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TESLA

Né en 1856 en Croatie, Tesla fait ses études à l'École polytechnique de Graz,


trouve un emploi à Budapest ( où il découvre le champ magnétique tournant ), puis à
Paris. Il émigre en Amérique à 28 ans.

Ce fils adoptif des États-Unis de la seconde révolution industrielle, célibataire


par goût, fantasque par nature, bizarre de caractère, pauvre par négligence mais
vivant dans le luxe le plus raffiné, parfait son image en faisant preuve d'une
inépuisable fécondité inventive. Le moteur à champ tournant, c'est lui ; la lampe à
arc, c'est lui ; le courant alternatif, c'est encore lui, et le transport de
l'énergie par courants polyphasés, en passant par des missiles téléguidés, un phare
de locomotive et — pourquoi pas? — des recherches sur un système de radiodiffusion
mondiale et «l'arme absolue». Des querelles mémorables l'opposent à Edison et à
Marconi. Tout ensemble mondain et solitaire, il fréquente la meilleure société new-
yorkaise de l'entre-deux-guerres, sait se trouver des «sponsors» et n'hésite pas à
créer l'événement pour ne pas se faire oublier de la presse.

Cet étrange savant est bien typique de l'Amérique conquérante des barons du capital
et de l'industrie, des journalistes influents, des hôtels de luxe,des réceptions
mondaines et des grandes inventions technologiques.

La collection “un savant, une époque” donne à lire l'histoire en choisissant les
scientifiques eux-mêmes comme acteurs majeurs de leur temps.

TESLA, LA PASSION D'INVENTER, par Margaret Cheney.

Traduit de l'anglais par Michel Biezunski

Préface de Marcel Boiteux Président de l'Association pour l'histoire de


l'électricité en France

Postface de Jean Cazenobe Directeur de recherche au C.N.R.S.

En couverture : Montage publié par The World Today, illustrant la théorie de Tesla
sur l'application au globe terrestre du principe de la résonance mécanique.

Testa : Man Out of Time, by Margaret Cheney.

© 1981 by Margaret Cheney.

Prentice-Hall, Inc.

Published by arrangement with the Author.

Traduction française © 1987, Librairie Classique Eugène Belin.

TABLE DES MATIÈRES

Préface de M. Boiteux

Carte de l'Europe centrale vers 1860

Liste des CHAPITRES.


1. Un Prométhée moderne

2. Le joueur

3. Des immigrants distingués

4. A la cour de M. Edison

5. La guerre des courants éclate

6. L'ordre de l'Épée flamboyante

7. La radio

8. Mondanités

9. Des hauts et des bas

10. Une erreur de jugement

11. Vers Mars

12. Robots

13. Lanceur d'éclairs

14. « Black-out » à Colorado Springs

15. Babel

16. L'échec de la tour

17. La grande controverse de la radio

18. Le tournant

19. L'affaire du Nobel

20. Le fourneau volant

21. Le radar

22. L'invité d'honneur

23. Le parfait amour

24. La fin d'une ère

25. Joyeux anniversaires

26. Dérives

27. Communion cosmique

28. Mort et transfiguration

ANNEXES Postface de J. Cazenobe :

« Note critique sur les inventions de Tesla »


Chronologie

Notes

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PREFACE

Curieux destin que celui de la biographie en histoire ! Prisée dès les débuts de
l'historiographie occidentale, d'Éginhard à Thomas Basin, elle continua de plaire
avec Voltaire, les rois mérovingiens d'Augustin Thierry ou le Louis XIV de
Lavisse ; et, après un temps de purgatoire où les plongea l'école des « Annales »,
voici que les récits sur les grands monarques ou sur des figures plus obscures font
aujourd'hui florès. C'est que l'approche s'est modifiée. Le temps est révolu des
vies de rois à quoi se résumait toute l'histoire d'un peuple et d'une société. Mort
également l'âge des héros dont la Troisième République était friande et qui, au-
delà de leur valeur mnémotechnique, incarnaient une philosophie du grand homme,
moteur des événements. Si l'on prête aujourdhui attention à telle figure célèbre,
c'est pour voir à travers elle et la valeur symbolique qu'on lui concède,
s'esquisser tout un groupe social, un ensemble de forces économiques et politiques,
une psychologie, typiques de tout un milieu et d'une époque : le héros est mis en
situation et, perdant de son lustre ou de sa naïveté, gagne en finesse, en nuances
et en représentativité.

Il reste que la figure du roi, qui a façonné au fil des règnes, des batailles et
des édits l'histoire de notre pays, a, par là même, marqué fortement
l'historiographie française, mais aussi le goût des amateurs d'histoire.
L'érudition du professionnel et l'amour du romanesque qui caractérise souvent les
amateurs se rencontraient donc dans le culte des monarques. Ceux-ci, détrônés,
furent remplacés, au xixe et au XXe siècle, par d'autres figurants qui héritaient
de leurs diverses fonctions ou qu'on entr'apercevait déjà derrière les trônes :
l'homme politique, le saint homme, le général, le savant, le génie littéraire,
voire le grand criminel.

L'inventeur, enfin, prit place parmi ces nouveaux héros lorsque le processus des
découvertes techniques s'accéléra, avec la révolution industrielle. Il fut même
longtemps considéré comme le vrai héros des temps modernes, comme le cerveau qui
ennoblissait, domptait et rachetait ce nouveau monde des machines.

Et, dans leur soif d'aventure, l'historien parfois, le vulgarisateur souvent, et le


public toujours faisaient surgir chaque grande invention toute fourbie et luisante
du crâne d'un nouveau Zeus : Papin, Watt, Leblanc, Stephenson, Marconi ; il en
allait d'ailleurs de même, depuis Archimède et le raccourci est ici peut-être plus
justifié, pour la loi scientifique qui jaillissait glorieusement d'un seul cerveau
génial, qu'il portât le nom d'Ampère ou de Darwin.

Ainsi avons-nous appris à apparier le nom d'un homme avec un procédé ou une machine
: Kay et la navette volante, Bessemer et le convertisseur, Bell et le téléphone.
Gramme et la génératrice, Tesla et le moteur électrique. C'est qu'en histoire des
techniques, comme en histoire tout court, la pédagogie et la vogue biographique
rencontraient alors la démarche du chercheur. En effet, pendant longtemps, a régné
en histoire technique une sèche chronologie des grandes étapes qui menaient de
manière linéaire, de découverte en découverte, à l'état contemporain de la science
et de la technique, considéré comme un état certes achevé, mais du haut duquel-on
jugeait du passé. L'historien procédait donc à des flashs successifs qui
illuminaient tel ou tel savant, sans se soucier du cheminement quotidien d'un
milieu scientifique dont les membres, nombreux et souvent méconnus, connaissaient
aussi erreurs, hésitations et échecs. Seuls résistaient à l'érosion de la mémoire
et au scalpel de l'historien, le génie et l'académicien ! Et l'on ne daignait pas
voir derrière eux les longs tâtonnements de confrères moins heureux, les intérêts
de tout un public cultivé, les soucis d'un gouvernement et les stratégies des
industriels.

Convenons qu'il est des savants qui portaient à cette simplification, de par leur
vie mouvementée qui en eût volontiers fait des héros d'Alexandre Dumas ou de Walter
Scott ! Et Tesla est de ceux-là. Il avait vu le jour dans une de ces provinces
d'Europe centrale au nom magique que les événements ont longuement torturées et
écartelées au xixe siècle. Il acquit l'auréole toujours fascinante d'un émigré
américain, fils adoptif des États-Unis de la seconde révolution industrielle.
Célibataire par goût, fantasque par nature, bizarre de caractère, pauvre par
négligence, il parfait son portrait en faisant preuve d'une inépuisable fécondité
inventive, en fréquentant les gloires de son temps, Edison, Morgan, Steinmetz ou
Einstein, et en devenant un héros national dans son pays natal.

Il rejoint ainsi le panthéon des grands « électriciens » à la vie émouvante :


Ampère, marqué par un destin plus noir que celui que pouvaient peindre toutes les
fictions romantiques ; Edison, pauvre autodidacte comblé de talent et de gloire ;
jusqu'à Pierre et Marie Curie, au tragique destin.

L'électricité constituait d'ailleurs en elle-même un domaine fascinant, qui portait


chance à ses prosélytes en suscitant déjà l'intérêt, et même les passions du public
à la fin du xixc siècle. C'était la science à la mode, depuis l'invention du
téléphone et l'exposition de Paris en 1881. Déjà séduits par les phénomènes
d'éclairs, d'attraction, de luminosité qui entouraient les expériences
d'électricité, les amateurs cultivés savaient de plus que c'était là la technique
de pointe de leur temps et la discipline où étaient attendues les principales
découvertes. Celles-ci s'égrenaient en effet depuis 1870, et les expositions les
révélaient immédiatement aux visiteurs qui pouvaient même, au cours de conférences
ou à travers une riche littérature de vulgarisation, apprendre le fonctionnement
des machines qu'ils admiraient.

Gramme avait mis au point la génératrice électrique, Hippolyte Fontaine avait


démontré sa réversibilité, Edison avait imposé son système d'éclairage à
incandescence, Deprez avait rendu possible le transport de la force par courant
continu, Gaulard avait fabriqué le transformateur qui permettait de transporter du
courant alternatif. Autour de ces inventions majeures, qui avaient permis
l'esquisse d'un nouveau système technique, le « système électrique », gravitait un
ensemble d'innovations mineures qui permettaient d'utiliser l'énergie électrique
pour signaliser, transmettre, chauffer, éclairer, électrolyser.

Tesla prit place dans cette chaîne qui s'était élaborée très rapidement, presque
sans aller et retour, en une explosion inventive de quelque vingt ans. Il fut
l'homme du courant alternatif et du moteur asynchrone polyphasé, comme le rappelle
Lewis Mumford dans son célèbre ouvrage sur « Technique et Civilisation » : « Le
développement pratique de la dynamo par Werner Siemens ( 1866 ) et de l'alternateur
par Nikola Tesla ( 1867 ) furent deux étapes nécessaires dans la substitution de
l'électricité à la vapeur. » Notons cependant que sa gloire est moins personnelle
et absolue que celle d'Ampère, qui dépassa de loin l'intuition d'Oersted, ou que
celle d'Edison, qui sut faire oublier ses concurrents, Maxim ou Swan. Si le nom de
Tesla évoque immédiatement le moteur asynchrone, plusieurs hommes nous reviennent
en mémoire, lorsque nous pensons à celui-ci, dont Ferraris et von Dolivo-
Dobrowolsky. Il en est de même pour les autres procédés attribués à Tesla, comme
l'expose brillammant la postface de Jean Cazenobe en cernant l'apport exact de
l'inventeur.

Il n'en demeure pas moins que l'oeuvre de Tesla constitua un apport fondamental
dans la naissance de l'industrie électrique et la diffusion des usages de la
nouvelle énergie. Le transport de l'électricité, qui permettait seul de l'utiliser
hors des sites de production hydrauli- que, peu aptes à l'industrialisation et
éloignés des villes, exigeait des tensions de départ élevées. Les génératrices à
courant continu produisaient difficilement ces hautes tensions. Mais, si l'on
optait pour un transport en courant alternatif, il fallait disposer en bout de
ligne de moteurs à courant alternatif qui eussent un bon rendement. L'invention à
laquelle contribua Tesla fut donc primordiale dans l'essor de l'électrification.

En outre, Tesla incarne admirablement l'inventeur du XXe siècle en ce qu'il sut


mener de front les trois démarches qui concourent à une véritable innovation. Il
mit au point une machine après expérimentations et essais ; il conçut les calculs
délicats nécessaires à son montage et à son fonctionnement ; il trouva en
Westinghouse l'industriel capable d'utiliser ses brevets et de diffuser son
invention. Tesla se distingue donc par là de Gramme, peu féru de calculs
sophistiqués, mais qui trouve son agent commercial et industriel en H. Fontaine ;
d'Edison, génial inventeur et chef d'entreprise, mais peu porté aux équations
mathématiques ; de Gaulard, qui ne sut pas défendre son brevet et trouver son
sponsor.

La biographie de M. Cheney montre bien comment Tesla sut s'intégrer même s'il le
fit à sa manière de misanthrope étrange à ce milieu financier et industriel qui
caractérise l'Amérique conquérante, avec ses grands capitalistes, ses journalistes
influents, ses hôtel de luxe et ses réceptions mondaines. De même que l'innovation
traduit la réussite d'une invention insérée dans une industrie et une économie, la
bonne biographie inscrit l'inventeur dans la société qu'il côtoya, avec ses
événements politiques, ses soubresauts financiers et ses modes. Et M. Cheney, qui
n'hésite pas à rehausser le personnage de Tesla en gommant les silhouettes d'autres
inventeurs, a su le replacer fidèlement dans un décor qui nous rappelle les temps
pionniers de l'électricité, puis ceux de la conquête progressive de cette énergie
et de l'essor de la radio pendant l'entre-deux-guèrreV On comprend mieux la
mentalité des scientifiques et des amateurs,]à lire la description des expériences
de Tesla et celle des remous qüe connut le quartier autour de son laboratoire. Les
querelles de savants humanisent la science et lui ôtent de sa rigidité scolastique.

Et quel meilleur biais pour expliquer une technique que l'histoire de sa genèse et
de son inventeur ! Pasteur prônait déjà une pédagogie appuyée sur l'histoire, face
à un enseignement inspiré par les seules lois de la physique même. Montrer, dans
les circonstances de l'époque et en l'état passé de la connaissance, le cheminement
tortueux d'un esprit, les interférences entre le laboratoire et la vie privée, ou
le sacrifice de cette dernière, l'instant final de la mise au point et de
l'expérience réussie, l'accueil des industriels et du public : c'est rendre à
l'histoire, fût-elle des techniques, sa dignité de science de l'homme, de science
des hommes.

Marcel Boiteux, Président de l'Association pour l'histoire de l'électricité en


France.

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CHAPITRE I

Un Prométhée moderne

A huit heures tapantes, un homme d'une trentaine d'années, d'allure patricienne,


fut conduit à sa table habituelle dans le Salon des Palmiers de l'Hôtel Waldorf-
Astoria. Mince et élancé, élégamment vêtu, il attirait tous les regards. La
majorité des personnes attablées pour dîner connaissait le besoin de solitude du
célèbre inventeur et s'appliquait à ne pas le dévisager.

Dix-huit serviettes propres étaient empilées, comme à l'accoutumée, sur sa table.


Nikola Tesla ne pouvait pas plus justifier sa préférence pour les nombres
divisibles par trois qu'il ne pouvait expliquer sa peur morbide des microbes, ni
aucune des mille obsessions étranges qui empestaient sa vie.

D'un air distrait il se mit à astiquer l'argenterie et les cristaux étincelants,


prenant une serviette après l'autre, jusqu'à ce qu'une petite montagne de linge
amidonné se soit élevée sur la desserte. Ensuite, à l'arrivée de chaque plat, il se
mit à calculer le volume de son contenu avant d'en porter une bouchée à ses lèvres.
Sinon, il n'aurait éprouvé aucun plaisir à manger.

Ceux qui venaient au restaurant dans le seul but d'observer l'inventeur, notaient
qu'il ne commandait pas son repas à partir du menu. On le lui préparait tout
spécialement d'après ses instructions au téléphone, et sur sa demande ce n'était
pas un garçon, mais le maître d'hôtel en personne qui le lui servait.

Tesla fut interrompu au cours de son dîner par William K. Vanderbilt, qui reprocha
au jeune Serbe de ne pas faire un meilleur usage de la loge Vanderbilt à l'Opéra.
Peu après son départ, un homme d'allure professorale, portant barbiche à la
Richelieu et petites lunettes sans monture, vint à la table de Tesla et lui adressa
affectueusement la parole. Robert Underwood Johnson, éditeur et poète, était un bon
vivant qui avait de l'ambition et d'excellentes relations.

Avec un large sourire, Johnson s'inclina et murmura à l'oreille de Tesla la


dernière rumeur qui circulait au sein des « 400 » : une gamine timide, du nom
d'Anne Morgan, se serait entichée de l'inventeur et suppliait son papa, J.
Pierpont, d'organiser une rencontre. Tesla esquissa un de ses sourires réservés et
lui demanda des nouvelles de sa femme Katharine. « Kate m'a prié de vous inviter à
déjeuner samedi », répondit Johnson.

Tesla n'accepta qu'après avoir reçu l'assurance qu'une jeune et charmante pianiste
nommée Marguerite Merington serait aussi présente ; il éprouvait à son égard une
tendre inclination toute platonique. L'éditeur prit congé, et Tesla revint au
calcul du volume de son dessert. Il avait à peine achevé qu'un groom surgit à sa
table et lui tendit un message. Il reconnut aussitôt dans ce gribouillis la main de
son ami Mark Twain.

« Si vous n'avez rien prévu d'enthousiasmant pour ce soir », écrivait l'humoriste,


« pourquoi ne me rejoindriez-vous pas au Players'Club? »

Tesla griffonna une réponse rapide : « Hélas, je dois travailler. Mais si vous
voulez venir à mon laboratoire à minuit, je vous promets un spectacle que vous
trouverez, je pense, fort divertissant. »

A dix heures précises, comme à son habitude, Tesla se leva de table et disparut
dans les rues capricieusement éclairées de Manhattan.

Sur le chemin de son laboratoire, il entra dans un petit parc et se mit à siffler
doucement. Des hauteurs d'un immeuble voisin on entendit un bruissement d'ailes.
Une forme blanche et familière ne tarda pas à se poser sur ses épaules dans un
battement d'ailes. Tesla sortit un sac de graines de sa poche, nourrit le pigeon
dans sa main, puis le fit s'envoler dans la nuit en lui lançant un baiser.

Il lui fallait maintenant calculer son itinéraire : s'il continuait le long de ce


pâté de maisons, il allait se sentir forcé d'en faire trois fois le tour. Avec un
soupir, il fit volte-face et prit la direction de son laboratoire, situé 33-35
South Fifth Avenue ( aujourd'hui West Broadway ), près de Bleecker Street.
L'obscurité était totale lorsqu'il pénétra dans cette bâtisse familière ; il
actionna l'interrupteur central. Le tube fixé au mur s'éclaira et bientôt une
lumière intense illumina cette caverne ténébreuse remplie d'inquiétantes machines.
Étrange tube qui ne semblait pas relié à l'enchevêtrement de fils électriques
courant sur toute la surface du plafond. En effet, il ne l'était pas, car il tirait
son énergie du champ de force ambiant. Tesla pouvait prendre une lampe non branchée
et la déplacer librement dans tout son atelier.

Dans un coin, un engin bizarre se mit à vibrer en silence. Tesla plissa les yeux de
satisfaction. Sous une espèce de plateforme, vibrait un oscillateur qui, bien que
minuscule, avait une puissance fabuleuse.

Il jeta un coup d'oeil circonspect par la fenêtre vers la masse sombre des
appartements situés en contrebas. Les travailleurs immigrés du voisinage semblaient
dormir en toute quiétude. La police lui avait fait part de plaintes déposées au
sujet des éclairs bleus qui fulguraient de ses fenêtres et des crépitements
électriques qui éclataient dans les rues pendant la nuit.

Il haussa les épaules et se mit au travail en procédant à une série de minutieux


ajustements sur une machine. Profondément concentré, il perdit conscience du temps
jusqu'au moment où l'on frappa à la porte du rez-de-chaussée.

Tesla s'empressa de descendre. C'était Chauncey McGovern, un journaliste anglais du


Pearson's Magazine.

« Je suis ravi que vous ayez pu venir, M. McGovern.

- C'est à mes lecteurs que je le dois, Monsieur. Tout Londres parle du nouveau
sorcier de l'Ouest et il ne s'agit pas de M. Edison.

- Venez là-haut avec moi, et voyons si je me montre à la hauteur de ma


réputation. »

Alors qu'ils s'engageaient dans l'escalier, des éclats de rire résonnèrent dans la
rue et Tesla reconnut une voix familière.

« Ah, voilà Mark ! »

Il rouvrit la porte et fit entrer Mark Twain et l'acteur Joseph Jefferson, qui
venaient directement du Players'Club. Les yeux de Twain brillaient de curiosité.

« Que le spectacle commence, Tesla. Vous savez ce que je dis toujours ?

- Qu'est ce que vous dites toujours, Mark ? demanda l'inventeur avec un


sourire.

- Je dis, et la postérité me citera, que le tonnerre est une chose belle et


impressionnante, mais que c'est l'éclair qui fait le travail.

- Dans ce cas, mon ami, il y aura cette nuit une foudroyante quantité de
travail ! Suivez-moi. »

« Il faut un esprit d'une solidité exceptionnelle pour ne pas vaciller en visitant


le laboratoire de Nikola Tesla », dira plus tard McGovern :

« Imaginez une grande pièce, bien éclairée ; vous êtes assis, entouré de machines
bizarres. Un jeune homme grand et mince se dirige vers vous et, par un simple
claquement de doigts, crée instantanément une boule de feu rouge flamboyant qu'il
tient le plus calmement du monde entre ses mains. Vous la regardez et vous
constatez avec étonnement qu'elle ne lui brûle pas les doigts. Il la laisse rouler
sur ses vêtements, sur ses cheveux, sur vos genoux et finit par enfermer la boule
de feu dans une boîte de bois. Vous vous émerveillez que la boule n'ait pas laissé
la moindre trace, et vous vous frottez les yeux pour être sûr de ne pas rêver. »

McGovern ne fut pas le seul à être déconcerté par la boule de feu de Tesla. Pas un
de ses contemporains ne put expliquer comment Tesla produisait ce miracle, et
personne n'est encore capable de l'expliquer aujourd'hui.

Cette flamme bizarre ayant disparu aussi mystérieusement qu'elle était apparue,
Tesla éteignit les lumières et la pièce sombra dans une obscurité de grotte. «
Maintenant, mes amis, je vais vous donner la lumière du jour. »

Brusquement, tout le laboratoire fut inondé par une étrange et belle lumière.
McGovern, Twain et Jefferson regardèrent de tous côtés, mais ils ne purent
découvrir la moindre source à cette illumination. McGovern se demanda vaguement si
cette féerie avait un rapport quelconque avec une démonstration que Tesla aurait
faite, paraît-il, à Paris : il avait placé deux grandes plaques de chaque côté
d'une scène ; une lumière était apparue entre les deux, sans aucune source
apparente. A ce jour, personne n'a pu répéter cette démonstration.

Mais ce spectacle n'était qu'une entrée en matière pour les hôtes de l'inventeur.
Les traits tendus du visage de Tesla trahissaient le sérieux avec lequel il
considérait la prochaine expérience. Il sortit un petit animal de sa cage,
l'attacha à une plateforme et l'électrocuta. L'indicateur de tension indiquait
mille volts. Tesla enleva le corps, puis, une main dans la poche, bondit avec
agilité sur cette même plate-forme. Deux millions de volts au moins « traversaient
» le corps du jeune homme dont pas un muscle ne bougeait. Sa silhouette se
dessinait nettement dans un halo électrique formé par des myriades de langues de
feu qui dardaient de tout son corps.

Voyant le choc sur le visage de McGovern, il étendit une main vers le journaliste
anglais, qui décrivit ainsi l'étrange sensation : « Cela se manipule à peu de chose
près comme les câbles d'une puissante batterie électrique. Le jeune homme est
littéralement un “câble électrique vivant” ».

L'inventeur sauta de la plate-forme, coupa le courant et calma la tension des


spectateurs en ravalant cette expérience au rang d'un simple truc. « Pfutt ! Ce ne
sont que de petits amusements. Aucun n'est réellement significatif. Ils n'ont
aucune valeur dans l'univers de la science. Mais approchez-vous, vous allez voir
quelque chose qui va révolutionner les hôpitaux et les maisons, dès que j'aurai
réussi à lui donner une forme fonctionnelle. »

Il conduisit ses hôtes dans un coin de la pièce : une étrange plate-forme était
montée sur un rembourrage de caoutchouc. Quand il enclencha un interrupteur, elle
se mit à vibrer rapidement et sans bruit. Twain s'avança avec empressement :

« Laissez-moi l'essayer, Tesla. Je vous en prie.

- Non, non. Ce n'est pas encore au point.

- Je vous en supplie. »

Tesla étouffa un petit rire. « D'accord, Mark, mais n'y restez pas trop longtemps.
Descendez dès que je vous le dirai. »

Twain, vêtu de son habituel costume blanc et de sa cravate noire, se retrouva


vrombissant et vibrant sur la plate-forme, comme un gigantesque bourdon. Il était
aux anges. Il criait de joie et leur faisait de grands signes du bras. Les autres
le regardaient en riant. Au bout d'un certain temps, l'inventeur dit :

« C'est bon, Mark. Cela suffit. Descendez maintenant.

- Pour rien au monde, répondit l'humoriste. Je m'amuse trop.

- C'est sérieux, vous feriez mieux de descendre, insista Tesla. Croyez-moi,


cela vaut mieux pour vous. »

Twain se contenta de rire. « Même avec une grue vous ne pourriez m'en décoller. »

Il avait à peine prononcé ces mots que son expression se figea. Il alla à petits
pas raides vers le bord de la plate-forme, faisant frénétiquement signe à Tesla
d'arrêter l'expérience.

« Vite, Tesla, où est-ce ? »

L'inventeur l'aida à descendre avec un sourire et le poussa en direction des


toilettes. Lui et ses assistants connaissaient bien l'effet laxatif du vibrateur.

Aucun de ses invités ne se porta volontaire pour répéter l'expérience dans laquelle
Tesla se tenait debout sur la plateforme à haute tension ; personne ne le fit
jamais. Mais maintenant ils le suppliaient de leur expliquer pourquoi il n'avait
pas été électrocuté.

Tant que les fréquences sont élevées, répondit-il, les courants alternatifs de très
haute tension s'écoulent largement sur la surface de la peau, sans causer de
dommage. Mais attention, il ne s'agit pas d'un jeu d'épate pour amateurs. Les
milliampères pénétrant les tissus nerveux peuvent tuer, alors que plusieurs ampères
qui se distribuent sur la surface de la peau peuvent être tolérés pendant de brèves
périodes. De très faibles courants, infiltrés sous la peau, qu'ils soient
alternatifs ou continus, peuvent être mortels.

L'aube se levait lorsque Tesla prit congé de ses invités. Mais les lumières
continuèrent à briller pendant une heure dans son laboratoire avant qu'il ne ferme
les portes à clef et ne s'en retourne à son hôtel pour prendre un bref repos.

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CHAPITRE II

Le joueur

Dans la nuit du 9 au 10 juillet 1856, à minuit précises, Nikola Tesla naquit dans
le village croate de Smiljan, situé dans la région de la Lika, aux pieds des monts
Velebit. La petite maison qui le vit naître jouxtait l'église serbe orthodoxe où
officiait son père, le révérend Milutin Tesla, qui écrivit quelques articles sous
le nom de plume d'« Homme de Justice ».

Ce pays d'Europe orientale présentait une extrême diversité ethnique et religieuse.


Les Tesla, Serbes en Croatie, appartenaient à une minorité raciale et religieuse.
Les habitants de cette province placée sous la tutelle oppressive des Habsbourg
tentaient de s'y adapter tant bien que mal.

La maison natale de Tesla, à l'ombre de l'église où son père officiait.

Les coutumes traditionnelles sont en général scrupuleusement observées par les


minorités transplantées : ainsi en était-il chez les Tesla. Ils faisaient grand cas
du patrimoine serbe, chansons martiales, poésies, danses, contes et légendes,
tissage et culte des saints.

Bien que l'analphabétisme ait été plus répandu que l'inverse à cette époque et en
ce lieu, il favorisait remarquablement le développement intellectuel, parce qu'on
admirait la mémoire et qu'on la cultivait. Dans la Croatie de l'enfance de Tesla,
le choix d'un avenir se limitait en gros à la ferme, à l'Armée ou à l'Église. Les
familles de Milutin Tesla et de sa femme Duka Mandic, originaires de l'Ouest de la
Serbie, destinaient depuis des générations leurs fils au service de l'Église ou de
l'Armée, et mariaient leurs filles à des popes ou à des officiers.

Milutin avait d'abord intégré l'École des officiers de l'Armée, mais il s'était
rebellé et l'avait quittée pour les ordres. C'était la seule carrière qu'il
entrevoyait pour ses fils Daniel et Nikola. De même espérait-il que Dieu, dans sa
sagesse et sa grâce, donnerait à ses filles des maris prêtres comme lui-même.

La vie d'une femme yougoslave était éreintante : elle devait non seulement
accomplir les durs travaux de la ferme, mais aussi élever les enfants et s'occuper
de la maison et de la famille. Tesla disait toujours qu'il avait hérité de sa mère
sa mémoire photographique et son génie inventif, et il déplorait qu'elle ait vécu
dans un pays et à une époque où les talents des femmes étaient si peu valorisés.
Elle était la fille aînée d'une famille de sept enfants et avait été forcée de
succéder à sa mère quand celle-ci était devenue aveugle. Elle n'avait pas pu aller
à l'école. Malgré cela, ou grâce à cela, elle avait une mémoire extraordinaire :
elle connaissait par coeur des volumes entiers de poésie, aussi bien populaire que
classique.

Après son mariage, ses cinq enfants arrivèrent rapidement. L'aîné était Daniel et
Nikola le quatrième.

Comme le révérend Milutin Tesla consacrait ses loisirs à écrire des poèmes, le
garçon grandit dans un foyer où l'on entendait la mélodie de la langue jusque dans
les mots de tous les jours, et où l'on citait la Bible ou un poème aussi
naturellement que l'on faisait griller le maïs.

Le jeune Nikola écrivait lui aussi de la poésie ; il en emporta en Amérique, mais


n'accepta jamais qu'on la publie, la considérant comme trop intime. Plus âgé, il
adorait étonner ses amis en leur récitant des poèmes dans leur langue maternelle,
en anglais, en français, en allemand ou en italien, lors de réunions impromptues.
Toute sa vie, il continua d'écrire des vers.

Dès son plus jeune âge, il inventa des objets originaux. A cinq ans, il construisit
un petit moulin à eau tout à fait différent de ceux qu'il avait vus dans la
campagne. La roue était lisse, sans aubes, mais tournait de manière régulière avec
le courant. Quelques années plus tard, il s'en souvint lorsqu'il conçut une turbine
originale sans aubes.

Mais certaines de ses expériences eurent moins de succès. Un jour, il grimpa sur le
toit de la grange, muni du parapluie familial ; il se laissa griser par la brise
fraîche de la montagne, crut qu'il s'allégeait, et le vertige le persuada qu'il
pouvait voler. Il plongea, tomba et s'évanouit ; sa mère le porta dans son lit.

Le succès de son moteur à seize coccinelles ne fut pas non plus remarquable.
C'était un assemblage de brindilles formant un moulin à vent ; des coccinelles
vivantes étaient attachées à l'axe et à la poulie. Quand les insectes englués se
mirent à battre désespérément des ailes, le moteur à insectes fut prêt à décoller.
Passant par là, un camarade amateur de coccinelles remarqua une jarre pleine de ces
insectes et commença à s'en gaver. Le jeune inventeur en vomit.
Ensuite, il entreprit de démonter et de réassembler les horloges de son grand-père.
Cette activité eut elle aussi une fin, comme il l'expliqua plus tard : « La
première étape de l'opération marchait toujours, la seconde rarement. » Trente
années passèrent avant qu'il ne s'attaque de nouveau à l'horlogerie.

Ses chagrins n'étaient pas tous d'origine scientifique.

« Il y avait une dame riche en ville, rapporta-t-il dans une courte autobiographie,
bonne mais imbue d'elle-même ; elle venait à l'église très maquillée, affublée
d'une énorme traîne et accompagnée de servantes. Un dimanche, je venais de sonner
la cloche et je descendais l'escalier du clocher quatre à quatre, à l'instant où
cette grande dame sortait majestueusement de l'église ; j'atterris sur sa traîne,
qui se déchira avec le bruit assourdissant d'une salve d'artillerie tirée par des
recrues inexpérimentées. »

Son père, livide de rage, se contenta de lui administrer une petite gifle sur la
joue « le seul châtiment corporel qu'il m'ait jamais infligé, mais je le sens
encore ». Tesla se souvenait de son indescriptible embarras et de sa confusion.

La chance lui sourit cependant, et le réhabilita aux yeux des habitants du village.
Ils avaient acheté une voiture de pompiers toute neuve et les uniformes
correspondants ; l'occasion imposait une cérémonie. On se mit d'accord pour une
parade. Il y eut des discours, puis l'ordre fut donné de pomper l'eau avec la
nouvelle machine. Pas une goutte n'arriva dans le tuyau.

La surprise et la consternation se lisaient sur les physionomies des notables,


lorsque le jeune garçon se jeta dans la rivière et constata, comme il l'avait
soupçonné, que le tuyau s'était aplati. Il y remédia en un instant, inondant
copieusement les notables ravis. Longtemps après Tesla racontait : « Archimède
courant nu à travers les rues de Syracuse n'a pas produit une impression plus
grande que celle que j'ai faite ce jour-là. On m'a porté sur les épaules et j'ai
été sacré héros du jour. »

Dans le cadre bucolique de Smiljan où il passa ses premières années, il semblait


que la vie de cet enfant véhément au visage pâle et anguleux, contrastant avec une
masse de cheveux noirs, était protégée par un charme. Il échappa miraculeusement à
de graves dangers, comme bien des années plus tard, lorsqu'il travaillerait avec de
hautes tensions électriques.

Avec une précision peut-être un peu exagérée, il s'est souvenu par la suite que par
trois fois les médecins le condamnèrent ; qu'à plusieurs reprises il manqua de
justesse la noyade, faillit bouillir vivant dans une cuve de lait chaud et brûler
dans un crématoire et fut enterré une fois il passa la nuit dans un vieux mausolée.
Des fuites à faire dresser les cheveux sur la tête devant des chiens fous, des
nuées de corbeaux enragés ou des sangliers aux défenses acérées, pimentent ce qui
ressemble à un catalogue de catastrophes.

Pourtant, extérieurement, la maison de ses parents avait tout d'un décor de


pastorale. Les moutons broutaient dans le pâturage, les pigeons roucoulaient dans
le pigeonnier, et le petit garçon surveillait les poulets. Chaque matin, il se
délectait à la vision du vol d'oies sauvages qui s'élevait, magnifique, vers les
nuages ; il revenait au coucher du soleil, « en formation de combat si parfaite
qu'il aurait fait honte à la meilleure escadrille d'aviateurs aujourd'hui ».

Malgré la beauté du monde extérieur, l'esprit du petit garçon était hanté par des
ogres, à la suite d'un choc provoqué par une tragédie familiale. Aussi loin qu'il
s'en souvînt, sa vie avait été profondément influencée par son frère aîné, qui
avait sept ans au moment de sa naissance. Daniel était un enfant brillant, idolâtré
par ses parents ; il fut tué à l'âge de douze ans dans un accident mystérieux.

La cause immédiate de la tragédie fut peut-être un magnifique cheval arabe, offert


à la famille par un ami proche. On le choyait et on lui prêtait une intelligence
presque humaine. Ce noble animal avait un jour sauvé la vie du père dans les
montagnes infestées de loups. Mais, d'après l'autobiographie de Tesla, Daniel
mourut des blessures provoquées par le cheval. Sur l'incident lui-même, aucun
détail ne subsiste.

Tout ce que Nikola réalisa par la suite, nous dit-il, semblait sans intérêt,
comparé à ce qu'aurait pu réaliser le frère mort. « Mes propres réussites ne
faisaient que faire ressentir cette perte plus douloureusement encore à mes
parents. Alors j'ai grandi sans avoir confiance en moi, et pourtant j'étais loin
d'être considéré comme stupide. »

Il existe une seconde version, psychologiquement plus complexe, des circonstances


de la mort du frère aîné de Tesla.

En effet, Daniel serait mort d'une chute dans les escaliers de la cave. On a dit
que le garçon inconscient accusa dans son délire Nikola de l'avoir poussé. Il
serait mort plus tard de cette blessure à la tête, probablement un hématome.
Malheureusement, il est impossible aujourd'hui de vérifier l'une ou l'autre de ces
versions.

Bien longtemps après, Tesla souffrait encore de cauchemars et d'hallucinations


causés par la mort de son frère. Les détails de ce drame n'ont jamais été
éclaircis, mais Tesla en a répété le récit tout au long de sa vie, et comme s'il
avait eu lieu à des moments différents. On peut penser qu'un enfant de cinq ans,
incapable d'assumer une culpabilité aussi lourde, a pu réécrire l'histoire dans son
imagination.

Nous ne pouvons que formuler des hypothèses sur le rôle joué par la mort de Daniel
dans la naissance et le développement de l'incroyable collection de phobies et
d'obsessions dont Nikola souffrit par la suite. La seule chose que l'on puisse
affirmer, c'est que certaines manifestations de son extrême excentricité semblent
être apparues à un âge très précoce.

Il éprouvait par exemple une violente aversion pour les boucles d'oreilles et tout
particulièrement les perles ; pourtant il s'intéressait aux bijoux lorsqu'ils
faisaient jouer la lumière sur leurs facettes finement taillées.

L'odeur d'un morceau de camphre, où qu'il fût dans une maison, lui causait un vif
malaise. Au cours de ses recherches, s'il laissait tomber des petits carrés de
papier dans un récipient rempli de liquide, cela faisait naître un goût
particulièrement horrible dans sa bouche. Il comptait ses pas lorsqu'il marchait,
calculait la contenance des assiettes à soupe, des tasses à café, de tout ce qu'il
mangeait. S'il n'y parvenait pas, il ne prenait plus aucun plaisir au repas d'où sa
préférence pour les dîners solitaires. Peut-être plus grave encore, les contacts
physiques : il affirmait qu'il ne pouvait toucher les cheveux d'autres personnes, «
excepté peut-être du bout d'un revolver ». Mais on ne peut dater précisément
l'éclosion de ces phobies-là ni des autres.

Il raconte qu'à un âge très précoce, il se soumit lui-même à une discipline de fer
avec l'espoir de consoler ses parents de la perte de Daniel : il serait supérieur
sur tous les plans, le plus Spartiate, le plus studieux des garçons, et aussi le
plus généreux. C'est en réfrénant de cette façon ses penchants naturels, dit-il
plus tard, qu'il commença à voir se développer ces manies étranges.

Si le caractère de Tesla se mit à changer, ces symptômes n'apparurent pas tout de


suite après la mort de Daniel. « Jusqu'à l'âge de huit ans », écrivit-il, « mon
caractère était faible et pusillanime ». Il rêvait de fantômes et d'ogres,
craignait la vie, la mort et Dieu. Son passe-temps favori, c'était de lire dans la
bibliothèque bien fournie de son père. Un jour, le révérend Milutin Tesla interdit
à Nikola d'utiliser des bougies, craignant qu'il ne s'abîmât la vue à lire la nuit.
L'enfant se procura ce qu'il fallait pour fabriquer ses propres bougies et, après
avoir bouché la serrure et les fissures de la porte à l'aide de torchons, il put
lire toute la nuit. Il n'arrêtait sa lecture qu'en entendant sa mère qui commençait
à l'aube sa journée laborieuse.

Le livre qui transforma sa nature craintive, ce fut Abafi ou Le fils d'Aba, oeuvre
d'un grand romancier hongrois : « D'une façon ou d'une autre, il a éveillé la force
de volonté qui sommeillait en moi. J'ai commencé à pratiquer l'auto-discipline. »
Tesla attribuait ses succès d'inventeur à la discipline rigoureuse qu'il s'était
alors imposée.

Il avait été destiné au clergé dès le berceau. Bien que son désir le plus vif fût
de devenir ingénieur, son père demeurait inflexible. Pour le préparer, le révérend
Tesla l'initia à une routine journalière : « Elle comprenait toutes sortes
d'exercices deviner les pensées des autres, répéter de longues phrases, faire du
calcul mental. Ces leçons quotidiennes destinées à renforcer la mémoire et le
raisonnement logique, et surtout à développer le sens critique, furent sans aucun
doute très bénéfiques. »

De sa mère, il dit qu'elle était :

« un inventeur de tout premier ordre et aurait, je crois, réussi de grandes choses


si elle n'avait pas été si éloignée de la vie moderne et de ses chances multiples.
Elle inventait et construisait toutes sortes d'outils et de dispositifs, tissait
les plus beaux motifs avec un fil qu'elle avait filé elle-même. Elle en plantait
les graines, les faisait pousser, et séparait les fibres. Elle travaillait
infatigablement, de l'aube jusqu'à une heure avancée de la nuit, et la plupart des
vêtements et des meubles de la maison étaient l'oeuvre de ses mains ».

Avant sa mort prématurée, le brillant Daniel avait souffert de l'apparition


d'intenses éclairs lumineux qui interféraient avec sa vision normale, lors de
moments de surexcitation. Un phénomène semblable affligea Tesla depuis son enfance
et pendant la plus grande partie de sa vie. Il le décrivit plus tard ainsi :

« Un handicap bizarre, dû à l'apparition d'images, souvent accompagnées de forts


éclairs de lumière, qui troublaient la vision des objets réels et gênaient mes
pensées et mes actes. Ce n'étaient jamais des créations de mon imagination, mais
des images d'objets et de scènes que j'avais réellement vus. Quand un mot était
prononcé devant moi, l'image de l'objet qu'il désignait me sautait aux yeux, et
j'étais quelquefois incapable de savoir si ce que je voyais était réel ou non, ce
qui me causait un profond malaise et une grande angoisse. Aucun des psychologues ou
des médecins que j'ai consultés n'a pu expliquer ces phénomènes de manière
satisfaisante. »

Il énonça lui-même une théorie à ce sujet : les images résultaient d'une action
réflexe du cerveau sur la rétine, sous l'effet d'une grande excitation. Ce
n'étaient pas des hallucinations. Dans le silence de la nuit, le souvenir d'un
enterrement qu'il avait vu ou de toute autre scène émouvante s'imposait
visuellement, de sorte que même s'il le touchait de sa main, il restait fixé dans
l'espace.

« Si mon explication est correcte, il devrait être possible de projeter sur un


écran l'image visible de ce que le cerveau conçoit. Un tel progrès révolutionnerait
toutes les relations humaines. Je suis convaincu que ce miracle est possible et
sera réalisé dans l'avenir ; je peux ajouter que j'ai beaucoup pensé à la solution
de ce problème. »

Depuis Tesla, les parapsychologues ont étudié des sujets censés pouvoir projeter
leurs images mentales sur des rouleaux de film photographique non exposés. De même,
la transmission directe de la pensée sur des imprimantes électroniques fait l'objet
de recherches.

Pour se libérer des images qui le tourmentaient et obtenir un soulagement passager,


le jeune Tesla se forgea des mondes imaginaires. Chaque nuit, il entreprenait des
voyages chimériques il visitait des villes et des pays nouveaux, il y habitait, y
rencontrait des gens et se faisait des amis : « C'est incroyable, mais ils
m'étaient en fait aussi chers que ceux de la vie réelle, et ils me semblaient vivre
tout aussi intensément. »

Il continua ainsi jusqu'à dix-sept ans. Ses réflexions s'orientèrent alors


sérieusement vers l'invention. A son grand ravissement, il découvrit qu'il pouvait
visualiser avec une telle acuité, qu'il n'avait besoin ni de maquettes, ni de
schémas, ni d'expériences ; la représentation mentale rendait les modèles
parfaitement réels.

Tesla recommanda cette méthode, bien plus directe et plus efficace que la méthode
purement expérimentale. « Quiconque se lance dans la construction d'un appareil,
prend le risque de s'embourber dans les détails et les défauts, et comme tout
inventeur veut toujours améliorer son dispositif, il risque de perdre de vue le
principe directeur de la construction. »

« Ma méthode est différente : je ne me jette pas dans le travail manuel. Quand j'ai
une idée, je commence à l'élaborer dans mon imagination. J'en modifie la structure,
je l'améliore et je fais fonctionner le dispositif dans ma tête. Pour moi, c'est
exactement la même chose de faire fonctionner ma turbine en pensée ou en atelier.
Je remarque même si elle est déséquilibrée. »

Il affirmait qu'il était capable d'achever le plan d'un appareil sans toucher quoi
que ce fût. C'est seulement lorsque tous les défauts avaient été corrigés qu'il
réalisait concrètement le dispositif.

« Invariablement, mon appareil fonctionne comme j'avais imaginé qu'il le ferait, et


l'expérience se passe exactement comme je l'ai voulu. En vingt ans, il n'y a pas eu
la moindre exception à cette règle. Pourquoi devrait-il en être autrement ? L'art
de l'ingénieur électricien ou mécanicien n'est qu'un résultat. D'avance,
pratiquement tout peut être traité mathématiquement, les effets calculés, les
résultats déterminés, à partir de données théoriques et pratiques. »

Malgré ces affirmations, Tesla dessinait souvent de petits schémas d'une partie ou
de l'ensemble de ses inventions.

Plus tard, ses méthodes se mirent à ressembler de plus en plus à l'approche


empirique d'Edison.

Le développement intellectuel de Tesla enfant est troublant, parce que Tesla a mis
au service de talents innés une discipline mentale si rigoureuse, qu'il est
impossible de distinguer ses dons innés de ses aptitudes acquises. Certains, par
exemple, préfèrent penser que la prodigieuse mémoire de Tesla n'est pas du tout
anormale, mais seulement le résultat d'une excellente mise en valeur de ce que le
Créateur lui a donné. Cependant, il semble bien que la capacité de retenir en un
clin d'oeil le contenu écrit d'une page, y compris les dimensions et les relations
précises de centaines de données, soit l'apanage d'individus spécialement doués de
ce qu'on appelle la mémoire « photographique » ou autre. Une telle mémoire
s'affaiblit en général pendant l'adolescence, ce qui prouve qu'elle est affectée
par les changements chimiques se produisant dans le corps.

Peut-être fut-ce grâce à son entraînement spécial dans sa tendre enfance, et


ensuite à son autodiscipline, que Tesla conserva sa mémoire phénoménale pendant la
plus grande partie de sa vie. Le fait qu'il ait commencé, à l'âge mûr, à utiliser
une méthode empirique, laisse supposer une diminution de ses dons.

Il dit que sa méthode visuelle d'invention avait un défaut : enrichissante pour son
esprit, elle ne l'était pas pour son portemonnaie. En effet, il laissait souvent de
côté des inventions potentiellement rentables, sans consacrer le temps nécessaire à
leur réalisation, condition d'un succès commercial. Edison, lui, se gardait bien
d'en faire autant et employait de nombreux assistants pour éviter que cela ne se
produise. En fait, on raconte qu'Edison avait le chic pour « piquer » les idées des
autres et se précipiter avant eux au Bureau des Brevets. Tesla était exactement
l'opposé. Ses idées se relayaient plus vite qu'il ne pouvait les appliquer. Une
fois qu'il avait compris exactement comment fonctionnait, dans son esprit, un
appareil, il avait tendance à s'en désintéresser, parce qu'il y avait toujours à
l'horizon quelques défis neufs et stimulants.

Sa mémoire photographique explique en partie la difficulté qu'il ressentit toute sa


vie à collaborer avec d'autres ingénieurs. Eux avaient besoin de plans, lui
travaillait de tête. A l'école primaire, il avait failli redoubler une classe,
malgré ses brillants résultats en mathématiques, parce qu'il détestait les leçons
de dessin.

C'est à l'âge de douze ans qu'il put, grâce à un effort de volonté, débarrasser son
esprit des images parasites ; mais il ne parvint jamais à maîtriser l'apparition
inexplicable d'éclairs lumineux, lorsqu'il se sentait en danger ou se trouvait dans
un état de tension ou d'exaltation. L'air qui l'entourait lui semblait alors rempli
de flammèches en mouvement. Au fil des années, leur intensité augmenta au lieu de
diminuer et atteignit son paroxysme vers la vingt-cinquième année.

A soixante ans, il a écrit :

« Ces phénomènes lumineux se manifestent encore de temps en temps, par exemple


lorsqu'une idée porteuse de nouvelles possibilités me traverse l'esprit, mais ils
ne me troublent plus, leur intensité étant relativement faible. Quand je ferme les
yeux, je vois d'abord invariablement un fond d'un bleu très sombre et uniforme, un
peu comme le ciel d'une nuit claire mais sans étoiles. Au bout de quelques
secondes, ce champ s'anime d'innombrables taches vertes scintillantes, disposées
sur plusieurs couches et qui s'avancent vers moi. Ensuite apparaissent, à droite,
deux beaux ensembles de lignes parallèles peu espacées, perpendiculaires l'un à
l'autre, dans un chatoiement de couleurs où prédominent le jaune-vert et l'or.
Aussitôt après, les lignes deviennent plus brillantes et une poudre dense de
clignotements lumineux s'y superpose. Cette configuration se déplace lentement dans
mon champ visuel et disparaît au bout d'environ dix secondes vers la gauche. Elle
laisse derrière elle un fond gris terne plutôt déplaisant, qui cède rapidement la
place à une mer de nuages houleuse qui semblent essayer de se modeler en formes
vivantes. Il est curieux que je ne puisse projeter une forme dans ce gris avant que
la deuxième étape ne commence. Toujours, avant de m'endormir, des images de
personnes ou d'objets défilent devant mes yeux. Je sais alors que je suis sur le
point de basculer dans le sommeil. Si elles sont absentes, ou si elles refusent de
se manifester, je sais que je suis bon pour une nuit blancheu. »

A l'école il excellait en langues ; il apprit l'anglais, le français, l'allemand et


l'italien, en plus des dialectes slaves, mais c'est en mathématiques qu'il s'est
distingué le plus brillamment. C'était le type d'élève énervant qui attend que le
professeur ait fini d'écrire les énoncés des problèmes au tableau, et vient
tranquillement inscrire la solution.

Au début, ses professeurs le soupçonnèrent de tricher. Mais ils se rendirent compte


rapidement qu'il manifestait là un autre aspect de sa capacité anormale à
visualiser et à retenir les images. L'écran optique de son esprit mémorisait des
tables entières de logarithmes prêtes à l'usage. Cependant, devenu inventeur, il
lui arriva de s'escrimer longtemps avant de résoudre un problème scientifique.

Tesla signale un autre phénomène curieux, familier à beaucoup d'esprits créatifs :


il arrivait toujours un moment où, bien que n'étant plus concentré, il savait qu'il
détenait la réponse, même s'il ne se l'était pas encore formulée. « Et ce qui est
merveilleux, c'est que je sais, alors, que j'ai réellement résolu le problème et
que je vais obtenir ce que je cherchais. »

Les résultats pratiques confirmaient en général cette intuition : les machines


construites par Tesla ont presque toujours fonctionné. Il lui est arrivé de se
tromper dans sa compréhension du principe scientifique de l'invention, ou même de
se méprendre sur la nature des matériaux à utiliser, mais d'une manière ou d'une
autre ces machines, telles qu'il les a conçues et réalisées, ont toujours fini par
répondre à son attente.

Si les psychologues scolaires avaient existé quand il était enfant, les images qui
troublaient son sens de la réalité lui auraient aisément valu un diagnostic de
schizophrénie.

On lui aurait probablement prescrit une thérapie ou des médicaments et “guéri”,


peut-être, la source même de sa créativité.

Quand il prit conscience que les images qui s'imposaient à son esprit pouvaient
toujours être mises en relation avec des scènes réellement observées, il crut avoir
mis le doigt sur une vérité essentielle. Il décida de toujours essayer de retrouver
la source extérieure des images. Bref, il se livrait à une sorte d'auto-analyse
avant que les méthodes de Freud ne soient bien connues, et au bout d'un certain
temps cela devint presque automatique : « J'ai acquis une grande aisance pour
relier la cause à l'effet. Je n'ai pas tardé à m'apercevoir, à ma grande surprise,
que toutes les pensées que je concevais m'étaient suggérées par une impression
extérieure. »

La conclusion qu'il tira de cet exercice n'était pas vraiment encourageante : tout
ce qu'il croyait faire par un acte de volonté propre était en fait causé par des
circonstances et des événements extérieurs à lui. Si c'était vrai, il n'était alors
qu'une sorte d'automate. Par conséquent, tout ce qu'un être humain pouvait faire,
une machine pourrait un jour le faire aussi, en particulier agir avec discernement
en fonction de l'expérience.

Ces méditations amenèrent le jeune Tesla à forger deux conceptions qui devaient
avoir une grande importance pour lui par la suite. D'abord, les êtres humains
pouvaient être considérés comme des « machines de chair ». Ensuite les machines
pourraient, à des fins pratiques, devenir humaines. La première idée n'a sans doute
pas contribué à accroître sa sociabilité, mais la seconde devait le conduire à
l'exploration de cet univers étrange qu'il appelle la « téléautomatique », ou
robotique.

Les Tesla déménagèrent dans la ville voisine de Gospic quand Nikola eut six ans.
C'est là qu'il entra à l'école et vit ses premiers modèles mécaniques, parmi
lesquels des turbines à eau. Il en construisit beaucoup et eut grand plaisir à les
faire marcher. Il fut fasciné par une description des chutes du Niagara. Dans son
imagination apparut une grande roue, mue par la cascade. Il dit à son oncle qu'un
jour il aimerait se rendre en Amérique et mettre ce projet à exécution. Trente ans
plus tard, voyant ce projet se réaliser, Tesla s'émerveillera du « mystère
insondable de l'esprit ».

A dix ans il entra au lycée, qui était neuf et disposait d'un département de
physique fort bien équipé. Tesla était fasciné par les expériences que faisaient
ses professeurs. C'est là qu'il se révéla en mathématiques, mais son père « eut
toutes les peines du monde à l'obliger à suivre tous les cours » : il ne supportait
pas le cours obligatoire de dessin artistique.

En seconde année, l'idée de produire un mouvement continu en combinant pression


d'air et force du vide l'obsédait. Son désir de dompter ces forces se fit de plus
en plus impérieux, mais il tâtonna longtemps. Finalement, écrit-il, « mes efforts
aboutirent à une invention qui devait me permettre de réussir ce qu'aucun autre
mortel n'avait jamais tenté » : voler.

« Chaque jour je me déplaçais dans l'air vers des régions éloignées, mais j'étais
incapable de comprendre comment j'y parvenais. Maintenant je disposais de quelque
chose de concret une machine volante formée d'un axe pivotant d'ailes qui
battaient, et un vide doué d'énergie sans limites.»

Ce qu'il construisit était un cylindre capable de tourner librement sur deux


supports et partiellement entouré d'un bac rectangulaire qui s'y adaptait
parfaitement. La face ouverte de ce bac était cloisonnée et le segment cylindrique
divisé en deux compartiments entièrement séparés l'un de l'autre par des glissières
hermétiques. L'un de ces compartiments était scellé et vidé de son air, l'autre
restait ouvert : cela devait produire, selon l'inventeur, une rotation perpétuelle
du cylindre. Et en effet, une fois terminé, l'axe tourna légèrement.

« A partir de cette époque, je fis mes excursions aériennes journalières dans un


véhicule dont le confort et le luxe auraient convenu au roi Salomon. J'ai mis des
années à comprendre que la pression atmosphérique agissait à angle droit par
rapport à la surface du cylindre et que la légère rotation que j'avais observée
était due à une fuite. Bien que ce savoir me soit venu progressivement, cela m'a
donné un choc pénible. »

Sans doute très en avance sur le niveau de cette école, il fut soudain cloué au lit
: « C'était une grave maladie, ou plutôt une douzaine à la fois ; mon état empira
au point que les médecins m'abandonnèrent. » Mais, après une amélioration, on
l'autorisa à lire pour hâter sa guérison. On lui demanda alors de dresser le
catalogue de la bibliothèque municipale, travail qui, confiera-t-il plus tard, lui
fit connaître les premières oeuvres de Mark Twain. C'est au ravissement qu'il
éprouva à leur découverte qu'il attribuait sa guérison miraculeuse. Malheureusement
cette anecdote sonne faux, car à cette époque Twain n'avait encore pratiquement
rien écrit susceptible de s'être frayé un chemin, par-dessus l'Atlantique, jusqu'à
une bibliothèque croate. Qu'importe la vérité ! Tesla trouvait l'histoire à son
goût. Vingt-cinq ans plus tard, il rencontrait le grand humoriste à New York, lui
racontait cette anecdote et voyait à sa grande surprise, dit-il, Twain fondre en
larmes.

Le jeune homme continua ses études dans une école d'un niveau plus élevé à
Karlovac, en Croatie. La ville était située dans une dépression marécageuse : il
souffrit d'accès répétés de malaria. Mais sa maladie ne l'empêcha pas, grâce à
l'influence stimulante de son professeur de physique, de se découvrir un intérêt
intense pour l'électricité. Les expériences auxquelles il assistait suscitaient «
un millier d'échos » dans son esprit, et son désir le plus vif devint de faire
carrière dans l'expérimentation et la recherche.

Quand il rentra chez ses parents, la ville était en proie à une épidémie de
choléra, qu'il contracta immédiatement. Il garda le lit neuf mois ; il pouvait à
peine bouger et, pour la seconde fois, crut qu'il allait mourir. Un jour, son père
était assis au pied de son lit, essayant de le réconforter ; et lui, il eut assez
de forces pour suggérer : « Peut-être irais-je mieux si tu me laissais faire des
études d'ingénieur. » Le révérend Tesla, qui n'avait jamais voulu revenir sur sa
décision de faire entrer Nikola dans le clergé, était maintenant piégé par sa
propre tendresse. Il céda.

La suite des événements n'est pas très claire. Il semble que Tesla ait été requis
pour un service militaire de trois ans, perspective qui lui répugnait encore plus
que la prêtrise. Plus tard, il ne mentionne jamais cet épisode ; il dit seulement
que son père insistait pour qu'il se fortifiât en passant un an à camper et à faire
des courses dans les montagnes. Dans ce cas, il ne servit pas dans l'armée. La
famille de son père comptant des officiers de haut rang, il est vraisemblable
qu'ils se soient occupés de faire réformer Tesla pour raisons de santé.

Une année en montagne ne tarit pas la fertilité de son imagination. Il conçut le


projet d'un tube sous l'océan Atlantique qui servirait à échanger du courrier entre
les deux continents. Il traça les plans détaillés d'une installation de pompage
destinée à envoyer l'eau dans le tube, pour pousser les récipients sphériques
contenant le courrier. Mais il ne parvint pas à évaluer avec la précision voulue la
résistance due au frottement de l'eau dans le tube. Elle lui sembla si forte qu'il
se vit contraint d'abandonner le projet. Mais il acquit ainsi des connaissances
qu'il devait appliquer dans une invention future.

Peu enclin à perdre son temps à de mesquines entreprises, il projeta de construire


un gigantesque anneau qui encerclerait la Terre au-dessus de l'Équateur. Il fallait
d'abord des échafaudages. Une fois ceux-ci démontés, l'anneau devait tourner
librement à la même vitesse que la Terre. C'était l'équivalent des satellites
géostationnaires inventés seulement à la fin du XXe siècle. Tesla s'était
d'ailleurs fixé un objectif plus ambitieux encore. Il proposait d'utiliser la force
de réaction pour maintenir l'anneau immobile par rapport à la Terre. Ainsi les
voyageurs pourraient s'y hisser et être emportés autour de la Terre à la vitesse
vertigineuse de 1 600 kilomètres à l'heure ou plus exactement, la Terre avancerait
sous eux : ils pourraient ainsi, confortablement assis, faire le tour du globe en
un jour.

Après cette année de projets grandioses, mais irréalisables, il entra en 1875 à


l'École polytechnique autrichienne de Graz.

La première année, il disposa d'une bourse de la Province militaire et fut donc à


l'abri des soucis d'argent. La Province militaire est une zone s'étendant entre les
rivières Drave et Save, dont le régime particulier fut instauré par l'empire
ottoman. Cela ne l'empêcha pas de travailler d'arrache-pied de trois heures du
matin à onze heures du soir, car il était bien décidé à cumuler en un an les deux
années de programme. Il étudia principalement la physique, les mathématiques et la
mécanique.

Son besoin d'achever tout ce qu'il entreprenait faillit avoir raison de lui,
raconte-t-il, lorsqu'il se plongea dans les oeuvres de Voltaire. A son grand
désespoir, il apprit que le nombre de volumes « que ce monstre avait écrits en
buvant soixante-douze tasses de café noir par jour » atteignait pratiquement la
centaine de tomes en petits caractères. Tesla ne put cependant trouver la paix
avant de les avoir tous lus.

A la fin de l'année il réussit haut-la-main neuf examens. Mais à la rentrée


suivante, c'en fut fini de sa situation financière confortable. La Province
militaire avait été supprimée, il n'y aurait pas de bourse, et le salaire d'un
ministre du culte ne pouvait pas supporter le coût élevé des études. Tesla se vit
donc forcé de quitter l'école avant la fin de l'année scolaire. Il utilisa au mieux
le peu de temps dont il disposait : ce fut alors que commença à germer l'idée qu'il
existait une meilleure solution que les machines électriques à courant continu.

Celui qui initia Tesla au monde fascinant des machines électriques était un
Allemand, un certain professeur Poeschl, qui enseignait la physique théorique et
expérimentale. Malgré ses « énormes pieds et ses mains d'ours », Tesla se
passionnait pour ses expériences. Le jour où arriva de Paris un appareil à courant
continu nommé « Machine de Gramme », servant à la fois de moteur et de dynamo,
Tesla l'examina avec passion et une étrange excitation. Elle comportait une
armature bobinée et un commutateur. Pendant son fonctionnement, elle produisait de
fâcheuses étincelles, et Tesla suggéra hardiment que l'on pourrait la perfectionner
en supprimant le commutateur et en remplaçant le courant continu par un courant
alternatif.

« M. Tesla peut accomplir de grandes choses », rétorqua vivement le savant


allemand, « mais cela, il ne le fera pas. Cela équivaudrait à convertir une force
d'attraction statique, comme celle de la gravitation, en une force de rotation. Ce
serait une machine à mouvement perpétuel, une idée impossible ».

Le jeune Serbe n'avait aucune idée de la façon dont il fallait s'y prendre, mais
son instinct lui disait que la réponse se trouvait probablement quelque part dans
son esprit. Il savait qu'il ne pourrait trouver le repos avant d'avoir la solution.

Mais toutes ses ressources s'étaient évaporées. Il essaya en vain d'emprunter de


l'argent et, après avoir échoué, se mit à jouer. Il n'était pas très bon joueur de
cartes, mais il atteignit un niveau presque professionnel au billard.

Malheureusement, ses nouveaux talents ne le tirèrent pas d'affaire. Le neveu de


Tesla, Nikola Trbojevich, dit avoir appris par d'autres membres de la famille que
Tesla fut expulsé en même temps de l'École et de la ville par la police, « parce
qu'il jouait aux cartes et menait une vie irrégulière ». Le neveu ajoute : « Sa
mère était parvenue à réunir la somme nécessaire pour qu'il aille à Prague, pendant
cette période où son père ne lui adressait plus la parole. A Prague, où il passa
deux ans, il aurait pu se rendre à l'Université en auditeur libre, mais une enquête
menée par le gouvernement tchécoslovaque montre qu'il ne fut inscrit dans aucune
des quatre universités de Tchécoslovaquie. Tesla apparaît donc comme un véritable
autodidacte, ce qui n'enlève rien à sa stature. Faraday aussi en fut ?n un . »

En 1879, Tesla essaya de trouver du travail à Maribor, mais en vain. Il retourna


finalement dans la maison familiale. Son père mourut cette même année ; peu après,
Nikola repartit pour Prague, espérant y poursuivre ses études. On croit qu'il y
resta jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans, qu'il assista à des cours, étudia à la
bibliothèque et se tint informé des derniers développements en électrotechnique et
en physique.

Il est probable qu'il continua à jouer pour gagner de l'argent, mais désormais il
était à l'abri du risque d'intoxication. Tesla décrit lui-même comment il se lança
dans le jeu, puis s'en libéra :

« M'asseoir devant un jeu de cartes était pour moi la quintessence du plaisir. Mon
père menait une vie exemplaire et il ne pouvait pas accepter ma manière absurde de
perdre du temps et de l'argent. Je lui disais : “Je peux m'arrêter quand je veux,
mais pourquoi donc abandonner ce qui me procure tant de plaisir ?” Mon père
laissait souvent éclater sa colère et son mépris. Ma mère réagissait différemment :
elle comprenait le caractère des hommes et savait que le salut d'un individu est
seulement le fruit des ses propres efforts. Un après-midi, je me souviens, j'avais
perdu tout mon argent et je mourais d'envie de jouer. Elle est venue à moi avec une
liasse de billets roulés : “ Vas-y et amuse-toi ! Plus tôt tu perdras tout ce que
nous possédons, et mieux ce sera ! Je sais que tu finiras par te guérir !” Elle
avait raison ! Ce jour-là j'ai cessé de jouer pour toujours. Je n'ai pas seulement
vaincu ma passion mais je l'ai arrachée de mon coeur, au point de n'y plus lûisser
la moindre trace de désir. »

Plus tard, il se mit à fumer avec excès ; il se rendit compte aussi que le café lui
abîmait le coeur. Il triompha à nouveau à force de volonté, et se débarrassa de ces
deux vices. Il arrêta même de boire du thé. Tesla distinguait apparemment entre le
libre arbitre ( qui fait défaut aux « machines de chair » ) et l'exercice de la
force de volonté et de la décision.

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CHAPITRE III

Des immigrants distingués

Le télégraphe fonctionnait aux États-Unis et en Europe. Le câble transatlantique


était posé. Le téléphone d'Alexander Graham Bell gagnait le vieux continent. En
1881 fut annoncée l'ouverture prochaine d'un central à Budapest. C'était l'une des
quatre villes choisies par l'assistant européen de Thomas Alva Édison.

Tesla partit pour Budapest au mois de janvier de cette année. Il trouva


immédiatement un emploi au Bureau central des Télégraphes du gouvernement hongrois,
grâce à l'aide d'un ami influent de son oncle. Le jeune ingénieur électricien ne
l'aurait certainement pas choisi de son propre chef, car il s'agissait d'un poste
de dessinateur industriel fort mal payé. Malgré tout, il s'y lança avec son
enthousiasme habituel.

Peu de temps après il fut frappé d'un mal étrange que, faute d'un meilleur terme,
ses médecins désignèrent sous le nom de dépression nerveuse.

Les sens de Tesla avaient toujours été anormalement aiguisés. Il raconte que
souvent dans son jeune âge il avait sauvé des voisins dans leurs propres maisons,
parce qu'il avait entendu le crépitement des flammes. La quarantaine passée, quand
il poursuivait ses recherches sur les éclairs dans le Colorado, il affirmait
entendre la foudre à 900 kilomètres de là, alors que ses assistants ne pouvaient la
percevoir à plus de 250 kilomètres.

Il se produisit, lors de cette crise nerveuse, des choses qui dépassèrent ses
propres normes. Il pouvait entendre le tic-tac d'une montre à trois pièces de
distance. Une mouche qui tombait par hasard sur sa table provoquait un bruit
assourdissant dans son oreille. Une voiture attelée passant à quelques kilomètres
le secouait tout entier. Le sifflement d'un train à trente kilomètres de distance
faisait vibrer sa chaise si fort qu'il en éprouvait une douleur insoutenable. Le
sol n'arrêtait pas de trembler sous ses pieds. Pour qu'il puisse se reposer, on
avait disposé des coussins de caoutchouc sous son lit.

« Les bruits épouvantables que j'entendais, de près ou de loin, me faisaient


l'effet de paroles qui m'auraient terrifié si je n'avais pas été capable d'analyser
leurs composants. Les rayons du soleil, quand ils me touchaient de temps en temps,
heurtaient mon cerveau avec une violence telle qu'ils m'assommaient. Je devais
mobiliser toute ma volonté pour passer sous un pont ou toute autre construction,
car je ressentais une pression écrasante sur le crâne. Dans l'obscurité, j'avais
les sens d'une chauve-souris et je pouvais détecter la présence d'un objet à une
distance de trois mètres, par une étrange sensation de chair de poule sur le front.
»

Pendant cette crise, son pouls battait irrégulièrement, trop lentement ou trop
vite, jusqu'à 260 battements par minute. Les contractions et les tremblements
permanents de son corps étaient, à eux seuls, presque insupportables.

On comprend aisément que son cas ait fasciné la gent médicale de Budapest. Un
médecin renommé lui prescrivit des doses importantes de potassium, tout en
déclarant que son mal était unique et incurable. Tesla écrit :

« Je regretterai éternellement de ne pas avoir été suivi à l'époque par des


spécialistes en physiologie et en psychologie. Je me cramponnais désespérément à la
vie, mais je ne m'attendais pas à guérir. »

Et pourtant il guérit, grâce au secours d'un ami dévoué, et devint bientôt plus
vigoureux que jamais. Cet ami était Anital Szigety, un mécanicien avec lequel Tesla
avait souvent travaillé, et un athlète de surcroît. Szigety convainquit Tesla de
l'importance de l'exercice physique et, pendant cette période, ils firent tous deux
de longues marches à travers la ville.

Dans les années qui suivirent sa sortie de l'École polytechnique de Graz, Tesla ne
cessa de penser au problème de l'imparfaite machine à courant continu. Il écrivit
plus tard, dans le style fleuri qui lui était propre, qu'il n'était pas mû
seulement par le simple désir de réussir. « Pour moi c'était un voeu sacré, une
question de vie ou de mort. Je savais que je mourrais si j'échouais. » Il sentait
déjà en réalité que la bataille était gagnée. « La solution se trouvait dans les
couches profondes de mon cerveau, mais je ne parvenais pas à en donner la
traduction explicite.»

Un jour, au crépuscule, il se promenait avec Szigety dans le parc de la ville, en


récitant le Faust de Goethe. Le soleil couchant lui rappela un passage célèbre :

Il avance, il disparaît, la journée est expirée ;

Il accourt plus loin, allumant une vie nouvelle.

Oh ! que n'ai-je des ailes pour m'envoler du sol

Et le poursuivre sans cesse en sa course !

Alors, « l'idée vint comme un éclair et, en un instant, la vérité fut révélée. »

A cet instant les longs bras de Tesla qui s'agitaient dans l'air se figèrent comme
s'il avait été frappé de paralysie. Szigety, inquiet, essaya de le conduire jusqu'à
un banc, mais Tesla ne voulut pas s'asseoir avant d'avoir trouvé un bâton. Alors il
se mit à tracer un schéma dans la poussière.

« Voici mon moteur ; regarde comment je l'inverse », s'exclama-t-il.

Il présenta ce dessin six ans plus tard lors de sa conférence à Y American


Institute of Electrical Engineers, révélant ainsi un principe scientifique nouveau,
d'une simplicité éblouissante. Ses applications pratiques révolutionnèrent le monde
technologique.

C'était un système nouveau et complet, pas seulement un nouveau moteur ; Tesla


venait de découvrir le principe du champ magnétique tournant produit par des
courants alternatifs au nombre de deux ou plus, déphasés les uns par rapport aux
autres. En créant un tourbillon magnétique par le simple déphasage des courants, il
supprimait la nécessité d'un commutateur ( le dispositif utilisé pour inverser le
sens d'un courant électrique ) et des balais permettant le passage du courant. Il
venait de réfuter les dires du professeur Poeschl.
D'autres tentatives avaient été faites pour inventer des moteurs à courant
alternatif, mais, limitées à un circuit unique comme pour le courant continu, elles
ne marchaient pas ou ne donnaient pas de résultats satisfaisants, car elles
vibraient trop. Des courants alternatifs furent utilisés dès 1878-1879 par Elihu
Thomson pour alimenter des lampes à arc, dans un générateur qu'il construisit aux
États-Unis. Ên Europe, Gaulard et Gibbs avaient produit un transformateur qui, pour
la première fois, modifiait la tension du courant alternatif, condition
indispensable au transport de l'énergie. George Westinghouse, un des premiers
avocats du courant alternatif, avait de grands projets d'électrification pour
l'Amérique : il acheta les droits d'exploitation des brevets de Gaulard et Gibbs
aux États-Unis.

En dépit de toute cette activité, personne n'avait réussi à mettre au point un


moteur à courant alternatif jusqu'à ce que Tesla invente le sien son moteur à
induction constituait le fondement d'un système nouveau et un grand bond en avant.

On sait bien qu'entre une invention significative et sa diffusion, la différence


est de taille. Tesla se voyait déjà riche et célèbre, autre preuve de sa fertile
imagination, puisque son salaire suffisait à peine à couvrir ses besoins et que,
comme il le fit remarquer, « les vingt-neuf derniers jours du mois étaient les plus
difficiles ». A présent cette austérité lui semblerait plus supportable,
puisqu'enfin il pouvait se dire inventeur !

« C'était tout ce que je voulais être. Archimède était mon idéal. J'admirais les
oeuvres des artistes, mais elles ne m'apparaissaient que comme des ombres et des
apparences. L'inventeur, pensais-je, donne au monde des créations qui sont
palpables, qui bougent et qui fonctionnent. »

Dans les jours qui suivirent, il s'abandonna complètement au plaisir intense


d'inventer de nouvelles formes de machines à courant alternatif.

« Je n'ai quasiment jamais atteint un tel état de bonheur dans ma vie. Les idées
arrivaient en flot ininterrompu, la seule difficulté étant de parvenir à les
retenir toutes. Les pièces des appareils que je concevais m'apparaissàient tout à
fait réelles et tangibles dans chacun de leurs détails, même jusqu'à la façon dont
se manifestait leur usure. J'exultais en m'imaginant les moteurs constamment en
train de tourner. Quand un penchant naturel se transforme ainsi en un désir
passionné, on avance vers le but chaussé de bottes de sept lieues. En moins de deux
mois, j'élaborai virtuellement tous les types de moteurs et toutes les
modifications du système. »

Il conçut des moteurs à courant alternatif tels que les moteurs à induction à
courant polyphasé, à répulsion, à enroulement auxiliaire et synchrone polyphasé qui
créaient, transmettaient et utilisaient le courant électrique. Bientôt,
pratiquement toute l'électricité qui existait dans le monde à cette époque allait
être produite, transmise, distribuée et transformée en énergie mécanique au moyen
du système polyphasé de Tesla.

Il ouvrait la possibilité d'obtenir des tensions bien plus élevées que par le
courant continu et en permettant la transmission de l'électricité sur des milliers
de kilomètres inaugurait une nouvelle ère d'extension universelle de l'éclairage et
de l'énergie électriques. L'ampoule à incandescence d'Edison pouvait être alimentée
par du courant alternatif ou par du courant continu ; mais le transport de
l'électricité ne pouvait être effectué à bon marché, s'il fallait installer un
générateur tous les trois kilomètres. Et si la lampe, elle, pouvait être
transformée pour accepter le courant alternatif, ce n'était pas le cas d'Edison,
mentalement prisonnier du courant continu !

En cette année 1882, les idées de Tesla affluaient toujours. Ne disposant ni de


temps ni d'argent pour construire des prototypes, il concentra son attention sur
son travail pour le Bureau du télégraphe, où il ne tarda pas à être promu
ingénieur. Il conclut plusieurs améliorations dans les installations du central
( dont l'invention d'un amplificateur téléphonique qu'il omit de breveter ) et, en
retour, son travail lui apporta une expérience pratique de première valeur.

Des amis de la famille deux frères nommés Puskas le recommandèrent auprès de la


filiale parisienne de la Compagnie du téléphone Edison : il arriva à Paris à
l'automne 1882.

Il était à ses yeux de la plus haute importance de présenter aux dirigeants de la


Continental Edison les énormes avantages potentiels du courant alternatif. Le jeune
Serbe fut amèrement déçu en apprenant l'aversion d'Edison à la seule mention de ce
sujet.

Il était jeune, il était à Paris : il eut des occasions de se consoler qu'il ne


dédaigna pas. Il se fit de nouveaux amis, français et américains, se remit à jouer
au billard, à marcher des kilomètres chaque jour, et se baigna dans la Seine.

Son travail consistait à guérir les maladies des centrales électriques d'Edison en
France et en Allemagne. Envoyé en Alsace par la Compagnie, il emmena du matériel et
y construisit son premier véritable moteur à induction à courant alternatif :

« Un appareil fruste, mais qui m'offrit la satisfaction suprême de voir pour la


première fois la rotation provoquée par des courants alternatifs sans commutateur.
»

Pendant l'été 1883, il répéta ces expériences à deux reprises avec un assistant.
Les avantages du courant alternatif sur le courant d'Edison lui apparaissaient si
évidents qu'il avait peine à croire que l'on puisse continuer à les ignorer.

A Strasbourg, on demanda à Tesla de voir ce qu'il pouvait faire pour l'usine


électrique qui éclairait une gare ; le client, le gouvernement allemand, n'en
voulait pas et il avait ses raisons : un grand pan de mur avait en effet été
pulvérisé par une explosion due à un court-circuit, pendant la cérémonie
d'inauguration en présence du vieil empereur Guillaume Ier ! Devant cette lourde
perte financière, la filiale française d'Edison avait promis à Tesla une prime s'il
pouvait améliorer les dynamos et apaiser les Allemands.

C'était là une tâche extrêmement délicate pour quelqu'un d'aussi peu expérimenté,
mais il sut au moins mettre à profit sa connaissance de l'allemand. Finalement il
parvint non seulement à résoudre les problèmes électriques, mais aussi à se lier
d'amitié avec le maire, un certain M. Bauzin, qu'il tenta de recruter comme
partisan de son invention. Le maire réunit plusieurs riches investisseurs
potentiels, devant qui Tesla fit une démonstration de son nouveau moteur. Bien
qu'il eût parfaitement fonctionné, les notables ne virent tout bonnement pas quels
avantages il présentait. Déçu, le jeune inventeur éprouva quelque consolation quand
le maire exhiba des bouteilles de Saint-Estèphe 1801, survivantes de l'invasion de
l'Alsace par les Allemands. Personne, dit-il avec gentillesse, n'est plus digne de
ce précieux breuvage que vous, Tesla !

Ayant accompli sa tâche avec succès, Tesla revint à Paris, et attendit la prime qui
lui était due. Mais, à sa consternation, elle ne vint pas. Ses trois supérieurs se
renvoyèrent la balle jusqu'à ce que Tesla, furieux d'avoir été dupé, finisse par
démissionner.

Le directeur, Charles Batchelor, un ami proche et un assistant d'Edison pendant de


nombreuses années, reconnut les talents du jeune Serbe. Il l'enjoignit vivement de
se rendre en Amérique où les pelouses comme les billets de banque étaient plus
verts !

Batchelor était un ingénieur anglais qui avait travaillé aux côtés d'Edison quand
ce dernier cherchait à améliorer la première mouture du téléphone de Bell. Edison
avait inventé i 'émetteur qui permettait de transmettre la voix sur de très grandes
distances, et ce fut Batchelor qui l'assista lors d'une démonstration publique du
téléphone qui fit grand bruit : un journaliste new-yorkais en décrivit les «
apartés vociférants et les chansons tonitruantes ».

Ensuite, l'Anglais et Edison avaient supervisé ensemble l'installation de la


première centrale électrique commerciale de la Compagnie Edison, sur le paquebot
Columbia. Le navire fit une étincelante apparition lorsqu'il descendit la baie de
la Delaware, en route pour la Californie, via le cap Horn.

Batchelor, qui pouvait à juste titre se targuer de bien connaître Edison, écrivit
une chaleureuse lettre de recommandation pour Tesla, présentant ainsi l'un à
l'autre ces deux génies égocentriques. La suite des événements montrera que
Batchelor connaissait moins bien Edison qu'il ne le pensait.

« Je vendis mes maigres biens », dit plus tard Tesla, « fis une réservation et me
retrouvai à la gare au moment où le train démarrait. Je découvris alors que mon
argent et mes tickets avaient disparu. Que faire ? Hercule, lui, avait beaucoup de
temps pour délibérer ; moi, je devais me décider tout en courant le long du quai,
en proie à des sentiments contradictoires qui me faisaient osciller comme un
condensateur ! La résolution, alliée à l'agilité, l'emporta, juste à temps. »

Il trouva suffisamment de monnaie pour le voyage et sauta dans le train. Plus tard,
il sut convaincre l'équipage du Saturnia de le laisser embarquer, car personne ne
réclama sa cabine.

En plus des quelques sous qu'il avait en poche, il emportait en Amérique des poèmes
et des articles qu'il avait écrits, une liasse de calculs relatifs à ce qu'il
décrit ( sans éclaircissement supplémentaire ) comme un problème insoluble, et les
dessins d'une machine volante. A vingt-huit ans, il était bel et bien l'un des plus
grands inventeurs du monde. Mais tout autre que lui l'ignorait !

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CHAPITRE IV

A la cour de M. Edison

Le jour de juin où Tesla débarqua en Amérique, coiffé d'un élégant chapeau melon et
vêtu d'une redingote noire, marchant à grandes enjambées vers le Bureau
d'immigration de Castle Garden à Manhattan, personne n'aurait pu le prendre pour un
berger du Monténégro ou un pauvre hère évadé de prison. On était en 1884, l'année
où les Français offrirent la statue de la Liberté à l'Amérique. Comme pour faire
écho aux paroles d'Emma Lazarus, seize millions d'Européens et d'Asiatiques
débarqueraient en Amérique en quelques années, et le flux ne s'arrêterait pas.

Il faut dire que les hommes, les femmes et même les enfants constituaient une
matière première très prisée dans cette Amérique en plein essor industriel ( 1884
est également célèbre pour son krach bancaire ).

Tesla échappa à la traversée du hall, un véritable marché aux esclaves où des


cliques d'employeurs embauchaient les nouveaux arrivants pour travailler treize
heures par jour dans les chemins de fer, les mines, les usines ou les abattoirs.
Fort de sa lettre d'introduction pour Edison, et l'adresse d'une relation en poche,
il demanda son chemin à un agent de police et s'engagea hardiment dans les rues de
New York.

En passant devant une échoppe, il entendit l'artisan jurer contre une machine en
panne : il entra et lui proposa de la réparer. Quand il eut terminé, l'homme en fut
si heureux qu'il lui offrit 20 dollars.

En chemin, le jeune Serbe souriait intérieurement, se remémorant une blague


entendue à bord du paquebot : un berger monténégrin, tout fraîchement débarqué en
Amérique, marchait dans la rue quand il vit un billet de dix dollars. Il se
penchait pour le ramasser, mais s'arrêta sur sa lancée en se disant : « C'est mon
premier jour en Amérique. Pourquoi devrais-je travailler ? »

Thomas Alva Edison, qui grisonnait déjà à l'âge de 32 ans, boutonné jusqu'au menton
dans l'une des blouses en toile de coton imaginées et cousues main par sa femme,
était un personnage disgracieux, voûté, qui se déplaçait en se dandinant et en
traînant les pieds. Rien dans son visage n'attirait d'emblée le regard, mais il
fallait peu de temps à ses interlocuteurs pour reconnaître la lueur d'intelligence
aiguë et d'énergie implacable qui brillait dans ses yeux.

Edison avait alors trop de marrons sur le feu, situation malaisée, même pour un
génie. Il avait ouvert les Edison Machine Works dans Goerck Street et YEdison
Electric Light Company dans la 65e Avenue. Sa centrale de Pearl Street desservait
tout le quartier de Wall Street et de l'East River. Enfin, il possédait un gros
laboratoire de recherche à Menlo Park, dans le New Jersey, qui employait un
personnel nombreux et où les choses les plus étonnantes pouvaient arriver.

On y voyait parfois Edison en personne, dansant autour d'un « petit monstre de


locomotive », alimenté en courant continu à partir d'une centrale située derrière
le laboratoire ; un jour, l'engin lancé à 70 kilomètres à l'heure avait déraillé
pour la plus grande joie de son créateur. Ce laboratoire reçut la visite de Sarah
Bernhardt venue immortaliser sa voix sur le phonographe d'Edison. Elle lui fit
poliment remarquer sa ressemblance avec Napoléon.

La centrale de Pearl Steet desservait plusieurs centaines de résidences appartenant


à de riches New-Yorkais, et diverses installations disséminées dans toute la ville,
manufactures, usines ou théâtres. De plus en plus souvent on demandait à Edison
d'installer l'électricité sur des navires, casse-tête tout à fait particulier,
étant donnés les risques d'incendie en mer.

Pour couronner le tout, il devait maintenir sa célèbre réputation d'auteur


d'expressions fortes : « Tout le monde vole dans le commerce et l'industrie »,
était l'une de ses maximes. « J'ai beaucoup volé moi-même. Mais moi je sais comment
m'y prendre. Eux ne savent pas. » Par « eux », il désignait la Western Union, pour
laquelle il avait travaillé naguère : il n'avait alors rien trouvé de mieux que de
vendre une invention compétitive à une entreprise concurrente.

Il disait aussi avec mépris qu'il n'avait pas besoin d'être mathématicien,
puisqu'il avait les moyens de s'en payer. Les universitaires auraient pu en prendre
ombrage mais, dans le contexte de l'époque, tout le monde s'entendait pour créditer
les ingénieurs et les inventeurs d'une contribution plus décisive au développement
de l'Amérique que celles de leurs collègues universitaires. S'il restait encore une
ambiguïté, Edison s'empressait d'ajouter qu'il pouvait mesurer l'importance de
toutes ses inventions par la quantité de dollars qu'elles lui rapportaient, et que
le reste ne le préoccupait pas. Julian Hawthorne remarqua que « si M. Edison avait
voulu quitter le domaine de l'invention pour celui de la littérature, il serait
devenu à coup sûr l'un de nos plus grands romanciers ».

Par une journée particulièrement éprouvante de l'été 1884, l'inventeur américain se


trouvait dans sa centrale de Pearl Street, tout juste de retour de chez les
Vanderbilt sur la Cinquième Avenue, où s'était produit un accident d'origine
électrique. Le feu s'était déclenché à cause de deux fils croisés derrière les
tapisseries murales qui contenaient une fine trame métallique. L'incendie avait été
étouffé, mais Mme Vanderbilt, rendue hystérique par l'épreuve qu'elle venait de
subir, avait appris que l'origine de l'incident était la chaudière à vapeur
installée dans la cave. A présent, cette femme affolée ne demandait rien moins à
Edison que de supprimer toute l'installation.

Il dépêcha une équipe de réparation et avala une gorgée de café froid ; il se


demandait quoi faire, quand le téléphone sonna. Edison mit l'écouteur sur sa bonne
oreille.

Le directeur de la compagnie de navigation à qui appartenait le vapeur Oregon lui


demanda sur un ton sarcastique s'il nourrissait une quelconque intention de réparer
les dynamos de son installation électrique. Chaque jour, la compagnie perdait des
sommes d'argent pharamineuses : alors qu'il aurait dû lever l'ancre, le paquebot
restait à quai.

Que pouvait inventer Edison ? Il n'avait plus un seul ingénieur sous la main.

Il pensait avec envie à Morgan. Monsieur J. Pierpont Morgan employait un ingénieur


à plein temps qui ne s'occupait que de la chaudière à vapeur installée dans une
fosse de son jardin de Murray Hill. Elle faisait un tel bruit que les voisins
menaçaient d'attaquer en justice. Mais cela ne troublait pas Morgan ; quand les
choses tournaient au vinaigre, il emportait une provision de ses cigares noirs
favoris et partait pour une belle et longue croisière à bord de son yacht, le
Corsair.

« J'enverrai un ingénieur cet après-midi », assura Edison au magnat de la


navigation.

Morgan était le principal soutien financier de la Compagnie Edison Electric, dont


les fils de courant continu festonnaient les rues de New York en toiles
d'araignées, fonctionnaient mal et effrayaient les chevaux. Pour la plupart, les
financiers et les industriels comprenaient encore mal les avantages de
l'électricité, mais une poignée d'entre eux, dont Morgan, se rendaient compte qu'il
s'agissait du développement technique de loin le plus prometteur depuis
qu'Archimède avait inventé la vis. Tout le monde avait besoin d'énergie. Et bientôt
tout le monde voudrait les lampes à incandescence d'Edison.

L'électrotechnique était le domaine de prédilection de toute personne douée


d'esprit scientifique ou d'invention ; outre son attrait financier, elle offrait la
séduction et le risque propres à tout territoire pratiquement inexploré.

L'université Cornell et le collège Columbia étaient parmi les rares établissements


d'enseignement américains qui se targuaient de posséder des départements
d'électrotechnique. A l'exception des géants de la stature d'Edison, de Joseph
Henry et d'Elihu Thomson, les États-Unis ne comptaient qu'une poignée de
spécialistes autochtones. Les industriels voyaient donc d'un très bon oeil
l'arrivée sur leur sol d'une pépinière de talents étrangers : Tesla, Michael Pupin,
Charles Proteus Steinmetz, Batchelor et Fritz Lowenstein, entre autres.

C'est cependant à l'ingéniosité expéditive d'un Edison que New York dut avant tout
ses premiers scintillements de lumière. Un an seulement s'était écoulé depuis le
bal mémorable donné par Mme William K. Vanderbilt pour marquer la fin de la guerre
entre les Astor et les Vanderbilt ; rares furent les invités qui purent oublier
l'apparition de Mme Cornélius Vanderbilt, descendant majestueusement le grand
escalier de sa résidence, vêtue en « Lumière Électrique », diamants et satin blanc.
La nouvelle source d'énergie était si prometteuse que l'on vit fleurir au moment de
Noël une publicité qui conseillait aux papas : « Surprenez votre famille avec un
double support de lampe ! » Tout aussi excitants, et énigmatiques, ces cadeaux
permettant d'épater les voisins : un corset électrique pour Maman et une ceinture
magnétique pour Papa. Les visiteurs des foires de province payaient la joie de
recevoir une décharge électrique provoquée par une batterie d'accumulateurs.

