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Texte 1 T.

ÉLÉMENTS DE COMPRÉHENSION DU TEXTE

Qu’est-ce qu’une inférence ?

Inférer, c'est tirer une conséquence à partir d'un fait ou d'un ensemble d'affirmations. Par exemple : il neige
dehors, j’en infère qu’il fait froid dehors. Une inférence peut être représentée comme un raisonnement qui part
d’une ou de plusieurs propositions de départ (que l’on appelle les prémisses du raisonnement) et qui aboutit à
une conclusion.

Il neige dehors Prémisse(s)


DONC DONC
il fait froid dehors Conclusion

Les inférences valides (ou légitimes)

On distingue parmi les inférences, les inférences valides et celles qui ne le sont pas. Par exemple, si, à partir du
fait qu'il neige dehors, j'en infère qu’il y a un canard dehors, alors mon inférence n'est pas valide. Elle n’est pas
légitime : je n’ai pas le droit de tirer cette conséquence-là.
Une inférence est valide, si les prémisses du raisonnement justifient la conclusion, si elles donnent une bonne
raison d'accepter la conclusion. S'il neige dehors, alors cela constitue une bonne raison de penser qu'il fait froid
dehors.
A TTENTION ! Quand une inférence est valide, cela ne signifie pas que la conclusion est vraie, cela signifie
simplement que si les prémisses sont vraies (ou étaient vraies), alors il est rationnel (ou il serait rationnel) de
penser que la conclusion est vraie.
On peut en effet faire une inférence valide à partir de prémisses fausses, voire absurdes. Par exemple, l’argument
suivant est valide, mais les prémisses sont fausses et la conclusion aussi.

Tous les français sont des chanteurs Cet argument est bien valide ! Si tous les français
Tous les chanteurs mangent des flans étaient chanteurs, et si tous les chanteurs mangeaient
DONC des flans, alors dans ce cas, il serait rationnel
Tous les français mangent des flans d’affirmer que tous les français mangent des flancs.

La validité d’un raisonnement ne nous dit pas si les prémisses sont vraies, ou si la conclusion est vraie. La
validité d’un argument concerne le lien entre les prémisses et la conclusion. Quand un argument est valide, cela
signifie qu’il y a un lien fort entre les prémisses et la conclusion, qui me permet de passer des prémisses à la
conclusion.

Inférences déductives et inférences inductives

Il y a plusieurs types d’inférences, suivant la manière dont les prémisses prétendent justifier la conclusion. On
distingue notamment l’inférence déductive et l’inférence inductive.
Dans une inférence déductive, la conclusion est une conséquence nécessaire des prémisses. Si les prémisses sont
vraies, alors, nécessairement, la conclusion est vraie, c'est-à-dire il est absolument inconcevable que la
conclusion soit fausse. Le raisonnement suivant est ainsi un raisonnement déductif.

Si un nombre est divisible par deux, alors il est pair


4 est un nombre divisble par deux
DONC
4 est un nombre pair

Dans une inférence inductive, la conclusion est une conséquence très probable des prémisses. Si les prémisses
sont vraies, alors, il est très probable que la conclusion soit vraie, c'est-à-dire il est concevable que la conclusion
soit fausse, mais il est plus probable qu'elle soit vraie. Le raisonnement suivant est ainsi un raisonnement
inductif.

Nous sommes en été


Il a fait beau ses derniers jours
DONC
Il fera beau demain

L’inférence déductive repose sur un lien purement logique entre les prémisses et la conclusion, tandis que
l’inférence inductive repose sur une estimation de ce qui est le plus probable, fondée sur une certaine
connaissance du réel, ou du moins certaines suppositions à propos du réel.
Le problème que pose l’inférence inductive

Dans l’inférence inductive, il y a toujours un saut. La conclusion va au-delà de ce que les prémisses nous
permettent de savoir avec une absolue certitude. C'est parce que dans l'inférence inductive, il y a ce type de
saut, que l'inférence inductive est une inférence risquée : même si les prémisses sont vraies, il est possible que la
conclusion soit fausse. Dans l'inférence déductive, il n'y a pas de saut, la conclusion est déjà contenue dans les
prémisses. La conclusion ne va pas au-delà de ce qui est présent dans les prémisses, elle ne fait qu'expliciter une
information qui est déjà contenue logiquement dans les prémisses. C’est pourquoi l’inférence déductive n’est pas
risquée : si les prémisses sont vraies, alors il est nécessaire que la conclusion soit vraie.
Si l’inférence inductive se caractérise par un tel saut, alors le problème est de savoir dans quelle mesure un tel
saut est légitime. Russell, pour mettre en évidence ce problème, fait la remarque suivante : « Les animaux
domestiques s’attendent à manger dès qu’ils voient la personne qui leur apporte d’ordinaire leur nourriture.
Nous savons bien qu’en raison de leur caractère rudimentaire ces attentes de l’uniformité peuvent être déçues.
L’homme qui a nourri le poulet tous les jours de sa vie finit par lui tordre le cou […] Le simple fait qu’un
événement s’est produit un certain nombre de fois provoque chez l’animal comme chez l’homme l’attente de son
retour. Et il est bien certain que nos instincts causent notre croyance que le soleil se lèvera demain : mais peut-
être ne sommes-nous pas en meilleure position que le poulet à qui, sans qu’il s’y attende, on a tordu le cou.
» (Problèmes de philosophie, VI, p. 86 trad. Rivenc).
Nous sommes en effet intuitivement persuadés que le soleil se lèvera demain et cette croyance est fondée sur
notre observation de la régularité du lever du soleil et sur notre supposition de l’existence de lois dans la nature.
Mais cette supposition de l’existence de lois dans la nature semble à son tour fondée sur notre observation de
certaines régularités dans la nature. Par conséquent, lorsque nous croyons que le soleil se lèvera demain, en quoi
sommes-nous différent du poulet qui va se faire tordre le cou alors qu’il s’attend à ce qu’on le nourrisse tous les
jours ? Qu’est-ce qui nous permet de penser que le futur obéira aux mêmes lois que le passé ?

L’inférence inductive comme passage de propositions particulières à une proposition universelle

Nous venons de dire que l’inférence inductive se caractérise par une sorte de saut. Plus précisément, l’inférence
inductive consiste le plus souvent en un saut qui fait passer de propositions particulières à une proposition
universelle.
Une proposition particulière est une proposition à propos d’une réalité particulière, à propos d’une chose ou
d’un événement observables en un lieu et à un moment donnés. Par exemple : « Ce corbeau est noir. » On inclut
également dans la catégorie des propositions particulières les propositions à propos d’un ensemble particulier
de choses d’un certain type. Par exemple « Tous les corbeaux que j’ai observé sont noirs. »
Une proposition universelle est une proposition à propos de la totalité des choses ou événements d’un certain
type. Par exemple : « Tous les corbeaux sont noirs. »
L’inférence inductive consiste effectivement le plus souvent en passage de propositions particulières à une
proposition universelle. C’est le cas dans les deux exemples suivants :

Ce matin le soleil s’est levé Le premier corbeau que j’ai vu est noir
Hier matin, le soleil s’est levé Le deuxième corbeau que j’ai vu est noir
… …
DONC DONC
Tous les matins, le soleil se lèvera Tous les corbeaux sont noirs

L’inférence inductive dans le sens commun, et dans les sciences

L’inférence inductive, ou plus simplement l’induction, est au cœur du sens commun. Bon nombre de nos
croyances ordinaires reposent sur de telles inférences (par exemple, si je pense que les brocolis ont un goût
détestable, c’est que je généralise à partir de certains cas ; si, pour faire en sorte que la porte s’ouvre, j’estime
qu’il faut tourner la poignée et non avancer de manière confiante vers la porte, il s’agit encore d’une
généralisation à partir de l’expérience). Nous avons naturellement tendance à pratiquer des inférences
inductives et cette capacité est également partagée par les animaux (la grenouille, une fois qu’elle a fait
l’expérience douloureuse d’avoir mangé un frelon, ne cherche plus à s’en nourrir).
Mais Popper s’intéresse dans cette œuvre aux sciences empiriques. Il faut donc comprendre quel rôle l’induction
peut prétendre jouer dans les sciences empiriques. Pour cela, il faut préciser ce qui peut correspondre, en
science, aux propositions universelles et aux propositions particulières.

