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Découverte /Science en société

AIMEZ-VOUS LA SCIENCE ?

Philippe Lazar1

Le Palais de la découverte vient de célébrer son soixante-dixième anniversaire en organisant les 16 et 15


novembre 2007 un grand colloque visant à étudier les raisons de la désaffection croissante des jeunes pour la
science et surtout les moyens de lui porter remède. On le constatera en prenant connaissance de ses
principales conclusions, ce colloque aura été innovant en la matière puisque parvenant à énoncer douze
propositions précises pour redresser la situation actuelle, dont une majeure : le souhait de voir inscrire dans
la Constitution un principe de progrès au même titre qu’y figure désormais le principe de précaution.

Se préoccuper de l’image de la science et de ses conséquences est dans le droit-fil des responsabilités du Palais de
la découverte. Créé par le Front populaire en 1937 - comme l’a rappelé Valérie Pécresse, ministre de
l’enseignement supérieur et de la recherche, en ouverture du colloque – le Palais a en effet pour mission centrale de
permettre à la population d’être bien informée des apports des sciences et de l’évolution des techniques – des
« découvertes » ! - en tant que facteurs de progrès de la société. Ce qui ne l’empêche pas de porter également, le
cas échéant, un regard critique sur la façon dont certaines des innovations nées des avancées scientifiques et
techniques peuvent être parfois imprudemment utilisées.

Le colloque a traité de « la science en société » sous plusieurs aspects complémentaires : la science en tant
qu’expression privilégiée de l’intelligence humaine, en tant que source de connaissances mais aussi de plaisir, en
tant que partie intégrante de la culture ; la science en tant que carrière, dans la diversité des métiers auxquels elle
donne accès ; la science en tant que facteur d’intégration sociale et que moteur de la construction européenne ; la
science enfin en tant que source de réflexions d’ordre éthique et politique, au rang desquelles naturellement celles
qu’appelle le poids spécifique donné depuis quelques années aux nouvelles règles de protection de l’environnement
et de la biodiversité.

Une science déroutante


Nous ne pouvons éviter de nous poser aujourd’hui la question : aurions-nous nous-mêmes cessé d’aimer la
science ? Ce « nous-mêmes » ne signifie pas « nous tous » mais il concerne néanmoins une fraction importante de
la société et de ses élites – et pas seulement de ses élites « littéraires ». Oh ! certes la science continue-t-elle d’être
objet d’admiration pour une majorité de nos concitoyens, mais elle est également devenue objet de suspicion et de
crainte.

Cette crainte est en partie inspirée par la peur récurrente de la nouveauté dont se sont produites tant de
manifestations au cours de l’histoire. Elle tire en bonne part ses racines du caractère prométhéen de toute
innovation majeure ; et l’on sait que Zeus n’aimait pas beaucoup Prométhée et qu’il le lui fit cruellement sentir ! Or
la science est par nature prométhéenne, donc inévitablement exposée aux sanctions que ne peut manquer de lui
infliger la puissance divine et que les hommes, par complaisance vis-à-vis des dieux, ont trop souvent tendance à
vouloir anticiper.

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Trois préconisations concernant les médias

- Mettre mieux en lumière l’imprévisibilité fondamentale des retombées potentielles des découvertes en
termes d’applications.
- Intéresser la population à la gestion de la science sans pour autant confondre gestion propre de la recherche
(organisation, programmes, évaluation, etc.) et gestion des relations entre la science et la société (grandes
orientations, expertise, etc.).
- Réfléchir à la nature et au rôle des comités d’éthique et mettre en débat contradictoire les questions relatives à
la science ayant des dimensions éthiques.

1
Philippe Lazar est président de la Société des Amis du Palais de la Découverte. Il résume ici son intervention en
clôture du colloque « Aimez-vous la science ? ».
Conclusions Colloque du 70 ème ann. du Palais D/07/YY 1
Découverte /Science en société

