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HERVÉ BIJU-DUVAL - CYRIL DELHAY

Illustrations de MICHEL HULIN

CONVAINCRE,
NÉGOCIER,
S'AFFIRMER
AU QUOTIDIEN

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EYROLLES

Groupe Eyrolles
61, bd Saint-Germain
75240 PARIS Cedex 05

www.editions-eyrolles.com

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u En application de la loi du 11mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans l'autorisation de
l'Éditeur ou du Centre Français d'exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands­
Augustins, 75006 Paris.

© Groupe Eyrolles, 2011


ISBN: 978-2-212-55186-0
Hervé Biju-Duval et Cyril Delhay
Illustrations de Michel Hulin

Tous orateurs !

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Som maire
Introduction ............................................................... IX

PARTIE 1 - LES 20 FONDAMENTAUX DE LA PRISE DE PAROLE •• 1

Chapitre 1 - Avant de parler ... ••••••••••••••••••••••••••••••••••••••• 3

Parler... aux autres ....•..............•..•.....•.•...•.................. 4


Se préparer .............................................•................. 15
Se poser les six questions incontournables ••••••••••••••.••. 20
Préparer un texte : le pouvoir du verbe ••••••••••••••••••••••. 25
Faire parler le non-verbal •.•.•.•.•.••.•••••••••.••••••••••••••••.••. 34
Respecter la contrainte du temps •.•••••••••••••••••.•••••••.•••. 44
Rythmer et rendre vivante son intervention ••••••••••••••••• 47
Se concentrer et se rendre disponible ••••••••••••••••••••••.••. 51
Trouver sa voix et passer la rampe ••••••••••••••••••••••••••.••. 57
Paroles de Nicolas Le Riche •••••••••••••••••••••••••••••••••••.••• 64
Paroles d'Hélène Dupont •.•••••••.••.••••••••••••••••••••••••••.••• 70

V)
Q) Chapitre 2 - Au moment de parler .•. •••••••••••••••••••••••••••••• 73
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Faire du stress un allié en prenant appui sur son corps. 74

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N Le premier pilier de la prise de parole :
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s'ancrer dans le sol •.••••.•.•.•.•.•.•.••.•••••••••••••••••••••••••••••. 82
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Le deuxième pilier : tenir sa verticalité ••••••••••.•••••••.•••.

Le troisième pilier : avoir une respiration pleine ••••••••• 90


Le quatrième pilier : poser un regard assuré et précis •• 95
Le cinquième pilier : habiter les silences •••••••••••••••••••• 98

V
Tous orateurs !

Paroles de Juan Carlos Tajes,


Jorge Parente, Paul Vialard ••.••••••••••.•••••.•.•.•••..••.•••..• 103
Paroles d'Alain Souchon •••••••••••••••••••••••••.••.•.•.•••.•.•.• 108

Chapitre 3 Avant, pendant, après :


-

à chacun son charisme ••••••.•••••••.•••••••••••••••.••••.•••••••.••• 111

Savoir écouter un interlocuteur •••••••••••••.•.••.•.•••.•.•.••• 112


Être à L'écoute de L'auditoire •.•••••••••••••••.•.••••••••.••••••• 119
Préparer La première et La dernière impression •.•.•••••.• 123
Être engagé dans sa prise de parole •••••••.••••••.•••••••.••• 133
Cultiver son indépendance d'esprit
et partager des valeurs •.•••••••.•••••••••••••••.•.••••••••.••••••• 13 7
Paroles de Jean-Michel Jarre ••••••••••••••••.••••••••.•.•••••.• 140
Paroles de Jean-Claude Le Grand •••.•••••••.•.••••.•••.•••.••• 144

PARTIE 2 20 SITUATIONS PASSEES A LA LOUPE 147


.. ...

- ••••••••••••••

Chapitre 1 - Parler face aux autres ••••••••••••.••••.•••.•.•.•••.• 149

Parler en face à face •••••••••••••••••••••••••••••.•.••.•.•.•.•.•.•.• 150


Parler à La tribune ••••••••••••••••••••••••••••••••.••••••••.•.•••••.• 154
V)
Q)

e Animer différents types de réunions ••••••.•.••••••.•••••••.• 159



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.-f Participer à un débat ••••••••••••••••••••••••••••.•.••.•.•••.•.•.••• 167
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172
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@ Débattre Lors d'une table ronde •••••••••••••.••••.•••••••.•••••

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ï:: Paroles d'Anne Roumanoff ••••••••••••••••••••.••••••••.•.•••••.• 176

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179
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u Paroles de Christian Boiron •••.•••••••••••••••.••••••.•••••••.•••

Chapitre 2 - Parler juste dans chaque situation •.•.•.•••.• 183

Se présenter ......•.•.•.•.••.•.•.•.•.•.•.••.•.•.•.•.....•..............• 184


Séduire, convaincre ou contraindre :
mobiliser pour L'action ••••••••••••••••••••••••••.••••.•.•.•.•.•.•.• 187

VI
Som maire

Vendre un produit ou un service ••••••••••••••.••.•.•••.•.•.••• 190


Aider, donner des conseils, demander conseil .•.•.•.•.•.• 194
Féliciter ...... .............. ................. ......... .... .. ....... ...... . 197
Faire des reproches •••••••••••••••••••••••••••••••.•.••••••.•••••••.• 200
Faire parler ses émotions ••••••••••••••••••••••.•.••.•...•.•.•...• 203
Parler en situation de crise •••••••••••••••••••.••••.•••••••.••••• 208
Négocier ................................................................. 213
Paroles de Jean-Pierre Mignard •••••••••••••.••••••.•••••••.••• 219
Paroles de François Potier •••••••••••••••••••••.•••••••.••.••••.•• 224

Chapitre 3 - Parler aux médias •••••••••••••••••••••••••••••••••••• 227

Répondre à une interview pour La presse •.••.•.•••••.•.••• 228


Parler à La radio et passer à La télé •••••••••.•.••••••.•••••••.• 241
Paroles d'Ali Baddou •••••••••••••••••••••••••••••.•.••.•...•.•.•...• 246
Paroles de Catherine Malaval •••••••••••••••••.••••.•••••••.••••• 250

Les auteurs ..•..............•..•.•.•...•.•.••.•.•...•.....•..............• 255

Remerciements ..........•.••.•.....•.•...••.•.•.•.•.....•..............• 25 7
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Bibliographie ............................................................ 261
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Index ........................................................................

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Introduction
Parler, c'est s'exposer. Ce livre est destiné à tous ceux qui sou­
haitent progresser vite dans leur prise de parole . Les règles fon­
damentales pour parler en public existent ; les méthodes pour
développer ses capacités oratoires aussi. Elles sont vitales dans la
vie étudiante, professionnelle et sociale. Maîtrisées, elles peuvent
favoriser bien des succès lors des examens universitaires et lors
de ces examens de tous les jours que sont les prises de parole en
milieu professionnel.
Pourquoi tant d'étudiants et de professionnels se trouvent-ils dé­
munis pour prendre la parole en public ? Parce que l'enseigne­
ment de la prise de parole est ignoré dans le système éducatif
français . À tel point que l'école républicaine a établi dans ses ob­
jectifs fondamentaux « savoir lire, écrire et compter » , mais non
« parler en public » . On préfère l'élève écoutant docilement la pa­
role du maître et absorbant les savoirs plutôt que celui qui débat
et affronte l'écoute et le regard des autres. Le pouvoir de la parole,
pourtant si nécessaire, a bien du mal à se partager.

V) robjet de ce livre est de démontrer que l'art oratoire n'est pas un


Q)

e privilège de naissance . Chacun, à condition de le vouloir et de tra­



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.-f vailler, peut devenir un bon orateur. Avec de la méthode, chacun
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peut trouver la confiance en lui et doit être capable de parler dix
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Ol minutes sans micro devant une assemblée de 100 personnes, en
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0 étant compris et en tenant son auditoire en haleine.
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Cet ouvrage est le fruit de plusieurs centaines de séminaires et


séances d'accompagnement de dirigeants et de managers en
milieu professionnel depuis plus de vingt ans et d'un enseigne­
ment sur les fondamentaux de la pratique oratoire, développé à
Sciences-Po depuis dix ans. Cet enseignement a pour objectif de

IX
Tous orateurs !

permettre à chacun de déployer l'orateur qui est en lui. Il prend la


forme d'un séminaire-atelier où chacun travaille concrètement sur
lui-même et peut constater les progrès qu'il accomplit. [ exigence
pratique de cette pédagogie se retrouve dans l'organisation de ce
livre qui, une fois les fondamentaux énoncés , fait la part belle aux
points de méthode et d'entraînement et à l'analyse des mises en
situation.

La première partie de l'ouvrage est consacrée aux fondamentaux,


c'est-à-dire aux 20 principes qu'il faut connaître . Pour chaque
chapitre, l'essentiel à savoir est expliqué en introduction. Des
encadrés et des exemples historiques montrent des cas d'appli­
cation utiles pour comprendre jusqu'où peuvent aller les enjeux
concrets . Pour chaque thème abordé, des points de méthode et
des exercices d'entraînement sélectionnés pour leur simplicité et
leur efficacité sont proposés.
Les chapitres sur les 20 principes fondamentaux à connaître ont
été conçus comme des fiches. Ils peuvent se lire l'un à la suite de
l'autre comme indépendamment les uns des autres , en fonction

V)
des besoins ressentis par le lecteur.
Q)

e Ils sont regroupés ainsi :



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1 . ce qui concerne la préparation, « Avant de parler » ;
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@ 2. ce qui est au cœur de l'action oratoire , « Au moment de
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ï:: parler » ;

Q.
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u 3 . ce qui correspond à un travail personnel de longue ha­
leine, « Avant, pendant, après ».

La prise de parole en public met chacun au pied du mur. La se­


conde partie de l'ouvrage détaille et analyse 20 situations de la

X
Introduction

vie professionnelle et sociale. Parler à la tribune ou en face à face,


féliciter ou faire des reproches, négocier, animer une réunion, ré­
pondre à une interview . . . , autant de cas courants qui peuvent
fonctionner comme des pièges aux conséquences redoutables.
Les auteurs ont souhaité donner au lecteur les repères et les outils
indispensables pour éviter les chausse-trapes de chacune de ces
prises de parole et rendre accessibles les techniques éprouvées.
La seconde partie prolonge ainsi la première en allant encore plus
loin dans l'analyse du concret.
Dans l'art oratoire, tout se travaille ! Tout est possible pour qui est
prêt à s'entraîner. Les principes à connaître sont des fondations
pour ceux qui veulent construire sur du solide. Les principes et
les conseils ne sont pas des recettes. C'est ensuite à chacun de
développer son art singulier, de personnaliser ses méthodes, car
parler, c'est aussi gouverner, c'est-à-dire orienter.

Les auteurs ont interviewé en exclusivité pour cet ouvrage une


vingtaine de personnalités. Douze entretiens plus intimement liés
au propos du livre y ont été insérés afin que le lecteur puisse en
apprécier le cheminement particulier et la richesse . Les autres en­
V) tretiens ont permis de nourrir de citations utiles, de réflexions et
Q)

e d'analyses de cas les différents chapitres.



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C'est le choix des auteurs de n'avoir pas seulement interrogé les
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@ professionnels les plus évidents de la prise de parole que sont
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des j ournalistes, des dirigeants d'entreprise ou des avocats. [art

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0 oratoire est avant toute chose un art de la scène. C'est aussi un art
à la croisée de différents arts , celui du comédien bien sûr, mais
aussi celui du chanteur, du mime, du compositeur, du danseur,
de l'écrivain . . . Cette richesse est rarement saisie avec ses subtili­
tés. Pour en rendre compte, des artistes ont bien voulu partager
leur réflexion sur l'art de parler, nourrie de leur pratique et de

XI
Tous orateurs !

leur œuvre. Le lecteur pourra ainsi bénéficier des analyses d'ar­


tistes aussi divers que le danseur étoile Nicolas Le Riche , le com­
positeur Jean-Michel Jarre, le chanteur Alain Souchon ou encore
l'humoriste Anne Roumanoff . . .
Les auteurs ont également souhaité associer à cet ouvrage l'équipe
des enseignants avec laquelle ils partagent la responsabilité de cet
enseignement à Sciences-Po . Les maîtres de conférences , tous di­
vers dans leurs parcours et chacun pointu dans ses domaines de
recherches, développent ensemble une même vision pédagogique
et enrichissent mutuellement leur pratique de l'enseignement. Ils
ont bien voulu partager leur expérience et leur expertise trans­
mises dans l'ouvrage par des citations, des entretiens mais aussi
des points de méthode jugés particulièrement nécessaires.

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Avant de parler...
U ne p rise d e p a ro le se p ré p a re comme u n e é p re uve s p o rtive.
O n p e u t s'y e n t raîn e r dès l' enfa nce, p a rfo i s sans m ê m e en a vo i r
consc i e n ce. Le t e m ps d e p ré pa ration e st comme la partie i m m e r­
g é e d e l'i ceberg , o n ne la vo it pas, m a i s c ' est la p l u s i m po rta nte.
Pré p a re r ne g a ra ntit pas la ré u ssite d e l' i nterve n t i o n o ra le . N e
p a s p ré p a re r m a x i m i s e le risque d ' échec. O n ne cesse d e s e p ré­
pa re r tout au lo n g de la v i e et l'o n se c o n centre p o u r chaq u e i n ­
terve ntion ponctu elle, en b é néfic i a nt d es fo ndations constru ites
s u r le long terme et des st rates d ' e x p é ri e nces accu m u lées. Po u r
c h a q u e i ntervention o ra le, u n e pa rt d é c i sive d e la p ré pa ra t i o n
passe par la conscience d e s o n corps, q u i est notre i nstru m e n t
o ratoi re , et pa r la consc i e n ce des a u t res, q u i so nt la fina lité d e
l' acte o rato i re. D e q u o i su rpre n d re n o t re tenda n ce à l' hype r - ra ­
V)
Q) tiona lité q u i n o u s la i ssera it penser q u e l'ex pert ise st ricte m e n t
e

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i nte llect u elle s e suffirait à elle - m ê m e . Art d e la scène o ù l'a ct e u r
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0 ass u m e son p ro p re rô le, L a p a ro le est auss i l'e x p ression d e la
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@ p e n sée d e celui q u i pa rle. A i n s i , l' o ra t e u r est d é posita i re d ' u n e
.....,
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ï:: i m m e nse li bert é , être à la fo is l'a uteur, le com positeu r, le chef

Q.
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0 d 'o rc h estre et l' i nterprète de sa p a role . . . Et d ' u n i m m e nse p a ra ­
d oxe : lo rsque j e pa rle, l' a u t re écrit u n e pa rtie d e la p a rt i t i o n .
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Parler ... aux autres


« La parole est à moitié à celui qui écoute,

et à moitié à celui qui parle. »

Montaigne

Le prem ier objectif lorsq ue je pa rle est l'aut re. Le schéma


classique de la commu n i cation - u n émetteu r qui émet, un
récepteur qui reçoit et refo rmule - est fondamental. Il éta blit
cla i rement l' i m portance de l'autre dans la co m m u n ication. Une
fo is cela énoncé, commence la difficulté. C 'est parce que l'autre
est le premier objectif de ma prise de parole q u ' i l s'agit d ' u n a rt et
d'une pratique personne lle à constru i re et à affiner au fil du temps.

Schéma de La communication, émetteur-récepteur

Contexte:
Con notation

Champ d"expérience Champ d"expérience


de l'émetteur du récepteur

Message
Ém etteur Récepteur
Medium
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e Dénotation

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Savoir ce que l'on veut dire, ce que l'autre


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@ entend, ce qu'il met en œuvre ...
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Q. Ce schéma de la communication peut aussi faire des ravages si
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l'on en fait une lecture simpliste . Le statut du récepteur peut en
effet fonctionner comme un piège. tautre n'aurait pour fonction
que de recevoir ou d'écouter. On a pu dire de ce schéma qu'il était
télégraphique au sens où le message irait d'un point vers un autre,
ou balistique au sens où l'on envoie une balle vers quelqu'un ! La

4
chapitre 1 Avant de parler . . .

communication ne se ferait que dans un sens. On croit maîtriser


la chose, et on ne maîtrise rien.
Si c'était si simple, la communication serait sans faille.
Les ratés de la communication font partie de la communication.
On n'imagine pas une course de haies sans haies ; il ne faut pas
davantage concevoir la communication sans ses risques et ses la­
cunes. Une bonne communication commence par la conscience
des risques, des ratés inhérents à toute prise de parole ! « Les ma­
lentendus sont la chose du monde la mieux partagée. »
Le premier point de difficulté réside bien dans l'interprétation du
message par le récepteur, sachant qu'il peut il y avoir différence
d'interprétation . . . ou divergence d'intérêt.
Les expressions du type : « Vous voyez ce que je veux dire »,
« C'est pourtant simple ! », « Moi, j e me comprends», surgissent
d'autant plus facilement dans une discussion que l'on ne se sent
pas clair et lorsqu'on devine que l'autre ne comprend pas ce que
l'on voudrait qu'il comprenne et n'est pas sur la même longueur
d'onde. Elles sont le signe d'une approximation dans l'échange,
d'une écoute seulement partielle, de la part de l'émetteur, de ce
V) qui se passe en l'autre.
Q)

e Une étape plus loin, le « schéma des pertes» aide à visualiser les

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insuffisances liées à toute situation de communication. Il rappelle
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@ qu'une bonne communication n'est pas innée , que cela se tra­
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vaille et demande une vigilance constante.

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Ce schéma se présente de la manière suivante :

ce que j� vqudra.is dire


ce que Je dis vraiment
ce que l'autre entend
ce qu'il perçoit
ce qu'il retient
ce qu'il met en œuvre

5
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

De la parole de l'émetteur j usqu'à la mise en œuvre par le récep­


teur, le destinataire peut fréquemment ne retenir que 1 0 % de ce
qui a été dit initialement . . .

Le regard de Michel

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6
chapitre 1 Avant de parler . . .

Partager
Communiquer, c'est partager. [intelligence de ce que le récepteur
perçoit ou pourrait percevoir, c'est tout le travail de pédagogie,
d'attention à l'autre, inhérent à l'échange, à l'enseignement, à l'ap­
prentissage, au dialogue, à la transmission de consignes, bref à la
communication.
[orateur gagne ainsi à avoir le schéma des pertes à l'esprit et ne
pas perdre de vue que la communication se fait à trois niveaux :
• celui du contenu, c'est-à-dire le message échangé ;
• celui de la relation et de son contexte ; la relation avec le ou les
auditeurs peut avoir une influence positive ou négative sur la
communication ; le contexte, le lieu et la fonction d'où je parle
sont eux-mêmes porteurs de signe et de sens ;
• celui de l 'interprétation par le récepteur.
La vision du schéma émetteur-récepteur est infiniment plus sub­
tile qu'il n'y paraît au premier abord. À une vision télégraphique
de ce schéma, due à des ingénieurs télégraphes américains dans
les années 1 940, succède une conception circulaire où les no­
tions d'interprétation, de rétroaction ou feed-back deviennent
V)
Q)
décisives.
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La prise de parole est faite non seulement des mots qu'on pro­
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N nonce, mais également des messages non verbaux émis par
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l'émetteur et le récepteur pendant la communication verbale. Elle
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est faite aussi de ce que l'autre reçoit, perçoit et retient.
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Les questions à se poser


Il est ainsi utile de se poser les questions suivantes (cf. Se poser
«

les six questions incontournables», p. W :


• dans quel état d'esprit la prise de parole est-elle attendue ?
• quel est le contexte de mon intervention : favorable, défavorable,

7
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

indifférent ? Quelles interventions ont précédé ? Lesquelles


.
suivront 7... . .

à quel moment aura-t-elle lieu : le matin à 8 heures, avec des per­
sonnes inégalement réveillées, arrivant en retard ; à 12 heures,
avant la pause déjeuner, avec des auditeurs qui seront en hy­
poglycémie ; à 1 5 heures, au moment du coup de barre de la
digestion ; à 1 7 heures, quand le cerveau regagne en attention ?

quelle sera sa durée : 2 minutes, 10 minutes, 1 heure ?

dans quel espace ? dans quel lieu ? Une salle polyvalente mal
éclairée, le salon feutré d'un cinq étoiles, un grand amphi­
théâtre ? Une place publique ?

quelle est la configuration du lieu ? Une salle vaste ou resser­
rée ? Pleine, à moitié vide ou vide ? Quelle est ma place par
rapport à celle de l'auditoire : suis-j e sur une tribune ? Assis
au même niveau ? Suis-j e visible par tous ? audible par tous ?
(cf « Être à l'écoute de l'auditoire», p. rn

quel est le décor du lieu et son éclairage. En une formule , les
mots que j 'emploie mais aussi tout ce qui est en dehors des
mots, le non-verbal (cf« Faire parler le non-verbal», p.�, a son
importance!
V)
Q)

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qu'a-t-on retenu de mon intervention? Quels commentaires

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en a-t-on fait ?
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La conception c i rc u laire d e la co m m u n i cat i o n se nou rrit d u rôle
dyn a m i q u e d ésormais d évolu à celui q u i n'était considéré q u e
c o m m e u n réc e pteu r passif. C ' est la g é n é ration Web 2 . 0: le ré­
cepte u r est aussi é m ett e u r. S u r le We b, le réce pte u r i nte rvi e nt ,
poste d es co m m e ntai res, s o u s fo rme d ' i mages e t d e textes q u e
l'é m ett e u r est à son tou r amené à p re n d re e n com pte .

8
chapitre 1 Avant de parler.•.

Les évolutions récentes d es no uvelles tec h n o lo gies perm et­


tent de retro uver la règ le a ncie n n e de l'indispensable inte rac­
tion avec l'a u d itoire o u les inte rlocuteurs. Règ le que con n ais­
sent bien les o rate u rs d e p uis l'Antiq uité ou l' en seig nant d a n s
sa c lasse.
Si les tech n o lo gies de l'info rmation et du n u m e r i q u e s u s c i ­
tent dava ntage d e no uvelles i nteractions socia les, c e n ' est pas
pa rce q u ' elles sont mobilisées pa r celui qui pa rle , q u ' elles ga­
ra ntissent une bonne intera ctio n . L' u sage du m i c ro, d u télé­
p h o ne, d e la visioco nfé re n ce , d u N et o u plus sim p le ment d ' u n
dia p o rama sont u n tombeau à l' o ra l p o u r celui q u i s'e n s e rt
sans d iscern e m e nt.

Le regard de Michel

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Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Le moment oratoire se construit non seulement avec l'autre pour


obj ectif mais aussi avec les autres. Même si le texte initial est
composé par l'orateur, il n'est pas l'objectif. Ce qui compte, c'est
le texte au moment où il est énoncé , et ceux qui l'écoutent, les
autres, participent à l'écriture de ce texte-là. Iorateur et son pu­
blic constituent un tout organique.
Être disponible aux autres tout au long du moment oratoire im­
plique la nécessité de préparer avant et de travailler l'attention à
la fois au contenu et à l'auditoire.

�-- D e La d ifficulté d e parler à un plus petit q u e soi


U n e co nve rsat i o n captée s u r l e ca n a l 106, fré q u e nce des se­
co u rs maritimes de la côte fi n istè re [Ga lice] entre d es G a l i c i e n s
e t d es N o rd-Am é rica i n s l e 16 octobre 1997.

G a l i c i e n s [ b r u i t de fo n d ] : Ici le A-853, merci de bien vo uloir dé­


vier votre trajectoire de 15 degrés a u Sud pour éviter d 'entrer
en co llision a vec nous. Vous a rrivez directement sur nous à
une distance de 25 milles nautiques.
Am é ri ca i n s : Nous vous recommandons de dévier vous -même
votre trajectoire de 15 degrés Nord pour éviter la collis ion.
V)
Q)

e G a l i c i e n s : Négati f ! Nous répétons : déviez votre trajectoire de



UJ
.-f 15 degrés Sud pour éviter la collision.
.-f
0
N Am é ri ca i n s [ u n e voi x d i ffé rente d e la p récéde nte] : Ici le ca­
@
.....,
..c pitaine ! Le capitaine d 'un navire des É tats- Unis d 'Amérique .
Ol
ï::

Q. Nous insistons, déviez votre trajectoire de 15 degrés Nord pour
0
u
éviter la collision.
G a l i c i e n s : Négatif ! Nous ne pensons pas que cette alterna­
tive puisse convenir, nous vous suggérons donc de dévier votre
trajectoire de 15 degrés Sud pour éviter la collis ion.
Am é ri ca i n s [vo i x i rritée] : Ici le capitaine Richard James

10
chapitre 1 Avant de parler . . .

Howard, au comma ndemen t du porte-avions U SS Lincoln, de


la Marine nationale des États-Unis d 'Amériq ue, le second plus
gra n d navire de guerre de la flotte américaine. Nous sommes
escortés par 2 cuirassiers, 6 destroyers, 5 croiseurs, 4 s o us­
marins et de n ombre uses embarcations d'appui. Nous n o us
dirigeons vers les eaux du golfe Pe rsique po u r préparer les
manœuvres militaires en prévision d 'une éventuelle offensive
ira kienne. Nous ne vous s uggérons pas, n o us vous ordonnons
de dévier votre route de 15 degrés Nord. Dans le cas con tra ire
n o us nous verrions obligés de prendre les mes ures qui s'im­
pose n t pour garan tir la sécurité de cette flotte et de la force
de cette coa lition. Vous appartenez à u n pays allié, membre de
l'OTAN et de cette coalition, s 'il vous plaît obéissez immédiate­
ment et sortez de votre trajectoire.
Galicie ns : C 'est Juan Ma nuel Salas Alcanta ra qui vous parle,
n o us sommes deux personnes, n o us sommes escortés pa r
notre chien, par notre n o u rriture, deux bières et u n ca nari
qui est actuellemen t en train de dormir. Nous avons l'appui
de la radio de La Corogne et du canal 106 « Urgences mari­
times ». Nous ne n o us dirigeons nulle part, da ns la mes ure

V)
où n o us vous parlons depuis la terre ferme. Nous sommes
Q)

e dans le phare A-853, au finistère de la côte de Galice. Nous



UJ
.-f n ·avons pas la moindre idée de la position que nous occupons
.-f
0
N au classement des phares espagn o ls . Vous pouvez prendre
@
..._,
..c toutes les mesu res que vous considérez opportunes car n o us
Ol
ï::

Q.
vous laissons Le soin de gara n tir la sécu rité de vo tre flotte qui
0
u
va s e ramasser la gueule contre les rochers ! C 'est pour cela
que nous insistons à nouveau et vous rappelons que le mieux
à faire, le plus logique et le pl us ra isonna ble s erait que vous
obéissiez. Déviez votre trajectoire de 15 degrés au Sud pour
éviter de nous rentrer dedans !
Am é ricains ( a p rès u n sile nce] : Bien reçu, merci. »

11
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Vra i o u pas? Cette h i st o i re tei ntée d ' a n t i - a m é r i c a n i s m e fa i t le


to u r d u m o n d e s u r le We b d e p u i s p l u s i e u rs a n n ées. À l' o ri gi ne,
i l s'ag issa it sans doute d ' u n e blag u e q u i a u rait d o n n é l i e u à u n
f i l m p u b l i c i ta i re , p u i s a u ra it été t ra n scrite s u r la To i le e t a lo rs
p résentée « co m m e u n e co nversatio n réelle », sans q u e les
i nterna utes sachent dès lo rs d isti n g u e r le vra i d u ca n u la r ...

Méthode
1 . Avant une intervention, je pense à tout ce qui va faire signe
lorsque je parlerai. j'en note la liste sur une feuille .
2. Je mémorise mon intervention pour être disponible à
l'auditoire.
Les Latins appelaient cela Memoria. Iobjectif n'est pas de réciter
ensuite son discours, mais d'être suffisamment libéré de son texte
pour être présent à l'auditoire le moment venu .
Deux méthodes :
• mémoriser les idées. D'abord le début et la fin. Cela va tou­
j ours mieux quand on sait où l'on veut aller . . . Puis apprendre
les idées force, avec leurs exemples et les transitions entre les
idées force . Il faut attacher une attention particulière aux tran­
V)
Q)
sitions si souvent négligées. Qu'est-ce que qui me fait passer
e

UJ
.-f
d'une idée à l'autre ? Le rôle des transitions est aussi important
.-f
0
N dans un discours que celui des articulations dans le corps hu­
@
..._,
..c
main. Une astuce : quand on a du mal à se souvenir d'un texte,
Ol
ï::

Q.
c'est souvent parce que ses transitions ne sont pas bonnes ;
0
u
c'est à prendre en compte comme un symptôme. Ne pas hési­
ter alors à revoir sa structure ; une fois que j 'ai mémorisé mon
texte , je peux réaliser une fiche aide-mémoire avec mots clés,
idées force, exemples et transition. Je ne prendrai la peine de
rédiger que l'introduction (pour être sûr de mon début) et la
conclusion (pour finir comme je le veux) ;

12
chapitre 1 Avant de parler . . .

• visualiser son discours sous la forme du plan de son apparte­


ment ou de sa maison (très utile pour ceux qui ont une mé­
moire visuelle) . C'est une technique qui remonte à plus de
deux mille ans l Ainsi, par exemple, l'entrée devient l'intro­
duction, la cuisine à droite, la première partie, le séjour, la
partie principale et ainsi de suite . . .

3. Tirer les leçons d'un discours pour la fois suivante : la prépara­


tion est continue l
Le feed-back : après une allocution , je me remémore mentalement
les différentes réactions de la salle , en distinguant les différents
moments. je les note. je peux m'aider au besoin en interrogeant
des participants .
je suis vigilant : c'est la réponse reçue ou l'action effectuée qui
donne son sens à la communication. La communication est réus­
sie lorsqu'elle a produit un impact, un effet correspondant à ce
que l'on souhaitait.

Lors q u e j e pa rle à des i nte rlocute u rs et q u e j e d o n ne des i n d i ­


V)
Q)
cat i o n s , j e vei lle à ce q u ' i ls refo r m u le n t ce q u e j ' a i é n o n c é avec
e

UJ d ' a utres mots q u e ceux q u e j ' a i e m p loyés.
.-f
.-f
0
N Réc i p roq u e m e nt, lors q u ' o n me d e m a nde q u e l q u e chose,
@
..._,
..c
je vei lle à refo rm u le r avec mes p ro p res mots ce q u i m'a été
Ol
ï::

Q.
p rescrit, a u b e s o i n en a p porta nt m o n p ro p re c o m p l é m e n t
0
u
d ' i nformat i o n .
Pourq u o i l a refo rm u lation est- elle d iffic i le ? A u - d e là d u « c'est
p o u rtant s i m ple » p roche d u n iveau zéro d e la co m m u n i ca ­
t i o n , s i l' o n rec h i g n e souvent à fa i re refo rm u le r d a n s Le dé­
tail, c' est soit p a rce q u 'o n est d a n s l' u rg e nce, soit p a rce q u e

13
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

l' on ne conçoit pas co m b ien la co m m u n i cation est u n t rava i l


permanent d e ti ssa g e et d e m a i lla g e , soit enco re p o u r ne pas
b lesser l' a utre : « Il va mal le p re n d re de devo i r refo r m u le r
d e s consignes s i m p les » , ou « i l va considére r q u 'on le sous­
esti m e , q u ' o n n e lui fa it pas confiance . . . »
I l est d o n c i m po rtant, a u s e i n d e tout b i n ô m e , é q u i pe ou g ro u p e
q u i a u ra à co m m u n i q u e r et à trava i lle r ensemble, d'a ntici p e r,
c'est-à - d i re d ' évoq u e r à f ro i d , ava nt q u e cela ne se p rod u i se,
le fa i t q u e l' on va p ra t i q u e r la refo rm u lation et d o nc d e m a n d e r
a u réce pte u r d e red i re avec ses mots e t dans l e déta i l c e q u i
l u i a été tra n s m i s.
Cela s i g n ifie q u e ce q u e d i t l' émette u r n 'est pas coulé d a n s le
b ro n ze de sa se u le co m p ré he n s i o n . S e u l com pte ce q u e l' autre
reçoit, perçoit et, le cas é c h éa nt, met en œuvre. La ca rte n ' est
pas le te rrito i re : p o u r l' u n , les c h oses peuvent pa raître c la i res;
p o u r l'a u t re , i l peut en a lle r d iffé re m m e nt.

V)
Q)

e

UJ
....
....
0
N
@
.....,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

14
chapitre 1 Avant de parler .•.

Se préparer
« Mes meilleures improvisations sont celles

que j'ai Le plus Longuement préparé es. »

W i n ston Churchill

Comme Le p remier obj ectif est L'aut re , se p réparer sign ifie se


re n d re d isponi ble à L'autre et a nticiper Le moment de La prise de
pa role. C ' est pe nser à tout ce qui pou rra contri buer au succès
de L' i ntervention ora le. C 'est aussi , s u r Le Lo ng terme, va i n cre ses
peurs éve ntuelles et t rava i ller sur so i . C ' est encore se nourrir des
expéri ences, des re ncontres, des Lectu res q u i vo nt être Le te rreau
de ses prises de pa roles.

Le regard de M i chel

... .e11Jt;, J>�E'9C


8ie-11 S� Ï&S\A)tlJ" �ç.�
éesr Lel"otneNrl>��.rOtlŒtL"ÇA':. �, ÎLS \l'CMtr .

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15
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Se rendre disponible
En préparant et en me préparant, je me rends disponible au mo­
ment oratoire. Je maîtrise ce qu'il y a d'imposé dans le parcours.
Cela me permet d'être disponible pour des figures libres et pour
l'auditoire. Ainsi, je peux être dans le même instant que l'audi­
toire . Je suis disposé à ce que ceux qui m'écoutent participent
à l'écriture de la partition de mon intervention. En me rendant
disponible, je sors de ma bulle pour former un tout organique (cf.
« Parler. . . aux autres», p.�. Parce que je me suis préparé , je peux
m'investir dans la relation qui fait la qualité du moment oratoire .

no---• U n demi-so urire pour une photo historique


Vo i c i comment Geo rg e Ste p h a n o p o u los, alors consei ller d u 1
Président a m é ri ca i n B i ll Clinton, re late1 c o m m e n t le c hef
d e l' État a m é r i ca i n et l u i ont p ré p a ré e n 1992 la s i g n a t u re
d u traité h i stori q u e e nt re le c h ef d e l'Autorité palest i n i e n ne,
Ya sser Arafat, et le Pre m i e r m i n i st re i s ra é l i e n , Yitz h a k Ra b i n :
« Sa m e d i mati n , nous avo ns fa it u n e ré pétition d e la p o i g n é e
d e m a i n . C e n ' était q u ' u n tou r d e cha uffe ; q u a t re types a u t o u r
V) d e m o n b u re a u , e n t ra i n d e s e d e m a n d e r c o m m e n t chorég ra ­
Q)

e

p h i e r c e ta n g o politi q u e . Les s i g n a t u res ve n a i e n t e n p re m i e r,
UJ
....
....
avec d e m u lt i p les exe m p la i res d u t ra ité, n écess itant a uta n t d e
0
N
sig natures. P u i s le Présid e n t d eva it se t o u r n e r vers la g a u c h e
@
.....,
..c
Ol
e t se rrer l a m a i n d'Arafat; se t o u r n e r vers l a d ro ite p o u r se rrer
ï::

Q.
0
celle de R a b i n ; re c u le r d'un d e m i - pa s , b ra s lég è re m e n t é ca r­
u
tés du corps, e n espérant q u 'Arafat et R a b i n se te n d ra i e n t la
ma i n d eva n t l u i p o u r la p h oto de la déce n n i e . . . »

1. George Stephanopoulos, All Tao Human: A Political Education, New York,


Little, Brown, 1 999, cité par Peter Collett, The book of tells.

16
chapitre 1 Avant de parler . . .

c· est bien d u mo uvement et de la place respective des corps dans


l'espace dont i l s'agit. Le m o i n d re s i g n e non verba l est pensé :
« La derniè re c hose que j ' a i dite à Clinton, fut "Pensez à votre vi­
sage". Il était assez malin p o u r ne pas sourire à plei nes d ents au
moment déterminant ; mais s' il surco m pensa it, il risquait d 'avoir
l'a i r sinistre . . . Nous avons répété un sourire bouche fe rmée. » [...]
Non sans contentement, l' a uteu r co nstate Le résu ltat d e sa
p ré p a ration p o u r ce q u i va d eve n i r « la p h ot o d e la décen­
n ie » : « La céré m o n i e se d é ro u la co m m e d a ns u n rêve. Ra b i n
s e m bla i t e ncore nerveux ; Arafat était encore e n extase ; e t
a u m o ment c u l m i n a nt, C li nton p a ra i ssait p l u s p résidentiel q u e
j a m a i s - calm e , assu ré e t e n ple i n contrô le d e la situation, t a n ­
d i s q u ' i l rec u la it d ' u n d e m i - pa s , d e m i-so u r i re e n place, e t l e u r
la issait l a vo ie l i b re . La foule reti n t s o n souffle. P u i s Arafat et
Ra b i n t e n d i re n t la m a i n l' u n vers l'a u t re , se se rrère n t la m a i n ,
e t l a fo u le la issa exploser s a j o i e . »

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17
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Méthode
Identifier ses points forts et ses points de progression
Durant trois à dix minutes , s'enregistrer devant une caméra , sur
un suj et qu'on se donne, une histoire qui nous est arrivée et que
l'on raconte ou encore un exposé. Regarder ensuite la prestation
et analyser, si possible avec un coach ou à défaut une personne
de son entourage qui
''À Sciences-Po, je me souviens avoir
pourra apporter un re­ préparé des oraux avec des coachs.
gard extérieur et distan­ On s'entraînait en passant devant une
cié. Garder à l'esprit en caméra, puis la vidéo était analysée. On

visionnant la prestation pouvait se voir... A u début je ne voulais


pas y a l ler. Je me disais : "Tu fais du
que l'image amplifie les
théâtre, tu n 'as pas besoin de t'en traîner
défauts et ne correspond pour passer un oral..." J'ai commencé
pas à ce que l'auditeur par un 6,5. Je me suis en traînée ... j'ai eu
voit dans le réel : elle . ..
9,5.. Puis 14 . Oh non, c 'est trop 14, ça
devait être 1 2, 5. . . {rires} 11
propose un cadre par­
Anne Rou m a n o ff1
ticulier. Elle n'est donc
qu'un outil, et plus une loupe qu'un miroir. Inutile donc de se
faire peur en se regardant et en se disant « qu'on est nul ».
ui
Q)
Se poser
0
1...
>-
UJ les bonnes questions
'' J 'étais super timide. Pendant mes études,
.-f
.-f il y a eu un déclic. Je me suis dis: "C'est
0
N Quels sont les moments complètement idiot, tu vas passer à côté
@
.......
..c forts de l'interven- de ta vie... " Pour vaincre la timidité, il
Ol
ï::
>- tion ? Quels sont ceux faut faire un boulot, manier l 'émotion.
Q.
0
A ujourd 'hui, je parle sans pro b lème et
u
où l'on décroche ? (cf
je suis meilleur que bien des collègues
« Rythmer et rendre vi- non timides, parce que, ayant conscience
vante son intervention », de ma timidité, j 'ai bossé dix fois plus
p. li]). qu 'eux. 11
J e a n - C la u d e Le Gra nd

1. Cf. en fin d'ouvrage une brève présentation des personnes interviewées.

18
chapitre 1 Avant de parler . . .

Le propos est-il toujours clair ? audible ? (cf. « Trouver sa voix et


passer Ia rampe>>, p. � Est-ce que je sais toujours ce que je veux
dire ? Y a-t-il des mots parasites (bah, euh, donc, voilà, en fait,
traînantes incontrôlées sur les syllabes . . . ) ?
La présence physique est-elle engagée ? (cf. « Être engagé dans
sa prise de parole», p. ID Ai-je une bonne verticalité ? une bonne
connexion corporelle ? une bonne présence du regard ? (cf. Le «

quatrième pilier: poser un regard assuré et précis», p. �.


Le regard de Michel

, , '
I
� CHEes INVIT!S ....
... l)AllS" 1/11 SQJO. be COHf�61CE; Co/VtMG
� tJAi Pitt P«P1t((É bE J>is(O(JRS fbu� ,

eotrtPtEKcEr� œ �t#J€ 14'Ai P11� fkiPAtet


DE ReP11t � l\us !!...

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19
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Se poser les six questions


incontournables
« L'auteur est ce qui donne à l'inquiétant langage de la fiction,

ses unités, ses nœuds de cohérence, son insertion dans le réel. »

Michel Fouca u lt , L'Ordre du discours

Les qu estions incontourna bles sont celles auxquelles je dois


systématiquement répo n d re sous peine de manquer une
dimension importante de mon intervention. Le danger est de
rester prison n i e r de son vécu et, fa ute de repères, de manquer
sa com mun ication. Les questions i nco ntou rnables donnent à la
fois une méthode pour parti r d ' u n ca d re précis et les outils pour
discerner ce qui fa it que chaque intervention orale est différente
d ' u n e a utre.

Avoir des questions pour boussole


Se poser les bonnes ques­
'' La première fois où je suis a l lé en Chine
tions , c'est une méthode pour faire un concert, après la mort de
simple pour, à la fois, ne Mao, les discussions ont duré presque
À chaque réunion, il y avait
V)
Q)

e nen oublier d'essentiel une année.



UJ
une q uarantaine de Chinois. Après
.-f
.-f
dans le temps de la prépa­
0
N
la pause, la réunion reprenait, mais
@
ration et mettre à distance
ce n 'était plus les mêmes quarante
..._,
..c
Ol l'acte oratoire qui va avoir Chinois ! Nous n 'avons jamais su qui
ï::

Q.
0 lieu. Cela permet de se dé­ avait pris la décision, côté chinois, mais
u
terminer, de se fixer des nous n 'avons pas touché à leur honneur,
et personne n ·a perdu la face. 11
objectifs et de structurer
J e a n-Mic h e l Jarre
ce que l'on va dire. Cela
permet aussi de se préparer à être plus disponible à l'auditoire .

20
chapitre 1 Avant de parler . . .

Les questions incontournables sont au nombre de six :


1. Quoi? Mon message? Qu'est-ce que j e veux leur dire ? Quel
est mon cœur de message ?
2. Est-ce que j e crois en ce que je dis ? Suis-je convaincu par
ce que j e vais dire ?
3. Qui sont-ils ? Quel type de public : seniors, j eunes, syndica­
listes, alliés, sceptiques, curieux, opposants, passifs, sans avis,
déchirés, intransigeants, irréductibles . . . Où en sont-ils sur ce
sujet que je vais aborder ? Que savent-ils ? Ont-ils besoin d'être
rassurés, d'arguments , d'information . . . ? Quelle est l'impor­
tance de l'affaire en cours ? Quel sera l'état de mon auditoire
au moment où j e prendrai la parole ? Quel sera leur état psy­
chique et physique au moment de mon intervention (début
de journée, juste avant le repas, juste après . . . après plusieurs
longues interventions . . . ) ? Quel est le degré de proximité que
j e souhaite développer avec l'auditoire ? Quelles sont les at­
tentes de ceux qui m'écoutent ?
4. Quels sont mes objectifs ? Qu'est-ce que j e souhaite qu'ils
gardent à l'esprit après mon intervention ?

V)
S. Quelles sont les conditions techniques de l'intervention
Q)

e (éclairage , niveau sonore, espace) ? Y a-t-il un régisseur ou



UJ
.-f
.-f
non ? De combien de temps est-ce que je dispose pour mon
0
N
allocution ?
@
..._,
..c
Ol 6. Quelle est la forme de mon intervention. Top-down ?
ï::

Q.
0
Directif ? Participatif ? Interactif ? Y a-t-il un temps pour des
u
questions après mon intervention initiale ? Quelles pourront­
elles être ? Quelle part de mon propos je souhaite garder pour
le moment des questions ?

21
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

-------•• Jacq ues Chirac et les 83 jeu nes


Le flop du p résident C h i ra c lors d e l' é m ission té lévisée o rg a n i ­
sée le 1 4 avril 2005, s u r T F 1 , face à 8 3 j e u n e s .
J a c q u es C h i ra c le u r ré pond :« J e n e co m p re n d s pas votre p e s ­
s i m isme . . . C e la me fa it d e l a p e i n e . . . »
Les commenta i res d a n s les m é d i a s s o n t i m p laca b les sitôt l' i n ­
te rve ntion t e rm inée : « L e p rés i d e n t a p e rd u le contact avec
u n e p a rtie de la p o p u la t i o n » , est - i l d it.
On n ' a bo rd e pas d e la même m a n i è re un p u b l i c d e j e u nes, d e
s e n i o rs, d e synd i c a l i stes . . .

Méthode
Les six questions, c'est pour s'en servir. je les mémorise . Avant
chaque intervention, je mets un mot de réponse en face de cha­
cune. Après l'intervention, j e me repose les six questions et vois si
j 'y réponds comme avant. S'il y a écart, j 'en cherche les raisons et
en tire les leçons pour la fois suivante.
Évaluer les autres, c'est une façon d'apprendre. Lorsqu'un autre
intervient, je fais mentalement l'exercice à sa place et j'évalue son
V)
Q)
intervention orale à l'aune des six questions.
e

UJ
.-f
.-f Partir d 'une pa ge bla nche
0
N
@ Pour bien répondre au « qui ? » . Les différences de culture ou de
.......
..c
Ol
ï:: sensibilité entre mes auditeurs et moi sont souvent sous-estimées.

Q.
u
0 Il en va ainsi des différences culturelles liées à un pays d'origine
qui, si elles ne revêtent pas la même importance d'un interlocuteur
à l'autre, sont néanmoins à prendre en considération. Sans systé­
matiser ni verser dans le cliché socioculturel, ce n'est souvent pas
la même chose que de parler à un interlocuteur américain, turc ou

22
chapitre 1 Avant de parler . . .

nippon, bavarois ou zambien . Il faut pouvoir faire abstraction de ses


propres présupposés et questionner les codes culturels de l'autre.
Il en va ainsi lors des négociations. Un Américain pourra avoir ten­
dance à aborder directement
le sujet, au risque de paraître '' Comment ê tre convaincant ?
Par le plus bref chemin. Il faut
brutal. Les peuples latins,
être le plus direct. Regarder
en France ou en Europe
son interlocuteur dans les yeux.
méditerranéenne, ont sou­ Quand on veut, on peut ... Il faut
vent l'habitude de prendre s'en donner les moyens ! Pour
davantage de temps pour le transmettre une passion, il faut
utiliser des mots percutants,
contact initial, s'enquièrent
avoir un discours efficace. ''
en premier lieu de la santé M i m i e Mathy
ou de la situation person­
nelle de leur interlocuteur, prennent des détours, avant d'aborder le
sujet. D'autres encore font de la qualité de cet échange initial - qui
pourra durer des heures - l'essentiel de la rencontre et ne prendront
plaisir à la négociation qu'en fonction de la qualité de l'échange
interpersonnel initial. D'où l'importance de connaître les attentes
de mon interlocuteur et les habitudes culturelles qui peuvent être
liées à un pays d'origine, aux coutumes, aux pratiques religieuses,
V)
Q) à l'éducation . . . La « méthode de la page blanche » , c'est accepter
e

UJ que ses propres codes culturels ne soient pas le seul référent, c'est
.-f
.-f
0 être capable de les oublier, de partir d'une « page blanche » pour
N
@ mieux aller vers l'autre.
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

23
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Le regard de Michel

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l\aft.IAA 1 1 � 9-,?7
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Q)
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u

24
chapitre 1 Avant de parler. . .

Préparer un texte :
le pouvoir du verbe
« A u commencement était l e verbe. »

Jean l' É va ngé liste, /, 1

L.:enjeu est de pouvoir composer u n d iscours efficace en diverses


c i rco nsta nces et de mobi liser les matéri aux nécessa i res
fac i lement. À cette f i n , chacun est amené à construire sa propre
méthode a u fil de ses expériences. C ' est d i re s' i l s'agit de l'art de
toute une vie. IL est des mots q u i touchent, d ' a utres qui laissent
i n d ifférents ; il est des mots q u i réco n c i li e nt, d 'autres q u i tuent.
Dès lors q ue l'on pa rle en p u blic, toute parole ne s'e nvole pas.

Préparer son discours en cinq étapes


j'ai un discours à composer et j e ne sais trop par quoi commen­
cer ? Voici la méthode de préparation classique , en cinq étapes
principales :
1 . trouver quoi dire. Cette étape se partage en deux moments.
Dans un premier temps, je laisse fonctionner mon imaginaire
V)
Q)
de façon libre et sans autocensure. Dans un second temps, j e
e

UJ trie les idées qui me sont venues. Je précise ce que j e veux dire
.-f
.-f
0
N et ce qui est essentiel. Quel est mon message ? Quel est mon
@
..._,
..c
cœur de message ?
Ol
ï::
>­ 2. dans quel ordre le dire. Je compose mon discours, j'établis ses
Q.
0
u principaux moments et son architecture. Par quoi est-ce que
j e veux commencer ? Finir ? Vais-je faire des détours et utiliser
des digressions ou au contraire aller droit au but ?
3. trouver les mots pour le dire ; c'est la question du style qui
dépend de ce que je veux dire, de comment je vais le dire et
de l'auditoire ;

25
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

4 . mémoriser le discours, non pour pouvoir le réciter, mais pour


s'en détacher et être disponible à l'auditoire ;
S . mettre en action le discours, répéter les gestes, les intonations
et le débit oratoire en envisageant parfois plusieurs options
parmi lesquelles je choisirai en fonction de ce qui se passera
dans l'auditoire au moment où je parle.

r----• << U n carq uois rem pli de flèches de tai lles


et de modèles va riés »
U n e e n t re p rise maj e u re, complexe, délicate : la p répa ra t i o n
d e s d i sc o u rs d e l' u n des p l u s g ra n d s o rate u rs d u xxe siècle ,
se u l chef d ' É tat e u ropéen à résister victorieuse m e nt à H itler
en j u i n 1940, Pre m i e r m i n i st re brita n n i q u e pendant toute la
Seconde G u e rre m o n d iale, Wi nston C h u rc h i ll. Sa capac ité ex­
cept i o n n elle à mob i liser a beauco u p dû à son éloq u e n ce.
Selon son biographe Fra n çois Kersa u dy, C h u rc h i ll a p pre n d ses
d isco u rs pa r cœur, prévoya nt les m o i n d res e n ch aînements, les
pau ses, les m i m i q ues et m ê m e les i n te rru ptions. U n a rt q u i est
le fruit d ' u n t rava i l acharné. C h u rc h i ll est en effet affecté d ' u n
zéza iement m a rq u é, q u ' i l s'entraîn e chaque j o u r à corri g e r.
V)
C o m m e dans tout a rt de la scè ne, i l s' a g it cepe n d a n t de fa i re o u ­
Q)

e blier le t rava i l d e préparation : « J e pa sse s u r t o u t le la beur q u e



UJ
.... m 'ava it coûté l a p répa rat i o n d u d i scou rs, e t s u r t o u s mes efforts
....
0
N pou r d i ssi m u le r ce t rava i l de p réparation », confie-t-il d a n s sa
@
.....,
..c b i o g ra p h i e à p ropos de son pre m i e r d i sco u rs à la cham bre des
Ol
ï::

Q. com m u nes. I l vient d 'être élu député co nservateu r. Nous sommes
0
u
en 1901. I l a 2 6 ans : « I l m e falla it essayer de prévoi r la situation
et d 'avo i r e n réserve un certa i n n o m b re d e va ria ntes pour fa i re
face à toute éventua lité. J 'a rrivai d o n c avec u n carq u ois re m p li
de f lèches de tai lles et de modèles va riés, dont j ' espérais q u e
certai nes a u m o i n s atte i n d ra i ent leu r c i ble1• »

1. Churchill , My Early Life.

26
chapitre 1 Avant de parler . . .

C on naÎtre Le triple pouvoir des m ots


Les mots possèdent un pouvoir de représentation et un pouvoir
d'évocation. À ces deux notions de représentation et d'évocation
correspondent les notions de dénotation et de connotation utili­
sées par les linguistes.
La dénotation correspond à la relation première qui existe entre
le mot et sa définition. Ainsi les mots vacances, congés, RTT, free
time, week-end, loisirs dénotent tous la même réalité : ils repré­
sentent des moments de temps libre en dehors du temps de tra­
vail ; mais chacun d'eux a une connotation différente.
Les mots ont une force poétique, au-delà du sens littéral. La
connotation, c'est l'ensemble des évocations, des suggestions , des
associations que véhicule '' J'ai l'impression d 'avoir la chance de
un mot dans un contexte dire des choses qui coïncident avec
donné. Les connotations mes frères humains. Je ne fais pas

reliées au vocabulaire sont exprès. Je marche beaucoup pour


trouver des mots, les assembler,
multiples. On peut dis­
pour qu 'ils aient un charm e . Il y a
tinguer plusieurs types de aussi le plaisir d 'agencer des mots
connotations parmi les­ qui vont avec des notes, le plaisir de
quelles les connotations faire, de trouver. 11
V)
Q)
A la i n S o u c h o n
e affectives, sensorielles, so­

UJ
.-f
.-f
cioculturelles, phantasmatiques, artistiques et littéraires. La com­
0
N
binaison des mots entre eux donne un rythme et une résonance
..._,
@
..c
Ol musicale. Les mots mettent en mouvement l'imaginaire et l'affec­
ï::

Q.
0
tif. Le verbe est puissant ; il touche, émeut et fait rêver.
u

Les mots peuvent aussi être action : « je vous déclare unis par les
liens du mariage » , « affaire conclue » , « j e vous aime » . . .

27
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Le regard d e Michel

,,

P a roles de paix, paroles de guerre


UJ
(1)

0
'-

w
...-i
...-i Au- delà des m ots j ustes, i l y a les fo r m u les perc utantes, celles
0
N
@
q u i sont susce ptibles d ' i m p ressi o n n e r la m é m o i re d u pu blic, q u i
.j.J
..c
0\ o n t u n e ve rtu m o b i lisatrice et pa rfois e n devi e n n e n t h i storiques .
ï::::

À d eux doigts d e La défaite, Les mots de La victoire


>-
0.
0
u

C le m e n ceau est chef d u g o uve r n e m e n t fra nçais, n o u s s o m m e s


le 8 m a rs 1918. La s i t u a t i o n est extrê m e : la P re m i è re G u e rre
m o n d i a le d u re d e p u i s p rès de q u at re a n s et a fa it des m i ll i o n s
de m o rts. La Russie, l'a lliée d ' h i e r , v i e nt d e s i g n e r c i n q j o u rs
p l u s tôt u n e p a i x séparée avec l'Alle m a g n e . N o n se u le m e n t

28
chapitre 1 Avant de parler . . .

l' issue du co m bat reste i ncerta i n e , mais la situation s u r le


fro n t se d é g ra d e de j o u r e n j o u r. C' est d a n s ce contexte q u e
C le m enceau, a lo rs â g é d e 7 6 a n s, p re n d la paro le deva n t la
C h a m b re des d é putés avec u n e é n e rg i e red o u ta b le : « [. ..] Le
vainqueur est celui qui peut, un quart d 'heure de plus que
l'adversaire, cro ire qu 'il n 'est pas va incu : voilà m a maxime de
guerre, je n 'en ai pas d 'a u tre. [. ..] Mon rôle est de maintenir le
m o ral du peuple français à travers une crise q u i est la pire de
toute son histoire. [. ..] Ma politique é trangère e t ma politique
intérieure, c 'est tout un. Politique in térieure, je fais la guerre :
politique extérieure, je fais toujours la guerre. [. . .]
La Russie nous trah it, je continue de faire la guerre. La malheu­
re use Rouman ie est obligée de capituler : je continue de faire
la g uerre et je con tin uerai jusqu 'a u dernier quart d'heure. »

« S'ils ont fai m , qu'ils broutent l' herbe »

À l' i nve rse , i l est des form u les malh e u reu ses mais q u i p ro u ­
ve n t malgré elles la pu issance d u verbe. Nota m m e n t celle at­
t ri bu ée à Fou l o n , cont rô le u r g é n é ra l des fina nces, c ' est-à - d i re
e n c h a rge de l' É conomie et des F i n a n ces d u roya u m e de Fra n ce,
début j u i llet 1 789. Il a u ra i t dit de la fou le affa mée : « S ' i ls o n t
V)
Q)
fa i m , q u ' i ls broutent l' h e rbe L . .l Pat i e n ce ! Que j e so is m i n istre,
e je leu r fera i manger d u foi n ; m es c heva u x e n m a n g e n t [...] »

UJ
.-f
.-f
0
M a l l u i e n prit. Quelques j o u rs p l u s ta rd , la Basti lle tombe .
N
@ Fo u lo n se fa it passer p o u r mort m a i s est reco n n u et a rrêt é à
..._,
..c
Ol
ï::
Pa ris, u n e se m a i n e p lus t a rd , le 22 j u i l let. I l est t raîné d a n s la

Q.
0 rue par u n e fo u le furieuse et p e n d u à u n réve rbère . Sa tête est
u

ens u ite t ra n c h é e et p o rtée en p rocess i o n d a n s Paris « liv i d e et


du fo i n d a n s la bouche1 • • • »

1. En revanche, la repartie attribuée à la reine Marie-Antoinette, qui aurait


dit à la même époque à l'intention des femmes du peuple, tout autant af­
famées : « Mais qu'on leur donne donc de la brioche ! » est sans doute un
faux historique.

