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L'EuROPE ENTRE UTOPIE

ET REALPOLITIK
Questions Contemporaines
Collection dirigée par JP. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions
contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines»
est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions

Claude FOUQUET, Modernité, source et destin, 2009.


Héliane de VALlCOURT de SERANVILLERS, La preuve par
l'ADN et l'erreur judiciaire, 2009.
Ivan FRIAS et Jean-Luc POULlQUEN, Soigner et penser au
Brésil. Ces chemins de la culture qui passent par la France,
2009.
Aliaa SARA YA, Des engagés pour la cause des droits de
l'homme en Egypte, 2009.
N. ANDERSSON et D. LA GO T, La Justice internationale
aujourd'hui, 2009.
Nicolas PRESSICAUD, Le vélo à la reconquête des villes.
Bréviaire de vélorution tranquille, 2009.
Jean TOURNON (dir.), La République antiparticipative, 2009.
Laurent VERCOUSTRE, Faut-il supprimer les hôpitaux?
L'hôpital aufeu de Michel Foucault, 2009.
Anne-Marie GANS-GUINOUNE, Et si c'était à refaire... ? Des
françaises immigrées aux Pays-Bas racontent, 2009.
Florence SAMSON, Tabous et interdits, gangrènes de notre
société,2009.
Jean-Philippe TESTEFORT, etre@eleve.com. Envisager une
transmission durable, 2009.
Madonna DESBAZEILLE, Ouverture pour le XXle siècle,
2009.
Jean-Pierre COMBE, Lellres sur le communisme. Un
intellectuel communiste témoigne et réagit, 2009.
Irnerio SEMINATORE

L'EuROPE ENTRE UTOPIE


ET REALPOLITIK

Préface de Graham Watson

L'HARMATTAN
@
L'HARMATTAN, 2009
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harma ttan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06928-2
EAN : 9782296069282
PRÉFACE

L'Europe entre Utopie et Realpolitik invite ses lecteurs à voyager à


travers les débats et les problèmes majeurs qui ont conduit au processus
d'unification et d'intégration européenne, qui les ont façonnées et parfois
contrastées.
L'Union européenne est une expérience unique en terme de gouvernance
supranationale. Aucun autre moment dans l'histoire n'a vu autant d'États-
nations aller si loin en mettant en commun leur souveraineté. Contre les
vœux de certains et les prédictions de beaucoup, l'UE a évolué en un corps
législatif, doué d'un système judiciaire indépendant et d'une monnaie unique.
Dans ce processus, elle a réintégré avec succès les anciens pays
communistes, en les ramenant au sein de la famille européenne.
En dépit de difficultés tout au long du parcours, le chemin menant à
l'intégration européenne est toujours un chantier ouvert, avec des
développements en cours dans la politique énergétique, de prévention des
changements climatiques et des initiatives communes en matière de sécurité
et de défense. Il y a peu de doutes que l'intégration européenne va continuer.
Cependant, pour comprendre ce qui fait avancer l'Europe, nous avons
besoin d'une appréciation correcte de son histoire, de ses peuples et de sa
place dans le monde. Nous avons également besoin d'évaluer cela à travers
le double prisme, des luttes occasionnelles entre moralité et sens pratique,
utopie et realpolitik.
Ce texte est instructif, pénétrant et accessible. C'est une pierre angulaire
pour l'apprentissage et le débat, et une contribution, qui est la bienvenue,
dans la littérature sur les politiques et l'histoire européennes.

Graham Watson
Président
de la Commission « Alliance des Démocrates et des Libéraux»
(ALDE) du Parlement européen

Bruxelles, le 5 mars 2009

5
LES POSTULATS DU RÉALISME
ET LEUR ABANDON

La tradition de pensée du réalisme comme doctrine de la raison de l'État,


conception de la puissance internationale et interprétation calculée et
rationnelle des intérêts nationaux, embrasse le cours tout entier de l'histoire
de l'Europe et fait corps unique avec le concept moderne de souveraineté,
comme soumission absolue à une autorité indivisible, inconditionnelle et
umque.
L'abandon des postulats du réalisme, de la part du monde académique
continental depuis 1945, l'anarchie du système et la permanence des conflits,
ont été la conséquence directe de la tragédie européenne et de deux conflits
mondiaux inexpiables.
Cet oubli marque l'émergence d'une conjoncture d'idéalisation des relations
internationales qui représente la remise en question de la souveraineté comme
fondement originaire de l'ordre international et de la société étatique, et de ce fait,
l'antihistoire de l'Europe, la négation de la realpolitik. C'est dans les profondeurs de
l'abîme européen et au cœur de son drame que furent ensevelies les intuitions de
Machiavel, les réflexions de Richelieu et les fictions mythologiques de Hobbes.
Périrent avec elles les subtiles distinctions de l'âge politique contemporain et les
conceptualisations élevées des cultures, italienne du XVIe, française et allemande
des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Conceptions développées par nombre de
philosophes, historiens et juristes, parmi lesquels les pères du monde moderne et de
la société des États, Hegel, Ranke, Treitsche, Meinecke, Weber et Schmitt.

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1. INTRODUCTION

1.1 LES POSTULATS DU RÉALISME

Canlmal de Richeheu

1.1.1Les postulats du réalisme et leur abandon


La tradition de pensée du réalisme, comme doctrine de la raison de l'État,
conception de la puissance internationale et interprétation calculée et
rationnelle des intérêts nationaux, embrasse le cours tout entier de l'histoire
de l'Europe et fait corps unique avec le concept moderne de souveraineté,
comme soumission absolue à une autOlité indivisible, inconditionnelle et
unique.
L'abandon des postulats du réalisme. l'anarchie du système et la
permanence des conflits de la part du monde académique continental depuis
1945 ont été la conséquence directe de la tragédie européenne et de deux
cont1its mondiaux inexpiables.
Cet oubli marque l'émergence d'une conjoncture d'idéalisation des
relations internationales qlÙ représente la remise en question de la
souveraineté comme fondement originaire de l'ordre international et de la
société étatique, et de ce fait, l'antihistoire de l'Europe, la négation
realpolitik. C'est dans les profondeurs de l'abîme européen et au cœur de son
drame que furent ensevelies les intuitions de Machiavel, les réflexions de
Richelieu et les fictions mythologiques de Hobbes. Pélirent avec eUes les
subtiles distinctions de r âge politique contemporain et les conceptualisations
élevées des cultures italienne du xvr, ti-ançaise et allemande des XVIII",

7
XIXe et XXe siècles. Conceptions développées par nombre de philosophes,
historiens et juristes, parmi lesquels les pères du monde moderne et de la
société des États, Hegel, Ranke, Treitsche, Meinecke, Weber et Schmitt.
Nous ajouterons dans le même sillage les noms de Carr et d'Aron et, au-delà
de l' Atlantique, ceux de Niebuhr, Morgenthau, Kennan, Kissinger, Kaplan,
Waltz et bien d'autres.
À l'opposé du réalisme politique, la tradition idéaliste, tirant ses racines
et ses sources de l'impératif éthique, parcourt le fil souterrain qui va de Kant
à Habermas et de Hamilton à Haas et à Deutsch, puis à Robbins, Spinelli,
Monnet, jusqu'aux penseurs constructivistes et déshistoricisants de la
postmodernité. Ainsi, si l'histoire de l'Europe s'identifie étroitement à
l'histoire du concept de souveraineté, de système légal national, de
realpolitik et de doctrine d'État-puissance (Staatsmachtgedanke), la
conception de l'Europe comme soft power, apparaîtra, en son pur concept,
comme une antihistoire de l'Europe séculaire, sans épopée et sans mythes,
sans téléologie ni transcendance, une histoire dédramatisée, dépolitisée,
éthique ment indifférente et techniquement bureaucratique, au visage moral
d'une « démocratie désarmée ».
L'histoire de l'Europe moderne naît, dès les premiers siècles de l'âge
moderne, à travers la compétition violente, la concentration progressive du
pouvoir et de la force, soustraits aux privilèges des autorités féodales et des
corps intermédiaires, noblesse, seigneuries et villes libres. Elle se réalise
dans les formes de la monarchie absolue sur le continent ou de l'équilibre de
pouvoir entre roi et parlement en Grande-Bretagne. Cette histoire de la
monopolisation du pouvoir et de la violence physique constitue l'attribut et
la substance mêmes de la souveraineté, comme qualification de l'autorité
suprême et légitime, ayant permis à l'État d'imposer les règles
indispensables d'une cohabitation pacifiée aux citoyens et la soumission à la
loi des controverses privées à l'intérieur d'une société apaisée.
Grâce au processus de monopolisation de la force de la part de l'État et à
l'exercice d'un pouvoir de coercition irrésistible de la part de son autorité
suprême, il fut possible de créer, puis d'imposer, un ordonnancement
juridique et un système efficace de normes universellement valables. Ce fut
par le monopole de la force qu'il fut consenti une élévation civile par
l'éducation et une progression économique par la certitude du droit.
Par ailleurs, la création d'une autorité centrale forte identifia dans le
monopole légal de la force le fondement essentiel de la justification
oligopoliste de la violence. Cette conception, mise en sommeil en temps
normal dans une démocratie moderne, ne doit pas faire oublier qu'en cas de
crise «il doit y avoir un homme ou un groupe d'hommes », comme le
rappelle H. J. Morgenthau, «qui assume la responsabilité ultime pour
l'exercice de l'autorité politique », ou à la manière de Schmitt, « qui décide
de l'état d'exception », un état dans lequel, même dans la démocratie la plus

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parfaite, la décision n'est guère de la loi, mais d'un homme, dans lequel se
confondent le pouvoir de fait et le pouvoir de droit. Peut-on, de nos jours,
partager la souveraineté, le système de décision, l'ordonnancement juridique,
la sécurité intérieure et extérieure, sans unifier la force, l'appareil de
violence, le système de coercition et de survie en un système de décision
unique?
Depuis toujours, le réalisme politique et la théorie réaliste ont établi une
liaison, réciproquement contraignante, entre l'existence de l'État et
l'anarchie internationale, au sein de laquelle règnent des facteurs de rivalité
et d'antagonisme plutôt que des principes de solidarité. Que cette liaison
repose sur la morphologie du système, unipolaire, bipolaire ou multipolaire,
ou sur la distribution mondiale du pouvoir et donc sur une «balance »,
planétaire, le réalisme met en exergue la séparation nette entre sécurité
interne et sécurité extérieure.
En effet, le caractère objectif et critique de la menace ainsi que le poids et
l'influence de la politique extérieure sur la politique interne justifient ce
primat praxéologique et conceptuel, qui ne peut être démenti ni infirmé, mais
seulement atténué, par la théorie de l'interdépendance entre les économies,
les sociétés et les États. C'est de l'anarchie internationale et de sa
permanence structurelle, c'est de l'imperfection essentielle du système que
l'on ne peut exclure l'emploi unilatéral de la force. C'est l'absence d'une
instance centrale de régulation et d'un ordonnancement juridique, en mesure
d'imposer son arbitrage par des compromis sanctionnés et efficaces, que
découle la difficulté d'une gouvernabilité globale du système international.
L'imperfection des institutions universelles de sécurité est due à la
permanence d'une pluralité des souverainetés militaires et à la dispersion des
formes autonomes du monopole de la force. Ainsi, les problèmes de sécurité
constituent, au sein de la structure anarchique du système international, le
fondement même de la realpolitik et de l'exigence d'une politique qui
garantit, par la logique de la puissance et la morale du combat, la survie des
unités politiques en situation de crise extrême. La garantie de sécurité
extérieure est donc la préoccupation fondamentale des hommes d'État et des
élites politiques, car les États n'ont jamais consenti à se soumettre à
l'arbitrage d'une idée, d'une morale, d'un système de valeurs ou d'une
norme, lorsque des questions d'intérêt vital étaient en cause. L'histoire
européenne et mondiale nous rappelle cruellement que les principes
juridiques, éthiques et politiques (au sens des priorités et des principes
partisans) ont été toujours sacrifiés face à la préoccupation dominante de
l'État ou de ses régisseurs d'assurer la survie des nations. Ainsi, dans un
contexte international, caractérisé par la subordination de toute autre valeur à
l'impératif de la sécurité extérieure, tirent leur raison d'être la politique de
puissance ou la stratégie, comme conduite aventureuse, liées organiquement
à l'anarchie internationale. Le primat de la politique extérieure sur la

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politique interne, à travers l'idée de raison et le calcul instrumental, s'est
appliqué à l'art du gouvernement, comportant une planification rigoureuse
des moyens de défense, en fonction de l'ambition politique et du «sens»
assignés à la place de l'État et de la nation, dans la hiérarchie de puissance et
dans le cadre plus général de la vie historique.
On comprendra plus aisément pourquoi le réalisme reflète sans équivoque
l'expérience du système européen des États et celle de la scène planétaire, où
les considérations géopolitiques prévalent sur les affinités idéologiques des
hommes de gouvernement d'autres États.
Le constat de cette liaison entre les problèmes de sécurité et la structure
hobbesienne du monde influe également sur le rapport entre la realpolitik et
la science politique. En effet, les indications méthodologiques de Max Weber
sur les « types idéaux» ne doivent pas être retenues comme un simple reflet
de la réalité, mais comme des «modèles» pour comprendre les aspects
fondamentaux et récurrents de comportements périlleux, en isolant en leur
sein un« noyau rationnel constant », qui dépend de l'existence d'une société
«sui generis », mi-sociale et mi-asociale. La société de nature, où la
conciliation des intérêts antagoniques et conflictuels est l' œuvre des États, a
inspiré des interprétations différentes de la realpolitik. Un de ces exemples
est la politique de réconciliation franco-allemande, un épisode de la
realpolitik européenne, disjointe de la politique d'intégration, mais qui a agi
comme le moteur de celle-ci. Cette politique de réconciliation, inspirée par la
conception gaullienne de 1'« Europe des patries », a été dictée par l'idée de
bâtir un pôle de puissance européen indépendant dans le cadre de
l'affrontement Est-Ouest et de la politique mondiale de la bipolarité et peut
être résumée avec les mots de Bismarck à Guillaume I après Sadowa. «Nous
ne devons pas choisir un tribunal (n.d. r. de l'histoire), mais bâtir une
politique allemande (n.d. r. européenne) ». Une politique européenne qui a
eu clairement une signification extérieure, car elle visait la conception
ambitieuse d'un acteur global au sein de la pluralité des souverainetés
militaires existantes.

