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Ann. Kinésithér., 1985, t. 12, n° 7-8, pp.

349-352 MÉMOIRE
© Masson, Paris, 1985

La réharmonisation du rachis lombaire *


M. GIROUD
M. C.MK. attesté en Biomécanique et Cinésiologie de l'appareil locomoteur, C.R.F. « Les Thermes », F 69260 Charbonnières-les-Bains.

Notre analyse biomécanique est de considérer


que la colonne vertébrale possède, dans le plan
sagittal, des courbures physiologiques normales,
1 nécessaires à la bonne résistance aux contraintes
en compression qui seront appliquées à son
niveau. Tout en sachant que pour une même
section, un tuyau souple et courbe est plus
résistant pour ces mêmes contraintes qu'une (Dysharmonie mécanique entraînant l'irritation
barre rigide. radiculaire, entraînant douleur, entraînant
Il est évident que le mur antérieur composé contractures, ces contractures fixant cette dys-
par l'empilement des corps vertébraux et des harmonie mécanique).
disques intervertébraux, participe pour beau- Un des moyens d'attaquer cette boucle afin
coup à encaisser ces contraintes, mais il ne faut de la faire céder est de redonner une bonne
pas pour autant négliger ce mur postérieur, harmonie mécanique.
réalisé par l'empilement des apophyses arti- C'est en tout cas le point de vue adopté depuis
culaires postérieures doublées de ce système des siècles, si l'on en juge ce traité de chirurgie
ligamentaire très important qui participe lui d'Apollon de Kition (60 avant J.C.). Que ce
aussi largement à la répartition de ces contraintes. soient les tractions vertébrales proposées par
Il est à considérer aussi pour valoriser ce mur Ambroise Paré, que ce soient les techniques de
postérieur, que, de par l'orientation des apo- reboutage avec lesquelles les Bretons excellaient,
physes articulaires postérieures des vertèbres au que ce soient les manipulations vertébrales pro-
niveau cervical, dorsal, puis lombaire, il est posées par E. De Winter, Bourdiol, Cyriax ou
réalisé ainsi un système clef de voûte à grande Mennel, que ce soit le « Togol », réharmonisa-
base cervicale et à pointe lombo-sacrée. teur des « Chiropractors » patronnés par David
Ces quelques considérations nous entraînent Palmer ou le «Trutch» restructurant des
au module fonctionnel vertébral qui tend à
ostéopathes dont le père est Andrew Taylor Still,
montrer que ce système vertébral lombaire est que ce soit l'ensemble des techniques ostéopathi-
plus mobile en flexion et extension, a des ques modernes, il n'en reste pas moins vrai,
possibilités d'inclinaison latérale, mais ne peut comme l'avait défini Maigne que le geste
en aucun cas permettre des rotations.
manipulatif doit respecter le principe de la
La lombalgie, quant à elle, résulte d'une liberté et de la non douleur.
dysharmonie de ce niveau lombaire. Il s'agit Pour notre part, kinésithérapeutes que nous
donc là d'un conflit mécanique avec l'apparition sommes, il est bien évident qu'il ne s'agit pas
de cette boucle d'auto entretien:
pour nous de manipuler.
* 2e journée de rééducation Sancellemoz, Plateau d'Assy. Et c'est pourquoi, nous nous réfèrerons au
Tirés à part: M. GIROUD, à l'adresse ci-dessus. schéma proposé par Scott Haldemann, qui fait
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la différence entre manipulations faites dans le C'est pourquoi, notre action thérapeutique
secteur articulaire et mobilisations passives faites s'articulera dans tous les cas vers:
dans le secteur physiologique. C'est pourquoi - la lutte contre la douleur;
nous resterons, nous, quant à nos mobilisations - l'assouplissement des structures pour lutter
passives, aussi spécifiques qu'elles puissent être, contre ces contractures d'origine neurogène ou
dans ce secteur physiologique. fibreuse;
Il n'en reste pas moins vrai pour le malade - la revalorisation de la «pince ouvrante ».
que le choix, face à toutes ces techniques de La technique de réharmonisation du rachis
réduction de dysharmonie mécanique, reste très lombaire que nous utilisons s'inspire pour une
difficile. large part de celle proposée par Raymond Sohier
L'analyse biomécanique de la répartition des et l'exemple choisi pour illustrer ce propos est
contraintes, au niveau de cette colonne verté- le cas d'un dérapage en convergence de l'apo-
brale, nous fait à nouveau considérer 3 cas de physe articulaire postérieure et inférieure droite
figures déjà bien décrits par Raymond Sohier : de L4 sur l'apophyse articulaire postérieure et
1) La ligne gravitaire passe en avant ou au supérieure droite de L5. Ceci entraînant une
niveau du corps vertébral. Il y a donc surcharge diminution notable du trou de conjugaison de
à ce niveau, risque important de hernie discale. ce même côté.