29
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Méthode
Trouver qu oi dire
Les grilles pour libérer la créativité . Sur un sujet donné , j 'applique
des questions systématiques qui vont m'aider à sortir des rails
de ma pensée et libérer
'' La langue de bois, c'est la peur de
l'imaginaire .
dire. Entre ce qu'on est oblig é de dire
et ce q u 'il est interdit de dire. il n 'y a Classiquement qui 7

plus beaucoup de marge pour dire Quoi ? Où ? Quand 7


des choses sincères. Par prudence,
Comment ? Pourquoi ?
on se réfugie dans des généralités.
C'est l 'indice d'un discours qui ne veut Je peux aussi utiliser des
rien dire de compromettant, ne pas questions qui n'ont a
assumer ses choix. '' priori pas grand-chose à
G u i l la u m e Perra u lt
voir avec le thème.
Par exemple, les cinq sens : sur un thème donné, quelles associa­
tions d'idées me viennent dans les domaines des cinq sens (tou­
cher, odorat, goût, écoute, vue) ?
Ou encore les contraires. Si je dois parler :

de la beauté, j 'évoquerai en contrepoint la laideur ;
V)

des films en couleur, j'évoquerai en contrepoint les films en
Q)

e noir et blanc.

UJ
.-f
.-f Le fait de parler des contraires permet souvent d'approfondir un
0
N
@ thème et de renouveler les points de vue.
..._,
..c
Ol
ï::
>­ C omposer l 'architecture du texte,
Q.
0
u en partant de la contrainte temps
Les p rincipaux moments du texte : le début, la captation de bien­
veillance, le cœur du message, le développement principal, les
idées et leur argumentation, la conclusion.

30
chapitre 1 Avant de parler . . .

En fonction du temps total , attribuer un temps donné à chaque mo­


ment du discours . Par exemple pour un discours de sept minutes,
deux minutes à l'introduction et à la captation de bienveillance,
quatre minutes au cœur de message et au développement, une
minute à la conclusion.

Ch oisir la clarté avant les effets de style

'' Quand
Je m'exerce à composer un texte
o n prépare, il ne fa ut
avec des phrases simples et
pas être seul. En ce qui me
courtes, avec une seule idée par concerne, j 'a i besoin d'écrire,
phrase. Je relis avec deux pensées pour me mettre les choses en
pour guide : « Ce qui se conçoit tête. Je regarde et construis
le paysage général. Ensuite je
bien s'énonce clairement et les
vais dans le cœur du s ujet, avec
mots pour le dire arrivent aisé­
images et anecdotes, car il faut
ment » (Boileau , Ars Poetica) et : que Les gens se représentent
« Faisons aussi simple qu'on peut, les choses. 11
Fra n ç o i s Potier
mais pas plus » (Einstein) .
A
Etre un auteur exigea nt
Je me méfie du politiquement correct, les trappes pour la pensée
du discours ambiant et généralement admis.
V)
Q)

e Je me méfie de la langue de bois, parfois nécessaire pour éviter



UJ
.-f
.-f
des conflits inutiles, souvent paresseuse, le moment où les mots
0
N
ou les formules, à force d'être dits sans être investis de sens et
@
..._,
..c
Ol
d'émotion, paraissent creux, cessent de parler1 .
ï::

Q.
0
u

1. Certains considéreront peut-être que ce conseil n'est lui-même pas


exempt de langue de bois. Pour approfondir, deux ouvrages stimu­
lants : Une histoire de la langue de bois, Christian Delporte, Flammarion,
2 0 1 1 et Langue de bois : Décryptage irrévérencieux du politiquement correct et
des dessous de la langue, Gilles Guilleron, Fist Editions, 2 0 1 0.

31
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Etre un auditeur attentif


récoute est analysée de façon précise dans « Être à l 'écoute de l'au­
ditoire, p. m ».

Je sais aller dans le sens de l'interlocuteur. j'entre dans une pensée,


essaie d'aller aussi loin qu'il m'est possible pour la comprendre et
la faire mienne, puis je la mets à distance et la critique.
A

Etre un auditeur critique


Je garde à l'esprit les ressorts les plus répandus de la séduction
rhétorique, le désir et la peur. Je suis capable de garder une dis­
tance critique.

Ad opter Le storytelling
Je transpose un discours d'idées en une histoire ou une anecdote.
Je me présente sous la forme d'une fiche d'identité puis sous la
forme d'une histoire que je raconte.

La méth ode de. . . Hervé Pata


C h a n t e r s o n d i sco u rs

Pour voir si je peux poser


'' Il faut savoir être simple dans
V)
sur le texte une mélodie l'écriture. Moi, avec un texte
Q)

e et un rythme et ainsi vé­ mortel, je vais ennuyer les a u tres.



UJ
.-f rifier que le texte est mé­ Quel message ? Quelle priorité ?
.-f
0 Avoir des anecdotes ? Combien de
N
lodieux et rythmique , un
@ temps ? 11
..._,
..c
Ol
seul conseil : chanter son Anne R o u m a n off
ï::

Q.
0
discours . . .
u
On peut choisir ses mots en fonction de la qualité harmonique
des phonèmes1 . Il y a en effet des syllabes qui arrondissent la
voix ou qui vont l'éclaircir, d'autres qui vont la rendre plus

1. Phonème (terme de linguistique) : bruit articulé, son articulé quel­


conque, voyelle ou consonne.

32
chapitre 1 Avant de parler . . .

anguleuse et acérée. Ainsi, « préférer » va entraîner vers les ai­


gus. « Rantanplan » timbre davantage la voix. Quelqu'un qui a
la voix trop aiguë doit faire d'autant plus attention au choix des
phonèmes et des mots qu'il emploie et éviter les phonèmes qui
amènent à l'aigu . Pour être explicite, un « o » va être plus timbré
qu'un « i » ; un « i » lèvres en avant qu'un « i » lèvres en arrière.

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

33
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Faire parler le non-verbal


« Les sens sont les organes par lesquels

l'homme se met en rapport avec les objets extérieurs. »

Brillat-Savarin, Physiologie du goût

La conception de la communication où seuls les mots


comptera i ent re nvoie à u ne vision a bstra ite de l' homme, qui
de façon p u rement i nte llectue lle émettra it ou recevra it les
messages. La commun icat i o n sert à c réer du lien et du liant. Non
seulement toute comm u n i cation n ' est pas strictement ve rbale,
conscie nte et volonta i re , mais en ouvra nt ma consci e n ce à tout ce
qui com m u n i q u e en moi, en deh ors de moi et pa rfois malgré m o i ,
je me donne les moye ns d e m i e u x com m u n i quer.

Le regard de Michel

Qt1ANI> jE \ôlt fA�LE, jfqi J,,'1(w.-$lOtJ


QuE- "'1� fW'ettDE2To.1r œ T"-Avetts !

UJ
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0.
0
u

34
chapitre 1 Avant de parler . . .

Etre attentif à ce qui n'est pas texte


A

La distinction entre verbal et non-verbal concerne en premier lieu


la distinction entre le texte de l'orateur et tous les signes qu'il émet­
tra avec son corps. Dans une étude pionnière à l'époque, Albert
Mehrabian avait ainsi évalué que, dans une conversation, l'impact
des mots était de 7 % , et celui du ton, du timbre et de l'intonation
de 3 5 % , le langage du corps ayant une part prépondérante avec
5 5 % Sans sytématiser les chiffres proposés par ces travaux,
.

l'attention doit ainsi être portée sur l'ensemble des signaux


donnés par l'émetteur et qui participent à l'échange . Le Canadien
Philippe Turchet mène depuis une vingtaine d'années des études
très stimulantes sur le langage des émotions et les outils pour
décrypter les signes du corps1 .
'' Lesjurés, il faut les convaincre
Il y a les signes émis par le corps, le avec la raison et le cœur. Le
ton, le timbre, l'intonation, le débit, son de la voix est importan t, la

le sourire qu'aura l'orateur ou non, décomposition du visage aussi.


Elle est très importante pour
la qualité de ce sourire , sa présence à
exprime r l'indignation. J 'ai vu
l'espace, l'éclat du regard, les gestes et ainsi Robert Badinter jeune
les attitudes, le contact préalable que et beau, le visage décomposé,
V) j'aurai eu avec ceux qui m'écoutent dans des a ffaires où la mort
Q)

e était réclamée. 11

ou son absence. Sont aussi à prendre
UJ
J e a n - P i e rre M i g n a rd
.-f
.-f en compte les éléments de contexte,
0
N
@ le décor, les supports utilisés (PowerPoint, etc.), l'éclairage, les vê-
..._,
..c
Ol tements, mais encore d'où j e parle. Cela vaut pour la fonction que
ï::

Q.
0 j'incarnerai aux yeux des auditeurs comme pour le positionnement
u

physique (assis, debout, derrière un pupitre ou une table, ou au


contraire ouvert à l'auditoire) . La liste n'est pas exhaustive.

1. Le pionnier dans ce domaine avait été Darwin avec [Expression des émo­
tions chez l'homme et les animaux, édité en 1872 . Pour aller plus loin, con­
sulter utilement de Philippe Turchet, La Synergologie, Pocket, 2 0 10 et Le
Langage universel du corps, É ditions de l'homme, 2009.

35
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

D a n s u n e i nte rview q u ' i l n o u s a accord é e (cf. p. �]. N icolas


Le R i c h e a n a lyse Le La n g a g e corpore l d e p e rso n na lités.
« O ba m a d é g a g e u n e i m p ression de natu re l, m a is i l a u n e at­

1
t i t u d e co rpore lle u lt ra t rava illée. I L e st g ra n d . I L balance q u a n d
i l m a rc h e . I L a u n e d é m a rc h e a ssez s o u p le . I L d é g a g e l e s e n t i -
m e n t d ' u ne ce rta i n e ouvert u re pa r son att i t u d e .
Zidane. J ' a i é t é assez éto nné e n Le voyant. J ' a i vu u n h o m m e
"trè s c h a rg é " , " u n h o m m e q u i a vécu des choses". I l est p rès d u
sol. I l ma rche c o m m e ça {Nicolas Le Riche mime s a démarche],
Latéral, les ja m bes u n peu a rq u ées, ça p rod u i t u n balancement.
J a c q u e s Ve rg ès. J ' ava i s d iscuté avec lu i . IL vo u s re n d acces­
s i ble sa pensée. IL est conva i ncant. C ' éta i t il y a u n e q u i nza i n e
d ' a n nées. I L était assis, sta b le , p le i n : i l éta it là .
Loïc Le Fe rn, le p lo n g e u r e n a p né e . I l d esce n d a i t à plus d e

1
200 m èt res. I l n ' éta it p a s terrestre q u a n d i l éta i t là . J ' e n p a rle
co m m e en o p position avec Ve rgès. I L éta it lég e r , pas posé s u r
le s o l : i l flotta i t .
V) Sarkozy. I L est p e t i t e t n e rveux : tac-tac-tac. I l est l é g e r d 'a p pa ­
Q)

e re n c e , m a i s se u le m e n t e n a p pa re n c e , c a r i l e st bou i llo n n a n t à

UJ
.-f
.-f l' i n t é r i e u r. I L e st e n cont ra ste avec d e s d i ri ge a n t s d ' e ntre p rise
0
N
@
q u e j'ai p u re n co ntre r q u i éta i e nt des p e rso n n e s assez posées
.......
..c
Ol co m m e ce lles q u i ont des respo nsa b i lités. U n e o p position to­
ï::

Q.
0 ta le avec Sarkozy. L'att i t u d e corpore l le est d i ffére nte, e nt re u n
u
hyp eractif et u n éco n o m e e n m o uve m e n t . . .
É ric Woe rt h . J e l'a i t rouvé c o m m e q u e lq u ' u n q u i a s u r les
épa u les u n t r u c pas fa c i le à g é re r. Ça l u i pèse u n p e u 1 •

1. Linterview a été réalisée le 2 5 novembre 2009, plusieurs mois avant que


n'éclate l'affaire dite Woerth-Bettencourt.

36
chapitre 1 Avant de parler . . .

St i n g e st un type q u i a u n e a u ra i n c roya b le . I l fa it atte ntion à


son corps. I l a u n corps véc u .
N i k e Cave, bea u co u p m o i n s. I l est b e a u co u p m o i n s d a n s la ver­
ticalité. I l a u n e sta t u re , m a i s ça n e le re m plit pas, au cont ra i re .
I l a u n corps t ro p étroit. P o u r c e q u ' i l a d a n s la tête, i l est ra i d e
e t sec corpore lle ment.
Ga i n s b o u rg : la p re m i è re fois que j e l' a i vu, j 'ava i s 12 ans. Je l u i
a i t ro uvé u n tru c t o u t b i g a rré. U n e i m p ression forte, phys i q u e . »

Ajuster distance et proxim ité


La distance entre les personnes n'est pas neutre. On distingue couram­
ment la distance sociale, la distance familière, personnelle et intime.
l'.appréciation de cette distance peut varier en fonction des cultures ou
de la personne. [une aura facilement le sentiment que vous pénétrez
dans son espace d'intimité alors que, pour une même distance, une
autre aura le sentiment que vous respectez la distance sociale.
Les travaux sur la distance et la '' Ce qui échappe ? Ce qui fait
proximité entre individus s'inspi­ que vous vous sentez bien
rent également des travaux d'ob­ avec quelqu'un dans la rue. Le
langage du corps est un peu
V)
servation des animaux1 . On a ainsi
Q) moins balisé que le langage
e constaté que des mouettes rieuses verbal. Un exemple : Obama

UJ
.-f ou des pélicans se mettaient spon­ en Chine. Il est sorti de l'avion
.-f
0
N tanément à une même distance les en tenan t son parapluie, ça l'a
@
..._,
uns des autres sur un plan d'eau, humanisé. Il y a eu un grand
..c
Ol
ï:: retentissement. 11

Q. sur terre ou sur un fil électrique . . .
0 N i c o la s Le R i c h e
u

1 . Voir notamment les travaux pionniers d'Hans Hediger « The Evolution


of Territorial Behavior » , in Washburn S. L (dir.) Social Life of Early Man,
New York, Viking Fund Publications in Anthropology, 1 9 6 1 , p. 34- 5 7 . Voir
aussi T. Hall. « Proxemics -The Study of Ma's Spatial Relations » , in Gald­
ston 1 . , (dir.) Man's Image in Medecine and Anthropology, New York, Interna­
tional Universities Press, 1 963, p . 422-445.

37
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Nous devons avoir constamment à l'esprit qu'il nous faut nous


ajuster, faire des réglages afin d'être dans la bonne distance ou
la bonne proximité par rapport
'' Je suis arrivé chez Ducasse à l'autre, à l'auditoire . Si nous
à Monaco, en 1 994. Le
sommes trop loin des autres, s'il y a
responsable artistique du
ballet de Monaco est venu trop de distance, les messages pas­
nous apprendre à nous seront mal. Si nous sommes trop
décrasser dans nos attitudes près, de façon analogue, certains
dans la salle. Le luxe absolu,
messages ne pourront être reçus.
c 'est tellement profond que
De la même manière, trop de lien
ça ne se voit pas. ''
G é ra rd Margeon
ou trop peu de lien empêchent
que les règles soient respectées. La
bonne distance ne peut être mesurée une fois pour toutes, elle
varie en fonction des situations, des circonstances , des personnes.

Être en adéquation avec son corps


Le corps parle. Il y a congruence (ancien terme d'arithmétique)
lorsque les signes envoyés par le corps sont en cohérence et
convergent avec les paroles, incongruence lorsqu'ils disent le
contraire des mots. Par exemple, dire bienvenue avec le sourire
V) et les bras ouverts est congruent. Affirmer : « Bonjour, j e suis
Q)

e heureux de vous recevoir » les bras croisés et le sourire crispé



UJ
.-f
.-f est non congruent. Les bras croisés envoient un signal de fer­
0
N
@ meture et le sourire , de tension, alors que j e prétends adresser
..._,
..c
Ol un message d'accueil . Lors d'un entretien ou d'une intervention
ï::

Q.
0 publique, les signaux que j'envoie avec le corps ne trompent pas,
u
car le corps ment moins facilement que la parole. Toute personne
avertie peut décrypter le langage du corps. Il faut néanmoins se
méfier du charlatanisme : dire que quelqu'un qui vous parle en se
caressant le nez du doigt est en train de vous mentir relève de la
divination. Plus probants sont les variations ou les écarts de votre

38
chapitre 1 Avant de parler . . .

interlocuteur par rapport à ses propres habitudes corporelles . Un


collègue qui, ayant l'habitude de vous parler tranquillement et
droit dans les yeux, se met à avoir le regard fuyant. . .
....

Etre audible
La parole doit être audible. Un débit trop rapide la rend peu intel­
ligible ; trop lent, exaspérante à entendre . La parole est riche ou
pauvre en harmoniques, fluide ou hachée, ronde ou sèche. Ces
qualités se travaillent par la respiration et par le placement de la
voix (cf « Trouver sa voix et passer la rampe p. � .
»,

S ourire
La recommandation de sourire pour établir le premier contact
conduit parfois à des excès. Si le sourire s'apparente à une gri­
mace ou ne paraît pas authentique, il peut j ouer à contre­
emploi. Un sourire ou une lueur, mais dans les yeux, est souvent
plus éloquent que sur les lèvres. Pour autant, les neurosciences
ont récemment montré qu'un sourire chez un interlocuteur
stimule d'emblée, c'est-à-dire
dès les premiers centièmes de '' S 'il y a une réunion avec 1 5-20
seconde, dix fois plus notre personnes a vec des tables en
V)
Q)
cerveau qu'un visage fermé. rectangle, je me mets debout, je
e
>­ circule. Le fait d 'être derrière la
UJ
.-f
Autant dire que le réflexe n'est
.-f table protège ; c'est une barrière
0
N pas conscient, et qu'il ne s'agit de plus. Or, il faut s 'exposer, avoir
@
..._,
..c
à ce stade que d'une stimula­ le ventre à portée des a utres .
Ol
ï::
>­ tion d'ordre électrique. Mais Une vraie position d 'échange : on
Q.
0
u est vulnérable, mais on o ffre une
déj à suffisante pour préparer le
vraie proximité. 11
terrain à une meilleure qualité
J e a n - P i e rre Arbon
d'échanges . . .

39
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Org a niser L 'espace et L 'éclairag e


Est maître des lieux celui qui les organise. Combien d'orateurs
oublient ce précepte pourtant décisif dans la prise de parole.
Souvent en raison du trac , l'orateur se précipite au micro sans
avoir pris la mesure de l'espace, de la distance à ses interlocuteurs
ou de l'éclairage . Combien se satisfont de parler alors qu'ils sont
mal éclairés ou dans la pénombre . Un bon éclairage permet non
seulement d'être vu, mais met en valeur et crée du relief. Il vaut
mieux prendre quelques minutes avant une intervention et s'assu­
rer que sa position dans l'espace correspond à ce que l'on souhaite
assumer vis-à-vis des interlocuteurs (distance ou proximité , posi­
tion hiérarchique ou égalitaire , centrale ou périphérique) et que
l'éclairage est bon, quitte à se déplacer de quelques mètres pour
se trouver sous le feu d'un proj ecteur plutôt que dans l'ombre.

T h i e rry G ri llet, d i recte u r des affa i res cu ltu re lles d e la


B i bliothèque n a t i o n a le d e Fra n ce, d é c rypte la forme des d i s­
V)
Q)

e co u rs du Président des É tats- U n i s 1 : « Dans une d é mocratie



UJ
.-f d o n t l' i d é e m è re , comme d it Toc q u evi lle, est l' éga lité d e co n d i ­
.-f
0
N t i o n s , i l n'y a p a s d ' a u t re m oyen d e c o n st ru i re l' a u torité q u e la
@
..._,
..c p a ro le. D a n s ce concilia b u le d e t o u s avec tous, s e u le va u t la
Ol
ï::

Q. ra i s o n , et s u rt o u t la m a n i è re d e l' ex p r i m e r.
0
u
Com m e nt d é c r i re celle d ' O bama ? C ' est u n s o u r i re. U n e lan­
g u e . U n corps. Et s u rtout une main ! Regardez-La. L o n g u e a u x
d o i gts fins. Vo i là q u ' elle s e lève , avec la pensée, le p o u ce j o i nt
à l' i n dex, les a u t res d o i gt s re pliés. L' i d ée s'y t i e n t , b i e n tenue à

1. Article paru dans Le Figaro du 3 1 janvier et 1er février 2009.

40
chapitre 1 Avant de parler . . .

la j o i n t u re de cette s u bt i le tenai lle. C 'est p resq u e g ê na n t . C a r


u n e fo i s a pe rç u e cette é léga nte o uvrière d e la p a ro le , o n f i n it
b i e ntôt pa r n e p l u s vo i r q u ' e lle. Les d i sc o u rs sont cette m a i n .
C e g este sou p le q u i t i e n t , m a i ntient, ret i e n t l' attention m a i s
e n d o u c e u r. To uj o u rs le m ê m e . E n P e n n sylva n i e , e n V i rg i n ie ,
e n Lo u i si a n e . . . M é la n g e d e s a i s i e e t d e caresse. I l y a q u e l q u e
c h o s e d 'é ro t i q u e , vra i m e nt, d a n s le ra p p o rt d ' O b a m a avec s o n
a u d ito i re . »
T h i e rry G ri llet co n state, a u - d e là d e cette t o u c h e u n i q u e liée à
sa g estue lle, trois formes d ' é lo q u e n c e d ' O ba m a .
L é loq u e n ce d e ba rre a u d ' a b o rd . « Avec sa tête m u e pa r u n
p e r m a n e n t m ouve m e nt d e to u re lle, O b a m a d o n ne le s e n t i ­
m e n t d e vo u loi r accro c h e r s u r s o n so n a r non p a s la fo u le , m a i s
le reg a rd d e c h a c u n d a n s la foule, c o m m e s' i l s'a g i ssait d ' u n
ban d e j u rés à conva i n c re . » 1
L é loq u e n ce d e t r i b u n e . « O b a m a , à cet é g a rd , est l' h é r i t i e r
des foun ding fa thers, les J o h n Ada m s , J effe rso n , Lincoln, a ux ­
q u e ls i l e m p ru nte l'excelle n c e i ntellectu e lle. »
L é lo q u e n ce d e c h a i re e n f i n . « O b a m a a fré q u e nté les black
c h u rchs et co n n aît le tale n t s i n g u li e r , m u sical, des p rêc h e s d e
V)
Q)

e
pa ste u rs n o i rs .

UJ
.-f Pa ro le - c h a n t , pa role p ri è re s u scitant l' é m otion co llect ive . »
.-f
0
N (Cf. a ussi, « Un orateur fau ve, Mirabeau vu par Chateaubria n d »,
@
..._,
..c
Ol
ï::
p. ITB.1

Q.
0
u

Méthode
La conscience corporelle se développe en pratiquant. De même
qu'on n'apprend pas à conduire par correspondance , on n'ap­
prend pas à parler (que) dans les livres. Il faut s'y mettre , passer
de « on en parle » (!) à « on le fait ».

41
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

• Je répète les gestes, les intonations de voix, les silences. Je mé­


morise autant le texte que les actions physiques. robj ectif n'est
pas d'apprendre par cœur pour réciter, mais d'avoir la maîtrise
de ce que j e dis et de mon engagement physique pour être
disponible aux autres à l'instant de mon intervention orale .
• La présentation silencieuse. rexercice se fait en groupe.
j'entre, je ne dis pas un mot. Les questions sont posées après
à l'auditoire : qu'ont-ils reçu ? Les entrées se font d'abord sans
intention, puis avec une intention. Ce sera au public de la
retrouver. Je vérifie ainsi ma capacité à envoyer des messages
non verbaux clairs et authentiques .
• Dans le prolongement de cette présentation silencieuse, j e
demande à quelqu'un d e m'imiter. C'est un exercice d'obser­
vation et d'écoute. Cela permet de se rendre compte des mes-
,
sages que J envoie.
. .

La méthode de. . . Laurence Daïe n - Maestripieri


C a r i ca t u re r c e l u i q u i est passé

Cette variation ludique de l'étape précédente permet aussi de


prendre conscience des messages que l'on envoie.
V)
Q)

e
La méthode de. . . Sta nislas Roquette

UJ
.-f D é b attre e n « G R O M LO »
.-f
0
N
Un groupe : tous assis en tailleur au sol, en cercle .
@
..._,
..c
Ol
ï::
Une fiction : nous formons une communauté dont l'avenir est

Q.
0 menacé, et qui doit prendre des décisions fondamentales pour
u

préserver sa survie. Tout le monde est appelé à prendre parti, nul


ne peut s'extraire du débat.
Une consigne : chacun doit prendre la parole pour exprimer une
idée, une proposition claire et construite , mais sans utiliser des
mots compréhensibles. Uniquement un langage « GROMLO »,

42
chapitre 1 Avant de parler . . .

fait de sonorités , de borborygmes et d'interj ections dépourvus de


sens. Il y a possibilité de prendre à partie les autres membres de
la communauté.
Une mise en évidence : l'impor­ '' Quand le corps, la respiration
et la note sont connectés, tu
tance de toute la partie non ver­
retrouves des harmoniques
bale (regards, gestes , modula­
dans ton mouvement, lorsque
tions vocales, sourires, croyance le corps est dispon;ble, ça
et partage . . . ) , qui permet (ou vient enrichir la voix. C e n 'est

non) de faire passer un message pas un effet ma;s un g este, le


mouvement est au service de
clair, alors même que son conte­
la parole. ''
nu n'est pas identifiable. J o rg e Pare n te

Un plus : cet exercice permet souvent de décomplexer et de révé­


ler certaines personnes qui n'auraient pas pris la parole aisément,
s'il avait fallu parler normalement.

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

43
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Respecter la contrainte du temps


« Ce que les orateurs n e vous donnent pas en profondeur,

ils vous le donnent en longueur. »

Montesquieu

Respecter u n temps de paro le d o n n é fa it partie d ' u n contrat avec


L'a u d itoire. Que ce soit pour une réu n io n ou une i ntervention à
La tribune ou dans Les médias, je n e peux parler sans m' être
i n q u i été au préalable du temps de parole i m part i . Pour u n e
séa nce d e trava i l, La d u ré e de La réu n ion doit être a u préalable
i n d i quée aux différents partici pants. La d u rée d ' u n e i ntervention
ou d ' u n e réu n i o n déte rm i n e une des co ntra i ntes princi pa les d e La
prise de paro le .

Respecter son temps de parole


Le temps de chacun est précieux. Ne pas maîtriser son temps de
parole, c'est risquer de ne pas rester en phase avec son auditoire ,
qui va s'impatienter, regarder sa montre, m'en vouloir de racket­
ter ainsi son emploi du temps. Si, en outre , mon intervention
manque de rythme, l'impatience va rapidement faire place à l'aga­
V)
Q)
cement et l'image que j e donnerai de moi-même va se détériorer.
e

UJ
.-f Parler au-delà de son temps de parole, c'est en effet prendre le
.-f
0
N risque d'envoyer des messages négatifs (il ne maîtrise pas son
@
..._,
..c temps de parole = il ne maîtrise pas ce qu'il dit/ il est verbeux/il
Ol
ï::

Q. s'écoute parler/ il n'est pas attentif à son auditoire/ c'est un incon­
0
u
tinent verbal, etc . ) .
Un peu de souplesse est parfois nécessaire pour que le temps de
l'intervention se construise avec la salle ou avec les participants
à une réunion. De l'élasticité peut être utile, mais dans un cadre
rigoureux. Si l'on en vient à dépasser son temps de parole, il faut

44
chapitre 1 Avant de parler . . .

veiller à renouveler le contrat avec l'auditoire « si vous voulez


bien, j e prends encore trois minutes » . . . « j'ai été un peu plus
long que prévu, mais le suj et (ou la qualité de notre échange . . . ) l'a
rendu nécessaire . . . » . Il ne faut s'autoriser à le faire que lorsqu'on
est certain de ne pas ennuyer, que l'auditoire nous écoute, et sans
en abuser.

Méthode
Maîtriser La durée de chaque m oment
de m on intervention
Calibrer précisément chaque '' J 'a i été coaché par un
partie avec un temps donné journaliste. Il m 'a demandé de

pour chacune. Parler avec une parler devant la caméra, seul,


sans questions auxquelles
montre ou un chronomètre de­
répondre. Cela a duré une
vant soi et adapter son discours heure. Puis il m 'a demandé
à vue en fonction du temps de dire la même chose en
écoulé. Si j e fais plus court 30 minutes, en un quart
d 'h eure, en 3 minutes puis en
que prévu pour une partie, je
une seule. Et j 'ai découvert que
peux l'allonger avec d'autres
j 'arrivais à dire l'essentiel en
exemples ou anecdotes. Si je un temps très court. Comme
V)
Q)
m'achemine vers une durée plus en pub . . . 11
e
>­ C h r i s t i a n B o i ro n
UJ
.-f
longue, alors j e ne dois pas hé­
.-f
0
N siter à retrancher en évoquant moins d'exemples ou en les déve­
@
..._,
..c
loppant moins .
Ol
ï::

Q.
0 L'exposé en temps L im ité
u

Faire un exposé sur un même sujet en 1 minute / 3 minutes /


S minutes / 1 0 minutes. En une minute , j e ne conserve que
le cœur du message. En 3 , je peux commencer à évoquer des
exemples. En 1 0 , je peux réaliser une introduction, deux ou trois
parties et une conclusion.

45
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Dans chaque cas, recommencer tant que le temps passé varie de


+ ou - 1 0 % par rapport à la contrainte fixée de façon à bien inté­
grer la contrainte du temps et à en faire une seconde nature .

Le dé graissa ge temporel
Si l'on pense avoir beaucoup à dire, commencer par une présen­
tation en une heure. Puis la réduire à 30 minutes, en veillant à
conserver les articulations entre les idées. De la même façon, rac­
courcir ensuite à 1 5 minutes, puis à 3 en gardant à chaque fois
un enchaînement clair des idées. En 1 minute , il ne reste que le
cœur de message .

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
.._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

46
chapitre 1 Avant de parler . . .

Ryth mer et rendre vivante


son intervention
« La musique savante manque à notre désir. »

Arthur Rimbaud, Illuminations.

Ce n ' est pas la Lo ngueur, mais la sensation de lon g u e u r éprouvée


par l'a u d itoire q u i compte. Le ryt hme, c'est la variété, voi re la
surprise. I l fa ut ch ercher la congruence, entre la d u rée du d i scours
ou chaque partie d u d i scours et le temps que j e lui consac re. I l y
a u n temps pro p re à chaque message, à chaque émoti o n . I l faut
ch ercher cette d u rée j uste. Ce n 'est pas parce q u ' u n moment du
discours est i m portant q u ' i l fa ut forcément y consacrer plus de
temps. Ce qui est fort gagne souvent à être ra massé.

'' Savoir varier les registres. Être


Moduler son rythme capable de faire sourire comme
de susciter une émotion grave.
[intervention orale est vivante Savoir utiliser tout le nuancier
lorsque l'auditoire est avec moi. de la prise de parole, quelle que

Cela dépend du rythme, mais aus­ soit la palette des intonations.


Ne pas hésiter à utiliser le
si de l'écoute que j'ai de ceux qui
V) silence. 11
Q)
m'écoutent. [orateur est chef d'or- Ali Baddou
e

UJ chestre de sa parole ; or, l'auditoire envoie continûment des signaux
.-f
.-f
0
N
sur la qualité de son écoute. Avant que j e ne sente qu'il s'ennuie, je
@
..._, dois moduler mon propos, son contenu , sa durée et son rythme .
..c
Ol
ï::

Q.
Pour que le message passe, il faut qu'il vive . Le rythme , c'est la
0
u
vie. Le rythme change le sens et la portée des mots et influe sur la
qualité de l'écoute.
Il est ce qui met en mouvement, littéralement ce qui émeut l'audi­
toire et va aider à convaincre. Le rythme dépend de la façon dont
on dit le texte, mais aussi de ce qui n'est pas texte, de ce qui n'est
pas verbalisé (débit, intonation, qualité des silences, regards) .

47
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

..-
--- ....•
• ... De « 1 have a d ream » à « Yes, we ca n »
Des mots h isto ri q u e s d a n s leu r ryt h m e : celui d e Mart i n Luther
King le 28 août 1 963, q u i , dans son d e r n i e r d isco u rs ava nt d ' être
assassiné, t rouve le moyen d e sca n d e r d ix foi s e n t rois m i n utes,
en a llant cresce ndo, « 1 have a d ream », à part i r de la d o u z i è m e
m i n ute d ' u n d isco u rs q u i e n compte 1 7. O u e n co re c e l u i d ' O ba­
ma, le 9 janvier 2008. N o u s som mes dans le N ew H a m p s h i re ;
O ba ma n ' est e n core q u e c a n d i dat p o u r les p r i m a i res d é m o ­
crates e t H i llary Cli nto n conserve l'ava ntage. De fa çon a na lo g u e
à M a rt i n Lut h e r K i n g , i l sca n d e 1 4 fois p e n d a n t les t rois d e r­
n i è res m i n utes d ' u n d isco u rs q u i e n com pte 1 3, n o n pas « 1 have
a d ream », mais « Yes, we ca n », Fo r m u le a ussitôt re p rise e n
slogan pa r la fou le ... e t p ro m ise a u d e st i n q u ' o n l u i con naît...

Le regard d e Michel

UJ
(1)

0L..
w>­

.j.J
..c
ï::::0\
>-
0.
u0

48
chapitre 1 Avant de parler . . .

Méthode
S 'a ffirmer avec sa seule présence
Une bonne prise de parole doit '' Le danseur peut être très large
tenir sans outils (supports au­ et latéral alors q u 'on s'attend
à du vertical. Nijinski volait,
diovisuels) en mobilisant la voix,
disaient ses contemporains.
les gestes . . . Libre à moi ensuite
Je pense plutôt q u 'il était
d'utiliser des supports qui vont excellent dans le phrasé, une
contribuer au rythme et donner manière d 'amener ses sauts,
de la chair à l'intervention, mais par de l'horizontal a vant la
verticale, qui met en valeur
qui n'en seront jamais le sque­
la verticale, une façon de les
lette . Aussi, une bonne prépara-
absorber aussi ... 11
tian se fait sans autre support. N i co la s Le R i c h e

Pas de béquilles , le meilleur audiovisuel, c'est moi !

Rythmer s on intervention
a vec des supports audi ovisuels
Une fois que je peux parler sans outils, je les utilise mieux, si je les
considère comme un élément du rythme, ce qui va aussi donner de la
variété dans mon intervention. Les supports deviennent un tremplin.

� Essentia liser Les gestes


e
� da ns des attitudes tenues mais fluides
Au lieu de rester les bras serrés '' Les ryth mes doive n t être
.._,
..c
le long du corps lors d'une in­ différents selon ce que l'on
Ol
ï::
tervention, voire mains ou bras veut exprimer. Les p olitiques

Q.
0 devraient s'en inspirer, mais ça
u
croisés, j'ouvre le corps et j e ré­
entre peu en ligne de compte
pète des gestes. Pour que ceux­ dans le discours politique. Le
ci structurent et rythment mon rythme s'établit en fonction
propos sans le parasiter, j e les de la pensée, de ce qu 'on veut
exprimer. 11
tiens dans la durée, sous la forme
J ea n - M i c h e l J a rre
d'attitudes.

49
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

U n d es plus fa m e u x co m é d i e n s d u xxe siècle , l u i - mê m e bè­


g u e à l' o ri g i n e et refusé t rois foi s au p re st i g i e u x conco u rs d u
C o n s e rvatoi re n a t i o n a l d ' a rt d ra m a t i q u e ava nt d 'y d eve n i r p ro­
fess e u r, bien des a n nées plus tard , s u g g è re d e res p i re r p o u r
c h a n g e r d e to n .
« I l n ' y a q u ' u n e c h ose q u i p u i sse a rrêter u n e p h rase, c' est u n
c h a n g e ment d e t o n .
Pou r q u e l e spe ctat e u r e n t e n d e b i e n , i l fa ut q u ' o n lui i n d i q u e le
c h a n g e ment d ' i d é e p a r u n c h a n g e m e nt d e to n . Po u r obte n i r u n
c h a n g e ment d e to n , i l fa u t u n c h a n g e m e nt d e pensée. I l fa ut
pa rle r c la i r.
R e s p i re r, c ' est p re n d re d u te m ps pou r passer à u n a u t re s e n ­
t i m e n t . Q u a n d o n res p i re à fo n d , a u re pos, a u m i li e u d ' u n e
p h rase, o n est o b l i g é d e c h a n g e r d e t o n 1 • »

V)
Q)

e

UJ
....
....
0
N
@
.....,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

1. Louis Jouvet, Notes de cours, Librairie théâtrale, 1 989.

50
chapitre 1 Avant de parler . . .

Se concentrer
et se rendre disponible
« Tant que l'homme sera mortel, il ne sera jamais décontracté. »

Woody Allen

La q u a lité de l' i n sta nt oratoire va dépendre de la qualité de la


présence de l' o rateur dans l' i nsta nt. D'où la nécessité de préparer
son i nterventio n , pour se libérer d u texte et être plus a g i le à
ré pondre à l' im promptu. D'où la nécessité, aussi, d ' être libéré de
ses tensions personn elles, mentales, affectives et corporelles , en
se concentra nt et e n pratiquant la relaxation. Tout en sa chant se
déte n d re , i l fa u t c u ltiver u n e tonicité corporelle et i ntellectuelle
plus forte q u 'au quoti d i e n .

Se libérer de ses tensions


Libérer ses tensions permet d'apparaître plus détendu à l'inter­
locuteur ou à l'auditoire. Sans cela, j e risque fort d'envoyer des
messages non verbaux néga­
tifs . En libérant mes tensions,
'' L e palace est un système terrible.
V)
Q)
Vous êtes écrasés par le palace,
je dispose mon corps à être le même les clients habitués. C 'est
e

UJ
.-f
vecteur du seul message que une attitude, une élégance, une
.-f
0 rigueur absolue dans une attitude
N je souhaite transmettre au
@ apparemment décontractée. Il y
..._,
..c
moment où j e veux le trans­
Ol
ï::
a, au-dessus de la cave où nous

Q.
mettre, et non pas celui d'un
0 s ommes, le responsable de salle.
u
état ou d'une tension parasites. Il n 'a pas de stress apparent. Le
Libérer ses tensions, permet service sans aucune tension, le
de détendre ses muscles, et talent absolu . 11
..

G é ra rd M a rg e o n
d'avoir une attitude corporelle
plus ouverte. Cette disposition va avoir un impact immédiat sur :

51
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

• la maîtrise du stress ;
• la verticalité ;
• la capacité à bien proj eter sa voix sans fatiguer les cordes
vocales.
• la capacité à se concentrer sur son obj ectif et sur l'auditoire
pour être plus disponible et plus performant.
Les exercices de relaxation que d'aucuns pratiquent par ailleurs
peuvent être réinvestis pour préparer le moment oratoire.

C o m m e p o u r Les a ut res d i m e nsions d e l'a rt o rato i re , c h a c u n


est i nvité à co nstr u i re s a p ro p re m ét h o d e . R i e n n ' e m p ê c h e
ce p e n d a nt d e s' i n s p i re r d e ce lles p roposées p a r des maît res
d a n s Le u r a rt.
Lee Strasberg 1 e n fa it p a rt i e . H é ri t i e r d e Sta n i slavs k i , i l a
été e n s e i g n a n t à l'Actors Stu d i o q u i est sans d o ute l' école d e
l l l
fo rmation d u coméd i e n l a p l u s ré p u tée a u m o n d e . I l a été le 1
lprofe$ e u rl d ' a rt d ra mati� u e d e M a r i lyn M o n ro e p e n d a n t p l u ­
s i e u rs a n nées e t est n o m m é e n 1 95 1 d i recte u r a rt i st i q u e d e
ISes Sj I �� Dea n , Ma rlonl
V)
Q)

e l' école . Pa rmi élève , o n compte Jam


Blra n d o , olu �i n H offma n , � l Pac i no, Robert De N i ro , etc. [j)i ­

UJ
.-f

r i g e l' é co le j u s q u ' e n 1 982, d a t e die sa m o rt des Slu ites d ' u n e


.-f
0
N

..._,
@
..c
Ol
c ri s e ca rd i a q u e .
ï::

Q.
0
u
Se détendre pour être vrai
Lee Strasberg insiste sur l'obj ectif de la relaxation qui est de per­
mettre à l'acteur de se révéler. « Quelquefois, le talent de l'acteur
se révèle pour la première fois si pleinement et d'une façon si

1. Lee Strasberg, Le Travail à l'Actors Studio, Gallimard, 1 969.

52
chapitre 1 Avant de parler . . .

imprévue qu'on en reste bouche bée ; l'acteur devient tout à fait


sensible ; son instrument fait entendre une nouvelle gamme de ré­
sonances ; l'émotion, qui d'ordinaire est retenue , déferle brusque-
ment. » Plus loin, en ayant rendu son corps et son psychisme dis­
ponibles, l'acteur devient vrai,
note Lee Strasberg et « pas sim­
'' La détente, c 'est arrêter le
jeu de l'esprit pour le mettre
plement naturel » . « Sa concen­
au service du corps, pour être
tration se fait complètement ; il disponible, d 'où l'importance
dévoile totalement des aspects de la relaxation et de la
et des éléments insoupçonnés vertica l ité. 11
J o rg e P a rente
de sa personnalité avec un tel
degré d'aisance et d'autorité qu'il semble littéralement avoir ôté
un masque et émerger d'un déguisement qui cachait auparavant
sa vraie personnalité .
Et pourtant, il n'a rien fait d'autre que de se détendre. »

Méthode
Être en positi on assis relâché
Où que je sois, je trouve une position confortable dans laquelle j e

V)
pourrais m'endormir. J e ferme les yeux, me concentre et me relaxe.
Q)

e Les sportifs de haut niveau, les gens du monde du spectacle ne font



UJ
.-f pas autre chose . Tout le monde a besoin de « temps de récup » ,
.-f
0
N soit pour se préparer à l'action, soit consécutivement à l'action.
@
..._,
..c
Ol
ï:: Se relaxer mentalement et physiquement

Q.
0
u Nous reprenons la méthode de Lee Strasberg.
Dans un premier temps, il propose de se mettre en position « as­
sis-couché » dite aussi « position du cocher de fiacre » .
Puis, il suggère de se concentrer sur la tension mentale qu'il iden­
tifie dans trois régions.

53
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

'' C 'est la méditation qui m 'a permis La région des tempes. « Quand
d'aller vers plus de décontraction quelqu'un est tendu, on le voit
tout en restant dans la rigueur.
presser ses tempes du bout
La méditation, c'est une dé­
contraction centrée, sur ce que je
de ses doigts, sans s'en rendre
suis, sur ce que les a utres sont. 11 compte. Les maux de tête sont
C h ri s t i a n B o i ro n localisés à cet endroit ; il y a
beaucoup de nerfs et de vaisseaux sanguins desservant le cerveau,
note Lee Strasberg. Nous demandons simplement à l'acteur de
prendre conscience de cette région et de permettre à ces nerfs de se
détendre. » Plus loin, le pédagogue relève : « Vous seriez surpris de
voir comment, dans la vie, on peut vraiment s'alléger d'un poids en
disant : "Attendez un peu, laissez-moi voir si je suis tendu ou pas", et
en se forçant à détendre cette partie du corps. »
La seconde région va, selon Strasberg, des ailes du nez aux pau­
pières. Là aussi, il note les tensions qui y siègent au quotidien : « je
n'ai remarqué que récemment combien cette région est mêlée, dans
la vie, à beaucoup de réactions automatiques ; elle réagit si vivement
que si la main de quelqu'un s'approche brusquement de mes yeux,
les paupières se ferment ; pourtant, je ne sais pas que cette main a
de mauvaises intentions, mais les yeux se protègent eux-mêmes si
V)
Q)
automatiquement qu'ils se ferment avant que l'esprit puisse exami­
e

UJ ner s'il y a danger. Dans la rue, dès qu'une poussière touche un cil,
.-f
.-f
0
N
les yeux se ferment ; ce mécanisme défensif est si actif et tellement
@
..._, automatique qu'une forte tension peut venir se placer là. » Comme
..c
Ol
ï::
>­ remède, il propose de simplement relâcher cette zone en laissant
Q.
0
u tomber les paupières. Au moment où celles-ci se baissent on sent
de nouveau comme un allégement effectif. « Quelquefois, quand on
détend cette région, on a l'impression étrange de perdre le contrôle
de soi-même ; on s'est tellement habitué à ce que la tension soit l'état
normal de notre équilibre que, lorsqu'on se détend, les muscles ne
peuvent momentanément pas trouver leur propre niveau. »

54
chapitre 1 Avant de parler . . .

La troisième région est celle de la bouche. Là encore , Strasberg dé­


crypte les tensions qui s'y manifestent dès le plus j eune âge. « Un
des processus les plus automatiques commence à se manifester en
cet endroit ; la pensée est immédiatement rendue par des mots.
Avant même que l'enfant sache le mot qu'il va dire, il l'a déjà
prononcé ; vous pouvez donc imaginer à quel point les muscles
de cette région sont actifs et vivants ; ils savent ce que vous allez
dire avant que vous le sachiez vous-même. » Une tension qui
nous poursuit tout au long de la vie. « Au fur et à mesure qu'on
vieillit il y a beaucoup de choses qu'on a envie de dire mais qu'on
retient ; le prix de cet effort est la tension. » Pour se détendre,
Strasberg propose de détendre la région de la bouche en « don­
nant libre cours à l'énergie logée là, exactement comme si on était
ivre ; peu importe alors la façon dont on parlera ».

La méth ode de. . . Hervé Pata


Aba i ss e r la fré q u e n ce ca rd i a q u e

robj ectif de la relaxation est


d'abaisser la fréquence car­
'' Le jeu entre tension et détente est
à l'image du diaphragme. C 'est un
diaque. Il faut que la relaxa-
couple. Il s'agit de la respiration
V)
Q)
tion ne soit pas paralysante. du muscle : p lus il est disponible,
e On doit en effet pouvoir se re- plus il est réactif. On a plein de

UJ
.-f
.-f laxer en toutes circonstances p etits diaphragmes à l'intérieur du
0
N corps. 11
@ et en tout lieu , grâce à des
..._,
J o rg e Parente
..c
Ol
ï::
exercices simples et rapides. Il

Q.
0 faut un minimum d'une minute pour que la fréquence cardiaque
u

retrouve un niveau satisfaisant grâce à une respiration lente. La


respiration lente se partage en une inspiration d'au moins deux
secondes et une expiration d'au moins dix secondes. En deçà de
ces dix secondes, le temps de l'expiration n'est pas suffisant pour
réduire la fréquence cardiaque.

55
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Les méth odes de. . . Sta nislas R oquette


Déte n d re , se fa i re d u b i e n

Accroupi, tête relâchée ( « on pourrait dormir » ) , puis déroulé


de colonne vertèbre par vertèbre , se faire grand sur la pointe des
pieds. S'étirer, chercher les mouvements qui nous font du bien.
Bâiller. Se masser doucement le plexus solaire, dans le V des
côtes. Frotter les mains l'une contre l'autre puis réveiller corps et
visage en les frictionnant énergiquement. Détendre la mâchoire
en secouant la tête relâchée . Faire descendre l'énergie dans le sol
en tapant les talons. Tension / détente des poings et des épaules.
A n c ra g e , p o s t u re , res p i ra t i o n

Méthode asiatique de la construction (taï-chi-chuan, qi gong)


« des racines et des ailes >> , donner le poids du corps à la gra­
vité ( « les pieds sur terre » ) , fil de soie au sommet du crâne (la
fontanelle) qui nous relie au ciel. Respiration abdominale pour
dénouer les tensions liées à l'anxiété.
O uve rt u re , viva c i t é , é c o u t e

Ouvrir l e regard, faire naviguer ses yeux d e gauche à droite et


de bas en haut sans rien sauter, vérifier que l'on regarde vrai­
V)
Q) ment, sans balayer. Tout ouvert : gourmandise, puis tout fermé.
e Développer une réactivité aux moindres sons, mouvements, lu­

UJ
.-f
.-f
0
mières, odeurs. Mettre en éveil ses cinq sens, être animal, tout
N
@ voir, tout entendre . Présence = être au présent.
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

56
chapitre 1 Avant de parler.•.

Trouver sa voix et passer la rampe


« La voix, comme le reste, c'est la façon dont on vit, dont on pense. »

Louis Jouvet, Notes de cours

Rien de plus fa ux et de plus assassi n que de prétendre que l' on


naît avec une voix don née et que l' on n'y peut ri e n . Il n'y a pas de
« petites voi x » , il n 'y a q u e des vo ix i nsuffisamme nt t rava i llées.
Rien de plus fa ux aussi et de plus n éfaste que de croire que l'on
a une vo ix qui correspond à sa personnalité et que la trava i ller
revie n d rait à trah i r sa perso n n a lité. Trava i lle r la voix pa rlée
consiste dans un premier temps à se libérer de mauva i ses
hab itudes corporelles q u i con d u isent à fe rmer le corps, à rester
sous tension et à emprisonner la voix.

Le regard de Michel

UJ
(1)

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0
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0
u

57
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Travailler sa voix
Trouver sa voix consiste à pratiquer quelques exercices à la portée
de tous, dans les domaines de la relaxation, du souffle , d'action
sur les résonateurs et de projection de la voix.

CC Au cours Fugain, on apprenait la jusqu'à ce que les scènes


méthode du crayon : parler avec un des théâtres soient équi­
crayon en tre les dents. Il fallait le faire
pées d'électricité, des bou­
le soir. Ensuite quand vous retirez le
gies éclairaient sur le nez
crayon, Les muscles sont habitués et
vous articulez. Il y a tant de personnes de scène le plateau de j eu .
qui n 'articulent pas . . . Ça se travaille. Les comédiens devaient
C 'est pourtant le b.a. -ba. 11 s'en tenir à distance pour
M i m i e M athy
éviter que leur costume ne
s'enflamme. D'où l'expression « passer la rampe » , qui veut bien
dire atteindre l'auditoire jusqu'au fond de la salle alors même que
l'on doit rester à distance du nez de scène.
Une tribune équipée d'un micro et d'un amplificateur ne dispense
pas de cet effort pour être entendu et vu de toute la salle . Passer
la rampe, c'est en effet prendre l'espace, tout l'espace. C'est aussi
tenir le rythme, ne pas lâcher son auditoire une seule seconde, ne
V)
Q) pas le laisser vous lâcher non plus.
e

UJ Il y a des fondamentaux : il s'agit de bien prononcer et articuler
.-f
.-f
0
N
pour être entendu alors que beaucoup oublient cette exigence élé­
@ mentaire , par négligence ou par fausse pudeur.
..._,
..c
Ol
ï::
>­ Il s'agit d'être audible pour l'auditoire , sans fatiguer sa voix.
Q.
0
u
La voix est aussi le reflet d'une personnalité, de notre état phy­
sique, mental, émotionnel. Elle exprime l'engagement de celui
qui parle ; elle est message. Elle est la traduction orale de ce que
dit le corps, l'entre-deux du corps et de l'esprit. À partir de là,
l'enj eu est non seulement d'être entendu mais aussi d'avoir :

58
chapitre 1 Avant de parler . . .

• une voix pleine et agréable ; a contrario, bien des voix non tra­
vaillées saturent dans les aigus (les voix pointues) ou encore
sont atones et sans harmoniques ;
• une voix persuasive ; le travail vocal permet d'être conscient
des rythmes de son discours, du timbre de sa voix, de la pro­
nonciation. Ce sont autant d'éléments déterminants du cha­
risme d'un individu.
La voix doit affirmer une présence , communiquer un message,
un souhait, une direction, un sens, elle doit être un instrument
de leadership.
Pour rendre sa voix plus agréable, il faut l'enrichir en harmo­
niques1. Pour ce faire , il est nécessaire de travailler l'ouverture
corporelle et la respiration. Améliorer sa relation aux autres au
quotidien, par une voix agréable et assumée .
Parce que l'identité de l'ora-
teur se joue dans la voix, la '' En chant lyrique, on travaille
sa voix comme on travaillerait,
voix est porteuse de sens,
par exemple, le violoncelle ; on
d'émotion et de sensualité. cherche le meilleur son, on le polit,
On parle de l'âme d'un ins­ on l'enrichit et on se l'approprie. Le
trument, on pourrait parler corps est un espace de résonance.
V)
Q)
Ce n 'est absolument pas une
e de l'âme de la voix. De façon

UJ question de volume. 11
.-f réciproque, le grand violo­
.-f Pa u l Vialard
0
N
niste Yehudi Menuhin décla­
@
..._,
..c
Ol
rait lors d'un entretien avec Jacques Chancel : « Le violon est la
ï::

Q.
0
prolongation de la voix . . . Il appartient à l'âme. »
u
C'est parce qu'il peut travailler sur sa voix que l'orateur est l'ins­
trumentiste, son corps, l'instrument. « Au départ, on n'a touj ours
que deux cordes vocales, mais à l'arrivée une palette infinie de

1. Harmonique : son musical simple et enrichi obtenu par la vibration et la


résonance de la voix dans le corps et projetée dans l'espace.

59
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

nuances », note Élisabeth Fresnel, phoniatre , du Laboratoire de


la voix1 .
À la radio, mais aussi dans les autres médias, la présence de la
voix est décisive. Le son, c'est la musicalité. Il y a un pouvoir
d'envoûtement et de charme de la voix.

U n e vo i x q u i e st r i c h e possède s u r t o u t son reg istre à la fo i s


d e s h a r m o n i q ues g raves ( p lu tôt d a n s le b a s d u corps) m a i s
n o u rries d ' ha r m o n i q u e s a i g u ë s ( p lutôt d a n s le h a u t d u corps).
C ' e st t rouver les deux m o itiés du son. Quand u n s o n est p u r,
q u a n d la voix est j u stement placée d a n s le c o rps, p hysi q u e ­
m e n t cela p ro d u it d e s h a r m o n i q u es, les d i ffére ntes part i e s d e
n o t re co rps e n t rent e n rés o n a n ce : a lo rs le s o n s ' e n t ro uve e n ­
ri c h i , i l sera co m m e plus é pa i s d a n s l'a i r, i l voya g e ra m i e u x . U n
s o n ri c h e est n o u rri d ' h a r m o n i q ues. [Par Pa ul Vialard)

Méthode
Entraîner sa voix. Une vibration équilibrée, une respiration adap­
tée et l'utilisation des résonateurs permettent ainsi d'utiliser sa
V)
Q)

e
voix au mieux sans se fatiguer.

UJ
.-f
.-f
Trois points sont essentiels pour une bonne pratique vocale :
0
N
@ Se détendre
.......
..c
Ol
ï::
La production de la voix est affaire de vibration. Moins le haut du

Q.
u
0 corps est tendu , meilleure sera la vibration et plus claire sera la
voix. Plus important encore, la fatigue sera réduite.
Position : allongé(e) sur le sol, dos contre un mur, jambes légère­
ment fléchies ou debout et tête en bas, les bras relâchés .

1. Elisabeth Fresnel, La Voix, préface de Barbara , É ditions du Rocher, 1 99 7 .

60
chapitre 1 Avant de parler . . .

Prendre trois à quatre respirations Lentes et profondes


Compter un temps pour l'inspiration, deux temps pour l'expira­
tion. Sentir la respiration abdominale. Concentrer sa conscience
sur le relâchement de la bouche, du visage , de la gorge, du la­
rynx et des épaules. Émettre des sons légers sur des consonnes
douces : « z », « v », « j », tout en veillant à garder la gorge et le
larynx détendus.

Ad opter u ne posture adéquate


Un bon appui des pieds sur le sol, sans raidissement ni enracine­
ment prolongé, un équilibre du corps très légèrement sur l'avant
plutôt que sur les talons, un bassin et un buste relâchés et mo­
biles, des épaules et des bras détendus ainsi que la nuque dans
le prolongement du tronc, légèrement baissé. Voilà les éléments
pour trouver un équilibre stable entre la poussée du souffle pho­
natoire et la résistance offerte par la glotte à cette pression.

La méth ode de. . . Paul Via lard


Le m i ro i r

Position : face à un miroir, les


'' Porter la voix, c 'est se faire
V) pieds parallèles à trente centi­ en tendre. La voix passe dans
Q)

e mètres d'intervalle . quelque chose pour continuer



UJ
..... à vibrer. La voix évolue dans
.....
0
Commencer par prendre trois
N l'espace. On évolue dans un milieu
@ grandes respirations.
....., p lein, pas da ns le vide. Le son ne
..c
Ol
ï::

Parler en prêtant attention à la doit pas s 'a rrêter dans la bouche,
Q.
u
0
stabilité des jambes, à la détente puis comme laissé dans le néant.
Il est projeté. 11
du tronc et au relâchement du
)l) N i colas Le R i c h e
o COU.
&
§. B i e n res p i re r
2
\,!:)

g Pour proj eter sa voix, un bon souffle phonatoire est nécessaire.


Il se caractérise par un temps expiratoire à débit constant et à

61
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

pression suffisante grâce au travail du diaphragme et des muscles


intercostaux. Il permet ainsi la production d'une voix claire , puis­
sante et continue.
L a p a i lle

Position : debout ou dos contre un mur, avec une fine paille en


bouche. Pratiquer de longues expirations en veillant à conserver
les épaules et le haut du buste relâchés.
Sentir le travail du diaphragme dans le ventre et le dos, ainsi que
celui des muscles intercostaux.
Émettre une voyelle ( « a » ou « o » ) - cette fois-ci sans la paille,
bien entendu , en veillant à garder le débit et le volume constants.
Ê tre conscient des résonateurs.