10
1.2 NÉOKANTISME ET INTÉGRAnONNISME

La catastrophe européelme de 1945 a jeté les bases de la tentative de


surmonter les dérives de la realpolitik, accusée d'avoir été à]' origine de la
tragédie de l'Europe. Le point de départ de ce défi immense a été identifié
dans la conception politique de Kant, selon lequel l'anarchie internationale
reste le fondement de toute recherche de la paix de toute constmction
intellectuelle. Cependant, celle-ci considérée dans son caractère relatif
et historiquement contingent. En la construction d'une autorité
supétieure aux États, une «fédération universelle », imposerait une
limitation au caractère absolu de la souveraineté, dont la définition fut
donnée par Jean Bodin aux États généraux de Blois en 1576, celle
d'Auctoritas Superiorem non recoglloscens.
La loi de la force et le rapport de forces pures ne seraient plus les
régulateurs suprêmes des controverses internationales, supplantées
désonnais par la domination universelle du droit. À la dure réalité de la
puissance se substituerait ainsi l'utopie légaliste d'un ordonnancement
jmidique, qui, partant d'une base théorique prescriptive, se développerait sur
le modèle des enseignements des pères de la Constitution tëdéraliste
amélicaine et de Hamilton en particulier.
Le dépassement de la realpolitik a été la résultante d'une réorientation des
valeurs européennes depuis 1945, allant dans le sens d'un rejet de la
philosophie de l'histoire à forte empreinte romantique, élaborée au XIX< et
XX" siècle par les théoriciens allemands de l'État-puissance. Cet État
perdrait connotations de moyen d'expression d'un peuple d'histoire
universelle et par là d'instrument de conquête et de progrès civil et culturel
au service de l'humanité. L'abandon d'tlle pareille conception, hélitée des
courants nationalistes du XIXe siècle, était lié à la conviction que l'État-
nation correspondait à un modèle supérieur d'organisation politique. Ainsi,
les indications théoriques du philosophe de KÜnigsberg avaient pour but de
poser «autrement» le problème de la souveraineté nationale absolue,
surmontant, au moins en théOlie, l'obstacle conceptuel de l'anarchie

II
internationale. La sous-estimation de l'emacinement mental de l'idée-force
de la nation au profit d'un cosmopolitisme abstrait et de l'idéal de
l'unification progressive de l'humanité a représenté les points faibles de la
pensée fédéraliste, qui s'est appuyée sur l'autonomie de la raison et sur la
poussée impérieuse de la loi morale.
À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il fallait sortir du réalisme de la
politique internationale, de la balance of power, de la logique contradictoire
des intérêts nationaux concurrents, de l'utilisation de la violence, de la peur
et de l'animosité réciproques. Il fallait s'engager sur la voie inédite de la
conciliation des intérêts, au lieu et à la place de leur dissymétrie, des jeux
d'influences compensatoires, et donc d'une sorte d'interdépendance
complexe et imprévisible. Le processus d'intégration européenne a voulu
substituer ainsi aux déterminismes traditionnels de l'intérêt national et de la
sécurité, ceux de la paix et du bien-être, et l'intégration poursuivie s'est
dessinée comme une première étape vers une vision des relations
internationales remodelées par l'harmonie. Cette intégration a cru obéir,
d'autre part, au critère de la nécessité et de l'irréversibilité plus qu'à celui
d'une vision volontariste de l'histoire. Il en est découlé l'égarement de la
finalité, fondée à l'origine sur la centralité des oppositions et sur les aléas du
politique.
Par ailleurs, cette centralité originelle de la politique reposait sur une
lecture de la vie internationale qui affichait la volonté d'en transformer les
objectifs, en permettant aux nations et d'abord aux sociétés européennes de
poursuivre des buts de coopération dans des secteurs qui étaient aussitôt
exclus du domaine de la politique et confiés à des autorités administratives
ou techniques. À la conception réversible de la politique et donc aux
contrastes entre structures d'intérêts aux finalités divergentes, qui sont le
propre de toute œuvre humaine, l'intégration remplaça l'idée d'un processus
irréversible qui permettrait de passer graduellement à l'intégration politique.
Cette conception idéaliste de l'harmonisation des sociétés européennes a non
seulement exclu du processus d'intégration la volonté mais la politique
comme telle (sécurité - diplomatie - défense), restée du ressort des États. En
effet, la dissociation des aspects coopératifs, à base socioéconomique, et des
aspects conflictuels, à fondement politico-diplomatico-stratégique, autorisait
à confier la gestion des politiques intégrées ou communautarisées à des
« élites administratives de pouvoir », l'eurocratie. Or, puisque la progression
de l'intégration est pragmatique et graduelle, les intérêts et les objectifs ne
peuvent être pensés d'avance (incrementalism). Ceux-ci ne sont que des
effets indirects. Dans ces conditions, l'exclusion de l'anticipation et celle de
la politique interdisent de faire jaillir un débat et de donner une signification
à la participation des citoyens qui reste perpétuellement éloignée et
intellectuellement distante, même si dans les démocraties, comme
oligarchies modernes, l'évocation de la souveraineté populaire est la fiction
par laquelle l'origine du pouvoir et l'autorité des lois dérivent des citoyens.
12
1.3 PACIFISME ET UTOPISME LÉGALISTE

Mais ce fut le souci de la paix qui demeura le fondement de l'idéalisme


intégrationniste et des premières formes du pouvoir fédératif, justitiant la
quête permanente de nouveaux horizons de sécurité. Ce fut par l'idéalisation
militante du combat pour la « non-guelTe », que se constituèrent deux grands
courants de pensée, se réclamant de la négation de la realpolitik, le pacitisme
et l'utopisme légaliste.
Le premier résulta d'une sorte d'évidence, le sentiment et souvent la
volonté obstinée d'imposer une conversion historique all cours de l'aventure
humaine et à la nature profonde des relations de puissance entre les États. En
se battant pour cette conversion historique, les différentes formes de
pacifisme, idéologique, juridique, religieux individuel, portèrent à la
conscience du monde la disproportion entre les moyens de destruction
apocalyptique et les enjeux des rivalités de puissance. Disproportion face à
laquelle toute résignation ou impuissance apparaissaient moralement
coupables. Le moralisme des convictions int1uença également l'autre forme
de militantisme pour la paix, l'idéologie juridique ou l'utopisme du droit.
TOlite doctrine de la paix qui vèlÜlle surmonter les raisons poussant les
FJats à la en pratiquant une politique de puissance devrait
s'attaquer à la racine profonde de la société hobbesienne, à son caractère
naturel, mi-social, mi-asocial. Cette doctrine devrait aller au-delà de la
logique des acteurs, de leurs intentions et de leurs enjeux, pour prendre en
considération le point essentiel de la politique internationale, il savoir que les
États se reconnaissent réciproquement le droit du recours il la force, car ce
droit constitue le fondement même de leur souveraineté.

13
lA SOUVERAINETÉ ET DROIT INTERNATiONAL

Sous l'aspect juridique, la conception de la «souveraineté >.' et la


politique qui la traduit en action extérieure s'identifient à la doctline de
]'indépendance nationale et, par conséquent. à une conduite conforme à la
tradition coutumière des États en compétition permanente, hostiles de ce fait
à toute sorte de primauté d'un ordre juridique international à vocation
uni verse lIe .
Au sujet d'une quête de la paix entre les peuples et les nations,
l'idéologie juridique et l'utopisme du droit ont-ils été plus effjcaces que le
réalisme classique, en parvenant à l'éradication de la guerre par la négation
de la realpolitik '?
L'idée de la Société des nations et la fonction d'arbitrage des Nations
unies, qui ont pris la place de la première après la Deuxième Guerre
mondiale, ne semblent guère le prouver.
En effet, le fonctionnement de ces deux institutions n'a fait qu'accroître
la confusion et donc l'équivoque entre deux principes, le droit des États de
recourir à la force et le respect de la loi internationale visant à garantir le
statut tenitorial existant, au-delà et au-dessus de tout critère de justice.
D'innombrables échappatoires ont émaiHé la pratique offensive des États,
en transgression de la légalité officielle et de la «communauté
in ternationale >>. :
. la pratique des "incidents », permettant à un État de répondre par une
agression à des tensions locales en disqualifiant la notion juridique de
guerre ,>
"
. le recours à la "non-belligérance » en cas de conflit ouvert, ou l'adoption
d'une position de tiers intéressé ». pour masquer une attitude de soutien
"
indirect et partisan;

14
. la violation du «Pacte»
efficaces et comportant
ou de la «Charte », exigeant
un vote ou des recommandations
des sanctions
unanimes du
Conseil.

Plus spécifiquement les «clauses d'évasion» des Nations unies,


«relatives aux menaces à la paix, aux ruptures de la paix, et aux actes
d'agression» relevant du Conseil, ont été pratiquées avec souplesse dans

.
deux cas:
celui, plus récurrent, de formes d'intervention «dans les affaires
relèvent de la compétence nationale et interne à un État » ! ;
qui

. celui de la constitution d'alliances régionales, en charge « du droit naturel


de légitime défense individuelle et collective » (OTAN).

Dans le cas de l'OTAN, il est à préciser que la «légitime défense


collective » est autre chose que la « sécurité collective » des Nations unies,
car elle en représente le substitut dont l'automatisme de l'art. 5 est
l'expression politico-stratégique en situation de crise.
La tendance moderne et post-moderne à nier la force contraignante de
l'hostilité naturelle entre les personnes nationales en occultant l'importance
de son corrélat, la realpolitik, revient à nier la distinction entre droit interne
et droit international. Ce dernier est en effet disqualifié comme droit
authentique car dépourvu de tribunal pour dire le droit et de force irrésistible
pour l'imposer.
Suivant cette tendance, l'imperfection essentielle du droit international le
condamne à n'être autre chose qu'un droit pur ou spontané, dépourvu d'une
norme originaire (Grundnorm) ou d'une série de «faits normatifs
contraignants ».
Or, un ordre sans obligation normative, sans subordination prescriptive,
sans instance centrale d'interprétation, sans une force irrésistible de sanction
pour les actes illicites, peut-il être un ordre légal? Au sein de cet
environnement, la guerre n'est pas un acte illicite relevant de l'ordre
juridique et moral relavant du jus gentium, mais une nécessité de l'État de
nature. L'État de nature impose de se faire justice soi-même, de réagir à un
acte illicite, de se défendre contre une agression, d'agir en représailles,
d'obtenir satisfaction ou réparation pour un tort subi injustement parce qu'il
n'y a pas de souveraineté du droit, ni de volonté commune aux États
souverains, ni d'instance centrale pour la qualification des faits et la
définition des normes applicables. En effet, celles-ci peuvent comporter le
sacrifice de la justice sur l'autel de la stabilité et de la sécurité, plus
importantes au regard de l'ordre et de la sécurité globale.
Cette considération revient à réhabiliter théoriquement la realpolitik,
comme politique de prudence et d'équilibre et à infirmer les illusions et les
espoirs du multilatéralisme, de l'idéologie légaliste et de l'utopie du droit
international public.

15
Le retour à la realpolitik, si jamais on r avait abandonnée dans un monde
tendanciellement multipolaire, une portée objective et a une
signification précise, celle du réalignement de l'Europe dans le jeu politique
global, allant dans le sens d'une politique de prévention et de définition d'un
rôle géopolitique de partenaire crédible des États-Unis donnant vie à un
noyau de stabilité politique mondiale.
retour est r équivalent du concept culture mondiale,
d'autodétermination de puissance et de limite du soft power et impose
l'exigence d'une évaluation à large spectre des menaces, des dissymétries,
des vulnérabilités et des proliférations concurrentes. Ce retour suscite un
débat doctrinal sur les fonnes d'intégration à prévoir et sur des alliances et
des coalitions, pour restreindre la plage des affrontements futurs dans le
nouveau désordre des nations.

