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La collection des « Dossiers noirs », en coédition avec Survie, est


issue d’une collaboration avec Agir ici.
Survie est une association (loi ) créée en  qui mène des
campagnes d’information des citoyens et d’interpellation des élus
pour une réforme drastique de la politique de la France en Afrique
et des relations Nord-Sud. Elle fonde son action sur la légitimité
qui incombe à chacun d’interpeller ses élus et d’exiger un contrôle
réel des choix politiques faits en son nom. L’engagement de Survie
repose sur un constat : les problèmes de développement et la
pauvreté dans les pays du Sud ont avant tout des causes politiques.
C’est donc dans le champ politique qu’il convient d’agir.
Survie réalise un travail d’enquête et d’analyse critique, dénonce
les agissements de la Françafrique et promeut auprès des décideurs
une autre relation France-Afrique. Elle publie une revue mensuelle,
Billets d’Afrique, accessible sur abonnement et en partie en ligne :
<survie.org/billets-d-afrique/>.
Son travail s’appuie sur des partenariats, en France et en Afrique,
qui permettent de mener des actions conjointes : campagnes de
sensibilisation et de mobilisation (sur le pillage des ressources
naturelles, le soutien aux dictateurs, les élections truquées, le
génocide des tutsis du Rwanda, etc.), manifestations en marge
des sommets officiels de chefs d’État (notamment à Nice en
), plaidoyer, etc. Survie refuse tout don de parti politique, de
mouvement religieux ou de syndicat. Les cotisations des adhérents
assurent l’indépendance financière et par conséquent la liberté de
ton et d’analyse de l’association.
Association Survie
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 – Centrafrique : un destin volé. Histoire d’une domination


française, Agone, 
 ‒ L’Or noir du Nigeria. Pillages, ravages écologiques
& résistances, Agone, 
 ‒ Areva en Afrique. Une face cachée du nucléaire français,
Agone, 
 ‒ e fait l’armée française en Afrique ?, Agone, 
 ‒ L’Or africain. Pillages, trafics & commerce international,
Agone, 
 ‒ La Privatisation de la violence. Mercenaires & sociétés
militaires privées au service du marché, Agone, 
 – Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux, Agone, 
(nouvelle édition en )
 ‒ Comores-Mayoe : une histoire néocoloniale, Agone, 
(nouvelle édition en )
 ‒ Les Affaires sous la guerre. Armes, pétrole & argent sale en
Angola, Agone, 
 ‒ Les Pillards de la forêt. Exploitations criminelles en Afrique,
Agone, 
 ‒ L’Envers de la dee. Criminalité politique & économique
au Congo-Brazza & en Angola, Agone, 
 ‒ Bolloré : monopoles, services compris, L’Harmattan, 
 ‒ Le Silence de la forêt. Réseaux, mafias & filière bois
au Cameroun, L’Harmattan, 


© Agone, 
BP , F- Marseille cedex 
<www.agone.org>
ISBN : ----
Raphaël Granvaud
et David Mauger

Un pompier pyromane
L’ingérence française en Côte d’Ivoire
d’Houphouët-Boigny à Ouattara
Les notes de référence (numérotées en chiffres arabes) ont été
regroupées en fin de volume, p. 473. On trouvera une
chronologie p. 451 et une liste des sigles p. 459, ainsi qu’une
bibliographie et un index, respectivement p. 461 et 511. Une
carte de la Côte d’Ivoire, une carte d’Abidjan et une carte des
trois zones délimitées en mai 2003 par l’armée française sont
disponibles p. 12, p. 203 et p. 269.

Édition préparée par Marie Croze, Guillaume Desgranges et Marie


Laigle.
Avertissement

Cet ouvrage, publié dans la collection des « Dossiers


noirs » coéditée par l’association française Survie,
s’inscrit dans une démarche d’analyse et de décryp-
tage de la politique africaine de la France depuis les
indépendances. Il n’entend pas retracer de manière
exhaustive l’histoire de la Côte d’Ivoire, ni même
celle de la crise que le pays a connue en ce début
de e siècle. Comme son titre l’indique, il s’agit
d’examiner le rôle que la France y a joué dans les
domaines politique, économique et militaire. C’est à
ce titre que des éléments de contexte et la chronologie
des événements ivoiriens sont rappelés.
Cette approche est à l’opposé de la plupart des
productions médiatiques ou universitaires qu’il nous
a été donné de consulter sur le sujet. « En traitant
de ces questions éminemment sensibles, notre souci
premier n’était pas d’établir les responsabilités des
uns et des autres dans la crise, en incriminant notam-
ment des ingérences extérieures qui exonéreraient le
régime Gbagbo de ses propres dérives », expliquaient
par exemple des chercheurs dans l’un des premiers
dossiers consacrés au conflit 1 . Comment peut-on
prétendre appréhender la signification politique des
événements qui se sont déroulés en Côte d’Ivoire
sans dégager la part de responsabilité que les auto-
rités françaises y ont prise, quand celle-ci s’avère
écrasante ? Et pourquoi « incriminer des ingérences
10 Un pompier pyromane

extérieures » reviendrait-il obligatoirement à exo-


nérer la classe politique ivoirienne de ses propres
responsabilités ? Il n’est pas incompatible de traiter
des dérives du régime Gbagbo et d’étudier simultané-
ment la diabolisation dont ce dernier a fait l’objet en
France pour justifier une véritable guerre souterraine
qui n’a jamais dit son nom.
Nous ne sous-estimons pas les dynamiques
internes et la logique propre des acteurs ivoiriens.
Mais d’une part, c’est bien le rôle joué par la France
et les ingérences étrangères qui restent aujourd’hui
insuffisamment documentés, critiqués et débattus
par les différentes instances de contre-pouvoir
institutionnelles ou citoyennes. D’autre part, il
revient d’abord aux Ivoiriens de juger leur classe
politique et le rôle des différents protagonistes de
la crise ivoirienne, qu’il s’agisse d’Henri Konan
Bédié, de Laurent Gbagbo, d’Alassane Ouattarra, de
Guillaume Soro ou d’autres poids lourds de la scène
politique ivoirienne. Et il serait temps, de notre côté,
que nous réclamions des comptes sur une politique
qui est menée en notre nom, à plus forte raison quand
celle-ci s’est avérée criminelle. Depuis quinze ans,
la plupart des journalistes, « experts » et politiciens
ont trouvé plus confortable de faire l’inverse. Et les
dénonciations de la politique réellement menée par
la France sont discréditées a priori, car suspectes de
parti-pris pro-Gbagbo.
Répétons-le encore une fois : s’il prend pour
objet d’étude l’action de la France en Côte d’Ivoire,
notamment dans ses aspects les plus méconnus car
Avertissement 11

les moins avouables, ce livre n’est pas une plaidoirie


en défense de Laurent Gbagbo, actuellement jugé
à la Cour pénale internationale. Mais si des crimes
commis sous l’autorité de l’ancien président méritent
d’être jugés au nom de la lutte contre l’impunité,
alors ils doivent l’être en toute impartialité et ils ne
sauraient occulter les exactions commises par ceux
qui l’ont combattu, qu’il s’agisse des autres acteurs
ivoiriens de la crise, ou des militaires français. Ceux-
ci ont notamment ouvert le feu sur des foules de
civils ivoiriens désarmés, en novembre , sur fond
de manipulations qui laissent suspecter une tenta-
tive avortée de coup d’État. Certains le contestent
encore malgré les preuves, d’autres l’admettent sans
réclamer justice, le plus grand nombre l’ignore. C’est
dans l’espoir de contribuer à une nécessaire prise de
conscience que ce livre a été rédigé.
Carte  : la Côte d’Ivoire.
I. Du colonialisme
au néocolonialisme

1893-2000

C’est par le décret du  mars  qu’est créée


la colonie française de Côte d’Ivoire. Mais même
après la dernière défaite du chef de guerre Samory
Touré en , révoltes et guérillas se multiplièrent,
notamment « en raison des méthodes brutales […]
du gouverneur Angoulvant I , qui allait jusqu’à la
cruauté pour consolider la mainmise des Français sur
le pays et faciliter l’exploitation de la colonie 1 ». Elles
durèrent jusqu’en  et furent systématiquement
réprimées militairement, la France annexant au pas-
sage une partie de l’État indépendant du Liberia. La
résistance des populations prit notamment la forme
d’exodes massifs, pour échapper à l’enrôlement éco-
nomique ou militaire. La « pacification » permit le
développement de plantations françaises de café et
de cacao et l’implantation de sociétés coloniales,
exportatrices de matières premières et importatrices
de produits manufacturés.

I. Gouverneur de la Côte d’Ivoire de 1808 à 1815, Gabriel Angoulvant


(1872-1932) a notamment réprimé durement l’insurrection des Abès
en 1910. Il raconte son expérience d’administrateur colonial dans La
Pacification de la Côte d’Ivoire, 1908-1915 : méthodes et résultats (1916).
14 Un pompier pyromane

Avec le déclenchement de la Seconde Guerre mon-


diale, les pressions financières sur les populations
s’accroissent et des milliers de recrues sont mobi-
lisées. Comme dans les autres colonies, la guerre
sert de catalyseur au développement du nationalisme
africain. En Côte d’Ivoire, il est d’abord incarné par
Félix Houphouët- Boigny, élu député à l’Assemblée
constituante française de . On lui doit notam-
ment le vote de la loi abolissant le travail forcé le
 avril .

Félix Houphouët-Boigny
et la fondation du PDCI
Né vers 1900, Félix Houphouët est l’héritier d’une
chefferie traditionnelle et d’un vaste domaine agricole.
En 1944, il fonde le Syndicat agricole africain (SAA),
regroupant les planteurs ivoiriens de caféiers et de
cacaoyers. « À l’époque, ils se trouvaient pris dans un
conflit aigu avec les colons qui avaient hérité du régime
de Vichy des privilèges exorbitants. […] La bourgeoisie
agricole ivoirienne dont il était le représentant défendait
ses intérêts de classe en revendiquant l’abolition des
privilèges à caractère raciste et la suppression du travail
forcé qui lui donnerait accès à la main-d’œuvre jusque-là
réservée aux blancs. Mais, ce faisant, elle défendait par
là même les intérêts des masses opprimées par le régime
colonial et suscita un profond mouvement de masse dont
le PDCI fut l’expression. 2 »
Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) est créé
en avril 1946, bientôt suivi par la fondation du Rassem-
blement démocratique africain (RDA). Cette fédération
panafricaine regroupe, sous la présidence d’Houphouët,
les partis anticoloniaux de sept autres colonies françaises,
I. Du colonialisme au néocolonialisme 15

dont les députés sont apparentés au groupe communiste


à l’Assemblée. Le RDA ne demande alors pas l’indépen-
dance (il proclame son attachement à l’Union française),
mais des réformes visant l’égalité des droits politiques et
sociaux entre colons et colonisés. C’est déjà trop.

Casser le RDA, retourner Houphouët

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la


France est engagée dans une violente politique de res-
tauration coloniale, visant à retrouver sa « grandeur »
dans un contexte où l’outre-mer est par ailleurs perçu
par les militaires français comme l’enjeu et la base
arrière d’une probable troisième guerre mondiale.
« En AOF, la politique de répression concentra ses
efforts sur la Côte d’Ivoire, bastion du RDA. […] Pour
réduire le “poids” de la Côte d’Ivoire, le Territoire
de la Haute-Volta, supprimé en  et annexé pour
la plus grande partie à la Côte d’Ivoire, fut restauré
en . Puis, le gouverneur Péchoux fut envoyé en
Côte d’Ivoire fin  avec mission de “casser” le
RDA 3 . » Toutes les méthodes habituelles sont utili-
sées : création de partis concurrents à la solde de l’ad-
ministration coloniale, corruption et intimidation,
provocation et répression militaire, arrestations de
milliers de cadres et de militants, élections truquées,
assassinats 4 …
Malgré les efforts déployés pour l’étouffer, les
effectifs du PDCI, la branche africaine du RDA,
ne cessent de progresser. Mais en , François
Mitterrand, ministre de la France d’outre-mer, et René
Pleven, chef du gouvernement, obtiennent finale-
16 Un pompier pyromane

ment le retournement d’Houphouët et le ralliement


du RDA à l’Union démocratique et socialiste de la
résistance (UDSR), le groupe qu’ils ont fondé en .
Houphouët et les cadres du PDCI redoutaient en effet
que la répression française ne soit « le prélude à une
extermination du genre de celle de Madagascar [en
]. Et sans doute n’avaient-ils pas tort 5 . » Or, les
leaders ivoiriens ne sont pas prêts à entrer dans la
clandestinité et à s’engager dans une lutte armée.
Par ailleurs Houphouët a des raisons personnelles
de se montrer plus raisonnable : outre qu’il craint
– légitimement – pour sa vie, ses intérêts de gros
planteur ne coïncident pas avec ceux du plus grand
nombre. Ajoutons des affaires de mœurs qui auraient
permis de faire pression sur lui 6 .
Ce ralliement à la politique coloniale, avec le vote
des crédits militaires pour la guerre d’Indochine,
ouvre une crise profonde au sein du RDA. La très
grande majorité adopte la ligne « réaliste » définie
par Houphouët, mais certains s’y opposent catégo-
riquement : quelques personnalités comme Gabriel
d’Arboussier, cofondateur du RDA, certains mou-
vements étudiants, et surtout la branche camerou-
naise du RDA, l’Union des populations du Cameroun
(UPC), qui maintient son mot d’ordre d’indépendance
immédiate et qui sera finalement exclue du RDA
au moment où elle est interdite par l’administration
coloniale.
Si une certaine méfiance à son égard subsiste
quelque temps, à partir de  Houphouët se rap-
proche de Jacques Foccart, le bras droit du général
I. Du colonialisme au néocolonialisme 17

De Gaulle, et son ascension politique va rapidement


reprendre. En , il entre au gouvernement fran-
çais, qu’il ne quittera plus jusqu’à l’indépendance de
son pays, en . Il sera notamment en charge de
la création de l’Organisation commune des régions
sahariennes (OCRS), tentative avortée pour conser-
ver dans le giron français une portion du Sahara et ses
ressources énergétiques (hydrocarbures, uranium).

Un homme bien encadré

En contrepartie, Houphouët accepte d’être enca-


dré par d’omniprésents conseillers français, avant
même d’accéder aux plus hautes responsabilités dans
son pays. Parmi les principaux, citons Guy Nairay,
inamovible directeur de cabinet ; Alain Belkiri, au
cœur de l’exécutif ivoirien pendant trois décen-
nies ; les indéboulonnables ambassadeurs de France
Jacques Raphaël-Leygues de  à , puis Michel
Dupuch presque jusqu’à la mort d’Houphouët ; aux-
quels il faut ajouter les inévitables agents du SDECE
(Service de documentation extérieure et de contre-
espionnage).
Ce n’est qu’à contrecœur qu’Houphouët se résigne
à proclamer l’indépendance en , sous la pression
populaire, mais également à la demande de la France
– puisque De Gaulle et Foccart considèrent désormais
que, pour garder les pays africains sous contrôle
français, il faut leur donner une indépendance de
façade, corsetée par les accords de coopérations et
sous la surveillance de l’armée ou des mercenaires
18 Un pompier pyromane

français. Dès lors, son régime devient l’un des princi-


paux pivots de la Françafrique, cette forme spécifique
du néocolonialisme français. On lui prête d’ailleurs
l’invention du terme, qu’il concevait comme un projet
politique franco-africain sans connotation péjorative.
Selon l’historien Jean-Pierre Bat, Houphouët a même
été un véritable cogestionnaire de la Françafrique.
En contact permanent avec Foccart, il est en effet
étroitement associé à l’élaboration d’une longue série
d’aventures criminelles 7 .
On le retrouve ainsi en première ligne pour tor-
piller les projets panafricains, qu’il s’agisse de la
fédération initiée par le Sénégal et le Mali (alors
Soudan français) ou de ceux portés par le leader
ghanéen Kwame Nkrumah. Le tandem Houphouët-
Foccart s’active pour déstabiliser les régimes qui
s’opposent au colonialisme, comme celui de Sékou
Touré en Guinée ou plus tard celui de Thomas
Sankara au Burkina Faso. À l’inverse, il fonctionne
à plein régime pour soutenir ceux qui servent les
intérêts de la Françafrique. Houphouët et Foccart
auraient également joué un rôle de premier plan
pour convaincre De Gaulle de soutenir la sécession
du Biafra en , conflit que le soutien militaire
français rendra particulièrement meurtrier. Le duo
est encore à la manœuvre pour faire parvenir des
armes au régime raciste d’Afrique du Sud malgré
l’embargo international, ou pour soutenir au Liberia
la sanglante conquête du pouvoir de Charles Taylor,
qui déclenche en  une guerre civile – elle le
I. Du colonialisme au néocolonialisme 19

conduira à la tête du pays,  ans et au moins  


morts plus tard.

Du « miracle » au mirage ivoirien

Sur le plan intérieur, Houphouët impose un régime de


parti unique avec des institutions à sa botte, et prend
prétexte de pseudo-complots pour mener de vastes
purges, plongeant parfois le pays dans un véritable
climat de terreur. Le clientélisme, la corruption et la
violence lui permettent de se maintenir au pouvoir
jusqu’à sa mort en , avec bien sûr l’appui des
forces militaires françaises présentes sur place.
Durant les années  et , le pays semble
connaître un développement économique important
qui fait passer la Côte d’Ivoire pour un « un îlot
de prospérité dans un continent miné par la pau-
vreté 8 » : le fameux « miracle ivoirien » d’Houphouët.
En réalité, l’économie de rente basée sur la culture
du cacao qui se met en place n’est pas très différente
de celle d’autres pays du Sud. Durant une courte
période, elle s’accompagne néanmoins d’une légère
diversification économique dans le secteur privé et
du développement d’une administration publique
permettant l’émergence d’une bourgeoisie et d’une
classe moyenne autochtones. Puis c’est le scénario
connu : crise des matières premières et crise de la
dette qu’on traite à coup de plans d’ajustement struc-
turel (PAS) et de nouveaux emprunts. Sans compter
qu’Houphouët confond volontiers les finances de
l’État et sa cassette personnelle, amassant une fortune
20 Un pompier pyromane

colossale. Le mirage ivoirien est surtout le paradis


des intérêts économiques et politiques français. À la
tête de la Direction et contrôle des grands travaux
(DCGTx), placée sous l’autorité de la présidence, on
trouve d’ailleurs encore un Français, Antoine Césa-
réo, de  à . C’est l’âge d’or des « éléphants
blancs », ces constructions aussi pharaoniques qu’in-
utiles attribuées aux entreprises françaises, souvent
cofinancées par « l’aide » de la coopération et dont les
surfacturations permettent de dégager commissions
et rétrocommissions qui financent – entre autres –
la vie politique française ou des opérations barbou-
zardes I . Malgré ce triste bilan, Houphouët conserve
encore aujourd’hui l’image officielle de « vieux sage
de l’Afrique » qu’aura contribué à lui forger Jacques
Foccart et largement adoptée par les médias français.
Face à la contestation sociale et politique grandis-
sante, dans un contexte de crise économique et de
corruption insolente à la tête de l’État, Houphouët
finira pas concéder le multipartisme en , contre
l’avis de Jacques Chirac, alors maire de Paris, venu
déclarer à Abidjan qu’il s’agissait d’ « une sorte de
luxe que les pays en voie de développement n’ont pas
les moyens de s’offrir 10 ».

I. Un exemple parmi d’autres, l’affaire Soizeau : cet ancien des services


secrets et proche de Jacques Chirac a blanchi dans sa bananeraie
ivoirienne d’importantes sommes d’argent. Mis en examen par le juge
9
Alphen en 1994, il est mort avant d’avoir pu être interrogé .
I. Du colonialisme au néocolonialisme 21

Une guerre de succession


arbitrée par la France

Malade depuis des mois, Houphouët décède officiel-


lement le  décembre . Plusieurs personnalités
sont sur les rangs pour lui succéder. Parmi les mul-
tiples prétendants, quatre surtout vont jouer un rôle
majeur et dominer la vie politique pendant les deux
décennies qui suivent.

Les prétendants au trône


Henri Konan Bédié a commencé sa carrière aux États-
Unis comme premier ambassadeur de la Côte d’Ivoire
indépendante, puis ministre des Finances dans son pays.
Après une traversée du désert de 1977 à 1980, il se
fait élire député et occupe aussitôt la présidence de
l’Assemblée nationale, ce qui fait de lui le successeur
d’Houphouët par intérim en cas de vacance du pouvoir
présidentiel. Il se considère à ce titre comme le dauphin
officiel.
Une position que lui conteste Alassane Dramane Ouat-
tara. En 1990, Houphouët se résout à mettre en œuvre les
privatisations et les mesures « d’ajustement » réclamées
par le FMI. La tâche est confiée à un technocrate issu
de l’institution financière, Alassane Ouattara, pour lequel
on introduit dans la Constitution un poste de Premier
ministre inexistant jusqu’alors. À ce titre, il supplée le
président de la République pendant plusieurs mois lorsque
celui-ci est soigné à l’étranger. Une suppléance qu’il se
verrait bien poursuivre au-delà.
La présidence est également convoitée par le général
Robert Guéï. Appelé à la tête de l’armée en 1990
pour mater une mutinerie, il est le créateur de la Force
22 Un pompier pyromane

d’intervention rapide para-commando (FIRPAC), formée


par la coopération française, dont le gouvernement de
Ouattara s’est servi lors de la répression extrêmement
brutale des révoltes étudiantes de 1991. Mis en cause par
une commission d’enquête, il est néanmoins récompensé
par Houphouët. Ce dernier lui confie aussi la mission
officieuse de créer une base arrière pour les combattants
de Charles Taylor dont il restera proche.
Dernier prétendant, Laurent Gbagbo, historien et syndi-
caliste de formation, n’est pas issu du sérail, mais s’est
imposé comme le principal opposant à Houphouët. Il
est l’un des fondateurs du Front populaire ivoirien (FPI),
mouvement d’abord clandestin et d’obédience marxiste-
léniniste. Le parti évolue vers la sociale démocratie, puis,
comme les autres membres de l’Internationale socialiste
après la fin de la guerre froide, vers le social-libéralisme.
De 1985 à 1988, Gbagbo vit en exil en France. De
retour en Côte d’Ivoire, il est le candidat du FPI après
la conversion du régime au multipartisme en 1990, et
se voit officiellement crédité de 18,32 % des voix contre
Houphouët. Un score qui lui avait été annoncé à l’avance
par le secrétariat de l’Élysée 11 … En 1992, Gbagbo est
arrêté après une manifestation de protestation contre les
exactions de la FIRPAC. Condamné à deux ans de prison
en vertu d’une loi « anti-casseur » instaurée à cet effet par
Ouattara, il est amnistié par Houphouët quelques mois
plus tard.

Alors que la fin d’Houphouët est proche, la bataille


pour la succession fait rage. Les partisans de Bédié
dénoncent les velléités de « coup d’État constitu-
tionnel » du Premier ministre Ouattara, qui souhaite
la mise en place d’une présidence intérimaire collé-
giale. Gbagbo réclame quant à lui la mise en place
I. Du colonialisme au néocolonialisme 23

d’un gouvernement de transition et d’un processus


constituant.
Fin novembre , le ministre français de la
Coopération (et ex-cadre du SDECE, l’ancêtre de la
DGSE), Michel Roussin, dépêche à Abidjan son direc-
teur de cabinet, Antoine Pouillieute, accompagné de
Jean-Marc de la Sablière, directeur Afrique du Quai
d’Orsay, pour « préparer “dans l’ordre” la succession
du “Vieux” 12 ». Selon l’ancien ambassadeur de France
en Côte d’Ivoire Jean-Marc Simon, il s’agissait de
sonder les intentions de Bédié concernant la dévalua-
tion du franc CFA prévue par les autorités françaises
pour l’après Houphouët. Le dauphin constitutionnel
aurait alors donné des gages pour priver Ouattara
de certains de ses soutiens parisiens. Roussin notam-
ment (partisan d’Édouard Balladur, alors Premier
ministre et concurrent de Jacques Chirac dans la
course à la présidentielle française) se serait alors
laissé convaincre par Jean-Yves Ollivier, une autre
figure importante des réseaux françafricains, de reti-
rer son soutien à Ouattara 13 . C’est finalement Bédié,
soutenu par les chiraquiens, qui va l’emporter. Après
l’annonce du décès d’Houphouët, il se précipite à la
télévision pour se proclamer chef de l’État. Sa décla-
ration est aussitôt suivie d’une visite des ambassa-
deurs de France et des États-Unis qui vaut validation
du processus. « Pour nous, c’est la Constitution qui
s’impose », déclare Michel Roussin 14 . Le FPI dénonce
dans Notre voie, son quotidien, le « scénario d’un coup
d’État de la France 15 ». Les collaborateurs de Ouattara
confient que ce dernier a été « surpris de la rapidité
24 Un pompier pyromane

avec laquelle les messages de soutien à Konan Bédié


sont arrivés de Paris 16 ». Menaçants, ils affirment
aussi bénéficier du soutien des autorités militaires. Il
semble en fait que le chef d’état-major, Robert Guéï, a
refusé d’arbitrer le différend entre les deux rivaux 17 ,
ou a finalement pris parti en faveur de Bédié 18 .
Ouattara finit par démissionner. Officiellement, il
va se mettre en retrait de la vie politique ivoirienne
et renouer avec sa carrière de haut fonctionnaire
international, en tant que directeur général adjoint
du Fonds monétaire international (FMI). Mais en juin
, plusieurs cadres du PDCI scissionnent pour
créer le Rassemblement des républicains (RDR) qui se
réclame de l’action de l’ancien Premier ministre. En
ligne de mire, l’élection présidentielle de .

Ouattara, faux ivoirien ?

En novembre , Bédié fait adopter une nouvelle


loi électorale qui dispose que tout candidat à l’élec-
tion présidentielle doit désormais être « ivoirien de
naissance, né de père et mère eux-mêmes ivoiriens de
naissance », « n’avoir jamais renoncé à la nationalité
ivoirienne » et « résider de façon continue en Côte
d’Ivoire pendant les cinq années qui précèdent la date
des élections ». Les partisans de la réforme font valoir
que ces aménagements n’ont rien d’exceptionnel au
regard de nombreuses autres Constitutions de pays
considérés comme démocratiques à travers le monde.
Il n’empêche que chacune de ces dispositions ne
vise qu’à exclure Ouattara du prochain scrutin, et
I. Du colonialisme au néocolonialisme 25

qu’on recourt pour les justifier à une rhétorique et


une politique de plus en plus xénophobes. Selon un
court article du magazine Marianne, la réécriture de la
Constitution aurait été effectuée « avec l’aide de deux
juristes français envoyés alors par M. Juppé, Premier
ministre, pour assurer la réélection de M. Bédié, dans
la plus pure tradition démocratique africaine 19 ».
Compte tenu de la gravité des conséquences de
cette modification constitutionnelle, cette accusation
mériterait d’être creusée.
Dès lors, la nationalité de Ouattara et de ses parents
n’a cessé de faire polémique et d’occuper le centre
des querelles politiciennes. La frontière coloniale
entre la Haute-Volta (actuel Burkina Faso) et la Côte
d’Ivoire ayant fluctué, la question de la nationalité de
naissance des parents et grands-parents de Ouattara
n’a pas vraiment de sens, et reste invérifiable du fait
de la quasi-absence d’état-civil avant . Ouattara
a certes bénéficié d’une bourse dans sa jeunesse en
tant que ressortissant de la Haute-Volta. Il a ensuite
occupé un poste de vice-gouverneur de la Banque
centrale ouest-africaine, bénéficiant d’un passeport
diplomatique de ce même pays jusqu’en , date à
laquelle il prend la tête de la Banque centrale des États
de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) au titre de la Côte
d’Ivoire et avec le soutient d’Houphouët. Ouattara
n’aura de cesse de réfuter toutes les attaques mettant
en doute sa nationalité ivoirienne comme celle de
ses parents, affirmant n’être visé que par la clause
de résidence continue sur le territoire ivoirien, peu
compatible avec son activité au FMI. Bédié affirme au
26 Un pompier pyromane

contraire que celle-ci ne le concerne pas, mais le met


en demeure de prouver son « ivoirité ».

Le poison de l’ivoirité

Dans les années , le pays aurait compté environ


un quart d’étrangers, dont près de la moitié nés en
Côte d’Ivoire. Cela tient d’une part à la création
récente de la Haute-Volta, et d’autre part à la forte
immigration économique encouragée par l’adminis-
tration coloniale puis par Houphouët-Boigny. Dans
les années , Houphouët décrète que « la terre
appartient à celui qui la met en valeur ». De nom-
breux étrangers, majoritairement burkinabés, ont
ainsi pu accéder à la terre, mais sans formalisation
juridique 20 . Le droit du sang prévalant après 
et les naturalisations restant rares, ils sont toujours
considérés comme étrangers des décennies plus tard,
ainsi que leurs enfants, même nés sur le sol ivoirien.
Plusieurs facteurs nourrissent la stigmatisation des
étrangers. Sous le régime du parti unique, ils ont
été instrumentalisés électoralement pour gonfler les
scores du PDCI, le FPI leur conteste par conséquent
le droit de vote. Sous la primature de Ouattara, l’in-
troduction d’une carte de séjour payante les expose
au harcèlement et à l’extorsion pratiquée par l’admi-
nistration et les forces de sécurité. Les étrangers vont
ensuite faire les frais de la crise économique et sociale
résultant des choix désastreux d’Houphouët, et de
son aggravation par la politique libérale menée par
Ouattara à la demande du FMI. Lorsque les fonction-
I. Du colonialisme au néocolonialisme 27

naires licenciés et autres victimes de l’« ajustement


structurel » retournent au village, la raréfaction des
terres commence à poser problème. Comme partout
ailleurs, l’exacerbation de la compétition pour l’accès
aux ressources a créé un terreau favorable au déve-
loppement de la xénophobie et à la stratégie politique
du bouc émissaire.
Sous Bédié est remis à l’honneur le concept
d’« ivoirité », par opposition aux étrangers d’abord,
puis pour distinguer les vrais Ivoiriens, ou Ivoiriens
de souches, des faux Ivoiriens ou Ivoiriens de cir-
constances. Il s’agit d’abord de justifier l’exclusion
politique de Ouattara et les luttes de factions au
sommet de l’État pour s’accaparer les rentes et les
profits tirés des privatisations. « Ce conflit, à travers
les alliances du camp Bédié et du camp Ouattara,
reflète aussi les clivages existants au sein du patronat
français entre la vieille garde – celle des comptoirs
– et les jeunes managers beaucoup plus offensifs,
estime Mamadou Koulibaly, l’économiste du FPI. On
peut l’illustrer symboliquement avec Bédié, SIFCA et
la CFAO d’un côté, Bouygues et Ouattara de l’autre.
[…] Ces logiques de capture et de monopoles […]
ont été transposées sur le plan politique à travers
l’ivoirité 21 . »
La mobilisation d’une idéologie de l’exclusion per-
met également de détourner l’opinion des reven-
dications sociales et de lui offrir un exutoire. Les
discriminations xénophobes et les mesures vexatoires
touchent alors non seulement les étrangers, mais
aussi les populations originaires du nord du pays,
28 Un pompier pyromane

englobées sous le terme de « Dioulas », majori-


tairement musulmanes et suspectées de soutien à
Ouattara.
En , l’assemblée adopte, avec le soutien de
tous les principaux partis, y compris le RDR, une
nouvelle loi foncière qui interdit aux non-ivoiriens
de devenir propriétaires terriens, alors que dans
certaines régions les paysans sont majoritairement
d’origine burkinabée. En , un différend foncier
dans l’Ouest du pays dégénère et aboutit à des
expéditions punitives soutenues par les élites locales,
qui se soldent par une centaine de morts et des
milliers de Burkinabés chassés.
De manière symétrique, Ouattara n’est pas en reste
pour instrumentaliser les crispations identitaires,
affirmant que c’est parce qu’il est musulman qu’on
veut l’écarter. « Au départ, Ouattara se fichait des
gens du Nord. Mais pour prendre le pouvoir, il s’est
appuyé sur le fait que les gens du Nord avaient besoin
de quelqu’un qui puisse les représenter. […] Par
ambition politique, il s’est mis à défendre le Nord et
les droits des immigrés, alors qu’il avait été le premier
à s’en prendre aux étrangers », résume l’écrivain
Ahmadou Kourouma 22 .
Du côté du FPI, certaines personnalités se
démarquent de l’ethno-nationalisme : « Cette dérive
conduisait tout droit à un fascisme ethniste à
l’africaine », considère ainsi Mamadou Koulibaly en
 23 . Mais « le concept “d’ivoirité” est largement
accepté par la base du FPI, qui fera parfois cause
commune avec le PDCI », rappelle la journaliste
I. Du colonialisme au néocolonialisme 29

belge Colette Braeckman 24 . Et une fois au pouvoir,


Gbagbo et les ministres FPI continueront de dénoncer
l’utilisation électorale des étrangers par le RDR mais
aussi le « problème d’immigration et d’intégration »,
dans des termes qui rappellent ceux des classes
politiques occidentales 25 .

Soutenu par Chirac, Bédié passe en force

En avril , le RDR, qui réclame pour Ouattara


le droit d’être candidat, et le FPI de Gbagbo, qui
exige des garanties démocratiques, scellent un « front
républicain » contre Bédié et la répression qui s’abat.
Gbagbo, qui s’était montré plutôt accommodant avec
ce dernier lorsque c’était Ouattara qui gouvernait,
prend à cette date des positions sans équivoque : le
nouveau texte constitutionnel est qualifié de « liber-
ticide, raciste, xénophobe et dangereux 26 ».
Comme en , Bédié jouit d’un soutien sans
faille des chiraquiens, qui viennent de reprendre le
pouvoir en France. Michel Dupuch, l’ancien ambas-
sadeur d’Houphouët, a rejoint la cellule africaine
de l’Élysée après avoir contribué à la victoire de
Chirac. « Son successeur à Abidjan, Christian Dutheil
de la Rochère, ne fait pas mystère de sa sympathie
pour M. Bédié. Un éditorial du Monde note alors :
« Emprisonnements de journalistes, répression vio-
lente puis interdiction des manifestations pacifiques,
dérives xénophobes relayées par les médias d’État,
bastonnade d’un opposant dans le bureau même du
ministre de la Sécurité publique, promulgation d’un
30 Un pompier pyromane

code électoral taillé sur mesure pour empêcher la


candidature d’Alassane Ouattara. […] Ces bavures,
ces manœuvres, ces écarts de langage ou ces vio-
lations du droit finissent par révéler une stratégie.
[…] La France a apporté son soutien au processus
démocratique ivoirien, finançant une bonne part des
opérations électorales. Peut-être pourrait-elle en tirer
argument pour demander une relative équité dans
la conduite de la campagne et quelques garanties
quant à l’organisation des scrutins. Pour le moment,
ministres et diplomates français multiplient les décla-
rations élogieuses à l’égard du régime en place
tout en s’abstenant, à la différence d’autres pays
occidentaux, de réagir aux emprisonnements ou aux
bastonnades 27 . »
Ouattara n’est pas dépourvu de soutiens interna-
tionaux, principalement dans les milieux d’affaires et
l’administration américaine, du fait de ses fonctions
au FMI, mais également dans la classe politique fran-
çaise. Il est réputé proche de Balladur, avec lequel il a
préparé discrètement la dévaluation du franc CFA de
 28 , et c’est un ami de Nicolas Sarkozy et Martin
Bouygues, qui fut l’un des principaux bénéficiaires
des privatisations en Côte d’Ivoire. Mais comme on
sait, dans le match qui a opposé Balladur à Chirac
pour la conquête du pouvoir en , c’est le second
qui l’a emporté.
Finalement, après un entretien avec Alain Juppé,
Premier ministre, Ouattara annonce son retrait de la
course 29 pour ne pas « violer la loi » qui lui interdit
de se présenter 30 . Selon Libération, « l’intercession
I. Du colonialisme au néocolonialisme 31

des “doyens” de l’Afrique francophone avait dissuadé


Ouattara d’aller jusqu’au bout de sa candidature,
en échange de la promesse qu’il pourrait entrer en
lice lors de la prochaine présidentielle 31 ». Quant au
FPI, qui réclame la mise en place d’une commission
électorale indépendante (CEI), il boycotte également
le scrutin pour ne pas servir de faire-valoir à une
élection truquée par le « représentant de commerce
de la France 32 ».
La veille des élections, le général Guéï est démis
de ses fonctions et placardisé. L’année suivante, il
est condamné et destitué pour une supposée ten-
tative de coup d’État, avant d’être condamné, puis
« pardonné » mais pas réintégré.
En , Bédié l’emporte donc avec , % des
suffrages et une participation officielle de  % de
votants. Jacques Godfrain, le ministre français de la
Coopération, rend hommage à la Côte d’Ivoire pour
son « pluralisme » et félicite le vainqueur, « comme
c’est la tradition 33 ».

Fin de règne

Sous la présidence de Bédié, la situation économique


du pays continue de se détériorer. Pour renouer avec
les institutions financières internationales, le pouvoir
mène une politique de privatisations à outrance,
accompagnée de mesures d’austérité et de répression
des mouvements sociaux. L’argent facile et la cor-
ruption battent leur plein pour le clan au pouvoir.
En  éclate le scandale du détournement de l’aide
32 Un pompier pyromane

européenne pour la santé auquel est mêlée l’épouse


du président.
Les relations restent tendues avec le FMI, que
Bédié accuse de « persécuter » la Côte d’Ivoire, sous
l’influence de Ouattara, pour empêcher sa réélection.
Quand ce dernier annonce sa démission prochaine
pour prendre la tête du Rassemblement des répu-
blicains (RDR) et se porter cette fois candidat à
la présidentielle, Bédié relance la polémique sur sa
nationalité.
Ces mesures déclenchent la colère des partisans
de Ouattara, à nouveau violemment réprimés. Vingt
dirigeants du RDR sont arrêtés et condamnés : le
parti est décapité. Ouattara, qui affirme disposer
des preuves de son éligibilité, est alors poursuivi
pour « usages de faux documents administratifs », et
s’exile en France. Il fait jouer ses soutiens au niveau
international : le président du FMI et des proches du
président Clinton interviennent. Sur fond de déclara-
tions politiques et médiatiques incendiaires, plusieurs
milliers de paysans burkinabé sont chassés des terres
qu’ils exploitaient.
Le gouvernement socialiste français finit, dans
le sillage des États-Unis, par menacer les autorités
ivoiriennes. Le ministre de la Coopération, Charles
Josselin, réclame des mesures « d’apaisement ». Ouat-
tara bénéficie aussi de l’appui de plusieurs ministres
ou dirigeants socialistes, notamment Dominique
Strauss-Kahn, Laurent Fabius, Michel Rocard ou
Hubert Védrine. Un soutien acquis grâce au lob-
I. Du colonialisme au néocolonialisme 33

bying mené par son épouse, Dominique Folloroux-


Ouattara.

Dominique Folloroux-Ouattara
L’entrée en politique et les soutiens dont va bénéficier
Alassane Ouattara doivent beaucoup à son épouse, Domi-
nique Folloroux. Arrivée en Côte d’Ivoire en 1975, elle
se rapproche d’Houphouët à la mort de son premier
mari. Le président lui confie la gestion de son patrimoine
immobilier, bientôt suivi par le dictateur gabonais Omar
Bongo. En quelques années, son agence immobilière lui
sert de tremplin pour acquérir une fortune considérable
et un petit empire commercial. Elle aurait joué un rôle
dans la nomination comme Premier ministre de celui qui
deviendra son époux quelques mois plus tard à Paris en
1991. C’est également elle qui présente Ouattara à Martin
Bouygues, lequel deviendra, comme Sarkozy, un intime
du couple. Selon le député François Loncle, après l’arrivée
de Gbagbo au pouvoir, le couple Ouattara a en outre
« mené un lobbying absolument considérable » au sein du
Parti socialiste français. « C’est une question de moyens et
madame Ouattara a une fortune colossale », ajoutait-il 34 .

Mais Bédié reste sourd aux pressions extérieures,


comptant sur le soutien indéfectible de Chirac et
Dupuch. En effet, selon Libération, l’Élysée « s’oppose
alors à une nouvelle condamnation du président
ivoirien » et « le Quai d’Orsay cède par souci de
cohabitation 35 ». Les propositions de médiation de
ses homologues du Togo, du Sénégal ou même
d’Omar Bongo au Gabon sont refusées et qualifiées
« d’inopportunes 36 ». Le  décembre , Bédié fait
finalement un geste, censé apaiser les « partenaires »
34 Un pompier pyromane

occidentaux : il propose l’amnistie des cadres du RDR


en échange du retrait de Ouattara. Mais il est déjà trop
tard : Bédié ne verra pas le changement de millénaire
depuis le palais présidentiel.

Les Français « au parfum »


du coup d’État ?

Le  décembre , une mutinerie éclate. À sa tête,


de jeunes sous-officiers qui réclament des primes non
perçues. Les meneurs, qui ont servi dans la FIRPAC,
font allégeance au général Guéï et le convainquent
de prendre le pouvoir. Bédié, lâché par l’armée, se
réfugie à l’ambassade de France, d’où il appelle en
vain à une résistance populaire.
Guéï, qui affirme ne pas être à l’initiative du
coup d’État, prend néanmoins ses précautions pour
conserver le pouvoir : il menace les expatriés français
de représailles en cas de réaction militaire de la
France. Au peuple ivoirien, il promet de restaurer
rapidement la démocratie, de « balayer la maison »
après des années de corruption, d’expurger la Consti-
tution « des fantaisies rajoutées pour diviser les
Ivoiriens 37 » et de faire « annuler “les lois bidon” de
l’ex-président Bédié, notamment sur l’ivoirité 38 ».
Côté français, on « condamne » formellement le
coup d’État et on appelle au « rétablissement de
la démocratie et de l’État de droit », mais pas du
président déchu. La version communément admise
aujourd’hui veut qu’il y ait eu confrontation au
sein de l’exécutif. À l’Élysée, Chirac aurait voulu le
I. Du colonialisme au néocolonialisme 35

déploiement de militaires, qui, sous couvert d’assu-


rer la sécurité des ressortissants français, auraient
« remis Bédié en selle 39 ». C’est en tout cas ce
que souhaite Dupuch, qui tente de convaincre les
chefs d’États voisins d’agir pour sauver son ami.
Depuis  et la victoire des socialistes aux élections
législatives anticipées, la France vit à nouveau sous le
régime de la cohabitation, et Lionel Jospin, Premier
ministre, aurait réussi à imposer sa ligne : « ni
ingérence, ni indifférence » à l’égard des anciennes
colonies. « Il n’est plus question de nous ingérer
dans le débat de politique intérieure, il n’est pas
question de maintenir contre la volonté populaire tel
ou tel dirigeant », explique ainsi son ministre de la
Coopération, Charles Josselin, sur RFI 40 .
On peut toutefois penser que Matignon n’a pas eu
trop de mal à imposer son point de vue : l’entêtement
de Bédié et son discrédit intérieur comme au plan
international ont pu finir par émousser le soutien
des chiraquiens. Circonstance aggravante, il avait
permis à des firmes américaines de pénétrer la filière
cacao au détriment des intérêts français. Les forces
spéciales françaises se contentent donc d’exfiltrer le
président déchu.
Contrairement aux États-Unis qui annoncent le gel
de leur aide, Paris ne suspend pas sa coopération bila-
térale civile, et ne retire qu’une partie de ses coopé-
rants militaires. Par ailleurs, les autorités françaises
maintiennent des liens directs avec Robert Guéï, par
le canal diplomatique normal, mais aussi via les offi-
ciers français qu’il a côtoyés, notamment le général
36 Un pompier pyromane

Raymond Germanos 41 . Selon La Lere du continent,


ce dernier aurait même été « mis au parfum » avant
le coup d’État 42 . Aux côtés du général-président, on
note également la présence du mercenaire Robert
Dulas. Sept autres chiens de guerre français auraient
été contraints de quitter le pays après un article du
Canard enchaîné révélant leur présence, non sans être
débriefés par Fernand Wibaux, de la cellule Afrique
de l’Élysée 43 .

Un putsch pour Ouattara ?

Certains accusent également Ouattara d’avoir com-


mandité le putsch. Ce dernier voit en effet tomber
les poursuites judiciaires qui le visaient et peut enfin
rentrer en Côte d’Ivoire où il salue une « révolution
des œillets 44 » (en référence à la révolution por-
tugaise). Les putschistes font libérer les cadres du
RDR emprisonnés et Guéï s’entoure dans un premier
temps de généraux réputés proches de Ouattara.
Autre fait troublant, quinze jours avant sa prise du
pouvoir, Robert Guéï se trouvait à Paris, où il aurait
discrètement rencontré le leader du RDR 45 . D’après
Maurice Portiche, ambassadeur de France au Burkina,
Compaoré, qui soutient Ouattara, aurait même été au
courant de la prise du pouvoir de Guéï avant qu’elle
ne soit officialisée 46 . Enfin et surtout, le leader des
mutins est le sergent-chef Ibrahim Coulibaly, dit IB,
qui demeure très proche de Ouattara depuis qu’il a
été en charge de sa sécurité et de celle de sa famille.
Selon le témoignage d’un proche d’IB rapporté par
I. Du colonialisme au néocolonialisme 37

Fanny Pigeaud, Guéï ne devait servir qu’à assurer


la transition : « Le coup d’État a été fait pour que
Ouattara soit président 47 . » Véridique ou non, ce
scénario sera rapidement dépassé.
Gbagbo aussi commence par saluer la prise de
pouvoir de Guéï, et affirme : « Nous [Ouattara et moi]
devrions être les deux principaux concurrents, si le
général Guéï ne se présente pas 48 . » Un gouverne-
ment d’union nationale est formé auquel participe
même le PDCI. Mais la lune de miel est de courte
durée. Moins d’une semaine après le putsch, Guéï
n’exclut plus d’être candidat aux prochaines élec-
tions. Quant à l’alliance du FPI et du RDR, elle n’est
plus d’actualité, et c’est au tour de Gbagbo de se
dire « choqué » que Ouattara puisse prétendre à la
magistrature suprême, puisqu’il a été fonctionnaire
international au titre de la Haute-Volta.
Le nouveau projet de Constitution qui doit être
soumis à référendum le  juillet  aborde
d’ailleurs la question de l’éligibilité à la présidence.
Juste avant la date du scrutin, Guéï opère une
volte-face ; alors qu’il s’était déclaré favorable à la
formulation selon laquelle tout candidat devait être
« né de père OU de mère ivoiriens », il réintègre
finalement l’ancienne formulation : « né de père ET
de mère ivoiriens ». Par ailleurs, toujours pour écarter
Ouattara, la version finale du texte prévoit que le
candidat « ne doit jamais s’être prévalu d’une autre
nationalité », formule « soufflée par un lieutenant
de Gbagbo » si l’on en croit certains hebdomadaires
français 49 . Nonobstant ces clauses, ce dernier appelle
38 Un pompier pyromane

lui aussi à voter pour le texte, se disant « visé »,


mais pas « concerné » 50 . La nouvelle Constitution est
plébiscitée à  %, mais il s’agit d’un consensus en
trompe-l’œil.

Guéï s’accroche

Alors que la date de la présidentielle, fixée en sep-


tembre , se rapproche, la France met en garde
le nouveau régime : Josselin appelle à une élection
sans « l’exclusion artificielle de l’un et de l’autre »
et prévient que « la démocratie et l’uniforme se
conjuguent mal 51 ». Ses propos déclenchent un tollé :
Guéï, le PDCI et le FPI l’accusant d’ingérence et de
soutien à Ouattara. Le ministre français fait rapi-
dement machine arrière : « Nous n’entendons pas
établir la liste des candidats 52 ! »
Guéï officialise donc sa candidature et le climat
politique se tend. À plusieurs reprises, des militaires
sont accusés de préparer des coups d’État et arrêtés.
Dans la nuit du  au  septembre , une attaque
est menée contre le domicile de Guéï par certains
membres de sa garde rapprochée restés fidèles à
IB, lequel avait préalablement été éloigné comme
attaché militaire au Canada. Les auteurs de ce coup,
connu sous le nom de « Complot du cheval blanc »,
sont visiblement tombés dans un piège. Les complo-
teurs sont arrêtés et torturés, tandis qu’une nouvelle
purge est menée au sein de l’armée. IB se réfugie
au Burkina, sous la protection de Compaoré, où le
rejoindront ceux qui parviennent à s’échapper. On
I. Du colonialisme au néocolonialisme 39

sait, par un câble diplomatique américain déclassifié,


que Guéï prêtait à Ouattara la volonté de recruter des
mercenaires pour l’assassiner 53 .
Coïncidence ? La France a dépêché la veille qua-
rante soldats du Commandement des opérations
spéciales (COS), officiellement pour sécuriser l’am-
bassade 54 . Le lendemain, le général Jeannou Lacaze –
ancien patron du service Action de la DGSE, ancien
chef d’état-major des armées, depuis reconverti, offi-
ciellement à titre privé, dans le conseil aux dictateurs
« amis de la France » (Mobutu, Houphouët-Boigny,
Eyadéma, Sassou Nguesso, etc.) – débarque à Abidjan
pour renforcer la sécurité du chef de la junte, dont il
est proche. C’est d’ailleurs lui qui l’aurait initié, en
présence de deux anciens dirigeants de Bouygues, au
très droitier mouvement maçonnique de la Grande
Loge nationale française (GLNF), très prisée par
les potentats africains francophones et les réseaux
françafricains 55 .
Finalement, six candidats seulement sont retenus
par la Cour suprême, parmi lesquels ne figurent ni
Ouattara, ni Bédié, ni le candidat de substitution du
PDCI. Washington suspend son aide à l’organisation
des élections. En France, Hubert Védrine, ministre des
Affaires étrangères, déplore que « la liberté de choix
soit restreinte », mais reconnaît comme « légal » un
scrutin « conforme à la Constitution ivoirienne » 56 .
À son tour, comme Bédié avant lui, Guéï reste sourd
aux propositions de médiation, malgré les pressions
des diplomaties africaines et occidentales. Il a réussi
à rallier la moitié des députés du PDCI, tandis que le
40 Un pompier pyromane

FPI fait le choix de rester au gouvernement, refusant


l’appel à un front commun proposé par Ouattara.
Certains l’accusent d’avoir conclu un accord secret
avec le général Guéï en vue d’un partage du pouvoir
à l’issue du scrutin 57 . C’est au tour du RDR et de ce
qui reste du PDCI d’appeler au boycott de l’élection.
Guéï s’illusionne sur sa popularité. Il n’a pourtant
tenu aucune de ses promesses : il a finalement décidé
de garder le pouvoir et a maintenu les pratiques de
son prédécesseur, qu’il s’agisse de l’autoritarisme,
de la corruption, de l’ivoirité. De plus, les militaires
qui l’ont porté au pouvoir se sont organisés, hors
hiérarchie officielle, en groupes militaro-mafieux aux
noms évocateurs (Cosa Nostra, Zinzins, Brigades
rouges, etc.) et qui lui sont directement rattachés.
Ils prétendent imposer l’ordre et la justice à leur
manière : intimidation, racket, exécutions extrajudi-
ciaires, torture…
Au lendemain du vote, le  octobre , les
premiers résultats du dépouillement donnent Gbagbo
largement gagnant. Guéï tente alors un coup de force :
il dissout la Commission nationale électorale (CNE)
et se proclame vainqueur. « La France ne l’acceptera
pas 58 », affirme Paris. Mais c’est le peuple ivoirien
qui met le putsch en échec. À l’appel de Gbagbo, des
dizaines de milliers de manifestants descendent dans
la rue et affrontent l’armée qui tire à balles réelles.
Ils parviennent à mettre Guéï en fuite et à obtenir le
ralliement de certains ministres, de la gendarmerie et
d’une partie de l’armée. Les quatre cents membres
des Brigades rouges fidèles à Guéï ne font plus le
I. Du colonialisme au néocolonialisme 41

poids. Gbagbo est déclaré vainqueur par la CNE avec


 % des suffrages, mais un taux de participation de
seulement  %.

Gbagbo président

Voilà donc l’opposant historique d’Houphouët enfin


parvenu à la tête de l’État « dans des conditions
calamiteuses », selon ses propres termes. Mais son
pouvoir est fragile : dès le premier jour, il est contesté
par les partisans de Ouattara, menacé par certains
pays voisins, et mis sous pression par la communauté
internationale.
Ouattara, qui s’est tenu à l’écart de l’affrontement
entre les fidèles de Guéï et les partisans de Gbagbo,
appelle ses partisans à descendre à leur tour dans
la rue pour contester la légitimité du scrutin dont il
a été exclu. Le FPI y voit une tentative de lui ravir
le pouvoir dans la rue et les affrontements sont très
violents. Alors que son domicile est attaqué, Ouattara
se réfugie dans la résidence de l’ambassadeur d’Alle-
magne. On compte à nouveau des dizaines de morts et
de très nombreux blessés, les forces de l’ordre ralliées
à Gbagbo, parfois appuyées par des militants du FPI,
faisant un usage quasi systématique de la torture et
des mauvais traitements pour mater ce qu’ils consi-
dèrent comme un mouvement insurrectionnel. Les
violences xénophobes et communautaires reprennent
également. Certains agitent le spectre de la guerre
civile. Le bilan des émeutes s’élève à plusieurs cen-
taines de morts (entre  et  selon les sources). Le
42 Un pompier pyromane

début du mandat de Gbagbo est notamment marqué


par la découverte d’un charnier à Yopougon.

Le charnier de Yopougon
Le 27 octobre 2000, 57 cadavres sont trouvés sur un
terrain vague. Plusieurs rapports ont été produits, par
des ONG et des enquêteurs mandatés par l’ONU. Ils
incriminent les gendarmes de la commune d’Abobo, qui
auraient voulu venger la mort d’un jeune officier en
tuant plusieurs dizaines d’hommes suspects de soutien à
Ouattara en raison de leur appartenance ethnique. Les
enquêteurs s’appuient notamment sur le témoignage de
deux rescapés du massacre. Ils excluent les accusations
brandies par le RDR d’un acte génocidaire planifié au plus
haut sommet de l’État : au moment où le massacre a
été commis, il n’y a plus de gouvernement opérationnel,
Gbagbo n’ayant pas encore été investi chef de l’État. Ils y
voient plutôt la conséquence du climat politique ambiant
et de l’impunité dont jouissent les forces de l’ordre.
Par la suite, la thèse d’une possible manipulation du RDR
visant à discréditer le nouveau pouvoir a été avancée par
les autorités ivoiriennes : les douilles retrouvées sur les
lieux ne correspondraient pas aux balles ayant tué et les
expertises médico-légales auraient démontré la présence
parmi les cadavres d’un mort par noyade, attestant un
montage. Le rapport de la Fédération internationale des
ligues des droits de l’homme (FIDH), qui ne mentionnait
que des victimes par balles, n’exclut pas catégoriquement
la possibilité d’un montage, mais la juge peu vraisem-
blable 59 . Il fait par ailleurs remarquer que les déclarations
de certains gendarmes, qui nient toute implication, cor-
roborent pourtant involontairement certains points des
témoignages des rescapés.
I. Du colonialisme au néocolonialisme 43

En avril 2001, un officier et cinq sous-officiers sont jugés


puis relâchés faute de preuves au terme d’un procès
expéditif et sous pression militaire, malgré les réquisitions
du parquet pour une condamnation à perpétuité. Les
promesses de réexamen du dossier ne seront jamais
tenues. Il est probable que Gbagbo, menacé de toutes
parts, n’a pas voulu prendre le risque de se couper du
soutien de la gendarmerie qui avait contribué à le porter
au pouvoir. Mais la continuation d’une longue tradition
d’impunité de l’armée va peser lourdement dans la suite
des événements.

Un régime sous pression

Une fois investi, le nouveau président appelle au


calme, s’engage à rencontrer Ouattara, mais exclut
toute remise en cause du scrutin. Il propose la for-
mation d’un gouvernement d’union nationale, que
le RDR rejette. Quelques jours plus tard, on voit en
revanche le général Guéï réapparaître à Yamoussou-
kro, aux côtés de Gbagbo, pour reconnaître la victoire
de ce dernier et appeler ses fidèles au calme, sans
doute en échange d’une promesse d’impunité. Selon
La Lere du continent, cette rencontre ainsi que l’ac-
cord secret conclu entre les deux hommes auraient
été « orchestrés de A à Z » par deux Français : Robert
Bourgi, héritier autoproclamé de Foccart, et le général
Raymond Germanos 60 .
Gbagbo doit également composer avec la com-
munauté internationale divisée sur l’attitude à tenir
face au nouveau régime. Les États-Unis soutiennent
Ouattara et, dans un premier temps, réclament un
nouveau scrutin, de même que l’Organisation de
44 Un pompier pyromane

l’unité africaine (OUA), le président sud-africain ou


Omar Bongo. En France, l’affrontement entre Mati-
gnon et l’Élysée se poursuit en coulisse : tandis que
Jacques Chirac n’a d’abord envoyé aucun message
au nouveau président élu, le gouvernement socialiste,
par la voix d’Hubert Védrine, a implicitement validé
l’élection en demandant le respect du calendrier élec-
toral pour les élections législatives qui doivent suivre.
De son côté, la diplomatie française s’active pour
arrondir les angles avec les Américains, les Anglais
et certains pays africains, notamment le Burkina de
Compaoré et le Mali d’Alpha Oumar Konaré, qui
ne cachent pas leur hostilité au nouveau pouvoir
ivoirien. La position de la diplomatie française –
reconnaissance du président élu mais soutien condi-
tionnel – finit par l’emporter. Les Américains cessent
de réclamer de nouvelles élections au grand dam des
partisans de Ouattara, et Chirac finit par reconnaître
la victoire de Gbagbo juste avant la visite officielle
du ministre français de la Coopération à Abidjan le
 novembre. Celui-ci y promet une aide économique
de  millions de francs, essentiellement pour per-
mettre à la Côte d’Ivoire de reprendre le paiement de
ses arriérés auprès de l’Agence française de dévelop-
pement (AFD) et de la Banque mondiale, sous réserve
que les élections législatives prévues en décembre
soient ouvertes à tous. Mais, alors que la candidature
de Ouattara avait été acceptée par la CNE, la Cour
suprême la rejette à nouveau, contestant la validité
de son certificat de nationalité.
I. Du colonialisme au néocolonialisme 45

Les partisans de Ouattara descendent dans la rue,


certains tentent de s’emparer de la télévision, et de
nouveaux affrontements se soldent par des morts,
une nouvelle vague de répression des forces de l’ordre
et de violences xénophobes.
La France et les États-Unis comptent sur les pres-
sions économiques pour trouver un arrangement.
Le message est parfaitement entendu par le pou-
voir ivoirien dont les finances sont au bord de
l’asphyxie. Selon le ministre de l’Économie et des
Finances, Mamadou Koulibaly, les arriérés de la
dette ont en effet « dépassé toutes les proportions
imaginables 61 ». Gbagbo n’est pas Sankara : il n’a
nullement l’intention d’engager un bras de fer pour
récuser une dette illégitime creusée par ses prédé-
cesseurs. En revanche, s’il souhaite renouer avec
les institutions financières internationales, il affirme
ouvertement qu’il ne sera plus prisonnier d’un tête
à tête avec l’ancienne métropole : « Si la France ne
veut plus nous aider, il nous faudra chercher ailleurs
un soutien 62 . »
Le compromis ne sera pas trouvé. Le RDR boycotte
à nouveau le scrutin. Le PDCI, qui pensait profiter
de cette défection pour rafler la mise, se trouve
finalement battu par le FPI qui remporte  députés
sur , alors que la participation reste faible.

Les putschistes en embuscade

Mais le pouvoir est également fragilisé par de nou-


velles menaces de coup d’État. Après la défaite de
46 Un pompier pyromane

Guéï aux élections présidentielles de , un camp


d’entraînement libérien est ouvert à la frontière ivoi-
rienne. Guéï est soupçonné par tous de recruter des
mercenaires auprès de son ami Charles Taylor 63 . Le
 décembre, il met ouvertement en garde Gbagbo en
cas de non-respect des accords de Yamoussoukro. On
prête aussi des manœuvres souterraines au président
déchu Henri Konan Bédié, en exil à Paris. Enfin le
gouvernement ivoirien interpelle les autorités fran-
çaises au sujet d’un (faux ?) courrier de Compaoré à
Konaré, qui circule dans les chancelleries, révélant
un projet de coup d’État en faveur de Ouattara.
Mais le ministre de la Défense ivoirien n’est reçu
que par le directeur de cabinet de son homologue
français et trouve porte close à l’Élysée aussi bien
qu’à Matignon.
Le  janvier , les militaires ivoiriens mettent
effectivement en échec une tentative de prise du
pouvoir : une centaine d’hommes bien armés mènent
un assaut simultané en plusieurs points de la capitale,
tandis que des véhicules escortant une mystérieuse
Mercedes noire descendent du Burkina. Une opéra-
tion qui préfigure celle qui sera menée quelques mois
plus tard, en septembre . Selon « une source
militaire française », des hommes du sergent IB ont
été « formellement reconnus » parmi les assaillants 64 .
Alors que Ouattara est à nouveau pointé du doigt,
on assiste à de nouvelles flambées de violence et à
l’exode de plusieurs dizaines de milliers d’étrangers.
Quelques jours plus tard se tient le XXIe sommet
Afrique-France à Yaoundé, au cours duquel les dis-
I. Du colonialisme au néocolonialisme 47

cussions de couloirs entre Gbagbo et ses détracteurs


sont tendues. « Personne n’a intérêt à l’affaiblisse-
ment, voire à la déstabilisation, de la Côte d’Ivoire »,
assure Jacques Chirac en clôture du sommet. Cette
première manifestation officielle de soutien est inter-
prétée comme un revirement. Le président français
se serait résolu à « faire avec » le président ivoirien,
pour préserver les intérêts français dans le pays
et la région. Un processus de normalisation des
relations militaires, diplomatiques et économiques
est amorcé, mais la France conditionne toujours la
reprise complète de sa coopération à l’apurement du
contentieux avec le FMI, à la normalisation des rela-
tions avec l’UE et, officieusement, à la reconnaissance
de la nationalité ivoirienne et des droits civiques de
Ouattara 65 .
En mars se tiennent les élections municipales, aux-
quelles participent toutes les forces politiques. Elles
sont remportées par le RDR, le FPI n’arrivant qu’en
troisième position, derrière le PDCI. Le ministre de la
Coopération française déclare alors que la France est
disposée à reprendre « pleinement » sa coopération
financière. Des « experts » sont dépêchés à Abidjan
pour appuyer les réformes exigées par le FMI, suivis
d’un nouvel ambassadeur, Renaud Vignal, secondé
par Dominique Pin, un ancien de la cellule africaine
de l’Élysée sous Mitterrand.
Si la coopération française reprend timidement, la
vraie surprise vient de l’Élysée. Robert Bourgi, que
Gbagbo a connu à l’université, joue les intermédiaires
et le président ivoirien est invité par le chef de
48 Un pompier pyromane

l’État français pour une visite « privée » de cinq


jours, au cours de laquelle il est royalement logé
dans l’un des châteaux de la région parisienne. Les
journalistes voient dans l’invitation une volonté de
couper l’herbe sous le pied de son rival, Lionel
Jospin, avant la présidentielle de . Gbagbo, dont
les ministres ont à plusieurs reprises trouvé porte
close au gouvernement socialiste, savoure sa visite.
Il confirmera plus tard avoir contribué à financer la
campagne électorale de Chirac en , à la demande
de Bourgi et Villepin. « C’était le prix à payer pour
avoir la paix, en Françafrique », estime-t-il 66 .
Le président ivoirien en profite pour réclamer
publiquement la fin des mesures d’ostracisation dont
il se dit victime de la part de l’UE : « Quand je pense
à certains pays sur le continent avec lesquels elle
collabore actuellement… 67 » La France lâche du lest :
l’UE maintient le pays sous observation mais reprend
graduellement son aide. Un accord intérimaire avec le
FMI est également signé, bientôt suivi par la Banque
mondiale. Parallèlement, Gbagbo donne les gages
qui lui sont demandés : un forum de réconciliation
nationale est organisé d’octobre à décembre . Le
forum conclut à la nécessité de délivrer un certificat
de nationalité à Ouattara, et demande en contrepartie
à ce dernier de reconnaître la légitimité de Gbagbo.
Mais la Constitution stipulant qu’un candidat ne
doit pas s’être « prévalu d’une autre nationalité », la
question de l’éligibilité de Ouattara n’est pas réglée
pour autant. En août, le RDR accepte néanmoins de
rejoindre le gouvernement d’union nationale.
I. Du colonialisme au néocolonialisme 49

Encouragés par la bonne volonté du gouvernement


ivoirien, dont le budget de , milliards d’euros
prévoit d’attribuer , milliard au remboursement
de la dette publique, alors que la majorité de la
population vit dans une misère noire, les institutions
financières internationales et la coopération fran-
çaise poursuivent le processus de normalisation. Les
décaissements servent notamment à apurer les dettes
de l’État ivoirien à l’égard des grandes entreprises
françaises qui ont fait main basse sur des pans
entiers de l’économie au moment de la vague de
privatisations des années  (comme on le verra au
chapitre II). Si les relations de l’État ivoirien avec la
communauté internationale semblent à l’apaisement,
un point noir demeure pourtant. Les liens avec le
voisin burkinabé restent pour le moins crispés depuis
la tentative de coup d’État de janvier .
Alors que Chirac a été réélu président en mai 
et que la droite est redevenue majoritaire, Domi-
nique de Villepin, ministre des Affaires étrangères,
entame une tournée africaine au cours de laquelle
il rencontre successivement les présidents burkinabé
et ivoirien, officiellement pour aplanir les difficultés
entre les deux pays. Inquiet d’un risque de nouveau
coup d’État appuyé par le Burkina, le ministre de
l’Intérieur Émile Boga Doudou, réclame à la France
une aide « pour y assurer la sécurité rapprochée
du président Laurent Gbagbo 68 ». Trois agents de la
DGSE sont dépêchés le  septembre 69 . À la demande
de Gbagbo, Boga Doudou va aussi rencontrer le 
à Paris le ministre de la Sécurité bukinabé Djibril
50 Un pompier pyromane

Bassolé, pour tenter de désamorcer la crise 70 . À peine


est-il revenu qu’une nouvelle tentative de coup d’État
frappe le pays.
II. Un coup d’État sponsorisé

Septembre 2002

Dans la nuit du  au  septembre , alors


que Laurent Gbagbo se trouve en voyage officiel
en Italie, plusieurs camps militaires sont simulta-
nément attaqués à Abidjan par quelques centaines
d’hommes lourdement armés. Les assaillants tentent
dans le même temps de décapiter le gouvernement
en prenant pour cibles certains dignitaires du régime
ainsi que des officiers importants. Le ministre de
l’Intérieur, Émile Boga Doudou, est assassiné. Lida
Kouassi, le ministre de la Défense, échappe de peu
au même sort. Le  septembre, le général Guéï est
à son tour retrouvé mort, vraisemblablement éliminé
par des militaires loyalistes qui le suspectent d’être
mêlé à la tentative de putsch. Ouattara affirme avoir
été lui aussi victime d’une tentative d’assassinat
menée par un commando militaire et s’est à nouveau
réfugié chez l’ambassadeur d’Allemagne, tandis que
son domicile a été pillé et incendié. Après plusieurs
interventions pressantes de l’ambassadeur français,
Renaud Vignal, Gbagbo autorise le transfert de Ouat-
tara à l’ambassade de France.
Après de violents combats, la tentative de coup
d’État est mise en échec et les putschistes sont
repoussés. Le  septembre, un bilan officiel fait état
de  morts à Abidjan, auxquels il faut ajouter une
centaine de morts à Bouaké. Les rebelles prennent en
52 Un pompier pyromane

effet possession de plusieurs villes au nord, entraî-


nant la fuite de plusieurs milliers de personnes vers
le sud du pays contrôlé par les forces loyalistes.

Qui sont les putschistes ?

Dans les jours qui ont suivi la tentative de putsch,


les rebelles entretiennent le flou : « Nous sommes un
nombre indéterminé, nous avons reçu des renforts
de je ne sais où », déclare par exemple l’un de leurs
chefs 1 . Ils réfutent agir pour un quelconque comman-
ditaire : « Robert Guéï ou Alassane Ouattara ne sont
pas derrière cette histoire », assure Tuo Fozié, l’un
des porte-parole 2 . Dans un premier temps, ils mettent
en avant des revendications catégorielles, mais le
discours change rapidement. Le nom d’une organi-
sation politique est finalement lâché le er octobre :
le Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI),
dont les responsables sont « non identifiables pour le
moment 3 ». Il s’agit alors de renverser la « dictature »
de Laurent Gbagbo, de prendre le pouvoir pour une
courte période de transition et de mettre un terme à
l’ivoirité pour « donner à chaque Ivoirien le droit de
se présenter 4 » à l’élection présidentielle. Guillaume
Soro fait son apparition à la tête du mouvement le
 octobre.

Guillaume Soro
Soro a commencé sa carrière militante au sein de la
Fesci, le syndicat étudiant proche du FPI, qu’il dirige de
1995 à 1998. Il conservera de cette période quelques
II. Un coup d’État sponsorisé 53

amitiés socialistes en France 5 . Son activisme lui vaut,


sous Bédié, plusieurs passages en prison. D’abord proche
de Gbagbo, il se rapproche progressivement du RDR de
Ouattara. Son dauphin à la Fesci est alors évincé par
Blé Goudé, sur fond de violents affrontements étudiants
(connus sous le nom de « guerre des machettes »).
Après la prise du pouvoir de Gbagbo, il rejoint Ibrahim
Coulibaly, le putschiste récidiviste, au Burkina. Ce dernier
restant en retrait après le déclenchement de la rébellion
en septembre 2002, c’est Soro qui assume la direction
politique du mouvement, avant de supplanter Coulibaly
à partir de 2003 et d’évincer brutalement ses partisans 1 .

1. Lire infra, p. 182.

Il semble aujourd’hui avéré que deux groupes de


militaires, réconciliés pour l’occasion, ont participé à
la tentative de coup d’État. Les soldats de l’ex-garde
présidentielle du général Guéï, dont Gbagbo venait
d’annoncer la dissolution, profitent du départ du
président pour déclencher une mutinerie. Ils agissent
de concert avec les sous-officiers nordistes exilés au
Burkina : les mêmes qui avaient porté le général Guéï
au pouvoir avant de se retourner contre lui lors du
complot du « cheval blanc », et qui sont également
impliqués dans la tentative de coup d’État de janvier
. Ces militaires ivoiriens en exil ou passés à la
clandestinité sont dirigés par le sergent chef Ibrahim
Coulibaly, dit IB, même si ce dernier, bénéficiant
du statut de réfugié politique au Burkina, reste en
retrait à la demande de Compaoré qui espère ainsi
récuser les accusations de complicité étrangère. Une
préoccupation partagée par la France, si l’on en croit
le témoignage d’IB, selon lequel l’attaché militaire de
54 Un pompier pyromane

l’ambassade de France venait lui rendre visite toutes


les deux semaines pour s’assurer de sa présence 6 .

L’implication des pays voisins

Les rebelles ont en effet bénéficié du soutien du


régime de Blaise Compaoré, parrain régional à cou-
teau tiré avec le nouveau pouvoir ivoirien. S’il a
été proche de Gbagbo par le passé, la rupture est
consommée et le dictateur burkinabé ne cache pas
son soutien à Ouattara. Si « les chancelleries affectent
de croire que le Burkina a pris le train en marche 7 »,
le soutien de Compaoré à la rébellion ne date pas de
la veille. A minima, il a accueilli les hommes d’IB et
les a laissés s’entraîner et préparer le putsch en toute
connaissance de cause depuis plusieurs mois. Plus
vraisemblablement, il les a en fait armés, financés
et entraînés dans ses camps militaires. Les rebelles
reconnaîtront par ailleurs avoir reçu du matériel
militaire flambant neuf et bénéficié de l’aide de
plusieurs centaines de combattants burkinabé 8 . Mais
Compaoré, qui ne parle que de « mutins » et s’est abs-
tenu de condamner le putsch, dément évidemment
toute complicité, jusqu’à nier l’évidence : « À aucun
moment, ces gens [les mutins] ne sont partis du
Burkina Faso pour attaquer la Côte d’Ivoire », assure-
t-il 9 .
Par la suite, « on constate que les chefs du MPCI
effectuent de fréquents voyages à Ouagadougou pour
“prendre des instructions” ou informer les autorités.
[…] Ils sont d’ailleurs logés chez François Com-
II. Un coup d’État sponsorisé 55

paoré, le frère du chef de l’État », notent dès 


des chercheurs d’International Crisis Group (ICG) 10 .
Comme le résume Jeune Afrique en , « Compaoré
met tous ses hommes de confiance au service de la
rébellion 11 » : son ministre de la Sécurité Djibrill
Bassolé, son chef d’état-major particulier, Gilbert
Diendéré, et le colonel Isaac Zida convoient des
armes et participent à la formation. Salif Diallo et
le Mauritanien Mustapha Chaffi, les hommes des
missions secrètes, sont aussi de la partie pour assurer
le lien avec les commandants de zone du MPCI 12 .
Outre que Compaoré tente d’installer un régime à
sa botte dans le pays voisin, le pouvoir tire également
« d’importants bénéfices de la crise ivoirienne » sur
le plan intérieur, notent Richard Banegas et Ruth
Marshall-Fratani. « Les exactions visant les Burkina-
bés en Côte d’Ivoire ont suscité une union sacrée
nationaliste autour de Blaise Compaoré, qui […] lui
a permis de resserrer les rangs au sein du parti
présidentiel, d’éluder certains dossiers brûlants, […]
et de mettre au pas une opposition déjà affaiblie par
ses querelles internes 13 . » Compaoré arrive en effet
au terme de son deuxième mandat en , nombre
maximum depuis peu fixé par la Constitution, mais
que le chef de l’État n’entend pas s’appliquer à lui-
même.
L’implication de Kadhafi a également été pointée
du doigt : « L’axe Ouagadougou/Tripoli est effecti-
vement ancien et très solide ; il a été maintes fois
dénoncé pour son action déstabilisatrice au Liberia
et en Sierra Leone. Il n’est donc pas impossible que
56 Un pompier pyromane

les réseaux occultes de financement et d’armement


ayant servi à soutenir Charles Taylor ou le RUF
[rébellion sierra-léonaise suscitée par Taylor] aient
été réactivés à l’occasion du conflit ivoirien 14 . » Enfin,
le rôle du sanguinaire président libérien Charles
Taylor est clairement documenté, comme on le verra
plus loin I .

Ouattara commanditaire ?

En septembre , Ouattara s’abstient de condamner


la tentative de putsch, réfute le soutien du Burkina
et appelle les autorités à se débarrasser « de tout
orgueil » pour négocier avec ceux qu’il qualifie
d’« insurgés » 15 . La question d’une complicité entre
Ouattara et les rebelles a évidemment été immédia-
tement soulevée par les partisans de Gbagbo. Selon
Libération, cette conviction était partagée par certains
militaires français 16 . Il n’existe pas à l’heure actuelle
de preuves matérielles attestant cette collusion, mais
la proximité des Ouattara avec certains des chefs
rebelles est connue. IB a été le garde du corps et
l’homme de main de la famille Ouattara, de même
que Modibo Dramé. En , Dominique Ouattara
était témoin de mariage du chef de guerre Chérif Ous-
mane, commandant de la zone de Bouaké 17 . Le porte-
parole de la rébellion, Guillaume Soro, fut le colistier
d’Henriette Diabaté, secrétaire générale du parti de
Ouattara, lors des élections législatives de décembre

I. Lire infra, p. 104.


II. Un coup d’État sponsorisé 57

 (finalement boycottées). « Le président Ouat-


tara, pendant plus de dix ans, a pu peser et jauger
ma loyauté et ma fidélité à sa personne », affirmait-
il ingénument en  18 . Mais à l’époque, lui et
les autres chefs rebelles récusent tout parrainage.
Certains observateurs avancent l’hypothèse selon
laquelle les rebelles auraient agi malgré les réserves
de Ouattara, jugé trop tiède. « Selon une confidence
de Tuo Fozié [l’un des chefs rebelles], les comploteurs
auraient rencontré Alassane Ouattara une semaine
avant l’assaut. L’ancien Premier ministre les aurait
dissuadés de tenter le putsch, estimant qu’il était
trop tôt pour agir », rapporte par exemple Judith
Rueff, alors journaliste à Libération 19 . Un autre chef
rebelle, Koné Zakaria, a lui aussi affirmé lors d’un
meeting en  que c’est bien pour Ouattara, qui
leur avait fourni les armes, et non pour IB qu’il fallait
combattre. Simple déclaration tactique tenue dans
un contexte de lutte sans merci pour le contrôle du
mouvement ? En -, lors de la crise électorale,
les chefs rebelles se sont effectivement mis au service
de la conquête du pouvoir de Ouattara et en ont été
récompensés. Cela a pu être lu comme l’officialisation
d’un soutien jusque-là officieux.

La France complice

Au vu du lourd passif de la cellule Afrique de l’Élysée


et de la solide tradition d’instrumentalisation des
rébellions africaines, la question de la collusion des
autorités françaises, ou au moins de certains réseaux
58 Un pompier pyromane

françafricains, avec les putschistes ne peut pas ne pas


se poser. À peine cinq ans auparavant, sitôt Chirac
arrivé au pouvoir, Elf n’a-t-il pas financé la sanglante
guerre civile congolaise qui a ramené le dictateur
Sassou Nguesso au pouvoir, avec l’aide de militaires
et de mercenaires français ? Compaoré est alors le
principal allié de la France dans la région, auquel on
a souvent délégué des missions officieuses. Des liens
étroits existaient également entre Taylor et Dupuch,
selon un câble diplomatique révélé par Wikileaks 20 .
Mais à l’époque, la question d’une éventuelle impli-
cation française n’effleure pas les médias français,
à de très rares exceptions près : « La thèse d’un
mouvement armé suscité pour pousser le pouvoir
ivoirien à un partage du pouvoir différent de celui
amorcé par le Forum de la réconciliation ne peut pas
être rejetée d’un revers de la main », note par exemple
François Wandji dans L’Humanité 21 .
En , François-Xavier Verschave, président de
l’association Survie et auteur de La Françafrique,
résumait : « Le noyau rebelle s’était établi au Burkina
voisin. Il y a préparé une forte logistique et obtenu
beaucoup d’argent. La Françafrique est chez elle à
Ouagadougou (Compaoré est une sorte de croisement
des réseaux Foccart et Pasqua) et elle trône à l’Élysée :
il est difficile de croire que l’on n’y savait pas ce
qui se tramait au cœur du “pré carré” 22 . » C’est
pourtant la version défendue par Francis Blondet,
l’ambassadeur de France au Burkina : « Pour avoir
été le responsable de la politique africaine pour la
région de l’Afrique de l’Ouest, j’ai participé à de
II. Un coup d’État sponsorisé 59

multiples réunions de règlement de crises. En ce qui


concerne la Côte d’Ivoire lors des trois premières
semaines de cette mutinerie [sic ] du  septembre, il
était totalement impossible de savoir les tenants et les
aboutissants de celle-ci. […] Je le dis publiquement,
nos services ont été aveugles et sourds pendant plus
de trois semaines 23 . » Mais on sait qu’il n’est parfois
pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…
En octobre , Claude Silberzahn, l’ancien
patron de la DGSE, justifiait les « contacts perma-
nents » de ses services avec la rébellion du futur
dictateur tchadien Idriss Déby en - en expli-
quant : « Le travail de la DGSE est fondamentalement
de savoir qui est dans l’opposition, qui aura le pouvoir
peut-être demain, et les oppositions auxquelles les
pouvoirs actuels sont confrontés 24 . » On voit mal
pour quelle raison la Côte d’Ivoire aurait fait excep-
tion à la règle. D’autant que le président Gbagbo
lui-même avait tiré la sonnette d’alarme sur les prépa-
ratifs du coup d’État : « Les Français m’ont jugé trop
alarmiste. […] On n’a pas pris mes avertissements
au sérieux 25 . » Selon le militant socialiste et ami de
Gbagbo Guy Labertit, Chirac lui aurait répondu que
« Blaise [Compaoré] ne peut pas faire de mal à une
mouche 26 ».
« Certes, des signes précurseurs ont été décelés,
concède le général Bentégeat, chef d’état-major de
l’armée française. Mais c’est le propre des services de
renseignement d’appeler l’attention sur des risques
qui ne se réalisent pas toujours. La discrimina-
tion entre vraies et fausses alertes reste très diffi-
60 Un pompier pyromane

cile 27 . » Mais les putschistes ne brillaient pas par


leur discrétion, notent des chercheurs d’ICG : « Que,
dans ces conditions, la rébellion se soit organisée
à l’insu des autorités burkinabées est absolument
improbable 28 . » L’argument vaut pour les autorités
françaises : « Comment croire que les services de ren-
seignement français omniprésents dans la région, et
surtout au Burkina Faso aient pu ignorer que, dans les
faubourgs de Ouagadougou, des militaires en rupture
de ban préparaient une invasion de la Côte d’Ivoire,
recrutaient des ressortissants des provinces du Nord
mais aussi des combattants burkinabés et maliens ? »,
résume la journaliste belge Colette Braeckman 29 .
Une anecdote est d’ailleurs révélatrice de l’efficacité
des services français et de leur proximité avec leurs
homologues burkinabés à cette époque : Mediapart
a révélé en  l’enregistrement d’une conversa-
tion entre Samuel Mebiame, franco-gabonais proche
des réseaux affairistes et des services secrets sud-
africains, et de Mahmoud Thiam, businessman et
ex-ministre des Mines de Guinée, au cours de laquelle
les deux hommes complotent longuement contre le
président guinéen Alpha Condé. Thiam rapporte à
cette occasion qu’il se trouvait au Burkina en 
quand Condé, alors opposant politique, a convaincu
Compaoré et Salif Diallo de financer une tentative
de coup d’État contre le dictateur Lansana Conté,
au pouvoir depuis . Compaoré aurait finalement
retiré son soutien in extremis après que les services
français lui eurent fait entendre des écoutes révélant
que Condé se montrait trop bavard sur ce projet.
II. Un coup d’État sponsorisé 61

Quelques années plus tard, Charles Pasqua, alors


aux prises avec la justice dans l’affaire de l’Ango-
lagate, a également lâché quelques boules puantes
dans la presse, en guise d’avertissement. En ,
il déclarait ainsi : « Dominique de Villepin est un
homme intelligent mais qui a toujours été obnubilé
par les services de renseignement, le secret et les
coups tordus. Il aurait bien aimé jouer un rôle de
deus ex machina dans un certain nombre d’affaires,
ou d’opérations internationales. Il avait par exemple
planifié le renversement de deux chefs d’État afri-
cains 30 . » Le Figaro a interrogé le président Gbagbo
au sujet de cette déclaration : « Tout le monde a pensé
que vous étiez l’un des deux concernés par l’allusion.
Et vous ? » Réponse de l’intéressé : « Eh bien, je fais
partie de “tout le monde” 31 . »
Pour comprendre les raisons qui ont amené les
autorités françaises à susciter ou laisser faire un
coup d’État contre Gbagbo, il est d’abord nécessaire
de revenir sur les intérêts français que ce dernier
menaçait de bousculer.

Des intérêts économiques


hérités de la période coloniale

Après la proclamation des indépendances, les intérêts


monopolistiques de la France dans l’économie de ses
anciennes colonies sont confrontés à un processus
« amorcé dès avant  mais que les indépendances
vont désormais rendre irréversible : la pénétration
des capitaux “étrangers” (non français) dans ce qui
62 Un pompier pyromane

était jusque-là […] une chasse gardée française 32 ».