En ce jour de juin, Edison n'avait pas sitôt promis d'envoyer un ingénieur


inexistant à la compagnie de navigation et reposé le combiné, qu'un garçon hors
d'haleine fit irruption dans l'atelier pour l'informer d'un incident qui s'était
produit au carrefour de Ann Street et de Nassau Street. Il y avait une fuite dans
une boîte de dérivation qui avait été câblée par l'un de ses électriciens
inexpérimentés. Le garçon raconta avec force gestes comment un chiffonnier et son
cheval avaient été catapultés en l'air puis avaient disparu dans la rue à une
vitesse incroyable.

Edison hurla à son contremaître : « Trouvez une équipe d'hommes, si vous parvenez à
en dénicher. Coupez le courant et réparez cette fuite ! »

Il leva les yeux au ciel et s'aperçut de la présence, dans son bureau, d'un inconnu
grand et brun.

« Faire quelque chose pour vous, M'sieur ? »

Tesla se présenta, faisant un effort pour bien accentuer son anglais et parler
légèrement plus fort que d'habitude, car il connaissait les problèmes auditifs
d'Edison.

« Voici une lettre de M. Batchelor, Monsieur.

- Tiens, Batchelor ? Qu'est-ce qui ne va pas à Paris ?

- Rien que je sache, Monsieur.

- Balivernes ! il y a toujours quelque chose qui cloche à Paris. »

Edison lut la brève note de recommandation de Batchelor et émit un grognement. Mais


il lança à Tesla un regard pénétrant.

« Je connais deux grands hommes et vous êtes l'un d'eux ; l'autre est ce jeune
homme ! Humm ! C'est une belle recommandation. Que savez-vous faire ? »

A bord du paquebot, Tesla avait maintes fois imaginé cet instant. La réputation
d'Edison l'impressionnait profondément. Voilà un homme qui, sans formation
supérieure, avait inventé des centaines de produits utiles. Lui-même avait passé
des années plongé dans les livres, mais à quoi bon ? Qu'avait-il à montrer ? A quoi
lui avaient servi ses études ?

Il répondit en décrivant rapidement le travail qu'il avait effectué pour le compte


de la Continental Edison en France et en Allemagne. Puis, avant même qu'Edison pût
répondre, il en vint à parler de son merveilleux moteur à induction à courant
alternatif, fondé sur sa découverte du champ magnétique tournant. C'est là la
tendance de l'avenir, dit-il. Celui qui saurait développer cette technique
s'assurerait une gigantesque fortune !

« Arrêtez-là ! », dit Edison avec colère. « Épargnez-moi ce non-sens. C'est


dangereux. Nous sommes équipés pour le courant continu en Amérique. Les gens
l'apprécient, et je me f... du reste. Mais je peux, peut-être, vous donner du
travail. Savez-vous réparer l'installation électrique d'un bateau ? »

Le jour même, Tesla monta à bord du paquebot Oregon avec ses instruments et
commença à réparer. Les dynamos étaient en mauvais état ; il y avait plusieurs
courts-circuits et des fuites. Il travailla toute la nuit avec l'aide de
l'équipage. Le lendemain à l'aube le travail était terminé.

Alors qu'il descendait la Cinquième Avenue vers l'atelier d'Edison, il rencontra


son nouvel employeur, accompagné de quelques-uns des membres de son état-major, qui
rentraient chez eux prendre un peu de repos.

« Voici notre « Parisien » noctambule en chasse », commenta Edison.

Tesla lui dit qu'il venait de finir de réparer les deux machines, Edison le regarda
sans mot dire, puis s'éloigna, toujours silencieux. Mais l'ouïe aiguë du Serbe lui
permit de l'entendre dire, à quelque distance de là : « Voilà un sacré garçon. »

Quelque temps plus tard, Edison l'informa de l'arrivée aux États-Unis d'un autre
savant européen éminent, Charles Proteus Steinmetz. Le brillant nain allemand avait
failli être refoulé par les autorités comme étranger sans le sou. Il leur avait
échappé de justesse et il allait devenir le génie attitré du premier laboratoire de
recherche industrielle de la General Electric, à Schenectady. Par la suite, il
tenterait de développer une solution concurrente à l'implantation du courant
alternatif par Tesla, à la demande d'Edison et de la General Electric, qui
ressentaient alors l'urgence de le rattraper.

Edison fut prompt à apprécier les talents de Tesla et lui donna une liberté quasi
totale dans son travail de conception et de résolution des problèmes opérationnels
de l'atelier. Tesla travaillait régulièrement de 10 heures et demie du matin au
lendemain matin à 5 heures, régime qui lui valut de son patron le commentaire
suivant : « J'ai de nombreux assistants qui travaillent dur, mais c'est vous qui
avez le pompon. » Les deux hommes étaient capables, en cas de nécessité, de se
passer de sommeil deux ou trois jours d'affilée, tandis que les simples mortels qui
les entouraient s'effondraient autour d'eux. Les employés d'Edison affirmaient
pourtant qu'il faisait la sieste en cachette.

Tesla découvrit bientôt le moyen d'accroître le rendement des dynamos primitives


d'Edison, tout en restant dans le cadre étroit de la production de courant continu.
Il proposa des améliorations de conception et soutint qu'il allait accroître non
seulement leurs capacités mais aussi les profits, de manière substantielle.

L'homme d'affaires avisé qu'était Edison s'épanouit en entendant cette dernière


remarque, tout en réalisant l'importance du projet de Tesla et le temps qu'il lui
faudrait pour le mener à bien. « Il y a 50 000 dollars pour vous si vous aboutissez
», dit-il.

Pendant des mois Tesla s'attela à la tâche comme un forcené, ne dormant


pratiquement plus. Non content de remodeler sur des bases entièrement nouvelles les
24 dynamos dont il améliora notablement les performances, il installa des systèmes
de régulation automatique, en utilisant une conception originale pour laquelle il
eut des brevets.

La relation entre les deux hommes était condamnée dès le départ, à cause de trop
fortes différences de personnalité. Edison n'aimait pas le côté intellectuel,
théoricien et cultivé, chez Tesla. Quatre-vingt-dix pour cent du génie, selon le
sorcier de Menlo Park, consiste à « savoir ce qui ne va pas marcher ». C'est
pourquoi il abordait tous les problèmes à l'aide d'une méthode élaborée
d'élimination.
Tesla s'amusa plus tard de ce « dragage empirique » :

« Si Edison devait chercher une aiguille dans une botte de foin, il se lancerait
sur-le-champ, avec l'empressement d'une abeille, dans l'examen de chaque fétu de
paille l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'il trouve l'objet cherché. J'étais le
témoin attristé de telles pratiques, sachant qu'un peu de théorie et de calculs lui
auraient épargné 90 % de son travail. »

Le célèbre éditeur et ingénieur Thomas Commerford Martin raconte qu'Edison,


incapable de trouver sur une carte le lieu obscur où Tesla était né, lui demanda un
jour le plus sérieusement du monde s'il avait déjà mangé de la chair humaine.

« Même ces comètes que sont les génies ont leur propre trajectoire », nota Martin
avec humour. « Ces deux hommes sont particulièrement représentatifs d'éducations,
de méthodes et de natures différentes. M. Tesla se doit de rester à part : c'est la
condition même de sa réussite. »

Leurs différences se manifestaient jusque dans le domaine de l'hygiène


personnelle : Tesla, effrayé par les microbes, méticuleux à l'extrême, observa un
jour à propos d'Edison :

« Il n'avait aucun hobby, ne pratiquait aucun sport, ne se permettait aucune


distraction, et vivait dans une totale ignorance des règles d'hygiène les plus
élémentaires. S'il ne s'était pas marié plus tard à une femme d'une intelligence
exceptionnelle, qui consacra sa vie à le soigner, il serait mort prématurément des
suites de sa propre négligence. »

Mais leurs divergences irréconciliables s'étendaient bien au-delà de leurs


personnalités. Edison se sentait menacé par les inventions talentueuses du savant
étranger, considérant, à tort, le courant continu comme une condition nécessaire à
la vente de ses ampoules lumineuses à incandescence. C'était la vieille histoire du
terrain conquis. Edison lui-même avait dû commencer par affronter l'opposition
acharnée des monopoles du gaz. Ses dons naturels pour la propagande lui avaient
permis de remporter : il publiait régulièrement des bulletins qui insistaient sur
les dangers d'éclatement des conduites de gaz. Il envoyait ses représentants
parcourir tout le pays, rapportant chaque incident dû à l'« oppression industrielle
», où l'on présentait les atteintes à la santé des travailleurs dues à la chaleur
du gaz, ou les troubles visuels résultant de l'éclairage au gaz. Et voilà que
désormais c'était lui qui allait devoir se défendre contre toute technologie plus
neuve que la sienne !

Pendant ses rares moments de loisirs, Tesla, se plongeait dans l'histoire, la


littérature et les coutumes des États-Unis ; il savourait ses nouveaux amis et ses
expériences nouvelles. Il parlait déjà bien l'anglais et commençait même à saisir
l'humour américain. Du moins le pensait-il. Car la suite des événements prouva
qu'Edison avait encore à lui en remontrer sur le sujet.

Il aimait marcher dans les rues de New York où les nouveaux tramways électriques
provoquaient des encombrements dans les artères déjà bondées. Le plus souvent, la
dynamo centrale tombait en panne. Les tramways effrayaient autant les piétons que
les passagers. Le directeur d'un journal publia une mise en garde solennelle :
quiconque prenait le tramway risquait une attaque de paralysie et ne devait
s'attendre à aucune pitié.

Les habitants de Brooklyn, qui pour une raison quelconque se croyaient


particulièrement persécutés par les tramways vicieux, formèrent l'association des
Trolley Dodgers ( « les Éviteurs de tramways » ). Plus tard, quand la commune créa
sa propre équipe de base-bail, il sembla tout naturel de l'appeler Brooklyn
Dodgers.
Tesla consacra la plus grande partie de l'année à reconstruire les dynamos
d'Edison. Quand il eut fini, il vint informer son patron de son succès et lui
demanda, tout naturellement, quand il toucherait ses 50 000 dollars.

Edison retira ses hautes bottines noires de son bureau et se pencha en avant,
bouche bée, en s'exclamant : « Tesla, décidément, vous n'avez encore rien compris à
l'humour américain1® ! »

Ainsi, une fois encore, le jeune Serbe était floué par la compagnie Edison !
Furieux, il lui lança sa démission. Edison tenta de l'apaiser en lui proposant
d'augmenter de 10 dollars son salaire royal de 18 dollars par semaine. Tesla prit
son chapeau melon et sortit. Nota : Le camp Edison propose une version différente
de cette histoire : Tesla aurait offert à Edison de lui racheter ses brevets pour
50 000 dollars, et ce dernier aurait refusé en riant.

Selon Edison, Tesla était un « poète de la science » il avait des idées «


splendides, mais notoirement impraticables ». Il mit en garde le jeune ingénieur
contre l'erreur qu'il commettait et les événements semblèrent lui donner raison,
pendant un temps. Car le pays était plongé dans la crise financière, et les emplois
restaient rares.

Edison, sous la coupe de Morgan, connaissait lui-même des problèmes financiers.


L'inventeur réclamait des fonds pour aller de l'avant, le banquier freinait ses
ambitions. Il refusa à Edison jusqu'au plus modeste prêt pour agrandir ses
installations électriques : la maison Morgan consacrait alors son capital à
acquérir de gigantesques parts dans les chemins de fer.

Le processus de « morganisation » était devenu la norme. Le financier contrôlait 51


% de tout ce qui lui passait entre les mains et faisait discrètement partie du
conseil d'administration. La « morganisation » signifiait l'acquisition incessante
des compagnies engagées sur le même terrain, la mise en vente des participations
minoritaires, et la centralisation du pouvoir par l'élimination de la « concurrence
destructive ».

Morgan, dans la quarantaine et à l'apogée de sa puissance, était un personnage


truculent, arrogant, craint, un solitaire qui ne se souciait ni de ses associés, ni
de ses subalternes, ni du public. Il mesurait 1,85 mètre, pesait 90 kilos et était
affligé d'une malencontreuse maladie de peau ; son nez luisait comme les dernières
ampoules d'Edison. Rien de cela ne l'empêchait tel est le pouvoir d'être un don
Juan qui affichait ouvertement ses conquêtes.

Son vernis de culture exigeait qu'il se rendît souvent en Europe pour collectionner
des oeuvres d'art ; il faisait d'ailleurs preuve d'un goût plus sûr que celui des
nombreux parvenus qui amassaient les trésors du Vieux Monde. Fidèle de l'Eglise
épiscopale, il quittait souvent ses bureaux de Wall Street pour aller à l'église
chanter des hymnes à gorge déployée, accompagné de son organiste favori.

Accablé de soucis comme la guerre des tarifs de chemins de fer, ou la menace que
faisaient peser les luttes sociales sur l'intégrité de son matériel roulant, il ne
manquait pas une occasion de s'évader de son bureau. Pour ses déplacements en
Amérique il disposait d'une voiture-palace de 100 000 dollars qu'il accrochait au
train de son choix.

Comme Edison, il était connu pour ses oracles grinçants. Tesla aurait bientôt de
bonnes raisons de se rappeler l'un d'entre eux : « On a toujours deux motifs quand
on fait quelque chose : le bon motif, et le vrai motif ! »

La panique financière de 1884 créa une grande insécurité et entraîna la ruine de


nombreux petits investisseurs. Les hommes d'affaires se tournèrent vers la
puissante maison Morgan, plutôt que vers le gouvernement, pour assurer leur salut.
Il semblait au financier que tous ses plans, soigneusement élaborés pour
centraliser son pouvoir sur la machine économique, pouvaient être ruinés par les
conflits sociaux et par les guerres de tarifs entre les compagnies de chemins de
fer surdéveloppées.

Il apparaissait désormais clairement que de nombreuses compagnies de chemins de fer


n'avaient été créées que dans un but spéculatif et que nombre d'entre elles étaient
menacées de banqueroute. Il fallait envisager des fusions. Mais Morgan n'était pas
de ceux qui agissent inconsidérément. Que ses concurrents transpirent. A lui, la
tournée des stations thermales et la collection des oeuvres d'art en Europe !

L'année où Tesla arriva en Amérique, vers le milieu de l'été, Morgan se trouvait en


Angleterre pour un voyage d'agrément ; il y reçut de son pays des informations
alarmantes où il n'était question que de « ruines de compagnies de chemins de fer »
et de panique financière. Il finit par accepter de rentrer pour mettre sa
formidable intelligence au service de la nation.

Morgan avait une solution simple : il convoqua tous les patrons qui avaient maille
à partir les uns avec les autres à une conférence de paix à bord du Corsair. Toute
la journée, le yacht croisa dans la baie de New York et sur l'East River, avec à
son bord sa cargaison de magnats captifs. Ce n'était pas une guerre d'individus
mais d'intérêts concurrents, dans le pétrole, l'acier et les chemins de fer,
paralysés à force de luttes oligarchiques. Avant la tombée de la nuit, Morgan était
parvenu à les « réorganiser » d'une façon telle qu'il avait réduit la « concurrence
destructive » à sa plus simple expression, en opérant de judicieuses fusions.
C'était cela le style de Morgan, qui n'allait pas tarder à se faire sentir dans le
secteur tout neuf et prometteur de la construction électrique.

Pendant ce temps, un groupe d'investisseurs prit contact avec Tesla, dont la


renommée d'ingénieur commençait à être établie, et lui proposa de constituer une
société à son propre nom. Il s'empressa de saisir cette occasion. Il pourrait enfin
présenter à la face du monde sa grande découverte, le courant alternatif.
L'humanité, disait-il, allait se libérer de son joug ! Mais les intentions de ceux
qui lui firent cette proposition étaient à la fois plus modestes et plus concrètes.
Il existait une forte demande pour les lampes à arc améliorées dans les rues et les
usines : il fallait, en priorité, conquérir ce marché.

Ainsi fut créée la Tesla Electric Light Company, dont le siège fut établi à Rahway,
dans le New Jersey, avec un bureau à New York. James D. Carmen, l'un des membres de
cette compagnie, allait rester pendant plus de vingt ans dans l'ombre l'allié de
Tesla. Lui et Joseph H. Hoadley auraient des postes de responsabilité dans
plusieurs sociétés fondées par Tesla.

Tesla en 1885.

Dans son premier laboratoire à Grand Street, Tesla créa une lampe à arc à laquelle
il donna son nom. Elle était à la fois plus simple, plus fiable et plus économique
que celles qui existaient alors. Le système fut breveté et mis en service tout
d'abord dans les rues de Rahway.

Tesla devait être payé en actions de la société. Mais il découvrit avec stupeur les
moeurs en vigueur dans les milieux d'affaires américains, le jour où il fut
licencié de sa propre société. Il ne restait qu'un titre somptueusement imprimé
dont la valeur, en raison de la jeunesse de la firme et de la persistance des
crises économiques, était égale à zéro.

Voilà Tesla, pour la troisième fois, sur le pavé.


La crise financière se transforma en dépression, et il ne parvint pas à retrouver
un poste d'ingénieur. Entre le printemps 1886 et l'année suivante, il traversa
l'une des périodes les plus sombres de sa vie. Suant comme homme de peine dans les
rues de New York, il parvenait tout juste à survivre. Par la suite, il fit peu
d'allusions à cette pénible traversée du désert.

Néanmoins, il ne resta pas inactif : il obtint sept brevets pour ses nouvelles
lampes à arc et d'autres brevets en rapport avec la lumière, dont deux importants.
NOTA : Il s'agit des brevets n° 396.121 : moteur thermomagnétique et 428.057 :
générateur pyromagnétique. Voir aussi le brevet n° 382.845 : commutateur pour
machine dynamo-électrique.

L'un d'eux utilise la disparition des propriétés magnétiques du fer à des


températures supérieures à 750 degrés, pour transformer directement de la chaleur
en énergie mécanique ou électrique. Comme beaucoup d'autres, ils ne trouvèrent pas
un usage immédiat, et furent oubliés. On s'intéresse de nouveau aujourd'hui à un
procédé similaire, mais sans reconnaître à Tesla la priorité de l'invention .

Quatre années s'étaient écoulées depuis qu'il avait découvert le champ magnétique
tournant et construit son premier moteur à courant alternatif à Strasbourg. Il se
demandait s'il profiterait un jour des verts pâturages et des promesses dorées de
l'Amérique ! A la suite des déceptions qu'il venait de subir, il se repentait de
nouveau d'avoir perdu des années à étudier.

Mais la chance allait lui sourire encore. Le contremaître de l'équipe de travail


dans laquelle l'inventeur souffrait si amèrement, ayant eu vent de son moteur à
induction, le mit en relation avec un dirigeant de la Western Union Telegraph
Company, A.K. Brown, qui non seulement avait entendu parler du courant alternatif,
mais était personnellement intéressé par cette idée nouvelle.

A la différence d'Edison, qui n'avait pas vu la révolution qui se profilait, ou


plutôt y avait sans doute deviné le glas de son propre système d'électrification,
Brown devina l'avenir. Grâce à son aide, une autre compagnie fut créée sous le nom
de Tesla. La Tesla Electric Company avait comme but spécifique de développer le
système de courant alternatif que l'inventeur avait imaginé dans un parc de
Budapest, en 1882.

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CHAPITRE V

La guerre des courants éclate

C'est à quelques rues seulement des ateliers d'Edison, au 33-35 South Fifth Street,
que Tesla, ravi, installa son laboratoire et ses ateliers. La Tesla Electric
Company, au capital d'un demi-million de dollars, commença son activité en avril
1887. Le moment tant attendu par l'inventeur se réalisait enfin. A l'instar de sa
dynamo, il travaillait jour et nuit sans repos.

Quelques mois lui suffirent pour déposer des brevets d'applications du courant
alternatif polyphasé, qu'il avait entièrement dans sa tête. Il s'agissait de la
définition des courants alternatifs mono-, biet triphasé. Il ne se limita
d'ailleurs pas à ces applications et produisit les dynamos, moteurs,
transformateurs et systèmes de régulation automatique correspondant à chacun des
systèmes.
Il existait alors en Amérique des centaines de centrales électriques, disparates
par leur conception et leur équipement, utilisant une vingtaine de combinaisons.
Elles avaient été construites en général à partir d'une invention, ou d'une série
d'inventions. Ainsi, en 1886, Elihu Thomson avait équipé la centrale de la Thomson-
Houston Company à Lynn, dans le Massachusetts, d'un petit alternateur et de
transformateurs, et il fabriquait les lampes à incandescence dans une autre usine.
Un an plus tard, il mit au point un système pour relier les maisons individuelles.
De façon analogue, George Westinghouse, l'inventeur du frein à air comprimé des
trains, acquit les brevets du système de distribution du courant alternatif de
Gaulard et Gibbs, et mit à contribution son ingénieur en chef, William Stanley,
pour construire un système de transformation du courant. Celui-ci fut expérimenté
avec succès en 1886. A Buffalo, Westinghouse inaugura en novembre de cette année le
premier système commercial de courant alternatif en Amérique ; il possédait en 1887
plus de trente installations de ce type. Il faut bien sûr ajouter à cette liste le
système à courant continu de VEdison Electric Company, l'un des premiers
protagonistes présents sur le terrain.

Toutefois on ne disposait pas encore d'un moteur à courant alternatif satisfaisant.


Dans les six mois qui suivirent l'ouverture de son atelier, Tesla envoya deux
moteurs au Bureau des Brevets pour examen et déposa ses premiers brevets portant
sur le courant alternatif. En tout, jusqu'en 1891, il présenta et obtint un total
de quarante brevets. Ils étaient si originaux qu'ils furent acceptés tout de suite.

Heureusement, cette fois, la reconnaissance vint rapidement. William A. Anthony,


qui avait créé un cours d'électrotechnique à l'université Cornell, vit
immédiatement l'importance du système de Tesla et le défendit. Il ne s'agissait pas
simplement d'un nouveau moteur, mais de l'élément fondateur d'une technologie
nouvelle. L'essence du système, écrivit-il, était le moteur à induction, d'une
merveilleuse simplicité, dont pratiquement aucune partie n'était sujette à l'usure
génératrice de panne.

L'un des premiers moteurs à induction biphasés de Tesla.

LA GUERRE DES COURANTS ÉCLATE

La nouvelle de cette effervescence au Bureau des Brevets atteignit Wall Street tout
comme les milieux industriels et universitaires. Sur la suggestion du professeur
Anthony, le jeune Serbe presque inconnu fut invité à faire une conférence à
l'institut américain des Ingénieurs électriciens ( American Institute of Electrical
Engineers ) le 16 mai 1888.

A sa grande surprise, Tesla se découvrit des dons d'orateur ; sa conférence entra


dans l'histoire. Elle était intitulée : « Un nouveau système de moteurs et de
transformateurs à courant alternatif».

Le docteur B.A. Behrend la commenta en ces termes : « Depuis que Faraday exposa ses
“Recherches expérimentales en électricité”, on n'avait pas assisté à la
présentation, en termes aussi simples et clairs, d'une grande vérité expérimentale.
Il ne laisse rien à faire à ses successeurs. Son exposé contient même le squelette
d'une théorie mathématique ».

L'heure de Tesla ne pouvait mieux tomber. Ses brevets étaient le chaînon qui
manquait à George Westinghouse. Le magnat de Pittsburgh était un homme trapu,
franc, dynamique ; il avait une moustache de morse, aimait l'élégance vestimentaire
et l'aventure. Il voyagerait bientôt, comme Morgan, dans son wagon privé d'abord de
Pittsburgh à New York, puis à Niagara Falls. Westinghouse, qui avait une réputation
de fonceur, avait des traits communs avec Edison. Lui aussi était un battant. Les
deux hommes étaient bien assortis pour les combats à venir.
Westinghouse était dur en affaires, mais il était l'antithèse du magnat bandit ; il
ne pensait pas indispensable d'acheter des politiciens ou de tondre le client pour
réussir en affaires. Pour lui, l'essentiel était la puissance d'un système
d'énergie qui pouvait envoyer des lignes à haute tension à travers les grands
espaces de l'Amérique. Comme Tesla, il avait même rêvé dompter la puissance hydro-
électrique des chutes du Niagara.

Il rendit visite à l'inventeur dans son laboratoire. Les deux hommes, qui
partageaient la même passion pour la nouvelle forme d'énergie et pour l'élégance
personnelle, sentirent rapidement qu'ils étaient proches. Les ateliers de Tesla et
son laboratoire regorgeaient d'appareils bizarres. Westinghouse allait d'une
machine à l'autre, se penchait parfois en avant, les mains sur les genoux,
intrigué, hochait la tête avec plaisir à l'écoute du doux vrombissement des moteurs
à courant alternatif. Il avait besoin de peu d'explications.

On raconte qu'il proposa alors à Tesla un million de dollars, plus le rachat de ses
droits pour tous ses brevets portant sur le courant alternatif. Rien ne prouve la
véracité de cette anecdote. Si l'offre fut faite à Tesla, il dût la refuser, car,
d'après les archives, il reçut de la compagnie Westinghouse un total avoisinant 60
000 dollars pour ses quarante brevets, soit 5 000 dollars comptant et 150 actions.
Mais son contrat stipulait, ainsi qu'on le voit dans les archives historiques de
Westinghouse, qu'il devait gagner 2,50 dollars pour chaque cheval-vapeur de
puissance électrique vendue, Selon l'accord du 7 juillet 1888 entre la Westinghouse
Electric Company et la Nikola Tesla Company. Un autre accord fut signé entre Nikola
Tesla et la Westinghouse Electric Company, le 27 juillet 1889. Plusieurs
biographies ultérieures font état à tort de droits de 1 $ par cheval-vapeur vendu.

Au bout de quelques années, ses droits représenteraient des sommes si pharamineuses


qu'un curieux problème se poserait.

Pour l'instant, Tesla était loin d'être richissime car il devait partager ses
revenus avec Brown et d'autres investisseurs de la firme. Néanmoins, son ascension
des bas fonds aux milieux fortunés était fort agréable et légèrement grisante.

Il accepta d'adapter son système monophasé et devint consultant chez Westinghouse,


pour un salaire de 2 000 dollars par mois. Ce salaire supplémentaire était le
bienvenu, mais il fallait déménager à Pittsburgh au moment où il commençait à
partager les mondanités de la société des « 400 » New-Yorkais. Il partit à contre-
coeur.

Avec un système aussi complètement nouveau, les ennuis ne manquèrent pas. Le


courant de 133 périodes, alors utilisé par Westinghouse, ne convenait pas au moteur
à induction de Tesla, conçu pour un courant de 60 périodes. Quand il en informa les
ingénieurs, il ne réussit qu'à les irriter, et ce n'est qu'après des mois
d'expériences inutiles et coûteuses qu'ils finirent par le prendre au sérieux.
Alors, le moteur marcha exactement comme Tesla l'avait prédit, et la norme du
courant alternatif resta de 60 périodes. NOTA : 60, Aux États-Unis. En Europe, elle
est de 50 périodes.

Tesla parvint bientôt à une autre étape, aussi importante pour lui que la
réalisation de ses inventions. Le 30 juillet 1891, il devint citoyen américain.
Voilà, disait-il souvent à ses amis, une chose bien plus précieuse que tous les
honneurs scientifiques. Il fourrait dans des tiroirs toutes les distinctions
honorifiques, mais il garda toujours son certificat de naturalisation dans le
coffre-fort de son bureau.

Au bout de quelques mois, il acheva ses travaux à Pittsburgh et revint à New York
dans un état de grande fatigue phy-
sique et mentale. Il avait le sentiment d'avoir gâché ces derniers mois sans avoir
pu avancer de nouvelles recherches.

En septembre, il vint à Paris visiter l'Exposition Internationale. De là, il partit


pour la Croatie en compagnie de son oncle, Petar Mandic. Petar avait été moine dans
le monastère de Gomirje, près d'Ogulin ; c'est là que l'inventeur épuisé put
recouvrer ses forces.

Il rendit alors visite à ses soeurs et à sa mère. Aucun document ne permet de


savoir dans quelles conditions vivait sa mère, veuve, ni s'il lui envoyait
d'Amérique une aide financière. On sait en revanche qu'elle occupait souvent ses
pensées, les événements ultérieurs allaient le confirmer.

Edison s'était senti outragé quand il avait eu vent des premiers contacts entre
Tesla et Westinghouse au sujet du courant alternatif. Plus de doute, chacun avait
choisi son camp. Il ne tarda pas à déclencher, à partir de Menlo Park, une campagne
de propagande alarmiste contre les dangers supposés du courant alternatif. Et s'il
n'y en avait pas, Edison estimait qu'il ne fallait pas hésiter à créer des
accidents de toutes pièces : des fortunes étaient en jeu dans cette guerre des
courants, mais aussi la fierté personnelle d'un génie égocentrique.

La crise se résorbait. On ne parlait que d'expansion. On fabriquait de l'acier à


Pittsburgh, le pont de Brooklyn était flambant neuf, et les premiers gratte-ciel
s'élevaient à Manhattan. Ceux qui avaient misé au bon moment sur la croissance,
dans les chemins de fer, le foncier et l'or, amassaient des fortunes colossales.
Edison lui-même était devenu l'un des plus importants industriels des Etats-Unis,
employant en tout près de trois mille personnes, dispersées dans plusieurs usines.

Michael Pupin, avant de former avec Edison et Marconi un trio antagoniste de son
compatriote serbe, fut l'un de ceux qui virent immédiatement la supériorité du
courant alternatif de Tesla. Il raconta qu'il avait failli être exclu du
département de génie électrique de Columbia pour avoir fait l'éloge de cette
technologie nouvelle.

Pupin avait grandi dans la campagne proche de la frontière militaire de la Serbie.


Quand il arriva à New York à l'âge de quinze ans, il avait 25 cents en poche ( un
cent de plus que Tesla ), et ramassait du charbon à la pelle pour 50 cents la
tonne. Plus tard, il obtint une bourse à l'université Columbia et à Cambridge. Et,
à l'instar de Tesla, il devint l'un des plus grands physiciens et ingénieurs
électriciens d'Amérique.

Pupin était préoccupé du peu d'attention que les responsables de l'industrie


électrique accordaient aux experts hautement qualifiés en génie électrique. Leur
seul souci, accusait-il, était de ne pas laisser détrôner leur courant continu par
le courant alternatif.

« Une attitude mentale tout ce qu'il y a de plus anti-américaine », disait cet


Américain de fraîche date. « Tout expert impartial et sensé voit immédiatement que
les deux systèmes se complètent d'une manière admirable. »

Les brevets acquis par Westinghouse furent contestés par de nombreux concurrents
affirmant que leurs inventeursmaison avaient devancé les travaux de Tesla. Des
actions en justice furent déclenchées pour tenter d'affirmer la priorité des
inventions de Walter Baily, Marcel Deprez et Charles S. Bradley. De plus, la
General Electric, désireuse de passer outre aux brevets de Tesla, déposa une
licence portant sur le système dit « monocyclique » inventé par leur brillant
mathématicien, Charles Steinmetz ( ce dernier ne remit jamais en question la
prééminence de Tesla dans le domaine du courant alternatif ).

Ces actions entretenaient une certaine confusion dans l'esprit du public, et même
chez certains ingénieurs, qui ne comprirent pas clairement que le système quasi
universellement adopté était celui de Tesla. Cette confusion dure toujours, malgré
le jugement définitif et sans ambiguïté rendu en faveur de Tesla en septembre 1900
par le juge Townsend de la Cour de justice de l'État du Connecticut. C'est une
raison suffisante pour citer ici les paroles du juge :

« Il revient au génie de Tesla d'avoir su capturer les éléments sauvages,


déchaînés, jusque-là opposés, relevant de la nature et de l'art, et de les avoir
domestiqués pour faire tourner des machines conçues par l'homme. C'est lui qui le
premier a montré comment transformer le jouet d'Arago en instrument énergétique, l'
“expérience de laboratoire” de Baily en succès pratique, F éclaireur en pilote ; il
conçut le premier l'idée que les inconvénients dus au changement incessant du sens
du courant, les contradictions qu'il entraîne, pourraient être transformées en
mouvements de rotation générateurs d'énergie, en un champ de forces tournant.

« Il empoigna ce que d'autres croyaient barrières invincibles, courants


indépassables, forces contradictoires et, en harmonisant leurs directions, il
subjugua la puissance du Niagara dans les moteurs domestiques de villes lointaines.

« Un décret sera rendu qui déboutera toutes les plaintes déposées contre Tesla. »

A West Orange, dans le New Jersey, les familles vivant à proximité de l'immense
laboratoire d'Edison virent disparaître leurs animaux favoris. Elles ne tardèrent
pas à en trouver la raison. Edison payait des écoliers 25 cents pour lui ramener un
chat ou un chien qu'il électrocutait ensuite dans des expériences délibérément
sommaires, pratiquées avec du courant alternatif. En même temps, il répandait des
tracts en tête desquels le mot « ATTENTION » apparaissait en lettres rouges. Le
message signifiait en substance : sans une extrême vigilance, nous pourrions tous
finir nos jours « westinghousés ».

Voilà deux ans qu'Edison préparait le terrain pour sa vendetta. Il avait écrit à
E.H. Johnson : « Sûr comme la mort, Westinghouse tuera un client dans les six mois
après qu'il a installé son système, quelle qu'en soit la dimension. Il a trouvé un
truc nouveau, mais il faudra le tester longtemps avant de le faire marcher
commodément. Il ne sera jamais exempt de danger. »

Edison accusait tout simplement Westinghouse de faire ce qu'il avait fait lui-même
aux compagnies du gaz : il avait envoyé des agents à travers le pays pour faire la
propagande du courant continu. « Je ne me soucie pas le moins du monde de ce qu'il
fait. La seule chose qui me tracasse, c'est qu'il inonde le pays d'agents de
propagande. Il est partout et il va créer des tas de compagnies avant que personne
ne s'en rende compte. »

Westinghouse, tourné vers les défis du futur, n'avait que mépris pour les propos
d'Edison, mais il dut finir par accepter l'idée d'organiser une campagne de
sensibilisation pour combattre son influence. Il fallait prononcer des discours,
écrire des articles, n'importe quoi pour dire la vérité au public.

Il confia à Tesla sa détermination de se battre pour obtenir le contrat


d'exploitation des chutes du Niagara.

Il avait aussi en vue Chicago et l'Exposition Colombienne qui s'y tiendrait en


1893. On appelait déjà cet événement qui devait commémorer le quadricentenaire de
la découverte de l'Amérique « Monde de Demain », la « Cité Blanche » qui
illuminerait le pays. C'était pour Westinghouse la vitrine idéale.
Malheureusement, c'est lord Kelvin, le célèbre savant anglais, qui fut nommé
président de Y International Niagara Commission, chargée de choisir le meilleur
système pour exploiter l'énergie des chutes. Or Kelvin penchait nettement en faveur
du bon vieux courant continu.

La Commission proposait un prix de 3 000 dollars au meilleur projet. Vingt furent


soumis. Mais les « Big Three », les trois grandes compagnies d'électricité
Westinghouse, Edison General Electric et Thomson-Houston préférèrent ne pas
participer au concours. Cette Commission avait été créée sous l'impulsion de la
Cataract Construction Company de New York, présidée par Edward Dean Adams, qui,
d'après Westinghouse, tentait ainsi « d'obtenir cent mille dollars d'informations
pour trois mille dollars ». Quand ces gens seraient décidés à « parler affaires »,
dit-il, alors il soumettrait son projet.

Comme cela arrive souvent dans les périodes de forte croissance, George
Westinghouse avait des soucis d'argent. Transformer ses installations pour les
rendre conformes au système polyphasé de Tesla lui avait coûté beaucoup plus cher
que prévu. Alors qu'il avait besoin de fonds pour s'agrandir, les banquiers se
montraient réticents.

Sa seule consolation était de savoir qu'Edison avait aussi des difficultés. La


rumeur courait à Wall Street que, sans une rapide restructuration, Edison courait à
une crise grave.

Pour l'oublier, il fanfaronnait. Westinghouse, disait-il, eût dû se cantonner aux


freins à air comprimé, car il ne connaissait rien à l'électricité.

La guerre des courants fut officiellement déclarée le jour où Edison fit pression
sur les législateurs de l'État de New York pour qu'ils limitent les courants à 800
volts. Ainsi pensait-il stopper la progression de l'alternatif. Mais les
législateurs refusèrent de se laisser amadouer, car Westinghouse avait
contreattaqué en menaçant de poursuivre la Compagnie Edison et autres pour complot
contre les lois de l'État de New York.

« Cet homme est devenu fou », grommela Edison après sa défaite à Pittsburgh, « son
cerf-volant s'est envolé dans les nuages, mais il finira bien un jour ou l'autre
par retomber dans la boue. »

Cette virulente campagne de presse, de tracts et de rumeurs ne suffisait pas à


Edison. Il suscita, pour les journalistes au coeur bien accroché, des
manifestations hebdomadaires : des écoliers enlevaient dans la rue des chiens et
des chats terrorisés que l'on poussait sur une plaque de métal reliée à un
générateur de courant alternatif de mille volts.

Batchelor participait parfois à ces démonstrations. Un jour qu'il essayait de tenir


un chiot qui se tortillait, il reçut lui-même un choc terrible. Il décrivit «
l'horrible sensation d'arrachement violent de l'âme au corps, comme si une énorme
scie était passée à travers les fibres tressautantes de son corps. » Et le massacre
des animaux se poursuivait.

Edison livrait littéralement un combat à mort celle d'un autre ! Avec l'aide de
Samuel Insull et d'un ancien assistant de laboratoire, nommé Harold P. Brown, il
mit au point un projet destiné à en finir une fois pour toutes, pensaient-ils, avec
Westinghouse, en organisant la mort d'une tierce personne.

Au moyen d'un subterfuge, Brown parvint à acheter la licence d'utilisation de trois


des brevets de Tesla sur le courant alternatif, sans que Westinghouse sût dans quel
but. Puis Brown se rendit au pénitencier de Sing-Sing. Peu après, les autorités de
la prison annoncèrent que les prochaines exécutions ne se feraient plus par
pendaison, mais par électrocution, grâce au courant alternatif et aux brevets de
Westinghouse.

Avant l'exécution, le « Professeur » Brown sillonna les routes avec un spectacle


ambulant conçu par Edison. Sur scène il électrocutait au courant alternatif
quantité de veaux et de chiens, annonçant qu'il les « westinghousait. » C'était une
façon de demander au public américain : « Est-ce là l'invention avec laquelle vous
désirez que votre chère petite épouse fasse le dîner ? ».

L'opinion publique était donc à point quand les responsables pénitentiaires de


l'État de New York annoncèrent la première électrocution « westinghousation » d'un
meurtrier, un certain William Kemmler, pour le 6 août 1890.

Kemmler fut attaché sur la chaise électrique et l'on ferma l'interrupteur. Mais les
ingénieurs d'Edison s'étaient trompés, leurs expériences ayant été faites sur des
créatures plus petites. La charge électrique se révéla trop faible, et le condamné
ne fut tué qu'à moitié. Cette horrible procédure dut être répétée. Un journaliste
la décrivit comme « un spectacle atroce, bien pire que la pendaison ».

Face à cette longue et sordide campagne, Westinghouse continua obstinément à


informer correctement le public, citant des faits et des chiffres, pour le
convaincre que la sécurité était garantie. Il avait heureusement le prestigieux
soutien du professeur Anthony de l'université Cornell, du professeur Pupin de
Columbia, et d'autres savants éminents.

Les associés d'Edison sentirent le vent tourner et tentèrent de convaincre le grand


inventeur qu'il mettait grandement en péril son propre avenir industriel. Mais
l'obstination avait toujours été l'une des plus grandes faiblesses d'Edison et il
refusa de les entendre. Vingt ans plus tard seulement, il reconnut qu'il avait
commis, alors, sa plus grande faute. L'un de ses axiomes favoris n'était-il pas en
effet : « Ce n'est pas tant la fortune que je recherche, que de dépasser les
autres. » Bien avant d'admettre son erreur scientifique, Edison fut forcé de
réviser son programme : ses difficultés financières étaient devenues si aiguës
qu'une fusion semblait inéluctable.

La compagnie Thomson-Houston en fournit l'illustration lorsqu'elle fut reprise par


la maison Morgan et placée sous la direction d'un expert en gestion, nommé Charles
A. Coffin. Disciple doué de J. Pierpont Morgan, Coffin engageait une guerre des
prix avec ses concurrents et, une fois qu'il les avait affaiblis, les acculait à
des fusions dont ils ne se remettaient pas. Au passage, Thomson et Houston
perdirent le contrôle de leur compagnie.

Westinghouse décrivit un jour son entrevue avec Coffin :

« Il ( Coffin ) m'a raconté comment il avait baissé ses actions et privé ainsi
Thomson et Houston des bénéfices d'une augmentation du capital. En provoquant cette
baisse des actions de la société, il put conclure un nouvel accord avec eux, qui
les forçait à renoncer à leurs droits de souscrire de nouvelles valeurs dans une
proportion égale à leur participation.

« J'ai répondu à Coffin : “Vous m'expliquez comment vous avez traité Thomson et
Houston. Pourquoi vous ferais-je confiance.. .10 ? ” »

Edison, quant à lui, n'eut pas le loisir de décider s'il devait ou non faire
confiance à Coffin. Le 17 février 1892, YElectrical Engineer annonça la fusion de
la compagnie Edison Electric et de la Thomson-Houston, et les noms des fondateurs
disparurent de la nouvelle General Electric Company, présidée par Coffin.

A la suite de l'interview citée ci-dessus, YElectrical Engineer fait le commentaire


suivant :

« Il semble tout à fait raisonnable de s'attendre, comme le font de nombreux


observateurs, à Vabsorption prochaine de la compagnie Westinghouse dans la nouvelle
société. Beaucoup estiment que le capital d'une valeur de 16 600 000 dollars dont 6
millions d'actions privilégiées -, qui reste en trésorerie après avoir déduit les
parts d'Edison et de Thomson-Houston, est destiné pour une part importante à
acheter Westinghouse le moment venu. Mais aucune information n'a été rendue
publique sur la réalisation d'un tel projet. »

En bref, Morgan avait presque atteint son objectif : s'assurer le contrôle de la


future électrification de l'Amérique, en continu aussi bien qu'en alternatif, en
éliminant la « concurrence coûteuse ». Il avait l'intention d'utiliser la même
tactique que celle qui lui avait si bien réussi quand il procéda à la
centralisation des chemins de fer, du pétrole, du charbon et de l'acier. Il était
clair que l'avenir était dans la maîtrise et la fabrication des machines et des
appareils électriques, et des services afférents, qu'on appellerait plus tard «
publics ». Mais pour en arriver là, Morgan devait acquérir les brevets de Tesla.

Coffin, lors de son entrevue avec Westinghouse, lui avait révélé imprudemment qu'il
avait fait « chuter les prix de façon vertigineuse » pour « assommer » les autres
compagnies. L'important, dit-il, était d'implanter son propre système avant les
concurrents, que ce soit pour alimenter un réseau de tramways électriques ou
n'importe quoi d'autre ; une fois que ce serait fait, le prix de tout changement
deviendrait prohibitif. « Les utilisateurs acceptent de payer le prix que nous
proposons parce qu'ils ne peuvent se permettre de modifier le système. » Il ne
pouvait trouver pire interlocuteur : Westinghouse était décidé à prouver qu'un
système supérieur peut éliminer un système techniquement inférieur, même s'il est
bien implanté.

Coffin avait parlé le plus sérieusement du monde de corruption. Il avait demandé à


Westinghouse d'augmenter le prix de son éclairage urbain de 6 à 8 dollars, comme sa
propre compagnie l'avait fait, car cela lui permettrait de payer 2 dollars de pot-
de-vin aux conseillers municipaux et autres politiciens, sans perdre un centime de
profit. Quand il apparut clairement que Westinghouse ne se porterait pas volontaire
pour sa propre mise à mort, la General Electric et la maison Morgan se retournèrent
contre lui là ou il était le plus vulnérable, sur les marchés financiers.

« De tous les recoins de Wall Street suintaient des rumeurs venimeuses », écrivait
Thomas Lawson dans Frenzied Finance. « George Westinghouse a mal géré ses
compagnies, George Westinghouse court de façon irréversible à sa perte, à moins de
fusionner avec la General Electric ». Alors le cours de Westinghouse dégringola.

Lawson raconte que lui-même fut invité par Westinghouse à l'assister en tant «
qu'expert en bourse », et qu'il accepta cette affaire héroïque. D'abord, il fallait
consolider. Westinghouse avait effectivement vu trop grand dans son effort
d'implantation du courant alternatif aux États-Unis.

Les financiers arrangèrent une fusion entre Westinghouse et plusieurs compagnies


plus petites, dont l'£/.S. Electric Company et la Consolidated Electric Light
Company. La nouvelle compagnie devint la Westinghouse Electric and Manufacturing
Company.

Tout allait bien jusque-là, mais il restait un problème à résoudre : les banques
d'affaires considéraient que le montant des droits dus à Tesla sous les généreux
auspices de Westinghouse auraient coulé n'importe quel navire. Tesla aurait dit,
selon un témoignage, que Westinghouse lui avait payé un million de dollars
d'avances sur droits. Quatre ans seulement après la signature du contrat, on
murmurait que l'accumulation des droits s'élevait à la coquette somme de 12
millions de dollars. Personne ne semblait savoir exactement ce qu'il en était, pas
même Tesla. A mesure que les installations proliféraient, des droits étaient
prélevés sur l'infrastructure, sur la machinerie et sur toutes les applications des
brevets de courant alternatif. Tesla était sur le point de devenir milliardaire,
l'un des hommes les plus riches du monde.

« Débarrassez-vous de ce contrat, Westinghouse », lui conseilla son banquier. «


Vous mettez en péril la nouvelle entreprise. »

Westinghouse était lui-même inventeur et il en respectait les droits. Il mit en


avant l'argument que ces droits étaient payés par les clients, et inclus dans les
coûts de production. Mais les banquiers ne lui laissèrent pas le choix.

A son corps défendant, il convoqua l'inventeur pour un entretien qui resta sans
doute l'un des moments les plus désagréables de toute son existence. ( La
biographie officielle de George Westinghouse ne mentionne pas cet épisode. ) Le
contrat qui liait Tesla et Westinghouse avait été établi en toute confiance entre
les deux hommes. Tesla aurait pu, s'il l'avait voulu, porter l'affaire en justice
et proroger son contrat. Mais quel intérêt, si Westinghouse devait mettre la clé
sous la porte ?

Comme à son habitude, George Westinghouse aborda sans détours le point délicat. Il
exposa les données du problème et dit à Tesla : « De votre décision dépend l'avenir
de la compagnie Westinghouse ».

Tesla était totalement absorbé par ses recherches. Il dépensait sans compter
l'argent dont il disposait, mais il savait rarement ce qu'il possédait réellement.
A ses yeux la valeur de l'argent résidait avant tout dans ce qu'on en faisait.

« Supposez que je refuse de lâcher mon contrat ? Que ferez-vous ? », demanda-t-il.

Westinghouse écarta les mains : « Dans ce cas, vous auriez affaire aux banquiers,
car je ne disposerais plus moi-même d'aucun pouvoir.

- Et si j'abandonne le contrat, vous sauverez notre compagnie et vous en


garderez le contrôle ? Vous poursuivrez votre objectif de donner au monde mon
système polyphasé ?

- Je crois que c'est la découverte la plus grandiose de l'électricité, répondit


Westinghouse. Je me suis efforcé d'en faire profiter ce monde ingrat, qui nous
remercie de la sorte. Mais j'ai l'intention de continuer quoi qu'il arrive.
J'équiperai ce pays du courant alternatif. »

N'étant pas homme d'affaires, Tesla n'était pas en mesure de contester la situation
financière présentée par Westinghouse ; mais il avait confiance en l'industriel. «
M. Westinghouse », dit-il, « vous avez été mon ami, vous avez été le

George Westinghouse. seul à croire en moi ; vous avez eu assez d'audace pour aller
de l'avant, quand les autres ont manqué de courage ; vous m'avez soutenu, même
quand vos propres ingénieurs ne voyaient pas les grandes choses que vous et moi
voyions se profiler ; vous êtes resté un ami fidèle. Vous allez sauver votre
compagnie de façon à pouvoir développer mes inventions. Voici votre contrat et
voici le mien je les déchire tous deux devant vous, et vous n'aurez plus
d'histoires avec mes droits. Est-ce que cela vous suffit ? »

Le rapport d'activité annuel de la compagnie Westinghouse pour l'année 1897 atteste


que Tesla fut payé 216 600 dollars pour l'achat complet de ses droits, somme qui
dispensait de tous paiements ultérieurs de droits.
En détruisant le contrat, Tesla n'abandonnait pas seulement son droit à plusieurs
millions de dollars en royalties déjà gagnées, mais à toutes celles qui auraient pu
s'y ajouter dans l'avenir. Dans le contexte industriel de cette époque ou de toute
autre époque -, c'était un acte d'une générosité sans pré- cèdent, sinon d'une
folle témérité. Il vivrait à l'aise dix ans encore ; ensuite il souffrirait à
nouveau du manque chronique de fonds pour ses recherches et leur réalisation. Le
nombre de découvertes ainsi perdues pour la société est incalculable.

Westinghouse retourna à Pittsburgh, où furent opérées les fusions et


restructurations prévues. Sa compagnie devint géante, et il tint sa promesse à
l'égard de Tesla. Bien plus tard, Tesla fit une allocution dans laquelle il exprima
son estime à l'égard de l'industriel : « George Westinghouse était, à mon sens,
dans le contexte de l'époque, le seul homme sur cette terre capable de prendre en
considération mon système de courant alternatif et de remporter la victoire contre
les préjugés et le pouvoir de l'argent. Il fut un pionnier d'une stature imposante,
l'un des véritables hommes nobles du monde. L'Amérique peut en être fière et
l'humanité lui doit une immense gratitude. »

Après les mois passés à Pittsburgh, Tesla était revenu attristé non seulement par
sa mésentente avec les ingénieurs de Westinghouse, mais aussi par plusieurs procès
ayant pour objet le courant alternatif.

« Des centaines de fabricants de matériels électriques piratèrent les brevets de


Tesla », nota John J. O'Neill dans une communication privée, « et quand
Westinghouse les traîna devant les tribunaux et fit condamner les contrevenants,
toute leur haine s'abattit sur Tesla. »

Certaines attaques allaient au-delà de la piraterie. Une campagne eut lieu au nom
du professeur Galileo Ferraris, de l'université de Turin, qui affirmait avoir le
premier décrit la méthode pour créer un champ magnétique tournant. Il semble qu'il
avait étudié cette question en 1885, sans accomplir ensuite aucun progrès. Tesla,
quant à lui, avait découvert le champ magnétique tournant en 1882 et, en l'espace
de deux mois, avait mis au point un système complètement opérationnel, comprenant
tous les appareils qu'il breveta par la suite. Il avait bel et bien construit le
premier moteur à induction. Ferraris, au contraire, avait conclu que l'on ne
pourrait jamais exploiter ce principe pour fabriquer un véritable moteur.

La revue The Electrician de Londres l'avait pourtant désigné comme le plus


susceptible d'inventer ce moteur. Quand ses rédacteurs entendirent parler de
l'invention de Tesla, il crurent à tort et écrivirent qu'elle avait été inspirée
par le concept de Ferraris.

La rivalité malsaine qui opposait Edison à Westinghouse poussait le camp du premier


à saisir toutes les occasions de porter atteinte à Tesla. Dans ces conditions,
l'argument spécieux de la priorité de Ferraris n'était pas à dédaigner.

Deux immigrants de grand renom ( qui cependant s'allieront plus tard au camp
d'Edison ), se portèrent immédiatement à la défense de Tesla. Steinmetz écrivit
dans un article destiné à Y American Institute of Electrical Engineers : « Ferraris
n'a construit qu'un petit jouet, et pour autant que je sache, il a mis au point ses
circuits magnétiques dans l'air et non dans le fer, ce qui n'a d'ailleurs aucune
importance. »

Quant au professeur Michael Pupin, il écrivit à Tesla : « La fumisterie de Ferraris


a été considérée avec une indulgence coupable par vos concurrents. De mon point de
vue, il y a un pas gigantesque entre le tourbillon de Ferraris et le champ
magnétique tournant de Tesla. Les deux choses me paraissent radicalement
différentes et devraient être montrées sous leur véritable jour. »
Profondément absorbé par ses recherches, Tesla était à peine informé des violentes
polémiques qui faisaient rage autour de ses inventions. Il était plongé dans un
monde nouveau de phénomènes électriques.

Westinghouse, pendant ce temps, quand il n'était pas en train de témoigner ou de


faire de longs discours, étendait agressivement son empire industriel : jusqu'à la
petite ville minière de Telluride, dans le Colorado, où furent exploités les
premiers modèles commerciaux des moteurs et des générateurs de Tesla construits par
Westinghouse. Ils furent installés en 1891 pour alimenter en électricité les
exploitations minières.

Tesla prononce sa célèbre conférence, en 1891, à VAmerican Institute of Electrical


Engineers, à Columbia College.

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CHAPITRE VI

L'ordre de l'Epée flamboyante

Tant que le monde le laissa vivre en paix sa belle histoire d'amour avec
l'électricité dans son laboratoire de Manhattan, Tesla fut le plus heureux des
hommes. Cette brève période s'écoula entre la fin des années 1880 et le début des
années 1890. Les quatre conférences qu'il prononça en Amérique et en Europe en
1891-92 eurent un succès fou et il devint, en l'espace de quelques mois, le savant
le plus célèbre du monde : sa vie privée ne serait plus jamais la même.

Perché sur l'estrade, étrange silhouette de cigogne, en queue de pie et cravate


blanche, il avait près de deux mètres parce qu'il portait des chaussures à hautes
semelles de liège pendant ses dangereuses démonstrations. Quand approchait le
moment d'agir, l'excitation faisait encore monter le ton 4e sa voix. Le public,
fasciné par le flux cadencé de ses paroles, le jeu des lumières et l'ambiance
magique, avait le regard fixé sur lui, comme en transe.

Le langage scientifique de l'époque se révélant totalement inadéquat, Tesla parlait


des effets visuels à la manière d'un poète amoureux de la danse pure des flammes et
de la lumière. Ces dernières semblaient avoir pour lui autant d'importance que
l'énergie qu'il se proposait d'en extraire. Mais aucun savant ne pouvait le prendre
en défaut sur des détails techniques.

Par-delà les feux d'artifice, la philosophie et la poésie, chacune de ses


assertions scientifiques était fondée sur des expériences qu'il avait pris soin de
répéter une bonne vingtaine de fois. Ses appareils étaient neufs, il les avait
conçus et souvent fabriqués lui-même dans son propre atelier. Il répétait rarement
la même expérience lors de deux démonstrations consécutives.

Pour revenir à l'inadéquation de la terminologie scientifique de son temps la


décharge lumineuse en aigrette dans un tube à vide qu'il décrit dans ses
conférences comme « une brosse », était en réalité un faisceau d'électrons et de
molécules de gaz ionisées. S'il n'a pas dit : «Je vous présente un cyclo- tron »,
c'est que le mot n'existait pas ; mais ce qu'il décrivait et montrait fut considéré
après coup par des connaisseurs comme l'ancêtre de cet appareil.

Il ne disait pas non plus : « Voici un microscope électronique. Je vous décris les
rayons cosmiques. Et ceci est un tube radio à vide. Je vais vous parler des rayons
X. » Quand il décrivait l'ampoule à vide qui sera l'ancêtre de l'Audion, la radio
s'appelait T.S.F., et la T.S.F. n'en était qU'à ses premiers balbutiements. Quand
il décrivait des plaques photographiques impressionnées dans son laboratoire, et la
lumière visible et invisible, Roentgen lui-même ne savait pas ce qu'étaient les
rayons X, et encore moins l'utilisation qui pourrait en être faite. Et quand Tesla
créa une flamme qu'il décrivit comme « brûlant sans consommer de matière et sans la
moindre réaction chimique », il s'aventurait probablement dans la physique des
plasmas.

« Nous voyons aujourd'hui sous un jour très différent les phénomènes que nous
avions l'habitude de considérer comme des miracles défiant toute explication, dit-
il lors d'une conférence à l'« American Institute of Electrical Engineers ».
L'étincelle d'une bobine à induction, l'incandescence d'une lampe, les
manifestations des forces mécaniques des courants et des aimants, n'échappent plus
désormais à notre compréhension ; au contraire, l'idée qui nous vient en les
observant est celle d'un mécanisme simple, et bien que nous en soyons encore
réduits aux conjectures quant à sa nature précise, nous sentons que nous sommes sur
le point de le découvrir, que sa compréhension se dévoile devant nos yeux. Nous
continuons à admirer la beauté de ces phénomènes, l'étrangeté de ces forces, mais
ils ne nous laissent plus désarmés. »

Il parlait de la mystérieuse fascination qu'exercent l'électricité et le


magnétisme, « avec leur apparente dualité, unique dans les forces de la nature,
avec leurs phénomènes d'attraction, de répulsion, de rotation, leurs manifestations
bizarres d'agents mystérieux », qui stimulent et excitent l'esprit.

Mais comment les expliquer ?

« Un monde infinitésimal, constitué de molécules et de leurs atomes tournant sur


eux-mêmes et se déplaçant le long de leurs orbites, à la manière des corps
célestes, entraînant avec eux Véther en le faisant probablement tourner ou, en
d'autres termes, porteurs de charges statiques, me semble l'explication la plus
probable, et celle qui rend le mieux compte de la plupart des phénomènes observés.
Les rotations des molécules autour d'elles-mêmes et de leur éther définissent les
tensions de l'éther ou tensions électrostatiques ; l'égalisation des tensions de
l'éther crée d'autres mouvements, ou courants électriques, et les mouvements
orbitaux produisent les effets de l'électromagnétisme et du magnétisme permanent. »

Trois ans seulement s'étaient écoulés depuis qu'il avait présenté, devant la même
audience, la source d'énergie qui devait révolutionner l'industrie et apporter la
lumière jusqu'aux maisons les plus reculées. Il exposait à présent ses recherches
sur la nature profonde de l'électricité, à l'aide d'effets de lumière, subjuguant
ses auditeurs.

L'estrade d'où il parlait était illuminée par de stupéfiants arrangements de tubes


remplis de gaz ; certains étaient phosphorescents, ce qui augmentait encore leur
luminosité ; d'autres étaient faits d'un verre uranisé. C'étaient les précurseurs
des tubes fluorescents modernes. Tesla ne déposa pas de brevets, il ne les
commercialisa pas : ils ne réapparurent que cinquante ans plus tard. Pour sa
conférence, Tesla avait tordu ces tubes en lettres formant le nom d'un grand
savant, ou même de l'un de ses poètes serbes préférés, ce qui est bien de son
style.

Se tournant vers une table, le magicien choisit avec soin un support délicat :

« Voici un simple tube de verre dont l'air a été partiellement évacué. Je le saisis
; je mets mon corps en contact avec un fil conduisant les courants alternatifs à
haute tension, et le tube que je tiens à la main s 'éclaire vivement. Quelles que
soient sa position et la façon dont je le iléplace dans l'espace, sa lumière douce
et plaisante persiste avec une brillance qui ne s'atténue pas. »

Au moment où le tube se mit à briller prouvant, entre autres choses, l'innocuité du


courant alternatif, le « professeur » Brown, agent d'Edison, se leva discrètement
et s'empressa de gagner la sortie. Son patron s'arracherait les cheveux quand il
entendrait parler de cette fumisterie. Mais George Westinghouse, qui était venu
spécialement de Pittsburgh pour assister à la conférence, se pencha en avant, hocha
la tête et sourit.

Tesla présenta ensuite ses lampes à décharge sans fils et sans électrodes, couplées
par induction à une source de courant a haute fréquence ; il les avait mises au
point après avoir découvert que les gaz avaient à faible pression une conductivité
extrêmement grande. On pouvait déplacer ces lampes n'importe où dans la salle :
elles continuaient de briller de manière surnaturelle. Tesla ne réussirait jamais à
rendre cette invention propre a une utilisation commerciale ; mais des recherches
se poursuivent actuellement dans ce domaine, quatre-vingts ans plus tard, comme le
prouvent des brevets récents.

Roland J. Morin, ingénieur en chef de la Sylvania GTE International de New York,


écrivit plus tard : « Je suis persuadé que la présentation que ( Tesla ) fit de ces
sources de lumière au

Salon international de Chicago [1893] encouragea D. McFarlan à développer et à


annoncer la réalisation commerciale de la lampe fluorescente. »

Citant de bonne grâce les savants qui l'avaient précédé, Tesla exprima sa dette
envers sir William Crookes, qui avait construit dans les années 1870 un tube à vide
contenant deux électrodes. Faisant allusion à « ce même univers vague » ( qui sera
identifié plus tard comme un courant d'électrons ), il parla des effets obtenus
avec des courants alternatifs de haute tension et haute fréquence :

« Nous observons que l'énergie d'un courant alternatif parcourant le fil se


manifeste non pas tant dans les fils que dans l'espace environnant sous les formes
les plus surprenantes, chaleur, lumière, énergie mécanique et, de façon plus
étonnante encore, sous forme d'affinité chimique. »

De ses longs doigts, il saisit avec agilité un autre support.

« Voici une ampoule dans laquelle on a fait le vide, suspendue par un seul fil. Je
la prends, et la pastille de platine située à l'intérieur devient vivement
incandescente.

« Et voici une autre ampoule reliée au câble principal : lorsque je touche sa


douille métallique, elle s'emplit de magnifiques couleurs phosphorescentes.

« Regardez, poursuivit-il, vous voyez que je suis sur une plateforme isolante : si
je mets mon corps en contact avec l'une des bornes du secondaire de cette bobine
d'induction, vous voyez des torrents de lumière jaillir de son extrémité éloignée,
qui est agitée de violentes vibrations. .. Je fixe à nouveau ces deux plaques de
toile métallique aux bornes de la bobine. Le passage de la décharge, se traduit par
des flux de lumière.

« Toute recherche nouvelle utilisant une bobine à induction aboutit obligatoirement


à quelque chose d'intéressant ou d'utile. »

Tesla décrivit les effets qu'il avait obtenus dans son laboratoire : « de grandes
roues de toute beauté dans l'obscurité à cause de la profusion des jets de lumière
», et sa tentative de produire une « étrange flamme d'apparence rigide ».

Les spectateurs avaient le sentiment que pour Tesla la beauté visuelle était aussi
importante que les résultats utiles ; pourtant, il ne reprenait son souffle que
pour accumuler une succession de « faits utiles ».
Ainsi, il leur présenta un moteur à un seul fil, le circuit de retour se faisant à
travers l'espace. Charmant de nouveau ces hommes fiers de leur bon sens et de leur
scepticisme devant les boniments, il évoqua la possibilité de faire marcher des
moteurs sans fils. L'énergie dans l'espace, dit-il, est à prendre.

« II est tout à fait possible que de tels moteurs puissent un jour fonctionner par
conduction à travers l'air raréfié sur des distances considérables. Les courants
alternatifs, particulièrement ceux de fréquence élevée, traversent avec une
facilité étonnante les gaz même peu raréfiés. Les strates supérieures de
l'atmosphère étant raréfiées, les seules difficultés à surmonter pour atteindre une
distance de plusieurs kilomètres dans l'espace sont de nature purement mécanique.
Il ne fait aucun doute qu'avec les potentiels énormes que l'on peut atteindre en
utilisant les hautes fré<iuences et le procédé d'isolation à l'huile, les décharges
lumineuses peuvent traverser de nombreux kilomètres d'air raréfié ; grâce à cette <
nergie de plusieurs centaines de milliers de chevaux-vapeur, les moteurs ou les
lampes pourront être actionnés à des distances considérables des sources fixes. Je
ne fais que mentionner ici la possibilité de telles recherches. Nous ne serons pas
obligés de transmettre l'énergie par ce moyen. Nous ne serons pas obligés de
transmettre du tout. Avant longtemps, nos machines seront alimentées par une
énergie disponible en tout point de l'univers. L'idée n'est pas nouvelle. Nous la
trouvons dans le mythe d'Antée, qui tire l'énergie de la Terre ; nous la trouvons
parmi les spéi ulations subtiles de l'un de vos plus grands mathématiciens. A
travers tout l'espace se trouve de l'énergie. Cette énergie est-elle statique ou
cinétique ? Si elle est statique, nos espoirs sont vains ; si elle est cinétique et
nous savons qu'elle l'est alors c'est une simple question de temps avant que les
hommes réussissent à connecter leurs machines aux rouages mêmes de la nature. »

Le clou du spectacle Tesla ( il devait l'élaborer plus avant, lors de conférences


ultérieures en Angleterre et en France ), c'était un simple tube à vide de 15
centimètres, qu'il appelait la lampe à pastille de carbone. A l'aide de cet
instrument, il explora des territoires scientifiques complètement vierges.

C'était un petit globe de verre muni d'une minuscule pièce de matériau solide,
montée à l'extrémité d'un fil de connexion unique avec la source de courant haute
fréquence. La « pastille » centrale du matériau propulsait électrostatiquement les
molécules du gaz environnant vers le globe de verre. Elles étaient ensuite rejetées
vers la pastille, la heurtant et la chauffant jusqu'à incandescence, dans un
processus qui se répétait plusieurs millions de fois par seconde.

Selon la force de la source, on pouvait atteindre des températures extrêmement


élevées auxquelles la plupart des substances se vaporisaient ou fondaient. Tesla
essaya des pastilles de diamant, de rubis et de zircon. Il s'aperçut que le
carborundum ne se vaporisait pas aussi facilement que d'autres matériaux durs et ne
précipitait pas à l'intérieur du globe d'où le nom : lampe à pastille de carbone.

La chaleur de la pastille incandescente se transférait aux molécules de la petite


quantité de gaz dans le tube, faisant d'elles une source de lumière vingt fois plus
forte, pour la quantité d'énergie consommée, que l'ampoule d'Edison.

Traversé de courants de fréquences de plusieurs centaines de milliers de volts,


Tesla tenait dans le creux de sa main une fabuleuse création : une maquette en état
de marche du Soleil incandescent. Avec elle il présenta ce qu'il croyait être des
rayons cosmiques. Le Soleil, raisonnait-il, est un corps incandescent porteur d'une
forte charge électrique qui émet une pluie de fines particules, dont chacune est
chargée d'énergie par sa grande vitesse. Comme il n'est pas prisonnier dans le
globe, le Soleil laisse ses rayons se diffuser dans tout l'espace.

Tesla était convaincu que tout l'espace était rempli de ces particules, qui
bombardaient la Terre ou tout autre corps en permanence, exactement comme, dans sa
lampe à pastille de carbone, le matériau le plus dur était fracassé en poussière
atomique.

L'une des manifestations d'un tel bombardement, disait-il, était l'aurore boréale.
Bien qu'il ne reste aucune trace de ses méthodes, il annonça qu'il avait détecté
ces rayons cosmiques, mesuré leur énergie et trouvé qu'ils se déplaçaient à la
vitesse de centaines de millions de volts.

Les physiciens et ingénieurs les plus sérieux de l'assistance, entendant de telles


allégations, restèrent réservés. Où étaient donc les preuves ?

Aujourd'hui on sait que les réactions thermonucléaires se produisant dans le Soleil


provoquent les rayonnements X, ultraviolets, visibles et infrarouges, ainsi que des
ondes radio et des particules solaires, à raison de 64 millions de watts par mètre
carré de la surface solaire.

Les rayons cosmiques, d'après ce qu'on sait aujourd'hui, se présentent sous


plusieurs formes et résultent de la formation et de la désintégration de
particules, aussi bien que de collisions de particules à très haute énergie. Ils ne
proviennent pas seulement du Soleil, mais aussi des étoiles, des novae ou étoiles
qui explosent.

Les électrons et les protons solaires qui atteignent le voisinage de la Terre et


qui sont saisis dans le champ magnétique terrestre, forment les ceintures de Van
Allen. Le rayonnement solaire, visible ou invisible, détermine la température de
surface des planètes. Les aurores boréales sont provoquées par le heurt des
particules émises par le Soleil avec les atomes de notre haute atmosphère.

Cinq ans après la conférence de Tesla, le physicien Henri Becquerel découvrait les
mystérieux rayons émis par l'uranium.

Marie et Pierre Curie confirmèrent ce travail par leur étude du radium, dont les
atomes se désintègrent spontanément. Tesla croyait, à tort, que les rayons
cosmiques étaient simplement la cause de la radioactivité du radium, du thorium et
de l'uranium, mais il était dans le vrai lorsqu'il prédisait que le bombardement
par des « rayons cosmiques », c'est-à-dire par des particules ubatomiques de haute
énergie, pouvait rendre d'autres substances radioactives, comme le montrèrent Irène
Curie et son mari Frédéric Joliot en 1934.

Bien que la théorie des rayons cosmiques de Tesla ait été rejetée par la communauté
scientifique de son époque, deux savants, célèbres par la suite dans ce domaine,
reconnurent leur dette à son égard. Robert A. Millikan, trente ans plus tard,
redécouvrit les rayons cosmiques. Il crut qu'ils étaient, à l'instar de la lumière,
de nature vibratoire, c'est-à-dire des photons et non des particules chargées. Ceci
conduisit à l'un des grands affrontements scientifiques des années 1940, entre les
Prix Nobel Millikan et Arthur H. Compton, qui pensait et il avait en partie raison
que les rayons cosmiques étaient formés de particules de matière très rapides,
exactement comme Tesla les avait décrites.

Millikan et Compton exprimèrent tous deux la dette qu'ils avaient envers leur
prédécesseur de l'ère victorienne. Mais la science continuerait inexorablement à
progresser, démontrant que les rayons cosmiques sont plus variés et plus complexes
qu'aucun d'eux ne l'avait imaginé.

L'étrange petite lampe à pastille de carbone avec laquelle Tesla éblouit son
auditoire au collège Columbia, le 20 mai 1891, lit prendre corps également au
concept de microscope électronique. Elle produisait des particules électrifiées
lancées en lignes droites à partir d'une zone active minuscule sur la pastille,
maintenue à un potentiel élevé. Sur la surface sphérique du globe ces particules
reproduisaient en images phosphorescentes le dessin de la région microscopique d'où
elles étaient émises.

La seule limite au degré d'agrandissement était la taille de la sphère de verre.


Plus son rayon était grand, plus l'agrandissement était important comme les
électrons sont plus petits que les ondes de lumière, les objets trop petits pour
être vus par ondes lumineuses peuvent néanmoins être agrandis par les dessins
produits par les électrons émis.

Vladimir R. Zworykin est considéré comme l'inventeur du microscope électronique en


1939. Mais la description par Tesla de l'effet obtenu avec sa lampe à pastille de
carbone, quand il utilisait des vides extrêmement poussés, se retrouve, quasiment
sans changement dans les termes, pour décrire le microscope électronique. autre
effet produit par la lampe à pastille de carbone provient du phénomène de
résonance. En décrivant le principe de résonance, Tesla utilise souvent les images
du verre de vin et de la balançoire. Un verre de vin peut être brisé par une note
de violon quand les vibrations de l'air produites par le violon se trouvent être à
la même fréquence que les vibrations du verre.

Mettez dans une balançoire quelqu'un qui pèse cent kilos, et, derrière, un
gringalet qui n'en pèse que vingt-cinq et ne peut pousser que cinq cents grammes :
pourtant, s'il rythme ses faibles poussées pour qu'elles coïncident avec le
changement de direction de la balançoire, il faudra bien qu'il les arrête pour
éviter de précipiter l'occupant de la balançoire dans l'espace !

« Le principe ne peut être mis en défaut », disait Tesla. « Il faut seulement


continuer à additionner les petites poussées au bon moment. »

Et c'est pourquoi la lampe à pastille de carbone de Tesla peut être considérée


comme l'ancêtre des accélérateurs de particules. La pastille de carborundum, placée
dans un globe où règne un vide très poussé, reliée à une source de courant
alternatif intense et de fréquence élevée, provoque l'électrisation des molécules
d'air restant. Celles-ci sont propulsées à des vitesses de plus en plus grandes
contre les parois de verre, d'où elles rebondissent vers la pastille ; elles
heurtent les perles de charbon dans la pastille, les désintègrent en une poussière
atomique qui, en se joignant aux molécules en vibration dans l'air, amplifie le
processus de désintégration.

Tesla disait que « si l'on pouvait porter la fréquence à un niveau suffisamment


élevé, la perte due à l'élasticité imparfaite du verre serait entièrement
négligeable. ».

En 1939, Ernest Orlando Lawrence, de l'université de Californie à Berkeley, reçut


le prix Nobel pour l'invention du cyclotron.

En 1929, Ernest O. Lawrence lut un article écrit par un physicien allemand qui
était parvenu, en donnant deux impulsions électrostatiques au lieu d'une seule, à
imprimer, dans un tube à vide, à des atomes de potassium chargés, une énergie
double de celle qu'ils auraient acquise normalement pour une tension donnée.
Lawrence s'est demandé : si on a réussi à doubler l'impulsion, ne pourrait-on pas
la tripler ou la multiplier par un facteur quelconque ? La difficulté était de
donner aux particules une série d'impulsions un peu plus fortes à chaque fois,
jusqu'à ce que leur quantité de mouvement augmente notablement, comme un enfant que
l'on pousse sur une balançoire.

Il fabriqua avec du verre et de la cire à cacheter une machine qui accélérait les
particules. La chambre à vide en forme de disque avait seulement 10 centimètres de
large. A l'intérieur il y avait deux électrodes, ayant chacune la forme d'une boîte
semi-circulaire, appelées plaques D. A l'extérieur de la chambre à vide était placé
un puissant électro-aimant. Des particules électrisées, ou des protons, étaient
entraînées en un mouvement circulaire dans un champ magnétique à l'intérieur de la
chambre circulaire, jusqu'à ce qu'elles atteignent une très grande vitesse ; elles
étaient alors expulsées de la chambre et formaient un étroit faisceau de boulets
atomiques. Le premier modèle de Lawrence fut appelé cyclotron, parce que les
protons y tournaient en cercle. Il construisit peu après un appareil plus grand,
qui permettait aux protons d'atteindre des énergies de 1,2 million d'électrons-
volts.

Tesla a-t-il réellement désintégré le noyau de l'atome de carbone, comme le croyait


son premier biographe ? La réponse n'altère pas la nature révolutionnaire de son
oeuvre. L'inventeur lui-même décrivit les molécules du gaz résiduel affectant
violemment la pastille de carbone et la mettant en état d'incandescence, ou dans un
état presque visqueux.

Lawrence peut très bien n'avoir pas eu connaissance de la lampe à bombardement


moléculaire de Tesla. Mais, très certainement, il connaissait les tentatives de
construction d'un accélérateur de particules faites par Gregory Breit et ses
assistants à l'institut Carnegie de Washington en 1929. Ce groupe utilisait une
bobine de Tesla de cinq millions de volts pour fournir l'énergie. Sans un tel
appareillage, les machines nécessaires pour désintégrer les atomes n'auraient
jamais pu fonctionner.

Les descriptions de la pastille de carbone ou de la lampe à bombardement


moléculaire de Tesla se trouvent dans les archives de cinq sociétés savantes.

Nota: Les cinq sociétés furent :A.I.E.E., collège Columbia, 20 mai 1891 ;
Institution of Electrical Engineers et Royal Society, Londres, février 1892 ;
Société française des Ingénieurs électriciens et Société française de Physique,
Paris, février 1892.

Hélas, au début des années 1890, aucune société n'était suffisamment « savante »
pour concevoir une utilisation possible de cet ancêtre technologique de l'ère
atomique.

Frédéric et Irène Joliot-Curie, Henri Becquerel, Robert A. Millikan, Arthur H.


Compton et Ernest Lawrence furent tous lauréats du prix Nobel. Victor F. Hess le
reçut en 1936 pour avoir découvert le rayonnement cosmique. Ce serait sans aucun
doute, de la part des membres de la communauté scientifique, un acte de simple
justice que de reconnaître la priorité des découvertes de Tesla dans chacun de
leurs domaines.

Bien que nombre de ses contemporains la plupart peutêtre n'aient pas été capables
de comprendre entièrement ses conférences, Tesla enflamma l'imagination d'une
minorité plus réceptive. Et, comme c'est encore le cas aujourd'hui pour ceux qui le
découvrent, une sorte de folie temporaire s'emparait d'eux. « Non seulement il
servait d'exemple par ses réalisations », rapporte le commandant Edwin H.
Armstrong, célèbre plus tard pour ses contributions à la radio, « mais il
enseignait sous l'inspiration d'une merveilleuse imagination, qui refusait
d'accepter la permanence de ce qui apparaissait aux autres comme d'insurmontables
difficultés : imagination dont les buts, dans nombre de cas, sont encore de l'ordre
de la spéculation. »

Le savant anglais J.A. Fleming écrivit à Tesla : « Je vous félicite de tout mon
coeur pour votre grand succès. Après cela personne ne peut plus douter de vos^
talents de magicien de premier ordre. Disons de l'ordre de l'Épée flamboyante ! ».

Il est presque impossible de retracer tout ce qu'a produit Tesla dans cette
période. Il semblait partout à la fois, travaillant dans une douzaine de domaines
qui se chevauchaient et s'interpénétraient mais toujours avec l'électricité, cette
substance mystérieuse, au coeur de ses recherches. Il la voyait plutôt comme un
fluide doué de pouvoirs transcendants qui daignait obéir à certaines lois
physiques, que comme un flux de particules discrètes, ou comme des paquets d'ondes
obéissant à certaines lois des particules, ce qui est la théorie moderne.

Néanmoins, dans ces années, il ouvrit la voie de l'électronique moderne, bien que
l'électron lui-même n'ait été découvert qu'en 1897, par le physicien anglais Joseph
J. Thomson.

En 1831 Faraday avait montré qu'il était possible de convertir de l'énergie


mécanique en courant électrique. Puis, l'année de la naissance de Tesla, Hertz
avait fait une découverte supplémentaire, qui inspira le Serbo-Américain lorsqu'il
commença à chercher une nouvelle source de courants de haute fréquence, plus élevée
que n'en pouvaient produire les moyens mécaniques.

On avait cru que, lors de la décharge d'un condensateur, l'électricité s'écoulait


d'une plaque à l'autre comme de l'eau. Hertz montra qu'il s'agissait d'un processus
complexe, que l'électricité faisait l'aller et retour d'une plaque à l'autre
jusqu'à ce que l'énergie stockée soit épuisée, déferlant à la fréquence extrêmement
élevée de centaines de millions de fois par seconde.

Le jour où, à Budapest, Tesla eut la révélation du concept de champ magnétique


tournant, il avait vu dans un éclair l'univers comme une symphonie de courants
alternatifs dont les harmonies jouaient sur plusieurs octaves. Le courant de 60
cycles par seconde n'était qu'une note isolée dans une octave inférieure. A l'une
des octaves supérieures se trouvait la lumière visible, à une fréquence de
milliards de cycles par seconde. L'exploration de toute la gamme des vibrations
électriques, entre le courant de basse fréquence et les ondes lumineuses,
l'amènerait, il le sentait, à une compréhension plus fine de la symphonie cosmique.

En 1873, les travaux de James Clark Maxwell prouvèrent l'existence des ondes
électromagnétiques. Plus tard, Heinrich Hertz, qui cherchait des ondes de longueurs
d'onde supérieures à celles de la lumière ou de la chaleur, produisit pour la
première fois des rayonnements électromagnétiques artificiels, à Bonn, en 1888. Les
expériences de Hertz sur la décharge disruptive d'une bobine d'induction prouvèrent
l'existence d'un champ magnétique quand il envoya une charge électrique puissante à
travers un éclateur, provoquant le saut d'une étincelle plus petite dans un second
éclateur situé à une certaine distance. Au même moment, en Angleterre, sir Oliver
Lodge cherchait à mesurer des ondes électriques de petite longueur dans des fils.

L'équipement dont disposait Hertz était faible et la bobine à éclateur était à la


fois incommode et dangereuse. Voilà que Tesla arrivait avec quelque chose de très
différent et de très supérieur : une série d'alternateurs capables de produire des
fréquences jusqu'à 33 000 cycles par seconde ( 33 000 hertz). NOTA : Considérées
aujourd'hui comme des fréquences basses ou moyennes, un transformateur à plots, qui
convertit à hautes fréquences, des courants élevés, de tensions relativement
faibles, en courants faibles, de haute tension.

Ce type de dispositif était en fait l'ancêtre des grands alternateurs à haute


fréquence réalisés beaucoup plus tard pour la radio-communication à ondes
entretenues, mais, pour les besoins immédiats de l'inventeur, le dispositif était
encore inadéquat. Il se tourna alors vers la construction de ce qui est connu comme
la bobine de Tesla, un transformateur à air avec des bobines primaires et
secondaires réglées sur la résonance -

Ce dispositif de production de hautes tensions, toujours utilisé aujourd'hui sous


une forme ou sous une autre dans tout récepteur de radio ou de télévision, devint
très rapidement une partie de l'équipement de tout laboratoire de recherche
universitaire.

La nécessité d'isoler ces appareils de haute tension le conduisit à les immerger


dans l'huile pour chasser tout l'air, méthode qui trouva bientôt une importante
application commerciale, puisqu'elle est devenue le moyen universel d'isoler les
appareils de haute tension. Pour réduire la résistance de ses bobines, Tesla
utilisa des conducteurs torsadés avec des brins séparément isolés. Comme il prenait
rarement le temps de faire breveter ses outils ou méthodes de recherches, cette
invention tomba également dans le domaine public de la connaissance, mais fut plus
tard commercialisée par d'autres, sous le nom de fil de Litz, un terme dérivé de
Litzendraht ( « fil torsadé » ).

Tesla réalisa ensuite une nouvelle forme de dynamo réversible, adaptée à ses
besoins spécifiques dans les courants de haute fréquence. C'était uningénieux
moteur à cylindre unique, sans valves, qui pouvait être actionné par de l'air
comprimé ou de la vapeur. Il atteignait une vitesse si remarquablement constante
que Tesla proposa de l'adapter à son système polyphasé à 60 cycles, en utilisant
des moteurs synchrones, avec un réducteur approprié, comme moyen de fournir le
temps correct partout dans le monde où il y avait le courant alternatif. Ce fut ce
qui inspira l'horloge électrique moderne. Tesla, dans sa course aux découvertes, ne
prit pas non plus le temps de breveter cette horloge de référence.

Enfin, une autre découverte, extrêmement importante pour l'humanité, naquit des
expériences dangereuses où il apprit à travailler avec des courants de haute
fréquence de centaines de milliers de volts. En 1890, il annonça la valeur
thérapeutique sur le corps humain du chauffage interne par des courants de haute
fréquence. Ce processus fut connu sous le nom de « diathermie ». Il devait
entraîner l'apparition d'un champ immense de technologie médicale, avec de nombreux
imitateurs dès le début, aussi bien en Amérique qu'en Europe.

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CHAPITRE VII

La radio

De longues heures de tension mentale intense, pendant des mois, dans son
laboratoire de New York, finirent par provoquer chez Tesla une étrange amnésie
partielle, au début des années 1890.

Dès la fin de son travail de consultant pour la compagnie Westinghouse, Tesla


s'était consacré entièrement à ce que l'on appelait à l'époque la téléphonie sans
fil ou tout simplement le « sans fil » qui devint plus tard la « radio ».

Après avoir achevé la construction de puissantes bobines dans son laboratoire, il


avait acquis la certitude que la maîtrise de l'émission n'était qu'un aspect d'une
vaste technique de portée globale et interplanétaire. La radio faisait surgir une
série de problèmes différents de ceux de la transmission de l'électricité sans fil,
mais il croyait ces domaines suffisamment proches pour être traités en une seule
orchestration étourdissante.

« J'avais produit un phénomène surprenant avec mon émetteur relié à la terre, dit-
il plus tard, dont je m'efforçai d'établir la véritable signification par rapport
aux courants qui se propagent dans la terre. Cette entreprise semblait désespérée,
et pendant plus d'un an j'ai travaillé sans relâche, mais en vain. Ce travail
approfondi m'absorbait si complètement que j'oubliais tout le reste, même ma santé
affaiblie. Au moment où elle allait enfin céder, la nature m'a sauvé en me
plongeant dans un sommeil proche de la mort. »

Il dit avoir dormi comme sous l'effet de drogues, après ces mois de travail. Quand
il reprit conscience, il découvrit avec horreur qu'il était incapable de se
rappeler son passé, si ce n'est quelques scènes de sa plus tendre enfance.

Le scepticisme qu'il éprouvait à l'égard des médecins le conduisit à décider qu'il


se guérirait lui-même.

Nuit après nuit il se concentra sur les souvenirs de sa première enfance,


enrichissant progressivement sa mémoire.

L'image de sa mère revenait toujours au premier plan. L'envie de la revoir se fit


de plus en plus pressante.

« Ce désir est devenu si fort que j'ai décidé d'abandonner tous mes travaux en
cours pour y céder. Mais j'ai eu beaucoup de mal à quitter mon laboratoire et
plusieurs mois ont passé que j'ai mis à profit pour revivre toutes les impressions
de ma vie passée. »

C'était au début du printemps de 1892. Il avait reçu une série d'invitations en


Angleterre et en France pour y donner des conférences. Il était dans un tel état de
conflit émotionnel que toute décision lui paraissait impossible.

C'est alors qu'une vision émergea « des brumes de l'oubli ». A l'issue de l'une de
ses étranges crises de léthargie, il se vit à l'Hôtel de la Paix, à Paris. Dans ce
« souvenir », on lui remettait une dépêche annonçant que sa mère était à l'agonie.

Ce qui était bizarre dans cette amnésie partielle, confia plus tard Tesla, c'est
qu'il était parfaitement éveillé pour tout ce qui touchait à sa recherche, laquelle
progressait rapidement. «Je pouvais me souvenir des moindres détails et des
observations les plus insignifiantes dans mes expériences, et même réciter des
pages de textes et de formules mathématiques complexes. »

Il avait de bonnes raisons de se soucier de l'état de santé de sa mère : il avait


reçu des lettres de Gospié, annonçant qu'elle déclinait. En même temps lui étaient
parvenus de tous les coins du monde des invitations, des honneurs et autres «
propositions flatteuses » de visites et de conférences. Enfin il accepta celles de
Londres et de Paris, projetant de se rendre ensuite directement dans son pays
natal.

Sa conférence à Y Institution of Electrical Engineers à Londres constitua un


événement scientifique de tout premier ordre ; au point que les Anglais refusèrent
de le laisser partir.

« Sir James Dewar a insisté pour que je me rende à la Royal Society. Je suis têtu,
mais j'ai succombé aisément aux arguments irrésistibles du grand Écossais. Il m'a
poussé sur une chaise et servi un demiverre d'un merveilleux liquide brun aux
reflets irisés qui avait un goût de nectar ».

A son grand étonnement, Dewar lui dit : « Vous êtes assis dans la chaise de Faraday
et vous êtes en train de savourer son whisky préféré. » Ayant reçu l'assurance que
nul au monde plus que lui ne méritait cet honneur, il fut conquis. Les Français
pouvaient attendre un jour de plus !

Sa conférence à la Royal Society devant l'élite scientifique contribua davantage


encore aux succès du jeune inventeur. Lord Rayleigh, l'éminent physicien qui était
alors président de la Royal Society, lui conseilla instamment de ne pas gaspiller
son immense talent pour les découvertes fondamentales, et de réviser ses méthodes
de travail.

Il lui recommanda de se spécialiser dans un domaine de recherche unique. C'était


une idée tout à fait nouvelle pour un savant qui voulait toutes les réponses en
même temps !

Sir William Crookes, dont Tesla admirait beaucoup les travaux, lui envoya une
lettre après la conférence, dans laquelle il décrivait comment il avait été amené à
soumettre son propre corps à des effets électriques étranges :

« Mon cher Tesla , vous êtes un authentique prophète ! Je viens il'achever ma


nouvelle bobine, et elle ne marche pas aussi bien que la petite que vous m'avez
construite. Je crains qu'elle ne soit trop grande. La phosphorescence à travers mon
corps quand je la tiens à l'une de ses extrémités est nettement inférieure à celle
obtenue avec la petite. »

Crookes, qui était observateur, avait remarqué la grande fatigue de l'inventeur ;


il continuait sa lettre en lui disant qu'il semblait au seuil d'une dépression
physique et nerveuse : « J'espère que vous allez partir pour les montagnes de votre
pays natal dès que possible. Vous souffrez de surmenage et, si vous ne prenez soin
de vous, vous allez tomber malade. Ne répondez pas à cette lettre et ne voyez
personne, prenez le premier train ! »

Sir William avait vu juste ; mais Tesla ne pouvait pas suivre son conseil.

Il partit en hâte pour Paris où il donna une conférence traitant des « Expériences
sur des courants alternatifs de haute tension et de haute fréquence » et où il
présenta à nouveau ses tubes électroniques à haute sensibilité. Cette fois, il
parlait devant la Société internationale des Électriciens et la Société française
de Physique.

Ce même mois de février 1892, sir William Crookes confirma l'intuition de Tesla. Il
annonça dans un article la possibilité d'utiliser les ondes électromagnétiques dans
l'espace pour la télégraphie sans fil.

Dès que Tesla eut terminé sa conférence, mort de fatigue, il se réfugia dans sa
chambre à l'Hôtel de la Paix. Il fut à peine surpris lorsqu'un coursier lui tendit
un télégramme lui annonçant que sa mère était au plus mal.

Il se précipita à la gare et eut tout juste le temps de sauter dans un train en


partance pour la Croatie. Il prit ensuite une voiture et arriva à temps pour passer
quelques heures avec sa mère. Puis, proche de l'effondrement, il fut conduit dans
une maison voisine pour y prendre un peu de repos.