1.5 L'UNION EUROPÉENNE ENTRE TRANSFERTS DE COMPÉTENCES


ET PARTAGE DE SOUVERAINETÉ

Signahltf du Tmiré de la CEC4

Le rejet de la politique de puissance par les États européens après


l'effondrement moral et politique de 1946 a-t-il permis l'atrinllation du
règne de la loi conformément à l'idée de raison?
A-t-il justifié le rassemblement de l'humanité en une «fédération
universelle ", limitant le pouvoir absolu de la souveraineté, selon les vœux
d'Emmanuel Kant? A-t-il ouvert la voie à un empire universel et donc au

16
refus volontaire de l'antagonisme et de la rivalité de puissance, imposée par
la monarchie universelle?
Le sentiment national, encore emaciné dans les esprits, a-t-il consenti des
limitations et des transferts de souveraineté qu'aucun imperium n'a pu
obtenir par la force sans un consentement profond, ou sans une conscience
historique élevée? L'intégration européenne ne tenta guère d'amoindrir, ni
d'enlever la gestion de l'identité et de la culture nationales aux États
membres. À l'inverse, 1'« appétit naturel des hommes pour l'état civil» et
pour l'idée de la paix, comme postulat légal du système, implique le principe
de l'unité de celui-ci et la considération que l'idée de la guerre est une notion
moralement indifférente.
Le Traité de Rome, silencieux sur le concept de souveraineté, a été conçu
comme une « union» de plus en plus étroite entre les États et les sociétés
européennes et a laissé subsister «de facto et de jure », la souveraineté
politique des États membres. La pluralité des souverainetés militaires, qui en
constituent le fondement, en a été la sauvegarde intangible. L'oubli
intentionnel du concept de souveraineté n'a pas interdit au débat académique
et, plus rarement, politique d'évoquer les perspectives institutionnelles de
l'unité politique du continent. Le concept de souveraineté, ayant justifié dans
la plupart des cas le partage de l'ordonnancement politique intérieur, fut
employé par les idéologues de la démocratie pour justifier une seule forme
de régime, dissimuler l'influence excessive des élites au pouvoir, mettre
l'accent sur une fiction, le gouvernement des hommes par la loi, limiter le
cadre des relations légitimes aux seuls pays démocratiques et l'action
extérieure aux pays de l'Europe centrale et orientale.
Seuls les souverainistes ou les doctrinaires de l'Europe des patries se
préoccupèrent de l'interprétation extérieure de la souveraineté et donc de
l'indépendance politique de l'Europe sur la scène internationale.

17
1.6 FÉDÉRATION ET CONFÉDÉRATION

James Modis"/1

Les fédéralistes mettaient]' accent sur la distinction entTe deux différentes


perspectives institutionnelles, celle de «fédération» ou celle de
« confédération» (Staatenbund), rendant la ligne de partage entre les deux
formes institutionnelles pmticulièrement nette, au moins en son principe.
En effet la première efface les frontières de la souveraineté politico-
stratégique entre États membres et crée un acteur unique sur la scène
intemationale prenant la place des acteurs fédérés comme cela se fit aux
USA et dans l'Empire allemand. Dans la perspective de la confédération en
revanche, le cadre institutiOlme1 laisse subsister la pluralité des centres
décision et d'action politico-militaires des États membres. « fédération»
exige tIDe conversion des volontés de puissance, postule un pacte solennel
entre les citoyens et fonde une communauté de destins entre les peuples.
La question de la ,<souveraineté » demeure encore centrale aujourd'hui,
car les « transferts de compétences ou de souveraineté » de la haute autorité
de la Communauté européenne du charbon et de l'acier ou de la Commission
européenne ont concemé des mesures de gestion comparables à celles des
ministères nationaux pour des matières et des compétences spécifiques.
En revanche, l'autorité constitutionnelle, qui décide d'une en une
conjoncture d'exception, est souveraine dans le sens plein du terme
puisqu'elle décide du destin politique et de l'existence physique des
personnes nationales et donc de l'unité collective.
La «supranationalité» européenne pas encore franchi le seuil
autorité fonctionnelle ». Cette «supranationalité» trouve ses limites
institutionnelles dans les trois critères:

18
. du maintien du principe d'unanimité;
. de l'absence
l'Union;
de relation directe entre autorité administrative et citoyens de

. de la nature des accords, délégués ou restreints entre les institutions


européennes et les pays tiers.
Durant les vingt dernières années, les États membres ont consenti, par
une série de traités, à aller vers des perspectives d'« union fédérale »,
notamment en matière monétaire, ou à des formes de rationalisation
implicitement politiques, visant à renforcer l'autorité du pouvoir de l'UE
comme ce fut le cas dans le projet de traité constitutionnel. Ils ont consenti à
pallier aux limites et incohérences de cinquante années de législation
communautaire. Or, cela n'a été possible que par un jeu d'influences et de
pressions intergouvernementales classiques, ou par des impulsions politiques
dont la forme référencée a été le « moteur franco-allemand ». Cependant, les
jeux compensatoires entre ces acteurs relèvent de la logique des relations de
puissance entre États souverains en posture de coopération et de complicité
institutionnelle. Cette connivence s'est fait valoir dans le processus
d'intégration de manière concertée et en dehors du cadre d'intégration.
En conclusion et de manière générale, l'unification économique du
continent et le libre échange généralisé ne contribuent par eux-mêmes à créer
ni 1'« État» ni la «nation européenne ». Jusqu'ici, les formes de
«fédéralisme, subreptices, substitutives ou clandestines» ne sont pas
encore parvenues à créer un système d'obligations et de règles, permettant
de prendre des décisions de sécurité par lesquelles un acteur unitaire se pose
en s'opposant et tranche de manière unilatérale sur le recours à la force.
Elles ne sont pas parvenues à définir une stratégie de violence extérieure
considérée comme l'ultima ratio regum.
La division d'orientations politiques entre États européens au sujet de la
décision de l'Administration Bush d'envahir l'Irak au nom d'une
déstabilisation créative des États autocratiques du Golfe, a été éclairante sur
le point capital de l'unité de conception et d'action de l'Union, mettant en
crise sa politique étrangère et de sécurité, ainsi que l'architecture unificatrice
de l'Union, bâtie sur un principe premier, celui de la stabilisation régionale
et mondiale.

19
1.7 SOFT EMPIRE, INTÉGRATION ET « PACIFISME RATIONNEL»

Revenons aux postulats du réalisme et à leur abandon. L'issue de la


«guelTe civile» européenne de 1945 pas donné lieu à la naissance d'un
empire et donc à l'unification d'une zone de civilisation sous J'antOlité d'une
puissance hégémonique, mettant un tenne aux cont1its de souverainetés
rivales.
Les États-UlÜs, sortis victorieux de ce conflit n'imposèrent nullement
leur loi, mais uniquement leur modèle de vie et de culture, l'américain way
of l{te. Moscou, en acteur idéologique qui s'est voulu l'héritier de la
« troisième Rome », a étendu sa sphère de souveraineté à toute l'Europe de
l'Est et s'est présenté comme le porteur d'une «cause tmiverselle» et
l'incarnation de l'idée historique du XX" siècle, le communisme, syuthèse
hégélienne de dialectique matérialiste et de socialisme scientifique.
milieu de ces deux espaces de pouvoir, les États de Europe libre» ont
consenti à des transferts de compétences plus que de souveraineté à des
autOlités supranationales, tout en sachant que ces organismes n'allaient pas
effacer les réalités vivantes, les États-nations, ni les réalités imagées, l'état
de nature. Placés entre deux empires à vocation universelle, les États
européens choisirent volontairement la solution <,théOlique >.> de la
«fédération» l'unité politique du continent, d'abord pour en assurer la
constitution, puis la défense dIe bien-
Ce choix hésitant recelait une idée d'adaptation et d'interdépendance
économique favorisant l'émergence des États continentaux, par analogie à ce
qui s'était produit avec le processus d'affirmation des États nationaux à
l'aube de la
Renaissance. Si cela se fit au détIiment des pouvoirs régionaux et locaux,
issus de la féodalité et du déclin du Saint-Empire romain germanique, ceci se
ferait par l'effacement et l'érosion progressive des États-nations. Dans ces
conditions l'idée de fédération ne pouvait ètre qu'une version civilisée,
volontaire et « soft » d'un modèle de prépondérance hégémonique classique

20
qtÜ avait échoué par deux fois, sous la férule de Napoléon, puis sous celle
Guillaume II et de Hitler. L'idée d'empiœ est celle d'un acteur prépondérant
qui élimine progressivement ses rivaux et ses adversaires, créant llne zone
pacifiée et sur le socle d'une civilisation commune. L'héritage de l'Empire
est celui d'une législation unitaire, réconciliant les nations soumises par la
culture et par le droit. Le ,( pacifisme rationne! » du processus d'intégration
européenne préserve, en revanche, les nations tout en les dépolitisant. Cette
intégration, en son aspect politique, demeure incomplète, car elle n'a pas su
réaliser le passage de la pluralité à l'unité, ni de la «paix d'équilibre» à la
«paix de satisfaction» dans le monde. sont pas nés ainsi l'unité morale,
la foi inconditionnelle. la passion de combat ou l'esprit missionnaire
nécessaires à la consolidation d'une cause commune et élevée, car ceux-ci ne
peuvent jaillir que d'un antagonisme extérieur négateur, autrement dit du
dallnÔI1 de la guerre et de ses drames, que nous réservent toujours dans
l'histoire, les grandes surprises stratégiques.

1.8 LE RETOUR DE LA REALPOLITIK

Le monde est resté tel qu'il a toujours désordonné, fragmenté et


visqueux, fait d' <illtagonismes multiples et toujours éveillé à la rivalité.
L'actualité pressante du retour au réalisme donne à la théOl-jeet à la pratique
de la realpolitik ou de la pm,ver politics, la place qui lui revient dans le débat
sur l'Europe. En effet l'EU, adoptant la conception idéaliste, néo-kantienne
et fonctionnaliste de la souveraineté, a mis l'accent sur le versant intérieur de
celle-ci, et de ce fait sur la notion tloue de gouvernance. comme
gouvemement des hommes par la règle et par la loi. Ce débat a mis en avant
la notion de ,( société civile », et donc le sens subjectif de l'appartenance des
21
citoyens prônant l'extension indéfinie des revendications et des droits, non
équilibrée par les obligations et les devoirs. L'affection societatis l'a emporté
sur l'affection civitatis ac autoritatis, dépolitisant encore davantage
1'« agora ».
Le vrai déficit demeure aujourd'hui l'analyse de la place de l'Europe
dans la hiérarchie et dans la distribution du pouvoir global, ce qui pousse à
réorienter les préoccupations de l'Union vers la scène internationale et son
évolution. Ainsi, le retour de la realpolitik est porteur d'une «nouvelle
culture du système international» et d'une «révolution stratégique »,
qu'aucune lecture multilatérale ou juridique n'a pu apporter à la
compréhension du monde par les normes, supranationales ou transnationales,
ni au gouvernement des « sociétés civiles» par la loi.
Le réalisme, revenu à la lumière du jour des archives d'une mémoire
spoliée de son passé, devra partir du système et de sa morphologie, de sa
hiérarchie et de sa «balance », de ses enjeux et rivalités, pour orienter
l'Union vers des options correspondantes à ses choix d'avenir et
aux palimpsestes de ses savoirs anciens.
L'idéologisation par le droit ou par l'utopie et la stabilisation de
l'environnement de l'Union par des cercles de pacification, constamment
élargis au sein des relations de voisinage, conduit à la confusion de
l'élargissement et de la politique étrangère. Il s'agit d'une option qui
fragilise la cohésion de l'Union et affaiblit son individualité et son identité
historiques.

22
1.9 UN IMPÉRATIF D'AVENIR: LA MACHTPOLITIK

Ce tour d'horizon nous a semblé nécessaire pour illustrer et mieux


comprendre l'état actuel de l'Union et pour encourager l'évolution politique
de celle-ci vers rôle qu'elle se doit d'incarner; celui d'un «joueur
planétaire ». bilan n'exige pas till consensus, ni une adhésion de principe,
ni même un partage des différents argumentaires ou doctrines. Il exprime
une position et porte une conviction, celles d'une réflexion sur la « crise des
fondements» et sur l'affirmation de « nouveaux paradigmes », de pensée et
d'action phi losophiques, géopolitiques et intellectuels.
Les chapitres qui suivent se sont penchés sur des points essentiels,
révélateurs ou symptomatiques de l'histoire et de l'évolution récente de
l'Union. L'avenir de l'Europe ne peut reposer que sur la ,<grande
politique », désormais planétaire, sans retour aux cadres restreints,
insutlisants et trompeurs de nos vieux schèmes cognitifs, et dans le pire des
aphorismes, de nos clochers et de nos clichés, expressions d'une province du
monde qui, à l'âge d'or de sa puissance, fut maltTesse de destins, foyer de
« lumières» et porteuse de « civilité» gloire.

