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Georges Ivanovitch

GURD IEFF

Les Dossiers H UAge d' Homme


Georges
Ivanovitch
GURDJIEFF
Les dossiers H

créés par Dominique de Roux


qui a fondé les Cahiers de l 'Herne en 1961,
a animé ces cahiers jusqu'en 1973
et a dirigé personnellement les cahiers

René-Guy Cadou
Bernanos
J.L. Borges
Céline (2 vol.)
Ezra Pound 1
Ezra Pound 2
Gombrowicz
Pierre Jean Jouve

Les dossiers H, collection dirigée par


Jacqueline de Roux

Copyright© 1993 by Editions l'Age d'Homme et Bruno de Panafieu.


Tout droits réservés pour tout pays.
Deuxième édition.
Georges Ivanovitch
GURDJIEFF
TEXTES RECUEILLIS
PAR BRUNO DE PANAFIEU

Les dossiers

H
L'AGE D'HOMME
A Jeanne de Salzmann
SOMMAIRE

Jeanne de Salzmann Le Regard 13


Première initiation 15

Réflexions
Roy Finch Le Cosmos sacré 21
François Stahly Une voie exigeante 39
Michel Camus De la conscience du corps
au « corps de la conscience » 49
Louis Pauwels Du détachement ... 57
Michel Legris Dites-moi en cinq minutes 61
Pierre Schaeffer Un consolateur assez sévère 72
Peter Brook Une autre dimension : la qualité 80
Jean-Claude Carrière Recherche intérieure 86
Christian Heck Entre la forme et l'indéfinissable 93
Jerzy Grotowski C'était une sorte de volcan 99
John Pentland La recherche commence maintenant 117

Musiques et mouvements
Pauline de Dampierre Les Mouvements 131
David Hykes Vers une écoute en éveil 137
Laurence Rosenthal La musique de Gurdjieff 146
Marthe de Gaigneron Danses sacrées 154

Perspectives traditionnelles
Jacques Choisnel « Car Ses œuvres ne resteront pas inachevées » 161
Michel Random Les Hommes du blâme et la quatrième voie 172
Jacques La carrière Lettre à un gnostigne contemporain 179
Dorothea Dooling L ·Échelle de l'évolution 185
Arnaud Desjardins Hommage à Gurdjieff 189
Ravi Ravindra Gurdjieff et l'enseignement de Krishna 193
Études
Robin Skynner Gurdjieff et la psychologie moderne 205
David Appelbaum La place de /'homme dans le temps 213
Patrick Decant Mécanicité et conscience 223
Charles T. Tart La dynamique du sommeil éveillé 242
Jacob Needleman Gurdjieff et la métaphysique de /'énergie 252
Basarab Nicolescu La philosophie de la Nature de Gurdjieff 266

La parole de Gurdjieff Questions et réponses 293

Témoignages
Roger Lipsey Instants et regards 307
René Zuber Carnet de notes 328
Michel Conge Face à Monsieur Gurdjieff 331
Henriette Lannes Il faisait corps avec ses idées 338
René Daumal La mort spirituelle 340
Luc Dietrich La quête de la sincérité 343
Alfred R. Orage Qui sont les meilleurs ? 346
William J. Welch Je me rappelle ... 349
A.M. de Vilaine-
Cambessédès Aucun effort conscient n'est jamais perdu 356
Manuel Rainoird Lettre à un ami 361
I' Solange Claustres Le dessert 366
Jacques Le Vallois Commencer à voir 370
Geneviève Lief Comment j'ai appris qui il était 376
William Segal Le patriarche venu d'Occident 379

Henri Tracol Pour ne pas conclure 381

Repères biographiques 384

L'œuvre écrite de G .1. Gurdjieff 391

Bibliographie, discographie 394

Sur les auteurs 396

IO
L a for ce du message d'éveil de Gurdjieff apparaît aujourd'hui,
avec la publication de ses textes et de ses partitions musicales, dans
toute sa transparence. Il n'en a pas été de même de son vivant.
Gurdjieff reste encore mal connu en France où il vécut pourtant les
trente dernières années de sa vie.
Le but de ce Dossier est d'ouvrir cette œuvre plus largement au
public tout en prenant en compte les limites de l'écrit. L 'Enseignement
de Gurdjieff est de type oral, il fait appel au lien direct de maître à
élève. C'est un enseignement à plusieurs niveaux, qui expose des idées
traditionnelles, mais qui se veut non doctrinal, dans la mesure où
/'expérience intérieure y prime la rationalité. Adapté à chaque cas, il
s'exprime aussi sans mots tant dans le silence partagé que dans les
exercices physiques appuyés sur la musique et sur le rythme, qui nous
sont parvenus sous le nom de « mouvements ».
Gurdjieff est mort, mais l'impulsion qu'il a donnée perdure, elle
s'est étendue à travers les continents. Les groupes - dont il sera
question par la suite - existent. Les élèves de Gurdjieff ont consacré
leur vie à la préservation de son œuvre et à sa transmission dans la
pratique. Aujourd'hui, quarante ans après, certains d'entre eux et des
plus proches, acceptent de témoigner. C'est un des privilèges très
positif des Dossiers H d'avoir pu recueillir leurs témoignages.
Il faut ici mentionner tout particulièrement Jeanne de Salzmann,
décédée, en sa cent deuxièrne année. au cours de la constitution de ce
dossier auquel elle avait donné son accord et qui lui est dédié. C'est en
grande partie à elle que l'on doit la connaissance même que nous
pouvons avoir de Gurdjieff car, non contente d'avoir d~ffusé son
œuvre, notamrnent sous la fonne des mouvements. elle a su, à une
échelle illternationale, créer les équipes capables de transmettre le
flambe a 11.
Si certains des articles qui suil·ent pem·ent être considérés comme
« dans la droite ligne de la rue des Colonels Renard " - dernier
domicile parisien de Gurdiieff-, les points de \'lie ont été di\'ers~fi.és
11
par des apports venus de partout et propres à permettre plusieurs accès
aux idées. Certains seront plus sensibles à /'approche théorique,
d'autres aux côtés pratiques, d'autres encore aux témoignages.
La majorité des articles sont écrits par des contemporains, nulle1nent
nostalgiques, mais qui pensent que le temps est venu d'un retour à
l'essentiel et que, dans ce programme, Gurdjieff peut trouver sa part,
nous aider à nous poser les vraies questions. Que /'on ne s'y tro1npe
pas: le paradis de Gurdjieff n'est pas un paradis pour paresseux qui se
contenteraient de réponses simplement conceptuelles, il fait appel à une
pratique. Il nous invite à retrouver un lien avec notre essence afin que
nous puissions nous mettre au service de quelque chose qui nous
dépasse, comme lui-même l'a fait toute sa vie - plus serviteur que
maître. Loin d'imposer, il cherche à nous inciter à penser par
nous-mêmes, à remettre en question personnellement la manière dont
nous vivons et à évoluer.
Pour clore cette introduction, cédons la parole à l'un des héros de
Gurdjieff, le Père Giovanni, tel qu'il s'exprime dans Rencontres avec
des hommes remarquables :

«La compréhension, c'est l'essence de ce que l'on obtient


à partir d'informations intentionnellement acquises et
d'expériences que l'on a soi-même vécues [ ... ] Non
seulement il est impossible, malgré tout le désir qu"on en a,
de tr~ns. mettre à un autre sa compréhension intérieure~
const1tuee au cours de la vie [ ... ] mais il existe même une lot
selon laquelle la qualité de ce qui est perçu au moment de la
transmission dépend pour le savoir aussi bien que pour la
compréhension, de la qualité des données constituées chez
celui qui parle. »

B.P.

12
Jeanne de Salzmann

LE REGARD

La pensée objective est le regard d'En-haut. Un regard libre. celui


qui voit. Sans ce regard posé sur moi, et qui me voit, ma vie est une
vie d'aveugle, qui va où l'impulsion le pousse, sans savoir ni pourquoi
ni comment. Sans ce regard posé sur moi, je ne peux pas savoir que
j'existe.
J'ai le pouvoir de m'élever au-dessus de moi-même et de me voir
librement ... d'être vue. J'ai le pouvoir que ma pensée ne soit pas
asservie. Pour cela, il faut qu'elle se déprenne de toutes les
associations qui la retiennent captive, passive. Il faut qu'elle coupe
les fils qui la lient à toutes ces images. à toutes ces formes ~ il faut
qu'elle se libère de l'attraction constante du sentiment. Il faut qu'elle
sente le pouvoir qu'elle a de résister à cette attraction, de la voir tout
en s'élevant progressivement au-dessus. Dans ce mouvement elle
devient active ; elle s'active en se purifiant ; et ainsi elle acquiert un
but, un but unique : penser « Moi ». réaliser « qui je suis ». entrer
dans ce mystère.
Sinon, les pensées ne sont qu'objets. occasions d'esclavage, des
filets dans lesquels la pensée réelle perd son pouvoir d'objectivité et
d'activité volontaire. Troublée par les mots. les images. les formes
qui la sollicitent, elle perd la faculté de voir. Elle perd le sens du Moi.
Je ne suis plus alors qu'un organisme à la dérive. Un corps privé
lJ
d'intelligence. Sans regard, je suis obligée de retourner à rautoma-
tisme et à la loi de l'accident.
Ce regard à la fois me situe et me libère. Et dans mes meilleurs
moments de recueillement, j'accède à un état où il m "est donné de
connaître, de sentir le bienfait de ce regard qui descend sur moi. qui
m'embrasse. Je me sens sous le rayonnement de ce regard.
Chaque fois, le premier pas est la reconnaissance d'un manque ~je
sens la nécessité d'une pensée. La nécessité d'une pensée libre
tournée vers moi, pour que je prenne réellement conscience de mon
existence. Une pensée active dont l'unique but, runique objet est
Moi ... retrouver Moi.
Telle est ma lutte : une lutte contre la passivité de ma pensée. Une
lutte sans laquelle rien de plus conscient ne pourra trouver place, ne
pourra naître. C'est une lutte pour sortir de l'illusion du« moi »dans
laquelle je vis, pour m'approcher d'une vision plus réelle. Au sein de
cette lutte un ordre se crée dans le chaos, une hiérarchie : se révèlent
deux plans, deux mondes. Tant qu'il n'y a qu'un seul plan, il ne peut
Yavoir de vision. La reconnaissance d'un autre niveau, c'est là l"éveil
de la Pensée.
Sans cet effort, elle retombe dans un sommeil peuplé de mots.
d'images, de notions établies, de savoir approximatif, de rêves et de
remous divers. C'est la pensée d'un homme sans intelligence. C'est
terrible de se rendre compte tout à coup que l'on a vécu sans une
pe~sée propre, indépendante. Sans intelligence. Sans rien qui voie cc
qui est réel. Donc sans lien avec le monde d'En-haut.
C'es~ d~n~ mon essence que je rejoins celui qui voit. Si je pouvais
~e temr la, Je serais à la source de quelque chose d'unique, de stable,
a la source de ce qui ne change pas.

Ce 1ex1e. da1é du 23 juillet 1958.


es/ extrait d'll11 cahier de Jeanne de Sal::.111a1111.
Il est puhlié m·ec /'uworiw1i<m
dii doctellr Michel de Sal::.111a1111

14
PREMIÈRE
INITIATION

Vous verrez que dans la vie vous recevez exactement ce que vous
donnez. Votre vie est le miroir de ce que vous êtes, elle est à votre image.
Vous êtes passifs. aveugles. exigeants. Vous prenez tout, vous acceptez
tout. sans jamais ressentir d'obligation. Votre attitude devant le monde et
devant la vie est l'attitude de celui qui a le droit d'exiger et de prendre. Qui
n'a besoin ni de payer ni de gagner. Vous croyez que toutes les choses vous
sont dues. simplement parce que c'est vous ! Tout votre aveuglement est
là ! Cela n'arrête pas votre attention. C'est pourtant ce qui, en vous, sépare
un monde d'un autre monde.
Vous n ·avez pas de mesure pour vous mesurer. Vous vivez uniquement
d'après « cela me plaît » ou « cela ne me plaît pas ». C'est dire que vous
n'avez d'appréciation que pour vous-même. Vous ne reconnaissez rien
au-dessus de vous - théoriquement, logiquement peut-être. mais réelle-
ment, non. C'est pourquoi vous êtes exigeants et continuez de croire que
toutes les choses sont bon marché, que vous avez dans votre poche de quoi
tout acheter si vous le désirez. Vous ne reconnaissez rien au-dessus de vous.
ni au-dehors ni en vous-même. C'est pour cela, je le répète. que vous
n'avez pas de mesure et vivez passivement scion votre bon plaisir.
Oui, votre « appréciation de vous-même » vous aveugle ! Elle est le plus
grand obstacle ù une vie nouvelle. Il faut pouvoir franchir cet obstacle. cc
seuil. avant d'aller plus loin. C'est le test qui divise les hommes en deux
sortes:« lïvraic »et« le bon grain)}. Aussi intelligent. aussi doué. aussi
1)
brillant que soit un homme, s'il ne modifie pas son appréciation de
lui-même, il sera perdu pour un développement intérieur. pour un travail
en vue de la connaissance de soi, pour un véritable devenir. Il restera tel
qu'il est toute sa vie. La première demande, la première condition. le
premier test pour celui qui désire travailler sur lui-même est de changer son
appréciation de lui-même. Il doit non pas s'imaginer. non pas simplement
croire ou penser, mais voir des choses en lui-même qu'il n'avait pas vues
auparavant, les voir réellement. Jamais son appréciation ne pourra changer
tant qu'il ne verra rien en lui-même. Et pour qu'il voie. il faut qu'il
apprenne à voir : c'est la première initiation de l'homme à la connaissance
de soi.
Avant tout il faut qu'il sache ce qu'il doit regarder. Une fois qu'il le sait. il
doit faire des efforts, tenir son attention, regarder constamment. avec
ténacité. A force de maintenir son attention, de ne pas oublier de regarder·
un jour peut-être il pourra voir. S'il voit une fois, il peut voir une seconde
fois, et si cela se répète il ne pourra plus ne pas voir. C'est là l'état ù
rechercher, le but de notre observation ; c'est de là que naîtra le vrai désir.
le désir irrésistible de devenir ; de froids nous deviendrons chauds,
vibrants ; nous serons touchés par notre réalité.
Aujourd'hui nous n'avons que l'illusion de ce que nous sommes. Nous
~ous estimons trop. Nous ne nous respectons pas. Pour que je me respecte·
il faut que j'aie reconnu en moi une partie supérieure aux autres parties, et
que par mon attitude envers elle je témoigne du respect que j'ai pour elle·
De cette manière je me respecterai moi-même. Et mes relations avec les
autres seront régies par le même respect.
Il faut comprendre que toutes les autres mesures, le talent, l'instruction·
la culture, le génie, sont des mesures changeantes, des mesures de détail.
La seule mesure exacte, jamais changeante, objective, seule réelle, est la
mesure de la vision intérieure. JE vois- JE me vois-, avec cela vous avez
mesuré. Avec une partie supérieure, réelle, vous en avez mesuré une autre·
inférieure, réelle elle aussi. Et cette mesure, définissant par elle-même le
rôle respectif de l'une et l'autre partie, vous amènera au respect de
vous-même.
Mais vous verrez que ce n'est pas facile. Et ce n'est pas bon marché. Il
faut payer cher. Pour les mauvais payeurs, les paresseux. les parasites, pas
d'espoir. Il faut payer, payer cher et payer tout de suite, payer d'avance·
Payer de soi-même. Par des efforts sincères, consciencieux, désintéressés.
Plus vous serez prêts à payer sans vous ménager, sans tricher, sans aucune
falsification, plus vous recevrez. Et dès lors, vous ferez connaissance avec
votre nature. Et vous verrez toutes les ruses. toutes les malhonnêtetés
auxquelles elle recourt pour ne pas payer argent comptant. Parce qu'il faut
payer avec vos théories gratuites, avec vos convictions enracinées. avec vos
préjugés, vos conventions, vos « ça me plaît » et « ça ne me plaît pas » ·
16
Sans marchander, honnêtement, sans faire semblant. En essayant « sincè-
rement » de voir tandis que vous utilisez votre fausse-monnaie.
Essayez un moment d'accepter lïdée que vous n'êtes pas ce que vous
croyez être, que vous vous estimez trop. donc que vous vous mentez à
vous-même. Que vous vous mentez toujours. à chaque instant. toute la
journée, toute votre vie. Que le mensonge vous gouverne à tel point que
vous ne pouvez pas le contrôler. Vous êtes la proie du mensonge. Vous
mentez partout. Vos relations avec les autres, mensonge. L'éducation que
vous donnez. les conventions. mensonge. Votre enseignement. mensonge.
Vos théories. votre art, mensonge. Votre vie sociale. votre vie de famille.
mensonge. Et ce que vous pensez de vous-même, mensonge également.
Mais vous ne vous arrêtez jamais à ce que vous faites ni à ce que vous
dites, parce que vous croyez en vous. Il faut s'arrêter intérieurement et
observer. Observer sans parti pris. En acceptant pour un temps cette idée
du mensonge. Et si vous observez de cette manière. en payant de
vous-même, sans vous apitoyer, en donnant toutes vos prétendues richesses
pour un moment de réalité. peut-être verrez-vous tout à coup ce que vous
n'avez encore jamais vu en vous jusqu'à ce jour. Vous verrez que vous êtes
autre que ce que vous croyez être. Vous verrez que vous êtes deux. Celui
qui n'est pas mais qui prend la place et joue le rôle de l'autre. Et celui qui
est, mais si faible. si inconsistant. qu'à peine apparu. il disparaît
immédiatement. Il ne supporte pas le mensonge. Le moindre mensonge le
fait défaillir. 11 ne lutte pas, il ne résiste pas, il est vaincu d'avance.
Apprenez à regarder jusqu'à ce que vous ayez vu la différence entre vos
deux natures. jusqu'à ce que vous ayez vu le mensonge. l'imposture en
vous. Lorsque vous aurez vu vos deux natures, ce jour-là, en vous. la vérité
sera née.

Nous sommes heureux de rc.Hit11cr


à Jeanne de Sal::man11 cc texte.
paru précédemment dans la rt.'t'LH' Question de 11" 50
011 il était par erreur allrihué à G. /. G11rdjit~ff.

17
Réflexions
LE COSMOS SACRÉ

Roy Finch

L'INDIVIDU SOLAIRE

Le visiteur du cimetière d' A von, près de Fontainebleau, à une soixantaine de


kilomètres à Paris, n'éprouvera aucune difficulté à trouver la tombe de Georges
Ivanovitch Gurdjieff : elle est marquée d'un monolithe visible de toute part,
1
surplombant les tombes du cimetière. Ni la pierre ni la tombe ne portent de nom •
Ce n'est pas nécessaire.
On n'aurait pu choisir monument plus approprié. Gurdjieff était en premier lieu
un mégalithe humain, dominant ses contemporains, occupant une place unique.
archaïque, anonyme, indéchiffrable. C'était une force aborigène de la nature,
survivant de l'ère presque entièrement oubliée où. bien avant l'apparition des
religions et civilisations actuelles, à l'aube de l'Europe et du Moyen-Orient,
cosmos et humanité ne faisaient qu'un.
Il est un messager de l'âge de bronze et de l'âge de fer, antérieurs aux mondes
gréco-romain et biblique dans lesquels nous vivons encore - comme de seconde
main - ~ il est de l'âge du Soleil divin dont subsistent des vestiges sous forme de
pierres dressées, de dolmens, sous forme de salles et de constructions géométriques
et astronomiques - pyramides, ziggourats. cercles de pierre qui subsistent bien
que leur sens originel se soit perdu, mesures sanctifiantes du Soleil et de la Lune
- , cela de l'Irlande au Caucase, de la Scandinavie à l'Égypte et plus tard en
Amérique centrale ~.
Ce qui caractérisait cette ère pan-cosmique était la jonction de l'humain et du
divin sous sa forme la plus manifeste et la plus vivifiante : le Soleil sacré. duquel
émane lumière, chaleur, énergie et conscience. Quels que soient les changements,
cela ne change pas. Nous demeurons organiquement et spirituellement Enfants du
Soleil. Et c'est au moment très sacré où le Soleil se rapproche le plus près de la
Terre. au solstice hivernal du 21 décembre. lorsque les « Portes du Soleil "
pleinement ouvertes dans les deux sens permettent à l"Esprit solaire de se répandre

21
sur la Terre et aux âmes humaines de retourner vers le Soleil. que nous sommes au
zénith de cette jonction essentielle, encore préservée dans l'enseignement central
du christianisme ·1 • A cet instant l'échange est à son apogée. Cette jonction est
encore valable si nous nous souvenons que par « véritablement humain » nous
n'entendons pas l'individu glouton, cupide. esseulé. apeuré et isolé de la
philosophie, de la science et de la culture modernes. mais bien lïndividu ouvert.
intègre, libre et majestueux du monde solaire dont les représentants les plus
accomplis furent les rois solaires originels, et qu'est encore - potentiellement -
tout être humain.
La disparition graduelle du sens sacré du monde et le rétrécissement de l"être
humain qui en résulte commence avec la désacralisation du cosmos dans la Loi
biblique, puis la science empirique d'Aristote. Elle culmine dans la conception
d'un univers plat, réduit à une surface mesurable par la science de la
post-Renaissance. Aujourd'hui seulement nous nous rendons compte que nous
sommes les principales victimes. Le sacré s'est retiré dans le dom ai ne de
«l'expérience intérieure », individuelle où il est, ainsi que le « spirituel » en tant
que don d'En-Haut, confondu en fin de compte avec le« psychologique »cupide et
profiteur.
Rien ne saurait mieux illustrer le bouleversement de l'ordre cosmique
fondamental que la désacralisation du Soleil, que la production à des fins
destructrices, sous forme d'hydrogène, d'une énergie semblable à l'énergie solaire.
Cet acte, la libération sur la surface de la Terre d'une énergie incontrôlable. est un
des plus signifiants de la techno-science moderne. Incontrôlable par des êtres
humains qui n'ont pas atteint le degré de développement qui leur permettrait d'y
faire face: il leur manque en particulier la« conscience organique ». Le manque
de cette conscience organique entraîne la quantification du monde ~ de vivant qu ïl
était il tend à n'être plus qu'un monde inerte et mort, reflété par les structures
égoïstes de pouvoir : militaires industrielles et financières.
Pour rétablir dans sa grandeur le « Cosmos sacré », Gurdjieff a reformulé des
mythes anciens dans un langage étrange, parsemé de néologismes à vous décrocher
la mâchoire, qui obligent à ralentir la lecture si nous tentons même de les
pronon~er ~ tous ces termes considèrent comme extravagante la prétention de
notre science contemporaine à être seule« experte ». Sous cette forme. Gurdjieff a
red_onné vie à une connaissance venant d'Égypte, de Sumer, de Babylone. de la
Grece archaïque, de l'Asie centrale et du Tibet. Seuls des fragments en survivent
dans l'histoire «officielle ». Ce qui comptait pour lui était ce quïl nommait la
vérité-essence qui, de par sa nature même, ne peut être énoncé en clair. il faut
« travailler » pour l'obtenir, la « déterrer » ~ car nous ne pouvons en comprendre
que ce que permet le niveau de connaissance que nous avons de nous-même. Notre
science contemporaine vient de la tête - et cela même de manière étroite et
réduite-, alors que l'ancienne « gnose » provient de l'être humain tout entier.
Né et élevé à un carrefour historique et culturel où la Turquie, la Russie.
l'Arménie. la Grèce, l'Irak et l'Iran (sans parler d'une demi-douzaine de groupes
ethniques et religieux moins importants), dans cette région comprise entre la mer
Noire et la Caspienne, Gurdjieff fut lui-même, pendant sa jeunesse, soumis ù une
déconcertante diversité d'influences. De père grec et de mère arménienne.
turcophone d'origine et soumis à l'influence religieuse de lÉglise orthodoxe russe.
il a affiné un besoin quïl a qualifié lui-même plus tard de manie ou d'ob ...;es...;ùm :
trouver une réponse à la question « pourquoi vivons-nous sur la Terre ! ,, Pour
trouver la réponse, il entreprit. durant une vingtaine d'années, une recherche qui le
conduisit. au cours d'expéditions périlleuses, en Égypte, au Levant. en Terre

22
Sainte. au Turkestan. en Asie centrale. jusqu'au Tibet et au désert de Gobf. Ces
voyages sont en eux-mêmes matière à légende. car le but n'en était ni l'argent ni la
célébrité ni le pouvoir - comme c'était le cas pour bien des aventuriers.
chercheurs de fortune et agents étrangers dont il croisa le chemin-. mais quelque
chose de bien plus précieux. inconnu de ces coureurs d'aventures intéressés.
Ce que Gurdjieff et ses compagnons - dont nous ignorons l'identité réelle. bien
que la légende trouve ici aussi à exercer son emprise - ont rapporté était en effet
d'une essence rare : une connaissance concrète et utilisable provenant d'une
époque où le but de la vie, de toute vie. n'était pas perdu. pas encore recouvert par
l'immense oubli né de l'égoïsme individuel et collectif qui ne cherche qu'à se saisir
du monde et à le maîtriser au lieu simplement d'y vivre.
En premier lieu - et toute embrassante - était la faculté de voir le cosmos et
tout ce qui y est inclus. Faculté comprenant la sensation, l'émotion et la pensée
comme faisant partie d'une Seule Matière Universelle. d'un Plérôme Unique se
manifestant aux différents niveaux d'une vaste échelle. De l'éclair issu d'une
particule, de la vie fugace d'un moucheron ou de la sensation momentanée d'un
être humain jusqu'aux longues vies des soleils, des étoiles et des galaxies. toutes
relèvent d'une Totalité Unique.
Au centre, immobile, se tient le Soleil Absolu ou Soleil Père. à la fois énergie et
esprit. « Son Éternité », comme le qualifie Gurdjieff. Il est en effet très éloigné de
l'homme et celui-ci doit avoir affaire à Ses intermédiaires, mais Il n'est ni
menaçant, ni terrible, ni vindicatif, ni vengeur. La manière dont la perspective
gurdjiévienne unifie et intègre toutes choses est évidente si nous considérons
brièvement sa notion des trois types de « nourriture cosmique » :
1. l'alimentation ordinaire - « manger et être mangé » - par laquelle toutes
choses vivantes se nourrissent les unes les autres :
2. l'air qu'inspirent et expirent les plantes. les animaux et les hommes.
l'ensemble de la biosphère ne formant qu'un seul et vaste cycle de respiration :
3. la gamme des énergies radiantes ou « nourriture-lumière » qui s'étend de
celles affectant les plantes et les animaux à celles nécessaires aux humains doués de
pensée.

Ce sont là des exemples de dépendances réciproques de toutes choses sur toutes


choses. si importantes selon la pensée bouddhiste - bien que le Soleil Absolu
puisse être considéré plus comme une donnée gnostique que bouddhique.
Selon le mythe gurdjiévien. les créatures terrestres sont assujetties soit aux
forces gravitationnelles de la Lune qui agit sur les fluides de tous les corps. de telle
sorte que l'on peut dire que la Lune « mange » les « énergies inférieures » : soit
aux radiations nées du Soleil qui correspondent chez les humains aux énergies plus
conscientes. Notre mission humaine est de devenir des êtres solaires plutôt que
lunaires. ce qui veut dire « briller » par notre propre attention consciente. créant
ainsi une « matière d'àme » qui, comme te croyaient les gnostiques. ne périt pas ù
la mort du corps physique.
Les lois fondamentales du Cosmos. totalement infusé par le Divin, ne sont pas
les équations différentielles et algébriques de la physique moderne qui, scion la
pensée de Gurdjieff. constituent des dispositifs artificiels utilisés pour <..kcrire un
monde mort et fragmenté, et qui reflètent notre propre mort et fragmentation.
mais deux relations« numériques »de base qui régissent les événements ù tous ks
niveaux : les très anciennes Loi de Trois et Loi de Sept.
La structure trinitaire est bien connue dans ses versions aussi bien chrétienne,
23
hindoue. taoïste qu'hégélienne et marxiste. Gurdjieff parle de trois forces :
«Sainte Affirmation, Sainte Négation et Sainte Conciliation ». Et il relève cette
curieuse cécité de l'homme qui a tendance à voir les dualités. les affrontements. les
conflits, mais qui est incapable de voir l'élément conciliateur qui résout ces
dualités.
Nous pourrions aller plus loin et dire que la « dualité » est partout ohservahle.
de la symétrie du corps humain jusqu'à la complémentarité du mâle et de la
femelle, de la lumière et de l'obscurité. du vrai et du faux. ainsi que toutes les
dualités logiques et conceptuelles. Ce qui n'est pas visible est que toute relation
binaire est également trinitaire, pour autant que nous voyons que toute paire est
maintenue ensemble par quelque chose agissant comme un « tiers implicite »
assurant la cohésion. C'est une forme de ternaire dont le champ d'application est
bien plus vaste que celui de la célèbre « dialectique » de Hegel.
La Loi de Sept - également douée d'ubiquité - est la tendance propre à tout
processus à se développer selon sept étapes. Elle était, selon Gurdjieff. connue des
Babyloniens, bien avant le temps des Pythagoriciens, ceci en relation avec les
domaines de la musique, de l'astronomie et de la physiologie. Elle reparut dans les
recherches d'Isaac Newton sur l'arc-en-ciel et la diffraction de la lumière à travers
un prisme, où précisément sept couleurs se manifestent ~ puis à nouveau deux
siècles plus tard dans les travaux de Mendeleïev, concrétisés par sa Table
périodique des éléments atomiques. Gurdjieff relève beaucoup d'autres exemples
traditionnels, y compris les périodes de sept ans dans les étapes de la vie humaine
et les sept corps mobiles visibles dans le ciel - la signification de la « visibilité à
l'œil nu» n'est pas, dans ce dernier cas, invalidée par les résultats obtenus par la
vision assistée par télescope ...
La Loi de Trois et la Loi de Sept se combinent dans ce que l'on peut considérer
comme le mandala suprême de l'Occident. Cette figure à neuf pointes est
l'Ennéagramme, composé de trois triangles équilatéraux, dont deux sont « cassés »
ou~< interrompus», inscrits dans un cercle 5 • Pour Gurdjieff ce symbole était plus
ancien et plus universel que le pentagramme pythagoricien - l'étoile à cinq
bra~ches - , que l'hexagramme biblique - ou sceau de Salomon - . que le
croi:~ant lunaire islamique, l'ankh égyptien, la svastika et beaucoup de croix
chre~1ennes. L'ennéagramme est une « carte condensée » du cosmos qui peut
servir comme de« patron »ou« gabarit »à beaucoup de relations humaines. Son
caractère sacré est du même ordre que celui des 99 chants plus un de Dante. qui
célèbrent la Trinité chrétienne.
Arrivé à ce point, nous devons préciser que le terme sacré, au sens où nous
l'utilisons, ne signifie pas « mis à part » ou « séparé », ainsi qu'il en est dans le
concept hébreu de kadosh ou sainteté, mais signifie plutôt « l'intégralité » ou
1'« ininterrompu », c'est-à-dire le « pur » <>. Ce qui perd son caractère sacré est
fracturé, fragmenté ou tombe en morceaux. Nous constatons le commencement de
ce processus aux fondements mêmes de la civilisation occidentale. D'abord il y eut
la séparation faite par les religions monothéistes entre naturel et surnaturel. exilant
le Père Créateur hors du monde ~ ensuite celle opérée par la philosophie grecque
entre le monde matériel du Devenir et le monde éternel de l'Esprit ou de la Pure
Essence. Ces deux « pôles » coïncidaient encore au Moyen Age. mais leur
éloignement progressif aboutit à notre époque au divorce entre la science et la
religion. L'une et l'autre, n'étant plus en relation, se dissocient à l'intérieur
d'elles-mêmes, la science se fragmentant en « spécialités » de plus en plus petites.
la religion éclatant en sectes et cultes de plus en plus étriqués. C'est cette
fragmentation de la civilisation qui a donné naissance à des réactions violentes,
24
elles-mêmes qui conduisirent aux fausses unités du nationalisme. du totalitarisme
et à la guerre.
Vivant dans un monde atomisé. soumis aux contrecoups de la contrainte que cela
engendre, l'individu contemporain est frappé d'impuissance ; isolé. vulnérable et
victime. L'être humain. privé d'âme. est en proie à des fantasmes. à des mythes et à
des cultes. sans même parler de la drogue. de la pornographie et des diverses
formes d'exploitation financière et sociale. Ceci nous conduit au second point focal
de l'enseignement de Gurdjieff (le premier étant la matière cosmique universelle).
la puissance terrible qui domine la vie humaine et nous tient dans ses griffes : la
puissance de la suggestion de masse.
Il s'agit ici du facteur le plus délétère de la vie humaine. de notre terrifiante
suggestibilité. Elle ne peut être comparée qu'à une hypnose de masse quasi
universelle, une espèce de « sommeil-veille » - un état proche de celui décrit par
Platon dans l'allégorie de la caverne au livre v11 de La République. Contrairement
à la croyance générale. ce que nous appelons« éducation » est aujourd'hui. dans
son fond même, une soumission à ces suggestions de masse ; les dépendances que
ces suggestions entraînent. les identifications au groupe. les préjugés. la
« comptabilité » intérieure des fautes des autres. les émotions négatives. une
pensée mécanique associative. tout cela détermine tout ce que nous faisons.
pensons et sentons. alors que nous vivons dans l'impression fallacieuse que nous
agissons, pensons et sentons par nous-mêmes. Nous ne voyons par que ce que nous
appelons notre « faire » s'est détériorté au point de n'être plus que réaction
mécanique et défense de l'ego - individuelle aussi bien que collective.
La fascination, la « capture » de l'attention exercée par les publicitaires. les
artistes et présentateurs de variétés. les hommes politiques et autres agents de
relations publiques ne constitue qu'une manipulation « de deuxième niveau »,
puisque ces gens eux-mêmes sont. tout autant que n'importe qui. sous le charme de
la suggestibilité généralisée. L'homme le plus puissant du monde est. à cet égard.
aussi démuni que n'importe qui. Dans l'état actuel des choses nous sommes tous.
quelle que soit notre situation sociale, condamnés à « mourir sans avoir jamais
vécu ». Sans relation à l'être, nous n'aurons pas vécu au sens plein du terme.
L'« hypnose de masse » - ou « sommeil de veille » - est tellement
envahissante qu'elle dépasse le pouvoir de l'individu à la reconnaître et à s'y
opposer. A cet égard. elle ressemble à la conception chrétienne du péché originel
ou à l'idée bouddhiste de la « Roue du Samsara ». Mais. à la différence de
l'histoire du Jardin d'Eden où le défaut fatal à la condition humaine résulte d'une
désobéissance à Dieu - incitée par le serpent et la femme - . la faille. selon
Gurdjieff. est à l'origine une erreur cosmique qui. bien que corrigée depuis.
continue à engendrer des effets néfastes. Notre problème n'est pas de trouver le
moyen de « nous remettre bien » avec un Père patriarcal. mais de découvrir plutôt
la possibilité de nous éveiller d'une hypnose de masse résultant en fin de compte
d'un état de l'organisme humain qui n'existe plus '. Pour y parvenir nous avons
besoin d'une« aide par révélation ». Nous serons« sauvés »ou« éveillés )) par nos
propres efforts dans la ligne et à la lumière d'tm enseignement l/llÎ. lui. en e.ffet.
vient d'ailleurs.
Comment allons-nous nous délivrer d'une transe qui nous tient prisonniers -
une transe semblable à celle qui emprisonne la poule dans le cercle magique tracé
au sol par le fermier, ou le jeune Yézide ensorcelé par un cercle et qui avait laissé
Gurdjieff songeur lorsque, adolescent. il l'avait observé dans la ville turque de
Kars K.
Comment nous« éveiller " ·_> Voilù quel est le " trésor )) de" temp~ anciens dont
25
la quête a animé toute la vie de Gurdjieff. un trésor dont l'homme contemporain
est en grand manque. La réponse. il la formule en deux pratiques essentielles de
perception consciente - utilisant en l'homme des énergies fines - appelées le
rappel de soi et l'observation de soi. Ni la volonté des stoïciens. ni la grâce des
chrétiens, ni les austérités et dévotions des hindous. ni les méditations ou koans des
bouddhistes ne peuvent aujourd'hui accomplir cette tâche. Nous devons pratiquer
une séparation intérieure d'avec le « moi » illusoire - ainsi que de ses actions.
sentiments et pensées illusoires - en exerçant notre capacité individuelle à faire
croître et à diriger une attention consciente d'une nature virtuellement inconnue
par ailleurs. Celui qui étudie Gurdjieff rencontre ici une indication dont il est
certain qu'il ne l'a jamais rencontrée auparavant et qui lui ouvre des perspectives
entièrement neuves.
Le rappel de soi fait penser non seulement aux pratiques des gnostiques anciens
qui conseillaient constamment : « Souviens-toi qui tu es. un Fils ou une Fille du
Très-Haut », mais aussi à la pratique des moines orthodoxes grecs et russes du
Mont Athos qui consiste en une répétition incessante de la « Prière de Jésus ».
prière du cœur poursuivie même pendant le sommeil. ainsi qu'en Islam lïnvocation
cinq fois par jour du Nom d'Allah. Le rappel de soi pour Gurdjieff est le rappel de
notre lien avec le divin, notre Soi solaire essentiel. autant de fois par jour que cela
est possible, en dépit de la tendance envahissante à rester « endormi ».
L'observation de soi, en revanche, vise à saisir des « lueurs fugitives » - et ce ne
sera que cela - de notre « comportement ensommeillé » quotidien. qui est
habituellement complètement occulté. On ne la pratique pas pour censurer ou
pour changer. Comme bien d'autres guides spirituels. Gurdjieff savait que toute
tentative pour nous changer par nos propres efforts volontaires n'est qu'une espèce
?e « boxe contre son ombre » au cours de laquelle l'ego lutte avec ses propres
images de lui-même. Sans la force de levier supplémentaire d'un véritable « point
séparé », fourni par une forme différente de conscience, il ne se passera rien du
t~ut. Nous ne pouvons sortir de prison que si quelque point en nous se trouve déjà
reellement hors de la prison.
Il ~e suffit pas d'avoir 1'« idée» que nous sommes en prison. Il faut
effectivem~nt voir que nous y sommes. Comme ra remarqué aussi Simone Weil
dans son incandescente recherche personnelle : « Regarder, voilà ce qui nous
sa~ve »,elle remarque encore plus précisément : « La condition est que l'attention
soit un regard et non un attachement»''. Cela demande un certain« regard », une
observation depuis un point qui ne peut être mis en doute. Ce que nous voyons doit
être aussi réel qu 'l:lne gifle.

LE MAÎTRE GNOSTIQUE ET L'ENFANT GNOSTIQUE

La légende cosmique de Gurdjieff. située dans le cadre du voyage d'un vaisseau


spatial à travers l'Univers, tourne autour de deux personnages inhahituels. Le
premier est l'ancien rebelle Belzébuth qui s'est révolté à propos d'une question de
justice alors qu'il avait été désigné dans son jeune ügc par Notre Père Commun et
Soleil Ahsolu pour accomplir différentes tüches cosmiques. Il fut exilé sur la
planète Mars de notre « infortuné système solaire ,, . Le deuxième personnage est

26
le petit-fils favori de Belzébuth. Hassin. âgé de douze ans. Lorsque débutent. en
1921. les Récits de Belzébuth à son petit-fils. les excès de jeunesse de Belzébuth lui
sont pardonnés et lorsqu'ils finissent quelque 1200 pages plus loin. une
Commission d'Anges et d'Archanges lui rend officiellement ses« cornes sacrées ».
Il est alors à nouveau vénéré comme l'un des plus grands lndividuums Sacrés de
tout le Cosmos.
La force agissante de ces récits est l'insatiable curiosité du jeune Hassin à propos
des« êtres tri-cérébraux qui habitent cette planète qui te plaît tant ». Ces êtres : les
humains, son grand-père a eu de nombreuses occasions de les étudier durant son
exil, à partir de l'observatoire érigé sur Mars. ainsi que durant ses six descentes sur
Terre. Belzébuth est la conscience en éveil qui observe de manière impartiale le
comportement anormal, pervers et destructeur de ces êtres terrestres dont la
déchéance ne se retrouve nulle part ailleurs dans l'Univers. Plusieurs des
expériences de Belzébuth, ainsi que le désir intransigeant de Hassin d'obtenir des
réponses, nous rappellent des épisodes de la propre vie de Gurdjieff.
L'expression « savoir de l'essence » n'a pas de connotation intellectuelle. mais
cosmico-organique. La nature de la curiosité de Hassin n'est pas celle d'un fort en
thème : il ne cherche pas à« marquer des points »d'ordre intellectuel - attitude si
souvent associée à la vie académique et littéraire, et pour laquelle Gurdjieff n'avait
que mépris. Le seul savoir qui satisfasse Je gnostique est le savoir qui répond aux
besoins de son être total : le penser, le sentiment et la structure corporelle
instinctive et motrice. C'est plus proche de ce que nous appelons compréhension
que savoir dans sa tête.
Seule cette forme d'attention qui peut séparer l'être essentiel de la personnalité
embrumée de rêves est capable de rétablir l'harmonie entre les trois parties qui
composent l'être humain : la pensée, le sentiment et l'action - c'est cela la mission
de la gnose authentique ou savoir de l'essence.
Ce que Belzébuth a observé sur Terre est accablant : des créatures dont la
« sensation instinctive de la réalité » a disparu, qui vivent dans une atmosphère
d'avidité. d'ambition, de vanité, d'envie. d'amour de soi et d'orgueil. Leurs esprits
ont été transformés en « moulins à sornettes ». Sans le savoir. ces créatures
mentent tout le temps au point qu'elles s'indignent devant nïmporte quelle sorte
11
de vérité '. Pas une seule fois dans leur vie, elles n'ont aimé d'un amour
authentique. impartial, non égoïste, mais seulement en projetant leurs idées et
leurs désirs sur les autres 11 • Ce qu'elles appellent éducation consiste à apprendre à
leurs enfants à être hypocrites et fourbes. Le plus accablant est qu'ils ont
complètement perdu les impulsions êtriques de pudeur organique et de conscience
objective. Ils ne connaissent plus la différence entre le vrai et le faux mais
considèrent comme vrai tout ce qui sert leurs intérêts propres ou ceux de leur
groupe ~.
1

Cette planète Terre est la seule dans l'U nivcrs. dit Belzébuth à Hassin, où les
habi~ants, ~rés.entent cette terrible particularité. propre à eux seuls. qui est le
hesom penodique de se détruire mutuellement 1 '. C'est cette tendance - si
~m.ltra.irc aux <: impulsions organiques sacrées » - . courant à travers toute
1 h1st01re de ces etres terrestres, qui rebute le plus et inspire le plus de répugnance :'t
Belzébuth.
C~rtains des, pé~ssages les plus marquants de tous les écrits de Gurdjieff
expriment le mcpns et l'horreur qu'il éprouve face ù ce massacre périodique que
l'on nomme « guerre "· Il traduit tout cc qui ne va pas sur cette étrange planèlL'.
Gurdjieff parle de ce « mal épouvantable "· de cette hideuse propriété qui a déjù
pénétn~ « leur chair et leur sang », et de la médiocrik et de la bêtise de leurs
n
soi-disant «Organisations pour la paix » telles que Société des Nations ou
Organisation des Nations Unies. Il écrit : « s·ils se rendaient vraiment compte. de
tout leur être, de l'horreur objective de ces processus et ensemble désiraient
sincèrement éliminer ce mal de la surface de leur planète. ils pénétreraient. bon gré
mal gré, l'essence même de ce problème et comprendraient que pour décristalliscr
une propriété fixée dans leur psychisme depuis des centaines de siècles. quelques
décades ne sauraient suffire. » 1"'
A propos des« propriétés» inhérentes au comportement des êtres terrestres. il
dit:« ... chacun d'eux, à partir du moment où il acquiert la capacité de distinguer
entre .. sec" et '"mouillé", enivré de ses mérites, cesse pour toujours de voir et
d'observer ses propres anomalies et ses propres défauts. pour ne plus voir et
observer que ceux des autres. [ ... ]Remarquons à ce propos que. du fait de cette
propriété, tes favoris ne cessent de s'indigner des défauts de leur entourage. et
rendent ainsi leur propre existence, déjà bien assez affligeante et anormale sans
cela, objectivement insupportable. » 15
Gurdjieff dit - ce qui n'est pas sans rappeler l'enseignement de grands
gnostiques anciens, tel Valentin, cet Égyptien du 11" siècle ou Mani. le prophète
persan persécuté qui vécut au me siècle de notre ère - que les moyens d'abolir la
guerre et de restaurer une existence cosmique normale sur notre planète ont été
portés et transmis à la Terre par plusieurs lndividuums sacrés ou Messagers de
Notre Éternel Infini, Notre Tout-Miséricordieux Père Commun. Les cinq religions
actuelles, bouddhique, hébraïque, chrétienne, musulmane et lamaïque. ont été
fondées par de tels Envoyés d'En-Haut : saint Bouddha, saint Moïse, saint Jésus.
saint Mohammed et saint Lama. Belzébuth ajoute que toutes ces religions sont
aujourd'hui en voie de disparition, car leurs adeptes les ont dépouillées de leur
force de vie et habillées en « contes de fées » ne contenant plus que des lambeaux
de vérité, transformant ainsi ce qui était donné comme tâche à l'homme par le
message originel des Individuums sacrés en pures et simples consolations.
Pendant qu'ns se trouvaient sur le vaisseau spatial Karnak, Belzébuth reçoit un
« éthérogramme » lui signalant que deux de ces religions. le christianisme et
l'islam, ont permis des faits qui laissent présager leur fin. Le premier est que les
chrétiens ont permis la construction d'une université pour les jeunes juifs à
Jérusalem ~le deuxième est que le gouvernement turc a aboli le port du fez pour les
hommes et du yashmak pour les femmes. Bientôt, dit-il, il y aura un parking là où
est enseveli le« corps planétaire du divin Jésus-Christ ». Pour sa part. la religion
de saint Moïse va disparaître par suite de la« haine organique qui s·est formée chez
les êtres des autres communautés envers les êtres de ceux qui suivent cette
religion ». La religion de saint Bouddha s'est déjà altérée en raison de l'occultisme.
de la théosophie et du spiritualisme occidental de bazar qui s'y sont infiltrés.
Gurdjieff-Belzébuth a été témoin de la première invasion de troupes étrangères au
Tibet à la fin du x1x" siècle, laissant prévoir la destruction des « sept in1t1es »
résidant encore là-bas et qui préservaient la révélation originelle du « légamo-
nisme » de saint Lama 11'.
Du point de vue de Gurdjieff, toute la vérité de l'être vient des révélations
transmises par les Individuums sacrés. En d'autres termes, les humains ne sont pas
capables par eux-mêmes de retrouver la piste des enseignements essentiels qui ont
été perdus. Elle prend la forme de ce 4u'il appelle légamonismes ou « tahlettes
sacrées», écrits et méthodes spirituelles transmises à des écoles dïnitiés qui ont
juré le secret et qui ont aussi été instruites de la manièr~ de. se comport,e~ ~nv~rs les
scélérats nommés hasnamouss dont le but est de detrutre toute vente d ordre
28
traditionnel. Gurdjieff décrit la destruction d'une école secrète tibétaine par un tel
hasnamouss.
Il nous faut retourner à une époque plus ancienne et à un Messager d'En-Haut
plus grand encore - inconnu en fait de l'histoire ordinaire de l'humanité - pour
découvrir le maître dont Gurdjieff pense que nous avons besoin aujourd'hui. Né
près de Babylone. c'est un messager des anciens Sumériens ou de leurs
prédécesseurs immédiats. et il ne lui consacre pas moins de quatre chapitres de son
livre. Il se nomme Ashyata Sheyimash. et pour Gurdjieff il est visiblement le maître
suprême de la Révélation solaire. Belzébuth cite différents autres saints tels que
Krishnatarna en Inde et saint Vénôme qui a découvert la « loi de chute » ou
« tendance des objets de tomber près d'un point d'équilibre ».
Ashyata Sheyimash établit des conditions cosmiques « normales de vie » sur la
Terre et Belzébuth en dit qu'il fut l'unique Envoyé d'En-Haut sur notre planète qui
parvint, par ses Saints Labeurs, à y créer des conditions telles que l'existence de ses
malheureux occupants devint, pendant un temps, « quelque peu semblable à celle
des êtres tri-cérébraux peuplant les autres planètes de Notre Grand Univers et
doués des mêmes possibilités qu'eux ».
Ce messager n'enseignait pas publiquement. mais il confia son enseignement à
des initiés ayant mérité ce privilège par « un travail conscient et une souffrance
volontaire ». Leur communauté s'appelait la confrérie Olbogmek et existe. selon
lui, encore de nos jours en Asie centrale où Belzébuth trouva une tablette portant
un légamonisme à eux transmis par Ashyata Sheyimash. Sur cette tablette sont
gravés des mots qui ressemblent à ce que Gurdjieff-Belzébuth considère comme la
première version d'un important enseignement chrétien. formulation solaire
ancienne de la nature des trois vertus chrétiennes : Foi. Espérance et Amour.

« La Foi de la conscience est liberté.


La Foi du sentiment est faiblesse.
La foi du corps est bêtise.

L'Amour de la conscience provoque le même en réponse.


L'Amour du sentiment provoque le contraire.
L'Amour du corps ne dépend que du type et de la polarité.

L'Espérance de la conscience est force.


L'Espérance du sentiment est servitude.
L'Espérance du corps est maladie. »

No~s pour.rions~ paraphraser comme suit cette gnose de la conscience (le mot
con~c1ence, b1~n sur. constituant une application moderne à la mode). Pour devenir
un etre humam normal - tel que l'Éternel Infini ra prévu - nous devons :

être conscients de ce que nous faisons - ceci veut dire agir en toute liberté et
non pas ù partir d'une dépendance, d'une crédulité ou d'une habitude :

être ohjectivement conscients des autres. et non émotionnellemcnt. par affinité


physique ou par intérêt :

être conscients d'un futur ouvert. sans vains espoirs mais sans craintes.
Au centre de l'enseignement de Gurdjieff gît le secret savoir que la tüchc de la
vie humaine est. pour chacun de nous. de retrouver notre véritable essence et de lui
29
permettre graduellement de remplacer la fausse personnalité dont le monde
insensé nous a doté. Développer la véritable individualité consiste ù « former
l'âme». S'« éveiller du sommeil». c'est « renaître ». non pas en tant que l"Être
universel des Indiens, ou que le Non-Soi des bouddhistes. ou en tant qu ·un
quelconque « soi » nationaliste ou ethnique. mais en tant que Soi Unique
Essentiel. propre à chaque être humain individuel.
Selon Gurdjieff, la personnalité qui se développe. durant notre croissance est
une carapace de protection créée par la société et la culture environnante. A l"ùge
de cinq ou six ans, cette coquille est déjà formée et bloque le développement de
l'essence ou de l'individualité originelle avec laquelle nous sommes nés.
Chez la plupart des êtres humains. 1'« essence », la seule nature qui leur
appartienne vraiment, reste comme celle d'un petit enfant. enfouie au tréfonds de
la personne sociale sur la défensive. C'est cette essence oubliée qui doit être
retrouvée et conduite à pleine maturité par le démantèlement des structures
défensives de la personne, celle-ci s'intégrant lentement à l'essence. La
personnalité est un déguisement, l'essence est l'être réel. Mais le déplacement de
l'une vers l'autre est plein de dangers, surtout s'il est entrepris sans guide.
La psychologie de grande valeur de Gurdjieff, reprise par ses principaux élèves.
Ouspensky, Orage, Nicoll et d'autres. jette la plus vive lumière sur les ressorts du
comportement humain habituel. Et cela parce que les prémisses de cette
psychologie considèrent - selon le point de vue des enseignements sacrés de tous
les temps - que l'être soi-disant« normal »est en fait animé d'un comportement
pathologique et anormal. La psychologie, psychanalyse comprise, est principale-
ment une thérapie « adaptative », elle consiste à aider les gens à se conformer ù
l'insanité des soi-disant personnes « normales ».
Vivant dans la personnalité, nous vivons dans une prison rigide dont les limites
sont rigoureusement fixées par les déterminants sociaux et culturels. De cette
situation, D.H. Lawrence, l'un des plus prophétiques écrivains britanniques.
disait : «Jamais. jamais, jamais les gens ne changent. » Il faisait allusion aux
structures figées de la personnalité. Ce que Gurdjieff appelait nos « idiotismes ».
Seule l'essence a la liberté de changer. La personnalité est morcelée, produisant
chez le même être humain des actions, des sentiments et des pensées totalement
co~tradictoires. Ainsi pouvons-nous voir un détenteur de pouvoir politique
affirmer en même temps qu'il est chrétien et quïl souhaite l'extermination des
ennemis. Pour percevoir notre propre malhonnêteté, il nous est nécessaire. par
éclair, d'observer notre essence. De tels éclairs constituent la gnose authentique.
Dans l'une des anecdotes les plus connues concernant Gurdjieff. il est rapporté
qu'un compagnon de voyage lui demanda, dans le train. de quelles affaires il
s'occupait. Gurdjieff répondit quïl était commerçant. « De quoi ? ». demanda
l'autre. « D'énergie solaire », répondit Gurdjieff. Il fait allusion à un travail qui
pourrait libérer les énergies « supérieures » de l'essence - ou de l'âme - qui
appartiennent originellement au Soleil mais qui peuvent toujours être développées
en chacun de nous. Il aurait pu aussi répondre qu'il vendait le savoir secret ù
propos de « comment s'éveiller des rêves de la vie » pour rejoindre l'essence.

LA SAGESSE DU MULLAH

Au fil des pages des Récits de Belzéhuth circule un personnage d'une tout autre
sorte que les membres de la hiérarchie cosmique des anges et des archanges. et que
30
les Individuums ou Messagers sacrés qui apparaissent sur la Terre comme
fondateurs de grandes religions. Omniprésent et toujours prêt à énoncer une
sentence substantielle à propos de tout événement. grand ou petit. il est évoqué
plus de deux cents fois et apparaît dans presque tous les chapitres. A un endroit il
reçoit le titre de« maître universel que je respecte entre tous » ~. Il s'agit du Sage
1

de notre Terre. du héros populaire du Moyen-Orient. bien connu dans tous les
bazars - et toutes les écoles de Turquie et d'ailleurs - comme l'homme qui
chevauche son âne à l'envers. j'ai nommé Nassr Eddin. aussi affectueusement
appelé le Mullah ou le Hodjalz. ,
De nombreuses cultures possèdent leurs sages « ôteurs dïllusions », capables de
faire face à toute situation et qui toujours retombent sur leurs pieds. Comptent
parmi eux le vieil homme Coyotte des Indiens d'Amérique. ou le Frère Lapin des
champs de coton de Virginie. ou !'Oncle Sam lui-même. Leurs caractéristiques se
rejoignent : ils sont avisés. rusés. à la limite de la tromperie. dominant les autres
par une plus grande intuition et agilité d'esprit. Pour damer le pion à ce type de
héros populaire. il faut se lever de bon matin. Cependant. ils ne font montre
d'aucune méchanceté. grossièreté ou goût du pouvoir. La colonne vertébrale de
leur sagesse est leur connaissance de la faiblesse humaine et le simple bon sens.
Nassr Eddin. un extraordinaire individu. en effet. que nous pouvons appeler le
troisième visage de Gurdjieff. après l'Individu solaire. le grand-père et l'enfant
gnostique. Cette présence est beaucoup plus équivoque : Sagesse de la Terre.
ancien Ôteur d'illusions en tenue contemporaine. enseignant non orthodoxe. celui
que Gurdjieff appelait « l'homme rusé » 1 ~.
Alors qu'il circulait en voiture à travers la Turquie centrale. il y a de nombreuses
années. l'auteur de ces lignes a eu l'occasion de rencontrer l'esprit de Nassr Eddin
dans le village d'Akshehir, censé être, selon ses habitants. le lieu de naissance de ce
Mullah retors, bien que ce lieu de naissance ait un statut analogue à celui du lieu de
naissance de !'Oncle Sam, de Paul Bunyan ou de John Bull. Ce village ne pouvait
s'atteindre que par une abrupte route de montagne, à quelque trente ou quarante
miles au nord-ouest de l'ancienne capitale turque de Konya, où ma famille et
moi-même avions visité la tombe de Djalâl-od-Dîn Rûmî. le fondateur de l'ordre
soufi Mevlevi ou des « derviches tour~eurs ». Cest sur le lieu. présenté dans le
village comme la tombe de Nassr Eddin. que ma famille et moi reconnûmes
l'indiscutable expression de sa présence. Car la tombe était protégée par une haute
clôture de fer orné. très impressionnante. comportant une porte fermée d'un lourd
cadenas. Mais cette clôture ne se prolongeait que de quelques pieds de chaque côté
de cette porte cadenassée. Quelques pas d'un côté ou de l'autre de cette porte
permettaient à chacun de se retrouver de l'autre côté de la clôture. C'est un hon
exemple de la sagesse de Nassr Eddin. que la logique et la philosophie. même les
plus avancées, ne peuvent dépasser. Car la question se pose : quelle est l'utilité
d'une clôture qui, malgré les apparences ne fonctionne pas comme une
protection ? On peut ù cette question en ajouter une autre : quelle est l'utilité d'un
être humain qui, malgré les apparences. n.e fonctionne pas comme un être humain
véritable ? Il Y a là la q uintcssence d'une démonstration à la N assr Eddin.
Bien que certaines paroles de Nassr Eddin _dont nombre de celles rapportées
par Gurdjieff - soient presque entièrement opaques pour un esprit européen nu
américain. d'autres revêtent une profondeur philosophique qui ne serait pas
déplacée dans la bouche de Bertrand RussèlL Alfred Tarsi ou Ludwil!
Wittgenstein. Un conte, concernant le nombre d'ünes que k Mullah met en ,.L'nt~
pourrait bien illustrer le fameux paradoxe logique de Russell au sujet de " la
catégorie de toutes les catégories qui ne fait pas part ic d 'L'I le-même ". G urd j icff
31
lui-même dit qu'il « ne perdait jamais la plus petite occasion d'agir entièrement
selon la sagesse sans précédent et les paroles inimitables du Mullah ».
Gurdjieff décrit sa propre méthode d'enseignement comme suivant la v01c de
Nassr Eddin, qu'il appelle aussi la voie de l'homme rusé. La traduction « homme
rusé» semble suggérer un côté traître qui n'est pas de mise. Cette voie contraste
avec les trois voies plus connues du fakir - centrée sur le corps physique - . du
moine - centrée sur les sentiments, les émotions et les dévotions-. et du yogi -
centrée sur l'intellect. L'homme rusé se concentre habilement sur les trois à la fois.
Les méthodes de Gurdjieff embrassent un vaste ensemble de formes et de
pratiques qui, dès le début, ont déconcerté non seulement le public quand il en fut
informé, mais aussi les élèves de Gurdjieff eux-mêmes. Souvent. nous ne savons
pas« ce qu'il a en tête »quand il semble jouer un rôle ou qu'il administre parfois
chocs et humiliations aux egos de ses élèves.
Il semble évident que Gurdjieff ne voulait pas jouer le rôle du gourou
traditionnel dont la seule présence aurait un pouvoir transformant. li ne pouvait
non plus simplement être un conseiller, un thérapeute ou un prêtre. Il se situait à
un «niveau d'être » supérieur à celui de ses élèves et avait d'eux une
compréhension qu'ils ne pouvaient avoir de lui. S'ils désiraient acquérir sa
compréhension des êtres humains et de la vie humaine, ils savaient qu'ils auraient à
la mériter par des années pénibles d'étude et d'observation de soi. Il considérait
comme sa tâche de les assister le long de ce chemin. Ce qu'il savait, il savait aussi
ne pas pouvoir le communiquer directement. La compréhension devait naître de
l'intimité de leur être, sous la forme de leur propre compréhension.
Un des maîtres soufis dont Gurdjieff est censé avoir suivi l'enseignement
répliquait, lorsqu'on le sollicitait d'expliciter une des cryptiques histoires
éducatives de sa confrérie : « Comment apprécieriez-vous si, m'ayant demandé
une orange, je vous en donne une qui ait déjà été pressée ? C'est de la presser pour
vous-même qui vous nourrit. »
. La c~mpréhension, spécialement en ces domaines, n'est pas quelque chose que
l on pmsse accomplir à notre place. Dans la mesure où la méthode de Gurdjieff
était indirecte, la plupart du temps les élèves ne savaient pas ce qui avait été
élaboré à leur intention, ou quel mot ou épisode unique serait apte à débloquer le
problème de compréhension personnel avec lequel ils étaient aux prises. Encore et
encore, pour rejoindre leur être essentiel, ils étaient mis au défi de percer à jour les
aspects égoïstes de leur personnalité.
Selon la Sottise supérieure de Nassr Eddin, de nombreuses histoires illustrent la
tendance humaine à croire aux apparences, dans la mesure où celles-ci conviennent
à nos prédilections ou à nos préjugés. On raconte comment le Mullah se rendit une
fois à un dîner, vétu de loques, et comment on l'ignora en lui donnant la dernière
place à table. Rapidement, il retourna chez lui, mit son habit de fête et revint chez
son hôte. Immédiatement, il fut conduit à la place d'honneur. On le vit alors
bourrer de nourriture les poches de son vétement en disant : « Mange, costume.
mange ! »Interrogé sur la raison de son comportement. il répondit : « Venu dans
mes vieux habits, il n'y avait pas de place pour moi à table. Revenu avec mes habits
neufs, on ne savait que faire pour me contenter. Ceci prouve 4ue c'est mon paletot
et non moi que vous avez invité à votre banquet. » ,.,
De même que la compétence universitaire ou les clichés mondains étaient
incapables de désarçonner Belzébuth _ou Nassr Eddin. de même n'impression-
naient-ils guère Gurdjieff lui-même. Emanait de lui une qualité qui reste hors

32
normes pour ·les « savants » : le sens du merveilleux. Aujourd~huL près de
cinquante ans après sa mort, Gurdjieff lui-même demeure un mystère.
Les biographes disputent même de l'année de sa naissance, de son éducation.
des détails exacts de ses voyages et de l'identité de ses compagnons. de sa vie de
famille, et même de ses intentions pédagogiques. La vérité et la légende, les faits et
les fictions s'entremêlent. Au moment précis d'une de ses histoires où nous
penchons vers l'incrédulité, des faits apparaissent qui nous suggèrent qu·après tout
elle est peut être véridique. Il en est ainsi, par exemple, des histoires à propos des
relations de Gurdjieff avec Staline, et de son rôle au Tibet. Un récent biographe.
James Webb, nous dit : « II est absolument exact que le jeune Joseph
Djougashvili, qui devint Joseph Staline, a été un moment pensionnaire dans la
famille Gurdjieff à l'époque de son séjour au Séminaire théologique de Tiflis entre
1894 et 1899 et qu'il partit en leur devant une importante somme d'argent. » .:i•
Certains désignent le théoricien géopolitique nazi Karl Haushofer, l'écrivain
allemand Hermann Hesse et le fameux anarchiste russe, le prince Pierre
Kropotkine, comme ayant fait partie de ses compagnons de voyages. Séjournait-il
au Tibet, comme agent du gouvernement russe, au moment des manœuvres des
grandes puissances ? Il est encore impossible de l'affirmer ou de le nier avec
certitude.
Dans l'introduction de Rencontres avec des hommes remarquables, Gurdjieff
fournit une indication sur l'atmosphère où il se trouve plongé. Après avoir décrit
l'« influence empoisonnée du journalisme » contemporain, il parle du genre de
littérature qu'il apprécie : « Ces textes, et je parle en particulier des Contes des
mille et une nuits. sont de véritables œuvres littéraires dans toute l'acception du
terme. Quiconque les lit sent bien que tout y est pure fantaisie. mais d'une fantaisie
conforme à la vérité, si invraisemblables qu'en soient les différents épisodes par
rapport aux conditions ordinaires de la vie des hommes. L'intérêt s'éveille chez le
lecteur : émerveillé de la subtilité avec laquelle l'auteur comprend le psychisme des
hommes de toutes castes autour de lui. »
Gurdjieff, semble-t-il, voulait que sa vie ait précisément cette qualité de
« fantaisie conforme à la vérité » qui puisse « illuminer » le psychisme des hommes
ordinaires.
En même temps personne n'était plus en garde que lui contre la crédulité et la
bêtise, les ersatz qui remplissent les boutiques d'occultisme ; ce que Nassr Eddin.
avec son bon sens de paysan. appelle les « balivernes » du spiritualisme et la
« titillation » de la religion~'. Un enseignement qui demande que l'on se tienne sur
ses propres jambes, mais que l'on fasse en même temps usage d'une connaissance
tirée de sources parfaitement orthodoxes, doit dépendre d'élèves qui gardent leur
jugement et tiennent la balance égale entre la crédulité et l'incrédulité.« Ne croyez
à rien que vous n'ayez éprouvé au cours de votre expérience »,telle était la mise en
garde.
Une atmosphère un peu tendue était favorable à l'enseignement. Les élèws
pouvaient être un jour félicités pour ce qui. le lendemain. leur vaudrait un hlàmc.
A eux d'apprécier la nuance. Ils pouvaient vivre les montagnes russes de l'émotion
avant de se rendre compte quïls étaient censés prendre conscience de telles
« identifications » et « changements d'humeurs ». Ils comprenaient que Gurdjieff
avait en horreur les comportements personnels ou égoïstes. Ils se rendaient compte
que lorsqu ïls s'adressaient à lui ù partir d'un désir véritable. J'un désir de
l'essence. ils n'étaient jamais éconduits.
Dans un monde où les résultats involontaires c.k nos actions jouent un si grand
rôle et où nous ne cessons de manquer à prévoir l'évidence. il est de la plus haute
sagesse de garder toujours en tête la réalité de notre« état endormi ». Cette réalité
fut exprimée d'une façon abrupte à en couper le souffle lors du premier voyage de
Gurdjieff à New York, en 1924 ; alors qu'on lui posait la question : « Monsieur
Gurdjieff, que cherchez-vous à faire ? », « Ce que je cherche à faire ? répondit-il.
j'essaie de montrer aux hommes que quand il pleut les rues sont mouillées. »
La réponse pourrait bien être une sorte de test au papier de tournesol spi ri tue 1.
Ceux qui n'y voient rien perdront leur temps à étudier Gurdjieff ~ mais il y aura
toujours ceux qui n'oublieront jamais, comme Erwin Wolfe. Rapportant cette
histoire dans son livre Episodes with Gurdjieff, E. Wolfe ajoute une remarque
peut-être plus mémorable encore. Il dit que lorsque, plusieurs mois après. il
rappela à Gurdjieff ce que celui-ci lui avait dit, Gurdjieff répondit. feignant la
surprise : « Moi dire cela ? »
Tant posséder qu'il est possible de donner généreusement sans avoir l'air de rien.
comme pour dire : « Il y en a encore abondance là d'où ça vient ». constitue un
modèle de grâce et de liberté spirituelle qui par lui-même classe Gurdjieff parmi les
plus grands des maîtres. Il savait que sa sagesse n'était pas sa propriété.
Gurdjieff faut-il le dire cachait son enseignement derrière un certain déguise-
ment qui écartait les personnes assez frivoles ou impatientes pour s'y laisser
prendre. C'est le déguisement du « charlatan » ou du maître frauduleux.
légèrement louche, vendant peut-être des« indulgences ». Pour obtenir un contact
authentique, malgré l'évidente mise en scène, tout à fait traditionnelle. rélève
devait faire preuve d'un singulier discernement. Gurdjieff ne faisait aucun effort
pour dissiper l'impression qu'il créait - ou laissait se créer-. lïmpression qu'il
«mijotait quelque chose de louche». C'était à l'élève de découvrir quïl était un
homme de conscience, parfaitement honnête dans ses démarches.

Deux domaines particuliers suscitent toujours beaucoup d'incompréhension,


ceux que Gurdjieff nommait les « nerfs » les plus sensibles de la vie humaine :
l'argent et le sexe. li estimait que ceux qui possédaient des biens matériels en excès
pouvaient être taxés de manière importante s'ils jugeaient renseignement valable.
Est-on fondé à dire qu'il ne se refusait pas à des relations sexuelles avec celles quïl
estimait suffisamment adultes, à condition qu'elles soient consentantes ? Sur ces
deux thèmes, des rumeurs se sont répandues, mais il n'y eut jamais d'accusation
publique concernant l'emploi frauduleux de fonds ou l'irresponsabilité en matière
sexuelle. Quelle qu'ait pu être la « non-orthodoxie » de Gurdjieff. aucun des
recueils de souvenirs publiés à son sujet n'a présenté la moindre équivoque sur ces
sujets.
Au cours de sa vie, on peut dire qu'il y a une différence frappante, peut-être un
peu démodée, dans la façon dont il traitait des questions d'argent et de sexe. Dans
ses récits autobiographiques il a traité abondamment du sujet de l'argent. quant au
sexe, il semble n'en avoir jamais fait mention.
Dans un chapitre étonnant intitulé« La question matérielle », annexé ù la fin de
Rencontres avec des hommes remarquables. Gurdjieff décrit comment il gagna plus
de soixante mille roubles en créant une entreprise de réparations dans des vil les et
villages de Transcaucasie, faisant payer de fortes sommes pour des réajustements
mineurs apportés à des appareils dont les propriétaires étaient trop ignorants pour
savoir que ces réparations ne demandaient que quelques minutes (il conservait les
objets plusieurs jours pour signifier à quel point les réparations étaient difficiles). 11
est clair que de cette façon il ne prenait pas d'argent aux pauvres. mais seulement ü
ceux gui étaient eux-mêmes engagés dans ce type de pratiques. De~ somnH..'"
34
importantes étaient aussi obtenues en remettant à la mode les corsets féminins de
la saison précédente, et en revendant des tonneaux de poissons. considérés par
erreur comme avariés par leur précédent propriétaire. Aux États-Unis. de telles
pratiques n'échapperaient pas à la vigilance du Bureau du Meilleur Commerce.
mais ils sont monnaie courante au Moyen-Orient ou l'avertissement caveat emperor
revêt un sens tout différent.
L'important, s'il faut en croire ce qu'expliqua Gurdjieff à un public new-yorkais.
c'est que la totalité des fonds recueillis servit à l'enseignement - ce qui incluait
l'achat d'actions et de valeurs mobilières - . à des repas et à des frais de voyages
mais aussi, semble-t-il, à des aides personnelles aux élèves nécessiteux.
Ce qui mériterait un supplément d'information est l'attitude générale de
Gurdjieff envers les femmes. Tout au long de la fable cosmique que sont les Récits
de Belzébuth, qu'il s'agisse de ses dimensions célestes ou terrestres. la population
évoquée est presque exclusivement masculine. Les épouses même ne sont pas
mentionnées. Une seule figure de femme apparaît vraiment dans l'ensemble de
l'œuvre écrite de Gurdjieff. Cette femme. nommée Vitvitskaïa, était. nous
dit-il,« habillée en homme ». Alors que, dans son autobiographie. parmi les
Chercheurs de vérité, Gurdjieff parle longuement de son propre père auquel il
consacre un chapitre entier, il n'indique rien à propos de sa mère ~ bien qu'il
rapporte qu'il la pleura infiniment lorsqu'elle mourut à l'époque du Prieuré.
Nous sommes amenés à la conclusion que, pour le meilleur ou pour le pire.
c'était un patriarche de la vieille école. On rapporte même qu'il dit une fois -
affirmation qui ne peut être entendue aujourd'hui - que si les hommes étaient
capables, pour eux-mêmes et par eux-mêmes. de se créer une âme, les femmes ne
pouvaient y parvenir qu'à travers les services qu'elles rendaient aux hommes~~.
Comment le terrestre et le céleste pouvaient-ils s'entendre, Nassr Eddin et
Belzébuth ? Il existe une description d'une de leurs rencontres. sur le toit en
terrasse d'une maison à Ispahan en Perse. L'homme rusé y révèle au messager
cosmique les secrets de l'adaptation des Russes et des Persans à la vie sur la planète
Terre. A ce point du récit, Belzébuth fournit un portrait de Nassr Eddin : « Sur son
visage se dessina son habituelle grimace bienveillante. et comme toujours.
enchanteresse, bien qu'elle fut teintée d'un certain mépris ... clignant malicieuse-
ment de l'œil gauche à mon intention. » ~' Le Mullah désigne alors dans la rue en
bas une grande troupe de Cosaques accompagnant une calèche russe à quatre
chevaux avec un cocher à l'air imposant. Dans la calèche se trouve un fonctionnaire
local persan et, assis près de lui, un général russe. Nassr Eddin compare les
splendides Cosaques et le général à des dindons. et le pauvre et insignifiant Persan
à une corneille· « A l'instant vient de passer, escortée d'un grand nombre de
"'dindons de race". une "corneille" de ce pays, "importante" certes, et de haute
volée, mais déjà bien déplumée et passablement chiffonnée. Ces derniers temps.
d'~illeurs, les "'c~~neilles de haut rang" de ce pays ne font plus un seul pas sans ces
"dmdons de race · » Nassr Eddin décrit la situation en disant que les représentants
des civilisations européennes contemporaines « doivent infaillihkment être
appelés des paons » alors que les habitants des autres continents méritent le nom
de « corneilles » - c'est-ù-dire « l'oiseau le plus sale et le plus manifestement bon
à rien ». Pour les peuples qui tentent Jïmitcr les Européens et de « se farcir
d'Europe » - dans cc cas les Russes - « on ne saurait mieux les comparer qu'ù
l'oiseau .. dindon" ». Car, dit-il. les Russes ne peuvent jamais « teindre ,,
suffisamment leurs plumes noires de corneilles pour devenir de vrais paons, et
doivent ainsi finir comme des dindons.
Il revient au soufi farceur. avec sa trace de " subtil venin "· de renseigner k
messager cosmï"que sur fo prestige et la vanité terrestre qulconditionncnt tout. que
ce soit dans les rues d'Ispahan. de Moscou ou de New York. Des paons. des
corneilles et des dindons, on en trouve partout.
Gurdjieff propose une autre version de ce quïl appelle une « ancien ne
sentence»:« Seul méritera le nom d'homme. et seul pourra compter sur quelque
chose qui ait été préparé pour lui d'En-Haut. celui qui aura su acquérir les données
voulues pour conserver indemnes et le loup et l'agneau qui ont été confiés à sa
garde. » 2"'
Le« loup» renvoie aux réflexes instinctifs. l'« agneau »aux émotions et c'est au
centre intellectuel qu'il revient de les mettre en harmonie. C'est parce que chez les
autres nous avons affaire aux deux que l'Évangile selon Matthieu nous consei 1le
d'être« prudents comme les serpents et purs comme les colombes » >. Gurdjieff
voit que les deux sont en chacun de nous.
Avec Gurdjieff, la question des types prend un tournant remarquable. Dans la
mesure où la structure « tri-cérébrale » est la même partout. on peut être surpris
ou non qu'il suggère qu'il existe un nombre limité de types humains de base - non
pas douze, comme le laisse entendre le nombre de disciples dans le Nouveau
Testament mais, selon lui, vingt-huit, en conformité avec le nombre de jours que
comporte le cycle lunaire 2". Avant de connaître son propre type - une
connaissance êtrique que nous ne risquons guère de posséder ou d'acquérir si
facilement - il n'est pas possible de comprendre cela ou de connaître un seul de
ces types humains.
Rien n'est plus éloigné de la neutralité contemporaine que cette idée de types
humains, en particulier quand on la relie au symbolisme lunaire. D'autre part. i 1
peut paraître parfaitement arbitraire que le cycle lunaire soit de vingt-huit jours
(vingt-deux si nous comptons uniquement les jours où la lune est visible) ~ 7 • Voici
un exemple de l'arbitraire qui préside aux nombres dans la nature : pourquoi la
main humaine compte-t-elle cinq doigts ? pourquoi telles sortes de plantes et
d'animaux présentent-ils des nombres fixes et spécifiques ? L'important est que les
types humains appartiennent à ce genre de connaissance qui ne peut être atteinte
que de l'intérieur (gnose) et non de l'extérieur (épistémè). Comme le disait
Gurdjieff: « Il y a des choses pour la compréhension desquelles un être différent
est nécessaire ... pour voir les types on doit connaître son propre type et être
capable de s'en '"séparer". Pour connaître son propre type on doit faire une étude
exacte de sa propre vie, de sa vie entière depuis le tout début, on doit connaître
pourquoi et comment les choses sont arrivées. »

L'HÉRITAGE DE GURDJIEFF

Bien que Gurdjieff se situe à une grande distance de « l'orthodoxie »


philosophique et religieuse, il demande à être comparé à d'autres penseurs et
maîtres qui, dans notre siècle, ont tenté de restaurer l'importance de l'être humain
individuel. Nous pensons ici à Kierkegaard. Nietzsche et Heidegger. pour ne citer
que les plus éminents.
Il tombe sous l'évidence que l'individu solaire selon Gurdjieff ne peut être
assimilé à l'individu isolé de Kierkegaard et des existentialistes, qui mène un
36
combat d'arrière-garde en faveur de sa subjectivité afin de doter sa vie de concret
et d'authenticité. Il n'a guère plus à voir avec le surhomme de Nietzsche et sa
volonté de puissance dont le malheur est d'entraîner le risque d'une affirmation
brutale de soi. Il n'a guère plus en commun avec « l'écouter être » de Heidegger
qui. de manière élitiste. met en avant la voix poétique. La philosophie de Gurdjieff
est objective. non égoïste et non élitiste. Elle ne laisse aucune place à la
glorification de l'ego humain. à la guerre ou au militarisme.
Notre réaction à Gurdjieff dépendra jusqu'à quel point nous sommes prêts à
aller dans notre désir de reconnaître la fausseté de notre civilisation. folie
tourbillonnant dans des formes de plus en plus massives de destruction, de misère.
de maladie et de corruption, de force et de violence. II nous ramène à la question
originelle : « Qu'est-ce qu'un être humain ? »
Pour traiter de cette désintégration. des réponses telles que : « homme
démocratique ». « homme économique », « homme capitaliste ou collectif ».
« homme historique » ou « homme scientifique » ne font pas l'affaire. Le
mythico-cosmique seul. libéré de ses puérilités héroïques et compris à la lumière
des grandes religions en est, par contre, capable.
L'enseignement de Gurdjieff vise à retrouver l'individualité Divine Solaire
antérieure à la tradition chrétienne. mais dans la même droite ligne. li dépend aussi
de la connaissance de soi, comprise plus « objectivement » que chez les Grecs. à
léveil de la conscience. une tâche de caractère bouddhiste. et à l'harmonie de nos
natures essentielles.
Ce qui est démontré n'est pas un syncrétisme spirituel mais. bien au contraire.
une globalité intégrée du vivant. dont Monsieur Gurdjieff constituait un vivant
exemple.

NOTES

1. Chaque fois que l'occasion s'en présentait. les dolmens ont fait l'objet. de la part de
Gurdjieff. d'une étude soutenue. C'est ce qui inspira l'érection de ce monument. que l'idée
ait été de lui ou d'un autre.
2. L'expédition au Caucase, dans les années 1917-18. telle qu'elle est décrite par Thomas
et Olga de Hartmann dans leur ouvrage Notre vie m·ec Gurdjieff. (NY. 1964). fut entreprise
à la recherche de dolmens dont certains. nous est-il laissé entendre. furent effectivement
découverts dans les lieux prévus. A en croire John Bennett. lorsque Gurdjieff. ù la fin de sa
vie. visita la grotte de Lascaux (France). il annonça que l'on pouvait s'attendre ù trouver des
dolmens dans des directions et à des distances précises de la grotte. Je ne sais si ces
allégations ont été vérifiées .
.3. Parmi la douzaine de tumulus« Temples du Soleil »recensés en Irlande (dans certains
desquels des fouilles sont en cours). un des mieux étudiés est Newgrange. La construction de
ce temple est si astronomiquement exacte que chaque année. ù travers une fente. les rayons
du soleil levant frappent précisément ù 9 heures et 2 minutes. chaque 21 décembre. Lèur
éclat dure neuf minutes. et cela se produit depuis la fondation du temple-tumulus. il y a
environ huit mille ans. Pour plus de détails. voir Martin Brennan. The Stars ancl the Stones.
Londres. 198.3.
4. L'origine de la semaine de sept jours peut ètre trouvée. en connection avec la ('r0ation
du monde. dans le Livre de la Cienèsc. Elle reste un sujet de débat mais est peut-ètrc issut.'
de l'ohservation des phases de la Lune qui durent chacu.ne environ sept jour .... ((in. 1. .:"et l.
14)
.5. A propos de l'ennL'agramme. voir sous cc titre le livre de J.<1. Ht•nnett (<.'oumhc
Spri ng Press. 197-i}.
6. v\ltr l'article : "-.,;1ne "·de Carsten Colpc. dans F11n·clo11ecliu of Religion. \lll. ' ' I l l .
pp )11-~6 (New York. ll)87)

37
7. L·organe physique que nous ne possédons plus (puisquïl a été retiré de.: notre
organisme) mais qui continue à produire ses effets. est nommé par Gurdjieff « kundahuf-
fer ». Entre autres vices. nous ressentons encore ses effets sous la forme de l"t.:goïsmc. de
l'envie. de la haine. du mensonge. de l'orgueil. de la fatuité et de l"amour de soi. En un point
de ses écrits il dit que l'effet de la cocaïne sur notre psyché est étrangement s<:mhlahlc ù celui
qu'avait « l'organe kundabuffer ,, sur celles de nos ancêtres ( Récirs de Belzéhurh. vol. 1.
p. 430).
8. Rencontres avec des hommes remarquables. p. 89.
9. S. Weil. La Pesanteur et la Grâce. p. 139.
10. Belzébuth, vol. 1 p. 221. vol. II p. 17).
11. B. vol. 1 p. 358.
12. Ils n'ont pas de vie propre mais se contentent de refléter ce qu"on leur dit.
13. B. vol 1, p. 387, vol. li, pp. 28. 123. etc.
14. B. vol. II p. 573.
15. B. vol. II pp. 578-579.
16. A en croire Gurdjieff, les religions se muent en leur contraire et deviennent les
moyens de maintenir les gens hors de la vie.
17. B. vol. 1 p. 57.
18. M'appuyant sur l'autorité du célèbre traducteur russe. le D' Kadlouhovsky. connu
pour ses traductions en anglais de la Philocalie. je prendrai la liberté de modifier la
traduction« homme rusé» en celle d"« homme avisé ». Le D' Kadlouhovsky a en effet émis
l'opinion qu'en anglais (de même qu'en français). le terme« rusé » recouvre !"acception de
trompeur qui n'existe pas dans le terme « avisé ».
19. Cette histoire est extraite de Once the Hodja. d'Alice Geer Kelsey (NY. Longman·s.
1943).
20. James Webb, The Harmonious Circle. p. 45. Vie et œuvre de G.I. Gurdjieff.
P.D. Ouspensky et de leurs disciples (NY. 1980).
21. B. vol. II pp. 200, 269.
22. Il doit cependant être noté qu'à la mort de Gurdjieff. les rôles principaux furent tenus
par des femmes: M"" de Salzmann. M""' Ouspensky. M de Hartmann.
111
•·

23. B. vol. II p. 99.


24. RHR. p. 26.
25. Mt. X. 12.
26. La relation entre les phases de la lune et le cycle menstruel féminin est trop évidente
pour être écartée. Mais il ne peut non plus être considéré comme un accident 4w.: la plupart
des alphabets comportent de 22 à 28 signes. Vingt-huit est également le nombre de signes du
zodiaque lunaire. Dans le même esprit. William Blake observa quïl y avait vingt-huit
cathédrales en Angleterre (dont une manquante).
27. Le sujet des types humains est exposé par J .G. Bennett et sa femme Elizaheth dans
leur Journal. publié sous le titre Idiots in Paris (Coomhe Spring Press. 1980).

38
UNE VOIE EXIGEANTE

François Stahly

Dossier H : Je vous remercie, au nom des Dossiers H. d'al'oir accepté de parler de


/'enseignement de Gurdjieff. J'ai lu ce que vous avez écrit en 1977 pour Le Magazine
littéraire et j'aimerais aller plus loin. Ce qui m'a frappé, c'est la séparation que vous
faites emre /'emeignement et la personnalité de Gurdjieff. Si peu que i·ous l'ayez
approché, y a-t-il quelque chose en lui qui i ous ait rebllté ?
1

François Stahly : Au fond. je ne l'ai jamais approché. J'ai été invité à prendre place
à sa table et cela m'a effrayé. Je participais déjà à des réunions de groupes et. d~
ces groupes-là. l'un ou l'autre était de temps en temps invité à sa table. Ce qui
m'effrayait. c'est ce que me racontait Étienne Martin. Pour lui. de manière très
positive. Monsieur Gurdjieff avait quelques côtés un peu semblables aux siens : un
côté pantagruélique. un côté contradictoire. un côté provocateur. Tout ceci. ù ce
moment-lù. je n'étais pas prêt à en voir l'absolue nécessité. Je venais de pratiques
plus contemplatives. à tendances plutôt bouddhiques et je craignais comme la
violation d'une paix intérieure. Depuis. j'ai compris différemment. Sur le moment.
ça me gênait : quand le personnage pou~ait boire à volonté, presque se saouler. se
dominer peut-être, mais enfin ... Il v avait là un côté excès. évidemment très
dominé. très joué - mais il n'a quand~ même pas tout dominé. il a quand même ~u
son ~c~id~nt de voiture. Cela n'a donc pas toujours marché. son tempéramc~~t l~i a
aus~1 JOUC '-!es tours. Je ne l'ai compris qu'après coup. au fond. ce qt,1 tl taut
vraiment v01r chez tous les hommes qui nous apportent quelque chose : c est q~1e
leurs énormes faiblesses les prennent complètement. La différence. c'est qu 'Ils
savent se repren~irc. alors que la plupart des gens ne le savent pas. Une des gr~.rndcs
leçons de 1 cnse1gncment de Monsieur Gurdjieff. c'est que. quelque part. t1 y a
q.uelquc .chose de trop. C'est lui qui l'a dit : :< Nous ne sommes rien. ou presque
nen, mats nous sommes doués de Dieu. ,, Je crois qu'en fait je cite l'archcn:-quc de
Genève. qui a beaucoup fait pour ma comprL~hcnsion psychologique. La
comprL;hension de notre presque nullité. c'est lét possibilité qu'a llmmmc de se
régénérer. ù partir de ce personnage pour ainsi dire nul. ("c..,t non ..,cukmcnt :·1
JI.)
travers Monsieur Gurdjieff, mais aussi à travers les plus grands. à travers ceux qui
ont donné des enseignements importants que. peu à peu. une découverte se fait
jour. Quand on pense à nos saints hommes. à saint Bernard. qui a dit des choses
merveilleuses comme auraient pu en dire des gens de notre groupe d'élèves de
Monsieur Gurdjieff et qui. par ailleurs. a encouragé les expéditions des Croisés.
avec tout ce que cela comportait de violence ! Ou encore. autre grand exemple.
saint Augustin, qui, chaque fois convaincu de ne plus aller au cirque. y va quand
même. Chemin faisant il se dit:« Mais je suis assez fort pour résister. j'y vais. je
résisterai ! » Au cours du jeu, peu à peu. il reprend goût au jeu et. après. il se
confesse : «Je n'ai pas pu ! »

D.H: Pensez-vous qu'on aimerait que les maîtres ou les guides soient des hommes
supérieurs ou parfaits, qu'ils n'aient aucune de nos faiblesses ?

F.S.: Non, justement, c'est ça renseignement. A cette époque. j'aurais voulu ne


pas trouver ces failles. La particularité de l'enseignement est peut-être justement
de montrer l'homme avec toutes ces failles. et aussi avec ses possibilités
exceptionnelles qui peuvent être développées, et ayant, en arrière-plan. une
permanence, une réalité qui dépasse de beaucoup la réalité ordinaire, là. prête au
combat. Prête à reprendre sa destinée. Dans l'enseignement de Monsieur
Gurdjieff, cela m'a positivement impressionné et aussi le fait que. justement. il n ·a
pas voulu jouer un personnage autre que celui qu'il était et qu'il a montré.

D.H : Ne pensez-vous pas qu'il y avait tout un jeu dans son attitude ?

F.S. : S'il y avait un jeu, c'était peut-être celui de provoquer, mais il n'était pas
hom~e à dire : « je suis mieux, moi, je ne fais jamais cela ». Par rapport aux gens
que Je fréquentais à l'époque, c'était pour moi une chose assez nouvelle. Je
touchais beaucoup de gens, d'enseignements, qui allaient dans la direction de la
pacification intérieure. Tous, surtout quand ils viennent du côté protestant. ont
cette espèce d'ambition « angélique ». Cela, cette ambition angélique est
absolument absente de l'enseignement de Monsieur Gurdjieff.

D.H : Avez-vous été élevé dans la religion protestante ?

F.S. : Plus qu'à moitié. Mon père est mort très tôt. Ma grand-mère était catholique
- elle continuait à prier. à faire l'angélus, le soir, avec moi - mais ma mère était
protestante et, après la mort de mon père, nous avons reçu un enseignement
protestant. Mes enfants sont devenus catholiques, du fait que ma femme était
catholique. J'ai eu les deux aspects, les deux confessions. et le protestantisme, lui
aussi, m'a marqué.

D.H : Êtes-vous resté longtemps dans les groupes de Gurdjieff?

F.S.: Oui, depuis 1949 jusqu'en 1960, assez régulièrement. En 1960. je suis parti
aux États-Unis. où j'ai pris contact avec le groupe de Stanford. C"était un groupe
intéressant. Auparavant, j'ai aussi fréquenté un groupe ù San Francisco. lui aussi
très intéressant, qui m'a même surpris: beaucoup plus lihre. Aussi. un peu
superficiel. Les exigences des groupes de Paris étaient. à mon avis. heaucoup plus
grandes.

40
D.H : Nous recei·ons des articles des États-Unis : on y sent une sorte de liberté. une
reformulation du message. Les articles des Français sont plus timides. 011 a
l'impression qu'ils parlent « selon Ouspe11sky », d'après des textes officiels.

F.S. : A Paris, ils sont d'une part plus conformistes. d'autre part plus sévères. Aux
États-Unis. il manque souvent une certaine sévérité. C'est toujours le défaut du
tempérament américain : que les choses soient applicables. Il faut que ce soit
pratique. efficace. pragmatique. Là. ils sont très forts - par exemple dans des
quêtes pour une cause, ils obtiennent toujours ce qu ïl faut. avec une rapidité
extraordinaire. Ils sont prêts à agir. Souvent. il faudrait presque leur dire : faites
moins!

D.H : Vous avez ainsi fréquefllé les groupes de Gurdjieff pe11da11t de nombreuses
années. Vous êtes-vous intéressé à d'autres enseignements ?

F.S. : Oui, je suis allé régulièrement à Saanen. aux réunions de Krishnamurti.


D'ailleurs deux fois en présence de Madame de Salzmann qui était aussi très
impressionnée. Krishnamurti était quelqu'un d'une très grande présence. Comme
tous ceux qui ont derrière eux quelque chose à transmettre. il avait aussi plein ~e
failles, qu'il ne voyait pas lui-même. C'est peut-être prétentieux de penser que Je
les ai vues, mais elles ne m'ont pas gêné. par le fait que j'ai conçu que cela n'était
pas possible autrement.

D.H : Faw-il compter à son actif le fait qu'il 11 'ait pas créé de groupe. d'organisation
prête à se scléroser, qu'il se soit présenté comme un conférencier international sa11s
attaches ?

F.S. : Isolé en apparence. mais ce n'est pas tout à fait le cas.

D.H : Pour reve11ir à Gurdjieff, quelle est la rnccession ? Que se passe-t-il à la mort
du maitre ? Ou pllllôt : quelle est /'actualité de Gurdjieff? En quoi ce qu'a dit ou fait
ce personnage exception11el vous conceme-t-il ? Peut-il répondre à vos problèmes
d'aujourd'hui ? Ou est-ce un phénomène historique du début du siècle ?

F.S~ : C'est en partie un phénomène historique du début du siècle. parce quïl Y


avait beaucoup de choses peu connues que Monsieur Gurdjieff a été le premier à
r~véler. D~ns ce sens, la connaissance ésotérique de l'Orient s'est beau~oup
repandue · 11 Y a eu d'autres apports importants. Mais quand même. ce qui est
rem~1~quablc chez Monsieur Gurdjieff. c'est qu'il a touché à une réalité
trad1t10.nnclle d'une très grande sévérité psychologique et qui n ·a. à mon avis. pas
sa pareille comme exigence. Fantastique le nombre de gens qui pratiquent le yoga
et mettent une affiche sur leur maison_ ou pas forcément - mais qui. en tout cas.
se c<.~ntc_ntent de très peu. Ce que .i 'ai tou_jours trouvé à travers ceux qui nous ont
enseignes : Madame de Salzmann. Henri Tracol et d'autres. René Zuber. et des
plus jeunes. c·est qu'il y a toujours eu une extrême exigence. Ce n'était '' jamais
cela » ~ On Cf~)~ait approcher. de quelque chose et c·était toujours la remise en
doute. par le fait que notre approche se contentait d"agréments de la pensée.

D.H : Si c'est lû un mode d"enseignement l/lli a àl' transmis. 11 'y troui·c::-1·ous pm


queh11œ chose de frustrant. de w'gattf?

41
F.S. : Cest sûrement frustrant pour beaucoup. mais c'est peut-être le seul moyen
pour que, peu à peu. la recherche intérieure s'aiguise et que nous devenions.
vis-à-vis de nous-mêmes. plus exigeants. plus attentifs. plus avertis et plus éveillés.

D.H : Plutôt que de se rattacher à un maitre mort - et qui 11 'a apparemment pas
laissé un successeur de sa stature - 11 'y aurait-il pas un contact plus direct possihle
avec des maitres vivants venus de /'Orient ?

F.S. : Il y en a qui ne sont pas négligeables. qui ont une certaine autorité. mais
pourquoi faudrait-il à tout prix chercher quelqu'un de vivant '?L'enseignement que
Monsieur Gurdjieff a laissé, je crois. a été tout de même suffisamment emmagasiné
et suffisamment protégé des perversions et des déviations par tous ceux qui !"ont
suivi avec un grand sérieux pour que quelque chose de très authentique en reste
présent à l'époque actuelle.

D.H : Le côté réservé, authentique, exigeant, l'absence de publicité ne peut-il faire


que les groupes Gurdjieff soient considérés conzme en retrait de la vie et de
l'actualité, réservés à quelques privilégiés ?

F.S. : Vous voulez dire une attitude hautaine ? Mais elle a quelque chose
d"aristocratique, au sens positif du mot. Cette grande exigence est la seule chose
que nos moyens de diffusion ont complètement négligée. Nos moyens de diffusion
couvrent à peu près tous les sujets, à condition que cela passe. Ils présentent
quelquefois des choses très bien, mais il faut avant tout que cela passe. Quant ça ne
passe plus, ce n'est plus valable. En ce sens, toute notre civilisation est médiatisée
et nous sommes sous l'empreinte de choses suffisamment célèbres, suffisamment
authentiques, cela parce qu'elles ont été appuyées par des gens soi-disant
compétents. Tandis que là, cette absence totale de prosélytisme est quand même
une très grande force. Cela veut dire que ce n'est pas aussi orgueilleux que cela.
c'est peut-être aussi une preuve d'humilité que de se dire : nous ne nous croyons
pas_ tellement élus pour faire cela. Nous essayons mais, si nous voyons que nous n'y
arnvons pas, nous nous retirons, parce que ce n'est pas la peine de nous engager
sur une voie qui n'est pas la nôtre.

