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Notre couverture:

Têtè du roi A ntiochus ["de Commagène


(69-34 av. J.-C.) Parthes, Nimrud Dagh.
PLANl!TE
LA PREMIÈRE REVUE DE BIBLIOTHÈQUE

ÉDITIONS PLANÈTE

ADMINISTRATION
42 RUE DE BERRI. PARIS 8

RÉDACTION ET RENS61GNEMENTS SOMMAIRE


114 CHAMPS-ÉLYSÉES, PARIS 8
5 Positions Planète
DIFFUSION DENOËL - N.M.P.P .. Naissance des Éditions Planète, par Louis
Pauwels
ABONNEMENTS
VOIR PAGE 159. 11 Les grands contemporains
Une intelligence crucifiée: Robert J. Oppen-
heimer·, par Jacques Mousseau
25 Chronique de notre civilisation
Ce qui est nouveau dans ce monde, par Robert
J. Oppenheimer
31 Ouvertures d~ la science
Les tribulations d'un chercheur parallèle, par
Aimé Michel
41 Le mouvement des connaissances
L'immense voyage, par Loren Eiseley
Soixante ans de physique depuis la relativité,
par Jacques Bergier
DIRECTEUR 71 L'histoire invisible
LOUIS PAUWELS Le dossier de l'espionnage moderne, par XXX

COMITÉ DE DIRECTION 83 L'école permanente


LOUIS PAUWELS Initiation à la Science-Fiction, par Gérard
.JACQUES BERGIER Diffloth
FRANÇOIS RICHAUDEAU 95. L'humour Planète
101 L'amour en question
RÉDACTEUR EN CHEF La femme trahie par elle-même, par Betty
JACQUES MOUSSEAU Friedan
115 L'art fantastique de tous les temps
DIRECTEUR ARTISTIQUE
Un visionnaire de vingt ans: Pagani, par Jean
PIERRE CHAPELOT.
Rousselot
SECRÉTAIRE DE RÉDACTION 123 La littérature différente
GABRIELLE BLOT La musique d'Erich Zann, par H.-P. Lovecraft
129 LE JOURNAL DE PLANÈTE 145 La France secrète ! La chapelle aux Sept-
Informations / A-t-on capté des signaux Saints
venant d'ailleurs? / La science française est 146 Vingt-cinq ans d'histoire du monde dans une
en perte de vitesse /A perpette. capsule
148 Zoologie ! Chez la fourmi. le papillon, un
langage chimique codé
A LIRE 149 Astrologie/ Du nouveau sur Boscovich?
131 Philosophie / Dix-huit textes inédits de Astronautique / Où en est la recherche spa-
Tagore / Initiation à la psychologie de la tiale en France?
forme / Planète a lu 150 Physique / Un faire-part: le 104• élément
132 Politique/ Un humanisme de synthèse / La est né
pensée politique n'est pas adulte Presse / « Plaisir de France » a 30 ans
134 Peinture/ Picasso: une idée n'est qu'un point
de départ
135 Astronautique / Un dictionnaire en sept A VOIR
langues 151 Cinéma/ Moins d'idées creuses, S.V.P.
136 Humour/ Le petit monde du rire pas bête 152 Peinture/ Une leçon de modernisme
137 Histoire/ Trois erreurs de notre temps 153 Architecture ! Les urbanistes veulent rendre la
Littérature / Une tentative pour sauver le ville aux piétons
roman. 154 Musique/ Les anciens et les modernes
138 Sociologie/ Le monde sollicitQ la femme ...
139 Poésie / Les chantres de l'ère cosmique /
Moi. un Noir. ACTIVITÉS PLANÈTE
156 Planète en Argentine / Le cocktail d'inaugu-
ration des Éditions Planète
A SAVOIR 157 Nos amis nous écrivent
141 Extra-terrestres / A l'écoute des étoiles ... /
Le dictionnaire du monde moderne
143 Pédagogie/ Un cours de physique pas comme
les autres
Psychanalyse/ Un jugement scientifique sur le
monokini
144 Économie/ Cette année encore, le monde a
eu faim
Parapsychologie/ Mystère au Canada
Naissance des éditions Planète

Lorsque les pédants nous convièrent à noter


De quelle froide mécanique les événements
Devaient découler, nos âmes dirent dans /'ombre:
Peut-être, mais il y a d'autres choses ...
CHESTERTON.

PRECISIONS SUR NOTRE PROPRE A VENTURE

Ce numéro est consacré à l' A venture dans quelques-uns des


domaines où l'esprit joue un rôle déterminant. On ne nous en voudra
pas de retracer en quelques mots notre propre aventure et de dire
où elle nous mène aujourd'hui. Nous allons le faire d'une manière
sèche. En réalité, toute notre histoire, jusqu'à ce jour, se fonde sur de
longues et profondes amitiés, sur des conjonctions singulières qui
ressemblent à des signes du Destin, sur de la foi partagée, et, somme
toute, sur beaucoup de romantisme. Mais ce n'est ni le lieu ni le
temps pour essayer de décrire la curieuse centrale d'énergie que
nous constituons. li faudrait un gros roman qui sera peut-être écrit
dans quelques années. Il étonnera.
Au commencement de l'aventure, il y eut le livre de Pauwels et
Bergier : "Le Matin des Magiciens», dont le tirage atteint en ce
moment 500 000 pour l'Europe, et qui commence sa carrière aux
Etats-Unis depuis octobre.
La revue Planète, dont le premier numéro parut en octobre 1961,
eut pour premier objectif de créer un lien entre les lecteurs touchés
par" Le Matin des Magiciens» et la philosophie, l'esthétique, la
sensibilité du "réalisme fantastique». Deux amis se joignirent à
Pauwels et B ergier pour réaliser et administrer cette revue : un
ingénieur passionné d'édition, François Richaudeau, et un artiste
graphique, Pierre Chapelot. Le premier numéro connut six tirages
successifs. En quelques semaines, des milliers de lettres, des cen-
taines de visiteurs, des articles étonnés dans toute la presse.

Positions Planète 5
Très rapidement, et sans ressources extérieures connaissance, l'étendue des terres encore
d'aucune sorte, il fallut organiser des services, vierges que l'esprit s'apprête à prospecter;
assurer mille contacts, multiplier des confé- donner de la science en marche une image
rences à travers la France, puis l'Europe. Une vivante, l'image même de l'aventure; faire, à
vaste famille d'esprits prenait conscience d'elle- travers le bilan des certitudes, la somme consi-
même, avec ses leaders, écrivains, artistes, dérable des ignorances, des questions en suspens,
chercheurs, philosophes, jusqu'ici isolés, avec ses des hypothèses de travail; dresser la carte des
défenseurs, sa masse très active, et, naturel- frontières de la recherche; établir la liste des
lement, ses ennemis et ses accusateurs. Nous interrogations majeures de notre temps sur la
publierons prochainement l'essentiel des «Po- nature visible et invisible, et sur la nature même
sitions Planète», telles qu'on les voyait exprimées de l'esprit qui interroge, telle est l'ambition de
dans les six premiers numéros, aujourd'hui cette Encyclopédie Planète. Onze volumes ont
introuvables. Ce sont des positions d'extrême déjà paru dans cette collection:
ouverture intellectuelle et spirituelle. Mais Les sociétés secrètes, D'où vient l'humanité?, La
l'extrême ouverture suscite, en certains, pensée non humaine, Le cosmos et la vie, Nos
d'extrêmes fureurs. pouvoirs inconnus, Trois milliards d'années de
Comme l'amour, la tolérance est à réinventer, vie, Profil du futur, Les médecines différentes,
on le sait. Histoire des magies, La Terre, cette inconnue,
Aujourd'hui, toujours sans ressources extérieures, L'homme et l'animal.
Planète a dépassé cent mille exemplaires de D'éminents professeurs tels Rémy Chauvin,
vente par numéro et compte plus de trente professeur à la Faculté de Strasbourg, André
mille abonnés. Depuis huit mois paraît une Cailleux, professeur à la Sorbonne, des chercheurs
édition italienne, « Pianeta». Pauwels vient de tels Jacques Lecomte, du C.N.R.A., et Michel
rentrer d'Amérique du Sud, après avoir donné Gauquelin ont collaboré à ces ouvrages.
des conférences en Argentine, Chili, Uruguay, Parmi les volumes en préparation, nous pouvons
Pérou, à l'occasion de la sortie de l'édition en citer:
langue espagnole, « Planeta ». Les intellectuels, L'astrologie devant la science, La France secrète,
artistes et étudiants d'Amérique latine ont créé Qu'est-ce qu'un catholique?, Les pouvoirs de
un groupement des« amitiés Planète». l'hypnose, Les mystères de l'hérédité, Les
courants secrets de !'Histoire, Les cités du
III< millénaire, La pensée hindoue, Qu'est-ce
L'ENCYCLOPÉDIE PLANÈTE qu'un marxiste?, Civilisation de l'amour, etc.
' La première encyclopédie des ignorances Le tirage moyen de ces volumes est de trente
L .
·-------------~-'®l,~;"1"'-'"j;;-;,; ~;~,~~-~i!<il8ii~
mille exemplaires. Diverses éditions étrangères
sont à l'étude.
En avril 1963 paraissait le premier volume de
!'Encyclopédie Planète, consacré aux origines et
aux structures des Sociétés secrètes. Il était L'ANTHOLOGIE PLANÈTE
l'œuvre de René Alleau, spécialiste réputé des La littérature et l'art différents
questions d'ordre ésotérique et de l'histoire de
l'alchimie traditionnelle. A raison d'un volume
tous les deux mois, relié, illustré, conçu graphi- Sur le plan de la sensibilité et de l'esthétique,
quement pour une lecture foisonnante, nous nous avons, à maintes reprises dans Planète,
avons entrepris de réaliser un programme conçu montré qu'il existait, en marge de la littérature
sur dix ans au moins. Montrer, à la lumière de ce réaliste, psychologique, ou purement formelle,
que l'on sait, dans les divers domaines de la quantité d'œuvres remarquables mais généra-

6 Naissance des éditions Planète


le.ment négligées de la critique traditionnelle. De · société des éditions Planète. Deux autres amis de
.l'aventure à l'h\lmour, dé J'anticipation à carac- longue daté sont venus s'adjoindre ~ la petite
tère métaphysique du poétique au fantastique équipe de départ: Philippe Rossignol, technicien
lyrique, de la science-fiction au rêve, tout un de l'édition et 'de la distribution, et Alex Grall,
. courant néo-romantique anime la création litté- -spécialiste des productions internationales, grand
raire, et témoigne plus réellement de notre connaisseur du domaine anglo-saxon. Désormais,
époque que la pseudo-avant-garde dont on parle. dans une égale liberté, mais avec une efficacité
De même, nous avons multiplié les révélations · accrue, nous pouvions manifester la présence des
de peintres, dessinateurs; graveurs entre 18 et « éditions Planète>>, dont nous avons célébré la -
25 ans, inscrits dans ce courant_ néo-romantique, naissance effective le 19 novembre, dans nos
ou réaliste fantastique, comme on le verra encore bureaux du 114 Champs-Elysées. _
une fois dans ce numéro en découvrant l'œuvre
de Pagani.
Il nous importait donc de réunir les pièces exem- LES MÉTAMORPHOSES
plaires et de dégager les divers aspects de cet . DE L'HUMANITÉ
art et de cette littérature différents. C'est Une histoire de /'art et du monde
pourquoi nous avons entrepris de publier, à
raison de deux gros volumes par an, l' Anthologie
Planète illustrée. Dans le même temps paraissait le premier volume
En juin dernier, paraissait «Les Chefs-d'Œuvre d'une nouvelle et vaste collection qui se propose
du Sourire», dont la vente a aujourd'hui dépassé d'établir une histoire de l'art et du monde, en une
40 000 exemplaires. En ce moment paraît <f Les vingtaine de tomes. Pour la première fois, en un
Chefs-d'Œuvre de !'Erotisme,, dans la littérature même instant de )'Histoire. toutes les civilisations
et les arts contemporains, avec une importante et toutes les expressions esthétiques, sur le globe,.
préface-manifeste de Pauwels. Nous préparons se trouvent comparées. Noùs avons Jqnguement
« Les Chefs-d'Œuvre de !'Epouvante>>, illustrés présenté cette collection dans notre précédent
uniquement par les artistes de notre équipe, et numéro, et l'équipe de réalisation qui, sous 1a
qui présenteront les œuvres de plus de soixante- direction de l'historien -Robert Philippe, groupe
dix grands écrivains français et étrangers. un grand nombre de spécialistes et de conser-
vateurs de musées du monde entier. Après le
volume consacré à l' An Mille, paraîtra celui
LES ÉDITIONS PLANÈTE consacré au temps des Cathédrales. Nous irons
Du désert de Retz aux Champs-Élysées alternativement d'avant en arrière dans le temps,
de telle sorte que les deux derniers ouvrages pré-
senteront, l'µn les origines, l'autre les abords de
A l'origine, les créateurs de la revue avaient l' An Deux Mille.
fondé une petite société qu'ils avaient baptisée:
« société Retz>>, songeant au « désert de Retz'"
en Seine-et-Oise, où François Richaudeau et PRÉSENCE PLANÈTE
Louis Pauwels s'étaient souvent promenés en Le laboratoire de nos recherches
rêvant d'édition. Mais voilà· que ce désert se
peuplait singulièrement. Un livre avait donné
naissance à une revue. Cette revtie donnait Avec ce numéro, vous allez trouver en librairie
maintenant naissance à quantité de livres. Il le premier ouvrage d'une série brochée à laquelle
convenait de mieux indiquer la filiation, et c'est nous avons donné_ le titre général: Présence
pourquoi nous avons changé la« société Retz» en Planètei Il s'agit, en quelque sorte, de notre

Positions Planète 7
laboratoire. Nous allons publier ainsi les œuvres
françaises ou étrangères qui manifestent avec le AUTRES PROJETS ET ATTITUDES
plus de force, de profondeur, de style, de courage, Au sein d'une centrale d'énergie
l'esprit de recherche libre qui nous anime.
«L'immense Voyage», qui inaugure cette série,
rassemble les méditations philosophiques et Tel est notre travail, en cette année qui com-
poétiques du grand naturaliste américain Loren mence. Sa nature, comme on le voit, est explo-
Eiseley. Ce livre fut un de ceux qui inspira for- sive. Mais ces premiers résultats seraient
tement les auteµrs du« Matin des Magiciens,,. incompréhensibles si l'on pensait que nous
Viendront ensuite: un énorme ouvrage de n'avons commencé d'exister qu'en octobre 1961.
Raymond de Becker sur l'histoire des rêves et les En réalité, il y aura dix ans en l'été 65 que
rêves dans !'Histoire, intitulé «Les Machinations Pauwels et Bergier travaillent ensemble, et la
de la Nuit», un essai de Michel Gauquelin sur plupart des collaborateurs ou associés des
«!'Hérédité Planétaire n, un ouvrage collectif éditions Planète ont en commun de nombreuses
sur les «Positions Planète», une œuvre impor- années de réflexions, d'échanges, de contacts
tante du physicien Jean Charon: « L'Btre et le amicaux et intellectuels. Une chaude et cons-
Verbe», etc ... ciente fidélité les lie, et les projette en avant.
Pour cette même série, notre ami André Mahé Nous sommes, pour l'instant, une trentaine aux
organise en ce moment des tables rondes qui rouages de la « centrale d'énergie n, entourés
donneront lieu, ultérieurement, à la publication d'une centaine de collaborateurs extérieurs au
de « livres blancs» sur différents aspects pros- travail dans la même direction. Dans nos bureaux,
pectifs de la société moderne. la moyenne d'âge est de trente-huit ans. Planète
est aussi un phénomène de génération. Nous
LE TRÉSOR SPIRITUEL avons beaucoup d'autres projets. Nous pensons
DE L'HUMANITÉ pouvoir les réaliser tous. Nous savons bien que
Les textes sacrés de toutes les religions l'aventure n'est pas sans périls. Mais le plus
grand péril viendrait de la perte de l'esprit
d'aventure.
Dans nos bureaux, notre ami Jean Chevalier, Dans un roman de Jules Romains, deux amis
docteur en philosophie et en théologie, et qui cherchent à définir ce qui les unit et fait d'eux,
fut un des hauts fonctionnaires de l'Unesco, ensemble, une force, une disponibilité active.
prépare une autre collection Planète, qui verra Ils parviennent à cette formule, lyrique et
le jour dans un an. Il s'agit de la réunion de tous imprécise, mais qui les satisfait tout de même.
les grands textes sacrés de l'humanité, illustrés, Ils disent: « Il. y a entre nous comme la pierre
présentés et commentés par les meilleurs spécia- d'un autel.»
listes, dans le monde, de la pensée traditionnelle C'est cela pour nous. C'est bien cela.
et par d'éminents chefs de diverses communautés
religieuses. Cette collection, dont il n'est jusqu'ici
pas d'exemple, s'ouvrira par la publication de la
première Bible que l'on puisse qualifier œcumé-
nique, en ce sens que, établie sur le texte intégral
de la Bible de Jérusalem, elle est commentée,
livre par livre, avec variantes, par des exégètes
des différentes confessions qu'elle inspire: catho-
lique romaine, orthodoxe, protestante, ainsi que
de la religion juive.

8 Naissance des éditions Planète


cette
PLANl:TE
de
L'AVENTURE
page
L'A venture des savants 11
Une intelligence crucifiée: Oppenheimer par Jacques Mousseau

L'A venture d'un esprit non conformiste 31


Les tribulations d'un chercheur parallèle par Aimé Michel

L'A venture de la Vie 41


L'immense voyage par Loren Eiseley

L'A venture de la guerre secrète 71


Le dossier de /'espionnage moderne par XXX

La plus grande des A ventures 63


Soixante ans de physique depuis la relativité par Jacques Bergier

Une A venture de la littérature moderne 83


Initiation à la science-fiction par Gérard Diffioth

L' Aventure d'un jeune d'esprit Planète 115


Herbert Pagani par Jean Rousselot
Une intelligence crucifiée: Oppenheimer
Jacques Mousseau

Je n'ai pas espéré éviter toute erreur,


mais apprendre par celles que je pourrais commettre.
R.J.O .

C' EST AUSSI LE PROCbS DE LA SCIENCE

La« bombe», de nouveau, occupe l'actualité. Peut-être parce que


la dernière guerre dans son ensemble retient la conscience univer-
selle - voyez le nombre des livres, des études, des témoignages qui
paraissent sur la période 1939-1945 - et que tous ses drames ont été
éclipsés par le drame d'Hiroshima. Peut-être aussi parce que, cette
année," il y aura vingt ans» et que vingt ans c'est un anniversaire.
Peut-être encore parce que, l'épreuve passée, il faut à l'homme vingt
années d' oubli avant de se souvenir et de réfléchir et que ces temps
de réflexion sont venus. Peut-être enfin, parce que l'arme nucléaire
menace l'humanité plus qu'on a voulu le croire. Des coulisses de
la science monte en effet un murmure inquiétant: l'atome déchaîné
transforme dangereusement la biosphère dans laquelle nous vivons.
Uepuis vingt ans, une question se pose: qui doit être Je gardien d'une
science toute-puissante? L~ savant lui-même? Ou bien Je pouvoir
traditionnel politique et militaire? L'aventure d'un homme, Robert
J. Oppenheimer, le père de la première bombe A, tour à tour Joué et
vilipendé, se confond avec cette lutte d'influence. Nous en retraçons
les péripéties essentielles au moment où Alfred Fabre-Luce publie
une pièce de théâtre sur «la Bombe., et où un grand homme de
théâtre, Jean Vilar, monte à l' Athénée un spectacle conçu à partir
des interrogatoires de Robert Oppenheimer en 1954. En Allemagne,
une pièce de M. Heinar Kipphardt, conçue à partir des mêmes
documents, remporte un immense succès sur plusieurs scènes.

«Oppie» venait d'avoir quarante ans.


Les militaires appelèrent
cet intellectuel...
(Photo Holmès-Lebel). Les grands contemporains 11
UNE GLOIRE HORS DU COMMUN domaine atomique: les recherches furent
englobées sous le nom de projet Manhattan.
Oppenheimer venait d'avoir quarante ans lorsqu'il Oppenheimer, qui était au courant de tous les
fut nommé à titre définitif, en juillet 1943, travaux poursuivis depuis 1939, était persuadé
directeur du plus grand laboratoire du monde: que leur dispersion avait beaucoup nui à leur
le centre de Los Alamos, où devait être cons- efficacité. Il était partisan d'un vaste laboratoire
truite la première bombe atomique. Par une où seraient regroupés tous les chercheurs et tous
ironie du sort, deux savants pacifistes étaient à les moyens nécessaires à la poursuite d'un but
l'origine du projet: Léo Szilard 1 et Albert unique: fabriquer la première bombe atomique.
Einstein, qui avaient attiré l'attention du gouver- Les militaires furent d'autant plus facilement
nement américain, en 1939, sur le péril qui mena- convaincus que ces projets correspondaient aux
cerait l'humanité si les nazis réussissaient à leurs. Leur principal souci était, en effet, la
fabriquer la bombe nucléaire. sécurité, et seule une centralisation totale leur
Depuis 1939, Robert J. Oppenheimer se pas- semblait garantir le secret. A l'automne 1942,
sionnait pour le problème de la fission de le général Groves, responsable militaire du projet
l'uranium - exactement depuis une conférence Manhattan, rencontra Oppenheimer dans un
de Niels Bohr qui lui avait révélé et qu'elle était compartiment réservé d'un train qui roulait de
possible et l'importante libération d'énergie qui Chicago à Los Angeles et lui proposa de prendre
accompagnerait le phénomène." Oppie », comme la direction du laboratoire à naître.
l'appelaient ses collègues et ses élèves, se préci-
pita dans le laboratoire de physique de l'Univer- PERSONNE N'AURAIT PU FAIRE
sité de Berkeley (Californie) où il professait, pour CE QU'IL A FAIT
calculer la masse critique où la fission devait se
transformer en réaction en chaîne. Les physiciens A l'opposé de Rutherford, de Bohr et de Born,
s'efforçaient surtout à l'époque de trouver un à la fois grands professeurs et grands découvreurs,
procédé simple pour séparer l'uranium 235 et Oppenheimer n'avait opéré aucune révolution
l'uranium 238 de l'uranium naturel. Oppenheimer, fondamentale en science. Il avait fait une
qui continuait à consacrer ses loisirs aux brillante carrière de professeur, enseignant à la
questions atomiques, fit une découverte qui fois à Berkeley et à Pasadena. Il avait choisi
réduisit des deux tiers les frais engagés par la l'Université de Californie en 1927, après son
méthode jusqu'alors utilisée. Le physicien doctorat ès sciences, passé à Gë>ttingen auprès
Compton, prix Nobel, fut si impressionné par ces de Max Born. Quand le doyen de Berkeley lui
résultats qu'il pria le savant de participer aux avait demandé la raison de son choix, il avait
travaux d'une commission spéciale de l'Aca- répondu: " Ce sont quelques vieux livres qui
démie nationale des Sciences qui, pendant des m'ont déterminé: la collection des poètes
jours, discuta des applications militaires de français du xv1· et du XVII' siècle que possède
l'énergie nucléaire. Oppenheimer fut alors chargé la bibliothèque universitaire.» Son intelligence
du groupe de physique théorique qui cherchait était admirée, son talent reconnu et son nom
avec acharnement le meilleur modèl~ de bombe respecté, mais ses amis estimaient qu'il souffrait
atomique. de n'avoir pas, comme d'autres hommes de sa
Au mois d'août 1942, l'armée américaine, à la génération, Heisenberg, Dirac, Joliot-Curie ou
suite d'un accord passé entre la Grande-Bretagne Fermi, le plus haut sommet du génie créateur.
et les f:tats-Unis, reçut la responsabilité d'orga- Or, Oppenheimer savait qu'en physique seuls les
niser les efforts anglais et américains dans le hommes jeunes sont capables d'idées radicales
ouvrant des perspectives nouvelles. Estimait-il
1. Sur Léo Szilard, mort récemment, voir Planète 18, p. 148. avoir son avenir de créateur derrière lui? Le

12 Une intelligence crucifiée


projet Manhattan put en tout cas lui paraître Lorsque Oppenheimer avait commencé à s'oc-
une chance inespérée de gagner, par une tout cuper officiellement de questions touchant la
autre voie, une gloire hors du commun. Il défense nationale, il avait dil remplir un question-
s'attaqua à sa réalisation avec une passion et une naire de la sécurité militaire. Il avait précisé
vigueur que sa santé réputée précaire ne laissait qu'il avait jadis sympathisé avec des organisations
pas prévoir. de gauche. D'abord en 1933, après la prise du
Le général Groves s'était aussitôt entendu pouvoir par Hitler en Allemagne, car des
reprocher le choix qu'il avait fait. Oppenheimer membres de sa famille et nombre de ses amis
n'avait-il pas été tuberculeux pendant des avaient été persécutés. Puis, à partir de 1936,
années? Et, surtout, n'aurait-il pas fallu un prix entraîné par une jeune étudiante en psychiatrie,
Nobel pour dominer de son autorité toutes les Jean Tatlock, à laquelle il faisait la cour. «Jean
« prime donne» de la sc.ience qui allaient se et moi, disait-il, filmes par deux fois si près de
trouver rassemblées en un seul laboratoire. Le nous marier que nous nous considérions comme
·général Groves tenait bon en faveur d'Oppen- fiancés.» Cette union était donc sur le point de
heimer et le succès lui donna raison. Plus tard, se réaliser, lorsque Oppenheimer rencontra, au
cet homme, qui n'était ni un tendre ni un intel- cours de l'été 1939, une jeune et jolie femme
lectuel, devait reconnaître: «Personne n'aurait brune, Katharina Puenring, qui travaillait dans
pu faire ce que cèt homme a fait. » le célèbre laboratoire de botanique de l'Univer-
La première tâche d'Oppenheimer fut de sité de Pasadena. Elle venait d'épouser un
recruter son équipe scientifique. Ce n'était pas médecin anglais nommé Harrisson, mais sa ren-
une petite affaire. Il parcourut des milliers de contre avec Oppenheimer remit sa vie en
kilomètres en avion et en chemin de fer pour question. Les deux jeunes gens éprouvèrent une
toucher personnellement les hommes qu'il avait telle passion réciproque qu'ils rompirent leurs
décidé d'enrôler et déploya toute sa séduction précédentes attaches et se marièrent en novembre
pour les convaincre de venir s'installer avec leurs 1940 sans se soucier du scandale qu'ils provo-
familles dans le désert du Nouveau-Mexique où quaient à Berkeley et Pasadena. Le savant cessa,
le laboratoire nucléaire géant devait être construit. au même moment, toutes relations avec les
Ils devaient signer un contrat valable pour la communistes et les sympathisants communistes.
durée de la guerre et vivre désormais à Los En son' cœur et en son esprit du moins. Car il lui
Alamos, à peu près coupés du monde extérieur. était difficile de rompre totalement avec tous ses
Oppenheimer avait lui-même choisi l'endroit amis qui l'avaient amené à s'intéresser aux idées
qu'il connaissait bien: il avait été, dans son gauchisantes. Il rencontra des difficùltés iden-
enfance, pensionnaire dans l'école qu'il avait tiques à liquider son passé sentimental, car Jean
fait réquisitionner pour le projet Manhattan. En Tatlock n'avait pas cessé de l'aimer. Après leur
contrepartie, les savants seraient assurés de rupture, elle dut à plusieurs reprises se soumettre
travailler à une entreprise grandiose, au sein à un traitement psychiatrique et elle finit
d'une collectivité scientifique sans précédent. d'ailleurs par se suicider au début de 1944. Elle
Oppenheimer sut leur communiquer sa propre n'avait jamais oublié Oppenheimer à qui elle
exaltation. Au printemps 1943, les premiers ato- écrivait et téléphonait souvent, et qu'elle cherchait
mistes arrivèrent dans la vieille cité de Santa Fé, à rencontrer en"toutes occasions.
ancienne résidence des vice-rois espagnols, d'où Sur un de ces pressants appels, en juin 1943,
des autocars les conduisaient chaque matin Oppenheimer abandonna la foule des obligations
jusqu'au plateau de Los Alamos, en attendant que lui imposait la construction de Los Alamos
qu'y fussent édifiées leurs habitations. Un an pour rendre visite à son ex-fiancée à San
après, 3 500 hommes travaillaient à Los Alamos, Francisco. A la fin de l'après-midi, tous deux
deux ans après, 6 000. se firent servir des consommations dans le plus

Les grands contemporains 13


beau restaurant du monde, installé au dernier connaître au gouvernement des États-Unis.
étage de l'hôtel Mark, qui jouit d'une vue inou- L'opération se faisait sans doute par des intermé-
bliable sur les baies et les ponts de ce gr1md port diaires, comme Jean Tatlock, qui livraient à leur
du Pacifique. Oppenheimer annonça à Jean tour le dossier aux bureaux du parti. Pash pro-
Tatlock qu'il allait devoir renoncer à leurs posait de congédiirr le «sujet» au plus vite et
rencontres pour des mois, des années peut-être, de le remplacer par quelqu'un d'autre.
étant obligé de quitter provisoirement Berkeley Recevant en main propre, au milieu du mois de
avec sa femme et son fils. Il ne pouvait lui révéler juillet, ce rapport stipulant que, pour des raisons
le caractère de la mission que lui confiait le de sécurité, Oppenheimer ne pouvait être
gouvernement, ni le lieu de sa nouvelle affectation. confirmé dans ses fonctions de directeur de Los
Alamos, Groves fut frappé comme par la foudre.
LES SERVICES DE SÉCURITÉ VEiLLAIENT Il n'avait aucune sympathie pour les communistes
et faisait tout son possible (ainsi qu'il le déclara
Le savant avait le sentiment ·de rompre ainsi lui-même plus tard) pour empêcher une infil-
complètement avec son passé politique. Il allait tration communiste dans le projet Manhattan,
enfin pouvoir se consacrer entièrement à son parce qu'il jugeait excessive la confiance que le
exaltante mission. Mais chacun des pas qui pays et le gouvernement plaçaient dans leur allié
conduisirent Oppenheimer et son ex-fiancée à soviétique. Voilà que son collaborateur le plus
travers San Francisco, les 12 et 13 juin 1943, intime, le plus indispensable se révélait être un
furent observés par les agertts de la division G. 2, << rouge»! Oppenheimer, convoqué, assura aussitôt
« Counter Intelligence Branch of the Army" qu'il avait depuis longtemps cessé toute relation
(Contre-espionnage de !'Armée). Ils virent le avec les communistes.
savant raccompagner la jeune fille jusqu'à sa Groves pouvait-il admettre ce revirement d'opi-
demeure où il passa la nuit; et celle-ci le conduire nion? Il y crut, parce que c'était polir lui la
le lendemain matin à l'aéroport. Tout cela fut seule attitude possible. A Los Alamos, les diffi-
noté avec la plus grande précision par les limiers cultés matérielles menaçaient d'étouffer la
de la police et incorporé comme éléments à flamme de l'enthousiasme, et la présence
charge dans un volumineux rapport. A son insu, d'Oppenheimer, une fois de plus, se révélait indis-
le savant pressenti pour diriger le laboratoire pensable. Il savait exalter le moral de chacun; il
de la bombe atomique était soumis depuis fin s'intéressait à tous les problèmes personnels, pro-
mai 1943 à une surveillance spéciale. Les auto- mettait des améliorations et cherchait surtout à
rités de police, méfiantes, voulaient s'assurer faire ressortir !'insignifiance des petites contra-
qu'il avait entièrement rompu ses anciennes riétés comparée à l'importance du «job» qu'on
attaches avec les communistes. La visite à San devait accomplir.
Francisco fournissait au colonel Boris Pash, chef Groves ne pouvait se passer de lui, ni du tech-
d'état-major de la Division G. 2 en Californie, les nicien ni de l'organisateur. Il le surveillerait de
armes dont il avait besoiil. près, voilà tout! Le ministère de la Guerre avait
Le 29 juin 1943, un rapport de Pash, résumant les enjoint Groves de ne pas perdre un seul jour dans
résultats de la surveillance depuis l'arrivée la fabrication de l'arme nouvelle et lui avait
d'Oppenheimer à San Francisco, fut expédié au accordé, à cet effet, des pouvoirs exceptionnels
ministère de la Guerre à Washington. Dans ce abrogeant toutes les ·décisions et dispositions
rapport, Pash émettait le soupçon que le «sujet» antérieures. Pour la première fois, Groves
en question, c'est-à-dire, en style de police, décida d'utiliser ces pleins pouvoirs en télé-
Oppenheimer lui-même, pourrait bien trans- . graphiant à Washington, le 20 juillet 1943:
mettre les résultats des travaux de Los Alamos "Conformément aux instructions données verba-
ayx communistes, avant même de les faire lement le 15 juillet, nous souhaitons qu'u.ne auto-

14 Une intelligence crucifiée


risation de travail soit accordée sans retard à eu récemment une conversation avec leur
Robert Julien Oppenheimer; malgré les infor- connaissance commune George Eltenton; celui-
mations que vous avez reçues à son sujet. ci s'était plaint à Chevalier qu'il n'y eût pas
Mr. Oppenheimer est absolument indispensable d'échange d'informations scientifiques entre les
au projet. L.R. Groves, général de brigade.» savants américains et russes malgré l'alliance qui
unissait leurs gouvernements respectifs. Eltenton
A-T-IL TRAHI SON AMI? aurait alors demandé à Chevalier si Oppenheimer
n'accepterait pas de livrer à titre privé certains
Sous son apparente rudesse, le général Groves résultats scientifiques. En apprenant le fait,
n'avait pas mal calculé les conséquences psycho- Oppenheimer réagit comme l'avait prévu
logiques de sa décision. Oppenheimer cessait Chevalier. " On ne peut pas faire cela! » se serait-
d'être à son égard un homme libre. Outre la il écrié, d'après les souvenirs de son ami. Selon
reconnaissance qu'il éprouvait pour l'inter- une déclaration ultérieure d'Oppenheimer lui-
vention faite en sa faveur, le savant avait compris même, la réponse aurait été encore plus
qu'au-dessus de sa tête planait une menace que catégorique: « Ce serait terrible de faire une
seule retenait la main du général Groves. A tout chose pareille. C'est purement et simplement de
moment, son passé politique pouvait resurgir, la haute trahison!»
lui arrachant la mission de fabriquer la bombe En dénonçant comme activité d'espionnage la
à laquelle il avait attaché sa gloire. démarche d'Eltenton, Oppenheimer pensait avoir
Soit qu'il voulût se persuader à lui-même qu'il consacré son loyalisme envers les services de la
avait bien abjuré ce passé, soit qu'il voulût le sécurité militaire. En fait, il donnait une arme
prouver aux militaires, Oppenheimer commit terrible à ces services, qui continuaient à le tenir
alors une erreur. A la fin du mois d'août, il rendit pour suspect et n'avaient pas pardonné son
visite à un agent des services de sécurité, Lyle maintien, contre leur gré, à la tête du laboratoire
Johnson, qui était de passage à Berkeley, et lui de Los Alamos. Il ne tarda pas à être convoqué
raconta que depuis quelque temps les Soviétiques par le colonel Pash, celui-là même qui avait signé
essayaient d'avoir des informations sur le projet le rapport demandant son exclusion.
Manhattan. Un Anglais nommé Eltenton, qui La logique de la chasse aux sorcières est impi-
avait longtemps vécu en U.R.S.S., avait prié un toyable. A partir du moment où Oppenheimer
intermédiaire d'entrer en contact à cet effet avec avait spontanément pris l'initiative d'apporter
quelques-uns des savants qui travaillaient au une indication aux gens des services de sécurité,
projet. Oppenheimer ne voulut pas prononcer le il était entré dans le système et ne pouvait
nom de l'intermédiaire, qui aurait agi de bonne alléguer aucun motif pour ne pas dénoncer ceux
foi. qui, par définition, devaient être tenus pour
Cette fable prenait sa source dans une rencontre, suspects. En ce qui concernait le mystérieux
datant déjà de plusieurs mois, entre Oppenheimer intermédiaire, qui, d'après son récit, avait
et l'un de ses amis, Haakon Chevalier. Fils d'une contacté "plusieurs» personnalités du projet
mère scandinave et d:un père français, Haakon Manhattan, il se débattit en alléguant que cet
Chevalier enseignait les langues romanes à homme n'avait pas eu lui-même de mauvaises
l'Université de Californie. Il s'était lié avec intentions et qu'en conséquence il ne convenait
Oppenheimer. Dans cette amitié, le physicien pas de le mêler à l'affaire. Mais le filet se res-
trouvait l'occasion d'évoquer la littérature et les serrait. Dans le dossier d'Oppenheimer, qui ne
philosophies de la vieille Europe. Mais ce jour-là quittait pas le bureau du colonel Pash, figurait
la conversation vint sur un sujet plus précis. cette note envoyée en septembre 1943 par un des
Tout en préparant des cocktails au martini, agents du service: «L'opinion demeure
« Oppie » écouta son ami lui raconter qu'il avait qu'Oppenheimer cherche activement à acquérir

Les grands contemporains 15


(Keystone ).

16 Une intelligence crucifiée Il fallait que Nagasaki s'écroule


(Photo Usis).

pour que Princeton s'élève. Les grands contemporains 17


à l'aide du projet Manhattan une réputation Pacifique. Ainsi, dans leur simplicité morale, en
scientifique mondiale et une place dans !'Histoire. vinrent-ils à admettre l'idée qu'il suffirait de
Or, je crois que l'armée peut lui accorder ce qu'il montrer à la face du monde la puissance de
désire, mais qu'elle a aussi les moyens de couvrir l'arme nouvelle, pour n'avoir plus à s'en servir.
son nom d'opprobre et de ruiner sa réputation et Et, pour la suite, un accord entre les grandes
sa carrière.» puissances victorieuses écarterait à jamais la
Un tel jugement révèle le cynisme brutal avec menace et permettrait de n'utiliser la fission de
lequel la machine politico-militaire manipulait un l'uranium qu'à des fins pacifiques.
des plus grands savants des Ëtats-Unis. Le chef sorcier Robert Oppenheimer n'était pas
Recevant l'ordre officiel de donner le nom de le moins accessible à ces arguments. Plus qu'à
l'intermédiaire, Oppenheimer ne pouvait que se aucun autre, il lui aurait été difficile de renoncer
soumettre ou se démettre. Il capitula. Haakon au projet pour lequel il avait tant œuvré, tant
Chevalier perdit sa situation universitaire sans peiné et tant sacrifié. En vain, Niels Bohr mettait
comprendre ce qui lui arrivait et dut s'exiler. Il le président Roosevelt en garde contre les
ne comprit la cause de ses malheurs que bien dangers présentés par une arme atomique; en
plus tard lorsque Oppenheimer, au cours d'une vain Szilard insistait sur le fait que selon lui, au
autre enquête, avoua toute la vérité. point où en était le conflit, l'utilisation de la
bombe présentait pour l'Amérique plus d'in-
LE SOLEIL DE LA MORT BRILLE convénients que d'avantages; en vain, Einstein
SUR LE JAPON mettait l'accent sur la nécessité de prévenir la
course aux armements nucléaires. A Los Alamos,
Dans l'immédiat, l'étau policier se desserra on travaillait ferme. Le 16 juillet 1945, eut lieu
autour d'Oppenheimer qui put se tendre entiè- l'expérience témoin d' Alamagordo. Elle montra
rement vers le but qu'il s'était fixé. Cependant, que les savants s'étaient trompés, mais en sens
on commençait à deviner que les nazis étaient inverse de ce qu'ils craignaient: les effets d'une
loin de posséder l'arme nucléaire, et la course explosion nucléaire étaient beaucoup plus
poursuivie à Los Alamos parut à certains savants puissants que les calculs ne le laissaient prévoir.
une course à l'abîme. Après le débarquement en Szilard adressa au président Truman (qui avait
France, les Alliés s'emparèrent de certaines succédé à Franklin Roosevelt, mort au printemps
archives qui démontraient clairement que les de 1945), une nouvelle pétition signée par 77
Allemands avaient renoncé à fabriquer l'arme savants demandant que l'Amérique ne se rende
atomique parce qu'il leur aurait fallu plus de pas coupable d'« un massacre généralisé». Elle
temps que ne semblait leur en laisser l'évolution échoua comme les précédentes et, le 6 aoüt 1945,
de la guerre. Cependant, à Los Alamos même, en « le soleil de la mort» s'épanouissait sur
dépit de ces informations, les partisans d'un Hiroshima, le 9 aoüt, sur Nagasaki.
arrêt immédiat de la fabrication de l'arme
furent peu nombreux. Une renonciation radicale LE SURSAUT DES CONSCIENCES
était difficile à des hommes qui, depuis de longs
mois, consacraient le meilleur d'eux-mêmes à la Les savants du projet Manhattan découvrirent
réalisation du projet, et cela au moment où il alors qu'ils avaient été bernés par les militaires.
était près d'aboutir. Ils n'étaient pas non plus D'abord, alors qu'ils avaient estimé que «leur»
insensibles à l'argument, largement développé arme devait être employée contre des objectifs
par les militaires, que le Japon n'était pas vaincu, stratégiques, ils apprenaient que deux villes
et que la possession de la bombe atomique par les avaient été rayées des cartes de géographie.
Ëtats-Unis sauverait d'innombrables vies améri- Enfin, ils savaient que les bombes avaient été
caines en abrégeant la lutte sur les fronts du déversées sur un pays au bord de la capitulation.

18 Une intelligence crucifiée


LES AUTEURS Au sommaire de cette anthologie, 65 auteurs. Parmi une nouvelle collection pleMte
eux, des écrivains étrangers, mais c'est la littérature
française qui a malgré tout donné à l'érotisme ses véritables lettres de
noblesse. De Lautréamont à Roger Vailland, de Maupassant à Paul Ëluard,
d'Apollinaire à Jouhandeau, la liste des auteurs représentés au sommaire
est impressionnante: plus par sa qualité encore que par le nombre des élus.
Ëcrivains contemporains en grande majorité, mais aussi quelques auteurs
de la fin du XIX' siècle, époque qui fut celle de l'élan décisif de la littérature
moderne.

LE CHOIX DES ŒUVRES Inutile de souligner qu'il fut particu-


lièrement délicat et posa certains pro-
blèmes. D'une part, il s'agissait d'éviter les textes scabreux ou simplement
exhibitionnistes; d'autre part, il ne fallait pas non plus arracher au sujet
tout ce qu' il contient de sève, de violence, d'audace. Jacques Sternberg,
Alex Grall et l'équipe de Planète ont passé de longs mois à faire un choix
qu'ils ont voulu à la fois percutant et poétique. Rien de ce qui touche à la
littérature n'a été oublié: le conte bref, la nouvelle, le théâtre, le dialogue
de film, l'extrait de roman. Mais toujours la qualité intrinsèque du texte a
été le point de mire des responsables de cette anthologie.

SON INTÉRÊT li n'existait, on le sait, pratiquement aucune anthologie


de l'érotisme. Cet ouvrage ouvre donc non seulement
CULTUREL des horizons nouveaux, mais mérite de faire date dans
l'histoire de l'édition. Avec une force toute particulière l'anthologie prouve
qu'un sujet que l'on croit volontiers limité - l'érotisme a cette réputation
fallacieuse - prend en réalité ses racines à quantité de sources comme le
fantastique, la poésie, la légende, la peur. L'érotisme n' est pas ici un simple
prétexte tapageur, mais une véritable force motrice, riche en prolongements
que l'on veut généralement ignorer.

L'APPAREIL CRITIQUE
li comprend:
La préface, signée Louis Pauwels.
Le Dictionnaire des auteurs. qui donne à la fin de l'ouvrage la notice
biographique et la photographie de tous les auteurs figurant au sommaire.

LE LIVRE - est relié pleine toile protégée par un couvre-livre transparent.


- la maquette est signée Pierre Chapelot, directeur artistique
de la revue Planète.
la couverture et les pages de garde ont été conçues par le célèbre peintre
Félix Labisse.
les pages de déroulement sont ornées en plusieurs couleurs.
l'anthologie est illustrée par plus de 150 dessins et peintures qui portent
la signature des plus grands artistes de notre temps, parmi lesquels
Matisse, Picasso, Max Ernst, Magritte, Labisse, Maillol, Gauguin,
Salvador Dali, Van Dongen, etc.
pourquoi ce livre?
les Sous la direction de Louis Pauwels, les textes réunis
par Jacques Sternberg et Alex Gral/ ont été
chefs-d'œuvre répartis dans 8 chapitres qui servent de structure
de à /'anthologie: Les Merveilles de la passion, les
parce qu'il vous apporte en 500 pages Ivresses de l'innocence, les Souterrains du mariage,
les textes des plus grands écrivains
l'érotisme l'f:cole des garçons, les Dévorantes, le Soleil noir
des abîmes, les Corps sans tête, la Mort aimantée.
et les œuvres des meilleurs peintres contemporains.
un extrait très partiel,
la première anthologie littéraire et artistique du sommaire:
de la passion et de la sensualité. LES MERVEIUES DE LA PASSION
Henry Miller Le sublime délire
Paul f.luard Poèmes
D.H. Lawrence S'ouvrir, s'oublier
Le volume: 45 r . (+ T .L .) Marguerite Duras Hiroshima, mon amour
Robert Brasillach La nuit des époux
LES IVRESSES DE L"INNOCENCE
7 5 récits, contes Erskine Caldwell î:ve naquit du limon
et nouvelles. Vladimir Nabokov Lolita ou le vice intérieur
Marcel Jouhandeau Les plus anciens souvenirs
Villiers de l'Isle-Adam Les amants de Tolède
plus de LES SOUTERRAINS DU MARIAGE
1 50 illustrations. Federico Fellini Il y a des maris qui rêvent
Roger Vailland La morale du plaisir
Christiane Rochefort Au fil de la nuit
Graham Greene Cinéma rose
un volume triple.
L"ÉCOLE DES GARÇONS
grand format carré. Jean Genêt Rêvons ensemble, amour
relié pleine toile. Guillaume Apollinaire Le giton et le talion
Malaparte Quand les belles ont des bottes
Maurice Sachs Ni mon esprit ni mon corps
LES DÉVORANTES
L.-F. Céline Elles en veulent
Octave Mirbeau Elles sont le sang
Eugène Ionesco Elles sont le Verbe
C.L. Moore Elles sont la légende
LE SOLEIL NOIR DES ABÎMES
Georges Bataille Comme des somnambules
Blaise Cendrars Emmène-moi au bout de la nuit
Luis Bunuel L'obsession de Monsieur
Tennessee Williams Le masseur noir
Léon Bloy La fin de Don Juan
LES CORPS SANS TÊTE
Dino Buzatti Chez Madame Ermelina
Paul Morand Chez les Scandinaves
Robert Sheckley Demain, sur Terre
Boris Vian A la campagne
LA MORT AIMANTÉE
Guy de Maupassant La chevelure
Guillaume Apollinaire Les cadavres amoureux
Alphonse Séché Morte d'avance
Richard Matheson Le strip-tease des Zombies
éditions
PLANl!TE
114 Champs Élysées Paris 8

L'IMMENSE
VOYAGE
par LOREN EISELEY

Les méditations
d'un grand naturaliste

l'un des livres qui ont inspiré


LE MATIN DES MAGICIENS

Le Dr Loren Eiseley est chef du département d'anthro-


pologie de l'Université de Pennsylvanie. Il est l'ancien
président de l'Institut américain de Paléontologie
humaine. Dans ce livre que la critique américaine qua-
lifia d'admirable, il allie la sensibilité, l'imagination du
poète à la curiosité de l'homme de science. Il combine
savoir et intuition en une méditation profonde. D'où est
venue la vie? Où va-t-elle? Où allons-nous avec elle?
L'immense voyage du vivant à travers les millibns
d'années prend-il fin avec l'homme? Certes non, pense
Eiseley, il y a autant d'avenir que de passé. «La nature
0

n'en a pas fini, elle n'est pas satisfaite parce qu'un poisson
du Dévonien a trouvé le moyen de devenir un person-
nage à deuxjambes coiffé d'un chapeau de paille» ...

Avec un~ humilité de chercheur et un amour quasi


mystique, Eiseley interroge toute la nature, « tout ce
singulier paysage de grillons racleurs, de moineaux
chanteurs et d'hommes curieux», essayant de 'comprendre
son histoire, son dynamisme, sa signification. Et il lui
arrive de poser tranquillement des questions aussi dérou-
tantes que celle-ci:
« Sommes-nous venus d'ailleurs, et sommes-nous en train
de nous préparer à rentrer chez nous, à l'aide de nos
instruments?» ...

L'IMMENSE VOYAGE
par LOREN EISELEY

est le premier volume de la collection


P•ésence P•anète
un volume broché: 13 F + T.L.

DISTRIBUE PAR DENOEL 14 RUE AMELIE PARIS 7


Les atomistes, Oppenheimer à leur tête, n'étaient cipale. Oppenheimer, comme le décrit Michel
pas au bout de leurs désillusions. Rouzé, était devenu définitivement triste, de la
Ils accueillirent les explosions des « bombes A» tristesse de l'homme qui, pour avoir gravi les
et la fin de la guerre comme une délivrance. cimes, voit l'avenir plus loin que ses semblables.
Leurs sentiments étaient mêlés: d'une part fierté Quand, en 1946, le gouvernement américain
d'avoir réussi, d'autre part angoisse de la respon- étudia la possibilité de fabriquer la bombe à
sabilité assumée. Le monde connaissait l'horreur hydrogène de façon à maintenir son avance sur
du péril atomique. Peut-être la conscience uni- !'U.R.S.S., l'attitude d'Oppenheimer ne fut pas
verselle allait-elle réagir et le rejeter à jamais. tranchée: il ne découragea pas le projet, mais il
Mais les physiciens commencèrent à s'inquiéter ne l'encouragea pas nettemen"t. C'était trop de
sérieusement lorsqu'ils s'aperçurent que la tutelle mollesse de la part d'un homme qui, quoi qu'il eQt
militaire ne se relâchait pas, qu'on s'efforçait de accompli, était et serait toujours tenu en sus-
tromper l'opinion mondiale sur l'importance des picion par les services secrets. Comme presque
destructions opérées et surtout sur le péril tous les autres atomistes, il était maintenant
nouveau. La plupart des atomistes américains épouvanté par la puissance destructive des
décidèrent d'entrer en lice pour informer futures armes nucléaires, dont l'aire de dévas-
l'opinion de la réalité et promouvoir une entente tation dépasserait de loin les dimensions de
internationale. n'importe quel objectif militaire et pourrait
couvrir des. pays entiers. Le sort de l'Europe
UN HOMME PROFONDÉMENT TRISTE occidentale était moins indifférent à cet homme
féru d'humanisme qu'aux stratèges du Pentagone;
Tandis que la plupart des chercheurs, et même il savait bien (il l'a souligné à plusieurs reprises)
quelques officiels, estimaient qu'il n'y avait plus que ces pays risquent l'anéantissement total en
qu'à rendre le plateau de Los Alamos « aux cas de guerre atomique. Les réticences qu'il
renards du ·désert», Oppenheimer employa sa marqua à l'égard du projet de bombe H (dont la
force de persuasion à convaincre ses collabo- réalisation fut confiée à Teller) affaiblirent son
, rateurs qu'ils devaient poursuivre au moins prestige auprès des officiels et, dès lors, ses
quelque temps leurs travaux. Il réussit auprès de ennemis au sein des organismes de sécurité
beaucoup, mais quelques-uns, qui l'avaient adoré purent contre-attaquer. Ils guettaient leµr proie
/
comme les autres, commencèrent à s'éloigner de depuis dix ans.
lui, comprenant que quelque chose dans l'homme
avait changé. LA CHASSE.AUX SORCI:ËRES
C'est alors qu'à la surprise générale, en octobre
1945, il annonça qu'il abandonnait la direction de Le 21 décembré 1953, alors qu'il venait d'être
Los Alamos, pour retourner à l'enseignement. reçu docteur honoris causa de l'Université
Avec la réalisation de la bombe, le super-labora- d'Oxford, Oppenheimer fut convoqué d'urgence
toire avait accompli le rôle qu'il devait jouer dans à Washington par Lewis Strauss, devenu pré-
la destinée d'Oppenheimer; il pouvait être laissé sident de la Commission de !'Énergie atomique.
à d'autres. La ,personnalité d'Oppenheimer Après quelques instants de conversation banale,
prenait une dimension nouvelle; il était le Strauss lui communiqua le texte d'une lettre
conseiller écouté des politiciens et des généraux, préparée par le général Nichais, directeur
le technoc.rate de l'âge nucléaire. Il travaillait au général de la Commissi.on, qui assistait à
projet de contrôle international de l'énergie l'entretien. .
atomique que .les États-Unis devaient proposer Le document était un acte d'accusation nourri de
aux Nations Unies et, en cela, il pouvait dire aux tous les faits vrais ou supposés dont les services
atomistes qu'il rejoignait leur préoccupation prin- secrets avaient alimenté le dossier Oppenheimer

Les grands contemporains 19


pendant dix ans. Voici comment l'agence Asso- Lewis Strauss lui donna vingt-quatre heures pour
ciated Press résuma à l'époque les principaux décider s'il démissionnait de lui-même du comité
griefs formulés contre le savant: consultatif, ou s'il préférait voir l'affaire portée
1° Le Dr Oppenheimer avait eu de fréquentes devant une commission administrative spéciale.
relations avec les communistes au début de la Oppenheimer choisit d'affronter les inquisiteurs.
guerre. Il avait été l'amant d'une communiste et Le procès - on peut employer ce mot, bien que
il avait épousé une ancienne communiste. Il avait juridiquement, il ne s'agissait que d'une procédure
généreusement contribué à des fonds commu- administrative devant un« Comité du personnel» -
nistes, de 1940 jusqu'en avril 1942. s'ouvrit le 12 avril et dura trois semaines au cours
2· Il avait engagé des communistes ou des desquelles Oppenheimer atteignit son cinquan-
ex-communistes à Los Alamos. tième anniversaire. Ses trois juges étaient un
3· Il avait fait des dépositions contradictoires au recteur d'université en même temps homme
Bureau fédéral d'enquête (F.B.I.) au sujet de sa d'affaires et propriétaire d'une chaîne de
participation à des meetings communistes au journaux et de stations de radio, un important
début de la guerre. industriel et un professeur de chimie. Le rôle du
4• Le Dr Oppenheimer avait rejeté la proposition procureur était tenu par Roger Robb, repré-
que lui avait faite une personne qui se disait com- sentant la Commission de !'f:.nergie atomique. On
muniste, de transmettre des informations scienti- entendit une quarantaine de personnalités, dont
fiques à !'U.R.S.S. et lui avait déclaré qu'un tel de nombreux savants, et aussi des bandes magné-
acte serait une trahison, mais, pendant plusieurs tiques où avaient été enregistrés les interroga-
mois, il n'avait pas rapporté cet incident aux toires subis par Oppenheimer pendant la guerre.
services de sécurité.
5• Il avait pris fortement position contre le projet L'INTELLIGENCE EN Rf:.VOLTE
de bombe à hydrogène en 1949, quand il était
président du Comité consultatif de la Com- L'affairè souleva une énorme émotion dans
mission de l'f:.nergie atomique. Il avait continué à l'opinion publique, et spécialement dans les
mener campagne contre ce projet, même après la milieux intellectuels. Après avoir déçu beaucoup
décision du président Truman ordonnant à la de ses amis par son indécision à appuyer la
Commission de procéder aux recherches sur la position de la majorité des savants face à la
réalisation de la bombe. course aux armements nucléaires, Oppenheimer
En conclusion, la lettre exprimait des doutes sur devenait soudain le symbole vivant de l'intelli-
« sa sincérité, son attitude générale et même son gence persécutée. Sa modération même, sa ten-
loyalisme». dance à prendre toujours des positions nuancées
Nichols ne précisait pas que, le 3 décembre déjà: prenaient une valeur exemplaire pour montrer à
le président Eisenhower avait ordonné qu'on quels périls le maccarthysme vouait la démocratie
élevât « une cloison étanche entre Oppenheimer américaine. Pas un homme sensé n'acceptait un
et tous les secrets du gouvernement». Cette instant l'idée stupide qu'Oppenheimer füt un
décision faisait suite à une lettre du premier agent soviétique, et si on lui faisait grief de s'être
assistant du sénateur MacMahon, dénonçant opposé à la bombe à hydrogène, un tel grief,
Oppenheimer comme « un agent camouflé des justifié ou non, ne pouvait que le rendre populaire
Soviets»; la lettre avait fait rouvrir le dossier auprès de millions d'hommes en Amérique et
Oppenheimer conservé au F.B.I. et, dans le dans le monde. Ainsi, les collègues d'Oppen-
climat de la chasse aux sorcières du maccar- heimer, malgré les réserves que beaucoup
thysme florissant, ouvrir un tel dossier, c'était éprouvaient à son encontre, se rangèrent presque
entamer une procédurè d'inquisition. unanimement à ses côtés, par un réflexe de soli-
Quand Oppenheimer eut lu la lettre de Nichols, darité des intellectuels menacés par le maccar-

20 Une intelligence crucifiée


thysme. Et beaucoup de simples gens, qui le du procès, le conseil d'administration de cet
respectaient comme l'homme qui avait donné à institut se réunit aussitôt et renouvela à l'una-
l'Amérique l'arme décisive de la guerre mondiale, nimité sa confiance au savant (Lewis Strauss qui
se mirent à l'aimer en apprenant qu'il avait faisait partie du conseil quitta la salle des déli-
éprouvé les mêmes craintes qu'eux devant le bérations trois quarts d'heure avant le vote en
développement des armes d'apocalypse. Sans prétextant qu'il avait un train à prendre). Robert
doute à cause de ce mouvement d'opinion, les J. Oppenheimer préside encore aujourd'hui aux
dirigeants de la Commission de I'f:nergie atomique destinées de la plus importante centrale d'énergie
décidèrent de publier le compte rendu complet intellectuelle du monde.
des débats, épais volume de près de mille pages JACQUES MOUSSEAU.
qui fut imprimé en un temps record. Il est diffi-
cile, quand on parcourt ce document, de ne pas
participer à la sympathie qu'un large public
éprouvait pour le personnage jusqu'alors un peu
inhumain qu'avait été Robert Oppenheimer.
Face aux trois hommes chargés de le juger et
dont aucun, certes, n'atteignait à ses propres
dimensions intellectuelles, face surtout à un
accusateur violent et haineux qui cherchait à le
prendre en défaut et lui tendait des pièges,
Oppenheimer semble avoir renoncé volontai-
rement à l'éloquence et à la force de séduction
qui lui avaient autrefois permis de gagner tant
d'êtres humains. Il ne cherche qu'à dire la vérité
sur lui-même; il reconnait, par exemple, avoir
pratiquement inventé l'affaire Chevalier.
Il ne resta évidemment rien des assertions ridi- LIVRES A CONSULTER
cules selon lesquelles Oppenheimer aurait été un
agent soviétique. Le comité le reconnut. Mais on Michel Rouzé: Roben Oppenheimer et
était en pleine hystérie de la chasse aux sorcières, la bombe atomique (Collection
et l'administration de Washington tremblait elle- "Savants du monde entier». éd.
même devant les campagnes frénétiques du Seghers).
Robert Jungk: Plus clair que mille
sénateur McCarthy. Oppenheimer avait autrefois
soleils (Éd. Arthaud).
fréquenté des communistes; cela suffisait. En Notre étude fait largement appel à ces
outre, il n'avait pas manifesté un enthousiasme à deux ouvrages fondamentaux sur l'his-
cent pour cent pour les nouvelles armes d' exter- toire de la bombe atomique.
mination. Par deux voix contre une - celle du Général Leslie Graves: Maintenant,
professeur de chimie -, il fut déclaré désormais on peut le dire (Éd. Harper and
indésirable dans toute fonction comportant l'accès Brothers. New York).
aux secrets militaires et son contrat de conseiller Jacques Bergier a consacré une étude
de la Commission de l'f:nergie atomique fut aux révélations apportées par les
mémoires du chef militaire du projet
résilié. L'appel qu'il interjeta devant cette Manhattan dans Planète. n" 7.
dernière fut repoussé. Alfred Fabre-Luce: La bombe (Éd.
Lorsqu'il fut mis en accusation, Oppenheimer Table Ronde). avec une longue pré-
était depuis 1947 directeur de l'Institut de face très documentée par l'auteur de
Recherches avancées de Princeton. A l'annonce cette pièce de théâtre.