23
1.10 NOTA BENE

Le r et IT chapitre, «L'EUROPE ET LA SECURITE MONDIALE AU XX'


SIECLE - UNE VUE PROSPECTNE » et le deuxième, «UNIPOLARISME ELARGI
OU MULTIPOLARITE? LE DEBAT SUR LE SYSTEME INTERNATIONAL DE
DEMAIN», ont constitué l'objet de deux conférences: la première, au «Cercle
Diplomatique de Bruxelles » le mois de novembre 2005, le deuxième, à l'association
euro-atlantique de Belgique, section Bruxelles-Brabant, tenue au Château de Val
Duchesse, Bruxelles, le mois de mars 2006.
Le VIle chapitre « L'EUROPE ET LE SYSTEME INTERNATIONAL A L'AUBE
DU XXIe SIECLE. POUR UNE OSTPOLITIK MONDIALE DE L'UE» a été publié
dans la revue de Défense Nationale du mois de novembre 2007.
Le VIlle chapitre, «L'EUROPE, LA CRISE DES FONDEMENTS ET LES
CHANGEMENTS DES PARADIGMES STRUCTURANTS », ainsi que le X' chapitre,
«DE LA PUISSANCE MONDIALE CLASSIQUE À LA PUISSANCE GLOBALE.
LES ATTRIBUTS DE LA PUISSANCE GLOBALE », ont été un approfondissement des
conférences tenues à l'Academia Diplomatica Europaea (ADE)- Parlement européen de
Bruxelles, les lundi 27 et mardi 28 novembre 2006.
Le XI' chapitre, « DE LA CONSTITUTION EUROPÉENNE À LA
MACHTPOLITIK » a été une mise au point de philosophie politique au sujet du « projet
de traité constitutionnel » de la Convention européenne, paru en conclusion des travaux
d'une table ronde sur le thème: «Constitution et sécurité européennes », P.E. Février
2004.
Le XN' chapitre, « LA THEORIE REALISTE DE LA POLITIQUE ETRANGERE
ET LA PESC/PESD. DEUX CONCEPTIONS ANTITHETIQUES? » et le cinquième,
«LA PESC/PESD? LES CAPACITES MILITAIRES DE L'UE. FAIBLESSES
POLITIQUES? STRATEGIQUES ET SOCIETALES », ont été de contributions
présentées dans le cadre du séminaire belgo-roumain, organisé à Bruxelles par
l'Ambassade de Roumanie auprès du Royaume de Belgique, le 19 avri12005.
Le XVI' chapitre, « SYSTEME INTERNATIONAL ET CONFLITS
METAPOLITIQUES », a constitué un essai, présenté au séminaire de réflexion, organisé
par l'IERI au Parlement européen de Bruxelles sur le thème «Terrorisme et
Antiterrorisme. Le conflit USA/Iraq et la doctrine de l'action préemptive », le 28 octobre
2004.
Le XVII' chapitre, «LEGITIMITE ET SYSTEMES INTERNATIONAUX »,
représente une étude, réalisée en vue de la séance inaugurale de la quatrième année de
rADE, tenue au Parlement européen de Bruxelles le 7 novembre 2006.
Le XIX' chapitre, «LES LIMITES DE L'EUROPE », a constitué un rapport
d'introduction à la deuxième journée du forum: «L'Europe au XXI' siècle» promu à
Bilbao, au musée Guggenheim, par le gouvernement basque dans le cadre de la
contribution du Pays basque pour le plan « D » (démocratie, dialogue et débat) les Il et
12 avril 2006.
Le XXI' chapitre, «L'EUROPE ET LA GRANDE STRATÉGIE: VERS UN
MULTIPOLARISME COOPÉRATIF », a été l'objet de deux auditions publiques, la
première à la Commission des Affaires étrangères du Parlement européen, le 22 février
2006 et la deuxième à la Commission des questions politiques de l'Assemblée
parlementaire du Conseil de l'Europe au Sénat belge le 12 mai 2006 à Bruxelles.

24
II.L'EUROPE ET LA SÉCURITÉ MONDIALE AU XXIE
SIÈCLE. UNE VUE PROSPECTIVE

II,1 LA SCÈNE INTERNATIONALE DE DEMAIN

Une contradiction apparente marquera l'ordre mondial du XXI" siècle.


D'une part s'étendra une mondialisation croissante. l'autre subsistera
une fragmentation étatique diversjfiée. Entre ces deux plans, une série
rivalités diffuses attisera la dialectique de l'antagonisme mettant aux prises
des acteurs locaux insatisfaits et belliqueux. Cette dialectique resserra les
liens complexes qui amplifient les tensions interétatiques et les litiges
transnationaux.
Cependant, deux réalités nouvelles marqueront durablement ce début du
millénaire: l'affirmation jusqu'ici inégalée d'une puissance internationale
sans précédent, les États-Unis d'Amérique dont la capacité d'influence
unipolaire semble toucher à sa fin et l'émergence d'une communauté
mondiale informelle.
La disparition du « duopole de puissance» de la guerre froide, avec ses
codes et ses règles de conduite, a entraîné une perte de rationalité centrale,
perturbée par l'apparition de nouveaux fléaux, le terrorisme, la prolifération
d'armes de destruction massive et le crime organisé. Cette déstructuration de
la rationalité bipolaire s'est appuyée sur une population d'acteurs anonymes
ou « exotiques », qui obéissent à d'autres « sens» et à d'autres « logiques»
dans l'utilisation indiscriminée de la violence armée.
Pour l'essentiel, le système des États, tel qu'il est apparu aux XVIII" et
XIXe siècles, demeurera le système de base des relations internationales.
Ainsi, l'ordre mondial sera régi par la modalité précaire de l'équilibre, la
balance ofpower, entre au moins cinq ou six puissances: les USA, l'Europe,
la Chine, la Russie, le Japon et peut-être l'Inde.
Au plan conflictuel, la caractéristique fondamentale de la période est

.
dictée par une interaction forte entre trois zones de convulsion et de crise:
le Proche-Orient, à la tournure de tensions désespérées;
forte intensité s'est déclenchée entre Israël, le Hezbollah
où une escalade
et le Hamas ;
de

. l'Irak, où la guerre civile intercommunautaire


visées sécessionnistes et l'ingérence meurtrière
et interreligieuse attise les
de l'Iran et de la Turquie;
. l'Afghanistan, où les défis à l'ordre régional et la déstabilisation du
dispositif de sécurité otanien redonnent du poids aux Talibans, sans oublier
la gravité d'autres tensions latentes en Asie de l'Est et du Sud-Est, la
tension indopakistanaise à propos du Cachemire, la Corée du Nord avec ses
capacités de nuisance, la méfiance persistante entre la Chine et le Japon et
l'absence de règlement entre la Chine et Taiwan.
Cependant, dans la dynamique de la scène contemporaine, la guerre
interétatique semble avoir cédé provisoirement la place à une violence
informelle, venant d'une mondialisation aux incitations contradictoires.
La marche de celle-ci dans la dimension économique, technologique et
doctrinale signifie pour certains une nouvelle ère d'ouverture et de
coopération, instaurant des règles du jeu communes pour l'exercice d'une
concurrence aux avantages asymétriques.

26
Pour d'autres, elle suscite des contrecredo et des résistances acharnées,
occupant désormais l'espace symbolique laissé vacant par l'effondrement du
communisme.
Cependant, au cœur de ces bouleversements des techniques et des
pouvoirs, la rivalité fondamentale entre les joueurs s'exercera sur un
échiquier planétaire, où le foyer principal de la puissance sera, comme
toujours, l'Eurasie, point d'ancrage de la suprématie globale et axe
géopolitique du monde.
Ainsi, l'état mouvant de la conjoncture donnera lieu à une sécurité
mondiale instable, à une violence régionale diffuse et à des conflits locaux
intenses qui verront la coexistence d'une paix de surveillance stratégique
entre les acteurs majeurs de la scène internationale et d'un désordre
chaotique entre les unités politiques et les groupes d'actants d'ordre mineur.
Dans cette situation qui tirera les ficelles du jeu? Qui en sera le maître?
De quelles cartes disposera-t-il?
Quels seront les points chauds de la planète et les aires de conflits de
demain?
Questions non négligeables pour les analystes politiques; questions
essentielles pour les faiseurs d'histoire.
En ce qui concerne l'Europe, qui a inventé tous les concepts-clés de la vie
internationale, la souveraineté, l'État-nation, l'équilibre des forces, l'empire
universel et lajealous emulation; elle demeurera le seul ensemble du monde
moderne à ne jamais avoir connu de structure politique unifiée.
Cela sera l'affaire européenne majeure de notre siècle et son issue
influencera en profondeur l'état du monde, la distribution de la puissance et
le destin de l'Occident.
Sur les sables mouvants de l'histoire et selon une perspective plus
régionale que mondiale, mais susceptible d'induire des effets combinés à
l'échelle planétaire, un nouveau « grand jeu» s'est instauré en Asie centrale,
entre le Caucase et le grand Moyen-Orient, une zone productrice et
exportatrice d'énergie, ayant une influence indirecte sur la bordure
méridionale de l'Eurasie, la région des « Balkans mondiaux» où la situation
politique est la plus explosive.
Dans cette zone centrale, un vide de pouvoir s'est créé suite à
l'effondrement de l'Empire soviétique et une confusion redoutable s'est
installée entre Islam et luttes de clans. C'est là que prospèrent les combats
asymétriques entre les forts et les faibles, dont l'expression plus inquiétante
est le terrorisme. Il s'agit d'un défi pour l'Occident, dont la lutte ne peut
épuiser la stratégie des démocraties ni être une fin en soi pour l'Europe ou
pour les États-Unis.
C'est une aire caractérisée par une profonde stagnation sociale, qui
embrasse le Levant et le golfe Persique, la Turquie, le Caucase et l'Asie

27
centrale, le Pakistan l'Indonésie, et où vivent quelque 820 millions des
musulmans. Il est clair politiquement que ces populations ne veulent et
ne peuvent être laissées à l'écart du développenknl et de la modernÜé.
Dans cet arc de crise permanente, la maison de l'islam (dar al Islam)
montre toute sa complexité et toute sa virulence. Ici, une fonne mélangée
d'hostilité et de ressentiment de l'Occident nOlm'it risolement
intellectuel et culturel d'un monde jadis fleurissant, cependant que des
bureaucraties d'État. omniprésentes et inefficaces, inhibent toute réforme et
entretiennent la pauvreté et la fi"ustration.

II.2 L'EUROPE ET LES ÉTATS-UNIS. DES PARTENAIRES ÉGAUX OU


ÉQUIVALENTS?

Le Cllnte de Lut"yme Ge<!lge Woshington

En raison de la faiblesse relative due au caractère incomplet de son


intégration, l'Europe ne parviendra pas immédiatement à se doter d'une
stratégie globale intégrée ni d'une vision anticipatrice de ses intérêts
géopolitiques communs et permanents, susceptibles d'ordonner un
comportement politique unifié sur la scène mondiale.
Ce concept directeur appartient dans l'histoire à la puissance
hégémonique et au statut privilégié qui accompagne sa prééminence
internationale. Il appartient aujourd'hui aux États-Unis d'Amérique,
puissance économique, technologique, culturelle et militaire.
Seuls les États-Unis possèdent la panoplie complète des moyens de la
ptÜssance et le sens de la mission historique.

28
Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, ils ont accédé au rang
d'arbitres des États d'Eurasie, mais également au statut de puissance globale
dominante.
En raison de leur rôle, ils s'opposeront à ce qu'un État ou un groupe
d'États puisse devenir hégémonique sur la masse eurasienne, exactement
comme ça a été fait par l'Angleterre vis-à-vis de l'Europe lors de sa grandeur
impériale.
Pour des raisons qui tiennent à la fois de son épuisement historique, de
l'exercice résolu de la fonction de leadership de la part des États-Unis dans
les affaires au monde, ainsi que pour l'effet stabilisateur de sa puissance,
découlant d'un engagement de longue date dans la défense des convictions
morales historiques de l'Occident, l'Europe doit se faire avec l'Amérique et
dans les institutions existantes, mais réformées et renforcées.
L'unité de l'Europe ne se fera pas sur une opposition ou sur une défaite
de l'Amérique. L'Europe ne pourra pas se rassembler dans la solitude face
aux périls grandissants sans assurances ultimes ni sur une rupture de la
confiance en elle-même et sur celle des alliés de l'Amérique, mais seulement
dans le cadre d'une alliance euroatlantique sûre, large et redéfinie. Or, cette
unité est décisive, pour elle-même et pour le reste du monde corrompu par la
violence, et une sorte de « loi fondamentale» devra en forger la personnalité,
la visibilité et la capacité de rayonnement.
Unie, l'Europe saura faire face aux défis civilisationnels et sociétaux du
XXIe siècle et redeviendra un acteur géostratégique, rééquilibrateur et
éclairant à l'échelle mondiale. Paralysée par ses divisions internes, elle
régressera à la simple expression de la géographie, au théâtre où se
dérouleront les conflits futurs pour l'acquisition de la puissance globale.
La fin éventuelle de l'hégémonie américaine et l'épuisement du
«moment unipolaire» du système international postbipolaire conduiront
plus facilement à la généralisation du désordre qu'à l'émergence d'une
prépondérance de même nature, au plan économique, technologique,
politique, culturel et militaire.
L'Europe ne pourra pas arbitrer à elle seule les problèmes de sécurité
dans un espace continental élargi et encore moins dans un contexte
mondialisé. Les États-Unis ne pourront affronter tout seuls les nouvelles
menaces et résoudre individuellement ou avec des «coalitions de
circonstance» les conflits futurs en Eurasie, sans un partage des
responsabilités communes avec l'Europe, sans un partenariat équivalent avec
elle.
L'espace des rivalités est sans précédent, celui des antagonismes est sans
commune mesure avec les ressources d'un seul acteur surclassant tous les
autres.

29
IL3 INSTRUMENTS DE POUVOIR ET INTÉRÊTS GÉOPOLITIQUES

La maluise des nouveaux instruments de pouvoirs technologies, la


communication et l'information) n'est pas suffisante pour assurer l'exercice
de la prééminence mondiale. La recherche d'un équilibre durable des intérêts
géopolitiques dans le monde demeure la condition sine qua non de la gestion
du svstème international de demain.
Or. cet équilibre a besoin de consensus et d'intérêts partagés pour
s'instaurer et perdurer, plus que de domination ou d'exercice unilatéral de la
force pure.
ailleurs, l'impératif territorial a été, par le passé, l'impulsion
incoercible des comportements agressifs des États. le contrÔle des territoires
n'a pas perdu de son importance. Les litiges territoriaux dominent encore les
relations internationales sous forme de conflits ethniques, identitaires. ou
religieux, liés souvent à la géopolitique des ressources et aux besoins
démographiques croissants.
Cependant, d'autres défis apparaissent, liés à la prolifération balistique et
nucléaire, surtout dans une Asie en pleine transformation et en situation
d'éveil nationaliste. La dégradation rapide de l'écosystème, les changements
climatiques. l'augmentation de la population dans les zones les plus pauvres
de la planète, la restriction des terres arables et la diminution des ressources
énergétiques rajoutent des couleurs sombres au tableau déjà obscur du
devenir du monde.
Ce vécu prévisible de l'humanité prendra la forme d'une remise en
marche de l'espèce par des migrations à grande échelle, par des
déplacements forcés des populations comportera l'adoption de schèmes
mentaux le plus souvent irrationnels, à l'intérieur de "sens» ancestTaux,
utopiques ou religieux.