D.H : Un« Dossier Gurdjieff», c'est de la vulgarisation, au sens fort du terme. Les
choses les plus intimes, celles auxquelles nous tenons le plus, sont les seules qw
permettent un lien avec quelqu'un qui n'a pas reçu une formation senzhlahle.

F.S. : Cest cela. et il y a aussi le fait que sans Monsieur Gurdjieff et Madame de
Salzmann, sans les musiciens qui les ont entourés, Monsieur de 1-lartmann et
d'autres, certaines valeurs auraient tout simplement été perdues. Quelque chose a
été conservé avec une qualité infinie. des valeurs qui peuvent engendrer toute une
musique moderne. une conception tout autre de la sensibilité. qui a été perçue dans
des temps très anciens et qu'il nous est possible à nous. modernes. de revaloriser.
Nous avons eu la chance de disposer de témoins sévères dans la notation.

D.H : Avez-vous pratiqué les mouvements '!

F.S. : Oui. un peu. avec Madame Daumal.

42
D.H : Possédez-vous les disques d'époque oil l'on entend Gurdjieff jouer de son
« petit instrument » ?

F.S. : Nous les avons entendus. mais nous ne les avons pas. Cela. c·est un aspect
très positif. peu connu du public. quand on pense au nombre de films qui ont été
tournés. D'une manière ou d'une autre. le public. un jour. va les découvrir.

D.H : lis ne sont pas diffusés pour l'instant. Pensez-vous qu'ils constifllent une sorte
de réserve, d'arche de Noé pour une époque futllre ?

F.S. : Je pense qu'ils ont été faits pour la conservation et la transmission d'une
valeur qui est très peu connue. Dans le tâtonnement de toutes les règles d·or. des
règles esthétiques. beaucoup tournent autour. comme Pythagore et d'autres. Il y a
dans ces films quelque chose qui a été fait avec une grande simplicité. Il n·est pas
imaginable que cela ne rejoigne pas toute une étude mathématique des rythmes.

D.H : Avez-vous participé à /'élaboration de ces films ?

F.S. : Non.

D.H : Et i·otre métier de sculpteur, comment a-t-il été influencé ? Sont-ce deux
domaines séparés ? Vous parliez à /'instant de rythmes et de proportions : Y a-t-il
quelque chose qui ait influencé votre tramil et que i·ous puissiez rattacher
directement û /'enseignement de Gurdjieff?

F.S. : Vous savez. on aimerait pouvoir rattacher un enseignement à ce que l'on


fait ! Il faut dire que. dans cc domaine. on nage terriblement dans les méandres de
sa propre incompétence. Parce qu'on fait ce qu'on sait faire et qu'on le fait avec un
tempérament qui est le nôtre et qui n'est pas celui d·un autre. En sortir devient ~m
acte non seulement frustrant, mais un acte barbare. A priori. on ne peut pas faire
autre chose que ce pour quoi on est fait. On pourrait imaginer. si nous vivions à

l
une autre époque. que nous appliquerions ce que nous savons faire d'une toute
autre manière. cela parce que l'on nous dirait ce qu'il faut faire et. à l'intérieur de
ce qu'il faut faire. on se débrouillerait pour s'exprimer. Ce qui est extraordinaire.
c'.cst _que les gens qui ont eu beaucoup de choses à dire sont toujours arrivés à les
dire a trav~rs toutes les contraintes. même les pires. Ils ont changé le nez de leur
~onateur, '.1.s ont mis quelques personnages politiques au premier plan et ils ont fait
1 œuvre qu ils ont voulu faire. C'est là la grande « entourloupette » de tout artiste.
c'e:t quïl n'est pas pur : il veut exprim~r sans concessions et choisir les moyens
4~ t1 faut prendre P?ur que cela passe. Il triche d'une manière qui n'est pas
deshonorante pour I'mtégrité. pour la qualité de son œuvre.

D.H : Si vo1~s p.arl~~ de tempàamcllf. c'est <Jill' \'Oils \'OllS dc~fïnisse:: peut-hrc plus
comme lin 111st111ct1/ que comme illl intellectllcl. C'est pourquoi Je i·ous pose la
question : il y a quand méme dans /'ensei~nellu!nt tout une théorie. tolll 1111 systi·nu'
qui présente Lille l'ision glohale du monde'. ( 'ommellf cela a-t-il /Jll s'infiltrer ou pas
dans w>tre pratique q1w1idie1111e de sculpteur ?

F.S. : Éviden11nent. dans le processus créatif. on touche ù des choses qui nous
dépassent. ù des choses préexistantes. qui sont comme des vérités en soi. On
tourne autour et c'est comme si. ù un moment donné. a\'l'C Uik' aip1illc qui touche
·B
un cristal, tout d'un coup, Je cristal devenait sonore. c·est un peu comme ça aussi
qu'on agit en art: il y a, à certains endroits. des combinaisons de formes qu·on
cherche pour des raisons d'abord assez confuses et qui. tout à coup. deviennent
sonores. On ne sait pas pourquoi. Il y a là. au fond. une chose assez secrète qui
nous dépasse, qui n'est pas de notre domaine. qui est donnée. Il y a là quelque
chose qui est assez proche de ce qui est aussi la connaissance.

D.H: Il y a une difficulté à dire cela en mots. Peut-être est-ce que cela relèi·e de
l'ordre plastique ? Qu'à partir d'un certain stade, vous appelleriez musical ?

F.S. : Oui, et qui obéit certainement à certains « ordres » que nous portons en
nous qui, si nous les avons simplement appris comme des schémas. ne marchent
pas toujours.

D.H : Il vous arrive d'avoir des élèves. Faites-vous du prosélytisme pour les idées de
Gurdjieff ou estimez-vous que ce n'est pas votre fonction ?

F.S.: Non. J'ai trouvé que, quand quelqu'un manifestait une curiosité qui était
proche de cela, je lui en parlais. Mais je n'ai pas essayé a priori de les orienter. 11 v
a une particularité de l'enseignement que j'apprécie. c'est cette ahsence de
prosélytisme : il faut plutôt décourager. C'est une voie extrêmement difficile : si
elle est mal prise ou par un tempérament qui n'est pas fait pour cela. elle risque
davantage de détraquer que d'aider.

D.H: Connaissez-vous des gens qui ont été détraqués ou déstructurés par leur
compréhension de l'enseignement ? Ou par sa pratique ?

F.S.: C'est difficile à dire vraiment. .. Oui, peut-être que si. Mais la faute est
c~rtainement due au fait que les personnes ont insisté quand on a essayé de les
decourager et cela a très mal tourné ; mais cela aurait très mal tourné aussi dans
une autre discipline. C'est dans ce sens-là : c'est quand même là une méthode de
grand médecin de la part de Monsieur Gurdjieff, une espèce de sagesse qui fait
qu'on peut être violent avec certains et, qu'avec d'autres, il faut être doux. Avec
d'autres, il faut même ne rien dire du tout, et, d'autres, il faut les décourager
carrément.

D.H : Vous évoquez un facteur personnel, thérapeutique dans le sens grec du 1not
mais, à ma connaissance, personne aujourd'hui, dans l'enseignement, ne se pennet
d'intervenir directement sur des gens, chacun très différent. Un choc spécifique.
~estiné à une personne précise, tel qu'on en voit décrit dans des textes sur Gurdjieff",
Je ne vois personne pratiquer cela aujourd'hui dans le style que vous décrivez.

F.S.: Croyez-vous? Moi, j'ai vu Monsieur Tracol, carrément, demander ù


c~rtaines personnes de ne plus venir. Mais ce qui m'est resté de l'enseignement.
c est d'une part ce rappel de soi: de savoir qu'on est tous les jours un autre. Et on
est, comme dit Pirandello, une personne et dix mille. Enfin cc n'est pas tout ù fait
Pirandello, c'est encore plus complexe : nous sommes multiples. mais nous ne nous
connaissons pas sous notre aspect multiple. La découverte que nous n·avons pa...,
toujours affaire, en nous. au même personnage et que nous devons nous adapter ~'t
celui que nous sommes momentanément. n·est pas une adaptation de facilité mais
bien la compréhension de notre peu d'existence unifiée. Nous sommes tres peu
44
unifiés : nous sommes partiels. momentanément engagés dans un de ces
personnages et il s'agit - dans renseignement. et c'est quand même une très
grande chose - de trouver peu à peu quelque chose qui veillerait sur tous ces
personnages multiples. Comme une veilleuse qui est là et qui n'est pas toujours
perçue. Et alors. aussi. très important : cette tentative pour devenir conscients ~
savoir que nous le sommes selon les moments plus ou moins est assez mal perçu
dans le contexte chrétien où il y a cette prédominance de l'amour. C'est
certainement une des choses qui m'a toujours énormément frappé au début.
lorsque je suis entré dans les groupes : je trouvais quïls manquaient de charité.

D.H : C'est un aspect qui est soui'ent évoqué par des critiques extérieurs.

F.S. : Oui. et il est assez dur d'apercevoir à quel point il est un mouvement encore
plus charitable. d'avoir un moment de réflexion dans le geste d'amour. Combien de
personnes. soi-disant la main sur le cœur. font spontanément des choses qu'elles
regrettent immédiatement. Il y a donc là une vérité que certains saints et religieux
de toutes religions. même chrétienne. ont aussi perçue.

D.H : Diriez-vous qu'il y a dans /'enseignement une possibilité de voir l'amour de


manière plus positive et concrète et moins émotionnelle au premier degré ?

F.S. : Oui. c'est cela. justement : cette lutte contre l'émotion - l'émotion qui est
aussi en elle-même une chose magnifique et on ne peut imaginer un rap~ort
humain. ni une création artistique sans émotion. c'est si important ! En meme
t~mps. c'est le premier piège qui nous soit tendu pour que tout rat~. sïl n ·y a rier~
d autre pour prendre cette émotion en charge. En tout cas. au de but. pour moi
c'était un obstacle.

D.H : Vous en êtes-vous ouvert dans le groupe que i·ous fréquentiez ? Etait-ce un
sujet dont on pouvait parler ?

F.S. : Sûrement. d'ailleurs je n'étais pas le seul ! C'était une réflexion qui revenait
souvent. surtout chez les débutants qui trouvaient que c'était « sauvage » ...

D.H : Vous souvenez-1'ous comment \'OllS m'eZ été attiré par le trm·ail ? Par les
idées, par un camarade ?

F.S. : Oui. c'est très net : c'était Étienne Martin. Nous étions tous les deux dans le
Perche et il allait de temps en temps ù Paris où il m·a dit qu'il avait trouvé
« quelque chose » - après tout ce quïl avait exploré - . la seule chose vraiment
valable. Il avait fréquenté les Jésuites qui avaient aussi alors une tendance au
renouveau. Il connaissait aussi très hien la littérature ésotérique, et tout à coup. il a
rencontré un personnage. Et lui. il était tellement fasciné par la personnalité de
Monsieur Gurdjieff que. pour moi, il v voyait en quelque sorte une doublure de
lui-même. Tout en estimant énormém~nt Etienne Martin, cc que je critiquais un
peu en lui c'était le côté clown. faiseur. joueur de numéro. k trouvais que cc qui
1ui avait plu chez Monsieur Gurdj icff. c ·e.st q u ï 1 retrouvait en lui certains travers de
son propre personnage. C'est cela 4 ui m'a un peu retenu ~C'est lù que j'ai eu tort
- je n'étais p_as assez mür pour voir plus loin. Plus tard. j'ai vu plus loin.
Curieusement Etienne Martin n'est pas resté dans les groupes mais il a toujours
gardé un grand respect pour Monsieur (1urdjieff. pour l'enseignement. .. Il a garde
l'expérience directe de Monsieur Gurdjieff. mais il est assez critique vis-ù-vis des
groupes.

D.H: Apparemment, on peut dire que Monsieur Gurdjieff 11 'a pas éll; remplacé.
qu'il n'a formé personne de sa stature ... chacun ne pew jamais témoigner que de . .;011
niveau de compréhension et celui-ci, en plus, est i•ariable dans le temps.

F.S.: Lorsqu'on peut se dire : ceci n'est pas pour moi. cela peut aussi être parc~
qu'on est lâche, parce qu'on ne veut pas faire le dernier pas. Mais il faut aussi
savoir mesurer les forces dont on dispose.

D.H: Vous êtes-vous intéressé à l'aspect théorique des lois '! Est-cc qu'à i·orrc
époque, elles faisaient l'objet de débats ?

F.S. : Oui, dans des lectures, pas dans les groupes ~ surtout par Madame Dé~um~1l.
j'ai beaucoup entendu parler de toutes ces règles, chiffres et calculs. Je drns dire
que ce n'est jamais passé à un degré expérimental pour moi. ou émotion ne 1. J'ai
admiré un système qui était séduisant - il fallait le croire ou ne pas le croire_ - . ·
mais j'avais beaucoup de raisons de penser qu'il était vrai. parce quïl coïnc1da1t
assez avec ce que je connaissais déjà par d'autres lois de rythmes et de pro port ions·
Je crois profondément que la nature elle-même crée certaines progressions qui sont
harmonieuses, mathématiquement calculables et qui entrent dans un système
d'harmonie générale.

D.H. : En sculpture, avez-vous jamais employé un système savant pour le.. ,.


proportions, ou vous fiez-vous à votre instinct '!

F.S. : Une fois, j'ai fait une rose des vents dans l'espace, avec plusieurs étages.
largeurs, hauteurs, profondeurs. J'avais fait cet effort du point de vue sensitif et. de
faç,on éto~nante, cela correspondait à peu de choses près aux rythmes calculahlcs
~u un ami~ moi a appliqué dessus. Il y a donc quelque chose qui peut se produire ~-·
1envers : c est que nous possédons en nous ces rythmes, ces tracés de beau té sur
Ie"s~uels nous butons et nous nous en servons parce qu'ils sont satisfaisants. Nous
batissons avec cela.

D.H : Il Y a eu de nornbreux canons de la beauté humaine comrne ceux des


Égyptiens, de Hokusaï, d'Albert Dürer. Pensez-vous qu'en' plus d'un aspecr
intérieur, la beauté puisse se fonder sur des critères d'époque '!

F.S. : De toute façon, il a existé plusieurs règles harmoniques. Les fameux


« canon~ de b.eauté » ne sont pas constant~. Mais, une fois un canon adopté. i 1 a sa
progression, Il a son monde. On peut dire qu'à certaines époques. on œuvrait
plutôt dans un canon que dans un autre.

D.H : Des canons qui ne seraient pas arhitraires, malRré leur \'arialion a11 cours de.';
âges?

F.S.: Oui. tout simplement. il y a des sensibilités qui évoluent au . . ...,i. Mai ..... ù
l'intérieur des sensihilités. il y a des rc~trictions qui viennent de la condition de...,
rythmes qui Sl'. situent ù lïntérieur d'trn nouveau système.

46
D.H : Le Belzébuth est-il un lfrre qui a compté pour i·ous ?

F.S. : Je J'ai lu souvent. relu. Je me suis dit : « Pourquoi tant dïncompréhensibili-


té '?Tant de choses difficiles à écrire de cette manière-là. »Je dois dire que j'ai très
mauvaise conscience de m'être souvent laissé rebuter.

D.H : Gurdjieff affirmait pourtant y avoir mis ses idées sous une forme accessible à
tous, mais l'humour en est davantage perceptible si on l'entend lire à haute voix.

F.S. : Ce que j'ai beaucoup apprécié dans les groupes que je fréquentais -
proprement dans les groupes - c'était au fond qu'on n'a jamais parlé d'une chose
théorique. Jamais on n'a évoqué un chiffre. un rythme. la Loi de Sept. la Loi de
Trois. Non, ce qui était toujours demandé. c'était de faire l'expérience. Tout devait
être vécu et ce qui n'avait pas été vécu n'avait aucune valeur. Il est certain que l'on
peut avoir intellectuellement une très grande approche de toutes les idées
ésotériques et rester intérieurement complètement froid. Par contre. il y a quelque
chose qui jaillit de l'expérience directe qui ressemble bien davantage à une
ouverture mystique. Mystique ? Ce n'est pas tout à fait le mot - mais de
révélation. On est comme envahi par quelque chose qu'on n'a jamais compris par
d'autres moyens et qu'on a compris par une suite d'attentions intérieures et
d'observations de plus en plus fines de tout ce qui peut se passer en nous dans
J'approche de ... 1'« indicible », si l'on veut.

D.H : li serait alors inwile de publier les livres de Gurdjieff Oil de parler de lui et de
sa vie ?

F .S. : Cela serait trop dire ...

D.H : D'après i·ous, quel serait le but ?

F.S. : De ce que vous faites actuellement '? Peut-être le moment est-il venu d'en
faire une réflexion. même très froide. La réflexion sur un constat. un constat
peut-être aussi pédagogique. Les méthodes étaient extrêmement importantes.
L'aspect des méthodes de Monsieur Gurdjieff était une toute nouvelle façon de
pratiquer une pédagogie et de mettre les gens face à eux-mêmes d'une toute
nouvelle. manière. Ce sont des provocations. quelquefois risquées. mais des
provocations autrement plus raffinées que celles des psychanalystes. Raffinées
dans le sens de la diversification.

D.H : Pwkz-1·011s de la psychanalyse comme de lfllelque chose l/llC i·ous m·c.:


approché?

F.S .. : Je n'ai ~am~.•is fait une psychanalyse mais je sais tout de même de qu~·llc
ma111ere les mcdccins cssavent de sauver lès malades. de lès remettre sur les rails :
~·~st relativement primitif par rapport ù cc que Monsieur Gurdjieff était capahlc de
hure.

D.H : Pen.'<'.:-i·ous l/liÏI rait l/lilllld 1m;111e un rapport? {}uïl ·'·ait, che:: (iurdiic/I~
WH'a111h1tto11 thàapeutÙ/lil' ?

F.S. : k ne \CU\ pas dire. a\·ec cela. que l\:lon..,icur (lurdjidf pratiquait une
.p
thérapie. Il en pratiquait une par-dessus le marché. parce que c'était une façon
d'approcher l'homme. Mais on ne venait pas chez lui pour se faire guérir. On
venait chez lui pour avoir une connaissance particulière. un éveil de connaissance
qui avait l'ambition d'éveiller la totalité de l'être.

D.H : Le sens du mot « thérapie » a été singulièrement réduit. Comme disaient les
anciens: «li n'y a que la vérité qui guérisse. ,, c·est ce que l'on cherche dans une
école de connaissance. Les chrétiens parlent de la « guérison des âmes "· C'est bien
le contact avec la vérité qui présente cet aspect thérapeutique en son sens le plus large.

F.S. : Je pense qu'il y a peut-être un moment. dans la progression c.ïun


enseignement, où il a besoin d'être redéfini. D'être présenté aussi comme une
chose qui peut-être finira ou peut-être aura une suite. Il n'est pas si prétentieux de
penser que peut-être ça durera éternellement. Cela durera dans la mesure où la
partie réellement vivante peut être reprise en charge.

D.H : C'est pourquoi il y a aussi un problème de langage : nous avons. dans les
groupes, pris l'habitude de parler une sorte de langue spéciale. avec des rnots qui
n'appartiennent qu'à nous. L'essai de formuler pour un vaste public, c'est aussi celui
de voir si Le contact n'est pas perdu. Est-il possible d·employer w1 owil cornmun de
Langage et cela sans déformer, sans présenter une vision au rabais de renseigne-
ment ? C'est pour moi une des provocations, un des défis que présente ce Dossier
Gurdjieff.

F.S. : Oui, je crois que vous êtes là tout à fait dans une voie qu'on attend.

,. Entretien de juillet /990.

48
DE LA CONSCIENCE DU CORPS
AU
« CORPS DE LA CONSCIENCE »

Michel Camus

Un roman ésotérique, découvert à Montréal en 1953, m'avait mis sur la voie :


Les yeux d'Ezéchiel sont ouverts de Raymond Abellio. dont j'ai. tout au long de ma
vie, gardé en mémoire cette phrase clef : « II faut se donner corps et âme. et garde~
pour soi l'essentiel : le regard. »J'ai longuement évoqué l'aventure initiatique qui
s'ensuivit dans le Cahier de /'Herne : Ravmond Abellio. Je répéterai simplement
ceci qui m'apparaît fondamental : en do~nant rétrospectivement sens à son passé·
à son histoire, à son destin, le regard immédiat de la conscience ne déchiffre jamais
que leur insondable enracinement dans sa propre présence. Cette lecture n'a pas de
fin : sa finalité est dans l'intensification sans fin de la conscience.
René Daumal était mort depuix dix ans, en 1954. Mort ? Qui le sait ? Son essai :
Chaque fois que l'aube paraît, m'ouvrit trop de portes à la fois : le sens du Grand
Jeu, les traités d'Eckhart, l'œuvre hiératique de Guénon et d'Ouspensky :
L'homme et son évolwion possible et Fragments d'un enseignement inconnu. Six
ans plus tard, en publiant sous un pseudonyme mes premiers textes dans la revue
Lettre ouverte, je n'avais pas encore trouvé les passages de l'impasse. Je le
pressentais et je l'avais coulé dans te bronze d'un leitmotiv paradoxal : « Nul
silence et peut-être rien d'autre. » Difficile de voir là-dedans la moindre trace d'or
alchimique, et pourtant le germe y était. On peut se perdre en rêveries
métaphysiques ; mais l'écriture. elle, est corporelle, elle ne trompe pas, elle
incarne impitoyablement notre état de conscience du moment.
L'écriture n'est une voie opératoire que si clic nous engage tout entier. corps et
âme· dans la plus grande j ustessc possible. sans cesse remise en question. D'nù les
corrections que lui apporte k regard d'une conscience critique qui restl' toujours ù
aiguiser. La sexualité consciente est une autre voie opérativc qui remet sans cesse à
I"épreuve ~es rapports du corps et de sa propre conscience de soi.
La« Puissance du Serpent )) sexuel est le svmholè d'une énergie cosmique qui ne
cesse d'appeler la conscience ù s'intensifier· davantage. Prn\'(xation ù intégrer la
puissance du « Serpent »ou ù se laisser désintégrer par elle. Sans cette ,·iolcncc. la

49
conscience ne pourrait s'ouvrir à la fois à sa propre transcendance intérieure et ù la
transcendance du sexe. Double transcendance. Double intensification contradic-
toire. Le rappel de soi au feu de )"intensité sexuelle. c·est la « lutte des Mages »
sans merci. Ou bien l'intensité de la conscience intègre en elle-même Iïntcnsité du
sexe, intensité de lïntensité en quoi, dans la transparence de rorgasme. la distance
s'illumine à l'intérieur de la coïncidence ou fusion consciente des intensités. Ou
bien l'intensité du sexe (sa violence) réduit à néant lïntensité de la conscience.
néant ou «petite mort » en quoi s·éteignent toutes les intensités. Reste que
l'intensité de la conscience n'est pas donnée ~ elle se forge peu à peu au feu
physique de l'amour. Le corps, merveilleux terrain d·expérimentation. s·éprouvc
dans la lutte magique des contraires quïl produit lui-même : puissances des
énergies sexuelles contre pouvoirs des énergies du regard intérieur de la
conscience. « Une voie contre nature », écrivait Ouspensky. Surnature du corps
contre nature du corps. «Faire passer la sexualité de l"état de réflexe à !"état de
pouvoir», tel était aux yeux d'Abellio un des yogas les plus opératifs d~ la
conscience. Ici aussi, la recherche ou plutôt le besoin de justesse est le fil d·Anane
des transformations. Les faiblesses. les faux pas, les déviations sont automatique-
ment sanctionnées par « la Loi des actions et des réactions concordantes » . Reste
qu'il faut toujours oser ! « Nulle audace n'est fatale ! », disait René Daumal. Le
secret du « haut » est « en-bas ».
Ah, les belles spéculations de Thomas d'Aquin et de Hegel ! Les belles
~rc~itectures de l'esprit d'en-haut ! Eckhart n'est guère plus opératiL mais il
md1que physiquement l'opératif dans son traité du détachement. Guénon est dans
l'éternité comme s'il échappait lui-même - ce qui est impossible - ù la loi des
mutations et des métamorphoses. Ma seule question depuis la naissance d ·un
premier éveil était« que faire et comment faire »pour avancer sur le chemin sans
chemin qui mène Dieu sait où, en tout cas vers moins de ténèbres et davantage de
lumière. Quelques-uns m'ont donné les clefs opératoires. surtout deux grands
morts : Husserl et Gurdjieff et, de leur vivant. Abellio et Jean Carteret.
. J'ai rencontré en 1954, je ne dirai pas de vrais chercheurs (avec run ou rautre
d ~ntre eux, je me lierai d'amitié plusieurs« vies »plus tard) mais des apprentis ès
scien~es gurdjiéviennes qui éteignaient leur cigarette pour la rallumer un peu plus
co_n~ciemment la seconde fois. Cela ne s'invente pas. Je leur disais : dans un
milliard d'années. vous n'aurez pas encore supprimé les automatismes fondamen-
taux de vos milliards de cellules et neurones. En ce qui les concerne. le ra ppc 1 de
soi ne les empêchait pas de tourner en rond à la grande joie du diahlc. Jïmaginc
que la voie monacale (de monos = seul) exaspère les sectateurs. Chacun aurait
voulu me faire entrer dans son Eglise : les ésotéristes chrétiens. les guénoniens. les
maçons. les martinistes, les romarins. les lavandicns. les tournesolicns. les
euc~lyptusiens. Seuls les gurdjiéviens, ayant (plus ou moins) le sens du secret.
~.vaient ~lus de tenue. Chacun ne vantait que la qualité de son miel. Moi
J entendais suivre la voie royale de l'alchimiste qui butine à toutes les ruches.
~)'~illeurs: personne ne choisit sa voie. c·est la voie qui nous choisit. La m icn ne
eta1t la voie sans maître où tout, y compris mon propre corps inséparable du corps
du monde, était signe d'un maître interne-externe inconnu.
Comme le dit un proverhe étrusque qui aurait plu ù Mullah Nassr Eddin : (( ( ·e
n'est pas parce que les nuages se rencontrent que réclair jaillit. c·est pour que
l'éclair jaillisse que les nuages se rencontrent. ,. J'étais entouré d'êtres humains.
peu soucieux de jamais couper leur cordon ombilical et incapables de Jécouvri r
dans leurêtreté leur propre père et leur propre mère. Ah. cc hcsoin de pere (ou de
mère) extérieur ~ Dieu-le-Père. Dieu-la-Mère. le Pape. le mar4 u i~ de Sade.
50
Notre-Sainte-Mère-l'Église. la Vierge. le Diable. de Gaulle. Papa Freud. le Père
Marx, la famille du P.C.F .. l'esprit de corps de l'armée ou de l'armée du Salut. la
Nation, le Veau d'Or. etc .. ad infinitum. Ici ou là. dans les souterrains. un homme
ne s'identifiait à rien. Gurdjieff en était un. Kierkegaard en était un autre :
« L'homme, disait-il en substance. a tendance à absolu tiser le relatif et à relativiser
l'Absolu ! » Gurdjieff. lui. nouveau Rabelais. s·amusait à récrire avec Belzébuth
une autre Vie très horrifique du Grand Gargantua, père de Pantagruel à rintention
des « êtres tri-cérébraux » affligés par hérédité de I'« organe kundabuffer ».
Et pourtant. ce ne sont pas les clefs qui manquent pour sortir de cette aliénation
sordide et ouvrir les portes du merveilleux. « Un homme seul. disait Gurdjieff. ne
peut rien faire, rien atteindre » (c·est relativement vrai). mais lui-même raconte
combien il s'en tenait au principe de« ne jamais passer par les sentiers battus »(ce
n'est que relativement vrai).
Je dois à Abellio de m·avoir ouvert de nouvelles portes en me communiquant en
1962 le Journal intérieur du C.E.M. (Cercle d'Études Métaphysiques) et les
fascicules de son « Essai d·application des méthodes de la phénoménologie
génétique à la reconstitution de la gnose ». publié en plusieurs fascicules
ronéotypés sous le titre Dialectique de._ l'fnitiation. dans lequel il appliquait la
méthode de Husserl aux problèmes de lïnitiation. Je découvris là plus que des
fragments d'un enseignement inconnu, sans que la valeur de ceux d·ouspensky f?t
remise en question. Abellio se réfère à Ouspensky dès la cinquième page ap~es
avoir évoqué l'expérience de transfiguration quïl avait vécue quelques an~ees
auparavant en se promenant dans les vignes vaudoises qui surplombent en cormche
le lac Léman. Ce paysage. il l'avait vu ~ent fois. il ne l'avait jamais « regardé ». Il
prend soudain conscience qu'il crée lui-même ce paysage : « C'est moi qui te vois.
et qui me vois te voir. et qui, en me voyant. te fais. » Sans doute le physicien .et
philosophe Basarab Nicolescu serait-il d'accord pour appliquer. mutatis muta:1d1s.
cette formulation aux objets de ses recherches. En tout cas. ce texte (que .ie ne
peux reproduire intégralement ici) est encore à mes yeux la plus belle description
du rappel de soi. la plus pleine de sens que je connaisse. « Le philosophe ru~se
Ouspensky. dans ses Fragments d'un enseignement inconnu. remarque Abellio.
raconte des expériences analogues : elles sont pour lui la base de toute
transformation initiatique. »
Un principe a guidé toute ma vie depuis mon adolescence : personne ne peut se
mettre à la place de mon corps et connaître. de l'intérieur. ses propres besoins.
Tous les organes de la bouche à l'anus. toutes les fonctions de la tête aux pieds.
tous les centres d'énergies. de la source du regard à la source du sexe interagissent
les uns sur les autres. Le tout du corps est essentiellement lié au tout du corps du
monde : la lumière. le soleil, l'air. l'eau, la mer. le vin. la chaleur du feu. la
douceur d'une autre peau que la nôtre, les vibrations du lieu. nos vêtements. les
outils qu'on manipule. les œuvres d'art sous nos veux. les livres dans nos mains. les
fe~~~s dans nos hras. le sol sous nos pieds. ~omme si l'homme n'était ~1uc la
mo1t1e du monde. A tout instant : une infinité de paramètres. Tout cela baignant
dans la même substance universelle parfaitement inconnue que ron peut s'amuser
à mettre en équations comme Spinoza avec ses axiomes. ses propositions. ses
démonstrations. ses corollaires. ses lemmes et ses scolies. Et nous continuons de
vivre .et de prendre conscience de la vie sans savoir cc qu'est la vie. Alors. quelle
c<.rnsc1e1_1.ce__ d~ms le rappel de soi '? De la cigarette qu'on allume par automatisme '.'
Ou d~ 1 mtirn dans la cigarette ? Il va de soi que le rappel de soi ne concerne pas la
conscience au. prernie r degré. Ni la subsconsciencc. qui est in fini ment pl us riclll'
que notre petite lanterne soi-disant éveillée. Ni lïnconscicncc dans laqul'llc nous
)1
baignons dans notre sommeil comme le fœtus dans le ventre de sa mère. Le ra ppc 1
de soi, René Daumal en a donné dans le« Casse-Dogme » publié dans le n" 2 du
Grand Jeu au printemps 1929 (c·est-à-dire plus d'un an. un an et demi avant de
rencontrer Alexandre de Salzmann) une définition magistrale : « Comme il nous
est arrivé de désigner par le mot Dieu la réalité absolue et que nous ne voulons pa~
nous priver d'un mot sous prétexte qu'on en a fait les plus tristes usages. que ceci
soit bien entendu : Dieu est cet état limite de toute conscience. qui est La
Conscience se saisissant elle-même sans le secours d'une indivi-dualité. ou. si ron
veut, sans s'offrir aucun objet particulier. » C'est nous qui soulignons. mais c ·est
bien Daumal qui écrit« La Conscience »avec des majuscules. Autrement dit - et
c'est une des clefs du rappel de soi - la conscience sans autre référent
qu'elle-même, l'intensité vivante dans l'inconnaissance de soi et du monde. Au
printemps 1929, René Daumal avait à peine 22 ans. Il avait 21 ans lorsqu'il écrivit
ceci, avec Roger Gilbert-Lecomte, en parlant de« Dieu »ou de la réalité absolue :
«Cette réalité. qui n'est rien de formel, est essence en acte : conscience qui affirme
et qui nie. L'essence universelle de la pensée est donc la négation de toute forme de
pensée. »
Les êtres humains sont généralement somnambuliques parce que la conscience
en eux est confondue avec la pensée. Daumal, lui. « voyait » la pensée. mais cette
vision souffrait d'un manque d'incarnation, d'où l'urgence de sa rencontre avec
Alexandre de Salzmann en novembre 1930, puis avec Gurdjieff. au Café de la Paix
en 1938, qu'il reverra ensuite à ses fameux dîners qui lui feront écrire et publier La
Grande Beuverie.
Aux yeux des « hommes des souterrains », Gurdjieff est un des hommes
charismatiques du siècle. On a beaucoup médit de lui. Mais les mots n'ont guère de
prise sur l'autonomie d'un regard. Les photos de Gurdjieff me suffisent. Le visage
, est révélateur de l'être : cet « homme remarquable » n'était pas un démon. La
seul~ question qui se pose : quel sens vivant ai-je tiré, de loin. de son
enseignement ? Conscient, quant à l'essentiel, de mon non-savoir absolu et de la
relativité de toute formulation, mon seul et modeste propos est de vivre la vérité de
ma propre vie dans mon propre langage.« Trouver une langue » (Rimbaud) n ·a de
sens que dans la recherche de la vérité de la vie : de la conscience de la vie et de la
~ie. de la conscience. Dans cette optique. l'enseignement de Gurdjieff. dans la
h.m1te où j'ai pu l'approcher à travers ses livres et ceux d'Ouspensky. est d·une
nchesse expérimentale qui semble avoir échappé à beaucoup de chercheurs de
v~rité vivante. En ce qui me concerne. je n'adhère qu'à ce que j'ai intégré et je
laisse en suspens tout ce qui m'échappe c'est-à-dire tout ce que je n'ai pu
expérimenter in vivo moi-même « dans une âme et un corps ».
Je n'ai pas été très aimable à l'égard de certains disciples de Gurdjieff dans un
texte intitulé Qui initie qui ? publié en 1987 dans le n" 17 d' Epignôsis ayant pour
thème « Avec ou sans Maître ? ». Dans ce genre de travai 1 en raccourci - tel
celui-ci aussi, ce qu'on dit est forcément réducteur. Si j'avais à le refaire. je serais
plus nuancé. J'écrivais ceci : « Chez certains lointains disciples de Gurdj icff. le
rappel de soi, loin de les délivrer d'eux-mêmes, les aliène à une sorte de terrifiant
Sur-moi. C'est l'initiation par la Terreur. » Hors de son contexte. cette phrase
paraît encore plus excessive. En vérité. les mots « terrifiant » et « terreur ,, sont
exagérés et tout ce qui est exagéré est insignifiant. Je ne reviendrai pas ici sur la
vision génétique et la dialectique de l'ampleur et de lïntcnsité que je m 'étai..,
aventuré à y développer sur les sept corps. Vision 4ui n·cst pas inspirée de la
seconde conférence d'Ouspensky publiée en 1952 sous le titre L '/wmme et son

52
évolution possible où il est question des sept catégories de l'homme. certes d·un
grand intérêt didactique.
Voici, rapidement, comment je définissais ces sept corps. N·' 1 : physique ou
sensible. N" 2 : émotionnel. N·· 3 : mental ou intellectuel (au sens banal du mot).
N" 4 : spirituel (au sens où Eckhart met l'intellectus au-dessus de resse). N·' 5 :
conscientiel, celui de la conscience de conscience ou du « corps de conscience » à
partir duquel la voie métaphysique est irréversible. N•' 6 : « Je » transcendantal
(qui ne peut être vécu qu'après la réduction phénoménologique). N" 7 : « Nous »
transcendantal ou « corps glorieux » du monde dans lequel il y a une
intersubjectivité absolue des êtres et des choses.
Ce système est en quelque sorte aussi naïf que celui d'Ouspensky. Cest une
découpe grossière du tissu vivant dont la trame ténébreuse et la chaîne lumineuse
nous échappent. C'est un jeu de métaphores pour faire allusion à un processus de
transformation dans lequel l'intensification de chaque corps peut aboutir à réveil.
en mode d'ampleur, du corps suivant. Toutefois, comme le disait en substance
Gurdjieff (mais à propos de l'immortalité) avec son humour décapant : ce n·est pas
une nécessité, c'est une possibilité ... Pourquoi humour ? Parce que tout le langage
de Gurdjieff est à retraduire dans l'expérience vivante de notre propre vision et de
notre propre langage.
Les pages 175 à 178 des Fragments d'un enseignement inconnu (que j'avais
notées en 1954 sur la page de faux titre) sont les plus importantes qui aient été
publiées sur le rappel de soi. à l'exception de cette expérience de transfiguration
à laquelle j'ai fait allusion à propos d' Abellio, dont le témoignage fut repris en 1965
dans La structure absolue. La question se pose de savoir à quelle sorte d'éveil
aboutit ce yoga de la conscience extrêmement difficile à réaliser d'une manière
constante. Ouspensky y voit en substance un acte de conscience qui s'exerce en
même temps vers soi-même et vers le phénomène observé. En somme. comme si le
regard se voyait voir. On peut dire qu'à ce moment-là il y a conscience de
conscience, mais de « Qui ? »et de « Quoi ? », de quel « soi »et de quelle réalité
ou vérité du « phénomène observé » ? Le rappel de soi a lieu dans le corps
d'Ouspensky sans qu'il s'interroge, du moins dans son exposé, sur l'énigme du
Sujet de conscience et sur celle de l'Objet de conscience. Difficile d'échapper,
surtout en regard de la conscience, à l'éte~nelle dialectique Sujet-Objet. Reste que
cette lacune cache son propre sens. A ce stade de la recherche, ces questions-là
sont paradoxalement inutiles. Il s'agit de la phase de« rœuvrc au noir »du yoga de
la conscience : une incessante et obscure répétition de ce rappel de soi. Obscure en
ce sens que le Sujet de conscience et l'Objet de conscience ne peuvent être
qu'illusoirement perçus. Répétition alchimique dont les subtiles modifications
réelles sont quasiment imperceptibles. Il n'y a jamais aucune répétition absolument
identique dans l'univers. même si les apparences semblent suggérer le contraire.
Comme le disait le poète Jean Carteret : « Il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais
deux fois le même ciel. »
Après un certain nomhre d'expériences du rappel de soi qui peuvent durer des
'1:1ois ou des années. la conscience du corps se perçoit elle-même. non plus
simplement comme perception d'elle-même. mais comme pom·oir de vivre un
processus d'auto-intensification d'elle-même. Le rappel de soi change de nature
dès qu'il Y a conscience intensificatrice de conscience. C'est l'intensité qui génère
l'ouv~~tur~ ù la transcendance intérieure et qui révèle, au terme d\m processus de
mort1f1ca~10.n. ou de mort philosophale. la fiction du moi-je-untel. Ce moi-lù.
devenu f1Ct1t. ce n'est plus de rappel de soi qu'il s'agit. mai~ de rappel de la
conscience ù elle-même et en elle-même : sans « moi "· La terminologie
gurdjiévienne du «Moi unique et permanent » peut prêter à autant de
malentendus que le «Je » transcendantal de Husserl. La formulation de l"un est
néanmoins, au cœur silencieux des mots. aussi fondée que celle de l"autrc.
La phénoménologie transcendantale de la conscience n'est pas une philosophie
conceptuelle, c'est une pratique initiatique de même nature que le rappel de soi
dans l'enseignement de Gurdjieff. Cela ne peut se comprendre intellectuellement.
C'est à vivre au vif du corps de la conscience. Seul le Corps peut comprendre.
Apprendre la théorie de la natation dans un livre. puis se jeter à l'eau et se noyer
est une chose. Acquérir, par l'apprentissage corporel la pratique de la natation. le
« pouvoir » de nager en est une autre. Ce pouvoir. étant intégré par le corps. on
peut cesser de nager pendant des dizaines d'années et l'exercer. si nécessaire. ù
nouveau. Autre image : écrire un poème sur la mer en restant sur le rivage est une
chose. Ressentir l'infinie maternité de l'océan en y étant immergé en est une autre.
Il serait vain de prétendre apporter, en si peu de mots. quelque lumière sur
l'expérience conscientielle de la réduction phénoménologique. On peut en
indiquer quelques points de repère.
Le yoga de la conscience, son travail de distanciation. de détachement. de
«purification transcendantale» (selon Husserl). de détachement. d·auto-
intensification d'elle-même. de non-identification. est orienté vers la « mise entre
parenthèses » de tout ce qui n'est pas la source du regard de la conscience
elle-même. C'est une sorte d'expérience suicidaire au feu d'une longue patience·
« Il faut une pénible conversion du regard pour l'arracher. disait Husserl. aux
données naturelles qui ne cessent de sïmposer à la conscience. » La « réduction
phénoménologique» ou épochè est l'acte sacrificiel le plus absolu qui soit. Cc n·cst
pas du jour au lendemain que le regard de la conscience peut acquérir le pouvoir de
tout mettre entre parenthèses : la vision de son propre corps et son « moi »
psychologique, les pensées et les émotions, la mémoire, l'imagination. les mots. les
concepts. les idées, les objets et les contenus de conscience. bref l'être humain tout
entier, bref l'univers tout entier, non seulement la nature mais tous les produits
cu_Jturels, les sciences de la nature comme les sciences humaines. Dieu. la religion.
l'Etat: ~es mœurs. le droit, la philosophie, la littérature, la poésie. les Beaux-Arts.
la poht1que, les techniques. bref tout ce qui existe, y compris tout le langage.
_Ta?ula rasa plus radicale que celle de Descartes. Cela paraît simple dans son
pnnc1pe. Mais comment faire le « vide » en soi pour réaliser l'épochè '! Chacun
réalise ce « lâchez-tout » par sa propre voie. y compris dans lagonie de sa de rn i è rc
heure. Pratiquer la réduction phénoménologique du langage est un jeu d'enfant si
le regard de la conscience a le pouvoir de s'identifier réellement au silence de sa
propre source. L'opération est de percevoir le tout-langage dans l'éclair visionnaire
d'un regard sans langage que le Nagual Don Juan Matus appelle justement « la
connaissance silencieuse ». Dans la pratique. c'est difficile parce qu ïl est toujours
extrêmement difficile de brûler le fantasme de notre propre moi. L ï 11 us ion des
systèmes clos favorise l'éléphantiasis de l'ego identifié au cogito. Chez Hus se r 1.
c'est l'ego transcendantal qui est la source de conscience du cogito. Le cogito est un
objet de conscience au même titre que le cogitatum.
Que reste-t-il après la réduction phénoménologique '? Quel en est le « résidu ,,
alchimique? Rien. «Me maintenir sans faiblir"· écrivait Gurdjieff dans
Renconlres avec des Honunes Remarquables. ù travers les sentimcnh variés. ù un
niveau d'activité intérieure d'une intensité extrême. afin de ne " mïdcntitïcr ù
rien» (c'est lui qui souligne). Dire« Rien »est encore un mot de trop. Pour y .faire
allusion. il ne reste que la« vacuité» sans forme ù la source du regard intérieur.
une intensité vécue sans langage. une intensité imper"onnclle (de con~cit:ncc de
54
conscience) quïl est impossible de réduire. une sorte d'Absolu au sens de Dé-lié.
une sorte de « conscience absolue » ayant conscience de la relativité de tout. y
compris - paradoxalement - de ses états de conscience. Ces processus de
détachement. de non-identification. de relativité sont mis en œuvre dans
l'enseignement de Gurdjieff. astucieux amalgame d'anciennes traditions ésotéri-
ques. probablement. mais ce n'est qu'une hypothèse : soufisme. Philocalie. yoga
de la Main Gauche ou du moins techniques similaires à certains yogas tantriques
qui font appel à la violence et que l'on retrouve dans l'Évangile : « Le Royaume
des Cieux appartient aux violents qui s'en emparent. » De même chez Ouspensky :
« La voie du développement des possibilités cachées est une voie contre la nature,
contre Dieu. » Ces deux phrases, qui paraissent antagonistes quant au « divin »,
travaillent dans le même sens. Parler de l'épochè. de son opération vivante : la
circoncision de la conscience. est une absurdité. Peut-être Gurdjieff. qui jouait
allègrement avec les mots. aurait-il dit : « Absourdité » ! Comment faire entendre
que la mise à nu de la conscience absolue est une mise à mort de la conscience naïve
de soi : « Vous absoloue Merdité » n'avait pas d'autre sens. Il ne s'agit pas des
corps. bien entendu : mais de leur auto-identité fantasmatique. de leur
auto-illusion. océan de boue et de mensonges dans lequel baignent les légions de
« moi-je ». D'où l'aphorisme : « le diable est lé~ion ».

Avec la réduction phénoménologique. la conscience opaque (néanmoins hantée


par la transcendance intérieure obscurément perçue par le corps intellectif) devient
tout à coup transparente à elle-même : il y a illumination. conversion du regard.
retournement de sens. Le « résidu » se révèle positivité du vide. présence et non
plus absence. source donatrice originaire que Husserl appelle « Je » transcendan-
tal. Oue d'autres appellent dans Je langage de leur propre miel : le « Soi.». le
Suprême, le « Surétant non-être » de Maître Eckhart. J'Atmâ védant1que.
l'Ayin-Soph hébraïque. le Tao. le Maître intérieur. le Sans-Nom. le Sans-Forme.
etc .. Plénitude du Vide ou Néant sans nom. peu importe le nom du germe du
germe.
Point capital : la réduction phénoménologique s'ouvre sur une double
transcendance : la transcendance énigmatique du Sujet (grand X inconnaissable) et
la transcendance tout aussi énigmatique de !'Objet (grand Y inconnaissable). Or.
p~r illu~ination et dans une sorte de processus « d'inversion intensificé~trice
d_m~crs1on » (pour reprendre l'expression d'Abcllio ). le regard de la conscience
reahse que Y = X ou que le « Je » transcendantal = le corps transcendantal·
Par_Ier de « rap~el de soi » équivaut à parler de « rappel du Corps ». Le Corps.
Objet de conscience. est Sujet de conscience. Ccst le Corps pour ainsi dire
« divin » qui prend Conscience de Lui-même. Cela 11 'ôte rien ù la valeur de la
technique du rappel de soi qui continue de fonctionner dans une sorte
d'au~onzatisme co.m·c~·cnt (dirait Aurobindo) avec des plages de stabilité de plus en
plus mtenses, mais discontinues lors du« saut sans saut » d'tm état de conscience ù
l'autre : sommeil profond. rêve. veille. éveil.
En somme· en tant que puissance du germe du germe. le corps est « Quelque
A~tre Chose ».qui prend conscience de s:t propre é~1igme infinie. Ici, le rappel de
soi de. la conscience devient rappel ù soi du non-savoir de la conscience. 11 y a bien
conscience absolue de la relativité de la conscience. Celle-ci. face ù l'énigme
i_n~onnaissahlL: _d~ l\~quation Sujet = Objet. n'a d"autre réfl~rent que sa propre
crngme dans 1 cn1gme de la conscience absolue.
La tendance L_mitive qui gL~nl?re le regard de la conscience IL' pnussc intuitiH'mcnt
" par quelque impulsion 0triquc ». dirait Belzébuth. ù et;1hlir l"t.~quation para-
doxale : <)bjct = Su1ct = ( 'onsciencc-Ahsolue dont la consrÎL'ncc rclatiYc ne snait
55
elle-même que participation, grain de lumière dans la Lumière. Einstein a fondé
l'équation: Matière = Énergie. Chacun à sa manière. Abellio. Aurobindo.
Gurdjieff, Husserl ont ajouté ce qui manquait. le troisième terme de Iïnfiniment
vivant : Matière = Énergie = Conscience.
Le pratique de tout enseignement. de tout yoga de la conscience. de toute ascèse
incarnée comme celle du rappel de soi, est un travail effectif opéré avec des
illusions sur des illusions. Derrière ces illusions formelles. il y a des forces
intentionnelles, des énergies conscientes. de mystérieuses vibrations invisibles ù
l'œil nu, dont les desseins sont impénétrables. Les unes nous semblent négative~ ..
les autres positives, du moins relativement pour nous. Dans rabsolu. lïnfini négatif
équivaut à l'infini positif. Dans la relativité de notre devenir génétique. toute
transformation ou tout passage d'un état d'ampleur à un état dïntensité. d·un corps
à l'autre, est une épreuve. Une souffrance jusqu'à un certain stade. mais pas
nécessairement au-delà. Ce fut le cas de Gurdjieff dont les pouvoirs de conscience
étaient patents aux yeux de ceux qui ront connu.
Gurdjieff me fait penser à ce que le poète visionnaire Jean Carteret disait du
Gardien du Seuil : « Le gardien du meilleur avec le visage du pire. » Ses propres
livres sont là, qui témoignent du «Feu qui ne brûle pas». celui d'un amour
e,~tra-~u1:11ain dont il était le messager de Lumière. comme on peut le voir en lisant
l mscnpt1on de la stèle qu'il aurait voulu ériger sur la tombe de son père :

JE SUIS TOI.
TU ES MOL
IL EST NÔTRE.
TOUS DEUX NOUS SOMMES SIENS.
QUE TOUT SOIT
POUR NOTRE PROCHAIN.

56
DU DÉTACHEMENT ...

Louis Pauwels

Jacques Nerson : Vous avez écrit en 1968: « Tout plutôt qu'une carrière honorable :
plutôt l'exil, la prison. le monastère. »

Louis Pauwels : Eh bien, c'était mal dit et dans le climat absurde de 68. Je sortais à
cette époque de l'aventure du Matin d~s magiciens et de Planète. Ce qui ét~1it .cla.ir
en moi, c'est que je ne voulais pas. que je n'avais jamais voulu être un ecnvam
« suivi »par un public. Il faut avouer qu'après Le Matin des magiciens et .à tr~wers
Planète. j'étais gâté. Je voulais dire, comme je le dirais encore aujourd'hui : vive la
liberté. vive le droit de changer de route, de thème. d'écriture, de recherche. d~
position. J'appelais« carrière honorable »la carrière de l'homme qui donne de lui
cc qu'on attend de lui. Être considéré comme un guide. ou plus simplement co~me
un bon fournisseur de la même marchandise (le produit suivi). cela m ·a toujours
épouvanté. Eh oui. encore aujourd'hui où je suis dans la peau d'un patron de
presse et sous l'habit vert d'un membre de l'Institut !
Le destin veut de moi quelque chose ou quelqu'un. et c'est le destin. bien que je ne
le comprenne pas. que je dois suivre. En échappant sans cesse aux images diverses
de moi que je donne. Et plutôt. en effet. l'exil, la prison. le monastère que la
soumission à ce que les publics. à chaque étape de mon passage dans ce monde.
attendent de moi.
Mais l'exil. la prison n'ont rien de commun avec le monastère. J'ai commis une
sottise en plaçant ces trois aspects du retrait sur la même ligne.
En réalité j'ai eu - et je poursuis - une vie de vagabond intellectuel à tendance
mystique. parce que je n'ai pas reçu les grâces et les forces suffisantes pour être u.n
vrai moine contemplatif. J'avais le désir obscur de cette vie. mais je n'ai pas su voir
ma misère et m ·en remettre ù Dieu dans cet élan supéricuren~cnt enfantin qui
pousse l'homme vers k monastère. Je 11 'ai eu ni assez d'humilitl~ ni ce doux
héroïsme. Et c·est pourquoi j'ai été condamné ù l'errance. Une errance créatrice.
sans doute. Du moins. cette .errance. dois-je l'assumer.
11 y a de nombreuses années déjà (c.était en·6~. prfriscment) je me suis rendu pour
57
un séminaire dans un hôtel proche du monastère de la Grande Chartreuse. Je suis
allé jusqu'à la grille du monastère. Et là j'ai été pris de tremblements. _ïai
sangloté: j'ai senti que ma vie était irrémédiablement ratée. qu'elle ne serait
jamais comblée. Et qu'est-ce qui comble une vie? Ah! ce ne sont pas les honhcurs
et les honneurs ! C'est le parfait renoncement à soi-même. c'est le si le nec des
pensées, c'est la montée du« Je »unique et transcendantal. sans figure. sans nom·
dans la vacuité lisse du dedans de l'être et sa progressive fusion avec Dieu qui est le
« Je » suprême de toutes choses. ici-bas et au-delà ...
Qu'est-ce qui comble une vie ? Ce n'est pas même la sérénité des stoïques. c·cst cc
que mon ami Aldous Huxley nommait. par approximation. la « paix des
profondeurs», ou mon autre ami. Arthur Koestler.« le sentiment océanique de la
vie» .. Koestler s'est suicidé. Huxley est mort désespéré. Ni eux - qui valaient
infiniment plus que moi - ni moi n'avons su bâtir de l'éternité avec notre présence
sur terre. Mais c'est ce que fait un moine contemplatif. Et c'est. finalement· la
seule chose honorable à faire.

J.N. : Vous entendre parler ainsi m'étonne, si l'on songe que ces paroles sorte~1t de.~·
lèvres du directeur général du Figaro Magazine et de Madame Figaro, puhlicatwns a
fort tirage sur beau papier, destinées à la bourgeoisie consonunatrice.

L.P.: C'est, en effet, contradictoire. Je n'ai pas d'unité. Ou plutôt je suis


«quelques-uns», tenus en laisse par quelqu'un qui. en ce moment. vous par~c
sincèrement et se tient à l'essentiel. Les« quelques-uns »,je les ai domestiqués . .JC
peux en faire ce que je veux. ils remplissent bien leurs tâches : ils sont de hons
journalistes, ils prennent des positions politiques. morales. csthétiq ues. ils animent
des équipes, ils se frayent un chemin dans le monde. ils gagnent de l'argent. etc·
Je pourrais vous répondre autrement. Les samouraï" partaient au combat armés
d'un éventail. L'éventail était en fer. Replié, il servait de massue. Déplié. i 1
?ermettait de s'éventer. Disons que les Pauwels sociaux, c'est l'éventail déplié. Et
1
1Ya quelqu'un qui s'en sert comme massue pour assommer le monde apparent. Ce
quelqu~un e;t moi, à vrai dire plus que moi, sans nom ni figure. .
Et enfm_: etre ?u monde comme si l'on n'en était pas. L'agir et le non-ag~r
embrasses. « Sois comme le martin-pêcheur qui plonge et remonte sans avot r
mouillé ses plumes », etc. La tradition spirituelle universelle - bouddhiste·
hindouiste ou chrétienne - traite des croisements (croix) entre l'homme dans le
monde et l'homme derrière l'homme, détaché du monde. Voici l'homme. ce cloué.
qui s'envole.
Ou bien. ramenons tout cela au plus ordinaire : la contradiction formatrice. Ou
plus simplement : vivre l'alternance.

J.N. : Vous êtes hanté, non seulement par l'idée, mais je dirais même par la cu/!llre
du détachement.

L.P. : Hanté, oui ! Habité, c'est moins sûr. Si j'avais été réellement habité par le
détachement, je serais, comme je vous l'ai dit, entré au monastère. Et sans doute
aurais-je alors compris en totalité que le détachement suprême est également la
participation suprême au monde.
Mais enfin, quand à quinze ans. j'ai découvert les Indiens . .1 a1 sa1s1 que_ le
détachement était ma plus profonde libido. Mon premier roman. écrit ù vi n!!t-Lï tH.~
ans, s'intitulait Saint Quelqu'un et c'était le récit d'un homme ordinaire. emporte
soudain par l'extrême et inhumain bonheur de s'éprouver hors de soi et du monde.
58
A ce moment. mon rêve était de partir pour l'ashram de Shri Aurobindo. Puis f ai
rencontré Pierre Schaeffer qui m'a dit : « Ne va pas chercher aux Indes ce que tu
peux trouver ici. Il existe ici un maître spirituel d'une puissance peu commune. il
t'enseignera le plus radical détachement et te fournira la méthode pour vivre à la
fois détaché et présent. Plus détaché que tu n'imagines qu'on puisse l'être. Et. en
conséquence, plus présent que l'homme ordinaire ne peut l'être. » Cest ainsi que
je suis devenu un élève de Gurdjieff. J'ai suivi durant deux ans son enseignement.
J'ai participé à un groupe conduit par Madame de Salzmann. sa meilleure et plus
fidèle disciple.
Il est inutile de vous raconter quelle était la nature de cet enseignement. Assez
d'ouvrages ont paru là-dessus. Et mon livre Monsieur Gurdjieff est une plongée,
moins à l'intérieur de l'enseignement que dans la société nombreuse, attachante,
souvent bouleversante des disciples de Gurdjieff. C'est une tranche de la vie
spirituelle des Occidentaux, en état de famine morale et religieuse, à une certaine
époque.
Je me suis précipité vers l'enseignement de Gurdjieff parce que mon impression la
plus profonde était - et demeure - l'absence d'être en moi. J'avais - fai encore
- cette impression que l'ensemble de mes pensées, de mes sentiments, de mes
sensations, de mes rêves, de mes ambitions. de mes actes, de mes douleurs. de mes
bonheurs, etc., que cet ensemble n'est pas pour moi réel. Ou, si vous voulez. qu'il
existe autre chose qu'un « moi » nommé Louis Pauwels. et que c'est cette autre
chose qui pourrait donner naissance à l'être si je savais la cultiver. Mais .. pour
approcher cette graine d'être il faudrait être capable d'anéantir. ou du moins de
tenir à l'écart, le « moi » fluant d'où me vient l'illusion de l'existence. Il me
faudrait, comme le dit d'ailleurs tout enseignement religieux : « mourir à
moi-même pour renaître à un JE authentique », être capable de faire présent à
Dieu d'une présence plus réelle que celle du « moi » nommé Louis Pauwels.
Tel était le centre, je crois. de l'enseignement de Gurdjieff. On a dit - j'ai dit
moi-même - et Mauriac ayant lu mon livre a dit aussi« quïl n'y avait pas d'amour
dans cet enseignement », que la relation vivante avec les autres et avec Dieu en
était exclue. Je pense aujourd'hui que c'est faux. Gurdjieff disait qu'avant de poser
une telle relation. encore fallait-il poser une relation au« plus que moi »qui est en
moi ..C'est .d'ailleu~s ~cela que conduisent la prière et l'oraison : à l'extinction des
feux 11luso1res de 1 existence et à l'apparition de la lumière cristalline du noyau de
l'être. Alors seulement nous convoquons les autres, ai•ec amour. à être. Alors
s~ulemcnt nous entrons en communication avec Dieu qui est le JE sans nom et sans
visage de toutes choses au ciel et sur la terre. Alors seulement nous commençons à
comprendre ce que signifie l'incarnation.

J.N_. ,= .Gahriel Vera/~li. 1·otre biographe, dit que /'enseignement de Gurdjic.f.l fia
lucifenen. Et 1•ous-meme, dans i·otre fii·re Monsieur Gurdjieff. citez des cas. dont le
vôtre, où cet enseignement conduisit des disciples à des catllstrophes.

L.P. : Cet e~sei~ncmcnt fut - et demeure - pour moi fondamental. 11 \' a


quelques annees Je me suis converti au catholicisme. Il me semble que ce que _îai
appris f~ l'école. de Gurdjieff m'aide ù densifier ma prière. ù éviter les pièges mous
du sent1mentahsmc religieux. Il m'aide aussi. dans la vie courante. ù me tenir ù la
h_onne distance de moi-même et des autres. Non pas k nez dessus où l'on nl' voit
nen. Et non pas les lointains dè 1'0gotisml' et de l'inattention d'où tout est
rapetissL'.

59
Mais, bien entendu. il est bon aussi de céder au relâchement. de s·abandonncr ù
l"homme ordinaire peu conscient dont Gurdjieff prétendait vous arracher. Je crois
que nous avons besoin de deux vies en nous: celle de l'endormi et celle de !"éveillé.
La grande tentation des disciples de Gurdjieff était de parvenir ù n·avoir qu·une_
seule vie: celle de la présence absolue. Cétait d·ailleurs vers cela que Gurdjieff
promettait de les conduire. Et voilà en quoi on peut parler de 1uci féria n isme ·
c'est-à-dire de surhumanisme.
Il y a eu des catastrophes. Moi-même, après deux ans d·exercices qui m·ont ù la t~ois
éclairé et brûlé, je me suis retrouvé sur un lit d.hôpital : thrombose de la vellle
centrale de l'œil gauche et quarante-cinq kilos. J'avais vraiment voulu acquérir une
densité surhumaine. Le sang de la vie ordinaire ne coulait plus en moi. D ·où
d'horribles angoisses, des gouffres qui s·ouvraient. Mais c·était ma faute. Au fond·
je m'étais lancé dans cet enseignement avec une tension exagérée et un orguci 1 sa_n~
mesure que Gurdjieff n'exigeait pas. et même contre lequel il mettait en garde· J a 1
été puni. C'était bien. J'avais manqué d·esprit dans cette quête du noyau de
l'esprit.
Je reste persuadé que Gurdjieff était un maître, et j'espère quïl y en a d"autres
encore qui existent comme ça. Nous devons passer chez les maîtres. y prendre cc
qui est bon pour nous, et nous en aller, car si nous y demeurons toute notre vie·
nous avons plus de chance de devenir des monstres que des saints. Nous devons
savoir également qu'un vrai maître n'a qu'un temps d'éclat. de pureté. de
grandeur. Ensuite. il devient une imitation monstrueuse de lui-même. Il me semble
que le péché de Gurdjieff est de ne s'être pas retiré à temps. C'est, je crois. cc que
pensait Ouspensky. Et sans doute, n·ai-je connu l'enseignement de Gurdjieff qu·[i
son déclin.

Extraits d'un entretien de Louis Pauwels


avec Jacques Nerson ·
«A Voix Nue: Entretiens d'hier et d'aujourd'lwi "·
3' entretien. France Culture. juillt:t 1990.

60
DITES-MOI
EN CINQ MINUTES

Michel Legris

L'anecdote est rapportée par Paul Valéry : un jour Degas, âgé et célèbre. se \'.oi~
présenter dans un salon un brillant cacique de /'agrégation de philosophie. Celw-CI
l'entraine dans un coin car il a un immense service à lui demander : Dites-moi jeune
homme, Kant, est-ce que vous pourriez me /'expliquer en cinq minutes ?
Expliquer /'enseignement de Gurdjieff ne devrait normalement pas prendre plus de
temps. li suffirait que celui qui i/lferroge soit de bonne foi et celui qui répond_ ~ans
mauvaise foi. En somme, qu'ils soie/lf /'un et l'autre « normaux ». Condlfwns
exceptionnelles. A leur défaw, je me contenterai d'imaginer un dialogue entre deux
inconnus do/lf l'un serait moi.

Moi : A qui vais-je parler ?

L' Autre : Voulez-vous dire que vous ne me tiendrez pas le même langage selon que
je serai croyant ou athée, selon que je prends l'ésotérisme pour une chose sérieuse
ou pour de la foutaise. selon que ...

M. : 11 y a de ça. On ne peut pas tenir les mêmes propos avec quelqu'un qui croit
croire et avec quelqu'un qui croit ne pas croire. Les verrous ne sont pas les mêmes
ou plutôt. ils ne sont pas placés aux mêmes endroits.

L'A. : Tactique '?

M. : Non. méthode. Pour éviter les malentendus. les disputes. Rien de plus vain
que de vouloir convaincre. au sens où on l'entend aujourd'hui, vaincre. On
défonce les portes au lieu de les ouvrir. .

L'A. : Dites-moi. est-ce si important que vous sachiez si je suis croyant lHI athl'l' ?

61
M. : Halte-là ! Je me suis trop avancé. Je vais plutôt. dans la mesure de mes
moyens, tenter de vous renseigner sur renseignement de Gurdj icff.

L'A.: Jusquïci vous ne m·en avez pas encore dit un mot.

M. : Jamais de la vie ! En fait. ce qui compte. c·est votre question.

L'A. : Ma question, vous la connaissez très bien : je vous ai demandé. en cinq


minutes, de m'expliquer Gurdjieff !

M. : Je pensais au contraire avoir essayé de traduire quelques-unes des choses q uc


j'ai apprises à travers lui.

L'A. : Lesquelles par exemple ?

M.: Par exemple. que vos convictions de départ importent finalement peu. Elles
sont bonnes à connaître pour votre interlocuteur. mais par commodité. rien de
plus. Si: cela oblige à vous considérer. à vous prendre en considération - à vous
respecter d'une certaine manière. Gurdjieff. soit dit en passant. apprend à
« considérer » de la bonne façon.
Pour le reste. son enseignement s'adresse à tous. Croyants. athées. quelle
différence ? Ce qui a de la valeur dit-il, c'est d'abord la question qui habite un
homme ...

L'A.: Justement, ma question, c'est...

M. : Gurdjieff ! vous l'avez dit. Mais c·est une question qu·on peut poser de bien
des manières. Par curiosité. Ou en fonction d'un réel intérêt. Alors '!

L'A. : Vous n'allez tout de même pas mïnterroger sur la façon que f ai de
m'interroger sur Gurdjieff ?

M.: ~ous pouvez au moins vous demander ce que c'est qu·une question. Une vraie
question ...

L'A.: Pour qui me prenez-vous? Je vois très bien de quoi il s'agit. Mais voilà. c'est
très personnel.

M. : Allons donc.

L'A. : Impossible à dire, inavouable. Cela ferait ringard.

M. : Précisez.

L'A. : Eh bien, qui suis-je? Quel est le sens de ma présence sur terre '! Pourquoi la
souffrance existe-t-clle ? Est-il juste que des enfants meurent '!Comment admettre
l'idée de Dieu bon. si ce Dieu a voulu que se produisent les guerres. que le'i
animaux se dévorent les uns les autres ? Ou encore ...

M.: Je vous arrête. Une question a le droit d'être moin~ sublime. Ce 4ui fait -..on
prix aux yeux de Gurdjieff. c·est que la question " fasse mal » ù celui qui la po-.,c.
62
Autrement dit. qu'elle soit sienne. qu'elle lui appartienne. qu'elle le travaille.
qu'elle le bourrelle, qu'elle le torture ! Cest son intensité et non sa forme ou sa
formulation qui détermine sa nature.

L'A. : Bigre ! Les réponses sont déjà difficiles à trouver. Et vous insinuez que les
questions le sont davantage encore !

M. : Et comment !

L'A. : Vous moquez-vous de moi ?

M. : Oublions un instant Gurdjieff. Permettez-moi un détour plus personnel.


L'homme possède une invincible conviction, consciente ou non. que la vérité est en
lui. Sinon, mettrait-il tant d'entêtement et de passion à soutenir ses opinions. à
vouloir les faire triompher ? L'homme a aussi le sentiment confus que sa vérité ne
lui suffit pas. Sinon, sïnterrogerait-iL aurait-il des hésitations ou des doutes ?

L'A. : Où voulez-vous en venir ?

M. : Primo : à un problème qui me taraude. Je vous serais très reconnaissant de


m'aider à l'exprimer. Le voici : pénétré du sentiment que la vérité est en lui.
n'est-il pas fatal que l'homme, même vrillé dïnterrogations. fasse à la fois !~
demande et la réponse ? Qu 'il attende une réponse qui le rassure et lui assure qu Il
est dans la vérité ? Mais alors. à quoi bon les questions ? Un luxe ?

L'A. : Secundo ?

M. : Un syllogisme qui m'a foudroyé lorsque j'étais adolescent. Un syllogisme


absurde, vous allez voir.
J'étais persuadé - reste sans doute d'éducation chrétienne : « Regnum dei est
intra vos » - que la vérité résidait au fond de moi. à l'intérieur de moi. Et tout le
reste, mes sentiments, mes façons de penser, mes erreurs. mes révoltes, bref mon
malheur, me criaient que je n'étais pas dans la vérité. Un seul moyen de me tirer de
ces prémices inextricables : conclure que je n'étais pas en moi.

L'A. : Mais c'est un cercle vicieux ! Comment en sortir '?

M. : Une seule réponse : la question, encore la question, toujours la question

L'A. : Décidément, vous avez l'air d'accorder aux questions plus de faveur qu'aux
réponses. Par privilège '?

M. : Parbleu ! Les questions sont plus rares et valent bien mieux que les réponses.
Elles viennent de l'esprit. Elles sont humbles. nues. Elles vivifient. Les réponses
avec leur exigence d'être prises à la lettre, leur façon de se draper dans des toges et
de brandir les tables de la loi, leur prétention à être écoutées, admirées, respectées.
d'imposer leurs diktats. les réponses sont en général des tueuses. C\'st d'ailleurs
lèur programme : supprimer la q ucstion. la ré~oudre. la dissoudrL>. J" ai cependant
appris ù distinguer les vraies réponses - elles peuvent exister - des autres. Les
vraies réponses engendrent de nouvelles questions. Alors ~'t leur lln1r. dies
deviennent vivifiantl's.
Mais revenons à Gurdjieff. puisque c'est le sujet qui vous intéresse. D"ailleu_rs.
rai-je quitté? Sans ce qu'il m·a permis de comprendre. je n'aurais pas pu vous dire
ce que je viens de dire.

L'A.: Bref, votre Gurdjieff exige de celui qui lïnterroge qu'en même ten_1ps il
s'interroge. Qu'il participe ... A la limite. je veux bien consentir à trouver la. une
vague ressemblance avec la démarche socratique. Une connaissance dialectique
donc?

M.: Vous me mettez dans l'embarras. Les choses me paraissent plus compliquée~
que vous ne le supposez. Simplifions-les. Gurdjieff invite certes au « connais-toi
toi-même». Mais il semble. chez lui. que ce « connais-toi » convie d'ahord le
«connaissant» à regarder comment il «connaît » - qui il est en tant que
« connaissant ». Qu'il s'observe. qu'il se voie ! C'est en partie à cette fin que
Gurdjieff livre sa vision de l'homme. de ses« fonctions», de ses « centres ». de
son incapacité d'attention, de ses contradictions. de son penchant à se satisfaire de
peu. Bref. au lieu d'une « critique de la connaissance ». il propose au
« connaissant » de se critiquer lui-même. Car nul ne peut opérer à sa place.

L'A. : Admettons. Mais le but ?

M.: Le but, précisément, n'est pas de parvenir à une« connaissance »ainsi qu'on
l'entend à l'habitude : déboucher sur un savoir ou même sur une interprétation·
une compréhension ... ce n'est pas là le tout.

L'A. : Mais alors. déboucher sur quoi ?

~· =__ Comme je le comprends, le but que Gurdjieff propose à l'homme est


d « etre », de « développer » son être. Mais cette fois encore. il convient de
pr~ndre garde. Verbe ou substantif, le mot« être» chez lui n'a pas tout à fait I~
meme :ens qu~ chez les penseurs qui opposent « être » à « non-être ». cc qui
«est» a ce qui « n'est pas ».
u~.« être» pour lui peut« être» plus ou moins. selon quïl est plus ou moins ce
qu Il est, selon quïl y a en lui ou moins d'« unité ». Donc, à l'intérieur de la notion
d.'être,' il __ introduit une notion de « relativité », de « degré d'être ». Il va pl us loin :
c est 1 « etre »(le degré d'être. la qualité d'être) qui détermine la qualité et le degrc
de compréhension. C'est ainsi qu'il définit la compréhension comme une
« moyenne » entre l'être et le savoir.

L'A. : Oui ... mais qu'est-ce qui va, à son tour. déterminer la qualité le degré de
l'être ? ,

M. : J'y ai d~j~ fait allusion : à l'intérieur de cet être, une plus grande unité. Les
seules facultes intellectuelles. les seules vertus affectives. si fortes soient-elles. sont
impuissantes tant qu'elles s'exercent séparément. Il leur faut être reliées entre elles
et être reliées aussi au corps qui possède. à sa manière. sa propre capacité
d'intelligence. Et encore. cela ne suffit-il pas : ces« fonctions »,ces« centres »ont
besoin d'être reliés à d'autres « centres ». qualifiés de « supérieurs ». Qui leur
préexistent et dont ils dépendent. malgré qu'ils en aient ...

L'A. : Tout cela est bien beau ... Mais le moyen d'y parvenir ?
64
M. : Y parvenir ? Je suis tenté de vous répondre : on n·y parvient jamais : du
moins jamais définitivement. On s'en approche. on s·en éloigne. L.« être ». notre
« être », est à géométrie variable. Mais plus souvent tend-on vers cet « être ». plus
un « quelque chose » se dépose-t-il. se constitue-t-il en nous. Ce n·est sans doute
pas I'« être » - c'est déjà de 1'« être ».
Et cela permet l'amorce d'une transformation. Relative encore ... mais qui. au
moment où elle s'opère, a un goût, une saveur incomparable. sans prix.

L'A. : Supportez que j'insiste : le moyen d'aller dans cette direction-là ? La Voie.
comme dit Gurdjieff?

M. : Ah ! bon. Ce qui fait à mes yeux l'originalité. la spécificité de l'enseignement


de Gurdjieff, c'est qu'il propose une voie terriblement moderne : la conscience. la
prise de conscience. En ajoutant, il est vrai, un correctif de taille. La conscience
dont il parle. n'est pas uniquement une« donnée ». Elle n'est même pas donnée du
tout. Elle se conquiert - de haute lutte. Elle est le résultat d·un « travail ». d'un
« travail » d'école.

L'A. : Une école pour la conscience ? L ïdée paraît bizarre ...

M. : Cette école-là est encore plus bizarre que vous ne le pensez. D·un côté. c:est
une école de scepticisme. Gurdjieff demande à ses « élèves » de ne croire en nen.
tant qu'ils ne l'ont pas vérifié, expérimenté par eux-mêmes.
En bref. il leur demande de procéder. selon une démarche qui par sa méthode
s'apparente à la démarche scientifique. Remettre en question. Contrôler. Douter.
Avec, quand même une différence. Celle-ci découle de la « critique du
connaissant » dont nous avons parlé tout à l'heure. Le connaissant est amené à se
demander : « Qui doute ? Qui, en moi, doute ? » Si bien que le doute conduit à
une mise en doute du doute.
Un scepticisme radical, en quelque sorte ...

L'A. : Bah ! Et de l'autre côté ?

M. : De l'autre côté. c'est bien pire. On rencontre un corpus dïdées qui peut
singulièrement rebuter. Cela a l'air de relever du dogmatisme ! Gurdjieff.
d'ailleurs. non sans auto-ironie. l'appelait quelquefois son « système ».

L'A. : Vite, un résumé ...

M. : Une idée de base, passablement ancienne : l'homme est à l'image de Dieu.


Assortie de deux ou trois correctifs, à l'usage des contemporains. Seul est à l'image
de Dieu l'homme qui a développé les possibilités qui sont en lui. Et lïmagc de Dieu
dont il s'agit alors est l'Univers. Les mêmes énergies habitent l'homme et le
cosmos. les mêmes lois les régissent. Ça vous va ? --

L'A. : Cest un peu bref. ..

M: S_uite du _d~scriptif : k « système )) s'accompagne d'un symholismc musical et


ch11111que quis apparente beaucoup à l'alchimie.

L'A. : Mais où est lïntt:rêt '.>


M.: A nouveau. oublions Gurdjieff. Car je ne peux répondre de lui. et encore
moins pour lui. Tout ce que je peux vous livrer. c·est mon interprétation
personnelle, subjective.

L'A. : Je prends le risque ...

M.: A travers son symbolisme, ses schémas. sa définition des nourritures. des
influences, de l'échange, Gurdjieff cherche à dégager les « lois ,, de t'être_. Elles
ont leur logique, différente de ce que nous appelons la« logique »ou la « rai.son » ·
Non qu'elles les excluent : elles les englobent. comme le tout englobe la part 1c • ou.
si vous voulez, comme la vie dépasse, engloutit toutes les définitions qu·on en
donne, toutes les règles qu'on en dégage. Définitions et règles qui ne sont pas
nécessairement fausses. mais qui sont insuffisantes. sans prise directe et durable sur
le réel et le mouvant. Voilà, en tout cas pour moi. une des « utilités » du
« système » de Gurdjieff.

L'A. : En voyez-vous donc d'autres ?

M. : Le « système » ramène tout à des « forces » et à des « énergies ».

L'A. : Un peu comme le feraient des scientifiques ?

M.: A ceci près. quand même, qu'il établit a priori une hiérarchie qualitative entre
les diverses sortes d'énergies, dont les plus subtiles échappent au mesurable. De c~
point de vue, il serait abusif de parler de « science ». Néanmoins. sa méthode q u 1
consiste à tout ramener (le« matériel» comme le« spirituel») à un jeu d'énergies.
offre à mes yeux un avantage appréciable. Elle dénude. Elle nous force ù nous
dépouiller. peu ou prou, du fatras d'images, de représentations plus ou moins
fantasmagoriques qui accompagnent si souvent la « recherche intérieure » • la
quête« ésotérique», etc. Ces images, ces représentations mythiques ou mystiques
ont peut-être eu, jadis, leur raison d.être, leur efficacité. Mais telles qu'elles sont
reçues aujourd'hui, elles risquent d'encombrer la« voie », même si pour certains
elles_ conservent des chances de la baliser. Et puis. regardons bien autour de nous.
c~s _1~ages, ces représentations répugnent à d'autres, qui vont les tourn.er en
dens1on. conclure à l'inexistence de ce qu'elles évoquent. Bref. à nier. Tandis que
si l'on parle d'énergies, tout le monde est mis en mesure et en demeure d'aborder le
sujet - la « question ».
Sous cet éclairage. il est intéressant d'observer que Gurdjieff maintient
intentionnellement de la distance entre son enseignement et les « traditions ». ou
(pour parler comme les« traditionalistes »)avec la Tradition. On se trouve en face
d'un étrange paradoxe. D'un côté. il respecte profondément les « traditions ». les
religions, et se réclame même de la« Tradition». De l'autre. il se veut résolument
moderne. Comme si la finalité était, en fonction de l"actualité. de l'humanité telle
qu'elle est. de rajeunir. de renouveler, de régénérer. de réadapter. de ré ta hl i r un
contact, une prise de courant ... (l'important étant. avant tout. d'ohtcnir la lumière·
la chaleur. la motricité que le courant apporte).
J'ai laissé entendre imprudemment que je soupçonnais une troisième " utilité "·
une troisième« raison d'être» au système de (:Jurdjicff. la voici. Tel quïl '->C
présente, le« système,> de Gurdjieff attire et repousse. Il attire. me semh~t>t-il.
parce qu'il touche. ébranle une partie de nos aspirations inconscientes. évcil.k en
l'homme un écho. Mais son <' système » repousse parce qu'il contrarie rad1ctlc-
66
ment la conception habituelle que nous avons des choses. Vous m ·accorderez du
reste aisément qu'il n'est pas tellement séduisant. ..

L'A. : Ça oui. Mais je ne discerne pas bien l'avantage. Pis : je subodore une
injustice. Car si le « système » de Gurdjieff est vrai - ou même si seulement il
contient du vrai - il devrait au contraire chercher à se mettre en valeur. à se faire
mieux connaître, mieux apprécier ...

M. : Je vous rétorquerai en retournant la question : et si cette difficulté d·approche


faisait inévitablement partie intégrante du « système » ? Où serait. en effet.
l'intérêt d·avoir dans le public. des gens qui se diraient« gurdjiéviens ».comme on
se dit « cartésiens », « kantiens », « marxistes ». « keynesiens », etc .. ou même
« chrétiens ».
Rappelez-vous que Gurdjieff invite d'abord à une pratique. à un travail sur
soi-même, à l'exercice de la « conscience », à l'effort - sans lesquels son
entreprise n'aurait aucun sens. ni but.

L'A. : Si je vous suis bien. il faut entrer dans le système. et le juger ensuite ! Je
consens que Marcel Granet ait dit : « la méthode. c'est le chemin. une fois qu'on
l'a parcouru ». Mais quand même ! Où sont les garanties ?

M. : Gurdjieff vous aurait répondu quïl n'y en a pas.

L'A. : Tout ça me paraît dangereux.

M. : Oui. c'est dangereux. Encore bien plus que vous ne pensez ! Mais avouez que
nos contemporains sont étonnants : ils sont quelquefois prêts à admettre la
nécessité d'une « mort à soi-même », mais voudraient que la voie qui mène à cette
mort-là ne soit pas « dangereuse » ! Leur idéal. ce serait le chemin de croix sur
tapis roulant. .. Or. Gurdjieff montre que ce n'est pas possible. et pourquoi ça ne
l'est pas.

L'A. : II affirme aussi quelque part. je J'ai lu à propos de son enseignement : « ceci
est du christianisme ésotérique ».Avouez que c'est énorme ! Car enfin. ce que l'on
sait de l'homme Gurdjieff. de ses manières d'être et c.t·agir. je ne parle pas de son
vocabulaire. à l'occasion grossier. évoque un personnage qui n ·a pas toujours
grand souci de la morale ...

M. : Nous Y voilà. Moi aussi. j'ai lu des choses là-dessus. k ne me sens aucune
envie - ni aucun droit - de« justifier »Gurdjieff. Tout ce que je peux c·est vous
livrer la petite idée que .Jai sur le sujet - un sujet qui. je J'admets volontiers. a
longtemps constitué. pour moi. un énorme obstacle.

L'A. : A tout hasard?

M. : D'un côté, Gurdjieff parle de rendre à l'homme la possibilité d'être ù


« l'i~age de Die"u ». D\m autre côté il le convie à être - id est d'être à« l'image »
de !'Etre. Or. !'Etre n'est pas« moral» : l'idée d·un Dieu« bon »,tout sucre tout
miel. ne s·accorde pas avec l'expérience que l'homme a de la souffrance. en lui et
autour de lui. ni à celle de la _justice, etc. Au point d'ailleurs que heaucoup

67
d'individus se sont détournés de Dieu : «S'il existait, disent-ils. il n'aurait pas fait
le monde comme on le voit ... »
En revanche. il est une« vertu» de l'Être (si on admet quïl puisse « exister ,. )
qu~on ne lui conteste guère: il est totalité. Ciel et Terre. Amour et Dcstructi(~n.
Vie et Mort... C'est à devenir une totalité - un Tout. dit-il - que Gurdjieff invite
l'homme. De ce point de vue. l'homme serait appelé. pour s"exprimer comn~_c les
anciens Chinois. à être un trait d'union entre le Ciel et la Terre. Entre ce qu il Y a
en lui de supérieur et ce qu'il y a en lui d'inférieur. de terrible - de céleste et de
dévorateur. Pas un ange. Pas une bête.

L'A. : Alors quoi : ni l'un ni l'autre ou les deux à la fois ?

M.: Supposez qu'un homme puisse à la fois être tourné vers sa partie spirituelle
tout en existant pleinement dans la vie matérielle - « prier »tout en ne reniant pas
son «humanité ». Vous entreverrez ainsi un aspect qui me semble fondarnc_ntal
dans l'enseignement de Gurdjieff: «travailler» dans la vie - travailler
«intérieurement» tout en œuvrant, en créant et (pourquoi pas) en jouissant en cc
monde.

L'A. : Oui. mais ... où est l'intérêt ? Si l'on s'intéresse à l'esprit. nul besoin de s~
diriger vers le monde matériel. Le mieux est peut-être même d·y renoncer. Et si
l'on a des appétits dirigés vers le monde matériel. à quoi bon s·encombrer d·autre
chose ?

M. : Où est l'intérêt ? Mais il ne s'agit pas seulement de notre intérêt. Si t"on en


croit Gurdjieff. il s'agit avant tout de l'intérêt de la Création. Pour que celle-ci se
poursuive, il est indispensable que la force spirituelle qui est en l'homme demeure
en conta~t avec celles de ce monde-ci. Mieux. il faut qu'elle s'y incarne. Davantag~
encore, il faut qu'elle soit contrainte à s'y incarner. Car. vous aviez raison. tout a
l'h~ure, ~'affirmer que l'esprit n'a nul besoin de se diriger vers le monde matéric 1.
I~ s e~ detournerait même volontiers : pouah !
J esp~~e vous avoir transmis mon interprétation d'une partie de la démarche de
Gurdjieff: redécouvrir en nous l'existence de forces supérieures. leur laisser leur
place. toute leur place, et les diriger vers ce monde ... qui leur rend service. ù sa
manière : dès qu'il se met à aller mal. il leur montre - remontre - qu'elles ne sont
pas assez fortes, qu'elles ne savent pas y faire !

L'A. : Dans ce système-là. Dieu ne semble pas trop se soucier de l'homme en tant
q~e t~I et fait un peu figure, si j'ose dire, d'égoïste. Est-ce pour cela que Gurdjieff
deda1gne la morale '?

M. : Dans ce système-là, comme vous dites, l'homme rafle tout de même. au


passage, son petit bénéfice : il est prévu qu'il s'y constitue une « üme ». Quant ù la
morale. elle est loin d'être ahsente, comme vous concluez. un peut hàtivement. des
préoccupations de Gurdjieff. Certes, il pourfend. piétine. écrahouillc ce qu'il
appelle la« morale ordinaire ». Mais il fait appel aussi ü ce quïl nomme « morale
objective »ou« conscience morale objective ».Celle-ci contient les mêmes valeur...,
que l'autre : on pourrait même dire qu'elle en est l'archétype et le fondement.
tandis que la « morale ordinaire » n'est souvent que sa caricature. .
Bref. l'une amène peut-être à la vraie sainteté. tandis que l"autre. au mieux.
permet de jouer les petits saints ...
68
L'A. : Sainteté ! Comme vous y allez ! Est-il besoin que je vous remémore que
Gurdjieff est l'auteur des Récits de Belzébwh à son petit-fils. dans lequel il
concentre toute sa doctrine ? Et qu'en un passage. il prononce l'apologie de Judas.
de « Saint Judas », comme il le nomme ?

M. : Et bien, attardons-nous un instant sur ce dernier point. Je vous disais un peu


plus haut que le principe spirituel qui est en nous. que nous sentons quelquefois en
nous. a besoin en s'incarnant d'aller jusqu'à l'extrémité. y compris la plus
inférieure de I'Être. Et qu'il y répugne malgré toute sa bonne volonté.
Dieu merci, il y a en nous un traître pour l'y forcer, pour l'y amener. Autrement
dit, nos défauts, nos vices, nos « péchés capitaux », sont aussi une aide dans le
« système » divin. Le Diable pourrait, en somme, y avoir sa place et son utilité.

L'A. : Alors, selon vous. ce serait pour cela que Belzébuth ...

M. : Je vous arrête. Je me refuse à l'exégèse ! Tout au plus je vous livre les choses
comme je les éprouve.

L'A. : Livrez-les donc. Que pensez-vous du Belzébuth ?

M. : C'est à mon sens un très grand livre, un très beau livre.


Il dégage un « charme » très efficace. Il suffit de savoir le lire. Et savoir le lire est
encore plus difficile que d'en démêler le contenu ...

L'A. : Je ne vous parlais pas de cela. Pourquoi, comme porte-parole. avoir choisi
Belzébuth ?

M. : Donnez-moi la permission de simplifier à outrance ! Belzébuth était un jeune


serviteur de Dieu. qui avec l'impétuosité de son âge. ose lui dire qu'il trouve dans
le système de l'univers quelque chose qui n'est pas logique ; de ce fait, il s'entend
reprocher de n'avoir rien compris. se voit expulsé du Paradis dans le misérable
système solaire - où il va chercher à comprendre et à se racheter.

L'A. : Qu'est-cc quïl n'avait donc pas compris'?

M. : Que Dieu ait permis et même institué la souffrance. Ce qui n'est pas logique
de la part d'un Dieu d'Amour - du moins selon l'idée que nous nous en faisons.

L'A. : Je ne vois pas en quoi Belzébuth avait tellement tort. ..

M. : Toutes nos révoltes ont jailli. toutes nos révolutions se sont accomplies contre
la souffrance· Au nom de la suppression de la souffrance. les résultats n'ont guère
été concluants : on a souvent remplacé une souffrance par une autre. pire.

L'A. : La souffrance serait-elle donc inéluctable '! Et ù quel titre '.'

~· : Gur~ji~ff. offre c.ett.e particularité : il ne voit pas Jans la snuffrancc l'effet


d une maleJ1ct1on a pnon - mais une nécessité qui découle Jes lois fondamentales
de l'être.

L'A. : Lesquelles'?
69
M. : Peu importe ici de leur trouver des noms. L ïdée de base est q uc l' Être. qui.
au départ est un. se développe de plus en plus automatiquement. de moins en
moins consciemment. D'où la possibilité de distorsions. de déséq u i 1i hres. de
heurts, de chaos, etc.

L'A. : Mais alors, quel recours ?

M.: Un seul: un travail. La conscience contre rautomatismc : la souffrance


volontaire, contre l'inévitable souffrance passive. A partir de là. nos révoltes
elles-mêmes peuvent être réintégrées en vue de la reconstitution de notre être -
au lieu d'en accélérer la dégradation.

L'A.: Mais enfin de quelle conscience, de quelle souffrance volontaire peut-il


s'agir ?

M. : Au centre de son « travail » Gurdjieff situe la notion de « rappe 1 de soi .


de la présence du «je suis». A soi seule. cette « pratique » est déjù génératrice
d'une souffrance. Puisque je découvre d'abord que « je ne suis pas » : et puis que
je ne peux pas m·y tenir sans effort, sans lutte.

L'A. : Maintenant. j'aimerais vous poser une question - la question de


confiance : Gurdjieff était-il un maître ?

M. : Comment répondre ? Selon quels critères ? Le concept de maître me gêne


toujours un peu. Il y a tant de gens qui s'exclament, ici ou là « Maître ! · · ·
Maître ! ... » et qui sous-entendent : « Mais je suis un bien plus grand disciple
encore ! »
En glanant dans Gurdjieff, on entrevoit une définition, très relative du« maître » :
l~A maître c'~s.t celui qui est plus, et qui à travers cet être communique le goût d~
l etr~, le desir d'être, la force d'être. En résumé, le maître n'est pas celui qui
oppnm~: mais celui qui libère. Le problème, à partir de là. se pose en ces termes
« Gurd11eff a-t-il contribué à me rendre plus libre ? »

L'A. : Alors ?

M.: Autorisez-moi à vous faire part d'une expérience. Son troisième livre contient
des passages qui m'ont révolté contre lui : « Comment ai-je pu accorder de
l'attention à quelqu'un d'aussi effroyable ? » me suis-je dit. dans un sursaut. dans
un déchirement. Et à cet instant. j'ai épouvé que ce quïl m'avait permis de
découvrir. rien. même pas lui. ne pourrait me l'ôter ...

L'A. : Comment cela ?

M. : J'ai compris aussi quïl ne m'avait rien appris que je n'aie toujours su.

L'A. : Dans ces conditions. où était son utilité ?

M.: J'ai aussi éprouvé un très profond sentiment de reconnaissance. Un -..cntimcnt


d'une nature et d'une intensité très particulières. Enver-.. la connais..,ancc. Et en ver-..
lui.

70
L'A. : Mettons. Mais son enseignement. s1 enseignement il y a. peut-il lui
survivre ?

M. : Cela dépend de ceux qui se chargent de le transmettre. La difficulté. comme


toujours. est d·éviter de fabriquer des élèves d.élevage. qui seraient. quant à la
saveur. ce que la truite d'élevage est à la truite sauvage.
Pour le reste. son enseignement découle de la présence d·un jeu - de forces et
d'énergies - vieux de toute éternité. Le défi quïl nous jette est d'aller voir.

L'A. : En disant amen ?

M. : Invité à traduire« amen »,un des plus proches élèves de Gurdjieff a répondu
« chiche ».
En tout cas. si Gurdjieff dit vrai. s'il ouvre une voie de transformation pour
rhomme. il serait temps de faire vite !

L'A. : Faire vite. parlons-en ! Vous m'aviez promis de me renseigner sur Gurdjieff
en cinq minutes. Et quand je regarde ma montre ....

M. : Attendez. je n ·ai pas commencé !

71
UN CONSOLATEUR
ASSEZ SÉVÈRE

Pierre Schaeffer

Pierre Schaeffer: Cette époque est dominée par le problème des limites. N_ous
assistons à la fin du progrès. Nous en sommes arrivés au point de saturation.
Allons-nous vivre dans ces limites ? Allons-nous nous y risquer '? Cc n'est pas le
travail qui manque. Il y a beaucoup à faire pour aménager cette planète.
Si on parle de Dieu, c'est la même chose : ou plus de Dieu du tout. ou bien c'est la
surenchère. Mais qui sommes-nous donc pour parler de Dieu '? Modération :
pensons aux limites de l'homme parlant de Dieu.
Un homme m'a aidé à mieux voir ce problème. Il m'a beaucoup aidé tout court· 1l
s'app:lait Gurdjieff. Je l'ai rencontré à un moment de grand désarroi. où n~a
pensee était pourrie de doutes, à un moment de grand malheur aussi pa rcc que Je
venais de perdre ma femme. J'ai trouvé en Gurdjieff à la fois un maître ù penser et
un consolateur assez sévère. Il m'a d'abord appris à me reprendre : « Rentre en
toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. » Ce n'est pas si facile quand on est
jeune et solitaire, pas si facile quand on est désespéré. pas si facile quand on pense
qu'on a tout perdu. Gurdjieff m'a enseigné. nous a enseigné, une tranquillité
active. Les exercices corporels qu'il nous proposait et qui ont beaucoup intrigué les
gens ressemblaient à un solfège du corps.
Je. c~erc~ais alo~s un solf~ge des« objets sonores», un solfège de l'oreille. Avec
lm, Je decouvra1s un solfegc des gestes, de la tenue, un solfège du corps et de la
pensée, un développement par l'exercice de la concentration et de la conscience de
soi. Il y a une certaine surveillance de soi-même par soi-même qui n'est pas
narcissique, mais qui correspond à un han dédoublement entre une conscience qui
vit et une conscience qui observe. Gurdjieff nous l'apprenait d'une façon qui n ·était
pas dogmatique. ni purement intellectuelle.

Michel Polac : Au fond, vous avez mené une l'ie dollh/e. Il y a cette \'te l/ll ·<>n
connaÎt, ou, du nzoins que connaissent ceux qlli sont dans /'audiol'Î.\uel. et /)[Il.\ tl \. a
Gurdjieff. Moi. contrairement à vous. je ne Il' co111wi.\.rnis pas di recte111e111 . ./ e 11 <' /'ai
connu qu'à 1ravers des livres ou des amis. //faut d'ailleurs rendre homnwge 1nl'n1t'

72
sr c est un de mes alfrersaires d'aujourd'hui - à Pauu·els. C'est par son lil•re sur
« Monsieur Gurdjieff », très controversé à l'époque. que l'on a su que vous en m·iez
été wz disciple. Mais je crois que Gurdjieff n'est pas connu du grand public ?