Ceci est rencontré dans les morpho types hypo- L'étape préalable indispensable à ce traite-
toniques à tendance d'inversion de courbures au ment spécifique sera bien entendu le bilan qui
niveau lombaire. mettra en évidence, le sujet debout, tronc
La musculature postérieure ne joue pas ici son légèrement rejeté en arrière, une contracture de
rôle de maintien actif et la' « pince ouvrante» la masse paravertébrale homolatérale droite
est désamorcée. appréciée par une palpation minutieuse, et une
2) La ligne gravitaire passe à l'applomb du diminution de l'inclinaison latérale droite,
corps vertébral et des apophyses articulaires comparée au côté gauche, tronc légèrement
postérieures. La répartition des charges est en penché en avant et entraînant douleur.
théorie bonne, mais il y a un risque de Il s'agit maintenant d'installer notre sujet dans
dégénérescence prématurée car il n'y a pas une position qui favorisera ce dégagement
d'alternance de pression entre le mur antérieur interapophysaire postérieur.
et le mur postérieur. Ceci est retrouvé dans les Pour cela nous choisissons une position en
morphotypes à courbures peu accentuées. latérocubitus gauche, hanches et genoux fléchis
3) La ligne gravitaire passe en arrière ou au à 90°, un coussin sous la tête du sujet pour éviter
niveau de l'arc postérieur. Il y a alors surcharge une inclinaison cervicale et un coussin entre les
au niveau des apophyses articulaires posté- deux genoux du patient. Pour éliminer toute
rieures, et apparition d'arthrose interapo- équivoque concernant cette installation, préci-
physaire postérieure. Il existe peu de risque de sons nettement que les genoux du patient
hernie discale. Ceci est rencontré dans les reposent à part entière sur la table et qu'il
morphotypes à courbures accentuées. n'existe aucun porte à faux en dehors de celle-ci.
L'étude faite par Nachemson illustre bien
quelles peuvent être les surchages au niveau du - Le 1er temps de cette réharmonisation spécifi-
mur antérieur et par là même entraîner la que, va être un temps de cyphose de cette région
dégénérescence discale. lombaire. Ceci afin d'obtenir une ascension au
Pour notre part, nous préférons retenir la niveau des apophyses articulaires postérieures
notion de « pince ouvrante» qui permet à la et inférieures' de la vertèbre sus-jacente L4 par
musculature postérieure, par l'intermédiaire rapport aux apophyses articulaires postérieures
d'un levier inter appui à épicentre' interapo- et supérieures de la vertèbre sous-jacente L5 et
physaire postérieur, de soulager le mur antérieur de façon symétrique. La manœuvre manuelle
et par là même d'éviter la surcharge et la douce qui entraînera ce temps-là, comme tous
dégénérescence discale. les autres d'ailleurs, respectera l'état de pré-
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tension, tension, puis sollicitation décrit par Enfin c'est le retour à « l'appui bipodal ». Pour
l'instigateur de la méthode. cela nous ramenons le sujet dans une position
latérocubitus strict et nous lui demandons alors
- Le 2e temps consiste en une ouverture latérale, et à nouveau un temps actif de légère lordose
provoquée par une poussée longitudinale ma- lombaire contrôlée directement par le thérapeute
. nuelle au niveau de la crête iliaque droite. qui, à l'aide de ses deux membres supérieurs,
va réaliser un «système récupérateur d'éner-
- Le Je temps va augmenter encore cette ou- gie », entre le creux poplité du membre inférieur
verture du niveau lésionnel en réalisant tout droit du patient, et son niveau lombaire,
d'abord une dérotation de l'ensemble de la permettant ainsi, sur une extension de hanche,
colonne vertébrale réalisée par une traction dans genou fléchi à 90°, par débordement d'énergie,
l'axe permettant de verrouiller les étages sus- une contraction au niveau lombaire lésionnel.