« Alors que j'étais allongé épuisé, j'ai pensé que si ma mère venait à mourir
pendant que j'étais loin d'elle, elle me ferait sûrement signe. J'étais à Londres
en compagnie de mon ami de fraîche date, sir William Crookes, quand on avait parlé
de spiritisme, et j'étais encore sous l'influence de cette conversation. J'étais
persuadé que les meilleures conditions étaient réunies pour une vision dans l'au-
delà, étant donné que ma mère était une femme de génie qui avait un remarquable
pouvoir d'intuition. »

Pendant toute cette nuit son esprit fut tendu, dans l'expectative, mais rien ne se
produisit avant le lendemain matin. Dans un rêve, ou une « syncope », dit-il, il
vit « un nuage qui transportait des créatures angéliques d'une merveilleuse
beauté ; l'une d'elles, qui m'enveloppait du regard avec amour, a pris petit à
petit les traits de ma mère. L'apparition a traversé doucement la chambre et s'est
effacée. J'ai été réveillé par un chant indescriptiblement doux, à plusieurs voix.
En cet instant j'ai eu la certitude, qu'aucun mot ne peut exprimer, que ma mère
venait de mourir. Et c'était vrai. »

Il fut important pour lui de reconstruire après coup les causes extérieures de ces
impressions apparemment transcendantales, car il croyait toujours à la thèse selon
laquelle les être humains sont de pures « machines de chair ». L'« explication »
suivante se trouve dans ses mémoires :

« Quand j'ai retrouvé mes esprits, j'ai cherché longtemps la cause extérieure de
cette étrange manifestation. A mon grand soulagement, j'y suis parvenu, après
plusieurs mois d'efforts infructueux. J'avais vu un tableau d'un artiste célèbre,
qui était l'allégorie de l'une des saisons : un nuage et un groupe d'anges
semblaient flotter dans l'air. J'en avais été fortement impressionné. C'était
exactement la même scène que j'avais revue en rêve, à l'exception de la
ressemblance avec ma mère. La musique provenait du choeur d'une église proche
pendant la messe du matin de Pâques, ce qui explique tout de façon satisfaisante,
en accord avec les faits scientifiques.

« Ceci s'est produit il y a longtemps, et je n'ai jamais eu la moindre raison de


changer mon point de vue sur les phénomènes psychiques et spirituels, qui ne sont
fondés sur rien. La croyance en ces phénomènes est un rejet naturel du
développement intellectuel. Les dogmes religieux ne sont plus acceptés dans leur
sens orthodoxe, mais chaque individu se cramponne à la croyance en une puissance
suprême. Nous avons tous besoin d'un idéal pour gouverner notre conduite et assurer
notre bienêtre, mais il importe peu qu'il s'agisse d'un idéal religieux,
artistique, scientifique ou tout autre, s'il joue le rôle d'une force spirituelle.
Il est essentiel à la survie pacifique de l'humanité dans son ensemble qu'une
conception commune domine.

« Alors que je n'ai trouvé aucune preuve à l'appui des thèses défendues par les
psychologues ou les spiritualistes, j'ai pu établir à ma com- plèle satisfaction
l'automatisme de la vie, non seulement en observant continuellement les actions des
individus, mais aussi, de façon plus concluante, au moyen de certaines
généralisations. »

Il affirma ressentir, lorsque certains de ses amis ou connaissances étaient en


butte à l'hostilité d'autrui, quelque chose qu'il ne pouvait définir que comme une
« peine cosmique ». Il l'expliquait par le fait que les corps humains ont une
structure semblable et que les influences externes identiques auxquelles ils sont
exposés produisent des réactions du même type.

« Un être très sensible et attentif, dont le mécanisme hautement élaboré est resté
intact, qui règle ses actes en accord précis avec les conditions changeantes de son
environnement, est doté d'un sens mécanique transcendant, qui lui permet d'échapper
à des dangers trop subtils pour être directement perçus. Quand il se trouve en
contact avec des individus dont les organes de contrôle sont complètement déréglés,
ce sens s'affirme, et l'homme sensible éprouve cette peine “cosmique”. »

Les écrits de Tesla révèlent clairement qu'il ne parvint jamais à énoncer une
théorie sur ce sujet qui le satisfasse pleinement.

Ce ne fut pas le seul exemple de prémonition et de perception extrasensorielle dans


la vie de Tesla. Il tentait systématiquement de leur donner une explication
satisfaisante fondée sur des arguments mécaniques, rattachant l'intuition aux
événements extérieurs. Ainsi, quand sa soeur fut atteinte d'une maladie incurable,
il envoya un télégramme de New York ainsi rédigé : « J'ai eu la vision qu'Angelina
s'élevait et disparaissait. J'ai le sentiment que tout ne va pas pour le mieux. »
Le neveu de Tesla, Sava Kosanovic, se rappela plus tard que l'inventeur lui avait
parlé de ces prémonitions, mais sans leur accorder d'importance : il disait être un
récepteur sensible, capable d'enregistrer toute perturbation mais il n'y avait là
aucun mystère.

« Pour lui », dit Kosanovié, « chaque homme ressemble à un automate qui réagit aux
impressions extérieures ». Quant à ces « impressions extérieures » qui lui
conféraient le don de précognition, comme en témoigne l'anecdote suivante, Tesla
n'en a jamais rien dit. Il raconta à Kosanovic un incident qui se produisit à
Manhattan en 1890, après une grande réception qu'il avait donnée. Quelques-uns de
ses invités se préparaient à prendre le train pour Philadelphie. Tesla fut saisi
d'un « sentiment irrépressible » et s'arrangea pour les retenir, les empêchant de
prendre le train prévu. Ce train dérailla, et beaucoup de passagers furent blessés.

Tesla établissait une relation entre le désir anxieux qu'il avait eu d'aller au
chevet de sa mère et une de ses caractéristi- ques physiques. Une mèche de cheveux
blancs était apparue du côté droit de sa tête, alors que le reste de sa chevelure
était noir et touffu. Au bout de quelques mois, ses cheveux avaient repris leur
couleur normale.

Il fut malade pendant les quelques semaines qui suivirent la mort de sa mère. Dès
qu'il fut en état de se lever, il alla voir des membres de sa famille à Belgrade,
où il reçut un accueil digne d'un fils mondialement célèbre, puis partit pour
Zagreb et Budapest. Enfant, Tesla était fasciné par la relation entre les éclairs
et la pluie. Il lui arriva pendant ce voyage, alors qu'il traversait ses montagnes
natales, quelque chose qui devait influencer ses recherches ultérieures.

« Je cherchais un refuge pour me protéger d'un orage qui menaçait. Le ciel se


chargeait de nuages noirs, mais la pluie ne tombait toujours pas, quand, tout à
coup, il y eut un éclair, et tout de suite après, le déluge. Cette observation me
donna à penser. Manifestement les deux phénomènes avaient un lien étroit de cause à
effet. Après quelque réflexion je conclus que l'énergie électrique contenue dans la
précipitation d'eau était insignifiante, et que l'éclair jouait le même rôle de
déclenchement qu'un commutateur.

« C'était là un prodigieux terrain d'expérimentation. Si l'on parvenait à produire


des orages électriques de l'intensité voulue, on pourrait modifier la planète
entière et les conditions de vie à sa surface. Le soleil fait évaporer l'eau des
océans, les vents la conduisent vers des régions lointaines, où elle reste en
équilibre extrêmement instable. S'il était en notre pouvoir de le bouleverser où et
quand c'est nécessaire, on pourrait contrôler à volonté cet élément vital qu'est
l'eau. On pourrait irriguer des déserts arides, créer des lacs et des rivières, et
disposer d'énergie motrice en quantité illimitée. »

La maîtrise des éclairs, conclut-il, serait le moyen le plus commode de dompter la


puissance du soleil.

« La réussite dépendait de notre capacité à créer des forces électriques


comparables à celles de la nature. Cela semblait une folle entreprise, mais j'étais
décidé à m'y atteler. Dès mon retour aux États-Unis, pendant l'été 1892, je me suis
lancé dans ce travail, qui me plaisait d'autant plus que pour réussir la
transmission d'énergie sans fil, je devais utiliser un moyen de même nature. »

Le 31 août 1892, la revue The Electrical Engineer annonçait le retour à New York de
Nikola Tesla, l'ingénieur électricien distingué, à bord du paquebot Augusta
Victoria. L'auteur de l'article parlait de la mort de sa mère puis de sa maladie,
et poursuivait en ces termes : « L'accueil enthousiaste des électriciens européens
fait désormais partie, à côté de ses travaux et recherches, de l'histoire de
l'électricité ; et les honneurs qu'il a reçus sont de nature à rendre les
Américains fiers de celui qui a choisi ce pays pour y vivre ! »

Au printemps de 1893, Tesla fit accomplir un nouveau progrès à la science devant le


Franklin Institute à Philadelphie, puis la National Electric Light Association à
Saint Louis, où il décrivit en détail les principes de l'émission radio.

A Saint Louis, il fit la première expérience publique de communication radio, fait


que l'on attribue généralement à Marconi en 1895.

L'assistant de Tesla à la conférence de Saint Louis était H.P. Broughton, alors âgé
de vingt-huit ans. Son fils, William G. Broughton, dirige aujourd'hui une station
de radio amateur, parrainée par le musée de Schenectady. Lors du discours
d'inauguration de la station en 1976, William Broughton cita, en se fondant sur les
souvenirs de son père, les éléments les plus importants de la présentation
historique de Tesla à Saint Louis, qui lui aurait demandé une semaine de
préparation :

« Il y a quatre-vingt-trois ans, à Saint Louis, la National Electric Light


Association avait apporté son soutien financier à l'organisation d'une conférence
publique sur les phénomènes électriques à haute tension et haute fréquence.

« La présentation eut lieu sur la scène de l'auditorium et deux groupes d'appareils


furent utilisés.

« Le groupe d'émission, situé sur l'un des côtés de la scène, se composait d'un
transformateur de distribution à huile à haute tension de 5 kW, relié à une
batterie de bouteilles de Leyde, d'un éclateur, d'une bobine, et d'un fil qui
atteignait le plafond.

« Le groupe de réception, de l'autre côté de la scène, comportait un fil identique


pendant du plafond, une batterie identique de bouteilles de Leyde et une bobine
mais, au lieu de l'éclateur, il y avait un tube de Geissler qui s'illuminait comme
les ampoules lumineuses fluorescentes modernes quand la tension y était appliquée.
Il n'y avait pas de fils connectant l'émetteur et le récepteur.

« Le transformateur du groupe émetteur était alimenté, à partir d'une ligne


électrique de forte puissance, par l'intermédiaire d'un interrupteur à deux lames
de couteau. Quand on fermait l'interrupteur, le transformateur gémissait et
grognait, un effet corona se manifestait avec des grésillements aux extrémités
métalliques des bouteilles de Leyde ; à l'éclateur crépitaient de bruyantes
étincelles de décharge et l'antenne d'émission rayonnait dans l'espace l'énergie
d'un champ électromagnétique invisible.

« Au même moment, le tube Geissler du récepteur s'éclairait.

« Ainsi la T. S. F. était née. Un message avait été transmis sans fil par
l'émetteur à étincelles de 5 kilowatts, et instantanément reçu par le récepteur à
tube Geissler à 10 mètres de là.

« Le génie de renommée mondiale qui a inventé, mené et expliqué cette expérience


pour la première fois, c'est Nikola Tesla. »

L'expérience de Tesla n'a pas été « un message envoyé au monde entier » comme il
l'aurait sans aucun doute souhaité ; elle a néanmoins démontré les principes
fondamentaux de la radio moderne : 1/ une antenne ou fil aérien ; 2/ une connexion
terrestre ; 3/ un circuit terre-air contenant une bobine d'induction et un
condensateur ; 4/ une bobine d'induction et un condensateur variables et ajustables
( pour le réglage des fréquences ) ; 5/ des émetteurs et des récepteurs réglés en
résonance les uns par rapport aux autres ; 6/ des tubes électroniques comme
détecteurs'.

Dans les toutes premières transmissions, Tesla utilisa des contacts en vibration
pour rendre audibles dans un récepteur des ondes continues. Quelques années plus
tard, on a introduit le détecteur à cristal pour recevoir les signaux des émetteurs
à étincelles. L'usage en est devenu commun dans la radio commerciale jusqu'à
l'invention du circuit à contre-réaction par le commandant E.H. Armstrong, qui a
inauguré l'ère de l'amplification sonore pour la radio. Plus tard, Armstrong a
inventé le circuit superhétérodyne à modulation, qui sous-tend toute la radio
moderne et la réception radar. Armstrong, étudiant de premier cycle du professeur
Michael Pupin à l'université Columbia, avait été inspiré par les conférences de
Tesla. Mais plus tard, sans doute sous l'influence de Pupin, il devait se rallier
au camp Marconi dans la guerre acerbe et prolongée qui l'opposa à Tesla à propos
des brevets de radio.

Celui qui, après Tesla, mérite le plus d'être qualifié de pionnier de la radio, fut
sir Oliver Lodge, qui montra en 1894 qu'il était possible de transmettre des
signaux télégraphiques sans fil par ondes hertziennes sur une distance de 150
mètres.

Deux ans plus tard, le jeune Guglielmo Marconi arriva à Londres avec un récepteur
de T.S.F. pratiquement identique à celui de Lodge. Naturellement, il attira peu
l'attention des principaux protagonistes engagés dans cette compétition. Son
appareil était muni d'une liaison à la terre et d'une antenne ou fil aérien, grâce
auxquelles il avait pu effectuer quelques expériences rudimentaires à Bologne. Or
son dispositif était exactement celui que Tesla avait décrit dans ses conférences
de 1893, largement diffusées et traduites en de nombreuses langues. Plus tard,
comme nous le verrons, Marconi niera avoir eu connaissance du système de Tesla, et
le service chargé d'examiner les demandes de brevets aux États-Unis rejettera cette
dénégation invraisemblable.

Il est significatif que, sur onze cas de litiges portant sur des brevets soumis à
la Cour suprême des États-Unis jusqu'au début des années 1960, deux aient concerné
ceux de Tesla. Son oeuvre se caractérise par son aspect fondamental. La Haute Cour
examina des demandes concernant ses brevets de système polyphasé et de courant
alternatif et ses brevets de radio, et les deux affaires furent tranchées en faveur
de Tesla. Par une ironie du sort, aucune des deux ne fut à l'initiative de
l'inventeur luimême.

Le givre de janvier se collait aux vitres du laboratoire de Tesla. Son assistant,


Kolman Czito, frissonnait en l'aidant à régler une machine, mais Tesla était si
concentré sur sa tâche que pour lui, ç'aurait pu aussi bien être le printemps.

La sonnerie du téléphone retentit ; il soupira en allant décrocher. L'opérateur lui


indiqua que l'appel provenait de Pittsburgh. George Westinghouse bégayait presque,
tant il semblait excité. Sa compagnie venait d'obtenir le contrat d'installation de
toute l'infrastructure électrique et l'éclairage de l'Exposition universelle de
Chicago de 1893 restée célèbre sous le nom d'Exposition Colombienne première Foire
de l'Électricité dans l'histoire. On utiliserait exclusivement le courant
alternatif de Tesla, système tant bafoué et calomnié.

C'était à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle : bonne parce qu'elle offrait
à Tesla une tribune internationale, mauvaise parce qu'elle signifiait
l'interruption de recherches qui comptaient plus que tout à ses yeux. Ses travaux
sur la radio en étaient à une étape cruciale.

L'industriel avait peine à aligner une suite de mots cohérents. Ce serait le


spectacle le plus grandiose des temps modernes : une occasion unique de montrer non
seulement ce que l'on pouvait faire avec le courant alternatif, mais aussi
l'ensemble de toutes les inventions récentes en matière d'électricité. Que ne
donnerait-on pour saisir une telle occasion ?
La General Electric présenterait les inventions d'Edison. Tous ceux qui comptaient
dans la science internationale seraient présents. L'architecture en serait
magnifique.

- « A quelle date l'Exposition ouvre-t-elle ? », demanda Tesla, craignant le


pire.

- Le premier mai. C'est un délai très serré pour tout ce que nous avons à
faire. »

- C'est bon, M. Westinghouse, j'en suis », dit l'inventeur.

Délaissant ses chères bobines, il se mit à l'ouvrage pour préparer le grand


spectacle. Ses idées se bousculaient déjà pour impressionner la communauté
scientifique et fasciner le public. Il n'aurait pu en aucune façon refuser son
concours.

Les États-Unis désiraient un spectacle, et en avaient besoin. Car, peu après le


renouvellement du mandat du président Cleveland, la nation était en proie aux
faillites bancaires et au chômage. La panique de 1893 hantait les riches comme les
pauvres. C'était une nécessité politique impérieuse de détourner les esprits de la
perspective des queues devant les soupes populaires.

L'Exposition Colombienne devait célébrer ( avec un an de retard ) le


quadricentenaire de la découverte de l'Amérique. Le président Cleveland invita les
rois d'Espagne et de Portugal et des dignitaires étrangers. Il accepta même de
tourner la Clé d'or qui devait lancer le courant électrique dans l'Exposition,
inonder de lumière la « Cité de Demain », faire démarrer les fontaines et les
machines, hisser les drapeaux et les bannières, et marquer l'inauguration de cette
fête extravagante. Il fallait du courage pour accepter de tourner cette maîtresse
clé.

Car, si la MaisonBlanche était équipée en électricité depuis 1891, aucun président


n'avait encore été autorisé à actionner lui-même les interrupteurs. Ce travail
avait été par prudence confié à des employés : après tout, celui qui mettait en
garde le public contre les dangers encourus n'était rien moins qu'Edison.

L'Exposition Colombienne à la Foire Internationale de Chicago ( 1893 ).

Quand le grand jour arriva enfin, Chicago était une ville morne et grise : on y
faisait la queue pour le pain. Mais les foules innombrables qui découvrirent
l'Exposition en eurent le souffle coupé, et les journalistes la nommèrent « Ville
Blanche ». Le New York Times du 1er mai 1893 témoigne : « Grover Cleveland, calme
et digne, a prononcé quelques mots éloquents d'une voix claire et sonnante, que la
grande foule rassemblée devant lui pouvait entendre, pour déclarer ouverte
l'Exposition internationale colombienne, et il a tourné la clé d'ivoire et d'or. »

Une Tour de Lumière s'illumina, ses mille ampoules symbolisant la promesse d'un
avenir radieux. On avait construit des canaux vénitiens pour refléter l'éclairage
moderne de l'architecture du « Vieux Monde ». Partout battait le pouls de
l'avenir : le courant alternatif.

Quand les lumières s'allumèrent, un gigantesque soupir monta de la foule amassée.


Et, dans les loges qui leur étaient réservées, les officiels du cabinet du
président, le duc et la duchesse de Veragua et les autres dignitaires étrangers
applaudirent. La foule ne tarda pas à se joindre à eux avec vigueur, tandis que des
femmes au corset trop serré s'évanouissaient et tombaient comme des soldats au
champ d'honneur !
Westinghouse, qui avait offert des conditions plus avantageuses que la General
Electric pour le contrat d'illumination, connut un triomphe décisif. Le Pavillon de
l'Électricité abritait les produits et inventions les plus récents des ingénieurs
américains. La nuit surtout, l'Exposition était un lieu enchanteur. Des projecteurs
colorés éclairant les fontaines créaient un spectacle d'une telle beauté que les
gens en versaient des larmes de joie. D'audacieux visiteurs faisaient le tour de
l'Exposition sur un chemin de fer aérien à traction électrique. Les plus téméraires
attendaient leur tour pour la grande roue de M.G.W. Ferris, qui avait 76 mètres de
diamètre et ne ressemblait à rien de connu. Ils s'entassaient à soixante par cabine
pour s'élancer périlleusement au-dessus de la « Ville Blanche » et de la ville
grise.

Entre mai et octobre, 25 millions d'Américains soit le tiers de la population des


États-Unis de l'époque vinrent à Chicago pour y admirer les merveilles les plus
récentes de la science, de l'industrie, de l'art et de l'architecture. Les
visiteurs se pressaient dans les salles où officiait le fameux Nikola Tesla. En
queue de pie, il se tenait, tel un magicien, au milieu d'une débauche d'appareils
de hautes fréquences et présentait une succession ininterrompue de miracles
électriques. Une alcôve obscure contenait des panneaux illuminés par ses tubes et
ses lampes fluorescentes. D'une série de tubes rayonnaient les mots « Bienvenue,
électriciens » : Tesla les avait laborieusement soufflés, lettre par lettre, dans
le verre fondu. D'autres rendaient hommage à des hommes tels que Helmholtz,
Faraday, Maxwell, Henry et Franklin. Et il n'avait pas oublié de joindre aux noms
des célèbres savants celui du plus grand poète vivant de Yougoslavie : Zmaj Jovan,
dont le pseudonyme était Zmaj.

Jour après jour, il captivait l'attention des curieux par des expériences
illustrant le fonctionnement du courant alternatif. Sur une table recouverte de
velours, de petits objets métalliques

- boules de cuivre, oeufs de métal tournaient à grande vitesse, inversant leur


sens de rotation régulièrement.

Il montra la première horloge électrique reliée à un oscillateur, ainsi que la


première bobine à décharge disruptive. Le public ne comprenait pas grand-chose aux
aspects scientifiques,

Quelques inventions de Tesla présentées à l'Exposition Colombienne. De gauche à


droite : la turbine, le moteur à induction et un oeuf métallique servant à
démontrer l'effet du courant alternatif. mais n'en était pas moins captivé. Et
quand Tesla se transformait en déluge de feu, en utilisant l'appareil avec lequel
il avait si souvent émerveillé les visiteurs de son laboratoire, les gens hurlaient
de peur et d'excitation.

Un essaim de jeunes femmes amies de Tesla arriva sous bonne escorte de New York.
Elles lui faisaient la cour, chevauchaient la roue de Ferris, visitaient le
Pavillon des Femmes pour entendre Mme Potter Palmer affirmer que la cuisine modèle,
équipée d'un four électrique, de ventilateurs électriques et même d'une machine à
laver la vaiselle, annonçait la libération de la femme.

Elles se sentaient sans doute plus libérées en voyant la princesse Eulalia, qui
représentait son neveu le roi Alfonso d'Espagne, fumer hardiment des cigarettes en
public !

Elles virent la première fermeture Éclair et le Kinétoscope d'Edison ( ancêtre du


cinématographe ), qui apportait « des images aux yeux en même temps que des sons
aux oreilles » ; elle écoutèrent des bouffées de musique transmises par téléphone
d'un concert à Manhattan ; elles furent de ceux qui regardaient les yeux ronds la
danse du ventre d'une énergique jeune femme dénommée « Petite Égypte », et la Foire
en offrant pour tous les goûts s'extasièrent devant une Vénus de Milo dodue moulée
dans du chocolat.

Un des innombrables journalistes qui visita le stand de Tesla envoya ce compte


rendu à son journal :

« M. Tesla avait reçu entre ses mains des courants dépassant 200.000 volts et
vibrant un million de fois par seconde, qui s'étaient manifestés par des flots
éblouissants de lumière. Après cette extraordinaire expérience, que personne, il
faut dire, n'a montré d'empressement à répéter, le corps et les vêtements de M.
Tesla ont continué pendant un certain temps à émettre de fines lueurs ou halos de
lumière. En fait, une flamme véritable est produite par l'agitation de molécules
chargées électrostatiquement ; et on voit le curieux spectacle de puissantes
flammes blanches, éthérées, qui ne brûlent rien, éclater à l'extrémité d'une bobine
à induction comme s'il s'agissait du Buisson Ardent. »

On dit que l'inventeur voulait un jour s'envelopper complètement dans un drap de


feu dont il sortirait parfaitement indemne. De tels courants, affirmait-il,
chaufferaient un homme nu au pôle Nord, et leur utilisation en médecine ne serait
que l'une de leurs nombreuses applications pratiques. Tesla écrivit plus tard :

« Ma première mention ( de la diathermie médicale ) se répandit comme une traînée


de poudre et une foule de spécialistes entreprit des expériences ici et dans
d'autres pays. Quand un célèbre médecin français, le docteur d'Arsonval, déclara
qu'il avait fait la même découverte, ce fut le début d'une chaude controverse. Les
Français, désireux d'honorer leur compatriote, l'élirent membre de l'Académie,
ignorant complètement ma publication antérieure. Résolu à faire valoir mon droit,
je vins à Paris où je rencontrai M. d'Arsonval. Son charme personnel me désarma
complètement et j'abandonnai mon intention, me contentant des faits établis, qui
montraient que ma publication précédait la sienne, et en outre qu'il utilisait mon
appareil dans ses expériences. »

On reconnaît aujourd'hui que Tesla a été le premier à découvrir ( en 1891 ) que la


production de chaleur due au bombardement des tissus par des courants alternatifs
de haute fréquence pouvait avoir des utilisations médicales dans le traitement de
l'arthrite et de nombreuses autres affections. Mais le terme « courant d'Arsonval »
est resté dans la terminologie médicale. L'utilisation du rayonnement se répandit
rapidement, entraînant la création d'un nouveau domaine de la technologie médicale
d'abord appelé diathermie, puis hyperthermie ; elle inclut aujourd'hui
l'application des rayons X, des micro-ondes et des ondes radio pour détruire les
cellules cancéreuses. On y a recours également pour les os et les tissus.

Tout au long de sa vie, Tesla crut fermement que ce qu'il appelait le « feu froid
», pouvait aussi rafraîchir l'esprit ou purifier la peau. Et il semble exact que
l'aigrette, ou effet corona, venant d'un appareil à faible puissance, peut stimuler
l'action musculaire et la circulation, et peut aussi générer de l'ozone, qui est
légèrement stimulant lorsqu'on le respire à faible concentration. Le physicien
Maurice Stahl disait : « Il y a également un effet psychosomatique. J'estime que
l'effet global produit va au-delà d'un simple effet mécanique. »

L'inventeur nourrissait l'espoir de mettre au point un procédé d'anesthésie


électrique. Il proposa même d'enterrer des câbles de haute tension sous les salles
de classe pour stimuler les mauvais élèves ! Pour mettre en condition les acteurs
avant leur entrée en scène, il installa une salle d'habillage à haute tension dans
un théâtre de New York.

A l'Exposition Colombienne, Tesla montra comment chauffer des barres de fer et


faire fondre du plomb et de l'étain dans un champ électromagnétique, créé par des
bobines à haute fréquence spécialement adaptées. Cela aurait beaucoup plus tard
d'importantes conséquences commerciales.

Bien qu'il eût abandonné contre son gré son laboratoire pour Chicago, l'Exposition
fut pour lui une expérience grisante. Elle le fut également pour George
Westinghouse. Ce dernier exposait dans le Hall des Machines différents moteurs
commerciaux utilisant le courant alternatif, et douze générateurs de type biphasé
construits spécialement pour distribuer de l'électricité et de l'énergie. Pour
prouver la complète adaptabilité de son système, Westinghouse montra comment un
transformateur pouvait transformer un courant alternatif polyphasé en courant
continu et alimenter un moteur de locomotive.

Le plus grand jour de Tesla fut peut-être le 25 août, quand il fit une conférence à
YElectrical Congress et présenta ses oscillateurs mécaniques et électriques. Thomas
Commerford Martin, célèbre éditeur et ingénieur électricien, écrivit que les
savants pouvaient dès lors mener des recherches sur le courant alternatif avec une
grande précision. En outre, l'une des utilisations d'un tel équipement pourrait
être, d'après lui, dans le domaine d'une « télégraphie harmonique et synchrone » :
ainsi apparaissent une fois de plus de vastes possibilités. »

Hermann Helmholtz, le célèbre physicien délégué officiel de l'Empire allemand à


YElectrical Congress, en fut élu président. Le compatriote de Tesla, Michael Pupin,
était également présent. « Les sujets discutés lors de ce congrès, écrivit par la
suite Michael Pupin, et les hommes qui les discutaient, montraient que la science
électrique avait quitté le stade de l'enfance, et que c'en était fini du hasard
dans ce domaine ». Ainsi réfutait-il à son tour l'affirmation d'Edison, selon
laquelle le courant alternatif était trop peu compris pour offrir toutes les
garanties de sécurité.

Tesla retourna à New York tout à la joie de ses triomphes. Sa célébrité reconnue le
détermina plus que jamais à éviter les empiètements du public sur son temps. Il
aurait préféré éviter aussi tout empiètement commercial, mais la nécessité de
financer ses recherches en radio et dans d'autres domaines allait bientôt rendre
cette prétention impossible.

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CHAPITRE VIII

Mondanités

Wall Street était dominé par des aventuriers, y compris des ligures légendaires
comme Morgan, John D. Rockefeller, les Vanderbilt, Edward H. Harriman, Jay Gould,
Thomas Fortune Ryan, et d'autres spécimens plus éphémères mais non moins hauts en
couleur. Certains s'épanouissaient en un jour, pour être piétinés et oubliés le
lendemain. La plupart durent leur prospérité à des affaires si douteuses que
quiconque essaierait aujourd'hui de les imiter serait probablement contraint de
vivre dans une capitale étrangère, qui ne pratiquerait pas l'extradition ! Rois du
charbon, des chemins de fer, du tabac et des champs tout neufs d'application de
l'électricité, c'étaient des flambeurs, avides de monopoles et aimant le risque.

Selon l'irrespectueux Twain, l'évangile selon les magnats voleurs, dans cette
période faste de la révolution industrielle, c'était : « Faites de l'argent.
Faites-en rapidement. Faites-en beaucoup. Faites-en malhonnêtement, si vous
pouvez ; honnêtement, si vous n'avez pas le choix. »

Tous les jours, quand sonnait l'heure de la fermeture de la Bourse de Wall Street,
beaucoup se rendaient à l'hôtel Waldorf-Astoria, alors situé à l'emplacement actuel
de l'Empire State Building. L'admission dans la « Clique du Waldorf » était la
marque du succès. Les splendides salons et salles de restaurants étaient les
vitrines où l'on observait la joie des gagnants et le désespoir des perdants. On y
sentait souvent la peur, presque palpable.

Tesla était attiré instinctivement vers le Salon des Palmiers, cage de verre où il
voyait les hommes d'argent si indispensables à sa carrière et était vu d'eux. Il
dîna régulièrement pendant plusieurs années dans cet hôtel à la mode, avant d'être
en mesure d'y élire domicile. Sa situation n'avait pas de commune mesure avec les
fortunes gigantesques amassées par les capitalistes de l'époque, mais il était
élégant, bien élevé, aimable, et il vivait comme s'il avait de grandes chances de
devenir riche, ce qui était d'ailleurs le cas. Après tout, comme le disait Ward
McAllister à propos de cet Age d'Or : « Un homme possédant un million de dollars
peut vivre aussi heureux aujourd'hui que s'il était riche. »

Tesla lui-même faisait désormais partie de ce gratin de la fortune et de la


position sociale que McAllister nommait les « 400 » de New York. Il rencontrait ces
légendaires « grands hommes silencieux, aux yeux froids et aux sourires durs » sur
leur propre terrain. On appréciait ses connaissances, et il aimait le jeu. Serait-
il, comme Edison, « Morganisé » ? Serait-il plutôt « Astorisé », « Insullisé », «
Mellonisé », « Ryanisé », ou « Frickisé » ? Il n'avait aucune illusion sur la
nature du risque qu'il courait. Peu importe qui financerait ses inventions : il se
mêlerait de toute façon de ses affaires, et finirait probablement par l'asservir.
Ainsi fonctionnait le système, et tel était le prix payé par un inventeur.

Une poignée de personnalités l'appelait déjà le plus grand inventeur de tous les
temps, surpassant même Edison. Preuve supplémentaire de l'engouement qu'il
suscitait dans le Nouveau Monde, une campagne se montait contre lui non seulement
du côté d'Edison, mais, de façon plus discrète, parmi d'autres scientifiques dont
on parlait moins dans la presse et qui n'avaient jamais été invités aux célèbres
séances dans son laboratoire.

Toute sa vie, Tesla cultiverait une foule d'adorateurs parmi les journalistes,
directeurs de journaux, éditeurs et autres intellectuels. Ses conférences l'ont
rendu mondialement célèbre, elles sont conservées dans les archives des sociétés
savantes, mais il n'a jamais soumis d'article à une revue scientifique. Il faut
dire que, lorsqu'il arriva en Amérique, il n'en existait aucune. Les liens
institutionnels entre les trois grands, industrie, gouvernement et universités,
n'étaient pas encore reconnus comme la voie royale pour un savant. Mais la
situation était en train de changer.

Tesla avait l'âme d'un solitaire, à une époque où la recherche en solitaire passait
de mode. Edison lui-même, l'un des derniers « indépendants », incarna la transition
car, en construisant les premiers grands laboratoires de recherche industrielle, il
indiqua la voie que suivrait la science moderne.

Le dégoût permanent qu'inspira à Tesla le travail collectif avait un double


aspect : la plupart des ingénieurs le rendaient fou d'impatience, et il était
allergique à toute forme de contrôle. Quand il devait traiter avec quelqu'un dans
une compagnie, il préférait que ce fût le président ou le directeur.

Les boursicoteurs qu'il observait au Waldorf après la fermeture de Wall Street ne


brillaient pas par l'étendue de leur conversation. Ils ne s'intéressaient guère
qu'aux tarifs et aux prix, et ne redoutaient que les krachs financiers et les
conflits sociaux. La politique partisane les intéressait à peine, si ce n'était
pour l'achat en bloc des votes nécessaires pour préserver les tarifs et les prix.
Bernard Baruch raconta un jour une anecdote au sujet d'un rustre homme d'affaires
allemand nommé Jakob Field, connu sous le nom de Jake : invité un soir par des amis
prodigues, il se trouvait entre deux charmantes femmes qui ne savaient pas quoi lui
dire, quand l'une d'elles finit par lui demander s'il aimait Balzac. Jake tirailla
ses moustaches et répondit : « Je ne traite jamais avec ces titres marginaux. »

Tesla se sentait bien plus proche des journalistes et des basbleus. Quant aux gens
de presse, ils étaient si fascinés par son charisme qu'ils se rappelaient à peine,
après l'avoir rencontré, si ses cheveux étaient noirs et touffus, ou bruns et
ondulés, quelles étaient la couleur de ses yeux ou la longueur de ses pouces ce
dernier point suscitant, curieusement, un immense intérêt.

A l'époque, les écrivains masculins affectaient souvent un style fleuri dont Julian
Hawthorne, romancier et fils unique de Nathaniel Hawthorne, était le principal
représentant. Frappé par sa première rencontre avec Tesla, il la décrit comme une
vision d'opiomane :

« Je vis un grand jeune homme svelte, avec de longs bras et de longs doigts, dont
les mouvements nonchalants recelaient une puissance musculaire extraordinaire. Il
avait le visage ovale, large aux tempes, les lèvres bien dessinées et le menton
fort, les yeux allongés, souvent miclos, comme s'il était dans un rêve éveillé,
voyant des choses cachées au commun des mortels. Il avait un sourire lent, comme si
en se réveillant il trouvait quelque chose de drôle à la réalité. Il manifestait
une courtoisie et une amabilité quasiment féminines et, sous-jacentes, la
simplicité et l'innocence d'un enfant. ..lia d'abondants cheveux bruns et ondulés,
les yeux bleus et la peau claire. Être avec Tesla, c'est connaître une liberté plus
libre que la solitude, tant l'horizon s'élargit. ».

A l'inverse, l'une des secrétaires de l'inventeur nous dit qu'il avait d'épais
cheveux noirs, brossés en arrière.

Tous s'accordaient néanmoins pour dire la puissance émanant de la personnalité de


Tesla. Franklin Chester écrivit dans le Citizen ( 22 août 1897 ) que personne ne
pouvait le regarder sans sentir sa force. Il le décrit ayant une taille supérieure
à 1,85 mètre ( il mesurait en fait un bon 1,98 mètre ), et de grandes mains aux
pouces anormalemant longs, « signe de grande intelligence ». Quant aux cheveux de
l'inventeur, Chester les qualifie de « raides, d'un brun profond et brillant,
repoussés au- dessus des oreilles en crête dentelée. Il a des pommettes slaves
saillantes, des yeux bleus très enfoncés qui brûlent comme des billes de feu. »
Chester poursuit :

« On dirait presque que les éclairs surnaturels qu'il fait naître de ses appareils
émanent de ses yeux. Sa tête est taillée à la serpe. Son menton se réduit presque à
un point. Quand il parle, on l'écoute. On ne comprend pas ce qu'il dit, mais on est
fasciné. Il parle un anglais parfait, précis et sans accent, celui d'un étranger
très cultivé. Il parle huit langues aussi bien. »

Arthur Brisbane, le flamboyant rédacteur du groupe Hearst, trouvait de son côté les
yeux de l'inventeur « plutôt clairs » à cause de trop grands efforts intellectuels.
( Tesla affirmait que c'était vrai. ) Brisbane partage le point de vue général que
de longs pouces signifient un puissant intellect, renvoyant ses lecteurs aux petits
pouces des singes. Mais il trouve la bouche de Tesla trop petite et reproche à son
menton de n'être pas assez fort. Il évalue sa taille à plus de 1,85 mètre, son
poids à moins de 65 kilogrammes, et il mentionne qu'il avait tendance à se voûter.
Il qualifie sa voix de perçante, probablement à cause de la tension psychique.

« Il avait l'égocentrisme et l'assurance qui accompagnent en général le succès. »

John J. O'Neill, journaliste scientifique au New York Herald Tribune et lauréat du


prix Pulitzer, premier biographe de Tesla et son ami dévoué pendant de nombreuses
années, considérait ses yeux, gris-bleu, comme un héritage génétique plutôt que
comme le résultat d'une tension quelconque. Pour lui, Tesla était un dieu dont
l'éclat « créa l'ère moderne. » O'Neill ajoute qu'il était trop grand et trop
maigre pour jouer les Adonis, mais que ses autres qualités compensaient largement
ces défauts.

« Il avait un beau visage, une personnalité magnétique, il était calme, presque


timide ; il parlait avec douceur, il était distingué et s'habillait bien ».

En ce qui concerne l'élégance, Tesla s'estimait lui-même l'homme le mieux habillé


de la Cinquième Avenue. Il confia un jour à son secrétaire qu'il entendait le
rester. Le jour, il portait habituellement une veste noire Prince Albert et un
chapeau melon, y compris au laboratoire, sauf si quelque expérience importante en
public exigeait l'habit de soirée. Il préférait les mouchoirs en soie blanche, les
cravates sobres et les cols raides. Il jetait ces accessoires, même ses gants,
après les avoir très peu portés. Il ne portait jamais de bijoux, vis-à-vis desquels
il avait des phobies.

Souvenirs réunis au Musée Tesla à Belgrade, témoignant de la coquetterie de Tesla.

Peu de temps après avoir fait la connaissance de Tesla, Robert Underwood Johnson
lui fit décerner un titre honorifique par l'université Yale. Lorsque ensuite
l'université Columbia fit de même, elle demanda à Jonhson d'exposer les qualités
particulières de l'inventeur. La personnalité de Tesla, dit-il, « alliait une
douceur distinguée à la sincérité, la modestie, le raffinement, la générosité et la
force. »

Les femmes n'étaient pas en reste par rapport à ses admirateurs masculins.

Pour Miss Dorothy F. Skerritt, qui fut longtemps sa secrétaire, la forte impression
émanant de sa présence et de sa façon d'être ne déclina pas avec l'âge. « Sous ses
sourcils proéminents, ses yeux profondément enfoncés, gris acier, doux mais
perçants, semblaient lire vos pensées intérieures. Son visage brillait d'un
rayonnement presque éthéré. Son sourire chaleureux et la noblesse de son maintien
dénotaient les qualités de gentilhomme si profondément ancrées dans son âme . »

Son ami Hawthorne fut frappé non seulement par son charme physique, mais par
l'étendue de sa culture. Il est rare de rencontrer un savant ou un ingénieur,
remarque-t-il, qui soit aussi un poète, un philosophe, un connaisseur éclairé de
musi- que, un linguiste, un fin gourmet. « Quand il était question du millésime
d'un vin, ou de la cuisson d'un ortolan, il était encore dans son élément. » Et
quand il parlait, affirme Hawthorne, on pouvait lire l'avenir sur son visage, «
voir l'humanité se lever comme un Titan et saisir les secrets des cieux. Je voyais
venir le jour où l'espèce humaine ne serait plus forcée de travailler pour assurer
sa subsistance, où les termes riche et pauvre ne signifieraient plus des conditions
matérielles différentes, mais des capacités spirituelles et des ambitions
inégales ; et même le jour où la connaissance proviendrait de sources que l'on peut
à peine imaginer aujourd'hui. »

Tesla faisait preuve parfois d'accès de cruauté qui semblaient motivés par des
goûts et des aversions presque compulsives. Les gens obèses le dégoûtaient, et il
faisait peu d'efforts pour surmonter cette aversion. Il licencia l'une de ses
secrétaires, trop grosse à son goût, pour avoir un jour laissé maladroitement choir
un objet à terre. Elle tomba sur ses genoux dodus pour l'implorer, mais il demeura
inflexible.

Il pouvait être tout aussi impérieux au sujet des vêtements de ses subordonnés. A
une secrétaire qui avait déboursé deux semaines de salaire pour une nouvelle robe,
il ordonna de rentrer chez elle se changer avant de porter un message à l'un de ses
importants amis banquiers.

Ses employés n'ont, semble-t-il, jamais mis en cause son rôle d'arbitre du goût, et
lui sont restés singulièrement attachés. Il avait d'autres qualités qui le
faisaient pardonner. Ses assistants Kolman Czito et George Scherff, ses secrétaires
Muriel Arbus et miss Skerritt, traversèrent à ses côtés les périodes de vaches
grasses et de vaches maigres. Quand il vieillit et se mit à divaguer, les
journalistes le protégèrent de ses propres propos. Les journalistes scientifiques
Kenneth M. Swezay et O'Neill, presque adolescents encore quand ils le
rencontrèrent, l'adorèrent presque à l'égal d'un dieu. Hugo Gernsback, le célèbre
éditeur scientifique et l'un des pères de la science-fiction, publiait tout ce
qu'il pouvait obtenir de Tesla, le considérant comme au moins aussi important
qu'Edison.

Ce personnage étrangement captivant serait courtisé non seulement par les


écrivains, les industriels et les financiers, mais aussi par des musiciens, des
acteurs, des rois, des poètes, des administrateurs d'universités, des mystiques et
des illuminés. Les honneurs pleuvraient sur lui ; les gouvernements étrangers
rechercheraient ses services. On l'appellerait magicien, visionnaire, prophète,
génie prodigue, et le plus grand savant de tous les temps. Mais il y avait un autre
son de cloche.

Certains le qualifièrent de fakir et de charlatan, tout comme ils le faisaient


parfois d'Edison, quand il devint à son tour un personnage « trop public » avec ses
inventions et qu'il se vantait trop vite dans la presse. Les collègues
scientifiques de Tesla ne devaient jamais lui pardonner ce péché. La réputation
d'Edison survécut à cette accusation, parce qu'il avait pris la sage précaution
d'acquérir une fortune et du pouvoir en même temps qu'un vaste soutien populaire,
mais les dollars de Tesla allaient fondre comme neige au soleil, et il aurait à
résister seul, abandonné, en butte à l'indifférence de l'opinion publique.

Un critique acerbe, Waldemar Kaempffert, chargé de la rubrique scientifique au New


York Times, le traita de « boa constrictor intellectuel », dans les anneaux duquel
des innocents comme J.P. Morgan et le colonel Astor n'étaient que des proies sans
défense. Kaempffert le décrivit comme « un adepte médiéval de la magie noire, aussi
peu rigoureux qu'un mystique oriental » et l'accusa ( sans se soucier de la
confusion de ses métaphores historiques ) d'être un victorien désespérément
rétrograde, incapable d'accepter la nouvelle science atomique du XXe siècle. Ses
collègues journalistes, poursuivit-il, « bien incapables de comprendre ce dont
parlait Tesla, étaient captivés par ses projets de communication avec la planète
Mars et de transmission de l'énergie sans fil sur de longues distances. » Et il fit
comprendre à ses lecteurs que parmi les journalistes dupés se trouvait son
homologue du Herald Tribune, O'Neill : il accordait à Tesla trop d'honneurs, disait
Kaempffert, en raison d'un culte infantile pour les héros. O'Neill travaillait
comme magasinier à la New York Public Library, quand il rencontra Tesla et on
raconte qu'il écrivit des poèmes à son intention. L'attitude de Kaempffert
s'explique peut-être par l'anecdote suivante, rapportée par O'Neill.

En 1898, Tesla présenta lors d'une manifestation qui fit date, au Madison Square
Garden, des torpilles et un navire télécommandés. Kaempffert, alors étudiant au
City College, avait effrontément engagé la discussion avec le savant :

« Je vois d'ici que vous pourriez charger de dynamite un cargo encore plus grand,
le faire naviguer sous l'eau et le faire exploser au moment choisi par vous, en
appuyant sur un bouton, aussi facilement que vous pouvez faire briller la lumière
sur le gaillard d'avant, et faire sauter le plus grand des navires de guerre par la
transmission. »

Tesla rétorqua brutalement : « Vous n'avez pas ici devant vous une torpille sans
fil. Vous avez affaire au premier spécimen d'une race de robots, ces hommes
mécaniques qui accompliront les corvées de l'espèce humaine. »
Mais les ennuis de Tesla ne devaient pas provenir seulement des journalistes
critiques et des savants jaloux. Les occultistes semblaient attirés vers lui, et
des hommes et des femmes bizarres, occupés de sujets plus étranges encore,
s'agglutinèrent autour de sa bannière, le proclamant leur bien-aimé Vénusien. Il
était né sur Vénus, et il était arrivé sur Terre en vaisseau spatial, ou bien sur
les ailes d'une grande colombe blanche.

Ces partisans malencontreux le croyaient prophète et doué d'un grand pouvoir


psychique, « tombé sur terre » pour élever les mortels ordinaires par le
développement de l'automatisation. En partie pour décourager tous ceux qui
tentaient de lui attribuer des pouvoirs surnaturels, Tesla alla jusqu'à nier les
dons sensoriels qu'il possédait effectivement. Dans le même esprit, il alla encore
plus loin, exposant sa philosophie mécaniste, proclamant que les êtres humains
étaient dépourvus de volonté propre, et que leurs actes résultaient d'une
conjonction d'événements et de circonstances extérieures. Malgré toutes ses
dénégations, ses étranges partisans continuèrent à le suivre, liant parfois son nom
à de malheureuses campagnes publicitaires. Qui pouvait attirer de telles gens,
sinon un charlatan ?

Un soir d'automne, la voiture de Tesla le déposa devant l'élégante demeure de


Robert Underwood Johnson, au 327 de Lexington Avenue. Des lampes à arc illuminaient
l'air glacé, tandis que des cabriolets, coupés et autres attelages huppés,
amenaient des invités triés sur le volet. La porte ouverte laissait échapper les
bribes d'un concerto pour piano de Mozart. Les Johnson n'étaient pas fortunés, mais
ils aimaient en toute équité regrouper des millionnaires, des milliardaires, des
artistes miséreux et des intellectuels. Ni Robert ni Katharine ne comprenaient
grand-chose à la science, mais ils adoraient tous deux Tesla pour ses charmes
variés. Ils formaient un couple attirant. Lui avait l'allure d'un professeur, il
était doué pour les langues et la poésie et il avait le sens de la répartie.
Katharine était petite et jolie, mais trop intelligente et trop remuante pour se
cantonner à son rôle d'épouse et de mère.

Non contents de rechercher les artistes, ils s'intéressaient vraiment tous deux aux
beaux-arts. Johnson était rédacteur en chef adjoint de la revue Century dont il
prit plus tard la direction. Leur maison devint un havre naturel pour Tesla, qui
était cultivé et regrettait les rituels civilisés des villes du Vieux Monde. Comme
Michael Pupin, qui venait lui aussi du milieu le plus pauvre de Yougoslavie, il
était atterré par la bruyante vulgarité américaine. Chez les Johnson, Tesla
rencontrait d'éminents artistes, écrivains et hommes politiques européens, ainsi
que la fine fleur de la société américaine.

Il fut présenté aux Johnson en 1893 par Thomas Commerford Martin et les apprécia
immédiatement. Le trio se lia bientôt d'amitié solide. Auprès de Robert et
Katharine, Tesla apprit à adoucir ses manières distantes, à utiliser les prénoms,
et même à savourer les cancans du moment. La quête incessante de Tesla pour
dénicher des millionnaires capables de financer ses inventions devint le sujet de
plaisanterie favori du trio.

Quand ils n'étaient pas ensemble, ils s'envoyaient des mots

- quelquefois deux ou trois par jour qu'ils faisaient porter par coursiers. Au
fil des années la correspondance entre Robert et Nikola atteint des milliers de
lettres, mais on en dénombre à peu près autant entre Katharine et « M. Tesla »,
ainsi qu'elle l'appelait immanquablement, alors même qu'elle ne faisait rien pour
dissimuler l'intensité de ses sentiments à son égard. Bientôt Tesla se sentit
suffisamment à l'aise pour leur donner des surnoms, appelant Johnson « Luka Filipov
», comme un héros légendaire serbe qu'il admirait, et Mme Johnson « Madame Filipov
». Johnson, en retour, entreprit l'étude du serbe.
Les invitations des Johnson à Tesla donnent une idée de la vie mondaine frénétique
qu'il menait à cette époque. « Si vous pouvez, faites un saut chez nous quand vous
irez chez les Leggett de chez les Van Allen. » ; « Venez donc, nous attendons les
Kipling » ; « Passez voir Paderewski » ; « Venez faire la connaissance du baron
Kaneko. ». Tesla signait parfois ses notes aux « Filipov » d'un nom aussi frivole
que « Nicolas Ier », ou des initiales « G.I. » ( Grand Inventeur ). Il n'était
aussi enclin à plaisanter avec personne d'autre.

Grâce aux Johnson, Tesla accédait maintenant aux sanctuaires privilégiés où les
Riches Oisifs jouaient le jeu de la vie avec tant d'égoïste ostentation et de
vulgarité. Robert lui décrivait les banquets donnés au Delmonico par les
fabuleusement riches. On les appelait Dîners d'Argent, d'Or ou de Diamant, selon
les bijoux cachés dans les serviettes pour surprendre les dames. Parfois, pour
faire passer un frisson dans l'assistance, on distribuait et on fumait des
cigarettes roulées dans des billets de cent dollars.

Et s'il n'y participa pas, l'inventeur lut certainement, dans les rubriques
mondaines, un reportage sur une soirée bizarre nommée la « Poverty Social ».
L'événement en question se déroula dans la gentilhommière de pierre d'un grand
éleveur de bétail de l'Ouest. Les invités devaient porter les haillons les plus
sales possibles, s'asseoir sur un sol répugnant, boire de la bière en boîte et
manger des rogatons servis dans des plateaux de bois par des valets de pied en
livrée. La sensibilité n'était pas le point fort de cet Age d'Or.

Le bon goût mis à part, la richesse avait des avantages indéniables .\ « Le seul
moyen pour moi de disposer d'un centime », dit TeslV, « c'est de posséder
suffisamment d'argent pour le jeter par la fenêtre par poignées. »

A cette époque il vivait au Gerlach, un hôtel dont le papier à en-tête le


qualifiait de « familial et strictement ininflammable ». Il rongeait son frein dans
ce cadre morose et rêvait du Waldorf, sur la Cinquième Avenue, avec son papier à
grosses lettres d'or en relief.

Chez les Johnson, il fut présenté à Rudyard Kipling, que Robert et lui tenaient
pour l'un des plus grands poètes du temps, aux écrivains John Muir et Helen Hunt
Jackson, aux compositeurs Ignace Paderewski et Anton Dvorak, à la cantatrice Nellie
Melba, et à toute une série de gens du monde et de la politique dont le sénateur
George Hearst. Il rencontra aussi un splendide inconnu, originaire du Sud, qui
venait de sortir de l'Académie navale américaine, Richmond Pearson Hobson.

Le cosmopolite Tesla avait déjà trente-sept ans et ne se laissait pas facilement


impressionner par de nouvelles rencontres. Mais il se sentit particulièrement
attiré par ce jeune officier dont les traits d'adolescent contrastaient absurdement
avec sa sombre moustache de matamore. Hobson se rapprochait de l'idéal de Tesla
autant que tous ses héros serbes un homme d'action viril et romantique qui alliait
l'intelligence innée à la culture.

Parmi les rumeurs hostiles à Tesla, circulait celle de son homosexualité. En un


autre temps ou dans un autre pays, cela aurait eu peu d'effet sur sa carrière; mais
dans l'Amérique victorienne, dans le sévère milieu des ingénieurs, un bruit de
cette nature devint rapidement l'une des armes les plus virulentes de ses ennemis.
Comme il ne daignait jamais répondre à aucune sorte de commérage, la seule
explication qu'il donnait de son célibat était l'attention exclusive requise par
son travail. Mais cet argument était inacceptable pour la société de son temps, et
il subit des pressions incessantes pour se marier. A priori, les phobies de Tesla
le rendaient manifestement peu apte aux relations intimes. C'est vrai qu'il loua
pendant un certain temps une suite au luxueux hôtel Marguery, Park Avenue, côté
Ouest, entre les 47e et 48e rues, alors qu'au même moment il habitait un autre
hôtel : il confia un jour à Kenneth Swezey qu'il l'utilisait pour rencontrer des
amis et des relations « très intimes ». Cette phrase prête néanmoins à de
nombreuses interprétations.

Les Johnson le présentèrent à une pléiade de femmes avenantes, talentueuses ou


riches, parfois les trois à la fois. Il semble qu'il ait plu physiquement à un bon
nombre d'entre elles. Il n'y eut de sa part aucune réponse, mais de toute évidence
il était flatté des ces attentions.

Le soir d'automne où il vint chez les Johnson et où des bribes d'un concerto de
Mozart filtraient à travers la porte, il reconnut la pianiste Marguerite Merington,
l'une des femmes dont, depuis longtemps, il appréciait le plus la compagnie dans
les dîners. L'admiration et l'affection qu'il éprouvait pour elle semblaient tout
ce qu'il serait jamais capable d'éprouver pour une femme.

Johnson le présenta à une jeune fille grande et sérieuse : elle portait une robe de
grand couturier parisien, serrée à la taille comme c'était la mode, ornée de
dentelle et d'une fleur. Quand elle se tourna vers lui, il fut surpris par ses yeux
mordorés. Il était sûr de ne l'avoir jamais rencontrée, mais il avait déjà vu ces
yeux quelque part. Une actrice, peut-être ?

« Mademoiselle Anne Morgan », dit Johnson, « Monsieur Tesla », puis il s'éclipsa.

Elle hocha la tête et retourna son attention vers la musique. Tesla riait
intérieurement. Ses yeux exprimaient la même intelligence hardie que ceux de son
père. Il l'imaginait presque en train d'allumer un cigare noir. Johnson lui avait
dit que la jeune fille était amoureuse de lui. Si tel était le cas, elle cachait
bien son jeu. Son maintien, appris dans ce que l'on appelait les « écoles de jeunes
filles », l'impressionna. Si riche, et malgré tout si jolie !

Quel dommage, pourtant, qu'elle porte des perles aux oreilles ! Il devait se
retenir pour ne pas grincer des dents. Il aurait aimé lui parler, mais c'était hors
de question, à cause des perles. Peut-être Robert serait-il assez gentil pour lui
glisser un mot à ce sujet, pour une autre fois ? Selon Elisabeth Marbury, Anne
avait été tellement surprotégée qu'elle était presque pathétiquement infantile.
Mais il semblait à Tesla que la créature pleine d'empire sur elle-même qui se
tenait devant lui ne tarderait pas à sortir du cocon. Sa métamorphose serait
intéressante à étudier.

Il se rendait compte que les Johnson le taquineraient s'il ne faisait pas montre
immédiatement d'un intérêt à épouser la fille de J. Pierpont Morgan. En tant
qu'inventeur plein d'ambition en mal de capital, il voyait bien la situation telle
qu'elle était. Il n'était pas en état d'encourager la jeune femme dans son
engouement, mais il devait faire preuve d'une grande diplomatie pour ne pas heurter
ses sentiments.

Quand la musique s'arrêta, d'autres personnes l'abordèrent. A cette époque, il


était toujours très entouré pendant les réceptions. Les gens étaient pendus aux
lèvres du magicien talentueux. Les riches n'étaient pas enclins aux critiques
scientifiques, et Tesla chassait leur ennui. Il en profitait pour laisser s'envoler
son imagination.

Ce soir-là, il s'excusa et chercha Marguerite dont il appréciait la candeur. La


complimentant pour sa performance, il lui demanda non sans quelque manque de tact :
« Dites-moi, mademoiselle. Pourquoi ne portez-vous pas de diamants et de bijoux
comme les autres ?

- Je n'ai pas le choix, répondit-elle. Mais si j'avais suffisamment d'argent


pour me couvrir de diamants, j'aurais de bien meilleurs moyens de le dépenser.
- Que feriez-vous avec l'argent si vous en aviez ? demanda-t-il avec intérêt.

- Je préférerais acheter une maison à la campagne, et pourtant je n'aime pas


les trajets pour venir en ville. »

Tesla rayonnait. Voici une femme charmante et talentueuse qui n'aimait pas les
bijoux. Lui-même ne portait jamais d'épingle de cravate ni même de chaîne de
montre.

« Ah, Mademoiselle, quand je commencerai à gagner mes millions, je résoudrai ce


problème. J'achèterai un terrain à New York, je construirai pour vous une villa au
milieu, et je planterai des arbres tout autour. Ainsi, vous aurez votre maison de
campagne sans les trajets pour venir en ville. »

Elle rit, se demandant peut-être un instant s'il s'agissait d'une proposition. Mais
il est improbable qu'elle ait pu comprendre ces paroles autrement que comme du
badinage.

Selon l'un des amis proches de l'inventeur, Marguerite se dit plus tard la seule
femme qui toucha jamais Tesla. Cet ami ne croyait pas ce témoignage. Aucun signe
d'intimité n'a jamais été découvert entre l'inventeur et elle, ou toute autre
femme.

En veine de confidence, Marguerite ajouta qu'Anne Morgan « se jeta à la tête » de


Tesla. Là encore, rien ne permet de penser qu'il furent plus qu'amis. Ils devaient
avoir des carrières parallèles, Anne devenant de son propre chef une femme
excessivement importante. Son nom serait attaché à une succession d'hommes
célèbres, mais elle ne se marierait jamais.

De temps en temps, pour rendre ses obligations sociales, Tesla donnait des banquets
raffinés au Waldorf pour les membres des « 400 » et d'autres mortels de moindre
importance. On se disputait jalousement les invitations pour ces soirées
splendides. Il choisissait lui-même les meilleurs plats et boissons, supervisait la
préparation des repas, rôdait autour des sauces, et se préoccupait de la qualité
des crus. Il n'épargnait aucune dépense et n'invitait aucun plébéien.

A la suite de ces banquets, il offrait à ses invités le plaisir excitant de visites


à son laboratoire pour des « démonstrations » privées, et souvent des annonces
prophétiques paraissaient dans les journaux du lendemain sur ses fantastiques
inventions. Il n'aurait pas pu choisir de meilleure façon de torturer ceux de ses
contemporains scientifiques qui étaient exclus de ces réjouissances.

Cependant son indifférence relative à l'égard des femmes continuait d'alimenter la


chronique mondaine internationale. Un soir qu'il était assis au Café de la Paix à
Paris avec un savant français, des gens de théâtre passèrent parmi lesquels se
trouvait la divine Sarah Bernhardt.

Elle laissa astucieusement tomber son mouchoir devant lui. Il sauta sur ses pieds
et le lui rendit, sans même lui jeter un regard, et, au grand désespoir du
Français, reprit sa conversation sur l'électricité.

Même YElectrical Review de Londres ( datée du 14 août 1896 ), consacra un long


éditorial à lui adresser des reproches :

« Bien sûr, M. Tesla peut être tout à fait invulnérable aux flèches de Cupidon,
mais nous en doutons. Nous l'admirons beaucoup, lui et son oeuvre, et nous le
croyons doté d'un solide bon sens. Nous faisons assez confiance aux femmes pour
croire qu'il s'en trouvera bien une parmi elles qui lui sera assortie, non
seulement aussi ardente que lui à tous points de vue, mais qui mettra à l'épreuve
son génie inventif au maximum : par exemple, en essayant de lui faire expliquer où
il était à deux heures du matin, certaine nuit. Quelle que soit la cause de la
condition anormale dans laquelle se trouve ce savant distingué, nous espérons qu'il
s'en débarrassera bientôt, car nous sommes certains que la science en général, et
Tesla en particulier, gagneront tous deux à ce qu'il se marie. »

Le quidam imbécile qui écrivit cet éditorial ne vécut pas assez longtemps pour voir
sa prophétie s'accomplir. En revanche, il ne serait pas déçu par les futures
réussites de Tesla, aussi bien scientifiques que techniques, car l'inventeur devait
bientôt s'embarquer pour l'une des plus extraordinaires étapes d'une carrière déjà
extraordinaire.

L'événement qui marqua ce tournant dans le destin de Tesla fut à nouveau un coup de
téléphone de George Westinghouse. C'étaient des nouvelles merveilleuses,
étonnantes. L'inventeur fit rapidement sa valise et prit le train pour les chutes
du Niagara.

_-_-_-_-_

CHAPITRE IX

Des hauts et des bas

C'était comme si trop de succès arrivaient en même temps. La Niagara Falls


Commission, influencée pendant des années par les sombres prédictions d'Edison et
de lord Kelvin sur les dangers du courant alternatif, annonça en octobre 1893 à
Westinghouse au moment prédit par lui qu'elle lui accordait le contrat de
construction des deux premières usines génératrices de courant sur le Niagara.

La guerre des courants, qui avait si longtemps divisé l'industrie américaine et


avait fait naître tant de rancoeurs, se concluait ainsi par une double victoire,
celle du système du courant alternatif de Tesla, et celle de la persévérance de
Westinghouse. La réussite visible de ce qu'ils avaient présenté à l'Exposition
universelle de Chicago y avait sans aucun doute contribué pour beaucoup.

Cette guerre se terminait par un compromis, car la General Electric obtenait le


contrat de construction des lignes électriques entre les chutes du Niagara et
Buffalo. Les deux compagnies avaient soumis un projet d'implantation d'un
générateur polyphasé de Tesla : la General Electric possédait en effet une licence
des brevets de Tesla et proposait un système triphasé. Westinghouse projetait,
quant à lui, un système biphasé.

En 1895, la centrale de Westinghouse était achevée : elle produisait 15 000


chevaux-vapeur d'électricité, prouesse inégalée pour l'époque. L'année suivante,
les lignes électriques construites par la General Electric entraient en service :
elles couraient sur une quarantaine de kilomètres, éclairant la ville de Buffalo et
alimentant son réseau de tramways.

L'exploitation des chutes du Niagara eut lieu suivant le calendrier prévu. On en


parla avec admiration comme l'une des merveilles du monde. Sept nouveaux
générateurs furent construits par Westinghouse, et la production d'énergie
atteignit

50 000 chevaux-vapeur. La seconde centrale de la General Electric utilisait


également le courant alternatif et sept générateurs supplémentaires y furent
adjoints.

Une première historique eut lieu peu après. L'un des premiers clients du courant
alternatif fut la Pittsburgh Réduction Company, qui devint plus tard Y Aluminium
Company of America. L'industrie métallurgique naissante avait besoin des hautes
tensions que seul le courant alternatif pouvait lui fournir. La production
d'aluminium allait bientôt, comme Tesla l'avait prédit, permettre de développer
l'aéronautique.

L'un des aspects surprenants de la guerre des courants est qu'à l'instar d'une
vieille guerre de Religion, on se bat toujours. A lire la campagne publicitaire
lancée par la General Electric à la fin des années 1970, on pourrait conclure à
tort que cette Société détenait le monopole de l'exploitation des chutes du Niagara
et que Tesla ne s'était guère « échappé » du peloton des inventeurs.

Gardner H. Dales, de la Niagara Mohawk Power Corporation, a fait une conférence le


5 avril 1956 devant Y American Institute of Electrical Engineers ( AIEE ), dans
laquelle il rappelle des souvenirs plus exacts.

« Très prolifique en découvertes, très peu loué pour ses réussites, tel a été le
destin de Nikola Tesla. Son invention, le système polyphasé, utilisé pour la
première fois par la Niagara Falls Power Company, a jeté les bases du système
énergétique utilisé aujourd'hui dans ce pays et dans le monde entier. »

On doit néanmoins reconnaître que dans les années 1890, Tesla avait droit à toutes
les louanges, et en particulier aux faveurs des journaux, qui lui consacrèrent
souvent leurs gros titres. Plus tard seulement, ceux qui bénéficièrent de ses
inventions jugèrent utile d'oublier son apport.

Les journaux et les revues d'ingénieurs le saluaient de la même façon. Le New York
Times déclarait qu'il lui revenait « l'honneur incontesté » d'avoir rendu possible
l'entreprise du Niagara, opinion qui faisait écho à celle de George Forbes dans la
revue Electricity du 2 octobre 1895. Le prince du Monténégro lui conféra l'ordre de
l'Aigle. Il reçut de l'A.I.E.E. la médaille Eliott-Cresson pour ses recherches sur
les hautes fréquences. Et lord Kelvin, qui se répandait désormais en louanges,
déclara que « l'inventeur avait davantage contribué aux progrès de l'électricité
que quiconque auparavant ».

Bientôt le courant alternatif alimenta le métro aérien et les tramways de New York,
et permit l'électrification des chemins de fer. Son expansion fut telle qu'il en
vint même à équiper les sous-stations d'Edison.

Néanmoins Tesla et Westinghouse continuaient à se battre contre les mauvais


joueurs. La compagnie Westinghouse défen- dit les brevets de courant alternatif
lors d'une vingtaine de procès, dont celui, mentionné plus haut, qui fut tranché
par la Cour Suprême ; ils se soldèrent tous par la victoire haut la main de
Westinghouse. Les différends qui l'opposèrent à la General Electric et à d'autres
compagnies, furent également tranchés en sa faveur. Mais, comme on l'a vu plus
haut, cette intense activité judiciaire entretenait la confusion dans l'esprit du
public et laissait des cicatrices : certains de ceux qui avaient couvert Tesla
d'éloges faisaient maintenant de leur mieux pour lui nuire.

B.A. Behrend, futur vice-président de l'A.I.E.E., n'était pas tendre envers ses
contemporains :

« Les ignorants ont l'étrange particularité d'osciller en permanence d'un extrême à


l'autre ; ceux qui admiraient aveuglément Tesla, l'exaltant comme une idole, sont
aujourd'hui ceux qui le ridiculisent le plus ardemment ».

Behrend le déplorait profondément :

« Je ne peux penser à Nikola Tesla, sans m'échauffer et condamner les injustices et


l'ingratitude dont le public et les ingénieurs firent preuve à son égard. »

Las de ces querelles et de ces calomnies, l'inventeur retourna à New York, plus
déterminé que jamais à ne pas gaspiller son temps, impatient de se lancer dans une
dizaine de nouvelles directions de recherche.

Ses appareils à haute tension lui ouvraient une infinité de possibilités et il


commençait à en obtenir des résultats. Il espérait, grâce aux éclairs artificiels,
maîtriser les conditions météorologiques et transmettre de l'énergie sans fils. Ce
dernier point était lié au premier système de radiodiffusion mondiale dont il
envisageait la construction.

Les tensions de l'ordre d'un million de volts qu'il créa au moyen d'une bobine
conique lui permirent d'obtenir ses premiers résultats encourageants. Il sentait
instinctivement qu'il pourrait obtenir ces très hautes tensions avec un
transformateur compact judicieusement conçu4, au lieu de chercher à agrandir
constamment la taille de ses appareils. Ce n'était pas le seul problème qui
l'obsédait.

Si une expérience spectaculaire semblait défier les lois fondamentales de


l'électricité, Tesla s'engouffrait sans hésiter dans la voie qu'elle traçait. Cela
le conduisit parfois dans de bien étranges directions.

Le tube radio, qui utilise la conduction d'un courant dans le vide, est l'ancêtre
des appareils électroniques. Son origine fortuite est une ampoule de vide inventée
par Edison en 1883. Ce dernier fut intrigué par ce que l'on désigne aujourd'hui
sous le nom d'effet Edison, mais n'y donna pas suite, à la différence d'autres
savants comme sir William Preece, J.A. Fleming, Tesla, Elihu Thomson et J J.
Thomson, qui en virent l'immense intérêt. J.J. Thomson se rendit compte que le
phénomène observé était dû à l'émission d'électricité négative, ou électrons,
passant d'une zone chaude à l'électrode froide. Edison, qui ne pouvait toujours pas
expliquer cet effet, déçu de ne pas avoir inventé une bonne lampe, se contenta de
raconter que l'effet semblait « avoir impressionné quelques grosses têtes du Monde
Savantasse ». Quant à lui, il avait d'autres chats à fouetter.

Tesla commença à produire des tubes à vide au début des années 1890, espérant
qu'ils lui serviraient à détecter des signaux radio. Il embaucha un souffleur de
verre à plein temps et créa des milliers de formes différentes qu'il utilisa pour
mettre au point la radio et produire de la lumière.

Fleming, après avoir étudié les travaux d'Edison et de Preece, réussit à détecter
des signaux radio par effet Edison, et obtint une sensibilité supérieure à celles
des détecteurs à cristal utilisés jusque-là. En 1907, Lee De Forest ajouta une
grille ou élément de commande à la diode de Fleming, qu'il appela Audion :
l'électronique moderne était née.

Bien longtemps auparavant, Tesla avait exposé ses recherches sur les ampoules à
vide et les courants de haute fréquence au public de ses conférences, à qui il
communiquait son étonnement et sa fascination. Un jour, il plaça un tube de verre,
dans lequel il avait fait un vide partiel, à l'intérieur d'un long tube de cuivre
dont une extrémité était fermée. Il entailla le tube de cuivre pour découvrir le
verre à l'intérieur. Une fois le cuivre relié à une borne de haute fréquence, l'air
s'illuminait vivement dans le tube intérieur, alors qu'aucun courant ne semblait
circuler à travers le blindage en cuivre. C'était comme si l'électricité préférait
s'écouler à travers le verre par induction et traverser l'air à basse pression,
plutôt que de passer dans le métal du tube extérieur. L'inventeur vit dans cette
expérience un moyen de transmettre des impulsions électriques de n'importe quelle
fréquence dans les gaz :
« Si l'on parvient à élever suffisamment la fréquence, on disposera d'un système de
distribution inédit, qui pourrait fort bien intéresser les compagnies de gaz ; des
tuyaux métalliques remplis de gaz le métal étant l'isolant et le gaz le conducteur
alimenteraient des ampoules phosphorescentes, ou d'autres appareils encore à
inventer. »

Ce qu'il décrivait ainsi n'était autre que l'ancêtre du guide d'ondes pour la
transmission des micro-ondes.

Cette direction mena Tesla à l'une des ses conceptions les plus grandioses, la «
lumière nocturne terrestre » l'éclairage de toute la Terre et de son atmosphère en
une seule illumination. Il émit l'hypothèse que les gaz présents dans l'atmosphère
à des altitudes élevées étaient dans le même état que l'air des tubes où régnait un
vide partiel, donc d'excellents conducteurs des courants de haute fréquence. Cette
idée l'obséda longtemps. Il y voyait un moyen d'améliorer la sécurité de la
circulation maritime et aérienne, ou d'illuminer les villes sans recours à un
éclairage urbain. Il suffisait d'envoyer des courants de fréquence suffisamment
élevée dans la haute atmosphère, à une altitude de 10 000 mètres, ou même plus
basse. Quand on lui demandait comment il envisageait de conduire ces courants vers
la haute atmosphère, il répondait que cela ne présentait guère de difficultés. Il
avait l'habitude de ne jamais révéler ses méthodes avant de les avoir testées en
situation réelle ; or cette idée fut de celles qu'il dut délaisser, faute d'argent.

Les questions des journalistes continuaient à fuser et les spéculations allaient


bon train. On suggéra qu'il voulait utiliser l'un de ses tubes à bombardement
moléculaire pour projeter un faisceau puissant de rayons ultraviolets dans
l'atmosphère, qui ioniserait l'air à grande échelle et le rendrait conducteur de
hautes tensions électriques. Alors, poursuivait-on, on disposerait d'une voie
conductrice à toute altitude qui accepterait les courants de haute fréquence. Plus
tard, la plate-forme supérieure du grand émetteur de radiodiffusion mondiale qu'il
construisit à Long Island, et qui connut un sort malheureux, fut conçue pour être
équipée d'une batterie de puissantes lampes ultraviolettes. Mais leur fonction ne
fut jamais révélée.

En d'autres occasions, Tesla mentionna le projet d'utiliser la Terre et la haute


atmosphère comme conducteurs d'électricité, et la couche d'air qui les séparait
comme isolant. Cette combinaison devrait former une sorte de gigantesque
condensateur, qui servirait à stocker et à décharger l'électricité. Si l'on
excitait électriquement la Terre, la haute atmosphère se chargerait par induction.
Le globe serait alors transformé en une bouteille de Leyde, se chargeant et se
déchargeant. Un courant s'écoulant à la fois dans le sol et dans la haute
atmosphère créerait une couche lumineuse en altitude, qui illuminerait la planète.
Était-ce ainsi que Tesla envisageait d'envoyer les courants vers la haute
atmosphère ? Nous ne le savons pas.

Dans ses conférences de Londres en 1892, il s'était étendu longuement, non sans une
certaine émotion, sur un étrange tube à vide extrêmement sensible. En le soumettant
à un cou- rant de haute fréquence, il en tirait un rayon qui réagissait
curieusement aux influences électrostatiques et magnétiques.

Quand l'ampoule attachée à un fil pendait verticalement et que l'on éloignait


d'elle tout autre objet, Tesla, en s'approchant, faisait aller le rayon dans le
sens opposé ; lorsqu'il tournait autour de l'ampoule, le rayon se plaçait toujours
à l'opposé. Parfois, le rayon se mettait brusquement à tourner autour de l'ampoule.
Alors Tesla saisissait un petit aimant permanent et il freinait ou accélérait la
rotation suivant le lieu où il plaçait l'aimant. Mais, plus le tube réagissait à
l'aimant, moins il était sensible aux influences électrostatiques. Le mouvement le
plus imperceptible, comme le simple fait de raidir les muscles de sa main,
provoquait une réaction visible du rayon.
Tesla pensait que cette ultra-sensibilité était due à quelque irrégularité du
verre, qui empêchait le rayon de le traverser également sur tous ses côtés. Cette
expérience le fascinait : il y voyait un précieux moyen d'explorer la nature des
champs de force :

« Si dans l'espace a lieu un mouvement mesurable, un tel faisceau devrait le


détecter. Il s'agit en quelque sorte d'un faisceau lumineux dépourvu d'inertie et
de frottement.

« Il me semble que l'on pourrait lui trouver des applications pratiques dans le
domaine de la télégraphie. Il devrait être possible de l'utiliser pour envoyer des
messages à travers l'Atlantique, à n'importe quelle vitesse, étant donné que sa
sensibilité est si grande qu'une infime perturbation pourrait l'affecter. Si l'on
pouvait rendre ce courant plus intense et extrêmement étroit, ses déflexions
pourraient être aisément photographiées. »

Il termina sa conférence par ce commentaire :

« Le miracle, c'est qu'étant données les connaissances actuelles et l'expérience


acquise, personne ne tente de perturber l'état électrostatique ou magnétique de la
Terre pour transmettre ne serait-ce que l'intelligence. »

Mais le petit tube à vide ne connut pas d'avenir : il ne fut pas intégré à des
détecteurs de perturbations électriques ou de signaux radio à distance. Il resta
une curiosité. Quand Tesla l'utilisait comme détecteur, il avait tellement de mal à
le régler qu'il resta juste bon pour la recherche en laboratoire.

Depuis qu'il était rentré à New York, Tesla vivait quasiment en ermite. Il fallait
des occasions exceptionnelles pour que ses amis parviennent à l'arracher à son
laboratoire. Les longues soirées mondaines avaient cessé. Robert et Katharine
Johnson se souciaient de sa santé : ils le mirent en garde contre le risque d'une
nouvelle dépression nerveuse, s'il passait son temps à travailler sans se
distraire.

Katharine trouvait le temps long en cet hiver 1893 qui la privait de sa compagnie.
Pendant ce mois de janvier glacé, elle lui fit porter des fleurs en remerciement de
quelque attention. Il trouva le temps de lui envoyer un article du professeur
Crookes et un radiomètre de Crookes : c'était une petite roue de moulin à vent
tournant, dans une ampoule vide, sous l'action de la lumière ; il considérait cet
objet ( du moins l'écrivit-il ) comme « la plus belle invention jamais faite ». On
peut encore voir dans les vitrines des magasins de gadgets ces petits moulins à
vent, qui incarnaient aux yeux de Tesla l'idéal de la solution élégante par leur
simplicité.

Bien que peu passionnée de science, Katharine fut flattée et ravie. Un après-midi
d'orage, en février, assise avec Robert devant un feu de cheminée, elle s'ennuyait
et s'énervait ; il lui vint l'idée d'écrire un petit mot à Tesla et de le lui
envoyer par porteur :

« Que faites-vous en ces jours d'orage ? Nous nous demandons si quelqu'un ne


viendrait pas nous voir ce soir pour nous remonter le moral, disons vers 9 heures,
ou vers 7 heures pour dîner. Nous sommes d'humeur maussade, installés très très
confortablement au coin du feu, mais deux est un nombre trop petit. Pour s'amuser,
il faut être trois, surtout quand il neige. Votre machine merveilleuse marche-t-
elle de nouveau et serez-vous prêt demain pour les photographes, le tonnerre,
Junon, et d'autres dieux et déesses moins prestigieux ? Venez nous le raconter.
Nous vous attendons, à 7 heures ou à 9 heures. »
Cependant la machine n'était pas au point, et les Johnson lurent déçus, Robert
autant que Katharine.

Au printemps 1894, les expériences étaient assez avancées pour que Tesla invite
Johnson, Joseph Jefferson, Marion Crawford et Twain au laboratoire, pour « recevoir
des étincelles de haute tension à travers le corps » et poser pour les premières
photographies jamais prises avec des tubes lumineux à gaz.

Malgré ses occupations scientifiques, Tesla trouva le temps, au mois de mai,


d'écrire pour la revue Century de Johnson un article sur Zmaj Jovanovich, le plus
grand poète serbe. Au printemps suivant il publia dans la même revue un article sur
son héros favori, Luka Filipov.

Plus tard dans l'année, il donna un article important à John Foord du New York
Times ( du 30 septembre 1894 ) dans lequel il exposait sa théorie de la lumière, de
la matière, de l'éther et de l'univers, affirmait que 90 % de l'énergie des
lumières électriques était gaspillée et qu'à l'avenir on n'aurait plus besoin du
tout de transporter l'énergie, même sans fil. « J'espère vivre assez longtemps pour
être capable de poser une machine au milieu de cette pièce et de la faire tourner
par la seule énergie du milieu environnant. »

Cette période, la plus productive de sa vie, fut probablement la plus heureuse.


Aucun signe de désastre imminent ne venait troubler ses jours. Il vivait toujours
dans le cadre tranquille de l'hôtel Gerlach ; de sa plus belle plume, il écrivit à
Katharine qu'il acceptait enfin une invitation à dîner :

« Même les dîners chez Delmonico représentent trop de tralala pour moi et je
crains, si je déroge trop à ma frugalité coutumière, qu'un malheur ne s'abatte sur
moi : j'avais pris la ferme résolution de refuser toute invitation, aussi tentante
soit-elle ; mais je me souviens tout à coup que le plaisir de votre compagnie va
bientôt m'être ôté ( car je ne peux vous suivre à East Hampton où vous avez
l'intention d'aller camper cet été ) et je suis pris d'un désir irrésistible de
participer à ce dîner, désir que ne peuvent vaincre ni le raisonnement, ni la
conscience d'un danger qui se profile. Dans l'attente des joies, et probablement
des malheurs, qui s'ensuivront, je demeure.»

En juin 1894, il reçut de East Hampton un mot de Katharine lui reprochant «


d'envoyer des télégrammes glacés et décevants à des amis fidèles. » Elle ajoutait :

<•< “Dans mon pays”, on n'est jamais si cruel, surtout quand l'on vient de recevoir
de hautes récompenses honorifiques et que les amis brûlent d'impatience de vous
féliciter. On se sent alors si comblé que l'on ne peut dire non à un ami, et on lui
souhaite autant de bonheur que l'on en éprouve soi-même. C'est cela que l'on
appelle un ami “dans mon pays”. »

Les honneurs en question était le doctorat de Columbia College et l'ordre de Saint-


Sava décerné par le roi de Serbie.

Bientôt, elle modifia sa tactique en invitant un ami de Tesla à dîner avec lui.
Mais il répondit avec fermeté ( et peut-être avec prudence ) qu'il ne viendrait que
s'il y avait autant de femmes que d'hommes, et qu'il serait ravi qu'elle invite
miss Merington.

Pendant l'été et une partie de l'hiver, ses amis ne le virent presque jamais. Il
était extrêmement occupé et semblait heureux ; peut-être lui arriva-t-il alors,
quand ses recherches le menaient dans toutes les directions à la fois, de se
souvenir avec ironie des conseils que lui avait prodigués lord Rayleigh au sujet de
la spécialisation.
Et, brusquement, le désastre arriva. A deux heures trente du matin, le 13 mars
1895, les flammes envahirent son laboratoire, détruisant l'immeuble de six étages
du 33-35 South Fifth Avenue. Le dommage fut pour lui incalculable. Tous les
appareils coûteux qu'il avait si laborieusement construits avec Kolman Czito
s'effondrèrent directement du quatrième au second étage, où ne subsista plus qu'une
masse de métal fondu dégageant une odeur âcre".

Son matériel n'était pas assuré. Même s'il l'avait été, aucune somme n'aurait pu
compenser le coup d'arrêt que subirent ses recherches, pas même un million de
dollars, dit-il plus tard. Il s'éloigna des ruines dans la fraîcheur du petit
matin, anéanti, et se mit à errer dans la ville, comme un forcené, sans accorder la
moindre attention à ce qui l'entourait. Les Johnson, fous d'inquiétude, le
cherchèrent dans ses repaires familiers.

Les journaux annoncèrent partout la tragédie : « Une vie de travail anéantie » ; «


Des inventions géniales réduites en cendres ». A Londres, YElectrical World écrivit
que la pire conséquence était l'effondrement physique de l'inventeur". Charles A.
Dana du Sun de New York lui fit le plus bel éloge :

« La destruction de l'atelier de Nikola Tesla, avec son extraordinaire équipement,


est bien plus qu'une tragédie personnelle. C'est une catastrophe qui touche le
monde entier. On peut affirmer, sans exagération, que les contemporains dont
l'importance pour le genre humain surpasse celle de ce jeune homme se comptent sur
les doigts d'une main : peut-être même sur un pouce. »

Seuls ses assistants les plus proches connaissaient les éblouissantes perspectives
de ses recherches en matière de radio, de transmission de l'énergie sans fil et de
véhicules guidés. Eux seuls savaient qu'il était sur le point de mettre en évidence
des effets qui seraient bientôt connus sous le nom de rayons X, et d'aboutir à un
procédé potentiellement lucratif de fabrication industrielle de l'oxygène liquide.
C'est peut-être cette dernière substance volatile qui fut responsable de la rapide
propagation de l'incendie dans tout l'immeuble apparemment provoqué par un jet de
gaz au rez-de-chaussée, près de chiffons imbibés d'huile.

Une lettre de Katharine, écrite le lendemain de l'incendie sous le coup de


l'émotion, finit par lui parvenir. Elle disait qu'elle l'avait cherché partout et
qu'elle espérait le consoler de cette « perte irréparable ».

« Il semble que vous aussi vous soyez volatilisé dans l'air. Faites que nous vous
revoyions en chair et en os pour que cette horrible pensée disparaisse, implorait-
elle. Aujourd'hui que s'approfondit la conscience de la signification de ce
désastre et que l'angoisse m'étreint de plus en plus à votre sujet, mon cher ami,
je me sens encore plus démunie, sauf de mes larmes, et je ne peux les envoyer par
lettre. Pourquoi ne viendriez-vous pas nous voir maintenant peut-être pourrions-
nous vous aider, nous avons de la sympathie à revendre. »

Elle n'en était plus à se demander dans quelle mesure sa vie et son bonheur étaient
liés à cet homme indifférent.

_-_-_-_-_

CHAPITRE X

Une erreur de jugement

En ce tournant décisif de sa vie, malgré la renommée dont il jouissait, Tesla était


pratiquement sans le sou. A.K. Brown et un autre associé étaient propriétaires
d'une partie du laboratoire détruit de la Tesla Electric Company. Plus aucun droit
ne lui était reservé pour ses brevets de courant alternatif en Amérique, ni aucun
salaire de Westinghouse. Tout ce qu'il possédait avait été investi dans son
équipement. Ses revenus se limitaient aux droits des brevets allemands sur ses
moteurs polyphasés et ses dynamos ; c'était une goutte d'eau par rapport aux sommes
ilont il avait besoin pour reconstruire son laboratoire et acquérir un nouveau
matériel.

Cette période d'abattement ne fut pas longue : il se rassura en pensant que son
esprit, lui, continuait d'avancer ; la perte qu'il avait subie ne constituait
finalement qu'un fâcheux contretemps.

Edward Dean Adams se porta à sa rescousse. Ce financier avait mis sur pied Y
International Niagara Commission au moment de l'examen des différentes technologies
proposées pour exploiter les chutes de Niagara. Il présidait également la
( ataract Construction Company, qui disposait de l'aval de Morgan et avait tranché
en faveur du système polyphasé de l'esla pour le Niagara. Les travaux de Tesla ne
lui étaient donc pas inconnus et il était impressionné par l'étendue de son génie.

Adams proposa non seulement de former une nouvelle compagnie au capital de 500000
dollars, permettant à Tesla de poursuivre ses recherches, mais encore de souscrire
lui-même 100000 dollars d'actions. Pour commencer, il offrit 40000 dollars à Tesla.

L'inventeur commença immédiatement à ratisser la ville de New York en quête d'un


nouveau laboratoire et trouva bientôt un local au 46, East Houston Street. Il
disposait d'une ligne téléphonique ( Spring 299 ) et commença par lancer une série
de S.O.S. » écrits et oraux à la compagnie Westinghouse pour c|u'elle participe au
remplacement de ses machines.

Il écrivit à Albert Schmid, directeur du siège de Pittsburgh :

« Vous m'obligeriez grandement si vous faisiez tout ce qui est en votre pouvoir
pour m'expédier ce dont j'ai besoin dans un délai aussi bref que possible ». Et
encore : « Faites-moi savoir immédiatement, quel est le plus petit transformateur
tournant biphasé que vous avez en réserve. »

Quelques jours plus tard, il demandait que l'on expédiât les machines par colis
express ce qui coûtait fort cher plutôt que par fret, l'interruption de ses
recherches lui étant insupportable, surtout en matière de T.S.F. ou radio -, car la
compétition internationale faisait déjà rage.

Edison et Wiliam H. Preece, directeur du British Postal Telegraph System, étaient


équipés de dispositifs « sans fil » primitifs qui utilisaient l'effet d'induction.
Edison avait réussi à envoyer un message à partir d'un train en marche via un fil
télégraphique suspendu à des poteaux placés le long de la voie, en utilisant
l'induction pour transmettre dans l'intervalle séparant le train du fil. Mais ce
type de dispositif ne fonctionnait que sur de petites distances et Edison, selon
son habitude, se désintéressa vite de ce procédé.

Les expériences de transmission de signaux en Morse entre deux bâtiments de


l'université d'Oxford, distants de plusieurs dizaines de mètres, menées l'année
précédente par sir Oliver Lodge, étaient plus significatives encore. Il avait
construit un émetteur et un récepteur en plaçant un éclateur de Hertz dans un
cylindre de cuivre ouvert à l'une de ses extrémités, et avait créé un faisceau
d'ondes ultra-courtes.

Tesla expliqua au directeur de Westinghouse que les machines qu'il avait commandées
devaient être utilisées avec des oscillateurs : il était donc crucial d'obtenir
l'efficacité maximale.
« N'épargnez aucune dépense, je vous en prie. En ce qui concerne les prix, je m'en
remets entièrement à l'honnêteté de la compagnie Westinghouse. Je crois qu'il y a
dans cette compagnie des gens qui croient en une justice divine. »

Il reçut du vice-président et du directeur général l'assurance que le matériel


allait lui être envoyé à un prix aussi modique que possible. Après tout, leur
rappelait occasionnellement Tesla, il leur assurerait une solide publicité en
utilisant leur matériel dans ces démonstrations.

Il écrivit une nouvelle lettre à Schmid, pour l'exhorter à construire un


transformateur tournant satisfaisant sous tous rapports. Il pressa C.F. Scott,
électricien en chef à Pittsburgh, d'accélérer la construction du transformateur : «
Mon travail a été brusquement interrompu au moment le plus crucial du développement
de certaines idées, et cet appareil m'est absolument indispensable pour reprendre
mon activité. »

Quelques semaines plus tard, Scott reçut un nouveau message de la même veine : « Ce
travail est absolument essentiel à ma santé, et j'espère aller mieux dès que je le
reprendrai. »

Tesla réfléchissait, tout en rachetant lui-même ses appareils, à l'offre tentante


que lui avait faite Edward Dean Adams de joindre leurs efforts au sein d'une
compagnie nouvelle, qui aurait l'aval financier de la maison Morgan. Cette
perspective ne l'enchantait pas du tout, car il n'avait pas oublié comment Morgan
avait opéré le regroupement de Thomson-Houston et de l'Edison Electric pour former
la General Electric, ni la menace qui avait pesé sur l'avenir de la compagnie
Westinghouse, convoitée par le groupe. Il commit alors l'une de ses nombreuses
erreurs financières, acceptant les 40 000 dollars d'Adams tout en rejetant une
alliance plus large.

