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Un aperçu de la diachronie du français

Ancien français
Dans certains textes, on parle du «langage de Paris». Ce ne sont là que quelques
exemples, mais ils témoignent éloquemment que le «françois» parlé à la Cour du roi et
à Paris jouissait dans les milieux aristocratiques d'un prestige supérieur aux autres
parlers. Ainsi, la norme linguistique choisie devient progressivement le «françois» de
l'Île-de-France qui se superposa aux autres langues, sans les supprimer. Mais il faut faire
attention, car la langue nationale qui commence à s'étendre au royaume de France n'est
pas le «langage de Paris», plus précisément le parler des «vilains», c'est-à-dire celui des
manants, des paysans et des roturiers, mais c'était le «françois» qui s'écrivait et qui était
parlé à la cour de France, c'est-à-dire la variété cultivée et socialement valorisée du
«françois». Voici un témoignage intéressant à ce sujet; il provient d'un poème biblique
(1192) rédigé par un chanoine du nom de Evrat, de la collégiale Saint-Étienne de
Troyes:
[Toutes les langues sont différentes et
Tuit li languages sunt et divers et
étrangères
estrange
si ce n'est la langue française;
Fors que li languages franchois:
c'est celle que Dieu perçoit le mieux,
C'est cil que deus entent anchois,
car il l'a faite belle et légère,
K'il le fist et bel et legier,
si bien que l'on peut l'amplifier ou
Sel puet l'en croistre et abregier
l'abréger
Mielz que toz les altres languages.
mieux que toutes les autres.]

Moyen français

En réaction contre la France, le Statute of Pleading du Parlement anglais reconnut dans


un texte rédigé en français l’anglais comme langue unique des tribunaux, mais dans les
faits le français restera une langue employée jusqu'en 1731, malgré la déclaration du
Parlement de 1362, qui décidait de faire de l'anglais la langue juridique du pays. Voici
un extrait de la déclaration de 1362 rédigé en «français d'Angleterre» (et en traduction
française contemporaine):

Item, pur ce qe monstré est soventfois au [De même, parce qu'il a été souvent montré
Roi les grantz meschiefs qe sont advenuz au roi les grands dommages qui sont
as plusours du realme de qe les leyes, arrivés à plusieurs personnes du royaume
custumes et estatuz du dit realme ne sont parce que les lois, coutumes et statuts
paa conuz comonement par cause q'ils dudit royaume ne sont pas communément
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sont pledez, monstrez et juggez en la connus, parce qu'ils sont plaidés, exposés
lange Franceis, q'est trop desconue en dit et jugés en langue française, qui est très
realme les dites leyes et custumes seront méconnue dans le royaume, lesdits lois et
le plus tost apris et conuz et mieultz coutumes seront plus vite apprises et sues
entenduz en la lange usee en dit realme. Le et mieux comprises dans la langue utilisée
roi ad ordeigné et establi qe toutes plees dans ledit royaume. Le roi a ordonné et
soient pledez, monstrez, defenduz et établi que toute plaidoirie soit plaidée,
juggez en la lange engleise, et q'ils soient exposée, défendue et jugée en langue
entrez et enroullez en latin. anglaise, et qu'elle soit enregistrée et
transcrite en latin.]

En 1501, à la toute fin du moyen français, un traité anonyme, Le Jardin de Plaisance


et fleur de rhetorique, dénonçait déjà cette nouveauté à outrance qui consistait à
écumer le latin :

[Le cinquième vice est


l'invention
Quint vice est d'innovation
de mots nouveaux, trop
De termes trop fort latinisans
latinisants,
Ou quant l'on fait corruption
ou quand on corrompt
D'aucuns termes mal consonants,
des termes mal consonants,
Trop contrains ou mal resonans
trop forcés ou sonnant mal
Ou sur le latin escumez;
ou empruntés au latin;
Ainsi ilz sont moult dissonans,
c'est ainsi qu'ils sont trop
Indignes d'estre resumez.
dissonants,
indignes d'être repris.]