Les propositions universelles en science : théorie et hypothèse

Les propositions universelles en science correspondent aux lois formulées par les scientifiques. Les lois des
sciences de la nature consistent en des formules mathématiques exprimant un rapport déterminé entre des
grandeurs physiques (par exemple, la loi d’Ohm : U=R.I ; ou encore la loi de la chute des corps : e=½.g.t2).
Popper fait une différence entre les théories et les hypothèses. Comment comprendre cette différence ? On peut
supposer que les hypothèses font référence aux tentatives d’explication d’un certain type de phénomène
particulier (on parlera en ce sens de l’hypothèse de Galilée sur la chute des corps, ou de l’hypothèse de Kepler
sur la révolution des planètes). Les théories feront alors référence aux tentatives d’explications d’un ensemble
de phénomènes de types différent par quelques principes fondamentaux (on parlera en ce sens de la théorie de
Newton, qui permet d’expliquer à la fois la chute des corps (phénomène terrestre) et la révolution des planètes
(phénomène céleste)).

Les propositions particulières en science : expérimentation et observation

Le scientifique ne se contente évidemment pas de formuler des hypothèses et des théories. Les sciences
empiriques se caractérisent également par la place qu’elles accordent à l’expérimentation. Qu’est-ce que
l’expérimentation ? Expérimenter, c’est provoquer un phénomène pour tester une hypothèse ou une théorie. Les
scientifiques cherchent à provoquer le phénomène afin de pouvoir l’observer dans des conditions idéales. Il faut
ainsi éviter toute perturbation (Édouard Launet, dans Au fond du labo à gauche, nous apprend ainsi qu’il a
fallu rendre le LEP – un accélérateur de particules – insensible au passage des TGV, ainsi qu’à la fonte des neiges
du Jura). L’expérimentation est donc faite à partir d’une théorie et en vue de l’observation. Mais qu’est-ce que
l’observation ? Ce n’est pas une simple perception. L’observation suppose une attitude active, une perception
attentive ; l’observation est sélective. « Imaginons Heinrich Hertz, en 1888, effectuant l'expérience électrique
qui lui permit d'être le premier à produire et à détecter des ondes radio. S'il avait été parfaitement innocent en
effectuant ces observations, il aurait été obligé de noter […] la couleur des mètres, les dimensions du
laboratoire, le temps qu'il faisait, la pointure de ses chaussures et un fatras de détails sans aucun rapport avec le
type de théorie qui l'intéressait et qu'il était en train de tester. » (Alan Chalmers, Qu’est-ce que la science, p.
66-67). Un scientifique observe tout ce qui lui semble pertinent par rapport à l'hypothèse qu'il est en train de
tester. Sans théorie, il n’y pas d’observation possible, l'observation est guidée par la théorie : le scientifique
sélectionne, dans l'expérience, ce qui se rapporte à son objectif, qui est de tester sa théorie et de résoudre un
problème scientifique.

Le problème de l’induction

Nous avons tous les éléments pour poser le problème de l’induction dans les sciences. La question qui nous
guide dans l’étude de cette œuvre est la suivante : « Peut-on prouver à partir de l’expérience qu’une théorie est
vrai ? ». Nous venons ici d’analyse cette question, que l’on peut désormais reformuler ainsi : Est-il légitime à
partir de propositions particulières, qui rapportent des observations faites dans le cadre d’une expérimentation,
d’inférer, par induction, la vérité de propositions universelles qui énoncent des lois scientifiques organisées sous
forme d’hypothèses et de théories ? Cette question est appelé le problème de l’induction. De manière plus
générale, le problème de l'induction est celui de savoir dans quelle mesure une inférence inductive est légitime.

PLAN DU TEXTE

a) Première partie (premier paragraphe)


Popper se positionne : il s’oppose à l’inductivisme, selon lequel il est possible de prouver à partir de l’expérience
qu’une théorie est vraie. Popper va dans la suite du texte analyser cette conception.
Remarques : il y a peu de choses à dire sur ce paragraphe introductif, passez vite à l’explication de la suite du
texte.
b) Deuxième partie (deuxième paragraphe)
Popper analyse l’inductivisme. L’inductivisme prétend que les théories scientifiques sont justifiées par induction
à partir de l’expérience. Il faudra expliquer ce qu’est une inférence, expliquer en quel sens l’induction est une
inférence qui va de propositions particulières à des propositions universelles, et expliquer ce que sont les
propositions particulières et les propositions universelles dans les sciences.
Remarques : c’est le paragraphe central de ce texte ; il y a beaucoup de choses à expliquer ; prenez votre temps.
c) Troisième partie (troisième paragraphe)
L’inductivisme accorde un rôle essentiel à l’induction dans les sciences et Popper dégage ici la caractéristique
essentielle de l’induction : il s’agit d’une inférence riquée, elle peut toujours se révéler fausse. Il faudra montrer
ici la différence entre l’induction et la déduction (qui est, quant à elle, une inférence sans risque : si les prémisses
sont vraies, la conséquence est nécessairement vraie).
d) Quatrième partie (quatrième et cinquième paragraphe)
Popper pose alors le problème de l’induction, qui est de savoir dans quelle mesure l’inférence inductive est
légitime. Il faudra ici expliquer ce problème et en analyser les enjeux (cf. plus haut, « Le problème que pose
l’inférence inductive ») : si l’induction n’est pas légitime, notre croyance en l’existence de lois de la nature est-
elle encore justifiée ?
Transition du texte 1 au texte 2
ÉLÉMENTS DE COMPRÉHENSION DU TEXTE

La solution de l’inductivisme au problème de l’induction : le principe de l’induction

Pour les inductivistes, on peut résoudre le problème de l’induction en énonçant les conditions que doit satifisaire
une inférence inductive pour pouvoir être considérée comme légitime. Il faut alors formuler un principe
d’induction, une règle qui permet de dire quand est-ce qu’une inférence inductive est légitime.
Pour pouvoir formuler ce principe d’induction, il suffit de se demander quand est-ce qu’une généralisation est
clairement abusive. Il semble par exemple clair que l’on ne peut généraliser à partir d’un seul cas, il faudra donc
disposer d’un grand nombre d’observations. D’autre part, quand bien même on aurait fait de nombreuses
observations, si toutes ces observations dépendent de la même circonstance particulière, d’une même condition
particulière, alors la généralisation n’est pas légitime, il faudra donc que les observations soient faites dans des
circonstances variées. Enfin, la simple observation d’un cas contraire à la loi que l’on cherche à justifier, suffit à
rendre illégitime la généralisation, il faudra donc qu’aucun contre-exemple n’ait été observé.
Le principe d’induction se formule alors de la manière suivante : si un grand nombre de A (par exemple : des
corbeaux) ont été observées, dans des circonstances variées, et si tous les A observés, sans exception, ont la
propriété B (par exemple : la propriété « être noir »), alors, on peut en inférer légitimement que tous les A sont
des B (dans notre exemple : tous les corbeaux sont noirs).

Texte 2
ÉLÉMENTS DE COMPRÉHENSION DU TEXTE

Objectif général : montrer que le principe d’induction n’est pas vrai

L’objectif de Popper dans ce texte est de montrer que le principe d’induction n’est pas vrai. Popper cherche en
effet à critiquer l’inductivisme, qui prétend que les théories scientifiques sont justifiées par induction à partir de
l’expérience. Or l’inductivisme est fondée sur le principe d’induction. Par conséquent, si Popper parvient à
montrer que le principe d’induction n’est pas vrai, alors il aura montré que l’inductivisme n’est pas vrai.

Forme générale de l’argumentation

Pour prouver que le principe d’induction n’est pas vrai, Popper se fonde sur l’idée qu’il y a deux manières
seulement dont une proposition peut être vraie. Soit une proposition est vraie en vertu de sa signification (il
s’agit alors d’une proposition analytique), soit une proposition est vraie en vertu des faits (il s’agit alors d’une
proposition synthétique). Popper va montrer que le principe d’induction n’est ni une proposition analytique, ni
une proposition synthétique. La conclusion sera alors que le principe d’induction n’est pas vrai.
Pour comprendre cette argumentation, il faut d’abord comprendre ce que signifie les notions de propositions
analytiques et de propositions synthétiques.

Propositions analytiques et propositions synthétiques

Une proposition analytique est une proposition dont la valeur de vérité est déterminée uniquement par la
signification des termes qui le composent. Il suffit de comprendre ce que cette proposition signifie pour savoir
qu’elle est vraie. Les propositions de ce genre sont appelées analytiques, car il suffit d’analyser le sens des termes
qui composent cette proposition pour savoir qu’elle est vraie. Voici quelques exemples de propositions
analytiques : « les barbus ont une barbe », « les musiciens jouent d’un instrument », « si un homme est
célibataire, alors il n'est pas marié », « le rouge est une couleur », « tous les triangles ont trois côtés », « aucun
carré n'est un homme ».
Une proposition synthétique est une proposition dont la valeur de vérité est déterminée par certaines
caractéristiques du monde réel qui rendent vraie cette proposition. Il ne suffit pas de comprendre ce que signifie
cette proposition pour savoir qu’elle est vraie, il est nécessaire de savoir si ce qui est affirmé est vérifié dans le
monde réel. Les propositions de ce genre sont appelées synthétiques, car la vérité de ces propositions repose sur
une synthèse entre ce qui est dit et ce qui est ; une proposition synthétique est vraie dans la mesure où ce qui est
affirmé est conformé à la réalité : la vérité de l’affirmation que j’ai deux stylos dans ma main gauche repose sur
le fait que j’ai bien deux stylos dans la main gauche. Voici quelques exemples de propositions synthétiques : «
J’ai deux stylos dans ma main gauche ». « Il y a une trousse sur cette table ».

