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"La plus sacrée

la plus légitime, la plus inattaquable,

et, si je puis parler ainsi,

la plus personnelle des propriétés,

est l'ouvrage fruit de la pensée d'un écrivain"

Le Chapelier, 1791

« The noblest motive is the public good »

Sir Richard Steel

Droit à la culture

L’ASCAP1 (équivalent américain de la SACEM française) à intenté en 1996 un procès


aux Girl-Scouts, pour non-paiement des chansons que les filles chantaient autour de leurs feux de
camp2.
La question se pose: le droit à la culture, existe-t-il encore aujourd’hui?

Oui, absolument.
Les essentielles consécrations textuelles du droit du public à la culture au niveau
internationale sont: l’art. 27 al.1 de la Déclaration universelle de 19483, l’art. 15 al.1 du Pacte de
19664 relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.
Le droit à la culture est visé en France par le Préambule de la Constitution de la IVième
République5 (« la Nation garantit l’égal accès ... à la culture). Quant à valeur juridique de ce
texte, le Préambule de la Constitution de 1958 indique : « Le peuple français proclame
solennellement son attachement aux Droits de l’Homme et aux principes de la souveraineté
nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le
préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de
l’environnement de 2004 ». Donc, on peut considérer que le droit à la culture est un droit
fondamentale consacré en droit interne6.

1
ASCAP – the American Society of Composers, Authors and Publishers.
2
Lisa Bannon, "The Birds May Sing, but Campers Can't Unless They Pay Up," Wall Street Journal, 21 August 1996.
3
« toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culurelle de la communité, de jouir des arts et de
participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résulrent ».
4
Cet art. a le même objet que l’art. 27 de la Déclaration.
5
Le Conseil constitutionnel a inclu le préambule de la Constitution de 1946 dans le bloc de constitutionnalité
(décision du 16 juillet 1971).
6
Zollinger, Alexandre. Droits d’auteur et droits de l’Homme (thèse pour le doctorat en droit). LGDJ. 2008.
P. 384.
En Allemagne, ainsi qu’en Russie ce droit entre dans le corps de la Constitution de la
Fédération de la Russie7 et de la Loi fondamentale de l’Allemagne8.

Donc, de-jure, le droit à la culture existe. Mais comment peut-on réaliser ce droit?

Pour appliquer ou réaliser le droit à la culture, il faut trouver un équilibre entre les intérêts
qui sont vraiment complexes. D’une part, c’est l’auteur qui a l’intérêt à être rémunéré, d’autre
part, c’est le public qui veut avoir un accès facile à des œuvres pour s’informer et se divertir.
Emmanuel Pierrat à propos des intérêts des auteurs et des consommateurs des œuvres écrit:
« ...chacun parle au nom ...de ses propres intérêts. L’adolescent mélomane peste contre
l’industrie du disque et pirate à tour de graveur ; jusqu’à ce qu’il s’achète une guitare et finisse
par s’indigner que ses compositions ou ses interprétations soient disponibles sans contrepartie
financière et sans même qu’il en ait été averti » 9. Tous ces intérêts ne sont pas toujours
conflictuels. Zollinger, par exemple, croit qu’ « il ne semble pas exister de véritable conflit entre
droit d’auteur et droit du public à la culture: ces deux droits représentent deux dimensions,
indissocables et complémentaires, d’une seule et même exigence, la préservation et la promotion
de la culture »10.
Comme le montrent les exemples de la jurisprudence de l’Allemagne et de la France,
ainsi que un exemple de la Russie, que nous allons examiner successivement, le problème d’un
équilibre entre les droits d’auteur et le droit à la culture reste toujours actuel. Ce qui serait
intéressant pour moi ici – c’est d’analyser de différents mécanismes qui sont à la base de la
recherche d’un équilibre dans ces trois exemples: abus de droit, principe de proportionnalité et
limites existant au sein du droit d’auteur.
Il faut dire d’emblée, qu’il y a trois dimensions du droit à la culture en ce qui concerne les
œuvres protégées par les droits d’auteur: droit à la culture et œuvres non divulguées, droit à la
culture et œuvres du domaine public et, enfin, droit à la culture et œuvres divulguées, mais qui
ne sont pas encore dans le domaine public. C’est sur cette troisième dimension que je vais de me
pencher ici.

Prenons d’abord l’exemple de France.