Les nouveautés et leurs traductions opératoires, les innovations, surgissent et se succèdent aujourd’hui à un rythme
accéléré – on peut même dire échevelé : nous vivons sous une véritable avalanche de connaissances nouvelles et
d’applications diversifiées de ces connaissances, et cette surabondance ne peut manquer d’exaspérer les réactions
traditionnelles d’inquiétude. Mais cette explication « quantitative » ne peut néanmoins être que partielle :
impossible de ne pas prendre également en compte, pour comprendre les réserves contemporaines vis-à-vis de la
science, l’intensité – elle radicalement nouvelle – des bouleversements conceptuels et opérationnels (et parfois
éprouvants) qu’elle a induits depuis un siècle. « Tout cela va trop vite et trop loin » est l’antienne qui accompagne
presque inévitablement aujourd’hui l’évolution des savoirs et de leur utilisation. Comment s’étonner dès lors que
cette précipitation entraîne quelques « réactions », au sens fort de ce terme ? Mais souvent aussi de bien
regrettables confusions.

La quasi impossibilité d’avoir aujourd’hui un dialogue serein par exemple sur l’énergie nucléaire ou encore sur les
cultures d’organismes génétiquement modifiés témoigne clairement que en nous sommes désormais parvenus à peu
près aux antipodes du scientisme, fût-il bon enfant à la Jules Verne. De cet abandon de la naïveté des aficionados
inconditionnels de la science, nul ne saurait réellement se plaindre. Mais le retour du balancier n’en est pas moins
excessif et inquiétant. Et comment ne pas comprendre dès lors que cette évolution constitue l’une des explications
– et sans doute l’une des plus fortes – du détournement progressif de la science qui affecte les générations
montantes ? Pourquoi les jeunes se dirigeraient-ils avec passion vers les sciences et les techniques dès lors que
leurs aînés auraient perdu une bonne part de leur confiance non en leur efficacité opératoire mais en leur valeur ?
Pourquoi aimeraient-ils la science si leurs parents la considèrent finalement comme plus menaçante que
bénéfique ? Et comment ces derniers pourraient-ils transmettre à leurs enfants cette merveilleuse qualité, la
curiosité intellectuelle, s’ils ont eux-mêmes vis-à-vis de la science un comportement blasé, indifférent voire hostile.

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Quatre préconisations concernant l’école

- Donner une meilleure formation scientifique aux professeurs des écoles.


- Généraliser les actions pédagogiques du type « main à la pâte ».
- Favoriser le développement d’interventions associant enseignants de science et autres enseignants autour d’un
apprentissage du débat à propos de questions de science en société.
- Développer des contacts d’initiation avec les milieux professionnels publics et privés concernés par la
science (conférences, parrainages d’établissements, visites de laboratoires).

Il existe bien sûr pour les jeunes d’autres raisons, celles-là si l’on peut dire « positives », de se diriger vers des
études et partant des carrières fondées sur d’autres compétences que celles qu’apportent les sciences et les
techniques. L’attrait des rémunérations attachées à d’autres activités professionnelles et les perspectives de carrière
qu’elles offrent ne peuvent manquer de jouer un rôle majeur dans les choix initiaux d’orientation, on ne saurait
l’ignorer.

« Les deux principes de la thermodynamique sociale »


Revenons au cœur du problème. Si l’on admet l’hypothèse selon laquelle la désaffection croissante des jeunes pour
les études et les carrières scientifiques serait, de façon majeure, le reflet des réserves actuelles de la société vis-à-
vis de la science, sans doute convient-il de se demander logiquement et prioritairement comment on pourrait
maintenant tenter de restaurer l’image de celle-ci aux yeux non des seuls jeunes mais bien de la population tout
entière.

Un telle situation n’est pas spécifique à la France mais elle y a pris, avec la constitutionnalisation du principe de
précaution, en 2005, dans le droit fil des crises qu’a connues notre pays, une ampleur toute particulière. Les
organisateurs de ce colloque en avaient bien conscience en consacrant l’une de ses quatre sessions aux problèmes
posés par l’adoption de ce principe au plus haut niveau de nos textes institutionnels.

Comme nous l’ont rappelé les intervenants de ladite session, l’inscription de ce principe dans notre Loi
fondamentale est discrète : seul est formellement concerné « l’environnement », au demeurant non défini par ce
texte, pas plus que ne l’est « le principe de précaution » lui-même. « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien
qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible
Conclusions Colloque du 70 ème ann. du Palais D/07/YY 2
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l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines
d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et
proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ».