Un préalable : qu’est-ce qu’une tautologie ?

Le texte que nous étudions présente un autre terme technique, celui de tautologie. Étymologiquement,
tautologie signifie « dire la même chose ». On dira ainsi que les énoncés suivants sont des tautologies : « un sou
est un sou », « une promesse est une promesse ». Mais Popper emploie le terme tautologie en un sens technique.
Une tautologie désigne alors une proposition qui dit la même chose, au sens où elle dit toujours une vérité. Une
tautologie signifie en effet une proposition toujours vraie. Toutefois cette définition n’est pas encore assez
précise. L’affirmation que « tous les corps s’attirent entre eux suivant la loi de gravitation universelle de Newton
» constitue une proposition toujours vraie, mais ce n’est pas une tautologie, il s’agit simplement d’une
proposition toujours vraie dans le monde réel, alors qu’une tautologie est une proposition toujours vraie, dans
tous les mondes possibles. Nous dirons donc que les tautologies sont des propositions qui sont nécessairement
vraies, des propositions telles qu’il est absolument inconcevable de concevoir qu’elles soient fausses (je peux par
exemple concevoir un monde dans lequel les corps ne s’attirent pas entre eux, c’est pourquoi l’affirmation
précédent n’est pas une tautologie). Mais alors y a-t-il vraiment des tautologies ?
Pour comprendre ce que sont ces tautologies dont nous parlons, il faut comprendre quelques rudiments de
logique. En effet, les propositions nécessairement vraies qui constituent des tautologies sont en fait ce que l’on
appelle des lois logiques.
En logique, on cherche à formaliser le langage naturel, à exprimer avec des symboles certaines caractéristiques
du langage que nous utilisons de manière ordinaire. On désigne ainsi par des lettres n’importe quelle
proposition : par exemple p pourra signifier : Jean vient à la soirée, et q : Marie vient à la soirée. Ensuite, on
adopte une notation pour désigner des opérateurs sur ces propositions : par exemple non-p signifiera : Jean ne
vient pas à la soirée, p et q signifiera : Jean vient à la soirée et Marie vient à la soirée ; si p, alors q signifiera : si
Jean vient à la soirée, alors Marie vient à la soirée.
On peut alors exprimer les lois logiques en utilisant cette notation. Par exemple : si (p et q), alors p désigne une
loi logique. Ce sera toujours vrai d’affirmer cela. Si Jean vient à la soirée et Marie vient à la soirée, alors il est
vrai que … Jean vient à la soirée. p ou non-p désigne également une loi logique. En effet, soit Jean vient à la
soirée, soit Jean ne vient pas à la soirée. Ce sont ces lois logiques qui constituent des tautologies.
Les tautologies sont donc en définitive des propositions qui sont nécessairement vraies, car elles sont des lois
logiques.

Tautologies et propositions analytiques

Popper, dans ce texte, considère qu’il y a une équivalence entre les tautologies et les propositions analytiques
(cette équivalence est marquée par une simple virgule : « Un tel principe d’induction ne peut pas être une
tautologie, une proposition analytique »). Il faut rendre compte de cette équivalence ; nous allons montrer
qu’elle est justifiée.
a) Les tautologies sont-elles des propositions analytiques ?
Autrement dit, suffit-il de comprendre ce que signifie une proposition qui formule une loi logique pour savoir
qu’elle est vraie ? Pour savoir que la proposition Si Jean vient à la soirée et Marie vient à la soirée, alors il est
vrai que Jean vient à la soirée est vraie, je n’ai pas besoin de comprendre ce que signifie “venir à la soirée”. Par
exemple, je sais que la proposition Si Jean tchacatchoucke et Marie tchacatchoucke, alors il est vrai que Jean
tchacatchoucke est vraie sans avoir besoin de savoir ce que signifie tchacatchoucke (sous la condition que
tcahcatchoucke désigne bien quelque chose). De même, je sais que la proposition Si (p et q), alors p est vraie
(sous la condition que p et q désignent bien des propositions), sans avoir besoin de préciser à quelles
propositions particulières p et q font référence.
Pour savoir qu’une tautologie est vraie, il suffit de comprendre le sens des opérateurs logiques qui la composent.
En effet, pour savoir que Si (p et q), alors p est vraie, il me suffit de comprendre le sens du conditionnel si…,
alors… et de la conjonction et. Par conséquent, dans la mesure où une tautologie est une proposition vraie en
vertu des opérateurs logiques qui composent cette proposition, il suffit de comprendre le sens de ces opérateurs
logiques pour savoir que cette proposition est vraie. Les tautologies sont donc bien des propositions vraies en
vertu de leur signification. Les tautologies sont des propositions analytiques.
b) Les propositions analytiques sont-elles des tautologies ?
Autrement dit, les propositions qui sont vraies en vertu de leur signification sont-elles vraies parce qu’elles
expriment une loi logique ? Dans leur forme explicite, les propositions analytiques ne sont pas des tautologies.
La proposition « Si un homme est célibataire, alors il n’est pas marié » n’est pas vraie simplement en vertu des
opérateurs logiques (ici, le conditionnel si…, alors…) qui composent cette proposition. Il faut aussi connaître le
sens de « célibataire » et de « marié » pour savoir que cette proposition est vraie.
Toutefois, nous allons voir que, de manière implicite, les propositions analytiques sont bel et bien des
tautologies. L’idée est que l’on peut, en remplaçant certains des termes d’une proposition analytique par leur
signification, montrer que cette proposition est une tautologie. Prenons quelques exemples. La proposition « Si
un homme est célibataire, alors il n’est pas marié » est une proposition analytique. Or être célibataire signifie
être une personne en âge d'être mariée, qui n’est pas marié actuellement, et ne l'a jamais été. Par conséquent, en
remplaçant dans notre proposition de départ le terme « célibataire » par sa signification, on obtient la
proposition suivante : « Si un homme est une personne en âge d’être mariée, qui n’est pas mariée actuellement,
et ne l’a jamais été, alors il n’est pas marié ». Cette proposition est bien une tautologie (on ne fait que dire à
nouveau ce qui était déjà dans la définition). De même, la proposition « Le rouge est une couleur » est une
proposition analytique. Or pour expliquer ce qu’est le rouge, il faudra montrer quelque chose de rouge et dire
que le rouge est la couleur de ceci. Par conséquent, par remplacement, on obtient la proposition « La couleur de
ceci est une couleur », qui est bien une tautologie.
Comment prouver de manière générale que les propositions analytiques sont des tautologies ? Une proposition
analytique est une proposition dont la valeur de vérité est simplement déterminée par la signification des termes
qui composent cette proposition. La vérité d’une proposition analytique ne repose pas sur les caractéristiques
du monde réel. Cela signifie qu’une proposition analytique sera vraie dans n’importe quel monde possible. Or
c’est le propre d’une tautologie d’être vraie dans n’importe quel monde possible. Par conséquent les
propositions analytiques sont bien des tautologies.

1er sous objectif : montrer que le principe d’induction n’est pas une proposition analytique

Nous venons de préciser le sens des concepts essentiels de ce texte, il faut maintenant revenir à l’argumentation
de Popper. L’objectif général est de prouver que le principe d’induction n’est pas vrai. En premier lieu, Popper va
montrer que le principe d’induction n’est pas une proposition analytique : il n’est pas vrai en vertu de sa
signification. L’argument de Popper est un argument par l’absurde. On suppose que le principe d’induction est
une proposition analytique et on en dérive une absurdité, ce qui prouve que le principe d’induction ne peut pas
être une proposition analytique.
En effet, si le principe d’induction était une proposition analytique, alors il serait une tautologie (en vertu de
l’équivalence que nous avons déjà démontrée entre propositions analytiques et tautologies) ; et dans ce cas, il
serait absolument inconcevable que le principe d’induction soit faux (en vertu de la définition des tautologies).
Or il est concevable que le principe d’induction soit faux. On peut en effet concevoir que l’on ait fait un grand
nombre d’observations de corbeaux, dans des conditions variées, et que tous ces corbeaux soient noirs, bien que
pourtant il existe sur une île déserte encore inconnue au moins un corbeau rose. Cela est à tout le moins
concevable. Et le fait que cela soit concevable suffit à montrer qu’il n’est pas absolument inconcevable que le
principe d’induction soit faux. Par conséquent, si le principe d’induction était une proposition analytique, alors
nous serions conduits à une absurdité. Donc, le principe d’induction ne peut pas être une proposition
analytique.
L’idée directrice derrière cet argument est qu’il y a une distinction fondamentale entre l’induction et la
déduction (cf. plus haut « Inférence inductives et inférences déductives »). Dans une inférence inductive, la
conséquence n’est pas nécessairement vraie. C’est pourquoi l’induction ne peut être être fondée sur la simple
logique. En effet, si c’était le cas, l’induction serait fondée sur des lois logiques, qui permettraient de faire des
inférences dont les conséquences sont nécessairement vraies, ce qui n’est pas le cas dans l’induction.