La méth ode de . . . Jua n Carl os Tajes


O uvri r le c o r p s

je lève un bras. C'est la '' On reconnaît dans quel état sont les
métaphore de l'aile appli­ gens à leur voix. Les personnes qu 'on
quée au corps humain. Ca connaît, on peut savoir comment elles
vont à leur voix. Vous demandez : « Ça
ouvre le côté du corps. Ça
va ? » Réponse : « Ça va, ça va ... »
ouvre la voix. Il m'arrive
V)
Q) J'ai l'oreille pour la voix parlée. J'ai
e de chanter certains mo­ travaillé avec un orthophoniste, des

UJ
.-f ments du tango le bras coachs. . . 11
.-f
0 A n n e R o u m a n off
N
levé, la main repliée sur le
@
..._,
..c
Ol
front, sans avoir à y penser. Pour certains moments de la voix,
ï.::

Q.
0
le corps bouge instinctivement pour trouver la solution vocale.
u
La verticalité va aider à être conscient de son corps et à faire ses
choix.

62
chapitre 1 Avant de parler . . .

La méth ode de. . . Hervé Pata


Les Lèvres e n avant

Un enj eu est de changer le comportement des lèvres souvent trop


paresseuses et tirées vers l'arrière alors qu'elles sont le dernier
rempart avant la proj ection du son : elles vont donc canaliser le
son. Pour autant, j e trouve que l'exercice du crayon, pratiqué de­
puis longtemps , a ses limites. Avec un crayon dans la bouche,
tu demandes à tes muscles de se crisper. Je préconise plutôt de
s'exercer à former comme le son des voyelles a-e-i-o-u, mais sans
le son, au ralenti et en imbriquant les voyelles les unes dans les
autres. Avec une exigence : maintenir les lèvres en avant. Il faut
être particulièrement attentif
'' Ma force, c 'est pas ma voix. C 'est
au « i » que beaucoup ont pourquoi je fais attention à ce
tendance à former, avec les qu'on comprenne. J 'a rticule,
lèvres tirées vers l'arrière . j 'aime q u 'on comprenne. ''

C'est ainsi le cas de Ségolène Ala i n S o u c h o n

Royal. C'est une erreur fondamentale : ça donne de l'agressivité.


C'est ce que montre ainsi une étude réalisée aux États-Unis sur
une centaine de personnes : la voix aiguë, avec des harmoniques
aïguës , donne une image agressive de soi. À l'inverse, le « i » for­
V)
Q)

e
mé lèvres en avant enrichit cette voyelle d'harmoniques.

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

63
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Paroles de
Nicolas Le Riche
25 novembre 2009. Nkolas Le RÏche me reçoÏt et parle avec la sÏmpUdté du
génÏe. C'est dans sa loge du palaÏs GarnÏer qu'a Ueu l'ÏntervÏew. Deux chaÏses
en boÏs face à face, pas de table entre nous. Sur le mur latéral, un grand
mÏroÏr et une table de maquWage, quelques photos.

Êtes-vous éto n n é que sage. Avec l'impression d'ap-


je vous i nterroge sur La prise prendre et si m plement d'ap-
d e parole ? prendre à être là pour emmagasi-
Éton n é ? Pas forcément. La ner des choses. Voir ce qui pou-
scène est un lieu de parole. Il vait ressortir de ces croisements
y a une curiosité pour ce qu1 culturels. On reçoit l'influence
se passe à ce moment-là qui très forte des différents i nter-
n'est pas habituel. Tous les prètes, des maîtres de ballets.
danseurs ne diraient pas cepen­
Est-ce que cela peut
dant qu'ils pren nent la parole évoluer ?
sur scène. Avoir quelque chose Oui. Je prends un exemple : trois
à di re oriente un tas de ch oix. ba llets de Diaghi-
Je peux refu-
a n al og ie en tr e La lev : Le Spectre de
ser une pro­ « L· e t La Parol e
paro Le ve rb al e . . »
La rose, petrouch-

Vl duction parce
o r Lle e st in fin ie ... ka, L'Après-m;d1'
01-

UJ
que j'esti me

c o�r!p;�;
� e ��� .. .
!! !!!!l!
l! !!!
!!I' �
d'un faune.
Et Le
ri
ri
ne nen avou Tricorne de Manuel de Falla.
0
N à dire d'emblée, d'un point de J'ai demandé il y a six ou sept
@

.!:
vue intuitif ou plus réfléchi. ans Le Spectre de La rose. Au­
O'I
·c
>­ Pour d'autres productions, Je jourd'hui, je reçois la même pro­
Cl..
0
u peux me dire : « Com ment vais­ position pour ces quatre ballets.
je avoi r quelque chose à dire Je dis non pour Le Spectre de La
dans celle-là ? » rose mais oui pour Petrouchka et
Cela a-t-il toujours été L:Après-m;d; d'un faune. Il y a un
comme cela pour vous ? moment pour chaque chose, un
Il y a eu la phase d'apprentis- moment pour prendre une cer-

64
chapitre 1 Paroles de Nicolas Le Riche

taine parole. Pour Le Spectre de peu moins balisé que Le Langage


la rose, i l est bon d'être jeune verbal. La plupart des personna­
et frais, d'avoir une certaine lités dégagent ça. Une sorte de
naïveté dans cette jeunesse. désir et de conscience d'être en
Aujourd'hui, je n'aurais pas La public. Je pense notam ment à
fraîcheur naturelle suffisante La reine d'Angleterre. Une fois,
. . .
pour Le Spectre de la rose, mais Je Jouais pour son anniversaire
j'ai La maturité pour l'Après­ dans un gala à Covent Garden.
m;d; d'un faune. Elle m'a fait une certaine im­
Je parle sur scène, mais mon pression. Celle d'une petite
mode d'expression femme, avec une
choisi est Le voca­ « Le so n que je p rod uis certaine tenue,
bulaire corporel. n ' est p as celui une prestance.
Le son que je pro­ des co rdes vocales » Même si on La
duis n'est pas celui .��l!!!!! !!! !!!!
!!! !!!!
!l!!!l ••
!lll !!!!rl'
!!!
cata pultai t dans
des cordes vocales. Lanalogie La rue, même si on ne La recon­
entre La parole verbale et La pa­ naissait pas, Les gens feraient
role corporelle est infinie : pour atte ntion à elle, par ce qu'elle
Les deux, on peut parler de ponc­ dégage, non pas parce qu'ils La
tuation, de rythme des phrases, reconnaîtraient. C'est dans La
des pieds. IL n'y a pas de diffé­ façon qu'elle a de s'adresser aux
rence, mais dans La danse, Le son gens, d'avoir une distance avec
n'est pas celui des cordes vocales. eux. C'est un personnage rompu
V)
Q)
La danse n'est pas un palliatif au protocole, on dirait qu'elle a
e

UJ à quelque chose. Cela correspond sans cesse Le protocole en tête,
.-f
.-f
0
N
à mon envie d'aller vers un mode quel ordre ont Les choses, com­
@ d'expression plus primaire et plus ment Les faire. . . com ment Les
..._,
..c
Ol
ï::
Libre, L'expression corporelle. dire . . . Quelqu'un qui fait atten­

Q.
0 Pour un danseur sur scène, i l y tion à ce qu'il y ait une certaine
u
a tout ce que Lui sou haite dire distance.
et ce qui Lui échappe.
Les poi nts d'appui ? Y a-t-il
Ce q u i échappe ? une transcription de La da nse
Ce qui fait que vous vous sen­ vers L'acte oratoire ?
tez bien avec quelqu'un dans La Le danseur, au-delà du mes­
rue. Le Langage du corps est un sage qu'il porte, insufflé par Le

65
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

chorégraphe est un magicien tai ns reculeront la hanche par


du brouillage du corps, pour ra pport au bassi n . C'est propre
broui ller cette perception clas­ à la structure de chacun et aux
sique. Il peut être très large et com portements d'adaptation
latéral alors qu'on s'attend à du que chacun développe.
vertical. Avant une accéléra­ La verticalité, c'est justement
tion, il peut ralentir, avant une ne pas se conforter dans une
verticale, être dans l'horizon­ posture naturelle. On cherche
tal. Nijinski vo- un aplomb, pour un
lait, disaient ses fau t être vra i,
« IL équilibre. Au yoga,
ho nnê te, intè gre dans
c o n te m p o ra i n s . on fait un exercice
Je n e pense pas sa p ro p o siti o n » d'un côté puis de
qu'il avait des ;.;�·---•-f!f!!!!' l'autre. La sensa­
ailes . . . Je pense plutôt qu'il tion n'est pas la même à gauche
était excellent dans le p h rasé, et à droite. L'enjeu est de pen­
une manière d'a mener ses sa uts, ser à certaines choses pour
par de l'horizontal avant la ver­ avoir un chemin juste. Ce n'est
ticale, qui met en valeur la ver­ pas du copier-coller d'un côté
ticale, une façon de les absorber à l'autre. Le chemin est diffé-
a ussi . Il est possible qu'il sautât rent d'un côté et de l'autre. Si
vraiment haut, mais ce n'était je demande d'écrire de la main
sans doute pas cela seulement. . . droite, la pensée mène direc­
La verticalité ? tement la main droite. Ce n'est
Vl
� pas la même ch ose à gauche, la
01- C'est quelque ch ose que je tra­

UJ
vai lle pas mal dans les cours conformation est très différente.
ri
ri
0
N de yoga que je prends. Il s'agit Je suis un gauc her contrarié. Les
@ poignées de porte sont poi ntées

.!:
d'u n placement vertical dy­
O'I
·c namique, de se placer j uste. à l'envers pour m oi .

Cl..
u
0
Il s'agit d'une recherche de la Porter sa voix ?
sensation i ntérieure, de se pla­ C'est se faire entendre. Sa voix
cer j u ste par rapport à soi, de passe dans quelque chose pour
s'observer. La conception cor­ continuer à vibrer. Elle évolue
porelle de chacun de nous est dans l'espace. On évolue dans un
différente. Cent persan nes pen­ milieu plein, pas dans le vide. Le
seront cela différem ment. Cer- son ne doit pas s'arrêter dans la

66
chapitre 1 Paroles de Nicolas Le Riche

bouche, puis comme laissé dans fois dans le bon sens. Le rôle
le néant. Il est projeté. du danseur sur scène est de
C'est com me le danseur. I l ne proposer quelque chose à re­
lève pas les bras dans rien du garder. Une salle ne donne pas
tout. Si j'ai conscience que une proposition de reflet. Il ne
je lève le bras dans l'air, j'ai faut pas amalgamer ce que les
conscience que l'ai r est dépla­ person nes vont ressentir et la
cé. De la même façon, je pose proposition que vous faites.
le pied de manière réfléchi. Un Il faut être vrai, honnête, in­
jeune danseur pose le pied là où tègre dans sa proposition.
il peut. Un danseur plus mûr, là Je pense à Niji nski en 1 9 1 2 dans
où i l veut. Noureev et Barach­ L'Après-midi d'un faune.
Ce fut
nikov sont deux des plus gra nds un scandale à l'époque. Au­
danseurs du xy_e siècle. Je ne les jourd'hui, c'est un chef­
avais vus que sur des images. d'œuvre. Nijinski était dans
J'étai s persuadé que c'étaient l'honnêteté, la confiance, l'i n­
des géants. En réalité, i ls étaient tégrité. S'il avait modifié ses
petits. Michka était aussi petit choix en fonction du goût de
et pas très large, mais i l remplit l'époque, aujourd'hui, on n'en
l'espace d'une fa çon incroyable. aurait rien retenu. Il n'a pas
C'est-à-d i re « remplir cherché à avoir raison.
l'espace » ?
V)
Cette i ndépenda nce d'esprit
Q) Il y a des gens qui passent la de l'artiste, la retrouvez-vous
e

UJ rampe, ceux qui ne la passent chez l'homme politique ?
.-f
.-f
0
pas. C'est dû au « naturel » avec l'hom me politique est dans une
N
@ lequel ils évoluent dans l'espace. am bivalence terrib le. Entre ce
..._,
..c
Ol La relation naturelle avec l'es­ en quoi « je » crois et ce que
ï::

Q.
0
pace. Il y a des danseurs instinc­ reçoivent les person nes, il n'est
u
tifs. Il se passe quelque chose pas du tout dans la même pos­
sur scène. Pour d'autres, il ne se ture. « Je » dois alors fai re avec
passe rien, mais ils ont des dis­ la nécessité qu'« i ls » se retrou­
cours incroyables sur la danse . . . vent en « moi » . Il y a peut­
Le regard ? être peu d'espace pour ce que
Il est à considérer à c haque « je » crois en politique.

67
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

La relation entre Le danse u r Une deuxième façon est de me


e t La salle ? demander comment je pars de
La danse est un art vivant. Des A pour aller à B , puis de B à C.
jours, il y a des salles difficiles, Lorsqu'on dit un mot, le sens des
d'autres fois, des salles très at­ mots et la résonance sont sur
tentives. C'est une question de la personne qui vous écoute. Ce
résonance. Une salle qui se pose n'est pas juste quelque chose qui
tout d'un coup . . . après une ou est lancée. Il s'agit d'écouter sa
deux minutes, quand chacun s'est propre résonance chez l'autre et
installé, a rangé ses affaires . . . de faire attention au message
2 800 person nes d'un coup ! C'est qu'on livre. Les mots ont un sens.
très plaisant, une sorte de fusion Il faut être à leur écoute pour sa­
dans cet espace. Les échanges voir réellement ce qu'on dit. C'est
peuvent se faire très vite. cela aussi prendre l'espace.
Peut-on parler d'une relation La respiration ?
charnelle avec la salle ? Les danseurs sont des êtres vi­
Ici, les danseurs sont mythifiés vants. Pour vivre, il faut respirer.
par la distance. O n ne peut pas J'ai fait de la clarinette pendant
les toucher, il y a la fosse d'or­ quelques an nées. Ça m'aide à
chestre, dix mètres de distance respirer. Respirer, c'est msp1-
et la musique, une vraie distance. rer et expirer, tout
Le silence ? « I l s ' a g it
si mplement. Dans
Vl Ça me fait penser à l'es­ d e rem ettre la respiration se

0 pace. On évolue dans trouve souvent un
de l'es p ri t
1-

UJ
ri l'élément qui est l'air, d a ns La ch a i r » des défauts les plus
ri
0
N c'est quelque c hose. Le flagrants.
@
� silence n'est pas l'absence
.!:
O'I
Est-ce que L'expression
·c

de tout et rien. C'est du temps. « corps con necté » fait sens
Cl..
0
u C'est quelque chose. Un long si­ pou r vous ?
lence n'est pas la même chose Oui, nerveusement. Par la com­
qu'un court silence. On travaille mande nerveuse. Et en plus par
sur des mouvements corporels. le p laisir du muscle. Mais beau­
Prendre L'espace ? coup moins par le muscle qui
Il y a une première façon : Je serait à sa place. Il s'agit de re­
vais de A à B puis à C. mettre de l'esprit dans la chair.

68
chapitre 1 Paroles de Nicolas Le Riche

Je pense à ce passage de l'Évan­ va. IL en est ainsi de tout homme


gjle selon Sajnt Jean. Celui du qui est né du souffle de L'Esprit. »
passage du phari sien Nicodème, (L'jnterv;ew qu; avajt Ueu dans
un n otable parmi Les J uifs qui la loge de Njcolas Le Rjche se
vient trouver Jésus pendant La poursujt en le raccompagnant à
nuit. IL Lui dit : l'extérieur de l'opéra Garnjer) .
« Rabbi, nous Le savons bien, . . . I L s'agit de comprendre
c'est de La part de Dieu que tu es chaque geste comme une
venu nous instruire, car aucun commande de La pensée, non
h o m me ne peut accom plir Les comme une m écanique, mais
signes que tu accomplis si Dieu comme une émotio n . Chez Les
n'est pas avec Lui. » musiciens, c'est Le sens du tem­
Jésus Lui répond : « Amen, po. Les chanteurs de rock que je
amen, je te Le dis : personne, à con nais sont ultra-connectés. Tu
moi n s de renaître, ne peut voir Leur don nes une guitare, tout
Le règ ne de Dieu. » de suite, ils y sont, ils mettent
Nicodème Lui réplique : « Com­ L'i nstrument exactement en
ment est-il possi ble de naître place au moment même. Quand
quand on est déjà vieux ? Est­ i ls m a rchent, i ls déroulent Le
ce q u'on peut rentrer dans Le pied. Regardez ces deux filles
sein de sa mère pour naître une qui passent devant nous : Leurs
seconde fois ? » pieds tapent Le sol. Ce n'est pas
Jésus répond : « Amen, amen, du tout réfléchi. Rares sont Les
V)
Q)
je te Le dis : person ne, à moins person nes qui o nt Le déroulé de
e

UJ de naître de L'eau et de L'Esprit, pied pensé.
.-f
.-f
0 ne peut entrer dans Le royaume Mais plus que de corps connec­
N
@ de Dieu. té, chez Les danseurs, on parle
..._,
..c
Ol
ï::
Ce qui est né de La chair n'est de corps « branché » .

Q.
0 que chair ; ce qui est né de L'Es­ En pensant à des circuits b ra n ­
u
prit est esprit. chés ensemble, d u courant qui
Ne sois pas éto n né si je t'ai dit passe et Les relie, parce que La
qu'il vous faut renaître. commande est nerveuse et non
Le vent souffle où il veut : tu en­ m uscu Lai re.
tends Le bruit qu'il fait, mais tu Propos recueillis par Cyril Delhay
ne sais pas d'où il vient ni où i l

69
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Paroles de
Hélène Dupont
23 novembre 2009. Nous sommes face à La cathédrale romane de La vWe
d'Autun en Bourgogne, une heure avant Le concert du Quatuor Annesci.

Comment vous concentrez­ d'u n petit moment sans parler à


vous, comment vous personne, trente min utes envi­
préparez-vous ? ron . Tous les quatre, nous avons
On a beaucoup a ppris à parti r de besoin d'être avec les morceaux
certai nes tech niques et des arts qu'o n va jouer, de passer à tra­
martiaux (taïchi, aïkido . . . ) : vers la partition, avec ou sans
être centré, trouver son axe cor­ nos i nstruments.
porel, intellectuel, émotionnel. Comment gérez-vous
C'est rassurant, structurant, de le stress ?
penser à des choses précises, Nous avons un appui très fort,
corporelles, pour ensuite passer nous som mes quatre. Nous
à l'émotionnel. J'utilise beau­ faisons par exemple trois ou
coup la kinésiologie pour réé­ quatre accords ensem ble, nous
quilibrer le cerveau droit et le blaguons, nous som mes dans
cerveau gauche. On doit, dans l'i ntelligence du groupe, le
Vl
un laps de temps très bref, moi ns stressé d'entre nous dés­

01-
changer d'univers, on passe du amorce !

UJ
ri
train à la salle de concert ! Cela dit, on ne le suppri m e ja­
ri
0
N Cela nous sert de repère pour mais complètement, et c'est
@
� qu'on sache qu'on va être en d'ailleurs bien ainsi. Le stress
.!:
O'I
·c

face de quelque chose de diffé­ est notre partenaire, i l permet
Cl..
u
0 rent, pour a mener son cerveau la mise en œuvre de richesses,
à ce qui va se passer. de ressources. Il permet un état
Il fa ut être en phase avec ses de juste tension, de vigilance
idées, son corps, cela dema nde extrême. Plus Je prends ap­
des aj ustements, il faut que pui sur mon ressenti corporel,
mes doigts répondent bien . . . ma prise de terre, plus je suis
Pour me concentrer, j'ai besoin dans l'instant présent. Je ban-

70
chapitre 1 Paroles d'Hélène Dupont

nis toutes Les pensées qui vont pour « voi r » Les moments, Les
vers L'avant ou vers L'arrière. endroits difficiles.
Quel est Le déclic pour Tout ça, on ne L'apprenait pas
attaquer un morcea u au Conservatoire à mon époque.
ensemble ? Auj ourd'hui, oui . On suit des
J'entends dans m a tête Le pre­ cours de taïchi, Les professeurs
mier accord avant de Le j o uer, ont évo- Lué vers une prise
je jette un en charge globale
s a p p u i
e nd
coup d'œil P lu s je pr du corps.
,
or p o r el
a ux autres, « m o n res s e nti c
su r La respiration ?
e,
e d e t err
m a Pri s
.
Je m 'assure ELLe remet t out a...
l' i nst a nt
.
que Je suis
.

l u s Je
. s u i. s da ns
p disposition dans
bien assise,
et on y va !
��;�:��;»_.•.-::-:::
p ré s e
nt Le corps , prise de
terre, émotion, analyse, tout
Je ne regarde plus Le public, je est bien branché, con necté.
L'ai regardé avant. On se sent soli des pour créer,
Si mes pieds ne sont pas cor­ on se sent Légers, comme por­
recte ment posés à terre, j'ai tés tous Les quatre.
a lors un problème de tension. La tech nique A lexa nder ( a cteur
Qua n d on a peu� o n dém arre austra lien) nous a beaucoup
sur La pointe des pieds, L'an ­ aidés.
crage s'en va, L'o rganisation du Propos recueillis
V)
corps passe vers Le haut, Les
Q) par Hervé Biju-Duval
e épa u les montent, tout part vers

UJ
.-f
Le h aut. J'utilise beaucoup La
.-f
0
N visualisation, sans L'i nstrument,
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

71
Vl
(!)
0l...

w
.,...;
.,...;
0
N
©

..c
01
·;::
>-
0.
0
u
Au moment de
parler...
O n n e naît pas o rateur. O n le devient. I l fa ut tord re le cou à cette
i d é e selon la q u e lle ce rta i n s sa u ra i e n t b i e n parler, d ' a utre s n o n .
C ' est se rés i g n e r à cro i re q u e l' o n n e p e u t p a s p ro g resser e t c ' est
acce pter de se la i sse r hypnotiser p a r ceux q u i pa rle nt beau ;
c ' est se soumettre .
Les c h a p i t res q u i su ivent vous d o n n e n t les savo i rs s i m p les e t q u i
vo n t vous a i d er, ceux a ux q u e ls o n ou blie d e pe nser, m a i s q u e
les o rate u rs c h evro n nés co n n a issent t rès b i e n . C e sont les lois à
co n n aître et à p a rt i r desqu e lles c h a c u n peut e n s u ite const ru i re
u n a rt p e rso n n e l et consc i e nt et t rouver la confi a nce e n soi p o u r

V)
pa rle r.
Q)

e

L' a n c ra g e d a n s le sol, la ve rt icalité, la res p i ratio n , le reg a rd , les
UJ
....
....
s i le n ces d o n n e nt a i n s i le socle de d é pa rt. I l n ' e st pas besoin
0
N
@
d ' être g ra n d s o rc i e r pou r les m o b i lise r et e n même te m ps, p e n ­
.....,
..c
Ol s e r à tous à la fo i s p e u t pa raître d i ffi c i le a u d é b u t . I l s' a g it d ' u n e
ï::

Q.
0
éta p e d o n t i l fa u d ra e n s u ite s' affra n c h i r. C ' est co m m e lo rsq u ' o n
u
a p p re n d à co n d u i re , ce q u i pa raît co m plexe d evient vite p lu s
s i m p le , l a p rati q u e a i d a nt . O n construit d es automatismes q u i
évite nt d ' avo i r à y penser e ns u ite. C ' est e n marchant q u ' o n a p ­
p re n d à m a rc h e r , e n nagea nt q u ' o n a p p re n d à n a g e r, e n pa rla nt...
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Faire du stress un al l ié
en prenant appui sur son corps
« Vous n 'avez pas eu le trac ! ? Ne vous inquiétez pas,
mademoiselle, cela viendra . . . avec le talent. »

Sarah Bernhardt

Qui ne con naît le trac ? B i e n souvent d evoi r pre n d re la parole en


public p rovoque de l'a nxiété, parfois de l'a ngoisse. L'o rga n isme
réa g it à cette p e u r par une réaction d 'adaptation plus ou moins
utile , le stress. Gérer son stress sign ifie savo i r en recon naître les
symptômes et les rég u ler par une ré ponse phys i q u e appropriée.
De cette fa çon, on peut t i re r bénéfice des apports d u stress pour
l' organ isme tout en en lim itant les i nconvé n i e nts.

Le regard de Michel

UJ
(1)

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.j.J
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Q>

74
chapitre 2 Au moment de parler . . .

S'adapter à une situation grâce au stress


Le stress, selon les neuro-physiologistes, est ainsi une réaction de
l'organisme face à une situation trop pressante et menaçante . Plus
grande est l'incertitude de la situation, plus elle sera vécue comme
stressante. Par un processus hormonal, le stress déclenche, via le
système nerveux central, la mobilisation d'une énergie immédia­
tement utilisable .
Si la dose de stimulation n'est pas trop grande , la réaction s'au­
torégule et l'équilibre rétabli permet de faire face à de nouvelles
situations.
Si la stimulation est trop forte, un mécanisme de protection se
déclenche, cette protection, la « réaction de survie », pouvant
prendre des formes différentes. Cela va de l'acte manqué au coma,
en passant par l'inhibition, la dépression, la maladie . . .
Nous sommes tous en lutte contre le stress. Pourtant, il s'avère
nécessaire et même vital. Une vie trop stressante est comme une
corde de violon trop tendue, qui risque à tout moment de casser.
Tout l'art est de trouver la tension adéquate qui permette à notre
instrument, à notre personne, de sonner juste.
V)
Q)
Les déclencheurs du stress sont multiples : inconnu , bruit, confron­
e

UJ
.-f
tation, création, privation, frustration, sentiments , victoire . . .
.-f

'' C 'est
0
N Pour Hans Selye,
@ un moment de tension. Je m e suis
..._,
..c médecin et père tendu dès le matin parce que je sais que je
Ol
ï::

Q. de la connais­ vais plaider, même après trente-cinq ans de
0
u plaidoiries, je n 'a i aucune sérénité. J 'attends
sance du stress , il
le moment où je vais plaider. Je mobilise du
est une réponse
stress, de l'adrénaline. Il s'agit de quitter la
d'adaptation de tension des premiers mots pour o b tenir la
l'organisme . Tout le maîtrise de son expression. 11
monde l'éprouve . Il J e a n-Pi e rre M i g n a rd

75
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

devient contre-productif lorsqu'il dépasse nos capacités d'absorp­


tion. Il nous relie en effet au fond des âges et correspond à une
adaptation de l'organisme à une situation de danger. Notre an­
cêtre préhistorique pouvait grâce au stress avoir une meilleure
chance d'échapper au prédateur. Qu'un fauve soit présent dans
les parages, il le sent ou il le voit. De façon instantanée, le sang
quitte les parties supérieures du corps et la tête, provoquant une
pâleur, pour affluer vers les muscles des jambes et permettre de
mieux courir. Un tel comportement d'adaptation, courir plus vite
en présence du danger, inscrit dans nos gènes , a moins d'intérêt
avant une intervention oratoire. On pourra alors parler du déve­
loppement d'un stress inutile, voire négatif.
Au-delà des changements dans la circulation sanguine, le stress
s'accompagne aussi de sécrétions hormonales, notamment d'adré­
naline par la glande médullo-surrénale et de gluco-corticoïdes par
la cortico-surrénale. Ce sont les apports récents de la science qui
ont mis en valeur les réponses neuro-endocriniennes au stress.
Celui-ci n'est donc ni bon ni mauvais en soi, il devient dangereux
lorsqu'il y en a trop, trop longtemps.
Les signes du stress sont soit corporels : mains moites, respiration
V)
Q)

e
courte, mal au ventre , palpitations, irritations, tremblements . . .

'' Il

UJ
soit psychologiques at­
.-f
.-f m 'est arrivé d 'ê tre terrorisé,
0
N devant une salle de 1 000 personnes. titude négative envers les
@
.......
..c
Je suis sorti de ce stress en leur autres, repli sur soi, rigi­
Ol
ï::

disant : "J 'aimerais que vous veniez dité, entêtement, obsession,
Q.
0
u à ma place, car c 'est vraiment très
conformisme , apathie, pas-
très impressionnant . . . " Ils ont alors
applaudi ! Et j 'ai pu commencer ! 11
sivité , agressivité, optimisme
Fra nçois Potier systématique . . .

76
chapitre 2 Au moment de parler. . .

Le regard d e Michel

UJ
(1)

0L..

w
...-i
...-i
0
N
@ Garder le contact avec soi- même
.j.J
..c
0\
ï::::
>-
Toutes les situations nouvelles sont vécues comme stressantes,
0.
0
u avec des degrés d'intensité qui varient selon les personnes.
Dans l'activité professionnelle, de nombreuses situations peuvent
être facteur de stress : modification de l'organisation, mutations
imposées, changement brutal de culture d'entreprise , entretiens
d'évaluation négatifs . . .

77
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Pour faire du stress un atout, les moyens sont divers : relaxation,


respiration plus ample, affirmations positives . . . [essentiel est d'être
conscient de ce qui se passe en nous, sur le plan physique comme
psychologique ; l'essentiel est de garder le contact avec soi-même .
Seules la vigilance et la maîtrise permettent de rester acteur du
processus, de le dominer plutôt que d'être dominé par lui, d'uti­
liser de façon créative cette énergie vitale mise en circulation.
Sinon, le mécanisme de réponse est très puissant et réflexe . On
est dans le reptilien, le comportement se réduit à des réactions de
peur et d'angoisse.
Tous les êtres humains n'ont pas les mêmes zones de confort. Ce
qui sera déstabilisant pour l'un sera banal pour l'autre. Le stress
commence lorsque nous sortons de nos zones de confort qui ne
sont pas les mêmes pour tous. Le vrai talent consiste à oser aller se
promener à la frontière de ces zones-là, en canalisant son énergie
au service de la création .

Mobiliser le bon stress


Le stress est utile à l'organisme '' Ava n t un concert, je gère le stress
qu'il stimule. Ce serait par en m 'inventant des TOC {troubles
V)
Q) obsessionnels compulsifs] ! Je
e conséquent une erreur de vou -

UJ
donne un exemple : juste avant
..-f loir le su pp rimer. Excepté dans d 'entrer en scène, mais à peine
..-f
0
N des cas où les symptômes du quelques secondes avant, je suis
@
..._,
..c
Ol
stress sont de niveau patholo­ capable de retourner dans ma
ï.::
>­ gique et nécessitent un traite­ loge pour fermer un tiroir que je
Q.
0
u sais mal fermé. Ainsi, je reprends
ment médical, il s'agit de faire
l'avantage. 11
du stress un ami. Jea n - M i chel Ja rre V\
Q.)

Cet apport du stress , notamment hormonal, sans prise médica­


menteuse, sans inj ection, est précieux pour l'organisme . Il permet
d'être dans une condition athlétique pour l'intervention oratoire.

78
chapitre 2 Au moment de parler . . .

Yorks et Dobson ont mis en lumière l'apport du stress et des sé­


crétions hormonales sous la forme d'une courbe. En ordonnée est
indiqué le niveau de performance, en abscisse le degré de stress.
Pour un niveau de stress nul, le niveau de performance est mé­
diocre. De façon analogue, un niveau de stress maximal s'accom­
pagne de panique et d'une performance ratée . Un stress présent
mais maîtrisé s'accompagne du niveau de performance optimal.

R elation entre stress et performance par Yorks et Do bson

+
N iveau de perfo rmance

0
+
I nte nsité d e stress

V) Méthode
Q)

e

UJ
Chercher à se débarrasser du stress par une prise de médicaments
.-f
.-f
0 risque fort d'être contre-productif pour une double raison. C'est
N
@ souvent renoncer à l'apport bénéfique du stress et notamment
..._,
..c
Ol
ï:: des sécrétions hormonales qui l'accompagnent. C'est prendre le

Q.
u
0
risque des effets secondaires liés à la prise des médicaments inhi­
biteurs (somnolence, perte de vigilance , etc . ) .
[enj eu est d e parvenir à une régulation du stress par une réponse
physique . Le corps est mon instrument oratoire . La façon dont
j e vais savoir le mobiliser dépend de moi . Vais-je savoir faire du
stress un ami ?

79
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Identifier ses propres symptômes


Un premier enjeu est d'identifier ses propres symptômes de stress,
ceux qui reviennent régulièrement dans une situation d'anxiété,
de façon à mieux connaître son propre fonctionnement. Une fois
cette première prise de distance opérée, plusieurs exercices vont
permettre de juguler les symptômes néfastes du stress afin de
mieux profiter de ses apports.
Avant une échéance que je ressens comme importante, examen,
entretien, animation de réunion, exposé . . . , est-ce que des mêmes
symptômes de stress reviennent régulièrement ? Lesquels ?
(Rougeurs, pâleur, suées, tremblements, irritabilité , accélération
du rythme cardiaque, migraines, troubles digestifs , éruptions
cutanées, insomnies . . . ?)
Quand ? Plusieurs jours à l'avance ? La veille, le matin même ? Au
moment même de l'échéance ? Quels symptômes sont les plus fré­
quents ? Lesquels, insuffisamment maîtrisés, nuisent finalement à
ma performance ? Suis-je capable de les réguler moi-même ? Ces
symptômes atteignent-ils une intensité pathologique qui rend né­
cessaire que j'en parle à un médecin ?
V)
Q) A ffronter ses a ng oisses
e

UJ
.-f
j'identifie les causes ou les situations de stress qui se répètent.
.-f
0
N Dans quel contexte est-ce que j e manque de confiance en moi ? La
@
..._,
..c
réponse ne peut être que personnelle et comporte une dimension
Ol
ï::

Q.
psychique et mentale. En prendre conscience est le levier pour
0
u
progresser.

Gérer physiquement s on stress


Les réponses physiques sont complémentaires du travail psychique
et mental. Une maîtrise du stress fondamentale : la respiration.
j'inspire profondément par le nez pendant cinq secondes, en

80
chapitre 2 Au moment de parler . . .

respiration abdominale . Je tiens l'apnée pendant trois secondes.


j'expire pendant dix secondes, en évitant de contracter la sangle
abdominale le plus longtemps possible.
Je renouvelle l'exercice une dizaine de fois, en essayant d'allonger
à chaque fois la durée de l'expiration. Je le réalise en entraînement
en position couchée sur une surface dure de façon à laisser au
repos les muscles qui ne sont pas
'' Le stress, c'est de l'adrénaline ;
sollicités par la respiration. j 'adore. Pour moi, le stress me

Pourquoi la respiration est-elle si fait parler à toute vitesse ; je


dois me ralentir, être concis,
importante et si efficace dans la
baisser le rythme, travailler la
gestion du stress ?
respiration. C 'est comme en
En respirant profondément, j'ap­ sport. Je fais du polo. Le cheval
porte davantage d'oxygène dans à 60 km/h . . . j 'ai peur. Il n 'y a rien
de meilleur que la peur. 11
mon sang et j e me débarrasse
J ea n - C l a u d e Le Gra n d
mieux des toxines qui y sont
présentes . Or, l e rythme cardiaque est directement lié à la com­
position chimique du sang. Moins celui-ci contient d'oxygène,
plus le cœur aura besoin de battre vite pour assurer les apports
nécessaires à l'organisme . En apportant plus d'oxygène par des

V)
respirations profondes, j 'obtiens automatiquement et en quelques
Q)

e secondes un ralentissement du rythme cardiaque.



UJ
.-f
.-f
0 La méth ode de. . . Catherine Malava l
N
@
..._, S e c e n t re r s u r a ut re c h o s e
..c
Ol
ï::

Q.
S e concentrer sur autre chose permet d e se décentrer. Le trac, c'est
0
u
une grosse centration sur soi . . . Par exemple, se sentir bien ancré
dans le sol et se demander en quoi est ce sol. Si j e réfléchis à cela,
instantanément j e retrouve mes moyens.
Un autre aspect est de se détendre physiquement : se vider com­
plètement la tête, fermer les yeux et écouter tous les bruits autour
de soi : c'est souvent très efficace !

81
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Le prem ier pilier de la pr ise


de parole : s'ancrer dans le sol
« Donnez-moi un point d'appui et je soulèverai le monde. »

Archimède

Avec des points d 'a p p u i q u ' i l trouve en lui-mê me, l' orateur
trouve les bonnes con d itions de départ pour pa rle r en toutes
circonstances. Les points d 'appui de l'orate u r sont au nom bre
de c i n q . I ls n e sont pas l'a lpha et l' omega de la p rise de pa role
mais seulement l'a lpha ... I ls donnent le la, com me en musique.
A chacun ensuite de com poser sa sym phonie ... Le premier point
d ' a p p u i est le plus évident. Chacun a déjà pu l' expéri menter
depuis l'enfa nce. Il s'agit d'être sta ble sur ses deux pieds.

Parler debout devant les autres


Les piliers sont les points d'appui corporels que j e peux mobiliser
en toute situation. Ils contribuent à bien gérer le stress. Ils permet­
tent de ne pas avoir besoin de table ou de pupitre pour parler. Avec
mes points d'appui, je peux parler debout devant l'auditoire, sans
V)
Q)
rien d'autre que moi-même. Mieux encore , ils permettent de parler
e assis à une table ou debout derrière un pupitre, sans avoir besoin du

UJ
.-f
.-f
0
pupitre ou de la table comme point d'appui. Ainsi, je m'en libère .
N
@ De béquille , la table et le pupitre, derrière lesquels bien des orateurs
..._,
..c
Ol
ï::
médiocres croient pouvoir se protéger ou auxquels ils se raccro­

Q.
u
0 chent, parfois physiquement, en y crispant leurs mains, deviennent
tremplin pour la prise de parole. Les points d'appui constituent
également une position neutre de référence pour le corps et l'enga­
gement physique de l'orateur. C'est une position de départ.
Avant une prise de parole , chacun doit ainsi chercher son meilleur
contact avec le sol pour, à la façon d'Antée, en tirer sa force . Les

82
chapitre 2 Au moment de parler . . .

travailleurs du corps, les athlètes , notamment dans les sports de


combat ou encore les danseurs ne font pas autre chose.
La seconde raison est qu'en étant stable lorsque j e parle, je ren­
voie l'image de la stabilité par conséquent d'une première crédibi­
lité. Celui qui ne tient pas en place, qui, sans en avoir conscience ,
fait des pas de danse en parlant, se balance d'un pied sur l'autre
ou qui a des tics de mouvement, renvoie l'image d'une personne
qui n'a pas une bonne maîtrise de son corps et d'elle-même et
perd en crédibilité.
La troisième raison est qu'une '' Plus je prends appui sur mon
position tonique et tenue té­ ressenti corporel, ma prise de
terre, plus je suis dans l'insta n t
moigne du respect que j'ai pour
prése nt. 11 H é l è n e D u po n t
mon auditoire ; en revanche,
une posture avachie envoie un message non conscient d'absence
d'engagement, de manque de considération, voire de mépris .
En revanche, une fois conscient de mon ancrage dans le sol, sur
mes deux pieds, j e peux choisir de parler avec le poids sur une
j ambe, à condition d'en avoir conscience et que ce soit un vrai
choix, et ainsi pour chaque point d'appui.

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f Les p i e d s c o n stitu e n t u n p o i n t d ' a p p u i i n co n t o u rn a b le et le
0
N
@
p l u s évi d e n t . Les G recs et les B e r b è res ava i e n t d éjà m i s e n
..._,
..c
Ol évi d e n ce s o n i m porta nce d a n s le u r myt h o log ie d a n s l a fig u re
ï::

Q.
0 d u g é a n t Antée. Antée est le f i ls d e Gaïa [ la Te rre) q u 'e lle e n ­
u
g e n d re s e u le o u avec Poséïd o n [ le d i e u d e la M e rl. selon les
t ra d itions. Antée ava it la p a rt i c u la rité d ' ê t re p ra t i q u e m e nt i n ­
vi n c i ble t a n t q u ' i l restait e n contact avec l e sol, c a r s a m è re , la
Te rre, ra n i ma i t ses forces c h a q u e fo i s q u ' i l la t o u c h a it.
Antée viva it e n Libye et d éfiait à la lutte tous Les voya g e u rs.

83
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

I l u t i lisait e n s u ite le u rs d é p o u i lles p o u r recouvrir le toit d u


t e m ple d e s o n p è re . I l e st le sixi è m e d e s t rava ux d ' H e rc u le .
Aprè s avo i r c h e rc h é va i n e m e n t à le vai n c re , H e rc u le comprend
que sa force vient d e son a n cra g e d a n s le sol. I l d é c i d e a lors de
le so u lever d e t e rre puis l'étouffe.

Méthode
Trouver sa position neutre de référence . Avant chaque prise de pa­
role, je me concentre techniquement et en silence sur mes points
d'appui. Je vérifie ma stabilité, ma verticalité , j e respire profon­
dément, j e fixe plusieurs points dans l'auditoire. Je mets ainsi à
distance la pression liée à mon intervention orale. Cette distance
est technique et professionnelle.

Avoir un bon positionnement des pieds


Chacun peut rechercher son écart optimal entre les deux jambes
pour obtenir la meilleure stabilité.

Sentir le poids de s on corps


Éprouver les différentes sensations pour les mettre en œuvre à
V)
Q)
bon escient en situation oratoire . Placer tout le poids du corps sur
e

un pied, puis sur l'autre . À 50/50 sur les deux pieds. En avant,
UJ
....
.... puis en arrière .
0
N
@
.....,
..c
S 'enraciner
Ol
ï::

Q.
Ê tre sur ses deux pieds, avec la sensation de s'enfoncer dans le
0
u
sol, au besoin en fléchissant légèrement les genoux.

Alterner m ouvements et imm obilité


Ancrage dans le sol ne veut pas dire pétrification. Là encore, les
points d'appui ne définissent qu'une position de départ, une po­
sition neutre de référence. C'est souvent par le mouvement que

84
chapitre 2 Au moment de parler . . .

l'orateur pourra créer de la variation et du rythme . Il faudra ce­


pendant veiller à ce que le mouvement ne vienne pas surchar­
ger et par conséquent parasiter d'autres langages utilisés dans la
communication .

Se m ouvoir dans L'imm obilité


La dynamique du mouve­ '' J'étais à un mariage. Je devais
ment peut enfin se vivre prendre la parole. Je ne savais
dans une immobilité appa­ pas trop comment m 'y prendre.
Tous ceux qui prenaient la parole
rente. je fais un mouvement,
à ce mariage savaient parler et
avec les bras ou les jambes, pas moi. Et n o tamment un pote,
puis je l'effectue à nouveau un cousin. Je l'ai observé. Il m ·a
sans mouvoir les bras ou les donné ce conseil : "Pense à la
plante des pieds ... " Les points
j ambes. Tout en restant im­
d'appui, c 'est soi. 11
mobile en apparence, mon Ali B a d d o u
corps garde la mémoire de
l'impulsion du mouvement. Il s'enrichit ainsi d'une dynamique
nouvelle qui crée une variation subtile mais à l'économie .

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

85
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Le deuxième p i l ier :
teni r sa vertical ité
« Il est curieux que le tronc soit l'organe pré féré du statuaire

qui en tire mille et mille nuances et qu 'il soit oublié par l'acteur. »

É tienne Decroux, Paroles sur le mime

I l s'agit de positionner son corps de fa çon optimale dans l'espace.


La vertica lité ne correspond pas forcé ment à la position debout.
L.: orateur doit également ch ercher sa vertica lité e n position assise.
Il fa ut a i nsi comprendre la vertica lité comme l'état d ' u n corps à la
fois disponible et to nique. La toni cité dans la prise de parole est
insé parable de la capacité à être détendu {cf. « Se concen trer et
se rendre disponible », p. �-

Allier tonicité et disponibilité


Au-delà du référentiel de base donné par l'exercice du fil à plomb
qui permet à chacun de mieux positionner sa colonne vertébrale
dans la position debout, la verticalité se travaille tout autant par
V)
Q) des exercices de concentration, de relaxation et par des étirements
e

UJ physiques. Une bonne verticalité se fonde sur une conscience in­
.-f
.-f
0
N
time de son centre de gravité . Elle ne correspond surtout pas à la
@ raideur du soldat au garde-à-vous. Elle est une approche en trois
..._,
..c
Ol
ï::

dimensions de l'engagement physique de l'orateur.
Q.
0
u La verticalité a trois vertus :
• elle conditionne la meilleure stabilité et la meilleure dyna­
mique corporelle que l'orateur puisse avoir. Elle correspond à
un engagement physique où la combinaison entre tonicité et
disponibilité corporelle est optimale ;

86
chapitre 2 Au moment de parler . . .


elle nous grandit et stabilise aux yeux des autres . Elle est ainsi
l'expression d'une dynamique corporelle . On peut être petit
en taille et paraître immense et inversement, être un géant en
taille et paraître comme voûté et fermé sur soi-même ;

la verticalité est enfin la condition sine qua non d'une bonne
emprise de la respiration grâce à la mobilisation de la colonne
d'air (cf. Trouver sa voix et passer la rampe », p. �.
«

Méthode
Avoir c onscience de s on corps
Debout. Imaginer que l'on '' Il s'agit d 'un placement vertical
est tenu par un fil par le som­ dynamique, de se placer juste.
met du crâne. Les épaules Il s'agit d'une recherche de
la sensation intérieure, de se
sont basses, les bras bal­
placer juste par rapport à soi,
lants . Inspirer profondément
de s'observer. La conception
en relâchant l'abdomen, les corporelle de chacun de n ous est
épaules ne doivent pas se re­ différente. 11
N i colas Le R i c h e
lever. Expirer profondément.
Et ainsi plusieurs fois de suite.

V)
Q)
Se sentir en équilibre
e

UJ
Marcher le long d'une ligne imaginaire et tenir l'équilibre à l'aide
.-f
.-f
0 des bras .
N
@
..._,
..c
Ol
Deux méth odes de . . . Jua n Carl os Tajes
ï::

Q.
0
La p o s i t i o n d ' é q u i li b re
u

C'est le départ de toutes les autres positions. Il faut trouver la ver­


ticalité à partir d'un axe central déterminé par l'épine dorsale. Il
faut aussi trouver la centralité, cette fois à partir du bassin dont le
positionnement permet de placer le poids et le centre de gravité.
La position d'équilibre est celle où les tensions sont minimales.

87
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Les pieds sont comme agrafés au sol, on va alors d'avant en ar­


rière . On éprouve les positions limites autour de l'axe central. En
avant, sans relever les talons. Vers la position limite, les muscles
abdominaux autour du nombril se tendent et te tiennent, le plus
en avant qu'il est possible , sans tomber. En arrière, ce sont les
muscles dorsaux qui travaillent. Il faut chercher la position d'équi­
libre qui provoque le moins de tension. Quand tu t'en éloignes, tu
contractes. Les bras sont tranquilles sur le côté. D escendre sur les
jambes pour sentir la verticale .
Pour vérifier la centralité du corps, il faut être attentif au poids
réparti entre les deux pieds, puis on descend sur ses jambes ; on
pousse sur les j ambes vers le bas puis on tire vers le haut. On vé­
rifie ainsi son positionnement par rapport à l'axe de la terre et on
sent à la fois la verticalité et la centralité .
R a yo n n e r avec les d i ffére ntes p a rt i es d u corps

Imaginer que l'on a une paire d'yeux supplémentaire au niveau


de la poitrine et du bassin. Il y a des connexions entre les parties

'' L'enjeu est bien d 'obtenir


du corps. C'est organisé . La
le maximum de liberté. La verticalité se décompose ainsi
verticalité, c 'est tout sauf se tenir horizontalement dans les dif­
V)
Q)
bien droit devant un miroir. 11 férentes parties du corps arti­
e

UJ J o rg e Pare n t e
.-f culées ensemble , le bassin, le
.-f
0
N tronc et le visage. torateur qui a trouvé sa verticalité ne regarde
@
..._,
..c plus seulement avec les yeux .
Ol
ï.::

Q.
u
0 Penser La verticalité e n trois dimensions
Fermer les yeux en se stabilisant sur la position du fil à plomb . Se
concentrer sur son nombril et le mouvoir d'avant en arrière dou­
cement de quelques centimètres. Penser au même mouvement
de façon latérale et essayer de mouvoir le nombril de quelques
millimètres.

88
chapitre 2 Au moment de parler . . .

Imaginer des ramifications qui relieraient le nombril aux pieds,


puis le nombril au cerveau . Imaginer tout son corps tissé de rami­
fications. Avec une respiration profonde, travailler la disponibilité
corporelle et le centre de gravité .

La m éthode de. . . Chloé Latour


La c o u ro n n e d ' o r

Première étape : en marchant, '' La position avachie, corps


imaginer que l'on porte une cou­ vers l'avant, ne permet pas
de respirer correctement.
ronne d'or sur la tête.
Les muscles doivent pouvoir
Deuxième étape : la couronne travailler dans leur pleine
d'or tire gentiment vers le haut. et entière fonction. Je me
souviens d 'un ministre à
Troisième étape : toujours dans
l'A ssemblée qui avait des
la même démarche, s'attacher à sensations d 'étouffement, le
avoir les yeux doux (pour tra­ souffle court. Il s 'avère q u 'on
vailler la disponibilité et la maî­ pouvait monter le pupitre
très simplement, de façon
trise du stress) .
électronique. On a demandé
Quatrième étape : élargir son q u 'on le rehausse de 1 0 cm.
champ de vision jusqu'à avoir Cela a su ffi à réso udre le
une vision périphérique. problème. 11
V)
Q)
H e rvé Pata
e Cinquième étape : ce faisant,

UJ
.-f veiller à garder les épaules détendues et les jambes solides (ce qui
.-f
0
N permet de vérifier la qualité de son ancrage . . . ) .
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

89
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Le troisième pilier :
avoir une respiration pleine
« L'inspiration vien t en inspirant. »

Fra n çois Proust

La respiration pleine correspond à des poumons dé ployés de


façon optimale. Elle est à la fois haute et basse, ventra le et
dorsale. C 'est par un mouvement descendant du d i a p h ragme,
muscle relié aux a lvéoles p u lmona i res et q u i les entraîne d a n s
s o n mouvement, que les poumons peuvent s e d é ployer vers le
bas. Cette res p i ration ple i n e correspond à une capacité d ' air
moye n n e de 4 à 7 litres pour l' homme et de 3 à 5 litres pour la
femme.

Les sept fonctions de la respiration pleine


Contrairement à une idée reçue, la respiration pleine est bien la
respiration naturelle. Elle est celle du dormeur et du bébé. C'est en
raison de la pression subie au quotidien que l'on a tendance à se
bloquer en respiration haute et à alimenter ainsi le cercle vicieux
V)
Q)
du manque d'oxygène, de la tachycardie et de la voix haletante .
e

UJ
La respiration pleine a sept fonctions pour l'orateur. Elle lui
.-f
.-f
0 permet :
N
@
..._,
• d'avoir la prise d'air maximale. Or, l'anxiété conduit souvent
..c
Ol
ï::

l'orateur à se bloquer en respiration haute. Les côtes se res­
Q.
0
u serrent, les épaules sont raides et le diaphragme descend à
peine lors de l'inspiration. Les poumons ne se déploient pas.
Il en résulte une prise d'air inférieure de moitié à la capacité
normale de l'organisme ;
• de disposer de ressources pour parler. I.:air est le carburant de
la voix ;

90
chapitre 2 Au moment de parler . . .

• d'avoir une bonne proj ection vocale. Plus la réserve d'air est
importante, plus il est facile d'avoir un souffle régulier. Or,
le mouvement diaphragmatique entraîné par la respiration
pleine présente une seconde vertu . Lors de l'expiration et de la
contraction des poumons, le diaphragme joue le rôle de frein
et permet une régulation du souffle en douceur ;
• d'augmenter le taux d'oxygène dans le sang. Or, le rythme car­
diaque est directement tributaire de la composition chimique
du sang. Plus le taux d'oxygène y est important, plus il peut
ralentir. Par la respiration, j'agis donc directement sur un
symptôme négatif du stress ;
• d'assurer une oxygénation optimale des muscles et une dé­
tente musculaire . La respiration pleine contribue ainsi à une
détente musculaire et à une ouverture corporelle qui permet­
tent un meilleur déploiement de la voix ;
• d'avoir un meilleur échange avec l'auditoire . C'est apparem­
ment imperceptible et pourtant le détail a son importance .

'' La respiration remet tout à


En inspirant, je reçois l'air

disposition dans le corps, prise


de la salle où sont mes au­
de terre, émotion, analyse, tout est diteurs ou interlocuteurs.
V)
Q)
bien branché, connecté. 11 En expirant, j e donne. Un
e
>­ H é l è n e D u pont
UJ
.-f
échange physique s'opère
.-f
0
N qui mérite d'être accentué notamment lors d'une entrée en
@
.....,,
..c
scène (cf. Préparer Ia première et Ia dernière impression », p. ID
« .

Ol
ï.::

Q.
A contrario, un orateur en apnée, réflexe négatif d'une situa­
0
u
tion de trac , renvoie l'image d'une personne raide, coincée,
fermée sur elle-même ;
• d'être inspiré. [inspiration vient en inspirant !

91
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

,,...

ri-------c....i E tre à L'écoute de sa respiration


A u cours d e l'e n t retien q u ' i l n o u s a a ccordé {cf. p. �]. le danseur
éto i le N i co las Le Riche évo q u e le passage d e la B i ble ci-desso us
pou r pa rle r de l' i m po rtance de la res p i ration et plus exacte m e n t
d e l a nécessité d ' e n avoir conscience e t d ' êt re à s o n écoute.
Samuel dans la B i b le ( Livre des J u ges (3- 1 , 1 O J ) . Samuel g ra n d it
a u p rès de ses parents et, lorsq u ' i l est assez g ra n d p o u r être
séparé de sa m ère, Anne, celle-ci l' e m mène c h ez le vieux p rêtre
Eli. Elle d it a lo rs : « J e le d o n n e a u Se i g n e u r pou r toute sa vie. »
B i e n s û r , An n e n e sera pas sans reve n i r vo i r son fils, m a i s ,
d é s o rmais, c e l u i - c i a i d e ra le v i e u x p rêtre E l i p o u r le service d e
D i e u . . . U n soir, a lo rs q u ' Eli est co u c h é , Sa m u e l , q u i d o rt p rès
de l'Arc h e d 'Alliance, e nt e n d q u ' o n l'a p pelle :
- S a m u e l , Sa m u e l !
I l c roit q u e c ' e st Eli q u i a beso i n d e l u i . Alors, i l se lève et se
re n d à son c h evet :
- M e vo ici p u i s q u e tu m ' a s a p pe lé ...
- Mais, j e ne t ' a i pas a p p e lé Sa m u e l , ret o u rne te c o u c h e r !
Sa m u e l reto u r n e se co u c h e r et e nte n d à nouveau la vo ix. I l se
re n d p rès d ' Eli et d i t :
V)
Q)
- M e vo ici p u i s q u e tu m ' a s a p p e lé . . .
e

UJ E l i n e c o m p re n d pas, p u i s q u ' i l n ' a ri e n d i t :
.-f
.-f
0
N
- M a i s , j e ne t ' a i pas a p p e lé . Sa m u e l, reto u r n e te coucher !
@
..._, U n e t ro i s i è m e fois, Sa m u e l e nt e n d q u ' o n l' a p pe lle ... I l reto u rn e
..c
Ol
ï::

vo i r Eli. C e l u i - c i com p re n d a lo rs q u e c ' est D i e u q u i a p p e lle le
Q.
0
u g a rço n . I l d i t à l' e nfa n t :
- S ' i l t ' a p p e lle e n co re, tu d i ras : Pa r le Seig n e u r, ton servite u r
t'écoute !
Sa m u e l reto u rn e se cou c h e r et e n t e n d à n o uveau l'a p p e l d e
D i e u . I l ouvre a lo rs b i e n g ra n d son cœ u r e t est attentif à toutes
les p a ro les de C e lu i - c i . . .
Po u r ente n d re , i l fa ut écouter . . .
92
chapitre 2 Au moment de parler . . .

Méthode
Avoir conscience du positionnement de ma respiration
Comment savoir si j e suis en respiration haute ou pleine ? j'observe
le mouvement de mon buste lors de l'inspiration . En respiration
haute seule la poitrine prend du volume.
En respiration pleine, la poitrine gonfle légèrement mais plus en­
core le ventre par la poussée du diaphragme sur les viscères. Le
mouvement n'est sans doute pas esthétique, mais il est efficace.
Un chanteur lyrique en use très largement.
Comment identifier la respiration que j'utilise ?
Allongé sur le sol pour relâcher les muscles qui ne concernent pas
la respiration. j'inspire et j'observe la partie du tronc qui prend du
volume au moment de l'inspiration. Si c'est le buste et les épaules
qui s'élèvent, je suis en respiration haute. Si c'est l'abdomen, j e
suis e n respiration basse.

M obil iser La respiration basse e n position all ongée


Touj ours allongé sur le sol, j 'inspire pendant cinq secondes par
le nez, j e tiens l'apnée pendant trois secondes puis expire par la
V)
Q) bouche pendant dix secondes. Je veille à laisser l'abdomen libre
e

UJ
et prendre de plus en plus de volume au moment de l'inspiration.

'' Les danseurs sont des êtres viva n ts .