Les grands contemporains 21


Le cas Oppenheimer: un cas exemplaire
Jean Vilar·

Alors qu'il travaillait au thétitre de /'Athénée à la mise en scène Or, dans le cas très précis d'Oppenheimer, il y !l-
du « cas Oppenheimer» écrit à partir des minutes des interro- une étonnante lâcheté de l'État. C'est en 1954
gatoires de 1954, Jean Vilar a reçu notre collaborateur
Jean-Claude Dumoulin. Avant d'écrire cette pièce, l'ancien ·que les organismes législatifs de l'État mettent
directeur du T.N.P. avait rencontré à Genève le père de la en doute l'aptitude d'Oppenheimer à se consacrer
bombe A et avait été très frappé par les propos qu'il lui avait à des recherches dans un domaine secret. Or,
tenus. Nous sommes heureux de publier ici le point de vue de depuis 1943, Oppenheimer, aux ordres de ce
Jean Vilar.
même État, et contre les avis formels du F.B.I.,
Voilà plusieurs années déjà que le «cas Oppen- était à la tête des recherches atomiques.
heimer» m'app!\raît comme un cas exemplaire de On ne lui a, du reste, jamais reproché d'être un
notre temps. Et ce n'est pas seulement parce qu'il espion à la solde d'une puissance étrangère. On a
est centré sur la bombe atomique. L'existence seulement demandé à ses pairs s'ils estimaient
des armes de destruction massive a servi de révé- qu'il y avait une possibilité, la plus mince füt-elle,
lateur pour les hommes d'État, les physicien.s et qu'Oppenheimer risquât d'être tenté, du fait de
l'homme de la rue. Car, si les problèmes qu'elles sa formation, de ses amitiés, de ses scrupules, de
posent ont toujours existé, ils ont été rendus par ne pas conserver le secret le plus absolu sur les
elles immédiatement sensibles à tous. recherches atomiques militaires ou de les entraver.
L'enquête sur le cas Oppenheimer - car c'est li y avait là une lâcheté et une incohérence totale
d'une enquête qu'il s'agit et non pas d'un de la part de l'État qui, jusqu'à 1954, avait jugé,
jugement - est révélatrice au même titre. De contre l'avis de ses services de sécurité,
quoi est-il question en effet? Dès les premières qu'Oppenheimer.était l'homme tout indiqué pour
phrases de ce document, le président avertit ses diriger les travaux atomiques.
auditeurs qu'il s'agit de répondre à la question Songez qu'au cours des auditions de témoins,
suivante: «Oppenheimer peut-il avoir acçès aux . alors qu'on reconnaissait le rôle même d'Oppen-
documents secrets concernant l'énergie ato- heimer dans la mise au point de la bombe ato-
mique? tel est le sujet, telles sont les limites de mique, on lui reprochait essentiellement d'avoir
notre enquête.» «manqué d'enthousiasme» envers les armes ato-
C'est un peu comme si l'on demandait à un jury miques. Mais, en 1949, le 29 octobre pour être
de décider si un crémier aurait encore le droit précis, Oppenheimer n'était pas seul à manifester
de se fournir en brie, sous prétexte que son beau- ce manque d'enthousiasme. A ses côtés, des
frère et sa sœur fabriquent du camembert. savants aussi peu suspects de« communisme» que
Qu'on y fasse bien attention: ce n'est pas ]'Inqui- I:ermi, }Jethe et Rabbi exprimaient leurs réserves
sition. C'est la méfiance érigée en dogme. C'est la en ce qui concçrnait la mise au pôint de la bombe
·possibilité pour l'État d'interdire à un homme à hydrogène. Et ces préoccupations n'étaient pas
d'exercer son métier, et, dans c;e 'cas précis, de seulement d'ordre moral. Elles étaient aussi
penser même, puisque l'on ne saurait empêcher d'ordre politique. .
un savant atomiste, spécialiste de la recherche Je vous l'ai dit, les armes atomiques ont servi de
fondamentale, d'arracher, avec un crayon et du révélateur. Elles ont fait prendre conscience aux
.papier, des secrets à la matière. Et cela sous le chercheurs de leur rôle dans la cité. C'est eux
seul prétexte qu'il présente «un risque pour la qui sont allés trouver Roosevelt pour lui signaler
sécurité nationale». !es possibilités de l'énergie atomiqµe et le point

22 Une intelligence crucifiée


où en étaient les recherches allemandes. Il était an, c'est tous les jours pendant un an que
fatal qu'ils se rendissent compte les premiers où 1 000 personnes parleront entre elles de l'affaire
risquait de conduire sur le plan politique Oppenheimer, qu'elles en parleront autour d'elles
l'impasse atomique. En retour, d'ailleurs, la et qu'elles en reparleront parce que, dans le
puissance des savants, démontrée par ce « démon temps que nous vivons, le fait d'aller au théâtre
libéré» des profondeurs de la matière, et le rôle représente toujours une sorte de fête à part,
qu'ils pouvaient avoir dans l'élaboration d'une d'exception, alors qu'il est de plus en plus courant
politique étaient révélés à l'opinion publique. de s'asseoir dans son fauteuil, les pieds dans les
Le théâtre, dans son rôle de révélateur, ne pantoufles, face à son poste de télévision.
pouvait ignorer un tel phénomène. Nous avons la C'est une petite flamme, certes, que celle allumée
chance de disposer de la sténographie intégrale par la représentation théâtrale, mais une petite
de l'enquête sur le «cas Oppenheimer». C'est flamme qui palpitera tout au long de l'année.
une chance que nous n'avons pas eue pour Cela ne vaut-il pas mieux pour la réflexion
d'autres événements aussi «révélateurs,, comme « populaire» qu'un grand brasier oublié sitôt que
l'affaire Dreyfus, par exemple. C'est pour cela consumé? Et cela est d'autant plus vrai que
qu'il était inutile, pour moi, de chercher à sortir l'affaire Oppenheimer ne pose pas seulement des
du cadre même que le document historique nous problèmes contemporains, mais aussi des pro-
offre. D'autant plus que ce cadre est émi- blèmes qui sont de tous les temps. Et tout parti-
nemment scénique. Il n'y a pas de théâtre sans culièrement ceux de la justice et de la valeur du
tension dramatique ni sans contraintes. La souvenir. En l'occurrence, ce n'est pas la justice
tension dramatique, elle nous est imposée par américaine qui est en cause ni sa démarche
l'attente du verdict. Les contraintes, elles, propre, mais la démarche de toute justice.
résultent du cadre même de cette série d'auditions Car enfin, voilà des gens qu'on interroge sur des
de témoins, comme elles résultaient, chez les événements qui ont dix ans d'âge. Et ils vont
classiques, du corset de l'alexandrin et des trois parler avec leurs sentiments d'aujourd'hui de ces
unités. événements, des sentiments fugitifs qu'ils ont pu
Prenez la meilleure émission dramatique de télé- éprouver à l'époque. Je ne veux pas mettre un
vision, la plus capable de susciter des discussions: instant en doute la bonne foi de ces témoignages
certes, elle touchera d'un seul coup plusieurs faits sous serment (et l'on sait qu'aux États-Unis
millions de téléspectateurs, mais elle ne durera le serment a une valeur infiniment plus contrai-
que l'espace d'une soirée et, au bout de huit à gnante que dans nos« pays de vieille civilisation,,).
dix jours, son effet stimulant sur la réflexion aura je dis seulement: le temps a tout changé. Il a
presque complètement disparu. donné de nouvelles couleurs aux souvenirs: il a
Ici, je vais jouer ce « cas Oppenheimer» devant effacé certains reliefs, il en a fait saillir d'autres.
moins d'un millier de spectateurs chaque soir. C'est en cela que le cas Oppenheimer me semble
Pour toucher une audience comparable à celle de un cas «exemplaire»: en ce qu'il est, à la fois,
la télévision en une seule soirée, il nous faudrait le symbole des soucis de notre temps et le reflet
donc tenir neuf années. des questions que l'on peut se poser sur la justice
Mais ce n'est pas seulement le nombre qui des hommes et sur leur mémoire.
compte. Si nous jouons tous les jours pendant un (Propos recueillis par JEAN-CLAUDE DUMOULIN).

Les grands contemporains 23


Ce qui est nouveau dans ce mo~de
Robert J. Oppenheimer

Il peut exister une barbarie savante, on ne saurait concevoir une


barbarie lettrée. LA HARPE.

Robert J. Oppenheimer apparaît IL EST DIFFICILE D'BTRE PROPHÈTE


aujourd'hui comme une conscience
préoccupée de l'avenir d'une civili- En matière d'arts et de sciences, il serait bien utile d'être prophète.
sation dominée de plus en plus par les
problèmes scientifiques et techniques. «Qu'est-ce que la matière? demandons-nous en physique. De quoi
Il prononce de nombreuses confé- est-elle faite, comment se comporte-t-elle quand nous la désin-
rences dont le thème central est le tégrons de plus en plus violemment, quand nous nous efforçons
plus souvent la prise en charge par d'arracher morceau par morceau aux substances qui nous entourent
l'homme, du monde nouveau en accé- les constituants que seule la force suscite et rend manifestes?»
lération croissante. Le texte ci-joint « Quels sont, demandent les chimistes, ces propriétés particulières
reprend l'essentiel d'un de ces des acides nucléiques et des protéines qui rendent la vie possible
exposés. Nous le reproduisons avec et lui confèrent sa résistance caractéristique, son adaptabilité
l'aimable autorisation de l'Académie souple? Quelle chimie subtile, quels agencements, quelles réactions,
mondiale de I' Art et de la Science,
New York. Il est extrait de • Science quels mécanismes de contrôle permettent aux cellules des organismes
and the Future of Mankind » (Édition vivants de se différencier, de se spécialiser de façon à remplir des
Dr. W. Junk, La Haye), publié sous fonctions aussi singulièrement variées que la transmission d'infor-
la direction de Mr. Boyko. mations à travers le réseau du système nerveux, ou encore la
croissance de nos cheveux? Que se produit-il dans le cerveau qui
permette l'enregistrement du passé, son éloignement provisoire de
la conscience et son retour dès que nécessaire? Quelles sont les
caractéristiques physiques qui rendent la conscience possible?»
Toute l'histoire nous enseigne que ces questions - que nous croyons
les plus urgentes - subiront une transmutation avant d'avoir obtenu
des réponses; qu'elles seront dépassées, remplacées par d'autres,
et que le déroulement même de la découverte ébranlera les concepts
dont nous nous servons aujourd'hui pour formuler ces questions
mêmes.

Einstein en conversation
avec Oppenheimer
(Photo Keystone). Chronique de notre civilisation 25
DEUX FAÇONS D'ABORDER LE MONDE évolue et son œuvre seront objectivement
communicables. S'il commet une erreur, celle-ci
Il y a deux façons d'examiner le monde des arts ne passera pas longtemps inaperçue. Il vit à la
et des sciences: à l'échelle de l'humain, ou pano- fois dans la liberté et la coopération, au sein
ramiquement. La vue panoramique à haute alti- d'un ensemble restreint.
tude nous permet de distinguer les aspects
quantitatifs généraux de notre époque. On y DEUX HOMMES SEULS:
trouve l'énumération des différentes sciences, des L'ARTISTE ET LE SAVANT
fondations, laboratoires et ouvrages publiés. On y
apprend qu'il y a plus d'esprits engagés dans la La spécialisation de la science est nécessaire au
recherche scientifique qu'il n'y en eut jamais; què progrès. Elle est cependant dangereuse et cruel-
le monde soviétique et le monde libre se dis- lement dévastatrice, puisque tant de domaines
putent la première place dans la formation du sublimes et édifiants sont fermés au grand public.
personnel scientifique; qu'on publie en Angle- Il appartient donc à l'homme de science, non
terre un plus grand nombre de livres par tête seulement de découvrir des vérités nouvelles et
d'habitant qu'aux États-Unis. On y apprend de les communiquer à se·s collègues, mais aussi
également que l'étude des sciences sociales est d'enseigner, d'essayer de rendre compte de la
activement poussée en Amérique, en Scandinavie façon la plus claire et la plus sincère de ces
et en Angleterre, qu'il s'y trouve davantage nouvelles acquisitions. C'est là une des raisons
d'amateurs de grande musique classique, qu'on y pour laquelle les hommes de science coopèrent
crée un plus grand nombre de compositions dans le cadre des universités, et appartiennent
musicales et de peintures. Par un tel aperçu à celles-ci. C'est pour cette même raison que la
général, nous voyons à quel point les arts et recherche trouve dans les universités son meilleur
les sciences sont florissants. soutien, l'émulation nécessaire, et le milieu de
Cette vision globale rend compte de la multipli- travail qui lui convient le mieux. C'est en pro-
cité des disciplines, des cultures, des langages, fessant au milieu des étudiants et érudits, et dans
mais elle ne permet pas de saisir ce qui les fait l'intimité des professeurs et des élèves, tous
communiquer entre eux, de ce qui échoue à les hommes dont la profession est à la fois d'en-
faire communiquer. Pour découvrir les corres- seigner et d'apprendre, qu'on est le mieux placé
pondal)ces intimes, les voies de communication pour sortir des limites étroites de la vie scienti-
larges ou étroites, connues ou cachées, il faut fique. C'est là que les analogies, les subtilités
aller voir de plus près, il faut entrer dans et les échos de la découverte scientifique peuvent
l'intimité de la recherche scientifique ou de la enrichir l'univers élargi de l'homme. .
création artistique. De nos jours, on relève dans la situation de
l'artiste, à la fois des similitudes et des diffé-
Toute science suppose une certaine entente entre rences avec celle de l'homme de science. Ce sont
chercheurs. Chaque homme peut travailler indi- les différences qui frappent le plus, et qui sou-
viduellement, en tirant parti des travaux de ses lèvent les problèmes les plus directement liés aux
collègues par la lecture ou les entretiens. Il peut maux de notre temps.
également travailler au sein d'un groupe, à des Il ne suffit pas à l'artiste de pouvoir communiquer
problèmes qui nécessitent un outillage technique. avec ses pairs et ses disciples immédiats. Ce n'est
Mais, qu'il appartienne à une équipe ou travaille pas le but de son travail, ni sa nature. L'artiste
seul, en tant que professionnel, il est membre est tributaire d'une sensibilité et d'une culture
d'une communauté. Dans sa discipline scienti- communes à tous, d'un éventail commun de sym-
fique on lui saura gré de ses idées, on accueillera boles, d'un même héritage d'expériences qu'il
ses réflexions critiques. L'univers dans lequel il exprime dans un langage accessible et actuel. Il

26 Ce qui est nouveau dans le monde


n'est pas absolument nécessaire qu'il écrive pour de sympathiser avec eux, de nous trouver frater-
tout le monde, qu'il peigne et joue pour chacun. nellement engagés dans des relations pratiques
Mais il a besoin de l'homme pour public. Il lui avec eux. Et, autre fait nouveau dans le monde,
faut l'homme en général, et non pas un groupe le phénomène général de dissolution et de cor-
d'experts parmi ses confrères. Mais l'artiste ruption de l'autorité dans le domaine de la foi,
contemporain éprouve avec douleur une grande dans l'ordre spirituel et temporel. ·
solitude, car la communauté à laquelle il C'est pourtant dans ce monde que nous sommes
s'adresse est en partie absente. Les traditions venus vivre. Les difficultés mêmes qu'on y ren-
et la culture, les symboles et l'histoire, les mythes contre proviennent directement d'un dévelop-
et l'expérience commune qu'il a pour mission de pement de la compréhension, de l'ingéniosité
faire rayonner, d'harmoniser et de peindre, se pratique, d'une puissance accrue. S'en prendre
sont trouvés dissous au sein d'un monde lui- aux transformations qui nous ont dissociés du
même en crise de renouvellement. passé est puéril. Il nous faut simplement prendre
Dans une large mesure, notre monde est un acte de ces transformations et considérer les
monde nouveau, dans lequel l'unité des connais- ressources dont nous disposons.
sances, la nature des communautés humaines, la
structure et les valeurs de la société se sont IL FAUT SAUVER NOS UNIVERSITES
transformées et ne redeviendront jamais ce
qu'elles étaient autrefois. Une réalité nouvelle De nouveau, je vais évoquer les écoles et, plus
n'est pas nouvelle parce qu'elle n'a jamais existé particulièrement, les universités qui en sont
auparavant, mais parce qu'elle s'est transformée l'aboutissement et le centre. Sous ce rapport,
dans.sa qualité. Une manifestation bien nouvelle, le problème qui se pose à l'homme de science
c'est précisément fa primauté, la prédominance ne diffère guère de celui de l'artiste ou de l'his-
du neuf, du nouveau; c'est le changement qui se torien. Il a besoin de faire partie de la commu-
produit dans l'échelle même des dimensions et nauté et celle-ci ne peut se passer de lui qu'à
des proportions dont nous nous servons aujour- ses risques et périls. C'est donc avec un sen-
d'hui pour estimer le changement lui-même, et le timent d'intérêt et d'espoir que nous voyons de
mesurer. De sorte que, le monde se transformant plus en plus chez nous, en Amérique, accepter
à l'instant même où nous faisons un pas de plus l'idée que l'artiste créateur doit être pris en
dans sa découverte, la durée d·'une vie humaine charge par l'université, et que celle-ci se doit
ne mesure pas quelque développement infime ou d'être pour lui un foyer. Un compositeur, un
réarrangement de ce que nous avons appris au poète, un auteur dramatique ou un peintre ont
cours de notre enfance, mais un grand boulever- besoin de la tolérance, de la compréhension et
sement. Ce qui est vraiment nouveau, c'est qu'en de la protection un tant soit peu particulariste
l'espace d'une génération nos connaissances du et paroissiale que peut leur offrir l'université - ce
monde de la nature viennent engloutir et n:n- qui les protégera contre la tyrannie de la pro-
verser nos connaissances des siècles passés. Les motion professionnelle et de la grosse propa-
techniques, au milieu desquelles nous vivons et gande. Il y a là une heureuse occasion pour
·qui sont nos moyens d'existence, se multiplient et l'artiste de voir son sens du Beau se développer
se ramifient, de sorte que le monde, entravé ici en prenant racine dans la communauté. Dans ce
et là dans son développement par les vastes cadre plus libéral, des liens plus profonds
réseaux de la tyrannie politique, se trouve relié d'amitié et de compréhension mutuelle pourront
en un ensemble organique grâce aux communi- marquer ses relations avec ses protecteurs. Par
cations entre les hommes. Cette qualité de globa~ sa structure même, une université est justement
lité du monde est neuve, et neuf le fait de le cadre où l'individu isolé peut former de nou-
connaître des peuples éloignés les plus divers, velles synthèses, où les hasards de l'amitié et de

Chronique de notre civilisation 27


la coopération peuvent ouvrir les yeux d'un APPRENONS A VIVRE
homme à certains aspects de la science ou de nANS UN MONDE OUVERT
l'art dont il n'avait pas pris conscience aupa-
ravant, où certains aspects de l'existence, à Nous vivons de plus en plus, et inévitablement,
première vue étrangers et incompatibles entre dans un monde ouvert. De plus en plus, et néces-
eux, ont la possibilité de trouver dans l'homme sairement, dans un monde d'éclectisme. Nous en
leur accord_ et leur synthèse. savons trop pour qu'un seul homme puisse en
savoir be~ucoup. Nous sommes trop dispersés
Ce sont là, en termes approximatifs et beaucoup pour vivre comme un être unique. Nos histoires
trop généraux, de ces choses que nous pouvons et traditions - les véritables moyens d'inter-
observer à l'intérieur des villages des arts et des préter la vie - sont pour nous à la fois des liens
sciences, en notant au passage à quel point les et des barrières. Notre savoir sépare autant qu'il
chemins qui les relient sont étroits et combien est unit. Notre ordre désintègre aussi bien qu'il ras-
petite - sous le rapport de l'intelligence et de la semble et relie. Notre art rapproche et isole. La
bonne volonté humaines - la part de travail qui solitude de l'artiste, le désespoir de l'érudit dont
parvient à l'extérieur des villages. personn~ ne veut plus prendre la peine d'étudier
Les voies de grande communication publiques n'y ce qu'il est en mesure d'enseigner, l'étroitesse
changent rien. Elles sont de gros moyens collectifs des limites dans lesquelles s'enferme l'homme de
d'information et de persuasion qui ne peuvent science ne sont pas des symptômes anormaux
transporter que des nouvelles ou des arguments dans cette grande période de bouleversements
suffisamment énormes pour frapper tout le qu'est la nôtre.
monde - depuis les haut-parleurs des villes Car ce que l'on attend de nous n'est pas facile.
de la Chine et des déserts d'Asie Mineure jus- La disponibilité de ce monde tire son caractère
qu'au théâtre non engagé, archi-professionnel et de l'irréversibilité des connaissances; ce qui est
commercial de Broadway. Elles sont les pour- une fois appris fait partie de la vie humaine. Nous
voyeuses de la culture de masses représentant ne pouvons pas fermer notre esprit aux décou-
les arts et les sciences auprès de l'humanité, et vertes, nous ne pouvons pas fermer nos oreilles
jouant le rôle de porte-parole de l'humanité pour les empêcher d'entendre plus longtemps
auprès des arts et des sciences. Elles nous font les voix des peuples éloignés et étrangers. Les
nous souvenir de la famine qui sévit en certains grandes civilisations de l'Orient ne peuvent être
points, hier éloignés, du globe. Par elles, nous séparées des nôtres par des mers infranchissables,
ne pouvons ignorer les guerres, les troubles poli- non plus que par un manque de compréhension
tiques ou autres bouleversements. Grâce à elles, fondé sur l'ignorance et sur des particularités
le vaste monde ne fait plus qu'un organisme, les qui nous demeurent étrangères. Ni notre probité
peuples sont devenus solidaires. Par elles, les en tant qu'homme de science, ni notre humanité
nouvelles des découvertes, des faits glorieux, des ne nous y autorisent. Dans ce monde ouvert,
récits et chants de notre epoque voyagent et tout homme a le droit d'essayer d'étudier ce qu'il
retentissent sur toute la surface de la terre. Mais trouve. Ce n'est pas un problème nouveau. Il y a
c'est également par elles que la communauté toujours eu plus à apprendre qu'il n'était possible
humaine véritable, la connaissance de l'homme pour un seul homme. Il a toujours existé des
par l'homme, la compréhension profonde entre façons de· sentir qui ne pouvaient émouvoir un
les êtres, la curiosité de l'individu, le sentiment même cœur, des convictions profondément
intime de la beauté sont menacés de stérilité. ancrées qui ne parvenaient pas à s'accommoder
C'est par elles que la passivité du spectateur pré- pour s'unir dans une synthèse. Et pourtant,
sente à l'homme de l'art et de science la face jamais avant notre ère, la diversité, la complexité.
froide et désolée de l'inhumanité ... la richesse I).'avaient défié si manifestement

28 Ce qui est nouveau dans le monde


l'ordre hiérarchique et la simplification. Jamais de vie, de notre domaine d'études ou d'un idéal
auparavant nous n'avions eu à comprendre les esthétique, que nos possibilités sont limitées.
modes de vie complémentaires, incompatibles
entre eux, et à reconnaître que le seul moyen DtFENDRE UN BQUILIBRE PRtCAIRE
de préserver notre liberté est de savoir comment
choisir entre eux. Jamais auparavant, la probité Cet équilibre, cet équilibre impossible, précaire
de l'art approfondi, fouillé, authentique, l'honnê- - celui de notre temps, notre XX' siècle - a été
teté dans le métier et la préservation des choses long à venir. Je parle de l'équilibre entre !'infi-
qui nous sont familières, du sens de l'humour niment ouvert et ce qui doit être partagé avec
et du beau n'étaient apparus en contraste plus peu de monde, dans l'intimité; mais il est là, et
marqué avec l'immensité de la vie, la grandeur je crois qu'il est pour nous et pour nos enfants
du monde, la diversité des modes de vie et les le seul moyen de nous en tirer.
ténèbres qui enveloppent tout. Il en va de même pour tous les hommes. Pour
Nous vivons dans un monde où chacun de nous, l'artiste et pour l'homme de science se pose un
connaissant la limite de ses possibilités, n'ignorant problème spécial et il se forme un espoir parti-
pas tout le mal qu'entraîne la superficialité, et culier, puisqu'il reste toujours un lien senti et
les terreurs que provoque la fatigue, devra une profonde analogie entre leurs méthodes
s'accrocher à ce qui se trouve à portée de la extraordinairement différentes, entre leurs vies
main, à ce qu'il connaît, à ce qu'il est capable marquées d'un caractère de plus en plus divergent.
de fabriquer et de créer, à ses amis, à ses tra- Tous deux, l'homme de science et l'artiste, vivent
ditions, et aussi à l'amour, de peur de se voir à la lisière du mystère dont ils sont environnés,
absorbé au sein d'une confusion universelle où tous deux ont dü travailler, dans la mesure où
il ne serait plus possible de connaître ni d'aimer. ils ont créé, pour harmoniser le nouveau avec le
C'est dans ce même monde que personne d'entre familier, pour équilibrer la nouveauté avec la
nous ne peut trouver de prescription hiératique synthèse du passé, et pour amener, en luttant,
ni de sanction générale pour ratifier tout ce qui un ordre partiel dans Je chaos total. Ils peuvent,
est ignorance, insensibilité ou indifférence. Lors- dans leur œuvre comme dans la vie, s'aider eux-
qu'un ami nous parle d'une découverte nouvelle, mêmes, s'aider les uns les autres, et aider tous
il se peut que nous ne saisissions pas, que nous les hommes. Ils peuvent construire les chemins
soyons incapables d'écouter, sans compromettre qui relieront les villages des arts et des sciences
un travail qui est nôtre et qui nous touche de entre eux, et ceux-ci avec le monde dans son
plus près; mais dans aucun livre, aucun texte de ensemble. Ils peuvent enfin établir les liens mul-
loi, nous ne pouvons trouver des justifications tiples d'une véritable communauté universelle.
de notre ignorance. Si quelqu'un nous dit qu'il Nous autres, nous n'aurons pas une vie facile.
voit autrement que nous, qu'il trouve beau ce Nous aurons de durs moments pour garder nos
que nous trouvons laid, peut-être serons-nous esprits ouverts, pour en préserver la liberté et la
obligés de cesser tout dialogue avec lui, par lassi- profondeur, pour conserver notre sens du beau et
tude ou par dépit. Mais là se trouvent justement notre aptitude à le créer, aussi bien à l'extérieur
notre faiblesse et notre carence. Si nous devons que dans nos villages, tout en maintenant acces-
vivre avec la perpétuelle idée que le monde et sibles les différents chemins, battus par tous les
les hommes qui y vivent ont plus de valeur que vents du vaste monde ouvert. Voilà notre condi-
nous et qu'ils sont trop grands pour nous, faisons tion. Elle est, au reste, la condition de tous les
en sorte que ce soit la mesure de notre vertu de hommes. Tous les hommes sont chargés d'une
le savoir, et n'allons pas chercher de consolation. mission d'entraide. Il est ordonné à tous les
Et n'allons pas proclamer que c'est par suite du hommes de s'aimer les uns les autres.
choix subtil que nous avons fait de notre mode ROBERT J. OPPENHEIMER.

Chronique de notre civilisation 29


Les tribulations d'un chercheur parallèle
Aimé Michel

Je sais: des découvertes seront faites que mon imagination est


incapable de concevoir. Je les attends avec curiosité et enthousiasme.
LINUS PAULING (Prix Nobel).

Où L'ON Df:COUVRE LES FAITS MAUDITS

Je vais dire comment on se damne et quel sentiment pousse cettains


hommes vers les ténèbres extérieures. Ce sentiment, c'est la curio-
sité . Je sais un généticien français qui, comme la plupart des géné-
ticiens curieux des mécanismes de l'évolution biologique, fait de la
génétique des populations en étudiant (là encore comme la plupart de
ses collègues) la mouche du vinaigre , la fameuse drosophile. La
génétique des populations consiste essentiellement à étudier par la
statistique l'évolution d'un groupe d'êtres vivants sujets à des
mutations. Dans la théorie néodarwinienne, qui est le dogme actuel
de l' évolution biologique, tout se fait par mutation, sélection et
hasard . Si l'on ne croit pas cela, on est damné .
- Seulement, voilà, confie sous le sceau du secret ce biologiste à
quelques amis fidèles qui viennent aussitôt me le répéter, ces
damnées mouches refusent obstinément de forniquer au hasard.
La règle voudrait que leurs gènes se mélangent en vertu de la loi
des grands nombres, et d'elle seule, comme des billes blanches,
rouges et vertes qu 'on mettrait dans un même sac et qu'on
secouerait vigoureusement. Mais le peuple des drosophiles montre
un mépris outrageant pour cette loi sacrée. Loin de faire ses
enfants au hasard des rencontres, il est sensible aux formes du
partenaire, à sa façon de voler, de faire ou de se laisser faire la
cour, bref, il est, comme nous, fidèle d'abord à son choix et par là
rebelle aux beaux théorèmes de la génétique mathématique chère
à nos docteurs.

Un sacré petit homme


qui pose de grandes questions:
Aimé Michel
(Photo J.L. Seigner). Ouvertures de la science 31
- Mais c'est sensationnel! s'exclame l'ami fidèle, précéda l'orage déclenché par son livre sur le
qui ajoute, un peu perfidement: quand allez-vous Signal du Sourcier 1 • Rocard était alors, pour tout
publier cela? le monde, un éminent physicien expérimental,
- Publier? Juste ciel! Vous n'y pensez pas! Non un spécialiste respecté des phénomènes pério-
seulement je ne publierai jamais une trouvaille diques, et cela seul. Quelques personnes seu-
aussi scandaleuse, mais c'est à peine si j'ose me lement savaient qu'il poursuivait en secret
la dire à moi-même. d'étranges expériences sur la détection des
- Alors? vous laissez tomber? gradients magnétiques par le corps humain.
Ici se situe ce que les dramaturges anciens appe- Mais le programme publié peut tout aussi bien
laient la péripitie: la réponse sera-t-elle oui? défier déjà l'orthodoxie. C'est le cas par exemple
sera-t-elle non? C'est le destin d'une vie qui se du professeur Baranger, qui n'a jamais caché
joue. Ce peut être celui de la science. Je dois ses travaux sur les transmutations biologiques
dire que, dans le cas présent, la réponse fut au laboratoire de chimie de !'École poly-
non, pour l'honneur de qui la fit. Elle ne pouvait techmque. Dans un domaine tout différent, c'est
d'ailleurs être différente, car si le généticien aussi le cas de notre ami Michel Gauquelin, qui
avait été affligé d'une cervelle capable de résister applique à l'étude des influences planétaires les
à l'attrait sulfureux du phénomène impossible, méthodes statistiques les plus classiques et publie
il se füt trouvé du même coup et d'abord inca- ses résultats 2 • C'est également, hélas! mon cas
pable de voir que ce phénomène existait. Il personnel. Depuis une bonne quinzaine d'années
l'aurait regardé sans le voir. L'ayant vu, il ne que j'étudie divers sujets mal famés, j'ai quelque
pouvait plus reculer. Quand Ève vit le serpent, peu publié. Mais pas tout. Je pense qu'il en va
elle avait déjà croqué la pomme. de même pour Gauquelin, Baranger, Pierre
Duval 3 et tous les chercheurs perdus qui ont
Où LE SAVANT MÈNE UNE DOUBLE VIE choisi d'explorer les zones interdites de l'inconnu.
Pourquoi tout n'est-il pas toujours publié?
Notre généticien croqua donc la pomme. Depuis Pourquoi l'essentiel peut-il parfois, et en dépit de
sa découverte, une partie de ses recherches, et tout, demeurer clandestin? Si l'on m'avait posé
celle sans doute qui lui tient le plus à cœur, se ces questions il y a douze ans, quand je com-
poursuit dans une jalouse clandestinité. mençais à m'intéresser aux soucoupes volantes,
Qu'est-ce exactement qu'un chercheur parallèle? j'en aurais été indigné. Les premières obser-
Un chercheur professionnel qui affiche des vations publiées par la presse dataient alors de
opinions non orthodoxes? Non. Tout chercheur quelques années à peme, puisque c'est le 24 juin
digne de ce nom se trouve forcément en désac- 1947 que !'Américain Kenneth Arnold parla pour
cord sur quelque point avec l'ensemble de ses la première fois des fameux disques volants.
collègues. Il n'existe qu'une sorte de chercheur Keyhoe venait de publier son premier livre 4 •
rigoureusement orthodoxe: celui qui ne cherche A l'époque, l'énigme des soucoupes volantes, si
rien et ne publie rien. elle existait, paraissait simple. Il s'agissait soit
Le chercheur parallèle est celui qui mène de d'une affabulation journalistique, soit d'une arme
front deux programmes de recherches, dont l'un secrète américaine ou russe, soit d'engins extra-
donne lieu à des publications et entre par consé- terrestres. Pour départager des hypothèses aussi
quent dans le jeu des réfutations et confirmations, différentes, je pensais qu'il suffirait d'une brève
et l'autre pas. C'est celui qui garde secret une 1. Édition Dunod.
Voir sur les affaires Rocard et Baranger, Planète n· 12, page 47.
partie de ce qu'il sait, ou qui ne le divulgue qu'à 2. Le prochain volume -de l'Encyclopédie Planète, /'Astrologie devant
quelques initiés. La partie publiée peut être la science, est l'œuvre de Michel Gauquelin et fait le bilan de ses
recherches. A paraître en février.
remarquablement orthodoxe. Ce fut le cas du 3. Auteur de Nos nouvoirs inconnus. dan.s l'Encyclopédie Planète.
professeur Rocard pendant tout le temps qui 4. Thefiying Saucers are rea/ (Facett, New York).

32 Les tribulations d'un chercheur parallèle


enquête ou même simplement d'attendre quelques longs «sur-place», c'était un véritable festival.
mois. Si les mystérieux engins étaient un « canard '" Le second, encore plus surprenant, provenait
une étude un peu poussée des témoignages lui de la station météo de l'Aérodrome militaire de
couperait rapidement les ailes. Une arme secrète Villacoublay. Là encore, mais cette fois pendant
ne saurait le rester longtemps. Et si des extra- des heures, des objets lumineux capables des plus
terrestres étaient arrivés à proximité de la Terre, aberrantes performances avaient été observés
il me paraissait évident qu'après nous avoir un et suivis au théodolite par le personnel de la
peu observés de loin, ils ne manqueraient pas station. Détail extraordinaire: l'un de ces objets
d'atterrir devant le palais des Nations-Unies, finit par se fixer sur le fond du ciel " où il se mit
ou sur les pelouses de la Maison-Blanche, ou à suivre le mouvement apparent des étoiles».
dans la grande cour du Kremlin, ou partollt à Cette fois, s'il s'agissait d'engins, la preuve
la fois, en vue d'échanger des ambassadeurs, semblait faite de leurs possibilités spatiales.
à moins que l'on n'assiste à une agression en Aucun appareil connu n'était en effet capable
règle où à ·n'importe laquelle des innombrables de rester immobile en un point fixe çlu ciel ·
calamités prévues par la science-fiction quand pendant des heures: c'était en 1952, cinq ans
elle rêve du contact extra-terrestre. De toute avant le premier Spoutnik, et douze ans avant
façon, l'idée ne me vint même pas que l'inves- le premier satellite stationnaire (lancé par les
tigation de ce problème pouvait, à partir d'un Américains, et d'ailleurs invis~ble à l'œil nu).
certain moment, se perdre dans le secret. Je
n'avais qu'une foi: la science. Et je pensais que Où L'ON ME PARLE
ce que la science sait, elle le dit, et que ce qu'elle DU SECRET MILITAIRE
ne dit pas, elle l'ignore. J'ai gardé cette foi. Mais,
après quinze ans de travail et de réflexion, la Ce fut là ma "péripétie"· Je tenais la preuve
science réenè-'me paraît un peu moins simple que les récits de Keyhoe n'étaient pas· une inven-
que celle'des livres de M. Marcel Boil. tion pure et simple. Des témoins qui ignoraient
Le hasard voulut à ce moment que je fusse chargé jusqu'à l'existence de l'auteur américain décri-
par la R.T.F. de faire une émission sur la météo- vaient les mêmes phénomènes que lui. De ce
rologie. Pendant plusieurs semaines, je fréquentai moment, ma résolution fut prise .. Tout ce qu'il
les bureaux et les laboratoires de la Météorologie faudrait faire pour savoir, je le ferais.
nationale où je me liai d'amitié avec M. Roger Mon enquête fut d'abord inspirée par une illusion
Clausse, son porte-parole habituel. Et un jour, dont la candeur, avec le recul des années, me
poussé sans doute par le malin génie qui veille sur paraît tout simplement navrante: je croyais que
ma destinée, Roger Clausse exhuma d'un tiroir quelqu'un savait. Cette illusion, à vrai dire, je la
un dossier de couleur jaune qu'il me tendit avec tenais de Keyhoe lui-même, dont le livre était
un sourire mi-figue mi-raisin. conçu de façon à faire croire que l'armée améri-
- Tenez, me dit-il, si vous voulez vous distraire, caine cachait la vérité au public. Si donc l'armée
voici ce que je peux vous offrir de plus palpitant. américaine savait, l'armée française, son alliée,
Palpitant, le dossier l'était en effet. A côté de savait peut-être aussi.
diverses observations de phénomènes atmosphé- Mais comment savoir si l'armée savait? De longs
riques rares, parhélies, faux soleils, halos, etc., mois se passèrent en vaines démarches auprès de
je tombai sur deux rapports rigoureusement personnalités diverses, en manœuvres pour me
inexplicables 1 • Le premier, en provenance faire introduire ici ou là. Passons. Un jour, enfin,
d'Afrique équatoriale, décrivait quatre disques par une série de ruses complexes et probablement
lumineux observés pendant vingt minutes à Boca- éventées, je parvins à faire porter indirectement
ranga, dans )'Oubangui-Chari. Mouvements 1. Voir Lueurs sur les souœupes volantes, par Aimé Michel (Maure.
rapides, changements de couleur, basculements, éditeur). ·

Ouvertures de la science 33
à la connaissance d'un officier de ren1>eignements faudrait, vous le savez aussi bien que moi, uile
de l'armée de !'Air (que je savais chargé d'un révolution de la physique. C'est déjà énorme.
travail sur le sujet), qu'un certain Aim~ Michel Toutes les révolutions scientifiques se font simul-
était au courant de certaines choses et que peut- tanément dans tous les pays avancés, et ce que
être, en le manœuvrant correctement ... Bref, un les Américains savent, les Russes le savent aussi
rendez-vous avec cet officier fut organisé dans à très peu d'écart près, et inversement. Ne
l'arrière-salle d'un café voisin de l':Ëcole militaire. m'objectez pas. la bombe atomique: la bombe
Je me félicitais de mon habileté en me dirigeant ne correspondait à aucune révolution scienti-
vers ce rendez-vous, une épaisse serviette noire fique. Mais surtout, pour permettre à une seule
sous le bras. Je me disais que le temps des fasti- soucoupe de s'envoler, il faudrait une révolution
dieuses enquêtes policières allait peut-être industrielle, l'effort de tout urt pays, une véritable
prendre fin, que, si je savais inspirer confiance, mobilisation des richesses, des moyens et des
les cartes seraient sans doute abattues devant esprits. Sacrebleu! C'est comme si vous parliez
moi, et qu'enfin je saurais! Je n'arrivais d'ailleurs de monter une locomotive dans ma chambre
pas les mains vides. J'avais déjà rassemblé de à coucher à mon insu.
nombreuses observations, dont certaines anté- - Fort bien, dis-je. La soucoupe russe ou améri-
rieures à tout ce qui avait été publié jusqu'alors, caine est absurde. Mais alors?
et par conséquent plus énigmatiques. L'une en Mes deux interlocuteurs échangèrent un regard.
particulier datait de 1942, et avait été faite au - Euh, fit le Capitaine. Oui, et alors?
Sahara. Si mon interlocuteur essayait de me Nous avions tous trois des serviettes assez volu-
servir un bobard trop facile, il lui faudrait aussi mineuses. Nous étions seuls au fond d'un bistrot.
m'expliquer cette soucoupe contemplée pendant J'ouvris la mienne et étalai tout sur la table. ·
des heures, en plein jour, par tout un déta- '-- Alors, dis-je, voilà. Faites-vous une enquête,
chement de l'armée française, ses officiers, ses oui ou non? Tout est devant vous.
deux radios, son météo. L' « ami., aux moustaches énigmatiques' posa sur
les feuillets un œil allumé, un peu fébrile, extirpa
Je ne me rappelle ni qui arriva le premier ni de sa propre serviette un énorme cahier plein
comment furent faites les présentations. Ils d'une écriture fine, serrée et qui semblait illustré
étaient deux, en civil l'un et l'autre, le capitaine çà et là de dessins extraordinairement pro-
C ... et M. Latappy, <<un amin. L'un hilare, décon- metteurs et semé de coupures de presse.
tracté, le verbe agile et truffé de calembours. - Oui, commenta le capitaine. Comme vous,
L'autre sombre, émacié, l'œil ardent, la mous- je fais une enquête. Mais je vous présente un
tache énigmatique, un authentique agent de précurseur: M. Latappy qui, lui, recueille tout
film d'espionnage. Mais le capitain~, c'était le depuis le début, depuis l'affaire Arnold, en 1947.
premier. Et en moins de cinq minutes, je compris Personne en France n'en sait plus que lui. Il n'est
que tout le scénario dramatique imaginé par pas militaire. Il est le dessinateur de Forces
Keyhoe n'était qu'un rêve puéril. aériennes françaises, notre revue de l'armée de
- Le secret militaire? Laissez-moi rire! dit le l'Air. Mais tout ce que j'ai, il l'a.
capitaine en faisant ce qu'il disait. Des secrets Une heure plus tard, j'avais définitivement
sur de petites choses, tant que vous voulez 1 • compris plusieurs choses: D'abord, que, dans
Ceux-là, on se les cache, on se les vole, on se · cette étrange histoire, personne ne savait. Ni
les vend tant bien que mal un peu partout dans l'armée française, ni aucune armée au monde.
le monde. Mais une chose aussi énorme que les · Ensuite, qu'une partie non négligeable des obser-
soucoupes volantes, vous n'y pensez pas! Pour vations (et précisément les meilleures, les mieux
qu'un engin, un seul, à l'état de prototype, vole 1. Voir dans le meme num~ro de Planète l'article de XXX sur le dossier
comme les soucoupes sont censées le faire, il de l'espionnage moderne.

34 Les tribulations d'un chercheur parallèle


attestées, les mieux rapportées, les plus riches notre ciel quelque chose d'aussi extraordinaire
en détails) étaient rigoureusement inexplicables. et d'aussi précieux que l'eQt été la présence d'un
Et enfin, révélation à mes yeux la plus boµle- Einstein ou d'un Gandhi parmi les grands reptiles
versante, que l'on peut savoir une chose sans de l'ère secondaire. C ... avait des images saisis-
avoir les moyens de la dire. santes pour illustrer l'impuissance de notre
- Cela existe, dis-je, et ce n'est ni russe ni amé- esprit en présence d'un psychisme surhumain:
ricain. Disons le mot: s'il s'agit d'engins (et «Le poi_sson qui fait le tour de son bocal croit
comment expliquer les meilleures observations avoir fait le tour du monde, disait-il, et les images
autrement?), ils ne sont pas d'origine terrestre. entrevues à travers sa prison de verre seront
Eh bien, il faut le dire! tenues par lui pour d'absurdes hallucinations
- Parfaitement, dit le capitaine: dites-le. s'il est un rationaliste, ou pour des divinités s'il
- Moi? Il faudrait que j'aie des preuves autres est un mystique.»
que le témoignage. Mais vous, vous avez l'auto- Donc, à qui demandait: «Que sont-elles?"• on
rité. Vous pouvez vous passer de la preuve: le répondait: «Prouvez d'abord qu'elles existent.»
témoignage de l'armée est assez convaincant. La position était logique.
- Dites-moi, mon petit ami, dois-je comprendre
que vous êtes en train d'inciter un officier de Où UN MONSIEUR EN NOIR
l'armée française à faire publier un communiqué ME FAIT LA MORALE
proclamant que ladite armée croit aux soucoupes
·volantes, bien qu'elle n'en ait aucune preuve? L'engin découlait des témoignages, et non de
Seriez-vous un saboteur, par hasard? Garçon! un leur absence. Or, il n'existe pas de science fondée
rhum pour Monsieur! sur le témoignage; donc la preuve scientifique
- Mais alors, que faire? était impossible. Et comme on exigeait (légiti-
- Cherchez la preuve. Et apportez-la-nous. Si mement, en apparence) la preuve préalable, le
elle est sans répJique, vous l'aurez, votre com- problème des soucoupes volantes se trouvait
muniqué. Mais voulez-vous mon avis? Si cette condamné à n'être jamais étudié et à ne recevoir
preuve était possible, on l'aurait déjà trouvée. jamais de solution.
Une photo? Un film? Il y en a déjà. Comment Le lecteur non scientifique ne mesurera jamais la
savoir s'ils ne sont pas truqués? On retombe tyrannie de ce genre de raisonnement. L'idée
dans le témoignage. La seule preuve, c'est une qu'un ensemble de faits découlant du simple
soucoupe sur un plat d'argent, ou au moins un témoignage humain puisse être proposé comme
morceau. Et je crois que c'est là une revendi- un problème scientifique provoque presque auto-
cation déraisonnable. Tout a été observé, abso- matiquement chez le savant moyen un authen-
lument tout, sauf une preuve. tique mouvement de rage aveugle. C'est que
J'ai eu par la suite d'excellents rapports avec toute son éducation, fortifiée par un passé de
le capitaine C ... C'est lui qui, le premier, suggéra, labeur d'autant plus pesant que son âge est plus
toujours sous la forme de boutade, que les sou- avancé, lui a inculqué le caractère sacré du fait
coupes volantes n'étaient peut-être rien d'autre reproductible ou tout au moins observable à
que l'humanité future visitant son passé, idée loisir, du document. Plus il aura publié, et plus
qui enchanta Cocteau. C'est lui qui me fit com- lui sera devenue familière l'expérience du scepti-
prendre la raison profonde de la fascination cisme destructeur appliqué à ses travaux, de
qu'exerçait sur moi ce problème: les soucoupes l'analyse impitoyable qui désagrège l'apport per-
volantes, si elles existaient, n'étaient pas qu'une . sonne!, le démolit, le dissout et le rejette, ne
technologie en avance sur la nôtre, elles témoi- "laissant subsister que le fait reproductible et
gnaient surtout d'une pensée non humaine, trans- contrôlable. Et c'est à lui, à lui que nul n'a jamais
humaine. Elles représentaient peut-être dans cru sans preuve, à lui qui ne compte plus les

Ouvertures de la science 35
nuits blanches passées à arracher de sa peau les Pendant quatre ou cinq semaines, des centaines
épines toujours renaissantes de la critique, c'est de milliers de gens, peut-être un million ou plus,
à lui que l'on vient demander de perdre son crurent voir l'agaçante soucoupe. Ces gens
temps à écouter -le récit d'un paysan illettré qui écrivaient aux journaux. «Voici ce que j'ai vu,
croit avoir vu des choses dans le ciel? disaient-ils. Qu'est-ce que c'est?» Et les journa-
- Apportez-moi des preuves, ou cessez de listes, pendus chaque jour à la sonnette des
m'échauffer les oreilles avec des absurdités. temples de la science, n'en obtenaient qu'une
- Mais, monsieur le Professeur, si vous en voyez réponse:
passer une devant votre fenêtre, que forez-vous? - Ces soucoupes, comme vous dites, ne nous ont
- Je regarderai le mur. · pas été présentées. Il s'agit donc d'une absurdité.
Cette réponse authentique, faite il y a douze ans Quelques-uns cependant proposaient une expli-
par le plus célèbre des physiciens français, cation convaincante: ces gens avaient été
résume une morale. intoxiqués par mon livre, ils voyaient dans le
ciel ce que j'avais mis dans leur inconscient,
C'était en 1953. Au mois de juillet de l'année flatterie d'autant plus douce à ma vanité d'auteur
suivante, je publiai mon premier livre. Non seu- que mon livre était un four et que les témoins
lement il ne prétendait pas apporter la preuve que j'allai voir n'avaient jamais entendu parler
manquante, mais je me bornais à y présenter les de moi, si j'en excepte un seul qui me dit un jour
diverses conclusions possibles sans me prononcer. d'un ton goguenard: «Ah, c'est vous qui croyez
Mon mobile était, à mes yeux du moins, limpide. aux soucoupes volantes?»
Puisqu'on ne pouvait rien prouver, que du moins L'accumulation des témoignages ne fit que
.les faits allégués soient connus. Cette modeste rendre plus abominable, plus ridicule et plus
ambition me semblait d'une logique aussi saine honteux le mot soucoupe et tout ce qui s'y
que celle de la preuve préalable. Car, me disais-je, rattache de près ou de loin, en logique ou en
au nom de quoi exigerait-on de la nature qu'elle association d'idées.
s'interdise de produire aucun phénomène rebelle Si la publication de mon livre m'apportait un.e
aux méthodes admises par les officiels? Et cuisante déception en me révélant le mépris du
supposons que de tels phénomènes exi$tent. public pour le problème qui, moi, me passionnait,
Faudra-t-il, pour rester un véritable homnie de elle me donna en revanche la clé d'un- univers
science, affecter de ne pas les voir? La parfaite nouveau et fascinant: celui de la recherche
éducation veut, certes, qu'on n'adresse pas la clandestine. En moins d'un an, je me trouvai en
parole à qui ne vous a pas été présenté. Mais si relations épistolaires avec une foule d'hommes
un inconnu vient vous botter le derrière, faut-il de science de France et de l'étranger (surtout
passer outre et poursuivrè son chemin avec un des pays anglo-saxons), astronomes, physiciens,
détachement sublime, les yeux levés au ciel, biologistes, psychologues, botanistes, géologues,
offrant ce désagrément passager à la déesse que sais-je? Leur première lettre débutait régu-
Méthode? Et si le rustre prend goQt à cet exer- lièrement par la même clause de style: il ne fallait
cice, n'a+on rien de mieux à faire que de l'ignorer pas que l'on sache qu'ils avaient des rapports
dans l'honneur et la dignité? avec moi.
Je découvrais donc avec l'étonnement du néo-
Où JE DEVIENS TOUT A FAIT phyte les petites joies de la clandestinité. Mais
ABOMINABLE j'étais loin de me douter jusqu'où cela pouvait
aller. Les lettres échangées, les visites estivales
Or, c'était bien de cela qu'il s'agissait. Quelques (l'été est la saison des congrès scientifiques, et
mois après la parution de mon livre, une fantas- chacun sait que ces congrès sont surtout l'occa-
tique vague d'observations déferlait sur l'Europe. sion de contacts sans rapports avec la manifes-

36 Les tribulations d'un chercheur parallèle


tation elle-même), tout cela, je mis plusieurs pas leur prendre leurs connaissances, donc leur
années à en mesurer la portée, et même la signi- puissance. On ne peut livrer la science à des
fication. Je m'imaginais être le centre d'un petit ignorants par un coup d'ttat ou par une réforme
réseau mondial d'esprits de toutes disciplines de la constitution. Donc le pouvoir de l'avenir
et de tous pays intéressés à la solution du pro- appartiendra inévitablement aux savants.
blème Soucoupe. J'écrivais ici et là, je mettais - Eh bien, ils gouverneront!
en rapport un Anglais avec un Argentin, ou bien - Ceux qui gouverneront ne chercheront plus.
c'est moi qu'un Danois mettait èn rapport avec Au bout d'un an, ils ne seront plus capables de
un Suisse. C'était en somme (pensais-je) la petite comprendre leurs collègues chercheurs et per-
internationale de la soucoupe, comme il y a celle dront donc leur pouvoir réel, même s'ils gardent
du timbre-poste et celle des radio-amateurs. le pouvoir légal. De sorte que la force des choses
Il est vrai que cette internationale groupait conduit à une cryptocratie de savants ignorés
surtout des hommes de science et que, dans cette du public, mais tenant tous les leviers.
mesure, elle était clandestine. A plusieurs Bien que ce ne soit pas exactemen~ le méca-
reprises, je fus même frappé par l'étrangeté nisme que j'ai vu en action, je crois en avoir
de situations me rappelant certaines lectures assez observé pour être cpnvaincu que l'analyse
sur les sociétés secrètes. C'est ainsi qu'au cours de Bergier est correcte, et ses conséquences
d'un cocktail, un ami journaliste vint me dire inévitables.
discrètement que les deux professeurs X. et Y., Mais pour permettre au lecteur de suivre. lui-
debout là-bas dans un coin de fenêtre, étaient même la voie que j'ai parcourue, je dois ici faire
en train de me démolir sauvagement. Le len- un retour en arrière.
demain, je recevais successivement deux coups Les lecteurs' de Planète ont surtout lu sous ma
de téléphone de X. et de Y. me disant: «Cet X. signature des articles de parapsychologie. Et sans
(ou cet Y.), quel esprit obtus! Savez-vous que doute un bon nombre d'entre eux auront-ils été
hier soir... Et j'ai été obligé de faire chorus, agacés par cette apparente prétention à l'ambi-
naturellement. » valence. Quelle est donc sa spécialité, à celui-là?
Maintenant, X. et Y. sont d'excellents amis. Et Quel est le domaine, s'ils existe, oû l'on peut faire
le souvenir de cette soirée les fait bien rire: ils foi à sa compétence?
savent qu'ils appartiennent à la inême clan- Il me faut donc faire un aveu. J'ai également
destinité. publié des études sur la psychologie animale.
Quoi! après la soucoupe volante et la parapsy-
Où JE NAVIGUE chologie, encore la psychologie animale'! Eh oui!
DANS LA CLANDESTINITt Mais est-ce ma faute si ces diverses recherches
portent des noms différents? Pour moi, je n'ai
Et cette clandestinité n'est pas seulement celle jamais eu, depuis mon enfance, qu'une seule et
de la soucoupe. Je me rappelle le scepticisme et unique passion, une seule curiosité, qui est la
l'étonnement que j'éprouvai en 1953, lors de mes pensée non humaine. Toutes mes recherches et
premières rencontres avec Jacques Bergier, toutes mes réflexions depuis l'âge de quinze ans
lorsqu'il m'exposa son idée, que le monde des ont ce seul objet: que peut être une pensée autre
savants était voué par ses lois internes à s'orga- que la mienne? Et que l'on cherche bien. La
niser en cryptocratie, idée devenue depuis fami- pensée non humaine, selon le beau titre de
lière (à nos lecteurs). Jacques Graven 1 , ce peut être la pensée infra-
- Où sera qe plus en plus la puissance? me humaine, c'est-à-dire animale, ou la pensée sur-
disait-il. Dans la connaissance. Or, la connais- humaine étudiée par les parapsychologues, ou la
sance est la seule richesse qui ne puisse changer 1. La pensée non humaine, par Jacques Graven, dans l'Encyclopédie
de main. On peut tuer les savants, on ne peut Planète.

Ouvertures de la science 37
pensée extra-terrestre. Les bêtes, la parapsycho- ·bÔrCÎination et le mauvais esprit, sans savoir que ·
logie. les soucoupes volantes, tous ces niveaux de d'autres secrets non échangés auraient pu les
pensée n'ètant probablement (mais ceci est une rapprocher davantage encore. Ce qui, d'ailleurs,
autre histoire) que des moments d'une évolution arrivait inévitablement un jour ou l'autre, et
unique et multiforme que nous parcourons en un parfois par mon intermédiaire. Combien je
éternel cheminement. Passons. Trois ou quatre pourrais en raconter, de ces rencontres où
ans avant que l'on parle de soucoupes volantes, chacun serrait la main de l'autre avec, sur le
dès mes années de faculté, j'étudiais la parapsy- visage une exp'ression de sympathie amusée qui
chologie. Le hasard seul fut cause que mes pre- semblait dire:" Comment! vous aussi?,,
mières publications n'eurent point pour objet D'un bout à l'autre, je ne dirai pas de Paris ni
cette recherche, mais le fait est là: mes premiers même de la France, mais bien du monde, une
contacts clandestins s'établirent à la suite de deux.sorte de divination guide en effet les uns vers
livres sur les soucoupes volantes. les autres les atomes crochus d'un certain type de
, pensée qu'en un autre article j'ai appelée la
Où JE FAIS PARTIE pensée non asservie 1 • Que ceux. à qui cela déplaît
D'UNE SOC!f.TÉ SECR~TE en prennent leur parti: plus un conformisme est
pesant et plus est virulent l'anticorps qu'il
On comprendra donc quelle f\lt ma surprise sécrète. C'est la curiosité scientifique dans les
quand, ayant publié les résultats de mes obs(!r- domaines les plus systématiquement discrédités
vations sur le calculateur prodige Lidoreau, je qui crée les réseaux les plus sürs et les plus effi-
commençai à recevoir des lettres d'hommes de caces de la recherche clandestine. On a eu beau
science: eux aussi, comme ceux dont j'avais fait vaticiner une fois pour toutes que s'occuper de
précédemment la connaissance, commencèrent . soucoupes volantes est une affreuse trahison,
par me demander le secret! Les précautions ora- le désir de savoir est plus fort que toutes les
toires étaient les mêmes, et dans leurs propos malédictions. Voilà pourquoi je crois à l'analyse
je reconnaissais la marque de la même curiosité de Bergier: la logique interne de la recherche
brillante et "anxieuse, celle de notre mère Eve ·veut, d'une part, qu'elle soit de plus en plus.
dévorant la pomme des yeux, celle du père organisée, et aussi que les découvertes révo-
Gaucher se délectant d'avance de la vingt et lutionnaires (forcément les plus importantes)
unième goutte défendue par le règlement. Ah! proviennent de travaux échappant à toute orga-
comme je les connaissais d'avance sans les nisation; car comment organiserait-on l'impré-
connaître, ces nouveaux mal-pensants, mes sem- visible? Le chercheur-né sera donc de plus en
blables, mes frères! Allais-je donc, ayec eux, plus porté à assouvir dans la clandestinité ses
m'introduire dans un deuxième réseau? C'est ce passions favorites, ce qui aura pour conséquences
que je crus d'abord. Mais je. fis bientôt une de rendre la recherche clandestine de plus en
étrange découverte: la très. grande majorité plus productive et les réseaux parallèles de plus
de ces mal-pensants se connaissaient déjà entre en plus puissants. Un jour .viendra où une bonne
eux par l'intermédiaire de quelque autre réseau part de la recherche de pointe sera ainsi devenue
d'initiés. Par exemple, je trouvai plusieurs bio- .objet d'échange par des voies non publiques et
logistes curieux de parapsychologie qui échan- où les résultats définltifs seuls viendront à divul-
geaient depuis fort longtemps des résultats gation, comme Minerve sortant casquée du cer-
d'expériences non publiées et aberrantes avec veau de Jupiter. Alors on pourra parler de cryp-
un autre biologiste qui, lui, s'intérèssait aux tocratie, car, derrière la bruyante agitation des
soucoupes volantes. Ils avaient fait connaissance politiciens et des financiers, ce sont bien les'
entre eux sur les frontières de leur discipline savants et les techniciens, et eux seuls, qui créent..
commune et y avaient sympathisé dans l'insu- 1, Voi_r, dans Planète n· 1I, Nous a7/oru vers ta pensie non asservie.