30
lIA ENVIRONNEMENT INTERNATIONAL UNIPOLARISME
COOPTATIF OU MULTIPOLARITÉ ?

Aucun acteur politique n'a, dans la conjoncture actuelle, la capacité de


modeler l'ordre international de demain selon sa volonté ou ses ambitions et
cela en raison du phénomène dit ,<diflusion de puissance ».
Nous évoluons lentement vers un système multipolaire, bien que nombre
d'analystes aient soutenu l'idée de l'émergence d'un monde unipolaire,
hégémonisé par une seule ptùssance, et qtÙ semble aujourd'hui en phase
d'épuisemene.
Or, till ordre unipolaire non hiérarchique, à l'opposé de l'ordre impérial,
désigne, au moins en théorie, un système international de transition et ce
dernier comporte un processus d'ajustements et de cont1its ayant pour enjeu
la redistribution du pouvoir mondial.

Si l'on suit le rapport publié par le National Intelligence Council du 19 novembre


on y lit le déclin relatif de la puissance américaine à l'horizon 2025. Cet organe
synthétise aussi les analyses géopolitiques des services de renseignement américains. Les
États-Unis ne seront plus que l'un des acteurs principaux de la scène mondiale même s'ils
resteront les plus puissants.

..Leur athiblissement semit affecté par cinq hypothèses:


le glissement du pouvoir économique de l'Occident à l'Orient:

.. le pic de production de pétrole et la pénurie d'eau:


une démographie viemissante de l'hémisphère nord:
un tem)fisme en retrait et une importance accrue des nouveaux dangers et des États

. faibles:
le risque d'un déséquilibre climatique irréversible
du 23 novembre 2008).

31
En perspective, le système international qui se dessine et qui prendra sa
forme définitive au cours du siècle, est un ordre où n'apparaît pas
immédiatement une menace idéologique ou stratégique dominante, à
l'exception de la Chine.
Dans ces conditions, les nations qui composent la constellation
diplomatique sont libres de manœuvrer et de se déterminer en fonction de
leurs intérêts nationaux.
Malgré la prééminence actuelle des États-Unis, ayant joué un rôle pivot
au cours des soixante dernières années, par la combinaison et l'équilibrage
de deux stratégies indispensables en Eurasie, la stratégie transatlantique en
Europe, grâce à l'OTAN, et transpacifique, grâce à des relations de sécurité
triangulaires et informelles avec la Chine et le Japon, aucune autre puissance
sera capable d'affermir sa prépondérance exclusive et de l'exercer de
manière permanente.
Ainsi, les grandes nations continentales devront cohabiter avec les petites
et rechercher des formes d'équilibre tacite, en veillant à ce qu'aucune d'entre
elles ne soit tentée de le remettre en cause.
Tant que cet équilibre sera sauvegardé, la communauté internationale se
chargera des opérations de «maintien de la paix », surtout en cas de
transgressions mineures. Dans de tels cas, le principe de la «sécurité
collective» et celui des « alliances de circonstance» prendront le dessus sur
la logique des « alliances permanentes », qui interviendraient essentiellement
en cas d'atteinte à l'équilibre général, dans les crises existentielles ou vitales
les plus déstabilisantes pour la distribution du pouvoir mondial.
Dans cet environnement, la politique de la balance of power, destinée à
faire contrepoids à l'émergence d'États perturbateurs, n'aura rien perdu de
son utilité et cette balance sera constamment influencée par un dosage savant
de données stratégiques et de considérations morales, d'idéalisme et de
realpolitik.
Le double équilibre entre la défense des valeurs et les impératifs de la
géopolitique d'une part, et les rapports de forces pures de l'autre, présidera à
la définition des intérêts vitaux.
Ainsi, au niveau du système international et de la logique des
contrepoids, la rivalité entre les joueurs s'exercera sur un échiquier
planétaire.
Le XXI" siècle verra l'entrée d'acteurs importants dans la danse du
nouveau millénaire et la montée en puissance de nouveaux centres de
pouvoir au Japon, en Chine, en Inde et en Extrême-Orient.
Ces pôles de pouvoir refléteront les nouvelles réalités de l'antagonisme à
l'ère de la balistique, de la frappe de précision et des charges nucléaires ou
chimiques.

32
Simultanément, nous assisterons à la poursuite des phénomènes
désagrégation et de ainsi qu'à l'émergence d'un nouveau type de
conflit, les conflits métapolitiques, comme forme particulière et englobante
des conflits asymétriques.
Dans ce contexte, un mélange d'ajustements inévitables relativisera le
poids des puissances traditionnelles et, en premier lieu, celui de J'Amérique,
mais aussi et encore davantage celtÜ de l'Europe.

II.5 L'EuROPE ET LA «RÉVOLUTION DANS LES AFFAIRES


POLITICO-STRATÉGIQUES »

Ainsi, l'Europe, face à la nouvelle géopolitique planétaire, devra opérer


un revirement radical, lme révolution copernicienne dans les affaires
poli tico-straté giques.
Cette révolution suppose en amont une rupture conceptuelle, consistant à
penser le monde et les équilibres géopolitiques globaux comme les véritables
enjeux de conflit, de sens, de sécurité et de puissance.
Nous retrouvons là la logique du système international, sa valeur
elllistique et son sens.
changement d'échelle, de problèmes et de complexité fait clairement
apparaître la nécessité d'une diplomatie des sphères d'intérêts et de choix de
coalitions pour les situations de clise, ainsi qu'une hiérarchisation différente
des objectifs historiques et des valeurs stratégiques et cela dans lm monde où
la sécurité et la stabilité sont désormais globales.

33
En elle-même, la conscience de ce changement est déjà une révolution et
elle est d'autant plus radicale qu'elle est conceptuelle et de vision.
Elle replace les problèmes de légitimation de l'action internationale des
États ailleurs et autrement que dans la seule autonomie des compétences et
des sphères d'influence de l'ONU et de l'OTAN.
Elle les situe au seul niveau pertinent, celui de la « gouvernabilité » du
système international dans son ensemble.
Cela se traduit d'abord par un rééquilibrage des responsabilités politiques
et militaires vis-à-vis de l'Amérique, car sans l'Amérique, l'Europe sera
marginalisée en Eurasie, et sans l'Europe, l'Amérique serait réduite à une île
lointaine au large de l'Asie.
Dans l'absence d'un principe organisateur unique et de l'importance
croissante des conditions non militaires de la sécurité, ainsi que des facteurs
culturels, comme facteurs organisateurs et créateurs de puissance, l'accent
est mis aujourd'hui sur la recherche d'un sens à donner à l'exercice de la
pUIssance.
Or, à chaque fois qu'un équilibre s'instaure entre la puissance d'une part
et le monde des valeurs de l'autre, la diplomatie a le devoir de définir ce que
constitue pour un acteur son intérêt vital et, dans le cas de l'Europe, son
intérêt commun.
Il s'agit là de l'aspect fondamental de la construction européenne ainsi
que d'un ordre géopolitique global nouveau et stable, en Europe et dans le
monde.
Il faut pour cela que les Européens revendiquent fermement que les
conditions de leur sécurité ne soient pas décidées en dehors d'eux, par
d'autres acteurs quels qu'ils soient.
L'Amérique et l'Europe peuvent jouer ensemble à un rééquilibrage
stratégique et à une stabilisation progressive de la planète, face au double
phénomène de l'autonomisation des conflits locaux et de la montée des
dangers venant de l'arc de crise qui va du Pakistan au Maroc, du Caucase au
golfe Persique et de l'Asie Centrale à l'Asie du Sud-Est, bref à la zone des
« Balkans mondiaux ».
En dehors de cette perspective globale commune et de cette
responsabilité d'ordre planétaire, toute politique de l'équilibre, de puissance
et de force, dans le système multicivilisationnel du XXI" siècle, deviendrait
hasardeuse pour l'Amérique, incertaine pour l'Europe et critique pour
l'ensemble de l'hémisphère nord (Russie inclue).

34
11.6 L'ORDRE INTERNATIONAL DE DEMAIN

L'ordre qui se dessine pour demain est donc voué à tenir compte des
leçons de l'expérience, qui lient la stabilité des systèmes internationaux à des
perspectives géopolitiques différentes, de telle sorte que toute Weltpolitik ne
peut s'instaurer sans une logique de la balance, et l'Europe ne pourra
soustraire, si elle veut affermir ses raisons historiques et contrecaner des
coalitions hostiles.
Tout système international est voué à la symétrie, en dépit de laquelle
l'alternative à l'hégémonie d'une seule puissance est le désordre et le
déséquilibre. système international de demain, plus interdépendant et en
même temps plus hétérogène que tous les systèmes du passé, aura besoin
d'un pluralisme d'idées, d'interprétations et de forces, auxquelles l'Europe
doit appOlier sa contribution.
Celle-ci apparaît décisive, car les heins à l'action internationale d'un
État peliurbateur reposent sur le seul unilatéralisme de l'acteur
hégémonique, ou sur les compromis institutionnels obtenus dans une
enceinte d'arbitrage - les Nations unies -, la libelté de choix des puissances
prépondérantes ne pourra trouver satisfaction dans un système de règles
établies par simple consensus, en dehors des réalités de la puissance.
Ainsi, le principe de l'équilibre et le multilatéralisme qui s'y accompagne
exigent tlle distribution approximative du pouvoir mondial.
Dans cette perspective, l'Europe doit assumer son rôle de puissance et en
porter la responsabilité et la charge.
Elle ne pourra plus refuser d'entrer dans les querelles qui secouent le
monde, ni refuser de s'impliquer dans les contlits qui interviennent dans sa
zone d'intérêt vital, ses marches ou sa périphérie, J'Est, le Sud-Est et le Nord
européens, la Méditerranée et, plus loin, l'océan Indien et l'Asie pacifique,

35
L'Amérique aura besoin de l'Europe pour préserver J'équilibre dans
plusieurs régions du monde et l'Europe aura besoin d'une Weftpofitik pour
défïnir ses intérêts communs et mettre en œuvre une poliÜque étrangère qui
lui soit propre.
Le retour de la grande politique revêt pour l'Europe une signification
essentielle et repose sur le constat que la sécurité européenne a d'être,
pour l' heure, une affaire ,< paix et de guene » pour le monde, ce qui a été
le cas aux XIX" et XX. siècles.
C'est désormais r Asie, le Moyen-Orient, le grand Moyen-Orient et les
«Balkans mondiaux» qui s'imposeront comme les régions les plus
dangereuses de la planète.
L'Asie regroupe la moitié de l'humanité, rassemble les acteurs mondiaux
les plus importants, ablite des foyers de crise pamanents, sans issues
prévisibles à moyen tenne. C'est en Asie que se situent les querelles de
souveraineté les plus aiguës et c'est au golfe Persique et au grand Moyen-
Orient que se fera le test de la puissance et de l'hégémonie amàicaines.
C'est pourquoi la sécurité européelme dépendra de plus en plus de la
pmticipation de l'Europe à l'équilibre des forces dmls le monde et de sa
capacité à créer les conditions politiques plus favorables à ses à
partir de l'idée qu'eUe se fait d'elle-même, du rôle futnr du continent et du
sens qu'elle accorde à sa mission historique.

II.7 LE CHOIX DE L'EuROPE

L'histoire nous rappelle que rien ne dure indéfiniment et que le rôle


stabilisateur de la puissance américaine pourrait décliner, affectant à terme la
sécurité de l'Europe. En perspective, l'Europe doit prendre conscience que
sa sécurité est indissociable de celle de son environnement proche, moyen-

36
oriental et eurasien, et que son rôle « autonome» ne suffit pas à préserver ses
intérêts ni à assurer sa défense.
Par contre, l'Europe peut accéder au rôle de partenaire d'une
communauté de valeurs, de convictions et d'intérêts partagés avec les USA.
Dans ce cas, elle doit opter pour une grande stratégie aux implications
multiples. Ce choix nécessite une adhésion des élites et une mobilisation des
opinions autour d'un objectif stratégique central, celui de devenir à terme
une puissance planétaire «éclairante» et crédible dont il conviendra de
définir la nature et la portée.
Ce rôle s'exerce d'abord par la recherche d'une sécurité internationale
minimale et d'un pouvoir fédérateur des plus larges. Cela exige la définition
d'une vision géopolitique globale et d'objectifs stratégiques cohérents avec
l'existence d'un duopole de puissance de la part des deux piliers de
l'Occident.
Dans ce cadre, l'Union européenne, au sein d'une alliance atlantique
rééquilibrée, devrait exercer un rôle actif fondé sur une orientation politique
commune concernant la politique mondiale en Eurasie et les différentes
politiques régionales dans les « aires de crise» et autres zones turbulentes de
la planète.
L'étroite imbrication de deux fonctions de «gouvernabilité» et de
« gouvernance » internationales, pour les situations de tension d'une part et
pour les arrangements dans la gestion ordinaire et coopérative du système
planétaire de l'autre, devraient favoriser la recherche des issues aptes à créer
ou à restaurer la confiance et la stabilité mondiales.
L'Union européenne et les USA, jouant chacun à sa prééminence, de
force ou d'expérience, devraient faciliter la recherche de solutions
appropriées aux problèmes majeurs du siècle et apaiser les inquiétudes des
zones les moins nanties de la planète et surtout de celles les plus explosives.