jacents, au niveau lésionnel, et cette ouverture Après cette phase plus spécifique, le traite-
sera complétée par une mise en lordose du ment kinésithérapique peut redevenir plus classi-
niveau L4-L5. C'est ce qu'on appelle « l'appui que en proposant toute une gamme d'exercices
monopodal» sur les apophyses articulaires à visée assouplissante de cette musculature
postérieures L4-L5 controlatérales. Le sujet est postérieure. Pour cela nous retrouvons les
maintenu dans cette position, le temps du exercices suivants :
décriptage musculaire qui permet de travailler - Position décubitus :
ces masses musculaires et qui correspond en fait a) bascule du bassin,
à un pétrissage digital profond de ces masses b) genu-pectoral.
para vertébrales. Ce temps est essentiel car il - Position quadrupédique :
permet une bonne décontraction de ce niveau. a) prière arabe,
- Puis nous abordons le temps spécifique de cette b) dos rond - dos creux.
réharmonisation lombaire qui consiste en fait en
- Position assise dos à l'espalier:
une mobilisation passive analytique spécifique
a) membres supérieurs libres,
de cette arthrodie qu'est l'articulation interapo-
physaire postérieure. Cette mobilisation passive b) membres supérieurs fixés,
va consister en fait à un glissement dirigé vers c) étirement global postérieur.
- Position debout :
le haut, de l'apophyse articulaire postérieure et
inférieure de L4. Ceci se réalise par une pression a) exercices inspirés de Perrin.
digitale induite par la pulpe du 3e et 4e doigt. Nous pouvons aussi utiliser un relais instru-
Pour lever, la aussi, toute ambiguité, nous mental type Ballon de Kleinvogelbach et nous
insistons bien sur le fait que cette mobilisation pouvons alors proposer un exercice d'assoupplis-
passive se fait dans le secteur physiologique, sement passif d'enroulement sur ce ballon, puis
comme nous l'avons dit antérieurement, et sans un exercice d'assouplissement actif permettant
utilisation de bras de levier osseux; ceci afin une mobilisation à tous les niveaux et dans son
d'éviter toutes contraintes au niveau de cette ensemble de cette colonne vertébrale. Par cet
. articulation. exercice un peu plus dynamique nous espérons
- Toujours dans cette position « d'appui mono- réintégrer le niveau lombaire dans l'ensemble de
podal », nous réalisons un temps actif qui cette cinématique vertébrale.
correspond à une contraction de la masse Nous pouvons compléter cette phase assou-
paravertébrale controlatérale. Ce qui nous per- plissante par des étirements inspirés de la
met de juger de la bonne efficacité de la méthode dite du « Stretching » décrite par Bob
manœuvre. En effet dans le cas où nous sommes Anderson. Pour cela nous proposons un exercice
efficaces,nous nous apercevons que cette contrac- en ouverture latérale droite, un exercice d'étire-
tion musculaire se fait uniquement du côté de ment plus spécifique des muscles situés au niveau
l'appui monopodal et du côté droit, dans de la fesse, un exercice que je décrirai comme
l'exemple choisi, cette musculature est totale- « la figurine égyptienne » permettant de recréer
ment inhibée. dans une position de décharge, l'adiadococinèse
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des membres inférieurs avec giration des 2 cein- comme un récepteur capable à lui seul de
tures scapulaire et pelvienne. redonner des informations.
Après cette phase assouplissante le traitement Parce que ce muscle sera doué d'une certaine
kinésithérapique peut proposer quelques exer- « intelligence» ou pourra espérer toute satis-
cices permettant soit un réamorçage de cette faction pour la réintégration de notre sujet dans
musculature lombaire, soit un travail tonifiant sa vie courante.
des muscles inter et sus-épineux, sans oublier Pour parachever sa mission, le thérapeute doit
la musculature antérieure avec travail des aussi être un conseiller averti pour son patient.
abdominaux sur un mode statique en privilégiant Il doit en effet le mettre en garde sur le méca-
le travail du transverse et des obliques. nisme lésionnel, analyser avec lui les sources de
Toute rééducation serait jugée incomplète et conflit, émettre quelques réserves et l'orienter
non satisfaisante si nous ne parlions pas de vers telle ou telle activité sportive ou éducative.