38 Les tribulations d'un chercheur parallèle


les conditions matérielles et psychologiques de· France je connais au moins six physiciens dont
l'évolution sociale, politique, économique. On les travaux ont été influencés par le dessein
voit déjà un embryon de cette. cryptocratie à conscient de rendre compte de certains faits de
l'œuvre au plus haut niveau en ce moment: parapsychologie. J'en sais au moins trois à qui
c'est elle en effet qui, en marge des politiciens un examen minutieux des cas rapportés de sou-
complètement dépassés, impose progressivement coupes volantes a donné des idées. Je pourrais
la collaboration russo-américaine. également citer des biologistes, des chimistes
et d'autres chercheurs que la réflexion sur des
Où L'ON ME VOIT ENGAGË PARMI faits non prouvés circulant clandestinement a
LES FRANCS-TIREURS guidés et inspirés. .
Ces p_hénomènes impossibles à publier sont
Les réseaux clandestins qui s'organisent en vue innombrables. Qui les publierait serait un mal-
des recherches les plus mal famées donnent une faiteur. Il agirait comme l'imprimeur de l'Ëtat
image vivante de ce que sera cette cryptocratie qui livrerait au public les secrets des vrais billets
spontanée, non délibérée, découlant de la force de banque et permettrait ainsi toutes les imita-
des choses. Ils assurent la circulation de ce que tions. Ce n'est que par le biais d'une circulation
l'on pourrait appeler les informations non prouvées, personnelle que des faits de cet o~dre peuvent
qui guident et stimulent la réflexion et les travaux être reçus avec utilité.
de tous les membres du réseau. Avec ces infor- Cette circulation existe et n'a nul besoin d'être
mations non prouvées, nous revenons au pro- perfectionnée. Elle est un des moteurs de la
blème évoqué au début du présent article: science actuelle. Elle p"répare dans un secret
comment intégrer dans la science des faits dont nécessaire le monde de demain.
la démonstration n'existe pas encore et qui AIME MICHEL.
pourtant, s'ils sont vrais, doivent être tenu~ pour
plus importants qu'aucun autre? C'est le cas des
soucoupes volantes. Tous ceux qui veulent s'en
donner la peine peuvent contrôler l'authenticité
historique des observations les plus extraor- Notre ami Aimé Michel a publié dans Planète les
dinaires. Le problème existe donc, bien que sa articles suivants auxquels on se reportera utilement
preuve historique seule, et non pas scientifique, pour comprendre sa pensée et son aventure :
existe. C'est aussi le cas des faits les plus
Voltaire, contemporain de l'ère cosmique (n° 3)
étonnants de la parapsychologie: non seulement
on peut vérifier leur authenticité historique, Une expérience scientifique sur la voyance (h 4)
0

mais avec un peu de patience on peut facilement Du nouveau sur les rêves (n° 5)
les observer soi-même. De ce qu'on les a vérifiés Un sommet inconnu: l'extase (11" 6)
et observés, a-t-on le droit d'exiger que la La fin de la civilisation villageoise (n° 7)
science les admette comme s'ils étaient prouvés? Les plus vieilles religions d'Europe (n° 9)
Non, certes! Où la science irait-elle si elle renon- Oui, il y a un problème soucoupes volantes (ao 10)
çait à ses méthodes? Mais s'il est exclu que l'on Nous allons vers la pensée non asservie (n° 11)
tienne pour prouvé ce qui ne l'est pas, il n'est Les ingénieurs de !'Antiquité (n° 12)
pas moins nécessaire et vital que ces faits cir-
culent, soient connus, étudiés, discutés sans autre Peut-on quittersoIJ corps? (n° 14)
garantie que le témoignage. C'est une nécessité Le corps humain peut-il voler? (n° 16)
vitale, car ils orientent ·de façon irremplaçable Autopsie de l'amour divin (0° 17)
la recherche classique, celle dont les résultats
sont publiés et ouvertement discutés. Rien qu'en

Ouvertures de la science 39
De la vie des prof'ondeurs
aux poissons dans les arbres ...
Des souffrances du Groin au.\ créai ures à renir ...
1 ·Venons-nous d'une boue originelle?
Il est un monde de la nuit où peu d'hommes Ônt aujourd'hui, comparé à la dépression de Tusca-
pénétré, ·des grandes profondeurs duquel nul rora, qui atteint plus de ciix mille mètres; mais,
n'est revenu vivant: l'abîme des mers. Les au temps de sir Charles Thomson, vers -1860, on
confrères de Darwin rêvaient de ses formes flot- ne croyait pas que la vie existât à pareil niveau.
tantes, impalpables, comme à celles du monde Au-dessous· de trois cents brasses, tout était
paléozoïque à jamais disparu. Le grand natura- azoïque, sans vie - ainsi l'écrivait Edward Forbes,
liste lui-même suppliait les navigateurs: « Insistez le premier océanographe des années 40. Comme
sur l'urgence de la drague dans les tropiques; à beaucoup de pionniers, les faits devaient lui
nous savons si peu de chose sur la limite de la donner tort. Mais un regard en arrière nous
vie des ~ers chaudes!» permet de sympathiser avec lui. Le froid, les
Ce que l'on suppose mort depuis cent millions ténèbres, la pression de ces profondeurs
d'années - ce que nul œil humain n'a pu voir, inconnues étaient terrifiants; l'esprit humain
sauf dans la craie d'époques révoh1es - est mons- repoussait instinctivement l'idée que des êtres
trueux si on le trouve en vie, animé de pulsations. sensibles aient pu se frayer un chemin dans les
Ce fut pourtant !'.expérience de sir Charles boues primitives des mers. C'était le monde de
Thomson, l'un des premiers explorateurs du lit de l'abîme, aussi dénué de vie que la première nuit
l'Atlantique Nord. Peu de naturalistes, depuis,. terrestre.
ont vu, ou tenu dans la main, des citoyens vivants
du royaume des fossiles, et c'était là une aventure. Nous savons aujourd'hui que l'abîme est hanté.
Cette découverte influença indirectement la for- Des visages lumineux de feux follets aux mâ~
mation de la plus grande expédition océanogra- choires de loup et au corps gringalet s'y pro-
phique que le monde ait jamais vue, et en donna mènent, comme si une tête flottant dans cette
la direction à sir Charles. Parlant de sa trouvaille, immense ténèbre avait plus d'importance que le
bien des années après, celui-ci disait: «C'était corps, dont à la rigueur on pourrait se passer dans
comme un petit gâteau rond et rouge, et cela se la parcimonieuse économie de la nuit. C'est un
_mit à haleter dans la main. De curieuses ondu- monde d'antennes d'un mètre de long, qui tâtent
latiol)s parcouraient ce singulier petit monstre; délicatement, ou de gros yeux écarquillés
il me fallut tout mon courage pour le manier.» capables de saisir des points de lumière éloignés,
Or, le vulgaire aurait vu un oursin· dans ce petit pour les suivre à travers la luminescence mobile
gâteau rond et rouge. Et, s'il respirait, c'est, ma d'une nuit de lucioles. Pour sir Charles Thomson,
foi, qu'il vivait. Néanmoins l'homme de la rue se toutefois, l'abîme était plus que hanté.C'était le
serait trompé. Le fait était bel et bien monstrueux, monde du passé.
et plus étonnant encore le petit oursin rouge. Ce
. halètement même était significatif. On n'avait L'OCBAN CONTIENT-IL LE PASSB
jamais vu qu'un oursin se livrât à cet exercice. DE LA VIE? .
Les formes .connues étaient toutes trop rigides.
Les ondulations de la petite bête la rattachaient La fascination de mondes à jamais perdus nous a
à un groupe ancestral plus souple et habillé de préoccupés longtemps. Il est inévitable que cet
cuir. homme éphémère, qui étudie les galaxies et
Ce fossile vivant avait été tiré du lit de l' Atlan- compute les années-lumière, ait la nostalgie
tique Nord à un bon kilomètre et demi au-dessous d'une île hors du temps, d'un lieu que n'atteint
de la surface. Ce n'est pas grand-chose pour nous pas la mort humaine. Le savant même ne répugne

Bocydium Globulare.( Brésil).


42 L'immense voyage (Atlas-Photo).
pas à chercher un passé toujours vivant dans les une pellicule sur le lit de la mer, qui s'étendait
îles ou sur les plateaux que protègent des pré- sur des milliers de kilomètres carrés. Déve-
cipices. Jefferson rapportait l'histoire d'un loppant sa pensée, il la disait constituer sans
trappeur qui avait entendu rugir le mammouth doute une nappe ininterrompue de matière
dans les bois de la Virginie. En 1823, un voyageur vivante qui ceinturait toute la surface du globe.
sud-américain s'imaginait que la longue-vue lui Sir Charles Thomson partageait les mêmes vues,
avait révélé des mastodontes paissant dans les et assurait que cet " organisme» ne présentait
vallées cachées des Andes. " aucune trace d'organes différenciés» et con-
Quand les explorateurs, néanmoins, eurent sistait apparemment « en une nappe amorphe de
pénétré dans la dernière forêt, qu'ils en eurent protéine légèrement irritable et susceptible
longuement observé la faune - une tâche bien d'assimiler de la nourriture .. ., en un protoplasme
achevée dès Je milieu du XIX' siècle -, ils informe et diffus». Haeckel concevait ces
n'avaient nulle part rencontré le passé. Restaient " monères » informes comme surgies de la matière
les grandes eaux. La surface en était connue, inanimée par un phénomène vital dü à des causes
mais les profondeurs demeuraient insondées. physicochimiques. C'était l'Urschleim dans toute
sa beauté, la lie bouillonnante et non indivi-
COMMENT ON VEUT DÉCOUVRIR dualisée, dont les potentialités latentes conte-
LA BOUE ORIGINELLE naient le papillon et la rose. L'homme était boue,
et la boue était homme. Le mécanisme était à
L'histoire commence avec le premier câble posé l'ordre du jour.
dans l'Atlantique après 1860. Elle rapporte l'une Malheureusement pour cette belle théorie, le
des erreurs les plus flagrantes et les plus singu- Bathybius, vu au microscope, se révéla artificiel.
lières que la science ait jamais commise. Il serait Il n'existait pas. Un homme sans cœur et sans
vain d'en faire porter la responsabilité à un seul, entrailles, un certain Mr. Buchanan, de l'équipe
attendu que beaucoup d'hommes éminents par- du Challenger, découvrit, à l'examen, qu'il lui
tageaient ce qui reste un exemple des illusions où était possible de produire cet indescriptible
peuvent tomber les savants. Ce fut le résultat animal, ce Bathybius, en ajoutant à l'eau de mer
d'un matérialisme trop sür de soi, d'une vanité de l'alcool fort. Pas besoin d'absorber le breu-
présumant que les secrets de la vie allaient se vage. Il suffisait d'en observer un échantillon sous
révéler. la lentille pour constater que le sulfate de chaux
Haeckel en Allemagne, Huxley en Angleterre 1 était précipité sous forme de vase gélatineuse qui
travaillaient à prouver que, si l'on descendait plus adhérait autour de particules, comme si elle les
bas que les organismes à cellule unique, on ingérait, donnant ainsi à la solution l'apparence
arrivait à une simple agitation des boues abys- d'un protoplasme.
sales où quelque chose, ni vie ni non-vie, suintait L'échantillon envoyé à Mr. Huxley avait dü être
et se nourrissait sans individualité cellulaire. traité par lui de cette manière. Huxley admit son
Cette matière molle, gélatineuse, avait été erreur. Mais c'était un rude coup porté aux
extraite du lit de l'océan, au cours d'opérations matérialistes. L' Urschleim, protoplasme sans struc-
de dragage. Le professeur Huxley, qui l'avait ture, était Je rêve des savants qui essayaient
examinée, lui avait donné le nom de Bathybius de dresser un arbre généalogique évolutionniste à
haeckeli, en l'honneur de son illustre confrère partir d'organismes existants. En bons zoologistes
allemand. S'adressant à la Société royale de du XIX' siècle, ils oubliaient malheureusement le
Géographie en 1870, Huxley affirmait sa croyance monde végétal microscopique, sa nécessité fon-
que le Bathybius constituait une écume vivante, damentale pour l'alimentation d'êtres vivants, et
1. L'ancêtre de Julian et Aldous Huxley. Voir, sur la famille Huxley, Je fait qu'il lui faut du soleil pour réaliser le
Planète n· 12. miracle de sa verdure.

44 L'immense voyage
L'abîme, leur restait-il à apprendre, quoi qu'il pâles lanternes ou munie des antennes èle la
puisse errer ·dans ses eaux ou s'enliser dans ses cécité, fragiles comme la paille, elle s'est frayé,
humidités nocturnes, ne fut pas la demeure ori- tâtonnante, un chemin dans la nuit.
ginelle de la vie. Si cette ténébreuse plaine a eu
un passé - si, en fait, la -vie étrange d'ères loin- LE BATEAU QUI CH_ERCHAIT
taines s'y est attardée - ce ne fut pas en strates
. géologiques, régulièrement superposées, comme Commencé en 1872, sous les auspices de
les océanographes l'avaient imaginé. Les têtes !'Amirauté britannique, le voyage du Challenger,
flottantes prolongées par des corps de famine, les qui ·dura quatre années, fut le projet d'investi-
calmars, qui émettaient des nuages d'encre lumi- gation des profondeurs le plus ambitieux que les
nescente et s'évanouissaient dans leur éclatement hommes aient jamais tenté. L'équipement com-
même, illustraient l'une des qualités les plus portait des laboratoires et tout un personnel de
étranges de la vie - son insatisfaction éternelle, naturalistes. Le parcours, évalué en milles marinS";
son habitude invétérée de tendre vers un· milieu atteignit le chiffre de soixante-neuf mille, les
nouveau et de s'adapter, par degrés, aux circons- sondages furent effectués par centaines, et les
tances les plus fantastiques. observations enregistrées remplissent cinquante
gros volumes.
MAIS NON, LA VIE N'EST PAS N~E Quand le Challenger prit la mer, l'océanographie
DES ABlMES était encore une science essentiellement spécula-
tive. Le directeur, sir Charles Wyvi!Je Thomson,
J'étais encore enfant - il y a longtemps de cela - ee même zoologiste qui avait capturé le petit
lorsqu'un jour je soulevai le couvercle d'un vieux oursin rouge dans l'Atlantique Nord, croyait,
puits. J'étais seul et je revois avec un frémis- avec tous ses collègues, que les retraites pro-
sement du cuir chevelu, le spectacle que le fondes de l'océan, inchangées à travers les âges,
hasard me présenta au moment où je me penchai révéleraient des «fossiles vivants», anneaux
pour suivre, dans l'obscurit~ ambiante, une manquants dans les annales de la vie. Thomas
traînée de lumière. Le soleil toucha, comme en Huxley, alors à l'apogée de ses facultés, pro-
passant, un tuyau rouillé qui traversait. le puits clamait avec une vigueu'r' caractéristique: « On
dans toute sa largeur, à. quelque cinq mètres peut présumer en toute confiance que ... ce que
au-dessus de }'eau. Et là, aussi secrète que ce lieu l'on ramènera du fond ... constituera les antiquités
souterrain dont le mystère m'avait attiré dans zoologiques qui, dans les profondeurs tranquilles,
cette aventure, je vis passer, puis s'enfoncer sans à peine modifiées de l'océan, ont échappé aux
hâte, dans le noir, une bête velue, toute en pattes, causes de destruction à l'œuvre dans les hauts-
une espèce d'araignée. J'eus un frisson et je remis fonds, et représentent le peuplement qui a pré-
en place les planches à moitié pourriesi mais, dominé dans le passé.»
encore aujourd'hui, cette créature non identi- Après un long périple de quatre ans, nos savants
fiable ne m'a pas quitté. Pour la première fois dut revinrent fatigués. Ils avaient été ballottés sur
m'apparaître, j'imagine, reffarante diversité des toutes les mers; ils avaient dragué, au moyen
vivants: quelque chose qui n'aimait pas le soleil d'engins incommodes et défectueux, les entrailles
était là, au fond, quelque chose qui marchait dans mêmes de la Création. Ils avaient manipulé des
.le noir sur de fines échasses, au-dessus des eaux formes rares de la vie, regardé ce qui était interdit
mortelles; quelque chose qui avait préféré être au vulgaire; et, surtout, ils avaient posé les fon-
enseveli. Pareillement fut choisi l'abîme de dations d'une véritable science de la mer.
l'océan de préférence au monde superieur. La Néanmoins leurs yeux restaient vides.
vie n'y est point née, la boue. des eaux profondes Le grand tapis qui ceinturait le globe d'une vase
ne_ l'a pas composée. Au lieu de quoi, ·aidée de ses vivante n'était plus cette base évolutionniste

46 L'immense voyage
où les savants d'Allemagne avaient vu ·«une cité de la nuit existe, en effet; car, à ces pro- .
capacité de prog'rès dans toutes les directions fondeurs, les siècles se chevauchent, et quelques
imaginables». «Notre ardeur, confessait avec éléments du monde de jadis, vaincus dans la lutte
lassitude Moseley, spécialiste des coraux, tomba avec des types plus récents et plus évolués, ont
peu à peu ... à la vue des mêmes animaux tirés des choisi de glisser peu à peu dans le froid glacial
profondeurs dans toutes les parties du monde.» de l'abîme. Ils y ont survécu, . dans la boue
Au début, les mousses eux-mêmes s'attroupaient inchangée et l'obscurité favorable. Après eux, à
pour voir ce que plus de six mille mètres de corde l'horloge du temps, d'autres sont arrivés tâtonnant
allaient ramener du fond. A mesure toutefois que dans cette immense cave à l'aide de lanternes ou
la nouveauté s'émoussait, les spectateurs se d'yeux qui amplifiaient la lumière - adaptation
raréfièrent. Et les membres de l'équipe n'étaient possible aux calmars et à des vertébrés supérieurs.
pas toujours présents si la drague remontait à Parmi les mammifères eux-mêmes, la grande
l'heure des repas. baleine est venue se plonger dans les pressions
Le grand espoir du début faisait place au désap- terrifiantes du monde du braken 1 , la dernière à y
pointement; mais Moseley nous trace un tableau entrer, capable de rester quelques minutes seu-
inoubliable de la persévérance et de l'enthou- lement à la surface de l'abîme. Si c'est bien un
siasme têtus de sir Charles Thomson devant lieu de refuge, nous savons que c'est aussi un
l'effondrement de ses théories: ''Jusqu'au bout, séjour de famine. Il n'y a là aucune vie végétale.
écrit-il, chaqûe seiche qui se présentait dans Chacun fait des autres sa proie, ou des cadavres
notre filet était dépecée afin de voir si elle n'avait qui tombent en pluie des couches supérieures.
pas un os de bélemnite dans le dos et les trilo- C'es(la raison du corps curieusement tronqué· de
bites étaient impatiemment attend~s.,, L'un ou beaucoup de poissons; c'est la raison pour
l'autre de ces événements eOt ·démontré que le laquelle la vie est venue relativement tard dans
monde du paléozoïque était venu échouer vivant l'abîme. ·
sur le pont du Challenger. Au désespoir de sir
Charles, cela n'arriva jamais. Ici et là c'est UN OCf:AN PRIMITIF, PEUT-ETRE ...
vrai, quelques animaux furent récÙpérés,
d'espèces que. l'on croyait perdues et n'existant Au dire des biochimistes, les conditions dans
plus qu'à l'état de fossiles; mais ce genre de lesquelles la vie cellulaire est possible sont des
découvertes était à prévoir lorsqu'on explore plus restreintes et n'ont guère changé depuis que
pour la première fois un vaste domaine, que ce ·la vie commença. Affirmation absurde, à ·pre-
soit sur terre ou en mer. mière vue. La vie est montée des eaux, elle rampe .
dans les campagnes, elle pénètre dans les airs,
LES RATf:S DE LA TERRE elle n'est pas inconnue dans les étendues glacées
de l'Antarctique. Assurément, cette diversité
Les abysses lointains et secrets ne livraient pas s'oppose à toute idée de restriction.
les vestiges soigneusement gardés du monde tout La réponse est tout naturellement donnée dans
à fait primitif, mais un échantillonnage de types cette petite phrase modeste: « Les conditions de
moins antiques, en même temps qu'une faune la vie cellulaire"· Toutes les différences énormes
abyssale moderne, très évidemment issue des entre les formes vivantes n'ont été réalisées que
innombrables créatures qui grouillent dans les grâce à l'élaboration d'expédients en vue de pré-
hauts-fonds et. les couches superficielles. Les server le liquide nourricier dans lequel les cellules
formes anciennes survivant dans l'abîme corres- peuvent vivre et grandir dans des limites à peu
pondent à des adaptations, à des migrations qui près acceptables. Ce n'est pas pour rien que la
eurent lieu dans l'antiquité, et proviennent des composition du sang nous a a.menés à le décrire
hauts-bancs continentaux. En ce sens, l'éternelle 1. Monstre de la mythologie scandinave.

,
Le mouvement des connaissances 47
comme« des poches d'eau de mer en marche». Et semblables de chaleur, de gel, de pression, ne
ce commentaire du grand physiologiste français parai.ssent point incliner vers le contentement.
Claude Bernard n'est pas pour rien non plus:« La Contentement est un mot inconnu de la vie; c'est
stabilité du milieu interne est la condition d'une· aussi un mot inconnu de l'homme. ·
vie libre.» L'amas de cellules d'un océan primitif
dérivait dans une solution nutritive. Le sel, le ET SI ELLE ÉTAIT
soleil, l'humidité leur étaient accessibles sans VENUE D'AILLEURS?
mécanisme compliqué. Ce fut l'extension qui
changea ce modèle, l'attirance vers autre chose En 1949, sur le champ d'essai de White Sands,
qui força les cellules à porter la mer sur les une fusée atteignait l'altitude de 350 kilomètres
rivages et à élaborer dans leur propre corps une environ; au bord de l'espace, elle s'arrêta et
miniature de cette mer envahissante d'où elles retomba. J'aime rêver à ces fusées qui, d'année
sortaient. Ce fut l'extension, cet incessant et en année, butent contre l'océan des airs, et
magnifique tâtonnement que la vie seule - avec entrent rugissantes dans une immensité d'où,
une obstination aveugle, parmi les pierres et avant peu, l'une d'elles ne reviendra pas. Parfois,
l'indifférence du monde inanimé - peut endurer dans mes promenades nocturnes parsemées
et poursuivre. d'étoiles, je pense à la théorie presque oubliée
d' Arrhenius, à savoir que les spores de la vie
LA VIE EST PARTOUT, PARTOUT vinrent, à l'origine, de l'espace extérieur.
Les savants mécanistes du x1x· siècle, du moins,
L'activité des hommes s'est partout déployée. Ils ne découvrirent pas nos origines dans l'abîme; et
ont vu ce protoplasme, né de la mer, monter sous chaque bulle du bouillon de culture des chimistes
forme de lichens, parmi les hurlements du vent, a laissé le secret de la vie aussi inscrutable et
jusque dans la montagne vêtue de neige. Ils l'ont distant que jamais. Les ingrédients sont bien
vu dans le pied délicat des lézards du désert, vraie connus; vous les trouverez chez le droguiste.
« raquette de neige>>, agencé pour courir sur le Vous pouvez les prendre, les verser vous-même
sable. Parti d'un point ignoré, très probablement et attendre que le mélange vaseux se mette à
le long des bancs de sable au-dessus du plateau ramper. Il n'en fera rien. Les belles pulsations
continental, il s'est étendu aux lacs et aux prairies, du protoplasme fluide, cette organisation inconnue
il s'est faufilé dans les déserts, il a appris à résister d'une chimie instable, ne se produiront pas. Vous
à la chaleur bouillante des printemps et à pondre avez mélangé du carbone, de l'azote, de l'hydro-
des œufs, tel le manchot empereur, dans les tem- gène et de l'oxygène; ils restent chose morte.
pêtes de neige du pôle antarctique. Il s'est de Créature formée par l'eau de mer et les chaînes
même frayé un chemin dans les courants qui des- cycliques du carbone, mais aussi professeur
cendent à l'abîme. Il a résolu le problème des angoissé, debout dans une rue de village je
pressions au fond de l'océan, comme il a survécu regarde la Lune et Vénus, et plus loin encore,
dans l'air raréfié des plus hautes cimes. Dans ces plus loin dans l'éclat d'une blancheur bleutée,
milieux difficiles, la vie s'amenuise; les expédients par-delà même les galaxies. Et, tout en regardant,
qui l'entretiennent deviennent plus précaires, et parcouru de frissons, je sens, dans chaque fibre
les innovations risquent d'arriver trop tard, parce de mon être, la voix qui répète: «Sommes-nous
que la vie a expérimenté tardivement dans les venus d'ailleurs? Et sommes-nous en train de
déserts glacés de la planète. nous préparer à rentrer chez nous à l'aide de nos
Néanmoins, l'extension, commencée il y a un instruments?»
million d'années, suit son cours. Les cellules, qui De quelque façon, par quelques extensions méca-
transfèrent avec soin leurs possibilités de résis- niques que cela commence, la vie est sur le point
tance limitées et passent par des extrêmes invrai- de pénétrer dans le domaine béant de l'espace.

50 L'immense voyage
Le gros miroir du Mont Palomar, qui fait cinq un millier d'observatoires. Un joûr, des lentilles
mètres de diamètre, n'a-t-il pas déjà plongé dans de télescope d'un demi-hectare nous feront voir
cette perspective? quelque chose qui ne sera pas à· notre goüt,
Un milliard d'années ont contribué à fabriquer quelque forme géante, surgie par-delà la grande
cet œil géant du Mont Palomar. L'eau, le sel, mare de l'espace.
les vapeurs issues du Soleil l'ont construit; des
choses qui se tortillaient dans les limons du Chaque fois que je rencontre l'œil d'une gre-
littoral en ont conçu le dessein. Année-lumière nouille, je songe à cela, mais je n'en suis pas
par-delà année-lùmière, d'un abîme à un autre déprimé. Je m'arrête, j'(!ssaie de ne pas même
abîme, l'esprit peut, grâce à lui, s'égarer, planer remuer la main pour ne pas l'effrayer. L'idée me
·au-dessus de l'espace sans fond ou observer, vient alors que là est, en définitive, la vision la
impartial, l'état de choses dans les soleils nains, plus vaste et la plus étendue dont la vie soit
baignés de blancheur. Mais chaque fois que je capable: la projection hors de soi, dans d'autres
surprends, hors de l'eau, l'œil d'une grenouille vies. C'est la puissance dévolue à l'homme, à
qui surveille, prudente, le paysage terrestre, je lui seul. Bien plus que l'aventure dans l'espace,
pense sottement à ces yeux mécaniques tour- c'est l'épitomé suprême du phénomène d'ex-
nants, que les hommes manient tous les soirs dans tension.

2 Vers quelles _formes de vie allons-nous?


J'ai toujours admiré les pieuvres. Les céphalo- Ne commettez pas l'erreur de vous imaginer la
podes sont fort anciens et, comme Protée, ils ont vie fixée pour l'éternité. Cela vous monte à la
passé par plusieurs formes. Ce sont les plus avisés tête, cette certitude, veux-je dire - certitude.
de tous les mollusques, et je me dis toujours qu'il tout humaine, et vous manquez tout: les choses
est heureux pour nous qu'ils n'aient pas mis les qui sont là, sur les plages à marée basse, ce
pieds sur le rivage; mais d'autres l'ont fait. qu'elles signifient, et pourquoi, dit ma femme,
Il n'y a pas lieu d'en avoir peur. Certains, il est « ce serait à surveiller».
vrai, sont bizarres, mais je trouve cela plutôt Le malheur, c'est que nous ignorons ce qui est à
encourageant. On a confiance quand on voit que surveiller.
la nature, toujours dynamique, ne cèsse d'expéri- J'ai un ami, membre d'un Cercle d'explorateurs,
menter. Elle n'est pas au bout des voyages, ellç qui m'arrive, entre deux voyages, pour me donner
n'est pas satisfaite parce qu'un poisson du les mesures exactes des mâchoires· de crocodile
Dévonien s'est débrouillé pour devenir un être à en Ouganda, ou me raconter ce qui est arrivé sur
deux jambes, coiffé d'un chapeau de paille. quelque plage perdue d' Arnhem Land.
D'autres choses encore se brassent et grouillent - Ils nous tombaient des arbres, me dit-il. Comme
dans la cuve des océans. Il est bon de I.e savoir. Il de la pluie! Et dans le bateau!
est bon de savoir que viendra un futur égal au - Ah? fis-je, avec indifférence.
passé. Ce qui n'.est pas bon, c'est de se croire - Parfaitement, insista-t-il, et ce n'était pas une
assuré que l'homme y participera. . petite affaire de les attraper!
Il y~ encore des choses qui abordent sur le rivage. - Vraiment?

Le mouvement des connaissances 51


- Nous remontions ·en pirogue, avec la marée, et il y eut le temps- trois cents millions d'années -,
un de ces petits fleuves côtiers au nord de mais surtout il y eut la vase. De jour, la tempé-
l'Australie, quand nous voilà pris dans la man- rature montait d'une façon effrayante; la nuit, le
grone, et ils nous dégringolent dessus. Qu'est-ce soleil s'abîmait dans des rougeurs fumeuses. Des
qu'ils faisaient là, en bandes? Je vous le demande. tempêtes de poussière . traversaient, en leur
Ce n'est pas la place d'un poisson. Sans compter marche incessante, un désert où les plantes
qu'ils avaient une façon de vous esquiver, leurs étaient celles du passé. Sans feuilles, sinistres et
yeux en boule de loto braqués sur vous. Ça ne rigides, elles s'étiolaient au .bord de l'eau, tandis
me plaisait pas du tout. Quelqu'un devrait avoir que sur de vastes étendues de plateaux dénudés
l'œil sur eux. les vents soufflaient, donnant aux roches rouges
- Pourquoi? demandai-je. le poli d'un miroir. Il n'y avait rien pour retenir
- Je ne sais pas, fit-il impatienté, fronçant les les terres. Les vents hurlaient, les nuages de pous-
sourcils et, se passant dans les cheveux une main sière roulaient, et des torrents fous, charriant du
rugueuse et carrée: Ils vous donnent cette limon, dévalaient vers la mer. C'était une époque
impression-là. Un poisson, c'est fait pour l'eau. de contrastes vertigineux, une ère de changements.
Qu'ils y restent! Comme nous sur terre, dans des
maisons! Mais ces poissons-là vous ont une faço!l IL A TELLEMENT SOUFFERT
de se débiner! On aurait dit qu'ils faisaient POUR NOUS!...
quelque restriction mentale. Vous comprenez ce
que je veux dire? A la surface huileuse de la mare, surgissait de
- Je vous comprends, répondis-je gravement. Ils temps à autre un groin qui respirait l'air avec un
seraient à surveiller. C'est ce que pense ma drôle de grognement, puis retournait au fond. La
femme, à propos de beaucoup de choses. mare était condamnée, l'eau saumâtre, l'oxygène
- Vrai? Son visage s'éclaira. Nous sommes deux, épuisé; mais la bête ne voulait pas mourir. Elle
alors. Je ne sais pas pourquoi, mais ils vous font pouvait respirer l'air directement par un petit
cet effet-là. poumon accessoire, et elle pouvait marcher. Elle
Il ne savait pas pourquoi; je croyais Je savoir. seule en était capable dans ce site cruel et sans
vie. Elle ne marchait que rarement et contre son
LE GROIN gré, ce qui n'avait rien d'étonnant. C'était un
QUI VOULAIT RESPIRER poisson.
Au fil des jours, la mare devint une flaque, mais le
Cela commença comme les choses commencent Groin survécut. Par une sombre nuit, il y eut de la
toujours - dans des marécages insoupçonnés, et rosée, le ruisselet à sec s'emplit de fraîcheur.
l'obscurité d'éclipses lunaires. Cela commença Au matin, quand le soleil parut, la mare vide pré-
par un appel d'air angoissé. sentait une surface craquelée, mais le Groin n'y
La mare était un cloaque nauséabond, où des était plus. Il était parti. Le ruisseau le menait
poissons qui manquaient d'oxygène respiraient vers d'autres mares. Pendant des heures, il respira
péniblement par les ouïes. Il arrivait que l'eau, en l'air, il avança clopin-clopant, sans se presser, sur
un cercle qui se rétrécissait toujours, laissait de les moignons de ses nageoires.
petites rangées de vairons qui s'agitaient déses- L'aventure aurait paru macabre, si elle avait eu
. pérément pour fuir le soleil et mouraient un témoin. C'était une équipée qui ne pouvait
néanmoins dans la boue tiède et grasse. La vie guère s'observer de jour. Il y fallait des maré-
était là d'un niveau assez bas. Le cerveau humain cages, des ombres, une touche de rosée nocturne.
y naquit. C'était la pénétration monstrueuse dans un
Il y eut, dans ces eaux, des museaux étranges, élément défendu, et le Groin détournait de la
d'étranges barbus qui fouillaient la vase du fond, lumière son visage. En cela, il faisait bien,

52 L'immense voyage
quoiqu'il ne faille pas mépriser ce visage: trois Pàrmi toutes les expenences de ce monde qui
cents millions d'années en feraient le nôtre. suait la vase, l'une était vitale; il fallait nourrir
Quelque chose fermentait dans le cerveau du le cerveau. Les tissus nerveux dévorent l'oxygène.
Groin. Il n'était plus entièrement poisson. La S'ils en manquent, la vie. s'éteint. Dans les eaux
vase l'avait marqué. Seul un zoologiste des marais stagnantes des marais, seul l'apport au cerveau
et des plages est à même de parler de -la vie; c'est d'un sang riche peut sauver du désastre; et, parmi
là que les vivants souffrent les pires extrémités, les créatures moribondes, pantelantes, dont le
que les ratés de l'eau, poussés au désespoir, tâtent faible lumignon s'éteignit au cours de la longue
d'un autre élément. C'est là que s'élaborent sécheresse du Silurien, le Groin et ses frères
d'étranges compromis et que naissent des organes survécurent.
nouveaux. Le Groin ne fit pas exception. Bien Son cerveau minuscule était desservi, sur toute sa
que, d'abord, il eQt respiré, marché afin de surface extérieure, par une myriade de vaisseaux
pouvoir rester dans l'eau, il s'acheminait vers sanguins; par le moyen des plexus choroïdes
quelque rivage. Non qu'il füt une réussite, sauf agrandis, d'autres vaisseaux, pompant l'oxygène,
qu'il se débrouillait pour rester en vie dans un l'amenaient dans le liquide céphalo-rachidien. Le
lieu infect, sans agrément, dépourvu d'oxygène. cerveau était un tube à paroi mince, irrigué sur
ses deux faces. Seul un organe à paroi ténue
En fait, l'heure approchait où les derniers de saturée d'oxygène pouvait subsister. S'épaissir,
sa race, harcelés par des poissons plus féroces et poser les fondations de solides masses nerveuses,
plus rapides, allaient quitter le bord du plateau comme il en existe chez les poissons d'eaux oxy-
continental pour se réfugier dans les abysses sans génées, eQt été courir à la ruine. Le Groin vécut
soleil de la mer profoncJe. Mais le Groin était, d'une bulle, deux bulles dans le cerveau.
·pour l'appeler de son vrai nom, un Crossopté- Non que sa pensée füt profonde, mais cette
rygien d'eau douce; et, tout lourdaud qu'il füt, minceur lui était nécessaire. Les petits ballons
quelque chose s'était passé en arrière de ses yeux. des hémisphères contribuaient à étendre la sur-
La vase avait été à l'œuvre. face sur laquelle pourraient s'édifier des centres
d'une corrélation supérieure, tout en préservant
SANS LUI, ces surfaces des épaississements désastreux qui
SERIONS-NOUS DE GRANDS INSECTES? eussent été, pour l'hôte des marais, la fin de
l'oxygène. Ces épaississements, qui restent un
Cela nous intéresse de réfléchir à ce que nous mystère, culminent dans ce qu'on appelle un
serions, nous, descendants du Groin, sans ce vert cerveau massif. C'est celui des insectes, des
marécage d'où il est sorti. Peut-être serions-nous poissons actuels, de certains reptiles et de tous
des insectes mammifères - au cerveau durci, aux les oiseaux. Il dénote invariablement l'apparition
neurones agencées pour réagir mécaniquement, de subtilités instinctives, et la mort de la pensée.
notre vie se déroulant sans penser avec la per- Une route a été choisie, que l'anatomie rend
fection d'une belle pendule compliquée. Il est impossible de reprendre à rebours; elle ne mène
plus probable que nous n'aurions jamais existé. pas à un degré de conscience très élevé.
Tout fut l'œuvre du Groin et de la vase. Et peut- Partout, au contraire, où les feuilles minces de
être aussi que, parmi les têtes de poissons pour- matière grise se déploient en hauteur pour
rissantes et les lueurs bleuâtres qui, la nuit, aboutir aux énormes hémisphères du cerveau
flottaient sur les marais, planait le mystère humain, pénètre le rire et peut-être la douleur.
éternel, le doigt de Dieu. Peu de chose y suffit. Des eaux embourbées du Dévonien sont issus la
Deux bulles, deux petits ballons aux parois ténues vue, le son, la musique se déroulant, invisible,
ajoutés à la mince cervelle du Groin. Les hémi- dans le cerveau du compositeur. Tout est
sphères cérébraux étaient nés. toujours là, dans les vases en marge des marées,

54 L'immense voyage ·

;, 1 ........ .
Crapaud de Colombie. (Photo Simmons).

Le mouvement des connaissances 55


bien que nul ne le remarque. Le monde est fixé, terreur les pousse à l'eau pour une période indé-
disons-nous: les poissons dans l'eau, les oiseaux terminée.
dans l'air. Mais, dans la mangrone, ou à l'embou- Je crois bien que c'est le grand paléontologiste
chure du Niger, les poissons grimpent aux arbres Cope, du XIX' siècle, qui a clairement énoncé,
et lorgnent les naturalistes déconfits qui tentent pour la première fois, ce qu'il appelait la « loi
vainement de les faire rentrer dans l'eau. Il y a des non-spécialisés», qui a soutenu que ce ne
encore des choses qui abordent sur le rivage. sont pas les formes dominantes les mieux orga-
La porte du passé est une étrange porte. Elle nisées d'une ère géologique donnée qui évo-
s'ouvre, et les choses y passent, mais dans une luèrent pour créer le type de la période suivante,
direction seulement. Aucun homme ne peut en mais qu'au contraire les formes maîtresses
refranchir le seuil bien qu'il lui soit permis de tendirent à surgir d'animaux plus humbles et plus
regarder de haut la lumière verdâtre qui vacille généralisés, capables d'adaptations nouvelles et
parmi les herbes aquatiques. Il y a deux façons de non étroitement limités à un milieu donné. Il y a
chercher cette porte: dans les fondrières et les une vérité considérable dans cette observation;
eaux courantes de l'intérieur ou le long des malgré tout, l'idée n'est pas simple. Qui dira, en
estuaires visités par la marée. Par ces deux voies, effet, sans une connaissance préalable du futur,
la vie a abordé sur les rivages. Ce ne fut pas la quel animal est spécialisé, quel ne l'est pas? Nous
marche triomphale à travers les hautes vagues, à n'avons qu'à considérer notre lointain ancêtre, le
l'assaut des falaises, que nous nous imaginons Groin, pour voir les complications auxquelles la
follement. Ce fut une avance timide, dans la loi des non-spécialisés peut nous conduire.
suffocation et la terreur, soumise à la morsure Si nous avions fait des observations à l'âge paléo-
d'un malaise chimique. Ce fut le fait des ratés de zoïque, sans connaître les étranges royaumes où
la mer. la vie devait pénétrer, nous aurions sans doute
considéré le Crossoptérygien comme spécialisé.
NOUS SOMMES NÉS DES HUMBLES, Son poumon, telle une vessie natatoire, ses
DES RATÉS nageoires courtaudes, paresseuses, son aptitude
bizarre à se tortiller sur le sol nous auraient
Certaines créatures se sont faufilées dans les paru des adaptations à une niche particuliè-
rivières avec la marée, traversant la barrière rement limitée dans le milieu des eaux stagnantes.
chimique invisible qui sépare l'eau salée de l'eau Nous aurions pensé en termes aquatiques, et nous
douce et, plus tard, ont abordé sur un rivage; aurions congédié le Groin comme un échec
d'autres sont venues directement de l'eau salée. intéressant, dévié de la grande ligne de l'évo-
Dans un cas comme dans l'autre, la première lution progressive, échappant à ses ennemis et
aventure dans une atmosphère redoutée semble réussissant à mener une existence morne,
avoir eu pour cause le nombre d'ennemis inexo- méprisée des Téléostéens aux nageoires rapides,
rables, et une retraite de plus en plus profonde qui étaient destinés à dominer la mer et les eaux
dans des situations en marge, où l'oxygène vives.
s'épuisait. Finalement, dans l'implacable sélection
opérée au bord des marais, comme dans la TOUT N'EST PAS FINI AVEC L'HOMME
bousculade pour s'arracher la nourriture sur les
plages, la terre devint l'habitat. Ce fut pourtant cette pauvre spécialisation - ce
Un trait qui n'est pas le moins intéressant, chez raté, prisonnier des fondrières - dont les des-
ces immigrés du littoral, est leur aversion cendants devaient, en trois grands mouvements,
marquée pour la marée haute. Elle entrave leur dominer la Terre. C'est seulement aujourd'hui
quête de nourriture sur les rives boueuses et que nous osons, regardant en arrière, le dire
elle ramène leurs ennemis. Seule l'extrémité de la «généralisé». Le Groin fut le premier vertébré

56 L'immense voyage
qui creva la pellicule d'eau pour sauter dans urie Je constatai que les mêmes expenences s'élu-
dimension nouvelle. Ses spécialisations et ses · cubraient; que, hors de l'ancien puits, des
échecs mêmes l'avaient préadapté à un monde nageoires grimpaient encore vers la lumière.
dont il ne soupçonnait guère l'existence. Le jour C'étaient de petites bêtes, et je ne saurais dire
du Groin remonte à trois cents millions d'années. lesquelles présageaient l'avenir. Mais je les vis
Je viens de lire l'ouvrage d'un savant confrère nombreuses à avoir résolu de diverses façons, pas
qui parle allégrement de quelque dix millions toujours les nôtres, le problème de l'oxygène.
d'années en réserve pour notre avenir. Il indique Je constatai que des poissons modernes res-
sans sourciller ce que l'homme pourrait accomplir piraient l'air, non grâce à un poumon, mais par
au cours de cette période. Les poissons dans l'eau, l'estomac ou par de curieuses chambres qui
me répétai-je, et les oiseaux dans l'air. la montée occupent la place des ouïes; ou encore comme
appartient toute au passé, les espèces sont fixées avait fait le Groin jadis. Je découvris que certains
avec certitude. Quoi d'étonnant à ce que mon _ s'égaraient dans la campagne, à la nuit tombée,
ami, l'explorateur, ait été pris de nausée quand il poursuivant des insectes, ou qu'ils dormaient dans
fit la rencontre des gobies, avec leurs restrictions l'herbe, au bord des mares, et s'y noyaient, s?ils
mentales et leur air équivoque? Nous avons du restaient sous l'eau, ni plus ni moins que des
monde une conception erronée. C'est encore_ le hommes.
système de Ptolémée, sauf que, nous savons cela Le plus bizarre de tous ces poissons est peut-être
aujourd'hui, le Soleil ne tourne pas autour de la le Périophta/me. li grimpe aux arbres. et poursuit
Terre. · les insectes; tout comme le rouge-gorge, il pique
des vers sur les alluvions; il voit à la manière des
J'AI VU DES POISSONS DANS LES ARBRES, bêtes terrestres, et surtout il vous échappe avec
J'AI VU DES CRf:ATURES DE L'AVENIR ... une curieuse insolence dans son gros œil rond,
qui évoque le continent bien plus que la mer.
Nous enseignons l'histoire du passé, notre regard D'une autre époque, d'une autre tribu que le
plonge en arrière comme ne l'a fait aµcune autre Groin, il le rappelle néanmoins singulièrement.
race, mais nous nous arrêtons au présent; tout au Mais il en diffère. C'est en quoi la vie est une
plus projetons-nous, dans le futur, des visions réserve d'espoir. Les vieux chemins sont exploités
idéalisées de nous-mêmes. Inévitablement, peut- et acquis; mais des choses neuves surgissent, des
être, nous voyons tout le chemin parcouru avec sens neufs font l'épreuve d'un air non accoutumé.
nos seuls yeux humains. Nous nous considérons Des frémissements, des clapotis furtifs se pro-
comme un point culminant, une fin, et, si nous duisent dans l'ombre d'où sortent, naïves, les
acceptons de disparaître, nous croyons que le petites voix coassantes des créatures à venir, tout
Soleil s'éteindra avec nous et que la Terre sera comme l'homme a coassé et obscurément rêvé à
dans les ténèbres. Nous sommes une fin. Pour l'intérieur de cette vésicule qui fut son ptoto-
nous, les continents se sont élevés, puis abaissés; cerveau.
pour nous, les pulsations du grand réseau qe la Nous ne cessons de chercher et de nous cha-
vie se sont de plus en plus enchevêtrées. On m'a mailler. La forme éternelle se dérobe - celle que
dit un jour que nier cela, c'était nier Dieu. J'en nous concevons nôtre. La vieille route à
fus troublé! Je repris le sentier qui conduit dans travers les marais devrait peut-être nous instruire.
les marécages. Je n'allai pas vers le passé; je ne Nous sommes l'un des aspects innombrables de la
cherchai pas les ossements de créatures dis- Vie; nous n'en sommes pas la parfaite image, car
parues; je ne descendis pas la route qu'avait son image, c'est d'être la Vie, vie multiple qui
gravie le Groin. Je marchai, au contraire, à la émerge, portée sur le courant du temps.
clarté du jour, dans l' Adtuel, pour voir si la LOREN EISELEY.
porte était toujours là, et qui la franchissait. (Traduction française de Hélène Boussinesq).

Taupe à nez étoilé d'Amérique du Nord.


58 L'immense voyage (Photo Lynwood M. Chace).
Soixante ans de physique depuis la relativité
Jacques Bergier

Je crains ce qu'il y a dans la serviette des savants!


NIKITA KHROUCHTCHEV.

UNE PRODIGIEUSE MOISSON DE FAITS ET D'IDEES

Je me souviens de l'époque où les physiciens étaient des mendiants


érudits. Trente ans seulement: 1935-1965. Au début de 1935, j'étais
avec le préparateur de Jean Perrin, prix Nobel, au marché aux
puces. Le laboratoire de Perrin n'avait pas les moyens de s'acheter
une commutatrice (dynamo spéciale produisant du courant continu
à partir de l'alternatif) et nous étions chargés d'en trouver une
d'occasion. Le maître qui nous avait chargés de cette mission avait
eu le premier l'idée de l'énergie nucléaire et celle de l'énergie de
fusion. Aujourd'hui, son fils, le professeur Francis Perrin, haut-
commissaire à !'Energie atomique, n'est même pas informé lorsque
le Commissariat a besoin d'une commutatrice. De sa propre initia-
tive, un agent technique subalterne en commande deux douzaines.
En trente ans, la physique qui, en 1935, était une simple curiosité,
a acquis des pouvoirs de vie et de mort. La destruction totale de
toute vie sur terre grâce aux inventions des physiciens est une possi-
bilité sérieuse. Comme d'ailleurs la conquête des planètes, le voyage
interstellaire, le voyage dans le temps grâce au paradoxe de
Langevin.
Tout le monde a un transistor: en 1935, mon maître René Audibert
étudiait le transistor au silicium et se heurtait à un scepticisme
général. Mais il n'y a pas de Français, en 1965, qui ne sache ce
que c'est qu'un transistor bien qu'il croie cette invention d'origine
américaine. Le chemin parcouru est fantastique. Mais toutes les
bases du monde effarant de 1965 existaient en 1935. En fait,

Ce n'est plus le temps


des mendiants érudits.
Synchrotron américain de plusieurs
millions d'électrons-volts.
(Photo Usis). Le mouvement des connaissances 63
l'histoire commence trente ans plus tôt, et c'est avec indication de la date du dépôt: la prophétie
en 1905 qu'il faut la faire débuter. de Wells avait été réalisée.
Cette année-là, un employé du bureau des Wells avait attiré l'attention sur les applications
brevets suisse appelé Albert Einstein publiait, terrestres de l'équation d'Einstein. Jean Perrin,
dans la revue en langue allemande "Annales de lui, expliqua par la conversion de la masse en
Physique», un article intitulé Sur /' électro- énergie le fonctionnement du Soleil. Il montra
dynamique des corps en mouvement. Cet article que le Soleil perd chaque année, par rayon-
contenait déjà en principe l'équivalence de la nement d'énergie, une masse de 138 milliards de
masse et de l'énergie. tonnes. C'est très peu de chose pour le Soleil:
cela lui a permis de durer pendant des milliards
LES TRIOMPHES DE L'IMAGINATION d'années et lui permettra encore de fonctionner
pendant d'autres milliards d'années, une douzaine
E = me. 1 gramme de masse qui est détruit probablement. L'explication de Jean Perrin a
correspond à une énergie de 25 millions de KwH. permis de situer la vie dans son contexte de
L'idée avait été déjà émise par Gustave Le Bon l'espace-temps. Si le Soleil existe depuis des
en France et Friedrich Hasenôhrl en Autriche. Si milliards d'années, et si la Terre a sensiblement
elle fut prise au sérieux c'est, je pense, en grande le même âge, l'évolution a eu tout le temps de se
partie à cause de l'enthousiasme du grand écri- faire. La physique commençait ainsi à exercer
vain anglais Wells. Celui-ci en avait eu connais- une influence sur la biologie et sur l'ensemble de
sance par le physicien Frederic Soddy (le prix la pensée humaine.
Nobel qui le premier a dégagé, du chaos des faits Après.Joliot vint Fermi. Ce grand savant italien
entourant la radio-activité, la notion d'isotopes). était un imaginatif, comme Soddy et comme
Soddy était ce phénomène psychologique rare: Perrin. Etudiant une particule nouvelle, le
un savant doué d'imagination. Il croyait à neutron, il eut l'idée de placer sur le trajet d'un
l'alchimie, à l'existence de civilisations disparues faisceau de neutrons, avant la cible bombardée,
plus avancées que la nôtre et à bien d'autres un bocal de poissons rouges. L'activité des
choses plus étranges encore. Son livre sur le neutrons, la quantité d'isotopes radio-actifs arti-
radium reste un des grands monuments de la ficiels produits augmenta. Les neutrons lents
pensée scientifique. Soddy réussit à enflammer étaient plus actifs que les neutrons rapides. Ils
l'imagination de Wells qui, en 1913, publia un rendaient radio-actifs tous les éléments sauf
livre (de notre temps, on dirait un roman de l'hélium. Lorsqu'on appliqua l'effet de neutrons
science-fiction, mais le terme n'existait pas à lents sur l'uranium, des phénomènes nouveaux et
l'époque) intitulé le Monde libéré. Dans ce livre, surprenants apparurent: la voie était ouverte cjui
jamais traduit en français, tout est annoncé: la conduirait à Hiroshima.
bombe atomique, la guerre atomique, la révo- On connaît les événements terrifiants qui se sont
lution énergétique, le monde finalement libéré de produits et qui se produisent depuis. L'effet
la guerre et de la famine. Joliot, l'effet Fermi, l'effet Perrin furent
Une génération de physiciens fut passionnée par appliqués à des bombes sans cesse plus terribles.
ce livre et décida de transformer la prophétie en Les plus grandes correspondent à 100 millions
réalité. Frédéric Joliot-Curie m'a raconté de tonnes de l'explosif chimique le plus puissant,
comment lui et sa femme se dépêchèrent de le trinitrotoluène. C'est ce qu'on appelle une
publier la radio-activité artificielle de façon à ne bombe de cent mégatonnes. Une telle bombe
pas faire mentir Wells qui avait prédit cette explosant à une altitude suffisante brûlerait
découverte pour 1932. Ils déposèrent leurs notes l'Europe. La physique, qui, pour Einstein et
à l'Académie des Sciences à temps, en décembre Perrin, était recherche pure, est devenue un
1932, et elles furent publiées en janvier 1933, pouvoir infini.

64 Soixante ans de physique...


LE DÉLIRE 'DES APPRENTl_S DÉMIURGES d'années à tout l'univers que la vie intelligente
existe sur Terre.
Car les physiciens ne se contentent plus de Bruno Pontecorvo envisage de fabriquer, grâce
l'énergie qu'ils espèrent retirer de la fusion des au neutrino, des télescopes qui permettront de
élements légers ni de celle qu'ils retirent déjà de regarder à l'intérieur des étoiles et même de voir
la fission des éléments lourds. Ils envisagent un autre univers à la fois proche et lointain,
l'annihilation totale de la matière. Ils envisagent l'univers de l'antimatière.
même, au-delà de l'annihilation totale de la Il est permis de trouver ces rêves fous et dan-
matière, de reconstituer les sources d'énergie des gereux et de penser qu'ils seront suivis d'une
quasars, ces objets mystérieux récemment décou- chute ou d'un déluge de feu. Mais il est aussi
verts dans le ciel et qui sont plus petits qu'une permis de penser que jamais l'esprit humain ne
étoile et plus lumineux qu'une galaxie. Le grand s'est élevé aussi haut; que· jamais l'homme n'a eu
physicien Weiskopf, directeur du Centre d'études le droit de se sentir aussi fier de lui. On a pu
et recherches nucléaires de Genève, dans un parler, à propos de notre époque, de renaissance.
récent appel de fonds pour cette institution, Le terme me paraît encore insuffisant: jamais une
déclarait qu'il y a quelque espoir de comprendre telle flamme n'avait lui.
et d'utiliser la source mystérieuse d'énergie de Mais, dans son élan de pouvoir, la physique a ten-
ces corps célestes extraordinaires. On pense que dance à oublier qu'elle est aussi un savoir, une
cette source est l'effondrement d'un champ recherche de la vérité. Et dans ce domaine tout
gravitationnel sur lui-même. D'autres physiciens, ne va pas bien. Il y a un drame de la physique, et
comme N.A. Kozyrev, envisagent d'utiliser ce drame a commencé vers 1900.
comme source d'énergie l'écoulement du temps
lui-même! LE DRAME
DE LA PENSÉE SCIENTIFIQUE
Ainsi les pouvoirs de l'homme sur l'univers
deviendraient illimités. Et les physiciens se Au commencement était l'action. L'action est fe
livrent déjà à des rêves dont il est difficil~ de produit de la force par le temps. C'est une
dire s'ils sont du délire faustien ou l'expression grandeur peu utilisée dans la pratique et très
de nouveaux pouvoirs que l'humanité éveillée et importante en théorie. Le 19 octobre 1900, à une
unie va bientôt posséder. Fritz Zwicky veut séance de la Société allemande de physique,
découper la planete Jupiter en morceaux et colo- un physicien allemand, âgé alors de 43 ans,
niser les morceaux dont chacun formerait une Max Planck, présenta un rapport d'où il semblait
nouvelle Terre. se dégager le fait que l'action ne se présentait
Freeman Dyson croit possible de pulvériser les pas dans la nature d'une façon continue, mais en
· astéroïdes et de bâtir avec les débris une sphère grains. Un grain a comme valeur 6,62.10- 21
géante entourant le Soleil. L'humanité vivrait ergs/seconde 1 • Pendant cinq ans, il ne se passa
à l'intérieur de cette sphère. Elle utiliserait ainsi rien; puis Einstein, qui s'était intéressé à la
la totalité de l'énergie que nous envoie le Soleil question, publia en 1905 - qui est son année
et non pas la toute petite fraction que la Terre cruciale - un essai intitulé Sur un point de vue
reçoit. heuristique concernant la production et la transfor-
LS. Shklovsky envisage de fabriquer, par cen- mation de la lumière. Il y suggérait une explication
taines de milliers de tonnes, un élément qui des divers phénomènes concernant la lumière. La
n'existe pas dans la nature, le technitium. On lumière, selon Einstein, était composée de grains
projetterait ensuite èet élément sur la surface ou photons. L'énergie de chaque grain était égale
d'une étoile et l'apparition du technitium dans au produit de la fréquence de la lumière t';n
son spectre annoncerait pendant des millions l. Un erg est l'énergie d'un gramme déplacé d'un centimêtre.