.-f
.-f
0
Je veille à ce que le buste
N
@ Pour vivre, il fa ut respirer. Respirer, ne s'élève pas afin de bien
..._,
..c
Ol
ï:: c'est inspirer et expirer, tout isoler respiration basse et

Q.
0 simplement. Sur scène, c'est dans la haute. Je renouvelle plu­
u
respiration que se trouve souvent un
sieurs fois l'exercice. Si
des défauts les plus flagrants. Il faut
j'ai des difficultés à mobi­
savoir q ue c'est quelque chose. Ce
n 'est pas rien. Il faut être à l'écoute liser la respiration basse,
de sa respiration. 11 je pratique l'exercice cinq
N i c o las Le R i c h e
minutes par jour pendant

93
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

deux à trois semaines jusqu'à pouvoir respirer profondément de­


bout et sans avoir à y penser.

La méth ode de . . . Laurence Daïen-Maestripieri


Tro u v e r sa res p i ra t i o n b a sse avec u n e p a i lle i ma g i n a i re

Pour l'inspiration : imaginez que vous inspirez dans une paille en


plaçant votre main sur le ventre , automatiquement, cela placera
votre respiration « basse » .
Pour l'expiration, expirez sur un « CH . . . » bien sonore .

Réguler s on s ouffle a fin de m ieux maîtriser sa voix


Debout, j'inspire par le nez pendant 5 secondes. je tiens l'apnée
pendant 3 secondes. j'ai resserré mes lèvres comme si j e voulais
aspirer un liquide avec une paille. Les lèvres ainsi formées, j 'ex­
pire en veillant à avoir un souffle continu d'abord pendant 1 0
secondes, puis 1 5 , 20, 2 5 . . . Il est primordial de travailler avec un
souffle constant et de maî­
triser parfaitement le mo­
'' La respiration permet d 'éviter
les tensions musculaires qui vont
ment où je cesse de souffler, perturber la p rojection de la voix.
sans baisse de la qualité du Il faudra apprendre à utiliser la

souffle dans les instants qui partie basse des poumons plutôt
V)
Q)
que la partie haute. Toute tension
e précèdent.

UJ musculaire au niveau du cou et
.-f
.-f
0
du larynx se traduit en e ffet par
N
@ des sons qui ne sont ni libres ni
..._,
..c
Ol
harmonieux. 11
ï::

Q.
H e rvé Pata
0
u

94
chapitre 2 Au moment de parler . . .

Le quatr ième pil ier :


poser un regard assuré et précis
« L'œil écoute. »

Pa u l Claudel

U n e idée reçue dans l'a rt oratoire est q u ' i l fa udrait ba layer


l'a u d itoi re du re gard. Par un tel mouvem ent le regard reste flottant
et l'orateur e n déséq u i li b re . Fixer un point permet de trouve r
une sta bi lité i nterne. U n seul point fixe limiterait bien entendu la
re lation avec le public. Lenjeu est donc de m u lt i p lier les points
fixes, successivement, g râce à un regard mobile mais à chaque
instant assuré et précis. Le regard de l' o rateur est d ivergent, celui
d u public convergent.

Les sept fonctions


d'un regard assuré et précis
Le regard a 7 fonctions principales pour l'orateur. Il lui permet :
• d'obtenir un équilibre interne assuré par le cervelet, grâce à un
regard fixé sur un point ;
V)
Q)

e
• d'assurer le contact '' L'orateur a l e regard ouvert. I L y a

UJ avec l'auditoire. Il té­ de g randes différences entre voir
.-f
.-f et regarder. Voir, c'est une notion
0
N
moigne de ce que
physique, regarder, c 'est une notion
@
..._, l'orateur lui adresse un psychologique. Quand les épaules se
..c
Ol
ï::
>­ message. Ainsi, l'en­ tournent avec la poitrine, alors là tu es
Q.
0
u semble du public peut dispo nible, engagé corpore l lement.

se trouver concerné Tu demandes de l'attention mais tu


donnes de l'attention. ''
et l'orateur trouve sa
J u a n Ca rlos Tajes
stabilité . En revanche ,
si je me laisse hypnotiser par un membre de l'auditoire (le
supérieur hiérarchique , l'ami, la personne importante du

95
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

moment) , je risque de perdre l'attention du reste de l'audi­


toire qui pourra le ressentir comme un manque d'écoute et de
respect. C'est par le regard que l'on se fait écouter ;
• d'exprimer ses sentiments . Les yeux sont « le miroir de l'âme » ,
disait-on au xvne siècle ;
• d'être attentif aux moindres mouvements du public et à la
qualité de sa concentration. En ce sens, on ne se contente pas
de voir, on regarde. [ « œil écoute » ;
• de donner une variation et par conséquent un rythme au propos ;
• de régler le volume so- '' Au spect acle des Enfoirés, avec
nore de la voix. Le re- 1 5 000 personnes à Bercy, comme
gard est un rail pour dans une petite salle . . . Face à une
salle pleine, comme face à une salle
la parole . Il permet la
vide {on triche un peu ... il faut alors
prise d'espace ;
se l'imaginer pleine . . . } ... Oui ... comme
• de témoigner enfin de si on regardait une personne dans
l'éclat de l'orateur grâce les yeux... comme si on s'adressait à
chacun personnellement. 11
au brillant des pupilles.
M i m i e Mathy

Méthode
Fa ire succéder des points fixes
V)
Q)

e

Pour n'oublier aucune partie de la salle , j e projette mon regard en
UJ
.-f
.-f
dessinant un « M » , succession de points fixes, dans la salle .
0
N
@
....... D on ner un sens à s on regard
..c
Ol
ï::

Q.
je guide le sens de mon regard, non à partir de moi-même mais
0
u
à partir de la salle. Par exemple, en Occident, au lieu de regarder
de gauche à droite, dans le sens de lecture de l'orateur, je regarde
de droite à gauche, dans le sens de lecture des auditeurs. Ainsi
font des personnalités politiques telles que Nicolas Sarkozy ou
Barack Obama.

96
chapitre 2 Au moment de parler . . .

Trouver son équilibre interne


je parle les yeux fermés et j'expérimente les changements par rap­
port à la parole, yeux ouverts.

'' L'orateur doit parler avec des s e e i n g


spa rkling eyes, des "yeux pétillants
qui voient" : qui voient quoi ? Pas
seulement le public, mais aussi voient
ce que l'on est en train de dire ; on le
ressent dans le corps. Le regard est
ainsi un vecteur d 'émotion, d 'a utorité.
On sourit aussi avec les yeux. 11
Pa u l Viala rd

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

97
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Le cinquième pilier :
habiter les si lences
« Le silence qui suit du Mozart, c'est encore du Mozart. »

Sacha Guitry

Le silence est le g rand ou blié des man uels de rhétorique. I l est


pourtant la pierre a n g u la i re de toute i ntervention ora le et de son
ryt h me. I l dépend pourtant de l' orateur que le sile nce ne soit pas
un vide, mais q u ' i l crista llise au contra i re la force de sa conviction
et la ric hesse de la relation à l'auditoire. La qua lité de la pa role
procède de la qua lité d u s i lence. La parole n ' a de poids que par
ra pport a u sile n ce .

Le regard de Michel

1ili�-fof � wfltlrf<ETM . ���.


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(1)

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L..

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0.
0
u

...

a &

98
chapitre 2 Au moment de parler . . .

Les sept fonctions du silence


Le silence de qualité est également doté de sept fonctions princi­
pales. Il permet :
• de nouer et de nourrir la relation entre l'orateur et son au­
ditoire . Dans le silence , l'orateur n'est en outre présent que
par le non-verbal et lui donne une puissance accrue . Dans le
silence de qualité , l'orateur est présent par un charisme dé­

'' Le
pouillé. C'est celui qui
silence me fait penser à
restera le plus souvent
l'espace. On évolue dans l'élément
en mémoire. En ce qui est l'air. Le silence, c 'est
sens, la prise de parole quelque chose. Le silence n 'est
a quelque chose d'im­ pas l'absence de tout et rie n . C 'est
du temps. Un long silence n 'est
pudique et de charnel
pas la même chose qu 'un court
qui explique que bien
sile n ce. J1
souvent on n'ose pas N i colas Le R i c h e
s'exposer ;
• de donner le temps initial où l'orateur s'assure de ses cinq
points d'appui et aborde techniquement, par conséquent avec
une distance sereine, son intervention ;
V)
Q)

de ponctuer le propos et de lui insuffler un rythme ; il permet
e

UJ
des variations ;
.-f
• de créer du suspense s'il est judicieusement placé avant un
.-f
0
N
@ terme ou une idée que l'on souhaite mettre en valeur ;
..._,
..c
Ol
ï::

• de clarifier l'idée que l'orateur va exprimer ;
Q.
0
u • à l'auditoire d'entendre ce qui est dit, de le ressentir, de se
l'imaginer et de le comprendre. Il est le temps de la réception.
Gaston Bachelard, philosophe, opposait les « silences pleins »,

au cours desquels chacun est tout rempli de ce qui se passe


ou qui vient d'être dit, aux « silences creux », durant lesquels
chacun se sent gêné ;

99
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

• de prendre le temps d'être sensible aux réactions de l'audi­


toire. Dans le silence, j'écoute mon public.

Méthode
Nettoyer sa parole des scories
S'enregistrer sur une prise de parole impromptue d'une minute.
Compter les parasites « bah », « euh », « en fait » . . . Renouveler
l'exercice en s'efforçant de tous les bannir.

Le regard de Michel

tcV.. ''

UJ
(1)

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...-i
...-i
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>-
0.

tt Il y a cette idée reçue à la radio. Il


0
u
Va incre sa peur du silence
faudrait fuir le silence, les "blancs".
Tenir le silence pendant de lon-
Tout silence n 'est pourtant pas une
gues secondes face à l'auditoire , catastrophe. À la radio, le silence
en s'acceptant et en dépouillant fait sens. Je n e veux pas être dans

sa présence. la course aux mots. 11


Ali B a d d o u

100
chapitre 2 Au moment de parler . . .

S'écouter respirer dans Le silence


I n s p i re r lo n g u e m e n t p a r la n a r i n e d roite en a p puya nt de l' i n d ex
s u r la n a r i n e g a u c h e , p u i s i nve rse m e n t p a r la n a r i n e g a u c h e
e n a p puyant s u r l a n a r i n e d ro ite. À c h a q u e fo is, observer les
sensations d a n s son corps et les co m pa re r, côté d roit et côté
gauche.

La méthode d e. . . Laurence Daïe n - Maestripieri


P l a c e r les s i le n c e s à pa rt i r d ' u n texte

Lire le texte normalement.


Lire le texte en disant les signes de ponctuation à voix haute en
soutenant le silence d'un regard adressé.
Lire le texte en remplaçant les
signes de ponctuation par des
'' Il y a un vrai intérêt du blanc à la
télé. Le blanc est télégénique ! On
silences qui dureront le temps surprend quelqu 'un qui réfléchit,
de la ponctuation prononcée pris de court, surpris par une

dans sa tête avec un soutien du question, qui est ému. Le blanc à


la télé, c'est de l'émotion, la vérité
regard.
aussi de la personne, c 'est aussi
V)
Q) une forme de réponse. 11
e Catherine M a lava l

UJ
.-f
.-f
0
N
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..._,
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Q.
0
u

101
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Le regard de Michel

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0
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u

102
chapitre 2 Paroles de Juan Carlos Tajes, Jorge Parente, Paul Vialard

Paroles de
Juan Carlos Tajes, Jorge Parente,
Paul Vialard
Interv;ew cro;sée 1 1 novembre 2009. C'est sous une verrière et autour d'une
soupe rus6que qu ';[ a cu;s;née - à partfr d'un cah;er de recettes manuscrites
hérité de sa grand-mère - que Juan Carlos Tajes nous reçoff dans son ateUer
d'Amsterdam. Par moment, L'un ou L'autre se Lève, fa;t quelques pas pu;s se
rasso;t.

La position verticale ? Paul v;afard : C'est une position


Juan Carlos Tajes : C'est Le dé­ d'équilibre où Le diaphragme
part de toutes Les autres posi­ doit être Li bre. C'est ainsi une
tions. IL faut trouver La verti- position où Le poids du corps
calité à partir d'un axe central se répartit parfaitement sur
déterminé par L'épine dorsale. Les ha nches et
IL fa ut aussi Les muscles du
rt e,
, c 'es t
trouver La cen­ « La v
ert ic a 1 bassin, qui sont
s la t e m p êt e .

�:
da n
tralité, cette u n a rbre conçus pour Le
a ut a
fois à partir du c · est t o ut supporter, eux-
c a r 1 y a
u,
bassi n dont Le u n ros ea mêmes se re-
os ea u
.....
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d u
la l i b ert é
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ë5 position nement posant sur Les

��;�- -:�-:�:
ie u r » .
, l '1· nt e' r

UJ permet de pla­ a ·
J a m b es, et bien
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..-1 -
0
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cer Le poids et • sûr, sur Les pieds, poi nt es-
@ Le centre de gravité. La position sentiel de contact avec La terre
..._,
.!::
Ol
ï:::: d'équilibre est celle où Les ten ­ pour y trouver L'énergie dans

c.
0 sions sont mini males. Les pieds cette position verticale. C'est
u
sont comme agrafés au sol, on fi nalement La position La plus
va alors d'avant en arrière. « naturelle », celle où Le corps
V\
Cl>

0
>. Jorge Parente : U n geste si m ple n'est pas en te nsion, où i l y a
LU
Cl>
Cl..
=:i
2
pour éprouver La verticalité : Le m i n i m u m de fatigue. Elle est

@ détendre Le geno u puis Le tendre valable pour La ten ue mais aus­


au maxi m u m puis relâcher. si essentielle pour La voix.

103
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Jorge Parente :L'enjeu est bien ter la voix.


d'obtenir le maximum de liber­ Paul Vialard : Grâce à la verti­
té. Je suis ainsi toujours gêné calité, la v01x son ne, comme
de parler de la verticalité a ux un i nstru ment (comme un vio­
étudiants. La verticalité, c'est loncelle avec sa caisse de ré­
tout sauf se tenir bien droit de- sona nce) . En chant lyrique,
vant un miroir. c'est d'ailleurs la v1s10n que
Jorge Parente : . . . l'arbre dans l'o n adopte : on travaille sa
la tem pête. Tu peux être soumis voix comme on travai llerait,
à tout, mais tu restes toi . Mais par exemple, le violoncelle, on
a uta nt un roseau, car il y a la li­ cherche le meilleur son, o n le
berté du roseau à l'intérieur. La polit, on l'en richit et o n se l'a p-
verticalité ne doit surtout pas proprie. Le corps
être rigide. La , dést re s sa nt
. est un espace de
x e es t
« L a
verticalité, c'est résonance. S'il n'y
a for c e e n b a s,
la position qui S'il y a pas de ten sion,
e
a ut d e vi e nt li b r »
va servir tout ce le h la vibration cir-
qu'on a à faire. Un cule mieux dans tout le corps.
changement d'appui et tout ce On reste li bre au nivea u du
qui est lié à la liberté de la respi­ tronc et du bassi n , ce qui per­
ration de la vibration. La vertica­ met de mettre moins de pres­
lité apporte la disponibilité. Elle sion sur le larynx lorsque l'on
place dans un état d'équilibre veut projeter sa voix.
Vl

0
pour mettre cette disponibilité Jorge Parente : . . . et laisse plus
1-

UJ au service de ce que tu as à dire. de place a ux h a rmoniques . ..

ri
ri
0
N
Elle permet le moment où l'on Juan Carlos Tajes : Je lève un
@ trouve sa solution et où le corps bras. C'est la métaphore de l'aile

.!:
O'I
·c
va trouver la note. appliquée a u corps humai n . Ca

Cl..
0 Verti calité et voix ? ouvre le côté du corps. Ça o uvre
u
Jorge Parente : La verticalité la voix. Il m'arrive de cha nter
permet à l'organe vocal de fonc­ certai ns moments du ta ngo le
tio n ner de manière opti ma le. bras levé, la main repliée sur
Elle permet de respirer mieux et le front, sans avoir à y penser.
d'ordon ner les idées, de mieux Pou r certains m oments de la
maîtriser son corps pour proje- voix, le corps bouge insti ncti-

104
chapitre 2 Paroles de Juan Carlos Tajes, Jorge Parente, Paul Vialard

vement pour trouver la solution cis ou guidés. Ça se travaille


vocale. La verticalité va aider à de beaucoup de manières : de
être conscient de son corps et à façon très pointue comme un
faire ses choix. chanteur lyrique ; on peut a ussi
l'aborder a utrement, par le jeu,
La relaxation ?
par le m ot. Entendre le mot et
Jorge Parente : Quand on a plus
sa réso nance : où est-ce qu'il
de tran qui llité, on est moins
m'e m mène da n s mon i magi­
préoccupé et plus sensible à la
naire ? Qu'est-ce qui va appa­
réception de ce q ue l'on fait.
raître derrière le m ot ? Quelle
Juan Carlos Tajes : On retrouve
différence si c'est moi o u un
la verticalité. L'axe est déstres­
autre qui parle ou qui ch ante ?
sa nt. S'i l y a force en bas, le
h aut devient li bre. Peut-on changer sa voix ?
Paul v;alard : . . . Oui, l'optimiser.
La voix, ça se travaille ?
Jorge Parente : . . . Oui, la chan­
Paul Vfolard : Bien sûr, c'est
ger. J'en connais plusieurs qui
même quasiment indispensable.
ont cha ngé leur voix.
La base, c'est le souffle. Puis
Paul Vfolard : Je pense à un
vient tout le travail de la réso­ chanteur lyrique, de bel canto,
nance. Il y a une résonance na­ très connu, Juan Diego Florez :
turelle sous le larynx, que l'on i l a une voix très légère, et qui
peut bien sûr o ptimiser ; m ais surprend initialement, telle­
V)
ce qui va surtout enrichir le son, ment elle est i n habituelle. Elle
Q)

e ce sont toutes les zones sub­ est fi ne comme un fil de rasoir,



UJ
.-f
laryngiques - pharynx, c'est­ mais la résonance qu'elle pos­
.-f
0
N à-dire gorge et le dessous du sède par l'usage de tous les ré­
@ palais - mais a ussi les cavités
..._,
..c
sonateurs peut la faire voyager
Ol
ï::

nasales, les si nus, et la bouche, dans un auditorium de plusieurs
Q.
u
0 jusqu'aux lèvres. Il y a ensuite mi lliers de spectateurs. Ce n'est
un travail de projection à effec­ absolu ment pas une question
tuer : volume, diction/articula­ de volume : si quelqu'un a une
tion/prononciation. petite voix mais développe une
Jorge Parente : On peut tra­ telle résona nce, ça voyage de
vailler seul sa voix bien sûr, manière déconcertante. C'est
mais i l faut des exercices pré- trouver cette qualité de ré-

105
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

sonance supplémentaire, ce la respiration et la note sont


« pi n ge » comme disent les An­ connectés, tu retrouves des
glais ( le mot lui-même peut ai­ h armoniques dans ton mouve­
der à comprendre, par l'i mage : ment, lorsque Le corps est dis­
« pin g ! » ) : c'est alors tout ponible, ça vient enrichir.
le devant de la tête qui vi bre, Ce n'est pas un effet mais un
comme une mini -explosion ato­ geste, le mouvement est a u ser­
mique dans notre crâne. vice de la parole.
Jorge Parente : J'ai entendu des Paul Vialard : Un geste peut ai­
voix se transformer très rapide­ der à appuyer le so n . Si j'ose
ment par la prise de conscience dire, la postu re/gestuelle, la
de l'articulation . voix et le regard sont com m e le
Paul Vialard : U n jambon, le from age
t
son bien pro­ « Un s
on bie n pro dui et l'œuf dans la ga-
e n toi »
duit peut voya­ p eut voyag er lette breton ne : on
ger e n toi. Les dit en Bretagne,
cha nteurs ang lo-saxons par­ « dans la galette tout se com­

lent de sp;nn;ng sound, un son plète » . Il y a u n prolongement


qui « tourne » à l'i ntérieur du de la voix par le corps, et le
corps comme une bobine de fi l geste se marie a u son, à la di­
de dynamo, un cercle d'énergie, rection du regard, et devient
un mouli n de son qui alimente l'expa nsion de la verticalité
la richesse de la voix constam ­ dans l'espace.
Vl

0
ment à partir de la vi bration du Jorge Parente : Le regard, c'est
1-

UJ corps. C'est à ce moment que a ussi le fi l de la pensée. C'est
ri
ri
0
N
la voix produit a lors nature lle­ le ra pport à l'espace et à soi,
@ ment le fameux « vibrato » qui ce qui permet de rééquilibrer.

.!:
O'I
·c
ne doit pas être forcé mais qui C'est le rapport à l'espace et à

Cl..
0 est i n hérent à la vi bration. Le l'autre.
u
contrai re, c'est une sensation Première
de b locage, un son plat, u nidi­ et d ernière impression ?
mension nel. Paul Vialard : Je me souviens
Quelle relation d'u ne cha nteuse lyrique à l'Opé­
entre le geste et la parole ? ra de Seattle. J'assistais à la
Jorge Parente : Quand le corps, représentation des coulisses, et

106
chapitre 2 Paroles de Juan Carlos Tajes, Jorge Parente, Paul Vialard

cette fem me termine sa scène qu'elle était déj à hors champ de


(elle jouait un jeune comp osi­ la sa lle.
teur qui se dispute violemment Juan Carlos Tajes : L'orateur
avec son professeur car la re­ doit prendre la sa lle dans le
présentation de son œuvre a premier mo ment, dans le mo­
été a n n u lée) et sort d'un pas ment du si lence. À la fin, il ne
très énergique, dans l'énergie faut pas relâcher la salle. Le
de la colère. Elle a marché sur discours ne se finit pas avec le
moi du milieu de la scène, fon ­ dernier mot. C'est touj o u rs là
çant comme u n e bête sauvage, l'enjeu : ça se fi n it bien a près
et a continué sa course sur les appla udissements.
une q ui nzai ne de mètres a lors Propos recueillis par Cyril Delhay

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

107
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Paroles de
Alain Souchon
24 décembre 2009. Après son concert, nous nous retrouvons autour d'un
verre. A fa;n Souchon est à La fo;s détendu et très présent : 11 souha;te
toujours que ce qu'il va exprimer soff au plus près de ce qu';f ressent.

Afa;n Souchon : Avant de com­ Travaillez-vous votre position


mencer, puisqu'on parle de par­ corporelle ?
ler en public, il faut savoir qu'i l Non, je ne l'ai pas travaillée.
y a des gens qui ont du plaisir à Ma fem me me dit : « Tiens-toi
se m ontrer, à se droit ! » Mais
faire entendre. << J e reste trente mi nut es c'est le ventre
J'en fa is partie, dan s Le noi r avant qui pousse la
capter l'atten- a n�t�ellr!!!!»!!!!l•!!!!':�
�d�e�ch�� !!ml =
voix. Je baisse
tion est un plai - les épaules, je fais des
sir. Il y en a d'a utres qui n'ai- efforts avec mon ventre. Et j'es-
ment pas ça. saye de me tenir droit.
Faites-vous des exercices Vous avez Le trac ?
d'entraînement ? Oui, ça m'aura gâché tout le
Des exercices vocaux, oui . J'ai plaisir à chante r sur scène, sauf
eu longtemps un professeur de à partir du milieu du con cert.
Vl
� cha nt, M me Charlot. Elle est cé­ J'ai le cœur qui bat. J'ai tou­
0
1-

UJ lèbre, elle a accom pagné beau­ jours été com m e ça.
ri
ri
0
coup de chanteurs. Elle nous a Pou r lutter, je me concentre sur
N
@ quittés, je conti nue tout seul, ce que j'ai à faire, je répète, je

.!:
O'I je fa is des exercices chez moi, me concentre sur ma première
·c

Cl..
0
dans ma loge, là où je suis. chanson, je fais abstraction
u
Cela permet de sécuriser ma des gens, et petit à petit je me
voix, d'être plus sûr. Et puis i l laisse prendre par eux. Au dé­
faut a ussi une hygiène de vie, part je suis tout seul, et co m me
on ne peut pas longtemps boire j'ai une mémoire pas terri ble,
de l'alcool la nuit et chanter le ça m'inquiète et je rabâche. Je
lendemain . . . reste trente min utes dans le

108
chapitre 2 Paroles d'Alain Souchon

noir avant de cha nter. que tu viens de faire. » Je ne


Auj o u rd'hui j'ai moins le trac, le savais pas. Qand je fai s la
mais c'était terrible, com me chanson, je ne sais pas que
à l'école, quand on m'interro- c'est une chanson forte.
geait, je ne savais plus rien. Les écrivains, c'est pareil,
Cette an née, c'est la première Saga n , Modiano, que j'aime
fois o ù je suis plus beaucoup, i l y a
v ent re q u i.
détendu. M ais « C 'est Le des romans forts.
v oix Je b ai. ss e
si non je prends Pou ss e la Et puis il y a
·

es, e fai s de s
L e s é pau l J
·

des trucs pour a ussi le plaisir


m o n ve nt re »
dorm i r. e ffo rts a vec d'agencer des
Le trac, je ne mots qui vont avec des
vois rien de positif là-dedans. notes, le plaisir de faire, de
Pendant la première heure de trouver.
concert, je suis dans la concen­ Créer, ça vous fait souffri r ?
trati o n . Après ce temps-là vient Non, pas souffrir, mais c'est
le plaisir, le soulagement, je parfois un casse-tête !
suis détendu, he ureux.
Avez-vous eu des moments
Vos textes, com ment faites­ de panique sur scène ?
vous ? Le Bagdad de Lann e;houé, je ne
J'ai l'i mpression d'avoir de la peux la faire que tendu, cette
chance de ce côté-�, de dire chanson. Un soir, à l'Olym pia,
V)
Q)
des choses qui coïncident avec à l'époque où je faisais du ci­
e mes frères humains. Je ne fais néma, avec dans la sa lle p lein

UJ
.-f
.-f
pas exprès . de gens célèbres, je commence,
0
N Je marche beaucoup pour trou­ je me trompe. Ça va dans une
@
..._,
..c
ver des mots, les assembler, chanson plaisa nte, mais là,
Ol
ï::
>­ pour qu'ils aient un charme. Les elle est tendue celle-là. Je
Q.
0
u sujets dont je parle, ça coïn­ me retrom pe. J'avais honte, je
cide. Par exemple Allô Maman, ne savais plus où me mettre.
Foule senUmentale, pour m oi, C'était comme si je tom ­
c'étaient des chansons comme bais dans u n trou. J e recom­
les a utres quand je les ai faites, mence une troisième fois . Ça
et la maison de disques m'a passe. Les gens ont applaudi.
dit : « Ça, c'est un hym ne ce Peut-être avaient-ils pitié ?

109
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

J'ai merdé sur cette chanson Votre diction,


C'est mon pire s ouvenir. comment faites-vous ?

Comment vous Ma force, c'est pas ma voix.


d étendez-vous ? C'est pourquoi je fais attention
Qua n d je suis te ndu, ça se ma­ à ce qu'on compren ne. J'arti­
nifeste vers Le bas du dos, ou Le cule, j'aime qu'on com pren ne.
h aut quand i l y a ma l-être, de Propos recueillis
L'i nquiétude. Je me détends en par Hervé Biju-Duval
marchant, dans La montagne,
j'emporte un casse-croûte. Et je
marc he.

Vl

0
1-

UJ
ri
ri
0
N
@

.!:
O'I
·c

Cl..
0
u

1 10
Avant, pendant,
apres : à chacun
'

son charisme
La utorité, c ' est l' a uctoritas lat i n e . C ' est l'a u ra q u i se d é g a g e
d e c h a c u n . E lle est va ria b le d a n s le t e m ps e t selon les c i rcons­
tances. I l y a d e s occa s i o n s d e p rise d e p a role q u i pe rmettent à
d e s p e rsonnalités q u 'on n e d i scernera i t pas s i n o n d e se révéler.
Le cha risme se fa çonne tout a u lo ng d e la vie ; c ' est u n e façon
d ' être a u m o n d e . Les re nco ntres, les d écouvertes, les lect u re s
i rrig u e nt l a p e rs o n n a lité e t c h a c u n p e u t nou rrir s e s p rises d e pa­
V)
Q)

e ro les d e ce ca p i ta l accu m u lé . Le c h a r i s m e n'a pas beso i n d ' être



UJ
.... a ffecté o u s u rj o u é .
....
0
N
I l se fo n d e s u r d e u x q u a lités, l' écoute e t l' e n g a g ement person­
@
.....,
..c
Ol
n e l. C h a c u n p e u t avo i r des p ré d i sposit i o n s , mais l' esse ntiel reste
ï::

Q.
0
d a n s le t rava i l. Ce t rava i l ne se réd u it pas à u n e q u e lco n q u e h a b i ­
u
leté tec h n i q u e . La virtuosité verbale n e s a u ra m a s q u e r lo ngte m p s
u n e a bsence d e va le u rs . C o m m e i l y a u n cent re d e g ravité p hy­
s i q u e d e l'o rateu r, à c he rc h e r et à t ravai ller, on p e u t pa rle r d ' u n
cent re d e g ravité i ntellectu e l e t m o ra l à q u est i o n n e r e t à forg e r.
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Savoir écouter un interlocuteur


« Celui qui n e sait pas se taire ne sait pas non plus parler. »

Sénèque

De l'écoute d é pend la qua lité de la re lation à l'autre d a n s la


prise de parole. L'écoute est attention à l'autre et capacité de
concentration. L.: écoute est le préala b le à la compréhension
rée lle, pour sortir de son p ropre champ de conscience et d e sa
propre vision, pour mieux a lle r vers ceux de l'autre. L'écoute est
ce pendant ra rement tota le . Elle demande un effort consta nt. E lle
nou rrit a ussi la qualité de sa propre parole.

Les six niveaux de l'écoute


Les différents niveaux d'écoute peuvent a1ns1 être schématisés
dans six qualités de la relation à l'autre :

Le regard d e M i chel

� ( )
.....
vi

2.

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0
u

__

5
6
112
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

• niveau 1 . Je n'écoute pas. Je suis ailleurs. La bulle est vide ;


• niveau 2 . j'écoute le début puis j e prolonge sur mes propres
réflexions. j'arrête d'écouter. Je n'ai pas discipliné mon écoute ;
• niveau 3 . j'écoute et tout à coup, j'arrête d'écouter :
- parce que je ne suis pas d'accord. « Je ne vais pas continuer
d'écouter quelqu'un avec qui j e ne suis pas d'accord »,

- j e crois savoir où il veut en venir. J e ne me donne plus la


peine d'écouter. Je passe ainsi à côté d'éléments précieux,
- ça ne m'intéresse pas,
- je prépare ma réponse. Je suis tellement avide de dire ce
que j 'en pense que j e laisse tomber la parole de l'autre. Ce
que j'ai à dire est tellement plus important . . .
• niveau 4 . Je n'écoute pas. Tout à coup, un mot accroche mon
oreille. j'écoute enfin, mais j'ai manqué beaucoup d'éléments ;
• niveau 5 . Iécoute alternée. j'écoute, j e n'écoute pas, souvent
au gré de mon bon plaisir. Je plane. Je ne discipline pas mon
écoute. j'accepte que ma contribution à ce qui est en train de
se passer ne soit pas importante. Je ne suis pas engagé ;
V)
Q)
• niveau 6. Iécoute empathique. Je laisse de côté ce que j e
e

UJ
.-f
pense du suj et dont on parle . J e m'en libère . J e me détache
.-f
0
N de mes propres convictions pour me mettre au service de ce
@
..._,
..c
que l'autre pense. Pour approcher depuis son intérieur à lui ce
Ol
ï::

Q.
qu'il dit, pourquoi il le dit et comment il le dit. C'est un état
0
u
rare qui demande une forte concentration, une mise à distance
de ses propres convictions et une disponibilité qui confine à
l'abnégation. Me rendre disponible à la vision du monde de
l'autre . [écoute empathique permet une écoute pleine et active.
j'écoute ce que dit l'autre mais aussi ce qu'il ne verbalise pas.
Ce qu'il n'arrive pas à dire comme ce qu'il ne veut pas dire. Le

113
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

non-dit et les signes physiques maîtrisés ou non par mon inter­


locuteur, les signaux, la congruence, cohérence et convergence
entre les mots et l'attitude, et l'incongruence lorsqu'il n'y a pas
cette cohérence. j'écoute aussi ce qui se passe en moi. Ce qui
résonne en moi. Je suis attentif à l'évolution de la relation au
cours de l'échange et j'adapte mon comportement en fonction
de cela. Même de façon non verbale, j e participe à l'échange.

Le regard de Michel

Vl
(1)

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.....

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...-i
...-i
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@
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0.
0
u

114
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

C h ristian B o i ro n , P D G d es la boratoires d u m ê m e n o m , se s o u ­
vient : « E n Italie, je co n d uis des ré u n i o n s avec d es m é d e c i n s
h o m é o pathes. I ls ont d e B o i ro n u n e i ma g e fa usse ou n égative.
O n a commencé p a r N a p les, j ' a i pa rlé t rois h e u res, i ls n ' o n t
pas posé d e q u estions . . . Ce n ' éta it p a s vra i m e n t ç a , i l fallait
c h a n g e r la méthode.
Je m e s u i s fa i t d es fiches : lors d e la ré u n i o n su iva nte, on a
d o n n é la p a ro le tout d e s u ite a u x m é d e c i n s . I ls ont trava i llé
en co llectif, se sont exprimé d eva n t tout le m o n d e [ a lo rs q u ' i l
y a p a rfois d e l' i n i m it i é entre les u n s e t les a u t res). O n a tout
noté, sur d es t a b leaux et e n su ite seule m e n t je suis i nterve n u ,
à p a rt i r d e le u rs q u est ions, observations, re m a rq u es, e n m e
réfé ra n t q u a n d i l le falla i t a u x fiches p ré p a rées. »

Ecouter, u n sixième point d'appui


Ê tre conscient du niveau d'écoute de l'autre, c'est comme conduire
avec un GPS. C'est pouvoir se situer et situer les autres dans
l'échange à tout moment.
V)
Q)
Lorsque je parle, j e suis '' Lorsqu 'on dit un mot, le sens des

e mots et la réso nance sont sur la



chef d'orchestre et cela
UJ personne qui vous écoute. Ce n 'est
.-f
.-f passe par l'attention à la
0 pas juste quelque chose qui est
N
@ qualité de l'écoute de l'au­ lancé. Il s'agit d'écouter sa propre
..._,
..c
Ol ditoire. Je dois être capable résonance chez l 'autre. Les mots ont
ï::

Q.
de créer les conditions de un sens. Il faut être à leur écoute pour
0
u
savoir réellemen t ce q u 'on dit. C 'est
l'écoute. Je dois être ca­
cela aussi prendre l'espace. ''
pable de m'adapter aux dif-
N i colas Le R i c h e
férents niveaux d'écoute, le
cas échéant, pour relancer l'écoute. Elle est le sixième point d'ap­
pui de l'orateur (cf « Les cinqpiliers de laprise de parole», p. �àll 01D, qui
lui ne dépend pas de moi, mais tient à la qualité de l'interaction.

115
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Lorsque je suis auditeur, j e dois également être conscient de ma


qualité d'écoute. Pour autant, l'écoute pleine et active reste parfois
un idéal vers lequel on tend. D'autres niveaux d'écoute ne sont
d'ailleurs pas sans intérêt. Ainsi, l'écoute alternée , ou l'écoute de
l'autre que j e prolonge par mes propres pensées peut être fruc-

'' L'écoute
tueuse par le lâcher-prise qu'elle
de soi d 'abord, des
permet. Les va-et-vient sont
a utres ensuite. Si on sait
s'écouter soi-même, si on sait constants : on pense en moyenne
où on veut aller, on peut être à 450 mots/minute quand on
attentif aux a u tres, on peut parle à 1 50 mots/minute. En dé­
composer 11
pit de ses carences, l'écoute alter­
...

M i m i e M a thy
née permet elle aussi d'ouvrir des
champs pour l'imagination, de trouver des idées nouvelles, de
réfléchir par association, de se mettre en phase divergente . . . pour
mieux converger ensuite. Ce qui compte au final reste le respect
de l'autre.
Le temps d'après. Après avoir écouté, après avoir été dans l'uni­
vers de l'autre, j e prends mes distances avec ce qui a été dit et
confronte ce que j'ai entendu et mon approche pour savoir quoi
en penser.
V)
Q)

e

UJ
Méthode
....
....
0
N Se synchroniser
@
.....,
..c
Ol
Je me mets dans le rituel de l'autre, j e marche dans ses baskets
ï::

Q. mentales en étant attentif aux préliminaires, au débit, à la posture.
0
u

Faire L'éponge
Je saisis toute occasion de réunion pour faire l'éponge, c'est-à-dire
absorber ce qui est dit en m'interdisant d'intervenir et en me cen­
trant exclusivement sur l'autre, sans échappées sur mes propres
pensées. À l'issue de la réunion, je synthétise aussi fidèlement que

116
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

possible ce qui a été dit. [exercice prend une valeur et une saveur
particulières lorsqu'il s'agit d'entendre des retours de perception
sur moi-même.

Se décontracter
Je me décontracte pour être disponible et sentir chaque point de
décontraction (cf Se concentrer et se rendre disponible p. �.
« »,

Être présent à L 'autre


Je discipline ma présence . Je suis en situation d'écoute. À chaque
fois que j e vais penser à autre chose , j e me recentre sur le suj et.
« Où j'en suis par rapport à ce qui est dit ? » Je me pose des ques­
tions sur ce qui est en train de se dire et les pose devant l'assis­
tance pour m'obliger à une écoute active .

Fa ire fonctionner sa mém oire im médiate


Je lis un chapitre de livre . Je referme . j'écris la succession des
idées des différents paragraphes et j e compare .
Je regarde le journal télévisé et l'enregistre . Je ferme le poste et
Je récapitule par écrit
'' La sympa thie, c 'est être avec. C 'est
la succession des sujets lorsque quelqu 'un dégage une
V)
Q)
et j e compare. Faire de confiance immédiate. Chirac a un
e

UJ même pour un sujet du pouvoir de sympa thie considérable.
.-f
.-f Ce n 'est pas une question d 'être
0
N
JT. Quel a été l'ordre des
@ sincère ou pas. C 'est de la chaleur
..._, séquences ? Appliquer la
..c
Ol
humaine. De la considération et du
ï::
>­ même méthode à la suite respect. 11
Q.
0 Anne Rouma noff
u d'un entretien.

La méth ode de. . . Bernard Foulon


P re n d re d e s n otes

Je hiérarchise simultanément ce que j 'entends , d'où une écoute


active. Noter non pas tout, mais l'idée clé de façon à avoir un

117
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

regard panoramique sur ce qui a été dit. Cette prise de notes peut
prendre place dans une première colonne . Elle peut s'enrichir à
deux niveaux. Dans une deuxième colonne, j e note mes remarques
critiques : quelles questions ou demandes de précisions appelle
chez moi ce que vient de dire l'orateur ? À un troisième niveau ,
dans une troisième colonne, j e note de façon libre les idées qui
me passent par l'esprit à partir de ce qui est dit, par association
d'idées ou d'images et de façon créatrice.

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï.::

Q.
0
u

118
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

Etre à l'écoute de l'auditoire


« Le meilleur miroir est toujours le public. »

Dario Fo, Le Gai Savoir de l'acteur

U n e chose est d 'écouter u n interlocute u r en situation d 'entretien.


Une autre est d e pouvoir pa rle r tout e n restant à l' écoute de son
aud itoire et de ses réactions explicites ou non. La qua lité de l' écoute
de l'a u d itoire n o u rrit la qua lité du discours, la justesse des mots
q u ' o n emploie comme des si len ces q u ' o n déploie. Pa r la qua lité
de son écoute de la sa lle , l' orate u r d éjà auteur, compositeur et
inte rprète de sa p ropre paro le , se fa it chef d'orchestre.

Le regard de Michel

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(1)

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119
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Avoir une relation charnelle avec la salle


Ê tre à l'écoute de l'auditoire n'est pas seulement être tout ouïe.
Cela consiste en une mobilisation physique totale qui permet
d'être ouvert à l'auditoire, le corps en alerte , toutes antennes de­
hors, au moment où j e parle . C'est percevoir les degrés d'attention
dans l'auditoire et leur variation. Être sensible aux incidents et
être capable de les récupérer. C'est former un tout organique avec
ceux qui m'écoutent.
Partager le moment oratoire avec la salle, c'est être avec elle dans
l'instant. Accepter que tout n'est pas écrit d'avance mais que la
partition, verbale et non verbale , se j oue au moment où j 'inter­
viens et que l'auditoire parti-
'' La danse est un art vivant. Certains cipe à sa composition. C'est
jours, il y a des salles difficiles,
la relation entre l'orateur
d 'autres fois, des salles très
et son auditoire qui est le
attentives. C 'est une question de
résonance. Une salle qui se pose premier déterminant de la
tout d 'un coup... après une ou qualité oratoire. C'est un al­
deux minutes, quand chacun s 'est ler-retour constant. Il s'agit
installé, a rangé ses a ffaires . . 2 800
aussi d'être conscient des
.

personnes d 'un coup ! ''


V)
Q) N i colas Le R i c h e moments où ça ne passe pas,
e où je risque de ne plus être

UJ
.-f
.-f écouté. Si l'orateur reste dans sa bulle , prisonnier de ce qu'il a à
0
N
@ dire et sans attention à l'autre, il n'y a pas de moment oratoire.
.......
..c
Ol
ï:: Le charisme tient aussi à la capacité de réaction à son public. De la

Q.
u
0 précision de la réponse, de son ton, parfois aussi d'une pirouette,
d'un mot d'esprit, va se construire l'autorité de l'orateur.

120
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

Méthode
Rester attentif aux détails
Tout en étant centré sur son propos, il faut veiller à rester atten­
tif aux détails qui sont autant de signes donnés par l'auditoire :
attention, comportements, occupation de l'espace, attitudes cor­
porelles (congruence et incongruence , cf « Faire parler le non­
verbal », p. lBJ). robjectif est de décoder la qualité d'écoute de
l'auditoire.

Distinguer Les situations


Il existe trois situations principales :
• l'entretien de face à face ;
• la prise de parole devant un groupe relativement restreint
G usqu'à 20 personnes) ;
• la prise de parole devant un collectif nombreux qui forme
une foule et ne s'aborde pas de la même manière. La foule est
plus complexe à percevoir, plus imprévisible , plus irration­
nelle. Elle s'aborde comme un public, pas forcément conquis
d'avance et demande de maîtriser les techniques de la scène.
V)
Q)
La méth ode de. . . Julien De Ruyck
e

'' Quand o n a rrive dans u n e salle



UJ
.-f
S ' ex e rc e r a u x i nte rru pt i o n s
.-f
0
N Le principe est simple e t en pour y prendre la parole, c 'est
@
..._,
..c même temps compliqué à réali­ l'auditoire qui est important. Je
Ol
ï:: suis toujours très frappé quand

Q. ser pour le participant.
u
0 je vois des orateurs oublier
Imaginez-vous en train de par­ la salle. Il faut respirer la
ler devant un public, où vous salle, a ller chercher le plaisir

pourriez être interrompu, par avec les gens. Il y a toujours


quelqu 'un de bienveillant dans
une personne qui rentre , une
une salle. 11
main qui se lève pour poser une Fra n ç o i s Pot i e r

121
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

question ou encore une personne qui vous souffle à l'oreille une


chose à ne pas oublier de dire . . .
Cet exercice peut vous permettre de travailler les interruptions.
Vous avez besoin de trois personnes . Vous partez d'un point A
pour aller à un point B , à 5 ou 6 mètres de distance.
À environ 1 mètre se trouve une personne qui sera là pour vous
chuchoter quand vous serez à sa hauteur, une opération (division,
multiplication . . ) pas trop difficile si possible.
À votre gauche, à environ 3 mètres , se trouvera une autre per­
sonne qui vous touchera, là où elle le décide (le cou , l'épaule . . . ).
Pendant ce temps, la troisième personne vous transmet une balle,
que vous devez lui renvoyer, et ce à plusieurs reprises . Si cette
balle tombe, vous ne devez cependant plus y faire attention.
Une dernière difficulté s'aj oute à cet exercice : le message . . .
Le but pour le participant est de délivrer un message , n'importe
lequel, une poésie, une citation, ce que vous avez fait la veille . . .
Le but premier est de le délivrer dans de bonnes conditions, en
ne lâchant pas le regard, en marchant, en gardant une certaine
verticalité et en prenant aux
V)
Q)
passages les différentes informa­
'' Je joue l e même spectacle.
e Certains soirs, le public paraît

UJ tions , qu'elles soient auditives , dissipé. . . personne ne réagit.
.-f

ou encore tactiles. À la fin de la


.-f
0
N Les auditoires sont différents ...
@ ont des façons de réagir
..._, marche , vous devez donner le ré­
..c
Ol
différentes. Le public du samedi
ï::
>­ sultat de l'opération et désigner
Q.
0 soir peut être très dissipé au
u où vous avez été touché(e).
début. .. puis ils applaudissent
debout. . . IL faut les avoir à la
fin, le but, c 'est la fin ... les avoir
conquis .. . 11
M i m i e M athy

122
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

Préparer la première
et la dernière i mpression
« Il n 'y a d'intéressant, au théâ tre,

que ce qui commence et ce qui finit. »

Louis Jouvet, Notes de cours

O n a ra rement une deuxième occasion de fa i re une première


i m p ression ! Dès les premi ères secondes, j'envoie une fou le
d ' i n formations. I l n 'y a pas plus de deuxième derni ère i m p ression
que de deuxième première i m p ression. La dern i è re im pression
est celle qui a toutes les chances de s'imp rimer dans l' espri t de
mes interlocuteurs. Que lle image veut-on laisser de soi ? Q u e lle
phrase, quelle parole, qu elle qua lité d e silence, une fois d it ce qui
deva it l'être ?

Entrer en scène
Depuis le fond des âges, l'être '' La première impression ? Elle

humain a dans ses gènes la est très importante. L'acteur,


l'orateur dégagent quelque
capacité d'analyser très vite
chose de L'ordre de L'indicible,
V)
Q) une situation et de s'y tenir. des ondes. Ce q u 'on perçoit
e

UJ 1'.homme préhistorique devait d'une personne, c'est ce q u 'il est
.-f
.-f très vite savoir s'il se trouvait profondément, une perception
0
N
@ d'inconscient à inconscient. 11
en présence d'un prédateur et
..c
..._,
Anne Rouma noff
Ol y échapper par une réaction
ï::

Q.
0 de stress adaptée. Cette rapidité d'analyse qui passe aussi par le sub-
u
conscient nous est restée, même si notre environnement a évolué.
rentrée en scène nécessite de préparer la première impression
que l'on veut donner. Il s'agit aussi de décider à quel moment
exactement on s'estimera entré en scène. Au moment de l'entrée
en scène, on passera en effet d'un état « coulisse », avec son tonus

123
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

corporel de tous les jours, au tonus corporel et à la disponibilité


aux autres demandée par une fonction de représentation. D e la
qualité d'une entrée en scène dépend souvent aussi le rythme de
ce qui va suivre . C'est le moment où l'on capte ou non le regard
de l'auditoire , le moment aussi à partir duquel on ne doit plus le
lâcher.
À chaque fois, l'entrée en scène scelle le moment de la prise de
contact initial avec les destinataires du discours . Pour une assem­
blée de taille restreinte ou une réunion, un bonjour du regard ou
verbalisé, individuel ou collectif peut suffire. Devant une assem­
blée, l'entrée en scène se prépare. Le regard et la qualité du silence
initial, avant toute parole , sont décisifs. Il peut être utile aussi de
préparer cette entrée en scène par des prises de contacts informels
avec certains membres de l'auditoire . Cela permet aussi de cana­
liser le stress tout en suscitant de l'empathie , autrement dit de
réduire l'importance du saut
'' Un orateur, dont le verbe est dans le vide que constitue
l'outil, doit aimer ce qu 'il est en
toute entrée en scène. Ainsi
train de faire, doit avoir réfléchi
font souvent les personnali­
a ux deux ou trois messages q u 'il
veut fa ire passer. Il faut pour cela tés politiques qui prennent
V)
Q) diffuser de l'énergie, avoir du un bain de foule avant de
e

UJ
souffle. Cela se joue vite, dans les monter à la tribune, en pre­
.-f
.-f quelques premières secondes ou
0
N
nant soin de saluer plusieurs
minutes. 11
@ Fra n ç o i s Pot i e r
..._, personnes individuellement
..c
Ol
ï::
>­ au passage. On n'est pas en­
Q.
0
u core dans la pleine fonction de représentation, on peut même
adresser un message à caractère personnel qui mettra en valeur la
personne à laquelle il est adressé.

124
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

Le regard de Michel

-Qfl�ST·Œ�·\h,s: Z>f'tftt1�
])Ali î Cvto" fft(COCIRS ?

Vl
(1)

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N
@ Johnny Ha llyday au Stade d e France
.j.J
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>-
J o h n ny H a llyd a y en concert au Sta d e d e Fra nce e n 1 998 : 80 000
0.
0
u s pectate u rs. La d i me n s i o n d ' u n g ra n d s pectacle. Le choix de la
su rprise et d u s u rd i m e n s i o n n e m e n t . J o h n ny H a llyday n ' e ntre­
ra pas en scè n e de fa çon classi q u e , des cou lisses à la scène,
mais par là où o n n e l'atte n d pas, par le ciel, g râce à u n e a rri­
vée e n hélico ptère.

125
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Valérie Lemercier à La N u it des Césars


Va l é ri e Lemerc i e r fit u n e e n t rée e n scène re m a rq u ée lors de
la re m i se des Césars e n m a rs 2007. Le challe n g e était consi­
d é ra b le : e n t re r e n scè n e dans un t h éâtre d eva nt le p u blic
le plus exigeant qui soit, p l u s i e u rs m i lli e rs d e perso n n es du
spectacle et d u show-biz, le tout retra nsmis e n d i rect à la t é lé­
visi o n , d eva nt plusieu rs m i llions de t é léspecta t e u rs. Le c h o i x
de l a coméd i e n n e ? E n t re r e n scè n e e n d a nsant s u r la m u s i q u e
de Maldon de Z o u k M a c h i n e . L a d a n se d u re 1 m i n ute 30 se­
con des. Le p u b lic est d ' a b o rd i nterlo q u é , vo i re d u bitat if, m a i s
Va lérie Lemerc i e r ass u m e s o n c h o i x , tient l' é n ergie, le tout
dans u n e chorégra p h i e p récise et ryt h m é e q u i ne la isse pas de
place à l' a p p rox i mati o n . S o u r i res, a p p la u d isse m e nts : le p u b li c
est c o n q u i s . D e uxième m o m e n t de L' e n t rée e n scè ne. Va lérie
Lem e rc i e r i n t rod u i t la cérémo n i e p ro p re m e n t d i te : « Pour o u ­
b l i e r u n co u rt i nsta n t toute cette com pétition d é g u e u lasse . . . j e
va i s vo us d e m a n d e r à tous de fa i re u n petit g este q u i n e vo u s
coûtera pas g ra n d-c hose e t q u i p o u rt a n t pou rra i t c h a n g e r b i e n
d e s c h oses. Alo rs, relaxez-vous, m ettez de côté toutes vos
p u lsions n égat ives, je va i s vo u s d e m a n d e r tout s i m p le m e n t de
V)
Q) vo u s e m b rasser, d ' e m b rasser vos vo i s i n s . . . u n " pouto u " . . . u n
e

UJ smack . . . u n petit biso u . » Là a u ssi, e lle t i e n t fe rme : « Fa ites - le
.-f
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0
N
c h e z vo us à la m a i s o n , o n est tous u n peu des salt i m ba n q ues
@ ce so i r ... » Des spectate u rs s' e m b rassent puis d'a u tres , p u i s
.....,
..c
Ol
ï::

toute l a salle, d a n s la j o i e et les é c lats de rire. L a g lace est
Q.
0
u ro m p u e . U n t ri o m p he.
Dans les deux cas, l' e n t ré e e n scè n e est scé n a ri sée et ré pétée
à l'ava nce d a n s ses m o i n d res d éta i ls . {cf. a ussi pour une p rise
de contact moins ré ussie « Répon dre à une in terview pour la
presse », p. 228)

126
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

Sortir de scène
Sortie de scène. Elle découle de '' Je me souviens d 'une chanteuse
Lyrique à l'opéra de Seattle.
l'exigence de préparer la der­
J 'assistais à la représentation
nière impression que l'on veut depuis les coulisses. Son rôle
laisser. Elle est souvent non ver­ demandait q u 'elle se dispute
bale et s'incarne alors dans un violemment sur scene avec son

mouvement et une attitude du partenaire. Elle sort d'un pas très


énergique, dans l'énergie de la
corps tenus pendant plusieurs
colère. Elle a marché sur moi du
secondes qui donnent toute milieu de la scène, foncant comme
leur puissance au non-verbal. une bête sauvage, et a contin ué sa
course hors champ de la salle, sur
De la même façon, une sortie de
une quinzaine de mètres. 11
scène ne peut être laissée au ha­
P a u l Viala rd
sard. Ce qui est dit est dit et toute
fausse sortie ou « fausse fin » risque d'affadir ce qui a précédé, laisser
une impression approximative et fâcheuse. C'est ce qui conduisait
Jacques Brel par exemple à ne jamais revenir chanter pour un rappel.

D ' a u t res sort i e s de scène ont a ltéré la d e rn i è re i m p ression


V)
Q)
la iss é pa r ce rta i nes person nalités.
e Partir sur un coup de tête

UJ
.-f
.-f
0
Le 9 j u i llet 2006, c'est la finale de la Coupe du monde de football
N
@ o pposant la Fra nce à l' Italie. Zidane a été le ca pita ine de l' éq u i pe
..._,
..c
Ol
ï::
de Fra nce victo rieuse en 1 998. I L est e n co re ca p ita ine de l' éq u i pe

Q.
u
0 de Fra nce et disp ute son d e rnier match en q u a lité de p rofession­
nel. Répondant à u n e p rovocation de Materazzi, joueur italie n 1 ,

1 . Le joueur italien aurait agrippé le maillot de Zidane. Celui-ci lui aurait


alors dit : « Si tu le veux, je te le donne après le match. » Ce à quoi le j eune
joueur italien aurait répondu : « Je préfère ta putain de sœur . . . » Zidane
s'est d'abord éloigné puis, après quelques secondes a fait volte-face, est
revenu vers le joueur italien et lui a donné un coup de tête au thorax, ce qui
lui a valu une exclusion du terrain.
127
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

il d o n n e à celui-ci u n coup d e tête au t horax. C'était son dernier


match en équipe d e Fra nce et la dern i è re i mage qu'il a u ra la issée
est ce lle d ' u n h o m m e plus i m p u lsif q u ' i l ne le laissait pa raître.
Vingt ans de malheur pour neuf secondes de trop
U n e a u t re sortie de scène m a l h e u re u se a été ce lle d u c o u ­
reu r cycliste La u re nt F i g n o n lors d u To u r d e Fra nce d e 1 989.
D éj à c h a m p i o n du To u r e n 1 983 et 1 984, il doit log i q u e m ent
g a g n e r d eva nt l'A m é ri ca i n G re g Lemond : ava nt la d e r n i è re
éta p e , u n cont re - la - m o n t re i n d i vi d u e l e n t re Ve rsa i lles et les
C h a m ps- É lysé es, il a c i n q ua nte secondes d 'a va n c e . S u r les
24,5 k i lo mètres d u pa rco u rs, G reg Lemond effe ctue un te m ps
rec o rd d e 26 m i n utes et 57 secondes. Parti e n d e r n i e r, La u rent
Fig non fa it tout ce q u ' i l p e u t p o u r n e pas p e rd re t ro p d e te m ps
et conserver son m a i llot j a u ne . M a i s le Fra n çais t e r m i n e troi­
s i è m e de cette d e r n i è re éta pe, à c i n q u a nte- h u it secondes d e
L e m o n d . I l p e rd l e To u r d e Fra nce p o u r n e u f petites seco n d es.
Il s' a g i t e ncore a u j o u rd ' h u i du plus petit écart j a m a i s e n re ­
g ist ré entre le va i n q u e u r d u To u r d e Fra n c e et s o n d a u p h i n .
Pour La u re nt F i g n o n , c ' était sa d e r n i è re c h a n ce d e réaliser
u n e t roisième victo i re fi n a le . Dans une i nt e rview accord é e à
V)
Q)
Libération, i l confiait, u n a n avant sa mort : « D e p u is vingt a n s,
e

UJ il n ' y a pas u n e sema i n e où q u e lq u ' u n n e me pa rle d e ces n e u f
.-f
.-f
0
N sec o n d es ... 1 »

@
.....,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

1. Interview dans Libération, série « Mon grand regret ».

128
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

Le regard de Michel

IÎ- lfou� A 1A i.ssÉ Ctt1e �&


6oilf � CHoCoVITS !
... ��fdlT ON VA
CU�l'A&'"M'.tftt 4 /N)tl.T
PE l111Vo1·� V.RE' !!
/Ï, tlot1S /lflRll
tôtJr Jîftir !.'!
il

Vl
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,.....,

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...-i
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0
N
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.j.J
..c
1::::
0\
>-

8 « Ce q u i est i m p o rtant, c ' e st la m a n i è re d o n t l' acteur entre et


sort d e scène.
V\
w
Ava nt d 'attaq u e r une scène on se met d a n s un ce rta i n état. Au
m o m e n t où o n co m m e n ce à j o ue r, i l faut q u ' i l y ait u n déclic
i nt é r i e u r qui nous d o n n e un ce rta i n sent i m e n t , u n e ce rta i n e
force. C ' est le senti ment d ' a bord p r i m itif q u ' i l faut d o n n e r, le

129
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

s e n t i m e n t q u i fa it e n t re r l'acte u r e n scè n e . Po u r c o m m e n ce r
u n e scè n e , i l y a u n e contraction d éc o n t ractée, u n souci d ' at ­
t a q u e , d ' e x p re ss i o n .
C e q u i est i m p o rtant d a n s u n e scè n e , c' est l'atta q u e . La p re­
m i è re scène, c ' est l'a tt a q u e , e n s u ite il y a de n o uve lles scènes
d ' atta q u e .
A u d é b u t d ' u n e scè n e , p l u s spéciale m e nt d ' u n m o n o l o g u e , i l y
a u n a fflux d e s e n t i m e n t q u i force à p a rler, u n e s e n s i b ilité s o u ­
d a i n e q u i i rr i g u e i nt é rieu re m e n t t o u s les ca n a u x d e l' i n d ivi d u .
S i , p o u r e ntrer, o n m a rc h e m a l , o n atta q u e ra m a l.
Au C o nservato i re , o n d o it a p p re n d re t ro i s c h oses :
• l' a rt d 'atta q u e r u n e scène ;
• l' a rt se cond u i re u n e scè n e ;
• l' a rt d e fi n i r u n e scè n e 1 • »

Méthode
Entrer en scène en silence
je fais les premiers pas dans une salle ou jusqu'à une tribune en
regardant le public et en me centrant sur la position neutre de ré-
� férence, avec conscience de l'ancrage dans le sol, de la verticalité,

1 d'une respiration profonde, avec le regard assuré et précis. Arrivé


N
au point où je dois parler, j e garde le silence le plus longtemps
@ possible, jusqu'à une minute à l'entraînement.
.....,
..c
Ol

Marcher à u n ryth me particul ier


ï::

Q.
0
u
rentrée en scène sur un pas quotidien amoindrit l'effet. Bien des
personnalités politiques choisissent de faire une entrée en scène
en courant : c'est par exemple le cas d'Obama qui , lors de la cam­
pagne pour les primaires de 2008, arrivait le plus souvent en

1. Louis Jouvet, Notes de cours, op. cit.

130
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

trottant jusqu'à la tribune pour donner une première impression


de dynamisme et de jeunesse . ] e m'entraîne à faire les premiers
pas dans la salle ou jusqu'à la tribune sur un rythme musical que
j e garde en tête.

