l'impulsion, le sommeil et celui qui
l'a provoqué.
Nous avons déjà cité cette somnambule hysté-
rique du D.. Taguet qui, ayant reçu la suggestion
d'aller décharger un revolver dans un des bureaux
de la préfecture de Bordeaux, réclamait tranquille-
ment l'arme qui pût lui permettre d'exécuter ce
projet.
Voici un autre exemple, celui-ci fourni par un
(t) Macario, Du sommeil, des r~ves et du somnambulisme,
Lyon, 4857.
(2) Voyez Brouardel, Accusation de viol pendant le sommeil
hypnotique (Ann. d'hyg. i879, t. J, p. 39). - Ladame, la Ntvrose
hypnotique devant la mt!decinP. légale, du viol pendant le som-
meil hypnotique (Ann. d'hyg., i882, t. VII, p. 5i8).
(3) Ch. Férê, Ann. mt!d.-psychol., G• sér., t. X, p. 285.
!J42 MAGNÉTISME ET HYPNOTISME

homme, de la puissance irrésistible d'une sugges-


tion semblable. Un des sujets de M. Bernheim, dont
nous avons déjà parlé à plusieurs reprises, donna
liel} à l'expérience suivante :
Je lui ai, dit le professeur de Nancy (t), montré contre
une porte un personnage imaginaire, en lui disant que cett.e
personne l'avait insultê; je lui donne un pseudo-poignard
(coupe-papier en métal) et lui ordonne d'a11er la tuer. Il se
précipite et enfonce résolument le poignard dans la porte,
puis reste fixe, l'œil hagard, tremblant de tous ses mem-
bres. L'intervention des personnes prêsentes donna un
cachet singulièrement dramatique à cette expérience. Le
somnambule, interrogé, ne trouve qu'une réponse: « - Il
m'a insulté! - Mais on ne tue pas un homme parce qu'il
vous insulte l - 11 m'a insulté! - N'auriez-vous pas par-
fois la tête dérangée? - Non, monsieur! - Vous tombez
parfois en somnambulisme; n'auriez-vous pas obéi à ~ne
impulsion étrangère? - Non, monsieur; j'ai agi de ma
propre initiative; il m'a insulté r ))
Réveillé, il n'avait gardé aucun s