Vous êtes sur la page 1sur 4

Rouvrir la mine de tungstène de Salau, la bonne idée pour

réduire l'étreinte de la Chine?


20minutes.fr/planete/2481479-20190326-rouvrir-mine-tungstene-salau-bonne-idee-reduire-etreinte-chine

La mine de tungstène de Salau, en Ariège,


reste pour l'instant portes closes. —
Photo Apollo Minerals

Depuis 1986 et la fermeture de la


mine de Salau, la France n’extrait
plus de tungstène, un métal
stratégique car inégalement réparti
à la surface du globe et pourtant
indispensable aux industries de
pointe.
La Chine a aujourd’hui un quasi-monopole sur le tungstène au moment même où
les aspirations de Pékin inquiètent les puissances occidentales. La France en tête.
Dans ce contexte, Apollo Minerals, groupe minier australien, pousse à la
réouverture du gisement de tungstène.
Le sujet divise la vallée entre ceux qui ne veulent surtout pas passer à côté de
promesses d’emplois et ceux qui veulent préserver leur cadre de vie. De quoi faire
de cette mine de Salau un cas d’école : faut-il rouvrir les mines métalliques de
France ?

Faut-il rouvrir la mine de tungstène de Salau ? Voilà cinq ans que la question divise
Couflens, tout petit village (84 habitants) des Pyrénées ariégeoises, frontalier avec
l’Espagne. Ce débat se pose plus que jamais ces jours-ci, alors que le président chinois
Xi Jinping est en visite officielle en France et que
se multiplient les mises en garde contre une trop grande dépendance des États
européens vis-à-vis de la Chine.

Dans le collimateur ? « Les « Nouvelles routes de la soie ». Ce programme


d’investissements pharaonique, piloté par la Chine, vise à la relier à l’Europe et l’Afrique
via de nouvelles routes commerciales le long desquelles Pékin multiplie les chantiers et
prises de participation. Des ports, des autoroutes, des liaisons ferroviaires, des centres
industriels…

Une mainmise aussi sur des métaux stratégiques

1/4
Mais cette emprise chinoise se traduit aussi par la mainmise du pays sur l’extraction et la
transformation de métaux stratégiques, difficiles à repérer et extraire et pourtant
indispensables à des technologies de pointe. C’est le cas du tungstène, qui a le double
avantage d’être très dur et très résistant à la chaleur. Idéal pour faire des alliages
destinés à l’aérospatiale surtout, mais aussi au nucléaire, au high-tech, à l’armement,
aux outils de découpe,
liste le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières)

La demande en tungstène va croissant, ce qui fait les affaires de la Chine qui en détient
60 % des réserves et assure 81,5 % de la production mondiale. La France ? Zéro.
Pourtant, nous pourrions être un gros producteur mondial de tungstène. Treize
gisements ont même été exploités à des degrés divers au cours du XXe siècle. Parmi eux,
la mine de Salau. « Jusqu’à 150 personnes y ont travaillé, faisant d’elle le principal
employeur de la vallée », raconte Jacques Soucasse qui y a occupé un poste de chimiste
pendant onze ans. Mais le 24 décembre 1986, rideau. La mine ferme, victime comme
beaucoup d’autres d’un effondrement des cours du tungstène orchestré depuis la Chine.

« Une teneur en tungstène incroyable »


La donne a changé. Les aspirations de la Chine inquiètent de plus en plus l’Occident et les
nouvelles technologies d’extractions invitent à poser un regard neuf sur la mine de Salau.
Hugo Schumann, directeur exécutif d’Apollo Minerals évoque même un gisement « à la
teneur en tungstène incroyable », « sans doute l’une des plus importantes au monde. »

C’est cette entreprise australienne qui porte aujourd’hui le projet de réouverture de la


mine de Salau. Elle a entre ses mains un permis d’exploration accordé en février 2017 par
l’État pour cinq ans. Le temps de déterminer précisément la teneur du gisement en
tungstène et en or, également présent et dont le cours actuel rend la réouverture de la
mine plus intéressante encore.

Un projet bloqué sur la question de l’amiante


Avant toute chose, l’État a posé comme condition d’analyser au préalable les risques
d’amiante, fibre minérale aux effets cancérogènes, sur ce gisement. On en est toujours à
cette première étape aujourd’hui. En septembre 2017, des premiers résultats ont montré
l’absence d’amiante dans l’air ambiant et dans les poussières. Il reste à analyser les
roches, ce qui ne pourra être fait qu’après des travaux de mise en sécurité du site. Or, en
octobre dernier, un arrêté accordé par la préfecture de l’Ariège pour réaliser ces travaux
a été cassé par le tribunal administratif de Toulouse, saisi par les opposants au projet.
« Une nouvelle demande a été déposée en préfecture, nous espérons une réponse d’ici
au 11 avril », glisse Hugo Schumann.