2e sous objectif : montrer que le principe d’induction n’est pas une proposition synthétique

Nous venons de montrer que le principe d’induction n’est pas une proposition analytique, il nous reste à
montrer que le principe d’induction n’est pas une proposition synthétique, afin de pouvoir prouver que le
principe d’induction n’est pas vrai. L’argument de Popper est encore un argument par l’absurde. On suppose
que le principe d’induction est une proposition synthétique et on en dérive une absurdité, ce qui prouve que le
principe d’induction ne peut pas être une proposition synthétique.
En effet, si le principe d’induction était une proposition synthétique, alors pour savoir si le principe d’induction
est vrai, il faudrait savoir s’il est vérifié dans le monde réel (en vertu de la définition des propositions
synthétiques). Mais comment savoir si le principe d’induction est vérifié dans le monde réel ? Pour savoir si la
proposition « Tous les corbeaux sont noirs » est vérifié dans le monde réel, il faut avoir observé, dans des
circonstances variées, un grand nombre de corbeaux noirs, et ne pas avoir observé de contre-exemple, et il faut
disposer d’un principe d’induction pour pouvoir à partir de ces observations en inférer légitimement que tous
les corbeaux sont noirs. Mais, pour savoir si la proposition « Le principe d’induction fonctionne dans tous les
cas » est vérifié dans le monde réel, il faudrait, de la même manière, avoir observé, dans des circonstances
variées, un grand nombre de cas où le principe d’induction a fonctionné, et il faudrait disposer d’un principe
d’induction pour pouvoir à partir de ces observations en inférer légitimement que le principe d’induction
fonctionne dans tous les cas. Par conséquent, pour savoir si le principe d’induction est vrai, il faudrait déjà
disposer d’un principe d’induction. Si le principe d’induction était une proposition synthétique, la justification
du principe d’induction reposerait sur le principe d’induction, ce qui est absurde, donc le principe d’induction
n’est pas une proposition synthétique.
L’idée directrice derrière cet argument est que le principe d’induction ne peut être fondée sur l’expérience, car
l’expérience ne peut pas garantir la vérité d’une proposition universelle (ici : « le principe d’induction
fonctionne dans tous les cas »), à moins que le principe d’induction ne soit vrai. La tentative de justifier le
principe d’induction échoue parce qu’elle conduit à une argumentation circulaire : si le principe d’induction
était fondée sur l’expérience, cela signifierait qu’il serait fondée sur le principe d’induction.

Conclusion de l’argumentation : le principe d’induction n’est pas vrai

Le principe d’induction n’est ni vrai en vertu de sa signification, ni vrai en vertu des faits. Or il n’y a que ces
deux manières dont une proposition peut être vraie. le principe d’induction n’est donc pas vrai. L’inductivisme,
qui prétend que les théories scientifiques sont justifiées par induction à partir de l’expérience, n’est par
conséquent pas une position acceptable, car l’inductivisme est fondée sur le principe d’induction, dont on vient
de démontrer la fausseté
PLAN DU TEXTE

a) Première partie (premier paragraphe)


Popper montre que le principe d’induction n’est pas une proposition analytique. Le principe d’induction devrait
donc être une proposition synthétique (mais Popper va également montrer que cela n’est pas possible).
Remarques : l’argumentation est implicite, à vous de la rendre explicite.
b) Deuxième partie (deuxième paragraphe)
Popper précise bien qu’il s’agit de trouver une justification au principe d’induction. Le principe d’induction est
certes accepté par tous (dans les sciences et dans la vie quotidienne, cf. plus haut : « L’inférence inductive dans
le sens commun et dans les sciences »), mais la question ici est de savoir si ce principe est acceptable d’un point
de vue rationnel.
c) Troisième partie (troisième paragraphe)
Popper montre que le principe d’induction n’est pas une proposition synthétique, dont la vérité pourrait reposer
sur l’expérience (le principe d’induction ne peut pas être conçu comme un principe « empiriquement valide »).
Remarques : la conclusion de l’argumentation n’est pas énoncée dans le texte : le principe d’induction n’est pas
vrai, car il n’est ni vrai en vertu de sa signification (ce n’est pas une proposition analytique), ni vrai en vertu des
faits (ce n’est pas une proposition synthétique).

Transition du texte 2 au texte 3

ÉLÉMENTS DE COMPRÉHENSION DU TEXTE

Deux tentatives ont été faites pour défendre le principe d’induction, mais ces tentatives
échouent d’après Popper