Savoir conclure
Ciseler les derniers mots avec une formule ferme et concise. Il
est essentiel de savoir clore une intervention orale de façon nette
et précise. La méthode la plus efficace pour cela est d'écrire au
préalable la phrase sur laquelle on veut terminer et de s'abstenir
le moment venu d'ajouter un « eh bah voilà » ou tout autre son
parasite. Terminer, c'est savoir faire son deuil de ce qu'on avait
à dire. La touche verbale gagnera souvent à être non verbale. Là
encore, elle se répète, un sourire, un sourire bouche fermé , etc.

La méth ode de. . . Hervé Pata


Le d i s co u rs est u n voya g e

Il faut démarrer. Le discours est un voyage. Il faut partir du quai


et ramener son auditoire à bon port. Je préconise de débuter un
discours avec une voix médium et de puissance moyenne et de
finir avec une même voix médium et de puissance moyenne.
V)
Q)

e

UJ
La méth ode de. . . Th omas Hervé
.-f
.-f
0
N
Accrocher dès les premières secondes : commencer par une his­
@ toire ou une anecdote qui va mettre l'auditoire en suspens .
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
La méth ode de . . . Jua n Carlos Tajes
u

Q u a n d c ' e st fi n i , ça n ' est p a s fi n i

[orateur doit prendre la salle dans le premier moment, dans le


moment du silence. À la fin, il ne faut pas relâcher la salle. Le
discours ne se finit pas avec le dernier mot, mais bien après les
applaudissements. [orateur parle encore avec son attitude quand

131
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

les dernières paroles ont été prononcées. Toi tu as fini, eux n'ont
pas fini de te regarder. Ça dure. Tu assumes tes responsabilités
comme orateur encore après l'acte oratoire. Tu dois rester extra­
quotidien et continuer l'extra-quotidienneté.
] e pense à Condoleeza Rice : encore dix mètres après avoir passé
la porte , elle garde son sourire. Sorti de scène, à l'opéra, tu as en­
core l'adrénaline qui marche dans ton corps et tu gardes le corps
dans son état extra-quotidien.

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

132
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

Etre engagé
dans sa prise de parole
« Une sculpture de Rodin, immobile dans sa matière même,

bouge e n elle-même et fait bouger l'espace qui l'environne. »

Jacques Lecoq, Le Théâtre du geste

I l n'y a pas de pla ce en re présentation pour le corps ou les h u m e u rs


de la perso n n e privée. L.:o rate u r est tout entier dédié à sa fo nction
de représe ntat i o n . Dans une autre perspective, les gestes privés
passe nt mal [se g ratter la tête, se c u rer les de nts, etc.). Plus
loi n e ncore, u n tonus corporel seulement quoti d i e n ne suffit pas.
Ê tre voûté, ava c h i , avo i r l'œil terne sont a utant de fa cteurs de
décrédibi lisatio n . L.:engagement de l' o rateur commence avec u n
corps d i sponi ble e t tonique, q u i p rend l' espace.

Se mobiliser moralement et physiquement


Là plus qu'ailleurs se me­
'' Tous mes p rojets, c 'est par le
sure la verticalité de chacun. verbe que je les ai emportés. C 'est
l'.orateur à la tribune doit parce qu 'ils étaient infaisables
V)
Q)
avoir un corps extra-quoti­ qu 'il fa llait convaincre en prenant
e
>­ appui sur l'émotion, l'irrationnel.
UJ
.-f
dien, plus tonique et plus
.-f
0
C 'est comme a u sein d 'un couple .
N disponible en même temps,
@ Si tu arrives à parler le langage
..._,
..c
comme en état d'alerte. de l'émotion de l'autre, alors tu
Ol
ï::

Q. C'est par l'engagement que arrives à partager. 11
0
u
l'orateur met ses ressources Jean-Michel Ja rre

singulières, morales et phy-


siques, au service de son discours. De la qualité de l'engagement
dépend le charisme, la capacité à rythmer le discours et à faire
passer des idées et des émotions et par conséquent à convaincre

133
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

(cf « Être à l'écoute de l 'auditoire, p. m . [art oratoire est un art vi­


vant. Les Antiques parlaient de la « sueur sacrée de l'orateur ».

Dans ce portrait tiré d es Mémoires d'Outre - Tombe, Chate a u ­


b ri a n d fait ressort i r la p u issa n ce q uasi a n i m a le d u t r i b u n
révo luti o n n a i re q u i « secoue sa c ri n i è re », « lève s a patte »,

« m o n t re ses o n g les » ; M i ra beau est capable de d é c le n c h e r


les passions d ' u n peu ple « furieux » e n restant l u i - m ê m e
« i m pass i b le ». O ù l'a cte o rato i re s' affi rme c o m m e u n a cte
cha rnel. . .
« L a la i d e u r d e M i ra bea u , a p p l i q u é e s u r le f o n d d e bea uté
p a rti c u l i è re à sa race, p ro d u isait une sorte d e p u i ssante fi­
g u re du Jugem e n t dernier de M i c h e l- A n g e , com patriote d e s
Arri g h etti. Les si llo n s , c reusés p a r l a p etite vérole s u r le vi ­
sage d e l' o rateur, ava i e n t p lutôt l' a i r d ' esca r re s la issées pa r
la fla m m e . La n a t u re s e m b la i t avo i r m o u lé sa tête p o u r l' e m ­
p i re o u p o u r le g i bet, taillé ses b ra s p o u r étre i n d re u n e n a ­
t i o n o u p o u r e n lever u n e fe m m e . Q u a n d i l seco u a i t sa c ri n i è re
V)
Q) e n reg a rd a n t le p e u p le, i l l'a rrêta it ; q u a n d i l levait sa p a tte
e

UJ et m o nt rait ses o n g les, la plèbe co u ra i t fu rieuse. Au m i li e u
.-f
.-f
0
N
d e l'effroya ble d ésord re d ' u n e s é a n c e , je l' a i vu à la t ri b u n e ,
@ s o m b re, la i d e t i m m o b i le : i l ra p pelait le chaos d e M i lto n , i m ­
..._,
..c
Ol
ï::

passi b le et sans fo rme a u c e n t re d e sa confu s i o n . M i ra b e a u
Q.
0
u te n a it d e son p è re e t d e s o n o n c le q u i , c o m m e Sa i nt-Si m o n ,
écriva i e nt à l a d i a b le d e s pages i m m o rte lles. O n l u i fo u r n i s ­
s a i t d es d i sco u rs p o u r l a tri b u n e : i l e n p re n a i t c e q u e s o n
e s p ri t p o uvait a m a lg a m e r à s a p ro p re su bsta n ce . S ' i l les
a d o ptait e n e nt i e r , i l les d é b i tait m a l ; o n s'a p e rceva it q u ' i ls
n ' é t a i e n t pas d e l u i pa r d e s mots q u ' i l y mêlait d 'ave ntu re , et

134
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

q u i le révé laient. I l t i ra i t son é n e rg i e d e ses vices ; ces vices


ne na issa ient pas d ' u n tem p é ra m e nt f ri g i d e , i ls portaient s u r
des passions p rofo n d e s , b r û la ntes, o ra g e u ses1 » {cf. « Fa ire
parler le n o n - verbal », p. �].

Méthode
Repérer La positi on neutre
Partir de la position neutre de référence (cf « Les cinq piliers
de la prise de parole», p. � à l1 01p et travailler verticalité, tonicité,
disponibilité corporelles et écoute de l'auditoire .

Faire L'expérience de L'inverse


Prononcer son discours recto tono (ton uniforme) et sans un geste.
Pers onnaliser par des adresses
Les m oments du discours
Après avoir expérimenté
'' Si l'on ne veu t pas prendre de
cette version délibérément risques, le risque du contact, de
sans relief, le chanter. Puis quitter ses notes, de tenir compte

s'exercer à prendre nommé­ de ce qui se passe dans la salle,


V)
Q) on peut très vite devenir très
e ment à témoin différentes

UJ
mauvais. Et les gens, perspicaces et
.-f
.-f
personnes dans l'auditoire impitoyables, s 'ennuient vite et donc
0
N
aux différents moments du décrochent. ''
@ Fra n ç o i s Pot i e r
..._,
..c
Ol
discours .
ï::

Q.
u
0
Expl orer s o n discours par L e corps
Traduire par des mouvements corporels dansés les différents mo­
ments du discours .

1. Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, V, I .

135
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Allumer u ne Lueur dans Les yeux


C'est communiquer un niveau d'énergie intérieure vers l'extérieur
(cf. Le quatrième pilier : un regard assuré et précis », p. �-
«

J ouer La partition physique


Étant passé par ces différentes étapes, mémoriser la partition phy­
sique du discours (variation des gestes, nuances de la voix, durée
et qualité des silences , etc.) et se la jouer en avant-première .

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï.::

Q.
0
u

136
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

Cultiver son indépendance


d'esprit et partager des valeurs
« C'est un de ces orateurs qui, quand ils se lèvent, ne savent pas

ce q u 'ils von t dire, quand ils parlent, ne savent pas de quoi ils parlent,

et, quand ils sont rassis, n e savent pas ce qu 'ils ont dit. »

Winston Churchill

Savo i r quoi dire et pourquoi o n le dit. Après u n e d iscussion ou


a p rès avoir écouté un orateur, être ca pa ble de se retirer sous sa
pro p re tente pour savoi r ce que l'on e n pense. E n se détachant
des i nfluences et des p ressions d ive rses. Si le doute est souvent
fe rti le et correspond à une attitude d ' écoute, i l y a des moments
où nous avo ns à nous détermin er, alors même que nous sommes
parfois en min orité ou isolé.

Avoir un centre de gravité moral et intellectuel


Contre l'idée d'un confort à court terme, c'est un investissement
pour construire son estime de soi et sa liberté.
C'est aussi une qualité appréciée dans le monde professionnel : ce­
V)
Q)
lui qui est capable de tenir une position contradictoire avec discer­
e

UJ nement et sans être dans
.-f
.-f
0
N le dogme, face à une ma­ '' C 'est la sincérité qui fait le bon ora­
@ teur. L'investissement honnête d 'une
..._, jorité, suggère sa capacité
..c
Ol personne dans son expression. L'art
ï::
>­ à penser par lui-même. oratoire demande un travail, des
Q.
0
u Inversement, ceux qui ne habiletés, a u service d'une s incérité.
savent qu'aller dans le sens S 'il y a habilité sans travail, le propos
restera creux. Sans sincérité, il ne
du courant, les « yes men »
convaincra pas. L'art oratoire est
montrent davantage des
un code d'expression avec comme
qualités de docilité que fondement La sincérité. ''
d'indépendance d'esprit. Jean-Pierre M i g n a rd

137
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Dans bien des situations d'oral, lors d'une interview, lors d'un
examen pour un étudiant ou lors d'une réunion pour un profes­
sionnel, le courage est parfois de savoir dire « je ne sais pas » ; car
c'est dire du même coup qu'on n'a pas besoin de s'inventer un
savoir ou une expertise pour s'affirmer.

Le regard de Michel

'
- . t, 1#1>€1�NOftNCE' l> 'es�ir;
T'6N PeNz Quoi ??... -----

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(1)

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...-i
...-i
0
N

[I@J, Jean-M ichel


@
.j.J
..c Lors de l' interview q u ' i l nous a accordée {cf. p.
1::::
0\
>-
0. Ja rre se so uvi e nt : « J 'a i u n ami qui, il y a q u elques a n nées, a
0
u
eu u n t rès g rave accident de voi t u re . H ô p i ta l . . . coma p rofo n d .
A u bout de soixa nte j o u rs de c o m a , u n e comm ission m é d i ca le
de q u at re person nes se ré u n it p o u r, co nformé m ent à la lo i ,
d é c i d e r d e " d é b ra n c h e r" o u n o n le patient. I l fa ut l' u n a n i m ité
p o u r d é b ra n c h e r. I l fa ut l' u n a n i m ité pou r mettre fin à la vie

138
chapitre 3 Avant, pendant, après : à chacun son charisme

d u patient. Tro is m e m b res d e la c o m m issi o n , p récisé m e n t


les p l u s c h evro n nés, s o n t d ' avis d e d é b ra n c h e r l e patient. Le
q u atrième, j e u n e i nterne, e st d ' u n avis contra i re . Po u r l u i , i l

1
reste u n espo i r i nf i m e . I l t i e n t b o n . On n e d é b ra n c h e d o n c pas.
Q u e lq u e s j o u rs plus tard , le patient s o rt d u co m a . Auj o u rd ' h u i ,
i l vit et i l va b i e n ! »
.

Méthode
Oser
C'est une question de leadership . Savoir prendre des risques et
ne pas se contenter de gérer. Aller dans le sens de ses intuitions
et de ses convictions . Ne pas être que raisonnable. Être attentif
à ce qui résonne en soi et en les autres. Ne pas rester prisonnier
du principe de précaution . Façonner un mental serein, ferme et
à l'écoute.

Savoir dire n on
Distinguer la personne de l'idée ou de la demande. Lorsque j e dis
« non » , je ne dis pas non à la personne, mais à ce qu'elle sou­
haite , propose, demande . . .
V)
Q)

e Être conscient de ses valeurs



UJ
.-f
.-f et de ce que L ' on veut défendre
0
N
@ Être clair sur ce que l'on pense et ce que l'on veut, tout en étant
..._,
..c
Ol
ï:: capable de laisser la place au doute, à l'échange et au dialogue, un

Q.
u
0 art de chaque j our.

139
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Paroles de
Jean- M ichel Jarre
9 octobre 2009, déjeuner dans une brasserie de l'avenue de Marigny à
Paris. La table a été réservée dans un endro;t calme. Deux ou tro;s hab;tués
v;ennent saluer Jean-M;chel Jarre, il demande que l'on ba;sse le volume de

la mus;que de fond. L';nterv;ew peut commencer.

Pour vous, le verbe Par contre, avant un concert, je


est- i l vraiment utile ? le gère en m'inventant des TOC
Utile ? Indispensable ! Je vais (troubles obsession nels com pu l­
vous dire : tous mes projets sifs) ! Je te don ne un exem ple :
(Chi ne, É gypte . . . ) , c'est par le juste avant d'entrer en scène,
verbe que je les ai em portés. mais à peine quelques secondes
C'est parce qu'ils étaient in­ avant, je suis capable de retour­
faisables qu'il fallait convai ncre ner dans ma loge pour fermer
en p renant appui sur l'émotion, un tiroir que je sais mal fermé.
l'irration nel. C'est comme au Ainsi, Je reprends L'avantage.
sei n d'un couple. Si vous arrivez C'est le principe des chemins de
à parler le langage de l'émotion traverse. Sinon j'entrerais par le
plus court chemin, dans une lo­
de l'autre, a lors vous arrivez à
Vl gique qui n'est pas la plus effi­
� partager. Vivre ensemble au sein
0
1- cace à ce moment-là pour moi,

UJ de la cité, cela ne peut se faire
ri et donc pour mon public.
ri
0 que grâce au verbe. Bien sûr, i l
N Bon, j'ai a ussi pas mal pratiqué
@ faut parfois surprendre, parfois

.!:
yoga et méditation. Avant d'en­
O'I être un peu i m p udique . . .
·c
>­ trer en scène, il est fréquent
Cl..
u
0 Comment gérez-vous que je prenne quinze à vingt
le stress? min utes, tout seul, concentré.
Dans les échanges avec les C'est pour moi d'autant plus im­
Chinois, avec de la patience, portant que s'agissant de la mu­
sans doute un goût pour le jeu, sique, je peste contre le son qui
et une certaine con na1ssance est devenu très lisse. C'est comme
de leu r culture. l'image aujourd'hui. Et com me la

140
chapitre 3 Paroles de Jean-Michel Jarre

chirurgie plastique ! Cette hys- Vous vous détendez, parfois ?


térie est Liée à une société du Diffici le, c'est de L'ordre du fan -
numérique qui découpe tout tasme. Le tem ps passe, se di-
en tranches, pour arriver à une vise en parties de plus en plus
image Lisse de nous-mêmes . . . fi nes. IL y a une
Bien sûr , on do iven t s c h i z o p h ré n i e
« Le s ry th rn es
ne peut pas entre Le temps
e d ·ttére
1
nts s e l o n c e
tout stocker. C'est êtr d u quot'd' i ien et
t e x p ri m e r »
·

e L 'o n ve u
pourquoi parfoi s qu Le temps biolo-
j e « pose Le pa- gique. On s'étourdit. La créa­
quet » , je fais avec mon stress tion bouffe, ronge. C'est pas La
ce que fait Le hibou avec ses dé­ voie vers Le bonheur, si ta nt est
jections. J'en fai s une boule, et qu'i l existe. Pour retrouver L'i n ­
j'entre pas trop dans L'analyse. nocence il fa ut puiser de plus
Et vous trouvez en p lus profond, c'est un effort.
d es avantages a u stress ? La détente devient de L'anes-
Bien sûr, c'est u n moteur ! C'est thésie. La création, c'est Loi n
L'i nverse de La situation de sa­ de La détente.
gesse, qui plonge dans L'im mo­ Comment ryth mez-vous
bilisme. La créatio n est en des­ et rendez-vous vivantes
sous de La sagesse. Le stress est vos i nterventions ?
son m oteur. Corn me tout Le monde, tu re­
V) En entrant en scène, j'ai besoin gardes Les politiques fai re. Est­
Q)

e de stress, d'éblouissement. C'est ce que, dans Leurs prises de



UJ
.-f
une situation extrême que L'on parole, i ls s'i nspirent des diffé­
.-f
0
N crée. C'est comme La situation rents rythmes musicaux ? Les
@ ryth mes doivent être différents
..._, de conflit, com me La drogue, Les
..c
Ol
ï::

positions extrêmes. Par exem ple selon ce que L'o n veut expri mer.
Q.
u
0 i l m'arrive de voi r, d'expérimen­ Les politiques devraient s'en
ter j usqu'à quel point je peux inspirer, mais ça entre peu en
m'approcher du clavier. . . au Ligne de com pte dans Le dis­
tout dernier mo ment. On n'est cours politique.
plus dans La géométrie de B laise Dans Le discours politique fra n ­
Pascal. çais, i l y a u n pla n , et i ls font

141
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

entrer ce qu'ils veulent dire Jean - Paul II. Obama, il faudra


là-dedans. En m usique, sym­ voir ça dans le tem ps.
phon ie, concerto, im provisa­
Le silence ?
tion . . . les genres
est e n c ore Dans la musique,
rythmiques va­ « Le b u zz
q u e vis u el, et les politiques
rient en fonction plu s a u dio
d s ourds pourraient par-
de ce qu'on veut ca n ou s r e n
à n otre

fois s'en inspirer,
expn mer. Il y a ux a u tre s,
t i. n . . . » le plus i m por-
..:;:�_.------""
aussi l'apport de p r o p re des
tan t c'est le si-
la tech nologie et
lence. Tu ne définis un son que
de l'Afrique. Le développement
par rapport au silence. Sans si­
musical peut être en continu,
lence, la m usique n'existe pas.
pas fragmenté, comme q uand
on regarde une fourmilière ou Finalement, trop de bruit nuit
des nuages. au verbe ...
Pour revenir aux politiques et à La dynamique (ou le contraste)
leurs discours, les plus grands du son, c'est ce qui existe entre
ne sont pas les énarques. Ils le silence et le maximum tolé­
sont de loin distancés par les rable. Plus la dynamique est im­
avocats, qui ont une approche portante, plus tu vas être émo­
plus globale de l'hom me, une tion nellement touché. Plus elle
approche émotion nelle que la est compressée, réduite, m oins
politique doit i nclure. Si on tu vas l'être. On passe alors son
Vl

0
a, comme souvent en méde­ tem ps à ha usse r ou à baisser le
1-

UJ cine aujourd'hui, une approche son . Le ton aussi !
ri
ri
0 de spécia liste, qui isole, on Le b uzz ambiant, ça fatigue, ça
N
© se coupe de cette globa lité, banalise. C'est vrai pour tout
.>J
..c
Ol
ï::::
de cette réalité qui permet de discours, pour toute musique.

a.
0 mieux sentir l'autre, l'auditoire. Et m ême, ça rabaisse.
u
Barack Obama, i l y a une mu­ La sensibi lité qu'on a vis-à-vis
sica lité dans ses discours, mais du son est polluée, abîmée, at­
moins que chez Ken nedy, Mal­ taquée. En plus, maintenant,
raux, De Gaulle, Gandhi ou on a i ntégré le MP3 . . . Lire,

142
chapitre 3 Paroles de Jean-Michel Jarre

tout en laissant la télévision appa uvrit notre relation aux


allumée, avec différents autres autres, ça empêche la vision à
buzz de fond, ce sont des b ruits long terme. En fait, le buzz est
qui em pêchent de fo nctionner à encore plus audio que visuel, ça
plein régi me. nous rend sourds aux autres, à
On ne va pas toucher, regarder, notre propre destin, chem i n .
se parler de la même man ière Propos recueillis
avec tous ces parasites sonores par Hervé Biju-Duval
ou visuels. La pollution sonore

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

143
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

Paroles de
Jean-Claude Le Grand
20 octobre 2009. Jean-Claude Le Grand vÏent de prononcer un d;scours pour
une ;nauguratfon. Peu après et sur le Ueu de son ;nterven6on, ;l répond
au débotté. ünterv;ew se fa;t debout, la rumeur de la foule présente en
arrière-fond.

Avez-vous été timide ? être détaché de son texte, parler


C'est marrant que vous com­ face à une caméra, au micro, de­
menciez par cette question. vant un journaliste . . .
En ce qui me co ncerne, c'est la Je prépare beaucoup ; je m e re­
question. J'étais super timide. À trouve à fond dans la formule
Sciences-Po, il y a eu un dédie. de Churchill : « Mes plus lon­
Je me suis dit : « C'est com plè­ gues i m provisations sont celles
tement idiot, tu vas que j'ai le plus Long -
passer à côté de ta « Auj ou rd 'hui , tem ps préparées. »
ns
vie. . . Il y a corré­ j e p arle sa .is Avant de pa rler,
je s u
lation entre être probl èm e et i l faut quelques
e b ie n
timide et la prise m eill eu r q u gran des idées. Pas
s n on
de parole en public. des collèg ue trop. Deux ou trois.
Vl
Pour vaincre la ti mi­ timides » Ne pas être trop
��;; P'j�:

••
. . .

0
1-

UJ
dité, il faut faire un • lo ng. Un i m pératif au-
ri
ri boulot, manier l'émotion. Au­ jourd'hui. Les gens n'ont pas
0
N
jourd'hui, je parle sans problème le temps. Puis ce qui com pte,
©
.>J
..c et je suis meilleur que bien des c'est de ressentir la salle. Les
Ol
ï::::

a.
collègues non timides, parce gestes avec les mains, ça
0
u que, ayant conscience de ma com pte beauco up pour moi ; i l
timidité, j'ai bossé et j'ai bossé s'agit d'entrer e n contact, c'est
dix fois plus qu'eux. J'ai progres­ le feeli ng . . . Là par exemple, je
sé grâce à de nombreuses forma­ viens de prononcer un discours
tions ; faire un speech, faire la d'inauguration ; je suis arrivé,
lecture rapide de ses notes pour j'ai vu la lumière des projos en

144
chapitre 3 Paroles de Jean-Claude Le Grand

plei ne face, les gens loi n, c'est Avez-vous connu


surto ut cela qui a retenu mon des collègues q u i ont co nnu
attention, je me suis dit, i l va une révolution dans leur
falloi r a ller chercher les gens, maÎtrise de la prise
a ller accrocher les regards. de parole ?
Avec les gestes des bras et des Oui. Et il n'y a pas de secrets. Les
mains am ples et loin devant le progrès passent par la formation.
buste, je suis a llé chercher le Qu'est-ce qui est im portant ?
contact. La capacité à m aîtriser sa peur.
Le stress ? Le co ntrôle de soi. Il fa ut m u lti­
C'est de l'adrénaline ; j'adore. plier les expériences. Travai ller
Pour moi, le stress me fait par­ avec des coachs. Faire des in-
ler à toute vitesse ; je dois me terventions brèves. Les ali men­
ralentir, être concis, baisse r le ter avec des chiffres. Ça parle.
ryth me, travailler la respiration. Il fa ut des ingrédients concrets,
C'est comme a u sport. Je fais l n c a r n e r les choses, savmr
du polo. C'est remerc1er, citer
i mp o rt an t,
très dur et trop « C e q u r. est quelqu'un, a ller
pa cit é
méconnu. Le che­ c 'est la ca ,
chercher du re­
sa p e u r
va l à 60 km/h . . . a, m aîtris er . gard ceux qu1
de s oi »
Et en même temps l e c on trôle écoutent de loi n .
taper avec préci- Des expériences difficiles ?
V)
Q)
sion dans la balle. Il faut faire Qua n d on a l'i mpression de
e deux choses en même tem ps, ne pas pouvoir s'exprimer,

UJ
.-f com me pour parler en public quand on n'a pas le temps, par
.-f
0
N (où i l faut être conscient de ce exem ple à la télé. Il fa ut trou­
@
..._,
..c
que L'on dit et en contact avec ver ce qui va faire mouche.
Ol
ï::

l'a uditoire). Au départ, au polo La pression des médias a ussi .
Q.
u
0
com me pour parler, j'ai peur. L'O réal est une entreprise qui
Il n'y a rien de mei lleur que la paraît riche, donc coupable par
peur. défi nition. Hier, une journaliste
L'indépendance d'esprit ? m'interrogeait sur la com posi­
C'est être capable de s'écarter tion du conseil d'administra­
de son texte, de ne pas le lire. tio n . On a 20 % de femmes,

145
Partie 1 Les 20 fondamentaux de la prise de parole

mais elle ne voulait pas comp­ contre-exemple ; je reçois des


ter madame Bettencourt. Pour­ types . . . i ls arrivent, mettent
quoi ? Elle i nsistait et ergotait. leur dossier sur mon bureau.
Pourquoi ? On Leur a dit : « Il faut faire
Quand on est DRH, le plus dur, ça . . . », par exemple, prendre
ce sont les plans de restructura­ possession de l'espace de
tion. J'en ai con nu chez Olivetti . l'autre, entrer et déposer leur
Certai ns m'ont dit : « Tu détruis dossier sur mon bureau . . . Mais
ma vie. » S'il y a émotion, i l y a on ne se con naît pas ! Mais on
un m orceau de toi avec eux. S'i l leur a dit : i l faut entrer dans
n'y a pas d'émotion, i l ne faut la bu lle de l'autre . . . alors i ls le
pas faire ce métier. font . . . Mais moi, quelqu'un que
Comment répon d re je rencontre pour la première
à ce « tu détruis ma vie ? »
fois, ça ne marche pas co mme
Il y a nécessité de reconstruire cela . . . Il faut se méfier des « il
après. Dans ce cas, mon rôle, faut faire ça » .
c'est d'accompagner dans la re­ Le silence ?
construction. Le silence est très i m portant.
Le non-verbal ? ... Savoir garder un silence, des
Il est le fruit des formations. silences plei ns de compréhen­
Les b ras et les gestes en avant sion . . . savoir l'i nstaurer au bon
pour créer le contact. moment, le rom pre aussi.


Vl

. . . U n rôle dans L'observation Propos recueillis par Cyril Delhay


0
1-

UJ d es a utres ? Lors des
ri
ri
0
entretiens ?
N
@ (S;fence et sourire de Jean­

.!:
O'I Claude Le Grand) . Oui . . . Un
·c

Cl..
0
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146
Vl
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......
......
0
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.,...;
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01
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0.
0
u
Parler face aux autres
Les m a n i è res d e s'y p re n d re se mod u lent selo n le co ntexte, la si­
tuat i o n , la n a t u re d u p u b l i c , le n o m b re . On n e met pas le c u rs e u r
d u verbe a u m ê m e e n d roit, selon q u e l' o n pa rle à 1 , 5, 1 5, 500 ou
5 000 perso n n es. Au-delà d e ces p r i n c i pes, u n t rava i l c o n sta n t
d 'aj uste m e n t est à fa i re e n fo n ct i o n d e l' écho re nvoyé o u m i e u x
e n c o re p o u r a n t i c i per l' é c h o à ve n i r. Le s o n a r perso n ne l d o it être
consta m m e n t b ra n c h é . I l p e rmet d e ne pas perd re d e vue q u ' i l
va fallo i r a ussi passe r d u rituel d e d é p a rt a u plus i n t i m e , afin
d e c o m p re n d re et se fa i re com p re n d re . Les c h a p i t res qui su ive n t
d o n n e nt des re p è res, c o m m e u n e c a rt o g ra ph i e , p o u r a b o rd e r
d e s c o n fi g u ra t i o n s a u ssi d iffé re ntes q u e l e face-à-face, la t ri­

V)
b u n e , les p ri nci p a u x types de réu n i o n , le débat o u encore la t a b le
Q)

e ro n d e . Là e n co re, i l n e s ' a g i t pas d e recettes, m a i s s i m p le m e n t



UJ
.-f d ' exe m ples a n a lysés à l a lo u pe p o u r sti m u le r l a réflex i o n e t a i d e r
.-f
0
N à s e c o n stru i re d ' ut i les re p è res. C 'est e n s u ite à c h a c u n d e fo rg e r
@
.....,
..c
Ol
ses méthodes, a u fil d e ces pages b i e n s û r, m a i s a ussi à l a fave u r
ï::

Q. d e ses expéri e n ces.
0
u
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Parler en face à face


Le p roblème d e l'entreti e n , c' est celui d u servi ce, comme au
tenn is. Que je sois le supérieur h iéra rc h i que, le collaborate u r, le
consei ller, l'a m i , si j e suis à l' in itiat ive d e l'entret i e n , c'est à moi de
parler Le p remier. S ' i l y a u n e ré ponse à donner consécutive à une
demande, i l y a trois options possibles pour son i ssue : « oui » ;
« o u i à condition que . . . » ; « non parce que ... » I L peut a ussi arrive r
que j ' a i à d i re « n o n » sans toujours avo i r à d o n n e r d e j ustification.

Conduire u n entretien d'évaluation


Le responsable d'un laboratoire pharmaceutique est comme
chaque année en entretien d'évaluation avec l'un de ses collabo­
rateurs. Après les préalables et le rappel des raisons d'être de l'en­
tretien il évoque , faits à l'appui, ce qu'il en est de l'année qui vient
de s'écouler, écoute son collaborateur, questionne, fait préciser un
élément, lui demande son avis sur tel ou tel point . . .
Ils passent aux objectifs pour l'année qui vient. révaluateur
sent alors peu à peu qu'il décroche, n'est plus présent, mobilisé
comme il devrait l'être. Il s'entend proposer des objectifs sans y
V)
Q)

e mettre la chaleur et l'engagement qui seraient de nature à per­



UJ
.-f mettre l'échange, il est moins attentif, alors qu'il avait pourtant
.-f
0
N préparé . . . Bref, l'entretien patine.
@
..._,
..c
Ol De son côté, le collaborateur ressent tout cela et se désengage lui
ï::

Q.
0
aussi : il se met en retrait et n'intervient plus.
u

Voyant bien que cela ne peut plus continuer ainsi, que cela de­
vient un exercice formel, le responsable se dit alors : « Sois centré
sur l'entretien, investis-toi : aime-le ! >> Les deux reviennent alors
à un entretien vivant et participatif.

150
chapitre 1 Parler face aux autres

Le regard d e Michel

Quels enseig nements en tirer ?


rentretien d'évaluation se nourrit de rationalité, mais aussi de cha­
Vl

leur, d'émotion, de parler vrai. Ce n'est pas un acte administratif


(1)

ë5
.....

w
...-i
froid : néocortex et limbique , intellect et affect, raisonnement et
...-i
0
N résonance vont de concert. Il suppose préparation, total engage­
@
.j.J
..c
ment dans la durée, évocation des points positifs et négatifs .
1::::
0\
>-
0. Chacun des deux doit être actif. Il n'y a pas d'un côté celui qui
0
u
parle, de l'autre celui qui reste passif, même si l'initiative appar­
tient à celui qui a demandé l'entretien. C'est bien un dialogue.
Il doit déboucher sur un plan d'action de ce que l'on va arrêter de
faire , continuer de faire, commencer de faire. Certains éléments de
ce plan d'action seront négociés, d'autres ne seront pas négociables.

151
Partie 2 20 situations passées à la loupe

C'est dans la logique du lien hiérarchique, l'entreprise étant un lieu


de « démocrature » comme le dit Claude Bébéar (Axa).

Se faire comprendre
Deux amis sont dans une discussion animée. [un d'eux demande,
après avoir exposé la situation, conseil à l'autre. Manifestement,
il n'arrive pas à faire comprendre à un tiers ce qu'il attend de lui.
Comment faire ?
- Tu lui as bien dit ce que tu attends de lui ?
- Oui, oui.
- Comment ça, « oui, oui » ?
- Oui ! et s'il n'a pas compris . . .
- Comment ça, « et s'il n'a pas compris ? » Tu lui as dit ou tu ne
lui as pas dit ?
- Écoute-moi, honnêtement, s'il n'a pas compris ce que j e voulais
dire . . .
- Donc tu ne lui as rien dit !
- Mais si, je te dis !
- Lui as-tu dit explicitement ce que tu avais à lui dire ?
V)
Q) - Je viens de te dire, j e lui ai fait comprendre . . . et s'il n'a pas corn-
e . .

pns, J e n'y peux nen.


.


UJ
.-f
.-f
0 - Comment ça, « fait comprendre »? j'en déduis que tu ne lui as
N
@ pas dit explicitement les choses, que tu espères qu'il les compren­
..._,
..c
Ol
ï::

dra à tes allusions, à ton comportement, à tes non-dits. Tu sais, les
Q.
0
u gens n'entendent bien souvent que ce qu'ils veulent entendre , et
ils n'oublient j amais ce qu'on ne leur dit pas.

Quels enseig nements en tirer ?


Le comportement que l'on vient d'évoquer est assez fréquent.
La plupart des problèmes de communication que l'on rencontre

152
chapitre 1 Parler face aux autres

viennent de ce que celui qui a des choses à dire ou à demander


n'ose pas les dire ou les demander. Cela rappelle les situations
dans lesquelles, dans la vie professionnelle , dans la vie amou­
reuse . . . on aimerait tellement que l'autre comprenne tout seul ce
que l'on voudrait, mais que l'on n'ose pas ou que l'on ne prend
pas le temps de lui dire . Or, c'est à celui qui a quelque chose à dire
de « servir » (cf « Parler . . . aux autres p. 8j}.
r>,

Pour qui écoute, favoriser chez l'autre le fait qu'il dise ce qu'il a à dire :
« Qu'attendez-vous de moi ? » ou « Pouvez-vous être plus précis ? »
Celui qui parle est responsable tout à la fois de l'émission et de la
réception.
Chasser l'implicite : ne pas se contenter de : « Tu vois ce que j e
veux dire ? »
Regard de Michel

. "
A�s.1... CEr eN7RETtEll .
· ···

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(1)

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...-i
...-i
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.j.J
..c
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>-
0.
0
u

153
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Parler à la tribune
Pa rle r à La tri b u n e c'est, plus que dans d ' a utres circonstances,
être e n situation de re p rése ntati o n avec des obligati ons
scén iques, com pte tenu de La dimension de l'espace et d u nom bre
de participa nts dans l'assemblée. C ' est donc s'exposer pour
i n fo rmer, conva i n c re, partager, responsabi liser, i n citer à l'action,
séd u i re et mobiliser, tant i n tellectue llement qu'affectivement.
C 'est u n moye n , pas une fin : seuls les effets obte nus diront s i la
ci ble a été attei nte.

Intéresser son auditoire


Pour illustrer cette situation, nous utiliserons le témoignage de
Pierre-Marie Dupuy, profe sseur de droit international public (Paris
II) . Après avoir enseigné en France et à l'Institut universitaire eu­
ropéen de Florence, il est actuellement professeur à l'Institut des
hautes études internationales et du développement de Genève.
« Mon premier cours en tant qu'agrégé , c'était à Strasbourg, j'avais
29 ans et un trac fou . Dans l'amphi, ils étaient 650, en première
année . Je devais intervenir en droit constitutionnel. En robe heu­
V)
Q)
reusement. La robe m'a aidé, c'était du théâtre . j'ai investi mon
e

UJ personnage , j e me suis propulsé dans l'action. Il fallait à la fois
.-f
.-f
0
N
être pertinent et dans la bonne distance. Je l'ai vécu comme une
@
..._, représentation, cette toge m'a permis de dépasser la fonction. Je
..c
Ol
ï::
>­ fais le parallèle avec le traje de luz, le vêtement de lumière que
Q.

[. . . ]
0
u porte le torero. Que serait-il sans cet habit ? »

« Sur un suj et très technique ( « À quelles conditions un État tiers


peut-il intervenir dans un procès » ) que j e devais aborder avec mes
étudiants à Florence je leur ai dit : voilà, j'étais dans mon bureau,
le téléphone sonne . j'ai un collègue des États-Unis en ligne qui
me demande si j e veux intervenir dans une affaire pour le compte

154
chapitre 1 Parler face aux autres

de la Guinée-Équatoriale. je fais rire l'auditoire en lui racontant


mon échange avec ce collègue (oui, la Guinée-Équatoriale, c'est
en Afrique j e crois, près de l'Équateur, non ? . ) , puis j e sors sur
. .

PowerPoint la carte de cette région du monde, etc.


À partir d'un ton et d'éléments qui se voulaient dans l'anecdote,
j 'ai pu entrer dans des éléments techniques (pour pouvoir inter­
venir, l'État tiers doit justifier d'un intérêt juridique . . . ) . Là, c'était
assez facile, car il s'agissait d'une affaire de délimitation du plateau
continental impliquant le Cameroun et le Nigeria. Avec les cartes,
l'audio est devenu audiovisuel, les étudiants étaient embarqués
dans l'échange avec mon collègue d'autre-Atlantique et surtout
dans le fond de l'affaire . Ils étaient motivés car les conditions de
leur motivation avaient été créées. »

Pierre - M a rie D u puy, fils d u p rofesse u r René-Jean D u p uy, re ­


late cette h i sto i re.
« M o n p è re eut un jour d a ns son a m p h i un étudiant qui était
ven u avec . . . s o n c h i e n . Lorsq u ' i l s' e n a pe rçut, i l l u i dit a lors le
p l u s sérieuse m ent d u m o n d e : " M o n s i e u r, ici o n a ccepte les
V)

â n e s m a i s pas les c h i e n s ! "


Q)

e

UJ
.-f To ut l'a m p h i était h i la re, c ' était g a g n é . Le c o u rs re p rit joye u s e ­
.-f
0
N m e n t de p a rt et d ' a ut re . O n n e revit j a m a i s le c h i e n . »
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q. Quels enseig nements en tirer ?
0
u
Pierre-Marie Dupuy propose lui-même les enseignements à tirer
de son témoignage.
« j'ai constaté que la fonction enseignante voudrait tenter non pas
de nier, mais d'atténuer le déséquilibre qui est là, dans la relation,
qui est du type dominant-dominé en termes de savoir. Enseigner

155
Partie 2 20 situations passées à la loupe

à des étudiants, c'est d'abord une entreprise de séduction. Ce que


l'on cherche à obtenir, c'est l'adhésion.
Si l'on n'y prend garde , quand on enseigne , on est toujours guetté
par la facilité : lire son cours, ne pas s'investir, débiter du verbe au
kilomètre sans être attentif à ses étudiants, sans les regarder dans
les yeux . . . On ne se donne alors plus assez de mal, on n'est plus
vigilant. C'est alors que l'attention chute, que naît le désintérêt,
voire l'ennui. Si j e tombe trop dans l'anecdote, cela peut être un
risque , car j e ne parle alors pas de la manière dont le problème se
pose. je dois être constamment attentif au contenu et à l'auditoire,
à son évolution, dans le temps que dure le cours. Rien n'est jamais
gagné d'avance, il faut jongler avec la répétition, la diversité, tout
en ne lâchant jamais le fil de l'affaire.
Les efforts du professeur doivent être d'autant plus importants
qu'il faut surmonter la relation inégalitaire due à l'âpreté du suj et,
que moi je maîtrise , mais eux pas encore. C'est par la séduction
que j e les aide à pénétrer dans la matière juridique . Séduction
parce que médiation. Pour instruire , il faut aussi plaire et toucher,
toute la rhétorique est là.

V)
Dans l'acte oratoire en amphi, trois choses sont importantes :
Q)

e • la voix : elle doit exprimer la sérénité du savoir, signifier que



UJ
.-f
.-f l'on sait où on va, cela rassure l'auditoire ;
0
N
@ • la diction : sans diction, l'auditoire ne comprend pas (cf.
.....,
..c
Ol
ï::
« Trouver sa voix et passer la rampe », p. � ;

Q.
u
0 • la passion : ce n'est pas contradictoire avec la sérénité de la
voix, c'est signifier que ce que j e dis est important, que j'y
crois vraiment, que je suis habité par ce que j'évoque. (cf. « Être
engagé dans sa prise de parole»' p. rn ;
Parler aux étudiants, c'est observer une pédagogie à trois temps
en pratiquant :

156
chapitre 1 Parler face aux autres

• l'art de la répétition : quand le propos est aride, il faut savoir


répéter, mais pas exactement de la même manière , en regar­
dant la situation depuis des angles, des points de vue diffé­
rents , en l'abordant en différentes langues, l'une enrichissant
l'autre ;
• l'art de la diversité : la répétition implique la diversité , qui
permet de casser le récit, de changer de rythme, d'adopter des
genres différents, d'illustrer. Un exemple : si vous tirez, à la
leçon d'agrégation, le suj et suivant : « Le garde champêtre » ,
que faire ? Soit vous y allez sur le mode convenu, banal , en­
nuyeux car trop didactique (la fonction de garde champêtre,
mise en place dans les années . . . consiste à . . . ) , soit vous met­
tez le propos en situation : « Il était une fois un garde cham­
pêtre . . . ». Cela fait partie de la diversité et de la distanciation
nécessaires à l'impact recherché (cf. « Rythmer et rendre vivante
son intervention », p. [Zj)
• l'art de la continuité : il faut un fil rouge , une ligne conduc­
trice. Iétudiant, en sortant du cours, doit pouvoir se dire que
c'est clair, qu'il a compris » (cf « Préparer un texte : le pouvoir
du verbe », p. � -
V)
Q)
De façon plus générale , avant d'intervenir à une tribune, j e me
e

UJ
.-f
renseigne sur l'auditoire , son homogénéité ou son hétérogénéité,
.-f
0
N sa taille, ses centres d'intérêt, l'actualité qui concerne les uns et les
@
..._,
..c
autres (cf « Se poser les six questions incontournables », p. W .
Ol
ï::

Q. je veille également aux différents aspects techniques car est maître
0
u
des lieux celui qui les organise. [orateur est responsable en der­
nier ressort des conditions dans lesquelles il intervient et doit
donc veiller à ce qui concerne :
• la taille de la salle ;
• la qualité de l'éclairage ;

157
Partie 2 20 situations passées à la loupe

• la position d'où il parle ; assis ? Derrière une chaire ou un


bureau ? Debout derrière un pupitre ? Directement face à
l'auditoire ?
• y a-t-il un micro et si oui quelle est la qualité de l'amplification?
• y a-t-il des supports audiovisuels ou non ? Quelle est la qualité
du vidéoproj ecteur ?
(cf Faire parler le non-verbal, p. �.
«

Sans négliger la forme, capitale, parler à la tribune, c'est touj ours


remettre le fond du discours au centre de la communication, en
prenant appui sur les trois piliers que sont l'expertise, la convic­
tion et la clarté. Et s'il est des questions ou situations que j e n'ai
pas anticipées, j e fais avec ce que j e sais. Si j e n'ai pas la réponse à
la question posée, je le dis (cf Cultiver son indépendance d'esprit
«

et partager des valeurs » ' p. m . À la tribune et quoiqu'en situation


de représentation, j e reste un orateur, c'est-à-dire qu'à la diffé­
rence du comédien, je joue mon propre rôle et j e dois trouver le
ton et les mots justes. »

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

158
chapitre 1 Parler face aux autres

Ani mer différents


types de réunions
I l existe plusi e u rs types de réu n ions : la réu n i o n d ' i nformation
descenda nte ; la ré u n i on d ' i nformation ascenda nte ; la ré u n ion
de c réativité, etc. Chacune a sa spéc ificité et d o it être conçue,
a n imée, vécue d iffé remment. Les rôles de chaque participant,
les tech niques uti lisées, la d u rée des ré u n ions vont va rier. Dans
certa i nes, o n écoute et reçoit, dans d'a utres on donne son avis,
on fait re monter l' i n formation, on cherche et on t rouve des id ées
nouvelles ...

Le regard d e Michel

TAS 8'�tEScwc,.s q tE'1W «.


�A fA.s'AH1-Plff iô�3eu1 .' .. .

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(1)

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>-
0.
0
u

159
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Animer une réunion d'information descendante


Le responsable d'une équipe de managers informe ces derniers
de la mise en place d'une nouvelle procédure d'évaluation des
managers, le 360°, qui consiste à les faire évaluer à la fois par
leurs pairs, leurs subordonnés, leurs collègues, leurs clients , leur
supérieur hiérarchique.
run des collaborateurs réagit : « Mais pourquoi ? À quoi cela
sert-il ? »
Un autre enchaîne : « On ne va quand même pas se faire évaluer
par nos collaborateurs, c'est le monde à l'envers ! »
Un troisième : « Je sais quels sont les points forts et les points
faibles des uns et des autres et nous managers, nous connais­
sons mieux que personne la situation, c'est une perte de temps
et d'argent . . . »
Un quatrième : « Dans mon équipe , tout va bien, on dépasse
largement les obj ectifs, j e ne vois pas ce qu'on pourrait faire de
plus . . . »

Quels enseignements en tirer ?


V)
Q) run donne les informations ou les directives , les autres les reçoi­
e

UJ
vent. C'est « top-down» . S'il s'agit d'informations concernant des
.-f
.-f
0
changements à venir, celui qui intervient doit, à la fois :
N
@ • affirmer ses convictions , montrer qu'il croit en ce qu'il dit ;
.......
..c
Ol
ï::

• rassurer ceux qui résistent au changement, en leur disant ce
Q.
0
u que seront les invariants ;
• ne pas masquer les incertitudes ou difficultés , s'il y en a.
Il convient pour le responsable de savoir dire : « Écoutez, la déci­
sion de mise en place du 360° a déjà été prise. Nous ne sommes
pas là pour la remettre en question. »

160
chapitre 1 Parler face aux autres

Il pourra centrer ses efforts sur l'explication de la décision et ras­


surer ainsi : « Qu'avons-nous à craindre du 360° ? Nous aurons
peut-être confirmation de ce que nous savons déjà, mais peut-être
aurons-nous aussi des informations, des idées, des suggestions
qui aideront à progresser. Ce que j e vous demande, c'est de vous
concentrer sur les modalités de mise en œuvre de cette décision :
quelles questions poser aux différents acteurs du 360°, afin de
recueillir ce que nous voulons savoir, ce qui pourra améliorer le
fonctionnement, le produit ou le service , les relations , les résul­
tats . . ? Et si tout est parfait chez nous, les différents acteurs du
.

360° nous en renverront l'écho. Faisons-leur confiance . »

Animer une réunion d'infor mation ascendante


Pour diminuer le temps d'attente aux caisses, la direction d'un hy­
permarché a demandé aux responsables de rayon puis au bureau
d'études de proposer des idées. Rien de concret n'en sort, et les
clients continuent de se plaindre du temps passé en caisse .
En désespoir de cause, le directeur accepte la proposition de l'un
des responsables : et si on demandait leur avis aux caissières ?

Après tout, elles sont une cinquantaine au contact du client. . .


V)
Q)
peut-être pourraient-elles avoir des idées.
e

UJ
.-f Elles se réunissent, travaillent vite et demandent qu'une réunion
.-f
0
N soit organisée pour entendre leurs propositions.
@
..._,
..c
Ol La réunion a lieu. Deux d'entre elles interviennent, font des sug­
ï::

Q.
0
gestions auxquelles personne n'avait pensé, concrètes, efficaces,
u
pleines de bon sens, nécessitant un investissement financier
modeste.
Dans la salle, un long silence suit l'intervention. Le directeur
prend alors la parole : on va faire ce que vous dites !

161
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Depuis, il n'hésite pas à passer une heure plusieurs fois par se­
maine avec les caissières, allant les voir sur leur poste de travail,
créant du lien, recueillant leurs avis , écoutant leurs doléances,
leurs idées, trouvant avec elles des solutions chaque fois que cela
est possible.
Le temps d'attente aux caisses a diminué de 60 % .

Quels enseignements en tirer ?


Ce type de réunion consiste à éclairer et à influencer le respon­
sable , à lui apporter des informations qu'on lui doit, des idées, qui
vont alimenter son tableau de bord et permettre de progresser. On
est là dans une démarche « bottom-up ». Savoir profiter de tous
les talents et de toutes les expériences d'où qu'elles viennent.
Partager l'information, c'est poser la question du pouvoir.
Il ne faut pas hésiter à consulter les personnes qui sont au plus
près du problème et par conséquent de sa solution, afin de ne pas
se priver d'une ressource et d'intelligence.
Deux conceptions s'opposent :

soit on garde l'information et le problème éventuel pour soi et

V)
ainsi on garde le pouvoir, mais quel pouvoir ?
Q)

e •
soit on partage l'information. Cela ne diminue en rien le pou­

UJ
.-f
.-f
voir, mais au contraire lui donne plus de consistance. Cela
0
N
permet aussi de favoriser l'adhésion des collaborateurs.
@
..._,
..c
Ol Auj ourd'hui , sauf pour ce qui concerne certaines questions stra­
ï::

Q.
0 tégiques qui ne peuvent être mises sur la place publique, pour
u
avancer, il faut partager. Personne ne peut réussir tout seul, qu'il
s'agisse du marin en course ou du chef d'entreprise qui veut
conquérir des marchés.

162
chapitre 1 Parler face aux autres

La ré u n i o n d ' i nfo rmation t ra n sve rsale consiste à parta g e r


avec ses p a i rs , d e s collèg ues, d ' a u t res entités, branches o u
secte u rs. R i e n là d e h i é ra rc h i q u e , s i m p le m ent l e p a rtage d ' u n
savo i r o u d ' i nformations. C h a c u n mettra en co m m u n les élé­
me nts dont il d is pose, les q u esti o n s e n suspe ns, les o ptions
possi bles. On est là au cœur d u trava i l en é q u i p e .
L' a n i mate u r d e l a ré u n i o n d o i t ve i lle r à c e q u e t o u s pu issent
s'exprimer, sa ns ret e n u e . To utes les expertises sont néces­
sa i res, a f i n d e p résenter la m e i lle u re offre poss i b le, q u i t i e n n e
co m pte des d iffé rents a s p ects à p re n d re e n com pte.
C h a c u n est écouté, les i nterve ntions sont passées au crible de
la fa isa b i lité, c h a q u e avis est pesé, l' i ntérêt g é n é ra l et l' a m bi-
tion co llective d o ivent être p rivi lég iés.
1
.

Animer une réunion de créativité


Aux États-Unis, un fabricant de plateaux d'argile , destinés aux
particuliers s'entraînant au tir, voyait son chiffre d'affaires et ses
résultats diminuer dangereusement car les plateaux d'argile man­
V)
Q) qués par les tireurs retombaient dans l'herbe et . . . endomma­
e

UJ geaient les lames des tondeuses à gazon.
.-f
.-f
0
N Personne ne trouvant de solution, les responsables décidèrent, à
@
..._,
..c
l'aide d'un consultant qui leur mit rapidement les règles du jeu en
Ol
ï::

Q.
main, d'expérimenter la technique d'identification : chacun des
0
u
présents s'identifia à l'un des éléments de l'action de tir, puis de
coupe du gazon .
On eut ainsi un homme-fusil, deux hommes-cartouche, un
homme-bras détendeur du plateau, un homme-tondeuse , un
homme-lame, un homme-plateau d'argile . . . . Chacun jouait son

163
Partie 2 20 situations passées à la loupe

rôle, suivant la chronologie des événements . Lorsque son tour


arriva de parler, après quelques essais infructueux, on entendit
l'homme-plateau d'argile dire : « Attention, moi plateau d'argile,
j'entends la tondeuse arriver, je vois la lame qui se rapproche , aïe,
aïe, aïe , je vais l'endommager, il faut que je m'en aille, mais je ne
peux pas, il faut, il faut . . . que je disparaisse, que j e me fonde dans
la terre ! » Eurêka ! [entreprise était sauvée. Elle mit au point des
plateaux d'argile en glace , qui fondent en quelques minutes, et
vendit en outre à ses clients les moules permettant de les congeler,
ainsi que le matériel permettant de les conserver et les prélever un
par un sur le pas de tir.

Quels enseig nements en tirer ?


Il s'agit ici de produire des idées nouvelles, permettant de dé­
velopper l'activité , de répondre à l'action de la concurrence , de
pallier des dysfonctionnements , d'imaginer de nouveaux produits
ou services.
Tout le monde est créatif, pour peu que la ou les techniques utili­
sées, faciles d'accès, soient proposées.
Le fait de ne pas être un spécialiste du sujet traité n'est pas un
V)
Q) handicap rhédibitoire (on a vu dans l'industrie pétrolière des in­
e

UJ génieurs buter sur un problème de forage, et des non-spécialistes
.-f
.-f
0 trouver la solution à cette difficulté à l'aide d'une technique de
N
@ créativité ! ) .
..._,
..c

À titre d'exemple, voici deux d e ces techniques


Ol
ï::
>­ la méthode
Q.
0
u CQFD et la méthode par identification.

164
chapitre 1 Parler face aux autres

La méthode CQFD
et La méthode par identification
l La règle CQFD de base
P a s d e C e n s u re : c h a c u n évo q u e toutes les i d é e s q u i l u i pas­
s e n t p a r la tête, m ê m e s' i l les t rouve m é d iocres ; perso n n e n e
c e n s u re les i d ées d e s a u t res.
La Q u a ntité d ' a bord : p rivilégier la q u a ntité d ' i d é e s à la qua lité.
Oui aux i d ées Fa rfe lues. L o ri g i n a l, la p e n sée décalée, cela
p e u t payer.
D é m u lti p l i o n s s u r les i d ées d es a u t res : u n e i d ée m ê m e n o n
pert i n e nte peut a i d e r à e n p rod u i re u n e a ut re. E n c e sens a u ssi,
i l n ' y a pas d e m a uva ises i d ées.
1 Divergence et convergence
La p h a s e d iverg e nte, c ' est l' a p plicat i o n d u C Q F D . To ut le m o n d e
s'expri me, les i d ées s o n t ra re m e n t p a rfa ites lo rs d e le u r é m i s ­
s i o n , o n les peaufinera e n su ite.
La p ha se d e co nverg e n c e , c 'est le p a ssa g e au t a m i s de la fa i ­
s a b i lité. O n revient à la réa lité, o n voit c e q u i est poss i b le , s a n s
toutefois être esc lave d e s s c h é m a s d e pensée e n vig u e u r.
V)
Q) 1 U n e nouvelle relation avec les colla borateurs
e

UJ Le tout est p o u r q u i co n d u it la ré u n i o n d e c réer les co n d i t i o n s
.-f
.-f
0 d e li béra t i o n d e l a p a role. U n e fo i s les règ les d u j e u é n o n cées,
N
@ les ra p peler s i beso i n . Pa rler peu, fa i re u n « tour d e c h a uffe »
..._,
..c
Ol
ï:: p o u r q u e c h a c u n se rod e à cette a p p roche pa rfo i s o r i g i n a le

Q.
u
0
d e résolut i o n d e p ro b lè m e , accueillir avec b i e nvei lla n ce les
idées q u i vi e n n e n t , ne j a m a i s perd re d e vue l'o bjectif p o u rsu ivi,
conclure en fo rme d e re p rise et syn t h èse des i d é es é m i ses,
s a n s o u b l i e r de re m e rc i e r les u ns et les a u t res pour le u rs
a p p o rts.
Pa rler, c' est a u ss i reco n n aître et re m e rc i e r.