Y a-t-il dans ce texte – dont la rédaction est pour le moins précautionneuse ! - de quoi fouetter un chat ? On peut
évidemment en douter. Si néanmoins la commission Attali a récemment cru devoir proposer de remettre en
question ce principe, si un Claude Bébéar est monté au créneau en disant avec vigueur « Non aux ayatollahs de la
prudence » et en se demandant avec gravité, en conclusion de son propos, si « le principe de précaution ne serait
pas l’expression, un peu dérisoire, du refus de la condition humaine »2, c’est bien qu’il faut aller au-delà de ce trop
rapide jugement.

L’une des raisons de la proposition exprimée par le rapport Attali est que l’application généralisée de ce principe
pourrait conduire certaines entreprises à procéder à des délocalisations, notamment de leurs activités de recherche.
Mais beaucoup plus grave sans doute est l’influence sur la société de l’idée que l’on se fait de ce texte dans la
population, et là nous sommes au cœur de notre propos : la plupart de nos concitoyens ne connaissent évidemment
pas la teneur exacte de la loi constitutionnelle que je vous ai rappelée et ils attribuent spontanément au principe de
précaution une ampleur beaucoup plus grande que celle que lui confère formellement la lettre de ce texte. En
passant par le chas de ces quelques lignes constitutionnelles, ce principe a largement occupé, dans l’espace public,
une place vacante : celle d’un rempart considéré comme essentiel vis-à-vis de toutes les menaces auxquelles nous
pouvons nous sentir exposés. C’est en fin de compte, de fait plus que de droit, un instrument d’exaltation de la
prudence individuelle et collective, et cela inévitablement au détriment de l’audace.

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Trois préconisations concernant les centres de culture


scientifique, technique et industrielle
- Montrer que la science est partie intégrante de la culture, que chacun doit pouvoir y accéder, en termes
d’acculturation mais aussi de carrière, et que ce principe vaut en particulier pour les « quartiers défavorisés ».
- Sensibiliser la population aux découvertes mais aussi aux interrogations et débats de tous ordres qui leur sont
associés.
- Lutter plus activement contre la montée du relativisme, qui tend à atténuer les frontières entre science et
fausse-science.

Y a-t-il dès lors lieu de revenir en arrière comme le suggère le rapport Attali et peut-on vraiment le faire ? Des
contre-feux vigoureux ont été allumés après la publication de ce rapport, qui ne manquent, eux non plus, ni de
verve ni d’arguments, à l’encontre de cette proposition. Je pense notamment au « Vive l’audacieux principe de
précaution ! » de Bruno Latour en réponse à Claude Bébéar3. Disons-le franchement : il est irréaliste d’imaginer
que les pouvoirs publics, quelle que soit leur couleur politique, puissent envisager de supprimer la loi du 1 er mars
2005. Et ce d’autant que le principe de précaution figure désormais explicitement dans divers textes de l’Union
européenne. On voit d’ici le tollé que ne manquerait pas de déclencher une telle initiative. Aussi bien n’est-ce pas
dans cette direction que peuvent s’orienter nos réflexions à l’issue de ce colloque, mais bien dans celle d’un nouvel
enrichissement de nos engagements collectifs par le recours explicite à un concept de progrès. Et c’est bien la
première des préconisations qui pourraient résulter de nos travaux…

Un progrès durable, protégé par une précaution raisonnable


Le mot « progrès » figure certes dans le texte de la loi du 1er mars 2005, mais de façon très limitative. Son article 6
dispose en effet que « les politiques publiques doivent promouvoir un développement durable ; à cet effet, elles
concilient la protection et la mise en valeur de l’environnement, le développement économique et le progrès
social ». La suggestion que nous pourrions faire aux pouvoirs publics, au nom de notre assemblée, serait d’étendre
la portée de la notion de progrès bien au-delà de sa seule composante sociale. Comment faire ? « Tout
simplement » en énonçant formellement – en osant énoncer ! - un principe de progrès et en le plaçant au
même rang que le principe de précaution dans nos textes constitutionnels.

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2
Le Monde, p.22, 26 octobre 2007.
3
Le Monde, p. 20, 6 novembre 2007.
Conclusions Colloque du 70 ème ann. du Palais D/07/YY 3
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Une préconisation concernant la Constitution


Ne pas remettre en question le « principe de précaution » mais l’adjoindre à un premier principe
constitutionnel, qu’on pourrait intituler « principe de progrès » et dont il conviendrait de préciser le contenu
philosophique et opérationnel.