Pour Jacques Renoud, premier adjoint à la mairie de Couflens, opposé au projet comme
le maire, Henri Richl, c’est tout vu. « La présence d’amiante a déjà été déterminée du
temps de l’exploitation de la mine de Salau, le minéral n’a pas disparu en trente ans,
2/4
lance-t-il. Il est ridicule de faire de nouvelles études aujourd’hui, d’autant plus par des
experts désignés par l’État, certes, mais payés par les porteurs de projet. »

Préserver le cadre de vie…


L’amiante est le principal angle d’attaque de Stop Mine-Salau contre le projet d’Apollo
Minerals. Mais les opposants avancent aussi des considérations liées à la préservation de
l’environnement, la zone se trouvant en plein
parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises. « A la fermeture de la mine, Couflens
s’est vidée, il ne restait plus que 14 habitants, explique Jacques Renoud. Puis, peu à peu,
la commune a été repeuplée par des personnes venues ici pour profiter d’un cadre de
vie jusque-là préservé. »

C’est cet équilibre que menace le projet d’Apollo Minerals, aux yeux des opposants,
même si Hugo Schumann promet une mine propre et responsable, limitant au maximum
les impacts environnementaux. « Les mines propres n’existent pas, c’est du pur
marketing, fustige Solène Demonet, coordinatrice du réseau industrie à FNE (France
nature environnement) qui soutient Stop-Mine-Salau. Les techniques ont beau avoir
évolué, le principe d’une mine reste le même : on va sous terre, on fait exploser de la
roche, on extrait le minerai qui nous intéresse. Les gravats forment ensuite de grands
terrils stockés à l’air libre, bien qu’ils puissent contenir des résidus chimiques et
représentent des menaces d’éboulement ou de pollution des eaux alentour. »

… Contre créer des emplois


Voilà pour la position des anti. Mais la réouverture de la mine de Salau a aussi ses
partisans parmi les habitants de Couflens et de sa région. La PPERMS (Pour promouvoir
l’exploitation responsable de la mine de Salau), association lancée par Jacques Soucasse,
les fédèrent. « Dans nos rangs, il y a beaucoup de nostalgiques de la mine d’antan,
concède-t-il. Mais nous disons aussi que la vallée, à la peine économiquement, ne peut
pas se permettre le luxe de refuser un projet économique de la sorte, porteur d’emploi.
Rien que la phase d’exploitation peut nous laisser espérer 20 voire 30 emplois. »

Considérations environnementales versus considérations économiques. Finalement, on


retrouve plus ou moins cette même opposition lorsqu’il s’agit de débattre de
l’opportunité ou non de rouvrir des mines métalliques en France. Car la question ne se
pose pas que pour la mine de tungstène de Salau. « Plusieurs demandes d’exploration de
gisements de métaux ont été déposées en France, rappelle Solène Demonet, qui renvoie
sur la carte en ligne « Panoramine », de l’association Ingénieurs sans frontières , qui
recense l’activité minière en France.

L’œuf ou la poule ?

3/4
La FNE restera très frileuse sur ces projets d’explorations tant que plusieurs garanties ne
sont pas apportées. « Celles notamment que tout soit fait pour réduire nos utilisations
de ces métaux stratégiques et améliorer au moins leur recyclage, illustre Solène
Demonet. Celle aussi que les minerais extraits en France y soient aussi transformés et
n’alimentent pas un marché mondialisé souvent peu soucieux des considérations
environnementales. »

Des arguments qu’entend Guillaume Pitron, journaliste, spécialiste des matières


premières et auteur de
La Guerre des métaux rares (ed. Les liens qui libèrent). « Mais nous n’avons plus
aujourd’hui la totalité cette chaîne de valeurs qui permettrait de transformer en France le
tungstène qu’on a extrait, indique-t-il. Alors faut-il attendre que ces entreprises se créent
ou faut-il commencer par relancer ces gisements de métaux stratégiques ? »

On en arrive au paradoxe de l’œuf et la poule… qui peut pousser à l’inaction. « Or


l’urgence, estime Guillaume Pitron, est de ne plus laisser le monopole à la Chine sur des
métaux aussi stratégiques que le tungstène. »

Transition énergétique: «Le bilan écologique de l’extraction des métaux rares est
déplorable»

VIDEO. Guyane: La Montagne d’or, le méga-projet minier qui n’en vaut pas la chandelle ?

4/4