165
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Ce n ' est plus le rôle d u petit c hef auto rita i re , m a i s a u contra i re


celui d e l' a n i mateur capable d e c réer les co n d i t i o n s d e la col­
la b o ra t i o n d e tous.
L a méthode par identification
E lle co nsiste, p o u r les p e rso n n es participant à ce type de ré u ­
n i o n , à s' i d e n t ifier à c h a c u n des é l é m e nts ( o bj et , o u t i l . . . ] q u i
fa it q u e les c h oses n e fo ncti o n n e n t pas, à leu r d o n n e r vie pa r
la p a ro le, à ve rbaliser ce q u ' i l fa u d ra i t fa i re o u n e plus fa i re . . .
C e s ré u n i o n s , v u e s d e l' exté rie u r, pa ra isse nt o r i g i n a les : e lles
permette nt ce p e n d a n t de t ro uver d es solut i o n s re m a rq u a b les
et s o n t u t i lisées avec p rofit d a n s de t rès n o m b re u ses branches
d ' a ctivité.

V)
Q)

e

UJ
....
....
0
N
@
.....,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

166
chapitre 1 Parler face aux autres

Participer à un débat
U n d é bat est u n échange d ' i dées et d ' a rg u ments où toutes les
convictions et a n a lyses peuvent a priori être exprimées. I l s'agit
d ' écouter, d ' uti liser la reformulation comme o n prend u n p o i nt
d ' a p p u i , de présenter ses idées sans se laisser hypnotiser par
la partie adverse. L.:agi lité consiste à pouvo i r écouter et à être
capa ble de fa i re d u chemin dans le sens de l'autre avant, le cas
échéant, de contre-argumenter. I l fa ut d isti ng u er deux cas : celui
où l' obj ectif est de conva i n c re l' i nterlocuteur ; celui où il s'agit de
conva i n cre l'aud ito i re .

Le regard de Michel

'' EST1êl"fS DE (D�AJCEfl..


t.S J>iBAr!
-rôur 11" Fifir 'b'flccoti.D
Avec Vous .�'
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u

cesr ((Ml. p,qRr; ...

167
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Identifier son interlocuteur


Lors d'un débat télévisé, en octobre 2009, entre Jacques Attali et
Xavier Mathieu, délégué CGT de l'usine Continental de Clairvoix,
ce dernier eut des propos très emportés contre la situation ac­
tuelle et les responsabilités gouvernementales .
Attali lui dit tout ce en quoi il était d'accord avec lui, pour ensuite
affirmer très fermement ce qu'il estime inacceptable, « prôner la
violence, c'est sortir de la démocratie ». [intervention porte ses
fruits , Xavier Mathieu revient à plus de mesure . Jacques Attali l'a
fait évoluer du statut d'irréductible violent vers celui d'opposant.
Avec un irréductible, le dialogue est impossible, la fermeté s'im­
pose ; avec un opposant, on peut parler (cf. « Négocier >>, p. m .
Quels enseignements en tirer ?
Avant le débat. Préparer, préparer, préparer ! (cf. « Se poser les
six questions incontournables p. rn. Les choses se passent en effet
»,

rarement comme on le souhaite exactement ou comme on le pré­


voit. Raison de plus pour anticiper !
Il y aura bien sûr des choses que j e n'aurai pas préparées, la spon­
V)
tanéité et l'esprit d'à-propos palliant le fait que tout ne peut pas
Q)

e touj ours être réglé comme du papier à musique.



UJ
.-f
.-f Penser aux auditeurs, ceux qu'il va falloir convaincre. Se poser les
0
N
@ bonnes questions. Affûter ses arguments, trouver les mots pour
.......
..c
Ol
ï::
le dire, réunir les preuves en les ciblant par rapport à l'auditoire .

Q.
u
0 Rassembler les informations, produire des idées, les mettre en
ordre , circonscrire le suj et, identifier les points clés, les idées
principales - trois au maximum - afin de ne pas perdre en che­
min l'auditoire, préparer les réponses aux obj ections maj eures
prévisibles . . .

168
chapitre 1 Parler face aux autres

Laisser de l'espace aux débatteurs et à leurs objections : pour


jouer aux billes, comme dans les cours de récréation de notre
enfance, il faut laisser quelques billes aux autres, sinon il n'y a
plus d'échange . . . Laisser des billes aux autres, c'est accepter que
la vérité puisse être partagée. (cf. Savoir écouter un interlocuteur
« »,

p. [TIJ) .
Se mettre à la place de ses contradicteurs. Je regarde un événe­
ment, une situation depuis leur fenêtre à eux. Ainsi, j'objective et je
relativise. En empathie, je me mets dans les « baskets » du contra­
dicteur, je me synchronise avec lui, de façon à avoir à l'esprit les
principales objections prévisibles, les questions pièges, et préparer,
exemples à l'appui, l'expression de ma propre vision des choses,
ainsi que ma stratégie de réponse. Avec courtoisie et respect.
Se mobiliser physiquement, psychologiquement et intellectuelle­
ment pour être souple, vif et réactif. Comme avant toute compé­
tition, il faut avoir fait son échauffement. On est là sur un registre
très différent : gestion du stress, attention particulière à sa pos­
ture, son regard , sa voix, ses intonations qui donnent le sens, sa
prononciation, ses silences (cf. Le cinquième pilier : la force d'ex­
«

V)
pression du silence p. � . Se préparer, cela consiste aussi à ne pas
»,

Q)

e
se réfugier que dans la partie supérieure de son corps.

UJ
.-f Au moment du débat. Dans le cas d'une intervention brève, no­
.-f
0
N
tamment à la télé, il faut commencer par l'essentiel, en allant droit
@
..._,
..c
Ol
au but, ce qui n'empêchera pas d'aller dans le détail, d'argumen­
ï::

Q.
0
ter, d'illustrer, de témoigner, si le temps le permet.
u
Travailler l'écoute. De manière dépassionnée , en évitant toute po­
lémique, en cultivant l'humour chaque fois que cela est possible,
on accueillera et écoutera les arguments de la partie adverse , on
s'y adossera, on les examinera sous différents angles en disant tout
l'intérêt qu'ils ont, calmement et sereinement.

169
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Échanger de manière congruente (c'est-à-dire sans qu'il y ait


contradiction entre ce que disent les mots, le corps, la voix) dans
la séduction, dans la réflexion et dans la conviction, pas en force
ou avec arrogance .

C e la consiste à d i re : « C e q u e j ' a i m e d a n s votre i d é e , d a n s


vot re i nterve n t i o n . . . » C e la c rée d u l i e n avec l' a u t re , l' i ncite à
p ré c i s e r o u att é n u e r s o n p ro pos. C e la p e rmet a ussi d e re b o n ­
d i r s u r u n e i d é e , d e l a re lativiser o u l'a p p rofo n d i r , d ' ava n ce r
e n s u ite d e s a rg u m e nts co m p lé m enta i res o u d iffé re nts, d e m a ­
n i e r l' h u m o u r.

Le rythme doit varier, l'important n'est pas de tout dire trop vite,
mais de dire bien ce que l'on a choisi de dire , après avoir trié. Le
débat doit s'installer dans un échange au cours duquel on doit
affirmer ses convictions, mais aussi reconnaître les incertitudes. Si
j e parle vrai, si j e suis authentique, je passerai la rampe .
[auditoire a besoin d'être convaincu, rassuré, touché, étonné. Le
rationnel seul ne suffit pas, il ne suffit pas d'avoir raison pour faire
V)
Q)

e passer ses idées. La résonance et la part émotionnelle sont aussi



UJ
.-f importantes que la démonstration logique. Il faut donc, pour pas­
.-f
0
N ser la rampe, savoir oser et s'exposer, c'est-à-dire se mettre en
@
..._,
..c nsque .
Ol
ï::

Q.
0
Et si j 'ai des jugements à porter, qu'ils portent sur les productions
u
ou les idées, pas sur les personnes.
Repérer différents types de comportements lors des débats peut
aider à mieux s'adapter à la situation. Si l'on veut faire une typo­
logie - non exhaustive - des comportements lors des débats, que
trouve-t-on ?

170
chapitre 1 Parler face aux autres

• Les donneurs de leçons, les technocrates froids. Ils sont arro­


gants pour certains, mais aussi précis et réalistes pour d'autres.
• Les maniaques, prisonniers des règlements, plus dans la lettre
que dans l'esprit, obsessionnels, se perdant dans les détails,
ne prenant pas de hauteur pour élargir le spectre, le champ
de vision.
• Les bateleurs, manipulateurs. Peut-on dire n'importe quoi dès
l'instant qu'on le dit bien, voire très bien ?
• Les planeurs, qui sont ailleurs, pas dans la réalité, mais qui ont
aussi parfois des traits de génie grâce à un mode de pensée latéral.
• Enfin, ceux qui écoutent totalement l'autre , prennent en
compte sa vision des choses tout en affirmant ensuite calme­
ment leurs propres convictions.
Conclure et choisir la dernière impression qu'on veut laisser (cf.
« Préparer la première et la dernière impression », p. rn . Qu'est-ce
qui est essentiel ? Si l'auditoire ne devait retenir qu'une chose . . .
Choisir son registre (rationnel, émotionnel, prospectif. . . ) et sa tac­
tique, avec légèreté, humour, ou au contraire en mettant en avant
des faits, des preuves, ou encore en laissant le soin à l'auditoire de
se déterminer à partir de la formulation d'une interrogation.
V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
Le patro n d ' u n e g ra n d e e n t re p rise a s o u h a ité d é battre avec
@
..._,
..c
Ol
un g ro u p e de m a na g e rs. Ceux- c i , e n te n d a nt des p ropos c e n t
ï::

Q.
0
fo i s ré pétés et l' h e u re ava nça nt, l u i p rêtent peu d ' atte n t i o n et
u
pa rle n t e nt re eux. À a u c u n m o m e n t , Les m a n a g e rs n e sont sol­
lic ités pour d i re ce q u ' i ls pensent de la situation et des voies
d e p ro g rès poss i b les . . .
I rrité, sa n g u i n , p e rd a nt son sa n g -fro i d e t t o u t s e n s d e son a u d i ­
to i re , l e patro n lâ c h e a lors : « Ta isez-vous q u a nd j e d i a lo g u e ! »

171
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Débattre lors d'une tab le ronde


La table ro nde consiste en u n débat avec tous les pa rticipa nts
ré u n i s sur un pied d'éga lité. L'idéal est donc l' organ isation de
l' espace en cercle ou en ovale. U n médiateur est utile. I l peut
avo i r u n rôle plus ou moins actif : soit il n ' i ntervie nt, après avoir
introduit le sujet, que pour d istri buer la pa role , fa i re respecter les
règles d u jeu des échanges [à la façon de Frédéric Taddeïl ; soit
il p lante largement le déco r, qu esti o n n e , interro m pt, jalo n n e le
débat de re marques, synt h étise les d i ffére ntes étapes d u p ro pos
avec vigueur et respect [à la façon d ' Yves Calvi].

Créer les conditions


d'une relation adulte-adulte
En j anvier 2009 , le président de la République avait nommé
Richard Descoings , directeur de Sciences-Po, chargé d'une mis­
sion nationale de concertation sur le lycée. Le climat social dans
l'Éducation en France était extrêmement tendu. Un proj et de ré­
forme du lycée, initié par le ministre de l'Éducation d'alors , Xavier
Darcos, avait dû être stoppé en décembre par crainte de mouve­
V)
Q)
ments lycéens d'ampleur.
e

UJ
.-f Richard Descoings décida alors de mettre en place un forum inter­
.-f
0
N actif sur le lycée et parallèlement se lança dans un tour de France
@
..._,
..c des lycées où il organisa des tables rondes. En six mois, il visita
Ol
ï::

Q.
76 départements et anima 80 tables rondes qui duraient de deux
0
u
à trois heures.
À chaque fois le scénario était le même. Une grande salle, un réfec­
toire ou une salle d'études accueillait les participants, enseignants,
élèves et parents mêlés . Tous, y compris Richard Descoings,
étaient assis sur un strict plan d'égalité grâce à un dispositif de

172
chapitre 1 Parler face aux autres

chaises installées en cercle ou en ovale , sur deux ou trois rangées,


en fonction du nombre de participants qui oscillait entre 50 et
200 personnes, selon les séances.
Lors des premières tables rondes, en janvier et février, la première
moitié du débat se passait en récriminations contre le gouverne­
ment et la suppression des postes, le sentiment de mépris dont
se sentait victime une partie de la communauté scolaire . Puis
venaient d'autres questions sur l'organisation du temps scolaire,
l'orientation, l'apprentissage des langues vivantes, etc. Les lycéens
témoignaient d'une grande maturité et eurent à chaque fois des
interventions très remarquables, posées, critiques et construc­
tives. Le lycée , ils le vivaient au jour le jour, en avaient à redire et
avaient aussi des propositions à formuler. Au fil des semaines, la
mission conquit sa légitimité et suscitait la confiance . Les débats
gagnèrent en sérénité.
Après chaque séance, le rapport écrit des échanges était adressé à
la communauté scolaire qui pouvait le corriger avant de le valider
et qu'il soit rendu public sur le site de la mission.
Une fois, cependant, l'échange ne fut pas à la hauteur. La mis­

V)
sion se rendit dans un lycée des Vosges à Neufchâteau . Le provi­
Q)

e seur n'avait pas cru pouvoir organiser la salle selon les indications

UJ
.-f
.-f
qui lui avaient été données. Richard Descoings se retrouva assis
0
N
à une tribune, derrière une table et 1 50 élèves internes, assis en
@
..._,
..c
Ol
contrebas, comme au cinéma. Quelques enseignants intervinrent.
ï::

Q.
0
Mais aucun élève. Un dispositif de participation par SMS avec
u
transcription simultanée des questions ou remarques formulées
sur téléphone portable sur grand écran était également proposé
pour faciliter les contributions des plus timides. Il n'accueillit que
quelques remarques potaches, voire des attaques personnelles à
l'encontre de tel enseignant ou de tel élève. Ce fut la seule fois

173
Partie 2 20 situations passées à la loupe

sur 80 où l'on dut suspendre ce dispositif de participation en fai­


sant remarquer au passage aux lycéens que leurs interventions
n'étaient pas à la hauteur de ce que l'on attendait d'eux. Bref, une
catastrophe.

Quels enseig nements en tirer ?


Écouter et prendre en compte la parole. La mission annonce
clairement ses objectifs : des propositions concrètes qui émane­
ront de l'ensemble des tables rondes. Les participants ne par­
leront pas en vain. [action suivra la parole. Le rapport écrit de
chaque séance, soumis pour validation à l'ensemble des partici­
pants contractualise la participation de chacun dans un contexte
tendu : il n'y aura pas d'instrumentalisation des prises de parole.
Organiser l'espace. [erreur de l'équipe de la mission fut d'avoir
consenti ce jour-là à une configuration imposée et qui ne corres­
pondait pas à ce qu'elle voulait. À Neufchâteau, les élèves sont
maintenus dans leur posture habituelle de « mineurs » . Le rapport
physique avec le médiateur est hiérarchisé ; Richard Descoings est
en hauteur, à la tribune ; une table le sépare des auditeurs comme
s'il avait besoin d'une protection. Les élèves donnent le change,
V)
Q) consciemment ou non : placés en situation subordonnée et infan­
e tile, ils chahutent et ne donnent que des interventions puériles (cf.

p. êjp .
UJ
.-f
.-f
0
« Faire parler le non-verbal »,
N
@ Se positionner en tant que médiateur. En fonction du contexte
.......
..c
Ol
ï::

et de la personnalité du médiateur, le rôle est variable ; il n'y a
Q.
u
0
pas une bonne posture de médiateur de table ronde mais bien
un rôle à ajuster à chaque situation. Au cours des tables rondes,
Richard Descoings ne restait pas neutre. Il partait d'un point de
départ acceptable par tous : s'il y a réforme du lycée, elle n'aura
pas pour obj ectif la réduction des moyens et se fera sans réduc­
tion des moyens. Il exprimait cependant, au fil de chaque séance,

174
chapitre 1 Parler face aux autres

un certain nombre de convictions et donnait un retour sur ce qu'il


entendait, y compris lorsqu'il n'était pas d'accord. Ce qui comp­
tait était moins sa neutralité que sa loyauté. Celle-ci dépendait
d'un point essentiel : sa qualité d'écoute. « Je vous entends et le
rapport de la mission restituera l'ensemble des idées énoncées ici.
Je vous dis cependant lorsque nos idées divergent. »

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

175
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Paroles de
Anne Roumanoff
1er décembre 2009. L'Ïnterv;ew a Ueu entre 23 heures et m ;nu;t dans un bar­
restaurant en face du théâtre où Anne Roumanoff v;ent de donner son one
woman show devant une salle comble. L'arUste d;t elle-même être épu;sée,

ma;s ne veut néanmo;ns pas reporter l'Ïnterv;ew.

Quelle importance a la voix ? ticipé à des séminaires avec


Elle est l'expression de l'être hu­ de g rands chefs d'entrepri se . . .
mai n . C'est très com plexe, très Certai ns ne sont pas à L'aise
profond. Il est difficile de chan­ du tout pour parler . . . Certai ns
ger la voix. Je l'ai travaillée sont soporifiques . . .
pour l'aggraver. J'avais souvent C'est normal d'avoir peur. J'ai
une voix aiguë et criarde. Je travai llé avec un orthopho­
faisais aussi des grimaces sur niste, des coachs . . . La vidéo
scène ; j'essaie d'atténuer. permet de prendre conscience
La voix est très complexe. Elle de choses dont on ne se rendait
est vectrice des émotions, de la pas com pte. Ça s'apprend, ça se
travai lle. Ce n'est pas naturel,
colère. Une voix qui tremble. Le
surtout dans un cadre profes­
rythme de la voix fait partie in­
sion nel. Il y a ceux qui essaient

Vl
hérente des persan nages. Cha­
0
1- d'être drôles et puis ça tom be

UJ
cun a son rythme.
ri à p lat. Un moment, j'avais
ri
0
On reconnaît dans quel état sont
N du mal. . . Je travaille tout le
@ les gens à leur voix. Les per­

.!:
tem ps, la danse, le chant. C'est
O'I sonnes qu'on connaît, on peut
·c

la c hance d'être artiste. Ceux
Cl..
0
savoir comment elles vont, à leur
u qui ne le sont pas souvent
voix. Vous demandez : « Ça va ? »
font leurs études et arrêtent
Réponse : « Ça va, ça va . . . » J'ai
d'apprendre. J'admire ceux qui
L'orei lle pour la voix parlée.
conti nuent d'apprendre . . .
Comment gére r sa peur ? Ani mer, ça s'apprend, prendre
Il n'est pas faci le de parler en la parole, s'apprend, comme la
publi c. J'ai plusieurs fois par- cu1sme.

176
chapitre 1 Paroles d'Anne Roumanoff

Parfois, on est dans le n01 r. Si Avez-vous déjà fait un bide ?


quelqu'un ne nous donne pas On a pprend à le gérer. On em­
des pistes. J'ai réalisé que je braye sur quelque chose dont
n'étais pas tant que ça un dés­ on est sûr. On fait une vanne
astre en chant et en danse. Au­ dont on est sûr.
jourd'hui, je peux chanter de L' i nterview ?
façon correcte. Tout peut s 'ap­ Il faut établir u n contact avec
prendre tout le temps. Quan d j'ai la person ne qui vous inter­
commencé à la radio, j'avais du roge. Ce n'est pas faci le d'inter­
mal à animer. Du mal à ani mer viewer. Je l'ai fait beauco up à
le « joyeusement artificiel ». certains moments. On a besoin
C'est venu avec la détente, des de quelqu'u n q ui vous donne
choses tech niques et tellement quelque chose. Il y a des gens
psychiques. Depuis que je suis qui sont fermés. L'i nterviewé
plus détendue, cela va beaucoup doit établir un
mleux. contact avec la
q u i
La voix ? « J'ad m i re ceux e >>
personne qu1
d 'app r e n dr
c o nti n u e nt l'i nterroge. Il
:::
La voix, ça se
travaille. J'ai eu !!!!!!!!1
!! • 1 _.-

fr
!!l!l
fa ut aider les in-
des cours de respiration lorsque terviewers ! Il faut aussi éviter
j'étais étudiante. La voix, ça se d'être énervé si ceux qui vous
fait a ussi naturellement. La pré- i nvitent n'y com pren nent rien.
V) sence se fait par la voix. La voix Le charisme d e l'orateur ?
Q)

e donne une perception globale de L'en gagement sur scène est to­

tal. À la radio, il est dans la


UJ
.-f la personne, c'est une manière
.-f

voix. À la télé, on doit donner


0
N d'occuper l'espace. Une cnspa­
@
..._,
..c
tion se met dans la voix. l'i m age d'un corps maîtrisé. Sur
scène, on est plus libre. À la
Ol
ï::

Q.
0
Vous avez aussi beaucoup de
u
présence dans les silences .. .
télé, les gens perçoivent ( re­
J'ai m oi ns peur du silence q u'au gardent) ce que vous êtes, i ls
début. On a peur quand le pu­ n'écoutent pas forcément ce
blic ne rit pas. On a peur . . . on que vous dites. Ce que vous
a peur. . . Aujourd'hui, je suis êtes, c'est le corps, la voix, les
moins frénétique. détai ls, les ondes qu'on dégage,

177
Partie 2 20 situations passées à la loupe

ça sort par la voix, le regard. perçoit d'une personne, c'est


Le regard est le m i roir de l'â me, ce qu'il est profo ndément, une
la voix est le m i roir de l'â me. perception d'i n conscient à in­
La p remière i m p ression ? conscient. Un ressenti. O n ne
Elle est très i m portante. L'ac­ peut pas le rationaliser.
teur, l'orateur dégage quelque Chira c a un pouvoir de sym pa­
chose de l'ordre de l'i ndici ble, thie considérable. Ce n'est pas
des o ndes. La confiance en soi une question d'être sincère ou
est très im­ pas. C'est de la
est chaleur h umaine.
portante. La « La pri
s e de pa role
p ou voir, De la considéra­
sym pathie a uss i pris e de
ace . Po ur tio n et du res­
est très impor­ pri s e de l 'esp
t être fort » pect. Ce qui
tante. Parfois, pre n dre, il fa u
des salles sont manque à cer­
plom bées, ce n'est pas une tains, c'est de prendre en consi­
question de nom bre de gens. La dération leur a uditoire. I ls sont
dernière im pression est beau­ trop préoccupés de ce qu'on va
coup moins i m portante. Quand penser d'eux, de l'i mpression
est-ce que ça va être fini ? qu'i ls vont faire : i ls passent à
Le début, c'est com ment o bte­ côté de leur auditoi re.
nir l'attention des gens. À mes U n e question
débuts, ce n'était pas touj ours de vulnéra bilité ?
Vl facile ; c'est plus facile quand Il n'y a pas de loi . On donne

0
1- on est attendu. son temps, son attentio n à

UJ
ri quelqu'un . La prise de parole
ri La q uestion qui manque ?
0
N est aussi prise de pouvoi r, prise
@
La confiance en soi. C'est
de l'espace. Pour prendre, i l

.!: très i m portant. La confiance
O'I
·c faut être fort. Être armé, en­

Cl..
qu'on inspi re. La sympathie,
0 voyer sa présence au bout de la
u
être avec. La sympathie, c'est
pièce, au fond de la salle.
lorsque quelqu'un dégage une
confiance immédiate. Ce qu'on Propos recueillis par Cyril Delhay

178
chapitre 1 Paroles de Christian Boiron

Paroles de
Chr istian Boiron
8 décembre 2009. Au s;ège du Laboratofre, un bureau orig;nal, avec des

couleurs chaudes. On y est b;en. Sur La table, pas un p ap;er. Aucun appel
pendant notre entreUen. Christfon Bo;ron va consacrer tout Le temps qu';f
faudra à L'entretÏen et même un peu plus, en toute décontractfon.

Comment vous y prenez-vous muniquer avec les jeunes, c'est


lorsque vous devez vous diffici le, pour cette raison, j'ai
exprimer en pu blic ? démissionné trois fois de la fac
Je mets beaucoup de sincérité et de m édecine où j'enseignais. On
d'affectivité dans ce que je dis. est venu me rechercher ! Je suis
Je crois qu'il faut tout si m ple­ arrivé à créer la relation à l'aide
ment être soi-même lorsque l'on d'histoires, d'anecdotes, de
prend la parole. On transmet ce mises en scène. Je ne sais plus
que l'on est, pas ce que l'o n qui disait : « Il ne de-
veut don ner vrait y avoir de journaux
J p e n s e q u ' '1 l fa ut
comme 1 mage. e que d'anecdotes. » Je
. ple rne nt êtr e
Être le même to ut s1rn
«
prépare beaucoup, je
e L or sq
,
u on
où que je sois, s oi- m ê m me trouve i nsuffisant
d L p ar ole »
V)
c'est pour moi pren a par rapport à ce que je
-:�::
Q)

e

UJ
une vertu. .:
...--.

!!!!l r
vo ud rais être.
.-f
.-f
0
L'i mportant, lorsqu'on sait que À la radio, plus encore à la té­
N
@
les mots sont des fenêtres ou lévision, je prépare comme s'il
..._,
..c
Ol
des m urs, c'est l'amour, la pas­ s'agissait d'u ne page de pub.
ï::

Q. sion, et j'ai toujours peur que On ne peut pas fai re retenir
0
u
la forme altère le fond. J'aime 36 messages, un ou deux seule­
aussi la complexité, or il faut ment. Il faut préparer la forme
simplifier. J'aime aussi le doute. et le fond.
En communication, il faut sans
Avez-vous été coaché ?
cesse flirter entre le trop com­
J'ai été coaché par un journa­
plexe et le trop simple. Corn-
liste. Il m'a demandé de parler

179
Partie 2 20 situations passées à la loupe

devant la caméra, seul, sans une charte de relation médias,


questions auxquelles répondre. car c'est en amont qu'il faut sé­
Cela a duré une heure. lection ner. Il y a aujourd'hui 5
On a regardé, il m'a deman­ à 1 0 propositions que je refuse
dé mon avis. J'ai répondu : pour une que j'accepte. Si un
« Beurk . . . » journaliste veut me voi r, voici
Il m'a demandé de recom men­ les questions qu'on lui pose :
cer, en trente minutes. Puis en pourquoi avez-vous vraiment
sept min utes. Puis en une mi­ envie de le voi r ? Pourquoi
n ute trente ! Et j'ai découvert pensez-vous qu'il est com pé-
que j'arrivais à dire l'essentiel tent sur ce sujet ?
en un temps très C o n n a i ssez-vous
édit ati on , c 'est
court. Comme en « La m les ouvrages qu'il
nt rac tio n
pub . . . u n e d éc o a écrits ?
s u r c e q u e
C'est incroyable, c en trée, Et de mon côté je
s ur c e q u e
pour la pub on je s u is , me pose la q ues­
es s on t »
est prêt à préparer Le s a utr tion suivante :
beaucoup, avec des -----111!\1••!!!!•-:e�s·t - ce que je ressens
agences, pour passer à la télé­ que j'ai quelque chose à dire sur
vision on croit que ce n'est pas ce s ujet ? Ai nsi, la sélectivité
la peine, ou presque pas, de est plus g rande, je fais moins
préparer ! perdre leur tem ps aux autres et
Lors d'un « Com p lément d'en­ je perds moins le mien .
Vl

0
quête » avec Benoît D uquesne, Aujourd'hui, je n'accepte plus
1-

UJ j'ai préparé pendant trois de partici per à des tables
ri
ri
0 heures, avec un coach, a lors rondes : elles n'ont d'i ntérêt
N
@ que l'i nterview allait être très que pour ceux qui les organi­

.!:
O'I
·c
courte, environ sept min utes. sent, pour une ou deux per­

Cl..
0 On a rrive ainsi à fai re passer son nes qu'on met en avant . . .
u
beaucoup en très peu de tem ps. Que ressentez-vous quand
C'est un gros travail. vous parlez ?
En amont de la prise de parole Parler est pour moi un vrai plai­
face aux journalistes, j'ai a ussi sir, beaucoup p lus grand que le
beaucoup travaillé avec le ser­ stress qui m'en empêcherait.
vice relations presse du labo sur Des choses que j'ai aujourd'hui

180
chapitre 1 Paroles de Christian Boiron

i ntég rées, qui font partie de ce que je suis, sur ce que Les
moi, je dirais que c'est La sur­ a utres sont.
prise. IL faut s urprendre, m ais Un dernier mot : parler avec
pour construire, pour avancer. des enfants n 'est pas touj ours
Ne pas être dans des banalités. si mple. Je ne sais pas bien
Les attitudes, Le non-verbal, faire Le père . . . J 'ai donc fait
tout cela est a ujourd' hui en­ Le choix, pour comm uniquer
gra m mé. Cela va jusqu' aux vê­ avec eux, de trouver des acti­
tements que je porte. IL faut vités qui conviennent à eux et
que je sois bien , à L'aise physi­ à moi. On a ainsi un terrain
quement. commun d'échanges. Aucun ne
Aimez-vous participer à d es doit se sacrifier, pour faire plai­
d ébats ? sir à L' autre. Cela permet, g râce
Oui, j 'aime Le débat, je n 'aime à des fi lms, des jeux, des ac­
pas L' opposition sèche, non res­ tivités faites e nsemble, de Les
pectueuse. La contestation ver­ tirer vers Le haut, d 'en parler
bale ne me gêne pas, Le man que ensuite, de Leur faire découvri r
de respect, La m auvaise foi, si ! des choses nouvelles. Cela me
permet aussi de Les découvrir.
La d écontraction ?
C'est La méditation qui m 'a per­ Propos recueillis
par Hervé Biju-Duval
mis d 'a ller vers plus de décon­
traction tout en restant dans
� La rig ueur. La méditation, c'est
l
UJ
une décontraction centrée, sur
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Parler juste dans
chaque situation
« Penser en stratège, a g i r e n p r i m itif » , d i sait le poète René C h a r.
To u t ce q u e vo u s a llez l i re d a n s les pages q u i s u ive nt, i l fa u d ra
le c o n n aître, m a i s a u m o m e n t d e vivre les situatio ns, l' o u blier
pour n ' êt re que vous- m ê m e . Si le savo i r, l' expertise, la com pé­
tence tec h n i q u e sont i n d i spe nsables, l' écoute active, la q u a lité
de la re la t i o n fe ront la d iffé re n c e : il n e suffit pas d 'avo i r ra ison
p o u r conva i n c re ... Pa rle r j u ste d a n s c h a q u e situation, c' est ac­
cepter de ne se centre r q u e sur l' i nsta n t p résent, pour la iss e r de
l' espace à du « lâcher prise », pour p re n d re le risq u e d ' u n peu
V)
Q)
d e d ésord re a p p a re n t d a n s le p ro pos, q u itte à c e que l' i n te rve n ­
e t i o n soit u n p e u m o i n s t i ré e a u cord e a u , a u p rofit d e plus d e vie,

UJ
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d ' é c h a n g e , d e résona nce .
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Q.
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Partie 2 20 situations passées à La Loupe

Se présenter
Se p résenter, c ' est fa i re le p remier pas, d o n n e r une première
i m p ression dont i l pou rra parfois être ensu ite d iffi c i le de se
déta cher ; c'est aussi donner déjà u n peu de soi. Dans toute
présentation, il y a un rituel à respecter selon les lieux, l'a ud itoire
ou les circonstan ces, codes dont o n n e pou rra s'affra n c h i r q u e si
on les a d'abord respectés. Se présenter, c'est a ussi surpre n d re
pour capter l'attention.

Le regard de Michel

Vovs t1& ,_e Cotltlflt'œz. �.s bofJre fltls ...


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184
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Se protéger ou s'exposer ?
C'est un séminaire inter-entreprises. Le thème ? « Prise de pa­
role en public et engagement personnel » . Nous sommes dans un
grand chalet, face au mont Blanc : les lieux ne sont jamais neutres,
certains environnements facilitent la qualité des échanges.
Les participants ne se connaissent pas ; le premier exercice est
celui des présentations.
run des participants se lève et s'adresse au groupe. Au lieu d'en
rester aux lieux communs de la présentation Qe m'appelle . . . , je tra­
vaille chez . . . , je suis chargé de . . . ) , il dit pourquoi il est venu, ce sur
quoi il veut progresser, et qui il est. « Je suis un ancien alcoolique
mondain. Patron d'une unité d'un grand groupe de l'alimentaire, je
suis tous les jours en représentation. Apéritifs, déjeuners, cocktails,
dîners . . . je me suis mis à boire sans m'en rendre compte . Et une
nuit j'ai vu le regard de mon épouse et de mes enfants, penchés sur
moi à 2 heures du matin. J'étais en travers de mon lit, dans un état
que j e vous laisse deviner. Je me suis alors dit que cela ne pouvait
durer et c'est à ce moment précis que j'ai décidé de ne plus jamais
toucher à une goutte d'alcool. Et je m'y tiens. j'aide aussi les autres,
V)
Q) au sein des Alcooliques anonymes, autant que je peux . . . »
e

UJ [assistance est restée silencieuse un long moment, puis les autres
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0
N
participants ont les uns après les autres pris la parole .
@
..._,
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Rarement présentations des uns et des autres ont été aussi authen­
Ol
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Q.
tiques et profondes. Le premier à parler, par son engagement, a
0
u
imprimé une marque, fixé un niveau d'exigence qui se sont pour­
suivis lors de l'ensemble des journées.

Quels enseignements en tirer ?


Même si les présentations doivent parfois sacrifier à certains ri­
tuels , on a toujours intérêt à vite en sortir, à s'ouvrir, se montrer tel

185
Partie 2 20 situations passées à la loupe

que l'on est, raconter une histoire , donner un peu de soi-même,


tout en faisant court et vertébré (cf « Avant, pendant, après : à cha­
cun son charisme », p. rn .
La première présentation « modélise » , c'est ce qu'on appelle l'ef­
fet de sillage : comme l'un s'y prend, les autres s'y prendront .
Le fait de s'être exposé plutôt que protégé aura des conséquences
sur la qualité des échanges et du travail qui suivront.
C'est par l'expression des émotions que l'on capte l'attention.
[assistance retient peu le formel et le convenu , mais elle n'ou­
bliera pas la touche personnelle, l'émotion, les joies, cicatrices
et sutures, les échecs qui ont permis de progresser, les victoires
remportées sur soi, les aventures qui se dessinent pour demain.
C'est un art délicat que de savoir s'exposer sans verser dans
l'impudeur.

V)
Q)

e

UJ
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N
@
..._,
..c
Ol
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Q.
0
u

186
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Séduire, convaincre
ou contraindre :
mobiliser pour l'action
Toute mobi lisation d'un aud itoire com mence par sa mobi lisation
affective. C 'est a i nsi que s'y prennent les grands orateurs, hommes
politiques, chefs d'entreprise, syndicalistes, etc. , lo rsq u'ils veu lent
emporter l'adhésion. Si l'on croit pouvoi r exclusivement mobi liser
i ntellectuellement l'a uditoire, sans préala blement se préoccuper de
le mobi liser affectivement, à moins d 'avoi rface à soi une com mu nauté
de mi litants acquis ou d 'experts passionnés par le sujet, on multi plie
les risq ues d'aller au-devant de grandes déceptions.

Le regard de Michel

1il J,E 1941-S l-ro11 RrrNM'.


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187
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Donner L'exemple
Nous avons recueilli le témoignage de François Potier, dirigeant
d'entreprise .
« Peu après son arrivée à la tête des magasins Le Printemps, le
président du directoire voit un jour au Printemps Haussmann , à
Paris , une cliente qui attend qu'une caissière veuille bien enregis­
trer son achat. Plutôt que de faire remarquer au prochain comité
de direction que les clientes attendaient parfois longtemps, il est
allé vers cette cliente, l'a encaissée et remerciée.
[information s'est évidemment répandue comme une traînée de
poudre dans le magasin du boulevard Haussmann. Il avait gagné.
Il faut savoir construire sa légende personnelle. »

Quels enseig nements en tirer ?


Séduire cela touche aux affects.
:

Convaincre : cela touche à l'intellect. On amène quelqu'un à re­


connaître en toute logique la pertinence d'une proposition ou la
véracité d'un fait.
Dans le premier cas, il y a mobilisation affective , dans le second,
V)
Q) mobilisation intellectuelle . La mobilisation affective ne fait pas
e

UJ
nécessairement appel au ressort du raisonnement. Elle suffit par­
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fois : certains, par leur charisme , n'ont pas à faire appel au raison­
N
@ nement et à l'explicitation pour être suivis. Il est rare en revanche
..._,
..c
Ol
ï:: que le rationnel suffise . Ce n'est pas parce que l'on a travaillé , que

Q.
u
0 l'on détient une expertise , que l'on connaît le sujet, que l'auditoire
sera convaincu. Il faut d'abord créer du lien, sans se précipiter sur
le fond. Il y a un rituel et des préalables, voire des préliminaires
à respecter, un apprivoisement à réussir. Les Antiques parlaient
en rhétorique de l'incontournable « captation de bienveillance ».

Celle-ci, selon leurs règles , devait intervenir dès le tout début du


discours et être entretenue tout au long de l'intervention.
188
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

[anecdote relatée par François Potier souligne la force de la preuve


par l'exemple et suggère un comportement pertinent pour séduire
et convaincre . Un gage de succès mais aussi un défi de chaque
jour pour le manager !
Contraindre ? Faisons en sorte de n'y venir qu'en cas d'urgence
extrême , car on entre sinon dans un processus qui peut provo­
quer de forts remous et devenir contre-productif à moyen ou long
terme.

Alexis G o u rve n n ec , synd i c a liste a g r i c o le b reto n , e ntre p re n e ur,


c réate u r d e la c o m p a g n i e d e t ra nsport m a riti m e B ritta ny
Ferries, avait l' h a b i t u d e de d i re :
• d ' a bo rd , séd u i re ;
• p u is, s1 n e ce ssa 1 re , c o n va i nc re ;
. . , . .

• e nfi n , si j e n ' a rrive n i à séd u i re , n i à c o nva i n c re , contra i n d re .

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189
Partie 2 20 situations passées à La Loupe

Vendre un produit ou un service


C 'est créer ou révéler un besoi n . La com pétence, la qua lité de la
relation, du service, d u produit, la satisfaction des demandes, tout
cela contribue à l'acte de vente. Mais ce n 'est pas suffisa nt, il faut
y ajouter l'amour de ce que l' on fa it, la passion de transmettre , le
respect de l'autre. Ve ndre, comme le marketing ou la finance, c'est
u n m étier qui n écessite une vig i lance constante. Écouter, se mettre
à la disposition de l'autre, ré pondre à un besoin, cela est noble.

L e regard d e Michel

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190
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Connaitre son client


Témoignage de Gérard Margeon 1 , un messager du vin .
« Le sommelier est vendeur de vin dans une salle de restaurant,
mais ça ne représente que 2 5 % de son travail. Les trois quarts de
son boulot sont en coulisse . Il partage son temps entre la décision
d'achat et la sélection. Il y a la manière de déguster. Il est bon
d'être posé, raisonné, sensible pour acheter. Il ne faut pas être
impulsif. Savoir attendre . . . Il faut convaincre son patron. Après
seulement, le sommelier vendra bien le vin qu'il aura bien acheté,
il sera convaincant s'il est lui-même convaincu.
En salle, il faut deviner le potentiel du client, son besoin. Le client
change de tête selon le jour. Il faut adapter son conseil à chaque
situation.
À une table de 1 0 personnes, il faut repérer qui est le boss, aller à
l'essentiel, deviner. On peut gagner un client ou le perdre. Il faut
ne pas se tromper de prix, savoir ce que le client pourra mettre et
savoir ce qu'il aime. C'est technique.
Aujourd'hui, il faut faire vite. Tout est servi sur assiette. [entrée
arrive très vite. Le sommelier a quelques secondes . . . on ne peut
V)
Q)
pas se tromper.
e

UJ
.-f Un trois étoiles, c'est un ballet. Certains clients épargnent toute
.-f
0
N l'année pour, une fois dans l'année, venir chez nous . . . je fais at­
@
..._,
..c tention à chaque client, mais peut-être encore plus particulière­
Ol
ï::

Q. ment à ce client-là. Un vendredi soir à deux, ici, c'est facilement
0
u
800 ou 900 euros, c'est une somme . . .
Chaque trois étoiles a un style, ce doit être un style qui touche.

1. Gérard Margeon est directeur des vins du Groupe Ducasse. Pour aller
plus l oin, Les 1 OO Mots du vin, Gérard Margeon, PUF, 2009.

191
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Le vocabulaire du vin m'a beaucoup aidé. Au début, j e l'utilisais


pour me protéger. Avec l'expérience , on va à l'essentiel.
Aujourd'hui, j'achète le vin et je forme mes équipes pour le
vendre . je veille à ce que le message passe directement, celui que
j e veux que les sommeliers passent, un message qui vient du viti­
culteur. Il s'agit de le traduire avec des termes audibles et simples
à entendre . »

Quels enseignements en tirer ?


Il n'y a pas de vente sans connaissance du produit et de tout ce
qui l'environne. Aucun talent relationnel, quelle que soit son
importance , ne peut remplacer l'expertise technique. Connaître
son client, être à l'écoute de ses besoins identifiés ou non encore
identifiés. Être convaincu qu'on lui rend service, sans pour autant
faire de « forcing » .
Bien vendre ne saurait se réduire à bien parler.
C'est par conséquent une exigence très forte et qui nécessite beau­
coup de rigueur.

Faire attention au produit et au client


V)
Q)
La propriété est grande , l'espace est là , il faut maintenant une
e

UJ
.....
piscine, afin que famille et amis puissent, lors des fortes chaleurs
.....
0
N estivales, plonger dans une eau fraîche .
@
.....,
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Ol
Deux entreprises sont sollicitées pour établir un devis .
ï::

Q.
0
Le vendeur de l'entreprise « A » connaît son affaire . Bien implanté
u
localement, il construit de nombreuses piscines chaque année.
Plutôt que de venir sur place, il a d'abord souhaité voir son client
dans ses bureaux.
Il n'écoute pas, interrompt, ne laisse aucun espace au client, pa­
raît même agacé par certaines questions de néophyte, se réfugie

192
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

dans les aspects techniques du projet, qu'il maîtrise certainement


bien d'ailleurs.
Le vendeur « B » est à l'heure . Il souhaite d'abord faire le tour
de la propriété et écouter son client. Dans un premier temps, il
se tait, posant juste les questions qui permettent de préciser la
demande.
Ensuite seulement, il parle, s'aidant de croquis, présentant les dif­
férentes options, justifiant ses préférences en termes d'emplace­
ment du bassin, demandant à son client de l'interrompre à tout
moment s'il le souhaite.

Quels enseig nements en tirer ?


Au-delà de ce qui a été évoqué dans l'exemple précédent, avoir le
souci de toujours mettre en premier l'accent sur la mobilisation
affective . Cela peut prendre trente secondes ou beaucoup plus
selon les situations ou les cultures, mais c'est incontournable.
Vendre, c'est savoir se taire, pour ensuite mieux répondre à la
demande.

V)
Q)

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193
Partie 2 20 situations passées à La Loupe

Aider , donner des conseils,


demander consei l
D o n n e r des conseils, c'est a ider quelq u ' u n à réfléchir, a nt i c i per,
resse ntir, préparer une décision, c'est l'a i der à déve lopper son
jugem ent et éva luer ses p ropres com pétences. C'est révéler
les potenti els de progress ion. Le d éfi consiste à accroître la
performance i n d ividuelle et collective . Demander des conseils,
c'est accepter de se remettre en quest i o n , vou loir p rogresser avec
l'a i d e d ' u n autre , qui apportera bienvei llance, soutien et exigence .

Le regard de Michel

3,- j, �is �s �i�s, j€ dai�


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194
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Se faire conseiller
Un capitaine d'entreprise italien, la cinquantaine, grand amateur
d'art, a une vraie passion : le ski. Il y consacre de nombreuses se­
maines par an. Il passe partout, en toutes neiges , sur piste et hors
piste , touj ours accompagné d'un moniteur de ski.
Un j our, évoluant avec un nouveau moniteur, il lui demande ce
que celui-ci pense de sa manière de skier. Très directement, la
réponse vient : « On peut en rester là, et tout ira bien ; vous vous
ferez plaisir comme aujourd'hui, mais vous vous priverez alors de
nouvelles sensations et de plus vous ne progresserez pas. [autre
option, c'est de tout reprendre. Cela va nécessiter une année, mais
vous verrez alors le chemin parcouru . À vous de décider. »

[homme amoureux du ski a tout repris, avec l'aide de son moni­


teur, et il a progressé comme il n'imaginait pas pouvoir le faire .

Quels enseig nements en tirer ?


Chacun le sait, la carte n'est pas le territoire ! Quels que soient
les conseils, il faudra bien, à un moment ou à un autre, que le
demandeur de conseils passe à l'action, se confronte à la réalité.
V)
Q)
Faire faire est une chose , faire en est une autre.
e

UJ
Le conseiller n'est pas touj ours sur le terrain. Il a un rôle propre,
.-f
.-f
0
spécifique, qui vise à préparer à l'action. Il donne à réfléchir.
N
@ Plutôt que d'être dans l'inj onction ou dans le reproche, il va se
..._,
..c
Ol
ï:: mettre en empathie avec l'autre , afin de comprendre ce qui fait

Q.
u
0 que les choses marchent ou ne marchent pas.
Lorsqu'une personne fait une chute à vélo dans la rue, on se pré­
cipite pour l'aider, la relever, la soigner. On ne lui reproche pas
d'avoir chuté. Lorsqu'un enfant revient à la maison avec de mau­
vaises notes, il n'est pas rare qu'on le réprimande et qu'on lui
demande de se mettre au travail : quelle efficacité ?

195
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Les conseils les plus pertinents s'expriment la plupart du temps


sous forme de : « Comment faire pour . . . ? »

Le conseillé n'est ainsi plus dans une écoute plus ou moins forte
et de toute façon passive . Il participe activement à la réflexion,
il en est partie prenante, il est force de proposition. Il est donc
responsable et acteur de ce qui va suivre, ce qui le met dans une
dynamique, une spirale positive pour l'action.
Demander et donner des conseils, cela suppose de part et d'autre
de l'habileté et du discernement. Le conseillé doit se mettre à
l'écoute de ce qu'il n'imaginait peut-être pas devoir aborder ou
prendre en compte. Le conseilleur doit être dans la mesure, re­
chercher la réflexion en commun plutôt qu'être dans l'injonction
ou la certitude. Une vraie relation de confiance respectueuse doit
s'établir de part et d'autre.
Personne n'est parfait en tout, mais que cela ne nous empêche
pas d'avoir cette ardente obligation de progresser, de travailler
points faibles et points forts. Évolution permanente plutôt
qu'aboutissement.
Questionnons ce qui nous apparaît comme des évidences, ayons
V) en interne ou en externe ce sparring partner qui nous éclairera,
Q)

e nous influencera , nous servira (servir, c'est noble) ; bref nous fera

UJ
.-f
.-f grandir.
0
N
@ N'hésitons pas à nous entourer de meilleurs que nous. Regardons
..._,
..c
Ol
ï::
comment les autres s'y prennent, même dans des activités ou des

Q.
u
0 contextes culturels différents. Faisons des essais, les erreurs aussi
permettent de progresser !
Prenons le temps : on ne fait pas pousser le brin d'herbe en tirant
dessus !

196
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Fél iciter
Cela sig nifie que l' on reco n n aît le trava i l, l'effort, et d o n c le résu ltat
produit et que l'on ve rba lise cette reconna issance a u p rès de
l' intéressé. Être reco n n u pour ce qu'on a fa it, c 'est pour tout être
h u m a i n u n besoin vita l, comme manger, boire ou dormir. Féliciter,
dire ce qui va bien, cela crée les conditions de la m otivati o n , cela
res ponsabi lise et entraîne commu nication, échanges, créati o n de
lien et progrès.

Le regard de Michel

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197
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Aj uster ses félicitations


Deux grimpeurs encordés et leur guide , sur une paroi granitique.
run plutôt expérimenté , l'autre plutôt débutant. La course est de
difficulté moyenne.
Le débutant, qui a fait perdre du temps aux autres lors de l'as­
cension, a cependant redoublé d'efforts et finalement atteint le
sommet, largement aidé par les autres membres de la cordée. Il
est félicité par le guide . Le grimpeur plus expérimenté, qui a évité
au néophyte de « dévisser » à deux reprises, l'est moins . . .

Quels enseignements en tirer ?


Tout être humain a besoin de recevoir des signes de reconnais­
sance . Chaque félicitation doit être ajustée en fonction du par­
cours de chacun , des efforts, de l'investissement fourni, des résul­
tats obtenus, même si ceux-ci paraissent modestes.
On ne félicite en effet bien souvent que les meilleurs, alors que les
débutants ont aussi besoin de stimulations.
La tentation, lorsqu'on félicite quelqu'un, consiste à rester global
et général, plutôt que de préciser à propos de quoi on le félicite.
V)
Q) On a touj ours intérêt à ne pas généraliser : dire : « Vous êtes effi­
e

UJ
cace » est plus vague et moins pertinent que dire : « Vous avez fort
.-f
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0
bien géré le dossier Martin de cette semaine. » Précisons donc ce
N
@ sur quoi nous félicitons, sinon certains pourraient prendre pour
..._,
..c
Ol
ï.:: acquis en toutes circonstances ce qui s'applique à une situation,

Q.
u
0 un moment, un dossier.
Mieux vaut féliciter les autres pour ce qu'ils font que pour ce
qu'ils sont, même si l'impact émotionnel immédiat est moins fort.
Les félicitations sont brèves, on ne doit pas y revenir.
Ne pas se répandre en compliments gauches ou/et exagérés.

198
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Parler au présent : « je veux vous dire que . . . » plutôt que : « je


voulais vous dire que . . . ».

Ne pas oublier que le moment compte, éviter les phrases du style :


« Ah oui, à propos . . . pendant que j'y pense . . . »

Certains de ceux qui ne reçoivent pas de signes de reconnaissance


positifs peuvent aller jusqu'à faire des bêtises . . . pour recevoir un
signe de reconnaissance négatif, car c'est mieux que rien.

V)
Q)

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UJ
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Ol
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Q.
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199
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Faire des reproches


c · est d i re à l' autre ce q u ' i l a fa it q u i ne convient pas, plutôt que ce
q u ' i l est q u i ne convient pas. C ' est d i re a ussi les con séq uences que
cela entraîne. Ainsi est évoqué explicitement l' éca rt entre, d ' u n e
part, u n ca hier des charges, u n contrat passé, u n engagement,
des règles d u jeu et, d'a utre part, ce que l'on constate, ce qui en
est réa lisé. C 'est choisir de d i re sans délai ce qui ne va pas, en
pre n a nt appui sur des fa its.

Savoir créer les conditions de la motivation


Un électricien est chargé de faire des travaux dans différents bâ­
timents , mais cela n'avance pas comme convenu : les délais ne
sont pas respectés, la domotique traîne , les travaux ne sont pas
conformes . [homme est en outre de mauvaise humeur car il a
d'autres chantiers qui, eux non plus, n'avancent pas - puisqu'il en
a trop accepté - et ne peut donc pas les honorer tous . . .
Le maître d'ouvrage évoque aussitôt qu'il constate l'écart entre le
contrat passé et la réalisation, son humeur maussade, les consé­
quences que cette situation fait peser sur l'ensemble du chantier.
V)
Q)
Après un léger moment de tension car, entrepreneur individuel
e

UJ
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patron chez lui et très attaché à sa liberté d'action, l'électricien
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0
N n'aime pas qu'on le rappelle à ses devoirs , il finit par convenir des
@
..._,
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reproches qui sont faits et repart du bon pied : les travaux seront
Ol
ï::

Q.
effectués conformément au cahier des charges.
0
u

Quels enseig nements en tirer ?


Il est douloureux de faire des reproches. Cela suppose de se faire
violence, mais c'est aussi nécessaire , comme lorsque les travaux
prévus ne sont pas conformes, pas effectués dans les délais prévus.

200
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Le regard d e Michel

Vl
(1)

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0

Faire des reproches :
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...-i

c'est obj ectiver. Cela consiste à dire l'écart entre, d'une part, le
0
N
@ contrat passé ou la règle du j eu définie et, d'autre part, ce qui
.._,
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0\ a été fait par l'autre , entre un résultat ou un comportement
ï::::
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0.
0 souhaité et un résultat ou un comportement constaté ;
u

c'est demander des explications. « Pourquoi agissez-vous
ainsi ? »


c'est légitimer, fonder cela en droit. Les trois instances de la
légitimation sont les règles du j eu ( « les règles sont que . . . et
vous . . . » ) , l'écart par rapport à un contrat ( « le contrat prévoit

201
Partie 2 20 situations passées à la loupe

que . . . or j e constate que . . . » ) , l'écart par rapport à des règles


de vie en commun (par exemple : au sein d'une équipe, on
ne râle pas car cela pollue les relations, cela démobilise, c'est
parfois même une forme de sabotage) ;

c'est mettre en tension. Pour que les choses n'entrent pas par
une oreille pour immédiatement sortir par une autre , il ar­
rive que la crainte soit une plus forte motivation que le dé­
sir. Pas de performances sans mise en tension , c'est vrai pour
l'étudiant qui prépare des examens, pour le salarié dont l'en­
treprise recherche la performance, pour l'artiste sur scène . . .
Mais tout doit être fait dans la mesure, afin que le mauvais
stress ne l'emporte pas sur le bon.

Si l'on veut éviter d'éventuelles scènes d'hystérie, il faut donc en


faire :

très peu ;

tout de suite ;

sans procéder par allusions ( « Les allusions sont les lettres
anonymes de la conversation », disait Madame de Sévigné . . . )
et en étant précis ;
V)
Q)

sans y revenir ;
e

UJ

non pas en public mais en face à face.
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0
N
Sauf à respecter ces cinq règles, on allume des pétards mouillés ou
@ on manie l'explosif !
..._,
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Q.
Tant que les reproches font « souffrir » celui qui les formule et ont
0
u
un effet sur l'activité ou le comportement de celui qui les reçoit,
c'est bon signe : on n'est pas dans la perversité pour qui les fait ;
on n'est pas dans la banalisation, dans le « cause touj ours » pour
qui les reçoit !

202
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Faire parler ses émotions


Fa i re pa rle r ses émotions, c' est être capable de d i re ce que l'on
resse nt, c'est a u ssi mobi liser une é n e rgie utile pour conva i n c re.
L.: exp ression d ' u ne émotion permet la mobi lisation affective. E lle
s'a p p u ie sur trois fo nda me ntaux :
• l'a uthenti cité : ava nt d ' être exté riorisée, l' émotion doit pousser
sur un fo nd s i n cère ;
• le temps ju ste : i l s'agit à la fois du contexte d a n s leq u e l o n
exprime l' émotion, e t d e la d u rée pendant laque lle e lle
s'exprime ;
• la qualité de l' i nteraction : partager une émotion, c' est l'exposer.
Le risque est de n e pas garder l'espace pour l' écoute de l'autre.

L e regard d e Michel

,j '\lou.s t: FA;s IJtJ J. tni llf/TBS,


�s FiCHe !
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203
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Maitriser sa colère
[expression de la colère dans la prise de parole est une arme à
double tranchant. Elle peut donner de la force au propos. Elle
peut tout autant discréditer l'orateur et révéler un manque de
maîtrise de soi. [humour et l'ironie sont alors des armes de retour
particulièrement efficaces.
Un exemple d'anthologie en a été donné lors du débat qui oppo­
sait Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal entre les deux tours de la
présidentielle de 2007.
La candidate socialiste a pris le feu sur la question de la scolari­
sation des enfants handicapés et de l'immoralisme politique sup­
posé de son adversaire. Elle a commencé par « monter » sa colère,
partant de l'indignation et montant graduellement vers l'expres­
sion de l'exaspération. Au début de son intervention, le ton est
ferme : « je pense que l'on a atteint le summum de l'immoralité
politique . . . je suis proprement scandalisée par ce que j e viens
d'entendre parce que jouer avec le handicap comme vous venez
de le faire est proprement scandaleux. »
Dans cette première phase qui dure un peu plus d'une minute,
V)
Q) Ségolène Royal est dans le registre du martèlement de la tête, mais
e

UJ aussi de la main droite. Toutefois, le côté acéré du propos reste tem­
.-f
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0
N
péré par la terminaison du geste dans les doigts : la dernière phalange
@ du pouce appuie la dernière phalange de l'index dans le registre de
..._,
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Ol
ï::

l'explication. Au bout de l '20", une étape est franchie, elle est d'abord
Q.
0
u corporelle. Ségolène Royal pointe l'index vers son adversaire, puis
s'exclame : « Laissez de côté vos tribunaux . . . » et lève le bras vers
l'avant, puis vers le haut puis vers l'arrière pour souligner l'indigna­
tion. La colère est verbalisée seulement au bout de 2'29 : « je suis
très en colère . .
. » Ségolène Royal a haussé le ton en allant vers le cri,
s'empourprant, les yeux fixés et exorbités d'indignation.