P.S. : Il est arrivé en France après la Révolution russe. en 1922. Il avait fait
auparavant de grands voyages. on ne sait pas très bien où. Au Tibet ? Il avait
séjourné dans des monastères. il n'était pas du tout ignorant de la religion
orthodoxe grecque. etc. De ses diverses expériences. de l'ensemble de ses
connaissances. il avait fait son bien. dans un esprit œcuménique que n·apprécient
pas forcément les gardiens de dogmes. Le solfège corporel et les exercices de
méditation qu'il nous enseignait ne consistaient pas seulement à méditer sur les
idées ou sur lïmage de quelqu'un qu'on appelle Dieu. Il s'agissait de rassembler à
travers ses muscles et ses nerfs une force vitale et cette conscience de soi dont f ai
déjà parlé. En même temps il préconisait - vigoureusement - des attitudes de
modestie. d'humilité. d'abandon à une puissance ineffable. paternelle. environnant
le monde. ce que recommandent aussi la plupart des religieux. Seulement. pour
Gurdjieff. cela se ramenait à des gestes très simples alors que les pratiques
religieuses sont généralement alourdies de complications cléricales et théologiques.
avec des noms. des adresses et des timbres à mettre sur renveloppe ! Quand il s·agit
des religions occidentales. elles sont intellectuellement bavardes. mais remarquable-
ment muettes sur ce qui pourrait guider votre attitude. Aux catholiques on dit :
« Mettez-vous à genoux ! » Pourquoi ? Cest inconfortable. sans doute destiné à
faire souffrir un peu. Mais après. une fois qu'on est à genoux. qu·est-ce qu·on fait ·~
La « folle du logis » s'agite, se met à tournoyer ... Dans les exercices spirituels qu~
s'inspirent d'une conception de l'homme plus réaliste. on occupe le corps en lui
donnant quelque chose à faire. Et on essaye de prendre conscience de son corps :
o~ a des mu.scl~s. des épaules, des cuisses. des pieds. on n'est pas seulement ~ne
girouette qui grince dans le haut de la tête. Il y a de quoi vous occuper des annees.
toute une vie.
M.P. : Oui, mais là, il y a un danger, parce qu'en Orient, dans /'Inde ou dans les
temples Zen, les exercices sont faits sous le contrôle séi'ère d'un maitre qui lui-nu;me
est passé par là m·ant i·ous. Pew-on essayer de grimper au sommet de /'Ei·eresr sans
guide ?

P.~. : Cc~t cmbêtar~t. il est vrai. de faire ça tout seul. on peut se gourer. Il vaut
mieux avoir un morntcur.

M.P. : On pew non seulement se gourer, 011 pelll aussi dn·cnir foll .'

P.S .. = Mais (~n n'a pas besoin d'avoir un moniteur du septième degré. 11 suffit d'tm
momteur qui est passé lù avant et qui sait les chemins.

M.P .. : ~e prohh'1~1e m·ec Gurdjù~f!: c'est que ... à tim·crs /c /iiTe de J>auwcls. on
sentalf bren lOllte l amhiguïté du personnage .'

P.S. : Il vaudrait quand même mieux lire Ouspensky que Pau\H'ls ~

M.P.: Ollspensky est hien le disciple qui a. à mon ll\'is. le mieux n'swm' ce lflll'
~·ou/ait dire (iurdj~cft. mais son li\Te s'appelle Fragments d'un enseignement
m_co.nnu. I.e mot" f ragme111s "et le mot« inconnu ,, proU\'l'lll c/IH' ml'me le meilleur
drscrple ne sa\·art pas \'miment où ( ;urcljicfl \'ou/ait /'c111rai11cr.
7.1
P.S. : Non. ce n'est pas ça. Il a employé ces mots-là par discrétion.

M.P. : Le livre est quand même inachevé. Des clefs manquent. Depuis la mort de
Gurdjieff on a publié un certain nombre de ses ouvrages : Les Récits c.k Be 1zé h ut h.
et d'autres ... Les trois quarts du temps. quand on comprend on se dit : ,, ( ··esr rrop
simple, ce ne doit pas être ça ! »

P.S.: Gurdjieff. c'est beaucoup de choses à la fois. dans l"unité pourtant <l·un
homme inoubliable, qui assumait le tout. .. Cest un conteur oriental : on n·est pas
obligé de prendre à la lettre les histoires fabuleuses quïl raconte. mais. derrière ses
contes. il y a toute une philosophie. Cest un enseignant de ce solfège corpore 1 et
mental dont je viens de dire un mot. Cest aussi un homme d"accueil. un homme
qui a un groupe autour de lui. plusieurs fois rassemblé. plusieurs fois dispersé.

M.P.: A l'époque où vous y étiez, il y avait Dietrich, Dawnal. Les ai·cz-i·ous


rencontrés ?

P.S.: J'ai rencontré Dietrich que j'ai beaucoup aimé. Et aussi Lanza del Vasto. qui
me faisait un peu rire. Un vagabond trop distingué pour moi.

M.P. : Il avait débuté comme figurant romain dans les films à peplum italiens. er il
lui en était resté quelque chose.

P.S.: Oui. des sandales. - des sandales cousues chez le meilleur façonnier et
offertes par des comtesses !

M.P. : Il Y a, dans ce milieu, beaucoup de gens qut se présentent con11ne des


gourous, des gens à peplum.

P.S. : Le snobisme guette tout le monde.

M.P. : Mais alors, comment savoir lequel est un bon guide 'J

P.S. : Pas de recette ! Chacun doit trouver son chemin.

M.P. : Mais faut-il chercher, trouver w1 guide ?

P.S. : On trouve parfois un mauvais guide qui vous fait faire un bon bout de
chemin et un bon guide qui vous fait faire un écart.

M.P. : Ne croyez-vous pas que l'on pellt aussi trouver 1111 chemin :·;oi-ml;n1e. a
travers les bibliothèques immenses ? Sans pour cela lire trente-six /i\'res : il .\ïif/Ït de
trouver le bon.

P.S.: Un livre peut suppléer le maître. On peut avancer seul sur ces chemin"' qui
sont toujours un peu des chemins de contrebandiers. Mais. ù défaut de maitrL'. il ...,e
trouve toujours un moment où on a besoin d'un copain - ou d'une copine pnu r
vous donner un coup de main. C'est ce qui m'est arrivé à un des momcnh Je ma \·ic
où j'étais malheureux au point de penser au suicide. qui n·est pourtant pa..., <.Lin...,
mes idées. Une copine a consacré trois quarts d·heure quotidiens ù mon éducation.
Et. pour commencer. elle m'a ordonné de lever les hras et de le..., maintenir ;·1
74
l'horizontale. J'ai d'abord cru à quelque exercice mystique. J'ai surtout constaté
très vite que. s'efforcer de garder les bras étendus à l'horizontale pendant trois
minutes. cinq minutes. dix minutes. ça fait mal. J'ai demandé si c'était le but de
l'exercice : sïmposer une souffrance physique. Elle m'a dit : « Non. Mais pendant
que votre corps sera occupé. vous pourrez faire quelque chose avec votre tête. »
C'est bien la base des exercices de Gurdjieff. Ils n'ont rien à voir avec la
macération et la pénitence. avec la haine de soi qui se mêle souvent à rascétisme.
Ce sont des exercices sportifs. Un exercice spirituel peut ressembler à un
entraînement athlétique. à condition de se souvenir que l'homme est triple ou.
comme disait Gurdjieff. « tricentrique » : un intellect. un sentiment et un corps.
D'après lui. ces trois centres pouvaient se comparer à l'ensemble que forment le
cocher. le cheval et la calèche. Le cocher. c'est le mental. la calèche. c'est le corps.
et le cheval. c'est le sentiment.

M.P. : Et alors, 011 arrive à les réunir ?

P.S. : Même François Mauriac écrit : « Attelez à votre char vos passions comme
des chevaux bien conduits. » Il ne savait pas. François Mauriac. quïl parlait alors
comme Gurdjieff.

M.P. : Je reste quand même réticent. N'avez-vous pas le sentiment que Gurdjieff
avait le goût du pouvoir, c'est-à-dire qu'il a abusé de son pouroir rnr ses disciples ?

P.S. : Non, absolument pas. Je n'ai jamais vu Gurdjieff faire de rhypnotisme. De


mauvais disciples ont interprété leur mauvaise attitude à eux. parce que. à un
certain moment Gurdjieff a dû leur dire quelque chose comme : « Vous. merdité
complète ! » Ce qui était simplement un conseil d'humilité donné de manière un
peu verte. Je n'ai jamais vu en Gurdjieff un satrape. J'ai vu un homme bon qui ne
se laissait pas faire. 11 pouvait toujours éloigner des imbéciles ou des gens qui ne
voulaient pas « travailler ».

M.P. : Il m'a été dit que Gurdjieff aurait inversé certains exercices soufis qui doii·ent
se faire dans le sens de la circulation du sang. li aurait. de façon diabolique. im·ersé
ce sens. Certaines personnes disaient qu'il al'llit eu une période noire. destructrice.

P.S. : Cela me fait penser ù une histoire où on dirait : « Il a mis dans le calice le vin
avant de mettre l'eau. Il faut mettre l'eau avant le vin ! » Tout ça n ·a aucune
importance !

M.P. : J'ai réalisé une émission m·ec Jacques Brosse qui a fait pendant i·ingt ans des
tas d'exercices, du yoRa et Sllrtollt dll zen. Je lui demande : " Fina/emcllt, faw-il faire
tout ça pour l~tre hil'n dans sa peau comme i·ous me dites /'hrc auiourd'lwi ? " Il me
répond : « Non, ce 11 'est pas du tollt utile. ,. Seulement il lui a f(diu tous ces exercices
pour en arrii·cr û ce stade. Alors, est-ce que ce n'est pas se do.1111cr beaucoup de mal
pour acquérir <tue/que chose qu'on pew pew-hre trom·a ll\'ff une espèce de
nafreté ?... Ln/in. c'est le thème de L 'Idiot .'

~.S. : E~_t_-~e que \'Oti', pcnsc1 que l\rn peut bien jouer du piano simplement en
etant n~ut .> Je ne prends pas hasard l'exemple d'un in..,trument de musiquL'.
Ouclqu un qui « travaille bien son instrument " - " Travaille ton instrument ~ "
c ·é t a i t 1a r L' ce t lL' fa vn ri t e de m n n p è r e - c ·est q u e 1q li · u n q li i fo it q u o i '.) ü li i fa it
7)
travailler sa tête, qui fait travailler ses muscles. et qui met du sentiment sïl est
arrivé à jouer proprement avec le mécanisme de ses muscles et de son ment a 1.
Quand quelqu'un joue convenablement de la musique - je ne parle même pas
d'un grand virtuose-, il fait un exercice que Gurdjieff appelait « êtrique » .
c'est-à-dire qu'il rassemble son être. C'est le seul exemple qu'on puisse donner
actuellement à nos camarades occidentaux d'une réalisation physique qui soit en
même temps intellectuelle et sentimentale. Quelqu'un qui accomplit cet excr~icc
connaît un moment d'intensité. de bonheur. d'un bonheur qui n'est pas vulgaire·
une fleur qui donne l'existence. un moment béni. exceptionnel.
M.P. : Est-ce que vous croyez qu'il y a aujourd'hui des gens qui jouent le n>le de
Gurdjieff?

P.S. : Il a laissé des disciples.


M.P. : Oui! Je ne suis pas sûr, comme toujours, que les disciples ne soient pas
inférieurs au maitre !

P.S.: On ne va pas demander à un disciple d'être aussi bien que le maître


Qu'est-ce que c'est que cette prétention ? Pendant très longtemps. Madame de
Salzmann a gouverné la succession de Gurdjieff avec délicatesse. autorité et une
grande hauteur de vue. On ne peut pas se plaindre !
M.P. : Gurdjieff a eu des prétentions musicales. li a composé de la musique cr il
pensait - comme Pythagore - que l'on pourrait, par la musique, créer de."; états.
c'est-à-dire que ce n'était pas seulement un divertissernent mais une façon d'agir sur
le mental.

P.S._: Les« petites musiques» que composait Gurdjieff m'ont toujours fait un peu
s~unre parce que, comme je suis du métier, on est toujours un peu chichiteux.
n est-ce pas? Mais elles étaient estimables. Et puis. elles venaient de loin ! Moi. ça
me touchait beaucoup.

M.P. : Un disque est sorti. Je n'ai pas trouvé cela très heureux.

P.,s. :yous savez, en matière de mystique et même en matière de religion. j'ai une
tres v1e1lle croyance qui me vient de ma jeunesse : jamais une attitude religieuse
n:est à confondre avec une attitude esthétique. Elles ne s·opposent pas. mais cc
n ~st p_as le même rayon. C'est pourquoi je suis si touché quand on me parle de
samts mconnus, obscurs, qu'aucun signe visible ne recommande à l'admiration.
Q_~an~ j'étais jeune, j'avais une très vieille femme de ménage, complètement
?eJetee, u~ peu gâteuse. très pauvre. J'avais pour elle une espèce de dévotion. Cet
etre humam d'aspect minable représentait pour moi ce quïl y avait de meilleur au
monde.

M.P. : Dostoïevski sentait ça comme vous ... Mais revenons à /'enseignement de


Gurdjieff. Avez-vous l'impression que le contrôle de vous-même que vous avez
acquis grâce à lui vous a donné plus de pouvoir ? Ou, au contraire, avez-vous atteint
une forme d'équilibre qui n'a pas de rapport avec le pouvoir ?

P.S.: Avant de parler de pouvoir - même si _ïai acquis un peu de pouvoir sur
moi-même - je tiens à répéter ceci : l'enseignement Je Ciurdjicff m·a -..auvé du
désespoir.
76
M.P. : Pourtant, aujourd'hui encore, le regard que vous jetez sur le monde n'est pas
un regard très joyeux. Vous m·ez eu des expériences mystiques ? Ce n'est pas le mot.
Religieuses ? Non plus. Il est très difficile de qualifier ce type de recherches
intérieures. Vous avez eu une vie de technicien, d'ingénieur, de polytechnicien. Vous
avez été animateur de chaine, animateur de services audiovisuels. vous avez écrit un
certain nombre de livres, qui n'ont pas eu /'accueil que vous espériez. Êtes-vous
victime du siècle ?

P.S. : Personnellement. je le dis une fois pour toutes. je suis très content de mon
sort. J'ai eu beaucoup de chance d'avoir traversé ce siècle insensé avec. de temps
en temps, des relais de bon sens. J'ai tenté beaucoup de choses présomptueuses.
j'ai voulu fonder une recherche expérimentale en musique. créer une radio
africaine, agir sur les institutions de mass-media ... J'ai échoué et je n ·en éprouve
aucune amertume. C'était normal. J'allais à contre-courant dans un monde soumis
à un certain nombre de grandes tendances. que je m'efforce encore de définir et de
dénoncer. Ce n'est pas être pessimiste que de nager à contre-courant. Cest bien
parce que je pense que la vie est merveilleuse que je me permets de dire et de
redire à mes contemporains : « Surtout. tâchez de ne pas la démolir ! »
Quel rapport avec Gurdjieff? Je n'ai jamais essayé de l'imiter. je n'en avais pas les
moyens. S'il y a un rapport. il est indirect. Gurdjieff nous aidait à nous rassembler.
à ne pas être mélangés à ce qui nous entourait, non par orgueil ni indifférence. mais
en vertu d'une meilleure économie de nos propres forces. Si vous n'êtes plus
absorbé, emporté dans le tourbillon collectif. vous êtes bien obligé. à un moment.
de vous demander ce que vous fabriquez dans ce monde et quelle part vous pouvez
prendre à un sauvetage lui aussi collectif. Parce que ce sauvetage collectif sïmpos.e
de toute façon : les religions vous demandent de sauver le monde, les laïcs tant s01t
peu responsables se considèrent comme des citoyens du monde. La puissance du
tourbillon est très forte à notre époque : confusion des mass-media. échec général
des politiques. Est-ce une raison pour tourner le dos à l'action ? Sûrement pa:.
Tous les problèmes demeurent. .. Il faut savoir ce qu'on pense. Il faut savoir
comment éduquer les jeunes alors que l'enseignement actuel est un bourrage de
crâne, pas une éducation au sens profond du terme.

M.P. : Je trouve men•eilleux que vous ayez à la fois les deux exigences : une exigence
par rapport à soi et une exigence par rapport au monde. Les gens qui disent
« /'essentiel, c'est l<: soi >> et qui négligent le mofl{/<! m 'énen·ent. et ceux qui ne sm·ent
même pas que le soi existe m'énervent tout alllant. Mais comment faire '! Aller
s'engager à Terre des Hommes ? Rejoindre Mère Teresa ? .

P.S. : Le vieux conseil catholique, c'était de s'occuper du prochain. Cest tout


simple, et ce n'est pas si bête. Si tout le monde s'occupait de son prochain. ça irait
déjà beaucoup mieux. Ce que l'on peut souhaiter. c'est d'éviter de donner dans les
utopies qui ont complètement usé l'imagination humaine depuis quelques dizaines
d'années. De témoigner d\m grand esprit critique. De partir d'un individu mieux
formé. ~ous en. sommes loin ! Mais nos contemporains. grüœ ù un scepticisme de
bon aloi. devraient retrouver les chemins d\m nombre cfactions collectives qui ne
soient pas idiotes.

M.P. : Je ne \·owlrais pas \'Oils quiffcr sans quelques critÙ/lll'S. Je me demande. û


tra\•ers quelqun exemples de gens qui ont été che:: Gurdiiefl: s ïl 11 'a pas. en partie.
échoué dans son enseignement. méme s'il m·ait une ,·olontl; i;osiri\·e. Je crui., t/UÏl y a
77
eu parfois une déstructuration chez ceux qui sont passés chez lui et. ensuite. une sorte
de négativisme qui apparaÎt dans leurs activités. Au « Sen•ice de la Recherche '"
vous étiez quand même, wz peu, un petit Gurdjieff. Vous déstructuriez les gens et
certains se sont trouvés complètement paumés chez vous. Votre volontl; de leur faire
saisir que faire une émission de télévision ou de radio n'était pas /"essentiel. l/ll ïl Y
avait des questions plus importalltes à se poser. ils ne la comprenaient pas toujuu~·s. et
se disaient:« Je viens pour faire quelque chose et il est en train de m 'wnener à .f{ure
le contraire. » Vous l'avez fait avec moi, d'ailleurs.

P.S.: Si je vous ai découragé au moment où vous aviez un projet. c'est que cc


projet ne pouvait pas entrer dans le « plan cadre » du Service. Je voyais tous les
jours arriver des tas de jeunes gens qui avaient leur petite idée et. moi. j'étais
obligé de rendre compte de mes sous et de produire des émissions dont une partie
était déjà marginale et dont l'autre devait répondre à peu près aux vœux de
l'institution. Donc ça m'obligeait à une certaine discipline que je faisais ré~nc~
difficilement autour de moi, avec des jeunes gens aussi infernaux que vous l'étiez a
l'époque ! Je ne faisais pas du tout mon Gurdjieff. mais mon chef d'entreprise· 11
n'y avait aucun rapport entre son enseignement et mes modestes efforts pour créer
un Service de la Recherche au sein de la Radio-Télévision. J'essayais de diriger un
groupe dans l'élaboration d'un programme de travail collectif. Puisque nous
produisions de l'audiovisuel, de la musique, des films, des émissions. je visionnais
avec le groupe de chercheurs les essais en cours et j'ouvrais ensuite la discussion·
J'essayais de faire avancer le débat. d'aider le groupe à formuler des critiques ou ù
prendre des décisions dont le bien-fondé puisse être reconnu par tout le monde·
C'était un boulot d·accoucheur. Je ne cherchais pas à imposer mon jugement
esthétique. « c'est bien, c'est mal », ce qui ne veut pas dire que je restais
complètement neutre. Je veillais au respect de certains critères que j'avais définis
une ~ois pour toutes: produire quelque chose d'intéressant. d'original. mais. sa.ns
se laisser aller à n'importe quel caprice d'auteur. atteindre un assez grand public.
Ce: c~itères-là, je n'admettais pas qu'on les discute parce qu'ils s'imposaient
ob1ect1vement : c'étaient les conditions de notre survie dans l'institution.
Gurdjieff, lui. ne s'adressait pas à un groupe. Il dialoguait. devant le groupe. avec
tel ou tel. Chacun avait son dialogue individuel avec le maître. et tout le monde en
profitait. Jamais de laïus général. Un disciple disait. par exemple : « J'ai travaillé
de telle façon, je n'y suis pas arrivé »,et Gurdjieff lui répondait. II donnait conseils
et remontrances, avec beaucoup de bonté en général. avec humour souvent·
rarement avec dureté. C'était plutôt bonhomme : le ton d'un grand-père. mais
d'un grand-père un peu exigeant.

M.P. : Je vous côtoie depuis une quarantaine d'années et nous 11 'avons jwnais eu une
conservation aussi longue. Parce que vous êtes un homme de recherche, la svmpathie
nous a permis de dialoguer. Avant de nous séparer, y aurait-il quelque (:/10se {/LU'
vous auriez voulu dire ?

P.S.: On n'a pas du tout parlé des femmes. Ce n·est pas galant.

M.P. : Ce n'est pas gafanl. Ça a été important pour n)[(s. l:\t-cc l/tH' (U a étl; une
clef ?

P.S.: La clef'! Non. On a une vocation d·hommc. on a ü penser. mai.., Je..., kmmc..,
vous permettent de vivre.
78
M.P. : Si on fait la séparation que fait Gurdjieff: le mental. le sentimem. les femmes
ça se place ml ?

P.S. : Lù. c'est le reste

M.P. : Mais c'est là oû Gurdjieff ne donne pas de réponse. Le« comrôle de soi "esr
complètement bauu en brèche par une femme. quelles que soient les catégories que
l'on puisse échafauder.

P.S. : Ce que Gurdjieff demandait. c'est qu'on ne considère pas une femme
comme une espèce de dépotoir et qu'on ne se décharge pas sur l'amour d'une
femme de tous ses problèmes existentiels. Qu'on ait la dignité. la pudeur et la force
de s'assumer. De ne pas tout faire assumer par la conjointe. Voilù ce que
demandait Gurdjieff. Ce qui a été très mal compris. d'ailleurs.

M.P. : Vous êtes aujourd'hui un homme marié. i·ous n'm•ez jamais été w1 homme
solitaire.

P.S. : J'ai été de longues années avant de retrouver une compagne.

M.P. : Qui s'intéresse à la psychanalyse '!

P.S. : Elle est psychanalyste.

M.P. : La psychanalyse, ça compte pour i•ous ?

P.S. : C'est une des rares techniques. un des rares exercices de communication qui
m'apparaisse digne d'intérêt. ù mi-chemin entre un rationalisme pur. dur et
inefficace et un spiritualisme un peu trop débordant et un peu incertain. Je crois
que c'est une très bonne mesure.

M.P. : N'est-ce pas en contradiction m·ec ce que i·ous disiez de Gurdjic.ff qui faisait
passer le mental à rrai·ers le corps ?

P.S. : La psychanalyse manque un peu de corps. Mais il y a lù une bonne technique


du langage et. ù travers le langage. un filet qui permet c.i'attraper hicn des poissons.
Mais on n'est pas forcé de tout mélanger. ni de s'imposer des exclusives. On peut
faire une psychanalyse et pratiquer des exercices corporels par ailleurs.

M.P. : Certains psychanalystes sont tr<'s séi·ércs m·ec cerwines formes de religiosité.

P.S. : Certaines formes de rcli~iosité le méritent. Mais s'il s'agit d'une


condamnation générale. ces psycha. .nalystes ont tort.

Lnrc1i1 cle !'t'missio11 clif/uwc le 1 · 1w1ir I ()87 rnr TF I


clans lu sàit· : .. /,c, <'le;, d1· /)roi! cle rt'/>Oll"<' ...

79
UNE AUTRE DIMENSION
LA QUALITÉ

Peter Brook

Depuis la Renaissance, les progrès de la science ont été vertigineux. Elle a


r exploré, jusqu'à l'inconcevable, les structures et mécanismes de l'univers. de
lïnfiniment grand à !'infiniment petit. Quel vide. en revanche, quand on cherche
dans ses équations la dimension de l'expérience vécue. Hautement abstrait et
purement mental, le système des symboles mathématiques ne peut en aucune
manière évoquer la réalité humaine d'une expérience artistique ou spirit uc l lc. Ce
système met de côté la dimension de la conscience ~il ne peut pas capturer le sens
même de la perception, ni le goût si particulier de la pensée. Aussi vivons-nous
avec deux interprétations parallèles de la réalité, qui ne peuvent jamais se
rencontrer: le langage scientifique. qui définit. et le langage de la perception
intuitive, qui englobe.
L'idée que la conscience est une partie intégrante de l'énergie et que le niveau de
conscience est inévitablement lié à la fréquence de vibration de l'énergie. ne se
trouve nulle part dans la science contemporaine. Si le travail de Gurdjieff est
profondément pertinent. c'est qu'il nous fait apercevoir des lois fondamentales qui
couvrent le champ entier labouré. d'àge en àge. par savants et artistes. Cela permet
à chaque manifestation d'être située - dans son interrelation avec les autres - en
fonction d'un facteur qui fait place ù l'expérience humaine : cc facteur nou.., le
percevons, nous le reconnaissons. nous c.:n parlons bien quïl soit indéfini-.,..,abk :
nous l'appelons la qualité. .
Aujourd'hui. qualité est un mot galvaudé. très dégradé. On pourrait même dire
qu'il a perdu sa quai ité. Et pourtant. nous vi~ons. toute not rc c x istc nec comme "'
nous savions intuitivc.:mcnt ce quïl veut dire : il guide la plupart ùc nos attitudes L'l
de nos décisions. Et. bien quïl soit très ù la mode de se défier des" jugement-.. de
valeur». nous apprécions les gens. nous réa!!issons ü leur présence. nou-.. perce\ (Hl'-
80
leurs sentiments. nous admirons leurs habiletés. nous condamnons leurs actions -
qu'il s'agisse de cuisine. de politique. d'art ou d'amour - en nous référant
inconsciemment aux hiérarchies implicites. non écrites.
Pas de meilleur champ d'étude que ce curieux phénomène que nous appelons
art. lequel transforme la nature même de nos perceptions et ouvre. en nous. un
sentiment d'émerveillement qui parfois nous coupe le souffle. Certaines fréquences
de vibration - dans les couleurs. les formes. les figures géométriques. et
par-dessus tout. les proportions - évoquent en nous des fréquences correspon-
dantes avec leur qualité et leur saveur particulière.
Il y a par exemple. dans les constructions classiques. une proportion qu'on
appelle le Nombre d'Or. qui produit à chaque fois une sensation d'harmonie et ici.
comme dans beaucoup d'autres figures géométriques. l'expérience psychologique
est liée à la description mathématique. L ·architecture a toujours observé et suivi ce
mariage entre sentiment et proportion et. à un niveau plus intuitif. le peintre et le
sculpteur. inlassablement. corrigent et affinent leur œuvre. pour que du matériau
grossier jaillisse la finesse. jusqu'à ce que l'objet soit un miroir sensible du
sentiment. Le poète passe tout au crible de sa pensée. il prête attention aux
suggestions du son et du rythme qui sont quelque part. loin derrière la bousculade
des mots que lui propose son esprit conscient. Il crée ainsi une phrase qui porte un
force nouvelle. Alors le lecteur peut percevoir le changement de ses propres
sentiments au fur et à mesure de la transformation de l'énergie par les impressions
qu'il reçoit. Dans tous les cas. il s'agit d'une différence de qualité. Elle est le
résultat. non pas d'un accident. mais d'un processus unique en son genre.
L'art que nous connaissons est d'évidence subjectif. Il jaillit en quelque sorte de
l'expérience intime. personnelle. Mais il fut un temps où il se présentait porteur
d'une objectivité qui le rendait universel. Il parlait à tous les hommes. d\m niveau
situé bien au-delà de toute limitation subjective. Quel est ce niveau ? Pour le
comprendre. il nous faut examiner l'origine de nos impulsions.
D'une manière confuse, nous tendons aujourd'hui à expliquer toute expérience
artistique et religieuse en termes de conditionnement psychologique et culturel.
Jusqu'à un certain point. c'est assez facile à prouver. Mais nos impulsions ne
viennent pas toutes de ce conditionnement. La vraie qualité est une réalité
objective. elle est régie par des lois exactes : chaque phénomène s'élève et décline.
degré par degré. selon une échelle de valeurs naturelle. Nous en trouvons une
illustration concrète dans la musique : le passage sonore d'une note à une autre en
transforme la qualité. Quand un son atteint le sommet cf une octave. la note initiale
se reproduit pour commencer une octave plus haute. La note est la même. mais.
placée à un autre niveau, elle engendre un autre sentiment.
Ce que Gurdjieff appelle « la science objective »utilise l'analogie musicale pour
décrire un univers composé d'une chaîne énergétique. allant de l'octave la plus
basse à la plus haute. On peut parler ici d'énergies plurielles. Chaque énergie est
transformée selon qu'elle s'élève ou s ·abaisse. de te lie sorte q u 'clle peut être plus
grossière ou plus fine. scion sa place dans la gamme. A chaque niveau, une énergie
correspond à un degré dïntclligencc, et la conscience même. fluctuant dans une
large gamme de vibrations. est ce qui caractérise l'expérience humaine.
Gurdjieff ne parle pas seulement d'un mouvement de l'énergie capable de
s'élever à de nouveaux degrés d'intensité. il affirme aussi la réalité d'tm niveau
ultime -- un absolu de qualité pure. En sens inverse. des énergies subtiles
descendent pour rencontrer les énergies que nous cnnnaissons et interagir avec
elles. Quand ce mélange de grossier et de subtil se produit cela change les pens~es,
les sentiments, les attitudes d'un homme, cela change le sens même de ses actions
81
et lïnfluence qu'elles exercent sur le monde autour de lui.
Ce qui caractérise la vie ordinaire. c·est qu·elle joue à lïntéricur t.I"un champ
d'énergies dont les limites sont strictement circonscrites et. scion la métaphore
musicale. qu'elle ne peut monter et descendre que sur un petit nomhre de gammes.
Dans ces conditions. le niveau de notre conscience est bas. le pouvoir de notre
pensée est limité. et les énergies disponibles nourrissent une vision. une motivation
étroites.
Gurdjieff démontre qu'il existe deux points précis dans chaque gamme. où un
mouvement en plein développement s'arrête, ou plus exactement. se situe dans un
intervalle qui ne peut être franchi que par l'introduction d'une nouvelle vibration
offrant précisément la qualité et la poussée nécessaires. Autrement, puisque rien
dans l'univers ne peut demeurer stable, l'énergie ascendante retombera inévitale-
ment vers son point de départ.
Il s'agit d'une notion radicale et très étonnante : elle signifie que toute énergie.
et par conséquent toute action humaine, ne peut s'élever de sa propre initiative que
jusqu'à un certain point, comme la flèche lancée vers le ciel qui, ayant épuisé la
force dïmpulsion qui la projette, atteint le point le plus haut et se voit forcée de
courber sa trajectoire et de retomber sur la terre. Toutefois. si le point crucial où
l'énergie initiale commence à faiblir est observé avec précision. ù cc point même
peut être apporté ce que Gurdjieff appelle un« choc », c·est-ù-dire lïntroduction
consciente d'une impulsion appropriée pour que le mouvement franchisse la
barrière et puisse poursuivre son développement ascendant. Image qui nous
permet de comprendre pourquoi les entreprises des hommes se délabrent.
pourquoi les empires tombent en décadence, pourquoi les meilleures prévisions se
révèlent fausses, et de quelle manière d'immenses révolutions font marche a rriè rc
et trahissent leurs grands idéaux. Les mêmes lois montrent qu·une certaine force.
appliquée avec exactitude. aurait pu empêcher ce retour à zéro. Mais le principe de
base n'est que rarement reconnu. et il ne nous reste plus qu·à blâmer les autres et
nous-mêmes dans l'amertume et dans la frustration.
Si, au moment vital, les énergies qui sont à rœuvre peuvent entrer en relation
avec des énergies d'un ordre différent, il se produit un changement de qualité qui
pe~t conduire à des expériences artistiques intenses et à des transformations
sociales. Mais le processus ne s'arrête pas là: il continue à se nourrir des énergies
plus hautes. la conscience s'élève jusqu'à une gamme supérieure qui transcende
l'art et peut à son tour conduire à réveil spirituel - éventuellement même ù la
pureté absolue. au sacré ~ car le sacré lui-même peut être compris en termes
d'énergies. mais d'une qualité telle que nos instruments ne sont pas en mesure de
l'enregistrer.
Dans toutes les traditions ésotériques on retrouve la distinction entre un niveau
s~p.é~ieur et un niveau inférieur. entre l'esprit et le corps. Gurdjieff place cette
d1v1s1on dans un contexte très différent. L'homme n'est pas né avec une ümc toute
faite. il est né incomplet. L·âme est matérielle comme le corps. la matière est
énergie et l'homme lui-même. par des efforts conscients. peut ü l'intérieur de son
corps développer des substances plus fines. plus fortes. Mais ce n ·est pas fa ci le. Ni
la piété, ni la détermination n'v suffisent. car même un dc~ré élevé de
- ~
compréhension peut être encore partiel et de nouveau perdu.
Gurdjieff analyse la condition de l'homme avec une précision ravageuse. 11
montre comment les hommes sont conditionnés depuis leur prime enfance. L't
comment leur vie se ùéroulc selon une longue chaine de réactions que rien ne hri-.,c.
Réactions qui. ù leur tour. donnent naissance ù tout un courant de sen ... ations L't
dïmages. qui n'est jamais la réalité quïl prétend être : il n·est que lïntcrprct~1t1nn
82
d'une réalité que son flot continu le condamne à masquer.
Chaque phénomène surgit d'un champ de forces : chaque pensée. chaque
sentiment, chaque mouvement du corps est le manifestation d'une énergie
spécifique. Mais dans l'être humain. chaque manifestation a tendance à se
« gonfler » pour en submerger une autre. Cette « bascule » incessante entre
l'esprit, le sentiment et le corps produit une gamme fluctuante dïmpulsions. dont
chacune, trompeusement, s'affirme comme « moi ». A y regarder de près. on ne
peut trouver aucune décision constante. aucune intention vraie. mais un réseau
chaotique de contradictions dans lequel l'ego trouve son illusion de volonté et
d'indépendance.
La transformation de l'être humain ne peut commencer que lorsque les sources.
que Gurdjieff appelle « centres », d'où jaillissent mouvements, sentiments et
pensées, cessent de produire des explosions d'énergies spasmodiques et désordon-
nées, et commencent à fonctionner ensemble, en harmonie.
Alors, pour la première fois, une qualité nouvelle apparaît, que Gurdjieff
appelle « la présence ». Au fur et à mesure que celle-ci croît. la matrice de nos
réactions et de nos désirs que nous nommons l'ego se dissout et, au centre même de
notre structure automatique de comportement, un nouvel espace se forme où une
vraie individualité peut apparaître.
Un homme. cependant. ne peut pas se transformer Iorsquïl est seul. Il est
« verrouillé » dans son conditionnement même. il vit dans sa propre gamme et
reste bloqué par les mêmes intervalles infranchissables. Il a besoin d'aide. Un
guide est nécessaire. et nombreux sont les domaines qui réclament son attention.
Certains enseignements visent à détruire la domination du corps. d'autres
cherchent à élever les émotions jusqu'à l'abandon extatique. d'autres travaillent à
vider l'esprit. Nombreux sont ceux où la présence du guide suffit à soulever les
élèves vers de nouveaux états. L'enseignement de Gu. .rdjieff travaille en même
temps sur tous les aspects de la psyché ~ sur l'esprit. les sentiments et le corps. Il
rejette la passivité qui pourrait naître d'une dépendance naïve à l'égard du maître·

Gurdjieff se sert souvent de la métaphore de l'acteur pour parler de l'homme


totalement développé. 11 parle de jouer un rôle dans la vie. de répondre à toutes les
exigences que font surgir des situations changeantes. de les assumer complètement.
sans perdre sa liberté intérieure. C'est exactement ce qu'on attend d\m bon acteur.
Le théütrc montre les mouvements de la vie sous une optique concentrée et qui
les rend facilement lisibles : c'est un laboratoire idéal où les idées prennent corps et
peuvent être expérimentalement vérifiées.
Un ~on acteur _ne croit jamais complètement à son personnage alors qu'un
mauvais acteur se Jette corps et ùme dans son interprétation au point de s'y perdre
entièrement : il sort souvent de scène convaincu d'avoir donné le meilleur de
lui~1!,l~me._alors qu~il _est clair pour tous ceux qui l'ont vu. quïl a été excessif.
art1hc1el. taux. Mais il ne peut en aucune façon s'en rendre compte car il est
aveugle : il n·y a pas la moindre distance entre lui-même et lïmagc quïl projette. il
a été avalé par ce que Gurdjieff nomme« lïdcntification ». A lïnwrse. meilkur
e~t l'a~!_eur et moi1.1s il, sïdc1~tific ù son rôle. Apparent paradoxe : moins il
s 1dcnt1tie. plus prntondcment il s'engage. Il est comme une main dans un gant.
séparés et pourtant inséparables. Le rôle pén0trc chacune de ses cclluks et
cependant ne l'emprisonne pas. A lïntéricur du rôle. il est libre et hautement
vigilant.
Un débutant ne peut jamais connaître cette liberté. il est prisonnier de sa
maladresse, de ses peurs, de son manque de compréhension et de son désir de
plaire. Un acteur répond précisément à cela. Dans chaque école de théâtre. quel
qu'en soit le style, le travail de tous les jours est essentiellement une quête de la
qualité. Chacun le reconnaît instinctivement et on rexprime. dans le t ravai 1
quotidien, par des mots simples comme «c'est bon », «ce n·est pas si hon que
ça», «c'est mieux », « c'est mauvais ». Ces mots peuvent se rapporter ù des
exercices du corps, ou bien à l'expression des sentiments. au rythme du jeu. à la
clarté intellectuelle, mais invariablement ce qu'on reconnaît c·est la qualité. et le
vrai but de l'acteur- le but implicite - est de se hisser là où une énergie plus fine
façonne et inspire son action. C'est à ce moment-là seulement que le rôle donne
une impression de vérité.
Pour le public, la qualité est le seul critère. Pendant quïl joue. un acteur ne cesse
d'irradier un courant d'énergie qui influence directement la qualité d"attention ~e
ceux qui regardent : à certains moments forts. rares et intenses. acteurs et pu hltc
s'unissent pour ne former qu'un seul être. Ce sont des moments de grâce où ~es
«egos» individuels ne dressent plus aucune barrière à l'expérience partagee ·
laquelle s'exprime toujours par un silence particulier.
Qu'est ce silence? Comment le définir? L'expérience nous montre quïl y a de
nombreux silences. Il y a le silence bruissant, au début de la représentation : mille
spectateurs sont là, assis ensemble ; chacun d'eux est partiellement disponihle et
partiellement captif du murmure de ses pensées, de ses soucis.
Il Y a aussi ces moments de silence que nous traversons, l'un après l'autre. au fur
et à mesure que nos sentiments sont touchés et que nous partageons de plus en plu.s
avec ceux qui sont autour de nous. Alors la qualité du silence change. il
s'approfondit très sensiblement jusqu'à ce qu'une expérience commune nous
~é~nisse, jusqu'à atteindre finalement ce point précieux où l'on entend tomher une
epmgle? où le silence est à la fois rempli et vide. et où, en quelques rares occasions.
le .Pu~hc comme un seul être vit un moment d'intense beauté. Ce processus nous
fatt vivre une « montée » dans une gamme de valeurs et nous fait saisir alors la
réalité de la qualité.
Cependa~t, quelque forme qu'il prenne, l'art ne peut nous donner que des
reflet~, de simples aperçus, des réalités cachées. Son effet étant partiel et fuyant ne
peut Jamais établir une compréhension durable. La vraie valeur de l'art n ·est pas
dans ce quïl est, mais dans ce qu'il suggère. Il nous rend capables de découvrir en
nous-mêmes de nouveaux degrés de lucidité. lesquels peuvent s'élever jus4u'ù un
niveau culminant de conscience, là où toutes les images ne sont plus qu'omhres
fugitives.
En ignorant le mystère de la qualité, nous amenuisons plus encore la perception
de notre relation vivante avec le cosmos. Dans cette ignorance nous voyons
l'homme comme un accident dans un univers d'indifférence. Même si les
biologistes et les psychologues reconnaissent la nature émotionnelle de la
personne, ils sont forcés de l'expliquer comme un sous-produit de son angoisse en
face du vide universel. De cette manière. tout ce que produit l'homme. de la hutte
à la cathédrale, des peintures rupestres au grand art officiel. jusqu'aux religions.
tout est regardé comme un ensemble de défenses de plus en plus sophistiquées
contre la terreur du chaos.
La dimension spirituelle ne renie nullement notre peur primitive du vide. mais
elle révèle. par rexpérience directe. !"existence d'un autre vide. Cc vide. in tï r~ i et
intemporel, n·a pas de nom : il entoure toutes choses. et de sa vihration supreme
émane la plus haute des énergies qui puissent se répandre dans un monde o..;oum1..,
84
au temps. Ainsi, notre possibilité d'expérience est nourrie aussi bien d'en haut que
d'en bas, par ce qui donne l'apparence de deux champs. liés l'un à l'autre. dont les
qualités sont totalement opposées ; comme deux silences dans un silence. un
silence animé par la conscience et un lourd silence de plomb. Entre les deux
s'élèvent et retombent les gammes de notre existence.
L'homme ra toujours su. par intuition. Il ra souvent exprimé en mots
séduisants. en idées fascinantes, mais seule l'expérience vivante peut y donner
accès. Un changement de qualité n'arrive pas par accident. Un changement de
qualité dans l'être est le résultat d'un processus précis. Il s'agit là d'une
« connaissance » qui comble le fossé entre science et humanité. que Gurdjieff. au
prix d'un travail incessant. voulait apporter à l'homme d'aujourd'hui. Il y a une
vraie joie dans la qualité trouvée. une vraie souffrance dans la qualité trahie. et ces
deux expériences sont les moteurs qui. sans relâche. renouvellent notre recherche.

85
RECHERCHE INTÉRIEURE
La compagnie du comédien

Jean-Claude Carrière

Rappel de soi. retour à soi. Gurdjieff le dit avec insistance. L'essentiel est ù cc
point-là, sans lequel toute perception, toute connaissance, toute action nous reste
interdite ~toute existence même. qu'elle soit la nôtre ou celle du monde. car nous
n'avons pour nous accrocher à l'inconnu que ce repère fugitif, cerné par toute une
armée de faux-semblants.
Se chercher, se chercher sans cesse, avec rigueur, drôlerie. invention et sévérité.
Se chercher dans l'espérance de« devenir», car toute recherche qui n'entraînerait
en nous-mêmes aucun changement ne serait que simple foutaise. Chercher en
s'appuyant d'un côté sur la sagesse populaire, personnifiée une fois pour toutes par
l'ineffable Mullah Nassr Eddin et ses maximes déconcertantes, et de l'autre côté
sur un rapport avec quelque guide efficace, qui poserait sur nous le regard de
l'ami : « l'ami de notre essence ».
Se méfier catégoriquement de tout le reste, dans l'indispensable descente en soi·
Prendre d'abord pour hypothèse que l'espèce humaine - composée d'« êtres
tri-cérébraux » - fut autrefois gratifiée d'un organe particulier, situé ù la hase de
la queue (du temps où nous en avions une), l'organe kwulabuffer. La fonction de
cet organe. dans le nom duquel on croit reconnaître l'énergie centrale du yoga. la
Kundalini, était simple : nous empêcher de voir la réalité. Plus exactement : nous
faire prendre l'imaginaire. ou l'illusoire. pour le réel. Nous persuader que cc que
nous voyons, entendons, percevons et comprenons. qu'il s'agisse de nous-mêmes
ou du reste du monde. constitue la réalité seule et véritable.
Par la suite, sur un ordre supérieur, nous raconte Gurdjieff, cet organe disparut
de notre corps, mais, par une sorte de « prédisposition héréditaire ». ses effets se
font encore sentir chez la quasi-totalité de nos semhlablcs. Nous continuons, -
malgré les interventions salutaires. mais aussitôt détournées, de certains « Envoyés
d'En-Haut », fondateurs de nos religions - à croire que le mondl: tel qu'il nous
apparaît est réel.
86
Cet organe exerce toujours sur nous une force véritablement hypnotique. qui se
traduit par une suggestion profonde. Et nous sommes si fortement ensevelis dans
nos certitudes trompeuses que l'idée même d'en sortir nous paraît absurde.
L'homme dort et dit : « Je suis éveillé. Pourquoi m'éveillerais-je ? »
Puissance de l'imagination, dit Ouspensky, puissance de la fantaisie. « qui
usurpe la place d'u1Ze fo1Zctio11 réelle ». Lorsqu'un homme rêve au lieu d·agir.
lorsque ses rêves prennent la place de la réalité, lorsqu'un homme se prend
lui-même pour un lion, un aigle ou un magicien. c'est la force de Kundalini qui agit
en lui ... Kundalini est une force qui a été introduite dans les hommes pour les
maintenir dans leur état actuel.
Ainsi nous continuons à croire, encouragés par des paroles séduisantes (Socrate.
Descartes, Freud), que nous pouvons nous connaître nous-mêmes et que. par
conséquent - car le pas est vite franchi - nous nous connaissons. Si vive est notre
vanité, si léger notre esprit, que nous vivons corsetés dans des images très précises,
nous qui ne sommes que brouillard.
Cette illusion, fréquente en ce qui concerne le monde ( « je connais le Mexique,
je connais Rabelais»). s'aggrave quand nous en venons à nous-mêmes, car nous
sommes tous convaincus de nous connaître mieux que les autres ne nous
connaissent. Il est assuré depuis longtemps, le Mahabharata le dit à plusieurs
reprises, que s'il arrive que certains d'entre nous se plaignent de leur santé, de la
faiblesse de leurs membres et même de la laideur de leur visage, personne ne se
plaint de son intelligence. Notre jugement individuel est toujours le meilleur du
monde. Autosatisfaction ordinaire. où l'esprit admire l'esprit, et qui fait barrière à
toute avancée.
Aussi entendons-nous chaque jour, sous une forme ou sous une autre. quelqu'un
nous dire : « Moi je suis comme ceci, je suis comme cela »,et nous percevons autre
chose. Ou bien il se trompe. ou bien il ment. Notre regard sur cette personne est
différent, parfois même contraire. Malentendu flagrant dans une pièce ou dans un
film, quand des personnages procèdent interminablement à des analyses
réciproques qui nous semblent toujours arbitraires ( « la psychologie, exercice
arbitraire et aveuglant », disait Bunuel), superficielles et apparemment fausses -
fausses, tout simplement parce qu'à certains moments notre point de vue diffère et
nous nous trouvons en désaccord. Nous ne les voyons pas comme ils disent qu'ils
sont.
Les effets héréditaires de l'« organe kundabuffer ». en ce qui concerne une
éventuelle recherche intérieure (où il serait vain de décider à l'avance de ce que
nous allons trouver). ces effets sont d'autant plus redoutables et raffinés que les
outils ordinaires de cette recherche - la pensée. la réflexion. l'introspection -
travaillent en quelque sorte sur eux-mêmes. La pensée sécrète ainsi en permanence
sa propre illusion, qui est de croire qu'elle pense. de même que la conscience. pour
employer une autre terminologie. se persuade aisément qu'elle est éveillée.
attentive et libre.
Plus exactement : la pensée s'imagine qu'elle peut se distinguer d'elle-même et
s'examiner de l'extérieur, comme un objet séparé, immobile ; alors qu'elle est très
précisément le contraire, inséparable. mouvante et vague.
Nous croyons aujourd'hui - les neurologues nous l'affirment - ce que nous
pressentions depuis des millénaires : que notre cerveau, prodigieux organisme. est
trop souvent aussi cette chose paresseuse qui aime par-dessus tout ( « ù la folie ».
parfois) les simplifications, les réductions. prodige assoupi tout disposé ù adhérer
solidement à la première fumée d'une parole adroite - ou criarde, selon les cas.
car il est tout aussi craintif que paresseux-, multiples sont les pièges tendus tout
'f..7
au long de ce descente : les merveilles qui vont nous éblouir et nous paralyser à
telle ou telle étape ; les miroirs déformants que nous croyons fidèles ~ les abîmes
que nous préférons éviter, ou franchir sur une étroite passerelle, un bandeau
d'argent sur les yeux. Tout un paysage chaotique, dans un désordre insupportable,
où notre premier désir est d'établir une cohérence plus reposante. de dresser une
carte acceptable qui rendra facile notre voyage. Facile et douteux.
Tout est fait, dans cette exploration nécessaire d'une « maison qui attend son
maître» - car sans elle il est vain d'essayer de connaître le reste. qui n'existe qu'à
travers nous, autrement dit, selon Gurdjieff. « pour cesser d'être une machine. il
faut connaître la machine » - tout est fait pour nous empêcher de voir loin. Notre
cerveau, si c'est de lui qu'il s'agit d'abord dans cette aventure. se joue des tours ù
lui-même, comme un illusionniste qui s'étonnerait de son art et se prendrait
sincèrement pour un vrai faiseur de miracles, avant de s'applaudir inlassablement.
à la fin de son numéro.
Le cerveau procède même. si on le provoque, par une pensée rétractile. un~
pensée en colimaçon. fuyante et molle, qui tourne et retourne sur elle-même. qui
s'entortille dans des mots harmonieux. qui s'alentit. qui oublie sa démarche. tant et
si bien que la tentation de nous arrêter ici et là, devient assez vite irrésistible. Farid
Uddin Attar le savait et le disait déjà, quand les oiseaux impatients du
Mantiq-ut-Tayr s'élançaient dans la traversée des sept vallées « Tout cc qui
t'arrête devient ton idole. »
Notre cerveau se prosterne souvent devant lui-même. Il vencrc aussitôt ce qui
naquit de lui. Il ne se rend plus compte qu'il est en même temps l'adorateur et
l'adoré, qu'il est l'outil aussi bien que l'obstacle.
Le travail sur l'écriture et la réalisation d'une pièce, ou d'un film. qui consiste ù
s'exprimer indirectement, avec l'aide d'un metteur en scène, d'un groupe de
techniciens et d'acteurs, permet à certains égards une réflexion parallèle ù notre
aventure intérieure .
. ~u·y a-t-il à trouver? Personne ne le sait d'abord. Personne ne peut dire qu'une
piece de Shakespeare ou de Tchekov a été écrite dans tel ou tel but. L'ambition de
c7s pi~ces est d'être vivantes et vraies, mais elles se gardent bien d'illustrer.
d expliquer. Elles ne veulent rien dire. Si elles présentaient une thèse. une idée.
point ne serait besoin de faire une pièce. Un livre suffirait. comme il y en a
beaucoup.
Ces pièces - et d'autres, et des films aussi - proposent une totalité vibrante.
indéfinissable, irréductible à l'analyse, même la plus décortiquante. Impossible de
les aborder comme l'exposé de quelque pensée. Ce serait de les réduire. les
étrangler - tentation permanente de l'idolâtrie. Metteurs en scène élémentaires.
Là comme ailleurs, plus encore qu'ailleurs peut-être, s'applique la parole ancienne
de Mowlana : «La compréhension, c'est ne pas comprendre. » Parole qui fait
écho, à l'évidence. au« connaître, c'est ne pas comprendre »de Lao-Tscu.
Toute vraie connaissance - par excellence celle de soi - a horde tôt ou tard au
rivage inconnu. Il faut essayer d'entendre toutes choses. nous dit Mowlana. avec
notre oreille intérieure. Et il ajoute. ailleurs : « Ce n'est pas en contemplant la mer
que tu connaîtras la perle. Si tu veux connaître la perle. tu dois plonger. ,, Mais
comment plonger? A quel endroit? Avec l'aide de qui ? Existc-t-il une méthode ?
Le travail partagé avec les comédiens nous en montre les points Jiftïciles. Une
zone claire est indispensable au début des répétitions. (( Rien ne sert de se lancer
avant de comprendre ». a coutume de dire Peter Brook aux acteurs menacés par la
facilité et l'enthousiasme. Une approche calme. une lecture lucide et rdkch1c "'ont
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d'abord tentées, ne serait-ce que pour révéler le flou, le contradictoire. tout ce qui
va faire difficulté.
Mais l'illusion la plus grave (comme la plus répandue), le travail le plus
pernicieux de I'« organe kundabuffer ». consiste à nous persuader que cette
approche intellectuelle est suffisante. que l'analyse intelligente suffit. que le jeu de
l'acteur ne doit être qu'une mise en forme et en voix d'une idée préalablement
mâchée par l'esprit.
Le cerveau, toujours réducteur, même s'il se plaît à se titiller par des minuties
extraordinaires, ne peut jamais sortir de lui-même, car il est froussard comme un
vieux poisson. Grisé par ses raisonnements. accablé de motifs articulés dans le bon
ordre, il ne peut jamais atteindre à la totalité de l'être. A travers l'acteur. c'est un
personnage qui s'agite devant nous, qui nous parle, qui se déplace. qui gesticule,
mais qui ne vit pas.
Il faut atteindre l'autre zone, ou les autres zones. celles que l'analyse ne peut ni
pénétrer ni même délimiter, les profondeurs où le vrai mystère s'abrite. La
compréhension plus ou moins lucide s'arrête, doit s'arrêter à un certain étage.
Au-dessous (ou au-dessus. ou tout autour) il faut laisser vivre. il faut préserver le
brouillard des projecteurs de l'intelligence. Car la vraie vie, la vie complète est là,
celle qu'on n'explore que par l'action, que par le jeu. Tous les bons acteurs le
savent : après les exercices et les explorations multiples vient enfin le moment où il
faut se lancer, comme les papillons amoureux de la flamme, sans être bien sûr du
retour. La connaissance du personnage, la connaissance vraie, est au prix de ce
risque. Connaissance aussi fulgurante que passagère, qui laisse à la sortie de scène
dans une sorte de stupeur. La retrouvera-t-on demain ? On ne sait pas. Ouspensky
le dit bien, rapportant les propos de Gurdjieff :
« Vous verrez que vous pouvez penser, sentir, agir, parler. travailler. sans en être
conscient. Et si vous apprenez à voir en vous-même les moments de conscience et
les longues périodes de mécanicité, vous verrez avec la même certitude chez les
autres à quels moments ils sont conscients de ce qu'ils font et à quels moments ils
ne le sont pas. »
On ne saurait mieux parler de la condition de l'acteur. Tout aussitôt pourtant
cette démarche (qui dans certains cas est une technique) appelle un autre danger.
celui d'être « pris ». cet état particulier et inconscient. proche de l'attachement et
quïl dénonce avec force. Cela mérite une assez longue citation :
« Il est indispensable de voir. d'étudier l'identification. afin d'en déceler en
nous-mêmes jusqu'aux racines les plus profondes. Mais la difficulté de la lutte
contre l'identification s'accroît encore du fait que, lorsque les gens la discernent. ils
la regardent comme une qualité excellente et lui décernent les noms d'"'cnthousias-
me", .. zèle" ... passion'', .. spontanéité", '"inspiration", etc. Ils considèrent qu'on ne
peut réellement, en n'importe quel domaine, faire du bon travail que dans un état
d'identification. En réalité. c'est une illusion... L'homme identifié n'est plus
qu'une chose, un morceau de viande ~il perd jusqu'à ce peu de ressemblance qu'il
avait avec un être humain. En Orient. où l'on fume le haschich et d'autres drogues.
il arrive souvent qu'un homme s'identifie à sa pipe ... Voilà l'identification. '""Mais
pour en arriver là. le haschich ou l'opium ne sont pas du tout nécessaires. Regardez
les gens dans les magasins. les théàtres ou les restaurants. Vovez comment ils
s'identifient avec les mots quand ils discutent ou essavcnt de j1rouver quelque
chose. particulièrement quelque chose qu'ils ne connai~sent pas. Ils ne sont plus
que désir. avidité. ou paroles : d'eux-mêmes. il ne reste rien. "
Reprenons avec prudence une antique analogie. qui vaut ce qu'elle vaut : nous
sommes notre propre acteur. Nous jouons en permanence notrL' rôle. ù notre
~l)
façon. Nous fabriquons notre masque et nous le portons tant bien que mal. même
s'il laisse voir qu'il est un masque. Nous sommes aussi notre propre metteur en
scène, notre montreur d'ombres, et notre premier. notre cher public.
L'analogie a des limites claires. Mais la comparaison peut avoir une utilité. Le
travail avec les comédiens, et les éclairs incomparables qu'il fait apparaître. peut
dire plusieurs choses à ceux qui ne le pratiquent pas ; et d'abord que la vérité d'un
personnage vivant, sur scène ou hors de scène. est toujours au moins douhle. et
Gurdjieff dirait triple. Elle est une alliance, un assemblage de différents niveaux.
au lieu d'être séparation, compartimentage. Elle est une conscience et une
inconscience, à chaque instant. Elle est une mobilité incessante. qui peut paraître
même aberrante et gratuite. une quête. une incertitude qui à certains moments doit
prendre forme, doit se préciser et se fixer. sinon toute représentation devient
impossible.
Au cinéma, cette fixation est définitive. C'est une des faiblesses de cette
expression, car le monde va, les modes changent commes les goûts. et le jeu de ce
comédien, qui aujourd'hui nous enchante. peut nous sembler un jour vieilli. Au
théâtre, dans les meilleurs cas, cette fixation n'est pas minutieusement verrouillée.
Elle laisse place, chaque jour, à un changement. à la pénétration invisible de la vie
de ce jour-là, pour une rencontre unique entre un public et des acteurs. une
rencontre qu'on ne verra plus. qui est la vérité de ce soir, de ce soir seulement. car
dès le lendemain le monde aura bougé, comme le public qui en fait partie.
« Oui connaît autrui, disait Lao-Tseu, est intelligent. » Et bien entendu le
contraire est vrai. Ainsi devons-nous sans doute, dans notre recherche intérieure. ù
l'image de certains comédiens porteurs de vie. nous fixer sans nous verrouiller.
rester lucides en sachant nos abîmes. Et nous devons aussi, comme le comédien. à
ch~que instant nous lancer dans une action qui n'existe pas encore. qui prendra
e~1s~ence avec nous, grâce à nous, une action où je peux changer gestes et
rep~1q~es, une action imprécise et pourtant sue par cœur (ou presque). avec
v~nat~~ns et erreurs possibles. L'immobilité froide de l'observateur, dont même les
sc1entif1ques nous disent aujourd'hui qu'elle est utopique en laboratoire. ne peut
p~s convenir à nos états intérieurs. Les assagir serait les effacer. Ils doivent être
vecus et. connus au même moment. Sinon, la pièce finie, il sera trop tard.
Exercice contradictoire et difficile, très difficile. Cette voie. Gurdjieff J'appelle
«la voie de l'homme rusé ». Elle est l'adaptation suprême. non seulement ù ce
monde qui change, mais à la manière dont il pourrait changer. Elle est un
changement - subtil et ferme - qui se pénètre d'un autre changement. La ruse
supérieure est celle d'Ulysse, mais aussi celle de Krishna. Elle est la faculté
indéfinissable qui, dans toute recherche, dans tout combat. permet de trouver un
pa~sage insoupçonnable entre deux murailles qui se resserrent jusqu'à n'en faire
qu une.
~ett~ ruse inattendue, qui se porte au secours de l'esprit - cet esprit languissant
et 11lus1onné - d'où vient-elle ? Et comment l'atteindre. Comment surtout la
retrouver. ne pas la perdre ? Ce que nous savons de nous, à lïnstant où nous le
vivons, comment ne jamais l'oublier ?
Les forces de l'oubli sont lourdes, et surtout de rouhli de soi. Puissante est
l'attraction d'être passif comme « un morceau de viande ». Et confortahk. Et si
tenace. Voilà sans doute la raison pour la4ucllc. en reprenant les mots de
Gurdjieff, «les hommes ne sont pas des hommes"· pour4uoi ib se laissent "'i
aisément distraire et endormir. pourquoi le rappel de sui est si tyraniqucmcnt
nécessaire, et doit être si fréquemment renouvelé. C'est ù ce seul prix, semhle-t-iL
que la ruse pourra sïnsérer. de temps en temps. dans notre si dure carapace. Mieux
90
on connaît quelqu'un, mieux on le trompe.
Tout le travail de Gurdjieff - l'unanimité se fait sur ce point - tendait avant
tout à être pratique. Il se proclamait volontiers sceptique, matérialiste et rejetait
toute théorie, fût-elle de l'être ou de la transcendance.
Pour ceux qui. comme moi, ne l'ont pas connu, une seule question se pose :
comment se servir aujourd'hui de Gurdjieff? Comment lui demander son aide ?
C'est la seule question qui vaille, la seule qu'il eût acceptée.
On peut bien sûr répondre : « en lisant ses livres, ou bien les témoignages de
ceux qui l'approchèrent ». Mais il ne s'agit que de signes sur du papier. Il ne s'agit
que d'une lecture. exercice par définition immobile. Souvent, il nous a lui-même
mis en garde contre la chose écrire. contre ce que Mowlana appelait« la brume des
mots », qui nous cachent agréablement la réalité et participent, de ce fait, de
I'« organe kundabuffer ». Les mots ne sont qu'une approximation. un code, une
utilité. Il faut s'avancer au-delà, il faut atteindre l'expérience.
Dans cette recherche de soi, de ses niveaux, de ses énergies. de ses relations avec
les autres. avec le monde. un certain nombre d'exercices sont précieux. qui
peuvent ainsi projeter sur nos terres secrètes une lumière perçante et neuve. qui
viennent de loin. qu'on peut répéter et même modifier, qui donnent la parole au
corps et au sentiment, souvent dédaignés. Oui, le corps a son mot à dire. On
l'oublie toujours. Il n'est pas simplement l'outil, le serviteur.
Ici aussi nous rejoignons un certain travail des comédiens. Pour Peter Brook et
les membres de son groupe, au fil des années, des exercices sont devenus
indispensables. Aucun travail sérieux ne saurait s'en passer. Tout acteur sait que
son corps invente, si on le prépare et si on l'écoute. II s'agit dans ces exercices de se
calmer et de s'éveiller à la fois, de s'éveiller ensemble, d'être ensemble. Mais il
s'agit aussi. en se rendant disponible au travail qui vient, de ne pas oublier les
autres, qui nous regardent. qui sont vivants près de nous. avec qui nous allons
devoir sentir, agir, jouer. Tout un réseau de relations sensibles se tisse à ce
moment-là. Le « rappel de soi »conduit ainsi presque inévitablement au rappel des
autres, à une vie active dans le monde. au contraire des anachorètes d'autrefois qui
voulaient trouver l'épanouissement intérieur dans la solitude de la forêt. ou du
désert. solitude précaire. vite envahie de tentatrices aux pieds palmés.
1
On parle souvent d'un labyrinthe intérieur. L'expression est assez trompeuse.
car, dans un labyrinthe réel, quand le bon chemin est parcouru, on peut le
marquer, le répéter facilement, comme font les rats affamés. Notre labyrinthe à
nous peut se modifier d'un jour à l'autre. et il faudra de toute façon plusieurs fils.
qui parfois s'enchevêtreront. Cette demeure intérieure est assez semblable aux
palais que construisait Maya, l'architecte suprême, le grand maître de l'illusion :
palais qui présentaient à l'œil et à la main une consistance, une organisation. mais
qui pouvaient se modifier en un instant. Palais « où les pensées pouvaient prendre
corps » et par conséquent bloquer un passage, nous égarer, nous affoler. Palais où
tout à coup peuvent s'étendre des marécages dont on ne soupçonnait ni l'étendue
ni l'épaisseur.
Même si l'on reconnaît en passant. avec un peu cfentraînement. cette souche
ancienne, cette tenture familière. cette chambre obscure et toujours froide où
rôdent nos effrois d'enfance, et nos désirs, nos chocs. nos déccj1tions. d'autres
corridors s'ouvrent et s'allongent sans cesse. des lampes inconnues s'allument et
s'éteignent. II semble bien que l'on puisse dire : à l'infini.
Aussi toute recherche dans ce labyrinthe sans loi doit-elle. chaque jour.
inlassable, recommencer. Riche ou pauvre. notre palais n ·a ni commencement. ni
fin. ni stabilitc. ni géométrie. Même le sens de la visite chan!!t'. Longue. k'nte.
91
l'exploration. Une présence attentive. ni complaisante. ni cruelle. une présence
comme l'était celle de Gurdjieff. peut sans doute nous aider considérahlemcnt.
Choisissons bien notre lanterne et nos sherpas.
Il me semble, à la fin de ces notes brèves. que ce Gurdjieff que je n'ai pas connu
m'accompagne aujourd'hui, si je le veux bien, de plusieurs manières. Je vois par
exemple qu'il répète avec insistance, et une sorte d'ironie secrète. que tout est
matière et que la matière est partout la même. Sur ces deux points. la science la
plus pointue lui donne raison.
Je vois aussi qu'il me recommande, comme Descartes. de me méfier
attentivement des charlatans, des magiciens. de tous les faiseurs de systèmes et
fondateurs de pseudo-religions. Mais - poussant plus loin que Descartes - il me
dit de me méfier également. et même de me méfier surtout de moi-même et de ma
pensée. II me fournit quelques trucs pour me préserver des mirages. au premier
rang desquels je place la dénonciation des réminiscences puissantes de r« organe
kundabuffer »,invention commode et brillante. qui peut changer tout regard sur la
vie.
Mais principalement. dans ce monde où« tout ce qui existe tend vers le has ». il
nous donne un exemple exigeant, difficile à saisir. d'une vraie manière de vivre.
Car nous avons toujours tendance - et même en écrivant cet article, je le sens - à
nous plaire aux explications littéraires, à la forme raisonnante et discursive qui
nous est familière, à laquelle nous rêvons sans doute - à moins que ce ne soit à des
chiffres, à des équations - de réduire un jour le monde enfin connu.
Par sa vie comme par son travail, par sa lucidité déroutante, par ses dérohades.
ses errances, son refus entêté d'un enseignement ordinaire (au risque de décevoir
et d'irriter), par son rappel presque obsédant du retour à soi, par ses questions
embarrassantes : « Quand vous vous rappelez vous-mêmes, qu'est-ce que vous
vous rappelez au juste ? », par sa conduite imprévisible. par son humour. par ses
paradoxes, Gurdjieff nous dit au contraire. dans cette fin de siècle où chacun
,.. ~é~èbre.à l'envi l'effondrement des idéologies (mais surtout, c'est à remarquer. des
1
?eolog1es. des autres) que tout travail sur soi doit être complet, que rien . ne
s accomplit dans la solitude, qu'on ne s'échappe pas du monde, que rien n'est nen
sans le vivre.
Ce travail n'est rien sans le souffle de vie, sans le hasard du jour. sans les
contraires avalés. Chaque matin. quand nous rentrons en scène, quand nous
croyons nous révei11er, rien n'est acquis. Tout est à risquer, à refaire. Sur notre
scène, la plus belle conquête - la nôtre - reste toujours à conquérir.

92
ENTRE LA FORME
ET L'INDÉFINISSABLE

Christian Beck

Regarder une œuvre d'art semble aller de soi et ne poser aucune difficulté
particulière. Mais ce moment est-il toujours vraiment celui d'une rencontre avec
l'œuvre ? Devant la sculpture, le tableau auquel nous faisons face, au milieu de
l'architecture qui nous entoure, le premier contact ne déclenche-t-il pas soit un~
suite de pensées qui s'enchaînent par associations, soit des émotions qut
m'entraînent dans une rêverie ? Je prends ce jeu associatif et cette rêverie pour.une
plongée dans l'œuvre, alors que j'en suis loin, perdu dans un monde automatique
de pensées ou d'émotions. Je m'oublie devant ce qui n'est plus qu'un prétexte. La 1
différence est grande entre cet état et la tentative d'attention qui peut créer et
maintenir, par une demande de chaque instant, une relation à l'œuvre. Cela
impose de ne pas s'investir tout entier dans l'idée ou l'émotion qui naît, mais de
rester aussi en contact avec l'impression de notre présence. Si le flot se calme un
peu, s'il ne prend pas toute la place, le début d'un silence intérieur devient le lieu
d'un instant de vie qui nous concerne et, par cet exercice de l'attention, le moment
se transforme en expérience. Le rapport à l'œuvre d'art, au plus fort de son sens.
remue et transforme celui qui s'y livre. On n'en sort pas indemne.
Le travail, proposé par Gurdjieff, de séparation d'avec la pensée associative
comme d'avec le courant émotionnel, au profit d'une attention plus ouverte, peut
aussi permettre ce recul et modifier ainsi mon rapport à l'œuvre d'art.
Je me retrouve. face à l'œuvre. Apparente contradiction qui veut que lorsque je
lui accorde enfin mon attention la plus calme et la plus ouverte. c'est une double
perception que je vis : I'œuvre s'éclaire. respire, vibre doucement. je perçois en
même temps ma propre présence dans une question dont le retour m'étonne
chaque fois. L 'œuvre me ramène au mystère de ma présence au monde. Qui suis-je
donc ? Une relation vivante est établie, mais d'où vient cc regard qui saisit dans un
même champ l'être qui regarde et la chose regardée ?
Ce n'est pas un phénomène qui revient automatiquement. avec la régularitL;
l)J
d'une rencontre banale. Parfois. la force de rœuvre est telle que f en suis stoppé
sur-le-champ. comme sont rompus le flot du discours intérieur et l'animation
émotionnelle. Plus souvent. arrivé devant rob jet de la recherche. il faut
commencer par prendre le temps. Le temps de respirer. de laisser s·apaiser
l'agitation intérieure. Ce n'est qu'en faisant ainsi un peu de place en moi que je
retrouve une autre sensibilité. II n'y a plus rien à chercher ni à dire. l"œuvrc diffuse
sa présence en silence. C'est une fracture dans le cours habituel de la vie. Même si
ce moment est l'aboutissement d'une lente tentative de retour au calme. d·un
apaisement intérieur progressif, qui peut demander un certain temps. il y a un
instant de passage, qui n'est pas toujours clairement perceptible. qui marque une
rupture. Une faille a brisé le déroulement ordinaire des choses.
Une joie m'envahit alors; elle n'est plus du domaine de l'émotion habituelle.
mais elle émane d'un sentiment de grand accord avec les formes qui sont là. d·une
conviction intime et douce que, si nous pouvons vibrer à cette expression du
monde, c'est que nous partageons avec elle notre relation à une secrète harmonie.
C'est une joie calme, faite à la fois de l'impression d'une petitesse acceptée et d·un
sentiment de gratitude pour tout ce qui est reçu à ce moment.
Dans cet autre monde qui se met à vivre, je suis peu de chose. mais ma présence
minuscule dans cette immensité acquiert. de sa propre perception. une grandeur
nouvelle et étrange.
Cette apparition d'un autre sentiment ne peut pas être séparée d·une
transformation de la pensée. C'est un goût analogue à celui que l'on connaît
lorsque l'on s'est installé pour un travail intellectuel, et que. dans le calme. se
mettent en place les éléments qu'apporte une lecture. Dans cc silence. des idées.
c'est-à-dire des relations cohérentes, montent peu à peu, comme une joie faite de
la double surprise d'assister à l'émergence d'une compréhension nouvelle et de se
ressentir simultanément actif et étranger dans cette apparition. A lïmpression
ha~ituelle d'avoir une idée a succédé l'étonnement de sentir émerger une pensée
claire dont nous ne sommes pas l'origine, mais qui. sans cette tentative. ne serait
pas apparue. Ce goût rare et fin est lié aussi à l'impression de nouveauté de ce qui
est compris : impression de déboucher dans un monde neuf. Est-ce l'effacement
qui donne une telle disponibilité ? Une sensibilité véritable ne passe-t-elle pas. en
effet, par le retrait de celui qui observe ? C'est bien parce que l'on a pu laisser
tomber, un moment, ses convictions. et toutes ses connaissances. que l'on perçoit
autrement. Nous oublions que notre savoir fait barrage. et que l'enthousiasme
même qui nous porte vers l'œuvre nous renvoie trop souvent à notre propre monde
émotionnel. De même que ce qui est trop connu. ou que l'on croit connaître. est
rarement regardé - je n'attends plus rien. je sais déjà tout-. la passion de revoir
ce que j'aime se retourne vite en une plongée de rêve dans mes propres émotions.
do~t ~'œuvre n'est déjà plus que le prétexte lointain. et qui n'a plus de rapport -
fl_lats a ce moment-là, je l'ai oublié - avec le fin sentiment qui naît de l'ouverture
simultanée aux formes contemplées et à la présence de l'être qui regarde.
Dans cet acte. le temps, lui aussi. est transformé : étrangement à la fois aholi et
revêtu d'une présence plus forte. Le temps compte dans cette expérience. car la
tentative s'inscrit dans les minutes qui passent. et cet effort a hcsoin de la durée.
L'expérience requiert un travail de l'attention. et cette lecture se fait dans la lente
rentrée en soi-même qui permet un progressif déchiffrement de l'<cuvre. Il faut
«donner» son temps. Mais il est aussi vrai que le déroulement chronologique dont
je suis. dans le cours habituel des choses. convaincu d'avoir conscience c..,t rompu.
L'espace prend une épaisseur. une densité vivante. et ks minute..., qui passent ne se
succèdent plus les unes aux autres. mais constituent un moment unique. plein ..... an...,

94
durée, et que je perçois dans son appartenance à tous les moments analogues que
j'ai déjà connus. Étonnement de reprendre pied pour quelques instants dans une
absence de durée. Revivre à nouveau l'évidence que toute œuvre est un
commencement. et qu'un commencement est le lieu de tous les possibles.
Dans cette perception. l'exercice de la sensibilité et celui de la pensée ne sont pas
séparés. La forme fait sens. et le sens dilate et fait vibrer les formes. Entre la
compréhension de ce qui constitue l'œuvre, de ses rapports internes de
composition. du rôle respectif du dessin, de la couleur et de la lumière. de
l'agencement des formes qu'elle regroupe. et la perception de la vie qui la
parcourt, se noue un va-et-vient dont l'attention émue tient le fil. Alors la réflexion
n'est plus coupée des mouvements du cœur et la compréhension est une pensée
sensible. L'œuvre vit.
Dans l'Expulsion du Paradis, de Giovanni di Paolo, le geste de l'ange qui pose,
de ses bras tendus, ses deux mains sur l'épaule d'Adam, s'ouvre soudain d'un autre
sens possible. Pousse-t-il vraiment le premier couple hors de ce jardin. ou tente-t-il
de l'y retenir'? Dans la chapelle des Scrovegni. passé k premier choc que provoquent
les fresques de Giotto. c'est par k déplacement de mon corps dans l'espace que des
rapports nouveaux s'éclairent. Comment. autrement que par cette expérience physi-
que. s'ouvrir ù l'opposition des figures- l'espoir et le désespoir- qui se répondent
des deux côtés de l'entrée. interrogation lancée ù celui qui pénètre dans ce lieu '?Dans
l'abbatiale de Conques. la lumière du soir fait vivre le chœur. Et l'ordonnance des
baies axiales s'impose. Tout au fond et en bas. la baie de la chapelle centrale : puis la
grande arcade. dont le surhaussement ouvre sur la voûte. sombre. du déambulatoire :
un peu plus haut. après la corniche. l'ouverture sur le passage. obscur. qui ceinture le
chœur de son demi-berceau : et sous le cul-de-four. enfin. la fenêtre supérieure.
Étagement. rythmes. ruptures : de cette perception naît un nouvel équilibre et un
autre rapport de mon corps à l'espace qui m'englobe.
On pourrait multiplier les exemples. Ceux qui viennent d'être évoqués suffiront
peut-être à suggérer la diversité et la force de ces rencontres. Mais toutes les

l
œuvres. bien sûr. ne sont pas aussi riches. Certaines ont été créées dans le but
avoué de proposer une contemplation du sacré. Pour se limiter à la tradition de
l'Orient chrétien, il suffit d'évoquer les icônes qui rompent délibérément avec la
représentation naturaliste en usage dans l'Antiquité. En abandonnant la recherche
du modelé, des dégradés. des effets d'ombre et de perspective, en privilégiant la
représentation frontale. symétrique et hiératique. l'art byzantin conçoit l'image
comme symbole et non comme reproduction de l'apparence extérieure. mais aussi
comme le support d'une relation directe et intime de celui qui la contemple avec la
force divine qu'elle évoque. Le néo-platonisme de la fin de !'Antiquité. de Plotin
en particulier. aide à comprendre cette mutation dans l'œuvre et k regard qu'on lui
porte. Dans les Ennéades, Plotin parle de la nécessité de regarder « non avec les
yeux du corps » mais « avec l'œil intérieur ». Pour lui, l'exercice d'attention ~1
l'œuvre demande une transformation de celui qui regarde : « Il faut que l'œil se
rende pareil et semblable à l'objet vu. pour s'appliquer ù le contempler. Jamais un
œil ne verrait le soleil sans être devenu semblable au soleil ni une ùme ne verrait le
beau. sans être belle. » Et la contemplation qu'il décrit à propos de la vision de la
"tatue dans le sanctuaire aboutit ù un état nom·eau : « Pour voir. il faut perdre la
conscience de soi. et pour avoir conscience de cette vision. il faut cesser en quelque
mesure de voir. Si donc. nous \·nuions voir en avant conscience de la \·isinn. i 1
faudra nous en détacher suffisamment. mais point assez cependant pour nL' pas ~
revenir et nous ~· replonger à 1wtrc gré. C'est dans cette sorte de nHHl\'L'lllL'nt
alternant de SL'r)élration et d"union que naît la conscienL·c de l'c...;.tat tl".1hsorptin11 de...'
nous-même dans le tout, but suprême d'une contemplation intellectuelle i<.Jéalc. » 1
C'est une notion analogue de J'œuvre comme intermédiaire entre celui qui
contemple et la réalité plus haute qu'elle représente que propose lïnscription o·une
église du X" siècle : «Petite est l'image que tu as sous les yeux : immense est celui
qui porte en soi l'image de l'lnfini ~ vénère le prototype dont tu n·as ici que
l'image. » ~
D'autres œuvrent renvoient apparemment bien plus directement à une réalité
supérieure, au moyen d'une iconographie symbolique ou alchimique complexe, et
par une référence ouverte à des thèmes ésotériques. Mais sans qualité de création,
et sans accord entre la forme et le sens. rœuvre n'est que construction
intellectuelle. L'expression d'un regard, dans un tympan roman, ramène souvent
avec plus de force à l'intime de soi-même. qu'un vaste et savant tahleau
cosmologique.
Car, si l'exercice de la sensibilité et celui de la pensée ne sont pas séparés <Jans la
perception d'une œuvre véritable. c'est qu'ils ne l'étaient pas non plus dans
l'activité de l'homme qui l'a créée. SL dans ce mouvement de rupture claire qui
nous fait basculer sans perdre pied, nous sommes ramenés au mystère de notre
présence au monde. c'est bien parce que l'œuvre témoigne de lïnterrogation vitale
de celui qui l'a portée. Quand un homme maîtrise les moyens de son art et quïl est
remué au plus profond de lui-même par le double sentiment de son incertitude
d'être et de sa petitesse dans un infini qui l'englobe et le dépasse. rœuvre quïl
réalise alors porte, vivantes. ses propres questions et ne cesse de les poser aux
autres hommes qui, par-delà les siècles, s'arrêtent devant elle dans une rencontre
qui fait choc. Si le bouleversement est si grand, c'est aussi parce que le cri lancé est
soudain entendu, et que l'œuvre qui interpelle apparaît comme le signe non éteint
,,. de la quête d'un homme, jalon planté dans le sol pour que les compagnons qui
suivent oublient moins de regarder, à leur tour. les étoiles. L'œuvre alors devient
bi:n _le «rappel» de la nostalgie de l'origine. De l'art religieux ancien aux
creat1ons de notre temps, la question est réanimée. sans cesse, à in te rva Il es
réguliers. Comment ne pas sentir, dans certaines peintures abstraites. la direction
d'une plongée dans un silence proposé, dans l'épaisseur d'une matière qui vit ù
grandes respirations, le refus du limité et de l'éphémère, et la recherche absolue
d'un au-delà de ce qui est dit et vu ?
Cette recherche. nombreux sont ceux qui l'ont directement évoquée. Paul Klee.
entre autres, dont les œuvres chantent une musique silencieuse et éternelle : « Où
l'esprit est-il le plus pur ? Au commencement. Ici l'œuvre qui devient. Là l'œuvre
qui est... Une sorte de silence luit vers le fond. /Par hasard / brille là un quelque
chose, / pas dïci, /pas de moi,/ mais de Dieu. / De Dieu ! Encore que pure
résonance. I que pur miroir de Dieu. /cependant de Dieu le voisinage. / Goutte
du profond, / Lumière en soi. / Qui a jamais dormi d'un sommeil où le souffle
s'arrêta : / celui-là ... / La fin familière au commencement trouva. » ' Caspa r
David Friedrich aussi, avec beaucoup d'humour : « Le peintre ne doit pas
seulement peindre ce quïl voit devant lui. mais aussi ce qu'il voit en lui-même.
Mais s'il ne voit rien en lui-même. il ferait bien de ne pas peindre non plus ce 4uïl
voit devant lui.»~ Et enfin Brancusi,« La surface des choses fait jouir. lïntérieur
fait vivre », qui fait écho à Rilke : « Où l'art prendrait-il son point de départ si cc
n'est pas dans cette joie et dans cette tension d'un commencement infini ? " ,
L'espace réel d'une œuvre n'est pas celui que l'on pourrait mesurer Une
profondeur se creuse peu à peu. de quoi brasser autrement l'air. et !!oùtcr la
densité retrouvée du corps. Perdre pied. ou descendre les yeux ouvert'-; ·.>
S'enthousiasmer, ou laisser naître le sentiment renouvelé de mon émer!!CllCL' '.' Oui

96
suis-je ? Où étais-je avant de réapparaître ? Lïnstant suivant que restera-t-il de
cette clarté ? Maintenant. dans cet intervalle. l'œuvre est nourriture. et le lieu de
tous les commencements.
La littérature de tous les siècles. et de tous les pays. offre des exemples de ces
moments soudain apparus. dans lesquels un homme vit une autre perception du
monde. Cristal dans la grisaille. perle solitaire. Mais si je peux témoigner ici du lien
direct entre ce que m'a apporté renseignement de Gurdjieff et les moments que
j'ai cités plus haut. c'est parce que cet enseignement ne cherche pas à m'enlever à
ma condition au bénéfice d'un état supérieur. Ce qui est proposé par cet
enseignement est autre : « s'éveiller à soi-même ». Dans le calme et le silence. non
pas le bien-être et la détente dans l'oubli de ce que je suis. mais plutôt l'attention à
cela même qui constitue ma vie. La vie emportée de mon corps, l'enthousiasme de
mes émotions. le flux des pensées, des associations d'idées qui remplissent mes
journées. tout cela me donne la certitude de vivre pleinement. Mais. à l'inverse.
tenter un moment. dans le calme, de poser une attention claire. non fluctuante. se
révèle une tâche impossible. Nous pouvons donc développer des raisonnements
complexes, avoir une activité intellectuelle soutenue. et être incapables de
maintenir une attention. Je me propose un support précis. je suis convaincu de
pouvoir garder ce contact. et je me retrouve, quelques minutes plus tard. perdu
dans une pensée tout autre. Je tente à nouveau. je suis à nouveau perdu. Qui le
croirait ? Mais on ne me demande pas de le croire. Il s'agit d'essayer. Cet
enseignement ne propose pas des vérités que l'on assène, et qu'il faut apprendre ou
réciter. Ce n'est que dans l'expérience que la vie peut apparaître. Ce n'est pas le
résultat d'une aide extérieure. car cela ne peut se passer de la tentative
individuelle. Ne rien changer à la vie quotidienne. mais en consacrer une parcelle à
cet effort d'attention. Essayer. Recommencer. Se retrouver endormi. Je me
croyais concentré. avec un but cohérent. et j'étais à nouveau en train de rêver. de
récapituler un moment passé, d'imaginer, de préparer un projet plus ou moins
proche. Je ne suis pas à ce que je fais. Tout se fait tout seul.
Cela fonctionne en effet. mais« sans moi ». Comme une mécanique bien rodée.
Qui intègre même les imprévus, les changements. Pas trop cependant. et l'accident
qui me sort brusquement de mon monde habituel. qui me désarçonne. me montr~
les limites de cette adaptation. Je suis sur des rails. Il en existe certes un vrai
répertoire. que j'affine selon la situation. mais les ornières sont assez profondes
pour que le conducteur laisse aller la machine sans lui. Littéralement : « je
m'absente ».
La difficulté n'est pas seulement dans cette définition du problème. Elle repose
aussi dans sa réalisation. Mais bien sùr. tout cela est clair. j'avais déjà remarqué
que je fonctionne ainsi. mais j'en suis conscient. et d'ailleurs je me contrôle !
Comment. encore une fois. découvrir que cette réflexion est un nouveau leurre '?
Seule compte la tentative. C'est un des aspects les plus précieux de cet
enseignement que cette exigence de sans cesse essayer.
Mais comment essayer si tout est leurre. et à quoi bon tenter si de toute façon je
dors à moi-même '? Comment saurai-je que la situation est différente '?
En découvrant peu ù peu que si cela fonctionne en moi. bon gré mal gré.
l'apparition d'une attention qui se demande de moins disparaître. revenir encore et
encore. apporte avec elle une impression de moi tout ù fait nouvelle. Le retour à
moi s'accompagne d'un goüt neuf et pourtant familier. rvtaintenant la vie respire
lentement. un espace apparaît au sein duquel je ressens une énergie nouvelle. Mais
rien de tout cela ne m'appartient et, comme dans les contes. cette fraîcheur
disparaît dès que je m'en crois le propriétaire. De fait. je n'en suis pas le maître. je

97
ne peux décider de son apparition et pourtant elle a besoin de ma demande et de
mon accord. C'est une vie qui ne s'épanouit que si je lui laisse une place. Mais je
tiens tant à mon trop-plein.
Comment dire encore autrement la richesse vivante de cet enseignement de
Gurdjieff? Tenter ensemble. Buter sur notre incapacité. Je suis si peu et je ne puis
rien. Mais comment donc être ? Paradoxe de la lumière qui apparaît quand je ne
comprends plus rien. Tout cela est mystère. Mais quand je m'ouvre enfin à la
perception de ce mystère, une lueur de conscience apparaît et transforme ma vie.
Ne pas fuir, ni vers le haut ni vers le bas. Je suis toutes ces manifestations
mécaniques qui à chaque instant m'entraînent. Mais je suis aussi de ce monde qui
porte un goût de vie. Je voudrais tant que tout soit plus simple et définitif. dans un
sens ou un autre, et ne plus avoir à porter de question. Mais je suis appelé à être
partage. ·
Développer une sensibilité à cette double appartenance et, si je m'y ouvre. me
tenir à la charnière de deux mondes. Vivre l'éphémère dans la conscience d'une
relation avec un autre niveau. Accepter mes limites, mon incapacité. me percevoir
minuscule et incapable d'une présence consciente, volontaire et continue. et être à
nouveau bouleversé par l'impression de vie qui remplit alors cet instant. Je croyais
être un homme, mais il n'y a personne et je m'éveille dans la peau d'un pantin.
Mais ce« je» qui s'éveille, s'il veut bien ne pas se détourner de ce qu'il voit et qu'il
prend habituellement pour lui-même, trouve dans l'activité même de cette
perception la relation inattendue avec une vie réelle. Et revenir plus souvent à
cette interrogation est peut-être le premier pas d'un chemin vers notre destin
d'homme.

1. Plotin. Ennéades, 1, 6. 9 et 1 L 1-13. Cité par André Grabar dans « Plotin et les
origines de l'esthétique médiévale », Cahiers archéologiques. 1. 1945. pp. 20-23.
2. Cité par Jacqueline Lafontaine-Dosogne, Histoire de l'art hyza11ti11 et chrétien d'( Jrient.
Louvain, 1987, p. 109.
3. Paul Klee, Journal. Paris. 1959. pp. 299-300.
4. Cité dans Caspar David Friedrich. Le tracé et la transparence. Catalogue ck l'exposition
du Centre culturel du Marais. Paris. 1984. p. 4.
5. Rainer Maria Rilke.« Lettre à Merline du 23 février 1921 ,. : cité par Jean Clair dan..,
Considération sur /'état des Beaux-Arts. Paris. 1983. p. 60.

98
C'ÉTAIT
UNE SORTE DE VOLCAN

Jerzy Grotowski

Dossier H : Une chose nous intéresse vivement dans votre travail, le domaine
corporel. Dans les Mouvements de Georges Jvanovitch Gurdjieff. nous constatons
aussi cette insistance sur wz contact avec le corps. Je ne sais pas quels sont vos liens
avec /'enseignement de Gurdjieff et comment vous l'avez connu, mais je sens chez
vous quelque chose du même ordre : une recherche très fines 'appuyant sur un socle
corporel d'une grande force.

Jerzy Grotowski : Connaissez-vous The Harmonious Circle, de Webb ? C'est un


livre parfois fantaisiste, mais intéressant. On y trouve beaucoup de présomptions et
de potins. A la fin, dans une large bibliographie, il mentionne mon livre Vers un
théâtre pauvre comme un exemple de « comment les idées de Gurdjieff sur le
théâtre ont influencé ou sont mystérieusement parallèles à celles de l'avant-
garde ». Le paradoxe est qu'à l'époque où je préparais ce livre, je ne connaissais
pas même le nom de Gurdjieff. Plus tard, j'ai entendu parler du livre d'Ouspensky,
c'est après que j'ai commencé à lire cc qui concerne Gurdjieff. Quand j'ai eu en
main certains matériaux, j'ai constaté en effet l'utilisation semblable de certains
termes, comme par exemple « mécanicité », « associations ». Ailleurs, les termes
diffèrent mais, quand même : le « masque social », la « personnalité H ••• , on
pourrait continuer, continuer ! Ce qui est probablement plus important ù
mentionner est la complexité de la nature humaine. englobant le corps. et
l'intériorité - avec peut-être quelque chose de plus à réaliser ou à faire - vers œ
que je nomme aujourd'hui « la verticalité ».
A présent. mon travail est très lié au chant ancien. au chant « vibratoire ». Dans
ma période du (( Théütrc Laboratoire », par exemple dans Le Prince Consfllnt. la
recherche était moins concentrée sur le chant. mais c'était déjù d'une certaine
manière une action chantée. J'ai toujours considéré comme trè~ bizarre que l"on
veuille travailler la voix ou lc chant ou même les paroles prononcées en le"' coupant

l)l)
des réactions corporelles. Les deux aspects sont très liés. ils passent l'un par l'autre.
II faudrait encore reculer pour se poser la question : « Qu'y a-t-il avant une petite
action physique?» Avant une petite action physique, il y a l'impulsion. Là gît le
secret de quelque chose de très difficile à saisir parce que l'impulsion est une
réaction qui se commence derrière la peau et qui est visible seulement quand elle
est déjà devenue une petite action. L'impulsion est tellement complexe qu'on ne
peut pas dire qu'elle soit du domaine uniquement corporel. Dans mon Workcenter
à Pontedera, en Italie, pour ce qui en est des éléments techniques. tout est comme
dans les arts du spectacle ; nous travaillons sur le chant. les qualités vibratoires du
chant, les impulsions et les actions physiques, les formes du mouvement : et il peut
même apparaître des motifs narratifs. Et tout cela est filtré et structuré jusqu'à
créer une structure achevée, précise et répétable comme un spectacle : une Action.
Et pourtant ce n'est pas un spectacle. On peut nommer cela l'art comrne véhicule
ou même l'objectivité du rituel. Mais quand je mentionne le rituel, je ne me réfère
ni à une cérémonie ni à une fête ; encore moins à une improvisation avec la
participation de gens de l'extérieur. Il ne s'agit pas non plus d'une synthèse de
différentes formes rituelles venant de différents endroits du monde. Quand je me
réfère au rituel, je parle de son objectivité : ça veut dire que les éléments de
l'Action sont - par leurs impacts directs - les instruments du travail sur le corps.
le cœur et la tête d' « actuan ts ».

D.H : Dans cette division ternaire - corps, cœur, tête - trouvez-vous une référence
à Gurdjieff?

J.G. : Cette formule m'est parvenue d'une autre source. Je suis convaincu que
Gurdjieff a eu raison de souligner la composition ternaire de l'homme et de
chercher à y établir un juste équilibre. Il voyait cela de manière lucide. mais voir les
choses de manière lucide ne mène pas forcément à faire. Il me semble que
Gurdjieff regardait les choses de manière lucide précisément pour faire.

D.H : Vous avez évoqué un but qui dépasserait le théâtre '. J'imagine que dans votre
travail actuel il s'agit de quelque chose de l'ordre de l'éducation permanente et que
cela concerne l'artiste lui-même, la personne qui agit, l' « actuant », comrne i·ous
l'appelez. Quelque chose qui est une technique et une mise en situation et qui doit le
conduire à toucher à cette verticalité que vous évoquez ?

J.G. : Verticalité : le phénomène est d'ordre énergétique. C'est comme une sorte
d'ascenseur, mais d'ascenseur comme dans un très ancien temps, dans les sociétés
soi-disant primitives : un grand panier avec une corde avec laquelle celui qui s'y
trouve, par son effort propre, doit se mouvoir d'un niveau à un autre. La question
de verticalité signifie passer d'un niveau soi-disant grossier - d'une certaine
manière on peut dire entre guillemets « quotidien » à un niveau énergétique
beaucoup plus subtil ou même vers la haute connexion. A ce point. en dire plus ne
serait pas juste, j'indique simplement le passage, la direction. Là. i 1 y a ra ut rc
passage aussi : si on approche de la haute connexion. donc sïl est question de
qualité énergétique d'énergie beaucoup plus subtile. il y a alors la question de
descendre en amenant cette chose subtile vers la réalité plus ordinaire, qui est liée ù
la « densité » du corps.

D.H : De la ramener vers /'action 'J

100

,,
J.G. : Vers l'action mais aussi vers tout ce qui est lié à la densité corporelle. Il me
semble que c'est une approche qui a quelque chose de commun avec ce qu'on peut
lire à propos de Gurdjieff. Je n'ose pas vraiment l'affirmer parce que. comme je rai
dit, ma connaissance de Gurdjieff est par trop livresque. Par contre. il est un
domaine très important pour moi où j'utilise directement un terme gurdjiévien,
c'est quand je parle de l'essence. Là. certainement. il y a quelque chose où. au
minimum. j'ai pénétré dans la définition du mot.

D.H : Dans ce que vous venez de dire, estimez-vous avoir abordé le troisième niveau
intellectuel, ou ne pas y avoir touché ?

J.G. : Ah oui. vous savez, le niveau intellectuel est extrêmement dangereux parce
que c'est avec ce niveau que nous tombons le plus facilement. Nous tombons dans
l'illusion de découvrir les choses alors que nous sommes seulement en train de faire
du bruit informatique. C'est cela le problème du niveau intellectuel. Le niveau
intellectuel exige deux choses : d'une part un très bon ordinateur, de l'autre une
liberté face à cet ordinateur. En Occident, par exemple, nous avons des personnes
qui ont un intellect de la qualité d'un parfait ordinateur, mais qui sont mangées par
cet ordinateur.

D.H : Une tête bien faite, mais qui obéirait, ce serait ça l'important ?

J.G. : Oui. c'est ça.

D.H : Il s'agit donc de passer à un niveau de perception plus élei·é ou plus subtil. On
peut dire que c'est très proche de /'enseignement de Gurdjieff: il s'agit d'une
tramformation d'état.

J.G. : C'est le travail sur soi-même. Cette expression, cette formule « travail sur
soi-même »,Stanislavski l'a toujours répétée et c'est de lui que je la tiens. Le titre
même de son ouvrage fondamental est en effet Le travail de l'acteur sur soi-même
- malheureusement ce titre n'a pas été maintenu dans les traductions française et
,
anglaise. Dans ma période de travail théàtral proprement dit. donc ma période
première, l'acte de l'acteur fut aussi un défi face au spectateur. Mais dans mon
travail actuel, dans /'Art comme véhicule, en principe, le spectateur n'existe pas.