a) La tentative de Kant
Kant propose une défense du principe de causalité, qui peut s’interpréter comme une défense d’une version
restreinte du principe d’induction. Le principe de causalité consiste à soutenir que tout phénomène a une cause
et que dans les mêmes conditions, la même cause est suivie du même effet. Pourquoi peut-on considérer le
principe de causalité comme une version restreinte du principe d’induction ? L’idée est la suivante : si j’observe
dans un grand nombre de cas et dans des circonstances variées qu’un événement X (par exemple : une personne
lâche son stylo des mains) est suivi d’un événement Y (le stylo tombe), et que je n’ai pas observé de contre-
exemple, alors je peux en inférer légitimement d’après le principe de causalité, que tous les événements X sont
suivis d’un événement Y (dans notre exemple : à chaque fois qu’une personne lâche son stylo des mains, il
tombe), dans la mesure où X est la cause de Y (le stylo tombe parce que la personne qui le tenait dans ses mains
l’a lâché) et que les mêmes causes sont suivies du même effet. Nous venons donc de voir que si la défense de
Kant du principe de causalité est concluante, alors le principe d’induction - restreint à la forme que lui donne le
principe de causalité - est justifié. Mais comment Kant s’efforce-t-il de défendre le principe de causalité ?
L’idée de Kant est que le principe de causalité est un jugement synthétique a priori. Comme tous les jugements
synthétiques, il serait vrai dans la mesure où il est vérifié dans le monde réel, mais il ne serait pas nécessaire de
recourir à l’expérience pour savoir qu’il est vrai (a priori signifie « avant même toute expérience »). La
justification du principe de causalité ne serait donc pas fondée sur l’expérience, ce qui permettrait d’éviter la
circularité que nous avions mis en évidence dans la justification du principe d’induction (si le principe
d’induction était fondée sur l’expérience, cela signifierait qu’il serait fondée sur le principe d’induction). La
défense de Kant du principe de causalité comme jugement synthétique a priori permettrait ainsi de défendre
l’idée que le principe d’induction est bien un jugement synthétique, sans toutefois tomber dans l’absurdité d’une
argumentation circulaire.
La notion de jugement synthétique a priori est toutefois étonnante. Il s’agirait d’un jugement qui serait vérifié
dans le monde réel, mais dont je pourrais connaître la vérité sans faire aucune expérience du monde réel. Mais
comment puis-je prétendre connaître quelque chose du monde réel si je ne confirme pas mon jugement par
l’observation ?
Pour comprendre comment, selon Kant, de tels jugements synthétiques a priori sont possibles, il faut d’abord
comprendre ce que signifie ce que nous appelons le monde réel, étant donné que les jugements synthétiques sont
des jugements dont la vérité repose sur certaines caractéristiques du monde réel. Selon Kant, l’expression « le
monde réel » devrait désigner les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, ce qu’il appelle les choses en soi.
Mais nous n’avons pas accès aux choses en soi, nous n’avons accès qu’à des phénomènes ; ce à quoi nous avons
accès, c’est ce qui nous apparaît (« phénomène » signifie étymologiquement : ce qui apparaît). Je n’ai accès qu’à
ce qui m’est donné par la sensation, la perception. Si j’affirme qu’il y a une table en face de moi, puis-je affirmer
que je perçois la table en elle-même ? Ce que je perçois c’est un certain ensemble de couleurs, de formes, de
sensations de dureté au toucher, qui varient selon mes déplacements. Je ne perçois pas la table en soi. C’est
pourquoi ce que nous appelons « le monde réel » désigne en fait, non les choses en soi, mais ce qu’il y a
d’objectif dans ce qui nous apparaît. Dans l’ensemble de me sensations de couleurs, de formes, etc., il y a un
certain ordre, les variations dans mes sensations ne se font pas au hasard, et tout cela me fait penser que
quiconque entrera dans la pièce verra la même chose que moi, à quelques variations près. Dans tout ce qui
m’apparaît, je distingue quelque chose d’objectif : cette table qui est devant moi.
Le monde réel est donc en fait ce qu’il y a d’objectif dans les phénomènes. Selon Kant, le contenu d’un
phénomène est objectif seulement s’il satisfait à certaines conditions d’objectivité. Par exemple, pour que le
contenu d’un phénomène soit considéré comme objectif, il faut qu’il ait une certaine permanence ; la variation
incessante ne permet pas de penser l’existence d’un objet. La permanence serait donc l’une de ces conditions
d’objectivité qui permettent de distinguer dans les phénomènes ce qui relève du monde réel objectif.
Selon Kant, ces conditions d’objectivité sont définies par la structure même de l’esprit humain. En effet, le
monde réel est ce qui est considéré comme objectif dans ce qui apparaît à l’esprit et c’est l’esprit lui-même qui
fait cette distinction. Il doit donc d’après Kant être possible de découvrir ces conditions d’objectivité de manière
purement a priori, sans faire recours à aucune expérience. Il suffirait en effet de réfléchir aux conditions qui sont
nécessaires pour que l’esprit puisse se représenter un objet. Il suffit par exemple de se rendre compte, par une
pure réflexion, que la variation incessante ne permet pas à l’esprit de se représenter un objet, pour découvrir que
la permanence est une condition d’objectivité.
Les jugements énonçant les conditions d’objectivité sont donc des jugements a priori. C’est le cas par exemple
du jugement : « Les objets perdurent dans le temps ». Ce jugement est connu a priori, simplement à partir d’une
réflexion sur l’impossibilité de concevoir quelque chose d’objectif dans les phénomènes s’il n’y avait aucune
permanence dans ce qui nous apparaît.
Les jugements énonçant les conditions d’objectivité sont d’autre part des jugements synthétiques. Leur valeur de
vérité dépend en effet de certaines caractéristiques du monde réel. La proposition « les objets perdurent dans le
temps » n’est pas une proposition analytique, elle n’est pas vraie en raison de la définition même de ce qu’est un
objet. Elle est vraie en raison de ce qu’est le monde réel. Le monde réel est ce qu’il y a d’objectif dans les
phénomènes, et ce qui est objectif dans les phénomènes a nécessairement une certaine permanence en raison de
la structure de notre esprit.
Par conséquent, les jugements qui énoncent les conditions d’objectivité sont des jugements synthétiques a priori.
Nous allons maintenant montrer que le principe de causalité est l’une de ces conditions d’objectivité, afin
d’établir que le principe de causalité un jugement synthétique a priori.
Le principe de causalité permet d’expliquer certaines successions de phénomènes (le stylo qu’on lâche des
mains, suivi du stylo qui tombe) en déterminant l’un des phénomènes comme la cause de l’autre (le lâcher de
stylo est la cause de la chute du stylo). Mais lorsque je regarde un tableau, il y a aussi une succession de
phénomènes (je regarde le visage de la Joconde puis la disposition de ses mains), et je n’explique pas cette
succession par un principe de causalité. Il s’agit alors d’une succession purement arbitraire – j’aurais pu
regarder d’abord la disposition de ses mains, puis son visage, et je ne peux pas attribuer cette succession à la
réalité elle-même. On a dans ce cas un simple succession subjective de phénomènes, tandis que l’on estime que
le lâcher de stylo suivi de sa chute constitue une succession objective. Le principe de causalité est nécessaire
selon Kant pour pouvoir faire la différence entre une simple succession subjective et une succession objective.
Pour que je puisse attribuer à la réalité elle-même la succession, je dois pouvoir penser que cette succession n’est
pas une succession arbitraire, mais qu’elle se fonde sur un rapport de cause à effet.
Le principe de causalité est nécessaire pour pouvoir saisir ce qu’il y a d’objectif dans une succession de
phénomènes, il fait donc bien partie des conditions d’objectivité, et, dans la mesure où les jugements énonçant
les conditions d’objectivité sont des jugements synthétiques a priori, le principe de causalité est un jugement
synthétique a priori.
Par conséquent, étant donné que le principe de causalité peut également s’énoncer comme une version restreinte
du principe d’induction, la défense kantienne du principe de causalité permettrait de justifier le principe
d’induction. Le principe d’induction serait bien un jugement synthétique, vérifié dans le monde réel, mais dont
on pourrait connaître la vérité, sans avoir besoin de faire recours à l’expérience, ce qui permettrait de ne pas
tomber dans l’absurdité d’une justification circulaire du principe d’induction.
Popper affirme simplement, à propos de cette défense de Kant du principe de causalité, que « son ingénieuse
tentative pour justifier a priori des jugements synthétiques n’a pas réussi. ». Il n’explique pas dans ce texte les
raisons pour lesquelles il estime que cette tentative échoue. Dans un ouvrage intitulé Conjectures et réfutations,
Popper affirme certes que l'on peut savoir de manière a priori que des lois doivent s'appliquer aux phénomènes
pour pouvoir les comprendre. Mais d'une part le fait qu'il doit y avoir des lois pour pouvoir comprendre les
phénomènes n'implique pas qu'il doit y avoir des lois, tout court. Kant présuppose que les phénomènes doivent
pouvoir être compris, ce qui n’est pas a priori valide. D'autre part, si Popper admet que l'on puisse savoir a
priori qu'il doit y avoir des lois pour pouvoir comprendre les phénomènes, il refuse l'idée que l'on puisse savoir
a priori que telle ou telle loi précise et déterminée (notamment le principe de causalité) est nécessaire pour
pouvoir comprendre les phénomènes. On ne peut déterminer une fois pour toutes et de manière a priori les lois
qui s’appliquent aux phénomènes, il est nécessaire de faire des conjectures, des hypothèses, qui seront
confrontées à l’expérience. Enfin, Popper est un réaliste qui s’oppose à toutes les formes d’idéalisme, dont
l’idéalisme kantien qui soutient que l’esprit ne peut pas connaître le réel en tant que tel, mais seulement ce que
l’esprit peut considérer comme objectif dans les phénomènes. C’est pour ces raisons que Popper estime que la
défense du principe d’induction sur la base d’un raisonnement de type kantien échoue.
b) La version probabiliste du principe d’induction
Pour défendre l’inductivisme (l’idée que les théories scientifiques sont justifiées par induction à partir de
l’expérience), certains philosophes ont proposé d’affaiblir le principe d’induction. L’idée est la suivante : certes,
nous ne pouvons pas être absolument sûrs que le soleil se lèvera tous les matins, mais nous pourrions au moins
affirmer qu’il est très probable que le soleil se lèvera tous les matins. L’observation d’un grand nombre de cas,
dans des circonstances variées, et sans exception constatée, ne garantirait pas la vérité de la généralisation, mais
renforcerait sa probabilité.
Le principe d’induction dans cette version probabiliste peut se formuler ainsi : si un grand nombre de A ont été
observées, dans des circonstances variées, et si tous les A observés, sans exception, ont la propriété B, alors, on
peut en inférer légitimement que tous les A ont très probablement la propriété B.
Mais le principe d’induction, formulé de cette manière, ne peut toujours pas être conçu comme un énoncé
analytique, vrai en vertu de sa signification. Supposons la situation suivante : admettons qu'il existe dans le
monde (sans que nous le sachions) 1000 corbeaux, dont 500 corbeaux noirs et 500 corbeaux roses, Nous avons
observé, dans des circonstances variées, un grand nombre de corbeaux, disons 300, et tous les corbeaux
observés, sans exception, sont noirs. Il ne sera pas pour autant vrai que tous les corbeaux sont très
probablement noirs, puisque la probabilité pour qu'un corbeau soit noir est de ½. Par conséquent, le simple fait
qu’il soit concevable que le principe d’induction, dans sa version probabiliste soit faux, prouve qu’il n’est pas un
énoncé analytique.
D’autre part, le principe d’induction ne peut pas non plus être conçu comme énoncé synthétique. S’il était
fondée sur l’expérience, nous serions à nouveau conduit dans le même type d’argument circulaire que nous
avions mis en évidence pour la version non-probabiliste du principe d’induction : si le principe d’induction était
fondée sur l’expérience, alors le principe d’induction serait fondée sur le principe d’induction. Le fait de
proposer une version probabiliste du principe d’induction ne permet pas de sortir de cette circularité : le
principe d’induction dans cette version probabiliste est toujours un énoncé universel qui ne peut être justifié à
partir de l’expérience, qu’en supposant la vérité du principe d’induction.