Johnson, son ami proche, ne fut pas le seul à juger qu'il se fourvoyait en refusant
la sécurité offerte par la maison Morgan. Tesla soupira et leva les bras au ciel
pour signifier qu'il voulait d'abord protéger sa précieuse liberté. Il était
persuadé que les 40 000 dollars lui permettraient de commercialiser au moins
quelques-unes des inventions dont il voyait l'aboutissement. Une fois de plus, il
sous-estimait le temps et les coûts nécessaires pour y parvenir.

« Je n'ai connu aucune autre découverte », écrivait Michael Pupin, » qui ait
suscité autant d'intérêt dans le monde que les rayons X. Tous les physiciens
abandonnèrent leurs propres recherches pour se lancer tête baissée dans ce domaine.
»

Roentgen annonça sa découverte en décembre 1895. Edison, embourbé dans sa tentative


d'extraction de minerais par des procédés magnétiques, s'empressa d'envoyer un
télégramme à un ancien associé, lui enjoignant de tout laisser tomber pour se
joindre à un groupe qui menait des expériences sur les nouveaux rayonnements de «
Rotgen » ( sic ). « Nous pouvons marquer des points avant que les autres ne
prennent leur second souffle. »

La possibilité de voir l'intérieur du corps humain fascinait tout le monde, et les


savants et les ingénieurs voyaient clairement qu'une sorte d'écran était nécessaire
pour conserver une trace du passage des rayons dans le corps.

Edison, Pupin et Tesla s'engagèrent chacun à sa manière dans la recherche sur les
rayons X. Edison, voyant où résidait l'intérêt commercial, commença immédiatement à
tester une série de produits chimiques. Il conclut très vite que les cristaux de
tungstate de calcium avait une bonne fluorescence sur écran, et il se précipita au
Bureau des Brevets.
Pupin nota dans son journal que les physiciens américains avaient accordé peu
d'attention aux décharges des tubes à vide ; à sa connaissance, il était le seul à
les expérimenter. Au moment où Roentgen annonça sa découverte : « J'étais donc
mieux préparé que quiconque dans ce pays pour répéter ces expériences et j'y
parvins avant tous les autres sur cette rive de l'Atlantique. » Il affirma avoir
obtenu le premier rayon X aux États-Unis le 2 janvier 1896, deux semaines après
l'annonce de la découverte de Roentgen en Allemagne.

Roentgen, prix Nobel de physique en 1901.

C'est une affirmation pour le moins étrange, si l'on se souvient des expériences
sur les tubes à vide que Tesla présenta dans ses conférences en 1891, 1892 et 1893.
Bien que Tesla n'ait jamais disputé à Roentgen la priorité de la découverte, il
avait bien parlé alors de la présence simultanée de « rayons visibles et invisibles
», obtenus par sa lampe à bombardement moléculaire et d'autres lampes à gaz ; il
avait utilisé du verre uranisé et une série de substances phosphorescentes et
fluorescentes pour détecter le rayonnement. Pendant des expériences sur la
puissance radiative des corps phosphorescents, effectuées au cours de l'automne
1894 avec l'assistance des photographes Tonnelé & Company, « un grand nombre de
plaques révélèrent de curieuses marques et défauts ». Ce fut juste quand il
commença l'exploration de ces phénomènes que son laboratoire brûla.

Dès que la découverte des rayons X par le professeur Roentgen fut connue, en
décembre de cette année, Tesla expédia immédiatement ces photographies au savant
allemand, qui répondit : « Ces images sont très intéressantes. Pourriezvous avoir
l'obligeance de me révéler la manière dont vous les avez obtenues ? »

La revendication de priorité de Pupin concernant les expériences sur les tubes à


vide à décharge était fausse, de toute façon, même si Tesla ne l'avait pas précédé.
Il semble que de nombreux laboratoires américains et européens les étudiaient, et
après l'annonce de Roentgen, c'est une douzaine d'affirmations de priorité qui
s'élevèrent. Tesla ne joignit pas sa voix à ce concert. Le premier appareil de
radiographie médicale aurait été, selon certaines affirmations, fabriqué dans le
sous-sol de Reid Hall à Dartmouth College par un assistant de laboratoire, le 4
février 1896.

Edward R. Hewitt, inventeur versé dans la recherche photographique, laissa une


curieuse anecdote. Ses propres recherches « commencèrent le matin où Nikola Tesla
prit une photo de Mark Twain avec un tube de Geissler, qui se révéla non pas une
photo de Twain, mais une bonne photo de la vis de réglage de la lentille de
l'appareil ! »

« Ce n'est qu'au bout de quelques semaines, » écrit Noël F. Busch dans Life
Magazine du 15 juillet 1946, « quand Roentgen annonça sa découverte des rayons X,
que Tesla et Hewitt comprirent que la photo de Twain n'était ni plus ni moins
qu'une photographie X, la première jamais faite aux États-Unis. » Ceci ne constitue
guère, bien entendu, une preuve de la priorité de l'invention, qui suppose d'aller
bien au-delà de l'obtention d'effets accidentels, mais elle montre à quel point les
recherches de Tesla étaient avancées à cette époque.

Tandis qu'Edison se hâtait de tirer profit de la découverte de Roentgen et que


Pupin tentait de partager sa gloire, Tesla, moins enclin à privilégier ses intérêts
personnels, commençait une série exhaustive d'expériences dans le domaine des
rayons X, dont il publia les résultats en mars 1896, dans une série d'articles de
1' Electrical Reviews.

Alors que ses concurrents utilisaient des tubes de Roentgen pour produire de pâles
radiographies des mains et des pieds, Tesla affirma faire en 40 minutes des
photographies de la boîte crânienne, à 12 mètres de distance. Un tel résultat
signifie, s'il est vrai, qu'il utilisait un matériel bien plus avancé que celui
dont nous croyons qu'il existait à cette époque.

Le 6 avril 1896, le professeur Pupin déclara devant l'Académie des Sciences de New
York : « Toute substance soumise à l'action des rayons X produit à son tour ces
rayons », et affirma en conséquence avoir découvert un rayonnement secondaire. Mais
Tesla avait déjà publiquement déclaré à YElectrical Review ( 18 mars 1896 ) : «
J'ai fini par obtenir des radiographies dues uniquement aux rayons réfléchis », et
expliqué comment il

« Idylle balnéaire à la Roentgen » : caricature allemande publiée vers 1900. avait


exclu les rayons directs. Il découvrit que les métaux les plus électropositifs
étaient les meilleurs « réflecteurs » de rayons X.

De nombreux inventeurs étaient entrés dans la course, dont les célèbres A.E.
Kennelly et Edwin J. Houston, qui utilisaient une simple bobine de Tesla pour
produire les rayons de Roentgen. Edison, soutenu par l'enthousiasme populaire, eut
l'idée de construire un grand nombre de fluoroscopes sous la forme de boîtes
percées d'orifices et les présenta à l'Exposition électrique de 1896, au Grand
Central Palace à New York. C'était la première fois que les Américains voyaient des
radiographies de leurs squelettes : ils se bousculaient. Beaucoup furent déçus de
ne pas voir fonctionner leur cerveau. Un joueur écrivit à Edison pour lui demander
un appareil à rayons X avec lequel il pourrait jouer contre la banque du casinoy !

Les prudes s'inquiétèrent : certains fabricants malintentionnés pourraient se


mettre à fabriquer des jumelles à rayons X permettant aux voyeurs de les
déshabiller du regard, tandis qu'elles déambulaient dans leurs meilleurs atours sur
la Cin- quième Avenue. Jusqu'à la fin des années 1940, des marchands de chaussures
utilisaient des machines à radiographier les pieds, puissant argument de vente aux
clients de l'Amérique provinciale !

Des médecins administrèrent de prétendus « traitements de la cécité » aux rayons X.


On sait aujourd'hui que les rayons peuvent causer des « flashs » lumineux dans
l'oeil et, en cas de surexposition, la cataracte. Tesla insista sur le fait que
l'on ne disposait d'aucune preuve de guérison de la cécité et dénonça la cruauté
qui consistait à éveiller de faux espoirs. Edison le déplorait également, « bien
qu'il eût enfourché ce cheval et pratiqué des tests avec d'autres scientifiques et
médecins », ainsi que l'indique une biographie récente .

Tesla, dont les recherches étaient de nature fondamentale et sérieusement étayée,


crut que les rayons X étaient composés de particules discrètes. Cette hypothèse
s'avéra incorrecte, mais elle ne fit que partager le sort de presque toutes les
autres à cette époque.

Presque en même temps, à Cambridge, le physicien anglais Joseph J. Thomson fabriqua


un tube à vide avec deux plaques chargées et un écran fluorescent. Il découvrit que
le rayonnement causé par la circulation du courant provoquait l'apparition de
points sur l'écran. Les champs magnétique et électrique provoquaient une déflexion
des rayons, ce qui le convainquit qu'ils étaient formés de particules chargées.
Comme le rapport de la charge des particules à leur masse était toujours le même,
il supposa qu'il avait découvert « de la matière dans un nouvel état », dont tous
les éléments chimiques seraient formés. Quelques années plus tard ( en 1897 ), on
reconnut que Joseph J. Thomson avait découvert l'électron, particule très légère de
charge électrique minimale et constituant élémentaire de l'atome.

Max Planck proposa en 1900 une loi du rayonnement électromagnétique la théorie des
quanta. Cinq ans plus tard, Einstein expliqua dans sa théorie de la relativité que
tous les rayonnements, quoique formés de quanta porteurs de quantités différentes
d'énergie, se déplacent à la vitesse de la lumière. Il écrivit les équations
fondamentales de l'échange d'énergie dans l'interaction matière-rayonnement.

Ce nouveau domaine de la physique permit de connaître les propriétés de différentes


sortes de rayonnements électromagnétiques. Les ondes radio, de plus basses
fréquences, ont des longueurs d'onde atteignant des milliers de kilomètres. En
ordre croissant de fréquence venaient les micro-ondes, puis les rayonnements
infrarouges, la lumière visible, les rayonnements ultraviolets, les rayons X et
enfin les rayons gamma, de longueur d'onde extrêmement petite.

Tesla et tous ceux qui exploraient les rayons X s'aventuraient sur un terrain
piégé. On savait déjà qu'ils serviraient à détecter la présence d'objets étrangers
dans le corps, ou les fractures des os, mais la volonté d'utiliser pleinement les
possibilités thérapeutiques des rayons X et leur action sur le corps suscitait des
recherches dangereusement empiriques.

Pourtant, à part quelques accidents pénibles, il est surprenant de constater le


faible nombre de cas de surexposition dues aux rayons X en vingt-cinq ans.

Tesla, enthousiasmé par cette force nouvelle et mystérieuse, fut de ceux qui
refusèrent dans un premier temps d'y voir un quelconque danger. Convaincu qu'il
s'agissait d'un moyen de « stimuler » son cerveau, il exposa à plusieurs reprises
sa tête aux rayonnements.

« On obtient aisément un contour du crâne après une exposition de 20 à 40 minutes.


J'obtins un jour, après une exposition de 40 minutes, non seulement le contour du
crâne, mais l'orbite, la mâchoire inférieure et les connexions avec la mâchoire
supérieure, la colonne vertébrale et ses connexions avec le crâne, la chair et même
les cheveux. »

Il remarqua d'étranges effets : « une tendance à somnoler avec l'impression que le


temps passe extrêmement vite, un effet globalement apaisant et une sensation de
chaleur dans la partie supérieure de la tête. Un de mes assistants confirme de son
côté la tendance à la somnolence et l'accélération de l'écoulement du temps ».

De tels effets l'amenèrent à considérer que le rayonnement était constitué d'un


flux de matière pénétrant à l'intérieur du crâne. Il fut le premier à suggérer
l'utilisation des rayons X à des fins thérapeutiques « en projetant par exemple des
produits chimiques à l'intérieur du corps humain. »

Il est difficile de mesurer l'intensité des expositions auxquelles il se soumit


lui-même pendant cette période. On ne connaît d'ailleurs pas encore précisément
aujourd'hui le seuil de tolérance physiologique du cerveau aux champs radio-
fréquence de hautes énergies.

Edison s'abîma les yeux en les exposant aux rayons X. L'un de ses assistants
contracta un cancer de la peau qui s'étendit progressivement et dont il mourut au
bout de quelques années.

Tesla décrivit avec soin les effets des rayons X sur ses yeux, son corps, ses mains
et son cerveau, en différenciant les brûlures de peau de ce qu'il considérait comme
des effets internes. Au printemps 1897 il tomba mystérieusement malade, pendant
plusieurs semaines. Il dit avoir reçu dans les yeux des chocs brusques et
douloureux, causés par un appareil à rayons X. Ses mains étaient exposées de façon
répétée.

« Dans un cas grave », écrivit-il, « la peau se colore fortement et noircit en


certains endroits, et d'horribles cloques de sinistre présage se forment :
d'épaisses couches se détachent exposant la chair nue. Une brûlure douloureuse, de
la fièvre et d'autres symptômes du même acabit complètent ce tableau. J'ai eu le
malheur d'assister au développement de cette maladie sur la région abdominale d'un
assistant zélé qui m'est cher c'est d'ailleurs le seul accident dont ait souffert
quelqu'un d'autre que moi, dans toute mon expérience de laboratoire. »

C'était la conséquence d'une exposition de cinq minutes, à quelques centimètres


seulement d'un tube à très haute tension. En plus de cette blessure de la peau, il
nota que ce rayonnement provoquait une sensation de chaleur intense en profondeur
dans le corps, fait qui devait influencer la poursuite de son travail dans le
domaine de la thérapeutique.

On sait maintenant qu'il existe deux sortes de rayons X les rayons « durs » et les
rayons « mous ». Les seconds, aux longueurs d'onde plus grandes et aux énergies
plus faibles, sont plus facilement absorbés que les rayons X « durs ». Mais leur
énergie reste élevée, comparée à celle des rayons ultraviolets ou visibles.

Tesla fut rapidement convaincu que des mesures de sécurité s'imposaient. Il fit une
conférence devant l'Académie des Sciences de New York le 6 avril 1897, sur la façon
de construire les appareils à rayons X et les règles de sécurité à prendre. Il
testa différents métaux de protection et, peu après, le plomb fut généralement
adopté.

Tesla rencontra à ce tournant de sa vie un personnage qui devait prendre de


l'importance. Son nouvel assistant, George Scherff, lui avait préparé avec passion
des lanternes de projection et des tubes cathodiques pour sa conférence à
l'Académie des Sciences.

Scherff, qui fut d'abord son secrétaire, devint le conseiller juridique et


financier, le comptable, le responsable de son bureau, le gestionnaire de son
portefeuille, l'homme à tout faire, l'ami et, pendant les périodes de vaches
maigres, une source toujours disponible de petits prêts. Le bon et frugal Scherff
acceptait de priver sa propre famille pour aider Tesla à sortir d'une mauvaise
passe. Il n'ambitionna jamais d'être autre chose que « Monsieur Scherff »,
l'employé modèle, ni ami intime, ni égal. Il idolâtrait Tesla, connaissait ses
affaires mieux que quiconque, et il serait mort plutôt que de se livrer à des
confidences sur la vie privée de l'inventeur. S'il y eut jamais ami fidèle à
l'ombre d'un grand homme, c'est bien George Scherff derrière Nikola Tesla.

On continuait à se demander pourquoi aucune femme ne partageait la vie du grand


inventeur. Le bien du pays imposait aux gens importants de procréer. En 1896, les
pressions pour que Tesla se marie n'étaient pas le seul fait des rubriques
mondaines.

Des revues techniques comme YElectrical Review de Londres, Y American Electrician


et YElectrical Journal y allaient aussi de leur couplet.

L'habileté dont faisait preuve Tesla lorsqu'il était confronté à de telles


demandes, apparaît à la fin d'une longue interview qu'il accorda à un journaliste
du New York Herald, qui le rencontra, effondré dans un café, à une heure tardive de
la nuit ; il avait l'air hagard, à bout de forces. De temps à autre, il se
remettait à broyer du noir sur les conséquences désastreuses de l'incendie de son
laboratoire, mais il semblait à son interlocuteur que sa pâleur et son regard
trahissaient un trouble plus profond.

« Je crains », commença Tesla, « que ma compagnie ne soit guère entraînante ce


soir. Le fait est que j'ai failli me tuer aujourd'hui»

Il avait reçu un choc d'environ 3,5 millions de volts de l'une de ses machines.

« L'étincelle a bondi à près d'un mètre de haut, et m'a touché ici, sur l'épaule
droite. Je vous assure que cela m'a donné le vertige. Si mon assistant n'avait pas
coupé immédiatement le courant, c'en était fini de moi. Je m'en tire avec une
marque étrange sur le sein droit, là où le courant a frappé, et un talon brûlé à
l'une de mes chaussettes, là où il est ressorti. Bien sûr l'intensité du courant
était extrêmement faible, autrement il m 'aurait été fatal. »

Il est possible qu'il ait minimisé l'incident à cause de la longue campagne


d'Edison contre le « courant alternatif mortel ».

Le reporter lui demanda quelles distances les étincelles pouvaient parcourir :

« J'ai souvent obtenu de mes machines à haute tension des étincelles qui sautaient
sur toute la largeur ou la longueur de mon laboratoire, disons de 10 à 12 mètres.
En fait, leurs trajectoires ne sont pas limitées, mais on ne peut les voir que sur
le premier mètre environ, car l'éclair est extrêmement bref. Oui, je suis presque
sûr que je pourrais produire une étincelle d'un kilomètre et demi de long, et je ne
sais pas d'ailleurs si cela reviendrait tellement cher. »

Avait-il subi beaucoup d'accidents depuis qu'il travaillait sur l'électricité ?

« Très peu. En moyenne pas plus d'un par an, et mes machines n'ont jamais tué
personne. Je les construis toujours de telle façon que, quoi qu'il arrive, elles ne
puissent tuer personne. L'incendie de mon laboratoire il y a deux ans est
l'accident le plus sérieux que j'aie jamais connu. Personne ne mesure ce que j'y ai
perdu. »

Pendant un moment, il se tut, absorbé dans ses pensées. Puis, parlant à la


troisième personne, il se mit à décrire la principale source de tristesse dans la
vie d'un inventeur.

« Tant d'idées se bousculent dans sa tête qu'il peut en saisir seulement quelques-
unes au vol, et ne parvient qu'à en mener un faible nombre à leur terme. Il arrive
souvent qu'un autre inventeur ait les mêmes idées, mais le devance dans leur
réalisation. Ah, croyez-moi, il y a de quoi vous briser le coeur ! »

Quand le laboratoire brûla, dit-il, des appareils qu'il avait inventés pour
liquéfier l'air furent détruits.

« J'étais sur le point de réussir. Pendant les quelques mois de retard que
l'incendie a provoqués, un savant allemand a résolu le problème. »

Ce fut Linde qui le devança dans cette découverte du procédé de fabrication


industrielle de l'oxygène liquide. Tesla cherchait un moyen de réfrigération pour
isoler artificiellement les lignes électriques.

« Je me sentais si las et si découragé pendant cette période ! Je crois que je


n'aurais pas pu m'en sortir, sans le traitement électrique que je me suis
administré. Voyez-vous, l'électricité donne à un corps fatigué juste ce dont il a
besoin la force de vivre, la force nerveuse. C'est un grand médecin, je vous
assure, peut-être le plus grand des médecins. »

Etait-il souvent déprimé ?

« Peut-être pas si fréquemment. Tous les hommes de tempérament artistique


connaissent des moments de dépression après les grands enthousiasmes qui les font
aller de l'avant. En général, j'ai une vie heureuse, plus heureuse que toute autre
vie que je pourrais concevoir. Je ne pense pas qu'il existe de bonheur qui puisse
transpercer le coeur humain comme celui qu'éprouve un inventeur, lorsqu'il sent
qu'une création de son cerveau parvient au stade d'achèvement. De telles émotions
peuvent faire oublier de manger, de dormir, les amis, l'amour, tout ! »

Croyait-il au mariage « pour les artistes » ? Tesla considéra attentivement la


question avant d'y répondre :

« Pour un artiste, oui ; pour un musicien, oui ; pour un écrivain, oui ; mais pour
un inventeur, non. Les trois premiers sont soutenus dans leur inspiration par la
présence d'une femme, et leur amour peut les conduire à des oeuvres plus belles
encore. Mais un inventeur a un tempérament si ardent, avec tant de passion sauvage,
qu'en se donnant à une femme qu'il aimerait, il lui consacrerait tout ce qu'il
possède, et il ne resterait rien pour ses recherches. Je ne pense pas que vous
puissiez me citer beaucoup de grandes inventions faites par des hommes mariés. En
un sens, c'est malheureux, car on se sent si seul, parfois ! »

_-_-_-_-_

CHAPITRE XI

Vers Mars

Les lettres de Katharine trahissaient à la fois la vivacité de ses émotions et la


constance de son intérêt pour Tesla. Aujourd'hui, avec le recul, il est difficile
de comprendre ces curieuses missives. Exubérantes et intimes, il s'en faut de peu
qu'elles ne deviennent des lettres d'amour. Si telle était la tendance de
Katharine, Tesla l'y encourageait peu !

Le 3 avril 1896, elle lui envoya un mot d'invitation : elle avait besoin de lui
pour retrouver sa joie de vivre, comme la dernière fois qu'ils s'étaient
rencontrés, bien qu'il semblât malade. L'on était à Pâques. Elle lui écrivait :

« Je me suis toujours demandé si on peut avoir conscience de grands changements


quand ils se préparent. Sentez-vous arriver le printemps ? D'habitude j'en suis si
heureuse ! Maintenant il ne m'apporte que du chagrin. C'est si grave que je
m'échapperais volontiers, désintégration, séparation. Je voudrais, comme vous,
vivre toujours la même routine, sans rupture, vivre ma propre vie, comme vous. Je
ne sais de qui je vis la vie, il me semble qu'elle n'a jamais été la mienne ; vous
devez venir demain soir, vous le voyez ».

Les Johnson passèrent une partie de l'été dans le Maine, mais Katharine supportait
de plus en plus mal de se séparer de Tesla et se préoccupait de sa santé.

« Vous commettez une erreur, mon cher ami, une erreur quasiment fatale », écrivait-
elle. « Vous pensez n'avoir besoin ni de changement, ni de repos. Vous êtes si
fatigué que vous ne savez plus ce dont vous avez besoin. »

Tesla répondait à sa fougue par des taquineries ou en lui envoyant des fleurs,
quand il y pensait. Sans doute se sentait-il en terrain glissant. Robert était
aussi son ami, et Robert aimait Katharine. Quant à ses sentiments à lui, du moins
ne le tourmentaient-ils pas : il était pratiquement invulnérable.

Dans ses lettres à Jonhson, il parlait de religion, de poésie, se demandait s'il


devait poser pour un portraitiste à la mode pour le numéro de mai de la revue
Century. La tendresse affectueuse qui les unissait transparaît dans leurs échanges
épistolai- res, comme dans ce « Cher Luka » de Tesla à Johnson, suivi d'un « Je
suis content de savoir que vous continuez à m'aimer. »

Si la religion était excellente pour les autres, d'après Tesla, lui-même s'en était
relativement éloigné. Il se mit à s'intéresser au bouddhisme, à cette époque où son
anxiété était presque insupportable et où ses ressources étaient d'une minceur
alarmante. Le bouddhisme et le christianisme étaient pour lui les deux religions de
l'avenir. Il envoya à Johnson un livre sur le bouddhisme, et il reçut cette réponse
: « Monsieur le Chevalier, je ne vous savais pas de ce côté de la barrière, mais
maintenant que j'ai lu le livre, je penserai à vous encore plus que d'habitude ce
qui est loin d'être rare, je vous assure ! »

Quelques jours plus tard, répondant à une nouvelle invitation à dîner chez les
Johnson, Tesla plaisanta sur son attirance envers les personnages célèbres :

« Si vous ne recevez que de simples mortels, je ne viendrai pas. Mais si vous


invitez Paderewski, Roentgen ou Mrs. Anthony, alors je me déplacerai. Répondez-moi,
je vous en prie. »

Noël de cette année-là ne fut pas heureux pour Katharine, malgré, ou peut-être à
cause, des efforts qu'elle fit pour entretenir la gaieté familiale. Elle se sentait
prisonnière. Bien que ses enfants et son mari lui fussent chers, et qu'elle aimât
les mondanités, elle avait l'impression qu'une part vitale de sa vie manquait.
Valait-il la peine de vivre seulement pour cette lente désintégration qu'elle
ressentait ?

Le lendemain de Noël, elle écrivit à Tesla :

« J'ai essayé plusieurs fois de vous remercier pour les roses. Elles sont là,
devant moi, d'une couleur si intense, si superbe. Je dois toujours m'y reprendre à
plusieurs reprises pour vous écrire, car une sorte de timidité m'empêche de
m'exprimer comme je le souhaiterais. Je n'avais pas l'intention d'être dure l'autre
soir. J'étais terriblement déçue. Vous me manquez affreusement. Je me demande si ce
sera toujours ainsi, et si je pourrai m'habituer un jour à ne plus vous voir.
Malgré tout, je suis heureuse de savoir que vous allez bien et que vous êtes
heureux et prospère. Avec tous mes voeux pour la Nouvelle Année, mon cher ami. »

Quand Tesla répondait enfin, il essayait de l'amuser en la taquinant. Il ne


réussissait qu'à être cruel, racontant par exemple qu'il avait rencontré récemment
sa soeur et l'avait trouvée bien plus jolie et agréable qu'elle. Puis il revenait à
son travail.

Après les conférences de 1893, où il avait énuméré en les détaillant les six
conditions nécessaires à la réussite de l'émission et de la réception radio, il
avait construit un appareil qui transmettait entre son laboratoire et plusieurs
autres endroits situés à New York. L'incendie avait tout détruit et l'avait empêché
de progresser dans ses recherches, mais, au printemps de 1897, grâce à l'aide
financière d'Adams et à un solide soutien de Westinghouse, il était prêt à
continuer.

Il annonça en août à YElectrical Review, avant de déposer ses principaux brevets de


radio, qu'il avait réussi des essais concluants, mais en restant dans les
généralités : il avait déjà construit un émetteur et un récepteur électrique
captant à distance les signaux de l'émetteur, quels que soient les courants
terrestres et l'orientation. En outre, la dépense d'énergie était étonnamment
faible.

En rompant P« équilibre électrostatique » en n'importe quel point de la Terre,


expliquait la Review, on pouvait détecter cette perturbation à distance ; grâce à
des appareils appropriés, on disposait ainsi des moyens d'émettre et de recevoir
des signaux : par une expérience en conditions réelles, Tesla était parvenu à
effectuer de vraies communications sans fil sur des distances relativement grandes.
Il ne lui restait plus qu'à parachever son appareil pour réussir des transmissions
sur n'importe quelle distance.
Les expériences eurent lieu sur un vieux rafiot qui remonta le cours de l'Hudson,
transportant le poste récepteur à 35 kilomètres du nouveau laboratoire de Houston
Street. Ses appareils pouvaient faire bien d'autres choses encore.

Il déposa ses brevets d'application sous les numéros 645.576 et 649.621 le 2


septembre 1897, et ils furent acceptés en 1900. Ils allaient, on l'a vu, être
contestés par Marconi au cours d'une longue procédure en justice. Mais Tesla prit
les devants en le poursuivant pour contrefaçon.

En 1898, il déposa et obtint le brevet n° 613.809 qui décrivait le guidage à


distance de véhicules par radio. C'était là une nouvelle application spectaculaire
de la T.S.F. Il brûlait d'impatience de présenter au public à la fois la radio et
les premiers balbutiements de l'automatique.

L'année précédente, lors de la conférence qu'il fit à Buffalo pour présenter


l'exploitation de l'énergie des chutes du Niagara, au moment où la General Electric
venait d'achever la construction de ses lignes électriques, Tesla déclara qu'il
espérait voir maintenant se réaliser son rêve le plus cher, « la transmission
d'énergie entre deux centrales sans aucun câble de connexion. » Ingénieurs,
industriels et financiers écoutaient avec des sentiments mitigés. Ce génie surdoué
prenait un malin plaisir à rendre obsolètes des équipements à peine achevés, au
moment où les profits devaient commencer à rentrer ! Les journaux du monde entier
ne furent pas longs à annoncer qu'il avait mis au point un dispositif capable de
transmettre de l'énergie et de l'intelligence sans fil non seulement à travers la
Terre, sur une distance de 32 kilomètres, mais aussi à travers les airs.

Et Tesla était si sûr de lui qu'il claironnait maintenant la possibilité, dans un


proche avenir, de communiquer avec Mars.

L'Electrical Review fit paraître un entrefilet annonçant que M. Tesla avait inventé
un appareil « capable de produire des pressions électriques très supérieures à tout
ce qui était connu jusque-là », grâce auquel le courant « peut être acheminé vers
un terminal en altitude où l'atmosphère raréfiée peut conduire librement le courant
particulier produit. Un second terminal maintenu au même potentiel est placé à une
certaine distance du premier, en un lieu où l'on a besoin d'énergie, afin d'attirer
et de recevoir le courant, et de l'acheminer vers la Terre par certains moyens
spéciaux, pour le transformer et l'utiliser. »

L'article était accompagné de photographies de décharges d'une tension de 2,5


millions de volts, créées par une bobine unique. D'autres publications montraient
les ballons géants stationnaires, utilisés pour maintenir les terminaux aux
tensions requises.

« Tesla propose maintenant », poursuit YElectrical Review, « la transmission de


l'électricité sur des distances de plusieurs milliers de kilomètres, par
l'intermédiaire des milieux naturels, la Terre et l'air, sans recourir aux lignes à
haute tension. On peut y voir un rêve, un conte des “Mille et une Nuits”. Mais les
découvertes extraordinaires que Tesla a accumulées pendant des années de travail
incessant, prouvent qu'il a dépassé le stade de l'expérience de laboratoire dans ce
domaine, et qu'il a atteint celui de l'application industrielle. La réusssite de
ses efforts signifie que la puissance de sources telles que le Niagara sera
disponible dans n'importe quelle partie du monde, sans que le facteur distance
intervienne. »

Certains articles parus à cette époque parlent de cet objectif comme d'un fait
accompli ; « Tesla électrifie la terre entière », peut-on lire en première page.
Michael Pupin lut que Tesla se disait capable de communiquer avec la planète Mars
et implora en silence le saint patron des Serbes immigrés. Avec d'autres savants,
il se demandait : Que nous réserve-t-il ? Jadis, berger menant le bétail le long de
la frontière militaire de Serbie, il avait pris conscience du rôle essentiel que
jouait la Terre en tant que conducteur d'ondes acoustiques : lui et ses camarades
s'endormaient les oreilles collées aux manches des couteaux qu'ils avaient enfoncés
dans le sol. Le moindre bruit du bétail en mouvement, ou de romanichels venus voler
le maïs, les réveillait aussitôt.

Michael Pupin.

Plus tard, Pupin comprit qu'un oscillateur envoyant des ondes électriques couvrait
des distances plus grandes si l'un de ses côtés était relié à la Terre. Toutefois,
parler d'envoyer des signaux sans fils vers Mars lui apparaissait totalement
absurde, « parce qu'on ne disposerait pas de la résonance acoustique de la Terre
pour couvrir de grandes distances. »

Des objections aussi mineures ne décourageaient pas Tesla, qui avait entrepris la
construction d'un appareil surpassant tout ce qui avait été conçu jusque-là. Il
construisit des transformateurs à hautes fréquences dits bobines de Tesla de
différentes formes et dimensions, dont un transformateur résonant à spirale plate,
objet superbe avec lequel il pouvait produire des forces électromotrices de
plusieurs millions de volts. (

Le problème majeur posé par ces appareils à très haute tension est la forte
diminution de la tension de sortie, et donc une limitation de leurs performances, à
cause des pertes dues aux décharges corona ou parasites. Tesla parvint à surmonter
ces problèmes en leur trouvant des solutions élégantes.

Il créa un transformateur accompagné d'un secondaire dont les parties, maintenues à


un fort potentiel, avaient une surface considérable ; elles étaient disposées dans
l'espace sur des surfaces idéales enveloppantes de très grand rayon de courbure, à
des distances les unes des autres calculées pour assurer partout une faible densité
de surface électrique. Ainsi, aucune fuite ne pouvait se produire, même si les
conducteurs étaient dénudés. Sa bobine à spirale plate matérialise ce principe.

Il installa dans son laboratoire un circuit primaire à deux tours qui occupait
toute la pièce principale ; il devait plus tard transférer cette bobine, et les
interrupteurs qui lui étaient associés, dans le Colorado, pour construire son
émetteur amplificateur. Le primaire était enterré et avait vraisemblablement une
structure multibrins et un très grand diamètre.

Muni d'un tel équipement, il lui semblait que les limites avaient disparu : on
pourrait envoyer un message vers Mars à peu près aussi facilement qu'à Chicago.

La grande bobine de Tesla.

« Je me suis aperçu que je pourrais obtenir toutes les tensions, aussi grandes
soient-elles, et des faits d'une importance capitale se sont révélés au cours de ma
recherche dans ce domaine. L'un d'eux est que l'air atmosphérique, qui se comporte
habituellement en parfait isolant, conduit librement les courants de force
électromotrice énorme produits par ces bobines. La conductivité de l'air est si
grande que la décharge d'une seule borne se comporte comme si l'atmosphère était
raréfiée. Un autre fait est que la conductivité augmente très rapidement avec la
raréfaction de Vatmosphère et l'augmentation des tensions électriques, à un degré
tel qu'aux pressions barométriques qui ne permettent en aucun cas le passage de
courants ordinaires, ceux générés par cette bobine traversent l'air avec autant de
liberté que dans un fil de cuivre. »

Il avait ainsi prouvé de façon concluante, affirmait-il, que l'on pouvait


transmettre de grandes quantités d'énergie électrique dans les couches supérieures
de l'atmosphère, sur n'importe quelle distance. Et il découvrit un autre fait
également important, à savoir que l'azote atmosphérique, sous l'effet de décharges
de quelques millions de volts, se combinait avec l'oxygène et d'aut-res éléments.

« Ces actions sont si énergétiques, et ces décharges puissantes se comportent de


manière si étrange, que j'ai souvent peur que l'atmosphère s'enflamme, possibilité
terrible que sir William Crookes, avec son intelligence perçante, avait déjà prise
en considération. Qui sait si une telle calamité n 'arrivera jamais ? »

Tesla n'était pas l'auteur du concept de résonance électrique : lord Kelvin avait
introduit la théorie mathématique de la décharge du condensateur ; mais Tesla avait
exhumé l'équation et lui avait redonné vie.

L'article que Tesla écrivit en 1899 dans 1' Electrical Review et dans lequel il
exprimait sa peur d'embraser le ciel, contient plusieurs photographies de
l'inventeur manipulant un appareil qu'il venait de construire. On y voit un éclair
spectaculaire créé par une tension de 8 millions de volts environ, lors d'une
expérience de transmission d'énergie électrique sans fil sur de grandes distances.
Une autre photographie fut prise grâce à la brillante lumière d'une ampoule à vide
de 1 500 bougies que Tesla tient dans la main. La fréquence est mesurée en millions
de cycles par seconde.

Sur une troisième photographie, Tesl rillamment éclairé, se tient près d'une bobine
qui reçoit son énergie des ondes émises par un oscillateur situé à distance et qui
est ajustée à la capacité de son corps ; il est préservé du danger car il s'est
placé « en un noeud de l'onde stationnaire, où les vibrations intenses sont très
atténuées ». La tension à l'extrémité de la bobine qui crache de puissants éclairs
est voisine de un demimillion de volts.

Tesla dans son laboratoire en 1898, manoeuvrant une bobine qui illustre l'action de
deux circuits de résonance, de fréquence différente.

La légende de la dernière photographie de cette série remarquable est rédigée ainsi


:

« Dans cette expérience, le corps de l'opérateur est chargé à un haut potentiel par
connexion directe à un oscillateur. On voit sur la photographie une barre
conductrice dont l'extrémité supporte une feuille d'étain d'une certaine taille,
que l'opérateur tient dans la main. Il est situé à la crête d'une onde électrique
stationnaire ; la barre et la feuille sont toutes deux illuminées par l'air
violemment agité qui les environne. L'un des tubes à vide utilisés pour éclairer le
laboratoire, bien qu'à une distance considérable du plafond, brille fortement, sous
l'effet des vibrations transmises par le corps de l'opérateur. »

Tesla trouvait un grand plaisir à présenter ces expériences qui tenaient de la


magie ; il ajoutait, comme pour répondre à ceux de ses détracteurs qui le jugeaient
davantage intéressé par les effets produits que par l'utilité de l'expérience, que
les avantages matériels que l'on en retirerait seraient bien tangibles. Grâce à la
résonance électrique et en utilisant des circuits exactement synchronisés, on
pouvait, disait-il, extraire l'azote de l'air et fabriquer un engrais rentable. On
pouvait également produire une lumière, « qui diffuse comme celle du Soleil »,
d'une façon plus économique que par les moyens habituels, avec des lampes qui ne
s'usaient jamais.

Ses rêves étaient utopiques : la Terre délivrée de la faim et du travail ; des


communications mondiales faciles ; la maîtrise des conditions météorologiques ; de
l'énergie en abondance, un éclairage illimité ; enfin, un lien avec des formes de
vie dont il était convaincu qu'elles existaient sur d'autres planètes. Il
considérait l'existence des Martiens comme une « certitude statistique ».
Pendant ce temps, ses amis, plus terre à terre, poursuivaient leur train-train.
Katharine lui envoya une lettre poignante, pleine de reproches, pour l'inviter à
nouveau et lui rappeler qu'il négligeait ses amis. Leurs enfants grandissaient, et
elle voyait venir le jour où eux aussi se passeraient d'elle. Le temps filait, et
elle avait des fantasmes de mort.

« Laissez donc de côté les millionnaires, les titres ronflants, le Waldorf et la


Cinquième Avenue, pour quelques personnes ordinaires qui ne se distinguent que par
leur grande faiblesse.

« J'ai beaucoup entendu parler de vous et je suis sûre que vous ignorez vous-même
la plupart des choses qui se disent ; je brûle d'impatience de tout vous raconter,
mais, bien entendu, vous ne vous en souciez pas. Savez-vous que je vais à
l'étranger aux premiers jours du printemps, et qui sait si ces lieux qui me sont
familiers me reconnaîtront encore ? Alors, si vous ne m'avez pas complètement
oubliée, ou si vous n'avez pas oublié votre affection pour moi j'ai oublié
d'oublier. Vous feriez mieux de venir de temps en temps.

« “O filent les jours. ” Les années qui me restent ne sont plus si nombreuses,
c'est maintenant l'automne et nous rentrons d'exil, puis vient le printemps et nous
allons à sa rencontre, l'été interminable commence, il n'y a pas d'hiver. Montrez-
vous humain, soyez gentil, venez. Vous savez que c'est la soirée de Robert. Peut-
être viendrez-vous pour lui. »

Il sortit de son laboratoire et se rendit à la soirée. Il s'efforça de se montrer


plus prévenant pendant un moment. Dans une note au « Palais Johnson », il mentionna
les « grandes traductions de poésie serbe » de Luka et dit qu'il avait envoyé trois
exemplaires de son livre à trois « reines des reines américaines, puis-je ajouter
». Il invita les Johnson à une cérémonie au Waldorf « avant que j'épuise mes
ressources ». Et il envoya un petit mot frivole à « Madame Johnston, la Belle du
Bal », glissé dans une enveloppe sur laquelle, bien des années plus tard, Agnès
Johnson Holden devait écrire « Blague faite à maman par M. Tesla, en déguisant son
écriture et en déformant son nom. »

La reprise de ses mondanités évoquait le bon vieux temps. Néanmoins, il fut vite
happé de nouveau par ses activités de laboratoire. Tesla explorait depuis longtemps
le domaine des vibrations mécaniques on se rappelle la plate-forme où il fit monter
Mark Twain. Il ne tarda pas à obtenir des effets inattendus.

Un jour de 1898, il testait un minuscule oscillateur électromécanique, qu'il


attacha en toute innocence à un pilier de fonte qui traversait en son milieu
l'immeuble du 46 East Houston Street, jusqu'au sous-sol sablonneux. Il ferma
l'interrupteur et s'assit sur une chaise à dossier droit pour regarder et noter ses
observations. Il était fasciné par ces machines qui entraient successivement en
résonance, au fur et à mesure que la fréquence des oscillations augmentait, avec
différents objets de son laboratoire. Un meuble ou un appareil se mettait soudain à
vibrer et à danser. Le fait d'augmenter la fréquence le faisait s'arrêter, mais il
était aussitôt relayé par un autre objet qui entrait dans cette gigue effrénée, et
ainsi de suite.

Tesla ne se rendait pas compte que l'oscillateur transmettait ses vibrations au


pilier de fonte avec une intensité croissante, qui les communiquait à son tour aux
structures souterraines de Manhattan, dans toutes les directions. ( Les
tremblements de terre sont plus forts à une certaine distance de leur épicentre. )
Les immeubles s'ébranlèrent, leurs vitres volèrent en éclats, et les habitants du
quartier, affolés, sortirent dans les rues des quartiers chinois et italien
proches.
A la station de police de Mulberry Street, on s'aperçut vite qu'aucune autre partie
de la ville n'était soumise à un tremblement de terre. Tesla s'y étant déjà fait
une réputation, on détacha immédiatement deux officiers pour vérifier si
l'inventeur fou n'y était pas pour quelque chose. Celui-ci, inconscient des dégâts
qu'il avait provoqués dans le voisinage, commençait tout juste à ressentir une
énorme vibration dans les murs et sur le plancher. Pour l'arrêter rapidement, il
prit un marteau et détruisit l'oscillateur d'un seul coup.

Au même moment, les deux policiers s'engouffraient dans sa porte. Tesla se retourna
avec un salut courtois :

« Messieurs, je suis désolé, vous arrivez juste trop tard pour assister à mon
expérience. J'ai jugé bon de l'interrompre brusquement, d'une façon expéditive qui
m'est inhabituelle. Mais si vous désirez revenir ce soir, j'aurai un autre
oscillateur attaché à cette plate-forme et chacun d'entre vous pourra y monter.
Vous trouverez, j'en suis sûr, l'expérience intéressante, elle vous amusera
certainement. Maintenant, je vous prie de bien vouloir me laisser, car j'ai
énormément de choses à faire. Bonne journée, Messieurs. »

Quand les journalistes accoururent, il leur dit qu'il pouvait détruire le pont de
Brooklyn en quelques minutes, si l'envie lui en prenait.

Des années plus tard, il raconta à Allan L. Benson les autres expériences qu'il
avait faites avec un oscillateur pas plus encombrant qu'un réveil. Il avait attaché
le vibrateur à une poutre d'acier de 60 centimètres de long et de 5 centimètres
d'épaisseur. « Pendant longtemps rien ne s'est passé. Et enfin, la grande poutre
d'acier a commencé à trembler, à se dilater et à se contracter comme un coeur qui
bat, elle a fini par se rompre ! »

Cette poutre n'aurait pu être détruite avec des masses, confia-t-il au journaliste,
ni même avec des leviers : il a suffi d'une rafale de petits coups qui, pris
séparément, n'auraient pas fait de mal à une mouche.

Satisfait de cette entrée en matière, il avait glissé le petit oscillateur dans la


poche de sa veste, et il était parti à la recherche d'un immeuble d'acier en
construction. Il avait déniché dans le quartier de Wall Street un bâtiment de dix
étages qui n'était encore qu'une charpente d'acier : il avait attaché l'oscillateur
à l'une des poutres.

« Au bout de quelques minutes, j'ai senti la poutre trembler. Le tremblement a


gagné petit à petit en intensité et s'est étendu à l'ensemble de la structure
d'acier qui a commençé à craquer et à onduler. Les ouvriers sont descendus
précipitamment, croyant à un tremblement de terre. Le bruit a couru que l'immeuble
allait s'effondrer, et on a appelé la police. Avant que les choses ne s'aggravent,
j'ai remis l'oscillateur dans ma poche et je suis parti. Si j'étais resté dix
minutes de plus, j'aurais pu faire écrouler l'immeuble ! Avec ce même appareil,
j'aurais raison du pont de Brooklyn en moins d'une heure. »

Mais les ambitions de Tesla ne s'arrêtaient pas là. Il se vanta à Benson de pouvoir
briser la Terre par le même procédé :

« La fendre, comme un enfant casse une pomme en deux, et mettre un terme définitif
à l'Humanité. Les vibrations de la Terre ont une périodicité d'environ une heure
quarante-cinq minutes. Autrement dit, si j'ébranle la Terre, une onde de
contraction la traverse et revient une heure quarante-cinq minutes plus tard en
état d'expansion. La Terre, comme tout le reste, est dans un état permanent de
vibration. Elle se contracte et se dilate sans cesse.

« Supposez maintenant qu'au moment précis où elle entame une phase de contraction,
je fasse exploser une tonne de dynamite. La contraction s'accélère alors et, une
heure quarante-cinq minutes plus tard, une onde d'expansion revient, également
accélérée. Quand l'onde d'expansion reflue, je fais exploser une autre tonne de
dynamite, accroissant encore l'onde de contraction. Supposons que je répète cet
acte de façon périodique. Vous reste-t-il un doute quelconque sur l'issue ? Je n'en
ai aucun : la Terre sera coupée en deux. Pour la première fois dans l'histoire de
l'homme, voyez-vous, celui-ci possède une connaissance qui lui permet d'intervenir
dans les processus cosmiques. »

Quand Benson lui demanda combien de temps il lui faudrait pour couper la Terre en
deux, il répondit modestement : « Plusieurs mois peut-être, voire un an ou deux ».
Mais en l'espace de quelques semaines seulement, la croûte terrestre vibrerait de
façon telle qu'elle s'élèverait et retomberait de plusieurs centaines de mètres,
les rivières seraient expulsées de leurs lits, les bâtiments s'écrouleraient, toute
civilisation serait pratiquement détruite. Tesla nuança plus tard son affirmation
pour rassurer l'homme de la rue. Le principe est indéfectible, dit-il, mais il est
impossible d'obtenir une résonance mécanique parfaite de la Terre.

Comme d'habitude, ses commentaires à la presse ont des relents d'exhibitionnisme.


Mais comme d'habitude aussi, sa recherche repose sur des bases solides. Il avait
établi les fondements d'une nouvelle science, la « télégéodynamique », dont il
attendait des résultats importants. Il vit que l'on pouvait utiliser ces mêmes
principes de vibration pour détecter des objets éloignés, tels que des sous-marins
et des bateaux. En utilisant les vibrations mécaniques avec la constante connue de
la Terre, il espérait aussi pouvoir localiser les gisements de minerais et les
champs pétrolifères. Il ouvrait ainsi le champ aux techniques modernes
d'exploration souterraine.

Tesla décrivit une machine ( à laquelle il tenta par la suite d'intéresser


Westinghouse ) incarnant l'art de la télégéodynamique ; il affirma avoir envoyé par
ce moyen à travers la Terre des ondes mécaniques « d'une amplitude beaucoup plus
petite que les ondes sismiques », et qui perdaient une faible fraction de leur
énergie avec la distance. Elles n'étaient pas destinées à transmettre de l'énergie
électrique, mais des messages, en n'importe quelle partie du monde, reçus dans un
minuscule poste portatif. Ces ondes se transmettaient sans être perturbées par les
conditions météorologiques. Quand les journalistes pressèrent Tesla de décrire son
appareil, il se contenta de dire qu'il s'agissait d'un cylindre en acier ultra-fin,
suspendu dans l'air par la combinaison d'un élément fixe et d'un type d'énergie
dont le principe était ancien mais qu'il était parvenu à amplifier, par un procédé
qu'il gardait secret. Les puissantes impulsions agissant sur le cylindre suspendu
réagissaient sur la partie fixe et, par son intermédiaire, sur la Terre.

Ce concept ne donna lieu à aucun développement. Mais, pendant toute sa vie, Tesla
réaffirma l'importance des applica- tions potentielles de la résonance mécanique et
entretint la crainte de Dieu ( au moyen de la science ) chez les New-Yorkais
impressionnables. Il lui était loisible de se rendre à l'Empire State Building,
disait-il aux journalistes, et de « le réduire en un amas informe dans un laps de
temps très court », à l'aide d'un minuscule oscillateur, « machine si petite
qu'elle se glisse aisément dans la poche ». Il suffisait de 2,5 chevaux-vapeurs
pour actionner le petit appareil. D'abord, le revêtement de pierre du gratte-ciel
serait arraché. Ensuite la structure d'acier, fièrement dressée dans le ciel de
Manhattan, s'effondrerait. Alors notre surhomme glisserait le minuscule mécanisme
dans sa poche et s'éloignerait en sifflotant, peut-être en récitant un vers de
Faust. Puis ses détracteurs maudiraient ce jour.

Que Tesla ait voulu susciter, par des déclarations aussi emphatiques, l'adulation
de ses partisans, la colère de ses collègues savants, ou la consternation des
responsables officiels, on ne peut en tout cas pas l'accuser d'avoir cherché à
passer inaperçu ! Il faut dire qu'à cette époque il était vital que l'on continue à
s'intéresser à lui, d'autant que le destin semblait le placer constamment en
concurrence directe avec celui qui était passé maître dans l'art d'enflammer
l'imagination populaire, le redoutable vieux sorcier de Menlo Park.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XII

Robots

L'année 1898 trouva Edison et Tesla engagés dans leur concours favori : qui
éberluerait le plus le commun des mortels ? On parlait de leurs faits et gestes
dans toute l'Amérique : à San Francisco le bruit courait qu'Edison, « annonce qu'il
peut photographier la pensée. » Nikola Tesla déclare à un journal de New York qu'il
a domestiqué les rayons du Soleil et qu'il va les « forcer à alimenter des
appareils pour produire de la lumière et de la chaleur. Cette invention en est
encore au stade expérimental, mais il déclare que l'échec est exclu. Il a découvert
un moyen d'obtenir de la vapeur à partir des rayons du Soleil. La vapeur fait
fonctionner une machine à vapeur qui génère de l'électricité. »

Tesla disait de son moteur solaire que sa conception était d'une simplicité telle
que, s'il le décrivait complètement, d'autres pourraient se saisir de l'idée, la
breveter et se rendre maîtres d'un bienfait « dont il avait l'intention de faire
cadeau à l'humanité ». Il autorisa cependant Chauncey McGovern, de la revue
Pearson, à voir son invention, qui ne contenait selon ses dires qu'un seul
mécanisme secret.

Au centre d'une grande pièce surmontée d'une verrière sa centrale solaire


municipale un énorme cylindre de verre épais reposait sur un lit d'amiante et de
pierres. Il était entouré de miroirs recouverts d'amiante destinés à réfracter les
rayons du Soleil en direction du cylindre de verre. Le cylindre devait être rempli
en permanence d'une eau traitée, pour réagir plus facilement à la chaleur, par un
procédé chimique secret, seule partie complexe du système.

Dans la journée, le Soleil agissait sur l'eau traitée, et la vapeur produite


alimentait des machines à vapeur ordinaires, qui à leur tour généraient de
l'électricité dirigée vers les habitations et les usines. L'énergie produite était
suffisante pour laisser un surplus, que l'on pourrait stocker pour les jours sans
soleil.

Tesla s'attendait à être ridiculisé pour avoir conçu un système si simple, qui
abaissait considérablement le coût de production de l'énergie. Il était convaincu
qu'il serait facile de fabriquer des batteries capables de stocker l'équivalent
d'une année de production d'électricité, disponible en cas de panne des générateurs
ce que démentirait l'expérience des générations suivantes. Ce procédé, déclara-t-
il, était « bien moins artificiel que celui qui consiste à envoyer des hommes
creuser les entrailles de la Terre, dans des conditions si dures et si meurtrières,
pour obtenir quelques poignées de charbon qui alimenteront brièvement un moteur, et
à recommencer. » Tesla espérait que son moteur solaire remplacerait non seulement
le charbon, mais aussi le bois et toutes les autres sources de force motrice, de
chaleur et de lumière.

Tesla éprouvait plus de difficultés que jamais à réaliser ses inventions, car il
travaillait presque seul et était assiégé par un flux incessant d'idées nouvelles
qui le distrayaient. Il semble que son moteur solaire n'ait jamais reçu
d'application comnjerciale. Le problème se posait en termes identiques avec ses
nouvelles lampes photographiques à tube à vide.
Il écrivit à Robert Johnson : « Je suis persuadé que j'obtiendrai une lumière
meilleure pour la photographie que celle du Soleil, mais je ne dispose pas d'une
minute pour mener cette invention jusqu'à son terme. »

Comme cinq ans plut tôt, quand il avait inauguré les photographies à la lumière
phosphorescente, il choisit de photographier l'acteur Joseph Jefferson pour « faire
valoir » sa mystérieuse lampe nouvelle. On put lire dans le New York Times : «
L'art de la photographie va pouvoir s'affranchir de la lumière du jour et surmonter
les inconvénients des flashes, si les affirmations de Nikola Tesla sur le
développement des tubes à vide sont fondées. » L' Electrical Review déclara que
l'on assistait là à l'application la plus curieuse et la plus inattendue des tubes
à vide. Les journaux se remplirent bientôt de photographies faites par ce procédé.
Mais par la suite on n'en entendit pratiquement plus parler.

D'autres inventions pratiques germèrent dans son esprit, qui battaient en brèche
son amour de la recherche fondamentale. George Westinghouse lui commanda de toute
urgence un « dispositif simple et économique de conversion du courant alternatif en
courant continu. » L'industriel de Pittsburgh envisageait par ce biais la
possibilité d'électrifier les chemins de fer. Tesla lui répondit sur-le-champ qu'il
avait longuement étudié la question, qu'il disposait « non pas d'un, mais de plu-
sieurs systèmes adaptables à son circuit et que, pour tous, il existait une forte
demande ».

Il était convaincu, au point de l'annoncer publiquement, que les trains alimentés


en courant alternatif et continu, circulant sur des rails spécialement conçus,
pourraient atteindre en toute sécurité la vitesse de 300 kilomètres à l'heure. Une
fois de plus, cette déclaration enflamma l'imagination du public, tout en
empoisonnant ses collègues inventeurs. Westinghouse acheta la concession de l'un
des transformateurs de Tesla. Il lui prêta 6 000 dollars à titre de souscription à
de nouvelles inventions, plus ou moins avancées dans leur développement. Tesla
n'avait alors pas beaucoup d'argent, mais pas de dettes.

En mai, le prince Albert de Belgique, qui se trouvait aux États-Unis, avait tenu à
visiter le laboratoire de Tesla. Il fut étonné par ce qu'il y vit et dit que Tesla
était l'un des Américains qui lui firent la plus forte impression.

N'étant pas de ceux qui sous-estiment l'utilité des rois, Tesla envoya un
télégramme à George Westinghouse lui suggérant d'inviter le prince chez lui à
Pittsburgh. Westinghouse reconnut que l'idée était excellente et s'exécuta
immédiatement. A la suite de leur rencontre, le prince Albert se rendit aux chutes
du Niagara pour visiter la centrale de Westinghouse, accompagné de sa suite*.

Pendant ce temps, William Randolph Hearst, le magnat de la presse, cherchait par


d'habiles manoeuvres à entraîner les États-Unis dans une guerre contre l'Espagne ;
et par un étrange enchaînement d'événements, l'un des moments de gloire de Tesla
allait lui être ravi par l'un de ses amis les plus proches.

L'agent de Hearst à La Havane, Frederick Remington, câbla à son patron : « Tout est
calme. Aucun trouble à signaler ici. Pas de guerre en vue. Souhaite rentrer. » A
quoi Hearst répliqua : « Restez sur place s.v.p. Vous fournissez les descriptions
et je fournis la guerre. »

Hearst voyait dans la guerre réelle un moyen de gagner la guerre des tirages qui
opposait son Journal de New York au New York World de Pulitzer. Ses salves
journalistiques étaient dirigées contre l'Espagne, accusée de cruauté à l'égard des
« bons Cubains ». Mystérieusement, le navire de guerre Maine explosa et sombra dans
le port de La Havane : il ne lui en fallut pas plus pour déchaîner la soif de
vengeance dans le pays. Le
* Ce n'était cependant pas le premier prince Albert à visiter les chutes. En
1860, Albert, prince de Galles, le futur roi Edouard VII, se rendit aux chutes du
Niagara : il demanda à franchir la chute dans une brouette roulant sur un fil au-
dessus des chutes, poussé par un funambule français ; on l'en empêcha.

Congrès, perméable à l'influence de la presse, déclara la guerre à l'Espagne à une


faible majorité.

Abreuvés des mensonges étalés dans la presse chauvine dont la menace d'une invasion
imminente des villes de la côte Est par la Marine espagnole les Américains
réagirent avec une vertueuse hystérie.

L'Espagne n'avait pas la moindre envie d'engager un combat perdu d'avance contre
les États-Unis. Et pourtant la machine de guerre américaine se mit en branle : on
fortifia les ports pour repousser l'envahisseur imaginaire et on mobilisa les
forces combattantes.

Chauncy Depew, ancien Secrétaire de l'État de New York, dit que l'Amérique n'aurait
jamais déclaré la guerre à l'Espagne si la question avait été du ressort du
président McKinley, plutôt qu'entre les mains d'un Congrès sensible aux humeurs
populaires. L'ambassadeur britannique James Bryce, horrifié par ces préparatifs
absurdes et les mensonges de la presse, dit qu'il espérait que l'attitude brutale
et chauvine des États-Unis ne laisserait pas de séquelles durables dans le
caractère national. Ce à quoi le New York Times répliqua noblement que la lutte en
faveur des « femmes opprimées » ne pouvait guère être taxée de chauvinisme brutal.
C'était une allusion à la romantique croisade de Hearst pour sauver une rebelle
cubaine, connue de ses lecteurs américains sous le nom de miss Cisneros.

Le sang patriotique de tous les fils dévoués ne fit qu'un tour : on vit fleurir les
actes héroïques, jusque chez les millionnaires. Hearst envoya une lettre ainsi
rédigée au président des États-Unis : « Monsieur, j'ai l'honneur d'offrir aux
États-Unis, sous forme de cadeau, sans aucune condition, mon yacht à vapeur, le
Buccaneer. » Dans cette même lettre, le magnat de la presse demandait cependant
qu'on lui attribuât un poste de commandement sur son bateau. La Marine, prudente,
accepta le vaisseau, mais refusa le capitaine. J. Pierpont Morgan, sans doute plus
avisé, proposa au gouvernement d'acheter son bateau, le Corsair.

Un soir de printemps, en pleine fureur nationaliste, Tesla et les Johnson,


accompagnés de leur fille Agnès et du bel enseigne de vaisseau Hobson, dînèrent au
Waldorf Astoria. La fille des Johnson faisait ses premiers pas dans le monde.
Hobson savoura ses derniers moments de liberté, puis alla prendre congé de Tesla au
laboratoire et disparut pour une mission secrète assignée par la Marine. Presque
immédiatement après son départ, un journaliste du Philadelphia Press, comme
l'annonçait le ruban de son chapeau, fit irruption au laboratoire :

« Dr Tesla, j'ai entendu dire que vous aviez un appareil permettant des
transmissions sans fil à des navires de guerre situés à plus de 150 kilomètres.

- C'est vrai. Mais je ne peux vous donner aucun détail. Et ceci parce que cette
machine, si elle est utilisée sur nos bateaux, nous donnera l'avantage ; je serais
fier de pouvoir être aussi utile à mon pays.

- Vous considérez-vous donc comme un bon Américain ?

- Moi, un bon Américain ? J'étais un bon Américain avant même d'avoir vu ce


pays ! J'avais étudié son gouvernement. J'avais rencontré quelques-uns de ses
citoyens, j'admirais l'Amérique. J'étais Américain du fond du coeur, avant même de
penser à m'installer ici. »
Pendant que le reporter griffonnait des notes, Tesla dit encore :

« Ce pays offre tant de chances ! Ses habitants ont un millier d'années d'avance
sur ceux de n'importe quelle autre nation du monde. Ils sont grands, ouverts,
généreux. Je n'aurais pas pu accomplir dans un autre pays ce que j'ai accompli
icis. »

Il pensait ce qu'il disait. Tout était vrai. Oublié le temps où il avait été
licencié par Edison, rejeté par d'autres chefs d'entreprises, où les plus éminents
savants américains avaient tourné en dérision son système de courant polyphasé et
s'étaient moqués de ses prédictions. C'était la vie ! Aujourd'hui il espérait,
grâce à l'exposition qui allait s'ouvrir à Madison Square Garden, intéresser le
gouvernement à ses toutes dernières merveilles. Il poursuivit :

« Les Américains n'hésitent pas à vous tendre une main secourable et à vous
reconnaître. Oui, je suis aussi bon Américain qu'on peut l'être. Je n'ai rien à
vendre au gouvernement des Etats-Unis. S'il a besoin de mes services, je serai
toujours disposé à y répondre. »

Il n'était pas facile alors pour un homme au teint mat et à l'accent étranger
d'être américain. Les « chasses à l'espion » dans l'Amérique profonde devenaient
des divertissements populaires. La police avait tendance à fermer les yeux quand un
malheureux citoyen d'origine hispanique était roué de coups dans une sombre ruelle.
Parfois, on arrêtait les « espions » et on les interrogeait sous la menace
d'expulsion.

Andrew Carnegie se faisait l'écho d'une aspiration populaire lorsqu'il vaticinait :


« Bientôt nous aurons une race forte, parlant l'anglais, capable de vaincre une
grande partie du mal qui existe sur cette Terre. »

Teddy Roosevelt démissionna avec fracas de son poste de Secrétaire adjoint de la


Marine, et commença à recruter ses propres troupes, les Rough Riders, parmi les
membres du très chic Knickerbocker Club. Le colonel John Astor forma un bataillon
d'artillerie. Cow-boys et Sioux s'engagèrent. Des émeutes éclatèrent en Espagne et
la famine s'abattit sur Cuba. Finalement, le choléra et la fièvre typhoïde
causèrent six fois plus de pertes dans les troupes américaines à Cuba que les
balles espagnoles.

Le jour tant attendu par Tesla arriva au milieu de ces divertissements martiaux. La
première Exposition Électrique, au Madison Square Garden, ouvrit avec retard, le
matériel n'ayant pu être livré à temps à cause de la réquisition des chemins de fer
pour assurer le mouvement des troupes et de l'intendance.

Prototype de bateau-robot radioguidé, mis au point par Tesla dans les années 1890.

Occultée par l'actualité politique, l'Exposition ne suscita pratiquement aucun


article dans les journaux. Pour couronner le tout, il pleuvait. Elle attira
pourtant 15 000 visiteurs.

La présentation du premier navire-robot commandé par radio ne fit pas le bruit


qu'elle méritait, non seulement parce qu'elle fut éclipsée par la guerre, mais
aussi parce que Tesla commit l'erreur de donner beaucoup plus au public qu'il ne
pouvait absorber. Il aurait sans doute dû se limiter aux applications
extraordinaires de la T.S.F. ; mais son automate constituait un trop grand saut en
avant. Cet ancêtre commun des missiles et véhicules téléguidés, des dispositifs
industriels automatiques et de la robotique, n'était pas adapté au monde de
l'époque.

Ses deux premiers engins radioguidés étaient des bateaux, et l'un d'eux était un
submersible télécommandé. Cette fois-là, il n'exposa que le submersible. Le
commandant E.J. Quinby, qui fut responsable, pendant la Seconde Guerre mondiale, de
la recherche sur les armes électroniques à Key West en Floride, raconta en ces
termes sa visite, alors qu'il était enfant, à cette présentation historique :

« J'y étais avec mon père, émerveillé, mais tout à fait inconscient de voir l'aube
de la navigation spatiale que réaliserait le siècle suivant. Tesla n'utilisait pas
le code Morse. Il ne transmettait pas ses messages dans un langage connu. Il avait
créé son propre code d'impulsions, qu'il transmettait par ondes hertziennes pour
télécommander ce premier vaisseau sans équipage. Il codait les instructions des
visiteurs, et le récepteur du vaisseau les décodait automatiquement en opérations à
effectuer. »

Bien des caractéristiques de cette invention demeurèrent secrètes, Tesla espérant


qu'elle serait adoptée par la Marine pendant la guerre.

« L'une de ces caractéristiques cachées, » écrivit le vulgarisateur scientifique


Kenneth M. Swezey, « était un moyen d'éviter les interférences, grâce à des
systèmes de réglage des fréquences qui réagissait uniquement à une combinaison de
plusieurs ondes radio de fréquences très différentes. Il y avait aussi une antenne
en forme de boucle qui pouvait être complètement dissimulée dans la coque de cuivre
du bateau et devenir invisible ; le bateau pouvait donc être opérationnel en
submersion totale. »

L'inventeur ne révéla rien de plus que l'idée de base contenue dans son brevet n°
613.809 c'était le moyen qu'il avait appris pour protéger ses découvertes.

A l'insu des visiteurs du Madison Square Garden, ses brevets comprenaient en


réalité les spécifications d'un bateau-torpille sans équipage, dont un moteur
équipé d'une batterie de sauvegarde pour alimenter le propulseur, des moteurs plus
petits et des batteries pour manoeuvrer le gouvernail, d'autres encore pour les
signaux électriques et pour élever ou abaisser le bateau dans l'eau. Six torpilles
de 4,20 mètres étaient placées verticalement sur deux rangées, de façon que l'une
étant vidée, l'autre vienne s'y substituer. Tesla avait indiqué aux autorités de la
Marine que le prix de revient d'un tel bateau était de l'ordre de 50 000 dollars.

Il affirma qu'un faible nombre de ces engins suffisait pour « attaquer et anéantir
une armada entière en une heure, et sans que l'ennemi puisse jamais localiser ni
identifier la puissance qui le détruisait ».

Quand la nouvelle de cette découverte se répandit, il reçut de Mark Twain, alors en


Autriche, la lettre suivante :

« Possédez-vous les brevets autrichiens ou anglais de ces instruments de terreur


destructrice que vous avez inventés ? Si oui, consentiriez-vous à fixer leur prix
et à me faire votre concessionnaire ? Je connais des ministres dans les deux pays
ainsi qu'en Allemagne ; sans parler de Guillaume II.

« Je resterai encore un an en Europe.

« L'autre soir, dans cet hôtel, un groupe discutait des moyens d'organiser une
rencontre avec le tsar en vue d'un désarmement. Je leur ai conseillé de trouver
mieux, qu'un accord de désarmement sur papier périssable. De demander plutôt aux
grands inventeurs d'imaginer un moyen contre lequel les flottes et les armées
seraient impuissantes, et qui rendrait donc toute guerre impossible. Je n'imaginais
pas que vous vous en occupiez déjà, et que vous étiez prêt à introduire sur Terre
une paix et un désarmement durables, concrets et forcés. Je sais que vous êtes très
occupé : prendrez-vous le temps de m'envoyer un petit mot ?u »
Mais cette conception était trop avancée pour l'époque et les responsables de la
défense américaine considérèrent qu'il s'agissait d'un rêve irréalisable. Même les
responsables officiels qui avaient assisté aux manoeuvres navales en miniature,
effectuées dans le réservoir, jugèrent qu'il s'agissait d'une pure « expérience de
laboratoire » qui ne pourrait jamais s'appliquer aux conditions d'une véritable
bataille.

La démonstration que fit Tesla à l'exposition de Madison Square Garden en constitua


sans doute l'événement le plus prophétique, même si d'autres inventeurs
s'efforcèrent de sidérer le public. Marconi, sans vergogne, utilisa un oscillateur
de Tesla pour montrer comment faire sauter des mines à distance en mettant le feu à
un « canon à dynamite cubain » avec la T.S.F. Edison présenta un appareil qui
allait devenir sa folie, le séparateur de minerais magnétique.

Pupin, devenu président de la New York Electrical Society, Edison et Marconi


formaient un trio puissant et inventif, soudé par la foi dans la réussite
commerciale de la T.S.F. et par le cumul de trois ambitions aussi grandes que celle
de Tesla. Ils partageaient de surcroît un ressentiment croissant à l'égard des
succès de ce dernier.

Tesla et Johnson suivaient de jour en jour les informations sur les manoeuvres et
les batailles navales, dans l'espoir de découvrir la nature de la mystérieuse
mission confiée à leur ami Hobson. Ils n'avaient plus aucune nouvelle de lui depuis
son départ précipité au début du mois de mai.

Dans la première quinzaine de juin, l'amiral espagnol Cervera, dont les allées et
venues faisaient l'objet des spéculations les plus folles dans la presse
américaine, introduisit discrètement ses bateaux dans le port de Santiago pour
faire le plein de charbon. Une flotte américaine, supérieure en nombre, s'approcha.
L'enseigne Hobson était à bord du navire-amiral New York, à l'insu de sa famille et
de ses amis. Il avait subi un entraînement intensif dans le maniement des armes à
feu et des explosifs. On mit au point un scénario désespéré, qui avait tout d'une
mission-suicide, pour asphyxier la flotte de Cervera. L'idée consistait à couler un
bateau dans la partie la plus étroite de l'embouchure du port. On choisit le vieux
charbonnier Merrimac qu'on agrémenta de torpilles pour le saborder. L'enseigne
Hobson, âgé de 28 ans, fut choisi pour mener cette mission avec six volontaires.

Une nuit sans lune, à une heure et demie du matin, l'enseigne et son équipe
revêtirent leurs longues combinaisons et leurs ceintures de liège. Armés seulement
de pistolets, ils dirigèrent lentement le vieux navire vers l'embouchure du port.

Hobson raconte dans un livre écrit plus tard qu'il dit à son compagnon : «
Charette, mon gars, on y arrivera ! Aucune puissance au monde ne pourra nous faire
sortir de ce chenal. »

Au moment où il prononçait ces mots, ils furent découverts par un projecteur et les
Espagnols ouvrirent le feu. Un obus heurta leur cabine de pilotage. Hobson essaya
de lancer les torpilles, mais il ne put en déclencher que deux, les autres ayant
été mal armées. En peu de temps, le feu espagnol coula le vieux Merrimac, mais il
ne bloquait pas le passage !

Hobson et ses hommes, dans leurs combinaisons primitives d'hommes-grenouilles, se


jetèrent à la mer et nagèrent jusqu'à une embarcation qui s'était détachée de leur
pont. Au moment où ils se hissaient à son bord, une vedette espagnole remplie de
soldats armés les arraisonna.

Hobson raconte qu'en levant les yeux sur les fusils si proches, il pensait : «
Ignobles lâches ! Ont-ils l'intention de nous abattre de sang froid ? S'ils le
font, une nation de braves en entendra parler et demandera des comptes ! »
Il fut presque déçu quand l'amiral Cervera, qui se trouvait en personne à bord, les
conduisit à une forteresse espagnole où ils furent traités avec la plus grande
courtoisie. Ils furent bientôt échangés contre des prisonniers espagnols.

Ce haut fait tint la une des journaux pendant quelques jours. On fit à Hobson le
même accueil triomphal qu'on ferait beaucoup plus tard à Charles Lindbergh, après
sa traversée de l'Atlantique. Tesla était fier de son ami. Ravis du retour de
Hobson, envoyé faire une tournée nationale de meetings pour entretenir
l'enthousiasme guerrier, Tesla et Johnson organisèrent en son honneur une soirée au
Delmonico, et ne l'appelaient plus que « le héros ».

L'inventeur s'amusa beaucoup à lire des articles sur les ravages que faisait Hobson
parmi les femmes, partout où il allait. A Chicago, le héros aperçut deux de ses
cousines et les embrassa : du coup, toutes les femmes réclamèrent leur dû. A
Denver, il fut encore pris d'assaut et, d'après les journaux, dut embrasser cinq
cents femmes. Pour couronner cette frénésie, un fabricant de bonbons annonça un
nouveau caramel nommé « Baiser de Hobson » !

Tesla fut rappelé à la dure réalité par son comptable George Scherff. Les caisses
se vidaient, les inventions commercialisables n'étaient pas au point. Par exemple,
les médecins et les gens de santé fragile réclamaient le « Tampon de Tesla », un
dispositif de thermothérapie qu'il n'avait pas encore mis sur le marché. Mais où
trouver le temps de développer ces applications ?

Il savoura les plaisirs d'une reprise momentanée de ses mondanités avec les Johnson
pendant l'hiver 1898, et refusa comme à son habitude de nombreuses invitations.

Le 3 novembre, il écrivit à sa « Chère Kate » pour la remercier d'avoir accepté son


invitation pour le samedi suivant : « Ce sera un jour de plébéiens commis-
voyageurs, épiciers, Juifs* et autres crustacés néanmoins la perspective m'enchante
! »

Dans sa lettre d'invitation, il indiquait qu'il allait dépenser un mois de revenu


pour ce dîner ; pourtant : « Ne vous attendez pas à des extravagances, car ma
situation financière

* On trouve chez Tesla des manifestations d'antisémitisme sporadique. Un jour,


il interpella l'une de ses secrétaires et proféra, comme s'il s'agissait d'une
vérité révélée : « Mademoiselle, ne faites jamais confiance à un Juif ! » connaît
un reflux momentané. Mais je ne vais pas tarder à devenir multimillionnaire, et
alors, adieu à mes amis de Lexington Avenue ! »

Peu après, Katharine lui demanda, en l'invitant à dîner, quelle compagnie il


souhaitait ; il suggéra c'était prévisible le nom de Marguerite. « Si elle vient,
dit-il, je viendrai aussi. »

Le 3 décembre, Hobson revint à Manhattan, ce qui incita ses amis à organiser une
autre soirée. Tesla écrivit à Katharine :

« Je suis content. A présent nous pourrons avoir ce dîner. Après coup, nous
pourrions nous rendre au laboratoire », et il mentionna une dame qui « bouillait
d'impatience de rencontrer Hobson. » Il la décrivit comme une grande célébrité mais
cacha son identité pour leur en garder la surprise, en ajoutant qu'il savait
combien « les Filipov raffolaient de tels personnages ». Et il ajouta : « Je m'en
voudrais de tenir des propos désobligeants sur une dame, mais à mon goût, elle est,
je suis sûr qu'en ce qui vous concerne, vous serez plus splendide que jamais. Je
vous préviens qu'elle est capable de venir en décolleté écarlate, mais c'est une
grande artiste et on doit lui permettre cette latitude. .. Je la placerai entre
Luka et Hobson, et vous entre le héros et moimême. »

Les collègues de Tesla l'attaquèrent à la suite de ses déclarations sur ses


premiers véhicules robots. Dans une « Enquête au sujet du vaisseau de Tesla
commandé électriquement », parue dans YElectrical Review sous la plume de N. G.
Worth, l'auteur exprimait l'opinion que cette méthode de guidage pouvait être
influencée par l'ennemi. Tesla écrivit à Johnson, à la revue Century, pour
l'enjoindre de ne pas répondre en son nom :

« Je sais que vous êtes un esprit noble et un ami dévoué. J'ai remarqué votre
indignation au sujet de ces attaques injustifiées, et j'ai peur que vous
l'exprimiez. Je vous prie instamment de vous en abstenir, quelles que soient les
circonstances, car vous m'offenseriez. Laissez mes « amis » agir pour le pire, je
préfère qu'il en soit ainsi. Qu'ils inondent les sociétés savantes de théories sans
valeur, qu'ils s'opposent aux causes méritoires, qu'ils aveuglent ceux qui
pourraient voir ils seront récompensés le moment venu. »

« Je pourrais facilement réfuter leurs arguments en me référant purement et


simplement aux déclarations d'hommes tels que lord Kelvin, sir William Crookes,
Roentgen et d'autres, qui témoignent de la haute estime et de la considération dans
lesquelles ils tiennent mes travaux. Mais je répugne à le faire, parce que
l'attaque était trop basse pour mériter d'être prise en considération. »

La revue Public Opinion critiqua surtout ses travaux et ses méthodes sous le
titre : « La science et le sensationnalisme ».

Bien plus tard, dans sa brève autobiographie, Tesla révéla qu'il avait commencé en
1893 à construire des dispositifs actionnés à distance, quoiqu'il en ait eu l'idée
plus tôt. Les visi- teurs de son laboratoire en avaient vu plusieurs, mais ces
activités avaient été interrompues par la destruction de son laboratoire :

« En 1896 j'ai conçu une machine complète capable d'effectuer une multitude
d'opérations, mais je n'ai pu la terminer qu'en 1897. Quand je l'ai présentée au
début de l'année 1898, elle a fait sensation, bien plus qu'aucune de mes inventions
précédentes. »

Il obtint le brevet en novembre : il avait fallu que l'examinateur en chef vienne


lui-même à New York et se rende compte de visu des performances du vaisseau, parce
qu'elles lui avaient d'abord semblé invraisemblables.

« Ensuite je me suis adressé à un fonctionnaire de Washington, dans l'intention


d'offrir l'invention au gouvernement. Il a éclaté de rire quand je lui ai expliqué
ce que j'avais réussi à faire. Personne ne croyait alors à la moindre possibilité
de faire aboutir ce projet™. »

Ces premiers robots, écrivit-il en 1919, étaient pour lui de grossiers


balbutiements de la “Téléautomatique”.

« Logiquement, l'étape suivante était l'application à des mécanismes automatiques


ayant une portée supérieure à celle du champ visuel, et très éloignés du poste de
commandes. J'ai depuis lors toujours défendu leur utilisation comme dispositif de
guerre, de préférence aux canons. Il est désormais possible, quoique d'une manière
imparfaite, en utilisant les installations existantes de télégraphie sans fil, de
lancer un avion, de lui faire suivre à peu près une certaine trajectoire, et de lui
faire effectuer certaines opérations à une distance de plusieurs centaines de
kilomètres. »

Il rappela que, lorsqu'il était à l'université, il avait conçu une machine volante
très différente des machines actuelles.
« Le principe qui les sous-tendait était bon, mais il n'était pas alors praticable,
parce qu'il nécessitait un propulseur de grande puissance. Ces dernières années,
j'ai trouvé une solution satisfaisante à ce problème, et j'envisage maintenant de
construire des machines volantes dépourvues de tout plan sustentateur, ailerons,
propulseurs, et autres dispositifs externes ; elles seront capables d'atteindre des
vitesses énormes et pèseront vraisemblablement dans la balance pour le maintien de
la paix dans un proche avenir. »

L'avion futuriste qu'il conçut et dessina devait être guidé soit mécaniquement,
soit par une énergie transmise sans fil.

« Grâce à des installations appropriées, il sera possible de lancer un missile de


ce type dans le ciel et de le lâcher presque exactement à l'endroit voulu, même à
des milliers de kilomètres de distance. Mais nous n'allons pas en rester là. Les
téléautomates seront finalement produits et seront capables de se comporter comme
s'ils possédaient leur propre intelligence, et leur avènement provoquera une
révolution2'. »

Dès 1898, il avait également proposé aux industriels de produire une voiture
automatique capable « d'effectuer d'ellemême une grande variété d'opérations
nécessitant quelque chose qui s'apparente au jugement. Mais ma proposition fut
qualifiée de chimérique à cette époque, et rien n'en sortit. »

Il concevait pour les robots des applications bien plus étendues que la guerre et
un rôle magnifique de serviteurs de l'humanité. Il décrivit plus tard son activité
des années 1890 au professeur B.F. Meissner, de l'université Purdue :

« J'ai traité le domaine largement, sans me limiter aux mécanismes télécommandés,


mais en envisageant des machines qui posséderaient leur propre intelligence. Depuis
cette époque j'ai beaucoup avancé dans la conception de cette invention, et je
pense que le jour est proche où je pourrai présenter un automate qui, laissé à lui-
même, se comportera comme s'il était doué de raison, sans qu'aucune volonté ne lui
soit dictée de l'extérieur. Quelles que soient les applications pratiques de cette
recherche, elle marquera le début d'une ère nouvelle en mécanique. »

« J'attire votre attention sur le fait que, bien que le mécanisme automatique sus-
mentionné se présente comme lié à un simple circuit accordé, j'ai utilisé un
contrôle individualisé, c'est-à-dire fondé sur l'interaction de plusieurs circuits
de différentes périodes de vibrations ; j'avais déjà basé d'autres applications sur
ce principe, qui donnèrent lieu aux brevets nos 723.188 et 723.189* de mars 1903.
C'était déjà le cas de la machine que j'ai présentée en 1898 à l'examinateur en
chef des brevets, Seeley, avant l'obtention de mon brevet de base sur la Méthode et
le Dispositif de commande de mécanismes à distance. »

C'est a cela que Swezey fit allusion dans ses commentaires sur les « circuits
accordés coordonnés, ne répondant qu'à des combinaisons de plusieurs ondes radio de
fréquences totalement différentes. »

Ceux qui, pendant la deuxième moitié du XXe siècle, inventèrent les ordinateurs,
furent maintes fois surpris en voulant déposer des brevets, de rencontrer ceux
déposés par Tesla. Leland Anderson, par exemple, affirme que la priorité de Tesla
lui fut signalée pour la première fois par un juriste spécialisé dans la
législation des brevets, lorsqu'il faisait de la recherche appliquée pour une
grande compagnie d'ordinateurs. Anderson écrit :

<•< Je suis étonné par la répugnance qu'éprouvent les gens qui travaillent dans le
domaine des ordinateurs à y reconnaître la priorité de Tesla, alors que MM.
Brattain, Bardeen et Shockley ont été couverts d'honneurs pour l'invention du
transistor, qui a fait des calculateurs électroniques une réalité concrète. »

* La lettre de Tesla à Meissner mentionne par erreur le brevet 723.189. Il


s'agit en fait du brevet 725.605, homologué le 14 avril 1903.

Il constate que, comme ceux de Tesla, leurs brevets se rapportent à des


applications dans le domaine des communications. Ils se combinent pour produire la
concrétisation d'une porte ET. Les systèmes informatiques contiennent des milliers
d'éléments de décision logique appellés ET et OU. L'ensemble des opérations
effectuées par un ordinateur se fait à travers un système qui utilise ces éléments
logiques.

« Les brevets 723.188 et 725.605 déposés par Tesla en 1903 contiennent le principe
de base de l'élément du circuit ET. Lorsque deux signaux ou plus arrivaient
ensemble à l'entrée du dispositif avec une valeur déterminée, ils produisaient une
certaine valeur à la sortie. »

Tesla utilisait des signaux en courant alternatif, alors que les ordinateurs
actuels sont alimentés avec du courant continu. Il n'empêche que le principe de
base, consistant à produire un signal de sortie à partir de l'action conjointe de
deux signaux d'entrée, est décrit.

<•<• Ainsi les premiers brevets de Tesla, conçus pour protéger les armes
radioguidées des interférences d'origine extérieure, se présententils à tous ceux
qui voulaient faire breveter un circuit logique ET de base en cette ère de
technologie moderne des ordinateurs. »

John Bardeen, Walter H. Brattain et William B. Shockley reçurent le prix Nobel en


1956 pour l'invention du transistor, qui remplaça les tubes électroniques dans de
nombreux appareils. Mais la reconnaissance de l'oeuvre pionnière de Tesla dans ce
domaine n'a eu lieu que récemment.

L'un des témoignages de reconnaissance les plus précoces de la dette envers Tesla,
dans cette technologie nouvelle de véhicules guidés à distance ( connus aujourd'hui
universellement dans les milieux militaires ), parut dans un éditorial du Times, en
1944 :

« Le principe qui se trouve à la base de la télécommande par radio remonte aux


débuts de ce qu'on appelait la T. S. F. Il y a plus de quarante ans, lors de la
première Exposition Electrique qui eut lieu dans cette ville, Nikola Tesla
manoeuvra une maquette de sous-marin dans un bassin puis la fit exploser par radio.
Dans la foulée, de nombreux inventeurs allemands, américains, anglais et français,
montrèrent que l'on pouvait piloter à distance des véhicules à moteur, des
torpilles et des bateaux grâce à des ondes radio, sans personne à bord. »

Cependant Tesla, qui avait tant oeuvré pour inaugurer l'ère de l'automation, sentit
qu'il n'avait pas alors le temps de poursuivre une recherche pour laquelle le monde
n'était manifestement pas prêt. Il voyait plus grand encore si cela était possible.
Son laboratoire n'offrait plus les conditions de sécurité suffisantes pour mener
ses expériences ; ou, plus exactement, ses expériences commençaient à devenir trop
dangereuses pour une ville aussi peuplée que New York.

Il écrivit à Léonard Curtis, juriste spécialiste des brevets, qui avait loyalement
défendu ses droits et ceux de Westinghouse pendant la Guerre des Courants :

« Mes bobines produisent des tensions de quatre millions de volts

- les étincelles qui sautent des murs au plafond entretiennent un risque


permanent d'incendie. Cette expérience est secrète. J'ai besoin d'énergie
électrique, d'eau, et de mon propre laboratoire. Il me faut un bon charpentier qui
puisse suivre mes instructions. Astor me finance dans ce but, ainsi que Crawford et
Simpson. Je travaillerai de nuit, aux heures où la demande d'électricité est la
plus faible. »

Curtis, associé de la Colorado Springs Electrical Company, se consacra


immédiatement au dossier de l'inventeur. La solution qu'il trouva s'avérerait avec
le temps lourde de conséquences.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XIII

Lanceur d'éclairs

Léonard Curtis lui annonça dans sa réponse la meilleure nouvelle possible : « Tout
est arrangé, un terrain va être libéré. Vous logerez à l'hôtel Alta Vista. Et comme
je suis actionnaire dans la compagnie d'électricité de la ville, vous disposerez
gratuitement de l'électricité. »

Tesla, transporté de joie, se lança dans des préparatifs détaillés, et commanda en


particulier les machines qu'il voulait faire livrer. Il demanda à Scherff et à
celui qui l'assistait à l'atelier, Kolman Czito, de travailler jour et nuit pour
déménager la plus grande partie de l'équipement de son laboratoire.

La réorganisation de ses finances était d'une immense importance. Il avait dépensé


depuis longtemps les 40 000 dollars que lui avait versés Adams pour équiper la
Nikola Tesla Company. Quant aux 10 000 dollars de John Hays Hammond Sr., ils
étaient passés dans la présentation de ses robots et de ses appareils de T.S.F. à
l'Exposition Électrique. La société d'articles de nouveautés Simpson et Crawford
lui avait prêté 10 000 dollars supplémentaires pour poursuivre ses recherches, et
le colonel John Jacob Astor, propriétaire de l'hôtel Waldorf-Astoria, fit une
donation de 30 000 dollars pour la construction de son nouveau centre de recherche
à Colorado Springs.

Une fois installé au Colorado, Tesla décida de consacrer toute son énergie à un
double but immédiat : le développement d'un système de T.S.F. mondial bien plus
grandiose que celui projeté par l'ambitieux Marconi, et la recherche d'un moyen de
transmettre de l'énergie sans fil en abondance et à bon marché, jusqu'aux fins
fonds de la planète. Il n'existait aucun corpus de connaissances constituées
capable de le guider dans cette tâche, à l'exception de ses propres découvertes.

Il lui restait peu de temps à consacrer à ses amis, peu de temps pour attiser la
jalousie de Katharine qui l'adorait. Marguerite n'était qu'un instrument dans ce
jeu, si toutefois l'on pouvait parler d'un jeu.

« Agnès viendra de toute façon », écrivit-il à Kate, comme à une secrétaire chargée
de ses relations publiques. « Et pourquoi n'inviteriez-vous pas miss Merington ?
C'est une femme si merveilleusement intelligente. Je désire vraiment qu'elle soit à
nos côtés. »

Le 25 mars, il annula une rencontre avec Luka, « ayant déjà accepté un rendez-vous
important avec un millionnaire anglais ». Mais il fit part de sa joie d'avoir enfin
déménagé pour le prestigieux Waldorf-Astoria, après dix ans passés dans cet hôtel «
abominable » qui s'enorgueillissait plus d'être protégé contre les incendies que
d'être la résidence d'un célèbre inventeur.

Le colonel Astor, lui au moins, se sentait honoré de l'avoir pour hôte. Et Tesla se
sentit immédiatement chez lui dans ce nouveau cadre chic, où le tout-Wall Street se
réunissait l'aprèsmidi.

Dans l'agitation qui précéda le départ, il trouva le temps de démarrer une


procédure visant à « obtenir l'autorisation du gouvernement français de transmettre
de l'énergie et d'établir des communications T.S.F. avec la France, en vue de
l'Exposition à venir. » Le motif de cette demande devait être révélé lors de son
arrivée au Colorado.

Tesla quitta New York le 11 mai 1899 par le train ; il s'arrêta à Chicago où il
présenta une fois encore son bateau radioguidé. A George Scherff, resté pour
s'occuper de son laboratoire de New York, il avait laissé une longue liste
d'instructions précises pour acheter du matériel, le construire et l'envoyer. Bien
entendu, Tesla ne lui laissa ni les fonds nécessaires ni sa signature pour couvrir
les dépenses au jour le jour. Il se disait, quand par hasard il y pensait, que son
personnel jouirait bientôt des retombées de sa richesse et de sa renommée.

A son arrivée à Colorado Springs, Tesla fut conduit directement à l'hôtel Alta
Vista. Après avoir examiné l'ascenseur bringuebalant, il choisit la chambre 207
( nombre divisible par trois ), au premier étage, et donna ordre à la femme de
chambre de lui fournir chaque jour dix-huit serviettes propres. Il lui dit qu'il
préférait faire son ménage lui-même.