reprogrammation neuro-motrice. En effet, sa- Il doit avoir envers lui, aussi une vision
chant que tout acte moteur est élaboré à partir ergonomique de la vie quotidienne et dans les
de la périphérie, nous allons, dans un autre activités au domicile et au travail. C'est ainsi
temps, proposer de remettre en route tous ces qu'il pourra analyser avec lui le coucher ou le
capteurs périphériques qui donneront les infor- lever, la position assise en voiture ou au bureau.
mations nécessaires à élaborer cet acte moteur. Dans le cas de douleurs rebelles, il devra savoir
Cette rééducation dite proprioceptive se fera l'aiguiller, soit vers une physiothérapie antalgi-
toujours en respectant les lignes de progression que, soit vers le port d'un lombostat, le plus
suivantes : possible de façon intermittente, et dans des situa-
- tout d'abord renforcer la stabilité pour ensuite tions exceptionnelles. Ce dernier devant être plus
aller corriger l'instabilité; compris comme un relais que comme un carquant
- dans des situations en chaîne cinétique ou- dans lequel le malade serait figé tel un homme de
verte vers des situations en chaîne cinétique pierre à l'image du monolyte des Aizies.
fermée;
- selon un mode d'analyse en « boucle longue» Références
ou Feedback vers un mode d'analyse en « bou-
cle courte» ou Feedforward; 1. ANDERSON B. - « Le Stretching », Paris, Solar, 1983.
- et ceci en utilisant des exercices «vica- 2. ASMUSSEN E. - « La fonction de support de la colonne
vertébrale ». F.LE.P. Bull., 1961, 1.
riants » puis « spécifiques ». 3. CASTAING J., SANTINI J.J. - Anatomie fonctionnelle de
Pour illustrer cette phase de la rééducation, l'appareil locomoteur, fascicule 2, « Le Rachis », Paris,
nous allons utiliser un relais instrumental qui Vigot, 1979.
est riche et dont le principe commun est de créer 4. CHARRIÈRE L. - « La kinésithérapie dans le traitement des
algies vertébrales », Paris, Masson, 1965.
l'instabilité. Pour cela, nous pouvons faire assoir 5. DE DONCKER E., DELCHEF J., KOWALSKI C., BONNAL J.,
le patient sur le Ballon de Klein et lui demander STEVENART A., WINNINGER J. - (Coll. Thibaut A. et
de résister aux poussées verticales en maintenant Chantraine A. : « les lombalgies et lombosciatalgies ». Acta.
Orthop. Belg., 1969.
sa région lombaire vigilante. 6. GIRAUDET G. - Biomécanique humaine appliquée à la
Nous pouvons ensuite faire asseoir ce malade rééducation. Paris, Masson, 1976.
sur la planche de Zador et le faire mettre à genoux 7. GONON G.P., DIMNET J., CARRET J.P., DE MAUROY J.C.,
dressés pour terminer debout. Ceci d'abord seul FISCHER L.P., DE MOURGUES G. - « Utilité de l'analyse
cinématique de radiographie dynamique dans le diagnostic
en lui demandant de maintenir l'équilibre, ana- de certaines affections de la colonne lombaire.» Acta.
lysant ainsi la situation en «boucle longue », Orthop. Belg., 1982, 48, 589-629.
puis le thérapeute créant lui-même des déséquili- 8. JUNGHANNS H. - Die funktionnel Rantgenuntersuchung
der Halswirbelsaule. Fortschr. Ron tgenstr., 1952, 76, 591-
bres afin de favoriser cette progression vers un 598.
mode d'analyse en « boucle courte». 9. NACHEMSON A. - Measurment of intradiscal pressure.
Notre sujet est maintenant debout et nous Scand. 1. Rehab. Med., 1959, 28.
10. SOHIER R. - « Kinésithérapie Analytique de la colonne
espérons lui avoir donné par cette forme de vertébrale », Tome 1 et Tome 2, Jumet, Kiné-Sciences.
rééducation un muscle, non pas considéré Il. VANDERVAEL F. - « Analyse des mouvements du corps
comme seulement un effecteur, mais aussi humain », Paris, Maloine, 1961.