D’autre part, on assiste à une africanisation crois-
sante, mais limitée, de ces économies. Le rapport du
ministre de la Coopération Pierre Abelin en 
prend acte de ce processus et l’encourage : « Cer-
taines formes antérieures d’implantation […] sans
participation locale […] semblent ne plus être adé-
quates 33 . » Pour éviter une remise en cause trop radi-
cale des intérêts français, « l’africanisation du capital,
par l’introduction de partenaires locaux publics et
privés doit devenir la règle », résume l’historien
Suret-Canale 34 : il faut concéder quelques marges aux
élites locales. Cette double évolution « ne met pas en
péril la prépondérance des capitaux français, mais la
soumet à une érosion progressive 35 ».
Ainsi en Côte d’Ivoire « la part des capitaux
français, dans le secteur industriel, passera de près
de  % en , à  % en , et à  %
l’année suivante 36 ». Cette moyenne cache toute-
fois des disparités : de nombreux secteurs restent
encore accaparés par les capitaux français 37 . Les
élites ivoiriennes sont cooptées « d’abord par le
biais des conseils d’administration puis par l’entrée
progressive dans l’actionnariat des sociétés, notam-
ment celles d’exportation du café et du cacao 38 »,
en échange de la persistance de certains avantages,
notamment fiscaux pour ces mêmes entreprises. Pour
quelques entreprises comme SIFCA (café et cacao à
l’origine), l’ivoirisation du capital est menée à son
terme. Mais il s’agit là de l’exception qui confirme la
règle : l’ivoirisation de l’économie se heurte « autant
II. Un coup d’État sponsorisé 63

au jeu interne du pouvoir ivoirien qu’à un lobbying


français particulièrement actif, le tout sur fond de
farouche volonté, de la part du président Félix Hou-
phouët-Boigny, de ne pas favoriser l’émergence d’un
successeur potentiel 39 ».
Dans les années , l’exacerbation de la crise
sociale et les mouvements sociaux qu’elle engendre
conduisent au départ d’une partie des expatriés
français des PME et PMI. À l’inverse, les grandes
entreprises vont profiter des plans de libéralisation
qui vont être mis en œuvre avec le quatrième pro-
gramme du FMI dit de « stabilisation financière »,
pour lequel Ouattara a été appelé à la primature en
. On peut dire que la grande braderie des priva-
tisations est l’occasion d’une véritable recolonisation
économique.
Entre les années  et , les capitaux français
opèrent ainsi un véritable retour en force. Vont
surtout en profiter quelques grosses entreprises, sou-
vent déjà implantées, qui disposent de réseaux de
proximité avec le pouvoir – Ouattara d’abord et
Bédié ensuite – ce qui va leur permettre d’accaparer
quelques fleurons de l’économie ivoirienne sans mise
en concurrence. Même en cas d’appels d’offre, ceux-
ci se révèlent le plus souvent une forme de gré à gré
déguisé, à des conditions très avantageuses.

Le cas Bouygues

Ainsi par exemple de Bouygues, déjà très présent


dans le pays depuis le milieu des années  via
64 Un pompier pyromane

le rachat de la Compagnie française d’entreprise


(CFE) et de sa filiale, la SETEAO qui génère alors
 % des bénéfices du groupe 40 . Leader du BTP et
des travaux publics en France, Bouygues l’est aussi
en Côte d’Ivoire. La SETAO se partage le marché
avec Colas, leader mondial pour la construction de
routes, présent en Afrique de l’Ouest depuis les
années  et propriété de… Bouygues depuis .
(Dans le secteur du BTP, mentionnons au passage la
présence des entreprises françaises Jean Lefebvre et
Vinci via sa filiale Sogea-Satom, héritière également
d’une histoire coloniale.) Bouygues se voit notam-
ment confier les grands chantiers de Yamoussoukro
après la décision d’Houphouët de faire de son village
natal la capitale du pays, et participe à la construc-
tion de nombreux « éléphants blancs » : complexes
aussi prestigieux qu’inutiles (certains, comme l’hô-
pital de Yopougon, resteront plusieurs années sans
fonctionner faute de moyens) mais qui permettent de
dégager de confortables surfacturations. En faisant
l’acquisition en  de la Société d’aménagement
urbain et rural (SAUR), la famille Bouygues récupère
le secteur de la distribution de l’eau potable en Côte
d’Ivoire via la SODECI (Société de distribution des
eaux de la Côte d’Ivoire), encore détenue à  %
en . Après l’eau, Bouygues s’attaque à l’électri-
cité. « L’affaire est secrètement verrouillée à Pâques
, entre Martin Bouygues et le Premier ministre
Alassane Ouattara, avec l’assentiment du président,
expliquent les journalistes Stephen Smith et Antoine
Glaser. Pas d’appel d’offres international. Tout se
II. Un coup d’État sponsorisé 65

négociera de gré à gré. C’est-à-dire sans aucune


concurrence, les équipes de Bouygues fixant elles-
mêmes les règles à s’auto-appliquer 41 … » Bastion
syndical, l’EECI (Énergie électrique de Côte d’Ivoire)
ne sera pas privatisée directement, mais placée sous
le contrôle d’une Compagnie ivoirienne d’électricité
(CIE) créée pour l’occasion, dont Bouygues récupère
 %. Pour l’eau comme pour l’électricité, Bouygues
s’arrange pour laisser les travaux d’investissement à
la charge de l’État ivoirien 42 .
En , le groupe réalise  milliards de francs de
chiffres d’affaires en Côte d’Ivoire, sur les  milliards
réalisés en Afrique (contre , en Europe ; , aux
États-Unis et , en Asie) 43 . Zadi Kessy, l’homme de
Bouygues en Côte d’Ivoire, est également le président
du Patronat ivoirien de  à .
Les ambitions de la firme française ne s’arrêtent
pas là. Elle envisage un temps de prendre le contrôle
de la Radio-télévision ivoirienne (RTI) et de l’Of-
fice national des télécommunications (ONT) de Côte
d’Ivoire 44 . Bouygues essaye ensuite de faire main
basse sur Côte d’Ivoire Telecom, mais l’opération
capote du fait de la rivalité entre Ouattara et Bédié, et
une fois ce dernier parvenu au pouvoir, se fait fina-
lement au profit d’un autre groupe français, France
Telecom.
Après la mort d’Houphouët, Bouygues s’implante
aussi dans les hydrocarbures, récupérant le gisement
offshore de gaz naturel « Foxtrot » à l’ouest d’Abidjan.
Il est également présent dans le secteur parapétrolier,
par le biais de sa filiale spécialisée Bouygues Offshore
66 Un pompier pyromane

(revendue en ). Dans le sillage de Bouygues,


Alstom et EDF participent à divers projets. Ces entre-
prises évoluent tranquillement sur le marché ivoirien
en toute opacité, il est ainsi convenu sans appel
d’offres, avant l’élection de Gbagbo, que Bouygues-
SETAO doit se voir confier la construction du troi-
sième pont d’Abidjan, tandis que le groupement
d’entreprises françaises Colas, Jean Lefebvre et Cofi-
route réalisera les autoroutes Abidjan-Yamoussoukro
et Abidjan-Grand-Bassam 45 .

Le cas Bolloré

« La Côte d’Ivoire est une pièce maîtresse et le navire


amiral du groupe Bolloré en Afrique. Près du quart
des activités du groupe sont dans ce pays », et les
profits qu’il y réalise « compensent les quelques
difficultés que le groupe enregistre dans certains pays
d’Afrique », indiquait Dominique Lafont, directeur
Afrique du groupe en  46 . Bolloré s’est en effet
constitué un véritable empire africain en menant des
raids boursiers sur des entreprises déjà implantées de
longue date. Cela commence par la prise de contrôle
de la Société commerciale d’affrètement et de com-
bustibles (SCAC) en . Bolloré s’assure ensuite
la mainmise sur le transport maritime de la côte
ouest-africaine en avalant le groupe Delmas-Vieljeux.
Fusionné à la SCAC, ce dernier donne naissance en
 à SDV (SCAC – Delmas Vieljeux), qui dispose
en Côte d’Ivoire d’activités de transit (fret maritime
et aérien, services pétroliers) de chargement et de
II. Un coup d’État sponsorisé 67

voyage. Bolloré achève de consolider sa position dans


toute la chaîne du transport maritime en prenant le
contrôle de Saga (no  de la manutention portuaire
en Afrique) en -. « L’Afrique est comme une
île, reliée au monde par les mers, expliquait un ancien
du groupe Bolloré en . Donc, qui tient les grues
tient le continent 47 . » À la faveur du programme
de privatisation, Bolloré s’empare de la concession
de Sitarail, chargée d’exploiter l’unique réseau ferré
entre Abidjan et Ouagadougou, à la tête de laquelle
sera placé Michel Roussin, vice-président de Bolloré
et du Medef international, mais surtout ancien cadre
des services secrets, ancien homme de confiance
de Chirac et ancien ministre de la Coopération de
Balladur. Il saura courtiser tous les pouvoirs en place.
Bolloré est également présent dans les plantations
grâce à l’absorption du groupe colonial Rivaud (bois,
caoutchouc, huile de palme, etc.). À travers la SOGB
(Société des caoutchoucs de Grand-Béréby), dont le
groupe Rivaud avait récupéré  % des parts en ,
Bolloré contrôle des plantations d’hévéas. « Vincent
Bolloré veille au plus près du développement de
la filière. Et pour certaines sociétés sensibles, il ne
délègue pas. Il est ainsi vice-président de la Société
des caoutchoucs de Grand-Béréby et de Béréby
finances. La société est une filiale d’Intercultures,
détenue à  %, rapporte la journaliste Martine
Orange. En Côte d’Ivoire [en ], Intercultures
enregistre le résultat stupéfiant de  millions d’euros
pour  millions de chiffre d’affaires, soit , % de
marge d’exploitation 48 ! »
68 Un pompier pyromane

À la fin des années , Bolloré devient aussi


majoritaire dans la Société ivoirienne des tabacs
(SITAB, revendue en ) qui bénéficie d’un mono-
pole d’État et est alors « la plus importante industrie
du groupe sur le continent africain » avec « un chiffre
d’affaires de  millions de francs [français] et
 millions de francs de bénéfices », des résultats
« deux fois supérieurs à ceux de l’ensemble des autres
filiales africaines » 49 . Il en concède la présidence à
Françoise Aïdara, épouse de l’ancien ambassadeur
ivoirien à Paris. La méthode Bolloré repose en effet
sur des principes simples : « le monopole et un ou
deux proches du chef de l’État dans chaque conseil
d’administration 50 ».
En , à l’issue de la privatisation de la Compa-
gnie ivoirienne pour le développement des textiles,
un consortium rassemblant Bolloré et une entreprise
malienne (L’Aiglon) récupère un tiers du domaine
cotonnier. Le groupe s’invite enfin dans le secteur
sensible du cacao. En juin , avec le feu vert
du président Bédié, il achète Dafci – alors troisième
exportateur ivoirien de café et de cacao 51 .

Les autres entreprises françaises

Si Bouygues et Bolloré en imposent par l’importance


et la diversité de leur présence, d’autres groupes fran-
çais profitent également de la vague de privatisations.
L’une des principales concerne la téléphonie. En ,
la Compagnie ivoirienne de téléphone, convoitée par
Bouygues comme on l’a vu, est finalement reprise à
II. Un coup d’État sponsorisé 69

 % par France Télécom pour  millions d’euros


et rebaptisée Côte d’Ivoire télécom (CIT). L’opérateur
français se développe aussi via Orange Côte d’Ivoire
(OCI) à partir de , qui possède le monopole de
la téléphonie cellulaire. Dans le secteur des hydro-
carbures, outre Bouygues, il faut compter avec la
société TotalFinaElf, qui obtient  % du capital de la
Société ivoirienne de raffinage (SIR), et possède un
réseau de  stations-service qui lui assure  % du
marché de la distribution. De son côté, Air France
rachète  % des parts de la compagnie Air Ivoire,
tandis que la chambre de commerce et de l’industrie
de Marseille et la société Sofravia remportent la
concession de l’aéroport international d’Abidjan. Les
groupes agro-industriels ne sont pas en reste : le
géant de la boisson Castel obtient Sucaf-CI, l’un des
deux blocs de la société d’État Sodesucre en .
En , le groupe Compagnie fruitière s’empare
de la Société de culture bananière (SCB), acteur
économique majeur en Côte d’Ivoire, un des fleurons
du groupe Rivaud ensuite cédé par Bolloré. « En ,
en pleine vague de privatisations », les entreprises
françaises ont ainsi « engrangé , milliards d’euros
de chiffre d’affaires… 52 »
Signalons enfin, pour compléter le tableau, que
le secteur bancaire est dominé par trois filiales de
banques françaises : la BICICI (filiale de la BNP-
Paribas), la SGBCI (Société générale), la SIB (Crédit
lyonnais), plus promptes à financer les cultures de
rente que l’essor d’une industrie locale. Dans les
assurances, Axa et AGF font partie des premières
70 Un pompier pyromane

entreprises. On trouve encore Sanofi et Aventis dans


le secteur de la santé, tandis qu’Accor règne sur le
secteur de l’hôtellerie. Le chef du patronat français de
l’époque, le baron Ernest-Antoine Seillières, possède
des intérêts à travers Technip (dans l’équipement du
secteur pétrolier) et Bivac (contrôle des importations,
filiale de Bureau Veritas). Enfin, last but not least, la
CFAO, descendante des premières firmes coloniales
récupérée en  par le groupe Pinault, rachète en
 sa concurrente SCOA à Paribas et, outre des
participations dans des secteurs variés, domine le
secteur de la distribution de biens d’équipement et
de marques, par exemple pour la distribution des
voitures françaises.
En , on dénombre « selon le Cepici, l’agence
de promotion des investissements en Côte d’Ivoire,
 filiales recensées et plus de  sociétés appar-
tenant à des hommes d’affaires français 53 », soit plus
de la moitié du secteur formel, qui fournissent  à
 % des recettes fiscales du pays et en constituent
l’ossature économique. Entre  et ,  à  %
des investissements privés étrangers en Côte d’Ivoire
sont français. Malgré une timide diversification, la
France reste par ailleurs le premier partenaire com-
mercial du pays : premier client et premier expor-
tateur avec plus de  % des produits industriels
distribués. Dans la période qui précède l’arrivée de
Gbagbo au pouvoir, la France détient  % des parts
de marché, contre  % pour le Nigeria,  % pour
l’Allemagne et les Pays-Bas, et  % pour les États-
Unis 54 .
II. Un coup d’État sponsorisé 71

Deux exceptions :
le pétrole et le cacao

L’omniprésence des intérêts français souffre toutefois


deux exceptions de taille : les secteurs stratégiques du
cacao et du pétrole, qui sont les deux principales res-
sources en devises du pays et qui sous la présidence
de Bédié vont tomber aux mains des multinationales
américaines.
Dans le secteur du cacao, cette percée avait d’abord
été mise en échec par Paris en . La multinationale
américaine Cargill n’avait pas réussi à prendre le
contrôle de JAG, le deuxième exportateur du pays,
finalement confié à un entrepreneur ivoirien du
sérail : François Bakou, après intervention de la
France 55 . En , l’Élysée va tenter de réitérer l’opé-
ration concernant Cacao Barry, toujours au profit
de François Bakou, devenu depuis gestionnaire de la
fortune de feu Houphouët, et par ailleurs employeur
de la fille de Dupuch, le conseiller Afrique de Chirac.
Mais faute de moyens suffisants pour contrer les
offres concurrentes « Cacao Barry finira dans les
bras du holding zurichois Klaus Jacob. […] L’année
suivante, c’est le groupe américain Cargill, premier
négociant mondial, qui entrera à son tour dans le
capital d’une grande société ivoirienne de cacao,
là où ne régnaient auparavant que les maisons de
commerce françaises 56 ». Cargill s’associe en effet au
chargeur Sicc via une joint-venture (une entreprise
commune aux deux sociétés), la GIP, qui construit la
plus importante usine de transformation dans le pays,
72 Un pompier pyromane

tandis qu’une autre multinationale, Archer Daniels


Midland (ADM) fait l’acquisition de  % des parts
du groupe SIFCA et devient la première exportatrice.
À eux deux, Cargill et ADM réalisent alors le quart
des exportations de cacao.
Le secteur du pétrole, en plein essor à cette
période, est également dominé par les entreprises
américaines. Dans les années cinquante, la Société
africaine de pétrole (SAP, française) procède à une
dizaine de forages, sans succès, ce qui les conduit à
déclarer que la Côte d’Ivoire est stérile en matière
d’hydrocarbures 57 . À la fin des années , le gou-
vernement ivoirien se tourne vers les Anglais et les
Américains 58 . En  est créée la société nationale
Petroci. Une seconde vague d’exploration conduit
aux premières découvertes de gisements exploitables
par le groupe Esso. Mais ce n’est qu’à partir des
années  que la production prend son envol,
même si la Côte d’Ivoire reste un petit producteur.
De  à , quinze permis d’exploration et de
production ont été accordés à des opérateurs, majori-
tairement américains 59 . De  à , la production
pétrolière a triplé, devenant le second produit d’ex-
portation. En , on dépasse même les revenus tirés
du cacao, avec un pic de   barils/jour. Elle se
stabilise entre   et   barils/jours pour les
années suivantes, ce qui reste assez faible au regard
des pays producteurs de la région.
Dans l’exploitation minière enfin, à l’exception
d’une participation de la firme française Areva à
l’exploitation aurière, via sa filiale La Mancha, la
II. Un coup d’État sponsorisé 73

présence française est également marginale. Les per-


mis qui vont être distribués avec l’arrivée de Bédié
au pouvoir vont essentiellement profiter à des entre-
prises canadiennes.

Des coups d’État pour conserver


une chasse gardée ?

En  déjà, certains voient dans le putsch du


général Guéï une réponse française à la concurrence
internationale que le pouvoir de Bédié va introduire
en Côte d’Ivoire 60 . En  à nouveau, ces accusa-
tions sont reprises dans la presse ivoirienne, voire
dans les déclarations de certains officiels comme
l’ambassadeur de Côte d’Ivoire aux États-Unis 61 .
Les secteurs du cacao et du pétrole sont régulière-
ment mis en avant comme contre-exemples par les
diplomates et certains journalistes, pour minimiser
les intérêts économiques français dans le pays et
récuser les accusations d’ingérence française visant
à défendre ces derniers. « Les richesses de la Côte
d’Ivoire, ce sont entre autres, le café et le cacao.
[…] La France n’a pas d’intérêt, dans les secteurs
de l’économie ivoirienne (café, cacao, pétrole) », pré-
tend ainsi Francis Blondet, ancien sous-directeur de
l’Afrique occidentale au Quai d’Orsay et ambassa-
deur de France au Burkina Faso 62 . « La présence
économique française nourrit des fantasmes, en Côte
d’Ivoire et en France. […] Le secteur stratégique de
l’économie ivoirienne, celui des matières premières
agricoles, est passé aux mains de multinationales
74 Un pompier pyromane

anglo-américaines ou néerlandaises 63 », martèle éga-


lement le journaliste Stephen Smith, responsable de
la rubrique Afrique au Monde et dont la prose reflète
fréquemment les intérêts diplomatiques français offi-
ciels ou officieux I .
Comme on l’a vu, les intérêts français sont pour-
tant loin d’être négligeables. D’autant plus que l’af-
firmation selon laquelle les groupes français seraient
absents des deux principaux secteurs d’exportation
n’est pas tout à fait exacte. En  et , parmi
les dix principales sociétés exportatrices de cacao, on
trouve encore Bolloré en troisième position (  t,
, %), derrière Cargill (  t, , %) et ADM
(  t, , %), puisque le groupe ne se désenga-
gera de cette filière qu’en juin  pour se recentrer
sur la logistique et le transport. Sont également
présents les Français Proci (groupe Touton,   t,
, %) et Cemoi (  t, , %), cette dernière
entreprise étant aussi présente dans le broyage avec
une capacité de   tonnes pour  milliards
de francs CFA. Par ailleurs, comme on l’a vu, les
opérations de financement sont aux mains des filiales
des banques françaises ; et la position privilégiée de
Bolloré dans les transports et la manutention lui
assure des retombées confortables de l’économie du
cacao. Ainsi en , c’est une filiale de Bolloré,
SAGA-CI, le plus gros transporteur et transitaire de
cacao ivoirien : elle détient près de  % du marché 64 .

I. Sur Stephen Smith, lire notamment infra, p. 147.


II. Un coup d’État sponsorisé 75

Concernant les hydrocarbures, on a vu que


Bouygues s’était lancé dans l’exploitation du gaz
puis du pétrole, et que d’autres entreprises comme
Technip sont présentes dans le secteur parapétrolier.
Comme le rappelle Antoine Glaser, fondateur de
La Lere du continent : « L’essentiel de l’activité, qui
tourne autour du pétrole ou du café, est assuré par les
petites firmes françaises 65 . » Le qualificatif « petites »
étant discutable lorsqu’il s’agit de fourniture d’équi-
pements, de logistique et de transports…
Par ailleurs l’argument sur la faiblesse (relative)
des intérêts français dans les hydrocarbures est
réversible : on peut penser que, loin de justifier un
prétendu désintérêt de l’ancienne métropole, cette
situation peut au contraire attiser les convoitises, à
plus forte raison quand le secteur apparaît en plein
essor (et sans doute surévalué à l’époque). Les années
suivantes confirmeront d’ailleurs que le groupe Total
était intéressé par l’exploitation pétrolière ivoirienne
– domaine dans lequel il fera son entrée en .

Des intérêts économiques dérisoires


en Afrique ?

Une autre manière habituelle de minimiser l’impor-


tance de la présence économique française en Côte
d’Ivoire, et plus généralement en Afrique, consiste
à la rapporter aux chiffres globaux de l’économie
française. Ainsi, « la Côte d’Ivoire représente , %
de son commerce extérieur. On ne dépense pas près
de  millions d’euros par an [coût annuel de
76 Un pompier pyromane

l’opération Licorne] pour sauver , % du commerce


extérieur », assène l’ambassadeur Blondet 66 . Il faut
donc croire que c’est par pure bonté d’âme…
Rapportés aux chiffres globaux de l’économie fran-
çaise, les intérêts présents en Côte d’Ivoire peuvent
en effet paraître dérisoires, puisque l’immense majo-
rité des entreprises françaises n’y sont pas implan-
tées. En revanche, si l’on considère celles qui sont
présentes, force est de constater qu’il s’agit des plus
importantes firmes françaises, le gratin du CAC ,
dont les préoccupations trouvent une oreille attentive
du côté des plus hautes autorités françaises.
Par ailleurs, certains indicateurs économiques ne
reflètent pas la réalité des relations entre l’Afrique
et les multinationales occidentales. Ainsi le faible
pourcentage occupé dans le commerce mondial ( %
en ), interprété à tort comme un retard d’in-
tégration dans la mondialisation, reflète en réalité
le coût ridiculement bas auquel sont payées les
matières premières. D’autre part, une diminution en
pourcentage (des investissements ou des parts de
marché) peut dissimuler une augmentation impor-
tante en valeur absolue quand il s’agit d’un marché
en forte expansion. Ainsi entre  et , les
investissements directs étrangers (IDE) français en
Afrique sont passés de , % à , %, mais en réalité
de  millions à  millions d’euros, soit quatre
fois plus. « Il vaut mieux avoir  % d’une tarte qui
fait un mètre de diamètre, que  % d’une tarte qui
fait  cm de diamètre », expliquait prosaïquement
Alexandre Vilgrain, président du Conseil français des
II. Un coup d’État sponsorisé 77

investisseurs en Afrique (CIAN) en  67 . D’autre


part, il ne suffit pas de considérer les chiffres d’af-
faires, mais également les bénéfices réels et la ren-
tabilité des investissements – pour autant que cela
soit possible compte tenu de tous les mécanismes
de dissimulation existants liés aux paradis fiscaux.
On sait par exemple qu’en  Bolloré ne réali-
sait que  % de son chiffre d’affaires en Afrique,
mais que cela représentait  % de ses bénéfices 68 .
En , les entreprises françaises ont réalisé presque
autant de bénéfices sur les exportations à destination
de l’Afrique ( milliards de francs) que sur les
exportations vers les USA ( milliards de francs)
pour un volume d’exportations quatre fois inférieur
( milliards de francs contre  milliards) 69 . Bien
sûr, ces chiffres se rapportent à l’ensemble des pays
africains, et non à la seule Côte d’Ivoire. Mais, en
raison de sa position particulière, la Côte d’Ivoire
représente pour la France un enjeu qui déborde très
largement les frontières du pays.

Un enjeu régional

En effet la Côte d’Ivoire pèse très lourdement dans


la région. Le quart des filiales françaises implantées
dans la zone franc le sont alors en Côte d’Ivoire, qui
représente  % du PIB de l’Union économique et
monétaire de l’Ouest africain (Uemoa). « Pour cette
raison, et pour le rôle qu’elle joue pour l’approvision-
nement des pays enclavés du Sahel, la Côte d’Ivoire
est la clé de voûte de l’Afrique de l’Ouest », estime
78 Un pompier pyromane

Le Monde 70 . Non seulement les activités économiques


d’un grand nombre de sociétés françaises sont coor-
données à partir d’Abidjan, où la France dispose de la
plus forte communauté expatriée au sud du Sahara,
mais les dirigeants économiques, comme les autorités
politiques et militaires françaises, sont fortement
imprégnés d’une forme de la théorie des dominos : la
remise en cause des intérêts tricolores dans un pays
du pré carré constitue une brèche dans laquelle les
voisins risquent de s’engouffrer, à plus forte raison
quand ce pays occupe une position dominante au
plan régional. Or précisément, il ne fait aucun doute
que l’arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo a été
perçue comme une menace dans certains milieux
économiques et par la droite française.
Précisons que Laurent Gbagbo n’est pas plus
« socialiste » que ses homologues français. Le pro-
gramme de « refondation » qu’il promet d’appliquer
une fois élu ne propose ni la nationalisation ni la
confiscation des entreprises détenues par les capitaux
français, ni la remise en cause des liens de subordina-
tion aux institutions financières internationales, ni la
dénonciation d’une dette illégitime, ni aucune mesure
qui, en période de guerre froide, l’aurait rangée dans
le camp des leaders progressistes que la France ou
les États-Unis ont fait assassiner. Si son parti, quand
il est dans l’opposition, dénonce le « bradage » des
entreprises nationales, c’est au nom des règles de la
concurrence. Gbagbo et son conseiller économique,
Mamadou Koulibaly, professent un libéralisme pur
jus mâtiné de quelques mesures sociales. « Je suis
II. Un coup d’État sponsorisé 79

socialiste non pratiquant », aimait à répéter, paraît-il,


le président ivoirien 71 . En période de mondialisation
capitaliste effrénée, c’est précisément au nom de la
concurrence qu’il veut remettre en cause les situa-
tions de (quasi-)monopoles dont bénéficient encore
certains intérêts français.

Libéralisme contre Françafrique

Une fois parvenu au pouvoir, Gbagbo entend notam-


ment soumettre à des appels d’offres internationaux
les nouveaux dossiers de privatisations, l’attribution
des nouvelles concessions ou le renouvellement de
celles qui arrivent prochainement à terme (eau, élec-
tricité, chemins de fer, télécommunications…), ainsi
que l’attribution des marchés publics. Si le gouver-
nement Gbagbo n’est pas exempt des accusations de
corruption, il y a aux yeux des entreprises françaises
un risque important que ce que l’économiste Yves
Ekoué Amaïzo appelle pudiquement leurs « capaci-
tés d’influence » ne s’exercent plus exclusivement
à leur profit, et ne leur permettent plus de réaliser
des « marges exorbitantes ». Habituées à remporter
facilement des contrats de gré à gré depuis l’indépen-
dance, « pour elles, le risque est de “tout perdre” au
profit des Américains ou des Canadiens, prêts à faire
des offres plus attirantes » 72 .
À plus forte raison quand elles ont misé sur le
mauvais cheval. Personne en effet ne pariait sur la
victoire de Laurent Gbagbo. La Lere du continent
affirme que Bouygues, par exemple « pensait bien
80 Un pompier pyromane

que son homme sur place, Marcel Zadi Kessy, direc-


teur de campagne du général-président [Guéï], allait
devenir le Premier ministre du président-général…
De son côté, le “Monsieur Afrique” de Bolloré, Michel
Roussin, était en relation constante avec le “frère
d’armes” Robert Guéï, y compris dans les dernières
heures 73 ». On imagine leur déconvenue après la
prise du pouvoir de Gbagbo, et les sentiments de ce
dernier à l’égard des groupes français.
Bouygues en particulier a beaucoup à perdre : les
concessions sur l’eau et l’électricité obtenues grâce
à Houphouët et Ouattara arrivent prochainement
à échéance (en  pour la CIE). Sont également
menacées ses positions traditionnelles dans le BTP.
Ainsi du projet de troisième pont d’Abidjan qui devait
lui revenir : les bailleurs de fonds ayant suspendu leur
collaboration, Gbagbo fait étudier la possibilité d’un
financement indépendant des institutions financières
internationales et trouve un constructeur chinois
nettement plus compétitif, selon Ahoua Don Mello,
ancien responsable de l’organisme maître d’œuvre
du projet (le BNETD) 74 . Si l’on en croit La Tribune,
« l’attaque la plus virulente » contre les projets de
réforme de la filière cacao serait quant à elle « venue
du groupe Bolloré », craignant « selon des sources
proches du gouvernement ivoirien […] la transpa-
rence sur ses taux de fret pratiqués avec certains
exportateurs liés aux multinationales du cacao, ainsi
que la remise en cause de son quasi-monopole sur
l’usinage et le conditionnement des èves » 75 . Selon
l’ex-ministre de la Santé, Clotilde Ohouochi, la diplo-
II. Un coup d’État sponsorisé 81

matie française aurait également fait pression pour


torpiller le projet d’Assurance maladie universelle
voté en , qui menaçait les marges des compagnies
d’assurances françaises.
Plus grave encore aux yeux des autorités politiques
françaises, Koulibaly, le ministre de l’Économie, est
depuis longtemps un adversaire du franc CFA et
un partisan d’une indépendance accrue des banques
centrales africaines à l’égard des institutions fran-
çaises. Pour cette raison, selon Fanny Pigeaud, Chirac
aurait demandé au dictateur gabonais Omar Bongo
de faire pression sur le général Guéï pour obtenir, en
vain, le limogeage de Koulibaly 76 , déjà ministre de
l’Économie dans le gouvernement d’union nationale
qui a précédé les élections présidentielles de .
Le  octobre , juste avant les élections prési-
dentielles, ce dernier renouvelle ses attaques contre
le franc CFA, « plongeant dans l’embarras les res-
ponsables ivoiriens » et dans l’inquiétude les milieux
économiques et politiques français quand il est recon-
duit dans ses fonctions 77 . Motif supplémentaire de
mécontentement, il va intimer l’ordre au fisc ivoirien
de faire son travail pour remplir les caisses du pays et
pallier la rupture de l’aide budgétaire des institutions
financières internationales et de la France, suscitant
l’irritation des entreprises françaises qui se plaignent
de « harcèlement fiscal ».
En situation délicate au plan intérieur comme au
plan régional et international, le gouvernement ivoi-
rien va pourtant, sur toutes ces questions, marcher
sur des œufs, et les mesures prises seront très en
82 Un pompier pyromane

deçà des discours tenus lorsque le parti était dans


l’opposition. Mais c’est déjà trop.
Comme le remarque le militant internationaliste
Jean Nanga, les menaces que le nouveau pouvoir
ivoirien fait peser sur les positions françaises tra-
ditionnellement hégémoniques ont pu en outre être
considérées comme le signe d’une ingratitude impar-
donnable par les autorités françaises. C’est en effet
grâce à celles-ci que la Côte d’Ivoire a pu accéder
au statut de pays pauvre très endetté (PPTE) pour
bénéficier d’un allègement de la dette publique exté-
rieure. « C’est encore grâce à la France qu’ont été
signés les accords de financement de la Côte d’Ivoire
par l’Union européenne (décembre ), après trois
ans de non-coopération. De plus, en février ,
pour contribuer au programme de financement établi
entre le FMI et la Côte d’Ivoire, la France a décidé
d’aider celle-ci, de façon inédite en Afrique subsa-
harienne francophone depuis , en lui apportant
un concours budgétaire de  millions d’euros.
[…] Ainsi le libéralisme conséquent du régime de
Gbagbo » qui menace le retour sur investissement
de la coopération française « peut être considéré
comme une marque d’ingratitude, un crime de “lèse
Françafrique” » 78 .

Une brèche dans la Françafrique

On a déjà dit comment l’arrivée au pouvoir de


Gbagbo a été accueillie plutôt fraîchement par Chi-
rac. Une attitude que la plupart des journalistes
II. Un coup d’État sponsorisé 83

expliquent par sa fidélité à la mémoire d’Houphouët-


Boigny. Si les ressorts psychologiques jouent de
toute évidence, ce qui importe, c’est avant tout la
préservation de l’ordre françafricain au sein duquel
Gbagbo apparaît comme une menace, dans la mesure
où il n’est pas redevable à la France de son accession
au pouvoir. Une menace sur le plan économique, mais
également sur les plans géopolitique et militaire.
On ne compte plus les déclarations des autorités
françaises successives expliquant l’importance du
continent africain pour permettre à la France d’as-
sumer son « rang » dans le monde. « Le continent
africain est le seul dans lequel la France peut encore
se comporter en grande puissance » et « les plus
hautes autorités françaises l’ont toujours considéré
avec une grande attention, quelle qu’ait été leur
sensibilité politique », résume ainsi Renaud Vignal,
ex-ambassadeur de France en Côte d’Ivoire 79 . Ainsi,
lorsque se joue un bras de fer diplomatique entre la
France et les États-Unis concernant le déclenchement
de la guerre en Irak, le sommet Afrique-France de
 est « utilisé par Paris pour s’affirmer sur la scène
internationale. […] Le président Chirac a fait adopter
par la conférence une déclaration reprenant la thèse
française. […] Dans le bras de fer diplomatique
opposant l’axe Washington-Londres-Madrid à l’axe
Paris-Berlin-Moscou, la France apportait ainsi au
second le renfort d’une cinquantaine d’États (soit plus
d’un quart des pays membres des Nations unies) 80 ».
Or c’est essentiellement la politique militaire de la
France en Afrique qui lui assure une telle influence
84 Un pompier pyromane

et qui justifie au niveau mondial la conservation d’un


poste permanent au sein du conseil de sécurité de
l’ONU, bien plus que la possession de l’arme ato-
mique. Pour la course au leadership au sein de l’Union
européenne, elle lui permet aussi de compenser sa
perte de vitesse économique face à l’Allemagne.
Dans le dispositif qui lui permet de mener régu-
lièrement des interventions en Afrique, la base de
Port-Bouët en Côte d’Ivoire est jugée tout à fait
essentielle par les militaires français, avec son port
en eau profonde stratégiquement situé, son ouverture
sur le golfe de Guinée, ou encore ses infrastructures
aéroportuaires. Après , au moment de la réorga-
nisation du dispositif militaire français en lien avec la
« guerre contre le terrorisme », elle sera même préfé-
rée à la base de Libreville au Gabon pour conserver
un statut de base opérationnelle avancée (BOA) 81 .
Or là encore, l’entourage de Laurent Gbagbo inquiète
les autorités politiques et militaires françaises. « Le
moment venu, le Front populaire ivoirien demandera
une réactualisation des accords liant notre pays à la
France, accords dont résulte la présence de cette base
militaire » qui « aliène la souveraineté nationale »,
déclare ainsi le nouveau ministre de la Défense Lida
Kouassi en novembre , même s’il prend soin
de préciser : « Mais nous n’en sommes pas encore
là 82 . » Si Gbagbo continue de recourir aux services
de la coopération militaire de l’ancienne métropole,
ainsi qu’aux barbouzes issues de l’armée française et
agissant officiellement à titre privé, il s’entoure aussi
II. Un coup d’État sponsorisé 85

par précaution de mercenaires ou d’agents israéliens


pour les questions sécuritaires.
Selon les chercheurs Richard Banegas et René
Otayek, l’arrivée de Gbagbo suscite aussi « des
réactions de méfiance, sinon d’hostilité, dans toutes
les capitales de la sous-région, inquiètes des pos-
sibles appuis que l’ex-opposant d’Houphouët pour-
rait éventuellement offrir à ses anciens camarades
d’opposition 83 » pour déstabiliser les régimes auto-
ritaires soutenus par la France. Là encore, le risque
que l’expérience ivoirienne fasse boule-de-neige au
détriment des intérêts français est redouté. Même si,
on l’a dit, il y a une marge des discours aux actes,
Gbagbo se gardant bien de remettre brutalement en
cause les intérêts français, il est néanmoins jugé
incontrôlable par le locataire de l’Élysée habitué aux
relations paternalistes. « Cela n’a jamais fonctionné
entre Chirac et Gbagbo, car ce dernier lui tient tête
et n’écoute pas ses conseils », résume de manière
significative un diplomate français 84 .
La suite des événements confirmera que se débar-
rasser de Gbagbo par tous les moyens possibles
constituait bien un objectif de la politique africaine
de l’Élysée.
III. La France s’impose
dans la crise ivoirienne

2002-2004

La diplomatie française va bien entendu condamner


officiellement la tentative de putsch, mais les mili-
taires français présents sur place restent l’arme au
pied et ne repoussent pas les assaillants, comme ils
le font traditionnellement pour les régimes amis du
« pré carré ». Gbagbo, qui se trouve en Italie, se voit
d’abord proposer par Chirac de rejoindre la France.
Il refuse, craignant que cette proposition d’exil ne
serve qu’à consacrer le coup d’État, et retourne en
Côte d’Ivoire dès le  septembre. Il appelle à la
télévision à « pourchasser les assaillants ». Selon
Gbagbo, Chirac l’aurait alors de nouveau appelé pour
lui reprocher d’avoir été « trop dur » et lui demander
de se concerter avec Bédié et Ouattara 1 .

(Dés)accords militaires

Un haut responsable du ministère français des


Affaires étrangères le confessera plus tard sous cou-
vert d’anonymat : « Avec huit hélicoptères, l’ar-
mée française aurait pu reprendre sans problème
Bouaké 2 . » Mais les autorités françaises interrogées
88 Un pompier pyromane

excluent immédiatement de prendre part au combat :


« Il s’agit d’une affaire purement intérieure à la Côte
d’Ivoire 3 », justifie Michèle Alliot-Marie, ministre de
la Défense française. Si on en croit les confidences
recueillies par Jean-Christophe Notin I , tel n’était pas
l’avis de certains généraux de l’état-major : « Une ten-
dance y était clairement d’imputer la responsabilité
de la rébellion au Burkina Faso et plus particulière-
ment à son président que certains appelaient le “tueur
malin” 4 . » Quelques jours plus tard, le quai d’Orsay se
défausse à nouveau : « Les interférences extérieures
sont difficiles à apprécier 5 . » Auditionné au Sénat le
 octobre, le ministre des Affaires étrangères, Domi-
nique de Villepin, reconnaît que « des interrogations
se sont fait jour sur d’éventuelles complicités ou
soutiens extérieurs », mais il dédouane le Burkina
Faso qui « n’avait aucun intérêt stratégique à la
déstabilisation de la Côte d’Ivoire 6 ». On en restera
donc au stade des interrogations. Au prix de quelques
acrobaties rhétoriques, la France ne déviera pas de
cette ligne, du moins publiquement.
La reconnaissance de l’implication du Burkina,
réclamée par les autorités ivoiriennes, n’est pas
qu’une question rhétorique : elle détermine la nature
de l’aide militaire que la Côte d’Ivoire est théorique-

I. Le livre de Jean-Christophe Notin, Le Crocodile et le Scorpion, constitue


essentiellement une entreprise de réhabilitation, parfois caricaturale, de
la politique de la France en Côte d’Ivoire. On s’y référera néanmoins
fréquemment en raison du grand nombre de militaires, politiques et
diplomates français impliqués dans la crise ivoirienne auxquels il a eu
accès et dont il a recueilli les commentaires.
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 89

ment en droit de demander à la France en vertu des


accords de défense qui lient les deux pays.

Les accords de défense


Lorsque la France consent à accorder l’indépendance à
ses colonies africaines au début des années 1960, elle
le fait sous réserve que ces dernières contractent un
certain nombre d’accords dits de « coopération », dans
des domaines très variés, notamment dans le domaine
militaire. Le 24 avril 1961, est ainsi signé entre la France
et la Côte d’Ivoire un « accord d’assistance militaire
technique », en vertu duquel la France va former (et en
réalité diriger) la nouvelle armée ivoirienne. Le même jour,
est signé entre la France, la Côte d’Ivoire, le Dahomey
et le Niger un accord quadripartite de défense par
lequel ces pays s’engagent à se prêter « assistance pour
préparer et assurer leur défense » (art. 1). Les trois pays
africains peuvent demander l’aide de la France « dans des
conditions définies par des accords spéciaux » (art. 2). En
théorie, ces accords légitiment une intervention militaire
française en cas d’agression étrangère. En réalité, comme
l’a rappelé l’ancien ministre des Armées Pierre Messmer,
la France est presque toujours intervenue pour s’ingérer
dans des conflits internes 7 . Par ailleurs, beaucoup d’in-
terventions ont eu lieu en l’absence d’accords de défense.
À l’inverse, l’activation de ces accords n’a rien d’automa-
tique : cela reste une question d’appréciation politique à la
discrétion de l’Élysée. En réalité, les interventions militaires
françaises n’ont jamais été dictées par un quelconque
formalisme juridique 8 .

Dans un premier temps, Gbagbo répugne visiblement


à exprimer publiquement sa demande d’un soutien
90 Un pompier pyromane

militaire. Le  septembre, Le Monde confirme pour-


tant que l’application des accords de défense a été
demandée mais que « Paris n’a cependant pas donné
suite à la requête du président ivoirien, avec lequel
les relations seraient devenues “assez difficiles” 9 ».

Des clauses secrètes obsolètes ?

Le général Bentégeat, chef d’état-major des armées,


justifie également le refus d’activer les accords de
défense par l’absence d’« agression extérieure ».
Même si, précise-t-il, « certains accords de défense
passés par la France comportent des clauses secrètes
prévoyant des cas d’intervention plus larges 10 ». Les
clauses secrètes auxquelles le général fait référence
sont contenues dans une « convention relative au
maintien de l’ordre » signée le  février , qui
permet à la France d’intervenir même en cas de
trouble intérieur menaçant le régime en place, comme
ce fut par exemple le cas au Gabon en . Selon
le député Jean-Louis Destans, il existerait même avec
la Côte d’Ivoire « deux autres accords, actuellement
classifiés dont ni le contenu, ni l’intitulé ne peuvent
être cités 11 ».
Pour justifier le refus d’une intervention, les mili-
taires français ont en outre argué du caractère obso-
lète et anachronique de ces clauses secrètes. C’est
déjà ce qu’il s’était passé en , au moment du
renversement de Bédié, note le député Cazeneuve
dans un rapport. Mais, rappelle-t-il, « s’il est vrai
qu’un accord peut “vieillir” […] juridiquement, un
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 91

accord international ne devient caduc que lorsqu’il a


été dénoncé, qu’il a été révisé, ou que la période pour
laquelle il a été conclu a expiré ». Il en conclut que
vraisemblablement cette argumentation « dissimule
la vérité finale des motifs de la non-intervention
française » 12 . Cette remarque reste valable en ,
puisque les accords de défense ne seront renégo-
ciés que sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Les
accords de défense continueront d’ailleurs d’être
invoqués ultérieurement, comme en Centrafrique
entre  à , lorsque le régime de François
Bozizé sera aux prises avec diverses rébellions.
Il faut en revanche considérer la contrepartie de
la protection que la France offre à certains régimes :
l’accord de défense ivoirien était en effet assorti,
comme dans d’autres pays, d’une annexe à caractère
économique : il s’agit d’une clause qui réserve à la
France la priorité pour l’acquisition des « matières
premières et produits stratégiques », et à l’inverse
prévoit que les pays africains « s’approvisionnent par
priorité auprès d’elle 13 ». Ces dispositions se sont
appliquées dans la réalité à l’ensemble des intérêts
(quasi) monopolistiques hérités de la période colo-
niale. Elles constituent l’incarnation du pacte néoco-
lonial : droit de pillage en échange d’une assurance
vie pour chef d’État, en quelque sorte. Considérant
que le régime Gbagbo avait violé ce pacte en mena-
çant les intérêts français, il était logique que la France
refuse de lui porter secours, voire cherche à lui nuire.
92 Un pompier pyromane

Manœuvres diplomatiques
françafricaines

Le  septembre , le Premier ministre ivoirien,


Pascal Affi N’Guessan, implore cette fois publique-
ment sur RFI « un appui logistique » : « Il nous faut
un minimum de précautions pour ne pas envoyer
à l’abattoir les soldats ivoiriens 14 . » Dans le même
temps, certains conseillers ivoiriens accusent publi-
quement la France de jouer double jeu, tandis que
la presse pro-gouvernementale se déchaîne contre la
« trahison » de la France. Des manifestations rassem-
blant plusieurs milliers de personnes sont organisées
devant l’ambassade de France et la base militaire.
La présence de plusieurs milliers d’expatriés français
constitue également un moyen de pression qui sera
activé à plusieurs reprises.
Les officiels français se déclarent alors « clairement
décidés à soutenir et à défendre l’unité et la souve-
raineté de la Côte d’Ivoire 15 » et le porte-parole du
ministère de la Défense finit par annoncer un soutien
militaire. Mais celui-ci reste minimal et ne s’applique
que dans les domaines de la « mobilité » (transports
terrestres), des « transmissions » (radio et systèmes
de communication) et du « soutien alimentaire ».
« Mais surtout pas d’armes », résume La Croix 16 .
Cette décision survient aussi alors que les États-
Unis s’étaient déclarés prêts à faire intervenir leurs
forces spéciales pour évacuer leurs ressortissants,
ce qui constitue une première dans le « pré carré »
français. « Une petite guéguerre d’influence entre
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 93

Paris et Washington a bel et bien commencé », estime


Le Figaro 17 .
Les autorités françaises affirment soutenir les auto-
rités « légitimes », tout en respectant un principe
de « neutralité » entre l’État de Côte d’Ivoire et la
rébellion. Dès les premières heures elles appellent,
bientôt suivies par l’UE, à régler le problème par
la négociation plutôt que par la force. Une ligne de
conduite et un souci de non-ingérence qui pour-
raient paraître louables, s’ils ne constituaient pas
une étrange exception dans la manière de régler les
conflits dans le « pré carré ».
Dans le même temps, les dirigeants africains les
plus proches du pouvoir chiraquien se mobilisent :
Omar Bongo, le dictateur gabonais, annonce la tenue
d’un « mini-sommet », en présence de quelques chefs
d’État africains et de Villepin. Cette réunion n’aura
finalement pas lieu, Gbagbo refusant de se laisser
piéger dans un conclave où il n’y a que des diri-
geants alliés de la France. Il accepte en revanche
un sommet extraordinaire de la Cédéao, la Commu-
nauté économique des États d’Afrique de l’Ouest,
dont les membres ne sont pas tous francophones et
où il espère trouver davantage de soutien. D’ici là,
les pressions se multiplient sur le pouvoir ivoirien
sommé « d’adopter une attitude conciliante vis-à-vis
des mutins 18 ».
94 Un pompier pyromane

Le déclenchement de l’opération Licorne

Sur le plan militaire, la France ne reste pourtant pas


inactive. Des soldats sont déployés dès le  sep-
tembre dans le cadre de l’opération Licorne, officielle-
ment (et de manière assez habituelle) pour assurer la
sécurité des ressortissants français (et non en raison
de l’existence d’un accord de défense que la France
a refusé d’activer, comme le prétendent certaines
publications officielles 19 ).
Les militaires français commencent par occuper
l’aéroport de Yamoussoukro, la capitale administra-
tive, et se déploient progressivement dans la zone.
Le , ils entrent à Bouaké pour procéder à l’exfiltra-
tion des expatriés. « Trois jours plus tard, la ville est
rendue aux rebelles », constate L’Humanité 20 . L’ar-
mée française établit une ligne de démarcation, qui
leur interdit en revanche de reprendre leur offensive
en direction d’Abidjan.
Les jours suivants, les militaires français conti-
nuent de se déployer discrètement d’est en ouest,
« comme pour établir un “cordon sanitaire” », note
l’AFP 21 . La France justifie toujours ces mouvements
par la seule sécurisation des ressortissants étrangers
et se défend d’abord de vouloir jouer le rôle d’une
force d’interposition. C’est pourtant exactement ce
qu’elle commence à faire. Un « état-major tactique »
est dépêché sur place, commandé par le général Beth.
Faute d’obtenir un soutien militaire français suf-
fisant, Gbagbo se tourne vers le Nigeria. Le  sep-
tembre, le vice-ministre des Affaires étrangères nigé-
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 95

rian, Dubem Onyia, annonce que des troupes nigé-


rianes sont prêtes à intervenir en Côte d’Ivoire dans le
cadre de l’Ecomog, la force multilatérale de la Cédéao.
La veille, trois avions de combat de type Alphajet sont
arrivés à Abidjan.
À Paris, face à la possible arrivée « d’une force
ouest-africaine qui se porterait au secours du pouvoir
ivoirien, on ne cachait pas l’inquiétude », rapporte
Le Monde, officiellement par crainte d’une « régio-
nalisation du conflit 22 ». Selon la journaliste belge
Colette Braeckman, la France a alors « dissuadé le
Nigeria de se porter au secours de M. Gbagbo et
interdit à l’Angola de faire entrer en action ses avions
de chasse (d’origine française) 23 ». Un diplomate
français a relaté le séjour de Dominique de Villepin
au Quai d’Orsay, sous le pseudonyme de Jean Saint-
Iran. Selon lui, c’est pour prendre « le contrôle de la
situation avant la réunion de la Cédéao, prévue pour
le  septembre » et éviter une ingérence anglophone
dans le conflit, que « l’armée française s’installe sur
une ligne est-ouest qui coupe la Côte d’Ivoire en deux.
Au Nord, les rebelles, au Sud, Abidjan et la Côte
d’Ivoire officielle » 24 .

Sommet africain, interposition française

Avant même la tenue du sommet de la Cédéao à


Accra au Ghana, le président du Sénégal Abdoulaye
Wade, qui assure alors la présidence de l’organisation
sous-régionale, en annonce les conclusions : l’objectif
est de « mettre sur pied […] une force de paix de
96 Un pompier pyromane

 à  soldats avec l’assistance logistique de


la France 25 » mais il ne s’agira pas d’une opération
destinée « à réduire les mutins 26 ». À la clôture du
sommet de la Cédéao, le  septembre, le président
ivoirien affiche sa satisfaction car « il y a eu, du
point de vue du droit, la définition que ce n’était
pas une mutinerie mais bel et bien une rébellion 27 ».
Toussaint Alain, le conseiller du président, est plus
circonspect : « L’idée d’une force d’interposition
consacrerait la partition de fait du pays 28 . »
Un Comité de médiation envoyée par la Cédéao
arrive en Côte d’Ivoire dès le  septembre. Sa
première version d’un accord de paix exige le réta-
blissement de l’autorité du gouvernement sur tout le
territoire et le casernement des rebelles, qui refusent.
La deuxième version, expurgée de ces exigences, est
rejetée par Gbagbo, qui froisse la susceptibilité de
certains des médiateurs.
De son côté, la France s’appuie sur les conclusions
du sommet d’Accra pour réitérer ses appels à la négo-
ciation et légitimer le maintien de ses troupes. À cette
date en effet, la force Licorne ne bénéficie d’aucun
mandat de l’ONU et le prétexte de la sécurisation
des ressortissants ne peut suffire à justifier un dispo-
sitif qui a visiblement vocation à perdurer. Il s’agit
« désormais de soutenir le processus de médiation
et la force de paix africaine », explique le porte-
parole du ministère de la Défense 29 . Périodiquement
annoncé puis repoussé, le déploiement de cette force
africaine ne verra pas le jour avant plusieurs mois.
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 97

Après avoir provoqué la colère des autorités ivoi-


riennes en refusant d’appliquer les accords de défense
et en laissant la rébellion s’installer au Nord du
pays, l’interposition française va mécontenter les
rebelles qui se voient interdire de progresser au
sud et qui essuient même des bombardements. Les
militaires français confessent dans le même temps
n’avoir aucun mandat pour s’opposer aux tentatives
de reconquête des forces loyalistes.
Mais la diplomatie française se fait plus directive,
voire plus menaçante : « La France demande au
président de la Côte d’Ivoire d’avancer dans la seule
voie possible, qui est celle de la réconciliation, exige
Villepin le  octobre. Nous ne cautionnerons pas et
nous ne participerons pas à une action qui n’irait pas
dans le sens que nous souhaitons 30 . »

Un régime en sursis ?

L’accalmie pendant la médiation menée sous l’égide


de la Cédéao est mise à profit par les deux camps – il
s’agira d’une constante pendant toute la durée de la
crise – pour opérer des mouvements de troupes et se
réarmer en vue des prochains affrontements.
Côté loyaliste, on estime qu’un cessez-le-feu
immédiat reviendrait à reconnaître la légitimité des
rebelles et à cautionner la partition du pays. L’exi-
gence d’une victoire militaire, même partielle, appa-
raît comme une condition de survie pour le régime
Gbagbo. « La population ne l’aurait pas accepté ! »,
assure Mamadou Koulibaly 31 . Le président ivoirien
98 Un pompier pyromane

ne risque pas seulement de perdre le soutien de


son camp politique, mais également celui de son
armée. Comme le rapporte La Lere du continent : « Si
Laurent Gbagbo et, surtout, Lida Kouassi n’arrivent
pas à reprendre les villes du Nord, c’est plus un
coup d’État d’un général en fonction qui les guette
que l’arrivée des mutins à Abidjan 32 . » À l’époque,
les médias français et ivoiriens bruissent en effet
de diverses rumeurs de coup d’État ou de scénarios
avalisés par l’Élysée pour remplacer Gbagbo. La très
informée Lere du continent signale par exemple que
l’arrivée au pouvoir du général Mathias Doué, en
tandem avec un civil, serait vue d’un bon œil « à Paris
dans certains cercles du pouvoir 33 ».
Faute de pouvoir compter sur une riposte française,
Gbagbo cherche à réarmer ses troupes, dont les
arsenaux ont été pillés. Il essaie notamment d’obtenir
des moyens aériens mais il se heurte à « un embargo
de fait » auprès des entreprises européennes, même
pour des commandes passées avant la crise 34 . Il
fait alors appel à des intermédiaires privés pour
obtenir des armes chinoises, russes ou d’autres pays
de l’Est. Sans attendre, une tentative de reconquête
de Bouaké est lancée le  octobre. Annoncée à la
population plusieurs jours auparavant par le ministre
de la Défense, qui accusait les opérations d’évacua-
tions des ressortissants étrangers d’empêcher son
déclenchement, l’offensive se solde par un échec.
Incapable de conserver le contrôle de la ville, les
forces loyalistes doivent se replier.
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 99

Le ballet des négociations diplomatiques reprend


alors. Épaulées par l’Angola, les forces loyalistes par-
viennent le  octobre à reprendre la ville stratégique
de Daloa, porte d’entrée de la région cacaoyère à
l’ouest. Certains journalistes voient dans cette aide
angolaise un rééquilibrage du rapport de force entre
les belligérants qui « s’est vraisemblablement fait
avec la bénédiction de Paris et de Washington 35 ».
L’Angola a également des intérêts propres à soutenir
Gbagbo, qui a mis fin au soutien ivoirien à la rébel-
lion de l’Unita, avec laquelle Compaoré continue à
l’inverse son commerce d’armes et de diamants, selon
différents rapports de l’ONU 36 .
Le lendemain,  octobre, le médiateur sénégalais
Abdoulaye Wade finit par obtenir la signature des
rebelles. Gbagbo, qui refuse d’être mis sur le même
plan, s’engage à respecter le cessez-le-feu sans le
signer formellement. Les autorités françaises l’au-
raient menacé de tarir le maigre soutien logistique
dont bénéficiaient les Forces armées nationales de
Côte d’Ivoire (Fanci) tandis que la diplomatie états-
unienne évoque l’envoi de « signaux clairs » au
président ivoirien 37 .
L’arrêt des hostilités et le maintien des belligé-
rants le long d’une « ligne de non-franchissement »
doivent permettre l’ouverture de pourparlers, tou-
jours sous l’égide de la Cédéao. C’est le dictateur
togolais Gnassingbé Eyadéma qui obtient cette fois
le rôle de médiateur en chef. Il y voit l’occasion de
faire bonne figure sur la scène internationale et de
faire oublier la répression intérieure. À l’occasion
100 Un pompier pyromane

de la préparation des négociations qui s’ouvriront à


Lomé le  octobre, on découvre le visage politique
de la rébellion militaire : Guillaume Soro fait son
apparition en tant que secrétaire général du MPCI. Il
est secondé par Louis-André Dacoury-Tabley, ancien
compagnon de route de Laurent Gbagbo, proche de
Compaoré.

Tensions franco-ivoiriennes

Le  septembre, le Quai d’Orsay annonce un nou-


veau mandat pour la force Licorne : elle assurera
« la sécurisation du cessez-le-feu » pour une période
n’excédant pas « une à deux semaines » 38 , en atten-
dant le déploiement de la force africaine dont tout
le monde sait pourtant qu’elle reste à cette heure
très hypothétique. Officiellement, le rôle de « force-
tampon » des Français sera exercé à la demande du
président Gbagbo. Une version qui lui permet, au
moins verbalement, d’affirmer sa souveraineté quant
à la présence de troupes étrangères sur son sol.
Mais, après l’échec de l’offensive sur Bouaké, les
relations entre les autorités ivoiriennes et françaises
sont au plus bas. Le quotidien d’État Fraternité matin
dénonce les « interférences » de Villepin dans « la
politique intérieure de notre pays » et le rôle de
« complice actif ou passif » de la France à l’égard
des rebelles 39 . En réponse, l’ambassadeur de France,
Renaud Vignal, fustige l’« hystérie nationaliste » des
médias ivoiriens 40 .
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 101

Le  octobre, les partisans du chef de l’État


ivoirien organisent une marche contre le soutien de
la France à Ouattara, dont les autorités françaises
négocient discrètement l’extradition. Devant la base
militaire française, la foule est repoussée par des gre-
nades assourdissantes, des bombes lacrymogènes et
des lances à eau. Des expatriés français sont agressés.
Le même jour, à la suite des États-Unis, l’ONU décide
l’évacuation de son personnel non essentiel.
En effet, si les négociations se poursuivent, la
course à l’armement aussi. Fin octobre, les militaires
ivoiriens finissent par obtenir des hélicoptères de
combat, tandis que la rébellion reçoit « de nou-
velles pièces d’artillerie, notamment de DCA (défense
contre aviation) 41 ». Pour pallier les insuffisances de
son armée – mal formée, peu motivée et minée par
les rivalités –, Gbagbo recrute aussi quelques dizaines
de mercenaires, principalement sud-africains mais
également français, sous la direction de Dominique
Malacrino, bras droit de Bob Denard 42 . Feignant de
découvrir leur présence 43 , Villepin annonce vouloir
ressortir des cartons un projet de loi contre le mer-
cenariat, élaboré puis enterré par le précédent gou-
vernement socialiste. « Paris ne tolère pas ce genre
de pratiques », affirme-t-il 44 . L’année précédente, des
chiens de guerre avaient pourtant été envoyés au
Congo Brazzaville pour aider le dictateur et ami de
Chirac Sassou Nguesso à reconquérir son trône, dans
le cadre de l’opération secrète « Hadès » 45 .
102 Un pompier pyromane

La France reprend la main

Pendant trois semaines, les négociations au Togo


piétinent. Les rebelles refusent d’entendre parler de
désarmement avant de nouvelles élections, tandis
que Gbagbo en fait un préalable à tout règlement
pacifique. Différents événements perturbent la négo-
ciation ou sont utilisés comme prétextes pour la faire
durer.
À la mi-novembre, le président sénégalais critique
publiquement la médiation menée par son homo-
logue togolais à l’issue d’un entretien avec Chirac 46 .
Dans la foulée, la France annonce qu’elle dépêche un
« observateur » aux négociations : Xavier Dutheil de
la Rochère, ancien ambassadeur de France en Côte
d’Ivoire. Mais ce dernier n’est pas sur la longueur
d’onde souhaitée : dans ses comptes rendus confiden-
tiels, il dénonce le rôle du « président Blaise Com-
paoré, qui veut mettre “l’un de ses frères” au pouvoir
à Abidjan, à savoir Alassane Dramane Ouattara ! »,
rapporte La Lere du continent 47 .
Parallèlement à cette tentative de reprise en main
diplomatique, des plans de sortie de crise com-
mencent à fuiter dans la presse. On prépare visible-
ment les esprits au scénario qui sera imposé par la
France quelques semaines plus tard. On parle d’« un
“forum politique”, peut-être à Dakar ou à Paris 48 ».
Fin novembre, Villepin engage une tournée afri-
caine de trois jours pour rencontrer différents chefs
d’État, accompagné du nouveau conseiller pour
l’Afrique de l’Élysée, Michel de Bonnecorse. Après
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 103

s’être entretenu avec le président togolais et avoir


« sermonné les délégations du gouvernement et
des rebelles 49 », Villepin s’est engagé à réconcilier
Gbagbo et Compaoré. À l’occasion de cette visite,
il obtient aussi l’exfiltration de Ouattara. Enfin, en
gage de bonne volonté, Villepin annonce le rappel
de l’ambassadeur de France, Renaud Vignal, devenu
la bête noire de la presse ivoirienne, et qui sera
aussitôt remplacé. La presse française salue un suc-
cès diplomatique, mais la rencontre entre Gbagbo
et Compaoré quelques jours plus tard ne donnera
rien, tandis que sur le plan militaire, la situation se
dégrade.

De nouvelles rébellions ?

Alors que le ministre français achève sa tournée au


Sénégal et au Gabon, le lieutenant-colonel Jules Yao-
Yao, porte-parole des Fanci, annonce que l’armée
a mené, sans autorisation du gouvernement, une
attaque sur la ville de Vavoua en réponse à des provo-
cations rebelles. En France, le ministère de la Défense
regrette un « incident fâcheux », mais « localisé 50 »
qui ne remet pas en cause le cessez-le-feu, tandis que
Villepin appelle Gbagbo pour le mettre en garde et
exiger que « ces événements restent circonscrits 51 ».
Dans le même temps, deux nouveaux mouvements
rebelles font leur apparition à l’extrême ouest du
pays, à la frontière du Liberia, et prennent possession
de la ville de Danane. Ils affirment vouloir venger
la mort du général Guéï et refuser la trêve et les
104 Un pompier pyromane

négociations avec le camp loyaliste. Le Mouvement


pour la justice et la paix (MJP) s’attaque ensuite à
la capitale régionale, Man, tandis que le Mouvement
patriotique ivoirien du grand ouest (MPIGO) entame
une descente vers le sud. C’est l’armée française qui
reprend possession militairement de l’aérodrome de
Man 52 .
Les dirigeants du MPCI, qui ont accepté l’accord
de cessez-le-feu, réfutent tout lien avec les deux nou-
veaux mouvements. En réalité, il s’agit d’une attaque
concertée, organisée depuis le Liberia, qui permet
au MPCI de poursuivre la guerre par procuration.
Les envoyés spéciaux de la presse française ne sont
d’ailleurs pas dupes des liens manifestes entre les
trois mouvements 53 .
Quelques mois plus tard, un rapport de l’ONG Glo-
bal Witness apporte une lumière crue sur la genèse
de ces deux mouvements 54 . De manière détaillée,
l’enquête montre comment le MPIGO et le MJP ont
été organisés, entraînés et armés au Liberia sous
la supervision directe du dictateur Charles Taylor.
Pour mémoire, ce dernier, aidé par Kadhafi en Libye,
Compaoré au Burkina et Houphouët en Côte d’Ivoire,
a mis son pays à feu et à sang pour conquérir le
pouvoir à partir de . Deux ans plus tard, il lance
une filiale, le Front révolutionnaire uni (RUF) de
Foday Sankoh, à l’assaut de la Sierra Leone, dans
un déchaînement de violences et de terreur inouï.
Outre son alliance avec Compaoré, Taylor a un intérêt
propre à la déstabilisation de la Côte d’Ivoire : menacé
par des mouvements rebelles libériens, mais aussi
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 105

par le tribunal spécial créé par l’ONU pour juger


les crimes commis en Sierra Leone, Taylor tente de
rallumer les conflits régionaux en même temps qu’il
veut se ménager une zone de replis en Côte d’Ivoire.
Par ailleurs, alors qu’Houphouët et ses successeurs
ont soutenu Taylor, Gbagbo soutient financièrement
ses opposants depuis .
En dépit des liens étroits du MPCI avec le MJP et
le MPIGO, l’implication décisive du Liberia, notam-
ment par le nombre de combattants fournis, pourrait
légitimement être considérée comme une nouvelle
agression étrangère. Mais on apprendra quelques
jours plus tard par Le Figaro, que c’est par « soucis
“d’apaisement” » que « la France s’est gardée de
dénoncer la collusion entre le MPCI et le MJP 55 ».
Pour le porte-parole de l’état-major des armées fran-
çaises, cette nouvelle rébellion n’a rien à voir avec
la précédente, ni avec une quelconque ingérence :
« Pour nous, c’est clairement un soulèvement régio-
nal interne à la Côte d’Ivoire. Nous n’avons pas vu ou
rencontré d’éléments libériens 56 . » Il faudra attendre
le  décembre pour que Paris dénonce, sans nommer
quiconque, « toute ingérence ou interférence exté-
rieure 57 ». Cette déclaration vague est suivie d’une
mise en garde tout aussi floue de Villepin contre
« les ingérences extérieures, c’est-à-dire toute action
menée à partir des États voisins, livraisons d’armes,
soutien en hommes 58 ». Plus que le Liberia, c’était
peut-être le Burkina qui était visé. En off, Villepin
fait savoir à des journalistes qu’il a fait passer « des
messages extrêmement clairs 59 » à Compaoré. Il est
106 Un pompier pyromane

vraisemblable qu’à l’heure où la priorité de la France


est la réussite du sommet qu’elle veut organiser à
Paris, ce dernier ait reçu pour consigne de mettre la
pédale douce dans son soutien militaire aux rebelles.

Vers les négociations de Marcoussis

Mais côté gouvernemental aussi, la trêve n’est guère


qu’une vue de l’esprit. Depuis qu’elle a acquis des
hélicoptères de combat, l’armée ivoirienne entend
bien s’en servir. Le  décembre, le MPCI dénonce ainsi
des bombardements sur le village de Pélézi, près de
Vavoua. Dans une ultime tentative pour déborder la
ligne de cessez-le-feu, le MPCI se heurte aux forces
françaises. « Il s’agit d’un incident localisé, qui a
été réglé. Tout est rentré dans l’ordre », minimise le
porte-parole des militaires français 60 .
« Nous ne pouvons pas exclure de nous engager
à Man aux côtés du MPIGO et du MJP », menace
Guillaume Soro 61 . Le soutien militaire est en réalité
déjà effectif dans la bataille qui oppose rebelles
et forces loyalistes pour le contrôle de la ville.
À Abidjan, les autorités décrètent une « mobilisation
générale » de la jeunesse, au cours de laquelle des
milliers de jeunes « patriotes » se présentent dans les
casernes pour s’enrôler. En cette fin d’année ,
un rapport d’Amnesty International tire la sonnette
d’alarme : « Les risques d’une conflagration dans
tout le pays n’ont jamais été aussi grands avec pour
conséquences l’implosion du pays et des exactions
massives à l’encontre de la population civile 62 . »
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 107

Mi-décembre, « doutant de la “pression des pairs


africains” sur Laurent Gbagbo dont elle voulait faire
le vecteur de son influence 63 », la France avance
à nouveau l’idée d’une réunion à Paris, incluant
les rebelles. Pour ménager les susceptibilités des
médiateurs qui se trouveraient ainsi dessaisis, Paris
propose d’organiser à la suite un sommet où seraient
conviés les chefs d’États africains. Reste à convaincre
ou contraindre tous les acteurs du conflit.
Soro qui ne décolère pas et multiplie les déclara-
tions hostiles contre la France après chaque tentative
avortée pour déborder le dispositif d’interposition,
est d’abord réticent. Mais il se range rapidement à
l’avis de Louis Dacoury-Tabley, favorable à l’initia-
tive française. Pour le MJP et le MPIGO, qui viennent
de relancer la guerre, il n’est pas question de négocier
immédiatement. À chaque tentative pour franchir la
ligne de cessez-le-feu, ils se heurtent aux forces fran-
çaises. « Les rebelles sont vraiment cons. Ils devraient
avoir compris depuis la dernière fois. Trois obus, trois
pick-up et leurs hommes à bord ! Et ils persistent à
monter à l’assaut », commente un officier français 64 .
C’est que l’enjeu est de taille : il s’agit d’ouvrir la
route vers le port de San Pedro, par lequel transite
la moitié des exportations ivoiriennes de cacao, soit le
cinquième de la production mondiale, et d’en prendre
le contrôle avant l’ouverture des négociations de paix
à Paris. De plus, c’est une voie pour le ravitaillement
en armes et en munitions. Fin décembre, les militaires
français, pas rancuniers, croient en finir avec ces
attaques à répétition après une rencontre avec Félix
108 Un pompier pyromane

Doh, le chef du MPIGO, qui leur présente ses excuses.


Mais le harcèlement des positions françaises ne cesse
pas.
Dans cette situation, la France renforce son dispo-
sitif militaire. Après l’avoir « discrètement augmenté
à plus de  hommes 65 » début décembre, on
achemine à nouveau plusieurs centaines d’hommes,
notamment les paras de la Légion étrangère, et
du matériel militaire : « des blindés légers, des
hélicoptères et même de l’artillerie, sous la forme
de mortiers lourds de  mm. Une puissance de
feu considérable pour le théâtre africain », com-
mente Libération 66 . « Toutes les forces qui voudraient
remettre en cause le cessez-le-feu se heurteraient
à nous », assure le porte-parole du ministère de la
Défense 67 . Le général Bentégeat signale toutefois ne
pas vouloir interférer dans les affrontements contre
le MPIGO et le MJP, puisque ces derniers n’ont rien
signé.
Mais ni Gbagbo ni la hiérarchie militaire ivoirienne
n’entendent renoncer à la reconquête du nord du
pays. Les violations du cessez-le-feu vont donc se
répéter de part et d’autre. En dépit des déclarations
martiales des jours précédents, les forces françaises
ne disposent d’aucun mandat de l’ONU pour imposer
une trêve par la force et ne peuvent se permettre
de tirer sur les hélicoptères loyalistes, à moins d’ap-
paraître comme partie prenante du conflit. De tous,
Gbagbo est celui qui paraît le plus réticent au sommet
prévu par la France. À juste titre, il craint d’y perdre
son pouvoir, soit que son absence n’ouvre la porte à
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 109

un coup d’État, soit que les négociations imposées par


la France n’aboutissent à le priver de ses prérogatives,
ce qui est effectivement le scénario prévu par les
autorités françaises, comme on le verra I . Pour le
contraindre à s’inscrire dans la voie des négociations,
les autorités françaises vont alors instrumentaliser
les exactions commises par les forces de défense et
de sécurité ivoiriennes et le menacer de poursuites
devant la Cour pénale internationale.

Exactions ivoiriennes
et menaces françaises

Après l’échec du coup d’État du  septembre ,


Gbagbo a ordonné la destruction des bidonvilles
entourant les camps militaires, où s’étaient cachés les
rebelles, et des milliers d’étrangers sont jetés à la rue
sans ménagement. Des exactions sont commises et
encouragées par les diatribes de certains journalistes
qui nourrissent l’amalgame entre la politique de
Compaoré et la présence des burkinabés sur le sol
ivoirien. Le  octobre, Villepin s’était publiquement
déclaré « inquiet » du danger de dérives xénophobes
(que la France n’avait jamais dénoncées sous la
présidence de Bédié, pourtant inventeur de l’ivoirité
comme idéologie officielle). Sous la pression interna-
tionale, Gbagbo mettra un terme à ces destructions
et se fendra d’une déclaration à la télévision pour

I. Lire infra, p. 118.


110 Un pompier pyromane

exhorter ses concitoyens à « ne pas se tromper de


combat 68 ».
En décembre, un rapport d’Amnesty rapporte que,
dans les villes reconquises par les forces loyalistes,
sont commises des « exécutions extrajudiciaires de
grande ampleur contre des personnes civiles soup-
çonnées de soutenir le MPCI ou prises pour cibles
en raison de leur origine ethnique ou étrangère 69 ».
Le constat sera plus tard confirmé par un rapport de
l’ONG Human Rights Watch (HRW) 70 . Des dizaines
de personnes sont ainsi assassinées à Daloa après
le  octobre, certaines sur la base de listes manus-
crites élaborées avec la complicité de la population
locale. À l’époque, l’armée française avait promis
d’enquêter mais semblait plutôt vouloir fermer les
yeux. « Je suis allé à Daloa, j’ai mangé dans un maquis
[restaurant populaire, ndlr ], je n’ai rien vu 71 », affir-
mait ainsi le porte-parole de l’opération Licorne.
Le  décembre, les militaires français découvraient
un charnier à Monoko-Zohi, commis par les forces
loyalistes. Mais le général Emmanuel Beth avait alors
estimé qu’il était « très difficile » de préciser s’il
s’agissait d’« exactions ou de combat » 72 .
Le ton change à partir  décembre, tandis que
la diplomatie française avance ses pions pour un
sommet à Paris. Elle exige cette fois que la lumière
soit faite sur la découverte du charnier de Monoko-
Zohi et saisit le Conseil de sécurité de l’ONU pour
que soit mise sur pied une mission d’enquête. À cette
date, la Côte d’Ivoire a signé le statut de la Cour
pénale internationale, mais ne l’a pas ratifié. La
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 111

CPI n’a donc pas compétence pour juger les crimes


commis, sauf si elle est saisie par le Conseil de
sécurité de l’ONU, où la France dispose d’un siège
permanent. Le , Villepin dénonce « “les escadrons
de la mort” qui peuvent exister en Côte d’Ivoire », en
référence aux assassinats d’opposants et d’étrangers
mystérieusement commis I .
L’indignation des autorités françaises et les réfé-
rences à la justice internationale peuvent sembler
légitimes au vu des crimes commis. Mais une fois
encore, c’est une diplomatie à géométrie variable.
Dans le même temps par exemple, les exactions
commises par les rebelles, qui n’ont rien à envier sur
ce point aux forces loyalistes, ne sont pas dénoncées,
même quand commencent à filtrer des informations
sur le massacre d’une centaine de gendarmes loya-
listes et de leurs familles à Bouaké. Et Charles Taylor
dont les crimes épouvantables sont connus et qui a
été lâché par les États-Unis, continue d’être considéré
comme un allié par la France, qui s’est opposée, avec
la Chine, au vote de sanctions à l’ONU jusqu’en
mai . De la même manière, lorsque les relations
diplomatiques franco-ivoiriennes se réchaufferont
provisoirement II , les menaces de poursuites contre
le président ivoirien seront oubliées, confirmant
qu’elles avaient surtout un rôle de pression politique
et ne traduisaient aucune volonté sérieuse de lutter
contre l’impunité.

I. Concernant les exactions de part et d’autre, lire infra, p. 141 et 148.


II. Lire infra, p. 167.
112 Un pompier pyromane

À Noël, Gbagbo propose un plan alternatif de sortie


de crise : formation d’un nouveau gouvernement
de rassemblement, référendum sur les conditions
d’éligibilité, sur le code foncier rural et la nationalité.
Il propose aussi « un projet de loi contre le racisme,
la xénophobie et le tribalisme », la « suppression de
la carte de séjour 73 » et le passage du droit du sang
au droit du sol. Au cours de ses vœux de Nouvel
An, il rend un hommage appuyé au président Chirac
et à l’action de la force Licorne qui a évité « une
guerre généralisée ». Il se déclare enfin « favorable à
l’initiative diplomatique annoncée par la France 74 ».
Ces déclarations n’empêchent pas ses hélicoptères
de continuer à pilonner la zone rebelle, provoquant de
nouvelles victimes civiles fin décembre à Menakro.

Retour de Villepin

Ce dernier bombardement est jugé « inadmissible »


même si le général Beth confirme que les forces de
Gbagbo répliquaient à une provocation du MPCI 75 . Si
l’on en croit le témoignage du diplomate « Jean Saint-
Iran », les autorités françaises s’inquiètent surtout
de la réussite du sommet annoncé : « Chirac est
alors en pleine tourmente irakienne et il ne veut pas
que la situation ivoirienne perturbe sa manœuvre
onusienne sur l’Irak 76 . » Villepin annonce aussitôt
son retour en Côte d’Ivoire pour obtenir des « expli-
cations ». On promet « un “durcissement de langage”,
voire une “sévérité accrue à l’égard de Laurent
Gbagbo” 77 ». Le Quai d’Orsay signale également que
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 113

Villepin rencontrera officiellement les dirigeants de


la rébellion.
L’entretien entre Villepin et Gbagbo est houleux.
Gbagbo tente, sans succès, d’obtenir l’annulation de
la rencontre prévue avec les rebelles, qui leur conère
symboliquement une légitimité égale à la sienne. À la
sortie de la résidence présidentielle, le chef de la
diplomatie française est accueilli par un groupe de
« patriotes » ivoiriens qui bloquent son véhicule et
le prennent à partie. Il ne sera libéré qu’une heure
plus tard par le président ivoirien. Lors d’un second
entretien le soir, Villepin réitère ses menaces de faire
traduire Gbagbo devant la CPI 78 .
Le ministre français obtient du président ivoirien
la promesse de renvoyer tous les mercenaires étran-
gers et d’immobiliser ses hélicoptères de combat. Il
annonce par ailleurs la date du sommet organisé par
la France : ce sera le  janvier.
Le lendemain, Villepin s’envole vers Bouaké, capi-
tale de la zone contrôlée par les rebelles. Pendant
deux heures, selon la version transmise aux médias
français, il « s’est employé à les persuader qu’il leur
fallait acquérir une stature politique s’ils voulaient
obtenir une légitimité internationale 79 » car ils ne
pourraient pas conserver un pouvoir acquis par les
armes. Une fois la délégation française repartie, « les
chefs du MPCI affichaient un sourire rayonnant »,
selon Libération 80 . Visiblement, la diplomatie fran-
çaise venait de leur faire miroiter un scénario de
partage du pouvoir s’ils acceptaient de se muer en
114 Un pompier pyromane

force politique et de ne plus exiger la démission de


Gbagbo en préalable des négociations.
Quant au MJP et au MPIGO, officiellement invi-
tés à rencontrer le ministre français, ils n’auraient
finalement pas réussi à être présents à l’heure. En
réalité, en accord avec le MPCI, ils n’entendent pas
se lier les mains, ce qui n’empêche pas Félix Doh
de déclarer à la presse qu’il se rendra à Paris s’il
est « officiellement invité 81 ». Villepin s’en félicite,
mais au même moment, deux groupes du MPIGO
attaquent à nouveau des postes français à coups de
mortier.
Les Français répliquent en tirant  obus en deux
heures. Mais à Paris, on s’efforce de minimiser la
portée de cet « incident isolé 82 » qui a pourtant fait
 blessés parmi les soldats français et  morts parmi
les rebelles. Alors que l’attaque a été revendiquée
par la hiérarchie des rebelles avant qu’on parle
« d’éléments incontrôlés », la ministre de la Défense,
Michèle Alliot-Marie, veut croire à cette dernière
version : « Il semble que même celui qui contrôle
théoriquement la zone du côté des rebelles n’ait pas
été au courant de cette attaque », affirme-t-elle 83 .
Était-ce le but recherché par les rebelles ? Le len-
demain, le MJP et le MPIGO reçoivent la visite du
nouvel ambassadeur de France, Gildas Le Lidec qui
leur propose à son tour « une tribune politique à
Paris en échange d’un arrêt des hostilités 84 ». Un
accord de cessez-le-feu est signé avec les troupes
françaises, mais le MPIGO affirme vouloir continuer
à en découdre avec les forces loyalistes. Aussitôt, les
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 115

hélicoptères des Fanci bombardent ses positions. La


France annonce que des mesures vont être prises pour
immobiliser les hélicoptères présidentiels 85 .
Selon Le Monde, la France s’efforce alors de ména-
ger tous les protagonistes afin de ne pas compro-
mettre son sommet. Le  janvier, alors que la confé-
rence doit s’ouvrir dans deux jours, les chefs du MJP
et du MPIGO sont emmenés in extremis par l’armée
française au Togo pour signer un accord de paix. On
apprendra plus tard que, simultanément, des chefs du
MPCI sont envoyés à l’ouest pour faire le ménage
et « se débarrasser des éléments libériens les plus
incontrôlables 86 » avant l’ouverture des négociations
parisiennes.

Le sommet de Marcoussis

La réunion de Paris se tient finalement à Marcoussis,


en banlieue parisienne, dans le nouveau centre de
rugby. Sur la forme, la réunion s’inspire des négocia-
tions de Dayton en  (conflit en ex-Yougoslavie),
ou plus récemment du sommet de Rambouillet sur le
Kosovo de février  : les réunions se tiennent à
huis clos et les participants doivent rester enfermés
jusqu’à l’aboutissement des négociations.
Sur le fond, cela rappelle les accords conclus
l’année précédente à Sun City, en Afrique du Sud
pour mettre un terme au conflit en République
démocratique du Congo : le partage du pouvoir y
avait été organisé entre les différentes factions qui
s’affrontaient avec le soutien d’États étrangers. Qui
116 Un pompier pyromane

dit partage du pouvoir, dit bien entendu partage des


prébendes qui y sont associées.
Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, les
négociations n’associent pas les représentants de
l’État ivoirien en tant que tels, mais les différents
partis politiques du pays et les rebelles. Si le sommet
permet à Ouattara d’effectuer son retour sur la scène
politique, pour la presse « les vedettes américaines de
la table ronde ivoirienne 87 » sont les chefs rebelles
qui remercient la France de leur avoir déroulé le
« tapis rouge 88 ». Officiellement, cette dernière ne
joue qu’un rôle de médiatrice pour laisser les Ivoi-
riens décider de leur avenir.
En réalité, l’essentiel paraît ficelé avant le début des
négociations : celles-ci devront s’achever au plus tard
le  janvier pour pouvoir être actées par le sommet
des chefs d’État africains prévu le week-end du -
janvier. Les principales mesures auxquelles devront
aboutir les protagonistes sont même annoncées dans
la presse avant l’ouverture du sommet : il s’agit
d’abord pour la diplomatie française d’obtenir une
délégation des pouvoirs présidentiels au profit d’un
Premier ministre « de consensus ». « À cette étape,
Paris estime que Gbagbo, préservé par les soldats
français de l’assaut de ses opposants armés, est en
bout de course. Le président Jacques Chirac, qui traite
le président ivoirien “d’autiste”, confie à quelques
interlocuteurs : “Il s’imagine qu’il a une armée, alors
qu’il n’en a plus ; il croit qu’il a le pouvoir, alors
qu’il ne l’a plus” », rapporte le journaliste Francis
Laloupo 89 .
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 117

Pour présider la table ronde, Chirac a fait appel au


membre du Conseil constitutionnel Pierre Mazeaud,
avec lequel il reste en contact pendant toute la durée
de la rencontre. La presse rappelle pudiquement
que Mazeaud a une grande expérience juridique,
notamment en Afrique. Cet ami fidèle de Jacques
Chirac a en effet été déjà envoyé à plusieurs reprises
au Tchad et au Niger pour aider des autocrates « amis
de la France » à tripatouiller la Constitution à leur
profit. Le Quai d’Orsay est représenté par Nathalie
Delapalme, conseillère pour l’Afrique de Dominique
de Villepin. Mais « l’Élysée garde aussi un œil attentif
sur ce qui se trame grâce aux visites de son conseiller
pour les affaires africaines, Michel de Bonnecorse 90 ».
Enfin des diplomates de la Cédéao et de l’ONU sont
également présents.
Outre la difficulté à concilier des points de vue
et des intérêts contradictoires, les négociations sont
émaillées d’incidents plus ou moins graves et com-
pliquées par la situation sur le terrain. À l’ouverture
de la séance plénière, les représentants des rebelles
dénoncent une tentative de corruption de la part
de la délégation du FPI. Le lendemain, deux soldats
français sont blessés dans une nouvelle offensive
rebelle. Le même jour, les loyalistes et leurs sup-
plétifs recrutés parmi les Libériens hostiles à Taylor
reprennent les villes de Blolekin et Toulepleu, avant
d’essuyer une contre-offensive libérienne. Le  jan-
vier, Mamadou Koulibaly, président de l’Assemblée
nationale, claque la porte et rentre à Abidjan, accu-
sant Pierre Mazeaud d’organiser un « coup d’État
118 Un pompier pyromane

constitutionnel » lorsque ce dernier fait accepter la


modification de l’article  de la Constitution sur
les conditions d’éligibilité à la présidence, celle-ci
devant en principe être soumise à référendum. Au
même moment, le président burkinabé donne une
interview dans laquelle il jette de l’huile sur le feu :
« Gbagbo finira comme Milosevic, c’est-à-dire devant
le Tribunal pénal international (TPI) 91 . »
À l’issue des neuf jours, les accords de Marcoussis
sont finalement signés et la presse salue une victoire
diplomatique de la France. Toutes les parties se
félicitent que la réunion ait permis de poser sur la
table les problèmes de fond. Le code de la nationalité
n’est pas modifié, mais les cartes de séjour pour les
étrangers doivent être abrogées et les mesures de
naturalisation relancées. Le régime foncier en zone
rurale n’est pas changé non plus, mais les étrangers
pourront hériter du droit de bail à défaut d’accéder
à la propriété. La Constitution doit être expurgée
des clauses qui rendaient impossible la participation
de Ouattara à la présidentielle. Un gouvernement de
« réconciliation nationale » est chargé de mettre en
œuvre les mesures décidées. Les militaires accusés
d’atteinte à la sûreté de l’État sont amnistiés, mais
une commission internationale d’enquête doit établir
les responsabilités concernant les cas de violations
graves des droits de l’homme.
Certains points de l’accord s’annoncent difficiles à
faire avaler au président ivoirien, raison pour laquelle
le gouvernement d’union doit être dirigé par un
Premier ministre qui « disposera, pour l’accomplisse-
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 119

ment de sa mission, des prérogatives de l’exécutif ».