37
ILS PROSPECTIVE ET RÉTROSPECTIVE

Les temps de trouble et de désordre publics, et celL'<:qui impliquent la


transition d'tm système à l'autre des relations entre les nations, incitent à la
rétlexion sur les schèmes du devenir, sur la naissance, l'affirmation et le
déclin des républiques et des empires et sur Je caractère aventureux et
incertain des grandes stratégies.
Cette méditation a pris tantôt la forme d'tme spéculation sur l'utilité des
raUiements et des aUiances militaires dans l'imminence d'une guelTe ou sous
la menace d'un danger grave, tantôt la tournure d'une interrogation sur Je
sens ultime du combat pour ne pas être à la merci des autres et, en
conséquence, sur le refus de la servitude face à des ultimatums existentiels.
Depuis l'antiquité grecque jusqu'à l'âge modeme, portent témoignages de
ces réflexions; «Les guerres du PélopOlmèse» de Thucydide, la
« République
,) de Platon et la « Politique» d'Aristote, le «Léviathan ,> de
Hobbes ou Je «Prince ,> de Maclnavel et, suite aux guerres de religion, le
« Traité théologico-politique » de Spinoza.
Réfléchissant à l'époque napoléOlÜenne, Clausewitz nous a éclairés sur
l'étrange trinité qui est à r œuvre dans l'aventure guerrière, ]'« entendement
politique, la libre activÜé de l'âme et la passion hostile ».
Plus proches de nos préoccupations, les ouvrages de Montesquieu, de
Rousseau et de Tocqueville ont proposé des théories sur l'équilibre des
pouvoirs et sur les formes des régimes politiques.
C'est une constante qui se renouvelle à chaque fois dans l'histoire lorsque
la quête de ]' avenir liant intimement les ambitions civiles et les stratégies
militaires prévaut sur logique du présent et que la volonté d'écrire les pages

38
du futur s'impose sur les contraintes et sur les héritages du passé, eux-
mêmes relatifs et vite obsolètes.
Dit avec des concepts modernes, les buts de ces méditations ont été non
seulement de décrire les conduites et les dilemmes des acteurs de jadis, mais
de dégager la logique implicite de leurs choix afin d'en saisir la leçon et le
« sens» permanents. Or, ces buts demeurent incompréhensibles si on ne les
replace pas dans le contexte d'une conjoncture particulière et dans l'horizon
des relations d'un système, qui circonscrit le cadre général de la poïétique
historique.
Nous appelons ce cadre, au sein duquel le champ d'action et le centre
d'intérêt des acteurs politiques s'expriment par des conduites spécifiques, un
système international. Une constellation diplomatique peut être appelée un
système, lorsqu'un événement politique, historique ou stratégique peut être
étendu à l'ensemble.
Au sein d'un système, le verbe diplomatique et l'action militaire se
composent en unité et forgent les lignes directrices de la politique étrangère
d'un État qui est, en tant que telle, une politique de puissance.
La cohésion stratégique d'une société et sa fascination culturelle de
masse constituent, à l'heure des «chocs de civilisation» et des nouvelles
guerres de religion, des forces d'impact et des facteurs d'influence au sein
d'un univers clos, la scène planétaire, travaillée en profondeur pas une
hétérogénéité philosophique et morale virtuellement conflictuelle.
Par ailleurs, l'éveil culturel et la résurgence de revendications ethniques,
claniques et tribales au tropisme nationaliste peuvent devenir une force de
désespoir et de révolte et engager les grandes nations et l'ordre établi dans
des luttes de pacification et de stabilisation longues et difficiles, soient-elles
impériales ou locales.
En reprenant la caractérisation des rapports internationaux, le trait
original qui distingue ce type de relations de toutes les autres relations
sociales est qu'elles se déroulent à l'ombre de la guerre, sous la menace d'un
conflit armé et sanglant, dans les tensions des crises ou sous l'influence
d'une déchirure de l'ordre social, devenu désormais transnational.
Cette spécificité nous rappelle que les États et les nations, hostiles par
position, par ambitions ou par principe, vivent l'une vis-à-vis de l'autre dans
un état de nature, un état dans lequel s'organise le geme humain et dans
lequel chaque peuple jouit de la liberté naturelle qui parlait autrefois aux
individus au nom d'une raison supérieure, la raison d'État et qui s'exprime
aujourd'hui au nom d'une conception de la sécurité qui est interdépendante
et commune.
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, savants et philosophes,
auxquels se sont joints des économistes, ont poursuivi cet effort de
connaissance ayant pour objet la conjoncture mondiale.

39
Leur préoccupation était double. Elle visait d'une part à réfléchir sur
r expérience des collectivités humaines au sujet la réorganisation de
l'ordre social effondré par un conflit grandes dÜnensions et, d'autre part,
à identifier la portée de la rupture politique, engendrée par r atome et par la
révolution balistico-nucléaire à l'âge planétaire.
Celle-ci introduisit une hétérogénéité fondamentale et bouleversante, non
seulement d'ordre teclmique vis-à-vis du système antérieur, mais sur le cours
tout entier des relations humaiues ouvrant sur une ère nouvelle,
nucléaire.

II.9 L' AMÉRIQUE ET LA POLITIQUE DE PRIMAUTÉ

Avec l'effondrement du mur de Berlin et ce!tÜ du dernier empire militaire


du monde, l'ancienne Union soviétique, les spécialistes et les historiens,
pour la plupmi des cas américains, à r exception notable de R. Aron, se sont
penchés sur la nature du système international qtÜ allait succéder à r ordre
bipolaire.
À leurs yeux, celui-ci devait comporter le maintien de r influence
prédominante de la seule puissance authentiquement planétaire du monde,
les USA. Ils dégagèrent ainsi une réflexion à plusieurs voix, qui a été pour
Brzezinski géopolitique et stratégique, pour S. Huntington, civilisationnelle
et prospective; dans le cas de F. Fukuyama idéologico-phîlosophique, ou
encore diplomatique et histolique, en ce qui concerne H. Kissinger.

40
Plus proche de nous, R. Kagan s'est employé à établir une comparaison
entre les acteurs majeurs de la scène planétaire, les USA et l'Europe, à partir
d'une vision antinomique de la force et de la faiblesse des nations, influant
sur leur philosophie, leur comportement et leur psychologie dans le jeu
politique du monde.
D'autres auteurs nous ont rappelé que la république impériale, plus
favorable aux libertés des individus passait pour une menace aux libertés des
États et implicitement des nations et que dans plusieurs situations,
l'hégémonie, se dissimulant sous les principes de la démocratie, pouvait se
rapprocher de la tyrannie.
Cependant, l'objet profond de ces réflexions demeurait la dialectique de
l'antagonisme et la politique de primauté au sein du système international
d'aujourd'hui et de demain, plus interconnecté et plus complexe que tous les
autres systèmes du passé.
Dans le décryptage de cette donne inédite, Z. Brzezinski dégage une
lecture du système international où le choix d'un engagement cohérent de
l'Amérique vise la préservation et l'exercice d'un leadership cooptatif et
d'une hégémonie démocratique.
L'intimité de ces deux notions est liée à la gestion des alliances et à la
légitimité internationale de l'action des États-Unis.
C'est donc à partir d'une analyse globale de la scène planétaire que
l'auteur parvient à historiciser et à relativiser la priorité absolue accordée par
l'Administration Bush à la « guerre contre le terrorisme ». Celle-ci ne peut
représenter à ses yeux qu'un but stratégique à court terme, dénoué de
pouvoir fédérateur. En effet, s'interrogeant sur l'hégémonie américaine et, en
perspective, sur son déclin historique à long terme, il replace la complexité
du paysage mondial et ses turbulences dans le cadre d'une stratégie
d'alliance permanente avec l'Europe. Seule cette alliance, interdépendante,
mais toutefois asymétrique, est en mesure d'assurer une communauté
d'intérêts partagés entre l'Europe et les USA.
Cette alliance seulement peut garantir à ses yeux l'évolution de la
prééminence des USA sous la forme qui correspond le plus à une démocratie
impériale: l'hégémonie de cooptation.
Aucune alliance de circonstance ne peut élargir les bases d'une direction
éclairée, fondée sur le consensus plutôt que sur la domination pure.
Aucun autre acteur ou ensemble d'unités politiques - à l'exception de
l'Europe - ne peut permettre l'exercice d'un leadership mondial, sous la
forme d'un pouvoir fédérateur et rassembleur vis-à-vis de ses alliés.
Moraliser la mondialisation et rechercher les bases d'une interdépendance
équitable, ce sont là les deux impératifs-clés, capables de donner une réponse
intégratrice aux menaces et turbulences mondiales de demain.

41
Nous y retrouvons là également les présupposées d'une direction éclairée
dans les grandes affaires du monde. C'est donc dans une politique rationnelle
et pondérée que peuvent être redéfinis, selon ses vues, les fondements d'un
partenariat acceptable avec l'Europe pour l'exercice de responsabilités
complexes liées à l'interdépendance mondiale.
C'est donc dans le cadre d'initiatives originales, en vue d'échapper au
chaos et au désordre qui guette le monde, que Brzezinski resitue les
dilemmes de la politique de sécurité des États-Unis.
Celle-ci doit être combinée, d'après ces analyses, avec l'inconnue de la
politique de sécurité de l'Europe comme composante indissociable de
l'équation de sécurité mondiale. Or, y a-t-il, au cœur de ce grand dessein
hégémonique un espace de manœuvre praticable pour une stratégie réaliste
de l'Europe, permettant à celle-ci d'échapper aux sirènes d'un nationalisme
régionaliste habillé d'antiaméricanisme ?
Oui, cet espace existe - peut-on ajouter - et doit combiner une vision
géopolitique planétaire, une stratégie militaire globale par le biais de
l'OTAN et une attitude vis-à-vis du terrorisme et de l'Islam, plus souple,
plus différencié et plus crédible, mettant l'accent sur l'unité politique du
camp des démocraties et, plus en général, de l'Occident.

42
III. L'EUROPE ET LA SÉCURITÉ MONDIALE AU
XXIESIÈCLE: UNI POLARIS ME ÉLARGI OU
MULTIPOLARITÉ ? LE DÉBAT SUR LE SYSTÈME
INTERNATIONAL DE DEMAIN

La guerre entre les USA et l'Irak a d'abord consacré la prédominance


militaire des États-Unis, en exaltant la notion d'unipolarisme, puis en moius
de quatTe ans a précipité la fin d'un monde que l'on estimait définitivement
unipolaire. La notion d'unipolarisme résulte de la distribution mondiale de la
puissance et du regroupement politique des États. Ainsi, la manière par
laqueHe les États, grands ou petits, forgent ou s'adaptent à conjoncture
internationale contrihue à la modeler, à lui donner une configuration
particulière et donc une morphologique qui n'est ni la résultante ni J'effet
mécanique du rapport des forces pures. Cette corrfiguration résulte
également de la perception des intérêts de chaque membre des alliances et
des regroupements politiques visés, de la nature de leurs revendications, du
souci d'équilibre pour tïnir, de la préférence sentimentale, dictée par la
sympathie ou l'antipathie naturelles des populations, des parentés ethniques
ou de la proximité culturelle.
Au regard du tableau diplomatique et de son évolution, une interrogation
se pose avec insistance sur le type de système international vers lequel nous
tendons.
Allons-nous vers un système unipolaire dargi, euro-occidental,
hégémonisé par les États-Unis et implicitement asymétrique, ou bien vers un
système multipolaire souple, amélkano-eurasien, sauvegardant l'équilibre
entre plusieurs pôles de puissance, déliés entre eux de toute référence à des
valeurs communes et à une structure normative contraignante?
Tel est le dilemme des Européens confrontés aux défis de l'avenir à long
terme.
Partenariat rééquilibré et stratégique avec les USA, qui ont été à l'origine
le prolongement du champ diplomatique européen, ou pôle de rivalités
croissantes avec eux?
Ce dilemme a été fortement personnalisé au cours du débat sur le conflit
avec l'Irak et nous y découvrons d'un côté le portrait euroatlantiste de Tony
Blair et de l'autre celui, néo-gaulliste, de Jacques Chirac.
L'heure est au choix et ce choix est décisif pour l'avenir du continent,
pour son union politique et pour sa place dans le monde.
La politique de partenariat avec l'Amérique est justifiée aux yeux de
Tony Blair au nom des défis et des dangers communs à l'Occident, au nom
d'une même civilisation, d'une communauté de traditions et des mêmes
convictions morales historiques.
Par ailleurs, dans le souvenir inconscient, l'hégémonie américaine semble
garder encore aux yeux des classes dirigeantes anglaises quelque chose de
l'hégémonie britannique et la transition de la «Pax Britannica» à la «Pax
Americana» ne comporte pas un changement de l'univers mental et culturel.
Dans la décision sur la guerre en Irak, l'amour propre et le sens de la fierté
d'antan auraient été blessés à mort par une neutralité humiliante qui aurait
été associée au calcul de l'abstention franco-allemande.
En revanche, la politique de l'équilibre multipolaire est défendue par ses
apôtres et, en particulier, par la France, par la crainte d'une hégémonie
universelle de l'Amérique, ostensiblement unilatéraliste et multilatéraliste
par défaut, limitant ses capacités d'action et celles de la plupart des États
indépendants d'Eurasie.
Au niveau le plus abstrait, la politique de l'équilibre est celle qui, de
David Hume à Morton Kaplan, se résume à la liberté de manœuvre, visant à
interdire à un acteur prépondérant d'accumuler des forces supérieures à
l'ensemble des autres puissances coalisées et à fédérer ses opposants pour lui
faire contrepoids.
Au plan historique, la multipolarité apparaît comme une vue de l'esprit
dans le domaine politico-militaire lorsqu'un acteur essentiel dispose d'une
prépondérance absolue dans la distribution mondiale du pouvoir. Cependant,
l'Amérique, qui est la mégalopole du monde globalisé, conserve une
suprématie militaire absolue, mais lui fait défaut le pouvoir géostratégique
de la traduire en influence politique.
Si la politique étrangère «as aIl politics, is power politics» (Reinhold
Niebuhr), l'Europe peut-elle établir un partenariat rééquilibré au niveau
planétaire avec les États-Unis d'Amérique?