L’art. L.122-9 du Code de la Propriété intellectuelle prévoit un contrôle de « l’abus
notoire dans l’usage ou le non-usage des droits d’exploitation de la part des représentants de
l’auteur décédé ». L’affaire Foujita illustre bien l’effet de cette disposition. En l’espèce, M-me
Foujita, veuve du peintre, a refusé pendant des années que les toiles de son défunt mari soient
reproduites, alors qu’une telle reproduction ne porterait pas atteinte au droit morale de l’auteur
et que l’artiste lui-même cherchait de son vivant à faire connaître son œuvre. Un procès fut

7
L'art. 44 dispose : « 1. A chacun est garantie la liberté de la création littéraire, artistique, scientifique, technique et
autres types de création et d'eseignement. La propriété intellectuelle est protégée par la loi. 2. Chacun a droit de
participer à la vie culturelle et d'utiliser les établissements culturels, a accès aux valeurs culturelles. 3. Chacun est
tenu de se soucier de la préservation de l'héritage historique et culturel, de conserver les monuments de l'histoire et
de la culture ».

8
Das Grundgesetz d’Allemagne le prévoit moins explicitement dans son art. 5 al. 3: « L’art et la science, la
recherche et l’enseignement sont libres ». Pourtant, Bundesverfassungsgericht dans sa décision du 24 février 1971
(BVerfGE 30, 173) a reconnu ce droit comme droit fondamental – Grundrecht : « 1. Art. 5 Abs. 3 Satz 1 GG ist
eine das Verhältnis des Bereiches Kunst zum Staat regelnde wertentscheidende Grundsatznorm. Sie gewährt
zugleich ein individuelles Freiheitsrecht ».

9
Pierrat, Emmanuel. La guerre des copyrights. Fayard. 2006. P. 187.
10
Zollinger, Alexandre . Op. cit. P. 383.
finalement engagé au nom de l’art. L.122-9 du CPI. M-me Foujita, ne pouvant pas justifier son
refus, perdit pour avoir abusé de son droit. En définitive, la Cour d’appel de Rennes considéra,
dans un arrêt du 16 novembre 1990 qu’ « en portant atteinte à la diffusion en France des œuvres
de son mari par une attitude qui n'est pas dans la ligne et ne peut s'inscrire que dans le respect des
volontés de ce peintre, Mme Foujita a commis un abus manifeste dans le non-usage des droits
d'exploitation de Foujita ». Ici, c’est « la volonté de l’artiste qu’il s’agit de protéger et non le
droit du public à la culture; néanmoins, la sanction du refus de publication exprimé par l’héritier
favorise l’accès du public aux œuvres en cause »11.

En Allemagne le Tribunal constitutionnel – Bundesverfassungsgericht (ou BVerGE) –


dans sa décision du 29 juin 2000 («Germania 3 » ) a éclairci pour la première fois das
« Verhältniss zwischen Kunstfreiheit und Urheberrecht » (le rapport entre le droit d’auteur et le
droit à la culture).
Même si cette décision ne contient pas littéralement « le principe de proportionnalité »,
il s’agit ici justement de cela, de la balance des intérêts entre le droit d’auteur et à la culture,
d’autant plus que le Tribunal constitutionnel fait référence à ce principe dans ses autres
décisions, concernant le droit d’auteur et la culture12. C’est le principe qui est très important en
droit allemagne. La doctrine aussi y donne de l’importance13.
En l’espèce, l’auteur Heiner Müller avait utilisé dans sa pièce de théatre les passages
tirés de deux pièces différentes de Bertold Brecht en vue de permettre au spectateur de procéder
à une appréciation critique des thèses developpées par Brecht. Les héritiers de Brecht ont refusé
de donner leur autorisation, en soutenant que les passages étaient trop longs pour constituer des
citations au sens de la loi sur le droit d’auteur. « La Cour constitutionnelle allemande a
néanmoins estimé que l’utilisation des passages était licite car couverte par la liberté artistique de
l’art. 5 al.3 de la Loi fondamentale. Après avoir, dans le cadre du test de proportionnalité, mis en
balance les intérêts en présence, la Cour a estimé que la liberté artistique devait prévaloir14:
lorsque – comme c’est le cas en l’espèce – une violation des droits de l’auteur de faible ampleur,
n’entraînant qu’une perte financière minime pour les ayants droits, s’oppose à la liberté de
création, l’intérêt de l’artiste à la libre utilisation de l’œuvre dans le cadre d’une confrontation
sur le terrain artistique doit prévaloir sur les simples intérêts financiers des titulaires de droit»15.