204
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

En première réplique, Nicolas Sarkozy lance alors sur un mode où


pointe l'ironie : « Madame a ses nerfs . . . Calmez-vous, ne me parlez
pas avec cet index pointé parce que franchement. . . » D'emblée, il
met en exergue le manque de sang-froid apparent de sa rivale et at­
tire les rieurs de son côté en marquant un certain détachement avec
le propos offensif de Ségolène Royal, stratégie doublement efficace.

Quels enseig nements en tirer ?


Ce moment du débat montre à la fois la puissance de la co­
lère, les risques qu'il y a à jouer de ce registre et la façon d'y
répondre. Le chemin de Ségolène Royal était en effet très étroit
dès lors que Nicolas Sarkozy lui rétorquait avec sang-froid . Ou
bien elle revenait aussitôt au calme et elle aurait semblé donner
raison à son adversaire. Ou bien elle assumait la colère au risque
de paraître décidément hors de maîtrise d'elle-même, mais en
pouvant donner le sentiment d'une indignation authentique qui
a sa force.
Seule la deuxième solution était stratégiquement jouable. Ce fut
celle que choisit la candidate, qui persévéra dans sa colère en ré­
pétant trois fois : « Non, j e ne me calmerai pas . . . Il y a de saines
V)
Q) colères » [mot qui eut son succès et fut largement repris après le
e débat par les commentateurs] tout en prenant soin de baisser gra­

UJ
.-f
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0
duellement mais très progressivement de ton. « Il y a des colères
N
@ que j 'aurai même lorsque j e serai président de la République . . . »
..._,
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Face à cette surenchère maîtrisée, le candidat de droite eut beau
Q.
u
0
j eu d'en rajouter : « Ça va être gai alors . . . » ou encore : « Pour
être président de la République, il faut être calme . . . j e ne sais pas
pourquoi Madame Royal, d'habitude calme, a perdu ses nerfs . . . »

À quoi la candidate répondit : « Je ne perds pas mes nerfs, j e


suis e n colère. Pas de mépris, monsieur Sarkozy . . . J e n e suis pas
énervée. Je ne perds pas mon sang-froid, etc . » C'est seulement

205
Partie 2 20 situations passées à la loupe

au bout de la cinquième minute que Ségolène Royal retrouve un


mince sourire, tout en prenant soin de conserver un ton ferme et
indigné.
La surenchère sur le fil des deux candidats a conduit Ségolène Royal
à tenir la ligne de crête de sa colère plus de six minutes (6'20), temps
interminable à la télévision, autant de temps étant finalement consa­
cré au cas des enfants handicapés qu'à la « colère » de la candi­
date socialiste - ou à son supposé manque de sang-froid - devenus
eux-mêmes sujets du débat. Stratégiquement, Nicolas Sarkozy a été
gagnant par sa posture d'homme qui sait garder la maîtrise de soi.
La durée de l'échange et le fait que Ségolène Royal soit revenue à
la charge à trois reprises ont contribué à donner l'impression que
sa colère était surjouée. Elle a néanmoins limité les dégâts sur un
terrain très glissant.
De façon générale, la colère est à éviter. Elle peut néanmoins être
utile si elle est maîtrisée. Une colère, c'est prendre appui sur un
certain tonus corporel et un débit du souffle qui se travaille tech­
niquement. Il y a une montée et une descente de la colère. La
montée, c'est comme fouetter une émulsion en cuisine , jusqu'à ce
que la « sauce prenne », ce moment étant équivalent à l'acmé de
V)
Q)

e
la colère . Dans la montée, se jouent le tempo et le tonus corporel

UJ
.-f
justes de la colère. Dans la descente s'apprécie la maîtrise de soi.
.-f
0
N
Ainsi, on peut considérer que Ségolène Royal a « monté sa co­
@
..._,
..c
Ol
lère » pendant 2 ,29 minutes, temps à l'issue duquel elle a lâché
ï::

Q.
0
le fameux : « Je suis très en colère. » Elle a ensuite tenu un pa­
u
lier de colère de 2'30", temps pendant lequel Nicolas Sarkozy a
également répondu et où les deux candidats ont croisé le fer, en
alternant les prises de parole ou « de bec » . La descente a com­
mencé avec les sourires de Ségolène Royal, au bout de la cin­
quième minute.

206
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

La descente de la colère et l'amorce de cette descente doivent être


maîtrisables à la seconde près. C'est dans ce moment que l'audi­
teur sera susceptible d'être rassuré par l'orateur : « Il se maîtrise
puisqu'il est capable de revenir à lui. » Une descente trop rapide
peut mettre en lumière une colère factice. Un temps juste est en
effet nécessaire pour éteindre le feu de la colère .
La colère dans la situation oratoire nécessite ainsi les techniques
de jeu de l'acteur. Avec ce paradoxe que , trop extériorisée, elle ne
touche pas. La colère froide, sans cri ni effets de manches, sera
souvent le registre le plus efficace.

Vin gt-tro i s a n s plus tôt, Lors d ' u n d é bat télévisé d ' e nverg u re
a n a lo g u e q u i avait o p posé J a c q u e s C h i rac, a lo rs lea d e r d e
l' o p posit i o n , et La u re n t Fa b i u s , a lo rs j e u n e Pre m i e r m i n i st re
d e Fra n ço i s M itterra n d , le d é ro u le m e nt avait été d iffé re nt.
J a c q u e s C h i ra c ava it été offe n s i f et ava it accusé La u re n t Fa b i u s
d e L'atta q u e r c o m m e « u n roq u et » . Au l i e u d e se j o u e r d e cet
éca rt de ton de son a dversa i re , La u re n t Fa b i u s ava it réa g i a u
p re m i e r d e g ré e n s'exc la m a n t : « M a i s , M o n s i e u r, vo us pa rlez
V)
Q)
au Pre m i e r m i n istre de la Fra n ce ! » Sa re p a rt i e fut a lo rs p e r­
e

UJ
.-f
ç u e co m m e a rrog a nte et L a rg e m e nt m o q u é e d è s le Le n d e m a i n
.-f
0
N d a n s les m é d i a s q u i réd u i si re n t b i e n souvent la j o ute o rato i re
@
..._,
..c
à ces s e u ls i n sta nts .
Ol
ï::

Q.
0
u

207
Partie 2 20 situations passées à La Loupe

Par ler en situation de crise


C 'est une situation d ' u rge nce, i nsolite, dans laqu elle i l faut
parler et a g i r sans délai, d ' a utant que les con séq uences d ' u n
évé nement risquent d'être m u lti ples. L'ori g i n e d ' u n e crise peut
être u n problème de défa illa n ce technique o u h u maine, de
santé publique, de société ... Pa rler en situation de crise, c'est
a uj o u rd ' h u i intégrer le fa it q u e l'i nformation circ u le à toute allure
via I nternet. O n doit, plus e n core q u ' a u p a rava nt, être très atte ntif
à son propos.

Le regard de Michel

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208
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Savoir quoi dire et comment le dire


Une trentaine de suicides se succèdent à France Télécom en 2008-
2009 . Des interventions de Didier Lombard, PDG du groupe pen­
dant cette période, on ne retiendra que la phrase suivante : « Une
mode du suicide, qui évidemment choque tout le monde . . . »

Tout ce qui pourra être dit par la suite ne corrigera j amais cette
erreur fondamentale de communication.
Homme de stratégie et de chiffres , le PDG, qui a obtenu de bons
résultats à l'international et en termes d'innovation et de finance,
ne parviendra pas à surmonter cette crise. Un PDG ne peut être
que stratège et financier, il doit aussi prendre en compte la dé­
tresse et les souffrances du corps social devant les changements
imposés à marche forcée , les modes de management perçus
comme brutaux . Si un patron doit être dans la géométrie , l'exper­
tise et le savoir, il doit aussi être dans la finesse et la proximité,
l'intelligence émotionnelle, le savoir-faire et la compassion dans
les moments difficiles. La géométrie s'apprend à l'école, la finesse
s'apprend dans la cour de récré . . .
Didier Lombard quitte son poste de PDG en mars 2 0 1 0 , mais
V)
Q) reste « conseiller ». Face aux multiples pressions, il quitte défini­
e

UJ tivement l'entreprise en mars 2 0 1 1 .
.-f
.-f
0

L es crises, un phénomène devenu banal


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Il
.,..
---
-•
Ol
ï::

Q.
Seveso, e n 1 976. I l s ' a g i t d ' u n a c c i d e n t i n d u st r i e l li b é ra n t u n
0
u
n u a g e tox i q u e [ d ioxine) : refus d ' i nformations, s i le n c e ra d i o ,
d i ssi m u la t i o n s , m e n so n g es , la lita n i e est lo n g u e des i ns u f ­
fisa n ces d e la d i rectio n . L' i n c o m péte nce est tota le p o u r fa i re
fa ce à la crise.
T h re e M i le Isla n d e n 1 9 79, accident d a n s u n e i n stallation n u ­ 1
clé a i re civile : l' exploitant fa it d a n s la p rovocati o n : « J e n e vois

209
Partie 2 20 situations passées à la loupe

pas p o u rq u o i n o u s d evri o n s vous d i re p a r le m e n u ce q u e n o u s


fa isons. » L e p o u vo i r est d éfa i lla nt e n termes d ' i nformati o n .
To u t cela p rovo q u e u ne exaspération d e l' o p i n i o n p u b l i q u e .
Tc h e rn o byl e n 1 986 : i l y a f u s i o n d u cœur d ' u n réa cte u r d e
centra le n u c l é a i re e n U k ra i n e, avec re lâ c h e m e nt d e la ra d i o ­
activité d a n s l' enviro n n e m ent. O n a ssiste e n France à u n e
co m m u n ication d u type « l i g n e M a g i n ot » : le n u a g e tox i q u e
ne d é passe ra p a s les fro n t i è res . . . L' o p i n i o n p u b l i q u e est scep­
tique. Plusi e u rs a n nées a p rès la catastro p h e , les m é d ias fra n ­
çais m u lt i p l i e n t les contre - e n q u êtes p o u r d é m o nter la vers i o n
fra n çaise.
Ces exe m p les sont s i g n ificatifs d e c e q u 'a été la t e n d a n c e , la
tentation d e n o n - i nfo rmation e n p é r i o d e d e crise.
Auj o u rd ' h u i , a lors q u e Les situations de c rise a b o n d e n t , q u e
tout s e sait t rè s vite via I n ternet, o n n e p e u t p l u s , e n s i t u a ­
t i o n d e c ri s e , se c o n te n t e r d e p ro p os g é n é ra u x , éva sifs o u
1 m p re c 1 s .
Q u ' i l s'a g isse d e Fu k u s h i m a , d es s u p p osés pots-de-vin t o u ­
c h é s par d e u x respo nsa b les d e R e n a u lt, d u p u its d e p é t ro le
D e e pwater da ns Le g o lfe d u Mexi q u e , L'aspect syst é m i q u e ,
V)
Q)
l' « effet d o m i n o » g lo ba l d e c e s crises (les « vag u e s scélérates »
e selon la form u le d e Pat ri c k La g a d e c , d i recte u r d e rec h e rc h es

UJ
.-f
.-f à l' É cole p o lyte c h n i q u e ) d o it être p ris e n c o m pte. L' é r u p t i o n
0
N
@ d u vo lca n Eyjafj ë l l e n I s la n d e e n m a rs ( e n E u ro p e , les
20 1 0
.._,
..c
Ol avi o n s ne volent plus, e n t raîn a n t de m u lt i p les conséque nces ! .
ï::

Q.
0
Fu k u s h i m a ( u n t re m b l e m e n t d e terre q u i p rovo q u e u n raz d e
u
m a rée, q u i p rovo q u e u n a c c i d e n t n u c lé a i re . . . e t Toyota q u i p e rd
sa p lace d e n u m é ro u n m o n d i a l ) , La c rise i m m o bi l i è re a u x
É tats- U n i s (q u i d evient fi n a n c i ère e t é co n o m i q u e ] e n sont d e s
exe m p les.

210
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Quels enseig nements en tirer ?


Être réactif. En situation de crise , le temps qui passe n'est pas un
allié. Il faut très vite prendre la parole , même si les informations
manquent, rappeler le sens donné aux actions entreprises même si
cela passe par des moments difficiles, ou encore se centrer sur les
faits, sur leurs conséquences, sur les mesures prises et à prendre,
sans oublier l'attention aux hommes et aux femmes. Tout retard
de prise de parole en situation de crise se paie cher (rumeurs,
fausses informations, non-maîtrise de la primeur de l'informa­
tion, temps passé à rectifier, image altérée . . . ) . Concernant les in­
formations fournies, ne jamais aller au-delà de ce que l'on sait
de manière certaine , ne pas hésiter à reconnaître les incertitudes,
rester modeste, ne pas vouloir minimiser la réalité de la situation.
Toujours être dans l'empathie en réponse aux questions. je
sais, j e comprends ; vos interrogations, préoccupations, craintes,
sont légitimes . . .
Revenir aussi aux faits, aux priorités, aux mesures qui ont été prises
ou qui vont l'être. Utiliser des mots non anxiogènes, non maladroits.
Être réaliste simple et complet, parler vrai. Toute langue de bois
V)
Q)
est immédiatement décodée par les différentes parties prenantes.
e Nous ne sommes plus à l'époque de Seveso ou de Tchernobyl,

UJ
.-f
.-f tout se sait très vite ; c'est « l'effet Twitter ».
0
N
@ S'engager à la transparence. S'engager publiquement à commu­
..._,
..c
Ol
ï:: niquer en continu (point presse, relation avec les différents ac­

Q.
u
0 teurs de l'événement . . . ) et s'y tenir absolument, même s'il n'y a
rien de neuf à évoquer. Mettre en place les accompagnements né­
cessaires au corps social, aux familles. La transparence est incon­
tournable . Elle permet d'éviter les surprises à venir, d'être dans la
cohérence, de calmer les débordements que peuvent provoquer
des chocs émotionnels.

211
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Une crise bien gérée peut être une opportunité de changement,


de progrès , de mutation, de décision : en chinois ou en grec an­
cien, le même mot est utilisé pour « crise » et « décision ».

Une crise peut aussi déboucher sur une véritable rupture : on ne


cherche pas à revenir à la situation antérieure , on décide de ne
plus j amais faire comme avant.

N o u s s o m mes e n octobre 1 49 2 , C h ri sto phe C o lo m b est e n m e r


d e p u is le 3 a o ût. La révo lte g ro n d e à bord d e la Sa nta - Ma ria,
l' u n e d es t rois caravelles q u i trave rsent l'At la n t i q u e avec u n e
centaine d ' h o m mes, basq ues et a nd a lous, souvent p e u rec o m ­
m a n da b les, les seuls à a vo i r a ccepté c e d a n g e re u x p é ri p le.
La m a la d i e, la fa i m , l' i n c o n n u , l' a b s e n ce de ve nt, tout contri bue
à fa i re m o n te r la tension a u sei n d e l' éq u i pa g e . Le 3 o ct o b re ,
a u c u n ve nt, le 1 0, c ' est la m ut i n e rie.
Son second dit à C h rist o p h e Colo m b « I l fa ut q u e t u le u r
pa rles. »

L' a m i ra l m o nt e à pas le nts s u r le p o n t , reg a rd e les u n s et les


V)
a u t res, lo n g u e me nt, et le u r dit : « Je sais tout ce que vous e n ­
Q)

e d u rez. La fa i m , la soif, la m a la d i e . . . M a i s n ' o u b liez pas p o u r­



UJ
.-f
.-f
q u o i n o u s som mes là, ce q u ' est notre o bjectif . . . »
0
N
@
To u t est d it. S i l' o n sait d o n n e r d u sens à ce q u e l'o n fa it, red o n ­
.....,
..c
Ol n e r confiance, les u n s et Les a u t res a d h é re ront, se d i ro n t : « I l
ï.::

Q.
0 est avec n o u s , i l y c roit. »
u

Pa r t ro i s fo is, l' e ntou ra g e d e C h risto p h e C o lo m b l'a e ncouragé


à c h a n g e r d e ca p . Pa r tro i s fois, le navigateur s'y est refusé. Le
1 2 octo bre, G u a n a h a n i [ re ba ptisée S a n Salva d o r) est en v u e .
(Cité p a r Fran çois Potier, dirigea n t d'entreprise)

212
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Négocier
Dans tout systè me de tensio n , et la vie est tension, i l y a u n risq ue,
u n seuil de surtension : c' est le co nflit. Divergence d ' i ntérêt,
désaccord , quel que soit le degré de tensi o n , sous peine de rester
dans une im passe, i l fa u t avoir la volonté partagée d'aboutir.
C 'est recherc h e r une solution entre partenaires i n d épenda nts.
C 'est ne pas « fe rmer son am bassade ». Nous passons notre vie
à n égocier avec patrons, collaborateu rs, syn d icats, fa mi lle, a m is.
Autant s'y p répa re r.

Le regard de Michel

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213
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Penser en stratège
Au Soudan, le Nord musulman est riche en pétrole, le Sud est
pauvre et en majorité animiste ou chrétien. Les heurts furent
meurtriers en 2008, Nord et Sud étant en désaccord sur les li­
mites de la région pétrolifère d'Abyei, déj à largement exploitée
par un consortium chinois .
La production, de plus de 250 000 barils, rapporte plus de
2 milliards de dollars à Khartoum, au nord, malgré les protesta­
tions du Sud.
Ne parvenant pas à un accord, Nord et Sud , souhaitant chacun
garder la main sur la plus grande surface possible de terres pé­
trolifères, sollicitent le tribunal arbitral de la Cour permanente
d'arbitrage de La Haye .
Une modification des frontières nord et est de la région contes­
tée est acceptée par chacune des parties en juillet 2009, ce qui
fait dire au professeur Pierre-Marie Dupuy, président du tribunal
arbitral : « Nous sommes confiants dans le fait que les parties
exécuteront la sentence de bonne foi . »

V)
Quels enseig nements en tirer ?
Q)

e Dans toute négociation, deux éléments maj eurs se téléscopent



UJ
.-f
.-f constamment : antagonisme et synergie .
0
N
@ Dès lors, trois logiques d'action sont possibles :
..._,
..c
Ol
ï::

• engager une stratégie haute, c'est-à-dire avoir plus de synergie
Q.
0
u que d'antagonisme, faire du crédit d'intention, jouer gagnant­
gagnant. C'est le choix que firent les soudanais du nord et du sud1 ;
• engager une stratégie médiane, c'est-à-dire avoir autant de sy­
nergie que d'antagonisme. On aura des exigences , on j ouera

1. Les récents développements de la crise au Soudan en 2 0 1 1 conduisent à


penser que rien n'est j amais acquis.

214
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

donnant-donnant. C'est le cas de la négociation qui aboutit


entre Israël et l'Égypte sur le Sinaï (cf encadré ci-dessous).
• engager une stratégie basse, dans laquelle on met de côté la
négociation pour s'ancrer sur la détermination que l'on a. On
tente alors d'imposer ses vues, son proj et, ses exigences. C'est
le passage en force , c'est jouer gagnant-perdant.
Pour avoir une stratégie basse, il faut du pouvoir.

ri----- L·enjeu du Sinaï


Après la g u e rre d u S i n aï e n t re Israël et l' É gypte , i l a b i e n fallu
n é g o c i e r p o u r fa i re la paix.
Les l s ra ëliens n e vo u la i e n t pas re n d re le Si n aï q u ' i ls ava i ent
co n q u i s m i lita i re m e n t .
L e s É gypt i e n s récla m a ient le respect d e le u rs d roits s u r u n e
contrée q u i fa i sa i t h i stori q u e m e nt pa rtie d e le u r te rrito i re .
Les négociate u rs-médiate u rs a mé ri ca i ns étaient perplexes. La
discussion a permis de mieux éva luer les ra isons pour lesquelles
Isra ë l était opposé à la restitution d u Sinaï : e n cas d 'atta q u e aé­
rie n ne sur I sraël, l'a rmée ava it besoin de dix m i n utes pour n e u ­
traliser les avi o n s ennemis. Or, s i l' É gypte insta lla it d e s bases
V)
Q) d a n s le Sinaï tout p roche, ce délai éta it tro p court pour pouvoir
e

UJ réa g i r efficacement, du fa it de l'exig uïté du territo i re israélien.
.-f
.-f
0
N
Les m é d iate u rs d e m a n d è rent a lo rs à l' É gypte s i e lle a cceptait,
@ a u cas o ù e lle réc u p é re ra i t le Si n aï, d ' e n fa i re u n e zone d é m i li­
..._,
..c
Ol
ï::

tarisée. La ré ponse fut posit ive .
Q.
u
0
O n a boutit a i n s i à u n accord p ré se rva nt les i nt é rêts (et l' h o n ­
n e u r ! 1 d e s d e u x pays.
D ' u n côté I s ra ë l avait l' a s s u ra n ce, g a ra ntie i nternati o n a le­
m e n t , q u ' a u c u n e base ne serait i n sta llée d a n s le Si n aï, q u i d e ­
vi e n d ra i t u n e z o n e d é m ilitarisée.
D e L'autre , l' É gypte réc u pé ra i t le S i n aï, sa te rre.

215
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Cinq règles d'efficacité sont incontournables dans la prise de pa­


role en situation de négociation :
• à synergie et pouvoir équivalent, c'est le plus déterminé qui
l'emportera. Corollaire : l'intransigeance paye !
• la stratégie haute est d'autant plus payante que l'autre est plus
synergique. La stratégie haute est d'autant moins payante que
l'autre est plus antagoniste (à pouvoir équivalent) . Corollaire :
l'antagonisme pèse plus que la synergie !
• avec des passifs, alliés potentiels , la stratégie basse est dans
le temps contre-productive . Être avec eux dans une stratégie
d'imposition, c'est jouer perdant ;
• il suffit qu'un partenaire se positionne en stratégie basse pour
que l'autre soit finalement conduit à s'y mettre aussi. C'est l'as­
pect radicalisation des positions, c'est la descente aux enfers ;
• pratiquer la stratégie haute si possible . Revenir aux stratégies
basses si besoin. Quand on commence à négocier avec une
stratégie haute, on peut si nécessaire descendre progressive­
ment. Quand on commence à négocier en stratégie basse, on
ne peut pas remonter, car on serait alors décrédibilisé, sauf à

V)
changer les négociateurs. Soit on gagne , soit on perd. Partout
Q)

e où cela est possible, tenter l'ajustement, le compromis. Si



UJ
.-f
.-f
l'autre est radicalisé , veut aller à l'affrontement, il faut alors
0
N
avoir du pouvoir si l'on ne veut pas se faire laminer.
@
..._,
..c
Ol Le pouvoir est éminemment relationnel : ce sont par exemple de
ï::

Q.
0
bonnes relations avec les médias, des relations publiques et une
u
communication structurées.
La détermination, c'est ce qui fait gagner en crédibilité vis-à-vis
de la partie adverse.
Quand on veut faire un compromis, si on n'a pas de pouvoir, on
perd en crédibilité.

216
chapitre 2 Parler juste dans chaque situation

Pouvoir, détermination et crédibilité prennent appui sur une pa­


role maîtrisée.
Dans les logiques gagnant-gagnant, donnant-donnant, gagnant­
perdant, les rôles sont différents, la parole aura à s'ajuster en fonc­
tion des choix effectués .
Cela dit on peut, même dans les stratégies les plus basses, rester
doux sur la forme tout en étant dur sur le fond : on appelle cela
la « stratégie des bandelettes », en référence aux momies égyp­
tiennes. La forme est extrêmement douce, l'autre croit être en
stratégie haute , donne son accord sur les premiers éléments de
la négociation, et peu à peu il se retrouve « bandeletté » et donc
dans l'incapacité de bouger, de réagir, pris qu'il est dans l'éche­
veau des premiers éléments négociés .
Dans cette hypothèse, gare aux réactions dans le temps : quand
l'animal blessé est coincé, n'ayant plus rien à perdre, il ne lui reste
plus qu'à mordre.
Distinguer les opposants des irréductibles. Ce qui différencie
un opposant d'un irréductible , c'est la loi, le respect de la légalité.
Il faut savoir les différencier, ils ne se traitent pas de la même fa­
V)
Q)
çon (cf. « Participer à un débat », p. m, Dans ce débat,Jacques Attali
e ramène Xavier Mathieu à plus de mesure et, ce faisant, du camp

UJ
.-f
.-f des irréductibles vers celui des opposants) .
0
N
@ Prenons l'exemple d'une manifestation dans la rue. [obj ectif du
..._,
..c
Ol
ï::
service d'ordre interne à la manifestation organisée par des op­

Q.
u
0 posants sera de se préserver des irréductibles, d'où le cordon sa­
nitaire entre opposants et irréductibles , car si on ne parle sur les
antennes que des incontrôlés, les opposants y perdent.
Être présent sur le terrain . Pour engager le plus grand nombre
dans l'opposition et s'octroyer une légitimité, les opposants doi­
vent être très présents sur le terrain, sur ce qui est susceptible de

217
Partie 2 20 situations passées à la loupe

créer de la surtension, afin de travailler les passifs (le marché de


l'opposant, ce sont les passifs) , c'est-à-dire ceux qui n'ont a priori
pas trop d'avis sur la question, ceux qui attendent de voir, et ils
sont nombreux.
C'est par exemple l'assemblée générale à la sortie d'un comité cen­
tral d'entreprise. On harangue la foule , passive. On y arrive d'au­
tant mieux qu'on est charismatique . Pour cela il faut oser être un
peu impudique, mettre en avant ses émotions.
Certains politiques, syndicalistes, chefs d'entreprise font cela très
bien.

V)
Q)

e

UJ
.-f
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0
N
@
..._,
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Ol
ï::

Q.
0
u

218
chapitre 2 Paroles de Jean-Pierre Mi gnard

Paroles de
Jean- Pierre Mignard
12 novembre 2010. L'ÎntervÎew a Ueu au domÎôle de Jean-PÎerre MÎgnard,
sous les toÎts. Une grande table transparente dans un décor chaleureux.

Qu'est-ce q u i fait mande un travail, des habile-


un bon orateur ? tés, au service d'u ne sincérité.
C'est la sincérité. L'i nvestis- S'i l y a habilité sans travail, le
sement hon nête d'une per- propos restera creux. Sans si n-
sonne dans son expressio n . La cérité, i l ne convaincra pas.
sincérité est le fondement de L'art oratoire est donc un code
toute express1 0n d'expression avec
s
suscep tible de « L 'ent r ée dan .t a te co m me fondement
est c api
te dis c ou rs
·

convaincre. Elle la sincérité.


·

rs m o ts
est le moteu r Les pre mie Si ncérité, clarté,
iels »
de la con victi o n , son t essent pédagogie, voilà
son énergie, la le triptyque qui fait selon moi
seule suscepti ble d'aller à la un bon orateur chez les avo-
rencontre de chacun des a udi­ cats.
teurs. C'est d'autant plus néces­ Y a-t-il une stratég ie pour
V)
Q) saire que les a uditeurs ne sont com poser son discou rs ?
e pas connus par l'orateur et sont

UJ L'organisation du discours doit
.-f
.-f perceptibles seulement par la permettre de tout dire, m ais i l
0
N
présence et le regard. n e doit pas être trop long pour
@
..._,
..c
Ol La sincérité suffit-elle ? ne pas lasser. L'entrée dans le
ï::

Q.
0
C'est aussi le travail, c'est-à­ discours est capitale. Les pre­
u
di re pour un avocat, la néces­ miers mots sont essentiels. Ils
sité d'allier à la sincérité la vo nt ou non capter l'i ntérêt
clarté, une pédagogie, des so­ de l'auditoire. Il faut sorti r du
lutions théoriques à offrir à u n rituel de présentation : « Ma­
litige qui ont d o n né lieu à u n dame la Présidente, j'ai l'hon-
contentieux. L'art oratoire de- neur de présenter . . » Par une
.

219
Partie 2 20 situations passées à la loupe

p h rase ramassée, je préfère l'on ne peut être certai n que les


mettre i m médiatement le tribu­ juges la partagent à ce moment­
nal devant le choix qu'il aura à là, i l faut faire comme si, sinon
faire. Seulement après, je dirai : c'est s'avouer vaincu d'avance.
« J'ai l'honneur. . . » Les pre­ Ce qui va leur don ner envie de
miers mots doivent permettre vous donner raison, c'est votre
de saisir l'auditoire. sincérité. Nous restons dans
Quelle part pou r une sincérité profession nelle.
l'arg umentation technique, Qu'appelez-vous une
q uelle part pour l'émotion ? sincérité professionnelle ?
Plus l'a rgumentation juridique Cris et pleurs seraient sincères
est i ntense dans une démons­ mais notoirement insuffisants
tration, plus la partie pédago­ pour accéder a u juge. Éven ­
gique l'emportera sur l'expres­ tuellement, un accusé i n no­
sion de la sincérité. Au civil, i l cent pourra s'exprimer par cris
y a besoi n de clarté, d'argumen­ et p leurs. Un avocat devra lui,
tation qui repose sur un savoir
orga niser sa sincérité, ce qui ne
partagé avec le ou les juges.
sign ifie pas être duplice, mais
ljndignation, comme à la guerre,
mettre son savoir-faire oratoire
sert de bombardement avant
au service de la sincérité.
d'occuper le terrai n. C'est un
bom bardement pédagogique. Il La vigueur du ton ?

Vl prépare l'esprit des auditeurs à Lémotion, sans en abuser, doit



0
1- prêter attention à l'argumenta­ être présente. Des juges doivent

UJ
ri tion raison née sur un fait qui pouvoir discerner une émotion.
ri
0
N les aura i nterpellés. Cela signifiera l'im portance du
@ dossier ou de son enjeu humain.

.!:
La fin du discours doit souligner
O'I
·c

la gravité des faits, reprendre l'ar­ Cela soulignera que l'avocat est
Cl..
u
0
gumentation première mais d'une troublé. La question pour lui est :
façon apaisée. Lindignation de jusqu'où déplace-t-on le curseur
clôture doit sous-entendre que de la pudeur ou de l'im pudeur ?
désormais les juges la partagent. Il y a des dossiers sur lesquels
À la fin, la deuxième indignation l'avocat préfère en rester à la
est une indignation de con ni- clarté des faits et à l'argumenta-
vence avec la juridiction. Même si tion juridique, c'est le minimum

220
chapitre 2 Paroles de Jean-Pierre Mi gnard

d'engagement qu'il puisse avoir. nière infime l'exposé des faits.


L'émotion accom pagne une La clarté ne peut pas être seu­
com plicité morale avec le tribu­ lement froide. L'aversion pour
nal et la cour. faire partager la com passion
C'est-à-dire ? pour la victi me, si je défends
Si l'i ndig nation est partagée, un p révenu, l'aversion de voir
la com m unica­ condamner
ter une person ne
tion est réussie et « J'a; vu
R obert Ba din
pour laquelle
laisse place à la j e u n e et bea u ,
volonté de trouver le visag e déc o
,
m p os , � i l n'y a pas de
une solution j uri­ da ns des affair

es u la preuves, pour
a m ee » laquelle le
dique dans la paix m o rt éta it récl
retrouvée. L'art ora- droit n'a pas
tai re aboutit à u ne convergence prévu de peine.
avec l'auditoire et doit l'élever ; Concrètement ?
i l est a lors une convergence où Le son de la voix est i m portant,
chacun s'élève. « Tout ce qui la décomposition du visage aussi.
monte converge » , disait T hei ­ Elle est très i m portante pour
lard de Chardin . Une plaidoirie expn mer l'indignation. C'est
pourra être un chant d'a m our, un changement du visage, les
un moment de rencontre hu­ joues rentrées, qui se soulèvent
m aine tout à fait exception nel, à la com missure des lèvres. J'ai
V) des moments uniques qui fabri­ vu ai nsi Robert Badinter jeune
Q)

e quent l'esti me. Voi là pourquoi et beau, le visage décomposé,



UJ
.-f seule la sincérité peut fonc­ dans des affaires où la mort
.-f
0
N tion ner. Les ju ges entendent était réclamée.
@
..._, chaque jour 1 5 avocats, et ce,
..c
Ol Y a-t-il une évolution de
ï:: toute leur vie.

Q. L'engagement physique d e
0
u
L'engagement physique ? L'avocat a u fil du discours ?
Il y a une hystérie de l'art ora­ I l y a un fonctionnement de
toi re. L'hystérie va parcouri r l'hystérie qui conduit à la ca­
com me u n frisson toute la plai­ tharsis fi nale. La voix pourra
doirie. L'indig nation, l'aversion être tendue a u début, i l fau­
devra parcourir mais de ma- dra canaliser le discours, avant

221
Partie 2 20 situations passées à la loupe

que La fièvre ne Le parcoure. Le Le souffle est court au début.


corps sera plus figé à L'origine, C'est un moment de tension.
naturellement réduit. Dans un Je me suis tendu dès le m atin
. . . .
premier tem ps, L'avocat ne bou­ parce que Je sais que Je vai s
gera pas. Ce qui n'est pas envi­ plaider, même a près trente-ci nq
sageable au début Le deviendra, ans de plaidoi ries, je n'ai au­
se déplacer. Le verbe aura b risé cune sérénité.
L'espace. Un tel comportement J'attends le moment où je vais
aurait paru étra nge à L'origine plaider. Je mobilise du stress,
du discours. La sincérité met Le de l'adréna li ne. Il s'agit de
corps en mouvement. Ce mou­ quitter la tension des premiers
vement ne doit pas paraître mots pour obtenir la maîtrise
étra n ge ou fantasque. En même de son expressio n .
tem ps, L'i ndignation ne s'i ma­ Si vous ne ca ptez pas l'i ntérêt
gine pas sur u n corps feutré. du tribunal, vous êtes totale­
l'excellence oratoire ajoutée a u ment déstabilisé. Il faut ca pter
métier, voilà La résultante pour des gens qui peuvent avoir des
L'orateur de sa propre histoire. soucis, ne pas avoir de sympa­
On dévoi lera toujours en partie thie pour vous . . .
son être inti me. Parler avec les journalistes ?
Vous mettez-vous C'est beaucoup
parfois en de difficultés.
fau t être sin c è re a vec
colère ? << I L .
es ma is Ils sont d'abord

Vl

les jo u r na list ,
0 Les a uditeurs intéressés par
1-

t un to ut aut re a rt
UJ
doivent sentir Le c 'es le sensible. Ils
ati o n . »
_.:�---,-��:7:���
ri
ri
d e co m m uni c . .

0
N plus g rand res- ne sont pas
@ pect, mais la co­

.!:
sensibles à la clarté ou à l'ar-
O'I
·c lère peut être une façon d'ex­ gumentation . I ls sont sensibles

Cl..
u
0 primer le respect. Elle peut à l'i ndig nation, mais l'indigna­
signifier : vous méritez mieux tion cathartique n'est possible
que cela. « La colère est l'exa­ et nécessaire que dans les juri­
gération de la pitié », disait dictions ; elle devient absurde
Claudel. sans ce qui précède. Elle est
Le stress ? le résultat de cette chi mie qui
demande du te mps, une heure

222
chapitre 2 Paroles de Jean-Pierre Mi gnard

peut-être. Isolée, elle peut L'i ntéressant, c'est Le off. Si Le


aboutir à un résultat catas­ journaliste partage les mots
trophique en matière de com­ dits en dehors, i l pourra les uti­
munication. Or, parler en droit liser pour i ntroduire le s ujet.
répugne au journaliste. D'où La L'organisation du reportage va
difficulté. alors se faire dans le sens de
Comment répon d re alors au ce que l'on va dire. Il faut être
journaliste ? sincère avec Les journalistes,
On doit avant toute interven ­ mais c'est un tout autre art de
tion dans Les médias : savoir corn munication . . . Et cependant
ce qu'on va dire, fai re passer la j ustice étant publique, il faut
un message et un seul, avoi r faire vivre la n otion de publici­
conscience que seules passent té des affaires juridictionnelles.
Les têtes de cha pitre. Propos recueillis par Cyril Delhay

V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
@
..._,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

223
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Paroles de
Francois Potier
I

Novembre 2009. L'fle sa;nt-Germa;n. L'amb;ance est à l'échange, vofre à la


confidence.

Quels sont Les talents a lors applaudi ! Et j'ai pu com­


attendus d es o rateurs ? mencer !
Qua n d on arrive dans une salle Commet capter L'attention ?
pour y prendre la parole, c'est Sur les conten us, il fa ut des
l'a uditoire qui est i m portant. Je anecdotes, des i mages. Il faut
suis toujours très frappé quand que les gens se représentent
je vois des orateurs oublier la les choses. À l' É cole nava le, je
sa lle. Il faut respirer la salle, suis i ntervenu sur le thème du
aller chercher Le plaisir avec leadership. Les pro-
les gens. Il motions de cette
y a toujours I l fa ut r es pi rer
«
école sont consti-
quelqu'un de s a lle ' a l ler ch erch er
la
. · ve c t es g e n s » tuées d'élèves in-
b i e n vei lla n t le p lai si r a te llectue lle m e n t
dans une salle. brillants. Je leur ai dit que je
Ensuite i l faut raconter une his­ n'avais rien à leur apprendre,
Vl
toi re, les mettre dans l'histoi re que par contre i l s'agissait pour

0
1-
que L'on raconte. Cela a des ef­ eux de com prendre les situa­

UJ
ri
fets i m médiats, les gens s'ap­ tions auxquelles i ls étaient ou
ri
0
N proprient votre exposé. allaient être confrontés. Sa­
@

.!: Qu'en est-il du stress ? voir, certes, mais aussi savoir
O'I
·c

Cl..
Il m'est arrivé d'être terrori­ y faire . . . Le mei lleur équi page,
0
u sé, devant une salle de 1 000 c'est celui qu'on vous donne,
persan nes. Je suis sorti de ce et vous ne ferez rien tant que
stress en leur disant : « J'ai ­ l'équipage n'aura pas com pris,
merais que vous veniez à ma chacun avec ses com pétences
place, car c'est vraiment très et à son poste. Je leur ai éga­
très i m pressionnant » Ils ont
. . . lement dit qu'aucun chef n'était

224
chapitre 2 Paroles d e François Potier

propriétaire du Leadership. Cela discours ? Quatre ou ci nq m ots.


tourne. Il faut donc com mencer par
Il faut donc des images, des la fi n . Et après on explique. Y
anecdotes, com prendre, visua­ corn pris pour des choses gigan­
liser, a ller chercher Les gens, tesques. Cela permet de cadrer.
Les connaître, avoi r et mon­ On est à livre ouvert.
trer de L'i ntérêt pour eux, bref Comment prog resser ?
connaître La couleur de Leurs En sortant de son person nage,
yeux ! en se mettant en risque. Si on
Lorsque Bouygues a construit La est enfermé lorsqu'on prend la
mosq uée de Casablanca, à La fin paro le, si on ne brise pas son
des travaux, Hassan II est in­ cercle, a lors on ne progresse
tervenu pour changer Les p lans pas.
du minaret, a lors que tout était J'ai beaucoup a ppris au contact
déjà très avancé. de Serge Wei n berg lorsque
« Je veux un minaret de . . . j'étais chez PPR. Il n'avait ja­
200 mètres de haut, celui-ci mais a ucun papier et savait
n'est pas assez haut, Le Maroc abandonner ce qu'il avait pré­
doit avoi r Le plus grand minaret paré pour prendre une i mage,
qui soit ! » par exemple parler de cette
Les i n génieurs ont revu tous Les chef de rayon de la Fnac qui,
plans, refait tous Les calculs, s'agissant de son travai l, par­
V) ont repris Les fondations . . . et lait . . . d'amour.
Q)

e L'i m possi ble a été réalisé. Si L'on ne veut pas prendre de



UJ
.-f P lus Le projet est a m bitieux, risques, le risque du contact,
.-f
0
N plus Les fondations, Les fonda­ de quitter ses notes, de tenir
@
..._,
..c
mentaux doivent être travaillés com pte de ce qui se passe dans
Ol
ï::

et solides. la sa lle, on peut très vite de­
Q.
u
0
La prise de parole en public, venir très mauvais. Et les gens,
c'est montrer qu'on est en rela­ persp1caces et i m pitoyables,
tion, a ller a u contact. Cela sup­ s'e n n uient vite et décrochent.
pose qu'on prenne le risque du Un orateur, dont le verbe est
« lâcher prise » tout en étant L'outil, doit ai mer ce qu'il est
centré sur ce que l'on fait. en train de faire, doit avoir ré­
Fi nalement, que retient-on d'un fléchi aux deux ou trois mes-

225
Partie 2 20 situations passées à la loupe

sages qu'il veut fai re passer. Robert Polet (tous trois a n ciens
Il fa ut pour cela diffuser de de Gucci) sont de cu lture nord­
L'énergie, avoir du souffle. Cela américai ne, mais ont en même
se joue vite, dans les quelques tem ps des spécificités qui don­
premières secondes ou min utes. nent du corps à leurs discours.
Comment préparez-vous vos De Sole est avant tout un avo-
i nterventions ? cat, son accent inimitable le
Qua n d on pré­ sert, i l y a chez lui
pare, i l ne faut « Q u a n d on pr
é pa e
�n e
comme chez Polet
nti o n , tl beaucoup de séduc-
pas être seul. u n e i n te rve
eu l »
En ce qui me ut p as être s
fa
tion .
concerne, j'ai Quels sont les risqu es
besoi n d'écrire, pour me mettre majeurs, pour quelqu'un q u i
Les choses en tête. Je regarde maîtrise bien l e verbe ?
et co nstruis le paysage général. Le fait d'être connu peut être
Ensuite je vais dans le cœur du un risque. Le succès enferme.
sujet, avec des i mages et des On peut aussi être assez vite
anecdotes. De la même ma- dans l'arrogance, ou dans la
nière, faire une synthèse, cela fa usse sympathie, ou encore ne
se prépare et se construit. Cela pas (ou mal) écouter, penser à
passe par une grande écoute ce que l'on doit dire plutôt qu'à
et une vraie concentration sur ce qui est dit par les autres.
Vl
L'essentiel. Que privilégiez-vous, dans la

0
1-
>­ Voyez-vous de g randes prise de parole ?
UJ
ri
ri
d ifférences dans les modes Sans hésitation, l'énergie, le
0
N d'intervention, selon les sens don né, les hom mes, plutôt
@

.!:
cultures, dans le monde des que le résultat voulu, froid et
O'I
·c

affaires i nternationales ? sec.
Cl..
u
0
Que oui ! Aux États-U nis, on est Mais cela ne vaut pas que pour
très direct, on va tout de suite la prise de parole.
à L'essentiel, les mots claquent.
Propos recueillis
Domenico De Sole, Tom Ford,
par Hervé Biju-Duval

226
Parler aux médias
Les m é d i a s ( p re sse écrite, rad i o , télév i s i o n , We b) const i t u e nt u n
m o n d e o ù la p rise d e p a ro le o béit à d e s règ les q u i créent u n e exi­
g e n c e p a rt i c u l i è re . O n va d a ns le m u r si o n n ' e n c o n n aît pas les
fo n d a me nta ux. N u l n ' est o b ligé d e ré p o n d re a u x méd ias. Y a ller,
c ' est en accept e r les règ le s du j e u et savo i r p o u rq u o i on y va . C e la
est d ' a utant p l u s c r u c i a l q u e l'o n c h a n g e d e posit i o n n e m e n t : t o ut
le m o n d e a beso i n d e com m u n i q u e r a u j o u rd ' h u i . I l fa ut expli q u e r
e t j u stifier beauco u p . La position d ' a uto rité est m o i n s b i e n ac­
ceptée q u ' a u pa ravant. On c h a n g e é g a le m e n t d ' éc helle . S i u n stu ­
d i o d e rad i o o u d e télévision met d a n s u n e situation d e p rox i m ité
V) avec l'a n i m a te u r ou le j o u rna liste, la paro le va a lo rs être enten­
Q)

e d u e par des m i lli ers, vo i re d es m i llions de p e rso n n es. U n e re p rise



UJ
..-f
..-f p a r d ' a u t res m é d ia s ou s u r le We b e t la d iffus i o n p e u t en être
0
N
@ d é m u lt i pliée à L' i n f i n i . C e la n e t i e n t p a s seu le m e n t à la n a t u re
.......
..c
Ol des fa its. C o m m e le notait M a c L u h a n i l y a d éjà c i n q u a nte a ns,
ï::

Q.
0 la co m m u n i cati o n est à l' h e u re du « vi lla g e p l a n é ta i re ». Pa rle r
u
à u n j o u rna liste , à la rad io o u à la t é lé p e u t offri r u n e g ra n d e ef­
ficac ité de com m u n ication co m m e p rovo q u e r un rete ntisse m e n t
red o u ta b le , sa n s g uè re d e limite g é o g ra p h i q u e et avec u n e t ra ­
ç a b i l ité d a ns l e temps d o n t l e contrôle n o u s é c h a p pe : la p a ro le
n e s' e nvo le plus.
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Répondre à une interview


pour la presse
Répondre à u n e interview pour la presse fa it partie des bases
de la commun i cation. Encore fa ut- i l connaître les atte ntes et les
contra i ntes du journa liste q u i vous i nterviewe, savoir soi-même
ce que l'on veut défendre et maîtriser les règles d u jeu. Sans
négliger le fait q u ' u n p ropos d iffé rent, qu'on n 'ava it pas prévu ou
auquel on n 'ava it pas pensé, peut-être même plus é laboré, pou rra
naître d ' u n e i nterview ré ussie q u i se sera déro u lée dans u n e
écoute parta gée. I l fa ut distinguer enco re les diffé rents médias.

L e regard de Michel

Vl
Q)
ë5
.....

UJ
...-i
...-i
0
N
@
.j.J
L
Ol
ï::::
>-
0.
0
u

228
chapitre 3 Parler aux médias

Des exigences décuplées


[ambassadeur de France en Tunisie , Boris Boillon reçoit la presse
tunisienne pour un déjeuner. Nous sommes le 1 7 février 2 0 1 1 ,
alors que les Tunisiens viennent de chasser le président dictateur
Ben Ali du pouvoir par des manifestations populaires. La situa­
tion de l'ambassadeur de France est cependant délicate. Il vient
de prendre ses fonctions. Surtout, la ministre des Affaires étran­
gères dont il dépend, Mme Alliot-Marie, vient d'être prise dans
une tourmente médiatique pour une triple raison :
• avoir séjourné en Tunisie quelques semaines plus tôt, à titre pri­
vé alors que la révolte populaire commençait et était réprimée ;
• avoir accepté de prendre un vol interne sur un avion privé
à l'invitation d'un riche homme d'affaires qui aurait été très
proche du pouvoir alors en place ;
• avoir déclaré ensuite devant le parlement français que la France
offrirait « son expertise sécuritaire au pouvoir en place ».

Lors de ce déjeuner avec le nouvel ambassadeur de France, une


douzaine de journalistes sont présents et prennent des notes. Une
petite caméra fixe également l'essentiel de l'échange dont plu­
V)
Q) sieurs extraits seront ensuite diffusés sur le Web .
e

UJ Boris Boillon ouvre l a rencontre par ces propos : « On est vrai­
.-f
.-f
0
N
ment ici pour ouvrir une nouvelle page dans la relation bilaté­
@
..._, rale, dans la relation entre nos deux pays et cela implique aussi
..c
Ol
ï::
>­ un autre style et une autre approche . Moi, j e suis là pour m'ou­
Q.
0
u vrir à la société tunisienne, je suis là pour découvrir ce qu'on ne
connaît plus ou ce qu'on n'a pas eu l'occasion de connaître, j e
veux découvrir la société civile , j e veux découvrir tout le monde,
les forces politiques, et pas seulement Tunis la capitale, mais aussi
la Tunisie profonde, la Tunisie du terroir comme on peut dire et
vous êtes les bienvenus ici, si vous voulez voyager avec moi . . . »

229
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Le j eune ambassadeur alterne en outre les propos en arabe et en


français ; tout semble en place pour une bonne captation de bien­
veillance (cf. « Préparer la première et la dernière impression », p. ID
Et de poursuivre : « La Tunisie est le pays des miracles et ce qui
s'est passé, c'est la preuve qu'un homme libre , un peuple libre
peut réaliser tous les miracles , et la Tunisie a donné au monde
une leçon d'espoir, une leçon d'espérance . . . Et comme vous le sa­
vez, le tourisme , c'est 7 % du PIB de la Tunisie, et la France , c'est
1 ,5 million de touristes français en Tunisie . Et comme mesure
concrète , on veut relancer le tourisme français en Tunisie et on le
dit très fort, très haut et très clair. Les Français , les Européens doi­
vent reprendre leurs activités touristiques en Tunisie. Le tourisme
en Tunisie , ça génère des activités dans des centaines de secteurs
(les transports, l'artisanat, l'hôtellerie) et donc c'est quelque chose
qui est tout à fait important. je veux fluidifier la circulation entre
nos deux pays. Il n'y a pas de coopération entre les peuples, il n'y
a pas d'amitié sans cet échange humain. »

Première question d'une journaliste :


- C'est-à-dire il y aura des allègements au niveau des mesures

V)
d'obtention du visa ?
Q)

e - Non, c'est pas des allègements. Ça veut dire qu'il faut juste

UJ
.-f
.-f faire en sorte de fluidifier les choses. Actuellement, on a un cer­
0
N
@ tain nombre de Tunisiens qui vont en France chaque année . On
.....,,
..c
Ol va faire en sorte que plus de Tunisiens aient la possibilité de se
ï.::

Q.
0 rendre en France et en Europe. De manière régulière sans susciter
u
de drames et sans humiliation et sans gêner les gens. [ . . . ]

Un peu plus tard, une journaliste demande à l'ambassadeur de


préciser ses propos car il vient de déclarer que selon lui « la France
est mal placée pour donner des leçons dans le domaine de l'État

230
chapitre 3 Parler aux médias

de droit et dans le domaine de la démocratie ». [ambassadeur


hausse alors la voix :
- Non j e ne peux pas expliciter, je dis ce que j 'ai à dire et n'essayez
pas de me coincer avec des trucs à la con. Voilà, la France n'a pas
de leçon à donner, il y a un peuple tunisien qui a montré de ma­
nière exceptionnelle, de manière pionnière au xxre siècle ce qu'est
la e-révolution. Moi, j e ne suis pas là pour faire de la polémique ,
j e ne suis pas là pour créer des problèmes, j e suis là, mais pour
créer des solutions, donc n'essayez pas de me faire tomber sur des
trucs débiles. Franchement, franchement, vous croyez que j'ai ce
niveau-là. Vous croyez que je suis dans la petite phrase débile.
Moi, je suis là pour exposer une philosophie. je ne suis pas là
pour me mettre dans des situations « il a dit ça ».

- Ça n'est absolument pas mon but de vous mettre dans une si­
tuation débile !
- Moi, j e suis pour le contrat de confiance entre nous. Moi, hon­
nêtement, j e suis prêt à vous ouvrir mon cœur et à vous ouvrir
mes livres à partir du moment où on a entre nous une relation
responsable. [ . . ]
.

V) Plus tard, une j ournaliste l'interroge sur les séj ours de Michèle
Q)

e Alliot-Marie en Tunisie et ses accointances supposées avec le pou­



UJ
.-f
.-f voir de Ben Ali. Ce à quoi Boris Baillon répond : « Mme Alliot­
0
N
@ Marie , c'est ma responsable , je ne suis pas au courant, et Mme
..._,
..c
Ol Alliot-Marie a elle-même dit ce qu'elle avait à dire et je n'ai pas à
ï::

Q.
0 dire un mot de plus que ça. Merci . . . au revoir. C'est lamentable,
u
c'est nul » (disant ces mots, l'ambassadeur se lève et quitte la
salle) .

Quels enseig nements e n tirer ?


À la différence de la radio et de la télévision, la presse écrite
suppose par nature un deuxième temps qui n'appartient qu'au

231
Partie 2 20 situations passées à la loupe

journaliste , celui de l'écriture : il n'y a pas de direct. Cette mise


à distance est bien une médiation qui peut favoriser les mises en
perspective et la réflexion comme une certaine mise en scène, par
la mise en pages, le choix des titres et de ce qui sera finalement re­
tenu . De plus en plus souvent aujourd'hui, les sollicitations peu­
vent être multiples. Le journaliste de la presse écrite peut deman­
der d'enregistrer la conversation, à seule fin de l'avoir en archives
et de pouvoir mieux travailler dessus, mais aussi comme preuve.
Le développement du Web incite aussi l'interviewer à vous de­
mander de brancher une caméra. [interview destinée à la presse
écrite devient vidéo et change de nature. Des extraits pourront
désormais se trouver sur le Web ou sur les chaînes de télévision.
Dans le cas présent, les images sont rediffusées dans les heures
qui suivent sur Facebook qui joue un rôle crucial dans la mobili­
sation populaire de cette révolution. Les extraits où l'on voit l'am­
bassadeur mal réagir aux questions sont reprises sur les chaînes
de télévision en Tunisie et en France ; les passages plus en faveur
de l'ambassadeur ne sont pas repris dans les vidéos diffusées.
[attitude de Boris Baillon est aussitôt perçue comme arrogante
par nombre de Tunisiens. Elle suscite en réaction une manifes­
V)
Q)

e
tation de plusieurs milliers de personnes devant l'ambassade de

UJ
.-f
France. On voit écrit sur des pancartes : « On ne traite pas nos
.-f
0
N journalistes de : "débiles" , "lamentables" ou encore "de nuls" » ! ! !
@
.....,
..c ou encore « Le débile, c'est toi. »
Ol
ï::

Q.
0
[ambassadeur de France est contraint de s'excuser à la télé­
u
vision tunisienne « auprès des "journalistes et des Tunisiens".
Dorénavant, j e parlerai de manière plus polie » , dit-il.
Il est facile de critiquer une interview où un personnage pu­
blic a dérapé. Sans porter de jugement de valeur, l'enjeu de cet
exemple est de rappeler qu'une situation médiatique est touj ours

232
chapitre 3 Parler aux médias

susceptible d'aj outer de la pression à de la pression. Accepter


qu'un rendez-vous presse soit filmé incite à redoubler de vigi­
lance car l'impact des images peut être redoutable. Or, ici, il y a
un paradoxe entre ce déjeuner avec les journalistes, dont l'obj ec­
tif est manifestement de favoriser des liens de proximité entre le
nouvel ambassadeur et les médias et la présence d'une caméra qui
devrait obliger, par nature, à rester sur le qui-vive. En de telles
situations, il est préférable de choisir son objectif clairement.
S'il s'agit de renforcer la cordialité de l'échange , mieux vaut ne
pas autoriser la présence d'une caméra ou alors permettre que
soit filmé un temps circonscrit de l'échange, quelques minutes
pendant lesquelles l'interviewé peut se concentrer sur les règles
du j eu qu'impose la vidéo. Plus on est filmé longtemps, plus on
risque de laisser échapper des moments hors contrôle .
Toute rencontre avec la presse demande par conséquent une pré­
paration minutieuse1 .
Baliser la préparation d'une interview en six points

1. Le ou les messages essentiels. Savoir ce que l'on veut dire ou dé­


fendre et quels sont les un, deux ou trois messages essentiels que

V)
l'on voudra faire passer. Compte tenu des contraintes de temps et
Q)

e d'espace des médias, il est souvent préférable de se concentrer sur



UJ
.-f
.-f
un unique message essentiel. Cet objectif comporte un paradoxe :
0
N
jouer le jeu des questions et y répondre. En l'occurrence , l'am­
@
..._,
..c
Ol
bassadeur semblait avoir prévu ses réponses pour les questions
ï::

Q.
0
concernant son ministre, « Mme Alliot-Marie a elle-même dit ce
u
qu'elle avait à dire » , mais il perd ensuite son sang-froid : « C'est
lamentable . . . C'est nul. »

1. Ce chapitre a été nourri des remarques et expériences de Véronique


Soulé, j ournaliste à Libération et de Guillaume Perrault, j ournaliste au
Figaro ; qu'ils en soient chaleureusement remerciés.