Prendre la décision d’énoncer un tel principe laisserait complètement ouverte la question de son contenu
philosophique et opérationnel, qui pourrait faire l’objet de débats publics et au Parlement. Disons seulement qu’un
tel principe ne devrait pas être restreint aux dimensions scientifiques du progrès mais devrait au contraire en
exprimer une conception globale.

Le principe de précaution lui-même prêterait dès lors moins à controverse : il deviendrait le complément nécessaire
de la volonté nationale, explicite, d’aller de l’avant. Il ne saurait en effet exister de progrès réel et a fortiori de
progrès durable que si sa quête est assortie de précautions du même ordre que celles exprimées, s’agissant
spécifiquement de l’environnement, par la loi du 1er mars 2005.

L’histoire des sciences vient judicieusement à notre secours en la matière. Les deux célèbres principes de la
thermodynamique – le principe de conservation de l’énergie et le principe de dégradation irréversible de la nature
de l’énergie - ont été découverts dans l’ordre inverse de celui qui est aujourd’hui retenu : celui que nous
dénommons « second principe » a été énoncé par Carnot avant le « premier » ! Ne pourrait-il en être de même,
s’agissant de ce qu’il m’arrive d’appeler, pour faire image, « les deux principes de la thermodynamique sociale » ?
Nous avons commencé par exprimer le second : l’indispensable principe de précaution. Exprimons maintenant le
non moins indispensable premier : le principe de progrès ! Ce faisant, nous retrouverions un élan porteur d’audace
sans rien perdre de la prudence à laquelle nous appelle la sagesse. Et nous pourrions alors tenir aux jeunes un
discours infiniment plus mobilisateur sur la science et ses applications que celui qu’ils perçoivent aujourd’hui.

La mission historique du Palais


Voici qui nous rapprocherait de surcroît singulièrement des préoccupations du Palais de la découverte depuis sa
création au même moment que la Caisse nationale de la recherche scientifique – Caisse qui allait devenir quelques
années plus tard le CNRS. Favoriser l’essor de la science et, dans le même mouvement, se préoccuper de faire
partager par le plus grand nombre le bonheur de comprendre et la satisfaction de pouvoir agir en connaissance de
cause, c’étaient là les principes qui animaient ces savants français qui surent à l’époque, autour de Jean Perrin, faire
partager leurs engagements par les pouvoirs publics. Hommage leur soit rendu d’avoir été aussi clairvoyants,
d’avoir su faire aimer la science par la population et ses représentants, pour revenir au titre de notre rencontre.

La tâche est sans doute plus difficile aujourd’hui, tant d’illusions ayant été tragiquement dissipées au vingtième
siècle, qui laissent des traces presque indélébiles. Mais, forts de cette lucidité, nous pouvons l’aborder sans naïveté,
avec un nouvel esprit critique et donc de façon plus responsable. Et c’est en cela que les jeunes sont tout
particulièrement concernés par ce que nous pouvons faire et décider pour l’avenir, c’est-à-dire d’abord pour leur
avenir. Dans un climat que nous parviendrions à modifier au sujet de la science dès lors que nous y verrions à
nouveau, collectivement, l’une des sources essentielles d’un progrès durable, nombreuses sont les initiatives qu’il
conviendrait de prendre pour aider à faire passer un message à la fois audacieux et responsable.

Encart
Une préconisation d’ordre général
Situer délibérément toutes nos actions dans une perspective d’intégration nationale et européenne, inspirée par
une éthique de la connaissance et du partage de la connaissance.

Réapprenons donc à aimer la science, non pas de façon aveugle, mais bien en tant que l’un des fondements d’une
éthique sociale à vocation nationale, européenne et mondiale. Cette éthique que Jacques Monod, dans Le hasard et
la nécessité4,appelait avec bonheur l’éthique de la connaissance. L’école, les médias et les centres de science
peuvent et doivent jouer un rôle déterminant en la matière, à l’appui du changement d’optique que permettrait le
meilleur équilibre que notre société pourrait établir entre progrès et précaution.

4
Le Seuil, Paris, 1970.
Conclusions Colloque du 70 ème ann. du Palais D/07/YY 4