On invoque l’article  de la Constitution qui permet
une délégation des pouvoirs présidentiels en cas
de situation exceptionnelle. Le président Gbagbo se
verrait ainsi transformé en « reine d’Angleterre »,
pour reprendre une expression qui a fait florès dans
la presse, conformément à ce que souhaitaient les
autorités françaises. En échange, ces dernières font
valoir que son mandat, qui doit courir jusqu’en ,
n’est plus contesté, ni par les rebelles, ni par la
communauté internationale. Enfin le texte prévoit
le désarmement des rebelles et des milices pro-
gouvernementales.
L’application de l’accord sera surveillée par un
« comité de suivi de l’application des accords de
Paris » dont la composition sera soumise à l’apprécia-
tion du sommet des chefs d’État. Seront représentés
les créanciers internationaux et les représentants
de toute une ribambelle d’organisations et d’institu-
tions : l’UE, qui a promis une aide de  millions
d’euros, l’UA, la Cédéao, l’ONU, la Francophonie, le
FMI, la Banque mondiale, le G et bien sûr la France,
dont il va de soi pour la presse qu’elle y « occupera
une place déterminante 92 ». « Une véritable mise sous
tutelle du pays, même si celle-ci ne dira pas son
nom », pronostique Stephen Smith dans Le Monde 93 .

Le sommet de Kléber

Reste enfin à régler la répartition des ministères et


surtout le choix du Premier ministre. Celui-ci doit
120 Un pompier pyromane

en principe faire « consensus » entre tous les partici-


pants de Marcoussis. Mais dans la pratique, c’est ave-
nue Kléber, en petit comité et sous pression française,
qu’il sera choisi. En préambule, « Jacques Chirac a fait
la “leçon” pendant plus d’une heure et demie au pré-
sident Gbagbo, arrivé la veille, pour qu’il accepte les
conclusions de la table ronde », rapporte Julia Ficatier
dans La Croix 94 . Les discussions se poursuivent en
présence de Bédié, Ouattara et Soro, côté ivoirien, et
Villepin côté français. Ouattara demande que le poste
de Premier ministre soit attribué à Henriette Diabaté,
numéro  du RDR. Cette proposition est appuyée par
Salif Diallo, l’homme de l’ombre de Compaoré, et par
les rebelles. Elle avait même été annoncée comme
probable dans Le Monde 95 avant d’avoir été discutée
avec le président ivoirien. Mais ce dernier, en dépit de
l’estime qu’il reconnaît avoir pour elle, s’y refuse car
cela reviendrait à confier indirectement le pouvoir à
Ouattara. Bédié s’y oppose également.
Faute d’accord, les discussions reprennent le len-
demain matin. Le président gabonais Omar Bongo y
prend part. Malgré les pressions françaises, Gbagbo
maintient son veto pour un Premier ministre du
RDR et met sa démission dans la balance. Après
des discussions houleuses, en guise de compromis,
« Jacques Chirac avance le nom de Seydou Diarra,
qui était le deuxième choix de Laurent Gbagbo 96 ».
Seydou Diarra, s’il est membre du PDCI, est considéré
comme une personnalité modérée et relativement
passe-partout, qui a assumé des fonctions sous les
différents régimes successifs.
III. La France s’impose dans la crise ivoirienne 121

Mais en contrepartie, Gbagbo doit accepter de


céder les ministères de l’Intérieur et de la Défense
aux rebelles, rebaptisés « Forces nouvelles » à l’issue
des négociations de Marcoussis. Villepin, qui esti-
mait qu’il fallait « lui tordre le bras 97 » brandit à
nouveau des menaces de poursuites devant la Cour
pénale internationale. Le président ivoirien finit par
céder. « On s’est bien dit que c’était une erreur, que
ça ne “passerait” jamais, se souvient un diplomate
travaillant à l’époque sur le dossier. Au fond, Gbagbo
a été pris un peu pour un con 98 . »
Une fois le Premier ministre trouvé, la négociation
se poursuit pour la répartition des autres ministères.
Selon Le Figaro, « le partage des portefeuilles a
été imposé par la France. Les ministères régaliens
échappent à la tutelle du Front populaire ivoirien.
[…] Ils ne conservent [comme ministère d’État] que
l’Économie et les Finances comme avant l’élection
à la présidence en octobre  de l’actuel chef de
l’État 99 . »
Onze chefs d’États africains sont présents pour
entériner l’accord et lui donner une caution interna-
tionale : le Sud-Africain Thabo Mbeki, le Sénégalais
Abdoulaye Wade, le Malien Amadou Toumani Touré,
le Ghanéen John Kufuor, le Gabonais Omar Bongo, le
Camerounais Paul Biya, et même le Burkinabé Blaise
Compaoré et le Libérien Charles Taylor, pourtant
partie prenante du conflit ivoirien. Taylor y côtoie
ainsi le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan,
bien qu’il soit, depuis la mi-octobre, sous le coup de
sanctions onusiennes lui interdisant notamment de
122 Un pompier pyromane

voyager à l’étranger, en raison de son implication


dans les trafics d’armes et les « diamants du sang »
en Sierra Leone.
Marcoussis-Kléber semble à cette date un succès
total pour la presse française. Même si elles insistent
sur la fragilité de l’accord 100 , les rédactions ne
tarissent pas d’éloges à l’égard de la diplomatie fran-
çaise qui a réussi à faire céder Gbagbo. « Quarante-
deux ans après l’indépendance, la France a gardé
toute son autorité et elle s’en sert parfois à bon
escient », se réjouit l’éditorialiste de La Croix 101 .
Devançant les autorités officielles et la clôture du
sommet, Soro annonce que son mouvement a gagné
les ministères de l’Intérieur et de la Défense. Immé-
diatement, les rues d’Abidjan s’embrasent. « Peut-on
réunir toute la classe politique d’un pays souverain
dans un gymnase de banlieue et faire diriger les
travaux par un simple fonctionnaire parisien ? Quel
chef d’État ayant un peu de fierté pourrait accepter
que l’on nomme un Premier ministre, M. Seydou
Diarra, même jugé neutre et plutôt respecté, hors du
territoire national, et que l’on impose la promotion
de chefs rebelles comme ministres de la Défense
et de l’Intérieur ? », interrogera plus tard l’écrivain
Boubacar Diop 102 .
Il s’agissait d’administrer « un électrochoc 103 » à
la Côte d’Ivoire, avait annoncé Villepin à la veille des
négociations. Il sera servi.
IV. Brouillard médiatique

Septembre-décembre 2002

Il ne sera pas possible dans cet ouvrage d’analyser


de manière détaillée plus de dix années de cou-
verture médiatique de l’implication française dans
la crise ivoirienne. On s’attardera néanmoins sur
quelques moments clés. Traditionnellement, s’agis-
sant de l’Afrique, l’attention du public français est
davantage sollicitée lorsque l’armée entre en jeu.
C’est le cas pour la période qui suit immédiatement la
tentative de coup d’État et qui voit le déploiement de
l’opération Licorne. Se joue à ce moment la question
de la légitimité de cette intervention aux yeux de la
classe politique et de l’opinion publique, tandis que
sont posés les principaux éléments qui serviront de
grille d’analyse.
Il peut paraître facile, une quinzaine d’années
plus tard et alors que davantage d’informations sont
désormais disponibles, de critiquer a posteriori le
travail des journalistes de l’époque. La comparai-
son des différents journaux montre toutefois que
certains travers auraient pu être évités, mais consti-
tuent des tendances lourdes du journalisme français,
notamment le suivisme quasi généralisé derrière la
diplomatie française.
124 Un pompier pyromane

Une guerre ethnique et religieuse ?

La reprise des clichés traditionnels a été encouragée


par les autorités. Ainsi Villepin, alors ministre des
Affaires étrangères, explique aux sénateurs : « La
crise en cours repose sur des éléments traditionnels.
La mosaïque ethnique et religieuse que constitue la
Côte d’Ivoire, marquée notamment par un clivage
Nord-Sud, est en crise depuis la disparition d’Hou-
phouët-Boigny 1 . » Le chef d’état-major des armées,
le général Bentégeat, n’est pas en reste, qui explique
aux députés : « La Côte d’Ivoire est aujourd’hui
un pays déchiré, divisé selon une ligne de partage
ethnique 2 . » Contrairement à ce qu’on aurait pu
penser, l’expression « guerre interethnique » est peu
utilisée, contrairement à d’autres conflits africains
couverts par la presse française. La grille de lecture
« ethnique » n’est pas pour autant absente de la
presse écrite, en particulier dans les éditoriaux. Sous
la plume des journalistes spécialisés, qui ont suivi
l’émergence du thème de l’ivoirité, la question de
l’ethnie y est davantage traitée pour ce qu’elle est :
une construction sociale et identitaire qui fait l’objet
de manipulations politiques pour la conquête ou la
conservation du pouvoir. L’appartenance ethnique
des protagonistes reste néanmoins fréquemment rap-
pelée, fonctionnant implicitement ou explicitement
comme un facteur explicatif. « Les tensions ethniques
– et parfois religieuses – sont considérées par les
rédactions comme une des principales causes de la
crise », analyse le chercheur François Robinet qui a
IV. Brouillard médiatique 125

travaillé sur l’attitude des médias français face aux


conflits africains 3 .
Le conflit a aussi été interprété comme l’affron-
tement entre « le Sud animiste et chrétien […]
et le Nord musulman peuplé par les Dioulas 4 ».
Si Ouattara et les rebelles se sont effectivement
posés en défenseurs des musulmans discriminés,
l’appartenance religieuse n’est en rien le moteur du
conflit. Mamadou Koulibaly, le président de l’Assem-
blée nationale est d’ailleurs musulman, tandis que
Guillaume Soro, le porte-parole de la rébellion, est
catholique. Ce dernier déclarait d’ailleurs en  :
« La thèse d’un Nord ivoirien musulman faisant face
à un Sud chrétien est éculée et ne se rattache à aucun
paradigme d’analyse sociologique sérieuse 5 . »

Coup d’État
ou règlement de compte ?

Dans les premiers jours qui suivent la tentative de


putsch, la lecture des événements est rendue par-
ticulièrement difficile en raison du flou entretenu
par les rebelles eux-mêmes, mais aussi par certains
journalistes qui brouillent les enjeux en servant, sans
doute à leur corps défendant pour la plupart, de relais
à des manœuvres de désinformation.
Ainsi, certains d’entre eux vont d’abord jusqu’à
nier catégoriquement l’existence même d’une ten-
tative de coup d’État. « Il n’y a eu ni mutinerie ni
coup d’État en Côte d’Ivoire », affirme Christophe
Ayad, dans Libération du  septembre. Il ne s’agi-
126 Un pompier pyromane

rait que d’« un règlement de comptes déguisé », et


d’une « prétendue mutinerie » qui « cache une guerre
au sein du gouvernement » 6 . L’Humanité dénoncera
le lendemain un « article péremptoire […] truffé
de contrevérités et d’affirmations invérifiables », et
constatera quelques jours plus tard : « Incroyable-
ment incohérent, cet article, abondamment diffusé
sur Internet, ouvre l’ère du flou et des question-
nements. On n’en sortira plus 7 . » La version de
Libération est en effet reprise le  septembre dans
La Croix sous la plume de Julia Ficatier et Yann
Mens : une simple mutinerie aurait été instrumen-
talisée « au plus haut niveau » pour « faire croire
à un coup d’État et éliminer dans le même temps
les opposants dérangeants ». Ce scénario fait écho
aux interrogations faussement naïves de Ouattara
recueillies la veille par le même journal : « A-t-
on profité d’une vraie mutinerie, l’a-t-on manipulée
pour procéder au “nettoyage” des opposants dont je
suis 8 ? » Quelques jours plus tard, Le Figaro à son
tour n’est pas loin de mettre la mort « suspecte »
du ministre de l’Intérieur Boga Doudou, tué par les
rebelles, sur le compte de Gbagbo : « Tout s’est
passé comme s’il avait été décidé de faire un grand
ménage 9 . » Dans les semaines qui suivent, Ayad et
Ficatier reconnaissent l’existence d’un coup d’État,
sans pour autant abandonner la thèse d’un règlement
de compte au sein du gouvernement ivoirien.
Contacté par l’auteur de cet ouvrage en ,
Christophe Ayad, devenu chef de la rubrique inter-
nationale au Monde, reconnaît avoir été « manipulé »
IV. Brouillard médiatique 127

sur la question du « faux putsch », mais se refuse,


par déontologie journalistique, à divulguer l’origine
de la manipulation. Sur le moment, le conseiller
présidentiel Toussaint Alain met en ce qui le concerne
la diffusion de cette thèse sur le compte des « services
secrets d’un de nos voisins 10 ». Pour notre part, nous
pencherions plus volontiers pour des « observateurs
français avertis », cités par La Croix dans un article
écrit quelques mois plus tard où le journal laisse
entendre que Lida Kouassi pourrait être le comman-
ditaire de l’assassinat d’Émile Boga Doudou, « son
principal rival » – dédouanant les rebelles de cette
tentative d’assassinat 11 .
Même des années plus tard, la thèse d’un putsch
instrumentalisé voire provoqué par Gbagbo est
reprise, par exemple sous la plume de deux auteurs
très proches des sources militaires françaises :
Charles Maisonneuve, rédacteur en chef d’une lettre
confidentielle et auteur d’un livre par ailleurs assez
approximatif 12 , et Jean-Christophe Notin, dont l’ou-
vrage vise surtout à dédouaner les autorités fran-
çaises des accusations de néocolonialisme 13 .

Des rebelles plutôt bien vus

Comme on l’a dit, les rebelles commencent par entre-


tenir le flou. On aurait donc pu attendre quelques
précautions de langage au moment de relayer leur
discours. Or la presse française prend facilement
pour argent comptant leurs déclarations. Mettre en
place une période de « transition très courte » et
128 Un pompier pyromane

« organiser des élections honnêtes » seraient ainsi les


« véritables intentions » de ceux qui se font appeler
les « combattants de la liberté », assure par exemple
Le Figaro 14 , qui s’insurge deux jours plus tard du
« projet du texte d’accord soumis par la Cédéao aux
mutins » qui « ressemble plus à un ultimatum qu’à un
compromis » et qui « est en complet décalage avec le
rapport de forces sur le terrain 15 ».
Ce parti pris n’est pas généralisé, mais les journa-
listes ne mettent généralement pas en doute les décla-
rations selon lesquelles la lutte contre les discrimi-
nations dont sont victimes les Dioulas constituerait
le moteur réel du coup d’État. Parallèlement, tous les
journalistes insistent sur le comportement inhabituel
des rebelles : leur sens de la discipline et l’absence
de pillages durant les premiers jours. « Ils épargnent
les civils, payent rubis sur l’ongle », résume Ayad
dans Libération le  octobre  16 , à une date où
cette image est pourtant déjà sérieusement écornée
par leurs exactions. Le soutien dont ils bénéficient au
sein de la population de Bouaké ou de Korhogo n’est
guère questionné, et les déplacements de population
que cette occupation occasionne ne sont pas vraiment
traités. En octobre, une série de portraits (Chérif Ous-
mane dans Libération le  octobre, Guillaume Soro
le  dans La Croix, Tuo Fozié dans Le Figaro le )
donne une image plutôt favorable des chefs rebelles.
Selon le chercheur François Robinet, « une proximité
se serait même créée entre certains d’entre eux et
quelques journalistes », ce qui peut contribuer à
expliquer « l’image relativement positive diffusée des
IV. Brouillard médiatique 129

“rebelles” dans les médias français, image d’autant


plus surprenante que les mouvements de rebellions
opposés à un régime considéré comme proche de
la France sont généralement l’objet de nombreuses
critiques 17 ».

L’implication du Burkina

Lorsque les journalistes français mentionnent les


accusations brandies par la presse ivoirienne contre
le régime de Compaoré, c’est pour mieux s’en démar-
quer. Le Monde 18 , dans un premier temps, ironise
sur la faiblesse des « preuves » brandies par la
presse pro-gouvernementale (lesquelles sont effecti-
vement parfois douteuses) tandis que La Croix juge
que « les éléments censés fonder cette accusation »,
comme les moyens considérables dont disposent les
rebelles, « semblent ténus 19 ». « De source française,
on penche plutôt pour la thèse d’une mutinerie à
ressorts domestiques », explique Le Figaro 20 . Le
« on » désigne bien sûr la diplomatie française. Quand
l’implication des pays voisins ne peut être purement
et simplement niée, elle est alors suggérée ou rapi-
dement expédiée, Le Figaro préférant par exemple
s’étendre sur les soutiens anglophones (Ghana et
Nigeria) de Gbagbo qui « inquiètent tout autant
Paris 21 ».
Il faut toutefois signaler quelques exceptions,
comme le journaliste Théophile Kouamouo, qui, après
avoir quitté Le Monde, écrit pour d’autres journaux,
dont L’Humanité. Mais ses articles sont d’un poids
130 Un pompier pyromane

limité dans le paysage médiatique français, à la


différence du second cas qui nous intéresse.
C’est en effet Stephen Smith, responsable de la
rubrique Afrique du Monde, qui semble le seul en
mesure de fournir des informations détaillées quant
à la préparation des rebelles au Burkina. Le  sep-
tembre, en même temps qu’il affirme que « la France
a fait passer “plusieurs messages vigoureux” » à
Compaoré pour l’inciter « à la plus grande retenue »,
il pointe le « soupçon » qui existe concernant l’utili-
sation du Burkina comme base arrière des rebelles 22 .
Le  octobre, il aborde à nouveau la question, mais
dans un long article intitulé « Le vrai visage de la
rébellion », qui fournit de nombreux détails quant à
la préparation du coup d’État, l’identité et le parcours
des rebelles. Il évoque aussi un « généreux bailleur
de fonds » qui leur a permis de s’équiper, et le
rôle véritable d’IB, resté au Burkina. Sollicité par
Le Monde, ce dernier n’a pas souhaité répondre :
« Peut-être n’avait-il pas envie, surtout, de répondre
à la question de savoir s’il se battait pour son propre
compte ou pour celui d’un État et d’un homme
politique ivoirien… », commente Smith 23 . L’allusion
au Burkina et à Ouattara est transparente et a donné
du grain à moudre aux journaux ivoiriens. Notons, à
titre de curiosité, que l’article est cosigné par Vincent
Rigoulet, journaliste qui deviendra un temps le porte-
parole d’IB en France. Smith en rajoute une couche
dans l’édition du lendemain en expliquant comment
le ministère burkinabé de la Sécurité organise la
communication d’IB. Le  octobre, il remet le cou-
IV. Brouillard médiatique 131

vert : « La prétendue mutinerie s’est révélée un coup


d’État bien organisé, préparé de longue date à Ouaga-
dougou », mais « le soutien apporté aux putschistes
ivoiriens n’a pas permis l’installation d’un “régime
ami” à Abidjan » 24 . Le  octobre, il complète le
tableau par des détails très précis sur les moyens de
locomotion dont disposaient IB et ses hommes, leur
lieu de réunion, la protection du Burkina Faso, leur
entraînement dans les camps militaires burkinabé.
Ceux qui connaissent le travail de Stephen Smith
pourront être surpris de ces révélations apparemment
susceptibles de mettre dans l’embarras le pouvoir
politique français, qui récuse officiellement la thèse
de l’implication du Burkina. Depuis plusieurs années,
Smith utilise en effet sa position pour faire diversion
concernant les agissements criminels de la França-
frique. « Tous les slogans et les occultations initiés
par la propagande militaro-françafricaine sont rodés
dans les articles de Stephen Smith », analyse en
détail François-Xavier Verschave dans Négrophobie 25 ,
réponse à l’essai raciste Négrologie 26 du journaliste
vedette du Monde.
Si Smith contredit ouvertement la thèse officielle
des autorités françaises quant à l’implication du
Burkina, avec un luxe de détails qui n’a vraisem-
blablement pas pu être obtenu sans des fuites des
services de renseignement, c’est, nous semble-t-il,
pour donner du crédit à un autre aspect de son
analyse, bien plus important : précisément celui qui
traite de l’attitude des autorités françaises dans la
crise ivoirienne, que l’on étudiera plus loin. C’est
132 Un pompier pyromane

une technique éprouvée de la désinformation : un


leurre a d’autant plus de poids qu’il est accompagné
de véritables scoops. Il n’est pas interdit de penser
non plus que cela permettait de faire pression sur
le président burkinabé pour l’inciter à la modération
dans son soutien aux rebelles, au moment où la
France joue la carte diplomatique ; et peut-être aussi
de donner quelques gages à Laurent Gbagbo alors
que les relations entre lui et Chirac sont au plus bas.
Il ne s’agit toutefois là que d’hypothèses, et non de
certitudes.
Après cette série d’articles de Smith, la question du
Burkina ne peut en tout cas plus être écartée d’un
revers de la main par les autres organes de presse.
Ces derniers ne peuvent toutefois pas rivaliser et
ne fournissent aucun élément nouveau par rapport
aux révélations du Monde. Au contraire, l’implication
du Burkina est même périodiquement remise en
question. « Les causes de la rébellion restent mys-
térieuses », note ainsi Le Figaro le  octobre, avant
d’écrire le  que « les dénonciations d’un complot
ourdi depuis l’étranger, notamment depuis le Burkina
Faso, sont plus rares ». Le  novembre, il peut même
à la fois titrer sur « Le Burkina Faso, arrière-cour de
l’insurrection » et évoquer dans un autre article « une
très hypothétique “agression extérieure” ».
Tant que Compaoré sera à la tête du Burkina,
son rôle déstabilisateur ne sera jamais évoqué qu’a
minima dans la presse française, de même que ses
autres activités criminelles en lien avec Charles
Taylor, pourtant mentionnées dans des rapports de
IV. Brouillard médiatique 133

l’ONU dès  27 . Une fois renversé par son peuple à


l’automne , on dira alors qu’il s’agissait de secrets
de polichinelle…
Concernant l’implication de Charles Taylor depuis
le Liberia, les journalistes français font également
preuve d’une grande prudence, exception faite de
L’Humanité, qui rapporte notamment des témoi-
gnages sur la présence à proximité de la frontière
libérienne de « Sam Bockarie, alias “général Mos-
quito”, numéro  du RUF sierra-léonais et proche du
dictateur libérien 28 ». À nouveau, c’est Stephen Smith
qui enfonce le clou dans Le Monde en janvier ,
notant, en appui à une « rébellion téléguidée depuis
le Burkina Faso », la présence « des combattants
libériens que Charles Taylor vient d’envoyer sur ce
même front, en collusion évidente avec le président
burkinabé Blaise Compaoré 29 ». Comme on l’a déjà
dit, un rapport de Global Witness confirmera ces
informations quelques semaines plus tard 30 .

Le déclenchement
de l’opération Licorne vu de France

Revenons à septembre  : comme pour les diplo-


mates, la réticence des journalistes français à recon-
naître le rôle du Burkina semble dictée par les
implications militaires. Dans la quasi-totalité des
articles, il ne fait pas de doute que les dénonciations
ivoiriennes relèvent uniquement d’une tentative de
manipulation à destination des autorités françaises,
pour les contraindre à s’impliquer militairement
134 Un pompier pyromane

contre la rébellion : « La thèse du complot extérieur a


aussi l’avantage de forcer [sic ] la France à appliquer
l’accord de défense », explique ainsi Libération 31 .
Les autorités ivoiriennes n’ont « cessé de crier à
l’agression étrangère dans l’espoir, selon plusieurs
diplomates occidentaux, de “forcer la main” de la
France pour qu’elle active les accords de défense
bilatéraux », explique encore l’AFP qui fournit au
passage l’origine de cette interprétation 32 . Les jour-
nalistes ou d’autres observateurs croient, ou font
semblant de croire, que la France interviendrait si
elle avait les preuves d’une agression extérieure :
« considérant que cette crise était avant tout “ivoiro-
ivoirienne”, Paris s’est limité dans un premier temps à
la seule “sécurisation” des ressortissants étrangers »,
estiment par exemple les chercheurs Richard Banegas
et Bruno Losch 33 . « La France estime ne pas disposer
de suffisamment de preuves pour aller au-delà de la
seule “sécurisation” des étrangers… », récitent égale-
ment Christophe Ayad et Jean-Dominique Merchet
dans Libération 34 .
Le thème de la France « prise au piège » est notam-
ment abondamment développé. « Depuis le génocide
du Rwanda, en , Paris essayait de se tenir à
l’écart des crises africaines. Contrainte et forcée, elle
y replonge aujourd’hui », croit savoir Libération 35 .
On a montré, dans un autre ouvrage, l’inanité d’une
telle analyse et le contresens qu’elle représente quant
aux évolutions de la politique militaire de la France
en Afrique depuis les années  36 . Mais l’image
dominante est celle d’autorités françaises exemptes
IV. Brouillard médiatique 135

de tout reproche d’ingérence, n’engageant leur armée


qu’« à leur corps défendant 37 ». La France est pré-
sentée comme une victime, au pire de sa propre
« politique africaine hésitante 38 », au mieux de ses
bonnes intentions : « A-t-elle d’autre choix quand, au-
delà du sort de dizaines de milliers de Français établis
dans cette ancienne colonie française, l’existence de
millions d’êtres humains y est en jeu ? », s’interroge
ainsi un éditorialiste de Libération 39 .

Un nouveau Rwanda ?

La lecture de la crise ivoirienne en  semble


en effet surdéterminée par la proximité du géno-
cide des tutsis survenu au Rwanda en . C’est
après la découverte du charnier de Yopougon en
 que les premières accusations de génocide ont
été lancées par le RDR. Le terme ne fait alors pas
florès dans la presse française, à quelques excep-
tions près 40 . Le débat est relancé en  quand un
avocat belge, Georges-Henri Beauthier, porte plainte
contre Laurent Gbagbo pour crime contre l’humanité.
L’avocat s’appuie sur le documentaire Côte d’Ivoire :
poudrière identitaire, réalisé par le sociologue belge
Benoît Scheuer et son ONG Prévention génocides,
auquel la plainte va donner une publicité soudaine en
Côte d’Ivoire. Le film retrace l’historique de l’ivoirité
et son instrumentalisation politique sous les régimes
de Bédié, Guéï et Gbagbo, montrant la poursuite
de l’impunité concernant les exactions et les crimes
racistes jusque sous ce dernier. Mais le coup d’État
136 Un pompier pyromane

de janvier , tenté avec la complicité des autorités


burkinabés, est présenté comme une manipulation
visant à faire oublier Yopougon, et le documentaire
se conclut par un long parallèle avec la situation
pré-génocidaire au Rwanda. Afin de dégonfler la
polémique, le président Gbagbo fera programmer le
documentaire à la télévision ivoirienne en août .
La projection est suivie d’un long débat, uniquement
à charge contre le film puisque ni le réalisateur, ni
le RDR, ni le Mouvement ivoirien des droits humains
(MIDH) n’acceptent d’y participer.
À partir de fin septembre, le spectre d’une exter-
mination de masse ou son évocation par le biais du
Rwanda sont régulièrement proclamés par les édi-
torialistes de la presse française, accompagnés d’ex-
hortations à ce que la France s’implique davantage.
« La Côte d’Ivoire, nouveau Rwanda ? Pour l’instant,
la réponse est : non. Mais demain ? » avertit Bruno
Frappat dans La Croix 41 . « En Côte d’Ivoire, le spectre
du Rwanda », titre Le Monde qui, sous la plume de
Stephen Smith, assure : « Si le pire n’est pas sûr,
il a cependant été programmé en Côte d’Ivoire 42 . »
Le génocide au Rwanda est d’autant plus facilement
brandi dans les médias français que ses caractéris-
tiques historiques sont en réalité ignorées et que tous
les massacres se mêlent dans le grand maelstrom des
supposées « guerres ethniques » africaines. « Laisser
se dérouler l’engrenage sanglant des soulèvements,
des massacres tribaux et des épurations ethniques
serait prendre le risque d’une répétition des désastres
qu’on a laissés se produire au Rwanda ou au Congo, et
IV. Brouillard médiatique 137

d’une déstabilisation de toute l’Afrique occidentale »,


prophétise par exemple Libération 43 .
Le journaliste Francis Laloupo, par ailleurs peu
suspect de complaisance à l’égard du régime Gbagbo,
analyse cette tendance : « Y a-t-il, fondamentalement,
une différence entre un conflit armé en Côte d’Ivoire
et un autre au Kosovo, en Tchétchénie ou encore
ailleurs sur le globe ? Il existe un discours pervers qui
sous-entend qu’il faut protéger les Africains contre
eux-mêmes, contre un glissement “naturel” vers la
barbarie, car ils seraient incapables de gérer eux-
mêmes leurs propres conflits. » Et de rapporter le
« propos d’un parlementaire français qui, pour jus-
tifier l’action généreuse de la France en Côte d’Ivoire,
déclarait récemment que “dans ces pays-là [sic ],
tous les conflits finissent par des massacres considé-
rables” 44 … » Pour les éditorialistes français, Rwanda,
Congo, Liberia, Sierra Leone ou Côte d’Ivoire seraient
en fait malades du même mal : celui d’être livrés à
eux-mêmes, « la non-ingérence de la communauté
internationale » se payant « à coups de massacres
et d’atrocités » 45 . Une analyse précise des crises
traversées par ces pays montre pourtant à l’inverse
une ingérence ininterrompue des grandes puissances.
La confusion entre génocide planifié et guerre
civile meurtrière procède souvent d’une ignorance
regrettable mais aussi parfois d’une présentation
délibérément biaisée et manipulatrice. C’est le cas par
exemple de Stephen Smith, qui n’a eu de cesse de
jeter des rideaux de fumée sur l’ampleur du soutien
français aux génocidaires rwandais, et partant sur
138 Un pompier pyromane

le génocide lui-même, lorsqu’il évoque par exemple


les « Ivoiriens qui menacent de s’entre-tuer, dans
une répétition du cauchemar rwandais 46 ». Lors du
génocide des tutsis au Rwanda, les Rwandais ne se
sont évidemment pas plus « entre-tués » que les Juifs
et les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, sauf
à accréditer la thèse négationniste du « double géno-
cide » au Rwanda. Smith le sait pertinemment, qui
multiplie les formulations ambiguës et provocatrices
sur cette question.

Une intervention humanitaire ?

On retrouve également entonné le refrain selon


lequel l’institution militaire française aurait été
« traumatisée » par le génocide au Rwanda, ce qui
l’aurait conduit à profondément réformer la nature
de sa présence et de ses interventions militaires. Une
thèse qui ne résiste pas à l’analyse 47 et qui s’accom-
pagne systématiquement d’erreurs, de mensonges
ou d’omissions sur l’ampleur du soutien multiforme
accordé aux génocidaires avant, pendant et après
le génocide par les autorités politiques et militaires
françaises 48 . Mais selon la presse, c’est bien ce risque
de nouveau génocide annoncé en Côte d’Ivoire qui
explique et justifie l’ingérence française dans la crise.
« Par-dessus tout, Paris craint, comme en  au
Rwanda, d’être accusé de décamper en laissant le
champ libre aux génocidaires », explique ainsi Ayad
dans Libération 49 . « C’est bien pour conjurer la
menace d’un nouveau Rwanda que la France a envoyé
IV. Brouillard médiatique 139

des troupes s’interposer en Côte d’Ivoire dès le début


de la crise en septembre dernier », assure également
La Croix 50 . Les autorités françaises ne sont évidem-
ment pas en reste : « Rappelez-vous qu’au Rwanda, il
y eut des centaines de milliers de morts ! Il faut bien
voir que, si la France n’était pas là, une catastrophe
aurait déjà eu lieu », explique Villepin 51 .
Remarquons que le risque d’une possible extermi-
nation continuera d’être brandi pour justifier d’autres
interventions militaires. Ce fut encore le cas en Libye
en  ou lors de la préparation médiatique de l’opé-
ration Sangaris en Centrafrique en . Le spectre
du génocide se suffit d’ailleurs à lui-même puisque,
dans ce dernier cas, il n’a même pas semblé nécessaire
à la diplomatie française de préciser qui était menacé
d’extermination et par qui cette dernière serait pré-
parée 52 … Par ailleurs, si les interventions françaises
étaient dictées par des préoccupations humanitaires
et éthiques à l’égard des populations africaines, on
comprendrait mal le soutien indéfectible accordé
simultanément à certains régimes criminels et la
complicité de l’armée française dans des massacres
commis par leurs troupes 53 .

L’appel des ONG à « prévenir le pire ».

Il faut toutefois souligner qu’en , d’autres


acteurs, animés des meilleures intentions, ont pu
également contribuer à obscurcir les enjeux de l’in-
tervention militaire française en Côte d’Ivoire, à
commencer par l’association Survie, dans laquelle
140 Un pompier pyromane

militent les auteurs de ce livre. Après , Survie, qui


s’était battue quasiment seule pour faire connaître
l’ampleur effarante du soutien français aux génoci-
daires rwandais, a inscrit dans ses statuts la lutte
contre l’impunité et la banalisation du génocide. Sous
l’impulsion de son président de l’époque, François-
Xavier Verschave, elle a alors estimé que les risques
de crimes contre l’humanité sur fond d’instrumenta-
lisations identitaires et dans un contexte de guerre
civile nécessitaient de mettre au second plan la
dénonciation de l’ingérence française. En décembre
, elle a ainsi œuvré à l’élaboration et la diffusion
d’un appel intitulé : « Côte d’Ivoire, prévenir le
pire » qui faisait également référence au Rwanda
pour mobiliser les consciences, sans toutefois établir
un parallèle caricatural entre les deux situations 54 .
L’appel, signé par de très nombreuses organisations
et personnalités, appelait la France à poursuivre son
rôle d’interposition entre les belligérants. « L’exa-
men des responsabilités dans le déclenchement de la
déstabilisation d’un pays fragilisé viendra plus tard.
Que la France ou ses réseaux y aient ou non pris
part, l’extrême urgence est aujourd’hui d’empêcher
une catastrophe à laquelle auraient concouru trop
d’apprentis sorciers », expliquait l’association 55 . Un
satisfecit sera même donné à la diplomatie fran-
çaise : « Nous reconnaissons qu’entre la fin septembre
 et la conclusion des accords de Marcoussis,
les autorités françaises ont plutôt agi dans le bon
sens : s’interposer (de facto, personne d’autre que
l’armée française ne le pouvait), faire pression pour
IV. Brouillard médiatique 141

une solution politique, la seule capable d’éviter un


déferlement incontrôlable de violence et de ménager
l’avenir 56 . »
Cette position, qui faisait l’impasse sur la significa-
tion politique des décisions de Marcoussis-Kléber et
les véritables motivations de l’intervention française,
n’a pas été sans provoquer des débats houleux au
sein de l’association. Elle sera remise en cause lorsque
des civils ivoiriens seront massacrés par l’armée
française en novembre . De manière générale,
très peu de voix se sont élevées en France pour
critiquer le déclenchement de l’opération Licorne.
Signalons cette exception : Christiane Taubira, dépu-
tée et ancienne candidate à l’élection présidentielle,
qui met l’intervention sur le compte d’un « éternel
réflexe colonial 57 ».

Les « escadrons de la mort »

Les prises de position favorables au rôle joué par la


France ont également été influencées par le traite-
ment médiatique des crimes commis en Côte d’Ivoire.
Outre les crimes de guerre des forces ivoiriennes
et de leurs supplétifs dans les villes reconquises,
et les exactions et intimidations exercées par les
« jeunes patriotes », dont certains revendiquent leur
xénophobie et s’organisent en milices, on assiste
entre septembre  et mars  à l’assassinat
d’une dizaine de personnalités de second plan de
l’opposition ivoirienne et à des crimes racistes contre
des étrangers ou des Dioulas. Tous ces crimes sont
142 Un pompier pyromane

répertoriés sous une même appellation qui frappe


les esprits : celle des victimes des « escadrons de la
mort » du régime. Plusieurs personnalités artistiques
(l’écrivain Ahmadou Kourouma, le chanteur Tiken
Jah Fakoly, ou encore l’animateur radio Soro Solo)
s’exilent de peur d’être assassinées.
L’expression, qui avait été utilisée pour désigner
les exécutions extrajudiciaires commises en  par
les « Brigades rouges » du lieutenant Boka Yapi, fidèle
de Robert Guéï, réapparaît ensuite dans la bouche
d’Alassane Ouattara le  septembre , pour
dénoncer la tentative d’assassinat dont il dit avoir
fait l’objet 58 . Elle est reprise ensuite le er octobre
 sous la plume d’un journaliste du Figaro rap-
portant les propos d’un membre des services secrets
français 59 . Mais c’est sous la plume de Stephen Smith
à partir du  octobre qu’elle connaîtra un véritable
succès. Dans l’article déjà évoqué « En Côte d’Ivoire,
le spectre du Rwanda », il écrit : « Les provocations
ne manquent pas non plus du côté gouvernemental
où, de façon récurrente, des “escadrons de la mort”
commettent des exactions 60 . »
L’expression « escadrons de la mort » qui va
s’imposer, renvoie au dispositif d’élimination sys-
tématique des opposants politiques mis en place
pendant la guerre froide dans différentes dictatures
militaires sud-américaines, par ailleurs conseillées
par des militaires français 61 ; mais elle renvoie éga-
lement en Afrique aux réseaux rattachés à l’Akazu,
le clan de la famille Habyarimana qui a préparé puis
mis en œuvre le génocide des tutsis au Rwanda.
IV. Brouillard médiatique 143

Pendant plusieurs mois, on ne trouvera quasiment


plus un article de Smith qui ne répète l’expression au
sujet de la Côte d’Ivoire. « Cette régularité et cette
systématicité des attaques de Smith contre Gbagbo
n’ont pas d’équivalent dans les autres rédactions –
qui ne sont pourtant pas toujours tendres avec le
président ivoirien », note François Robinet 62 .
L’expression « escadrons de la mort » est néan-
moins reprise par les autres médias français. Les
journalistes relaient le recensement des victimes éta-
bli par le Mouvement ivoirien des droits humains
(MIDH), réputé proche du RDR et qui dénonce le
caractère « génocidaire » du pouvoir : « Nous avons
dénombré cinquante tués par balles rien qu’à Abidjan
dont nous avons pu voir les cadavres nous-mêmes.
D’après les témoignages que nous recevons, ils sont
certainement beaucoup plus nombreux », affirme son
vice-président fin novembre 63 .
À cette date, Smith et les autres journalistes fran-
çais dans son sillage commencent à laisser entendre
que ces crimes pourraient être commandités par la
présidence ou son entourage direct. Fin décembre,
Le Monde accuse Gbagbo d’être « responsable, d’un
point de vue politique sinon pénal, des enlèvements
et assassinats auxquels se livrent des escadrons de
la mort à Abidjan 64 » et affirme début janvier que
ces derniers sont « des commandos parallèles de
la gendarmerie, le corps d’armes le plus fidèle au
régime 65 ». Le  janvier, il annonce « un rapport
confidentiel des Nations unies » mettant « en cause
144 Un pompier pyromane

des membres de la sécurité présidentielle, dont un


capitaine nommément cité » 66 .
Le rapport en question est remis au secrétaire
général de l’ONU le  janvier. Le  janvier, Smith
incrimine la femme du président et son entourage
évangéliste. Le  février, le rapport fuite simulta-
nément dans La Croix et Le Monde, vraisemblable-
ment à l’instigation des autorités françaises. Celles-ci
demandent en effet la publication du rapport, qui,
selon Le Figaro « tombe à pic pour le gouvernement
français engagé dans un bras de fer incertain avec
Laurent Gabgbo 67 ».
Tandis que l’assassinat à Abidjan le  février
du comédien populaire Camara H, sympathisant du
RDR, relance les accusations contres les « escadrons
de la mort », la presse française retient surtout (et
parfois uniquement) du rapport onusien la phrase
suivante : « La mission a recueilli des informations
précisant que les escadrons de la mort seraient
constitués d’éléments proches du gouvernement, de
la garde présidentielle et d’une milice tribale de
l’ethnie du président », et lui donne valeur de preuve.
Pourtant, le rapport prend soin de préciser qu’il n’est
pas le résultat d’une « commission d’enquête 68 » et
ne fait que répertorier les accusations émises par les
différents protagonistes, la société civile ivoirienne et
les ONG.
Le  février, La Croix avance également les noms
de responsables appartenant au « premier cercle » du
chef de l’État, sur la base d’« informations connues
des plus hautes autorités françaises 69 » : le capitaine
IV. Brouillard médiatique 145

Seka Yapo, aide de camp de Simone Gbagbo, et


Patrice Bahi (parfois orthographié Bayi ou Bailly), en
charge de la sécurité du président avant son élection.
Le  février, Smith fait état de témoins oculaires
qui confirmeraient l’implication des deux hommes
et affirme que le rapport de l’ONU contenait leur
nom en annexe avant d’être expurgé et rendu public.
On apprendra plus tard de Smith qu’il se fonde
notamment sur une note de la DGSE remise le même
jour que le rapport de l’ONU 70 .
Le er mars , Gbagbo tient une conférence de
presse au cours de laquelle il s’exprime pour la pre-
mière fois sur le sujet. Il dénonce une manipulation :
« Qui tue ? Qui a intérêt à tuer des gens suffisamment
marginaux pour ne pas déranger l’équilibre politique,
mais dont on peut se servir pour faire la mauvaise
publicité contre le régime 71 ? » Il porte plainte en
diffamation contre La Croix et Le Monde qui l’ont
présenté comme commanditaire des « escadrons de
la mort ». Gbagbo est débouté une première fois en
juillet , les juges estimant que les journalistes
« disposaient d’éléments suffisamment nombreux et
fiables pour être autorisés à tenir les propos qui leur
sont aujourd’hui reprochés 72 ». La cour d’appel lui
donne raison en février . Le tribunal estime alors
à l’inverse que les journalistes « se sont contentés de
reprendre des informations publiées par eux-mêmes
et par d’autres organes de presse et d’interpréter des
rapports officieux ou officiels au-delà de leur strict
contenu 73 ». À l’occasion du procès, Smith apportera
pour sa défense un feuillet présenté comme l’annexe
146 Un pompier pyromane

caviardée du rapport de l’ONU, tandis que le haut-


commissaire aux droits de l’homme en charge du
rapport affirme que cette liste n’a jamais existé. La
fameuse liste n’est-elle que le fruit d’une manipu-
lation des services français, ou bien a-t-elle disparu
pour des raisons diplomatiques ? Finalement, le ver-
dict est annulé par la Cour de cassation en juin 
et les plaintes pour diffamation des époux Gbagbo
rejetées à leurs dépens.
Encore aujourd’hui, en l’état des informations dis-
ponibles, il semble très difficile de déterminer avec
certitude le niveau de responsabilité auquel ont été
ordonnés les assassinats politiques, sauf à prendre
pour parole d’évangile les révélations émanant des
services secrets français, ce que font volontiers les
journalistes à l’époque. Ainsi par exemple, le journa-
liste Laurent d’Ersu reproche-t-il à l’ambassadeur de
France Le Lidec de minimiser « volontiers l’implica-
tion de la présidence dans les escadrons de la mort »
alors que celle-ci est « pourtant bien documentée par
les services français » 74 . Et de renvoyer pour preuve
à un article de Stephen Smith qui s’y réère 75 …
À l’heure où le conflit entre le président français et
son homologue ivoirien se joue aussi sur le terrain
médiatique, il pourrait sembler pertinent de traiter
ces sources avec davantage de prudence. Ainsi, selon
un diplomate français cité par le journaliste Philippe
Duval, les crimes mis sur le compte des « escadrons de
la mort » du régime « sont probablement d’origines
diverses car “il y a eu des manipulations de tous
côtés” 76 ». On ne saurait donc exclure de possibles
IV. Brouillard médiatique 147

manœuvres d’intoxication visant à alourdir le bilan


(pourtant déjà chargé) du régime Gbagbo quant aux
violations des droits de l’homme.

Une indignation sélective

Dans l’absolu, la gravité des crimes commis en


zone gouvernementale justifie sans doute pleinement
l’importance de la couverture médiatique française
qui leur fut consacrée 77 . Mais ce qui étonne, c’est
son caractère inhabituel et systématique. Alors que
la France soutient dans le même temps une longue
liste de dictateurs (Guelleh à Djibouti, Déby au
Tchad, Patassé puis Bozizé en Centrafrique, Biya au
Cameroun, Sassou Nguesso au Congo Brazzaville,
Compaoré au Burkina, Taylor au Liberia…) qui n’ont
été avares ni en exécutions extrajudiciaires, ni en
crimes politiques, ni en massacres, parfois commis au
vu et au su de l’armée française, aucun d’entre eux n’a
jamais eu les honneurs d’une telle persévérance de la
part des journalistes français. On ne peut s’empêcher
de penser que c’est précisément parce qu’ils étaient
(et sont encore pour certains d’entre eux) soutenus
par la France, alors que Gbagbo ne l’était pas, et non
en raison d’une hiérarchie dans la criminalité d’État.
C’est particulièrement vrai pour Stephen Smith, dont
on a dit l’importance à l’époque dans le paysage
médiatique. François-Xavier Verschave notait déjà en
, analyse des articles à l’appui : « L’indignation de
Stephen Smith […] devient beaucoup plus silencieuse
(au mieux très épisodique) lorsqu’il s’agit de fustiger
148 Un pompier pyromane

les autocrates protégés par la France » : il tient


apparemment à « garder fréquentables les dictateurs
françafricains » 78 .
Le contenu et la tonalité des articles de Smith
semblent d’ailleurs évoluer en fonction des nécessités
de la diplomatie française. Ainsi les charges violentes
contre les « escadrons de la mort » du régime pren-
dront fin lorsqu’un processus de rapprochement va
s’opérer entre les autorités ivoiriennes et françaises à
partir de mars  I . À titre d’exemple, lorsque le chef
rebelle Ibrahim Coulibaly, dit IB, est arrêté à Paris
en août , à la grande satisfaction du président
ivoirien, Smith estime que Gbagbo a su résister « à la
tentation de déclencher une chasse aux sorcières 79 »
là où Le Figaro titre à l’inverse « Les opposants à
Gbagbo terrorisés 80 » pour rendre compte du même
événement, la recherche et l’arrestation des com-
plices présumés à Abidjan.
Enfin, force est de constater que les exécutions
extrajudiciaires et les massacres commis par les
rebelles n’ont pas provoqué la même indignation ni
le même traitement médiatique.

Deux poids, deux mesures ?

L’information sur les crimes commis par les rebelles


et leurs supplétifs va connaître un certain retard à
l’allumage dans la presse française. Cela s’explique
en partie par des raisons objectives : le Nord et

I. Sur le rapprochement entre Paris et Gbagbo, lire infra, p. 167.


IV. Brouillard médiatique 149

l’Ouest de la Côte d’Ivoire sont moins faciles d’accès


pour les envoyés spéciaux et les activités des rebelles
restent longtemps entourées d’une certaine opacité.
D’autre part, le contenu d’une enquête importante
d’Amnesty International sera différé pour protéger
des vies I . Enfin on a déjà dit que le MPCI avait été
soucieux, au moins les premiers temps, de ne pas ter-
nir son image. Mais la différence de traitement s’est
poursuivie même après la publication des premiers
rapports d’ONG, et il faudra par exemple attendre
février pour que les pillages systématiques commis
par les rebelles du MPCI soient mentionnés, dans
La Croix notamment 81 . « Romantiquement présentés
comme des justiciers au début de l’insurrection du
Nord, les rebelles s’étaient déjà discrédités en matière
de droits de l’homme dès l’automne  à Bouaké.
[…]. Cependant, les méfaits des “escadrons de la
mort” et des milices dites “patriotiques” dans le Sud,
sous contrôle gouvernemental, ont longtemps éclipsé
leurs exactions 82 », justifiera plus tard Stephen Smith,
qui fut pourtant l’un des artisans de cette éclipse.
Cette différence de traitement résulte pour partie
d’une carence d’informations et de la partialité déjà
évoquée des journalistes français vraisemblablement
influencés par la diplomatie, mais aussi apparemment
par certains militaires. Ainsi selon Notin, le compor-
tement des chefs rebelles suscite « les commentaires
approbateurs des premiers journalistes qu’héberge et
protège le commandant Courcelle dans la mission

I. Lire infra, p. 153.


150 Un pompier pyromane

de Bouaké 83 ». Le militaire français, chargé d’établir


secrètement le contact avec les rebelles I , ne tarit en
effet pas d’éloges pour le Nord « si bien organisé »
où « les populations trouvaient à peu près ce qu’elles
voulaient », rendant inutile l’aide du Programme
des Nations unies pour le développement (PNUD).
Les organisations humanitaires décrivent pourtant à
partir du mois d’octobre une ville abandonnée par
la moitié de ses   habitants et souffrant de la
faim et des privations. Courcelle apprécie également
« l’absence de pillage et l’arrestation de tout fauteur
de troubles qui parfois même peut se terminer par
une exécution quand l’individu a cherché à résister
en faisant usage d’une arme 84 ». Ou comment faire
passer des exécutions pour de la légitime défense…
« Nombre d’individus accusés de vols ont été exécutés
plutôt que détenus », confirme en effet un rapport
de Human Rights Watch 85 . Courcelle a même un
avis tranché sur les questions politiques sensibles :
« Le MPCI, s’il approuve les positions d’Alassane
Ouattara, n’est pas sa création 86 . » Il est possible que
les témoignages tendancieux collectés par le livre de
Notin s’expliquent par la volonté de réhabiliter a pos-
teriori des rebelles qui ont finalement porté Ouattara
au pouvoir avec le soutien de l’armée française (le
livre paraît en ). Mais si cette propagande était
déjà à l’œuvre en , on comprend qu’elle ait pu
déteindre sur certains journalistes embedded.

I. Lire infra, p. 257.


IV. Brouillard médiatique 151

Dans la presse française, les exactions commises


par les rebelles à l’encontre des populations ne sont
jamais complètement occultées, mais font l’objet d’un
traitement beaucoup plus succinct que celles com-
mises en zone gouvernementale. Quant aux violences
à caractère politique perpétrées à l’encontre des
représentants de l’État ivoirien (à l’exception de l’af-
faire des gendarmes de Bouaké), ou des militants et
sympathisants supposés du FPI au Nord du pays, elles
ne sont absolument pas traitées, même lorsque leur
existence est documentée par des rapports d’ONG.
Les exécutions extrajudiciaires y apparaissent anec-
dotiques. « Dans ce climat de tension extrême, un pré-
sumé pilleur, transportant un ventilateur, a été exé-
cuté à bout portant », rapporte Libération le  octobre.
« Les soldats rebelles, à leur façon, maintiennent
l’ordre dans les rues. Il y a quelques jours, un homme
surpris en train de chaparder un matelas dans une
maison a été froidement exécuté d’une rafale. Cette
justice expéditive ne choque pas outre mesure les
habitants de Bouaké », rapporte Le Monde deux jours
plus tard. Le  octobre, la dénonciation par Amnesty
du recrutement forcé d’enfants soldats dans les rangs
des rebelles 87 ne trouve pas d’échos dans la presse.
Le  novembre, on trouve mention, mais seulement
dans La Tribune, d’un braquage de la Compagnie
ivoirienne de textile (CIDT).
Le même jour, Smith est le premier à évo-
quer le massacre de Bouaké, mais n’y consacre
qu’une phrase : « Dans la partie qu’ils [les rebelles]
contrôlent, au moins quatre-vingts gendarmes – réels
152 Un pompier pyromane

ou supposés – ont été sommairement exécutés, selon


des sources humanitaires. » Une soixantaine de gen-
darmes et une cinquantaine de leurs enfants retenus
prisonniers ont en effet été abattus en représailles
après la reconquête avortée des forces loyalistes.
« S’ils tentent quelque chose à Bouaké, nous en ferons
un abattoir », avaient déjà prévenu les rebelles au
lendemain de la tentative de putsch 88 . Le  et le 
décembre, l’AFP, Le Monde et L’Humanité reprennent
une information de l’agence de presse catholique
Misna, qui a révélé l’existence d’un charnier confir-
mant la réalité du massacre. La semaine suivante,
L’Humanité évoque « les escadrons de la mort qui
opèrent en toute impunité de chaque côté de la
barricade ou encore le recrutement d’enfants soldats
par le MPCI 89 ». Le  décembre, un rapport d’Am-
nesty évoquant au Nord une « série incessante de
massacres, de déplacements de populations et […] la
négation des droits essentiels de dizaines de milliers
de personnes 90 » est relayé dans La Croix, Libération
et Le Monde. Dans son éditorial du  décembre,
ce dernier reconnaît enfin : « Cependant le camp
gouvernemental n’a pas le monopole des crimes de
guerre. Les rebelles, aussi, terrorisent et exécutent
des civils. […] Leur cause n’est pas un ordre plus
juste, mais la déstabilisation, le chaos. » Pourtant,
même après cette date, la couverture des exactions
commises en Côte d’Ivoire, dans Le Monde comme
dans les principaux quotidiens, reste quantitative-
ment très déséquilibrée. Elle donne l’impression que
les plus grands dangers pour les populations se
IV. Brouillard médiatique 153

trouvent au Sud, alors qu’en réalité les chefs de


guerre se comportent au Nord en véritables mafieux
et font régner un climat de terreur permanent. C’est
particulièrement flagrant à la lecture des articles
de Stephen Smith : les crimes des rebelles y sont
rapidement mentionnés, tandis que ceux imputés à
Gbagbo font l’objet de rappels systématiques et de
longs développements.
Très critique sur la politique menée par la France,
Georges Peillon, porte-parole de la force Licorne en
-, a également témoigné du parti-pris des
médias français. Inquiet des répercussions que celui-
ci pouvait avoir sur place pour les militaires français,
il a contacté un rédacteur en chef de RFI qui lui a
répondu : « On est complètement anti-Gbagbo et on
continuera sur cette ligne ! » Il a également témoigné
du fait que les journalistes n’étaient pas intéressés
par des voyages dans le nord pour enquêter sur les
rebelles 91 .
Après l’attaque du MPIGO et du MJP fin novembre,
plusieurs articles mentionnent la présence de Libé-
riens et les pillages, viols et assassinats auxquels ils se
livrent, notamment une série de reportage du Figaro
fin janvier. Mais ils n’apparaissent que comme des
bandes incontrôlées n’engageant pas la responsabilité
des chefs rebelles, quand bien même ces derniers ont
délibérément choisi de les utiliser en connaissance de
cause et leur ont donné carte blanche pour se payer
sur la bête.
Fin février , un nouveau rapport d’Amnesty
vient compléter le précédent 92 . On y apprend que les
154 Un pompier pyromane

informations concernant le massacre des gendarmes


de Bouaké avaient été retenues dans le précédent rap-
port pour ne pas mettre en danger la vie des quelques
survivants encore détenus par le MPCI, et depuis
libérés contre des rançons. Les principaux quotidiens
rendent compte du contenu du rapport, certains
semblant découvrir la réalité, alors que, comme le
signale L’Humanité, « le rapport ne fait que confirmer
celui établi précédemment par le Haut-Commissariat
aux droits de l’homme des Nations unies », mais dont
les médias n’avaient retenu que le passage sur les
« escadrons de la mort » attribués à l’entourage de
Gbagbo 93 . Côté rebelles, étaient pourtant pointées de
nombreuses exactions : pillages, assassinats, dispa-
ritions, tortures et violences sexuelles, recrutements
forcés d’enfants soldats. Le rapport d’Amnesty n’aura
qu’une existence médiatique éphémère. Quoi qu’il
en soit, à cette date le partage du pouvoir avec les
dirigeants de la rébellion vient d’être légitimé par les
accords de Marcoussis.

Licorne : La France au secours de Gbagbo ?

Comme on l’a dit, dans les premiers jours, les médias


français relaient le discours du Quai d’Orsay et justi-
fient la non-intervention de l’armée française contre
les rebelles par la dimension strictement interne du
conflit ivoirien. Puis, quand l’armée française s’inter-
pose entre les belligérants et que la France officialise
un soutien logistique aux Fanci, la plupart des médias
y voient un revirement inavoué de la diplomatie fran-
IV. Brouillard médiatique 155

çaise : « Paris se range aux côtés de Laurent Gbagbo »,


titre par exemple Le Figaro 94 . Contresens flagrant,
certains vont jusqu’à interpréter que la France « a
donc accédé à la demande du gouvernement ivoi-
rien d’activer les accords de défense 95 » en dépit
de l’incapacité du président ivoirien à fournir « les
preuves formelles d’une ingérence extérieure 96 ».
L’attentisme initial de la diplomatie française est
alors expliqué par des hésitations au regard du flou
de la situation, ou bien par les difficultés à sortir de la
doctrine officielle de « ni ingérence, ni indifférence »
du précédent gouvernement socialiste.
À nouveau, l’interprétation des journalistes fran-
çais semble avoir été aidée. Si le discours diplo-
matique officiel s’infléchit légèrement, invoquant
comme on l’a vu un appui aux « autorités légi-
times », il continue de revendiquer neutralité et non-
ingérence dans les affaires intérieures ivoiriennes.
Mais en off, on fournit aimablement une nouvelle
grille d’analyse : le er octobre, on retrouve dans
les trois principaux quotidiens nationaux, Le Monde,
Libération et Le Figaro, ainsi que dans les dépêches de
l’AFP, les confidences d’un « haut responsable » qui
se charge, sous couvert d’anonymat, d’expliquer que
la politique africaine de la France n’aurait plus « d’in-
hibition » (le terme est cité dans les trois quotidiens)
et serait décidée à empêcher une « déstabilisation »
du pays et de la région.
Le dispositif français d’interposition entre les bel-
ligérants, qui a commencé à se mettre en place
sans dire son nom, a suscité pendant longtemps
156 Un pompier pyromane

des interprétations contradictoires. À l’exception de


L’Humanité et du Parisien, les médias français l’ont
majoritairement interprété comme un soutien au
régime de Gbagbo puisqu’il empêchait les forces
rebelles de descendre sur Abidjan, du moins tant que
les forces loyalistes n’avaient pas de moyens aériens.
« De facto, cela ressemble à une opération de sauve-
tage du président Laurent Gbagbo 97 », estime ainsi
Le Figaro à la mi-décembre. L’argument permettait
également d’éluder la question d’une possible com-
plicité française dans la tentative de renversement du
régime Gbagbo : comment le pompier pourrait-il être
à la fois le pyromane ? Pourquoi la France aurait-elle
interdit aux rebelles de conquérir le pouvoir par les
armes si elle avait, a minima, laissé faire la tentative
de putsch ?
Comme toujours en la matière, il nous semble que
l’évolution de la position française résulte avant tout
de la défense de ses propres intérêts. Après l’échec
de la tentative de putsch, il n’était pas question de
laisser les rebelles porter une guerre civile totale au
cœur d’Abidjan, au risque de mettre en péril à la
fois la vie de nombreux expatriés et les intérêts éco-
nomiques des groupes français. Ceux-ci pouvaient
craindre les risques liés aux combats, mais également
des représailles en cas de lâchage trop explicite des
autorités ivoiriennes par les autorités françaises. Par
ailleurs, si les troupes françaises ont, au moins au
début de la crise, bien constitué une protection pour
des forces ivoiriennes totalement désorganisées et
désemparées, le dispositif français a en revanche eu
IV. Brouillard médiatique 157

pour effet de sanctuariser la présence rebelle au Nord,


véritable épée de Damoclès pesant sur le régime.
Comme on le verra, les militaires français veilleront
même à éviter l’implosion de la rébellion pour qu’elle
reste un instrument de pression sur le président
ivoirien.

Critique ou diversion ?

L’analyse dominante dans les médias de l’époque est


tout autre. Si la diplomatie française et l’ingérence
militaire sont parfois critiquées (mais on a vu qu’elles
sont surtout applaudies), c’est pour un soutien trop
prononcé au régime de Gbagbo. Comme c’est souvent
le cas en matière de politique africaine de la France,
le ton est donné par Le Monde et plus précisément
par Stephen Smith, dont l’analyse peut être ainsi
résumée : la France n’est intervenue que malgré
elle et « n’a qu’une seule hâte : passer le relais à
une force ouest-africaine 98 ». La faiblesse du soutien
militaire aux forces loyalistes et le refus de repousser
la rébellion s’expliquent par le manque de cohérence
de la politique française : « Entre une politique de
présence ou d’abandon en Afrique, la France hésite,
tergiverse 99 . » La France subit les événements, « elle
a été constamment débordée 100 », et doit surtout
craindre de se voir reprocher son soutien à Gbagbo :
« Sous peine de se voir accusé de soutenir un régime
indéfendable, Paris a renoncé à vouloir sauver l’État
ivoirien. […] Le traumatisme du Rwanda est omni-
présent. La France ne veut pas se faire piéger, une
158 Un pompier pyromane

seconde fois, dans une hécatombe africaine 101 . » Mais


Villepin « a chamboulé la politique africaine de la
France […] : Paris a crié haro sur des mercenaires
qui, dans le passé, l’avaient tant servi ; la France a
saisi le Haut-Commissariat des Nations unies pour
les droits de l’homme. […] En somme, l’ancien “gen-
darme de l’Afrique” s’est fait gardien de la paix en
Côte d’Ivoire 102 . » Et tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes françafricains…
Au moment où la diplomatie française prépare
le déshabillage constitutionnel du président ivoirien
et l’accession des rebelles au partage du pouvoir
via un gouvernement d’union nationale, la presse
française consacre ainsi l’essentiel de ses critiques à
l’excès de soutien français accordé au régime Gbagbo.
Les esprits seront ainsi favorablement préparés pour
accueillir les conclusions des accords de Marcoussis
et Kléber, y compris dans les milieux traditionnelle-
ment critiques à l’égard de l’impérialisme français.
Début octobre, scandalisé qu’on puisse caviarder
ou profondément modifier le sens de ses articles
sans même l’en informer, le journaliste Théophile
Kouamouo choisit de ne plus fournir d’articles au
Monde et témoigne de son expérience dans une lettre
ouverte : « J’avais également fait un papier sur le
rôle ambigu de l’armée française dans ce conflit,
censuré sans que l’on ne m’oppose la moindre raison.
[…] Je ne comprends pas qu’il soit impossible de
passer la moindre ligne sur le “sursaut patriotique”
qu’on peut observer dans la moitié sud du pays,
cosmopolite et abritant plus de  % de la popu-
IV. Brouillard médiatique 159

lation. Marches quotidiennes et de grande ampleur


dans toutes les villes, drapeaux partout, ralliement
de tendances politiques opposées, dons de plusieurs
dizaines de millions d’euros pour soutenir “l’effort de
guerre”. Rien de tout cela ne mérite visiblement d’être
raconté 103 . »
Dans un article sur le harcèlement (par ailleurs
réel) des journalistes occidentaux en Côte d’Ivoire,
Thomas Hofnung s’insurge : « Dans un pays où, à
de très rares exceptions près, la presse pluraliste se
contente de répercuter et d’amplifier les points de vue
partisans, nul ne peut imaginer que les journalistes
français, loin de traduire la ligne officielle du Quai
d’Orsay, tentent simplement de faire leur métier 104 . »
En toute bonne conscience…
V. Une normalisation
en trompe-l’œil

2003-2004

La conclusion des sommets de Marcoussis et de


Kléber est évidemment diversement appréciée. Côté
rebelles, les journalistes rapportent des scènes de
liesse : une « sacrée belle victoire 1 », se réjouit Louis
Dacoury-Tabley. « Gbagbo vient d’être désarmé, et
complètement 2 », estime Chérif Ousmane. Ouattara
se félicite et Compaoré se déclare « comblé 3 ».

Janvier 2003, Abidjan s’embrase

L’atmosphère est tout autre en zone loyaliste. Dès


l’annonce de l’attribution des ministères de l’Inté-
rieur et de la Défense aux rebelles, les « jeunes
patriotes » ivoiriens déclenchent la contre-offensive.
Entreprises, centre culturel, établissements scolaires :
les symboles de la présence française sont pris pour
cibles, vandalisés, pillés ou incendiés. Quelques domi-
ciles individuels sont également attaqués, mais on
ne compte aucun blessé. L’ambassade et le camp du
e Bima sont assaillis par les manifestants.
Gbagbo est sommé par Chirac d’appeler au calme
et renvoyé par avion avant même le repas de clôture
162 Un pompier pyromane

du sommet de Kléber. Lors de la conférence de


presse qui précède son départ précipité, il justifie
les concessions qu’il a été contraint d’accepter, mais
une fois sur place, Gbagbo fait volte-face. Lors d’une
rencontre avec les dirigeants des « jeunes patriotes »,
il qualifie les accords de Marcoussis de simples
« propositions 4 » et n’entend pas s’effacer derrière le
Premier ministre, comme l’aurait voulu la France.
L’armée ivoirienne ne cache pas non plus sa colère.
L’état-major des Fanci déclare publiquement que
« certains points des accords de Marcoussis sont
de nature à humilier les forces de sécurité et de
défense, l’État et le peuple ivoirien 5 » et menace d’en
« tirer les conséquences » en cas de nomination des
rebelles à la Défense ou à l’Intérieur 6 . Même les partis
signataires de l’accord dénoncent les modalités de
désignations des membres du gouvernement par la
France et quelques chefs d’État africains réunis en
petit comité.
Des manifestations, plus pacifiques et plus enca-
drées, se poursuivent les jours suivants, conspuant
les dirigeants français et appelant à l’aide le président
américain George W. Bush. Charles Blé Goudé, le lea-
der de la Coordination des jeunes patriotes (COJEP),
avertit qu’il s’opposera à l’entrée des rebelles au
gouvernement « quels que soient les postes qu’on leur
offre 7 ». Le  janvier, l’avion du nouveau Premier
ministre est empêché d’atterrir par les manifestants.
Tandis que Gbagbo garde le silence sous prétexte
de consulter les différentes composantes de la société,
le président, le ministre des Affaires étrangères et
V. Une normalisation en trompe-l’œil 163

le Premier ministre français somment tour à tour


le président ivoirien d’assurer la sécurité des res-
sortissants français et de « faire en sorte que son
engagement [de Kléber] soit respecté 8 ». En réponse
à Villepin qui fustige « une poignée d’extrémistes
proches du pouvoir 9 », les organisations de « jeunes
patriotes » réussissent une démonstration de force,
en faisant descendre plusieurs centaines de milliers
d’Ivoiriens dans la rue, tandis que les centrales
syndicales menacent de paralyser le pays.

La psychologie africaine
de la presse française

En écho à la diplomatie, la presse française commence


par épuiser les dictionnaires des synonymes pour
dénoncer la « duplicité », l’« ambiguïté », les « lou-
voiements » d’un président « rusé », « roublard »,
« manipulateur » et « passé maître dans l’art du
double langage ». Quelle que soit l’appréciation qu’on
peut porter par ailleurs sur les manœuvres politiques
de Gbagbo, on pourra s’étonner (ou non) que les
dirigeants occidentaux, pourtant peu avares en pro-
messes non tenues, volte-face, voire coups tordus
divers et variés, soient rarement affublés des mêmes
qualificatifs… On s’étonne aussi de voir mis sur le
compte de la psychologie (africaine ?) ce qui relève
en réalité d’une stratégie politique dans un rapport
du faible au fort avec l’ancienne puissance coloniale.
Le rôle de la diplomatie française continue d’être
légitimé, mais de timides critiques se font jour
164 Un pompier pyromane

concernant l’attribution des ministères en charge des


forces de sécurité aux rebelles. « Ce n’est pas sa
bonne foi qui est en cause mais sa clairvoyance »,
estime l’éditorialiste de Libération concernant Chi-
rac 10 . « Beaucoup de bonne volonté… et autant de
maladresses », expliquent en écho Merchet et Semo
quelques jours plus tard 11 . Pour l’éditorialiste du
Figaro, « c’était mal connaître l’Afrique, le passé
récent de ce pays et la personnalité de son président,
Laurent Gbagbo 12 . » D’ailleurs « comme le dit un
diplomate » cité par La Croix, « c’est sa faute si nous
avons été si directifs 13 . » Le même jour, Smith dans
Le Monde et Ayad dans Libération chargent un peu
plus la barque : oubliant, après s’en être réjoui, qu’il
avait fallu « tordre le bras » du président ivoirien
pour en arriver là, ils estiment finalement que la
nomination contestée des ministres rebelles est un
« piège » tendu par Gbagbo dans lequel sont tombés
les dirigeants français 14 …
Le  février , le Conseil de sécurité de l’ONU
adopte la résolution  selon laquelle il « fait sien »
l’accord de Marcoussis. L’action de la France en Côte
d’Ivoire, conclut Le Monde, ne relève donc « plus de la
“Françafrique”, mais d’un souci qui, dans cette affaire,
fut toujours celui de Paris […] : sauver les Ivoiriens –
au besoin malgré eux 15 . »

La CPI comme épouvantail

Le  janvier , le rapport de la mission onusienne


est finalement rendu public. « Cette épée de Damoclès
V. Une normalisation en trompe-l’œil 165

pourrait amener le régime à faire preuve de plus de


modération », estime Libération 16 . Le  février, Chi-
rac reçoit à l’Élysée l’auteur du rapport qui annonce
de possibles traductions devant la CPI. Le lendemain,
le conseiller du président ivoirien Toussaint Alain
évoque « les largesses dont la Côte d’Ivoire a fait
preuve à l’égard de l’Élysée » et réplique : « Nous
aussi, nous avons des dossiers 17 . » Dans le même
temps, Gbagbo finit par annoncer publiquement qu’il
accepte à contre-cœur « l’esprit du texte » de Mar-
coussis mais qu’il n’appliquera aucune disposition
contraire à la Constitution. « La dernière signature,
c’est toujours moi 18 », affirme-t-il.
Fin février, à l’occasion du e sommet Afrique-
France, boycotté par Gbagbo, Chirac maintient la
pression. « Il est fini le temps de l’impunité, prévient-
il. Ceux qui sont coupables d’exactions ont désormais
à craindre d’être sanctionnés par la Cour pénale
internationale 19 . » « L’avertissement a surpris plus
d’un président africain, commente La Croix. Ils en
sont pour la plupart restés cois 20 . » « Il a parfaitement
raison. Un père qui a des enfants doit les éduquer
et punir celui qui mérite d’être puni », commente le
dictateur togolais Gnassingbé Eyadéma. Mais comme
les autres dictateurs, il se sent peu concerné :
« Nous avons longuement évoqué la situation en Côte
d’Ivoire, et je crois que c’est à celle-ci qu’il faisait
allusion 21 . » Tous les « enfants » de la Françafrique
ne reçoivent pas la même « éducation »…
166 Un pompier pyromane

La France et la CPI
Les déclarations du président français peuvent également
laisser perplexe au regard de l’attitude ambiguë de la
France concernant le processus de création de la CPI. La
France n’a en effet accepté de ratifier le texte fondateur
qu’à la condition de voir ajouter un article (no 124)
permettant aux pays qui le souhaitaient d’être exonérés
durant sept ans de toute incrimination pour crimes de
guerre ou crimes contre l’humanité, en raison des craintes
de certains officiers d’être mis en cause pour leur action
au Rwanda ou en Bosnie 22 . Il a fallu attendre août 2008
et une campagne de 45 organisations réunies dans la
Coalition française pour la Cour pénale internationale
pour que les autorités françaises renoncent officiellement
à cette disposition, estimant sans doute que l’article 75,
constituait une protection suffisante. Celui-ci « renforce
le droit des États à protéger les renseignements qu’ils
estiment d’intérêt national. […] Cette disposition restreint
en conséquence les possibilités des témoignages de hauts
responsables militaires et civils », explique la directrice des
affaires juridiques au ministère de la Défense 23 .
Par ailleurs, à l’époque où la France menace Gbagbo,
celle-ci se soustrait toujours « à la compétence de la Cour
pour l’une des trois catégories de crimes qui sont de son
ressort : les crimes de guerre », refusant d’adapter son
droit interne sur cette question. « La France apparaît de
ce fait comme un “havre pour criminels de guerre” »,
soulignent les ONG 24 .

Les autorités françaises et ivoiriennes finissent pour-


tant par jouer l’apaisement. La France se résout à
une application « dans l’esprit », et non à la lettre, de
l’accord qu’elle a promu, et l’éventualité d’une visite
de réconciliation de Gbagbo à Paris commence à être
V. Une normalisation en trompe-l’œil 167

évoquée. Soro accepte également de lâcher du lest au


grand dam de certains des rebelles. La sortie récente
du rapport d’Amnesty sur le massacre des gendarmes
à Bouaké y est peut-être pour quelque chose. Sur
la question litigieuse des ministères de la Défense
et de l’Intérieur, un compromis est trouvé lors d’un
nouveau sommet de la Cédéao à Accra début mars
 : un « conseil de sécurité de quinze membres »
sera créé. Enfin Gbagbo accepte de déléguer certaines
prérogatives à Seydou Diarra pour six mois renou-
velables. Après quelques ratés, un gouvernement
d’union fini par voir le jour.

Business (françafricain) as usual

Durant les mois qui suivent, s’établit progressi-


vement une normalisation apparente des relations
franco-ivoiriennes, qui paraît d’abord dictée, de part
et d’autre, par des considérations économiques.
Côté français, il paraît nécessaire de trouver une
porte de sortie à la crise dans laquelle on s’est ingéré.
Le dispositif de la force Licorne représente alors un
surcoût annuel de plus de  millions d’euros qui ne
pourra pas être maintenu éternellement, et qui limite
les possibilités d’interventions sur d’autres théâtres
d’opérations. Par ailleurs, si Ouattara bénéficie de
relais importants dans les milieux d’affaires français,
certains réseaux considèrent au contraire que la
préservation des intérêts français en Côte d’Ivoire
passe par un soutien au président en place. En janvier
 déjà, une dizaine de personnalités, surtout issues
168 Un pompier pyromane

de la droite, avaient publié un appel solennel en ce


sens aux autorités françaises 25 .
Côté ivoirien, même si l’économie du pays ne
s’est pas effondrée sous l’effet de la guerre civile, le
régime Gbagbo, privé d’une partie de son territoire
et lancé dans des dépenses de réarmement, connaît
de sérieuses difficultés financières. S’il en venait à ne
plus pouvoir rémunérer normalement ses fonction-
naires et ses militaires, il s’en trouverait considérable-
ment fragilisé. L’État ivoirien multiplie les arriérés de
paiement à l’égard de divers créanciers tels que l’AFD
et les institutions financières internationales. Le sou-
tien de Paris paraît indispensable pour renouer avec
ces dernières, comme avec l’aide financière bloquée
par l’UE. Bercy abrite aussi les réunions du « Club
de Paris », cercle informel des créanciers publics.
Par ailleurs, Gbagbo souhaite également pacifier sa
relation avec Paris pour se prémunir de nouvelles
tentatives de déstabilisation internes ou externes.
Le président ivoirien fait alors le choix de rassu-
rer les milieux d’affaires français pour s’attirer les
bonnes grâces de l’Élysée. Fin mars , il demande
aux jeunes patriotes de suspendre les actions « sus-
ceptibles de porter atteinte aux intérêts de nos parte-
naires, particulièrement la France 26 ». Mais surtout,
il va lâcher du lest et confirmer un certain nombre
de grosses entreprises françaises dans leur position
dominante.
Fin , Bouygues se voit promettre le renouvel-
lement des concessions dans l’eau et l’électricité de
sa filiale, la SAUR, et paraît assuré de récupérer la
V. Une normalisation en trompe-l’œil 169

construction du troisième pont d’Abidjan. Le chantier


de nouvelles institutions à Yamoussoukro « profitera
pour moitié à des intérêts français 27 », notamment
à Vinci. Technip récupère, de gré à gré, un contrat
de  millions de dollars pour le développement
d’un champ pétrolier sous-marin. Castel bénéficie
de faveurs sur les importations de sucre. Areva
(mines d’or d’Ity), Alcatel (écoutes téléphoniques),
Sagem et Thalès (identification des populations),
Bivac (Bureau-Véritas, contrôle des importations),
SSF (sécurité maritime) se voient également accorder
ou promettre des conditions avantageuses dans leur
secteur.
Last but not least, Bolloré tire le gros lot. Les
tractations pour la réouverture de la ligne ferroviaire
entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, dont Bolloré
détient la concession jusqu’en , finissent par
aboutir. Il s’agit notamment de pouvoir exporter
le coton cultivé au Nord par une filiale du groupe
L’Aiglon, dont il détient  %. Mais c’est la révélation,
début , d’un autre contrat qui va faire du bruit.
Bolloré, obtient en effet, sans appel d’offres et pour un
prix dérisoire, la gestion pour  ans renouvelables
de l’important terminal à conteneurs Vridi du port
d’Abidjan, la plus importante infrastructure portuaire
en Afrique de l’Ouest. Le contrat, octroyé de gré
à gré, est décrit comme un « cadeau » de Laurent
Gbagbo à Jacques Chirac avant sa visite en France,
comme preuve de « ses bonnes intentions à l’égard
des intérêts français » 28 . Il est dénoncé par le ministre
des Infrastructures et par le président de la chambre
170 Un pompier pyromane

de commerce et d’industrie, Jean-Louis Billon, en


raison « des clauses léonines inimaginables » et du
monopole « anti-économique » qu’il conère à Bol-
loré 29 , déjà « opérateur maritime, manutentionnaire
et ferroviaire 30 », désormais en position de dicter ses
prix. Le contrat est également vertement critiqué par
le représentant de la Banque mondiale.
« Il faut quand même que les gens sachent que
[dans] tous les grands choix que nous avons opé-
rés, ce sont des entreprises françaises que nous
avons choisies 31 », confirmera le président ivoirien
quelques années plus tard.
Juste avant la visite de Gbagbo à l’Élysée en février
, sa réconciliation avec les milieux d’affaires
français est scellée, grâce à la création, dans les locaux
du Sénat français, d’un Cercle d’amitié et de soutien
au renouveau franco-ivoirien (CARFI), en présence
des principaux groupes opérant en Côte d’Ivoire.
L’organisme est présidé par l’ancien sénateur, proche
de Chirac, Jean-Pierre Camoin. Marcel Gossio, direc-
teur général du Port autonome d’Abidjan et proche de
Gbagbo en est le vice-président. Francis Castaignède,
ancien sénateur et habitué des réseaux françafricains
avec Camoin, assure la fonction de trésorier. Selon
La Lere du continent, « le noyau dur du CARFI est
en fait constitué par le “Club de Bamako” », associa-
tion informelle de quelques dirigeants d’entreprises
françaises « dont certains membres ont joué un rôle
déterminant dans la diplomatie secrète qui a conduit
à la visite du président Laurent Gbagbo à Paris 32 . »
V. Une normalisation en trompe-l’œil 171

Ces procédés, mis en œuvre par Gbagbo pour


se ménager les soutiens de certains secteurs de la
Françafrique, le mettent bien entendu en porte-à-faux
avec ses discours sur une « seconde indépendance »,
expression qui désigne, en Afrique notamment, la
rupture des liens néocoloniaux au profit d’une véri-
table indépendance économique et politique. La stra-
tégie semble en tout cas payante sur le plan politique,
et lui assure quelque répit dans le bras de fer pour
l’application des accords de Marcoussis. Provisoire-
ment…

Un chef rebelle en cadeau ?

Selon L’Express, l’accalmie entre les présidents ivoi-


rien et français a été préparée « par trois émissaires
opiniâtres : le patron de la cellule africaine de l’Élysée,
Michel de Bonnecorse, son alter ego aux Affaires
étrangères, Nathalie Delapalme, et l’ambassadeur
à Abidjan, Gildas Le Lidec 33 ». Quelques signaux
d’apaisement sont successivement envoyés de part et
d’autre. Le  mai , le père de Laurent Gbagbo
reçoit une décoration militaire française. À l’été
, Blé Goudé, l’un des chefs de file des « jeunes
patriotes », déclare « avoir changé d’opinion sur la
politique de la France en Côte d’Ivoire et prôner
désormais la réconciliation 34 ». Mais c’est fin août
que la France offre au président ivoirien ce qui est
considéré comme un véritable gage de bonne volonté,
sur le dos d’un des principaux protagonistes de la
crise ivoirienne.
172 Un pompier pyromane

L’affaire IB
Le 25 août, Ibrahim Coulibaly, dit « IB », le véritable
organisateur de la rébellion et du coup d’État de sep-
tembre 2002, est arrêté à Paris et mis en examen pour
« appartenance à une association de malfaiteurs en
relation avec une entreprise terroriste » et « recrutement
spécial de mercenaires ». Il est accusé d’être venu en
France pour préparer un nouveau complot contre Gbagbo
et d’avoir recruté d’anciens légionnaires français. Si la
préparation d’un mauvais coup semble avérée, la presse
relève néanmoins des bizarreries qui laissent penser qu’il
a été attiré dans un piège et délibérément mis hors d’état
de nuire, au moins pour un temps, par les services secrets
français 35 .
Toujours au chapitre des événements inexpliqués, IB, bien
qu’officiellement sous contrôle judiciaire, n’assiste pas à
son procès et s’éclipse deux ans plus tard pour le Bénin
d’où il voyage sans contrainte entre l’Afrique de l’Ouest,
Paris et Bruxelles. À la suite du premier jugement – dont il
n’a pas fait appel – il est même sous le coup d’un mandat
d’arrêt international, que la France ne cherchera pas à
faire appliquer. Aurait-on craint quelques révélations ?
Ni l’instruction à charge du juge Bruguière, très porté sur
la raison d’État, ni les juges du TGI n’ont permis d’éclairer
l’affaire. Aucun témoin n’a été entendu. Rien n’a été fait
pour étayer ou réfuter les contacts français haut placés
dont IB s’est prévalu.

L’arrestation d’IB ne présente que des avantages


pour la diplomatie française. Elle est saluée par le
président ivoirien qui y voit un gage de sécurité. En
contrepartie, la France réclame des avancées dans la
mise en œuvre du processus de paix. Mais c’est aussi
retirer une épine du pied de Guillaume Soro, dont la
V. Une normalisation en trompe-l’œil 173

stratégie et le commandement étaient contestés par


un rival resté très populaire parmi les rebelles, et qui
aura ainsi les coudées franches. Il s’agit enfin d’une
première mise en application de la loi du  avril 
visant à réprimer « les excès du mercenariat », pour
reprendre la formule de la ministre de la Défense
Michèle Alliot-Marie 36 . Cette loi vise les « soldats
perdus, […] s’affranchissant de toute allégeance »,
comme l’explique le rapporteur de la commission de
la Défense de l’Assemblée 37 . En clair, les électrons
libres ne bénéficiant pas d’une autorisation officielle
ou officieuse des services français.