Français moderne (Renaissance)

Devant l'hostilité de l'Église à publier des ouvrages en d'autres langues que le latin,
François Ier créait en 1543 l'Imprimerie royale destinée à publier, en plus du latin, des
ouvrages en grec, en hébreu et en françoys. Le 12 avril 1543, il conféra le titre
d'«imprimeur royal pour honorer la langue françoyse» à Denys Janot :

Faisons sçavoir que nous ayant esté bien et deuement advertis de la grande dextérité
et expérience que nostre cher et hien amé Denis Janot a en l'art d'imprimerie, et es
choses qui en dépendent, dont il a ordinairement faict grande et profession; et
mesmement en la langue francoise, et considérant que nous avons deja retenu et fait
deux noz imprimeurs, l'un en langue grecque et l'autre en la latine; ne voulant moins
faire d'honneur à la nostre qu'aux dictes deulx aultres langues, et en commettre
l'impression à personnaiges qui s'en saichent acquitter, ainsi que nous espérons que
saura très bien faire ledict Janot ; icelluy pour ces causes et aultres à ce nous
mouvans, l'avons retenu et retenons par ces présentes nostre imprimeur en la dicte
langue francoise, pour doresnavant imprimer, bien et deuement en bon caractère et le
plus correctement que faire se pourra, les livres qui sont et seront composes et qu'il
pourra recouvrer en la dicte langue, et aussi nous servir en cest estât aux honneurs et
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auctoritez, privilèges, préesminences, franchises, libertés et droits qui y peuvent


appartenir tant qu'il nous plaira; et affin de luy donner meilleure volonté, moyen et
occasion de s'y entretenir et supporter les frais et mises, peines, travaulx qui luy
conviendra, et prendre tant es impressions, corrections qu'aultres choses qui en
dépendent, nous avons voulu et ordonné, voulons et ordonnons et nous plaist et audict
Janot permis et octroyé par ces présentes qu'il puisse imprimer tous les livres
composez en la dicte langue francoise qu'il pourra recouvrer apres toutefois qu'ils
auront esté bien et deuement et suffisamment veuz et visitez et trouvez bons et non
scandaleux.

Dès lors, les écrits en françois se multiplièrent. L'invention de l'imprimerie a eu pour


effet de diffuser un nombre beaucoup plus considérable de livres en cette langue, bien
que le latin restât encore privilégié. Avant 1550, près de 80 % des livres imprimés en
France étaient en latin, cette proportion était passée à 50 % en 1575. Néanmoins,
l'imprimerie favorisa la diffusion du français: il parut plus rentable aux imprimeurs de
publier en français plutôt qu'en latin en raison du nombre plus important des lecteurs
dans cette langue.

Français classique

En 1680, César-Pierre Richelet (1626-1698) avait publié à Genève son Dictionnaire


françois contenant les mots et les choses, lequel comptait quelque 20 500 entrées.
C'était un ouvrage destiné aux lettrés et aux «honnêtes gens», qui désiraient trouver
une norme de l'usage. Contrairement à l'Académie, Richelet n'hésitait pas à insérer des
mots «bas» tels que bordel, chier, con, connard, enfiler (au sens de
«s'habiller»), foireux (au sens de «avoir la diarrhée»), etc. Voici ce que Richelet écrivit
dans son «avertissement»:

J'ai fait un Dictionnaire François afin de rendre quelque service aux honnêtes gens qui
aiment notre Langue. Pour cela j'ai lu nos plus excellens Auteurs, & tous ceux qui ont
écrit des Arts avec réputation. J'ai composé mon livre de leurs mots les plus-reçus,
aussi-bien que de leurs expressions les plus-belles. Je marque les diferens endroits
d'où je prens ces mots, & ces expressions à moins que les termes & les manieres de
parler que j'emploie ne soient si fort en usage qu'on n'en doute point.

En faveur des Etrangers, on a ajouté aux mots, & aux phrases des bons Ecrivains le
genre de chaque nom avec la terminaison féminine des adjectifs, & l'on en a donné des
exemples. On a expliqué les diverses significations d'un même mot, découvert le sens
des dictions dificiles, ou équivoques, mis le régime des verbes, & des adjectifs, &
même quand les verbes sont irreguliers, ou mal-aisez à conjuguer, on en a marqué la
prémiere personne du présent, du preterit, du futur, & de l'imperatif.

Pour rendre l'ouvrage encore plus-utile, on y fait entrer les termes ordinaires des Arts,
& presque toutes les remarques qui jusques ici ont été faites sur la Langue. On montre
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le diférent usage des mots, leur aplication dans les divers stiles, & la maniere dont on
les doit prononcer lorsqu'ils ne se prononcent pas comme ils s'écrivent.

On peut remarquer aussi une orthographe simplifiée dans des mots


comme diferens (différents), prens (prends), dificiles (difficiles), aplication (applicatio
n), stile (style). Richelet considérait que les consonnes doubles «défiguraient» les mots
du fait qu'on n'entendait qu'une seule consonne. L'ouvrage fit scandale à l'époque et
l'Académie l'ignora souverainement en ne s'en inspirant jamais. Le dictionnaire de
Richelet, rapidement appelé «Le Richelet», obtint néanmoins un grand succès et
devint le dictionnaire de référence de son époque.