Le terrain qu'on lui avait réservé était situé à environ un kilomètre et demi à
l'Est de Colorado Springs, à proximité du mont Pike. C'était avant tout un pâturage
à bovins. La maison la plus proche louable souci de discrétion était une école
d'Etat pour les sourds-muets. Son terrain était situé à une altitude de 1 800
mètres ; l'air clair et sec crépitait d'électricité statique.

Il révéla aux reporters qui l'interviewèrent dès son arrivée qu'il avait
l'intention d'envoyer un message par T.S.F. du sommet du Pike jusqu'à Paris, à
temps pour l'exposition de 1900. Les journalistes lui demandèrent s'il avait
l'intention d'envoyer des messages d'une montagne à l'autre. Il répliqua avec
hauteur qu'il n'était pas venu au Colorado pour faire de l'esbrouffe.

Durant la décennie précédente, il avait déposé toute une série de brevets


concernant la transmission d'énergie et de messages par T.S.F., à commencer par un
matériel destiné à produire de hautes tensions. Il avait déjà à son actif la
construction d'une bobine capable de produire 4 millions de volts, et il voulait
maintenant passer à un stade très supérieur, alimenter un appareil capable
d'effectuer des transmissions universelles. Les expériences devaient être menées
dans le plus grand secret ou, tout au moins, aussi secrètement que possible dans
une petite communauté tout agitée par l'arrivée de l'inventeur et de ses
instruments mystérieux.

Tesla se rendit chez un charpentier nommé Joseph Dozier ; il lui exposa les plans
de sa station expérimentale, et la construction commença immédiatement. Il envoya
alors à New York le premier exemplaire d'un flot pratiquement ininterrompu de
télégrammes et de lettres à Scherff, pour demander que Fritz Lowenstein, le jeune
ingénieur qui l'assistait, vienne le rejoindre dans l'Ouest : « Il doit être
présent pour superviser la construction et installer les équipements. »

Pendant la construction de la station expérimentale, l'inventeur s'y rendait tous


les jours dans une petite voiture à cheval, ses longues jambes par-dessus bord non
pas tant par manque de place que pour être prêt à abandonner l'engin. Tesla n'avait
pas plus confiance dans les chevaux que dans les ascenseurs électriques.
( D'ailleurs, les chevaux de Colorado Springs auraient d'aussi bonnes raisons de ne
pas faire confiance à Tesla, parce qu'une fois que son puissant émetteur
amplificateur fonctionnerait, il électrifierait la Terre entière, et transformerait
le canasson le plus inoffensif en cheval de course ! )

Une palissade entourait la structure étrange qui commençait à s'élever au-dessus de


la prairie, hérissée d'écriteaux : « NE PAS APPROCHER DANGER DE MORT ». Quand la
station fut achevée, la porte s'orna d'une citation plus sinistre encore, tirée de
l'Enfer de Dante : « Abandonnez tout espoir, vous qui pénétrez ici. » La rumeur ne
tarda pas à se répandre que l'appareil construit par Tesla était capable de tuer
cent personnes à la fois en un seul éclair.

La station expérimentale de Colorado Springs.

La station expérimentale ressemblait au début à une grande grange carrée, elle


avait l'air maintenant d'un navire au mât immense : sortant d'une ouverture dans le
toit, une tour métallique s'élevait à 25 mètres au-dessus du sol, et d'elle
jaillissait vers le ciel un autre mât métallique de 37 mètres. Une boule de cuivre
de 90 centimètres de diamètre reposait en équilibre sur la pointe.

Les machines furent montées dès leur arrivée. On construisit des bobines ou des
transformateurs de hautes fréquences. Un circuit primaire à deux spires arriva du
laboratoire de New York. C'était lui, avec les interrupteurs de circuit qui lui
étaient associés, qui devait faire fonctionner l'émetteur amplificateur.

Tesla dira plus tard que cet émetteur fut sa plus grande invention. De fait elle ne
cessera de fasciner ses successeurs. Chaque fois que l'on a détecté, ces dernières
années, des phénomènes résultant de puissants signaux radio de fréquences très
basses, les journalistes ont cité doctement l'effet Tesla. On a prétendu que les
Russes utilisaient un énorme émetteur à amplification de Tesla pour modifier le
climat mondial, et pro- voquer des extrêmes de gel et de sécheresse ; on a dit
qu'il créait périodiquement des perturbations dans les communications radio au
Canada et aux États-Unis, en même temps que des interférences dans les ondes émises
par le cerveau et de vagues symptômes de dérèglements physiques, sans parler de
bourdonnements sonores et de quantité d'autres choses que l'on n'explique pas
autrement. C'est en réalité cette fabuleuse invention que Robert Golka a voulu
reproduire récemment, avec un succès considérable, à Wendover, dans l'Utah, pour
étudier la foudre et faire des recherches sur la fusion nucléaire.

Mais qu'était-ce donc exactement ? La revue Electrical Expérimenter demanda à Tesla


de la décrire d'une façon compréhensible pour ses jeunes lecteurs. Son explication,
qui a dû frustrer les lecteurs, reste désespérément vague :

« Eh bien, il s'agit principalement d'un transformateur résonant, avec un


secondaire dont les parties, chargées à haut potentiel, ont une surface
considérable et sont disposées dans l'espace suivant des surfacesenveloppes idéales
de très grands rayons de courbure, et à des distances appropriées les uns des
autres. Elles assurent ainsi partout une faible densité de surface électrique, de
façon qu'il n'y ait aucune fuite, même si le conducteur est dénudé. Le
transformateur s'adapte à n'importe quelle fréquence, de quelques cycles par
seconde à quelques milliers. On peut l'utiliser pour produire des courants de
volume considérable et de pression modérée, ou de faible intensité et d'énorme
force électromotrice. La tension électrique maximale dépend uniquement de la
courbure des surfaces sur lesquelles les éléments chargés sont situés et de l'aire
de ces derniers. »

Il était parfaitement possible, déclara-t-il, d'atteindre des tensions de 100


millions de volts. On pouvait exciter ce circuit par des impulsions de n'importe
quelle nature, même de basse fréquence ; il donnait des oscillations sinusoïdales
et continues, comme celles d'un oscillateur.

« Cependant, si l'on entend le terme dans son sens le plus étroit, c'est un
transformateur résonant qui, outre ces qualités, est proportionné de façon à
s'adapter exactement au globe et à ses propriétés électriques, en vertu de quoi il
est suffisamment efficace et performant pour transmettre de l'énergie sans fil. Le
facteur distance est complètement éliminé, car il n'y a pas de diminution
d'intensité des impulsions transmises. Il est même possible d'augmenter ces actions
avec l'éloignement de la station centrale, selon une loi mathématique exacte. »

Une fois achevée la construction de cette puissante installation, l'inventeur put


simuler les orages électriques les plus violents. Quand l'émetteur était en marche,
les paratonnerres situés dans un rayon de trente-deux kilomètres alentour étaient
continûment reliés par des éclairs étincelants, plus intenses et plus persistants
que ceux d'un orage naturel.

Pour la première fois, il fit un compte rendu minutieux et quotidien de tous les
aspects de sa recherche. Comme les effets visuels étaient aussi utiles
qu'extraordinaires, il consacra de nombreuses heures à photographier ses
expériences.

Tesla espérait commercialiser un jour le matériel qu'il était en train de mettre au


point. Mais il lui fallait d'abord procéder à des milliers d'observations et
d'ajustements délicats. Il ne faisait plus confiance à l'infaillibilité de sa
mémoire pour stocker un tel volume d'informations. Ses notes quotidiennes se
réfèrent constamment à des expériences qui ne s'étaient pas déroulées comme prévu,
il ne savait pourquoi. Cette méthode différait radicalement de celle qu'il disait
avoir utilisée jusque-là. Il se peut qu'ayant atteint l'âge mûr, il sentît sa
mémoire faiblir légèrement. Il ressentait certainement la pression des délais qu'il
s'était lui-même imposés.

La fascination qu'il ressentit toute sa vie pour les phénomènes visuels apparaît
nettement dans son journal du Colorado. Les éclairs qu'il produisait par
l'imagination se concrétisaient de façon spectaculaire et ses descriptions, dans le
moindre détail, des couleurs et de la grandeur des orages électriques du Colorado,
noyées dans un amas de formules mathématiques, sont pleines de tendresse, voire
d'érotisme.

Les nuits d'expériences avec l'émetteur amplificateur, le ciel s'embrasait, c'était


une véritable explosion de sons et de couleurs. Les papillons étaient aspirés dans
le tourbillon de la bobine de 16 mètres de diamètre. Les spectateurs médusés qui se
tenaient à distance respectable racontent que de minuscules étincelles passaient
parmi les grains de sable et éclataient entre leurs talons et le sol quand ils
marchaient. Ils disaient qu'à 100 mètres de la station des éclairs de 2,5
centimètres de long pouvaient jaillir d'objets métalliques plantés dans le sol. Les
chevaux qui broutaient ou trottaient paisiblement à cinq cents mètres de là
recevaient des décharges sous les fers et devenaient fous furieux.

L'inventeur et ses assistants, qui travaillaient toute la nuit au milieu du


tonnerre et des éclairs, se bouchaient les oreilles avec du coton et portaient
d'épaisses semelles de liège ou de crêpe. Cela ne les empêchait pas de ressentir
des chocs dans les oreilles, presque aussi tangibles que des coups. Ils craignaient
que leurs tympans n'éclatent. La douleur et le bourdonnement persistaient plusieurs
heures après une expérience.

Les travaux de Hertz en 1888, qui confirmèrent la théorie dynamique du champ


électromagnétique de Maxwell, convainquirent les scientifiques que les ondes
électromagnétiques se propageaient en ligne droite, comme les ondes lumineuses. On
s'accorda donc pour penser que les transmissions radio seraient limitées par la
courbure de la Terre. Tesla, nous le savons, croyait non seulement que le globe
était un bon conducteur, mais que les « hautes couches de l'atmosphère sont
conductrices et que celles qui sont situées à des altitudes très modérées et sont
aisément accessibles, constituent une parfaite voie conductrice, ce que
l'expérience établit. »

Cette théorie de la propagation des ondes radio resta longtemps ignorée. Dans les
années 1950, plusieurs scientifiques travaillant sur les ondes électromagnétiques
de très faibles fréquences ( 3 à 30 kHz ) et de fréquences extrêmement faibles ( 1
à 3.000 Hz ), confirmèrent les principes énoncés par Tesla, lorsqu'ils s'appliquent
aux transmissions à basses fréquences. James R. Wait, l'autorité mondiale dans le
domaine de la théorie des ondes électromagnétiques, a dit que les expériences de
Tesla à Colorado Springs « précèdent toutes les recherches sur l'électromagnétisme
faites dans le Colorado, et ses expériences présentent une étonnante similarité
avec les travaux plus tardifs en matière de communications à ultra-basses
fréquences ». L'émetteur amplificateur de Tesla fut en effet le premier appareil au
monde suffisament puissant pour créer une résonance U.B.F. dans le guide d'ondes
terre-ionosphère.

Tesla était aussi prophète à cette époque quand il disait que la Terre résonne à 6,
18 et 30 Hz. il essaya de vérifier cette assertion grâce à l'équipement qu'il
construisit plus tard à Long Island, mais il fallut attendre les années 1960 pour
que les expériences qu'il avait conçues fussent réalisées par d'autres. On trouva
alors que Tesla avait été remarquablement près de la vérité : la Terre résonne à 8,
14 et 20 Hz.

Comme son concept de transmission d'énergie par T.S.F. faisait intervenir la


résonance de la Terre, plus la fréquence de résonance de ses appareils se
rapprocherait de celle de la Terre, plus il serait à même de provoquer de très
grands mouvements d'énergie. Mais les basses fréquences posaient un problème
difficile tant que la longueur du bobinage du secondaire était concernée. Par
exemple, pour son émetteur amplificateur fonctionnant à 50 kHz, la longueur du
bobinage atteignait à peu près 1,5 kilomètre. A 500 Hz, la longueur aurait dû être
de 150 kilomètres !

Les échanges de notes entre Tesla et Scherff sur les progrès de l'entreprise et sur
les demandes de matériels saturaient les câbles télégraphiques. L'acheminement par
fret régulier étant trop lent pour l'inventeur, il ordonna à Scherff d'utiliser le
coûteux service express des chemins de fer. Il requit la présence de

Kolman Czito et écrivit à Scherff, pour lui recommander de payer à la femme de


Czito son salaire hebdomadaire de 15 dollars. Il écrivit peu de temps après : «
Czito vient d'arriver et je suis content de revoir un visage familier. Il semble un
peu trop gras pour le travail que j'attends de lui. »

Il y eut aussi une discussion par voie télégraphique à propos des deux cents
bouteilles commandées par Tesla et des ballons de 2,40 mètres dont, d'après
Scherff, M. Myers craignait « qu'ils n'atteignent pas l'altitude où vous vous
trouvez s'il fait du vent ». Les ballons devaient hisser des antennes stationnaires
dans la haute atmosphère raréfiée. Finalement, ils furent fabriqués par un
spécialiste pour 50 dollars pièce et ne furent remplis qu'aux deux tiers ( sans
doute avec de l'hydrogène ), pour éviter qu'ils n'éclatent à haute altitude.

Scherff, connaissant la soif de nouvelles de Tesla, le tenait soigneusement informé


de l'évolution de la situation à New York, et en particulier des faits et gestes du
colonel Astor, son principal soutien financier, et de Marconi. Il lui rendait
compte aussi de ce qui concernait les brevets européens.

Très occupés, les deux hommes trouvaient encore le temps d'échanger des riens :

« M. L. », écrivait Scherff, « est arrivé ivre à l'atelier et a commis plusieurs


bêtises dans son travail ». Et Tesla : « Prévenez M. Uhlman de ne pas écrire
“Cordialement vôtre”, mais “Salutations distinguées” », et il signait sa propre
lettre à Scherff par « Salutations distinguées ». Il ajoutait un P.S. anxieux : «
Est-ce que mon ami JJA ( Astor ) a appelé ? »

Il recommandait à Scherff la plus grande discrétion tout en lui promettant que sa


propre gloire allait rejaillir sur lui. « Agissez au mieux en gardant en vue
l'intérêt de mes travaux et soyez particulièrement vigilant vis-à-vis de tout
représentant de la presse. Je désire que vous ne disiez rien de plus que ce que je
vous dis. Je crois que quand je reviendrai, j'aurai quelque chose à annoncer. Vous
devez tous agir comme si vous faisiez partie de moi, pour qu'ensuite je puisse vous
entraîner vers le succès. »

Le 16 août, il écrivit à « Mon cher Luka » pour le remercier de son poème « Dewey à
Manille » qui était « tout simplement magnifique » et il ajouta :

« J'aimerais que vous voyiez les perce-neige et les icebergs du Colorado ! Je veux
parler de ceux qui flottent dans l'air. Ils sont sublimes, ils ressemblent à vos
poèmes, Luka, ce sont les plus belles choses du monde ! Meilleures salutations à
vous tous de la part de votre Nikola. »

Peu après il écrivit de nouveau à Johnson sur un ton moins emphatique :

« La torpille radioguidée est arrivée un tantinet trop tard et Dewey est entré dans
la galerie des conquérants immortels mais de justesse ! Luka, je me rends compte
chaque jour que nous sommes tous les deux bien trop en avance sur notre temps ! Mon
système de télégraphie sans fil est enterré dans les transactions d'une société
scientifique, et votre magnifique poème sur les héros de Manille n'a même pas
contribué à sauver Montojo ; de même que mes ennemis affirment que je ne fais que
copier purement et simplement les idées des autres, les vôtres diront que c'est à
cause de votre poème que Montojo fut condamné ! »

« Mais nous devons poursuivre nos nobles efforts, cher ami, sans tenir compte du
mal et de la folie de ce monde, et un jour. j'expliquerai les principes de ma
machine intelligente ( qui va supprimer les canons et les navires de guerre ) à
Archimède, et vous, vous lirez vos beaux poèmes à Homère. ».

Scherff écrivit : « Le New York Herald continue à encenser Marconi. »

Malgré les soucis que lui causait son projet, Tesla trouvait le climat et
l'atmosphère du Colorado vivifiants. Sa vision et son ouïe, toujours très aiguës,
s'accordaient à un degré extraordinaire avec la clarté de l'air. Le climat était
idéal pour faire des observations. Les rayons du soleil étaient d'une
extraordinaire intensité, l'air sec, et les fréquents orages d'une violence inouïe.

A la mi-juin, l'installation était entièrement terminée et les préparatifs des


diverses expériences étaient en bonne voie. Il modifia l'un de ses transformateurs-
récepteurs pour le rendre apte à mesurer le potentiel électrique du globe. Il avait
dressé un programme minutieux pour en étudier les fluctuations périodiques et
accidentelles.

Il installa un appareil de grande sensibilité commandant un dispositif


d'enregistrement dans le circuit secondaire et, le primaire étant connecté au sol,
il plaça le secondaire en altitude. Il obtint ainsi un résultat surprenant : les
variations de la tension électrique donnaient naissance à des battements
électriques dans le primaire ; ceux-ci généraient des courants secondaires, qui à
leur tour affectaient l'appareil d'enregistrement en proportion de leur intensité.

« J'ai découvert que la Terre est littéralement animée de vibrations électriques et


je me suis plongé dans cette recherche passionnante. Je n'aurais pu trouver nulle
part ailleurs de meilleures conditions pour effectuer les observations que
j'envisageais. »

Dans cette région du Colorado, les décharges naturelles d'éclairs étaient très
fréquentes et parfois d'une grande vio- lence ; un jour, quelque douze mille
décharges se produisirent en l'espace de deux heures, dans un rayon de cinquante
kilomètres autour du laboratoire de Tesla. Il les décrivit « comme de gigantesques
arbres de feu aux troncs renversés ». Vers la fin du mois de juin, il remarqua un
phénomène curieux : ses appareils réagissaient plus fort aux décharges très
éloignées qu'aux plus proches. « Ceci m'intrigua énormément. Quelle en était la
cause ? »

Une nuit, alors qu'il rentrait chez lui à travers la prairie en regardant les
étoiles qui brillaient froidement au-dessus de lui, une explication plausible lui
vint à l'esprit. La même idée l'avait traversé bien des années auparavant, quand il
préparait ses conférences pour le Franklin Institute et la National Electric Light
Association, mais il l'avait alors rejetée comme absurde et impossible. « Je la
bannis à nouveau », écrivit-il. « Mais mon instinct fut mis en éveil et je sentis
qu'une grande révélation était proche. »

_-_-_-_-_

CHAPITRE XIV

« Black-out » à Colorado Springs

« C'est le 3 juillet 1899 une date que je n'oublierai jamais que j'ai obtenu la
première preuve expérimentale d'une vérité extraordinairement importante pour le
progrès de l'humanité»

Ce jour-là, au crépuscule, Tesla avait observé une masse dense de nuages fortement
chargés qui s'accumulaient vers l'Ouest. Bientôt un orage violent éclata, « qui,
après avoir passé beaucoup de sa fureur sur les montagnes, gagna la plaine à grande
vitesse ».

Il remarqua les éclairs épais et persistants qui se formaient à intervalles presque


réguliers. A l'aide d'un appareil d'enregistrement, il nota que les signes
d'activité électrique s'affaiblissaient à mesure que l'orage s'éloignait, jusqu'à
ce que tout cesse en même temps.

« J'attendais, en proie à une vive excitation. Effectivement, un peu plus tard, des
signes reprirent, augmentèrent en intensité et, après être passés par un maximum,
ils décrûrent progressivement, et cessèrent à nouveau. J'ai observé la répétition
du phénomène à intervalles réguliers, jusqu'à ce que l'orage, qui se déplaçait,
comme je l'ai établi par de simples calculs, à une vitesse à peu près constante, se
retire à une distance d'environ 300 kilomètres. Ce phénomène étrange n'a pas cessé
pour autant, il a continué à se manifester avec une force constante. »

Alors Tesla acquit une certitude sur la nature de ce « merveilleux phénomène. Cela
ne faisait plus aucun doute : j'observais des ondes stationnaires ».

Il résuma ainsi les implications de cette découverte :

« Aussi invraisemblable que cela paraisse, cette planète, malgré sa taille, se


comporte comme un conducteur de dimension limitée. L'importance de ce fait, eu
égard à la transmission de l'énergie par mon système, m'était déjà apparue
clairement. »
« Il est possible non seulement d'envoyer des messages par télégraphie sans fil à
n'importe quelle distance, comme je l'ai reconnu il y a longtemps, mais encore de
transporter sur toute la planète les plus faibles modulations de la voix humaine
et, mieux encore, de transmettre de l'énergie en quantité illimitée et à n'importe
quelle distance, pratiquement sans aucune perte. »

Tesla voyait la Terre comme un énorme récipient contenant un fluide électrique que
la résonance amenait à se figer en séries d'ondes. Il était maintenant certain que
les ondes stationnaires pouvaient être produites dans la Terre par un oscillateur.

« Ceci est d'une importance extrême. »

Il savait déjà que la transmission de l'énergie et l'envoi de messages


intelligibles en n'importe quel point du globe pouvaient être effectués de deux
façons radicalement différentes : par un rapport élevé de transformation, ou par
montée de résonance. Des tests avec des oscillateurs électriques Tesla tirait la
conclusion, et notait dans son journal, que la transmission d'énergie serait mieux
assurée par la première méthode, mais que dans les cas où l'on avait besoin de
faibles quantités d'énergie, comme pour la radio, « la seconde est
incontestablement la meilleure et la plus simple des deux ».

Plus tard, d'éminents savants le critiquèrent à tort pour n'avoir pas opéré de
distinctions entre les deux fonctions. Fidèle à sa politique du secret, il ne fit
aucun effort pour fournir d'explications. Mais avant de trouver des applications
pratiques à ses théories, il devait perfectionner son matériel. Son expérience
suivante nécessitait des tensions de millions de volts et des courants extrêmement
forts. Aucune expérience passée ne lui permettait de prédire ce qui allait se
passer, si ce n'est d'une façon très générale. Les éclairs artificiels éclateraient
au sommet du mât de 60 mètres : tueraient-ils les expérimentateurs, feraient-ils
brûler la station ? Il fallait courir ce risque.

La fameuse nuit venue, il revêtit sa belle veste Prince Albert, enfila ses gants et
mit son chapeau melon noir. Il arriva à la station où le courageux Czito
l'attendait. Ce dernier devait actionner l'interrupteur, pour permettre à Tesla
d'observer les résultats de la porte. Il était crucial qu'il pût observer à la fois
la bobine géante au centre de la pièce et la boule de cuivre située en haut du mât.

Quand tout fut prêt, il cria : « Allez-y ! »

Ils avaient prévu, pour la première expérience, de ne fermer l'interrupteur que


pendant une seconde. Respectant cet ordre, Czito l'abaissa d'un coup sec, regarda
la trotteuse de sa montre et le releva. Ils furent comblés par cette action : des
fils de feu avaient couronné la bobine secondaire et l'électricité s'était mise à
crépiter là-haut.

Tesla tenait à regarder ce grand événement de l'extérieur, là d'où il aurait une


bonne vue du mât et de la boule.

« Quand je vous donnerai le signal, dit-il à Czito, fermez l'interrupteur et ne


l'ouvrez que quand je vous le dirai. »

Quelques instants plus tard, il cria : « C'est bon. Fermez l'interrupteur ! »

Czito s'exécuta et attendit que Tesla lui ordonne de le relever. La vibration du


fort courant surgissant à travers la bobine primaire donnait la sensation que le
sol vivait. Puis il y eut un claquement et la foudre explosa au-dessus de la
station. Une étrange lueur bleue emplit l'intérieur du bâtiment.

Czito vit que des bobines jaillissaient et se tordaient des serpents enflammés. Les
étincelles électriques emplissaient l'air dans une forte odeur d'ozone. Les éclairs
éclataient sans cesse de plus en plus fort, et Czito attendait toujours l'ordre de
couper le courant. De là où il était, il ne pouvait voir Tesla et se demanda si
l'inventeur terrassé par la foudre ne gisait pas, blessé ou mort, quelque part à
l'extérieur. Poursuivre l'expérience lui semblait de la folie. Il craignait que le
mur et le toit de la station ne s'enflamment d'un instant à l'autre.

Tesla n'était ni mort ni blessé. Il restait figé, au paroxysme du bonheur. De


l'endroit où il se trouvait, il voyait la foudre jaillir à 40 mètres au-dessus du
mât ; il apprit plus tard que le tonnerre s'entendait jusqu'à Cripple Creek, à
vingt-cinq kilomètres de là. La foudre n'en finissait pas de jaillir et de
s'écraser. Le spectacle était sublime ! Un être humain s'était-il jamais senti en
aussi parfaite communion avec les dieux ? Il avait perdu toute notion du temps. Il
sut plus tard que cela n'aVait duré qu'une minute. Puis soudain, inexpliquablement,
tout redevint silencieux. Qu'était-il donc arrivé ? Il cria à Czito : « Pourquoi
avez-vous fait ça ? Je ne vous ai pas dit d'arrêter. Refermez-le immédiatement ! »
Mais Czito n'avait pas touché l'interrupteur. Il n'y avait plus de courant. Dieu
dans sa grâce lui avait accordé un sursis !

Tesla se précipita vers le téléphone et appela la compagnie électrique de Colorado


Springs. Il se mit à gronder et à supplier : ils lui avaient coupé le courant, ils
devaient le rétablir immédiatement ! La réponse de la Compagnie fut brève et
précise : « Vous avez fait sauter notre générateur et il brûle ! »

Tesla avait surchargé la dynamo. La ville de Colorado Springs était plongée dans
l'obscurité. Dès que l'incendie fut éteint, un générateur de secours fut mis en
service, mais on interdit brutalement à Tesla de l'utiliser.

Déterminé à poursuivre ses expériences, il proposa d'envoyer une équipe de


techniciens qualifiés à la centrale pour réparer le générateur principal, à ses
frais. Son offre fut acceptée. Au bout d'une semaine, les réparations étaient
terminées, et Tesla put à nouveau disposer d'électricité.

Par la suite, ses expériences progressèrent sans heurts. Pendant l'automne et


l'hiver glacial du Colorado, il reçut de Scherff de nouveaux instruments
accompagnés d'un mot d'encouragement : « M. Lowenstein m'a parlé ainsi qu'à M.
Uhlmann de vos merveilleux travaux, et nous savons que vous êtes en avance sur les
autres non pas d'un siècle, mais d'un millénaire. »

Nous n'avons malheureusement qu'une idée imparfaite de certaines des choses


qu'entreprit Tesla ou qu'il acheva, peutêtre pendant cette période. Son journal,
tout comme ses écrits ultérieurs, sont souvent exaspérants d'obscurité. Par
exemple, il semble un moment avoir effectué des expériences pour obtenir une sorte
de rayon intense. On sait qu'il reçut par colis express quatre tubes de Roentgen à
double foyer, munis d'épaisses anticathodes de platine ; et qu'il écrivit dans son
journal :

« Expériences avec un tube à simple borne pour la production de rayons puissants.


La puissance d'un oscillateur étant pratiquement illimitée, le problème est
maintenant de fabriquer un tube qui puisse supporter n'importe quelle pression. »

On ne connaît ni les buts exacts, ni les résultats de ces expériences. Cependant,


l'orientation générale de ses recherches apparaît clairement : expériences
concernant les oscillateurs de grande puissance, transmission d'énergie sans fil,
réception et émission de messages, effets liés aux champs électriques de haute
fréquence.

Ses expériences manquaient rarement d'éclat. En dépit des mises en garde qu'il
avait pris soin de placarder sur les palissades et sur le bâtiment, les gamins du
voisinage venaient observer ses agissements par une fenêtre à l'arrière du
laboratoire. Tesla condamna cette ouverture, acte qui faillit lui coûter la vie.

« C'était un bâtiment de forme carrée où se trouvait une bobine de 15 mètres de


diamètre, et d'environ 2,75 mètres de haut. Quand elle était ajustée à la fréquence
de résonance, des banderoles de feu traversaient le bâtiment de haut en bas et
c'était une vision magnifique. Imaginez ces banderoles sur un plan de 140, voire de
180 mètres carrés ! Pour faire des économies, j'avais calculé des dimensions aussi
réduites que possible et les décharges s'arrêtaient pile à 13 ou 15 centimètres des
murs*. »

Le maniement de l'interrupteur central qui faisait circuler les courants puissants


se révélant malaisé, Tesla l'équipa d'un ressort qui devait provoquer son
basculement au moindre contact. Cette innovation, commode, augmentait
considérablement les risques.

Un jour donc, Tesla avait envoyé Czito faire des courses en ville. Il était seul
dans son laboratoire :

« J'ai levé l'interrupteur et je suis allé derrière la bobine pour examiner quelque
chose. Tout à coup, l'interrupteur s'est rabattu, et des décharges électriques ont
rempli la pièce ; je n'avais aucun moyen d'en sortir. J'ai essayé de briser la
fenêtre, en vain, car je n'avais aucun outil à portée de la main. Je n'avais plus
qu'à me jeter à plat ventre et passer dessous. »

« Le primaire était à 50 000 volts, et j'ai dû ramper le long d'un étroit passage,
sous les décharges qui continuaient. Les émanations d'acide nitrique étaient si
fortes que je pouvais à peine respirer. Ces décharges oxydent rapidement l'azote en
raison de leur énorme surface, compensant leur faible intensité. Quand j'atteignis
cet étroit passage, elles étaient très proches de mon dos. Je sortis de là et
parvins in extremis à ouvrir l'interrupteur, au moment où le bâtiment commençait à
prendre feu. J'ai attrapé un extincteur et réussi à éteindre le feu. »

Il écrivit à son « Cher Luka » en lui disant qu'il avait domestiqué un chat sauvage
et qu'il n'était plus qu'une masse d'égratignures sanglantes !

« Mais dans les égratignures, Luka », dit-il, « un esprit vit un ESPRIT ! Je ne


veux pas en dire plus, mais... »

« J'ai fait de splendides progrès dans plusieurs directions, mais je suis peiné oh
combien de m'apercevoir que nombre de mes confrères de la T. S. F. du genre
maffiosi ont aligné un chapelet de mensonges ! Pas une seule de leurs affirmations
n'est vraie, et mon système, Luka, est utilisé, purement et simplement, sans la
moindre modification. ) » Cette allusion visait Marconi qui, avec le concours de
l'ingénieur électricien des Postes Britanniques, William Preece, avait envoyé un
signal par T.S.F. sur 12 kilomètres à travers la baie de Bristol deux ans
auparavant et qui, maintenant, en 1899, répétait la même performance à travers la
Manche.

Edison, se souvenant de ses propres expériences qui n'avaient pas abouti seize ans
auparavant, se demandait s'il n'allait pas lui-même intenter un procès au jeune
Italien. Plus tard, il toucha effectivement un dédommagement de 60 000 dollars de
la Marconi Wireless Telegraph Company pour son brevet. Edison en réalité n'avait
jamais cru que l'engouement pour la radio serait durable, peut-être à cause de sa
surdité.

Quant à Tesla, il confia à Robert Johnson sa certitude de réussir la transmission


sans fil d'un message à l'Exposition universelle de Paris en 1900 « Mes salutations
à ces fous de Français ! ». Il termina sur cette note familière : « Je n'ai pas
encore trouvé le temps d'accomplir ma promesse de devenir millionnaire, mais je le
ferai à la première occasion. »

Quel fut le bilan du séjour de Tesla à Colorado Springs ? C'est vrai que tout ce
mystère, toute cette frénésie, ces dépenses gigantesques, et tous ces effets
spectaculaires, n'ont finalement débouché sur aucune invention pratique, si l'on
entend par là un téléphone ou une bobine plus performants. Mais si l'on s'en tient
à ces critères « édisoniens », on peut autant reprocher à Einstein de n'avoir pas
inventé la machine à laver la vaisselle*.

Alors, Tesla a-t-il réellement fait accomplir des progrès à la connaissance pendant
cette période ? La réponse est oui. Les universitaires ne connaissent pas et ne
connaîtront probablement jamais toute l'étendue de ses explorations ; en outre, il
mena rarement ses intuitions, théories et expériences préliminaires jusqu'à un
terme suffisamment avancé pour en permettre la vérification. Mais dans plusieurs
domaines, ses successeurs n'en finissent pas de découvrir les contributions
fondamentales qu'il a à son actif.

Nous détenons aujourd'hui la preuve de l'existence des modes de résonance de la


Terre ; nous savons que certaines ondes peuvent se propager en s'atténuant si
faiblement que l'on

* Einstein inventa tout de même un réfrigérateur lorsqu'il était employé au


Bureau des Brevets de Berne ! ( NdT ). assiste à la formation d'ondes stationnaires
dans le système Terre-ionosphère.

L'éminent physicien yougoslave Aleksandar Marincic affirme :

« Nous pouvons juger à quel point Tesla avait raison quand il disait que le
mécanisme de propagation des ondes électromagnétiques dans son système différait du
focalisateur Hertz. »

Dans son introduction aux Colorado Spring Notes de Tesla, Marincic observe que le
savant ne pouvait pas savoir « que le phénomène dont il parlait ne se manifesterait
de façon prononcée qu'aux très basses fréquences » ; et il soupçonne qu'une étude
plus poussée des écrits de Tesla « révélera quelques détails intéressants de ses
idées dans ce domaine ». Ses notes éclairent sa contribution au développement de la
radio : il ne fait désormais plus aucun doute qu'il maîtrisait cette technique dès
1893.

Les chercheurs ne peuvent qu'essayer de reconstruire ce que Tesla pensait avoir


accompli.

Avec son oscillateur géant, il croyait avoir mis la Terre en résonance électrique,
en lui envoyant un courant d'électrons ( à cette époque, un flux d'électricité ) à
une fréquence de 150 000 oscillations par seconde. Les pulsations résultantes
avaient une longueur d'onde d'environ 2 000 mètres. Tesla en conclut qu'elles se
progageaient vers l'extérieur par-dessus le renflement de la Terre, d'abord en
cercles de plus en plus grands, puis en cercles plus petits mais avec une intensité
croissante, et convergeaient en un point du globe directement opposé à Colorado
Springs soit légèrement à l'Ouest des îles françaises de la Nouvelle Amsterdam et
de Saint-Paul, dans l'océan Indien.

Là, d'après ses résultats expérimentaux, un grand « Pôle Sud » électrique était
créé avec une onde stationnaire qui augmentait et diminuait à l'unisson de ses
émissions à partir de son « Pôle Nord » au Colorado. Chaque fois que l'onde
refluait, elle se renforçait et était envoyée avec plus d'intensité aux antipodes.

Si la Terre avait été capable de résonance parfaite, les résultats auraient pu


s'avérer catastrophiques, mais comme elle ne l'était pas, ce procédé avait pour
effet, croyait-il, de rendre disponible en tout point de la Terre de l'énergie qui
pouvait être extraite avec un appareillage minimal, constitué d'un poste récepteur
de radio, d'une connexion au sol et d'une tige métallique de la hauteur d'une
maison. Cet équipement serait suffisant pour capter l'électricité domestique à
partir des ondes qui allaient et venaient entre les pôles électriques Nord et Sud.
Il ne put cependant prouver complètement cette hypothèse de façon satisfaisante, et
encore moins en déduire des applications. Personne d'autre non plus.

Avec son émetteur-amplificateur il produisit des effets plus importants au moins à


certains égards que la foudre. Le plus haut potentiel qu'il atteignit fut d'environ
12 millions de volts, ce qui est négligeable par rapport au potentiel de la foudre,
mais bien supérieur à celui que quiconque obtiendra pendant plusieurs décennies
après lui. Avoir obtenu dans son antenne des courants de 1 100 ampères était à ses
yeux plus important encore. Les plus grandes installations de T.S.F. utiliseraient
seulement 250 ampères* pendant de nombreuses années.

Un jour qu'il travaillait avec ces courants intenses, il eut la surprise de créer
un épais brouillard. Il y avait de la brume dehors, mais quand il ferma le courant,
le nuage devint si dense à l'intérieur du laboratoire, qu'il ne vit plus ses mains
à quelques centimètres de son visage. Il en conclut qu'il avait fait une découverte
importante :

« Je suis absolument persuadé que nous pouvons construire une usine dans une région
aride et, en suivant certaines spécifications, l'utiliser pour extraire de l'Océan
des quantités illimitées d'eau, pour l'irrigation et comme source d'énergie. Si je
ne vis pas assez longtemps pour voir se réaliser cette tâche, quelqu'un d'autre le
fera, car je sens que j'ai raison. »

Cette idée alla rejoindre son magasin d'inventions inachevées. Personne ne l'a
exploitée jusqu'à aujourd'hui.

De nombreux témoignages de journalistes et de vulgarisateurs rapportent que,


pendant ce séjour au Colorado, Tesla réussit à allumer sans fils une batterie de
200 lampes à incandescence de 50 watts, à 42 kilomètres de sa stations. Dans ses
propres écrits, on ne trouve aucune trace de cette expérience. Il dit seulement
qu'il créa, à l'aide de son émetteur amplificateur, un courant suffisamment
puissant autour du globe pour allumer plus de 200 lampes.

« Alors que je n'ai pas encore transmis effectivement, par cette nouvelle méthode,
une quantité d'énergie considérable sur de grandes distances, ce qui ouvrirait la
voie aux applications industrielles, j'ai fait fonctionner plusieurs maquettes dans
des conditions identiques à celles d'une grande installation de ce type, ce qui
prouve la faisabilité du système. »

Il écrivit par ailleurs qu'il avait observé la transmission de signaux jusqu'à une
distance de 1 000 kilomètres.

* En 1917, Tesla rappela qu'il avait obtenu des tensions de 20 millions de


volts.

Il se souciait peu de manquer de précision. Mais deux autres résultats


scientifiques remarquables devaient résulter de ses mois de recherches assidues
dans le Colorado.

Dans les notes de son journal datant du 3 janvier 1900, après avoir décrit quelques
photos prises dans son laboratoire, il raconte avoir regardé des étincelles se
transformer en banderoles et en boules de feu. La boule de feu est un défi à la
science depuis l'Antiquité. On en trouve mention sur les monuments étrusques, dans
les oeuvres d'Aristote et de Lucrèce, et dans les écrits de l'atomiste contemporain
Niels Bohr. Arago analysa une vingtaine de comptes rendus d'apparitions de boules
de feu en 1838. Certains ont prétendu qu'il s'agissait de pures illusions
d'optique, et Tesla le croyait aussi, jusqu'à ce qu'elles commencent à apparaître
fortuitement dans son appareillage à haute tension du Colorado.

Une autre des découvertes que Tesla affirme avoir faites à Colorado Springs se
produisit tard dans la nuit, alors qu'il travaillait sur son puissant récepteur
radio. Seul le vieux M. Dozier, le charpentier, était encore au travail. Soudain,
l'inventeur perçut d'étranges sons rythmés sur le récepteur. La seule explication
qu'il trouva à une telle régularité était que des créatures vivant sur une autre
planète envoyaient des messages pour communiquer avec les Terriens. Il pensait
qu'il s'agissait le plus vraisemblablement de Vénus ou de Mars. Personne ne
soupçonnait alors l'existence de phénomènes tels que des signaux réguliers en
provenance de l'espace.

Intrigué et frappé d'une sorte de terreur, il s'assit et écouta. Une idée


l'obsédait : renvoyer le signal. Il fallait trouver le moyen. Il semble en fait
qu'il ait entendu des ondes radio en provenance des étoiles. Il fallut attendre
1920 pour que les astronomes isolent à nouveau ces signaux et leur donnent ainsi
une reconnaissance officielle ; dans les années 1930, on commença à les transmettre
sous forme de nombres codés vers un enregistreur numérique. Aujourd'hui, l'« écoute
» des étoiles est une pratique courante.

Tesla ne pouvait pas douter du témoignage de ses oreilles, mais il pouvait


parfaitement imaginer les ricanements de ses collègues lorsqu'ils en entendraient
parler. C'est la raison pour laquelle il attendit longtemps avant de faire part de
sa découverte. Et quand il le fit, les réactions ne le surprirent guère.

Le professeur Holden, ancien directeur de l'Observatoire de Lick à l'université de


Californie, fut le plus prompt à réagir :

« M. Nikola Tesla annonce qu'il est persuadé que certaines perturbations de son
appareil sont des signaux électriques provenant d'une source extraterrestre. Ils ne
proviennent pas du Soleil, dit-il. Ils doivent donc être d'origine planétaire,
pense-t-il ; probablement de Mars, suppose-t-il ! C'est le rôle d'une saine
réflexion que d'analyser toutes les causes probables d'un phénomène inexpliqué,
avant de faire appel aux causes improbables. Tous les expérimentateurs diront qu'il
est presque certain que M. Tesla a commis une erreur, et que les perturbations en
question viennent de notre atmosphère, ou de la Terre. Comment peuton savoir que
des courants inexpliqués ne proviennent pas du Soleil ? La physique du Soleil est
totalement ignorée jusqu'à ce jour. De toute façon, pourquoi appeler ces courants «
planétaires », si l'on n'en est pas absolument certain ? Pourquoi lier les
perturbations de l'appareil de M. Tesla à Mars ? N'existe-t-il pas des comètes qui
pourraient expliquer ce phénomène ? Les instruments n 'auraient-ils pas pu être
perturbés par la Grande Ourse, la Voie lactée ou la lumière zodiacale ? Il est
toujours possible que nous soyons à l'aube de grandes découvertes au sujet de la
planète Mars ou d'une autre. Le triomphe des savants du siècle dernier l'illustre
avec éclat ; mais il ne faut pas négliger la forte probabilité que de nouveaux
phénomènes s'expliquent par de vieilles lois. Tant que M. Tesla n'aura pas montré
ses appareils à d'autres expérimentateurs et ne les aura pas con vaincus tout
autant que lui-même, il serait plus sage de considérer comme une certitude que ses
signaux ne proviennent pas de Mars. »

Mais Tesla n'avait nullement l'intention de montrer ses instruments à d'autres. Il


avait terminé ses travaux dans le Colorado. Quand arriva le nouveau siècle, il le
remarqua à peine, tout occupé qu'il était à ses préparatifs de déménagement.

Tesla semblait parfaitement satisfait de ce qu'il avait réalisé au Colorado. Il


avait fait danser la foudre sur commande ; il avait utilisé la Terre comme si elle
faisait partie de son matériel de laboratoire ; et il avait reçu des messages des
étoiles. Il avait hâte d'affronter l'avenir !

_-_-_-_-_

CHAPITRE XV

Babel

Quand Tesla arriva à New York à la mi-janvier 1900, les journalistes et les
rédacteurs de revues se ruèrent sur lui.

Comme on pouvait s'y attendre, la communauté scientifique de l'Est des États-Unis


s'était rangée derrière le professeur Holden pour dénoncer les divagations de Tesla
sur le message d'origine extraterrestre ou, tout au moins, le secret qu'il gardait
sur la méthode de réception. Ce qu'on lui reprochait, en réalité, était beaucoup
plus grave. En effet, juste avant de quitter le Colorado, il avait écrit à Julian
Hawthorne, du Philadelphia North American, que les signaux reçus indiquaient que «
des êtres intelligents sur une planète voisine » devaient être scientifiquement
plus avancés que les Terriens ; c'était une hypothèse difficile à avaler, pour des
docteurs ès sciences !

Tesla brûlait d'envie de répondre à ces « messages » en provenance du cosmos.


Certain d'être à l'avant-garde d'une vaste technologie révolutionnaire, il déposa
immédiatement des brevets portant sur la radio et la transmission de l'énergie,
fondés sur ses expériences du Colorado.

Il envisageait, dans un premier temps, de construire un centre mondial de


radiodiffusion disposant de tous les services que l'on utilise aujourd'hui
interconnexions téléphoniques, synchronisation des signaux horaires, diffusion de
bulletins d'informations sur les cours de la Bourse, récepteurs de poche, réseaux
de communications privées et service d'informations radiophoniques. Il en parlait
comme d'un système mondial de transmission d'informations.

Dès son retour, il déposa un brevet ( n° 685.012 ) pour accroître l'intensité des
oscillations électriques, en utilisant comme milieu l'air liquide qui réduisait la
résistance électrique en refroidissant la bobine. Il déposa aussi deux autres
brevets, en 1900 et 1901, concernant des lignes de transmission souterraines,
isolées par enrobement dans un milieu diélectrique gelé, tel que l'eau. L'un de ces
brevets, dont c'était la deuxième version ( n° 11.865 ), mentionnait un agent de
refroidissement

« gazeux » apparemment un mot clé qui avait été omis par inadvertance dans son
brevet original n° 655.838. Tesla est donc l'un des pionniers de la technique
cryogénique.

Bien plus tard, dans les années 1970, on a vu fleurir aux États-Unis, en U.R.S.S.
et en Europe, des projets fondés sur des méthodes d'utilisation de supraconducteurs
pour transmettre souterrainement de fortes énergies électriques en utilisant
diverses enceintes cryogéniques. Le Brookhaven National Laboratory, à Upton, dans
l'État de New York, a été à l'avantgarde de ce secteur de recherche internationale.
La méthode de Brookhaven ressemble à celle de Tesla, sauf que le but de la
recherche était de refroidir le conducteur jusqu'à quelques degrés au-dessus du
zéro absolu. La similitude est plus étroite cependant en ce qui concerne le brevet
de Tesla de 1901 ( n° 685.012 ), où il décrit le super-refroidissement des
conducteurs pour diminuer notablement leur résistance, ce qui a pour effet de
minimiser les pertes. Voilà donc un autre cas où son oeuvre de pionnier a été
maintenue dans l'obscurité, peut-être parce que cela pourrait donner au Bureau des
Brevets américain des raisons de rendre nuls des brevets postérieurs.

Pendant l'absence de Tesla, la presse mondiale avait fait grand cas des succès de
Marconi : il semblait grand favori dans la course pour la transmission radio à
longue distance. Tesla n'avait que mépris pour les piètres démonstrations
effectuées en Amérique, comme l'annonce des résultats des régates dans le détroit
de Long Island. Il annonça son projet de guider son bateau-robot à l'Exposition de
Paris, par radio, à partir de son bureau de Manhattan !

Entre-temps, lui rappelait George Scherff, il y avait un problème urgent : celui de


son compte en banque. Il avait dépensé 100 000 dollars en huit mois au Colorado.

Vers qui se tourner ? Le colonel J.J.A. ? George Westinghouse ? Thomas Fortune Ryan
? J. Pierpont Morgan ? C. Jordan Mott ? Bien que la presse le ridiculisât, sa
réputation restait bonne chez les détenteurs de capitaux. Ces messieurs à tête
froide étaient impressionnés par le record de la compagnie Westinghouse qui
maintenait son monopole sur les brevets de courant alternatif, malgré les efforts
incessants des industriels concurrents pour la mettre à bas.

Dans sa quête de nouveaux capitaux, Tesla se remit à fréquenter le Player's Club à


Gramercy Park, le Salon des Palmiers de l'hôtel Waldorf-Astoria, et, bien sûr, le
Delmonico. Il demanda au bienveillant Robert Johnson d'ouvrir les colonnes de la
revue Century à un article sur les sources d'énergies et les technologies du futur.
Il s'échina sur cet article, qui parut enfin en juin 1900, sous le titre « Le
problème de l'accroissement de l'énergie humaine ». Comme la plupart des écrits de
Tesla, c'est plus un long traité philosophique que le compte rendu précis des
travaux accomplis au Colorado, qu'aurait souhaité Johnson. L'article fit néanmoins
sensation.

Tesla dans son laboratoire de Colorado Springs. Le fracas qui accompagnait les
éclairs s'entendait à 15 kilomètres à la ronde.

C'était dû en partie aux photographies qui l'illustraient quelques-unes parmi


toutes celles qu'il avait prises au Colorado obtenues par un truquage consistant en
une double exposition. On y voyait Tesla assis tranquillement sur une chaise de
bois, absorbé dans ses notes, pendant que des éclairs qui auraient tué une
assemblée entière fusaient et claquaient autour de lui. ( Pour photographier ses
expériences avec l'émetteur amplificateur, il avait fait venir un certain M. Alley,
photographe en vogue de Manhattan, plutôt que des artistes du cru. ) Les temps de
pose devaient être entre une et deux heures, ce qui donnait bien entendu des images
d'éclairs bien plus nettes et spectaculaires que des instantanés de simples
décharges. L'occupant de la chaise n'était pas présent au moment des décharges il
aurait été électrocuté à coup sûr mais Tesla savait qu'il fallait un sujet humain
pour accentuer l'effet dramatique.

Ce fut un pénible travail pour le modèle, parce que les expériences, donc les
photographies, devaient être faites de nuit, par une température généralement au-
dessous de zéro. Tesla raconte dans son journal comment on avait procédé :

« Bien sûr, il n'y avait pas de décharge quand l'expérimentateur était


photographié, comme on s'en doute ! Les langues de feu étaient d'abord
impressionnées sur la plaque dans l'obscurité ou en lumière faible, puis
Vexpérimentateur se plaçait sur la chaise et l'on faisait une exposition à la
lumière d'une lampe à arc ; enfin, pour faire apparaître les traits et autres
détails, on utilisait une petite quantité de poudre de magnésium. »

Ainsi, la structure de la chaise vide sur les expositions ultérieures ne


transparaissait pas à travers le corps de Tesla, comme une forme curieuse de
radiographie.

Les résultats furent à la hauteur de ses espérances. Tous ceux qui virent ces
images furent abasourdis. Quand il en envoya une au professeur A. Slaby, que l'on
commençait à connaître comme le père de la radio allemande, ce dernier répondit que
Tesla devait avoir trouvé quelque chose d'extraordinaire; lui-même n'avait jamais
rien vu de semblable.

Le journal de Tesla au Colorado révèle que l'une des raisons de toutes ces
expériences photographiques était qu'il n'arrivait pas à prendre des clichés
satisfaisants de sa recherche sur les boules de feu. Il écrivit à ce sujet :

« Il est très important d'utiliser de meilleurs moyens de photographier les


décharges qui mettent en évidence ces phénomènes. On devrait préparer et tester des
plaques beaucoup plus sensibles. La coloration des pellicules serait aussi très
utile, parce qu'elle nous mènerait à des observations intéressantes. »

Mieux encore, il pensait à :

« l'intérêt pour la photographie des tubes à vide traversés par une forte énergie.
Finalement, en perfectionnant les appareils et en choisissant convenablement le gaz
dans le tube, nous devons rendre le photographe indépendant de la lumière du jour,
et lui permettre de répéter ses opérations dans des conditions identiques. De tels
tubes lui permettront de contrôler les conditions opératoires et de maîtriser les
effets d'éclairage. »

L'article du Century avec ses photographies et ses prédictions plongea Tesla encore
plus profondément au centre de la controverse. Mais bien qu'il fût dénigré par ses
collègues scientifiques, la presse lui resta acquise dans l'ensemble.

« La presse s'est décidément bien amusée avec Nikola Tesla et ses prédictions sur
les futures applications de l'électricité », lisait-on dans le Pittsburgh Dispatch
( du 23 février 1901 ), publié dans la ville de Westinghouse. « Certaines de ses
conceptions optimistes, parmi lesquelles la transmission de signaux vers Mars, ont
incité l'opinion à estimer que M. Tesla ferait mieux de prédire moins, et de
réaliser davantage !

« Néanmoins une décision récente de la Cour de la circonscription du Sud de l'Ohio


rappelle que Tesla possède à son actif de nombreux résultats concrets et
indiscutables.

« M. Tesla manifeste un tel enthousiasme, et son imagination est si fertile en ce


qui concerne l'avenir, que l'on pourrait croire à des plaisanteries. Pourtant,
celui qui ne sait pas que Tesla occupe, grâce à ce qu'il a effectivement accompli,
une place de tout premier rang parmi les inventeurs électriciens, ignore tout de
l'histoire récente de l'électricité. »

Thomas Commerford Martin, directeur d'une revue d'électrotechnique, lui apporta un


soutien éloquent :

« On a tenu M. Tesla pour un visionnaire, trompé par l'éclat de quelque étoile


filante ; mais ses confrères sont de plus en plus convaincus que, parce qu'il a vu
plus loin, il a été le premier à distinguer de faibles lueurs vacillant sur les
nouveaux continents de la science. »

La publicité favorable ou non était précisément ce que Tesla recherchait, car il


avait désespérément besoin d'attirer l'attention d'investisseurs potentiels.

L'un des premiers, mais pas nécessairement le plus important, à s'avancer, fut
Stanford White, le célèbre architecte. Les deux hommes se rencontrèrent un soir au
Player's Club, que White venait juste de transformer ; s'étant immédiatement sentis
en sympathie, ils engagèrent une conversation animée. White, qui avait lu l'article
de Tesla dans la revue Century, était séduit par sa vision de l'avenir. Quand
l'inventeur décrivit l'installation qu'il envisageait pour son système mondial de
radiocommunications, l'architecte devint un partenaire enthousiaste dans la grande
entreprise. Ce n'était pas pure fantaisie. Pendant ue Tesla était encore au
Colorado, les oscillateurs et les autres appareils étaient montés dans un atelier
de New York, sous la direction attentive de Scherff et d'un technicien assistant,
dans le secret habituel. Dès son retour, Tesla avait pris contact avec George
Westinghouse, sachant que ses ingénieurs pourraient lui fournir les machines sur
mesure dont il avait besoin.

Il lui dit que les expériences menées au Colorado prouvaient, de manière


indiscutable, qu'il était possible d'établir des communications télégraphiques
entre n'importe quels points du globe, « au moyen des machines que j'ai mises au
point ». Il avait besoin d'un moteur et d'une dynamo à courant continu d'au moins
300 chevaux-vapeur sur les deux rives de l'Atlantique, et ceci représentait un gros
investissement :

« Vous savez certainement que l'établissement de ces communications n'est à mes


yeux que l'ébauche d'une oeuvre plus importante, à savoir la transmission de
l'énergie. Mais comme il s'agira d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse et
beaucoup plus chère, je me dois de faire cette première démonstration pour gagner
la confiance des investisseurs. »

Il demanda également à Westinghouse de lui prêter 6000 dollars, qu'il cautionnait


par le montant de ses droits anglais.

L'industriel, qui partait en train de New York pour Pittsburgh, invita Tesla à
l'accompagner dans sa « voiture-palace » personnelle pour discuter de toute
l'affaire. Pendant le voyage, Tesla expliqua que son système surpasserait le câble
transatlantique aussi bien par sa vitesse que par sa capacité de transmettre de
nombreux messages simultanément. Il proposa que Westinghouse garde la propriété des
machines qu'il fournirait et prenne lui-même des intérêts dans cette affaire. Mais
Westinghouse avait pris de la graine dans le monde impitoyable de la finance. Il
suggéra à Tesla d'explorer les possibilités de financement chez les industriels qui
cherchaient des moyens d'investir leurs surplus.

Un des premiers que Tesla contacta fut Henry O. Havemeyer, alias le « Sultan du
Sucre », à la tête de l'impressionnant monopole des raffineries. Tesla, grandiose
dans ses cadeaux, qu'il eût ou non de l'argent, envoya un messager jusqu'à Newport,
à Rhode Island, qui remit au « Sultan » une bague de saphir de grande valeur en
cadeau de mariage. Hélas, cet hommage ne devait pas être immédiatement payé de
retour.

Il exposa également son projet à Astor et à Ryan. Il est probable qu'il eut quelque
succès auprès du colonel Astor, même si on ne sait pas jusqu'à quel point, car
l'estimation en 1913 de l'héritage Astor révéla qu'il possédait 500 actions de la
Nikola Tesla Company.

Le printemps 1900 se passa dans une affreuse expectative. Tesla et Robert lurent
avec consternation dans les journaux la publicité des banquiers F. P. Warden &
Company : « DE L'ARGENT. Les bons Marconi vous rapporteront net de 100 à 1 000 %
plus que ce que n'importe lequel d'entre vous peut gagner en travaillant ! » Les
actions de la British Marconi Company avaient été vendues 3 dollars ; elles
valaient déjà 22 dollars.

Persuadé que Marconi avait contrefait ses brevets, Tesla désirait le poursuivre en
justice. Il s'emporta davantage en lisant les dernières lignes de l'annonce : « Le
système Marconi est soutenu par des hommes comme Andrew Carnegie et Thomas A.
Edison, et par la presse du monde entier. Edison, Marconi et Pupin sont les
ingénieurs conseils de la Compagnie Américaine. »

Ainsi, les trois compères étaient de mèche pour le priver de son invention de la
radio ! Tesla écrivit à Robert avec un feint optimisme sur ses chances d'obtenir
des dommages et intérêts :

« Je suis ravi d'apprendre par l'annonce ci-jointe qu'Andrew Carnegie a de telles


responsabilités. C'est l'homme qu'il me faut pour d'éventuels dommages et intérêts.
Mes actions sont en hausse. »

De tous ceux qui avaient lu l'article de Tesla dans la revue Century et avaient été
impressionnés par la hardiesse de sa vision, l'un correspondait parfaitement à ce
que cherchait l'inventeur : J. Pierpont Morgan.

Les deux hommes se rencontrèrent pour parler du « système mondial ».


Instinctivement, Tesla fut moins prolixe qu'il ne l'avait été avec Westinghouse :
il ne fallait pas distraire le financier par des informations techniques trop
détaillées. Il insista au contraire sur les questions d'argent et de pouvoir. Il
présenta à Morgan le projet d'émettre sur toutes les longueurs d'onde à partir
d'une station unique. Ainsi le financier aurait-il le monopole complet de la
radiodiffusion. Alors que d'autres pensaient en termes limités de transmissions
d'un point à un autre, de navire à littoral ou de littoral à littoral, Tesla, lui,
parlait de radio diffusion dans le monde entier ! Morgan fut intéressé.

A la suite de leur rencontre, Tesla lui envoya une lettre, datée du 26 novembre
1900, dans laquelle il décrivait exactement ce qu'il proposait tout au moins
jusqu'à un certain point. Il avait déjà effectué des transmissions sur une distance
de presque 1 130 kilomètres, disait-il, et il était capable de construire des
installations pour la communication télégraphique à travers l'Atlantique et même,
si cela s'avérait nécessaire, à travers le Pacifique. Il pouvait faire marcher
sélectivement et sans interférences mutuelles un grand nombre d'appareils, et
pouvait garantir la discrétion absolue des messages. Il possédait tous les brevets
nécessaires, ajoutait-il, et avait les mains libres pour signer des contrats.

Il proposa que son nom serve à identifier toute société à constituer ; il estimait
à 100000 dollars le coût de la construction d'une installation transatlantique, et
à 250 000 celui d'une installation transpacifique, avec des échéanciers de six à
huit mois pour l'achèvement de la première, et d'un an pour la seconde.

Il ne parla pas à Morgan de la transmission d'énergie sans fil, non pas qu'il en
eût abandonné l'idée, mais par prudence, parce qu'elle aurait rendu obsolètes
certains des investissements actuels du banquier. Et on ne pouvait s'attendre à ce
que M. Morgan fasse preuve d'enthousiasme pour acheminer l'électricité vers des
contrées peuplées de Zoulous ou de Pygmées sans le sou !

Morgan répondit qu'il donnait son accord au financement du projet de Tesla dans une
limite de 150000 dollars. Il l'avertit qu'il était hors de question de dépasser
cette somme. Bien qu'il n'ait avancé qu'une partie de la somme et que l'inflation
galopante ait provoqué immédiatement un rétrécissement de l'avoir bancaire de
Tesla, ce dernier fut transporté de joie.

Ils se comportèrent rapidement l'un envers l'autre comme un monarque et l'un de ses
courtisans ; Morgan, au demeurant, était coutumier du fait. Ce dernier était « un
homme grand et généreux. » Quant à Tesla, il allait par son oeuvre :

« proclamer haut et fort votre nom à la face du monde. Vous verrez bientôt que je
suis capable non seulement d'apprécier profondément la noblesse de votre action,
mais aussi de donner à votre premier investissement philanthropique une valeur
égale à plus de cent fois la somme que vous avez mise à ma disposition avec tant de
magnanimité, et de façon si princière. »

Morgan, qui se souciait fort peu de philanthropie, répondit en envoyant à Tesla un


brouillon de leur accord et en lui demandant de lui réserver 51 % de ses droits de
brevets de radio .comme garantie du prêt.

Tesla envoya à Morgan une note dans laquelle il citait un commentaire admiratif du
professeur Slaby, savant renommé devenu conseiller juridique privé en Allemagne : «
Je me consacre moi-même depuis quelque temps à des recherches dans le domaine de la
T.S.F. que vous avez fondé le premier d'une manière si claire et précise. Cela vous
intéressera, en tant que père de la télégraphie, de savoir. » Ceci devait indiquer
à Morgan le caractère spécieux des affirmations avancées par Marconi et d'autres.
Tesla fit observer également à son patron que ni Raphaël ni Christophe Colomb
n'auraient pu réussir sans de riches mécènes.

Les finances semblant assurées, Tesla se mit désormais à la recherche d'un terrain
sur lequel construire son émetteur. James D. Warden, président et directeur de la
Suffolk County Land Company, qui possédait 80 hectares à Long Island, mit à la
disposition de l'inventeur 8 hectares à Shoreham. Le terrain, isolé et boisé, situé
à 100 kilomètres de Brooklyn, était adjacent aux fermes de Jemina Randall et de
George Hegeman. Tesla, ravi, baptisa Wardenclyffe le site qu'il voyait déjà devenir
l'un des premiers parcs industriels. Deux mille personnes seraient employées à la
station de radiodiffusion mondiale et leurs familles habiteraient dans les
environs.

En mars 1901, Tesla se rendit à Pittsburgh pour commander à Westinghouse des


générateurs et des transformateurs. En même temps, ses agents en Angleterre
scrutaient la côte pour trouver un lieu approprié sur cette rive de l'océan. Il
était maintenant bien trop occupé pour penser à l'Exposition de Paris, qui se
déroula sans que l'inventeur y fît de présentation de nature à secouer l'opinion
publique mondiale.

W.D. Crow, architecte associé de White, travailla auprès de Tesla à la conception


d'une tour, surmontée d'une électrode de cuivre géante de 30 mètres de diamètre en
forme de beignet. Elle fut modifiée par la suite pour ressembler au chapeau d'un
gigantesque champignon. La tour octogonale, faite entièrement de charpentes de bois
préassemblées au sol, s'élèverait audessus d'un grand bâtiment de briques. Mais la
hauteur totale de cette construction fantastique posait un délicat problème de
résistance aux vents.

Le 13 septembre, Tesla écrivit à Stanford White :

« J'ai été moins abasourdi par la nouvelle de l'assassinat du Président ( McKinley


fut tué par balles le 6 septembre ) que par les estimations que vous m'avez
soumises dans votre gentille lettre d'hier, reçue dans la soirée.

« Une chose est sûre : nous ne pouvons pas construire cette tour comme prévu.

« Je ne peux vous dire combien je suis désolé, car mes calculs montrent qu'avec une
telle station je pouvais traverser le Pacifique. »

Pendant un moment ils envisagèrent de se rabattre sur un projet antérieur qui


utilisait deux, voire trois tours beaucoup plus petites ; finalement, ils
construisirent une seule tour de 57 mètres. A l'intérieur, une longue tige d'acier
s'enfonçait dans la terre à 36 mètres de profondeur. Cet axe, enfermé dans un puits
charpenté de 3,60 m2 et entouré d'un escalier en spirale, était conçu de façon à
pouvoir s'élever jusqu'à la plate-forme supérieure de la tour par pression de
l'air. Wardenclyffe était l'une des performances les plus magnifiques, par la
conception et l'exécution, que l'Age d'Or américain de la technologie électrique
ait jamais produites. Magnifique et condamnée.

L'inventeur était fort impatient de recevoir ses machines, aussi Westinghouse


chargea-t-il quelqu'un de s'en occuper spécialement. Malheureusement, l'argent de
Morgan arrivait si lentement que Tesla fut forcé d'entamer de nouveaux travaux
avant même l'achèvement de Wardenclyffe. Pour améliorer son image de marque, il
transporta ses bureaux dans la Metropolitan Tower de New York.

Un de ses projets pour gagner de l'argent concernait un type particulier de moteur


à induction qu'avait construit Westinghouse, mais il y avait des empêchements
continuels. De même, il installa les appareils de Westinghouse dans l'usine
d'Edison à New York. Entre-temps, Scherff allait quérir des investissements jusqu'à
Mexico.

Une des grandes déceptions de Tesla, c'était le refus répété du gouvernement


d'acheter ses systèmes radioguidés pour la défense côtière. Quand le Congrès vota
un budget de 7,5 millions de dollars pour la défense et la fortification côtières,
Tesla écrivit à Johnson qu'un million peut-être serait « investi dans les
Téléautomates de votre ami Nikola » et que le reste se retrouverait sans aucun
doute « dans les mains et dans les poches des politiciens. » Même cette note de
cynisme trahissait un optimisme injustifié.

Il eut bientôt de bonnes raisons d'être amer. A la fin de 1901, la nouvelle que
Marconi avait transmis, le 12 décembre, la lettre « S » à travers l'Atlantique, de
Cornouaille à TerreNeuve, fit la une de la presse mondiale. Ce qui étonna Morgan et
d'autres, c'était qu'il y fût parvenu sans recourir à quoi que ce soit qui
ressemblât à la grande installation que Tesla était en train de construire !

Ils ignoraient sans doute que Marconi avait utilisé le brevet fondamental de Tesla
n° 645.576, déposé en 1897 et homologué le 20 mars 1900. On ne s'étonne donc pas
que Tesla ait parlé avec aigreur des méthodes « Borgia-Médicis » qui le privaient
de crédit et de fortune. Mais la technique de la radio restait mystérieuse pour la
plupart des scientifiques, à fortiori pour le banquier moyen.

Malgré sa colère, Tesla ne perdit pas de temps en amères lamentations. Il n'avait


d'yeux que pour la magnifique obsession qui s'élevait sur les terres arables de
Long Island. Au début, il la couvait du regard depuis une maison particulière
proche du site de la construction. Quand Scherff quitta Manhattan pour accélérer
les travaux, Tesla retourna à sa retraite dorée du Waldorf-Astoria pour garder le
doigt sur le pouls de Wall Street. Chaque jour, Scherff et lui échangeaient lettres
et télégrammes. Wardenclyffe ne se trouvait qu'à une heure et demie de New York en
train. Une fois par semaine au moins, l'inventeur s'embarquait pour Long Island,
dans ses costumes élégants et ses guêtres grises, suivi d'un serviteur serbe chargé
d'un énorme panier de victuailles.

La sécurité de l'installation préoccupait beaucoup Tesla. Par-delà le détroit, les


habitants de New Haven regardaient, fascinés, la tour octogonale s'élever, comme le
rêve d'un cultivateur de champignons, au-dessus des arbres de North-Shore. Quant
aux résidents de Shoreham, ils se voyaient déjà euxmêmes à la veille de la gloire
et de la prospérité économique.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XVI
L'échec de la tour

Les poutrelles de la « tour-prodige » continuaient à s'élever dans les airs. Tesla


ne ménageait ni sa peine ni celle de sa nombreuse équipe. Il envoya de l'argent en
Allemagne pour faire revenir l'ingénieur radio Fritz Lowenstein, qui rejoignit
bientôt l'équipe de Wardenclyffe. Un autre ingénieur connu,

H. Otis Pond, qui avait travaillé pour d'Edison, participa à la construction du


laboratoire.

Pond dirait plus tard qu'il n'était pas d'accord avec le jugement habituellement
porté sur les deux inventeurs. Edison était « le plus grand expérimentateur et
chercheur que cette nation ait enfanté mais je ne lui accorderais pas la même
prééminence en tant qu'innovateur ». Tesla, quant à lui, était « le plus grand
génie inventif de tous les temps . »

Pond accompagnait souvent Tesla dans de longues promenades. Il était avec lui ce
jour de décembre 1901 où Marconi envoya le premier signal transatlantique. « On
dirait que Marconi vous a doublé », lui dit-il.

« Marconi est un brave garçon », répondit Tesla. « Il est bien parti. Il utilise
dix-sept de mes brevets. »

Pond se rappelait que Tesla était préoccupé par les instruments de guerre qu'il
avait inventés. Il venait de lancer ses modèles de torpilles radioguidées dans le
détroit, avait réussi à leur faire encercler un bateau, et les avait ramenées sur
la plage. « Otis », dit-il, « quelquefois je sens que je n'ai pas le droit de faire
ça. »

L'emploi du temps forcené de l'inventeur donnait souvent l'impression d'être celui


de trois ou quatre personnes à la fois. Des chercheurs du monde entier se donnaient
rendez-vous dans son laboratoire de New York. Quant aux nuits, elles étaient
remplies d'activités mondaines, d'expériences difficiles, de rédaction de demandes
de brevets, d'articles pour des revues professionnelles, ou de lettres aux
éditeurs.

Pour voir les personnes qu'il fallait, et être vu, il était obligé de vivre de nuit
comme de jour. Des nuits entières s'écoulaient sans qu'il fermât l'oeil. Inévitable
conséquence de ce programme frénétique, des cloisons étanches se dressaient entre
ses relations, qui occupaient dans sa vie des places que les autres ne
soupçonnaient pas. Des amis intimes comme les Johnson, par exemple, n'avaient
aucune idée de l'importance pour lui, ni même de l'identité de certains de ses
nouveaux confidents, ce qui ne veut pas dire que son affection à leur égard se soit
jamais amoindrie.

Le jour, il faisait le siège de son mécène, Morgan, pour qu'il avance plus
rapidement les fonds, et pour lui rappeler que l'inflation menaçait de couler le
bateau. Il rencontrait d'autres investisseurs éventuels. Il suppliait les
fabricants d'envoyer les machines et de faire crédit. Enfin, vivant à New York, il
envoyait tous les jours des instructions à Scherff.

La visite aux États-Unis du célèbre lord Kelvin fut un événement heureux de cette
terrible année 1902. Kelvin en effet proclama son accord total avec Tesla sur deux
points qui faisaient l'objet de controverses : 1. Mars envoyait des signaux à
l'Amérique ; 2. la préservation des ressources non renouvelables était d'une
importance cruciale pour le monde. Kelvin, comme Tesla, était convaincu de la
nécessité d'exploiter l'énergie éolienne et l'énergie solaire pour économiser le
charbon, le pétrole et le bois. Il fallait, selon lui, installer des moulins à vent
sur les toits chaque fois que c'était possible, pour assurer le fonctionnement des
ascenseurs, le pompage de l'eau, le rafraîchissement des maisons en été, ou leur
chauffage en hiver.

Edison faisait cavalier seul au milieu de ses éminents collègues : il niait tout
risque de pénurie pendant « plus de cinquante mille ans ». Il disait qu'à elles
seules les forêts d'Amérique latine fourniraient le combustible nécessaire.

Lorsque Kelvin exprima sa haute considération aux « savants prophètes » américains,


il rendait de toute évidence un hommage à Tesla. Celui-ci en fut rasséréné. A
l'issue d'un banquet donné en l'honneur de Kelvin chez Delmonico, le physicien
anglais déclara que New York était « la ville la plus merveilleusement éclairée du
monde », et le seul point de la Terre visible par les Martiens.

Peut-être sous l'emprise d'un excellent vin, il déclara : « Mars envoie des
signaux... à New York ». Le lendemain, la nouvelle faisait la une de tous les
journaux. Quand Tesla l'avait dit, il n'avait fait naître que controverses.
Aujourd'hui qu'un homme de la réputation de Kelvin le disait, pas un seul murmure
ne vint de la communauté scientifique, pas même du professeur Holden. Ce
renversement d'attitude poussa Hawthorne, l'ami de Tesla, à écrire un article
maladroit qui allait plus loin encore que les déclarations de Kelvin. De toute
évidence, dit-il, les hommes de Mars et des autres planètes visitaient la Terre, la
surveillaient depuis des années et concluaient : « Ils ne sont pas encore prêts
pour nous ». Mais voilà qu'à la naissance de Tesla les choses avaient changé.« Qui
sait si ce ne sont pas eux, les hommes des étoiles, qui le conduisent ? »

Cette simple phrase suffirait à accuser le romantique Hawthorne d'avoir planté la


graine que feraient ensuite pousser ceux qui allaient adopter Tesla comme leur
Vénusien préféré, nuisant ainsi à sa réputation de savant.

C'est ainsi, continuait Hawthorne, que le premier message avait été discrètement
adressé à l'inventeur, dans son observatoire solitaire à flanc de montagne. «
L'ayant perçu, tout autre l'aurait négligé... mais Tesla dont le cerveau, comparé à
celui de la majorité des chercheurs contemporains, est comme le dôme de Saint-
Pierre par rapport à une boîte à sel, avait été formé dans ce but, et le message
n'a pas été envoyé en vain. »

En dépit de son narcissisme notoire, Nikola Tesla dut vraisemblablement grincer des
dents quand il prit la plume pour remercier son ami de cette embarrassante envolée
littéraire. « C'était très gentil de votre part, tout, sauf le dôme de SaintPierre
et la boîte à sel ! »

Il changea prudemment de sujet pour confier ses préoccupations scientifiques :

« Je passe la moitié de mon temps dans la peau d'un condamné à mort, et l'autre
moitié, dans celle du plus heureux des hommes. Tout n'est encore qu' espoir. Cela
peut prendre des siècles, mais je sens dans chaque fibre de mon corps que le jour
viendra, c'est certain ! Mes expériences au Colorado m'ont donné une certitude :
nous pouvons construire une machine capable de transmettre un signal à nos voisins
de la planète la plus proche, aussi certainement qu'à travers votre boueuse rivière
Skykoll* ( sic ). Nous pouvons aussi tranquillement être assurés de recevoir des
messages, pourvu qu'il existe d'autres créatures dans le système solaire sachant
manier aussi bien que nous ce type d'appareils. »

En juin, Tesla transféra son laboratoire de Manhattan à un nouveau bâtiment de


briques à Wardenclyffe. Là, mises à part les exigences continuelles du projet lui-
même, il serait moins dérangé. Les ouvriers seuls étaient admis. La solitude et le
calme étaient juste ce dont il avait besoin.

* En fait la Schuylkill, en Pennsylvanie ( NdT ).


Un jour, il reçut une convocation pour siéger en tant que juré dans un procès pour
meurtre à New York. Pour une raison quelconque, il rangea le papier et l'oublia.
Bientôt, à sa honte, les grands titres des journaux le rappelèrent brutalement à
ses devoirs de citoyen américain : « Une amende de 100 dollars pour Nikola Tesla.
Il néglige ses devoirs de juré dans un procès. Il dit qu'il regrette. »
Effectivement : il se précipita devant la Cour et présenta ses excuses. Il fut
d'ailleurs exempté de siéger grâce à son refus de principe de la peine de mort. Il
fut cité par le New York Times : la peine de mort est « barbare, inhumaine et
inutile. »

En Amérique, comme ailleurs, le héros du jour restait Marconi. Comparativement, ce


que faisait Tesla n'avait d'intérêt que le mystère. En février 1903, YElectrical
Age publia un article sur « Nikola Tesla Son oeuvre et ses vaines promesses », où
l'on pouvait lire : « Il y a dix ans, M. Tesla était l'un des électriciens les plus
prometteurs. Aujourd'hui, ce nom fait déplorer que la promesse n'ait pas été tenue
». Il y avait trop longtemps qu'il n'avait pas remporté de succès indiscutable. Il
apprenait à ses dépens combien sont courtes les mémoires.

Au printemps 1903, Tesla connut des difficultés financières si aiguës qu'il dut une
fois encore retourner à New York pour tenter de trouver des fonds. Même dans ces
circonstances, il ne délaissa pas complètement ses préoccupations scientifiques.
Dans l'une des centaines de notes qu'il adressa à Scherff, il demandait d'envoyer
au professeur Barker, de l'université de Pennsylvanie : « la radiographie des os
d'une main... prise au Colorado... le tube était alimenté sans fil grâce à mon
système. »

De retour à Long Island, il assista à la mise en place du dôme au sommet de la tour


: il pesait cinquante-cinq tonnes et mesurait 20 mètres. ( Le projet de couvrir ce
dôme de plaques de cuivre qui en isoleraient électriquement l'intérieur resta sans
suite. ) Scherff saisit cette occasion pour lui rappeler que son compte avait
atteint la cote d'alerte. Les créanciers s'impatientaient. Quand Morgan envoya le
reste des 150 000 dollars promis, la somme couvrit à peine les factures les plus
grosses. Tesla sentait que Morgan, en raison de sa puissance économique, était dans
une large mesure responsable de l'augmentation des coûts. Il écrivit au financier
le 8 avril :

« Vous avez créé de grandes vagues dans le monde industriel et certaines ont
ébranlé ma frêle embarcation. Les prix ont augmenté en conséquence du double, voire
du triple. ».

Morgan,,qui avait engagé une grosse part de son capital dans la centralisation des
chemins de fer et dans d'autres entreprises tout aussi délicates, refusa d'avancer
des fonds supplémentaires. Deux semaines plus tard, Tesla lui écrivait à nouveau :

« Vous m'avez assuré de votre noble soutien, à l'heure où Edison, Marconi, Pupin,
Fleming et beaucoup d'autres tournaient ouvertement en dérision mon entreprise et
prétendaient qu'elle était vouée à l'échec. ».

Mais Morgan ne se laissait pas fléchir. Tesla, plongeant dans les affres du
désespoir, décida de jouer sa dernière carte.

Une caricature de J. Pierpont Morgan, parue en 1902.

Il se résolut à révéler à Morgan son véritable but il voulait bien sûr envoyer des
signaux radio, mais surtout transmettre de l'énergie sans fil.
Le 3 juillet, il écrivit :

« Si je vous en avais fait part plus tôt, vous m'auriez jeté hors de votre bureau.
Consentiriez-vous à m'aider encore, ou laisseriez-vous ma grande oeuvre presque
achevée aller à l'abandonu ? »

La réponse de Morgan vint onze jours plus tard, adressée au « Très Honoré Monsieur
N. Tesla » :

« J'ai reçu votre lettre. En retour, je tiens à vous informer que je ne suis pas
disposé en ce moment à faire d'autres avancesu. »

Tesla répondit le soir même comme Zeus l'aurait fait : il se rendit à sa tour et en
fit jaillir un feu d'artifice tel qu'on n'en avait jamais vu. Le spectacle dura
toute la nuit et reprit plusieurs nuits de suite. Les habitants de la région
contemplaient, frappés de terreur, les zébrures aveuglantes qui dardaient du dôme
sphérique, illuminant soudain le ciel dans un rayon de plusieurs centaines de
kilomètres. Prends ça, Morgan ! semblaient-elles dire.

Quand les reporters se ruèrent sur le théâtre des événements, ils furent éconduits.
Le « Sun » de New York titre : « Les flashes de Tesla étonnent, Mais il ne dit pas
ce qu'il veut faire à Wardenclyffe. » « Les habitants de la région montrent un
intense intérêt pour la féerie électrique nocturne qui leur est offerte depuis la
haute tour où Nikola Tesla fait ses expériences de télégraphie et de téléphonie
sans fil. Toutes sortes d'éclairs ont jailli la nuit dernière [15 juillet] de la
haute tour et des mâts. Pendant un moment, l'air s'est rempli de zébrures
lumineuses : on aurait dit qu'elles fonçaient dans la nuit pour accomplir quelque
mystérieuse mission. A nos questions, Tesla a répondu : “Si les gens du coin
étaient restés éveillés au lieu de dormir, ils auraient vu des choses plus étranges
encore. Un jour, mais pas maintenant, j'annoncerai quelque chose que je n'aurais
jamais imaginé jadis.” »

« Des choses plus étranges encore ? » Était-ce là un simple effet de style


journalistique ?

Au Colorado il avait créé des tensions de dix à douze millions de volts sur
l'antenne sphérique de son émetteur amplificateur, mais il pensait pouvoir
atteindre des tensions de 100 millions de volts. A son retour à New York, il déposa
un nouveau groupe de brevets, parmi lesquels le plus important était un « Appareil
pour transmettre l'énergie électrique », en relation avec le projet Wardenclyffe.
Il fut enregistré sous le numéro

1.119.732, mais Tesla dut attendre 1914 pour obtenir son homo- logation*. Il
l'avait déposé en 1902, deux semaines seulement après que Marconi eut réussi la
première transmission par T.S.F. à travers l'Atlantique.

Les difficultés pour obtenir les capitaux nécessaires à l'achèvement de


Wardenclyffe furent aggravées encore à l'automne 1903, quand éclata ce que l'on
appela la « Panique des Riches ». Les chances d'amadouer Morgan semblèrent plus
éloignées que jamais.

Soutenu par des amis dévoués, Tesla redoubla d'efforts pour trouver de l'argent.
L'enseigne Hobson fit tout ce qu'il put pour intéresser la Marine aux robots. Il
avait vu en 1898 les bateaux et les torpilles radioguidés créés par Tesla ; il le
supplia de les présenter dans une exposition navale à Buffalo, et entreprit les
démarches nécessaires pour épargner à Tesla les « habituels problèmes de formalités
». En vain.

L'héroïque marin rendit compte qu'il y avait une petite guerre au sein de la Marine
au sujet des présentations de T.S.F. de Tesla, non pas directement liée à ses
inventions, mais plutôt à quelque rivalité entre deux officiers de haut rang, et
qu'elle se terminait par le rejet de la demande de Tesla. Il n'est pas impossible
que Hobson ait déformé la vérité pour ne pas heurter les sentiments de son ami.

Tesla se rendit alors chez Thomas Fortune Ryan et réussit à lui soutirer quelques
fonds supplémentaires, qu'il utilisa intégralement pour rembourser ses créanciers,
dont les factures s'empilaient presque aussi haut que la tour elle-même. Il n'avait
pas besoin du patient et attentif George Scherff pour lui montrer l'origine des
problèmes : « Mes ennemis ont si bien réussi à me faire passer pour un poète et un
visionnaire qu'il est absolument impératif pour moi de lancer sans délai un produit
commercial. »

Les années suivantes le virent, à maintes reprises, échapper de justesse à une


avalanche de dettes pour mieux se lancer dans de nouveaux projets et chercher des
débouchés corrects à ses inventions. Il est difficile de dire s'il était moins
chanceux, parce qu'indépendant, que son vieil adversaire Edison ; ce qui est
certain, c'est que leurs vies suivaient des trajectoires différentes.

* Le premier de cette série portait le n° 685.012 ( moyen d'accroître


l'intensité des oscillations électriques en utilisant de l'air liquéfié ) et fut
déposé en 1901 ; puis vinrent les nos 655.838 ( méthode d'isolement des conducteurs
électriques ), 787.412 ( art de transmettre l'énergie électrique à travers le
milieu naturel ), 723.188 ( méthode de signalisation ), 725.605 ( système de
signalisation ), 685.957 ( appareil destiné à utiliser l'énergie rayonnante ) et le
1.119.732.

Vers la fin de la cinquantaine, Edison était riche, mais il souffrait de maux


divers, y compris de mystérieuses excroissances qui étaient apparues dans son
estomac au cours de ses recherches sur les rayons X ( elles finirent par se
résorber ). Déçu par ses travaux sur les minerais, de plus en plus sourd, il avait
coupé toute relation affective avec sa famille et ses amis. Il s'était installé
dans une sorte de semi-retraite, il avait vieilli prématurément. Il se sentit
obligé il en avait les moyens d'employer un garde du corps à plein temps pour
veiller sur lui et sa maisonnée. Tels étaient les stigmates du succès.

Les médecins s'intéressaient de plus en plus à l'oscillateur thérapeutique de


Tesla, une petite bobine de Tesla. Médecins et professeurs lui téléphonaient de
toutes les régions des ÉtatsUnis, lui faisant part des demandes incessantes qu'ils
recevaient pour ses appareils à haute fréquence. Scherff dit à Tesla qu'il pourrait
rapidement faire fortune dans une affaire d'appareillage médical, avec un personnel
de trente employés et un investissement initial de 25 000 dollars. Il prévoyait des
bénéfices rapides de 125 000 dollars, somme presque égale à la mise globale de
Morgan à Wardenclyffe.

L'inventeur lui donna le feu vert pour démarrer ce projet à Wardenclyffe, mais il
ne parut pas s'y intéresser lui-même. Il préféra publier deux belles brochures,
dont l'une décrivait son système de communications mondiales, et l'autre,
luxueusement imprimée sur du vélin, annonçait qu'il offrait maintenant des services
d'ingénieur-conseil.

La majorité de son personnel était chargée de construire et d'assembler des


appareils nouveaux, de souffler le verre des tubes à vide et d'assurer la routine
de la mise à feu de la génératrice à vapeur. Ce dernier travail eut lieu de façon
sporadique : au milieu du mois de juillet 1903, le règlement des factures de
charbon était devenu problématique. Périodiquement l'équipe était mise en chômage
technique.

Quand il pouvait se permettre d'acheter du charbon pour la génératrice de


Wardenclyffe, l'inventeur câblait à Scherff de préparer la chaudière pour un week-
end d'expériences, et prenait le train pour Long Island. Un jour, il écrivit à
Scherff :

« Nous n'avons jamais eu autant d'ennuis ni pris autant de risques. Le problème du


charbon n'est toujours pas résolu. Les spectres de Wardenclyffe me hantent jour et
nuit. Quand cela finira-t-il ? »

Scherff, qui travaillait la nuit comme comptable pour d'autres compagnies, lui
prêtait de petites sommes quand il le pouvait. Dorothy F. Skerrit en a évalué plus
tard le montant total à 40000 dollars. « Tesla semble avoir hypnotisé M. Scherff »,
observa-t-elle.

Au bon vieux temps, lui confia l'inventeur, Morgan lui accordait les sommes dont il
avait besoin sur simple demande. Un jour, le financier lui avait signé un chèque en
blanc en lui disant d'y inscrire ce dont il avait besoin. Tesla dit qu'il
s'agissait de 30 000 dollars. Mais aujourd'hui, le désintérêt de Morgan pour
Wardenclyffe était sans appel. Tout aussi inflexible dans sa détermination à
persévérer, Tesla lui écrivait d'autres lettres, d'abord persuasives et
implorantes, puis fâchées et accusatrices, amères enfin. Par courrier spécial,
elles poursuivaient le banquier partout où il allait, jusqu'au quai où il
s'embarquait pour un nouveau voyage vers l'Europe.

Bien entendu, le bruit courait que Morgan avait acquis les brevets de radio de
Tesla uniquement pour empêcher leur développement ; mais il n'y avait pas de
preuve. Quand de mauvaises nouvelles sont chuchotées à Wall Street, elles se
renforcent d'elles-mêmes. La rumeur que Morgan laissait tomber l'entreprise de
radiodiffusion mondiale alors qu'il n'en avait été qu'un des bailleurs de fonds
convainquit d'autres pourvoyeurs potentiels que ce n'était qu'une mirifique bulle
de savon.

Tesla savait que de telles rumeurs le tuaient ; mais il ne pouvait guère faire
autre chose que survivre au jour le jour en essayant d'esquiver ses créanciers, en
plaidant sa cause auprès d'autres banquiers ou de riches relations, en résolvant
les problèmes scientifiques du projet, en cherchant des marchés pour ses autres
inventions et en offrant ses services de consultant.

L'effet multiplicateur de sa malchance ne connaissait pas de limites géographiques.


Tesla fut poursuivi pour non-paiement de l'électricité fournie à la station
expérimentale de Colorado Springs, ce qui était d'autant plus étrange que Léonard
Curtis, l'un des actionnaires de la compagnie d'électricité locale, lui avait donné
l'assurance que l'électricité lui serait fournie gratuitement. La ville de Colorado
Springs le poursuivit également pour des factures d'eau. Pour couronner le tout, le
concierge de cette vieille station expérimentale lança une action en justice pour
des salaires impayés qu'il lui devait.

La réponse de Tesla à la ville fut digne de lui : attendu qu'il lui avait fait la
grâce de s'y installer et d'y construire sa célèbre station expérimentale, il
estimait que la ville devait se sentir honorée de payer l'eau !

Il donna l'ordre de mettre en vente les vieilles charpentes de la station et de


payer la compagnie d'électricité avec la somme obtenue. Enfin il revint à Colorado
Springs pour comparaître devant le tribunal avec son avocat et répondre aux
accusations du concierge. Le jugement accorda au plaignant un dédommagement
d'environ 1 000 dollars. Une vente par adju- dication des installations du
laboratoire permit de régler une partie de cette somme. Tesla devait payer le reste
en traites de 30 dollars étalées sur six ans.

C'est alors que, pendant un moment, la chance sembla lui sourire à nouveau. Les
ventes de ses bobines médicales à des hôpitaux et des laboratoires commençaient à
lui rapporter de l'argent. Leur fabrication se faisait désormais sur une chaîne
d'assemblage à Wardenclyffe. Il inventa une nouvelle turbine de conception
révolutionnaire, dont il était persuadé qu'elle allait rétablir sa fortune et sa
réputation.

Il continuait à voir ses amis comme avant, mais avec une sorte de frénésie, comme
si les participants pressentaient les tragédies à venir et ne voulaient perdre
aucune occasion de s'amuser.