Décrispation régionale
et rapprochement diplomatique

Si plusieurs journalistes rapportent que la neutralisa-


tion d’IB a été permise grâce aux pressions françaises
exercées sur le président burkinabé, elle présente
aussi des avantages pour ce dernier et semble s’ins-
crire dans le cadre d’une inflexion des alliances
régionales et françafricaines.
Taylor et ses alliés vont rapidement être écartés du
jeu politique régional. L’Ouest ivoirien est « nettoyé »
par les rebelles des éléments libériens et sierra-
léonais récalcitrants, avec l’aide discrète de l’armée
française I . En août , acculé de toutes parts,
Taylor est contraint à l’exil. Le Burkina perd alors
un allié de longue date. À cette époque, le troisième

I. Lire infra, p. 259.


174 Un pompier pyromane

larron de ce que François-Xavier Verschave nommait


le « consortium de Ouaga 38 », le chef d’État libyen,
opère un rapprochement avec la diplomatie française
d’une part, après qu’un accord a été trouvé pour
l’indemnisation des victimes de l’attentat contre le
DC  d’UTA en  ; et avec le président Gbagbo
d’autre part. En janvier , Kadhafi déclare ainsi
vouloir travailler avec Paris pour résoudre les conflits
africains. En mai , il prend également parti
en faveur de Gbagbo, lequel a demandé l’adhésion
de son pays à la Communauté des États sahélo-
sahariens (Cen-sad), créée en  par la Libye. Pour
le président ivoirien, le rapprochement avec Kadhafi
vise à limiter le pouvoir de nuisance de Compaoré.
Après l’arrestation d’IB, plusieurs mesures symbo-
liques sont prises. La frontière entre la Côte d’Ivoire
et le Burkina est officiellement rouverte et un comité
mixte pour le désarmement est mis en place par les
Fanci et la branche militaire des Forces nouvelles.
Compaoré et Gbagbo vont par ailleurs se rencontrer
à huis clos en novembre . Il s’agit d’une détente
toute relative, puisqu’on sait, par un câble Wikileaks,
que Compaoré avait à la même époque « exprimé le
souhait de voir le président ivoirien mort “avec une
balle dans la tête” 39 »…
Chirac n’a pas non plus renoncé à rétablir un pou-
voir houphouëtiste en Côte d’Ivoire, mais la stratégie
privilégiée semble alors la voie électorale.
Après l’arrestation d’IB, la décision d’une visite
de Gbagbo en France est officiellement entérinée.
Elle est néanmoins précédée d’une entrevue avec son
V. Une normalisation en trompe-l’œil 175

Premier ministre, Seydou Diarra, reçu en véritable


chef d’État fin juillet , tandis que Gbagbo se
contentera d’un déjeuner de travail lors de sa visite.
Sa venue est également préparée par un séjour de
Michèle Alliot-Marie en Côte d’Ivoire. Alors qu’un
nouveau ministre ivoirien de la Défense vient d’être
nommé, les rebelles en appellent à l’arbitrage de la
France. Le nouveau ministre a pourtant été choisi
parmi quatre des candidats validés par le Conseil
national de sécurité, où siègent les rebelles. La
ministre française va valider la nomination, qu’elle
qualifie de « pas en avant », et refuse de rencontrer
Soro 40 .
À l’occasion de sa visite, elle annonce par ailleurs
une évolution du dispositif Licorne, qu’elle souhaite
étendre dans le nord du pays. Officiellement, il s’agit
d’aider à la préparation du cantonnement des troupes
qui doivent être démobilisées. En réalité, les moti-
vations paraissent plus diverses : sécuriser un axe
économique entre la Côte d’Ivoire et le Burkina,
les entreprises françaises se plaignant du racket
opéré par les rebelles et les Fanci qui entravent le
commerce, mais aussi garder un œil sur la rébellion
dont l’évolution inquiète Paris I . L’annonce de la
ministre française est violemment rejetée par Soro
qui ne promet rien de moins qu’un nouveau Vietnam
aux militaires français. Fin septembre, le braquage
de la banque de la Cédéao à Bouaké donne lieu
à des affrontements entre factions rebelles arbitrés

I. Lire infra, p. 260.


176 Un pompier pyromane

par l’armée française, à qui il fournit une nouvelle


justification pour se déployer au nord.
En septembre, Soro annonce le retrait de ses
ministres du gouvernement, officiellement pour pro-
tester contre les blocages dans l’application des
accords de Marcoussis, plus vraisemblablement en
raison de la politique de rapprochement entre les
autorités françaises et ivoiriennes.
Un événement vient toutefois compliquer ce pro-
cessus : le  octobre , un journaliste français,
Jean Hélène, est abattu par un policier ivoirien.
Chirac exprime publiquement sa colère et appelle
« les autorités ivoiriennes à reprendre leurs sens et
maîtriser ces foyers de haine », exigeant que « toute
la lumière soit faite » et que soit rendue une « justice
exemplaire » 41 . Plus surprenant, la dépouille de Jean
Hélène, rapatriée dans un avion militaire, a fait
l’objet d’un hommage national inhabituel pour un
journaliste mort en reportage. À son enterrement, on
compte pas moins de trois ministres français en exer-
cice, des conseillers de l’Élysée, dont Michel de Bon-
necorse et diverses autres personnalités. Jean Hélène
n’était pas un journaliste ordinaire : correspondant
de RFI et du Monde, il fut en  l’un des princi-
paux vecteurs de la désinformation française sur le
génocide des tutsis au Rwanda et la complicité de la
France 42 . Alors que les autres exactions commises en
zone gouvernementale restent impunies, le cas Jean
Hélène constituera une « exception notable 43 » : son
meurtrier sera rapidement jugé et condamné, comme
l’avait exigé la France.
V. Une normalisation en trompe-l’œil 177

Le processus de normalisation se poursuit donc,


avec des hauts et des bas. En préalable à une visite en
France, une rencontre de réconciliation avec Villepin
est organisée en novembre  chez Omar Bongo qui
« tente de reprendre la main » dans la crise ivoirienne
« avec la bénédiction de Jacques Chirac » 44 . Bongo
recevra ensuite Guillaume Soro puis d’autres acteurs
de premier plan de la classe politique ivoirienne.
La « réconciliation » entre Gbagbo et Villepin sera
facilitée par la rivalité qui oppose ce dernier à Nicolas
Sarkozy, ministre de l’Intérieur, prétendant comme
Villepin à la succession de Chirac, et grand ami de
Ouattara.
Fin novembre, Gbagbo s’adresse à la nation. Le
texte de son allocution, dans laquelle il rend un
hommage appuyé à la France, aurait même été
négocié avec Paris 45 . Mais deux jours plus tard, des
soldats des Fanci, accompagnés de plusieurs dizaines
de « jeunes patriotes », organisent une marche en
direction de Bouaké, le QG des rebelles, pour exi-
ger la libération du nord du pays. Ils sont stoppés
par les militaires français qui ouvrent le feu sans
sommation. Plusieurs étudiants sont gravement bles-
sés 46 . « L’ordre avait été donné par Paris », selon
Le Monde 47 . Le lendemain, des soldats ivoiriens font
irruption à la télévision nationale pour demander
le départ de l’armée française et la démission de
l’état-major.
Fin décembre, Gbagbo décore pourtant Michèle
Alliot-Marie à l’occasion d’une nouvelle visite aux
soldats français. Le déploiement de Licorne au nord
178 Un pompier pyromane

est officialisé à ce moment-là. En janvier, l’assassin


de Jean Hélène est condamné à  ans de prison. La
visite de Gbagbo à Chirac est alors fixée au  février.
Elle est précédée d’une nouvelle rencontre entre
Villepin et Gbagbo, qui affichent leur réconciliation
et celle de leurs pays. Bercy laisse entendre que des
arrangements pourront être trouvés concernant la
dette ivoirienne et que les discussions avec le FMI
vont pouvoir reprendre.
À l’issue de la rencontre avec Chirac, Gbagbo
déclare : « Tout est au beau fixe. Je repars en homme
heureux et comblé 48 . » Une déclaration qui relève
plus d’un jeu de poker menteur que d’une appré-
ciation objective de la réalité : l’attitude plus conci-
liante des autorités françaises reste bien entendu
conditionnée au respect des intérêts économiques
français, mais également à l’avancée du processus de
paix tel qu’il a été fixé en France, avertit la porte-
parole de l’Élysée 49 . Il s’agit notamment de faire
sauter l’article  de la Constitution qui interdit à
Ouattara de se présenter. « Nous avons fait beaucoup
d’efforts, tout ce qui suit dépend du désarmement.
Le président Chirac et moi sommes d’accord là-
dessus 50 », réplique de son côté Laurent Gbagbo.
Mais le désarmement ne constitue ni une priorité ni
un préalable pour les autorités françaises.

Des négociations biaisées

Si des mesures inspirées de Marcoussis sont mises


en œuvre, le processus de paix avance lentement,
V. Une normalisation en trompe-l’œil 179

de manière chaotique, et se heurte sans cesse aux


interprétations contradictoires et à la surenchère
de chaque camp. En mars , après le sommet
d’Accra II, un gouvernement d’union nationale a
été enfin formé, comme on l’a dit. Soro récupère le
ministère de la Communication, à la grande fureur
des mouvements patriotiques. Le premier conseil des
ministres au complet ne se tient que début avril.
Mais simultanément les combats reprennent aussi
entre la rébellion et les Fanci, qui vont à nouveau
faire usage de leurs hélicoptères et procéder à des
bombardements indiscriminés, provoquant de très
nombreuses victimes civiles à l’Ouest.
Le er mai, un accord pour un cessez-le-feu intégral
entre tous les belligérants est signé. Dans la foulée,
une « zone de confiance » démilitarisée est établie
entre le Nord et le Sud, dont la surveillance est confiée
aux forces françaises et aux forces africaines de la
Cédéao I . En juin, des sites de cantonnement des
combattants démobilisés sont choisis, mais le désar-
mement, annoncé à plusieurs reprises, est sans cesse
repoussé. En juillet, les forces loyalistes et les Forces
nouvelles proclament la « fin de la guerre » dans une
déclaration conjointe. En août, la loi d’amnistie est
votée. Fin septembre, les ministres des rebelles sus-
pendent leur participation au gouvernement, malgré
les pressions internationales et un nouveau sommet
de la Cédéao en novembre. Ils n’y reprendront leur
place qu’après trois mois de boycott. Une nouvelle

I. Pour la délimitation de cette zone, voir la carte infra, p. 269.


180 Un pompier pyromane

date pour le début du désarmement est fixée au  mars


. Il ne se passera évidemment rien.
Du côté de la rébellion, différentes conditions sont
successivement invoquées pour repousser le désar-
mement : la délégation de « toutes les prérogatives
de l’exécutif 51 » au Premier ministre, en mars  ;
la nomination d’un ministre de la Défense de leur
choix, en septembre  ; et finalement la tenue
d’« élections crédibles et transparentes 52 », affirme
Guillaume Soro en février . Le désarmement
n’aura donc jamais lieu.
Côté Gbagbo, c’est au contraire un préalable indis-
pensable à l’application des accords de Marcoussis.
Par ailleurs, le président ivoirien n’a jamais cessé de le
répéter : aucune dérogation à la loi constitutionnelle
ne peut être envisagée. Les lois qui nécessitent une
réécriture de la Constitution doivent être soumises à
référendum. Or d’après la Constitution, aucun scrutin
ne peut être organisé tant que le territoire national
est amputé, d’où la revendication d’un désarmement
et d’une réunification préalables.
Des considérations matérielles expliquent aussi
(et peut-être surtout) l’incapacité des deux camps à
dépasser des positions inconciliables : « L’impasse
politique est exceptionnellement lucrative pour pra-
tiquement tout le monde, sauf pour les citoyens
ordinaires », signale un rapport d’ICG 53 . Les deux
camps feignent de jouer le jeu de la réconciliation
avec plus ou moins de bonne volonté selon les
rapports de forces, mais jouent la montre en réalité.
V. Une normalisation en trompe-l’œil 181

Du côté de la rébellion, qui n’a rien à gagner


à abandonner les armes, l’espace politique qu’elle
convoite étant occupé par le RDR, il s’agit d’isoler
Gbagbo sur les plans intérieur et international, et
de le pousser à la faute pour le faire tomber. La
France, qui a l’ONU derrière elle, n’a-t-elle pas déjà
tenté via Marcoussis de le priver de ses prérogatives
présidentielles, et menacé de le traduire devant la
CPI ? En , des notes confidentielles de l’Élysée
datées du  novembre  ont été révélées dans
L’Humanité. Sur la question du désarmement, le géné-
ral Georgelin, chef d’état-major particulier de Chirac,
accuse nommément le « blocage » de Soro d’être
« inspiré par Ouattara » et conclut à la nécessité de
les convaincre que « la seule possibilité de renverser
le président Gbagbo passe par les élections 54 ». Une
note de Bonnecorse, datée du même jour, estime
que Ouattara qui « sait n’avoir aucune chance » aux
élections, « attise les tensions » et « souhaite un effon-
drement général qui pourrait lui être profitable » 55 .
À l’inverse, on estime du côté du pouvoir, à juste
titre, que la rébellion est affaiblie par des divisions qui
pourraient conduire à son implosion, et que le temps
joue contre elle du fait des difficultés économiques
des populations au nord du pays.

Règlements de compte chez les rebelles

La première de ces divisions est celle qui oppose


le MPCI au MPIGO et à ses soutiens libériens et
sierra-léonais. Fin avril , le commandant pro-
182 Un pompier pyromane

Soro Chérif Ousmane et plusieurs centaines de ses


hommes mènent une purge sanglante pour leur
reprendre le contrôle du grand Ouest. Jugé trop
conciliant à l’égard de Gbagbo 56 , le principal chef
militaire du MPIGO, Félix Doh, qui en février 
s’était déjà publiquement opposé à Soro, est éliminé,
tandis qu’une mise en scène tente de faire croire qu’il
s’agit d’une embuscade tendue par les Libériens de
Sam Bockarie 57 .
La seconde division est celle qui oppose les par-
tisans de Soro à ceux d’Ibrahim Coulibaly. Une fois
arrêté à Paris, le véritable rôle de ce dernier est
officialisé et même revendiqué. Si Soro réclame dans
un premier temps sa libération, compte tenu de la
popularité dont le chef de guerre jouit parmi ses
soldats, les divergences ne tardent pas à apparaître au
grand jour, entre les partisans d’IB qui refusent toute
concession, et ceux de Soro, qui estiment nécessaire
de jouer le jeu de la communauté internationale,
au moins en apparence. Coincé en France, IB tente
d’exister médiatiquement. Mais sur le terrain les par-
tisans de Soro l’emportent définitivement, là encore
à l’occasion de purges sanglantes. En août ,
un rapport d’Amnesty international, confirmé ulté-
rieurement par un rapport de l’ONU, rapporte ainsi
qu’une centaine de corps ont été découverts dans
des charniers à Korhogo : « Certaines des victimes
auraient été décapitées et des cadavres auraient été
retrouvés avec les mains attachées derrière le dos 58 . »
Le rapport signale aussi que « les personnes détenues
par la faction proche de Guillaume Soro auraient été
V. Une normalisation en trompe-l’œil 183

placées dans des conteneurs et des dizaines d’entre


elles seraient mortes par suffocation 59 ». Certains
chefs pro-Soro auraient alors été menacés par les
commandants des forces françaises et des forces
africaines d’être envoyés à la CPI si les exactions ne
cessaient pas 60 . (À noter cependant que ces menaces,
à supposer qu’elles aient existé, n’ont pas été ren-
dues publiques, contrairement aux dénonciations des
crimes commis par les forces pro-Gbagbo.)
Aux oppositions politiques se superposent aussi
des rivalités purement mafieuses pour l’appropria-
tion des richesses générées par l’économie de guerre,
rackets, trafics et pillages en tous genres.

Si vis pacem…

Si aucun camp ne mise véritablement sur une issue


pacifique, c’est, comme on l’a déjà dit, que la pour-
suite souterraine d’une logique de guerre est une
constante de la crise ivoirienne. Les rebelles aussi
bien que le camp Gbagbo n’ont jamais renoncé à
l’emporter militairement.
Jusqu’à mars , les affrontements n’ont même
jamais cessé dans l’Ouest. Outre les combats entre les
Fanci et les Forces nouvelles, « il est apparu de plus
en plus clairement que les forces gouvernementales
comme celles des rebelles utilisaient des combattants
libériens dans une guerre par procuration 61 ». Après
un massacre de civils à Bangolo, une centaine de
ces miliciens pro-Gbagbo avaient été arrêtés par la
force Licorne mais s’étaient enfuis à la faveur d’une
184 Un pompier pyromane

manifestation de protestation des « jeunes patriotes »


de Charles Blé Goudé qui exigeait leur libération.
Côté rebelles, la présence de supplétifs libériens,
loin d’échapper à tout contrôle, comme cela a été
souvent présenté dans les médias, a bien été organi-
sée conjointement avec les hommes de confiance de
Taylor, même si le MPCI s’est ensuite retourné contre
ses anciens alliés pour diverses raisons.
Certaines des organisations patriotiques, bénéfi-
ciant d’un entraînement donné par les Fanci ou
des mercenaires étrangers, jouent également le rôle
d’une réserve paramilitaire sur laquelle le pouvoir
pourrait compter en cas de défection d’une partie
des forces militaires classiques, auxquelles Gbagbo ne
peut accorder qu’une confiance limitée.
Les préparatifs de guerre passent aussi par une
course au réarmement des deux camps, constatée par
un premier rapport de l’ONU en août . Gbagbo
revendique sa responsabilité de doter les Fanci des
moyens militaires qui avaient fait défaut en ,
mais les dépenses militaires dépassent largement
celles que son gouvernement veut bien reconnaître
et font appel à des montages complexes pour détour-
ner l’argent du cacao, caisse noire traditionnelle
des régimes successifs depuis Houphouët. Selon un
rapport de l’ONG Global Witness, certaines filières
françaises contribuent d’ailleurs à ce réarmement :
des hélicoptères de combat ont ainsi été échan-
gés en  contre du cacao grâce au mercenaire
français Christian Garnier, négociant en armes et
directeur Afrique de la société Gambit Investment
V. Une normalisation en trompe-l’œil 185

Ltd 62 . « Ancien de Rhodésie, de la Centrafrique,


du Tchad et des Comores », Garnier bénéficierait
pour certaines de ses transactions de l’appui « de
hautes personnalités ivoiriennes et françaises », selon
La Lere du continent 63 . Au Nord également, le
détournement de la production de cacao, via le Togo
et le Burkina, finance la rébellion, et toujours, selon
le même rapport, avec l’aide de certaines entre-
prises françaises. Au centre de ce trafic se trouverait
notamment la société Soeximex, filiale de la holding
luxembourgeoise COFIDA, dont les activités auraient
été facilitées par le Crédit lyonnais, selon Le Courrier
d’Abidjan 64 . La Lere du continent avance également
l’implication de l’ancien super-gendarme du GIGN
Robert Montoya, propriétaire d’une société de négoce
de cacao, Comotrans SA. « Cela signifie qu’il aurait de
fait soutenu les deux parties en conflit », commente
Global Witness, puisque le même a réarmé Gbagbo.
Deux sociétés de transport françaises seraient égale-
ment impliquées dans le transport du cacao : Getma
(filiale de Necotrans) et Bolloré via ses filiales Saga
(Côte d’Ivoire) et SNTB (Burkina).
En dépit des promesses faites à Villepin début ,
Gbagbo n’entend pas non plus se passer de l’aide
de mercenaires étrangers. En avril, le secrétaire au
Foreign Office Jack Straw adresse une mise en garde à
une société britannique, Northbridge Services Group,
accusée de recruter plusieurs centaines de merce-
naires pour le compte du pouvoir ivoirien. « Je n’ai
pas encore épuisé la solution diplomatique, déclare
Gbagbo en décembre . Seulement, ceux qui sont
186 Un pompier pyromane

en face de nous savent à présent que nous avons la


capacité de trouver une solution militaire 65 . » Fort de
la neutralité française qu’il pense avoir obtenue grâce
à certains soutiens économiques et politiques proches
de Chirac, le pouvoir fait une première démonstration
de force en mars .

Le massacre de mars 2004

Après l’attribution du terminal à conteneur du port


d’Abidjan au groupe Bolloré début , Patrick Achi,
ministre PDCI des Infrastructures et porte-parole
du gouvernement, déclare le contrat « nul et non
avenu 66 », tandis que son parti réclame la direction de
la gestion du port. En février, les ministres de l’ancien
parti unique suspendent leur participation au gouver-
nement. Une coalition des partis d’opposition et des
rebelles se forme sous l’appellation « G » et appelle
à braver l’interdiction de manifester en vigueur jus-
qu’au  avril, par une « grande marche pacifique »
fixée le  mars, pour réclamer l’application des
accords de Marcoussis.
La manifestation doit défiler à deux pas de la pré-
sidence. Le commandant de la Garde républicaine et
celui du Groupe de sécurité présidentielle adressent
une lettre au ministre de la Sécurité dans laquelle
ils préviennent qu’une marche coorganisée par le
MPCI, « un mouvement rebelle [qui] n’a pas encore
désarmé » constitue « un acte de déstabilisation »
contre lequel ils prendront « toutes les dispositions
de combat du temps de guerre ». Le périmètre autour
V. Une normalisation en trompe-l’œil 187

du palais présidentiel est décrété « zone rouge » au


sein de laquelle tout manifestant « sera considéré
comme combattant ennemi et traité comme tel sans
sommation » 67 .
Les dirigeants de l’opposition dénoncent une
« répression sanglante » en préparation mais main-
tiennent leur mot d’ordre malgré les critiques du
représentant de l’ONU et de la France. Conscients
des dangers, ils s’abstiendront en revanche d’y par-
ticiper. Le jour dit, Gbagbo mobilise des moyens
militaires importants et des armes lourdes, tandis
que les opposants sont traqués par les forces de
l’ordre et les milices jusque dans leurs maisons.
Le bilan officiel est de  morts, dont deux parmi
les forces de l’ordre, et sont attribués aux « forces
parallèles en uniforme 68 » par le ministre ivoirien
de la Sécurité, Martin Bléou. En réalité, on compte
au moins  victimes civiles, selon divers rapports
d’ONG et un rapport de l’ONU qui dénonce une
répression « soigneusement planifiée et exécutée […]
sous la direction et la responsabilité des plus hautes
autorités de l’État 69 ».
Parmi les raisons du massacre, certains observa-
teurs ont évoqué le fait que Gbagbo craigne un coup
d’État. Que ce scénario ait été envisagé par le « G »,
si le rapport de force dans la rue le leur permettait,
ne fait guère de doute. Mais la répression est allée
au-delà de la prévention d’un possible coup d’État :
elle s’est exercée en amont même de la manifestation
prévue, visant clairement à réduire l’opposition au
silence. Elle illustrait aussi sans doute la nervosité
188 Un pompier pyromane

du régime face au rapprochement entre le PDCI de


Bédié et le RDR de Ouattara, le FPI ne détenant pas la
majorité absolue à l’Assemblée nationale.
Le massacre est certes condamné par les auto-
rités françaises, mais plutôt mollement au regard
des déclarations virulentes des mois précédents, et
aucune sanction n’est adoptée par le conseil de
sécurité de l’ONU. La France demandera simplement,
via son ambassadeur, le limogeage de Bertin Kadet,
conseiller spécial de Gbagbo sur les questions de
sécurité. Le drame ne remet donc pas en cause la
politique de normalisation en cours entre les autori-
tés françaises et ivoiriennes, pas plus que l’assassinat
d’un nouveau journaliste.

L’Affaire Kieffer
Le 16 avril 2004, le journaliste franco-canadien Guy-
André Kieffer est porté disparu. Son corps n’a jamais été
retrouvé. Si le meurtre de Jean Hélène avait donné lieu
à un quasi-ultimatum de la part de Chirac à Gbagbo,
l’enquête du juge Ramaël va cette fois se heurter à
de nombreuses obstructions et tentatives de diversion,
tant de la part du pouvoir ivoirien que des autorités
françaises. Les présidents suivants, Nicolas Sarkozy et
François Hollande en France, Alassane Ouattara en Côte
d’Ivoire, ne mettront guère plus d’empressement à faire
triompher la vérité malgré leurs promesses. La piste la
plus probable, aux yeux du juge Ramaël, qui a enquêté
pendant neuf ans, comme du frère de la victime et du
journaliste Benoît Collombat, qui ont coécrit un livre sur le
sujet, mène vers Simone Gbagbo et Paul Antoine Bohoun
Bouabré, le ministre de l’Économie 70 .
V. Une normalisation en trompe-l’œil 189

La plupart des journalistes considèrent que les obstruc-


tions françaises s’expliquent simplement par la volonté
de ne pas nuire au rapprochement diplomatique franco-
ivoirien. Avant la chute de Gbagbo, peut-être, mais
après ? Kieffer enquêtait sur nombre de sujets sensibles
impliquant des acteurs ivoiriens, mais également des
personnalités françaises. On peut donc se demander s’il
n’y a pas eu un arrangement au moins tacite pour tirer
un trait sur cette affaire.
Ainsi par exemple Kieffer « rédige des textes (que l’on va
retrouver dans son ordinateur personnel) dans lesquels il
met directement en cause la cellule Afrique de l’Élysée 71 »
au sujet d’un contrat « arme contre cacao » organisé par
le mercenaire Christian Garnier, dont le journaliste fera
capoter certaines affaires par ses révélations. Il écrit aussi
une longue note en août 2003 pour décrire les réseaux
françafricains actifs en Côte d’Ivoire : « On y retrouve
le nom de diplomates, de barbouzes, de membres du
RPR, de “cacao’s boys du groupe Bolloré”, de porteurs
de valises ou de francs-maçons… », relate Collombat 72 .
Enquêter sur le meurtre de Kieffer, c’était aussi enquêter
sur beaucoup d’affaires troubles…

Accra III : une solution africaine ?

En Côte d’Ivoire, le massacre de mars  est


suivi d’une nouvelle période de blocage politique,
de pressions exercées par les « patriotes » sur la
présence onusienne et de quelques escarmouches
militaires. Une attaque rebelle a notamment lieu en
juin , alors que Gbagbo est aux États-Unis en
quête de nouveaux soutiens, au cours de laquelle trois
militaires français sont blessés à Gohitafla.
190 Un pompier pyromane

En juin , la nomination d’un nouveau chef


pour l’opération Licorne, le général Henri Poncet,
alors patron des forces spéciales, est interprétée
par les journalistes français comme une marque de
pessimisme de la part de l’ancienne métropole, tandis
que le pouvoir ivoirien y voit une provocation, Poncet
étant considéré comme un militaire très politique,
aux méthodes expéditives, et duquel on pouvait
craindre un coup fourré I .
En coulisse, les pressions de la France et de ses
alliés africains reprennent pour que l’opposition réin-
tègre le gouvernement, et que Gbagbo accepte de
modifier l’article  de la Constitution sans passer
par un référendum, en faisant valoir les pouvoirs
spéciaux que lui conère cette dernière en cas de
crise grave. Pour débloquer la situation, un nouveau
sommet africain est organisé à Accra le  juillet.
Officiellement, la France fait savoir, par la voix de
Michel de Bonnecorse, qu’elle n’y participera pas,
pour laisser émerger une solution africaine. En réa-
lité, le Monsieur Afrique du président multiplie les
déplacements et les entretiens, de concert avec le
dictateur gabonais Omar Bongo. À Accra, un nouvel
accord est adopté au forceps qui réaffirme en fait
la nécessité « d’une application intégrale et incondi-
tionnelle » des accords précédents de Marcoussis et
Accra II. Il fixe un calendrier, lequel aurait été soufflé
par la diplomatie française 73 . Les textes législatifs
prévus par Marcoussis doivent être adoptés avant

I. Lire infra, p. 265.


V. Une normalisation en trompe-l’œil 191

fin août, tandis que le processus de « désarmement-


démobilisation-réintégration » (DDR), doit débuter
au plus tard le  octobre . Selon le texte, Gbagbo
« doit faire valoir les pouvoirs que lui conère la
Constitution » pour modifier avant la fin septembre
l’article . L’accord est cette fois signé par le pré-
sident Gbagbo lui-même.
En apparence, la France et ses alliés ont donc eu à
nouveau gain de cause. Mais de retour à Abidjan, les
interprétations contradictoires reprennent le dessus
et aucun de ces points ne sera respecté. L’embellie
des relations avec la France semble connaître un
coup d’arrêt. Alors que de nombreux chefs d’État
africains du pré carré sont conviés en France pour
fêter le  août la commémoration du débarquement
en Provence, le président Gbagbo décline l’invitation.
Les relations se tendent à nouveau avec les voisins, en
particulier le Burkina, accusé de préparer une nou-
velle tentative de déstabilisation en Côte d’Ivoire 74 .
Gbagbo ne renonce pourtant pas à faire des gestes
de bonne volonté à destination de Paris. On apprend
ainsi début octobre qu’il a aidé à l’organisation de
la « mission Julia », du nom du député français qui
a tenté de faire libérer les journalistes Christian
Chesnot et Georges Malbrunot retenus en otage
en Irak. À la manœuvre, « quelques anciens des
réseaux Foccart qui circulent entre la Côte d’Ivoire
et la France et qui poussent à la réconciliation entre
Paris et Laurent Gbagbo 75 ». Outre le député UMP
Didier Julia, on trouve associés à l’affaire Jean-Pierre
Camoin, fondateur l’année précédente du CARFI,
192 Un pompier pyromane

Philippe Evano, professeur à la Sorbonne, ancien


des réseaux Foccart et dirigeant de l’Union nationale
inter-universitaire (UNI, un syndicat universitaire
proche de la droite), ou encore Philippe Brett, qui
aurait servi d’intermédiaire dans l’approvisionne-
ment en armes de la Côte d’Ivoire 76 . Côté ivoirien,
l’affaire est gérée par Moustafa Aziz, courtier en
cacao et café qui a fait fortune dans le commerce des
armes, Moïse Koré, homme de confiance de Gbagbo et
Honoré Gbanda, ancien conseiller en sécurité du dic-
tateur Mobutu, reconverti dans les mêmes fonctions
auprès de Gbagbo. Ce dernier a accepté de prêter un
de ses avions et aurait même aimablement fourni une
mallette contenant un million d’euros pour faciliter
la libération des otages. La mission n’a bénéficié
que d’un « feu orange » de l’Élysée : elle n’est pas
empêchée sans être reconnue officiellement. Quand
elle tourne au fiasco, et provoque un mini-scandale
en France, ses acteurs sont désavoués par les autorités
françaises qui prétendront ne pas avoir été mises au
courant.
En Côte d’Ivoire, le climat politique se détériore
à nouveau, laissant craindre une reprise du conflit.
Les forces de l’ONU sont prises à partie par les
rebelles comme par les « jeunes patriotes ». Alors
que Ouattara venait d’annoncer son intention de
revenir en Côte d’Ivoire, quatre militants du RDR sont
torturés et son jardinier est tué.
Bien qu’aucune mesure de désarmement n’ait été
mise en œuvre au  octobre, échéance fixée par
les accords d’Accra III, la diplomatie française tem-
V. Une normalisation en trompe-l’œil 193

porise : « Le désarmement ne se fera pas du jour


au lendemain mais par grignotages successifs, pas
à pas », rapporte Le Monde 77 . Le représentant des
Nations unies se veut optimiste : « On finira par
sonner le glas, par sonner la fin de la récréation parce
qu’on ne peut pas dépasser octobre  » pour les
élections. Le FPI réclame la démission du Premier
ministre « de consensus » et une reconquête militaire
du nord du pays. Laurent Gbagbo, en compagnie
de son homologue bissau-guinéen, appelle les autres
membres de la Cédéao à respecter les principes de
non-ingérence. Les évêques mettent en garde contre
la reprise de la guerre qui « serait un désastre 78 ». La
rébellion décrète « l’alerte maximale 79 ».

L’opération César/Dignité

Début novembre, la diffusion des radios étrangères


est interrompue à Abidjan et l’électricité coupée au
Nord du pays. Le siège du PDCI et celui du RDR
sont incendiés en même temps que ceux de trois
journaux d’opposition. Les Fanci commencent alors
à bombarder les rebelles dans leur fief à Bouaké.
Gbagbo expliquera « que l’idée était de détruire
les infrastructures stratégiques de la rébellion afin
de l’obliger à revenir sur la table des négociations
dans le cadre d’un rapport de forces modifié 80 ».
Selon le général Poncet, il aurait également assuré
« qu’il était obligé d’y aller car sinon il serait
victime d’un coup d’État 81 ». Pendant trois jours,
l’opération « César » des forces loyalistes, rebaptisée
194 Un pompier pyromane

ultérieurement opération « Dignité », se poursuit


sans réaction des forces d’interposition. « L’attaque
aérienne a pris les troupes françaises par surprise »,
rapporte Le Monde répercutant les explications des
militaires 82 . En réalité, les services secrets français
ont suivi minutieusement les préparatifs de l’opé-
ration, en particulier le débarquement de matériel
militaire et l’arrivée de mercenaires slaves, comme le
confirmera la publication de documents déclassifiés
de la DGSE par le journaliste Laurent Léger 83 .
Mais surtout, dès le  novembre, le patron de la
force Licorne, le général Poncet, et l’ambassadeur de
France, Le Lidec, ont été prévenus par Gbagbo qui les
a assurés qu’aucune position française ou onusienne
ne serait visée. Le soir du  novembre, le président
ivoirien s’en entretient même par téléphone avec Chi-
rac, qui tente de le dissuader de passer à l’offensive.
« Chirac a dit à Gbagbo : “Arrête tes conneries !”, à
peu près en ces termes-là, raconte Henri Bentégeat,
l’ancien chef d’état-major français des armées. […]
Après ce coup de fil, le président Gbagbo lâche à
l’ambassadeur français : “Jamais on n’a osé me parler
comme ça” 84 . » En ce qui concerne la forme, tous
les témoins s’accordent sur la violence de l’entretien,
mais pour le fond, les versions divergent sur la teneur
exacte des avertissements formulés par le président
français. Une note du  novembre du chef d’état-
major particulier de Chirac, le général Georgelin
juge « impératif de tenter de dissuader le président
Gbagbo en lui soulignant les risques encourus par
une telle aventure (isolement politique, riposte des
V. Une normalisation en trompe-l’œil 195

forces impartiales, intervention possible du Liberia et


du Burkina Faso au plan militaire) 85 ». Mais, selon
certaines sources, Chirac aurait surtout insisté sur le
risque de « bavures » ou de « dérapages » à l’encontre
des Français ou des forces internationales 86 . « Le feu
était orange clignotant, estime le général Bentégeat,
chef d’état-major des armées. Il y avait une petite
ambiguïté : c’est vrai que nous n’avons pas cherché
à empêcher les bombardements sur les rebelles 87 . »
Alertée des préparatifs de l’offensive, l’ONU ne
décide de se réunir que  jours plus tard et ne modifie
pas ses règles d’engagement. « Le président Gbagbo
a donc compris qu’il avait un créneau de  jours
pendant lequel il ne serait pas embêté. Enfin, certains
clans à Paris lui ont tenu le même discours… », affirme
le général Poncet 88 .
Alors que le général Henri Bentégeat avait assuré
quelques semaines plus tôt pouvoir empêcher toute
« reprise de la guerre civile » en Côte d’Ivoire puisque
« nos troupes sont désormais déployées sur tout le
territoire 89 », la France se déclare impuissante à faire
respecter le cessez-le-feu faute de cadre juridique
adéquat. La résolution  de février  n’autorise
en effet pour les forces françaises que « la protec-
tion des civils immédiatement menacés de violences
physiques à l’intérieur de leurs zones d’opérations »
et la résolution  ne conère à l’Onuci I que le
mandat d’« observer et surveiller l’application de

I. Sur l’Onuci, cette force internationale mise en place à partir de février


2004 à la demande de la France, lire infra, p. 252.
196 Un pompier pyromane

l’accord de cessez-le-feu global du  mai , et


enquêter sur les éventuelles violations du cessez-le-
feu », mais apparemment pas de les empêcher. Selon
Le Canard enchaîné, le commandement de Licorne
aurait demandé l’autorisation d’empêcher le décol-
lage des avions de Gbagbo : « Il suffit, expliquent les
militaires, de disposer des camions français sur les
pistes de l’aéroport de Yamoussoukro, d’où partent
les chasseurs. La réponse vient peu après et elle
émane de l’Élysée : c’est non 90 . »
Le lendemain, on apprend que trois Mirage F
français ont quand même été déployés à Libreville
par « mesure de précaution », selon une source
militaire recueillie par l’AFP 91 . Et la ministre de la
Défense annonce qu’une colonne des forces armées
gouvernementales ivoiriennes a été « arrêtée par les
forces de l’Onuci », qui « continueront de le faire 92 »
en cas de nouvelles tentatives de franchissement de
la zone de confiance. Selon Le Monde 93 , c’est bien
l’armée française qui a stoppé deux colonnes Fanci.
La ministre laisse également entendre que la France
souhaite pour les forces de l’ONU « un autre mandat,
un mandat plus fort, plus robuste qui pourrait les
amener à intervenir 94 ».
Le  novembre, un camp militaire français est
mystérieusement bombardé à Bouaké par les avions
de Gbagbo. L’offensive des forces loyalistes est immé-
diatement stoppée.
VI. Coup tordu
pour un coup d’État ?

Novembre 2004

Le  novembre  à  heures, l’un des deux avions


Sukhoï ivoiriens bombarde un campement français
à Bouaké, faisant une quarantaine de blessés et dix
morts, neuf soldats français et un civil américain. La
riposte va engendrer une confrontation meurtrière
entre l’armée française et la population ivoirienne.

Une réaction surprenante

« Nous avons riposté aussitôt dans le cadre de la


légitime défense. Tel était notre unique objectif »,
indique alors Michel Barnier, ministre des Affaires
étrangères 1 . La réaction française a été « ciblée et
proportionnée à l’agression », assure le ministère de
la Défense 2 . Libération rapporte pourtant des inter-
rogations circulant dans « les cercles gouvernemen-
taux français 3 ». En effet, les militaires français ne
détruisent pas uniquement les avions impliqués dans
le bombardement, mais la totalité de la flotte aérienne
ivoirienne, y compris les hélicoptères stationnés dans
l’enceinte de la présidence ivoirienne, et prennent par
la force le contrôle de l’aéroport d’Abidjan.
198 Un pompier pyromane

D’autre part, ça n’est pas la première fois que les


soldats français sont pris pour cible, notamment par
les rebelles. L’armée française n’a pourtant jamais
cherché à les priver de leurs moyens militaires. On
a déjà évoqué les nombreuses attaques essuyées
par Licorne fin  et début  de la part du
MPIGO, du MJP et de leurs alliés libériens. Début
, ces derniers font encore neuf blessés parmi les
militaires français alors qu’ils viennent de donner
des gages à De Villepin, puis à nouveau deux le
 janvier, au lendemain de l’ouverture du sommet de
Marcoussis. Comme on l’a vu, ces événements sont
toujours minimisés par les autorités françaises. Fin
août , juste après l’arrestation d’IB en France,
deux militaires français patrouillant sur le lac Kossou
sont tués par balles. À nouveau on parle d’une action
« irrationnelle par des éléments armés incontrôlés 4 ».
Les auteurs des tirs sont appréhendés, mais, selon
le journal Sud-Ouest, « eux aussi identifiés, les chefs
du groupe de rebelles ne seront jamais inquiétés 5 ».
Le  juin de l’année suivante, deux soldats français
sont blessés lors d’une nouvelle attaque des rebelles
à Gohitafla. Les dirigeants de la rébellion plaident
l’inconscience d’une « bande isolée », tandis que les
militaires français considèrent que l’assaut « était
prémédité 6 ». Le porte-parole de l’opération Licorne
n’en reprendra pas moins publiquement la tradition-
nelle version des « éléments incontrôlés 7 ». Début
octobre , six militaires français sont blessés lors
du saccage des locaux de l’ONU à Bouaké par les
rebelles. Et à la fin du même mois, un « incident »
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 199

opposait à nouveau les militaires français aux com-


battants rebelles, ces derniers ouvrant le feu sur une
patrouille de Licorne à Dikodougou, à  kilomètres
au sud de Korhogo.
Enfin, aucun contact n’est pris avec les autorités
ivoiriennes pour déterminer si le bombardement du
camp français est une bavure ou un acte délibéré, et
dans cette dernière hypothèse son niveau de respon-
sabilité. Le soir du bombardement, au journal télévisé
de  h, le porte-parole de Licorne affirme même
son ignorance : « Erreur, bavure ou attaque délibé-
rée, pour l’instant nous n’avons pas la réponse. Je
pense qu’il s’agit vraisemblablement d’une erreur 8 . »
Comme le rapporte Le Canard enchaîné 9 , le discours
sera ajusté a posteriori pour justifier la démonstra-
tion de force française : « Le président Gbagbo a
une responsabilité importante et personnelle dans
toute cette affaire 10 », affirme alors Barnier. Selon
Me Balan, avocat des familles de militaires français
décédés, ce sont les autorités politiques qui ont
imposé cette grille de lecture aux militaires 11 .
Quelques jours plus tard, nouveau revirement :
« Dès le début nous n’avons pas cru que Laurent
Gbagbo puisse avoir été à l’origine de cette frappe
insensée », explique le chef d’état-major 12 . La
ministre de la Défense évoque l’hypothèse « d’un
commandement intermédiaire 13 ». Si le flou demeure
quant au donneur d’ordre du bombardement de
Bouaké, le doute subsiste aussi côté français quant
au responsable des représailles. Selon la version offi-
cielle, c’est bien le chef des armées, Chirac, qui aurait
200 Un pompier pyromane

immédiatement ordonné la destruction des aéronefs


« utilisés ces derniers jours en violation du cessez-le-
feu ». L’Élysée va jusqu’à prétendre que cette action
s’inscrit « dans le cadre du mandat confié par le
conseil de sécurité des Nations unies aux forces de
l’Onuci et de Licorne 14 ».
Mais certains journalistes relaient une autre ver-
sion. « Quand le président a appris la riposte, elle
était déjà en train de se faire », soutient Le Nouvel
Observateur sur la base de confidences recueillies au
ministère de la Défense 15 . Pour Libération également,
c’est le général Poncet, chef de Licorne, qui aurait
« pris l’initiative […]. Le président de la République,
pourtant chef des armées, n’aurait été prévenu qu’a
posteriori 16 ». « Poncet est dans son bunker, et il ne
communique avec personne 17 », témoigne également
l’ambassadeur Le Lidec. Devant la justice, ce dernier
affirme bien entendu avoir obéi aux ordres. Le chef
d’état-major particulier du président, le général Geor-
gelin, soutient aussi que l’ordre concernait, sur son
conseil, toute la flotte, car selon lui « seul l’usage de
la force impose le respect en Afrique 18 ».

Exactions anti-françaises

Toujours est-il qu’à Abidjan, la décision française est


considérée comme un acte de guerre. On redoute
également une destitution de Gbagbo ou une contre-
offensive des rebelles. « Le Vietnam ne sera rien par
rapport à ce que nous allons faire ici 19 », avertit le
président de l’Assemblée nationale Mamadou Kouli-
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 201

baly sur France Info. « Nous ne faisons pas la guerre


à la Côte d’Ivoire et encore moins aux Ivoiriens 20 »,
se défend Michèle Alliot-Marie à la télévision fran-
çaise. Mais parallèlement à la destruction des moyens
aériens de l’armée ivoirienne, des combats opposent
les militaires français et ivoiriens pour le contrôle
de l’aéroport international d’Abidjan, lieu stratégique
pour d’éventuelles évacuations, mais aussi pour l’ar-
rivée des renforts. « Vous êtes complètement fous à
Paris, ils vont tous s’en prendre à la population fran-
çaise », s’inquiète d’abord l’ambassadeur de France 21 .
Une inquiétude également exprimée par le colonel
Revel, commandant de la base militaire française. « Je
veux des morts ivoiriens 22 », lui répond le colonel
Poncet. Son souhait sera rapidement exaucé.
Au vu des événements des derniers mois, les
représailles à l’encontre de la communauté française
étaient évidemment prévisibles. Un tiers des expa-
triés avait déjà plié bagage après Marcoussis. Dès la
destruction de la flotte ivoirienne connue, tous les
signes de la présence française sont attaqués. Les
établissements scolaires sont saccagés, les maisons
et les entreprises dévalisées, contraignant finalement
les autorités françaises à organiser le rapatriement
de  personnes. Dès les premiers troubles, Alliot-
Marie menace publiquement le président ivoirien,
répétant par deux fois qu’il sera « personnellement
tenu responsable, par la communauté internationale,
de l’ordre public à Abidjan 23 ». « Les déclarations
de MAM n’ont pas arrangé les choses. Elle s’est
adressée au président Gbagbo comme elle s’adres-
202 Un pompier pyromane

serait à un préfet français », témoignent des expa-


triés le lendemain 24 . Quelques jours plus tard, on
comptabilise de nombreux pillages, quelques dizaines
d’expatriés molestés mais heureusement aucun mort.
 plaintes seront enregistrées à Paris, essentiel-
lement pour vols et destructions de biens, mais
certaines également pour coups et blessures, ainsi
que trois plaintes pour viols. Un bilan évidemment
très lourd et douloureux pour ceux qui l’ont vécu,
mais sans commune mesure avec les représailles
simultanément infligées aux civils ivoiriens par les
militaires français. Ces dernières seront pourtant
passées sous silence.

Manifestations réprimées
à l’arme de guerre

Le soir du  novembre, Charles Blé Goudé, leader des


« jeunes patriotes », lance un appel à la mobilisation
sur la télévision ivoirienne. « La Côte d’Ivoire n’est
pas un quartier de Paris ! » conclut-il. Ignorant ce
qui s’est passé plus tôt à Bouaké et répondant à cet
appel, plusieurs dizaines de milliers de manifestants
descendent dans les rues et se dirigent vers l’aéroport
et la base militaire française. Dans la nuit du  au
 novembre, pour empêcher le franchissement des
ponts qui y conduisent et « casser la manifestation »,
selon les termes du général Poncet 25 , les manifestants
et les voitures qui circulent sont pris pour cibles
par les hélicoptères de combat de l’armée française.
Les Ivoiriens qui réussissent à passer les ponts se
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 203

heurtent aux barrages et aux chars des soldats fran-


çais. Ces derniers tirent à balles réelles et à la gre-
nade offensive, selon un rapport de l’ONG Amnesty
International 26 . « Ma première réaction en voyant
les hélicoptères tirer sur les ponts a été : Poncet
est fou ! » témoignera l’ambassadeur de France. Il
trouvera finalement que le général avait « fait preuve
de beaucoup d’efficacité » pour éviter un « Dhiên
Bhiên Phu africain » 27 .

Carte  : plan de la ville d’Abidjan.


204 Un pompier pyromane

Le lendemain, le chiffre de plus de  morts et


d’une centaine de blessés par l’armée française est
avancé par Mamadou Koulibaly et aussitôt récusé
par l’état-major français qui ne reconnaît que « des
tirs d’intimidation 28 ». Le soir, le général Bentégeat
reconnaît qu’on a « peut-être blessé ou même tué
quelques personnes 29 », mais il ne parle que de
« pillards » et se déclare « très fier de la réaction qu’a
eu le détachement Licorne. Ils ont montré qu’on ne
tue pas impunément les soldats français » 30 . La suite
des événements confirmera qu’on peut en revanche
tuer impunément des civils ivoiriens. La ministre de
la Défense minimise à son tour : « Il y a sans doute
eu quelques victimes ; nous ne le savons pas avec
précision, car lorsque les choses se passent la nuit, il
est extrêmement difficile de savoir ce qui se passe 31 . »
Les noirs, la nuit… refrain connu.
L’obscurité n’empêchera pourtant pas les officiels
français d’affirmer que les manifestants étaient munis
de pistolets et de kalachnikovs. Cette version est
démentie par les images d’une équipe de journalistes
de Canal +, l’une des rares à avoir enquêté sur place 32 .
Le ministère de la Défense va l’ignorer pendant vingt
jours. « Notre caméra se rend dans les hôpitaux, relate
Paul Moreira. Nous recueillons des témoignages
d’hommes gravement blessés par balles ou éclats
d’obus. Des enseignants, des cadres. Dans le français
châtié propre aux Africains, ils affirment avoir été
pris pour cibles sur les ponts par les hélicoptères et
les tanks français alors qu’ils marchaient désarmés.
Une manifestation civile attaquée à l’arme de guerre ?
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 205

De retour à l’hôtel, l’équipe va regarder de plus près


la séquence qu’ils sont les seuls à avoir filmée. Ce qui
est visible recoupe les dires des blessés : pas d’armes
dans les mains des Ivoiriens 33 . »
La diffusion annoncée du reportage de l’émission
d’investigation «  minutes » sur Canal + 34 contraint
la version officielle à évoluer. Un officier cité par
Libération affirme que les Français ont tiré « d’abord
dans l’eau, puis sur le pont, puis à proximité des
manifestants 35 ». Un colonel évoque benoîtement
« des ricochets 36 ». Alliot-Marie finit par reconnaître
que l’armée française « a pu faire un usage total
de ses armes à feu 37 », occasionnant la mort d’une
« vingtaine d’Ivoiriens civils et militaires 38 ». Mais
elle invoque la « légitime défense élargie 39 » face à
des « foules armées » et dans une « situation insurrec-
tionnelle 40 ». Le terme d’« insurrection », également
prisé par certains médias français pour décrire la
situation 41 , paraît singulièrement inapproprié, les
manifestants ne cherchant pas à renverser, mais au
contraire à défendre le pouvoir ivoirien en place.
À moins que l’armée française et l’ancienne métro-
pole ne se considèrent toujours comme l’autorité
légitime… « On est passé à deux doigts de l’humilia-
tion de l’armée française 42 », déclarera Poncet devant
la justice.
Le général Lecerf, un ancien commandant de la
force Licorne, expliquera plus tard que tirer sur des
civils n’est pas non plus un problème en soi : certes, il
est souhaitable que « l’emploi de l’arme de guerre sur
une foule advienne le plus tard possible. Mais nous
206 Un pompier pyromane

ne nous posons aucune question métaphysique ; nous


employons nos armes dès que cela est nécessaire 43 ».
Des victimes sont également recensées en dehors
de la capitale. Le  novembre, trois colonnes blin-
dées de Licorne en provenance de Bouaké, Man et
Korhogo, en zone rebelle, descendent pour renforcer
le contrôle d’Abidjan. À chaque village ou presque,
les convois sont ralentis par des barrages de l’armée
ivoirienne ou par des manifestations. Or les ordres
sont clairs, témoigne un sergent : « Ouverture du feu
sur toute personne qui nous empêcherait de passer,
civil ou militaire 44 . » À Duékoué, un journaliste ivoi-
rien qui couvre la manifestation est tué comme trois
militaires, un policier, un douanier et deux autres
civils. « On a franchi des barrages en tirant depuis
les blindés. […] Un jour, ça se saura… » témoigne
« un jeune commandant » 45 . On ne connaît pas le
bilan humain exact de ces opérations. « Au total, ces
actions de force ont sans doute provoqué bien plus de
pertes que les émeutes d’Abidjan, mais, réalisées en
l’absence des médias internationaux, elles n’ont pas
eu la même publicité », estime Charles Maisonneuve,
alors rédacteur en chef de la lettre d’informations
confidentielle TTU, dans un ouvrage pourtant très
complaisant pour l’armée française 46 .
Ces carnages vont évidemment renforcer l’animo-
sité et les exactions à l’encontre des expatriés fran-
çais, de même que les rumeurs de coup d’État visant
à destituer Gbagbo qu’alimentent les manœuvres de
l’armée française.
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 207

Tentative de coup d’État avorté ?

Par la voix du ministre des Affaires étrangères, le


gouvernement français se défend de tout projet visant
à « déstabiliser la Côte d’Ivoire et ses institutions.
[…] Il n’y a pas d’intention cachée », assure Michel
Barnier, dans un communiqué destiné à être diffusé
en Côte d’Ivoire 47 . Les forces françaises « n’ont pas
l’intention de renverser 48 » Gbagbo, répète le général
Poncet. Mais le récent scénario haïtien est dans tous
les esprits. Le  février , le président contesté
Jean-Bertrand Aristide a été poussé à la démission
contre son gré par les États-Unis et la France et
embarqué de force dans un avion militaire à destina-
tion de Bangui en Centrafrique… À Abidjan, on craint
la récidive, d’autant que Le Figaro rapporte : « Des
signaux clairs ont été envoyés au président ivoirien
pour lui signifier que son avenir politique pourrait
être sérieusement compromis. Il pourrait faire l’ob-
jet de sanctions internationales, voire être poussé
vers la sortie. […] À Paris circulaient des noms de
remplaçants éventuels, militaires ou politiques. 49 »
Et de fait, dans la nuit du dimanche  au lundi
 novembre, une colonne d’une trentaine de blindés
français se poste pendant trois heures devant la
résidence présidentielle. L’ambassadeur de France,
Le Lidec, s’interroge toujours « sur la raison qui
a poussé “une colonne de  chars à prendre une
petite rue”, comme celle qui mène à la résidence de
Gbagbo, “opercules [des canons] ouverts, ce qui est
un signe de guerre en langage militaire” 50 ». Selon
208 Un pompier pyromane

les dépositions, sous serment, de Michèle Alliot-


Marie, ceux-ci devaient protéger la Résidence de
France, où demeure l’ambassadeur. Selon le colonel
Destremau, qui conduisait la colonne, il s’agissait de
sécuriser l’hôtel Ivoire qui avait servi la veille de
lieu de regroupement des expatriés. Libération rap-
porte l’explication du colonel : « Une invraisemblable
erreur d’orientation. En pleine nuit, la colonne de
blindés s’égare et se retrouve face à la résidence du
président Gbagbo : “Au lieu de tourner à gauche,
notre guide situé à l’avant a fait un tout-droit et nous
nous sommes retrouvés devant le palais présiden-
tiel”, raconte le colonel 51 . » Ces explications relèvent
évidemment de la plaisanterie. « Je ne comprends
pas comment ils ont pu se perdre, ce n’est pas
possible 52 », tranche Le Lidec. D’autant que l’hôtel
Ivoire est relié par une grande avenue et sa tour est
visible à des kilomètres.
S’agissait-il d’une simple manœuvre d’intimida-
tion ou de plus que cela ? Et qui est ce mystérieux
« guide » venu rejoindre les blindés en hélicoptère,
et dont la présence est confirmée par le général Pon-
cet 53 . « On n’a jamais eu le nom de ce fameux guide »,
relève le général Renaud de Malaussène. Mais, selon
SlateAfrique, « la présence aux côtés des militaires
français du général Mathias Doué, chef d’état-major
de Gbagbo, est attestée par les comptes rendus de
l’armée, notamment à partir du  novembre 54 ». Doué
sera limogé cinq jours plus tard par Gbagbo, avant
de se cacher. Avait-il été sollicité pour prendre, de
manière transitoire, la tête de l’État ? Selon Thomas
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 209

Hofnung, l’une des hypothèses possibles est que


« la France avait bien l’intention de déposer Laurent
Gbagbo, mais au dernier moment, le haut responsable
ivoirien qui devait prendre les rênes du pouvoir
se serait “dégonflé” 55 ». Gbagbo défend la même
version 56 .
Toujours selon la version de Destremau, « après
avoir demandé son chemin à un officier des forces
ivoiriennes, le détachement parvient, vers  h , sur
l’esplanade de l’hôtel Ivoire, à moins d’un kilomètre
de là. 57 » En réalité, selon le carnet de route du
régiment de Bouaké, les blindés repasseront d’abord
par la base militaire française avant de retourner à
l’hôtel Ivoire 58 . « Si l’hôtel Ivoire était réellement
l’objectif, pourquoi, constatant son erreur, la colonne
est-elle allée au camp de Port-Bouët, soit à  kilo-
mètres, alors que l’hôtel était à quelques centaines
de mètres de la résidence de Gbagbo ? » s’interroge
Me Balan, l’avocat des militaires français décédés lors
du bombardement de Bouaké. Il ajoute : « Je pense
que le coup d’État, qui devait se dérouler en douceur,
n’a pas marché pour plusieurs raisons, notamment
parce que suite à la destruction des avions de la
flotte ivoirienne, la foule avait entouré le palais
présidentiel. Le coup d’État n’a pas pu avoir lieu 59 . »
Selon Libération, « se croyant encerclés et pani-
qués, Gbagbo et ses proches sont prêts à se rendre.
Ils appellent l’Élysée qui dément qu’un assaut soit en
cours 60 ». Francis Blondet, ambassadeur de France au
Burkina Faso à l’époque, confirmera ultérieurement,
dans un témoignage dont n’a jamais rendu compte la
210 Un pompier pyromane

presse française : « Souvenez-vous qu’entre les  et


 novembre , un escadron de chars qui passait
à proximité de la présidence ivoirienne aurait pu
facilement proposer à Laurent Gbagbo de changer
de vie à l’extérieur de son pays. Une option qui a
été repoussée. En ce moment, on était à chaud, dans
une certaine confusion. On n’avait pas besoin de
mille soldats, cinquante auraient suffi. Nous avons été
parfaitement conscients de cette possibilité à portée
de main et nous l’avons refusée. Pour certains, c’était
une façon de se courber, de se mettre à genoux devant
M. Gbagbo 61 . » « À Paris, ils se sont dégonflés »,
aurait alors commenté quelques jours plus tard le
général Poncet, selon « une source bien informée 62 »
recueillie par Libération. Dans son livre, Le Lidec
raconte les regrets que ce même Poncet lui a confiés :
« Ne pas avoir obtenu l’autorisation de Paris de
bombarder le palais présidentiel pour régler le sort de
Laurent Gbagbo. » « La manœuvre fut conduite sept
ans plus tard ! » conclut le diplomate 63 .

Le massacre de l’hôtel Ivoire

C’est dans ce contexte que l’armée française prend


position à l’hôtel Ivoire le matin du  novembre.
Alerté par les médias de la virée nocturne des mili-
taires français, les manifestants affluent. Le colonel
Destremau justifie la présence de ses soldats par
l’évacuation des expatriés 64 . Un rapport d’Amnesty
International confirme pourtant que les derniers res-
sortissants présents à l’hôtel Ivoire ont été évacués
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 211

le  novembre, soit deux jours avant 65 . Sur d’autres


images diffusées par Canal + quelques mois plus
tard 66 , on peut également constater que les militaires,
quand ils se retirent le lendemain, n’emmènent aucun
civil. Ils portent en revanche du matériel lourd,
notamment des lance-roquettes.
En revanche, l’hôtel accueille toujours le staff
sécuritaire du régime Gbagbo : les bureaux de son
conseiller pour les affaires de défense, Kadet Bertin,
mais aussi de l’ancien ministre de la Défense, Moïse
Lida Kouassi. « Le “général de la jeunesse”, Charles
Blé Goudé, la bête noire des Français, en a fait son QG.
Le vingt et unième étage est réservé à des “conseillers
techniques” étrangers :  Israéliens chargés de gérer
les écoutes téléphoniques pour le compte de Laurent
Gbagbo », complète Libération 67 . « Notre présence
devait gêner les occupants permanents de l’Ivoire,
donc le pouvoir », estime a posteriori Destremau 68 .
On n’en revient pas d’une telle perspicacité. Les sol-
dats français restent pourtant jusqu’au . Au moment
de repartir, ils ouvrent à nouveau le feu sur les
manifestants, toujours désarmés. Plusieurs versions
officielles se succèdent à nouveau.
Le matin du  novembre, « le colonel Dubois,
responsable depuis Paris de la communication pour
les militaires, est péremptoire : “Il n’y a pas eu
d’échauffourées à l’hôtel Ivoire… Je ne peux pas
laisser dire que l’armée française a tiré dans la foule.”
Il met les morts civils d’Abidjan sur le dos de “pillards
armés qui se trouvaient dans la manifestation” 69 »,
raconte le reporter Paul Moreira. Un peu plus tard, la
212 Un pompier pyromane

ministre de la Défense accuse la foule d’avoir attaqué


les gendarmes ivoiriens qui s’interposaient : « Il y
a eu à ce moment-là des échanges de coups de feu
entre les soldats ivoiriens et la foule ivoirienne. En
ce qui concerne les soldats français, ils n’ont jamais
[…] fait autre chose que des tirs de sommation 70 . »
Le général Poncet évoque également des tirs du haut
de l’hôtel Ivoire « que nous n’occupions pas 71 ».
« Peut-être parce qu’il sait que la télé ivoirienne a
montré des snipers blancs postés au sixième étage »,
il tente de faire croire à un journaliste de Canal +
que ce sont les mercenaires israéliens de Gbagbo qui
ont tiré dans la foule « pour embarrasser l’armée
française 72 ». À nouveau, les Français « ignorent alors
encore l’existence d’images qui contredisent leurs
déclarations », explique Paul Moreira 73 . Certaines
sont d’abord diffusées par la télévision ivoirienne.
Elles montrent « du matériel abandonné au sixième
étage par des soldats français dans la chambre  :
des papiers d’identité, des rations, des munitions 74 »,
contredisant la version du général Poncet.
Alliot-Marie dénonce alors « une manipulation
énorme visant à nous pousser à la faute 75 ». Désor-
mais ce sont les gendarmes ivoiriens qui sont accusés
par le ministère de la Défense d’avoir saisi un soldat
français et de l’avoir jeté dans la foule 76 . Les tirs fran-
çais n’auraient eu lieu qu’« en état de totale légitime
défense » face à une foule « qui était armée, armée
de kalachnikov, armée de fusils à pompe, armée de
pistolets », précise-t-elle encore 77 . Le  décembre
, le colonel Destremau affirme lui que l’ensemble
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 213

de ses hommes n’auraient fait que des tirs d’inti-


midation et que « seuls les hommes des COS I […]
auraient visé certains manifestants avec leurs armes
non létales 78 ».
Si la version officielle est contrainte d’évoluer,
elle reste toujours éloignée de la réalité, attestée
par différents témoignages, mais surtout par les
images tournées sur place. Paul Moreira les com-
mente : « Des groupes [de manifestants ivoiriens],
plus excités que les autres, ont enlevé une partie
des barbelés. À  h , ils sont à quelques mètres
à peine des blindés. Le propre service d’ordre de
la manifestation tente de les contenir. On a droit
à des scènes théâtrales sur le modèle : “Retenez-
moi, les gars, ou je fais un malheur.” Les manifes-
tants hurlent : “Partez ! Partez ! Partez !” aux soldats
français qui encaissent sans rien répliquer, visages
cadenassés. Pas un caillou, pas une motte de terre
ne seront projetés. On voit plusieurs dizaines de
gendarmes ivoiriens arrivés sur place pour tenter
de faire reculer les manifestants. Un peu mollement
mais sans ambiguïté. Indiscrète, la caméra capte des
discussions entre le lieutenant-colonel Destremau
et son homologue de la gendarmerie ivoirienne, le
colonel Guiai Bi Poin. Ils sont à quelques mètres des
manifestants et discutent avec un calme étonnant.
À  h , l’officier français exige que soient remis

I. Forces spéciales interarmées, le Commandement des opérations


spéciales est sous l’autorité directe du chef d’état-major et du président
de la République.
214 Un pompier pyromane

les barbelés, l’Ivoirien s’y engage et réplique : “Mon


colonel, je vous demande de ne pas tirer. Maintenant,
si vous voulez tirer, je me retire avec mes hommes…”
Nous sommes quinze minutes avant la fusillade.
À aucun moment les militaires français ne signalent
aux gendarmes ivoiriens la présence de gens armés
dans la manifestation. À  heures, les manifestants
sont à moins de deux mètres des blindés français.
Certains jeunes s’amusent, par défi, à aller toucher
le canon des chars. Ils sont acclamés. À la suite
d’un mouvement de foule plus important que la
caméra ne parvient pas à capter, l’ordre de tirer est
donné. En une minute, les soldats français brûlent
 cartouches. De l’autre côté du dispositif, en
surplomb d’un bâtiment, les caméras de télévision
ivoirienne filment la scène. Des soldats, bien campés
sur leurs jambes, tirent en rafales. Certains au-dessus
des têtes, d’autres à tir tendu, le fusil au niveau de la
poitrine. Ils tirent sans même la protection de leurs
véhicules blindés, qui sont rangés en rempart juste
derrière eux… Apparemment les soldats savent qu’ils
ne risquent pas de riposte. Quand les tirs cessent
les caméras ivoiriennes continuent d’enregistrer : les
victimes, la terreur, la chair entamée par les balles,
une main arrachée, les os brisés par le métal. “Qu’est-
ce qu’on a fait à la France ?” hurle un homme. Une
image choque particulièrement : un corps sans tête.
La boîte crânienne a explosé et la cervelle s’est
répandue autour d’elle. Ça ne peut pas être une balle
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 215

de fusil d’assaut FAMAS I . Le calibre est trop mince.


Un seul type de munitions est capable de faire autant
de dégât : la , millimètres. De celles qui équipent
certains fusils de snipers 79 . » Comme on l’a dit, les
douilles de ces tireurs d’élite seront effectivement
retrouvées dans les chambres de l’hôtel Ivoire après le
départ des militaires. Dans la précipitation du départ,
les militaires français ont aussi oublié à l’hôtel Ivoire
un ordinateur, comprenant des fiches de renseigne-
ment sur des personnalités ivoiriennes civiles et
militaires, sur les informateurs de l’armée française,
recensant notamment les proches du pouvoir qui
seraient prêts à retourner leur veste et à soutenir
un coup d’État 80 … Les fichiers détaillent également
l’organisation de la rébellion et son armement.
On recense  morts et des centaines de blessés
devant l’hôtel Ivoire. Les institutions ivoiriennes
évaluent dans un premier temps le bilan humain de
la répression française depuis le bombardement de
Bouaké à  morts et  blessés par balles, un
ordre de grandeur corroboré par la Croix rouge 81 . Fin
novembre, le bilan est revu par les autorités sanitaires
qui dénombrent, parmi les civils,  morts, dont 
par étouffement, et   blessés 82 . Tous n’ont pas
été touchés par les balles françaises, certains ont été
victimes des mouvements de foules que les tirs ont
provoqués.
Quand le président ivoirien évoque ces chiffres
et l’existence de corps décapités par les armes de

I. Fusil standard de l’armée de terre française.


216 Un pompier pyromane

guerre françaises, Alliot-Marie se contente de répli-


quer « que l’outrance même des termes employés par
le président Gbagbo leur enlève toute crédibilité 83 ».
Selon Notin, « après les tirs sur les ponts et
la fusillade de l’hôtel Ivoire », les forces spéciales
françaises se seraient dotées d’un « bureau d’étude »
dont la mission consistait à « redorer le blason de
la France » et « rappeler la véritable couleur de
celui du régime [Gbagbo] » par des actions d’in-
fluence. « Les Anglo-saxons parlent de “psy-ops”, les
Français “d’action indirecte” 84 ». Ces actions sont
secrètes : « Jamais personne ne doit pouvoir identifier
la véritable source, […] que les informations soient
fausses ou non 85 . » Cette activité aurait même attisé
la rivalité entre les forces spéciales et les agents de la
DGSE 86 . L’opération Licorne a été « un laboratoire »,
confirme le général Lecerf : « C’est surtout dans le
domaine du renseignement et des opérations mili-
taires d’influence […] que les expérimentations ont
été les plus nombreuses 87 . »

Black-out médiatique

En France, sans surprise, l’essentiel de la couverture


médiatique est consacré au drame des ressortissants
français contraints à l’exil. À la télévision, en arrière-
plan, les Ivoiriens sont réduits à des foules sauvages
et menaçantes, aux motivations incompréhensibles.
« Les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs passent
[…] d’une séquence où on leur présente une France
œuvrant pour la paix en Côte d’Ivoire à une autre
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 217

dans laquelle les Ivoiriens sont déchaînés contre les


Français », note le chercheur François Robinet 88 . La
presse écrite ne vaut guère mieux. Pendant ces évé-
nements dramatiques, seul Jean Chatain dans L’Hu-
manité écrit que « les témoignages venant d’Abidjan
et de Yamoussoukro s’accumulent, concernant le
caractère massif et aveugle de la répression par les
soldats de “Licorne” 89 » et publie ensuite un article
entièrement consacré aux victimes ivoiriennes 90 .
Ce parti-pris de la quasi-totalité des médias fran-
çais s’explique partiellement par les conditions de
travail des envoyés spéciaux, et par la pratique du
journalisme embedded. « Les équipes de télévision
françaises, nous y compris, s’en remettent totale-
ment à l’armée pour pouvoir travailler, rapporte Paul
Moreira. Un officier planifie chaque matin les activi-
tés de la presse. Au téléphone, Stéphane plaisante :
“C’est comme au Club Med, tu as un tableau et
tu t’inscris. Il y a ‘exfiltration lagune’, ‘exfiltration
véhicule blindé’, ‘exfiltration hélicoptère’…” 91 »
Mais cela n’explique pas tout. Les réflexes patrio-
tiques et l’autocensure jouent également à plein
régime. Si les journalistes français ne manquent pas
une occasion d’ironiser sur la propagande ivoirienne,
tout au long de la crise, la quasi-totalité d’entre
eux se sont contentés de répercuter les versions
de l’armée française, sans trop s’appesantir sur les
contradictions successives ni exercer un droit de
suite. Quand les tirs français sont vaguement évoqués
à la télévision, cela ne s’accompagne d’aucune ana-
lyse ni interrogation sur les victimes occasionnées.
218 Un pompier pyromane

Pourtant, rapporte Moreira, « toutes les rédactions


nationales avaient eu très vite en leur possession
les images explicites de la télé ivoirienne. […] Dans
les directions de l’information du service public, on
ne diffuse rien, “par sens des responsabilités”. À la
notable exception de la chaîne info i-télé, les rédac-
tions font le choix délibéré de ne pas montrer ces
images 92 ». Interrogée sur son refus de les diffuser,
la direction de France  les juge « peu probantes »
et justifiera la censure par le fait que sa chaîne est
diffusée en Afrique via TV 93 . Il ne faudrait pas ternir
l’image de l’armée française…
Dans la presse écrite, le blocage persiste égale-
ment. « Nous apprendrons plus tard qu’une cellule
de communication de crise a été créée au minis-
tère de la Défense pour contrer l’impact de nos
révélations, rapporte Moreira. À chaque coup de fil,
les spin doctors infirment. Une cellule d’infirmation,
en quelque sorte, qui réussira à faire valoir son
point de vue jusqu’au tout dernier moment. Une
volonté farouche de ne pas voir ce qui crève les
yeux s’est répandue comme une épidémie 94 . » « Des
petits déjeuners avec des officiers sont organisés
à l’Élysée ou à l’hôtel de Brienne pour tenter de
montrer à quelques journalistes triés sur le volet que
les arguments de l’entourage de Gbagbo ne tiennent
pas debout », a également rapporté le journaliste
Charles Maisonneuve 95 .
Comme à d’autres occasions, les militaires orga-
nisent aussi la « manœuvre médiatique » : il s’agit
d’orienter la ligne des médias et de contrôler l’évo-
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 219

lution de l’opinion publique pour conserver une


liberté de manœuvre sur le terrain militaire. En Côte
d’Ivoire en novembre , cela a pris notamment
la forme d’une campagne d’intoxication visant à
exagérer les dommages subis par les expatriés, pour
choquer et faire passer au second plan les victimes
ivoiriennes. Ainsi par exemple, à la une du Monde 96 ,
on évoque « des scènes de terreur et d’horreur. Des
blessés, des disparus, des corps blancs décapités à
la machette, des femmes violées » : « les mêmes
scènes de sévices » rapportées par « de nombreux
témoins ». En pages intérieures, un expatrié témoigne
et révèle les sources : « Les militaires nous ont dit
qu’il y a eu des morts, des personnes décapitées, des
femmes violées. » Pur mensonge : il n’y a eu aucun
décès de civils français. Plusieurs agences de presse et
certains journaux vont évoquer sans se questionner
ces « dizaines de viols ». On apprendra ensuite que
ces rumeurs sont également colportées par l’armée
française. « Plusieurs dizaines » de femmes blanches
ont été violées, confirme ainsi un gradé français qui
« s’exprimait sous couvert de l’anonymat et n’a pas
souhaité communiquer, par “respect de la vie privée”,
le nombre précis », rapporte l’AFP 97 . Un discours
assumé par le général Poncet en personne : « Je
confirme les viols. […] Il y a eu des exactions, des
tragédies pour un certain nombre de femmes. » Lui
non plus ne souhaite pas s’appesantir sur le nombre
exact : « par respect » 98 …
« Ça arrive une fois, parfois deux, dans la vie d’un
journaliste : détenir, posée sur son bureau, la preuve
220 Un pompier pyromane

physique que le pouvoir ment, explique Moreira.


Contempler les versions officielles qui s’empilent à la
télé et savoir qu’elles sont fausses. Puis se retrouver
au centre d’une tempête face à des états-majors de
crise, des experts en communication, des conseillers
occultes avec des intérêts divergents. Certains vou-
lant vous rallier à leur cause, d’autres mobilisés pour
amoindrir l’impact de vos révélations 99 . » Interviewé
sur RFI, il ajoute : « On a prouvé que le gouverne-
ment mentait. Dans un pays anglo-saxon, la ministre
aurait été obligée de démissionner. Nous sommes en
France, où le mensonge ne coûte rien sur le plan
politique. 100 »
Le gouvernement était alors d’autant moins
menacé qu’en matière d’intervention militaire fran-
çaise en Afrique, c’est généralement l’union nationale
qui prévaut, et novembre  n’a pas fait exception.
Le Parti socialiste se déclarait ainsi solidaire de l’ac-
tion gouvernementale. « L’armée française remplit en
Côte d’Ivoire un rôle éminent, un rôle exceptionnel,
un rôle qui fait honneur à la France. […] Nous
sommes unis derrière l’action gouvernementale, der-
rière l’action des forces françaises sous mandat de
l’ONU 101 », déclarait par exemple Ségolène Royal,
future candidate à l’élection présidentielle. « Il était
normal que la France réagisse », estimait pour sa part
François Hollande, alors premier secrétaire du Parti
socialiste 102 .
En revanche, la deuxième diffusion du reportage
de Canal + sera censurée et l’émission d’enquête de
Moreira, «  minutes », est mise sous surveillance
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 221

avant d’être par la suite purement et simplement


supprimée. En France, finalement peu de personnes
auront vu les images des massacres commis par
les militaires français. Quand le rapport d’Amnesty
International sortira quelques mois plus tard, il trou-
vera peu d’échos dans la presse française, à l’ex-
ception du Canard enchaîné. Plusieurs années après,
on trouve même toujours des journalistes français
prêts à défendre les thèses de l’armée française.
Ainsi par exemple, Jean Guisnel, journaliste spécia-
lisé défense du Point écrit-il dans l’ouvrage qu’il
a codirigé, Histoire secrète de la V e République, que
c’est simplement « pour effrayer les assaillants »
que les hélicoptères ont tiré sur les ponts la nuit
du  au , ou encore que les militaires français
« défendent » l’hôtel Ivoire où se seraient « réfugiés
nombre d’Européens 103 »… Dans son livre, Le Cro-
codile et le Scorpion, Jean-Christophe Notin soutient
toujours que les manifestants y étaient armés de
pistolets-mitrailleurs dissimulés sous leur tee-shirt,
thèse déjà défendue par Stephen Smith à l’époque,
visiblement soucieux de redonner de la crédibilité
à la version de la ministre de la Défense après la
diffusion du reportage de Canal + 104 . Pour l’anec-
dote, Smith tutoyait le général Poncet avec lequel il
entretenait une certaine familiarité, si l’on en croit
certains propos rapportés par Notin : « Prépare-toi
à repartir en slip dans le fond d’un transall 105 »,
l’aurait-il notamment prévenu. Et Hofnung, alors à
Libération défend toujours la thèse de la légitime
défense : c’est « pour empêcher le lynchage de
222 Un pompier pyromane

plusieurs marsouins » que « des tireurs d’élite des


forces spéciales sont entrés en action ». Si la mort
des  soldats français à Bouaké est qualifiée par lui
de « carnage 106 », le bilan côté ivoirien paraît plus
léger : « Au moins deux Ivoiriens auraient été tués »,
comptabilise-t-il six ans plus tard 107 . Apparemment,
les victimes ivoiriennes ne méritent que le mensonge
et le conditionnel. On comprend dans ces conditions
que le même puisse penser que « durant ces journées
de braise, l’armée française a indéniablement fait
preuve de retenue 108 » et plus généralement qu’elle
fait, en Côte d’Ivoire, « un travail assez formidable au
service des populations et au service de la paix 109 ».

Des enquêtes à la trappe

Le jour de la diffusion du reportage de Canal +, la


Ligue des droits de l’homme (LDH) et la Fédéra-
tion internationale des ligues des droits de l’homme
(FIDH) demandent à la France « de faire toute la
lumière sur les raisons pour lesquelles ses forces
d’intervention ont détruit l’ensemble des moyens
militaires d’un pays souverain avec lequel elle n’est
pas en guerre » et « d’ouvrir dans les plus brefs
délais une enquête sur le comportement inadmissible
de ses forces armées et de poursuivre les coupables
de la sanglante répression menée à Abidjan » 110 .
La commission d’enquête sera refusée par Michèle
Alliot-Marie avec un argument imparable : ce serait
« une défiance à notre armée 111 ». Quatre demandes
de commission d’enquête parlementaire seront dépo-
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 223

sées, deux en , une en  et la dernière en ,


systématiquement refusées. Signataire quand il est
dans l’opposition, le Parti socialiste se gardera bien
de les mettre en œuvre une fois au pouvoir.
En Côte d’Ivoire, la menace de saisir la CPI a été
périodiquement agitée par les autorités ivoiriennes.
En , Gbagbo disposait notamment d’un rap-
port d’enquête sud-africain comprenant entre autres
une expertise balistique à charge pour les militaires
français 112 . Il a également embauché un cabinet
d’avocats britannique qui aurait « réuni suffisam-
ment d’éléments pour entamer une procédure devant
une juridiction indépendante 113 ». Mais le dossier
restera à l’état de moyen de pression diplomatique.
En , Gbagbo a proposé à la France un règlement à
l’amiable au sujet des massacres de civils commis par
les forces françaises et a mandaté un cabinet canadien
qui a remis à Paris un mémorandum dans lequel il
était proposé de constituer une commission mixte
chargée d’évaluer les réparations dues aux victimes.
Cette proposition est restée lettre morte et, comme on
le sait, le président ivoirien a été déposé par l’armée
française l’année suivante.
En , les juges de la troisième chambre préli-
minaire de la CPI ont autorisé le procureur à ouvrir
une enquête. Alors que le procureur avait limité
sa demande aux seuls événements consécutifs aux
élections de novembre , les juges de la chambre
préliminaire ont été plus loin, en lui demandant que
leur soit transmise « toute information supplémen-
taire à sa disposition sur des crimes qui pourraient
224 Un pompier pyromane

relever potentiellement de la compétence de la Cour


et qui auraient été commis entre  et  114 ».
Cela incluait donc en théorie un examen des crimes
de Licorne. Mais à ce jour, l’action des militaires
français en Côte d’Ivoire ne semble pas susciter un
intérêt débordant à la CPI…

Le mystère du bombardement de Bouaké

Le tribunal aux armées de Paris aurait lui aussi pu


ouvrir une enquête sur les morts civils ivoiriens. Il ne
l’a évidemment pas fait. Les seules enquêtes ouvertes
par la justice française concernent les exactions
subies par les ressortissants français et la mort des
militaires français dans le bombardement de Bouaké.
Cette dernière affaire a été successivement instruite
par quatre juges d’instruction : la juge Brigitte Rey-
naud, de mars  à février , la juge Florence
Michon de  à juillet . En , le tribunal
aux armées ayant disparu, l’affaire est confiée au
tribunal de grande instance de Paris. Après un bref
passage entre les mains du juge Frédéric Digne en
, l’instruction s’est poursuivie sous l’autorité de
la juge Sabine Kheris. La justice est loin d’avoir
levé le voile sur tous les mystères qui entourent
cet événement, mais elle a confirmé de manière
certaine au moins une chose : les autorités françaises
ont systématiquement cherché à faire obstruction à
la vérité dans une affaire où ce sont pourtant des
militaires français qui sont les victimes.
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 225

Il paraît établi que le bombardement n’a pas été


opéré par erreur et qu’il ne s’agissait pas d’une
bavure. Comme on l’a dit, il semble y avoir quasi-
unanimité pour dédouaner la responsabilité directe
de Gbagbo. L’ambassadeur de France témoigne avoir
trouvé le président ivoirien « dans un état second,
complètement abasourdi 115 » à l’annonce du bom-
bardement de ses avions sur les positions françaises.
Les militaires et les journalistes français incriminent
généralement l’entourage du président ivoirien, les
« durs » du régime. « Les noms de son conseiller
Défense Kadet Bertin, du ministre de la Défense
Moïse Lida Kouassi, du colonel Philippe Mangou qui
dirigeait l’offensive ou encore de l’ancien président
de l’Assemblée nationale Mamadou Koulibaly sont
cités par les généraux français, sans que soient
apportées de preuves », rapporte le journaliste de
RFI Anthony Lattier, auteur d’une remarquable série
d’articles sur le dossier en  116 . Un court-circuit
de la chaîne hiérarchique est évidemment possible,
mais dans quel objectif ? Quel aurait été l’intérêt
de donner cet ordre qui paraît contradictoire avec
la stratégie de l’État ivoirien ? Prendre pour cible
l’armée française, c’est bien entendu s’exposer à des
représailles compromettant l’offensive sur le Nord.
Le chef d’état-major français, le général Bentégeat,
évoque « un geste irréfléchi de haine de la part de
l’entourage de Gbagbo, dans l’espoir que les Français
décident de partir de Côte d’Ivoire la queue entre les
jambes 117 ». Une version assez peu convaincante. Le
général Poncet et l’ambassadeur de France avancent
226 Un pompier pyromane

une hypothèse plus subtile : les forces ivoiriennes


auraient délibérément provoqué une réaction de
l’armée française pour dissimuler l’échec de leur
propre offensive. La réaction française permettait de
faire diversion et de souder la population ivoirienne
autour de son chef. L’ambassadeur de France Le Lidec
en veut pour preuve que la réaction des « jeunes
patriotes » a été extrêmement rapide et semblait
préméditée 118 .
Pourtant, si l’on en croit les confidences recueillies
par Notin, les militaires français considéraient que le
rapport de force était largement en faveur de l’armée
ivoirienne. « Les chances loyalistes étaient élevées car
Gbagbo avait reconstitué une armée solide, bien équi-
pée, dont nous avions formé les plus hauts cadres.
En face, c’était des va-nu-pieds sans connaissances
militaires qui n’auraient jamais tenu le choc », estime
par exemple le général Thonier, adjoint de Poncet 119 .
« Au soir du , les Français sont encore persuadés
que, le lendemain matin, les Fanci seront dans Bouaké
et que la ville tombera facilement, rapporte Notin.
La valeur militaire des Forces nouvelles était nulle,
explique un colonel. Elles allaient déguerpir avec le
trésor qu’elles avaient amassé pendant deux ans 120 . »

Obstructions à la vérité

Mais surtout, si le bombardement a été commandité


par les plus anti-français du régime Gbagbo, on
comprend mal pourquoi les autorités françaises, non
contentes de refuser une commission d’enquête par-
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 227

lementaire, ont méthodiquement organisé un travail


de sape de l’enquête judiciaire, et ce dès les premiers
jours qui ont suivi le bombardement.
Le  novembre , un hommage national était
rendu aux militaires français décédés à Bouaké.
« Vous méritez la reconnaissance de la Nation tout
entière. Ici, dans ce haut lieu nimbé de gloire militaire,
je veux vous dire, au nom du Peuple français, que
nous ne vous oublierons pas », déclarait Chirac.
« Nous leur devons respect et gratitude », ajoutait-
il. En  pourtant, l’une des mères d’un soldat
décédé découvre par hasard que les dépouilles de
deux militaires ont été interverties dans les cercueils
et qu’ils ont été « jetés dans les sacs plastique tels
qu’ils avaient été trouvés sur le terrain : couverts
de sang, de poussière, vêtements déchirés, sans être
lavés ni habillés. “Jetés là comme des bêtes”, dira
un témoin 121 ». On était tellement pressé d’enterrer
les corps que l’autopsie, pourtant obligatoire dans
ces circonstances, et demandée par un officier fran-
çais, ne sera jamais pratiquée. Étrangement, ce n’est
que le  novembre que l’enquête de flagrance, à
savoir l’enquête de police qui suit immédiatement
les faits quand ceux-ci exigent une réaction rapide,
est ouverte et que la justice est officiellement sai-
sie : le jour même où les soldats sont inhumés, ce
qui rend leur autopsie sinon impossible, du moins
très compliquée à obtenir. De fait, le procureur s’y
opposera.
Cette précipitation contraste par ailleurs avec la
lenteur du déclenchement de l’enquête : malgré l’ou-
228 Un pompier pyromane

verture d’une enquête de flagrance, malgré les pre-


mières plaintes enregistrées à partir du er décembre,
le tribunal aux armées de Paris (TAP) n’a été saisi
que deux mois après les assassinats, au lieu des
quelques jours habituels. Si les juges qui vont se
succéder ont fait preuve d’une remarquable détermi-
nation pour parvenir à la vérité, le procureur et le
ministère de la Défense se sont en revanche illustrés
par une politique d’obstruction systématique tout
aussi remarquable. Alors qu’il s’agit d’une affaire
dans laquelle les soldats français sont victimes et
non accusés, la juge Reynaud s’est plaint de se
voir systématiquement opposer le secret-défense sur
les documents qu’elle souhaitait examiner. Seules
quelques pièces parmi les moins sensibles ont été
déclassifiées, et de manière partielle. Pour la première
fois, le ministère a même refusé la déclassification
d’un document contre l’avis favorable de la Commis-
sion consultative du secret de la défense nationale 122 .
Pour les mêmes raisons, la juge Kheris s’est vu refuser
d’auditionner « des membres importants des services
secrets français 123 ».