Le mouvement des connaissances 65


question par la constante de Planck dont nous unique reliant tous les phénomènes connus reste
venons de parler: h = 6,62.10- 21 • à trouver. La plus géniale tentative dans ce
Ce mémoire d'Einstein a rendu possible la télé- domaine est la mécanique ondulatoire conçue
vision et le cinéma parlant, en permettant la dans les années 20 et publiée en 1924 par le duc
construction rationnelle, sur des bases scienti- (à l'époque prince) Louis de Broglie.
fiques, de cellules photo-électriques. La plupart
des détracteurs de la théorie d'Einstein ne se LA QUETE DE L'EQUATION UNIQUE
rendent pas compte que, chaque fois qu'ils vont
au cinéma, ils voient la preuve de l'exactitude En trahissant totalement la pensée de l'auteur
de cette théorie. Il va sans dire qu'Einstein n'a (mais il faut bien simplifier), on peut dire que le
. jamais touché un sou ni pour le cinéma ni. génial physicien français a eü l'idée de relier les
pour la télévision: il était encore de l'époque des équations donnant l'énergie de la lumière et
mendiants érudits et ne savait pas défendre ses l'énergie de la matière. L'énergie d'une particule
intérêts. Il a écrit lui-même que le minuscule lumineuse, d'un photon, est donnée par l'équa-
salaire d'employé au bureau des brevets d'inven- tion E = hf. h étant la constante de Planck, f la
tion suisse, poste qu'il a obtenu en 1902, lui sauva fréquence de l'onde lumineuse, c'est-à-dire le
la vie; il n'avait pas de quoi manger. nombre de vibrations par seconde. L'énergie de
Le premier mémoire d'Einstein, Relativité et équi- la matière est donnée par la formule E = mc2, où
valence de la masse et de /'énergie, expliquait !'infi- m est la masse etc la vitesse de la lumière.
niment grand. La théorie de grains d'action de De Broglie s'aperçut qu'il s'agissait du même E et
Planck (quanta) et le second mémoire d'Einstein eut l'idée d'écrire hf = mc2. Si cette équation
expliquaient !'infiniment petit. Il restait à faire était exacte, les particules matérielles devaient
lajonction entre les deux et ce n'est pas encore se comporter comme des ondes dont la longueur
fait. Ce qui est en haut n'est pas comme ce qui est était....!L.
en bas, et pourtant l'univers est unique. On mv
devrait pouvoir déduire les quanta de la relativité A l'époque, l'idée parut surprenante. Quelques
ou la relativité des quanta. Einstein pensait y années plus tard, deux jeunes Américains,
arriver. Planck était plus sceptique et écrivait en Davisson et Germer, de la Compagnie des télé-
1913: «On peut dire, en résumé, que, de tous les phones Bell, proposaient de la vérifier. Leur
grands problèmes dont est si riche la physique directeur de recherches, K.K. Darrow, leur
moderne, il n'y en a ·sans doute aucun à propos répondit: «Vous êtes fous à lier! C'est comme
duquel Einstein n'ait pas pris position de façon si vous vouliez que les x et les y des équations
remarquable. Qu'il ait pu lui arriver dans ses se matérialisent dans votre laboratoire! » Davis-
spéculations de dépasser le but, comme par son et Germer essayèrent tout de même et ils
exemple dans son hypothèse des quanta de réussirent. Les électrons se comportaient bien
lumière, on ne peut trop lui en tenir rigueur, car comme des ondes! ·
même dans la plus exacte des sciences de la De cette découverte naquit le microscope élec-
nature on ne saurait introduire ~e véritables tronique qui, entre autres, a permis de voir les
renouvellements sans courir quelque risque.» virus. Tous ceux qui ont pu être préservés de la
Mais ni Einstein, ni Planck lui-même, ni aucun poliomyélite par des vaccins le doivent à Louis de
de leurs successeurs n'a réussi jusqu'à présent Broglie. Le microscope électronique a accru le
à faire la synthèse des théories. Einstein, dans ses pouvoir de l'homme sur la nature. Mais le savoir?
derniers jours, se désespérait et disait que la Personne ne comprend encore ce que sont les
nature joue peut-être à plusieurs jeux. ondes de de Broglie. Ont-elles une réalité phy-
Soixante ans après la découverte d'Einstein, le sique? Ou représentent-elles seulement une pro-
problème n'est toujours pas résolu. L'équation babilité? Faut-il abandonner la notion des lois

66 Soixante ans de physique...


naturelles? Ou bien faut-il continuer à chercher dans la région où l'espace n'existe plus, il faut
une explication? Ces questions restent toujours des énergies énormes. Aussi les laboratoires
posées. Les discussions entre physiciens conti- internationaux de physique commencent-ils à
nuent à être violentes. devenir de formidables organisations.
Il serait trop long et trop difficile d'énumérer L'exploration des grandes énergies entreprise
toutes les tentatives pour concilier la relativité dans des instituts tels que le C.E.R.N. 2 a apporté
et les quanta, pour trouver l'explication des une prodigieuse moisson de faits que l'on ne sait
ondes de de Broglie, pour savoir finalement si pas interpréter actuellement. C'est ainsi que le
l'univers est régi par le hasard ou s'il a des lois. proton, l'électron, le neutron se révèlent comme
La majorité des physiciens a tendance à croire de véritables univers, plus complexes encore que
qu'à partir d'un certain moment on ne peut plus le noyau atomique. Des masses de particules et
arriver à une explication. Mais tel n'était pas d'antiparticules nouvelles apparaissent. Et l'on
l'avis d'Einstein qui disait dans ses moments s'attend encore à des révélations prodigieuses
d'optimisme que la nature ne devait pas jouer aux lorsqu'on aura réussi à approcher de la vitesse
dés. Tel n'est pas celui de Louis de Broglie. Ce de la lumière. Des accélérateurs d'électrons, en
qui paraît certain, c'est que la matière est à la cours de construction, fourniront des électrons
fois onde et particule et qu'elle est probablement dont la vitesse sera sensiblement égale à celle de
quelque chose de plus. On peut renoncer à la lumière, à un dix millième près. Ces électrons
l'explication et dire, par exemple, avec Max pourront traverser les particules élémentaires
Born:« A la question:« Qu'est-ce qu'un atome?», et permettre d'en étudier la structure. C'est un
- je réponds: «L'atome est une structure mathé- nouveau pas en avant vers !'infiniment petit.
matique, une figure qui s'exprime par une Parallèlement, la physique se lance à la recherche
harmonie de nombres entiers.» de !'infiniment grand.
On peut également continuer à chercher, et La physique avait énormément profité des
essayer, tout en se servant des mathématiques, de travaux des astronomes « ordinaires» utilisant !a.
concevoir des représentations physiques. Mais il lumière reçue dans les télescopes. Depuis quinze
devient de plus en plus clair que, pour trouver ans, d'autres astronomies sont nées:
l'explication, il faudra abandonner le temps et - La radio-astronomie, qui utilise les ondes de
l'espace. La notion d'espace n'aurait plus de sens T.S.F. venant de l'univers.
à l'intérieur d'une longueur plus petite que - L'astronomie de l'ultra-violet, utilisant des
10-13 cm, ce qu'on appelle un« fermi »,du nom du satellites et des fusées pour recevoir des rayons
physicien Enrico Fermi. Le temps ne doit plus invisibles arrêtés normalement par notre atmo-
avoir de sens à l'intérieur d'un instant égal au sphère.
temps que la lumière met à traverser un fermi. - L'astronomie des rayons X, utilisant éga-
Qu'est-ce qui remplace l'espace et le temps dans lement des satellites et des fusées pour recevoir
ces nouvelles dimensions? On ne sait pas. Des des rayons X et des rayons gamma venant de
hypothèses extrêmement hardies ont été émises l'univers.
à ce sujet par des physiciens comme Wheeler 1 • - L'astronomie des neutrinos, en cours de créa-
Ces hypothèses ne peuvent pas pour le moment tion, essayant d'utiliser des particules extrê-
être confirmées faute d'énergie suffisante. mement petites et qui pénètrent toute matière.
D'après la formule de de Broglie que nous avons Avec le télescope à neutrinos, des chercheurs
donnée tout à l'heure: longueur d'onde = __h_, comme Bruno Pontecorvo comptent explorer
mv
plus la longueur d'onde accompagnant une parti- 1. J'en ai dit quelques mots dans Planète N• 19, dans l'étude:
Mécanique quantique et yoga.
cule est petite, plus l'énergie de la particule doit 2. Communauté Européenne de Recherche Nucléaire, installée à
être grande. Pour pénétrer en dessous du fermi, Genève.

Le mouvement des connaissances 67


l'intérieur des étoiles· et même ·recevoir des matique pour qu'on puisse l'exposer ici, même en
signaux d'un univers autre que le nôtre. . la trahissant complètement. Hoyle et Narlikar
Malgré tous ces progrès, il n'a pas encore été montrent que les relations entre les différentes
possible de savoir si l'univers est fermé sur lui- parties de l'univers sont plus intimes et plus
même, s'il est en expansion (c'est probable mais étroites qu'on ne l'avait jusqu'à présent supposé.
pas certain), s'il a un commencement et une fin D'après eux, si les galaxies extérieures dispa-
dans le temps. Le savant anglais Fred Hoyle et raissaient, les lois naturelles c)langeraient à
ses collaborateurs ont émis la séduisante hypo- l'intérieur du système solaire.
thèse d'une création continue: la matière se crée La création à partir du néant viole apparemment
à partir du néant, en quantité suffisante pour les lois de conservation d'énergie et de quantité
compenser les galaxies qui disparaissent lorsque de mouvements. Il est tentant de penser que de
dans l'univers en expansion elles atteignent la telles violations peuvent se produire également
vitesse de la lumière. L'univers de la création localement sous l'effet de forces naturelles
continue n'a pas de commencement et n'aura pas encore inconnues et que l'alchimie serait une
de fin. C'est extrêmement séduisant. et extrê- utilisation du champ C. Qu'on n'aille surtout pas
mement discuté. On peut espérer que très pro- · attribuer cette idée à Hoyle; elle m'est person-
chainement, lorsqu'on aura pu installer autour nelle bien qu'elle me soit venue après une
de la Terre des laboratoires dans l'espace, avec conversation avec le professeur Baranger, de
des télescopes, on arrivera à prouver ou à !'Ecole polytechnique.
démentir la théorie de la création continue.
Quelle que soit la cosmologie choisie, il faudra MYSTERE DANS LE CIEL:
ensuite la relier à !'infiniment petit. LES RADIOSOURCES QUASI-STELLAIRES
C'est surtout si la théorie de la création
continue de Hoyle, Bondi et Gold peut être Les recherches conduites par les radio-
confirmée que nou.s tiendrons urie clé nouvelle de àstronomes pour trancher entre la théorie de la
l'univers et un nouveau point de contact entre création continue et celle d'un univers puissant,
!'infiniment grand et !'infiniment petit. L'infi- se dilatant puis se contractant, ont conduit à une
niment grand· produirait un champ de· forces des découvertes les plus extraordinaires de notre
spéciales, le champ C où de création. Ce champ temps. En utilisant un radio-interféromètre géant
fabriquerait !'infiniment petit à partir du néant: de 120 km de base, on a détecté à Manchester de
il naîtrait ainsi à peu près un atome ..d'hydro- -nouvelles sources d'énergie radio dans le. ciel.
gène par m3 et par siècle. · Au mont Paiomar, on détectà optiquement ces
Lorsqu'on reprochait à Hoyle de fabriquer ainsi mêmes objets. Ils sont cent fois plus ·brill.ants que
la réalité à partir du néant, il répliquait spiri- les galaxies normales. Ils se déplacent à des
tuellement: «Faire l'univers à. partir de rien? vitesses atteignant 36% de celle de la lumière.
Mais avec quoi voulez-vous que je le fasse?» Cependant - ceci a été parfaitement établi en
Mais puisque c'est l'atome d'hydrogène qui se janvier 1964- l'énergie émise ·par ces objets subit
crée à partir du néant, il doit y avoir des rapports des variations dont la période est de l'ordre de six
non encore décelés entre les propriétés de mois. Dans ces conditions, il n'est pas possible
l'atome d'hydrogène et la nature niême de que cela soit des galaxies: une galaxie a des
l'espace ou du temps. Une fois de plus s~éveille dimensions de l'ordre de plusieurs milliers
l'espoir d'une .formule ultime. couro!mement de d'années-lumière et par conséquent son éclat,
la physique. qu'il soit dans le spectre visible ou daris le spectre
Tout récemment, Hoyle lui-mêmë, aidé d'un des ondes de T.S.F., ne peut pas varier en six
jeune Indien, Narlikar, a cru pouvoir annoncer mois. Les ondes de T.S.F. comme la lumière ont
une telle formule. Sa théorie est trop mathé- la même vitesse, et une variation d'éclat mettrait

68 Soixante ans de physique... -


donc des milliers d'années à se propager le long de la formule unique devant tout révéler pour
d'une galaxie. Les sources quasi-stellaires sont chercher d'autres voies. C'est ainsi que l'on
donc petites, de la dimension d'une étoile et s'attaque à nouveau, mais par d'autres voies, à
même peut-être plus petites. Mais comment un la nature de la gravitation. Weber, par exemple,
objet, pas plus gros qu'une étoile, peut-il être étudie des expériences permettant de détecter
cent fois plus lumineux qu'une galaxie qui les ondes de gravitation produites par les dépla-
contient des dizaines de millions d'étoiles? cements des divers objets de l'univers. Ces
Nous sommes là devant un grand mystère, travaux sont poursuivis à l'Université de Mary-
peut-être le plus étonnant de tous ceux que la land et les premiers résultats paraissent assez
nature nous a posés jusqu'à présent. Un objet de encourageants. On pense pouvoir détecter ainsi
ce genre, pas plus gros qu'une étoile mais des catastrophes en train de se produire dans
dégageant cent millions de fois plus d'énergie, l'univers, par exemple une étoile double dont
doit mettre en œuvre des énergies qui dépassent les deux composantes sont en train de tomber
tout ce que l'on peut concevoir. Dans son l'une sur l'autre. On pourrait ainsi trouver une
excellent livre sur les galaxies 1 , M. G. Courtès nouvelle piste reliant !'infiniment grand aux
écrit très justement: «Les radiosources quasi- phénomènes atomiques. Un appareil du genre de
stellaires sont peut-être des astres très condensés celui envisagé par Weber détecterait des étoiles
ininterprétables actuellement.» composées surtout de neutrons et révélerait des
C'est la position d'un scientifique prudent. La propriétés nouvelles de la matière et de l'énergie.
physique n'est pas une science achevée. Les Olivier Costa de Beauregard cherche à relier la
savants du III' millénaire seront peut-être plus gravitation et l'inertie à une étrange propriété
que nous en mesure de pénétrer le secret des des particules élémentaires: le spin. Le spin est
quasars. Il n'est pas en tout cas défendu de rêver. une forme d'énergie intraduisible en images et
Et des astrophysiciens ne s'en sont pas privés. que des vulgarisateurs ont décrit à tort comme
Certains pensent que les objets quasi-stellaires étant la rotation des particules sur elles-mêmes:
sont dus à l'effondrement sur lui-même d'un cette fausse analogie ne fait qu'embrouiller.
champs gravitationnel libérant une énergie supé- Costa de Beauregard et Goillot ont réussi
rieure à celle que donnerait l'annihilation totale récemment à détecter un nouveau phénomène,
de la matière. D'autres croient qu'il s'agit là d'un l'effet inertial du spin, qui relie les particules les
phénomène de création continue où apparaît à la plus infimes de la matière, et notamment les élec-
fois de la matière et de l'énergie. D'autres trons, à la relativité générale et à la théorie
encore, les Soviétiques surtout, pensent que les unitaire des champs 2 • C'est là une nouvelle porte
objets quasi-stellaires sont dus à l'explosion qui, pour le moment, n'a été entrebâillé que de
d'astres supercondensés composés de protons- l'épaisseur d'un cheveu, mais qui conduira
matière, substance qui n'existe plus dans le reste peut-être au cœur des problèmes les plus impor-
de l'univers. Arthur C. Clarke me disait qu'il n'est tants de la physique.
pas loin de voir dans les quasars l'œuvre d'intel- Il faut reconnaître, pour terminer, que, malgré
ligences qui nous sont aussi supérieures que nous tous ces efforts, Je déséquilibre subsiste: la phy-
le sommes aux virus. Si nous ne sommes pas les sique qui a conquis sur l'univers un pouvoir quasi
seuls physiciens de l'univers, et c'est très pro- illimité est toujours incapable de répondre à la
bable, pourquoi pas? question fondamentale: pourquoi ce qui est en
Quand on ne peut pas prendre une ville fortifiée haut n'est-il pas comme ce qui est en bas?
d'assaut, on essaie de la tourner ou de percer un JACQUES BERGJER.
passage à un point faible. C'est ce que les
Allemands ont fait pour la Ligne Maginot. De 1. N-0 92 de« Diagrammes» (édition du C.A.P. Monte Carlo).
2. Leurs notes ont été publiées dans le compte rendu de l'Académie
même en physique, certains renoncent à l'assaut des Sciences du 24 août 1964, page 151 l.

Le mouvement des connaissances 69


Le dossier de l'espionnage moderne
XXX

Mais leur terre est en guerre secrète et les meurtres sont cachés.
RUDYARD KIPLIN G

LE VRAI VISAGE DE L'HISTOIRE ACTUELLE

Les deux hommes les plus puissants de cette planète nous sont
totalement inconnus. Une cinquantaine de personnes au plus
connaissent leur nom. La légende dit que l'un d'eux est un Irlandais
géant et l'autre un Arménien minuscule. Mais que ne disent pas les
légendes!
Les deux hommes les plus puissants du monde ont, bien entendu, la
même profession. Ils sont des « évaluateurs ». Le mot ne figure pas
dans les dictionnaires de langue française. Les Américains disent
e-men. Les Russes des svodka. Une évaluation en américain, une
svodka en russe, est une intégration et une mise en valeur des rensei-
gnements au niveau le plus supérieur. Ces évaluations sont faites
toutes les six heures : un seul destinataire aux Btats-Unis, le président
Johnson; un seul destinataire en U.R.S.S., Kosyguine.
Aucun comité d'experts, aucune machine, ne peut faire une inté-
gration de renseignements et ne peut donc finalement recommander
une décision dont dépendent la vie et la mort des habitants de la
planète. Au-dessus des comités et des machines, il y a un cerveau,
celui de !'évaluateur.
Les évaluateurs se trompent quelquefois. C'est humain. Jusqu'à
maintenant ils ne doivent pas s'être trompés d'une façon grave
puisque la guerre thermonucléaire n' a pas eu lieu. Le poste d'éva-
luateur suprême, du faiseur de décision. de détenteur du véritable
pouvoir par-delà le pouvoir apparent de chef de l'État, paraît
avoir existé en U.R.S.S. dès la révolution de 1917. Il aurait été créé

Mais la lecture
est aussi une arme secrète L'histoire invisible 71
directement par Lénine. Aux Btats-Unis, sa En faire un gouvernement invisible est aller
création est plus récente: 1947, pense-t-on. cependant un peu fort. Nous nous dirigeons
Sur l'identité de !'évaluateur suprême russe, sur certainement vers une cryptocratie, mais nous
celle de !'évaluateur américain, l'observation en n'y sommes pas encore et il faut se méfier des
est réduite aux hypothèses. De subtils chan- structures paranoïaques que l'esprit n'a que trop
gements de style politique permettent aux experts facilement tendance à établir. Le monde n'est
de penser que !'évaluateur a changé. Trois chan- certainement pas gouverné par les juifs, ni par les
gements de ce genre se seraient produits aux francs-maçons, ni par le groupe 54/ 12, ni par
États-Unis depuis 1947, et quatre en U.R.S.S. aucune autre société secrète. Les États-Unis
sont gouvernés par leur président et !'U.R.S.S.
LES HOMMES DU SECRET par M. Kosyguine. Mais, aussi bien le président
des États-Unis que le Premier ministre de
Tout récemment, un livre à sensation, the Invisible !'U.R.S.S. ne prennent de décisions qu'en
Government, par David Wise et Thomas B. Ross fonction des synthèses qui leur sont fournies
(Randon House), a prétendu apporter des rensei- toutes les six heures. Les rédacteurs de ces syn-
gnements sur la structure du bureau d'évaluation thèses sont les vrais détenteurs du pouvoir. On
américain. Il est probable que si ce livre avait s'est donné beaucoup de mal pour présenter les
apporté des renseignements fondamentaux sur la services de renseignements américains comme
question, il ne serait jamais paru. Cependant il démocratiques et les services de renseignements
doit contenir quelques vérités, car le chef des soviétiques comme totalitaires. C'est extrê~
services secrets américains, McCone, a essayé mement naïf, d'autant plus que les services de
d'abord d'en empêcher la parution, puis d'acheter renseignements ne sont qu'une des branches de la
la totalité des exemplaires imprimés, 20.000, enfin structure d'informations qui est absolument indis-
d'offrir des sommes fabuleuses: jusqu'à 1.200.000 pensable à la sécurité d'une société, que cette
dollars, pour que l'ouvrage ne paraisse pas. société soit communiste ou démocratique.
L'ouvrage a tout de même paru. McCone
prétend maintenant qu'il contient au moins cent UNE ÉQUATION A YEC DE NOMBREUX
vingt faits que les services secrets soviétiques PARAMÈTRES
n'auraient jamais pu découvrir seuls.
Les auteurs sont des journalistes qui travaillent Le chef d'un pays tel que !'U.R.S.S. ou les États-
au« New York He raid Tribune» et au « Chicago Unis doit savoir d'une façon quasi continue tout
Sun Times». Leur ouvrage peut se résumer ainsi: ce qui concerne trois problèmes fondamentaux:
il existe aux États-Unis un gouvernement invi-
sible: le groupe 54/ 12, branche ultra-secrète du 1° Où en est son propre pays? Quelles sont les
Conseil de la Sécurité nationale. Ce gouver- armes connues ou secrètes? Quelles sont celles
nement invisible serait au-dessus du Département sur lesquelles il peut compter dans les années à
d'État, des états-majors et des services secrets. venir? Quelles sont les alliances? Quels sont les
Il serait composé de quatre personnes: M. Mac soutiens dont son pays dispos• ?
George Bund y, représentant la présidence des 2° Sur la masse de renseignements concernant les
États-Unis, Cyrus Vance, représentant le minis- questions énumérées ci-dessus, quels sont ceux
tère de l'intérieur, U. Alexis Johnson, pour le qui sont connus par l'adversaire et quels sont
Département d'État, et John McCone, des ser- ceux dont on peut être raisonnablement sûr que
vices secrets extérieurs américains. Il est possible l'adversaire les ignore?
qu'un organisme de ce genre existe et qu'il soit 3° Le maximum d'informations sur l'adversaire:
une des sources d'informations de !'évaluateur idéalement, il faudrait chercher à savoir ce que
américain. contient le« sommaire» de celui-ci.

72 Le dossier de l'espionnage moderne


Bien entendu, les décisions à prendre dépendent dénicher ces faits les uns après les autres... La
de l'interconnexion de ces trois ordres de pré- revue nous les a offerts rassemblés sur un plateau
occupations. Donnons un exemple: en 1961, le d'argent.» Il rend hommage aussi à la publication
sommaire destiné au président des États-Unis intitulée Missiles and Rockets et tout particuliè-
a dü contenir les renseignements suivants: rement à ce qu'il appelle les« organes-maison» de
l • Des forces contre-révolutionnaires cubaines, l'armée de-terre, de la marine, de l'armée de.l'air,
équipées avec du matériel américain et entraînées et des marines qui se livrent une bataille inter-
par des officiers américains, sont prêtes à services à grand renfort de documents imprimés.
--débarquer dans la baie des Cochons à Cuba. Enfin, il met en lumière la valeur des efforts
2• Des éléments anti-castristes à Cuba sont déployés par les communistes pour être informés
prêts à les soutenir. des << auditions au Congrès sur le budget de la
3• Les Russes l'ignorent. Défense», qu'il classe comme l'une de ses meil-
Conclusion du sommaire: l'opération est recom- leures sources.
mandée. Il se trouve que le point 3 était faux. Les « Il doit être extrêmement difficile, • conclut
Russes savaient et avaient prévenu les Cubains. Monat, pour les militaires des États-Unis, de
L'affaire de la baie des Cochons fut un désastre. défendre la nation et ses libertés quand les secrets
Mais ce que nous voudrions faire comprendre de ses défenses sont exposés, jour après jour, à
aux lecteurs, c'est que le point 1 était composé tous ceux qui savent lire.»
d'informations fournies par l'état-major U.S., le Il y a enfin les renseignements secrets, ceux qui
point 2, d'informations fournies par des exilés sont obtenus par des espiçms travaillant au péril
cubains habitant les U.S.A. et le point 3 d'infor- de leur vie en pays étranger. Ces espions existent.
mations fournies par des Américains en U.R.S.S. On en fusille tous les jours. Cet événement vaut
Ce qui a compté, c'est la synthèse des trois points. quelquefois une demi-colonne dans les journaux
Il faut donc distinguer: d'une part la fourniture ou seulement deux lignes.
d'informations qui exigent simplement un contrôle Le rôle des évaluateurs est, à partir d'une masse
sérieux de !'évaluateur à l'intérieur de son propre affolante de statistiques, de rapports, de photo-
pays. Ce n'est pas facile car les états-majors ont graphies, de mathématiques et de documents, de
tendance à être trop optimistes ou trop pessi- produire la synthèse rendant compte de la
mistes. D'autre part, l'information sur le pays qui _situation. C'est un travail prodigieux dont seul est
n'est pas le sien, renseignements qui sont le plus capable le cerveau humain. Il s'effectue au
souvent obtenus par des voies parfaitement sommet d'une pyramide que nous allons essayer
normales. de décrire.
Le colonel polonais, Pawel Monat, espion
polonais aux Ëtats-Unis; qui a récemment changé Au sommet, imaginez un grand événement:
de camp, publie dans un livre: Spy in the United l'explosion de la première bombe atomique
States (Harper & Row, 1961) la liste des sources américaine ou le lancement de Spoutnik 1. La
qu'il a utilisées pour fournir des renseignements pyramide s'étend aussi bien dans l'espace que
militaires sur les États-Unis: dans le temps. Il s'agit de prévoir cet événement
" Les Américains, écrit-il, non seulement sont avant qu'il se produise, d'énoncer les consé-
insouciants et loquaces, mais ils bavardent dans quences qu'il risque d'avoir s'il se produit, de
leurs journaux bien au-delà de ce qui est bon pour décrire les moyens de les parer. La somme totale ·
eux.,, Il continue en exposant ce qu'il put tirer d'informations correspondant à l'événement
d'un numéro de Aviation Weekly, le « 24• bilan provient des trois moyens que nous avons
annuel de la puissance aérienne» qui couvrait indiqués: espionnage, étude des sources nor-
372 pages. "Il aurait fallu, dit-il, des mois de malement disponibles, documentation intérieure
travail et des milliers' de dollars à nos agents pour confidentielle.

L'histoire invisible 73
LA FACE CACHËE DES CHOSES gnements obtenus par d'autres moyens que
l'espionnage.
Prenez tout ce que vous lisez dans les romans: Le terme'' intelligence ouverte» est parfaitement
agents secrets, faux papiers, déguisements, belles approprié quel que soit Je sens que l'on donne au
espionnes, traîtres, agents multiples et ainsi de mot« intelligence». C'est en examinant avec une
suite, puis multipliez par dix. Vous aurez une idée intelligence ouverte la presse d'un pays, sa litté-
assez exacte de ce qui se passe dans Je domaine rature, les récits des voyageurs, les importations
de l'espionnage. Il est assez difficile de savoir, au et exportations, qu'on arrive à se faire une idée
point où l'on en est, si c'est la vie qui imite le très précise des armes secrètes en préparation, de
roman d'espionnage ou Je roman- d'espionnage leur état d'avancement, de leur utilisation tactique
qui imite la vie. Le grand écrivain Somerset et stratégique.
Maugham, qui fut espion anglais en Russie en L'open intelligence utilise aussi l'enregistrement
1917, posait déjà la question entre deux guerres de toutes les radiations atomiques et autres pro-
dans son livre autobiographique: Mr. Ashenden, venant de chez l'adversaire. Elle utilise le
agent secret. Elle reste posée. décodage de tous les messages émis ou reçus par
Cet espionnage qui existe, avec toutes les aven- l'adversaire, par tous les moyens de communi-
tures romanesques imaginables, ne fournit guère cation. Les machines électroniques sont alors
plus de 5 % de l'information nécessaire pour extrêmement utiles et peu de messages secrets
prévoir ou modifier un événement important. leur résistent. L'intelligence ouverte examine
Un espion, aussi bien placé qu'il soit, ne peut aussi avec soin la littérature de science-fiction
fournir que des fragments importants certes, mais d'un pays: la bombe atomique comme la foudre en
faibles en proportion de ceux que l'on peut boule dirigée - pour citer une arme du passé et
trouver par d'autres moyens. Un traître bien une arme du futur - ont fait d'abord leur appa-
placé peut fournir quelques documents mais ne rition dans la science-fiction.
sait généralement pas ce qu'il faut fournir. Un
agent secret (on groupe sous le nom d'espions à la TOUT EST DANS LES LIVRES
fois les traîtres et les agents secrets en mission,
ce qui est injuste) peut, à force de courage, passer L'intelligence ouverte consiste à regarder les
sous les murs d'une usine atomique, ou assister au structures qui sont au-delà et au-dessus des faits.
lancement d'une fusée. Il aura risqué la torture Pour l'opinion publique mondiale, l'aventure de
ou la mort et il n'aura pas appris grand-chose. La Carlsen, le capitaine courageux qui sauva son
vue d'un mur d'usine ne renseigne guère sur les bateau était un fait divers sensationnel. Pour les
appareils employés pour séparer les isotopes. spécialistes de l'open intelligence, qui avaient eu
Le départ d'une fusée ne permet pas d'apprendre connaissance du manifeste de bord de Carlsen, et
que son carburant est la diméthylhydrazine qui savaient que son bateau transportait du
asymétrique. L'espionnage est utile mais il est minerai de sirconium, métal indispensable à la
Join d'être indispensable ni essentiel. construction des sous-marins atomiques, Je fait
Aldous Huxley, dans Contrepoint. explique que divers ,voulait dire que Je sous-marin atomiquè
J' Encyclopedia Britannica distingue l'intelligence américain serait bientôt en état de prendre la mer.
en trois catégories: l'intelligence humaine, l'intel- Pour Je lecteur habituel, une petite annonce dans
ligence animale et l'intelligence militaire. C'est le Monde: «M. Smith, de la Société « Space
un jeu de mots spirituel sur Je mot anglais « intel- Dynamics •>, recevra à l'hôtel Claridge des ingé-
ligence» qui veut dire à la fois renseignement et nieurs et des physiciens spécialisés dans Je
intelligence. Dans Je même sens, on nomme pompage optique et désireux de travailler aux
«intelligence ouverte» (open intelligence, par Etats-Unis», ne signifiait rien. Pour Je spécialiste
opposition à secret intelligence), les rensei- de l'open intelligence, elle signifiait que les

74 Le dossier de l'espionnage moderne


Américains étaient sur le point de réaliser le du pacte de Varsovie. Les autres pays doivent se
«rayon de la mort». contenter de l'espionnage de papa. Bvidemment,
La pyramide de l'open intelligence est la partie si des jeunes républiques africaines se frag-
la plus importante du renseignement. A partir de mentent en plusieurs tribus et commencent une
quelques informations, apparemment insigni- guerre locale, il peut être utile de savoir combien
fiantes, du quotidien soviétique le Journal de fusils possède chacun des adversaires. Il est
industriel et économique, les Américains ont pu bon alors d'avoir des agents parmi les sorciers
soupçonner l'existence de la base soviétique de locaux. De même, si l'Angleterre a des ennuis
Baïkanour en Asie centrale. Ils ont alors installé avec tel petit sultanat sur la mer Rouge, ou
en Turquie des radars capables de recevoir les ailleurs. il est bon que l'intelligence Service
signaux électriques qu'une fusée émet automa- sache de combien de mitrailleuses, modèle 1914,
tiquement à son départ, parce que les gaz portés à dispose Je sultan. Il est utile alors d'avoir comme
très haute température qu'elle produit se agent, ainsi que cela s'est produit récemment,
chargent d'électricité. Les Russes, à leur tour, une femme médecin travaillant dans Je harem du
ont repéré ces stations de radars par espionnage sultan. Mais si ces querelles fournissent du
ordinaire et survol du territoire turc et ils ont ainsi matériel pour les romanciers d'espionnage, elles
su que les Américains savaient. Quand les premiers ne concernent plus le véritable problème de
satellites furent lancés, notre ami et collaborateur, renseignements moderne. La guerre secrète
Je physicien français Charles-Noël Martin, calcula moderne consiste à savoir ce que fait un adver-
les coordonnées de Baïkanour et les publia dans saire de la veille des U.S.A. ou de !'U.R.S.S. Par
son livre les Satellites artificiels (collection « Que l'open intelligence, c'est assez facile. Les rensei-
sais-je?»). Cet ouvrage peut être acheté dans gnements consistent aussi à savoir ce que sait
toutes les librairies. ce qui n'empêche pas les l'adversaire et ce second problème est beaucoup
Russes de ne pas vouloir avouer où est Baïkanour. plus délicat. C'est Je domaine du contre-espion-
Avec un sens pathétique du secret, ils continuent nage, qui n'est pas du tout la chasse aux espions,
à refuser de donner la position de leur base de mais un jeu d'échecs extrêmement subtil.
lancement.
Les Américains connaissent-ils J'ouvrage de QU'EST-CE QUE
Martin? Ou s'obstinent-ils à envoyer des cou- LE CONTRE-ESPIONNAGE?
rageux agents secrets déguisés en chameliers
pour repérer l'emplacement exact de la base dont Pour découvrir ce que sait l'adversaire, le
les radars leur donnent l'emplacement approxi- meilleur moyen est d'apprendre ce qu'il veut
matif? On peut se le demander. En tout cas, savoir. Pour cela, il faut se procurer les question-
Américains comme Russes s'abonnent à des naires qu'il envoie à ses agents. Ce n'est pas facile:
dizaines de milliers de revues, lisent tout, il importe non seulement de découvrir un espion
résument tout. C'est cela le véritable ren- mais de bien se garder de l'arrêter, de trouver
seignement. par quels moyens il achemine son courrier et par
Pourquoi nous référons-nous seulement aux quels moyens il reçoit des instructions. L'arres-
Américains ou aux Russes? C'est que ce sont les tation des espions est dans cette optique un
deux seules véritables forces en présence. accident déplorable dû le plus souvent à des
Chacun de ces pays a de quoi détruire le monde. raisons politiques, que les services du contre-
Les autres sont pratiquement quantité négli- espionnage cherchent à éviter le plus possible.
geable, y compris l'Europe ou la Chine. C'est Une fois l'espion ou l'agent secret repéré et
pourquoi les renseignements, à leur niveau manipulé, commence la deuxième phase du
supérieur, comptent surtout pour ces deux blocs: contre-espionnage: celle qui consiste à fournir
l'Amérique et l'OTAN, la Russie et ses alliés de faux renseignements à l'espion. C'est une tech-

L'histoire invisible 75
nique qui est poussée jusqu'à des raffinements ricain qui a eu l'audace d'aborder à Moscou cet
extraordinaires. On arrive à fournir à l'adversaire officier soviétique, de le convaincre et de le
des cadavres de gens qui n'ont jamais existé, convoyer jusqu'aux États-Unis, a manifesté un
porteurs de documents se rapportant à des courage et une énergie très remarquables. On
opérations que l'on n'a pas la moindre intention n'aura probablement pas d'ici longtemps de détails
de tenter. Les Anglais ont utilisé ce procédé avec sur cette opération mais on peut lire le récit d'une
l'Axe au cours de la dernière guerre avant le mission analogue dans le livre de Pierre Nord
débarquement en Sicile. On arrive à faire voler Mes camarades sont morts. Comme le dit Pierre
par l'adversaire des appareils apparemment Nord: «Les b~tailles du contre-espionnage sont
électroniques ou nucléaires, mais qui, en réalité, de grandes batailles de l'esprit.» Quand il s'agit
ne correspondent absolument à rien et qui ont été d'aventures de ce calibre, le terme «un métier de
fabriqués par des écrivains de science-fiction seigneur» inventé par les Allemands, trouve une
ayant des connaissances scientifiques et engagés juste application.
à cet effet.
L'intoxication, c'est-à-dire la fourniture de faux UNE BAT AILLE DE L'ESPRIT
renseignements à des services ennemis, est un art
subtil qui se pratique de plus en plus. On a pu Le grand espoir de tout service de contre-espion-
estimer que sur les renseignements fournis par les nage est de retourner un jour non pas un agent ou
services secrets allemands installés en Angleterre un officier mais toute une armée ou tout un pays.
pendant la Seconde Guerre mondiale, un sur Faire passer la France dans l'orbite soviétique,
vingt-cinq était vrai et les vingt-quatre autres rattacher la Hongrie au bloc occidental, ren-
fabriqués par les Anglais. Ceux-ci ont pu ainsi verser Fidel Castro, transformer la Chine en
camoufler les renseignements vrais que les plusieurs pays mutuellement hostiles. Toutes
Allemands recevaient sur la préparation du ces entreprises paraissent être du domaine du
débarquement en Normandie, dans une masse de possible. L'application des techniques mathé-
renseignements sur la préparation du débar- matiques à la guerre psychologique, et notamment
quement en Norvège, eu Baltique, en Espagne, les formidables travaux de von Neumann sur la
en Méditerranée, dans les Balkans et ainsi de stratégie généralisée et la théorie des jeux,
suite. On pense généralement que la proportion rendent désormais envisageable théoriquement
de renseignements exacts en provenance de une campagne de retournement à longue portée
Russie est encore plus faible. permettant non seulement de fournir des infor-
La troisième phase de contre-espionnage, plus mations, non seulement de paralyser l'ennemi par
difficile encore que l'intoxication, est le retour- de fausses informations, mais de déplacer des
nement. Il s'agit de persuader un espion ou un grosses pièces sur l'échiquier.
agent ennemi de changer de camp. On peut y Un groupe humain peut désormais être mis en
arriver et on y arrive. C'est un travail extrê- équation et on peut, à 1':1ide de grandes machines
mement périlleux. Il faut avoir un courage peu à calculer, définir une stratégie permettant soit
commun pour aller trouver dans son pays un la dislocation de ce groupe, soit la modification
officier soviétique important et le persuader de de lignes de force qui en commandent l'évolution.
passer aux États-Unis. Il y a neuf chances sur dix C'est ce que John Buchan prédisait il y a bien
d'être immédiatement arrêté et fusillé. Pourtant longtemps dans la Centrale d'énergie, les Trois
une telle opération a été récemment réussie par Otages, le Camp du matin. Les prédictions du
les Américains et le transfuge dénonça, entre grand écrivain anglais, qui fut le premier ministre
autres, le colonel suédois W ennerstrom, chef du de la propagande de l'histoire (pendant la Pre-
réseau soviétique pour les pays de l'OTAN, ainsi mière Guerre mondiale) se réalisent actuellement.
que Pâques, l'espion de l'OTAN. L'agent amé- Buchan écrivait:« Le véritable pouvoir n'est pas

78 Le dossier de l'espionnage moderne


la manipulation des énergies ni Je contrôle 'des américains à Vienne et meurt empoisonné avant
grandes masses de matière inanimée. Le véritable d'avoir pu parler, il faut croire qu'il s'agit de
pouvoir est celui de l'esprit sur l'esprit.» coïncidences. Sur la dernière de ces coïncidences,
La guerre psychologique ainsi conçue est Je Allen Dulles, qui n'a pourtant pas l'habitude de
grand espoir de la Chine. Celle-ci ne pourra romancer, écrit: «Le fonctionnaire de la police
jamais rattraper l'avance matérielle des Amé- secrète hongroise Bela Lapunnyik s'évada auda-
ricains et des Russes, mais elle peut espérer cieusement en franchissant la frontière austro-
gagner les esprits et grouper autour d'elle tous les hongroise, en mai 1962 et arriva sain et sauf à
mécontentements du monde. En Afrique, elle Vienne pour mourir empoisonné, probablement
paraît déjà avoir obtenu quelques résultats. Mais par des agents soviétiques ou hongrois, avant
elle-même est fragile, beaucoup plus fragile d'avoir pu livrer ses secrets aux autorités occi-
qu'elle ne le paraît. dentales.»
Le terrain n" 1 de la guerre psychologique n'est Soyons nets: nous vivons à une époque où l'assas-
cependant pas l'Afrique, mais l'Inde. L'Amérique, sinat, l'attentat et le sabotage sont des moyens
la Russie, la Chine et l'Angleterre s'y livrent une politiques parfaitement caractérisés. Ce n'est pas
guerre invisible avec les méthodes les plus dans un roman d'espionnage que Je président des
modernes. L'enjeu en vaut la peine: Je sous- États-Unis a été assassiné et l'assassin supprimé
continent indien, convenablement organisé, peut avant d'avoir pu parler. C'est dans la réalité.
devenir une très grande puissance. La lutte Qu'on Je veuille ou non, le sabotage et l'assassinat
psychologique pour l'Inde sera probablement Je existent. Des services« action» existent également
grand combat du III• millénaire. Il n'est guère même si officiellement leur existence est niée. Il
possible de prévoir qui le gagnera: ce sera celui ne faut pas en exagérer l'influence, il ne faut pas la
des adversaires qui combinera le maximum sous-estimer non plus. On fait moins de révélations
d'exactitudes dans la théorie et Je maximum sur Je sabotage que sur l'espionnage et nous ne
d'audace dans l'exécution. saurons probablement jamais pourquoi le
« Thresher » a disparu, ni pourquoi l'avion U-2 de
LA TENTATION DE L'ACTION l'aviateur-espion Powers avait été saboté avec
une bombe à retardement au départ d'Iran. Peu
Quand on joue le jeu complexe du renseignement, de spécialistes officiels du renseignement avouent
de l'intoxication et de la guerre psychologique, avoir rencontré des saboteurs. Cependant, un des
la tentation est grande d'intervenir. Si telle directeurs de l'espionnage américain, Ladislas
centrale atomique pouvait être sabotée, si un Farago, reconnaît avoir bien connu, pendant la
accident pouvait arriver à tel prototype, si un Seconde Guerre mondiale, le chef des services du
personnage pouvait disparaître, les choses s'arran- sabotage soviétique, 1' Allemand Ernst Wollweber.
geraient au mieux. Tous les gouvernements nient, D'après Farago, Wollweber, dont le réseau de
bien entendu avec la plus grande énergie, l'exis- sabotage s'étendait à toute l'Europe, est actuel-
tence même d'un service « action» cliargé de lement ministre de la police politique de la Répu-
sabotage et d'assassinat. Officiellement, tous ces blique démocratique allemande.
services ont été dissous depuis la fin de la guerre. Le sabotage est une tentation constante pour les
De sorte que lorsque le général Nedeline, chef du organisations politiques s'occupant de rensei-
service des fusées russes, meurt dans un accident gnements. Il offre souvent une solution simple à
d'avion, lorsque Je sous-marin atomique américain un problème difficile. Parmi les opérations clas-
« Thresher » disparaît sans laisser de traces, siques de sabotage dont on peut parler, il y a la
lorsque le chef de la police secrète hongroise Bela fameuse bataille de l'eau Jourde, Je 25 mars 1943,
Lapunnyik franchit clandestinement la frontière qui détruisit les stocks qui auraient permis à
hongroise, se met en contact avec les services l'Allemagne de réaliser la bombe atomique et les

L'histoire invisible 79
sabotage~ multiples à Budapest le 20 avril 1952 magne de Hitler, dans le Japon des seigneurs de
lors de l'arrivée du maréchal Vorochilov. Un . la guèrre et dans certains autres pays, les services
grand nombre d'usines et d'installations militaires de sécurité qui exerçaient des fonctions de ren-
soviétiques prirent feu en même temps que les seignements étaient employés pour aider un tyran
conduites d'eau étaient inutilisables. L'effet aussi ou une société totalitaire à supprimer les libertés
bien matériel que moral fut énorme. Les à l'intérieur et à accomplir à l'étranger des
saboteurs ne furent jamais pris. Un jour, quelqu'un opérations terroristes. En outre, ainsi que je l'ai
racontera peut-être l'histoire vraie de cette suggéré, il y a eu de nombreux cas - les plus
extraordinaITe série d'attentats que l'on a appelée voyants en Amérique latine - où. des dictateurs
«opération Torche». Pour le moment, on ne sait ont converti des· services de renseignements
toujours pas si le mystérieux personnage qui l'a . authentiques en gestapo particulière pour main-
organisée, Balint Boda, est un pseudonyme ou s'il tenir leur domination.»
s'agit d'un personnage imaginaire, inventé pour Déjà le C.I.A. et son équivalence soviétique le
symboliser la résistance hongroise. K.G.B. ont des moyens d'action redoutables.
Mais les organismes qui sont au-dessus d'eux,
POUVOIR AU-DESSUS DU POUVOIR ceux qui sont dirigés directement par les
évaluateurs, sont réellement des États dans
Une organisation qui peut faire assassiner l'État: crédits illirtîités, réseaux répandus dans le
n'importe qui dans le monde, qui sait tout ce qui monde entier, possibilités d'action terroriste,
se passe, qui dicte ses décisions àu chef de !'.État cela va loin.
lui-même, n'est-elle pas plus dangereuse pour son Le jour où les détenteurs du pouvoir réel se
propre pays que pour l'adversaire? Les tech- mettront également à détenir le pouvoir politîque
niques de la propagande, de l'intoxication, ne n'est peut-être pas lointain. Certains s'en pré-
vont-elles pas aboutir à la création de gouver- occupent déjà.
nements invisibles plus puissants que les gouver- Le très sérieux «New York Herald Tribune"
nements réels? Les services secrets vont-ils publiait le 20 juillet 1964 en première page un
remplacer le gouvernement élu? Ces interro- article intitulé: « La victoire de Goldwater est-
gations n'ont rien d'absurde a priori. Sans tomber elle due à des fuites organisées en sa faveur par
dans le roman, le délire de la persécution et la les services de renseignements ? " Le texte
monomanie, il faut tout de même noter que le affirmait que le groupe de coordination générale
problème est posé. . (Defense Intelligence Agency), organisme mili-.
Allen Dulles écrit à ce sùjet: <<De temps à autre, taire dépendant directement de l'« évaluateur» en
des voix s'élèvent, accusatrices, pour dire qu'un chef, fournissait secrètement au sénateur Gold-
service de renseignements ou de sécurité peut water des renseignements lui permettant une
devenir une menace à nos propres libertés, que le stratégie à longue portée supérieure à celle de ses
secret sous lequel un tel service opère forcément adversaires. Un des anciens directeurs de cet
est en soi une chose vaguement sinistre et que ses organisme, le général William Quinn, serait,
activités peuvent être en contradiction avec les d.'après le « Herald Tribune•>, un ami proche de
principes d'une société libre. On a écrit aussi des Goldwater. Le journal rappelait dans le même
histoires sensationnelles sur le C.I.A. 1 soupçonné article que le sénateur Goldwater avait refusé
de soutenir les dictateûrs, d'avoir sa propre l'offre du président Johnson de lui commur;iiquer
politique nationale et d'agir d'une manière incon- lès bulletins d'évaluation car il estimait que ces
sistante avec ses fonds secrets.» bulletins étaient partiaux et incomplets et qu'il
Il dit aussi plus loin: «J'ai exposé que dans la avait lui-même des sources meilleures.
Russie tant tsariste que soviétique, dans l'Alle- La possibilité qu'un grand pays en vienne à être
1. Central Intelligence Agency. gouverné par les services secrets et que le gou-

80 Le dossier de l'espionnage moderne


vernement apparent se transforme en fantoche plus, en cette fin d'année 1964, d'une possibilité
n'est absolument pas à exclure. On a dit souvent plus extraordinaire encore.
que c'est ce qui est arnvé ou va arriver en U.R.S.S.
Allen Dulles écrit à ce sujet: «L'observateur VERS UN GOUVERNEMENT MONDIAL?
occidental se demande toujours si les luttes
internes pour le pouvoir qui sévissent dans la Et si les deux grands évaluateurs, le Russe et
hiérarchie de l'Union soviétique affecteront la !'Américain, s'entendaient entre eux? Si les
situation et la puissance du K.G.B., en tant connaissances qui sont à leur disposition leur
qu'organisme le plus privilégié dans l'État sovié- montraient qu'un accord secret entre la Russie et
tique. Je n'entends pas simplement par là que ses les États-Unis conduirait à la domination du
chefs puissent être écartés, ou même exécutés monde par la race blanche dont ces deux pays
comme ses anciens dirigeants Yezhov, Yoagoda font partie, et par la civilisation occidentale dont
et Béria le furent à leur époque, je veux dire les civilisations russe et américaine sont deux
plutôt que son organisation entière pourrait être formes pas tellement différentes l'une de l'autre?
purgée et son rang par rapport à d'autres Si une entente au sommet U.S.A-U.R.S.S. abou-
éléments de l'État notablement abaissé. Sa tissait à un gouvernement mondial secret, par la
principale rivale pour la puissance est l'armée, mise en commun des 90 % des armements
qui, périodiquement dans l'histoire soviétique, a existant dans le monde, des 99 % des laboratoires,
été réduite par le dictateur à un rôle inférieur de la totalité des navires interplanétaires? Cette
au bénéfice de l'organisme civil de sécurité, éventualité est envisagée. On en parle ouver-
puisque celui-ci était son instrument personnel et tement et sans grand secret. Dans la première
qu'il pouvait s'en servir pour espionner l'armée.» quinzaine de juillet 1964, M. Khrouchtchev,
En réalité, il existe en U.R.S.S., en plus du K.G.B. montrant à des industriels américains en visite
et de l'armée, un troisième pouvoir réel, la à Moscou des photos des cités atomiques améri-
science. Les scientifiques soviétiques constituent caines prises par des satellites espions, leur disait:
réellement une classe au sens marxiste. Ils sont « Les vôtres doivent être excellentes aussi. On
plus nombreux que les facteurs, par exemple. Ils devrait bien mettre nos services secrets en
se soutiennent mutuellement et sont fortement commun: on a d'ailleurs les mêmes agents. Cela
organisés. Étant donné le goût du secret de serait un prélude à la mise en commun de nos
!'U.R.S.S., la naissance d'une cryptocratie, d'un armes.» Cette conversation fut abondamment
gouvernement invisible contrôlant !'U.R.S.S., rapportée dans la presse qui y a vu uniquement
n'est pas à exclure. une anecdote drôle.
Cependant, le pays qui paraît être le mieux Ce n'est pas un secret non plus que les savants
préparé à une prise de pouvoir occulte par les russes et américains sont d'accord pour le partage
services de renseignements est l'Allemagne de des secrets au plus haut niveau et pour la
Bonn. Les services de renseignements, d'éva- recherche conduite désormais en commun. Des
luation et d'action, y sont privés, financés par la entretiens ont lieu à ce sujet à Pugwash (U.S.A.)
grande industrie (comme l'étaient ceux de Hitler à et il en est sorti en particulier un projet de cité
ses débuts) et dirigés par le général Reinhardt scientifique internationale à Berlin.
Gehlen qui dirigea sous Hitler plusieurs orga- Il semble enfin, d'après tout ce qu'il est possible
nismes d'espionnage et de sabotage orientés de savoir, que par-dessus et au-delà le telephone
contre !'U.R.S.S. rouge, il existe une radio clandestine reliant les
Le remplacement insidieux d'un gouvernement services d'évaluation et de décision des deux
plus ou moins élu, par une cryptocratie suscitée grands pays et permettant des pourparlers qui
par l'influence des services secrets est déjà iront peut-être un jour jusqu'à l'action commune.
étonnant en soi; cependant on parle de plus en XXX.

L'histoire invisible 81
JANVIER/ En l'an 2465, les fondations des immeubles FÉVRIER / Les appareils aériens sont propulsés par le
son fixées au sol par un champ de gravitation et les champ magnétique terrestre. Ils sont fabriqués avec
étages sont séparés les uns des autres par des champs des substances que ce champ repousse et se déplacent
anti-gravitationnels. à plus de dix mille kilomètres à l'heure.

MARS/ En 2465, l'alimentation est composée d'algues AVRIL/ La locomotion terrestre se fait par des véhi-
et de bifteck synthétique. Les algues sont traitées dans cules qui reçoivent un programme de voyage codé à
d'immenses fermes flottant au-dessus des océans. Cul- l'avance. Les voyageurs n'ont à s'occuper de rien, et
tures et récoltes sont complètement automatiques. l'automobile vide peut rejoindre son maître toute seule.
INITIATION
A LA
SCIENCE-FI CTI 0 N
UNE LEÇON DE LITTERATURE DIFFERENTE

PLANl:TE Un jeu favori des amateurs de science-fiction consiste à repousser


le plus loin possible dans le temps les origines du genre. On remonte
Les cahïers ainsi jusqu' à Neferkephta, scribe d'un Ptolémée, parti sous terre
à la recherche du livre de la Sagesse et dont les aventures
de COUPS s'achèvent en une apothéose érotico-fantastique. On cite aussi ce
mandarin chinois lassé de la terre et désireux de rejoindre le céleste
de l'école domaine : il fit attacher à son fauteuil une triple rangée de pétards
pern1anente et ne revint jamais.
Ce jeu est amusant, mais il est fondé sur une erreur : les récits
que nous venons de citer rappellent la S.-F. moderne, mais ils ne
X' CAlllLR font pas partie du genre. L'imagination humaine a fonctionné à
toute époque et il a pu arriver qu'elle utilise les données offertes
par la science ou la technique, ou ce qui en tenait lieu alors ;
mais il ne s'agissait que d'occasions fortuites et non d'une recherche
Cc cinquième cours voulue et systématique. On peut retrouver dans le passé différents
genres littéraires que la science-fiction semble perpétuer de nos
est dû a jours dans un esprit légèrement différent. Ce sont les contes, les
Gf: RARD Dl l'i-LOTH mythes, les légendes. La science donnera à ces produits de l'imagi-
nation une couleur particulière qui caractérise la science-fiction.
auteur de : Ces contes et légendes que l'on trouve dans tous les pays font appel
" La Science-Fiction " au plaisir littéraire d'imaginer gratuitement. Coleridge demandait
à ses lecteurs une «suspension volontaire de l'incrédulité », ce qui
aux {dit io11.1· Ga111111a Presse est toute autre chose qu' une profession de foi. Nous nous trouvons
dans le domaine du merveilleux pur, inspiré par une imagination

École permanente 83
sereine et lumineuse. L'érotisme s'y mêle parfois architectures sociales furent imaginées: ceci
comme dans les Mille et Une Nuits, ou la frayeur rappelle, bien sûr, Wells et Huxley. Mais il y a un
dans la plupart des contes d'enfants (ogres, contresens à éviter, car les utopies ne font pas
Barbe-Bleue, etc.), mais il s'agit toujours de rêver partie de la S.-F. Certes, les utopies les plus
pour se distraire et s'évader. A lice au Pays des récentes, en particulier depuis le XVlll' siècle,
Merveilles nous amène dans un monde de poésie. prennent le caractère d'anticipations, car l'auteur
présente non pas ce qui devrait être, mais ce qui
UN PIONNIER: CYRANO devra être dans un proche avenir.
Il existe ainsi, chez tous les peuples, à toutes les
Avec Alice, nous abordons le domaine des époques, une esthétique de l'imaginaire basée sur
voyages extraordinaires. Cyrano de Bergerac le plaisir intellectuel de créer des mondes arti-
s'inscrit dans cette tradition; beaucoup voient en ficiels. C'est cette esthétique même que nous
lui l'ancêtre de la science-fiction. Les Voyages retrouvons aujourd'hui en science-fiction; mais il
aux États et Empires de la Lune et du Soleil ( 1643) ne faut pas en conclure, comme certains le font,
forment un recueil de théories et d'hypothèses que la S.-F. a toujours existé: il est nécessai-
scientifiques, bien souvent farfelues et envisagées rement arrivé, au cours des âges, que la science
comme telles, mais parfois géniales et prophé- ou la technique soit venue donner des éléments
tiques. On y trouve la description détaillée de d'inspiration aux tenants de cette esthétique.
machines parlantes, du premier parachute, l'utili- Mais il est très rare de trouver dans le passé des
sation, un siècle avant Montgolfier, de la force œuvres comme celle de Cyrano, presque entiè-
ascensionnelle de l'air chaud ... Cyrano avait aussi rement fondée sur la spéculation scientifique: en
un talent caractéristique de l'auteur de ... S.-F. général, cet aspect reste secondaire, et, même
moderne pour justifier les théories les plus ahuris- chez Cyrano, les préoccupations religieuses,
santes comme, par exemple, l'existence d'autres philosophiques et poétiques ont une place très
mondes identiques au nôtre (ce qui permettrait importante. Il n'y a pourtant pas de différence de
de discuter avec Descartes dans le soleil) ... S'il nature entre les États et Empires de la Lune et du
n'est pas permis de parler de S.-F. au xvw siècle, Soleil et la S.-F. moderne, mais seulement une
Cyrano doit être considéré comme un antici- différence de degré dans l'utilisation des données
pateur littéraire puisqu'il avait trois cents ans scientifiques.
d'avance sur Wells 1 •
La science ou la technique ont pu inspirer les 1925: VRAI DÉBUT DE LA S.-F.
conteurs de jadis, mais jamais de façon systé-
matique et prolongée, c'est pourquoi on ne peut Nous nous en tiendrons donc à la constatation
parler encore tout à fait de S.-F. Les pré- historique suivante: la science-fiction a débuté
occupations morales, qui ont pu jouer un rôle vers 1925 aux États-Unis, lorsque toutes les ten-
dans les thèmes mythiques et plus encore dans dances de la fiction que nous venons d'énumérer
les légendes, sont à l'origine du genre très parti- se sont vu annexées par l'imagination scienti-
culier de l'utopie. N'importe quel être doué d'un fique. Comme les précurseurs de la S.-F. l'avaient
peu d'imagination se rend compte de l'imper- senti, la science peut apporter un renouvellement
fection de la société où il se trouve; de là considérable à cette esthétique de l'imaginaire
vient la tentation d'inventer de toutes pièces que nous venons d'évoquer. Cette idée se déve-
une société répondant aux exigences morales de loppa largement à la faveur des succès scienti-
l'auteur. De Platon à Saint-Simon, en passant par fiques et industriels de la fin du XIX' siècle.
Thomas Moore et Campanelle, de nombreuses Les esprits sceptiques du XVIII' s'appliquaient à
1. Sur l'œuvre de Cyrano de Bergerac, voir Pianè1e nu 6, page 121.
démolir les mythes à l'aide des découvertes de la
Sur\.\. ells, voir Planète n" 16, page 133. physique: à chaque phénomène surnaturel on

84 Initiation à la science-fiction
MAI / L'étude des dauphins a apporté d'utiles ren- JUIN / En 2465, la civilisation des loisirs triomphe.
seignements pour les transports maritimes. Les navires Les nouvelles techniques ont permis l'invention de
sont d'énormes sous-marins à peau cybernétique pro- nouveaux jeux, tel que le toboggan mi-aérien, mi-sous-
pulsés par l'énergie de cubes d'antimatière. marin.