44
Peut-elle aller plus loin qu'un jeu d'influence sur la gestion de
l'hégémonie américaine, qui est assurée pm' main d'un maitre plutôt que
par celle d'un partenaire? Cette interrogation constitue, pour l'heure,
l'essentiel des questionnements, sans réponses et sans solutions immédiates,
de la scène mondiale.
Les objectifs par l'équilibre des forces dont disposent les USA,
sont-ils de même nature que ceux que l'on peut atteindre par l'utilisation
la puissance dont dispose l'Europe?
Rappelons brièvement que la force (strength, Kraft) fait appel aux
capacités contrainte et de nuisance, la puissance (pmver, Macht) aux
capacités d'action coHective fondées sur la coopération et les moyens
d'influence.
La divergence entre Européens et Américains ne repose pas uniquement
sur la croyance que l'on peut triompher de l'lùstoire, mais sur les intérêts
stratégiques, les objectifs de sécurité et la vision du système international de
demain, bref sur l'ordre du devenir.
Elle s'en écarte sur le sens de la puissance et sur l'exercice de celle-ci, en
réponse au mal fondamental de toute époque, le totalitarisme, le despotisme,
les a.xes du mal ou les postes avancés de la tyrannie ainsi que sur la réplique
à donner il l'islamisme et au fondamentalisme terroristes.

111.1 SUR LA «LOGIQUE UNIPOLAIRE» OU LOGIQUE DE


PRIMAUTÉ

Le clivage entre les deux visions, européenne américaine, du système


international s'inscrit non seulement sur la nécessaire distinction entre
et puissance, mais sur la stratégie à adopter dans remploi de la capacité

45
globale d'un État d'influer sur les autres dans des cadres politiques
extrêmement complexes. Cette stratégie s'insère dans une lecture de ce qui
est l'essentiel d'un système, son homogénéité ou son hétérogénéité et la
configuration du rapport de forces. La localisation géopolitique des menaces,
les facteurs d'instabilité, les aires de conflictualité, celles de l'inimitié et de
l'hostilité déclarées ne peuvent négliger les visées et ambitions de la rivalité
traditionnelle. Ainsi, diverses combinaisons de l'équilibre sont possibles, de
telle sorte que la configuration des alliances qui en résulte comporte toujours
une hiérarchie, officielle ou implicite.
Cependant et sur le fond, le clivage entre les deux visions, européenne et
américaine du système international, a pour origine la politique de primauté
et donc la volonté des USA de faire accepter leur leadership. Celui-ci, selon
Z. Brzezinski, aurait pour but la création d'une communauté mondiale
d'intérêts partagés. Le réalignement stratégique qu'elle postule exige de
considérer toute région comme le théâtre d'une influence spécifique et à
évaluer la possibilité d'élaboration de stratégies transpacifiques et
transatlantiques capables de gérer de nouvelles alliances.
La « stratégie américaine de homeland defense» codifie le principe de
l'engagement et celui de la projection des forces, dictée par la discontinuité
géopolitique du continent américain. Une démarche missionnaire et morale y
exalte, dans le sillage d'une tradition fortement empreinte d'idéalisme et
d'esprit de croisade, une rupture significative entre solutions politiques et
solutions militaires.
Pour être légitime, toute politique de prééminence doit être porteuse
d'intérêts globaux à long terme et, pour être efficace, elle doit comporter la
gestion de nouvelles alliances, impliquant la participation de partenaires
partageant les mêmes buts, objectifs et valeurs.
Au plan des considérations historiques, toute volonté de leadership de la
part des puissances prédominantes suggère aux autres États, grands ou petits,
stables ou instables, la crainte d'un glissement progressif vers une « logique
d'empire» et définit cette démarche comme une tendance à l'unipolarisme,
qui pourrait faire peser une menace sur la sécurité d'autres acteurs
puisqu'elle est la clé de voûte du système international et de la stabilité
collective.
En effet, dans toute conjoncture de conflit, la guerre modifie le rapport
entre sécurité et force. La première est approximative, la seconde est par sa
nature mesurable; variable aléatoire dans un cas, simple expression
d'options capacitaires dans l'autre.
De tous les temps et au sein des systèmes internationaux connus, le
transfert de certaines ressources en force militaire a engendré crainte,
hostilité et inquiétude.

46
Te! a été le cas hier de l'Allemagne nazie ou de l'Empire soviétique. Tel
est le cas aujourd'hui des États-Unis d'Amérique, bien que pour des finalités
politiques opposées.
Lorsqu'un acteur essentiel de la scène mondiale accumule des forces qtÜ
dépassent un « optimum de capacités» requis pour sa défense et montre
visiblement de vouloir en user, cet accroissement entraîne un affaiblissement
des autres, une opposition des alliés et un glissement des neutres vers
camp des puissances hostiles aux engagements be!liqueux. Il modifie en
somme les conditions régionales ou mondiales de la sécurité.
Il est ainsi inconcevable que l'Europe et l'Amérique puissent à
l'avenir avec des divergences essentielles sur la définition d'un système
international stable, sans réexaminer l'ensemble de leurs politiques, tout en
s'entendant sur des points fondamentaux et en particulier sur la lutte au
terrorisme.

IIL2 DROIT ET FORCE

Face aux historiens européens qui, lors de la campagne irakienne ont tissé
l'éloge de l'impétialisme et de la colonisation du XIX" si~cle, et face à ceux,
blairistes ou clintoniens, qui ont exalté l' ,<impérialisme libéral et non
tenitorial >. ainsi que la notion européenne de «puissance postmoderne >',les
Américains ont rétorqué par des questions qui ont la valeur de réponses
lapidaires:

. "
Peut-on être puissants sans puissance militaire'? »
. « Le droit international peut-il se substituer à la foree militaire?
"

47
. «Les Européens se perçoivent-ils comme des agents de changement et
comme des acteurs du monde de demain? »
. Quel est le mode d'emploi aujourd'hui de la méthode utilisée par les États
westphaliens classiques, celle des temps anciens, caractérisée par l'attaque
préventive, l'unilatéralisme de la menace, la défense de l'intérêt national,
l'égoïsme sacré, ou l'anarchie du chacun pour soi?
. Ces historiens ont-ils oublié que s'engager sur la voie de la prééminence
militaire signifie se condamner à la brutalité et à la servitude de la force
pure, une servitude que les moralistes condamnent comme une forme de
corruption de la cité politique?
. Les Européens peuvent-ils faire coexister deux
philosophies et deux morales dans une action extérieure?
méthodes, deux
Celle, d'une part,
de la sécurité coopérative et du rule of law entre États civilisés et celle,
d'autre part, implacable, de la loi de la jungle contre des États traditionnels
et prémodernes, sans que la première méthode ne corrompe la deuxième,
par épuisement historique, par mauvais calcul ou par simple volonté
d'apaisement?
. L'Europe est-elle
économique?
une puissance ou une super-puissance exclusivement

. Vit-elle dans l'histoire, ou, en revanche,


tout est consensus et coopération?
dans une conjoncture illusoire où

. A-t-elle épuisé son cycle historique et trouve-t-elle plus confortable de se


laisser aller sans autre souci de gloire, dans un monde antihéroïque et
postmoderne ?

Il est improbable, au niveau des conjectures, que l'Europe puisse


échapper aux rivalités séculaires qui bouleversent tout système international,
à la spiralisation des crises et des conflits, à la balkanisation du monde, à la
poussée démographique d'un univers désoccidentalisé et sans ressources, à
la révolte d'une population d'insoumis et d'intrus, qui se situent en dehors de
tout ordre normatif dans lequel seulement peut prospérer la liberté des
personnes et la sécurité internationale.
Ce qui est primordial dans ce débat qui touche à l'avenir du système
international et aux choix décisifs de l'Occident, c'est la mise en perspective
des visions du monde respectives, des Européens et des Américains.
Cela implique un renouveau des paradigmes intellectuels qui conduisent à
des lectures différentes de la scène internationale, des buts de la politique
étrangère et de l'indétermination de la conduite diplomatico-stratégique.
Cela nous amènera peut-être à définir le sens de l'histoire humaine et la
quête d'un avenir où la recherche de la sécurité repose pour les Américains
sur les lois d'un état très proche de la société de nature et, pour les
Européens, dans un avenir éloigné de l'état de guerre permanent et de toute
politique de puissance.

48
111.3 TONY BLAIR ET LE CHOIX DE L'UNIPOLARISME ÉLARGI

Dans le cadre de ce débat, le choix de l'unipolarisme élargi est justifié par


Tony Blair au nom du plus important des dangers, la division et la paralyse
de l'Occident, qui, dans la crise irakienne est appm'u coupé en deux.
Pour la Grande-Bretagne, il s'agit d'éviter le retour à des «situations qui
mettraient en cause l'intérêt stratégique sOÎt de l'Europe sOÎt des États-Unis»
et qui prolongeraient en retour la tl-agmentation politique de l'Union
européenne.
Pour ceux qui craignent l'Ulùlatéralisme de \' Amérique, le meîlleur
moyen de le provoquer serait de vouloir constituer un pôle de puissance rival
ou des alliances circonstancielles et contreproductives de l'Europe avec la
Russie ou avec la Chine.
,<Si c'était le cas >', a commenté Michael Ignatieff de la Harvard
University, ,<le système serait paralysé et nous serions entrés dans une ère
nouvelle ».
Dans ce débat entre Européens et Américains, ce qui est primordial est la
tentative d'équilibrer leurs buts stratégiques, et d'harmoniser leurs objectifs
moraux et leurs intérêts géopohtiques.
Or, si r objectif fondamental est de maintenir l'influence de la même
communauté de culture, pourquoi les Européens et les Américains ne
choisiraient-ils pas de régner ensemble ?
Dans ce cas, la loi la plus générale de l'équilibre s'appliquerait
naturellement, mais étendue à la notion de pm'enté de civilisation et cette
balance assurerait ainsi la stabilité globale.

49
De surcroît, l'homogénéité du système favorise la prévisibilité et donc la
limitation de la violence internationale.
À l'inverse, la dialectique de la rivalité entre l'Europe et l'Amérique ne
se limiterait pas à la sphère politique, mais s'emacinerait dans des
conceptions opposées de la vie, de la société et de l'homme, créant elle-
même l'inimitié et favorisant l'hétérogénéité du système international, le
désordre généralisé et l'esprit d'aventure.
C'est autour de ces deux conceptions que se sont cristallisées les
querelles ayant pour objet la révision de la « notion d'Occident ».
Pour Léon Wieseltier, qui a bien résumé le différend euroaméricain dans
The New Republic, à l'époque du débat au Conseil de sécurité des Nations
unies, concernant la crise iraquienne: «ce qu'on appelle Occident n'existe
plus. Il y a un Occident américain et un Occident européen. La divergence
fondamentale repose d'un côté et de l'autre de l'Atlantique sur des
légitimités différentes quant à l'usage de la force. » Par ailleurs, il s'appuie
sur l'idée, très répandue, que ce que l'Europe voudrait, c'est la banalisation
du « bien» en politique étrangère.
Pour focaliser et pour opposer les philosophies et les principes qui
président aux engagements internationaux, ceux-ci doivent se comprendre,
selon les Américains, à partir de causes politiques et pas d'exégèses
juridiques ou morales.
Ce sont des intérêts stratégiques et géopolitiques - disent-ils - qui, en
règle ordinaire, modèlent les décisions fondamentales des auteurs principaux
de la scène mondiale et guère des majorités formelles et des logiques
consensuelles, exprimées dans des enceintes supra- nationales dépourvues de
pouvOIr.
Ainsi, l'idée de légitimité sur l'usage de la force se réclame de la
subordination des intérêts communs à l'exigence du conflit contre des
ennemis qui sont dans le même temps étatiques et idéologiques. Les grandes
guerres du passé, guerres de religion au XVIII", guerres de la Révolution ou
dynastiques, guerres impériales au XIXe, guerres idéologiques ou
anticoloniales du XXe siècle ont coïncidé ou accompagné la remise en cause
du principe de légitimité, justifiant l'organisation des États et des régimes
politiques et, présidant à la distinction fondamentale entre ennemies
idéologiques ou étatiques.

50
111.4 SYSTÈME MULTIPOLAIRE ET« SECURITY COMPLEX »2

Puisque l'histoire n'instruit que par analogie, il est convenu de considérer


que le système actuel n'est pas multipolaire et demeure unipolaire par
défaut.
La première caractéristique d'un système unipolaire réside dans sa
capacité de modeler à son image le reste du monde. Or, r organisation
générale des relations de sécmité ne peut être assurée par une seule
puissance et comporte, a fortiori, une conception élargie de la sécurité.
Cette dernière, par sa complexÜé, postule des partenaires globaux, des
«instruments polyvalents» et des «coalitions ad hoc », capables de
coopérer à la création d'un environnement stTatégique plus sûr, apte à gérer
les changements à long terme dans l'ensemble de la région euro-atlantique et
au -delà.
Les moyens de cette architecture internationale de sécurité sont constitués
par des «institutions interdépendantes» (ONU, OTAN, DE). À celles-ci de
prendre en charge la mixité fondamentale de ces systèmes.