Des mercenaires indésirables

De plus, les autorités françaises ont tout fait pour se


débarrasser des acteurs et témoins directs du bombar-
dement. À leur retour à l’aéroport de Yamoussoukro,
les deux pilotes biélorusses des Sukhoï et les deux
copilotes ivoiriens ne sont pas interpellés. Contraire-
ment à ce qu’ont prétendu certains officiers comme
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 229

le général Beth 124 , chef du Centre de planification


et de conduite des opérations (CPCO) du ministère
de la Défense, ce n’est pas parce que les militaires
français présents ignoraient encore le drame. Grâce
au réseau radio de la force Licorne, « les avions
n’étaient pas encore revenus que nous savions déjà
qu’ils avaient bombardé Bouaké », explique devant
la juge d’instruction un Français qui surveillait les
allées et venues des Sukhoï 125 , ce que confirme
le colonel Destremau 126 . Le général Poncet plaide
quant à lui l’impossibilité physique de procéder à
leur arrestation : « Le petit détachement français
composé de  hommes était en bout de piste, à deux
kilomètres des parkings où sont allés se garer les
avions. Et tout autour, il y avait des centaines de
militaires ivoiriens 127 . » Pourtant, dans un reportage
de l’émission « Spécial investigation » de Canal +,
diffusé en février , l’Ivoirien André Ouraga,
qui servait d’interprète entre les mercenaires et les
militaires ivoiriens, affirme que les pilotes sont restés
dans une « base militaire d’Abidjan contrôlée par
l’armée française » : « Ils [les Français] ne nous ont
pas brutalisés. Ils nous ont dit : “Vous restez sur
place.” 128 » « Une source du milieu du renseigne-
ment nous a confirmé cette information 129 », affirme
Anthony Lattier, journaliste à RFI. Pour Me Balan,
« ils n’ont pas pu sortir du pays sans une complicité
française. C’est une impossibilité physique ! 130 »
Par ailleurs, une douzaine d’autres mercenaires,
des techniciens biélorusses qui accompagnaient les
pilotes, ont été retenus quatre jours à Abidjan par
230 Un pompier pyromane

les forces spéciales françaises du COS. Officiellement,


ils n’auraient pas été interrogés « au fond », ce dont
s’est félicitée la ministre de la Défense française,
expliquant à plusieurs reprises qu’aucun cadre juri-
dique ne l’autorisait. « Si nous avions à l’époque
interrogé ces individus, nous serions probablement
traduits aujourd’hui devant un tribunal internatio-
nal. C’est très frustrant d’être empêchée d’agir mais
c’est l’honneur des démocraties que de respecter le
droit 131 », justifiait-elle sans rire. Le directeur de
la DGSE et celui de la Direction du renseignement
militaire ont pourtant reconnu devant la justice que
les mercenaires avaient bien été auditionnés, mais
que leurs services n’avaient pas été destinataires de
leurs dépositions 132 . Finalement, quand ces dernières
sont déclassifiées, et le document transmis à la juge,
« toutes les lignes sont barrées au feutre noir 133 »,
rapporte RFI. « Cela aurait pu donner des éléments
intéressants sur la motivation de l’attaque de l’em-
prise française 134 », regrette la juge Sabine Kheris
dans une ordonnance du  février …
Après avoir été détenus par les forces françaises,
les mercenaires sont ensuite exfiltrés dans un minibus
à destination du Togo, dans lequel les attend la secré-
taire de Robert Montoya. Ancien membre de la cellule
antiterroriste de l’Élysée sous François Mitterrand,
Montoya s’est reconverti dans la sécurité privée et
comme intermédiaire dans l’achat d’armes de guerre.
C’est lui qui avait fourni les avions et leurs pilotes au
président ivoirien. Nous en reparlerons.
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 231

Pourquoi avoir libéré les mercenaires ? « Paris m’a


demandé instamment de relâcher ces  personnes,
arguant qu’on n’avait aucune autorisation pour les
détenir, raconte Henri Poncet. Je me suis même
fait engueuler parce que je ne les libérais pas assez
vite 135 ! » Selon l’ambassadeur français, il s’agissait
d’éviter une brouille diplomatique avec la Biélorussie.
« Pour maître Balan, l’argument ne tient pas : “Le
ministre de la Défense biélorusse a fait une déclara-
tion le  novembre pour dire en gros que le sort de
ces mercenaires ne concernait pas son pays.” 136 »
La suite du feuilleton est rapportée par les dépo-
sitions de l’ancien ministre de l’Intérieur du Togo,
François Boko : arrêtés à la frontière, les mercenaires
sont mis au frais par les autorités togolaises, qui
font le rapprochement avec les événements de Côte
d’Ivoire. Elles préviennent les autorités françaises par
voie diplomatique normale et via les correspondants
de la DGSE et du SCTIP (Service de coopération tech-
nique de la police). « Nous avions l’intime conviction
qu’ils avaient bombardé la position française », rap-
porte François Boko. Retenus une douzaine de jours,
c’est à la demande des autorités françaises qu’ils sont
finalement expulsés. « Dès l’arrivée des ressortissants
biélorusses au Togo, deux Français s’activent. Le
colonel Alain Benoit, conseiller du président togolais
Gnassingbé Eyadéma, et Robert Montoya », rapporte
RFI : « “Ils souhaitent [leur] obtenir des visas”,
précise François Boko à la juge 137 . » Toujours selon
RFI, « les représentants français en poste à Lomé
défilent devant les Biélorusses. La DGSE prend leurs
232 Un pompier pyromane

identités et prend des photos. “Les deux pilotes, Yuri


Sushkin et Barys Smahin, qui étaient aux commandes
du Sukhoï sont identifiés”, assure l’avocat Jean Balan.
Le représentant du ministère de l’Intérieur, M. Taxis,
va aussi les voir et affirme, dans un témoignage
cité dans l’ordonnance de la juge Sabine Kheris du
 février  que RFI a pu consulter, avoir reçu des
“instructions de ne rien faire et de ne pas s’occuper
de cette affaire. Parallèlement, poursuit-il, j’étais en
contact avec l’attaché de Défense […]. Il m’a dit
avoir appelé la DRM [Direction du renseignement
militaire] à Paris et également le général Poncet
en direct. Ses instructions étaient également de ne
pas s’en occuper. Nous nous sommes tournés vers
le représentant local de la DGSE. Ce dernier nous
a dit avoir pris contact avec sa centrale et nous a
précisé qu’il avait eu pour instructions de ne pas s’en
occuper non plus”. La même décision venue de Paris
a donc été transmise à trois personnes différentes.
[…] Devant le refus de la France d’arrêter ces huit
suspects, François Boko donne l’ordre de les relâcher.
Selon une source, ils ont été remis “au colonel Benoit,
Robert Montoya et sa secrétaire ukrainienne” 138 ».

Mensonges en série

Pour justifier cette décision, les autorités françaises


n’ont pas été avares en mensonges. À commencer
par la ministre de la Défense, en première ligne
dans cette affaire. Michèle Alliot-Marie a ainsi affirmé
que la France n’avait pas, à l’époque, d’informations
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 233

suffisamment précises pour exiger du Togo qu’il


garde prisonniers des mercenaires : « Les analyses et
les recoupements, nous ne les avons eus qu’après, a-
t-elle expliqué à la juge chargée de l’enquête. Et ils
n’ont conduit qu’à des présomptions que des pilotes
pouvaient peut-être se trouver dans ce groupe 139 . »
En réalité, avant comme après le bombardement, le
renseignement français a suivi dans le détail l’activité
des mercenaires, qui ont été filmés et photographiés
sous toutes les coutures. « Dans une note de synthèse
du  novembre , la DGSE donne les noms des
pilotes biélorusses, précisant qu’ils sont tous deux
cités “dans le groupe interpellé au Togo” », rapporte
Libération 140 . Les notes du SCTIP confirment égale-
ment l’identité de l’un des mercenaires arrêtés. Une
copie de leur passeport avait d’ailleurs été transmise
aux Français par le ministre de l’Intérieur togolais. En
, le procureur du tribunal aux armées, Jacques
Baillet refuse pourtant de délivrer des mandats d’ar-
rêt internationaux sous le même prétexte que leur
identité n’est pas clarifiée. « Ils bénéficient de la
présomption d’innocence, mais pourquoi s’interdire
de les entendre ? 141 », s’interroge Me Balan. Il faudra
attendre  pour qu’un mandat d’arrêt soit enfin
délivré et  pour que le parquet de Paris demande
le renvoi devant la cour d’assise de Yuri Sushkin (la
présence de l’autre mercenaire Barys Smahin n’étant
plus jugée suffisamment établie) 142 . De toute façon,
ces mercenaires ont bien entendu disparu dans la
nature depuis longtemps, s’ils sont toujours en vie…
234 Un pompier pyromane

Deuxième mensonge : Michèle Alliot-Marie a éga-


lement invoqué l’absence de bases juridiques per-
mettant de procéder à l’arrestation des mercenaires.
« L’appréciation des éléments de preuve relevait non
pas des services du ministère de la Défense, mais de
l’autorité judiciaire qui était déjà saisie », rappelle la
juge 143 . Michèle Alliot-Marie assure avoir consulté
le conseiller juridique du ministère, David Sénat,
lequel « a déclaré sous serment que non seulement
il n’avait pas été consulté, mais que s’il l’avait été, il
n’aurait certainement pas donné cette réponse 144 ».
Et pour cause : entre la loi Pelchat sur la répression du
mercenariat, le Code de justice militaire permettant
de juger les auteurs d’une infraction contre les forces
armées françaises, et enfin le Code pénal, selon
lequel la loi pénale française est applicable à tout
crime commis à l’étranger si la victime est française,
l’arsenal législatif pour interpeller les mercenaires
ne manquait pas. Une appréciation partagée par le
général Poncet qui estime qu’il y a eu « une volonté
manifeste par les autorités politiques de faire en
sorte que ces pilotes ne soient pas entendus », et
qui désigne les « trois canaux qui sont intervenus  :
monsieur de Villepin pour le ministère de l’Intérieur,
le ministère des Affaires étrangères et le ministère de
la Défense » 145 .

Amnésie collective

Les intéressés se renvoient évidemment la balle.


Dominique de Villepin semble étrangement frappé
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 235

d’amnésie pour tout ce qui concerne la Côte d’Ivoire


depuis qu’il a quitté les Affaires étrangères pour
l’Intérieur. Entendu par la juge d’instruction Flo-
rence Michon, il a assuré « ne jamais avoir été saisi
de cette affaire 146 ». Pourtant, « l’enquête a établi
que l’attaque de Bouaké avait été suivie au jour
le jour, sur place, par le Service de coopération
technique internationale de la police (SCTIP) 147 »,
affirme Mediapart. Mais l’information ne lui était
« pas remontée à l’époque », affirme Villepin, qui
prétend sans rire que cette affaire mineure « a pu
être traitée à un échelon technique ». À nouveau
interpellé à la télévision sur le dossier en , il
se déclare à nouveau étranger au dossier puisque
il s’agissait « d’une séquence militaire 148 ». Suivez
mon regard… « Une tentative de dérivation grossière
vers Alliot-Marie », estime David Sénat qui rappelle
que Villepin « avait ses entrées à l’Élysée, où il
fut secrétaire général 149 ». Un point de vue partagé
par Gbagbo : « Toute cette histoire, Chirac l’a sous-
traitée à Villepin. Villepin a dû lui vendre l’idée qu’on
pouvait me “dégommer” », déclare-t-il à la juge Khe-
ris 150 . Son successeur aux Affaires étrangères, Michel
Barnier, n’a pas été entendu par les juges. C’est
pourtant lui qui a donné l’instruction de remettre les
techniciens slaves interpellés à Abidjan aux autorités
russes, selon Le Lidec. Le locataire du Quai d’Orsay
était également informé en temps réel de la situation
des huit mercenaires au Togo. Joint par Media-
part, Michel Barnier a déclaré « ne pas connaître
le contenu de ce dossier d’instruction » et n’avoir
236 Un pompier pyromane

« aucun souvenir d’aucune décision prise sous [son]


autorité allant dans le sens de ce qui est évoqué » 151 .
« Nathalie Delapalme, ancienne conseillère Afrique
de Villepin au Quai d’Orsay (-), dédouane,
elle, son boss, rapporte Le Canard enchaîné, et dévie le
tir sur le Château : “C’est la cellule Afrique de l’Élysée
avec Michel de Bonnecorse, qui était déterminante
après le départ de Villepin (du Quai).” Interrogé par
la juge, le  avril, Michel de Bonnecorse, ancien
patron de la cellule Afrique de l’Élysée sous Chirac,
assure pourtant n’avoir rien su des mercenaires au
Togo 152 . » C’est fou comme les plus hautes autorités
sont parfois mal informées sur les dossiers les plus
sensibles…
Ce jeu de dénégations et d’accusations croisées
au sujet de l’exfiltration des mercenaires s’explique
par les risques judiciaires encourus. En novembre
, une plainte a été déposée par deux rescapés
du bombardement de Bouaké contre Michèle Alliot-
Marie pour « faux témoignage sous serment » et
« complicité d’assassinat » devant la commission des
requêtes de la Cour de justice de la République (CJR).
En dépit des mensonges à répétitions de Michèle
Alliot-Marie, la plainte a été classée sans suite en
février .
Dans son ordonnance du  février , la dernière
juge en charge de l’affaire, Sabine Kheris, a de nou-
veau sollicité auprès du procureur de la République
le renvoi devant la CJR de Michèle Alliot-Marie,
mais aussi de Dominique de Villepin et de Michel
Barnier, alors ministre des Affaires étrangères : « Il
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 237

est apparu tout au long du dossier que tout avait


été orchestré afin qu’il ne soit pas possible d’arrêter,
d’interroger ou de juger les auteurs biélorusses du
bombardement », écrit la juge au bout de  pages de
démonstration. Les trois anciens piliers du gouverne-
ment de Jacques Chirac auraient pris cette décision
après « concertation à un haut niveau de l’État » et
encourent, chacun, trois ans d’emprisonnement et
  euros d’amende. Le procureur de la République
de Paris a transmis fin juillet  le dossier au
procureur général près la Cour de cassation, Jean-
Claude Marin, un magistrat très sensible à la rai-
son d’État 153 . Il y a donc peu de chances que la
procédure aboutisse, et encore moins que la Cour
de justice de la République, machine à blanchir les
autorités politiques, tente d’établir la vérité, si l’on
en juge par les précédentes affaires dont elle a eu
à s’occuper 154 … Deux ans après la délivrance de
l’ordonnance, rien ne s’est toujours produit même si
le vice-procureur du TGI de Paris a rappelé en juin
, dans un réquisitoire demandant la comparution
d’un des pilotes et des deux copilotes devant la
cour d’assise, qu’il appartenait « à la Commission
des requêtes de la Cour de justice de la République
[d’]apprécier les hypothétiques responsabilités » des
autorités françaises 155 .
Conviction véritable ou précaution oratoire pour
donner plus de chance à sa requête d’aboutir, la juge
Kheris a tenu bon de préciser qu’« il n’existe pas
d’éléments permettant de mettre en cause les hautes
autorités de l’État dans l’assassinat des militaires
238 Un pompier pyromane

français ». Un avis loin d’être partagé par tous, à


commencer par l’avocat des familles des militaires
décédés dans le bombardement qui juge l’ordonnance
« a minima » et qui estime que le contenu du dos-
sier judiciaire pouvait justifier l’envoi « devant une
cour d’assises pour être jugés en tant qu’auteurs,
co-auteurs ou complices de l’assassinat des soldats
français » 156 .

Les secrets de la Françafrique

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expli-


quer cette volonté politique française de soustraire
les mercenaires responsables du bombardement à la
justice française. Pour le général Poncet, les Fran-
çais ayant donné « implicitement ou explicitement,
le feu vert [de la contre-offensive] à Gbagbo, ils
ont participé à la mort des soldats 157 ». Il se serait
notamment agi d’empêcher l’audition de celui qui a
servi d’intermédiaire pour la fourniture des Sukhoï
et des pilotes responsables du bombardement de
Bouaké : Robert Montoya. Celui-ci fait partie de
ces anciens gendarmes de la cellule antiterroriste
de l’Élysée, reconvertis dans les sociétés privées et
dans le « conseil » aux dictateurs africains. Généra-
lement présentés comme des « électrons libres » par
la presse, on sait que leur indépendance est relative,
et qu’ils sont fort utiles pour effectuer des tâches de
sous-traitance officieuses pour le compte de la cellule
africaine de l’Élysée, comme ce fut le cas par exemple
du général Jeannou Lacaze auprès de plusieurs chefs
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 239

d’État africains ou du capitaine Paul Barril aux côtés


des génocidaires au Rwanda 158 . Certaines des activi-
tés antérieures de Montoya, comme la surveillance
d’opposants togolais au régime d’Eyadéma, rele-
vaient vraisemblablement de cette logique 159 . Dans
le cas ivoirien, il serait donc extrêmement instructif
de savoir de quel degré d’autonomie il bénéficiait
pour participer activement au réarmement du régime
Gbagbo (ce qui ne l’empêchait pas par ailleurs de
faire des affaires avec les rebelles 160 ). Le rôle qu’il a
joué paraît difficilement envisageable sans l’aval des
services français. Selon La Lere du continent, après
novembre , « un deal a été passé entre l’Élysée
et Robert Montoya. […] Robert Montoya se serait
engagé à ne plus se rendre à Abidjan et, surtout, à
ne rien révéler sur les dysfonctionnements, voire les
manipulations, autour de cette affaire », en échange
de la promesse de ne pas être inquiété par la justice.
« Montoya est sans doute l’homme le plus informé
sur tout ce qui touche Gbagbo, son entourage, ses
transactions et ses contacts à Paris 161 . »
Selon certains, comme le général Poncet, l’am-
bassadeur Le Lidec ou encore le journaliste Thomas
Hofnung, c’est pour éviter de lever le voile sur cer-
taines filières de trafic d’armes, sur certains réseaux
françafricains et sur le double-jeu français à l’égard
de Gbagbo (sur fond de financements occultes de
la prochaine campagne électorale) que les autorités
françaises ont voulu éviter un procès des mercenaires
biélorusses et une audition de Montoya 162 .
240 Un pompier pyromane

L’avocat des familles de militaires décédés consi-


dère pour sa part que ces explications sont un rideau
de fumée : « Quant à l’affaire du trafic d’armes,
c’est une pantalonnade ! Les ventes de M. Montoya
étaient parfaitement légales, cela a été démontré 163 . »
Celui-ci n’a d’ailleurs finalement pas été poursuivi,
le parquet estimant en juin  qu’il « n’est pas
établi que Robert Montoya savait que cet armement
devait servir à de tels agissements à l’encontre de
ressortissants français » et qu’aucune autre infraction
ne pouvait être retenue contre lui 164 . Me Balan avance
une autre hypothèse : « Aujourd’hui, certains tentent
d’accréditer l’idée que les réticences françaises dans
cette affaire sont liées au refus de déballer les secrets
de la Françafrique lors d’un éventuel procès, si les
pilotes avaient été arrêtés et extradés. Mais cette
option a été examinée par les juges, elle sert juste à
masquer le vrai but de l’opération : une tentative ratée
de coup d’État 165 . »

Un coup tordu dont l’Élysée a le secret ?

Outre les mercenaires disparus, leurs copilotes ivoi-


riens pourraient eux aussi sans doute éclaircir les
circonstances du bombardement. Eux aussi ont été
très rapidement identifiés, et d’autant plus facile-
ment qu’ils avaient été formés en France, à Salon-
de-Provence. En , les lieutenants Gnanduillet
et Degri Akpali ont ainsi été visés par des man-
dats d’arrêts, mais apparemment rédigés de telle
manière qu’ils restent sans suite, puisqu’Interpol, à
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 241

qui les mandats ont été transmis, a estimé qu’ils ne


pouvaient être diffusés. « Contactés par Libération,
ni le procureur du TAP ni Interpol n’ont souhaité
s’exprimer sur ce refus », rapportait le journal en
 166 . Il faut par ailleurs attendre plus de dix
ans pour que le Parquet de Paris demande, fin juin
, le renvoi des copilotes ivoirien devant la cour
d’assise 167 . Leur présence à un hypothétique procès
reste très peu probable. Les copilotes n’ont pas été
davantage inquiétés côté ivoirien ; au contraire, ils
ont rapidement été promus, si l’on en croit les notes
de la DRM 168 .
Auditionnés au tribunal militaire d’Abidjan dans
le cadre de la commission rogatoire internationale
délivrée par la juge Raynaud, le lieutenant-colonel
Oueï a indiqué, le  novembre, qu’il n’était « pas
aux commandes d’un avion le  novembre  »
puisqu’il était ce jour-là « le chef des pilotes de
chasse » et que « Personne n’a donné l’ordre de
tirer sur le cantonnement français » 169 . Le lieutenant
Gnanduillet a confirmé sa présence dans l’un des
Sukhoï mais récuse l’intentionnalité du tir contre les
militaires français. Il évoque une possible « bavure » :
« Nous avons visé une position de rebelles à 
mètres des Français. Nous tirions des bombes et des
roquettes. Ça n’est pas précis. Beaucoup moins que
des missiles 170 . » Interrogé par la juge Kheris dans
sa cellule de la Cour pénale internationale, Laurent
Gbagbo a défendu une autre version : « Selon le
procès-verbal, […] l’ex-président ivoirien réitère qu’il
n’est pour rien dans cette affaire. Il déclare que les
242 Un pompier pyromane

copilotes ivoiriens des Sukhoï- auraient fini par


avouer que le bombardement était “un objectif caché”
d’une “opération militaire” qui avait un autre but que
de reconquérir le nord du pays 171 . »
À défaut de pouvoir les entendre, les juges français
se sont intéressés aux boîtes noires des Sukhoï et aux
enregistrements des conversations des pilotes et des
copilotes. Interrogé par la justice, le général Benté-
geat a d’abord répondu qu’il ignorait si les avions
étaient équipés de boîtes noires 172 , que si tel était
le cas elles avaient sûrement été détruites en même
temps que les avions, et qu’en tout cas aucun militaire
français ne les avait récupérées 173 . Une affirmation
doublement surprenante, comme le relève Me Balan :
d’une part ces avions ont été mis hors d’état de
nuire manuellement, à la hache, et d’autre part on
imagine mal les militaires et les services français se
désintéresser des informations enregistrées après le
bombardement du camp français 174 .
L’ancien chef d’état-major français a en revanche
admis avoir eu connaissance par les services de ren-
seignement des enregistrements des conversations
entre les pilotes juste avant qu’ils ne tirent. Il évoque
une « grande confusion dans leurs propos » : « Dans
mon souvenir, on ne pouvait pas exclure le fait
qu’ils s’imaginent que le camp français était un camp
rebelle camouflé. Mais ça n’est pas si clair que ça 175 ».
Les pilotes ont-ils été manipulés ? Et si oui par qui ?
Le général Bentégeat réfute cette hypothèse, mais
ce n’est pas le cas de tous les officiers français. Le
général de Malaussène, numéro  de la force Licorne,
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 243

estime quant à lui : « La manipulation, il n’y a


pas d’autres explications qui tiennent. […] Je pense
qu’une machination a été montée par des politiques
français 176 . » Le général Poncet a lui aussi évoqué
la possibilité d’une « bavure manipulée » durant son
audition 177 , autrement dit d’une manipulation qui
aurait mal tourné. Dans un long courrier à la juge
d’instruction daté de février , et dans lequel
l’avocat des familles résume ce qu’il sait de l’affaire,
Me Balan avance l’hypothèse que la précipitation de
Poncet à faire détruire toute l’aviation ivoirienne, qui
a provoqué la mobilisation des patriotes ivoiriens, a
pu contribuer à faire échouer un plan échafaudé à
l’Élysée.
L’hypothèse est également défendue par un mer-
cenaire présent sur place au moment des faits. Jean-
Jacques Fuentès, était alors au service des Fanci
pour des missions de reconnaissance aérienne. Il a
d’abord été entendu comme témoin par les policiers
de la brigade criminelle, dans le cadre de l’enquête
ouverte en janvier . En janvier , le jour-
naliste indépendant Alain Chabod a recueilli une
longue confession filmée qui, bien qu’évoquée dans
plusieurs articles de presse, n’a jamais été diffusée. Le
mercenaire affirmait que Gbagbo aurait été « doublé »
par un « quarteron de petits chefs 178 ». Il suggérait
surtout que les stratèges ivoiriens avaient été intoxi-
qués par une source française : on leur aurait fait
croire que l’annexe du camp militaire français qui
a été bombardée accueillait une réunion des chefs
rebelles. Quelques semaines après ces déclarations, le
244 Un pompier pyromane

mercenaire était opportunément extradé vers Malte


où il était poursuivi pour l’exportation illégale de
deux avions militaires vers la Côte d’Ivoire en .
Début , il a été reconnu non coupable et acquitté
de toutes les charges pesant sur lui. Entendu en mars
 par la juge française, il a réitéré sa version :
« Le  novembre au soir, un officier ivoirien a reçu un
coup de fil de la cellule Afrique. A priori, c’était une
désignation de cible, qu’il aurait fallu bombarder pour
finir la guerre […] à quelques centaines de mètres
du lycée Descartes [devenu camp militaire français],
où se tenait prétendument une réunion des chefs
rebelles 179 . »
Bien sûr, le témoignage d’un mercenaire au service
de Gbagbo est sujet à caution et doit être pris avec
prudence. « Je ne l’aurais même pas mentionné,
assure l’avocat des militaires, sauf que plusieurs offi-
ciers interrogés par le juge ont dit dans des PV, et je
cite approximativement et de mémoire : “Interrogez
Fuentès, lui il sait des choses.” C’est surprenant, donc
je le mentionne 180 . »
Cette intoxication par la cellule africaine de l’Ély-
sée que dirigeait Michel de Bonnecorse, si elle peut
paraître incroyable a priori pour tout citoyen igno-
rant de la longue histoire des coups tordus fran-
çafricains, paraît pourtant à ce jour l’explication la
plus rationnelle du bombardement du camp militaire
français par l’armée ivoirienne.
Me Balan a par ailleurs relevé d’autres bizarreries
qui tendent à accréditer cette version. Les témoi-
gnages des militaires présents sur place montrent que
VI. Coup tordu pour un coup d’État ? 245

le lieu ciblé, qui servait de foyer aux militaires fran-


çais, avait été exceptionnellement fermé au moment
de l’attaque, sans explication 181 . Les officiers français
justifient cette décision par de simples mesures de
sécurité dans le contexte de reprise des hostilités
en Côte d’Ivoire. L’avocat des militaires décédés y
voit une autre raison : « D’après le scénario prévu,
les Sukhoï de Gbagbo auraient dû atteindre un local
vide et justement fermé ce jour-là pour “inventaire”.
Il n’était pas prévu que des soldats iraient s’abriter
derrière 182 », en conclut l’avocat. « L’idée était de
faire bombarder un bâtiment vide du camp français
afin de pousser Gbagbo dehors. Cela devait servir de
prétexte pour le destituer. Les morts n’étaient pas
prévus. La manipulation a tourné à la bavure 183 . »
« Cela me paraît du pur délire 184 », a répondu
Michèle Alliot-Marie à la juge Michon qui l’inter-
rogeait sur cette hypothèse. Michel de Bonnecorse
dénonce une « fable invraisemblable, concoctée par
des gens douteux qui grenouillent dans les réseaux
de la Françafrique », car « dans cette affaire, la
France n’a strictement rien à cacher » 185 . La thèse
est également jugée « complètement farfelue 186 » par
le général Jean-Louis Georgelin, ancien chef d’état-
major particulier de Jacques Chirac.
Signalons enfin pour être complets qu’en avril 
Mediapart s’est fait l’écho d’un autre témoignage
inattendu, celui de Jacques Dupuydauby, l’ennemi
juré de Bolloré, avec lequel il est en concurrence
féroce en Afrique. Auditionné à sa demande, il a
accusé sous serment le groupe Bolloré d’être lié à
246 Un pompier pyromane

l’organisation de l’attaque aérienne qui a coûté la vie


à neuf soldats français, avec la complicité de Villepin.
Il affirme tenir ces informations de Michèle Alliot-
Marie. Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense de
François Hollande, lui aurait confirmé cette version.
Les deux ministres mis en cause ont catégorique-
ment démenti. Difficile d’estimer à l’heure actuelle
si ces déclarations contiennent une part de vérité ou
s’il s’agit de la part de Dupuydauby d’une simple
diversion visant à nuire à son rival 187 .
VII. Opération Licorne :
l’envers du décor

2002-2007

Pour beaucoup, les événements de novembre 


ont levé le voile sur la véritable nature de l’opération
Licorne et sur la continuité de la politique néocolo-
niale de la France en Afrique que certains avaient
cru réformée. À ce stade, c’est également pour nous
l’occasion de revenir sur certaines caractéristiques
peu médiatisées de l’intervention française.

Une opération exemplaire ?

Le déploiement de l’opération Licorne, à partir de


septembre , est concomitante à la théorisation
de nouveaux principes pour justifier la présence
militaire française en Afrique, qui connaît une crise
de légitimité importante depuis les années  1 .
Pour répondre aux critiques, une réforme assez
superficielle de la coopération militaire a d’abord
été menée en -. Une « nouvelle doctrine »
a parallèlement été élaborée par certains cercles
militaires et politiques, visant non pas à initier un
processus de désengagement militaire de la France
en Afrique, comme cela a souvent été dit, mais
248 Un pompier pyromane

au contraire à permettre son maintien dans des


conditions rénovées. Les principes de cette nouvelle
doctrine, énoncés entre la fin des années  et le
début des années , sont repris de manière consen-
suelle dans les discours diplomatiques, politiques ou
militaires. Ils sont par exemple développés dans un
rapport du Sénat sur « La France et la gestion des
crises africaines » de juillet  2 , dont la valeur
prospective sera saluée dans un numéro de la Revue
Défense nationale 3 . Ils s’articulent principalement
autour des points suivants :
— Les interventions françaises doivent désormais
être menées conformément à la légalité internatio-
nale, c’est-à-dire s’inscrire dans le cadre d’un mandat
de l’ONU.
— La présence militaire française en Afrique (inter-
ventions et coopération) doit évoluer vers davantage
de multilatéralisme, décliné en deux volets : son
« européanisation » et son « africanisation ».
Toutes ces conditions sont censées rendre l’in-
gérence militaire de la France en Afrique moins
coûteuse sur le plan politique (la préservant de
l’accusation de néocolonialisme), mais également sur
le plan budgétaire (par la mutualisation des frais).
Dans un précédent ouvrage, e fait l’armée française
en Afrique ? 4 , on a fait la genèse et la critique de
cette « nouvelle doctrine », confrontant les principes
énoncés à la réalité des interventions militaires, mon-
trant que les enjeux relevaient plus « de l’image et
de la communication 5 », comme l’écrivent les séna-
teurs eux-mêmes, que d’un véritable changement de
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 249

logique. Les principes mis en avant n’étaient en eux-


mêmes ni un obstacle à la poursuite d’une politique
impérialiste, ni le moins du monde incompatibles
avec le maintien de certaines pratiques officieuses
et criminelles de la Françafrique. Il fallait consacrer
peu d’attention au sujet pour ne pas s’en rendre
compte, ce qui fut malheureusement le cas de l’es-
sentiel des médias français, habitués à répéter les
éléments de langage officiels en matière militaire,
particulièrement s’agissant de l’Afrique.

L’ONU comme couverture

L’opération Licorne est l’une des premières à se récla-


mer de l’application de cette « nouvelle doctrine »
et constitue, selon les parlementaires français, « une
forme de laboratoire du changement 6 » : le Centre
de doctrine et d’enseignement du commandement
(CDEC), qui élabore les principes d’emploi des forces
de l’armée de terre française, estime que l’opération
Licorne « marque la transition entre les interven-
tions strictement françaises et celles sous mandat
multinational type ONU 7 ». La légitimité de l’ONU
sera en effet constamment invoquée par les autorités
françaises pour justifier les actions de Licorne, y
compris pendant les fusillades de novembre 
contre les civils ivoiriens. Comme le souligne le
rapport sénatorial de  déjà évoqué, l’ONU joue
désormais le rôle de « lieu de la “production de légiti-
mité” indispensable à toute intervention militaire 8 ».
« Il paraît impensable de s’en affranchir totalement
250 Un pompier pyromane

aujourd’hui 9 », note un lieutenant-colonel dans un


dossier consacré aux opérations de « stabilisation ».
Pas « totalement », mais dans les faits, très largement.
Comme on l’a vu, l’intervention française n’a en effet
pas commencé sous mandat de l’ONU. Au départ, il
s’agit d’une opération décidée unilatéralement par
la France sous le prétexte classique de protéger ses
ressortissants. Ce motif ne pouvant être invoqué dans
la durée, surtout pour justifier un rôle d’interposition,
il fallait trouver d’autres sources de légitimité pour ne
pas laisser perdurer une situation de vide juridique
(la légalité du déclenchement de l’opération Licorne
est en effet discutée par les juristes 10 ). Une première
réponse est venue de la Communauté économique
des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) : en confir-
mant que la force Licorne avait vocation à assurer le
respect du cessez-le-feu signé le  octobre  –
mission que celle-ci s’était de toute façon attribuée
d’office –, la Cédéao a cautionné le rôle et la pré-
sence de l’armée française en Côte d’Ivoire. La force
Licorne avait aussi pour objectif de préparer la venue
d’une force multilatérale africaine baptisée Mission
de la Cédéao en Côte d’Ivoire (MICECI), censée se
substituer par la suite aux militaires français, ce qui
ne sera évidemment jamais le cas. Ce n’est qu’après
les accords de Linas-Marcoussis en janvier  que
la présence militaire française reçoit la bénédiction de
l’ONU. Avec la résolution , le Conseil de sécurité
de l’ONU « fait sien » l’accord de Marcoussis et « se
félicite du déploiement de la force de la Cédéao et
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 251

des troupes françaises pour contribuer à une solution


pacifique à la crise ».
Le déclenchement de Licorne en Côte d’Ivoire hors
mandat de l’ONU ne relève pas seulement d’une
chronologie imposée par les événements. Il s’agit
d’une démarche théorisée et déjà expérimentée 11 :
« Il faut passer d’une force nationale, à une force
multinationale, si ce n’était pas le cas au début de
la crise ; puis d’une force multinationale à une force
de l’ONU », explique un général 12 . Cela permet de
bénéficier de la légitimité des Nations unies tout en
conservant les avantages (renseignement, contrôle de
l’opération, retombées économiques, etc.) liés au rôle
de « force d’entrée en premier », expression qui, dans
le jargon militaire, désigne les troupes qui arrivent les
premières sur un théâtre d’opérations, par opposition
aux « forces d’entrée en second ». Une décennie plus
tard, un rapport parlementaire confirme : « Il ne
s’agit pas de faire de l’obtention d’un mandat de
l’ONU la condition sine qua non de toute intervention
française. Sinon, compte tenu des délais nécessaires
pour obtenir un tel mandat, les prépositionnements
[bases militaires françaises en Afrique] perdraient
beaucoup de leur utilité 13 . »
Le  mai , la résolution  décide ensuite
la création d’une Mission des Nations unies en Côte
d’Ivoire (MINUCI) qui comprend une modeste com-
posante militaire ( officiers de liaison difficilement
réunis). Dès lors, Licorne est officiellement déployée
« en appui de la MICECI » et opère dans la « zone
de confiance » qui s’est substituée à la ligne de
252 Un pompier pyromane

cessez-le-feu. Elle doit également appuyer la mission


de l’ONU dans la mise en place du programme
désarmement-démobilisation-réinsertion (DDR), qui,
comme on sait, ne sera pas mené avant les élections
présidentielles.
Le  février , après avoir aplani les réticences
américaines, la France obtient la création de l’Opéra-
tion des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci), dont
les effectifs doivent être progressivement portés à
 soldats. En théorie, Licorne paraît subordonnée
à cette dernière et à la force africaine : elle a « pour
mission d’agir au profit et sur demande de l’Onuci. Le
cadre est donc parfaitement défini et la complémenta-
rité établie 14 », explique une publication du ministère
de la Défense. « Nous agissons en soutien de l’ONU,
dont nous sommes la force de réaction rapide 15 »,
affirme le porte-parole de Licorne.
En novembre , les autorités politiques, et
même certaines personnalités de l’opposition n’ont
cessé de rappeler que l’action de la force Licorne
s’inscrivait dans le cadre d’un mandat de l’ONU,
et bénéficiait donc d’une légitimité inconditionnelle.
Pourtant « la riposte à cette agression [le bombarde-
ment du campement français de Bouaké] fut fran-
çaise et non internationale », est forcé de reconnaître
le rapport du Sénat déjà cité 16 . Et pour cause : si
la force française bénéficie de la caution onusienne,
cela ne signifie en aucun cas qu’elle place ses troupes
sous contrôle onusien. Elle conserve un comman-
dement distinct et indépendant. « Une opération
nationale associée à une opération multinationale.
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 253

C’est un concept nouveau, très efficace qui préserve la


liberté d’action du décideur, notamment politique »,
confirme le général Lecerf 17 . En théorie toujours,
Licorne est au moins censée « faire périodiquement
rapport sur tous les aspects du mandat de ses forces
présentes en Côte d’Ivoire en appui de l’Onuci 18 ». En
réalité, il ne lui a jamais été demandé de comptes.
Couvert par les autorités françaises, le carnage
commis par l’armée en Côte d’Ivoire le sera égale-
ment par les Nations unies, la France ayant menacé de
retirer ses troupes si les autres pays ne gardaient pas
le silence 19 . La résolution du  novembre , qui
menace le régime Gbagbo de mesures de rétorsion,
n’en dit pas un mot, pas plus que les suivantes qui
permettront en revanche à la France de continuer à
user de « tous les moyens nécessaires », l’exonérant
de tout risque de poursuites judiciaires. Toutes les
résolutions portant sur la Côte d’Ivoire, si elles font
l’objet de négociations préalables pour assurer leur
vote, sont en effet rédigées par la France. Il est de tra-
dition, au sein du Conseil de sécurité, que les analyses
et projets de résolutions au sujet d’un pays soient
fournis par la « puissance intéressée », pratique héri-
tée de la période coloniale où des « territoires non
autonomes » (« non-self-governing territory ») étaient
officiellement sous tutelle. De la même manière, la
gestion des crises et les interventions militaires sont
organisées autour d’une « nation cadre […] ayant à
la fois un intérêt, les moyens et la volonté d’agir 20 »,
en fonction des zones d’influences sur la planète. En
Afrique, la France est bien entendu cette « nation-
254 Un pompier pyromane

cadre » dès lors qu’il est question de ses anciennes


colonies. D’ailleurs, pour les militaires français, « les
contingents de l’ONU, où qu’ils soient, n’ont jamais
eu la moindre crédibilité opérationnelle 21 ». Qu’il
s’agisse du mandat de l’Onuci, de son fonctionne-
ment, de celui du comité de suivi des accords de
Marcoussis et plus tard du groupe international de
travail (GIT) I , l’influence de la France reste pré-
pondérante derrière l’affichage du multilatéralisme
onusien. Cette influence est évidemment facilitée
par son statut de membre permanent au sein du
Conseil de sécurité de l’ONU, doté d’un droit de veto,
mais également de sa mainmise depuis  sur la
direction du Département des opérations de maintien
de la paix de l’ONU (DPKO) 22 .
Contrairement à ce que certains journalistes ou
chercheurs ont pu laisser penser, ni l’Onuci ni les
forces africaines n’avaient donc pour vocation de
remplacer les troupes de l’ancienne puissance colo-
niale en tant que forces neutres et non impliquées
dans la crise. La suite des événements démontrera
qu’il ne s’agissait nullement d’« un processus d’inter-
nationalisation de l’intervention par lequel l’organi-
sation [des Nations unies] va se substituer à l’État
[français] », comme l’écrivaient certains chercheurs
persuadés qu’« avec les élections présidentielles et le
retrait des forces françaises, les forces nationales ou
multinationales seront remplacées par des Casques
bleus » 23 . À l’heure où ce livre est rédigé, les forces

I. Sur le GIT, lire infra, p. 293.


VII. Opération Licorne : l’envers du décor 255

de l’Onuci ont plié bagage, mais celles de la France


sont redevenues une base militaire permanente…

Une force « impartiale » ?

À partir du cessez-le-feu de mai , les forces


africaines de la Cédéao et les troupes françaises de
l’opération Licorne sont désignées sous le vocable de
« forces impartiales », et les belligérants en acceptent
la présence. Les troupes de l’Onuci seront ensuite
englobées sous cette appellation. Les autorités poli-
tiques et militaires françaises n’ont cessé de se gar-
gariser de ce qualificatif d’« impartial », conforme à
la posture officielle de neutralité dans le conflit. Cette
ligne a été souvent interprétée comme un début d’ap-
plication des promesses françaises de non-ingérence
dans la politique intérieure de ses anciennes colo-
nies, et donc de rupture avec la Françafrique. « En
déployant nos soldats là-bas, nous n’avons pas fait
le choix de la rébellion. De même que nous n’avons
pas fait celui de son anéantissement », explique dans
Libération « un haut responsable du Quai d’Orsay » 24 .
En réalité, loin de se limiter à empêcher les affron-
tements, l’action de la France a consisté à maintenir
délibérément un certain équilibre des forces, néces-
saire pour justifier le partage du pouvoir qu’elle a
impulsé à Marcoussis. Cette politique – pas toujours
officielle –, pesant tantôt dans un sens et tantôt
dans l’autre, explique la succession de proclamations
hostiles ou amicales émanant des rebelles et des
loyalistes. Côté loyaliste, cette aide « s’est manifes-
256 Un pompier pyromane

tée pour l’essentiel dans un soutien logistique aux


Forces armées nationales de Côte d’Ivoire pour leur
permettre de résister aux offensives des rebelles mais
sans jamais leur donner la possibilité de reconquérir
le Nord du pays », note Louis Balmond 25 .
Côté rebelles en revanche, l’aide française s’est
faite plus discrète car impossible à assumer publi-
quement. Elle est par conséquent plus difficile à
documenter, mais n’en semble pas moins réelle. Tout
d’abord, la survie financière et militaire de la rébellion
était fortement liée au rôle de base arrière qu’a joué
le Burkina Faso : pour permettre l’approvisionnement
en armes, en particulier après le vote d’un embargo à
l’ONU, mais également pour exporter les productions
de la zone sous contrôle des rebelles, comme pour
recycler les richesses accaparées par ces derniers. Or
compte tenu des liens très étroits de la France avec
le régime de Blaise Compaoré, il aurait été facile
pour la France de gêner ces circuits illicites. Il n’en a
rien été. « Participer à la surveillance des frontières
dans le cadre de la maîtrise de tout réarmement »
faisait pourtant explicitement partie des missions
assignées à la force Licorne 26 , en particulier après son
déploiement au Nord du pays. En outre, la France ne
s’est visiblement pas contentée de fermer les yeux.
Elle semble également avoir eu très tôt des contacts
étroits avec la rébellion, et lui avoir parfois apporté
un soutien direct non négligeable pour éviter qu’elle
ne se délite.
Selon l’AFP et les reportages diffusés par France ,
c’est seulement le  octobre  que le comman-
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 257

dant français Luc Courcelle et le chef rebelle Chérif


Ousmane auraient établi un « premier contact », à
l’occasion de l’arrivée d’un détachement de Licorne
à Bouaké 27 . Mais si l’on en croit les informations
recueillies par Notin, historien autorisé des opéra-
tions militaires françaises, il n’est pas interdit de
penser qu’il s’agissait en fait d’une mise en scène.
Il affirme en effet que six hommes issus des groupe-
ments des commandos parachutistes, sous l’autorité
du même commandant Courcelle, sont en réalité
restés infiltrés dans Bouaké après l’évacuation des
ressortissants français dès le début octobre pour
« établir le contact avec les rebelles et, si pos-
sible, le conserver 28 » après le départ officiel des
troupes françaises. Mission accomplie puisque Libé-
ration confirme ultérieurement que « les officiers
français viennent chaque jour à Bouaké, tenue depuis
un mois par le MPCI. Les contacts se multiplient ».
Alors que, selon la version officielle, la France ne
connaissait pas les mutins, le journal précise : « For-
més en partie par les Français [quand ils étaient
encore membres de l’armée régulière], les sous-offs
du mouvement rebelle ont plutôt tendance à leur faire
confiance 29 . »« Les chefs de la rébellion et les mili-
taires français communiquent par téléphones satelli-
taires 30 », témoigne par ailleurs Agnès du Parge, une
française restée sur place. Notin mentionne en outre
pour la même période des « missions ponctuelles
menées par le service Action » de la DGSE, le service
en charge des opérations clandestines 31 . Uniquement
pour du renseignement ?
258 Un pompier pyromane

Les militaires français paraissent en outre aux


petits soins avec les chefs de la rébellion, sans doute
plus que la neutralité officielle de leur mission ne pou-
vait le laisser supposer. Ainsi c’est ce même Courcelle
qui aurait ordonné aux médecins militaires français
de soigner Chérif Ousmane, gravement blessé au
bras lors de la tentative de reprise de Bouaké par
les forces loyalistes le  octobre  32 . D’autres
chefs rebelles seront par la suite également soignés
par les Français 33 , certains même à Paris en  34 .
Notin comme du Parge témoignent que les militaires
français ne tarissent pas d’éloges sur les chefs de la
rébellion : « Chérif n’a rien à apprendre des stratèges
français. C’est un parfait homme de terrain, le top du
top de l’action commando 35 . » Courcelle était présent
lors de certains affrontements, comme lors de la prise
de Vavoua par les forces rebelles, mais se défend de
les avoir aidés : « Les rebelles n’ont absolument pas eu
besoin de nos conseils 36 . » Il admet en revanche avoir
joué un rôle de conseiller politique avant la première
rencontre officielle de la rébellion avec Dominique
de Villepin, début janvier  : « Nous leur avons
indiqué, précise le commandant Courcelle, ce qu’ils
pouvaient dire et ce qu’il valait mieux éviter… 37 »
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 259

La France arbitre les conflits internes


à la rébellion

Plus tard, on découvrira que les militaires français


ont prêté main-forte aux rebelles ivoiriens pour se
débarrasser de leurs anciens alliés libériens devenus
gênants. La France a dû « cogner fort », témoi-
gnera le général Bentégeat, alors chef d’état-major
des armées 38 . Un rapport de l’ONG Global Witness
précise : « Les hélicoptères de combat français ont
été récemment utilisés dans une offensive contre
les rebelles de l’Ouest, causant la mort de quelque
 combattants rebelles [libériens] 39 . »
Comme on l’a dit, la rébellion a également été
traversée par d’autres affrontements fratricides, en
raison des rivalités opposant ses chefs, sur fond
de concurrence en matière de prédation. Là encore,
l’armée française va jouer les arbitres et intervenir
discrètement pour neutraliser certains éléments indé-
sirables. On a vu dans quelles conditions la France
avait arrêté, fin août , Ibrahim Coulibaly, dit IB,
le chef initial des rebelles et rival de Guillaume Soro.
À la même époque, rapporte Notin, « une opération
“homo” du service Action [de la DGSE] – c’est-à-dire
une élimination physique – a même été débattue à
l’Élysée contre l’un des chefs de la rébellion compli-
quant un peu trop la vie des soldats français dans le
nord ». Mais le feu serait « resté au rouge » 40 . Sur
le terrain, les affrontements entre les partisans de
Soro et ceux d’IB redoublent après l’arrestation de ce
dernier. Quand est attestée l’existence de massacres à
260 Un pompier pyromane

Korhogo perpétrés par les partisans de Soro, le porte-


parole de l’opération Licorne, le lieutenant-colonel
Philippe de Cussac, récuse toute responsabilité :
« Nous ne sommes pas chargés de faire la police
quand deux factions du même bord, lourdement
armées, s’entretuent 41 . » C’est pourtant exactement
ce que fait l’armée française depuis plusieurs mois,
mais au profit des rebelles favorables à Guillaume
Soro.
Comme on l’a déjà signalé, des affrontements
sanglants ont éclaté après le braquage d’une banque
de la BCEAO à Bouaké, fin septembre . Le chef
rebelle Bakayoko fait alors appel à Licorne pour
ramener l’ordre. « La rébellion a failli disparaître »,
reconnaît un chef de guerre cité par Libération 42 . Les
rapports d’ONG et d’autres témoignages confirment
cette situation. Juste avant le casse de Bouaké, un
commandant de Licorne parle d’un mouvement « en
pleine atomisation 43 ». Dans ce contexte marqué par
« l’indiscipline croissante, la violence et le gangsté-
risme 44 » des rebelles, Gbagbo « espérait que l’une
des deux choses suivantes se produirait : soit les
divisions internes aux Forces nouvelles mèneraient à
leur autodestruction, soit l’étranglement économique
les amènerait à se rendre. Il semble que la première
hypothèse ait été évitée de justesse », note ICG 45 .
« Seule l’intervention de l’armée française avait per-
mis d’éviter la guerre de tous contre tous », explique
Libération 46 . Cette intervention des militaires fran-
çais a contribué à assurer la victoire de la faction pro-
Soro et lui a permis de maintenir sous son contrôle
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 261

ceux qui étaient tentés par le gangstérisme pur et


simple au détriment des objectifs politiques de la
rébellion.
L’armée française elle-même rapporte un nouvel
exemple d’intervention en faveur de Soro face aux
partisans d’IB qui tentent un coup de force sur l’aé-
roport de Bouaké en décembre  : « Intervention
rapide de la force [Licorne] qui renforce sa crédibilité
en apportant son soutien à la frange “loyaliste” des
ex-rebelles 47 . » Le « loyalisme » des rebelles est bien
entendu affaire de point de vue… C’est d’ailleurs
après ce coup de main de l’armée française que les
rebelles donneront leur accord pour le déploiement
de Licorne au Nord du pays. « Licorne s’improvise
arbitre entre ceux qui perdent leurs nerfs », com-
mente Notin qui rapporte l’appréciation d’un « haut
gradé français » : « Si nous n’avions pas sauvé la mise
à Soro, ils se seraient entretués 48 . » Dans Libération,
un autre haut gradé français justifie : « Nous nous
serions retrouvés dans une situation à la libérienne
avec des bandes armées livrées à elles-mêmes, faisant
régner la terreur contre les civils 49 . » En réalité, la
terreur exercée sur les civils n’a jamais cessé, mais
la disparition d’un mouvement rebelle militairement
cohérent aurait invalidé le processus de paix imposé
par la France et laissé les mains libres à Gbagbo.
Pour soutenir l’unité de la rébellion, la France ne se
contente pas d’aider à neutraliser IB et ses partisans,
elle apporte aussi son aide pour discipliner la frange
pro-Soro. Après le braquage de la BCEAO, le général
de Richoufftz « en profite pour proposer aux rebelles
262 Un pompier pyromane

de leur inculquer cette discipline qui empêcherait les


débordements. Un début d’instruction est dispensé,
mais l’ambassadeur français et le comanfor [général
commandant la force] sont contre : l’initiative fait
donc long feu », résume Notin 50 . Quelques années
plus tôt, le général de Richoufftz livrait une version
moins euphémisée : « Après les avoir encasernés,
nous leur avons fait remettre un semblant d’uni-
forme, puis ils ont appris à marcher au pas, à tirer,
mais aussi à saluer leurs supérieurs. Cela semble assez
paradoxal de former les troupes d’un des protago-
nistes, mais la paix avait beaucoup à gagner à voir
les rebelles se discipliner 51 . »
Loin d’exercer sur Soro le même type de menaces
que celles déployées contre Gbagbo, les autorités
françaises ont au contraire fermé les yeux à plusieurs
reprises. Soro était par exemple « fortement soup-
çonné d’être le cerveau » du casse de Bouaké par les
« milieux de renseignement occidentaux, mais aussi,
mezza voce, de la France officielle », rapporte Jeune
Afrique 52 . En , le juriste et journaliste américain
Matthew Lee a publié sur son blog Inner City Press
un ensemble de documents français datant de 
et  et qui traitent principalement de la crise en
Côte d’Ivoire. Parmi eux, se trouvent notamment les
trois premières pages d’un télégramme diplomatique
français qui détaille l’« organisation financière de
la rébellion » jusqu’à l’automne  et les efforts
de Guillaume Soro pour centraliser et gérer les
taxes prélevées par les « commandants de zone ». Le
document décrit également la « corruption » et les
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 263

« détournements de fonds » de ces derniers 53 . On


peut s’étonner que les informations contenues dans
ces documents n’apparaissent pas dans les rapports
du groupe d’experts de l’ONU formé en , lequel
a attendu  pour exhiber la structure financière
de la rébellion. La coopération entre la France et le
groupe d’experts, explicitement requise par l’ONU,
a-t-elle souffert de défaillances ?
L’armée française, qui a eu connaissance la pre-
mière des massacres de Korhogo, est également
restée très discrète à leur sujet tant que ceux-ci
n’ont pas été médiatisés par les ONG. Les militaires
français étaient évidemment très bien informés sur
la rébellion : les « ELC [équipes de liaison et de
contact] auprès des FAFN [Forces armées des Forces
nouvelles] ont remarquablement œuvré, parvenant
même à noyauter certains chefs rebelles à Bouaké »,
signale par exemple une publication du ministère
de la Défense 54 . Maisonneuve et Notin rapportent
également que, au moment des affrontements de
Korhogo, le colonel Klotz « doit organiser une expé-
dition pour récupérer deux hommes du e régiment
de dragons parachutistes coincés au QG des partisans
de Soro 55 ». L’histoire ne dit pas ce qu’y faisaient ces
spécialistes du renseignement en profondeur…
Cette politique à l’égard des rebelles n’était pas
pour autant appréciée de tous les militaires français :
« Nous, Français, les avons installés dans la durée
et rendus fréquentables. Ils sont infréquentables 56 »,
regrette le colonel Éric Burgaud. « Des hordes de
truands avec qui il faut pactiser ou négocier – on se
264 Un pompier pyromane

demande pourquoi d’ailleurs, pour plaire à qui ? Pour


quelle complaisance ? » s’indigne Georges Peillon,
ancien porte-parole de la force Licorne, dans un
livre publié sous pseudonyme qui lui a valu d’être
sanctionné 57 .

Une opération
militaro-politico-économique

Une autre caractéristique peu évoquée de l’opéra-


tion Licorne est d’avoir largement débordé du cadre
strictement militaire. Partie prenante du comité de
suivi des accords de Marcoussis, le patron de la force
française se voit par exemple reconnaître un rôle
éminemment politique. Au vu des expériences au
Kosovo et en Côte d’Ivoire, un colloque de l’armée
concluait à « l’importance primordiale, en phase de
stabilisation, du commandant de la force dans son
rôle d’écoute, d’identification progressive des inter-
locuteurs de confiance et d’avenir, et son implication
dans les actions politico-militaires » car « puissance
et influence s’incarnent ici en un seul homme » 58 .
Si la publication prend soin de préciser que cette
influence s’exerce « sans empiéter sur le champ
diplomatique », tel n’a pas été l’avis de certains
ambassadeurs. Renaud Vignal reprochait au général
Beth, qualifié de « général proconsul » par La Lere
du continent 59 et d’« ambassadeur bis » par Notin,
de marcher sur ses plates-bandes. Le Lidec l’accuse
de mener une « diplomatie parallèle 60 » et s’agace
des prétentions de Poncet, qui a succédé à Beth, à
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 265

« jouer un rôle personnel de premier plan sur l’aspect


politique de la crise ivoirienne » en pratiquant la
rétention d’informations 61 . Poncet traîne en effet,
depuis son passage au ministère de la Défense comme
conseiller Afrique de deux ministres successifs, la
réputation d’un militaire « politique », et depuis son
passage au Kosovo, où il aurait voulu rejouer la
bataille d’Alger, celle d’un officier aux méthodes
expéditives 62 .
Selon certains observateurs, les rivalités entre
diplomates et militaires reflétaient celles existant
entre le ministère des Affaires étrangères et celui de
la Défense 63 , voire entre différents lobbys françafri-
cains divisés sur l’attitude à tenir pour préserver les
intérêts français en Côte d’Ivoire. Elles ne semblent
toutefois pas déterminantes : l’action française a été
in fine contrôlée et décidée par l’Élysée.
L’opération Licorne comporte également un volet
économique. Les militaires français sont soucieux
de justifier le coût des opérations extérieures (
à  millions d’euros par an entre  et 
pour Licorne) par les retours sur investissement
qu’elles permettent. Ainsi lors d’une journée d’étude
de la Fondation pour la recherche stratégique, le
général Beth expliquait : « Les forces françaises ont
ainsi été les pilotes de l’ensemble des autres acteurs,
notamment les intervenants économiques. […] Il a
fallu par exemple relancer la circulation du train
entre la Côte d’Ivoire et le Mali I . […] Les troupes

I. Il s’agit en fait du train qui relie Abidjan et Ouagadougou, exploité par


la Sitarail, filiale de Bolloré, dont il a été question supra, p. 67.
266 Un pompier pyromane

françaises ont donc piloté, directement au poste de


commandement de la force Licorne, le retour des
acteurs économiques 64 . » Le rapport L’Économie de la
Défense  du Conseil économique de la Défense
(CED) confirme : « C’est un cas qui illustre le rôle
que les forces françaises peuvent jouer : un rôle de
facilitateur dans le triptyque acteurs économiques,
autorités locales, bailleurs de fonds. Elles permettent
le recueil et l’échange d’informations, rassurent en
partie les investisseurs et apportent aux firmes leur
connaissance des réseaux de pouvoir et d’influence
locaux. […] En , ce rôle a été essentiellement joué
par l’officier chargé de la coopération civilo-militaire
(dit “officier J”) inséré au quartier général de l’ONU
en Côte d’Ivoire. […] Le contrat de concession de la
Sodeci a ainsi été renouvelé en octobre  I pour
une durée de quinze ans 66 . » Où l’on voit que les
militaires français se vantent de piloter les entreprises
françaises vers les contrats, et cela depuis le QG de
l’Onuci…

Une opération humanitaire ?

Nous avons déjà signalé au début de cet ouvrage


que l’argument humanitaire a constitué le principal
élément de légitimation de l’opération Licorne dans
les discours politiques et médiatiques. Il s’agissait

I. Le renouvellement du contrat de cette filiale de Bouygues qui s’occupe


de distribution d’eau est annoncé à plusieurs dates différentes par La
Lettre du continent, en 2005, 2006 et 2007. La signature définitive
65
semble être intervenue en octobre 2006 .
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 267

d’éviter les massacres (voire un « génocide ») et


les exactions contre les populations civiles. En la
matière, le résultat est contrasté, puisque les mas-
sacres n’ont malheureusement pas manqué. Comme
on l’a déjà dit également, la dénonciation des exac-
tions a été à géométrie variable et obéit davantage
à une logique de pression diplomatique qu’à un
impératif humanitaire ; elle s’exprime par ailleurs
plus volontiers contre les troupes gouvernementales
que contre celles des rebelles. Un rapport de Human
Rights Watch dresse un bilan nuancé de la première
année d’intervention : « Initialement, les Français ont
effectivement tenté de faire connaître et de vérifier les
pires attaques. […] Elles ont ensuite reçu un mandat
des Nations unies pour soutenir les troupes de la
Cédéao et protéger les civils, mais ont eu tendance
à interpréter cela de façon assez restreinte. […]
Plusieurs cas ont été racontés à Human Rights Watch
dans lesquels des individus ont été sauvés par les
forces françaises d’actes de violence ou même d’exé-
cutions perpétrées par les troupes gouvernementales.
Cependant, dans d’autres cas, les Français ont peu fait
pour dissuader ou empêcher la violence 67 . »
L’opération Licorne n’avait certes ni le mandat,
ni les moyens d’assurer le maintien de l’ordre sur
tout le territoire ivoirien. Mais compte tenu de son
action imposant une partition durable du pays, elle
n’en porte pas moins une responsabilité importante :
« En réalité, l’interposition, si elle a contrarié au
maximum les affrontements entre l’armée républi-
caine et la rébellion, a toutefois permis la dégradation
268 Un pompier pyromane

très rapide de la situation des droits de l’homme


non seulement en territoire gouvernemental – rapi-
dement militarisé par un pouvoir politique assiégé
– mais surtout dans la “zone de confiance” et dans
les territoires rebelles, dépourvus de toute infra-
structure judiciaire, donc soumis à l’arbitraire des
hommes en armes. Dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire,
l’interposition a accouché d’une “libérianisation” et
d’une “milicianisation” du conflit, accompagnées de
massacres et de règlements de comptes localisés »,
analyse le journaliste Théophile Kouamouo 68 .
En revanche, la responsabilité de Licorne est
directe concernant la zone de confiance séparant les
belligérants, puisque cette dernière est placée sous
l’autorité des « forces impartiales ». À l’occasion de
la suppression de cette zone I , MSF-Belgique a publié
un rapport concis et accablant sur l’insécurité qui y
a régné de  à  : « MSF a été le témoin des
violences incessantes à l’encontre des civils. » L’ONG
déplorait « la stigmatisation des victimes ainsi qu’une
atmosphère générale d’intimidation, de violence et
d’impunité », soulignant que « les habitants font l’ob-
jet d’attaques et de contre-attaques répétées depuis
des années. […] Ces actes restent impunis dans le “no
man’s land ” que constitue la “zone de confiance”. »
Parmi les témoignages recueillis, un membre du
personnel médical de Man déclarait en août  :
« Le danger y est omniprésent. Les habitants y sont
abandonnés à leur sort. Ils ne peuvent compter sur

I. Lire infra, p. 313 et 343.


VII. Opération Licorne : l’envers du décor 269

personne pour assurer leur sécurité. […] Tout le


monde peut y faire ce qu’il veut sans risque d’être
inquiété car les crimes restent impunis 69 . »

Carte  : délimitation des trois zones en mai .


270 Un pompier pyromane

Les militaires français eux-mêmes ne cachent pas


un certain embarras avant l’arrivée en février 
de l’Onuci, qui sera, elle, dotée d’une force de police :
« La zone de confiance (ZDC) est placée sous l’au-
torité des forces impartiales. Elle souffre cependant
d’un vide légal. Les Ivoiriens n’ont ni les moyens, ni
le droit d’y exercer leurs pouvoirs régaliens et nos
forces n’ont ni le droit ni les capacités d’y faire res-
pecter l’ordre. En effet, les prévôts n’ont pas compé-
tence territoriale. Les GTIA [groupements tactiques
interarmes] ont été confrontés aux problématiques
suivantes : peut-on arrêter un criminel ? À qui le
livre-t-on connaissant les conditions de détention
dans toute la région et les jugements assez expéditifs
au nord ? Comment faire le suivi de l’affaire ? […] Fin
décembre , le LEGAD [Legal advisor – conseiller
jurique] LICORNE en visite au GTIA  a constaté
ce manque. Les méthodes de bon sens employées
jusqu’à cette date ont été entérinées. Pris sur le fait ou
fortement soupçonnés d’exaction, les individus sont
appréhendés et livrés à leurs autorités respectives,
après “enquête” des prévôts Licorne ou MICECI 70 . »
Les guillemets au mot « enquête » signalent sans
doute leur caractère approximatif. On peut s’étonner
aussi que les suspects soient livrés aux « autori-
tés respectives », c’est-à-dire si l’on comprend bien
y compris aux autorités rebelles dont on souligne
pourtant « les jugements assez expéditifs ». Mais le
fait est que, pour lutter contre la criminalité dans
la zone placée sous leur responsabilité, les militaires
français eux-mêmes ont eu recours à des moyens
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 271

« assez expéditifs », y compris après la création de


l’Onuci, dotée d’une police civile à laquelle devaient
théoriquement être remis les hommes appréhendés.

Poncet suspendu

Le  octobre , le ministère de la Défense crée


la surprise en annonçant la suspension du général
Poncet, ancien commandant de l’opération Licorne
de mai  à juin , et d’un autre officier, le
colonel Burgaud. Les suspensions sont prononcées
pour « manquements graves à la loi, aux règlements
militaires et aux ordres ». Poncet est soupçonné
d’avoir « couvert le décès d’un Ivoirien appréhendé
par des militaires français » 71 . Six mois plus tôt, le
ministère de la Défense avait indiqué qu’un Ivoirien
« connu comme le chef d’une bande de coupeurs
de route recherché pour de nombreuses exactions
perpétrées en avril » avait été appréhendé par les
militaires français. « Poursuivi et se voyant cerné »,
ce dernier aurait « ouvert le feu en direction des
éléments de la force Licorne », lesquels « en état
de légitime défense, […] ont riposté ». « Blessé très
grièvement, le suspect a été arrêté », poursuivait le
texte avant de conclure : il « est mort des suites de ses
blessures pendant son transfert au CHU de Man » 72 .
C’est un général, informé par son neveu officier,
qui a averti les autorités que cette version était
mensongère et que l’homme, Firmin Mahé, avait
en réalité été assassiné par des soldats français. Le
 octobre , le crime est signalé au procureur du
272 Un pompier pyromane

tribunal aux armées de Paris (TAP) par le chef d’état-


major de l’armée de terre, et donne lieu quelques
jours plus tard à une information judiciaire pour
« homicide volontaire ». De manière surprenante, car
la grande muette a plutôt l’habitude de laver son linge
sale en famille et d’étouffer ce genre de scandales 73 ,
c’est la ministre Alliot-Marie elle-même qui assure la
publicité de l’affaire, déclarant qu’en dépit de la pré-
somption d’innocence qui lui est due, la suspension
de Poncet était nécessaire : « Il en va de l’image de
nos armées 74 . » Cette décision suscite un tollé dans
les rangs de l’armée française et la protestation de
quelques hommes politiques. Plusieurs journalistes
français et ivoiriens s’interrogent sur le véritable
motif qui a conduit le ministère à cette décision,
le meurtre d’un civil ivoirien étant considéré – à
juste titre malheureusement – comme « une affaire
relativement marginale », selon l’expression d’un
éditorialiste de Libération 75 . À cette date, Poncet n’est
pas encore accusé d’avoir commandité le meurtre
et aucune enquête de commandement n’a encore eu
lieu.
La presse a estimé que le général payait sa gestion
trop personnelle de la crise de novembre , et la
rétention d’informations qui avait conduit la ministre
de la Défense à soutenir plusieurs versions contra-
dictoires au sujet des fusillades françaises. Selon
Me Balan, l’avocat des familles des militaires décédés
dans le bombardement de Bouaké, la convocation de
la presse par la ministre de la Défense s’expliquait
par la volonté de faire diversion alors que le journal
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 273

Le Monde publiait pour la première fois un dossier


remettant en cause la version officielle sur ces événe-
ments 76 . La suspension de Poncet et sa médiatisation
semblaient ainsi procéder de la volonté de faire sauter
un fusible pour une faute considérée comme mineure,
de manière à ce que les crimes les plus graves restent,
comme à l’accoutumée, impunis.

L’affaire Mahé

L’affaire du meurtre de Mahé n’en reste pas moins


révélatrice des pratiques des militaires français en
Côte d’Ivoire, et plus généralement en Afrique.
Considéré comme l’un des bandits les plus dange-
reux de la région de Man, « Mahé était devenu une
obsession pour certains officiers de la force Licorne,
dont le général Poncet et le colonel Burgaud, qui
voulaient frapper les esprits et ramener le calme »,
rapporte Mediapart 77 . Selon les témoignages pro-
duits à l’audience, le colonel Burgaud avait déclaré
à ses hommes : « Il faut en buter un. Tant qu’on n’en
aura pas tué un, le problème ne sera pas réglé 78 . »
Selon un capitaine interrogé par la brigade criminelle,
deux semaines avant le décès de Mahé, les hommes
du COS s’étaient vu confier par Poncet une mission
ayant pour but « d’évaluer entre autres l’opportunité
d’une élimination physique, ciblée, d’un coupeur de
route 79 ». Le commandant du er RPIMA qui dirigeait
ces forces spéciales a reconnu l’existence de cette
mission, mais selon lui, la « neutralisation de la
bande à Mahé » ne relevait nullement d’un projet
274 Un pompier pyromane

d’assassinat : « Notre action devait s’inscrire dans le


strict cadre de la légitime défense 80 . » On a vu plus
convainquant…
Repéré sur une route, Mahé est pris en chasse par
les militaires français. Il tente de s’enfuir tandis que
le chef de peloton fait ouvrir le feu sur lui. « Quelque
 cartouches sont tirées 81 . » Blessé d’une balle dans
la jambe, il parvient à se cacher et n’est retrouvé
que quelques heures plus tard. Il est alors conduit
au camp militaire de Bangolo, où il est copieusement
passé à tabac par des soldats français, puis dirigé vers
Man à bord d’un blindé. En route, Mahé, inconscient,
est étouffé à l’aide d’un sac plastique par l’adjudant-
chef Raugel et le brigadier-chef Schnier. Les deux
hommes affirment avoir agi sur ordre du colonel Éric
Burgaud. Ce dernier met en cause son supérieur,
le général Poncet, qui lui aurait déclaré : « Roulez
doucement, vous me comprenez. »« Cela signifiait
que la solution idéale était qu’il décède en route 82 »,
traduit le colonel. Le corps a ensuite été discrètement
enterré.
Mais l’Ivoirien « neutralisé » par les soldats n’était
apparemment pas celui qu’on croyait. Sa famille a
toujours récusé la version selon laquelle il aurait
été un dangereux chef de bande. Contrairement à
ce qu’ont d’abord prétendu les militaires, il n’était
d’ailleurs pas armé au moment où il a été pourchassé
par les soldats français. Il semble y avoir eu confusion
entre Firmin Mahé, l’Ivoirien victime des soldats
français et un homonyme du nom de Nestor Mahé,
détenu à Man au même moment 83 . Considérant que
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 275

la qualité de criminel constituait une circonstance


atténuante au meurtre, l’armée française a néan-
moins toujours maintenu sa version. Pour l’accrédi-
ter, l’état-major français en Côte d’Ivoire a même,
dans la perspective d’un futur procès, « secrètement
procédé en novembre  à l’exfiltration vers la
France d’une certaine Adèle Dito, maire adjointe de
Bangolo. […] Proche de l’adjudant-chef Raugel, l’un
des mis en examen, […] Dito a en effet toujours
soutenu que Firmin Mahé était un dangereux bandit
de grand chemin 84 ». « Un général en personne est
donc allé la chercher en voiture et l’a gentiment
conduite au consulat afin de lui faire obtenir un
visa pour la France, rapporte Le Canard enchaîné.
Le problème, c’est qu’Adèle Dito, interrogée par la
juge sur la personnalité de Mahé, a expliqué dans
son audition, le  novembre, qu’elle ne connaissait
pas “l’identité exacte de cette personne”, qu’elle ne
l’a “jamais vue physiquement” mais que, “d’après
des rumeurs”, c’était un bien mauvais garçon 85 . »
En guise de remerciement, Adèle Dito se verra
rapidement gratifiée de la nationalité française. Son
témoignage « ferait rire n’importe quelle juridiction,
mais devant le tribunal aux armées, ça pourrait
suffire », pronostiquait alors Le Canard enchaîné 86 .
En fait, après la disparition du tribunal aux armées
en janvier , c’est bien devant une juridiction
civile que les militaires ont été jugés puisque les
compétences du TAP ont été transférées au tribunal
de grande instance de Paris. Mais rien n’y a fait :
durant tout le procès, et dans presque tous les médias,
276 Un pompier pyromane

c’est la version d’Adèle Dito et de l’armée française


qui a prévalu. Firmin Mahé, à de très rares exceptions
près, n’a jamais été présenté autrement que comme
un dangereux malfaiteur, un « coupeur de routes
dont la bande criminelle terrorisait les populations
locales », selon la journaliste du Monde 87 . « Une chose
semble incontestable ; depuis sa mort, la situation est
redevenue très calme dans la région 88 », affirmait
alors, sans crainte du ridicule, Jean-Dominique Mer-
chet, le spécialiste des questions de défense du journal
Libération. Violant la présomption d’innocence dont
elle est censée être une gardienne vigilante, l’avocate
générale elle-même fit savoir dans son réquisitoire
qu’elle « pensait » que Mahé était un dangereux
criminel.
Lorsque des crimes commis par des militaires fran-
çais en opération extérieure (Opex) sont révélés, ils
sont régulièrement mis en relation par la presse avec
le contexte dans lequel ils ont été commis (guerre
civile, massacres…) comme si une supposée barbarie
africaine excusait leurs propres exactions. Lors du
procès, Burgaud, dont plusieurs témoins affirment
que ses ordres étaient de ramener les coupeurs de
routes « morts ou vifs 89 », s’est ainsi justifié : « Le
 mai, supprimer Mahé était la moins pire des
solutions. […] À  mètres d’un poste de l’Onuci,
une nuit, des gens d’un village ont été mis dans
une case à laquelle on a mis le feu. Chez moi, cela
s’appelle Oradour. Est-ce acceptable ? Non 90 . » Les
militaires français verront pourtant en Côte d’Ivoire
bien d’autres Oradour, certains commis par leurs
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 277

alliés, sans en être particulièrement gênés. Avocats


de la défense, magistrats comme faiseurs d’opinion
ont donc justifié ce crime par la situation excep-
tionnelle qui prévalait dans la zone de confiance.
Pourtant, comme le souligne le journaliste Théophile
Kouamouo, « à aucun moment, il n’a été question du
pays qui avait conçu cette “zone de confiance”, sans
administration, sans police et sans justice, véritable
foutoir organisé, dont le seul intérêt était qu’elle
garantissait de la meilleure manière la partition de la
Côte d’Ivoire : la France 91 ». Parmi les autres éléments
passés sous silence, on a pu noter que l’épisode de
lynchage collectif qui a précédé l’assassinat de Mahé
a été traité avec la plus grande discrétion. Il faut croire
qu’une incrimination pour torture mettant en cause
un groupe de militaires beaucoup plus large aurait eu
de fâcheuses conséquences pour l’image de l’armée
française.

Impunité et permis de tuer

De bout en bout, les militaires incriminés ont bénéfi-


cié d’une étrange indulgence. L’enquête ouverte par
le tribunal aux armées de Paris sur l’affaire Mahé
a débouché sur cinq mises en examen, dont celles
du général Poncet et du colonel Burgaud. Mais le
général Poncet est ressorti libre après sa garde à
vue et n’a pas été placé en détention provisoire. La
juge l’avait en revanche souhaité pour le colonel
Burgaud, supérieur direct des assassins, le procureur
s’y est opposé. Seuls les exécutants ont été enfermés.
278 Un pompier pyromane

L’Association de défense des droits des militaires


(ADEFDROMIL) dénonçait alors « deux poids, deux
mesures » : selon « le principe très strict de la disci-
pline militaire en opération, la responsabilité du chef
donneur d’ordre est au moins aussi importante que
celle du subordonné exécutant » 92 . Par la suite, même
les sous-officiers impliqués ont été relâchés, y com-
pris le meurtrier présumé, l’adjudant Raugel, « qui
a retrouvé ses petits camarades de régiment sous
les vivats 93 ». Poncet a fait l’objet d’une mutation
d’office à la Direction du renseignement militaire. Il
y a plus sévère… Plus tard, Poncet a quitté le service
actif et s’est reconverti dans le privé. Par ailleurs,
un travail de sape judiciaire a été entrepris. Comme
d’habitude, le ministère de la Défense a refusé de
déclassifier en totalité les documents secrets relatifs à
cet événement. Et le procureur Jacques Baillet a tenté
de court-circuiter à plusieurs reprises l’enquête de la
juge Brigitte Raynaud, jugée trop indépendante 94 .
Après cinq années de procédures, quatre militaires
impliqués – les trois militaires présents dans le blindé
et le colonel Burgaud – ont été renvoyés devant la
cour d’assises. Pas le général Poncet, pourtant accusé
par son subordonné d’avoir ordonné implicitement le
meurtre. Après la disparition du tribunal aux armées
en , le procès des assassins de Firmin Mahé devait
être l’occasion d’appliquer pour la première fois la
loi pénale ordinaire à des exactions commises par
des militaires français au cours d’opérations exté-
rieures. Il s’est révélé aussi expéditif que l’élimination
de l’Ivoirien l’avait été. Convoqué comme simple
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 279

témoin, le général Poncet a continué à démentir son


rôle de donneur d’ordre affirmant avoir « seulement »
couvert ses hommes a posteriori pour « ne pas ajouter
une crise à la crise 95 ». « Lorsque les questions se font
trop précises, le général ne se souvient plus. Début
d’Alzheimer à  ans ou mémoire sélective opportu-
niste, à chacun de choisir ! » commente le président de
l’ADEFDROMIL 96 . Son adjoint, le général de Malaus-
sène, qui avait dénoncé le « style de commandement
très violent, très pousse-au-crime 97 » du général
Poncet, avait pourtant conforté la thèse de l’ordre
implicite lors de l’enquête de commandement, mais il
découvrira « avec stupeur que son témoignage avait
été passé sous silence dans le rapport 98 ».
Après deux semaines d’audiences, les militaires
français ont finalement été décrits comme les véri-
tables victimes de cette affaire : victimes d’un mandat
onusien irréaliste, victimes de Casques bleus incom-
pétents, victimes d’ordres illégaux, victimes d’une
institution qui dresse des hommes à abandonner tout
jugement. Les militaires français n’ont écopé que de
peines avec sursis. Le Parquet s’est bien gardé de faire
appel de cette décision, avalisant une nouvelle fois
une forme de « permis de tuer » pour les militaires
français en Afrique 99 .

Crimes ordinaires
de l’armée française en Afrique

Il est d’ailleurs loin d’être certain que l’affaire Mahé


soit un cas isolé. En décembre , Libération rap-
280 Un pompier pyromane

portait le jugement d’un ancien caporal chasseur


alpin accusé (et qui sera condamné) au procès des
mosquées brûlées d’Annecy : « À plusieurs reprises,
il a participé à la force d’interposition entre rebelles
et partisans du président Laurent Gbagbo en Côte
d’Ivoire. Il évoque l’affaire Firmin Mahé, ce jeune
Ivoirien tué par des soldats français, et dit : “Des
affaires Firmin Mahé, mettant en cause des officiers
supérieurs, j’en ai vu plusieurs pendant que j’étais en
Côte d’Ivoire.” Il raconte que lorsqu’ils attrapaient un
rebelle, ils “le ligotaient et le sergent lui mettait un
coup dans la gueule, puis c’était chacun son tour, et
on le faisait sinon on était traités de pédés”. David
Metaxas, avocat de la Licra, lui demande alors com-
bien de fois c’est arrivé. Il soupire, ne sait pas, suggère
qu’il a vu pire mais ne peut pas le dire. Puis rap-
porte cette anecdote : pour l’un de ses anniversaires,
un lieutenant lui aurait dit : “Joyeux anniversaire,
caporal. Comme cadeau, je t’offre trente noirs pour
construire un bunker.” La cour ne comprend pas,
lui demande d’être plus clair. Il explique alors qu’il
s’agissait d’un jeu fréquent. Des “esclaves” à qui l’on
faisait construire des “postes de combat avancés”
dont l’armée n’avait pas besoin 100 . » Aucune enquête
interne ou externe n’a été jugée nécessaire pour
confirmer ou infirmer ces propos tenus devant la
justice.
On compte encore quelques « bavures » de soldats
ouvrant le feu par négligence ou par jeu, écopant
de peines légères 101 . Mentionnons également l’im-
plication de militaires français dans le braquage
VII. Opération Licorne : l’envers du décor 281

des banques de la BCEAO de Bouaké et de Man,


qu’ils étaient censés protéger, et l’attitude là encore
conciliante de leur hiérarchie et de la justice. Une
ancienne procureur du TAP, Janine Stern, a témoigné
de « l’ingérence » du ministère de la Défense dans
les affaires qu’elle a eu à traiter : « ordre express
de transmettre des pièces judiciaires relatives à des
affaires sensibles » ou « obligation de justifier auprès
de l’administration de la défense du bon exercice de
l’action publique à l’occasion d’affaires relatées dans
la presse ». Selon elle, ces demandes contraignent
les magistrats « à effectuer des réponses aussi fas-
tidieuses qu’inutiles, au détriment de leurs activités
juridictionnelles, dans le but évident de les désta-
biliser ». Et de citer à titre d’exemple le « premier
pillage de la Banque centrale des États d’Afrique de
l’Ouest, à Bouaké, en Côte d’Ivoire, en septembre
 102 ». Il convient toujours que les crimes et délits
des militaires français en Afrique restent peu visibles
et fassent l’objet d’un traitement particulier.
Enfin, comme c’est malheureusement monnaie
courante lorsque des armées étrangères sont
déployées, plusieurs affaires de viols, de prostitution
ou de pédophilie ont été évoquées 103 . En , une
dépêche de l’agence Misna tirait d’ailleurs la sonnette
d’alarme sur la situation de Bouaké. Un « volontaire
œuvrant dans le secteur social » s’étonnait de
l’importance du dispositif français dans le bastion
des Forces nouvelles de Guillaume Soro : « Il est
impressionnant de voir autant de véhicules militaires
circuler en ville, surtout des véhicules français, par
282 Un pompier pyromane

colonnes de  ou . » Il poursuivait en témoignant


des graves problèmes sociaux : « Des jeunes filles
se prostituent. L’arrivée des armes apporte toujours
une augmentation de la drogue, d’argent et de
prostitution. […] Les filles se vendent pour  ou 
euros. Ce phénomène ne pourra diminuer qu’après
le retrait des soldats. Avec mon équipe, nous avons
documenté et photographié tout cela et nous avons
porté les comptes rendus aux autorités militaires
locales, françaises et onusiennes. Elles nous ont
conseillé de ne pas trop nous agiter et de rester à
notre place 104 . » Une attitude qu’on retrouvera à
l’identique face au scandale révélé en  des viols
commis sur des mineurs par les militaires de la force
française Sangaris en Centrafrique 105 .
VIII. L’instrumentalisation
de l’ONU

2004-2007

Après les affrontements de novembre , les rela-


tions entre les autorités françaises et ivoiriennes sont
quasiment gelées. « Incapables d’exercer directement
une influence significative sur les protagonistes en
présence, les Français sont maintenant obligés de
travailler par l’intermédiaire de l’UA et du Conseil de
sécurité de l’ONU 1 », constate un câble diplomatique
étatsunien de janvier  révélé par Wikileaks.
Comme on l’a vu au chapitre précédent, c’est en effet
la France qui pilote le dossier « Côte d’Ivoire » au sein
du Conseil de sécurité. Pour légitimer les décisions
prises à son initiative, elle use également de son
influence au sein des institutions africaines, via les
chefs d’État du « pré carré ».
En novembre , la diplomatie française réclame
d’abord un embargo sur les ventes d’armes et des
sanctions contre certaines personnalités ivoiriennes.
Mais le projet de résolution rédigé par la France
se heurte à l’opposition de plusieurs pays (Chine,
Russie, Angola) qui l’obligent à réécrire son texte :
les sanctions seront différées et conditionnées, selon
les obstructions éventuellement constatées dans la
284 Un pompier pyromane

mise en œuvre des accords de paix, notamment la


réforme de l’article  de la Constitution ivoirienne
qui interdit à Ouattara de se présenter. La résolution
no  impose également un embargo qui interdit –
théoriquement – aux forces armées et à la rébellion
de se rééquiper militairement. Cette nouvelle version
devait rentrer en vigueur le  novembre, mais elle est
finalement retardée de quelques jours à la demande
de l’Union africaine, pour ne pas contrarier les pre-
mières initiatives du nouveau médiateur qui venait
d’être nommé.