Français des Lumières


La pensée de Voltaire n’est pas favorable à l’éducation du bas peuple, comme en fait
foi cette lettre à M. Damilaville, le 1er avril 1766 :

Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez
digne d’être instruit. J’entends, par peuple, la populace qui n’a que ses bras pour
vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de
s’instruire ; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît
essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir, comme moi, une
terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le
manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes :
cette entreprise est assez forte et assez grande.

En 1787 et 1788 que l'abbé Jean-François Féraud (1725-1807) publia


son Dictionaire critique de la langue française. Le souci principal de son auteur était
de fournir aux étrangers et aux Français des régions éloignées de France un guide
complet de l'usage de la langue française. Pour ce faire, il fait mention et critique le
bon usage des mots et des prononciations. On lit dans la préface de la première
édition:

Celui-ci est un vrai DICTIONAIRE CRITIQUE, où la Langue est complètement analysée.


C'est un Comentaire suivi de tous les mots, qui sont susceptibles de quelque
observation ; un Recueuil, qui laisse peu à desirer; des Remarques, qui peûvent
éclaircir les doutes et lever les dificultés, que font naître tous les jours les bizârres
irrégularités de l'Usage. C'est la Critique des Auteurs et l'examen, la comparaison,
critique aussi, des divers Dictionaires. Nous ôsons croire qu'il réunit les avantages de
tous, et qu'il y ajoute des utilités, qui ne se troûvent dans aucun.
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Français dit contemporain

Dans toutes les écoles, la primauté de l'enseignement est accordée à la langue


nationale. Les règlements locaux témoignent de cette nécessité. Ainsi, tel était
le Règlement pour les écoles primaires élémentaires de l'arrondissement de Lorient,
adopté par le Comité supérieur de l'arrondissement, en 1836 et approuvé par le recteur
en 1842:

§ 2. Discipline

Article 19

Chaque classe commence et se termine par une prière en français, qui est arrêtée
par le comité local sur proposition du curé.

Article 21

Il est défendu aux élèves de parler breton, même pendant la récréation et de


proférer aucune parole grossière. Aucun livre breton ne devra être admis ni
toléré. S'exprimer en breton et parler "grossièrement" font l'objet de la même
prohibition.

En 1834, le Comité d'instruction primaire de l'arrondissement de Brest adoptait un


règlement sur les écoles primaires. Selon l'article 19, le breton pourra seulement être
un moyen auxiliaire d'enseignement:

Article 19

Il est interdit aux instituteurs d'enseigner l'idiome breton ; ils pourront


seulement se servir de cette langue pour communiquer avec les enfants qui
n'entendraient pas le français.

La mission « civilisatrice de la France : en 1845, ceux qu'on appellerait aujourd'hui les


« linguicides » ne se taisaient plus! En témoignent ces propos d'un sous-préfet du
Finistère aux instituteurs : « Surtout rappelez-vous, Messieurs, que vous n'êtes établis
que pour tuer la langue bretonne.» Rien de moins, « tuer » la langue bretonne ! À cette
époque, on semblait vraiment en vouloir particulièrement au breton. Ainsi, un
secrétaire particulier dans l'entourage du politicien François Guizot (qui fut ministre
de l'Instruction publique), écrivit ce qui suit en 1841 à propos de la Bretagne :

Nous avons presque à civiliser cette province si belle mais encore si sauvage. [...]
Qu'une ligne de chemin de fer soit construite à travers ce pays, une circulation
rapide s'établira, des populations bretonnes descendront vers la France centrale,
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et des populations de provinces plus avancées en civilisation viendront à leur tour


visiter la Bretagne. Un chemin de fer apprendra en dix ans plus de français aux
Bretons que les plus habiles instituteurs primaires [...]. C'est vraiment pitié de ne
point travailler plus activement que nous le faisons à civiliser, à franciser tout à
fait cette belle province à l'entêtement si fier, aux sentiments si généreux.

Ce discours sur la mission civilisatrice de la France sera repris dans toutes les
nouvelles colonies, que ce soit en Indochine, en Polynésie, en Nouvelle-Calédonie, à
Madagascar, etc.

Français d’aujourd’hui

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Référence bibliographique : LECLERC Jacques


http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/histlngfrn.htm