D.H : Le point de i·ue est wz pew difficile à admettre !

J.G. : Il s'agit simplement d'une pratique. C'est un travail qui n'est pas destiné aux
spectateurs. Je dirai que lorsqu'un groupe gurdjiévien fait les Mouvements. ces
Mouvements ne sont pas destinés à des spectateurs. Voilà qui peut éclairer
l'attitude. Ça ne veut pas dire quïl n'existe pas de témoins de notre travail. Après
plusieurs années. ils sont apparus. Ce furent des groupes du jeune théàtre ou du
théâtre de recherche qui ont regardé ce que nous faisons. Nous avons ohservé de
notre part leurs spectacles et leurs exercices. Chacune de ces rencontres s'est
terminée par une analyse détaillée, axée sur les éléments techniques du métier ~on
a évité tout« discours spirituel »,parce que le« discours spirituel »très facilement
dégénère. Nous avons eu presque soixante rencontres-en-travail de ce type. dont
certaines ont duré plusieurs jours. Je veux répéter ici. parce qu'il faut bien le
souligner, que tous les éléments de notre propre travail sont quasi les m~mes que
dans les arts du spt'Ctacle et que ces éléments sont rigoureusement travaillés.

101
Quand je dis« éléments »,je pense aux actions physiques. aux tempo-rythmes. au
mouvement composé, au contact, à la parole et en premier lieu aux chants anciens
avec leurs qualités vibratoires. Mais entre ce travail et les arts du spectacle il y a
une différence de démarche.

D.H : Quelle est cette démarche ?

J.G. : Cette démarche, pour la décrire, le meilleur mot serait awareness. ça veut
dire une connaissance qui n'est pas liée au langage. au fonctionnement du
computer mais bien à la présence. Certainement, on pourrait aussi dire que
awareness est liée à un intellect, mais alors, sûrement, c'est d'un autre intellect qu'il
s'agit. En lui il y a rencontre avec le cœur, rencontre avec le domaine de l"àme. de
l'émotion, mais cette fois distinct de notre soupe de projections. répulsions et
attachements ; c'est du même domaine, mais beaucoup plus élevé et. en ce point. il
n'y a plus de différence perceptible entre cette haute « psyché » et ce haut
«intellect », les deux aspects sont alors très liés et peut-être identiques.

D.H : Pourrait-on dire ainsi qu'il est plus aisé de parler d'awareness en termes
techniques qu'avec les mots émotifs du langage usuel ?

J.G. : Telle est aussi ma préférence : si c'est possible, parlons toujours de manière
technique. Mais il est clair que ce n'est pas suffisant, voici où gît la difficulté. La
technique indique, elle est comme le panneau routier qui signale la direction ~
prendre. Mais il y a beaucoup de choses qui viennent avant la technique et qui
de~andent comme un engagement, et il y a beaucoup de choses après la technique
.. qm sont, d'une certaine manière, impossibles à formuler .

D.H : Parlons donc des éléments organiques et de la structure de votre travail actuel.

J.~. : ~n parlant ainsi, implicitement, vous affirmez qu'une structure est


neces_saire. C'est fondamental. Si l'on prend l'art comme véhicule, on ne peut pas
tr~vailler sur soi-même en dehors d'un cadre structuré, d'une partition de ce qu'on
fait, <l'Action (comparable à un spectacle ou à un rite) et qui comporte un
co~mencement, un développement et une fin, où chaque élément a sa place
logique, techniquement nécessaire. Pour prendre un exemple : un chant précis ne
p~ut pa~ se situe.r un peu avant ou un peu après tel autre chant. Je parle des chants
tres anciens, qui sont liés à l'approche rituelle, parce que c'est notre matériel de
travail. Là_, les qualités vibratoires d'un chant ou d'un autre ne sont pas les mêmes
d~n~ leu~ impact é~ergétique. D'autre part, si on parle simplement technique, je
d1ra1s qu apres ~v01.r chanté et trouvé les qualités vibratoires d'un hymme à valeur
hautement subtile, t1 ne faut pas tout court perdre cet hymne, mais descendre (par
exemple) vers le niveau d'un autre chant plus instinctuel, en retenant quelque chose
de l'hymme dedans soi-même. Évidemment c'est un exemple trop simpliste.
Maintenant, je reviens vers le thème des différences d'impact entre les différents
chants anciens. Du point de vue de la verticalité vers le subtil et de la descente du
subtil vers la densité du corps, il existe une logique. La structure. la partition
performative constitue comme la colonne vertébrale : si on n'a pas de structure.
tout se dissout, devient une soupe. L'organicité : vous avez touché lù un thème.
c'est aussi un mot de Stanislavski. C'est quoi. l'organicité ? C'est vivre en accord
avec les lois naturelles. mais cela à un niveau primaire. Notre corps. c'est un
animal, ne pas oublier cela. Je ne dis pas : nous sommes des animaux. je dis : notre

102
corps, c'est un animal. Alors I'organicité est liée à l'aspect enfant. L'enfant est
presque toujours organique. L'organicité, c'est quelque chose que l'on a davantage
quand on est jeune, moins quand on vieillit. II est évidemment possible de
prolonger la vie de I'organicité en luttant contre les habitudes prises. contre
l'entraînement de la vie courante. en brisant. en éliminant les clichés de
comportement et, avant la réaction complexe. en retournant à la réaction primaire.
La chose fondamentale, me paraît-il. est de toujours faire précéder la forme de ce
qui doit la précéder, de la précéder par un processus qui mène à la forme. Dans un
texte que f ai rédigé récemment, je donne rexemple de la notion de guerrier. dans
le sens traditionnel du mot. Je dis que chez le guerrier en pleine organicité le corps
et l'essence peuvent entrer en osmose et il paraît alors impossible de les dissocier.
Mais ce n'est pas un état permanent. ça ne dure qu'une courte période. C'est.
comme dirait Zéami : la fleur de la jeunesse. Alors quand existe cette osmose. le
corps-et-essence, nous devons trouver la manière de capter ressence. de la toucher.
Dans mon langage premier, je pourrai aussi dire : ce n'est pas tout court
corps-et-essence, c'est I'organicité de l'essence. A une certaine période virtuelle-
ment on a le corps-et-essence, et après - peut-être - va-t-on avoir le corps de
l'essence. Cela à la suite d'une évolution difficile, évolution personnelle qui est en
quelque sorte la tâche de chacun, mais qui est bien rarement obtenue. Dans ce
texte, j'ai parlé d'une photo de Gurdjieff - cela a beaucoup irrité quelques
lecteurs. J'ai dit de manière fortement elliptique que sur cette photo on peut voir
- dans la manière dont Gurdjieff est présent là - une certaine image du « corps
de l'essence » ... Peut-être fut-ce trop provoquant ? C'est Gurdjieff vieux. assis sur
le banc. très vieux ...

D.H : Avec le paletot et le chapeau noirs ?

J.G. : Avec un manteau et un bonnet de fourrure. Les dernières années de sa vie.


Passage du corps-et-essence au corps de /'essence : c'est une chose très difficile à
formuler, on cherche par la métaphore, mais la métaphore manque de précision.
c'est là le problème. Au commencement du travail et aussi dans la période où l'on
est jeune, le niveau de I'organicité est fondamental. Mais, en rester au niveau du
corps, c'est se désagréger, se détruire ou, pour le dire de façon encore plus brutale
- avec Maître Eckhart - c'est « pourrir avec le corps ». Alors il a autre chose à
découvrir. Et qu'est-ce que ça veut dire découvrir '? Ça veut dire qu'il faut faire.
Toujours se présente la question de faire.

D.H : Dans votre travail acwel, qu'employez-vous comme terminologie ?

J.G. : En principe notre langage de travail est similaire à celui des arts du
spectacle, mais avec des références à la méthode des actions physiques de
Stanislavski. Par contre. pour travailler sur les chants anciens et leurs qualités
vibratoires. nous avons dû développer une terminologie nouvelle. Dans notre
travail, l'aspect « impulsions » est très accentué. En terme général on peut dire
qu'on essaye de ne pas figer le langage. On utilise comme un langage
« intentionnel » qui fonctionne uniquement entre les personnes qui travaillent. Là
où on approche les aspects plus complexes du travail soi-disant« intérieur H, j'évite
autant que possihle toute verbalisation. J'évite par exemple de verbaÜscr la
question des centres énergétiques que nous pouvons placer dans le corps. Je dis
bien « que nous pouvons placer dans le corps » parce que cc n'est pas tout ù fait
net. Est-ce qu'ils tiennent du domaine biologique ou d'un domaine plus

103
complexe? Les plus connus sont les centres selon la tradition du yoga. ceux qu'on
nomme les chakras. Il est clair que. de manière précise. on peut découvrir la
présence de centres énergétiques dans le corps. depuis ceux qui sont le plus liés ù la
survie biologique, aux impulsions sexuelles. etc., en passant par des centres de plus
en plus complexes (ou, faut-il dire, plus subtils ?) et que cela soit ressenti comme
une topographie corporelle, on peut nettement en dresser une carte. Mais un
nouveau danger se présente. si on commence à manipuler les centres (dans un sens
proche de celui des chakras hindous) on commence à transformer un processus
naturel en une sorte d'engineering, ce qui est une catastrophe. Ça devient une
forme, un cliché. Pourquoi dis-je« comme les chakras » ? Parce que la tradition de
centres existe dans différentes cultures. Disons que dans la culture chinoise c'est
plus ou moins lié à la même tradition qu·aux Indes. Mais ça existait aussi en
Europe. Dans les textes de Gichtel du xvII-= siècle on trouve par exemple des
dessins, qui sont de ce point de vue très instructifs. Si on verbalise tout cela. il Y a
aussi le danger de manipuler les sensations qu'on peut artificiellement créer dans
les différents endroits du corps. Je préfère donc une terminologie moins fixée.
même si dans un travail précis on peut découvrir des choses bien précises et bien
fixées. En tout cas il s'agit d'une échelle - exactement comme l'échelle de Jacob
- et je retrouve là la notion de verticalité. Dans l'échelle de Jacob. il y a des forces
qui montent et des forces qui descendent. Il ne faut jamais oublier les deux
directions. On pourrait parfaitement penser qu'il faut quitter la présence
corporelle pour demeurer dans quelque chose d'autre mais ce n'est pas le cas.
« Comme quitter »est acceptable si le corps ne se prive pas à ce moment-là de ses
capacités, s'il conserve sa propre manière de continuer ses devoirs. Mais encore il Y
a la manière de descendre : si on arrive vers quelque chose de plus subtil. il y a le
problème de ramener le subtil vers le moins subtil.

D.H: Quand, pour la première fois, vous avez vu le film sur les Mouvements,
quelles impressions avez-vous eues ?

J.G. : L'impression d'avoir à faire à quelque chose d'extrêmement compétent. Ce


qui m'a le plus frappé, c'est une remarque de Madame de Salzmann à propos du
mouvement des mains, une remarque très simple : « Au début d'un mouvement.
l'énergie est mise consciemment, mais lorsque l'on baisse une main par exemple.
souvent, il n'y a plus de conscience durant le mouvement. Le mouvement fait
perdre la conscience. »C'est crucial. L'autre chose qui m'a frappée, c'est que dans
certains éléments composés- qu'on peut comparer à des gestes liturgiques - on a
év~té_le danger d'esthétisme. Dans ce type de formes, le danger est de chercher la
s01-d1sant beauté. C'est un danger mortel. Cela ne s'est pas présenté et cela m ·a
beaucoup frappé. C'est une technique, très, très importante. Avant de voir le film,
j'ai lu certaines descriptions, certaines choses autour des Mouvements de
Gurdjieff, alors j'ai vu cela comme une corroboration. Les Mouvements. c'est
quelque chose de fondamental. Gurdjieff est à la fois enraciné dans une tradition
très ancienne et en même temps il est contemporain. Il a su. avec une vraie
compétence, agir en accord avec le monde moderne. C'est un cas très rare. Dans
notre temps. autour de ces problèmes. il y a tellement de tentatives faciles.
superficielles, de surface. ou tout simplement sentimentales. Là. tout d'un coup.
apparaît une personne qui apporte une recherche et une pratique rigoureuse. Je dis
bien : recherche. Pour moi. il y a là un très fort élément de recherche. Cc n ·est pas
comme implanter une hranche de la tradition ancienne. c'est aussi. sur le même
niveau. une recherche approfondie qui part des éléments anciens mais qui est aussi

104
une recherche contemporaine. C'est d'ailleurs de cette seule manière que se
fondent les traditions.

D.H : A travers les livres que vous avez lus, par exemple Les Récits de Belzébuth,
ces idées apparaisselll parfois conune des informations très anciennes et puis elles
appellent à être vérifiées, à être mises à l'épreuve. Certaines de ces idées, de ces
lectures qui vous ont semblé fécondes vous om-elles poussé à expérimenter quelque
chose de défini ?

J.G. : Ce fut pour moi à la fois la possibilité d'une corroboration essentielle et un


piège. Parce que si on commence à faire la corroboration. ça agit dans deux
directions. Mais je voudrais d'abord dire la chose suivante : un livre comme
Fragments d'Ouspensky est extrêmement instructif mais en même temps destructif.
C'est un livre dangereux parce que tout y paraît peut-être trop simple. On peut le
comprendre selon l'ordre des idées et on peut ainsi commencer à jongler avec les
idées. La très forte impression que j'ai reçue de Belzébwh. c'est que Gurdjieff l'a
fait en conclusion des époques précédentes et spécialement du travail de l'Institut
de Fontainebleau et quïl a voulu donc bloquer toute possibilité de jongler avec les
idées, « forma tory thinking » ~. Son livre, Belzébuth, a été conçu de telle manière
qu'il exclut pratiquement toute possibilité de jongler avec la terminologie. En
comparaison avec Fontainebleau c'est totalement une autre approche du passage à
l'instruction. L'ordre des idées est souvent fort dangereux. parce que ça peut être
aussi du « formatory thinking ». Pour répondre à votre question : depuis le
moment où j'ai commencé à lire à propos du travail de Gurdjieff. les comparaisons
pratiques et les conclusions ne devaient pas seulement se corroborer mais me
toucher, c'est évident. Il me serait difficile d'analyser : Quels détails. quels
éléments ? Parce quïl y a aussi un danger à se demander : « D'où vient un
élément, et d'où tel autre élément ? » L'important n'est pas qu'ils viennent de
quelque part mais qu'ils soient fonctionnants. Ce critère est-il bien clair ? Cela veut
dire : il y a un élément qui fonctionne et il se corrobore ici et là. Dans le cas de
Gurdjieff. l'impact est celui de quelque chose à la fois de très ancien et de
contemporain. A la fois la tradition et la recherche y sont fortes, en même temps il
y a là la manière de poser certaines questions ultimes. Là nous ne sommes plus
dans le détail technique. mais dans le fond des idées avec tous les dangers que cela
entraîne. Mais il Y a chez Gurdjieff certaines expressions clés comme « Crever
comme un chien ». « La mort honorable » qui sont des expressions incontour-
nables. Elles jettent une lumière très spéciale sur la chose parce qu'elles ne se
réfèrent pas à des catégories un peu confuses comme « la vie après la mort », elles
s'attaquent directement aux possibilités. Cela veut dire qu'elles posent la question
pratique.

D.H : A trm·ers les phrases que 1·ous citez, 011 entend une 1•oix hwnainc. Pour 1·m1s,
quel est l'homme Gurdjieff qui apparaÎt au tra1•ers ?

J.G. : Je ne vous répondrai pas directement. L'homme Gurdjieff. premièrement il


m'apparaît quïl était au minimum deux. Il y a un Gurdjieff plus jeune et un
Gurdjieff plus vieux. Là est toujours la différence. On peut le dire de tout être
humain mais. chez lui. la différence était comme une différence cf approche. J'en
dirai quelques mots. L'autre chose qui me paraît importante : si je lis des
explications du genre des Fragments d'Ouspensky, il me paraît fondamental de se
rappeler que Gurdjieff ét<1it un être passionnel. C'était une sorte de volcan. Alors

105

,;,.__ __
c'est très différent si un intellectuel très spécial. très intelligent. loyal comme l'est
Ouspensky, utilise les termes de Gurdjieff tout en n'étant pas un volcan. Il les
utilise en étant une personne exceptionnelle mais au fond très timide. L'ego qui est
derrière cette personne exceptionnelle est un enfant timide et. à sa place. c'est une
petite voix qui conteste. Et je ne veux rien dire contre. parce que c·est d·un très
haut niveau, c'est un homme honnête. de grande valeur. Mais je veux dire quïl y a
une différence. La même formule qui sort d'un être pareil à un volcan.
profondément passionnel, est d'une tout autre voix que si ça sort d'un intellectuel
sophistiqué. Et là il y a un problème pratique qui tout de suite se présente. Ça veut
dire que tous les côtés soi-disant froids qui existent chez Gurdjieff dans l'ordre des
idées par exemple - ce que les adversaires ont nommé le« manque d'amour » - .
tout ce côté est réellement un danger. une sorte de manipulation froide des idées
s'il n'y a pas derrière un fond, un fond de volcan. d'un tempérament très fort et très
passionnel. Alors on voit là comment les éléments des techniques de Gurdjieff ont
été le freinage de sa propre nature, mais dans ce domaine. que freiner chez
Ouspensky ? Si je prends l'exemple d'un très haut intellectuel. il ne doit pas être
freiné, mais plutôt stimulé.
Je vois là une conséquence pratique : il me paraît qu'une des raisons pour
lesquelles Gurdjieff est passé à la manière d'instruire tardive de type Belzébuth.
était d'éviter toute possibilité de manipulation verbale. Mais il y a autre chose
aussi, me paraît-il - c'est une simple impression de lecture - c'est quïl y a une
grande différence entre Gurdjieff vieux et Gurdjieff plus jeune ~ non quand il était
en conquête de connaissance - bien qu'il y ait un aspect de ça encore à
Fontainebleau et plus tard-. mais en conquête de sa mission, si je puis ainsi le
dire. Paradoxalement, le Gurdjieff plus jeune, il me paraît quïl a tellement
attendu des autres qu'il a finalement réalisé qu'il n'y avait pas de vrais hommes
autour de lui. parce qu'il demandait tout. Après, il y a l'autre Gurdjieff. le vieux.
Est-ce qu'il demande moins ? Non, il ne demande pas moins, mais la manière de
d~mander a changé. Dans son français très particulier. à une femme déjà âgée, il
dit : « Vous pas connaître votre Je, pas une seconde dans toute votre vie.
Maintenant je dis, et vous essayer. Mais très difficile. Vous essayer de vous
rappeler de dire "Je suis" toutes les heures. Vous pas réussir, pas important. vous
essayer. » Il donne un devoir en apparence très simple et il dit : « Très difficile. »
Gurdjieff plus jeune donnerait un devoir beaucoup plus complexe et il di rait : « Tu
dois faire absolument ! » Peut-être est-ce que je me trompe, mais je vois là un
extraordinaire changement d'attitude, fait de plus de scepticisme à propos des
gens, des êtres humains et, en même temps, d'une très spéciale, très exigeante
tolérance. Et je ne pense pas que ce soit seulement l'âge. C'est aussi l'aspect
grand-père ...

D.H : La patience ?

J.G. : Grand-père, la figure du grand-père, très nette, qui apparaît. Mais il est
aussi apparu chez Gurdjieff comme un renversement de tactique qui me paraît très
enraciné, très organique en lui. Dans cette dernière période. il a eu cette manière
d'enseigner par les choses comme les repas, en utilisant les circonstances. Parce
qu'à Fontainebleau, les circonstances étaient créées. complexes. etc. Vers la fin.
même s'il proposait des activités très spécifiques. comme les Moui•ements avec des
instructions personnelles très précises, il y avait aussi cette utilisation Jcs situations
les plus courantes comme la lecture. les repas. Là. dans ces circonstances. tout se
présente. Même si. là aussi. il y a la compression des circonstances : les volets

106
fermés, les gens qui s'écrasent parce qu'ils sont très nombreux. Tout ça est là. mais
comme si on se mettait dans une situation simple. courante. quotidienne. Il me
paraît que c'est une chose de très grande valeur et. je dois le dire. très difficile à
réaliser. C'est beaucoup plus facile de créer les conditions que d'utiliser les
conditions de la vie.

D.H : Un de ses élèves, Michel Conge, a dit à ce propos une chose très sensible : « A
l'époque du Prieuré, il y avait Gurdjieff comme maître incontournable, vraiment la
figure du maitre, terrifiant, terrorisant. Par la suite, il a été le serviteur de ses élèves.
Dans ces conditions, la vie était extraordinaire. » C'est comme une image toute
différente, vous voyez que lui aussi a senti comment Gurdjieff se servait des
circonstances de la vie pour servir ceux qui étaiem là. Il les honorait. D'abord il les
servait à table, mais aussi, tous les jours, c'est lui qui préparait les repas, la cuisine,
personne d'autre. D'autres aidaiem, mais c'est lui qui nourrissait tout le monde.

J.G. : La question de« nourrir» est un thème qui nous emmènerait trop loin ... Je
veux par contre mentionner chez Gurdjieff vieux la manière différente d'évoquer
- il me semble - les mêmes choses : par exemple, au lieu de mentionner« rappel
de soi », tout simplement mettre dans la bouche de quelqu'un du red pepper
(piment rouge). Avec« rappel de soi »,combien d'abus philosophiques possibles !
Avec red pepper difficile de jongler, ça amène immédiatement à quelque chose de
net !

D.H : Pas de l'ordre des idées.

J.G. : C'est ça ! De l'ordre du koan, mais alors du koan par le corps.

D.H : Selon vous, qu'est-ce qui est particulièrement d'actualité dans le message de
Gurdjieff. qui n'était pas forcément perceptible de son vivant mais qui répond à une
question d'aujourd'hui ?

J.G. : Plusieurs efforts ont été faits pour réinterpréter Gurdjieff. Par exemple les
mouvements écologiques - c'est Bennet qui l'a tenté - , mais je ne vois pas de
choses spécialement pour aujourd'hui. Les traditions meurent, elles renaisssent
dans d'autres circonstances, il en est toujours ainsi. D'une certaine manière,
Gurdjieff a réussi une chose très rare : créer une tradition contemporaine.
l
D.H : Ce que vous disiez tout à l'heure me semble répondre à ça. C'est de /'ancien,
une tradition ancienne, et en même temps c'est une recherche actuelle. La modernité,
selon vous, c'est bien que ce soit une recherche, n'est-ce pas ?

J.G. : Oui, et que ce soit le travail sur soi-même. Si. de tout. je devais prendre un
seul vecteur juste. ce serait : « travail sur soi-même ». Mais j'aimerais encore
mentionner, quand Gurdjieff jouait de l'harmonium russe - garmochka - c'était
le vieux qui jouait parce que, au plus tôt, les enregistrements que j'ai pu connaître
dataient des années quarante. Alors il y a ces enregistrements tardifs (avant. il
n'existait pas de magnétophone). Ce qui me frappe c'est la façon dont il a joué ses
lmprm·isarions qui relève d'une part d'un détachement, de l'autre d'une grande
tristesse - si l'on peut dire comme ça, sur le mode émotif? Mais ici il ne s'agit de
rien de négatif. Le mot « émotif», est un peu confus. confi1sw1t : ici. il s'agit du
signe du détachement. On a essayé d'interpréter ces /111p~«n·i.rnrio11s comme des

107
exemples d'art objectif et même Gurdjieff a dit : « Ça. c·est une vieille prière pour
pleurer. .. »D'ailleurs j'ai reconnu quelques motifs polonais. tel qu·un cantique de
Noël.

D.H : Des aspects liturgiques ?

J.G. : Oui, mais aussi populaires. Peut-être est-ce à travers sa femme que ~a se
passait, par Madame Ostrovsky, je ne sais pas ... Mais on voit comme 11 est
trompeur de dire tout court : l'accomplissement c·est la joie. Ce n·est pas aussi
simple. L'accomplissement est beaucoup plus complexe. plutôt quelque chose de
lié à un détachement. En tout cas, le regard vers le monde tel quïl est conditionne
cet accomplissement et c'est comme ça que ça doit être ! Et c·est dans le troisième
livre de Gurdjieff que je trouve ces fragments si importants. où on ne voit pas
l'image d'un maître heureux qui sait tout, mais celle d'un homme au centre de la
bataille au point même de se poser la question : est-ce qu·il n'a pas tout perdu '? La
question du suicide. Après, vers la fin \ le fait de ...

D.H : D'arrêter d'écrire ?

J.G.: D'arrêter d'écrire. Mais aussi la question de la vieillesse. Je pense que si


certains grands enseignants écrivaient directement leurs mémoires, nous aurions
plus d'exemples de ça. Parce que le mythe populaire, c'est que quelqu'un aboutit à
un certain haut niveau et qu'il est définitivement heureux. Il sait tout. il n ·y a pl us
de tension dramatique. Mais en Gurdjieff vieux résidait une tension énorme et
c'est le témoignage de ce troisième livre. Pour moi. le troisième livre et garmochka
sont très liés, même si l'époque n'est pas la même, parce que le troisième livre.
c'est des années trente, et garmochka des années quarante.

D.H : Comment, d'une manière plus détaillée, sentez-vous le travail de Gurdjieff ?


C'est intéressant de savoir que vous avez d'abord eu une relation pratique et ancienne
avec l'hindouisme, et qu'ensuite, vous vous êtes confronté avec d'autres traditions.
Quel est, pour vous, le côté spécifique de ce qu'apporte Gurdjieff?

J.G. : On a souvent posé la question : quelle a été la source de Gurdjieff dans le


sens de : recevoir une transmission directe et pratique. Il me paraît que la
supposition que c'est très ancré dans le bouddhisme, spécialement tibétain. est une
supposition fausse. Ce qui est net pour moi, c'est une forte relation avec la très
vieille tradition chrétienne, puis avec des éléments les plus techniques d'une
tradition que, de manière très large, nous pouvons définir comme soufi. C'est
difficile de dire que c'est seulement ça, parce que, dans la tradition sou fi. nous
avons aussi des éléments hindouistes réinterprétés. Il ne faut pas oublier cela :
certaines branches de l'hindouisme - par exemple le sahaja - ont pénétré très
profondément la technique et les manières de penser des soufis. Alors la source
traditionnelle de Gurdjieff, certaines personnes très sérieuses comme Ouspensky.
ou un peu fantaisistes comme Bennett. ont essayé de la trouver. c·était la fameuse
attente d'Ouspensky - dans la mesure où Gurd.iieff était « devenu fou » ou qu'il
avait« raté sa tâche »ou que « quelque chose était manquant » - de trouver la
source de Gurdjieff. Peut-être. se demandait Ouspensky. cette source de (luntjicff
allait contacter les gens qui s'occupent du travail en Occident. Complètement naïf.
Pourquoi ? Parce que selon moi Gurdjieff n'a pas été un émissaire. C'était . . urtout
un investigateur qui a profondément pénétré dans les régions pratique..., et

108
techniques des traditions qu'il a pu rencontrer. Il me paraît que son expérience
personnelle dans ce domaine était fondamentale. mais quïl a aussi utilisé différents
types de documentation. des choses codées. comme il a dit. dans certains types
d'objets ou de liturgies ou certains types de danses et même quïl a utilisé les
sources écrites anciennes. Alors. évidemment. son expérience propre. pratique.
fonda la base où il restait encore beaucoup de trous pour lui. des choses non
résolues. des choses à dévoiler. à comprendre sur plusieurs plans. Il ne faut pas
oublier. par exemple. qu'une de ses sources importantes a été la recherche
(occidentale aussi) sur l'hypnotisme et la suggestibilité. On peut alors dire que.
tout autant que la tradition soufi. ça a aussi été Je docteur Charcot. D'autre part.
lui-même a souvent cité la Tabula Smaragdina ... Il a cherché de plusieurs manières
et dans plusieurs directions. II a trouvé des réponses. mais il a aussi trouvé des
nwnques de réponses. des choses oubliées ou perdues ou non résolues. Pendant une
longue période de ses activités il a enseigné mais. en même temps. il a continué ses
investigations. C'est là où il a dit quelque part. de manière très brutale. que les
gens avec lesquels il a travaillé durant certaines périodes ont été aussi ses cobayes~.
Il a cherché à comprendre dans l'homme la logique des lois objectives. C'est pour
ces raisons qu'il est erroné. au minimum naïf de vouloir trouver une place. une
source à Gurdjieff. Il a été un chercheur qui a enquêté dans plusieurs domaines et
plusieurs traditions. même s'il s'est bien concentré sur Je berceau culturel qu'est le
bassin méditerranéen mais aussi un peu plus à l'Est. D'une certaine manière. il a
fait un travail scientifique pour comprendre. Pas comprendre pour formuler
verbalement. comprendre pour pouvoir faire. Ça. c'est toujours une différence
fondamentale. C'est la question du langage de Gurdjieff : toutes les questions '
traditionnelles anciennes. il les a reformulées. Plus nous sommes éloignés dans le
1

1
temps. plus ces questions apparaissent de manière nette. Toutes ces questions. il _J
les a reformulées dans un langage extrêmement cool. Il a amené une terminologie.
pas une terminologie abstraite ou religieuse, mais je veux dire un langage cool.
pratique, technique et même quasi lié au niveau des sciences de son époque. Les
sciences mécaniques par exemple : il utilise plusieurs éléments de term.ino.logie de lit
son époque. comme les buffers. les « tampons » '. Dans tous les domaines. on 1
observe chez lui un effort pour décoller la terminologie non seulement du
sentimentalisme mais d'un contenu théologique.

D.H : Quel serait ce contenu théologique ?

J.G. : Pas le niveau de « faire » mais le niveau des dogmes à propos de


l'interprétation du monde. Alors là ça a été - pour notre péril;de et peut-être plus
- complètement exceptionnel. A ma connaissance. personne n ·a fait ce type
d'effort pour décoller les choses. les dissocier des contenus théologiques pour les
ramener aux qualités pragmatiques. L'attitude de Gurdjieff n'est pas « religieu-
se ». Il y a là quelque chose de religieux, mais non formulé : comme ça on ne se
laisse pas aller ù propos du contenu. C'est comme cette fameuse réponse de
Gurdjieff: à u,nc dame ou à ~n monsieur qui demandait : « Mais qu'est-ce que vous
pouvez dire a propos de Dieu ? », et la réponse : « You. ~o too hi~h .1 ", « Vous.
viser trop haut. ». Il a ré~:ondu dans son anglais bien partiCL~lier. Je t;·ouvc <.failkurs
que son angb~1s et s~H1 français étaient excellents pour ses objectifs. Ça aussi. ça
coupe les habitudes 111tellectuelles d'écoute et dïnterpr0tation. Alors il va aussi sa
m~ni~re Je ma ni~~ l_c l~~ngage ". Il y a de petites choses qui sont en. apparence
t~el~rtqucs. en vcnt_c tres pratiques et fondamentales. comme par exemple la
d1fference t'ntrc fceltng et \"l'11si11g. le sentiment et la sensation. si fondamentale et

109
en même temps si difficile à saisir pour nos contemporains. si difficile ù capter. 11 y
a cette orientation très spéciale, très exceptionnelle chez Gurdjieff. que l'on peut
nommer l'acceptation des conditions de vie de la personne. et qu·clles sont le
meilleur point de départ pour un travail sur soi. Ne pas abandonner sa place dans la
vie courante, parmi les gens. pour aller dans un ermitage. Ne pas s·éloigner de la
vie mais rester dans les circonstances mêmes où la situation - ou le destin. si l'on
veut - nous a placé et se débrouiller là. Ça ne veut pas dire que je pense que ce
soit l'unique possibilité. Je suis, par exemple. très intéressé par la possibilité de
garder un certain isolement et je pense que le système monacal. tibétain par
exemple, ou même certains systèmes érémitiques chrétiens ont pu créer des
conditions utiles. A Fontainebleau, d'une certaine manière. ça a été un isolement
temporaire. des conditions spéciales ...
D.H : Gurdjieff a toujours insisté sur la nécessité de conditions spéciales et
particulières à chacun, mais il y a aussi quelque chose de spécifique qui correspond à
une profonde nécessité moderne dans le refus et même la démolition de toute
moralité conventionnelle, le sens du bien et du mal, des deux pôles, quelle que soit la
forme qu'ils puissent prendre. fi les avait démolis pour les rernplacer par w1 seul
critère: qu'est-ce qui est vraiment favorable au travail intérieur : Qu 'est-ce qui
bloque le travail? Qu'est-ce qui entraîne une perte d'énergie ? Le grand critère était
finalement cela mais, lié à cela, il y avait quelque chose de très particulier, la nécessité
d'aller puiser une force vive dans le mouvement descendant autant que dans le
mouvement ascendant.

J.G. : Dans le mouvement descendant du monde ?

D.H : Ne pas être absorbé par cela, mais aller avec, accompagner.
J.G. : Ne pas être absorbé même si on va avec c'est, d·une certaine mamerc. une
', vieille tradition gnostique. Aller avec et rester libre face à cela. c'est un accent. je
pense, propre à Gurdjieff. Le détachement de la moralité conventionnelle entraîne
plusieurs dangers. Si on veut garder les choses dans leur contexte opératif. cela
reste une nécessité. La qualité très exceptionnelle de Gurdjieff tient peut-être dans
ce défi incroyable. Derrière tout cela. il a quand même mis l'accent sur le
fondement of the conscience. j'entends parler ici de the conscience dans le sens
anglais du mot (donc de la « conscience morale », et pas d'être conscient de
quelque chose). Si on néglige cet aspect of the conscience on est vite entrainé à
confondre sa« main droite »avec sa« main gauche »ce qui est très confortable et
qui précisément pour cette raison devient une corruption du dedans. Chez
~urdjieff, la racine of the conscience est fondamentale. Il est évidemment
important de se débarrasser des mensonges de la moralité prise dans le sens
cour.a~t. Chez Gurdjieff. c'est la chose la plus moderne et en même temps la plus
trad1t1onnelle. Si l'on va très loin en arrière dans le temps. vers la source des
traditions. on trouve toujours cela. Par contre. aller avec le mouvement du monde.
aller résolument. même avec le mouvement du monde descendant et en même
temps garder l'indépendance. disons le non-conditionnement. je ne connais pas
d'autre cas où cela a été rigoureusement tenu.

D.H : Et surtout en cassant volontairement toute ù1wRe de /Jieu. nerril'r<' cela il y a


non seulernent w1 sens profond du sacré. mais. m·ec le Belzébuth. a\'<'C la ,,rn1c'f11n-'
métaphorique : « Son Éternité », on en revient à la Prière du Seigneur. llll " Notre
Père».

110
J.G. : Parce que finalement. ce qui a été attaqué par Gurdjieff dans la notion de
Dieu. c'est « votre Monsieur Dieu » !

D.H : Gurdjieff dit que, pendant vingt et un ans dans sa vie, il a joué w1 rôle pas très
naturel, cela pour éwdier la psychologie des gens. Comment comprenez-vous
l'importance de ce programme et, à votre avis. comment. cette gageure « non
naturelle », il a pu la tenir au cours des années, même avec ses proches ?

J.G. : Nous sommes tous en permanence en train de jouer un personnage. un rôle.


c'est ce que Jung a défini comme persona 7 • La première question qui se pose. à
propos de ce jeu face aux autres de Gurdjieff est : est-ce quïl a joué un ou
plusieurs personnages '? Mon impression est qu'il en a joué plusieurs dans un
certain spectrum. dans un certain cadre indispensable pour être reconnu. Ce qu'il
faut voir. c'est que Gurdjieff a utilisé cela avec une très grande maîtrise.
A certains moments. a-t-il pu être victime de cette attitude ? Théoriquement. il y a
le danger qu'il ait pu. par ce jeu, justifier quelque chose d'incontrôlé en lui-même.
Il a dit ça lui-même. dans la brochure qu'il a retirée de la circulation. Cette
brochure '. je l'ai trouvée très importante parce que. malgré toutes les choses
bizarres qui y figurent comme les descriptions des plans et les projets de
laboratoires complètement fantaisistes qui sont en vérité une manière de cacher
l'affaire, de l'entourer d'une équivoque nécessaire, il a accompli son obligation
face aux autres. il a avoué certaines choses. J'ai énormément estimé ça. Je dois
souligner que son attitude dans le domaine de «jouer » n'a pas été l'attitude
hétérodoxe que l'on pense. Il a joué comme le maître qui. dans certaines
traditions. pour défier le disciple, se transforme. mais il a joué aussi comme
chercheur, comme investigateur et c'est là où il dit qu'il a « marché sur le cor au
pied » de chacun à l'endroit le plus douloureux. Là, c'est un peu différent parce
qu'il a nettement dit que c'était pour apprendre certains éléments inconnus de
l'appareil psychologique. Alors il y a cette subtilité : il y a deux fonctions. La
première était une fonction non hétérodoxe. Si on se tient au principe que l'amour
- disons l'attitude positive face à quelqu'un - objectivement, c'est le bien de
cette personne. de son évolution propre. il est clair que le fait de se montrer
sympathique. chaleureux ou bon n'est pas le bien de l'autre personne. c'est le bien
de moi-même aux yeux de cette personne. Si on veut appliquer cc principe à cent
pour cent il est clair que bien souvent il faut cacher la visibilité de l'attitude
positive. Dans le deuxième livre de Fritz Peters on voit comment. parvenu à l'âge
adulte, l'auteur a commencé à chercher une manière de se détacher de Gurdjieff en
tant que figure du père. En même temps. sur cc sujet, Gurdjieff le provoquait de
manière souvent insupportable. Mais alors. soudain. ù la fin du livre, Peters fait un
changement, un retournement et il dit : « Ce que j'ai su enfant, adulte. je
commence ù le comprendre. Gurdjieff pratiquait l'amour sous une forme inconnue
de presque tout le monde : il pratiquait l'amour sans limites. » ''

D.H : Plusieurs personnes ollf mal supporté le conwct direct ai-cc Monsieur
Gurdjieff l'e11se:-\·011s a11jourd'hui que /Jour frirer la pleine /Jllissancc de son
enseif!,nemcnt, une sorte de dilution soit 1u;ccssaire. cela pour as.rnrer u11 /ie11 m·cc le
nii·eau de la \'Îl' cotll'llllfl' ?

J.G. : Si le programme était formulé de cette manière. je m'y opposerais


violemment. Au contraire. il faut lutter contre la dilution. D'un côté. il faut

l l1
l'accepter comme un processus inévitable - comme l'entropie en physique - de
l'autre il faut, de manière persistante, créer un contre-vecteur. Parce que cette
dilution, cette manière « homéopathique », c'est ce qui fait que les choses se
dégradent. Il n'est pas question d'être révolté ou choqué - cela se passe ainsi. c·est
la loi naturelle - mais il reste nécessaire de s'opposer à cette tendance dangereuse.
car à chaque nouvelle génération de successeurs. elle va s'accroître.

D.H: Mais avec la variété des niveaux de compréhension, celle dilution. on peur dire
qu'elle existe déjà ?

J.G.: Oui, elle existe déjà ! Ce que je voulais souligner c'est qu·à proxim1te
immédiate du travail réel il faut maintenir une grande rigueur contre la dilution.

D.H : Au cœur du « travail », absolument !

J.G. : Si l'on pense au problème de la dilution et de la rigueur ascendante. je pense


que les successeurs de Gurdjieff se sont heurtés à une énorme difficulté. c·est une
affaire terrible parce qu'il y a, d'une part, le danger de freezer. de geler la chose. de
la mettre au frigo pour la garder impeccable et de l'autre. si on ne free ze pas. le
danger de la dilution inconsciente par facilité. Habituellement les adaptations
?estinées à rendre un travail plus compréhensible pour un monde futur. consistent
a se le rendre plus facile. Comment en même temps lutter contre la dilution et en
même temps, dans cette lutte rigoureuse, faire le pas possible d'une i nvcst iga t ion
qui se poursuit ? Alors on trouve chez Gurdjieff ces deux aspects : l'aspect
enseignement traditionnel et l'aspect chercheur. La question brûlante actuelle est :
qui, aujourd'hui, va assurer la continuité de l'aspect chercheur ? Très suhtil. très
délicat et très difficile.

~.H : Qu'est-ce qui permettrait d'aller plus loin dans un cheminement '! Peur-être 1111
echange comme celui que nous tentons ?

J.G. : En tout cas, il faut viser une approche pratique du problème. sans quoi le
dan~er de la continuité de l'investigation est de tomber dans l'illusion que l'on peut
continuer en faisant de gros bouquins à propos des idées. C'est comme chez
Bennett et son Dramatic Universe : l'effort futile pour construire un nouveau
sy~tème. Le nouveau système après le système. Il n'y a que dans le domaine du
fatre que la chose puisse être recherchée. Mais nous parlions aussi de différences
entre les personnes. C'est très important, par exemple, la manière dont Ouspcnsky
a ~assé les derniers mois de sa vie. Quelque chose avait profondément changé en
IUI. Pensez à sa dernière formule fameuse : « Il n'y a pas de système »

D.H : Formule qui n'a pas toujours été comprise de son entourage.

J:G. : Non, pas comprise du tout ~ mais chez lui. cela fut extraordinaire. ('a veut
dire qu'à un certain moment. à la fin de sa vie, il est bien arrivé ù 4uel4ue chose. Il
parlait très peu, mais ce qu'il disait fut de qualité extraordinaire. Pour la prcmil.·n?
fois de sa vie. je pense. la qualité« être »est apparue en lui.

D.H : A partir de ce sens de l'être, intraduisible en mots. en aucun lunguge. tour cc


dont on parle. la vraie nature de cet enseign<:'me111 me semhle !th~ <I de.\ renne\
dynamiques. Que fan parle de circulation. de relation. d'action juste. de" f{11rc' ... li

112
s'agit toujours de la recherche d'une chose que l'on peut appeler le sens du
nzouvement, un dynarnisme fondamental.

J .G. : Oui. vous avez probablement touché là une des qualités du travail de
Gurdjieff qui est rare. même au sein des traditions. Bien souvent. dans les
traditions. au minimum quand elles continuent encore à nous toucher après être
passées par plusieurs intermédiaires. on trouve des valeurs statiques. Dans le
travail de Gurdjieff. c'est cette manière cinétique qui est toujours présente.

D.H : C'est un moui•ement perpétuel. Mais il est très difficile d'écrire ou de


transmettre sans trahir. Si l'on a conscience de cette trahison, il y a quand même
quelque chose d'aigu qui passe, une précaution, une sensibilité.

J.G. : Autour de toute personne qui suit une vraie investigation. qui lutte contre la
tendance de cette investigation à se figer. qui résiste à l'établissement d'une
mauvaise orthodoxie qui dilue - qui rend la tâche facile-, il y a une atmosphère
environnante, qu'à tort on appelle parfois« charismatique ».Le danger. le danger
double entre la personne et son entourage est comme un échange de cadeaux :
« Vous me traitez bien en tant que grand manitou et, en échange. je vous accepte
comme mes apôtres. »Quand une telle chose se produit, ça crée un climat malsain,
parce que l'entourage a un intérêt naturel à figer la recherche au niveau établi.
Voyez le cas de Stanislavski : pourquoi avait-on si peur à propos de sa méthode des
actions physiques ? Ça a été la panique dans son institution, tout le monde a été
perturbé par l'idée de se trouver dans la situation d'avoir à tout réapprendre. Alors
c'est devenu comme leur intérêt naturel de figer la chose. Et si, autour de la
personne-clef, les autres personnes sont importantes, pas juste des petits, vraiment
les personnes qui font quelque chose, alors le danger est d'autant plus grand. Ce
que je comprends. c'est que Gurdjieff à toujours lutté contre cette situation.
Plusieurs stratégies sont possibles : l'une, expéditive, est de remercier les
personnes. Mais je remarque chez Gurdjieff la stratégie de ne pas mettre la
personne à la porte. mais de lui rendre la vie si difficile qu'elle s'en aille
d'elle-même. 1
1

D.H : Qu 'elle s'en aille d'elle-même pour prése1Ter son autonomie, sans cela elle
restera dépendante.

J.G. : Pour tel ou tel cas. la manière peut être discutable mais. comme je le vois,
l'attitude est inévitable. Sinon. c'est une fausse paix. la paix de « nous sommes
d'accord pour les intérêts des deux côtés » et pas pour la chose même.

D.H : Parmi tout ce dont i·ous m·ez fait lecture, parmi


ce que l'ous croyez avoir
tout
oublié. dans les liiTes « autour », pas les liiTcs de Gurdjieff lui-même ou
d'Ouspensky, qu'est-cc qui i·ous a apporté le plus ?

J.G. : Dans le passé. je suis tombé sur un livre extrêmement naïf d'une Madame
Popoff. je ne sais pas qui elle est.

D.H : Popoff ?

J.G. : lrmis Popoff. Alors oui. démolir Madame Irmis Popoff. c'est u1H? tùchc très
1
simple. Mème le titre mais oui. tout. même l'image de couverture. tout. tout.
".

113
oui. Et. dans cette naïveté, une petite voix qui dit : « Moi-même. je ne suis 4u·une
petite souris qui ... »Très facile à démolir. Mais ça a été pour moi un témoignage
capital, parce qu'elle a capté certaines choses comme. par exemple. la manière de
la dernière visite de Gurdjieff aux États-Unis. La manière dont il se comportait
avec les gens ou pendant une séance de Mouvements. c·cst d"ailleurs une capacité
qu'ont souvent les femmes et beaucoup moins les hommes ~ les hommes captent
tout ce qui est de l'ordre des idées, ils font la synthèse. Les femmes captent les
images des réactions, du comportement. Et c'est très important. Par exemple
Georgette Leblanc, toutes ces femmes, et cette bonne sœur qui a écrit. comment
s'appelle+elle ?

D.H : Kathryn Hu/me.

J.G.: Là on voit la personne de Gurdjieff. Alors le livre de Irmis Popoff. j'ai ~n


peu ri quand je l'ai lu, parce qu'il est à la fois ridicule et amusant. mars.
paradoxalement, il capte bien des choses.

D.H : Il y a des mots comme« anecdotique »qui, trop facilement, ferment la porte à
l'évocation d'une impression. La vie, la vie réelle du témoignage est très importante.
Pour rejoindre d'autres champs, c'est ça aussi le théâtre, cette manière de faire vi\•re
quelque chose d'humain au travers de petits gestes, de petites actions.

J.G. : Oui, et d'ailleurs je dois à nouveau remettre à l'honneur Madame Popoff qui
dit que. pour elle, Gurdjieff a toujours «fait». Ce n'est pas vrai quïl n·a pas
r~alisé Lutte des Mages, il ra simplement réalisé en différentes périodes. dans
divers pays. avec diverses personnes - en travaillant les Mouvements. Ce passage
ct: s~n livre est très touchant. Pour elle, il ra fait sa Lutte des Mages. Et quand elle
decnt sa propre expérience parmi d'autres personnes qui font successivement une
« dan_se. du mage noir » et une « danse du mage blanc ». par la naïveté de sa
descr~ptlon, elle touche quelque chose. On dit pourtant qu'elle a été censurée. je
ne sais par qui ? On lui aurait demandé de se tenir à un cadre à ne pas dépasser
pour Y mettre ses propres idées. C'était légitime. Je pense que si son texte a été
~en~uré par quelqu'un, ce quelqu'un a fait un bon travail. un passage entre les
hm1tes indiquées. L'autre exemple dont je voudrais parler concerne aussi une
f~mme, une femme d'une capacité intellectuelle remarquable. mais on n ·y trouve
nen de ce que je viens de dire sur les femmes, c'est Talks bv Madmne Ouspcnsky.
un petit livre de quinze pages. édité par de Ropp. On - y trouve deux courts
fragments où elle parle du rappel de soi et qui sont vraiment révélateurs. L ·un
c'~st : deux directions du regard - vers l'objet et comme de l'objet vers soi.
L aut:e c'est : assis dans une chambre on se perçoit simplement comme un oh jet
p~rmr d'au~res objets dans cette chambre. Évidemment j'en fais un compte rendu
tres mauvais, très primitif. je vous indique juste ces deux fragments.

D.H : Vous faites la symhèse masculine, en somme '!

J.G.: Oui, c'est ça : je fais la synthèse masculine, mais ce petit livre est
extraordinaire. c'est une toute autre manière de témoignage. Elle parie de"> idées
mais la façon dont elle parle est une indication de " Faire ,, .

D.H : C'est vrai. c'est un choc. E!ll:' apporre des idées-choc. /)111c111t leur \'le
commune, Ouspenskv fournissait les idées mais c'est el/<: qui .faisait tnt\'Uiller ...

114
J.G. : Oui. quelle différence !

D.H : Elle devait travailler de partout, même de son lit. A la fin de sa \'ie, alors
qu'elle était malade, alitée, elle vo.vait tollf, elle leur donnait des exercices. Même
sans les voir physiquement, tous les jours. ça, c'était fantastique !
Dans la Troisième série, il est question du « rappel de Dieu », c'est tollf le sens du
Belzébuth : comment « Notre Père Tow Aimant et Tow Embrassa/lt >• pew-il
chasser un de Ses fils les plus proches à /'extrémité de /'Univers ? 11 La réponse est :
« facteur de rappel ». Même Dieu aurait besoin d'un facteur de rappel.

J.G. : « Le Rappel de Dieu ». Ça existe dans les traditions. Par exemple dans la
Philocalie - et ça existe dans plusieurs branches du soufisme. Mais que Dieu
même se rappelle. le rappel par friction que Gurdjieff évoque par« l'éloignement
d'un de Ses fils les plus proches », je ne l'ai jamais rencontré autre part.

D.H : Pour terminer, la célèbre petite phrase : « contre Dieu » 1


-' ?

J.G. : Elle a été rapportée par plusieurs témoins. Elle a donc bien été prononcée.
cette petite phrase. Dans les très anciennes traditions, la création fut regardée
comme une « entropie de Dieu » et le rôle des hommes serait de permettre le
Retour et alors d'une certaine façon de sauver Dieu. Cela contre l'entropie. Si on
ne le fait pas on peut dire que c'est Dieu lui-même qui se perd dans la Création.

D.H : C'est le thènze de la dégradation. Vous employez le terme« entropie "· L'idée
d'une entropie de Dieu, enfin, quand même, au vingtième siècle! 1
J.G. : L'entropie de Dieu est une idée très ancienne, qui toujours se pose à li
nouveau. C'est, si l'on peut dire, une idée-moteur. Je commence par l'aspect

,
anecdotique. Voici une histoire que l'on raconte souvent dans l'hindouisme et on la
raconte comme une histoire clef. Quelqu'un demande à Narayan ou ù une des
formes du Dieu : « De combien d'incarnations aurais-je besoin si je t'aime
profondément '? », Dieu répond : « Sept », « Et si je te déteste ? », Dieu dit :
« Trois. parce que si tu me détestes tu t'occupes de moi tout le temps. »Dans notre \

culture. dans la culture européenne. il y a l'aspect blasphème qui indique la même


tendance ... parce que qui peut commettre le vrai blasphème ? On ne peut pas avoir
une attitude tiède face à la Déité. Un incroyant. .. non, ce n'est pas le mot juste -
quelqu'un qui n'a pas une relation avec Dieu ne peut pas commettre un vrai
blasphème. Mais si vous me poussez vers le langage des religions alors ... alors ... je
me laisse aller... Dans la tradition très anci~n~1e on revient sans cesse sur la
question de l'abaissement de Dieu dans la Création. On donne plusieurs images de
cela. C'est comme un jeu divin en même temps de se perdre et de se dissimuler
derrière la multitude des formes avec, par exemple l'aspect Kàlî - la Mère divine
- , l'aspect terrible. et en même temps l'aspect amusé, qui se joue de tout cèla.
Mais finalement il y a la question du Retour qui est la clef. et ce Retour possible
passe uniquement au travers des personnes. C'est l'inertie des forces - appelées
divines - qui amène la souffrance. Dans la tradition juive un exemple fort de tout
cela est l'image de Chckhina. l"aspect féminin de Di.eu. représenté sous la forme
d'une vieille femme souffrante. exilée sur les routes du monde. Elle cherche le
Retour. mais ne peut ~- parvenir si les hommes ne la suivent pas. Les autres
exemples se tnn1vènt dans la ligne de tradition de ./nana. C'est comme dans L"L'ttc
expression trè" belle de Nis;1rgadatta quand il dit : « L.Absolu est comlllL' un

115
médecin, il est brillant, tout marche bien. Tout d'un coup. un jour. il se réveille
avec les yeux gonflés, il ne peut plus rien faire. » Les yeux gonflés c'est
être-en-création. Cette petite histoire est une version accident - celle de
Nisargadatta - mais elle donne l'image de la chose et en même temps elle est
terriblement amusante. Dans les traditions. il y a plusieurs versions ù propos de
deux courants du monde : courant descendant et courant ascendant. Ça peut
prendre des formes d'explication quasi gnostiques du style Teilhard de Chardin.
mais cela existe aussi dans les sciences. L'apparition de la vie et de la conscience
serait comme un petit contre-courant parce que. dans le sens spécifique. toute
l'existence du monde s'est créée par l'entropie et dans l'entropie. Une sorte de
processus opposé est l'apparition de la vie, des formes complexes de vie et des
formes de conscience au sens simple du mot : juste un contre-courant.

(Entretien des 8, 9 et JO féi·rier /99/. ci Paris.)

NOTES DE LA RÉDACTION

1. Performer dans Workcenter of Jerzy Grotowski. pp. 36-41. Centro perla Sperimenta-
zione e la Ricerca Teatrale, Pontedera. Italie. 1988. Brochure hors commerce.
2. La partie inférieure - la plus automatique - de la fonction du penser. ce que
Gurdjieff nomme l'« appareil formateur» ou la «pensée formatrice ». Cf. P.D. Ous-
pensky, L'homme et son évolution possible. p. 88.
3. Allusion au Prologue du dernier ouvrage de G.I. Gurdjieff. La i·ie n'est réelle que
lorsque'< Je suis». Cf. p. 51 de l'édition française.
4. «Je me mis à observer et étudier les diverses manifestations, à l'état de veille. de la
psyché de ces cobayes bien entraînés et libres de leurs mouvements que la destinée m'avait
alloués pour mener à bien mes expériences. » G.I. Gurdjieff. Herald of CominK Good.
p. 22.
5. «Tampons », expression utilisée par Gurdjieff pour désigner une tendance - une
sorte de dispositif« amortisseur de chocs » - profondément enracinée en l'homme : « Les
"tampons" bercent le sommeil de l'homme, ils lui donnent l'agréable et paisible sensation
que tout ira bien. que les contradictions n'existent pas, et qu'il peut dormir en paix. Les
''tampons" sont des dispositif5 qui permettent à l'homme d'avoir toujours rai. .;011 ; ils
l'empêchent de sentir sa conscience. » P.D. Ouspensky. Fragments d'un e11.w:ig11eme111
inconnu, pp. 224-225.
6. La «transfiguration» de Gurdjieff. Cf. P.D. Ouspensky. op. cit .. p. 4.SJ. Aussi
Georgette Leblanc, La machine à courage, p. 207 : « Comme s'il avait arraché soudain les
masques sous lesquels il a le devoir de se cacher. »
7. Texte original anglais : « Persona is what you want to impress people with and what
they force us to assume as a role. Therefore it is called a mask. »
8. Herald of Coming Good. Parue à New York et Paris en 1933. cette brochure. tirée en
petit nombre d'exemplaires et en édition privée. fut très vite retirée de ta circulation par son
auteur.
9. Texte original : « What 1 knew as a child. 1 am heginning to understand as an adult.
Gurdjieff practiced love in a form that is unknown to almost evervonc : without lirnih . .,
10. Irmis B. Popoff. Gurdjieff, his work 011 myself. .. with other.~· ... for the 1i·ork. Samuel
Weiser, New York. 1969.
11. Cf. le Prologue de La i·ie 11 'est réelle que lorsque " Je suis ,, . pp. 38---B et Rhits dl'
Belzébwh û son petit-fils : « Son Éternité Se vit contrai ntc. malgré Son Ci r<i nd A mou r L't Sa
Miséricorde Infinie. d'exiler Belzéhuth et ses amis en l'une des contrée..., loi nt <t i ne..., de
l'Univers "· p. SS.
12. Cf. P. D. Ouspensky. op. cit. : « La voie des possi hi lité..., cachée" 1de J" horn me] e"t une
voie contre la nature. contre Dieu. », p. 79.

116
LA RECHERCHE
COMMENCE
MAINTENANT

John Pentland

Dick Anthony : A i-ant d'en venir à votre relation avec Gurdjieff. pom•ons-nous
évoquer votre cheminement, votre propre recherche spirituelle ?

John Pentland : Il est bien difficile de savoir où commencent les choses. Ici nous
parlons souvent de cela. Comme si on devait toujours tout recommencer et se
dire : « Revenons à la case départ. » A y regarder de plus près. je crois que c'est
avant cela que commence la recherche. Paradoxalement, la recherche commence ,,
maintenant. Vous comprenez ce que je veux dire : elle ne commence réellement que
maintenant.
Avant de rencontrer Gurdj icff, j'avais travaillé plusieurs années avec Monsieur et
Madame Ouspensky : je participais à des conférences. à des échanges, et je vivais
auprès d'eux. aus~i bien dans leur maison à Londres que plus tard dans celle du
New Jersey. aux Etats-Unis. Après la mort d'Ouspensky, je décidai de partir pour
l'Inde. Lorsque je revins. il m'apparut clairement qu'après toutes ces années
passées auprès d'Ouspensky, je n'étais pas arrivé à grand chose, je dirais presque
que je ne n'étais arrivé à rien. C'est alors, grâce ù Madame Ouspensky, quïl me fut
possible de faire la connaissance de Gurdjieff. Je vins auprès de lui, ù Paris.
pendant une période relativement courte qui s'étala sur neuf mois environ. Puis je
m'installai ù New York. Hélas. il devait mourir deux mois plus tard. Sans rien me
dire explicitement. la façon dont il avait modelé les choses faisait qu'il me fut
naturel de continuer ~1 travailler tout en assumant un rôle responsable aux
États-Unis.

D.A. : A \'C.:-\·ous eu lï1111'ressio11 c/'m·oir .fàit des l'rogn\· ou que </llelque chose
d'important était s11ri·e11u pc11cla11t la période passfr au1m's de Gurcliù'.tf?

J.P. : Sans aucun doute. 11 avait en effet la faculté extraordinaire de créer des

117
conditions permettant de voir que l'« on n'est rien » - et en tout cas. rien de ce
que l'on pense-, tout en prodiguant les encouragements nécessaires pour ne pas
vous laisser bloqué. Il avait coutume de dire que nous étions comme des
automobiles en panne, immobilisées sur la route, et que. lorsqu'il arrivait. il
remplissait les réservoirs afin que nous puissions repartir. Cc n'est qu'une image.
mais elle traduit assez bien ce que j'ai ressenti auprès de lui.

D.A. : Cette impression de soi-même était-elle décourageante, voire désespérée 'J

J.P.: Non, pas du tout. Je voulais simplement dire que Gurdjieff avait cette
capacité qu'ont les grands maîtres de savoir créer. dans une communauté donnée.
les conditions spécifiques dans lesquelles chacun peut réellement se voir tel qu'il est
et éprouver que, livré à lui-même, il ne peut avancer sur la voie. Il faut un guide
capable de remplir le réservoir de chacun, un guide qui oriente et permet de
repartir. C'est cela, entre autres, qu'apporte une « école », un mot sans doute peu
engageant pour parler d'une école initiatique telle qu'Ouspensky la décrit dans
Fragments d'un enseignement inconnu.

D.A. : Il y a donc à la fois l'impression de ne pas pouvoir avancer et aussi celle que la
voie existe et qu'elle s'ouvre à nouveau, maintenant qu'on vous a rendu capable de
redémarrer.

J.P. : Oui, je crois que c'est ainsi. Il y a les deux. Et il y a une voie qui vous permet
de reconnaître que presque tout ce qui est normalement considéré comme un
espoir n'est que malentendu ...

D.A. : Voilà qui trouve en moi un écho ; c'est assez réjouissant, 11011 ?

~-P:: Oui, on peut légitimement faire écho à cela, mais n'oubliez pas que le travail
mteneur - qui seul permet de le vivre - est en réalité très difficile. Comment
re~ter~ en contact avec la vie, tout en gardant cette vision contradictoire de
soi-m7!11e.- c'est un grand défi ! Bien sûr nous ne serions pas capables d'y faire
face s 11 n y avait pas les autres.

D.A. : A la mort de Gurdjieff, le groupe s'est-il senti perdu '! A-t-il eu /'impression
qu'il serait difficile de continuer sans lui ?

J.P . .= Dans un sens, il était même impossible de penser que l'on aurait pu
continuer sans lui. Jusqu'au dernier moment, Gurdjieff continua de voir les uns et
les autr~s, de paraître aux repas - moments privilégiés de son enseignement
« so~rat1qu~ » - et d'empêcher que s'expriment toute conjecture et toute
sentimentalité à propos de sa disparition prochaine. Il y avait là, autour de lui. une
telle.den~ité de présence qu'il était presque impossible de croire que les choses qui
contmua1ent. qui continuaient et continuaient encore et encore. pouvaient soudain
s'arrêter. se terminer. Par ailleurs. fort heureusement, il y avait aussi des gens.
particulièrement une personne. qui avaient une compréhension suffisante pour
nous aider dans la situation où nous nous trouvions tous. Nous étions alor~ peu
nombreux. Et cette personne fut en effet capable de montrer la voie tout en ayant
la sagesse de ne pas manifester immédiatement tout cc 4u'elle comprenait. Nous
pûmes ainsi continuer d'apprendre les uns des autres d'une manière 4ui n'était pas
ostentatoire. De la sorte. l'enseignement s'est étendu graduellement dans le n101Hk

118
sans rien perdre d'essentiel. sans être infidèle à la vie même de Gurdjieff. On peut
dire que c'est lui qui demeure. pour ainsi dire. celui qui enseigne.

D.A. : D'un point de vue extérieur, /'Enseignement a-t-il changé dans sa forme ?
Vous dites par exemple : « apprendre les uns des awres ». Cela a dû être différent de
/'époque où Gurdjieff était présent. L' Enseignemem a-t-il évolué ?

J.P. : Quand je dis :« apprendre les uns des autres ». la formulation a sans doute
besoin d'être précisée. Il nous est possible d'apprendre des autres à condition de
sortir de notre isolement et de nous relier à ceux qui nous entourent. sans être
désarçonnés par leur comportement maladroit. Je me tourne vers les autres. je
m'ouvre à eux, et eux ont la même tâche envers moi. Malgré tous les écueils. se
forme en moi une reconnaissance graduelle du rôle que les autres jouent dans ma
croissance, dans mon développement intérieur. Autour de ce mystère gravite le
sens profond de la communauté.

A nos débuts ici à San Francisco. en 1955. cinq ans après la mort de Gurdjieff. nous
n'étions pas encore très nombreux. Nous nous réunissions alors au Bellevue Hotel.
dans Geary Street. Et je me rappelle très bien que parmi ceux qui étaient venus
dans ma chambre. un jour - ils étaient huit - se trouvait un membre de lïnstitut
des Rose-Croix de San José. Je lui demandai d'aller voir les différentes sectes qui
avaient une audience dans la région et, dès mon retour à San Francisco. de me faire
un compte rendu sur ce qui s'y passait. Dans le cas où il aurait trouvé quelque
chose dïntéressant, il devait nous organiser une visite. Je pensais que ce serait là 1

une bonne manière de comprendre ce qui se passait en Californie où, à cette :J


1
époque-là, il y avait déjà énormément de sectes. En vérité, malgré leur montée
spectaculaire, les « nouvelles religions » ne sont pas si nouvelles que ça.
Quand je revins, nous eûmes droit à un rapport si intéressant que l\m d'entre nous.
un photographe, fit même un reportage sur certains endroits où avait existé
pendant quelque temps une petite communauté fidèle à un enseignement. Il publia
ces documents. 11 est frappant de voir que la plupart de ces communautés avaient
connu une mort soudaine. comme cela risque d'arriver à tout cc qui vit. Dans
plusieurs de ces endroits. découverts au bon moment, le lieu de réunion. encore
visible. était envahi par les mauvaises herbes. parfois même par une véritable
jungle. Livres et chaises semblaient attendre la réunion suivante, mais personne
n'était venu. La vie s'était enfuie. En feuilletant le livre. vous verrez que cette
scène s'est répétée maintes fois.
Cette question d'apprendre les uns des autres est très vaste. et elle est au cccur de la
notion d'école. Cela demande en vérité beaucoup plus de temps qu'on ne le croit
pour obtenir en soi un changement réel. Il y a certainement des tentatives très
sérieuses, des tentatives très touchantes. Mais cela marche un certain temps
seulement. Cela ne dure pas.
Dans le meilleur des cas, je pense qu'au bout de vingt-cinq ans environ, on arrive ù
un carrefour, et que très peu de groupements spirituels peuvent réellement passer
ce cap. Même lorsqu'on part avec les intentions les meilleures. les plus élevées. il
faut. pour réussir ù maintenir des gens ensemble. et aussi longtemps. se soumettre
sérieusement ù. n:.rtaines n~'glcs de comportement. Des règles simples pouvant
concerner aussi h1cn la ponctualité, l'exigence de réserve dans la tenue et ks
propos. ou encore les pri ncipcs rc lat ifs ù l'hygiène de vie. l 'al i mental ion. l"ét hiq ut.:>.
l'abstention de toute drogue. etc. Il faut ù chacun de nombreuses <tnnécs
<..l'expérience et de prL'paration pour accéder ù une vit.:> proprement spirituelle.
Ainsi l'ennui. au sein tks communautéi.; de cc ~L'IHC. c'est que trop souvent les g.en..,

119
les plus doués pour l'organisation." pour fixer les principes et les préceptes de la vie
communautaire dans des limites raisonnables ne sont pas les personnes les plus
sérieuses ni les plus fiables sur le plan de la recherche intérieure.
Ùn se trouve alors piacé devant une grande difficulté classique : si des limites
peuvent être établies en toute légitimité pour satisfaire l'ordre et les besoins des
organisateurs, en même temps elles ne laissent pas suffisamment d'indépendance à
la recherche, dont il faut préserver le caractère individuel. Pour qu'existe une
réelle confiance, on a besoin d'une relation étroite avec les autres, une relation qui
a parfois un goût de profonde intimité. Il est certain que lorsque le nombre des
participants est élevé, on a besoin, par contre, de certaines restrictions et de
relations plus impersonnelles.
L'existence d'une communauté qui fait un travail réel, qui apporte quelque chose
de substantiel, dépend selon moi d'une double exigence : il faut. d'une part. que
les responsables soient de bons gestionnaires. mais quïls aient aussi. bien entendu.
une recherche personnelle très intense. Lorsque l'on regarde en arrière sur
vingt-cinq ans, on s'aperçoit que rien ne s'est fait tout seul.

D.A. : Ainsi, ceux qui dirigent le groupe doivent s'appliquer fortement à hien Kérer
la vie communautaire en préservant l'intensité de leur recherche personnelle ?

J.P. : Oui ... En général, cela ne va pas bien ensemble. Vous avez dû observer que
lorsque s·est réellement développé un groupe, ceux qui sont les plus sincères. ceux
qui portent tout le poids de la recherche intérieure, sont en général invisibles pour
le public et la vie extérieure. Ils évitent souvent les positions de responsabilité
extérieure. Car ils pensent que cela les enchaînerait à des conditions de vie et ù des
influences trop ordinaires.

D.A. : Ils ne veulent pas être distraits ?

J.P. : _Bien en~endu. Ce serait perdre un certain équilibre. Cette double exigence
dont .J.e parlais me paraît être une des caractéristiques de l'enseignement de
?u~d_J1eff. Il est si profond, si sérieux, si bien relié au réel que cela lui donne un
eqmhbre très spécial, et des chances, vraisemblablement, de vivre plus longtemps
~u~ .des enseignements au sein desquels la dichotomie engendre une dégradation
mev1table. C'est là tout le problème des rapports entre le spirituel et le temporel.

D.A. : Ce tarissement de la vie d'un groupe, tel que vous le décrivez, c'est ce l/lle
Max Weber, un sociologue spécialiste des questions religieuses, a appelé la
'' banalisation du charisme ». li se disait lui-rnême « a-musical » sur le plan
religieux. Sans avoir lui-mêrne l'expérience d'une réalité transcendantale, c'était un
observateur très sensible. Selon lui, les groupes religieux étaient presque toujours
fondés par une personne qui était en contact avec quelque chose qu ïl appelait
« charisme ». Il voyait cela de /'extérieur et ne sm·ait pas ce que c'<!tait. sinon </Lll'

c'était très puissant, et que cela exerçait une grande influence .\'ltr les autres. (}11wul le
leader charismatique disparaissait, le charisme se hanalisait, on le transformait en
règles et en formes institutionnelles précises et .fïgfrs. Il y m•ait hien w1 certain
tramfert du charisme vers /'organisation elle-1w!mc\ mais il se dis . .;ipait lentement.
jusqu'à épuisement. Max Weher i·oyait lû le prohlème fondamental de.\ organi.\at1< >11.\
religieuses : le charisrne se hanali.rnit toujours. se traduisait en des (ormes de plu .., en
plus mécaniques. et jïnalement une certaine tension ne 111anq1wi1 pas d"e11>/)(lrt1irre
entre l'aspect mécanique. f'ormel de /'orga11i.rnrio11. et le '>lil)!,issement de l/lll'h/lle

120
chose d··authentique qui 1·enait déranger ce fondement mécanique. Je comprenais ce
que 1ous disiez à la lumière de cette explication.
1

J.P. : Oui ... Le « charisme » ! qu·est-ce que cela veut dire au juste ?

D.A. : A l'origine, cela signifiait la manifestation de Dieu, de /'au-delà, ou d'un


aspect particulier de la divinité dans une personne. C'était quelque chose qui pouvait
aussi s'apparenter au don de prophétie : la personne en question parlait m·ec
l'autorité de Dieu - ou la voix de Dieu -, c'est cela qui était considéré comme
charismatique. C'était là le sens originel. Mais ce sens premier a été dévoyé.
vulgarisé. et on utilise ce mot maintenant pour indiquer une aura personnelle
frappante, et quelque peu séduisante. Or, à /'origine. ce n'était pas la personne qui
importait.

J.P. : En somme. on pourrait dire que ce mot a fini par désigner un Dieu privé de
son intelligence, un Dieu du sentiment.

D.A. : Oui, si on le considère d'un point de vue populaire, c'est bien cela.

J.P. : Aussi, je crois que ce dont nous parlons : que demande une juste démarche
spirituelle ? C'est la recherche ! Évidemment pas une sorte ordinaire dïntellectua-
lisme - mais la recherche d'une intelligence. C'est curieux, c'est cet aspect qui
semble manquer le plus aujourd'hui aux leaders, quïls soient spirituels. politiques.
ou chercheurs dans les sciences fondamentales.

D.A. : Je crois comprendre que vous llfilisez ici le terme« intelligence » dans un sens
spécial ?

J.P. : Une sorte d'intelligence essentielle, une intelligence divine », qui connaît
«
les priorités en toutes circonstances, qui est à l'œuvre quand nous essayons de nous
connaître. Comme en toutes choses, c'est une intelligence appropriée à la tàche.
Mais cette intelligence est. pour ainsi dire. révélée - elle engendre ce que l'on
appelle souvent la vision. En un sens, c'est une perception très simple. mais elle est
tellement directe ~ elle ne relève plus des associations d'idées ordinaires. C'est
quelque chose qu'il est très difficile de toucher, quelque chose qui est pour ainsi
dire enfoui sous le lit des associations d'idées et des souvenirs habituels - c'est
d'ailleurs un véritable travail que d'empêcher ces dernier dïnterférer avec
l'expérience qui consiste à avoir une réelle vision, une réelle perception de
soi-même. Ne pensez-vous pas ?

D.A. : Il s 'agil de voir directement, en somme ?

J.P. : La connaissance directe de soi-même est. en elle-même. si difficile à


maintenir. qu'il nous faut convenir que cette qualité particulière d'intelligence dont
nous parlions n'apparaît que très rarement.

Bruce Ecker : Cette sorte dï11tclligence est-elle une fonction de ce que, dans
/'enseignement de Gurdiie_fl: on appelle le « \Tai moi " ·?

J.P. : Oui. je crois que c'est une des fonctions sommeillant d;1ns la présence
ordinaire de lïwmme. File est latente. elle est réveillée en quelque sorte. avec

121
l'apparition du vrai Moi. Elle est en même temps au-delà de ce que nous sommes.
Elle nous dépasse.

D.A. : Cette fonction accomplit-elle la tâche de réunifier le sujet et /'objet 'J

J.P.: Oui, mais sans une longue préparation et un travail subjectif continu. cela ne
se manifeste pas dans le sens que vous indiquez.

B.E. : Si je comprends bien, Lord Pentland, le travail de Gurdjieff entraÎne certaines


conditions et certains développements intérieurs - telle que /'apparition du vrai Moi
- qui sont considérés comme nécessaires et essentiels pour qu'une transformation
authentique ou pour qu'une conscience vraiment supérieure érnergent et se
maintiennent. Comment peut-on savoir ou reconnaitre quels systèmes spi rituels.
quels groupes et quels guides fournissent les conditions nécessaires - 011 11 'ose pas
dire « et suffisantes » - au développement intérieur ?

J.P.: Je vous ai dit que j'étais allé en Inde avant de rencontrer Gurdjief : je
m'étais aussi rendu à Ceylan. Lors de mon séjour à Ceylan, je me trouvais avec run
des élèves d'Ouspensky, un universitaire cinghalais qui enseignait le bouddh ismc.
Il me fit connaître un groupe de trois hommes instruits venus de l'Himalaya. qui se
trouvaient là en visite. Le premier d'entre eux était très âgé, le second était d'âge
moyen et le troisième était jeune. Le plus âgé était supposé avoir cent vingt ans. le
sec?nd, pensait-on, avait quatre-vingts et le plus jeune quarante. Nous nm.~s
tenions dans le jardin ensoleillé d'une modeste villa de Colombo. L'hôte nous avait
offert des pommes pour nous rafraîchir ; pendant que nous les savourions. la
conversation s'engagea. A un moment donné, je demandai au plus âgé des
visiteurs : « A quoi reconnaît-on un véritable maître ? » - c'était la question qui
m'~abitait alors. Le vieillard me répondit tranquillement : « Vous le savez ... » Je
crois que c'est une bonne réponse.

D;A. : C'est une bonne réponse, et c'est probablement la seule vraie. Mais cette
reponse pose un problème : le « vous », ou plutôt le «je » qui sait doit avoir w1
certain niveau de développement.

J.P. : Non, je crois que c'est toute la différence entre une perception directe et ce
qui a été réfléchi, prémédité, préconçu. en un mot ce qui relève de la pensée
rationnelle.
Je ne puis parler d'un autre enseignement que celui de Gurdjieff, c'est celui-là que
j'ai suivi, mais il me semble très normal d'aimer rencontrer des gens qui suivent
d'autres enseignements et d'échanger avec eux. Par exemple, Richard Baker-roshi
est devenu un de mes bons amis. J'ai été l'un des premiers visiteurs à Tassajara '. et
c'est là que j'ai fait sa connaissance. J'y ai rencontré aussi Suzuki-roshi et j'ai eu de
bons échanges avec ces deux hommes. Parmi mes relations de cc type. un ·autre par
exemple m'est devenu un ami proche ; il s'agit d'un lama tibétain. Lobsang
Lhalungpa - qui nous a aidés, ici-même, à traduire à partir du tibétain La Vie de
Milarepa. Cela a donné une meilleure traduction que celle d'Evans-Wcntz. Au
moment de publier La Vie de Milarepa. nous nous demandions quelle illustration
mettre sur la couverture de l'ouvrage broché : Lhalungpa suggéra un symbole
particulier au bouddhisme tibétain qui rassemble en une seule image tous le-.,
aspects du bouddhisme tibétain. ensemble structuré très complexe de mt:·taphys1-
que et de psychologie. Cela m·est revenu en mémoire aujourd'hui méme parce

122
qu'un ami revenant du Népal. Kenneth Carlson. m·a offert une peinture tibétaine
où figure cc même symbole. qui réunit des centaines de théories. de principes et
d'aspects du bouddhisme tibétain.
Voilà exactement. je crois. ce que Gurdjieff a réussi à faire dans le domaine des
idées telles qu'elles sont exposées par Ouspensky et par lui-même dans leurs livres.
Il ne ra pas fait sous la forme du symbolisme proprement dit : - parce quïl ne
voulait pas, sur un plan exotérique. faire appel à la faculté de visualisation très
développée dans le bouddhisme tibétain - . il ra fait comme un système dïdées.
Probablement pensait-il. et il se peut fort bien qu'il ait eu raison. que c·est là la
meilleure manière de faire passer un enseignement en Occident. bien que. de toute
évidence, le bouddhisme zen et le bouddhisme tibétain aient tous deux eu un
impact considérable en Occident, à tel point même que ron serait tenté de penser
que le quartier général du bouddhisme tibétain se trouve maintenant en
Amérique ~ et on pourrait en dire autant du bouddhisme zen. Cependant. nous ne
sommes pas dans un pays oriental, et nous ne sommes probablement pas dans un
milieu où les pratiques traditionnelles et séculaires de rOrient puissent être
introduites directement. Aussi, je ne crois pas que le bouddhisme zen ou le
bouddhisme tibétain puissent se développer ici sous les mêmes formes que dans
leur pays d'origine.
Au Tibet comme au Japon ces traditions ont eu une longévité extraordinaire. Cela
est dû au fait que le maître transmet, avant sa mort. son enseignement à un
successeur qu'il choisit, tandis qu'en Occident on ne trouve pas d'exemple de cela.

D.A. : Bien sûr, /'Église catholique ...

J.P. : On n'en trouve pas d'exemple réel. En Occident, c'est comme si, après la
mort du dirigeant, le nouveau dirigeant était, en quelque sorte. « auto-initié ».
grâce à une ouverture sensible aux forces qui agissent au sein de l'école ou de la
communauté. Ainsi. un nouveau dirigeant qualifié émerge - ou n'émerge pas.

D.A. : Et au sein des forces politiques ?

J.P. : Il peut se greffer un élément de politique dans tout cela, bien entendu. Cette
fragilité du système pourrait bien expliquer pourquoi il y eut si peu de grands
maîtres en Europe - je pense à de grands maîtres tels Maître Eckhart - et
pourquoi ces écoles, ces enseignements n'ont pas eu de continuité. Malgré cela, je
crois quïl n'y a pas de raison pour qu·un enseignement ne se perpétue pas, s'il y a
une compréhension exacte des conditions qui permettent à un travail réel de vivre.

B.E. : La « compréhension » dont i•ous parlez ...

J.P. : Je veux dire la compréhension que Gurdjieff nous apportait : « Je ne peux


pas vous aider ~ seules peuvent vous aider les conditions que je crée. » Ce n ·est pas
un enseignement pour un individu seul. C'est un enseignement dont les
manifestations dépendent du fait qu'il s·cffcctue dans des groupes, dans une
co~1m~m-~uté. L~1 croissance de l'être et son « équilibrage » progressif ont lieu
g~acc a 1 mteract.1011 entre l~s gens. Le leader est essentiel. mais le leader partage la
v~e -~u g~oup,~. s exposant a toutes les forces, à toutes les pressions et à toutes ks
d1fticultes. ( est tout autre chose que l'intronisation d'un successeur !

B.E. : Donc. la compn'hension dom i·ous parle: est. a\'Wll tout, comprenclrc
comment créer les justes conditions dans un groupe ?

123
J.P. : Exactement. Comment créer ces conditions est une question qui doit. dans
une communauté donnée. chaque jour être renouvelée. Cela signifie quïl faut
organiser, organiser, encore organiser. en s'ajustant à l'apparition de nouvelles
pressions et de nouvelles forces dans l'environnement. Des forces et des pressions
nouvelles qui viennent de très haut aussi bien que de l'environnement général et de
la communauté elle-même.

D.A. : Il y a donc eu émergence d'un leader tel que vous le décrivez. après la mort de
Gurdjieff?

J.P. : Oui, cette émergence se produisit effectivement après la mort de Gurdjieff_.


Et, sur une échelle moindre, elle doit aussi se produire dans chacun des centres o~
l'enseignement est organisé. Tout cela doit continuer. non pas simplement a
l'échelle d'un enseignement psychologique ou spirituel comme on le comprend
d'ordinaire, mais dans une perspective plus large ~car. selon Gurdjieff. l'hom~e
ne peut réellement commencer à se connaître vraiment lui-même qu'en relation
avec l'ensemble de l'univers et les plans différents qui le constituent - comme par
exemple la vie organique sur la terre, dont il participe, la vie du soleil. des planètes.
etc. Nous parlions de ce symbole tibétain qui exprime tout. Je veux dire que c~ lOl~t
a été évoqué par Gurdjieff sous la forme d'idées-forces. Il semblerait qu'tl ait
ressenti que cette forme serait mieux adaptée à J'Occidental cultivé que ne l~
seraient des symboles plus ou moins impénétrables. Nous nous référons là aussi
bien au plan métaphysique qu'à celui de la psychologie.

D.A. : En plus des idées, il y avait l'influence directe de Gurdjieff. Gurdjieff formait
des gens qui prenaient alors la responsabilité de faire vivre ces groupes. Maintenant
ces personnes forment à leur tour d'autres personnes. Pensez-vous que les idées
seules ont une valeur sans cette transmission de la formation ?

J.P. : Non.

D.A. :_ l~ Y a beaucoup de groupes qui se disent liés à Gurdjieff. Ils ne se sont pas rous
orgamses comme vous et votre groupe, ni reliés à une influence centrale. Ils semblent
différer beaucoup.

~.P. : J,e ne sais pas dans quelle mesure ils diffèrent parce que je ne suis pas très
informe sur ces groupes, qui sont peut-être utiles à leur manière. Je ne sais pas.
m,ais revenon_s à ~·e:sentiel ~ Monsieur Ecker a évoqué l'idée de transformation.
C est cela qm doit etre le but. Par rapport à cela, d'une certaine manière. nous
verr?ns sic~ 9ue n~us faisons. ou si ce qu'ils font, porte des fruits, si cela dépasse
les s1m~les 1dees qui ne sont que des formes. On ne peut pas transformer les idées
elles~~<:~es.' sauf en ce sens qu'on peut les déformer. La transformation signifie la
poss1b1ltte d aller au-delà des idées, de s'en libérer - que ce soit de grandes idées
ou des idées fausses.
~ependant, avec raide des idées, il peut être possible de séparer les ém:rgies
diverses, de libérer certaines énergies d'une manière telle qu'elles se rasscmhknt et
s'orientent dans la direction de la transformation. Les idées. à ce stade. sont utiles.
nous avons besoin de les étudier mais nous devons être clairs sur ce point : elles se
présentent comme des incitations à l'expérience. qui est une chose beaucoup pl us
vaste et réelle que le simple niveau des idées. Bien sùr. la difficulté est qu"ù partir
d'idées formelles. les énergies puissent se libérer : et il faut une certaine aide.

124
semble-t-iL pour s'orienter dans la bonne direction. On est toujours à la dérive. car
on se laisse prendre par les impressions - les impressions de la façon dont nous
cherchons, des émotions qui surgissent-, alors que le travail actif est simplement
de « laisser être » le regard qui permet de me voir.

B.E. : Les diverses écoles, les diverses orielltations métaphysiques comportellt


inévitablement des risques de déformations, de déviations. Nous en avons rencolltré
d'infinies variétés. Si on considère le fait qu'il y a dans la région de San Francisco de
plus en plus de groupes qui se réclanzent de Gurdjieff. dans quelle mesure une
personne intéressée par le travail de Gurdjieff peut-elle reconnaître une déformation
de ce travail de Gurdjieff?

J.P. : Il y a une réponse à cela. Mais là encore, les choses les plus simples sont les
plus difficiles à saisir.
En vérité, il faut que le mouvement vers la transformation, vers la transformation
réelle, soit quelque chose de si particulier, un chemin si étroit, que, de plus en plus,
je m'aperçoive que cela me dépasse. que ce chemin ne peut être qu'en harmonie
avec des lois et des principes universels. Ceux-ci trouvent leur expression propre à
tous les niveaux, sur une très grande échelle comme sur une échelle très petite, une
échelle beaucoup plus grande que celle de l'homme et de la femme, et une échelle
en deçà des atomes. Mais ce mouvement n'est pas ou n'est rien, s'il n'est pas. en un
certain sens, naturel. On ne peut pas le créer, l'inventer. L'homme ne trouve sa
vraie place que s'il éprouve une résonance au-dessus et au-dessous de lui. La
transformation tire son mouvement, sa force, d'une intelligence très haute, très
au-dessus de ce que nous pouvons atteindre par nous-même.
Les déformations engendrent ou constituent un ralentissement de ce mouvement.
C'est pourquoi, bien qu'il soit important de faire le point, de procéder à certaines
vérifications en avançant sur le chemin du travail avec les autres - travail
d'échange sur les écueils, les résistances, etc., - , il importe tout autant de ne pas
s'attarder à considérer les déformations. On y perd sa motivation et son sens de la
direction. C'est comme si, cheminant au pays des merveilles, vous regardiez trop ce
'
1

qui se passe ailleurs : vous auriez un accident. Ainsi. notre attention est
constamment attirée par les déformations, mais il s'agit de rester attentif à notre
propre mouvement, car le désir de se changer est bien fragile. Nous sommes tout le
temps en train de scruter ce qui est passif, ce qui est négatif - et c'est comme cela
que nous tombons en panne d'essence sur l'autoroute.

B.E. : Quand vous dites : « Nous sommes tolll le temps en train de scruter »,
voulez-i•ous dire que nous mettons en fait de l'énergie dans ce qui est pass~( ou
négatif'!

J.P. : Si nous commençons à discuter avec le déviationniste, ou même si nous nous


demandons : « Qu'est-ce qui me déroute '? »,il nous faut très rapidement rewnir à
la source, à ce que nous voulons. Si nous sommes pris dans ce mécanisme, et si
nous commençons à l'analyser. si nous écrivons un livre sur la nature de la peur, ou
quelque chose de ce genre. eh bien, le temps que le livre soit terminé ...

B.E. : Oui. je i·ois ... f:'n jàit. je pensais à la personne qui 11 'est pas encore .\'lire du
chernin qu 'e/le doit .rniiTe. Comment une telle personne pew-clle différencier le iTai
trami/ de ( iurdfief( du trami/ de Gurdiieff d~formë ? ..

125
J.P. : D'une certaine manière. c'est la question importante que chacun sur la voie
devrait se poser, car. la plupart du temps. notre chemin n'est pas clair. Lorsque
nous parlons, le seul effort utile que nous puissions faire. si nous disposons c..rune
énergie libre. c'est de ne pas oublier que le chemin - ou plutôt que « mon »
chemin - n'est pas clair, et de ne pas m·éloigner de ce fait que mon chemin n'est
pas clair. C'est là que commence le travail de Gurdjieff. et il recommenc~ sans
arrêt à ce point. C'est ce que j'appelle « partir de zéro ». Je ne me connais pa~.
mon chemin n'est pas clair. et je me tiens là. Je reste éveillé à cela. et petit ù petit
apparaît une discrimination. une lumière. Elle entraîne un mouvement naturel vers
moi-même, et fait que toutes les distractions. toutes les tentations et toutes les
déformations m'affectent moins. et qu'elles finissent même par disparaÎtre. Les
choses sont bien ainsi, n'est-ce pas ?

D.A. : Je le crois bien.

J.P. : Je le crois aussi. Je crois que c'est la seule voie possible. mais elle .n ·est pas
très connue. Je reste là. Je dispose en fait de très peu de liberté que Je puisse
appeler Je. de très peu d'énergie libre. Dans la mesure où je me vois. je réalise que
je ne suis pas d'un côté un être conscient, et d'un autre côté. un ensemble d'aspects
différents qui doivent être transformés en conscience. Je suis en réalité un grand
nombre de motivations différentes, un grand nombre de « moi » différents. et
même si l'un d'entre eux contient des idées vraies, il a une existence éphémère. et
aucun n'est plus durable que les autres. Aussi, pour qu'une discrimination
apparaisse entre - comment avez-vous formulé cela ? - ce qui est notre Moi plus
vrai, plus haut, plus durable, et ce qui est faux, inférieur et passager. il faut que je
reste devant le fait que je ne suis rien, tout en ayant beaucoup d'aspects différents.
et que je suis tout le temps exposé à la tentation de me détourner de l'essentiel, il
faut que me rappelle mon but.

B.E. =.li semblerait donc qu'une déformation d'un groupe véritable de Gurdjieff se
prodwse quand une personne, un membre de ce groupe, cesse de se maintenir dans
cette situation inconfortable.

l:P. : Très juste. La déformation apparaît quand je ne suis pas capable de vivre
~1mu!tanément avec toutes les impressions que je reçois. que j'absorbe. Je suis pris
~lect1ve~ent par telle impression ou telle autre, et bien sûr, les impressions propr~s
a me derouter ne manquent pas. Les biophysiciens affirment ceci aujourd'hui :
pour qu'un homme se maintienne dans ce qu'on appelle un état éveillé ou conscient
- il s'agit ici d'un état ordinaire - le cerveau a besoin de trois milliards de stimuli
pa~ sec?~de pendant au moins quatre heures par jour. Ainsi le cerveau absorbe
t~o1s m1lhards d'impressions par seconde (impressions venues de l'intérieur aussi
bien que de l'extérieur, bien entendu) pendant quatre heures chaque jour. rien que
pour. vaquer à mes occupations ordinaires d'une manière pas spécialement
mtelhgente. Vous comprendrez que pour être conscient. ne serait-ce même que
pour tendre seulement vers une intelligence plus réelle, une quantité dïmprcssions
est nécessaire. Et pendant quelle durée en plus des quatre heures '!Or. chacune de
ces impressions est une déformation possible. Une déformation n'cst rien d'autre
en fait que ma volonté de m'endormir dans une impression. de pouvoir être passif
en l'absorbant ~au lieu de vivre intensément avec tout ce qui entre en moi. je sui...,
pris par mon rêve. C'est ce qui enlève la vie à toute chose. c'est cc qui bloque mon
énergie. la fige. de telle sorte qu'il n·y a plus de mouvement et que IL' m·arrl._te en

126
route sur le chemin de la transformation. N'est-ce pas votre avis ? Je crois qu'on
peut le comprendre. n'est-ce pas ?

B.E. : Oui, bien sûr. Pouvoir recevoir les impressions sans s'y perdre. c'est
paradoxalement commencer par être conscient de ne pas être en train de le faire.
C'est la conscience de notre état effectif au mome!ll même qui compte. li s'agit de
rester conscient de /'incertitude de notre état - ce qui est notre condition véritable -
plutôt que d'être pris dans une sorte de pseudo-certitude à propos de soi-même.

J.P. : Ah oui, c'est là un point très intéressant.

B.E. : Ce sens de /'incertiwde semble être wz point de référence important.

J.P. : Non. ce n'est pas ce que je voulais dire ! C'est une très bonne chose que vous
ayez soulevé ce point. Parce que si nous avions terminé sur ce que j'ai dit. nous
aurions commis une erreur grossière. Ce que je disais se situe dans une perspective
idéale ; en fait. j'ai été pris. je me suis laissé prendre à chaque fois : c'est la
situation de l'homme. La question est de savoir si. en étant pris. je peux. en même
temps, grâce à une énergie consciente (avec laquelle je suis alors en contact).
accepter cela sans éprouver de ressentiment intérieur. C'est d'abord de cette
manière que je puis demeurer libre. Lorsqu'une partie de l'énergie se libère et
demeure libre. il m'est possible de continuer à avancer dans notre entretien.
Le moment où je suis pris est le moment important. Si je me fâche, ou si à partir de
là je tombe dans l'analyse et que j'essaie de savoir pourquoi je suis pris. ou si je me
mets à avoir peur. à être jaloux, ou à faire des plans pour mieux réussir la fois
suivante. etc .. alors je perds mon élan initial. Ainsi. tout dépend de cela : savoir si
on peut transformer ces humiliations en une sorte d'humilité. C'est surtout une
humiliation parce qu'on sent qu'il n'y a pas de vraie recherche, sauf à de très rares
moments où on est relié à un idéal et où l'on brûle du désir de l'atteindre. Mais la
plupart du temps. on est distrait. on est détourné de son chemin par ce qui semble
être tout à coup une injustice divine, ou par quelque autre chose tout aussi
extravagante.

D.A. : Cela semble injuste.

J.P. : Tout scmhle injuste ... Bien. je crois que nous avons assez parlé. Vous
êtes-vous fait une idée de ce que je pense ?

D.A. : On aurait sûrement pu parler encore ... Je i·ous remercie pour le temps que
vmts nous m·ez co11.rncré. Quel dommage qu'on ne puisse pas enregistrer sur la
bande l'impression de i·otre présence !

J.P. : C'est très gentil. Mais. comme nous l'avons \'ll. il s'agit d'abord d'ahsorher
les impressions en soi-même. Et j'espère que vous avez pu recueillir quelque chose
de l'atmosphère créée par tous ces gens qui travaillent ici.

127
D.A. : Tout à fait, et j'en suis très heureux.

lnten·icu· de /Jick A11tho11y.


avec la participation de Bruce r.-ckcr.
Saint Elma ..s·an Francisco. le 9 <ll"ril /9H3

1. Centre de bouddhisme zen, qui se situe dans un endroit montagneux de la cùtc ouest
des États-Unis, où l'on trouve des sources chaudes. et qui avait été jadis un haut-lieu de la
civilisation indienne.
2. Bien qu'un symbole particulier. l' « ennéagramme '" 4u ·on a va tnc ment die rchc ~1
retrouver ailleurs. soit selon ses dires, une représentation " hot i-,ti4 tH..' ,, con tenant t ( )LJ t st rn
enseignement.

128
Musiques
et Inouveinents

,
LES MOUVEMENTS

Pauline de Dampierre

Dossier H : Les mom·ements tiennent une place importante dans /'enseignement de


Gurdjieff. Quel est leur rôle ?

Pauline de Dampierre : Le travail des mouvements permet de comprendre. dans 1.a


réalité de l'expérience. certains aspects caractéristiques de cet enseignement qui.
autrement. ne seraient pas aussi accessibles.
Un premier aspect porte sur le rôle du corps. Celui qui aborde ces mouvements n'a
peut-être pas encore une compréhension exacte de la relation qui existe entre l'état
de son corps et ce qu'il recherche intérieurement. Même s'il est fortement intéressé
par ce qui lui est proposé. il n'en comprend pas vraiment le sens. Ces mouvements
sont une approche spécifique de la relation avec le corps. D'une part, ils lui font
découvrir les étonnantes ressources que le corps peut apporter à la recherche
intérieure lorsqu'il est appelé d'une manière juste. Et à l'opposé. il apprend à quel
point le corps. par son état de tension ou d'inertie. peut. dans les conditions
ordinaires. constituer un frein.
Un autre aspect porte sur la vertu de l'effort, sur l'action en profondeur qu'il peut
avoir dans les mouvements, quand il s'exerce dans certaines conditions
parfaitement mesurées. Lorsque des difficultés qui semblaient insurmontables sont
dépassées. il arrive que l'état change. La fatigue, les obstacles s'évanouissent. On
peut dire alors que l'effort a une véritable vertu transformante. Le sentiment
devient plus confiant. la pensée plus claire. le corps plus léger. Et une fois
l'expérience terminée. le corps en gardera la trace. Il n'est plus le même. Il a été
comme baptisé. initié. c·est un état bienfaisant. Un horizon nouveau s'ouvre à la
recherche.
Mais il faut se rendre compte que la qualité de ce qui a été vécu alors dépend avant
tout de la qualité du hut recherché. C'est comme une loi. Si k but est simplement le
plaisir du corps en nwuvcment. de la musique. l'envie de réussir. de répondre ù

13 l
l'exigence extérieure. alors, même si la forme est respectée. un palier ne sera pas
dépassé. Le mouvement ne prend son sens que Iorsquïl s'accompagne d·u~
rassemblement intérieure, du besoin de se tourner vers ce que Gurdjieff appelait
un état de « présence ».
On réalise alors pleinement que ce travail des mouvements fait partie d'un
enseignement dont les multiples aspects sont tous tournés vers le développement
de la conscience. Celui qui aborde ces exercices sent quïl tente de se relier ù des
énergies plus profondes, inconnues de lui jusqu'alors.