L’Afrique du Sud
sur les plates-bandes de la France

Le  novembre , l’UA a en effet mandaté le


président sud-africain Thabo Mbeki pour « entre-
prendre d’urgence une mission en vue de promou-
voir une solution politique » en Côte d’Ivoire et
mettre un terme à la reprise des hostilités. En ,
après l’élection contestée de Gbagbo, l’Afrique du
Sud faisait partie des pays qui avaient réclamé un
nouveau scrutin. Elle avait également participé au
sommet français de Kléber qui couronnait les accords
de Marcoussis. Mais lorsqu’il débarque à Abidjan le
 novembre, jour de la fusillade à l’hôtel Ivoire, Thabo
Mbeki aurait été choqué par la prise de contrôle de la
capitale économique par les chars français. « Il était
horrifié. Ça lui rappelait l’apartheid 2 ! » a rapporté
ultérieurement Gbagbo. Par ailleurs, selon La Lere
du continent 3 , Gbagbo lui aurait montré le contenu de
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 285

l’ordinateur oublié par les forces spéciales françaises


à l’hôtel Ivoire, contenant de nombreuses informa-
tions confidentielles pouvant notamment servir dans
l’éventualité d’un coup d’État contre le président
ivoirien.
Si Mbeki reste discret sur le sujet, son entourage
estime alors que « la politique française en Côte
d’Ivoire est devenue ambiguë et peu lisible ces der-
niers mois 4 », tandis que la ministre sud-africaine
des Affaires étrangères, Nkosazana Dlamini-Zuma,
se prononce pour un renforcement des troupes afri-
caines pour « graduellement réduire l’influence des
troupes françaises là-bas 5 ». Plus tard, la coopération
sud-africaine réalisera pour le compte des autori-
tés ivoiriennes un rapport d’enquête (notamment
balistique) sur les fusillades de l’armée française en
novembre . Perçue comme une ingérence hostile
dans son pré carré, la médiation de Mbeki n’est
pas vue d’un bon œil à l’Élysée, quand bien même
elle obtiendra certains des résultats exigés par la
diplomatie française.
Le  février , le président français lance une
première charge. À l’occasion d’un déplacement au
Sénégal, il déclare que la médiation sud-africaine
« n’a pas eu un effet particulièrement fort » et
souhaite que Mbeki « s’immerge dans l’Afrique de
l’Ouest pour comprendre la psychologie et l’âme
de l’Afrique de l’Ouest » 6 . Insensible au ridicule et
au paternalisme colonial d’une telle déclaration, le
président sénégalais Abdoulaye Wade, qui n’a jamais
digéré d’avoir été écarté du rôle de premier médiateur
286 Un pompier pyromane

au profit de Gnassingbé Eyadéma au début de la


crise, enfonce le clou. « Nous ne prétendons pas
connaître tout sur l’Afrique de l’Ouest. Mais nous ne
refuserons jamais l’aide de ceux qui savent mieux 7 »,
ironise le vice-ministre des Affaires étrangères sud-
africain. Thabo Mbeki ne manque pas non plus de
dénoncer quelques jours plus tard la « mascarade
anticonstitutionnelle » qui se déroule au Togo, où
les réseaux françafricains s’affairent pour légitimer
une succession dynastique à la mort du dictateur
Gnassingbe Eyadéma, grand ami de Chirac. Enfin
l’Afrique du Sud réplique qu’elle a « fait plus pour la
paix en trois mois » que tous les autres médiateurs
pendant les deux années précédentes 8 .
Mbeki, qui a rencontré à plusieurs reprises tous
les protagonistes de la crise, a en effet obtenu de
nouvelles concessions du président ivoirien, même si
persistent plusieurs points de blocage. En décembre
, la révision de l’article  a été adoptée en
Conseil des ministres puis à l’Assemblée nationale.
Mais Gbagbo maintient qu’elle doit être validée par
référendum, conformément à la Constitution, contre
l’avis de la France et de l’opposition ivoirienne,
même si Ouattara, comme le PDCI, approuvaient
initialement le principe de la consultation populaire
sur ce sujet 9 , avant de s’y opposer par la suite. Les
pays africains apparaissent divisés sur cette question
lors du sommet de l’UA de janvier .
En avril, Mbeki parraine les accords de Pretoria, qui
s’inscrivent dans la lignée de Marcoussis. Ils mettent
en place une commission électorale indépendante
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 287

(CEI) calquée sur le plan de table des négociations de


Marcoussis, qui aboutit à une surreprésentation des
rebelles et assure aux partis d’opposition une large
majorité. Mais des divergences subsistent concer-
nant son fonctionnement et ses attributions qui se
traduiront par de nombreux blocages pour la prépa-
ration du scrutin présidentiel et plus encore pour la
validation des résultats I . Ils sont complétés en juin
par un deuxième volet qui prévoit notamment que
Gbagbo puisse recourir à l’article  pour autoriser,
à titre exceptionnel, la participation aux élections
des candidats présentés par les partis signataires
de Marcoussis. À l’origine Gbagbo maintenait que
Ouattara ne pouvait se présenter sans modification
de la Constitution et qu’il n’y aurait pas de modifi-
cation sans référendum (et pas de référendum sans
réunification), mais sur l’insistance du président sud-
africain, il finit par accepter de conférer à Ouattara
par des pouvoirs spéciaux le droit de se présenter ;
cela signifie implicitement que le référendum pour
modifier la Constitution n’est plus nécessaire.
Ces accords prévoient également de nouvelles
modalités pour le désarmement des rebelles et des
milices pro-Gbagbo. Mais ces textes ne seront jamais
appliqués (pas plus d’ailleurs que les textes ulté-
rieurs). Des enfants soldats continuent même d’être
recrutés par les deux camps 10 . Des affrontements ont
encore lieu, souvent par milices interposées, ainsi
que de nombreuses exactions et des massacres dits

I. Lire infra, p. 334.


288 Un pompier pyromane

« intercommunautaires » mais qui semblent souvent


instrumentalisés, pouvoir et rebelles se rejetant alors
la responsabilité. « En fait, il n’est pas exagéré de dire
que chaque événement politique semblant ouvrir une
perspective d’issue à la crise est accompagné ou suivi
d’une reprise des violences », remarque le journaliste
Jean Chatain dans L’Humanité 11 .

Première tentative de mise sous tutelle

Parallèlement à la médiation de Thabo Mbeki, la


diplomatie française ne ménage pas ses efforts
pour neutraliser politiquement le président ivoirien.
« Laurent Gbagbo est aussi isolé que Sékou Touré
l’était dans les années . […] Nous pouvons
faire l’impasse sur lui, sans problème 12 », croit-on
à l’Élysée. « Paris va jouer, dans les coulisses, une
lente strangulation onusienne, africaine et financière
du régime Gbagbo 13 », annonce La Lere du conti-
nent. À l’occasion d’un débat public en novembre
 à Marseille, Chirac justifie ainsi les sanctions
décidées à l’ONU : « Nous ne voulons pas laisser se
développer un système pouvant conduire à l’anarchie
ou à un régime de nature fasciste 14 . » (Lors de
cette intervention, il expliquera également que les
Africains applaudissent les cortèges présidentiels car
ces grands enfants « sont joyeux par nature »…)
Il s’attire immédiatement une réplique cinglante,
mais moins médiatisée, du président ivoirien : « Le
président Chirac a soutenu le parti unique en Côte
d’Ivoire pendant quarante ans. Qu’est-ce qui est plus
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 289

proche du parti unique que le fascisme 15 ? » Les deux


hommes n’auront plus aucun contact direct.
Lors du sommet de la francophonie qui s’est tenu
les  et  novembre  à Ouagadougou, boycotté
par Gbagbo, le représentant ivoirien est expulsé
pour avoir amené des tracts hostiles à la France.
Louis Dacoury-Tabley, numéro deux des rebelles, fait
partie des invités spéciaux du président burkinabé 16 .
Dans une tribune, le chercheur Michel Galy dénonce
alors « l’instrumentalisation de la francophonie dans
la capitale burkinabée comme un “sommet anti-
Gbagbo”, alors qu’il est de notoriété publique que
le régime de Ouagadougou est de longue date le
boutefeu de l’Afrique de l’Ouest. Or, au lieu d’être
soumis au même embargo qu’Abidjan et de voir
sa frontière sud sévèrement contrôlée, on le laisse
réarmer à tout-va la rébellion du nord de la Côte
d’Ivoire. On croit rêver… 17 »
Après la résolution , la résolution , adop-
tée début février , renforce les moyens de
contrôle de l’embargo sur les armes. Elle autorise
l’Onuci « et les forces françaises qui la soutiennent »
à surveiller l’application de cet embargo, y compris
« en inspectant, sans préavis, les cargaisons des
avions et de tout véhicule de transport utilisant les
ports, aéroports, champs d’aviation, bases militaires
et postes frontières de la Côte d’Ivoire ». Mais,
comme le confirmeront les rapports successifs du
groupe d’experts de l’ONU, l’embargo ne sera jamais
respecté, ni côté loyaliste, ni côté rebelles, les deux
camps cherchant au contraire à se réarmer, grâce à
290 Un pompier pyromane

l’argent du cacao au Sud, et divers trafics, notamment


de diamants, au Nord.
La question qui préoccupe alors les esprits est
celle de l’expiration du mandat officiel du président
Gbagbo en octobre , alors qu’il paraît de plus
en plus évident que les élections ne pourront pas
être organisées d’ici là. Sans doute sur les conseils de
la France, le RDR et le PDCI (avec quelques autres
partis politiques de moindre importance) s’allient,
à partir de mai , dans une formation com-
mune, le Rassemblement des houphouëtistes pour
la démocratie et la paix (RHDP), dont la création
officielle est célébrée à Paris. À l’approche d’octobre
, tous anticipent un nouveau bras de fer sur la
question du maintien ou non au pouvoir du président
Gbagbo, qui impliquera également les organisations
internationales, Cédéao, UA et ONU. La France, qui
critique à nouveau la médiation de Mbeki, menace
de retirer ses troupes de Côte d’Ivoire afin de faire
prévaloir son point de vue. En octobre, elle va au
contraire consolider son dispositif militaire en dépê-
chant pour la première fois des chars d’assaut équipés
de chenilles, en principe prévus pour la guerre de
« haute intensité » 18 .
À l’approche de l’échéance d’octobre , Gbagbo
cherche de son côté à consolider ses appuis en
Afrique et à l’ONU, et hausse le ton en direction
de la France. « Je ne comprends pas comment l’État
français, gaulliste de surcroît, peut justifier une aven-
ture de putschistes foireux 19 », déclare-t-il dans une
interview au journal France Soir, dans laquelle il traite
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 291

au passage « le père Bongo » de « rigolo » pour sa


prétention à donner des leçons de démocratie. En
visite officielle en Angola, il déclare : « Les affaires à
l’ONU continuent d’être traitées comme si nous [pays
africains] étions encore des colonies » et dénonce
le recours systématique à la France pour les résolu-
tions concernant la Côte d’Ivoire 20 . S’il s’interroge
aussi sur l’utilité des troupes étrangères qui refusent
de désarmer les rebelles, il s’abstient toutefois de
réclamer formellement le départ de Licorne, lais-
sant le soin au FPI et aux mouvements des jeunes
patriotes d’avancer des revendications plus radicales.
Il ne remet pas davantage en cause les intérêts des
grandes entreprises françaises. Une convention est
ainsi signée avec Bureau Veritas pour l’installation
et l’exploitation d’un scanner à rayon X au port
d’Abidjan en mars , tandis que Bouygues voit
sa concession d’électricité reconduite pour  ans en
octobre et que Vinci est associé aux grands travaux
de la capitale politique ivoirienne.
En juillet, plusieurs chefs d’État africains assistent
aux cérémonies de la fête nationale française, en l’ab-
sence de Gbagbo, qui envoie néanmoins des « vœux
choisis de bonheur et de santé 21 » à son homologue
français… Dans la foulée, le nouvel ambassadeur de
France en Côte d’Ivoire est agréé. André Janier a
pour mission de renouer un dialogue minimal avec
les autorités ivoiriennes.
En septembre, le secrétaire général de l’ONU
reconnaît officiellement que les élections présiden-
tielles ne pourront pas être organisées dans le délai
292 Un pompier pyromane

prévu par la Constitution. Dans cette hypothèse,


« je reste président 22 », avait prévenu Gbagbo dès
janvier . Ni la France, ni l’opposition ivoirienne
ne l’entendent évidemment de cette oreille. Le RHDP
exige une transition excluant Gbagbo, de même que
les rebelles, qui menacent de reprendre une offensive
militaire. Le médiateur sud-africain s’est prononcé
contre une telle option. Chirac y serait évidemment
favorable, mais la France n’est pas en mesure d’im-
poser seule son scénario et la diplomatie française
est divisée sur cette question, le Quai d’Orsay faisant
preuve de davantage de pragmatisme 23 . La ministre
de la Défense confirme que la stratégie de la France
passe désormais par l’ONU : la France estime qu’à
l’expiration du mandat de Gbagbo la Côte d’Ivoire se
trouvera « dans une situation de vide juridique. […]
C’est la communauté internationale, à travers l’ONU,
qui va se prononcer sur cette situation transitoire 24 ».
Afin de faire pencher la balance du bon côté, la
France aussi bien que l’opposition ivoirienne sou-
haitent préalablement mettre un terme au rôle joué
par l’Afrique du Sud. Alors que Soro récuse, pour la
deuxième fois, la médiation de Mbeki, et que le RHDP
juge ce dernier trop favorable à Gbagbo, certains pays
de la Cédéao affirment vouloir reprendre la main, et
la question de la médiation est reposée à l’occasion
du Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union
africaine qui se réunit le  octobre  au siège de
celle-ci à Addis. « Dans les coulisses, l’Élysée et le
secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, ont incité à
pousser Mbeki vers la sortie 25 », rapporte L’Express.
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 293

La suspension de cette médiation est même annon-


cée comme certaine dans Le Monde 26 , et dans ses
mémoires, l’ancien ambassadeur de France à l’ONU
Jean-Marc de La Sablière continue à la situer à cette
date 27 . La présidence sud-africaine publie un commu-
niqué dénonçant la campagne de désinformation des
médias français et des « forces décidées à perpétuer
la déstabilisation de la région 28 », tandis que l’UA
reconduit la médiation de Mbeki. « Les détracteurs
de ce dernier ont d’ailleurs préféré finalement la
politique de la chaise vide, rapporte L’Humanité.
Le président sénégalais, Abdoulaye Wade, et son
homologue burkinabé, Blaise Compaoré, ont esquivé
le rendez-vous d’Addis. Comme Amadou Toumani
Touré (Mali) et Omar Bongo (Gabon) 29 . » L’UA se
prononce également sur le maintien au pouvoir de
Gbagbo après le  octobre, mais pour une période
de douze mois au maximum. Le principe édicté
à Marcoussis d’un Premier ministre de consensus
aux pouvoirs étendus est par ailleurs reconduit. Le
CPS reprend aussi à son compte une proposition de
la Cédéao : la création d’un groupe international
de travail (GIT) chargé de juger mensuellement du
« degré de coopération des parties et [du] respect
des engagements pris », lequel va devenir le cheval
de Troie de la diplomatie française : « Une immixtion
forte, mais nécessaire, dans les affaires intérieures du
pays », estime l’ancien ambassadeur de la France à
l’ONU 30 .
La France reprend alors ces dispositions dans le
projet de résolution no  qu’elle présente à l’ONU
294 Un pompier pyromane

en octobre . « Paris accepte le maintien du pré-


sident Laurent Gbagbo au-delà du  octobre » com-
mente Le Monde 31 , laissant entendre que la France
aurait tout aussi bien pu le refuser. Mais le projet de
texte, qui affirmait la supériorité des résolutions de
l’ONU sur la Constitution ivoirienne et qui stipulait le
transfert des prérogatives présidentielles au Premier
ministre est rejeté au profit de formulations plus
ambiguës sous la pression de la Russie, de la Chine,
de l’Afrique du Sud et des États-Unis, qui considèrent
qu’il s’agirait là d’un précédent dangereux pour leur
propre indépendance nationale. Le soutien de la
Russie et de la Chine à l’État ivoirien s’explique aussi
par des raisons politiques et géopolitiques ; il tient
pour finir au développement des relations écono-
miques entre ces pays, notamment dans le pétrole
et les grands travaux de construction. La Chine va
jusqu’à fournir une aide budgétaire à la Côte d’Ivoire.
Par ailleurs, le Burkina était à l’époque l’un des rares
pays du continent à reconnaître Taïwan, l’ennemi de
Pékin.
Le poste de Premier ministre suscite néanmoins
de nombreuses convoitises. Le chef de la rébellion,
Guillaume Soro, le réclame avec insistance. Ouattara
n’y serait pas hostile, mais son partenaire principal
au sein du RHDP, le PDCI, qui réclame également
le poste, s’y oppose fermement. Pendant plusieurs
semaines, les tractations se poursuivent entre les
autorités ivoiriennes, l’opposition, les chefs d’États
africains et Michel de Bonnecorse pour le compte
de Chirac. Finalement, c’est en marge du sommet
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 295

Afrique-France qui se tient en décembre à Bamako,


auquel ne participe pas Gbagbo, lors d’une entrevue
entre Chirac et Mbeki, que le nom de l’heureux
élu est arrêté. « Discrète mais influente, la France a
finalement réussi à obtenir la nomination au poste
de Premier ministre ivoirien de son candidat Charles
Konan Banny », commente Le Monde 32 . Ce dernier
est membre du PDCI, mais surtout gouverneur de
la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest
(BCEAO). « Officiellement, leur homologue ivoirien,
Laurent Gbagbo, ainsi que les autres protagonistes du
conflit ont été associés à cette décision. En réalité,
les deux médiateurs [Mbeki et Obasanjo, président du
Nigeria et président en exercice de l’UA] ne leur ont
guère laissé le choix. Il y en allait de leur crédibilité »,
explique Libération 33 .
Parallèlement, le groupe international de travail a
inauguré ses travaux à Abidjan. Composé de nom-
breux représentants de l’UA, de l’UE, de l’ONU,
de l’Organisation internationale de la Francophonie
(OIF), du FMI, de la Banque mondiale et de divers pays
africains, c’est en réalité la représentante de la France
qui mène la danse en son sein. Pour cette tâche,
c’est la ministre de la Coopération, Brigitte Girardin,
qui a été chargée de porter la ligne définie par
l’Élysée. Elle est accompagnée du directeur Afrique
du Quai d’Orsay – et futur conseiller de Nicolas
Sarkozy – Bruno Joubert, mais c’est la cellule Afrique
de l’Élysée qui gère le dossier 34 . Nathalie Dela-
palme, conseillère Afrique du ministre des Affaires
étrangères et ancienne adjointe de Villepin, est mise
296 Un pompier pyromane

sur la touche car jugée trop complaisante avec


Gbagbo. (Villepin lui-même, devenu entre-temps Pre-
mier ministre, se serait réconcilié avec le président
ivoirien selon Stephen Smith 35 .)
Avant même la nomination de Banny, le GIT, à
l’occasion de sa première réunion mensuelle, agite la
menace de sanctions de l’ONU si le Premier ministre
ne disposait pas « de tous les pouvoirs nécessaires ».
Mais, même appuyé par la France, Banny ne se
résoudra jamais à jouer publiquement l’épreuve de
force contre le président ivoirien, voyant peut-être
dans le poste qu’il occupe un tremplin au bénéfice
de ses propres ambitions personnelles en vue de la
prochaine élection présidentielle, notamment face à
son rival Bédié, candidat « naturel » du PDCI 36 .

Congédier l’Assemblée nationale

Après la question de la fin du mandat de Gbagbo,


une nouvelle crise va s’ouvrir au sujet de celui des
députés ivoiriens. Elle est déclenchée en décembre
 par le GIT qui estime que le mandat des députés
« n’a pas à être prolongé » – de nouvelles élections
n’ayant pu se tenir avant l’expiration de leur mandat
–, alors que le Conseil constitutionnel et les députés
eux-mêmes viennent de décider l’inverse. Selon de
nombreux observateurs, la position du GIT était
surtout motivée par la réticence des parlementaires à
mettre en œuvre les mesures imposées par les accords
de paix successifs depuis Marcoussis, plus que par des
préoccupations de formalisme juridique : il s’agissait
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 297

de laisser les mains libres au Premier ministre qu’on


aurait voulu omnipotent. Comme le remarque le
journaliste Théophile Kouamouo, elle présente aussi
un autre avantage : « Elle fait disparaître la fonction
de président de l’Assemblée nationale, […] succes-
seur constitutionnel du président de la République
en cas de vacance du pouvoir 37 . » Or le poste était
occupé par Mamadou Koulibaly, économiste libéral
fermement opposé au néocolonialisme français.
Aussitôt la position du GIT connue, les jeunes
patriotes sont mobilisés. Contrairement à novembre
, ils ne s’en prennent pas aux intérêts fran-
çais, mais aux troupes de l’ONU. À Abidjan, des
manifestants pro-Gbagbo tentent de prendre d’assaut
le siège de l’Onuci. À Guiglo, des Casques bleus
bangladais paniquent et ouvrent le feu sur les mani-
festants, provoquant cinq morts. La ministre de la
Défense et le chef d’état-major français réclament
alors l’activation des sanctions individuelles prévues
par la résolution  de l’ONU. Mais parallèlement,
les différents partisans d’une mise sous tutelle du
pouvoir ivoirien font machine arrière sur la question
du mandat des députés. La « recommandation » du
GIT n’était qu’une « suggestion 38 », affirme le repré-
sentant du secrétaire général de l’ONU. Pour calmer
les manifestants, le président de l’UA, le Nigérian
Obasanjo, dont le pays avait initialement appuyé la
position du GIT, se rend à Abidjan pour affirmer
que ce dernier « n’a pas le pouvoir de dissoudre
l’Assemblée 39 ». Le  janvier , à la sortie d’une
rencontre avec Gbagbo, l’ambassadeur de France
298 Un pompier pyromane

déclare à son tour que l’Assemblée nationale n’est


pas dissoute. Coïncidence ? Le rapport d’enquête sud-
africain sur les fusillades de l’armée française en
novembre  vient d’être rendu. Mais les mandats
d’arrêt internationaux qui avaient été annoncés dans
la presse à l’encontre du général Poncet et du colonel
Destremau ne semblent plus d’actualité. Un commu-
niqué du gouvernement ivoirien évoque tout au plus
des commissions rogatoires. Faut-il y voir le résultat
d’un marchandage entre les autorités françaises et
ivoiriennes ? Le GIT se résoudra finalement au main-
tien de l’Assemblée… sous réserve qu’elle s’abstienne
de légiférer.

D’octobre 2005 à octobre 2006

Par-delà la question des institutions ivoiriennes, le


bras de fer entre le président français et son homo-
logue ivoirien se poursuit. Le  février , le Conseil
de sécurité de l’ONU prononce, sur demande de la
France, les premières sanctions individuelles, contre
trois Ivoiriens, dont deux des principaux leaders des
jeunes patriotes, Charles Blé Goudé et Eugène Djué.
Le journaliste Philippe Duval commente : « Pour
faire bonne mesure, on a rajouté à ces deux noms
celui d’un commandant rebelle, Fofié Kouakou, jugé
responsable de la mort particulièrement atroce de
plusieurs dizaines de personnes, asphyxiées dans un
conteneur où elles avaient été enfermées. C’était en
juin , mais jusqu’à maintenant ce chef rebelle
n’avait pas été inquiété 40 . »
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 299

Très rapidement, il apparaît que les conditions


nécessaires à la tenue des élections présidentielles ne
seront pas plus réunies en octobre  qu’elles ne
l’étaient en octobre . Les partisans de Gbagbo
s’opposent, y compris physiquement, au processus
d’identification des électeurs prévu pour mettre à
jour le fichier électoral. Ils accusent les audiences
foraines en charge du recensement de fonctionner
dans l’opacité, de brader la nationalité ivoirienne et
d’aider ainsi Ouattara à se constituer un électorat
captif. Par ailleurs, le processus de cantonnement
et de désarmement des rebelles et des milices ne
progresse toujours pas, bien que Gbagbo ait accepté
à contre-cœur, et contre le texte des accords de paix,
que celui-ci puisse se dérouler concomitamment et
non préalablement au processus d’identification des
électeurs.
On retrouve, sur ces sujets, le deux poids-deux
mesures de la diplomatie française, via le GIT et les
principaux médias français, plus virulents à dénoncer
les manœuvres de Gbagbo que le refus des rebelles de
désarmer, et qui s’abstiennent, sauf rare exception,
de juger négativement les efforts entrepris par la
diplomatie française pour neutraliser le chef d’État et
les institutions d’un État théoriquement indépendant.
Si Gbagbo estime toujours qu’il tient sa légitimité
du peuple ivoirien et non de la communauté interna-
tionale, le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan,
a averti en avril qu’il ne sera pas question « d’ac-
cepter encore une fois de prolonger les arrangements
actuels 41 » à l’issue des douze mois supplémentaires
300 Un pompier pyromane

accordés par la résolution . La France entend


bien prendre sa revanche et parvenir à ses fins. « Vue
de Paris, la priorité consiste à empêcher Laurent
Gbagbo d’obtenir une nouvelle prolongation de son
mandat », résume Vincent Hugeux dans L’Express 42 .
« Plusieurs lettres confidentielles […] évoquent “un
plan B” concocté par l’Élysée », rapporte Le Monde 43 .
C’est Omar Bongo, « peu après une rencontre de
ce dernier avec le président français », qui lance les
hostilités depuis Paris, appelant à « réfléchir à une
autre solution » 44 . Pour la France, il faudrait « une
équipe restreinte et pluraliste, conduite par l’actuel
Premier ministre, Charles Konan Banny, et composée
de personnalités qui ne pourraient concourir lors de
la prochaine présidentielle 45 ». « Notre président ne
sera pas nommé comme un gouverneur par un autre
pays. Notre président sera toujours élu par le peuple
de Côte d’Ivoire 46 », prévient Gbagbo. Quelques
mois plus tard, Omar Bongo, toujours à l’issue d’un
entretien à l’Élysée, propose cette fois l’adoption
d’une nouvelle Constitution et la mise en place d’une
« cohabitation à quatre » : Gbagbo, Ouattara, Bédié
et Soro. Si Ouattara applaudit, la ministre de la
Coopération, Brigitte Girardin, nuance et indique
que « la transposition exacte du modèle congolais
ne serait pas appropriée I . Ce qui est important, c’est
que ceux qui organisent les élections soient au-dessus

I. En référence à la transition qui a mis fin – théoriquement – à la guerre


civile au Congo-Kinshasa en 2003, par l’instauration d’un partage du
pouvoir entre les différentes factions armées.
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 301

de la mêlée et ne puissent pas être à la fois juges


et parties 47 ». Dans le même temps, en septembre
, le GIT demande à l’ONU de voter une nouvelle
résolution qui « renforce de manière décisive les
pouvoirs » du Premier ministre de transition. « Je
suis tout à fait favorable à ce qu’une disposition
constitutionnelle lui permette d’avoir les pouvoirs
les plus larges possible 48 », renchérit Chirac lors du
sommet de la francophonie. Gbagbo réplique immé-
diatement : « Je ne suis pas président de la République
pour travailler sous la dictée de quelqu’un. Je ne
suis ni gouverneur, ni sous-préfet, ni préfet 49 . » Pour
tenter d’infléchir la ligne intransigeante du parti pré-
sidentiel, la France tente également de faire adopter
de nouvelles sanctions à l’encontre du président du
FPI Affi N’Guessan et de Mamadou Koulibaly, le
président de l’« ex-Assemblée nationale », selon les
termes onusiens ; mais celles-ci sont reportées « sous
pressions russe et chinoise, à la colère des diplo-
mates français 50 ». Comme l’année passée à la même
période, les pressions se renouvellent également pour
mettre un terme à la médiation de Mbeki, de la
part des mêmes acteurs : rebelles, RHDP, France et
Sénégal, qui cherchent en parallèle à pousser Gbagbo
à la faute pour obtenir la position la plus sévère
possible du Conseil de sécurité de l’ONU.
Gbagbo, quant à lui, propose à nouveau un plan
alternatif aux accords de paix : suppression de la
zone de confiance, respect de la Constitution qui
prévoit que le chef de l’État reste au pouvoir jus-
qu’à l’organisation de nouvelles élections et puisse
302 Un pompier pyromane

choisir lui-même le Premier ministre chargé de


« discuter avec les rebelles » et enfin « formation
d’un gouvernement d’unité nationale par abandon
du gouvernement de partis résultant des accords de
Marcoussis 51 ». Conscient que Chirac, dont le mandat
s’achève l’année suivante, joue son va-tout, le camp
Gbagbo durcit également ses positions à l’approche
du  octobre. Le  septembre, deux responsables
français de la multinationale de courtage pétrolier
Trafigura, Claude Dauphin et Jean-Pierre Valentini,
respectivement directeur et responsable de la zone
Afrique de l’Ouest de Trafigura Beheer BV, sont arrê-
tés et jetés en prison alors qu’ils viennent négocier
un arrangement après avoir provoqué un scandale
sanitaire sans précédent dans le pays. Si cette décision
paraît amplement justifiée au regard des faits, elle est
toutefois peu conforme aux privilèges dont jouissent
habituellement les dirigeants de cette envergure, et
constitue sans aucun doute une monnaie d’échange
que le pouvoir veut garder en réserve. « L’affaire
est suivie au plus haut niveau de la diplomatie
française 52 », expliquent Bernard Dussol et Charlotte
Nithart, auteurs d’un livre sur la catastrophe sanitaire
déclenchée par Trafigura.

L’affaire du Probo Koala


Trafigura, l’une des principales multinationales de cour-
tage pétrolier a été fondée en 1993 par Éric de Turckheim
et Claude Dauphin, un ancien d’Elf. Tous deux « sont des
“Rich boys”. Ils ont été formés par Marc Rich, “pape” du
négoce pétrolier condamné à 325 ans de prison par la
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 303

justice américaine pour fraude fiscale, rupture d’embargo


et autres broutilles avant d’être “miraculeusement” gracié
par Bill Clinton 53 . Éclaboussé dans le scandale “Pétrole
contre nourriture”, Trafigura participe également, comme
le révèle La Tribune, à l’évaporation de la rente pétro-
lière au Congo-Brazzaville 54 ». La firme a en effet pris
l’habitude de faire des affaires avec les pires régimes, et
multiplie les « coups » financiers aux marges de la légalité.
En 2006, le cargo Probo Koala, affrété par la mul-
tinationale Trafigura, transporte des déchets pétroliers
extrêmement dangereux résultant du raffinage illicite
d’hydrocarbures de mauvaise qualité. La firme cherche
à s’en débarrasser à moindre coût en en dissimulant
la véritable nature. Les Pays-Bas découvrent la fraude,
mais l’administration laisse malgré tout repartir le bateau.
Après quelques détours, ce dernier fait route vers la Côte
d’Ivoire où une société-écran, TOMMY, vient d’être créée
avec des complicités dans l’administration ivoirienne. Elle
est chargée par la filiale locale de Trafigura, PUMA Energy,
de prendre en charge les déchets. Elle se contentera de
les déverser dans les décharges d’Abidjan. Les émanations
toxiques provoquent seize morts et l’intoxication de plus
de cent mille personnes, suscitant un vent de panique
dans la capitale économique et un immense scandale qui
conduit le Premier ministre à dissoudre le gouvernement
et à limoger certains responsables.

En réponse aux chefs d’État de la Cédéao qui sou-


tiennent une mise à l’écart de Gbagbo, Affi N’Gues-
san, ancien Premier ministre et signataire pour le FPI
des accords de Marcoussis, se fait également mena-
çant : « La Cédéao ne doit pas oublier qu’elle a des
millions de ressortissants en Côte d’Ivoire. Chacun de
[ses] pays doit penser à ceux-ci. Qu’elle ne parle pas
304 Un pompier pyromane

pour mettre le désordre et qu’elle n’évoque surtout


pas le problème de la Constitution ivoirienne 55 . »
Comme l’année passée, la réunion du Conseil de
sécurité qui doit trancher l’avenir institutionnel de
la Côte d’Ivoire est en effet précédée d’une réunion
de la Cédéao, puis d’une réunion du CPS de l’UA, à
la demande notamment de la Russie et de la Chine.
Chaque institution émettant ses propres recomman-
dations, la France joue à chaque fois de son influence
pour obtenir des prises de position conformes à ses
desiderata. « Sous l’impulsion déterminée de notre
ministre de la Coopération, Brigitte Girardin, les
pays de la région optent pour une approche visant
à le [Gbagbo] marginaliser 56 », confirme l’ancien
ambassadeur de la France à l’ONU. À cette date, c’est
Sassou, le dictateur congolais à qui Chirac a réitéré
« toute sa confiance » au sommet de la francophonie
de Bucarest (septembre ), qui préside l’Union
africaine, tandis que Compaoré préside le Conseil de
paix et de sécurité. Le  octobre, la Cédéao n’émet que
des recommandations théoriquement confidentielles
à destination de l’UA, mais d’où il ressort rapidement
qu’elle demande une reconduction du mandat de
Gbagbo avec accroissement des pouvoirs du Premier
ministre. La réunion de l’UA est également préparée
en petit comité françafricain (Toumani Touré du Mali,
Compaoré du Burkina, Eyadéma du Togo, Vieira de
Guinée-Bissau, Wade du Sénégal, Yayi du Bénin)
à l’initiative d’Omar Bongo et de Sassou Nguesso,
qui rencontre par ailleurs Guillaume Soro en marge
du sommet 57 . Sassou, à l’issue d’un entretien avec
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 305

Chirac, promet des « mesures sérieuses » de l’UA,


avant même que l’institution africaine ne se soit
réunie 58 . Les chefs d’État proposent finalement une
nouvelle prolongation de  mois du mandat de
Gbagbo, mais pour le reste, la diplomatie française
semble avoir eu gain de cause et s’en félicite : La
France accueille « avec intérêt l’appel au renforce-
ment important des pouvoirs du Premier ministre
qui pourra décider par ordonnances ou par décrets-
lois et qui aura l’autorité nécessaire sur les forces de
défense et de sécurité », indique le porte-parole du
ministère des Affaires étrangères, et prend note du
« souhait » de l’Afrique du Sud d’être « déchargée »
de son rôle de médiation 59 . Sassou Nguesso a en
effet été désigné médiateur en remplacement du Sud-
Africain Thabo Mbeki, jugé trop proche des autorités
ivoiriennes par Paris et les Forces nouvelles. Pour les
journalistes, il ne fait pas de doute que la volonté
de transformer Gbagbo en « reine d’Angleterre »,
depuis les accords de Marcoussis-Kléber, touche à
son but. « Le pays serait pratiquement mis sous
tutelle juridique », explique l’ancien ambassadeur de
la France à l’ONU 60 . En réalité, la France tord un
peu l’interprétation du texte et muscle encore les
préconisations africaines dans le projet de résolution
qu’elle soumet aux autres membres du Conseil de
sécurité, même si le porte-parole du Quai d’Orsay
s’en défend comiquement : « Encore une fois, il y a
différents projets [de résolution]. Je ne sais pas s’il
y a un projet spécifiquement français 61 », assure-t-il
alors.
306 Un pompier pyromane

Tout semblait se dérouler conformément aux


vœux de l’exécutif français, au point que Le Monde
croit pouvoir affirmer : « Même s’il subit quelques
retouches avant son adoption […], le texte français ne
devrait pas être bouleversé par les autres membres du
Conseil de sécurité 62 . » Quelques jours plus tard, le
quotidien français titre pourtant : « La France essuie
un camouflet au Conseil de sécurité 63 . » D’abord
repoussée, la résolution écrite par la France est en
effet à nouveau édulcorée, en raison de l’opposition
de certains pays membres (Chine, Russie, États-Unis,
Tanzanie). À nouveau, au grand regret de l’éditoria-
liste du Monde, ces derniers refusent que les réso-
lutions internationales prévalent sur la Constitution
ivoirienne 64 . Si la résolution  autorise Banny à
« prendre toutes les décisions nécessaires en conseil
des ministres ou en conseil de gouvernement [c’est-
à-dire en l’absence du président] par ordonnance
ou décret-loi », celui-ci n’hérite pas pour autant du
pouvoir de nommer le chef d’état-major de l’armée,
comme l’aurait voulu Chirac.
Brigitte Girardin se veut pourtant optimiste : « La
Constitution ivoirienne ni aucune autre disposition
juridique ne peuvent plus être opposées [au Premier
ministre] pour lui contester ses pouvoirs », affirme-
t-elle. Le journaliste de La Croix Laurent d’Ersu
décrypte la stratégie française : « Jusqu’à l’hiver
, le schéma imaginé par l’Élysée reste celui-
ci : CKB [Charles Konan Banny] va aller au clash
avec Gbagbo, ce dernier va réagir et l’armée va
alors choisir son camp – celui du Premier ministre,
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 307

naturellement 65 . » Cette analyse est confirmée par


des documents confidentiels français publiés les  et
 avril  par le juriste et journaliste Matthew Lee
sur son blog Inner City Press. L’un d’eux, consacré à
Konan Banny et daté du  décembre , rapporte
que les services français ont obtenu l’accord de Soro
pour ce choix et que, selon le secrétaire général des
Nations unies, la nomination du nouveau Premier
ministre « devrait notamment permettre la mise en
place dans les tout prochains mois d’un plan d’action
pour déstabiliser Laurent Gbagbo et provoquer des
élections présidentielles anticipées. À charge pour
Licorne et les Casques bleus sur place de préparer
cette mission de sécurité dans les meilleures condi-
tions 66 ».

Susciter un nouveau coup d’État ?

La méfiance extrême du président ivoirien à l’en-


contre de Chirac est volontiers interprétée comme un
signe de paranoïa ou de ruse à usage interne dans
les médias français. Pourtant, certains témoignages
laissent penser que la stratégie française de mise à
l’écart de Gbagbo n’excluait pas des scénarios offi-
cieux plus musclés que la simple instrumentalisation
du Conseil de sécurité de l’ONU. « Pendant les trois
mois qui ont suivi Bouaké, on était en situation
de guerre 67 », explique Michel de Bonnecorse, le
conseiller Afrique de Chirac. Selon Notin, dans les
jours qui ont suivi les événements meurtriers de
novembre, l’état-major de Licorne aurait élaboré un
308 Un pompier pyromane

plan baptisé « Pégase » et « dont le titre dit tout :


“Il faut décapiter le régime Gbagbo”. Suit le modus
operandi pour la prise de contrôle express de tous les
centres de pouvoir 68 ». Ce plan, destiné à contrer un
éventuel durcissement de Gbagbo contre la présence
française, aurait été abandonné suite à l’adoption de
la résolution  (embargo et sanctions condition-
nées) à l’ONU.
Par ailleurs, certains militaires français semblent
également avoir cherché à encourager une prise
du pouvoir par leurs homologues ivoiriens. En juin
, trois officiers, dont l’ancien porte-parole de
l’armée ivoirienne, Jules Yao-Yao qui venait d’être
limogé, sont tabassés pour avoir participé à un dîner
à l’ambassade de France sans en avoir référé à
leur hiérarchie. « Selon des sources bien informées,
avance Libération, Yao-Yao paierait aussi ses bonnes
relations avec la France. En novembre, au plus fort
de la crise, le lieutenant-colonel était un des rares
officiers à maintenir le contact avec les hommes de
Licorne 69 . » L’ancien porte-parole militaire va alors
entrer en clandestinité et appeler ses frères d’armes
à la sédition. Quelques semaines plus tard, il reçoit
le soutien du général Mathias Doué, ancien chef
d’état-major de l’armée ivoirienne, limogé comme on
l’a vu lui aussi, vraisemblablement en raison de sa
trop grande proximité avec les militaires français et
sa possible implication dans une tentative de coup
d’État après le bombardement de la base française
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 309

de Bouaké I . Selon La Lere du continent, il aurait été


« longtemps sollicité » par certains militaires français
pour « prendre ses responsabilités » à Abidjan. Mais
ce n’est qu’une fois en exil, depuis la Suisse, qu’il
appelle lui aussi à renverser Gbagbo et annonce son
retour prochain en Côte d’Ivoire « pour reprendre les
choses en main 70 ». Une éventualité jugée suffisam-
ment crédible pour que l’Élysée conseille à Bédié de
rentrer en Côte d’Ivoire afin « d’être présent sur le
terrain pour “récupérer” le fauteuil présidentiel en
cas de coup de force des anciens généraux houphouë-
tistes ou pour assurer une transition 71 ». L’année
précédente, La Lere du continent avait déjà rapporté
l’existence d’une entrevue secrète entre Chirac et
« un général ivoirien » en mai  72 . La même
publication confirme également en janvier  que
certaines personnalités ivoiriennes qui convoitent
le poste de Premier ministre ou de chef de l’État,
continuent de proposer leurs offres de service… à
l’Élysée 73 .

Gbagbo reprend la main

Mais les espoirs placés par les autorités françaises


dans le Premier ministre ivoirien pour supplanter
Gbagbo seront rapidement déçus. Dans le conflit de
compétences qui oppose les deux hommes, il appa-
raît rapidement que le président ivoirien l’emporte.
Ainsi, Gbagbo ordonne-t-il par décret le retour à leur

I. Sur le limogeage de Mathias Doué, lire supra, p. 208.


310 Un pompier pyromane

poste de plusieurs personnalités impliquées dans le


scandale des déchets toxiques et qui avaient été sus-
pendues par Banny : Marcel Gossio, directeur du port
autonome d’Abidjan, Gnamien Konan, le directeur
général des Douanes et Pierre Amondji, gouverneur
du district d’Abidjan sont ainsi réintégrés dans leur
fonction. Les protestations du Premier ministre et
de la société civile n’y changeront rien. De la même
manière, Gbagbo fait le ménage à la tête des médias
d’État. Accusé d’avoir écrit que le président ivoirien
soutenait la résolution onusienne , qui conférait
des pouvoirs accrus au Premier ministre, le direc-
teur général du journal Fraternité Matin, récemment
nommé par Charles Konan Banny, est révoqué. De
même que le patron de la télévision publique, à qui
on reproche la diffusion d’un communiqué de Konan
Banny jugé « séditieux ». L’initiative diplomatique
surprise que va prendre Gbagbo achèvera de faire
passer le Premier ministre au second plan.
Alors que les accords de paix semblent dans l’im-
passe, Gbagbo propose en effet fin décembre 
un nouveau scénario de sortie de crise qui prend
le contre-pied des schémas impulsés par la commu-
nauté internationale jusqu’à présent. Il propose un
« dialogue direct » avec la rébellion, qui met l’ONU, la
France – et accessoirement le RHDP – sur la touche,
et qui doit aboutir à la suppression de la zone de
confiance.
Le  janvier, Bonnecorse, à l’issue d’un entre-
tien avec Blaise Compaoré, donne son feu vert au
« dialogue direct » pourvu qu’il s’inscrive dans le
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 311

cadre de la résolution  : « Le but des pays


raisonnables est qu’il y ait des élections libres et
honnêtes en octobre, ce qui donnera un président
légitime qui sera soit élu, soit réélu, et c’est à ce
président de mettre un terme à cette crise 74 . » Si cette
déclaration se veut un signal indiquant que la France
ne s’opposera pas à une éventuelle réélection de
Gbagbo, elle signifie également que le désarmement
des rebelles et la réunification du pays n’est pas un
préalable. Si l’on en croit les confidences recueillies
par le journaliste Thomas Hofnung, c’est Compaoré
qui aurait convaincu l’Élysée : « À Paris, qui craint
de voir son allié se fourvoyer, le président burkinabé
répond : “Ne vous inquiétez pas ! Je vais faire croire
à Gbagbo qu’il va gagner les élections et il les
perdra.” 75 » Selon La Lere du continent, les violents
combats qui opposent des secteurs de la police et de
l’armée dans la capitale burkinabé en décembre 
sont liés aux rivalités pour la captation des trafics de
la rébellion ivoirienne. Compaoré, qui craint pour sa
propre sécurité, aurait alors « compris que la crise
ivoirienne risquait à moyen terme de mettre le feu
à sa propre maison 76 ». Il cherche par ailleurs à
soigner sa posture internationale de faiseur de paix,
au point que ses soutiens parisiens, à commencer par
le socialiste Guy Penne, font campagne pour qu’on
lui attribue le prix Nobel 77 .
Le  janvier , RFI évoque une rencontre à
Paris de magistrats ivoiriens avec leurs homologues
français au sujet des événements de novembre  :
« Un règlement à l’amiable est envisagé. Il est bien
312 Un pompier pyromane

sûr question d’argent. » Le  janvier, Girardin s’en-


tretient pour la première fois avec le chef de l’État
ivoirien, qu’elle n’avait pas jugé bon de rencontrer
jusque-là, puis avec les autres protagonistes de la
crise. Parallèlement, les acteurs ivoiriens et africains
se rallient les uns après les autres au nouveau
cadre de discussion proposé. Soro obtient l’accord
du G (la coalition rebelles – RHDP) pour participer
aux négociations. Initialement réticent, il aurait été
convaincu de jouer le jeu par Compaoré, « son
mentor », comme il le qualifie lui-même. En réalité,
c’est bien le « médiateur » burkinabé, et parrain de
la rébellion, qui constitue l’interlocuteur véritable
avec lequel le pouvoir ivoirien souhaite négocier la
fin de la guerre. En avril  déjà, Gbagbo avait
tenté un rapprochement par l’entremise du Libyen
Mouammar Kadhafi, réitéré en octobre , mais que
Compaoré aurait décliné sur les conseils de Paris 78 .
Le  janvier , le négociateur de la présidence
ivoirienne, Désiré Tagro, entame à Ouagadougou
des négociations qui aboutissent à un accord entre
l’État ivoirien et Trafigura. Les cadres français de
la multinationale, dont plusieurs émissaires de la
firme comme des réseaux françafricains (notamment
Patrick Gaubert, ancien conseiller de Pasqua et pré-
sident de la LICRA) tentaient d’obtenir la libération
depuis cinq mois, sont relâchés. En échange, Trafi-
gura s’engage à verser  millions d’euros de dédom-
magement pour couvrir les frais de dépollution et
l’indemnisation des victimes, au grand désarroi des
associations locales et internationales, qui d’une part
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 313

craignent que l’argent soit détourné, et qui s’in-


quiètent d’autre part de voir l’impunité ainsi consa-
crée. L’accord est en effet conclu juste avant qu’une
commission d’enquête internationale ne rende son
rapport aux autorités ivoiriennes. Celui-ci concluait
qu’une action juridique était possible aux Pays-Bas
à l’encontre de toutes les personnes publiques et
privées impliquées dans le scandale, pour obtenir
une indemnisation des victimes. À l’inverse, l’accord
conclu prévoit que « ni le gouvernement ivoirien
ni Trafigura n’acceptent d’endosser la responsabilité
pour ces événements 79 », ce qui les exonère en
principe du risque de poursuites judiciaires.
Au même moment, au sommet Afrique-France
de Cannes, Chirac fait ses adieux aux dirigeants
africains, exception faite de Gbagbo et Mbeki qui
ont décliné l’invitation, et étale sa nostalgie du
temps d’Houphouët. Le  mars  sont signés les
accords de Ouagadougou entre Gbagbo, Soro et le
« facilitateur » Compaoré. Ils prévoient un « chrono-
gramme » devant mener aux élections en dix mois :
création d’un cadre permanent de concertation (CPC)
dans lequel l’opposition ivoirienne bénéficiera d’un
strapontin, suppression progressive de la zone de
confiance, reprise de l’identification des populations,
amnistie des tentatives de putsch depuis , désar-
mement et démantèlement des milices, intégration à
terme des rebelles à la future armée ivoirienne, avec
la création d’un centre de commandement intégré
(CCI). Un nouveau gouvernement doit également être
314 Un pompier pyromane

nommé. Moins rassurant, les signataires demandent


à l’ONU la levée de l’embargo sur les armes légères.
Quel rôle a joué la diplomatie française dans la
conclusion des accords de Ouaga ? C’est « un “succès”
pour la communauté internationale et la France 80 »,
se félicite la ministre française de la Coopération
Brigitte Girardin. « Soigneusement tenue à l’écart des
pourparlers de paix, la France voit d’autres réussir là
où elle a échoué 81 », commente Le Monde. Il semble
en effet que la signature de l’accord ait constitué une
surprise aussi bien pour la diplomatie française que
pour la diplomatie américaine, si l’on en croit les
câbles Wikileaks cités par Le Nouveau Courrier 82 . Il
est toutefois vraisemblable que le président français
en fin de mandat ait lâché du lest pour permettre
une issue positive aux négociations, avant l’élection
de son successeur. C’est en tout cas ce que souhai-
taient les milieux patronaux, dont une délégation se
rendra en Côte d’Ivoire sitôt l’accord signé. C’était
également une condition pour permettre un début
d’allègement de l’opération Licorne, souhaité par le
Premier ministre Villepin, car le coût s’élève déjà à
près d’un milliard d’euros depuis . Cinq cents sol-
dats seront immédiatement rapatriés dans un premier
temps.
L’accord est surtout considéré comme une victoire
diplomatique de Gbagbo. Girardin s’abstiendra de
participer à la réunion suivante du GIT, qui n’a mani-
festement plus aucune utilité. Le  mars, l’ONU,
après la Cédéao et le Conseil de paix et de sécurité de
l’UA, « fait sien l’accord de Ouagadougou ». Reste à
VIII. L’instrumentalisation de l’ONU 315

trancher la question du prochain Premier ministre et


la composition de son gouvernement. Après quelques
semaines de faux semblants, sans doute liés aux
réticences qu’il doit surmonter dans son propre camp,
Soro, le chef de la rébellion, accepte officiellement
de devenir le nouveau Premier ministre de Laurent
Gbagbo, poste qu’il attendait depuis longtemps. Ce
n’est qu’après sa prise de fonction que le public
découvrira l’existence d’une mystérieuse conseillère
de l’ombre française qui a vécu plusieurs années dans
l’entourage des chefs rebelles. Anne Imbert s’était
d’abord fait connaître en novembre  par deux
articles étonnants publiés sur le site Batiweb.com (le
« Moteur de recherche des produits du Bâtiment et
des Travaux Publics »). Le premier était une sorte
de publi-reportage apologétique sur la zone nord
du pays tenue par la rébellion, relayant un appel
de Guillaume Soro aux investisseurs français « pour
pouvoir reconstruire notre pays ». À la fin de l’article,
l’adresse mail de la rédactrice en chef est propo-
sée « pour contacter les Forces nouvelles en Côte
d’Ivoire ». La rébellion disposait pourtant de porte-
parole plus officiels. Le deuxième article, dans la
même tonalité, plaidait pour un partage du pouvoir
et présentait sans complexe Guillaume Soro comme
le « futur Premier ministre de la Côte d’Ivoire », faute
de quoi le pays aurait pu s’embraser. Deux ans plus
tard Guillaume Soro est effectivement nommé Pre-
mier ministre. Anne Imbert, considérant sa mission
accomplie, révèle alors avoir été embauchée « par
un client » pour servir de conseillère au chef de la
316 Un pompier pyromane

rébellion et « l’emmener à la primature » 83 . À ce jour,


le mystère n’est pas éclairci. À l’époque, les obser-
vateurs spéculent aussi sur l’existence d’un pacte
secret entre Soro et Gbagbo, énième retournement
d’alliance possible.
En mai, Jacques Chirac cède la place à son succes-
seur, Nicolas Sarkozy, que Gbagbo félicite pour son
« éclatante victoire » qui, selon lui, va « contribuer
au raffermissement des relations » entre la Côte
d’Ivoire et la France. « Depuis que Jacques Chirac
est parti, je dors d’un sommeil profond et je me
réveille tranquillement, sans penser que la nuit on
peut attiser des militaires à droite et à gauche », confie
Gbagbo quelques mois plus tard 84 . Si la détestation de
Chirac pour Gbagbo n’avait sans doute pas d’égale,
le nouveau locataire du Palais présidentiel est pour-
tant, comme on l’a vu, bien plus proche d’Alassane
Ouattara depuis de nombreuses années…
IX. Sarkozy prend le relais

Mai 2007-décembre 2010

Décrispation sous condition

Pendant la campagne électorale précédant son élec-


tion, Nicolas Sarkozy avait brièvement évoqué le cas
de la Côte d’Ivoire. Tout en réaffirmant sa méfiance
à l’égard de « M. Gbagbo, longtemps soutenu par le
parti socialiste français, et qui refuse ces élections
depuis un bout de temps », il n’excluait pas pour
autant le dialogue : « Discuter avec M. Gbagbo, certai-
nement. » Mais, ajoutait-il, « je préère rencontrer un
chef d’État élu qu’un chef d’État qui se prolonge » 1 .
Celui qui se pose alors en candidat de la « rupture »,
y compris en matière de politique africaine de la
France, affirme qu’il privilégiera les relations avec les
pays africains « démocratiques ». Même la présence
militaire française « n’est justifiée que par la tenue à
un terme rapproché des élections », assurait-il 2 .
Une fois Sarkozy élu, Jean-David Levitte, respon-
sable de la cellule diplomatique de l’Élysée, et Bruno
Joubert, le conseiller Afrique, confirment cette ligne
de réconciliation sous condition. Aux journalistes,
on explique que c’est une politique du « donnant-
donnant », chaque avancée dans le processus élec-
318 Un pompier pyromane

toral étant suivi d’un geste de Paris 3 . En juin, à


l’occasion d’un déplacement au Mali pour la réélec-
tion du président Toumani Touré, le ministre des
Affaires étrangères, Bernard Kouchner, s’entretient
avec Guillaume Soro et le « médiateur » burkinabé,
Blaise Compaoré. Il évoque une possible visite offi-
cielle en Côte d’Ivoire dès lors que des « signes […]
sur la réalisation d’élections contrôlées et libres »
auront été donnés, émettant des doutes sur le res-
pect du calendrier qui doit conduire à un scrutin
en octobre, selon le chronogramme des accords de
Ouagadougou 4 . Début août, après qu’une cérémonie
baptisée « Flamme de la paix » s’est tenue à Bouaké,
en zone rebelle, en présence de Gbagbo, Soro et Com-
paoré, le porte-parole de l’Élysée, David Martinon,
fait savoir que Sarkozy a appelé Gbagbo pour « lui
exprimer sa satisfaction 5 ». Le  septembre, les deux
présidents s’entretiennent publiquement une dizaine
de minutes à New York, en marge d’une réunion
de l’ONU. Le  décembre , la première visite
officielle d’un membre du gouvernement français
est organisée depuis , avec la venue d’Hervé
Morin, ministre de la Défense. Trois jours plus tard,
Gbagbo et Sarkozy se rencontrent à nouveau briève-
ment pendant le e sommet UE-Afrique à Lisbonne.
« C’est un pas vers une certaine forme de nor-
malisation, laquelle normalisation n’aura lieu défi-
nitivement qu’après des élections transparentes 6 »,
réaffirme Sarkozy, tandis qu’à Abidjan, la presse pro-
gouvernementale se félicite de ce nouveau départ
censé solder l’ère Chirac. L’année suivante, alors
IX. Sarkozy prend le relais 319

qu’une nouvelle date a été annoncée pour les élec-


tions ( novembre ), Bernard Kouchner, se
rend à son tour à Abidjan pour « tourner la page »
et retrouver des « relations amicales » 7 , tandis que
Gbagbo, qui se félicite de ne plus être « agressé verba-
lement 8 » juge « proche 9 » la réconciliation. Malgré
plusieurs reports successifs des élections, cette visite
est suivie de celle de Jean-Marie Bockel, secrétaire
d’État à la Défense et aux Anciens Combattants, en
décembre , puis de celle d’Anne-Marie Idrac,
secrétaire d’État au Commerce extérieur, en février
, et enfin de celle d’Alain Joyandet, secrétaire
d’État à la Coopération, en mai , toujours au nom
de la « normalisation » des relations entre les deux
pays.
La Côte d’Ivoire n’est pas un cas isolé dans la
politique étrangère de la France. Dès son arrivée
au pouvoir, Sarkozy affirme sa volonté de déminer
un certain nombre de dossiers épineux hérités de
ses prédécesseurs. En janvier , l’Élysée vante sa
diplomatie « de la réconciliation » : « La France doit
dialoguer avec tout le monde », répète le président 10 .
En Afrique (mais l’argumentaire vaut également pour
les rapprochements avec les dictatures chinoises et
syriennes), il s’agit de renouer aussi avec l’Angola et
le Rwanda. Avec l’Angola, les relations sont tendues
du fait de l’enquête française sur « l’Angolagate »,
du nom de ce scandale impliquant des intermédiaires
français dans une affaire de ventes d’armes pendant
la guerre civile angolaise 11 . Avec le Rwanda, les
relations sont encore plus difficiles depuis le soutien
320 Un pompier pyromane

multiforme accordé par l’État français aux génoci-


daires en  12 . En , les relations diplomatiques
sont rompues suite à la mise en cause de proches
du nouveau chef de l’État rwandais, Paul Kagame,
par le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière, au
terme d’une enquête très partiale, pour ne pas dire
manipulée concernant l’attentat contre l’avion du
dictateur Habyarimana, événement qui avait servi
de signal déclencheur pour les organisateurs du
génocide 13 . Là encore, Sarkozy adopte une ligne plus
ouverte que son prédécesseur, s’efforçant de déminer
le dossier judiciaire et de renouer, avec l’aide de
Bernard Kouchner, des relations diplomatiques avec
le Rwanda.

L’étau se desserre

Sur le plan militaire, la décrispation franco-ivoirienne


apparente se traduit également par une diminution
des effectifs de l’opération Licorne. Début , le
nombre de soldats est ramené de  à  en
raison de « l’amélioration de la situation sécuri-
taire 14 ». L’année suivante, une nouvelle réduction
de  hommes est annoncée, ainsi que le retrait
des  militaires français qui participaient à l’Onuci.
Moins de  hommes restent donc présents pour
organiser des opérations civilo-militaires (rénova-
tions et constructions au bénéfice des populations
locales) afin de ripoliner l’image de l’armée française.
Cette évolution s’inscrit dans une politique plus géné-
rale qui vise, pour des raisons de restriction budgé-
IX. Sarkozy prend le relais 321

taire, à contenir le coût des opérations extérieures et,


selon les mots du Premier ministre français François
Fillon, à « adapter nos moyens à [de] nouvelles
priorités 15 », telles qu’elles ont été définies dans le
nouveau Livre blanc de la Défense de . Dans
un discours au Cap, en Afrique du Sud, le président
Sarkozy avait en effet affirmé que la France « n’avait
pas vocation à maintenir indéfiniment des forces
armées en Afrique 16 » et annoncé une renégociation
des accords de défense hérités des indépendances.
La fermeture ou la réduction de certaines bases
militaires africaines avait été évoquée, au profit d’un
redéploiement moins centré sur l’Afrique (une base
sera ouverte à Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis
l’année suivante) 17 . La clôture de la base d’Abidjan
est discrètement actée en juin . Selon les sources,
il s’agit tantôt d’une initiative française, tantôt d’une
demande ivoirienne. « Nous sommes d’accord avec
la proposition de la France. […] Cela veut dire que
le e BIMA fermera », déclarait Gbagbo en avril
, suite au discours de Sarkozy 18 . En réalité, le
changement est resté essentiellement juridique, sym-
bolique et… provisoire. Le cantonnement français
de Port-Bouët a en effet troqué pour un temps son
statut juridique de base militaire au profit de celui
d’opération extérieure (Opex), l’opération Licorne en
l’occurrence. Mais la base militaire sera « rouverte »
juridiquement peu après la chute de Gbagbo. Sur le
moment, le – relatif – désengagement français est
interprété comme un affaiblissement des moyens de
pression sur le régime ivoirien et la réaffirmation de
322 Un pompier pyromane

la souveraineté de ce dernier, les forces ivoiriennes


recouvrant par exemple le contrôle de l’aéroport
de Yamoussoukro. Parallèlement, en mars , un
accord de défense est signé entre la Côte d’Ivoire
et l’Angola, qui soutient militairement les forces
loyalistes depuis .
Selon une mise en scène désormais bien rodée,
on assiste, de la part du président ivoirien, à des
déclarations et des mesures qui visent à affirmer
l’indépendance politique de la Côte d’Ivoire, tandis
que sur le plan économique on cajole les intérêts
français et on se soumet aux exigences des institu-
tions financières internationales comme on le verra
de manière détaillée un peu plus loin dans ce chapitre.
En août  par exemple, Gbagbo accuse à nouveau
Chirac de l’avoir « toujours traité comme un sous-
préfet » et demande à la France de « ne plus mettre
son nez dans les affaires de la Côte d’Ivoire ». « Tous
ceux qui veulent venir me voir sont les bienvenus,
mais on ne pose pas de conditions pour arriver
chez moi », affirme-t-il en réponse aux déclarations
de Sarkozy 19 . La souveraineté du président ivoirien
reste toutefois relative dans certains domaines. Ainsi
en janvier , l’Élysée et la direction générale du
Trésor français mettent-ils leur veto à la nomination
du candidat de Gbagbo, le ministre Paul-Antoine
Bohoun Bouabré, à la tête de la Banque centrale des
États d’Afrique de l’Ouest.
IX. Sarkozy prend le relais 323

Des dossiers sensibles

Officiellement, ce ne sont que les retards successifs


pris dans l’organisation de l’élection ivoirienne qui
expliquent les réticences de l’Élysée à renouer com-
plètement. En réalité, plusieurs affaires continuent
d’empoisonner les relations entre les deux pays.
L’affaire Kieffer constitue l’un de ces dossiers
sensibles I . Sarkozy avait assuré que la France serait
« pleinement mobilisée » sur le dossier et que la
coopération des autorités ivoiriennes constituerait
une condition de la normalisation diplomatique 20 .
La famille du disparu a rapidement constaté au
contraire que l’enquête rencontrait des obstacles en
Côte d’Ivoire, mais se voyait aussi mettre des bâtons
dans les roues par les autorités françaises, d’autant
que le juge Ramaël souhaite auditionner l’épouse
du président ivoirien, Simone Gbagbo. En réaction,
le procureur de la République d’Abidjan, Raymond
Tchimou avance une nouvelle piste en juillet .
Kieffer aurait selon lui été victime d’un règlement
de compte de la part de ses anciens employeurs
français : Stéphane de Vaucelles, Eric Latham, Jean-
Michel Aron-Brunetière et Jean-Yves Garnault, qui
dirigeaient une société d’expertise missionnée pour
réformer la filière cacao, et pour laquelle Kieffer avait
travaillé. Ce dernier les accusait d’avoir saboté son
travail et leurs relations s’étaient envenimées. Jusqu’à
aujourd’hui (l’instruction n’est toujours pas close en

I. Sur l’affaire Kieffer, lire l’encadré supra, p. 188.


324 Un pompier pyromane

), l’affaire est prise avec des pincettes par les deux
pays, dont les juges continuent d’instruire dans des
directions opposées.
Autre pomme de discorde : les événements meur-
triers de novembre . Entre les deux tours de
la présidentielle, une délégation ivoirienne s’était
rendue à Paris pour proposer un accord à l’amiable
au futur président : la France rembourserait l’aviation
ivoirienne détruite et dédommagerait les familles des
victimes civiles de la force Licorne, tandis que la Côte
d’Ivoire prendrait en charge le dédommagement des
Français qui avaient dû fuir le pays ou s’étaient vus
spoliés de leurs biens 21 . Début , cette proposition
a été renouvelée par un cabinet d’avocats canadien
mandaté par les autorités ivoiriennes, qui proposait
la constitution d’une commission mixte, appelée à
statuer sur les réparations financières, et qui rappelait
que le contingent Licorne s’était rendu coupable de
crimes contre l’humanité 22 . Les autorités françaises
n’ont jamais donné suite. En , l’État ivoirien se
contente de procéder à ses frais à la réhabilitation
des établissements scolaires français qui avaient été
détruits, tandis que Gbagbo appelle au retour des
investisseurs dans son pays.
Mais derrière le règlement de ce dossier, ce sont
surtout des garanties de non-agression qu’exige le
président ivoirien de la part des autorités françaises :
l’assurance que celles-ci ne chercheront plus à s’op-
poser à son maintien au pouvoir, à favoriser ses
opposants politiques ou d’éventuels putschistes en
uniforme, et l’assurance qu’il pourra en finir avec
IX. Sarkozy prend le relais 325

la rébellion qui occupe le Nord du pays, au besoin


militairement. C’est notamment visible à travers la
question des sanctions onusiennes et plus encore de
l’embargo militaire, dont le pouvoir ivoirien demande
en vain la levée pour pouvoir reconstituer sa force de
frappe. Les autorités ivoiriennes apprécient très mal
que la France s’y oppose systématiquement. En 
déjà, l’ambassadeur ivoirien à l’ONU avait demandé
que l’initiative des projets de résolution sur la Côte
d’Ivoire soit désormais laissée aux trois membres
africains du Conseil de sécurité plutôt qu’à la France,
sans résultat bien entendu 23 .
Gbagbo voit également d’un mauvais œil que les
autorités françaises entretiennent, plus ou moins
discrètement, des liens plus suivis avec ses opposants
qu’avec lui-même 24 . Ouattara, qui est un ami de
Sarkozy, a ses entrées à l’Élysée. Bédié et Soro, quand
ils séjournent à Paris, ont accès aux conseillers du
président ou à son secrétaire général, tandis que
Gbagbo reste persona non grata en France. Si les
relations entre les présidents français et ivoiriens sont
moins tendues qu’à la fin du mandat de Chirac, le
rapprochement est donc jugé insuffisant par Gbagbo.
À défaut d’obtenir une visite officielle de Sarkozy
avant les élections ou une invitation pour la France,
Gbagbo tente de faire venir le secrétaire général
de l’Élysée, Claude Guéant 25 . Sous la présidence de
Sarkozy, les ministres et secrétaires d’État français
qui ont fait successivement le déplacement à Abidjan
se contentent en effet de faire de la figuration pour
ce qui concerne la politique africaine de la France,
326 Un pompier pyromane

y compris les ministres des Affaires étrangères et


de la Défense. Concernant la gestion, officielle ou
officieuse, des affaires sensibles, c’est Claude Guéant
qui se comporte en véritable chef de la diplomatie.
Ce dernier est en contact avec Gbagbo, notamment
par l’intermédiaire de Robert Bourgi 26 , mais aucune
visite officielle – plusieurs fois annoncée et repoussée
– ne sera organisée avant fin .

Des intérêts français toujours choyés

Pour amadouer la nouvelle équipe au pouvoir en


France – on connaît la proximité de Sarkozy avec le
gratin du CAC  –, Gbagbo continue de favoriser
les intérêts des groupes français dans le pays. Il est
notamment aux petits soins pour deux proches du
chef de l’État français : Bouygues et Bolloré. En avril
, à l’occasion de l’inauguration des nouvelles
installations du terminal à conteneurs, l’industriel
breton est nommé Commandeur de l’ordre du Mérite
par le président ivoirien. Bolloré projette à cette
époque de faire sortir les minerais produits dans
les pays voisins par le port d’Abidjan, notamment
le manganèse du Burkina et l’uranium français du
Niger, tandis qu’on lui fait également miroiter la
gestion du port de San Pedro, dans l’Ouest de la Côte
d’Ivoire. Toujours omniprésent dans les opérations de
transit pour le café et le cacao, Bolloré, qui a fait main
basse sur le groupe Havas en France, se lance aussi
dans la publicité et la communication. C’est l’entre-
prise Euro RSCG, devenue sa filiale, qui sera choisie
IX. Sarkozy prend le relais 327

pour mener la campagne du candidat Gbagbo. Sar-


kozy est également l’ami de Martin Bouygues, dont le
frère Olivier gère les affaires ivoiriennes du groupe.
Là encore, Gbagbo ne manque pas de l’accueillir à
bras ouverts. Après la concession d’électricité de la
CEI, celle de l’eau de la Sodeci avait été renouvelée
fin  pour une durée de  ans. Plus tard, un
consortium est créé, dont Bouygues est l’actionnaire
majoritaire à hauteur de  %, pour relancer le projet
de construction du troisième pont d’Abidjan qui
avait failli lui échapper. Bouygues négocie également
la construction d’une troisième centrale thermique
et l’attribution de nouveaux permis gaziers pour
l’alimenter.
D’autres entreprises françaises comme les groupes
Eiffage, Vinci, Veritas, Freyssinet sont également
associés aux projets de grands travaux pilotés par
Pierre Fakhoury, l’architecte préféré des présidents
ivoiriens. La société Aéroport de Paris (ADP) récu-
père le projet de construction et d’exploitation du
futur aéroport international de San Pedro, tandis que
la société AERIA (groupe Egis) voit sa concession
pour l’aéroport d’Abidjan renouvelée pour  ans.
Le groupe Veolia doit récupérer des contrats pour
l’assainissement de l’eau de plusieurs villes. Des
banques françaises opèrent sur les montages liés à
l’exploitation pétrolière, et le groupe Total lui-même
finira par faire son entrée dans l’off-shore ivoirien
entre les deux tours de l’élection présidentielle…
La future élection présidentielle est d’ailleurs une
mine pour les capitaux français, à commencer par le
328 Un pompier pyromane

processus de recensement des électeurs et de fabrica-


tion des cartes électorales. Gbagbo souhaitait pour sa
part une simple mise à jour du fichier électoral établit
en , qui aurait été menée par les préfets et l’Ins-
titut national de la statistique (INS), que l’opposition
jugeait insuffisamment indépendant. Sous le prétexte
de recourir à un opérateur neutre, l’Élysée a « vive-
ment conseillé 27 » (« imposé » dira ultérieurement
Gbagbo 28 ) de confier le marché à l’entreprise Sagem
(filiale du groupe Safran), intéressée depuis .
L’appel d’offres international mis en place par Konan
Banny en  est remporté « très légitimement » par
Sagem, assure Bernard Kouchner, qui récuse toute
pression française 29 . Les conditions dans lesquelles
la firme française l’a emporté contre son concurrent
belge Zetes laissent en revanche sceptique Gérard
Stoudmann, le haut représentant des Nations unies
pour les élections 30 . Malgré les récriminations de
ce dernier, le contrat sera validé par la présidence,
le nouveau gouvernement ivoirien de Guillaume
Soro puis le cadre permanent de concertation (CPC).
L’accord de Ouagadougou fait l’objet d’un avenant
(« Ouaga III ») uniquement destiné à entériner le
choix de l’entreprise française. Selon La Lere du
continent, celle-ci a usé d’une « forte capacité de per-
suasion » pour « mettre d’accord le Premier ministre
Guillaume Soro et le ministre de l’Intérieur, Désiré
Tagro » 31 . En , après des accusations portées
par Mamadou Koulibaly, le président de l’Assemblée
nationale, une enquête sera demandée par Gbagbo
pour déterminer si Soro et Tagro ont bénéficié de
IX. Sarkozy prend le relais 329

commissions versées par Sagem. Les rebelles accuse-


ront alors le président de vouloir blanchir les siens
tout en salissant l’image du Premier ministre. Le coût
initial du contrat, déjà élevé, est par ailleurs revu
plusieurs fois à la hausse, faisant grincer des dents
à l’Union européenne et à la Banque mondiale. De
 milliards de francs CFA ( millions d’euros), il
atteint finalement la somme de  milliards francs
CFA ( millions d’euros), contribuant à faire de
ces élections ivoiriennes le scrutin le plus cher du
monde…
D’autres intérêts français bénéficient du marché
électoral : les ordinateurs du recensement seront
fournis par la CFAO, filiale de Pinault, et l’Imprimerie
nationale française est associée à la fabrication des
nouveaux passeports biométriques que l’entreprise
belge Zetes a récupérée comme lot de consolation.
Une série de sondages est également commandée par
la présidence au groupe TNS Sofres.

La dette ivoirienne

Assez rapidement après les accords de Ouaga, la


Côte d’Ivoire obtient un accord de principe pour une
reprise de la coopération des institutions financières
internationales. Selon le FMI, la dette extérieure de la
Côte d’Ivoire a atteint plus de  % de son PIB, soit
 milliards d’euros en  (on a déjà signalé l’illé-
gitimité d’une grande partie de cette dette contractée
par ses prédécesseurs et largement détournée, mais
que Gbagbo ne remet pas en cause). La Banque
330 Un pompier pyromane

mondiale accepte de reprendre ses programmes, sus-


pendus depuis  ans, à condition que la transparence
budgétaire, notamment concernant les ressources
pétrolières, soit améliorée. Une partie des grands
travaux est en effet financée directement en cargaison
de pétrole brut, sans passer par le budget ivoirien.
Un « pacte de réengagement » est conclu en juillet
 et le pays fait du zèle en remboursant même
par anticipation certains arriérés dus à la Banque
mondiale. Bien entendu, les remboursements sont
partiellement financés par de nouveaux emprunts…
Le gouvernement ivoirien espère aussi atteindre le
point d’achèvement de l’initiative Pays pauvre très
endetté (PPTE) qui ouvrirait la voie à une annulation
partielle et à un rééchelonnement de la dette 32 .
Pour se montrer à son avantage auprès du FMI
et de la Banque mondiale en matière de « bonne
gouvernance », Gbagbo lance une opération « main
propre » dans la filière café-cacao, dont il laisse
inculper plusieurs figures importantes en juin .
Selon les audits réalisés par différents cabinets privés,
 milliards de francs CFA ( millions d’euros)
auraient été détournés entre  et  33 , en partie
pour financer l’effort de guerre. La France appuie
aussi la Côte d’Ivoire « au sein du Fonds monétaire
international, pour que soit accordé à Abidjan un prêt
préférentiel de  millions de dollars ( millions
d’euros) sur trois ans 34 », lequel sera débloqué en
mars . Si la Côte d’Ivoire se qualifie fin mars 
pour l’initiative PPTE, elle doit encore appliquer pen-
dant au moins un an les réformes et investissements
IX. Sarkozy prend le relais 331

prévus dans le – bien mal nommé – document de


stratégie pour la réduction de la pauvreté pour pou-
voir atteindre le point d’achèvement, et ainsi recevoir
l’intégralité de l’allégement de la dette promis. Des
investissements que le gouvernement ivoirien chiffre
à  milliards d’euros sur  ans. C’est d’ailleurs à
cette période que la secrétaire d’État chargée du Com-
merce extérieur, Anne-Marie Idrac, se rend en Côte
d’Ivoire, accompagnée d’une trentaine d’opérateurs
économiques français qui espèrent bien profiter de
cette manne. Juste retour des choses : la France ne
prétend-elle pas jouer le rôle d’« avocate » de la Côte
d’Ivoire dans les instances internationales 35 ?
Fin , la Côte d’Ivoire conclut aussi un accord
de rééchelonnement de sa dette bilatérale avec la
France, son plus gros créancier, à qui elle doit plus
de  milliards d’euros. Mais là encore, pour obtenir
une annulation partielle, elle doit atteindre le point
d’achèvement de l’initiative PPTE, prévue pour ,
soit après les élections. Au nom des sacrifices à
consentir pour obtenir une hypothétique réduction
de la dette, le pouvoir ivoirien mène en attendant une
politique d’austérité et de répression, parfois brutale,
des mouvements sociaux, tels que les mobilisations
de fonctionnaires ou des mouvements contre « la
vie chère », accusés d’être instrumentalisés politi-
quement. La Côte d’Ivoire est également l’un des
premiers pays à accepter de signer un accord de par-
tenariat économique (APE) intérimaire avec l’Union
européenne, que dénoncent la plupart des autres pays
de la Cédéao 36 . La libéralisation de l’accès au marché
332 Un pompier pyromane

met en effet en danger le développement économique


des pays africains, leurs entreprises pouvant difficile-
ment rivaliser avec les multinationales occidentales
sans un minimum de régulation.

2009-2010 :
la pression s’accentue à nouveau

Gbagbo ne sera bien sûr pas récompensé à hauteur


de ses espérances pour sa politique conciliante à
l’égard des intérêts français et sa docilité face aux
diktats des institutions de Bretton Woods. Jusqu’à la
moitié de l’année , les pressions internationales
pour l’organisation du scrutin présidentiel – qui
sera repoussé pas moins de six fois avant de se
dérouler – sont restées modérées. En avril , alors
que Sarkozy et Kouchner répètent que les élections
doivent se tenir le plus tôt possible, l’ambassadeur
français à l’ONU, Jean-Maurice Ripert, déclare par
exemple que « ce qui importe n’est pas quand elles
auront lieu, mais qu’elles aient lieu 37 ». Mais à mesure
qu’on se rapproche de , le ton se durcit de la part
des États-Unis et de la France, qui exigent une date
crédible. En juin , alors qu’une nouvelle échéance
a été fixée au  novembre, Sarkozy dénonce, depuis
le Gabon où il assiste aux obsèques d’Omar Bongo,
des promesses « fallacieuses » 38 . « Nous sommes de
plus en plus déçus 39 », renchérit Bernard Kouchner
début juillet. Quelques jours plus tard, des journaux
ivoiriens se déchaînent contre des propos attribués
au président français. Celui-ci aurait déclaré au secré-
IX. Sarkozy prend le relais 333

taire général de l’ONU que Gbagbo n’était « pas digne


de confiance 40 ». Le nouvel ambassadeur de France
à Abidjan, Jean-Marc Simon, assure sans convaincre
qu’il s’agit d’« exagérations » et que « certaines
choses n’ont certainement pas été dites » 41 .
En octobre, alors qu’il apparaît que la liste élec-
torale ne sera pas prête pour la date prévue, c’est
cette fois le secrétaire d’État à la Coopération qui
relaie les exigences de Sarkozy à la sortie d’un conseil
des ministres. Il déclare que les élections doivent
se tenir « absolument » à la date prévue et estime
que, de toute façon, les listes électorales « ne sont
jamais parfaites » 42 , avant de rétropédaler devant
le tollé provoqué par ces déclarations. Début ,
Kouchner annule au dernier moment une nouvelle
visite prévue en Côte d’Ivoire, après que Gbagbo
a demandé un nouveau délai. « En réalité, selon
Libération, le président Laurent Gbagbo ne veut voir
que Claude Guéant, autrement dit l’homme qui a
l’oreille de son homologue français 43 . » Mais la visite
du secrétaire général, déjà repoussée plusieurs fois,
le sera à nouveau. En février, Sarkozy lance une
nouvelle charge. Alors qu’il se rend au Gabon pour
apporter sa caution à la succession dynastique qui s’y
est déroulée, Ali Bongo ayant succédé à son père au
terme d’un coup de force et d’une élection truquée, il
déclare sans complexe en référence à la Côte d’Ivoire :
« Lorsqu’on voit ce qui se passe, ou plutôt ce qui ne
se passe pas dans d’autres pays, on peut dire que le
Gabon n’a pas à rougir de la dignité de son peuple 44 . »
334 Un pompier pyromane

En mai, c’est cette fois Gbagbo qui décline une


invitation française, refusant de se rendre au sommet
Afrique-France qui se déroule à Nice, assurant qu’il
n’irait pas en France avant que soit réglé le diffé-
rent « fondamental » lié à « l’implication de l’État
français à travers les personnes de Jacques Chirac
et de Dominique de Villepin dans la tentative de
renversement de [s]on régime » 45 en . Deux mois
plus tard, Sarkozy croit judicieux d’inviter à Paris les
chefs d’États africains et leurs armées pour célébrer
le cinquantenaire des indépendances des anciennes
colonies françaises. À nouveau, Gbagbo est le seul
chef d’État africain à décliner l’invitation : un refus
interprété par la presse française comme un camou-
flet pour le président français. La normalisation a
visiblement du plomb dans l’aile.

Des torts largement partagés

Selon les diplomaties française et américaine, le


retard pris dans l’organisation des élections tient
essentiellement à la volonté du président ivoirien
de se maintenir au pouvoir tant qu’il n’aura pas la
certitude de pouvoir l’emporter par les urnes. Si l’ap-
préciation concernant l’objectif de Gbagbo n’est sans
doute pas infondée, il paraît difficile d’en faire le seul
responsable des difficultés électorales. Les différents
acteurs impliqués se renvoient la balle, personne ne
souhaitant porter le chapeau. Gbagbo a beau jeu
de rappeler que c’est la commission électorale indé-
pendante (CEI), au sein de laquelle l’opposition est
IX. Sarkozy prend le relais 335

majoritaire, qui chapeaute le processus, et que c’est


une entreprise française, Sagem, qui est en charge
de l’identification des électeurs. Il rappelle aussi
qu’il avait plaidé pour une simple réactualisation du
fichier électoral de  et non pour un nouveau
recensement exhaustif du corps électoral. La CEI et
Sagem, de leur côté, dénoncent le manque de sérieux
de l’État dans ses engagements financiers et le retard
pris dans la signature des décrets nécessaires. On a
déjà signalé que le coût de l’identification va atteindre
des montants astronomiques, qui seront quasiment
intégralement supportés par le budget ivoirien mal-
gré les demandes d’aides extérieures. Les problèmes
logistiques et de coordination de différentes instances
(CEI, Sagem, Institut national de la statistique) sont
également nombreux. Mais les principales difficultés
sont politiques et liées aux critères d’élaboration de
la liste électorale et au non-respect des engagements
pris par les signataires de l’accord de Ouagadougou
et de ses avenants successifs. La rébellion notam-
ment, et son parrain burkinabé, portent une lourde
responsabilité qui ne leur sera jamais reprochée.

« Mythes et réalités » de la paix ivoirienne

« Le fossé entre les déclarations publiques et la réalité


dans les coulisses est devenu si clair, en fait, que Choi,
représentant spécial du secrétaire général de l’ONU,
commence en privé à parler des “mythes et réalités”
des élections en Côte d’Ivoire », peut-on lire dans un
câble Wikileaks daté de juillet  46 .
336 Un pompier pyromane

En apparence, la paix est revenue et Gbagbo s’est


réconcilié avec beaucoup de ses anciens ennemis.
Soro serait le meilleur Premier ministre qu’il a jamais
eu, assure-t-il. À cette époque, des rumeurs circulent
sur un possible arrangement secret entre les deux
hommes. Soro aurait accepté de soutenir la réélection
du président en échange d’un renvoi d’ascenseur
ultérieur. En juillet  s’est tenue une cérémonie
« Flamme de la paix » à Bouaké, fief des rebelles,
en présence de Gbagbo, Soro, Compaoré et d’autres
chefs d’État, au cours de laquelle des armes ont été
brûlées. L’année suivante, Gbagbo se rend en visite
officielle au Burkina pour y signer un « traité d’amitié
et de coopération ». Il rencontre aussi Kadhafi, dont il
s’était déjà rapproché, en présence de son homologue
burkinabé. En , Compaoré vient à nouveau en
Côte d’Ivoire, d’abord en visite privée à l’occasion
d’un match de football, puis en visite officielle, la
première depuis dix ans. Gbagbo s’est aussi rendu
en janvier  à Libreville pour y sceller la récon-
ciliation avec Omar Bongo, amorcée lors du sommet
Europe-Afrique de Lisbonne le mois précédant. Le
chef de l’État sénégalais Abdoulaye Wade, qui n’a
jamais caché sa sympathie pour Soro, est également
invité à Abidjan pour une « visite d’amitié et de
travail » en avril . Les supporters du chef de
l’État ne sont pas en reste : Blé Goudé, sous le coup
de sanctions onusiennes, est nommé « ambassadeur
de la paix » par le gouvernement ivoirien, de même
que Sidiki Konaté, le porte-parole de la rébellion.
Et Gbagbo appelle le syndicat étudiant Fesci, dont
IX. Sarkozy prend le relais 337

les dirigeants lui sont acquis, à abandonner « les


combats à la machette, le banditisme, le gangstérisme,
la mafia 47 ». Les partis politiques signent quant à
eux un code de bonne conduite en vue des futures
élections. Voilà pour le décor. Mais les antagonismes
et les suspicions sont loin d’avoir disparu.