Katharine lui envoyait, comme d'habitude, des invitations pour rencontrer une
kyrielle de célébrités et lui reprochait ses absences. L'un de ses petits mots
typiques se terminait par : « Nous allons bientôt être très loin, mais vous ne le
saurez jamais. Vous n'avez besoin de personne, inhumain comme vous êtes ! Comme
c'est étrange que nous ne puissions nous passer de vous. »

Ils se préparaient, Robert et elle, à un nouveau séjour en Europe. Le dilettantisme


de Robert était sans limites. « Madame Johnson me dit que vous allez dîner avec la
comtesse de Warwick », écrivit-il à Tesla. « Auriez-vous l'obligeance de demander à
sa Grâce si c'est bien le vase des Warwick qui est à la source de l'inspiration de
l'« Ode à une Urne Grecque » de Keats ? »

C'est un signe révélateur que Johnson se soit alors demandé si le fait qu'il
possédait des actions de la Nikola Tesla Company ne pouvait être mal interprété par
ses employeurs : car la revue Century avait commandé à Tesla plusieurs articles et
entrevues. Il suggéra à l'inventeur de considérer l'argent qu'il avait investi
plutôt comme un prêt, les actions tenant lieu de garantie. La préoccupation de
Johnson au sujet de ses intérêts indique bien que le crédit de Tesla en tant que
chercheur n'était plus ce qu'il était.

Dans le monde des affaires, beaucoup étaient persuadés que Tesla continuait à
recevoir des droits « princiers » de Westinghouse pour ses brevets de courant
alternatif, ayant oublié qu'ils avaient été rachetés à des prix très bas en 1896.
C'est ce qu'illustre clairement Farticle du journal de Brooklyn, YEagle, du 15 mai
1905, qui signalait l'« expiration » de brevets de Tesla aux droits très élevés. On
y lisait qu'elle provoquait un « grand remue-ménage » chez les électriciens : « On
va se ruer partout pour utiliser le moteur de Tesla sans paiement d'aucun droit à
son inventeur. Les responsables de Westinghouse annoncent qu'ils possèdent de
nombreux brevets auxiliaires, et qu'ils vont se battre pour toucher leur dû. »

Si l'on avait su que Tesla ne touchait rien du tout, cela aurait jeté sur lui une
étrange lumière et l'aurait discrédité, dans ce monde de non-poètes.

Tard dans la soirée du 18 juillet 1905, il écrivit à Scherff, inquiet de ne pas


avoir reçu de ses nouvelles. « Ces derniers temps, j'ai vécu des jours et des nuits
épouvantables », lui confia-t-il, faisant allusion à une maladie non nommée. «
J'aurais préféré être à Wardenclyffe, au milieu des oignons.et des radis ; les
ennuis sont à leur comble. Dès que tout sera prêt, je ferai une apparition
publique. Nous devons obtenir de bien meilleurs résultats. »

Quelques jours plus tard seulement il écrivait pour exprimer son souci au sujet de
l'équipement et parlait des mesures à prendre pour prévenir le « “type” d'accidents
que nous avons connus auparavant ».

« Je vous dirai franchement que cette semaine s'annonce mal, à moins que L. ne
remplisse sa promesse. J'ai plusieurs choses en vue et beaucoup d'espérances, mais
j'ai été déçu si souvent que je suis devenu pessimiste. »

Il avait fait des expériences dans un but inconnu avec des jets d'eau à pression
extrêmement élevée, atteignant 700 kg/cm2. Un minuscule jet heurtant un barre de
fer la dévierait exactement comme si elle avait été heurtée par une autre barre. De
tels flux d'énergie liquide avaient des effets destructeurs sur tout métal avec
lequel ils étaient en contact. Un jour le couvercle en fonte du cylindre de
pression se cassa, et un grand éclat frôla le visage de Tesla pour finir par percer
le toit. Une autre fois, Scherff eut le visage brûlé en versant du plomb en fusion
dans des trous de vis du parquet. Le plomb vint en contact avec l'eau utilisée plus
tôt pour nettoyer le plancher et l'explosion le projeta vers le haut. Tesla, qui se
tenait à quelques mètres de là, ne fut que légèrement blessé, mais Scherff fut
grièvement brûlé. On craignit même pendant quelque temps qu'il ne perdît la vue.

Vu les dangers que présentait le matériel avec lequel ils travaillaient tous les
jours, les accidents furent remarquablement rares.

Hobson était à présent un jeune homme très occupé. Il parcourait les États-Unis
comme officier recruteur de la Marine, tout en profitant de ses tournées pour mener
une campagne politique. Il ne manquait jamais de rendre visite à Tesla lorsqu'il
passait par Manhattan. Il s'inquiétait de ce que des soucis et un surmenage
excessifs ne nuisent à sa santé et essayait de l'entraîner à jouer au football à
l'Académie navale. Il lui écrivit une lettre chaleureuse de la maison de ses
parents à Greensboro, dans l'Alabama. « Mon père et ma mère souhaiteraient vous
rencontrer plus que toute personne au monde. Vous devez descendre nous rendre
visite et vous reposer de vos travaux herculéens. »

Ses lettres provenaient du Texas, des trains, des hôtels, de tout le pays, et
souvent de VArmy & Navy Club à New York. Il lui parlait de sa déception de n'avoir
pas été élu ; en 1903, il finit par démissioner de la Marine pour se lancer dans
une carrière politique couronnée de succès.

En 1905, le « héros » écrivit à Tesla pour lui annoncer « le plus grand bonheur
qu'il m'ait été donné de vivre » son mariage avec Mademoiselle Grizelda Houston
Hull, originaire de Tuxedo Park, dans l'État de New York.

« Savez-vous, mon cher Tesla, que vous êtes la première personne, en dehors de ma
famille, à qui vont mes pensées. Je souhaite que vous soyez présent, près de moi,
en cette occasion si importante de ma vie. Vous occupez l'un des recoins les plus
profonds de mon coeur. »

Deux ans plus tard, Hobson fut élu au Congrès par son État natal, l'Alabama. Il
allait conserver ce siège jusqu'en 1915. Il devait se distinguer plus tard au grand
désespoir de Tesla comme l'une des figures dirigeantes de la Prohibition.
L'inventeur trouvait que l'alcool à dose raisonnable était de l'ambroisie, mais sa
dévotion envers le marin héroïque survivrait à ces divergences idéologiques.

Mark Twain, qui avait soixante-dix ans et jouissait de sa célébrité, revint en


Amérique. Tesla et lui aimaient se retrouver quand leur travail et leurs autres
obligations le leur permettaient, habituellement au Players'.

Katharine, désorientée par les déplacements de Tesla à Long Island, ne savait


jamais d'un jour sur l'autre à quelle adresse lui envoyer ses invitations.

« Je serai là ce soir, mais je suppose que vous, vous serez pour toute la semaine
dans votre résidence champêtre au fin fond de Long Island. Si toutefois il vous
arrive de savourer les plaisirs rustiques de votre Waldorf favori, envoyez-moi un
mot quand vous recevrez cette lettre, et dites-moi quand je pourrai compter sur
vous. Je voudrais savoir si vous avez rajeuni, si vous êtes plus à la mode, plus
fier de vous. Quoi qu'il en soit, vous me trouverez toujours la même. »

L'emploi de la première personne du singulier rendait cette missive inhabituelle.


Robert était peut-être en voyage, ou empêché pour une raison quelconque. Tout porte
à croire que Tesla déclina l'invitation.

Ils se retrouvèrent tous ensemble au début de l'hiver, pour la fête de «


Thanksgiving ». Dans sa lettre de remerciements à Katharine, Tesla lui enjoignait
de ne pas mépriser les millionnaires, car il s'acharnait toujours à le devenir. «
Mes actions ont considérablement remonté aujourd'hui. Si cela continue ainsi
pendant quelques semaines, le globe sera bientôt à mes pieds. »

Katharine lui envoya un autre appel suppliant : « Venez, pour moi, car j'ai besoin
de gaieté, et qui mieux que vous pourrait m'en donner ? » Il refusa.

Il passait d'habitude la soirée de Noël avec les Filipov. Elle lui écrivit cinq
jours avant la fête pour la lui rappeler et ajouta : « Il faut que vous veniez
demain soir ; je tiens à vous voir pour plusieurs raisons, d'abord savoir comment
vous allez. Mais pourquoi essayer de les énumérer ? Vous les connaissez toutes sauf
une. J'ai quelque chose à vous dire à propos de l'Allemagne. Quand je vous ai écrit
dimanche dernier, j'émergeais à peine du sommeil. Je savais que vous étiez déprimé,
mais je ne savais pas pourquoi. Je vous prie, cher M. Tesla, écrivez-moi un mot
pour que je puisse compter sur quelque chose, que je puisse attendre quelque chose.
»

Pendant l'hiver, ses angoisses au sujet de Wardenclyffe augmentèrent de jour en


jour, jusqu'à ce qu'il prît conscience que ses épreuves n'auraient pas de fin.

Le long été revint à New York, affectant peu la routine de Tesla. Il écrivit de
nouveau à Scherff à propos d'argent :

« Des ennuis, encore des ennuis, c'est comme s'ils me traquaient ! La Port
Jefferson Bank devra se contenter des intérêts, en supposant que je réussisse à en
trouver, en grattant les fonds de tiroirs. »

Peu après, cependant, il eut des nouvelles plus enthousiasmantes à lui envoyer. Il
avait rencontré M. Frick, industriel, nouveau riche et collectionneur d'art. Celui-
ci avait pris la direction de la Carnegie Steel Company dans les années 1890 et
avait réussi à en doubler la taille, en combinant judicieusement l'exploitation des
travailleurs et l'achat de matières premières bon marché. A présent, savourant les
récompenses de sa sagesse, il recherchait de nouveaux investissements. La note de
l'inventeur à Scherff exprimait l'optimisme :

« Les ennuis sont encore nombreux mais il y a un progrès encourageant. J'ai eu une
réunion très prometteuse avec M. Frick et je suis plein d'espoir qu'il avancera le
capital encore nécessaire. »

C'est à peu près de cette époque que date une discussion par articles interposés
entre Tesla et Johnson, à propos des ondes hertziennes. Tesla avait envoyé un
article à Century qui avait intrigué Johnson parce qu'il y affirmait que ces ondes
n'étaient pas utilisées dans la T.S.F. : « La télégraphie hertzienne existe en
théorie uniquement, car ces ondes diminuent très rapidement d'amplitude avec la
distance. » Hertz et Crookes, disait-il, n'utilisaient pas directement les ondes
hertziennes, puisqu'ils avaient recours à une bobine de Ruhmkorff et à un simple
éclateur à étincelles. Tesla affirma qu'il n'avait fait aucun progrès dans le
domaine avant d'avoir eu l'idée de son transformateur oscillateur, grâce auquel il
avait obtenu une intensité très amplifiée. Ses expériences avec des antennes de
différentes formes l'amenaient à croire que les signaux reçus par ses appareils
étaient bien induits par les courants de terre, et non pas des ondes se propageant
dans l'éther.

Cela n'empêcha pas Kenneth Swezey d'écrire par la suite : « Tesla a fort bien
compris la nature des ondes hertziennes et les a utilisées constamment. Son refus
obstiné d'admettre que ces ondes jouaient un rôle primordial dans le fonctionnement
de ses appareils de T.S.F, a contribué à entretenir la confusion chez les juges et
à lui faire perdre des procès durant toute sa vie. »

Quelque temps après sa rencontre « très prometteuse » avec Frick, l'inventeur en


fut réduit à envoyer une fois encore de mauvaises nouvelles à Scherff : les
négociations n'avaient abouti à rien.

L'année 1906 menaçait d'être encore pire, si possible, que l'année précédente. Même
son vieil ami Westinghouse semblait le bouder. Or Tesla avait besoin des machines
de Westinghouse, presque autant que de capital. Il écrivit alors à l'industriel :

« S'est-il produit quelque chose qui ait entaché la cordialité de nos relations ?
J'en serais fort désolé, non seulement à cause de l'admiration que je vous porte,
mais aussi d'autres choses importantes.

« La transmission de l'énergie sans fil est sur le point de provoquer une


révolution industrielle d'une ampleur inégalée. Qui mieux que vous peut contribuer
à son développement, et qui est mieux placé que vous pour en tirer les meilleurs
bénéfices ? »

Westinghouse, tout en sachant que, si sa compagnie se portait comme un charme,


c'était grâce aux brevets de courant alternatif de Tesla, répondit en substance :
merci, non, merci.

La routine harassante se poursuivait. Scherff écrivit qu'on n'avait pas encore


livré un chargement de charbon promis et qu'il faudrait retarder les expériences
prévues. Il mentionna également, avec tact, qu'il avait un autre emploi de
comptable dans une société fabriquant du soufre, qui lui prenait deux jours par
mois. Ceci était de mauvais augure pour Tesla, car Scherff devait bientôt y occuper
un emploi à plein temps.

De pires nouvelles encore étaient à venir. Le 26 juin 1906, des articles à


sensation relatant l'assassinat de Stanford White remplirent des journaux.
L'architecte avait été tué de trois balles par un financier de Pittsburgh, Harry K.
Thaw, la nuit précédente, sur le toit de Madison Square Garden, sous les yeux de
nombreux membres des « 400 » New-Yorkais. Le meurtrier soupçonnait White
d'entretenir une relation avec sa femme, Evelyn Nesbit. Thaw fut interné au
Matteawan Hospital, hôpital psychiatrique pour criminels.

L'architecte qui avait donné aux New-Yorkais tant de splendides édifices comme
l'église presbytérienne de Madison Square Garden, l'hôtel Garden City et le Hall of
Famé de l'université de New York, ainsi que le manoir Astor à Rhinebeck, n'était
plus la tour de Long Island avait été son dernier monument.

Scherff quitta Wardenclyffe cet automne-là. Mais il ne cessa jamais de garder un


oeil sur les comptes de Tesla, travaillant pour lui les soirs et les week-ends et
lui rappelant presque toujours d'envoyer à temps ses déclarations d'impôts.

Il ne restait plus à Tesla que ses larmes pour pleurer le système de radiodiffusion
mondiale qui devait intégrer le necplus ultra en matière de communications. Mais
tant que la tour resta debout, Tesla employa toute l'énergie dont il disposait pour
faire aboutir son projet.

Personne ne peut dire exactement à quelle date les travailleurs quittèrent


définitivement les lieux. Thomas R. Bayles, chef de la gare située en face de
l'usine abandonnée, juste de l'autre côté de la route, remarqua seulement que plus
aucun voyageur n'y descendait. Le concierge resta à son poste pendant un temps.
Quand des journalistes curieux ou des chercheurs venaient, ils étaient invités à
grimper au sommet de la tour qui offrait une vue fabuleuse sur le détroit de Long
Island. Malgré sa légèreté apparente, la tour était construite entièrement en bois,
sans aucune pièce métallique, jusqu'aux chevilles qui maintenaient les mâts et les
poutres. Quand il abandonna l'idée de couvrir le dôme d'un revêtement de cuivre,
Tesla y avait installé un disque amovible au travers duquel un faisceau de rayons
pouvait être envoyé jusqu'au zénith.

Les visiteurs trouvaient un laboratoire rempli d'appareils étrangement complexes.


En plus des nombreux appareils de soufflerie de verre, il y avait un atelier
complet avec huit tours, des appareils à rayons X, une grande variété de bobines de
Tesla à haute fréquence, un de ses modèles originaux de bateau-robot radioguidé, et
des vitrines remplies de milliers d'ampoules et de tubes. Il y avait un bureau, une
bibliothèque, un entrepôt d'instruments, des générateurs et des transformateurs
électriques, des empilements de fils et de câbles. Après le départ du gardien, des
vandales firent irruption, brisèrent le matériel, dévastèrent les fichiers,
répandirent les dossiers à terre et les piétinèrent.

« II n'est pas exagéré de dire », écrivait un journaliste du Brooklyn Eagle, « que


l'on porte souvent sur ce lieu le même regard que l'on portait il y a plusieurs
siècles sur l'antre des alchimistes ou, dans des temps plus reculés encore, sur les
repaires de sorciers. Une atmosphère de mystère y flotte, un pouvoir surnaturel
semble émaner de l'alambic, comme s'il avait été arraché aux espaces
interstellaires et se répandait dans-la campagne environnante pour inspirer
l'étonnement et la frayeur aux paysans et villageois des alentours. »

En 1912, un jugement condamnant l'inventeur à une amende de 23 500 dollars fut


rendu en faveur de Westinghouse, Church, Kerr & Co, pour non-paiement de matériel
livré. Le matériel qui restait sur le site fut saisi en contrepartie de la somme
due. Afin de maintenir au cours des années son luxueux train de vie au Waldorf,
Tesla avait donné au propriétaire de l'hôtel, George C. Boldt, deux hypothèques sur
Wardenclyffe. Elles assuraient une garantie d'environ 20 000 dollars. Tesla avait
demandé de ne pas les enregistrer, pour ne pas atteindre sa crédibilité financière.
Quand enfin, en 1915, il se retrouva sans le sou, il signa le contrat d'hypothèque
de Wardenclyffe en faveur de la Waldorf-Astoria, Inc.21

La société propriétaire de l'hôtel essaya de convertir cette étrange garantie en


liquidités, mais personne à cette époque ne savait que faire des ruines d'une
station de radiodiffusion mondiale. Des contacts furent pris avec le Département de
la Guerre, mais sans résultats. On envisagea ensuite la possibilité d'y installer
une conserverie de cornichons ! Tesla dut pleurer lorsqu'il en entendit parler.
Mais rien ne se fit. En 1917, le bruit courut que des espions allemands cachés dans
la haute tour espionnaient la flotte alliée et envoyaient des signaux radio aux
sous-marins. Le 4 juillet 1917, on fit exploser une charge de dynamite à
l'intérieur de la tour. Les journaux et même le Literary Digest prétendirent que le
gouvernement américain l'avait fait sauter pour contrecarrer l'espionnage. Tesla
nia tout fondement à cette rumeur. En réalité, la tour fut détruite en vertu d'un
contrat de démolition établi entre les propriétaires dont Tesla ne voulut .pas
révéler la véritable identité et la Smiley Steel Company de New York ; le but
unique de l'opération était d'obtenir quelques dollars de la ferraille récupérée.

La tour s'avéra plus solide que ne le pensaient ses démolisseurs, qui durent s'y
prendre à plusieurs reprises. Le 1er mai, elle s'effondra : la dynamite, enfin,
était venue à bout du rêve céleste. Sa destruction rapporta 1 750 dollars. « Je
n'ai pas vraiment pleuré quand j'ai revu ce lieu, après si longtemps », écrivit
l'inventeur à Scherff. « Mais je n'en étais pas loin. »

Marconi et l'Allemand Cari F. Braun reçurent le prix Nobel de physique en 1909 pour
leur « développement séparé mais parallèle de la télégraphie sans fil ».
Tesla n'abandonna jamais ses projets de transmission d'énergie et de
radiodiffusion. Ce n'est pas un rêve, disait-il :

« Seulement un tour de force d'électrotechnique scientifique, dont le seul


inconvénient est d'être cher dans ce monde aveugle, timoré et sceptique. »

L'humanité, écrit-il, n'avait pas alors atteint un stade suffisamment avancé pour
se laisser mener de bon gré par « l'instinct aigu du découvreur ». Mais peut-être
valait-il mieux, dans

« ce monde qui est le nôtre, qu'au lieu d'aider et de choyer une idée ou une
invention révolutionnaires, on l'entrave et on la maltraite dans sa jeunesse par la
pauvreté, l'égoïsme, la pédanterie, la stupidité et l'ignorance ; qu'on l'attaque
et qu'on Vétouffe, qu'on lui impose des épreuves et des tribulations amères, dans
la lutte pour l'existence commerciale. C'est ainsi que nous parvenons à la lumière.
C'est ainsi que tout ce qui fut grand dans le passé fut ridiculisé, condamné,
combattu, rejeté, pour émerger avec d'autant plus de puissance de la lutte3". »

Après Tesla et sa société, c'est Morgan qui fut le plus grand perdant avec la chute
de Wardenclyffe. Il ne fait aucun doute qu'il aurait pu s'inscrire lui-même pour un
rôle d'avant-garde dans la radiodiffusion naissante, avec une station émettant sur
différent» canaux de fréquences adjacentes, et transmettant en multiplex,
surpassant par conséquent de loin les performances du câble transatlantique, qui
était lent et ne transmettait que sur une seule fréquence. Nombreux furent ceux qui
utiliseraient les brevets de Tesla ( légalement ou illégalement ) pour développer
la radio commerciale, dont une compagnie qui réussirait bientôt à envoyer des
messages sur une distance de 14500 kilomètres. La compréhension claire qu'avait
Tesla de la radio ne doit pas être confondue avec ses efforts pour transmettre de
l'électricité sans fil. Lui-même ne les confondait pas.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XVII

La grande controverse de la radio

Une fois imprimées, les erreurs ont la vie dure. Elles ont vicié, en ce qui
concerne l'histoire de la radio, les documents de référence, les ouvrages
scientifiques, les biographies de savants, les revues de vulgarisation. La
confusion partiellement due à Tesla lui-même prit officiellement fin en 1943,
lorsque la Cour Suprême des États-Unis établit que Tesla était bien l'auteur de la
découverte initiale de la radio, jusque-là attribuée à Marconi, et que les brevets
fondamentaux de radio déposés par Tesla, éclipsaient tous les autres prétendants au
titre de précurseur*.

La corporation des ingénieurs radio a fait un gros effort pour se racheter, en


1956, à l'occasion du centenaire de la naissance de Tesla. Il est bizarre par
conséquent de trouver, dans le Dictionary of American Biography, un article sur
Tesla, écrit par un éminent professeur d'électrotechnique et d'informatique, qui
cite en référence des articles publiés dans les années 1940, 1950 et 1960, et omet
pourtant complètement de citer cet événement capital que fut le jugement rendu par
la Cour Suprême. Encore plus bizarre, l'auteur cite des articles sur Tesla écrits
par Anderson, O'Neill, Swezey et Haradan Pratt ( Proceedings ofthe Institute of
Radio Engineers ), dont chacun avait fait des recherches minutieuses pour rétablir
la vérité historique. Du coup, les articles de vulgarisation reproduisent
constamment l'erreur du Dictionary tant en Europe qu'aux États-Unis.
Si la nouvelle n'a pas encore pénétré les encyclopédies, les grands ingénieurs
radio d'aujourd'hui s'accordent pour reconnaître à Tesla une évidente priorité dans
un domaine obscurci pendant des années par des prétentions contradictoires émanant
de lumières internationales, telles que Marconi, Lodge, Pupin, Edison, Fessenden,
Popov, Slaby, Braun, Thomson et Stone, pour ne nommer que les pionniers les plus
célèbres.

* Le 21 juin 1943 : Archives de la Cour Suprême des États-Unis, vol. 320 :


Affaire Marconi Wireless Telegraph Co. of America contre les États-Unis, pp. 1 à
80.

James R. Wait écrit :

« Le schéma qui fut présenté en 1893 par Tesla constitue l'acte de naissance de la
communication sans fil. Il est vrai qu'il fait suite aux recherches théoriques et
expérimentales de Hertz qui révélèrent l'action à distance d'une décharge
d'éclateur à étincelles. Mais il précéda de quelques années les inventions de
Marconi et les présentations d'appareils de télégraphie sans fil. »

Anderson insiste sur la confusion qui eut lieu entre, d'une part, l'émission et la
réception de signaux radio, et d'autre part la transmission de la voix progrès
décisif rendu possible par l'invention de l'Audion, ou triode, par DeForest :

« Lorsque Von parle de la priorité de l'invention de la radio, on doit être très


précis dans ses définitions. Dans le procès qui opposa la Marconi Wireless
Telegraph Company of America au gouvernement américain, qui fut jugé le 21 juin
1943 aux dépens de la compagnie Marconi et se traduisit par l'annulation du brevet
de base de Marconi, la définition suivante fut élaborée, à partir des dépositions
exhaustives de nombreux experts en matière de radio et de sciences physiques :

« “Un système de communication radio nécessite deux circuits accordés à l'émetteur


et deux au récepteur, les quatre étant accordés à la même fréquence.” Cette
définition n'englobe pas la notion de modulation variable qui fut apportée par
l'Audion de DeForest et rendit possible l'émission et la réception de la voix et du
son. Elle n'aborde pas le mode de propagation électromagnétique c'est-à-dire l'onde
de sol et/ou l'onde ionosphérique, pas plus que l'effet de la première sur la
seconde. Mais elle décrit implicitement l'émission sélective et voulue à une
fréquence donnée et la réception sélective à la même fréquence. »

Marconi déposa son brevet original le 10 novembre 1900. Il fut rejeté, car
l'antériorité de la découverte fut attribuée à Lodge. Tesla avait obtenu
l'homologation de son premier brevet en 1898. En outre, il avait pris soin de
préciser ceux de ses brevets qui s'appliquaient à la transmission de l'énergie sans
fil, et ceux qui avaient trait à la transmission de signaux, mais il semble que ses
détracteurs en matière de radio aient confondu les deux domaines.

La Cour Suprême des États-Unis établit que le brevet n° 645.576, déposé par Tesla
le 2 septembre 1897 et homologué le 20 mars 1900, devançait le montage à quatre
circuits accordés de Marconi.

Bien avant tout le monde, Tesla a publié dans Electrical World and Engineer ( du 5
mars 1904 ) ce qui a toujours paru l'exposition la plus claire qu'ait jamais faite
un pionnier dans ce domaine, de ce que la radio allait devenir et de ce que nous
connaissons d'elle aujourd'hui. Il a prévu toute l'étendue du concept de
transmission de l'information, et pas seulement le simple envoi d'un message d'un
point à un autre ce que n'a fait aucun autre pionnier de la radio.
Tesla disait :

« Ma Télégraphie Mondiale constitue de par son principe de fonctionnement, les


moyens employés et ses applications potentielles, une rupture radicale et féconde
avec tout ce qui a été fait auparavant. Je suis convaincu qu'elle prouvera son
efficacité dans l'éducation des peuples, en particulier dans les pays non encore
civilisés et difficilement accessibles, et qu'elle contribuera matériellement à la
sécurité, au confort et au plaisir de tous, et au maintien de relations pacifiques.
Elle nécessite l'installation de nombreuses stations, capables de transmettre des
signaux individualisés aux contrées les plus reculées de la planète. Chacune
d'entre elles devrait être localisée de préférence à proximité d'un centre
important de civilisation, et les informations qu'elle recevra pourront être
envoyées en tous les points du globe. Un appareil simple, bon marché, qu'on pourra
transporter dans sa poche et installer n'importe où, sur mer comme sur terre,
recevra les nouvelles du monde entier ou tous messages particuliers pour lesquels
il aurait été conçu. Ainsi la Terre se transformera-t-elle en un gigantesque
cerveau, dont toutes les parties seront interconnectées. Etant donné qu'une simple
station ne dépassant pas une centaine de chevaux-vapeur pourra faire fonctionner
des centaines de milliers d'appareils, le système aura une capacité en principe
illimitée, ce qui devrait permettre de faciliter énormément la transmission de
l'information et d'en réduire d'autant les coûts. »

Il présenta également ces idées dans la revue Century de juin 1900, juste après son
retour du Colorado.

Un autre pionnier de la radio, J.S. Stone, écrivit en traçant un bilan qui


comprenait Lodge, Marconi et Thomson :

« Parmi tous ces noms, celui de Nikola Tesla ressort en position dominante. Avec
son intuition quasi surnaturelle des phénomènes de courants alternatifs qui l'a
conduit... à révolutionner l'art de transmettre l'énergie électrique en inventant
le moteur à champ tournant, Tesla savait forcer la résonance à jouer non seulement
le rôle de microscope, pour rendre visibles les oscillations électriques, ainsi
qu'Hertz l'avait fait, mais aussi le rôle de projecteur de diapositives. ..lia été
difficile de faire autre chose que des progrès mineurs en matière de
radiotélégraphie, sans voyager, ne serait-ce qu'une partie du temps au moins, le
long de la voie tracée par ce pionnier. Tout en inventant et en construisant des
appareils particulièrement ingénieux, utiles et performants, il a été tellement en
avance sur son temps que les meilleurs d'entre nous à l'époque l'ont pris pour un
rêveur. »

Des personnalités éminentes de la radio furent nombreuses à partager ce point de


vue ( quoique un peu tard au regard de la simple justice ). Parmi celles-ci, il y
avait le général T.O. Mauborgne, ancien chef du Corps des Transmissions,
responsable du service des transmissions de l'Armée américaine. Il écrivit dans
Radio-Electronics ( paru en février 1943, quelques semaines seulement après la mort
de Tesla ) :

<•< Tesla “le magicien” a captivé l'imagination de ma génération par ses envolées
fabuleuses dans les contrées inconnues de l'espace et de l'électricité. Il
disposait de l'étonnante faculté de voir beaucoup plus loin que ses contemporains,
dont une poignée s'est rendu compte, bien des années après l'oeuvre de Marconi, que
le grand Tesla avait été le premier non seulement à découvrir les principes de la
résonance électrique, mais bel et bien à concevoir un système de transmission sans
fil de l'information en 1893. »

Même Pupin, professeur de l'université Columbia ( qui devait changer de camp


plusieurs fois au fil des années et au gré des circonstances ), appelé à la barre
comme témoin pour le compte de Y Atlantic Communication Company, lors d'un procès
de prétendue infraction à la loi sur les brevets intenté par la Marconi Wireless
Company of America, déclara le 12 mai 1910 :

« Quand William Marconi n'était encore qu'un gamin travaillant pour le compte du
signor Riggie en Italie, il fit une expérience : il enterra les deux câbles, par
pure curiosité, pour voir ce qui allait se passer, et il produisit des ondes radio,
sans du tout réaliser leur véritable signification. »

Et Pupin attribuait l'antériorité de la découverte de la T.S.F. à Tesla, « qui


offrit gratuitement sa découverte au monde ».

Un autre ingénieur pionnier de la radio, le commandant E.J. Quinby, se souvient de


la façon dont il vécut les premiers temps des développement commerciaux de la radio
aux ÉtatsUnis :

« A l'époque où certains passaient leur temps à livrer de rudes batailles de mots


dans nos tribunaux pour savoir qui était l'auteur des brevets portant sur le très
important système de réglage des fréquences pour limiter les interférences radio,
il n'y avait personne pour rappeler que Tesla avait couvert le sujet depuis très
longtemps, avant même le tournant du siècle, avec un brevet très complet et
fondamental qui concernait le réglage de circuits électriques sur la fréquence de
résonance. Sans lui, aujourd'hui, les émissions radio, dont le nombre ne cesse
d'augmenter, ne produiraient qu'une gigantesque cacophonie. La Cour Suprême trancha
finalement en 1943, en reconnaissant à Tesla l'antériorité sur tous les autres, et
annulant par là même tous les brevets postérieurs aux siens ayant le même contenu.
»

Si Tesla ne parvint pas lui-même à faire aboutir son projet grandiose de


télégraphie sans fil à l'échelle mondiale, nota Quinby, il vécut suffisamment pour
assister à la mise en service du système dont il avait si clairement tracé les
contours. Quinby continue :

« Les alternateurs haute fréquence que Tesla construisit entre 1890 et 1895
atteignaient bien 20 kHz, en dépit des dénégations opposées par ses détracteurs qui
l'accusaient d'être un rêveur utopique. Ce fut au professeur Reginald A. Fessenden
qu'il revint de montrer que ces machines pouvaient produire ce dont on avait besoin
pour porter les modulations de la voix, éliminant ainsi le bruit de fond de l'onde
amortie des émetteurs à étincelles et à arcs que les autres utilisaient dans leurs
expériences. Fessenden était d'accord avec Tesla pour penser que les émetteurs à
ondes amorties étaient une abomination, et que les succès futurs du développement
de la radio reposaient sur des générateurs d'ondes entretenues. »

A deux reprises, lors des soirées de Noël 1906 et du Nouvel An 1907, Fessenden
surprit et enchanta ses auditeurs de la côte Est des États-Unis, et s'attira des
flots de lettres enthousiastes, lorsqu'il diffusa de la musique et des paroles à
partir de son émetteur de Brant Rock, dans le Massachusetts. Il utilisait un
alternateur haute fréquence qu'il avait construit en se fondant sur la conception
de Tesla.

Pendant la Première Guerre mondiale, dit Quinby, grâce au talent des ingénieurs
Steinmetz, Alexanderson et Dempster, la General Electric Company, à Schenectady,
réussit à passer du stade des petits prototypes expérimentaux d'alternateurs radio-
fréquences, à celui du géant de 200 kW, produit industriellement. Le premier
d'entre eux équipa la station de radiodiffusion mondiale de la société Marconi à
New Brunswick dans le New Jersey, pour remplacer l'émetteur à étincelles de forte
puissance qui ne donnait pas satisfaction. Ironie amère, Tesla était parmi les
dignitaires invités à assister à l'inauguration du service de radiodiffusion
transatlantique de cette station. ( C'est de là que furent transmis les termes de
l'armistice du Président W. Wilson à l'empereur Guillaume, en avril 1919. ) Le
commandant Quinby ajoute :

« Plus tard, lorsque le président Wilson a fait son voyage historique en Europe à
bord du Président Washington, on a établi une communication vocale entre la station
de New Brunswick et le Président qui se trouvait en mer grâce au pionnier Nikola
Tesla, qui avait présenté son premier alternateur haute fréquence en 1895. »

Il était cependant indéniable, aussi humiliant que ce fût pour Tesla, que Marconi
avait réussi le premier à capter l'attention du monde par ses succès en matière de
radio, et qu'il sut intelligemment conserver sa position grâce à la Marconi
Worldwide Wireless Company.

Le 13 mai 1915, le professeur Pupin comparut de nouveau comme expert à la barre des
témoins de la défense, dans un procès intenté par Marconi à Y Atlantic
Communication Company. Cette fois, il semble avoir suggéré qu'il était lui-même
l'inventeur de la T.S.F., « avant que Marconi ou Tesla ne la découvrent », si l'on
en croit les comptes rendus que la presse fit de ce procès.

Au cours de ses propres expériences, disait-il, il avait trouvé une onde radio,
mais il ne s'était pas rendu compte de son importance. Tesla, répéta-t-il,
cependant, « a donné ses découvertes à l'humanité, et c'est précisément l'un des
points sur lesquels s'appuient les experts de Y Atlantic Company pour nier les
prétentions de Marconi sur certains brevets de T.S.F. ».

Tesla lui-même finit par attaquer Marconi en justice, en août 1915. La Marconi
Wireless Telegraph Company of America attaqua à son tour le gouvernement américain,
pour contrefaçon supposée des brevets de Marconi pendant la Première Guerre
mondiale. La guerre des brevets de T.S.F. dura plusieurs décennies et il en résulte
une certaine confusion, ce qui n'est guère étonnant.

Un compte rendu détaillé figure dans la monographie d'Anderson intitulée « Priorité


de l'invention de la radio Tesla contre Marconi » parue dans The Antique Wireless
Association

( nouvelle série ), n° 4, mars 1980. Anderson raconte que le major Armstrong,


pionnier de la radio, donna sur la controverse un éclairage intéressant mais qui ne
fit qu'ajouter à la confusion. Il avait écrit à Anderson peu avant sa mort, en
1953, pour lui dire qu'à son avis Tesla était le véritable inventeur des armes
radioguidées ( robots ), mais qu'on s'était efforcé de cacher son droit à cette
paternité. En outre, disait Armstrong, il ne croyait pas qu'il fallait considérer
Tesla comme l'inventeur de la radio. Ce protégé de Pupin, devenu à son tour un
inventeur renommé dans le domaine de la radio, ajoutait :

« Par ses écrits sur l'envoi de signaux sans fil, il a exercé une fascination
certaine, et il a inspiré des pionniers dans ce domaine, y compris peut-être
Marconi lui-même. Il ne parvint cependant... ni à concevoir, ni à découvrir
expérimentalement, l'idée vitale, dévoilée par Marconi, qui a réellement donné
naissance à la télégraphie sans fil. J'ai montré que, s'il avait poursuivi sur la
base de sa théorie erronée, il aurait été très près de découvrir le principe que
dévoila Marconi et aurait donc été reconnu comme l'inventeur de la T. S. F. Mais il
ne l'a pas fait, et le crédit de la découverte revient donc naturellement à
Marconin. »

La réputation de Tesla, poursuivait Armstrong :

« se justifie par ses réussites dans le domaine de l'énergie, et par ses annonces
prophétiques sur les possibilités de la T. S. F. et des engins militaires
radioguidés. »
Armstrong semblait presque dire qu'il importait peu que Tesla fût reconnu dans un
troisième domaine d'importance majeure, puisqu'il était déjà renommé pour avoir
exploré un ou deux continents de la science. Peut-être cette curieuse optique
reflète-t-elle la tendance universitaire à la spécialisation, de plus en plus
marquée : les généralistes n'étaient plus à la mode, et un Léonard de Vinci caché
n'avait plus sa place.

Armstrong offrait à Anderson de lui confier le « secret vital » qui avait assuré le
succès de Marconi et l'échec de Tesla. En janvier 1954, Anderson le lui demanda.
Peu après, il eut le chagrin d'apprendre la mort subite du major Armstrong. Mais
plus tard, dit-il, deux chercheurs qui avaient connu Armstrong et son «
inébranlable soutien à Marconi », lui dirent qu'Armstrong faisait allusion à la
connexion à la terre dans un système émetteur-récepteur. Anderson fut abasourdi.

« Tous les brevets de Tesla, que ce soit pour la communication ou pour les
transmissions d'énergie, contiennent une connexion à la terre, m'a-t-il écrit. En
fait, cette connexion à la terre était la pierre angulaire du concept de Tesla.
Malgré cela, et en dépit de l'annulation par la Cour Suprême du brevet de Marconi,
Armstrong restait sur sa position ! Je pense que c'est cela qui a provoqué en moi
une telle stupeur qu'un point aussi essentiel et aussi clairement établi ait
échappé à Armstrong,n ! »

Haradan Pratt, membre de YInstitute of Radio Engineers et ancien président de la


Commission d'Histoire de l'institut, écrit que les idées de Tesla sur la radio et
ses appareils furent laissées en pâture à d'autres qui s'en saisirent et les
réalisèrent dans des buts moins ambitieux, mais plus rentables :

« C'est ce qui explique pourquoi l'influence de Tesla sur le développement de la


radio ne fut connu que d'une poignée d'individus. Les quelques personnalités
éminentes qui assistèrent à ses conférences ou les lurent pendant les années 1890,
furent inspirées par ses révélations ; quelques autres qui sont allés fouiller plus
tard dans les coulisses de l'art, ont pris conscience du caractère d'avant-garde de
ses contributions.

« De loin en avance sur son temps, considéré par ses contemporains comme un rêveur,
Tesla fut non seulement un grand inventeur mais aussi, dans le domaine de la radio
en particulier, le grand initiateur. Son intuition étrangement précoce des
phénomènes du courant alternatif lui permit, peut-être plus que tout autre, de les
faire comprendre en profondeur par des conférences et des démonstrations qui eurent
un grand retentissement ; il inspira les néophytes dans ce domaine pratiquement
inexploré du savoir, et stimula leur ardeur à apporter des améliorations et à
découvrir des applications pratiques. »

Autrement dit, le recul permet de mieux mesurer aujourd'hui que du vivant de Tesla,
comment la vérité a été obscurcie.

Des récompenses substantielles sont allées à ceux des savants, des inventeurs et
des ingénieurs qui ont réussi à développer les bases de la radio commerciale. Pour
Tesla, qui passait plus de temps dans sa tour d'ivoire que les pieds sur terre, la
célébrité se montrerait capricieuse et la fortune, au bout du compte, ne lui
sourirait guère.

Dans ses dernières années se produisit un incident révélateur de la nature


véritable de ses sentiments au sujet de la grande controverse de la radio. Un jour
de janvier 1927, un jeune Yougoslave nommé Dragislav L. Petkovic qui visitait
l'Amérique, parvint à le rencontrer. Tesla habitait alors au quinzième étage du
Pennsylvania Hôtel, situé à l'angle de la Trente-troisième Rue et de la Septième
Avenue. Les temps étaient durs et il menait une vie de plus en plus recluse. Il
invita Petkovic à déjeuner dans sa chambre et lui offrit un assortiment de fruits
et de légumes de Californie, du poisson et du miel.

Après avoir conversé un moment, Petkovic tenta de connaître le secret de


l'animosité qui régnait entre Tesla et Pupin. Il avait déjà posé la même question à
Pupin, qui s'était écrié : « Pendant combien de temps nos compatriotes vont-ils
continuer à ne célébrer que des personnages mystérieux, au lieu de ceux que tout le
monde peut comprendre ? »

Lorsqu'il posa la même question à Tesla, l'inventeur fronça les sourcils et leva
les mains comme pour se protéger de quelque chose de très désagréable. Après un
moment de silence, il expliqua à Petkovic que, lorsqu'il était arrivé en Amérique
et que Pupin et lui luttaient pour survivre, Pupin lui avait demandé de l'aider à
améliorer son anglais. Selon Tesla, il avait des difficultés à conserver son emploi
à la compagnie de téléphone. Tesla aida Pupin, mais plus tard il le lui rappela
avec maladresse. Pupin, en colère, dit qu'il avait été parfaitement capable de
faire ce travail tout seul et que « Tesla n'avait rien fait pour lui. » Tesla en
fut blessé, mais oublia l'incident.

Plus tard, alors qu'il faisait une conférence au collège Columbia, présentant son
transformateur et ses théories de la radio et de la transmission de l'énergie
électrique :

« M. Pupin et ses amis ont interrompu ma conférence en sifflant, et j'ai eu de la


peine à calmer le public abusé. Mais ce n'était pas le pire.

« Pendant le procès que j'ai intenté à M. Marconi pour avoir volé mes appareils et
mes schémas au Bureau des Brevets, M. Pupin, appelé comme témoin de ma partie en
tant que compatriote, s'est rangé dans le camp de M. Marconi, qui, après trois ans
de bataille légale, a été forcé de reconnaître sous serment que la transmission de
l'énergie sur de longues distances était mon invention. »

Tesla fit une pause, puis ajouta :

« Laissons l'avenir trancher la vérité et juger chacun en fonction de ses travaux


et de ce qu'il a réussi. Le présent leur appartient. Le futur, pour lequel j'oeuvre
en réalité, est à moi. »

Les larmes aux yeux mais souriant, il revint à son repas. Tous deux attaquèrent
leur melon en silence. Puis le visiteur lui posa une autre question :

« Pouvez-vous me dire quelque chose au sujet de M. Marconi ? »

Ce fut l'une des rares occasions où Tesla se départit de sa courtoisie. Il posa sa


cuiller et déclara :

« M. Marconi est un âne. »

_-_-_-_-_

CHAPITRE XVIII

Le tournant

Agé maintenant de cinquante ans, sa réputation scientifique en butte à de sérieuses


attaques, l'inventeur avait rarement paru plus insouciant. Il était toujours mince,
le visage lisse, l'air jeune, les cheveux plus épais et plus noirs que jamais. Il
s'habillait toujours comme une gravure de mode, cultivait un large cercle d'amis et
continuait à s'accrocher, envers et contre tout, à sa chère résidence de l'hôtel
Waldorf-Astoria.

Au vrai, Tesla et l'hôtel étaient engagés dans une relation plus proche du mariage
que tout ce qu'il avait vécu. A ses yeux, on ne pouvait vivre que sur un pied
royal. Toujours prêt à surmonter les déceptions avec panache, il semblait doué d'un
talent particulier pour surnager élégamment aux pires moments. Non qu'il ne se
souciât jamais de ses dettes : simplement, son esprit occupé par de grandes idées,
était capable de mettre les soucis de côté pendant de longues périodes. Ainsi
pouvait-il accuser les angoissés comme Scherff ou Johnson de perdre courage devant
l'adversité financière. Néanmoins, mis à part ses besoins réels, l'inventeur avait
un très grand besoin psychologique d'argent, qui semble avoir crû en raison inverse
de l'abondance, comme le mettent en évidence ses nombreuses lettres à Johnson, à
Scherff et à d'autres.

Si son apparence et son mode de vie semblaient perdurer sans changement, en réalité
Tesla avait commencé à changer intérieurement. Les déceptions amères qu'il avait
subies dans les premières années du siècle avaient exercé sur sa personnalité un
effet corrosif et durable. Il écrivit ce commentaire révélateur à George
Westinghouse, à propos de la dernière restructuration touchant son entreprise : «
La force d'un homme se révèle dans l'adversité ». Malheureusement, l'adversité tend
également à révéler ses faiblesses.

Tesla devenait un maniaque de la publicité personnelle dans les journaux. Alors


que, dans les années plus clémentes, il louait généreusement l'oeuvre de ses
contemporains tout autant que celle de ses prédécesseurs, et prenait rarement la
peine de répondre à ses détracteurs, maintenant il était devenu susceptible et
véhément dans l'auto-défense. Il ne manquait pas une occasion de démolir ses
concurrents, les faibles comme les puissants, et de s'attribuer la priorité d'une
découverte. Trop souvent trompé, il s'enrobait d'encore plus de mystère pour
protéger ses brevets. Le dommage psychique qui lui avait été causé était réel et
profond.

Tesla eut la chance pendant les premières années du siècle de s'adjoindre comme
secrétaires deux femmes intelligentes et loyales, qui firent toutes deux de belles
carrières personnelles par la suite. Toutes deux, point n'est besoin de le
préciser, étaient des femmes minces et élégantes.

Muriel Arbus était une charmante blonde qui assistait Tesla pour la gestion de ses
brevets ; après la mort de l'inventeur, elle devait se distinguer à la tête de Y
Arbus Machine Tools Sales à New York la seule femme, en Amérique à cette époque, à
créer une entreprise d'achat de machines-outils. Elle connut une brillante
réussite.

Dorothy Skerritt arriva chez Tesla en 1912 ; elle assista à de nombreuses


présentations à son laboratoire du 8 West 40th Street ; souvent, elle traversait la
rue pour se rendre à la New York Public Library, où elle effectuait des recherches
pour l'inventeur. Une personne qui rencontra les deux femmes observa que « Skerritt
semblait mieux connaître les motivations cachées des individus et sentir les
implications des circonstances défavorables, mais elle parlait peu. Arbus, au
contraire, prenait les choses telles qu'elles se présentaient et semblait aimer en
parler. »

Avant d'entrer au service de Tesla, Skerritt avait travaillé pour un groupe


d'avocats spécialisés dans les brevets. Elle resta avec Tesla jusqu'en 1922.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Arbus travailla au Bureau de Gestion de
Production, au Directoire de la Production de Guerre et, plus tard, au Groupe du
Financement de la Reconstruction ; après quoi elle lança son entreprise originale.
Quant à leur employeur commun, au fur et à mesure que passeraient les années et de
plus en plus imprudemment, il avancerait des idées et les discuterait devant les
journalistes à peine sorties de l'imagination, avant même de les soumettre à une
quelconque vérification expérimentale. A certains moments il semblait atteint de
mégalomanie. Certains journalistes, qui ne cherchaient que des titres à sensation,
le citaient sans commentaires, mais ceux qui se souciaient de lui, comme

Tesla dans son laboratoire du 8 West 40th Street, en face de la Bibliothèque


municipale de New York.

O'Neill et Swezey, essayaient de le protéger quand cela était nécessaire contre ses
propres déclarations.

Edison s'est fait l'écho de la désapprobation sournoise des universitaires


lorsqu'il dit : « Tesla est un homme qui est toujours sur le point de faire quelque
chose. » Mais cette accusation pourrait sans doute être portée contre Edison lui-
même, par quiconque choisirait d'occulter ses inventions achevées en faveur des
projets restés sans suite. Lui aussi courtisait les journalistes et ne pouvait
s'empêcher de toujours promettre davantage qu'il ne pouvait réaliser.

Le professeur Joseph S. Ames, de l'université Johns Hopkins, fut l'un des premiers
à lancer une attaque contre Tesla, tout à fait typique du point de vue des
universitaires ; dans sa comparaison des oeuvres de Marconi, Pupin et Tesla, ce
dernier arrivait à une misérable troisième place : « Le soidisant moteur de Tesla,
et les machines électriques qui en sont les modifications, sont connus dans le
monde, ainsi que la “bobine de Tesla” qui est une simple amélioration de l'un des
instruments de Henry ; mais jusque-là, aucune découverte ne porte le nom de Tesla.
»

Cette attaque, comme les autres du même acabit, était bien sûr mensongère. A la fin
des années 1920, 50 milliards de dollars seraient investis dans les moteurs à
induction et les systèmes de transmission de l'énergie à l'échelle mondiale
qu'avait inventés Tesla au xixe siècle. Il était le « père de la radio » et de
l'automatisation. La plupart des universités, dont l'université Johns Hopkins,
possédaient déjà des bobines de Tesla dans, leurs laboratoires de recherche. Toute
une série d'autres inventions originales avaient été brevetées, dont une grande
partie avant 1900, par l'homme au sujet duquel Ames osait écrire :

« Aucune découverte ne porte son nom. »

Il est vrai aussi que Tesla était plus souvent à l'origine de vastes conceptions
que d'innovations plus discrètes. Ses conférences étaient une floraison d'idées qui
furent reprises par d'autres, appliquées puis brevetées. C'est d'ailleurs l'une des
raisons pour lesquelles il jouait désormais en cachant jalousement ses cartes !

Si, dans le même temps, il parait ses projets et théories de sensationnel, c'était
parce que, étant son propre entrepreneur, il cherchait un support financier chez
les investisseurs et les riches, et avait recours à des méthodes susceptibles de
leur plaire. Les spectacles qu'il organisait dans son laboratoire étaient destinés
à éblouir les hommes d'argent dont il savait qu'ils n'avaient pas la technique
suffisante pour lui « voler » ses idées.

La corne d'abondance de ses idées débordait avec presque autant de prodigalité que
jamais, mais il avait l'âge où l'on commence à envisager sa propre mort. Déjà,
autour de lui, ses amis et ses proches commençaient à disparaître. Tesla fut
profondément affecté par la mort de Mark Twain en 1910. Trois ans plus tard, ce fut
le tour de Morgan, figure clé dans l'économie américaine et dans la vie même de
Tesla.
Le psychisme de Tesla avait toujours été un festival de névroses, mais son
comportement devenait, c'est le moins qu'on puisse dire, de plus en plus bizarre.
Personne ne sait quand débuta sa manie de recueillir les pigeons malades ou blessés
et de les ramener à l'hôtel. Il effectuait généralement cette mission quand la
journée était bien avancée.

Il avait à la fois un comportement de noctambule et celui d'un prince du sang. A


l'égard du personnel de l'hôtel, il était hautain et blessant un moment, prodigue
en généreux pourboires à un autre.

Noctambule, il arrivait à son bureau à midi précises ; prince du sang, il exigeait


de Mesdemoiselles Arbus et Skerritt qu'elles l'accueillent au seuil du bureau et
qu'elles prennent son chapeau, sa canne et ses gants. Ensuite, tous les stores
étaient baissés pour créer l'obscurité favorable à son travail. De fait, les seules
fois où l'on relevait les stores, c'est quand les éclairs s'abattaient sur les
toits de la ville. Alors Tesla s'étendait sur un canapé recouvert de mohair noir
pour scruter le ciel, au Nord et à l'Ouest. Ses employées racontent qu'il avait
toujours parlé seul, et que pendant les orages, s'il insistait pour rester seul,
elles pouvaient l'entendre distinctement à travers la porte : il faisait preuve
d'une belle éloquence.

Les tensions et les symptômes qui l'accablaient ne rejaillissaient pas sur son
génie. En 1906, l'année de son cinquantième

Une des premières versions de la turbine de Tesla. anniversaire, il mit au point, à


l'issue de nombreux essais, le premier modèle de sa merveilleuse turbine. Il est
possible qu'il ait été inspiré par la tentative qu'il avait faite, alors qu'il
n'était qu'un enfant, pour construire un moteur à vide, ou par le projet d'envoyer
du courrier dans un tube sous l'océan. Il est possible que l'idée de la turbine
sans aubes remonte même à une période antérieure à son premier souvenir
d'invention, quand il avait construit un petit moulin à eau qui tournait tout aussi
bien sans aubes.

Quelle qu'en fût l'origine, sa turbine pesait moins de 4,5 kilogrammes et


produisait 30 chevaux-vapeur. Il en construisit plus tard de beaucoup plus grosses
qui produisaient 200 chevaux-vapeur.

« Ce que j'ai fait, c'est d'abandonner complètement l'idée de la nécessité d'une


cloison solide devant la vapeur. J'ai mis en pratique, pour la première fois, deux
propriétés dont tous les physiciens savent qu'elles sont communes à tous les
fluides, mais que personne n'a utilisées jusqu'à présent. Il s'agit de l'adhérence
aux parois et de la viscosité. »

Julius C. Czito, le fils de Kolman Czito qui fut pendant longtemps responsable de
l'atelier de Tesla, construisit plusieurs versions de la turbine dans son propre
atelier à Astoria, dans Long Island. Le rotor de ce que l'on appela la « centrale
haut-de-forme » consistait en une pile de disques très minces en argent blanc,
montés sur un axe. Ils étaient enfermés dans un coffrage muni d'opercules.

« Quand on retire de l'énergie d'un fluide quelconque, dit Tesla, on le fait


pénétrer à la périphérie et sortir au centre. Quand, au contraire, on lui fournit
de l'énergie, on le fait entrer au centre et sortir à la périphérie. Dans les deux
cas il traverse les interstices entre les disques selon une trajectoire spirale,
l'énergie étant extraite ou au contraire fourme au fluide par une action purement
moléculaire. Dans ce nouveau procédé, l'énergie produite par la vapeur chauffée ou
par des mélanges explosifs peut être transformée de façon très économique »

Il ne voyait aucune limite aux applications de sa turbine. Avec de l'essence elle


pouvait faire marcher des automobiles et des avions. Grâce à elle, les paquebots
pourraient traverser l'Atlantique en trois jours. Elle pouvait être utilisée dans
les trains, les camions, la réfrigération, les transmissions hydrauliques
( transfert de mouvement ), l'agriculture, l'irrigation et les mines et elle
marcherait à la vapeur aussi bien qu'à l'essence. Il conçut même une automobile
futuriste dont elle constituerait le moteur. Avant tout, il était persuadé que le
prix de fabrication de sa turbine serait inférieur à celui des modèles
traditionnels.

Son moral remonta brusquement lorsque de partout fusèrent des louanges portant sur
la conception de sa turbine. Même les responsables du Département de la Défense
déclarèrent qu'il s'agissait d'une « innovation sans pareille » et dirent qu'elle
leur avait fait « une forte impression ». Il semblait raisonnable de penser que
celui qui avait conçu un meilleur moteur rotatif était au seuil de la fortune.

Tesla commença à émerger du profond traumatisme causé par les humiliations et les
dettes. Il était moins sujet aux affreux i cauchemars où se mêlaient la mort de son
frère Daniel il y a si longtemps, la mort de sa mère et l'échec de Wardenclyffe.
Tout ce dont il avait besoin maintenant, c'était de capital : sa turbine le hissait
à nouveau au sommet de la gloire. Il se mit à passer en revue les noms d'éventuels
investisseurs.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XIX

L'affaire du Nobel

La longue procession qui suivit les obsèques de J. Pierpont Morgan à l'église St


Georges de Manhattan, le 14 avril 1913, ressemblait à la revue finale d'une pièce
de théâtre, symbolisant la fin d'une trajectoire qui marqua l'Histoire. On avait
envoyé à Tesla des places pour le balcon, avec un mot d'excuses précisant que les
meilleurs sièges n'étaient plus disponibles.

Après la cérémonie, l'inventeur plein d'espoir prit son agenda et y réserva une
date à un mois de là. Le 14 mai, il demandait un rendez-vous à J.P. Morgan, le
rejeton de la maison Morgan.

Le jeune banquier et l'inventeur discutèrent alors essentiellement de


l'exploitation commerciale de la turbine de Tesla. Six jours plus tard, l'inventeur
reçut de la J.P. Morgan Company un prêt de 15 000 dollars au taux d'intérêt de 6 %
sur neuf mois.

Tout de suite après leur rencontre, Tesla adressait au jeune Morgan une lettre où
il décrivait avec emphase et prolixité le caractère exceptionnel de sa dernière
invention :

« Sachant ce que je sais, non pas tant comme expert que comme visionnaire, vous
vous douterez combien je désire ardemment, pour le salut du monde, collaborer avec
des hommes de votre intégrité et de votre pouvoir.,.z »

Malheureusement, il n'en resta pas là. Il ne put s'empêcher de rappeler au jeune


Morgan que son père lui avait prêté 150 000 dollars pour Wardenclyffe. D'autres
l'avaient laissé tomber dans cette entreprise, dit-il ; sinon, le premier système
de radiodiffusion mondiale serait aujourd'hui florissant. Il proposait par
conséquent la formation de deux nouvelles compagnies, l'une pour le développement
de la radiodiffusion, l'autre pour la fabrication des turbines, et il offrait « de
( vous ) céder la totalité de mes intérêts dans ces deux compagnies », laissant à
Morgan le soin de décider quelle part il accorderait à Tesla.

Le jeune Morgan répliqua sèchement qu'il ne lui était pas possible d'accepter que
Tesla se départisse de ses intérêts dans les deux compagnies. Il suggérait par
contre à Tesla d'aller de l'avant et de constituer lui-même ces deux compagnies et,
à partir des profits, de commencer à rembourser les 150 000 dollars, dès qu'il le
pourrait et dans les conditions qui lui conviendraient. Cette réponse ne mit pas
fin à leurs contacts, mais il est certain qu'elle contribua à les rafraîchir !

Pendant plusieurs années, l'inventeur honora Morgan d'innombrables invitations à


investir dans la construction d'une station de radiodiffusion et dans la
fabrication de la turbine. Mais le financier ne comprenait, ou ne s'intéressait, ni
à la propulsion des fluides ni à la radio. Quant à la transmission de l'énergie
électrique sans fil, la vieille objection prévalait : pourquoi Morgan voudrait-il
mettre hors d'usage toutes ses lignes de transmission ? Malgré tout, le financier
consentit à Tesla un prêt de 5 000 dollars, puis, comme son père, s'embarqua pour
un voyage d'agrément en Europe. Il quitta l'Amérique en automne, emportant quelques
livres que l'inventeur lui avait donnés, et laissant Tesla arpenter le quai.

Entre-temps Tesla commençait de vendre des licences d'exploitation de la turbine en


Europe. Grâce à l'intervention du prince Albert, il reçut de Belgique 10 000
dollars de droits. La concession prévue pour l'Italie devait lui rapporter 20 000
dollars. En Amérique, il signa des contrats pour l'éclairage des trains et des
automobiles et envisageait encore d'autres applications. Mais les fonds dont il
disposait restaient encore bien en deçà de ses besoins.

Il s'attacha à considérer ces désagréments avec philosophie ; il se faisait une


idée remarquablement précise de sa propre place dans ou plutôt hors du temps.

« Nous ne sommes rien d'autre que des engrenages au milieu de l'univers et c'est
une conséquence inévitable des lois qui nous gouvernent que le pionnier très en
avance sur son temps ne soit pas compris ; il doit endurer les souffrances et les
déceptions et doit se consoler en pensant que les plus hautes récompenses lui
seront accordées par la postérité. »

Quand Morgan revint en Amérique juste avant Noël, Tesla lui présenta toute une
série de propositions. Il était de nouveau acculé.

« Je suis presque désespéré, dans l'état actuel des choses. J'ai terriblement
besoin d'argent et ne peux l'obtenir en ces temps impitoyables. Vous êtes à peu
près le seul homme à qui je puisse demander secours »

Il termina en souhaitant un joyeux Noël au multimillionnaire. Morgan répondit par


une facture de 684,17 dollars d'in- térêt sur les deux prêts déjà accordés,
accompagnée de ses voeux cordiaux pour les fêtes.

En janvier 1914, malgré la menace de la guerre mondiale, Tesla demanda à Morgan de


lui prêter 5 000 dollars supplémentaires pour achever et expédier une turbine au
ministre allemand de la Marine, le grand amiral Alfred von Tirpitz. Il avait le
sentiment qu'aucune question de loyauté n'intervenait, étant donné qu'il avait déjà
offert la turbine au gouvernement amérii cain. Malgré des remarques flatteuses
reçues de quelques personnes du Département de la Guerre, aucune commande des
États-Unis n'était venue. Cette fois, Morgan fléchit et lui accorda un nouveau
prêt.

Deux mois plus tard, il proposa à Morgan de financer un tachymètre automobile et


d'acheter deux tiers des parts d'une nouvelle société. Il commençait à devenir
douloureusement évident qu'il y avait des problèmes avec la turbine : il n'existait
pas de métal capable de résister si longtemps à de si grandes vitesses ; et elle
n'était pas du tout bon marché, au moins dans ses premiers stades de développement.
Il fallait à Tesla plus de temps et, par suite, il devait trouver d'autres sources
de capital pendant cet intervalle.

Cette fois, la secrétaire de Morgan lui retourna tout ce qu'il avait envoyé et
l'avisa que Morgan ne voulait entendre parler d'aucune autre invention.

Mais Tesla ne cessa pas, durant l'hiver suivant, de lancer des appels à Morgan : «
Ne considérez pas ceci comme un appel au secours ». C'était pourtant le cas. Entre-
temps, il avait transféré ses bureaux des élégantes Metropolitan Towers, au plus
modeste Woolworth Building. En novembre, Morgan répondit qu'il prolongeait les
prêts, mais qu'il n'y ajouterait rien.

Tout le monde semblait être à court d'argent. Scherff envoya à l'inventeur deux
nouvelles traites pour endossement, remplaçant les anciennes impayées, pour pouvoir
les utiliser comme garanties. Il exprimait sa déception que Tesla n'ait pu lui
faire un seul remboursement ; mais Tesla, en signant ces nouvelles notes, lui parla
fièrement de ses projets concernant la turbine.

Au milieu de ses épreuves personnelles, il trouvait le temps d'aider ses amis.


Johnson, qui avait été promu quatre ans plus tôt rédacteur en chef de la revue
Century, lui écrivit en lui demandant instamment de garder le secret à propos d'un
scandale qui avait éclaté dans son service et compromettait son poste. Il faisait
référence à une lettre d'un certain M. Anthony « écrite dans l'ignorance la plus
complète de la situation réelle au bureau. Ce qu'il dira quand je l'informerai de
la situation nouvelle, Dieu seul le sait ».

Tesla intercéda dans cette mystérieuse affaire et lui répondit qu'il avait fait
tout ce qui était en son pouvoir pour améliorer la situation :

« ... Mais j'ai rencontré des résistances et je n'ai pas encore atteint de
résultats tangibles... je ne relâche pas mes efforts. Confiant que vous ne
laisserez pas ce petit embarras peser trop lourd sur votre esprit. »

Ce petit embarras dont la nature est restée un secret hermétiquement gardé se


termina néanmoins par la démission de Johnson. Les choses ne furent plus tout à
fait comme avant dans l'élégant appartement de Lexington Avenue. Bien que Robert
fût devenu secrétaire permanent de VAmerican Academy of Arts and Letters, ses
finances semblent avoir subi une sorte d'érosion. Les Johnson continuaient à jouir
des soirées, des domestiques et des vacances en Europe auxquels ils étaient
habitués, mais à présent leur style de vie les endettait. Alors se mit en place
entre Johnson et Tesla un système qui devait fonctionner pendant le reste de leur
vie ; il consistait à s'emprunter mutuellement de petites sommes pour combler leurs
découverts. Il est surprenant de constater que c'est Tesla qui sortit le plus
souvent Johnson du « rouge ».

La guerre contre l'Allemagne préoccupait de plus en plus les États-Unis. Le jeune


John Hays Hammond entretint une longue correspondance avec Tesla sur les moyens de
s'enrichir en vendant des applications militaires de leurs travaux dans le domaine
des robots. Hammond, utilisant les principes de Tesla, avait construit un chien
électrique sur roues qui le suivait partout ; le moteur était actionné par un
faisceau lumineux placé derrière les yeux. Médor ne correspondait pas exactement au
type d'invention que généraux et amiraux voudraient s'arracher, mais Hammond avait
également fait manoeuvrer un yacht radioguidé, sans équipage, dans le port de
Boston, et les deux inventeurs caressèrent l'idée de former une compagnie de
téléautomatique. Hammond avait créé un système de sélection automatique qu'il
souhaitait développer, et Tesla pensait que la torpille radioguidée, inventée des
années auparavant, pouvait intéresser le Département de la Guerre. Mais bien qu'il
eût aidé Hammond à faire publier un article technique sur l'état de la recherche
dans le domaine, leurs tentatives de coopération restèrent sans lendemain.

Tesla était encore souvent handicapé par la confusion qui régnait dans l'opinion
publique au sujet de sa nationalité. Un article du Washington Post, illustrant
cette erreur fréquente, parlait de Tesla comme du « célèbre savant balkanique ». Et
il n'est pas impossible qu'auprès des bureaucrates de Washington il ait pâti d'une
malencontreuse application sur ses projets du label N.I.H. ( Not Invented Here, non
inventé ici ). La seule supériorité d'un produit suffisait rarement à vaincre cet
obstacle, même si la société dans son ensemble se retrouvait perdante.

Mais il est certain que les projets de Tesla se heurtèrent principalement à ce qui
fait traditionnellement barrage à toute innovation l'inertie et la préservation des
avantages acquis. Un consultant de l'industrie raconte qu'il enquêta auprès d'un
responsable du Bureau de Recherches navales ( Office of Naval Research ), à
Washington, pour savoir s'il avait financé des programmes de recherche et de
développement sur la turbine de Tesla. Il obtint cette réponse :

« Nous recevons constamment des propositions de financement de recherche et de


développement de la turbine de Tesla. Mais soyons lucides. La turbine de Parsons
existe depuis de nombreuses années, des secteurs entiers de l'industrie l'utilisent
et la développent. Si les performances de la turbine de Tesla ne lui sont pas
significativement supérieures, cela reviendrait à jeter l'argent par les fenêtres
parce que l'on ne peut aussi facilement bouleverser les installations industrielles
existantes. »

Parfois les inventions de Tesla ont eu plus de chance, après avoir été développées
à l'étranger, quand elles sont revenues aux États-Unis. Ainsi, en 1915, une
compagnie allemande, qui possédait la licence de ses brevets de T.S.F., construisit
une station de radio pour le Service radio de la Marine américaine, à Mystic Island
près de Tuckerton, dans le New Jersey. Elle était équipée du fameux alternateur
haute fréquence Goldschmidt à réflexion magnétique, qui engendrait directement des
courants alternatifs haute fréquence. Tesla reçut des droits pour ces brevets qui
atteignirent environ 1 000 dollars par mois pendant deux ans source de revenus qui
venait à point.

Quand l'ingénieur en chef, Emil Mayer, lui annonça que les messages émis par la
station étaient reçus à une distance de 14 500 kilomètres, il n'en fut pas surpris
outre mesure, parce cela confirmait ce qu'il savait déjà : « Vous avez donc prouvé
ce que j'ai montré avec mon installation de T.S.F. dans les expériences menées en
1899 et 1900 ».

Malheureusement, la guerre mit fin à ses droits. La station de radio de Tuckerton


fut fermée par le gouvernement américain en 1917, année où les États-Unis entrèrent
en guerre. Tesla reçut néanmoins plus tard des droits des Atlantic Communication
Companies.

La population serbe en Amérique fut touchée par la Première Guerre mondiale bien
avant que le pays tout entier ne s'y engageât. En effet, la Serbie avait pris la
tête du mouvement d'unification pan-slave qui fut à l'origine de la conflagration.
C'est un nationaliste serbe qui assassina l'archiduc FrançoisFerdinand à Sarajevo,
acte qui conduisit à l'occupation de la Serbie et du Monténégro par les Puissances
centrales. Les nouvelles des souffrances extrêmes de la population serbe ne
tardèrent pas à se répandre en Amérique.

Pierre Ier de Serbie fut proclamé roi des Serbes en 1903 après l'assassinat
d'Alexandre Obrénovic, puis roi des Serbes, des Croates et des Slovènes en 1918.

Un mouvement de solidarité se développa chez les émigrés aux États-Unis, sous les
auspices de l'Église serbe orthodoxe et de la Croix-Rouge serbe, dont Pupin était
le président. Une anecdote datant de cette période apporte une preuve
supplémentaire de l'antipathie entre les deux savants. Le Révérend Peter O.
Stijacic et un célèbre professeur serbe de théologie firent appel à Tesla pour
solliciter un message de solidarité des Serbes américains, dans l'espoir qu'ils
envoient une aide plus généreuse à leur contrée d'origine. Ils suggérèrent
ingénument que cet appel fût signé par les célèbres Nikola Tesla, Michael Pupin et
l'ami proche de Tesla, Paul Radosavljevic ( connu sous le nom de Dr Rado ), qui
enseignait à l'université de New York. Tesla leur demanda poliment de se passer de
sa signature, sachant l'impossibilité où il était de s'accorder avec Pupin sur le
moindre mot ou la moindre phrase, sans parler de message de solidarité ! Et si le
comité d'unification lui-même ne parvenait pas à se réunir... c'est que les Serbes
américains, dit-il avec philosophie, mais avec une lueur d'amusement dans les yeux,
ont chacun leur propre façon de penser !

En 1918 fut proclamé un Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, sous
l'égide du roi Pierre Ier. Mais les troubles qui agitaient ces régions et la misère
des peuples slaves ne prirent pas fin pour autant. Onze ans plus tard, le
successeur du roi Pierre Ier, Alexandre Ier, instaura une dictature à la suite de
manifestations séparatistes croates. C'est alors que le pays reçut enfin un nom,
symbolisant toutes ses populations et toutes ses régions la Yougoslavie. Tesla
approuva à la fois Alexandre Ier et l'unification du pays.

Une autre anecdote au sujet de l'inventeur fut rapportée par le Révérend Stijacic.
Lors de son premier voyage en Amérique, ce jeune écrivain au service de la
Fédération serbe eut la surprise de trouver à la Bibliothèque publique de Chicago
un recueil de poèmes signés du poète populaire serbe Zmaj-Jovan, traduits par
Nikola Tesla. Plus tard, quand il se fit conduire par le Dr Rado auprès de
l'inventeur dans ses bureaux du vingtième étage de la Métropolitan Tower, il lui
dit : « M. Tesla, je ne savais pas que vous étiez versé dans la poésie ! » Une
expression d'amusement passa dans les yeux de l'inventeur. « Chez nous, les Serbes,
il y en a beaucoup qui chantent, mais il n'y a personne pour les écouter ! »

Le New York Times du 6 novembre 1915 publia en première page un article fondé sur
une dépêche de l'agence Reuter de Londres, annonçant que Tesla et Edison allaient
se partager le prix Nobel de physique. Interviewé le lendemain, Tesla dit à un
journaliste du Times qu'il n'avait reçu aucune notification officielle de cette
récompense. Il supposa qu'elle concernait sa découverte de la transmission de
l'énergie sans fil :

« J'ai pu l'appliquer sur des distances terrestres, mais on peut tout à fait
l'envisager pour les transmissions dans l'espace à des distances sidérales. »

Il dépeignit ensuite au journaliste un avenir où toutes les guerres se feraient au


moyen d'ondes électriques, et non plus d'explosifs. Plus prosaïquement, il ajouta :

« Nous pouvons illuminer le ciel et nous affranchir des terreurs de l'océan ! Nous
pouvons extraire des océans des quantités illimitées d'eau pour l'irrigation ! Nous
pouvons fertiliser le sol et tirer l'énergie du soleil. »

Pourquoi, à son avis, Edison était-il honoré ? Tesla répondit avec tact qu'il
méritait une douzaine de prix Nobel. On parvint à joindre Edison à Omaha ; il
revenait de l'Exposition Panama-Pacifique de San Francisco et sembla surpris quand
on lui montra la dépêche de Londres. Il dit lui aussi n'avoir reçu aucune
notification officielle. Il ne fit aucun commentaire.

Robert et Katharine ne furent pas tant surpris que ravis en apprenant la nouvelle.
Le premier envoya rapidement ses félicitations. Tesla, qui s'était ravisé et se
montrait à présent plus prudent, répondit que beaucoup de gens remporteraient le
prix Nobel, mais « pas moins de quarante-huit de mes inventions sont identifiées
par mon nom dans la littérature technique. Ce sont là des honneurs réels et
permanents, qui ne sont pas attribués par une poignée d'individus faillibles, mais
par le monde entier qui commet rarement des erreurs ; pour chacun d'eux,
j'échangerais tous les prix Nobel des mille années à venir. »

Une étrange affaire s'ensuivit. La presse occidentale, dont les plus grands
magazines, reprit l'information sans en vérifier le bien-fondé et lui donna un
vaste retentissement. Dans un nouvel article du New York Times, Tesla fut
interviewé à nouveau en tant que lauréat du prix Nobel.

Les commentaires qu'il fit au journaliste qui le questionnait étaient typiques de


sa personnalité. Il déplora le fait que le monde, après tant d'année, ne comprît
pas encore ses concepts de transmission de la voix. L'installation de Wardenclyffe,
expliqua-t-il, aurait pu être connectée au central téléphonique de la ville de New
York, permettant à ses abonnés de parler à n'importe qui dans le monde et sans
aucune modification du réseau téléphonique. Une image des champs de bataille
européens aurait pu être transmise à New York en cinq minutes.

Le courant passait à travers la Terre, poursuivit-il : à partir de la station


émettrice sa vitesse était infinie, il ralentissait à la vitesse de la lumière à
une distance de 10 000 kilomètres, puis sa vitesse augmentait à nouveau à partir de
cette région pour atteindre la station réceptrice avec une vitesse infinie.

« C'est une chose merveilleuse. La T. S. F. va apparaître à l'humanité dans sa


pleine signification, et déchaînera un ouragan, un de ces jours. Il y aura bientôt,
disons, six grandes stations de téléphonie sans fil formant un système mondial
reliant tous les habitants de cette planète les uns avec les autres, non seulement
par la voix mais aussi par la vision. »

Bien que sa conception de la physique fût erronée ( Tesla refusera d'admettre


l'idée que la vitesse de la lumière est la limite supérieure de toutes les vitesses
possibles ), sa prophétie n'était pas loin de la réalité future. Il ne prévit pas
explicitement les satellites de télévision géostationnaires actuels à surtension
hyperfréquence, mais il s'en approcha quand, adolescent, il imagina de construire
un anneau autour de l'Equateur qui devait se mouvoir autour de la Terre de façon
synchrone.

Et s'il n'inventa pas la télévision, au moins il la pressentit. Quatre ans plus


tard, Johnson suggéra à Tesla, afin de gagner de l'argent, d'inventer un moyen de
reproduire les matchs de football sur un écran dont on disposerait chez soi, comme
c'est le cas aujourd'hui. A quoi il répondit :

« J'espère toujours devenir multimillionaire sans avoir à entrer dans le show-


business ( mais il avait une meilleure suggestion : ) l'utilisation de neuf
machines volantes, avec des ailes et sans hélices, capables de parcourir 800
kilomètres ou plus, de prendre des négatifs, de développer des films et de les
débobiner quand ils arrivent. Cela demande une invention à laquelle j'ai consacré
vingt années d'études approfondies et qui j'espère finira par être réalisée la
télévision qui permettra de transmettre des images à n'importe quelle distance
grâce à un câble.» Mais, en fait, il ne poursuivit jamais cette idée.

La nouvelle de l'attribution du prix Nobel de physique de 1915 à Edison et à Tesla


parut dans le Literary Digestu et The Electrical World de New York ; or ces deux
publications avaient été mises sous presse avant le 14 novembre, date à laquelle
une nouvelle dépêche de l'agence Reuter, émanant cette fois de Stockholm, lâcha la
bombe dévastatrice. Le Comité Nobel annonçait que le prix de physique était partagé
par le professeur William Henry Bragg et son fils, W.L. Bragg, de l'université de
Leeds, en Grande-Bretagne, pour l'utilisation des rayons X dans la détermination de
la structure des cristaux.

Que s'était-il passé ? La Fondation Nobel refusa de donner des éclaircissements. Un


biographe et proche ami de Tesla rapporta des années plus tard que le Serbo-
Américain avait refusé cet honneur, sous prétexte qu'en tant que découvreur il ne
pouvait partager le prix avec un simple inventeur. Mais un autre biographe avança
l'hypothèse que c'est Edison qui fit objection au partage du prix ; fidèle à son «
humour de nature sardonique et sadique », il aurait privé Tesla des 20 000 dollars
dont il savait fort bien à quel point Tesla avait besoin.

Il n'existe en réalité aucune preuve que l'un ou l'autre ait refusé le Nobel. La
Fondation Nobel déclara laconiquement : « Toute suggestion qu'une personne n'a pas
reçu un prix Nobel parce qu'elle aurait exprimé l'intention de refuser cette
distinction est ridicule. » Le bénéficiaire n'a pas d'autre alternative que de le
refuser après qu'on le lui a attribué, si tel est son choix. Mais la Fondation ne
nia pas alors que Tesla et Edison avaient été ses premiers choix.

La réputation et la richesse d'Edison étaient assurées ; il avait peu besoin d'un


tel honneur. Pour Tesla, en revanche, ce fut une cruelle déception de plus. Et ce
n'était certainement pas le type de publicité dont il avait besoin à cette période
critique.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XX

Le fourneau volant

Le développement de la turbine de Tesla se heurta à des obstacles importants. Fort


du succès initial de ses petites turbines, Tesla conçut une grande turbine double,
destinée à être testée dans une machine à vapeur à la Waterside Station de New
York. C'était là le royaume d'Edison, peuplé d'ingénieurs de la New York Edison
Company. Des problèmes apparurent dès le début, comme on peut s'en douter.

Tesla avait l'habitude de se rendre à la Station, tiré à quatre épingles, à cinq


heures de l'après-midi, et d'insister pour que les ouvriers fassent des heures
supplémentaires, ce qui n'avait rien pour leur plaire. Il n'y avait pas assez
d'argent pour tester convenablemnt la turbine, même en observant un programme
strict. Les ingénieurs ne le comprenaient pas et disaient qu'elle était mal conçue.
Et tout à l'avenant.

On était confronté à un problème plus grave encore, de nature pratique. Aux


vitesses extrêmement élevées de rotation de la turbine, qui avoisinaient en moyenne
35 000 tours par minute, la force centrifuge était si forte qu'elle dilatait le
métal dans les disques en rotation. Il faudrait attendre de nombreuses années avant
que la métallurgie produise les métaux de la qualité requise.

Finalement Tesla persuada YAllis Chalmers Manufacturing Company de Milwaukee de


construire trois turbines, mais là encore il manqua totalement de diplomatie, tant
envers les ingénieurs qu'envers les gestionnaires, et fit part de son
insatisfaction aux membres du Conseil d'administration. Il claquait la porte quand
les ingénieurs annonçaient des résultats négatifs, les accusant de refuser de
suivre ses indications. Ils répondaient qu'il refusait de leur fournir suffisamment
d'informations.

Quand le responsable de la division des chemins de fer et de l'éclairage de la


Compagnie Westinghouse lui écrivit pour obtenir des détails sur sa turbine, Tesla,
sûr de lui, répondit qu'elle était supérieure à tout ce qui existait par son
extrême légèreté et de ses hautes performances. D'ailleurs, disait-il, il caressait
le projet de l'utiliser dans un vieux coucou en forme de caisse. « Ne soyez pas
surpris », écrivit-il, « si un jour vous me voyez voler de New York à Colorado
Springs sur un truc qui ressemble à une cuisinière à gaz et pèse à peu près autant.
» ( L'avion ne pèserait que 360 kilogrammes et pourrait entrer et sortir par une
fenêtre, si les conditions l'imposaient. )

Cette vision, pour captivante qu'elle fût, ne parvint pas à emporter l'adhésion de
Westinghouse. En conséquence, ne ménageant pas ses efforts pour poursuivre le
développement de sa turbine, Tesla décida, fait inhabituel, de s'engager
directement au service de deux sociétés la Pyle National Company et la E. G. Budd
Manufacturing Company.

Il avait conçu également un tube à valvule qui lui permettait d'alimenter la


turbine avec du fuel combustible. Ce tube, unique en son genre, ne comportait
aucune partie mobile, et il a été récemment utilisé dans des circuits logiques à
fluides ; dans ce contexte, on l'appelle « diode fluide ». Le brevet de Tesla de
1916 sur le tube à valvule*, qui suivit de près la diode de Fleming, est un des
dispositifs de base utilisés aujourd'hui en mécanique des fluides. Mais une fois de
plus, Tesla ne bénéficiera que très peu de sa découverte.

On commence enfin de nos jours à accorder à la turbine de Tesla l'intérêt qu'elle


mérite. L'un des meilleurs experts américains en la matière est Warren Rice,
professeur d'ingénierie à l'Arizona State University ; ses travaux concernent
essentiellement les aspects hydrodynamiques du processus d'écoulement entre les
disques.

En 1972, Walter Baumgartner a construit un modèle expérimental d'un moteur à


turbine de Tesla à air comprimé par injection de vapeur, qui a produit environ 30
chevaux-vapeur à 18 000 tours par minute.

Une autre société californienne, General Enertech, établie à San Diego, construit
et vend une bobine de Tesla utilisée dans une pompe. Elle a également fait l'objet
d'améliorations et de modernisations.

Mais hélas, la reconnaissance posthume ne permet pas de régler les factures ! Tesla
eut beaucoup de mal à joindre les deux bouts et à garder un peu d'argent pour
recevoir chez Del-

* Brevets 1.329.559 ( tube à valvule ), 1.061.142 ( propulsion fluide ),


1.061.206 ( turbine ). Autres brevets déposés entre 1909 et 1916 : 1.113.716
( fontaine ), 1.209.359 ( indicateur de vitesse ), 1.266.175 ( parafoudre ),
1.274.816 ( indicateur de vitesse ), 1.314.718 ( sillomètre ), 1.365.547 ( flux-
mètre ) et 1.402.025 ( fréquence-mètre ). monico. Ce fut pour lui un coup bien
faible, tout au plus unrappel à la réalité quotidienne, de se voir interdire pour
la seconde fois l'entrée du Player's Club pour non-paiement. Depuis que Mark Twain
et Stanford White n'étaient plus de ce monde, il avait moins de plaisir à se rendre
dans cet endroit.

On continuait à voir son nom dans les journaux, les titres ne cessant pas de
proclamer l'originalité de son imagination. Ses idées avaient valeur de nouvelles,
même quand la substance en était absente. « Le raz de marée de Tesla rend la guerre
impossible », déclarait le journal English Mechanic & World of Science, révélant
son idée d'utiliser des explosifs pour créer sur commande des vagues destructrices
dans les océans. On n'entendrait plus guère parler de cette trouvaille.

Dans une lettre au Times publiée sous le titre « Les objets de Nicola ( sic ) Tesla
», l'inventeur, devenu vulnérable et susceptible, se plaignait qu'on ne le créditât
pas de ses propres inventions. Peu après, son amertume, que ses amis remarquèrent
avec quelque tristesse, se manifesta à nouveau en première page du Times, qui
faisait figurer sur des colonnes voisines une lettre de Tesla et un article sur le
héros du jour, Orville Wright.

Wright fut interviewé sur un terrain situé près de Washington, au moment où il


montait dans son avion, qu'il avait déjà fait voler plusieurs fois, pour un nouvel
essai. Cet événement avait pris une tournure particulière, parce que l'on avait
rapporté à Wright que le président Teddy Roosevelt se tenait prêt à la Maison-
Blanche, dans l'espoir d'être invité à l'accompagner pour être le premier président
volant de la nation américaine.

La nervosité de Wright était bien compréhensible, à la pensée d'avoir comme


passager le Président des États-Unis, harnaché de la tête aux pieds, chaussé de
hautes bottes, de guêtres, muni d'un casque, de lunettes protectrices et d'une
écharpe de soie blanche. Ce fut un vrai dilemme, comme l'indiquait l'article du
Times. Le pilote n'avait pas cherché à assumer cette responsabilité, sachant
combien les risques d'un tel essai étaient élevés. Mais il lui semblait aussi
risqué de refuser.

Plusieurs milliers de personnes s'étaient groupées sur ce qui tenait lieu de piste
de décollage et attendaient la décision du pilote. Wright perdait autant de temps
que possible, en bricolant le moteur. Enfin, le pionnier de l'aéronautique éleva sa
jauge de pression de l'air et se mit à l'étudier. La foule retenait son souffle. Un
léger zéphyr rafraîchissait les fronts. Wright abaissa la jauge, hocha la tête. «
Nous ne pouvons pas tenter ce vol », dit-il gravement.

Dans la colonne jouxtant cet article, Tesla distillait son mépris sur l'état de
développement de l'aéronautique. Toute sa vie, il avait oeuvré à des dispositifs et
à des moteurs destinés à des avions sophistiqués, capables d'atteindre des vitesses
élevées ; il n'avait jusqu'alors déposé aucun brevet. Mais il ne tenait pas ses
concurrents en haute estime et c'est sur le ton le plus hautain et le plus irritant
qu'il écrivait :

« Placez n'importe lequel des avions construits ultérieurement à côté de celui de


Langley, et vous n'y trouverez pas la moindre amélioration notable. On y trouve les
mêmes vieilles hélices, les mêmes vieilles surfaces inclinées, ailerons et pales
pas une seule différence appréciable. Une demi-douzaine d'aéronautes ont été tour à
tour acclamés comme des conquérants et des rois de l'air. Il aurait été beaucoup
plus approprié de saluer comme tel John D. Rockefeller. Si nous n'avions pas
d'abondantes réserves de combustible de haute qualité, nous devrions encore
attendre un moteur capable de vaincre la gravité non seulement de son propre poids,
mais de plusieurs fois cette valeur ». ;

L'avion de Langley, dit-il, ne pouvait rien contre un vent descendant, et


l'hélicoptère était à cet égard de loin préférable, même si l'on pouvait y trouver
à redire pour d'autres raisons.

L'avion plus lourd que l'air, réellement fonctionnel, ne tarderait pas à s'imposer,
disait-il. Il serait fondé sur des principes radicalement nouveaux :

« Quand ce jour viendra, l'industrie et le commerce connaîtront un essor inconnu


auparavant, si toutefois les gouvernements ne remettent pas au goût du jour les
méthodes de VInquisition espagnole, qui se sont révélées si désastreuses dans le
domaine de la T.S.F., moyen idéal pour rendre l'homme maître absolu des airs. »

Ces textes laissaient voir les blessures qui lui avaient été faites et ne faisaient
qu'accroître le ressentiment à son égard, mais, comme d'habitude, sa prophétie
était exacte. Ayant eu l'honneur d'être invité à un dîner au Waldorf avec le
contreamiral Charles Sigsbee, il décrivit les « vaisseaux de guerre aériens » à
venir et prédit une fois de plus que le téléphone sans fil allait encercler le
globe.

Les brevets de la brillante invention qu'il appelait son « coucou » ou son «


fourneau volant » dans la littérature technique actuelle les descendants de cet
engin ( qui ne doit pas être confondu avec un simple hélicoptère ) sont désignés
par le terme « avions à décollage et atterrissage vertical » ( V.T.O.L. pour
Vertical Takeoff and Landing Aircraft ) ne furent déposés qu'en 1921 et 1927, et
homologués en 1928. C'est le seul cas d'invention répertoriée pour laquelle Tesla
ne construisit pas de prototype, probablement par manque de crédits. L'année où il
obtint les brevets, l'inventeur était âgé de 72 ans*.

Le minuscule avion, qu'il pensait pouvoir vendre moins de

1 000 dollars, s'élevait verticalement dans l'air avec une hélice flexible du
type de celle d'un hélicoptère. Le pilote appuyait sur un manche à balai qui
faisait basculer l'avion vers l'avant et mettait l'hélice à l'avant, comme dans un
avion. Le siège du pilote pivotait pour rester droit quand les ailes basculaient en
position horizontale. La turbine de Tesla, légère mais puissante, devait propulser
l'avion à grande vitesse. Il atterrissait par un processus inverse sur un espace de
la taille du toit d'un garage, d'une salle de séjour ou du pont d'un petit bateau.

Le concept du décollage vertical de Tesla a langui pendant quelque dix ans après sa
mort. Au début des années 1950, Convair et Lockheed expérimentèrent tous deux des
appareils qui, bien que beaucoup plus sophistiqués d'un point de vue technique,
correspondaient tout à fait aux principes de base de Tesla. Celui qui obtint le
plus grand succès, le XFY-1 « Pogo » de Convair, était un avion de combat monoplace
de 6 350 kilogrammes, dont le turboréacteur était un Allison T-40 de 5 850 CV. Au
repos, il était sur son empennage, le nez pointant vers le ciel. En marche, il
décollait verticalement, puis pivotait de 90 degrés pour le vol horizontal, conçu
pour une vitesse maximale supérieure à 950 kilomètres/heure à 4 500 mètres.

Bien que les tests du Pogo se soient déroulés en général avec succès, la Marine
décida de ne pas mettre l'avion en fabrication. Le moteur Allison, d'après les
experts de la Marine, n'était pas assez puissant ; la conception du siège pivotable
du

* Brevet 1.655.114 ( appareil de transport aérien ), 3 janvier 1928. pilote


n'était pas adaptée aux brusques changements de position nécessaires, et les
atterrissages difficiles, essentiellement aveugles, étaient trop dangereux.

Mais les avantages potentiels, militaire et commercial, d'un avion de taille


normale qui pouvait décoller et atterrir sans utiliser de longues pistes, étaient
trop importants pour rester ignorés. A la suite des essais prometteurs des avions
Convair et Lockheed, l'industrie aérospatiale internationale se lança dans la
poursuite tous azimuts de l'avion à décollage vertical idéal. On essaya beaucoup
d'idées, mais au début des années 1980, la conception la plus séduisante était
celle d'un avion qui ne changeait pas lui-même d'orientation au moment du décollage
et de l'atterrissage, mais dont les moteurs avaient été modifiés de sorte que la
direction de la poussée puisse subir une rotation de 90 degrés. Deux des avions de
combat opérationnels occupant une position dominante sur le plan international le
Harrier de l'Anglo-American British Aerospace et le soviétique Yakovlev Yak-36
utilisent ce principe.