D.H : Certaines personnes, même parmi celles qui ont une connaissance
approfondie des idées apportées par Gurdjieff, ne comprennent pas pourquoi les
Mouvements sont partie intégrante de cet enseignement.
P. de D. : Cela prouve que le rôle du corps reste ignoré et que nous n ·avons pas
envie d'en tenir compte. Gurdjieff disait qu'il fallait travailler avec tous nos
centres. II revenait sans cesse sur ce point. Mais cela ne s'obtient pas en un jour. Et
se sentir avec un corps lourd, inadapté. faisant obstacle à la recherche de ce q u ï 1 Y
a de meilleur en nous est une impression pénible. Nous n'aimons pas être mis dans
des conditions où nous sentons notre incapacité à répondre. Ce serait sans doute la
seule manière de trouver quelque chose de nouveau en nous.

D.H : On peut sentir son corps relâché, libre, en bonne forme et, jusqu'à w1 certain
point, disponible. Mais n'existe-t-il pas un autre niveau où des résistances se révèlent.
où l'on commence à sentir que quelque chose, profondément, reste fermé ? Une
grande relaxation apparente et, au fond, une résistance qui ne cède pas '!
P. de D. : C'est tout à fait vrai. Vous pouvez avoir un corps sain. vous pouvez être
naturellement relâché. cela demeure à un certain niveau. Il faut avoir été appelé à
aller plus loin pour comprendre pourquoi ce n'était pas suffisant. Je me souviens
d'une réunion au cours de laquelle quelqu'un avait posé à Gurdjieff une question
sur le sommeil. « Relâchez-vous profondément, lui dit-il, mais le soir. Cela aura
deux effets : d'abord. vous dormirez mieux, et puis vous commencerez à établir
une relation entre votre corps et votre conscience. » Naturellement. si nous nous
relâchons de la manière habituelle, cela ne créera aucune relation entre notre corps
et notre conscience. Mais si nous commençons à sentir un réel besoin de ce
rassemblement intérieur, nous découvrirons combien nous étions fermés. 1l y a un
appel qui vient de beaucoup plus profond en nous et cette résistance intime que
nous découvrons commence alors à se relâcher.
Au début, dans les mouvements. la difficulté vient du défi extérieur : comprendre
et retenir les mouvements à exécuter. Mais pour découvrir sa difficulté propre.
pour être en contact avec la vision de son impuissance « essentielle ». une autre
exigence est nécessaire. Il faut une sensibilité. une relation avec le corps qui fasse
connaître exactement d'où part le mouvement. Vous découvrez ce qui est jus te et
ce qui ne l'est pas. Alors, un vrai travail commence. S'il n'y a ni les conditions. ni le
temps suffisant pour vivre une telle exigence. ces mouvements restent à un niveau
ordinaire ; rien n'est réellement transformé. Ils peuvent constituer un merveilleux
champ de travail. mais il n ·en est pas toujours ainsi.

D.H : Vous disiez qu'une certaine connaissance de hase t:st nécessaire. Ces auiwdes
ne sont pas choisies au hasard. Pour reprendre une de l'os e.\.pressions. fp
«graphisme ., de ces mouvements constitue le langage d'une hawe co1111uissa11ce.
Les mouvements de Gurdjieff seraient-ils quelque chose' de tout à fair à part ')

132
P. de D. : Oui. Ils sont un véhicule irremplaçable. du moins si rappel est là. rappel
à chercher. Quand le corps est plus libre. vous vous sentez guidé par une énergie
intérieure, une énergie essentielle qui n'est plus celle de l'automatisme. A un
certain moment. en persévérant. vous sentez que le mouvement est réellement pris
en charge par cette énergie, qu'il exprime le langage de cette énergie. Et vous êtes
là, sans intervenir.
Il est très important d"atteindre cet état.

D.H : Dans l'exercice appelé « Impulsions et attitudes », l'un des mom ements
1

semble exprimer la révolte. Une telle attitude qu'on ne peut véritablement appeler
sacrée, contient peut-être une part de légitimité. Belzébwh lui-même, le héros du
livre de Gurdjieff. se révolte contre l'injustice qu'il observe autour de lui !

P. de D. : Oui. Nous sommes tentés de trouver toutes sortes d"explications. Mais


après coup seulement : nous nous sommes déjà détournés de ce qui se passait en
nous, d'un certain courant qui nous rendait libres. Sur l'instant, c'est tellement
merveilleux de sentir cette liberté que nous ne disons rien. Nous sentons seulement
qu'il y a quelque chose de pur en nous, que l'important est d'avoir un corps. une
attention qui restent assez libres pour continuer à être en contact avec ce
mouvement qui apparaît. Mais cet instant privilégié ne dure pas et, d'une manière
ou d'une autre, nous sommes repris par nos pensées habituelles.

D.H : Il est difficile de s'en tenir constammellt à cette dimension essentielle,


transcendante. Il n'est simple ni d'en faire l'expérience ni de la communiquier ?

P. de D. : Notre problème n'est-il pas simplement de parvenir à trouver en


nous-mêmes les paroles qui feront sentir ce dont nous parlons ? Comment
pourrions-nous, dans un domaine comparable, traduire l'impression que nous
ressentons devant une œuvre d'art sacré ancien, égyptien, roman ou gothique, par
exemple ? Nous sentons une certaine vibration dans ces œuvres. Nous pourrions
peut-être dire que nous sentons comme une substance différente de la nôtre. et en
même temps. elle est nôtre. Et lorsque nous recevons ces impressions
extraordinaires, nous reconnaissons que nous en avions faim, que nous en avions
soif, qu'elles éveillent en nous un écho, des énergies subtiles. Je pense que tous
ceux qui sont sensibles savent et reconnaissent qu'il existe des énergies plus fines.
Instinctivement, ils les reçoivent et en apprécient la valeur. Mais ils ne savent pas
quoi en faire. Cela pourrait tout d'abord nous surprendre, nous amener à nous
interroger. La plupart du temps. ces impressions si fines viennent seulement
nourrir notre sens de l'esthétisme, avec le léger sentiment de supériorité qui
l'accompagne.

D.H : Oui, c'est vrai. Mais alors que pouvons-nous en faire. Quel peut être le rôle de
ces œuvres d'art ?

P. de D. : Il faut se rendre compte que les œuvres de cette qualité ne sont pas des
créations isolées. Elles font partie <.fun ensemble. d'une connaissance entièrement
tournée vers le devenir de !"homme et son évolution. Elles nous informent des
réalités <.fun autre niveau et. même si notre pensée ne comprend pas. elles
touchent. elles animent certaines parties de notre subconscient. Les formes qu'elles
prennent constituent un langage. Nous les sentons traversées par un mouvement
vivant. semhlabk à celui qui nous émerveille lorsque nous contemplons la nature.

133
D.H : Voulez-vous dire que les mouvements permettent aussi une Oll\'erwre à cette
même sensibilité ?

P. de D. : Oui, c'est merveilleux. Mais trop souvent. nous nous y complaisons et


nous n'allons pas plus loin. Sincèrement, si nous nous observons. nous pou_vons
réaliser combien notre pensée est simpliste. Nous nous intéressons avant tout a no~
difficultés et à la satisfaction de nous en sentir délivrés, et non à l'intelligence qui
nous permettrait de servir réellement. Servir serait profiter de ce début de liberté
pour affiner de plus en plus la vision de ce qui n'est pas fait comme cela devrait. et
ainsi, faire de mieux en mieux.

D.H : Cela évoque la question de la souffrance. Dans « le travail », il est question


d'une souffrance qui ne viendrait pas de l'ego.

P. de D. : Pour éprouver cette souffrance-là, il faudrait une intelligence plus réelle


de ce qu'il faut servir. Imaginez que vous ayez atteint cette liberté plus grande· et
que quelqu'un vous demande de jouer du piano pour accompagner _les
mouvements. Or, vous savez à peine jouer de cet instrument. Vous sentez bien
que, dans cette situation, même avec cette ouverture intérieure. vous n'êtes pas
prêt à servir. Parce que la demande qui vous est faite est très précise pour vous.
vous comprenez que vous avez à travailler. Vous passez par toutes les étapes et les
errements qui accompagnent ce travail. Là, il y a une réelle souffrance. Mais le
~entiment que je suis moi-même, pour ma recherche intérieure. un mauvais
ms~rument, incapable, ce sentiment n'est pas développé, parce que la vision de ce
qm me manque n'est pas non plus développée. Quand nous voyons réellement ce
qui est à faire, alors, nous pouvons connaître cette souffrance. Mais cela suppose
une intelligence et une sensibilité qui ne s'acquièrent pas en un jour.

D.H : Pourriez-vous dire en quoi consistent les exigences formelles des mouve-
ments?

P: d_e D. : La plupart des disciplines du corps à but spirituel s'accompagnent


d'exigences précises, concrètes, et les mouvements de Gurdjieff n'échappent pas à
cette règle. Lorsque vous assistez à une séance de travail, vous observez une série
d'~ttitudes, souvent d'une réelle beauté, qui s'enchaînent régulièrement. Qu'elles
s01ent lentes, recueillies. vives, énergiques, elles demandent toutes une grande
concentration. En fait, pour celui qui s'exerce, il s'agit de coordonner selon un
rythme régulier et des combinaisons changeantes, différentes positions du corps.
des membres et de la tête, qui ont d'abord été travaillées séparément. La difficulté
polarise toute son attention. De plus, le corps doit répondre avec la rapidité et la
so~plesse néce~saire.s. Plus il avance, plus il sent combien le défi est grand car. en
meme temps, 11 doit constamment relier ce qu'il fait à ce besoin de présence.
d'attention intérieure. que l'enseignement a commencé à éveiller en lui. 11 Y
parvient plus ou moins. Mais s'il arrive réellement à relier ce qu'il fait ù cc qui est
devenu un but pour lui essentiel, il va de découverte en découverte. Il découvre,
par exemple, que la difficulté qu'il éprouve dans ces mouvements correspond ù ce
qui le limite dans tout ce quïl fait. Ce n'est pas seulement face ù l'exercice q u ï 1 est
lourd. inadapté, impuissant ù se donner pleinement ~ c'est ainsi qu'il vit en
permanence. Il sent sa situation : il en sent la hrûlurc. Et il sent cette brûlure p~i_r
rapport à un espoir 4ui est apparu en lui. beaucoup plus grand que tout ce qu il
avait connu. Il a vécu l'expérience d\me relation possible entre ce quïl est et un

134
état plus haut, qui le traverse, qui le transforme, qui s'exprime à travers des formes
vivantes. des formes qu'il vit.

D.H : Vous avez parlé tout à l'heure de la beallfé qui apparaÎt dans ces mom·emems.
Pouvez-vous en dire plus ?

P. de D. : Je veux surtout parler d'une beauté saisissante qui apparaît parfois au


cours d'un exercice. Cest après un long moment de travail. après un effort intense.
Alors, la personnalité habituelle des élèves s'efface. Une autre nature transparaît.
se dégage, avec une présence rayonnante, majestueuse et pleine d'une indéfinis-
sable déférence.

D.H : Un événement de cette sorte suppose bien entendu que des conditions
particulières soient réunies. Vous avez parlé de l'effort extérieur, de l'effort intérieur,
mais vous n'avez rien dit des attitudes elles-mêmes, de ce qu'elles ont de particulier ?

P. de D. : Depuis que ces mouvements ont été étudiés un peu partout dans le
monde. ceux qui les font faire en ont analysé la structure. Ils ont dû eux-mêmes
composer des exercices préparatoires. Mais jamais ceux-ci n'ont pu revêtir la
même vertu. Celui qui retrouve le mouvement de Gurdjieff se sent chaque fois
entrer à nouveaü dans une grande aventure. Plus il l'étudie. plus il a le sentiment
d'être en présence d'une connaissance, d'une science très ancienne. la science des
attitudes. de leurs lois. de leur relation avec les différents mouvements de
l'énergie. Les mouvements. leur succession. leur tempo sont fixés avec précision.
Gurdjieff utilisait souvent l'expression « faire exact ». Lorsque ce « faire exact »
est là, chaque attitude est ressentie comme une note différente de nous-mêmes et
du monde. Elle fait jaillir en nous des forces oubliées qui dormaient.

D.H : N'y a-t-il pas là une recherche exceptionnelle qui pourrait faire dire à
beaucoup que cet enseignement est élitiste ?

P. de D. : Certes. ce dont je vous parle correspond à des moments d'exception.


rares ; des moments d'élévation et de vérité, qui laissent une impression très forte,
et sans doute aussi une nostalgie. Mais, et c'est peut-être lié. cette recherche a en
même temps une gamme très élargie de possibilités. Les enfants. les adultes. les
personnes âgées peuvent tout aussi bien y participer. Les exercices sont adaptés
aux possibilités de chacun. Tous peuvent étudier comment le corps, par son
mouvement. son obéissance au rythme. à la musique. peut être associé à un travail
profond sur soi. Au travers de cela. il s'agit de l'homme, de son humanité. La
richesse de la recherche est ouverte à tous.

D.H : Mais quelle est donc la spécijïcité des mouvements dans /'enseignement de
Gurdjieff ? Vous disiez au déhllt qu ïls permettaient de comprendre certains aspects
de cet enseignement qui. sans eux. ne seraient pas aussi accessibles.
lis se déroulent néanmoins dans des conditions hicn particulières. Serait-il
impossihle d'en hén~fïcier dans la \'ie ?

P. de O. : Gurdjieff a donné un jour une définition inattendue du mot « art " : il


disait que cela signifiait « artificiel •), c'cst-ù-dirc qui demande des conditions hors
normes. des conditions plus concentrées en quelque sorte. qui permettent
d'accéder à des énergies ...,upéricurcs. Mais ù eux seuls. ces moments tïexn:ption

135
n'auraient pas de sens. Car c·est bien dans le cours de nos journées que nous avons
à répondre de la manière dont nous vivons. Cest dans notre vie que nous avons
besoin de nous ouvrir à un état plus éveillé. Or. là aussi. le corps joue son rôle. Il
est seulement un élément, mais un élément important car son action est
continuelle. Par ses tensions, il peut maintenir un état de lourdeur. de dispersion.
d'oubli, de dépense exagérée d'énergie ou. au contraire. il peut se mettre au
service de cette ouverture, par sa détente, la finesse de l'énergie quïl transmet.
Pendant les moments d'exercices, les mouvements développent en nous une
sensibilité particulière à cette situation. Et, peu à peu. cette sensibilité reste
sous-jacente à nos journées. Elle favorise un meilleur équilibre. Elle enrichit le
moment de présence. Et c'est déjà un facteur important gràce auquel ces
mouvements ont un lien avec les autres aspects de cet enseignement.

136
VERS UNE ÉCOUTE
EN ÉVEIL

David Hykes

« Au commencement était une vibration ... ou. si vous préférez. le Verbe.·· »


Cette remarque de G .1. Gurdjieff. ainsi que d·autres observations sur le chant
sacré dont se souvient un jeune étudiant en médecine qui l'avait connu dans les
années 20. fut suivie d'une démonstration pratique. Tout en entonnant le Pa te~·
Gurdjieff fit placer la main de l'étudiant contre sa poitrine. En un seul souffle. Il
chanta le texte entier sur une note. Le jeune homme rapporta avoir senti quel.qu~
chose de comparable à un courant électrique. De toute évidence. l'art du son fa1sa1t
également partie des sciences sacrées dont Gurdjieff avait la maîtrise.
A l'instar de la lumière. l'énergie sonore musicale consiste en un spectre de
vibrations pures qu'on appelle harmoniques. Cette échelle primordiale gouverne la
structure de tous les sons musicaux. Toute note. vocale ou instrumentale. est une
combinaison de ces harmoniques.
Les harmoniques issus d'une note fondamentale donnée apparaissent de manière
semblable à la lumière réfractée par un prisme. selon un spectre ordonné de
fréquences. multiples de la fréquence fondamentale. En considérant la fréquence
fondamentale littéralement comme le nombre « I », on peut définir la série
harmonique comme la série infinie des nombres entiers.
La série harmonique n'est pas seulement réservée à la musique, elle fait partie
intégrante de la Création et est constitutive de la nature de la lumière. de la
relativité, de la gravitation ou de la chaleur. Toutes les énergies ondulatoires se
manifestant dans les corps ou dans l'espace épousent la ._forme de la série
harmonique, l'univers matériel étant engendré par les relations internes infiniment
multiples de cette série. L'étude de ces rapports apparemment simples peut. en
musique comme ailleurs. ouvrir la voie à une contemplation des origines t>t de la
nature des choses.
Le physicien David Bohm va jusqu·à suggérer que la Création est un accord
d'énergies scion la série harmlH1Ïquc. Suivant cette vision. une telle harmonisatinn

t.n
d'énergies disparates aurait donné lieu à une onde de sommation 1 unifiée dont la
crête aurait été l'univers ~. Ainsi. le commencement de l'univers. et donc de la vie.
n'aurait pas été cet événement accidentel généralement décrit par la science. mais
plutôt le résultat de la conjonction de forces harmonieuses agissant ù une éche 1le
infiniment vaste. Par ailleurs, les échos de ce premier moment continuent de
résonner jusqu'à ce jour. Des astrophysiciens se sont employé à mesurer ces échos
harmoniques omnidirectionnels résonnant dans toute la Création. Il n'est pas
étonnant que des astronomes et des physiciens tels que Dominique Proust et
Basarab Nicolescu trouvent nos termes « Big Ring» (Grande Oncle) ou « Great
Sound» (Grand Son) plus évocateurs de cette vibration initiale que le terme
accepté de « Big Bang ».
En d'autres termes, il y aurait non seulement une musique des sphères. mais les
lois musicales auraient-elles servi à créer les sphères ? Dans cette perspective. la
musique peut être comprise comme un mouvement harmonique d'énergie. et ses
lois, par-delà leurs applications de tous les jours. comme les ondes de propagation
de la Création.
En transposant du haut vers le bas selon ce que Gurdjieff appelait la « loi
d'octave »,on découvre que la série harmonique est à la source de la mélodie. de
l'harmonie et du rythme.
Lorsque j'entrepris mes recherches sur le chant harmonique, dans les années 70.
je fus inspiré par les chants des moines bouddhistes tibétains des monastères Gyuto
et Gyume et par les chants « hoomi » de Mongolie et de Touva (URSS). une
république d'Asie centrale voisine de la Mongolie. Bien que l'intérêt pour les
harmoniques et pour I'« intonation juste » (systèmes de gammes non tempérées)
soit assez répandu dans la musique contemporaine, cette musique d'Asie centrale
semblait aller plus loin.
Je se~tai~ que l'universalité des sons harmoniques révélait des possibilités
extraordma1res, dépassant de loin les questions esthétiques habituelles de culture.
de lan_gage et de style. Il me semblait que le développement de ces possibilités
pouvait m_~ner à celui d'une nouvelle musique sacrée globale. dans le sens de ce
que Gurd11eff appelait « musique objective ».
La _musiq~e joue un rôle important dans l'enseignement de Gurdjieff. Selon lui.
les lois musicales sont parfaitement symboliques de la structure et du fonctionne-
ment -~e la vie intérieure de l'homme et de la Création. La musique élaborée par
Gurd11eff en collaboration avec son élève. le compositeur russe Thomas de
Hartmann, incarne magnifiquement cet aspect de son enseignement qu'il appelait
la « loi des vibrations ». Elle est empreinte d'une qualité spéciale que nous
pouvons ressentir selon l'état dans lequel nous nous trouvons ü son écoute. Elle
témoigne indubitablement d'un certain milieu, d'une certaine époque. Cependant.
en l'écoutant attentivement. on peut y entendre. par-delà et au sein même de son
appartenance inévitable à un courant culturel. les vibrations harmoniques d'un
autre temps, d'un autre espace - ceux de l'écoute sacrée. du travail intérieur.
Krishnamurti disait. vers la fin de sa longue vie. qu'il avait l'impression de l'avoir
passée presque entièrement à chanter pour des sourds. Cc commentaire s"adressc ù
nous. On peut l'interpréter positivement en apprenant à écouter. Je crois que le
travail sur l'écoute est ce que la musique a de plus précieux ù nous offrir. ('"est une
clé indispensable à l'éveil auquel nous ne pouvons 4 u ·aspirer pour nous-même" et
pour notre planète.
Il me semble que les harmoniques corresponJcnt ü ce que Gurdjieff appelait les
«octaves intérieures "·se rapportant ù la fois ù la musique et aux ré~onanccs plu~
vastes du cosmos. Les harmoniques sont le matériau génétique de tout son musical.

138
Se combinant à l'infini dans le domaine des gammes. de la mélodie. de rharmonie
et du rythme. ils sont à la source de toutes les musiques. La série en est
potentiellement infinie. Cependant. dans tout son musical. on ne retrouve qu'un
certain nombre d'harmoniques définis. en fonction de la qualité et du volume du
son produit et des caractéristiques du corps émetteur.
Le plus souvent. notre écoute conditionnée ne nous permet pas de reconnaître la
présence des harmoniques. En raison de ce conditionnement de récoute. la
sensibilité aux harmoniques et à l'harmonie varie d'un individu à rautre. voire
d'une civilisation à l'autre. Parallèlement. le niveau d'harmonie actualisé dans
toute sphère d'activité pourrait être directement relié à la qualité de récoute. Quoi
qu'il en soit, ce que la musique et la vie peuvent toutes deux nous aider à mesurer.
c'est la présence en nous d'une écoute harmonique.
L'harmonie vient d'en haut. Ainsi, deux notes en harmonie ont en commun un
harmonique de fréquence plus élevée. Toutes les notes que nous avons tendance à
chanter ou à jouer en harmonie peuvent être littéralement considérées comme des
projections du haut vers le bas d'un harmonique initial le « 1 » commun.
L'harmonie entre plusieurs notes ou vibrations s'affine avec la sensibilité à une
note mère, cet harmonique plus élevé commun à chaque note en dessous.
L'harmonie peut être également travaillée en profondeur. bien au-dessous des
notes elles-mêmes, au niveau de racines sous-harmoniques communes.
Les harmoniques peuvent être magnifiés par la voix chantante, qui agit alors
comme une sorte de lentille ou de prisme sonore, « réfractant » et focalisant ces
notes harmoniques généralement masquées par l'impression d'ensemble du
timbre.
Le premier harmonique d'une note correspond à la fondamentale. On l'appelle
« 1» et il représente le DO auquel s'accordent les harmoniques, au-dessus. et les
sous-harmoniques au-dessous. En termes de fréquences, les harmoniques sont des
multiples de la fondamentale « 1 ». On peut donc les décrire comme des rapports
au« 1 »de nombres entiers, fractions ou intervalles musicaux, (2/1. 3/1, 4/1, etc.).
C'est dire que les harmoniques apparaissent précisément lorsque la fréquence de la
note fondamentale est doublée, triplée, quadruplée, et ainsi de suite. Prenons pour
exemple un DO moyen (264 vibrations par seconde). Ses harmoniques sont
représentés par des nombres entiers, en commençant par L le DO lui-même, puis
2. 3, 4 et ainsi de suite ... Le premier harmonique. 1. est le DO de 264 vps. Au
double de cette fréquence correspond le deuxième harmonique. 2. qui. par
conséquent, est un DO. à l'octave. de 528 vps. Au triple de la fréquence du DO
original correspond le troisième harmonique, un SOL de 792 vps. Et ainsi de
suite ...
Dans le cas de certains instruments. tels que cloches et gongs, la masse du corps
vibrant lui-même attire les harmoniques vers le haut ou vers le bas par rapport aux
proportions pures de la série. Dans celui du piano. c'est la trop grande tension des
cordes qui les attire vers le haut. Les harmoniques de la voix. en revanche. sont
parfaitement accordés.
Mystérieusement, on ne trouve aucun harmonique sur l'axe vertical reliant l et
2. L'octave parfaite qui l~s sépare est un espace vide entre Je Bas et le Haut. entre
la Terre et le Ciel. Les Egyptiens disaient que : (( Toute la Création se retrouve
entre les nombres 1 et 2. »
Tout harmonique. aussi aigu soit-il. peut être transposé. par l'oreille et/ou
mathématiquement. et reproduit ù l'octave première. entre l et 2. grùce ù cc que
Ciurdjicff appelait la " Lni d'octave "· Une fois accordée au J initial. chaque
vihration trouve <.;a place.

LN
Cette réalité acoustique permet l'élaboration d'un langage musical très riche en
termes de modes, de gammes, de mélodies. d'harmonies et de rythmes. C'est une
clé essentielle pour apprécier la diversité de l'expression musicale à travers le
monde. Son importance pour les musiciens est comparable à celle du tableau
périodique des éléments pour les chimistes, ou à celle du spectre des couleurs
primaires pour ceux qui travaillent avec la lumière.
Nous pouvons nous représenter l'infinie va,riété des harmoniques répartie en
sept grandes familles d'intervalles : DO. RE, ML FA. SOL. LA. SI. Selon
Herbert Whone ·', ces intervalles tireraient leur origine. dans la tradition
ésotérique, d'une octave cosmique dont le début et la fin serait DO (Dom in us).
c'est-à-dire Dieu. RÉ (Regina cœli), La Reine des Cieux. correspondrait ü la Lune.
MI (Microcosmos), à la Terre et à l'Être Humain, FA (Fatum). au Destin.
c'est-à-dire aux planètes, SOL, au Soleil. LA, à la Voie Lactée. et SI. au monde
Sidéral.
Dans certaines traditions, le chant des ragas hindoustani par exemple. les
mouvements mélodiques dans l'octave, entre 1 et 2, peuvent être entendus comme
des codes, des chemins décrivant chez l'être humain le mouvement d'énergie d'un
niveau à l'autre, d'un état à l'autre. Bien entendu, cela ne devient effectif que
lorsque notre manière d'écouter, la manière dont le son est reçu par le corps. les
différents centres de résonance et ainsi de suite ... s'harmonisent.
Les harmonique sont les versions pures non tempérées, parfaitement accordées
de l'ensemble très réduit de notes, la gamme tempérée de douze sons. qui depuis
l'époque de Bach a été érigée en valeur absolue.
Dans ce système tempéré aucun intervalle n'est vraiment juste hormis l'octave.
Déjà, dans les vingt-quatre premiers harmoniques cités ci-dessous, on trouve des
notes_ qui diffèrent considérablement de leurs visions tempérées (ex. : 5. 7). ou qui
sont inconnues dans nos gammes habituelles (ex. : 11, 13).
Le premier harmonique que l'on retrouve après le mystérieux saut d'octave
entre!, et 2 (DO et son octave), est le 3, que l'on entend comme un SOL. 4 est DO
(deux~e.me octave). Un harmonique de numéro impair représente la première
ap~ant1~n de la note correspondante de la série, car un nombre pair représente
obhgatotrement la multiplication par deux, c'est-à-dire l'octave, d'un harmonique
entendu précédemment. Par exemple, 2, 4, 8. 16, 32, 64, etc .• sont toutes des
octaves de 1.
1 est DO
2 est DO à l'octave (2 x 1)
3:SOL
4 : DO (deuxième octave) (2 x 2 x 1)
5: MI
6 : SOL à l'octave (2 x 3)
7: SI bémol
8 : DO (troisième octave)
9: RÉ
IO : MI à l'octave (2 x 5)
11 : entre FA et FA dièse
12 : SOL (deuxième octave) (2 x 2 x 3)
13: LA bémol
14 : SI bémol à l'octave (2 x 7)
15 : SI
16 : DO (quatrième octave)
17: RÉ bémol

140
18 : RÉ à l'octave (2 x 9)
19: MI bémol
20 : MI (deuxième octave) (2 x 2x 5)
21 : un FA
22 : entre FA et FA dièse. à l'octave (2 x 11)
23 : un FA dièse très haut
24 : SOL (troisième octave) (2 x 2x 2 x 3). etc.
La gamme majeure provient de la série harmonique. DO ( 1). RÉ (9). MI (5).
SOL (3 ), LA (27) et SI ( 15) se retrouvent dans la série harmonique ascendante. et
FA (4/3) dans la série descendante.
En progressant dans la série, depuis le saut d'octave initial. les harmoniques
apparaissent toujours plus nombreux d'une octave à l'autre. puisque dans leur
succession ascendante, on retrouve toujours un nouvel harmonique entre deux
harmoniques adjacents à l'octave précédente. Par exemple, 3 vient se situer entre 1
et 2 : 5 entre 2 et 3 : 7 entre 3 et 4, etc. D'octave en octave. les intervalles
deviennent donc de plus en plus nombreux et rapprochés en même temps que se
multiplient des gradations de plus en plus fines des notes de base. jusqu'à ce que la
différenciation entre les harmoniques relève du domaine de la microtonalité la plus
subtile.
L'idée des intervalles en musique, le fait d'entendre une note en relation avec
une autre et d'en percevoir l'harmonie spécifique découle des relations
intrinsèques de la série harmonique. Toute note peut être comprise comme
harmonique et tout intervalle musical comme relation entre deux harmoniques J.
Ces relations de base peuvent être transposées et exprimées par des rapports
simples de nombres entiers dans l'octave primordiale. entre 1 et 2.
Les séries harmoniques peuvent être ascendantes ou descendantes. Du point de
vue du son musical. les harmoniques sont ascendants car ils apparaissent dans une ...
séquence ordonnée de fréquences de plus en plus élevées. Cependant, il est
possible de produire des notes de plus en plus graves, à partir de la fondamentale.
correspondant exactement aux proportions de la série harmonique, mais inversée :
c'est la série descendante des harmoniques, appelés alors sous-harmoniques, car ils
se retrouvent en dessous de la fréquence de base du 1. Pour une même note de
départ. les intervalles musicaux de la série descendante ( 112. 113. 1/4, ... ) sont le
reflet symétrique de ceux de la série ascendante (2/1, 3/1. 4/1,. .. ). Les distances
musicales sont identiques alors que les intervalles sont inversés (par exemple : 3/1
donne SOL au-dessus du l. alors que 1/3 donne FA en dessous).
Les intervalles musicaux, le rapport d'une note aiguë à une note grave. se
mesurent de trois manières :
1. Le rapport entre un harmonique ascendant et le l à l'octave inférieure la plus
proche, par exemple : l'octave (2/1 ), la quinte (3/2), la tierce majeure (5/4).
L'expression mathématique correspondante est : h/l. où le numérateur. h, peut
être tout nombre entier, et le dénominateur. 1 à l'octave correspondante ( l, 2, 4.
8, ... ).
2. Le rapport entre le l à l'octave supérieure la plus proche et l\m de ses
harmoniques descendants (sous-harmonique). L'expression mathématique de-
vient : l /h. Par exemple. la quarte ( 4/3). où 113 représente le troisième
sous-harmonique d'une série projetée vers le bas à partir du l . ..i correspondant à
l'octave du l la plus proche. le rapport devient -l/J.
3. On peut aussi mesurer l'intervalle entre deux notes donn0es qui ne sont ni
l'une ni l'autre le 1 ou l'une de ses octaves. On peut exprimer Cl' rapport par
l'expression suivante : h llh2 : les intervalles 13/9, 7/5 ou 917 en sont des exemples.

141
Dans le premier groupe d'intervalles, lorsqu'on ne transpose pas d·unc octave à
l'autre, h/l tend vers l'infini au fur et à mesure que le numéro de l'harmonique
augmente. Dans le deuxième groupe d'intervalles, l/h tend vers zéro. Quant au
troisième groupe, son expression, hl/h2. tend à la fois vers lïnfiniment grand et
vers l'infiniment petit. Au moyen de la transposition. on peut étudier ces trois
types d'intervalles« là où on est »,en plein centre. dans l'octave primordiale. entre
1 et 2.
Puisque l'on peut entendre les harmoniques les uns par rapport aux autres aussi
bien que par rapport aux fondamentales. l'éventail des intervalles musicaux est
aussi infini que les harmoniques eux-mêmes, incluant tous les rapports de nombres
entiers possibles. Les harmoniques sont la source de plusieurs intervalles que nous
n'utilisons pas, que nous ne connaissons pas, ou que nous avons oubliés et qui sont
néanmoins d'un grand intérêt musical.
Les harmoniques mélodiques (au moins jusqu'au SOL 24) peuvent être chantés
à partir d'un registre normal. Dans le chant sous-harmonique, on peut produire
jusqu'à six octaves au-dessus de la fondamentale. De plus, des harmoniques en
résonance sympathique peuvent être perçus virtuellement jusqu'au seuil de
l'audible. On peut aussi faire résonner des fréquences si graves qu'elles tendent
pratiquement vers zéro. Donc, le registre de la voix peut s·étendre de zéro
jusqu'aux limites supérieures de l'audible. On peut entendre dans la voix j usq u ·à
sept sons simultanés.
Les harmoniques trop aigus pour être chantés dans leur octave d'origine, mais
qui peuvent être décomposés en facteurs (ex.: 25. 49, 63. 77 .... ) sont
reproductibles en chantant d'abord la note fondamentale correspondant à l'un des
facteurs.
Au sujet des harmoniques. on m'a raconté, en Mongolie, une histoire bien
,. « différente » de ce que nous propose la science : une cascade sacrée, dans les
montagnes, à l'ouest du pays, « chantait » dit-on. les harmoniques. C'est donc la
Nature elle-même qui, en ce lieu sacré, enseignait son chant aux hommes. La
cascade se jetait dans une rivière qu'on appela Buyan Gui - la Rivière au Cerfs -
car ?es troupeaux entiers de cerfs venaient s'y baigner. attirés par les sons
ma~1ques. On disait des chanteurs de « hoomi », cette forme mongole très
ancienne du chant harmonique. quïls entraient ainsi en contact avec des « forces
surnaturelles». En Mongolie ainsi qu'au Touva, il y a une filiation historique entre
ce chant et le chamanisme. Quant à nous, hommes modernes privés de contact
avec la Nature, intérieurement et extérieurement, nous pourrions plus simplement
parler de l'établissement d'un contact avec des « forces naturelles » - les forces
de la Nature.
Ainsi les harmoniques entendus. ressentis au-delà des mots, nous frappent par
leur pureté comparable à celle de la source des montagnes d·où ils jaillirent. Ils
sont l'expression directe et communicative, le pur courant de la loi ~aturellc Jes
vibrations. Le son harmonique semble parfois contenir l'essence de toute
musique : un ruisseau de montagne très pur, nourrissant les vallées en dessous.
Dans les Récits de Belzéhwh. Gurdjieff fait allusion à un site géographique. près
de« Gob ».où la présence de sons spéciaux dans l'atmosphère était à l'origine de
la construction d·un observatoire astronomique. Ce lieu est aujourd·hui recouvert
par les sables du désert de Gobi. en Mongolie.
Il existe deux histoires concernant les origines d"unc forme tibétaine de chant où
les notes extrêmement graves sont produites en même temps que les harmoni4ucs
et que nous appelons chant sous-harmonique. On dit en Mongolie. que les
bouddhistes tibétains et mongols se sont inspirés et ont adapté le très ancien chant

142
hoomi des chamanes. Dans le chant hoomi. il n·y a pas de texte et le soliste projette
des harmoniques mélodiques aigus à partir d'un registre de baryton ou de ténor.
Dans le chant liturgique bouddhique. par contre. un chœur entier de moines récite.
généralement à l'unisson, un texte sacré. sur des notes extrêmement graves
(sous-harmonique). tout en faisant résonner un seul harmonique aigu (SOL ou
Ml). Une forme touvine de chant harmonique séculaire. le kargiraa. une sorte de
hoomi sous-harmonique. pourrait également avoir influencé le développement de
la forme bouddhique. Selon la tradition tantrique. c'est lors d'une méditation
qu'une dakini (ange) a enseigné ce chant spécial à Tsong-Kha-Pa. le fondateur de
la secte Gelugpa.
Autrefois, dans les deux plus grands monastères de la secte Gelugpa. Gyuto et
Gyume. où l'on pratique cette forme de chant. on n'acceptait les lamas qu'après
vingt ans d'expérience dans un autre monastère. Depuis les massacres et l'invasion
des Chinois en 1959. ces deux monastères ont dû s'exiler en Inde où ils vivent
difficilement. Aujourd'hui. les moines y sont pour la plupart très jeunes.
En plus du travail entrepris sur les sources tibétaines. mongoles et touvines du
chant harmonique. mes collègues et moi-même avons développé un certain
nombre de nos propres découvertes. Afin de servir une possibilité de recherche
globale et unifiée, nous avons mis au point la formulation de ce travail. caractérisé
par dix niveaux d'application du chant harmonique. Les sept premiers traitent
spécifiquement du phénomène acoustique de base du chant harmonique : la
co-présence dans la voix d'une note fondamentale et d'un ou de plusieurs
harmoniques. Les trois derniers sont des développements touchant d'autres aspects
de la pratique musicale :
1. Le chanteur soutient une note fondamentale et un ou plusieurs harmoniques
sélectivement.
2. Le chanteur change la note et les harmoniques mélodiquement. en parallèle.
3. Le chanteur soutient une note fondamentale d'où sont projetés les
harmoniques. Les mélodies (et harmonies) produites s'élèvent au-dessus de la voix
fondamentale. Cette technique tire son inspiration du chant hoomi de Mongolie.
4. Le chanteur soutient un harmonique tout en changeant la note fondamentale.
Les mélodies. ici produites par la voix normale. sont formées strictement par une
succession de notes appartenant à une série sous-harmonique de l'harmonique
projeté au-dessus.
5. Le chanteur change la note fondamentale et l'harmonique. produisant deux
mélodies indépendantes, qui tantôt convergent, tantôt divergent. On peut donc
entendre une mélodie descendante produite par la voix normale alors que la
mélodie des harmoniques projetés s'élève. et vice versa.
o. Le chanteur soutient une note fondamentale grave. tout en « réfractant » la
note vers le has : d'une octave, d'une octave et une quinte ou. plus rarement. dans
une autre proportion sous-harmonique. C'est ce que nous appelons le chant
sous-harmonique. Cette note extrêmement grave ( 45-80 hertz) étant perçue
acoustiquement comme fondamentale. permet de faire résonner jusqu'ù six
octaves d'harmoniques au-dessus. Cette techniquè s'inspire des chants tibétains des
monastères Gyuto et Gyumc.
7. Les vibrations sont contenues ù l'intérieur de la voix. en contraste awc les
projections d'harmoniques au-dessus de celle-ci. Cc travail comprend tout cc qu'on
appelle vihrato. trcmolo. ornementation.
8. Les modes harmoniques. c'est-à-dire la svnthèse et l'utilisation de gammes èl
de modes tirés ù la série harmonique. · ~
9. Les polyrythmcs harmoniques. ou l'étude de l'utilisation de rvthmcs et de

l-U
mesures tirés également de la série harmonique.
IO. Le chant harmonique mis en relation avec le chant de textes.

Dans de nombreuses cultures. ce fut traditionnellement le rôle de la musique


d'exprimer l'harmonie de l'univers dans lequel nous vivons. w1 ordre harmonique
dont nous pouvons espérer qu'il se manifeste d'abord en nous-mêmes. malgré. et
peut-être même, grâce aux chocs et aux contradictions journalières de nos vies.
Changer l'écoute elle-même n'aurait-il pas le pouvoir de nous ouvrir aux traditions
et à une recherche intérieure ?
A l'époque actuelle, l'idée traditionnelle d'une musique qui soit un lien réel avec
le sacré n'est guère plus que ouï-dire. La valeur d'une musique se mesure par la
façon dont elle peut transformer l'écoute, par ce qu'elle communique d'essentiel.
et par le degré de réalité qu'elle confère à l'idée d'harmonie.
Les indications de Gurdjieff concernant l'aide que peut apporter l'étude sincère
de la musique à une perception vraie de la réalité sont frappantes. L'illustration de
ce principe se retrouve d'ailleurs jusque dans le choix du nom quïl avait donné à
son « Institut pour le développement harmonique de l'homme ». Ses écrits
donnent de nombreuses indications concernant la science des vibrations.
l'harmonie. et même le son, mais en ce qui concerne tous les autres aspects de son
enseignement, on ne trouve aucun « manuel d'instructions ». Il savait que seul le
contact direct avec un enseignement permet d'en « entendre » les résonances dans
tout son être, dans sa vie entière. Ses paroles. alors même qu'elles résonnent au
moment présent. gardent un sens symbolique qui ne peut être complété que par
l'expérience directe.
Dans ses Récits de Belzébuth, Gurdjieff montre les voies possibles de recherche
sur les lois fondamentales du fonctionnement de l'univers et de l'être humain. Il
insiste sur la compréhension que peut apporter l'étude de la « loi des vibrations ».
Il uti~ise de nombreuses métaphores musicales pour expliquer l'action de ces lois
cosmiques à tous les niveaux. Il affirme enfin que le but réel de toute recherche
doit être d'atteindre un autre niveau d'être.
Dans ses récits, Gurdjieff fait l'éloge des bienfaits de certaines formes de chant.
capables de transformer l'état de l'être, qui, retrouvant son centre, est mis dans un
«état d'écho ». Il évoque par le son « AIEIOIOUOA » une loi cosmique sacrée
telle que : «Toute formation, grande ou petite, subit. au contact immédiat des
"émanations" du Soleil Absolu, ou de quelque autre soleil. un processus appelé
''remords'' au cours duquel chacune de ses parties. résultant de l'un des saints
principes du Triamazikamno sacré [Loi de Trois], '"se révolte" et .. critique"' les
perceptions antérieures et les manifestations actuelles impropres d'une partie de
son tout. .. »
L'art du chant, correctement transmis. favorise l'apparition d'une écoute
intérieure. un état de plus grande présence à soi-même.
Jusqu'à ce que j'apprenne à mieux écouter, il n'y a pour moi aucun espoir
d'entendre un enseignement. Tant d'êtres éclairés, tant de textes sacrés ! Mais ù
moins de pouvoir entendre ce qui est dit. et surtout l'entendre œuvrer
intérieurement, c'est, pour reprendre les mots de Gurdjieff. « comme si l\rn
entendait un son de cloche sans savoir d'où il provient ».
Notre écoute est souvent si conditionnée, si pleine de pensées et de tension.,. que
nous pourrions tout aussi bien être sourds. Nous ne pouvons que rarement
entendre l'appel intérieur des vibrations plus subtiles de notre être. dont parle
Gurdjieff. Ces« harmoniques »des notes fondamentales de nos vies sont pourtant
nécessaires. Ils donnent un autre sens au mouvement constant (.raccord"' et de

144
désaccords qui anime nos vies. A la manière que nous avons d'apparaître et de
disparaître.
Qu'est-ce que l'harmonie ? Qu'est-ce que récoute ? Qu'ai-je besoin d'en-
tendre ? Que devrais-je écouter ? Quelle est la bonne direction ? Une écoute
m'aidera-t-elle à me diriger ? Y aura-t-il un écho lorsque je mourrai ? L'écoute ne
vit que dans le moment présent. Cest l'une de nos énergies les plus vitales. elle
puise à la même source que la force de vie à laquelle elle est intimement liée.
L'enseignement présenté dans l'œuvre écrite de Gurdjieff concerne l'univers. la
vie, ainsi que notre rôle, notre place et notre destin d'êtres humains ici. sur Terre.
Le langage fondamental de cet enseignement fait appel du début à la fin. à un
langage musical d'harmonie et de vibrations. Ceci, à l'échelle des processus
cosmiques les plus vastes, mais aussi à celle plus secrète, et qui lui est comme un
écho, de la vie intérieure de l'homme. La vision de l'homme et du cosmos que nous
offre Gurdjieff est comparable à une gamme ou à une symphonie de vibrations.
résonnant le long d'un Axe du Monde, tel une immense corde musicale où seraient
manifestées toutes les transformations de l'énergie fondamentale, de la plus fine à
la plus grossière et vice versa. L'énergie primordiale la plus fine, la plus complète,
la plus harmonique, est le Son ou Verbe originel. Dieu disant : « SOIT ! »,
émettant ce que Gurdjieff a appelé le « Rayon de Création », qui, à travers une
série d'octaves descendantes, crée à son tour galaxies, étoiles, planètes et êtres
vivants. Selon lui, cette même énergie primordiale rejoint finalement sa source.
après avoir retraversé toutes choses dans un mouvement ascendant des octaves. où
l'état des vibrations devient de plus en plus subtil.
Gurdjieff voyait l'homme dans sa relation avec le cosmos, système vivant
d'harmonie infinie, à la fois comme une malheureuse dissonance, de médiocre
importance, correspondant à son ego, à son petit « moi », et en même temps,
comme un microcosme de !'Être cosmique, qu'il appelait son « Moi » réel.
Gurdjieff nous aide à comprendre, à harmoniser, ces deux pôles de notre être,
tragiquement séparés et fragmentés. Pour ce faire, il nous a laissé un enseignement
complet, vibrant, et pour reprendre ses propres mots, à l'« intonation pleinement
~anifestée ». Un enseignement riche en harmoniques, évocateur de plusieurs
niveaux.
Lorsqu'une nouvelle écoute apparaît, tout change ...

l. Action d"effectuer une somme. ( N .d. T.)


2. David Bo hm. Wholeness and the lmplicarc Onler. Routledge & Kegan Paul. London.
J. Herbert Whone. The Hidden Face o( Music, Garden Citv Publishing.
4. A l'exception de quelques notes de. systèmes tels que le. nôtre (système des 12 sons
tempéré-.) baséL'S sur des nombres irrationnels (racine carrét' de l 2 ).

145
LA MUSIQUE
DE
GURDJIEFF

Laurence Rosenthal

Que Gurdjieff ait été compositeur est en soi un fait remarquable. li est
inhabituel pour un maître spirituel d'ajouter au corps de son enseignement des
formes d'art qui peuvent en être considérées comme des expressions uniques et
essentielles. Les danses sacrées de Gurdjieff (les « mouvements ») et les quelque
deux cents compositions musicales qu'il a laissées attestent l'importance qu'il
attachait à la fois à la discipline du corps en mouvement et aux vibrations sonores
reliées à une pratique spirituelle.
Les perspectives proposées par Gurdjieff sur la musique et sur l'art en général se
développent à partir de la différenciation rigoureuse entre ce quïl appelle art
subjectif et art objectif. La majeure partie de la musique que nous connaissons est
subjective, dit-il. Seule est objective la musique basée sur une connaissance exacte
des lois mathématiques qui gouvernent la vibration sonore et le rapport des sons
entre eux.
Nous avons tous pu faire l'expérience du pouvoir associatif de la musique. ou
simplement du son. Il apparaît que ce pouvoir résulte de relations mathématiques
précises entre les propriétés du son et l'appareil récepteur du psychisme humain·
Le fonctionnement de ces relations constitue l\m des mystères les plus profonds c...lc
la musique. Certaines progressions. certaines qualités de son. leurs combinaisons.
leur espacement dans le temps provoqueront chez l'auditeur des sensations et des
émotions particulières qui. du moins dans l'expérience commune d"une culture
donnée, seront mutuellement partagées. Ce phénomène est aussi indéniable
qu'apparemment inexplicable. Il résulte sans doute d'une résonance sympathique
activée de lïntérieur par l'auditeur : cette résonance peut aussi déclencher des
associations mentales avec des expériences passées. même si la connexion entre
son et mémoire semble obscure ou inconnue. Le plus souvent. l'art n·utilise ce
pouvoir de la vibration 4u"à travers une connaissance partielle Ju processu~ et de
ses conséquences. Limitée par une conscience suhjective. la création n·amène que
des réactions également subjectives.

146
Selon Gurdjieff. les résultats de cette expression subjective sont donc accidentels
et peuvent même, chez différentes personnes. produire des effets opposés. « Il ne
peut y avoir d'art créatif inconscient ». dit-il.
A l'inverse. la musique objective est basée sur une connaissance précise et
complète des lois mathématiques qui gouvernent les vibrations. Il donne un
exemple : une personne non religieuse entre dans un monastère ~ elle entend la
musique jouée et chantée et elle ressent le désir de prier. La capacité d'amener
intérieurement quelqu'un à un état supérieur peut être rune des propriétés de rart
objectif. Seul varie, d'une personne à l'autre. le degré dans l'effet produit.
Dans les Récits de Belzébuth, Gurdjieff cite un autre exemple du pouvoir de la
musique objective, qui n'appartient certainement pas au domaine de l'art tel que
nous le concevons habituellement, mais qui montre l'aptitude du son à produire un
résultat spécifique et visible : un vieux derviche frappe une série répétitive de notes
sur un piano à queue banal, mais accordé selon un système spécial ~ ces notes
provoquent bientôt un furoncle sur la jambe de l'un des auditeurs. à l'endroit
précis que le maître avait indiqué. Peu après, une autre série de notes fait
rapidement disparaître le furoncle. Sur une autre échelle, peut-on envisager que la
légende des murs de Jéricho pourrait être plus qu'un conte imaginaire relatant des
événements miraculeux, et que Josué connaissait les propriétés spécifiques et la
puissance des vibrations sonores '?
C'est bien l'exactitude des intentions qui, dans la musique objective, a le plus
d'importance. Dans l'ancien temps. tous les arts étaient, selon Gurdjieff, reliés aux
lois mathématiques. Ils servaient à recueillir une connaissance plus haute de
l'homme et du cosmos. dont les différentes formes constituaient un code qui les
préservait de distorsions intérieures. On pouvait oublier pour un temps leurs
significations profondes, mais le « texte » restait intact. son essence pouvait
attendre d'être redécouverte.
Ce point de vue sur l'art se retrouve dans l'aspect cosmologique de
l'enseignement de Gurdjieff. et spécialement dans l'utilisation de l'échelle des sons
que perçoit l'oreille humaine, comme modèle de la dynamique contenue dans tout
mouvement cosmique.
Il semble clair pour Gurdjieff que le simple plaisir d'écouter une mu~ique
agréable. aussi sérieux. aussi exaltant soit-iL n'approche pas. même de tom. la
'
fonction ultime de la musique qui est d'être une science autant qu'un art, une sorte
de diagramme d'une connaissance plus haute et une nourriture possible pour une
croissance et une évolution de l'homme. C'est surtout en Orient que Gurdjieff
découvrit que l'art remplissait cette mission originale et sacrée : incarner la vérité.
L'art oriental ancien pouvait se lire comme une écriture. Il n'était pas là pour plaire
ou déplaire, disait-il, mais pour faire comprendre.
Pour !'Occidental moyen, même ctllti~é sur le plan musical, la plupart des
musiques orientales sonnent au mieux comme exotiques, parfois agréables à
l'oreille. finalement il les juge monotones et impénétrables. On ne peut pas
comprendre de quoi « parle » cette musique par les mêmes voies qui nous
permettent de recevoir une symphonie de Beethoven. un lied de Schubert ou une
simple chansonnette. Gurdjieff nous rappelle que. bien que l'octave soit
universelle. l'Orient la divise en 48. 7, 23 ou 30 parties. Selon notre conditionne-
ment occidental. nos perceptions se limitent ù la gamme diatonique de sept notes et
à la division chromatique des douze notes équidistantes de la gamme tempérée. La
musique orientale. avec ses graduations micro-tonales. « sonne » faux ù nos
oreilles. hien 4ue ces nuances précises évoquent des sentiments lointains que notre
gamme « ajustée )) est impuissante à atteindre. Les formidables complexités

147
rythmiques improvisées sur un tabla indien sont-elles égalables. même par un
grand batteur de jazz d'avant-garde ? D·un autre côté. les subtilités dans la
progression harmonique chez Debussy pourront-elles jamais parler à un ashokh
arménien?
Peut-être pas. Il est vrai qu'un Occidental particulièrement sensible et ouvert
peut trouver dans certaines musiques orientales une qualité qui le convaincra.
Peut-être y a-t-il là quelque chose de profond. quelque chose à comprendre. quand
bien même le langage lui échapperait, l'empêcherait de « lire le message ». Le
chant harmonique profond des moines tibétains, le souffle lourd du crescendo
guttural du dhikr soufi. les sons glissants de la voix de gorge qui accompagne un Nô
sont autant de formes musicales susceptibles de produire non seulement des
impressions sur nos sens mais aussi des sentiments qui leur correspondent et qui
pourront paraître tout à fait nouveaux. Cette réaction ignorée jusque-là peut durer
un certain temps, mais la question demeure : si l'impression finale reste celle d'une
vague expérience émotionnelle et sensorielle. si nous ne pouvons pas. avec
l'intelligence de l'oreille, suivre la« syntaxe ~>musicale tout comme nous suivons la
progression de la dominante à la tonique. la musique aura-t-elle été pleinement
reçue?
Il apparaît que les barrières culturelles peuvent empêcher la communication.
sous une forme artistique, d'une connaissance plus haute. Mais peut-être y a-t-il un
canal qui nous permettra de poursuivre cette connaissance ? Ne pourrions-nous
rechercher, dans notre tradition. des exemples de musique dont on pourrait dire
qu'elle approche la définition de l'art objectif que donne Gurdjieff ? Que penser
de la pureté et de la précision austères du chant ambrosien ou grégorien. des
courbes nues de sa mélodie linéaire fixée dans des modes stricts dont la référence
interne rappelle souvent les sources orientales ? Ou peut-être faut-il se tourner
vers l'énigmatique école de l'Organum de Notre-Dame. ou vers Jacob Obrecht. ce
maître flamand du xv.: siècle. qui a composé une messe vocale exprimant les
permutations du nombre 3 ? Allons-nous examiner les Préludes choraux de
Leipzig ou l'Art de la Fugue, dans lesquels J .-S. Bach explore les mystérieux
arcanes du contrepoint enfermés dans la coquille de la sérénité et de la
contemplation ? Sous la surface soyeuse, sous la gaîté trompeuse d'un quintette de
~ozart se cache peut-être une compréhension du secret qui combine les notes. les
intervalles et les rythmes pour toucher au cœur de l'homme les émotions que le
verbe ne peut décrire ?
De telles questions se posent surtout lorsque nous tentons de comprendre les
idées de Gurdjieff sur l'art et de les relier à la musique qu'il a composée. L'objectif
réel de cette musique, les conditions même dans lesquelles elle fut créée pèsent
sans doute sur l'image qu'on s'en fait. Ses origines sont certainement uniques. Elles
ont été décrites ailleurs. mais il peut être intéressant de les rappeler brièvement.
Gurdjieff est né et a vécu son enfance au sein d'un enchevêtrement ethnique et
religieux d'une grande richesse, à la frontière de l'Arménie russe et de la Turquie.
Une grande sensibilité aux spectacles et aux sonorités qui l'entouraient. à la
musique en particulier, a très tôt accompagné chez lui un questionnement profond
sur le sens de l'existence humaine. Son éducation musicale semhle s'être limitée au
chœur de l'église orthodoxe russe, et cependant, ses compositions révèlent
abondamment et clairement son extraordinaire réceptivité aux diverses sortes de
musiques autochtones absorbées dans sa jeunesse et lors de ses voyages ut téricurs.
On trouve dans ses œuvres l'écho des chants et des danses populaires aussi hien que
des musiques sacrées de divers ordres religieux qu'il avait pu ent~ndre dans l~s
temples et les monastères au cours des voyages qui l'ont mené d'Egypte en A s1e

148
centrale et jusqu'au Tibet. Quant à ses propres capacités instrumentales. elles ont
été apparemment modestes : il avait pratiqué la guitare et possédait un petit
harmonium à soufflet dont il ne jouait que d'une main. tandis que de rautre il
insufflait l'air.
On connaît son association avec le compositeur russe Thomas de Hartmann. En
1916, le jeune Hartmann. à la recherche d'un enseignement spirituel. rencontra
Gurdjieff et devint son disciple. Gurdjieff. qui n'avait rien d'un compositeur
professionnel. trouva en Hartmann l'instrument idéal de son expression musicale
pour harmoniser, développer et achever ses musiques de danses sacrées. les
« mouvements » qui faisaient partie intégrante de son enseignement. Quelques
années plus tard. Hartmann collabora de la même façon à des œuvres musicales
indépendantes des mouvements. Ces nombreuses pièces furent presque toutes
composées entre 1925 et 1927 au Prieuré de Fontainebleau. où Gurdjieff. quelques
années auparavant, avait établi son Institut. Ce travail musical s'acheva en 1927.
Après cette date Gurdjieff ne composa plus.
Il ne faut pas exagérer l'importance de la contribution de Hartmann. Certes. on
peut se demander si les idées musicales de Gurdjieff auraient vu le jour sous la
forme que nous leur connaissons sans sa collaboration dévouée. Pourtant. un
examen attentif de la musique de Gurdjieff. surtout si on la compare à la vaste
production de Hartmann - montre clairement que la véritable source de la
musique de Gurdjieff n'était autre que Gurdjieff lui-même. Sans doute Hartmann
s'est-il admirablement servi. dans cette collaboration. d'une pensée musicale
raffinée et sophistiquée, mais il pénétrait si précisément les intentions de Gurdjieff
qu'il sublimait sa propre nature créative et la mettait au service de ce travail tout en
préservant pleinement l'acuité de ses instincts musicaux.
Cependant, quelle que soit l'élégance de ses harmonisations ou la perfection de
ses développements, il est évident que l'impulsion essentielle, dans les mélodies
que lui dictait Gurdjieff. cette qualité unique de sentiment que fait naître la
musique, n'avaient qu'un seul auteur. Pour chaque morceau, Hartmann commen-
çait par une esquisse qu'il jouait à Gurdjieff. puis la révisait. souvent très
profondément, jusqu'à ce que Gurdjieff se montre satisfait de la réalisation.
Hartmann était toujours parfaitement modeste, et prétendait n'avoir dans cette
collaboration qu'un rôle effacé. comme le montre à l'évidence la remarquable
description qu'il fait du processus de composition :
« C'était surtout le soir, dans le grand salon du Prieuré ou au studio. que je
pouvais saisir et noter les lignes générales de la musique de Georgi Ivanovitch.
Quand de ma chambre, j'entendais Georgi Ivanovitch commencer à jouer.
j'attrapais mon papier à musique et je me précipitais en bas. Tout le monde arrivait
très vite et la dictée se faisait en public.
La notation n'était pas facile. J'écoutais la mélodie qu'il jouait sur un tempo
fébrile et il fallait aussitôt que je griffonne sur le papier les inversions musicales
entrelacées, ou parfois seulement deux notes répétées. Mais dans quel rythme ?
Comment marquer les accents ? Le flot mélodique. à certains moments, ne pouvait
être ni arrêté, ni divisé en mesures. Et l'harmonie sur laquelle la méthode était
bâtie était une harmonie orientale. que je ne reconnaissais que peu ù peu.
Souvent - pour me tourmenter, je pense - il recommençait la mélodie avant
que j'aie fini de la noter. mais parfois avec des variations nouvelles. des différences
suhtiles qui me mettaient au désespoir. Évidemment, cc procédé n'était pas une
simple question de dictée. mais toujours un exercice personnel pour m 'ohliger à
"prendre et comprendre·· le caractère essentiel. le véritable norau de la mélodie.
Après av01r donné la mélodie. Georgi Ivanovitch frappait ~ur le couvercle du

149
piano un rythme sur lequel je devais construire la basse d·accompagnement. Après
quoi il fallait que j'interprète immédiatement le morceau donné. en improvisant
l'harmonie en cours de route.
Ayant commencé ce travail avec Georgi lvanovitch. j'ai compris tr0s vite
qu'aucune harmonisation libre de la musique n·était possihlc. L'authenticité
véritable de cette musique est si caractéristique et si présente que toute invention
décorative ne pourrait que détruire l'essence unique de chaque mélodie. » '
Dans sa forme extérieure, la majeure partie de la musique de Gurdjieff est
simple, directe, modeste. Les morceaux sont généralement courts et sans la
moindre prétention à une construction formelle élaborée. Leurs formes suivent
souvent les modes traditionnels (mais il arrive quïls prennent des directions
inattendues, permettant ainsi aux éléments musicaux de chercher l'unique
résolution qui leur soit propre). La musique est tout entière composée pour le
piano, bien qu'on n'y trouve qu'un minimum de figures typiquement pianistiques.
On peut décrire le style général. l'idiome. comme un mélange particulier
d'éléments orientaux et occidentaux, les premiers. modifiés par la gamme
tempérée, tandis que les pièces plus européennes sont souvent colorées d·un zeste
de Proche-Orient.
De la combinaison de ces qualités résulte, semble-t-il. une musique très
immédiate. très accessible. Mais sa simplicité très extérieure peut être trompeuse·
Il est intéressant de noter que l'auditeur musicalement peu cultivé. ou même
dépourvu de l'essentiel des sensibilités musicales, réagit souvent beaucoup plus
directement et positivement à la musique de Gurdjieff qu'un musicien profession~
nel ou un compositeur, en particulier quand il l'entend pour la première fois. Ceci
pose la question du conditionnement de l'auditeur, dont il faut se préoccuper sans
attendre car il relève de l'intention fondamentale de la musique. L ·auditeur
musicalement compétent remarquera sans doute plus qu'un autre les éléments
techniques constitutifs de ces pièces, en tirera des conclusions immédiates par des
comparaisons faciles et assignera cette musique à une catégorie avec laquelle elle
n'a, en fait, que peu de rapport. Examinons un moment ces éléments.
Très naturellement, les mélodies et les rythmes de la musique de Gurdjieff
rappellent, comme nous l'avons déjà dit, les sonorités au milieu desquelles il a été
élevé. Ces sources sont riches et variées : chants et danses populaires d'Arménie.
mélodies perses et kurdes. rythmes turcs. chants des séides et des derviches.
liturgie de l'Eglise orthodoxe.
Les formes en sont évidemment très différentes. Par exemple. les chants et
danses arméniens étaient souvent joués par des petits orchestres de village. Leurs
harmonies simples et caractéristiques. naturelles et chaleureuses, s'intègrent
totalement à la mélodie et font partie de la conception originelle de la musique. La
musique d'église orthodoxe. elle, est une musique entièrement harmonisée. riche
et austère, avec des accords de septième.
Mais quand nous en arrivons au groupe le plus important de musiques du
Proche-Orient et de l'Asie centrale. qui a eu tant d'influence sur le langage musical
de Gurdjieff. nous voyons une forme essentiellement monophonique. Aucune
harmonie ne vient étayer la mélodie. qui n ·est accompagnée que par un bourdon
persistant (ou une pédale ou un orgue). ou par le rythme d'une percussion. ou
parfois par les deux ensemble. L'harmonie. ou les accords - si caractéristiques de
la musique occidentale - n'existent pas.
A la fin du XIX' siècle et au déhut du XX'. ces origines populaires et religieuses de

150
la musique ont intéressé nombre de compositeurs russes. surtout ceux de récole
nationale. Ce qui les attirait dans la musique populaire. c·est sans aucun doute la
couleur des mélodies. qu'ils trouvaient exotiques. construites sur des modes
inhabituels. où l'utilisation d·intervalles comme la seconde augmentée qui s·écarte
des pratiques de la musique occidentale. De cette attirance résulta un bon nombre
de compositions. dont certaines pour grand orchestre. qui furent vite très connues
du public. La technique de base de ces adaptations consistait à harmoniser à
l'occidentale les mélodies originales (ou leurs imitations) tout en modifiant les
rythmes et l'accord des instruments pour adapter les accords à la gamme tempérée.
On peut dire que c'est exactement la même méthode qu·employa Thomas de
Hartmann dans son travail sur les mélodies de Gurdjieff. Une oreille exercée sera
probablement tout de suite frappée par cette similitude. et cette association risque
de la détourner d'une investigation plus profonde. En même temps. la progression
harmonique occasionnellement excentrique. la méthode contra-puntique ou la
correspondance rythmique pourraient être déroutantes. précisément parce qu·elles
contredisent l'association facile avec ce que l'on croit en être le modèle.
Là, bien sûr. on s'approche d'une zone de réaction subjective, car une étude plus
approfondie de la musique de Gurdjieff donne une impression toute différente.
D'abord, on va s·apercevoir que la similitude avec le folklore russe est, au fond,
superficielle, et que les intentions de cette musique sont d'un autre ordre. En fait.
c'est peut-être là le point crucial où nous sommes confrontés à un secret qui nous
échappe. à l'énigme de la musique de Gurdjieff. Comment cette musique. qui
emploie des « mots de tous les jours », ces mélodies et ces harmonies
conventionnelles semblent-elles refléter un monde tellement plus profond, plus
inconnu que sa banalité ne le suggère ? Pour élagir notre vision du sujet, une étude
rapide de la musique elle-même peut être utile.
La production musicale de Gurdjieff (à l'exception de la musique des
mouvements) peut se diviser en trois grandes catégories :
1. Les pièces issues du folklore. Ce sont les plus simples. Cependant, leurs
couleurs couvrent un champ très étendu de sentiments, tantôt intériorisés et
tranquilles, tantôt pleins de charme et de vitalité. et qui même. en certaines
occasions, expriment. dans des modes majeurs, une éclatante gaieté.
2. Le deuxième groupe englobe les chants et les danses des derviches et des
séides. Ceux-là sont plus objectifs, plus personnels. plus profondément émotion-
nels. Ils sont généralement formés de deux parties : d·abord. un chant exprimant
un sentiment intime souvent teinté d'une grande tristesse. Cependant. si expressive
que soit l'émotion. jamais ces chants ne versent si peu que ce soit dans le
sentimentalisme ou l'apitoiement ~ ils sont au contraire empreints d'une grande
dignité, d'une grande retenue. Dans la deuxième partie, cette qualité d·émotion
cède la place à une danse plus extériorisée, rythmée par des pulsations nettes.
Des traces subtiles du sentiment antérieur peuvent subsister, mais pour
l'essentiel. cette atmosphère est abandonnée, ou peut-être s·cst-elle dissipée dans
la danse. Même lorsqu'ils ne présentent pas cette forme en deux parties, les séides
et derviches conservent cc même sentiment d'intériorité. qu'il s'exprime par une
touchante mélancolie ou par le dynamisme puissant et concentré d·unc danse
derviche.
Ces danses sont souvent bütics sur des gammes orientales énergiques. comme k
mode turc Hedjaz. et structurées par des rythmes simples et vig~rnrcux tels que :

151
> > > >

Il -} .J fJ j .J fJ j j JJ
3. Quelles que soient les qualités de certains exemples remarquables et
touchants des deux premières catégories, c'est dans la troisième que la musique de
Gurdjieff est indiscutablement unique : elle se compose d'hymnes sacrés et de
prières. Ces pièces n'ont pas de forme spéciale ~ chacune d'elles est un tout. Les
question de style ou de langage s'estompent au point de paraître hors de propos en
comparaison de la profondeur et de la force de sentiment évoquées par la musique
elle-même.
Comme nous l'avons indiqué. les hymnes et prières de Gurdjieff feraient écho à
la musique entendue dans les temples et les monastères lointains de r Asie centrale.
On ne peut évaluer avec exactitude la relation entre cette musique spécifique et
celle composée par Gurdjieff. Quoi quïl en soit. le terme « hymne » doit être
compris ici dans son sens le plus large. Les hymnes sacrés et ce quïl appelait les
« hymnes de temple » ne sont liés par aucune structure préétablie. Ils portent
souvent des titres hautement évocateurs tels que Procession nocturne de Pâques,
Prière et Désespoir, et Sainte Affirmation, Sainte Négation, Sainte Conciliation.
Mais la musique de ces hymnes n'est jamais purement descriptive ou illustrative.
Elle laisse loin derrière elle tout ce qui est typique ou folklorique. Chaque hymne.
chaque prière est un voyage intérieur, une recherche, une vision intérieure. un
état. Le langage reste essentiellement simple. La mélodie peut tracer une longue
courbe avec un accompagnement des plus simples, suggérant des voix ou des
instruments à cordes. Elle peut aussi être fragmentée, coupée d'interjections
dissonnantes comme celles de cloches. Parfois, l'hymne est entièrement construit
en accords. avec des progressions puissantes d'harmonies intenses et poignantes.
souvent surprenantes, parfois il se termine de façon inattendue, sur un son non
résolu, une combinaison de notes interrogative, bien éloignée de la rassurante
tonique.
, De toute façon, la nature originale de ces hymnes et prières qui semblent
evoquer une autre qualité d'être, leur capacité à exprimer à la fois les profondeurs
de la joie et de la peine, la recherche, le questionnement et comme une vision
objective, portent l'expression musicale à un niveau qui transcende la simplicité du
discours. De plus, le contenu de ces prières peut jeter un jour nouveau sur des
musiques séides et derviches ainsi que sur les chants et danses d'Asie. On pourra
ainsi découvrir, dans certaines des pièces les plus légères de style populaire. une
gravité, une résonance intérieure qui n'étaient pas apparentes à la première
audition. -
Quel serait le but de la musique de Gurdjieff? On peut suggérer quïl est en
relation avec le travail de l'homme sur lui-même, ce que Gurdjieff appelait « le
développement harmonique ». Il offre une nourriture à la croissance de l'être
humain à travers les différentes faces de sa nature : des idées pour l'esprit. des
exercices spéciaux et des danses pour le corps. et la musique comme voie d"éveil
pour la sensibilité et les émotions. comme résonateur pour faire lever. au plus
profond du monde intérieur de l'auditeur. les questions et les suggestions que les
mots sont impuissants à exprimer. Ainsi peut-être. en faisant disparaît rc les
barrières créées par les associations et le conditionnement. ces sons pourraient-ils
l'amener à un contact plus étroit avec sa nature essentielle.
Du point de vue du musicien. on ~oit d!rc q~e la musique. de ~1~irdjicff ~étïe
toute définition. Il est difficile d'établir un lten direct entre la s1mpltc1té csscntH.~llc

152
de son langage et les complexités de la cosmologie gurdjiévienne. En fait. il semble
impossible de la comparer à une musique connue d·une façon qui mette en lumière
sa qualité particulière. On peut trouver des exemples. peu nombreux. en Orient
comme en Occident. de musiques profondes et sublimes combinant des éléments
d·une déroutante simplicité. La musique de Gurdjieff - au moins à son plus haut
niveau - pourrait appartenir à ce type rare.
Il est vrai que. dans certains morceaux. la forme semble gauche. rharmonie
parfois sous-développée ou naïve et la mélodie - qui débute par une idée
frappante - peut se perdre en une série de phrases où la direction et la tournure
s'obscurcissent. Mais c'est presque à la lumière de ses qualités que le pouvoir
stupéfiant de la voix de Gurdjieff apparaît si remarquable. C'est la cohérence et
l'objectivité du son essentiel qui le rendent irrésistible. Que ce soit dans une danse
délicate, un chant spirituel ou un hymne d'une intransigeante rigueur. on entend
toujours son appel à revenir au plus profond de l'être.
Les improvisations qu'il a enregistrées lui-même à l'harmonium nous apportent
le témoignage peut-être le plus profondément touchant de sa nature musicale et
l'expression de son essence même. De ces enregistrements rudimentaires sortent
des sons aigus, nasillards voire poussifs. On sent avec certitude comment son jeu
vient directement du cœur. « C'est une prière ».disait-il. La forme ne pourrait être
plus simple. De la main droite seule. il joue, très lentement, des tierces
descendantes dans une gamme mineure, suspend la phrase de façon caractéristi-
que, la résout, la suspend, la résout à nouveau. Cette musique rappelle celle des
ashokhs arméniens qu'il entendit dans son enfance. La ligne mélodique monte.
descend lentement. un degré après l'autre. Le temps reste comme suspendu. Il n'y
a aucune pulsation reconnaissable, le rythme est libre, mais les octaves intérieures
peuvent presque se sentir dans l'oscillation, l'hésitation de chaque note.
Quelque chose du mystère du son lui était connu. Il parlait la langue musicale
qu'il connaissait. mais il la parlait comme personne.

1. Thomas dè l lartmann. Norre 1·ic m·ec Ciurcliief(

153
DANSES SACRÉES
LE SENS DES MOUVEMENTS
APPORTÉS PAR G.I. GURDJIEFF

Marthe de Gaigneron

Comment comprendre l'origine du mouvement ? Quelle est la source Je cette


énergie mystérieuse qui anime l'homme et toutes ses manifestations. depuis sa
naissance jusqu'à sa mort, et même au-delà ?
De quelle manière cette énergie nous anime-t-clle ?
L'homme a-t-il un réel pouvoir sur ses mouvements ?
Par le développement de la conscience, l'Enseignement cherche à redécouvrir
cette source de vie, mais celle-ci est prisonnière du conditionnement humain et
même entièrement masquée par lui. C'est. en réalité. un grand désordre
fonctionnel qui voile la perception de cette énergie originelle ~ un désordre fait de
tensions multiples, d'automatismes complexes qui sont eux-mêmes liés ù des
réflexes conditionnés plus profonds. Nos poses. nos gestes. nos attitudes. toujours
les mêmes, qui nous sont propres, nous déterminent. sont finalement cc que nous
sommes. bien qu'identité imaginaire dans le miroir déformant de notre mental.
Dans cette situation. l'homme n'a pas de réel pouvoir sur ses mouvements. En
dépit de toutes les performances qu'il peut accomplir sur tous les plans. physiques
autant quïntellectucls. l'homme. en fait. ne reste sensible et influencé que par un
côté de sa nature au détriment de l'autre. plus essentiel. 11 reste dans l'ignorance
d'une énergie originelle - même si parfois il s'en approche par « intuition ,, ~et
demeure enfermé dans une gangue de formes sans pouvoir échapper ù cet
engrenage. ù cette relation inextricable entre le mouvement automatique du
mental et la fonction automatisée de sa personnalité.
La force de vie emprisonnée dans un l1:1hyrinthc ..,ans i...,suc ne peut dnnc plu...,
avoir de rc'>le directeur dans cc corps indisponible. 1-Jlc alimente une 111ac/1111e.

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édition. il import<iit quïl ... oit rctahl1 d<111.., "" vérit<1hk \cr . . i()n

154
Mais celle-ci fait illusion et il n'est pas possible à l'homme dans le courant
ordinaire de sa vie de se rendre compte à quel point il est prisonnier de ses
automatismes. 11 faut des conditions très spéciales pour quïl Je reconnaisse et que
se lève en lui une autre qualité d'attention et de conscience de lui-même.
La pratique des Mouvements répond exactement à cette nécessité.
Cette discipline va permettre. en effet. d'expérimenter à travers le corps en
mouvement l'ensemble de ses mécanismes fonctionnels et surtout d'éveiller ses
capacités latentes correspondant à un côté inexploré de sa nature.
Elle n'est proposée en général qu'au terme d'un travail préalable où se seront
éclairés les principes généraux de l'Enseignement et la dimension véritable de la
connaissance de soi. Dans ces conditions. la pratique des Mouvements pourra être
appréciée à sa juste valeur autant dans sa précision que dans ses effets.
Que ce soient des Exercices ou des Danses. ces Mouvements ont pour but de
retrouver. dans l'équilibre du corps et la nouvelle ordonnance de son fonctionne-
ment. une présence de l'être jusque dans sa manifestation. prélude ~1 une conscience
de soi au cœur même de la vie.
Ce sera une première étape avant de pouvoir accéder à une autre qualité de
manifestation. quand ces Danses deviennent réellement sacrées dans leur contenu
intérieur comme dans leur expression.
Pour suivre cette voie il faudra se plier à tout un travail « d'école ». devenir un
élève parmi d'autres. simple numéro dans un rang ~ mais avec le support
extraordinaire d'une recherche commune.
Ces mouvements se vivent dans une sorte de microcosme où chaque participant.
tout en se soumettant entièrement aux directives de celui qui enseigne. se sent
responsable du milieu dans lequel il évolue autant que de lui-même.
La Musique - qu'elle soit composée ou improvisée - va également jouer un
1

rôle très important dans cette expérience. En correspondance intime avec le sens
intérieur des mouvements. elle les soutient dans leur rythme et leur expression.
s'harmonise avec eux et le travail de tous. Elle fait ainsi avec ses interprètes partie
intégrante de l'alchimie générale.
Les Exercices n ·ont évidemment pas tous la même portée ni la même densité.
mais chacun d'eux est cependant chargé d'un sens spécifique - dans sa forme et sa
finalité. dans sa complexité comme dans sa simplicité - réclamant une précision
absolue du mouvement depuis la paume des mains jusqu':'l la moindre position des
pieds. exigeant un équilibre dynamique du tout qui nous constitue. pour servir une
recherche qui ne se précise qu'à travers l'expérience vécue.
Cc qui frappe tout d'abord. en s'engageant dans cette discipline. c'est en même
temps une contrainte et une liberté.
La découverte d'une vie nouvelle dans un corps retenu jusqu'ici par toute une
éducation faite d'habitudes motrices. psychiques ou autres. qui se libère et s'ouvre
ù un monde dïmpressions et d'expériences inconnues. Mais également une
exigence constante d'attention sur le corps. Une confrontation impitoyable face ~\
ces Exercices et ces Danses et face surtout ù une incapacité ù se « conformer au
modèle "· provoquent souvent un véritable choc.
On sera hi en obligé de reconnaître. cettL' fois par expérience. que les
mouvements se font toujours automatiquement. leur initiative émanant d'une
fonction non maîtrisL'e. non reliée : que cc soit la pcnsL;L', le sentiment ou une
réaction motrice. la fonction automatisée se lk;tache et rL;pond pour le tout.
Devant un tel désordre. une telle confusion. un équilihrL' s'impose mais on n·;.1
pas encore le pouvoir de le trouver. Cette impuiss~ince ljUL' l'on constate L't la
perception du nwnqlll' lrunitL' seront en réalill' un des aspL'Cts les plus riche.., et ks

155
plus révélateurs de cette recherche à ses débuts. car elle ouvre des perspectives
entièrement nouvelles au développement de la conscience.
Ce qui s'exerce là n'a jamais été exercé de cette manière.
C'est un nouvel alphabet pour déchiffrer un nouveau langage. un mode de
connaissance direct qui permet de faire sentir au corps sa mécanicité et le préparer
en même temps à recevoir d'autres courants d'énergie auxquels il ne peut encore
accéder. Des attitudes nouvelles procédant d'un ordre intérieur différent vont se
confronter à tout un répertoire de réactions automatiques solidement enracinées.
Par étapes successives, l'homme pourra s'apercevoir à quel point il est l'esclave
d'un mécanisme où la pensée associative prend toutes les initiatives au détriment
de l'être entier, au détriment de son essence.
Mais qu'est-ce que l'être entier ?
Le corps est-il l'instrument potentiel de toutes les énergies du monde crce.
donnant une toute autre dimension à cette recherche et la plus grande part ù la
spiritualité ?
Le corps serait-il ce véritable Temple de Dieu réceptacle et transformateur de
toutes ces énergies qui le traversent ?
Aurait-on oublié que le sens d'une énergie plus haute est naturelle ù l'homme '?
C'est précisément dans la perspective d'une ouverture au sacré quïl faut
comprendre les Danses apportées par G.I. Gurdjieff. C'est cette ouverture même
qui va libérer l'homme de sa mécanicité tout en découvrant le côté « essentiel » de
sa nature.
Les Mouvements appellent le « tout de l'être » mais avec des voies toujours
différentes pour y parvenir ~ c'est ce qui explique leur étonnante diversité. Ils
exercent plus spécialement une fonction ou une autre. et s'appuient souvent sur des
« tempos » totalement différents de tout ce qu'on vit d'habitude.
Un mouvement comme Les Cercles. par exemple. qui se fait assis. permet
d'atteindre à une telle tranquillité intérieure que le mouvement lui-même. dans sa
lenteur magique, semble produire un « son ».
D'autres mouvements recherchent la maîtrise du corps dans Je rythme et
l'intensité d'une tension contrôlée volontairement. Ils sont capables, pour ceux qui
les vivent, d'animer par leur dynamisme un « désir d'être » bien au-dclù de la
volonté propre, évoquant par là même le sens profond du rite, ainsi que peuvent en
témoigner certains exercices nommés Derviches.
Ou encore les Danses de Temples appelées Danses de Femmes. clics-mêmes
inspirées de danses rituelles, exécutées autrefois dans des monastères très fermés
d'Asie centrale. La fémininité, là, se relie au sacré dans un effacement de tout
l'être au service d'un principe qui le dépasse.
« Dansez pour le plus vieux des grands prophètes » comme il nous avait été dit
une fois pour redonner sens et vie à cc que nous cherchions à exprimer ...
De même les Mouvements de prière qui vous élèvent au-dessus de« la condition
humaine », beauté du geste significatif. non pas pour satisfaire une recherche
d'esthétisme, mais bien plutôt pour libérer par des attitudes appropriées des
énergies prisonnières ; et laisser ainsi apparaître l"cxactt: expression du véritable
sentiment de soi.
On pourrait parler aussi de ces mouvements appelés Mulriplicmions basés sur les
Lois de Trois et de Sept qui. selon !'Enseignement. régissent le monde créé.
permettant d'évoluer selon des trajets mathématiques où le sens de sa place et donc
de son rôle est déterminé par la Loi qui s'exprime. ce 4ui impose une "'!!ilancc et
une rigueur extrême dans les déplacements.
Ce ne sont Iù que quelques exemples parmi llnnomhrahlc varidc de ces

156
mouvements qui évoquent avant tout l'existence d'une science sacrée. une science
exacte. susceptible d'ouvrir l'homme à une autre dimension. à une autre « Source
de Vie ». Toutes ces Danses n'acquièrent leur sens réel que lorsque la
manifestation d'une énergie plus haute révèle un autre plan de l'être.
Pour approcher cette source de vie. il faut. comme il a été dit. passer par un long
processus, avoir expérimenté cet état de « dépendance mentale » qui divise
l'homme, limite son champ de conscience et le fait même douter des capacités
réelles de son pouvoir d'attention pour se libérer.
Ce n'est qu'après avoir souffert. c'est-à-dire s'être tenu en face de cette
limitation. qu'une acceptation profonde apparaît. une ouverture se fait. l'être
entier dans son unité retrouvée devient alors perméable à une action d'un tout
autre ordre, réellement spirituelle. qui va transformer le sentiment quïl à de
lui-même.
L'ouverture à cette action, constamment mise à l'épreuve. est ce qui s'exerce
essentiellement dans la pratique des Mouvements.
Mais, pour y être assez sensible. il faut pouvoir quitter cet état de tension qui
apparaît à chaque instant sous une forme ou une autre : que ce soit un vouloir
excessif, une pensée agitée, une soif de résultat. une peur même. ce sont autant de
tensions qui font obstacle à cette action en empêchant les attitudes de se
développer librement dans leur souplesse et selon leur rythme propre. altérant
ainsi leur expression même et le sens sacré de la Danse. Tout l'équilibre et l'unité
de l'être sont en jeu. Seul, l'abandon de toutes tensions dans un certain laisser-faire
rend disponible pour se laisser agir et s'ouvrir à une autre attraction.

Et peut-être, alors, pourra-t-on approcher l'expérience fondamentale de cette


attention émanant d'une source qui dépasse les fonctions ordinaires et qui signifie
l'homme bien au-delà de tout ce qu'il a connu jusqu'à ce jour.
Réceptacle de toutes les influences, debout entre « ciel et terre », il devient le
point de jonction, le médiateur entre deux mondes, le monde des hommes, et
l'autre, celui d'où provient l'énergie la plus haute qu'il puisse connaître, qui seule
est capable de le transformer, le libérer. et changer son « état ».
Les Mystiques chrétiens appelleront cet état libéré, l'état de grâce.
Les Sages de l'Inde vont donner le nom de supramental à ce qui engendre cet état
non conditionné, délivré du « mirage des dualités ».
Le mental n'est plus le maître lorsque l'homme est animé par cette autre énergie.
ainsi qu'en témoigne ce texte sacré de la Kena Upanishad :
« Le rnental basé rnr la limitation et la division ne peut agir
que d'un centre donné dans /'existence inférieure et obscurcie,
mais le supramental est fondé sur /'Unité et il comprend et pénètre ;
son action est dans /'universel et en communion constante
avec une source éternelle transcendante. »
Il y a <les Danses qui rappellent dans leur évolution les Lois qui régissent les
mouvements secrets des astres et des hommes, en sont même les vivants svmholcs.
Si l'on peut alors, dans la plus grande souplesse de son corps. leur soum~ttre son
être entier, on peut aussi en y participant se rcnou\Tler et se nourrir ù cette Source
de Vie.
La Danse prend alors un tout autre sens. l'homme lui-même devient /'instrument
d'une énergie universelle retenue un instant dans un corps pour une tout autre
gloire.

157
« Ce que vous ne pouvez pas trouver dans votre corps ~. vous ne le trouverez
nulle part ailleurs. »
Cette sentence venue d'Orient peut sans doute résumer tout ce qui vient o·être
dit sur la pratique des Mouvements et le sens profond de cette recherche.
En reconnaissant le corps comme réceptacle et transformateur de toutes les
énergies qui le traversent, en recherchant réquilibre. la mesure et le perfectionne-
ment de sa substance même. G.I. Gurdjieff a fait de cette Science du Mouvement
une des bases de son Enseignement.
Les Danses sacrées sont un des plus vivants témoignages de l'Œuvre de celui qui
se nommait lui-même « simplement » ...

LE MAÎTRE DE DANSE

1. Il existe en dlet une musique spéci;tlement crél'.'L' puur les MuuvL·menh l lk tut
composée initialement par G.I Gurdjieff L'l Thom;1s de IL1rt111a1111. Plus tard d';i11trL·...,
compositeurs ont enrichi le répertoire. notamment Edv.;1rd MicllitL'I et Alain Krem...,i..1
2. Il <agit évidemment d'une entité fonctionnelle qui ne se limitL' p;1..., <1u ... 1111pk l'• 1rps
physique.

158
Perspectives
traditionnelles
CAR SES ŒUVRES
NE RESTERONT PAS
INACHEVÉES ...
UNE ÉCOUTE CHRÉTIENNE
DE LA PAROLE DE G.I. GURDJIEFF

Jacques Choisnel

« Car Ses œuvres ne resteront pas inachevées ... » 1 C'est ainsi que Ben Si ra. un
pieux juif du second siècle avant notre ère. nous rappelle dans un des livres de la
Sagesse de la Bible que l'Œuvre du Seigneur n'est pas achevée. que Sa Créati~m est
en attente de réalisation. A quoi Paul fait écho. trois siècles plus tard. dans I'Epître
aux Romains : « Et l'impatience de la Création attend le dévoilement des fils de
Dieu.... en effet. jusqu'à présent la Création gémit dans les douleurs de
l'enfantement. » ~
Une des idées centrales de renseignement de Gurdjieff est que l'homme est
inachevé. Cette création est inachevée et il est attendu de l'homme qu'il participe à
son achèvement ~ cet homme dont Gurdjieff dit que « son nom signifie par
lui-même couronne de la Création » '. A l'aube du christianisme occidental. au
déhut du troisième siècle. Irénée. premier évêque de Lyon. s'exclame : « Quoi
donc ? Dieu ne pouvait-il dès le début avoir fait l'homme achevé ? ... Ils sont
déraisonnables ceux qui ... avant de devenir hommes veulent déjà être semblables
au Dieu créateur. ... Être créé est le propre de la nature d~ l'homme. » ·• La
révélation de l'homme comme « image de Dieu », centrale dans les religions du
Livre. Gurdjieff ne cesse de l'évoquer au long de ses Récits de Belzébuth. pour en
montrer à la fois la grandeur et le dérisoire chez les hommes contemporains. ces
« monstres à l'image de Dieu » '. Cete image doit être acquise. être en acte chez
l'homme. et d'abord elle doit être reconnue. afin quïl cesse d'être « indigne de sa
condition de fils de Notre Père Commun » ". Il y a. chez les Pères de l'Église. toute
une théologie de l'image. Origène dit qu'après la chute « l'image est voilée et non
détruite )) . Ainsi. si l'homme a reçu le sceau de l'image. il doit. par son propre
labeur conscient. la revêtir ou. selon le langage des Pères « acquérir la
ressemblance ». « Elohim dit : Faisons l'homme à notre image et à notre
ressemhlance » -. cc petit « et " de liaison représente un devenir. cette petite
conjonction contient en germe tout le temps d'accomplissement de l'humanité.

161
Liaison, oui, et pas simplement grammaticale. mais voie d'acquisition par
l'image-créature de sa noblesse originelle. L Image est 1ïcône dans laque lie ce 1ui
qui la contemple se reconnaît. « L'âme ne s'est pas dépouillée entièrement de sa
forme native, de la liberté propre à sa nature. mais elle s'est revêtue de sa
confusion comme d'un vêtement superposé. de la dissemblance comme d'une
forme étrangère. L'une s'est ajoutée. mais l'autre n'a pas été détruite. Et celle qui
est survenue a pu obscurcir celle qui est innée mais non l'exterminer. » "
II faudrait ici comprendre que cet achèvement de l'homme, s'il constitue bien un
travail, n'est, pas plus pour Gurdjieff que pour l'ascèse chrétienne, la poursuite
forcenée d'une surhumanité. Tant de fois sans doute l'erreur a-t-elle été commise.
Tant de fois cette quête intérieure s'est-elle égarée dans lïllusoire recherche de
pouvoirs. La tentation est toujours là. à la fois rançon de l'héritage inouï. du dépôt
de possibilités confié à l'homme créaturé et à la fois obstacle nécessaire. invitant.
pressant à toujours plus de discernement, de purification de l'intention. Cc n'est
pas avec le confort, l'assoupissement, la richesse ou le sexe que Satan tente de
détourner l'Homme-Christ de sa divine mission. mais avec l'attrait du pouvoir ''.
Illusoire tentation, mais si puissante. si profondément enracinée ! L ·Esprit
lui-même mène Jésus au désert afin qu'il soit tenté. Obstacle nécessaire. C'est un
travail pour l'homme que de se rappeler que c'est « A Toi Seul. Père.
qu'appartiennent le Règne, la Puissance et la Gloire ». Gurdjieff ne cesse d'insister
sur le fait que l'homme ne peut pas« faire ». Bien entendu, lorsque Gurdjieff dit
que l'homme ne peut pas « faire », il a en vue de briser l'illusion dans laquelle
l'homme s'agite jusqu'à croire qu'il est l'auteur et le possesseur de ce quïl est et de
ce qui l'entoure. On peut cependant, au fur et à mesure que se dissipe cette
illusion, comprendre un autre« ne pas faire», conscient celui-là. Ce n·est même
pas qu'il ne doit pas« faire » - il ne le peut pas - mais il peut - il doit - être
l'instrument conscient du « faire » de la grande puissance d'En-Haut. C'est le
chemin qui mène à l'achèvement. Cet achèvement, cette « déification » de
l'h~mme comme ne craignent pas de l'appeler les Pères grecs. n'est pas fabrication,
mais reconnaissance, rappel, retrouvaille. Mais il faut d'abord. rappelle Gurdjieff.
« a.ccepter l'idée que vous n'êtes pas ce que vous croyez être. que vous vous
estimez trop, donc que vous vous mentez à vous-même » '". Là. nulle agitation
intéressée, pas plus que le quiétisme, ne peuvent opérer ~ il s'agit bien d'une sorte
très particulière de travail dont la qualité de conscience l'emporte sur tout autre.
Platon l'évoque avec insistance : « Le Créateur et le Père de cet Univers. c'est un
travail de le trouver. .. Il faut faire ressembler ce qui contemple, comme J'exige son
essence primitive, à ce qui est contemplé. Une fois la ressemblance atteinte. on
possède l'accomplissement de la vie parfaite proposée aux hommes. » 11
«Cessez vos œuvres et connaissez que je suis le Seigneur. » 1 ' « Si tu t'ignores
toi-même. ô la plus belle d'entre les femmes. » 11 A partir de ces deux phrases.
Origène, un des premiers penseurs chrétiens, appelle « l'ümc à se connaître
elle-même ... sa nature. son essence et sa situation présente et ù venir » : dans le
chapitre 2 de son Commentaire sur le Cantique des Cantiques, i 1 pose la néœssité.
pour acquérir la ressemblance. du travail de connaissance de soi et il en définit avec
précision toutes les directions. Sur la voie de la vision. et d·abord de l'observation.
l'observation de soi telle que renseigne Gurdjieff : « se séparer soi-même de
soi-même », rhomme finit par se rencontrer comme énigme. La présence
permanente de cette énigme plantée au cœur de l'homme est la condition de son
éveil : « L·éveil d'un homme commence en cet instant où il se rend compte qull ne
va nulle part et qu ïl ne sait pas où aller. » 11 Mais l'homme te 1 4u 11 cq. endormi ù
sa propre situation et ü la richesse de sa propre essence. est bien celui que décrit

162
l'Épître de Jacques : « Il se regarde. s'en va et oublie aussitôt ce quïl était. » 1'
Oubli, le maître-mot est lâché. Le nature de l'homme - tel quïl est - est oubli.
oubli de son origine et de sa destination. l'entraînant jusqu'à l'oubli de sa propre
existence en tant qu'être. Tout le travail initié par Gurdjieff conduit à la lutte
contre l'oubli de soi. Le « rappel de soi » - zikhri. Souvenir du Nom pour les
Hébreux 1" ou dhikr pour l'Islam-. la Philocalie. somme dïnstructions pour des
générations de moines chrétiens. y fait écho : « Par le souvenir de soi l'âme
découvre tout ce qu'elle contient. le bien et le mal. Dans l'abîme du cœur elle verra
d'abord le mal, ensuite le bien ... Ce souvenir réveille la multitude d'ennemis en
arme dans le cœur et ce souvenir peu à peu les soumet. .. ramenant l'âme à la
17
VIe. »
D'abord être soi-même une question pour soi-même. L'homme est un être
inexplicable. injustifiable. et pourtant il est. Sa présence précède toute justifica-
tion. (C'est d'ailleurs sur ce seul point que peuvent être acceptées les diverses
philosophies existentielles. dites « existentialistes » ; si « l'existence précède
l'essence »,c'est bien dans la primauté du saisissement, de l'étonnement d'être là.
L'homme est donné à lui-même : mais ceci n'est qu'une face de la médaille. l'autre
face est que la vie et la conscience de vivre lui ont été données et. sous cet angle.
« l'essence précède l'existence ».) Il est là, «je suis là », sans savoir ni d'où ni
pourquoi. « A Iïmage ». il l'est d'abord dans sa présence énigmatique. « cet être
dont la présence est à l'image du Créateur de toutes choses » 1 ~. Belzébuth, le héros
de Gurdjieff, nous qualifie« d'hommes entre-guillemets »,d'hommes non réalisés,
non nés à leur destin d'homme. Origène s'étonne que Moïse utilise, pour parler de
1
celui qui peut offrir des vœux au Seigneur, l'expression « homme-homme » '' :
« ... l'apôtre Paul distingue l'homme intérieur et l'homme extérieur ... si l'on ne
cultive pas l'homme intérieur ... on ne peut être appelé homme-homme, mais
homme tout court ou homme psychique, car l'homme intérieur pour qui le titre
d'homme prend un sens authentique et noble est endormi en lui ... , écrasé par les
soucis et les inquiétudes de ce monde, et il ne mérite pas d'être appelé de ce
nom. » ~ 11 Dans cette même homélie Origène dit : « On ne peut offrir de vœux au
Très-Haut sans avoir en soi, dans sa substance, quelque chose à offrir. » Il Y a en
l'homme, dit Gurdjieff, « le~ données cristallisées depuis de longs siècles pour
aider à la formation d'un être à l'image de Dieu » ~ 1 • En l'absence de ~oute
reconnaissance et d'un travail conscient effectué dans ce sens. ces données « se
décristallisent d'années en années davantage » ~~. ainsi que le dit Paul de
« l'homme extérieur qui va se détruisant » 21 •
Ce qui précède pourrait apparaître comme une lecture comparative de
l'enseignement de Gurdjieff et du christianisme, l'intention n'est pas là. Le même
travail pourrait être fait pour toute tradition authentique. II s'agit en vérité de
l'approche du sentiment de Présence. étrange et pourtant si intime sensation de
proximité, toujours perdue, toujours proche, « éternelle génération » si l'on ose
reprendre l'expression de Maître Eckhart. Selon un saint hadith transmis par le
Prophète, le fidèle« ne cesse de s'approcher »,travail toujours repris de« prendre
conscience avec toute sa présence » comme Belzébuth y invite constamment son
lecteur. Pour un chrétien. la Présence. c'est la Présence du Christ. Hormis
l'événement historique qui, une fois de plus. projette la pensée et le sentiment hors
d'eux-mêmes. nous ne savons plus ce que signifie Christ : Oint d'En-Haut. Celui
qui est le Lieu de passage de l'éternelle diffusion de la Présence, Source de Vie.
Les épîtres pauliniennes retentissent de ce cri : « Ne reconnaissez-vous pas que
Christ est en vous ? »,et ce travail de reconnaissance. Paul l'appelle« douleurs de
l'enfantement jusqu'à ce que Christ soit formé en vous ».