L’enjeu de la liste électorale

Ils vont notamment se cristalliser sur la question


de la liste électorale. Après une première bataille
concernant le choix de l’opérateur en charge de
l’élaboration de la liste, le débat, houleux, va porter
ensuite sur les conditions de recensement des nou-
veaux électeurs. La CEI, où l’opposition et les rebelles
sont majoritaires, est suspectée par la mouvance pré-
sidentielle de vouloir aboutir à une surreprésentation
des électeurs du nord, supposés acquis à Alassane
Ouattara, quitte à « brader » la nationalité ivoirienne.
Les discours ivoiritaires refont alors surface. En juin
, après de nombreux blocages, le recensement
est enfin achevé : , millions d’électeurs se sont
inscrits, ce qui est peu au regard de la population
de nationalité ivoirienne estimée à  millions –
sur un total de  millions d’habitants en comptant
les étrangers. Mais cette liste provisoire doit ensuite
être vérifiée, en particulier le cas de , millions
de nouveaux inscrits qui n’apparaissent dans aucun
fichier antérieur. La ligne ouverte défendue par le
président de l’Assemblée nationale (« On les prend
tous, on organise les élections et on continue de
338 Un pompier pyromane

construire notre pays 48 ») sera loin de faire l’unani-


mité au FPI. Malgré un assouplissement des critères
de vérification, des centaines de milliers de personnes
restent encore tenues de prouver leur nationalité.
C’est dans ce contexte tendu que l’on découvre que
le président de la CEI, Robert Beugré Mambé (PDCI),
a secrètement fait circuler dans les CEI locales une
liste de   noms « litigieux » pour faire véri-
fier leur éligibilité. Ceux-ci portaient apparemment
des patronymes akans, l’ethnie majoritaire en Côte
d’Ivoire, supposée acquise à l’ex-parti unique I . Le
pays s’enflamme : des affrontements meurtriers ont
lieu dans différentes localités au sujet de la liste
électorale. Accusé de fraude, Beugré Mambé refuse
de démissionner. Gbagbo décide alors de dissoudre
la CEI et demande à Soro de former un nouveau
gouvernement, tandis que l’opposition crie au coup
d’État. À Gagnoa, en février , une manifestation
contre Gbagbo est réprimée dans le sang 49 . Finale-
ment, un nouveau président, toujours issu du PDCI
mais plus consensuel, Youssouf Bakayoko, est nommé
à la tête de la CEI. Après un « nettoyage » partiel de
la liste électorale, celle-ci compte finalement   
inscrits.

I. L’avenir montrera que l’arithmétique électorale ethniste est loin d’être


aussi figée que certains ont pu le croire en France ou en Côte d’Ivoire, le
score du candidat-président Gbagbo, qui arrivera notamment en tête à
Abidjan, dépassant largement sa supposée base ethnique bété à l’issue
du premier tour des élections présidentielles de 2010.
IX. Sarkozy prend le relais 339

Le rôle de l’ONU

Une autre source de tension concerne le rôle que


l’ONU est appelée à jouer dans le processus électoral.
La résolution  avait créé en  un poste de
haut représentant des Nations unies en charge des
élections (HRE), suite à l’accord de Pretoria deman-
dant à l’ONU de s’impliquer dans l’organisation du
scrutin. Ce dernier devait « vérifier […] toutes les
étapes du processus électoral ». En , le poste de
HRE est occupé par Gérard Stoudmann, dont Gbagbo
va demander et obtenir le départ en raison de sa « trop
grande immixtion » dans les affaires intérieures ivoi-
riennes 50 . Cette décision est vivement contestée par
l’opposition, qui accuse Gbagbo de vouloir truquer le
prochain scrutin à l’abri des regards. Parce qu’il juge
également « inacceptable pour la Côte d’Ivoire dont
les institutions ont toujours fonctionné » que l’ONU
« attribue au haut représentant un pouvoir de cer-
tification de tout le processus électoral », il réclame
aussi la disparition du poste de HRE 51 . La résolution
no  lui donne gain de cause, mais maintient
une certification du processus électoral, menée cette
fois par un représentant spécial du secrétaire général
(RSSG), en fonction de cinq critères-cadres qui seront
définis en . Après quelques mois de flottement,
c’est le Sud-Coréen Young-jin Choi qui obtient le
poste fin . Selon le secrétaire général de l’ONU,
le certificateur n’avait pas vocation à « se substituer
aux prérogatives qui appartiennent aux institutions
nationales 52 », mais les conflits de compétences entre
340 Un pompier pyromane

la CEI, le Conseil constitutionnel et le certificateur


étaient prévisibles et même attendus 53 .

Les rebelles divisés

Par ailleurs, la rébellion ne jouera jamais le jeu des


mesures arrêtées par les accords de Ouagadougou en
matière de réunification du pays et de désarmement.
Les chefs militaires apparaissent divisés sur la marche
à suivre et inquiets pour leurs intérêts, certains
soupçonnant Soro de sacrifier leur mouvement au
profit de son propre avenir politique. Ces tensions
vont se manifester de manière brutale à plusieurs
reprises.
Le  juin  à Bouaké, l’avion du Premier
ministre est pris pour cible par des tirs de roquettes et
de kalachnikovs, faisant plusieurs victimes. Certains
chefs d’État africains auraient affirmé à l’Élysée que
Gbagbo était le commanditaire de l’attaque 54 . La
presse ivoirienne pointera du doigt certains comman-
dants de zones (comzones) hostiles aux accords de
Ouagadougou. Selon un câble wikileaks cité par Le
Nouveau Courrier, Soro pencherait plutôt pour une
manœuvre de son rival Ibrahim Coulibaly, dit IB, qui
conserve des sympathisants parmi la rébellion 55 . À ce
jour, le mystère n’a pas été éclairci malgré plusieurs
enquêtes.
Quelques mois plus tard survient une rocambo-
lesque tentative de coup d’État suivie d’une nouvelle
purge dans les rangs de la rébellion. Dans la nuit
du  au  décembre , un journaliste français
IX. Sarkozy prend le relais 341

d’un genre un peu particulier, Jean-Paul Ney, est


interpellé devant le siège de la radio-télévision natio-
nale où il attendait la proclamation d’un nouveau
coup d’État d’IB. Des vidéos saisies, dont des extraits
vont circuler sur internet, montrent qu’il a assisté
aux préparatifs (assez extravagants) du putsch, en
compagnie d’un autre Français au profil barbouzard :
Jean-François Cazé. C’est ce dernier qui l’aurait
recruté pour tenir la caméra. Cazé prétend être en
lien avec les services secrets français et avoir eu
pour mission de remettre IB en selle depuis Cotonou
au Bénin. Les autorités françaises démentent, mais
n’expliquent pas pourquoi Cazé restera toujours libre
de ses mouvements malgré son implication avérée
dans une tentative de putsch. Plus gênant encore, une
enquête menée l’année suivante pour l’agence CAPA
démontre que la diplomatie française avait été préve-
nue du projet par Ney, et que Cazé avait averti Alain
Juillet, l’ancien directeur du renseignement au sein de
la DGSE à l’époque de l’arrestation d’IB en France 56 .
Ce dernier assure qu’il n’avait pas pris l’affaire au
sérieux 57 . Vraie tentative de coup d’État sponsorisée
par les services français ? Manipulation orchestrée
par Gbagbo pour faire pression sur la France, comme
le prétend la défense de Ney ? Commanditaire privé
souhaitant faire dérailler le rapprochement entre la
France et la Côte d’Ivoire ? Les trois journalistes
ayant enquêté ne tranchent pas. Incarcéré plusieurs
mois à Abidjan, Ney sera finalement remis en liberté
sur demande de la France, à l’occasion de la visite
du secrétaire d’État français à la coopération Alain
342 Un pompier pyromane

Joyandet. Simultanément à la mise en échec de ce


(faux ?) coup d’État, plusieurs dizaines de rebelles
suspects de sympathie pour IB sont arrêtés et exé-
cutés à Bouaké par les fidèles de Soro.
En avril , Zacharia Koné, le commandant de
la zone de Séguéla (centre nord de la Côte d’Ivoire)
qui a refusé d’assister à une cérémonie initiant le
cantonnement de ses forces, est destitué par Soro,
provoquant une mutinerie au sein de la rébellion.
À nouveau, les Forces nouvelles ont dû « faire appel
aux “Forces impartiales” pour sécuriser la zone et
rassurer les mutins sur d’éventuelles représailles 58 »,
rapporte un diplomate. Le scénario se répète quelques
mois plus tard avec l’attaque d’un entrepôt d’armes à
Séguéla. Des affrontements fratricides ont également
lieu à Vavoua, puis à Man en février , qui
conduisent les fidèles de Soro à mener « des opé-
rations de ratissage et de “pacification” 59 », provo-
quant la fuite de nombreux combattants. L’émissaire
de l’ombre de Compaoré, le Mauritanien Mustapha
Chaffi, s’active aussi pour tenter de ramener la
concorde dans les rangs de la rébellion 60 .

Pas de réunification, pas de désarmement

Si le torchon brûle entre Soro et certains des com-


zones, c’est que ces derniers craignent de devoir
renoncer à leurs privilèges de seigneurs de guerre, et
aux importantes ressources que leur procure l’« éco-
nomie de type féodal », selon l’expression des experts
de l’ONU 61 , qu’ils ont instaurée au Nord du pays
IX. Sarkozy prend le relais 343

(taxes, trafics, etc.). Suite aux accords de Ouagadou-


gou, la réunification administrative du pays doit en
principe être menée avant les élections. En , les
préfets sont réinstallés en zones rebelles et les postes
de contrôle de la zone de confiance sont démantelés.
En , les comzones doivent également laisser les
administrations fiscale et judiciaire retrouver leurs
prérogatives. Du moins en théorie… En réalité, mal-
gré quelques cérémonies pour amuser la galerie, il
n’en sera rien.
Il en va de même pour le processus de désar-
mement. Avec le quatrième accord complémentaire
(« Ouaga IV ») accepté par Soro sur la recommanda-
tion de Compaoré en décembre , les rebelles se
sont enfin engagés à ce que le processus de désarme-
ment précède l’élection. Le stockage des armes et la
démobilisation de leurs troupes sous « la supervision
des Forces impartiales » doivent se terminer « au plus
tard deux mois avant la date fixée pour l’élection pré-
sidentielle ». Ces dispositions ne seront jamais appli-
quées non plus. Officiellement, le processus achoppe
sur la question des grades, le nombre de rebelles
à intégrer dans l’armée nationale, et le montant
des primes pour ceux qui doivent être démobilisés.
En réalité, la rébellion entend bien conserver « une
capacité militaire importante […] bien entraînée et
en réserve jusqu’après l’élection », comme le note un
câble de la diplomatie américaine déjà cité 62 . Non
seulement pour des raisons financières, comme on
l’a dit, mais également pour conserver le contrôle du
Nord du pays pendant les élections. Toujours selon
344 Un pompier pyromane

le même câble, Ouaga IV serait en réalité « fonda-


mentalement un accord entre Blaise Compaoré et
Laurent Gbagbo pour partager le contrôle sur le Nord
jusqu’après l’élection présidentielle ».
Les milices pro-Gbagbo, au Sud et surtout à l’Ouest
du pays, ne seront pas démantelées non plus.

Vers une élection armée

Non seulement le désarmement n’a pas été mené à


bien, mais il apparaît aujourd’hui avéré que les pro-
tagonistes de la crise ivoirienne ont surtout cherché
à se réarmer en vue de l’après-élection, que tout le
monde le savait et qu’on a laissé faire. À plusieurs
reprises déjà, le groupe d’experts de l’ONU a publié
des rapports montrant que l’embargo sur les armes
n’était respecté ni au Nord, ni au Sud. En avril
, dans un courrier adressé au secrétaire général
de l’ONU et dont l’AFP avait eu connaissance, il
mettait en garde contre les risques de reprise de
la guerre que ce réarmement laissait présager. En
octobre , il se disait particulièrement préoccupé
par « les nombreuses entrées d’armes et de munitions
en provenance du Burkina Faso dans le Nord de la
Côte d’Ivoire 63 ». Sans pointer explicitement du doigt
le président burkinabé Blaise Compaoré, le rapport
des experts estimait qu’un État était très probable-
ment impliqué dans ces trafics d’armes. Peu avant
les élections d’octobre , un dernier rapport est
élaboré. Remis en septembre au Conseil de sécurité,
il ne sera pourtant rendu public que huit mois plus
IX. Sarkozy prend le relais 345

tard 64 . Il montrait que Gbagbo s’attendait à une


reprise des affrontements en cas de victoire de sa part
(il excluait une défaite) et que les Forces nouvelles
préparaient bien la reprise du conflit armé qu’elles
avaient déclenché en . Trois comzones étaient
particulièrement épinglés : Martin Fofié Kouakou à
Korhogo, Ouattara Issiaka (alias Wattao) à Séguéla et
Losseni Fofana (alias Loss) à Man. Leur réarmement
et leur refus des inspections de l’ONU avaient amené
les experts à demander l’élargissement des sanctions
déjà prises contre Fofié aux deux autres comzones.
Des suggestions qui seront purement et simplement
ignorées. Selon une source interne à l’ONU rapportée
par Fanny Pigeaud, ce sont les Français qui se sont
opposés à la publication de ce rapport, officiellement
pour ne pas « jeter de l’huile sur le feu 65 ». Étrange-
ment, les militaires français sont d’ailleurs les seuls à
faire preuve de myopie : « Nous n’avions vraiment
pas l’impression que les comzones se préparaient
à la guerre 66 », assure le chef du détachement des
forces spéciales. Idem à l’état-major des armées à
Paris : « Nous n’avions pas forcément une vision très
claire, note le général Castres, alors chef du CPCO.
Toutefois, il ne nous semblait pas que l’heure était aux
bruits de bottes 67 . » L’étrange explication proposée
par Notin, qui a recueilli ces analyses, mérite éga-
lement le détour : « Cette différence d’appréciation
avec l’ONU s’explique vraisemblablement par les
capacités en renseignement supérieures des Français,
mais aussi tout simplement par leur expérience du
pays. Depuis presque dix ans, ils vivent avec les chefs
346 Un pompier pyromane

rebelles : ils savent qu’au Sud comme au Nord un


flux d’armes circule en permanence avec les pays
voisins sans que cela signifie la préparation d’un
coup d’État 68 . » Pourtant, la période coïncide avec la
nomination, à l’été , d’un nouvel ambassadeur
au Burkina, en la personne du général quatre étoiles
Emmanuel Beth, frère du commandant des forces
spéciales françaises et ancien commandant de la force
Licorne en . On peine à penser que sa nomination
soit sans rapport avec la perspective de voir le conflit
se rallumer en Côte d’Ivoire.
En dépit des accords signés et cautionnés par la
communauté internationale, l’absence de désarme-
ment a fini par faire l’objet d’un consensus quasi
général. Seul le FPI a toujours maintenu la reven-
dication d’un désarmement préalable des rebelles.
Gbagbo a fini par y renoncer contre l’avis de son
parti. En avril , il déclarait déjà dans une inter-
view au Monde que seul le « cantonnement » était
nécessaire, « ce qui équivaut au désarmement 69 ».
En mars , il estimait que « le redéploiement
militaire » et la préparation des élections n’étaient
« pas contradictoires ». « On va les mener de front »,
assurait-il 70 . Le représentant spécial du secrétaire
général de l’ONU lui-même expliquait : « Dans le sens
classique, on enlève les armes aux individus. Mais
dans bon nombre de pays développés, en paix, les
gens ont des armes, car ils ne représentent aucune
menace. Il nous faut parvenir à ce désarmement par
défaut 71 . » Autant dire un désarmement factice…
IX. Sarkozy prend le relais 347

Mais c’est bien sûr la France qui a exercé les


pressions les plus fortes pour que les élections aient
lieu en l’état. Si les déclarations politiques n’ont
pas manqué pour exiger du président Gbagbo qu’il
respecte le chronogramme de Ouagadougou, on cher-
chera en vain des prises de position pour exiger
de la rébellion qu’elle tienne ses engagements. En
, Romain Serman, conseiller Afrique de Sarkozy
jugeait même « ridicule » une requête de Gbagbo
en ce sens, estimant qu’il ne s’agissait que d’une
nouvelle manœuvre dilatoire 72 . Laurent Gbagbo
« finasse » en exigeant de tels préalables, commente
aussi l’ambassadeur de France à l’ONU 73 . Les autres
diplomaties, malgré les inquiétudes qu’elles pou-
vaient exprimer, se sont alignées sur la position
française. « Les FAFN ont toujours fait valoir que le
camp présidentiel n’est pas digne de confiance pour
tenir parole sur l’identification ou les élections et
que la présence d’une force armée dans le Nord est
nécessaire pour maintenir la pression. La plupart des
diplomates sont d’accord sur le principe avec le camp
Gbagbo, mais pratiquement tous sont d’accord avec
l’appréciation des FAFN sur la fiabilité de Gbagbo »,
résume un câble Wikileaks 74 .

La France se prépare aux élections

Le pouvoir ivoirien sera donc sommé de faire abs-


traction du désarmement et de la réunification du
pays pour organiser le scrutin présidentiel. On a
déjà dit qu’après une période plutôt conciliante, les
348 Un pompier pyromane

pressions se sont renforcées à l’approche de .


Fin octobre, Gbagbo aura en effet passé cinq années
supplémentaires à la tête de l’État, soit un mandat
complet, même s’il n’a évidemment pas eu les cou-
dées franches pour mener sa politique. « On m’a
récemment proposé de rester au pouvoir jusqu’en
. Je suis contre 75 », affirmait-il en , sans
préciser la nature de ce « on ». C’est pourtant bien
ce qui s’est produit.
À l’approche de cette échéance, on lui fait com-
prendre que la communauté internationale ne recon-
naîtra pas son régime une année supplémentaire.
On agite la menace d’un retrait de l’Onuci et d’une
nouvelle rupture des relations avec les institutions
financières internationales. Si Gbagbo accepte d’aller
aux élections dans ces conditions, c’est aussi qu’il est
visiblement convaincu de ne pas pouvoir les perdre.
Pendant trois ans, il a multiplié les manœuvres visant
à élargir la base électorale traditionnelle du FPI, fai-
sant des gestes d’ouverture à l’égard des populations
du Nord (les cartes de séjour sont supprimées, une
loi contre le racisme est votée), ménageant diverses
personnalités politiques de bords opposés et suscitant
– au besoin financièrement – des divisions au sein du
PDCI et du RDR. Selon un câble Wikileaks, il aurait
même tenté, sans succès, de conclure une entente
avec Ouattara depuis  76 . En , il lance sa cam-
pagne contre « les candidats de l’étranger », Ouattara
et Bédié, qu’il accuse d’être instrumentalisés par la
France. Il est en outre conforté par huit sondages
successifs menés par TNS Sofres qui le placent systé-
IX. Sarkozy prend le relais 349

matiquement en tête au premier tour et vainqueur au


second dans tous les cas de figure. Les pronostics des
autorités françaises quant à une victoire de Gbagbo
varient selon les périodes, les lieux de pouvoir et les
sources qui les rapportent. Certains considèrent que
Gbagbo est resté le plus populaire, d’autres estiment
que l’arithmétique ethnique reste déterminante et
qu’il ne peut gagner. Mais toujours est-il que, selon
Jean-Marc Simon, le nouvel ambassadeur de France
qui a été nommé au début de l’été , l’essentiel
était de maintenir Gbagbo « dans sa conviction d’une
victoire certaine 77 ».
Une fois la date définitive arrêtée au  octobre
, c’est la visite tant attendue de Claude Guéant
à Abidjan qui est enfin organisée. Avant de faire
le voyage, ce dernier a toutefois exigé de pouvoir
s’entretenir avec les autres (principaux) candidats à la
présidentielle, la France désirant montrer qu’elle « n’a
pas de candidat 78 ». En Côte d’Ivoire, le  octobre,
il se déclare favorable à renouer un « partenariat
d’exception 79 » avec le gouvernement ivoirien et
promet d’appuyer la demande ivoirienne de levée de
l’embargo sur les armes.
De peur d’être en reste, ce sont ensuite différents
émissaires du Parti socialiste qui se pressent chez
celui que leur Premier secrétaire, François Hollande,
avait déclaré « infréquentable » après le massacre
commis par les forces de l’ordre en mars . Sans
être officiellement mandatés par le Parti socialiste,
Jean-Christophe Cambadélis – responsable de la poli-
tique internationale du PS – et Jean-Marie Le Guen
350 Un pompier pyromane

s’affichent aux côtés de Gbagbo pour « tourner la


page », suivis le lendemain par Jack Lang, puis par
Henri Emmanuelli trois jours avant le scrutin.

Premier round

Malgré quelques incidents, la campagne électorale


s’est relativement bien déroulée, au regard du climat
de violence qui se manifeste régulièrement dans le
pays. La participation au scrutin est massive :  %
selon les chiffres de la CEI (, % selon le Conseil
constitutionnel). Gbagbo arrive en tête avec  %
des voix, suivi des deux candidats du RHDP :  %
pour Ouattara et  % pour Bédié. De nombreuses
anomalies liées à des problèmes d’organisation sont
notées, mais qui ne sont pas « de nature à affecter
de manière significative les résultats 80 », selon le
représentant spécial de l’ONU. Les résultats sont
toutefois contestés par Bédié, qui crie à la fraude
et affirme que sa position et celle de Ouattara ont
été interverties. Un recours est préparé, portant sur
  voix, mais il sera étrangement déposé hors
délai. Manœuvre de Bédié pour garder la face ou
trahison de ses lieutenants qui auraient été achetés
par Ouattara, comme l’affirmera plus tard l’ancien
représentant de ce dernier 81 ? La journaliste Fanny
Pigeaud juge crédible le second scénario, rendu pos-
sible par l’opacité du travail de la CEI au moment
de la compilation des résultats, qu’ont relevée les
observateurs de l’UE 82 . Mais il n’y a pas de preuves
matérielles irréfutables. Elle cite aussi un diplomate
IX. Sarkozy prend le relais 351

selon lequel la France aurait fait pression sur l’ancien


président 83 . L’ambassadeur de France lui-même, au
moment de quitter ses fonctions en , dans une
étrange formulation, a remercié Bédié pour avoir
« accepté de ne pas être présent au second tour 84 ».
Gbagbo a donné crédit ultérieurement à l’inversion
des résultats, mais s’est bien gardé de déposer des
recours sur le moment, estimant sans doute que
cette configuration lui était plus favorable que la
présence de Bédié au second tour. Pour lui, comme
pour de nombreux observateurs, il ne fait pas de
doute que l’électorat de celui qui a été l’inventeur de
l’ivoirité répugnera à reporter ses voix sur le candidat
Ouattara, malgré l’accord électoral qui les lie. Or le
candidat du RDR a besoin d’un report massif pour
pouvoir l’emporter.

Un vote, trois résultats, deux présidents

À l’exception du débat télévisé entre les deux candi-


dats, très courtois, le ton de la campagne de l’entre-
deux tours se durcit et les incidents violents sont
plus nombreux. Gbagbo accuse Ouattara d’être le
père de la rébellion, ce dernier ressort l’affaire du
charnier de Yopougon et tous les deux tentent de
s’attirer les faveurs des électeurs de Bédié. Gbagbo
annonce un couvre-feu tandis qu’une résolution du
Conseil de sécurité augmente les capacités militaires
de l’Onuci. Le vote est émaillé de nombreux incidents.
Les partisans de Gbagbo à l’Ouest et plus encore les
rebelles au Nord multiplient les violences à l’encontre
352 Un pompier pyromane

du camp adverse. La mission d’observation de l’UE est


contrainte de retirer ses observateurs de ces régions.
À nouveau, elle dénonce les obstacles mis par la CEI
pour l’empêcher d’observer la préparation du scrutin
et alerte sur la non-publication des résultats bureau
de vote par bureau de vote. Les observateurs de l’UA
et des organisations de la société civile confirment
l’ampleur des violences et des fraudes en zone rebelle.
Il faut noter le rôle de la force Licorne et de
l’Onuci en amont du vote. Un plan de déploiement
de  hommes existait pour sécuriser le scru-
tin (forces mixtes FAFN-Fanci, forces de l’Onuci,
force Licorne). Selon les informations recueillies par
Notin auprès des militaires français, c’est Licorne
qui « orient[e] le choix de leurs localisation et
logistique ». « Nous organisions […] tout, mais en
prenant bien soin de rester en deuxième rideau »,
affirme le commandant de la force française, selon
lequel des scénarios ont été élaborés pour prévenir les
fraudes, intimidations, etc. Des zones à risques sont
identifiées, dont ne fait pas partie le Nord du pays
considéré comme « sans grand danger – car presque
entièrement acquis à Ouattara » 85 . Une analyse pour
le moins étonnante au vu du déroulement du scrutin !
La stratégie de chaque camp va consister à revendi-
quer la victoire et à la faire entériner par les instances
qu’il contrôle : la CEI pour Ouattara et le Conseil
constitutionnel pour Gbagbo. S’y ajoute l’action des
représentants de la communauté internationale qui
va s’avérer déterminante. Personne ne respectera les
règles qui avaient été fixées.
IX. Sarkozy prend le relais 353

En , les accords de Marcoussis avaient préco-


nisé une évolution de la composition de la CEI pour
assurer « une meilleure représentation des parties »
signataires. Une loi de  avait permis à titre
exceptionnel aux rebelles d’être représentés en son
sein, mais aussi au RDR qui n’avait pas de dépu-
tés à la suite de son boycott des législatives. Les
accords de Pretoria avaient encore accru leur poids,
puisque les trois mouvements rebelles initialement
distincts obtenaient deux représentants chacun, en
dépit de leur unification au sein des Forces nouvelles.
L’opposition politique et militaire y était donc très
majoritaire :  membres contre  pour le FPI et
 représentants des administrations nommés par le
chef de l’État. Pour compenser ce déséquilibre, la
commission est censée fonctionner au consensus : un
consensus évidemment impossible dans le contexte
qu’on a rappelé. On se souvient par exemple des
images du représentant du ministère de l’Intérieur
arrachant la feuille des résultats provisoires des
mains du porte-parole de la CEI qui était en train de
les lire, ces derniers n’ayant pas été « consolidés »,
c’est-à-dire vérifiés de manière consensuelle. Diffu-
sées par les chaînes du monde entier, elles furent du
plus mauvais effet pour le camp Gbagbo.
En outre, la CEI ne dispose que de trois jours
pour transmettre le fruit de son travail au Conseil
constitutionnel. Il apparaît rapidement que ce délai ne
pourra être respecté compte tenu des blocages en son
sein. La France, les États-Unis, ainsi que le secrétaire
général de l’ONU vont alors exercer de fortes pres-
354 Un pompier pyromane

sions sur le président de la CEI Youssouf Bakayoko


afin qu’il désigne malgré tout un vainqueur. Sarkozy
lui fera même porter un communiqué de l’Élysée
exigeant que « la volonté du peuple ivoirien » soit
« pleinement respectée » 86 . Faute de pouvoir le faire
depuis le siège de l’Onuci, comme le réclamaient
Paris et Washington, Bakayoko se laisse convaincre
de faire son annonce depuis le Golf Hôtel, où Soro
l’a officiellement appelé la veille en consultation.
C’est donc depuis le QG de campagne du candidat
Ouattara, où se trouvent également Bédié et Badini,
le représentant de Compaoré, qu’il finit par donner
ses résultats, le  décembre, avec plus de  heures
de retard sur le délai légal. Devant les caméras
occidentales, en l’absence des autres membres de
la CEI mais en présence des ambassadeurs français
et américain, il proclame Ouattara vainqueur avec
, % des voix et un taux de participation de  %.
Il sera ensuite exfiltré vers la France.
Entre-temps, le Conseil constitutionnel, constatant
l’incapacité de la CEI à proclamer les résultats pro-
visoires dans les  heures, tente de reprendre la
main. Selon la loi, il a alors  jours pour vérifier les
recours et annoncer le résultat du vote. Mais dès le
lendemain, le  décembre, le président du Conseil
constitutionnel, Yao N’Dré, donne des résultats défi-
nitifs. Sur la base des contestations avancées par le
camp Gbagbo, il annule purement et simplement le
vote dans les  départements du Nord, alors qu’il
n’a, selon la Constitution, que le pouvoir de valider
ou d’annuler l’élection dans son entier. Gbagbo est
IX. Sarkozy prend le relais 355

proclamé vainqueur avec , % des voix pour un


taux de participation de  %.
Le même jour, Young-jin Choi procède à la « cer-
tification » de l’élection depuis la radio de l’Onuci. Il
assure qu’en dépit « des incidents, parfois violents »,
le second tour a été « généralement démocratique ».
Il assure que les cinq « critères-cadres » de la cer-
tification sont remplis, y compris celui relatif à la
paix et au climat apaisé. Il désavoue l’annulation
partielle du Conseil constitutionnel et assure que,
même prises en compte, les contestations du camp
Gbagbo ne sont pas de nature à inverser le résultat
final. Outrepassant son mandat, il proclame à son tour
Ouattara vainqueur sur la base de ses propres calculs.
Immédiatement, le secrétaire général de l’ONU lui
apporte son soutien.
Gbagbo est alors investi président par le Conseil
constitutionnel au cours d’une cérémonie où n’as-
sistent que les représentants de l’Afrique du Sud et
de l’Angola. Ouattara prête serment par courrier,
arguant des circonstances exceptionnelles. Gbagbo
forme un nouveau gouvernement tandis que Ouat-
tara maintient Soro au poste de Premier ministre. La
crise post-électorale peut commencer.

Qui a vraiment gagné les élections ?

Bien malin qui peut répondre à cette question.


Les chiffres de la CEI et du certificateur de l’ONU
paraissent sujets à caution. La victoire de Ouattara
supposait en effet un report massif de l’électorat de
356 Un pompier pyromane

Bédié sur le candidat Ouattara, ce qui semblait loin


d’être acquis. Et il fallait en outre que ce report
s’effectue avec une participation au scrutin aussi
forte au second tour qu’au premier. Le chiffre officiel
annoncé par la CEI quelques jours plus tard est de
 % de votants. Or selon les estimations de plusieurs
observateurs le jour même (le vice-président et le
porte-parole de la CEI, le chef des observateurs de la
francophonie) la participation aurait été plus proche
de  %, soit un écart de   voix, c’est-à-dire
davantage que ce qui sépare le score de Ouattara de
celui de Gbagbo. Les départements du Nord notam-
ment auraient dépassé les  % de participation,
avec des scores soviétiques en faveur de Ouattara
(parfois même supérieurs à  %). « Je ne sais pas
qui a réellement remporté l’élection de  mais
une chose est certaine, les résultats certifiés par les
Nations unies ne sont pas les bons 87 », assure Laurent
Bigot, ancien sous-directeur pour l’Afrique de l’Ouest
au Quai d’Orsay. Les observateurs de la Convention
de la société civile ivoirienne (CSCI), qui étaient les
plus nombreux, estiment quant à eux, sur la base de
leurs calculs, que Ouattara l’a bien emporté, même
en décomptant les fraudes. Au plus fort de la crise
qui s’ensuivra, Gbagbo proposera un recomptage des
voix, auquel la France s’opposera. On ne connaîtra
donc sans doute jamais la vérité des urnes.
Gbagbo lui-même avait accepté toutes ces condi-
tions : « Je n’avais pas de raison de douter des
rebelles avec lesquels je gérai la sortie de crise et
qui se comportaient de façon loyale. Je ne pensais
IX. Sarkozy prend le relais 357

pas qu’ils utiliseraient les armes pour pervertir les


élections à venir », se justifiera-t-il, faussement naïf.
Sans doute avait-il en réalité anticipé la décision
du Conseil constitutionnel pour se maintenir malgré
tout. Il n’a d’ailleurs pas contesté son score du
er tour dans la zone contrôlée par la rébellion. Mais
l’essentiel au sujet de ces élections est sans doute
ailleurs : « En Côte d’Ivoire, l’élection n’apparaissait
que comme le prolongement de la guerre intestine
amorcée en  en mobilisant d’autres moyens.
On ne s’étonnera pas que les résultats électoraux
soient eux aussi le prolongement de la guerre civile
par d’autres moyens », analyse fort justement le
professeur Bertrand Badie 88 . « Il était parfaitement
prévisible qu’elles renforceraient le conflit au lieu
de l’éteindre », assure l’ancien président sud-africain
Thabo Mbeki 89 . Ce scrutin, le plus cher et le plus
longuement préparé au monde, avec un nombre
inédit d’acteurs impliqués, s’est déroulé dans un pays
où la réunification n’était que de façade et où les deux
camps s’attendaient à en découdre militairement.
« L’histoire dira si la communauté internationale a
péché par naïveté, ou par machiavélisme 90 », com-
mente la journaliste belge Colette Braeckman. Peut-
on imaginer conditions plus absurdes ? Elles prête-
raient à rire si ce n’était la population civile ivoirienne
qui allait se trouver à nouveau prise en otage. « Sans
véritable désarmement, les élections peuvent devenir
un massacre », prévenait l’association Survie en mars
. Les massacres ne vont pas manquer.
X. Une crise post-électorale
gérée par la France

Décembre 2010-avril 2011

L’Élysée et la Maison-Blanche
à la manœuvre

Au début de la crise post-électorale, la diplomatie


française, relayée par la presse, veut faire croire à
une position de retrait. « Paris n’a cessé de jouer la
prudence 1 », croit comprendre La Croix. Preuve de
cette discrétion, le communiqué de l’Élysée saluant
la victoire de Ouattara 2 n’a été rendu public qu’après
les déclarations du secrétaire général de l’ONU, Ban
Ki-moon, et de la représentante de la diplomatie euro-
péenne, Catherine Ashton. Mais très rapidement, il
apparaît que ce sont bien les autorités françaises
qui manœuvrent, d’abord en coulisses puis sur le
devant de la scène, pour résoudre à leur manière
la crise électorale ivoirienne. Plusieurs témoignages
rapportent que Ouattara s’en est fréquemment remis
à son ami Sarkozy « pour savoir que faire 3 ». La
France agit en lien étroit avec les États-Unis, qui,
selon La Lere du continent, voudraient faire de la
Côte d’Ivoire « l’une des pièces maîtresses – aussi
360 Un pompier pyromane

bien au niveau militaire que logistique 4 » – de leur


politique sécuritaire régionale.
Dès le  décembre, depuis l’Inde où il se trouve
en visite officielle, Sarkozy lance « un appel à tous
les dirigeants et responsables civiles et militaires
pour qu’ils respectent la volonté du peuple. […] Un
président est élu en Côte d’Ivoire. L’ensemble de
la communauté internationale et les Nations unies
l’ont reconnu 5 », assure-t-il un peu prématurément.
Il affirme avoir débuté des consultations avec Ban Ki-
moon, Ouattara ainsi que Gbagbo qu’il doit recontac-
ter le jour même. Selon la journaliste Fanny Pigeaud,
en réalité, l’entretien aurait tourné court 6 . Gbagbo
refusera désormais de prendre le président français
au téléphone.
Notin affirme que la gestion de la crise est pilotée
à l’Élysée par Jean-David Levitte, conseiller diplo-
matique de Sarkozy, et le général Puga, son chef
d’état-major particulier, en lien avec un « petit comité
rassemblant les directeurs Afrique et Mondialisation
au Quai d’Orsay, le directeur adjoint du cabinet du
ministre de l’Économie et des Finances, le directeur
de la stratégie de la DGSE, Rémy Maréchaux 7 ». La
stratégie française pour pousser Gbagbo vers la sortie
va en effet recourir aux leviers politiques, diploma-
tiques, économiques et in fine militaires. « Nous avons
expliqué au président de la République, détaille Jean-
David Levitte, qu’il ne fallait pas employer tout de
suite la force, mais essayer toutes les voies diplo-
matiques, puis les sanctions, pour conduire Gbagbo
à l’échec. Seulement si Gbagbo s’obstinait, nous
X. Une crise post-électorale gérée par la France 361

recourrions à la force. Il nous a suivis 8 . » Le lien


sur le terrain est assuré par l’ambassadeur de France
en Côte d’Ivoire, Jean-Marc Simon, qui visite quoti-
diennement Ouattara avec son homologue américain
Phillip Carter III.

Un ambassadeur de choc
Le nouvel ambassadeur de France en Côte d’Ivoire Jean-
Marc Simon a été nommé en 2009 pour « accompagner
en douceur le processus électoral » et « rassurer le
président sortant Laurent Gbagbo sur les intentions de
Paris » 9 . Passé par N’Djamena, Bangui et Libreville, il ne
renie pas l’héritage de Foccart et défend toutes les com-
promissions auprès des pires régimes. Il ne cache d’ailleurs
pas son admiration pour le dictateur du Tchad Hissène
Habré, « un homme intègre 10 ». Il a notamment exercé
auprès de divers ministres de la Coopération : Roussin,
Debré et Godfrain. Colonel de réserve, il « n’hésitait pas à
revêtir le treillis pour des visites de terrain quand il était en
poste en Afrique 11 ». Adepte de la diplomatie parallèle, il
ne cache pas non plus sa proximité avec les services secrets
français : « Quand vous échangez avec les agents de la
DGSE, vous gagnez leur confiance et ils vous disent ce
qu’ils font 12 . » En Côte d’Ivoire, il tente de faire prévaloir
la ligne française auprès des autres diplomates qu’il juge
trop pacifiques : « Seule leur importait la paix, même si
c’était au détriment de la reconnaissance de Ouattara 13 . »
À l’inverse, on peut dire que seule lui importait la victoire
de Ouattara, même si c’était au détriment de la paix.
362 Un pompier pyromane

Une bataille diplomatique

La première étape de la stratégie française consiste


à asseoir la légitimité de Ouattara sur la scène inter-
nationale. Si ce dernier part incontestablement avec
une longueur d’avance, Gbagbo compte néanmoins
quelques soutiens parmi les pays africains, contraire-
ment aux affirmations du président français, notam-
ment l’Afrique du Sud, le Rwanda et l’Angola, qui
pèsent d’un certain poids sur le continent. À l’ONU,
la Chine et la Russie demeurent également hostiles à
une trop forte ingérence française.
Une nouvelle fois, la démarche de la France
consiste à jouer de son influence dans les institutions
africaines, au sein de l’Union européenne et à l’ONU,
pour ensuite se prévaloir de leurs prises de position
et légitimer son action. « La position française se cale
à  % sur la position internationale, il n’y aura pas
d’ingérence de la France dans la politique intérieure
ivoirienne 14 », assure ainsi le ministre délégué à la
Coopération Henri de Raincourt.
La Cédéao est alors présidée par le Nigérian Goo-
dluck Jonathan, qui, à l’approche de la prochaine
élection présidentielle, tente de se construire une
stature régionale et de s’attirer les bonnes grâces
des États-Unis et de la France. Conseillé par Jean-
Michel Dumond, l’ambassadeur français à Abuja, le
Nigeria va prendre la tête de l’offensive régionale
contre Gbagbo et entraîne avec lui toute la Cédéao 15 .
Pour cette dernière, « seuls les résultats proclamés
par la CEI » sont acceptables, affirme Jonathan dès le
X. Une crise post-électorale gérée par la France 363

 décembre 16 . Le lendemain, c’est au tour du Conseil


de paix et de sécurité de l’Union africaine d’appeler
au respect des résultats « tels que proclamés 17 » par
la CEI. Afin d’empêcher l’Afrique du Sud de prendre
ouvertement des positions contraires, l’ancien pré-
sident Thabo Mbeki se voit confier une « mission
d’urgence » en Côte d’Ivoire. Le  décembre, Sarkozy
salue la décision « courageuse, historique 18 » de
la Cédéao qui a suspendu la Côte d’Ivoire de ses
instances.
À l’inverse, la stratégie de Gbagbo consiste à
gagner du temps pour jouer la politique du fait
accompli, espérant que la communauté internatio-
nale finira par s’accommoder de son maintien au
pouvoir. Convaincu d’avoir gagné le scrutin, il exclut
de reconnaître l’élection de son adversaire et refuse
les propositions d’exil doré ou de poste à responsabi-
lité dans les institutions internationales qui lui sont
faites.
Le  décembre , au lendemain de la répression
d’une marche pro-Ouattara à Abidjan (dont il sera
question plus loin dans ce chapitre), le président
français donne  heures au président ivoirien pour
quitter le pouvoir, faute de quoi lui et ses proches
seront visés par des sanctions internationales. L’ul-
timatum français reste évidemment sans effet. Le
même jour, un sommet extraordinaire des chefs
d’État de la Cédéao évoque pour la première fois
l’hypothèse d’un recours à la « force légitime ». Un
précédent existe : l’Ecomog, force nigériane et bras
armé de la Cédéao, a déjà été envoyée au Liberia
364 Un pompier pyromane

et en Sierra Leone dans les années , où elle


s’est illustrée par de nombreuses violations des droits
de l’homme. Le  décembre, l’Élysée fait savoir
qu’il s’est entretenu avec le président du Nigeria
pour exprimer « sa reconnaissance au président Jona-
than pour l’engagement résolu de la Cédéao 19 ».
Nous allons voir que si le président français semble
avoir opté très tôt pour une solution militaire, son
plan ne passe pas par le déploiement d’une force
africaine, à l’efficacité trop incertaine. Peu de pays
sont d’ailleurs réellement motivés pour fournir des
troupes et encore moins pour les envoyer combattre
contres les Fanci, qui restent très majoritairement
fidèles à Gbagbo. Certains chefs d’État ne souhaitent
pas non plus une jurisprudence ivoirienne : bien
peu d’entre eux sont arrivés ou se maintiennent au
pouvoir par des moyens démocratiques…
Les tentatives de médiation africaine vont donc se
poursuivre, et même se multiplier. Après la mission
de Mbeki, puis celle de Jean Ping, président de
la Commission de l’UA, la Cédéao dépêche trois
chefs d’État le  décembre, rejoints par le Premier
ministre kenyan Raila Odinga, mandaté par l’UA. Une
démarche présentée comme celle de la « dernière
chance 20 » avant le recours à la force. Si Soro se
déclare immédiatement favorable au principe d’une
intervention militaire étrangère, qu’il ne cessera
par la suite de réclamer, Ouattara évoque pour sa
part « des opérations spéciales non violentes » pour
capturer Gbagbo 21 . En réponse à ces menaces, son
adversaire adopte à l’opposé une posture de la « main
X. Une crise post-électorale gérée par la France 365

tendue ». Le  décembre, Gbagbo propose la mise


en place d’un « comité d’évaluation » internatio-
nal chargé de se pencher sur les résultats de la
présidentielle ivoirienne, au sein duquel siégeraient
plusieurs pays et organisations – mais pas la France.
Cependant une solution passant par une vérification
du scrutin est immédiatement rejetée par Ouattara et
ses soutiens.
Fin décembre, le représentant de Ouattara est
reconnu par l’ONU comme le seul ambassadeur de
la Côte d’Ivoire. Dans la foulée, le Quai d’Orsay
installe un nouveau diplomate pro-Ouattara à Paris
et annonce que les pays de l’UE ne reconnaîtront plus
que les ambassadeurs du président « légitimement »
élu 22 . Mais en Afrique, le rapport de force n’évolue
pas dans le sens souhaité par la diplomatie française.
En janvier le Tchad se déclare hostile à une inter-
vention militaire. Peu à peu les pays favorables à un
recomptage des voix et/ou à une solution négociée de
partage du pouvoir entre Ouattara et Gbagbo gagnent
du terrain, sous l’influence de l’Afrique du Sud.
« Alors que l’Afrique avait d’abord soutenu
presque unanimement Alassane Ouattara […], le
chef d’État sortant Laurent Gbagbo […] semble
marquer des points avant un important sommet
de l’Union africaine, remarque l’AFP. Depuis, l’idée
d’un recomptage des voix, proposée par Gbagbo et
refusée par son rival, fait son chemin dans l’esprit de
certains dirigeants africains, de plus en plus rétifs à
l’option militaire 23 . » Le  janvier , à l’issue d’un
entretien avec Sarkozy, Blaise Compaoré, confirme
366 Un pompier pyromane

que la Cédéao préère « une solution pacifique 24 ».


Le Nigeria n’obtiendra pas la résolution du Conseil de
sécurité autorisant le recours à la force qu’il réclame.
Fin janvier, de manière inédite, le sommet de l’Union
africaine se déroule en présence du président fran-
çais, officiellement invité au titre du G. Si Sarkozy
est bien évidemment présent pour peser sur le dossier
ivoirien, il se contente dans son discours public
d’une simple allusion à la Côte d’Ivoire, l’Afrique du
Sud lui ayant déconseillé « de faire des déclarations
trop belliqueuses 25 ». Mais juste avant l’ouverture du
sommet, le secrétaire général de l’ONU déclare qu’un
recomptage des voix susceptible de « revenir sur les
résultats de l’élection » serait « une grave injustice et
établirait un précédent fâcheux » 26 .
Après l’échec des médiations précédentes, l’UA
désigne un « panel » de cinq chefs d’État qui doit
rendre des conclusions contraignantes pour toutes les
parties dans un délai d’un mois. Il est composé des
dirigeants de la Mauritanie, du Tchad, de l’Afrique
du Sud, de la Tanzanie et du Burkina. Compaoré
ne mettra finalement pas les pieds en Côte d’Ivoire,
sa désignation ayant provoqué un tollé parmi les
partisans de Gbagbo. Au terme de ce délai, Ouattara
et Gbagbo campent sur leurs positions. Au sein du
panel, en revanche, les lignes bougent. Initialement
favorable à un nouveau scrutin ou à un partage
du pouvoir, le président sud-africain Jacob Zuma
révise sa position à l’occasion d’une visite officielle
en France. Sa conversion s’expliquerait par l’impor-
tance des négociations commerciales alors en cours
X. Une crise post-électorale gérée par la France 367

entre les deux pays, et par la promesse de Sarkozy


d’appuyer la création d’un sixième poste de membre
permanent au sein du Conseil de sécurité de l’Onu.
Le er mars , l’UA renouvelle pour un mois
le mandat du panel de médiateurs. Sur fond de
violences commises en Côte d’Ivoire, ce dernier se
range le  mars en faveur de Ouattara et demande la
démission de Gbagbo. Le  mars, une ultime mission
de médiation est confiée par l’UA à l’ex-ministre
cap-verdien des Affaires étrangères, José Brito. Vain
espoir : à cette date, la voie diplomatique n’est plus
d’actualité.

Une bataille économique

Parallèlement aux pressions diplomatiques, la France


engage une bataille sur le terrain économique pour
précipiter la chute de Gbagbo. Celle-ci passe par des
sanctions individuelles dirigées contre le président
ivoirien et ses proches, mais surtout par des mesures
visant à rendre le pays ingouvernable. Même si les
sanctions (gels des avoirs et interdiction de séjour sur
le sol européen) sont d’abord jugées « inopportunes »
par Michèle Alliot-Marie, ministre des Affaires étran-
gères, qui dit vouloir favoriser une « transition en
douceur 27 », après l’échec de l’ultimatum lancé par
Sarkozy, Gbagbo figure parmi les  personnalités
ivoiriennes sanctionnées par l’Union européenne,
liste étendue dix jours plus tard à  autres noms.
Les États-Unis et l’ONU prennent bientôt des mesures
similaires.
368 Un pompier pyromane

Les « sanctions ciblées » de l’UE visant des per-


sonnes physiques sont de peu d’effet dans la réalité,
mais elles touchent aussi onze entités telles que les
ports autonomes d’Abidjan et de San Pedro. Elles
ont donc pour conséquence d’instituer un embargo
de fait sur la Côte d’Ivoire, qu’un navire de guerre
français stationné à la limite des eaux territoriales
se charge de contrôler officieusement 28 , et dont les
Ivoiriens vont gravement souffrir, notamment du fait
de la pénurie de médicaments. La population n’est pas
un « dégât collatéral » involontaire, mais bien la cible
d’une stratégie qui consiste, comme en Irak à partir de
, à susciter une colère populaire qui se retourne
contre le régime en place 29 .
Parallèlement, d’autres mesures sont adoptées
pour « étrangler financièrement 30 » le gouvernement
ivoirien et, là encore, pousser à la sédition les fonc-
tionnaires et surtout les militaires qu’il ne pourrait
plus payer. Le  décembre , à l’issue d’un
entretien avec Sarkozy, Robert Zoellick, président de
la Banque mondiale, annonce le gel des crédits, à
commencer par un prêt de  millions de dollars que
la Côte d’Ivoire devait toucher en janvier . Le
FMI prend par la suite des mesures similaires. Mais
surtout, la France multiplie les pressions pour que ne
soient reconnus que les représentants de Ouattara au
sein de la Banque centrale des États de l’Afrique de
l’Ouest. Elle obtient gain de cause le  décembre :
Gbagbo se voit interdit d’utiliser les comptes de
la Côte d’Ivoire, par lesquels transitent notamment
les réserves de change 31 . Le  janvier, son direc-
X. Une crise post-électorale gérée par la France 369

teur ivoirien, Philippe-Henri Dacoury-Tabley, accusé


d’avoir permis des mouvements de capitaux au profit
de Gbagbo, est poussé à la démission. L’État français
fait également pression sur les industriels français,
divisés sur la conduite à tenir. Le  janvier, les res-
ponsables des principaux groupes sont convoqués à
Bercy par Christine Lagarde, ministre de l’Économie,
qui souhaite les voir cesser toute collaboration avec
les douanes et les services fiscaux ivoiriens 32 .
Le  janvier, Ouattara ordonne un arrêt des expor-
tations de café et de cacao, qui va accessoirement
se révéler très lucratif pour sa belle famille. Cette
décision provoque en effet une brutale hausse des
cours mondiaux. Or la multinationale Armajaro, dont
la branche Afrique est dirigée depuis  par Loïc
Folloroux, le fils de Mme Ouattara, avait en juillet
 fait l’acquisition de   tonnes de èves de
cacao, soit  % des stocks mondiaux pour un milliard
de dollars, alors que la tendance était plutôt à la
baisse. L’opération avait alimenté les soupçons de
délits d’initiés. En  déjà, le cofondateur d’Ar-
majaro Trading Limited, Antony Ward (un ancien
des services secrets britanniques) avait fait parler
de lui pour une opération similaire : l’achat de
  tonnes de cacao peu avant la tentative de
coup d’État. La partition du pays avait alors fait
bondir les cours, et un article écrit sous pseudonyme
et attribué à Guy-André Kieffer accusait Armajaro
d’avoir financé la rébellion et d’entretenir des liens
avec Ouattara 33 .
370 Un pompier pyromane

Différentes mesures sont alors arrêtées par le gou-


vernement Gbagbo pour contourner les sanctions.
Fin janvier, il ordonne par exemple la réquisition des
filiales de la BCEAO en Côte d’Ivoire. En février,
il nationalise la SGBCI et la Bicici, filiales de la
Société générale et de BNP Paribas, qui avaient fermé
sur injonction de la BCEAO et avec le soutien des
autorités françaises 34 . Contrairement aux prévisions
de Bercy qui tablait sur une asphyxie du régime en
deux à trois mois, celui-ci parvient toujours à payer
ses fonctionnaires et son armée. Face au boycott
sur le cacao décrété par Ouattara, Gbagbo menace
de saisir les stocks et de prendre le contrôle des
exportations si les entreprises ne s’acquittent pas de
leurs taxes avant le er avril. Le  mars, les traders
de cacao annoncent leur intention de régulariser leur
situation avant l’expiration de l’ultimatum. Certains
partisans de Gbagbo ont voulu y voir la raison du
déclenchement de l’offensive militaire française qui
va suivre. L’annonce de la création d’une monnaie
nationale à la même période, qui menaçait d’entraîner
la disparition de toute la zone franc CFA, en serait une
autre. Si ces déclarations ont peut-être précipité le
calendrier militaire, les préparatifs de l’intervention
étaient bien antérieurs. Et autant la conversion de
Gbagbo à la souveraineté monétaire paraît tardive
(dans un ouvrage paru en , il défendait ferme-
ment le franc CFA 35 ), autant la volonté française de
se débarrasser de lui paraît plus ancienne.
X. Une crise post-électorale gérée par la France 371

La reprise de la guerre

Le conflit opposant Ouattara et Gbagbo se joue évi-


demment aussi sur le terrain militaire, avec à nouveau
un rôle déterminant de la France. Comme on l’a vu,
les rebelles et les forces loyalistes s’étaient préparés à
une reprise du conflit en prévision de l’après élection
présidentielle. C’est d’ailleurs la raison de la recon-
duction par Ouattara de Soro au poste de Premier
ministre, lequel aurait dû revenir à un membre du
PDCI : Ouattara, qui n’exerce aucun contrôle sur
l’armée restée fidèle à Gbagbo, ne peut se passer des
services du chef de la rébellion.
Des affrontements éclatent dès le mois de
décembre  entre les FAFN et les Fanci dans
diverses localités à l’Ouest et au centre de la Côte
d’Ivoire. Mais les troupes de Soro n’entreront
véritablement en action qu’en mars, au terme d’une
période de préparation supervisée par diverses
puissances étrangères I . D’ici là, le camp Ouattara
tente de disputer à Gbagbo le contrôle de la capitale
économique, par des initiatives à la fois politiques et
militaires. La période est également marquée par le
retour sur la scène d’un autre protagoniste du conflit
ivoirien : Ibrahim Coulibaly, le rival de Soro au sein
de la rébellion depuis .
Au lendemain du processus électoral, Soro, Ouat-
tara et leurs partisans sont confinés dans un péri-
mètre restreint autour du Golf Hôtel, protégés par

I. Lire infra, p. 377.


372 Un pompier pyromane

quelques centaines de rebelles, les troupes de l’ONU


et la force Licorne, ce qui vaut au gouvernement
Ouattara le surnom de « République du golf ». Les
forces de sécurité (FDS) de Gbagbo instaurent pro-
gressivement un blocus autour de l’hôtel, conduisant
l’Onuci à mettre en place un pont aérien pour
ravitailler ses occupants.
Si, sur le plan international, Ouattara remporte la
bataille diplomatique, à Abidjan en revanche, il peine
à mobiliser au-delà de ses partisans. Au lendemain
de sa nomination, Soro lance un « appel pressant »
aux fonctionnaires et aux militaires priés « d’arrêter
de collaborer » avec le gouvernement de Gbagbo,
qui reste sans effet. Le  décembre, il annonce
l’organisation d’une mobilisation « pacifique » pour
les  et  décembre, afin de reprendre le contrôle
de la Radio-télévision ivoirienne (RTI) et de la pri-
mature. La ministre française des Affaires étrangères,
Michèle Alliot-Marie, se déclare « préoccupée » par
cette initiative. Interrogée sur l’opportunité ou non de
demander l’annulation de cette marche, elle déclare :
« Je crois effectivement qu’il faut éviter toute vio-
lence. La Côte d’Ivoire n’a pas besoin de ça 36 . »
L’Onuci et des diplomates occidentaux auraient éga-
lement tenté de dissuader Soro 37 . Le jour dit, la
manifestation est violemment réprimée par les forces
de sécurité fidèles à Gbagbo (on compte plus d’une
trentaine de morts), qui craint, à juste titre sans doute,
une tentative de prise de pouvoir par la force. Des
hommes armés sont en effet présents parmi les mani-
festants, comme le confirmeront par exemple des
X. Une crise post-électorale gérée par la France 373

déclarations filmées de Jeannot Ahoussou Kouadio,


ministre de la Justice de Ouattara 38 . Par ailleurs, les
rebelles des Forces nouvelles présents à l’hôtel Ivoire
tentent de forcer les barrages des militaires ivoiriens
avant de se replier.
Les appels ultérieurs du camp Ouattara à la « déso-
béissance 39 », à la « grève générale 40 » ou à d’autres
mobilisations du type « pays mort 41 » resteront sans
effets significatifs.

Le « commando invisible »

En revanche, à partir de la mi-décembre, les FDS


sont aux prises avec un début de guérilla urbaine.
D’anciens rebelles infiltrés parmi la population civile
les harcèlent et organisent les populations dans les
quartiers hostiles à Gbagbo, à commencer par celui
d’Abobo. Ils réussissent à infliger des pertes sévères
aux troupes de Gbagbo, à s’emparer de matériel mili-
taire et parviennent à étendre leur emprise géogra-
phique. Si le chef d’état-major de Gbagbo les accuse
d’obéir à la « République du golf », les liens de Soro
et Ouattara avec ce mouvement, baptisé « commando
invisible » par la presse ivoirienne, restent assez
obscurs. Ibrahim Coulibaly, dit IB, resté en retrait
dans un premier temps, revendique ultérieurement la
paternité de ce mouvement 42 . Selon Fanny Pigeaud,
il aurait été appelé à l’aide par Soro après l’échec
de la prise de la RTI du  décembre 43 . Selon la
journaliste Leslie Varenne, la « République du golf »
leur aurait demandé d’accomplir certaines missions,
374 Un pompier pyromane

mais sans leur fournir les armes qu’ils réclamaient en


contrepartie 44 .
Des interrogations existent sur les liens que la
France a pu entretenir avec ce « commando invi-
sible », à une période où elle faisait feu de tout
bois pour renverser Gbagbo. « Une partie de notre
matériel provient de personnes de bonne volonté 45 »,
concède l’un des chefs du mouvement au Figaro.
Jean-Christophe Notin rapporte les démentis des
militaires français sur l’éventuelle implication de la
DGSE ou de la CIA en soutien à ce groupe 46 . Leslie
Varenne expose de son côté le témoignage d’un des
membres du « commando invisible » et celui d’un
« cadre de la coalition pro-Ouattara » qui assurent
que la France était au courant et favorable à ce
que Ouattara leur sous-traite des objectifs militaires,
comme la destruction de l’émetteur de la RTI 47 .
Selon ces témoignages, les Français auraient même
fourni des armes, qui auraient été détournées par
Soro pour ses propres troupes 48 . La journaliste belge
Colette Braeckman a également qualifié de « botte
secrète » l’activation du « commando invisible » et
écrit : « Les rebelles, insaisissables et en civil, sont
discrètement aidés par des forces spéciales françaises
tandis que des hélicoptères de l’Onuci les déposent
en arrière des lignes gouvernementales 49 . » Fanny
Pigeaud affirme quant à elle avoir « recueilli les
récits crédibles de plusieurs témoins affirmant avoir
vu les corps de sept légionnaires français morts à
Abidjan, dans la commune d’Abobo, le  février
, après qu’ils eurent eux-mêmes tué au moins un
X. Une crise post-électorale gérée par la France 375

gendarme ivoirien, ce qui prouverait que des forces


françaises combattaient avec les rebelles/FRCI bien
avant l’opération décidée début avril par l’ONU et
la France 50 ». Ces témoignages restent néanmoins à
étayer.

Février-avril 2011 : l’offensive des rebelles

Parallèlement aux batailles diplomatiques et éco-


nomiques qui se déroulent, Ouattara et Gbagbo se
préparent aussi à en découdre militairement. Des
rapports d’ONG et du groupe d’experts de l’ONU
ont documenté les démarches entreprises par les
deux camps pour réarmer leurs troupes en dépit
de l’embargo toujours en vigueur. À partir de fin
février , les troupes de Soro lancent une première
offensive à l’Ouest du pays en direction du port de
San Pedro, avant de bifurquer vers le centre du pays.
Mi-mars, de violents affrontements se déroulent pour
le contrôle des localités de Duékoué, Guiglo, Doké
et Blolekin au centre-ouest du pays. Une offensive
alors présentée par l’ambassadeur de France comme
celle « des soldats et [des] mercenaires libériens de
Laurent Gbagbo » qui « ont été repoussés avec succès
par les Forces républicaines » 51 . Outre l’inversion des
rôles, il est intéressant de noter l’utilisation de cette
terminologie par le diplomate français pour désigner
les troupes de Soro. Ce n’est en effet que deux
jours plus tard, le  mars, qu’un décret de Ouattara
va créer, pour légitimer leur offensive militaire, les
Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), consti-
376 Un pompier pyromane

tuées des troupes de Soro et de quelques militaires


des Fanci ralliés. « Un acronyme que j’avais réfléchi
et que je m’étais permis de suggérer à Alassane
Ouattara 52 », confirme Simon dans ses mémoires.
Le  mars, les FRCI lancent une offensive générali-
sée, qui les conduira en trois jours aux portes d’Abid-
jan. Selon « une source militaire internationale » citée
par l’AFP, « ils préparaient ça depuis trois mois 53 »,
attendant que les conditions politiques et militaires
s’y prêtent. Cette dernière offensive éclair a surpris
les journalistes, qui commencent à s’interroger sur
les aides diverses dont les troupes de Soro ont pu
bénéficier de la part des pays voisins, mais également
de la France ou des États-Unis.
À nouveau, Notin se charge de rapporter les
dénégations des militaires français. Celles-ci frisent
le ridicule. « Nous savions mal ce qui se passait
dans le Nord 54 » assure le général Castres, chef
du CPCO. « Nous essayions de suivre la progres-
sion, mais comme nous n’y avions personne, nous
avions du mal », se plaint le colonel Troistorff, chef
d’état-major de la force Licorne 55 . L’amiral Édouard
Guillaud, chef d’état-major des armées françaises
affirme « de la manière la plus formelle » que « ni
directement, ni indirectement, l’armée française n’a
aidé les rebelles » 56 . Notin dément aussi la présence
de membres du service Action de la DGSE, les mili-
taires utilisés pour les missions clandestines 57 . Les
plans de l’offensive auraient été élaborés seulement
par Soro, Tuo Fozié et Chérif Ousmane. Les Français
n’en auraient eu qu’une « connaissance partielle »
X. Une crise post-électorale gérée par la France 377

et « seulement pour information » 58 . Tout au plus


Notin reconnaît-il qu’il a pu y avoir en faveur des
FRCI « des facilités financières […] très mesurées 59 ».
« Comme toujours », conclut-il, présenter « les FRCI
telles les marionnettes des Franco-burkinabés [sic ]
ou tels des soudards » relève de la propagande pro-
Gbagbo afin de « dénaturer leur combat, d’en ôter
toute la noblesse » 60 .
À l’époque, Libération, comme d’autres quotidiens,
estime vraisemblables les sources qui affirment que
« les puissances occidentales, dont la France » ont
bien appuyé les troupes de Ouattara « sur le plan
de la logistique et du renseignement » 61 . Le  avril,
Le Canard enchaîné rapporte « plusieurs témoignages
d’officiers supérieurs » français qui confirment que
« la France a appuyé la conquête du Sud du pays
par les forces de Ouattara. L’un d’eux, proche de
l’Élysée, se félicite de “notre efficacité dans l’orga-
nisation de la descente sur Abidjan”. […] Un autre
galonné, membre des services de renseignement,
confie : “On a fourni des conseils tactiques aux FRCI”,
mais aussi “des munitions et des Famas” » 62 . Selon
Leslie Varenne, c’est fin décembre  ou début
janvier  que les instructeurs français et améri-
cains auraient planifié l’opération militaire baptisée
« Restore Peace and Democracy 63 ». La journaliste de
Mediapart Fanny Pigeaud rapporte des témoignages
selon lesquels les FRCI se sont parfois, dans un
premier temps, heurtés à une résistance des Fanci
qui n’a pu être vaincue que grâce à des renforts
aériens étrangers. Un témoin, appelé à la barre par
378 Un pompier pyromane

l’accusation au procès Gbagbo à la CPI, a accrédité


cette version des faits, expliquant qu’après un pre-
mier échec pour prendre la ville, la France et l’Onuci
avaient « pilonné les premières positions FDS, fait
sauter le verrou et permis [aux FRCI] d’évoluer
jusqu’à Duékoué 64 ».
Rappelons enfin que les Forces spéciales fran-
çaises du COS, utilisées pour les missions militaires
secrètes, étaient basées à Bouaké, fief rebelle, de
même que l’Onuci, qui en avait fait « sa base arrière
logistique et militaire 65 ». Dans cette ville d’ailleurs,
l’Onuci n’est pas restée inactive non plus. Selon
La Lere du continent, « les Casques bleus des Nations
unies, qui contrôlaient l’aéroport de la capitale du
Nord de la Côte d’Ivoire, l’ont réhabilité et réaménagé
afin que les gros porteurs puissent débarquer le
matériel nécessaire », grâce à quoi « tous les comman-
dants de la rébellion […] ont été équipés en moyens
militaires neufs, y compris des équipements à vision
nocturne, grâce au pont aérien établi depuis plusieurs
mois entre Bouaké et les deux principaux aéroports
du Burkina Faso » 66 . Autrement dit, l’Onuci a aidé
à violer l’embargo sur les armes qu’elle était censée
faire appliquer.

Au nom de la démocratie

Non seulement les autorités françaises ont tou-


jours démenti avoir cornaqué l’offensive militaire
des forces de Ouattara, mais elles ont sans cesse
prétendu œuvrer à une solution pacifique du conflit.
X. Une crise post-électorale gérée par la France 379

« La France ne peut en aucune manière recommander


le recours à la violence », expliquait par exemple
le ministre délégué à la Coopération 67 . L’usage de
la force « ne doit être envisagé qu’en tout dernier
recours » du fait du « risque d’un grand nombre
de victimes », préconisait également un mois plus
tard Michèle Alliot-Marie, la chef de la diplomatie
française. En février, Henri de Raincourt réaffirmait,
à l’issue d’un entretien avec Blaise Compaoré : « La
France n’appelle pas et n’appellera jamais au recours
aux forces armées. […] La France en aucune manière
ne saurait prôner la violence 68 . » Pourtant, a ultérieu-
rement témoigné l’ancien diplomate Laurent Bigot,
« il règne à l’Élysée et au Quai d’Orsay une véritable
hystérie anti-Gbagbo. Les esprits sont préparés à un
conflit, pas à une négociation 69 ». Le même estime
encore : « Comme l’agonie durait trop longtemps, il
y eut ensuite un emballement – pour ne pas dire un
engouement – pour la solution militaire 70 . »
En réalité, les préparatifs militaires vont bon train,
mais il s’agit d’attendre que plusieurs facteurs soient
réunis : que les troupes de Ouattara soient opé-
rationnelles, que la légitimité de ce dernier soit
incontestable au plan international, que les soutiens
populaire et militaire dont jouit encore Gbagbo soient
érodés et enfin que les autres moyens de pression
paraissent avoir été épuisés.
Il faut également noter que Sarkozy et les autorités
françaises n’ont cessé de se prévaloir du choix des
Ivoiriens pour justifier leur politique. Or les mesures
mises en œuvre sont toutes aux antipodes de celles
380 Un pompier pyromane

réclamées par exemple par la Convention de la


société civile ivoirienne, plate-forme de  associa-
tions, organisations syndicales ou religieuses. Celle-
ci avait, comme on l’a dit, conclut à la victoire de
Ouattara sur la base de ses propres observations. Elle
demandait néanmoins une solution pacifique respec-
tant le cadre constitutionnel ivoirien. En décembre,
elle se prononçait pour le recensement des bureaux
de vote où des irrégularités avaient été constatées, et
la réorganisation du scrutin sous surveillance. En jan-
vier, après deux jours de réunion de ses composantes,
elle proposait « en cas d’échec des négociations, […]
la reprise de l’élection présidentielle conformément à
l’article  du code électoral en ayant réuni les condi-
tions d’une meilleure sécurisation et d’une totale
transparence des élections 71 ». Elle exigeait aussi
d’être désormais associée au règlement de la crise,
les précédents accords de paix l’ayant toujours tenue
à l’écart. En avril, elle réclamait l’arrêt des hostilités
militaires et la nomination d’un Premier ministre
d’ouverture. Toutes ces prises de position seront
purement et simplement ignorées par la diplomatie
française.

Pas d’intervention française ?

Plus nombreuses encore sont les déclarations assu-


rant que les militaires de la force Licorne n’inter-
viendraient pas dans le conflit. Sauf cas de « légitime
défense quand on est attaqué […] il n’est pas question
de prendre une initiative en la matière », promet par
X. Une crise post-électorale gérée par la France 381

exemple Michèle Alliot-Marie en décembre  72 .


Début janvier, c’est le président Sarkozy lui-même
qui assure : « Il n’y a aucune ambiguïté, nos soldats,
les soldats de la France, n’ont pas vocation à s’ingérer
dans les affaires intérieures de la Côte d’Ivoire 73 . »
Sauf « si nos nationaux […] étaient menacés de
quelque manière que ce soit », nuance le ministre de
la Défense Alain Juppé 74 . Les forces du camp Gbagbo
se garderont bien de franchir cette ligne rouge, au
moins pendant les premiers mois de la crise post-
électorale. Contrairement à , c’est l’Onuci qui est
pointée du doigt par les partisans de Gbagbo, accusée
de complicité avec Ouattara et les rebelles, et qui va
se trouver en butte à l’hostilité des « patriotes ».
Devant les députés, Juppé assure encore le  jan-
vier : « La France n’interviendra pas militairement
pour installer le président élu Alassane Ouattara au
pouvoir. Ce serait un non-sens pour lui et pour
nous. » Mais il ajoute : « Nous ne ferons rien sans
une décision des Nations unies 75 . » La veille encore
de l’intervention française, le nouveau ministre de
la Défense Gérard Longuet affirme que la France
« n’a aucune vocation à intervenir, sauf, précisait-il,
si l’ONU le lui demande 76 ». Le scénario prévu était
donc transparent.
Les commentaires des officiers français, rapportés
ultérieurement par Notin, contrastent avec les décla-
rations rassurantes des autorités civiles à l’époque.
C’est dès après le second tour que le chef d’état-
major français, l’amiral Guillaud, dit avoir eu la
conviction que la France serait amenée à intervenir 77 .
382 Un pompier pyromane

Une conviction partagée par le général Palasset, chef


de la force Licorne et le général Castres, chef du
CPCO, qui jugent l’intervention française « inéluc-
table 78 ». Selon Notin, des officiers qui réclament le
déclenchement de l’intervention française en février
se voient répondre par l’Élysée que « ce n’était
pas le moment 79 ». « Tout l’enjeu pour le général
Palasset, commente Notin, est de préparer ses troupes
à l’action sans rien en laisser paraître. Un compte
à rebours s’est enclenché, mais pour une opération
encore inconnue 80 . » Selon Notin encore, c’est mi-
janvier que Palasset se voit demander d’établir une
liste des sites militaires ivoiriens susceptibles d’être
frappés, officiellement en cas de « rétorsion » si des
Français étaient agressés 81 .
Si ces déclarations n’ont été connues qu’ulté-
rieurement, le forcing diplomatique de la France à
l’ONU pour obtenir une résolution qui, comme en
Libye, paraisse légitimer une action militaire, était en
revanche visible par tous. En janvier, elle obtient gain
de cause et une résolution autorise le renforcement
des capacités militaires de l’Onuci de  hommes
et de quelques hélicoptères d’attaque. En février, les
effectifs de la force Licorne sont à leur tour aug-
mentés et passent à  hommes. La Lere du conti-
nent signale aussi début mars l’arrivée de plusieurs
« dizaines d’éléments de la Légion étrangère 82 ».
La presse française prend dans sa grande majorité
pour argent comptant les déclarations des politiques
sur l’absence d’ingérence, notamment sur le plan
militaire. « Particulièrement prudente, la France fait
X. Une crise post-électorale gérée par la France 383

tout pour éviter d’être accusée d’intervenir dans les


affaires intérieures de son ancienne colonie », estime
par exemple Le Figaro fin décembre, qui juge « révo-
lue » la période de l’ingérence militaire française 83 .
La veille encore de l’intervention militaire fran-
çaise, le même journal nous explique : « L’ancienne
puissance coloniale n’envisage pas d’intervenir plus
directement. Après avoir volé au secours des régimes
en difficulté dans son ancien pré carré pendant des
années, la France a pris ses distances 84 . » Le journal
Libération, à la même période, n’y voit pas plus clair :
« La France, dont l’influence est décriée par le camp
Ggabgo, ne veut plus s’impliquer dans le guêpier
ivoirien 85 », écrit-il dans un contresens flagrant.

Bataille médiatique

Pour légitimer l’offensive des rebelles, rebaptisés


FRCI, et plus encore pour que l’intervention française
ne soit pas dénoncée comme une nouvelle opéra-
tion coloniale, encore faut-il, comme la France en a
désormais l’habitude, préparer les opinions publiques
françaises et internationales par des manœuvres
médiatiques.
En Côte d’Ivoire, la RTI est contrôlée par le
camp Gbagbo. « Le retour de Ouattara sur les ondes
devient une priorité stratégique » pour l’Élysée, rap-
porte Notin 86 . En janvier, Ouattara se dote donc
de sa propre télévision, TCI, avec l’aide matérielle
et technique de la DGSE, qui mettra également en
circulation les décodeurs nécessaires à sa réception 87 .
384 Un pompier pyromane

Toujours selon Notin, c’est même un officier des


services de renseignement français qui participe à
la rédaction des discours de Ouattara 88 . Interro-
gée sur la possibilité de « couper Laurent Gbagbo
des médias », Michèle Alliot-Marie indique « nous
sommes intervenus en ce sens auprès des diffuseurs
satellites » et ajoute que « la communauté internatio-
nale s’est efforcée de donner au président Ouattara la
possibilité de s’exprimer lui-même dans les médias et
il dispose ainsi désormais d’une radio » 89 .
En France, où le parti-pris anti-Gbagbo est déjà très
fort, il n’y a pas besoin de pousser beaucoup les jour-
nalistes pour qu’ils épousent la ligne diplomatique
française. « Ce n’est un secret pour personne que, du
côté français, Laurent Gbagbo et les forces armées
ivoiriennes représentaient le camp du Mal quand
Alassane Ouattara et les Forces nouvelles (devenues
ensuite les Forces républicaines de Côte d’Ivoire,
FRCI) incarnaient le camp du Bien », témoigne l’an-
cien sous-directeur pour l’Afrique de l’Ouest au Quai
d’Orsay, Laurent Bigot 90 . À de très rares exceptions
près, les critiques sur les conditions du scrutin ou la
stratégie impulsée ensuite par la France et les États-
Unis ne trouvent à s’exprimer que dans quelques
tribunes, mais pas sous la plume des journalistes,
lesquels attendront également quatre mois pour rap-
porter les inquiétudes de la Convention de la société
civile ivoirienne. « Quant à l’option militaire qui se
dessine, elle est la pire de toutes : son issue est
incertaine, ses victimes seront nombreuses », écrivait,
X. Une crise post-électorale gérée par la France 385

à titre de comparaison, la journaliste Colette Braeck-


man du quotidien belge Le Soir dès la fin décembre 91 .
Comme par le passé, l’obstination de Ggabgo est
mise dans la presse française uniquement sur le
compte de l’irrationnel ou du fanatisme politique ou
religieux de son camp. C’est particulièrement vrai
sous la plume du reporter du Monde, Jean-Philippe
Rémy qui épouse volontiers la rhétorique de Soro
et Ouattara sur le camp Gbagbo. En l’absence de
son ancien collaborateur, Stephen Smith, il tente
de remettre sur le devant de la scène le thème
des « escadrons de la mort 92 » et suggère le risque
d’un nouveau génocide 93 , mais avec moins d’effet
d’entraînement sur ses confrères que par le passé.
Mais surtout, le lyrisme permanent et la liberté prise
avec le traitement des faits, voire leur invention pure
et simple, font parfois basculer ses reportages du côté
du roman. Les revers essuyés par les FDS face aux
attaques du « commando invisible » sont par exemple
expliqués par le fait que les militaires ivoiriens
« enrôlés sur une base ethnique, promus sur une base
politique, sont incapables de viser correctement 94 ».
Les combats du mois d’avril montreront pourtant
leur supériorité sur les FRCI. Le journaliste du Monde
rapporte même de supposées attaques des FDS contre
les civils avec l’« appui de deux hélicoptères qui, selon
les témoins, “jettent des grenades” 95 », alors qu’il est
de notoriété publique que le camp Gbagbo ne peut
plus utiliser ses moyens aériens depuis .
Le pouvoir français surveille par ailleurs de près
l’activité des médias. En janvier  par exemple,
386 Un pompier pyromane

Michel Denisot, journaliste vedette de Canal + parti


interviewer Gbagbo, se voit imposer par l’Élysée de
rencontrer également Ouattara. Plus tard, début avril,
l’homme d’affaires et ancien militaire français, Fré-
déric Lafont, reconverti dans le business sécuritaire
avec le régime Gbagbo, veut affréter un avion pour
des journalistes français, notamment des chaînes
Canal + et BFM TV. L’appareil se verra interdit de
décollage à Abidjan par la force Licorne 96 .
La mauvaise image du président ivoirien en France
est encore renforcée par les personnalités qui lui
manifestent son soutien. Si le Parti socialiste, à de très
rares exceptions près, s’est rapidement désolidarisé
de Gbagbo, y compris ceux de ses membres qui
l’avaient soutenu lors de sa campagne électorale,
Marine Le Pen condamne la « précipitation » de
Sarkozy à soutenir Ouattara 97 . L’un des conseillers de
Gbagbo n’est-il pas Marcel Ceccaldi, avocat de Jean-
Marie Le Pen ? Gbagbo va par ailleurs faire appel
à Roland Dumas, figure de la Mitterrandie la plus
corrompue, et Jacques Vergès, avocat-mercenaire
qu’on ne présente plus, pour tenter de peser dans
la guerre médiatique qui se joue, via notamment la
dénonciation par chaque camp des crimes commis
par l’autre.

Les violations des droits de l’homme

Côté français, la préparation d’un climat favorable


à une intervention militaire va en effet passer par
un traitement différencié des crimes commis en
X. Une crise post-électorale gérée par la France 387

Côte d’Ivoire : on se focalise sur ceux attribués au


camp Gbagbo, tandis qu’on minimise ceux du camp
Ouattara.
Commençons par rappeler que des crimes de
guerre et des crimes contre l’humanité ont été com-
mis aussi bien par les partisans de Gbagbo que par
ceux de Ouattara. Le chiffre de  victimes a été
avancé par l’Onuci pour la période du  novembre
 au  avril , estimation délibérément mini-
misée, selon Leslie Varenne, pour tenter de sauver un
bilan catastrophique 98 .
Côté Gbagbo, dès le déclenchement de la crise
post-électorale, des violences ont été commises à
l’encontre des militants de Ouattara ou des popu-
lations supposées le soutenir, afin de mater toute
contestation. Elles se sont encore aggravées avec la
tentative de prise de la RTI par Soro le  décembre et
le déclenchement de la guérilla du « commando invi-
sible ». Les atteintes contre des membres des forces
de sécurité ont donné lieu à de véritables opérations
punitives à l’encontre des populations civiles, par les
forces de l’ordre ou les milices pro-Gbagbo. Des viols,
des meurtres, des détentions arbitraires assorties de
tortures et des disparitions forcées sont recensés.
Pour tenter de débusquer les éléments rebelles infil-
trés et les partisans de Ouattara, des miliciens ont
par ailleurs dressé des barrages où ont été perpétrés
de nombreux meurtres, les personnes considérées
comme suspectes pouvant être brûlées vives. Avec
les menaces d’intervention militaire de la Cédéao, les
exactions à caractère xénophobe ont aussi augmenté.
388 Un pompier pyromane

Début février, l’ONU impute aux pro-Gbagbo plus de


 victimes à Abidjan depuis le début de la crise
électorale 99 . Les milices et mercenaires libériens pro-
Gbagbo se sont également rendus coupables dans
l’Ouest du pays de plusieurs massacres sur des bases
ethniques, et leurs exactions se sont poursuivies
quand elles se sont enfuies après la chute de Gbagbo.
Mais pour noircir un tableau déjà chargé, certains
faits vont être manipulés, instrumentalisés et au
besoin inventés. Ainsi par exemple, au lendemain
de la mobilisation pro-Ouattara du  décembre,
Sarkozy, passant sous silence les objectifs et les
préparatifs militaires de Soro, accuse Gbagbo d’avoir
fait tirer sur « des civils parfaitement innocents »
et le menace de la CPI. Fin décembre  et début
janvier , le RDR a également dénoncé l’existence
de charniers en périphérie d’Abidjan, à N’Dotré
puis « au niveau de Yopougon et d’Akebwa 100 ». Le
gouvernement Gbagbo crie à la manipulation, mais
empêche la circulation des enquêteurs de l’Onuci,
les accusant de collusion avec le camp Ouattara. La
presse en conclut logiquement à la volonté de Gbagbo
de dissimuler ces charniers dont parle « le monde
entier », selon Simon Munzu, chef du département
des droits de l’homme de l’Onuci 101 . Fin décembre,
tout en reconnaissant que ces informations étaient
« non-vérifiables », le conseiller spécial de l’ONU
chargé de la prévention du génocide, Francis Deng,
se déclarait « très inquiet 102 ». Fin février, c’est depuis
un musée consacré à l’Holocauste que Ban Ki-moon
évoque la situation de la Côte d’Ivoire (et de la Libye).
X. Une crise post-électorale gérée par la France 389

Il faudra attendre la mi-mars pour que l’Onuci puisse


enquêter et indique n’avoir finalement « identifié
aucun type de charnier » dans le nord d’Abidjan 103 .
Mais l’information ne sera pas reprise dans la presse
française et Gbagbo est, entre-temps, aux prises avec
d’autres accusations.

Un « printemps » ivoirien ?

À l’inverse, les actions du « commando invisible »,


qui agit d’abord anonymement et secrètement à
Abidjan, sont source d’une grande confusion dans la
presse française. Il faut attendre février, voire mars
 pour comprendre que les forces de sécurité sont
aux prises avec une véritable guérilla et non sim-
plement occupées à réprimer aveuglément des civils,
comme le laissent entendre les diplomates français 104
ou le reporter du Monde 105 . Mais même à partir
de ce moment, la grille d’analyse dominante est la
même que celle distillée par l’entourage de Ouattara
et Soro : il s’agirait d’une « insurrection » sponta-
née contre Gbagbo que l’on compare volontiers aux
mouvements populaires qui ont conduit à la chute
de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte.
« Un vent de liberté souffle en tempête contre les
dictateurs africains. Et il est sur le point d’emporter
Laurent Gbagbo », explique ainsi un éditorialiste de
Libération 106 .
Début mars, Young-jin Choi a pourtant pris la
peine de préciser la situation à Abidjan : « Nous
faisons face à une lutte pour le pouvoir entre deux
390 Un pompier pyromane

camps. Il ne s’agit pas, d’un côté, de manifestations


pacifiques contre, de l’autre, une force militaire. Les
deux camps sont armés 107 . » L’Onuci et des ONG
ont également dénoncé les modalités d’action du
« Commando invisible » : agissant en civil et au
sein des populations, il expose ces dernières à des
représailles, et ce d’autant plus que certaines familles
sont empêchées par la force de quitter le secteur
d’Abobo 108 . Mi-mars, un rapport de Human Rights
Watch signale qu’ils se livrent à des exécutions extra-
judiciaires de militaires, allant jusqu’au massacre,
notamment à Anonkoua-Kouté où  civils ont été
tués pendant leur sommeil 109 .
Invariablement, sous la plume de Jean-Philippe
Rémy du Monde, les « insurgés » sont présentés
comme acquis à Alassane Ouattara, même après que
l’un des chefs militaires du « commando invisible »,
connu sous le pseudonyme de « commandant Bauer »
a pris la peine d’expliquer : « Pour notre part, nous
combattons sous les seuls ordres du général Ibrahim
Coulibaly, dit IB » et qu’il déclare vouloir de nouvelles
élections sans fraudes, et non l’installation immédiate
de Ouattara au pouvoir 110 . La première clarification
du journaliste du Monde ne viendra que début avril,
au moment où la mouvance Ouattara prendra ses
distances avec le « commando invisible » 111 .