L’inductivisme est faux, mais il a toutefois une apparence de vérité

Popper vient de montrer que l’inductivisme est faux, et que les tentatives pour le défendre échouent. Les
théories scientifiques ne sont pas justifiées par induction à partir de l’expérience. Pourtant, bien que
l’inductivisme ne constitue pas une conception acceptable de la justification des théories scientifiques, il est très
largement accepté. Il y a même, dit Popper, un préjugé en faveur de l’inductivisme. Popper va s’efforcer, avant de
défendre sa propre conception de la justification des théories scientifiques, d’expliquer la source de ce préjugé.
Pourquoi l’inductivisme a-t-il une apparence de vérité, bien qu’il soit faux ? Selon Popper, cette apparence de
vérité est due à une confusion qu’il essaie d’analyser dans le texte 3.

Texte 3

ÉLÉMENTS DE COMPRÉHENSION DU TEXTE

Deux moments constitutifs de l’activité du scientifique

Popper distingue deux aspects du travail du scientifique. Le chercheur formule des théories et il contrôle des
théories. Le contrôle des théories fait référence à l’expérimentation qui consiste à provoquer un phénomène afin
de tester une théorie, de contrôler sa validité empirique. Il s’agit alors de comparer ce qui était prévu par la
théorie et ce qui a été observé. La distinction entre formulation de la théorie et contrôle de la théorie s’inscrit
donc à la fois dans un ordre chronologique : le contrôle de la théorie, l’expérimentation vient après la
formulation de la théorie, et dans un ordre logique : l’expérimentation présuppose la théorie ; il n’y a pas
d’expérimentation sans théorie à tester. Plus profondément, la logique même qui gouverne cette distinction
s’articule en référence à un autre moment : celui de la position d’un problème. En effet, la formulation de la
théorie correspond à la proposition d’une réponse au problème, et le contrôle de la théorie correspond à la
phase de test de cette solution. Les deux moments de la formulation de la théorie et du contrôle de la théorie se
pensent donc par rapport à ce moment fondamental de l’activité scientifique qu’est la position d’un problème.
Bachelard écrit ainsi en ce sens que « [l]’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions
que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut
savoir poser des problèmes. Et quoi qu’on dise dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-
mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un
esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y
avoir connaissance scientifique » (Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique).

Deux questions à propos de l’activité du scientifique

À ces deux moments correspondent deux questions qui peuvent être posées à propos de l’activité du
scientifique.
À propos de la formulation de la théorie, on peut se demander comment le scientifique est parvenu à formuler
cette théorie, comment cette théorie lui est petit à petit venu à l’esprit. On s’intéresse alors à ce qu’on appelle le
contexte de découverte et la question sera donc la suivante : « Comment cette théorie a-t-elle été découverte ? ».
Cette question est une question de fait. Poser une question de fait, c’est s’interroger à propos de l’existence
même de quelque chose ou bien s’interroger en vue de mieux comprendre quelque chose. Or se demander
comment une théorie a été découverte consiste bien à s’interroger en vue de mieux comprendre les conditions de
sa découverte ; il y a eu une découverte – voici le fait – on se demande comment cette découverte a eu lieu – on
essaie de mieux comprendre ce fait. Comment répondre à cette question ? Selon Popper, la réponse nécessitera
une psychologie de la connaissance. La découverte d’une théorie scientifique est en effet le résultat de processus
intellectuels qui sont d’abord l’objet d’étude de la psychologie. Cela ne signifie pas pour autant que cette
psychologie de la connaissance ne s’intéressera pas aux conditions sociales et historiques de la découverte. La
psychologie de la connaissance intègre certainement pour Popper tout ce qui peut relever de la sociologie de la
connaissance et de l’histoire des sciences, dans la mesure où ces disciplines dégagent les conditions des processus
intellectuels qui conduisent à la découverte d’une théorie scientifique. Il y a en effet des conditions sociales de la
découverte scientifique (le travail scientifique se fait à plusieurs, au sein d’organisations et d’institutions, dont
on peut étudier les relations) et des conditions historiques (le travail scientifique s’effectue à partir des
découvertes précédentes et en fonction de certains programmes de recherche qui se succèdent au cours du
temps).
À propos du contrôle de la théorie, on peut se demander si cette théorie est confirmée par les résultats
expérimentaux, et dans quelle mesure ces résultats justifient la théorie. On s’intéresse alors à ce qu’on appelle le
contexte de justification. La question sera donc la suivante : « Cette théorie est-elle justifiée ? ». Cette question
est une question de droit. Poser une question de droit, c’est s’interroger à propos de la légitimité de quelque
chose, c’est se demander si ce qui est, est fondé en droit, est acceptable d’un point de vue rationnel ou moral. Or
se demander si la théorie est justifiée consiste bien à s’interroger à propos de la légitimité de la théorie ; on se
demande si cette théorie est acceptable d’un point de vue rationnel, étant donné les résultats expérimentaux
dont on dispose. Comment répondre à cette question ? Selon Popper, la réponse nécessitera une logique de la
connaissance. La distinction entre psychologie et logique provient de Kant, il faut donc se référer à la manière
dont Kant formule cette distinction pour mieux comprendre cette distinction. On trouve dans la Logique de
Kant la formulation de cette distinction : « Certains logiciens supposent, à vrai dire, des principes
psychologiques dans la logique. Mais admettre de tels principes en logique est aussi absurde que de tirer la
morale de la vie. Si nous cherchions les principes dans la psychologie, c’est-à-dire dans les observations que
nous ferions sur notre entendement, nous verrions simplement comment se produit la pensée et comment elle
est assujettie à diverses entraves et conditions subjectives […] Mais en logique il s’agit […] non de la façon dont
nous pensons, mais de la façon dont nous devons penser. […] Dans la logique, ce que nous voulons savoir, ce
n’est pas comment l’entendement est, comment il pense, comment il a procédé jusqu’ici pour penser, mais bien
comment il devrait procéder dans la pensée. » (Logique, éd. Vrin, p.12). La différence entre psychologie et
logique s’explique donc ainsi : la psychologie vise à décrire et expliquer le fonctionnement réel de l’esprit, elle
vise à comprendre les processus intellectuels, tandis que la logique vise à mettre en évidence des normes de
rationalité qui s’imposent à notre esprit (la logique nous impose notamment de ne pas être contradictoire). Or
pour savoir qu’une théorie est justifiée, il faut savoir si elle satisfait les normes qui régissent en droit la
justification de toute théorie, il faut donc savoir si elle satisfait les normes de rationalité. La réponse à la
question de savoir si la théorie est justifiée présuppose bien une logique de la connaissance.

Deux formes d’inductivisme

À partir de ces distinctions, nous pouvons faire une distinction entre deux formes d’inductivisme. Cette
distinction n’est pas explicitement formulée dans le texte, mais rend sa compréhension plus aisée. Nous
parlerons ainsi de l’inductivisme de la découverte, qui s’efforce de répondre à la question « Comment la théorie
a-t-elle été découverte ? » et propose la réponse suivante : les théories scientifiques sont découvertes par
induction. Nous distinguerons cette forme d’inductivisme de l’inductivisme de la justification, qui s’efforce de
répondre à la question : « La théorie est-elle justifiée ? » et propose la réponse suivante : les théories
scientifiques sont justifiées par induction. Remarquons que c’est bien de l’inductivisme de la justification dont
nous avons parlé jusqu’à présent, dans les textes précédents.
L’idée directrice qui fonde l’inductivisme de la découverte est que les sciences empiriques proviennent de
l’observation. Le travail du scientifique consisterait à accumuler des faits observables et à en dégager des
régularités, de manière à pouvoir formuler des lois, par généralisation à partir de l’expérience.
Selon Popper cette forme d’inductivisme est tout à fait fausse. La formulation d’une théorie vient avant la
confrontation avec l’expérience, elle vient avant l’observation. Il faut d’abord faire une conjecture, formuler une
hypothèse, avant de la tester dans des expérimentations. L’inductivisme de la découverte est donc faux, mais il a
une apparence de vérité car il repose sur une confusion à propos de ce que sont les sciences empiriques. Les
sciences empiriques se caractérisent par leur rapport à l’expérience. Les sciences empiriques portent sur des faits
observables (à la différence des mathématiques qui portent des réalités abstraites), mais l’inductivisme de la
découverte commet une erreur en estimant que les sciences empiriques partent des faits observables.
L’inductivisme de la découverte se trompe sur la nature du rapport des sciences empiriques à l‘expérience. Les
faits observables ne sont pas la base du travail du scientifique. Ce qui vient en premier c’est l’activité de position
de problème, puis la formulation d’une théorie, et enfin seulement l’observation dans le cadre d’une
expérimentation visant à tester la théorie. L’inductivisme de la découverte tire en définitive son apparence de
vérité de cette confusion à propos du rapport des sciences empiriques à l’expérience. Et cette apparence de
vérité de l’inductivisme de la découverte se transmet à l’inductivisme de la justification par le biais d’une autre
confusion, entre les deux formes d’inductivisme. L’inductivisme de la découverte prétend que les théories
scientifiques sont fondées sur l’expérience, au sens où elles partent de l’expérience, tandis que l’inductivisme de
la justification prétend que les théories scientifiques sont fondées sur l’expérience, au sens où elles sont justifiées
par l’expérience. La confusion entre l’inductivisme de la découverte et l’inductivisme de la justification
s’explique par la confusion entre ces deux sens de la notion de fondement.
L’objectif de ce texte était justement de clarifier la distinction entre ces deux formes d’inductivisme, afin de
pouvoir expliquer l’apparence de vérité de l’inductivisme.