163
Tout homme est appelé à devenir Fils de Notre Père Créateur Commun. Des
conditions originelles de cet appel nous ne savons rien ~ de la responsabilité qui
nous incombe lorsqu'il commence à se faire sentir, nous savons déjà par tous les
enseignements spirituels authentiques qu'elle consiste en un renversement de
l'activité habituelle automatique. « Jésus donc leur dit : .. Quand vous aurez élevé
le Fils de l'homme, alors vous connaîtrez que Moi, Je Suis, et que de moi-même je
1
ne fais rien, mais ce que m'a enseigné le Père,, ~. »

Ainsi, quelles que soient les formes. inlassablement au cours des siècles des
«hommes-hommes » rappellent l'indicible. Après d·autres. selon une vision
historique ; parmi d'autres, dès qu'une compréhension intérieure réapparaît.
Gurdjieff renouvelle cet appel. D'où tenait-il ce savoir si précis semé à profusion
dans ses écrits et sa parole ? Et d'où Paul le tenait-il. lui qui n'avait pas connu le
Christ de ses yeux de chair ? Vaine question, puisque la réponse est dans l'exercice
de toutes les facultés intérieures pleinement restaurées. Pensée. sentiment.
sensation. Présence intégrale. A quelle secrète faculté dïntelligence déposée en
l'homme parlent les Évangiles ? Le savoir y est autant voilé que dévoilé. Lorsque
le Christ demande à l'homme à l'esprit impur : « Quel est ton nom ? » >. celui-ci.
ayant osé répondre à Celui en qui il a reconnu l'image achevée du Très-Haut :
« mon nom est légion »,reconnaît par là même sa condition d'homme aliéné : il se
retrouve alors : « assis, habillé et plein de bon sens », assis dans son corps. revêtu
d'un sentiment nouveau, avec une raison redressée. « Le nom de l'homme est
légion » 211 , ainsi Gurdjieff caractérisait-il l'homme oublieux de son être propre.
l'homme endormi en proie au fonctionnement désordonné de sa structure
morcelée. Laissée à elle-même, que peut-elle faire d'autre que fonctionner pour
elle-même? Automaticité, illusion d'autonomie. Dans l'Eglise chrétienne d'Orient
cet a~pect de la théologie de la personne humaine n'a pas été oublié : « La
conscience de l'homme isolé n'est composée que d'un petit troupeau de .. moi .....
qui le réduisent en esclavage vis-à-vis tous les accidents de la nature. » èê
Ou_'importent les formes traditionnelles ! Le bouddhisme enseigne la même
doctrine des petits ··moi" changeants : « Tel un singe prenant ses ébats ... saisit une
b~anch~ puis la laisse échapper et en saisit une autre ... , ainsi la pensée se produit et
d1spara1t dans un perpétuel changement de jour et de nuit. » > De même les
maîtres soufis parlant des « chiens qui sont en l'homme » 2•1 • Qu'importent les
formes traditionnelles ... ? Non qu'elles soient sans importance. elles sont les
formes obligées des chemins multiples convergeant vers le centre. « Les voies
menant à la connaissance de rUnité se dirigent vers Elle comme les rayons d'un
cercle convergent vers son centre. Plus ils s'approchent du centre. plus ils
s'approchent les uns des autres. » ~ 1 Celui qui ne cesse de s'approcher de l'U nité,
ne .cesse de s'approcher de l'ineffable. L'ineffable prend !"apparence de maya. 11
doit prendre toutes les formes pour permettre Son approche. Un autre saint hadith
- saint, car Parole même d'Allah au travers de l'organe du Prophète - déclare :
« Je Me conforme à l'opinion que Mon serviteur se fait de Moi. » Pour le serviteur
- celui qui s'efforce d'être le serviteur-. lorsqu'en retour il cherche à
s'approcher de la conformité, les formes traditionnelles commencent à parler un
autre langage, celui de l'unicité de la Présence et de ses voies d'accès. Ainsi
peut-on entendre la Shahada, la profession de foi de lïslam : « 11 n ·y a pas de
présence, si ce n'est la Présence. >> « Il n'y a pas », tout est mortel au regard de
rineffable, « pour Lui. mille ans sont comme un jour ». Les formes traditionnelles,
porteuses de sens, transmettrices d'un langage de vie. sont mortelles. Il faut mourir
aux petits «moi» pour faire place au Moi. à «Je Suis la Voie, la Vérité, la

164
Vie » Ji ; il faut aller au-delà des formes traditionnelles pour laisser place à la
Présence.
Précisons qu'il n'est nullement question de mettre en cause ces formes
traditionnelles elles-mêmes qui, toutes, sont détentrices du secret de la nouvelle
naissance. Ce à quoi l'homme doit mourir, là aussi, c'est à son attachement
passionnel à une forme, attachement redoutable lorsqu'il entretient chez lui la
certitude d'être détenteur de « la » vérité.
« Quitte cette vie avant qu'elle ne te quitte. » Nous ne pouvons entendre cette
objurgation. qui nous semble si familière et par laquelle le soufisme rappelle
l'urgence de l'effort intérieur. sans éprouver une véritable nostalgie de ce « travail
sur soi ». Et c'est ce qui est si fortement répété dans l'enseignement de Gurdjieff.
Le développement des possibilités cachées dans l'homme. loin d'être une méthode
de fabrication d'un surhomme - rêve fou récurrent dans l'humanité endormie.
oublieuse de sa destination divine - mène inexorablement. s'il est bien conduit. ù
cette « mort à soi-même ». Tel est l'ultime message de Gurdjieff dans les dernières
pages des Récits de Belzébuth : « 11 vous faut mourir ù tout ce qui constitue la vie
ordinaire. C'est de cette mort que parlent toutes les religions. Telle est la
signification de la sentence qui nous est parvenue des temps les plus reculés : .. Sans
mort pas de résurrection ... Autrement dit : .. Si tu ne meurs pas. tu ne seras pas
ressuscité ... Il n'est pas question ici de la mort du corps. car pour cette mort. point
n'est besoin de résurrection. » '~
Que de méprises au sujet de ce pauvre corps voué à la destruction. tyran
éphémère sans maître. En l'absence de la raison du maître intérieur, il ne peut que
croire à l'illusion de sa durée. Que revienne la raison. la raison d'être. et « Frère
corps est notre cellule et l'âme y est assise comme un ermite et pense à Dieu »,
selon le beau poème de François d'Assise. « La cellule du moine ce sont les limites
mêmes de son corps. Il y a là une demeure de sagesse. » -~-'De quels secrets le corps
est-il dépositaire ? Ouspensky transmet avec beaucoup de fidélité. dans Fragments
d'un enseignement inconnu, l'importance que Gurdjieff attache au corps en tant
qu'instrument - « organon » selon l'ancienne terminologie grecque - de l'évei~
de la conscience : « Le corps physique a une organisation si complexe qu'en lut
peut se développer. .. un organisme nouveau et indépendant. offrant à l'activité de
la conscience un instrument plus sensible que le corps physique. » q Il nous faut
étudier et connaître mieux les potentialités de ce corps : « Nous savons que nous
avons un corps physique et nous ne savons rien d'autre. C'est le corps physique que
1
nous devons étudier ... toute notre attention doit se porter sur cette étude. » '

Bernard de Clairvaux donne une première indication : « L'âme en toi est courbée
dans ton corps qui est droit, si bien que, en même temps que le corps a gardé
quelque ressemblance de ton ùme. ton âme. elle, a perdu sa ressemblance à
Dieu. » 1"
Sans aucun doute le corps est-il une limite, un temple. « templum » au sct~s
ancien du terme. 11 est à la fois une forme achevée et le reflet d'une essence. Mats
s'il manifeste dans sa structure une essence éternelle. il manifeste aussi dans son
apparence ce que Gurdjieff nomme« le trait principal d'un homme » ,-. ce awc et
contre quoi chaque homme doit travailler. Dans cette limite achevée habite une
psyché inachevée. dans cc « point de l'Univers » •:-.s'opèrent des transformations.
Comment s'opèrent-elles '!Et ù quelles fins '!Tout se joue dans cc monde intérieur
inachevé, c'est-ù-dire imparfait. incomplet. De quelle.s qualités de nourriture pour
son environnement cette machine ù transformer est-clic capable ? Ne peut-on
entendre cette parole du Christ : « Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui
profane l'homme. mais cc qui sort de la bouche. voilù cc qui profane lï10111111e. » "'

16)
S'il était possible de faire tenir un enseignement en un seul mot. « conscience »
pourrait rendre compte du message de Gurdjieff. Et le mot n ·est pas le concept des
philosophes, mais il est travail, travail conscient, et souffrance. souffrance
volontaire, en vue de la réalisation de la plénitude de l'être. Belzébuth caractérise
ainsi l'être-homme : « ayant deux natures » J". De cette conscience d·une double
nature et du travail échu à l'homme de les unifier. Syméon. higoumène d·un
monastère de Cappadoce au x1c siècle, parle ainsi : « Seul de toutes les créatures
visibles et intelligibles l'homme a été créé double par Dieu ... individu humain.
animal mortel et immortel, visible et invisible. connu par la sensation et
l'intelligence. »JI Tout au long de ces chapitres d'instructions spirituelles. revient
chez Syméon l'expression : « d'une manière perceptible à la conscience » -
gnostos kai euaisthetos ginomenos - : ce qui naît de la connaissance et de la
sensation. « Celui qui n'a pas revêtu d'une manière bien sensible à sa conscience ...
l'image du Christ, du céleste, homme et Dieu, n'est encore que chair et sang. » J~
Dans la luxuriance égarante des Récits de Belzébuth court le fil de l'urgence de la
réunification en rhomme du manifesté et du non-manifesté. Et chacun des détours
de ce récit ne semble être que l'occasion d'un retour à la question. « Dans le
subconscient des hommes se cristallisent à jamais des données manifestées
d'En-Haut, propres à faire naître en eux l'impulsion divine de la véritable
conscience morale ... Celui-là seul qui acquerra le .. pouvoir" de faire participer
l'action de ces données au fonctionnement du conscient avec lequel il passe son
existence journalière, aura le droit légitime ... d'être réellement le fils véritable du
Père Créateur Commun de Toutes Choses Existantes. » J'
Simone Weil note : «Tout le problème de la mystique et des questions connexes
est celui des degrés de valeur des sensations de présence. » 11 Pauvre corps ?
Bienheureux corps ! Grégoire Palamas, moine du mont Athos au xrv' siècle et
maître de la voie hésychaste - contemplation sensible de Dieu - dit également
de lui : « Si le corps doit prendre part avec l'âme aux biens ineffables du siècle
fut~r, il est certain qu'il doit y participer, dans la mesure du possible. dès
mamtenant. » J'i Le courant secret et pratique du christianisme est là. dans ce
consentement à la pénétration d'un monde par l'autre, « là où se tient le corps. là
doit se tenir l'intellect. .. » .u. Il y a certainement chez Clément d'Alexandrie toute
une théorie de la connaissance, incluant intelligence. sensation, impressions.
imagination, empreintes des mémoires, qui pourrait être lue à la lumière des
informations données par Gurdjieff dans Fragments d'un enseignement i11co1111u et
dans les Récits de Belzébuth. Si pour Clément « le logos pénètre la sensation.
comme la sensation sert le logos»~', c'est qu'alors - secrètement - une voie se
propose pour l'unification des deux mondes.
S'il n'est pas encore unifié pour l'homme oublieux de son origine. le composé
humain est cependant unique dans son essence : à l'image de !'Unique d'où il tient
son origine. De cette unicité de l'Origine découlent les interrelations de toutes les
parties et niveaux de l'homme. Ainsi peut s'infuser d"un monde à l'autre l'énergie.
l'intelligence. à condition qu'un monde cesse de se détourner de l'autre et laisse
jouer librement ce qui ne demande qu'~1 circuler. La réalisation spirituelle de
l'homme n'est pas une évasion vers le haut mais l'accomplissement de son état
humain, et celui-ci nécessite la reconnaissance de la vocation de rhommc et. avant
tout, la connaissance de l'état humain. tel quïl est. Scion Isaac le Syrien : " Celui
qui est parvenu à se voir est meilleur que celui qui a eu la grùcc de voir les
anges. » ~~ Cette longue ascèse de l'observation de soi est plus qu·un exercice
psychologique. elle est la préparation à rouverture de I"œil intérieur. Si l"œil n·est
tourné que vers les ténèbres des mouvements de la psyché. il ne pourra di"cerncr la

166
raison de ces ténèbres. Nous ne devons pas oublier qu'il s'agit là de « rœil du
cœur ».que c'est au travers de cette vision qu'une intelligence intérieure peu à peu
trouvera sa voie. Que l'on ne se méprenne pas : l'importance que Gurdjieff attache
à l'exercice de l'observation de soi montre bien quïl s'agit de tout autre chose que
d'une introspection psychologique ou morale. Voir les choses « telles qu'elles
sont », c'est entrer sur le chemin de la vision du Réel. Sans prétendre que tous
puissent parvenir à la vision dont parle Maître Eckhart : « L'œil par lequel je Te
vois est celui par lequel Tu me vois » (Sermon 12), tous peuvent entrer dans cet
exercice de se rapprocher de l'axe unique par lequel le regard devient
compréhension. « La vision en toi est la seule chose qui compte ... Transforme tout
ton corps en vision ; deviens regard. deviens regard. » J'l Devenir regard, et que le
corps tout entier participe de cette vision, c'est bien à cela que tend tout l'effort de
Gurdjieff, ses histoires, ses silences, ses injonctions. ses rebuffades : désarçonner
afin que les écailles tombent des yeux, susciter une tendance constante à avancer
les yeux ouverts. Il ne peut y avoir d'autre purification de nos ténèbres intérieures
que celle provoquée par l'illumination. Tout le reste est vouloir« faire »d'en bas
ce qui ne peut être fait que d'En-Haut. Et l'homme - rançon des dons qu'il porte
en lui - peut s'avancer très loin dans cette erreur. Sans doute, si l'on prenait la
peine d'essayer de comprendre ce que représentent ces êtres qui ont pour destin
funeste de « cristalliser sur des bases fausses », ces êtres que Gurdjieff nomme
511
« hassnamouss » , se rendrait-on compte à quel point il met en garde contre toute
volonté qui ne vient pas d'En-Haut.
« Sanctifier la matière », ainsi est défini. par le Concile de Chalcédoine en 451.
le travail du chrétien ~ à quoi un autre concile ajoute : « Transfigurer l'humanité en
Christ par l'énergie de la divinité qui exige l'union des deux volontés, divine et
humaine. » Rappelant le vieil adage « la voie qui monte est en même temps la voie
qui descend » ' 1 • l'enseignement de Gurdjieff désigne l'unicité du mouvement
intérieur juste par lequel l'union des deux mondes, des deux natures, mène à
l'achèvement de l'être créé. Descendre, descendre en soi : les instructions aux
moines hésychastes sont pleines de cette recommandation : nous n'en citerons
qu'une, tranchante dans son exigence : « Il convient de descendre du cerveau dans
le cœur. Pour le moment il n'y a chez vous que des réflexions cérébrales sur Dieu,
mais Dieu Lui-même reste à l'extérieur. » ' 2
Ccst précisément à percevoir la vie de l'esprit « organiquement », au-delà des
apparences et du discours. que nous convie l'enseignement de Gurdjieff. Une voie
existe. jalonnée d'étapes, une « méthode » (meta-odos au sens grec : une route qui
ruse avec la nature - la nature ruse bien avec l'esprit de l'homme en l'enserrant
dans ses filets - . une route qui va au-delà des chemins de l'habitude), une
méthode pour devenir. pour s'efforcer de devenir un « vrai chrétien ». pour
accomplir le sceau potentiel reçu lors du baptême. « Pour être chrétien, il ne suffit
pas de le désirer, il faut encore en être capable. » '' Et, au sein même de la
méthode, l'offre incroyable de percevoir organiquement la vie au-delà des
apparences. « Tout est matériel » -~. dit Gurdjieff dans son langage délibérément
provocateur. Tout est substance. Le travail qu ïl propose, le dépouillement des
émotions égoccntrées. l'attention épurée. impartiale, portée sur notre propre vie.
ouvre ù la perception de toutes les substantialités. Gurdjieff affirme que les
impressions sont une nourriture dont l'être ne saurait êtr.e privé. ne serait-ce
qu'une fraction de seconde. sans cesser ù l'instant mème d'exister. Cette« simple >>
affirmation ouvre ù la pensée méditante une perspective vertigineuse : l'étant n ·a
pas d'être hors Je l'être. Mais. très pratiquement. l'ascèse intérieure cesse alors
d'être une contrainte morale pour devenir un travail de perception et de

In7
transformation de substances de différentes qualités. Encore dans la Philocalie
résonne le même écho : « De même qu'un homme dont la tête est plongée sous
l'eau ne peut recevoir d'air pur, celui dont les pensées sont emplies d'impressions
de ce monde ne peut absorber les sensations d'un nouveau monde. » ' ' L'homme
dort, sa nature essentielle dort, cependant que le germe d'éternité attend le signe et
la nourriture nécessaire à son éveil : la « seconde naissance ». Cette « naissance »
dont Nicodème entendit le Rabbi Jésus lui parler dans la nuit de Galilée ~".
L'homme intérieur dort cependant que l'homme extérieur s'agite dans l'ivresse. Et
l'ivresse n'est pas ici une figure de style, mais bien l'exact constat clinique de l'état
de l'homme. «Jésus dit : "Je me suis tenu au milieu d'eux ... je les ai trouvés tous
ivres ... ils sont aveugles dans leur cœur" » 51 , ivres de cette ivresse dans laquelle est
plongé le cocher de l'attelage humain. L'antique allégorie de l'homme comparé à
un attelage composé d'un véhicule, d'un cheval et d'un cocher, et dont la véritable
fin est de transporter le Seul Unique Maître de l'équipage, cette allégorie que l'on
trouve chez Platon ou dans la Bhagavad GÎtâ, Gurdjieff l'a employée à maintes
reprises pour faire comprendre les voies et les différents niveaux d'un véritable
travail intérieur. D'abord éveiller le cocher, ce penser dont la véritable fonction.
selon les Pères, est la contemplation de Dieu et de Sa Création. Et cet éveil, selon
Gurdjieff. fait apparaître ce qu'est devenue, par un complet retournement - une
diabolique inversion-, la faculté de contemplation chez l'homme, ce « monstre à
l'image de Dieu » : considération de lui-même. Cette auto-considération emplit
tout l'espace de l'attelage ; comment le Seigneur pourrait-li y venir prendre Sa
place? Son Regard, éternellement patient, ne peut que constater l'absence dont
est rempli celui qui ne sait plus qu'il est son « aide dans l'administration du
monde » ~'\ qui ne sait plus qu'il a reçu vocation de participer pleinement à
l'achèvement des desseins du Créateur.
« 70 000 fois par jour, Je regarde dans le cœur de Mon serviteur pour y entrer.
Hélas, le plus souvent, Je le trouve plein de lui-même et Je me retire. » ,., Et ce
p~e~n de lui-même est en fait un vide, une absence. Ayant détourné son regard de la
d1vme contemplation, l'homme n'est pas, il se nourrit du néant de lui-même. Selon
~axime le Confesseur, c'est par ce retournement de l'ordre cosmique naturel -
etat de l'homme déchu - que « la mort est entrée dans le monde » '' Scion 0

Gurdjieff, chaque homme doit travailler sur lui-même, sur sa propre « signature »
individuelle, sa propre manière d'être, mais le but général est le même pour tous :
« réaliser sa propre nullité » '' 1 • Si cette nullité peut être longtemps ressentie
comme néant, elle et elle seule peut laisser place à la Présence du Seigneur. Elle est
« la porte étroite » de l'entrée dans la plénitude du Père. De même que le Père
s·est vidé de Lui-Même pour laisser place à Sa Création, le Fils s'est anéanti pour
ramener la Création au Père. Toutes les véritables voies d'éveil mènent à cette
croix où se rencontrent, s'interpénètrent et fusionnent. dans l'éclair de l'Esprit. le
Père et le Fils.
Les siècles ont passé sur cette antique connaissance que les premiers Pères
avaient du christianisme, les siècles ont passé recouvrant de croyances rassurantes
et de spéculations mentales l'étonnante vigueur du savoir originel de la
transformation de l'homme. Ainsi en est-il du « mystère » de la -rrinité. que
Gurdjieff nous restitue sous le nom de Loi de Trois. Trois. dans sa perfection
native. est ct·abord et à jamais Un, et cela ne peut être connu chez l'homme qui se
tourne vers J'Un ineffable qu'au travers de la lutte de deux. Jeux natures opposées
issues du Même. Grégoire du Sinaï parle ainsi : « La pensée est le Père. le vcrhe
est le Fils, l'esprit est le Saint-Esprit. ainsi que les divins pères l'enseignent dans cet
exemple. exposant le dogme de la Trinité consuhstantiellc et préexistante d·un

168
Dieu en trois personnes. et nous transmettant ainsi la vraie foi comme une ancre
d'espérance. Selon les Écritures. connaître le Dieu Un est la source de
l'immortalité et connaître le "'pouvoir" des Trois-en-Un est la vérité entière et
totale. C'est ainsi qu'on peut comprendre ce que l'Évangile dit à ce sujet : .. Or l.a
vie éternelle, c'est qu'ils Te connaissent. Toi le seul Dieu véritable" en trois
hypostases "'et celui que Tu as envoyé. Jésus-Christ" en deux natures et deux
volontés (Jn. xv11, 3). » "~
Entré dans la vision et la connaissance de sa multiplicité. l'homme peut
découvrir sa double nature et participer à « la lutte qui se poursuit sans répit dans
l'Univers, entre la joie et la douleur » "-'. Gurdjieff a voulu démasquer ce qui
rassure, mettre à nu« le dieu auto-tranquillisateur » r~ afin qu'apparaisse ce qui est
là, enfoui depuis l'enfance, dans notre nature profonde. Afin qu'apparaisse la foi.
c'est-à-dire selon ses paroles : « La conscience morale qui prend racine en l'homme
pendant l'enfance. » "' Cette graine qui peut « soulever des montagnes » et dont le
Christ, rabrouant ses disciples, leur reproche d'en posséder si peu. Syméon le
Nouveau Théologien considère pistis, la foi. non comme une croyance ou une
adhésion à « la » vérité. mais comme une disposition de l'âme à la sincérité. Et le
vrai sens de la sincérité. c'est l'unité, c'est « connaître tout ensemble », c'est
devenir sensible à la totalité déchirante et glorieuse de la condition humaine. C'est
de cette sincérité que parle Gurdjieff lorsqu'il dit : « Les hommes ne comprennent
pas que la sincérité doit être apprise. » "<' Elle ne dépend pas de notre
« spontanéité » passagère, mais du travail sur soi de reconnaissance et de fusion de
notre nature originelle et de notre nature de manifestation. Dans ses écrits, tout
comme dans son enseignement quotidien, Gurdjieff s'est toujours efforcé de faire
comprendre que ce que l'homme appelle« foi »n'est le plus souvent que croyance
naïve ou auto-suggestion rassurante, quand ce n'est pas attachement intéressé en '
vue de maintenir un certain ordre des choses. Le Travail qu'il propose, et pour ...j
lequel il a toujours insisté sur le fait qu'il ne requérait pas la« foi »,est cependant
tout entier baigné de ce qu ïl dit dans les Récits de Belzébwh : « (La Foi) est la
seule chose désirable, parce que c'est par la Foi, et par la Foi seule. qu'apparaît
l'intensité de conscience de soi êtrique indispensable à chacun. ainsi que
l'évaluation de son propre être en tant que parcelle de Tout ce qui existe dans
,
l'Univers. » " 1
Parlant d'hommes résolument tournés vers ce Travail, Gurdjieff écrit : •< Il~
étaient tous unis par le Dieu Vérité ... On ne donne pas la foi aux hommes. La foi
qui naît en l'homme et s'y développe activement n'est pas te résultat d'une
connaissance automatique fondée sur la constatation de Ja hauteur, de la largeur·
de l'épaisseur, de la forme ou du poids d'un objet déterminé. pas plus que d'une
perception par la vue, l'ouïe. le toucher, l'odorat ou le goût_ elle est le résultat d.e
la compréhension. La compréhension, c'est l'essence de ce que l'on obtient à partir
d'informations intentionnellement acquises et d'expériences que l'on a soi-même
vécues ... Seule la compréhension peut mener à l'être ... Il faut s'efforcer de
comprendre ; cela seul peut mener à Dieu. » ,,;-;
Dans ses contacts journaliers, au sein des tàches de la vie, Gurdjieff faisait passer
ce message. Hors de toute théorie. il pouvait d'un coup rappele; à la raison c.ette
part secrète toujours évanouie en l'homme dans l'action du moment. Le D' N1coll
rapporte le saisissement qu'il éprouva, alors qu'énervé par la résistance d\1~
matériau au cours t.Ïun travail de menuiserie quïl effectuait avec Gurdjieff, Il
entendit celui-ci lui répéter plusieurs fois : « Nécessaire être Homme ! » ,,.,
Pour être homme. il faut « être attention »,être tout écoute. Il faut d'abord être
attentif au foyer de vie que « je » suis. L'exercice de l'attention est la rentrée - la

169
retraite - en soi-même de ce «je » volatil qui sans cesse « entre en coma ». Le
Père Henri Le Saux, ce moine bénédictin qui passa vingt-cinq ans de sa vie aux
Indes, méditant à la fois les Upanishads et les Écritures de sa propre tradition.
écrit, en 1956, dans son Journal (p. 196) : « Le travail de cette .. retraite .. c'est de
fixer mon attention sur l'instant présent et sur ce qui .. est .. en moi. attentif au
devenant en tant qu'étant, et non pas le devenir dans sa tension. C'est le
bouddhisme satipattàna et c'est Gurdjieff : Deviens ce que tu es. Porter attention
au fait que je suis. » ' 0
Ceux qui considèrent Gurdjieff comme un « mage » ou un « sorcier » n ·ont
peut-être pas pris la peine d'écouter sa parole.

NOTES

1. Sir. XXVIII, 8.
2. Ro. VIII. 19-22.
3. G. Gurdjieff, Récits de Belzébuth à son petit-fils, vol. II. p. 650.
4. Irénée, Ad versus Haeresis. IV. 37, 6.
5. G.I. Gurdjieff, op. cit., vol. 1, p. 192.
6. Ibid.
7. Gn. 1, 26.
8. Bernard de Clairvaux. Sermon 82 sur le Cantique des Cantiques.
9. Mt. IV, 1-11.
10. J. de Salzmann, Première initiation, p. 17 du présent ouvrage.
11. Platon, Timée, 28 c et 90 b.
12. Cant. 1, 8.
13. Cant. 1, 8.
14. P.D. Ouspensky, Fragments d'un enseignement inconnu, p. 230.
15. Ja, 1, 24.
16. Ex., III, 13-15.
17. Philocalie. Calliste et Ignace, Instructions aux hésychastes. centurie 49.
18. G.I.Gurdjieff, op. cit., vol. 1, p. 229.
19. Nb. XXX, 3.
20. Origène, Homélies sur les Nombres, XXIV, 2.
21. G.I. Gurdjieff, op. cit., vol. II. p. 481.
22. Ibid.
23. II Co. 1V. 16.
24. Jn. VIII, 28.
25. Mc. V, 1-15.
26. P.D. Ouspensky, op. cit .. p. 97.
27. Monseigneur Eugraph Kovalevsky. Le Verbe incarné. p. 131.
28. Samyutta Nikâya.
29. Le thème du« chien »en l'homme peut être trouvé chez de nombreux maîtres soufis,
en particulier dans le Livre du Dedans de Djalâl-ud-Dîn Rûmî, dans des récits attrihués à
Husayn-Ibn-Mansûr al 'Hallaj, et chez al'Ghazâlî, Le Tabernacle des Lumières, ch a p. 11.
Présent dans les Évangiles (Mt. VII, 6). dans d'anciennes liturgies chrétiennes, ainsi que
dans un hymne du Shabbat attribué à Isaac Luri a, son origine est sans doute en Isaïe LVI,
9-12.
30. P.D. Ouspensky. op. cir .. p. 403.
31. Jn. XIV. 6.
32. G.I. Gurdjieff. op. cir .. vol. IL p. 674.
33. Jean Climaque. L'Échelle sainte. n· degré.
34. P.D. Ouspensky. op. cir .. p. 69.
35. lhid .. pp. 88-89.

170
36. Bernard de Clairvaux. 12·· sermon sur le Cantique des Cantiques.
37. P.D. Ouspensky. op. cit .. pp. 377-379.
38. Ibid., p. 245.
39. Mt. XV. 11.
40. G. 1. Gurdjieff, op. cit., vol. II. p. 234.
41. Syméon le Nouveau Théologien. Chapitres théologiques. gnostiques et pratiques.
cent. Il, 23.
42. Ibid., centurie. 1. 53.
43. G.I. Gurdjieff. op. cit .. vol. 1. p. 355.
44. S. Weil, La Connaissance surnaturelle. p. 150.
45. G. Palamas, Triades.
46. Philocalie. Calliste et Ignace. op. cit .. centurie 49.
47. Cf. Michel Spanneut, Le Stoïcisme des Pères de l'Église. p. 222 sq.
48. Philocalie. Isaac le Syrien, Directions pour /'exercice spirituel.
49. Djalâl-od-Dîn Rûmî, Mathnawi. VI. 1463, 4.
50. G. 1. Gurdjieff, op. cit., vol. 1. pp. 228 et 389-394.
51. P.D. Ouspensky, op. cit., p. 293.
52. Evêque Théophane le Reclus (1815-1894). Il traduisit la Philocalie en russe.
53. P.D. Ouspensky, op. cit., pp. 419-420. Cf. aussi pp. 116-117. 153-154 et Gurdjieff
parle à ses élèves, pp. 201-203.
54. P.D. Ouspensky, op. cir., pp. 64-65 et 132.
55. Philocalie. Isaac le Syrien. Directions pour l'exercice spiriwel. 129.
56. Jn. Ill, 1-7.
57. Évangile selon Thomas, log. 28.
58. G. 1. Gurdjieff, op. cit., vol. II., p. 233.
59. Hadith qudsi du Prophète Muhammad.
60. Vladimir Lossky, Théologie mystique de l'Église d'Orient, p. 123.
61. P.D. Ouspensky. op. cit., pp. 320-321.
62. Philocalie. Grégoire du Sinaï. Sur les commandements et les dogmes ... , 32.
63. G. 1. Gurdjieff, op. cit .. vol. L p. 359.
64. Ibid .. vol. 1, p. 107 et vol. II. 664.
65. G.I. Gurdjieff, Rencontres al'ec des hommes remarquables, p. 146.
66. P.D. Ouspensky, op. cit .. p. 216.
67. G.I. Gurdjieff, op. cit .. p. 187.
68. G.I. Gurdjieff, Rencontres avec des hommes remarquables, pp. 284-287.
69. Maurice Nicoll. Psychological Commentaries on the Teaching of Gurdjieff and
Ou.spensky, vol. V. « Unknowing », p. 1758.
70. Dom Henri Le Saux. La Montée au fond du cœur. Le journal i11time du moi11 e
chrétien-sannyasi hindou. 1948-1973, p. 196. O.E.1.L. Paris, 1986.

171
LES HOMMES DU BLÂME
ET
LA QUATRIÈME VOIE

Michel Random

Durant de nombreuses années, au cours de mes pérégrinations en Afghanistan.


en Iran ou en Turquie, sur les pas de Rûmî et de son Maître Shams de Tabriz.
j'avais sans cesse à l'esprit renseignement et la vie de Gurdjieff. En allant d·une
tariqa soufi à l'autre. j'avais l'impression d'être moi aussi un peu comme Gurdjieff
allant à la rencontre des « hommes remarquables » et, plus encore, de pénétrer un
peu de l'intérieur ces fameuses confréries auxquelles il fait allusion. Mais,
par-dessus tout, ressortait la figure de Shams de Tabriz qui, irrésistiblement.
m'évoquait la personne de Gurdjieff. Entre l'un et l'autre il existait pour moi tant
de points communs que, même en n'en faisant qu'une analyse superficielle. ces
points posent question.
L'un et l'autre sont nés dans une même région d'Asie Mineure, Shams ü Tahriz,
probablement vers 1184, et Gurdjieff le 13 janvier 1877 dans le sud du Caucase à
Alexandropol, en Arménie, non loin de la frontière turque et à proximité de l'Iran.
400 kilomètres tout au plus séparent les deux villes. Autre analogie biographique :
sur une période de plus de 20 ans on ne sait presque rien de leur vie avant qu'ils
n'apparaissent d'une manière tout à fait historique. De fait, l'histoire publique de
Gurdjieff commence quand il apparaît à Moscou en 1912, et celle de Shams quand
il rencontre Rûmî à Konya en 1244, à l'âge de 60 ans. Mais c'est sur le fond surtout
que les analogies abondent. L'un et l'autre se caractérisent par un enseignement
aux méthodes abruptes et parfois même extrêmement violentes, à une différence
près : quand Shams est offensé, il n'hésite pas à envoyer quelqu'un de vie à trépas.
soit en proférant une parole de malédiction. soit en poussant un cri particulier. On
ne connaît pas de telles manifestations de la part de Gurdjieff, mais sa rigueur n'en
a pas moins des conséquences redoutables. L'un comme l'autre suscite la plus
grande vénération ou les plus grandes haines.
Dans le monde islamique. Shams est resté un personnage unique et ind1~cernahle
auquel personne ne peut être comparé. et. en Occident. on peut dire la même

172
chose de Gurdjieff. Ils échappent à toute classification. et leur vie. comme leur
enseignement. prend à contre-pied toutes les images et représentations usuelles
que l'on se fait d'un Maître.
L'un et l'autre apparaissent pourtant comme des hommes dont le langage et la
pensée semblent provenir d'une autre dimension : « Toutes mes paroles. dit
Shams, manifestent mon côté terrible ( Kibria). c'est pourquoi ils ne me
comprennent pas. tandis que la Kalâm et les paroles des prophètes ne constituent
que des supplications ( Niaz). c'est pourquoi ils les saisissent. » Le « côté terrible »
de Gurdjieff ne semble pas encore avoir été compris, alors que ron a surtout
retenu de lui renseignement du premier degré. de nature plus psychologique.
visant à susciter l'apparition de « l'homme responsable ».

SHAMS ET GURDJIEFF SONT-ILS DES MALAMATI?

Les Malamati prennent naissance au 1x·· siècle du côté de Nishapur au Khorassan.


On les nomme aussi : « Les gens du blâme », au sens où ils affichent un mépris
apparent de toutes règles et n'hésitent pas à violer les interdits religieux ou sociaux.
quels qu'ils soient. C'est un mouvement qui, sous différents noms, prendra une
grande extension dans l'Islam. Au x1~ siècle apparaissent les Kalandar~. un.e
branche des Malamati. Au x11~ siècle les Haydari se détachent des Kalandan. Pms
apparaît Najm ud-din Kubra, qui crée la Kubraviya dont fera partie le père de
Rûmî, Baha ud-din Walad. Le mouvement se poursuit : on trouve au x11~ siècle. ~n I:
1
Anatolie et en Iran, un ordre de vagabonds qui se nomme Abdal, puis en Anatolie 11

les Baba 'i, et enfin les Bektashi, qui se séparent des Baba 'i. Cette filiation conserve I'
11
les mêmes caractéristiques fondamentales : profonde négligence des rites et du Il
culte musulman, y compris de la salat, la prière rituelle. On aura compris que la J ...

règle de ces différents ordres consiste à cacher leurs actions méritoires ou leur
grandeur spirituelle sous des apparences critiquables afin d'éviter, précisément, de
recevoir des louanges.
De fait, écrit Gérard Leconte, les Malamati « sont d'abord un groupe de gran~s
initiés, sortes de Mahatmas occupant le cinquième degré dans la hiér~rc.hi~
spirituelle de l'ésotérisme musulman ». Ceci est confirmé par Ibn Arabî, qm dit a
leur propos : « Ce sont les "'hommes de confiance de Dieu", et ils constituent le
groupe le plus élevé. Leur nombre n'est pas limité, mais ils sont placés sous la
direction du Qutb ou de "L'Apogée spirituelle". Leur règle les oblige à n~ pas
afficher leurs mérites et à ne pas cacher leurs défauts. Néanmoins. ils agissent
ouvertement et évoluent dans tous les domaines de la "virilité spirituelle".
« Les Malamati ne parlent jamais de leurs expériences spirituelles, et
n'enseignent à leurs disciples que les différentes manières d'obéir à Dieu et de le
suivre réellement. la tradition orthodoxe des prières étant respectée en toutes
circonstances. Ils ne leur permettent pas de prétendre aux récompenses des bonnes
œuvres. de divulguer les miracles ou les choses extraordinaires, ni de s'y rapporter.
Mais ils leur enseignent la vraie manière d'agir et de persister dans les efforts
sacrés. Ils admettent le disciple à leur enseignement et l'élèvent selon leurs
principes hiératiques. Lorsqu'ils lui voient des défauts en ses états ou en ses
actions. ils lui expliquent ce qui lui manque et lui indiquent comment se corriger.
Ils n'approuvent jamais rien et ne se dépensent point en belles paroles. »
« Si le disciple prétend participer à des "'états" (ahwâ/) supérieurs, se voyant en
beau. ils lui font voir que son "'état" (hâ/) est peu de chose, jusqu'à ce qu'ils aient
contrôlé la véracité de son intention. Alors seulement lui font-ils voir ce qu'ils sont

173
eux-mêmes, en lui recommandant de tenir secrets les .. états .. supérieurs de l'extase.
d'observer les rapports extérieurs. d'accomplir ce quïl est ordonné de faire et
d'éviter ce qui est prohibé (selon la loi extérieure). Ainsi le contrôle des .. stations
spirituelles" (Maqâmât) se trouve entièrement dans la volonté : la justesse de la
volonté, selon eux, rend valides toutes les .. stations spirituelles ... »
Rûmî, Maître de tous les Maîtres. compare Shams à Khezr. dit le Prophète.
associé dans l'Islam à Élie emporté au ciel sur un char de feu. Il ne peut exister de
comparaison plus haute : Élie-Khezr est l'initiateur suprême. celui-là même qu'Ibn
Arabî considère comme son Maître et qui. durant sa vie. lui apparaîtra trois fois.
Une telle comparaison n'existe pas pour Gurdjieff. mais il se présente également
comme un homme d'exception ou comme un être aux connaissances insondables.

«LA VOIE QUI EST LA VOIE N'EST PAS LA VOIE. »

«LA VOIE CONTRE LA NATURE EST CONTRE DIEU »

Gurdjieff évoque la quatrième voie dont il dit qu'elle est « une voie contre la
nature et contre Dieu ». De même, le Zen dit : « Tue le Bouddha » et rappelle
constamment que : « la voie qui est la voie n'est pas la voie », ainsi que « le nom
qui est le nom n'est pas le nom ». Gurdjieff distingue les trois premières voies en
les qualifiant de voie du fakir, de voie du moine, et de voie du yogi. La voie du
fakir concerne les pouvoirs sur le corps, la voie du moine définit le monde religieux
de la foi, la voie du yogi a trait à la connaissance et à l'intellect. S'il est déjà très
difficile de passer d'un niveau à l'autre, les voies du moine et du yogi. d'après
Gurdjieff, nécessitent impérativement la direction d'un maître.
Ces voies ont pour but de développer« les possibilités cachées de l'homme », de
le soustraire en quelque sorte à l'état d' « homme machine »soumis à l'influence de
la causalité. Par contre, explique Gurdjieff par la voix d'Ouspensky. « la voie du
développement des possibilités cachées est une voie contre la nature et contre
Dieu ». Prises à la lettre, ces paroles sont difficilement acceptables. car Gurdjieff
~nte~d par là la nature et Dieu non tels quïls sont (ipséité). mais tels que nous les
1magmons.
Shams dit : « Le chapelet, la religion. et le monastère sont les règles des ascètes ~
le talisman, l'incroyance, et la taverne. la religion de l'amoureux ». De même.
Bayazid, l'un des plus célèbres mystiques musulmans. mort en 874. disait : « Les
gens les plus séparés de Dieu sont les ascètes par leur ascèse. les dévots par leur
dévotion, les savants par leur science. »

L'ESPRIT ET LA LEITRE

Shams dit : « Le sommet de la demande est la non-demande. » Et i 1 a joute en


parlant des disciples : « Ils demandent Dieu mais. de Dieu. i Is ne veu.lcnt pas
entendre logique. » De même Gurdjieff prend à contre-pied lïntelligcntzia
occidentale. avide d'idées nouvelles ou de recueillir, comme il dit.« les miettes du
festin », c'est-à-dire de s'empresser d'utiliser les idées avant d'en avoir compris le
fond. Gurdjieff méprise la rapacité de cette intelligcntzia. aussi hrillantc soit-clic. ù
cause de son mental hypertrophié qui l'empêche d'être tout simplement capable
d'écoute. Mais c'est une pensée et une attitude 4uc l'on rencontre chez tous les
grands Maîtres. Miyamoto Musashi. japonais. l'un des plus grands hommes du 'vr
siècle, à la fois invincible maitre de sahre. prodigieux peintre et calli!!raphc a écrit

174
Le Traité des cinq roues pour exprimer une seule chose : « Assure le fond et fais ce
que tu veux. »Au bout de cette idée. cette autre phrase : « Dans la bataille. il n'y a
aucune différence entre un homme ou dix mille. »Référence ici non seulement à la
bataille spirituelle mais aux vraies batailles d'hommes dont était effectivement
capable Musashi. En clair, qu'il s'agisse du tir à l'arc. de la voie du ki. ou de tout
autre enseignement initiatique - y compris le théâtre Nô chez Zeami -
l'Enseignement vise à libérer l'être de toutes les identifications. de tous les modes
de représentation, culturels, religieux ou sentimentaux. quels qu'ils soient.
A la limite, la physique quantique découvrant que l'homme ne peut observer
quoi que ce soit sans modifier ce qu'il observe par l'observation elle-même. ne fait
pas autre chose que de mettre le doigt sur une propriété naturelle. La réalité certes
existe en elle-même, mais nous n'y avons aucun accès parce que tous nos
conditionnements et modes de représentation interfèrent avec nos observations et
modifient le paysage au fur et à mesure que nous imaginons le voir.

LA NON-SÉPARABILITÉ ET LA QUATRIÈME VOIE

Ceci nous amène à nous interroger sur la nature du réel en lui-même et non tel
qu'il nous apparaît. Cette réflexion naît dans l'esprit d'Einstein lorsque. en
discutant avec Max Plank de la physique quantique, il observe qu'il existe un état
de la nature hors de l'observation, possédant d'autres propriétés que celles que
considère la physique. propriétés qui, soumises à d'autres lois. suscitent des
possibilités infinies pouvant apparaître comme miraculeuses. Cette réflexion mène
Einstein au fameux paradoxe dit d'Einstein-Podolsky-Rosen qui, pour finir.
l'effraye tant lui-même quïl finit par le nier. Malgré lui, il faudra attendre plus d'un
demi-siècle pour que Bell, en 1964, puis Alain Aspect, en 1983, démontrent que ce
..
paradoxe fonctionne bel et bien, et définissent ce que l'on appelle désormais en
physique, la non-séparabilité, autrement dit le fait que deux particules a et b
interagissent simultanément, indépendamment de la distance et du temps.
Cette propriété de la nature physique, désormais un fait reconnu par la science,
••
est pour notre esprit aussi difficile à comprendre que la quatrième voie dont parle
Gurdjieff. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit du réel en lui-même, et non du réel tel
que nous pouvons l'appréhender selon les méthodes ordinaires, y compris comme
on l'a dit, celles de nos appareils d'observation. On peut comprendre que, selon
l'état général de nos connaissances, il n'est pas facile de demander à l'esprit de
concevoir des propriétés qui ne soient pas celles dans lesquelles nous vivons en
notre état ordinaire. La question se pose dans la voie mystique et en particulier. e.lle
caractérise l'originalité du soufisme en Islam, qui a précisément pour but de hme
parvenir l'être à l'inconnaissable par la méthode dite du« dévoilement des états de
l'être ». Ainsi, un état qui à un certain degré peut nous paraître lumineux devient
obscur au niveau suivant. et ainsi de suite. L'accent est donc mis sur des états de
conscience de plus en plus affinés et, théoriquement, ce parcours qui fait un appel
constant à la conscience, ou à la conscience de la conscience. permet de définir le
soufisme comme une prodigieuse science ou une technique extrêmement subtile
des états multiples de l'être. La quatrième voie dont parle Gurdjieff s'adresse ainsi
à l'homme réel qu'il appelle encore« le connaissant ». Mais elle ne peut concerner
qu~une infime minorité de personnes. Par contre. quand Gurdjieff pose l'axiome :
« Etre ou ne pas ètre du tout )), il est évident qu'il distingue. face à l'homme qui a
une claire conscience de la réalité et qui est donc. dans toutes lès traditions et
notamment dans le bouddhisme. appelé !'Éveillé ou le Libéré. les autres catégories

175
qui, quel que soit leur niveau intellectuel ou spirituel. sont en quelque sorte
asservies aux attachements, aux désirs. et aux différentes manifestations de l"être
sous la forme de souffrances, de joies ou d·émotions. et qui n·ont pas la force de
distinguer la nature réelle de ce qui est, par rapport aux formes et aux pensées
imaginaires.
De fait, la quatrième voie n'a que faire des trois précédentes. Dès le moment où
l'on se libère d'un seul coup de l'enfer et du paradis. du spirituel ou du
non-spirituel, c·est un prodigieux raccourci. mais en même temps elle introduit une
liberté d'être et un détachement absolu. qu'il est à la fois difficile de conjuguer avec
la vie ordinaire ou avec les structures religieuses ou spirituelles telles qu"elles
existent en Occident.
L'« homme objectif» ou la « raison objective » qu'évoque si souvent Gurdj icff
définissent un rapport tout à fait différent et pratiquement inconnu avec les
énergies et les lois cosmiques. Ce que Gurdjieff nomme la faculté de s·unir avec
notre « Très Saint Soleil Absolu ».
Dans les traditions existent d'innombrables histoires de saints ù qui l"on prête dt:s
pouvoirs fantastiques et miraculeux participant d'autres lois et concernant des
formes inconnues d'énergie cosmique. Gurdjieff définit ces êtres supérieurs qui
participent à « des substances cosmiques directement issues du Très Saint
Théomertmalogos » et nomme cette énergie cosmique : « corps étrique suprê-
me».
Shams est par excellence celui qui manifeste tous les pouvoirs concevables : on le
voit interpeller Rûmî et lui décrire le rêve quïl vient de faire durant la nuit. li
commande au ciel et aux nuages et, alors qu'il se trouve avec Rûmî sur une terrasse
de Konya durant une nuit d'été, il entend un immense ronflement qui émane des
milliers d'hommes et de femmes qui dorment à ciel ouvert sur les terrasses. Pour
s'amuser, il décide de faire éclater sur eux un orage, et en un instant les nuages
s'accumulent et éclatent dans un ciel jusque-là serein. On l'appelle aussi « Shams le
~olant », parce qu'il a la faculté étrange d'apparaître en même temps en plusieurs
heux à la fois. La liste de ses pouvoirs vrais ou légendaires est infinie et. sïl peut
anéantir un être d'une parole, il ressuscite aussi bien un mort (si ron en croit
certains récits).
Tout cela paraît bien extraordinaire et miraculeux mais les magiciens d ·Égypte et
Moïse se livrent une guerre sans merci sur le terrain des prodiges. et les grands
maîtres de toutes les traditions sont réputés témoigner de dons plus surprenants et
extraordinaires les uns que les autres. De nos jours, il existe aussi des maîtres
chinois ou japonais qui apparemment possèdent le pouvoir de « dématérialiser » la
matière et de lui faire revêtir toutes sortes de formes. Le but de la quatrième voie,
toutefois, n'est pas la recherche de pouvoirs, et ceci nous rappelle l'histoire drôle
d'un disciple hindou qui vient tout à coup dire à son Maître : « rai traversé
aujourd'hui le Gange à pied », et le Maître répond : « Idiot, quel gaspillage
d'énergie. pour un sou tu aurais pu le traverser en barque. »

LA VOIE ULTIME ET L'AMOUR

Le destin de Shams est étrange. Alors quïl est. comme on vient de le Jirc. doué
de tous les pouvoirs, il va passer par une crise profonde qui le conJuit ù offrir " sa
tête à Dieu »si Dieu lui offre la possibilité de rencontrer un homme po...,sédant une
dimension supplémentaire : !"amour. Et Dieu lui dit de se diriger vers Konya où.
effectivement. il va rencontrer Rûmî. Quant ù Gurdjieff. il disait 4uïl faut" ~aHlir

176
sacrifier toutes choses. y compris soi-même. La connaissance possède son prix à
payer et l'on est soi-même ce prix ». Gurdjieff dira aussi : « Le but le plus élevé. et
le sens même de la vie humaine. est de s'efforcer au bien de son prochain. ce qui
n'est possible que par un renoncement au sien. »
La voie de l'amour n'exclut par l'esprit de colère. Shams châtie impitoyable-
ment. Gurdjieff traite l'intelligentzia occidentale d'« absolue merdité ». et il
dénonce ceux qui. « profitant des miettes tombées de mon "'festin d'idées" ...
ouvrirent... leurs .. officines de trafiquage" ... et commencèrent à fabriquer avec
toutes sortes de pauvres naïfs des .. clients pour asiles de fous" » (Récits de
Belzébuth. p. 1129).
De fait, Gurdjieff dénonce toutes les tentatives visant à récupérer d'une manière
ou d'une autre son enseignement en lui donnant une structure définie. Cest ainsi
qu'il traite Ouspensky, l'auteur des Fragments d'un enseignement inconnu. de
journaliste, et en définitive. aucun de ses meilleurs disciples ne trouve grâce à ses
yeux. Ceci. par ailleurs. n'empêche pas Gurdjieff d'être avec les gens les plus
simples l'homme le plus simple et le plus généreux dans la mesure où tout l'argent
qu'il sort avec habileté de poches bien pleines. il le fait passer dans les poches
vides. Shams utilisait des méthodes semblables.
Comprendre Gurdjieff nécessite beaucoup de recul. La voie de l'homme réel est
celle du guerrier. de celui qui entreprend la guerre à tous les niveaux et d'abord la
guerre contre lui-même. Mais la finalité ultime n'est pas la guerre pour elle-même.
De même. si la connaissance est une voie majeure, la connaissance n'est pas une
transcendance. C'est pourquoi Gurdjieff comme Shams font constamment
référence à la structure du sacré.
L'enseignement propre à Gurdjieff est aussi intemporel. Il porte en lui la
connaissance réelle. Je voudrais à ce propos terminer par un exemple personnel_:
je me trouvais un jour dans le bureau du prix Nobel de physique. Abdus Salam ..a
Trieste. Je vis une petite statue représentant un derviche tourneur. Surpris de voir
cette statue dans le bureau d'un grand physicien moderne, je lui en demandai la
raison. C'est « parce que Rûmî est mon maître », dit-il. Plus tard il me dit en
confidence : « Je dois mon prix Nobel à Rûmî. Je considère en effet Rümî comme
un maître de la connaissance absolue. Chacune de ses paroles possède un sens
profond. même si elle apparaît voilée sous une forme poétique. Or Rûmî dit qu.e
tous les atomes dansent comme un seul soleil. Je me suis demandé s'il ne voulait
pas dire par là qu'il n'existe qu'une seule énergie fondamentale. tout au moin~
durant quelques milliardièmes de secondes précédant le Big Bang. J'ai cherc.he
dans ce sens et démontré qu'au moins pour deux d'entre elles (les énergies
électromagnétiques et faibles) il en était ainsi. ce qui m'a valu le prix Nobel: »
Depuis, la démonstration d'Abdus Salam concernant l'unité des quatre énergies
fondamentales s'est avérée.
Tous les grands maîtres et dans toutes les traditions. sont aussi appelés
alchimistes. On pourrait montrer comment les découvertes les plus récentes de la
physique. les concepts d'espace-temps. le principe de discontinuité quantique. les
niveaux de réalité. la non-séparabilité. les principes d'unification des interactions
physiques. les concepts d'énergies et de niveaux de matérialité. la pensée
systémique. de même que les structures de I' ADN. et une infinité d'autres
connaissano.:s auxquelles la science contemporaine n'est pas encore parvenue. se
trouvent potentielkment chez les grands maîtres de la Tradition. Ces maitres n\mt
jamais considéré que. quel que soit le niveau de ces connaissances. elles avaient en
soi leur finalité. Si cc sont effectivement des maîtres. c·est qu'ils n'ont. comme
Shams et Gurdjieff. jamais perdu la dimension absolue : celle de l'amour. Certes.

177
chez Gurdjieff ou Shams, ce mot « amour » ne relève d'aucune connotation
sentimentale ; il est associé aux propriétés qui résultent de la nature sacrée de
toutes choses, à leurs facultés d'être une émanation du Créateur. et donc du
mouvement créateur qui manifeste toutes choses à la fois dans l'être et le non-être.
Il s'agit donc d'un amour humain et divin. d'un amour de caractère « objectif ».
Cet amour qui sacrifie ce qu'il aime. y compris lui-même. est peut-être le plus
proche de celui de Rabia. la grande mystique de lïslam du X' siècle. qui disait
qu'« on ne peut vouloir le Paradis uniquement parce que l'on craint l'Enfer ». Si
c'est le cas, les actions vertueuses n'ont aucun sens. Si l'amour pour le divin n'est
pas absolu en lui-même, disait-elle, alors « mieux vaut brûler le Paradis et noyer
!'Enfer. .. ».
Avec le recul du temps, la connaissance objective de Gurdjieff nous devient
accessible. Mais il faut faire un effort gigantesque pour libérer notre réflexion des
«apparences» et de nos modes conventionnels de penser. En Islam. il n'existe
qu'un seul « Pôle »par siècle, c'est-à-dire un homme saint qui constitue un axe. un
centre du monde et, grâce à lui, le monde continue de tourner. Mais ce Pôle est
secret. lui-même ignore ce secret et parfois on ne le découvre q u ·après sa mort.
Gurdjieff, Shams ou Rûmî ont-ils été de tels Pôles ? Sont-ils des saints de la
quatrième dimension ou de la quatrième voie ? Et qu'est-ce que la nature du réel ?

178
LETTRE
À UN GNOSTIQUE
CONTEMPORAIN

Jacques Lacarrière

J'avais depuis longtemps envie de vous écrire. Vous savez aussi bien que moi que
je n'ai appris votre existence et celle de votre enseignement qu'hier, en découvrant
les Fragments d'un enseignement inconnu. Il n'empêche : depuis ce jour quelque
chose a changé dans ma vie. Reste à savoir quoi ou qui a changé en moi. Ayant~~~
longue habitude de la marche - et surtout de la marche en solitaire - J ai
remarqué qu'il y a toujours dans un itinéraire un moment où il faut s'arrêter. Non
pour des raisons pratiques ou matérielles mais pour des raisons plus profondes :
évaluer réellement où l'on en est de son parcours. Pour cela, il est recommandé de
choisir quelque éminence qui permettra de voir le chemin parcour'-! et celui q~'i~
reste à parcourir. C'est de cette éminence que je vous écris, chère Eminence. J ai
posé mon sac, ôté mes vêtements superflus, congédié les idées toutes faites et les
images ampoulées. Bref, je me suis dépouillé le plus possible car à l'inverse des
réceptions mondaines où l'on doit se vêtir, je sais que devant vous je dois me
présenter nu.
Une précision : je suis écrivain et sans doute est-ce pour cela que j'ai choisi ~e
vous écrire. Pas écrivain à temps partiel ou temps perdu. non. écrivain à i:Iem
temps. comme on peut être à l'église un chantre de plain-chant. unisson des voix et
des voies. Écrire pour moi n'est pas une profession ni même une vocation. encore
moins un destin. mais hien un choix : choisir. pour exprimer le désir d'être, la
semence des idées. la substance des images et la sensualité des mots. Vous n'aimez
guère les écrivains. je le sais. Vous avez même écrit dans les Récits de Bel::<.'hurh à
son petit-fïls que cc lllL;tier donne ù ceux qui l'exercent« de nombreuses chances ùc
devenir candidats directs ù !'Enfer. si toutefois pareilles gens peuvent perfectionner
leur être jusquc-lù "·J'opine. 11 se trouve justement que j'écris pour éviter l'Enfcr.
ici-has ou ailleurs. M~1is de cela nous. reparlerons.
Si .i 'ai rencontré. il y a maintenant quarante ans. lès Fragments d'un
enseignement inconnu et si ce linc m·a tant marqué. c'est que je cherchais quelque

179
chose. Ou quelqu'un. J'avais vingt-cinq ans tout juste et sortais d'expériences dans
un monastère dominicain. Je vivais alors à Paris où je venais de terminer plusieurs
licences (droit, lettres, langues orientales) sans autre raison que de vouloir
éprouver ma capacité à obtenir des diplômes dont je savais déjà quïls ne me
seraient d'aucune utilité. En fait, je passais le plus clair de mon temps à fréquenter
le groupe surréaliste et le Théâtre Antique de la Sorbonne. m 'adonnant
conjointement à l'écriture automatique et à l'étude (et la pratique) de la sagesse
eschyléenne. Je consacrais aussi pas mal de temps à gagner ma vie (n'ayant aucune
ressource d'ordre familial), à militer dans des organisations humanitaires. ù lire en
vrac tous les mystiques et surtout à pratiquer l'amour intensément mais dans
l'anarch!e. Au fond, il était temps que je vous rencontre.
Que je vous rencontre ou plutôt que je rencontre votre ombre et votre message.
D'emblée ils me confirmèrent ce que je pressentais. à savoir que je n'existais pas
vraiment. L'agglomérat de gènes, d'émois. d'idées et de désirs nommé Jacques
Lacarrière avait une apparence de cohérence et de continuité mais tout cela n'était
que leurre. Après la lecture de Fragments. je sentis bien que j'étais non un être
accompli mais une grotte résonnant de l'écho des eaux et des autres plus que des
sources et des sons émis et produits par moi-même.
Toutefois. contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette découverte ne me
consterna pas. Loin de m'abattre, elle m'incita plutôt à relever les manches et me
mettre au« travail ».Pas au travail des groupes que je n'ai jamais fréquentés. mais
à un travail intérieur, travail critique sur moi-même. consistant en un premier
temps à m'efforcer de me dédoubler. Pourquoi me dédoubler ? Et bien justement
pour congédier cette part vacante et vide de moi-même, ce double et ce vain
fantôme qui m'habitait depuis la naissance. Les cigales ont un avantage sur les
primates et les humains : quand elles muent, leur être ancien les quitte d'une façon
nettement visible sous forme d'une défroque, carcasse ou fourreau vide où ne
chante plus que le vent. En entomologie, on donne à ces mues d'insectes le beau
nom d'exuvie. Et bien, tel était alors mon « travail » : muer et me débarrasser de
mes inutiles exuvies.
Donc je vivais dédoublé. Une part de moi se livrait corps et biens à l'aventure
surréaliste tandis que l'autre interprétait les Tragiques grecs sur les théàtres et
jusqu'en Grèce : à Delphes et à Épidaure. Ce fut d'ailleurs là une des expériences
les plus in?ttendues et les plus singulières de ma vie : en devenant pour un seul soir
acteur à Epidaure, j'avais, pour la première fois. fait coïncider absolument mes
actes et mes désirs. Ma quête de dédoublement m'avait à mon insu conduit. le
temps d'un soir, à m'unifier.
Il en fut de même avec vous, cher Georges lvanovitch. Je subis alors fortement
l'influence de votre enseignement mais pas au point de renoncer à tout. pas au
point notamment de perdre tout ù fait de vue ce pôle yu'cst l'écriture. L'opposition
que vous faisiez entre l'art objectif et l'art subjectif m'apparaissait très jus te et
même essentielle mais elle ne parvint pas à me décourager d'écrire. Pour une
raison simple, d'ailleurs : si un jour, grâce à mes efforts pour être. je devais aboutir
à un art objectif. cela n'aurait pu se faire qu'en travaillant et en perfectionnant sans
cesse l'art d'écrire, non pas en l'abandonnant. Vous le savez mieux que moi : il n ·y
a pas en la matière de recette magique. On le voit bien chez ceux qui ont. comme
certains mystiques. atteint ou approché un stade supérieur. La plupart s'avèrent
incapables d'en écrire. de communiquer la nature de leur expérience. faute de
maîtriser le moyen d'expression adéquat. Accumuler des masses de volumes
dormitifs pour dire qu'on a trouvé l'éveil. alors qu'une seule phrase ou qu·un seul

180
mot devrait suffire. n'est-ce pas raveu d'une faiblesse. d'une impuissance à
s'exprimer ?
On touche là clairement à ce que depuis toujours vous avez enseigné : au stade
actuel de notre évolution. nous sommes trop immatures ou trop infirmes pour
exprimer ce qui demeure inexplicable.
Très rares sont. dans l'histoire. ceux qui parvinrent à cumuler tout le clavier des
expressions et des états possibles. Si ron est Saint Jean de la Croix. on ne peut être
en même temps Fédérico Garcia Lorca et pourtant c'est un tel être qu'on
souhaiterait rencontrer. une telle fusion qu ·on rêve d'obtenir. D'ailleurs. vous en
savez vous-même quelque chose. En dépit de votre défiance justifiée pour toute
activité littéraire. n'a-t-il pas fallu vous atteler vous aussi à la pratique de récriture.
même si les Récits de Belzébuth à son petit-fils ressortissent davantage de
l'anthroposophie que de ce que l'on nomme littérature ? Les préambules ne
duperont personne. Ils font penser à ces taxim. ces préludes improvisés par lesquels
en Orient les joueurs de saz. de tambourah ou de bouzouki. se délient les doigts
tout en indiquant à l'auditeur averti le mode et la nature du morceau quïls vont
interpréter. Ils sont là. ces taxim et ces préambules des Récits. pour donner le ton
de l'ensemble et l'on voit bien que vous n'hésitez pas dès le tout début à recourir
aux techniques du conte oriental. techniques éprouvées depuis des millénaires. en
tout cas depuis l'apparition de la planète « Karataz » et du système solaire
« Pandatznokh » dans les espaces « Assouparatsata ».
Mais voilà : tôt ou tard (et le plus tôt sera le mieux) on s'aperçoit que se
dédoubler. voire se déquadrupler, ne suffit plus. A ce jeu. autant s'émietter en un.e
infinité de figurines ou d'homuncules comme sur les mille facettes d'un miroir
éclaté. Après tout. ne serait-ce pas là finalement notre image réelle : des centaines.
des milliers de « moi »différents qui se conjuguent ou se contrarient tour à tour ?
La grande erreur. l'illusion majeure vient des miroirs qui nous renvoient - les
drôles - une image unique de nous-mêmes. nous laissant croire ainsi ü une unité
cohérente. Donc en un second stade. renonçant à m'émietter en des activités et des
images contradictoires. essayé-je de me rassembler. de « travailler » en direction
du centre et non vers la périphérie. Je fais cela progressivement par la méditatio~.
la lecture. les voyages surtout et les rencontres. les épreuves quotidiennes d'une vie
menée dans une improvisation apparente mais dont le but et la raison jamais n'ont
changé : être plus et devenir mieux par la maîtrise du hasard et par le biais de
l'écriture. Certains pratiquent la prière ou la méditation. Moi. je pratique
l'écriture. Comme une ascèse. mais aussi comme un plaisir. comme un« travail.»
qui se confondrait totalement avec un loisir. Et pendant toutes ces années - .ie
pense surtout à mes années grecques - votre image. votre pensée, votr.e
enseignement furent comme le fil du combologue où s'égrenaient les acquis
1

progressifs de ma vie. Enseignement décapant. Quand. après mes séjours dans le


désert du Ouadi Natroum en Égypte. dans les grottes du mont Athos en Grèce à la
recherche des derniers moines et des derniers ermites du désert. je me lançai dans
les deux essais intitulés Les Hommes ivres de Dieu et Les Gnostiques, j'eus très
souvent recours à cette pensée décapante. arasante qui fut la vôtre. Elle me permit
de voir plus clair et de mieux comprendre certains aspects. par exemple. de
l'ésotérisme chrétien - je pense aux expériences du stop pratiquées dès le IV'
siècle dans les monastères pakhômiens de la vallée du Nil - mais aussi hien ces
aspects confus des doctrines gnostiques. Plus récemment encore, je peux dire que
hien des pages de mon roman Alarie d'Égypte ' vous doin~nt l'essentiel de leur
contenu. Celle-ci par exemple :

181
« Marie aimait écouter ses amis gnostiques, non sans être surprise
quelquefois et même sidérée par leurs idées si singulières. Ces idées se
mélangeaient plus ou moins dans sa tête mais /'essentiel n'était pas là. JI
était dans la douceur, la gentillesse de ces hommes. de ces femmes qui lui
donnaient le sentiment qu'elle les connaissait depuis très longtemps. Rien à
voir avec ces braillards et ces excités du désert qui venaient à tous les
carrefours pousser leurs cris de fin du monde. Pour les Gnostiques. le
monde ne pouvait pas finir puisque le vrai monde n'avait pas encore
commencé. "A vie apparente, mort apparente" disaient-ils. Ce qui
mourait - ou paraissait mourir - en ces temps de déficience et de
mensonge n'était pas le monde lui-même, mais son reflet, son apparence et
l'illusion qui si longtemps avait fait croire à tous qu ïl était éternel. Quand
les rideaux du ciel tomberaient sur cette agonie théâtrale (ils voulaient
dire: mensongère) peut-être les yeux des hommes s'ouvriraient-ils alors à
l'évidence, peut-être alors comprendraient-ils que le monde oû ils
croyaient vivre n'était depuis toujours qu'une parodie, un simulacre, une
illusion interposée entre notre conscience endormie et la réalité suprême.
cachée bien au-delà du ciel perceptible à nos yeux. lis conzprendraient
peut-être enfin qu'au lieu de vivre, ils avaient simulé leur vie sur le théâtre
de la terre avec pour partenaires des figura/lts et des illusions d'hommes. »

Je pourrai. cher Georges Ivanovitch, vous citer bien d'autres passages portant
l'empreinte de votre enseignement mais cela risque de vous lasser et surtout de
paraître insipide : car votre enseignement. vous le connaissez mieux que moi. Mais
je tenais à vous le dire : gràce à vous. je n'ai jamais étudié les pensées ou les idées
gnostiques, je les ai vécues. C'est parce que j'ai perçu en vous. parmi tant d'autres
personnages, un « gnostique » contemporain que j'ai pu aborder ces messages.
surgis il y a des siècles sur cette terre d'Égypte, avec un regard neuf et une oreille
sympathique. au sens fort et premier du terme.
C'est aussi grâce à vous que j'ai pu, non pas me pencher sur les « thèses
gnostiques», comme dirait un universitaire, mais à la fois les observer et m'y
engloutir. Longtemps, et par votre entremise, ils furent mes frères de l'ombre et de
l'oubli. En moi, je vous dois leur résurrection.
Maintenant : où en suis-je ? Ai-je acquis ou forgé en moi quelque chose de
durable et de stable, ai-je atteint quelque début d'orée de permanence ?
L'agglomérat éphémère, ce même être s'est-il enfin soudé ou tout au moins
consolidé ? A vrai dire, je n'en sais trop rien mais ce qui a changé depuis les années
d'après-guerre c'est qu'au fond cela m'est devenu indifférent. Tel un apprenti
~hampion à la course d'obstacles qui, à force d'enjamber des haies. s'aperçoit un
~our que l'important est moins d'obtenir un trophée que d'avoir dégourdi ses
Jambes et accru sa vélocité. il m'est apparu que le comhat mené pour se créer une
âme - formule volontairement rapide pour définir la quête spirituelle - n'a pas
encore pour moi et en moi d'aboutissement certain. ni de résultats aveuglants. mais
que les efforts déployés en ce sens furent loin d'être inutiles pour mon quotidien.
Dans cette recherche non du bien-être ou du mieux-être mais du plein-être et du
plus-être. je me suis de plus en plus accordé à moi-même et parfois ù autrui. Le
chemin a pris sens (dans tous les sens de ce mot) même si l'horizon me semhle
encore incertain ou inaccessible. Il a pris sens. c'est-ù-dire 4uïl fait lk..,ormais corps
avec moi. Je sais que je ne m'arrêterai pas en cours de route hi cc n'est. justement.
pour faire le point et vous écrire) et je ne vois aucune raison de ne pas continuer
dans une vie et une voie que vous rn · ave7 en grande partie tracées et qui fu rc nt (et

182
qui sont toujours) mes seuls garants sérieux contre le vide et le néant. Vous avez
semé en moi une étincelle sur laquelle je souffle toujours avec plus ou moins
d'énergie mais qui jusqu'à ce jour ne s'est jamais éteinte. Elle brûle comme ces
veilleuses si souvent entrevues dans la nuit des monastères de l'Athos. ces
veilleuses éclairant les icônes de la Vierge et du Christ. qui ne s'éteignent jamais,
brûlant tout au long des années parce qu'elles témoignent, dit-on là-bas. de la
Résurrection passée et à venir. J'ai très souvent pensé à ces veilleuses en vous
écoutant - je veux dire en vous lisant - car elles tracent elles aussi. à leur façon.
un parcours de lumière. Voilà où j'en suis présentement sur les chemins réels et
figurés du monde : entre deux vies, la nomade et la sédentaire et, quand il s'agit de
vous suivre, entre deux exuvies, entre les deux défroques de mes mues successives.
Je vous dois mes débuts dans la profession d'homme. Partout. sur ma route de
Petit Poucet, en Grèce et en Orient, f ai retrouvé les cailloux blancs que vous avez
semés pour éviter que je ne m'égare vers des horizons inutiles et surtout pour que
j'échappe à l'avidité d'une ogresse qui a pour nom Impermanence. Ogresse
d'autant plus redoutable qu'elle n'en a nullement l'apparence et que ses charmes
sont multiples. A propos d'impermanence, j'aime particulièrement l'anecdote
rapportée par un historien grec, compagnon d'Alexandre le Grand, lors de son
expédition sur les rives de l'Indus. Un brahmane entreprend d'expliquer à un
soldat grec de l'armée d'Alexandre ce qu'est l'impermanence. Il lui dit que ce
monde n'est que pure illusion, que le « je » et le « moi » ne sont que des
apparences, que l'homme est de nature changeante, et n'est jamais le même. Dès
qu'il a fini. le soldat se précipite sur lui et le jette à terre. Le brahmane se relève,
furieux. Le soldat, d'un geste, arrête ses protestations : « Pourquoi te fâcher et à
qui t'en prends-tu ? », lui dit-il. « L'homme qui t'a frappé n'est plus celui à qui tu
parles ! »
1
Pour lutter contre les flots d'impermanence qui nous submergent, je n'ai donc 1
rien trouvé, avec la méditation, qu'un contre-courant efficace : l'écriture. Elle est
L
la seule activité permanente et choisie de ma vie et c'est par elle, en elle et avec e!I~
qu'ont commencé mot à mot, bout à bout, à se former des cristaux d'être. J ai
toujours aimé les cristaux non seulement pour leur éclat et leur diaphanéité mais
parce que leur lumière si pure est due justement à la parfaite cohérence de leur
structure interne. Image de ce que nous pourrions ou devrions être : non des
roseaux mais des cristaux pensants.
Songeant à tout cela, je me dis donc que l'écriture fut ma seule infidélité
(apparente) à votre enseignement. Mais je me console largement en me disant que
vous aussi avez fini par écrire ! J'ai souvent pensé que j'écrivais pour échapper à
!'Enfer, ici-bas ou ailleurs. Tout dépend, évidemment. de ce qu'on entend par
Enfer. Pour moi, cela consiste à vivre sans lumière, ou comme le dit Victor Hugo
en un vers que j'avais remarqué très jeune, dans« le morne accablement d'être en
ne pensant pas ». Formule d'ailleurs curieuse et peu cartésienne : peut-on être et
ne pas penser ? Vivre sans rime ni raison : voici !'Enfer. La poésie permet donc de
lui échapper. Je suis sûr que vous ne serez pas d'accord avec cette phrase. C'est là
que nos chemins diffèrent : écrire et être sont pour moi synonymes.
Je sais qu ïl reste beaucoup à faire. J'ai conscience que les chemins parcourus. les
livres écrits. les enseignements suivis. les langues apprises. ks amitiés liées et les
amours nouées ne sont encore que des brouillons de la vie. I 1 reste à les mettre au
propre. Y parviendrai-je ? Vous m'avez montré un chemin au bout duquel. td un
papillon folâtre et irisé. s ·agite la promesse d'une üme. Ce chcmi n. je l'ai en partie
suivi. En partie seulement car j'avoue avoir longuement savou1:é (et savourer
aujourd'hui encore) les délices de 1ïmpermancncc. Avec hi en sür la nostalgie des

183
quelques instants si rares où soudain ont surgi réveil et la conscience. pour
s'évanouir sitôt après. La nostalgie des moments où. comme à Épidaure. quand fy
jouai Les Perses on s'unit si intensément à soi-même qu'on ne fait plus qu'un avec
les autres.
J'aurais mille autres choses à vous écrire. bien des questions à vous poser. sur la
Tradition notamment, cette fameuse « Tradition primordiale » dont se réclament
tant d'ésotéristes et qui me paraît de plus en plus sujette à discussion. voire à
caution. Ce sera pour une autre halte. Je débute. vous le savez. dans la profession
d'homme mais ce terme de débutant n'a pour moi rien de négatif : il est source et il
est promesse. Je reprends donc la route en sachant que je vais. dès ce soir. me
charger, me délecter d'émotions et de sentiments négatifs : l'odeur du vent. les cris
d'enfants jouant entre chien et loup, la silhouette d'un chat furtif sur un comptoir.
le silence d'un vieux café où le Temps lui-même s'endort et rêve. Je les aime. ces
heures, et je les revendique : elles furent, des années durant. mon seul viatique. Ce
sont elles qui, jour après jour, saison après saison. ont édifié en moi cette part qui.
peut-être. échappera au Temps. Oui, je me suis volontairement enraciné dans
l'éphémère (d'autres diront l'impermanence). ce qui est une façon d'être fidèle au
Temps. Encore une fois, ma condition de débutant dans la profession d'homme -
je me souviens qu'étant étudiant j'avais fait imprimer à mon nom des cartes de
visite portant comme seule profession : homo sapiens et que, par la suite. j'enlevai
même le sapiens, trouvant l'adjectif excessif ou en tout cas prématuré - . cette
condition vous aidera à comprendre que l'effort nécessité par cette lettre a épuisé
1
en moi tout le contenu de la « bobinokandelmarch » · de mon centre pensant.
Ce soir, au prochain caravansérail, dans le tumulte des parleurs. la fumée des
fumeurs et l'odeur des chevaux en sueur, je lèverai mon verre à votre Bienveillance
ou, comme l'on dit chez les Grecs orthodoxes. à votre Béatitude en rappelant que
ma devise préférée fut longtemps - est toujours - celle d'un homme oublié qui se
nommait Francis Jourdain et qui a dit : « L'irrespect est le commencement de la
sagesse. »Phrase mémorable s'il en est et qui me permet aujourd'hui de clore cette
lettre en vous assurant que je demeure plus que jamais votre fidèle et attentionnée
« merdité ».

I. Combologue : littéralement nœud de mots. Chapelet utilisé en Cirèce pour le.., pricre..,
comme pour le plaisir des doigts.
2. Marie d'Égypte (J.-C. Lattès. 1983). .
3. Néologisme inventé par Gurdjieff dans Le,· RécHs de Bel:::éhurli a rnn 11e1ir-fïl\ pour
désigner la source des associations et émotions. sise dan.., le cerveau

184
L'ÉCHELLE
DE
L'ÉVOLUTION

Dorothea Dooling

Aujourd'hui, le nom de Gurdjieff appartient au grand public. Inconnu jusqu'à


une date récente, il s'affiche partout, souvent en bien étrange compagnie '. Sa
légende, en versions diverses, appartient à la culture courante ou, pour mieux _dire.
a fait irruption dans l'imagination du public. Et, puisque la fable se répand touJ~urs
plus aisément que les faits. elle menace de faire ombrage au message qu~ cont~~nt
l'histoire. Les fables prolifèrent. mais quel témoin de ce temps peut dtre qu Il a
vraiment connu Gurdjieff ?
Était-il un imposteur ? Était-il un maître ? Dans Je premier cas. nous n'a~OI~S pas
à nous inquiéter car l'imposture, par sa nature même. a une durée de vie hmitee.;
elle contient en elle-même les germes de sa propre destruction. Si Gurdjieff avait
été le « charlatan » que certains décrivent. comment expliquer que. quara~te ans
après sa mort. le nombre de ceux qui s'en affirment l'héritier ou l'unique et
légitime interprète aille toujours croissant ? Pour moi. la preuve est ainsi fait~ q_u'il
était bien un maître. un maître dont la mission était d'aider ses élèves à établir a sa
juste place leur propre Maître intérieur.« Ne croyez pas. disait-il, ne croyez pas ce
que je vous dis, ne croyez personne. Découvrez par vous-mêmes. » .
C'est un aspect du maître véritable que de proposer son savoir. Il doit ~er~~e~tre
à l'élève - à travers son expérience propre - de découvrir l'évidence et l ut1ht,e de
ce qu'il affirme. Le savoir offert par Gurdiieff. continuellement menace de
disparaître. doit retenir notre attention. Son m~1 pleur le rend insaisissable d~ns sa
totalité ; il n ·est. f osc le dire. pas fait pour être saisi. II constitue le doigt po111tant
vers une lune toujours hors d'atteinte. L'index pointé nous signak la direction à
prendre. nous ouvre le chemin. Éclairée par cette lumière. l'échelle qu'il propose
mène vers un autre monde. mais si ses premiers barreaux nous semblent proches et
bien connus. elle échappe ù notre vue en se perdant dans des espaces illimités.
Redouterions-nous d'affronter la perspective dans laquelle nos vies pourraient
commencer à prendre leur sens '? La relation possible entre notre vie quotidienne

185
et d'autres niveaux d'existence pourrait être trouvée. si nous acceptons cette
image. dans les dimensions croissantes d'un univers en constante expansion. Une
direction et même un élément de conciliation peuvent apparaître grâce aux lueurs.
parfois contradictoires, des divers mondes auxquels nous appartenons sans nous en
rendre compte, sans voir ni leurs différences ni leurs interrelations. En de trop
rares moments de vérité. il nous arrive de penser : comment est-il possihle - ceci
te concerne également. lecteur ! - . que je puisse être un instant si courageuse. si
peureuse l'instant suivant ? Une seconde enthousiaste. la seconde qui suit
indifférente ? Comment puis-je haïr ce que parfois j'adore et aimer ce que parfois
je hais ? Nous faisons tous. il est vrai. l'expérience de ces contradictions et. dans la
mesure où nous ne pouvons les réconcilier. nous sommes tentés soit de les ouhlicr.
soit de les traduire en termes psychologiques. Mais ces contradictions. qui rendent
la vie insoutenable et absurde. ne pourront être véritablement résolues que si les
deux aspects opposés trouvent leur juste place dans un univers insaisissahle.
pluridimensionnel et en constant mouvement.
Gurdjieff n~us parle d'une création continue où tout a sa juste place. Rien n'en
est exclu. La formule qu'il emploie est Du Tout et de Tout. Il s'agit d'un processus à
multiples niveaux : qu,il soit intérieur et individuel. ou extérieur et cosmique.
chacun de ces niveaux, relié à une totalité toute embrassante est soumis aux mêmes
lois. « Les lois sont partout les mêmes. dans le monde aussi bien que dans
l'homme ... Cette étude parallèle de l'homme et du monde révèle à l'étudiant
l'unité fondamentale de tout ce qui existe et l'aide à découvrir des analogies entre
tous les phénomènes de différents ordres. » ~ Selon la métaphore musicale
employée par Gurdjieff : les mêmes lois œuvrent de niveau en niveau. et ceux-ci
entrent en résonance comme les notes de l'octave. Sans l'intuition de ce
phénomène, la « connaissance de soi » et le « travail sur soi » sont réduits à une
simple recherche d'amélioration de soi. un simple « plus » ou un simple « mieux »
de la même chose. Cette intuition permet d'éviter l'oubli du but. du seul but d'un
enseignement véritable : la transformation, le changement substantiel de l'être.
Gurdjieff nomme cette transformation : évolution. C'est elle qui fonde la
structure même de son système. Il dit à Ouspensky que son enseignement
s'exprime dans un« nouveau langage »dont la« propriété fondamentale ... est que
toutes les idées s'y concentrent autour d'une seule idée. en d'autres termes. elles
sont toutes envisagées dans leurs relations mutuelles du point de vue d'une idée
1
unique. Cette idée est l'idée de l'évolution » Il est évident que Gurdjieff n'entend

pas le mot évolution dans un sens darwinien. Il dit, au contraire : « 11 est


indispensable, dès le tout début, de bien se convaincre qu'aucune évolution
mécanique n·est possible. L'évolution de l'homme est l'évolution de sa conscience
et la ··conscience" ne peut pas évoluer inconsciemment. L'évolution de l'homme
est l'évolution de sa volonté et la "volonté" ne peut pas évoluer involontairement.
L'évolution de l'homme est l'évolution de son pouvoir de "faire ... et "faire" ne peut
pas être le résultat de ce qui "arrive,,. » ~Selon cet enseignement. l'être humain. si
infime soit-il dans l'immense univers. participe de cette grande unité. 11 en
constitue une partie. il partage ~. la fois un pouvoir d'action cosmique et la
responsabilité que cela entraîne. Sans la conscience humaine et l'action humaine.
affirme Gurdjieff, le processus d'évolution de la création entière ne peut parvenir à
son achèvement. Lïnfiniment petit et lïnfinirncnt grand ont hesoin l'un de l'autre.
C'est l'échelle des niveaux qui constitue leur relation possible.
Sur cette échelle. sans lïnteraction de trois forces - Loi de Troi...; -- nulle
nouveauté ne peut voir le jour. Si la troisième force - la force de conciliation -
n'est pas appelée par la confrontation des deux autres. la contradiction demeure.

186
sorte de blocage ou de « défaite » de rune par l'autre et aucun phénomène
nouveau ne peut apparaître.
L'être humain. du moins à l'état potentiel. constitue lui-même une triade. Dans
son état passif. ses différents centres fonctionnement isolément. ils réagissent
mécaniquement aux sollicitations extérieures. Cet état déconnecté explique les
contradictions ressenties par l'homme. Tant que. de lui-même. il ne parvient pas à
relier ses parties séparées, il reste à la merci de ce fonctionnement automatique et
esclave de réactions parcellaires. On ne peut pas dire alors que. même de façon
limitée. il contrôle sa vie. La merveille qu'est le processus de révolution lui
échappe. En lui. le déroulement de la loi d'octave est sujet à l'accident et à la
réaction ~ son processus se trouve régulièrement dévié et renferme dans un cercle
sans issue. Le premier signe de son éveil possible est le sentiment d'inadéquation et
de manque qu'il s'autorise par moments à ressentir - à condition quïl n'en
attribue le surgissement ni aux circonstances ni aux autres humains mais
reconnaisse que ce sentiment est issu de son propre déséquilibre. Déséquilibre quïl
commence seulement à percevoir. Une possibilité de changement existe alors pour
lui. S'il en prend conscience, il a gravi le premier barreau de l'échelle.
Il est théoriquement aisé d'adhérer à l'idée de niveaux, chacun peut prétendre la
comprendre. Cependant, la seule ouverture aux implications de cette idée nous
amène à une nouvelle attitude envers notre vie. Au lieu de chercher des
équivalences, il devient possible alors d'écouter et même de commencer à
percevoir en nous l'écho ou la résonance de la même note à une octave plus aiguë
ou plus grave. L'écoute de ces résonances nous offre des possibilités inattendues,
des fragments d'inconnu se rejoignent comme par miracle. Nous comprenons
quelque chose de neuf, nous vivons une autre dimension de la pensée.
Il est nécessaire ici de comprendre ce« nouveau langage »évoqué par Gurdjieff.
Nous parlons si facilement de tout, y compris des autres et de nous-mêmes, de nos
fonctions, comme si un seul nom ou un seul mot pouvait définir tous les aspects ou
tous les degrés de qualité d'un objet ou d'une personne. Par exemple, nous ne
disposons que d'un seul mot pour désigner la « pensée ». Nous avons besoin de
disposer d'un vocabulaire plus précis. Le nouveau langage de Gurdjieff, dont la
« structure se fonde sur le principe de relativité ... , introduit la relativité dans tous
les concepts » '. Sa démonstration se base sur un système de nombres qui illustre
une succession d'états ou de niveaux de perception et indique comment le sens et la
description de tout ce qui est perçu se modifie selon Je niveau de perception de
l'observateur.
L'allégorie célèbre qui. sous la forme d'une voiture, d'un cheval et d'un cocher,
représente l'être humain et ses trois centres de manifestation : - le corps.
l'émotion et la pensée - montre bien la déconnexion à laquelle l'homme est
soumis dans son état de conscience ordinaire. Elle montre aussi sa possibilité
d'accès à un nouvel état réunifié. Si les différentes parties qui le constituent
travaillent ensemble. la pensée. en harmonie avec le sentiment. non ignorante de la
présence du corps, se situe à un niveau de fonctionnement très différent de celui de
la pensée mécanique associative qui « dirige » notre vie quotidienne fragmentée.
Dans l'unité relative de nos fonctions rassemblées apparaît la lueur annonciatrice
d'une unité véritable : le maître de la « voiture ».
Sous des formes différentes. Gurdjieff a essayé de faire comprendre ce qu'il a un
jour énoncé de cette manière : « Les voies sont différentes. mais toutes doivent
mener à "Philadelphie". c'est le but fondamental de toutes les religions. Cependant
chacune y va par un itinéraire particulier. Une préparation spéciale est nécessaire.
Toutes nos fonctions doivent ètre coordonnées. et toutes nos parties développées.

187
Après .. Philadelphie ... la route est une [ ... ] Pour le moment. il est très mauvais
pour la voiture de n'avoir que des passagers. donnant des ordres comme il leur plait
- et aucun maître permanent. Après .. Philadelphie ... il y a un maître qui prend
tout en charge, qui pense pour tous. qui arrange tout et veille à ce que tout soit
bien. II est évident. j'en suis persuadé. quïl vaut mieux pour tous quïl y ait un
maître. » "

1. Moins sensible en France. ceci est particulièrement vrai aux t tah-U ni..,. pa ~·.., de
l'auteur de cet article.
2. P.D. Ouspensky. Fr<tKl1U'll/S d'un e11seig11eme111 i11co1111u. p. 181.
3. lhid .. p. 112.
4. Ibid .. p. 95.
5. Ibid .. p. 111.
6. G .1. Gurdjieff. (]urdjieff' parle à ses é/èl'e.L pp. 2'14-268. " Philadelphie " "t'lnn -..on
sens grec origin~I. signifie ,, ~mour de son prochain ".

188
HOMMAGE
À
GURDJIEFF

Arnaud Desjardins

Si je rends hommage à G .1. Gurdjieff bien que ne l'ayant jamais rencontré


physiquement et m'étant séparé depuis 25 ans des groupes qui transmettent son
enseignement (après y avoir participé pendant 14 ans). c'est avant tout animé par
un sentiment de gratitude personnelle. Ce que j'ai compris autrefois de
l'enseignement de Gurdjieff. ce que j'ai éclairé ou confirmé à travers mes lectu~es
en français ou en anglais - y compris les ouvrages d'Ouspensky et de Maunce
Nicol! - m'apparaît encore aujourd'hui comme d'un contenu et d'une richesse
inépuisables.
Depuis 1959. j'ai eu l'occasion d'être en contact avec différents enseignements
traditionnels ; de rencontrer - souvent de connaître d'assez près - bien des
maîtres hindous. tihétains. zen ou soufis ~de découvrir des points de vue nouveaux
sur des pratiques de méditation ou des formes d'ascèse vécues dans le cours de
r existence quotidienne. J'ai évoqué dans mes propres ouvrages cc qu'a été mon
chemin auprès de celui qui fut particulièrement mon maître. Sw:.lmi Prajnânpad.
Mais loin de m'éloigner. au plus profond de moi. du rôle quïndirectement
Gurdjieff avait joué dans les premières années de ma vie. je me suis senti ~~u
contraire - et je me sens encore - de plus en plus proche de cet homme. que JC
n'ai pourtant pas connu au sens habituel du mot. et de plus en plus admiratif des
idées ou des vérités qu'il nous a transmises.
Certes. je me suis posé beaucoup de questions. j'ai traversé des doutes graves.
mais les années passent et j'oserais dire que dans mon existence Gurdjieff est
toujours aussi présent. D'abord parce que c'est à travers l'influence de tel ou tel de
ses disciples que j'ai été amené ù découvrir de nombreux textes ou auteurs (dont
René Guénon) qui ont marqué mon propre cheminement. et parce que c'est ü
travers les groupes que j'ai commencé ù entrevoir l'existence de nombreuses voies
d'ascèse et d'enseignement ésotérique. Et .k ne peux pas nier non plus que les
allusions à la quête de Gurd.iicff sillonnant l'Asie ù la recherche de la sagesse aient

189
beaucoup influencé ma propre vie de voyages. de recherches et de rencontres.
Un point me frappe aujourd'hui : la littérature gurdjiévienne utilise beaucoup le
mot école là où nous sommes plutôt habitués à des termes comme monastère ou
ashram. Certainement. les« groupes » ont été pour moi une école - et une école
très précieuse. Il me semble qu'une école donne une form_ation et qu·cnsuite c"est à
nous de nous lancer dans l'existence. On a été formé à !'Ecole Polytechnique et on
se retrouve officier ou ingénieur ~ on a été formé à l'École Normale Supérieure et
on se retrouve écrivain ou professeur. C'est dans cette ligne que je comprends
aujourd'hui le rôle que mes années dans les groupes ont joué pour moi. J ·y ai reçu
une formation qui a orienté toute la suite de mon existence - formation qui
m'était immensément nécessaire car j'avais vraiment tout à apprendre lorsque j"ai.
en 1949. rencontré Bernard Lemaître (qui devait périr noyé en mer trois ans plus
tard).
A cette époque, je ne savais même pas quïl existait un Monsieur Gurdjieff.
J'avais juste entendu parler d'une certaine dame dont on ne m'avait pas dit le nom.
Des relations communes m'ont fait rencontrer Bernard Lemaître et cet homme m·a
vraiment sauvé à une période de grand désarroi. Après quelques mois de groupes
hebdomadaires avec Bernard. je me suis retrouvé pour un an et demi au
Sanatorium des Étudiants et en maison de post-cure et c'est là que j'ai lu le livre
Fragments d'un enseignement inconnu qui venait de paraître. Quand je suis revenu
à Paris. je savais donc un peu mieux qui avait été G.I. Gurdjieff. Et puis. j'ai
connu les lectures des Récits de Belzébuth dans l'appartement de la rue des
Colonels Renard qui. aujourd'hui encore. demeure pour moi un haut lieu - un
des endroits les plus importants de tous ceux que j'ai visités ou connus en Europe et
en Asie.
Je le sais - je le sais d'autant plus que j'ai été souvent interpellé à ce sujet - .
beaucoup d'Européens et même d'anciens des groupes qui ont découvert le
Védanta, celui de Ramana Maharshi. de Krishna Menon. de Nisargadatta Maharaj
ont la conviction que l'enseignement de Gurdjieff est soit limité. soit même erroné.
Ils s'appuient notamment sur l'idée de base de l'approche védantique affirmant
qu'il n'y a rien à créer, que tout est déjà là, qu'il y a seulement à déchirer le voile
des illusions. Nous sommes déjà l'atman. de même que notre vraie nature est déjù
la Nature-de-Bouddha. Autrement dit, que nous sommes déjà libérés et notre
seule illusion est de croire que nous ne le sommes pas. Il n'y a donc rien ù produire.
il y a seulement à enlever ce qui recouvre - de la même manière que nous ne
pouvons en aucun cas produire la lumière du soleil mais. si nous suffoquons dans
une pièce obscure, nous pouvons ouvrir les volets et c'est cela qui nous incombe.
Parallèlement, les maîtres bouddhistes aussi bien que les sages hindous nous
enseignent que ce qui est produit par certaines causes peut être détruit par d'autres
causes ; que ce qui a eu un commencement aura inévitablement une fin. Or. aussi
bien les Fragments d'un enseignement inconnu que les Récits de Belzéhuth û son
petit-fils insistent-ils sur la possibilité de créer peu ù peu en nous les « corps êt riq ucs
supérieurs » par cristallisation de substances fines. par une as si mi lat ion des
différentes nourritures poussée beaucoup plus loin que dans les conditions
ordinaires d'inattention ou dïdentification. L ·argument védantique est donc :
«Quelque chose que l'on produit ou fabrique n'est-il pas destiné ù être un jour ou
l'autre détruit ? Cc qui a eu un début n'est-il pas destiné ù avoir une fin '? Et si cc
corps étrique supérieur a été formé un jour. ne disparaîtra-t-il pas un autre jour '.' 11
n·y a rien à créer. il y a seulement à enlever. à dépouiller cc qui est en trop. ,,
La voie proposée par Gurdjieff est également fondée sur le..., effort..., ~ efforts
conscients. Or. !"effort n'est-il pas !"opposé du lùchcr-prise. de cette \l!lilancc sans

190
tension, sans choix, sans refus, sans futur à laquelle nous appellent les plus grands
maîtres orientaux ?
A première vue, renseignement de Gurdjieff appelle à être. Le maître est.
substantiellement. plus que le disciple. « Être ou ne pas être. voilà la question. »
Or l'egoless state de l'hindou. l'état sans ego, le nirvana du bouddhiste. le fana du
soufi, que l'on traduise ces deux derniers termes par extinction ou par
anéantissement, sont plus une absence qu'une présence. plus un effacement qu'une
affirmation. Non pas être mais ne plus être, se perdre en Allah. dans le Soi ou dans
Shunyata.
Je pourrais dire qu'une part - et peut-être une grande part - de ma recherche
personnelle, à partir du moment où j'ai découvert l'Inde. l'Iran et l'Afghanistan a
consisté à résoudre cette apparente antinomie. En vérité. nous ne pouvons pas
concevoir que coexistent en un homme accompli. d'un côté la conscience parfaite
du sage, incréée, non faite, non composée, non advenue. et de rautre des
fonctionnements qui demeurent incohérents. La structure intérieure, fruit d'une
certaine cristallisation, existe donc manifestement chez le sage quelle que soit la
tradition dont il témoigne. C'est même ce qui fait, au niveau de l'expression et de la
manifestation. la différence entre lui et des êtres ordinaires non transformés. Ce
type de questions pointe, d'ailleurs, vers une autre que tout védantin ou tout
bouddhiste peut se poser : « Qu'est-ce qui demeure après que le corps physique ait
été décomposé ? » Subsiste-t-il un corps subtil - ou, pour parler comme les
chrétiens, un corps glorieux, - véhicule particulièrement raffiné de l'esprit ?
S'établir définitivement dans la position du témoin non affecté implique que
nous possédions la maîtrise de nos fonctions. que nous ne soyons plus simplement
menés par des jeux d'action et de réaction qui submergent sans cesse le témoin en
question. A cet égard, ce qu'on peut appeler « l'enseignement de Gurdjieff» est
particulièrement clair, particulièrement complet. Je n'entrerai pas dans les détails.
Le chercheur sincère dispose aujourd'hui de beaucoup de sources en français ou ~n
anglais pour essayer d'approfondir ce qui a été rapport de Gurdjieff en Russie
d'abord, puis en France après la Première Guerre mondiale. Enfin nous pouvons
nous rappeler que René Daumal connaissait fort bien les doctrines hindoues
(d'autant mieux qu'il avait accès au sanskrit) et autant qu'on le sache - et on le sait
- sa fidélité à l'enseignement de Gurdjieff ne s'est pas démentie.
D'ailleurs. ceux qui reprochent à Gurdjieff de ne pas insister suffisamment sur la
préexistence de l'atman ou de la Nature-de-Bouddha et de trop mettre l'accent sur
l'effort de l'homme et les causes produisant des effets. ne doivent pas oublier que.
dans Fragments d'un enseignement inconnu, il est écrit en toutes lettres que
l'homme possède en lui deux centres déjà parfaitement formés, désignés comme
« centre émotionnel supérieur » et « centre intellectuel supérieur », avec lesquels
nous ne sommes pas en contact en raison de la déficience des fonctions ordinaires.
C'est bien indiquer que nos efforts nous conduisent à entrer en relation avec une
réalité intime préexistante, qui dépasse de toute part les limites de notre ego et de
notre mental ordinaire.
Il est vrai que vouloir obtenir des résultats sur la voie est une source de tension et
que. si rego a l'ambition d'atteindre la réalisation. il s'engage dans une impasse.
Mais le terme sanscrit bien connu de sâdhanâ qu'on pour~ait traduire par ascèse,
implique concrètement l'idée même de faire des efforts. Et si " ascèse » signifie
étymologiquement « s'exercer », de quel exercice - ou de quels exercices -
s'agit-il '!
Certes. au cours de mes années de recherche. j'ai été moi-même - comme tant
d'autres - rnarquL~ par lïnsistancc sur le « ici ~t maintenant "· le non-effort_ le

19 l
lâcher-prise. la réalisation immédiate et sur lïdée de base qu ïl n ·y a rien à créer
mais seulement à enlever et à dévoiler. Or je me souviens - et j'ai souvent eu
l'occasion de le raconter - que. pendant mes premiers séjours en 1nde. je rêvais de
rencontrer un yogi au grand sens du mot - un homme qui ait atteint la réalisation
par la voie du hatha et du raja yoga. Ces hommes sont difficilement accessibles et
ne reçoivent pas, en principe, de« curieux ». Par lïntermédiaire de certains fidèles
de l'ashram de Mâ Anandamoy, j'ai cependant pu en rencontrer un en 1953. Il m·a
écouté un moment. m'a regardé droit dans les yeux et m·a dit simplement ces
mots : <' What you need is to build an inner structure. », « Ce quïl vous faut. c·est
construire une structure intérieure. » Qui. plus que Gurdjieff, nous a appelés à
construire cette structure intérieure ? Certes, je pouvais me poser la question : il y
a 13 ans que je fréquente en bon élève consciencieux et appliqué les groupes
hebdomadaires, que je participe aux classes de mouvements. Si ce yogi me dit :
«Vous avez besoin maintenant de bâtir une structure intérieure ». c'est que cela
n'a pas été accompli. En quoi donc me suis-je trompé ? S'agit-il d·une déficience de
l'enseignement que j'ai reçu ? Celui-ci a-t-il trahi mon attente ? Ou est-ce moi qui
l'ai mal compris, donc mal mis en œuvre ? Mais depuis lors, chaque fois que j'ai eu
l'occasion de lire (ou de relire et de relire encore) un document - quïl soit en
français ou en anglais - témoignant du message de Georges Gurdjieff. j'y ai
toujours trouvé un aspect ou un autre d'une extraordinaire somme particulière-
ment cohérente de connaissances à mettre en œuvre pour cette structuration qui est
garante de liberté.
En vérité, je n'ai personnellement rien à dire sur Gurdjieff qui ne soit pas déjà
dans le domaine public mais j'ai saisi l'occasion offerte pour manifester ma
reconnaissance. Parmi les photos des maîtres et des sages dont la rencontre a
jalonné et orienté mon existence, il y aura toujours deux ou trois portraits de
Gurdjieff. Il m'arrive de les regarder longuement comme si je voulais. au-delà du
temps, approfondir encore ma relation avec un homme dont je n'ai jamais été le
disciple direct et qui. cependant, a tant compté pour moi.