Un engagement « sous couverture »

Depuis de nombreuses années déjà, la France s’ef-


force de voir certaines de ses interventions légitimées
X. Une crise post-électorale gérée par la France 391

par des mandats de l’ONU et des cadres multilaté-


raux, ce que la diplomatie américaine analyse comme
une volonté « d’opérer discrètement sous couver-
ture 112 ». « La politique de la canonnière n’existe plus,
explique le ministre de la Défense Gérard Longuet.
L’objectif aujourd’hui est de mettre en œuvre des
décisions de droit international 113 . » En réalité, seules
les décisions que l’on aura pris soin de faire adopter
et qui sont jugées conformes à l’intérêt de la France
sont concernées. En Libye comme en Côte d’Ivoire,
la France va s’appuyer sur une notion introduite
dans les textes onusiens en  et qui concerne
la « responsabilité de protéger » (« RP » dans le
jargon diplomatique), laquelle va être déclinée en
droit d’ingérence à géométrie variable et sous couvert
de protéger les populations civiles 114 .
Après un premier frémissement médiatique
déclenché fin février  par Ban Ki-moon, qui
a accusé (avant de se rétracter) la Côte d’Ivoire
d’avoir fait l’acquisition de nouveaux hélicoptères
auprès de la Biélorussie et qui a demandé une
réunion d’urgence du Conseil de sécurité, deux
événements vont plus particulièrement être utilisés
pour mobiliser l’opinion internationale et permettre
à la France d’obtenir une résolution du Conseil de
sécurité qui servira de couverture juridique à son
intervention militaire.
Le premier intervient le  mars : des tirs à l’arme
lourde font plusieurs victimes parmi une marche de
femmes pro-Ouattara à Abidjan. Les images font le
tour du monde et suscitent une réprobation interna-
392 Un pompier pyromane

tionale. Pour l’Onuci, la France, les ONG de défense


des droits humains ou les médias occidentaux, la
responsabilité des militaires pro-Gbagbo ne fait pas
l’ombre d’un doute. Ces derniers dénoncent une
manipulation et, aujourd’hui encore, les officiers
ivoiriens ralliés à Ouattara qui ont témoigné à la
CPI continuent de nier toute responsabilité. Certains
journalistes ont mentionné des bizarreries : le choix
d’un lieu à risque, l’absence de journalistes, l’absence
d’autopsie ou d’analyse balistique ultérieures, l’incer-
titude sur la nature des munitions utilisées 115 … Plus
récemment, Ate Kloosterman, un expert néerlandais
sollicité par la CPI, a déclaré « qu’aucune trace de
sang n’était présente 116 » sur un tee-shirt présenté
comme ayant appartenu à l’une des victimes et qu’il
a eu à examiner. Le bureau du procureur « s’est-il
fait fournir par les autorités ivoiriennes des échan-
tillons trafiqués ? » s’interroge Fanny Pigeaud 117 .
Qu’il s’agisse ou non d’une manipulation, cet évé-
nement a en tout cas contribué à ramener la Côte
d’Ivoire dans les priorités de l’actualité, alors que
l’attention se portait davantage sur la Tunisie et la
Libye.
Le bombardement de la marche des femmes aide
aussi à ébranler les réticences de la Chine et de la
Russie au Conseil de sécurité de l’ONU, ces deux
pays s’opposant à toute résolution qui pourrait ouvrir
la voie à une intervention militaire, même déguisée.
Le panel des chefs d’État africains, dont le mandat
avait été prolongé jusqu’à la fin mars, s’engage à
rendre ses conclusions le plus rapidement possible.
X. Une crise post-électorale gérée par la France 393

L’effet est également visible sur la classe politique


française : « La France devrait intervenir en Côte
d’Ivoire pour arrêter le massacre », réclame par
exemple le député écologiste Noël Mamère, pourtant
dénonciateur virulent de la Françafrique 118 .
Quelques jours plus tard, le  mars, un bom-
bardement au mortier sur un marché du quartier
d’Abobo, fief du « commando invisible », provoque
une trentaine de morts et plusieurs dizaines de bles-
sés. À nouveau, la France condamne immédiatement
un « massacre délibéré de civils 119 ». À nouveau,
le gouvernement Gbagbo dénonce « un vrai com-
plot 120 ». Les officiers qui témoignent à la CPI,
notamment le général Detoh Letoh, récusent toute
responsabilité, argumentaire balistique à l’appui 121 .
En , un procès s’est déroulé en Côte d’Ivoire à
l’issue duquel les suspects ont été acquittés faute de
preuve. Qu’il ait été ou non provoqué par le camp
Gbagbo, cet événement fait à son tour l’objet d’une
instrumentalisation diplomatique.
Tandis que l’Onuci se déclare « extrêmement pré-
occupée par l’utilisation croissante d’armes lourdes
[…] par les forces spéciales du président Laurent
Gbagbo contre les populations civiles à Abidjan 122 »,
le porte-parole de Ouattara appelle à nouveau l’ONU
à « passer à l’action » pour « protéger les civils » 123 .
Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères,
appelle l’ONU à « jouer son rôle plus efficacement »,
rappelant que son mandat « permet d’utiliser la
force » 124 . Le  mars, alors que l’offensive finale
des FRCI est imminente, le président Sarkozy s’in-
394 Un pompier pyromane

surge : « C’est un scandale qu’on tire à l’arme


lourde [à Abidjan] contre des populations civiles
innocentes 125 . » Certains journaux déplorent alors
que la Côte d’Ivoire soit « privée d’intervention
étrangère 126 », en comparaison avec la Libye où l’of-
fensive voulue par la France a commencé. Depuis une
semaine en effet, sous couvert de la résolution 
de l’ONU autorisant « une zone d’exclusion aérienne
au-dessus de la Libye, et l’usage de tous les moyens
nécessaires pour protéger les populations civiles », la
France a déclenché une campagne de bombardements
(opération Harmattan) qui se poursuivra dans le
cadre de l’OTAN et qui prendra fin avec la mort de
Mouammar Kadhafi. Cette guerre contribue aussi à
occulter les événements qui se déroulent en Côte
d’Ivoire.
Juppé annonce le dépôt d’une résolution au
Conseil de sécurité pour permettre à l’Onuci « d’in-
terdire au moins les armes lourdes dans Abidjan 127 ».
« La communauté internationale doit agir. Nous
ne pouvons pas attendre », déclare le porte-parole
du ministère, Bernard Valero, lors d’un point de
presse 128 . À nouveau, les journaux rapportent les
pressions françaises pour vaincre les réticences de
la Chine et de la Russie, mais aussi de l’Inde ou du
Brésil qui « ont des réserves sur certains passages du
projet de résolution », réclament des garanties sur
une action impartiale de l’Onuci, refusent la saisine
de la CPI et s’opposent à une autorisation explicite
de saisir les armes lourdes du camp Gbagbo 129 .
X. Une crise post-électorale gérée par la France 395

Modifiée, la résolution , présentée conjointe-


ment par la France et le Nigeria, est finalement votée
à l’unanimité le  mars . Le texte « rappelle
[…] qu’il a autorisé l’Onuci […] à utiliser tous les
moyens nécessaires pour s’acquitter de la tâche qui
lui incombe de protéger les civils menacés d’actes de
violence physique imminente » et ajoute à l’ancienne
version : « y compris pour empêcher l’utilisation
d’armes lourdes contre la population civile ». La
presse s’abstient alors de relever ce qui crève les
yeux : si la France veut priver le camp Gbagbo de son
armement, c’est pour permettre la victoire des FRCI
qui sont aux portes de la capitale.

Les crimes invisibles du camp Ouattara

En matière de protection des civils, les violences com-


mises par le camp Ouattara ne suscitent pas quant à
elles les mêmes réactions de la diplomatie française
et ne font pas l’objet du même traitement médiatique.
Comme en , cela s’explique en partie par le fait
qu’elles seront documentées plus tardivement, mais
à nouveau également par la poursuite d’un parti-pris
prolongé.
Le  février , un premier rapport de mission
d’Amnesty dénonce des « atrocités » commises par
les deux camps. Dix jours plus tard, son auteur inter-
viewé par Libération déplore un traitement inégal des
violences commises : « On se focalise sur la nature
emblématique du “monstre” Gbagbo, et certains de
nos interlocuteurs trouvent facilement des excuses
396 Un pompier pyromane

à Alassane Ouattara 130 . » Le  mars, l’AFP signale


la parution d’un rapport de Human Rights Watch
consacré aux crimes du camp Gbagbo, mais qui
s’alarme aussi du fait que « les tueries de civils par les
forces pro-Ouattara […] risquent également de deve-
nir des crimes contre l’humanité si elles se répandent
ou deviennent systématiques 131 ». En réalité elles le
sont déjà à cette date, mais les lecteurs de la presse
française ne le découvriront qu’avec les événements
survenus à Duékoué à partir du  mars. En janvier
déjà, cette localité avait connu des violences com-
mises par les forces pro-Gbagbo. Trente-sept Dioulas
avaient trouvé la mort et deux cent trente maisons
avaient été brûlées. La ville avait ensuite accueilli
de très nombreux réfugiés, notamment d’ethnie Wé,
supposée favorable à Gbagbo, fuyant l’avancée des
troupes de Soro. Lorsque ces dernières prennent la
ville, elles vont s’y livrer à un véritable carnage. Ce
sont les membres de la Croix-Rouge qui vont les
premiers dénoncer le meurtre de plus de huit cents
personnes sur des bases ethniques 132 . Les rapports
des ONG publiés dans les semaines et les mois
qui suivent documenteront le fait que les mêmes
méthodes – meurtres, mutilations, immolations, viols
et villages réduits en cendre – avaient déjà été
utilisées systématiquement dans d’autres localités et
continuent à l’être par la suite 133 .
À la différence des crimes du camp Gbagbo,
prompts à être dénoncés par la presse française, ceux-
ci sont traités avec une grande prudence. Le Figaro
n’y consacre d’abord que quelques lignes 134 . La Croix
X. Une crise post-électorale gérée par la France 397

estime que « les détails […] demeurent flous 135 ».


Jean-Philippe Rémy du Monde, dans un bref article,
s’y montre sobre et sans son lyrisme habituel 136 .
Deux jours avant, il expliquait en effet que les FRCI
laissaient « dans les villes conquises des poignées de
responsables qui tentent de mettre en place des admi-
nistrations et des réseaux de sympathisants armés qui
essayent de maintenir l’ordre 137 ».
Ouattara et Soro démentent puis minimisent, ne
reconnaissant que la mort de cent cinquante-deux
« miliciens ». L’Onuci contribue également à entre-
tenir le flou en n’évoquant d’abord que trois cent
trente personnes tuées et en incriminant surtout les
« dozos », chasseurs traditionnels burkinabés et sup-
plétifs des rebelles. C’est que l’affaire est doublement
embarrassante : le massacre est commis au moment
même où se discute à l’ONU la résolution visant
à mieux « protéger les civils ». D’autre part, deux
cents soldats marocains d’un bataillon de l’Onuci
sont stationnés à moins d’un kilomètre du lieu des
massacres mais refusent d’intervenir par peur des
FRCI. Ils se contenteront de porter secours aux sur-
vivants. L’affaire est potentiellement gênante aussi
pour la France : comme on l’a dit, des suspicions
fortes existent que ses militaires aient encadré et
peut-être même prêté main-forte aux FRCI pour la
conquête de Duékoué et d’autres localités. Elle se
trouverait ainsi en situation de complicité de crimes
contre l’humanité. « Si les exactions commises par ses
forces dans l’Ouest du pays sont confirmées, il aurait
398 Un pompier pyromane

été mal venu que Paris apparaisse trop engagé auprès


de ses forces », commente pudiquement Le Figaro 138 …
Lorsque la presse française commence à prendre
conscience de l’ampleur des crimes commis par les
troupes de Ouattara, et à s’interroger sur la respon-
sabilité juridique de ce dernier, l’offensive militaire
française est déjà lancée.

Les militaires français entrent en action

Une fois la résolution  de l’ONU votée, les


choses s’accélèrent. Le  mars, les militaires fran-
çais se déploient et prennent le contrôle du quar-
tier commercial de Treichville et d’une partie de
la zone IV d’Abidjan, officiellement pour protéger
les ressortissants européens des pillages. Les forces
de l’ONU prennent quant à elles le contrôle de
l’aéroport. Le même jour, le chef d’état-major de
l’armée ivoirienne, Philippe Mangou, se réfugie à
l’ambassade d’Afrique du Sud. L’Angola rappelle
ses soldats qui soutenaient jusque-là les forces de
Gbagbo 139 . Des centaines de milliers d’habitants ont
déjà fui la capitale économique et l’exode se poursuit.
Les combats entre les FDS et les FRCI éclatent dans
Abidjan. Gbagbo vit « ses derniers jours de chef
d’État », proclame Alain Juppé 140 . La presse française
n’est pas en reste. Plusieurs journaux annoncent la
chute imminente de Gbagbo, privé de ses derniers
soutiens, voire le déclarent même déjà en fuite. Dans
Le Monde, Châtelot croit par exemple savoir « selon
de bonnes sources françaises » que les forces de
X. Une crise post-électorale gérée par la France 399

Ouattara auraient déjà investi la résidence présiden-


tielle et que Gbagbo se serait évanoui dans la nature.
Selon Jean-Philippe Rémy, « la dernière phase d’une
offensive foudroyante […] s’est conclue par la prise
presque complète d’Abidjan, vendredi er avril, au
matin » et, toujours « selon une bonne source “ %
des officiers” » auraient déjà rallié Ouattara 141 .
Pourtant, tout ne se déroule pas exactement
comme l’aurait souhaité la France et comme l’an-
nonce un peu précipitamment la presse française.
Les troupes de Ouattara vont en effet subir revers
sur revers. Devant leur incapacité à prendre l’as-
cendant militaire, la France décide alors de passer
à l’action et commence par organiser le regrou-
pement de ses expatriés restés en Côte d’Ivoire
(en décembre Alain Juppé, considérant encore, sans
doute inconsciemment, la Côte d’Ivoire comme une
colonie française, leur avait déjà demandé de rentrer
en « métropole » 142 …). Le  avril, hors de tout mandat
international, la force Licorne reprend le contrôle
de l’aéroport à l’ONU, sous couvert de permettre
l’évacuation de ses ressortissants, mais surtout pour
organiser la projection de ses troupes. Des renforts
sont expédiés du Gabon et du Tchad, faisant grim-
per les effectifs français à  hommes. Le Canard
enchaîné signale notamment l’arrivée « des Rambo
de la direction des opérations (ex-service Action) de
la DGSE et des forces spéciales 143 ». La pression est
également mise sur l’Onuci : « Il faut que M. Choi se
bouge. Car les blindés et les mortiers sont du côté de
400 Un pompier pyromane

Laurent Gbagbo à Abidjan », déclare par exemple le


ministre de la Défense, Gérard Longuet 144 .
Considérant, à juste titre, la résolution  comme
insuffisante pour justifier le déclenchement d’une
offensive militaire, les autorités françaises cherchent
à obtenir une couverture juridique plus importante :
elles veulent une demande explicite de l’ONU et une
action de l’Onuci qui lui permette de prétendre n’agir
qu’en soutien. Le  avril, Sarkozy reçoit de Ban Ki-
moon un courrier, en réalité rédigé par les propres
services de l’Élysée selon Notin 145 , lui enjoignant
de « prendre les mesures nécessaires pour empêcher
l’usage d’armes lourdes contre la population civile ».
Les hélicoptères de l’Onuci, qui ne disposent pas de
dispositif nocturne, font quelques frappes pour la
forme en fin d’après-midi avant de céder la place
aux forces françaises. « Nous avons tout fait pour
éviter que les soldats français ouvrent le feu en Côte
d’Ivoire », prétendra quelques jours plus tard Alain
Juppé devant les députés, mais « il a fallu quarante-
huit heures pour que l’Onuci se rende compte qu’elle
n’était pas capable d’assurer cette mission et c’est
quand elle a appelé à l’aide la France que nous
sommes intervenus » 146 .
Les hélicoptères français vont bombarder la ville
pendant sept heures. Ces actions « visent à neutrali-
ser des armes lourdes positionnées dans des casernes
et des détachements de véhicules blindés équipés de
canons et de lance-roquettes 147 » indique le porte-
parole de Licorne. Pourtant, d’autres armes ne ris-
quant pas de viser des civils, comme des moyens anti-
X. Une crise post-électorale gérée par la France 401

aériens, sont aussi détruites. La notion « d’armes »


est elle-même très extensive, puisque les antennes
de la RTI sont visées. « Nous avons considéré que le
régime se servait des médias comme d’une arme »,
expliquera Jean-David Levitte 148 . Ont également été
frappés « des objectifs aussi stratégiques que le CHU
et un supermarché du quartier de Cocody », rapporte
encore Le Canard enchaîné 149 . Le nombre de victimes
civiles est inconnu.
Les bombardements français ne manquent pas de
déclencher des réactions, d’autant qu’après la Libye,
c’est la deuxième fois que la France s’abrite derrière
une résolution de l’ONU sur la protection des civils
pour mener une guerre. Le secrétaire général de
l’ONU se croit quitte en expliquant que « l’Onuci
n’est pas partie prenante dans ce conflit 150 ». « Je ne
me rappelle pas avoir donné un mandat à quiconque
pour un bombardement aérien sur la Côte d’Ivoire »,
proteste la ministre sud-africaine des Affaires étran-
gères 151 . La Russie demande « au Conseil de sécurité
d’évaluer la légitimité de ce recours à la force 152 ».
La valeur juridique du courrier de Ban Ki-moon fait
en effet débat, une décision du secrétaire général ne
pouvant se substituer à une résolution du Conseil de
sécurité. Y compris parmi les fonctionnaires de l’or-
ganisation internationale, « cette décision suscite un
certain malaise », rapporte Le Monde diplomatique 153 .
« En réalité, Paris se préparait depuis quelque
temps déjà à un scénario d’intervention. En témoi-
gnaient les efforts diplomatiques menés à l’ONU. La
France a dans cette crise procédé méthodiquement
402 Un pompier pyromane

pour s’assurer la plus grande “couverture” possible en


termes de légitimité internationale », commente très
justement Le Monde 154 . Le seul souci est qu’il faudra
attendre la chute de Gbagbo pour découvrir cette
analyse… Sur le moment, c’est « la surprise géné-
rale » qui prévaut, comme le rapporte un africaniste
lui-même assez peu clairvoyant sur la question 155 .
Ayant, pendant plusieurs semaines, pris pour argent
comptant les nombreuses déclarations rassurantes
des autorités françaises, les journalistes et les experts
en perdent leur latin. Et comme souvent en la matière,
la décision française apparaît comme indépendante
de sa volonté : « Malgré ses réticences », la France est
« aspirée par le conflit intérieur ivoirien » titre l’AFP.
Elle est « de nouveau prise dans l’engrenage ivoirien »
explique Le Figaro 156 . Il faut en revanche lire la presse
étrangère pour saisir que « les bombardements ont
porté la peur à son paroxysme » dans une capitale
déjà meurtrie par les effets de l’embargo, et que
« la terreur des habitants […] est renforcée par les
nouvelles éparses » qui leur parviennent au sujet des
massacres commis par les troupes de Ouattara 157 .
À l’exception de L’Humanité qui dénonce la pré-
méditation de l’opération militaire, « le droit d’in-
gérence qui tient lieu de politique étrangère », la
« passivité face aux massacres dont sont accusées
les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) » –
autant d’éléments qui démontrent qu’« il s’agit bien
d’appuyer l’offensive militaire 158 » de ces dernières –,
c’est l’embarras qui domine dans le reste de la presse.
On est forcé de constater que le camouflage derrière
X. Une crise post-électorale gérée par la France 403

« de vagues résolutions de l’ONU » est plutôt grossier,


et que le deux poids-deux mesures en matière de
protection des civils est difficilement justifiable, mais
« les motifs humanitaires » de l’intervention française
« sont réels », résume Libération 159 …
Le journal Les Échos croit même découvrir une
autre cause à l’engagement français, qui serait « la
conséquence directe de plusieurs enlèvements à
Abidjan 160 ». Une heure avant le déclenchement des
opérations, deux expatriés sont en effet enlevés à
l’hôtel Novotel, le directeur de l’établissement et
le président du conseil d’administration du groupe
agro-industriel Sifca. Selon le procès qui s’est tenu
en , les responsables sont des officiers pro-
Gbagbo qui auraient emmené les Français au palais
présidentiel, où ils les auraient torturés puis tués.
Selon les avocats des familles des disparus, le procès
n’a toutefois pas permis « de percer les mystères de
cette affaire : le mobile du rapt des victimes et de leurs
meurtres, mais aussi le sort réservé à leurs corps 161 ».
Le meurtre d’un autre ressortissant français, Philippe
Rémond, avait lui en revanche été quasiment passé
sous silence quelques jours auparavant, sans doute
parce qu’il était engagé en faveur de Gbagbo et qu’il
a été tué par les forces pro-Ouattara.

La France s’acharne

À l’issue des bombardements français, les autori-


tés françaises annoncent des négociations : « Nous
sommes aujourd’hui je l’espère à deux doigts de
404 Un pompier pyromane

convaincre M. Gbagbo de quitter le pouvoir », déclare


Alain Juppé à l’Assemblée nationale 162 . En réalité,
ce n’est que le ministre des Affaires étrangères
du gouvernement Gbagbo qui tente une négocia-
tion. Quelques journaux pensent à nouveau pouvoir
annoncer la fin du conflit : « Gbagbo a rendu les
armes », titre Le Figaro 163 , et Les Échos annonce
également sa « reddition 164 ». En réalité, il n’en est
rien et Gbagbo, retranché dans le sous-sol de sa
résidence présidentielle, refuse toujours de signer
un document reconnaissant la victoire de Ouattara,
comme l’exigent la France et l’ONU. Tandis que
la chaîne de télévision de Ouattara diffuse le film
La Chute, qui évoque les derniers jours d’Adolf Hitler
dans son bunker, la presse française multiplie alors
les titres du type « Terré dans son bunker, Gbagbo
refuse de se rendre 165 », mais doit bien constater que
« contrairement à certaines affirmations, les partisans
du président sortant sont loin d’avoir décampé 166 ».
La France effectue discrètement de nouveaux tirs
sur des objectifs ciblés, par exemple au moment de
l’évacuation par l’armée française de l’ambassadeur
du Japon, où, selon une source militaire occidentale
citée par l’AFP, elle a, pendant plus d’une heure et
demi, « profité de l’occasion pour traiter un maxi-
mum d’objectifs de façon à réduire le potentiel de
résistance de la résidence 167 » de Gbagbo. Mais même
après que les Français leur ont préparé le terrain, les
FRCI ne parviennent toujours pas à l’emporter sur les
forces loyales à Gbagbo.
X. Une crise post-électorale gérée par la France 405

« De sources concordantes », Sarkozy aurait alors


conseillé à Ouattara de sortir de son silence et
de « changer de tactique » 168 : « arrêter l’assaut
contre son rival pour se consacrer à rétablir la
sécurité 169 ». Le  avril, dans un discours télévisé,
Ouattara annonce donc la mise en place d’un blocus
autour de la résidence de son rival. Il demande
aussi à ses troupes de ne pas se livrer à des exac-
tions et de rétablir la sécurité. Mais dans les jours
qui suivent, « par précipitation, par inexpérience,
les FRCI perdent le soir les positions gagnées le
matin 170 », explique Le Figaro qui déplore que les
FDS parviennent à organiser la contre-offensive et à
gagner du terrain.
C’est alors qu’un nouvel événement donne matière
à la France à justifier une autre offensive. Le Golf
Hôtel, quartier général du camp Ouattara, qui avait
été jusqu’à présent épargné, essuie quelques tirs de
mortier depuis l’autre bord de la lagune. À nouveau,
cet incident a nourri des lectures contradictoires
et des accusations de manipulations 171 . Le porte-
parole du gouvernement Gbagbo dénonce un « coup
inventé » car Licorne « prépare sûrement une autre
attaque » 172 . Selon Notin, cet acte « hors de toute
raison » fournit en tout cas « à la communauté
internationale le prétexte idéal pour le faire taire
définitivement » 173 . De fait, les bombardements de
Licorne reprennent alors pour détruire les dernières
défenses de Gbagbo, au point que la résidence prési-
dentielle finit par prendre feu. À nouveau, on ignore
le bilan des « dommages collatéraux ». Le cinéaste
406 Un pompier pyromane

ivoirien, Sidiki Bakaba, présent sur les lieux et depuis


réfugié en France, a par exemple été pris pour cible et
blessé par un hélicoptère français alors qu’il n’était
armé que de sa caméra. Il a porté plainte en France
et tenté d’obtenir le témoignage du général Palasset
pour lui faire « expliciter le contexte dans lequel
les forces militaires françaises agissant sous son
commandement 174 » avaient été amenées à lui tirer
dessus. En vain évidemment.
« Le  avril […] l’ordre est donné […] de pla-
nifier un déploiement offensif […] et d’interdire
tout renforcement des forces pro-Gbagbo. Notre mis-
sion visait enfin à neutraliser les dernières armes »,
rapporte dans une publication militaire le colo-
nel Hintzy, commandant de la force Licorne. Mais
« malgré l’appui des forces de l’ONU en Côte
d’Ivoire (Onuci) et du détachement de l’Aviation
légère de l’armée de Terre (DETALAT), l’attaque
des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI)
échoue dans la nuit du  au  avril. Aucun objec-
tif n’est atteint et les forces d’Alassane Ouattara
se montrent incapables d’atteindre la résidence de
Laurent Gbagbo ». « Ils étaient terrifiés après les
pertes qu’ils avaient subies », raconte le lieutenant-
colonel Régis 175 . « C’en est fini de l’effet d’aspiration
imaginé par Licorne » pour que les rebelles puissent
s’engouffrer dans la brèche ouverte par les forces
françaises, commente Notin 176 .
Selon l’ambassadeur de France, « après une nuit de
bombardements, Gbagbo allait surgir sur les écrans
télé pour dénoncer un coup d’État de la France,
X. Une crise post-électorale gérée par la France 407

il fallait agir vite 177 ». Décidé à porter l’estocade,


l’Élysée ordonne alors une intervention terrestre :
la France prend cette fois la décision d’encadrer les
FRCI jusqu’à la résidence présidentielle. Comme l’a
raconté ultérieurement le ministre de la Défense à
l’occasion d’un colloque à l’École militaire de Paris,
les militaires français ont alors lancé « une charge de
blindés légers […] destinée à ouvrir la route du palais
aux Ivoiriens [des FRCI], assortie d’un déploiement
arrière d’infanterie de marine, conçu […] comme un
“clapet antiretour”, pour dissuader des soldats ivoi-
riens un peu hésitants de tourner les talons 178 ». C’est
que certains chefs rebelles se montraient très réti-
cents à retourner au contact du camp Gbagbo, même
accompagnés des militaires français. Ces derniers ont
néanmoins des arguments convaincants : « L’impact
psychologique du coup de canon a encore fait ses
preuves le  avril, témoigne le colonel Hintzy. Nous
avons tiré  obus d’ERC  à des distances de  à
 mètres lors de combats en zone urbaine. L’effet
destructeur et sonore d’un tir dissuade l’ennemi
et relance les unités amies 179 . » Officiellement, la
mission des chars français consistait uniquement à
protéger la résidence de France. « En réalité, explique
Libération, ils dressent un cordon étanche dans le
secteur de la résidence de Gbagbo. Une fois en place,
les officiers de liaison français n’ont plus qu’à donner
le feu vert aux hommes de Ouattara 180 . » Et pour finir
de leur mâcher le travail, « plusieurs obus sont tirés
contre la porte et les murs de la résidence de Gbagbo
et les forces pro-Ouattara se regroupent, dépassent
408 Un pompier pyromane

nos unités et s’emparent de l’objectif », se félicite le


colonel Hintzy 181 .
La suite est connue : les images filmées de l’arres-
tation de Gbagbo et de sa femme ont fait le tour du
monde. Selon Notin, les services secrets français se
seraient alors chargés de fouiller le palais présidentiel
et « de faire le tri dans les affaires personnelles de
Gbagbo […] afin d’ôter toutes les preuves de ses
relations avec certaines notabilités françaises, qui ne
sont pas forcément synonymes de collusion, voire de
corruption, mais qui, mal interprétées, pourraient le
devenir 182 ». On n’est jamais trop prudent…

Une affaire « in fine entre ivoiriens »

Si la chute de Gbagbo a suscité un soulagement quasi


général dans la presse française, le rôle joué par les
militaires de la force Licorne en violation évidente des
résolutions de l’ONU et des promesses antérieures
de non-ingérence suscite néanmoins un léger malaise
que les autorités politiques et militaires s’efforcent
depuis de dissiper. Mais on reste confondu devant
le ridicule des arguments utilisés. Petit florilège :
« Aucune coordination » n’a eu lieu avec les FRCI
avant l’offensive finale, assure le colonel Hintzy 183 .
Un « minimum de coordination » a été nécessaire
avec les forces de M. Ouattara, qui « n’ont pas d’armes
lourdes, tempère l’amiral Guillaud. Que cela finisse
par aider le président légitime, c’est sûr, […] mais
il faut rendre hommage aux troupes françaises, car
ne pas tirer à tort et à travers, ce n’est pas donné
X. Une crise post-électorale gérée par la France 409

à tout le monde » 184 . Comprenne qui pourra… Plus


grotesque encore, Notin, rapportant de nouvelles
dénégations des deux précédents, tente de convaincre
qu’il s’agissait en réalité d’une unique mission visant
« à sécuriser le quartier » dont les FRCI n’auraient
profité que « subsidiairement » pour « mettre à bas le
régime » 185 . Quant aux tirs d’obus sur le mur d’en-
ceinte, la légitime défense peut être invoquée dans la
mesure où des tirs sont venus de l’intérieur 186 …
Les hommes de Soro n’ont pourtant pas manqué
de remercier « beaucoup la France pour tout ce qui
s’est passé. Parce que sans les conseils de la France, on
n’aurait pas pu l’avoir. Les Français nous ont donné
beaucoup de conseils ! » 187 .
La preuve ultime de l’impartialité française vaut
également son pesant de cacahuètes : « Pas un seul
soldat français n’a mis les pieds dans la résidence »,
ont répété en boucle les autorités françaises 188 . Les
militaires de Licorne auraient reçu l’interdiction de
pénétrer dans l’enceinte présidentielle : « Sinon, pro-
nostique l’amiral Guillaud, on affirmera que c’est
nous qui avons mis en place Ouattara 189 . » Qui
oserait ? La conclusion s’impose d’elle-même selon
le journaliste défense de Marianne : « Comme le dit
justement le ministre de la Défense Gérard Longuet,
“c’est une opération in fine entre Ivoiriens” 190 . »
Celui-ci a d’ailleurs promis qu’il y aurait « des images
de toute l’opération […] et on saura qu’aucun soldat
français […] n’est rentré dans la résidence prési-
dentielle 191 ». À l’exception de ceux qui tenaient les
caméras sans doute…
410 Un pompier pyromane

La journaliste Leslie Varenne affirme quant à elle


que ce sont des militaires du GIGN qui auraient péné-
tré à l’intérieur de la résidence bien avant l’arrivée
des FRCI, en remettant en service l’ancien tunnel la
reliant à l’ambassade de France. Selon elle, la France
craignait que Gbagbo ne soit lynché par les hommes
de Ouattara. Le risque était en effet réel. Le jour
même, de nombreux proches de l’ancien président
ont été battus, torturés ou exécutés. Son fils, Michel
Gbagbo, qui a la nationalité française, a échappé de
peu au même sort. Le ministre de la Défense, Désiré
Tagro, est mort des suites de ses blessures après avoir
pris une balle dans la mâchoire. Certains ont été
sauvés et soignés par les militaires français 192 .
Quoi qu’il en soit, la présence ou non des militaires
français lors de l’arrestation de Gbagbo ne change
rien à la nature de leur opération.

La fin du conflit

L’arrestation de Gbagbo ne s’est pas traduite par un


retour au calme et à la sécurité pour les Ivoiriens.
Certains de ses partisans ont continué le combat. Les
mercenaires libériens qui le soutenaient ont fini par
prendre la fuite, laissant dans leur sillage de nouveaux
massacres. Les militaires de Soro et Ouattara ont mis
Abidjan en coupe réglée, se partageant les quartiers et
les secteurs les plus lucratifs, appliquant les méthodes
qui leur avaient si bien réussi pendant près de dix ans
au Nord du pays 193 . Les exécutions extrajudiciaires et
les opérations punitives se sont poursuivies. Les tirs
X. Une crise post-électorale gérée par la France 411

à l’arme lourde, en théorie interdits par la résolution


 dont la France s’est prévalue pour bombarder
la ville, ont même été utilisés par les forces de
Ouattara dans le quartier de Yopougon pour réduire
la résistance des milices pro-Gbagbo qui continuaient
le combat 194 . Mais ni l’ONU ni la France n’ont alors
rien trouvé à y redire.
Après avoir cherché à négocier avec Ouattara et
l’ONU, IB et certains des membres du « commando
invisible », devenus inutiles au camp Ouattara, ont
été éliminés par leurs anciens compagnons de rébel-
lion 195 . Accessoirement, c’est un témoin de premier
plan sur les commanditaires et les dessous du putsch
de  que l’on faisait disparaître…
Après un bref passage par le Golf Hôtel, Gbagbo est
emmené au nord du pays à Korhogo et remis par les
Casques bleus à Kouakou Fofié, le chef rebelle pour-
tant toujours sous le coup des sanctions de l’ONU.
Détenu dans des conditions très difficiles, Gbagbo ne
sera inculpé qu’en août , pour « crimes écono-
miques ». En novembre, à la demande de la France,
il est secrètement exfiltré à La Haye pour y être jugé
par la Cour pénale internationale I .

Satisfaction générale

Les autorités françaises se sont évidemment félicitées


de la réussite de leur opération : le Premier ministre,
François Fillon, a estimé qu’il s’agissait d’un mes-

I. Sur le procès de Laurent Gbagbo, lire infra, p. 418.


412 Un pompier pyromane

sage « extrêmement fort à tous les dictateurs 196 ».


Étrangement, Ali Bongo (« élu » au premier tour
en septembre ), Blaise Compaoré (« réélu » au
premier tour en novembre  avec  % des voix), et
quelques autres « élus » perpétuels comme Paul Biya,
Sassou Nguesso ou Idriss Déby, ne se sont pas sentis
visés…
Sans aucune condition exigée du vainqueur, par
exemple en matière de respect des droits humains, la
Banque mondiale ( millions de dollars), la France
( millions d’euros), l’Union européenne ( mil-
lions d’euros) annonçaient la reprise de leur aide
dès le lendemain de la chute de Gbagbo. « Alassane
Ouattara aura le souci du bien commun en Côte
d’Ivoire », pronostiquait son ancien collègue du FMI,
Michel Camdessus 197 .
La presse française, dans sa très grande majorité,
même en exprimant quelques réserves, ne cachait
pas sa satisfaction. « La jurisprudence Gbagbo, fra-
gile espoir pour la démocratie africaine », titrait
par exemple Le Monde 198 , quand son reporter se
réjouissait, en toute impartialité, de voir enfin Ouat-
tara aux commandes : « Il a déjà fait la preuve
de la solidité de ses projets 199 . » Certes, la France
prouvait que l’ère de l’ingérence politique et mili-
taire en Afrique était loin d’être terminée, mais
qu’importe, puisque « dans le cas spécifique de la
Côte d’Ivoire, aujourd’hui, l’ingérence s’inscrit du
bon côté de l’Histoire », estimait l’éditorialiste de
RFI Jean-Baptiste Placca. Son collègue de l’Express,
Christophe Barbier, trouvait même d’autres raisons
X. Une crise post-électorale gérée par la France 413

de se réjouir : la France n’allait-elle pas pouvoir


réclamer le retour sur investissement de l’opération
Licorne, qui avait déjà coûté entre  et  milliards
d’euros ? « Nous ferons payer la facture à ceux pour
qui nous faisons ce travail difficile, douloureux, qu’est
l’action militaire, estimait-il. D’abord nos alliés […]
et puis les pays que nous libérons. La Libye, la Côte
d’Ivoire, ce sont des pays qui ont des ressources. Ces
pays nous rembourseront en avantages, notamment
en matières premières, en énergie par exemple. Ils
pourront aussi nous acheter des matériels militaires.
[…] Nous allons, sans être cyniques, améliorer nos
matériels, améliorer nos méthodes. Avec l’expérience
retirée de ces conflits, ça nous permettra d’être encore
plus compétitifs sur ce marché […] qu’est la vente
des armes 200 . » Tout allait donc pour le mieux dans le
meilleur des mondes.
Situation comparable du côté des politiques :
« Hier, à l’Assemblée nationale, peu de voix discor-
dantes », notait L’Humanité au lendemain de l’inter-
vention française 201 . En juillet , une demande
de commission d’enquête a toutefois été déposée
par des députés communistes : « Il est important
de savoir pourquoi et comment la force Licorne
est intervenue, son rôle dans l’avancée des “forces
républicaines” vers Abidjan, pourquoi elle n’a pas
protégé les populations civiles dans le Nord de la
Côte d’Ivoire et si des éléments des troupes françaises
étaient à proximité de Duékoué. […] Par ailleurs, il est
impératif de connaître le nombre de victimes impu-
tables aux troupes françaises lors des bombardements
414 Un pompier pyromane

visant à protéger les civils ivoiriens 202 », expliquait


l’exposé des motifs. Est-il nécessaire de préciser que
cette demande a fini dans la corbeille à papier de
l’Assemblée ?
Laissons la conclusion à Nicolas Sarkozy, se félici-
tant en off de sa politique étrangère, par comparaison
à celle de son successeur : « Quand je vois le soin
que j’ai mis à intervenir en Côte d’Ivoire… On a sorti
Laurent Gbagbo, on a installé Alassane Ouattara, sans
aucune polémique, sans rien 203 . »
XI. Retour à l’ordre
françafricain

2011-2017

La France et la CPI

Comme on l’a vu, la menace de déférer Gbagbo


devant la Cour pénale internationale a été utilisée
comme moyen de pression diplomatique tout au
long de la crise ivoirienne. Les menacent reprennent
après la répression de la marche pro-Ouattara du
 décembre . Le  mars, la procureure adjointe
de la CPI, Fatou Bensouda, se déclare prête à « agir
vite » 1 . Les avocats français de Ouattara, Jean-Paul
Benoit et Jean-Pierre Mignard, déposent alors à la
CPI un « Mémorandum sur la situation humanitaire
et des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire » accusant
Gbagbo et ses forces de sécurité de « crimes contre
l’humanité » 2 . La résolution  de l’ONU, derrière
laquelle la France s’est abritée pour bombarder les
forces de Gbagbo, mentionnait aussi le recours à la
justice internationale. Le  avril, le procureur de la
CPI, Luis Moreno Ocampo, affirme sa volonté d’ou-
vrir une enquête et le ministre français de la Défense,
Gérard Longuet, déclare tenir « une documentation
416 Un pompier pyromane

à la disposition de la CPI » pour les faits dont les


militaires français ont été témoins dans leur zone de
déploiement 3 .
Mais en réalité, une fois Laurent Gbagbo arrêté
le  avril, son transfert à la CPI ne va pas de
soi, pour des raisons à la fois d’ordre politique et
juridique. Concernant les premières, en dépit des
pressions françaises et américaines qui s’exercent
immédiatement 4 , Alassane Ouattara paraît plus réti-
cent concernant le sort à réserver à son adversaire
vaincu, hésitant sur la solution la plus à même
de neutraliser les partisans de ce dernier avant les
élections législatives de décembre  : exil forcé,
procès en Côte d’Ivoire ou à la CPI. La Cour inter-
nationale n’ayant instruit que des affaires impliquant
des personnalités africaines, il s’expose une nouvelle
fois à l’accusation d’être un président à la solde des
Occidentaux. D’autre part, laisser le champ libre à la
CPI, c’est risquer d’exposer ceux qui l’ont porté au
pouvoir à un éventuel procès. Selon des documents
obtenus par Mediapart, lors d’une rencontre avec
Bensouda, Alassane Ouattara exprime en effet « des
inquiétudes quant à la situation de son Premier
ministre Soro et au fait que Soro était très soucieux 5 »
à ce sujet.
Par ailleurs, le déclenchement d’une procédure
se heurte également à des considérations d’ordre
juridique : la Côte d’Ivoire n’a en effet pas rati-
fié le traité de Rome portant création de la Cour
internationale. En , le gouvernement avait sim-
plement reconnu par déclaration la compétence de
XI. Retour à l’ordre françafricain 417

la CPI. Bien que confirmée le  décembre  par


Alassane Ouattara, cette reconnaissance paraît néan-
moins insuffisante pour légitimer une demande au
nom de la Côte d’Ivoire. Une procédure peut toutefois
être déclenchée par un pays voisin, le Conseil de
sécurité de l’ONU ou le procureur lui-même sous
certaines conditions.
En , le site Mediapart a publié, dans le cadre
d’une série d’enquêtes sur « Les Secrets de la Cour »
des documents confidentiels analysés par l’European
Investigative Collaborations (EIC) 6 . Ceux-ci attestent
de la collusion précoce entre le procureur de la CPI,
la diplomatie française et le camp Ouattara pour
résoudre ces questions et parvenir à leurs fins. Le
mail d’une diplomate française, Béatrice Le Fraper,
qui fut la directrice de cabinet d’Ocampo de  à
juin , révèle que ce dernier s’est déjà entretenu
avec Ouattara début décembre , avant même
que la crise post-électorale n’ait commencé à faire
des victimes. Le jour de l’arrestation de Gbagbo,
 avril , le responsable de la direction Afrique du
Quay d’Orsay, Stéphane Gompertz, relaie à plusieurs
officiels français une demande d’Ocampo qui n’a
alors aucune base légale : « Le procureur souhaite que
Ouattara ne relâche pas Gb [Gbagbo] » en attendant
« qu’un État de la région renvoie l’affaire à la CPI
au plus vite ». Comme on l’a vu, Gbagbo restera
détenu plusieurs mois au nord de la Côte d’Ivoire
sans aucun motif officiel. Mediapart publie également
le compte rendu d’une rencontre entre Alain Juppé,
ministre des Affaires étrangères, et Ban Ki-moon, qui
418 Un pompier pyromane

« ont convenu que le transfert à La Haye offrait les


meilleures garanties de sécurité ». En juin, Ocampo
finit par solliciter l’autorisation de se saisir lui-même
du cas de la Côte d’Ivoire, qui lui est accordée par
les juges de la CPI en octobre de la même année.
« Avant même cette décision, le bureau du procureur,
les autorités ivoiriennes et les Français, ainsi que
l’ONU, ont commencé à préparer le transèrement
de Gbagbo vers La Haye. Plusieurs réunions ont lieu
à Abidjan, Paris et La Haye », rapporte Mediapart.
« Le  novembre, tout s’accélère. Ocampo rencontre
Ouattara à Paris, puis le diplomate Stéphane Gom-
pertz […]. Trois jours plus tard, Gbagbo est transféré
vers les Pays-Bas 7 . »

Un procès incertain

Si Gbagbo a finalement été déféré devant la CPI, avant


d’être rejoint par le leader des « jeunes patriotes »,
Charles Blé Goudé, il est à ce jour loin d’être certain
que le procès débouche sur une condamnation de
l’ancien président, tant la ligne défendue par l’accu-
sation a été contrariée et a nourri les polémiques.
La décision de limiter l’instruction à la période qui
suit les élections de , alors que la crise ivoirienne
a été marquée par de nombreuses atteintes aux
droits de l’homme commises par chaque camp depuis
, a suscité de nombreuses critiques, y compris
de certains des juges, au point qu’une demande de
supplément d’information pour la période antérieure
à  a finalement été demandée. Mais celle-ci n’a
XI. Retour à l’ordre françafricain 419

apparemment pas modifié la nature du travail mené,


qui consiste uniquement à juger les accusés pour la
mise en œuvre d’un « plan commun » visant à conser-
ver le pouvoir en  grâce à des « lignes parallèles
de contrôle et de commandement 8 ». Gbabgo est
accusé dans ce cadre d’être « co-auteur indirect »
de quatre charges de crimes contre l’humanité ayant
causé la mort d’« au moins  personnes » lors de
quatre événements emblématiques : la répression de
la marche pro-Ouattara du  décembre , les tirs
sur la marche des femmes du  mars , l’attaque
au mortier sur le marché d’Abobo le  mars et une
série de meurtres ayant suivi l’arrestation de Gbagbo
dans la commune de Yopougon, à Abidjan.
Mais, à l’issue de la période dite de « confirmation
des charges », Fatou Bensouda devenue entre-temps
procureure générale, a essuyé un premier camouflet :
deux des trois juges de la chambre préliminaire ont
en effet estimé que son enquête était insuffisante
pour procéder à une inculpation et lui ont laissé une
année supplémentaire pour revoir sa copie. En ,
les charges ont été confirmées, notamment grâce aux
documents saisis par la France dans la résidence de
Gbagbo 9 , mais l’une des magistrates est restée sur
sa position initiale. Le procès a été ouvert en janvier
.
Un ouvrage entier serait nécessaire pour en faire
le compte rendu 10 . On se contentera d’en rappe-
ler quelques traits marquants : les témoignages de
l’accusation sont apparus assez faibles, quelquefois
même à la décharge des accusés ; les huis clos sont
420 Un pompier pyromane

imposés de plus en plus fréquemment pour raisons


de sécurité, parfois contre les demandes des témoins
eux-mêmes ; la procédure déjà très lente en raison du
nombre important de témoins est parfois suspendue
pour « raisons budgétaires 11 », ce qui fait craindre
que le verdict ne puisse être rendu, au mieux, avant
. Gbagbo aura alors déjà passé  ans en détention
provisoire. À ce jour, ses demandes de libération
conditionnelle ont toutes été rejetées, malgré l’avis
contraire du juge principal de la Cour, l’Italien Cuno
Tarfusser. En septembre , au nom d’un « forum »
d’anciens présidents africains, le Mozambicain Joa-
quim Chissano et le Béninois Nicéphore Soglo ont
demandé le réexamen de l’affaire, sans obtenir de
réponse. Les chefs d’État malien, nigérien, burkinabé
et guinéen, tous membres de l’Internationale socia-
liste, ont également demandé au président Hollande,
qui est par ailleurs un proche des avocats de Ouattara,
d’intervenir avant la fin de son mandat. La démarche
est également restée vaine.

CPI : Consécration pénale de l’impunité ?

Si l’on ne peut à ce stade préjuger de l’issue du procès,


force est en revanche de constater que la CPI applique
une conception très restrictive de la lutte contre
l’impunité, qui alimente les accusations de « justice
des vainqueurs ». À plusieurs reprises depuis ,
Ocampo, puis Bensouda qui lui a succédé, ont affirmé
que la CPI serait impartiale et qu’il était nécessaire
que « les auteurs de crimes dans les deux camps
XI. Retour à l’ordre françafricain 421

rendent des comptes 12 ». Y compris, donc, ceux du


camp Ouattara. La matière ne manque pas tant les
comzones ont été prodigues en matière d’exactions,
à commencer par le massacre de Duékoué, le plus
important que la Côte d’Ivoire ait connu et au sujet
duquel Guillaume Soro évoque « quelques violations
de droits de l’homme çà et là 13 ».
Mais Ouattara n’a vraisemblablement accepté de
livrer Gbagbo qu’après avoir obtenu des assurances
concernant ses soutiens. Si l’on en croit les confi-
dences de Luis Moreno Ocampo à des diplomates,
rapportées par la journaliste Stéphanie Maupas dans
son livre Le Joker des puissants, la France aurait joué
un rôle essentiel pour que le camp Ouattara soit
protégé : « Les Français nous ont dit d’accord, mais
on ne fait que Gbagbo. Ils ne voulaient pas enquêter
sur l’autre côté. Et ils ont pris tout en charge, les
salaires et les frais », aurait affirmé Ocampo 14 . L’ac-
tuelle procureure ne pouvant évidemment justifier
l’impunité d’un des deux camps, continue périodi-
quement d’affirmer que l’enquête sur les exactions
du camp Ouattara progresse. Celle-ci serait même
devenue « intensive » depuis  15 et aurait sim-
plement pris « un retard important, en raison des
limites pesant sur les ressources », affirme la CPI,
qui espère « obtenir des fonds supplémentaires pour
intensifier ses investigations » 16 . Celles-ci restent
donc d’autant plus sujettes à caution que la France
fait partie des quatre principaux bailleurs de fonds
de l’organisation… D’autre part, aurait dû être retenu
le principe de « responsabilité indirecte du supérieur
422 Un pompier pyromane

hiérarchique » qui veut qu’un responsable politique


soit considéré comme responsable des exactions com-
mises par les troupes sur lesquelles il a autorité. Il a
valu au Congolais Jean-Pierre Bemba une condam-
nation devant la même juridiction, même si celle-ci
a été annulée en appel. C’est également en vertu de
ce principe qu’est jugé Gbagbo, mais il ne semble
jamais devoir s’appliquer à Ouattara ou à Soro. Ce
dernier a d’ailleurs pu parader sans complexe aux
côtés du procureur Ocampo, de même que son mentor
Blaise Compaoré 17 , qualifié pour sa part d’« acteur
important dans la paix, la justice et le règlement des
conflits » par Fatou Bensouda 18 .
Signalons enfin qu’il paraît encore plus improbable
de voir un jour jugé un dernier acteur essentiel de la
crise en Côte d’Ivoire, à savoir la force Licorne. Le peu
d’empressement des autorités françaises à voir la CPI
juger des acteurs du camp Ouattara peut d’ailleurs
s’expliquer par le soutien militaire que notre armée
leur a apporté pour conquérir le pouvoir, tandis qu’ils
commettaient des crimes de masse. Comme on l’a
déjà signalé, une telle situation constitue vraisembla-
blement une complicité de crimes de guerre ou de
crimes contre l’humanité. La volonté des militaires
français de se tenir à l’écart de la CPI peut sans
doute se lire également dans le fait qu’aucun d’entre
eux ne figure parmi la longue liste des témoins
sollicités. Certains officiers français n’avaient pour-
tant pas hésité à témoigner devant le Tribunal pénal
international pour le Rwanda pour défendre des
officiers rwandais jugés pour génocide 19 . Par ailleurs,
XI. Retour à l’ordre françafricain 423

la demande de la chambre préliminaire d’élargir


l’enquête à l’ensemble des crimes commis depuis 
aurait pu ouvrir la possibilité d’un examen par la
Cour de l’action de la force Licorne en novembre
. À l’occasion de l’audition d’un témoin, le
substitut du procureur, Eric MacDonald, a d’ailleurs
reconnu, au nom de l’accusation, « que les forces
françaises ont effectivement tiré sur les manifes-
tants 20 ». Mais, comme l’a rappelé le juge-président
Tarfusser, « ce procès n’est pas le procès de la France,
de l’Union européenne ou des Nations unies 21 ».
À supposer que la volonté politique ait existé de ne
pas faire l’impasse sur le rôle des militaires français,
ces derniers auraient-ils pu être jugés ? Comme on
l’a déjà signalé, la France n’a adhéré à la CPI qu’à
la condition que ses ressortissants soient protégés de
toute poursuite pendant sept ans après la ratification
du traité de Rome (article ). Mais cette disposition
ne couvre que les crimes de guerre. Or en , la
France était-elle en guerre en Côte d’Ivoire ? Qu’en
est-il si les massacres de novembre  peuvent être
qualifiés de crimes contre l’humanité ?
Il n’est pas totalement exclu qu’à l’avenir le pou-
voir ivoirien choisisse de sacrifier sur l’autel de la CPI
quelques comzones devenus trop gênants. Mais pour
l’heure, la position officielle de Ouattara a été énon-
cée début  à l’occasion d’une visite à l’Élysée :
il a en effet affirmé qu’après Gbagbo il « n’enverrait
plus d’Ivoiriens à la CPI », au motif que la justice
ivoirienne était de nouveau « opérationnelle » 22 .
Officiellement, il s’agissait d’expliquer le refus de
424 Un pompier pyromane

transférer Simone Gbagbo, également réclamée par la


CPI, mais personne n’était dupe. L’épouse de l’ancien
président ivoirien, déjà condamnée en  à vingt
ans de réclusion pour « attentat contre l’autorité
de l’État », a été de nouveau jugée en , cette
fois pour « crimes contre l’humanité ». Au terme
d’une procédure bâclée et boycottée par plusieurs
associations parties civiles, Simone Gbagbo a, à la
surprise générale, été relaxée. Si certains estiment
que le verdict fragilise encore davantage le procès
contre son mari, jugé pour les mêmes charges à la CPI
dans le cadre d’un « plan commun », d’autres font en
revanche remarquer qu’il permet au gouvernement
ivoirien d’affirmer que « la justice démontre ici son
indépendance 23 » et in fine à Ouattara de se sous-
traire aux éventuelles demandes ultérieures de la CPI,
celle-ci n’agissant qu’en complémentarité des justices
nationales défaillantes 24 .
De la même manière, deux anciens comzones,
Chérif Ousmane et Losseni Fofana, ont été inculpés
par la justice ivoirienne en juin . « Tous deux,
haut placés dans l’appareil sécuritaire du régime
actuel, ont peu de chances d’être inquiétés dans l’im-
médiat. Leur inculpation en Côte d’Ivoire permet en
revanche de les soustraire à de probables demandes
de comparution devant la CPI », remarquait Le Monde
diplomatique 25 . À ce jour en effet, ces inculpations
n’ont été suivies d’aucun procès et, parmi les anciens
rebelles, seuls de très rares seconds couteaux ou des
partisans d’IB ont été condamnés. Il faut dire que
non contents de continuer à représenter une menace
XI. Retour à l’ordre françafricain 425

militaire, certains ont pris leurs précautions pour ne


pas être lâchés par le président ivoirien. La Lere du
continent rapporte par exemple qu’Issiaka Ouattara,
dit Wattao, a consigné « sa part de vérité sur la
longue crise politico-militaire ivoirienne dans un
mémo confié à l’un de ses avocats, basé à Dubaï 26 ».
On n’est jamais trop prudent…

Un pouvoir otage des ex-rebelles

Non seulement les comzones ont maintenu leur pou-


voir féodal sur le Nord du pays, mais ils ont aussi
appliqué leurs lucratives méthodes au sud, à com-
mencer par la capitale économique, dont ils se sont
partagé les secteurs et les ressources, rançonnant les
particuliers et les administrations, réquisitionnant les
camps militaires, les brigades de gendarmerie et les
commissariats 27 . Afin qu’ils acceptent de rétrocéder
les missions de sécurité aux forces de police et de gen-
darmerie, Ouattara leur a accordé les postes les plus
importants au sein de l’appareil militaire ainsi que
dans un corps de forces spéciales créé pour l’occasion.
Selon Leslie Varenne, il aura même fallu l’action
dissuasive de la force Licorne pour convaincre les
plus réticents de libérer les commissariats 28 .
Les promotions officielles ne les ont pas empêchés
de poursuivre leurs activités parallèles, prélevant
des « taxes » au Nord et détournant la production
de cacao ou de minerais grâce à leurs milices. La
CIA se serait même inquiétée de voir l’exploitation
illicite des mines de diamants financer le groupe
426 Un pompier pyromane

terroriste Al-Qaeda au Maghreb islamique 29 . En 


et , les rapports du groupe d’experts de l’ONU
déploraient toujours la persistance de leur « pouvoir
économique et militaire 30 ».
Selon des écoutes téléphoniques réalisées au
Burkina, Soro et deux autres anciens chefs de la
rébellion, Soumaïla Bakayoko, et Koné Zakaria ont
même soutenu la tentative de putsch qui a été menée
au Burkina Faso par les forces fidèles à Blaise Com-
paoré, après que celui-ci a été chassé du pouvoir
par une insurrection populaire 31 . Chassez le natu-
rel… L’implication du chef d’état-major particulier
de Ouattara, le général Vagondo Diomandé, alimente
d’ailleurs les spéculations sur le rôle de Ouattara
lui-même 32 . Ce qui n’a pas empêché la France de
remettre à Diomandé les insignes de chevalier de
l’ordre national du Mérite en avril . Après avoir
lancé un mandat d’arrêt contre Guillaume Soro, la
justice militaire burkinabé s’est finalement rangée à
la raison d’État et a transféré l’affaire à la justice
ivoirienne, qui s’est évidemment empressée de ne
rien faire. Quant à Compaoré, après avoir été exfiltré
par les forces spéciales françaises, il a été accueilli par
Ouattara et naturalisé ivoirien afin de lui permettre
d’échapper à la justice de son pays.
Mis sous pression par la communauté internatio-
nale pour améliorer l’image de son régime, Ouattara
a fait plusieurs tentatives pour desserrer l’étreinte des
seigneurs de guerre. Soro a quitté l’exécutif et a été
recyclé comme président de l’Assemblée nationale,
fonction qu’il occupe toujours. Quelques comzones
XI. Retour à l’ordre françafricain 427

ont été envoyés en formation à l’étranger. Des pro-


grammes de démobilisation et de réforme de l’armée
ivoirienne ont été menés. Mais en janvier , de
nouvelles mutineries (il y en avait déjà eu en 
notamment) sont venues rappeler que le problème
restait entier.  ex-rebelles intégrés dans l’armée
réclamaient des primes importantes qui leur avaient
été promises en  : Soro et certains de ses fidèles
sont appelés à la rescousse pour négocier. Le pou-
voir cède aux exigences des mutins et les comzones
se voient promus, renforçant encore leur pouvoir
sur l’armée. Hasard du calendrier ? Par ailleurs, la
mutinerie est survenue au moment où la présidence
de l’Assemblée nationale devait être renouvelée et
où la réélection de Soro ne paraissait pas acquise
d’avance. Il sera finalement réélu avec  % des
voix… Les mutins semblent également avoir eu gain
de cause grâce au ravitaillement en armes dont ils
ont bénéficié. Or a été découverte peu après une
cache d’armes neuves au domicile d’un très proche
de Guillaume Soro, Souleymane Kamaraté, dit « Soul
to Soul » 33 . L’année précédente, le rapport du groupe
d’experts des Nations unies avait accusé les ex-
rebelles d’avoir fait l’acquisition sous la direction de
Soro « de quantités importantes d’armes et de muni-
tions ( tonnes selon les estimations) au lendemain
de la crise postélectorale 34 ». Prenant à contre-pied
ces travaux, le Conseil de sécurité de l’ONU votait
pourtant un mois plus tard, le  avril , deux
résolutions pour lever l’embargo, dissoudre le groupe
d’experts et fixer la fin de l’Onuci au  juin .
428 Un pompier pyromane

L’ambassadeur français François Delattre, après le


vote de ces deux résolutions introduites par la France,
s’en était félicité : « Il est très rare pour le Conseil
de se trouver dans une situation où, constatant le
retour à la paix et à la stabilité, il peut décider
que son action a atteint ses objectifs. C’est le cas
aujourd’hui pour la Côte d’Ivoire 35 . » Mais après
l’affaire de la cache d’armes découverte au domicile
du chef du protocole de Soro, les autorités ivoiriennes
ont finalement « décidé de faire revenir ces mêmes
experts pour appuyer l’enquête en cours 36 ».
Dans les semaines et les mois qui ont suivi, les
primes obtenues par les mutins ont fait des envieux,
et d’autres mouvements de troupes ont été à déplorer
– ceux-ci ont été plus ou moins sévèrement réprimés.
En , Ouattara lui-même déclarait que son objectif
restait encore d’obtenir « une armée véritablement
républicaine 37 ».

La nouvelle armée ivoirienne


à l’école française

Le général français Bruno Clément-Bollée, qui a


commandé l’opération Licorne de  à , a ver-
tement et publiquement critiqué à plusieurs reprises
la façon dont le pouvoir ivoirien a cédé aux mutins,
et dénoncé une armée « dangereuse » car « mal
commandée », regrettant la mise à l’écart des officiers
qui avaient servi sous Gbagbo, « malheureusement
les seuls qui ont été formés » 38 . C’est oublier un peu
vite qu’il s’agit d’un bilan dont les militaires français
XI. Retour à l’ordre françafricain 429

doivent assumer une part de responsabilité, qu’ils


soient intervenus dans le cadre de la coopération
officielle ou à titre privé.
Après la fin de la crise post-électorale en effet, non
seulement la France n’a en aucune façon poussé à
l’exécution d’une justice plus impartiale, mais elle
a même offert aux anciens comzones, y compris à
Martin Kouakou Fofié, toujours sous le coup des
sanctions de l’ONU, « des cours d’état-major sur la
base militaire française de Port-Bouët » pour « mettre
en adéquation les capacités militaires de ces anciens
“seigneurs de guerre” avec leur grade officiel », les
anciens sous-officiers, pour certains analphabètes,
ayant été propulsés aux postes stratégiques de l’insti-
tution militaire. « Faut-il laisser à la tête de la nouvelle
armée ivoirienne des caporaux-chefs, ou leur fournir
des compétences ? » se justifiait un officier français
qui assurait qu’« on ne leur apprend pas le manie-
ment de la kalachnikov, mais, entre autres, l’éthique
du soldat » 39 . Si, au vu des années qui ont suivi,
les cours d’éthique n’ont manifestement pas porté
leurs fruits, la complaisance de l’ancienne puissance
coloniale a en revanche très certainement accru le
sentiment d’impunité des chefs rebelles qui tiennent
encore largement le pouvoir ivoirien en otage.
Si les partenariats se sont diversifiés par la suite, au
lendemain de la prise du pouvoir de Ouattara, ce sont
bien les coopérants militaires français qui prennent
en charge la question de la réforme de l’armée et des
forces de sécurité ivoiriennes afin « d’accompagner
la normalisation sécuritaire dans le pays et réali-
430 Un pompier pyromane

ser un début de valorisation de l’image des Forces


républicaines de Côte d’Ivoire (FCRI) auprès des
Ivoiriens 40 ». « Dès la sortie de la crise postélectorale,
au printemps , notre dispositif de coopération
structurelle a repris sa montée en puissance avec la
mise en place de plusieurs conseillers qui jouent un
rôle majeur tant au niveau de la réflexion qu’à celui
de la mise en œuvre des réformes », se félicitent les
parlementaires français 41 . Lors d’une visite officielle
en Côte d’Ivoire en juillet , le Premier ministre
français François Fillon exige de Ouattara que les
comzones rentrent dans le rang 42 . Il met à la dispo-
sition du président ivoirien le général Claude Réglat,
pour lui servir de conseiller spécial sur les questions
militaires. Le colonel Marc Paitier, qui exerçait pré-
cédemment cette fonction, est transféré auprès du
ministre de la Défense, poste toujours occupé à cette
date par Guillaume Soro. Des coopérants militaires
sont également placés au niveau de l’état-major. Les
Français s’occupent aussi de former et structurer
les services de renseignement 43 . La force Licorne et
l’opération maritime Corymbe participent à la forma-
tion ; des détachements d’instruction opérationnelle
(DIO) et des détachements d’instruction technique
(DIT) sont mis en place. En , « la France est le
seul pays à être si bien inséré dans les structures
institutionnelles ivoiriennes, au plus haut niveau », se
réjouissent toujours les parlementaires français, qui
se félicitent que les coopérants français aient été « les
principaux artisans » de la Loi de programmation
militaire ivoirienne et que « le conseil de haut niveau
XI. Retour à l’ordre françafricain 431

– auprès du ministre et des directeurs généraux –


[ait] été renforcé depuis deux mois dans le domaine
de la sécurité intérieure » 44 . En réalité, la coopération
militaire française a connu des hauts et des bas,
concurrencée notamment par les États-Unis, mais elle
va être relancée à la fin du mandat de Hollande, dans
le cadre de la lutte contre le terrorisme d’une part,
après les attentats commis à la station balnéaire de
Grand-Bassam en mars , et après les mutineries
de  d’autre part. La coopération militaire et
policière entre les deux pays est alors renforcée et de
nouveaux coopérants militaires français sont chargés
de restructurer le renseignement ivoirien, de former
les forces spéciales et de poursuivre la réforme de
l’institution militaire dans son ensemble, pour régler
notamment la question de la démobilisation des
effectifs surnuméraires. Selon La Lere du continent,
« l’objectif de ce regain d’activité » vise aussi « à
limiter la montée de l’influence des États-Unis dans
les secteurs sécuritaires et militaires ivoiriens » 45 .
C’était aussi le sens des sorties médiatiques du
général Clément-Bollée quelques mois plus tôt, qui
a un temps supervisé le processus désarmement-
démobilisation-réinsertion (DDR) avant d’être évincé
par des consultants américains, mais qui se voyait
bien rempiler : « Les choix avaient été bons [le
général s’auto-congratule] mais l’exécution de cette
réforme du secteur de la sécurité, qui a été confié
à une entreprise privée américaine qui elle-même a
sous-traité à une vague officine de consultance tenue
par un ancien colonel français dont on se demande
432 Un pompier pyromane

s’il avait le niveau. On parle là quand même de


la reconstruction d’une armée 46 . » Les intéressés,
l’entreprise Jefferson Waterman International (JWI),
notamment animée par deux anciens ambassadeurs
américains proches de Ouattara, et le colonel saint-
cyrien Robert Esposti apprécieront.

La France, la justice et la situation


des droits humains en Côte d’Ivoire

Si les ex-rebelles sont donc demeurés intouchables


à l’abri de la coopération militaire française, à l’in-
verse, le camp pro-Gbagbo n’a évidemment pas été
épargné. Après l’arrestation de l’ancien président,
les anciens rebelles se sont livrés à une violente
campagne d’épuration. Des centaines de ses sou-
tiens supposés ont été maintenus en détention en
dehors de toute procédure judiciaire, parfois dans des
lieux secrets, soumis à l’arbitraire ou à la torture,
exécutés ou, pour les plus chanceux relâchés contre
rançon 47 . Human Rights Watch par exemple fait état
de «  exécutions extrajudiciaires dans des lieux de
détention officiels et officieux » 48 . Gbagbo, sa femme,
son fils, des anciens ministres, des cadres du FPI et
certains militaires ont été condamnés à des peines de
prison, au terme de procès souvent critiqués par les
observateurs internationaux. Certains restent libres,
d’autres sont emprisonnés, sans explication. En ,
Amnesty International évoquait déjà une « loi des
vainqueurs 49 », constat partagé par d’autres ONG
jusqu’à ce jour. Après plusieurs vagues de libération,
XI. Retour à l’ordre françafricain 433

Mediapart, en mars , estimait encore à « près


de  » le nombre de « détenus d’opinion en Côte
d’Ivoire, dont plus de  sont introuvables » 50 . Le
pouvoir ivoirien a toujours nié l’existence de prison-
niers politiques, tout en précisant, à l’occasion de
l’annonce d’une grâce présidentielle, que ces derniers
n’en bénéficieraient pas 51 …
Au regard de l’intérêt que cette question susci-
tait quand Gbagbo était au pouvoir, on ne peut
s’empêcher de constater que la situation des droits
humains n’a guère passionné les médias français
après l’arrivée de Ouattara au pouvoir. Coïncidence ?
La diplomatie française, même lorsqu’elle était direc-
tement interpellée, est également restée très discrète
sur le sujet. « S’agissant de la Côte d’Ivoire, je ne
peux pas laisser dire qu’il y règne un grand désordre.
Il reste certes des poches de résistance à Abidjan,
mais, globalement, la sécurité s’est considérablement
améliorée », assurait ainsi Alain Juppé, ministre des
Affaires étrangères dès mai . Avant les législa-
tives prévues pour la fin de la même année, Claude
Guéant, ministre de l’Intérieur, ne trouvait rien de
plus pressé que de faire « don de matériel policier, en
prélude à un grand programme d’équipement dans
le cadre d’un contrat plan entre les deux pays 52 »,
encourageant les dérives répressives du régime. Le
pouvoir socialiste qui a suivi n’a guère fait mieux.
Ainsi en , après que des installations militaires
ont été attaquées, des « centaines de jeunes hommes
issus de groupes ethniques perçus comme pro-
Gbagbo » ont été arrêtés, et, pour beaucoup d’entre
434 Un pompier pyromane

eux, soumis « à des traitements inhumains, voire à la


torture. […] Des diplomates et de hauts représentants
des Nations unies […] ont exprimé leurs préoccupa-
tions quant à cette situation. […] Mais une voix est
restée remarquablement silencieuse, constate Human
Rights Watch, celle du gouvernement Hollande 53 ».
Un mois avant, le président français avait au contraire
« salué l’implication personnelle du président ivoi-
rien dans la restauration de la sécurité sur l’ensemble
du territoire ainsi que dans la réforme de l’armée 54 ».
Une nouvelle rencontre entre les deux hommes a eu
lieu en décembre de la même année, « trois jours
après que le sous-secrétaire général de l’ONU pour
les droits humains a dénoncé les arrestations arbi-
traires et la torture perpétrées par l’armée ivoirienne,
précisant qu’il avait personnellement interrogé des
victimes de torture », sans plus de réaction côté fran-
çais. « Les responsables français ont rarement parlé
de justice et des exactions récurrentes dans leurs
déclarations, et lorsqu’ils l’ont fait, c’était timidement
et quasiment sur un ton d’excuse », constate HRW 55 .
En revanche, à l’automne , Manuel Valls, à
l’époque ministre de l’Intérieur, était allé rencontrer
son homologue ivoirien pour lui offrir  pistolets
automatiques. Dans un pays toujours sous embargo,
débordant d’armes légères, c’était encore une étrange
manière de pousser à l’apaisement.
L’indifférence de la communauté internationale
était particulièrement flagrante à l’occasion de l’élec-
tion présidentielle du  octobre . La réélection
de Ouattara a été considérée comme une simple
XI. Retour à l’ordre françafricain 435

formalité. L’Union européenne a même décidé de


ne pas envoyer d’observateurs estimant que « les
conditions d’un scrutin transparent sont réunies »,
selon son ambassadeur à Abidjan, le Français Jean-
François Valette. Un choix de l’UE jugé étonnant
par le Groupe de recherche et d’information sur
la paix et la sécurité (Grip) au regard des « cri-
tères qu’elle suit habituellement 56 ». Le  octobre,
Amnesty International publiait un communiqué par-
ticulièrement alarmant sur les arrestations arbitraires
à l’approche de la présidentielle 57 . Quelques jours
plus tard, la Fédération internationale des droits de
l’homme, HRW et treize organisations ivoiriennes
alertaient également l’opinion, dans la perspective
du scrutin, au sujet des interdictions de manifester
et des détentions au secret d’opposants 58 . Mais les
pays « partenaires » de la Côte d’Ivoire ne tarissaient
pas d’éloges sur le bilan du président sortant : une
croissance économique soutenue (mais la moitié de
la population vivant toujours sous le seuil de pau-
vreté), une politique de grands travaux (à coup de
nouveaux emprunts), et un prétendu retour de la
sécurité. Pourtant, même les institutions financières
internationales, d’où Ouattara est issu, déploraient
le recours systématique aux procédures de gré à gré
pour l’attribution des grands marchés et un niveau de
corruption sans précédent dans le pays 59 .
Deux candidats dissidents du PDCI, Amara Essy et
Konan Banny, ainsi que le candidat de la tendance
pro-Gbagbo du FPI ont fini par se retirer de la course
et par appeler au boycott du scrutin. Le parti de
436 Un pompier pyromane

Gbagbo s’est en effet déchiré entre une tendance qui


entend lui rester fidèle et l’autre, sous la direction
d’Affi N’Guessan qui souhaite tourner la page. En
participant aux élections présidentielles, ce dernier
a été accusé par ses anciens camarades de servir de
faire-valoir à Ouattara pendant le scrutin. Selon le
journaliste Théophile Kouamouo, « À sa sortie de
prison, ruiné et ostracisé, il a été reçu par des ambas-
sadeurs occidentaux qui lui ont bien fait comprendre
qu’ils ne le protégeraient que s’il se montrait disposé
à participer au… casting du film 60 ». Hollande lui-
même, à l’occasion de sa visite en Côte d’Ivoire, ne
s’est exprimé sur la situation de l’opposition politique
que pour l’inviter à participer au scrutin. En janvier
, Affi N’Guessan a été retiré de la liste des
personnalités sanctionnées par le Conseil de sécurité
de l’ONU, à la demande du gouvernement ivoirien 61 .
Ouattara a donc, sans surprise, été réélu, avec  %
des voix. Le seul enjeu des élections était en fait le
taux de participation, dont les autorités ont donné
successivement trois versions différentes, pour fina-
lement l’arrêter à , %. Mais, à nouveau, des scores
soviétiques dans le Nord du pays laissent penser
que même les morts ont voté, puisque, de l’aveu du
porte-parole du gouvernement, les listes électorales
n’avaient pas été apurées des électeurs décédés 62 .
Sans compter que moins de   nouveaux élec-
teurs s’étaient inscrits sur les listes électorales quand
on en attendait  à  millions.
À la suite de sa réélection, Ouattara a fait passer au
forceps une réforme de la Constitution pour renforcer
XI. Retour à l’ordre françafricain 437

encore le pouvoir présidentiel, avec la création d’un


poste de vice-président et d’un sénat dont un tiers des
membres seraient directement désignés par le pré-
sident de la République. Évidente régression démo-
cratique qui n’a pas empêché le Premier ministre
français, Manuel Valls, de venir saluer le jour du
scrutin « l’exemplarité » du régime ivoirien, à l’oc-
casion d’une visite de courtoisie à Hamed Bakayoko,
le ministre de l’Intérieur ivoirien. La Constitution a
été adoptée officiellement avec  % des voix, mais
seulement  % de votants, et en réalité certainement
moins, toute l’opposition appelant au boycott.
Cette nouvelle Constitution a en revanche relancé
la guerre des prétendants à la succession de Ouattara
au sein du pouvoir ivoirien : le poste de vice-président
désigne en effet un dauphin constitutionnel qui n’est
plus le président de l’Assemblée nationale. Or il a été
attribué à l’ancien Premier ministre Daniel Kablan
Duncan, et non à Soro comme ce dernier l’espérait.
L’ex-rebelle, qui ne cache pas son ambition pour la
prochaine élection présidentielle de , n’a pas
digéré ce choix, d’autant qu’il doit compter avec
d’autres rivaux de poids, comme le nouveau Premier
ministre Amadou Gon Coulibaly ou le ministre de
l’Intérieur Hamed Bakayoko, nommé à la Défense en
juillet , visiblement pour réduire l’influence des
ex-comzones. Cette situation de guerre larvée au sein
du pouvoir semble avoir resserré les liens entre ces
derniers et Soro, qui fait par ailleurs feu de tout bois,
faisant même des appels du pied aux partisans de
Gbagbo et au PDCI de Bédié, par ailleurs également
438 Un pompier pyromane

courtisé par Affi N’Guessan dans la grande tradition


des retournements d’alliances à géométrie variable.

Le retour des « liens particuliers »

La complaisance des autorités politiques françaises à


l’égard du régime Ouattara s’explique par le retour
des liens « privilégiés » entre les deux pays après la
chute de Gbagbo, la France retrouvant une influence
politique, militaire et économique, qui, sans être
exclusive, marque incontestablement un renforce-
ment de l’ingérence française.
Aucun chef d’État n’aura été reçu aussi fréquem-
ment que Ouattara à l’Élysée, sous trois présidents
successifs. Le  mai  déjà, Nicolas Sarkozy,
accompagné d’une forte délégation du patronat fran-
çais, avait été le seul dirigeant occidental présent lors
de la prestation de serment du nouveau président
ivoirien. En visite deux mois plus tard, le Premier
ministre François Fillon saluait la restauration d’un
« partenariat décomplexé » et affirmait le souhait de
la France de redevenir « le partenaire de référence de
la Côte d’Ivoire » 63 . En lien avec la gestion française
de la dette, des missions économiques sont périodi-
quement dépêchées et assurent un rôle de tutelle qui
ne dit pas son nom (on le verra plus précisément dans
quelques pages) 64 . Les autorités françaises n’avaient
d’ailleurs pas attendu la chute de Gbagbo pour définir
la nouvelle politique à mener… en Côte d’Ivoire. Dès
le  avril , le ministre des Affaires étrangères
dévoilait aux sénateurs français « les grandes lignes
XI. Retour à l’ordre françafricain 439

d’une note de quatre pages consacrée aux priorités


de l’après-Gbagbo », en matière de politique inté-
rieure et de reconstruction économique 65 . L’arrivée
de Ouattara au pouvoir a ainsi marqué le retour en
force des conseillers français, officiels et officieux,
publics et privés, à différents niveaux de l’État ivoi-
rien, pour les questions militaires, comme on l’a
vu, mais également pour la réforme de l’État ou les
questions financières.
Survivance néo-coloniale, Ouattara a par exemple
repris à son service le français Philippe Serey-Eiffel,
qui avait déjà été en fonction à la tête de la Direction
centrale des grands travaux (DCGTx) lorsque Ouat-
tara était le Premier ministre d’Houphouët. Secrétaire
général délégué de la présidence en charge des grands
projets, avec rang de ministre, puis directeur de
cabinet du Premier ministre, il était décrit comme l’un
des hommes les plus influents de l’exécutif ivoirien,
avant d’être débarqué fin , apparemment pour ne
pas s’être montré suffisamment attaché à la défense
des intérêts économiques… français 66 . Après avoir
pris sa retraite, l’ambassadeur Simon a également
continué à jouer le rôle de conseiller du chef de l’État
à titre privé 67 et à servir simultanément les intérêts
du patronat français 68 . En octobre , il a été élevé
à la dignité d’« ambassadeur de France » par François
Fillon. Une distinction à vie décernée pour « services
rendus à la République », qui lui permet de conserver
son passeport diplomatique. En principe, un délai de
trois ans doit être respecté avant de faire du business
dans le pays où un représentant de la République a été
440 Un pompier pyromane

en poste. Mais Simon a su convaincre la commission


de déontologie de la fonction publique que le délai
était superflu : « J’ai pu expliquer que mon but
était d’aider les entreprises françaises à gagner des
parts de marché. Pourquoi ne pas utiliser mon carnet
d’adresses dans les pays que je connais le mieux pour
faire remonter le dossier des entreprises tricolores sur
le dessus de la pile ? » rapporte-t-il 69 .
Les autorités françaises n’ont d’ailleurs jamais
masqué où se portaient leurs intérêts. Après pas
moins de quatre visites de Ouattara à l’Élysée, Hol-
lande s’est rendu en voyage officiel en Côte d’Ivoire
en , accompagné de ministres et de parlemen-
taires. Après avoir rencontré une importante déléga-
tion de patrons français, il a visité deux chantiers :
l’un de Bouygues, l’autre de Bolloré. Il s’y est rendu à
bord d’un patrouilleur militaire que la France venait
de vendre à la marine ivoirienne. Difficile de trouver
symboles plus explicites…
Quand Macron est arrivé au pouvoir, Alassane
Ouattara a été le premier chef d’État africain reçu
à l’Élysée, en juin . Il sera à nouveau accueilli
moins de trois mois plus tard, ce qui n’a rien d’éton-
nant compte tenu de la dépendance du budget ivoi-
rien à l’égard de la France. Soro a quant à lui été invité
au premier congrès du parti La République en marche
(LREM) d’Emmanuel Macron en juillet . Selon
La Lere du continent, Macron aurait même renoué
avec une vieille tradition consistant à accorder des
prêts exceptionnels aux pays du « pré carré » pour
les aider à boucler les fins de mois difficiles. La
XI. Retour à l’ordre françafricain 441

Côte d’Ivoire aurait ainsi obtenu  millions d’euros


supplémentaires début  pour l’aider à payer ses
fonctionnaires 70 .

Le C2D : un gâteau à trois milliards d’euros

On a déjà souligné que les intérêts économiques


français n’avaient pas eu à souffrir sous la présidence
de Gbagbo, mais avec l’arrivée de Ouattara, ami
de longue date de certaines figures importantes du
patronat français, c’est peu dire que l’ambiance était
à la fête. Un PDG français donnait le ton dans une
vidéo visible sur le site de l’Élysée : « Nous sommes
très contents du nouveau président parce qu’on sait
que lui, il va nous amener de l’argent. 71 » Dans le
style très décomplexé instauré par son président,
le ministre français de la Coopération, Henri de
Raincourt, lançait également aux patrons accompa-
gnant la visite officielle du Premier ministre en Côte
d’Ivoire : « Allez, allez les privés ! On vous ouvre les
portes mais il faut ramener du pognon 72 ! »
L’ouverture des portes a notamment pris la forme
d’un mécanisme spécifique de gestion de la dette
ivoirienne. En , après la chute de Gbagbo, la
Côte d’Ivoire a été admise au point d’achèvement
de l’initiative PPTE I . Là où d’autres pays du G ont
choisi d’appliquer des annulations pures et simples de
la dette, la France a mis en place pour les pays pauvres
très endettés un mécanisme baptisé contrat de désen-

I. Sur l’initiative PPTE, lire supra, p. 331.


442 Un pompier pyromane

dettement et de développement (CD). Le CD ivoi-


rien, qui doit atteindre près de trois milliards d’euros
en quinze ans, est le plus important signé par la
France avec un pays africain. À titre de comparaison,
celui du Cameroun devrait dépasser légèrement le
milliard d’euros. Officiellement, ce dispositif est bien
qualifié d’« annulation » de la dette ivoirienne, du
moins de la part générée par l’aide publique au déve-
loppement française. En réalité, le gouvernement
ivoirien doit bel et bien rembourser cette dette à l’État
français, mais à chaque échéance, le montant sera
alloué à des projets avalisés par l’Agence française
de développement (AFD). Ce dispositif très intrusif,
d’où la société civile ivoirienne a été écartée jusqu’en
, est justifié par le fait que les projets retenus
doivent contribuer à la réduction de la pauvreté 73 .
Mais le (déjà mal nommé) Document stratégique
de réduction de la pauvreté (DSRP) signé en 
sous Gbagbo, a été remplacé par un Programme
national de développement qui offre une conception
très extensive de la lutte contre la pauvreté, incluant
le développement des équipements, des infrastruc-
tures, l’aménagement du territoire et même la gestion
des ressources naturelles, autant de secteurs où les
intérêts français sont bien représentés. Ainsi dans
la communication de l’AFD, la santé et l’éducation
tiennent le haut du pavé, mais ces deux secteurs ne
comptent en fait que pour le quart du premier CD
conclu sur la période - pour un montant
de  millions, qui fait la part belle au développe-
ment urbain et aux infrastructures de transport 74 .
XI. Retour à l’ordre françafricain 443

Malgré les demandes périodiques de Ouattara pour


bénéficier d’une véritable annulation de dette 75 , la
suite du CD n’a pas dérogé à cette philosophie.
Comme le remarquent les parlementaires français,
« les intérêts pour la France sont évidents. Le CD
est un formidable outil d’influence » et la « forte
empreinte de l’AFD est évidemment favorable aux
entreprises françaises » même si bien sûr officielle-
ment « la France ne pratique pas l’aide liée », c’est-
à-dire une aide conditionnée au fait qu’elle bénéficie
à des intérêts français 76 . Illustration éclairante : la
deuxième tranche du CD va essentiellement servir à
financer la construction du métro d’Abidjan. Le début
des travaux a été inauguré à l’occasion de la présence
de Macron au sommet Union européenne-Afrique à
Abidjan en novembre . Plusieurs fois reportés,
le projet initialement franco-coréen a finalement
commencé quand la France a obtenu le retrait des
groupes Dongsan Engineering et Hyundai au profit
d’Alstom dans le consortium qui réunit en outre
Bouygues, Kéolis (filiale de la SNCF), Thalès et Colas
Rail… Autrement dit, sous couvert de désendettement
et d’aide au développement, le CD constitue en
réalité une subvention massive et opaque à destina-
tion des entrepreneurs français, qui font face à une
concurrence internationale accrue.
444 Un pompier pyromane

Le patronat français
face à la concurrence internationale

Mondialisation oblige, l’accession de Ouattara au


pouvoir ne signe évidemment pas le retour à la
situation qui prévalait du temps d’Houphouët pour
les intérêts quasi monopolistiques français. Quelques
chiffres témoignent de cette érosion irréversible :
la part de marché des entreprises françaises a été
divisée par deux entre  et , passant de  %
à  %, même si, comme le rappelle Jean-Christophe
Belliard, ancien directeur Afrique au ministère des
Affaires étrangères : « Notre part de marché baisse,
mais la taille du gâteau augmente 77 . » La Chine (par
ailleurs devenue premier bailleur de fonds bilatéral du
pays) est devenue le premier pays fournisseur (hors
pétrole) de la Côte d’Ivoire en  et les Pays-Bas
la première destination des exportations ivoiriennes.
La France occupe régulièrement la première place
des investissements directs étrangers (IDE), mais a
été détrônée par le Maroc en . D’autres pays
développent également leurs intérêts économiques :
les États-Unis, la Turquie ou encore l’Inde.
Mais les profits français ont de beaux restes et
n’ont pas eu à se plaindre de l’arrivée de Ouattara
au pouvoir. Les échanges commerciaux ont pro-
gressé de  % entre  et , et, confirme
Le Monde diplomatique, « depuis l’arrivée au pou-
voir en  de M. Alassane Dramane Ouattara,
proche du président d’alors, M. Nicolas Sarkozy, les
entreprises françaises ont contre-attaqué, avec une
XI. Retour à l’ordre françafricain 445

grosse artillerie multisectorielle 78 ». On ne refera


pas ici la liste des entreprises françaises qui ont
bénéficié d’avantageux contrats dans la construction,
les transports, la santé, l’assurance, les services,
l’agroalimentaire, l’énergie, l’hôtellerie ou encore la
distribution. Signalons simplement que Bouygues
a finalement récupéré la construction du troisième
pont d’Abidjan, comme Gbagbo le lui avait promis,
avec à la clé une concession de  ans sur les péages.
Si le groupe a progressivement vendu ses parts (au
français Axa) pour se désengager du secteur de l’eau
et de l’électricité, il a en revanche accru sa présence
dans l’exploitation du gaz, sans négliger ses intérêts
dans le BTP. Il a même prêté main-forte à Bolloré
qui s’est vu attribuer la construction et la conces-
sion du deuxième terminal à conteneur d’Abidjan,
dans des conditions qui ont suscité des protestations
jusqu’au sein du gouvernement ivoirien et qui lui
permettent de consolider sa situation de monopole.
La véritable nouveauté réside peut-être dans la loi de
programmation militaire -, rédigée comme
on l’a vu sous la supervision des Français, qui, après
la levée de l’embargo de l’ONU, prévoit , milliards
de dollars d’investissements, dont , milliard de
dollars d’équipements, qui profiteront certainement
aux entreprises françaises du secteur. « Déjà en
, le chantier français Ufast a remporté, avec
la Côte d’Ivoire, la plus grosse commande de son
histoire pour la construction de  bateaux dont tr