JUILLET / En 2465, les problèmes de nettoyage AOUT/ L'installation de soleils artificiels a transformé
n'existent plus. Les vêtements synthétiques ne servent l'Antarctique. Cette région est devenue le grenier du
qu'une fois. Le textile est ensuite dissous dans des monde, cependant, les savants se préoccupent de ne
solvants et réutilisé. pas modifier l'équilibre du globe dans le cosmos.
cherchait une explication mécanique. En revanche,
la S.-F. moderne ressuscite les vieux mythes en
les transformant: d'une part la science réalise
les rêves éternels de l'humanité (Icare), d'autre
LA SCIENCE-FICTION part les mythes reçoivent une signification nou-
ANGLO-SAXONNE velle qui n'exclut pas nécessairement la dimen-
Même si les grandes années sont déjà révolues, la sion religieuse ou divine; ainsi, en S.-F., les
science-fiction anglo-saxonne - américaine plus parti- fusées spatiales peuvent servir d'arches aux futurs
culièrement - reste sans concurrence. Noé, les jeunes couples d'astronautes sont les
Aucun pays ne peut prétendre avancer une ligne de nouveaux Adam et Ëve d'autres planètes,
force comparable à celle qui triompha dans d'innom-
brables magazines prétendus populaires et pourtant pendant que New York-Sodome disparaît.
gavés de surprenants chefs-d'œuvre. Bien plus, les croyances elles-mêmes font l"objet
Citer tous les auteurs intéressants de cette littérature d'anticipation, et de nombreuses nouvelles de
de fiction serait fastidieux. Bornons-nous à indiquer
les plus marquants: H.P. Lovecraft, Ray Bradbury,
S.-F. nous exposent de façon convaincante les
Richard Matheson, Fredric Brown, Lester del Rey, rites et les dogmes du futur. Souvent même la
William Tenn, Clifford Simak, Brian Aldiss, Arthur conquête de l'univers par l'homme prend une
C. Clarke, James Blish, Robert Sheckley, Van Vogt, dimension mystique parfaitement conciliable
Alfred Bester, Poul Anderson, Theodore Sturgeon,
C.S. Lewis, Henry Kuttner, Abraham Merritt, Robert avec nos conceptions religieuses: l'écrivain
Heinlein, Isaac Asimov, Murray Leinster, Jack anglais C.S. Lewis, théologien renommé, utilise la
Williamson, John Wyndham. S.-F. à des fins de vulgarisation théologique.
Du côté de la démonologie, les principaux
LA SCIENCE-FICTION EN U.R.S.S. thèmes sont également repris par la S.-F.
Actuellement, la science-fiction connaît, dans les moderne avec une teinture scientifique: au lieu
pays de l'Est, de grands tirages et une énorme de lémures et de korrigans, ce sont les mutants
expansion. Les principaux auteurs à citer sont les
frères Strougatsky, Dolgougine, Dnieprov, Efremov, humains ou les Vénusiens qui tourmentent les
S. Lem. Le dernier est polonais, les autres sont russes. hommes en se livrant à d'étranges occupations.
Une revue trimestrielle consacrée surtout à la science- Quant à la magie, elle triomphe en s'identifiant
fiction, «le Chercheur •., paraît en U.R.S.S. La à la science elle-même: le savant force les secrets
science-fiction y est également publiée sous forme
de gros volumes annuels de 1 000 pages grand format: de la nature, fabrique des êtres vivants, agit sur
• Le Monde des Aventures .. et • Fantastique ... De la matière, explore le futur, le passé et les mondes
plus, paraissent de très nombreux romans, anthologies, parallèles, s'arme de forces incontrôlables, bref,
recueils de nouvelles et traductions. li est enfin
question de créer une revue mensuelle de science- il a tous les pouvoirs du mage.
fiction qui ressemblera assez à la grande revue amé-
ricaine « Analog ... De nombreux concours de science- LA SCIENCE RENOUVELLE L'UTOPIE
fiction sont organisés par des revues telles que • la
Jeune Technique" et« Savoir et Force ... La science-
fiction soviétique est effectivement basée sur la Dans le domaine des voyages extraordinaires,
science la plus avancée. On peut même se demander l'astronautique offre naturellement des thèmes de
si tous les lecteurs la comprennent, tellement les premier choix; de plus, la conquête de l'espace
récits sont truffés de physique, de biologie, d'équa-
tions et de descriptions. La valeur imaginative de
est une épopée extraordinaire que nous vivons
ces récits est considérable. Sur le plan littéraire, actuellement: pour la S.-F ., chaque nouvelle
ils ne sont pas plus mal écrits que la moyenne des planète colonisée est l'occasion de récits épiques
littératures soviétique ou polonaise. Les Editions ou fantastiques. Chez les meilleurs auteurs, une
d'Etat à Moscou traduisent en français les meilleurs
de ces récits, sous forme de plusieurs anthologies dimension poétique vient enrichir cette inspi-
annuelles. ration: chaque planète est un pays fabuleux et
présente une réalité entièrement nouvelle,
couchers de soleil verts, doubles lunes, faunes

86 Initiation à la science-fiction
SEPTEMBRE/ La technique a compliqué le domaine OCTOBRE / Un appartement est un être vivant
du sport. Les joueurs de football du monde nouveau se pourvu d'un cerveau qui exécute toutes les tâches
déplacent à l'intérieur d'ovoïdes magnétiques et com- domestiques, depuis la surveillance du compte en
muniquent entre eux par radio. banque jusqu'à la répétition des leçons des enfants.

NOVEMBRE/ La conquête du cosmos est réalisée. DÉCEMBRE/ L'électricité règne sur la civilisation du
Les satellites artificiels ont 20 kilomètres de long. Ils xxv· siècle. Les routes sont lumineuses et chaque
sont habités et toutes les conditions de la vie terrestre itinéraire a été doté d'une couleur particulière. La vie
y sont réalisées. nocturne est artificiellement ensoleillée.
et flores extravagantes, civilisations étranges avec voyages, des sociétés orgamsees; la description
leurs villes d'acier, leurs mœurs troublantes, de ces systèmes politiques imaginaires est un bon
leurs arts et leurs histoires. prétexte pour critiquer les nôtres ou leur servir
Une partie importante de la S.-F. découle direc- d'exemple: elle se situe donc directement dans la
tement des contes et légendes; la science a lignée des utopies classiques.
permis d'en renouveler le contenu, mais, en fait,
il s'agit du même courant littéraire. Ces récits, JULES VERNE, LE GRAND ANCETRE
destinés en principe aux enfants, gagnent la
faveur d'un large public d'adultes. Amour du jeu, L'attention du public n'avait pas encore été
curiosité intellectuelle, prédilection pour le rêve attirée sur cette forme nouvelle de la littérature
qui servaient de ressorts psychologiques aux par les quelques tentatives qui avaient vu le
légendes se retrouvent au service de la S.-F. jour avant H.G. Wells et Jules Verne; la première
L'idée de progrès technique, dO aux découvertes anticipation française est due à Sébastien
du XIX', amènera les conteurs à s'intéresser au Mercier: /'An 2440 (1780); il s'agit bien d'anti-
futur de l'humanité. Les inventions nouvelles cipation au sens précis et actuel du terme:
modifieront la société à venir et de nombreux «Description du futur à une date déterminée».
anticipateurs, cherchant à la décrire, rejoignent Mais c'est à la fin du x1xe que le genre fut
les préoccupations morales des utopistes. exploité par de nombreux auteurs et connut la
Les sociétés futures sont souvent peintes en faveur du public; après quelques décennies de
couleurs sombres: l'individu y est enrégimenté, popularité et de délire imaginatif, la S.-F. semble
endoctriné et souvent réduit en esclavage par des s'éteindre après 1918; pendant ce temps, aux
administrations automatiques ou des races plus Etats-Unis, le genre repartait sur des bases
évoluées; dans la plupart des cas, l'humanité est nouvelles et plus solides: il connut un succès
arrivée à un équilibre longtemps recherché, mais immense, et, encouragée par les découvertes
ce fut au prix d'une Grande Guerre, ou de la modernes, la S.-F. a traversé l'Atlantique et
perte de privilèges, parfois même de la liberté. reconquis l'Europe où elle était née.
En général, cette S.-F. n'a rien de gai; à première Jules Verne, !'écrivain français le plus traduit
vue, ce pessimisme pourrait la différencier du dans le monde (au sixième rang derrière Lénine,
genre utopie, basé sur un espoir implicite; en fait, la Bible, Tolstoï, Gorki et Dickens, d'après une
cette distinction n'est qu'apparente, il ne s'agit enquête de l'UNESCO), n'est pas toujours men-
que d'une orientation nouvelle adoptée par les tionné dans les manuels de littérature. Il fut
anticipateurs qui cherchent à mettre en garde victime du préjugé qui veut qu'une œuvre d'anti-
contre les dangers du futur plutôt qu'à exalter cipation n'ait aucune valeur littéraire et soit tout
ses promesses. Mais le but est exactement le juste bonne pour des enfants. Il est vrai que Jules
même: l'intention moralisante inspire l'auteur Verne, sans doute par précaution, écrivit tout
dans les deux cas; seule la démarche de l'esprit spécialement pour un public enfantin, apportant
diffère. On pourrait dire par exemple que 1984. ainsi un argument de poids aux détracteurs de la
de George Orwell, est une utopie négative. S.-F. Le fait que l'œuvre de Jules Verne soit
Les thèmes inspirés par la conquête de l'espace destinée à la jeunesse explique bien des traits
fournissent également aux utopistes de nom- de ses romans. Son didactisme lourd et parfois
breuses occasions d'exprimer leurs opinions ennuyeux est dO à la même raison; il voulait
morales ou politiques. L'arrivée de l'homme dans être compris de tous et instruire par la même
d'autres planètes pose, sous une forme souvent occasion; il avait conscience, à un degré extrême,
caricaturale, tous les problèmes de la coloni- de sa mission de vulgarisateur et fut toujours très
sation; mieux encore, les pionniers de l'espace scrupuleux dans la description de ses anti-
rencontrent fréquemment, au cours de leurs cipations techniques; pensant toujours à son

88 Initiation à la science-fiction
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..... ---- --.--- ---
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''
Les principales coHections de la S.-F. en France
,.
Le magazine a été aux U.S.A. l'instrument carac- faut attendre le numéro 23 pour voir le premier .t
téristique du genre. li existe aussi de$ romans de ouvrage français, Ceu,x de nulle part, qui classe son •t•
S.-F., mais ils· ont une importance bien moindre. auteur Francis Carsac (professeur d'anthropologie à
en nombre et en tirage. Le phénomène se reproduit Bordeaux) au niveau des maitres du genre.
pour la science-fiction française qui n'a pa5 sù se Cette collection contribua à donner aux lecteurs
dégager de la tutelle américaine. Le tableau des une idée d'ensemble de la S.-F. Ainsi se forma pro-
publications françaises S.-F. n'a jamais été établi, gressivement un public de connaisseurs qui encoura-
, ·à notre connaissance du moins .. gèrent des ·expériences plus audacieuses comme
Les pages qui suivent sont donc forcément fragmen- • Présence du Futur•,.
taires, d'autant plus que nous ne; parlerons que des •Le Rayon Fantastique• fut un temps la collection
publications qu.i nous paraissent intéressantes. favorite des amateurs de S.-F. pure. On n'y trouvait
'1 Les collections de romans ont précédé, en France, ni histoires de vampires rii autres récits fantastiques.
les magazines; lorsqu'en 1953 les revues • Fiction• (Éditions Gallimard et Hachette).
et •Galaxie• ont été fondées, il existait déjà deux·
., ~
séries de romans: • Anticipation• et" • Le Rayon
fantastique», une troisième-• Présence du Futur• - - PRËSENCE DU FUTUR
était sur le point de paraitre. - paraît fin 1953. La. S.-F. ·a déjà une base solide en
France: deux magazines spécialisés, • Galaxie» et
• Fiction•, ont été créés quelques mois auparavant.
' ANTICIPATIONS La maison Denoël peut donc se lancer sur des voies
apparaît en 1951. Sur un marché sans concurrence insolites, selon son habitude. Elle chercha à prouver
une entreprise commerciale de ce genre avait toutes que la S.-F. restait encore totalement à découvrir
les chances de réussir. Ce fut le cas. Aujourd'hui et apporta une brillante démonstration en publiant
encore, cette collection détient la première place ... · les Chroniques martiennes, de Ray Bradbury. Ce fut
quant au tirage. Pour la qualité, c'est différent: d'une une secousse dans les milieux littéraires; l'auteur
façon générale les poncifs les plus éculés de la S.-F. fut invité en France, fêté et adopté. C'était plus que
sont assemblés, dans ces romans, selon toutes les ne pouvait espérer un auteur de S.-F., mais les cri- ,.
combinaisons possibles et accommodés de façons tiques trouvaient une excuse dans le fait que les
diverses. La .médiocrité de cette littérature ne fait Chroniques martiennes, ce n'était • presque pas• de
que du tort àJa S.-F. Elle confinne dans leur jugement laS.-F.! .
défavorable les lecteurs qui, a priori, sont• contre». Dans• Présence du Futur», la S.-F. n'est pàs appréciée
pour elle-même, mais pour ses résonances psycholo-
(Editions Fleuve Noir). giques et ses aspects fantastiques. Aussi bien on
trouvera peu d'anticipations pures dans cette col- .,
lection: de nombreux volumes sortent du cadre, '•
'. LE RAYON FANTASTIQUE pourtant vague, de la S.-F. En toute occurrence,
Ce premier concurrent du • Fleuve. Noir• apparut l'originalité du sujet et la qualité littéraire sont ,,
assurées, puisque le directeur de la collection est ~ i
en 1952 et releva d'emblée le niveau de la S.-F.
Il commença par publier des auteurs américains Robert Kanters.
connus (le fameux Monde des A, de Van Vogt); il (Éditions Denoë/).

École permanente 89
1;----
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1
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Les magazines de S.-F. en France
i'
GALAXIE La collection complète de la revue forme une sorte
(1953-1960). La rédaction de cetti; revue se fit d'encyclopédie de la S.-F. assez pratique et suffi-
remarquer par son manque d'initiative. Non seu- samment éclectique pour donner une idée d'ensemble
lement il n'y eut jamais d'éditorial, mais encore du genre.
aucune innovation et pas une seule tentative pour
entrer en contact avec le public. Les auteurs, tous
américains, ne furent jamais présentés au lecteur SATELLITE
français. Le contenu apparait comme une traduction (1958-1962). Revue dont le grand mérite est d'avoir
i' pure et simple de la revue-mère américaine: aux été 100 3 française. A l'opposé de «Galaxie» qui
U.S.A.,« Galaxy • est une revue intellectuelle, l'une ignorait ses lecteurs, « Satellite• se mit à leur dispo- 'i
des trois plus grandes avec « Fantasy • et « Analog •. sition et se soumit toujours à la majorité des vœux
'• Il semble que la rédaction parisienne n'apprécia exprimés. Cela permet de comprendre les échecs
;l jamais à leur juste valeur les textes qu'elle publiait, successifs qu'elle subit et, surtout, son aspect
ce qui causa, en fin de compte, la disparition de la •amateur• qui ira en s'accentuant jusqu'à la fin.
revue. Les collectionneurs s'arrachent aujourd'hui
:1 ses numéros.
; : Depuis mai 1964, la revue « Galaxie • reparaît en FANZINES '11
France. li s'agit toujours d'une traduction pure et Le mot « fanzin • exige quelques explications. De i
simple du titre américain. Elle est patronnée cette même que le terme « Science-Fiction», il fut forgé
fois par les Editions Opta qui publient, entre autres, aux Etats-Unis. C'est une contraction de « fan's
:i la revue« Fiction» dont nous allons parler. magazine •, littéralement le « magazine des fans •.
Il s'agit en fait de brochures périodiques ronéo-
'' typées et distribuées à un nombre restreint d'abonnés ,,
i',
~: FICTION (diffusion non commerciale). Si l'on s'en tenait aux :l
(1953 à nos jours). Correspondant de la revue améri- tirages, il serait inutile de parler de ces publications.
caine« Fantasy •, qui se distingue par la qualité litté- Pourtant leur existence même est un fait intéressant.
raire et l'originalité de ses textes. La rédaction Le contenu en est sensiblement le même pour tous:
parisienne saura éviter les erreurs commises par ses auteurs et rédacteurs se connaissent et on retro4ve
confrères de « Galaxi·e • « première manière •. La les mêmes noms partout. Nous y lisons des nouvelles,
présentation de la revue ira en s'améliorant sans des poèmes d'anticipation, des panneaux publicitaires
cesse. Son tirage actuel dépasse· 30 000 exemplaires
mensuels. Le choix des auteurs est significatif: on
de l'an 2000, de l'humour. L'un des fanzines baptisé
« Ailleurs • mérite une mention spéciale: il tire à
;!
:1
i note une nette préférence pour les partisans d'une 222 exemplaires, et ce depuis 1957. Il publie des 1i
;r S.-F. psychologique et poetique, quant aux Améri- numéros spéciaux et des « Cahiers d'E.tudes •. Pierre 1
'' cains. En ce qui concerne les Français, la majorité Versins, son directeur, est une des autorités euro- I'
,I
i '~ se classe dans la catégorie «fantastique• (Sternberg, péennes en S.-F. Sa culture dans ce domaine ·est
1 de Mandiargues) ou dans le sillage de Bradbury immense et l'on trouve fréquemment dans « Ailleurs» 1

f (Klein, Henneberg). La rédaction de cette revue des études originales sur des écrivains oubliés ou ''
• 1
'1
, '

/!
!1
forme une sorte de « comité de défense et d'illus-
tration de l'étrange», et c'est peut-être· pour cette
raison qu'elle n'a pas connu.le sort de« Galaxie».
inconnus. li a tenté de définir la S.F. comme «une
exploitation jusque dans ses plus fantastiques consé-
quences d'une idée scientifique exacte..
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90 Initiation à la science-fiction
jeune public, il se garde bien de tout pessimisme, Farandoul dans les mondes connus et inconnus ...
envisageant l'avenir avec une confiance qui nous même de M. Verne {1879). Puis il laissa libre cours
semble parfois naïve. à son imagination cocasse: Un voyage de fian-
Il est courant de citer «Jules Verne et Wells» çai/les au XX• siècle, la Vie électrique. Il a créé
comme s'il s'agissait d'un tandem inséparable; en le sous-marin de plaisance, la télévision en relief,
fait, ces deux hommes ont peu en commun: ils un sixième continent fait de madrépores, le
sont seulement les deux plus célèbres parmi les divorce-éclair, la police aérienne armée de pis-
premiers écrivains de S.-F.; et, s'il fallait abso- tolets à microbes... Ses illustrations, restées
lument trouver un «père» à la S.-F., ce serait célèbres de nos jours, font preuve du même esprit
sur !'écrivain anglais que notre choix se porterait. rocambolesque: on y voit des tanks tout à fait
actuels, des bombardements systématiques, des
WELLS OU LA S.-F. ADULTE batailles navales, des scaphandriers. La guerre
de 1914, qu'il connut de près, dépassa en horreur
Toute la différence entre les deux écrivains vient ses élucubrations les plus pessimistes. Sa verve
du fait que Wells ne tenait pas la vraisemblance changea de ton et /'Ingénieur von Satanas, qu'il
scientifique pour primordiale; Jules Verne, très écrivit à cette époque, est une imprécation contre
sensible à ces questions, disait: «J'utilise la phy- la guerre mécanisée: le conflit qu'il décrit
sique, lui, il l'invente», ce qui résume parfai- s'achève par la disparition de l'Allemagne et de
tement la situation. Tout d'abord Wells n'écrivit toute civilisation, les hommes en reviennent à se
pas exclusivement de la S.-F.: il fut un socialiste battre à coups d'épieux et de silex taillés.
militant, et toute une partie de son œuvre est Nous aurions pu citer de nombreux écrivains de
purement philosophique et politique. On retrouve S.-F. comme Maurice Renard, Gaston Leroux ou
ces préoccupations dans nombre de ses œuvres Pierre Véry, aussi intéressants et prolifiques que
de S.-F. qui s'inscrivent ainsi dans la lignée des Robida, mais l'évolution de ce dernier est parti-
utopies: A modern Utopia, la Guerre des mondes. culièrement significative: la guerre de 1914 jeta
Ces utopies «modernes» sont en fait des anti- un froid parmi les imaginations fougueuses. Le
cipations où l'auteur nous offre une vision de la genre s'étiola progr~ssivement, et il ne restait
société future tout à fait pessimiste - ce qui plus, en 1930, qu'un seul auteur français de S.-F.,
l'oppose encore une fois à Jules Verne. Il envi- sans grande importance: Jacques Spitz.
sage en toute lucidité la guerre interplanétaire De toute la production d'avant la guerre de 14,
et la dégénérescence complète de l'humanité; il nous ne connaissons aujourd'hui que les pro-
ne s'agit plus d'une littérature enfantine, mais de phéties stellaires de Flammarion et les œuvres de
S.-F. adulte; les héros ne sont pas des person- J.H. Rosny aîné; ce dernier fut remis à la mode
nages d'opérette mais prennent un relief psycho- récemment, il le méritait d'ailleurs, car son œuvre
logique convaincant. annonce toute la S.-F. moderne; il est un des
Les années qui virent le succès de Jules Verne et rares auteurs français que l'on puisse comparer
l'érection de la tour Eiffel engendrèrent une aux classiques américains d'aujourd'hui: Asimov,
fermentation d'idées tout à fait salutaire à Heinlein ou Simak. Il existe à l'heure actuelle en
l'éclosion de la S.-F. Le goût est au baroque France un groupe d'écrivains de S.-F., mais ils
technique et la mode au libertinage scientifique. appartiennent à une école toute différente de
Devant deux cent mille spectateurs, le photo- celle que nous venons d'évoquer; ils s'inspirent
graphe Nadar n'hésite pas à fixer une maison à tous d'une tendance ou d'une autre de la S.-F.
la nacelle d'un ballon sphérique, et s'envole. américaine. Ce fait montre que la S.-F. renaît en
Albert Robida, l'un des premiers illustrateurs de Europe après un long silence.
S.-F. et l'un des plus doués, se lança dans la Le symbolisme a produit en France de nombreux
parodie: Voyage très extraordinaire de Saturnin contes et récits fantastiques (cf. P.G. Castex:

École permanente 91
le Conte fantastique en France), mais ce courant rurent dès 1915 dans des publications enfantines
existait aux Etats-Unis depuis le début du ou des revues Httéraires d'avant-garde. En 1917,
XIX' siècle, représenté en particulier par les la revue littéraire à grand tirage « Argosy-All
histoires morbides de Nathaniel Hawthorne, le Story » présentait, sous la rubrique «une histoire
symbolisme mystique d'Hermann Melville et différente», des œuvres jugées alors inclassi-
toute l'œuvre d'Edgar Allan Poe. L'ésthétique fiables puisque le mot science-fiction n'existait
ainsi créée, utilisée par H. James sur le plan pas encore.
psychologique, allait favoriser l'éclosion du récit En 1923, naquit la revue<< Weird Tales» (Contes
fantastique d'inspiration scientifique vers 1925. étranges) qui découvrit des auteurs comme
Fitz James O'Brien, l'un des premiers à suivre Lovecraft, Bradbury et Ackermann. C'est au
Poe, fut tué pendant la guerre de Sécession. mois d'avril 1926 que Hugo Gernsback, éditeur
Ambrose Bierce (1842-·1913), lui, est bien connu spécialisé dans la vulgarisation scientifique, créa
en France où une grande partie de son œuvre a le magazine « Amazing Stories » (Histoir,es stupé-
été traduite (Histoires impossibles. Morts violentes, fiantes); il désigna le nouveau genre littéraire
chez Grasset, le Dictionnaire du Diable, Ed. Les du nom de « scientifiction » qui se transforma
Quatre-Jeudis). li connut, dès 1890, un immense rapidement en« science-fiction». .
succès en Californie, et son pessimisme sarcas- L'année suivante, le terme était consacré par la
tique influence encore les auteurs et dessinateurs revue« Astounding Science-Fiction» qui apparut
spécialisés dans l'humour noir. Citons en exemple alors; il fut adopté et passa, tel quel, en de nom-
cette définition tirée du Dictionnaire du Diable: breuses langues. .
«Deux, une fois de trop». On reconnaît là une Les premiers magazines américains furent destinés
forme d'humour très particulière et typiquement à un public de techniciens et de savants: le côté
américaine: elle dénote une disposition d'esprit scientifique de la S.-F. fut d'abord mis en valeur;
si étrange qu'on pourrait la croire issue d'un mais, très vite, le nombre des revues se multiplia
cerveau martien. (on en comptait trente-cinq sur le marché en
Remis à la mode depuis quelques années par 1937), le genre devint populaire, et l'étiquette
«Présence du Futur» et récemment par «science-fiction» permit de publier tout récit
«Planète», Lovecraft (1890-1937) est le meilleur d'imagination vaguement teinté d'idées scien-
représentant du courant littéraire américain tifiques. Les histoires les plus insensées furent
appelé « gothisme ». Ce terme sert à désigner imaginées et imprimées à cette époque sans
certains auteurs de nouvelles fantastiques d'inspi- aucun principe ni limitation. Le résultat fut un
ration médiévale et ésotérique. Passionné d'orien- chaos impressionnant où l'on trouve côte à côte
talisme et d'archéologie, Howard Philips Lovecraft le médiocre et le sublime, la vulgarité et l'humour
est un esthète de l'angoisse; il se plait à décrire subtil, la poésie et le charabia.
la déroute de l'esprit cartésien parmi les archi- Devant cette prolifération, un choix était néces-
tectures d'épouvante peuplées d'êtres surnaturels. saire, car il devenait impossible de lire les quelque
Avec lui, nous franchissons la limite toute conven- trois ou quatre mille nouvelles paraissant annuel-
tionnelle établie entre «fantastique» et S.-F.: lement; on publia donc des anthologies conte-
une bonne partie de son œuvre est postérieure nant les meilleures nouvelles de l'année. Il existe
à 1925 et fut publiée dans des magazines. actuellement une cinquantaine de ces ouvrages
Toute cette littérature d'imagination, soumise permettant d'avoir une vue générale de la S.-F.
en grande partie à l'influence de Poe, avait atteint Cette recherche de la qualité se précisa en 1937,
le grand public américain: ceci expliqoe comment lorsque John Campbell, jeune physicien atomiste,
la S.-F. a pu devenir d'emblée un genre popu" devint rédacteur de la revue« Astounding S.-F. »:
!aire aux Etats-Unis. Diverses nouvelles que nous il encouragea des auteurs expérimentés l:omme
classons aujourd'hui dans le genre S.-F. appa- Heinlein, Van Vogt, Clifford Simak, Isaac ,

92 Initiation à la science-fiction
Asimov, s'entoura de jeunes talents prometteurs
comme Anthony Boucher, Alfred Bester, et
améliora considérablement la revue; affirmant
que la S.-F. n'était pas nécessairement un genre
infantile de style bâclé, il fonda en 1939 la très
sophistiquée revue « Unknown » (Inconnu). Cette
publication, réservée aux œuvres de haute
tenue littéràire, devait s'éteindre en 1945, faute
d'un public assez large. Le même sort attendait
la revue « Beyond » (Au-delà) créée à la même
époque, encore moins commerciale.
Les années 1935-1945 recèlent les meilleurs crus
de la S.-F. américaine: la qualité se dégage peu
à peu, mais lè genre reste avant tout populaire.
A l'occasion de la Seconde Guerre mondiale,
la science fit un grand bond en avant. La S.-F.
n'en ressentit le contrecoup que cinq ans plus
tard. Deux réactions se firent alors sentir: d'une
part, la guerre moderne et plus spécialement
la bombe atomique avaient discrédité la science
aux yeux de nombreux intellectuels américains;
d'autre part, l'accroissement des connaissances
scientifiques chez les lecteurs les poussa à
dédaigner toute une partie, puérile, de la S.-F ..
Depuis la guerre, deux nouveaux magazines
apparurent aux U.S.A., environ à la même date:
1951; ce sont « Galaxy » et « Fan tasy and S.-F. »;
elles se distinguent toutes deux par leur éclec-
tisme, leur niveau intellectuel élevé et la qualité
littéraire de leurs nouvelles; elles eurent très
rapidement des succursales à l'étranger: signe des
temps et événement capital pour la science-
fiction; en 1953 apparaissaient simultanément en
France « Galaxie» et « Fiction» (correspondant
de« Fantasy and S.-F. »), pendant que l'Angle-
terre, l'Australie, le Japon, l'Italie, l'Allemagne
voyaient le même phénomène se produire.
Gi;RARD DIFFLOTH.

Les Edi!ions Gamma-Presse, où a été publié le petit ouvrage de Gérard


Difjloth sur la « Sdehce-Fiction », sont une jeune maison (3, rue Henri-
Monnier, Paris-IX•). fondée par trois amis de moins de trente ans décidés
à mener une enquête sur les domaines les plus caractéristiques d~ monde
moderne. Nous sommes heureux de saluer cette entreprise d'esprit Planète.
-~~;;.~+;[~~~~.·~ ·~. ·-
Mieux valent les idées dingues des gens nor~~p~itliue
. ·::,·~~f;·~;.' .
18©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©©®©©©©©©©©©©©©©©®©©©©©©©©®©
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~6 L'INSTRUCTION LA FOIRE AUX CANCRES ~~
i36 La revue américaine Science Digest a fait sa petite Foire aux Cancres dans les écoles
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amencaines ou l' on enseigne la science: ©
~P
@ ~
6 ©
~ Le stabilisateur gyroscopique est un appareil contre le mal ~
~ de mer. Il n'empêche d'ailleurs pas de vomir. ~
<8 @
i3 ~
§ Quel est le système international de mesure? - Réponse: ~
~ La poitrine, les seins et la ceinture. ~
@ ©
6 @
§ L'intelligence est causée par la matière grise du cerveau. ~
~ Avec l'âge, elle gagne les cheveux. ~
~ ~
~ @
~ La génétique, c'est la science qui explique pourquoi vous ~
~ ressemblez à votre père et aussi pourquoi vous n'y ~
$\ ressemblez pas, si c'est le cas. ~
~ ~
~ ©
<8 @
~ On supprime les mauvaises odeurs en vaporisant du ~
~ chloroforme. ~
@ ©
~ ©
@ @
~ La contribution de Freud à la science a été de nous ~
~ apprendre à être anxieux lorsque nous n'avons aucune ~
~ raison de l'être. ~
~ ©
~ ©
@ ©
~ Pourquoi pèse-t-on moins à l'équateur qu'au pôle? - ~
~ Réponse: Si vous marchez du pôle à l'équateur, il y a de ~
18 . . . ©
a§ qu01 maignr. ~
18 ©
@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@©@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@©@@@©

les idées normales des dingues. ~ Humou• Planète 95


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+d' 'o.
+d' 'o.
+d' 'o.
+d' - Et, y aura-t-il un esprit fort pour soutenir que ce n'est pas à la volonté de Dieu qu'obéit 'o.
+d' /'arbitre , lorsqu'il nous accorda le but vainqueur à deux minutes de la fin du temps réglementaire , 'o.
+d' alors que manifestement Jean Latopie et Joseph Larguilier étaient hors jeu? 'o.
+d' 'o.
iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii11111111i1111111i11i

Pour les vacances, l'an dernier, on a fait le tour du monde.


,~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~-...

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:
LA SCIENCE PRIÈRE D'UN CHERCHEUR
R.A. McCieary, Chicago University
!
:
J i
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J Faites que je sois maniaque, afin de pouvoir rester joyeux quand les i
: résultats sont équivoques. :
J i
: Aidez-moi à être dépressif, car lorsqu'une prédiction est vérifiée il faut :
J tout de même que je sache qu'elle ne sera pas confirmée plus tard. i
J i
: Aidez-moi à être sadique, pour que je ne souffre pas devant l'angoisse :
J des sujets d'expériences. i
J i
: Aidez-moi à être masochiste, de façon à ce que le cobaye récalcitrant :
J me soit un plaisir. i
J i
J Aidez-moi à être psychopathe, pour que je calme mon sentiment de i
: culpabilité quand je dis à ceux qui m'aiment que l'expérience a bien :
J marché. i
J i
: Aidez-moi à être schizophrène, ce qui me donnera des raisons d'espérer :
f dans des résultats expérimentaux apparemment distribués au hasard. :
: Aidez-moi à être paranoïaque, pour que les attitudes hostiles des :
J confrères me démontrent/' écrasante supériorité de mes travaux. i
J i
: Aidez-moi à avoir des crises d'anxiété, qui me forceraient à travailler :
J au laboratoire, même le dimanche. i
J i
: Et, finalement: aidez ma femme à trouver du boulot, car lorsque :
: j'aurai traversé la frontière fantôme qui me sépare de la folie, il faudra :
J bien que quelqu'un nourrisse les gosses. i
J
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Amen. i
i
'~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~.J

0~~
Cette année, on 1ra ailleurs 1-~~ Humour Planète 97
L'AUTO
TOMI UNGERER

Les Carnets secrets de Tomi Ungerer,


que viennent de publier les Éditions
Denoël, illustrent un monde où tout se
défait, où les entités autrefois univer-
sellement adm ises s'écroulent, où
l'homme (tout au moins son corps) est
à la mesure de notre chaos actuel.
Dans cet univers, la distinction entre
l'homme et les machines qu 'il a
inventées se fond dans une mutuelle
imitation et dans une inquiétante
compétition.
On peut dire que l'art d'Ungerer dérive
de soixante années de bien-être
mécanisé.
Né en France. à Strasbourg, en 1931 ,
ce dessinateur s'est établi aux États-
Unis en 1957, après avoir vagabondé
à travers l' Europe entière. travaillé
sur des cargos scandinaves, fait son
service mil itaire au Sahara. A New
York, il commence sa carrière gra-
phique en dessinant pour des maga-
zines et pour des agences de publicité.
Aujourd 'hui, ses dessins sont célèbres
et publiés dans toutes les grandes
revues américaines, notamment
Esquire, Holiday. Il a écrit et illustré
de nombreux livres pour enfants et
une série populaire sur les « Mellops »,
une famille de petits cochons. Son
premier livre de dessins humoristiques
a paru en 1960 aux États-Unis. Tomi
Ungerer est aussi un peintre très coté
aux États-Unis. Il vient de faire une
exposition dans une grande galerie de
Manhattan.
La femme trahie par elle-même
Betty Friedan

Le désir sexuel offre le maximum d'intensité et de profondeur chez les


gens qui se réalisent. Et cependant ni le sexe ni l'amour ne sont
/'essentiel de leur existence. Professeur MASLOW.

La femme est la proie d'un malaise ABORDONS LE PROBLBME QUI N'A PAS DE NOM
indéfinissable, d'un « problème qui
n'a pas de nom... Elle a acquis Les spécialistes du comportement humain s'intéressent de plus en
récemment la liberté, l'égalité, et une plus au besoin vital qu'ont tous les hommès d'évoluer et à leur
certaine fraternité. Mais elle parait
ne pas savoir à quoi, à qui consacrer volonté de réaliser tout ce qu'ils portent en eux. Nombre de ces
ces victoires toutes neuves. Et penseurs en sont ainsi venus à une conception nouvelle de l'homme
l'homme contemple le plus souvent psychologiquement sain et à un nouveau concept du normal et du
d'un œil inquiet cette femme moderne pathologique. Etre« normal», c'est atteindre au «maximum de ses
en quête de son vrai visage et de sa possibilités». Pendant des années, les psychiatres ont tenté de
vraie place. En même temps que l'on «guérir» les conflits internes de leurs malades en les faisant
accordait des droits à la femme, lui s'ajuster à la civilisation. Mais une adaptation qui ne permettrait pas
accordait-on les moyens nécessaires un épanouissement total de la personnalité n'est pas du tout un
à l'expression de ces droits? L'une
des plus éminentes psychologues «remède», si l'on en croit les psychologues modernes.
américaines, Betty Friedan, soutient Ces penseurs ne se rendent peut-être pas compte qu'ils ont décrit
que non. Depuis quinze ans la femme là avec précision le genre d'adaptation qui a été imposé à la
a été mystifiée. Non seulement son ménagère en général, et à la ménagère américaine en particulier.
indépendance est toute théorique, Ce qui, à leurs yeux, est chez les hommes une forme inconsciente de
mais les pressions économiques, destruction personnelle est aussi destructrice, à mon sens, pour les
sociales et philosophiques tendent à femmes, qui s'attendent à vivre par procuration, qui ne souhaitent
renforcer sa dépendance passée. Il que l'amour, la sécurité, l'approbation des autres, qui n'acceptent
semble d'ailleurs qu'elle soit la
première responsable de cet échec. jamais de s'engager en leur nom dans des activités sociales ou de se
Nous publions ci-après des pages projeter dans l'avenir, qui ne réalisent jamais, en un mot, toutes leurs
extraites du dernier ouvrage de possibilités humaines. Celles qui se sont adaptées ou celles qui sont
Betty Friedan, la Femme mystifiée, guéries et vivent sans problème ni angoisse dans le monde restreint
qui va être publié en deux volumes de leur foyer ont trahi leur être propre. Aux autres, à toutes les
par les éditions Gonthier. Ces pages misérables et les frustrées, il reste un espoir. Car « le problème qui
résument l'essentiel de sa thèse.

JI n'y a tout de même pas


que Messaline et Bobonne ...
(J;'hoto Bill Brandt). L'amour en question 101
n'a pas de nom» dont de nos jours souffrent tant faire face aux véritables problèmes. C'est la
de femmes naît de l'impossibilité même . de succession éternelle des jours qui me rend folle.»
s'adapter à une image qui ne permet pas l'épa- Les ménagères qui vivent selon la mystique de la
nouissement. femme, imposée par notre civilisation, n'ont pas
On pourrait appliquer à des millions de femmes de projet qui plonge dans l'avenir. Mais, sans un
les conclusions des neurologues et des psychiatres projet de ce genre, capable de susciter toutes
qui ont étudié des malades hommes dont le leurs facultés, elles ne peuvent s'accomplir.
cerveau avait subi les ablations accidentelles, Privées de projets, elles perdent le sens de leur
ou des schizophrènes qui, pour des raisons parti- identité, car ce sont les projets qui donnent à
culières, étaient amputés de leurs possibilités chaque journée des dimensions humaines.
d'adaptation au monde. On sait maintenant que Ce que les théories psychologiques de jadis ont
de tels malades ont perdu la seule chose qui dit des aspiration sexuelles - à savoir que leur
caractérise l'humain: la faculté de transcender répression est génératrice de maladies - s'applique
le présent et d'agir en fonction du possible, ce sürement à toutes les aspirations de la femme. La
don mystérieux qui permet à l'homme de modeler frustration de la personnalité tout comme celle
l'avenir. C'~st précisément cette faculté humaine du sexe peut donner lieu à des névroses. On peut
de transcènder le présent, de former des projets calmer l'angoisse par une thérapeutique, par des
qui débordent sur l'avenir, de ne pas vivre inerte pilules ou même par une fuite temporaire dans les
comme une chose, mais de participer à la cons- petites besognes. Mais le malaise et le désespoir
truction et à l'élaboration du monde de demain, des femmes ne leur annoncent pas moins que leur
qui distingue l'homme de l'animal ou de la existence est en danger, même si elles ont trouvé
machine. à s'accomplir selon les canons de la mystique
imposée en tant qu'épouses et mères.
De récentes expériences révèlent qu'un mouton
peut faire du présent le réceptacle du pa~sé et On admet depuis peu qu'il existe chez l'homme
de l'avenir pour une période de quinze minutes; (et par conséquent chez la femme) une échelle
chez les chiens, cette période peut atteindre une évolutive des besoins allant de ceux qu'on appelle
demi-heure. Mais un être humain peut faire sien habituellement des instincts - car nous les par-
un passé de milliers d'années et le prendre pour ta~eons avec les animaux - jusqu'aux besoins
guide dans sa propre conduite; il peut se projeter nes plus tard au cours du développement de
dans l'avenir non seulement pour une demi-heure · l'homme. Ces derniers besoins - de connaissance,
mais pour des semaines et même des années. de réalisation de soi - sont aussi instinctifs, du
Cette capacité de « transcender les limites point de vue de l'homme, que les besoins animaux
immédiates du temps», d'agir et de réagir, de de nutrition, de reproduction, de survie. L'appa-
considérer sa propre expérience en fonction du rition des derniers en date semble dépendre de la
passé et de l'avenir est le signe distinctif de satisfaction préalable des besoins purement phy-
l'existence humaine. Certains soldats dont le siologiques. L'homme au bord de l'inanition n'a
cerveau a été atteint sont condamnés à vivre que la nourriture en tête. Tout ce qui ne lui sert
éternellement dans l'enfer de la succession pas dans sa quête d'aliments est rejeté. « Mais
identique du quotidien. qu'arrive-t-il lorsqu'il a régulièrement le ventre
plein? Immédiatement surgissent d'autres instincts
LE SEXE N'EXPLIQUE PAS TOUT plus élevés qui prennent la place des besoins
physiologiques et dominent l'organisme.»
Les femmes, qui sont les victimes du malaise indé- En un certain sens, cette échelle évolutive s'élève
0

finissable, subissent la même condamnation. de plus en p lus haut, au-dessus du plan physio-
L'une d'elles me confia: «J'accepte volontiers de logique (qui, lui, est surtout fonction du milieu),

102 La fe.mme trahie par elle-même


et tend à atteindre un plan relativement indé- ne sont reconnues ni par elle ni par les autres
pendant du milieu et de plus en plus autonome. dans notre civilisation, il lui faudra chercher
Mais il se peut qu'un homme s'arrête à un niveau cette identité et cette estime dans les seuls
inférieur; les besoins supérieurs peuvent demeurer domaines qui lui restent ouverts: l'épanouis-
à l'état confus ou inexprimé pour avoir été sement sexuel, la maternité et la possession de
canalisés dans des habitudes ancestrales. Le biens matériels. Ainsi enchaînée, elle vivra sur
progrès qui conduit finalement au niveau le plus un plan inférieur, sans pouvoir aspirer au
élevé peut facilement être arrêté - tout sim- dépassement. Naturellement, on sait peu de
plement parce qu'un besoin vital, comme le chose encore sur la pathologie ou la dynamique
besoin de nutrition ou le besoin sexuel, n'a pas des besoins supérieurs: celui qui pousse l'homme
été assouvi; il peut l'être aussi quand l'existence à rechercher la connaissance, la vérité, la sagesse,
tout entière reste confinée au niveau le plus bas celui qui le contraint à pénétrer les mystères du
et refuse d'admettre la possibilité de besoins plus cosmos - car ils tiennent peu de place dans la
élevés. clinique médicale traditionnelle. Comparée aux
Dans notre civilisation, l'évolution des femmes a symptômes des névroses classiques que Freud fit
été arrêtée au niveau physiologique et, en dériver de besoins sexuels inassouvis, ce genre
beaucoup de cas, on leur a dénié tout besoin de psychopathie apparaîtra subtil et inconsistant;
autre que le besoin d'amour ou la satisfaction on le négligera - on le qualifiera même de
sexuelle. On ne leur reconnaît pas de façon normal.
explicite le désir de valoir, de se fier à soi, le Mais il est un fait, corroboré par l'Histoire sinon
désir de se réaliser pleinement, de s'adapter, de pas la clinique ou le laboratoire, c'est que
s'affirmer, de faire ses preuves, le désir de con- l'homme a toujours été en quête de connais-
naître, le désir de faire confiance en face du sances et de vérités, même dans les moments
monde, le besoin d'indépendance et de liberté. les plus dramatiques. Mieux encore, des études
récentes portant sur des gens psychologiquement
AU-DELÀ DU BESOIN SEXUEL, sains ont démontré que cette quête, le fait de se
LE BESOIN DE SE RÉALISER sentir concerné par les grands problèmes, est un
signe caractéristique de la psychologie de
Mais il est certain que si, en refusant de satisfaire l'homme normal. Ceux qui n'ont jamais su ce que
chez l'homme le besoin qu'il a de s'estimer, on pouvait être l'emprise d'une idée, qui n'ont
suscite en lui un sentiment d'infériorité, de fai- jamais tenté d'explorer l'inconnu, qui n'ont
blesse, de désarroi, il en sera de même pour la jamais cherché à créer, ceux-là, hommes ou
femme. La confiance en soi, chez la femme aussi femmes, ne sont pas tout à faits des êtres humains
bien que chez l'homme, ne peut être fondée que au sens plein du terme.
sur une compétence, une capacité, un achè- Qu'arrive-t-il si le milieu considère d'un mauvais
vement authentique, sur un respect mérité et œil le courage nécessaire à cette croissance psy-
non sur une adulation que rien n'autorise. chique, si même il l'interdit virtuellement, s'il
Malgré l'aura dont on entoure la «profession de soutient rarement cette poussée de croissance
ménagère», si cette fonction n'exige pas ou ne quand l'enfant se trouve être une fille? Qu'arrive-
permet pas à la femme de réaliser toutes ses t-il si cette croissance est estimée incompatible
possibilités, elle ne peut conférer l'estime de soi avec la féminité, l'épanouissement de la femme,
et encore moins ouvrir l'accès à un niveau plus la sexualité de la femme? La mystique en cours
élevé d'accomplissement. impose le choix entre « être une femme» ou
Si les aspirations de la femme à l'identité, à accepter les risques de la maturité. Des milliers
l'estime de soi, à l'accomplissement et à de femmes, ramenées par leur milieu au niveau
l'expression individuelle de sa personnalité enfin, biologique, bercées par un faux sentiment

L'amour en question 103


d'anonyme sécurité dans Jeurs camps de concen- bien plus fortes que les femmes «féminines» au
tration moelleux, ont mal choisi. L'ironie veut sens conventionnel du terme.
que la mystique peut bien proposer pour récom- Le professeur Maslow constata que plus les
pense à celles qui ne sont qu'épouses et mères un tendances dominatrices étaient accentuées,
«accomplissement de la femme», mais ce n'est moins la femme était égocentrique, plus elle
pas par hasard que des milliers de femmes n'ont s'intéressait aux autres et aux problèmes du
jamais connu cette récompense. La vérité semble monde. En revanche, les préoccupations habi-
être que les femmes ne connaîtront jamais l'épa- tuelles des femmes féminines, au sens conven-
nouissement sexuel ni les jouissances suprêmes tionnel, étaient centrées sur leur propre personne
de l'amour humain tant qu'elles n'auront pas été et sur leurs propres insuffisances. Psychologi-
encouragées à atteindre Jeurs dimensions réelles quement, la femme « dominatrice» était plus
en tant qu'êtres humains. Car, selon les psycho- proche de l'homme «dominateur» que de la
logues modernes, l'accomplissement de soi, bien femme féminine « soumise». Le professeur
loin d'empêcher l'épanouissement sexuel, se Maslow remarquait qu'on se trouvait ainsi
trouve indissolublement lié à lui. conduit soit à appliquer le terme « masculin» à
la fois aux hommes et aux femmes « dominateurs»,
L'ÉPANOUISSEMENT SEXUEL soit à renoncer aux termes « masculin et féminin»
EST UNE RÉCOMPENSE qui« prêtent à confusion».
« Les femmes « dominatrices» se sentent plus
Dans les années 30, le professeur Maslow proches des hommes que les femmes féminines
entreprit des recherches sur les rapports entre la par Jeurs goûts, leurs attitudes, leurs préjugés,
sexualité et ce qu'il appelait «le sentiment de leurs aptitudes, leur philosophie et leur person-
domination» ou l'estime de soi, ou le niveau de nalité même ... On trouve en elles nombre de qua-
l'égo chez la femme. Il examina cent trente cita- lités que notre culture qualifie de masculines:
dines, de vingt à vingt-huit ans, ayant toutes fait faculté d'entraîner les autres, force de caractère,
des études supérieures, de même intelligence à but nettement affirmé dans l'existence, mépris
peu près et qui étaient pour la plupart mariées et des banalités quotidiennes, absence de timidité,
sortaient d'un milieu protestant de classe etc. Elles ne se contentent pas d'ordinaire de la
moyenne. li découvrit, contrairement à ce que cuisine et du ménage, mais cherchent à concilier
l'on eût pu croire d'après les théories psychana- le mariage avec une carrière. Même quand leur
lytiques et les images conventionnelles de la salaire ne dépasse pas celui d'une femme de
féminité, que plus le caractère « dominant» de la ménage, elles ont l'impression que n'importe
femme était accentué, plus elle appréciait les quel travail est plus important que la cuisine et le
rapports sexuels et plus grande était sa faculté de raccommodage 1 • »
« se soumettre» au sens psychologique du terme, Avant tout, les femmes « dominatrices» étaient,
c'est-à-dire de s'abandonner librement à l'amour psychologiquement parlant, plus libres, plus auto-
et de connaître l'orgasme. Cela ne voulait pas nomes. La femme «dominée» n'était pas libre
dire que ces femmes dotées d'un sens dominateur d'être elle-même, elle acceptait qu'on la dirigeât,
étaient plus portées sur les choses du sexe, mais d'autant plus encline à préférer l'opinion des
qu'elles s'étaient réalisées plus complètement, autres à la sienne propre qu'elle avait d'elle-
qu'elles avaient été plus libres d'être vraiment même une piètre opinion, qu'elle manquait de
elles-mêmes, et tout ceci semblait indissolu- confiance en elle-même, qu'elle aurait voulu être
blement lié à la faculté de s'abandonner plus quelqu'un d'autre.
complètement dans l'amour. Ces femmes n'étaient Ici encore, le professeur Maslow voit un lien
pas« féminines» au sens où on l'entend généra- entre la puissance de la personnalité et la sexua-
lement, mais elles éprouvaient des joies sexuelles 1. A.H. Maslow, in Journal oj social psycho/ogy. 1939.

106 La femme trahie par elle-même


lité, la liberté que donne la conscience de soi et ôte de l'importance et aux besoins inférieurs et à
la liberté de se soumettre dans l'« acte amoureux». leur frustration ou leur satisfaction ... Même
Il constate que les femmes "timides, modestes, lorsqu'ils sont satisfaits, ils le sont d'une façon
soignées, pleines de tact, tranquilles, introverties, plus totale ... Ils savourent la nourriture tout en
effacées, plus féminines, plus conventionnelles., ne lui accordant qu'une importance relative par
sont incapables de connaître le même épanouis- rapport à l'ensemble de la vie ... Ils jouissent
sement sexuel que les femmes à forte tendance franchement des rapports sexuels, et bien plus
dominatrice qui ont conscience de leur valeur. que les êtres médiocres. Le sexe ne joue pas un
rôle de premier plan dans leur philosophie de la
FREUD A EU LA VUE COURTE vie. Ils y voient quelque chose de délicieux,
quelque chose qui va de soi, quelque chose à
Les créateurs de la mystique féministe ont-ils partir de quoi il faut construire, quelque chose
volontairement ignoré ces femmes fortes et d'aussi foncièrement important et d'aussi appré-
sexuellement comblées lorsqu'ils ont décrété que ciable que l'eau et le pain; mais l'acte sexuel n'est
la passivité, le renoncement à tout enrichis- pour eux qu'un acte normal 1 • »
sement personnel, à toute activité extérieure Chez de tels êtres, l'orgasme n'est pas toujours
étaient le prix que les femmes auraient à payer une" expérience mystique», il peut être pris plus
pour atteindre leur accomplissement sexuel? légèrement, comme une expérience " amusante,
Il est possible que Freud et ses disciples n'aient joyeuse, qui allège et met physiquement à l'aise ...
jamais rencontré de telles femmes quand ils des- une expérience plaisante et pleine d'humour et
sinèrent l'image de la féminité passive, possible non pas le résultat d'un effort; il est fondamen-
aussi que la vigueur de la personnalité observée talement joie et ravissement». Il s'aperçut aussi
par Maslow était un phénomène neuf chez les que, contrairement à l'opinion généralement
femmes. admise et aux théories ésotériques de la
Le professeur Maslow découvrit encore que les sexualité, chez ces êtres " qui se réalisent» la
gens capables de "se réaliser» étaient invaria- qualité de l'amour et des satisfactions sexuelles
blement engagés dans une action, convaincus augmente en fonction de la durée des rapports
qu'ils avaient une mission à remplir, mission qui («Tous ces individus déclarent que les rapports
leur ouvrait un monde plus ouvert par-delà le sexuels actuels sont plus agréables qu'au début et
cadre étroit de la vie quotidienne et de sa médio- semblent s'améliorer chaque jour»). Car des êtres
crité. qui s'accomplissent progressivement avec les
Il affirme sa profonde conviction que " les plaisirs années, qui trouvent peu à peu leur vérité, ont
sexuels offrent le maximum d'intensité et de pro- aussi avec autrui des relations de plus en plus
fondeur chez les gens qui se réalisent», comme si profondes et sont capables de donner de plus en
l'épanouissement de la personnalité sur un plan plus d'amour, de s'identifier de mieux en mieux
plus vaste donnait à]' extase sexuelle de nouvelles aux autres, de se dépasser eux-mêmes sans
dimensions. Et cependant le sexe et même renoncer à leur personnalité.
l'amour ne sont pas la motivation principale de
ces existences. UNE FAUSSE DICHOTOMIE AMOUREUSE
"Chez ces gens-là, l'orgasme est à la fois plus et
moins important que chez la plupart des gens. Dans notre société, l'amour est habituellement
C'est souvent une expérience profonde et d'un défini, du moins en ce qui concerne celui des
ordre presque mystique, et cependant l'absence femmes, comme une fusion des égos au profit de
de rapports sexuels est plus aisément supportée "ne faire qu'un», une perte, non un moyen de
par eux que par les autres ... L'acte amoureux renforcer l'individualité. Mais chez ceux qui
chez les êtres d'un niveau de besoins supérieurs 1. A.H. Maslov., Afouvatwn and Personabty.