Il est clair que la caisse-fourneau volante de Tesla n'avait que peu de rapport
avec les avions à décollage et atterrissage verticaux beaucoup plus sophistiqués et
puissants d'aujourd'hui. Comment aurait-il pu en être autrement, plusieurs
décennies avant'l'avènement du moteur à réaction? Mais, comme le suggèrent les
expériences de Convair et de Lockheed dans les années 1950, le modèle de Tesla
constitua un premier pas quasiment incontournable de la recherche dans ce domaine.
Il est déjà très remarquable que Tesla en ait eu l'idée, à une époque où l'aviation
n'en était encore qu'à ses débuts ; mais, si l'on en croit la revue yougoslave
Review, le concept d'avion à décollage et atterrissage verticaux de Tesla a peut-
être même anticipé l'avènement des avions à moteur ! Selon cette publication
généralement digne de foi, on trouve en effet dans les notes de Tesla à Belgrade
des indications montrant que les premiers dessins de ces avions, ainsi que des
plans de moteurs de fusées, avaient été détruits dans l'incendie de son laboratoire
en 18957!

Le Musée Nikola Tesla de Belgrade possède également les plans d'un « aéromobile »,
une automobile à turboréaction à quatre roues, apparemment conçue pour voler ou
pour rouler sur le sol. Selon des responsables du Musée, ces notes contiennent des
« calculs de puissance, de consommation de carburant et autres, qui ont tous perdu
leur véritable valeur quand Tesla est mort. » En outre, ils affirment qu'il aurait
laissé des plans de vaisseaux interplanétaires. Mais ces plans n'ont pas été
communiqués aux chercheurs occidentaux.

Dans ses moments plus terre à terre, Tesla conçut des paratonnerres montés de façon
spéciale et des systèmes d'air conditionné, et écrivit des propositions destinées
aux industriels, où il montrait que sa turbine pouvait fonctionner avec des gaz de
récupération provenant des laminoirs et des aciéries. Il ne pouvait voir de la
fumée s'échapper d'une cheminée sans être choqué par le gaspillage de carburant,
alors que les ressources ne sont pas infinies.

Tandis que son imagination continuait à s'épanouir dans le futur, son présent était
de plus en plus lugubre. Il lui arriva un jour fait rare de se quereller avec
Scherff à propos d'argent, mais cela fut bientôt oublié. Scherff écrivait que les
créanciers le « traquaient de près » et que la maladie de sa femme lui avait fait
contracter des dettes. Il espérait que Tesla lui rembourserait une partie des
sommes qu'il lui avait prêtées.

L'inventeur répondit noblement :

« Ne vous laissez pas aller à l'amertume ! Vous savez que ce que vous venez de
vivre est inhabituel et que si vous n'en avez pas tiré tout le profit matériel
souhaitable, vous avez eu par contre l'occasion de développer le bien qui est en
vous. »

Quand Scherff se fit plus insistant que d'habitude, il lui envoya une petite somme
et retourna sur ses hauteurs :

« Je suis désolé de remarquer que vous perdez votre sérénité et votre équilibre.
Vous devriez vous reprendre et chasser tous les mauvais esprits. »

Pour soutenir le moral de son ancien employé et ami dévoué, il lui confia qu'il
était sur le point d'achever le développement de ses turbines à vapeur et à gaz et
d'une soufflerie ; elles promettaient d'être révolutionnaires :

« Je suis maintenant au travail sur de nouveaux modèles d'automobiles, de


locomotives et de tours, dans lesquels s'incarnent mes nouvelles inventions et qui
ne peuvent manquer d'être un succès colossal. Le seul problème est de savoir où et
quand trouver de l'argent ; mais bientôt mon argent coulera à flots et alors vous
pourrez faire appel à moi pour tout ce dont vous aurez envie. »

En une autre occasion, Scherff, très éprouvé, écrivit sarcastiquement qu'il était
content d'apprendre que l'appareil thérapeutique de Tesla serait bientôt sur le
marché, parce que luimême en aurait l'usage. A un âge assez avancé, il avait acheté
une modeste maison à Westchester, dans le Connecticut, et ses paiements
d'hypothèques étaient devenus un sujet périodique de correspondance avec Tesla.

Si l'argent ne coula jamais « à flots », Tesla réussit tout de même à intéresser


quelques gros investisseurs. Ainsi la Tesla

Ozone Company fut constituée en 1910 avec un capital de 400 000 dollars, pour
développer un procédé destiné à diverses applications commerciales, parmi
lesquelles la réfrigération. Plus tard, la Tesla Propulsion Company fut créée à
Albany, dans l'État de New York, avec un capital d'un million de dollars, par
l'inventeur aidé de Joseph Hoadley et de Walter H. Knight ; elle devrait construire
des turbines pour les bateaux et pour YAlabama Consolidated Coal & Iron Company.

En plus de ses autres problèmes, Tesla en avait alors avec son ancien employé,
Fritz Lowenstein. Depuis le temps de ses recherches secrètes au Colorado,
l'inventeur n'avait cessé de s'interroger sur la loyauté de Lowenstein. Il fut
rassuré quand l'ingénieur allemand revint travailler avec lui à Wardenclyffe, mais
leur collaboration avait pris fin depuis quelques années, par suite de différends
financiers. Lowenstein poursuivait une belle carrière d'inventeur d'appareils
radio.

En 1916, il fut appelé comme témoin-clé de la défense dans le procès intenté par la
Marconi Wireless Telegraph Company of America contre Kilbourne and Clark, ayant
donné son accord pour témoigner que les brevets de radio de Tesla pesaient plus
dans la balance que ceux de Marconi. Mais au dernier moment, Lowenstein retourna sa
veste et prit fait et cause pour Marconi. On s'interrogea longuement sur la
véracité de son témoignage, et malgré des présomptions à son encontre, on ne
parvint jamais à éclaircir cette affaire. En revanche, il s'acquit l'hostilité
durable de Tesla. Il apparut qu'entre 1910 et 1915, Tesla avait prêté de
substantielles sommes d'argent à l'ingénieur radio allemand. Trois ans plus tard,
Tesla le poursuivit en justice, mais sans aller jusqu'au procès.

Anne Morgan, volant de ses propres ailes, était maintenant célèbre. Elle réapparut
dans la vie de Tesla, après la mort de son père, par un biais inattendu. Tesla lui
avait écrit en lui disant son admiration pour son père, admiration qui avait
survécu à ses déceptions dans leurs relations d'affaires :

« Le monde entier le tenait pour un génie d'une force rare, et il m'apparaissait


comme l'une des figures colossales de l'histoire qui marquent l'évolution de la
pensée et de l'effort humains. »

Comme la turbine de Tesla, Anne était devenue une véritable centrale, sa vie
tourbillonnante étant remplie d'activités humanitaires dans les domaines de
l'éducation, de l'enfance, des conditions de travail des femmes et de l'aide aux
immigrants, sans parler de la mode, et de tous les problèmes de domesticité des
riches. A peine revenue des plaisirs du tourisme en Europe, elle apparaissait à
Manhattan au Tribunal de Nuit pour Femmes, à seule fin de témoigner de l'amitié à
une fille marginale. Telle une Frances-Perkins-sans-portefeuille* avant la lettre,
elle parcourait les États-Unis, parlait devant des clubs féminins pour défendre les
causes qui lui tenaient à coeur, dont un fond d'épargne-vacances pour les femmes au
travail. Elle s'entretenait avec des juges sur les problèmes de l'exploitation des
jeunes femmes sans abri, qui étaient effroyablement réels ; elle allait parfois
jusqu'à des trous perdus comme Topeka, dans le Kansas, où elle fut qualifiée par le
gouverneur W.R. Stubbs, admiratif, d'« insurgée ».

Bien qu'elle eût oublié son penchant de jeunesse pour Tesla, ils restèrent en
contact. « J'ai bon espoir de vous voir cet hiver », écrivait-elle, « et je suis
réellement désolée qu'une année se soit écoulée depuis la dernière fois que nous
nous sommes vus. Ces mois vous ont-ils apporté ce que vous souhaitiez pour votre
travail et avez-vous enfin le sentiment d'avoir progressé. ? »
Tesla, heureux de cette occasion de rafraîchir leur amitié, se vanta quelque peu :

« Les progrès accomplis depuis notre dernière rencontre si agréable ont été
constants et très gratifiants. Mes idées me viennent en flots ininterrompus, comme
jamais auparavant. Je les vois grandir et se développer et je suis enfin heureux ;
et je commence à connaître le succès, au sens matériel du terme. »

Il la félicita pour sa « noble besogne » et termina sur son respectueux souvenir à


Mme Morgan Mère.

A New York, l'incendie de l'usine Triangle, le 25 mars 1911, dans lequel 145
ouvrières, pour la plupart de jeunes immigrantes, trouvèrent la mort en sautant des
fenêtres des ateliers en étages, provoqua une explosion de colère. La
syndicalisation s'accéléra et finit par déboucher sur une vaste vague de réformes
des conditions de travail. Outre les morts, beaucoup d'ouvriers avaient été blessés
dans cet incendie qui résultait d'un mépris total des règles de sécurité. Après
cette catastrophe historique, une bonne part de ce pour quoi Anne avait milité
depuis sa jeunesse se concrétisa.

On voyait Anne manifester aux côtés des grévistes ; elle écrivait des lettres
retentissantes pour soutenir ses causes. Dans ses tailleurs coupés sur mesure, elle
était ce que les journalistes décrivent comme «une forte personnalité» ; elle
fumait cigarette sur cigarette, parlait vite et son soutien était très recherché
par ceux qui avaient besoin de fonds. On disait que l'énergie que dégageait sa
présence «chargeait l'atmosphère d'électricité».

* Frances Perkins ( 1882-1965 ), assistante sociale, est la première femme


américaine membre du cabinet : secrétaire au travail entre 1933-1945 ( NdT ).

Un biographe a dit d'elle que son caractère androgyne et l'asexualité que l'on
attribue à Tesla peuvent avoir constitué le fondement de leur amitié. Mais l'argent
et la position sociale exerçaient sans aucun doute un magnétisme encore plus fort !

Si l'on se souvient des nombreuses tentatives que fit Tesla auprès de son père et
de son frère pour obtenir de l'argent, il y a un certain humour paradoxal dans le
fait qu'Anne n'avait aucun scrupule à lui en demander pour soutenir ses causes, et
que, pour ce faire, elle flattait habilement son snobisme. A un moment, par
exemple, elle collectait des fonds au profit du Département des Femmes de la
Fédération nationale civique ; elle écrivit une longue lettre à Tesla où elle
regroupait ses sujets sous les titres « Hospices » et « Citoyenneté », rapportant
sur un ton indigné que ceux qui proposaient de rendre obligatoires les Pensions de
l'État pour personnes âgées avaient déclaré que les hospices étaient des « reliques
de la barbarie, un mal inutile. » N'étant pas une libérale enflammée, en dépit de
ses prises de position pour les opprimés, elle pensait que le gouvernement devait
sauvegarder et améliorer les hospices. En conclusion, la rusée demandait : « Serez-
vous l'un des trente qui contribueront de 100 dollars à la somme dont nous avons
encore besoin cette année ? » Il ne reste aucune trace d'une réponse de Tesla. Il
avait souvent des difficultés à payer son loyer à l'hôtel.

Dans son bureau, il y avait encore une lettre de Katharine Johnson qui ne reçut pas
de réponse :

« Parfois j'espère que vous me ferez dire ce que je sais à propos de la


transmission de pensée. Une femme doit se sentir en confiance pour en parler. J'en
ai fait l'expérience si merveilleuse ces trois dernières années, pour une grande
part déjà confuse, que j'ai parfois peur qu'elle disparaisse avec moi ; et vous,
vous devriez plus que tout autre en savoir quelque chose, car vous ne pouvez
manquer d'éprouver un intérêt scientifique pour la question. J'appelle ça
transmission de pensée, faute d'un meilleur mot. Peut-être n'est-ce pas tout. J'ai
souvent espéré, et voulu, vous en parler, mais, quand je suis avec vous, je ne dis
jamais ce que je voulais dire, on dirait que je ne suis capable que d'une seule
chose. Venez donc demain, samedi. »

_-_-_-_-_

CHAPITRE XXI

Le radar

Le désarroi financier de Tesla, rendu public à la suite de la perte de


Wardenclyffe, fit l'objet d'une publicité supplémentaire en mars 1916, lorsque
l'inventeur fut convoqué au tribunal de New York pour 935 dollars d'impôts locaux
impayés. Scherff eut beau avoir passé des nuits blanches à s'inquiéter de la
situation fiscale de son ancien employeur, le mal était fait ! Tous les journaux
new-yorkais publièrent l'information. Ce revers de fortune semblait injustement
cruel, car Edison venait juste d'être nommé à un poste important dans la défense
nationale à Washington, cependant que Marconi, Westinghouse, la General Electric et
des myriades de petites sociétés florissaient grâce aux brevets de Tesla.

Il dut avouer au tribunal qu'il vivait à crédit depuis des années au Waldorf-
Astoria, qu'il était sans le sou et criblé de dettes. Le terrain où avait été érigé
Wardenclyffe fut saisi et revendu à un magistrat new-yorkais ; on raconta même que
l'inventeur pourrait aller en prison pour non-paiement de ses impôts.

Pourtant il trouva le moyen, en cette période angoissante, de mettre au point et de


publier les principes de ce qui allait devenir presque trois décennies plus tard le
radar.

Les sous-marins allemands coulaient mensuellement près d'un million de tonnes de


flotte alliée, quand, en avril 1917, l'Amérique entra dans le conflit mondial : la
recherche d'un moyen de détection des sous-marins était une priorité absolue. Il
n'y avait pas encore la même urgence pour la détection des attaques aériennes, bien
que les Zeppelins et les long-courriers allemands aient commencé des raids assez
réguliers sur le centre de la France et l'Angleterre. On pouvait déjà prédire que
les bombardements aériens seraient un jour horriblement destructeurs, mais ce
n'était pas encore le cas ; d'ailleurs, on croyait encore la guerre aérienne
romantique et chevaleresque ; elle flattait un goût latent pour l'héroïsme, même
chez ses victimes.

C'est ainsi que lorsque les avions allemands lancèrent leurs premières bombes sur
Paris, la population de la capitale se répandit dans les rues pour ne rien manquer
du spectacle. Quand Londres subit une attaque aérienne, les habitants piétinèrent
les primevères et les haies d'arbustes pour accourir sur le théâtre des opérations.
Un avion qui s'abîmait en flammes fut décrit par un journal comme « le plus beau
spectacle gratuit dont aient jamais joui les Londoniens ».

Même les victimes du bombardement montrèrent peu de signes d'angoisse, lit-on dans
Lancet, tant l'expérience fut extraordinaire et excitante. En fait, les Anglais
accueillaient avec joie l'occasion de montrer ce que le journaliste décrit comme «
un facteur d'importance fondamentale, celui de la race ; il se manifeste par
excellence dans la réponse de la foule à des stimuli d'un genre qui nous est devenu
familier depuis que la guerre a éclaté.» Grâce à la guerre, les Anglais se
sentaient plus Anglais !

Dans un tel contexte, il n'est pas étonnant que Tesla ait conçu les applications
militaires du radar d'abord pour localiser les vaisseaux et sous-marins ennemis,
plutôt que pour détecter des bombardiers. Tesla avait présenté le concept de radar
dans un article-fleuve paru dans le numéro de juin 1900 de la revue Century :

« Les ondes stationnaires... ont une portée plus grande que la seule télégraphie
sans fil à n'importe quelle distance. Par exemple, elles permettent de produire à
volonté un effet électrique dans n'importe quelle région du globe à partir d'une
station émettrice ; nous pouvons déterminer la position relative ou la trajectoire
d'un objet en mouvement, tel qu'un vaisseau en mer, la distance qu'il parcourt ou
sa vitesse. »

Dans YElectrical Expérimenter d'août 1917, il décrivit les principales


caractéristiques du radar militaire moderne :

« Si nous parvenons à projeter un rayon concentré constitué d'un courant de


minuscules charges électriques vibrant électriquement à une fréquence gigantesque,
disons à plusieurs millions de cycles par seconde, puis à intercepter ce rayon,
après qu'il ait été réfléchi par la coque d'un sous-marin par exemple, et enfin à
le faire illuminer un écran fluorescent ( par une méthode similaire à celle de la
radioscopie X ) sur le même bateau ou sur un autre, alors nous aurons résolu le
problème de la localisation des sous-marins invisibles.

« Ce rayonnement électrique doit nécessairement avoir une longueur d'onde


extrêmement courte : c'est son obtention, ainsi que celle d'une puissance
suffisante, qui constitue le problème le plus délicat.

« Le rayonnement explorateur pourait être envoyé par intermittence, rendant ainsi


possible la projection d'un faisceau extrêmement puissant d'énergie électrique
puisée. »

Ce que Tesla avait décrit, c'étaient les caractéristiques d'un radar à impulsion
atmosphérique : il ne serait finalement réalisé, en catastrophe, que quelques mois
seulement avant qu'éclate la Seconde Guerre mondiale. Tesla voulait l'utiliser
comme radar sous-marin, mais la forte atténuation des ondes électromagnétiques dans
l'eau rendit cette idée impraticable.

Même si le radar de Tesla ne put être utilisé pour localiser des objets submergés,
il est curieux qu'à l'époque personne n'en ait imaginé d'autres applications. Pour
ce qui est de la Marine du moins, il n'est pas impossible qu'Edison ait donné un
coup de pouce pour faire rejeter le concept de radar. C'était maintenant un
respectable fonctionnaire de l'invention à cheveux blancs ; il avait été nommé à la
tête du Naval Consulting Boardt à Washington, dont la tâche principale était de
trouver un moyen de repérer les sous-marins. Si elle fut jamais portée à
l'attention d'Edison, il y a fort à parier que l'idée de Tesla aurait été écartée
comme pure rêverie.

Quoi qu'il en soit, Edison était fort occupé à guerroyer avec les bureaucrates de
la Marine et à repousser les « Profs » qui commençaient à réclamer à grands cris
une part de ce gâteau d'un goût nouveau, la recherche fédérale. Les idées d'Edison
lui-même étaient constamment battues en brèche par l'état-major de la Marine, et il
souffrait de frustration. L'avenir révéla que les retombées négatives du travail
d'Edison à ce poste avaient été plus importantes pour l'histoire que tout ce qu'il
avait pu accomplir de positif.

Quand Edison partit pour Washington, en vêtements froissés, mais riche, tandis que
Tesla restait à New York, pauvre mais coquet, les deux hommes étaient conscients
qu'un fossé large comme l'Hudson s'élargissait entre eux et la jeune génération de
physiciens atomistes. Ces derniers n'avaient qu'Einstein à la bouche. C'étaient des
spécialistes, quoique l'atomisation du travail intellectuel n'en fût encore qu'à
ses débuts. Ils appartenaient à Y American Physics Society et n'avaient d'intérêt
que pour les sujets publiés dans leur revue.

Michael Pupin s'était donné la peine d'aménager une section pour ingénieurs à
l'Académie américaine des Sciences, qui avait dans le passé refusé d'admettre
Edison lui-même. La ligne de démarcation entre les praticiens ( ingénieurs ) et les
théoriciens ( physiciens ) provoquait des distinctions artificielles qui faisaient
obstacle à l'effort de guerre. Ceux qui étaient à la fois inventeurs, scientifiques
et ingénieurs, comme Pupin et Tesla, ou chimistes et inventeurs comme Edison,
étaient presque par définition vieille lunes.

Le monde de la nouvelle physique était agité de débats sur l'opposition


ondes/particules, ou sur la théorie de la relativité d'Einstein, que Tesla fort de
ses propres théories cosmiques rejetait sans ménagement. Quand Einstein publia sa
théorie de la relativité générale en 1916, il était incapable lui-même d'accepter
complètement la conception d'un univers dynamique dont elle était porteuse. Tesla,
de son côté, travaillait à une théorie de l'univers qu'il révélerait le moment
venu, et il avait depuis longtemps proposé ( mais non rendu publique ) sa propre
théorie dynamique de la gravitation.

Il croyait et avait souvent affirmé que l'énergie atomique était : 1 ) une blague,
ou 2 ) effroyablement dangereuse à contrôler. En cela, il se trouvait en illustre
compagnie : Einstein aussi avait des doutes graves à ce sujet. Aussi tard que 1928,
Millikan affirmait : « Il n'y a aucune espèce de chance que l'homme ait un jour
accès à la puissance de l'atome. L'idée spécieuse que l'on utilisera l'énergie
atomique le jour où nos mines de charbon seront épuisées est un rêve utopique
totalement contraire à la science.» Et même en 1933, lord Rutherford pouvait dire :
« L'énergie produite par l'éclatement de l'atome est bien peu de chose. Quiconque y
voit une source d'énergie prend des vessies pour des lanternes. »

Peut-être Tesla eut-il le coeur serré en entendant ce bon mot attribué à l'un des
tenants de la « physique nouvelle », le professeur sir William Bragg, co-lauréat de
ce prix Nobel 1915 dont il avait cru pendant un certain temps qu'il lui reviendrait
: « Dieu commande l'électromagnétisme le lundi, le mercredi et le vendredi avec la
théorie ondulatoire ; et le diable le relaie le mardi, le jeudi et le samedi avec
la théorie quantique. »

Vers la fin de sa vie, Tesla pencha de plus en plus en faveur d'une théorie
physique unifiée. Il croyait que toute la matière provenait d'une substance unique,
l'éther luminifère, qui remplissait tout l'espace, et il était fermement convaincu
que les rayons cosmiques et les ondes radio se déplaçaient parfois plus vite que la
lumière.

Les scientifiques les plus jeunes, attachés pour la plupart à des universités,
commençaient tout juste à goûter cet Eden qu'est la recherche financée par le
gouvernement. Or ce fut Edison, le fondateur du concept moderne de laboratoire de
recherche industrielle, qui, curieusement, jeta le pavé dans la mare.

Sa première déclaration en tant que directeur du Naval Consulting Board fut qu'il
ne pensait pas que « la recherche scientifique soit nécessaire à une vaste échelle
». Après tout, disait-il, la Marine avait déjà accès à un vaste « océan de faits »
au Bureau des Brevets. Elle avait besoin de praticiens capables de produire les
technologies nouvelles, et non pas de théoriciens. Et bien que des experts civils
aient été prévus, Edison affirma haut et fort qu'il ne voulait aucun physicien un
ou deux mathématiciens pouvaient éventuellement être utiles à quelque chose.

Les officiers de la Marine qui avaient des ambitions scientifiques furent tout
aussi déconcertés que les chercheurs des universités. Et les détecteurs de sous-
marins ?, demandaient-ils. Ne fallait-il pas leur consacrer des recherches
intensives ?
Imperturbable, Edison répondit que l'idée même d'un laboratoire de recherche de la
Marine lui paraissait par trop exotique. Mais si la Marine insistait, elle devait
savoir comment on procédait dans son laboratoire : « Nous n'avons aucun système,
aucune règle. Nous avons un grand tas de ferraille. »

Et les inventeurs qui tournaient suffisamment longtemps autour de ce tas


finissaient par en sortir une invention. Ce qu'il ne dit pas, c'est que sa propre
équipe avait l'habitude de parler de son laboratoire comme du « tas de fumier ».

Voilà qui suffit à lancer les universitaires dans l'action. Ils formulèrent un
projet qui commençait par passer outre la Marine pour viser directement le sommet.
Par le truchement de l'Académie des Sciences, ils en appelèrent au président
Wilson. L'université, défendirent-ils avec force, pouvait fournir au pays un «
arsenal scientifique ».

Bientôt, sans tambour ni trompette, fut créé le National Research Council,


l'ancêtre de tous les organismes de recherche, la source maîtresse des bourses
scientifiques. Le N.R.C. comprenait des scientifiques et des ingénieurs éminents
provenant de l'université, de l'industrie et du gouvernement, et se fixait pour
tâche de promouvoir à la fois la recherche fondamentale et appliquée. La seconde
innovation des professeurs, qui créa elle aussi un précédent, fut d'établir le
siège du N.R.C. à Washington, à quelques rues seulement des cordons de la bourse :
la Maison-Blanche et le Congrès.

L'importance de cette création pour l'entreprise américaine apparut immédiatement ;


le monde des affaires se mit aussitôt à soutenir le Conseil. Ainsi s'était
constitué un puissant modèle pour l'avenir, triumvirat incestueux formé par le
gouvernement, l'industrie et l'université, qui façonnerait tous les aspects du mode
de vie américain au XXe siècle. Et, ironie du sort, il n'avait été mis en place
qu'à titre de tactique pour contourner... « le vieux râleur ! »

Le gouvernement confia immédiatement au N.R.C. la tâche de découvrir un moyen de


détecter les sous-marins maraudeurs ( et les fonds nécessaires ) tâche à laquelle
le Bureau d'Edison travaillait déjà. On forma aussi une mission alliée, comprenant
des chercheurs français et américains engagés dans la course à la découverte de
dispositifs d'écoute des sous-marins.

Tesla, dont la description du futur radar restait ignorée des services officiels,
ne se souciait pas de dispositifs aussi mesquins que les appareils d'écoute. Les
missiles téléguidés et autres machines du Jugement dernier étaient plus à son goût.
Il donna au New York Times un aperçu provocateur sur ses dernières demandes de
brevets : il s'agissait d'un nouvel engin « pareil aux foudres de Thor », capable,
selon lui, de détruire des flottes entières de navires ennemis, sans parler de
leurs armées. « Le Dr Tesla assure qu'il n'y a rien là de sensationnel » rapporta
le Times, « ce n'est que le fruit de nombreuses années de travail et de recherches.
»

Tesla décrivait cet engin comme un missile qui foncerait dans les airs à la vitesse
de 480 kilomètres par seconde, un vaisseau sans équipage, ni moteur, ni ailes,
guidé par l'électricité et capable de lâcher des explosifs dans n'importe quelle
partie du monde. Tesla dit qu'il avait déjà construit un émetteur de T.S.F.
suffisamment puissant pour effectuer cette tâche, mais qu'il n'était pas encore
temps de révéler les détails de la conception de son missile guidé.

Il n'avait pas non plus abandonné son projet de créer des flottes de vaisseaux-
robots. L'année précédente, il avait demandé instamment au gouvernement :

« l'installation le long de nos deux côtes océaniques, en des points stratégiques


convenablement choisis et d'altitude élevée, de nombreux centres de T. S. F. placés
sous le contrôle d'officiers compétents, dont chacun aurait en charge un certain
nombre de vaisseaux sous-marins, de surface ou aériens. A partir des stations du
littoral, il devait être possible de les contrôler parfaitement, à n'importe quelle
distance où ils étaient visibles, au moyen de puissants télescopes. Si nous
disposions de tels appareils de défense, il serait inconcevable qu'un navire de
guerre ou autre vaisseau ennemi puisse entrer dans la zone d'action de ces
véhicules automatiques.»

A Washington on ne prêta aucune espèce d'attention à ces projets. Toutes les


oreilles, semble-t-il, étaient collées aux appareils d'écoute primitifs produits
par les chercheurs du N.R.C., des montages à tubes multiples munis d'amplificateurs
électriques destinés aux coques des vedettes anti-sous-marins.

Ils fonctionnaient, dans une certaine mesure. Beaucoup plus tard, on inventa le
sonar dont les principes de base étaient proches du radar sans lendemain de Tesla,
car il détectait la présence de sous-marins, de mines et d'autres objets de ce
genre, au moyen de vibrations inaudibles de haute fréquence, réfléchies par les
cibles vers le dispositif émetteur.

Vers la fin de la guerre, Edison, à l'instar de Tesla, était profondément dégoûté


de ce qu'il qualifiait d'aveuglement et de manque de créativité chez les
bureaucrates de la Défense. Pas un seul des nombreux projets qu'il leur avait
soumis n'avait été approuvé par le Département de la Marine.

Longtemps après la Première Guerre mondiale, et quinze ans après la description du


radar par Tesla, des équipes de chercheurs américains et français travaillèrent
parallèlement d'arrache-pied à mettre au point un système fonctionnant selon ses
principes. Lawrence H. Hyland et Léo Young, deux jeunes chercheurs du Naval
Research Laboratory, redécouvrirent les applications potentielles des faisceaux
haute fréquence à courtes impulsions d'énergie, cette fois en pensant tant aux
forces aériennes que maritimes.

Le développement militaire du radar en Amérique fut encore entravé par la manie du


secret inter-services, mais l'Armée et la Marine finirent par réaliser chacune de
rudimentaires radars grandes ondes ( de un à deux mètres de longueur d'onde, par
opposition aux micro-ondes ). Entre-temps, en

1934, une équipe française dirigée par Émile Girardeau mit au point et installa des
radars sur des bateaux et sur des stations terrestres, en utilisant, dit le
Français, des appareils conçus précisément selon les principes énoncés par M.
Tesla. Au sujet de la recommandation de Tesla concernant la très grande force des
impulsions, on doit aussi reconnaître à quel point il avait raison ; mais les
techniques n'étaient pas suffisamment avancées et « la chose la plus difficile a
été de réussir à augmenter énormément la puissance ».

En Amérique, les premières expériences de radar en mer furent conduites en 1937 sur
le Leary, un vieux destroyer de la flotte atlantique, et leurs succès conduisirent
au développement du modèle XAF. Un modèle ultérieur fut mis en service sur dixneuf
bateaux vers 1941 et fournit d'excellents résultats en temps de guerre.

Simultanément, une équipe anglaise s'attaquait au problème, car Hitler menaçait la


Grande-Bretagne d'invasion. Les premières stations radar utilisées par la British
Home Chain, ancêtres des micro-ondes, étaient pourvues de très grandes antennes
émettant des ondes radio longues d'environ dix mètres. Telles quelles, elles ont pu
se targuer de victoires dans les batailles aériennes. Enfin, un magnétron
suffisamment puissant fut construit ; il devint la référence de tous les
générateurs pour radars modernes construits à partir des années 1940.
Les savants allemands mirent également au point une sorte de radar. Ainsi une
réussite internationale avait puisé son inspiration chez Tesla, bien que le savant
anglais Robert A. WatsonWatt en ait été officiellement crédité en 1935.

La longue compétition fut gagnée juste à temps pour sauver l'Angleterre de la


destruction par les bombardiers nazis, lors de la Bataille d'Angleterre. Le radar
devint l'outil de défense de base de presque tous les pays du monde.

E. Girardeau dit qu'à l'époque où Tesla formulait ses principes, « il prophétisait


ou rêvait, car il n'avait à sa disposition aucun moyen de les mettre en pratique ;
il faut toutefois ajouter que, s'il rêvait, au moins rêvait-il juste ! »

Au moment où la description de son invention était sous presse, en 1917, Tesla se


trouvait à Chicago. Sans le sou mais non vaincu, il résolut de nouveau de se
consacrer à des inventions plus terre à terre. Il était à la veille de se lancer
dans cette mission prosaïque et ardue pénible pour lui, car elle était synonyme de
contacts prolongés avec des ingénieurs et d'éloignement de ses amis quand l'un de
ses plus anciens admirateurs, B.A. Behrend, lui demanda d'accepter ce que tout
autre ingénieur américain aurait considéré comme un très grand honneur : la
médaille Edison de VAmerican Institute of Electrical Engineers ( A.I.E.E. )

C'était comme si Behrend avait ouvert l'un de ces extincteurs de plafond que l'on
trouve dans les hôtels, et que du vitriol, au lieu d'eau, en avait jailli.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XXII

L'invité d'honneur

B.A. Behrend était un ingénieur renommé, lui-même fort bien placé pour recevoir
cette médaille convoitée, mais il était aussi profondément choqué par les
injustices subies par Tesla.

Il est révoltant, pensait-il, que celui qui est à l'origine de l'ère moderne de
l'électricité, dont on sait ce qu'elle a apporté à l'individu et à l'industrie, aux
villages et aux villes du monde entier, en soit réduit à se débattre pour garder sa
chambre d'hôtel. Il est révoltant qu'il soit privé des récompenses et'des honneurs
qu'il mérite pour l'invention de la radio, que d'autres exploitent
commercialement ; qu'on lui voue si peu de reconnaissance pour les inventions
éblouissantes qui profitent à d'autres ; que l'électrothérapie, développée par des
hommes à l'esprit plus pratique sur la base de son appareil à haute fréquence, ait
donné naissance à une technologie médicale qui semble bénéficier à tout le monde,
sauf à l'inventeur. L'année dernière, le Dr. Edwin Northrup est allé chercher
l'inspiration dans les vieilles idées et les circuits de Tesla, pour construire son
premier fourneau à haute fréquence ; du moins reconnaît-il gracieusement sa dette
envers Tesla.

Behrend l'ingénieur énumérait mentalement ne serait-ce que les plus prosaïques des
oeuvres de Tesla ; il était scandalisé.

Il prit rapidement conscience qu'il était plus facile de persuader l'A.I.È.E. de


conférer la médaille Edison à Tesla que de la faire accepter par l'inventeur.
Celui-ci ne voulait pas de la médaille Edison. Il ne la recevrait pas.

« Oublions toute cette affaire. M. Behrend. J'apprécie votre bonne volonté et votre
amitié, mais je désire que vous retourniez au Comité et que vous leur demandiez de
faire un autre choix. Cela fait presque trente ans que j'ai présenté devant
l'institut mon champ magnétique tournant et mon système de courant alternatif. Je
n'ai pas besoin de ses honneurs ; ils pourraient être utiles à quelqu'un d'autre»

Les vieilles blessures rouvertes ruisselaient d'amertume. Comment en effet


l'A.I.E.E. avait-il pu être si maladroit ? Plus des trois quarts de ses membres
devaient probablement leurs postes aux inventions de Tesla.

L'animosité qui régnait entre Edison et Tesla étant connue de tous, on avait
probablement prévu qu'il éprouverait un certain ressentiment à l'égard du nom même
de la médaille ; mais Behrend, sachant à quel point l'inventeur avait besoin d'une
telle reconnaissance et la méritait, se montra insistant.

Et cela déclencha la pluie de vitriol. Écoutons Tesla :

« Vous proposez de m'honorer avec une médaille que je pourrai arborer en me


pavanant devant les membres et hôtes de votre Institut ! Vous feriez le simulacre
de m'honorer en décorant mon corps, tout en continuant à laisser mourir de faim,
faute de reconnaissance, mon esprit et ses créations, qui ont fourni les fondations
mêmes sur lesquelles repose l'existence de la plus grande partie de votre
Institut ! »

Il était rare que Tesla révélât ses sentiments personnels à l'égard d'Edison, mais
cette fois il ne prenait plus de gants.

« Tandis que vous vous livreriez à votre creuse pantomime de soidisant honorer
Tesla, ce n'est pas Tesla que vous honoreriez, mais Edison, qui accède à une gloire
non méritée lors de chaque remise de cette médaille. »

Behrend refusa que l'on en restât là. Après s'être rendu à plusieurs reprises au
bureau de Tesla, il finit par le persuader d'accepter cet honneur.

Tesla passait presque tous les jours devant le Club des Ingénieurs mais n'y
pénétrait plus. L'immeuble se trouvait, et se trouve toujours, exactement en face
de Bryant Park, ce rectangle de gazon pelé, aux arbres, décharnés, situé derrière
la Bibliothèque de New York, où Tesla se rendait chaque jour pour nourrir ses
pigeons. Nombreux furent les ingénieurs qui purent ainsi observer sa longue et
étrange silhouette, moins superbement vêtue qu'auparavant, mais toujours droite et
fière, lorsqu'il entrait dans le parc, salué par des tourbillons d'oiseaux. Déjà, à
l'époque, on considérait les pigeons comme socialement inintéressants. Leur faim ne
semblait émouvoir que des gens qui, comme eux, étaient dans le besoin. Les pigeons
attiraient les loufoques, les solitaires, ceux qui n'inspirent aucune confiance et,
d'une façon générale, les pauvres et les excentriques. Les ingénieurs dignes de ce
nom ne traînaient pas leurs guêtres dans les squares pour nourrir ces sales bêtes !

Les journalistes, eux aussi, avaient remarqué Tesla dans son activité de
missionnaire auprès des pigeons.

Rentrant chez lui après minuit, un reporter pouvait tomber sur Tesla debout dans
l'ombre, perdu dans ses pensées, un ou deux oiseaux picorant dans ses main ou sur
ses lèvres, alors que l'on savait bien que les oiseaux ne voient pas la nuit et
préfèrent rester sur leurs perchoirs. A ces moments-là, Tesla faisait clairement
comprendre aux journalistes qu'il ne désirait aucunement s'entretenir avec eux.
Plus tard, deux d'entre eux découvriraient pourquoi.

Un autre journaliste raconte qu'il rencontra Tesla errant dans la gare de Grand
Central. Quand il lui demanda s'il avait un train à prendre, il répondit : « Non,
c'est ici que je pense. »

Pour fêter la remise de la médaille Edison, un banquet fut organisé au Club des
Ingénieurs. Après quoi, les membres et les invités devaient traverser la rue pour
se retrouver dans l'immeuble des United Engineering Societies, Trente-neuvième rue,
où il y aurait des discours.

C'était une splendide soirée en queue de pie. L'invité d'honneur était magnifique,
sa personnalité rayonnait aussi fortement que dans sa jeunesse. Tous les regards
étaient fixés sur sa forte présence charismatique. Pourtant, ni vu ni connu, entre
le hall où se tenait le banquet et l'auditorium voisin, il disparut. Comment un
personnage aussi voyant s'arrangea pour disparaître, Behrend n'arrivait pas à le
comprendre. Les membres du Comité étaient en émoi et l'on se mit à chercher
l'invité d'honneur. Les serveurs inspectèrent les toilettes. Behrend, pensant que
Tesla avait pu avoir un malaise, se précipita pour prendre un taxi vers son hôtel,
le St. Regis. Mais une intuition soudaine le fit diriger ses pas vers Bryant Park.

Cherchant son chemin dans la nuit, Behrend atteignit l'entrée du square, bloquée
par un groupe de promeneurs qui regardaient quelque chose dans l'ombre. Behrend se
fraya un chemin parmi eux ; Tesla était là, couvert de guirlandes de pigeons de la
tête aux pieds. Ils étaient perchés sur sa tête, picoraient de la nourriture dans
ses mains et cachaient ses bras, tandis qu'un tapis roucoulant d'oiseaux couvrait
ses escarpins vernis. L'inventeur repéra Behrend et porta un doigt à ses lèvres, ce
qui dérangea quelques-uns de ses amis ailés.

Behrend attendait, inquiet. Enfin Tesla épousseta de la main les plumes sur son
élégante tenue de soirée, et consentit à se faire reconduire à la Maison des
Ingénieurs pour y recevoir sa haute distinction.

Behrend prononça un discours plein d'éloquence et de sincérité à l'égard de son


vieil ami :

« Si nous devions éliminer de notre univers industriel les résultats de l'oeuvre de


M. Tesla, les rouages de l'industrie s'arrêteraient de tourner, nos trains et nos
tramways électriques s'immobiliseraient, nos villes seraient plongées dans
l'obscurité, nos usines resteraient inactives. Oui, son oeuvre est si prophétique
quelle est devenue la chaîne et la trame de notre industrie. Son nom a inauguré une
ère nouvelle dans le progrès de la science électrique. De cette oeuvre a jailli une
révolution. »

Il termina en paraphrasant les vers de Pope sur Newton :

« La Nature et ses lois sont cachées dans la nuit.

Dieu dit : Que Tesla soit, et la lumière luit. »

L'invité d'honneur s'en trouva tout réconforté. Après tout, il était humain et ce
n'était que justice et correction que ces mots fussent prononcés ! Il fut heureux
d'entendre W.W: Rice Jr., président de l'A.I.E.E., rappeler à l'assistance les
progrès scientifiques qui avaient découlé de ses recherches sur le courant
alternatif :

« Ses travaux ont inspiré l'oeuvre grandiose de Roentgen, qui a découvert les
rayons X, et toutes les découvertes faites ensuite dans le monde entier, par
Thomson et d'autres, dont est née la physique moderne. Ses travaux ont précédé ceux
de Marconi et posé les fondements de la télégraphie sans fil. Ainsi, dans toutes
les branches de la science et de la technique, nous trouvons des contributions de
Tesla d'une grande importance.»

L'invité d'honneur se leva sous les applaudissements et trouva la force de parler


aimablement de Thomas Edison. Il rappela sa première rencontre avec « cet homme
merveilleux, sans aucune formation théorique, que rien ne favorisait, qui accomplit
tout par ses propres moyens et n'a dû ses résultats exceptionnels qu'à sa propre
activité et à sa persévérance.»

Il parla plus longtemps que les ingénieurs ne s'y attendaient, raconta son enfance
et sa vie adulte, entrecoupa son récit d'anecdotes humoristiques, et révéla : «
pourquoi j'ai préféré mon oeuvre aux récompenses matérielles. »

Tesla dit qu'il était profondément religieux, non pas au sens orthodoxe du terme,
mais qu'il s'adonnait :

« à la joie constante de croire que nous avons encore à sonder les plus grands
mystères de l'être et que, nonobstant les évidences données par les sens et les
enseignements des sciences exactes, la mort elle-même pourrait ne pas être la fin
des merveilleuses métamorphoses dont nous sommes les témoins. »

« Je suis parvenu à conserver une paix intérieure, à devenir la preuve vivante de


la résistance à l'adversité, et à atteindre le contentement et le bonheur, au point
de tirer quelque satisfaction des aspects les plus sombres de la vie, des peines et
des tribulations de l'existence. Mieux encore, j'ai acquis une renommée et une
richesse cachées, et pourtant, combien a-t-on écrit d'articles pour déclarer que je
suis un raté chimérique, et combien de misérables et besogneux plumitifs m'ont
qualifié de visionnaire ! Telle est la folie et la myopie de ce monde ! »

Quelques années plus tard, le Yougoslave Dragislav Petkovic, en visite aux États-
Unis, accompagna l'inventeur à Bryant Park dans sa mission quotidienne et
recueillit ce commentaire révélateur :

« M. Tesla scrutait les fenêtres ( de la bibliothèque ), protégées par des barres


de fer, pour s'assurer que des pigeons n'étaient pas tombés quelque part et
n'étaient pas morts de froids. Il en a aperçu un, à demi gelé, dans un coin. Il m'a
dit de rester là et de veiller à ce que le chat ne vienne pas le prendre, pendant
qu'il en cherchait d'autres. Tout en surveillant, j'ai essayé d'atteindre le
pigeon, mais je n'ai pas pu y parvenir, parce que les barreaux étaient trop
rapprochés. Quand M. Tesla est revenu, il s'est penché et il a vite fait de tirer à
lui le pigeon.

« “Tout ce qui a rapport à l'enfance m'est encore cher.”

« Ensuite, il a pris le paquet que j'avais en main et il s'est mis à répandre la


nourriture devant la bibliothèque. A la fin, il m'a confié : “Ceux-là sont mes amis
sincères”. »

Après la remise de la médaille Edison, Tesla prit le train pour Chicago et consacra
le reste de l'année à développer une série d'inventions non seulement aux États-
Unis mais également au Canada et au Mexique. Il espérait ainsi compenser la perte
de ses droits européens subie pendant la guerre. L'année précédente, les comptes de
la Nikola Tesla Company avaient fait apparaître un capital d'actions de 500 000
dollars ; les dépenses de laboratoire se montaient à 45 000 dollars, et les
dépenses pour les brevets à 18 398 dollars. Scherff, qui passa un

Sur le papier à en-tête de sa Société figurent quelques-unes des inventions les


plus importantes de Tesla. ( Au centre, le projet jamais terminé de la tour de
Wardenclyffe. ) week-end à préparer la feuille d'impôts de Tesla, rappela à
l'inventeur qu'il pouvait être condamné par le gouvernement à une amende de 10 000
dollars pour n'avoir pas fait de déclaration fiscale. S'il y eut un bénéfice cette
année-là, Scherff oublia de le mentionner dans sa lettre.

Tesla, qui avait installé ses bureaux au Blackstone Hôtel, vendait non seulement
ses inventions mais également ses services en tant que consultant. Une des vedettes
était son turboalternateur hydraulique sans aubes pour les systèmes d'éclairage, de
petite taille, simple, et d'un rendement inhabituel, soit, comme l'affirmait la
notice, un « appareil d'une supériorité écrasante ».

Il avait vendu la licence de son tachymètre automobile à la Waltham Watch Company,


mais la guerre donna un coup d'arrêt à la fabrication des automobiles. Il recevait
néanmoins en 1917 un revenu de 17 000 dollars de droits pour le tachymètre et le
phare de locomotive.

Il se donna beaucoup de peine pour rédiger un rapport pour le National Committee


for Aeronautics, dans l'espoir de vendre au gouvernement un petit moteur d'avion
cinq fois moins lourd que le moteur Liberty, alors en usage. Mais les lettres qu'il
échangea avec la N.A.C.A. ( prédécesseur de la N.A.S.A. ) n'eurent pas de suite.

Quand son travail lui laissait quelques instants de liberté, il griffonnait à


Scherff que ses recherches sur un nouvel émetteur de T.S.F. qui garantirait le
secret absolu des messages, « assureraient aux États-Unis une supériorité
écrasante, aussi bien en cas de conflit qu'en temps de paix. »

Il lançait à la même époque la Tesla Nitrates Company, la Tesla Electro Therapeutic


Company et la Tesla Propulsion Company. La première, qui exploitait un procédé
électrique de fabrication d'engrais à partir de nitrates ( acide nitrique )
extraits de l'air ( auquel il avait fait allusion dans l'article de la revue
Century en 1900 ) s'avéra non rentable.

Déterminé à liquider ses dettes, il assurait aussi de loin la marche d'un


laboratoire de recherche sur les turbines à Bridgeport, dans le Connecticut. Il y
avait passé des contrats avec Y American & British Manufacturing Company pour la
construction de deux stations de T.S.F. Malheureusement, ces entreprises de type
Wardenclyffe ne virent pas le jour, faute d'un financement approprié.

Personne ne pouvait plus prétendre que Tesla ne cherchait pas à commercialiser ses
inventions. Il gagna de l'argent dans quelques-une de ces entreprises non pas des
sommes spectaculaires, mais assez pour commencer à rembourser Scherff et pour payer
son personnel.

Il écrivit à Johnson, désormais harcelé par ses créanciers :

« Écrivez votre splendide poésie en toute sérénité. Je vous débarrasserai de vos


soucis. Votre talent ne peut se monnayer, vu le manque de discernement des
habitants de ce pays, mais le mien est de ceux qui peuvent rapporter des
chargements d'or. C'est à quoi je m'emploie en ce momentn. »

Johnson tomba malade. Il écrivit pour rappeler à Tesla une vieille dette de 2 000
dollars, et l'inventeur lui envoya un chèque de 500 dollars par retour du courrier.
Deux semaines plus tard, Robert lui écrivit à nouveau qu'il avait besoin d'argent,
cette fois pour payer ses impôts, et Tesla lui envoya à nouveau 500 dollars. Avant
la fin de l'année, Robert lui envoya un « S.O.S. » lui indiquant qu'il ne lui
restait que 19,41 dollars sur son compte, ses dettes se montant à 1 500 dollars.
Une fois encore, Tesla lui envoya un chèque.

Sur son bureau de New York se trouvait une autre lettre, vieille de quelques
années, signée de Katharine Johnson, l'une des dernières qu'il conserva, ou peut-
être qu'elle écrivit à son « ami toujours silencieux ». Elle s'était rendue dans le
Maine sans ses enfants ni son mari, pour passer une partie de l'été :

« Je suis arrivée ici il y a un mois, toute seule dans cet hôtel complet, mais vide
à mes yeux, car c'est un monde étranger. Ici, je suis aussi détachée des choses que
si rien ne m'appartenait que la mémoire. A certains moments je suis pleine de
tristesse et de nostalgie pour ce qui n'est pas aussi intensément que quand j'étais
jeune fille et que j'écoutais les vagues de la mer, la mer toujours inconnue et qui
bat toujours autour de moi. Et vous ? Que faites-vous en ce moment ? J'aimerais
avoir de vos nouvelles, ami toujours cher et toujours silencieux, qu'elles soient
bonnes ou mauvaises. Mais si vous ne m'envoyez pas un mot, envoyez au moins une
pensée, elle sera reçue par un appareil finement accordé.

« Je ne sais pas pourquoi je suis si triste, mais je me sens comme si tout dans la
vie m'avait échappé. Peut-être suis-je beaucoup trop seule et ai-je simplement
besoin de compagnie. Je pense que je serais plus heureuse si je savais quelque
chose de vous. Vous, qui êtes inconscient de tout, sauf de votre travail, et qui
n'avez aucun besoin humain. Ce n'est pas ce que je voulais dire, aussi suis-je,
bien à vous, K.J.

« P.-S. : Vous rappelez-vous le dollar d'or qui est passé de vos mains à celles de
Robert ? Je le porte cet été comme un talisman pour nous tous. »

De l'argent ? De la chance ? Un retour au bonheur et à l'enthousiasme des jours


passés ? Serait-ce un talisman pour ce trio qui avait tant partagé ?

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CHAPITRE XXIII

Le parfait amour

On parle de décennies comme de limites naturelles, alors qu'en réalité elles


mettent rarement fin à quoi que ce soit nettement. Ceux qui leur survivent sont
entraînés vers de nouvelles tranches de temps, avec lesquelles ils ne se sentent
pas toujours en harmonie et dans lesquelles il leur arrive souvent de vivre des
changements désagréables. Ainsi en fut-il pour Tesla dans les Années folles de
1920.

Ces années inaugurèrent l'hypocrisie de la Prohibition. Un brave homme ne pouvait


plus entrer dans son bar favori pour y prendre un verre, il était forcé de
consommer du tord-boyaux de contrebande, du gin de baignoire, ou pire. Bars
clandestins et gangsters fleurirent. Jeunesse dorée et garçonnes aux colliers
tournoyants dansaient toute la nuit aux accents du charleston ; les cours de la
Bourse s'envolaient et s'effondraient, tandis que les spéculateurs amassaient et
perdaient des fortunes. James J. Walker, le maire olé olé de New York, était l'un
des mieux accordés à leur temps. Nikola Tesla, un victorien de manières et
d'apparence, ne l'était pas. Il se sentait plus étranger que jamais au monde qui
l'entourait.

Hobson, qui avait été député et était sur le point, avec le rang de contre-amiral,
de recevoir la médaille du Congrès pour le courage dont il avait fait preuve
pendant la guerre hispanoaméricaine, venait de subir un échec au Sénat, où il avait
présenté sa candidature. Mais il n'avait pas abandonné pour autant

- au grand regret de Tesla sa campagne contre l'alcool et il avait joué un rôle


décisif dans le vote du Dix-huitième Amendement. Aux yeux de Tesla, la prohibition
constituait une ingérence bureaucratique intolérable dans la liberté individuelle.
Il exprima librement son opinion qu'elle allait raccourcir des vies, dont la
sienne. Il n'envisageait plus du tout de vivre jusqu'à l'âge de 140 ans. Sans cette
divine ambroisie, en quantités modestes mais régulières, qui en aurait envie ?

Tout cela n'empêchait pas Tesla d'être heureux qu'Hobson revînt s'établir à
Manhattan avec sa famille : lui et le héros de jadis seraient proches à nouveau.
Hobson saisit les rênes d'autres campagnes vertueuses : il dirigea par exemple un
Comité international de lutte contre les narcotiques. Il trouvait toujours du temps
pour son vieil ami. Il prit l'habitude de débusquer Tesla une fois par mois dans
son hôtel pour l'emmener au cinéma. Divertissement étrangement frivole pour deux
personnages si distingués ! Ils émergeaient de l'obscurité nauséabonde dans la
lumière et le vacarme de Times Square et allaient s'asseoir sur leur banc préféré.
Ils parlaient politique et science, et échangeaient des souvenirs.

Dans la soixantaine, Tesla était presque toujours sans le sou. De temps à autre, il
était en proie à d'étranges malaises. Les affaires qu'il avait travaillé si fort à
créer à Chicago dépérissaient. Wardenclyffe n'était plus qu'un triste souvenir,
mais il avait toujours la volonté opiniâtre de développer son système mondial de
télégraphie sans fil. En 1920, il renoua le contact avec les responsables de
Westinghouse en leur proposant un système de T.S.F. Ils refusèrent, ce qui amena
Tesla à leur rappeler, en termes acerbes, qu'au moment où la compagnie avait acquis
les droits d'exploitation du courant alternatif, il avait reçu l'assurance de la
direction que « rien de ce qu'il proposerait à la Société Westinghouse ne lui
serait refusé ». Il s'était fié à cette promesse, leur dit-il, « persuadé que des
hommes de cette envergure se sentent normalement des obligations envers le pionnier
qui a fondé le succès de leur entreprise. »

Son ressentiment à l'égard de la société était d'autant plus grand qu'elle


s'implantait alors dans le champ de la télégraphie sans fil ; Tesla avait entendu
dire qu'elle projetait en outre de mettre en place un système de radiodiffusion :

« Sur le coup, j'ai été étonné et profondément déçu que vous ayez cru bon de porter
cette affaire devant vos ingénieurs. Je ne leur soumettrai plus jamais rien, si ce
n'est des plans achevés, conçus dans les moindres détails. »

Les responsables de Westinghouse répondirent en lui offrant un poste de consultant


temporaire.

L'année suivante, ils l'offensèrent par mégarde en lui annonçant la mise en service
d'une station de radio à Newark, dans le New Jersey, pour diffuser des
informations, des concerts, des nouvelles de l'évolution du marché agricole, et en
l'invitant à parler à leur « public invisible ». Tesla leur rappela avec hauteur
qu'il avait travaillé pendant des années au développement d'un système de
radiodiffusion de portée mondiale :

« Je préfère attendre l'achèvement de mon propre projet avant de m'adresser à votre


public invisible, et vous prie de m'excuser. »

Cela ne l'empêcha pas de leur proposer au même moment d'exploiter sa turbine, «


très supérieure sur le plan commercial », dont il affirma qu'elle leur assurerait
des profits de plusieurs millions de dollars. Mais il les prévint qu'il refusait
toute espèce de contrainte. Il était en mesure de produire immédiatement les
turbines, mais il ne consentirait à « aucune espèce d'expérimentation ».

La réponse tomba, tristement familière : Guy E. Tripp, président du Conseil


d'administration, écrivait qu'ils ne pourraient s'engager dans ce genre d'accord,
parce que leurs ingénieurs étaient contre, « et, bien entendu, nous devons nous
ranger à l'opinion de nos ingénieurs ».

Tesla se lia d'amitié à cette époque avec deux nouveaux amis, un sculpteur et un
journaliste scientifique, dont les talents respectifs aideraient à sauver son nom
et son oeuvre de l'obscurité qui peut engloutir même un homme célèbre, s'il n'a ni
héritiers ni raison sociale pour stimuler la mémoire du putjlic. Kenneth M. Swezey,
vulgarisateur scientifique âgé de dix-neuf ans, vint grossir les rangs de sa
coterie d'admirateurs permanents ; et le sculpteur yougoslave d'âge mûr Ivan
Mestrovic, renommé en Europe, se rendit à New York pour présenter son oeuvre à
l'Amérique.

Tesla et le sculpteur chérissaient de communs souvenirs d'enfance dans les


montagnes de Yougoslavie. Tous deux étaient au fond des poètes. Ils se voyaient
souvent à New York, pour parler de tout et de rien. Ils travaillaient tous deux
tard dans la nuit. Ils étaient confrontés au même problème : Mestrovic, qui n'avait
pas d'atelier, en était réduit à transporter ses blocs de marbre d'un hôtel à
l'autre ; Tesla n'avait plus les moyens, à sa grande tristesse, d'entretenir un
laboratoire. Alors, ils partaient ensemble pour de longues promenades, discutaient
des Balkans et de leur travail et partageaient le plaisir de se réciter des poèmes
en langue serbe. Ce faisant, Mestrovic fut initié à la routine quotidienne de
nourrir les pigeons de Manhattan.

Bien après le retour du sculpteur à Split, Tesla lui écrivit, à la suggestion de


Robert Johnson, pour lui demander de sculpter un buste de lui. Malheureusement il
ne pouvait pas se rendre en Europe et Mestrovic ne pouvait pas revenir en Amérique.
Néanmoins, le sculpteur lui répondit qu'il se rappelait si bien l'inventeur que si
Tesla voulait bien lui envoyer une photographie, il se mettrait à l'oeuvre. Tesla
lui répondit qu'il n'avait pas d'argent. Mestrovic répliqua qu'il n'en avait pas
besoin. Il tint parole : il sculpta et coula dans le bronze un portrait puissant et
expressif ( on peut le voir aujourd'hui au musée Tesla de Belgrade ) qui transcende
la distance, les années et le simple réalisme, pour exprimer l'essence ténébreuse
du génie*.

Quant au jeune Swezey, il fut surpris, la première fois qu'il rencontra l'inventeur
en 1929, de découvrir un « homme grand et maigre, au parfait maintien », capable
d'aller et venir des heures durant totalement isolé par la concentration, mais qui
avait aussi un côté intensément sensible et « ressentait une sympathie presque
douloureuse pour tout ce qui vit. »

Swezey vivait dans un appartement sinistre de Brooklyn et avait peu de liens


familiaux ou d'amis. Journaliste, il devint à la fois le champion de Tesla et son
admirateur dévoué. Les deux hommes, le plus âgé et le plus jeune, étaient souvent
ensemble. Certes, Tesla travaillait dur pendant que le commun des mortels dormait,
mais il savait aussi se détendre dans de longues flâneries à travers la ville.
Swezey l'accompagnait souvent dans ses excursions nocturnes.

Lui aussi fut présenté aux pigeons. Un soir qu'ils se promenaient dans Broadway et
que Tesla parlait avec véhémence de son système de transmission d'électricité sans
fil jusqu'aux confins de la Terre, l'inventeur baissa soudain la voix :

« En réalité, ce qui me préoccupe le plus en ce moment, c'est un petit oiseau


malade que j'ai laissé dans ma chambre. Je me fais plus de souci pour lui que pour
tous les problèmes de télégraphie sans fil réunis. »

Le pigeon qu'il avait ramassé deux jours plus tôt devant la bibliothèque avait le
bec croisé ; cette malformation avait déclenché une excroissance cancéreuse sur sa
langue qui l'empêchait de manger. Tesla l'avait sauvé d'une mort lente et il
affirmait que, grâce à un traitement qui exigeait de la patience, il serait bientôt
sur pied. Mais il ne pouvait pas installer dans sa chambre d'hôtel tous les oiseaux
qu'il sauvait, car le personnel se plaignait de la saleté. « Chez un oiseleur, dans
une grande cage », écrivait Swezey, « se trouvent des dizaines de pigeons
supplémentaires. Les uns ont les ailes malades, les autres des pattes cassées. L'un
d'eux, au moins, a guéri d'une gangrène que le vétérinaire jugeait incurable. Si un
pigeon souffre d'un mal que Tesla ne sait pas traiter, il le dépose chez un
spécialiste compétent. »

* Il en existe une copie, coulée en bronze à la demande de Mestrovic, au Musée


des Techniques de Vienne, Elle fut dévoilée le 29 juin 1952, par le neveu de Tesla,
Sava Kosanovic.

Au cours de leurs promenades, ils parlaient d'Einstein, de régime, d'exercice


physique, de mode et de mariage. « Tesla s'est marié à son travail et au monde »,
écrivit le jeune homme, « comme Newton et Michel-Ange... à une universalité
particulière de la pensée. Il est d'avis, à l'instar de Francis Bacon, que les
oeuvres les plus fondamentales ont été produites par des hommes sans enfants. »

L'inventeur confia à son jeune compagnon que les angoisses, l'incendie de son
laboratoire, les obstacles de nature commerciale et les autres épreuves qu'il avait
subies, n'avaient fait qu'attiser sa productivité : il s'élevait d'autant plus haut
que la résistance était plus grande. Il lui dit également qu'il avait gagné dans sa
vie plus de deux millions de dollars. Si tel était le cas, il aurait bel et bien
reçu de Westinghouse le légendaire million de dollars en échange de ses brevets de
courant alternatif*.

Tant d'interprétations étranges ont été faites de la dévotion de Tesla à l'égard


des pigeons, que l'on citera cette lettre de Tesla à la jeune Pola Fotic, fille de
Konstantin Fotic, ambassadeur de Yougoslavie aux Etats-Unis, pour illustrer ce
grand et simple amour qu'il portait aux animaux de son enfance. Sous le titre « Une
histoire de jeunesse racontée par la vieillesse », il décrit l'isolement en hiver
de sa maison natale, et l'ami cher à son coeur, « le magnifique Macak, le plus
mignon de tous les chats du monde ».

C'est grâce à Macak qu'il eut, alors qu'il avait trois ans, sa première intuition
sur l'électricité. Ce soir-là, il neigeait :

« Les gens qui marchent dans la neige laissent une trace lumineuse derrière eux, et
une boule de neige lancée contre un obstacle produit un éclat lumineux, comme un
pain de sucre que l'on heurte avec un couteau. »

Même à un âge aussi précoce, il avait une vision extrêmement aiguisée de la


lumière. Les traces de pas dans la neige ne revêtaient pas pour lui, comme pour les
autres, des nuances ternes de bleu, de violet ou de noir.

« J'ai eu envie de caresser le dos de Macak. Ce que j'ai vu alors, c'est un miracle
qui m'a laissé tout ébaubi. Le dos de Macak n'était qu'un scintillement de lumière,
et ma main produisait une pluie d'étincelles qui crépitaient assez fort pour qu'on
les entende dans toute la maison. »

* Bien plus tard, après la mort de l'inventeur, Swezey s'efforça de vérifier


cette histoire. Un examen minutieux des archives Westinghouse ne lui permit pas de
la confirmer.

Son père lui dit que ce phénomène était causé par l'électricité. Sa mère lui dit
d'arrêter de jouer avec le chat, de peur qu'il ne déclenche un incendie. Mais
l'enfant voguait en pleine abstraction.

« La nature est-elle un gigantesque chat ? Dans ce cas, qui lui caresse le dos ?
J'en conclus que ce ne pouvait être que Dieu. »

Plus tard, quand l'obscurité envahit la pièce, Macak secoua ses pattes comme s'il
marchait sur un sol mouillé, et le petit garçon vit distinctement la fourrure de
l'animal entourée d'un halo comme une auréole. Jour après jour, il se demandait ce
qu'était l'électricité et ne trouvait pas de réponse. Au moment où il écrivait
cette lettre, quatre-vingts années s'étaient écoulées. Tesla disait qu'il ne
connaissait toujours pas la réponse.
A côté de la délicieuse compagnie du chat, il y avait le jars de la famille :

« Une espèce de brute horrible et monstrueuse, avec le cou d'une autruche, la


gueule d'un crocodile, et une paire d'yeux sournois qui rayonnaient de ruse et de
conscience, comme ceux d'un être humain. »

Tesla, vieux, affirmait avoir une cicatrice infligée par le monstrueux oiseau. Mais
il adorait les autres animaux de la ferme.

« J'aimais nourrir nos pigeons, poulets et autres volatiles, prendre l'un ou


l'autre sous mon bras, l'étreindre et le caresser. Même le méchant jars, quand il
ramenait le soir son troupeau d'oies à la maison, après qu'elles “se sont pavanées
comme des cygnes” dans un ruisseau, était pour moi une source de joie et
d'inspiration. »

Maintenant, à New York, tandis qu'il se retirait de plus en plus de la vie


trépidante et s'éloignait de gens avec lesquels il se sentait peu en harmonie, son
attachement pour les pigeons prenait une intensité étrange.

Un jour de 1921, il tomba gravement malade dans son bureau et, comme d'habitude,
refusa de voir un docteur. Quand il fut évident qu'il serait incapable de retourner
à son appartement de l'hôtel St Regis, il murmura à sa secrétaire de téléphoner à
l'hôtel, et de parler à la gouvernante du quatorzième étage pour lui demander de
nourrir le pigeon dans sa chambre

- « le pigeon blanc avec des touches de gris sur les ailes10 ». Il insista pour
que sa secrétaire répète ce message urgent après lui. La gouvernante devait
continuer de nourrir le pigeon chaque jour jusqu'à nouvel ordre. Elle trouverait
des provisions de nourriture dans la chambre.

Chaque fois que par le passé l'inventeur s'était trouvé empêché de se rendre à
Bryant Park avec la nourriture, il avait loué les services d'un coursier de la
Western Union pour effec- tuer le travail à sa place. Il était manifestement très
attaché au pigeon blanc. Ses secrétaires se demandaient s'il délirait.

Il fut bientôt sur pied, et l'incident fut oublié quand un jour, il téléphona à sa
secrétaire pour lui dire qu'il ne pouvait pas quitter l'hôtel parce que son pigeon
était très malade. Miss Skerritt se souvient qu'il resta plusieurs jours chez lui.
Quand le pigeon fut guéri, il reprit sa routine habituelle, travailler, se
promener, réfléchir, et nourrir les oiseaux.

Environ un an plus tard, il arriva à son bureau, bouleversé, la mine défaite. Il


portait sous le bras un petit paquet. Il convoqua Julius Czito, qui habitait en
banlieue, et lui demanda de bien vouloir enterrer le pigeon dans son jardin, où il
aurait l'assurance que la tombe serait correctement entretenue. Mais à peine le
technicien fut-il rentré chez lui qu'il reçut un coup de téléphone de Tesla, qui
avait changé d'avis. « Ramenez-le, s'il vous plaît », lui dit-il, « j'ai pris
d'autres dispositions ». On ne sut jamais lesquelles.

Trois ans plus tard, Tesla était complètement ruiné et il n'avait pas payé l'hôtel
St Regis depuis longtemps. Un aprèsmidi, un huissier arriva à son bureau et
entreprit de saisir ses meubles en vertu d'un jugement rendu contre lui. Tesla
réussit à persuader l'huissier de lui accorder un sursis. Une fois celui-ci parti,
il restait à résoudre le problème des secrétaires, qui n'avaient pas touché de
salaire depuis plus de deux semaines. Il ne restait dans son bon vieux coffre que
la médaille Edison, en or. Il la prit et dit aux jeunes femmes, embarrassées,
qu'elle valait environ une centaine de dollars ; il la couperait en deux et leur en
donnerait à chacune la moitié.
Dorothy Skerritt et Muriel Arbus déclinèrent l'offre à l'unisson. Elles lui
offrirent au contraire de partager les modestes sommes qu'elles avaient dans leur
porte-monnaie. Quand Tesla put les payer, quelques semaines plus tard, il ajouta
deux semaines de salaire supplémentaire dans leurs enveloppes. En réalité, le jour
où il avait proposé de couper en deux la médaille Edison, il restait un peu
d'argent dans le bureau : cinq dollars en menue monnaie. Mais tout de suite, il les
avait réservés pour ses pigeons, disant qu'il n'avait plus de graines. Et il avait
demandé à l'une de ses secrétaires d'aller en acheter un paquet.

Avec l'aide de Czito, à qui il devait également une somme d'argent substantielle,
il transféra son bureau dans un nouvel immeuble. Le coup dur suivant ne tarda pas :
on le pria de quitter le St Regis, en partie à cause de ses amis les pigeons. Un
jour, Tesla avait mis quelques oiseaux dans un panier et les avait envoyés chez le
dévoué Georges Scherff, pensant qu'un séjour dans le Connecticut ne pouvait leur
être que profitable. Mais hélas, ils étaient si épris de leur vieil ami et si
attachés, malgré les risques, à leurs vieux repaires, qu'ils étaient de retour sur
le rebord de sa fenêtre à l'heure du dîner.

Le coeur lourd, il empaqueta ce qu'il avait accumulé depuis plusieurs décennies et


déménagea pour l'hôtel Pennsylvania. Les pigeons le suivirent. Au bout de quelques
années, il fut à nouveau contraint de partir avec eux pour l'hôtel Governor
Clinton. Nikola passera les dix dernières années de sa vie à l'hôtel New Yorker, en
compagnie de ses oiseaux.

Tesla raconta l'étrange histoire du pigeon blanc à O'Neill et à William L.


Lawrence, journaliste scientifique au New York Times, un jour qu'ils étaient tous
trois assis dans le hall de l'hôtel New Yorker. John O'Neill, membre d'une société
spirite, a vu dans le pigeon blanc un symbole mystique. Tout comme d'autres
spirites qui ont écrit sur Tesla, il préférait parler de colombe. Certes, les
pigeons sont effectivement des colombidés, et plus exactement, disent les
ornithologues, des bisets, mais Tesla n'appela jamais son pigeon d'un autre nom que
pigeon. Et pourtant, ce qu'il raconta aux deux journalistes dans le vestibule de
l'hôtel, c'est son histoire d'amour avec une colombe.

« J'ai nourri des pigeons, des milliers de pigeons, depuis des années. Des
milliers.

« Mais il y avait un pigeon, un oiseau magnifique, d'un blanc pur légèrement rayé
de gris clair sur les ailes ; ce pigeon était différent des autres. C'était une
femelle. Je la reconnaîtrais n'importe où.

« Où que j'aille, elle me trouvait ; quand je désirais sa présence, il me suffisait


de la souhaiter et de l'appeler, et elle volait vers moi. Elle me comprenait et je
la comprenais.

« J'aimais ce pigeon.

« Oui, je l'ai aimée comme un homme aime une femme, et elle m'aimait. Quand elle
était malade, je le sentais ; elle venait dans ma chambre et je restais plusieurs
jours près d'elle. Je la soignais jusqu'à ce qu'elle guérisse. Elle était la joie
de ma vie. Si elle avait besoin de moi, rien d'autre n'avait d'importance. Aussi
longtemps que je l'ai eue, ma vie a eu un but.

« Et puis voilà qu'une nuit, j'étais dans mon lit, dans le noir, à résoudre des
problèmes comme d'habitude, quand elle est entrée par la fenêtre ouverte et s'est
posée sur mon bureau. Elle voulait me dire quelque chose de grave ; je me suis levé
et je suis allé à elle.

« Je l'ai regardée et j'ai su ce qu'elle voulait me dire quelle était en train de


mourir. Quand elle a su que j'avais compris, une lumière a jailli de ses yeux de
puissants faisceaux de lumière. »

Tesla se tut un instant. Puis il reprit, comme pour répondre à une question muette
de ses interlocuteurs :

« Oui, une véritable lumière, forte, brillante, aveuglante, une lumière plus
intense que toutes celles qu'ont jamais produites les lampes les plus puissantes de
mon laboratoire.

« Quand elle est morte, quelque chose est mort dans ma vie. Jusque-là je savais
avec certitude que je finirais mon oeuvre, aussi ambitieux que soit mon programme ;
mais quand ce quelque chose est mort dans ma vie, j'ai su que mon oeuvre était
terminée.

« Oui, j'ai nourri des pigeons pendant des années. Je continue à les nourrir, par
milliers, parce que, après tout, qui sait. »

Les journalistes le quittèrent sans mot dire et marchèrent quelque temps le long de
la Septième Avenue, la gorge serrée.

O'Neill écrivit plus tard : « C'est sur des phénomènes tels que celui dont Tesla a
été témoin quand la colombe a traversé les ténèbres de la nuit pour entrer dans
l'obscurité de sa chambre et l'illuminer d'une lumière aveuglante, ou bien celui de
la révélation qui lui est venue du soleil éblouissant dans le parc de Budapest, que
les mystères de la religion sont fondés. » Si Tesla n'avait pas fait
systématiquement table rase de son héritage mystique, écrivait-il, « il aurait
compris le symbolisme de la Colombe. »

Le docteur Jule Eisenbud, dans un article pour le Journal of the American Society
for Psychical Research, a étudié la vie de Tesla en établissant une relation entre
le symbolisme des oiseaux, ses névroses et son rapport à la mère dans sa tendre
enfance, dans la mesure de ce que l'on en sait. L'oiseau est un symbole universel,
vieux comme le monde, de la mère et de son sein nourricier, écrit le psychologue.
Il est significatif que Tesla ait cru qu'il pouvait faire apparaître le beau pigeon
blanc, partout où il était, sous l'effet du seul désir. « La signification de ce
fantasme ne peut être saisie qu'en rapport avec ce que suggèrent fortement d'autres
données biographiques : tout au long de sa vie, Tesla a éprouvé le besoin
inconscient de la mère « qui disparaît » besoin aussi de la dominer. Ceci explique,
bien sûr, ses manies pathologiques, et, pour une bonne part, les rapports étranges
qu'il avait aux personnes et aux choses. C'est aussi l'explication de toute cette
mythologie si personnelle qui lui a inspiré sa conception de la force puissante et
pénétrante à laquelle il a consacré sa vie, s'efforçant de la capturer et de la
contrôler. »

Rien dans les écrits de Tesla n'indique à l'esprit non averti qu'il se soit senti
privé d'une mère « qui disparaît ». Mais le docteur Eisenbud discerne dans sa vie
de nombreux symptômes de frustration émotionnelle et physique à l'époque où il
était nourrisson. Consciemment, Tesla idéalisait sa mère, insiste Eisenbud, mais il
s'arrangea pour rester loin d'elle « et eut pendant toute sa vie des prémonitions
de sa mort, de son ultime disparition, non suivies d'effet ( sauf la dernière ). Ce
type d'ambivalence, que l'on observe souvent chez ceux qui souffrent de ce que l'on
appelle cliniquement « névrose obsessionnelle », ce dont Tesla était bel et bien
atteint, marque toutes ses relations et attitudes envers les symboles et les
substituts maternels. »

Ainsi, dit Eisenbud, il ne pouvait supporter les surfaces rondes et lisses, et il


était physiquement indisposé à la vue de perles portées par une femme. Il mentionna
un de ses patients obsessionnels qui, d'après le témoignage de sa mère, était entré
dans une dépression ressemblant à la mort après avoir été brutalement arraché du
sein maternel rond et lisse à l'âge de deux semaines, et plus tard ne pouvait
supporter la seule mention du mot « sphère ».

Le docteur Eisenbud pensait que l'attitude de l'inventeur à l'égard de l'argent


était également symptomatique du fantasme profondément ancré qu'il possédait la
maîtrise virtuelle de ce symbole de mère universelle.

« Il a dépensé des millions dans des mouvements d'une grande générosité, parfois
démesurée, qui le laissaient sans le sou. Mais il semble qu'il était dominé par la
croyance confortable que sa subsistance ne dépendait fondamentalement ni du destin
ni des autres, et que l'argent lui-même, aspect trivial et accessoire de la
mécanique ennuyeuse de la vie, il pouvait en gagner en quantité suffisante toutes
les fois qu'il en avait besoin. L'aspect le plus extraordinaire du jeu sans fin de
Tesla, le jeu de contrôle de la mère, se révèle dans son attitude à l'égard de la
nourriture, où, malheureusement, l'aspect négatif de son ambivalence envers ce
substitut de la mère, le plus direct de tous, finit par l'emporter. »

Ce qui explique, d'après Eisenbud, le rituel élaboré auquel Tesla se livrait pour
dîner, arrivant en tenue de soirée à l'heure prévue, conduit à sa table
particulière par le maître d'hôtel, qui devenait un coûteux substitut de la mère, «
dont le contrôle symbolique est souvent recherché par ceux qui en ont les moyens ».

Eisenbud relève le fait que l'un des plats favoris de Tesla était le pigeonneau : «
Dans un bel exemple clinique de morsure du sein qui ne nourrit pas ( le revers de
la médaille de sa manie de nourrir les pigeons ), il mangeait seulement le blanc de
part et d'autre du bréchet. »

Et pour fermer le cercle qui constituait sa vie, disait Eisenbud, Tesla en fut
réduit à vivre surtout de lait chaud. C'est alors que son beau pigeon blanc « émit
son dernier rayonnement de lumière éblouissante, aveuglante un symbole du lait
jaillissant des seins.» Une vie entière de compensations, de recherche de
substituts, s'effondra, quelque chose mourut dans sa vie, et il sut qu'il avait
terminé son oeuvre.

Les tenants du behaviorisme discuteront ces conclusions freudo-jungiennes, tendant


à faire accroire que des accidents traumatisants spécifiques subis par Tesla dans
son enfance, l'ont conduit à refouler ses émotions et sont responsables de sa
névrose obsessionnelle.

Pourtant, en l'absence de données concluantes, nous en sommes réduits aux


spéculations.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XXIV

La fin d'une ère

Katharine Johnson.

Katharine Johnson tomba malade. Tesla lui prodigua quelque attention en lui
prescrivant un régime approprié, mais la maladie plus profonde dont elle souffrait,
le sentiment qu'au milieu de sa vie tout ce qui valait la peine de vivre s'était
éloigné d'elle, la privait de la volonté de guérir. Elle gardait le lit, dans son
appartement du 327 Lexington Avenue, les stores baissés, dans le souvenir des
fêtes, des gens célèbres, de la petite his- toire et de la gloire qui
rejaillissaient sur elle, de la rue encombrée d'attelages, du ballet des voitures
qui arrivaient et qui repartaient, des merveilleux banquets présidés par Tesla au
Waldorf-Astoria, du vertige que provoquait sa présence électrisante à sa table, et
de l'acharnement qu'ils avaient tous déployé pour lui trouver de riches mécènes.
Elle se souvenait des brillantes réunions à son laboratoire, de ses démonstrations,
de l'excitation de ses tournées triomphales à l'étranger. Tout son être semblait
s'être dissous dans la brume des souvenirs. La vie qu'elle avait vécue n'était pas
la sienne ; elle ne savait de qui c'était la vie. Sa vie n'avait été qu'un reflet,
le reflet des risques, des actes et des triomphes des autres. Elle se sentait
maintenant étrangère à elle-même, dénuée à la fois d'espoir et de colère. Elle se
sentait désillusionnée, trompée, et infiniment lasse.

C'est pendant qu'elle languissait ainsi que Tesla trouva bizarrement l'inspiration
pour écrire l'une de ses prophéties les plus étranges concernant l'avenir des
femmes. C'était un sujet qui le hantait et le tracassait mais qu'il ne pouvait pas
abandonner. L'année précédant la maladie de Katharine, il avait donné une interview
au Free Press de Détroit sur le « problème » des femmes. Avec une mauvaise foi
toute masculine, il regrettait qu'elles descendent des autels que leur avaient
érigés les hommes, soigneusement conçus pour les prendre au piège. Il avait révéré
les femmes toute sa vie, disait-il, et leur avait témoigné des égards particuliers,
à distance. Mais en tentant d'entrer en compétition avec les hommes, en bravant
ouvertement les décrets de Dieu, ne mettaient-elles pas la « civilisation ellemême
en danger ? » La réponse était une autre question que ne se posaient sans doute pas
la plupart des lecteurs des magazines du dimanche, en ces années vingt : la
civilisation de qui ?

Préoccupé par la maladie de Katharine, ce sujet l'obsédait et il donna une nouvelle


interview, cette fois à Colliers. L'article portait le titre menaçant : « Quand la
femme commande » ; il y décrivait un nouvel ordre sexuel dans lequel les femmes
s'avéraient intellectuellement supérieures. D'un côté, il semblait tout à fait
pour, mais de l'autre plein d'émoi. Avait-il compris le réel gaspillage qu'avait
été la vie de Katharine ? Quelles qu'aient été ses motivations, il finissait de
façon ambiguë en décrivant prophétiquement les hommes et les femmes au fond de
ruches humaines, dans la vision mécaniste à l'excès d'une société « rationnelle »
utopique.

Il est évident, pour tout observateur entraîné, disait-il, qu'une nouvelle attitude
envers l'égalité des sexes s'impose dans le monde, après avoir reçu un brutal
stimulus juste avant la Première Guerre mondiale. Naturellement, il ne pouvait pré-
voir qu'à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, le statut des femmes régresserait,
qu'elles renonceraient à beaucoup de leurs acquis sociaux et économiques pour se
vouer à la procréation.

Peu de féministes se seraient élevées contre la première partie de l'affirmation de


Tesla :

« La lutte de la femelle humaine pour l'égalité sexuelle aboutira à un nouvel ordre


sexuel, dans lequel les femmes seront supérieures. La femme moderne, qui anticipe,
par des aspects simplement superficiels, Vavancement de son sexe, n'est qu'un
symptôme de quelque chose de plus profond et de plus puissant qui fermente au sein
du genre humain.

« Ce n'est pas dans l'imitation physique et superficielle des hommes que les femmes
affirmeront leur égalité et plus tard leur supériorité, mais dans l'éveil de
l'intellect féminin.

« Génération après génération, depuis la nuit des temps, l'asservissement social


des femmes a provoqué naturellement une atrophie partielle, ou tout au moins la
mise en veilleuse héréditaire, des qualités intellectuelles, dont nous savons
aujourd'hui que les femmes sont pourvues tout autant que les hommes.
« L'esprit féminin a montré qu'il était capable d'égaler celui des hommes,
d'entreprendre et de réussir comme eux ; de génération en génération, ses talents
iront en augmentant ; la femme moyenne aura la même éducation que l'homme moyen,
puis sera mieux éduquée, car toutes les facultés intellectuelles qui dorment en
elle seront stimulées avec d'autant plus d'intensité et de puissance qu'elles
sortent de siècles de sommeil. Les femmes ignoreront les précédents et surprendront
la civilisation par leurs progrès. »

Mais la société idéale que Tesla décrivait, sur le modèle de celle de la ruche avec
ses « armées asexuées d'ouvrières dont le seul but et le seul bonheur dans
l'existence est de travailler durement » ne pouvait manquer de refroidir ses
contemporains, la gent masculine, et... les intellectuelles !

« Les perspectives nouvelles qui s'offrent aux femmes, le fait qu'elles vont
graduellement usurper des postes de commandement, amoindriront et finalement
effaceront la sensibilité féminine, puis étoufferont l'instinct maternel : le
mariage et la maternité deviendront détestables, et la civilisation humaine se
rapprochera de plus en plus de la civilisation parfaite de l'abeille. »

Tesla trouvait que la vie parfaitement communautaire de l'abeille était le nec plus
ultra des temps, car elle annonçait « une vie collective et coopérative où tout, y
compris l'éducation des jeunes, est l'affaire de tous ».

Dans cette interview à bâtons rompus, Tesla fit en outre des déclarations
étonnamment prémonitoires en matière de technologie :

« Il est plus que probable que les quotidiens lus dans tous les foyers seront
imprimés “sans fil”, à la maison, pendant la nuit. Les problèmes du stationnement
automobile et de la séparation du trafic commercial de celui des voitures de
tourisme sera résolu. Des gratte-ciel de parkings seront érigés dans nos grandes
villes, et la nécessité nous conduira à multiplier les routes, jusqu'au jour où
elles ne seront plus nécessaires, quand notre civilisation échangera les roues pour
des ailes. Les réserves de chaleur de l'intérieur de la Terre seront exploitées
industriellement. [La chaleur solaire répondra partiellement aux besoins d'énergie
domestique, le reste viendra de l'énergie sans fil ; on utilisera de petits
appareils de poche] d'une étonnante simplicité, comparés à notre téléphone actuel.
Nous pourrons entendre et voir des retransmissions d'événements comme le discours
d'investiture d'un président, des rencontres sportives internationales, le bruit
terrifiant d'un tremblement de terre ou l'horreur d'une bataille exactement comme
si nous y assistions. »

Katharine mourut en 1925. Elle n'avait pas oublié Tesla, puisqu'elle chargeait
Robert, dans ses dernières volontés, de garder toujours un contact étroit avec lui.

Johnson et sa fille Agnès ( la future Agnès Holden ) continuèrent à célébrer les


fêtes de famille traditionnelles. Tesla y fut toujours convié. Robert l'invita à
célébrer l'anniversaire de Katharine en lui écrivant : « Il y aura de la musique,
ce sera une fête comme elle les aimait. Elle tenait énormément à votre amitié. Elle
m'a demandé de ne pas vous perdre de vue. Sans vous, ce jour ne saurait être le
sien. »

Peu après, Robert lui demandait à nouveau de l'aider financièrement il devait payer
ses impôts et rembourser un prêt bancaire. Tesla, en grattant sur les faibles
rentrées de ses droits et de ses piges de consultant, parvint à lui avancer de
petites sommes. Bien qu'il ait été à nouveau malade, il lui envoya cette note
joyeuse avec le chèque : « Ne vous souciez pas outre mesure de ces tracas
passagers. Bientôt, vous serez en mesure de vous envoler sur votre Pégase. »
Johnson le remercia et lui annonça qu'il allait partir avec Agnès en Europe pour
deux mois. Lors de ce voyage il fit la connaissance d'une jeune actrice qui n'avait
pas vingt ans ; elle allait agrémenter pendant quelque temps ses dernières années.

En avril de l'année suivante, Tesla envoya à Johnson 500 dollars qu'il ne lui avait
pas demandés, accompagnés de ce mot : « Ne pensez pas à de vulgaires créanciers,
profitez-en pour célébrer une petite fête. »

Johnson répondit qu'il allait ériger une pierre tombale pour Katharine avec la
moitié de cette somme. Il lui raconta que « l'adorable Marguerite ( Churchill ) »
le faisait rester jeune et qu'il souhaitait ardemment que l'inventeur la rencontre.

Peu après, Johnson fut hospitalisé et écrivit de son lit à Tesla : « Vous devez
venir dîner avec Mme Churchill et Mar- guerite dès que je rentrerai à la maison. »
Il divaguait à propos de la jeune actrice, qu'il espérait maintenant accompagner en
Europe, « avec sa mère, bien entendu.»

Ils allaient visiter les maisons et lieux de vie de Tennyson, Keats, Shakespeare,
Wordsworth. En fait, il retourna en Europe avec Agnès l'année suivante, et de
nouveau en 1928, à chaque fois grâce aux chèques d'un Tesla pourtant fort gêné aux
entournures.

Francis A. Fitzgerald, dont l'amitié avec Tesla datait de la construction du


complexe électrique de Niagara Falls et qui était membre de la Niagara Power
Commission à Buffalo, tenta en 1927 d'aider l'inventeur dans l'une des conceptions
"qui lui tenait le plus à coeur. Il intercéda auprès de la Canadian Power
Commission pour qu'elle lance un programme de transmission d'énergie sans fil.
L'entreprise n'aboutit pas, mais elle fit germer dans l'esprit de quelques
Canadiens l'idée qui réapparaît périodiquement, jusqu'à nos jours, de transmettre
de l'énergie hydroélectrique sans fil et de façon économique à travers la Terre.

Pendant des années le bruit courut que Tesla avait inventé un rayon puissant, un
rayon de la mort, mais il était resté étrangement discret sur le sujet. Au début de
l'année 1924, une série de nouvelles en provenance d'Europe affirmaient qu'un rayon
de la mort venait d'y être inventé d'abord par un Anglais, puis par un Allemand,
enfin par un Russe. Presque en même temps, un savant américain, T.F. Wall, déposa
le brevet d'un rayon de la mort qu'il affirmait capable de stopper les avions et
les voitures. Alors un journal du Colorado répliqua fièrement que Tesla, lors de
son séjour dans cet État en 1899, avait inventé le premier rayon de la mort
invisible capable d'arrêter un avion en vol. L'inventeur se montra inhabituellement
peu prolixe sur le sujet.

En 1929, lorsque Scherff remplissait les feuilles d'impôts pour la Nikola Tesla
Company, il dit à Tesla : « Malheureusement la Compagnie n'a pas d'impôts à payer.
» De ce point de vue au moins Tesla était en accord avec son temps, car la Grande
Dépression avait commencé.

Tesla écrivit une autre note joyeuse pour remonter le moral de son vieil ami
Johnson, tout en reconnaissant qu'il était lui-même dans une :

« mauvaise passe financière. Bien sûr je ne suis pas aussi communicatif avec
d'autres amis. Mes perspectives s'améliorent, une nouvelle invention très
intéressante et très valable. Si j'étais comme ces jeunes inventeurs qui emploient
des attachés de presse, le monde entier serait en train d'en parler. »

En fait, le flot des brevets qu'il déposait avait diminué jusqu'à presque
s'arrêter. Il en avait déposé une série en 1922 sur la mécanique des fluides, sans
les avoir menés à terme. Ainsi ils tombèrent dans le domaine public. On considère
que l'un d'eux a une importance particulière. Déposé le 22 mars 1922, il était
intitulé « Améliorations dans les Méthodes et les Appareils pour la Production de
Vides poussés* ». Bien plus tard, quand les États-Unis et l'U.R.S.S. entrèrent en
compétition pour le développement de rayons mortels de désintégration, ce fut l'une
des idées sur lesquelles on s'arrêta particulièrement.

C'était le premier groupe de brevets qu'il déposait depuis 1916. Mais cela,
quiconque l'aurait interprété comme preuve que la créativité de Tesla touchait à sa
fin, se serait lourdement trompé.

* Les autres sont : méthode et appareil pour comprimer des fluides élastiques ;
méthode et appareil pour la transformation progressive de l'énergie ; améliorations
dans les méthodes et appareils pour équilibrer les parties d'un moteur rotatif ;
amélioration de la méthode et du dispositif pour obtenir de la puissance motrice de
la vapeur ; amélioration de la méthode et du dispositif de transformation
économique de l'énergie de vapeur par des turbines ; amélioration de la méthode de
la génération d'énergie par des turbines à fluides élastiques ; amélioration du
dispositif pour la génération d'énergie par des turbines à fluides élastiques.

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CHAPITRE XXV

Joyeux anniversaires

Né à minuit, Tesla ne savait jamais exactement quel jour fêter son anniversaire ;
d'ailleurs, cela ne le préoccupait pas le moins du monde. Tant qu'il fut en bonne
santé, il ne remarqua pas les années qui passaient.

Il était fier de n'avoir pas pris de poids depuis qu'il était étudiant. Son agilité
de chat était légendaire. Un jour d'hiver, il descendait la Cinquième Avenue, quand
la glace lui fit perdre l'équilibre ; il fit un brusque saut périlleux, se rétablit
aussitôt sur ses pieds, et reprit sa route. Les témoins médusés affirmèrent qu'ils
n'avaient jamais rien vu de tel, sinon au cirque.