PLAN DU TEXTE

a) Première partie (premier paragraphe - les deux premières lignes)


Popper formule la distinction entre deux moments constitutifs de l’activité du scientifique : la formulation des
théories et le contrôle des théories
Remarques : À vous de rendre compte de la logique de cette distinction.
b) Deuxième partie (deuxième paragraphe)
Popper montre qu’à ces deux moments constitutifs de l’activité du scientifique correspondent deux questions
que l’on peut se poser à propos des théories scientifiques : la question « Comment la théorie a-t-elle été
découverte ? » et la question « La théorie est-elle justifiée ? ».
c) Troisième partie (troisième paragraphe)
Popper souligne l’importance qu’il y a à maintenir une distinction stricte entre ces deux questions. Il faut
expliquer ici l’enjeu de cette distinction, qui est de prévenir la confusion entre deux formes d’inductivisme
(l’inductivisme de la découverte et l’inductivisme de la justification), confusion qui est en partie à la source de
l’apparence de vérité de l’inductivisme de la justification.
Remarques : L’importance que Popper accorde à cette distinction se remarque dans les expressions suivantes : «
nous distinguons rigoureusement », « nous nous en tiendrons à cette définition », « elle a uniquement à
examiner ».

Transition du texte 3 au texte 4


ÉLÉMENTS DE COMPRÉHENSION DU TEXTE

L’inductivisme de la découverte est faux

Popper a déjà montré que l’inductivisme de la justification est faux (cf. texte 2). Il affirme, après avoir à
nouveau insisté sur l’importance des distinctions qu’il vient de faire, que l’inductivisme de la découverte est
également faux. On ne peut reconstruire rationnellement le processus de découverte d’une théorie scientifique.
La découverte ne se fait pas par induction à partir de l’expérience. Pour Popper, il n’y a pas de sens à imposer
une méthode à la découverte. L’essentiel est de formuler des conjectures audacieuses qui puissent faire par la
suite l’objet de tests expérimentaux. Imposer une méthode à la découverte, ce serait pour Popper, interdire a
priori l’audace dans la formulation des conjectures. Il faut au contraire, pour rendre possible cette audace,
accepter qu’il y ait une part d’irrationnel dans la découverte scientifique, que la science puisse reposer sur des
intuitions, ou encore sur une métaphysique (sur une conception générale de la réalité).

Texte 4
ÉLÉMENTS DE COMPRÉHENSION DU TEXTE

La méthode de contrôle critique

Après avoir analysé (texte 1), critiqué l’inductivisme (texte 2), et expliqué son apparence de vérité (texte 3),
Popper va défendre sa propre conception de la justification des théories scientifiques. Selon l’inductivisme, les
théories scientifiques sont justifiées par induction à partir de l’expérience. Selon Popper, on ne peut pas dire que
les théories scientifiques sont justifiées par l’expérience, on peut seulement soutenir qu’il est justifié d’accepter
provisoirement une théorie scientifique qui se soumet avec succès à ce qu’il appelle la méthode de contrôle
critique. Popper affirme que cette méthode de contrôle critique ne fait pas du tout appel à l’induction, elle ne
repose que sur des procédures déductives.
Le contrôle de la théorie se fait en quatre étapes

La méthode de contrôle critique des théories comporte quatre étapes.


a) La première étape consiste à établir que la théorie est logiquement possible.
Une théorie logiquement possible est une théorie qui n’implique pas de contradiction. Si une théorie implique
une contradiction, cela signifie qu’elle est nécessairement fausse (une contradiction ne peut pas être vraie), or il
n’est pas justifié d’accepter une théorie nécessairement fausse. Par conséquent il faut bien contrôler que la
théorie est logiquement possible.
b) La deuxième étape consiste à établir que la théorie est logiquement non nécessaire.
Si une théorie est logiquement nécessaire, cela signifie qu’elle consiste en un ensemble de lois logiques, de
tautologies, vraies dans tous les mondes possibles. Or les tautologies sont des propositions analytiques (cf. plus
haut : « Tautologies et propositions analytiques »), leur valeur de vérité ne dépend pas des caractéristiques du
monde réel. Mais, dans la mesure où l’objectif d’une théorie scientifique est de formuler les lois du monde réel,
la valeur de vérité d’une théorie scientifique doit dépendre des caractéristiques du monde réel. Les sciences
empiriques se caractérisent par le fait qu’elles portent sur des faits observables, les théories scientifiques ne
doivent donc pas simplement être vraies en vertu de leur signification, leur valeur de vérité doit dépendre des
faits observables. Par conséquent, il faut bien contrôler que la théorie est logiquement non nécessaire, afin de
s’assurer que la théorie porte bien sur le monde réel, qu’il s’agit bien d’une théorie empirique.
c) La troisième étape consiste à établir que la théorie est empiriquement pertinente.
Une théorie empiriquement pertinente est une théorie empirique qui permettrait un progrès dans la
connaissance. Popper ne donne pas dans ce texte les critères de la pertinence d’une théorie empirique, mais plus
loin dans la Logique de la découverte scientifique, il propose deux critères. Le premier critère est celui de
l’universalité : plus une théorie est universelle, c’est-à-dire plus elle rend compte d’un grand nombre de
phénomènes différents, plus elle est pertinente. Ce critère est un critère quantitatif dans la mesure où il concerne
la quantité de phénomènes expliqués par la théorie. La théorie de Newton est en ce sens une théorie plus
universelle que celle de Galilée, car elle permet à la fois d’expliquer les phénomènes expliqués par Galilée (la
chute des corps) et d’autres phénomènes (notamment les orbites des planètes). Le deuxième critère est celui de
la précision : plus une théorie est précise, c’est-à-dire plus elle explique dans le détail un phénomène, plus elle
est pertinente. Ce critère est un critère qualitatif dans la mesure où il concerne la qualité de l’explication d’un
phénomène par la théorie. La théorie de la relativité restreinte d’Einstein est en ce sens une théorie plus précse
que celle de Newton, car elle explique plus précisément les mouvements des corps (la physique newtonienne ne
permet pas de rendre compte de manière aussi précise que la relativité restreinte, du mouvement des corps dont
la vitesse est proche de la vitesse de la lumière, même si elle constitue toujours une bonne approximation pour
les corps se déplaçant à faible vitesse).
d) La quatrième étape consiste à établir que la théorie est empiriquement valide.
Une théorie empiriquement valide est une théorie confirmée par l’expérience. Cette confirmation se traduit selon
Popper à la fois par le succès prédictif de la théorie (les conséquences prévues par la théories sont observables
dans le cadre d’une expérimentation) et par son succès technique (la théorie rend possible la réalisation
d’applications techniques). Le succès prédictif manifeste la maîtrise théorique de l’homme sur la nature (la
théorie permet d’anticiper le cours de la nature), tandis que le succès technique manifeste la maîtrise pratique de
l’homme sur la nature (la théorie permet d’utiliser les forces de la nature).