L'amour en question 107


«se réalisent», Maslow découvrit que «l'amour gens qui «se réalisent», «les dichotomies sont
fortifie l'individualité, que si les égos connaissent résolues et l'individu peut se montrer actif et
une certaine fusion, ils demeurent par ailleurs passif, égoïste et altruiste, masculin et féminin,
indivisibles et plus forts que jamais. Les deux entreprenant et discret». L'amour de ces gens
tendances de l'amour, l'une visant à transcender s'écarte de la définition généralement admise sur
l'individualité, l'autre à la renforcer et l'affirmer, un autre point; il ne vient pas combler une défi-
sont donc complémentaires et non antagonistes». cience de la personnalité, c'est un« amour-don»,
Il s'aperçut qu'en pareil cas l'amour développait une sorte <c d'admiration spontanée». Une telle
la spontanéité, faisait_tomber les barrières, appro- admiration désintéressée, un tel amour, paraissait
fondissait l'intimité, accusait l'honnêteté et jadis de l'ordre du surhumain. Mais, comme le dit
l'originalité. De tels individus arrivent à être Maslow, «des êtres humains épanouis, totalement
eux-mêmes et à se sentir naturels; ils pourraient mürs, présentent des caractères que l'on aurait ·
se montrer nus psychologiquement (aussi bien pris jadis pour des privilèges surnaturels».
que physiquement) sans cesser de se sentir
toujours aimés, désirés et en sécurité; il leur LES PENSEURS AVAIENT OUBLIË
importe peu de laisser voir leurs erreurs, leurs LA FEMME
faiblesses, leurs insuffisances physiques ou psy-
chologiques. Ils ne cherchent pas toujours à se Et ces termes c< totalement mürs » nous donnent la
placer sous le jour qui leur est le plus favorable, clé du <c problème qui n'a pas de nom». Le dépas-
à cacher leurs fausses dents, leurs cheveux gris sement du moi, dans l'orgasme comme dans la
et les atteintes de l'âge; ils n'ont pas besoin de création, ne peut être atteint que par un être qui
« cultiver» leurs relations; il y a chez eux s'est pleinement réalisé, un être mür et achevé.
beaucoup moins de mystère et d'apparat, Les penseurs ne l'ignorent pas pour ce qui est de
bien moins de réserve et de cachotteries, l'homme, mais ils n'ont jamais pensé que ce
beaucoup moins de secrets. Chez eux, pas pouvait être vrai aussi des femmes. Dans les
d'hostilité entre les sexes. En fait, ils ne se préoc- grandes banlieues, les médecins, les gynéco-
cupent guère des différences de rôles et de carac- logues, les obstétriciens, les chefs de clinique,
tères entre les sexes. les pédiatres, les conseillers matrimoniaux et les
«C'est-à-dire qu'ils ne croient pas forcément ministres du culte, tous ceux qui se sont penchés
que les femmes sont passives et que les mâles sont sur le problème de la femme ont entrevu la raison
actifs en amour ou dans tout autre domaine. Ils du malaise, mais personne ne l'a formulée, per-
sont si assurés de leur féminité ou de leur virilité sonne n'a seulement décrit le phénomène. Ce
qu'ils ne craignent pas de prendre à leur compte qu'ils ont entrevu confirme pourtant que, pour la
certains traits du rôle de l'autre sexe sur le plan femme comme pour l'homme, les besoins d'épa-
culturel. A noter, en particulier, qu'ils peuvent se nouissement et d'autonomie, d'accomplissement
montrer tour à tour des amants actifs ou passifs, de soi sont aussi importants que le besoin sexuel;
et ceci est nettement visible dans l'acte sexuel ou leur frustration a d'aussi graves conséquences.
les gestes qui l'accompagnent. Embrasser et être Les problèmes sexuels de la femme sont en un
embrassé, être dessus ou dessous dans les sens les sous-produits de l'ignora,nce de son
rapports amoureux, prendre l'initiative, ne pas la besoin fondamental de grandir et d'accéder à une
prendre et rester passif, taquiner et être taquiné stature humaine par un exercice de toutes ses
peuvent être le fait des deux sexes.» facultés que la société lui refuse. Les psychana-
Et ainsi, alors que dans l'esprit de la majorité, et lystes ont longtemps soupçonné que l'intelligence
de ceux mêmes qui se veulent plus évolués, des femmes ne peut s'épanouir tant qu'on lui
l'amour masculin actif et l'amour féminin pas~if interdit la sexualité; de la même manière,
se trouvent aux antipodes l'un de l'autre, chez lës comment ces aspirations sext1.elles pourraient-

108 La femme trahie par elle-même


elles s'épanouir alors qu'on lui interdit l'intel- enquête auprès de 5 940 femmes qui avaient
ligence et les possibilités humaines les plus grandi au cours des premières décades du
élevées? xx· siècle.
Les nouveaux théoriciens du moi, qui sont des Contrairement à la vision arbitraire de la femme,
hommes, ont habituellement éludé la question de imposée par notre civilisation, les chiffres de
l'accomplissement des femmes. Abusés par la Kinsey montrent que plus une femme est ins-
mystique de la femme, ils partent de l'idée qu'il truite, plus elle a de chances d'atteindre fré-
doit exister une étrange « différence» qui permet quemment l'orgasme et moins elle a de chances
à la femme de se réaliser par personne interposée, d'être frigide. Les femmes qui avaient fait des
tandis que les hommes se réalisent seuls. Il est études supérieures trouvaient plus de satis-
encore très difficile, même pour les plus avancés factions que celles qui n'avaient pas dépassé
d'entre eux, de voir dans la femme comme un l'école primaire ou l'école secondaire. Les
être distinct, un être humain dont les besoins femmes qui avaient continué leurs études après
sur ce point ne diffèrent pas de ceux de l'homme. l'université et avaient suivi des cours profes-
La plupart des théories traditionnelles sur la sionnels supérieurs en trouvaient encore plus, et
femme sont, comme la mystique imposée par le progrès se poursuivait entre la première et la
notre société, fondées sur cette «différence». quinzième année du mariage.
Mais le fondement réel de cette « différence » Mais si le rapport Kinsey montrait que la pro-
réside dans le fait que, jusqu'à présent, aucune portion de celles qui connaissaient l'orgasme
possibilité d'accomplissement n'a été reconnue dans le mariage était nettement plus forte chez
aux femmes. les femmes instruites que chez les autres, il ne
Beaucoup de psychologues, y compris Freud, s'ensuivait pas nécessairement que le sexe jouât
ont commis l'erreur de croire, ayant observé des un rôle plus important dans la vie des premières.
femmes - qui n'avaient ni l'instruction ni le Dans l'ensemble, c'était même la tendance con-
loisir de jouer un rôle dans le monde -, que traire qui se dessinait. Et la recherche d'expé-
l'essence de la nature féminine était la passivité, riences sexuelles en dehors du mariage était
le conformisme, la crainte et la puérilité. moins fréquente chez les femmes ayant une
Aristote commit la même faute, qui, fondant sa activité professionnelle.
description de la nature humaine sur la civili- Peut-être l'assurance et l'énergie - qualités pré-
sation de son époque, décréta que dès lors qu'un tendues « non féminines» - leur permirent-elles
homme était esclave, l'esclavage était dans sa justement de mieux connaître que les autres le
nature et qu'il était donc «bon pour lui d'être plaisir sexuel (si l'on prend l'orgasme pour réfé-
esclave». De nos jours où les études, la liberté, le rence), et les détournèrent-elles de chercher ce
droit au travail - toutes les voies qui ont vu les plaisir hors du mariage. Peut-être avaient-elles
hommes s'accomplir - sont ouvertes aux femmes; moins besoin que les autres de chercher une
seule l'ombre du passé embaumée dans le sanc- existence, une justification, une identité dans la
tuaire de la mystique empêche les femmes de sexualité.
frayer leur propre route. La mystique leur promet Une série d'études précédant ou suivant le
la plénitude sexuelle à condition qu'elle:. rapport Kinsey ont démontré que le divorce est
abdiquent leur «moi». Mais les statistiques moins fréquent chez les femmes qui ont reçu une
démontrent clairement que l'accès à l'identité éducation supérieure. Plus précisément, la célèbre
leur offre un nombre incroyablement plus grand étude-fleuve des sociologues Ernest W. Burgess
de chances de s'accomplir sexuellement dans et Leonard S. Cottrell souligne que les chances
l'orgasme. de bonheur conjugal augmentent pour les
Deux enquêtes célèbres l'ont mis en évidence. La femmes dans la mesure où leur préparation à une
première est le rapport Kinsey, établi après carrière est plus poussée: professeurs, infirmières,

L'amour en question 109


doctoresses. femmes juristes sont moins malheu- dienne, de nombreuses femmes avaient, en fait,
reuses en ménage que les autres femmes. Ces tout sacrifié à l'orgasme qui était supposé être
femmes ont probablement plus de bonheur que leur apothéose. Elles avaient concentré toute leur
celles qui exercent un métier qualifié et ces der- énergie affective et leurs désirs - c'est le moins
nières à leur tour sont plus heureuses que les qu'on en puisse dire - sur l'acte sexuel. On a pu
femmes qui n'ont pas travaillé avant de se marier un jour dire d'une très jolie femme qu'après avoir
ou qui se consacrent à des tâches domestiques ou été trop vue photographiée en première page, ou
non spécialisées. En fait, plus la femme gagne à la télévision et au cinéma, on ne pouvait être
d'argent au moment du mariage, plus grandes que déçu devant l'original. Il n'est même pas
sont ses chances de bonheur conjugal. nécessaire de descendre dans les profondeurs
ténébreuses de l'inconscient pour se rendre
L'ABUS DU SEXE compte qu'on attendait de cet orgasme mer-
veilleux non seulement qu'il se montrât à la
Récemment, la grande psychanalyste Hélène hauteur de toutes les promesses faites en son
Deutsch qui alla plus loin même que Freud en nom et qu'il fût l'équivalent d'un premier prix
assimilant la féminité à une passivité masochiste de sexualité, mais encore qu'il tînt lieu de tout le
et qui déconseilla aux femmes « toute activité reste: augmentation de salaire, bonne critique
hors du foyer», tout intellectualisme « masculi- après une première, promotion au rang de
nisant» susceptible de contrecarrer l'orgasme, rédacteur en chef ou de maître de conférences.
provoqua une tempête de protestations lorsque, Quant à« la mise à l'épreuv~ d'une personnalité»
dans un congrès de psychanalystes, elle suggéra et «au sentiment du moi», on était beaucoup
qu'on avait peut-être accordé trop d'importance moins exigeant.
à l'orgasme chez les femmes. Dans les années 60,
elle n'était soudain plus aussi convaincue que la Si la sexualité elle-même, dit un psychothéra-
femme füt capable d'un véritable orgasme. Un peute, commence à se teinter d'une nuance
plaisir plus« diffus» était peut-être tout ce qu'elle «dépressive» en Amérique, c'est peut-être parce
était en droit d'espérer. Après tout, elle con- que trop d' Américains - et surtout d' Améri-
naissait des malades profondément névrosées qui caines - obsédés du sexe, comptent sur la sexua-
atteignaient l'orgasme, alors que la plupart des lité pour les consoler de toutes leurs frustrations.
femmes autour d'elle semblaient l'ignorer. Que Tout simplement, l'épidémie dont souffrent les
signifie tout cela? Les femmes pouvaient donc femmes américaines consiste à avoir un sexe et
ignorer l'orgasme? N'est-ce pas plutôt qu'au pas de personnalité. Personne ne les a prévenues
cours de toute cette période, où l'épanouissement que le sexe ne peut tenir lieu de personnalité,
sexuel avait été mis au premier plan des préoc- que le sexe à lui seul ne peut pas plus donner une
cupations, un obstacle était survenu pour identité à la femme qu'à l'homme; que l'épanouis-
détourner la femme de l'orgasme? Tous les sement sexuel sera toujours refusé à la femme qui
experts n'étaient pas d'accord. Mais dans cherche une personnalité dans l'activité sexuelle.
d'autres études qui ne concernaient pas les Les sociologues, les psychologues et les philo-
femmes, les analystes signalaient que les individus sophes de notre temps se préoccupent avec juste
passifs «affectés d'un sentiment de vide», inca- raison de la façon dont un être peut se réaliser le
pables de développer un« égo satisfaisant», «peu plus complètement. Les penseurs d'autrefois con-
conscients de leur propre personnalité», sidéraient que les individus se définissaient dans
reculaient devant l'expérience sexuelle de crainte une large mesure par leur travail. Le travail qu'un
d'être confrontés à leur propre inexistence. homme devait accomplir pour manger, pour sur-
Lancées dans une quête sexuelle dévorante par vivre, pour affronter le milieu où il vivait décidait
ceux qui avaient popularisé la « féminité» freu- de son individualité. En ce sens, quand le travail

112 La femme trahie par elle-même


n'est considéré que comme un moyen de survivre, prendre la vie au sérieux.
alors l'identité est définie par la biologie. «Notre force et notre intelligence, notre richesse
Mais, aujourd'hui, le problème a évolué. Car le et même notre chance sont des choses qui
travail qui définit la place de l'homme en société réchauffent le cœur et nous donnent le courage
et sa propre personnalité a aussi changé le monde de nous mesurer à l'existence. Mais, plus profond
environnant. Le travail et l'accroissement des que toutes ces choses, il y a le bien qui, à lui seul,
connaissances ont libéré en partie l'homme du nous permet de nous passer du reste: c'est le sen-
milieu; la biologie et le travail à exécuter pour ti ment de l'effort que nous pouvons fournir.»
survivre biologiquement ne suffisent plus à définir Si les femmes se révèlent incapables de faire effort
l'identité. C'est un fait évident dans notre société pour devenir tout ce qu'elles peuvent être, elles
de l'abondance; les hommes n'ont pas besoin de auront trahi leur propre humanité. Aujourd'hui,
travailler tout le jour pour manger. Ils jouissent une femme qui n'a ni but ni ambition pour se pro-
d'une liberté sans précédent dans le choix de leur jeter dans l'avenir au-delà des quelques années
travail. Ils ont aussi, pour se consacrer à d'autres durant lesquelles son corps peut remplir ses
tâches que le travail «alimentaire», des loisirs fonctions biologiques commet une sorte de sui-
sans précédent. Et, d'un seul coup, on perçoit le cide. Car elle ne peut pas ignorer le demi-siècle
sens de la crise d'identité actuelle que subissent qui lui restera à vivre une fois que les années
les femmes et qui atteint progressivement les consacrées aux enfants ne seront plus qu'un
hommes. On comprend brusquement la signifi- souvenir. Ménagère, elle ne peut pas non plus
cation humaine du travail: ce n'est plus un simple ignorer que le courant du monde roule le long
moyen de survie biologique, mais le moyen de son seuil tandis qu'elle reste assise à attendre.
d'acquérir un moi et de transcender le moteur de Elle a peur, et il y a de quoi avoir peur si le
l'évolution humaine. monde ne lui réserve aucune place.
BETTY FRIEDAN.
DES RAISONS D'A VOIR PEUR

Pierre angulaire de l'économie, le travail est


désormais entré dans le champ de la psychologie.
Depuis longtemps, on utilise la « thérapeutique Née à Proria (Illinois). Beatrice Friedan
par le travail» dans les hôpitaux psychiatriques; y passa son enfance et y fit ses études
mais on a récemment découvert que, pour pos- primaires et secondaires. Elle alla
séder une valeur thérapeutique, ce doit être un ensuite à Smith College (Mass.). une
des cinq grandes universités fémi-
travail réel, utile à la communauté. C'est ainsi
nines de l'est des États-Unis. Diplômée
que le travail commence à se profiler comme la Summa cum laude en 1942. elle pour-
solution de« ce problème qui n'a pas de nom». suivit ses études de psychologie à
De tout temps, les penseurs ont affirmé qu'un l'Université de Californie. puis à l'Uni-
être, lorsqu'il découvre que sa perte est entre versité de Iowa. Elle continua ensuite
ses mains, commence à prendre vraiment ses recherches dans le domaine des
conscience de lui-même et du sérieux de sa vie. sciences sociales. en tant que psy-
Il arrive que cette conscience ne surgisse qu'au chologue attachée à un hôpital. Elle
moment de la mort. D'autres fois, il s'agit d'une se maria et eut trois enfants.
Elle a écrit des articles sur des sujets
mort plus subtile: l'abolition du moi dans un divers, en rapport avec ses activités
conformisme passif, dans un travail absurde. La antérieures. lesquels parurent dans de
mystique féministe contemporaine propose aux nombreuses revues américaines très
femmes cette mort vivante. Menacées de cette lues. telles que Harper's Mademoi-
lente agonie elles devraient commencer à selle, le Reader's Digest, etc.

L'amour en question 113


Un visionnaire de 20 ans: Pagani
Jean Rousselot

On ne doit pas peindre ce que /'on voit; il faut peindre uniquement


ce qu'on n'a jamais vu et qu'on ne verra jamais.
TRISTAN CORBlliRE.

IL Y A DES ANNBES QU'IL PEINT COMME CELA ...

«La grande poésie d'une époque, écrit Georges Mounin, débouche


toujours à l'improviste, perpendiculairement au courant bien sage
des épigones très savants de l'époque précédente.» Cela, qui est tout
a fait vrai, ne l'est pas seulement pour la poésie mais pour tous
les arts. Herbert H. Pagani, qui nous tombe dessus du haut d'une
cathédrale, en l'occurrence celle de Milan, préalablement trans-
portée aux fins fonds des éthers, puis s'ébroue parmi nous dans
la fraîcheur de ses vingt ans, vient nous en administrer la preuve.
Il est un de ces trop rares « irrupteurs » à qui l'histoire de l'art,
s'arrachant à ses lenteurs bureaucratiques, ne peut faire autrement
que de délivrer tout de suite un passeport.
Il a vingt ans, dis-je. Mais il y a déjà des années qu'il dessine
" comme ça», d'un Jet, sans repentirs ni bavures, un monde auquel
Tristan Corbière pensait lorsqu'il disait au peintre Lafenestre en
1872: " On ne doit pas peindre ce que l'on voit ; il faut peindre
uniquement ce qu' on n'a jamais vu et qu'on ne verra jamais», un
monde que l'on a - ou que l'on n'a pas - dans le cœur, dans la
tête et dans le sang.
Sur la précocité de Pagani et sur le naturel confondant avec lequel,
dès sa seizième année, il a peint, dessiné et gravé sa propre
« hypernature •>, je peux apporter un témoignage irréfutable et ne
m'en ferai pas faute . Aussi bien, ai-je vu naître et se développer
sous mon propre toit cette extraordinaire vocation; aussi bien,
dessinant ou peignant moi-même, à l'autre bout de la table, ai-je dû

L'art fantastique de tous les temps 115


parfois m'arrêter de travailler parce que mes photographies, datées 1935, où l'on voit des
mouvements faisaient trembler la main de cet arbres à tête de poupée, ou des toiles de Jean
enfant de génie. Marembert, datées 1930, que traversent des cor-
Sije parle de moi, qu 'on m'en excuse; c'est que billards tirés par des colombes. Bref, rien de
je ne puis faire autrement. Pour les lui avoir livresque dans son inspiration. C'est un œil neuf
révélées, moi seul peux affirmer, par exemple, et, comme tel, capable de réinventions surpre-
que Herbert Pagani ne connaît les peintures nantes. En 1962, par exemple, ma surprise n'a pas
paranoïaques d'Arcimboldo et celles, fantas- été mince de le voir, pour illustrer mon livre sur
tiques, de Füseli, que depuis 1963 et, depuis la Sicile, graver des plumes dignes de Séraphine
octobre 1964 seulement, l'œuvre gravé de de Senlis, dont il n'avait jamais entendu parler,
William Blake. De même suis-je seul à pouvoir pour en coiffer la tête d'un puppo en armure
établir avec certitude les dates de telles émotions auquel, spontanément, il faisait prendre des atti-
provoquées en lui par des œuvres littéraires. Je tudes triangulaires sans savoir encore que les
pense ici, en particulier, au Matin des Magiciens, Grecs avaient baptisé la Sicile Trinacria .
que je lui donnai à lire l'année de son premier C'était là son premier cuivre; je l'ai devant les
bac, et aux contes ou romans fantastiques de yeux tandis que j'écris cet article; admirant sa
Jean Ray, Lovecraft, Bradbury, etc., qu'il n'a pas stupéfiante virtuosité et, surtout, sa soumission
trouvés ailleurs que dans ma bibliothèque, entre parfaite aux lois du genre, je ne puis m'empêcher
sa dix-septième et sa dix-neuvième année . de penser à cette phrase de Blake (de qui, je le
répète, Pagani ignorait jusqu'au nom): "Plus est
UN ŒIL NEUF ET INVENTIF distinct, aigu et ciselé le contour, et plus est
accomplie l'œuvre d'art... Retirez cette ligne et
Il n'était pas inutile, on en conviendra, de planter vous retirez la vie elle-même. »
ces repères . Ils établissent indiscutablement que
si telles influences picturales ou littéraires ont pu UN MONDE MENTAL
s'exercer sur Pagani, elles ne l'ont point déter-
miné. Il ignore à peu près tout du surréalisme, Mais, considérant l'œuvre plastique que poursuit
s'effare de découvrir en Rodolphe Bresdin 1 un Pagani parallèlement à son œuvre graphique, il
de ses précurseurs, laisse échapper un cri d'irri- l. Voir, sur l'œuvrc de Bresdin, l'article de Jacques Mousseau dans
tation: " On avait donc déjà fait ça? •>, devant des Planète N· 11.
me vient aussitôt un scrupule. Car en sa peinture tissage d'une étoffe ou les trompe-l'œil d'un ciel
c'est encore et pleinement la vie qui s'exprime, entrevu à travers les branches, voilà pour les
bien que la ligne n'y soit pour rien, mais les «documents,, inspirateurs.
taches, les évaporations, les diaprures et les
surimpressions de la matière; une vie organique, UN CLIMAT NOUVEAU DEPUIS 20 ANS
en quelque sorte, au fond de laquelle - et voilà
la conjonction accomplie entre les deux « métiers n Et, bien sQr, il y faudrait ajouter le bric-à-brac des
de l'auteur et ce qui prouve la fondamentale antiquaires aussi bien que les laconiques décla-
unité de celui-ci - on ne voit pas sans surprise rations des cosmonautes, selon lesquels, vue de
s'esquisser des temples et des navires insolites, là-haut, la Terre est une orange bleue (Éluard
voire une géographie et une civilisation extra- l'avait déjà dit ... ), ou celle des atomistes nous
terrestres, autrement dit un monde mental dont annonçant froidement qu'il ne tient plus qu'à
les dessins nous livrent les détails et nous avons nous de faire sauter le globe en une seconde.
alors /'Écorché. la Voix, la Terreur baroque de la Mais nous touchons là au «climat" dans lequel
bombe atomique, la Superpopulation, ou encore Herbert H. Pagani a travaillé. Si ce climat à la
ces chaussures pour les déesses et ces jeux fois horrible et merveilleux est devenu le nôtre, il
d'échecs pour les dieux que Pagani met au point n'en a pas connu d'autre, quant à lui, depuis qu'il
avec une minutie d'horloger. est en âge de penser. Il ne peut donc que se
référer à ce qu'on a pu lui dire d'un monde
Reste à dire d'où vient« l'artiste n et comment il ancien qui pouvait se croire seul, invisible et sQr
s'est fait. à jamais de son intégrité. Que, dans ce monde
Il m'a grandement agacé, le jour où je lui faisais ancien, il soit allé vers la Renaissance plutôt que
les honneurs de ma forêt de Marly, en ne s'inté- vers le Moyen Age ou le Romantisme, voilà sans
ressant qu'à des fragments de carrelages bigarré doute ce qu'explique son besoin profond de certi-
dont on s'était servi pour combler des ornières. tude et de joie (ce jeune « fantastique» est le plus
L'année où il a passé ses vacances à Venise, les sain, le plus enthousiaste des compagnons), et
touristes n'ont pas dQ comprendre davantage j'aime qu'un critique, à propos de sa première
pourquoi ce garçon passait son temps à patauger et triomphale exposition, ait apparenté Herbert
dans la vase de la lagune au lieu de se rôtir au H. Pagani aux grands créateurs italiens du
Lido ... C'est qu'il y avait là, roulés, polis, ciselés XVI' siècle.
par la mer, des bouts de verre multicolores avec Il me resterait encore beaucoup à écrire sur ce
lesquels faire des bijoux sauvages, des crucifix à garçon étonnant qui apparaît ''à l'improviste»,
la Rouault. Je parle plus haut du duomo de Milan; comme tous ceux qui ont une révélation à nous
j'y dois revenir, parce que c'est du jour où j'ai faire. Je dirais ce qu'il doit à sa naissance nord-
escaladé ce pachyderme gothique et parcouru le africaine, à ses errances d'enfant dans d'innom-
labyrinthe de ses superstructures éminemment brables pensions européennes, à son partage
futuristes et surréelles, que j'ai vraiment pénétré affectif et culturel entre la France et l'Italie;
la nature tout ensemble émerveillée et angoissée je dirais son goQt pour l'héraldisme, le symbole et
de mon jeune camarade. Les gouttes d'eau à le secret, enfin les alchimies étranges auxquelles
l'intérieur desquelles on voit un opéra, les racines il a recours pour donner à sa peinture transpa-
bizarres, les ossements blanchis qu'une vague où rence et vibration. Maintes occasions, j'en suis
s'est baigné Homère a peut-être portés jusqu'à sûr, me seront données de le faire pour ce
nous, les mondes d'autrefois ou d'ailleurs (et ce débutant prestigieux chez qui Gaston Bachelard
sont peut-être les mêmes) que l'on voit se profiler eût reconnu, rien qu'à respirer son air et à inven-
dans le faux bois, le marbre, les eczémas de la torier ses songes,« un génie aérien, ascensionnel».
rouille, la coupe d'un citron, les accidents de JEAN ROUSSELOT.

118 Un visionnaire de vingt ans: Pagani



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HERBERT H. PAGANI

Herbert Haggiag Pagani est né le


24 avril 1944 à Tripoli (la Libye , alors
colonisée par les Italiens, se nommait
Tripolitaine) . Il a fait ses études pri-
maires en Italie. en Suisse. en
Autriche. puis ses études secondaires
à Milan et à Saint-Germain-en-Laye
où il a passé ses deux baccalauréats.
Après un séjour d'un an à l'Académie
Charpentier. Herbert H. Pagani a
poursuivi ses études de dessin à
l'École des beaux-arts de Milan.
Concurremment à son œuvre person-
nelle, il exerce maintenant une
carrière de décorateur (pour la télé-
vision italienne notamment) et de
chanteur-parolier (dans les cabarets
milanais).
Notre ami Fellini et son photographe
Durazzo ont été parmi les premiers
modèles - et acheteurs - de ses
« portraits symboliques». Sa première
exposition particulière. qui a eu lieu en
septembre 1964. à Cannes. à la
galerie Pierre Picard. a été saluée par
la presse. tant parisienne que locale.
comme un événement.
La musique d'Erich Zann
Une nouvelle d'épouvante par H.P. Lovecraft Illustration originale de Roland Cat

Le foudroyant clivage des tenèbres tangibles ...


ABRAHAM MERRJTT.

UNE CHANTERELLE SUR L'ABlME


J'ai examiné des plans de la ville avec le plus grand soin et pourtant
jamais je n'ai pu retrouver la rue d'Auseil '. Mes recherches ne se
sont pas limitées aux plans actuels, car je sais que les noms changent.
Au contraire, j'ai plus que longuement interrogé tous les témoi-
gnages anciens sur la ville, et j'ai personnellement exploré tous les
quartiers, quels que fussent leurs noms, qui pouvaient receler une
rue çl'Auseil. Mais, malgré tous mes efforts, il me faut humblement
avouer que je n'ai pu, que je ne peux retrouver ni la maison, ni la rue,
ni le quartier de cette ville, où, pendant les derniers mois de ma
précaire existence d'étudiant en métaphysique à l'Université,
j'entendis la musique d'Erich Zann.
Que ma mémoire soit défaillante, je ne m'en étonne pas; car mon
équilibre, physique et mental, subit de rudes coups pendant toute
l'époque de mon séjour rue d' Auseil, et je sais fort bien que je n'ai
fait venir en cet endroit aucune des rares personnes que je connais.
Mais le fait que je ne puisse pas retrouver cet endroit est à la fois
curieux et inquiétant, car il se trouvait à moins d'une demi-heure de
marche de l'Université et se distinguait par des traits si particuliers
que toute personne l'ayant vu une fois était incapable de l'oublier. Je
n'ai jamais rencontré une seule personne qui connût la rue d'Auseil.
La rue d' Auseil se trouvait de l'autre côté d'un fleuve sombre, bordé
d'immenses entrepôts de brique aux fenêtres opaques, et franchi par
1. 11 semble que Lovecraft ait décrit le quartier de la Halle aux cuirs. Quand Bergier lui
écrivit pour le féliciter de la qualité de cette description, Lovecraft lui répondit de New
York:• Je n'ai jamais voyagé. J'ai visité Paris, avec Edgar Poe, en rtve.,.

La littérature différente 123


un lourd pont de pierre noirâtre. L'air était Ma chambre se trouvait au cinquième étage; la
toujours gris et presque obscur près de ce fleuve, seule qui y fût occupée, car la maison était
comme si la fumée des usines proches y empêchait presque vide. La nuit de mon arrivée, j'entendis,
en permanence le soleil de percer. Ce fleuve venant des mansardes au-dessus de moi, une
émettait aussi une odeur chargée de relents étrange musique, et le lendemain j'interrogeai le
douteux que je n'aijamais sentis autre part et qui vieux Blandot. Il me répondit que c'était un vieil
pourront peut-être un jour me permettre de le Allemand qui jouait de la viole, un homme muet,
retrouver car je les reconnaîtrais immédiatement. étrange, qui signait du nom de Erich Zann et qui,
Au-delà du pont, d'étroites ruelles pavées, le soir, faisait partie d'un pauvre orchestre
longées de grilles. Et on montait ensuite, dou- d'opéra; et il ajouta que Zann, ayant la manie de
cement d'abord, puis très vite: on était arrivé jouer la nuit après son retour du théâtre, avait
à la rue d' Auseil. choisi cette mansarde isolée, dont l'unique
fenêtre, ménagée dans le toit, était le seul endroit
Je n'ai jamais vu de rue aussi étroite et aussi raide d'où l'on pouvait voir, par-dessus l'énorme mur
que la rue d' Auseil. C'était presque une escalade; se dressant au bout de la rue, l'autre versant de
elle était fermée à tous véhicules, coupée la colline et le panorama qui s'étendait au-delà.
d'escaliers par endroits, et bouchée à son sommet Par la suite, j'entendis Zann chaque nuit et, bien
par un mur élevé et couvert de lierre. Son revê- qu'il m'empêchât de dormir,je me sentis progres-
tement changeait en cours de route: par endroits, sivement hanté par la bizarrerie de sa musique.
de vastes dalles; en d'autres, des pavés; en Quoique ignorant presque tout de cet art, j'étais
d'autres encore, une terre battue à laquelle convaincu qu'aucune de ces harmonies ne
s'accrochait comme elle pouvait une végétation pouvait entretenir le moindre rapport avec une
d'un vert grisâtre. Les maisons qui bordaient la musique déjà entendue; et j'en conclus que le
rue étaient hautes, avec des toits pointus, incroya- vieil homme était un compositeur hautement
blement vieilles, et toutes penchaient de la façon original. Plus j'écoutais, plus j'étais fasciné, et
la plus fantasque qui fût, en avant, en arrière ou finalement, au bout d'une semaine, je me décidai
de côté. Par endroits, deux maisons se faisant à faire la connaissance du vieux musicien.
face s'inclinaient l'une vers l'autre formant une Un soir qu'il revenait de son travail, je lui
sorte de pont au-dessus de la rue, ce qui adressai la parole dans le couloir: je lui dis que
l'empêchait naturellement d'être bien claire. Il y j'aimerais le connaître et l'écouter jouer. C'était
avait aussi quelques passerelles jetées à hauteur un vieil homme mince, petit, courbé en deux,
d'étage d'une maison à l'autre. avec des vêtements râpés, des yeux bleus, une
Les habitants de cette rue me firent une impression tête caricaturale qui faisait penser à celle d'un
profonde. Au début, je pensai que c'était parce satyre, et un crâne presque chauve; à mes
qu'ils paraissaient tous silencieux et secrets, mais premiers mots, il parut à la fois furieux et effrayé.
plus tardje compris que c'était parce qu'ils étaient Mais mon bon vouloir était si évident qu'il finit
tous très vieux. Je suis incapable de dire ce qui par se radoucir; et, grognant vaguement, il me fit
m'a amené à vivre dans une pareille rue: je signe de le suivre dans l'escalier noir, craquant,
n'étais pas moi-même lorsque j'y emménageai. branlant, qui menait chez lui. Sa chambre - il n'y
J'avais vécu jusqu'alors dans des endroits misé- en avait que deux sous ce toit pointu - donnait
rables d'où mon manque d'argent m'avait sur l'ouest, dans la direction du haut mur sur
toujours fait partir; je finis par tomber sur cette lequel se terminait la rue. Déjà très grande, son
bâtisse chancelante de la rue d' Auseil, tenue par extraordinaire abandon, sa nudité ·presque totale
Blandot le paralytique. C'était la troisième la faisaient paraître immense. En fait de mobilier,
maison à partir du bout de la rue, et de loin la il n'y avait qu'un lit de fer étroit, un nécessaire
plus haute de toutes. de toilette ébréché, une petite table, une grande

124 La musique d'Erich Zann


bibliothèque, un pupitre à musique métallique, et l'analyse, en même temps qu'il levait sa longue
trois fauteuils vieillots. Sur le plancher, en main froide et osseuse pour me fermer la bouche
désordre, des cahiers de musique. Les murs et imposer silence à cette imitation maladroite.
étaient faits de planches nues qui sans doute Et le regard craintif qu'il jeta en direction de la
n'avaient jamais connu le crépi; la poussière fenêtre solitaire, aveuglée par un rideau, comme
omniprésente, les innombrables toiles d'araignée s'il redoutait l'arrivée d'un intrus, me donna une
évoquaient un endroit désert et inhabité. L'uni- preuve supplémentaire de sa bizarrerie; c'était
vers esthétique d'Erich Zann hantait de toute doublement absurde puisque la mansarde était
évidenc.e les lointains cosmos de l'imagination. bien plus haute que les toits des maisons voisines,
Me faisant signe de m'asseoir, le muet ferma la par conséquent inaccessible, le seul endroit, le
porte, poussa le gros verrou de bois et alluma une concierge me l'avait dit, d'où il était possible
bougie, en plus de celle qu'il tenait à la main. Puis d'apercevoir ce qu'il y avait de l'autre côté du
il sortit sa viole de son étui dévoré par les mites, mur fermant la rue.
et, finalement, son instrument en main, il s'ins- Ce regard jeté par le vieil homme me remit à
talla dans le moins inconfortable des fauteuils. Il l'esprit cette remarque de Blândot, et, non sans
ne se servit pas de son pupitre, et, sans me pro- une certaine malice, je voulus aller contempler le
poser de choix et jouant de tête, il me ravit vaste et vertigineux panorama des toits baignés
pendant plus d'une heure avec des morceaux que par la lune, de la ville illuminée, que l'on devait
je n'avais jamais entendus; des morceaux qui découvrir de l'autre côté de la colline et que, seul
devaient être de sa propre invention. Les décrire de tous les habitants de la rue d'Auseil, ce vieux
avec exactitude est impossible à une personne musicien grincheux pouvait voir. J'allai à la
ignorant tout de la musique. C'était une sorte fenêtre et j'en aurais tiré les rideaux anonymes
de fugue avec des reprises véritablement merveil- si le vieillard, dans une rage terrorisée comme je
leuses, mais je remarquai surtout l'absence totale ne lui en avais pas encore vu, le locataire muet
de ces accords bizarres que j'avais entendus de ne s'était précipité sur moi. Empoignant mes
ma·chambre les autres nuits. vêtements pour me faire reculer, il me fit clai-
Ces notes ensorcelantes, je m'en souvenais, et je rement comprendre qu'il entendait me mettre à
me les étais souvent fredonnées et sifflotées, pour la porte. Dégoûté de cet hôte impossible, je lui
autant que j'en avais été capable, si bien que demandai sèchement de me lâcher, ajoutant que
lorsque le musicien posa son archet je lui j'allais partir sur-le-champ. Il me laissa aussitôt,
demandai s'il voulait bien m'en rejouer quelques et, voyant que j'étais blessé et furieux, sa propre
passages. A ma question, les traits de mon hôte à colère parut s'apaiser. Il posa à nouveau la main
la tête de satyre perdirent subitement le calme sur moi, cette' fois-ci dans un geste amical, et
quelque peu indifférent qu'ils avaient revêtu m'obligea à m'asseoir dans un fauteuil; puis, avec
pendant tout le récital et parurent trahir ce une sorte d'expression songeuse, il alla s'asseoir
curieux mélange de colère et de frayeur que je à la table encombrée et, armé d'un crayon, se mit
leur avais vu lorsque j'avais abordé le vieillard à couvrir une page d'un français laborieux.
pour la première fois. Pendant un moment, peu Le papier qu'il me tendit finalement était un
respectueux des sautes d'humeur de la vieillesse, appel à ma tolérance et à mon oubli des offenses.
je voulus insister, et j'essayai même de piquer Zann me disait qu'il, était âgé, solitaire, et sujet
cet hôte au tempérament instable en.lui sifflant à d'étranges terreurs et à des troubles nerveux
un des airs que j'avais entendus la nuit précé- non sans rapport avec son art et avec d'autres
dente. Mais je ne m'entêtai pas longtemps dans choses aussi. Il était très heureux que je fusse
cette voie; dès que le vieux musicien eut reconnu venu l'écouter, espérait que je reviendrais et que
ce que je sifflais, ses traits se déformèrent bru- je consentirais à oublier ses excentricités. Mais il
talement, possédés par un sentiment défiant ne pouvait pas jouer à une personne étrangère les

La littérature différente 125


harmonies qui m'avaient frappé, et il ne pouvait jour, je montai à la chambre solitaire à l'heure du
pas supporter que quelqu'un d'autre lui en parlât; théâtre, en l'absence de Zann, mais sa porte était
de même, il ne pouvait supporter qu'une autre fermée à clef.
personne touchât aucun objet dans cette Je réussis néanmoins à surprendre Je jeu solitaire
chambre. li ne s'était pas rendu compte, jusqu'au et nocturne du vieil homme muet. Au début, je
moment où je l'avais abordé dans Je couloir, que montai sur la pointe des pieds jusqu'à mon ancien
je pouvais l'entendre jouer de ma chambre, et il cinquième étage. Ensuite, mon audace s'accen-
me demandait si je voulais bien prier Blandot de tuant, je m'avançai jusqu'aux dernières marches
me donner une autre chambre à un étage infé- de l'escalier grinçant qui menait à la mansarde.
rieur, d'où je ne pourrais pas l'entendre pendant Là, dans ce couloir étroit, devant cette porte
la nuit. Il était disposé, avait-il enfin écrit, à me bloquée, le trou de la serrure bouché, j'entendis
défrayer des dépenses supplémentaires. plus d'une fois des bruits qui me remplissaient
Au fur et à mesure què je lisais avec peine ce d'une anxiété indéfinissable - crainte d'un mys-
français exécrable, je sentis ma mauvaise humeur tère vague, d'une trouble énigme; non pas que
· à l'égard du vieil homme s'apaiser. li était atteint ces sons fussent désagréables à l'oreille; ils ne
de troubles physiques et mentaux, comme moi; et l'étaient pas, mais ils étaient animés de vibrations
mes études en métaphysique m'avaient enseigné qui ne rappelaient absolument rien de connu sur
la tolérance. Dans le silence qui régnait alors, on terre et, à certains moments, assumaient une
entendit un léger bruit venant de la fenêtre - qualité réellement symphonique que, même par
le vent nocturne qui, sans doute, faisait battre le l'imagination, je ne pouvais mettre sur le compte
volet; mais, pour une raison ou pour une autre, je du musicien seul. li n'y avait aucun doute, Erich
sursautai presque aussi violemment qu'Erich Zann était un génie exceptionnel. Tandis que les
Zann. Dès que j'eus terminé son message, je lui semaines s'écoulaient, Je jeu devenait toujours
donnai une poignée de main et le quittai, en ami. plus sauvage, et Je vieux musicien faisait preuve
Le jour suivant, Blandot me donna une chambre d'absences toujours plus nettes en même temps
moins éco"nomique au troisième étage, entre · que d'une pitoyable volonté de passer inaperçu.
l'appartement d'une vieil usurier et la chambre Il refusait systématiquement de me recevoir, et
d'un tapissier respectable. Personne n'habitait se détournait de moi chaque fois que nous nous
au quatrième étage. croisions dans l'escalier.
Mais, au bout de peu de temps, je me rendis Puis, une nuit, alors que j'écoutais à sa porte,
compte que Zann était loin d'éprouver un désir j'entendis la viole insensée porter ses harmonies
aussi réel de me voir qu'il avait paru Je manifester jusqu'à un déferlement chaotique: c'était un
lorsqu'il m'avait supplié de quitter mon étage. pandémonium qui aurait pu me faire douter de
Non seulement il ne me demanda pas d'aller lui ma précaire santé mentale, si ne m'était parvenue
rendre visite, mais lorsque je le fis, il sembla de derrière cette porte condamnée la preuve
mal à l'aise et joua d'un air distrait. Ceci se passa atroce que Je drame était bien réel - ce pleur
naturellement la nuit - Je jour, il dormait et ne épouvantable, inarticulé, ce sanglot que seul un
recevait personne. Ma sympathie pour lui évi- muet peut émettre, et qu'il ne pousse que dans les
demment ne s'en trouva pas renforcée, et moments de terreur ou d'angoisse les plus
pourtant cette mansarde et cette étrange musique effrayants. Je frappai fébrilement au vantail. mais
semblaient exercer sur moi une fascination ne reçus aucune réponse. Je restai à attendre
curieuse, mais de plus en plus marquée. dans ce couloir obscur, tremblant de froid et de
J'éprouvais un désir presque insurmontable crainte; mais je perçus enfin les tristes efforts du
d'aller regarder par cette fenêtre, par-dessus le musicien qui essayait de se relever en s'aidant
mur, Je versant invisible de la colline, les toits et d'un des fauteuils. Pensant qu'il venait de
les flèches Juisant~s qui devaient s'y trouver. Un reprendre conscience après s'être évanoui, je

126 La musique d'Erich Zann


recommençai à frapper à la porte tout en lui de la musique la plus folle qui me soit jamais
criant mon nom pour le rassurer. J'entendis Zann parvenue aux oreilles pendant les nuits passées de
tituber jusqu'à la fenêtre, fermer les volets et la l'autre côté de sa porte.
vitre, puis revenir, péniblement, à la porte, et, Il serait inutile d'essayer de décrire ce que fut le
enfin, d'une main tremblante, m'ouvrir. Cette jeu d'Erich Zann pendant ces heures-là: Plus
fois, la joie qu'il montrait à me voir était authen- effrayant que tout ce que j'avais jamais entendu
tique; son visage encore crispé s'éclaira en me en cachette, car maintenant je pouvais voir
reconnaissant; il agrippa les pans de, ma veste, l'expression de sa figure et je me rendis compte,
comme un enfant les jupes de sa mère. cette fois-ci, qu'il était animé par la terreur la
Agité de frissons pathétiques, le vieil homme plus réelle. Il essayait de faire du bruit, de
m'obligea à m'asseoir dans un fauteuil tandis chasser quelque chose, de noyer quelque chose
qu'il se laissajt tomber dans un autre; sa viole et - mais quoi? Je ne pouvais l'imaginer, mais ce
son archet gisaient à terre, abandonnés. Il resta devait être redoutable. Son jeu était fantastique,
assis un long moment, sans rien faire, hochant délirant, hystérique, et pourtant il conserva
bizarrement la tête, et, curieusement, comme s'il jusqu'à la fin ces quaJ'ités de génie suprême que je
était en train d'écouter quelque chose, avec savais appartenir à cet étrange vieillard. Je recon-
autant d'intensité que de crainte. Il parut enfin naissais l'air - une sorte de danse hongroise
satisfait de ce qu'il entendit, ou n'entendit pas, et, échevelée que l'on jouait beaucoup dans les
s'installant dans le fauteuil qui faisait face à la théâtres, et je me dis, un moment, que pour la
table, il m'écrivit quelques lignes sur une feuille première fois j'entendais Zann jouer la musique
de papier qu'il me tendit, puis il retourna à la d'un autre compositeur. ·
table et se remit à écrire, d'une main fébrile et Toujours plus forte, toujours plus forte et plus
pressante. La note qu'il m'avait passée m'im- sauvage montait la supplication de cette viole
plorait au nom de la pitié humaine et de ma propre désespérée. Le joueur était en nage, inondé d'une
curiosité, d'attendre qu'il eût fini d'écrire: il me transpiration inquiétante; il se démenait comme
ferait un compte rendu détaillé en allemand de un automate, fixant toujours fébrilement la
toutes les merveilles et' de toutes les horreurs fenêtre fermée. A travers cette musique indicible,
qui l'obsédaient. J'attendis; le crayon du vieil je pouvais presque deviner des satyres et des
homme courait sur le papier. bacchantes masqués qui dansaient, qui tourbil-
Environ une heure plus tard, alors que j'attendais lonnaient au sein d'abîmes insondables peuplés
toujours, regardant les feuillets couverts d'une de nuées et sillonnés d'éclairs. Puis j'eus
écriture fiévreuse s'empiler les uns sur les autres, l'impression d'entendre une note plus haute et
je vis soudain Zann se contracter comme sous plus régulière, et qui, elle, ne provenait pas de la
l'effet d'un choc très violent. Il n'y avait pas à en viole; une note moqueuse, calme, volontaire, et
douter, il fixait la fenêtre obstruée par les rideaux, qui venait de très loin vers l'ouest.
l'oreille tendue, en transes. Puis j'eus vaguement A ce moment précis, le volet se mit à battre sous
l'impression d'entendre moi-même un son. Rien l'effet d'une bourrasque qui venait de se lever
d'horrible, mais bien plutôt comme une note dans la nuit, comme pour répondre à la musique
musicale merveilleusement sombre, infiniment folle jouée dans la chambre. La viole déchaînée
distante, comme en aurait pu lancer un musicien de Zann se surpassa, émettant des sons dont je ne
d'une des maisons voisines, ou d'une retraite l'aurais jamais crue capable. Le volet battait
située au-delà du grand mur par-dessus lequel je toujours plus fort, il se déverrouilla et se mit à·
n'avais toujours pas pu regarder. Sur Zann, en buter àlternativement contre la fenêtre et contre
tout cas, l'effet fut terrible; abandonnant son le mur. Puis les vitres se fracassèrent sous ces
crayon, il se leva brusquement, s'empara de sa ébranlements répétés et un vent glacé s'engouffra
viole et commença à rompre le silence nocturne dans la pièce; les bougies vacillèrent, et s'envo-

La littérature différente 127


lèrent de la table les feuilles de papier sur moi-même par-dessus la viole en démence. Tout
lesquelles Zann avait commencé à me confier son à coup, toujours dans l'obscurité, l'archet me
horrible secret. Je me tournai vers lui et frôla, et je compris que j'étais tout près du
m'aperçus qu'il avait perdu conscience. s·es musicien. Avançant les bras, je rencontrai le dos
yeux bleus sortaient de leurs orbites, vitreux, du fauteuil de Zann, tâtonnai, trouvai son épaule,
aveugles, et la mélodie hystérique n'était plus la secouai pour le faire revenir à lui.
qu'une sorte d'orgie folle et mécanique dont Il ne réagit pas, et la viole continua à grincer, sans
aucun mot ne saurait donner le moindre aperçu. marquer de pause. Je posai ma main sur la tête de
Une rafale plus violente que les autres souleva le Zann, interrompis son branlement mécanique; je
manuscrit et l'emporta vers la fenêtre. Dans un criai dans l'oreille du vieillard qu'il nous fallait à
essai désespéré, je voulus me lancer à la poursuite tout prix fuir les choses inconnues qu'éveille la
des feuilles tourbillonnantes, mais elles avaient nuit. Mais il ne me répondit pas, ne ralentit pas le
disparu dans la nuit avant que j'eusse pu atteindre rythme de sa musique inexprimable et, pendant
la fenêtre béante. Il me revint alors en mémoire ce temps, d'étranges tourbillons d'air semblaient
ma vieille envie de regarder par cette fenêtre, la danser dans la nuit et l'orgie sonore. Lorsque
plus haute de la plus haute maison de la rue ma main rencontra l'oreille de Zann, je frémis,
d'Auseil, d'où l'on pouvait apercevoir le versant sans comprendre pourquoi - jusqu'à ce que j'aie
de l'autre côté du mur, et la ville endormie à ses touché, palpé la tête impossible; cette tête
pieds. Il faisait nuit, mais les lumières de la ville glacée, raide, immobile, dans laquelle des yeux
brülaient encore à cette heure, etje m'attendais à vitreux saillaient dans le noir, fixés sur le vide.
les voir à travers la pluie et le vent. Pourtant, Puis, par une sorte de miracle, je trouvai la porte
quand je regardai de cette mansarde aérienne, avec son verrou de bois, etje m'enfuis comme un
quand je regardai, le dos tourné aux bougies fou loin de cette chose aux yeux vitreux, immo-
clignotantes et au hurlement vers la nuit de cette bile dans le noir, et de la mélodie vampirique de
viole incroyable, je ne vis rien: pas de ville cette viole maudite dont l'ardeur me parut croître
étalée en bas, pas de lumières familières dans des encore au moment où je la quittai.
rues mille fois arpentées, rien; seul l'infini d'un J'ai dévalé; quatre à quatre, sans rien voir, les
espace sans fond; d'un espace inimaginable interminables escaliers de cette bâtisse obscure;
vibrant de musique et de mouvement, ne res- dévalé sans m'en rendre compte cette rue étroite,
semblant à rien de ce qui pouvait exister sur cette antique, raide, coupée de marches, bordée de
terre. Et au moment même où je contemplais ce maisons chancelantes; trébuché sur les pavés
spectacle, empli d'une sainte terreur, le vent inégaux des rues basses, jusqu'au fleuve putride
souffla les deux bougies, me laissant seul dans enserré entre ses murs aveugles; j'ai couru enfin
cette mansarde solitaire, au sein d'une obscurité jusqu'à l'autre bout du pont immense confondu
sauvage et impénétrable, avec, devant moi, ce dans la nuit, jusqu'aux avenues, jusqu'aux bou-
chaos, ce pandémonium, et, derrière moi, le levards larges et rassurants que nous connaissons;
délire démoniaque de la viole hurlant à la lune. ces souvenirs atroces traînent encore dans ma
Je trébuchai à reculons dans le noir, n'ayant rien mémoire. Et je me rappèlle aussi qu'il n'y avait
qui m'eQt permis de rallumer les bougies, me pas de vent cette nuit-là, et que la lune brillait.
cognai contre la table, renversai un fauteuil, Malgré toutes mes recherches, malgré toutes mes
cherchant à tâtons l'endroit d;où provenait la · enquêtes, je n'ai jamais pu, depuis, retrouver la
musique interdite. Nous sauver, Erich Zann et rue d' Auseil. Et je ne le regrette qu'à demi, qu'il
moi, je pouvais le tenter, quels que fussent les s'agisse du fait en lui-même ou de la perte, dans
pouvoirs auxquels j'avais à faire face. Un moment, d'impensables abîmes, des feuillets qui seuls
je crus sentir quelque chose de froid me frôler; pourraient expliquer la musique d'Erich Zann.
je hurlai, mais mon cri je ne l'entendis même pas H.P. LOVECRAFT.

128 La musique d'Erich_Zahn


le iournal de

Plus de choses sur plus de choses


Le N° 1 en espagnol. Le N° 5 en italien.

Il EXT•A·TE••E•T•E• Il La sci~nce UN CRI D'ALAR~E ou cN •.s.,

l:iiiiiïlïiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii franca1se en perte de vitesse


A-t-on capté des signaux •
venant d'ailleurs? Faisant écho à une information de notre numéro 18: «Nous n'in-
ventons plus assez» (p. 145), le C.N.R.S. vient de lancer un véritable
Planète a publié dans son numéro 17 cri d'alarme.
un extrait du plus récent livre du " Le déficit de la balance brevets- Le journal souligne que" si le rythme
professeur Shklovsky où celui-ci licences a doublé en France depuis du début de l'année devait se pour-
citait les travaux du savant sovié- 3 ans, passant de 200 millions à suivre dans les prochains mois, le
tique N.S. Kardacheff sur la détec- 380 millions de francs. Nous ne déficit " licences» atteindrait 400 à
tion des signaux provenant d ' autres plaçons plus, en 1963 , qu'une seule 500 millions de francs pour 1964.
intelligences. licence aux États-Unis contre 5 que D'après une récente enquête, effec-
Ces travaux semblent avoir été cou- nous achetons, alors qu ' il y a deux tuée par la délégation générale et la
ronnés de succès. Deux radio-sources ans la proportion était d' un contre Banque de France, aucune grande
C TA 21 cl C TA 102, numéros du troi s.)) industrie française n'équilibrait plus,
catalogue général de l'Institut de Ce11e cons1ata1io11 pessimiste est jai1e en 1963, sa balance" licences"·
Technologie de Californie, paraissent par " le Progrès scientifique "· re1•ue Et il poursuit: « Une étape nouvelle
être ponctuels et é mettre des signaux 111e11suelle de la dèlega1io11 generale o de la révolution industrielle est en
modulés dans la bande de 1 000 à la Recherche sciemijique et technique. cours, qui sera marquée par une uti-
3 000 mégacycles, avec un maximum dans un èditorial. lisation systématique des progrès de
sur 900 mégacycles. Ces sources sont
à 10 millions d'annees-lumière de la
Terre. !:.lies émettent avec une
puissance formidable: s'il s'agit
d ' intelligences et non d ' un phéno-
mène naturel extrêmement biLarn;,
nous sommes en présence d 'êtres
qui nous sont aussi supérieurs que
nous le sommes aux fourmis, en ce
qui concerne la puissance matérielle
sur l'univers. Les émissions con s-
tatée s ont une puissance telle qu'il
faut supposer qu ' il s' agit d'êtres qui
ont appris à contrôler l'émission
radio-électrique d'une étoile de
façon à lui faire transmettre des
signaux. Tel est l'avis de Kardacheff.
Les radio-astronomes américains sont
sceptiques, mais admettent qu'ils ne
voient pas d'autre explication a u
phénomène constaté .

129
Informations
, . - la science dans l' industri e. Les "' <!:Cl: Cl:<l:<!:H<!:<!:<!:<l:<l:<l:<l: Les contes brefs de Planète <l:<l: <!: <!:<l:<l:<!:C.l:<!:<!:<!:<!:<!:<!: ~
batailles de prix, co nform es à la
co ncurrence class ique pour la
"'~
\:>/
A PERPETTE ~
A
conquête des marchés, feront pl ace "' La concierge le regarda passer, le dos vollté dans son pardessus A
désorm ais aux batailles pour l' inno- ~ miteux, les guêtres sales sur des souliers mal cirés, le melon posé de ~
vation. ~ travers sur son crâne presque chauve. Elle l'interpella, bien qu'il ne ~
1c1 fit jamais aucun effort pour être un peu plus que poli. A
., Ainsi do nc, vis-à-vis du progrès, ~ - Bonjour, monsieur Druant! Il fera beau aujourd'hui, allez! ~
les entreprises comme les nati o ns se "' Brume le matin, ciel deviendra serein. A
classe ront en deux catégories : les ~ - Bonjour, madame Choulet, répondit-il en pressant le pas. ~
<c sui veurs >1 et les c< pionn iers H, di - ::;: li l'entendit encore qui criait, comme si c' était nécessaire: :;:::
e/are /' édi1 oria/is1e du " Progrès scien- .,, - Votre omnibus n'est pas encore passé! A
tifi que" qui a11ire /"a11 encion sur le ~ Et il referma sur lui la porte, s'enfonçant dans l'humidité. En effet, :;:::
da nger qu e représe ntent les fili ales "' l'omnibus arrivait à fond de train du bout de la rue, et les chevaux, A
de maison s-mères étrangères qui , par ~ les naseaux fumants, s'arrêtèrent au coin, devant l'épicerie. Il grimpa ~
leurs ré seaux, font rem o nter aux ~ péniblement sur l'impériale, non par gollt mais par hygiène, et glissa ~
sièges des sociétés, et en définiti ve .,, frileusement ses mains gourdes malgré les mitaines dans les poches A
au pays do min ateur, un e grand e ~ élargies de son pardessus. tt ses pensées les plus noires lui revinrent, ~
parti e des connaissanc es acquises .,, qu' il ne parvenait pas à chasser, qu'il ne parviendrait jamais à chasser, A
dans la nati on so us dépend ance." ::;: qui s'interposaient entre son travail et lui, entre le monde et lui. :;:::
Ces considérations doivenc être rap- ::;: Quelle déchéance! Tout ça pour un délit somme toute bénin ... Et :;:::
prochées du propos tenu par deux .,, alors qu'il avait devant lui une vie large, aisée, heureuse. Tout cela A
ministres anglais, chargés de questions ~ pour un geste irréfléchi, sa vie perdue irrémédiablement. Il en aurait :;:::
scientifiques, que nous reproduirons .,, pleuré. Il en pleurait, du reste, chaque nuit, quand il se retrouvait A
dans le prochain numéro. ~ tout seul dans un lit qui sentait la sueur, au milieu de la chambre ~
~ glaciale que rien n'arrivait à tempérer. ~
IL FA UT INTENSIFI ER 1c1 Son voisin, sur l'impériale, son voisin le comptable, comme chaque A
LA R EC HERC H E ~ matin, éprouva le besoin de parler. Et, comme chaque matin, il se ~
1c1 lamentait, regrettant amèrement le bon vieux temps. Le bon vieux A
« Le moyen de parer à ce danger ::;: temps, ah oui! c' en était une dérision! ~
co nsiste surtout à accroître l'e ffo rt "' Il se demanda soudain - il se le demandait souvent - ce •que le A
\:>/ A
de recherche et de dé ve loppement 1c1 comptable dirait s'il se mettait à expliquer les choses. Mais non, A
en France et en Europe. Pour l'année ~ il passerait simplement pour un fou et on l'enfermerait à Bicêtre, ~
1964-1965, les Ëtats-Uni s dé pen- 1c1 Bicêtre où Charcot opérait. A
se ront quelqu e 20 milli ards de ~ Charcot!... Qui, dans le monde, connaissait la valeur de Charcot, ~
doll ars (100 milli ards de fr ancs) pour "' hormis un petit cercle d'étudiants et de savants? Et lui, monsieur A
la recherche et le développement, de ::;: Druant, employé de ministère, petit employé de ministère, connaissait ~
plus ce tte somme sera co nce ntrée ::;: de Charcot, entre autres, plus de choses que n'en pouvaient savoir :;:::
dans un no mbre lim ité d'e ntreprises .,, les étudiants et les savants, plus que n'en savait Charcot lui-même. A
(200 firm es utilisent 70 '., des crédits ~ Qu'est-ce qui se passerait, par exemple, si lui, Druant Gustave, ~
de recherche propre à l' industrie et "' petit employé de ministère, allait trouver Charcot à l'asile de Bicêtre A
96', de la recherche subve nti onnée), ~ et lui disait : ~
alors qu e l'Europe n'aura consac ré ~ - Monsieur Jean-Martin Charcot, vous avez un fils, Jean-Baptiste. ~
qu e l'équi valent du tiers de cette 1c1 Ce fils s'illustrera dans la conquête de lAntarctique où il disparaîtra A
so mme au cours de l' année éco ul ée. ::;: en 1936 avec son navire le Pourquoi Pas? Votre nom et le sien seront ~
Depuis 10 ans, l' additio n des crédits 1c1 mentionnés par tous les dictionnaires. A
de recherch1' européens est vraise m- ~ Charcot, Charcot lui-même le regarderait bien fixement, profon- :;:::
bl ablem ent inférieure au dixiem e de ~ dément, et puis l'enfermerait. Comment pourrait-il deviner que ~
ce qui a été conse nti aux Etats-Unis. 1c1 Druant était un condamné, condamné en juin 2207 à vivre à perpétuité A
" Dans les prochaines ann ées, l' appo rt ~ à la fin du XIX' siècle parce qu'il avait, dans un accès de rage , tué ~
sc ientifique représe ntera le cinquième 1c1 un Antarien qui courtisait sa femme ? A
ou le qu art des prix de revient des ~ Allons, tout ceci était idiot. Il allait se réveiller, c'était un cauchemar. ~
produits industriels, poursuit /"édito- ~ Mais il ne se réveilla pas. Né en 2175, il était destiné à mourir en :;:::
rialiste. et, seule, sans doute, un e 1c1 1902. Et le pis est qu'il n' aurait pas dll le savoir, mais il avait soudoyé A
puissance industrielle fort ement Ici le gardien des archives, avant de subir sa condamnation. A moins que ~
co ncentrée, appuyée sur un potentiel ~ ça aussi ne fit partie de la condamnation?... ANDRE VERSIN S. A
sc ientifiqu e no n moins to niqu e, Ici ~
po urra men er le jeu ou le soutenir. " ~ )))))))))))))))))))))))))))))))}))}}}))))))))}}}) A

130
Informations
-- - -- ----- ----- -------- --------------,
PHI LOSO PHJ E
-' -- ----------- -------- ---- --- -- - - - -- - --'
PSYCHOLOGIE
Il
Dix-huit textes inédits Initiation à la psychologie
de Tagore de la forme
Un comité composé de savants Publiée dans la nouve ll e Biblio-
indiens, américains et anglais et thèque des sciences, dirigée par
dirigé par le ministre indien de la Ferdinand Braudel, chez Flamma-
Recherche scientifique et des Affaires rion, la Psychologie de la Forme, de
culture lles, a traduit en anglais une Pau l G uillaume, est une excellente
trentaine d'essais de Rabindranath mise au point de la Gestaluheorie des
Tagore restés inconnus du public ecolcs psychologiques a llemandes et,
européen et d ' un grand nombre en particulier, de celle de Berlin.
d' indiens. Dix-huit textes ont été Util isant un langage clair et simplifié,
rassemblés dans ce recueil destiné l'aute ur n' abuse ni d'une termino-
à commémorer le centenaire de la logie trop spécialisée ni d' une com-
naissance de Rabindranath Tagore plex ité d'expressions très germ an iq ue.
(1861-1941). Le Dr Bhabani Bhatta- 11 nous permet de prendre un
charya, écrivain connu, en a été contact direct avec une éco le de
le traducteur en chef et l'éditeur. psychologie scientifique dont l'essen-
Ces essais et ces discours permet- Rabindranath Tagore: un message tiel s' attache à l' étude de la forme.
tront au lecteur occidental de qui na pas vieilli. Gestalt n'équivaut pas au seul
découvrir le système philosophique concept formel ; il y comprend les
(Pho10 1'. Ringar1).
de Tagore, ses idées sur l'éducation, notions de structure et d' organi-
sa conception de la vie politique et sation. Dans la Gestaluheorie, l'objet
sociale, ses opinions religieuses et, patriotes déshérités et fonde une est une forme dans toute sa com-
en cc qui concerne l'Inde, son point école dans la maison de campagne plex ité structurée et organisée. Il se
de vue sur la lutte pour l'indépen- familiale de Santinikitan, à cent prête donc à l'examen physique,
dance et les problèmes linguistiques. cinquante kilomè tres de Calcutta. voire même physio logique.
Ils révèlent en outre l'universalité du Cette petite école deviendra une un i- La modes tie du propos est remar-
talent du célèbre poète , conscient de versité au renom international qui quable, d'autant qu ' il engage une
la grande di versité de la vie et de la vaudra à Rabindranath Tagore le recomposition de la psychologie
pensée humaine, et contiennent un respect et l'adm iration universels. objective, ana lyt ique et synthétique.
message dont le temps n'a altéré ni En 1922, elle deviendra l'Université Cette humilité devant l'inconnu nous
la chaleur ni l'intérêt. de la 1-raternité Mondiale. permet d'apprécier la valeur de la
Rabindranath Tagore , ne en 1861 A la fin de la Grande Guerre jusqu'en méthode et d' en proposer quelques
à Calcutta, est originaire d' une 1936, il voyagera sans arrêt pour critiques.
famille aristocratique du Bengale faire connaître son idéal de tolé- La valeur est certaine dans la
appartenant à la caste privilégiée des rance et mourra en 1941 à Calcutta. mesure où elle nous permet l'étude
brahmanes. En 1913 Tagore reçoit le Prix Nobel méthodique el scientifique d'un
Deux recueils de poèmes le rendent de littérature. substrat physique du fonctionnement
célèbre dès l'âge de vingt-deux ans. Rabindranath Tagore a toujours eu nerveux et cérébral, des processus
Mais, frappé par la misère des une activité littéraire et a écrit des d 'observation el d'adaptation , des
paysans du Bengale, il décide de se romans, des contes, des pièces de phénomènes matériels qui sont à la
consacrer à l' éducation de ses corn- théâtre et des poèmes. base de la sensat ion, de la descrip- , . -

131
Philosophie
lion, de la relation et de l'action. un particularisme qui confine au
On s'étonne seulement de ne pas parti pris. Certes, l'organique est
voir intervenir, à ces propos, l'ana- indissociable d'une forme structurée
lyse cybernétique dont les notions et organisée, mais il possède quelque
de rétroactions positives et néga- chose de plus qui donne à tout cc
tives, de circuit, d'ouverture ou de qui est vie son individualité et sa
fermeture des boucles paraissent très spécificité. L'énergie psychique (ou UN HUMANISME
proches du fonctionnement physio- tout autre nom qui puisse être DE SYNTHËSE
logique des activités sensorielles, attribué à un principe d'animation
cérébrales et neurovégétatives. En vitale) ne nous paraît pas réductible Voici un livre (Jean Barets," Nouvelles
particulier, les problèmes de la à la seule énergie physique et semble équations politiques,,, Calmann-Lévy,
communication, voire de l'intelli- même s'en distinguer dans toutes les Paris, 1964) d'une telle abondance
gence, paraissent éclairés en neuro- manifestations humaines caracté- d'idées et d'une telle sobriété de
physiologie. risées par la conscience, le choix style, qu'il défie l'analyse et le
Mais on remarque un certain nombre délibéré, l'abstraction et la spiritualité. résumé. La clarté des formules, la
de pétitions de principe et, spécia- Si une psychologie de la forme, au rigueur des enchaînements feraient
lement, la négation pure et simple sens« gestaltien" du mot, nous permet penser à un traité de géométrie,
d'une «énergie organique" diffé- de concevoir mieux les mécanismes n'étaient la finesse nuancée de cer-
rente de l'énergie strictement phy- des sens et de l'intellect, nous ne taines observations et les différents
sique et, en fait, inorganique. La voyons pas comment elle peut degrés de certitude qui affectent
métaphysique est aussi éliminée de aborder l'essentiel du psychisme chaque proposition. M. Jean Barets
toute cette psychologie dite scienti- humain. Car il importe moins d'ana- veut introduire la méthode scienti-
fique. La volonté délibérée de la lyser les sensations que nous pro- fique dans la prévision et la prise de
Gestalflheorie de refuser toutes autres curent un tableau, une sculpture ou décision politiques, de manière à
voies que celles de la physique un motif musical que de sentir un constituer une« science" politique.
et, en somme, des sciences dites accord avec l'œuvre d'art. Bien que les hommes «fassent" de
exactes donne à la notion de Gestalt Jacques Ménétrier. la politique depuis des millénaires,
ils ne sont pas arrivés à concevoir
sérieusement une science politique.
PLANÈTE A LU Ce n'est pas qu'il n'y ait eu beaucoup
d'essais. Cet échec des tentatives
Nous ne pouvons malheureusement ScIEl\CE vient du fait que les phénomènes à
consacrer un compte rendu à tous Sur les traces de la vie, par Heinz considérer sont extrêmement nom-
les livres intéressants lus par notre \\. oltereck (Buchet-Chastel). breux, complexes, mouvants, alors
équipe. Mais nous conseillons à nos Transmutations à faible énergie, par que « le nombre de paramètres ana-
lecteurs les ouvrages suivants, Louis Kervran (Maloine). lysés reste beaucoup trop faible et
récemment parus: Jean Piveteau: Le Père Teilhard de très éloigné d'une analyse globale";
Chardin, savant. Collection Bilan cet échec tient aussi au défaut
PllILOSOPlllE de la Science. Ëd. 1--ayard. d'objectivité des études en la matière,
Institut et société, par Roger Caillois qui «ne reflètent souvent que les
(Médiation). LITTERATURE tendances et le caractère de leurs
Shri Aurobindo ou l'aventure de la Lautréamont, par Gaston Bachelard auteurs», bien qu'elles se placent
conscience, par Saptrem (Buchet- (Gonthier). toujours sous le signe d'un pseudo-
Chastel). Georges Sedir: Les ombres d'un été « raisonnement logique" Une science
Dictionnaire de philosophie, par romain. Roman d'inspiration ésoté- politique expliquerait le déclin actuel
Didier Julia (Larousse). rique. Ëd. Julliard. des partis et de l'intérêt général pour
la" chose" politique; selon M. Barets,
0CCuLTISMlc ËSOTi:RISME les partis offrent aux peuples des
L'l::urope païenne du XX' siècle, par Fulcanelli: Le mystère des Cathé- idéologies périmées, inadaptées au
Pierre Marie! (La Palatine). drales, troisième édition argumentée, monde moderne et à la psychologie
avec trois préfaces d'Eugène Can- de la jeunesse; ils se perdent dans
iVhTllOLOGff seliet (Jean-Jacques Pauvert, éditeur). des discussions théoriques stériles,
Le cru et le cuit, par Claude Lévy au niveau des intérêts économiques,
Strauss (Pion). HISTOIRE sans jamais s'élever à des finalités
La guerre de Vendée, par Georges vraiment humaines; des habitudes
PEDAGOGIE Bordenove (Julliard). d'argumentation verbeuse détournent
L'université en question, par Georges Le 13 Octobre, par Pierre Jolly les hommes politiques «de toute
Gurdorf (Payot). ( lierger-Levrau lt). recherche opérationnelle scienti-

132
A lire
La pensée politique n'est pas adulte
sommes sur la voie de la cyberné-
Nous pensons que /'évolution aCLue//e conduit vers une synthèse tique, mais d'une cybernétique qu'un
humanisme devrait inspirer.
du collectivisme économique et du libéralisme politique (p. 217 ).
LE RISQUE TECHNOCRATIQUE
Le chef politique qui force le destin disparaîtra dans notre
,.\,.\'siècle. Seules subsisteront les équipes qui infléchiront les Les exemples, les chiffres, les extra-
événements quand ceux-ci deviennent dangereux, les accélé- polations parsemés dans cet ouvrage
reront par un conditionnement psychologique quand ils seront peuvent être sujets à controverse.
favorables à leurs thèses (p. 160 ). Mais, et M. Barets en avertit le
lecteur, ils ne servent que de bancs
d'essais ù sa méthode: c'est la mé-
L'homme de l'avenir sera d'esprit objectif évitant de se laisser thode qu'il faut comprendre, sans
conduire par son tempérament. Sïl devient déjà difficile de s'attarder à son illustration. Une
classer les hommes dans certaines situations, en fonction de telle méthode est lourde d'une révo-
leur appartenance de gauche ou de droite, c'est parce que lution. Aussi les objections ne
l'homme objeaif existe déjà beaucoup dans les cadres manqueront-elles pas! On lui repro-
techniques (p. 168 ). chera en particulier de frayer la voie
à la technocratie. Mais nous pensons
avec l'auteur qu'il vaudrait peut-être
tique, systématique, objective, de qui influe sur le cours des eve- mieux, à titre expérimental, l'ap-
l'avenir politique ou économique"· nements; par exemple, la propa- pliquer sérieusement ù l'étude d'un
La science politique ne peut être que gande nazie dans la conjoncture cas, la politique européenne. par
la synthèse des études portant sur les allemande de 1930). Chaque groupe exemple, plutôt que de persister
forces motrices des civilisations. de forces comporte de très nombreux dans cette pensée politique, très
M. Barets classe ces forces en cinq facteurs. De plus, tous ces groupes primitive, qui conduit encore les
catégories: les forces de dévelop- de forces et de facteurs entrent en sociétés d'aujourd'hui et qui aboutit
pement quantitatif (par exemple, relation et en interaction les un' ù confier leur destin, même par les
l'accroissement démographique, et avec les autres, de sorte qu'ils pro- voies les plus démocratiques, à
les problèmes qui lui sont liés); les duisent des combinaisons quasi l'intuition ou au prestige de quelques
forces économiques (par exemple, innombrables et toujours mouvantes. chefs. La démocratie planificatrice,
les processus d'inflation, de chô- Le calcul intégral d'une conjoncture qui est prévue dans le livre de
mage, de croissance); ks forces à un moment donné et Je jugement M. Barets, ne peut réussir sans une
psychiques (par exemple, les phéno- sur l'opportunité d'une intervention, véritable science politique.
mènes d'aliénation morale de tds après de telles analyses, échappe- Jean Chevalier.
peuples, sous l'effet de mécanismes raient aux possibilités du cerveau
de refoulement, d'oppression, de humain, s'il ne disposait des tech-
transfert: " Les peuples guerriers niques modernes de la recherche
reporteront sur les techniques leur opérationnelle. Elles seules peuvent
instinct de combat. Les peuples conduire à une perception des forces
honteux de leur passé tiendront à globales qui définissent une situation
proclamer les valeurs morales"); les provisoire et qui en préfigurent la
forces d'auto-développement (celles courbe quelques années d'avance.
qui, une cause initiale étant posée, La science politique en gestation ne
entraînent par elles-mêmes des consé- pourra exister qu'à l'aide de la
quences, telles des découvertes scien- recherche opérationnelle. Mais il
tifiques, des techniques industrielles faut s'attendre, en retour, que la
nouvelles, des modes de gestion par- recherche opérationnelle provoque
ticuliers, etc.). La conjonction de ces une mutation dans la politique, telle
forces produit une situation politique qu ' elle se pratique aujourd ' hui.
qui peut se prêter, plus ou moins, L' auteur n'hésite pas à envisager
aux forces de conditionnement psy- 'la transformation objective du
chologique (intervention déterminée monde" qui en résulterait. Nous

133
Politique
PEINTURE Picasso· une idée n'est
Le grand photographe Brassaï publie ses souvenirs. Au centre de
ses mémoires, nous trouvons l'homme qui dans le domaine des
arts domine notre époque depuis 50 ans: Pablo Picasso. D'où le titre
du livre, "Conversations avec Picasso» (Ga llimard). Autour du
célèbre artiste, nous voyons et entendons aller et venir des hommes
aujourd'hui statufiés, mais qui étaient à l'époque inconnus: André
Breton, Malraux, Henri Michaux, Sa lvador Dali, Jacques Prévert,
etc. Voici pour donner le goût d'ouvrir ce livre un entretien
entre Michaux et Picasso en l 943, te l que le présente Brassaï.