Cependant, en vieillissant il voulut compenser tous les anniversaires manqués. Il


se mit à célébrer chacun de ses anniversaires en invitant des journalistes et des
photographes. Il profitait de ces fêtes, à la grande joie de ses jeunes amis, pour
annoncer des inventions fantastiques et prophétiser autant qu'il pouvait. Seul M.
Kaempffert, drapé dans la dignité et le sérieux qui convenaient à un journaliste du
New York Times, restait sur la réserve. « Il fallait les voir tous, suspendus aux
lèvres du Gourou pendant qu'il égrenait ses absurdités visionnaires ! Et que, pis
encore, ils prétendaient comprendre ! »

Swezey prit une initiative fort originale pour célébrer le soixante-quinzième


anniversaire de Tesla. Ce jeune et timide journaliste scientifique était un homme
peu loquace quelqu'un qui l'a connu se souvient qu'il s'exprimait quasiment en
langage codé mais il avait un talent extraordinaire pour rendre la science
accessible au grand public, en traduisant les concepts abstraits en images. Il
conçut des jeux de société scientifiques et des expériences à portée de tous qui
captivaient les enfants. Son livre « After-Dinner Science » remporta un grand
succès populaire, particulièrement auprès des parents d'écoliers. Il écrivait en
même temps des articles de niveau élevé dans des revues scientifiques.

A ses yeux, Tesla était un héros. Swezey était, bien entendu, mieux placé que la
moyenne pour juger de l'impor- tance de l'inventeur dans la perspective du
développement des sciences ; comme Behrend, il était choqué de l'aveuglement du
public. Il résolut de faire quelque chose à ce sujet.

C'est ainsi qu'en 1931, il demanda à des savants et à des ingénieurs célèbres du
monde entier d'envoyer un mo't pour le soixante-quinzième anniversaire de
l'inventeur, et que des quatre coins du monde arriva un flot de lettres de
félicitations et d'hommages à Tesla. Parmi les auteurs, il y avait plusieurs
lauréats du prix Nobel qui reconnaissaient, avec respect et gratitude, ce que leur
propre carrière devait à Tesla. Robert Millikan écrivit qu'il avait assisté à une
conférence de Tesla alors qu'il avait vingt-cinq ans ; c'était l'une des premières
présentations de la bobine de Tesla : « Depuis lors, j'ai réalisé une bonne part de
mon travail de recherche avec l'aide des principes qui m'ont été révélés cette
nuit-là : par conséquent, ce ne sont pas seulement mes félicitations que je vous
adresse, mais avec elles une gratitude et un respect plus grands que je ne saurais
l'exprimer. »

Arthur Compton déclara : « Envers les hommes de votre stature qui ont saisi à la
source les secrets de la nature et qui nous ont montré comment ses lois peuvent
être appliquées pour résoudre les problèmes et notre vie quotidienne, nous, ceux de
la génération suivante, nous avons une dette dont nous ne pourrons jamais nous
acquitter. »

Tous les anciens présidents de Y American Instiîute of Electrical Engineers et


beaucoup de dirigeants de la jeune et vivace industrie de la radio moderne
envoyèrent leurs hommages.

Lee DeForest écrivit ce qu'il devait personnellement à Tesla en tant que savant et
inventeur : « Personne, autant que vous, n'a excité ma jeune imagination, stimulé
ma volonté créatrice, ni servi d'exemple exceptionnel de brillante réussite dans le
domaine où je brûlais d'entrer.

« Pour le succès concret de vos recherches sur les hautes fréquences, qui a établi
les fondements de la grande industrie de la transmission radio où j'ai travaillé,
et surtout pour l'inspiration permanente que m'ont apportée vos écrits de jeunesse
et votre exemple, je vous dois une gratitude toute particulière. »

Behrend parla de « l'ingratitude habituelle de l'humanité envers ses bienfaiteurs »


:

« Pour ceux d'entre nous qui ont vécu le temps où se développait la transmission du
courant alternatif, temps d'anxiété et de fascination, il n'y a pas l'ombre d'un
doute que le nom de Tesla est aussi grand dans ce domaine que l'est celui de
Faraday dans la découverte des phénomènes qui sous-tendent tout travail dans le
domaine de l'électricité. »

Einstein, qui semblait ne pas connaître la prodigieuse étendue des travaux de


Tesla, lui envoya ses félicitations mais ne mentionna que ses contributions dans le
domaine des courants de haute fréquence.

Parmi les Européens qui envoyèrent leurs voeux, se trouvait W.H. Bragg, co-lauréat
de ce fameux prix Nobel de physique 1915. De la Royal Society à Londres il écrivit
en mentionnant les expériences faites par Tesla dans ses conférences, quarante ans
plus tôt :

« Je n'oublierai jamais l'effet produit par vos expériences : dès l'abord, leur
beauté et leur intérêt nous ont éblouis et passionnés. »

Le comte Von Arco, le pionnier allemand de la radio, qui avait créé avec le
professeur Adolf Slaby le système SlabyArco, écrivit : « Si on relit vos oeuvres
aujourd'hui au moment où la radio a atteint une telle ampleur dans le monde et en
particulir vos brevets ( dont presque tous appartiennent au siècle dernier ), une
fois de plus on s'étonne du nombre de vos idées qui plus tard, et souvent sous le
nom d'un autre, se sont matérialisées. »

A cette pluie d'hommages, Swezey, leur catalyseur, ajouta le sien avec éloquence.
Il dit que le génie de Tesla avait été le déclencheur de l'oeuvre de Roentgen, de
J.J. Thomson et de tous ceux qui les avaient suivis dans cet âge électronique. «
Solitaire, il s'est enfoncé dans l'inconnu. Il était l'ennemi juré de l'ordre
établi. »

Si ces louanges paraissent démesurées, elles restent loin derrière celles exprimées
par le célèbre éditeur et auteur scientifique Hugo Gernsback : « Voulez-vous
désigner un homme qui a réellement inventé inventé, c'est dire “donné naissance” et
“découvert” et pas seulement “amélioré” les inventions des autres ? Alors, sans
l'ombre d'un doute, le plus grand inventeur du monde est Nikola Tesla, je ne dis
pas seulement du monde d'aujourd'hui, mais de toute l'histoire. Aussi fondamentales
que révolutionnaires, ses découvertes n'ont pour leur audace pas d'égales dans
l'histoire intellectuelle. »

Swezey avait alerté les journaux et les revues à propos de ces hommages
d'anniversaire. Dans le monde entier ils publièrent des articles sur Tesla. Celui
de Time dit que ses correspondants avaient eu du mal à débusquer l'insaisissable
inventeur ( « un homme de haute taille à tête d'aigle ) dans son récent repaire de
l'hôtel Governor Clinton, les reporters déploraient

Tesla en 1933. de ne pas l'avoir vu tel qu'il était jadis dans son laboratoire du
Colorado « déambulant, ou bien assis comme un imperturbable Méphisto au milieu de
tonnantes, de fulgurantes cascades d'étincelles. »

Le Tesla qu'ils rencontrèrent était émacié, presque fantomatique, mais encore


alerte. Ses cheveux étaient gris ardoise, ses sourcils proéminents, presque noirs.
Mais l'éclat de ses yeux bleus et sa voix stridente indiquaient une grande tension
psychique.

Quand Tesla reçut des mains de Swezey le volume commémoratif relié, il fut surpris
mais ne montra pas de joie excessive.

Il se contenta de dire qu'il n'avait que faire de compliments émanant de gens qui
toute sa vie lui avaient été hostiles : mais le jeune journaliste sentit qu'au fond
de lui Tesla était heureux de ces nombreux hommages. Plus tard d'ailleurs, quand
Swezey voulut les lui emprunter brièvement ( pour en envoyer des copies au tout
nouvel Institut Tesla de Belgrade ), le vieil homme n'accepta que de très mauvaise
grâce de s'en séparer.

Aux journalistes qui l'avaient interrogé, Tesla avait exposé ce qui le préoccupait
alors. Il travaillait sur deux questions : l'une d'elles tendait à réfuter la
théorie de la relativité générale d'Einstein. Ses explications, dit-il, étaient
moins compliquées que celles d'Einstein, et on verrait, lorsqu'il serait prêt à les
présenter, que ses conclusions s'avéreraient fondées sur des preuves.

L'autre question était la découverte d'une nouvelle source d'énergie :

« Quand je dis une nouvelle source, je veux dire que je pense à une source à
laquelle aucun autre savant n'a pensé, pour autant que je sache. Quand elle a fait
pour la première fois irruption dans mon esprit, cette conception, cette idée, m'a
donné un gigantesque choc. »

Il dit de cette nouvelle source d'énergie qu'elle jetterait la lumière sur de


nombreux phénomènes énigmatiques du cosmos, et qu'elle pourrait s'avérer d'une
grande valeur sur le plan industriel, « en particulier parce qu'elle créerait un
marché nouveau et pratiquement illimité pour l'acier », commentaire énigmatique qui
ne cesse d'intriguer jusqu'à aujourd'hui les spécialistes de Tesla.

A ceux qui lui demandèrent des explications supplémentaires, il se contenta de


répondre qu'une telle énergie proviendrait d'une source à la fois nouvelle et tout
à fait inattendue, qu'elle serait disponible la nuit comme le jour et en toutes
saisons, selon les besoins. L'appareil pour fabriquer cette énergie et la
transformer serait d'une simplicité rêvée, aussi bien par ses caractéristiques
mécaniques qu'électriques.

Tesla dit que les coûts préliminaires pourraient être jugés excessifs, mais que cet
inconvénient serait éliminé par la permanence et le caractère indestructible de
l'installation. Il appuya sur le fait « que cela n'a rien à voir avec la libération
de la soidisant énergie atomique. Une telle énergie n'existe pas au sens où on
l'entend habituellement. Avec mes courants, grâce à des tensions aussi élevées que
15 millions de volts, les plus hautes jamais utilisées, j'ai brisé des atomes, mais
aucune énergie n'a été libérée. »

Pressé de révéler sa nouvelle source d'énergie, il refusa poliment, mais promit


d'en reparler « dans quelques mois, voire quelques années ».

Les yeux brillant sous ses sourcils noirs, il dit qu'il avait déjà imaginé un
programme de transmission de l'énergie électrique en grandes quantités d'une
planète à une autre sans tenir compte de la distance :

« Je pense qu'il n'est rien de plus important que la communication interplanétaire.


Elle existera sûrement un jour, et la certitude qu'il existe d'autres êtres humains
dans l'univers, travaillant, souffrant, luttant comme nous, produira un effet
magique sur l'humanité et posera les fondements d'une fraternité universelle qui
durera aussi longtemps que l'humanité elle-même. »

Quand ? Il ne pouvait le dire.

« J'ai mené une vie recluse, une vie de permanente concentration et de profonde
méditation. Il est naturel que j'aie accumulé un grand nombre d'idées. La question
est de savoir si mes forces physiques me permettront de les mener à leur terme pour
les livrer au monde. »

C'est encore pendant sa soixante-quinzième année que la revue Everyday Science &
Mechanics publia les schémas détaillés de deux de ses projets les plus concrets
l'un concernait l'extraction de l'électricité de l'eau de la mer, l'autre la
construction d'une centrale géothermique à vapeur.

Le principe de la centrale géothermique consistait à exploiter la chaleur


pratiquement inépuisable des profondeurs de la Terre ; l'eau circulait au fond d'un
tube, remontait à l'état de vapeur alimenter une turbine, et passait à l'état
liquide dans un condensateur, en un cycle sans fin. De telles idées n'étaient pas
propres à Tesla, car elles faisaient l'objet de spéculations depuis au moins
soixante-quinze ans, mais il fut l'un des premiers à en concevoir des schémas
détaillés.

Ses centrales marines utiliseraient l'énergie thermique produite par les écarts de
température entre les diverses couches d'eau de l'océan. Il alla même jusqu'à
concevoir un vaisseau propulsé par l'énergie provenant de cette source.

Ses recherches dans ce domaine n'étaient au mieux qu'à un stade préliminaire. Il


lui fallait encore vaincre les obstacles que des pionniers précoces avaient déjà
rencontrés, de grandes difficultés techniques et des coûts qui dépassaient
largement les profits les plus optimistes ; il n'en abandonna pas cette voie pour
autant, et améliora la conception du dispositif, substituant aux tuyaux suspendus
dans les profondeurs sous-marines un tunnel incliné doublé d'un ciment isolant.

Ses associés, disait-il, avaient mené des études dans le golfe du Mexique et les
eaux territoriales cubaines où les différences de température s'y prêtaient.

Tesla explora plusieurs variantes de cette invention fonctionnant l'une sans


accumulateurs et l'autre sans pompes mais il n'était pas encore satisfait de ses
centrales marines, car il trouvait leurs performances trop pauvres pour être
compétitives. Sans se décourager, il persévérait à prédire que les problèmes
techniques trouveraient une solution, et qu'un jour ces centrales joueraient un
rôle-clé dans la production d'énergie.

Tesla ne vécut pas assez longtemps pour assister à la création d'une telle
centrale, sinon dans son imagination. Or, dans

Systèmes imaginés par Tesia pour maîtriser des sources d'énergie naturelle, publiés
par Everyday Science and Mechanics en 1913. les années 1980, le gouvernement
américain a lancé un programme exceptionnel de recherche pour la conversion
thermique de l'énergie de l'Océan ( O.T.E.C., pour Océan Thermal Energy
Conversion ), dans le golfe du Mexique, aux Caraïbes, à Hawaii, et partout où les
différences de température sont suffisamment marqués. Il semble qu'une petite armée
d'universitaires travaille dans cette entreprise qui associe les deniers publics et
privés.

Le professeur Warren Rice, de l'université d'état d'Arizona, un grand spécialiste


de l'oeuvre de Tesla en matière de turbines et de mécanique des fluides, a étudié
les pages où il anticipe le programme O. T.E. C. et la récupération de l'énergie
géothermique ; il les a trouvées « fondées du point de vue thermodynamique ». Mais
il ajoute que lui, personnellement, est pessimiste quant à la faisabilité
économique et pratique du programme O.T.E.C. et de la récupération de l'énergie
terrestre sur une large échelle. « J'espère que j'ai tort », conclut-il.

Alors qu'il atteignait un âge avancé, Tesla eut la joie de voir que les
oscillateurs électriques qu'il avait inventés comme instruments thérapeutiques
recevaient un accueil des plus favorables. Lors de Y American Congress of Physical
Therapy qui se tint à New York, le 6 septembre 1932, le Dr Gustave Kolischer, du
Mont Sinaï et de l'hôpital Michael Reese de Chicago, déclara que les courants
électriques de haute fréquence donnaient des « résultats hautement bénéfiques »
dans le traitement du cancer, surpassant tout ce que pouvait accomplir la chirurgie
traditionnelle.

Le traitement du cancer a bien sûr connu depuis lors bien d'autres développements,
et on explore toujours plus à fond les implications des travaux de Tesla. Très
récemment, après 1980, YAmerican Association for the Advancement of Science a
annoncé des recherches prometteuses dans le domaine de la stimulation
électromagnétique des cellules pour la régénération des membres amputés. Et des
études menées dans différentes universités ont également montré que le courant
alternatif est supérieur au courant continu pour le traitement des fractures.

Comme cela s'est si souvent produit pour les inventions de Tesla, les spécialistes
ne connaissent pas encore tout le spectre de leurs applications possibles ni même,
dans certains cas, leur pleine signification théorique.

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CHAPITRE XXVI
Dérives

George Sylvester Viereck était un immigrant allemand, fils d'un rejeton illégitime
de la Maison de Hohenzollern. Il s'installa en Amérique quand il était encore tout
jeune, séduisit l'avant-garde par sa poésie précoce et brillante et devint une
figure controversée des milieux de la politique et du journalisme. Les
intellectuels le considéraient comme un génie. Mais quand ses entretiens avec les
vedettes naissantes du fascisme, Hitler et Mussolini, trahirent son net penchant
pour les dictateurs, sa réputation de poète en souffrit, comme celle d'Ezra Pound
quelques années plus tard. La controverse atteignit son apogée pendant la Seconde
Guerre mondiale, car Viereck fut emprisonné pour diffusion de propagande pro-nazie.

Dans l'entre-deux-guerres, il était devenu l'ami de Tesla, qui n'avait toujours pas
d'opinion politique. Ils s'écrivaient souvent et se rencontraient dans des soirées
à New York. Viereck écrivait des articles pertinents sur Tesla ; ils échangeaient
leurs poèmes. Les lontaines origines impériales de l'Allemand, aussi bien que ses
talents littéraires, étaient de nature à plaire à Tesla, qui adressa quelques-unes
de ses lettres les plus révélatrices à ce nouveau confident.

Le seul poème qui nous reste de l'inventeur, écrit de sa propre main, est intitulé
« Fragments des Potins de l'Olympe » et dédicacé à Viereck, « mon Ami et Poète
Incomparable », le 31 décembre 1934. Tesla était alors âgé de soixante-dix-huit
ans. Le poème commence ainsi : « Attentif à mon téléphone cosmique j'ai surpris des
mots soufflés par l'Olympe », ce qui donne une bonne idée de ses mérites
littéraires. C'est une oeuvre entortillée, mais non dénuée d'humour et contenant çà
et là de jolies trouvailles.

Le 7 avril, Tesla écrivit à Viereck pour le supplier d'abandonner ce « poison »


qu'est l'opium, de crainte qu'il n'engourdisse son précieux cerveau. Viereck
cherchait alors à échapper à ses propres angoisses financières ; Tesla ajoutait en
effet :

« Il est triste que le plus grand poète d'Amérique ne soit pas en meilleure posture
qu'un inventeur, contraint de se débattre au jour le jour. Pourquoi n'écririez-vous
pas un petit article sur le spiritisme en profitant de mon expérience, dont je vous
ai fait part un jour dans une lettre ? Les spiritistes sont si fous qu'ils
affirmeront que j'ai bien reçu le message, mais que, matérialiste vulgaire, j'avais
des préjugés. »

Il ajouta en post-scriptum qu'il éprouvait pour Viereck une si grande admiration


que son écriture avait commencé à ressembler à la sienne.

En décembre, il écrivit une longue et étrange lettre à Viereck dans laquelle il


revenait sur la mort de son frère Daniel qui s'était produite il y a si longtemps,
et sur celle de sa mère. Il tentait d'analyser ses prémonitions en termes
rationnels et lui parlait de l'amnésie partielle dont il fut atteint. Dans cette
lettre, différents repères de temps se chevauchent, sans transitions, et on y
trouve des erreurs sur l'âge qu'avait Daniel quand il mourut ainsi que sur la date
de la mort de sa mère. Tesla semblait décrire des rêves et non la réalité.

Il y parlait de périodes où il était dans un état de concentration si terrible


qu'il redoutait une embolie ou une atrophie du cerveau, et de ses luttes pour :

« extraire de son esprit les vieilles images qui, comme des bouchons sur l'eau,
remontent toujours après chaque immersion. Après des jours, des semaines et des
mois de méditations désespérées, j'arrive enfin à remplir exclusivement ma tête du
nouveau sujet, chassant toutes les autres pensées ; quand j'atteins cet état, je
touche presque au but. Mes idées sont toujours rationnelles parce que je suis un
récepteur exceptionnellement sensible ou, en d'autres termes, un visionnaire. Quoi
qu'il en soit, je suis toujours extrêmement content quand j'arrive au bout de ces
crises, parce qu'il ne fait aucun doute qu'une telle surchauffe du cerveau met la
vie en danger ».

Les écrits de Viereck non tant sa correspondance que ses oeuvres publiées donnent
aussi une idée intéressante de ce que pensait Tesla à une certaine époque. Dans un
article paru en

1935, sous le titre « Une machine pour en finir avec la guerre », Viereck décrit la
vision qu'avait Tesla de ce que serait le monde en 2035 et en 2100 :

« L'humanité dans son ensemble est une masse mue par une force. Par conséquent, les
lois générales qui régissent le mouvement dans le domaine mécanique sont
applicables à l'humanité'. »

Tesla voyait trois façons d'augmenter l'énergie déterminant le progrès de


l'humanité : d'abord, amélioration des conditions de vie, santé, eugénisme, etc. ;
deuxièmement, réduction des forces abstraites qui entravent le progrès, comme
l'ignorance, la folie et le fanatisme religieux ; troisièmement, capture de sources
d'énergie universelle, telles que le soleil, l'océan, les vents et les marées.

Il croyait que sa propre conception mécaniste de la vie « ne faisait qu'un avec les
enseignements de Bouddha et le Sermon sur la Montagne ». L'univers n'était rien
d'autre qu'une « grande machine, qui n'a jamais été créée et n'aura pas de fin.
L'être humain ne fait pas exception à l'ordre naturel. L'homme, comme l'univers,
est une machine. Rien ne pénètre dans nos esprits ou ne détermine nos actions qui
ne soit directement ou indirectement une réponse aux stimuli frappant nos organes
de l'extérieur. En raison de la similarité de nos structures à tous et du fait que
nous avons tous le même environnement, nous répondons de la même façon aux mêmes
stimuli ; c'est la concordance de nos réactions qui nous a donné l'entendement. Au
cours des âges, des mécanismes d'une infinie complexité se sont développés, mais ce
que nous appelons “âme” ou “esprit” n'est que la somme des mécanismes de notre
corps. Quand celui-ci cesse de fonctionner, l'“âme” ou “esprit” s'arrête ».

Tesla faisait remarquer qu'il avait exprimé ces thèses bien avant les
behavioristes, disciples de Pavlov en Russie et de Watson aux Etat-Unis ; il
affirmait qu'une vision aussi mécaniste en apparence n'était pas en contradiction
avec une conception éthique ou religieuse de la vie. Il croyait d'ailleurs que
l'essence du bouddhisme et du christianisme constituerait la religion de l'humanité
de l'an 2100.

L'eugénisme serait alors fermement établi, pensait-il : en des temps moins


cléments, la survie des plus aptes avait extirpé les « lignées les moins
désirables. Puis un sens nouveau chez l'homme, celui de la pitié, s'est mis à
interférer avec les oeuvres impitoyables de la nature », et les inaptes furent
maintenus en vie. « La seule méthode compatible avec nos notions de civilisation et
de race est d'empêcher la prolifération des inaptes par stérilisation et de
contrôler délibérément l'instinct d'accouplement. Plusieurs pays européens et de
nombreux États de l'Union américaine stérilisent les criminels et les malades
mentaux. »

On ne peut départager ce qui, dans cette doctrine sans pitié, vient du Tesla
vieillissant ou de Viereck. Quoi qu'il en soit : « Ce n'est pas suffisant. La
tendance dominante chez les eugénistes est qu'il faut rendre le mariage plus
difficile. Sûrement, quiconque ne remplit pas les conditions requises pour être
parent ne saurait être autorisé à procréer. Dans un siècle, il ne viendra pas plus
à l'idée d'une personne normale de s'accoupler avec une personne eugéniquement
inapte qu'avec un criminel notoire. » Vers 2035, le Secrétariat à l'Hygiène ou à la
Culture physique comptera davantage qu'un Secrétariat à la Guerre.

Dans l'article de Viereck, ce qui suivait ressemble davantage au véritable Tesla :


il prédisait un monde dans lequel la pollution de la mer serait éliminée, la
production de blé suffisante pour nourrir les millions de gens qui meurent de faim
en Inde ou en Chine, le reboisement systématique et les ressources naturelles
gérées scientifiquement. C'en serait fini des sécheresses dévastatrices, des
incendies de forêt et des inondations. Et, bien sûr, la transmission sans fil sur
de longues distances de l'électricité produite par une centrale hydraulique
permettrait de se passer de tous les autres combustibles.

Au XXIe siècle les nations civilisées consacreraient la plus grande partie de leur
budget à l'éducation, et la plus petite à la guerre. Tesla ne croyait plus, comme
autrefois, que l'on pourrait arrêter les guerres en les rendant plus
destructrices :

« Je me suis rendu compte que je faisais erreur. Je sous-estimais l'instinct


belliqueux de l'homme, qu'il faudra plus d'un siècle pour extirper. .. On peut
arrêter la guerre, non pas en affaiblissant les plus forts, mais en rendant chaque
nation, faible ou forte, apte à assurer sa propre défense. »

Il faisait alors référence à une « nouvelle découverte » qui « rendrait tout pays,
grand ou petit, invincible face aux armées, aux forces aériennes, ou tous autres
moyens d'attaque. » Il faudrait créer une vaste installation qui permettrait de «
détruire tout ce qui s'en approche, hommes ou machines, dans un rayon de 300
kilomètres. Elle fournirait, en quelque sorte, un bouclier d'énergie, obstacle
infranchissable à toute agression ».

Il dit explicitement que son invention n'était pas un rayon de la mort. Les rayons
tendent à diffuser avec la distance. « Mon dispositif projette des particules de
dimension relativement grande ou au contraire microscopique, nous permettant de
transmettre sur une petite surface, à une grande distance, une énergie des
trillions de fois supérieure à celle de tout autre rayonnement. Des milliers de
chevaux-vapeur peuvent ainsi être transmis par un faisceau plus fin qu'un cheveu,
tel que rien ne peut lui résister. Cette propriété merveilleuse rendra possible,
entre autres choses, d'atteindre des résultats inespérés en matière de télévision,
parce que l'intensité de la lumière, la dimension de l'image, ou la distance de
projection ne connaîtront plus aucune limite. »

Il ne s'agissait pas d'un rayonnement, mais d'un faisceau de particules chargées.


Presque un demi-siècle plus tard, les deux superpuissances mondiales devaient
entrer en compétition pour la fabrication d'une telle arme.

Tesla prédisait également que « les paquebots pourraient traverser l'Océan à grande
vitesse grâce à un courant à haute tension émis à partir de centrales situées sur
le littoral, qui atteindrait les navires en mer en traversant les hautes couches de
l'atmosphère. » Il faisait allusion à l'une de ses premières idées : en traversant
la stratosphère, de tels courants pourraient illuminer le ciel et transformer la
nuit en jour. Il envisageait de construire ce type de centrales en des lieux situés
au milieu de l'océan, comme aux Açores et aux Bermudes.

La tourmente politique qui ébranla l'Europe pendant les années 1930 n'épargna pas
la Yougoslavie. Le roi serbe Alexandre, qui avait instauré une dictature en
Yougoslavie pour contrecarrer le séparatisme qui agitait la Croatie, fut assassiné
en 1934 à Marseille par un terroriste croate.

Attentat à Marseille ( 1934 ) qui coûta la vie au roi Alexandre Ier de Yougoslavie
et au ministre Barthou.
Tesla écrivit aussitôt au New York Times, prenant fait et cause pour le monarque «
martyr ». Cherchant à minimiser les différences historiques séparant les Serbes des
Croates, il définit le roi Alexandre comme une

« figure héroïque d'une stature imposante, à la fois le Washington et le Lincoln


des Yougoslaves, un chef sage, un patriote qui a souffert le martyre ».

Il faut reconnaître qu'il n'y avait jamais eu d'unification des peuples slaves
jusqu'à ce qu'Alexandre les y force. Il faudra attendre un autre homme fort
( Tito ) pour la cimenter.

Le fils d'Alexandre, le jeune Pierre II, hérita du trône et la Régence fut assurée
par le prince Paul. La loyauté de Tesla alla tout naturellement au petit roi, qui
allait mûrir précocement dans un monde embrasé.

Entre-temps, Roosevelt avait été élu président des ÉtatsUnis. En proclamant le «


New Deal » et en convoquant le Congrès pour une session exceptionnelle ( les fameux
« Cent jours » ), il réussit à faire adopter, en un court laps de temps, plus de
lois sociales durables qu'on n'en avait jamais voté jusque-là. Ce faisant, il
déclencha la rage de ses adversaires politiques, qui l'accusèrent de vouloir
truquer et corrompre la Cour Suprême. Tesla fit partie de ceux qui, ayant voté pour
Roosevelt, ne tardèrent pas à s'alarmer de ce cyclone socialiste.

Plus que jamais, l'inventeur paraissait obsédé par sa mystérieuse nouvelle arme
défensive. Dans un ultime et poignant appel de fonds à J.P. Morgan, il écrivait :

« Les machines volantes ont totalement démoralisé le monde, au point que dans des
villes comme Londres et Paris, les habitants vivent dans la peur mortelle de
bombardements aériens. Le nouveau moyen que j'ai perfectionné offre une protection
absolue contre eux et contre d'autres formes d'attaque.

« Ces nouvelles inventions, que j'ai expérimentées à échelle limitée, ont fait
forte impression. L'un des problèmes les plus urgents me paraît être la protection
de Londres, et j'écris à des amis influents en Angleterre, en espérant que mes
projets seront acceptés sans délai. Les Russes sont très désireux de garantir la
sécurité de leurs frontières contre une invasion japonaise ; ils considèrent la
proposition que je leur ai faite avec le plus grand sérieux.

« Je compte parmi eux beaucoup d'admirateurs, particulièrement en ce qui concerne


l'introduction de mon système de courant alternatif. Il y a quelques années, Lénine
m'a fait deux fois de suite des offres très tentantes pour venir en Russie, mais je
n'ai pas pu m'arracher à mon travail. »

Après quoi, Tesla disait que les mots ne pouvaient exprimer son désir d'un nouveau
laboratoire, qui lui donnerait une chance de régler définitivement ses comptes
envers Morgan père.

« Je ne suis plus un rêveur mais un homme pratique de grande expérience, acquise en


traversant des épreuves longues et amères. Si je disposais maintenant de 25 000
dollars pour protéger ce qui est mien et faire des démonstrations convaincantes, je
pourrais acquérir en un temps très court une fortune colossale. Voudriez-vous
m'avancer cette somme si je vous donnais en gage toutes ces inventions ? »

Il concluait en attaquant le programme de Roosevelt, sans doute dans le but


d'amadouer Morgan.

« Le “New Deal” ressemble au mouvement perpétuel : il ne marchera jamais, mais il


en donne l'illusion grâce à d'incessants prélèvements sur les capitaux privés. La
plupart des mesures sont de la surenchère pour gagner des électeurs, et quelques-
unes, néfastes pour les industries existantes, sont indiscutablement socialistes.
La prochaine étape pourrait être la distribution des richesses par une imposition
excessive, sinon par la réquisition. »

Morgan, qui avait ses propres problèmes en raison de la Dépression, ne mordit pas à
l'hameçon. Il était pratiquement impossible pour un non-spécialiste de savoir si
les affirmations de Tesla avaient quoi que ce fût de sensé.

Au printemps, Tesla avait fait à Westinghouse la même offre de son « faisceau de


particules » ; le vice-président S.M. Kintner avait répondu qu'il avait discuté
avec un expert « le projet en général de créer des rayons du type de ceux que vous
mentionnez ». Mais le spécialiste s'était montré sceptique, « à tel point, en fait,
que j'hésite à proposer à M. Merrick votre suggestion d'une avance de six mois pour
vous permettre de déposer des brevets ».

Bien qu'il soit toujours tentant d'installer Tesla dans le rôle du prophète
méconnu, il est probable que l'expert ait été dans le vrai au sujet du « faisceau
de particules ». Tesla était parfaitement capable de foncer dans la mauvaise
direction, ainsi que ses incursions dans le domaine de la métallurgie le suggèrent.
( Il faut reconnaître que leur insuccès est partiellement dû à l'impossibilité de
disposer de métaux adéquats pour sa turbine. )

Il conçut un procédé pour dégazéifier le cuivre ( la suppression des bulles


produirait un métal supérieur ). Il y intéressa YA.S.A.R.C.O. ( American Smelting
and Refining Company ). Albert J. Phillips, alors directeur du Service central de
recherche de Y A.S.A.R.C.O., se rappelle ses rencontres avec Tesla à ce sujet. En
pleine dépression, il arrivait aux laboratoires de la compagnie dans une splendide
limousine avec chauffeur. Il portait habituellement une redingote, un pantalon gris
rayé, des guêtres grises et une canne à pommeau d'or.

« Le Dr. Tesla était distingué, élégant et cultivé, et je l'aimais beaucoup », m'a


confié M. Phillips. « Il était probablement à cette époque le plus grand théoricien
de l'électricité du monde. Mais il n'était pas métallurgiste et il n'a pas réalisé
que nous savions déjà beaucoup de choses sur les métaux que lui ne savait pas. Mal
conçues, ses expériences dans le domaine de la métallurgie du cuivre rataient
toutes. Néanmoins, ma collaboration avec lui m'a beaucoup appris et je me souviens
avec tendresse de ses étranges petites manies. »

Selon l'inventeur, les bulles de gaz dispersées dans un liquide étaient soumises à
des pressions beaucoup plus fortes que celles calculées par les théories en
vigueur. Il pensait que ces poches d'air ou d'azote, à condition d'être
suffisamment petites, auraient la même densité que le cuivre à l'état liquide. Il
vint à l'usine après avoir achevé les schémas d'un appareil qu'il souhaitait voir
construire pour prouver sa théorie.

« Je lui ai dit tout de suite », se rappelle le Dr. Phillips, « que l'appareil


qu'il avait conçu avec tant de soin ne liquéfierait pas le cuivre et ne pourrait
absolument pas soumettre du cuivre liquide à un bombardement sous vide pour en
extraire les hypothétiques bulles de gaz. J'ai dit également au Dr. Tesla que
beaucoup de faits tendaient à prouver que ces bulles de gaz hypothétiques ne
pouvaient pas exister en nombre important dans du cuivre fondu. »

Les deux hommes avaient discuté leurs divergences sur un ton amicalement
académique, « mais mes objections n'ébranlèrent pas les croyances de Tesla. » Ils
entreprirent donc de construire l'appareil en suivant exactement ses indications.
Et ils obtinrent exactement ce que le directeur de YA.S.A.R.C. O. avait prédit. Le
cuivre liquide, qui avait été fondu ailleurs, fut introduit dans l'appareil,
soumettant la vapeur de métal à un vide poussé et à un bombardement contre une
cible de « lave » avant de sortir au fond sous forme de lingot.
« Nous avons finalement obtenu plusieurs échantillons de cuivre par cette machine :
loin d'être densifiés, ils étaient très gazeux et ne différaient en rien du cuivre
qui n'avait pas été soumis au traitement de Tesla. »

Puis, quand le budget fut largement dépassé, on arrêta les expériences. Selon le
Dr. Phillips, YA.S.A.R.C.O. avait commencé par donner son accord sur une subvention
de 25 000 dollars pour cette aventure ( « en 1933, c'était beaucoup d'argent et
difficile à obtenir » ), et il se peut qu'elle ait versé plus tard une rallonge
d'un montant analogue.

De ces souvenirs émerge un détail curieux. Tesla avait montré à Phillips la «


photographie d'un chèque d'une valeur d'un million de dollars, si je me souviens
bien, qu'il avait reçu de la Westinghouse Electric Company pour l'un des ses
brevets ou inventions ». Comme on ne trouve nulle part ailleurs trace de ce chèque,
le mystère du paiement de ses brevets de courant alternatif reste entier.

Grâce à d'occasionnels travaux de consultant, Tesla parvint à survivre pendant la


Dépression, et même à avancer de petites sommes à des amis dans le besoin. A un
moment particulièrement critique, il se rendit chez Westinghouse ; en souvenir des
bonnes relations passées, il obtint un travail qui lui rapporta 125 dollars par
mois pendant une brève période. Une autre fois, il demanda à Robert Johnson un
secours dans sa « syncope financière passagère » ; Johnson lui répondit de
Stockbridge, dans le Massachusetts : « J'ai 178 dollars en banque. Je vous envoie
donc 100 dollars. J'espère que cela suffira. Le Ciel vous bénisse ! »

Quelque temps plus tard, Johnson tomba malade. De sa nouvelle écriture de


vieillard, il écrivit : « A 83 ans, je viens de publier mon livre “Votre Panthéon
de Gloire”. Je ne vivrai pas suffisament pour y voir votre buste, mais il y sera,
cela ne fait pas de doute, mon grand et bon ami.

« Mon coeur est encore à vous, parce que de toutes les années d'amitié, chaque jour
est cher.

« On me dit que je suis en bonne voie mais la guérison est longue à venir. »

Il guérit, quoique pour peu de temps. Il envoya bientôt à Tesla une invitation
teintée de la gaieté d'antan : « Nos dames porteront leurs plus belles robes et les
messieurs s'habilleront en votre honneur demain. Je vous suggère de rester fidèle à
vous-même en apparaissant auprès de ces dames superbe dans votre habit de soirée !
Je veux qu'elles vous voient dans toute votre splendeur.

« A vous pour toujours dans le souvenir du bon vieux temps, Luka J. Filipov. »

Puis ce fut au tour de Tesla d'être malade. Décharné, le teint grisâtre, il


quittait rarement son hôtel, vivant de lait et de gâteaux secs. Dans son
appartement, des boîtes de biscuits émaillées vides, toutes soigneusement
numérotées, étaient alignées sur des étagères. Il les utilisait pour ranger son
bric-àbrac, remarquait Swezey lors de ses fréquentes visites. Swezey s'inquiétait
de la détérioration de l'état de santé de l'inventeur.

Johnson écrivit : « Que Dieu vous bénisse et vous aide, cher Tesla, puissiez-vous
recouvrer la santé ; à cette fin, acceptez que nous venions chez vous. Agnès sera
d'une grande utilité. Il vous suffit de téléphoner. Faites-le en mémoire de Mme
Johnson. » Mais il fut lui-même victime d'une rechute et il se rendit compte que sa
fin était proche. « Ni l'un ni l'autre ne peut espérer qu'il lui reste beaucoup
d'années à vivre. Vous avez peu d'amis, en dehors des Hobson et de nous, qui
puissent veiller sur vous. Acceptez qu'Agnès vienne s'occuper de vous. Un refus
équivaudrait à un suicide, cher Nikola. » Mais bientôt l'inventeur fut de nouveau
sur pied.

L'année 1937 fut marquée par des pertes cruelles pour Tesla. Hobson, son ami à
toute épreuve depuis tant d'années, mourut brusquement le 16 mars à l'âge de 66
ans.

Robert Johnson mourut le 14 octobre, à la suite de nombreuses maladies.

Peu après, par une froide nuit, Tesla quitta son hôtel, comme d'habitude, pour
nourrir ses pigeons. A deux rues de là, il fut heurté par un taxi et projeté dans
la rue. Refusant toute aide médicale, il demanda qu'on le raccompagne à sa chambre
d'hôtel.

Bien qu'en état de choc, il téléphona à un coursier des postes, William Kerrigan,
pour lui demander de venir chercher la nourriture des pigeons et d'achever le
travail dont il n'avait pu s'acquitter. Pendant les six mois qui suivirent,
Kerrigan se rendit tous les jours devant la cathédrale Saint-Patrick et à Bryant
Park pour nourrir les oiseaux.

Il apparut que Tesla avait trois côtes cassées et le dos démis. Une pneumonie
s'ensuivit, et il resta cloué au lit jusqu'au printemps. Il guérit, mais sa santé
se fit encore plus fragile et il devint sujet à des accès de délire.

Il reçut un mot de vieux amis de la Compagnie Westinghouse l'informant que


l'institut Tesla, fondé deux ans auparavant à Belgrade, était à la recherche
d'informations concernant ses premières inventions. Tesla accepta qu'on le
photographie à côté de son premier moteur à courant alternatif pour le laboratoire
de recherche qui allait être équipé en son honneur à l'institut.

" Dans ce but, le gouvernement et des personnalités yougoslaves avaient offert une
subvention, qui incluait 7 200 dollars par an d'honoraires pour Tesla. Grâce à son
pays natal, « le plus grand génie inventif de tous les temps » ne serait pas dans
la misère, du moins pendant les dernières années de sa vie.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XXVII

Communion cosmique

« On entend dire beaucoup de choses étranges sur lui », disait Agnès J. Holden, la
fille de Robert et Katharine Johnson. « Il ne faut pas juger un octogénaire sur ce
qu'il a fait après quatre-vingts ans. Je me souviens de Tesla lorsqu'il avait
trentecinq ans, jeune, gai et plein d'entrain. »

A quatre-vingts ans l'inventeur profitait encore de la vie et n'avait pas achevé de


mettre au point sa grandiose vision du monde. En prévision des cérémonies
d'anniversaire, il préparait des articles plusieurs mois d'avance, y compris des
titres sensationnels pour ses amis de la presse. De plus en plus, ces fêtes étaient
des occasions de réfuter Einstein, de défendre Newton, et d'avancer les théories
cosmiques qu'il avait lui-même longuement mitonnées.

La déclaration de dix pages qu'il fit à l'occasion de son quatre-vingtième


anniversaire en 1936 ne fut jamais publiée intégralement. Il y soulevait, ainsi que
dans des lettres au New York Times, son vieux débat avec les plus grands physiciens
sur la nature des rayons cosmiques.

Il mentionnait souvent sa propre théorie dynamique de la gravité, avec laquelle il


prétendait expliquer « les mouvements des corps célestes sous son influence, de
façon si satisfaisante qu'elle mettra un terme aux spéculations oiseuses et aux
conceptions fausses comme celle de l'espace courbe ». Mais pas un de ses
innombrables écrits sur l'astrophysique et la mécanique céleste ne contient cette
théorie de la gravitation.

La courbure de l'espace, selon lui, était impossible, vu la coexistence de l'action


et de la réaction. Une courbe serait aussitôt rectifiée.

De même, aucune explication de l'univers ne serait possible sans reconnaître


l'existence de l'éther et sa nécessité. Nonobstant la révolution einsteinienne, il
restait convaincu qu'il n'y avait pas « d'énergie dans la matière autre que celle
reçue de l'environnement ». Et ceci, affirmait-il, s'appliquait aussi
rigoureusement aux molécules et aux atomes qu'aux corps célestes les plus grands.
En un mot, il se fourvoyait. A l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire, il
parla de nouvelles inventions pour la communication interstellaire et la
transmission de l'énergie.

« Je compte présenter devant l'institut de France une description précise des


appareils, avec des données numériques et des calculs ; et je demanderai le prix
Pierre Guzman de 100 000 francs qui récompense l'inventeur de moyens de
communication avec les autres univers. Je suis absolument certain qu'il me sera
attribué. L'argent, bien sûr, est une considération insignifiante, mais, pour le
grand honneur historique d'être le premier à réussir ce miracle, je suis quasiment
prêt à donner ma vie. »

( Bien des années plus tard, l'institut de France niera avoir reçu un dossier de
candidature de Tesla. En fait, le prix Guzman attend toujours un lauréat. )

« Mon invention la plus importante, du point de vue de ses applications, c'est une
nouvelle forme de tube avec les appareils appropriés. En 1896, j'avais inventé un
tube à potentiel élevé sans cible, grâce auquel j'ai pu atteindre des tensions de
quatre millions de volts. Plus tard, j'ai réussi à produire des tensions beaucoup
plus élevées, jusqu'à 18 millions de volts, mais alors je me suis trouvé confronté
à des difficultés insurmontables ; elles m'ont convaincu qu'il me fallait inventer
un tube de forme entièrement différente pour matérialiser certaines des idées que
j'avais formulées. Cette tâche s'est avérée beaucoup plus difficile que je ne
l'avais cru, non pas tant à cause de la construction, mais du fonctionnement du
tube. Pendant des années je suis resté perplexe, mais je continuais à progresser à
petits pas. Et finalement, succès total ! J'ai fabriqué un tube qui me semble très
difficile à dépasser. Il est d'une simplicité idéale, il n'est pas sujet à l'usure,
il peut fonctionner à n'importe quçl potentiel, aussi élevé soit-il. Il peut
transporter des courants intenses, transformer n'importe quelle quantité d'énergie
dans les limites utiles ; enfin il permet un contrôle facile et une parfaite
maîtrise. J'espère en obtenir des résultats, auparavant inconcevables. Entre autres
choses, il rendra ( possible ) la production de substituts bon marché du radium,
quelle que soit la quantité désirée. Il s'avérera dans la plupart des cas un moyen
immensément plus efficace pour briser les atomes et transmuter la matière. »

Il attirait cependant l'attention sur le fait qu'il ne s'agissait pas là d'un moyen
d'utiliser l'énergie atomique, ses recherches l'ayant convaincu qu'elle n'existait
pas. Il avoua être ennuyé par l'annonce publiée par certains journaux qu'il était
sur le point de donner une description complète de son remarquable tube. C'était
hors de question en raison de :

« certaines obligations que j'ai contractées concernant des applications


importantes de ce tube, je me trouve dans l'impossibilité de dévoiler complètement
ce qu'il en est pour l'instant. Mais dès que j'aurai été libéré de ces obligations,
je communiquerai aux institutions scientifiques une description technique du
dispositif et de tous les appareils qui y sont rattachés. »

Il ne déposa jamais aucun brevet et ne présenta aucun prototype. La deuxième


découverte qu'il tenait à annoncer à l'occasion de cette fête était :

« une nouvelle méthode et un appareil pour créer des vides dépassant de plusieurs
fois les plus élevés jamais obtenus jusqu'ici. Je pense que l'on peut obtenir
jusqu'à un milliardième de micromètre de mercure. Les possibilités ouvertes par des
vides aussi poussés, concernent la production d'effets beaucoup plus intenses dans
les tubes électroniques* ».

Il y eut une pause. On versa du vin aux invités et on leva les verres. Puis le
vieil homme expliqua qu'il n'était pas d'accord avec les idées en vogue au sujet de
l'électron. Il pensait que lorsqu'un électron quittait une électrode à très haut
potentiel dans un vide très poussé, il portait une charge électrostatique de
nombreuses fois plus grande que la normale.

« Ceci peut surprendre certains de ceux qui pensent que la particule a la même
charge dans le tube et hors du tube dans l'air. J'ai conçu une expérience belle et
instructive qui montre que tel n'est pas le cas, car, dès que la particule sort
dans Vatmosphère, elle se transforme en comète en libérant son excès de charge**. »

Pour ses quatre-vingt-un ans, l'invité d'honneur ne fit que répéter ce qu'il avait
annoncé l'année précédente, mais il s'attira une plus grande attention
internationale.

Son vieil ami l'ambassadeur Konstantin Fotic lui décerna le Grand Cordon de l'Aigle
Blanc, la distinction yougoslave la plus haute, au nom du jeune roi Pierre II, par
l'entremise du régent Paul. Le premier ministre de Tchécoslovaquie, qui ne voulait
pas être en reste, lui attribua le Grand Cordon du Lion Blanc au nom du président
Edouard Benes. Il reçut en même temps un diplôme honorifique de l'Université de
Prague.

En cette occasion, les journalistes lui demandèrent avec insistance à quel stade il
en était de son système de communica-

* Tesla fait sans doute allusion ici au brevet déposé en 1922 qu'il ne mena pas
à son terme.

** Maurice Stahl suggère que la « comète » venant du tube à décharge à vide de


Tesla pourrait être des rayons de Lenard, des électrons à très haute vitesse
capables de pénétrer dans des plaques de verres très fines et qui laissent une
trace lumineuse provoquée par l'ionisation des molécules de l'air. L'expérience ne
provoque pas nécessairement la multiplication des électrons chargés. Mais Tesla ne
décrivit pas ainsi l'effet qu'il observa. tion interplanétaire. Une fois encore il
mentionna son intention de demander le prix Guzman.

Cette invention, dit-il, était « absolument achevée ».

« Je suis tout aussi sûr de pouvoir transmettre de l'énergie sur 1 million de


kilomètres que sur 150 kilomètres. » Il parla d'une « forme d'énergie différente »
comme il l'avait fait dans le passé, qui pourrait être transmise sur un faisceau de
moins d'un demi-millionième de centimètre.

La vie sur les autres planètes était une « certitude ». L'un des problèmes qui le
préoccupait, c'était le risque de heurter d'autres planètes avec sa « pointe
d'aiguille de gigantesque énergie », mais il espérait que les astronomes
l'aideraient à résoudre ce problème.
Cette pointe d'énergie concentrée, dit l'inventeur, pouvait être aisément dirigée
sur la Lune et les Terriens seraient alors capables d'en voir les effets, par « les
éclats de matière volatilisée ». Il suggéra que des êtres pensants avancés,
habitant sur d'autres planètes, pourraient même confondre le faisceau d'énergie de
Tesla avec quelque forme de rayon cosmique.

Une fois encore il fit allusion à son tube électronique accélérateur d'atomes, qui
permettrait de produire du radium bon marché. « Je l'ai construit, présenté, et
utilisé. Avant peu de temps je serai en mesure d'offrir cette invention au monde. »

S'agissait-il seulement des divagations d'un vieil homme accroché à d'anciens rêves
de jeunesse ? Les professeurs les traitèrent avec mépris, mais les journalistes
scientifiques, comme d'habitude, les prirent au sérieux. Le monde était à l'aube
d'une nouvelle déflagration mondiale. William L. Lawrence, journaliste au New York
Times, rapporta les propos de Tesla en 1940 sur la possibilité d'ériger une «
Muraille de Chine » de ses rayons « téléforce » autour des États-Unis, qui pourrait
faire fondre des avions à une distance de 400 kilomètres. Deux millions de dollars
étaient nécessaires pour construire une installation d'étude ( était-ce là le
marché « illimité » de l'acier dont Tesla avait parlé ? ), et cela en trois mois.
Lawrence tenta de convaincre le gouvernement de l'intérêt du projet. Le Département
de la Défense, comme d'habitude, ne prit aucun contact avec l'inventeur.

La téléforce, disait Tesla, était fondée sur quatre nouvelles inventions, dont deux
avaient déjà été expérimentées : 1. une méthode pour produire des rayons sans vide
à l'air libre ; 2. une méthode pour produire une « très grande force électrique » ;
3. une méthode pour amplifier cette force ; 4. une méthode nou- velle pour produire
une « gigantesque force électrique de propulsion ».

Pendant des années, les biographes de Tesla seront incapables de trouver des
preuves de l'existence d'archives décrivant ces inventions. Les organismes chargés
de la Sécurité des ÉtatsUnis nieront sans cesse avoir connaissance de tels sujets ;
ce qui est curieux, parce que le biographe O'Neill disait que des agents fédéraux
avaient saisi chez Tesla jusqu'à ses dossiers non confidentiels, et qu'il avait
jamais pu découvrir, après coup, qui avait « emprunté » ces dossiers.

O'Neill et ( finalement ) Swezey en conclurent que les prétendues armes secrètes de


Tesla n'étaient qu'« un tissu d'absurdités ». O'Neill dit : « La seule information
que j'avais en ma possession, c'était la ferme croyance que ses théories, qui
n'avaient jamais été exposées suffisamment pour former la base d'un jugement,
étaient totalement impraticables ». Il admettait cependant que Tesla ne lui avait
jamais confié en privé d'articles non publiés, et chercher à obtenir de l'inventeur
des précisions, c'était provoquer un mutisme proportionnel à l'insistance qu'on y
mettait.

Un autre fait curieux, c'est que même les schémas des prototypes de turbines et
d'avions de Tesla semblaient avoir disparu des archives fédérales.

Tesla était trop malade pour recevoir en personne l'un des derniers honneurs qui
lui furent rendus. Il avait été invité à un dîner d'apparât à l'hôtel Bilmore par
YInstitute of Immigrant Welfare en 1938. Son ami, le docteur Rado, lut son
discours, qui contenait un éloge de George Westinghouse « envers qui l'humanité a
une dette immense ». In absentia Tesla affirma à nouveau qu'il gagnerait le prix
Pierre Guzman pour son travail dans le domaine de la communication cosmique.

Ses dernières années, cependant, ne furent pas occupées exclusivement par l'espace
extérieur, non plus qu'entièrement consacrées à la méditation. Certains de ses amis
intellectuels furent surpris, voire embarrassés, quand, avec un plaisir évident, il
se mit à fraterniser avec certains messieurs, timides, robustes, au nez cassé, qui
fréquentent les rings de boxe. Cette fascination tardive pour des boxeurs choquait
Swezey comme O'Neill.

« Le Cerveau dîne avec le Muscle » ( Brain Dines Brawn ), put-on lire au bas d'une
photographie parue dans un journal. On y voyait Tesla, la mine réjouie, en
compagnie des aimables frères Zivic : « Le Dr Nikola Tesla, le célèbre inventeur,
est sorti de l'exil de cinq ans qu'il s'était imposé dans la suite qu'il occupe à
l'hôtel New Yorker, en recevant le 18 décembre Fritzie Zivic, champion des poids
moyens. Le Dr Tesla, ardent amateur de sports, a prédit que Zivic allait battre Lew
Jenkins. » O'Neill, toujours admiratif, présent à l'un de ces repas, affirma que
l'énergie psychique qui circulait entre Tesla et les frères lui avait donné à lui
des picotements et des tiraillements. Un autre journaliste présent reconnut avoir
subi les mêmes effets bizarres.

Bien qu'éloigné des événements d'Europe, Tesla ne serait pas totalement à l'abri
des tragédies de la guerre pendant ses dernières années. Les honneurs qui lui
avaient été décernés par la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie l'avaient été par des
pays jouissant de leurs derniers souffles de liberté intellectuelle. Hitler envahit
peu après l'Autriche et revendiqua l'autonomie pour les Allemands des Sudètes. Puis
ce fut Munich.

Ensuite, le régent Paul outragea la population yougoslave en signant un compromis


avec Hitler qui liait les Slaves aux puissances de l'Axe. Pour une fois, les
diverses factions de Yougoslavie s'unirent pour se défendre l'Armée, l'Église et
les paysans ; les Serbes, les Croates et les Slovènes. Immédiatement, les éléments
militaires serbes pro-alliés écartèrent par un coup d'état le régent du pouvoir et
portèrent au trône le jeune roi Pierre II, âgé de dix-sept ans, le 28 mars 1941.

Tesla était heureux que le fils du roi Alexandre, qu'il avait admiré, fût devenu
monarque. Ses amis les plus proches des communautés slaves de New York et de
Washington étaient fidèles à l'orientation « Grand Serbe » attachée à l'ambassade
yougoslave du temps de l'ambassadeur Fotic : le seul Croate du personnel
diplomatique était alors un jeune assistant, nommé Bogdan Raditsa ( actuellement
professeur d'histoire des Balkans à l'université Fairleigh Dickinson ). Mais
bientôt le neveu de Tesla, Sava Kosanovic, Serbe né en Croatie, arriva en Amérique
pour jouer un rôle qui apparut étrange et inquiétant au vieil homme fragile.

Les événements se précipitèrent. Ce fut tout juste si l'inventeur, conscient


seulement des tensions et des renversements d'alliances au sein de la population
slave américaine, réalisa que lui, le plus grand héros yougoslave vivant, avait été
choisi par le destin pour devenir un pion de la partie idéologique qui se jouait
entre l'Est et l'Ouest.

_-_-_-_-_

CHAPITRE XXVIII

Mort et transfiguration

Le nouveau gouvernement du roi Pierre, fort d'un large soutien populaire, s'opposa
aux Allemands et refusa de ratifier l'accord de compromis signé avec Hitler par le
prince Paul. Les représailles commencèrent presque tout de suite. Le dimanche des
Rameaux 1941, trois cents bombardiers de la Luftwaffe envahirent le ciel de
Belgrade. Ils survolèrent méthodiquement la ville, dans tous les sens, rue après
rue, mitraillant tout ce qui respirait. A midi 25 000 civils avaient été tués, et
les blessés gisaient partout. La plupart des édifices publics étaient en ruines,
dont le laboratoire moderne qui portait le nom d'institut Tesla.

Les armées allemande, italienne, hongroise et bulgare envahirent de concert le pays


ruiné. En l'espace de quelques jours, l'armée yougoslave fut écrasée et le roi
Pierre fut envoyé à Londres, par mesure de sécurité. Son gouvernement en exil
devait agir à partir de Londres pendant le reste de la Seconde Guerre mondiale.

Mais ces événements n'étaient que le début de la guerre pour les Yougoslaves.
Habituée à subir des invasions successives pendant un millénaire, la population
avait du ressort. Ce qui restait de l'armée et des factions communistes se
replièrent dans les montagnes, d'où furent lancées des actions de guérilla contre
les envahisseurs. Ces combattants armés, hommes et femmes, étaient nourris par les
vieux paysans et les enfants qui restaient dans les villages non défendus.

Contre eux, les nazis et les fascistes menaient des représailles meurtrières. Dans
les villages de pêcheurs et le long des pentes rocheuses de l'Adriatique, la moitié
de la population de chaque hameau fut systématiquement fusillée.

Il apparut bientôt clairement aux stratèges militaires américains et anglais que


les puissances de l'Axe n'étaient pas seules à tuer des Yougoslaves : les factions
rivales monarchistes et communistes de la guérilla, qui étaient entrées en
compétition pour obtenir le soutien allié, tiraient les unes sur les autres autant
que sur les envahisseurs.

Le colonel Drazha Mihailovic, officier de l'armée serbe, était le chef d'une


faction nommée Tchetniks ( nom traditionnel des hors-la-loi insurgés contre les
Turcs ), composée surtout de monarchistes serbes et bosniens. Ils avaient des liens
étroits avec le roi Pierre et devinrent le premier grand mouvement de résistance en
Europe. L'aide britannique à la Yougoslavie alla dans un premier temps aux
Tchetniks, mais elle fut de courte durée. L'Armée de Libération nationale ( ou
Partisans ) du Parti communiste, conduite par Josip Broz Tito, gagnait rapidement
en influence.

Les stratèges alliés connaissaient peu Tito. On disait qu'il avait été capturé par
les Russes en 1917 après avoir été laissé, blessé, sur un champ de bataille. Il
reçut alors une formation de dirigeant communiste et fut envoyé en France pendant
la guerre civile espagnole pour aider les Républicains. D'origine croate, Tito
avait peu de raison d'aimer la monarchie, qui l'emprisonna dès son retour en
Yougoslavie. Libéré, il s'engagea dans l'organisation d'un syndicat d'ouvriers
métallurgistes et participa au développement du mouvement ouvrier yougoslave. Chef
naturel capable aussi bien de galvaniser ses troupes que de maintenir une
rigoureuse discipline, il se retrouva à la tête des Partisans lors de la Seconde
Guerre mondiale. Il visait le temps où les Slaves pourraient reconstruire un pays
indépendant et unifié, libéré du joug des étrangers et des rois. Tito voulait
mettre sur pied des comités de libération populaire dans le style soviétique,
tandis que Mihailovic et les Tchetniks privilégiaient les relations avec les
autorités administratives locales rattachées à la monarchie. Les deux factions
continuaient à tuer des Allemands et des Italiens mais, malheureusement, ils
continuaient aussi à s'entretuer.

Le professeur Bogdan Raditsa*, qui était alors directeur du service d'information


de l'ambassade de Yougoslavie à Washington, raconte : « La situation est devenue
assez confuse avec l'effondrement de la Yougoslavie en 1941, en particulier à la
fin de l'année, quand une Mission royale yougoslave vint s'établir dans ce pays. »
Elle était composée de membres du gouvernement du roi Pierre et du Ban ( gouverneur
) de Croatie, le docteur Ivan Subasic. Sava Kosanovic, le neveu de Tesla, qui était
alors membre du Parti démocrate, arriva aussi aux EtatsUnis au titre de ministre du
gouvernement en exil.

* Raditsa appartenait à une famille du Sud de la Croatie, depuis toujours


favorable à l'union des Croates et des Serbes.
« Dès que Kosanovic arriva aux États-Unis », dit le professeur Raditsa, « il tenta
de détourner Tesla d'une orientation politique exclusivement serbe, et il y parvint
; Tesla avant cela n'avait jamais été favorable au chauvinisme Grand Serbe. Il
avait l'habitude de dire : “Je suis Serbe, mais ma patrie est la Croatie3”. »

Plus la guerre durait, plus le conflit entre Serbes et Croates exilés s'exacerbait,
paralysant les activités normales des diplomates slaves à Londres, Washington et
New York.

« Bien que Serbe, » rappelle Raditsa, « Kosanovic dirigeait le combat pour la


fraternisation entre Serbes et Croates, contre Fotic et de nombreux autres Serbes
membres de diverses missions yougoslaves. C'est ainsi qu'il entreprit de se servir
de Tesla pour lutter contre le mouvement Grand Serbe.

« Tesla lui-même, n'était pas conscient du profond conflit entre Serbes et Croates.
C'était un savant et un vieillard : deux raisons d'être très naïf en politique. »

Raditsa dit que Tesla paraissait heureux d'avoir enfin près de lui à New York un
homme de sa famille. Il remarqua que Tesla adoptait sur tous les sujets l'opinion
de Kosanovic. Pendant cette période, l'inventeur touchait environ 500 dollars par
mois d'honoraires du gouvernement royal.

Divers messages politiques émanant de Tesla adressés à l'opinion publique de son


pays d'origine, dit Raditsa, étaient en fait écrits par Kosanovic.

Vers la fin de 1942, un Centre d'information yougoslave s'ouvrit à New York au


siège de la Mission royale, sur la Cinquième Avenue. Raditsa et Kosanovic y
travaillaient ensemble, imprimant des bulletins et autres publications. Mais une
crise éclata lorsqu'ils apprirent le conflit qui opposait Tito et Mihailovic.

« Kosanovic a rejoint le camp de Tito et entrepris de faire connaître le Mouvement


de Libération nationale pour une Yougoslavie nouvelle. Il a eu énormément de peine
à convaincre Tesla de la chute prochaine de la monarchie en Yougoslavie et de
l'émergence d'une Yougoslavie nouvelle à l'horizon de la guerre civile fratricide.
Comme la majorité des Serbes de Croatie rejoignaient Tito, Kosanovic a persuadé
Tesla de se joindre lui aussi à ce mouvement populaire, largement composé de Serbes
et de Croates. C'est ainsi que le message de Tesla aux Serbes et aux Croates a été
écrit par Kosanovic. »

Sur les murs du musée Tesla à Belgrade, il y a une photographie très agrandie du
message que Tesla aurait envoyé à ses compatriotes combattants, quelques mois
seulement avant sa mort. Le vice-président américain Henry A. Wallace mit lui aussi
la main à la pâte. Tapé à la machine, ce texte contient de nombreuses ratures et
rajouts de la main de Tesla, mais le style est celui d'un idéologue, ce que
l'inventeur n'était pas.

« De cette guerre doit naître un monde nouveau, un monde qui justifie tous les
sacrifices offerts par l'humanité. Ce doit être un monde où il n'y aura plus
d'exploitation du faible par le fort, du bien par le mal, où la violence des riches
n'humiliera plus les pauvres ; où les productions de l'esprit, la science et l'art
seront mis au service de la société, pour améliorer et embellir la vie, et non au
service des individus pour accroître leurs richesses. Ce monde nouveau ne sera pas
un monde d'opprimés et d'humiliés, mais un monde d'hommes libres et de nations
libres, égales en dignité et en respect de l'homme. »

Le nom de l'inventeur apparaît également au bas d'un autre message envoyé à


l'Académie des Sciences soviétique le

12 octobre 1941 qui prie instamment la Russie, la GrandeBretagne et l'Amérique


de joindre leurs efforts dans leur guerre contre les puissances de l'Axe, afin de
soutenir la lutte révolutionnaire du peuple yougoslave. Mais ce message n'est pas
exposé dans le musée, sans doute parce que la nostalgie à la russe n'est plus de
bonne politique.

Devenu président de la Mission économique yougoslave, Kosanovic militait en faveur


d'une nouvelle Fédération yougoslave, qui devait se substituer à la Yougoslavie
centralisée de l'avant-guerre royaliste. Cette nouvelle organisation se mit à son
tour à oeuvrer pour une nouvelle Fédération de l'Europe de l'Est et du Centre.
Raditsa se rallia également au mouvement de Tito.

Le roi Pierre recherchait désespérément, pour soutenir Mihailovic, les appuis de


Roosevelt et de Churchill, ainsi que celui de son oncle, le roi George VI. D'abord
sympathisants de la cause tchetnik, les Britanniques changèrent de point de vue
lorsqu'ils eurent connaissance des actions agressives menées par les Partisans de
Tito.

En 1942, le roi Pierre se rendit à Washington pour intercéder auprès de Roosevelt.


Les pilotes yougoslaves s'entraînaient dans le Tennessee. Roosevelt lui dit que
l'Amérique enverrait des avions aux Tchetniks dès qu'on pourrait les retirer du
front du Moyen-Orient. Le monarque visita New York et assista à une grande
réception organisée par les Amis américains de la Yougoslavie au Colony Club. Le
Colony, premier club de femmes du monde américain, avait été fondé sous l'impulsion
de la dynamique Anne Morgan. Elle assistait à la réception comme la reine mère
Marie, et Mme Roosevelt. C'était le genre de mondanité qui aurait réjoui Tesla s'il
n'avait pas été trop faible et trop malade pour venir. Aussi le roi Pierre alla-t-
il lui rendre visite chez lui.

Dans son journal ( A King's Héritage ), à la date du 8 juillet 1942, le jeune


Pierre II écrit : « J'ai rendu visite au Docteur

Nikola Tesla, le savant yougoslavo-américain mondialement célèbre, dans son


appartement de l'hôtel New Yorker. Après que je l'eus salué, le vieux savant me dit
: “Je suis extrêmement honoré. Je suis content que vous soyez en pleine jeunesse,
et me réjouis de ce que vous deviendrez un grand dirigeant. Je crois que je vivrai
jusqu'à votre retour dans une Yougoslavie libérée. Vous avez reçu les derniers mots
de votre père : “Garde la Yougoslavie”. Je suis fier d'être Serbe et Yougoslave.
Notre peuple ne peut périr. Préservez l'unité de tous les Yougoslaves les Serbes,
les Croates et les Slovènes.” »

Le roi ajouta qu'il était profondément ému et que Tesla et lui avaient pleuré. Il
visita ensuite l'université Columbia où il reçut un accueil chaleureux du président
Nicholas Murray Butler et où il trouva, dans le laboratoire de physique de Pupin,
de nouveaux liens avec son pays.

Il retourna à Washington. Franklin D. Roosevelt lui donna l'assurance que des


vivres, des vêtements, des armes et des munitions seraient parachutés sur la
Yougoslavie. Lorsque la Mission britannique en Yougoslavie prit officiellement
contact avec Tito en 1943, le roi Pierre fut bouleversé. Il demanda à être
parachuté dans son pays, mais Churchill s'y opposa. Tito accusa ouvertement
Mihailovic de trahison.

Lors de la Conférence de Téhéran, en novembre, il se produisit, essentiellement


sous l'impulsion de Churchill, ce que le roi décrivit comme un « changement fatal »
dans la politique des Alliés. Il fut décidé que « la principale force de combat
contre les Allemands en Yougoslavie reconnue par les Alliés était l'Armée de
Libération nationale, sous la direction de Tito ; les Partisans étaient reconnus
comme armée alliée à part entière. Mihailovic était donc renié et abandonné. »
Du jour au lendemain, Churchill fut promu héros de la Yougoslavie moderne. Et quand
le jeune monarque écrivit une lettre désespérée à Roosevelt pour lui demander son
soutien, le président malade l'enjoignit d'accepter les conseils de Churchill «
comme si c'étaient les miens ». Roosevelt mourut quelques mois plus tard.

Le neveu de Tesla, Kosanovic, en même temps que quelques autres représentants


diplomatiques du roi Pierre, avait été démis de ses fonctions par le monarque au
plus fort de la crise de 1942. Bien souvent Kosanovic dit à Bogdan Raditsa que
l'exclusion de son propre neveu du gouvernement royal avait causé un terrible choc
à Tesla. De fait, Kosanovic croyait que la mort de l'inventeur avait été précipitée
par sa propre « rétrogradation ». Il répétait à Raditsa : « Tesla pensait que
j'étais puni, que je serais sûrement arrêté, ou qu'il m'arriverait quelque chose,
mais je suis parvenu à le convaincre que ce qui se passait était inévitable en
politique. »

Kosanovic reconnut avec franchise avoir essayé d'empêcher pendant cette période
tout contact entre Tesla et les membres du gouvernement royal. L'ambassadeur Fotic
était devenu l'« ennemi », puisqu'il penchait encore en faveur d'une politique
Grand Serbe et s'opposait aux changements à venir. La relation de Tesla avec son
ancien ami connut un froid.

« Il ne fait aucune doute », dit le professeur Raditsa, « que Tesla fut accablé par
la tragédie extrêmement meurtrière pour les deux camps qui déchira la Yougoslavie
entre 1941 et 1943. Très souvent il me demandait de lui expliquer ce qui se passait
entre nous, et pourquoi nous ne parvenions pas à nous mettre d'accord. »

Après la guerre, Mihailovic fut exécuté par un tribunal populaire pour soi-disant
collaboration avec l'ennemi ; la République de Yougoslavie fut instaurée, Tito fut
nommé président à vie, et les communistes prirent avec fermeté les rênes du
pouvoir. Le bilan des victimes yougoslaves à la fin de la Seconde Guerre mondiale
s'élevait à deux millions de morts ; mais le plus tragique, c'est que des milliers
d'entre eux avaient été tués par leurs propres compatriotes.

« Après la guerre », se souvient le professeur Raditsa, « Kosanovic devint ministre


du gouvernement Tito-Subasic, et j'étais son assistant au ministère de
l'information de 1944 à 1945 ; alors j'ai quitté le pays, parce que je ne pouvais
me résoudre à devenir communiste. En 1946, Sava Kosanovic a été nommé ambassadeur
de Tito à Washington, mais je ne l'ai jamais revu après mon départ de Belgrade en
octobre 1945. Kosanovic adhérait totalement au système communiste et lui resta
fidèle jusqu'à sa mort. »

Pendant dix siècles, les Yougoslaves n'avaient pas connu de répit : dominés et
pillés par des envahisseurs Vénitiens, Romains, Turcs, Bulgares, Autrichiens,
Hongrois, Allemands, Italiens ils avaient toujours vécu sous la menace de la
torture, de la prison ou de l'assassinat. A présent, une nouvelle ère,
merveilleuse, s'ouvrait : ils étaient libres, si l'on peut dire.

Tesla ne devait pas vivre assez longtemps pour voir ce jour. Aurait-il accepté le
nouveau gouvernement, sa Constitution de type soviétique, son alliance avec
l'U.R.S.S. ? Aurait-il accepté l'exil permanent de son roi bien-aimé ? Autant de
questions qui resteront sans réponse.

Malheureusement, ces événements auraient pourtant une influence sur le souvenir que
l'Occident allait garder de lui. Le déclin de sa réputation scientifique, l'oubli
dont il a été victime après la guerre, résultent pour une grande part de la
disparition de la plupart de ses archives scientifiques derrière cet avatar de la
Guerre froide, le Rideau de Fer.

En 1948, la Yougoslavie est sortie de derrière le Rideau de Fer en déclarant son


indépendance par rapport à la doctrine soviétique de la « souveraineté limitée ».
Alors l'Amérique et ses alliés ont généreusement envoyé de l'aide économique et
militaire aux Yougoslaves ; mais le mal était fait. Pendant la guerre, l'Amérique
ne s'était pas précipitée au secours de Tito avec la promptitude dont Churchill
avait fait preuve : il serait beaucoup plus difficile par la suite aux chercheurs
américains de tirer parti des sources yougoslaves pour s'informer sur les
découvertes de Nikola Tesla.

L'inventeur s'affaiblit beaucoup pendant l'hiver 1942. Sa peur des microbes


l'obsédait tellement qu'il demandait même à ses amis les plus intimes de rester à
une certaine distance de lui, comme les sujets d'un roi névrosé. ( Les microbes des
pigeons ne semblaient pas lui donner de souci. ) Il était sujet à des troubles
cardiaques et tombait de temps en temps en syncope. Il n'était plus capable d'aller
lui-même nourrir ses pigeons adorés et déléguait souvent cette tâche à un jeune
homme nommé Charles Hausler, qui élevait des pigeons voyageurs.

Hausler faisait ce travail pour Tesla depuis 1928 : il se rendait chaque jour à
midi à la bibliothèque publique de New York avec des graines et faisait le tour du
bâtiment à la recherche d'oiseaux jeunes ou blessés, perchés sur les rebords des
fenêtres ou cachés derrière les grandes statues. Il les portait à l'hôtel de Tesla
où ils se reposaient et guérissaient. « Ensuite, je les relâchais devant la
bibliothèque, selon sa volonté. » Il se souvient que dans l'appartement de Tesla
les cages avaient été construites par un bon menuisier « comme dans tout ce qu'il
entreprenait, Mr. Tesla avait le souci du travail bien fait ». Les pigeons
profitaient également des avantages d'une douche munie de rideaux.

Hausler et Tesla passaient de longues heures ensemble et parlaient surtout de


pigeons. Un jour, Tesla lui confia : « On ne peut pas faire confiance à Thomas
Edison. » Le jeune homme se rappelait son patron comme « quelqu'un de très gentil
et de très attentionné ». Un incident s'était produit, qui resta longtemps gravé
dans sa mémoire. « Il y avait une grande caisse dans sa chambre près des cages à
pigeons ; il m'avait demandé de faire très attention à ne pas la bousculer car elle
contenait quelque chose qui pouvait détruire un avion en vol ; il espérait le
présenter au monde. » D'après Hausler, la caisse avait probablement été entreposée
plus tard dans la cave de l'hôtel .

Par une journée particulièrement froide du début de janvier 1943, Tesla appela son
autre garçon de course, Kerrigan, et lui confia une enveloppe cachetée, adressée à
M. Samuel Clemens, 35 South Fifth Avenue, New York City. Le garçon partit dans le
vent glacial et chercha en vain le numéro. Il s'avéra que c'était l'adresse du
premier laboratoire de Tesla ; mais South Fifth Avenue était devenue West Broadway,
et personne du nom de Samuel Clemens n'habitait aux alentours.

Kerrigan retourna à l'hôtel New Yorker et fit son rapport au vieil homme malade.
D'une voix faible, Tesla lui expliqua que Clemens était le célèbre Mark Twain que
tout le monde connaissait. Il renvoya Kerrigan à sa recherche en lui demandant
cette fois de s'occuper en même temps des pigeons. Le messager, troublé, nourrit
les pigeons puis alla consulter son chef de service, qui lui apprit que Mark Twain
était mort depuis vingt-cinq ans. Et Kerrigan reprit sa pénible marche dans le
glacial après-midi, revint chez Tesla, lui expliqua ce qu'il en était et tenta de
lui rendre l'enveloppe.

Indigné, l'inventeur refusa d'entendre parler de la mort de l'humoriste. « Il était


dans ma chambre hier soir. Il était assis sur cette chaise, il m'a parlé une heure
durant. Il a des difficultés financières, il a besoin de mon aide. Donc, ne revenez
pas avant d'avoir remis cette enveloppe. » Une fois de plus le coursier retourna
voir son supérieur et ils ouvrirent ensemble la lettre. Elle contenait une feuille
de papier blanc pliée dans laquelle il y avait vingt billets de cinq dollars de
quoi aider un ami à se tirer momentanément d'embarras.
Le 4 janvier, malgré son extrême faiblesse, l'inventeur se rendit à son bureau pour
faire une expérience qui intéressait George Scherff. Ce dernier fit un saut au
bureau pour l'aider à la préparer. Mais ils durent interrompre leur travail quand
Tesla sentit une forte douleur dans la poitrine.

Refusant le secours d'un médecin, il retourna à son hôtel. Le lendemain, une femme
de ménage vint et nettoya sa chambre. Quand elle partit, il lui demanda d'apposer
le carton « Ne pas déranger » sur sa porte pour dissuader les visiteurs, et de ne
pas se soucier du ménage. Le carton resta accroché le lendemain et le jour suivant.

Tôt le matin du 8 janvier, Alice Monaghan, employée de l'hôtel, pénétra dans


l'appartement malgré l'écriteau et trouva Tesla mort dans son lit, une expression
calme sur son visagre creusé et amaigri. Le médecin-légiste adjoint, H.W. Wembly,
examina le corps, jugea que la mort remontait à 22 heures 30, le 7 janvier 1943, et
attribua sa cause à une thrombose coronaire. Tesla était mort dans son sommeil et
le médecin nota qu'il ne trouva pas de « circonstances suspectes ». L'inventeur
était âgé de 86 ans.

Kenneth Swezey fut prévenu immédiatement ; à 10 heures du matin, il téléphona au


docteur Rado à l'université de New York, qui informa à son tour les bureaux du roi
Pierre, au 745 Fifth Avenue. Le neveu de Tesla, Kosanovic, à ce moment-là président
du Bureau de Planification d'Europe de l'Est et du Centre, fut également prévenu.

Puis le F.B.I. fut convoqué. Swezey et Kosanovic appelèrent un serrurier pour


ouvrir le coffre-fort de Tesla. Son contenu fut examiné*.

Le corps fut transporté aux Pompes funèbres Frank E. Campbell, sur Madison Avenue,
au niveau de la 81e Rue, et Hugo Gernsback demanda à un sculpteur de prendre un
masque funéraire de l'inventeur.

Juste avant la mort de Tesla, Eleanor Roosevelt avait tenté d'intercéder en sa


faveur auprès du président Roosevelt peutêtre dans l'intention de lui conférer
quelque distinction. Au musée Tesla, à Belgrade, on peut lire trois brèves notes
rédigées sur des feuilles à en-tête de la Maison-Blanche : le 1er janvier, sur la
requête de l'écrivain Louis Adamic, Mme Roosevelt avait promis de demander au
Président d'écrire à Tesla et qu'elle-même irait lui rendre visite lors de son
prochain voyage à New York. La seconde note porte la mention « Mémo pour Mme
Roosevelt » et elle est signée F. D. Roosevelt : « Mes services étaient en train de
s'en occuper, mais les journaux d'hier annoncent la mort de M. Tesla. C'est
pourquoi je vous retourne les feuilles ci-jointes. » Une troisième note du 11
janvier, d'Eleanor Roosevelt à Adamic, transmet le message du Président et dit son
chagrin en apprenant la mort de l'inventeur.

Adamic écrivit un émouvant éloge funèbre à Tesla, lu par le maire de New York,
LaGuardia, à la radio, le 10 janvier". Les tensions extrêmes entre les factions
serbes et croates des États-Unis rendaient difficile l'organisation des
funérailles. La dépouille fut exposée dans une chapelle ardente, mais, selon une
lettre inédite de O'Neill, « seules douze personnes, dont des journalistes »,
vinrent le saluer.

Les obsèques officielles eurent lieu le 12 janvier à 4 heures de l'après-midi, dans


la cathédrale St John the Divine ; plus de

* Ses notes et papiers personnels saisis après sa mort par le Bureau Américain
des Biens Étrangers se trouvent maintenant au musée Nikola Tesla, à Belgrade. deux
mille personnes y assistèrent, les Serbes d'un côté, les Croates de l'autre.
L'évêque W.T. Manning avait exigé des deux parties la promesse qu'il n'y aurait
aucune déclaration politique. L'office, commencé en anglais par Mgr. Manning, fut
terminé en serbe par le Révérend Dusan Sukletovic.

Parmi les diplomates yougoslaves présents se trouvaient l'ambassadeur Fotic, le


gouverneur de la Croatie, un ancien premier ministre de Yougoslavie et le ministre
de l'Alimentation et de la Reconstruction. Au premier rang, il y avait Kosanovic,
organisateur des funérailles et chef d'une importante délégation commerciale, et
Swezey. Le Dr Rado était trop malade pour se joindre à l'escorte d'honneur.

On reconnaissait, dans cette escorte, des figures importantes de la science et de


l'industrie américaines : le professeur Edwin H. Armstrong, le Dr E.F.W.
Alexanderson de la General Electric, le Dr Harvey Rentschler de Westinghouse,
l'ingénieur Gano Dunn, et W.H. Barton, conservateur du Hayden Planétarium au Musée
américain d'Histoire naturelle. Newbold Morris, président du Conseil de la Ville de
New York, dirigeait ce groupe.

Quand la nouvelle de la mort de Tesla se répandit à l'étranger, en particulier dans


l'Europe en proie à la guerre, de nombreux savants et responsables politique
envoyèrent des télégrammes de condoléances. Aux États-Unis, trois lauréats du prix
Nobel, Millikan, Compton et James Franck, rendirent un éloge commun à l'inventeur :
« un des esprits les plus extraordinaires du monde, qui montra la voie des
importants développements techniques des temps modernes ».

Le Président et Mme Roosevelt exprimèrent leur reconnaissance à Tesla pour ses


contributions « à la science, à l'industrie et à la nation ». Le vice-président
Wallace, déclara, dans le style de la Yougoslavie nouvelle, qu'« avec la mort de
Tesla l'homme ordinaire perd l'un de ses meilleurs alliés ».

Si Louis Adamic se trompa en louant Tesla d'avoir été indifférent à l'argent, il


eut parfaitement raison de dire qu'il n'était pas réellement mort : « Le véritable
Tesla, le Tesla le plus grand, vit dans son oeuvre qui est immense, presque
inestimable, et fait intégralement partie de notre civilisation, de notre vie
quotidienne, de notre effort de guerre actuel. Sa vie est un triomphe. »

Tesla reçut de son vivant de nombreuses distinctions académiques d'universités


américaines et d'autres pays : la médaille John Scott, la médaille Edison, et de
nombreux prix venant des gouvernements européens. En septembre 1943, on lança le
liberty-ship Nikola Tesla, honneur qui lui aurait fait plaisir. Mais il fallut
attendre 1975 pour que son nom figure au Panthéon des Inventeurs américains
( National Inventors Hall of Famé. )

Huit mois après sa mort, la Cour suprême des États-Unis rendit le jugement qu'il
avait toujours pressenti avec certitude, établissant qu'il était l'inventeur de la
radio.

Son corps fut transféré au cimetière de Ferncliffe à Ardsley-on-the-Hudson, dans le


froid intense d'un après-midi d'hiver. Dans la voiture suivant le corbillard se
trouvaient Swezey et Kosanovic. Sa dépouille fut incinérée et ses cendres
retournées en 1957 à sa terre natale.

_-_-_-_-_

POSTFACE

Note critique sur les inventions de Tesla

Pourquoi cette note surajoutée, qui peut paraître dissonante ? Le livre de Margaret
Cheney, qui a le rare mérite de faire revivre l'étrange personna'ité d'un grand
inventeur, n'a justement pas la prétention de décrire par le menu chacune de ses
inventions ni d'en retracer impassiblement la genèse technique. Toute remarque à
ces sujets risque de sembler aller à l'encontre de la conception générale de
l'ouvrage. Elle serait déplacée, en effet, si la ferveur de notre biographe,
l'admiration communicative qu'elle éprouve pour son héros, ne laissaient pas
soupçonner comme un défaut d'objectivité dans son appréciation des travaux du grand
homme.

Il faut avouer que le personnage de Tesla est si peu ordinaire qu'il est bien
difficile de s'en détacher pour porter sur son oeuvre un jugement sans passion. Les
historiens français ont trop souvent évité de s'en donner la peine en négligeant à
la fois l'homme et l'oeuvre d'où l'intérêt d'un livre tel que celui-ci. En
revanche, Tesla a trouvé chez les Anglo-Saxons tout un parti de zélateurs fort
disposés à lui décerner des éloges sans réserves, ainsi qu'en témoignent les titres
de leurs publications : Prodigal Genius, The Life of Nikola Tesla de J.J. O'Neil,
1944 ; Nikola Tesla, Electrical Genius de A.J. Beckhard, 1961 ; Nikola Tesla, Giant
of Electricity de H.B. Walters, 1961. C'est évidemment à cette lignée qu'appartient
le Tesla, Man out of Time de Margaret Cheney, 1981.

L'auteur a voulu rendre et faire rendre justice à Tesla en insistant sur l'étendue
de ses facultés d'innovation, de réalisation et d'anticipation qui, effectivement,
furent remarquables. Mais comment atteindre un tel but sans le dépasser ? Comment
rendre justice à un inventeur sans faire tort à plusieurs autres ? De fait, le
lecteur français qui referme le livre de Margaret Cheney peut se sentir déconcerté.
On lui avait dit, par exemple, que le grand précurseur de la transmission d'énergie
électrique par courant alternatif avait été son compatriote Gaulard ; il croyait
savoir que la radio était née des travaux de l'italien Marconi, que l'Anglais
Fleming avait fabriqué le premier tube électronique, etc., et voici qu'il apprend
qu'en réalité l'Américain Tesla a plus ou moins été à l'origine de tout cela de
cela et de bien d'autres choses dont certaines, comme la transmission des grandes
énergies sans fil, ou l'arme électrique absolue, n'ont pas encore vu le jour ! Dans
la perspective de Margaret Cheney, cette générosité d'attribution est presque
inévitable, car à vouloir faire de Tesla un homme des temps futurs donc, en avance
sur sçn temps on s'expose à le caricaturer en lui donnant les traits d'un Éternel
Devancier anticipant, d'une manière ou d'une autre, par ses intuitions et ses
prophéties, sinon par ses réalisations, sur les trouvailles de la plupart des
inventeurs de son époque. Le malheur est que la thèse est tout aussi aisée à
réfuter qu'à défendre, ou plus exactement, qu'elle échappe à la polémique tant sont
incertaines et vagues les notions de « précurseur », « devancier », « pionnier »,
etc., et tant sont mal définies les « inventions » dont la paternité peut être
attribuée, selon les circonstances, à celui-là ou à un autre. De là l'intention et
les limites de la présente « note » : il ne peut s'agir de suivre Margaret Cheney
sur son propre terrain, d'ouvrir ou de rouvrir d'interminables querelles de
priorité ; mais, tout en reconnaissant la cohérence de son point de vue, il doit
être permis de lui en adjoindre un autre : celui de l'historien des techniques
traditionnel. La question modératrice ou compensatrice de la sympathique ferveur de
Margaret Cheney sera donc celle-ci : qu'en était-il, en leur temps, alors qu'il
n'était pas encore possible de les penser comme ayant devancé des réalisations à
venir, qu'en était-il des principales inventions de Tesla, dans quel contexte de
recherches se sont-elles situées, et d'abord, quelles étaient-elles ?

A consulter les publications spécialisées des environs de 1890, mémoires de


sociétés savantes ou articles de revues, il ne fait aucun doute que le vrai domaine
d'élection de Tesla, celui où il s'est fait connaître le plus tôt, le plus
durablement, où son esprit inventif s'est manifesté avec le plus de bonheur, fut le
domaine alors tout récent de l'électrotechnique. A la différence des techniques de
communication ou de signalisation électriques qui se contentaient des faibles
courants de la pile, l'électrotechnique s'était constituée, après l'apparition de
la machine de Gramme, en vue de la production, de la transmission et de
l'utilisation de courants relativement « forts ». D'une certaine manière, Tesla
fut, aux yeux de ses contemporains, essentiellement et presque exclusivement,
l'homme des courants forts ! Mais pas de n'importe quels courants de forte
puissance ; seulement des courants alternatifs ; des courants de basse fréquence
qui avaient déjà reçu des applications industrielles, et des courants de haute
fréquence dont les usages restaient à découvrir. Sur le premier point au moins,
c'est trop peu de dire qu'il a participé à la construction de l'électrotechnique :
il a contribué à la renouveler.

Bien entendu, cette construction et ce renouvellement n'ont pu être la tâche d'un


seul ni s'accomplir en un moment. Tesla fut un électrotechnicien après et avec
d'autres. Sa chance fut d'intervenir à une période décisive, alors que
l'électrotechnique encore débutante était déjà sur le point de changer
d'orientation. En 1881, l'année même où Tesla entrait dans la carrière de
l'électricité, au central téléphonique de Budapest, l'exposition internationale
d'électricité qui se tenait à Paris consacrait le succès du système d'éclairage par
incandescence mis au point par Edison. L'électrotechnique des origines venait de
résoudre l'un des deux grands problèmes qu'elle s'était posés : celui de la «
division de la lumière », c'est-à-dire, de la fragmentation en une multitude de
foyers distincts de l'éblouissante lumière de l'arc. Restait l'autre problème, plus
important encore pour l'avenir de l'industrie : celui du « transport de la force »,
ou si l'on préfère, de la transmission de l'énergie mécanique à grande distance par
le moyen de l'électricité. Il s'était posé en 1873, lorsque l'on avait fait
l'expérience de la réversibilité du fonctionnement de la dynamo. Mue ici par une
chute d'eau, une machine de Gramme en pouvait faire tourner une autre, là-bas, à
des kilomètres de distance. De là était né l'espoir de pouvoir transporter un jour
la force motrice des torrents, des fleuves et des marées, jusque dans les cités
industrielles où se trouvaient leurs lieux d'utilisation.

Les grands ingénieurs de l'époque, J. Hopkinson en Angleterre, M. Deprez en France,


virent très vite que, pour éviter les pertes par échauffement le long de la ligne,
il fallait user de courants de faible intensité et de haute tension. Évoquant, en
1879, l'éventualité d'une exploitation électrique des chutes du Niagara, W. Thomson
réclamait une tension de 80 000 volts. Mais il était plus facile de les réclamer
que de les obtenir, et encore la difficulté n'était-elle pas seulement de les
produire ( en 1891, malgré les progrès intervenus dans la construction des machines
électriques, le collecteur d'une dynamo ne pouvait guère supporter plus de 3 000
volts ), il fallait surtout pouvoir les utiliser. W. Thomson se demandait : «
Qu'allons-nous faire de ces 80 000 volts à l'autre bout de la ligne ? » C'était la
mort assurée pour qui toucherait les conducteurs et la destruction immédiate des
appareils de service. Aussi bien, malgré les essais prometteurs effectués par M.
Deprez à Munich en 1882 ( 57 km ) ou à Creil en 1886 ( 56 km ) et en dépit du
puissant intérêt qu'il y avait à réussir dans cette voie, l'entreprise du «
transport de la fo