192
< iL'ti1·." L'' [, ano\ it d1 G urdj ieff.
i"dll ll l; l, dL' '" llllll"l.
-
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...

.. ., ..... ~
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. ... ....
~

G. I. Gurdjieff
à Olgink a. dans le Ca ucase.
pe ndant la Révo luti on ru sse vers 19 1H.
Le Prieuré d"Avon en 19 22.

De gauche ù droite. e n haut :


Valentin Ana slasieff.
Lucie Dcvouassnud. néè G u rdj ic ff.
Mr. Kapanadjc :
en bas: la femme de G .I. G urdjie ff .
sa mè re et sa sn:ur
Sophie lva nov it ch Ka pana tlje.
au Prie uré. ILJ22.
Prép<1 r<1t io n d e'> Ct l'> \ U lll l''> p11u r
le ha lle! .. l.;i L u ll L' d e.., Ma~c-.. ,,
G .I. Gurdjieff
au cours d'une ré pé tition.

Tl w 111a ...
l"I < >lt-'.;1 lk l lart111a1111
D r . Leo nid SrJ· e rn va ll

A lfred
R. Orage
René
Daumal

Luc
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Alcxantln:
:Je: )a l /n1<1nn
J c;111l1L' Lk S ; il 1 111 ; 11111
Cil ·\l llL; lï ljLIL'. J lJ IJ()
GURDJIEFF
ET
L'ENSEIGNEMENT
DE KRISHNA

Ravi Ravindra

« Si je devais arrêter un instant mon travail, dit Krishna dans la Bhagavad Gîtâ
(B. Gîtâ. 111, 24), ce serait la mort de tous les mondes. » Il conseille à son ami et
disciple Arjuna d'agir à son niveau et à son échelle comme lui, Krishna, agit au
niveau le plus haut et à l'échelle la plus vaste 1• Le même conseil est donné. et
fermement répété, dans le « Travail » de Gurdjieff : le chercheur doit travailler à
son propre niveau, celui de la Terre, de peur que la Terre ne disparaisse.
Il n'est pas question ici de débattre des liens historiques entre l'Inde et
l'enseignement de Gurdjieff. Au cours de ses nombreux voyages, Gurdjieff~ pu
être influencé par divers courants de la tradition indienne. soit sur place, s01t au
Tibet, soit encore dans d'autres pays d'Asie. L'Inde revient souvent dans ses écrits,
et il suggère qu'on y trouvait autrefois, sinon aujourd'hui encore, des écoles
ésotériques dépositaires d'une réelle connaissance. Lors de la première annonce
officielle parue dans un journal de Moscou en 1914 concernant la représentation
d'un mystère indien intitulé La Lutte des Mages. il se présentait même com~e un
« Hindou ». Peut-être ne s'agissait-il là que d'un jeu de rôles adapte a~~
circonstances, il reste qu'il était très au fait des traditions de l'Inde, et qu il
critiquait sans pitié les exagérations et les lubies de ceux qui, dans les cercles
occultistes ou spiritualistes, prétendaient s'inspirer de la pensée indienne.
On ne peut manquer d'être frappé par de nombreuses similitudes entre le
« Travail » de Gurdjieff et les enseignements de Krishna, ainsi que ceux d'autres
traditions. Certes, chacun a sa spécificité, son centre de gravité. son domaine
privilégié. Mais ce qu'il faut noter, c'est qu'aucun enseignement authentique n'est
d'origine humaine.
Il n'y a de chemin d'ici à Ailleurs que les chemins tracés au préalable depuis
Ailleurs jusqu'ici. Aucun enseignement ne peut être véridique s'il ne vient
d'En-Haut, de la Volonté divine. Pour permettre à la sagesse céleste de descendre
sur Terre, il est nécessaire que de grands maîtres. des messagers d'En-Haut.

193
préparent l'être humain dans son corps, dans sa pensée et dans son sentiment.
L'enseignement de Gurdjieff n'est pas plus personnel que celui de Bouddha ou du
Christ. II ne prétend à aucune idée personnelle ; bien au contraire, il insiste sans
cesse sur l'ancienneté des idées et des pratiques. Elles ne sont originales que dans
le sens où elles trouvent leur origine dans la Source et détiennent le pouvoir de
relier les praticiens sincères aux origines. Le Travail, toutefois, est unique, il est
neuf et il est exigeant ; il requiert un engagement total. Les élèves de Gurdjieff se
rappellent qu'il disait de son enseignement : « Ça, pas chose bon marché. » Ou,
comme le rappelait Madame de Salzmann : « Très bien n'est pas assez. »
On peut s'attendre à ce qu'en profondeur les enseignements authentiques aient
naturellement beaucoup en commun. Ils peuvent différer dans leurs formes et leur
apparence, en fonction des contingences de temps, de lieu ou de langage. Chaque
enseignement est de son temps. Il utilise le mode de pensée et l'idiome qui convient
aux hommes auxquels il s'adresse et reflète la vérité au moyen d'une vibration
objective indépendante de leur subjectivité. « Conformément aux lois », et en
particulier, comme le précise Gurdjieff, « conformément à la Loi de Sept » :! -
processus que mentionne aussi Krishna - tout enseignement est sujet aux ravages
du temps, à moins qu'un soin particulier ne soit pris pour maintenir la vibration
originale-qu'il ne faut pas confondre avec les formes surannées - ou qu'il ne soit
revitalisé en permanence.
Orientaux comme Occidentaux, nous avons été pour la plupart coupés des eaux
vives des grandes traditions qui sont constamment menacées par les agressions
jumelées du sentimentalisme et de la scolastique. Les grands textes existent, les
rituels sont riches de sens et de connaissance, mais leur action ne s'exerce pas sur la
totalité de notre être. Nos yeux sont voilés, nous ne voyons pas clair et nous ne
savons pas de quel penser peut naître une compréhension juste. Le but du Travail
de Gurdjieff est de nettoyer nos yeux et de nous permettre d'entrer en contact avec
un penser juste. On peut se demander en quoi la lumière des traditions et
l'enseignement de Gurdjieff se donnent sens réciproquement. Pour les chercheurs
engagés sur cette voie, une étape très révélatrice est celle où ils commencent à
réaliser, au cœur de leur expérience personnelle, que les traditions se chargent de
sens au contact de l'enseignement de Gurdjieff. Il apporte une intuition fraîche
dans l'accès aux antiques formulations, ainsi qu'une méthode pratique pour nous
relier à la fois à la profondeur de nous-mêmes et à celle des traditions.
II est vrai que la tradition bien comprise est toujours exacte. Il est vrai aussi
qu'elle est le plus souvent incomprise, surtout si on l'aborde de manière extérieure
ou partielle, en insistant exagérément sur la spéculation rationnelle ou sur la
dévotion sentimentale. Ceci peut nous faire comprendre pourquoi les gardiens
officiels des traditions ont été aussi violemment mis au défi par Krishna, Bouddha
ou le Christ. On peut bien voir que non seulement les traditions sont constamment
trahies, mais que les traditions elles-mêmes trahissent la vérité - ce qu'implique
une des racines du mot« tradition ». Chaque fois qu'une interprétation scolastique
gèle la tradition en formulation rigide, aussi libérante ou aussi révérée qu'elle ait
pu être, il est nécessaire de se remémorer ces mots de Krishna : « Pour un hrahmin
- chercheur de Brahman, c'est-à-dire de l'immensité - qui possède une vraie
connaissance, la totalité des Vedas fies textes sacrés] ne compte pas plus qu'un
puits en période d'inondation. » (B. Gîtâ. 11, 46)
De nos jours, Gurdjieff porte aux traditions ce défi revitalisant, non pour les
détruire, mais pour retrouver et révéler leur noyau essentiel, délivré des rigidités
du dogme, de rexclusivisme et de la répétition mécanique. Gurdjieff était un
homme de tradition - encore que. d'après tous les témoignages. d'une espèce hien

194
peu « traditionnelle ». Il avait le plus grand respect pour les traditions et pensait
qu'elles avaient un jour véhiculé une graine de vérité aujourd'hui perdue, mais que
cette graine pouvait être recouvrée à partir de fragments préservés dans les textes
sacrés et dans nombre de rites religieux. Il qualifiait son travail de « christianisme
ésotérique » ; peut-être, dans un contexte différent, l'aurait-il qualifié de
« bouddhisme ésotérique » ou d'« islam ésotérique ». Le mot ésotérique n'impli-
que aucune dissimulation, mais fait plutôt référence à un niveau plus haut ou plus
intime, ce niveau auquel ne peuvent atteindre une pensée et des sentiments
ordinaires désunis. Ce niveau ne peut être approché sans préparation. Il faut se
préparer non seulement à comprendre la vérité, mais à la supporter et à la porter.
Ce qui est requis par-dessus tout, c'est le sacrifice de nos habitudes mentales et
émotionnelles qui nous tiennent attachés à notre niveau mécanique habituel.
La question de kwzdalini est l'un des exemples les plus frappants d'une attitude
de pensée en relation avec la tradition indienne : on y la décrit comme une force
lovée, telle une boucle d'oreille ou un serpent, à la base de la colonne vertébrale,
dans le chakra (centre d'énergie subtile du corps) représentant la Terre (prithivi).
Dans la plupart des cercles religieux et philosophiques de l'Inde - particulière-
ment dans ceux que fascine l'occulte - la kundalinî est hautement valorisée.
Gurdjieff, pour sa part, n'en pense rien de bon. Ayant entrepris, comme il le dit
lui-même : « d'extirper du penser et du sentiment du lecteur, impitoyablement et
sans le moindre compromis, les croyances et opinions, enracinées depuis des siècles
dans le psychisme des hommes, à propos de tout ce qui existe au monde » 3. il
attribue à un organe qu'il nomme « kundabuffer » - dans le nom duquel
l'allusion est claire - la propriété de faire percevoir aux humains « la réalité à
l'envers » 4 • Citant Gurdjieff, Ouspensky nous dit : « En réalité, Kundalinî est la
puissance de l'imagination, la puissance de la fantaisie qui usurpe la place d'une
fonction réelle [ ... ] Kundalinî est une force qui a été introduite dans les hommes
pour les maintenir dans leur état actuel. Si les hommes pouvaient se rendre compte
de leur situation, s'ils pouvaient en réaliser toute l'horreur, ils seraient incapables
de demeurer tels qu'ils sont, même pour une seconde. Ils commenceraient aussitôt
à chercher une issue, et ils la trouveraient très rapidement, parce qu'il Y a une
issue ; mais les hommes manquent à la voir simplement parce qu'ils sont
hypnotisés. S'éveiller. pour l'homme, signifie être ''déshypnotisé". » ~
A mesure que l'on se remet du coup asséné par l'impitoyable critique de
Gurdjieff envers un des précieux joyaux de la philosophie indienne, on peut
réexaminer la tradition. On découvre ainsi que l'autorité la plus compétente et la
plus perspicace en matière de joga, Patanjali, auteur des célèbres Yoga Sûtras. ne
mentionne jamais kundalinî. et que certains textes canoniques très anciens tels que
le Yoga Yâjnavalkya la considèrent comme un obstacle à l'évolution spirituelle. un
fardeau dont il faut se débarrasser pour être touché et transformé par l'énergie
céleste. L'être humain se situe le long d'un axe qui s'étend du Ciel à la Terre. et
l'ordre intérieur a besoin d'un flot d'énergie - prâna - coulant du haut vers le
bas. Naturellement, les forces inférieures. retranchées et lovées dans l'organisme
sous la forme de kwzdalinî ", s'y opposent et tentent de bloquer rentrée et le
mouvement de prâna venu d'En-Haut.
Pour moi, hien que né et élevé en Inde et familier dès l'enfance de la Bhagavad
GÎtâ que j'avais apprise par cœur. ce texte demeurait un livre clos. Ce n'est
qu'après avoir rencontré les idées et la pratique du Travail de Gurdjieff. que le
texte devint pour moi véritablement sacré. plus profond, plus universel. impliquant
plus qu'auparavant toute mon existence. Gurdjieff et Madame de Salzmann
insistaient sans cesse sur lïmportancc de la lutte contre sa propre nature, contre cet

195
automate que nous nommons« moi ». Ce « moi »qui englobe la psyché et le corps
est le champ de bataille où s'affrontent les forces du véritable JE - atman - et
celles de la mécanicité, de l'inattention et de l'inconscience. Il est juste que le cadre
de la Bhagavad Gitâ soit un champ de bataille. Dans le Mahâbhârata, Krishna dit
que les êtres humains n'ont pas le choix entre la guerre et la paix ~ un seul choix les
concerne : le niveau de la lutte du guerrier. Il existe des niveaux de plus en plus
subtils où, encore et encore, le combat doit être à nouveau livré à l'intérieur de
nous-mêmes. Les forces d'opposition, de résistance et de discorde coexistent avec
les forces d'élévation qui cherchent l'ordre équitable. Arjuna - et, par extension,
chacun d'entre nous- n'a qu'un choix : ou être contraint par sa nature propre, qui
est la Nature conforme aux lois - prakriti - , et, à l'échelle de son petit monde,
être soumis à ses lois, souffrir et se débattre en tant que victime du drame
cosmique ; ou comprendre la nécessité de travailler et de souffrir volontairement,
en tant qu'instrument des plans de Krishna, faisant de cette lutte un yajna -
sacrifice conçu comme une voie d'accès à des niveaux supérieurs. Arjuna apporte
alors son aide au maintien et au respect de l'ordre équitable - du dharma.
& •

Gurdjieff a compris que l'humanité contemporaine ne peut plus vibrer aux


modèles religieux traditionnels fondés sur la loi, l'espérance et l'amour. Il rapporte
les réflexions du Très Saint Ashyata Sheyimash, messager d'En-Haut, à propos de
l'horreur de l'humaine condition :

« Je consacrai une année entière à des observations spéciales sur


toutes leurs manifestations et perceptions [celles des êtres humains], et
je me convainquis catégoriquement, au cours de cette période, que
d'une part, chez les êtres de cette planète, les facteurs qui auraient dû
engendrer en leurs présences les impulsions êtriques sacrées de ""Foi",
d'"Espérance" et d'"'Amour" étaient déjà complètement dégénérées,
mais que d'autre part, le facteur devant engendrer l'impulsion êtrique
sur laquelle se fonde en général tout le psychisme des êtres de système
tri-cérébral - impulsion existant sous le nom de "'conscience morale
objective" - n'était pas encore atrophié, et demeurait en leurs
présences presque dans son état primitif.
En raison des conditions anormalement établies d'existence extérieure
ordinaire, ce facteur. pénétrant peu à peu jusque dans les profondeurs
de celui de leurs conscients quïls nomment ici le '"subconscient", ne
prend de ce fait aucune part au fonctionnement de leur conscient
ordinaire. » 1

Gurdjieff apprenait aux hommes à éveiller leur conscience objective, cette


conscience qui, reliant la perception sensorielle d'une réalité supérieure et la vision
de soi, suscite irrésistiblement un « remords de conscience » sans détruire
l'impulsion d'espérance. L'enseignement de Gurdjieff s'adresse en même temps au
corps, au sentiment et à l'intellect, et non isolément à l'un ou l'autre de ces
éléments. Bien qu'à certains moments, les exigences du Travail viennent solliciter
plus fortement tel ou tel aspect de l'être humain, l'accent est surtout mis sur
l'harmonisation de toutes les parties constitutives de l'être. Ce Travail peut aussi
être appelé « Quatrième Voie », différente des autres voies qui insistent presque
exclusivement soit sur la discipline physique et l'ascétisme, soit sur la dévotion et la
foi, soit sur le mode intellectuel de connaissance : raisonnement et spéculation
métaphysique. Le Travail n'ignore aucun de ces aspects. mais les intègre plutôt
dans un ensemble cohérent. On peut presque affirmer que la quatrième voie est

196
celle de « l'homme n" 4 », chez qui l'intellect, le sentiment et le corps ne sont pas
développés indépendamment et d'une manière unilatérale, mais dont les divers
centres se trouvent relativement en équilibre s. On peut dire que cet équilibre
correct des centres constitue un but intermédiaire du Travail. de telle sorte que
tout ce qui se situe à un niveau supérieur à celui des centres puisse s'incarner pour
exercer une action consciente dans le monde.
Ayant ainsi situé le Travail, il devient possible de remettre en question les
interprétations traditionnelles de la Bhagavad Gitâ qui font mention des divers
yogas : voies, disciplines, pratiques, chacune insistant presque toujours sur l'une
ou l'autre d'entre elles. Les yogas les plus généralement mentionnés sont le karma
yoga de l'action, le bhakti yoga de l'amour, le jnana yoga de la connaissance et le
dhyana yoga de la méditation (ch'an en chinois, zen en japonais). Si on se détache
un instant de l'étude théorique pour observer la pratique réelle, un réexamen du
texte révèle que le yoga global que propose Krishna pour la transformation
d' Arjuna est en fait le buddhi yoga IJ. Les autres formes de yoga constituent les
membres du buddhi yoga, comparables aux divers instruments d'un orchestre qui
interviennent au moment voulu dans la symphonie. Ce yoga se fonde sur l'éveil de
buddhi, union de l'intelligence et de la volonté. Les mots buddhi et buddha ont la
même racine, budh, qui signifie s'éveiller, discerner. Faculté supérieure de vision,
de discernement, d'attention, buddhi se situe au-dessus du mental ordinaire,
manas, et des sens. Il apparaît comme un composé des centres émotionnel et
intellectuel supérieurs qu'évoque l'enseignement de Gurdjieff, de même que
manas semble être un composé des aspects inférieurs du mental et des émotions.
Chez un individu non intégré, non unifié, la volonté-désir qui prend naissance le
plus souvent dans les sens, les attirances-répulsions, les plaisirs et les peurs, dirige
l'intellect. Celui-ci, à son tour, dissipe la vision de buddhi et la dissout en désirs
conflictuels. Si l'individu est intégré, cet ordre naturel s'inverse et un ordre juste
s'instaure. Un ordre interne correct est la condition du maintien d'un ordre
externe. Un dharma extérieur n'est possible qu'après l'instauration d'u~. ordre
intérieur juste qui n'est lui-même réalisable qu'à travers une discipline spmt~~lle
(yoga). Toute discipline, voie, chemin conduisant à la transformation de l etre
humain, menant d'un état de fragmentation à un état d'intégration, de l'esprit du
singe à l'esprit de Bouddha constitue un yoga 111 •
Dans les traditions religieuses de l'Inde, surtout dans les écoles qui s'inspirent du
Vedanta, subsiste une tendance à considérer l'ensemble de la création manifestée
- l'individualité, le temps, l'espace, l'énergie, la matière - comme une erreur
funeste qu'une nature spirituelle doit rectifier. La Bhagavad Gitâ, il faut le noter,
est peut-être le seul ouvrage dans la tradition indienne à insister sur l'action ici et
maintenant, sur le corps en tant que véhicule de yajna et de dharma.
L'enseignement de Krishna, tout comme celui de Gurdjieff, vise non pas à faire de
nous des anges, mais des hommes, dans leur intégralité et leur intégrité.
Les traditions spirituelles indiennes se sont tant préoccupées de l'unité de tout ce
qui existe qu'elles ont tendance à ignorer l'unicité de l'individu, avec ses
responsabilités et ses possibilités spécifiques. II n'y a qu'une seule réalité :
Brahman ! Tout le reste est erreur ! La pluralité ne peut être tolérée qu'au niveau
inférieur de la vérité relative, de l'ignorance. Les distinctions sont pures
apparences et procèdent d'une vision qui manque de hauteur. Ce point de vue, qui
apparemment se fonde sur une prise de conscience des plus élevées de la part des
sages, reste théorique et sans lien avec leur expérience vécue. Il relègue à un
niveau inférieur la totalité du domaine de !'espace-temps, du particulier, de
l'unicité et de l'histoire. et réussit à le dénigrer dans la pratique sociale. Par

197
malheur, ceux qui, n'ayant pas cette haute sagesse, ne disposent ni de l'amour
qu'elle engendre ni du sens de l'unicité de toute chose - c'est-à-dire pratiquement
tout un chacun, y compris bien entendu les théologiens et les philosophes - auront
là une vision lamentablement brouillée. Si, pour certains, l'arbre cache la forêt,
pour les Indiens, et tout particulièrement pour les védantistes, la tendance à chérir
la forêt anéantit la vision des arbres.
La spiritualité indienne peut souvent donner l'impression que l'individualité est
une illusion qui, chez le sage, tombe au moment de l'illumination. Mais si, comme
Gurdjieff, nous mettons l'accent sur le développement de l'individualité véritable
- du JE indivisible - d'êtres humains « qui détiennent en leur présence toutes
possibilités de devenir particules de la Divinité » 11 , il nous faut revoir la question.
S'il est vrai que Krishna enseigne le renoncement au moi égoïste (samkalpa atma),
il ne conseille pas pour autant l'abandon de l'individualité (svabhava) qui est le
représentant en chacun de Krishna Lui-Même, l'Atma véritable, le Soi réel. Selon
Krishna, l'unification d'un homme n'est possible qu'à travers la découverte de son
individualité, de son svabhava, de son devenir essentiel. L'un des enseignements
fondamentaux de la Bhagavad Gîtâ nous dit que nul ne peut être totalement libéré
s'il ne suit son svabhava ; lequel se manifeste dans le svadharma et le svakarma qui
lui correspondent. Ce qui signifie que seuls mènent à la libération les projets et les
actes qui répondent aux tendances les plus intérieures de l'homme et à sa juste
place dans le cosmos.
II ne s'agit bien sûr que de se libérer d'un niveau particulier de l'existence, ce qui
n'est possible que lorsque les exigences propres à ce niveau sont remplies. Si ce
n'est pas le cas, dit Krishna, on est ramené encore et encore au plus profond de ses
désirs insatisfaits. L'incarnation humaine est nécessaire, utile et sacrée. Elle a pour
but de permettre les actions nécessaires au maintien de l'ordre intérieur et
extérieur. Le monde est réel, même si, en général, nous vivons non pas dans le réel
mais dans un monde fantasmatique né de notre imagination.
Si l'on exclut l'absence d'égoïsme - et l'absence d'orgueil qui l'accompagne -
ainsi que les sentiments naturels de compassion et d'amour, qui sont caractéristi-
ques de tous les sages, un aspect doit être souligné, dont on parle rarement. Le
sage voit en même temps l'unité de tout ce qui existe et l'unicité de chaque chose.
On ne peut pas ne pas remarquer en cela un paradoxe apparent. Nous parlons ici
non de notre mental habituel et de ses limitations, mais de l'expérience des sages.
Dans leur existence, leur comportement, leurs relations avec autrui, ils sont
conscients, en fait, que chaque être humain est la manifestation d'une Énergie
Divine Unique, mais qu'en même temps chaque individu dispose d'un potentiel
unique - avec ses difficultés particulières - et qu'il apporte un témoignage
merveilleusement unique de l'immensité et de la Grandeur de l'Être Infini.
Chaque individu est relié à l'unité - en définitive, tout ce qui existe est Krishna ou
Brahman ou, selon les paroles de Madame de Salzmann, tout provient de la même
énergie consciente - mais une personne ne peut être remplacée par une autre
comme une pièce dans une machine. L'Un est unique en chacune de Ses
manifestations. Le sage respecte l'homme, non seulement parce qu'il émane de la
Source mais aussi parce qu'il célèbre la gloire de l'Un à sa manière qui est unique.
En liaison avec la compréhension de l'individualité, il faut ajouter une réflexion.
Dans la pensée indienne, et en particulier dans les Yoga Sûtras. la première
manifestation de l'ignorance fondamentale (avidyâJ est appelée asmitâ que l'on
traduit souvent par individualité. Littéralement, le mot signifie : « Je suis ceci » ou
«Je suis cela». L'expression semble. à tort, proche du JE SUIS. pratique
signifiante dans les Évangiles ,, et sacrée dans le Travail de Gurdjieff - notez le

198
titre de la troisième série des œuvres de Gurdjieff : La vie n'est réelle que lorsque
« Je suis ». Asmitâ est une limitation de l'être par spécification et restriction et, par
là, mène à la petitesse et à la prétention. JE SUIS, par contre, par la pratique de la
vigilance et la participation à la totalité de l'être, mène toujours à l'humilité.
Madame de Salzmann soulignait combien il est nécessaire d'observer le point
subtil de transition entre un effort fourni par l'ego et le lâcher-prise de cet
ego-effort qui permet à ce qui est supérieur à l'ego - donc inconnu de lui et en tout
cas hors de son contrôle - de pénétrer d'En-Haut et de transformer l'homme. La
réalité, la vérité de l'action vient d'En-Haut et ne peut être contrôlée d'en bas.
Pour employer les termes de la Bhagavad Gîtâ, on peut courtiser Krishna, non le
contraindre. C'est pourquoi un adepte véritable est à la fois un guerrier actif et un
amant -jusqu'à ce qu'il devienne un aimé accueillant, sachant quand s'affirmer et
quand se soumettre : aimé en haut, guerrier en bas.
Après avoir exhorté Arj una à réaliser son dharma personnel et à se comporter
comme le guerrier impeccable qu'il est, Krishna dit, vers la fin de la Blzagavad Gîta
(xvm, 66) : « Renonce à tous tes dharmas ; tu trouveras refuge en Moi seul ; je te
délivrerai de tout mal ; ne t'afflige pas. »On peut abandonner tous les dharmas et
tous les efforts si on est parfaitement discipliné et si l'on veille à empêcher que les
distractions ne remontent. Si on suit la ligne, si on se conforme à l'ordre, on est un
vaste récipient rempli d'En-Haut. Un tel homme est un Krishna en miniature, un
microcosme qui, par son Travail, collabore au maintien du cosmos.
Mais ce qui est vrai au sommet de la montagne n'est pas vrai à sa base. Krishna
nous met en garde : « Cet enseignement, le plus secret [ésotérique] de tous les
secrets »(B. Gîtâ, xvm, 63), « tu ne dois le révéler à quiconque s'il ne mène une vie
austère, scrupuleuse et obéissante »(B. Gîtâ, xv111, 67). L'abandon de l'action juste.
de l'effort et du dharma ne doit pas être issu de la lâcheté, de la complaisance ou de
la paresse. Seul le guerrier gagne le droit d'être un amant, puis d'être l'aimé. Au
stade ultime, bien entendu, il importe moins de connaître Krishna et de l'aimer que
d'être connu et aimé de lui.
Dans toute tradition, il est preque inévitable que les mots qui décrivent ce qui a
été vu du sommet de la montagne se retrouvent tôt ou tard dans les textes
philosophiques ou religieux. On les lira alors, on en disputera, on en débattra sans
se prêter à la pratique correspondante qui seule pourrait aider la vision à pre~?re
corps. C'est pour se garder de cette vision partielle et dégénérée que la trad1t1on
recommande fortement au chercheur de travailler avec un maître qui incarne ce
qu'il enseigne et garde le contact avec les niveaux qui lui sont supérieurs. Un
maître pragmatique trouve toujours utile de rappeler, comme le faisait, par
exemple, Madame de Salzmann : « Les gens de religion parlent du Seigneur. C'est
là une énergie de très haut niveau. Ils disent : "Que le Seigneur me vienne en
aide." C'est vrai, mais quelque chose m'est demandé. Il faut que je me prépare
pour que le Seigneur puisse aider. »
La sentimentalité et la scolastique restent les deux canaux principaux par
lesquels se tarit la vitalité de toute tradition spirituelle. C'est vrai aussi en Inde. Ce
qui tend à nous faire oublier la réalité d'une situation dans laquelle nous sommes
bien éloignés de l'identité suprême, c'est une compréhension purement mentale du
point culminant de la vision des sages, où Âtman ne fait qu'un avec Brahman, où
l'être le plus profond se confond avec l'Absolu le plus élevé. Tant que nous ne
prenons pas conscience de notre situation véritable, tant que nous ne souffrons pas
d'être coupés de la Réalité, rien ne peut changer. C'est dans le creuset de cette
souffrance que ce qui nous maintient à la surface de nous-mêmes peut se dissoudre.
« Restez face à votre incapacité, nous répétait Madame de Salzmann ; souffrez

199
d'être faits de pièces et de morceaux ! »
Ce qui révèle un enseignement authentique, qu'il s'agisse de celui de Krishna ou
de Gurdjieff, c'est qu'il prépare l'être humain dans son entier à recevoir une
énergie et une substance venues de plus haut que lui. Que le plus haut réside au
plus profond de l'être est tout à fait typique de la tradition philosophique indienne.
L'homme n'est pas limité à son corps physique, et la frontière entre l'intérieur et
l'extérieur n'est pas tracée par la peau. En chacun de nous, il existe des niveaux de
plus en plus subtils et on peut accéder à un Moi plus réel si on est disposé à payer le
prix requis - à savoir le sacrifice du samkalpa atma, le « moi » imaginaire. Là, je
revois Madame de Salzmann et c'est l'un des souvenirs les plus forts que je garde
d'elle. Elle est assise, mi-tigre, mi-faucon, rayonnante d'espoir et de compassion,
et en même temps terrifiante dans son exigence objective, et elle nous demande :
« Êtes-vous prêts à payer le prix ? »
Le Travail, comme yajna dans la Bhagavad Gitâ, est l'occasion, le processus ou
le moyen d'un échange de substances ou d'énergies entre différents niveaux d'être.
Yajna est une invocation de forces supérieures - les devas, les dieux - ou une
manière de les nourrir. A travers yajna, les dieux soutiennent les hommes et les
hommes nourrissent les dieux (B. Gîtâ, 111, 10-13). L'univers dans sa totalité est créé
et maintenu par le cycle de ces apports réciproques. Nous ne pouvons pas vivre
sans participer à ce rite cosmique, le yajna universel. Nous en sommes les
instruments consentants ou les victimes. A travers le sacrifice volontaire, le
purusha yajna en particulier, un être s'offre. Il est le sacrificateur, son « ego-moi »
est sacrifié et son Moi réel consomme l'oblation. En nourrissant le Soi, l'ego
devient sacré ; en sacrifiant la volonté de l'ego, on peut « être voulu par le Soi ».
Sans véritable intégration intérieure, on est en pièces, on est fragmenté ; la
discorde règne à l'intérieur et s'ajoute à la discorde extérieure. Il faut, comme l'a
dit Gurdjieff, mourir à son moi ordinaire tant qu'on est en vie, mourir à ses
habitudes et à ses attachements. Lorsque le prix requis aura été payé, alors
seulement une nouvelle naissance sera possible.
Le Travail est nécessaire pour entrer en contact avec les niveaux supérieurs -
un contact vivant, un contact substantiel qui ne soit pas seulement un raisonnement
philosophique ou un vœu poétique. Je veux citer ici un fragment d'une lettre de
Madame de Salzmann :

« C'est un moment où les idées ne suffisent pas. Il y a une force, une force plus
haute ; elle est en nous mais elle ne peut avoir aucune action tant que notre état ne
le permet pas - tant que nos centres ne sont pas reliés. A ce stade les idées ne sont
d'aucune aide. Il est nécessaire de sentir notre incapacité intérieure, d ·en être
touché, d'en souffrir et de donner toute son attention à cette relation intérieure,
car c'est elle qui ouvrira la porte à l'énergie d'En-Haut. »

1. Les observations au sujet de la Bhagavad Gftâ dans cet article constituaient la


substance d'une conférence donnée à la Société d'Études et de Recherches pour la
Connaissance de l'Homme, à Paris. en juin 1981.
2. Pour la « Loi de Sept ,, voir P. D. Ouspensky. Fragments d'un enseignement inconnu.
ch. VIII.
3. G.I. Gurdjieff, Récits de Belzébuth à son petit-fils. Préface.
4. Ibid .. vol. L p. 91.
5. P.D. Ouspensky. op. cit .. pp. 311-312. .
6. li peut être utile ici de citer une autorité contemporame en matière de yoga : " Si vous

200
analysez ce que je viens de dire. vous verrez que kundalinf n'est rien d'autre que ce qui a été
appelé avidyâ. ignorance. De la même manière que l'avidyâ est devenue si puissante qu'elle
empêche le purusha. l'esprit. l'être même. de voir. la kundalinf empêche le prâna d'entrer
dans le sushumnâ. le canal central du corps pour le flux du prâna. » T.K.V. Desikachar.
Religiousness in Yoga : Lectures on Theory and Practice. réd. M.L. Skelton et J.R. Carter.
University Press of America. Lanham. MD. 1980. p. 244.
7. G. 1. Gurdjieff. op. cit .. pp. 346-347.
8. Pour le détail et les définitions voir P.D. Ouspensky. op. cit .. ch. II et IV.
9. Pour une analyse détaillée du buddhi et du buddhi yoga. ainsi que des notions
comparables dans la pensée de Plotin. voir A.H. Armstrong et R. Ravindra : «The
Dimensions of the Self : Buddhi in the Bhagavad Gîtâ and Psyche in Plotinus », dans
Religious Studies. vol. XV. pp. 327-342. 1979.
10. Dans ce contexte voir R. Ravindra : « Yoga : the Royal Path to Freedom », dans
Hindu Spirituality : Vedas Through Vedantas (vol. VI de The Encyclopedic History of World
Spirituality). réd. K. Sivaram. New York. Crossroad Publishers. 1989.
11. Gurdjieff. op. cit .. vol. I. pp. 432-433.
12. Dans ce contexte voir R. Ravindra. Le Yoga du Christ. La Table Ronde. Paris. 1991.
ch. VI et XIV.

201
~

Etudes

,
'•

\~
GURDJIEFF
ET
LA PSYCHOLOGIE MODERNE

Robin Skynner

« Ma vie tout entière a été profondément et favorablement transformée au


contact des idées de Gurdjieff. Cependant, en réponse à l'invitation qui m'a été
faite de collaborer à ce dossier, j'évoquerai l'influence prédominante de ses idées
sur mon activité professionnelle, car cela pourrait éclairer un domaine qui ne
sera pas traité par ailleurs dans ce dossier. »

Peu de temps après le début de mes études psychiatriques, encore agnostique


- j'écrivais alors pour le Rationalist Annual - , une amie me prêta Fragments
d'un enseignement inconnu d'Ouspensky. Le sens des idées psychologiques de
Gurdjieff exposées dans cet ouvrage était en accord avec l'ensemble de mes
observations et ne contredisait en aucun point ce que je comprenais à ce
moment-là. Elles venaient, au contraire, enrichir ma compréhension. En. outre:
j'adhérai volontiers dans son ensemble à l'approche scientifique du sujet. ~m
consiste à tout vérifier par soi-même puis à accepter ou à rejeter la proposition
uniquement en fonction des résultats acquis. Mais je fus ensuite dérouté par .les
diagrammes et les idées cosmologiques qui n'avaient alors aucun sens pour m01 et
je rendis le livre sans l'avoir lu en entier. Un an plus tard, mon amie me proposa de
relire ce livre à propos de questions que je lui posais : je le lui rendis après n'en
avoir lu qu'une partie, et cela pour les mêmes raisons.
Quelques mois après, je participai, comme sujet volontaire, à une enquête sur
les effets d'une drogue hallucinogène de type mescaline, le LSD. Alors récemment
découverte, elle devait être utilisée plus tard, à titre expérimental, dans des
traitements psychiatriques. Je pris la drogue en compagnie de cinq autres
volontaires, tous psychiatres en formation, réunis dans la même pièce. La plupart
de mes compagnons souffrirent de troubles hallucinatoires paranoïdes. L 'expé-
rience, pour ma part, me révéla la vision d'un univers organisé selon une certaine

205
hiérarchie à multiples niveaux. J'eus l'impression d'avoir compris une vérité
fondamentale et demandai à notre« contrôle »de noter la description que je lui en
fis.
L'effet de la drogue dura plusieurs heures. Lorsqu'il s'atténua. je découvris la
transcription de mon expérience : « Tout est exactement tel qu'il est. simplement
plus. » Dérisoire ? Peut-être, mais pas pour autant une mauvaise description d'un
état plus conscient, dans lequel la pensée s'élargit pour percevoir davantage de
réalité. J'étais convaincu de la justesse de la vision d'un monde où tout est relié. où
tout est signifiant ; j'en étais simplement séparé par les limites mêmes de mes
perceptions usuelles.
Des visions très nettes se poursuivirent, sous une forme estompée. pendant deux
semaines environ. Par exemple, les murs enchâssés de silex de l'église locale
m'apparaissaient incrustés de pierres précieuses étincelantes. Bien que je ne puisse
me remémorer clairement le détail de l'expérience vécue sous l'effet de la drogue.
j'ai depuis ce temps-là conservé la conviction d'avoir accédé à une compréhension
plus profonde. Mais je n'avais aucune envie de prendre à nouveau de la drogue.
L'impression que j'ai gardée de son influence pourrait évoquer l'image d'une
plaine lointaine vue du sommet d'une montagne. Le fait d'être à nouveau « porté »
au sommet de la montagne ne me permettrait pas davantage de m'approcher de
cette plaine. Pour y parvenir, il me faudrait en trouver l'accès par mes propres
moyens, sans artifice.
Après cette expérience, je me souvins du livre que l'on m'avait prêté et je
redemandai à mon amie Fragments d'un enseignement inconnu. Les idées
cosmologiques me parurent toujours aussi rebutantes et peu accessibles. mais je
cessai d'éprouver à leur égard la même résistance. Je devais désormais accepter
qu'il existât des aspects du monde pour lesquels une tout autre sorte d'indication
était nécessaire.

EXPÉRIENCE DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES MODERNES

Ma formation psychiatrique s'est faite principalement sous l'influence de


Maudsley qui préconise de confronter les stagiaires à la plus grande « variété
possible d'idées et de méthodes ». Je n'en « avalais » que celles qui m'étaient
prouvées cliniquement. Plus je m'approchais d'une compréhension des diverses
écoles, plus elles me semblaient véhiculer différents aspects de la vérité à propos
des niveaux ordinaires du fonctionnement humain. Désormais. mon but fut de
découvrir la trame commune des théories exprimées dans des langages différents.
Cette démarche fut présentée au public dans trois manuels et dans un livre ù succès
intitulé La Famille, Comment en réchapper ? écrit avec la collaboration du célèbre
humoriste John Cleese.
Après mon expérience du LSD et ma troisième lecture de Fragments d'un
enseignement inconnu, je fus introduit dans un groupe qui s'était formé autour d'un
élève de Gurdjieff, le docteur Maurice Nicoll.
Qu'est-ce qui m'attirait vers cet enseignement plutôt que vers une tradition
spirituelle plus conventionnelle ? La recherche d'une meilleure compréhension de
moi-même et du monde ne datait pas d'hier ~je m'étais intéressé ù la philosophie,
puis à la philosophie des sciences. à l'épistémologie et à la sémantique. Cependant
des questions demeuraient : comment expérimenter et s'assurer de la véracité de
notre connaissance ? Et comment pouvoir la transmettre sans distorsion '?

206
LIEN AVEC LA MÉTHODE SCIENTIFIQUE

Alors que j'étais encore étudiant en médecine, cette interrogation m·avait


conduit à rejoindre un petit groupe de philosophes et de scientifiques de haut
niveau - au nombre desquels figuraient Bertrand Russell, J. Ayer. Karl Popper et
d'autres - dans le but d'étudier les relations interdisciplinaires. Malgré un tel
passé, je fus très attiré par la proposition de Gurdjieff : Le« travail »est fondé sur
la compréhension et nous devons tout vérifier par nous-mêmes. Très rapidement,
je fus impressionné par la complète compatibilité de l'Enseignement de Gurdjieff
avec la méthodologie scientifique telle que je l'avais comprise par mes études
antérieures. La méthode de Gurdjieff est une approche scientifique au moins aussi
rigoureuse que celle des scientifiques modernes, et plus rigoureuse que celle que
l'on observe chez ceux qui ont tendance à s'accrocher à leurs idées en résistant à un
changement radical et révolutionnaire.
Il convient toutefois d'établir une distinction entre les aspects de la théorie
psychologique basée sur la preuve objective quelle qu'elle soit, à partir
d'expériences et d'observations cliniques, et ceux qui ne sont pas soutenus par la
preuve objective mais ne sont que le reflet d'aveuglements ou de préjugés de la
part du psychologue.
Pour des raisons de commodité, nous appellerons ces deux aspects de la théorie
psychologique, l'un : « fondé sur la preuve », l'autre : « fondé sur le préjugé »,
tout en sachant que la réalité est plus nuancée. II est à présent possible d'énoncer
quelques affirmations à propos de la relation entre les idées de Gurdjieff et la
psychologie moderne, et ~eci d'une façon relativement brève et simple.
Je n'ai trouvé dans la psychologie moderne aucune idée fondée sur la preuve
- y compris dans celles de Freud ou d'autres fondamentalement hostiles ou
indifférentes à la religion - qui soit en contradiction, de quelque façon que ce soit,
avec la psychologie de Gurdjieff. Toute apparente incompatibilité selon moi n'est
due qu'aux aspects fondés sur les préjugés.
Les idées psychologiques de Gurdjieff sont extraordinairement unifiantes dans le
sens où elles incluent et recouvrent les principales idées fondées sur les preuves d~
vaste champ des théories psychologiques modernes. Ces idées, dans la mesure ou
elles ont été présentées sous une forme écrite, exposent les grands principes
représentant une vue d'ensemble de la totalité du fonctionnement psychologique
de l'homme. Les différentes théories qui composent la psychologie moderne
correspondent, dans le détail. à certains aspects de ce schéma général. Dans mon
activité professionnelle, Gurdjieff me fournit, si l'on peut dire, une carte tracée à
grands traits du monde entier, tandis que les autres théories modernes de
psychologie me fournissent des cartes à plus grande échelle de l'Angleterre, de la
France, de l'Allemagne, etc.
Par exemple, son concept de « tampons » : des mécanismes qui nous permettent
de faire cohabiter dans nos pensées des idées ou des images contradictoires sans
que l'on puisse être conscient de cette contradiction. Cette idée joue un rôle central
dans les théories où les tampons sont qualifiés de « mécanismes de défense )) et une
importante littérature décrit les différentes formes que ces mécanismes peuvent
prendre et lé~ façon dont ils doivent être traités.
Si l'idée de « tampons » ou de mécanismes de défense est abordée brièvement
dans l'œuvre de Gurdjieff ce n'est pas que lui-même ou ceux qui ont travaillé sur
eux-mêmes, sous sa conduite, n'en ont pas une plus grande connaissance que
n'importe 4uel psychologue, au contraire. Ils les ont vus concrètement en
eux-mêmes et sont devenus capables de les reconnaître chez les autres et d'aider

207
ceux-ci à acquérir un plus grand degré d'intégration. Pour moi. les idées exprimées
par Gurdjieff donnent un schéma de la psychologie humaine. en même temps
qu'elles fournissent des instructions très claires pour permettre à chacun d'en
découvrir les détails par une expérience directe de son monde intérieur.

AUTRES POINTS DE RESSEMBLANCE

Plusieurs éléments des idées de 9urdjieff trouvent un écho dans la psychologie


courante. Le « Connais-toi toi-même », pour qu'un changement réel soit possible,
est commun à la plupart des principaux systèmes psycho-dynamiques ; l'idée que
nous portons un masque derrière lequel nous nous cachons de nous-mêmes tout
autant que des autres est reflétée chez Jung dans la notion de « persona » ; l'idée
de la « fausse personnalité » est considérée comme admise dans les théories sur la
personnalité hystérique ; l'idée que nous sommes faits d'une multitude de « moi »
indépendants a été abondamment étudiée sous sa forme extrême de « personnalité
multiple », bien que je ne connaisse qu'une seule théorie psychologique moderne
qui reconnaisse comme universelle cette condition chez l'homme. Il existe
également une reconnaissance partielle des idées de Gurdjieff à propos des trois
centres compris comme des intelligences séparées, non intégrées dans l'état
ordinaire du fonctionnement humain. Le psychanalyste Wilhelm Reich avait
reconnu certains aspects des interrelations entre le corps. la pensée et l'émotion,
alors que la « Technique Alexander » reconnaît le mauvais fonctionnement du
centre moteur et l'interférence du centre intellectuel. Ses méthodes aident à
amener les centres à une plus grande harmonie ; au moins à un niveau de base et,
d'après ma propre expérience, elles aident généralement à ouvrir, à stabiliser et à
tenir sous contrôle le centre émotionnel. De nombreuses personnes qui pratiquent
la méthode Alexander l'emploient pour supprimer ou refuser un excès d'émotion.
Notre absence d'individualité et de volonté et la reconnaissance que notre
comportement est surtout fait d'automatismes est une pierre angulaire de la théorie
freudienne, bien que ce qui est considéré comme une plus grande « conscience »
par les psychanalystes est généralement le remplacement de plusieurs automa-
tismes en conflit par un schéma comportemental relativement plus harmonieux et
uni bien que toujours automatique.

QUELQUES DIVERGENCES MAJEURES

Ce qui fait totalement défaut aux théories modernes en psychologie à


l'exception de celles ayant accepté une empreinte d'ordre spirituel - c'est l'idée
d'autres niveaux de conscience au-delà de notre conscience de veille ordinaire. et la
nécessité d'efforts pour les atteindre et s'y maintenir. J'ai déjà fait cette remarque
dans un de mes ouvrages et cela sous cette forme : « La pensée occidentale. y
compris la psychanalyse et la psychologie, a particulièrement négligé les questions
de l'intensité et du niveau de conscience, si importantes dans les approches
orientales. Mais dès que cela est pris en considération. des techniques
apparemment très diverses trouvent une explication et une place immédiate au sein
de ce concept. Si conscience équivaut à lumière. les deux méthodes. freudienne et
jungienne, reviennent à rechercher des objets un par un dans une pièce obscure en
allumant une allumette après l'autre ; les techniques paradoxales et d'établisse-
ment de tâches utilisées dans les thérapies familiales reviennent à déclencher un

208
flash d'appareil photographique et à illuminer momentanément la totalité de la
pièce pour donner une vision qu'il est par la suite difficile de nier, même si les
détails en sont oubliés. Les différentes techniques de méditation cherchent toutes à
générer une source de lumière plus forte que celle des allumettes tremblotantes ou
des éclairs de flash occasionnels englobants qui interviennent dans notre conscience
de veille ordinaire, illuminant ainsi la réalité et dissipant les fantasmes. exactement
comme le réveil, après le sommeil nocturne, dissipe la réalité des rêves endormis,
ou au moins altère notre conviction qu'ils étaient vrais. »
Dans une contribution à un autre ouvrage, j'ai suggéré que« suivant ce que nous
pourrions appeler un concept "archéologique'' de la conscience. notre psychologie
occidentale ordinaire tend à postuler que nous possédons déjà la lumière de la
conscience mais que certaines parties de nous-mêmes ont été enfouies et
nécessitent une remise au jour, après quoi elles demeureront accessibles, au moins
potentiellement. La lumière est présumée comme brûlant déjà, au moins lorsque
nous sommes sortis de notre lit et en mouvement, ni sa clarté ni sa continuité ne
sont véritablement mises en question. Par contraste, les grandes traditions
maintiennent explicitement ou implicitement l'idée selon laquelle la conscience de
l'homme est beaucoup plus limitée, fluctuante et illusoire qu'il se l'imagine
généralement, et qu'il faut une extraordinaire vigilance pour la maintenir sur un
même niveau, sans parler de l'accroître. Dans les Traditions, la conscience est
comparable à la lumière qui recevrait son énergie d'une dynamo montée sur la roue
d'une bicyclette sur laquelle il nous faut pédaler avec régularité si nous voulons la
conserver telle qu'elle est ou bien pédaler plus fort si nous voulons la voir briller
davantage. »
La psychologie ordinaire ne reconnaît pas que la plupart des introspections sont
l'observation d'un « moi » par un autre « moi ». Gurdjieff insiste sur le fait que
tout ce que nous appelons observation n'est qu'une observation d'un de nos
« moi » subjectif et fluctuant par un autre. C'est ce qui se passe dans
l'introspection. Le seul Moi capable de mener une observation réelle et objective
dépasse ce niveau et est inséparable, en nous, du développement de l'attention et
de la présence.
Une autre idée selon laquelle« nous ne nous rappelons pas nous-mêmes », nous
ne sommes pas réellement présents la plupart du temps, est totalement absente de
la psychologie courante.

LA COSMOLOGIE DE GURDJIEFF

Ce que Gurdjieff dit à propos de l'origine de ses idées, et de la nature ordonnée,


hiérarchisée de l'univers, correspond à de nombreuses idées centrales des grandes
traditions ~ en fait. elles sont considérées par beaucoup comme une forme de ces
vérités éternelles adaptée aux besoins et à la compréhension du monde occidental
moderne. Pour lui, ce « travail » vient de l'extérieur de la vie, d'un niveau plus
élevé, et passe par un « cercle conscient de l'humanité » qui le retransmet vers le
monde, de maître à élève. D'où le besoin pour le chercheur de trouver un maître.
d'accepter son autorité et de rejoindre une école au sein de laquelle un travail
systématique, soumis à une discipline et accompli en compagnie des autres, peut
développer la capacité d'une attention soutenue et permettre le contact avec des
états de conscience plus élevés. Seuls les quelques hommes qui en sentent la
possibilité sont attirés vers un tel enseignement. L'insatisfaction de sa propre vie et
la « réalisation croissante de sa nullité » sont à l'origine de cette ouverture.

209
La psychologie moderne cherche à minimiser l'insatisfaction et le sentiment de
nullité, faisant la part belle à l'adaptation et à un meilleur fonctionnement sur le
plan ordinaire de la conscience. celui-là même que Gurdjieff nomme le « sommeil
éveillé ». Elle cherche surtout à consolider le « moi » habituel afin d'améliorer son
existence quotidienne.

LA PLACE DE LA PSYCHOLOGIE ORDINAIRE


EN RELATION AVEC LES IDÉES DE GURDJIEFF

Gurdjieff décrivait son système comme un enseignement relevant de la


« Quatrième Voie », une voie qui pouvait rendre possible un développement
spirituel plus rapide que celui proposé par les traditions les mieux connues. Il
insistait sur le fait qu'elle était appropriée pour ceux qui ont déjà atteint un certain
niveau de maturité et de responsabilité. Ce niveau est celui de « l'obyvatel », un
mot russe traduit par« l'homme de la rue ». Par cela, Gurdjieff semble avoir voulu
faire allusion à quelqu'un de capable de faire face à ses responsabilités et à ses
devoirs, raisonnablement perspicace, plein de bon sens dans sa relation au monde.
pouvant soutenir et aider les autres plutôt qu'être à leur charge. En même temps. il
dit clairement qu'il peut s'agir d'une personne ordinaire. avec ses défauts et ses
limitations.
Cette remarque laisse supposer que le travail de Gurdjieff n'est pas adapté à
ceux qui souffrent de troubles mentaux sérieux (schizophrénie. troubles maniaco-
dépressifs et états dépressifs profonds). Et ceci rejoint entièrement ce que j'ai pu
moi-même constater. Chez ces sujets, l'accroissement de l'énergie résultant du
« travail » revient à équiper d'un surcompresseur un moteur de voiture incapable
de supporter un excès de puissance, avec le risque imminent d'une panne de l'un
des éléments déjà réparé et fragilisé.
Qu'en est-il de ceux dont le niveau de maturité et d'adaptation est intermédiaire
entre la maladie mentale déclarée et celui de « l'homme de la rue » ? Après avoir
plaisanté à propos de ma profession. deux personnes ayant vécu un certain temps
auprès de Gurdjieff m'ont dit que lorsqu'il estimait que quelqu'un n'était pas prêt à
rejoindre un groupe du fait de son immaturité psychologique, il l'envoyait voir un
psychothérapeute en qui il avait confiance jusqu'à ce qu'il fût parvenu au niveau
adéquat.
Bien entendu, la plupart des gens présentent dans leur personnalité des traits
qu'un psychiatre diagnostiquerait comme « névrotiques », et chez ceux qui sont
attirés par le travail de Gurdjieff. comme par d'autres enseignements spirituels, il
semble que la proportion n'en soit pas moindre, mais au contraire, peut-être plus
élevée que la moyenne. Tout en restant dans certaines limites. le « travail » de
Gurdjieff est très ouvert et un grand nombre de ces difficultés se résolvent lors de
l'application de ces méthodes. Mais les risques de complications peuvent se dresser
sur le chemin. J'ai évoqué dans l'un de mes ouvrages que des systèmes utilisés
correctement peuvent amener à une plus grande ouverture, à une plus grande
compréhension et à un changement bienfaisant. mais peuvent également être mal
utilisés et mener au résultat contraire : c'est-à-dire au maintien du comportement
déviant. à la rationalisation des attitudes existantes et de la structure de la
personnalité. Ainsi les psychanalystes peuvent-ils utiliser leur intuition et leurs
théories pour justifier le besoin d'un changement chez les autres. plutôt que de
s'ouvrir eux-mêmes à une critique permanente et à un éventuel développement de
leur propre connaissance. La Technique Alexander. par exemple. est destinée à

210
libérer le corps de ses tensions inutiles ; utilisée convenablement, elle conduit à
une plus grande liberté émotionnelle. Mais certains l'utilisent parfois à l'envers
pour maintenir leurs émotions sous strict contrôle ; malgré son message d'amour,
le christianisme a été utilisé pour justifier les chambres de torture de l'inquisition.
Lorsqu'il est mal compris, l'enseignement de Gurdjieff, qui offre les outils les
plus puissants que j'ai rencontrés au service d'un changement psychologique,
semble être également une méthode extraordinairement efficace pour éviter cette
transformation.
Les formes de mauvaise utilisation sont multiples. J'ai moi-même mal compris,
mal utilisé les idées de Gurdjieff et j'ai observé d'autres personnes qui en faisaient
autant ; l'erreur la plus répandue consiste à confondre son indication de
« non-expression des émotions négatives » avec la dissimulation, le refus et la
répression des émotions négatives qui jouent un rôle si considérable dans
l'éducation sociale. tout particulièrement peut-être en Angleterre où sont si forts
les tabous concernant l'expression de tous s_entiments personnels intenses.
L'un des principaux buts de la « non-expression des émotions négatives »,
comme je le comprends aujourd'hui, est de nous rendre conscients de leur
existence, de nous amener à être davantage en contact avec ces émotions, dans le
but de transformer l'énergie dont elles sont porteuses. Nous avons à aller vers elles,
en « avalant » notre peur ; à les voir clairement pour ce qu'elles sont, à les
« manger » avant de nous en séparer.
Considéré sous cet angle, le but de cet aspect du « travail » de Gurdjieff
recouvre et englobe celui de la psychothérapie. J'ai rencontré plusieurs personnes
qui m'ont semblé avoir été bloquées pendant dix, voire même vingt ans, pour avoir
mal compris le sens de ces propositions. Cette incompréhension s'est finalement
dissipée lorsqu'ils se sont engagés dans une psychothérapie ou ont suivi une
méthode psychologique moderne. Et j'en ai connu un plus grand nombre encore
qui, je crois, tireraient de ces méthodes un aussi grand bénéfice.
Entreprendre ces deux formes d'étude de soi en même temps n'est pas sans
difficulté. Pour ma formation professionnelle, j'ai moi-même suivi pendant quatre

années une psychothérapie, quelques années après m'être engagé dans le travail de
Gurdjieff. Ces deux expériences m'ont « tiré » dans des directions opposées. La
psychothérapie m'ouvrit à des émotions intenses dont je m'étais coupé très tôt dans
ma vie, et cette clarification m'apporta une meilleure santé et plus d'efficacité dans
la vie.
Mais les nouvelles expériences émotionnelles étaient si accaparantes qu'elles me
menèrent temporairement à une « identification » plus grande, au sens où
Gurdjieff l'entend, et il me fut alors nécessaire de lutter davantage contre elle.
Une autre difficulté survient lorsqu'on s'adresse simultanément à deux
thérapeutes. On peut alors être tenté de « jouer sur les deux tableaux » : accepter
ce qui est facile et agréable dans chaque situation, mais refuser les visions
désagréables de l'un en plaçant temporairement sa confiance dans l'autre, avec
pour conséquences de diminuer sensiblement la valeur des deux sources
d'information. Ce « partage du transfert », pour employer les termes techniques
conventionnels. ressemble au comportement d'un enfant qui évite la discipline
d'un des parents en s'appuyant sur l'autre. Toutefois, un enfant ne peut parvenir à
ses fins qu'à la condition qu'existent entre les parents des désaccords et des
antagonismes fondamentaux. Mais le problème génère un certain degré de
~ouffrance dans IL~ i7ratique de la psychothérapie lorsque les deux thérapeutes sont
mcapables de se fane mutuellement confiance et de collaborer.
Dans une clinique que j'ai dirigée, nous avons particulièrement étudié ce

211
problème. A notre surprise, nous découvrîmes qu'il était généralement préférable
que les deux thérapeutes ne se communiquent pas les détails du travail qu'ils
poursuivaient, au-delà de ce qui était nécessaire pour établir une bonne relation.
La collaboration serait fructueuse pour le patient si les deux thérapeutes
valorisaient la vérité avant tout, quelle qu'en soit la source. et reconnaissaient
qu'aucun d'entre eux n'en avait le monopole.
Ces mêmes dangers existent pour ceux qui suivent le travail de Gurdjieff et qui
ont recours à l'aide d'un bon psychothérapeute. Je crois que les principes décrits
ci-dessus peuvent permettre d'éviter ces dangers. Sans pour autant souscrire au
système de Gurdjieff, le psychothérapeute choisi doit être favorable au but d'un
développement spirituel, ou, au moins, doit-il ne pas y être hostile. En fait, il est
préférable qu'il n'y soit pas relié du tout, car si un conflit psychologique n'est pas
résolu, par l'application sur une longue période des idées de Gurdjieff, il est
vraisemblable que celles-ci ont été utilisées pour ne pas voir plutôt que pour
devenir conscient de quelque problème émotionel crucial, ou que l'enseignant
lui-même souffre d'un conflit inconscient non résolu : d'un « tampon ». Lorsque
i. les membres d'un groupe Gurdjieff ont fait appel à moi pour un soutien
psychologique, il était implicite pour moi qu'ils pensaient qu'étant relié à l'ensei-
gnement je partagerais leur vue sur la question et adhérerais à leur refus puisque
rationalisé en termes d'idées de Gurdjieff, ou plutôt en une incompréhension de
celles-ci. Dans des cas semblables il est en fait plus difficile pour moi de faire face à
ce refus sans y voir une trahison de leur confiance, et d'être mal compris dans mes
intentions. Cela ressemble à la difficulté que rencontrent les médecins qui tentent
de traiter des membres de leur propre famille ; dans les deux cas, un étranger
compétent et compatissant, mais impartial, obtiendra souvent de meilleurs résul-
tats.
Ces réserves faites, je ne considère pas comme un désavantage la pratique
conjointe de la psychothérapie et celle des idées de Gurdjieff.
En tout cas, cette expérience unique a mis pour moi en lumière les différentes
directions vers lesquelles conduit le « travail » en soulignant le contraste entre
l'acquisition d'une intuition psychologique et celle d'un plus grand confort ou d'un
contentement de soi, but vers lequel tend la psychothérapie. Le « travail » est
destiné à être mis en pratique dans la vie ordinaire, pour la transformer. Mon
expérience de la psychothérapie s'est déroulée de cette manière et m'a semblé être
une aide à la fois en soi et en relation à la compréhension et à la mise en pratique
des idées de Gurdjieff.

212
LA PLACE DE L'HOMME
DANS LE TEMPS

David Appelbaum

Le phénomène du temps a sans doute été l'une des premières énigmes ressenties
par l'homme. A l'homme archaïque, l'homme du néolithique, la question ne s'est
probablement pas présentée comme une abstraction, mais de façon pratique dans
les crues saisonnières des rivières, le retour périodique de la lune :t des
constellations, dans la migration du gibier et les divers autres signes de la fmte des
saisons. Sans une meilleure compréhension du temps, sa vie et ses efforts
quotidiens étaient condamnés à rester le jouet de forces incommensurablement
plus grandes que lui. A l'aube de la civilisation, les premières sciences - la •
géométrie, l'astronomie et la musique - surgirent comme autant de réponses
spécifiques à la question du temps.
L'homme de cette ère lointaine ne possédait peut-être pas encore une conscience
« séparée », une conscience qui fasse la distinction entre le monde intérieur et le
monde extérieur, entre son propre être et celui du cosmos auquel il appartenait.
L'éternel retour des choses observé dans la nature lui était manifeste aussi dans sa
propre vie et trouvait sa correspondance dans le flux et le reflux des cycles
biologiques, dans le va-et-vient de ses humeurs et de ses sensations.
Cependant l'homme devait être appelé à un autre destin que celui d'être balayé
par les événements, à l'instar de ses fragiles récoltes emportées par les crues
printanières. Il était appelé à découvrir une présence relativement stable, une
conscience capable de survivre au transitoire et au changeant.
Il se trouvait ainsi oscillant entre deux appréhensions divergentes du monde·
La première le plaçait devant la nécessité d'une action spécifique : comment
répondre à chacune des exigences uniques du moment sans perdre la perception
unitaire du mouvement cyclique général ? Les rituels de la chasse furent sans doute
un des premiers éléments de cette réponse. Vinrent ensuite les fêtes agraires, puis.
plus tard, les premiers textes oraculaires tels que le Yi king.
La seconde était suscitée par la nature totalement périssable des événements et
de la mémoire des expériences passées. Chaque fait surgissait puis disparaissait

213
sans laisser de traces. La question n'était plus seulement celle de l'adaptation au
temps « cyclique », mais celle de sa survivance et de sa préservation.
La première entraînait l'homme vers l'extérieur, vers les phénomènes. tandis
que la seconde, par un mouvement centripète, l'attirait dans la sphère de
l'intériorité. Grâce à ce double mouvement se fit jour peu à peu une
compréhension de la place de l'homme dans le temps. Une longue lignée d'initiés,
dont l'origine se perd dans un passé immémorable, semble porter témoignage
d'une connaissance concrète et vivante du mystère du temps. La transmission de
cette connaissance pérenne joua un rôle essentiel dans la révélation de la place
spécifique de l'homme dans le cosmos et de sa responsabilité. Des exposés partiels
de cet enseignement furent par la suite exprimés sous forme d'idées philosophiques
et religieuses concernant notamment la nature du temps. Que des fragments nous
en soient parvenus sous une forme défigurée accroît encore la difficulté d'en
reconstituer la perception originelle, notamment celle de la relation entre action et
contemplation, entre mort et immortalité. Ils peuvent cependant nous servir de fil
d'Ariane pour reconnaître l'importance et la portée réelle de la conception du
temps proposée par Gurdjieff.
Essayons d'abord de situer son apport en nous appuyant sur une cnt1que
implicite des théories existantes. Les formulations de ces théories sur le temps sont
en général insatisfaisantes en ce qu'elles retirent à l'homme la dimension
d'initiative, qu'elles ne lui permettent pas d'exprimer sa profonde « intention »
d'être. Elles laissent, en effet, l'homme en dehors du temps, comme exilé sur un
littoral étranger. Le temps cesse dès lors d'être, selon l'expression vive de
Gurdjieff : « l'Unique Phénomène Idéalement Subjectif » 1 , indispensable au
développement intérieur de l'homme.
Dans la plupart de ces théories, le temps revêt une forme d'existence obscure, il
devient, en quelque manière, indépendant des événements intentionnels dont il
constitue pourtant l'aspect intérieur. Le temps y est perçu comme un récipient ~
tous les efforts de l'homme sont conçus comme situé dans le temps comme l'eau le
serait dans un verre. L'aliénation de la vie intérieure engendrée par cette
notion-perception du temps entraîne, selon Gurdjieff, de graves conséquences
pour l'homme, aussi bien dans sa pensée que dans son action. L'action intégrante
du temps doit permettre que les hommes soient « obligés d'exister jusqu'à ce que
se soit revêtu en eux et complètement perfectionné en Raison ce que l'on appelle
leur .. corps kessdjan" - ou .. corps astral" ~ ». Dès lors que le temps ne participe
plus de l'obligation de l'homme à être. la durée de vie de celui-ci est réduite à celle
de ses parties animales. Les désirs insatiables vident le temps des « semences de
l'être »en l'homme. Ce temps lui semble alors devenir insuffisant pour atteindre le
but du perfectionnement de soi. Comme le dit T.S. Eliot :
Time past and time future
Allow but a little consciousness.
« Temps passé et temps à venir
N'autorisent que peu de conscience. »
Selon Gurdjieff, les idées reçues concernant le temps négligent un clivage
fondamental : le clivage entre le temps propre au perfectionnement de soi et le
temps découlant d'événements purement mécaniques. Ce sont lù deux catégories
distinctes qui relèvent, selon ses termes. de principes différents : le principe
« Foulasnitamnien » pour le premier, le principe « Itoklanotz " pour le second
1

Ce clivage prendra toute son importance lorsque nous en viendrons à déhattre plus
loin des différentes cosmologies. A la différence d'une réaction automatique aux

214
influences accidentelles venues de l'extérieur. l'acte proprement volontaire. issu de
l'initiative individuelle, transforme radicalement la nature des choses. La nature de
cet acte place l'homme sous l'instance vivifiante du temps qui élève et actualise son
désir profond d'intégrité, dissolvant du même coup l'identification à l'entropie du
temps quotidien - hémorragie permanente qui nourrit les ténèbres intérieures et
sape à leur naissance toutes les aspirations. Cet acte lui ouvre à la fois la porte du
royaume de l'être et celle du monde phénoménal, ne le laissant plus aliéné à une
chaîne d'habitudes aveugles. Ignorer ou négliger ce clivage, c'est enfermer
l'humanité dans un temps qui mène exclusivement au dépérissement. L'entropie
fait alors plus que gouverner la moitié désintégrante de la création.

Les principales théories du temps qui nous soient connues se fondent pour la
plupart sur l'un ou l'autre des quatre principes suivants :
1. La constance (temps uniforme).
2. Le cyclique (temps circulaire).
3. Le cataclysmique (temps apocalyptique).
4. L'évolution (temps nécessaire aux processus).
Selon les civilisations et les âges de l'humanité ont prédominé différents
modèles, lesquels, en dernière analyse, se réfèrent à l'un ou l'autre de ces
principes. La pensée grecque exprime en général l'idée du temps en termes de
constance, puisque cette conception considère comme illusoire le mouvement
même du changement. Aristote propose l'opinion que le temps n'existe pas~. La
pensée indienne, en revanche, conçoit le mouvement du temps comme cyclique.
Par des commencements et des fins sans cesse répétés, au cours d'un cycle le
caractère unique d'un événement donné est annulé par ses innombrables
résurgences au cours d'autres cycles. A l'inverse, la conception judéo-chrétienne,
sécularisée par Hegel et selon laquelle l'histoire présage sa propre fin sous .for'!1e
de cataclysme, constitue une nouvelle expression de l'idée du temps. L'h1st0Ire
devient alors le vecteur de la volonté de Dieu jusqu'au moment ultime, décisif, vers
lequel pointent tous les événements. Enfin, l'évolution exprime et résume la vue
moderne d'un développement linéaire constant et unidirectionnel qu'illustre
l'interaction des lois de l'entropie et celle de l'adaptation biologique.
Avant de pouvoir mesurer l'ampleur de la découverte de Gurdjieff, il nous faut
'
examiner davantage chacune de ces théories.
La première, selon laquelle le temps est « constance », équivaut, à strictement
parler, à nier l'existence du temps. Nous vivons le temps comme un flux
d'événements, changeant et éphémère, qui définit le monde des phénomènes.« L~
changement, voilà la seule constante »,nous dit le Yi king. Une idée du temps qm
nie notre perception de ce flux dénie de ce fait tout mouvement dans le temps.
C'est l'aboutissement de l'argument bien connu de Zénon d'Élée contre le
mouvement ''. Une version de l'un des paradoxes de Zénon affirme que si une
pierre parcourt la distance entre A et B en dix secondes, il lui faudra cinq secondes
pour parcourir la moitié de cette distance, deux secondes et demie pour le quart de
la distance, et ainsi de suite. Puisque le temps peut être ainsi scindé définitivem~~t
en segments de plus en plus petits, et puisque l'achèvement d'une telle .sene
infinitésimale est logiquement impensable, il s'ensuit que la pierre n'attemdra
jamais le point B. Ceci s'applique à tout intervalle temporel aussi petit soit-il, ainsi
n'y a-t-il pas de mouvement dans le temps. Figé dans des sections infinitésimales, le
temps est condamné à demeurer toujours identique.
La conclusion paradoxale de Zénon a suscité bien des disputes. Sur le plan
logique elle a pour effet de révéler la nature contradictoire de notre conception

215
habituelle du temps. D'ordinaire nous considérons que le temps peut être divisé en
des parties de plus en plus petites, or Zénon démontre que cela mène à l'impasse
d'une pensée contradictoire. La divisibilité à l'infini - aussi fascinante qu'elle soit
pour l'intellect - ne peut assurer à l'homme qu'une existence hors du temps, elle
ne lui permet pas de se situer dans le temps.
C'est pourquoi il nous faut considérer le temps selon deux perspectives : le
temps « automatique » et le temps « intentionnel ». Ce dernier permet à l'effort
individuel de s'accomplir dans l'ordre du devenir, tandis que le premier ne le
permet pas. La démonstration de Zénon n'offre aucune possibilité de passer de A à
B puisqu'elle ne laisse pas de place à une autre logique que celle de la rationalité.
Un homme n'est même pas libre d'entreprendre pour lui-même un acte
« a-logique » : celui de réaliser son intention - acte plein d'inattendus et de
surprises - qui seul lui permet de « passer sur l'autre rive ».
La deuxième conception du temps, fondée sur l'idée cyclique, met l'accent sur
notre expérience ou plutôt notre impression du retour perpétuel des choses. Un
cycle est un mouvement qui retourne nécessairement à son point de départ : le flux
apparent des événements constituant la trame du temps en vient donc à se courber
sur lui-même pour revenir à son commencement. Ce qui est arrivé arrivera de
nouveau. Tous les espoirs, tous les regrets de notre vie seront à nouveau traversés,
à nouveau ressentis, les mêmes situations seront à nouveau acceptées ou refusées.
Le caractère unique et spécifique des événements est donc illusoire puisque chacun
d'eux est une répétition du même à travers les cycles. Nous pouvons retrouver cette
négation de la singularité temporelle dans le Brahma-vairvarta-Purâna où Indra, le
roi des dieux, apprend qu'il a été précédé, comme sous la forme d'une longue
colonne de fourmis, d'une armée d'« Indras » antérieurs. Plus près de nous,
Nietzsche a tenté d'échapper aux conséquences du temps et de l'« éternel
retour » 7 • Bien des aspects particuliers de sa pensée semblent être nés de son
affrontement douloureux avec la nature mécaniste, prédéterminée du temps
circulaire. Car si notre vie est une boucle sans fin, un tapis roulant qui suit un
chemin tout tracé, il s'ensuit que le présent est non seulement déterminé par le
passé mais aussi par le futur. Ainsi, lorsqu'à un moment donné, quelqu'un manque
l'occasion qui lui est offerte de réaliser un aspect de lui-même, il est condamné de
façon récurrente à cet échec. Un intervalle pendant lequel pourrait se mobiliser
l'impulsion d'un changement réel n'existe pas. Le cycle est impénétrable à ces
influences supérieures qui, de façon abrupte et imprévue, modifient l'être
intrinsèque d'un homme x.
Si nous considérons à présent la conception cataclysmique du temps. c'est
l'histoire elle-même qui en devient le champ. Comme nous l'indique Hegel :
« L'histoire universelle en général est le développement de l'Esprit dans le
Temps. » " Les événements historiques révèlent le dessein d'une puissance
supérieure. Selon la pensée sécularisée de Hegel : « l'histoire universelle est
l'exposition de l'esprit s'efforçant d'acquérir la connaissance de sa propre
nature » '". Cette réalisation marquera même la fin de l'histoire. L'histoire est
secondaire à ce qui existe au-delà de l'histoire. Cela ressort aussi de l'idée
judéo-chrétienne d'apocalypse. La vie dans le « temps du monde » est comparée
au passage dans une vallée de larmes. Au moment de la destruction du monde et de
son histoire, l'espoir de chacun est d'être ressuscité d'entre les morts et de jouir
d'une forme d'existence intemporelle. Les mérites propres sont jugés indépendam-
ment de l'initiative individuelle orientée vers un devenir. De même. chez Hegel. le
travail intérieur d'un homme individuel est-il subordonné au développement d'une
connaissance de soi relevant de l'ordre divin. Les efforts d'un homme doivent être

216
sacrifiés « sur le vaste autel de la terre, tout au long des âges » 11 • Ses luttes
intérieures ne sont que des moyens vers une fin plus grande où l'homme individuel
n'a aucune place et, en conséquence, elles disparaissent avec lui - comme lui -
sans laisser de trace dans la fin cataclysmique du temps historique. L'effort de
l'homme tourné vers la réalisation de soi est dans l'ordre cosmique un effort
négligeable parce qu'aucun temps n'est spécifiquement alloué à l'homme pour se
mettre en quête de lui-même. L'homme est un pion au service du désir divin
d'auto-réalisation.
Considérons enfin l'idée que le temps est une durée dans laquelle peut
s'effectuer le processus d'un progrès évolutif. Les espèces biologiques de même
que les organisations sociales sont capables d'évoluer dans certaines directions qui
engendrent un accroissement de leur valeur propre. Le mouvement évolutif traduit
une amélioration graduelle de l'espèce ou du groupe dans sa capacité à s'adapter et
à survivre. Une espèce qui en supplante une autre constitue un progrès dans
l'évolution puisqu'elle possède une plus grande capacité de survie. Dans cette
perspective, l'idée d'évolution réduit le temps à un vecteur d'amélioration soumis
au déterminisme de lois mécaniques. Une telle réduction vide le temps d'une
grande partie de sa signification. D'une part, elle ne prend pas en compte la
question essentielle de savoir si la conscience surgit grâce à l'évolution ou si
l'évolution naît de la conscience et, d'autre part, elle place le temps en marge de
l'intention humaine qui se trouve ainsi livrée aux seules forces internes du
mouvement évolutif. Ainsi n'avons-nous jamais le temps de lutter pour notre
propre perfectionnement puisqu'il n'y a de temps que pour faire face au calendrier
caché et cependant impératif de l'évolution.
Ce bref survol peut nous aider à comprendre la formidable percée que réalise la
pensée gurdjiévienne. En cette ère postérieure aux trois « Critiques » kantiennes,
toute considération cosmologique du temps doit prendre en compte l'héritage de la
première antinomie de Kant. Gurdjieff n'y fait pas exception. Kant place quatre
antinomies - contradictions entre deux principes d'égale validité - au cœur de
son épistémologie. Dans la première. Kant pose la question de savoir si le temps
préexiste au monde ou si le monde préexiste au temps. Examinant ces alternatives,
,
il parvient à dégager pour chacune un argument valable et conclut dans les
« Critiques » qu'aucune n'est susceptible de preuve rationnelle. Comment
Gurdjieff surmonte-t-il cette antinomie ? Il introduit quant à lui une perspective
entièrement nouvelle : un temps indépendant, sans commencement, appelé dans le
langage propre à Belzébuth : « Héropas ». Il précède la création du monde, il est
« contemporain » du Créateur. Ce « temps » joue un rôle-clé dans la raison qui
préside à la naissance de l'Univers créé. Car ce temps« incréé »ronge la structure
du cosmos incréé, lieu de séjour du Créateur Qui n'a pas encore accompli Son
geste - celui qui Lui est réservé-, le geste de la Création. L'effet d'entropie de ce
temps incréé impose la nécessité de la Création elle-même. Si ce temps continuait
ainsi son œuvrc, si son action n'était pas modifiée, dit Gurdjieff. le« Lieu unique
de Son Être [Notre Éternité] subirait tôt ou tard l'anéantissement définitif » ~.
1

L'effet le plus poignant de l'acte de Création est de modifier. sinon le temps


lui-même, du moins son action intérieure sous-jacente. Après l'avènement du
monde, le temps porte à jamais le sceau de l'intention créatrice. C'est à cette vision
créatrice qu'est due l'existence du monde ~c'est elle aussi, comme nous le verrons.
qui ouvre la possibilité du développement intérieur de l'homme. Une réponse est
ainsi donnée à Kant : il y a le temps« d'avant »et le temps« d'après »la Création,
ce n'est pas la même dynamique qui est mise en jeu. Ainsi le concept même de
temps doit être entièrement reconsidéré.

217
De par J'acte de création, la qualité du temps change de façon fondamentale et
irréversible. La transformation du temps est au cœur de la cosmologie de
Gurdjieff. Pour en comprendre les implications, nous devons brièvement rappeler
les principes sur lesquels elle est fondée.
Gurdjieff énonce deux lois de premier ordre. La Loi de procession ou Loi des
processus ou encore Loi de maintien des mondes, « l'Heptaparaparshinokh
sacré »,appelée aussi Loi de Sept, d'une part. Et, d'autre part, la Loi d'apparition
des phénomènes ou Loi de création,« le Triamazikamno sacré »,appelée aussi Loi
de Trois.
La Loi de procession régit le développement septuple de tout événement, grand
ou petit, organique ou inorganique, spirituel ou matériel, conscient ou automati-
que. Elle régit les différentes phases d'un processus, son intensité et son degré
d'achèvement. Elle détermine aussi les moments où, dans sa croissance, un
processus est ouvert aux influences et ceux où il est relativement hermétique à ce
qui lui est extérieur. La Loi de création exprime l'interaction triple des forces
cosmiques fondamentales. Tout ce qui se manifeste dans la création dépend
exclusivement de la combinaison de trois forces primordiales. Tous les phéno-
mènes spécifiques, proches et universels, intentionnels et mécaniques. vitaux et
inertes sont le fruit de la rencontre fertile de ces trois forces.
Ces deux lois de premier ordre sont interdépendantes. Dans leurs phases
successives, les phénomènes, engendrés conformément aux lois. se développent
vers une fin : la phase deux d'un projet est la résultante nécessaire de la phase un et
de l'interaction avec les influences d'autres processus qui traversent le lieu de
l'action. Si la Loi de procession détermine la chorégraphie de la danse. la Loi
d'apparition des phénomènes établit la place des danseurs à chaque moment
donné. Gurdjieff définit ainsi la Loi d'apparition des phénomènes : « Ce qui est en
haut s'unit à ce qui est en bas, afin de réaliser par cette union ce qui est médian.
lequel devient alors à la fois le supérieur pour l'inférieur suivant, et l'inférieur pour
le supérieur précédent. » 11
L'Acte de- Création, dit encore Gurdjieff, est le résultat d'une modification
providentielle et unique de ces deux lois, et particulièrement de la Loi de
procession. Avant la Création, elles opèrent au sein d'un système clos, et• cela
nécessairement, puisque rien d'autre n'existe encore. Avant le Commencement il
n'y avait pas d'altérité. A ce système « hermétique » Gurdjieff donne le nom
d'« Autoégocrate » 1 ~. Le système remodelé, appelé « Trogoautoégocrate », en
revanche, est régi par des lois d'interdépendance. de réciprocité et d'échange. Ces
caractéristiques présupposent l'existence de 1'« autre ». Puisque le système
postérieur requiert des existants en dehors du système hermétique originel. les
données nécessaires à la création du monde sont incluses dans la modification. Le
motif de la transformation du système, ainsi que nous l'avons vu, est de
contrecarrer l'effet d'entropie du temps incréé. Le monde surgit en quelque sorte
afin de faire face à « Héropas », le Temps, le Destructeur. Pour parler plus
précisément, I'Acte de Création est celui d'ajouter au temps incréé le temps
créateur.
D'innombrables cosmos surgissent sous l'effet de la divine modification de la Loi
fondamentale. Le temps est redessiné : il reçoit une nouvelle dimension. De quelle
nature sont ces modifications ? Le changement le plus important affecte la Loi de
procession. Désormais la ligne de développement du processus s'ouvre à des
influences extérieures, et cela en deux points distincts. Antérieurement à cette
modification de la Loi, on ne peut pas parler dïnfluence. le système ne permettant
pas l'entrée de quoi que ce soit d'extérieur : tout se passant en système clos ou.

218
pour reprendre une expression suggestive de Leibniz, « sans fenêtres ». Dans ce
système, une nouvelle phase de croissance ne fait simplement que projeter une
vision interne en un point. L'une des modifications, apportée par « Notre
Éternité », est particulièrement cruciale, il s'agit de celle située à proximité du
point médian du développement. Ici désormais la présence d'autres processus
influence l'issue du développement de telle manière que le résultat final puisse
devenir global, intégral dans son caractère collectif. Ainsi la vie d'un processus
commence à pénétrer la vie d'autres processus. Cette ouverture devient
« partage ». En ce même point cependant, l'isolation hermétique sur soi, la
possibilité de contenir demeure possible. L'ancien mode opératoire reste intact,
mais seulement, dit Gurdjieff « si ce même processus s'effectue dans un calme
absolu » 15 • Mais le caractère auto-suffisant du développement est, dans une large
mesure, remplacé par une dynamique nouvelle, qui est la base fondamentale de
l'échange : le « principe trogoautoégocratique d'existence par la nutrition et le
soutien réciproques de toutes choses dans l'Univers » 11'.
Gurdjieff nomme cet échange : « Iraniranomange ». En tant que première
poussée vers un univers ouvert, il met fin aux menaces d'un déclin par entropie en
établissant « cet équilibre qui ne laisse à présent à l'impitoyable Héropas plus
aucune possibilité d'engendrer quoi que ce soit d'inattendu pour Notre Très Grand
et Très Saint Soleil Absolu » 11 • Ainsi apparaissent la nécessité de maintien
réciproque et le besoin de soutien mutuel. Deux questions se posent : qu'est-ce qui
est réalisé par le soutien réciproque et comment cela se réalise-t-il ? A la première
question nous pouvons répondre que la vision de Gurdjieff recrée l'équilibre
dynamique propre à l'organisme. Ainsi l'univers est-il renouvelé ; il est vraiment
ouvert à neuf par l'invention de la vie. Dans un organisme, en effet, les processus
qui suivent un courant descendant ou ascendant, catabolique ou anabolique,
existent côte à côte. Le produit de l'un devient matière première pour l'autre. La
substance est conservée et recyclée. Ce qui règle l'équilibre extrêmement fin des
processus n'est autre que la nouvelle dimension du temps - le temps créateur
lui-même - le synchronisme des échanges. Le temps est essentiel dans toute ligne
de développement. Ainsi par exemple : si le fourrage n'arrivait pas au moment où
l'estomac de la vache était préparé à le recevoir par la sécrétion des enzymes
appropriés. la digestion ne pourrait se faire et l'animal serait condamné à mourir de
faim. La synchronisation consiste en la disponibilité d'un processus pour les
besoins d'un autre processus, qu'il soit conscient ou mécanique. Une telle
disponibilité est garantie par la Loi de procession modifiée. Ainsi, l'action du
soutien réciproque fonctionne-t-il par et avec la synchronisation des événements.
Une ligne de développement s'achève, à temps, pour en alimenter une autre.
La perfection du « soutien réciproque » est une source constante d'émerveille-
ment ; pour emprunter une image à la biologie, c'est une homéostase. Les effets
destructeurs, déstabilisants, du temps incréé sont neutralisés par l'exacte
synchronisation, l'imbrication conforme aux lois, des événements appartient de
est le « suprême » moyen qui assure la vie de l'univers. Son rôle est analogue - et
peut-être tout aussi extraordinaire - quand elle donne vie à l'art de la da~se. La
synchronisation, l'imbrication, conforme aux lois, des événements appartient de
toute évide ne~ ~au temps cré~teur. L'homme n'y est pas moins assujetti que .t~~t~
autre forme d etre. Toutefois, la synchronisation offre à l'homme une possib1hte
très singulière et énigmatique : celle de se soustraire à ses lois en en devenant le
co-auteur.
En tant que réalisation, le soutien réciproque reste cependant en suspens.
Reprenons l'analogie entre l'univers créé et un organisme. Un organisme n'est pas

219
un système de processus clos. Il existe en interaction ouverte avec son
environnement et de cette seule manière neutralise l'entropie. La nourriture, rair
et la nourriture psychique proviennent de l'environnement et assurent la
continuation de la vie. De manière semblable, dit Gurdjieff. la Loi de Sept
modifiée place l'univers créé sur le bord ouvert des choses. Et là se pose un
problème majeur. Au-delà de l'univers se trouve l'espace vide, rien. Là les
conditions n'existent pas pour le type d'interaction avec l'environnement dont jouit
un organisme donné. A l'échelle cosmique, qu'est-ce qui empêche la totalité de ce
qui existe de se refermer et de succomber au temps incréé et à l'entropie ?

Avant d'aborder cette question, introduisons une observation connexe. Un


univers homéostatique n'est pas l'équivalent d'un univers anatropique
c'est-à-dire d'un univers où l'énergie monte par « affinage » vers des niveaux
supérieurs. La défaite du temps incréé n'implique pas encore la maîtrise
triomphale sur le temps. II faut un pas de plus. Le temps doit être utilisé pour
l'ascension vers un état de conscience plus développé, un niveau de participation à
l'Être du Tout. C'est ici que la plupart des cosmologies font une distinction entre le
Tout, dont la perfection est absolument complète, et sa forme manifestée, qui est
~ifférenciée et donc imparfaite. Cette dernière - Dieu différencié de la Déité,
Ishvara différenciée de Brahman - est d'un degré inférieur en perfection dans la
mesure où elle est assujettie aux Lois du devenir plutôt qu'à la pure intention. Chez
Gurdjieff, nous trouvons cette même distinction entre rexpression de l'intention
absolue - « Théomertmalogos » - et les lois qui en régissent l'opération. Et
derrière cette distinction, une idée importante : 1'« affinage » des énergies de la
Création devient le but et l'œuvre de la première - l'expression de l'intention-,
tandis que l'Univers en état de « soutien réciproque »est - dans son apparence -
le résultat automatique de lois opératoires.
Aux yeux du philosophe, la vision dans le détail d'un tel système cosmologique
est une réussite remarquable. C'est cependant précisément à cet endroit que la
pensée de Gurdjieff rebondit de manière inattendue. J'ai dit que ce n'est qu'en
apparence que les lois soutiennent les cosmos, car il y a un aspect caché du soutien
réciproque. La Loi de procession - la Loi de Sept - modifiée, on s'en souvient,
concerne un univers en expansion. L'univers croît en nombre, en espèces et en
êtres divers. Le bord ouvert des choses se trouve garanti par la création continue
d'êtres au-delà de ceux qui existent déjà. Le bord ouvert des choses est d'ailleurs
une nécessité. Sans la naissance continue de la nouveauté, l'Univers se refermerait
sur lui-même et mourrait de cette mort par Héropas qui guette tous les êtres.
Pourtant une nécessaire poussée vers l'innovation continue impose une autre
nécessité à l'intelligence qui veille derrière toutes les intelligences cosmiques.
Pour le comprendre nous pouvons déjà remarquer que la relation entre !'Absolu
et les lois de premier ordre est une composante cruciale de toutes les visions
cosmologiques. Mais alors !'Absolu se retire-t-il au-delà de toute action dès lors
que les lois entrent en fonction ? Le caractère expansif de l'existence. selon
Gurdjieff, milite contre une telle éventuelle « passivité ». L'A bsol u. la Déité,
Brahman, doit maintenir sont engagement continu dans la vie des cosmos. Le
cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part est lui-même assujetti
aux « lois » de cette géométrie. Plus les existences indépendantes croissent en
nombre et en étendue, plus le centre doit être fort. Inversement. à mesure que le
centre croît en force. les satellites centrifuges se multiplieront. La solution.
proposée par Gurdjieff, aux ravages du temps incréé est celle <.fun cosmos
réciproquement soutenu et en expansion. Cette solution requiert le travail continu

220
d'une intention absolue et non son retrait. Car si la Source de toute perfection ne
devient pas toujours plus activement concentrée. plus résolue à revaloriser toute
existence, le vaste univers. qui se développe déjà vers l'espace vide. cessera d'être
en relation avec son centre. Toutes choses se disloqueront. Le Travail de la Déité
est évidemment « sans fin ».