Je présente Michaux à Picasso qui barbe, c'est la sainte Vierge ... ,, Ce


nous ouvre l'immense portefeuille en dicton est formidable, n'est-ce pas?
cuir posé sur un X pour en sortir ses Quand je me trouve devant une
derniers dessins et lavis: chaises, feuille blanche, il me trotte tout le
colombes et surtout femmes ... Jamais temps dans la tête ... Cc que je veux
son trait n'a été aussi beau, tantôt saisir, malgré ma volonté, m'inté-
fluide, tantôt appuyé, toujours hale- resse plus que mes idées ...
tant de volupté. l:.t quelle fougue, Je fais remarquer à Picasso que tous
quelle fulguration 1 Comme si sa les hommes figurant dans cette série
plume avait été trempée dans quelque portent une barbe, comme Zeus le
lave enflammée, il jette des étin- Père ...
celles, brûle, dévaste ... Sur beaucoup PICASSO: Oui. Ils sont tous barbus ...
de lavis, le support, pourtant épais, Et savez-vous pourquoi'l Chaque fois
est parfois littéralement arrache, que je dessine un homme, involon-
l'encre } mord pour prendre la tairement, c'est à mon père que je
couleur noire du sang coagulé ... pense ... Pour moi, l'homme, c'est
l:.t cependant que Picasso sort du "don José» et ça le restera toute
portefeuille une à une ces feuilles ma vie ... Il portait une barbe ... Tous
où il a tracé peut-être ses plus beaux les hommes que je dessine, je les vois
dessins - mais on dit toujours cela plus ou moins sous ses traits ... Picasso: il est le plus jeune
pour la plus récente série. , je lui l:t nous parlons de dessin et, en de tous les pein1res.
demande comment naissent les idees particulier, des dessins de Matisse.
de ses dessins; s'ils sont fortuits PICASSO: Matisse fait un dessin, puis jamais de produire la rayonnante
ou prcmédités ... il le recopie ... Il le recopie cinq fois, personnalité de Picasso... l\lais il
dix fois, toujours en épurant son remarque avec une pointe d'humour:
VIVI:. LE PRI:.Mll:.R Jl:.T' trait. .. Il est persuadé que le dernier, - Cet homme qui se plaint amè-
le plus dépouillé, est le meilleur, le rement que tant de personnes le
PICASSO: Je n'en sais rien ... Les idées plus pur, le définitif; or, le plus troublent dans son travail serait
ne sont que de simples points de souvent, c'était le premier... En bien malheureux si personne ne le
départ ... C'est rare que je puisse les matière de dessin, rien n'est meilleur dérangeait plus ... Quand il nous a
fixer telles qu'elles viennent à mon que le premier jet. montré ses dessins, il était à son
esprit. Aussitôt que je me mets à En sortant les lavis du portefeuille, affaire ...
travailler, d'autres surgissent sous il tombe sur un diplôme joliment Je dis à Michaux:
ma plume ... Pour savoir ce qu'on calligraphié. - Si j'avais à choisir dans toute sa
veut dessiner, il faut commencer à le PICASSO: C'est mon diplôme d'aca· création, je prendrais sans hésiter
faire ... S'il surgll un homme, Je f.a1s démicien ! Oui, je suis devenu acadé- ses dessins ... C'est sous sa plume
un homme ... S'il surgit une femme, micien ... C'est l'Académie royale enfiévrée que sa personnalité peut se
je fais une femme... Il existe un suédoise qui m'a élu parmi ses déployer sans la moindre contrainte ...
dicton espagnol: " S'il a une barbe, membres ... Qu'en pensez-vous') C'est là, il me semble, qu'apparaît
c'est un homme; s'il n'a pas de Son rire aigu résonne encore dans le plus directement son génie ... Ses
barbe, c'est une femme ... " Ou dans nos oreilles, quand nous le quittons. dessins sont trempés dans la même
une autre version: "S'il a une barbe, Michaux est sous le choc de la pre- encre que son écriture ... Par eux on
c'est saint Joseph; s'il n'a pas de mière impression que ne manque puise à même la source .. .

134
A lire
qu'un point de départ
Michaux partage mon avis. La spon- MOI: Si vous allez par là, vous Un dictionnaire
tanéité et la fulgurance de ses dessins devriez écarter aussi la musique ...
le touchent. " l ls sentent le soufre ... '" Tant qu'on ne la joue pas, n'est-elle en sept langues
me dit-il. pas un amas de notes" l::t vous arrivez
Il propose que nous déjeunions dans à ce paradoxe que la musiquc est Le professeur C. Stark Draper, pré-
un salon de thé, rue de Tournon, à l'art le plus dépourvu d'échos ... sident de l'Académie internationale
côté du Sénat, où il prend souvent Ht:NRI MICllALX: l::lle l'est pourtant d'i\stronautique, a annoncé que le
ses repas. Nous traversons le bou- tant qu'un ne la joue pas... f.vi- Dictionnaire d' Astronautique multi-
levard Saint-Germain, devenu si pro- demment, lorsque cent instruments lingue de l'Académie est presque
vincial ... Paris serait presque une vous renvoient ce que vous aveL ima- terminé et sera sous presse à la fin de
ville charmante si les avis, les fütes giné, créé, c'est une réponse. Mais le cette année. Cet ouvrage com-
d'otages et du fusillés qui couvrent joucra-t-on' 1 Quand et comment' 1 l::t prendra une liste de base, en anglais,
les murs ne nous rappelaient pas la c'est justement toute la question 1 d'environ 5 000 termes utilisés dans
réalité ... SavcL-vous qu'un jeune compositeur le domaine de l'astronautique, avec
Je dis à Michaux que je ne vois per- qui écrit aujourd'hui une S}mphonic leurs équivalents en français, a lle-
sonne parmi les jeunes qui puurrall n'a qu'une chance sur dix d'entendre mand, italien, russe. espagnol et
prendre la succession de Picasso. de son œuvre une l'ois dans sa vie' 1 Seul tchèque, ainsi qu'une liste dans
Matisse ou de Braque ... l'art plastique a un écho immédiat. 11 chacune de ces langues donnant les
ne dépend pas du récitant, ou de traductions par ordre a lphabétique.
PAS D'Hf:RITll::R l'imprimeur. ou des exécutants, il Lurs d'une réunion qui a eu lieu
ne dépend de rien. Ce que vous récemment à Paris, une mise au
M1c11AU\: Moi non plus, je ne vois créeL avec les mains est fixé à vif', point finale a été faite par le Comité
pas parmi les jeunes un dessinateur existe réellement. é\idcrnmenl. l::t de rédaction, qui se compose comme
de la taille de Picasso. un coloriste voici pourquoi je peins maintenant... suit: coordonnateur de la rédaction:
comme ~latisse ou Braque ... Mais Dr. A.G. Vannucci (Italie): co-
peut-être que nous ne voulons plus la n:dactcurs pour les différentes
même chose. nous ne' isons plus à la langues: MM. \\ .H. Allen et
même chose... Picasso est génial, W.i\. Hefiin (U.S.A.), M ll e Lise
certes, mais ses " monstres" ne nous Blosset et M. G. Lehr (France),
inquiètent plus.. . J',ous cherchons M. J.G. Kroshkin (U.R.S.S.), M. G.
d'autres monstres et par <les voies Parte! ( Italie), M. R. Pèsek (Tché-
différentes. La question de la "suc- coslovaquic), Mme 1rène Sanger-
cession" se pose peut-être, mais Bredt (Rép. 1-éd. Allemande}, et
d'une autre manière ... M. T.M. Tabanera (Argentine).
Je donne raison à Michaux ... Je me
suis mal exprimé ... Je n' aurais pas dû UNE D I FFUS ION
parler de "succession»... On a DANS LE MONDI:: ENT l l::R
toujours tort de préjuger l'avenir et
surtout en matière d'art ... J'aurais dû Le Dictionnaire d'i\stronautique
dire: "Je ne vois pas un jeune multilingue sera dédié ù la mémoire
peintre qui serait l'équivalent de cc de Théodore von Karman. premier
que fut Picasso à vingt ans ... " président de l'Académie interna-
HENRI M1c11Au\: J'en ai assez de la tionale d'Astronautique, à qui nous
poésie' l::lle est le parent pauvre des devons d'avoir placé le Dictionnaire
arts .. . Silencieuse et sans échu .. au programme de l'Académie. La
Le verbe n'est qu'une illusion. Les publication du Dictionnaire est
artistes qui travaillent avec leurs confiée à la Maison d'Édition de
mains sont beaucoup plus heureux ... l'Académie des Sciences tchéco-
L'objet qu'ils créent a un corps slovaque, qui assurera sa distribution
visible, palpable; il est un écho ... dans les pays socialistes, tandis que

\\~
Quelque chose de concret qui, l'Academic Press s'en chargera pour
détaché de vous, vous répond. Le les pays de l'Europe occidentale et
poème est muet, il ne vous renvoie l'hémisphère ouest. Le Dictionnaire
rien ... doit paraître vers la fin de 1965.

135
Peinture
Humour
Il Le petit monde du rire pas bête
Alors q ue tous les Journaux et magazines consacrent des torrents de
littérature critique à la moindre autobiographie plus ou mo ins
romanesque, personne ne parle jamais - ou à mots couverts - des ,1,'

événements parallèles à l'humour. C'est bien, avec la science-fiction,


le dernier bastion maudit de la littérature. Par cette chronique,
confiée à Jacques Sternberg, Planète vous mettra régulièrement au
courant de quelques publications, projets ou événements dans le
domaine secret, car dissimulé, de l'humour.
• L"é\enement le plus srngulier de ces
derniers mois est sans doute la création
de la collection Gag-humour: la rremière
scric de livres de roche exclusivem.:nt
consacres au\ c..h;~sin:-i d'humour. On \
pense enfin. alor\ qull existe au,\ ftat;-
lm1s, et cela aepuis 1940, des milliers
de pockct books d'humour graphique.
Cc sont les éditions üuruis (Belgique).
responsables du journal Sp1rou. qui ont
ouvert le feu: non avec des caricatures,
mais avec des comics d'ailleurs assez • On peut lire sans ennui "Histoire de • Le grand prix de !'Humour noir 64 a été
puerils. Mais le catalogue annonce ks !-rance" et s'amuser avec Robert Beauvais attribue à l"ecrivain polonais MroLek pour
dessins de \ irgil Partch que l"on peut (1-ayard). Les dessins de Chaval sont d'une son remarquable recueil de nouvelles
cons1derer comme le plus virulent des grande classe . Chaval réinvente même un "L"E:lepham" (Albin Michel). Le pm
caricaturistes américains. üès lors J'expe- nouveau style de dessin légendé qui est Grandville a été attribué au dessinate ur
nence prendra un intérêt nouveau. 1rresistible. li faut le voir representer Tetsu. l:n vérité, un prix qui ne déshonore
Marie de Bourgogne donnant le depart à pas son jury: le fait n'est pas si courant.
une course d'escargots ou f:tienne Marcel
• Cela finira par se savoir: la !-rance n'est contemplant un kilo de sel pour com-
plus la patrie de l"humour. l:t le dessin prendre que !"histoire de !-rance ne lui + La gloire de Sempé atteint son apogée.
d'humour si méprise dans nos frontières inspire pas le respect et que ce maître du Les éditions Denoël viennent de publier
est part1cul1i:rement à l'honneur en Alle- saugrenu est arrivé à la maîtrise. un troisième volume de ses dessins sous le
magne. Berlin-gag. c'est sous cc label litre: 11 Sauve qui peut 1>.
rrometteur que s'est ouverte à Berlin- Sempé plaît, c'est certain.
ouest une exposition groupant les meilleurs + La revue Bi:arre consacre au dessin li y a dans ses compositions une grâce
dcssrnateurs européens parmi lesquels: d'humour un important numéro spécial: parfois même une envolée qui emporte
ungerer, Topor, 1-olon, Gourmelin, Sine, 57 dessinateurs y sont représentés par des aussi l'adhésion. Dans ce nouveau recueil,
Claude Serre, Reiser, !'1-lauricc Henri, œuvres forcement inégales - Bellus n'est il y a notamment une scène de naufrage
autant de noms que l"on trouve d'ailleurs pas Topor, on le sait. el vice versa - mais que l'on peul considérer non seu lement
au sommaire des " Chefs-d"œuvre du 1 ensemble donne une vue en coupe de comme u11e reuss1te exemplaire de
Sourire'" la première anthologie Planète. la situation en 1964 de l"humour gra- l'auteur, mais aussi comme un des grands
phique. moments de la caricature.

• La curiosité des éditeurs américains a


parf01s de quoi surprendre ceux qui
t 0

m
s'étonnent du peu d'audace de l'édition en
1- rance. Cest a111S1 qu'on peut trouver, 0 0 0
sous la couverture de üover Publications, 0 0 t t
l\e" ) ork. deux volumes consacrés à la t 0 t
redecouverte des dessins de Heinrich
t
Kle} - à ne pas confondre avec Klee - î0 t
dessinateur allemand dont l"œuvre
(1912-23) est complètement méconnue en
!-rance. Kley a pourtant une virtuosité
et surtout une virulence qui attirent
l"attention. J\lacabre, exacerbe. on peut 7Rf/
rarfois le prendre non seulement pour un
pionnier de l'humour noir, mais pour un
annonciateur de Topor et Gourmclin 1

136
A lire
1: - Hl:~~~;~~- JI - Le laïcisme, alors que plus des
213 de l'humanité ne vit et n'agit
qu ' c_n_fonction d'un principe spirituel
supeneur.
- La croyance en des principes
LITTÉRATURE
«Trois erreurs absolus, alors qu ' il démontre que
Une tentative pour
de notre temps», tous les grands principes " universels " sauver le roman.
ont fait faillite .
Jean Rondot, l'auteur de " Trois - Et l'égalitarisme, que tout dans la Le roman se porte mal. On le sait, on
erreurs de notre temps " (Dauphine nature réfute. Scion l'auteur, dif- le dit , on se lamente. L'écok du
Livres), a beaucoup vécu, voyagé et férents phylums humains en sont à Nouveau Roman, malgré les efforts
réOéchi. 11 a sejourné et travaillé des degrés différents d'hominisation. de ses défenseurs, n'est pas parvenue
longtemps en Orient. Par profession à arranger les choses. Le public
ou par goût, il a approfondi la On reconnaît la terminologie de détourne la tête; son intérêt se porte
paléontologie et l'économie indus- Teilhard de Chardin que Jean davantage aujourd ' hui vers les
trielle; il s' est penché sur certaines Rondot cite tant pour l'approuver ouvrages scientifiques, les enquêtes
doctrines spirituelles. que pour, certaines fois, clamer son sociologiques, les études historiques.
Avec une curiosité de scientifique, il désaccord. Mais l'auteur ne s'arrête Ces goûts tiennent sans doute à
a assisté ces trente dernières années pas là, il aborde intrépidement le l'urgence des problèmes qui se
à la montée des populations fraî- plus lointain passé et l'insondable posent à l'homm..: moderne. Un
chement émancipées d'Orient, et à futur de l' espèce. jeune romancier d'aujourd ' hui , s'il
l'échec de l'Occident quand il a fallu Rondot, qui rejette catégoriquement ne décroche pas un des cinq grands
répondre à leurs problèmes. Particu- Descartes et sa méthode , croit que prix littéraires importants, ne peut
lièrement quand il s' est agi de l'avenir est avant tout fonction d'un guère compter sur une diffusion
trouver un équilibre entre le néces- retour aux sources spirituelles, à ce dépassant mille exemplaires. Le
saire progrès économique et le déve- qu ' il appelle le Merveilleux, le Divin public est changeant. Madame
loppement harmonieux du spirituel. ou la Providence. Simone Gallimard, qui dirige les
Parvenu à l'heure du bilan, Jean Son message qu ' il faut rapprocher Éditions du Mercure de France,
Rondot s'interroge lucidement et de celui de J can Scrvier dans veut le faire changer. Son ambition
publiquement sur les maux et les " L'homme et l'invisible" (Laffont) est de relancer la littérature roma-
erreurs dont souffre l'humanité. l::t est pessimiste, mais non désespéré. nesque. Le remède qu'elle propose,
il croit devoir y distinguer ces Encore faut-il l'entendre 1 dans " la collection parallèle », sont
"Trois erreurs de notre temps " · Jean-Jacques Berreby. des œuvres qui racontent vraiment
une histoire. Les cinq premiers
KŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒŒ ouvrages publiés dans cette collection
Ill ~ nouvelle, sont les œuvres de cinq écri-
1 LES BELLES PHRASES m vains étrangers: " Jour du sacrifice'"
par 1-.M. Esfandiary, " Le dernier
Ill Ill
1 Pousse ton char et ta charrue sur les ossements des morts. 1 éléphant », par Gérald Hanlq.
" L innommable Skipton »,par Paméla
Ill Le chemin d<! /'excès conduit au Palais de la Sagesse. Ill H. Johnson, " La grande pluie .,, par
Ill ~
Ill La Prudence est une vieille fille riche et laide courtisée par li!! John Bowen , " Histoire d'homme .,,
1 /'impuissance. 1 par l::rrol B rathwalte.
Ill Celui qui désire , mais n'agit pas, engendre la Pestilence. ii!l
Ill Ill Un nouveau confrère :
Ill Un cadavre ne rend pas les coups. Ill
1 L'excès de douleur rit.L'excès de joie pleure. 1 la revue des sorcières
Ill Utopie aujourd'hui, demain Evidence. Ill
1 Une seule pensée emplit /'im111ensi1é. 1 En1964,Angleterre paraît, dcouis août
la revu..: " Pentagramme ». l::llc a
1 Parle net, la canaille fuit. 1 pour but de presenter les diven,
Ill Plutôl étrangler un nouveau-né que bercer un désir inassouvi. Ill aspects de la sorcellerie et d'exprimer
Ill ~
"' Belle âme n ·est jamais souillée. Il! le point de vue du Syndicat de s
; William Blake. ~ Sorcières. S' adresser B M / Eleusis,
Ill ~ Londres W .C.!.
Ill Proverbes de /'f:."1lfer traduits par Jean Rousselot (J4i//ia111 Blake, par Jean ~ La re vue publie de nombreuses infor-
= Rousselot, éd. Seghers).
$$$$$$M$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$ de la sorcellerie en Grande-Bretagne.
Ill mations et cchos sur tous les aspects

137
Histoire
1 10 1
1.:..iiiiiiiiiiiiiiisiiiïiiiociiiïiiiiiiïiiiLoiiiïiiicEiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii9l
ll Le monde sollidta lafemme ...
"La promotion des femmes» (éditions H ac hette) : voilà un titre qui qui existe en Amérique, au Japon
incite le lecteur à aborder l'ouvrage de Mme Pierrette Sartin avec et dans les pays nordiques.
beaucoup d'attention. Il constate rapidement qu'il s'agit d'une Il aurait éte préférable d'intituler
étude très comp lète, fortemen t documentée, et très objective. D'une cet ouvrage: " La promotion projes-
façon claire el méthodique, nourrie
sionnel/e des femmes .. . Car la pro-
motion des femmes, qui inclut certes
de chiffres, de rdérences et de
phénomène récent puisqu'il date de le travail, n'en est pas moins d'un
documents, l'auteur éclaire tous les la Première Guerre mondiale, 0vé- ordre infiniment plus vaste. J'aurais
aspects d'un problème qu'elle définit
ni:ment charnière qui amorça un aimé que l'auteur suive un peu la
ainsi: "On tient couramment pour
bouleversement des rapports de piste qu'elle indique en écrivant:
un e des caractéristiq ue de l'époque
force entre les classes, les races, « Pendant longtemps en cfkt, c'es t à
actue ll e l'arrivée en masse des
les âges et les sexes. Il é tait donc ses aptit ud es physiques qu<.: l'homme
femmes dans le monde du travail et
inévitable que cette irruption sou- dut de survivre ... Toutes ses activités
leur accès de plus en plus fréquent daine et déferlante des femmes dans reposaient sur la force musculaire, cl
a ux postes jusqu'ici tenus par les
des secte urs professionnels aupa- la supériorité de l'homme sur sa
hommes. Quelques mauvais espri ts
ravant réservés aux hommes, ait li eu compagne était indéniable. Mais
vont même jusqu'à parler d'inmsion.
dans une certaine incohérence, et nous sommes sortis de ces temps
à peine moins dangereuso.: cl en tout
laisse en suspens nombre de questions primitifs et il peut paraître sur-
cas plus difficile à enrayer que ce ll e
épine uses dont Pierrette Sartin fait prenant qu'une époque qui s'enor-
des rats." un inventaire. Le nombre de ces gueillit de sa civilisation continue
UNE INVASIO N ') problèmes non resolus est si élevé que à vivre sur des concepts qui régis-
l'auteur suggère de créer en !-rance saient les soc1étcs primitives."
Cette" invasion" féminine, dans ses un Bureau ou une Commi>sion di: 12 Dans un o uvrage publié en 1930 cheL
principales caractéristiques, est un Femme. analogue au ltomen·s Bureau le même éditeur, et à peu près so us

L'esprit féminin intervient comme un régulateur pour assurer /'épanouissement des nouvealllés récemment acquises.
Un arelier de montage é!ec1ronique. Un /aboraroire d'analyses chimiques.
(Photo C.S.r.-Georges Bru). (Photo Marc Riboud-1\lagnum).

138
A lire
le même titre (Pro11101io11 de la
fe111111e. 1930\. M. Lucien Romier
ecrivait: « Il semble qu 'approche le Poésie
moment où la femme doive reprendre
son influence intellectuelle et sociale.
Cette influence lui revient toujours Les chantres
quand le génie masculin a besoin de l'ère cosmique
d'une pause et demande à voir clair
dans ses propres conquêtes." Le Matin des Magiciens et Planète
continuent d'exercer. directement
UN REGULATEUR ., ou non, leur influence sur les écri-
vains et les artistes. On ne s'y réfère
L'homme peut voir clair dans ses pas toujours. On feint même de s'y faits, les informations, les impulsions,
conquêtes en pensant à cette phrase opposer alors même qu'on s'en ins- les énergies.
de Gœthe: "Toute acquisition de pire fortement. C'est de règle. l:.t, Ils entrent dans l't:space et déjà
puissance qui n'est pas contre- d'ailleurs. peu nous importe. Nous adaptent leurs gestes, bientôt leurs
balancée par une acquisition de ne sommes pas une école . Nous pensées, leurs façons de vivre à cette
conscience est ennemie, puur auta/lf. » ouvrons dt:s chemins. Que ceux qui nouvelle liberté. o· œuvre, la poésie
Ce n'est d'ailleurs pas la prise de s'y engagent nous en fclicitent ou devient activité, de récitation, elle
conscience qui fait défaut: l'homme non , l'essentiel est qu'ils s'y engagent. devient constellation, de phrase,
sait fort bien que, depuis plusieurs Dans le !\; .. 32 de la revue " Les elle devient structure, de chant, elle
générations, il a été un mauvais Lettres•>, de nom breuscs pages sont devient centre d'énergie. Depuis des
gérant des valeurs et des richesses, consacrées à un nouveau mouvemt:nt années, des groupes ou des auteurs
en un mot de la vie. Mais il est mené poétique: "Le Spatialisme "· Un isolés, s'ignorant presque toujours
par sa nature: on voit bien que les manifeste, signé par de nombreux mais prenant conscience de cette
entreprises masculines prédomi- poètes de différents pays, définit les humanité appelée ù la vie cosmique,
nantes sont guidées par la volonté de positions de cc mouvement. On c'est-à-dire à une métamorphose qui
puissance, le besoin de conquête, le reconnaitra dans les extraiu. sui\·ants. nous mène au-delù de la peur exis-
goût de la domination, ce qui entraîne quelques-unes des idées forces qui tentielle, ont fait des recherches
le culte du résultat immédiat sans sont les nôtres: dans le sens d'un..: poésie qu'on peut
souci réel de l'avenir. Nous assistons Les hommes sont de moins en moins couvrir du nom général de spatiale
actuellement dans tous les domaines, déterminés par leur nation, leur (les notions de temps, de structure,
dans tous les pays, sur tous les plans, classe, leur langue nationale, de plus d'énergie y étant incluses).
au triomphe de ce que Montherlant en plus par la fonction qu'ils Le dernier texte de cc numéro des
appelait les vertus masculines, par occupent dans la société et \'univers , " Lettres,. dresse une table des
opposition aux vertus féminines. par les présences, les textures. les contraires de la façon suivante:
Romier écrivait encore dans un
chapitre intitulé " la fonction histo- SuRRFAI 1s~1E SPATIAUS~ll ·
rique de l'intelligence féminine»:
« Dès que l'homme risque de s'égarer
E:tre Paraître
dans le désordre de son propre 1nconscient Matière
succès, l'esprit féminin intervient Ecriture automatique Information esthétique et cosmique
comme un régulateur précis. à la fois Energie
pour moderer ks extravagances, Image Langue-matière
préserver les forces constantes du Langue-instrument Langue enregistrant les variations
milieu et assurer \'épanouissement Langue-expression de l'inconscient humaines et universelles
des nouveautés vraiment acquises." Le merveilleux. Le fantastique L'univers tel qu'il est
La féminité contemporaine a peut-être Bouleversement du réel Collaboration au réel
une mission historique à assumer. La L'homme se montre à l'homme L'univers, par l'intermédiaire du
première femme admise au concile, cerveau, propriété de tout et de tous,
Mlle Marie-Louise Monnet, inter- l\itessianisme du poète se montre à l'univers
pellait récemment ainsi un auditoire etc ... Egalité du poète et du lecteur
de pères venus écouter la conférence
qu' elle donnait pour eux: "Si le
monde est si dur, n'est-ce pas parce Signalons enfin que dans le numéro 7 bourg) de nombreuses pages sont
qu'il est dirigé exclusivement par de l'interessante publication « Mani- aussi consacrées au Spatialisme,
!es hommes'? Dieu n'a pas voulu feste Jeune Littérature» (Editions ainsi qu'à une étude sur l'humour, de
cela',, Andre Mahe. Klotz, 34, rue des Hallebardes, Stras- Tristan Maya.

139
Poésie
Poésie
Moi, un Noir
J\.ous continuons de citer la revue rappelons-le, par Roland Busselen,
L"\11 et d"attirer sur cette publi- et wn sii:ge est à 13 ruxelle,,
cation l'attention de nos lecteurs, 14 Square de Mceus. Une partie du
parce que c·est, à notre avis, la plus dernier numéro est consacrée au\
curieuse et la plus intéressante des chansons des Noirs des Etats-Unis.
revues de poésie. !:.lie est dirigée, En voici quelques-unes:

BALLADE Du TENDRE AMOUR FGNERAILLES D'ENFANT

Oh. l'amour, le tendre amour, L' bébé r'monte au ciel


Tu n' peux pas en aimer qu'une, D'où qu'il était venu ...
Et pas deux, et pas trois non plus .. . L' bébé r'monte au ciel
Tu n' peux aimer que/' bon Jésus .. . D'où qu'il était venu ...
P'tits pieds sur /'échelle de Jacob'
Oh 1 Oh 1 Oh 1 Net' revoirjamais, J' voudrais bien y grimper aussi .. .
Ça sera 111011 plaisir et mon aise' Ah. Seigneur, /'échelle de Jacob .. .
Faudrait pas, parce que t'es mauvaise, Ah, Seigneur, /'échelle de Jacob .. .
Faudrait pas croire que c'est jacile
De faire de moi un imbécile ... ADIEU TOUT L'MONDE
Oh. ma maman et 111011 papa. A dieu, tout /'monde!
Ils m'ont dit qu' ça n' se faisait pas Alléluia!
D' tour111enter ceux qui vous ai111em .. . A dieu, tout /'monde!
Ni de périr pour une maul'Oise femme .. .
Qui mange vat' cœur, qui mange vat' âme, J' vas m'en aller, c'est triste à dire,
Alléluia'
Vh . mon papa, /'est mort d'amour 1 Jésus met/' sacrement sur table,
Oh. ma ma111a11. /'est morte d'amour.' Alléluia!
Oh,/' malheur, il arrive toujours, Le pain et /' vin pour lesjidèles,
Sitôt qu'on aime de tendre amour' Alléluia'

TOM BEA C D'ESCLAVE A dieu, tout/' monde'


Alléluia'
Oh, le pauv' vieil esclave, /'a fini d' travailler; Adieu, tout/' monde'
L'était esclave ici,
Mais l'est libre où il est; faudrait pas/' réveiller A dieu, les diacres'
Sur/' bord du Tennessee' Alléluia'

li a.fini d' trimer, et d'écouter brailler A dieu, /' prêcheux 1


/.'maître. l'intendant aussi; Alléluia!
Rien n' peut plus /'ejfrai•er, rien n' peut plus/' chagriner Adieu, bavards,
Au bord du Tennessee' Alléluia'
Pleins d' racontars,
Oh, la rivière est grande; il a traversé/' gué, A l/éluia !
Tout tremblant, tout transi ...
Oh.faut pas /'éveiller; l'était si fatigué Adieu, tout/' monde,
Au bord du Tennessee ... Alléluia!

.N lire 140
;--------------- ------- -- - -- - ----- -- ---
EXTRA-TERRESTRES '
l--- ------ ----- ------- ------- -------- -- - - - -
A l'écoute des étoiles...
Les astronomes soviétiques veulent être les premiers à prendre Les Soviétiques souhaitent lancer un
contact avec d'éventuelles intelligences extra-terrestres, et pré- vaste programme d'écoute de toutes
conisent une véritable mobilisation de l'astronomie russe pour les étoiles situées à moins d'un
écouter le cosmos et guetter les signaux de civilisations lointaines. millier d'années-lumière et étendre
cette auscultation à toutes les
Cette volonté a été affirmée au cours qu'elle soit, écoute cette fréquence longueurs d'onde. L'écoute se pour-
de la première "conférence sovié- sur laquelle on rencontre la plus suivrait sans discontinuer durant une
tique sur les civilisations extra-tcr- grande quantité d'ondes radio natu- année.
n:stres » qui vient de se tenir a relles. On peut donc penser que des Toutefois, les astronomes russes
l'observatoire de Burakane, à Erevan, n'entendent pas se lancer à la légère
extra-terrestres cho1s1ront cette
sous la présidence de l'académicien longueur d'onde pour se faire dans une telle aventure. Ils ont donc
Viktor Ambartsoumian, président de entendre. Ainsi les Américains entrepris d'étudier des systèmes
l'union astronomique internationale, n'écoutèrent que sur cette longueur capabks de repérer automatique-
la plus haute autorité astronomique l'onde trois étoiles et durant quatre ment le caractère artificiel des
de l'heure. mois seulement. Le résultat fut signaux, de mettre au point une
Les Américains avaient précédé le' technique de décodage, de créer, , . -
Russes dans cette voie, mais leurs négatif.
expériences ava1enl été beaucoup
plus limitées. Au cours du pro-
gramme Ozma, dirigé par l'astronome
Drake, ils s'étaient contentés
d'écouter, durant quatre mois, trois
étoiles situées à une diLaine d'années-
lumière. l:.n outre, ils avaient déli-
bérément limité leur expérience à
une seule fréquence. !\ supposer, en
effet, que des civilisation~ extra-
terrestres tentent effectivement de se
manifester dans le cosmos par des
signaux électromagnétiques, il reste
à savoir sur quelle longueur d'onde
ils vont envoyer ces appels.

ON ÉCOUTE SUR 21 CM

Les Américains s'étaient tenu le rai-


sonnement suivant. Pour avoir le
plus de chances d'être entendus, ces
extra-terrestres utiliseront par la fré-
quence la plus écoutée par le;
radio-astronomes. Or il existe préci-
sément une fréquence privilégiée de (Photo C.S.F.-René Bouillot).
l'astronomie, c'est la longueur de Sur quelle longueur d'onde réveillerons-nous
21 centimètres qu'émet l'hydrogène le premier message venu d'ailleurs.?
neutre. Toute radio-astronomie, où

141
Extra-terrestres
Le dictionnaire du monde moderne---------
Chaque epoque enrichi/ le \'Ocabulaire. flous pouvons à la Toutefois ce n'est qu'une infime partie de l'uranium qui
se trouve en définitive brûlé dans les réacteurs actuels.
rigueur ignorer le langage des specialisles de chaque discipline
scienrifique. mais la cil"ilisa1ion en marche nous del'ie11draS1 on prétend lancer un programme important de centrales
nucléaires de puissance avec de telles installations, toutes
vile inco111prehensible si nous ne retenons et ne co111pre11011S
pas certains des mots qu"el/e suscite: ce som ceu.\ qui les reserves d'uranium seront épuisées bien avant la
desig11ent des inventiOllS llOUVel/es OU des etapes nou1•el/esd1spant1on des réserves de combustibles fossiles.
du sal'oir. Si, par contre, on parvenait à transmuter tout l'uranium
Vous trouverez ici desormats ces mots des de la connaissance 238 non fissile (c"est-à-d1re plus de 99 ', des réserves
moderne qui ouvre/li les portes dujwur. naturelles) en plutonium fissile, alors l'énergie nucléaire
conduirait à l'abondance énergétique.
Les réacteurs surgénérateurs ont précisément été conçus
Réacteurs surgénérateurs dans ce dessein. Le cœur du réacteur est constitué par
du plutonium. Tout autour est disposé l'uranium 238
Ces appareils sont également appelés "brecders .. (c'est-à- non fissile. La réaction en chaîne libère une très grande
dire "couveuses .. ) ou réacteurs à neutrons rapides. Ce quantité de neutrons qui vont bombarder l'uranium 238
type de réacteur nucléaire constitue l'espoir de l'énergie et le transmutent en plutonium. La qu!lntité de plutonium
nucléaire; mais c'est un espoir qui ne deviendra sans obtenue par transmutation doit dépasser celle qui est
doute pas une réalité industrielle avant une quinLaine consommée . l:.n même temps, évidemment, le réacteur
d'années. fournit de l'électricité. li est donc comparable à une
li n'existe dans la nature qu' un seul corps dont les centrale qui, tout en fournissant du courant. fabriquerait,
atomes soient susceptibles de se briser en deux; c'est à partir de produits non combustibles, plus de charbon
l'uranium 235. En se brisant, le noyau atomique expulse qu'elle n'en consommerait.
des neutrons qui peuvent briser d'autres noyaux et ainsi En fait, il reste de très nombreuses questions à résoudre
de suite: c'est la réaction en chaîne. Dans les piles ato- avant d'en arriver au stade industriel. Le cœur du réacteur
miques, elle est contrôlee; dans les bombes, elle est doit être refroidi au sodium liquide produit extrêmement
explosive. corrosif. Le plutonium est un métal dangereux, effroya-
Malheureusement. l'uranium 235 ne représente que 0,07 ', blement toxique. La disposition des éléments fissiles (le
de l'uranium naturel, le reste étant constitué par un autre plutonium) et fertiles (l'uranium 238) pose encore des
isotope, l'uranium 238 , qui n'est pas fissile. Heureusement, problemes, etc.
cet isotope possede la propnete, quand 11 est bombarde A l'heure actuelle trois réacteurs expérimentaux de ce type
par des neutrons, de se transmuter en plutonium lissile. fonctionnent aux Ëtats-Unis. La 1- rance en prépare un dans
L'uranium 238, c'est-à-dire la quasi-totalité de l'uranium le cadre de !'Euratom. li s'agit de" Rapsodie'" actuellement
naturel, n'est oonc pas un cornbustible 11ucléa1re mais peut en construction à Cadarache. Un fait nouveau très important
le devenir par transmutation. vientd' intervenirdans ce domaine: c'est l'accord récemment
A l'heure actuelle, on utilise dans les réacteurs soit de conclu entre !'Euratom et les Ëtats-Unis pour l'étude en
l'uranium naturel, soit de l'uranium enrichi en U 235. Dans commun de ce type de reacteurs.
le premier cas, les neutrons produits pas la fission de !::ntre les centrales actuelles qui représentent un gaspillage
l'uranium 235 transmutent une très faible partie de l'U 238. effrayant des combustibles nucléaires et la fusion contrôlée
Cest ainsi qu' a ete obtenu tout le plutonium existant qui interviendra, comme le disait Francis Perrin, "dans dix
présentement dans le monde puisque ce corps n'existe pas ans ou dans cent ans>•, les reacteurs surgenerateurs
dans la nature. représentent l'avenir de l'atome.

, . - enfin, une véritable "linguistique artificiel serait l' étroitesse de sa signaux provenant de 500 années-
spatiale" pour la réponse . Des bande de fréquence; quant au lumièrc.
groupes de travail ont déjà été codage, il serait probablement
constitués et l'on envisage de former réalisé en système binaire. L'émiss ion Il serait toutefois téméraire d'attendre
dans les universités des spécialistes demanderait une puissance de un résultat rapide de cet effort, si
des communications avec les extra- l'ordre du million de ki lowatts. grandes sont les difficultés. Seul un
terrestres . Quant à la réception c'est-à-dire à hasard miraculeux aurait placé une
Les Soviétiques ont distingué deux la recherche du signal elle civilisallon extra-terrestre à moms
prob lèmes différents: celui d'une P?urrait être effectuée par un d'une dizaine d'années- lumière.
civi lisation sensiblement aussi recepteur passant successivement Selon l'astronome allemand von
avancée que la nôtre, et celui d'une d'une fréquence à une autre, ou Hoerner, le calcul des probabilités
civilisation beaucoup plus avancée. recevant simultanément toutes les ne laisse pas espérer de rencontrer
Tro is astronomes, Vsevolod Troitski, fréquences. Ce récepteur aurait tin plus d'une dizaine de mondes
Vladimir Siforov et Vladimir réseau d'antennes fixant tous les h abités dans un rayon d'un mil lier
Kotelnikov, ont spécialement exploré points du firmament. D'ores et déjà, d'années-lumière. Le professeur
la première hypothèse. Selon eux, la estiment les savants soviétiques, Robert N. Bracewell est, lui, plus
caractéristique première d'un signal l'écoute est possible pour des optimiste (voir PlanJte 19, p. 23).

142
A savoir
feynman dit à ses elèves: "Cherchez
là où la nature vous inspire l'admi-
ration et l'effroi, du côté de la foudre PSYCHANALYSE
et du tonnerre, du côté des nammes. »
Il leur dit encore: "Ne vous laissez
Un cours de physique pas impressionner par les pédants. Un jugement scientifique
Nous ne savons rien, nous ne savons
pas comme les autres même pas pourquoi un peigne que sur le monokini
l'on a frotté attire des bouts de
Lt:s lecteurs de Planète connaissent papier. Le monde réel est infi- Les lecteurs de l'austère hebdoma-
bien Richard Feynman, l'enfant niment plus complique, infiniment daire scientifique britannique " New
terrible de la science (voir Planète plus admirable que tout ce que vous Scientist » ont dû connaître un
N 17). Ce grand savant vit:nt de avez pu concevoir. Ne confondez pas moment de profonde stupéfaction en
publier (chet Addison-~ esley Publi- les mathématiques et la physique, ni ouvrant le numéro du 3 septembre.
shing Company, lnc, à Reading, la physique et le monde réel. Ques- La page 558 était illustrée d'une
Massachusetts) le cours de Physique tionnez, doutez, cherchcL. Et pour photo du plus agréable effet, repré-
qu'il a fait en 1963 à l'Institut Tech- terminer, nous ne pouvons pas savoir sentant une baigneuse « vêtue» du
nique de Californie, à l'usage des encore ce qu'il y a derrière le voik. fameux monokini. L'article accom-
étudiants de I" et 2· année. L'esprit humain s'éveille. L'ère pagnant cette plaisante illustration
Par son niwau, ce cours se place future des hommes éveillés donnera ne démentait en rien la réputation de
entre le baccalauréat français peut-être un moyen de comprendre sérieux de la publication. Il s'agissait
Sciences et le certificat de Physique le contenu qualitatif des équations. d'une étude très <1pprofondie du
générale. Par son esprit, il ne res- Pour le moment, nous ne pouvons Dr. C.B. Goodhart du Muséum de
sembk à rien de et: qui a été fait. savoir si l'équation fondamentale de Cambridge sur les implications psy-
C'est une espèce d'immense lettre Schrôdinger contient déjà les cra- chanalytiques de la mode « seins
d'amour adressée à l'univers. C'est pauds, les compositeurs de musique nus».
un cours de physique où l'on ren- ou la morale - ou s'il y a par-delà Le Dr. Goodhart cherchant la signi-
contre constamment les mots: l'équation fondamentale de l'univers, fication de la poitrine féminine dans
émotion, beauté, inexplicable, mys- quelque chose qu'il faut bien appeler l'inconscient, rejette l'explication
tère. Dieu." freudienne selon laquelle l'homme y
retrouverait le plaisir de téter
conservé dans son inconscient
depuis son enfance profonde. S'il en
était ainsi, fait-il remarquer, les
adolescents non pubères et les
femmes adultes devraient également
subir l'attrait des poitrines féminines .
En réalité, estime le zoologiste, les
seins jouent dans la symbolique
sexuelle humaine un rôle d'incitateur
sexuel, incitateur qu'on retrouve
dans de nombreuses autres espèces
animales. Cette fonction est même
limitée au mamelon du sein et à son
aréole, le reste de la poitrine ayant
toujours été couramment exposé
sans provoquer de gêne spéciale.
Pourquoi la vue d'une poitrine fémi-
nine provoque-t-elle cet effet de
« déclencheur sexuel» chez l'homme?
Le Dr. Goodhart remarque que pour
les hommes, comme pour la plupart
des Primates, les appas sexuels
sont essentiellement visuels, alors
Fel'nman: Monokini: qu'ils sont olfactifs chez la plupart
/'eefant terrible de la Science. un peu de peau rosée. des autres animaux. Ainsi la femelle
du singe possède une « peau sex,uelle.,
qui change de couleur au cours de . . -

143
Pédagogie
'--~~É_c_o_n_o_rn~i_e~~~ll~li i i i i i_PA_R_Ai i i i i iPS_Y_C_H_O_L_O_G_lE_i i i i ilil~
....- son cycle génital et sert de signal au
mâle. Cette peau de couleur
beaucoup plus rosée n'est pas auto-
matiquement disposée autour des
organes génitaux . Par contre, les
femelles ignorent ces appas sexue ls. Cette année encore Mystère au Canada :
Les mâles ont également des parties
de leur corps très rouges, mais cela le monde a eu faim Oui frappe à Montréal?
laisse les femelles parfaitement indif-
Le drame de la faim dans le monde On a signalé à Montréal, rue Ernest-
férentes . Elles ne réagissent qu ' aux
pourra-t-il jamais être résolu? Les Gendrau, chez M. \Vilfrid Payfer, un
incitations sexuelles tactiles. dernières statistiq ues publiées par la esprit frappeur qui a eu le bon goût
Pour le Dr. Goodhart, les mêmes Food and Agricultural Organisation de se manifester devant une foule
règles sont applicables à l'espèce permettent d'en douter. Au co urs de nombreuse et les caméras de la télé-
humaine. L' excitation sexuelle de l'année écoulée l'accroissement de la vision, le 12 septembre 1964. li y a
l' homme se fait par la vue opérant population a é té presque deux fois des enfants dans la maison, Richard,
sur l'imagination. Pour la femme, plu s important que ce lui de la pro- 8 ans, Guy, 7 ans, et Robert, 4 ans.
par contre, le toucher est la sti- duction alimentaire. Le plus in- Les murs tremblent, on entend des
mulation sexuelle première. La quiétant est que la production agri- coups et des murmures. L'église
preu ve en est qu'on voit des photos co le n' augmente, dans des pro- étudie le cas mais aucun exorcisme
de femmes nues dans des revues portions appréciab les, que dans les n'a encore été prononcé. Un cru-
pour hommes; mais guère de photos pays développés. Dans les pays cifix a été posé sur le mur sans
d'hommes nw, dans les magaLines sous-développés, se ul es l' Ind e et la produire aucun effet. Les ondes
féminins. Chine paraissent avoir enregistré une rappellent le choc produit par un
li est donc vraisemblable que la augmentation de leurs ressources a li- avion supersonique . C'est la pre-
femme possède des appas sexuels mentaires supérieure à ce ll e de leur mière fois, à notre connaissance,
qui servent à exciter l'homme population. qu'un esprit frappeur se manifeste
visuellement. Cette fonction n'aurait- Tant que l'humanité ne s'attaquera devant une caméra de télévision.
elle pas été primitivement dévolue pas à ce prob lème à l'échelle plané- Cependant, à Long Island aux U.S.A .,
à l'aréole des seins qui rappelle taire , il paraît peu probable qu ' on il y a quelques années , l'action de
tant les "peaux sexuelles.. des enregistre une amé li oration. l'un d'eux a pu être photographiée.
primates et n'a aucune utilité? Le
Dr. Goodhart le pense et estime que
la dissimulation des seins a toujours
eu une raison psychanalytique. " Les
seins, conclut le savant britannique,
constituent une partie importante de
" !"équipement » biologique de la
femme pour les jeux de l'amour, et
ce n' est pas tant une question de
morale que de tactique de savoir à
quel stade dans ce processus ils
peuvent être exposés pour obtenir un
dfet maximum . ..
Mais les savan ts britann iq ues ne sont
pas les seuls à étudier scientifi-
quement ce grave problème. Les
communistes chinois se sont éga-
lement penchés sur la question et,
comme bien l'on pense, ont con-
damné les seins à l'ombre. Le très
officiel journal de Pékin " Ta Kung
Pao » dénonce la mode du monokini
comme " un nouveau complot de
l'impérialisme ... Il paraît que si de
jeunes socialistes adoptaient cette
mode leur pays deviendrait bientôt
La fa im : le problème auquel il faut donner une priorité absolue.
(( pourri». (Magnum-Phot o ).

144
A savoir
.P .P .P fi .P /;/;/;/;fi.??) .ô} .P ! LA FRANCE SECRETE

La chapelle aux Sept-Saints:


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Les Sept dormants de la Chapelle de Vieux Marché: au carrefour de quai re re!if[ions.
"o+
"o+ Il existe en Bretagne un lieu étrange où quatre rites dont nous ne savons rien , si ce n' est que la
"o+ courants religieux se trouvent curieusement réunis. source voisine était l' objet d'un culte particulier.
"o+ C'est une petite chapelle isolée que l'on découvre à Au moment de l'évangélisation dl! la Bretagne, le
"o+ un tournant de route, à quelques kilomètres du vil- dolmen , qui devait être encore un lieu de dé votion ,
"o+ !age de Vieux-Marché, près de Plouaret (Côtes-du- fut recouvert par une chapelle (l'actuelle chapelle ne
"o+ Nord). On l'appelle la Chapelle aux Sept-Saints. Elle date que de 1703); quant à la source, elle fut placée
"o+ est à peine plus haute que les châtaigniers qui sous l'in vocation de sept saints: saint Maximilien,
"o+ l'entourent, et rien ne la signale à l'attention du saint Male, saint Martinien, saint Denis, saint Jean ,
"o+ passant ou de l'amateur d ' art. l:.t pourtant. .. saint Sérapion et saint Constantin. Or, ces sept per-
"o+ l:.t pourtant , là se croisent et s'enchevêtrent de façon sonnages sacrés \ont. de la façon la plus inattendue,
'b+ presque inextricable le christianisme, l'islam1sme, le faire converger l'islamisme vers l'extraordinaire
"o+ druidisme et une quatrième religion inconnue, carrefour de Vieux-Marché.
"o+ vieille de cinq ou six mille ans, dont quelque»
"o+ myriades de mégalithes, dressés de l'Inde à la Ils étaient tous les sept d'Ephèsc. Ils furent, nous
"o+ Bretagne, sont les mystérieux vestiges. dit-on , " emmurés vivants dans une caverne lors des
'rct persécutions ordonnées sous l' empereur Décius .
.,_,. pour avoir refusé de renier leur foi en Dieu». Après
"ut une croix lattne, un maître-autel surmonte d'un avoir" dormi » pendant plusieurs sii:cles, ils ressusci-
"o+ crucifix , une statue de la Vierge, et on y célèbrl! tèrent, se montrèrent aux habitants de la ville et
"o+ encore la messe de temps en temps. moururent quelques heures plus tard définiti-
"o+ Mais quand on considère la façade, on remarque, à vement cette fois.
">-,.. droite, l'entrée d'une curieuse crypte. li suffit alors Admirable et édifiante aventure qui fascina tout le
'ù+ de se pencher pour constater que cette crypte e.11 Moyen-Orient. Au point que - ici, un autre fil St
"ut jor111ee par un dolmen: la chapelle aux Sept-Saints est noue - Mahomet leur consacra une partie de la
"o+ en effet bâtie sur une " table de pierre,, comme on sourate XVI 11 du Coran, magnifiant leur foi et fixant
"o+ en trouve à Carnac et à Locmariaquer. leur dormition à 309 ans.
"o+ Dès lors, les fils vont se nouer. Car ce dolmen, avant A Vieux-·Marché, les sept dormants d'Ephèse
\>+ d'être christianisé, fut (si l'on me permet cc néolo- devinrent donc les saints patrons dt: la source
"o+ gisme) "druidisé » (On sait que les dolmens et les (probablement pour remplacer sept nymph.:s ou sept
"b+ menhirs avaient eté construits et érigés au moins divinités païennes), puis ils donnèrent leur nom
"o+ 15 siècles a vant l'arrivée des druides en Europe à la chapelle et leur histoire fut contée aux Bretons
"o+ occidentale). Les prêtres celtes le consacrèrent à qui s'en émerveillèrent . avec une ferveur égale à
'n leurs dieux et y célébrèrent pendant des siccles des celle des mahométans. ..-
'r_,.
">+ fi .P />fi j) j) .P /!,,~fi .P)} } / .P J /> .P /> .P .0 /i .P J: ! J~ f ) Ji/> ,+ } .P: ) l.? J) Ji J: /} .? .:t, .P fi

145
La France secrète
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
. . - l:t, pendant quatorLe siècles, tandis qu'en tem: 'a..
d'islam un culte aux Sept Dormants était rèn<lu dan' ~"
de nombreuses cavernes, à Vieux-Marché, un pèle- Kl,.
Vingt-cinq ans
ri nage annuel eut lieu le dimanche suivant la +0.,.
Sainte-Madeleine. w,. Lors de la précédente Exposition mondiale de New
Mais quelqu'un devait venir embrouiller encore un~ York, la grande société américaine Westinghouse
peu plus les fils . Il y a dix ans, le célèbre islamisant +0.,. patronna une initiative qui frappa les imaginations.
Louis l\lassignon eut l'idée de réunir à Vieux-"-<. Il s·agissait d'enterrer une 1i111e Capsule contenant
Marché musulmans et chrétiens dans un même " les principaux produits et témoignages de la civili-
culte aux Sept Saints. Depuis, chaque année, une +0.,. sation. Un monument signalait l'emp lacement, à
délégation musulmane, formee en grande partie -v,,. l'attention des historiens (peut-être des archéo-
d'ouvriers nord-alncains venus de la région pari- "'• logues) du futur, et les invitait à ouvrir la capsule
sienne, se joint à la fouk des Bretons. On voit alors -+q. dans cinq mille ans. C'était en 1939, et des Européens
les pèlerins d'islam se prosterner devant le dolmen "',. pensèrent sombrement que le moment etait bien
où sont placées, aux côtés de la Sainte-Vierge, les "'" choisi.
statut:s des sept Saints. -c,. Vingt-cinq ans ont passé et la l+or/c/'.1· Fair qui vient
Après quoi, tout le monde, musulmans et ch retiens . +.J,. d' avoir lieu a permis de faire le point. La transfor-
assiste à une messe de rite oriental où les can· Kl,. mation du monde, en ce temps si court, est telle que
tiques se chantent tour à tour en grec, en arabe, ;a,. l'image transmise par la première capsule ne cor-
en kabyle, en français et en breton; notamment '°' respond guëre aux réalités d 'aujourd·hui . Aussi,
la Gwer~ ar sei~ sam (cantique des sept saints) dans "',. \.\. estinghouse a décidé d' ensevelir un nouveau legs
laquelle le dolmen est curieusement présenté comme 'a.. au futur, le 16 octobre 1965. Un comité de qua-
"l'œuvre de Dieu lui-même" · Puis les pèlerins ;a,. torLe personnalités américaines, composé de
quittent la chapelle et se rendent à la source des Kl,. directeurs de grandes universités el fondations
druides pour) entendre réciter le Coran. 'a.. savantes, d'industriels et de deux lauréats Nobel,
Oui, l'é cheveau est ici bien emmêlé. Ce coin de +0.,. les docteurs Ralph Bunche et Glenn Seaborg, s'est
terre semble attirer le sacré d'où qu ' il vienne, et ;a,. attelé à la tache ardue de donner un portrait de
les routes qui mènent à Dieu s'y retrouvent biLar- ;a,. notre civilisation. li s'est adjoint dix-huit conseillers
rement. Est-ce cela que l'on appelle un« haut lieu "·'+<'" étrangers, du champion Juan Fangio au physicien
Je l'ignore . +D... Otto Hahn, la France étant représentée par
- Mais il est peut-être interessant de savoir encore +z.,. M. Bloch-Lainé, directeur général de la Caisse des
que le dolmen qui sert de crypte se trouve exac- ;a,. Dépôts.
temcnt sur un nœu<l important de courants +0.,.
telluriques. G111· Bre1011 . ;a,.