11
Idem. P. 401.
12
“Nur solche Erwägungen des Gemeinwohls können den weitgehenden Ausschluß des Nutzungsrechts
legitimieren, denen auch bei Beachtung des Grundsatzes der Verhältnismäßigkeit (principe de proportionnalité)
der Vorrang vor dem grundrechtlich geschützten Anspruch des Urhebers zukommt” // BVerfGE 49, 382, décision
Kirchenmusik du 25 Oktobre 1978. Regardez également dans cette matière BVerfGE 31, 275, décision du 8 Juillet
1971 – Schallplatten.
13
« Die Sozialbindung [des Urheberrechts] ist im Rahmen der Verhältnismäßigkeit vom Gesetzgeber zu
beobachten »// Detlef Kröger. Informationsfreiheit und Urheberrecht. Verlag C. H. Beck. München. 2002. P. 159.
14
« Steht - wie vorliegend - ein geringfügiger Eingriff in die Urheberrechte ohne die Gefahr merklicher
wirtschaftlicher Nachteile der künstlerischen Entfaltungsfreiheit gegenüber, so haben die Verwertungsinteressen der
Urheberrechtsinhaber im Vergleich zu den Nutzungsinteressen für eine künstlerische Auseinandersetzung
zurückzutreten ».

Il est à noter que les refléxions de BVerGe dans cette affaire sont assez intéressantes. Il dit que : “…mit der
Veröffentlichung ein Werk nicht mehr allein seinem Inhaber zur Verfügung steht. Vielmehr tritt es
bestimmungsgemäß in den gesellschaftlichen Raum und kann damit zu einem eigenständigen, das kulturelle und
geistige Bild der Zeit mitbestimmenden Faktor werden. Es löst sich mit der Zeit von der privatrechtlichen
Verfügbarkeit und wird geistiges und kulturelles Allgemeingut”.
15
Buydens, Mireille et Dusollier, Séverine. L’intérêt général et l’accès à l’information en propriété intellectuelle.
Bruylant. 2008. P. 198.
Maintenant regardons un exemple de la Russie.
A vrai dire, l’exemple dont je vais parler n’est pas celui de la jurisprudence, cépendant il
a eu un grand retentissement en Russie en mars 2010. Les faits sont les suivants.
La société de perception et de répartition des droits russe – RAO – a demandé aux
vétérans de la II Guerre Mondiale de payer la rémunération pour la représentation dans un
concert à Samara (une ville russe), qui a eu lieu en mars, des chansons de guerre. Le pire est que
cela s’est passé peu avant la Fête de la victoire de 1945 en Russie – le 9 mai.
Les art. 1273 – 1280 du Code Civil russe prévoient une liste limitative des cas
d’exploitation libre des œuvres (exploitation sans aucune rémunération et qui n’est pas soumise à
l’autorisation de l’auteur). Le cas de représentation des œuvres de la guerre par les vétérans n’est
pas là. Donc, de lege lata RAO pouvait réclamer la rémunération pour cette exécution, même si
c’est évident que c’est complètement amoral. Malheureusement, en Russie à ce moment, outre
les limitations et exceptions existant au sein du droit d’auteur, il n’y a pas d’autre
mécanismes pour retrouver l’équilibre dans cette situation.

De telle manière, nous avons regardé trois exemples différents de trois pays différents de
mécanismes de protection du droit à la culture absolument différents. Il ne faut pas conclure,
qu’un de ces mécanismes prévaut sur tous les autres. Le plus important est que le mécanisme
choisi remplisse ses fonctions.
C’est évident que les limitations internes du droit d’auteur (visiblement dictées par le
souci d’assurer au public un accès à la culture), comme c’est le cas en Russie, ne sont pas
suffisantes. Pourtant, il ne s’agit pas en aucun cas d’élargir cette liste limitatives. « Le législateur
ne peut édicter des dispositions ou des régimes spéciaux pour tous les problèmes: certains sont
imprévisibles et ne concernent que des cas très particuliers. En plus, l’intervention du législateur
se fait toujours avec retard et rarement de façon parfaitement satisfaisante »16. Dans le domaines
des exceptions au droit d’auteur, « il a, de surcroît, à faire face à des groupes de pression dont le
poids peut faire pencher la balance »17.
« Il nous paraît préférable d’avoir un système souple, qui puisse s’adapter de lui-même
aux évolutions sans nécessiter de réforme et laisse à la sagesse des juges le soin de faire face aux
difficultés par l’interprétation »18 d’une liste des exceptions générale. D’autres mécanismes
efficaces pour assurer cette souplesse sont donc ici indispensables, tels que l’abus du droit ou le
principe de proportionnalité. C’est en disposant de ces mécanismes juridiques que le juge peut
appliquer complètement le droit du public à la culture. Et c’est alors que nous pouvons dire que
le droit à la culture existe non seulement de-jure, mais aussi de-facto.

16
Pollaud-Dulian, Frédéric. Le droit de destination : le sort des exemplaires en droit d’auteur : Thèse, 1989. P. 742-
743.
17
Idem.
18
Idem.