Ce bref exposé de la cosmologie de Gurdjieff répond à un dessein limité. Je


voudrais cependant revenir à la notion d'intention au sein de notre recherche
humaine de perfection. La Loi de procession, nous l'avons vu, fait naître un nouvel
aspect du temps, la synchronisation. La synchronisation fait qu'un processus donné
devient disponible pour satisfaire les besoins d'un autre processus. La possibilité de
perfectionnement de soi des hommes réside entièrement dans leur capacité à
participer consciemment de la synchronisation. Les moyens de cette participation
sont conférés d'ailleurs par le moment d'équilibre. Cette mise en équilibre consiste
en une pause attentive pendant laquelle les pouvoirs d'action sont rassemblés
préalablement à leur mise en jeu. La danseuse, par exemple, essaie de parvenir au
moment d'équilibre afin de vaincre les mouvements automatiques de son corps. En
l'absence de cet équilibre, ce sont les habitudes mécaniques de la locomotion qui
conditionnent ce qui arrive. C'est alors le corps de la danseuse plutôt que son
intention qui dictera son mouvement. Certes, les habitudes sont bien suffisantes
pour accomplir un projet limité comme celui de passer du point A au point B. Mais
la possibilité de servir un but plus élevé est comme une graine dissimulée au sein de
l? motricité. Gurdjieff y fait allusion quand il écrit que : « Lorsque Notre Créateur
Eternel eut remarqué chez eux ce mouvement automatique. il Lui vint pour la
première fois l'idée divine de S'en servir comme d'une aide dans l'administration
du monde grandissant. » 18 Autrement dit, la synchronisation des mouvements
corporels - la coordination de la perception et de l'effort musculaire - peut se
poursuivre seule ou sous la gestion consciente de l'intelligence humaine. Quand un
homme acquiert la maîtrise de la synchronisation, son action engendre un
phénomène cosmique exceptionnel - un flux ana tropique. L 'anatropie - le
retour évolutif - survient d'une manière contraire au flux entropique -
« Héropas » - qui est antérieur à l'univers créé. Le temps créateur doit êt~e
actualisé par les « efforts conscients » d'êtres intelligents. alors que l'entropie
existe déjà préalablement à un tel travail.
Le flux « en sens inverse » produit des énergies d'une intensité et d'une pureté
croissantes et toujours plus centrales. Ce sont des énergies, dit Gurdjieff, « issues
de sources cosmiques d'un ordre supérieur », constituées « par des vibrations
d'une plus grande .. vivification" » i•i. De telles énergies renforcent le centre et
neutralisent la dissipation liée aux influences qui résultent de l'expansion
incessante. Du point de vue cosmologique, elles renouvellent la décision de
1' Absolu de continuer à perfectionner l'existence. II ne saurait y avoir de doute
quant à l'utilité cosmique de la gestion consciente de la synchronisation, ou enco~e
du moment d'équilibre. Mais quelle utilité pour l'homme lui-même ? Comme Je
l'ai suggéré plus haut, c'est précisément dans la même direction que se trouve
l'espoir de perfectionnement humain. L'existence de la synchronisation fournit à
l'humanité de riches possibilités d'initiative. Comme pour la danseuse. exercer
l'attention de manière à entrer dans l'action en équilibre et rassemblé, c'est
acquérir ce que Gurdjieff appelle la « Raison individuelle ». La voie de la
conscience est la voie qui permet de retrouver « en soi » son propre centre et la
relation de celui-ci au centre du Tout. La participation consciente à la synchronisa-
tion de ses actes rejoint une pratique que Gurdjieff appelle le « Partkdolgdevoir

221
etnque ». En s'y donnant, un homme contribue à « l'administration du monde
grandissant » et enrichit un courant ascendant d'énergie qui retourne au pivot
stable de la création. Sans l'aide de l'homme. la grande chaîne de l'être se brise au
niveau du maillon faible que constitue )"humanité. Quelle autre alternative
empêcherait-elJe l'univers de voler en éclats ?

Nous pouvons conclure que sont profondément pessimistes les théories


auxquelles fait défaut une telle dimension du temps. Elles relèguent l'homme à
n'être qu'un simple rouage parmi d'autres dans le jeu de l'équilibre cosmique. Un
être humain, aussi bien que toute autre vie douée de sensation, est au moins cela.
Mais ignorer les possibilités qu'offre le temps, c'est négliger la double nature de
l'humanité. Les êtres humains peuvent être davantage que les sujets inconscients
de la loi primordiale elle-même. Cette place nouvelle appartient à ce que Gurdjieff
appelle « les existences relativement indépendantes » et exige un haut degré de
présence individuelle. Par la reconnaissance et l'affirmation profonde de cette
place dans l'Univers, l'homme accède au plan de la liberté par rapport aux
facteurs, tant hérités qu'acquis, de limitation, de refus et de désespoir. Ces facteurs
nous éloignent de l'effort d'être et nous laissent assujettis aux vicissitudes du temps
de l'entropie. Embrasser de plein cœur la lutte pour atteindre l'action équilibrée
c'est retrouver la dimension de l'initiative humaine. C'est le dévoilement de ce que
l'on veut réellement être et faire - et cette découverte ne peut avoir lieu que dans et
grâce au temps créé. La nature double de l'homme s'accomplit dans et par une
compréhension vécue de l'action juste. Elle le soulève au milieu de son existence
terrestre pour le faire participer à l'œuvre divine de renouvellement du cosmos par
le renouvellement de soi.

NOTES

1. G.I. Gurdjieff, Récits de Belzébuth à son petit-fils, vol. I, p. 124.


2. Ibid., vol. I, p. 131.
3. T.S. Eliot, Poésie. Les Quatre Quatuors, « The Four Quartet.\· ,, (Burt Norton).
4. G .1. Gurdjieff, op. cil., vol. I, pp. 131-132.
5. Aristote, La Physique, IV, 12, 218 a.
6. Cf. par exemple Aristote, op. cit., 239b, 11-23.
7. Cf. Frédéric Nietzsche, Le Gai Savoir, 341.
8. A la différence d'une conception automatique du temps cyclique, la pensée
métaphysique de l'Inde, c'est-à-dire sa pensée ésotérique, admet la possibilité que l'homme
puisse, par son initiative propre, se libérer du bloc figé des événements qui constituent sa
vie. La voie de la libération - moksha - fait irruption, comme une dimension intérieure au
cycle, au sein de l'acte d'observer - sâkshi - le jeu incessant de la répétition.
9. G. W.F. Hegel, Philosophie de /'histoire. Les références à l'édition américaine :
Reason in History. A General Introduction to the Philosophy of History, p. 87.
10. Ibid., p. 23.
11. Ibid., p. 25.
12. Récits de Belzébuth, vol. IL p. 221.
13. Ibid., vol. IL p. 222.
14. Ibid., vol. IL p. 221.
15. Ibid., vol. Il, p. 225.
16. Ibid., vol. II. p. 229.
17. Ibid., vol. IL p. 230.
18. Ibid., vol. IL p. 233.
19. Ibid., vol. IL p. 234.

222
MÉCANICITÉ
ET

Patrick Decant

« Les résistances ont toujours leur siège. l'analyse nous l'apprend. dans le moi.
Ce qui correspond au moi. c'est ce que j'appelle parfois la somme des préjugés
que comporte tout savoir. et que traîne chacun de nous, individuellement. Il
s'agit de quelque chose qui inclut ce que nous savons ou croyons savoir - car
savoir est toujours par quelque côté croire savoir. »
J. Lacan. Le Séminaire Il :
« Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. ,,

« Nos prétendues pensées ne sont rien d'autre que ces formules toutes faites
tirées du placard. Ce que nous appelons des pensées ne sont pas des pensées.
Nous n'avons pas de pensées : nous possédons différentes étiquettes. des brèves.
des résumées, des longues - mais rien que des étiquettes ... » (29 janvier 1923)

« ... Nous voyons rarement ce que nous regardons. L'homme est une
personnalité pleine de préjugés. Il y a deux sortes de préjugés : les uns venant de
l'essence. les autres de la personnalité. L'homme ne connaît rien. il vit sous
autorité, il accepte toutes les influences. et il y croit. Nous ne connaissons rien. »
(22 février 1924)

G. 1. Gurdjieff. Gurdjiefl parle à ses élèi·es.

Dans quelques siècles. si l'humanité n'a pas disparu et garde quelque mémoire
de notre époque. peut-on imaginer le jugement qu'elle portera sur nous ? Malgré
l'impossihilité de répondre à une telle question. un ensemble de faîts paraît
converger et traduire ce qui pourrait bien être le phénomène majeur de notre
temps : la perte progressive des illusions.

223
De ce point de vue, il est classique d'évoquer les découvertes de Copernic et de
Galilée qui détruisirent l'antique identification de la terre avec le centre de
l'univers, et la théorie de Darwin qui situa l'apparition et le développement de
l'homme dans le contexte général de l'évolution des espèces animales, destituant
ainsi l'humanité de la place unique et supérieure qu'elle croyait occuper.
L'homme connut ainsi la perte de la position centrale qu'il se représentait être la
sienne dans l'univers et parmi les êtres vivants. Une quantité d'autres faits viennent
accentuer cette perte contemporaine des illusions. C'est la Seconde Guerre
mondiale, la mémoire des camps et de toutes les atrocités qui s'impose et témoigne
de l'inimaginable horreur dont est capable l'homme. C'est. avec l'échec des
expériences révolutionnaires d'inspiration marxiste, l'abandon progressif de
l'illusion d'une société parfaite qui offrirait les conditions du bonheur, de la liberté
et de la prospérité pour tous. C'est aussi la perte de l'influence des croyances
religieuses en la survie de l'âme après la mort. ou en l'existence d'un Dieu
anthropomorphique veillant sur le destin de tous et de chacun par l'intermédiaire
d'une Église distribuant jugements moraux et absolutions. C'est même l'abandon
de la croyance en une science qui pourrait parvenir un jour à tout comprendre et
tout connaître, depuis la mise en question des théories scientistes et positivistes par
les scientifiques eux-mêmes.
C'est enfin, et c'est le point de vue qui nous intéresse tout particulièrement, la
mise en question de ce qui est « naturellement »vécu par tout un chacun comme la
réalité la plus intime et la plus indubitable de l'homme : sa conscience elle-même.
Avec la psychanalyse et la théorie d'un inconscient, Freud introduit en effet une
perspective où le « conscient » est défini comme une instance psychique parmi
d'autres, où le moi est le produit du jeu des identifications imaginaires, ainsi qu'un
lieu de résistances à la perception de réalités internes et externes au sujet. De ce
point de vue, la« conscience »devient essentiellement conscience de la division du
sujet, du manque à être et à connaître. La découverte et l'affirmation de la
sexualité infantile, le concept de refoulement, l'articulation d'un appareil
psychique structurellement divisé en différentes « instances » conflictuelles et
l'impossibilité d'accéder directement au « savoir » inconscient inaugurent un
champ de connaissance très largement en rupture avec les pensées et les
philosophies qui l'ont précédées. Cependant cette nouvelle perte narcissique, cette
mise en question d'un moi unifié et conscient par la psychanalyse peut ainsi entrer
en résonance avec les anciennes conceptions bouddhistes et hindouistes relatives
au caractère illusoire de notre appréhension de la réalité en raison de
l'identification à « l'ego » ou au « mental ».
La remise en cause de la « conscience »est tout aussi fondamentale dans l'œuvre
de G .1. Gurdjieff avec l'idée du morcellement intérieur et de la mécanicité de
l'homme : « L'homme n'a pas de .. moi" permanent et immuable. Chaque pensée,
chaque humeur, chaque désir, chaque sensation dit .. Moï' ... Chacune des pensées
de l'homme, chacun de ses désirs se manifeste et vit d'une manière complètement
indépendante et séparée de son tout. Et le Tout de l'homme ne s'exprime jamais,
sauf physiquement comme une chose et ahst~aitement comme un concept.
L'homme n'a pas de '"moi" individuel. A sa place. t1 Y a des centaines et des milliers
de petits "'moi" séparés, qui le plus souvent s'ignorent. n'entretiennent aucune
relation ou, au contraire. sont hostiles les uns aux autres. exclusifs et
incompatibles ... L'homme est une pluralité· Le nom de l'homme est légion. » 1
Cette division est la première réalité à reconnaître pour se comprendre soi-même
et pour mettre en question cet« état de machine »défini par Gurdjieff. A partir de
la reconnaissance de la réalité de la mécanicité et de la division de l'homme. que
signifie la question du développement de la conscience ·>

224
Pour Gurdjieff. /'homme mécanique est incapable d'agir par lui-même. il ne fait que
réagir aux événements quïl rencontre. et la prise de conscience de cette situation ne
peut se produire qu·à roccasio!l d'un choc conscielll.
De son côté, Freud définit la tendance naturelle des êtres vivants et du
psychisme humain comme orientée sur un axe régressif et comme essentiellement
réactionnaire : « S'il est vrai que toutes les pulsions organiques sont conservatrices,
acquises historiquement, dirigées vers la régression et le rétablissement de quelque
chose d'antérieur, il nous faut alors mettre les résultats effectifs du développement
organique au compte d'influences extérieures qui le perturbent et le détournent de
son but. L'être vivant élémentaire n'aurait dès son origine pas voulu changer et. si
les conditions étaient restées les mêmes, le cours de sa vie n'aurait fait que se
répéter, toujours le même. Mais ce qui laisse, en dernière analyse, sa marque sur le
développement des organismes devrait être l'histoire du développement de la terre
et de sa relation au soleil. » ~
Cette fin du xx" siècle, avec les mises en question des croyances et les blessures
narcissiques qui la caractérisent, vient bien « perturber » et « détourner » les
réactions habituelles, les réponses toutes faites et les ordres établis. Dans ce sens,
elle pourrait favoriser l'émergence d'une conscience mieux dégagée des résistances
d'un « moi » au service des tendances régressives fondamentales.
Ce détour par notre époque et ses caractéristiques est surtout l'occasion
d'introduire cette « expérience de perte » ' - ou cette « perturbation », et son
rapport avec le sentiment de l'urgence ainsi qu'avec la question de l'émergence
d'une conscience. En réactualisant la situation de l'enfant au cours de son
développement, cette expérience place chacun d'entre nous devant l'alternative
d'une vie ouverte par la reconnaissance du « manque » ou fermée par des
tentatives de retour direct vers une mythique « tranquillité perdue ».
Si la conception d'un homme rnécanique. est bien r~ffirma.tion d'une aliénation.
c'est aussi lïndication d·un dépassement possible et l'invitation à étudier les méca-
nismes en jeu. Nous allons tenter de suivre cette orientation à travers les approches de
la psychanalyse et de Gurdjieff. Nous commencerons par explorer cette idée
d'« appareil psychique »,ou de« mécanicité »,pour ouvrir ensuite la question de la
conscience.

LA « MACHINE HUMAINE »
OU LA RÉSISTANCE DYNAMIQUE

~app~o~her Fr~ud et Gurdjieff autour de la question du développement de la


~ecam.c1te psychique vers la conscience peut apparaître comme une entreprise
1mposs1ble. Tout au long de son œuvre, Freud s'est par exemple montré très
sceptique sur l'existence en l'homme d'une quelconque tendance intérieure au
perfectionnement '. De même, pour défendre l'originalité de la psychanalyse et lui
créer un champ théorique et pratique spécifique. il s'est fermement opposé aux
tentatives de récupération de l'analyse par la religion ou par la médecine : « Je ne
sais si vous avez saisi le lien secret qui existe entre !'"'Analyse par les
non-médecins'" et l'"'Illusion". Dans l'un. je veux protéger l'analyse contre les
~éd~cins. dans l'autre contre les prêtres. Je voudrais lui assigner un statut qui
n, ?x1stc ~as c.ncorc. le statut c.~e P.<~steurs d·âmes séculiers qui 11 'auraient pas besoin
d etre medec1ns et pas le droit d etre prêtres. » '
P~rnr sa part. Gu~djieff n'évoque la psychanalyse que pour la critiquer : « Les
souffrances volontaires et les efforts conscients ... réalisés ... par. .. Saint Boud-

225
dha ... ne donnèrent naissance qu'à de .. pseudo enseignements" ... comme ceux ...
d'"occultisme", .. théosophie", ··spiritualisme", .. psychanalyse". etc., qui ... ne sont
que des moyens de '"mystifier" leur psychisme, déjà assez mystifié sans cela. » "Ou
bien : « ... les derniers temps de mon séjour sur cette infortunée planète.
commençait à s'épanouir un nouveau moyen funeste d'exercer sur le psychisme des
êtres de là-bas la même action qu'avait naguère, et qu'a encore aujourd'hui. cette
branche de leur science nommée ··hypnotisme". Ce nouveau moyen est appelé
"psychanalyse". » 1
Par ailleurs, s'il y a bien chez Freud une théorie du développement psychique,
cette question du développement n'est pas, à la différence de ce qu'elle est chez
Gurdjieff, le sens fondamental de sa psychologie. Lorsque Gurdjieff oppose un
état de mécanicité - ou de sommeil - à un état de conscience - ou d'éveil :
lorsqu'il situe l'homme sur une échelle d'évolution possible " - de l'homme n" 1 à
l'homme n" 7 - , Freud, pour sa part, à partir de sa théorie des pulsions. définit
l'orientation fondamentale du psychisme en terme de régression.
Enfin, Gurdjieff décrypte la mécanicité, il en donne des illustrations et indique
des moyens pour chercher à s'en libérer. Il en appelle à une reconnaissance par
« l'être et le savoir ». Freud de son côté, repère et décrit avec précision les
mécanismes de l'appareil psychique qu'il rencontre dans sa propre vie et dans sa
pratique clinique. Au-delà de la dimension du « savoir objectivant » de son
époque. il développe une théorie et une thérapeutique fondées sur un travail de
parole qui mène un sujet souffrant psychiquement à pouvoir dire avec des mots. ce
qu'il a jusqu'ici exprimé sous forme de symptômes''.
Ces diverses prises de position étant rappelées, il est nécessaire de préciser que
mon propos n'est pas de faire une étude détaillée des convergences et des
différences entre les œuvres de Freud et de Gurdjieff. ni de chercher à justifier
l'approche de l'une au regard de celle de l'autre, ni d'affirmer une complémentarité
qui viserait la réalisation d'une fusion de ces deux points de vue. A partir d'une
pratique de la psychanalyse et d'un « travail » selon Gurdjieff, il s'agit plutôt du
témoignage des interrogations et de l'axe de pensée qui se sont dégagés au fil des
années à travers ces expériences.
En tout premier lieu. pour tenter de commencer de présenter l'apport de Freud
quant à la question du développement psychique de l'homme, cette première
partie portera sur quelques aspects de la conception freudienne du conflit
pulsionnel.

1. Conflit pulsionnel. Freud situe les pulsions comme faisant lien entre le corps et
le psychisme. Elles sont des concepts mythiques 11 ', insaisissables à l'observation
directe, qui ouvrent la possibilité de nommer et de comprendre des processus
essentiels du développement et du fonctionnement de l'homme.
C'est en 1920, avec un article intitulé « Au-delà du principe du plaisir » que
Freud abandonne sa théorie du conflit entre les pulsions sexuelles et les pulsions du
moi 11 et qu'il présente la théorie du conflit entre les pulsions de vie et les pulsions
de mort. Dans Métapsychologie 1 ~, il avait précédemment défini la pulsion comme
une poussée interne constante 11 ayant pour but la suppression de l'état d'excitation
de la source somatique. et trouvant satisfaction par l'intermédiaire (.fun ohjet
contingent.
Cette fois, dans le cadre de ce deuxième conflit pulsionnel. il insiste
particulièrement sur l'essence du pulsionnel : « Une pulsion serait une poussée
inhérente à l'organisme vivant vers le rétablissement d'un état antérieur que cet

226
être vivant a dû abandonner sous l'influence perturbatrice de forces extérieures ~
elle serait une sorte d'élasticité organique ou, si l'on veut. l'expression de l'inertie
dans la vie organique. » ~ 1

Freud se réfère aux travaux des biologistes de son époque, par exemple ceux de
Weismann, pour mieux dégager le point de vue spécifique de la psychanalyse sur la
dynamique du vivant, point de vue où dominent les notions de désir et de conflit.
En effet, Freud définit le vivant comme une tension visant ce qu'il nomme un« état
anorganique », la vision dominante des biologistes de cette période étant alors plus
proche des théories évolutionnistes classiques. Pour Freud, s'il y a bien une
évolution, elle entre en conflit dès l'origine de la vie avec des résistances internes et
n'est pas une simple adaption de l'organisme aux conditions externes du milieu.
L'originalité de la conception freudienne est de poser l'existence d'un désir
développé sur une base pulsionnelle visant au retour à un état antérieur : face aux
exigences des conditions externes, la cellule primitive aurait déjà une force interne
conservatrice qui s'oppose aux excitations reçues.
A partir de cette tendance essentielle, le second dualisme pulsionnel introduit
par Freud présente des pulsions de vie et de mort n'entrant pas en conflit quant à
leur but, mais quant à leur stratégie pour y parvenir. Les pulsions de vie s'exercent
au niveau du narcissisme et cherchent la satisfaction par le biais d'une relation avec
un objet. La pulsion de mort fonctionne sur le mode du désinvestissement 15 des
objets.
Dans cette visée de retour vers un état antérieur de moindre tension, la pulsion
de mort agresse, sépare et tend à couper le sujet du monde et de lui-même ~alors
que les pulsions de vie produisent des excitations pour maintenir ces relations et les
mécanismes d'investissement. De même, les pulsions de vie sont, elles aussi,
détournées de l'atteinte directe de leur but par l'action séparatrice de la pulsion de
mort.
C'est donc à la fois lïntrication entre ces pulsions de vie et de mort et le conflit
les opposant qui empêchent une satisfaction directe mortifère ir. et qui allongent le
« circuit » de la vie en causant la dynamique nécessaire à l'existence et au
développement du sujet.
Autrement dit, sur le plan du développement psychique : à partir d'un but
régressif fondamental, ce sont les contradictions internes et les rencontres avec le
monde extérieur 11 qui créent le mouvement de /'évolution. Ce n'est pas une volonté
interne de croissance qui cause ce développement. mais une tendance contrariée à
rétablir une situation antérieure de moindre tension.
Ce point de vue peut éclairer le rôle de la résistance dans l'enseignement de
Gurdjieff : elle est à la fois une entrave et une base réelle au départ du travail. Elle
est en quelque sorte une matière première à partir de laquelle un travail sur soi
peut commencer. Ainsi, la résistance est une vérité essentielle du sujet, elle est une
fermeture d'où peut émerger un désir d'ouverture. Elle est une aspiration au
sommeil sans cesse dérangée, qui ne laisse pas en paix.
Gurdjieff pose le sacrifice de cette aspiration impossible à satisfaire. de cette
résistance productrice de souffrance. à l'origine d'une ouverture à une réalité d'un
autre ordre : « Sans sacrifice rien ne peut être atteint. Mais sïl est une chose que
les gens ne comprennent pas, c'est bien l'idée du sacrifice. Ils croient devoir
sacrifier quelque chose qu'ils ont. Par exemple, j'ai dit un jour qu'ils devaient
sacrifier "foi", .. tranquillité'' et '"santé". Ils le prennent à la lettre. Comme sïls
avaient la foi. la tranquillité. ou la santé. En fait. ils n'ont donc à sacrifier que ce
qu'ils imaginent avoir et ne possèdent nullement en réalité. Ils doivent faire le
sacrifice de leurs fantaisies. Mais cela est difficile ... ce que les gens doivent

227
sacrifier, c'est leur souffrance : rien n'est plus difficile à sacrifier. Un homme
renoncera à n'importe quel plaisir plutôt qu'à sa propre souffrance. L'homme est
ainsi fait qu'il y tient plus qu'à tout ... quiconque n'a pas sacrifié sa souffrance, ne
peut pas travailler ... Rien ne peut être atteint sans la souffrance, mais en même
temps, il faut commencer par la sacrifier. » ii;
Du point de vue de la psychanalyse cette souffrance est bien une réalité, c'est
une réalité psychique située du côté de l'imaginaire ; ce qui met en question et fait
échec au principe de plaisir c'est la dimension de « l'ordre symbolique ».
« ... le moi s'inscrit dans l'imaginaire, comme le reste des tensions libidinales.
Libido et moi sont du même côté. Le narcissisme est libidinal. .. C'est ici que nous
débouchons sur l'ordre symbolique ... Il tend au-delà du principe de plaisir, hors
des limites de la vie, et c'est pourquoi Freud l'identifie à l'instinct 1'1 de mort. ..
L'ordre symbolique à la fois non-étant et insistant pour être, voilà ce que Freud
vise quand il nous parle de l'instinct de mort comme de ce qu'il y a de plus
fondamental, un ordre symbolique en gésine, en train de venir, insistant pour être
réalisé. » 20
Cet « ordre symbolique » hérité du conflit pulsionnel, Freud le théorise dès
1925, avec son texte sur « La négation ». Il pose une relation entre sa nouvelle
théorie des pulsions et l'émergence de la pensée, en présentant l'origine du
symbole de la négation à partir de l'action de la pulsion de mort. Dans cet article, il
explique le développement de la faculté de représentation à partir de l'épreuve de
réalité et de l'intégration de ce symbole de la négation qui permet de nommer ce qui
est absent ou refusé (rejeté, refoulé ... ). Cette négation forme un « couple
d'opposés » avec l'affirmation. et ce couple constitue la matrice du symbolique ~ • 1

Du point de vue freudien, ces opposés fondent le mode d'appréhension symbolique


durée! qui est propre à l'être humain : « L'être humain pose le jour comme tel. et par là
le jour vient à la présence du jour sur un fond qui n'est pas un fond de nuit concrète.
mais d'absence possible de jour, où la nuit se loge, et inversement d'ailleurs. Le jour et
la nuit sont très tôt codes signifiants, et non pas expériences. Ils sont des connotations.
et le jour empirique et concret n'y vient que comme corrélatif imaginaire. à l'origine.
très tôt. » "~
Dès lors qu'elles sont prises dans le symbolique, les premières différenciations
pulsionnelles entre la séparation - le rejet - ou l'union - l'incorporation, la
dévoration - ne sont plus des réalités clivées ; l' « absence » et la « présence » sont
chacune marquée par son opposé. A travers cette théorie des pulsions, Freud met
donc en question la croyance en une tendance interne au développement et montre
comment le développement de la pensée résulte d'une mise en échec. par
l'advenue d'un ordre symbolique, d'une tendance régressive essentielle. A partir
d'une expérience de perte originelle, vouloir ignorer que la tendance du psychisme
est de «faire retour», de régresser, c'est se détourner d'une souffrance et d'une
vérité essentielles de soi-même. D'autre part, vouloir ignorer l'impossibilité de la
satisfaction de ce courant pulsionnel et tendre à se limiter à cette tendance
régressive, c'est se hâter vers la mort, ou se contenter de ne faire que le minimum
nécessaire pour ne pas périr ; c'est ne réagir qu'à ce qui vient troubler le
« sommeil ».
Le déploiement d'une dynamique de développement du sujet signifie recon-
naître le manque dynamique créé par l'insatisfaction de l'aspiration première à la
régression.

II. Refoulement inconscient et conscience. Les mécanismes d'une machine sont


composés de parties séparées. de rouages. de liaisons et d'une énergie pour animer

228
le fonctionnement de l'ensemble. De son point de vue et dans les termes qui lui
sont propres. la théorie freudienne de l'appareil psychique présente une certaine
approche de la question de la mécanicité de l'homme.
C'est à partir de la pathologie hystérique. de l'hypnose ~-'et de l'interprétation
des rêves. que Freud définit l'existence d'idées inconscientes latentes derrière les
pensées conscientes, les actes manqués. les lapsus. les symptômes. etc. La
reconnaissance, chez tous les êtres humains. de ces réalités psychiques ignorées de
la conscience. ainsi que leur influence déterminante sur tous les aspects de
l'existence, le conduit à élaborer la théorie d'un appareil psychique séparé en
plusieurs instances. C'est à la première topique 2 ~ avec l'inconscient. le préconscient
et le système perception/conscience =~. Les relations entre ces diverses instances
s'articulent autour des points de vue topique [théorie des différents lieux
psychiques] 2 ~. dynamique [conflit entre ces lieux ou instances], et économique
[dépenses énergétiques en rapport avec le principe de plaisir/déplaisir]. Dans la
première topique, ces trois points de vue peuvent s'illustrer par le fait que la
révélation, ou la satisfaction, d'une « idée » refoulée dans l'inconscient procurerait
du plaisir à l'instance inconsciente. mais entraînerait une souffrance pour l'instance
refoulante. Pour éviter ce déplaisir, le préconscient produit un contre-
inventissement plus ou moins coûteux en énergie, qui limite le « retour du
refoulé » en le repoussant vers l'inconscient. Avec cette première topique,
l'inconscient est exclusivement constitué à partir du mécanisme du refoulement. Le
sujet, ne pouvant fuir des réalités cherchant à s'affirmer à l'intérieur de lui. est
amené à les repousser dans des régions psychiques inaccessibles à la conscience. Ce
qu'il refoule, ce sont ces« idées »,ou ces« traces mnésiques »qui représentent les
pulsions dans l'appareil psychique et que les instances qui tiennent compte de la
réalité extérieure ne peuvent laisser surgir sans souffrance. Ces représentants des
pulsions comportent deux aspects : les représentations elles-mêmes, sur lesquelles
porte le refoulement proprement dit. et le quantum d'affect qui est, soit tout à fait
réprimé, soit déplacé sur une représentation de substitut, ou transformé en
angoisse.
Avec l'échec du refoulement, les « retours du refoulé » sont les manifestations
des désirs inconscients telles qu'elles s'observent en psychopathologie ou dans la
vie courante et sont des tentatives inconscientes de renouer des liens entre des
réalités psychiques séparées. Cependant, les termes de « représentations.» .. ?~
« représentants », et de « liens », effectifs ou non, témoignent de l'impossibi!1te
d'av?ir une ~onnais~~mce directe de l'inconscient et marquent l'irréductible d,ivis10~
de 1 appareil psychique. Pour Freud, les régions inconscientes les plus detenm-
nantes. du sujet ne sont_ accessibles à la conscience que par lïntermé~iair: de
formations de compromis et de symbolisations qui apparaissent à la smtc d une
série de « déplacements » et de « condensations » ~h ne portant jamais su~ la
« chose » inconsciente elle-même, mais sur ses représentants. Cet inconscient
inconnaissable directement est la partie essentielle du psychisme :
« Pour bien comprendre la vie psychique, il est indispensable de cesser de
surestimer la conscience. II faut. .. voir dans l'inconscient le fond de toute vie
psychique. L ïnconscicnt est pareil à un grand cercle qui enfermerait le conscient
dans un cercle plus petit. Il ne peut y avoir de fait conscient sans stade antérieur
inconscient. Tandis que l'inconscient peut se passer de stade conscient et avoir
cependant une valeur psychique. L'inconscient est le psychisme lui-même et son
essentielle réalité. Sa narure intime nous est aussi inconnue que la réalité du monde
extérieur et la co11scie11ce nous renst!igne sur lui d'une manière aussi incomph;te que
nos or~ancs des sens Hir le monde extérieur. » ~·

229
En 1923, c'est la création de la deuxième topique 2". Elle vient davantage
compléter la première que l'annuler, mais dorénavant l'inconscient ne peut plus
être pensé uniquement à partir du mécanisme du refoulement. il est également
constitué par le jeu de ces trois instances fondatrices. que sont le ça. le moi et le
surmoi.
Les sentiments de culpabilité et d'exigence inconscients témoignent de
l'existence d'influences inconscientes non refoulées. Ils caractérisent un surmoi qui
survient à partir de la confrontation du sujet avec la problématique œdipienne et de
la transformation d'une partie du ça qu'elle produit : c'est« l'identification » à une
image parentale sévère. De même. le « moi » est une instance principalement
inconsciente. qui s'origine dans la rencontre du sujet avec « l'expérience de perte »
et la réalité extérieure ; il est à la fois ce qui contrôle la motricité et ce qui exerce
une fonction de résistance inconsciente [ refoulante] au retour des désirs refoulés.
Avec cette deuxième topique le concept d'identification inconsciente. comme
constitutif du moi et du surmoi, devient fondamental : « ... un investissement
d'objet est relayé par une identification ... Quand le moi adopte les traits de l'objet.
il s'impose pour ainsi dire lui-même au ça comme objet d·amour. il cherche à
remplacer pour lui ce qu'il a perdu en disant : "'Tu peux m'aimer moi aussi. vois
comme je ressemble à l'objet.,. » ~·i
A travers cette description de la mécanique freudienne. la conscience apparaît
donc comme une fonction partielle, dépendant des processus inconscients. Freud
identifie la conscience avec le système perception/conscience de la première
topique qui est en relation avec les réalités internes et externes de l'appareil
psychique. Ce système doit être dégagé de la mémoire pour recevoir de nouvelles
impressions. il est essentiellement l'attention telle qu'elle est orientée au moment
même. Le principe de plaisir qui régit tout d'abord ce système perception/
conscience, n'organise pas la perception comme une pure réception passive des
impressions, mais comme un système d'ouvertures et de fermetures '"dépendantes
de lui. Puis, avec le développement des processus secondaires de la pensée. le
« principe de réalité »se différencie du « principe de plaisir ». Ces deux principes
poursuivent le même but de retour vers un équilibre de moindre tension, mais à
l'encontre de l'action immédiate du principe de plaisir 11 • le principe de réalité
ouvre partiellement le psychisme aux réalités intérieures et extérieures à
lui-même : c'est le « jugement d'existence ». A partir de besoins réels et de la
nécessité de reconnaître une certaine « urgence de la vie » pour pouvoir survivre,
Je sujet ne peut se suffire de la seule satisfaction hallucinatoire, puis des seuls rêves
ou des seuls fantasmes, le principe de réalité a pour fonction de l'amener à tenir
compte des aspects de la réalité que le principe de plaisir tend à lui faire éviter.
Ce regard freudien sur la conscience apparaît à la fois très éloigné et très proche
des idées de Gurdjieff. Ces deux approches partagent en effet, une conception de
la « conscience mécanique » en termes de plaisir '~. de réaction et de division 11 •
Cependant, à la différence de « l'inconscient » freudien, qui est une instance
radicalement inconnaissable directement q et qui fait partie de la cohérence d'une
structure psychique normale, lorsque Gurdjieff définit un « suhconscient » ", il
s'agit plutôt d'une conscience latente non reconnue par le« conscient de veille »de
l'état ordinaire. Pour Gurdjieff. les impulsions. le savoir et la scnsihilité de ce
« subconscient » n'apparaissent que déformés par ce qui caractérise « le faux
conscient »,c'est-à-dire la passivité. l'aveuglement. l'ouhli rapide des impressions
et les déformations causées par l'éducation reçue durant l'enfance. Dans ce sens.
davantage qu'un fait de structure. cette séparation en deux « conscients ,, signifie
plutôt un dysfonctionnement du psychisme et l'inachèvement de l'homme tel qu ïl

230
se présente de nos jours à l'observation. Cet inachèvement. ou cette « inconscien-
ce », se traduit par une mauvaise relation entre les trois centres - moteur.
émotionnel, et intellectuel - qui constituent le sujet. A partir de son rythme. de
son énergie et de ses habitudes acquises. chaque centre développe ses propres
tendances "' sans relation avec les autres. Ce sont ces divisions méconnues qui
causent le morcellement de « l'homme mécanique » en une multitude de petits
« moi » se croyant uniques.

III. Le « stade du miroir », la constitution du « moi »et la question du« je ». Du


conflit pulsionnel. de la séparation du psychisme en instances différenciées et
conflictuelles. ou de la méconnaissance des centres et de la multitude des petits
« moi », il résulte la représentation d'un sujet divisé.
Cette conscience de la division du sujet sur laquelle Gurdjieff et Freud insistent
tous deux, ouvre une question dont la tendance la plus spontanée est de se
refermer. La croyance en un « moi » qui se développerait à partir d'une véritable
relation avec la réalité et serait le« noyau authentique »du sujet, ou autrement dit
la croyance en un « moi uni et central »,constitue en effet le vécu subjectif le plus
« naturel ».

Dans la deuxième topique, Freud a pourtant défini la constitution du « moi » à


partir de ses identifications aux objets perdus 7 • Avec l'identification et ses
préalables que sont « l'incorporation » et « l'introjection » ·''\ le moi se met
lui-même en position d'être un bon objet d'investissement pour le « ça », c'est
l'amour narcissique.
Cette construction progressive du « moi » à partir de réalités extérieures au sujet
s'effectue lorsque l'enfant, dépendant et immature sur tous les plans, intellectuel,
affectif et moteur, s'identifie aux adultes qui l'entourent et représentent à ses yeux
des images idéales ~ il anticipe ainsi une maîtrise et une totalité de lui-même dont il
ressent synchroniquement le manque. C'est le« stade du miroir »décrit par Lacan.
avec cette véritable prématuration spécifique de la naissance chez l'homme ·'''. qui
amène le nourrisson entre six et dix-huit mois à anticiper imaginairement un « moi
idéal » dans l'image de lui-même qu'il perçoit dans le« miroir». A l'opposé de la
détresse ressentie, cette image idéale de soi est censée jouir d'une unité, d'une
,
puissance et d'une coordination motrice absentes du vécu morcelé. De même.
l'enfant va s'identifier aux personnes de son entourage, ainsi qu'aux « images >~
qu'elles projettent sur lui. Cette anticipation est la matrice de l'émergence du m01
et de son caractère imaginaire à partir du mécanisme de l'identification : « Il suffit
de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein que
l'analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez le sujet,
quand il assume une image ... » ~ 0
Le « moi » ainsi composé d'identifications à des images idéales appréhendées
chez les « autres ». et dans l'anticipation d'une unité imaginaire, présente une
essentielle ambivalence : amour/haine. La relation spéculaire qui le fonde.
implique en effet une agressivité envers le « semblable » pour s'en différencier.
Cette relation « duelle spéculaire » est fondamentalement caractérisée par la
prégnance des rapports de force dans une lutte où imposer son « être » ne peut
imaginairement se réaliser qu'aux dépens de l'autre, c'est l'alternative : moi ou
l'autre. Dans ce sens le « semblable » est tout aussi bien incarné par les« autres »
que par ce « moi » produit par les identifications, qui est lui-même un autre pour le
sujet.
Pour Gurdjieff, l'identification est une attitude où l'homme se laisse totalement
aspirer par tout ce qu'il rencontre dans sa vie et qui s'impose au moment même.

231
L'identification de l'homme avec lui-même étant le leurre principal et l'obstacle
majeur au développement d'une vie plus consciente : « L ïdentification est le
principal obstacle au rappel de soi. Un homme qui s'identifie est incapable de se
rappeler lui-même. Pour pouvoir se rappeler soi-même. il faut d'abord ne pas
s'identifier. Mais pour apprendre à ne pas sïdentificr. l'homme doit avant tout ne
pas s'identifier avec lui-même. ne pas s'appeler lui-même .. moï'. toujours et en
toutes occasions. Il doit se rappeler qu'ils sont deux en lui. quïl y a lui-même.
c'est-à-dire Moi en lui, et l'autre. avec lequel il doit lutter. .. » ~ De ce point de vue.
1

l'identification est un état protéiforme et tout-puissant. dont une libération n'est


possible qu'à travers ce que Gurdjieff nomme le « rappel de soi ». Cette libération
nécessite un conflit entre l'ouverture d'une attention plus sensible au réel et la
mécanicité qui pousse à l'identification.
Pour Freud, l'édification du moi à partir des identifications imaginaires est un
processus normal du développement psychique. Ce n'est qu'après coup. à
l'occasion d'un événement et d'un travail venant rompre le cours habituel de la vie
- souffrance, deuil, rupture, psychanalyse ... - que la prise de conscience de
l'aliénation produite par les identifications peut s'effectuer et que le sujet s'ouvre à
la question d'un désir qui dans son essence est sans objet. Ce désir est l'expression
d'un manque fondamental qui cherche une satisfaction à travers des représenta-
tions contingentes, ayant pris sens dans l'histoire du sujet.
Ce désir, fondamentalement sans objet définitivement adéquat. ouvre un
questionnement lorsqu'un décalage se produit entre le jeu des identifications
imaginaires du « moi » et quelque chose d'un « je » indéfinissable. Ce « je » n'est
pas une instance psychique. ni une réalité concrète. ni une simple déduction
logique. En des termes pouvant réunir Gurdjieff et la psychanalyse. cc « je » est le
rappel du manque d'une présence au sein même des jeux de forces internes et
externes.
Paradoxalement, cette présence est une absence. c'est un espace et une question.
c'est un « vide » à l'origine d'une vie psychique fondamentalement divisée. « ... si
vous considérez le vase dans la perspective que j'ai promue d'abord. comme un
objet fait pour représenter l'existence du vide au centre du réel qui s'appelle la
Chose, ce vide, tel qu'il se présente dans la représentation, se présente bien comme
un nihil, comme rien. Et c'est pourquoi le potier. tout comme vous ù qui je parle.
qui crée le vase autour de ce vide avec sa main, le crée tout comme le créateur
mythique, ex nihilo. à partir du trou » ~~

CONSCIENCE ET DÉVELOPPEMENT

Avec l'étude de la mécanicité de l'homme, il apparaît que le dél·eloppnnent


psychique est un processus non seulement inconscient et organisé pour l'être - le
« moi » ayant une fonction de résistance ù l'encontre de réalités internes et
externes pénibles pour lui - mais que cette « inconscience ,, est la condition même
de l'apparition du sujet en tant qu'il est fondé par le manque et la division.
De ce point de vue, le « moi » est lïma~e d'une « totalité pleine et maîtrisée »
qui se développe à partir du jeu des identifications et de !"appréhension d'un idéal :
il s'origine dans un registre imaginaire. C'est ici que réside l"amhiguïté de lïdée de
développement. Cet écho d'un manque essentiel et d"une existence plus présente
est inséparable d'un processus psychique où lïmaginaire tient une place
fondamentale. Avoir le projet de développer " sa conscience ,, . de « se
développer », risque ainsi d"être pris dans une projection de lïrna~e tïun (( plus »

232
ou d'un « mieux » ~ c'est ne vouloir que mieux s'identifier à une image idéale.
Cette théorisation du « moi » implique que le développement de la conscience
soit une prise de distance à l'égard de l'adhésion automatique au montage des
identifications. C'est dans cette direction que Gurdjieff présenta la première
série ~-' de ses écrits en exposant son projet de détruire toutes les représentations
que les hommes ont d'eux-mêmes et du monde. Cette mise en question des
pseudo-savoirs s'accompagne de la nécessité de se « détacher » de l'emprise du
principe de plaisir et de la tyrannie des idéaux exigeants du surmoi pour que le
travail vers une conscience ne soit pas automatiquement détourné vers le
renforcement de l'imaginaire.
Gurdjieff fit le projet d'écrire une troisième série"'"', afin de donner des repères
objectifs pour favoriser le développement d'un penser et d'un sentiment
impartiaux. Il n'a pas terminé cette série et la question des motifs de cette
interruption de l'écriture est ouverte. A-t-il été arrêté par la crainte de nourrir
l'imaginaire en présentant sur le seul plan théorique une connaissance « construc-
tive » et non plus un texte principalement dirigé vers la mise en question des
représentations automatiques ? C'est après avoir rédigé quelques chapitres ~- qu'il
abandonna ce projet, pour remettre l'accent sur la transmission directe de son
enseignement au moyen d'un travail pratique. Ce choix pourrait être l'illustration
des limites au développement du seul savoir, sans un travail équivalent au niveau
de l'être. « Le développement de l'homme ... s'opère selon deux lignes : ··savoir" et
.. être". Pour que l'évolution se fasse correctement, les deux lignes doivent
s'avancer ensemble, parallèles l'une à l'autre et se soutenant l'une l'autre. Si la
ligne du savoir dépasse trop celle de l'être ou si la ligne de l'être dépasse trop celle
du savoir, le développement de l'homme ne peut se faire régulièrement ~ tôt ou
tard, il doit s'arrêter. » ~"

I. Le rappel de soi. A partir de tout ce qui vient d'être formulé, il est sans doute
nécessaire de résumer et de traduire en quelques phrases Je dialogue amorcé entre
ce point de vue psychanalytique et cette approche d'un travail selon Gurdjieff :
• La pente naturelle du psychisme c'est la régression.
• Les divisions et les conflits internes peuvent être reconnus, contenus.
supportés activement, mais l'unité de l'homme est impossible.
• Les pires ennemis du développement de la « conscience » : la paresse,
l'exigence de se conf~Hme~ à un idéal et l'absence de questionnement.
• Le rappel de soi contient le passé. le présent et le futur.
• Que vaudrait la présence sans le risque de l'absence, l'intelligence sans le
risque de la bêtise, la justesse sans le risque de l'erreur, la vérité sans le risque du
mensonge ... ?
• Le rappel de soi vise à ne rien rejeter dans l'inconscience.
• Sans parole il n'y a ni trace ni mémoire, l'acte de parole est délivrance.
• Le rappel de soi est le rappel d'un manque et d'une question.

Une des définitions freudiennes de la conscience s'énonce en termes de


perception ~'. c'est une attention au moment même qui doit exclure la mémoire
pour pouvoir s'ouvrir aux impressions.
Avec Gurdjieff. le « rappel de soi » intègre la mémoire. il s'agit de se rappeler.
Ce « rappel )) n'est pas simplement le remplacement des perceptions externes par
des perceptions internes. attitude du corps. mouvements de l'énergie. sensation
d'une partie ou de la totalité du corps. c'est se rappeler soi-même. A la différence
du « moi ». ce « soi-même )) ne peut être identifié à quelque réalité partielle que ce
soit. Se« rappefer soi-même. c'est se rappeler sa propre absence d'être et sa propre
ignorance. aussi bien à l'égard de ce qui se joue en soi qu'à l'égard de la situation
dans laquelle on se trouve. Se rappeler. c'est faire surgir une présence sur fond
d'absence à l'encontre des résistances qui s'opposent à tout ce qui vient troubler le
« sommeil ». Se rappeler, c'est la sensation. le sentiment et la compréhension de la
signification d'un manque dynamique que René Daumal a clairement formulé :

« Je suis mort parce que je n'ai pas le désir.


Je n'ai pas le désir parce que je crois posséder.
Je crois posséder parce que je n'essaye pas de donner
Essayant de donner, on voit qu'on n'a rien,
Voyant qu'on n'a rien, on essaye de se donner.
Essayant de se donner, on voit qu'on n'est rien.
Voyant qu'on n'est rien, on désire devenir,
Désirant devenir, on vit. » ~ 4

Ce jeu de la vie et de la mort évoque cet ordre symbolique, défini par Lacan. qui
se noue avec le réel et l'imaginaire. fait échec au principe de plaisir et limite
l'emprise des identifications. Tout comme le seul jeu du plaisir et du déplaisir
appelle une loi, une structure à partir de laquelle le désir peut se déployer. la
dialectique de la présence et de l'absence appelle une dimension tierce. une
ouverture de la conscience au-delà de ce qui constitue le non-sens des « oui » et des
« non » restés dans le seul registre duel imaginaire.
« ... l'homme se met à faire des efforts pour prendre la décision hien arrêtée,
basée sur des motifs conscients, de lutter contre les processus automatiques qui
s'effectuent en lui selon les lois de dualité. La création de ce troisième principe,
principe permanent, sera pour l'homme la tramformation de la dualité en
trinité » 4'!.

Il. Loi de Trois et Loi de Sept. Au milieu de l'idée du développement du savoir et


de l'être, le concept de loi fait lien entre ce qu'il en est de la connaissance et de la
conscience. Ce sont « les lois » comme savoir sur les mécanismes des phénomènes
étudiés, et c'est « la loi » comme reconnaissance des limites de la toute-puissance
d'un « moi idéal » imaginaire.
Dans l'œuvre de Gurdjieff la « loi » est un concept qui est en rapport avec la
connaissance des processus de création et d'évolution, ainsi qu'avec la reconnais-
sance des limites objectives au« pouvoir» et au« vouloir » : « L'idée d'un miracle
dans le sens d'une violation de lois par la volonté qui les a faites, ne s'oppose pas
seulement au sens commun, mais à l'idée même de volonté. Un miracle ne peut être
qu'une manifestation de certaines lois généralement ignorées des hommes ou rare-
ment connues. Un miracle est. en cc monde. la manifestation des lois d'un autre
monde. » '"
Dans la théorie psychanalytique, c'est ù partir de la loi que se développe le
désir : avec l'interdit de l'inceste ' le mouvement régressif de la pulsion est
1
,

détourné, l'interdit crée un « manque » qui engendre tout ù la fois un désir


différencié du besoin et rimpossibilité d'accéder ù « la » satisfaction. Le désir
s'origine dans cette « coupure » effectuée par la loi, il est fondamentalement
transgressif ~ la transgression étant ù la fois reconnaissance et dépassement de
l'interdit. Dans les meilleurs cas. lorsque les voies de la régression sont fermées par
le refoulement. ù lïnverse d'une répétition où l'énergie s'épuise, k désir est un
processus de création. c'est la «sublimation ''· qui se traduit par une mise en

234
question de lïnfluence du principe de plaisir et par le déploiement de l'énergie à
travers l'ouverture à la relation et au travail qui en résulte.
Cette notion de « loi » en psychanalyse peut être mise en parallèle avec la « Loi
de Trois » définie par Gurdjieff : « Cest la ··Loi de Trois". la loi des trois principes
ou des trois forces. Selon cette loi. tout phénomène. sur quelque échelle et dans
quelque monde qu'il ait lieu, du plan moléculaire au plan cosmique. est le résultat
de la combinaison ou de la rencontre de trois forces différentes et opposées ... La
présence d'une troisième force est nécessaire parce que· c'est uniquement avec son
aide que les deux premières peuvent produire un phénomène. sur n·importe quel
plan ... La première force peut être appelée active ou positive ; la seconde. passive
ou négative ; la troisième. neutralisante. Mais ce sont de simples noms. En réalité.
ces trois forces sont aussi actives rune que l'autre ~ elles apparaissent comme
active. passive et neutralisante à leurs seuls points de rencontre. c·est-à-dire.
seulement au moment où elles entrent en relation les unes avec les autres. » ~~
Ces trois principes, ou forces. peuvent être repérés dans la question du
développement du sujet à travers la problématique œdipienne. En effet. les
besoins et les pulsions de l'enfant. la relation avec la mère et la reconnaissance du
père "·' à partir du manque et du désir maternel sont les « trois forces » dont la
rencontre est nécessaire pour qu'un enfant se dégage de l'indifférenciation
« originelle » et accède à un devenir de sujet désirant.
C'est avec ce concept de loi, qui désigne un ensemble de mécanismes et marque
un « impossible », que la question du développement trouve son véritable sens. La
« loi » implique l'existence de limites, le projet de devenir conscient doit ainsi
passer par la nécessité d'un cheminement, d'un travail, pour tendre à ouvrir une
sensibilité et une intelligence sur l'« ici et maintenant ». La loi comme tiers
symbolique dégage de ses racines imaginaires l'idée du développement, en libérant
le sujet d'une relation duelle avec un « moi idéal »sans faille. C'est à partir de cette
ouverture symbolique que le « travail », qu'il soit psychanalytique ou relié à
l'enseignement de Gurdjieff, peut commencer.
Pour Gurdjieff. la Loi de Trois et la direction d'un travail sont tous deux reliés à
la question de la conscience à travers le fonctionnement des « trois cerveaux », ou
des trois centres : le centre intellectuel, le centre émotionnel et le centre moteur.
Vivre mécaniquement c'est n'utiliser qu'un ou deux centres à la fois, c'est
demeurer au niveau où l'acte est seulement réactionnel. Un acte au sens plein du
terme signifierait une participation active et simultanée des trois centres.
A la « Loi de Trois » qui présente les aspects dynamique et symbolique q de la
« loi », Gurdjieff articule une « Loi de Sept » qui représente les repères et les
règles cycliques des processus d'évolution et d'involution de tout ce qui constitue
l'univers : « La seconde loi fondamentale de l'univers est la Loi de Sept ou Loi
d'octave. Pour comprendre la signification de cette loi, il faut se représenter que
l'univers consiste en vibrations ". Ces vibrations s'effectuent dans toutes les sortes
de matières. quels que soient leur aspect et leur densité. depuis la plus subtile
jusqu'à la plus grossière ~-·· l'ancienne connaissance ... met à la base de sa
compréhension des vibrations le principe de discontinuité. Le principe de la
discontinuité des vibrations signifie que le caractère n0cessaire et bien défini de
toutes les vibrations dans la nature qu'elles soient ascendantes ou descendantes, est
de se déve loppcr de manière non uniforme. mais avec des périodes d'accélération
et de ralentissement. Qu'arrive-t-il précisément lors du ralentissement des
vibrations '!Une déviation a lieu, la direction originelle n'est plus suivie ... La ligne
des octaves, ou la ligne de développement des vibrations. peut revenir à sa
direction première - en d'autres termes. former un cercle complet. Cette loi

235
démontre pourquoi rien ne va jamais en fig.nè droite dans nos act1v1tés. pourquoi.
ayant commencé à faire une chose, nous en faisons une autre entièrement
différente, qui est souvent tout le contraire de la première. bien que que nous ne le
remarquions pas et continuions de penser que nous suivons toujours la même
ligne... Le même phénomène se répète dans toutes les sphères de l'activité
humaine ... » 51'
« La Loi de Sept » présente l'univers comme un jeu de vibrations s'ordonnant
dans un mouvement ascendant ou descendant à travers des séries de sept niveaux.
comme les sept notes de la gamme musicale. Relativement au processus engagé et
au résultat envisagé à l'intérieur de ces gammes évolutives ou involutives. chaque
« note » peut exercer une des fonctions définie par la Loi de Trois. Dans un
mouvement descendant de fa vers mi par exemple, le la sera le principe actif. le sol
sera neutralisant et le fa passif 57 • Pour Gurdjieff le processus de création est un
mouvement descendant puisqu'il se développe en divisions de plus en plus
nombreuses et au fur à mesure qu'il s'éloigne de son point originel. A l'opposé de
cet accroissement des divisions, le développement de la conscience serait au
contraire une remontée vers une origine où la multiplicité des mécanismes s'épure
progressivement. De ce point de vue, le« retour »n'est pas une régression vers un
fonctionnement psychique plus primitif, « pulsionnel » ou « infantile ». mais un
mouvement contre le courant de la mécanicité vers un rappel de ce qui ne peut être
capté par les identifications. Comme l'illustre l'image de la « roue », la
« conscience » serait un retour vers ce « vide » autour duquel s'origine et se
développe un mouvement d'autant plus grand qu'il s'éloigne de son centre. Elle
serait l'approche et la reconnaissance que ce« vide ».ou ce« manque ».est ce qui
fonde le sujet et son désir.
Une fois donnée l'impulsion d'un mouvement. la Loi de Sept représente les
étapes à parcourir pour qu'un processus puisse évoluer ou involuer selon sa
capacité à dépasser les points de « discontinuité » et n'être pas toujours amené à
simplement recommencer le même circuit répétitif. Que le mouvement soit
« descendant » ou « ascendant », l'idée d'un « ralentissement des vibrations » et
d'un changement de direction par rapport à l'impulsion d'origine conceptualise une
difficulté perceptible par chacun dans la vie de tous les jours. aux niveaux
personnel, familial et social.
Gurdjieff représente ce changement de direction par l'image des intervalles dans
la gamme musicale. L'impulsion de départ d'un processus peut se déployer
d'elle-même de la note do à la note mi, mais pour franchir l'intervalle du demi-ton
entre mi et fa, un« choc additionnel » - aide. événement ou rencontre favorisant
le but initial - est nécessaire. C'est dans cet intervalle et dans celui qui sépare si et
do que le projet d'origine peut être dévié dans une direction qui lui est opposée. En
l'absence de ces« chocs additionnels », l'homme ne peut éviter d'être pris dans le
courant des influences accidentelles, ses efforts vers la création ou vers la
conscience parviennent rapidement ù leur limite. Pour Gurdjieff. la seule
possibilité de se libérer de cette tendance mécanique ù l'abandon et ù J'ouhli est la
capacité de trouver des conditions qui permettent de recevoir au bon moment les
influences correspondant à son but ''.
D'un autre point de vue. au niveau du simple développement psychique, cette
intervention externe et ce conflit entre l'inertie de la répétition et le développe-
ment plus avant d'un processus par l'action d'un « choc additionnel " peuvent
évoquer les concepts freudiens d',, épreuve de réalité » et <.Ï« intrication
pulsionnelle ». C'est en effet l"épreuve de réalité. dont le prototype serait :
« l'histoire du développement de la terre et de 'la relation au soleil » " ' . et

236
l'intrication entre les pulsions de vie et de mort, la prem1ere entraînant
l'investissement d'objets et la seconde tendant vers une répétition de plus en plus
coupée du monde, qui créent la dynamique du développement psychique.
Dans les termes de l'enseignement de Gurdjieff, le développement de la
conscience nécessite quant à lui un « conflit entre le oui et le non » ainsi que
l'action d'une troisième force sous l'aspect d'une aide extérieure capable de
susciter les conditions favorisant l'apparition des « chocs additionnels » indispen-
sables.

CONCLUSION

A travers les œuvres de Freud et de Gurdjieff, c'est la connaissance de la


domination de l' « inconscient » et de la mécanicité de la « vie intérieure » de
l'homme, ainsi que la reconnaissance du manque de présence à la vie. qui
constituent l'amorce d'une conscience, la possibilité de son développement et l'axe
d'un travail. Toute démarche qui éviterait la reconnaissance de cette réalité
psychique, comporterait tous les risques d'en rester au niveau de l'illusion. A partir
de l'enseignement de Gurdjieff et de la pratique de la psychanalyse, le travail de
questionnement est fondamentalement l'émergence d'un désir de vérité.
C'est avec la dimension symbolique de la « loi », en tant qu'elle pose l'existence
de limites réelles, que la conception du développement de la conscience dans le
temps et celle d'un « toujours déjà là », échappent à l'imaginaire et s'accordent
dans une attention où la sensibilité dans l'instant et l'acceptation de la durée
nécessaire coexistent. Par ailleurs, l'imaginaire et le « moi » sont tout autant les
sources de la « résistance » qu'inhérents au sujet ~ ils constituent non seulement
une occasion de travailler mais ils sont un élément basal indispensable dès lors
qu'ils fonctionnent comme « force négative » d'un processus de développement.
De la psychopathologie à une vie « normale », l'identification est en effet un
mode de fonctionnement inévitable. Elle se fixe dans une large mesure sur ce qui
fait souffrance pour le sujet : c'est l'identification à une tension dans le corps. à une
douleur, à une angoisse incompréhensible devant certaines situations, à un
sentiment d'impuissance ou d'insuffisance. à un symptôme psychique ou physiq~e.
La psychopathologie est faite d'histoires où la souffrance est manifeste, elle écl~me
par l'exagération. comme un agrandissement au microscope. Je vécu jugé nori_n~l:
Ces souffrances sont des symptômes qui cachent et expriment une vente
inconsciente qui cherche à se révéler. Elles sont des réponses illusoires sur
l'identité et le désir du sujet et viennent à la fois masquer et ouvrir la perspective
d'un questionnement. Lorsque Gurdjieff parle de la nécessité d'une souffrance
volontaire. il ne s'agit pas d'une souffrance à laquelle le « moi » s'identifie pour
mieux éviter de vivre mais d'une souffrance dynamique engendrant la possibilité
d'une existence plus réellement « vivante » : « Si un homme dont le monde
intérieur tout entier n'est fait que de contradictions devait ressentir à la fois toutes
ces contradictions en lui. sïl devait ressentir soudain quïl aime tout ce qu'il hait et
qu'il hait tout ce qu'il aime. qu'il ment quand il dit la vérité et qu'il dit la vérité
quand il ment ~ [ ... ] il connaîtrait alors cet état qui est appelé conscience morale·
L'homme ne peut pas vivre dans un tel état... [mais] ... il ne peut pas détruire la
conscience ... il peut la mettre en sommeil. ce qui signifie que. par d'impénétrables
barrières. il peut séparer en lui-même un sentiment d'un autre ... L'éveil n'est
possible que pour ceux qui le cherchent. qui le veulent. .. A cette fin. il faut
absolument détruire les "tampons". c'est-à-dire aller à la rencontre de toutes lès

237
souffrances intérieures, qui sont liées à la sensation des contradictions. »
Si l'hypothèse de cette perte contemporaine d'un certain nombre dïllusions se
confirmait, notre époque serait alors un moment fécond pour l'apparition d·une
conscience mieux dégagée des formes rigides véhiculées par des « traditions » et
des idéologies tombées dans l'habitude. L'individualisme et les contradictions qui
caractérisent les conditions de notre vie pourraient faire croître en retour )'intensité
d'un questionnement du sens de l'existence.
Avec la notion de« manque »comme cause du désir, la psychanalyse amène à
entendre que le désir est essentiellement sans objet. A la différence du besoin. ou
même de la pulsion, le désir est un « désir de désirer » qu'il est impossible de
réellement satisfaire. C'est le moteur pour s'engager dans une vie à la fois plus
intense et moins attachée.
Dans cette direction, la notion de « division du sujet » est tout aussi
fondamentale. Pour Gurdjieff la réalité de cette division s'exprime sur différents
plans, à travers les idées d'essence et de personnalité, de subconscient et de
conscient ordinaire, par sa définition des trois centres, intellectuel, émotionnel et
moteur, et par sa présentation de l'« homme » éparpillé en de multiples petits
« moi ». Ces divisions donnent sens au rappel d'un travail où la « présence »,
l'habitation sensible du corps et du monde, devient expérience : c'est recevoir avec
la pensée, le sentiment et le corps, l'énergie et le sens qui nous traversent, nous
font vivants et humains. Le développement de l'homme mécanique vers l'homme
conscient pourrait être ce mouvement. jamais assuré de (re)connaissance des
« lois » et d'acceptation de la perte de sa fausse « tranquillité » et de sa fausse
« souffrance »qui trouve son axe dans l'ouverture d'une relation qui fait advenir ce
qui est.
Au-delà d'une écoute d'un « savoir inconscient » refoulé, la pratique de
l'enseignement de Gurdjieff peut conduire à devenir conscient d'une attention
étrangère au« moi ». De ce point de vue, vouloir s'approprier la« conscience »ou
tenter de la fixer dans une définition. c'est déjà s'en écarter.
Cependant, sans rien vouloir fixer définitivement. un dialogue entre deux anges
tentés d'abandonner leur nature angélique pour devenir humains peut témoigner
de la conscience du manque et d'une présence :

« Cassiel : .. Et toi '? Que racontes-tu '? ..


Damiel : ·· ... je suis las de mon existence d'esprit. J'aimerais ne plus
éternellement survoler. f aimerais sentir en moi un poids qui
abolisse l'illimité et m'attache à la terre. Pouvoir à chaque pas. ù
chaque coup de vent. dire maintenant. maintenant.
maintenant et non plus depuis toujours et à jamais.
S'asseoir à la table des joueurs et être salué.
serait-ce d'un signe de tête.
Même lorsque nous participions. nou_s faisions semblant
Combattant l'un d'eux. faire semblant de se laisser démettre la
hanche. faire semblant d'attraper un poisson, faire semblant de
s'asseoir aux tables. de boire et manger. -.,emblant encore. se faire
rôtir des agneaux. servir du vin dans les tentes du désert. toujour...,
faire semblant !
... ne plus être exalté par l"c'-iprit '-ieul. mai..., enfin par un repa ..... par la courbe
d'une nuque. par une oreille .
. . . Sentir en marchant sa charpente qui avance.
Deviner enfin. au 1icu de tou jour'-i tout savoir.pouvoir di rc ah '.oh ! et atc

238
au lieu de dire oui et amen !
... sentir ce que c·est d"enlever ses chaussures sous la table et d"étirer les
orteils. pieds nus. comme ça.·· )) "1

NOTES

1. P.D. Ouspensky. Fragments d'un enseignement inconnu. p. 96-97.


2. S. Freud, Au-delà du principe de plaisir, p. 81-82.
3. Expérience de perte déjà traversée dans l'enfance à travers l'élaboration de couples
d'opposés (tension/satisfaction, dehors/dedans, moi/non-moi. présence/absence ... ). ou d'un
autre point de vue, par la perte fondatrice de l'objet. puis par l'abandon de l'identification à
l'objet du désir de la mère.
4. « Beaucoup d'entre nous trouveront peut-être difficile de renoncer à la croyance qu'il Y
a, dans l'homme lui-même, une pulsion de perfectionnement. .. Pourtant je ne crois pas en
l'existence d'une telle pulsion interne et je ne vois aucun moyen de ménager cette
bienfaisante illusion. Le développement de l'homme jusqu'à présent ne me paraît pas exiger
d'autre explication que celui des animaux et si l'on observe. chez une minorité d'individus
humains, une poussée inlassable à se perfectionner toujours plus, on peut la comprendre
sans mal comme la conséquence du refoulement pulsionnel sur quoi est bâti ce qui a le plus
de valeur dans la culture humaine. »S. Freud. Au-delà du principe de plaisir (1920), p. 87.
5. S. Freud, Correspondance avec le pasteur Pfister (1909-1939), (lettre du 25.11.1928).
p 183.
6. G. 1. Gurdjieff. Récits de Belzébuth à son petit-fils. vol. I. p. 241.
7. G.I. Gurdjieff: ibid., vol. II, p. 59.
8. De même Ouspensky dans L'homme et son évolution possible : « ..• la première
réponse à la question : '"qu'est-ce que la psychologie ?" devrait être : "la psychologie est
l'étude des principes, des lois et des faits relatifs à l'évolution possible de l'homme". » P· 17.
9. De ce point de vue. la psychanalyse est une éthique de la symbolisation, et non une
éthique de « l'être » ou de la « présence ». Elle vise à nommer dans le cadre du transfert,
donc à intégrer autrement, les conflits demeurés insupportables qui font retour à travers les
symptômes. les affects. les répétitions, etc.
10. « La théorie des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont des
êtres mythiques, formidables dans leur imprécision. » Freud. « Angoisse et vie pulsionnel-
le », dans les Nouvelles Conférences d'i111roductio11 à la psychanalyse. p. 129.
11. Avec la seconde théorie pulsionnelle et la reconnaissance de la nature libidinale des
pulsions du moi - ou d'auto-conservation-. les pulsions du moi et les pulsions sexuelles -
de conservation de l'espèce - . qui s'opposaient dans la première théorie. se rejoignent
désormais dans le cadre des pulsions de vie : l'éros.
12. 1915.
1.3. Ayant une énergie : la libido.
14. S. Freud, Au-delû du principe de plaisir, p. 80.
lS. Investissement/désinvestissement : Pour la psychanalyse. le concept dïnvestisse1~1ent
est principalement un concept économique qui renvoie au quantum d'énergie psych~q~e
(libido) « investi » sur un affect. une représentation interne (un fantasme. une 1dec
refoulée ... ) ou externe (un objet entrant en correspondance avec une représentation
inconsciente).
16. Mortifère. comme l'illustre par exemple le mythe de Narcisse.
17. Ou « !"épreuve de réalité ". comme peut l'incarner le rythme de la présencdahscnce
de la mère nu de son substitut.

239
18. P.D. Ouspensky, op. cit .. p. 387-388.
19. Ce texte de Lacan date de juin 1955. quelques années plus tard il ne traduira plus trieb
par « instinct », mais plus exactement par « pulsion ».
20. J. Lacan, le Séminaire II : « le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la
psychanalyse », p. 375.
21. «Le juger est le développement ultérieur. approprié à une fin. de l'inclusion dans le
moi ou de l'expulsion hors du moi qui, originellement. se produisaient selon le principe de
plaisir. Sa polarité semble correspondre à l'opposition des deux groupes de pulsions dont
nous avons accepté l'hypothèse. L'affirmation comme substitut de l'unification - appartient
à l'éros-, la négation - successeur de l'expulsion appartient à la pulsion de destruction. »
S. Freud, La Négation, p. 138-139.
22. J. Lacan, Le Séminaire III, « Les psychoses», p. 169.
23. Freud abandonne rapidement la technique de l'hypnose au profit de I'« association
libre » ; il jugeait trop éphémères les effets thérapeutiques de la suggestion.
24. Présentée pour la première fois complètement en 1900. dans le chapitre VII de
L 'Interprétation des rêves.
25. Ces lieux sont du domaine de la « métapsychologie », ils sont le produit d'une
construction théorique de Freud et ne sont en rien localisés sur le plan anatomique.
26. Processus primaires qui régissent l'inconscient : « Par le processus de déplacement.
une représentation peut transmettre tout son quantum d'investissement à une autre. par
celui de la condensation, s'approprier tout l'investissement de plusieurs autres. » S. Freud.
Métapsychologie. L'inconscient, p. 97.
27. S. Freud, L'interprétation des rêves, p. 520.
28. « Le moi et le ça », dans les Essais de psychanalyse.
29. Ibid., p. 240-242.
30. « ... la percpetion n'est pas un processus purement passif. mais le moi envoie
périodiquement dans le système de perception des petites quantités d'investissement grâce
auxquelles il déguste les stimulus extérieurs pour. après chacune de ces incursions
tâtonnantes, se retirer de nouveau. » S. Freud : La Négation. p. 138.
31. Par exemple : la projection, le refoulement, etc.
32. « Dans le cours ordinaire des choses. tout est arrangé de telle sorte que personne ne
peut rien voir prématurément. La personnalité ne voit que ce qu'elle aime voir et ce qui ne
contrarie pas son expérience. Elle ne voit jamais ce qu'elle n'aime pas ce qui est à la fois un
avantage et un inconvénient. >> P. D. Ouspensky, op. cit., p. 239.
33. « Le premier. .. [point] ... , celui sur lequel il insistait le plus. c'était l'absence d'unité
dans l'homme. La pire erreur, disait-il, est de croire à une unité permanente de l'homme.
Mais un homme n'est jamais un. Continuellement. il change. » P.D. Ouspensky. op. cit ..
p. 87.
34. Les symptômes, les rêves, les lapsus. les actes manqués. les associations verbales.
etc., ne sont que des « formations de compromis » qui résultent des conflits entre les
différentes instances psychiques.
35. Cf. chapitre XXXII : « L'hypnotisme », des Récits de Belzéhurh à son petit-jïls.
36. «Il est impossible de dire catégoriquement qu'un homme est ceci ou cela. L'un de ses
centres peut être hardi, un autre timide ; l'un bon, l'autre méchant ; l'un plein de sensibilité.
l'autre grossier ; l'un donnera de bon cœur. l'autre hésitera ù donner ou s'en montrera tout à
fait incapable. » G .1. Gurdjieff. Gurdjieff parle à ses élèves. p. 180.
37. « ... le caractère du moi résulte de la sédimentation des investissements ct'ohjets
abandonnés, fil] contient l'histoire de ces choix d'objet. "S. Freud. Le Moi et le Ça. p. 241.
Ce processus d'identification avait déjà été décrit par Freud de manière partielle. sur les
seuls plans du deuil et de la psychopathologie. Deuil et Mélancolie, 1915.
38. L'incorporation. c'est une « identification primaire ,, archaïque sur le registre oral.
L'introjection. c'est ce même mécanisme qui est passé du niveau corporel au niveau
psychique. C'est" manger,, psychologiquement ce qui apparaît comme hon. en opposition
il " cracher » cc qui est vécu comme mauvais (la projection).
39. J. Lacan. " le stade du miroir », in Fcrits. p. 96.
40. Ibid., p. 94.

240
41. P.D. Ouspensky. op. cil., p. 219.
42. J. Lacan. Le Séminaire. Lfrre VII. 195911960) : «L'éthique de la psychanalyse »,
p. 146.
43. Première série : Récits de Belzébwh à son petit-fils. Critique objectfrement impartiale
de la vie des hommes. G. 1. Gurdjieff en définit ainsi le projet : « Extirper du penser et du
sentiment du lecteur. impitoyablement et sans le moindre compromis. les croyances et
opinions. enracinées depuis des siècles dans le psychisme des hommes. à propos de tout ce
qui existe au monde. »
44. Projet de la troisième série : « Favoriser l'éclosion dans le penser et le sentiment du
lecteur d'une représentation juste. non fantaisiste. du monde réel. au lieu du monde illusoire
qu'il perçoit. » In Récits de Belzébwh à son petit-fils. exergue.
45. Publiés sous le titre : La vie n'est réelle que lorsque « Je suis ».
46. P. D. Ouspensk.r. op. cit .. p. 104.
47. C'est le système perception/conscience.
48. R. Daumal. Le Mont Analogue. p. 197.
49. P. D. Ouspensky. op. cit .. p. 398.
50. Ibid., p. 130.
51. C'est l'interdit de l'inceste, avec la « résolution de l'Œdipe » et la «castration
symbolique », qui donne sa signification aux premières« castrations orales et anales». Le
terme de « castration »est ici employé au sens large. dans le sens d'une coupure avec l'objet
de satisfaction au moment où le désir se différencie du besoin et de sa capacité d'être
pleinement satisfait.
52. P.D. Ouspensky. op. cit., p. 120-121.
53. Dans le langage de Lacan : au signifiant du« désir de la mère »,succède le signifiant
du « Nom du père ».
54. Symbolique. car impliquant la nécessité d'un élément tiers pour créer un mouvement
que deux forces - active/passive - sont incapables de permettre à elles seules.
55. En italiques dans le texte.
56. P.D. Ouspensky. op. cit., p. 182 sq.
57. Ibid .. p. 412.
58. « Il reste ... à l'homme le choix suivant : ou bien trouver à ses activités une direction
qui corresponde à la ligne mécanique des événements du moment, en d'autre termes, "aller
où le vent souffle", "nager avec le courant", même si cela contredit ses propres inclinations.
ses convictions, ses sympathies ; ou bien se résigner à l'idée de l'échec de tout ce qu'il
entreprend. Mais il y a une autre solution : l'homme peut apprendre à reconnaître les
moments des intervalles dans toutes les lignes de son activité, et à créer les "chocs
additionnels" .... On ne peut apprendre cela que dans une école organisée sur des hases
justes ... ». P. D. Ouspensky. op. cit., p. l 96.
59. S. Freud. in Au-delà du principe de plaisir. Cf. note 2.
60. P. D. Ouspcnsky. op. cir .. p. 226.
61. Les Ailes du désir. film de Wim Wenders. 1987. scénario et dialogue : Wim Wenders
et Peter Handke.

241
LA DYNAMIQUE
DU SOMMEIL ÉVEILLÉ

Charles T. Tart

La transe ordinaire. Un des thèmes principaux de Gurdjieff est que « l'homme


est endormi ». Dans mon propre vocabulaire je dirais que l'état ordinaire de
~onscience de l'homme est semblable à une « transe ». Ce qui. péjorativement.
implique une perte de vitalité et un manque d'initiative accompagnés d·une pensée
toute mécanique. L'adjectif « ordinaire » signifie que cette forme particulière de
transe est induite par le type de culture dans laquelle nous sommes élevés : c·est un
consensus général - implicite et explicite - à propos de ce qui. socialement. non
seulement est important mais de la nature même du réel.
Cette affirmation que « l'homme vit dans le sommeil » est fondamentalement
provocante. elle ne peut que susciter une réaction. Mais. si on l'accepte. cette
résistance même peut mener à l'observation de soi. au« rappel de soi »et ainsi ù la
possibilité d'une action plus efficace. plus éveillée.
L'observation de notre sommeil - ou« transe quotidienne » - est l'observation
de notre mécanicité et de nos rêves éveillés. Par elle nous pouvons constater
combien nous sommes attachés émotionnellement à nos rêves diurnes et ù nos
conditionnements. Si la plus grande part de notre comportement paraît
« normal ». c'est en raison de cc conditionnement. Mais Gurdjieff aussi bien que
les psychologues contemporains tomberaient d'accord pour estimer que œ
comportement apparemment normal n'est qu'une expression de la « transe
ordinaire » et se manifeste fréquemment par des névroses.
Dans son langage. Gurdjieff disait souvent que nous nous comportons comme
des machines. Dominés que nous sommes par une routine automatisée. nous
passons à côté de ce quïl nomme la« nourriture des impressions ».la plus subtile
de nos nourritures quotidiennes. aussi nécessaire ù notre sunie que le "ont l'air et
les aliments. En apprenant rart de nous rappeler nous-mêmes. en prêtant attention
à des situations en apparence ordinaires, nous augmentons la quantitl; de cette
nourriture fine. indispensable ù notre croissance. ( '"c'->t. h01a .... un proccs"'us de

242
longue haleine. et nous devons d"abord parler de la« transe ordinaire »et de ce qui
la suscite.
Bien des décalages sont sous-jacents à la structure de notre personnalité. Un_e
partie de nous - un « sous-moi » - peut vouloir travailler dur pour devemr
célèbre cependant qu'une autre partie - une autre « sous-moi » - déteste le
travail et préfère faire la grasse matinée. Et puis. la vie aussi apporte sa part de
frustrations : nous désirons quelque chose et nous ne pouvons l'obtenir. Traiter
nos contradictions peut se faire de manière réaliste ou de manière irréaliste.
Examinons ce dernier cas.
Prendre conscience d'une seule contradiction majeure en nous peut entraîner
une grande souffrance. Qu'arriverait-il si nous prenions conscience d'un grand
nombre ou de la totalité d'entre elles ? Gurdjieff affirmait que si quelqu'un venait
subitement à prendre conscience de toutes les parties contradictoires en lui-même.
il deviendrait probablement fou. Par bonheur une telle connaissance soudaine et
simultanée de soi a peu de chances de surgir. Des mécanismes actifs maintiennent
séparées ces différentes parties de nous-même ; Gurdjieff appelait ces mécanismes
des « tampons ».
Ce mot suggère une analogie entre les tampons psychologiques et les tampons
des wagons de chemin de fer. Lors de l'accrochage de deux voitures. rune est
envoyée contre l'autre à une certaine vitesse afin que par le choc l'attelage soit
verrouillé. Imaginez ce que serait la secousse pour les passagers si ces énormes
masses venaient à se heurter sans aucun dispositif amortisseur. Un tampon est un
amortisseur de chocs. tout comme un amortisseur d'automobile. il absorbe la plus
grande partie de l'énergie soudaine d'une secousse initiale et la laisse passer d'une
manière plus douce, moins perceptible. Les tampons psychologiques adoucissent
les chocs produit en l'homme par le passage d'un sous-moi à un autre. les rendant
suffisamment faibles pour que nous ne remarquions pas le changement.

Les mécanismes de défense. Gurdjieff n'a pas donné d'éclaircissement sur la


nature des tampons. Peut-être pensait-il que ce n'était pas nécessaire ? Dev~nant
doués dans l'observation de soi, nous neutraliserions les tampons. alors à qu01 bon
les étudier '? Ou peut-être sentait-il quïl était nécessaire qu'un homme dé~~uvre
lui-même ses défenses particulières pour que cette découverte soit la plus efttcace
possible.
Bien que, dans la psychologie. comme dans la psychiatrie moderne. le concept
d'éveil fasse défaut. on a dans ces deux domaines beaucoup appris sur les
catégories spécifiques de tampons. Le terme général utilisé en psychologie est celui
de « mécanismes de défense ». Je crois que cette connaissance enrichit sensible-
ment le concept gurdjiévien de « tampons ». Si nous voulons les transcender, la
compréhension de ces mécanismes de défense est essentielle.
La théorie psychanalytique. qui ignore le mot « tampon », s'est intéressée aux
mécanismes de défense. Elle théorise sur le fait quïls sont actifs lors _d,.une
impulsion instinctive dont l'expression est interdite socialement : sexuahte ou
avidité irrépressible. par exemple. Les mécanismes de defcnsc font aussi obstacle ù
la conscience dans les cas de déceptions et de menaces. Bien quïls soient plus
évidemment observables chez des sujets affligés de névrose ou de psychose, les
mécanismes de défense fonctionnent cependant continuellement et inconsciem-
ment chez les gens « normaux ». Notre <, transe ordinaire » ne pourrait se
maintenir sans leur effet de tampon.
Pour presque tous les besoins de défense certaine~ personnes peuvent n'utiliser
qu'un seul de ces mécanismes. C'est dire qu'elles présentent une forme de défense

243
prépondérante. liée à ce que Gurdjieff nomme le trait principal. modalité
dominante autour de laquelle leur « fausse personnalité » se structure. Mais. à
roccasion, nous y faisons tous appel.
Nous étudierons ces mécanismes de défense avec. en premier lieu. le but de
« s'éveiller». Ils sont généralement dynamiques plutôt que statiques. Il existe aussi
dans ces mécanismes une sorte dïntelligence et de motivation dont le but est de
protéger de la souffrance : ces défenses sont généralement apparues sous la forme
d'un acte ayant eu une efficacité au moins partielle dans l'atténuation de la
souffrance morale d'une personne. et cela plus spécialement durant l'enfance où
elles se sont pour la plupart constituées. Nous sommes investis au plan émotionnel
et cognitif dans nos défenses psychologiques et. de bien des manières. sans nous en
rendre compte, nous les protégeons activement de tout dévoilement ou
démantèlement.
Bien que la psychologie contemporaine ait beaucoup à apporter au développe-
ment psychologique et spirituel. sa connaissance actuelle des mécanismes de
défense est affligée d'un défaut majeur. Sa vision de l'homme est pessimiste. son
modèle de l'homme est tronqué d'une dimension essentielle. L·homme n·y est vu
que comme animal, ne se souciant instinctivement que de sa survie et de la
satisfaction de ses besoins primaires. prenant plaisir à blesser et dominer ses
congénères. La répression devient alors une nécessité dans le contrôle de cette
nature animale. On ne peut nous laisser voler ce dont nous avons besoin lorsque
nous le désirons, tuer celui ou celle qui nous barre le chemin. Les restrictions.
conditionnements et automatismes de notre contrôle. l'action d'un « super-ego »
pour inhiber notre nature la plus vile semblent d'une absolue nécessité. Ainsi le
maintien en laisse de notre nature animale justifie-t-il certaines formes de
mécanismes de défense. Elles ne sont considérées comme névrotiques que
lorsqu'elles sont trop efficaces. ôtant de notre part de bonheur plus qu'il n'est
nécessaire pour vivre en compromis avec la vie civilisée. 11 est bon et nécessaire
d'être rempli de culpabilité et d'anxiété à l'idée de dévaliser une banque ou de
brutaliser un enfant. cela devient névrose si cette anxiété s'étend au fait de monter
dans un ascenseur ou d'avoir à prendre la parole au cours d'une réunion.
Bien que certaines tendances de la psychologie contemporaine (jungienne.
humaniste, ou transpersonnelle) voient dans notre nature essentielle un côté positif
et même spirituel. il n'en reste pas moins évident qu'une vision intrinsèquement
pessimiste de l'homme imprègne toute notre psychologie et notre culture.
J'essaierai. afin de contrebalancer cette vision, de montrer comment différents
mécanismes de défense peuvent bloquer la manifestation et le développement des
côtés les plus profonds et les plus positifs de notre nature.

Le mensonge. Les tampons et mécanismes de défense sont tous des formes de


mensonge. Ils déforment la vérité. à la fois pour nous-même et pour les autres.
Gurdjieff met fortement l'accent sur la compréhension du mensonge. Bien que la
plupart des gens pensent ne jamais mentir ou le faire seulement de façon
exceptionnelle. Gurdjieff insiste sur le fait que presque tous les hommes mentent la
plupart du temps. Ne pas savoir quïls mentent rend leur situation hien pire encore.
Face à la pression exercée par les autres et par la société le lllL'nson~c peut être
une défense efficace. La personne qui jure<' ne pas l'avoir fait »peut échapper à la
punition venant de l'extérieur. Réussir à faire passer un mensonge dépend de la
sensibilité des autres au mensonge et à la preuve susceptible de confirmer ou
d'infirmer celui-ci. Cela peut parfois entraîner l'identification du menteur au
mensonge. jusqu'au point qu'il lui paraisse comme vérité lorsqu ïl l'énonce. lui

244
donnant ainsi le ton de conv1ct1on nécessaire pour obtenir l'adhésion de son
auditoire. Celui qui essaye de mentir. alors qu'il éprouve culpabilité et angoisse à
propos du mensonge, montre souvent des signes de confusion suffisants pour
alerter ses interlocuteurs. Puisqu'une grande part de la cohésion et de la stabilité
sociale repose sur la prohibition du mensonge à propos de choses considérées
comme particulièrement importantes, une grande partie du processus de
répression est dédié à la construction d'un « super-ego » fort, capable de
culpabiliser rhomme-menteur.
Quelquefois nous mentons pour nous dérober à lïnfluence de notre nature
essentielle. Lorsque quelque chose en nous-même sait pertinement que nous
n'avons pas vécu au niveau de notre moi supérieur. nous pouvons dire et redirè :
« Mais tout le monde le fait. c'est sans importance. » Comme le soulignait
Gurdjieff, il existe en nous quelque chose dïnné. de plus élevé. qui reconnaît une
morale plus profonde, et nous nous dérobons. nous essayons d'éviter de vivre à ce
niveau. Connaissant à la fois la relativité des valeurs culturelles et l'étendue de
l'hypocrisie de la plupart de nos croyances. il ne sïntéressait pas spécialement à
une morale liée au mensonge quotidien. Pour certains, une pratique limitée d?ns l~
temps du mensonge délibéré. tout en s'observant soi-même. peut beaucoup aider a
un développement. Mais c'est aussi très difficile. A plusieurs occasions . .Ï~~i do~né
à des participants à un groupe de travail une consigne « simple » : dire cinq
mensonges anodins chaque jour pendant deux semaines. Il était bien spécifié que
les mensonges devaient être inoffensifs, n'engendrer aucune conséquence pou~
eux-mêmes ou leurs interlocuteurs. Les étudiants, cependant. ont souvent épr~~v~
une grande difficulté et une grande tension en tentant cet exercice ou y ont res1ste
en oubliant de le pratiquer.
Le mensonge inconscient. habituel. automatique est le problème réel. Les gen~
en « transe ordinaire »sont comme des machines. ils doivent faire ce qu'ils ont éte
conditionnés à faire. Les machines ne sont ni bonnes ni mauvaises. Lorsqu'une
personne a développé une véritable capacité à choisir entre le mensonge et la
vérité. alors les questions sur la morale deviennent pertinentes. Avant un tel
développement, les questions sur la morale font diversion au problème réel : notre
manque Je conscience et de volonté véritables.

La suppression. La suppression est un mécanisme de défense volontaire. Dans la


suppre~sion: nous son~n.1e~ c_onscients d'un désir ou d\m appétit inaccep.t<~ble. mais
nous l empechons Jcltbercment de se manifester. L'« inacccptabilttc », peut
résulter d'interdits du« super-ego »et de conventions sociales. Si. pour prendre un
exemple. no~: avons grandi dans la croyance que jurer en public est mal. nous
pouvons le hure lorsque nous sommes seuls. Si. malheureusement. nous avons
grandi.dans la croyance ~ue jurer est mal en soi. nous ne pouvons jamais jurer: t~mt
au moms sans nous senttr coupables. La suppression est alors utilisée pour cv1tcr
un assaut du « super-ego ».
La suppression fait souvent obstacle à nos « moi » les meilleurs. « Je devrais
protéger l'enfant que l'on taquine cruellement. Mais le groupe se retournera .~ontrc
moi si je le fais. Ils diront que je ne suis qu'un sot. alors que je veux qu Ils me
considèrent aussi adulte quïls le sont eux-mêmes. Je ne dirai rien. »
Au moins en surface. la suppression est souvent saine. dans le sens où l'on sait cc
que l'on fait. A un niveau plus profond. il se peut que nous ne comprenions pas
pourquoi nous pensons devoir réprimer un désir ou un sentiment. Il s'agit peut-être
d'un conditionnement en nous. faisant partie de la « transe ordinaire » : la
suppres~ion peut alors être la manifestation d'une pathologie autre.

2-.lS
Formation par réaction. La formation par réaction est une des plus fortes
manifestations du sommeil éveillé. parce qu"elle implique des blocages et des
déformations de notre conscience ordinaire. phénomènes différents de la
résistance à l'éveil et au développement d"un niveau supérieur de conscience. Cette
formation prend naissance dans un mouvement de réactivité qui s"oppose par
dénégation à un désir ou à un sentiment inacceptables ~ et elle se forme d"une
manière instantanée, sans aucune impression d'effort.
Supposez que votre enfance ait été très religieuse. mais que vos attentes n ·aient
pas été satisfaites. Par exemple. un ami cher est mort en dépit de vos ferventes
prières. L'amertume que vous en éprouvez vous fait rejeter !"ensemble de vos
sentiments religieux. Désormais. dans votre vie d'adulte. vous tournerez en
dérision toute allusion à quelque aspect religieux que ce soit. dérision masquant
une très forte émotion mais soutenue par elle. Un autre exemple mérite d"être
étudié sur soi chaque fois que ron peut le percevoir : dans tout mouvement
d'enthousiasme atteignant une intensité sans mesure avec sa cause. il est utile de se
demander sïl ne s'agit pas d'une formation par réaction de défense. destinée à
cacher une autre émotion. parfois contraire. La formation par réaction rappelle le
syndrome des « raisins verts ». Vous ne pouvez obtenir une chose. alors vous
commencez à en voir les aspects négatifs. « De toute façon. je ne désirais pas
vraiment cette chose misérable ! »
Plus on s'exerce à l'observation de soi, spécialement en remarquant les aspects
plus subtils, plus tranquilles de ses sentiments aussi bien que les émotions rapides
et fugaces, plus on devient capable de remarquer les sentiments que cache la
formation par réaction, puis d'en explorer les profondeurs. Cette défense peut
également être explorée en s'interrogeant systématiquement sur le fait d'éprouver
des sentiments opposés à des convictions pourtant solidement établies qu'ils sont
même capables d'ébranler.

La répression. La répression est le blocage total d'une prise de conscience d'un


désir ou d'un sentiment inacceptables. C'est une dichotomie de la pensée. elle se
trouve alors scindée entre une partie « consciente » qui repousse l'inacceptable et
une partie inconsciente qui peut être le siège d'une forte réaction. c·est comme si.
dans notre stock de mémoire. certains éléments étaient imputés d'un signe
spécifique : « Attention ! Il serait si dévastateur de savoir ou d'éprouver cela à
nouveau, que cela doit toujours être maintenu hors du champ de la conscience. »
Une partie de ce matériel de mémoire. aujourd'hui réprimé. fut ù l'origine
conscient. La répression a servi à écarter la souffrance. 11 est également possible
que la répression opère instantanément sur des impressions immédiates. les
réprimant dans l'instant et n ·en laissant aucune trace se déposer dans la mémoire.
A première vue. Je concept de répression pourrait sembler contradictoire.
Comment peut-on réellement savoir que quelqu'un éprouve un sentiment ou désire
une chose lorsqu'il insiste sur le fait qu'il n'a aucune perception consciente de ce
désir ou de ce sentiment ?
Supposons qu'un patient entreprenne. une th_ér_apic. Au cours des premiers
entretiens, le thérapeute cherchera à se faire une H...lce des sentiments qu'il éprouve
à l'égard de différents sujets de rhistoire personnelle de son client. A la question :
«Comment cela se passe-t-il avec votre mère '.1 "·le patient peut répondre : « Très
bien, je l'aime beaucoup ,,_cependant que le thérapeute observe qu·en prononçant
ces mots son visage a püli. ses poings se sont serrés et son attitude s·cst durcie.
Dans cet exemple. la répression n'est encore 4u·une déduction. une théorie. elle
n·est pas une connaissance directe. ni du thérapeute. ni du patient. S1. au cours de

246
la thérapie, le patient exprime finalement de forts sentiments négatifs envers sa
mère, c'est que la déduction à propos de ces sentiments réprimés s'est avéré.
La répression de notre « essence » - selon le terme employé par Gurdjieff pour
désigner en l'homme tout ce qui ne peut se dire - s'est constituée au cours du
processus de refoulement, et pour beaucoup d'individus elle devient totale.
Lorsque vous étiez enfant, vous ne seriez pas passé à côté d'un chien d'allure
comique sans vous arrêter et même. peut-être. jouer avec lui. Devenu« adulte »,il
y a fort à parier que vous éprouveriez à peine le besoin de le regarder : vous êtes
trop important. vous devez vous rendre à votre travail ! L'étendue de la répression
de la plus grande partie de notre curiosité enfantine naturelle. ne nous permettant
d'être curieux qu'à l'égard des seules choses définies comme importantes (ou
« sérieuses ») par la culture ambiante. est l'une des plus terribles conséquences du
refoulement.
Il peut s'avérer particulièrement difficile. même si l'on pratique systématique-
ment l'observation de soi. de rassembler pour soi-même des informations et des
sentiments sur le contenu de mémoire réprimée. Par définition. il y a à cela - bien
qu'elle soit cachée - une raison puissante pour laquelle ce matériel de mémoire est
bloqué hors du champ de conscience. et le désir de se connaître soi-même peut ne
pas être suffisant pour dénouer ce blocage. On peut devenir sensible à de:
réactions « particulières », telle la voix teintée de colère de notre patient qui
tranchait si nettement avec son affirmation d'amour pour sa mère. le plus souvent.
seul un libre échange verbal peut permettre la mise à jour du matériel réprimé.

L'identification et les « sous-moi ». Comme le soulignait Gurdjieff en parlant si


souvent de nombreux « moi », l'identification est un phénomène omniprésent.
d'une importance vitale dans le fonctionnement psychologique.
Lorsqu'un sentiment ou un désir inacceptables appar~~is~ent en nous. si nous
nous identifions à un autre aspect de nous-même, à un autre « moi ». un autre
sous-moi qui n'a ni ces désirs ni ces sentiments, nous prenons alors une distance par
rapport au sentiment désavoué. Ce n'était qu'une fantaisie passagère. une
aberration mineure peut-être, mais ce n'était pas moi. nous n'avons plus à y penser
ou à nous en préoccuper plus longtemps.
Les transitions entre sous-moi forment ainsi une défense efficace contre le fait de
vivre '.'inacceptable qui est logé en nous - ou même simplement de lui faire face.
En fa1.t. no.t~~ ca~tonnant dans un ensemble acceptable de sous-moi. tenta.nt. ?~
nous 1dent1flcr a eux en permanence. nous réduisons à néant la poss1b1hte
d'émergence de désirs et sentiments inacceptables.
Supposons que l'un l~e mes sous-moi prenne plaisir à se comporter cruelle1~~e~1.t
envers les animaux. mais que. soit le Moi réel - selon le vocabulaire de Gurd_pett.
dans le sens de mon essence ou du moi plus profond-. soit mes sous-moi habituels
soient révoltés par les sentiments de ce sous-moi cruel. En me concentrant sur mes
sous-moi acceptables. je peux dépenser toute mon attention et mon énergie pour
que ce sous-moi cruel ait. avec quelque vraisemblance. peu de chance d'être activé·
même lorsque des circonstances propices se présentent.
L'identification est un facteur créé au cours du processus automatique. de
construction de la conscience ordinaire de vie. La qualité spécifique« C'est mrn ! »
a son origine dans les connexions sensorielles directes : je vois ma main en face de
mon visage. elle est reliée ù mon bras. elle répond ~; ma « volonté » : lorsque
quclq u 'un touche ma main. je ne le ressens pas comme s ï 1 touchait un meuble. La
qualité « C'est moi ~ •) s'applique aussi ù des processus mentaux. de sorte que

247
lorsqu'une certaine expérience surgit à la mémoire. elle revient déjà colorée de la
qualité « C'est moi ! Traitement prioritaire ! »
L'observation de soi peut nous faire discerner nos sous-moi et les fonctions quïls
servent. L'acceptation de soi - et même son accroissement - qui résulterait de
l'observation et du « rappel de soi » rendrait alors cette fragmentation moins
nécessaire et ferait de lïdentification un processus volontaire. un outil dont on
pourrait se servir à son gré. plutôt qu'un mécanisme automatique de défense.

L'introjection. L'introjection - ou. comme Gurdjieff l'appellerait. la « considé-


ration intérieure » - est une forme primitive dïdenfication. Un objet. un concept.
une personne semblent être à l'intérieur de nous-même. constituer une partie de
nous-même, bien que, d'une certaine manière. cela semble nous rester étranger ou
séparé de nous. Etant une partie de nous-même. cela possède un pouvoir spécial.
Qu'une personne invitée à notre soirée fasse une série de remarques
discourtoises, nous sentons monter la colère. nous voulons rendre coup pour coup
et demander à l'importun de vider les lieux. Mais tout au long de notre éducation
nous avons introjecté une image de notre mère ~ il semble. en un sens. qu'elle soit
« à l'intérieur »de nous, et elle nous dit que nous devons toujours être poli avec les
invités, que les gens bien élevés n'offensent jamais un invité. Nous n ·agissons donc
pas selon l'impulsion de notre sentiment. nous restons poli. bien qu ïntérieurcment
nous nous le reprochions. Il est import