•t p p J5 p ~~
.
J5 J5 .P J5 J5 J5 J5 J5 J5 J5 J5 J5 .P J5 J5 J5 J5
""'
;(l,
25 ANNEES DE DfCOUVl:RTES

Le rapport préliminaire vient d'être distribué . C'est


à la fois un document captivant et un sujet de
méditations pascaliennes sur la grandeur et la
misère des hommes. Qu'ils ont travaillé, en un quart
de siècle 1 Qu'ils sont loin encore d'une civilisation
qui mériterait vraiment ce nom!
La vie du monde est représentée par douLe
domaines: arts et divertissements, 5 pages; énergie
atomique, 3 pages; sciences biologiques et médecine,
11; commerce et industrie, 8; communications, 4;
éducation, 2; comment nous vivons, 5; sciences
humaines, 3; sciences physiques, 10; espace, 3;
~ports et jeux, 2; événements mondiaux, 6: plus
vingt-six études originales des membres du Comité;
entin, des objets divers.
Cette classification et l'importance relative des
chapitres suffisent à souligner un des caractères les
p lus inquiétants de l'époq ue: le déséquilibre entre le
progrès technique et le progrès humain. Deux pages
seulement pour l"éducation '1 Cest tout à fait exact.

146
A savoir
d'histoire du monde dans une capsule
Les nouveautés dans cette fonction fondamentale de Voici les artistes qui représentent la peinturt et la
l'évolution humaine se limitent à la télévision sculpture de 1964: Hopper, Eshcrick, Wyeth.
scolaire, aux appareils pour l' enseignement des Baskin, Graves, Pollack, SelL, Moore, \Vatkins.
langues et à de minimes améliorations de méthode. Noguchi, Manslip, Lasansky, Portinari.
Il n'est pas surprenant que le vocabulaire de ces Et quels sont les pionniers de l'espace: Aurora 7,
dernières années se soit enrichi de termes comme Echa 1 et Il, Vanguard, Mercury, Gemini, Apollo,
blouson noir, 111od ou houligan. Pioner V, Mariner, le X-15, Freedom 7, Friendship 7.
Trois pages pour les sciences humaines. l:.t en voici Pas de Russes? Non.
le détail: manuscrits de la mer Morte histoire: Il y a une vingtaine de siècles, la carte du monde
abrégé de !'Histoire de Toynbee, un rapport au montrait une Méditerranée occupant le centre du
président des ftats-Unis, un lunch à la Maison- disque terrestre. de petits bouts d' Afrique et
Blanche l'explos.ion démographique - le jugement d'Asie, une zone nordique réduite à peu de chose:
de Nuremberg - découvertes archéologiques et quant au continent americain, il n'en était évi-
anthropologiques - nouvelle édition révisée de demment pas question.
la Bible - le Plan Marshall - les Volontaires Une carte dressée d'après le rapport que nous
de la Paix - le Mouvement œcuménique - les examinons serait établie selon la même optique,
pocket books - la préservation de la culture. simplement inversée. L'Amérique du Nord s'étend
Bien sûr, ce choix est comiquement américain. sur les neuf dixièmes des terres émergées. Il y a aussi
Mais quel pays pourrait offrir un bilan plus sensé, une île de dimensions respectables, l' Angleterre.
si l'on s' en tient aux faits, et non aux souhaits pieux'? Puis de minuscules îlots, comme la France cl
l'Allemagne, et des récifs signalés pour mémoire ,
LE TRIOMPHE DES TECHNICIENS comme l'URSS et la Chine.

1:.n comparaison, le bilan technique est écrasant; ou Les objets d'usage courant, comme chacun le verra
plutôt, il est tout simplement beau. Les antibiotiques, tout de suite, sont: un drapeau à cinquante étoiles
les produits psychopharmacologiques, les semi- des États-Unis - une Bible - une carte de crédit du
conducteurs, les ultrasons, les lasers, les jets, les Diner's Club et de l'American Express - une montre
satellites artificiels, le tunnel du Mont Blanc , le électronique - une camera automatique - des verres
barrage d'Assouan, de fantastiques ouvertures sur la de contact - une conserve par le froid de la
structure de l'univers et sur celle de la cellule Campbell Soup Company - un emballage plastique
vivante, l'écoute des étoiles, l'énergie nucléaire. un bikini - un stylo à bille un détergent une
Ce dernier sujet suggère une observation que nous radio à transistors - une pilule tranquillisante - le
ferions bien de ne plus oublier. Les trois documents guide de la World's Fair - une brosse à dents elec-
qui ouvrent le chapitre sont: la communication de trique - un paquet de cigarettes à filtre.
Otto Hahn sur la production de neutrons par bom- Après avoir ri, cl avant de faire une crise de
bardement de l'uranium, la communication de Lise xénophobie , songeons que cette forme d'impéria-
Meitner sur la désintégration de l'uranium par les lisme témoigne elle aussi d'une réalité de notre
neutrons, la lettre d'l:.instein à Roosevelt qui fut à temps. Tel est le monde vu par M r. John Doe et son
l'origine du projet Manhattan (voir dans ce même cousin M r. Smith. Celui que propose le génial Popov
numero l'article sur l' aventure d'Oppenheimer et de n'est pas plus objectif. Quant à Herr Schmidt (au
la bombe A). Les dates: janvier et août 1939. En fait, Herr signifie également: Seigneur) et à l'inimi-
somme, l'énergie nucléaire existait déjà quand fut table M. Dubois, ils font par force les modestes,
enterrée la 7 i111e Capsule I et seules quelques dou- mais ils n'en pensent pas moins.
zaines de personnes le savaient. Quelle est la La conclusion serait triste, s'il n'était pas si évident
révolution inconnue qui commence aujourd'hui, et que l'humanité possède un si grand pouvoir de trans-
que nul ne soupçonne'1 formation. Dans un quart de siècle, avant
peut-être, un autre témoignage sera destine au futur,
RIEN HORS DES U.S.A. sur un monde à nouveau changé. li nous appartient
pour une bonne part qu'il soit plus proche de la
li est difficile, hors d'Amérique, de lire attenti- raison et de l'espoir.
vement ce rapport sans une irritation croissante . (iabriel veraldi.

147
Civilisation
Zoologie Chez la fourmi, le papillon, un langage
« Il est concevable que quelque part, sur d'autres mondes, des Ëtant donné l' utilisation " homéo-
civilisations existent qui communiquent entièrement par l'éc hange pathique " qu 'e n font les animaux,
de substances chimiques qui seraient senties ou goûtées.,, C'est sur l'opération fut des plus délicates.
cette declaration liminaire que commence une récente étude que Au département américain de !'Agri-
l::d\\ard_ O. \\ ilson consacre dans le cette infime émission chimique qui, culture, W.A. Jones et Martin
"Sc1ent1fic Amcncan " aux phéror- après s'être diffusée dans l'atmo- Jacobson ont travaillé trente ans et
mon<:s, c'est-à-dire aux langages sphère, va" parler,, au mâle . Celui-ci ont traité 500 000 papillons bohé-
ch.1m1ques des amm~ux. _ . en effet, est capable de reconnaître miens pour obtenir 20 milligrammes
D.es la fin d~ x1_x· s1ecle, Fabre avait la phérormonc alors même qu'un de leur appât sexuel. Mais, ce
decouvert 1 existence des signaux centimètre cube d'air n'en contien- premier pas franchi, il a été possible
de l'analyser et de le synthétiser. Du
chimiques g~âce .auxquels les femelles drait ~u ' ~ne cent.aine_ de molécules
non fecondees attirent les papillons (le cm d air contient )0 milliards de coup, on a pu créer des pièges
mâles. Une telle femelle enfermée milliards de molécules). sexue ls sur lesquels venaient se
dans une cage n'avait pas attiré prendre les mâles et où ils étaient
moins de 60 mâles en 15 heures. !- ait CE N'EST PAS SEULEMENT tués.
plus étrange, la cage gardait son UN APPEL SEXUEL Ainsi, c'es t toute la lutte contre les
pouvoir attractif même après que la insectes nuisibles qui adopte un tour
femelle l'eût quittée. Pourtant l'idée Mais les phérormones ne sont pas nouveau grâce à ces découvertes. Au
d ' une communication chimique que des appâts sexuels, elles cons- moment même où l'on prend con-
paraissait tellement fantastique à tituent un véritable langage codé. Les science du danger que représente
l'époque que Fabre n'osa pas la fourmis l' utilisent pour indiquer les l'arrosage inconsidéré par les insec-
formuler. Aujourd'hui que le phéno- sources possibles de nourriture, pour ticides, une nouvelle méthode de
mène commence à être bien connu, déclencher l'alerte, pour prendre lutte contre les insectes nuisibles est
il paraît effectivement extrao rdinaire . conscience de la mort de l'une des proposée, plus délicate, et qui élimine
Chaque espèce semble avoir son leurs. Dans la ruche, la reine émet les risques de pollution.
appât sexuel propre et peut le dis- une phérormone qui stoppe le déve-
tinguer dans la foule des odeurs qui loppement des ovaires chez les
encombrent l'air. Ceci est d'autant autres femelles qui la respirent. Ainsi UNE PRËPARATION
plus étonnant, que la quantité de est maintenue la structure sociale de À D 'AUTRES CONTACTS
~ubstance effectivement émise par la la ruche.
femelle est 1nhmc, d..: l'ordre du Récemment, les entomologistes ont Mais voilà que même les abeilles,
millionième de gramme. l::t c'est réussi à isoler certaines phérormones. qu 'o n croyait pourtant bien connaître,
nous rcservent des surprises. Les
travaux fameux de von Frisch ont
montré que les butineuses utilisent
une «danse frétillante,. pour
indiquer à leurs semblables l'empla-
cement d'une source de nourriture.
L'abeille décrit un huit, et la partie
centrale du parcours est proport10n-
nelle à la distance considérée.
Toutefois, on ne comprenait pas
bien comment dans l'obscurité de la
ruche, les abeilles pouvaient suivre
le message. Les travaux de Herald
Esch, à Munich, et Adrian \\enner,
de l'Universitc de Californie, ont
montré que cette danse s'accom-
pagne de l'émission de vibrations
sonores de très basse fréquence. La
durée de chaque son émis est pro-
Chaque espèce emet son propre signal sexuel: un parfum. portionnelle au parcours à effectuer
(Photos Ro~er-Viollet). pour trouver la nourriture. Toutefois,
il semble que ce signal ne soit pas

148
A savoir
1 m HHuuum mmmmmu 1
chimique codé ASTROLOGIE Astronautique
----------------------- ---------
vraiment entendu, mais plutôt " senti,.
par contact physique, les abeilles Du nouveau Où en est la recherche
touchant et palpant la messagère sur Boscovich? spatiale en France?
pour percevoir la vibration.
Pourquoi, dira-t-on, se donner tout Le mystère de l'extraordinaire des- Le rapport d'activité du centre
ce mal connaître les langages tinée du mathématicien Roger national d'études spatiales ( I" juillet
du monde animal' 1 1::.n rendant Boscovich serait-il sur le point 1963 I" juillet 1964), important
compte dans le « Scientific Ame- 1
d'être levé' Jacques Bergier nous a document de 126 pages grand
rican,. de ses travaux. Adrian \\enner brossé dans Planète 17 le portrait format, montre que les recherches
répond ainsi: " Ëcouter les messages de ce génie qui était " non seulement spatiales en hance sont plus avancées
sonores des abeilles, les analyser et en avance sur la science de son que le public ne le croit généra-
en explorer la signification, on ne temps, mais sur notre propre lement. Des résultats intéressants
peut s'empêcher de penser que , pour science». Un érud it allemand, Erich ont déjà été obtenus. C'est ainsi que
l'essentiel , il s'agit d'un problème von Beckerath, propose une exp li - le laboratoire d'Ëlectronique phy-
très semblable à celui des commu- cation inédite de ce " mutant du sique de la !·ac uité des Sciences de
nications avec les êtres d'a utres X\111' siècle», dans une lettre à Bergier. l'Universite de Toulouse a rabrique
planètes. » un spectromètre directif à protons
François Derrey. qui a été essayé en vol sur ballon
UNI:. COMPOS ITIO N RARE:
avec succès au mois de juin 1964. Le
La naissance de Boscovich, le 18 mai spectre des protons d'énergie com-
1711, aurait eu lieu sous une extraor- pri se entre 250 MeV et 750 MeV a
dinaire constellation d'astres: une ainsi été mesuré. Cc méme labo-
étroite conjonction des planètes ratoire a mis au point une jauge d.:
Uranus et Pluton, avec la brillante pression pour la haute atmosphère
étoile Régulus, dans le signe du Lion. (jusqu'à 80 km), particulièrement
dominait le ciel ce jour-là. intéressante pour la météorologie.
L' Uranus de l'astrologie est le Le dispositif utilisé est un a lph atron;
royaume des étranges facultés d'in- il a étc essayé a\cc succès lors d'un
ven ti on; Pluton est ce lui des forces vol en ballon au début de 1964. Un
obscures et magiques; quant à spectromètre à rayons X associé à un
l'étoi le Régulus, elle préside souvent anal)seur à 3 canaux dans la gamme
à la naissance des grands hommes, JO keV à 300 keV a également été
par une exaltation du génie. essayé sur ballon à Aire-sur-l'Adour.
Boscovich n'est-il pas tout entier Le bruit de fond X cosm iqu e mesuré
dans cc portrait astrologique'! lors de ces expériences est bien
conforme aux résultats attendus.
Des satellites français sont en cours
NOUS RESTONS SCEPTIQUE de préparation. Les études prélim i-
Le correspondant de Jacques Bergicr n aires commandées à l'indu strie
est certain d'avoir raison. Cependant pnur ces satellites ont déjù abouti
nous restons scep tiqu e, très scep- à la mise au point de remarquables
tique. Les planètes Uranus et Pluton piles so laires au silicium. Des piles
avancent lentement le long de la encore plus intéressantes au sulfure
ceinture zodiaca le. Leur conjonction de cadm ium son t à l'étude. Un
avec l'étoile Régulus a duré au navire lance-fusées a été étudié.
moins un an. Et c'est par dizaines L' infra-structure au sol s'étend et
de milliers qu'au cours de l'année comprendra finalement 5 stations:
1711 auraient dû naître, selon cet te Brétigny, Hammaguir, Ouagadougou,
théorie, autant de futurs génies en Brazzaville, Prétoria. Un champ de
puissance. Pourtant Boscovich fut tir spatia l sera réalisé en Guyane.
et reste unique. /\ nos yeux, l'expli- Ce rapport peut être obtenu en
Boscovich: né sous une s'adressant au Centre national
extraordinaire conjonction d'astres. cation de son génie demeure encore
cachée. d' Études spatiales, 127/ 129 rue de
Michel Gauque/in. l'Université, Paris 7'.

149
Astrologie
rience et trouvèrent un peu hâtif cc

li PHYSIQUE
il baptême. Toutefois, au cours des
années 1958 et 1959, les physiciens
sovié tiqu es et américains réussirent,
sans équivoque possible, à fabriquer
PRESSE

Un faire-part: cet élément instable (période IO « Plaisir de France»


Le 104• élément est né minutes) en bombardant du plu- a 30 ans
tonium.
Les physiciens soviétiques viennent En 1961, les Américains annoncent Notre confrère "Plaisir de !- rance»
de faire parvenir à leurs collègues la naissance de l'élément 103 baptisé qui a célébré en octobre dernier le
occidentaux une nouvelle en forme "lawrentium ». Ici, encore, les phy- 3<T anniversaire de sa création et
de faire-part: la naissance du 104• siciens restent réservés et ne publié à cette occasion un numéro
élément. La grande presse n'a pas semblent pas absolument convaincus. spécial, est, comme on sait, essentiel-
perçu toute l'importance de celle Les Soviétiques ont donc agi fort lement une revue d"art, de tourisme
découverte qui a pourtant soulevé un prudemment en laissant en blanc le et de décoration. Mais tout en
immense intérêt parmi les spécia- nom de leur nouvel enfant sur le consacrant la majeure partie de ses
listes. faire-part. pages à ces domaines, celle revue,
Peut-être le faible retentissement de pourrait-on dire, "élève le débat»,
l'expérience soviétique vient-elle de LE BAPTËME EST REMIS entraînant parfois ses lecteurs dans
ce que les savants du Doubna (la À PLUS TARD des chemins parallèles sinon simi-
capitale soviétique de l'atome) n'ont laires à ceux de Planète. C'est ainsi
pas encore baptisé le nouve l élément. Dans ces expériences, l'identification que, pour ne citer que quelques
S'ils avaient annoncé la naissance du du nouveau venu est, en effet, extrê- exemples récents, on a pu y lire un
« sovietum » leur découverte eût mement délicate. Il n'est générale- article du R.P. Dubarle: "La
rencontré plus d'échos, mais, préci- ment produit qu'en quantité infime Science contre la Bible», un autre
sément, la prudence est indispensable 150 atomes dans le cas de du professeur Y. Rocard: «Un phy-
en la matière car c'est une entre- l'élément 104. Heureusement, il sicien aux prises avec la radies-
prise délicate que de réaliser arti- s'agit de corps radio-actifs dont le thésie"· et plusieurs études de notre
ficiellement ces corps. rayonnement constitue comme la ami Rémy Chauvin, sur le mystère
carte d'identité. de la vie animale. A paru aussi, sous
ON GONFLE LES ATOMES Dans le cas présent, la difficulté est la signature de Gilles Quéant, un
accrue par le fait que le nouveau long article intitulé: "Vers la fin des
De tous les éléments simples venu est un éphémère dont la énigmes».
existant dans la nature, le plus période n'est que de trois dixièmes
lourd est l'uranium dont le noyau de seconde. En bombardant du plu-
con ti en t 92 protons et qui remplit tonium avec du neon, les Soviétiques
donc la case 92 dans la classification ont produit les atomes à raison d'un
de Mendeléiev. Mais les physiciens toutes les 5 heures' On ne peut donc
ont découvert depuis une vingtaine espérer fabriquer un échantil lon
d'années l'art de «gonfler» artifi- important de cet isotope.
ciellement un noyau atomique en lui
faisant " avaler» des protons supplé-
mentaires. On a obtenu ainsi des Les savants le regrettent, car il pré·
noyaux à 93, 94, 95 ... protons, repré- sente un intérêt exceptionnel. Dans
sentant chaque fois un nouveau la classification de M ende lé iev, les
corps, inexistant sur Terre. Le plus éléments artificiels fabriqués à ce
célèbre de ces nouveaux venus est le jour appartiennent à la même
fameux plutonium, l'élément 94. famille, cel le des actinides, qui va du
Toutefois, l'opération devient de thorium au lawrentium. Mais le
plus en plus délicate à mesure qu'on nouveau ven u n'est plus un act inid e,
« monte» dans la classification de il appartient à la famille du titane et
Mendeléiev. En 1957, les physiciens du zirconium. Il est donc très impor-
suédois an noncèrent la fabrication tant d'étudier ses propriétés chi-
du 102· é lément qu'ils baptisèrent miques. Bien que cela paraisse un e
Mendeléiev:
nobelium en hommage au père de gage ure, les savants soviét iqu es
la dynamite. estiment qu'ils pourront mener à il s'était arrêté à 92.
hien celle opération. (Palais rle la Découverte).
Mais leurs confrè res ne furent pas
entièrement convainc us par l'expé- François Derrey.

150
A savoir
à VOiP

C Cinéma
Moins d'idées creuses, S.V.P.
Dans le monde animal, le mode et l'angle de vision constituent deux Cette poésie, dont Pierre Reverdy
des éléments qui caractérisent et différencient entre elles les espèces. donnait la définition suivante: « La
Ainsi, du lièvre et de l'éléphant: la vision du lièvre est, si l' on veut. poésie est à la vie ce qu ' est le feu au
binoculaire, chaque œil ayant un champ de vision distinct et parallèle, bois, elle transforme la vie pendant
un moment, un court moment, elle
cc qui permet au lièvre, animal 111 ' expliquer clairement. Tous deux
pare la vie de toute la magic des
faible. vivant sur la défensive , de per- mènent une aventure parallèle.
combustions et des incandescences,
cevoir 1mmediatement le danger , 1-ederico 1-ellini et Jean-Luc Godard
elle est une forme précise et ardente
d'où qu ' il vienne. L' univers du ont en commun que depuis toujours
de la vie." Je voudrais mettre cette
lièvre est constamment cerné de ils l'ont le même film. A travers
phrase en épigraphe du cinéma de
peur. l::n revanche. l'éléphant a une chaque œuvre, ils racontent " leur"
demain. Je voudrais dire a J..:an-Luc
vision globale, cohérente. Le monde vie et expliquent " leur" complicité
Godard que deux minutes de
qu'il perçoit est un monde clair, avec le monde extérieur. Chaque
ordonné, du l'ait de sa force tran- film de l'un et de l'autre renferme " regard" sont plus importantes
quille. Un univers sans danger. 11 est une part de leur subconscient. Seu- qu'une heure el demie de texte , car
« J'œil est Je plus implacable des
ccrtain que le même paysage, Je lcment la grande différence est que
même bosquet d'arbres, la même 1-ederico Fellini croit que le vrai sens, il domine et saisit Je plus
source, sont pour l'un et pour J' autrt' peut être beau, et Jean-Luc Godard m:ttement son domaine"·
essentiellement différents. Pour le pense que, pour faire vrai, il faut r- ederico 1-ellini est sûrement, dans
lièvre tout est inquiétude: chaque raire laid. le sens parisien. moins intelligent
souf'lle du vent, chaque murmure de que Godard. Il connaît moins de
l' eau recèlent une menace: il lui faut citations. moins d'auteurs. li a sûre- . . -
entendre et voir pour mieux f'u1r. Rl::SSUSCITE:R LA POÉSll::
Les mêmes images sont au contraire
pour J'eléphant une invitation à C'est cette conviction qui différencie
cueillir le fruit de l'arbre, à boire essentiellement le nouveau cinéma
J' eau de la sou r<.:e. italien de la Nouvelle Vague J'ran-
çaisc, et c'est là également que
GODJ\RD-U:-LIÈVRI:: ET réside Je grand danger d'impasse du
1-l::LLINl-L'f:LEPHANT cinéma dit d' auteur, pratiqué et
glorifié actuellement par quelques
cinéastes groupés derrière Je pa-
Je connais bien la campagne nache noir des " Cahiers du Cinéma".
romaine , les maisons paysannes de Leur porte-drapeau, Jean-Luc
!' Émilie, les rues de Rome, lieux qui Godard, veut un cinéma de texte, un
servent de cadre· au film de F-ederico cinéma qu ' on puisse voir les yeux
I- ellini . "8 112 " · Je connais bien J'ermés. La beauté doit naître du
Paris, les bords de la Seine, les commentaire, elle doit être soulignée
ruelles y attenant, les quartiers et éclairée par lui. A la caméra-stylo
pauvres de la vilk qui servent de n::pond le cinéma-lecture, et on
cadre au film de Jean-Luc Godard, tourne résolument le dos à la seule
"Bande ù part ». Or sur ces lieu\ magic possible du cinéma de demain:
différents mais familiers, l'un , Je regard qui magnifie la vision sub- Jean-Luc Godard:
F-ederico 1-cllini, a posé le regard de jective, la beauté égale et chan-
le regard du lièvre
l'éléphant, l' autre, Jean-Luc Godard. geante comme un état d'âme; en un
(Photo Agip) .
Je regard du lièvre. Je voudrai-, mol, on tourne le dos à la poésie.

151
Cinéma
ment beaucoup moins lu. Mais le est laissé au rapprochement de faire
grand art au cinéma vil d'idées l'épreuve de son impossibilité. Les
simples. Le grand art au cinéma est personnages se seront croises sans se PEINTURE
comme la nature morte en peinture, connaître 111 rien partager, et il )
\ iolent et précieux. Violent dans le aurait eu quelque indécence dans
cri et précieux dans le détail. r entn;prise, et bien de la force
1-ederico 1-ellini sait que creer une perdue dans l'œuvn., s'ils nous Une leçon de modernisme
réalité veut dire créer un rêve, el le avaient appris sur chacun d'eux ce
propre du rêve est de magnifier et que, les uns des autres, ils ignorent. " Par le nombre de ses établissements
d'embellir même l'horreur. Les pay- (Cahiers du Cinéma, critique de ou fondations d' art, la qualité de
sages d'enlancc de Fell1111 dans " Rande à part», J. Bontemps). 11 est leurs programmes, le dynamisme de
" 8 1/ 2 » sont des mots de passe à peut-être fort difficile d'écrire sim- Jeurs dirigeants, la Hollande nous
l'usage de tous: des bras nus de plement sur un tel film, et c' est là le donne une leçon permanente de
femmes, des bassines d'eau chaude, nœud du problème. Le cinéma de muséologie moderne. Après un été
une couleur de draps, presque une demain aura besoin d'instinct plus particulièrement brillant, jalonné
odeur de pain, et tous s'y recon- que de spéculation, d'éléphants plus par de grandes manifestations sur
naissent. que de lièvres, en un mot il aura les thèmes les plus actuels, la saison
besoin d'une totale simplicité. d'hiver a débuté à Amsterdam par
LI:: Rl::GARD Dl:: L'EJ\ol-Al"T 1-acc à la grande peur atomique, à la une exposition individuelle d ' une
morne tristesse des termitières popu- particulière importance: Arman, au
Le monde de Jean-Luc Godard est laires, la mission des cinéastes est Stedelijk Museum.
un monde obscur où l'on ne pénètre ùe redonner aux images la magic Soixante-quinze pièces réparties sur
point par le regard. Ses VO) ous, simple du regard de l'enfant, de cinq salles: cette exposition d'Arman
quand ils veulent être violents, ne retrouver les images mentales, sen- a les proportions d'une véritable
sont que banalement sadiques. suelles, elémentaires a partir des- rétrospective, d'une très abondante
L' amour physique y prend la couleur 4uelles se reconstruit un certain et très significative anthologie de ses
terne d ' un érotisme de collégien. bonheur. li devrait être défendu œuvres, étalée sur cinq ans: des
Mais le texte qui s' y JUXlapose nous aux cinéastes d'ajouter du vert au premières accumulations de 1959
parle de vérité éternelle. Tout est à printemps. Notre jeune cinéma aux tout derniers blocs d'objets
la fois compliqué et confus, banal cl tJ'auteur confond l' enfanet: avec pris dans le polyester (techni4ue
artificiel. Ses défenseurs mêmes sont 1\1 inou Drouet. Or Cocteau disait: mise au point par l'artiste à Nice
obligés de recourir à l'illisible: " C a r, .; 1 o us les enfants ont du génie, sauf mais systématisée à Ne\\. York lors
par ces confrontations en des lieu \ f\I inou Drouet.» Seules les forces d' un récent séjour de plusieurs mois).
de passage qui se sont substitues aux ùc beauté mènent le monde. Pour La date de 1959 a été choisie à
antichambres classiques, le temps appréhender ces forces , il faut beau- dessein: elle correspond cheL Arman
coup d'humilité, il faut aller vers au grand saut, au passage d'une pein-
elles avec la démarche tranquille de ture expérimentale à un art d'assem-
l'éléphant, avec un œil qui , bien qu ' il blage objectif.
ait tout vu, regarde chaque chose De la leçon combinée de Schwitters
comme pour la première fois. Pour et de Marcel Duchamp, Arman a
parler, convaincre, faire penser el tiré une synthese originale, les
faire rire le plus grand nombre pos- éléments d'une mise en situation de
sible de gens , on a besoin moins l' objet, à la fois d' une mise en
d'intelligence que de sensibilité. demeure et d'une mise en scène.
Je voudrais finir par une citation de Nous sommes loin des manifes-
Louis Guilloux, qui renferme et tations scandaleuses de 1960, des
conclut tout le débat: " li faut faire poubelles et du "Plein » chez Iris
comprendre le beau. On n' a pas Clert (la galerie remplie jusqu'au
besoin pour cela de théories, ni plafond des ustensiles les plus
d"ecoles, ni de manifestes, et surtout divers). Ce langage de la quantité
pas d'engagement. On n'a besoin que basé sur le pouvoir expressif des
de sa propre ignorance à partir de gestes les plus simples de l'appro-
laquelle il faut tout conquérir dans la priation objective, l'entassement d
nouveauté afin de faire bouger dans la brisure, retrouve désormais un
l'ignorance des autres la vérité équilibre et une mesure classiques.
Federico Fellini: endormie, afin de faire éclater de la Cette belle exposition d'Arman lui
le regard de /'éléphant . nuit, un signal, un signe.» rend justice, elle vient à son heure.
Fredùic Rossi/. Pierre Resia111".

152
A voir
Les urbanistes veulent
L'auto est actuellement, on s'en
doute, le grand souci des urbanistes
rendre la ville aux piétons.
prospectifs. Alors que les planifi-
cateurs, qui ne se souviennent que Contre cc cauchemar, des hommes rendre la ville aux pietons, Le
du présent, s acharnent à trouver cherchent un moyen de locomotion Ricolais préconise en effet la sup-
des solutions pour faire circult:r qui permette de sauver les villes pression de la rue, ou presque. Nous
toujours plus vite, et de plus en anciennes. L 'Exposition nationale so111111es dans nos villes dam des cor-
plus nombreuses, les automobiles, suisse de Lausanne. consciente de ridors. dit-il. /\ous circulom dans
ceux qui s'interrogent sur l'avenir ce problème, avait exclu toute cir- des tranchees. Et ce que nous royom
se demandent comment remplacer culation au sol, pour donner une est loin d'être ad111irable. vue d'ww
un engin individuel qui remet en place au télt:férique, au monorail et cerraine hauteur. la i·il/e r gagnerait
question la notion même de cité. Le à une nouvelle invention: le télé- peut-être. La i•il/e n·est-elle pas u11e
grand sociologue américain Le\\-is canapé. Résultat, il était agréable jeerie la 11uit. lorsqu'o11 la roit
M umford, dont les Ëditions du Seuil de circuler dans l'enceinte de lï::xpo- d'avion? De plus, la seule di111ension
viennent de publier le monumental sition, soit à pied, soit aveç le mono- gratuite. ou presque. es1 la hauteur.
ouvrage: la Cite à trarers /'Histoire. rail aérien qui donnait une vue
a beau jeu de se moquer des automo- panoramique excellente des pavillons,
bilistes hallucines qui tournent "à ;,oit avec le télécanape que l'on DIX TOURS c!HE:L
route allure dans une ~ampagne pouvait prendre en marche.
qui n'existe plus, grâce à des Le Ricolais (né en 1894, et qui fut
autoroutes à voies multiples dont directeur de l'Air Liquide à Nantes
la monotonie est proportionnelle à la UN PIONNIER EXIL.Ë de 1930 a 1943) est l'apôtre des
vitesse qu'elle aspire et au nombre EN AMËRIQUE structures tendues et, par là-même,
des voitures». Et il prédit la chute du !"adversaire de cet autre chercheur
xx · siècle" aveuglé par la voiture,,. On expérimente actuellement près génial qu'est Buckminster-Fuller.
de Paris un métro monorail suspendu. théoricien des structures comprimées.
LA C!TË DËCH!RËE Mais celui-ci a le désavantage de Pour Le Ricolais, le re111p/ace111el// du
Non seulement, si l'on continue ù demander de nombreux supports. poids par des forces est une des
tout sacrifier à la voiture, la ca;11- C'est justement pour éviter la mul- grandes conquêtes de /'ho111111e. et les
pagne n'existera plus. mais les villes tiplicité de ces supports, que aciers 11 'ont pas dit leur dernier 11101.
éclateront coupées, meurtries, l'ingénieur Robert Le Ricolais (qui La science 111oleculaire est actuel-
séparées en quartiers réduits à des ayant invente en !-rance les « struc- le111e11t capitale. Elle co111111ence à
îlots par les barrières des autoroutes tures spatiales» en fut récompensé emre\'Oir les proble111es de /"m·enir.
urbaines. On voit ce que sont devenus en devant émigrer aux Ëtats-Unis où Dans dix ans, Oil doublera la resistance
Chicago et Los Angeles qui ont il est professeur d'architecture à des aciers. Avec le skyrail, pas de rue.
sacrifié à la voiture. On commence l'Universite de Pennsylvanie) s'est On ne touche pas le sol. Donc pas
par ouvrir des autoroutes dans la cité attaché à la reçherche de structures d"enco111hre111en1. Pas de courbes.
pour que les voitures puissent y tendues au maximum qui peuvent Mon .1Tste111e aàien est un câble creux.
entrer. A partir du moment où ces permettre un moyen de transport Cette.nouvelle structure, Le Ricolais
autoroutes sont créées, les voitures révolutionnairP l"a découverte en observant la mousse
affluent et il faut leur trouver des de savon filmée. li s'agit donc une
parkings. D'où, nouvelles des- Celui-ci, baptisé en anglais Sky\\ay, fois de plus d'une structure naturelle,
tructions d'immeubles. Et lorsqu'on a d'abord été nommé en français (ou mais invisible à l'œil nu.
peut se parquer dans une ville, plutôt en « franglais»): skyrail. Le
les voitures se multiplient. D'où Ricolais songe à lui donner le nom L'image fantastique d'une cité de
nécessité de percer de nouvelles de« transurbain ». li s'agit en quelque l'avenir, constituée de dizaines de
voies, puis de faire de nouveaux sorte d'un métro aérien. circulant «tours l::iffel » avec des ascenseurs-
parkings, etc. E:n continuant ces dans des nasses de 500 mètres de long, express permettant de monter à
opérations, peu à peu la ville reliées à des tours d'une hauteur 90 mètres en 30 secondes, et reliées
s'effrite, disparaît. Et lorsque les minimum de 90 mètres. Ces tours par des câbles tendus supportant la
autos triomphantes ont enfin pu polariseraient par ailleurs la cité, circulation de la cité, commence
entrer dans la ville, il n'y a plus lui donneraient des repères, et l'œil donc à devenir une possibilité.
de ville. du voyageur dominerait la ville. Pour Michel Ragon.

153
Architecture
MUSIQUE
Les anciens et les modernes
Sauf dans les lycées et collèges, on ne lit plus co uramme11t Corne11le, de l'interprétation à la compré-
R acine. Beaumarchais. ou Marivaux. Au contraire, on écoute faci- hension, permettent la vraie fidélité.
lement des œuvres de Monteverdi, Couperin, Bach ou Mozart. Certainement, c'est cette sorte
Pourtant, l'école qui nous exp lique Hu go, oublie souvent Beethoven. d' éternité, à lïmage des aspirations
mystiques qui renaissent au \X' siècle,
Justement' La litt érature est la tran spos ition de notre vocab ulaire cette fac ulté d'évolution dialectique,
quotidien, et l'épre u ve du temps est plus dure pour elle que pour la de renaissance intrinsèque de la
musique, qui échappe à cette quotidienneté. Moins liée à l'univers musique, qui lui confère son sens le
contingent d'un monde précis, elle permet une fascination moins plus contemporain, exprimé dans un
éphémère. langage rendu clair par le frottement
Les sons restent ouverts à tout des âges. Henri-Pierre Cojfy.
l' imaginaire. Un tableau de Delacroix
impose une image précise de George Une revue de
Sand, un poème de Musset permet recherches musicales
déjà une vision plus " personnelle"
de !'écrivain, une œuvre de Chopin Parallèlement à rarchéologie, des
nécessite, elle, une recréation visuel le hommes passionnés de musique
totale par l'auditeur de cette femme remontent le cours du temps et
du x1x· siècle .. . qui ne sera peut-être cherchent la recréation d'œuvres de
plus ressentie comme strictement de composi teurs connus et moins connus.
ce siècle. La musique n'est pas Pour ces compositeurs, être connus
implantée dans un temps et un ou inconnus en 1964 est souvent
espace précis; ractualiser est donc reffet du hasard. 1ls ont été respon-
une tentation. Et, que ce soit en sab les de révolution de la musique
bien ou en mal, ressai en est fait à leur époque d'une manière diffé-
chaque jour. rente de celle qu'on leur attribue
E11 mal (sans doute'). c'est Henri actuellement. « Musique de tous les
Salvador qui fai t du " Rêve <l'Amour" temps», une revue complète - textes
de Liszt un t" ist à la mode. 1- rance et disques - , est le moyen d'expres-
Gall qui " interprète " r .. Adagio"
J.-S. Bach:
sion d'une équipe de chercheurs qui
d'Albinoni. l:.n moins mal (peut- le prophète du Ja::::.? a trouvé le ton juste, alliant la
être), c'est la reprise de thèmes connaissance historique à l'imagi-
classiques par de grands musiciens nation. Les œuvrcs choisies pour
de jazz: Django Reinhart, Jacques musique, la différence n'en est pas lïllustration des textes en sont
Louss1er, Errol Parker, les S"ingle moins aussi profonde: il n'y a déjà l'exact reflet. Des problèmes pas-
Singers. Bien d'autres jouent ou pas deux interprétations contempo- sionnants, des én igmes fantastiques
jouèrent des thèmes de Bach, ce raines icientiques d'une même œuvre. sont révélés. Mais qu'on ne s'y
" Prophète du jazz., au dire de De plus, par la télévision, la radio trompe pas. li ne s'agit pas ici,
Benny Goodman. et le disque, les condi ti ons d'écoute d'effleurer n'y d' allécher: chaque
D'une manière moins spectaculaire, on t considérablement changé. numéro de "Mus iqu e de tous les
les grands m>1î•.res du passé sont Si le sens initial de ces musiques du temps» (Rédaction: Saint-Michel-de-
actua lisés dans le cadre même des passé en état de survie semble objec- Provence) va jusqu'à la limite de la
interpretatwns classiques. Sont- tivement perdu, quel sens ont-elles connaissance. Contrairement aux
elles fidèles'1 Cette fidélité est-elle encore pour nous, qui puisse revues musicales de la presse co u-
seulement possible? Des siècles de expliquer cette survie'' Par-delà le rante il ne s'agit pas de "critiq ues"
perfectionnement ont modifié les dédale des frontières arbitraires obligatoirement inféodées à des
instruments et leur timbre. Les dans le temps et dans l'espace, nous jugements subjectifs, mais d'une
mus1c1ens du xx· sièc le ont néces- cherchon s l'unité sous-jacente. La table de références faisant le point
saire ment une conscience différente, musique des siècles antérieurs, telle pour les œ uvres passces et prenant
conséquence de leur vie dans une qu ' e ll e' est devenue, exprime cette date. pour les créations contem-
certaine époque. de l'œuvre qu'ils évolution sans rupture, où les trans- poraines.
interprètent. Moins flagrante en formations nécessaires et possibles, Henri Krako1•itch.

154
A voir
Le nouveau volume de

L'homme et l'animal
par Jacques Graven
avec une préface Le premier chien, le premier chat
de Rémy Chauvin Les domestications oubliées
Les candidats à la domestication
L'histoire
et la psychologie La science moderne et l'animal
de leurs dialogues L'homme s'est-il domestiqué?

Pourquoi décide -t-on d'acheter un oiseau? Ce proche parent du chameau fut parmi
Spizaète huppé (Guyane). les premiers animaux domestiques.
(Photo Terrasse). Un jeune lama.
(Photo Rapho).

155
ACTIVITll!S PLANIETE
Pour saluer une naissance
Le cocktail d'inauguration des

Planète en Argentine EDITIONS PLANÈTE qui a eu


lieu le 19 novembre dernier a rem-
porte un vif succès qui a donne une
Je suis arrivé en Argentine à la neuves. MM. Lopez-Llovet, le nouvelle preuve de /'interê1 suscite
fin du mois de septembre dernier directeur, et Francesco Porrua, qui par le mouvement Planète. De
pour trouver Buenos Aires en pleine en plus de tâches multiples a accepté nombreuses personnalités de la l'ie
agitation: voyage du géneral de la rédaction en chef de Planeta, sont culturelle française se sont re-
Gaulle et manifestations péronistes, les artisans actifs de ce programme.
grève géante des postes et ration- J'étais bien placé en Argentine pour trouvees dans nos bureaux, parmi
nement de la viande, dévaluation être en contact permanent avec les lesquelles:
constante du peso. La saison cultu- éléments les plus diversifiés de MM. Louis Armand, Bleustein-
relle est brillante: immense concrn- l'avant-garde, qui y est fort active: Blanchet, Josue de Castro, Claude
tration urbaine de 7 millions d'habi- poésie, musique concrète, ballet expé- et Mme Simone Gallimard,
tants, Buenos Aires vit dans ce rimental, pop-art'. De même que MM. Gérard Blitz. Yves Allegret.
domaine à un rythme autonome qui New York entre les deux guerres le Docteur Laborit, Mme Raymone
paraît indépendant du destin de mondiales, Buenos Aires aujour- Cendrars, M. Claude Bellanger et
l'État dont elle est la tête. C'est d'hui - en tant que centre inter-
dans cette vocation d'indépendance national de création artistique - est Mme Christine Arnothy, MM.
culturelle par rapport au fait nationa 1 en train de découvrir son vrai lan- Boileau-Narcejac, Armand Sala-
que réside sans doute le pouvoir de gage, son autonomie et son origina- crou, Mme Michèle Arnaud, MM.
rayonnement de ce New York austral. lité par rapport à l'Europe et à Jean - Marc Tennberg, Jean -
C'est à la lumière de ces faits qu'il l'Amérique du Nord. Planeta, qui Christophe A vert y et Mme Marie-
convient d'apprécier la parution à s'insère tout naturellement dans le Blanche Vergnes, M. Jean-Loup
Buenos Aires du premier numéro de cadre de cette évolution, en est le Dabadie et MmP Geneviève Dor-
Planète en langue espagnole et d'en catalyseur idéal. mann, Mme Danièle Lebrun et
interpréter le foudroyant succès 1 • Le continent sud-américain se cherche
Planeta édité à Buenos Aires, c'est une âme qui ne soit ni la directe
M. François de Closets, MM. Rene
autre chose que Planeta édité a émanation des impératifs de Wall Fa/let, Frederic Rossi/, Mac Avoy,
Madrid: ce n'est pas seulement Street ni le reflet nostalgique des Pierre-Yves Trimais, Claude Ver-
l'aménagement d'un pont, d'un lien, mères-patries européennes, Paris, /inde, Pierre Clayette, le Professeur
d'un faisceau de correspondances, Londres, Madrid ou Milan. Pour son Remy Chauvin, MM. Gaston Bou-
c'est surtout une très grande espé- développement politico-social, pour thoul, Claude Seignolle, Mme Thi-
rance humaine, l'espoir de participer sa dignité culturelle - en un mot rèse de Saint-Phalle, MM. Maurice
à part entière et au-delà de tous les pour participer pleinement à la Toesca, Pierre Schaeffer, Mme
provincialismes imitatifs, à une cul- Seconde Renaissance - l'Amérique
ture, à un humanisme vraiment pla- du Sud a besoin d'une métropole à Aline Giono, MM. Guy Selz, J.-J.
nétaires. l'image de son destin: seule de toutes Gonthier. Jacques Labourdette,
Sudamericana, la maison éditrice de les cités autrales, Buenos Aires Felix Labisse, Michel Magne,
Planeta, ce n'est pas, en dépit de son peut JOUer ce rôle. Elle doit le jouer. Maurice Renault, Gabriel Vera/di,
importance continentale, une admi- Nos amis de Planeta ont une claire Gerard Klein, Rene Barjavel,
nistration anonyme aux rouages mul- vision de l'enjeu. Sempe, Leonide Moguy, etc., etc.
tiples, mais une équipe quasi familiale, Pierre Restanl'. A cette occasion, une petite expo-
tri:s soudee, fraternellement unie. sition des œuvres d'artistes qui col-
Dans la tradition de grande ouver-
ture sur le futur qui est celle de son laborent à la revue avait ete orga-
président, M. Lopez-Llausas (qui fut nisee: Pierre Clarette. Isabelle
1. Cf. Planète 19 (Journal), p. 157.
à Barcelone l'un des artisans de la 2. J'Cta1s invité en Argenllne par J'lnstituto Drouin, Gourme/in: etc. Le sculp-
renaissance catalane), l'équipe diri- Torcuato di Tella, fondation privée dédiée à teur Raymond Leger a presente
la promotion culturelle dans les divers domaines
geante de Sudamencana est décidée de la recherche et qui comporte à ce titre un egalement quelques-unes de ses
à tout mettre en œuvre pour assurer Centre d'Ans Visuels qui organise des Prix et recentes creations, en avant-
la promotion culturelle locale et la des Expositions 1nternallonales, décerne des
bourses de voyages aux artistes locaux et fait première à la grande exposition
ventilation universelle des idées appel à des conférenciers nationaux et étrangers. qu'il prepare.

156
Activités Planète
scientifiques ou semi-philosophes. prodiges, etc., mais ils !"ont été de
Vos publications y trouveraient sans façon générale et l'on se rend
aucun doute un regain d'intérêt, par compte parfois, au cours de la lec-
le fait que chacun de vos lecteurs ture d'un article, qu'un certain détail

Nos amis aurait conscience de participer plus


activement à votre action tout en se
rapprochant des grands esprits qui
pourrait être très important et
pourrait peut-être constituer un
point de départ pour un début

nous
, .
président à la réalisation de vos
revues ...
Vous êtes dans le cas de cette religion
d'explication. Or, il y a peut- être
parmi les lecteurs de Planète
quelqu ' un à qui ces détails seraient

ecrzvent qui, exprimant ses convictions,


n'ouvrirait pas la porte de ses
temples.
familiers, soit par son activité
professionnelle, soit par ses connais-
sances personnelles . Par conséquent,
Il y a toutes chances que cette si, à chaque parution, Planète consa-
lettre termine sa courte vie dans la crait une page ou deux à un pro-
plus proche corbeille à papier d'une blème bien précis qu"elle soumettrait
des secrétaires de MM. Pauwels ou à ses lecteurs, c'est un formidable
Nous avons longtemps hésité à créer Bergier. Mais si par hasard , par jeu potentiel cérébral qui se pencherait
cette rubrique dans la revue. Si nous ou par chance, ils en prenaient sur ce problème.
retenions toutes les lettres intéres- connaissance, qu'ils sachent qu'elle GEORGES SOMMl:.RYNS.
santes que nous recevons depuis ne représente pas une opinion, mais
trois ans, elles envahiraient la l'opinion d'une certaine classe de
majeure partie de chaque numéro. leurs lecteurs, qui ne tiennent qu'à Comment travailler
Nous nous efforçons de plus en plus leur conserver leur admiration.
de répondre à chacun individuel- JAC.QUl:.S JAUD. ensemble?
lement. Mais nous avons ressenti ... Il me semble que de plus en plus
chez nos correspondants le désir
d'engager le dialogue non seulement
Utilisez le formidable d 'esprits voient dans le même sens
mais ne se relient pas, faute de se
avec les responsables de Planète potentiel cérébral mis connaître. Il me semble aussi que
mais avec ses autres lecteurs. Cette
rubrique, à laquelle nous nous
à votre disposition lorsqu'on a effectué sa propre
mutation, on ne peut plus demeurer
sommes finalement résolus, nous a longtemps dans un univers endormi.
paru un début de réponse aux ... La qualité des collaborateurs de J'ai assisté à votre débat sur
demandes de contacts plus concrets Planète et la personnalité des Pla11e1e , phenomène d'opinion et ai été
qui nous sont adressées et auxquelles, hommes qui y écrivent prouvent consternée du manque d'arguments,
malheureusement, nous ne pouvons asseL que cette revue représente une de la platitude et d'étroitesse de
toujours acquiescer : création de nécessité ... pensée des "anti" ! Et croyez bien
clubs, multiplication des conférences, Pourtant je crois que Planète peut que je ne possède nullement une
organisation de débats, etc. faire mieux encore. Si l'on tient âme de fanatique.
compte de son niveau intellectuel et Madame P.G.
de sa liberté sc1entilique, tant par
Ouvrez vos colonnes ses écrivains que pour ses lecteurs,
on se rend compte que nous avons
... Vos publications, et je pense que là un laboratoire prestigieux et Un débat sur Planète
c'est leur but essentiel, poussent à la incomparable dans quelque domaine à Alexandrie
réfiexion, et qui dit « réflexion,, dit que ce soit. Ce laboratoire sans
généralement " idée,,. Oui' mais précédent doit pouvoir donner des Nous avons organisé, ma femme et
voilà, les idées ou thèses qui résultats sans précédents. l:.t c'est moi, un débat sur la revue "Planète,,
pourraient germer dans l'esprit de là qu'intervient le rôle de Planète. au Club de !'Atelier à Alexandrie.
vos lecteurs, sont étouffées dans Je m'explique: ... Le Club de !'Atelier est un grou-
l'œuf par le fait que vous n'aveL Devant certains problèmes, nous pement de culture française, com-
prévu aucun moyen de les exploiter. nous trouvons sur le même pied plètement indépendant, qui organise
Je pense qu'il serait de votre intérêt d'égalité, non pas grâce à nos con- des conférences, des projections de
de créer un moyen de permettre à nai ssa nces mais au contraire par films, des expositions d'art, etc. Le
vos lecteurs l'exposition de leurs l'absence total de connaissances. chiffre des membres était de 1 000 il
idées. Cela cristalliserait autour de Certains de ces problèmes ont déjà y a quelque temps, il a malheu-
votre équipe initiale un noyau de ce été traités dans Planète: lévitation, reusement diminué en raison des
que j'appellerais des penseurs semi- transmission de pensée, calculateurs circonstances. Notre débat avait

157
Nos amis nous écrivent
attiré environ 250 auditeurs, mais, le Peut-on tenter de se tenir évei ll é et commençons à voir clair et notre
snobisme aidant, bien plus nombreux ne pas voir ce qui se passe autour de planète va pouvoir bientôt présenter
sont ceux qui en parlent et laissent nous? Cette Histoire qui se poursuit une face raisonnable de la vie, disons
entendre qu'ils y étaient. a-t-elle un sens? Son incohérence l'aspect positif de la vérité jusqu'ici
... Au cours de ces dernières années, (si ce n'est pas de l'anarchie dirigée) trop vague pour être admise. Il est
rares é taient les conférenciers peut-elle se concevoir pendant que vrai que la vérité de la science
français de passage et il fa llut se des esprits, tels que ceux qui ne sau ra it être la même que celle des
contenter des ressources locales: composent votre éminente équipP, rêveurs et des mystiques. Ce ll e-ci,
c'est ainsi que je fus mis plusieurs posent des problèmes aussi hauts et c'est Vén us, la séductrice; mais la
fois à contrib uti on. Ma principale aussi prolonds; pendant que vous première, c'est l'importante, l'unique,
source d'inspiration et de documen- vou lez dégager une poésie de la celle qui s'exprime en termes uni-
tation provenait de la revue et des science pure et de la technique; versels et dans un sens d'éternité.
encyclopédies " Planète" et je me pendant que vous découvrez l'inso- MARCEL DUPUIS.
devais honnêtement de leur rendre lite t:t que vous nous permette;
un hommage spécial. d'anticiper sur l'avenir possible?
Dr PAUL TA ILLARD. Peut-on ignorer que la majorité de Niez ceux qui nient
nos semblables sont dominés par
des préoccupations matérie ll es et En bientôt 3 années d'existence, la
Nous sommes cinq, que nous-mêmes, par nos charge> qualité de vo tre revue ne s'est pas
de tous ordres, y sommes contraints" démentie; mieux même: elle s'est
entre 18 et 25 ans R. BOUCHARD. affi rm ée ... Signe des temps! ... Où
chac un puise dans cette revue la
... Cette lettre a pour objet la dose de renouveau qui lui est néces-
demande d'une entrevue avec vous . saire, où l'idée nouvelle à peine
En effet, nous nous proposons de
Vous oubliez lancée trouve déjà dans chacun la
fo rm er un groupe scientifique ouvert l'enseignement résonance qui va la mûrir, la polir.
à tous les problèmes actuels et futurs. et qui sait ... peut-être contribuer à la
Ceci, parce qu'un rapprochement Il est étonnant que dans votre som- naissance de quelque chose de neuf.
assez inattendu de deux fonctions maire le mot " Ëducation" ne tigun; Mais pourquoi répondre à vos
m'a fait entrevoir une immense pos- pas. Ce serait pourtant un sujet de détracteurs? ... qu'ils pontifient dans
sibilité de la Science. Actuellement prédilection pour une éq uipe comme leur sphère, qu'ils ricanent de vos
en effet toutes les branches des la vôtre, qui ne laisse dans l'ombre idées, point n'est besoin de leur
sciences progressent sans avoir appa- aucun tabou ni aucun mouvement tendre la perche en engageant le
remment beaucoup de rapports d'idée. Vous vous targuez d'être dialogue ... ' " Ils" nient tant de
entre elles, telles par exemple la tournés vers l'an 3000. Quelle aide choses que l'on pourrait bien leur
physique nucléaire et la biologie. vous apporteriez aux éducateurs si, re tourner la pareille: nier leurs
Il semble que le côté " Rapport avec l'esprit qui vous anime, vous allusions, leur bile et leurs idées.
entre les diverses branches" ait été les aidiez à éclairer ou à former JACQUES SOUl:Gl:S.
délaissé. Pourtant il en existe cer- les jeunes qui ont maintenant de cinq
tainement un, par le langage qu'elles à vingt ans!
ont toutes en commun· les mathé- Pfl::RRE AUBRY.
matiques. J\<ous sommes cinq pour le
La bibliothèque
moment, tous entre 18 et 25 ans. du monde futur
JEAN THIRIOI'<. Oui à l'anti-matière, Les magasins du Printemps veulent
non à Krishnamurti organiser quatre quinzaines du livre
cette année . en collaboration étroite
Faut-il vraiment croire avec notre équipe. A ces occasions.
Voici plus d'un an qu'un groupe
au progrès? grandissant d'amis me demande de
une vitrine importante sera con ·
sacrée à la revue Planète et aux
vous écrire ... différentes collections des éditions .
Je suis votre abonné depuis le Ce qui m'a décidé, c'est l'horrible La première .vitrine et la première
premier numéro. décoction de l'article sur Krishna- quinzaine . prévues du 15 au 28 fé -
Chaque nouvelle publication nous murti et surtout, dans votre numéro vrier prochain. auront pour thème le
apporte sa propre révélation. Notre monde futur . A l'intérieur des
15, l'excitante thèse sur l'anti-matière.
magasins du Printemps, une biblio -
curios!lé rebondit, chaque fois, sur de Vraiment, Krishnamurti, c'est de
thèque idéale du monde futur . dont
nouvelles idées, de nouvelles décou- l'ivresse abrutissante, tandis que les titres auront été sélectionnés
vertes, de nouvelles anticipations ... l'anti-matière, c'est quelque chose par les spécialistes de notre équipe.
Et cependant... après l'espoir un susceptible d'émouvoir les pires sera proposée à la clientèle.
doute ancien resurgit et grandit. blocs de matière humaine ... Nous

158
Activités Planète
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Édition italienne: « Pianeta » L.E.U.P .. 21. \ia Fra'Domenico Ruonvicini - Firenze.


Édition espagnole: Plane ta éditorial Sudamcricana s.a., Humberto 1, 545 - Buenos Aires (Argentine).

Louis Pauwels et les responsables de la revue Planète


ne peuvent s'engager à retourner
les manuscrits qui leur sont adressés.

159 Abonnez-vous
LES CAHIERS DE COURS DE L'ÉCOLE PERMANENTE

Premier cours : Deuxième cours : Troisième cours :


QU'EST-CE QUE QU'EST-CE QUE QU'EST-CE QUE
LE MARXISME? L'ÉVOLUTIONNISME? L'ASTRONOMIE?
par Robert Philippe, par André de Cayeux,
sous-directeur à l'fu:ole professeur à la Sorbonne,
N° 16: La découverte du ciel
des Hautes f.tudes professeur à la Faculté des sciences par Fred Hoyle,
professeur d'astronomie
N° 11 : Les bases de N° 13: L'histoire à Cambridge
la philosophie marxiste de l'idée d'évolution
N° 17: La vie et la raison
N° 12: Le marxisme et N° 14: Quelles courbes dans l'univers
les philosophies modernes suit l'humanité? par Joseph Shklovsky,
professeur à l'Université de Moscou

Quatrième cours : Dans ce numéro


N°l8 INITIATION À LA SCIENCE-FICTION
QU'EST-CE QUE par Gérard Difftoth
LA SURPOPULATION ?
par Gaston Bouthoul,
professeur à l'Ûole
des Hautes f.tudes sociales

160
Activités Planète
/

PLANliTE Paraît tous les 2 mois

DIRECTEUR LOUIS PAUWELS

Jean Chevalier/ Loren Eiseley / Frédéric Rossif / François Derrey


André Mahé / Pierre Restany / Gabriel Veraldi /Jean Vilar

0 En couleur: 1 L'IMMENSE VOYAGE DE LA VIE 1


n::
·W
2
::i
z Une intelligence crucifiée: Robert J . Oppenheimer, par J . Mousseau

w Ce qui est nouveau, par Robert J. Oppenheimer


u Les tribulations d'un chercheur parallèle, par Aimé Michel
• (f'J
z Soixante ans de physique depuis la relativité, par Jacques Bergie·r
<(
0 Le dossier de l'espionnage moderne, par XXX
La femme trahie par elle-même, par Betty Friedan
Un visionnaire de vingt ans, par Jacques Rousselot

Les cahiers de cours de l'Écoie permanente


Initiation à la Science-Fiction, par Gérard Diffloth

Le dossier de la psychanalyse
Les énigmes de l'archéologie
(/)
Où êtes-vous, Docteur Sorgue?
0
a: Qu'est- ce que le Yoga?
'U.I
2 Freud a oublié la femme
:::J Comment les milliardaires deviennent pauvres
z
G'l Défense de Wilhelm Reich
z Où en est la science française?
<{
I
u et des articles, récits, études de
0
a: Jean Charon / Robert Philippe / Alain Vernay
Q_
Jacques Sternberg / Boris Pregel / Rémy Chauvin
Jali:ques L,ecomte / Michel Magne / Jean-Claude Dumoulin

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