Le contrôle de la théorie repose sur des procédures déductives

Popper affirme que la méthode de contrôle critique des théories ne fait appel à aucune induction, mais repose
seulement sur des procédures déductives. En effet, pour établir que la théorie est logiquement possible, il faut
montrer que l’on ne peut pas déduire une contradiction à partir des énoncés de la théorie. Pour établir que la
théorie est logiquement non nécessaire, il faut montrer que la négation de la théorie est logiquement possible, ce
qui revient à montrer que l’on ne peut pas déduire une contradiction à partir de la négation de la théorie. Pour
établir qu’une théorie A est empiriquement plus pertinente qu’une théorie B, il faut montrer que l’on peut
déduire de la théorie A des conséquences empiriques qui concernent plus de phénomènes et qui sont plus
précises que la théorie B. Enfin, pour établir qu’une théorie est empiriquement valide, il n’y a pas besoin de faire
recours à l’induction. Une théorie empiriquement valide n’est pas une théorie justifiée par induction à partir de
l’expérience. C’est selon Popper une théorie qui parvient pour le moment à résister aux tests expérimentaux.
L’expérimentation vise à tester une théorie : si les phénomènes observés dans le cadre de l’expérimentation
correspondent aux phénomènes prévus par la théorie, cela ne signifie pas, selon Popper, que la théorie est vraie,
ni même probable. Il n’y a pas besoin de faire une induction à partir d’un grand nombre de résultats
expérimentaux. À partir du succès prédictif et du succès technique de la théorie, on ne peut selon Popper en
inférer la vérité ou même la probabilité de la théorie, car cette inférence ferait appel à une procédure inductive
dont Popper a déjà critiqué les fondements. En revanche, on peut à partir d’un échec en inférer la fausseté de la
théorie, et cela de manière purement déductive. En effet, si la théorie T prévoit que la conséquence C va se
produire, et si la conséquence C ne se produit pas, alors on peut en déduire que la théorie T est fausse par un
raisonnement logique que l’on appelle modus tollens. La forme logique de ce raisonnement est la suivante : si T,
alors C, or non-C, donc non-T. Dans le cas où la théorie fait une telle prédiction fausse, la théorie est dite
falsifiée, réfutée par l’expérience. On ne peut pas prouver à partir de l’expérience qu’une théorie est vraie, mais
on peut prouver à partir de l’expérience qu’une théorie est fausse. Une théorie empiriquement valide sera alors
pour Popper une théorie que l’on a essayé de réfuter par l’expérience, mais qui n’est pas encore réfutée par
l’expérience. Par conséquent, pour savoir si une théorie est empiriquement valide, il n’y a pas besoin de faire
appel à une procédure inductive, il faut mettre en place des expérimentations pour chaque conséquence
empirique de la théorie et examiner si l’on peut déduire, ou non, à partir des résultats expérimentaux la fausseté
de la théorie.

Pourquoi parler de « décision » à propos des résultats expérimentaux ?

La quatrième étape de la méthode de contrôle critique des théories consiste à mettre en place des dispositifs
expérimentaux pour tester la théorie. L’expérimentation vise à provoquer un phénomène pour l’observer dans
des conditions idéales. Le scientifique cherche à déterminer s’il est effectivement possible d’observer l’un des
phénomènes prévus par la théorie. À l’issue de l’expérience, le scientifique obtient des résultats expérimentaux
qui devraient par eux-mêmes pouvoir confirmer ou réfuter la théorie. Or Popper parle à propos de ces résultats
expérimentaux d’une « décision » à prendre. Le scientifique doit décider si les résultats expérimentaux
confirment ou réfutent la théorie. Voilà qui semble surprenant ! Les résultats expérimentaux ne parlent-ils pas
d’eux-même ? Dans quelle mesure peut-il y avoir une décision à prendre ?
La décision dont parle Popper ne concerne pas le fait même que les résultats expérimentaux confirment ou
réfutent la théorie, mais signifie plutôt le fait que les scientifique décident d’accorder à certains résultats
expérimentaux une valeur. Pour Popper il s’agit là d’une pure décision. La base empirique de la science (les
résultats expérimentaux) se constitue par la décision des scientifiques d’accepter certains résultats d’expérience.

Le falsificationisme

Si une théorie se soumet avec succès à la méthode de contrôle critique, il est justifié selon Popper de l’accepter.
Mais cette acceptation n’a qu’un caractère provisoire. Même si la théorie a passé avec succès plusieurs tests
expérimentaux, on ne peut en inférer la vérité ou même la probabilité de cette théorie. Il est toujours possible
que des tests expérimentaux futurs prouvent la fausseté de cette théorie. Et les résultats expérimentaux eux-
mêmes doivent être soumis à un contrôle critique et peuvent être remis en question ; ils sont acceptés sur la base
d’une décision qui elle aussi n’a qu’un caractère provisoire. Les théories scientifiques ne constituent donc pas
des réponses définitives, certaines et absolues. Les théories empiriquement valides sont seulement des théories
non encore réfutées. Une théorie confirmée par l’expérience est simplement une théorie soumise à des tests qui
ne la falsifient pas encore.
Toutefois Popper ne nie pas que les théories scientifiques visent la vérité. Popper est un réaliste, il s’oppose à
l’instrumentalisme : il ne pense pas que les théories scientifiques sont de simples instruments destinées à prédire
des phénomènes et à produire des applications techniques. Comment est-ce possible alors même qu’il prétend
que l’on ne peut jamais prouver par l’expérience qu’une théorie est vraie ou même simplement probable ? Dans
quelle mesure le falsificationisme de Popper est-il compatible avec le réalisme, avec l’idée que les théories
scientifiques visent la vérité ?
Il s’agit là d’une question difficile et les interprètes de Popper ne sont pas tous d’accord sur la possibilité d’une
compatibilité entre le falsificationisme et le réalisme. Nous allons défendre ici que le falsificationisme et le
réalisme sont compatibles. Nous allons en ce sens montrer que la méthode de contrôle critique des théories, qui
est au fondement du falsificationisme, permet de sélectionner les théories qui se rapprochent le plus de la vérité.
Mais que signifie l’idée qu’une théorie A se rapproche plus de la vérité qu’une théorie B ? L’idée est la suivante :
pour chaque théorie, on associe l'ensemble des mondes possibles qui sont compatibles avec la vérité de la
théorie. La théorie qui est absolument vraie est la théorie à laquelle est associé l'ensemble qui ne contient que le
monde réel. On se rend compte alors que si l’on désire que les théories se rapprochent le plus de la vérité, il faut
sélectionner des théories auxquelles sont associées le moins de monde possible (car la théorie la plus proche de
la vérité ne contient qu’un seul monde : le monde réel) et des théories qui contiennent des mondes qui
ressemblent le plus possible au monde réel. Or, plus une théorie est empiriquement pertinente, plus elle est
précise et plus elle explique un grand nombre de phénomènes, par conséquent, plus une théorie est
empiriquement pertinente, moins il y a de mondes possibles qui sont compatibles avec la vérité de cette théorie.
Le critère de la pertinence empirique permet donc de sélectionner des théories auxquelles sont associées le
moins de monde possible. D’autre part, plus une théorie est empiriquement valide, plus les mondes possibles qui
sont compatibles avec la vérité de la théorie doivent ressembler au monde réel. Par conséquent le critère de la
validité empirique permet de sélectionner des théories qui contiennent des mondes qui ressemblent le plus
possible au monde réel. Nous pouvons donc affirmer que la méthode de contrôle critique, qui est au fondement
du falsificationisme, permet de sélectionner les théories qui se rapprochent le plus de la vérité. Le
falsificationisme et le réalisme sont bel et bien compatibles. La science n’est donc pas simplement une succession
d’erreurs, elle représente un progrès de la connaissance et une meilleure approximation de la vérité.
Popper caractérise en définitive la science ainsi : 1°) la science est une tentative de résolution de problèmes (cf.
plus haut, texte 3, « Deux moments constitutifs de l’activité du scientifique »), 2°) dont le caractère scientifique
réside dans le fait qu’elle soumet ses réponses à une méthode de contrôle critique, et notamment à des tests
empiriques 3°) qui ne peuvent pas prouver que la théorie est vraie (cf. l’analyse et la critique de l’inductivisme
dans les textes 1 et 2), mais 4°) qui peuvent prouver qu’une théorie est fausse. Par conséquent, 5°) la science ne
peut prétendre fournir des réponses définitives, certaines et absolues, 6°) mais il est possible de distinguer, parmi
les théories, celles qui se rapprochent le plus de la vérité.

PLAN DU TEXTE

a) Première partie (premier paragraphe et début du deuxième paragraphe jusqu’à « … application technique
pratique »)
Popper expose les quatre étapes de la méthode de contrôle critique des théories.
b) Deuxième partie (suite du deuxième paragraphe)
Popper affirme que la méthode de contrôle critique des théories ne fait pas appel à l’induction mais repose sur
des procédures déductives.
c) Troisième partie (troisième et quatrième paragraphe)
Si une théorie se soumet avec succès à la méthode de contrôle critique des théories, il est justifié de l’accepter de
manière provisoire, mais cela ne signifie pas qu’elle est une théorie vraie ou même probable. Cette idée est au
fondement de ce qu’on appelle le falsificationisme.
Remarques : Exposez ici au moins le problème de la compatibilité entre le falsificationisme de Popper et son
réalisme. La résolution, dans le détail, du problème est difficile, mais vous pouvez essayer d’en dégager l’idée
directrice.