233
Partie 2 20 situations passées à la loupe

2. Connaître le statut de la conversation. Le journaliste souhaite-t-il


me citer ou non ? Si le journaliste ne souhaite pas citer le propos
ou si l'interviewé ne souhaite pas être cité, il s'agit de propos off et
cela doit être explicite. Dans le cas présent, l'ambassadeur aurait
pu placer le moment du déjeuner dans le cadre du off, pour faire
connaissance librement avec les journalistes tunisiens et ensuite,
seulement, se livrer à l'exercice de l'interview. Véronique Soulé,
journaliste à Libération, relate ainsi le contrat qu'elle passe avec
son interviewé : « Il y a un contrat de confiance au départ. j'assure
qu'il y aura un respect du off. Pour le journaliste , il faut être ultra­
réglo. Pour le off, sur mon cahier, j e mets entre parenthèses, j e le
sais quand j e relirai. »
De façon générale, si le j ournaliste souhaite me citer, pour la
presse écrite et pour des suj ets délicats, il peut être utile de s'ac­
corder explicitement sur la citation soit au moment de l'interview,
soit au moment où le journaliste aura écrit son article. C'est un
contrat à passer qui limite beaucoup la marge de manœuvre et
l'autonomie du j ournaliste et dont il ne faut pas abuser. Pour une
interview longue, il peut être utile aussi de relire. Là aussi, c'est
un contrat dont il faut convenir explicitement. On peut contrôler
V)
Q)
une interview et il y a droit de l'interviewé à relire le papier, car
e

UJ l'on est responsable de ses propos, mais le journaliste peut le res­
.-f
.-f
0
N
sentir comme un empiètement sur son rôle.
@
..._,
..c En cas de litige , les délais de prescription sont très courts pour un
Ol
ï::

Q.
droit de réponse. Le courrier de réclamation doit être adressé au
0
u
directeur de la publication et non au directeur de la rédaction, car
dans ce cas, légalement, cela ne serait pas recevable. Certains ne
souhaitent pas user d'un droit de réponse. Ce qui compte, c'est
la visibilité, quitte à ce qu'il y ait des approximations . . . Le bruit
compte parfois plus que le contenu . Pour un portrait ou des com­
mentaires, le journaliste dispose de toute la latitude ; il s'agit de sa

234
chapitre 3 Parler aux médias

plume et de son analyse. Mieux vaut prévenir que guérir. Préparer


une interview, c'est avoir conscience qu'une partie du propos
pourra être isolée du reste. Le journaliste rigoureux veillera à res­
pecter le contexte. [interviewé doit garder à l'esprit la contrainte
de l'espace ou du temps que subit le journaliste . Les phrases peu­
vent être fragmentées par nécessité : pour un reportage d'une mi­
nute trente à la télévision, la citation que l'on gardera de vous sera
sans doute de 1 0 ou 1 5 secondes. D'où l'importance de ciseler ses
formules, d'être concret et de garder à l'esprit qu'elles peuvent,
sans esprit de malveillance de la part du journaliste , être isolées
du reste du discours.
3. Adapter le registre de son propos au média et à son public. Pour
avoir toutes les chances de voir son propos repris, il est utile
d'avoir à l'esprit ce qu'attend un chef de rédaction , c'est-à-dire un
propos clair, précis et intéressant, plaisant à lire ou à entendre.
Les anecdotes et les histoires à raconter sont souvent très effi­
caces. Si un journaliste ou un chef de rédaction peut avoir ses
attentes en termes de contenu , il existe un espace de dialogue
entre le journaliste et l'interviewé, où l'interviewé peut convaincre
l'interviewer. Cet espace se joue au moment même de l'interview
V)
Q)
mais aussi, en dehors de son champ strict, dans le off the record.
e

UJ La difficulté dans ce déj euner presse est que l'ambassadeur utilise
.-f
.-f
0
N
des mots très directs et familiers alors même qu'il est en situation
@
..._, d'interview. Un cadre off, moins tendu , l'aurait sans doute incité à
..c
Ol
ï::
>­ être plus nuancé et lui aurait cependant permis de faire passer le
Q.
0
u message : « je ne veux pas parler du passé. » C'est de façon straté­
Vl
gique dans l'espace du off que l'interviewé pourra en effet amener
<li

& le journaliste à certains commentaires ou certaines mises en pers-


§- pective. Ce qui est dit en dehors de l'interview peut être décisif
2

� et conduire le j ournaliste à privilégier tel ou tel angle d'attaque, à


faire tel ou tel commentaire pour introduire son reportage.

235
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Ainsi, l'interviewé doit préparer à la fois :


• ce qu'il dira lors de l'enregistrement de l'interview, les for­
mules concises qui auront toutes les chances d'être reprises,
les faits ou chiffres, anecdotes ou histoires qui auront valeur
de preuve ;
• ce qui ne sera pas repris directement mais sera susceptible de
nourrir indirectement la compréhension qu'aura le journaliste
du suj et.
4. Connaître les délais du journaliste. De façon globale et au-delà
de cet exemple , si l'interviewé peut se ressentir en situation de
stress, c'est aussi le cas du j ournaliste . Sa plus forte contrainte est
souvent celle des délais. Il est utile de les demander d'emblée au
journaliste. Publie-t-il pour un quotidien avec besoin d'une actu
à chaud, ou pour un hebdomadaire, un mensuel ? Pour les quo­
tidiens du matin de la presse écrite , le journaliste vit le plus sou­
vent au jour le jour. Avant 12 heures, il ne sait pas ce qu'il va faire.
Il appelle ses interlocuteurs vers 1 2 h - 1 3h. Alors il les presse , car
« c'est urgent » . Dans une radio , il n'est pas rare que le journa­
liste doive avoir tourné et monté son suj et en deux heures ; pour
une télé, c'est souvent une question d'heures, un montage pour le
V)
Q)

e
jour même, ou au mieux pour le lendemain. Dans l'audiovisuel,

UJ
.-f
la contrainte du temps est souvent telle que les j ournalistes sont
.-f
0
N équipés de mini-chaînes de montage portatives.
@
..._,
..c
Ol
Cette contrainte temps provoque aisément un stress énorme du
ï::

Q.
0
journaliste. Le stress perceptible chez lui n'est pas forcément de
u
l'animosité à l'égard de l'interviewé.

236
chapitre 3 Parler aux médias

Véro n i q u e S o u lé et G u i lla u m e Perra u lt n o u s exposent la né­


cessité p o u r eux de p re n d re e n com pte le fa ct e u r t e m p s Lors
d e la re m i s e d e le u rs a rt i c les.
« À u n e m a n if de 1 OO 000 p e rso n n es, à un m o m e nt i l fa u t b i e n
s'a rrêt e r d ' êt re avec les m a n ifesta nts c a r i l fa u t q u e ç a pa­
ra i sse le le n d e m a i n ; être à la m a n i f d e 13 h à 15 h m ê m e si
e lle d u re j u sq u e 20 h , car à cette h e u re - là le p a p i e r devra être
re n d u » (Véro n i q u e Soulé).
« La q ua lité p r i n c i pa le d ' u n j o u rnali ste est d e re n d re son pa­
pier o u son re porta g e d a n s les te m ps . C ' est le boucla g e , le
m o m e n t o ù l' on d o i t re n d re l'a rt i c le p o u r rele ct u re et l' i m p res­
s i o n . Auss itôt a p rès, d a n s la n u i t , les avi o n s d éc o l le nt, car les
i m p ri m és d o ive nt être p a rtout le le n d e m a i n d ès 5 h e u re s . »
( G u i lla u m e Perra u lt ] .

5. Connaître l'état d'esprit du journaliste et l'objectif de la rédaction


sur le sujet. Il faut le savoir pour mieux y répondre ou pour mieux
apporter la contre-argumentation et pour éviter d'être instrumen­
V)
Q) talisé. Dans l'interview de l'ambassadeur de France, le contexte lui
e

UJ est défavorable ; il y a un passif. De plus, la révolution tunisienne
.-f
.-f
0 crée un climat de pression pour les j ournalistes eux-mêmes qui
N
@ devront rendre compte de cet échange auprès de lecteurs ou de
..._,
..c
Ol
ï:: téléspectateurs sans aucun doute très sensibles au sujet. De façon

Q.
u
0
générale cependant, le journaliste doit répondre à une commande
de sa rédaction ou traiter un sujet qu'il a lui-même proposé. Ce qui
ne l'empêche pas d'être ouvert dans la façon de traiter la question.
6. Accepter de ne pas tout contrôler. Accepter une interview d'un
journaliste est accepter qu'il joue son rôle pleinement. Or, un
réflexe de peur peut entraîner une volonté de contrôle et de la

237
Partie 2 20 situations passées à la loupe

méfiance. Pas plus qu'un autre professionnel, le journaliste n'aime


qu'on lui donne des leçons sur la manière dont il devrait faire. Ici,
les dérapages de l'ambassadeur, outre la vigueur des propos, sont
dus à ce qu'il entend donner des leçons à ceux qui le question­
nent : « N'essayez pas de me faire tomber sur des trucs débiles »
ou encore, « franchement, franchement, vous croyez que j'ai ce
niveau-là » , ce qui suggère bien peu de considération pour la
question du journaliste .
Cette attitude de défiance de !'interviewé vis-à-vis de l'interviewer
peut conduire à bien des incompréhensions. Dans un tout autre
contexte, Véronique Soulé fait ce constat à propos de certains uni­
versitaires : « Des universitaires, lors de la crise sur les universités,
disaient : "Avant que votre papier paraisse , est-ce que j e pour­
rai le relire ?" Ils sont habitués à ce rapport d'autorité avec leurs
élèves . . . Les universitaires et les chercheurs ont été assez désa­
gréables avec la presse. Ils sont professeurs. Ce sont eux qui d'ha­
bitude maîtrisent et dispensent . . . Là ils sont dans une situation
où ils n'ont pas le contrôle . Ils auraient voulu qu'on donne leur
papier. Les gens veulent qu'on explique comme eux ils explique­
raient. Ils voudraient aussi se servir de nous. À un moment, les
V)
Q)
universitaires ont même boycotté Le Monde, parce que Le Monde
e

UJ avait une position plutôt hostile aux enseignants chercheurs . Ils
.-f
.-f
0
N
voudraient qu'on soit leur porte-voix . . . »
@
..._,
..c Les gens ont peur de voir leur propos déformé. C'est une peur
Ol
ï::

Q.
légitime . Car on va faire un choix dans leur propos. Ils peuvent
0
u
répéter dix fois la même chose. Mais si le journaliste interroge
1 0 personnes, ce peut être une autre phrase qui l'intéressera.

238
chapitre 3 Parler aux médias

Q u a n d le célè b re c h a nte u r d o n n e u n e leçon à son i nterviewer . . .


« I nterviewer : Tu a s t rava i llé l a versification ?
Georges Brassens : La p l u p a rt d e c e u x q u i écrivent d es c h a n ­
sons n ' o nt p a s é t u d i é la versifica t i o n . O n est fa it p o u r écri re
des cha nsons o u on n ' est pas fait p o u r ça. Si on est fait p o u r ça
on n ' a pas telle m e n t beso i n d ' a p p re n d re les règ les.
Toi, tu Les as apprises ?
O u i , plus tard, p a rce q u e j e raff i n a i s u n p e u , m a i s . . .

Tu e n a s conservé de tes premières cha nsons ?


N o n . O n peut écrire des cha nsons sans . . . Tu ne m ' écoutes p a s ?
Non, c'est parce que ...
Tu s u i s ta pen sée, je sens ça. Tu viens i c i avec d es i d ées p ré ­
conçues et t u veu x touj o u rs su ivre t o n c h e m i n , p a s le m i e n .
Q u a nd j ' ava nce q u e l q u e p a rt s u r u n e i d é e , i l fa u t m e laisser
p a rt i r et tu m ' a rrêtes. Là, j ' a u ra i s pu d i re les c h oses m i e ux ,
m a i s i l fa ut le t e m p s p o u r q u e ç a v i e n n e .
On y reviendra .
V)
Q) I l n e fa ut m ê m e p a s d i re q u ' o n y rev i e n d ra , i l fa u t q u 'o n c o n t i ­
e

UJ n u e d e p a rler sans q u e t u t ' o ccu pes des q u estions q u e t u a s
.-f
.-f
0
N
p ré p a rées o u q u e t o i tu ve u x su ivre . Ve ux-tu B ra ssens o u ve u x ­
@ t u fa b r i q u e r B rasse n s ? Si t u s u i s ton i d é e , t u p e rd s c e q u e m o i ,
..._,
..c
Ol
ï::

en s u iva nt c e q u i m e ve na it, j ' a lla i s te d i re . . .
Q.
0
u Les spécialistes n'ont pas s u m'ouvrir à tes musiques, ni
même tellement à tes textes.
Pa rce q u e toi, tu ne t'o uvres q u e si t u ve ux. D e p u i s q u e tu m e
q u estionnes, j e le vo i s b i e n . Q u a n d je t ' ex p l i q u e q ue l q u e c h o se
q u i ne coïn c i d e pas avec ce q u e t u v o u la is q u e j e te d i s e , t u
d éto u rnes l a conve rsa t i o n .

239
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Moins maintenant, après trois jours d'écoute ?


« o · écoute » s i o n ve ut. N o n , t u att e n d s , t u attends, et q u a n d ça
coïn c i d e avec ce q u e tu attends, pot, ça fa it t i lt , t u me reg a rdes
d ' u n e fa çon viva nte, t u es o uvert. M a is q u a n d ça ne coïn c i d e
p a s , je vo i s t o n visage sa n s vie ; j e t e s u rvei lle, t u sais, j ' e n a p ­
p re n d s bea u co u p s u r toi e n observant ton co m po rtement d ' i n ­
terviewe r. Tu a rrives i c i avec u n B rassens e n t i è rement p réfa ­
bri q u é d a n s ta petite tête et t u ve ux m e fa i re e n t re r là -deda ns.
La s e u le chose q u i t ' i nt é resse, c' est de m e fa i re d i re ce q u e ,
d ' a p rès t o i , B ra sse ns doit d i re, c e q u e B ra sse n s d o i t être . Tu
pou rra i s avo i r le vrai B ra sse ns, et e n , tout cas u n B rasse n s
i natte n d u . M a i s t u t ' es p ré p a ré a u B rasse n s q u e tu veux. O n
atte n d toujo u rs les êtres c o m m e o n Les ve ut, o n n ' est p a s p rêt
à la s u rprise1• »
I

V)
Q)

e

UJ
....
....
0
N
@
.....,
..c
Ol
ï::

Q.
0
u

1. Toute une vie pour la chanson, André Sève interroge Georges Brassens, Le
Centurion, 1 9 7 5 .

240
chapitre 3 Parler aux médias

Parler à la radio et passer à la télé


La ra dio com me la télévi sion sont des médias q u i peuvent
toucher a u même moment des aud iteurs ou téléspectateurs
par mi llions. Pour a utant, la rad i o est le plus souvent u n média
d 'a ccom pag nement pour l'a u d iteur ; elle n e req u i e rt que l'o uïe et
la isse souvent plus d e temps à la discussion. En compara iso n , la
télé apparaît co mme u n média total q u i mobi lise à la fois la vue et
l' ouïe et exige u n e parole brève et simple .

Radio et télévision : la prise de parole


comme un art martial
Pour illustrer les exigences de la radio et de la télévision, qui de­
mandent à la fois une parole simple, une pleine maîtrise de soi
et un sens du spectacle, les exemples sont innombrables. Sont
pris ici deux cas où des personnalités - pourtant rompues aux
médias - ont pu se trouver en difficulté . . . ou en sortir par le
haut. Nous prendrons deux hommes du monde p olitique, Michel
Rocard et Bernard Kouchner, interviewés, à deux mois d'écart,

V)
par Pascale Clark sur France Inter.
Q)

e Interviewé lors du « 7-10 » du 3 1 août 2009, Michel Rocard laisse



UJ
.-f
.-f à plusieurs reprises la journaliste l'interrompre. Rebondissant
0
N

..._,
@ sur une inexactitude ou une approximation, il finit par préciser,
..c
Ol exemples à l'appui (Pascale Clark vient avec aplomb de le quali­
)
ï::

Q.
0 fier de « looser » , qu'il a œuvré tout au long de sa vie politique
u

pour des réformes visant à développer l'idée qu'il se fait de la social­


démocratie. Il va même jusqu'à préciser que s'il avait été élu président
il n'aurait probablement pas pu mener à bien certaines d'entre elles.
Avec Bernard Kouchner, au « 7- 1 0 » du 1 0 novembre 2009 ,
les questions au ministre des Affaires étrangères fusent. Les

241
Partie 2 20 situations passées à la loupe

journalistes font feu de tout bois, ne laissent pas l'invité répondre,


l'interrompent sans cesse : l'Europe, Sarkozy, Beyrouth, Berlin,
« Karzaï le corrompu » (Kouchner avait dit peu de temps aupa­
ravant à New York : « Il est corrompu , d'accord, mais c'est notre
homme » , suivi plus tard d'un maladroit : « On m'a mal com­
pris » . ) , jack Lang envoyé en Corée du Nord (sous-entendu
. . :

« Que fait le ministère ? » ) , les félicitations de la France à Ben Ali


qui vient d'être élu par les Tunisiens avec 90 % des voix, l'ineffi­
cacité du ministre . . .
Tout y passe, c'est la curée. N'en pouvant plus, Kouchner lance
aux j ournalistes : « Cessez de me harceler, posez-moi plutôt des
questions positives » !

Quels enseig nements en tirer ?


Plus encore que les autres situations de prise de parole, il faut
viser à rester concentré et disponible.
Il y a un double j eu paradoxal dans l'interview. L.interviewé peut
vouloir placer ses messages (est-ce son rôle ?) essentiels au risque
de ne pas jouer le j eu des questions. [interviewer peut s'en tenir à
ses idées a priori sur le sujet et ne pas accepter le j eu des réponses,
V)
Q) comme le souligne Brassens (cf encadré p. � · C'est aussi dans
e

UJ l'instant et dans la qualité de l'échange que se j oue l'interview.
.-f
.-f
0 [exigence déontologique d'un interviewer fait aussi sa qualité .
N
@ Une bonne interview sort des rails préétablis par l'un et l'autre et
.._,
..c
Ol
ï.::

se construit aussi dans le moment même où elle se produit ; elle
Q.
u
0
demande du temps et de l'écoute réciproque.
Aux faits mis en avant par les journalistes, il faut savoir en oppo­
ser d'autres. Au rythme imposé, il faut en opposer un autre. À la
pression, il faut répondre par le calme et la maîtrise de soi. Dans
la boîte à outils de !'interviewé , il y a par exemple les longs et
utiles silences pour attendre que les questions en rafale cessent, la

242
chapitre 3 Parler aux médias

capacité à fendre l'armure , à reprendre et à analyser (par exemple,


pour Kouchner, en disant que la France ne pouvait envoyer un
représentant du ministère en Corée du Nord, puisqu'il n'y a pas
de relations diplomatiques entre les deux pays . . . ) .
Bernard Kouchner n'avait sans doute pas anticipé ce déroule­
ment-là de l'interview, il en est logiquement sorti éreinté .
La critique est facile, l'art est difficile. Cependant, il est tout à fait
possible d'être dans la décontraction alors que la situation est diffi­
cile, de ne pas prendre la mouche, tout en étant centré sur le sujet,
même face à un journaliste qui pousse parfois effrontément l'in­
terviewé dans ses retranchements. Il est possible d'être habile, de
manier l'humour, de prendre appui sur l'autre pour rebondir, bref
de trouver sa place face aux médias sans perdre de vue son objectif.
Il est utile de ne jamais chercher à vouloir avoir raison à tout
prix : « Le besoin d'avoir raison est la marque d'un esprit vul­
gaire » , disait Albert Camus .
Connaître le cœur de son message. Être conscient du ou des
deux ou trois messages essentiels que l'on veut faire passer. On
dispose de peu de temps et de peu d'attention de l'auditeur ou
V) téléspectateur.
Q)

e Bien connaître l'émission dans laquelle on passe. Quel est



UJ
.-f
.-f
0
le public visé ? Comment puis-j e adapter mon message pour le
N
@ rendre audible et compréhensible par l'auditoire ?
..._,
..c
Ol
ï::

Quel est le style de l'émission ? Un débat, du divertissement ? Y
Q.
u
0
aller suppose que l'on a envie et que l'on est prêt à se couler dans
le registre de l'émission.
Quelle est la personnalité de l'animateur ? Quels sont ses objectifs ?
Est-ce du direct, de l'enregistré ou du semi-direct ?

243
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Le direct suppose un passage sans filet mais aussi sans risque de


coupe a posteriori. Si l'émission est enregistrée , il est utile de se
renseigner sur les règles du futur montage. Combien de temps
d'émission enregistrée pour combien de temps dans le montage
final ? Si l'écart est important, le risque de coupe et d'instrumen­
talisation de ma participation à l'émission s'accroît.
Le semi-direct s'approche des conditions du direct et correspond
souvent à une diffusion en différé.
Faire attention au non-verbal. Le non-verbal est décisif (cf.
« Faire parler le non-verbal », p. [Bp. À la télé, un bon monteur est
très attentif aux signes que l'on donne lorsqu'on ne parle pas.
Ils lui permettent de réaliser des plans de coupe , c'est-à-dire de
montrer des images autres pendant qu'une personne intervient,
ce qui permet de rythmer l'émission et de la rendre plus vivante :
comment réagissent les autres intervenants pendant ce temps ?
Aussi, la tenue vestimentaire et le comportement que l'on adopte
pendant une émission sont stratégiques. "Lécoute active permet
de faire passer des messages : est-on d'accord avec ce qui est dit ?
Est-on révolté(e) ?

V) Tirer parti de la durée de l'émission. Une intervention de


Q)

e quelques minutes suppose de cadrer très précisément ce que



UJ
.-f
.-f l'on veut dire et de sélectionner le fait ou l'anecdote qui auront
0
N
@ une chance d'être retenus. Une émission longue de 1 h 30 ou de
..._,
..c
Ol 2 h OO sur le plateau est une course de fond. Il faut tenir jusqu'au
ï.::

Q.
0 bout et avec toute son énergie , car les derniers moments seront
u
aussi décisifs (cf. Préparer la première et la dernière impression
« »,

p. l1 2JD.
Distinguer la radio de la télé. La télévision est un média extrê­
mement exigeant, souvent très rapide et visuel. Il faut dire l'essen­
tiel d'abord et en peu de mots. Le non-verbal, la tenue, le sourire ,

244
chapitre 3 Parler aux médias

le regard, la façon d'être sont à préparer aussi soigneusement que


le texte.
Même si cela dépend des émissions et des chaînes, la radio est
en général un média qui laisse plus de temps à la parole : il faut
en profiter ! La voix est primordiale. Il faut à la fois veiller à bien
articuler, mais au-delà à mettre du soleil dans sa voix, des harmo­
niques, à la rendre chaleureuse (cf « Trouver sa voix et passer la
rampe », p. �- Les silences sont utiles pour faire passer la qualité
d'une émotion ou de son écoute.
Que ce soit à la télévision ou à la radio :
• savoir pourquoi on y va ;
• savoir ce qu'on veut y dire ;
• savoir le dire en peu de mots.

Cath e r i n e M a lava l, a n c i e n n e p ro d u ctrice d ' é m issi o n s télévi­


s u e lles, nous Livre ses co n s e i ls : « Q u a n d on d o it s'ex p r i m e r
en 30 secondes o u u n e m i n ute, le m e ssage d o i t a ller d ro i t a u
but. La télé est u n e é cole d e l a co n c i s i o n . C ' est a ussi la pyra ­
V)
Q)
m i d e i nversée : le plus i m p o rta n t d ' a b o rd . C ' e st le cont ra i re
e d e la rhéto riq u e c lass i q u e et d e la co n struction u n iversita i re :

UJ
.-f
.-f o n c o m m e nce par d i re l' e sse n t i e l et la co n c l u s i o n . C e la de­
0
N
@ mande u n e convers i o n m e ntale. Dans un pa n i e r, o n met les
..._,
..c
Ol p l u s belles cerises d essus. Pa re i l à la télé, car on n ' a p a s le
ï::

Q.
0 te m ps de s' i nstaller. Les g e n s décroc h e n t vite, i l fa ut les cap­
u

ter e t les capter sa n s cesse, re nouve le r l' i ntérêt consta m m e nt.


Dans u n e co nversa t i o n c o u ra nte, le co u rs est b e a u co u p p l u s
l i b re , o n peut éva l u e r la situation à l' a u n e d e l' i n terlocute u r, et
d e m a n d e e n g é n éral u n e e x p ression corpore lle plus s o b re . »

245
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Paroles de
Al i Baddou
4 novembre 2009. AssÏs face à face de part et d'autre d'une table nofre.
Journ aUste de rad;o et de télév;sfon, L'anden an;mateur des matÏnales
de France Cuture se présente comme un autod;dacte de La professfon. Ses

analyses auront de quo; a;der cefu; qu; do;t affronter pour La prem;ère fo;s
un passage à La radfo ou à La télév;sfon.

Avez-vous travaillé la voix ? j'étais essoufflé. J'ai pris du


Pas spécifiquement. Je veille à tem ps chez moi . Je répétais Les
ce que la voix soit bien placée. textes, je Les en registrais et Les
Le plus difficile à La radio est de écoutais. J'étais attentif à ce
retrouver son naturel. Les pre­ qui décon nait. Quand je parlais
mières fois, tu parles souvent trop vite . . . Lorsque j'avais des
faux, tu t'essouffles, tu as du appels de salive . . . Je travai llais
mal à retrouver ton rythme. On Les pauses. À L'école de journa­
dit pour La presse écrite : « Le lisme, on Le fait. Je ne suis pas
plus i m portant, c'est d'inventer passé par une école de journa­
sa p h rase . . . » Je crois qu'à La lisme. Je L'ai fait par moi-m ême.
radio, Le plus i m portant, c'est Y a-t-il pour vous différentes
Vl

0
d'inventer son ryth me. . . C'est prises de parole ?
1-

UJ comme du jogging. Au début, Clairement deux. Assis ou debout.
ri

Assis c'est difficile. À La radio,


ri
0
N
on tient 1 0 m i nutes. Puis on
@ trouve La condition physique, on est assis. IL faut veiller à

.!:
O'I
·c
son rythme. Avec de L'expé­ se tenir droit, à ne pas rentrer

Cl..
0 rience et du tem ps, on peut Les épaules. Pour avoir plus de
u
couri r 1 h/1h30. souffle. IL ne faut pas avoi r
Avez-vous travai llé peur de respirer.
la respiration ? Debout, c'est différent. Avant
Oui, en répéta nt Les Lance­ de penser au h aut du corps, i l
ments. Au début, passé vingt faut sentir La p lante des pieds
secon des de tem ps de parole, sur Le sol. La prise de parole de-

246
chapitre 3 Paroles d'Ali Baddou

bout, ça part des pieds. J'ai pris quand il y a de l'émotion. Face


conscience de cela aux États- à des témoignages très forts, je
Unis. J'étais à un mariage. Je ne veux pas relancer l'invité, je
devais prendre la parole. Je ne ne veux pas être dans la course
savais pas trop com ment m'y a ux mots. Je pense par exem ple
prendre. Tous ceux qui pre­ a u témoignage de Célhia de La­
naient la parole varenne, une dame qui
à ce mariage sa­ ut i m ag in er témoignait de son ex-
« I l fa

vaient parler et à q ui on a e n v ie périence au sein d'une


er
pas m oi . Et nota m - de s ' a d res s » structure de l'ON U où
ment un pote, un il s'agissait d'aller ré­
cousi n . Je l'ai ob- servé. Il cupérer des jeu nes fi lles p rosti­
m'a donné ce consei l : « Pense tuées en levées par des soldats,
à la plante des pieds . . . » Les en Sierra Leone. Ou à ce rescapé
points d'appui, c'est soi . des cam ps de concentration où
Quelle(s) différence(s) entre il avait été enfant, au récit de
la télé et la radio ? son enfance volée. Dans ces
À la radio, tu fais des gestes, cas-là, je me suis tu . . . Il y a un
pour projeter ta voix, i nsuffler autre cas de silence qui me pa­
du dynamisme, tu lances un raît i m portant, c'est au contraire
bras en l'ai r pour fai re un signe quand l'i nvité a dit quelque
à la régie. À la télé, pour faire chose de consternant. Je préfère
signe à la régie, c'est un cli­ a lors le silence pour que l'a udi­
V)
Q)
gnement de pau pière. Si tu fais teur entende bien et laisser la
e

UJ
des moulinés avec tes bras à la responsabi lité de ce qui est dit à
.-f
.-f
0
N télé, tu passes pour un ci nglé. celui qui l'a dit, ne pas le recou­
@ La télé a un effet de loupe et vri r par ma parole.
..._,
..c
Ol
ï:: dema nde en généra l une ex­ Le regard ?

Q.
u
0 pression corporelle plus sobre. Je m'i magine précisément à qui
Le silence ? je parle, un lycéen, une dame
Il y a cette idée reçue à la radio. à la retraite, un quidam . . . Il
Il faudrait fuir le silence, les faut i maginer à qui on a en­
« bla ncs ». Il est très rare qu'il y vie de s'adresser. Quand on ne
ait de vrais moments de silence, sait plus à qui on s'adresse, là
sauf dans des témoignages, com mence le problème . . .

247
Partie 2 20 situations passées à la loupe

À la télé, sur TF1, sur Fra n ce 2, sion télé, un plateau avec Michel
c'est différent, c'est un média Field. « Sourire régulièrement de­
de masse. Ce q uelqu'un doit vant la caméra, être simple dans
pouvoi r être n'i m porte qui . O n l'expression. » La télé est un
s'adresse au plus petit dénomi­ éco-système bizarre. Lorsqu'on
nateur com m u n . y vient pour la première fois, on
J'ai la chance de tra- a tendance à se
vailler pour des mé­ ur sentir agressé,
« À la té lé, po .
dias d'offre, France l. ère é mi ssi on en territoire en­
m a p re m .
Culture et Canal+. j'i m agi n e nemi. La mâ­
de p late a u ,
On peut décider à qui sis choire se fige,
de s g e ns as
on s'adresse, en avoir e ta ble , devient dure.
au to u r d'u n
u ne idée plus précise er Il ne fa ut
p o u r u n dîn »
et exigeante. C'est un pourtant pas
luxe. percevoir la caméra com me un
À la télé, pour ma première émis­ objet agressif.
sion de plateau, j'imagine des Jack Lang a p u d i re :
gens assis autour d'une table, je considère La caméra
pour un dîner. À cette différence comme u n a m i . ..
qu'il y a un convive qu'on ne voit Je dirais : « IL ne faut pas la
pas et qui est derrière sa télé et voir, ne pas regarder l'o bjet,
auquel on s'adresse aussi. Il faut mais regarder derrière l'objet :
à la fois être très naturel, décon­ je parle à quelqu'un derrière
Vl

0
tracté et accessible. Avoir tou- l'objet . . . »
1-

UJ jours en vue la personne derrière
ri �écoute ?
À la radio, c'est le plus i m por­
ri
0
N
son poste pour qu'elle se sente
@ i ntégrée à la discussion du dîner.

.!:
tant, ce qu'on met le plus de
O'I Ne pas présupposer que telle ou
·c

tem ps à maîtriser. Pour l'i nter­
Cl..
0 telle chose est sue . . .
u view, la tentation est de veni r
Quels conseils pour avec s a batterie de questions et
q uelq u ' u n qui passe pour La de les dérou ler. La vraie qualité
pre m ière fois à La télé ? d'u n i nterviewer, c'est d'oublier
Je me souviens de ceux que j'ai ses questions, d'installer une
reçus pour ma première émis- vraie conversati o n .

248
chapitre 3 Paroles d'Ali Baddou

La langue de bois ? Le plaisir de la prise


Les politiques parfois, dont tu de parole ?
con n ais les réponses. C'est de ('est une démarche narcissique,
la pure langue de bois. C'est égocentrique. I l y a plaisir à
difficile. Un art de tromper son convaincre et à capter l'atten­
monde en évitant de répondre tion de l'a uditoi re, si non autant
aux questions, en manipulant rester en bas de l'estrade . . .
son a uditoire. Il y a aussi la Est-ce charnel ?
langue de bois cool, de celui Oui. La télé est particulier, il y
qui fait mine d'être proche des a beaucoup de fi ltres, c'est de
gens. Cela deman de du talent à plus en plus scénarisé, i l y a de
l'i nterviewer. . . plus en plus de langages de na­
L'essentiel ? ture différente.
Savoir varier les registres. Etre La q uestion q u i manque . . .

capable de faire sourire comme Pourquoi on s e retrouve dans


de susciter une émotion g rave. une situation de parole. Quel
Savoir utiliser tout le nuancier est mon but, à part fa i re du
de la prise de paro le, quel que bruit ? Exposer ? M obi liser ?
soit Le format, la pa lette des in­ É mo uvoir ? Convaincre ? Ensei­
tonations. Ne pas hésiter à uti­ gner ? Il est i m porta nt de se
liser le silence. poser la question du sens.
Propos recueillis par Cyril Delhay
V)
Q)

e

UJ
.-f
.-f
0
N
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..._,
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Ol
ï::

Q.
0
u

249
Partie 2 20 situations passées à la loupe

Paroles de
Cather i ne Malaval
12 novembre 2009. Dans une p ;èce calme, une grande fenêtre, un tableau
contempora;n au mur. Des s;fences pfe;ns pendant l'7"nterv;ew. Un temps
pour recevofr mfouUeusement chaque questÏon et sy confronter. En rép onse,

une pensée prédse qu; prend Le temps de s'élaborer.

Comment en êtes vous-venue Qu'est-ce qu'on apprend


à La p rise de parole ? quand on débute à La télé ?
Ce sont les circonsta n ces. À la télé, notam ment en di rect,
J'étais timide. Je travai llais i l y a un i m pératif d'efficacité
à la télé sur un projet de ma­ i m médiate : le message doit
gazi ne pour des ados. Je cher­ passer tout de suite. La contre­
chais un présentateur, mais je partie, c'est que tout ce travai l
ne disposais pas d'un salaire se fait parfois a u détri ment de
suffisant pour lui demander la nuance.
toute l'i mplication que je sou­ Une des spécificités de la télé
h aitais. Je m'y s uis donc m ise c'est que l'on n'a pas la per­
moi-même. sonne à qui l'on s'adresse en
Ce q ue cette expérience m'a face de soi, on n'a pas le « re­

Vl

surtout appris c'est la force tour » de l'autre. On ne peut


0
1-

UJ de l'automotivation car j'étais jamais être sûr d'être bien com­
ri
ri
0 seule face à la caméra et pour pris d'où la nécessité d'être très
N
@ être convai nca nte dans ces clair dans ses objectifs et très

.!:
O'I conditions, i l fallait déjà être précis dans le vocabulaire qu'on
·c

Cl..
0 très convai ncue soi-même de uti lise.
u

son propos. J'ai réa lisé l'i m por­ Le temps ?


tance du travail sur l'énergie et Gérer le tem ps est évidem­
la conviction ai nsi que la force ment un i m pératif à la télé où
de la cohérence : plus vous êtes tout est à la seconde près, pub
en accord avec ce que vous oblige ! Là encore, plus on maî­
dites plus vous êtes efficace. trise son sujet, plus il est facile

250
chapitre 3 Paroles de Catherine Malaval

d'élaguer ou au contraire de L'autre à La télé ?


« faire plus long ». Par ai lleurs, En prise de parole en public,
il s'agit a ussi de renouveler le regard com pte pour l'autre :
constam ment l'intérêt (anec­ i l est essentiel à l'efficacité du
dotes, i mages, utiliser des re­ discours.
gistres différents, et touj ours La prise de parole est centrée
rester proches des centres d'in­ sur l'autre : c'est avant tout
térêt de son public) pour éviter une relation. O n ne parle pas
que Les gens ne « décrochent » pour soi, mais pour l'a utre. Le
vite : i l faut les capter et les public desti nataire, c'est lui qui
« recapter » sans cesse. com pte : ce qu'i l va comprendre
Faut-il recourir plus et retenir est plus important
à des images et à que ce que l'on dit.
d u concret à La télé ? Or, à la télé, i L y a un média
Plus on est concret, plus on est entre celui qui parle et L'autre.
efficace et ce n'est pas touj ours À La télé Le regard de L'autre et
notre fort en France : a ux USA son « retour » manquent ; c'est
on dit que pour un concept, un pourquoi, très souvent, on fait
orate ur a 1 0 exe mples à propo­ appel à des mi ni-publics présents
ser en i llustrati on a lors qu'en en plateau ou on développe
France c'est L'i n­ L'interactivité sous
la nc "
verse : 1 0 concepts « À la t él é, "le b toutes ses formes
ès
V)
Q)
et u n seul exem ple ! est so u ven t tr (téléphone, SMS
e

Comment regarder t él ég éniq u e ! >> ou autres . . . ) qui
UJ sont autant de
.-f
.-f
une caméra ?
0 moyens de faire exister ceux à
N On ne regarde pas une caméra,
@ qui L'on parle.
..._,
..c
on regarde la person ne à qui l'on
Ol
ï::
>­ parle, qu'elle soit en face de soi Que lle différence
Q.
0
u physiquement ou derrière la ca­ entre radio et télé ?
méra. Pour L'invité, la règle du À la télé, Le « blanc » est sou­
jeu consiste à s'adresser au jour­ vent très télégénique ! La ca­
naliste à qui i l parle vraiment. Il méra surprend quelqu'un qui ré­
ne doit donc regarder La caméra fléchit, est pris de court, surpris
que s'il a une raison de s'adresser par une question, ou est ému et
au téléspectateur directement. cela devient un grand moment

251
Partie 2 20 situations passées à la loupe

de télévision . Le blanc à la télé, y a le risque d'être coupé ou


c'est de l'émotion, la vérité a us- même d'être instrumentalisé.
si de la personne, c'est parfois Que lle place pour l'émotion ?
aussi une forme de réponse. Une parole trop maîtrisée et sans
Ces « blancs » sont à rapprocher émotion n'est pas forcément la
des silences qui sont très i m ­ meilleure prise de parole en pu­
portants en prise de paro le : i ls blic. Les gens qui répondent tou­
donn ent du ryth me et tout son jours bien et à la seconde cou­
poids à la parole. Ils ont beau­ rent le risque d'être ennuyeux.
coup d'avantages com me, entre En France, on considère sou­
a utres, don ner à son public le vent à tort que pour
tem ps d'intégrer « faire profession­
ce que l'on dit. « Les g
ens q ur
ujo u rs nel » on doit être
I ls laissent aussi ré p on de nt to i m personnel. Or, agir
ond e
un espace pour bie n et à la s ec de La sorte, c'est se
ue
partager des mo­ cou re nt le risq priver des dimen­
ux »
ments forts qu'i ls d 'être e nnuye s10ns essentielles
soient émotion ou de la com munication que
ri re. sont l'émotion, l'a uthenticité et
Laisser des silences s'i nsta ller la conviction q ui font la force
suppose beaucou p de confi ance d'u ne prise de parole.
en s01 . L'émotion n'est pas quelque
Vl Direct ou e n reg istré ? chose dont il faille se dépar­

0
,_
La tension du direct, c'est tir : i l faut plutôt apprendre à

UJ
ri un stress qui potentialise et l'uti liser qu'à lutter contre.
ri
0
N
conduit à être terriblement à Et puis à la télé, ou en prise de
@

.!: l'écoute ! paro le en généra l, i l y a le mo­
O'I
·c
>­ Pour l'i nvité, l' avantage de ment, la magie de l'instant.
Cl..
u
0
participer à une émission dif­ Il est indispensable de se pré­
férée, c'est la possibi lité de parer un maxi m u m , mais a p rès
recom mencer, mais c'est a ussi il y a la vie, tout ce qui échappe
le risque d'être coupé au mon­ à la technique, et qui rend la
tage. Et com m e les mei lleurs prise de parole à la fois si diffi­
moments gardés le sont du cile et si exaltante.
point de vue du journaliste, i l Propos recueillis par Cyril Delhay

252
Le regard de Michel

...Cf 4RAHI> �Tru� Qt1Î


Nous A QtJirrés. ..

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i: r111�,; .��,

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Les auteurs
Hervé Biju-Duval. Après avoir passé une quinzaine d'années à
des postes de responsabilité dans de grandes entreprises, il crée
son cabinet de conseil et de formation. Consultant international
en management des personnes, des équipes et des organisations,
il entraîne également dirigeants et managers lors de séances de
média-training, dans des environnements culturels variés. Maître
de conférences à Sciences-Po.

Cyril Delhay. Directeur de la communication et professeur d'art


oratoire à Sciences-Po, il y a mis en place et développé, depuis
une dizaine d'années, un enseignement de l'art oratoire à partir
des techniques corporelles et de la mobilisation physique de l'ora­
teur. Il a également été responsable des programmes « Égalité des
chances et diversité » à Sciences-Po, depuis leur début et pendant
dix ans. Normalien, agrégé d'histoire, diplômé de Sciences-Po, il a
associé à une formation universitaire classique une formation aux
techniques du comédien, du mime et du masque.

Michel Hulin. Illustrateur humoristique et caricaturiste . Il ac­


V)
Q)

e
compagne les séminaires de formation, congrès, débats, en cro­

UJ
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quant sur le vif les moments forts ou décalés. Ses dessins ren­
.-f
0
N forcent l'attention, soulignent les messages, expriment le ressenti
@
..._,
..c des participants , révèlent les enj eux et les non-dits en créant par
Ol
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le rire un climat convivial et fédérateur.
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Remerciements
Les auteurs remercient particulièrement :
Ali Baddou , journaliste de radio et de télévision

Christian Boiron, président des laboratoires Boiron, leader mon­


dial de l'homéopathie
Hélène Dupont, premier violon du Quatuor Annesci

Pierre-Marie Dupuy, professeur de droit international public à


l'Institut des hautes études internationales de Genève
Jean-Michel Jarre, auteur-compositeur interprète de musique
électronique
Jean-Claude Le Grand, directeur monde des Ressources hu­
maines du Groupe L.Oréal (DPGP) et directeur corporate de la
diversité
Nicolas Le Riche , danseur étoile du Ballet de l'Opéra national
de Paris
Gérard Margeon, sommelier, directeur des vins du groupe
Ducasse
V)
Q) Mimie Mathy, comédienne et humoriste
e

UJ Jean-Pierre Mignard, avocat
.-f
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0
N Guillaume Perrault, journaliste au Figaro
@
..._,
..c
Ol
François Potier, président de François Potier Conseils SAS , au­
ï::

Q.
0
paravant Senior Vice President RH et membre du Comex de PPR,
u
DRH du groupe Mornay . . .
Anne Roumanoff, humoriste

Alain Souchon, chanteur et compositeur

Véronique Soulé, journaliste à Libération

257
Tous orateurs !

. . . ainsi que l'équipe de maîtres de conférences de Sciences-Po


associée à cet enseignement :
Jean-Pierre Arbon, auteur, chanteur et compositeur, il anime des
séminaires de management. Diplômé d'HEC, il était auparavant
dirigeant d'entreprise et éditeur (directeur général de Flammarion,
puis PDG de OOhOO.com)
Laurence Daïen-Maestripieri, professeur de chant et chef de
chœur ; consultante auprès d'entreprises et de sociétés d'avocats
Julien De Ruyck, humoriste , improvisateur, comédien et présen­
tateur pour MCE Ma Chaîne étudiante
Thomas Hervé , journaliste de télévision et de radio

Chloé Latour, metteur en scène, avocat et pédagogue, elle anime


des ateliers de recherche sur le mouvement et les rapports du
corps à l'espace
Catherine Malaval, formatrice en prise de parole en public en
France et aux États-Unis
Jorge Parente, comédien : étudie et forme depuis une vingtaine
d'années sur la voix parlée et chantée
Hervé Pata, professeur de technique vocale , formateur, consul­
V)
Q)

e
tant et conseiller auprès de dirigeants d'entreprise et de respon­

UJ
.-f
sables politiques
.-f
0
N
Stanislas Roquette, comédien et directeur d'acteurs
@
..._,
..c
Ol Juan Carlos Tajes, chanteur de tango, comédien, metteur en
ï.::

Q.
0 scène . et enseignant de théatre, d'expression corporelle et d'inter­
u
pretation de masques
Paul Vialard, chanteur, mus1c1en, compositeur-interprète et
consultant en prise de parole en public en France et en Grande­
Bretagne, formé au Royal College Opera

258
Remerciements

. . . et, bien sûr, tous ceux qui, en formation initiale et continue


ont contribué à l'enrichissement de cette pédagogie.

Un grand merci enfin à Bernard Foulon et David Lerozier pour


leurs précieux conseils tout au long de l'écriture de ce livre.

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B ibl iographie
Cette bibliographie ne prétend aucunement à l'exhaustivité scien­
tifique sur la prise de parole en public. Elle indique les ouvrages
qui traitent de tel ou tel thème développé dans le livre et dont les
auteurs conseillent la lecture.

Fondamentaux sur l'e ngagement physique


et la présence scénique de l'acteur et de l'o rateur
ASLAN Odette (dir.) , Le Corps enjeu, É ditions du CNRS, 1 99 4 .
ASLAN Odette (dir.) , Le Masque, Éditions du CNRS, 1 999.
DECROUX Étienne, Paroles sur le mime, Gallimard, 1963.
FO Dario, Le Gai Savoir de l'acteur, l'Arche, 1 990.
FRESNEL Elisabeth, La Voix, préface de Barbara, Éditions du
Rocher, 1 996.
JOUVET Louis,Écoute, mon ami, Flammarion, 200 1 .
LECOQ Jacques, (dir. ) , Le Théâtre du geste, Bordas, 1987.
LECOQ Jacques, Le Corps poétique, Actes Sud, 1 9 97.
MOCH-BICKERT Éliane, Louis Jouvet Notes de cours, Librairie
V)
Q)

e théâtrale , 1 989.

UJ
.-f
.-f
MNOUCHKINE Ariane , LArt du Présent, Flon, 2005 .
0
N
PODALYDÈS Denis, Voix off, Mercure de France , 2008
@
..._,
..c
Ol QUINTILIEN , Institutions oratoires, XI, trad. Françoise Desbordes,
ï::

Q.
0 Les Belles Lettres.
u

RICHARDS Thomas, Travaiiler avec Grotowski sur les actions


physiques, Actes Sud, 1 99 5 .
STANISLAVSKI Constantin, La Formation de l'acteur, Petite
Bibliothèque Fayot « Voyageurs » , 2001
STRASBERG Lee, Le Travail à l'Actors Studio, Gallimard, 1 969.

261
Tous orateurs !

Arg u m e ntation et rhétorique


ARISTOTE, La Rhétorique, trad. M . Dufour, Les Belles Lettres.
BREDIN Jean-Denis et LEVY Thierry, Convaincre, dialogue sur l'élo­
quence, Odile Jacob, 1 99 7 .
CHARPENTIERJacques, Les Remarques sur la parole, LGDJ , 1 96 1 .
CICÉRON, Brutus, trad Jules Martha , Les Belles Lettres .
CICÉRON, De l'orateur, trad. H . Bornecque, E Courbaud, trad. H.
Bornecque, E . Courbaud, Les Belles Lettres .
CICÉRON,[Orateur, trad. A . Yon, Les Belles Lettres.
CLEMENCEAU Georges, Démosthène, Flon, 1 92 6 .
DELPORTE Christian, Une histoire de la langue de bois, Flammarion,
201 1 .
FARGE Arlette, Essai pour une histoire des voix au dix-huitième
siècle, Bayard , 2009 .
FOUCAULT Michel, [Ordre du discours, Gallimard, 1 9 7 1 .
FUMAROLI Marc , rÂ.ge de l 'éloquence, Droz, 2002 .
GRACIAN Baltasar, Art et figures de l'esprit, Seuil, 1983.
GRACIAN Baltasar, [Homme de cour, p réface de Marc Fumaroli,
Gallimard , 2 0 1 1 .
V)
Q)
GUILLERON Gilles, Langue de bois : décryptage irrévérencieux du
e

UJ
.-f
politiquement correct et des dessous de la langue, First Éditions, 2 0 1 0 .
.-f
0
N PERLEMAN Chaïm et OLBRECHTS-TYCETA Lucie , Traité de
@
..._,
..c
Ol
l'argumentation, Édition de l'Université de Bruxelles, Bruxelles,
ï::

Q.
2008 (6e édition).
0
u
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.-f
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Tous orateurs !

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264
c
Index Calvi Yves 172
Camus Albert 243
Cave Nike 37
Chancel Jacques 59
A
chanter 32
Adams John 41
charisme 1 1 1 , 1 7 7
Alexa nder 71
Char René 183
Allen Woody 51
Chateaubriand 134
Alliot-Marie Michèle 229, 231 ,
Chirac Jacques 2 2 , 1 1 7, 207
233
Churchill Winston 1 5, 26, 137,
ancrage 56, 73, 82, 84
144
animer 160, 161 , 163
Clark Pascale 241
Antée 82, 83
Claudel Paul 9 5
appui 61
Clemenceau 29
Arafat Yasser 16, 17
Clinton Bill 1 6
Arbon Jean-Pierre 39
Colomb Christophe 212
Arc hi mède 82
communication 5, 7, 34
articuler 58
concentrer 5 1, 8 1, 113
Attali Jacques 168, 217
congruence 38
auditoire 9, 1 2, 1 6, 21 , 25,
corps 35, 37, 3 8, 40, 49, 5 3,
38, 40, 44, 51, 58, 91 , 9 5, 9 9,
5 5, 5 7, 59, 62 , 6 5, 68, 74, 7 6,
1 1 5, 1 1 9, 1 5 7, 1 70, 224
79 84, 85, 86, 87 101 , 103,
' '
B 104, 133
Bachelard Gaston 99 D
V)
Q) Baddou Ali 47, 8 5, 100, 246- Dal'en-Maestripieri Laurence 42,
e 249 94, 101

UJ
.-f
Barachnikov 67 Darcos Xavier 1 7 2
.-f
0
N
Bébéar Claude 152 Dean James 5 2
@ Ben Ali 229, 2 3 1, 242
..._, Decroux Étienne 86
..c
Ol Bern hardt Sarah 74 De Gaulle 142
ï::

Q.
0
Bettencourt 36 De Niro Robert 5 2
u
Bible 92 De Ruyck J ulien 121
Boileau 3 1 Descoings Richard 172, 173 ,
Boiron Ch ristian 45, 54, 115 174
Boris Baillon 229, 231, 232 De Sole Domenico 226
Brando Marlon 5 2 Diag hilev 64
Brassens 239, 242 discours 25, 26, 3 1, 47, 48,
Bri llat-Savarin 34 1 3 5, 219

265
Tous orateurs !

Dobson 79
Ducasse 38 r ncongruence 38
Dupont Hélène 70-71, 83, 9 1 indépendance d'esprit 6 7, 137,
Dupuy Pierre-Marie 154, 1 5 5 , 145
214 interview 17 7
E J
écoute 4, 32, 92 , 112 Jarre Jean-Michel 20, 49, 78,
Einstein 3 1 133, 138, 140-143
Eli 92 Jean L'Évangéliste 25
éloquence 26, 41 Jean-Paul II 142
émetteur 7, 8, 3 5 Jefferson 41
émotion 18, 35, 47 , 69 , 101 , journaliste 222
220
Jouvet Louis 50, 57, 123, 1 29
F
K
Fabius Laurent 207
Karzaï 242
Falla Manuel de 64
Kennedy 142
Field Michel 248
Kersaudy François 26
Fignon Laurent 128
Ki ng Marti n Luther 48
Fo Daria 119
Ford Tom 226 Kouchner Bernard 241, 243
Foucault Michel 20 L
Foulon 29 Lagadec Patrick 210
Foulon Bernard 1 1 7, 259
Lang Jack 242, 248
V) Fresnel Élisabeth 60
Q) Langue de bois 30
e

UJ G Latour Chloé 89
.-f
.-f Gainsbourg 36, 3 7 Lavarenne Célhia de 247
0
N
Gandhi 142 Lecoq Jacques 133
@
..._,
..c Gourvennec Alexis 189 Le Fern Loïc 36
Ol
ï::
>­ Grillet Thierry 40 Le Grand Jean-Claude 18, 8 1,
Q.
u
0
Guitry Sacha 98 144-146
Lemercier Valérie 126
H Lemond Greg 128
Hallyday Joh nny 125 Le Riche Nicolas 36, 37, 49, 6 1,
harmoniques 60, 104 64-69, 87 , 92, 93, 99, 1 1 5 ,
Hercule 83 1 1 6, 120
Hervé Thomas 1 3 1 Lincoln 41
Hoffman Dustin 5 2 Luhan Mac 227

266
Index

M p
Madame de Sévigné 202 Pacino Al 52
Malaval Catherine 81 , 101, 245, Parente Jorge 43 , 53 , 55, 88,
250-252 101, 103-107
Malraux 142 partager 7
Mao 20 Pata Hervé 55, 89, 94, 131
Margeon Gérard 38, 5 1, 191- Perrault Guillaume 30, 237
192 peur 176
Marie-Antoinette 29 point d'appui 6 5, 82, 83, 8 5, 99
Martin Luther Ki ng 48 Polet Robert 226
Materazzi 127 Posé1"don 83
Mathieu Xavier 168, 217 Potier François 3 1, 3 5, 76, 1 2 1 ,
médias 223, 227 , 252 124, 135, 188, 212, 224-226
méditation 54, 181 préparer 15, 25, 3 1
Mehrabian Albert 35 prise de parole 5, 47, 64, 8 2,
Menuhin Yehudi 59 133, 226, 246, 250
message 2 1, 2 5, 34, 47 , 51 , 58, Proust Fra nçois 90
59, 233
public 10, 21 , 9 5, 9 6, 97, 100,
Mignard Jean-Pierre 3 5, 75, 235, 251
137, 219-223
Mimie Mathy 23, 58, 96, 1 1 5, R
122 Rabi n Yitzhak 1 6, 1 7
Mirabeau 134 radio 100, 1 7 7, 179, 227, 231 ,
Mitterrand François 207 241
Modiano 109 récepteur 7, 8
V)
Q)
Monroe Marilyn 5 2 regard 3 5, 6 7, 7 3, 95, 96, 247,
e Montaigne 4 251

UJ
.-f
Montesquieu 44 rei ne d'Angleterre 65
.-f
0
N
Mozart 98 relaxation 52, 5 5, 105
@
..._,
..c N résonance 60, 105, 115, 120
Ol
ï:: respiration 43, 5 5, 56, 61, 68,
>­ négociation 23
Q.
0 7 1, 73, 80, 87 90, 93, 246
u Nicodème 69 '
Ri mbaud Arthur 47
Niji nski 66, 67
Rocard Michel 241
non-verbal 34, 3 5, 146
Roquette Stanislas 42, 56
Noureev 67
Roumanoff Anne 18, 3 2, 62 ,
0 1 1 7, 123, 176- 181
Obama Barack 36, 37, 40, 41, Roya l Ségo�ne 204, 205, 206
48, 96, 130, 142 �th me 47, 49, 96, 170, 1 7 6

267
Tous orateurs !

s temps 44, 47, 237, 250


Sagan 109 Thei lard de Chardin 221
Samuel 92 timidité 18, 144
Sarkozy Nicolas 3 6, 96, 204, ton 50
205, 206 Turchet Philippe 3 5
Selye Hans 7 5 V
Sénèque 1 1 2 valeurs 137, 139
silence 47, 68, 7 3, 98, 99, 1 00, verbe 25, 124, 225, 226
101, 123, 136, 146, 247
Vergès Jacques 36
sincérité 219, 220
verticalité 52, 53 , 66, 73, 86,
Souchon Alain 2 7, 30, 63 , 87, 88, 103, 1 04, 133
108-110
Vialard Paul 59, 60, 61 , 9 7,
Soulé Véronique 233, 234, 237 103-107 127
Stanislavski 52 '
voix 35, 5 7, 59, 60, 61 , 62, 63,
Stephanopoulos G eorge 16-17 66, 104, 105, 1 10, 136, 1 5 6,
Strasberg Lee 52 , 53, 54, 55 1 7 6, 221, 246
stress 51 , 52, 70, 74, 7 5, 7 6 ,
w
78, 79' 81, 145, 222, 224, 252
Wei nberg Serge 225
T Woerth Éric 36
Taddeï Frédéric 172 y
Tajes Juan Carlos 87, 9 5, Yorks 79
103-107 1 3 1
'
télé 101, 1 7 7, 1 7 9, 241 , 250 z
télévision 227, 231 Zidane 36, 127

V)
Q)

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S'EXPR I M E R AVEC AISANCE,
G É R E R SON STRESS
ET DÉVELOPPER SON CHARIS M E !

U n e boîte à outils com plète s u r la prise de parole n'existait


pas : il fallait l'inventer ! C'est chose faite avec cet ouvrage,
dans Lequel vous trouve rez :

-t les 20 fondamentaux à connaître,

-t des exercices pratiques p o u r s'entraîne r et progresser


rapidement,

-t des interviews exclusives d ' avocats, de d i r i g e a n ts


d'entreprise, de journa listes, d ' u n iversitaires et d ' a rtistes
q u i Livre nt Leur expérience de La prise de parole et d o n n e nt
Leurs conseils.

-t 20 mises en situation pour faire face : se présenter, a n i m e r


u n e réunion, conva i n c re, négocier, parler e n situation de
crise, ré p o n d re à u n e interview, mobiliser pour L'action ...
Un c o n d e nsé d e c o n s e i ls et d ' o utils p o u r oser pa rler et
faire de la parole u n atout clef dans votre vie quotidienne et
p rofessi o n n e lle.

HEM Buu-DuvAL est consultant international en management des personnes,


des équipes et des organisations. Il entraîne égale m e n t dirigeants et
managers lors de séances de média-training, dans des environnements
culturels variés. Il a auparavant occupé des postes de responsabilité dans
de grandes entreprises pendant une quinzaine d'années.

CYRIL DELHAY a créé et développe depuis 1 0 ans à Sciences-Po un cours


sur la prise de parole en public destiné à tous les étudiants à partir d'une
méthode originale fondée sur l'engagement physique de l'orateur. I l anime
des séminaires de perfectionnement en master et en formation continue
pour les professio n nels de tout secteur d'activité.

MICHEL HULIN est dessinateur humoriste et caricaturiste spécialisé dans le


monde de l'entreprise.