Voir sur security J. Roche. En présentant la deuxième édition de People,


Statt's and Fear de Ban-y Buzan, Jean Jacques Roche dans son texte, « ll1éories des Relations
Internationales », souligne que la notion de security complex constitue une méthode nouyel1e
pour appréhender la sécurité élargie des États. une sOlie de sécurité sociétale. définie comme
la "capacité d'une société à conserver son caractère spécifique, malgré des conceptions
changeantes et des menaces réeHes ou virtuel1es. Plus précisément, el1e concerne la
permanence de schèmes traditionnels, de langage. de culture, d'association, d'identité et de
pratiques nationales ou religieuses ». Cette com!,lex, en considération non
seulement en ses implications militaires. mais ég,ùement en ses composantes économiques,
sociales et environnementales, se rapproche de la communauté de sécurité élaborée par un des
premiers des théories de J'intégration politique, Karl Deutsch, il la fin des années
cinquante.

51
Après la disparition de la menace globale que la bipolarité faisait peser
sur l'ensemble des relations Est-Ouest, l'interdépendance enjeux
conflictuels a conduit à une conception multilatérale de la sécurité.
Cependant, celle-ci y introduit une série d'inconnues qui compliquent les
calculs stratégiques et les choix rationnels, tels la diffusion du terrorisme, la
prolifération des armes de destruction massive, l'enlisement de la violence,
etc. Telle est la situation au Proche-Orient, au Maghreb, en Mghanistan, en
Tchétchénie, au Soudan et au Golfe. Elle recouvre le retour de la guerre en
Europe, en Bosnie et au Kosovo; la prolifération des conflits civils dans
plusieurs pays d'Afrique; la possibilité de confrontations nucléaires en Asie,
entre l'Inde et le Pakistan et dans la péninsule coréenne.
Or, les défis de l'Europe au xxI" siècle, et donc la sélie d'équations
qu'elle est appelée à résoudre, présupposent un principe directeur et une
stratégie unitaire, eu regard au grand élargissement et aux relations euro-
russes, aux rapports euro-atlantiques, à Méditerranée, à l'imprévisible
Proche-Orient, au Golfe, et de manière autrement complexe, à raire ,u'abo-
persique, ainsi qu'à l'Asie centrale et du Sud-Est.

111.5 MULTlPOLARITÉ ET INSTABILITÉ INTERNATIONALE

Plus que jamais des pays autres que l'Europe et les États-Unis essaieront
d'acquérir le statut de ,<grandes puissances» et donc le «statut nucléaire»
et, dans les conditions du monde de demain, un équilibre quelconque devra
s'instaurer entre plusieurs États de force comparable. Ainsi, des accords
devront être établis avec chacun d'entre eux, qui soient fondés sur une sorte
d'amalgame, nécessairement impur, entre valeurs occidentales et impératifs
géopolitiques.
D'aucuns pensent que]' équilibre qui en résultera devra être fondé sur la
sécurité collective et sur la primauté du droit, d'autres sur la logique des
coalitions et l'équilibre des forces.

52
Quant au système multipolaire, l'instabilité d'un tel système réside sur le
fait que les alliances tendraient à devenir conjoncturelles, vouées à durer le
temps, forcément très court, d'une opportunité, par sa nature fuyante.
Cet ensemble multipolaire, fondé sur le principe de la « main invisible»
d'Adam Smith, celui des « freins et contrepoids» du grand Montesquieu, est
un système à très forte hétérogénéité, habité par des tensions virtuellement
innombrables, où toute combinaison est possible, car dictée par le seul
intérêt individuel, délié de toute référence aux valeurs et aux normes d'une
communauté culturelle d'appartenance.
Ce système augmenterait inévitablement les inconnues et profiterait aux
États hors la loi.
Les crises y seraient endémiques et sans solutions définitives.
Les contrastes entre des États essentiels, censés faire régner l'ordre ou
appliquer la loi internationale, exigeraient leur connivence d'intérêts,
habituellement justifiés en termes d'alliances, plutôt que de sécurité
collective.
Or, compte tenu de l'impossibilité pour les Nations unies, organe
d'arbitrage universel et dans un état elles-mêmes critiques, de porter un
secours quelconque, autre qu'humanitaire, aux sociétés et aux pays affectés
par des crises, cette impuissance sera destinée à durer tant que se poursuivra
la lenteur du processus consensuel et que la position du Conseil de sécurité
ne sera pas en une relation quelconque avec la distribution réelle du pouvoir
mondial.
Cette impuissance s'aggravera si la position du Conseil sera en
dissonance par rapport à la volonté de la puissance dominante de mener des
actions unilatérales, de prévenir des conflits et de récompenser ou de punir
des acteurs déviants.
Quel pourrait être dans un système multipolaire le rôle de l'Europe et
celui des États Unis?
Les probabilités de crises ouvertes, générales ou locales, seraient-elles
moindres ou en revanche plus grandes? La structure de la paix et de la
stabilité découleront-elles de compromis entre principes, ou de compromis
entre intérêts en conflits?
Quelle sera enfin la stratégie plus adaptée pour stopper le terrorisme et
quel acteur politique aura la tâche de définir cette stratégie?

53
111.6 LE SYSTÈME MULTIPOLAIRE ET lTOPTION FRANÇAISE

En ce qui concerne la préférence française pour ce type de système, opter


pour l'équilibre multipolaire signifie prendre le parti du refus de
l'hégémonie universeUe et considérer comme rival l'État qui lisque de
dominer les autres.
Cela implique de tenÜ-les amitiés ou les inimitiés pour temporaires, car
l'ennemi d'aujOlu-d'hui est le partenaire de demain.
Quant à la France, en rupture avec Richelieu, déclarant au Conseil
sécUlité à l'occasion de la guerre contre l'Irak se battre pour des principes
plutôt que pour des intérêts, eUe a donné la démonstration de ne rien tolérer
qui puisse impliquer la subordination du «vieux pays» à l'Amérique, si
puissante soit-elle.
l'époque de la bipolarité, l'Union soviétique était l'ennemi désigné et
le perturbateur du système. La Fédération de Russie dans le monde
d'aujourd'hui est devenue le partenaire de rUE et un allié majeUl- du jeu
planétaire des USA.
En règle générale et par calcul égoïste, taxé souvent de cynique, les États
n'ont pas de loyauté ni de sentiments de reconnaissance pour les amis ou
pour les combats d'hier, mais fondent leurs relations d'alliance sur les
rapports des forces qui se dégagent au présent. Ils peuvent susciter
l'amertume, le ressentiment, voire le mépris de leurs alliés d'antan et
considèrent les alliances de revers collllne un calcul et une nécessité ingrate
de la politique de puissance, au sein de laquelle le bien et le mal changent
constamment de régime et de visage.

54
Ainsi, les États ne peuvent se soumettre aux jugements d'une diplomatie
moralisante ou idéologique mais doivent se plkr à lui rendre fonnellement
hommage.
Dans le cadre des systèmes de l'équilibre du passé, seulement la Grande-
Bretagne a agi confonnément au but de la défense de l'équilibre et n'a eu
comme objectif la sauvegarde du système, comme tel, que parce que
sauvegardait sa propre prééminence et sa propre survie.
En tant qu'État insulaire et puissance de la mer, dont la maîtrise assurait
la sécurité ainsi que l'expansion et la prospérité de son empire colonial, elle
s'est employée sans états d'âme dans la politique des alliances de revers et
de ce fait dans l'affaiblissement de État continental qui aspirait à
J'hégémonie, la France d'abord, l'Allemagne ensuite. Cette politique a pu
paraître à plusieurs comme raisonnable et. en effet, eIJe se présentait comme
telle, puisqu'elle était à la fois honorable et cynique. Honorable, car elle
tenait ses engagements dans les hostilités, calculatrice et donc cynique, car
ses engagements et ses alliés n' étaient jamais sûrs, ni permanents.
Il en a été ainsi dans un contexte où le système était homogène et intégré,
notamment entre les guen-es de religion et les guerres de la Révolution, puis
encore, entre la guerre franco-prussienne et le premier conflit mondial. Les
États européens bataillaient pour des conceptions et des valeurs que nous
tenons aujourd'hui pour communes et qui, à l'époque, étaient perçues pour
transnationales et privées, notamment en matière idéologique et religieuse.

111.7 HÉTÉROGÉNÉITÉ ET POLITIQUE GLOBALE

Radicalement différente est la situation d'aujourd'hui, où le système


international, multipolaire en puissance et unipolaire par défaut, est
fortement hétérogène et la politique globale est à la fois «multipolaire et

55
multicivilisationnelle» (Samuel Huntington) et dépend de plus en plus de
facteurs culturels.
En effet, la balkanisation des deux hémisphères est influencée par des
regroupements politiques et identitaires qui déterminent les structures de
cohésion, de désintégration et de conflit dans le monde émergeant.
La survie de l'Occident, face à l'hétérogénéité croissante d'un univers
extérieur hostile, dépend ainsi de plus en plus de la cohésion et de la parenté
des deux ensembles semi-universels, l'Europe et l'Amérique.
Leur schisme ou leur «clash d'intérêts» les conduiraient à une ruine
commune, à une défaite civilisationnelle.
Dans un système multipolaire, enfin, la sauvegarde de ses propres
exigences de sécurité constitue le but de l'action diplomatique des acteurs
essentiels, tandis que la configuration des forces, celles des alliances
militaires, ou la morphologie du système n'en sont que les moyens.
En effet, depuis Richelieu, la conception moderne des relations
internationales a été orientée à la recherche de l'intérêt national comme but
ultime de la raison d'État
Ceci peut expliquer à la fois l'attitude américaine et le comportement de
la France lors de la guerre d'Irak. Les analystes s'interrogent si l'objectif
poursuivi par les deux pays a été d'ordre conjoncturel ou de nature globale et
permanente.
Il faudra du temps pour que les deux positions soient soumises à
l'harmonisation réaliste des buts stratégiques et des options diplomatiques.
Au cours de la crise irakienne, les États-Unis ont revendiqué
explicitement une autonomie d'action par rapport à leurs alliés et ont déclaré
d'être décidés à agir en défiant les risques d'un conflit « seuls s'il le faut ».
La possibilité d'une action unilatérale a été renforcée par le fait que les
États-Unis, dans un monde qui est à la fois prédateur et terroriste, hobbésien
et chaotique, constituent un pôle global de puissance soumis à des
vulnérabilités politiques et stratégiques, multiformes et uniques.
Avec l'effondrement de la bipolarité, les Européens se sont convaincus,
par une sorte d'euphorie intellectuelle, que l'Europe finissait pour restaurer
la « multipolarité » et arriverait à « multilatéraliser » l'Amérique.
Par ailleurs, dans le sillage de profondes transformations d'ordre
géopolitique et technique, les États-Unis, en tant que puissance insulaire,
ainsi que puissance de la mer et de l'espace, se sont persuadés qu'une
révolution historique est en cours dans les affaires militaires et qu'un
désengagement de celle-ci verrait décliner leur pouvoir et leurs capacités
dissuasives contre les menaces asymétriques, conventionnelles ou exotiques.

56
La France et avec elle l'Allemagne ont recherché une autre méthode et un
cadre de légalité multilatéral; implicitement et, en perspective, un ordre
mondial multipolaire jugé souhaitable.
Or, ce dernier, multipliant la dispersion des intérêts de sécurité, réduit
l'hostilité déclarée et diminue le risque que l'antagonisme pousse à la
confrontation entre couples États La France pense de surcroît que la
multipolarité offre les bases d'un ordre social plus stable et plus sûr, pivotant
autour d'un système de sécurité collective, qu'elle estime central et qu'elle
voudrait rétablir. Dans ce cadre, elle considère également qu'elle va
bénéficier d'une liberté de manœuvre plus articulée et plus large.
Pas seulement la France, mais bon nombre de pays d'Europe se sont
convertis, depuis la chute du mur de Berlin, aux doctrines de la prévention
des conflits et considèrent que ceux-ci peuvent constituer des enjeux, tant
diplomatiques que juridiques.
Par ailleurs, après tant de siècles d'utilisation impitoyable de la force, les
Européens prétendent aujourd'hui qu'ils ne s'opposent pas au changement
du statu quo lorsqu'il s'agit de terrorisme et de régimes autocratiques, mais
seulement à la méthode susceptible de le produire, et, en espèce, à l'emploi
de la force.
Ainsi, séduits davantage par la forme que par le fond, les Européens
déclarent de ne pas résister à la vertu mais seulement au vice qui interdit à la
vertu de s'épanouir, car, dans la symbiose inextricable du bien et du mal,
c'est au triomphe du bien qu'est assignée la victoire dans l'ordre juridique et
moral de la sécurité collective.
Bien que la France ait compris le message du terrorisme islamique,
consistant à déplacer l'affrontement vers une logique où la force militaire ne
demeure pas le facteur décisif, elle n'en a pas encore tiré des conséquences
pertinentes, au plan politique, stratégique et tactique. Elle n'en a pas conclu,
comme les Américains, qu'une stratégie peut l'emporter contre le terrorisme,
si l'ensemble des puissances occidentales sont déterminées et si elles sont
animées par la volonté de gagner.
Elle s'est opposée en revanche au sens d'une réponse qui a tiré ses
racines non pas seulement de la volonté inspirée d'un président, mais de
l'exceptionnalisme américain, de la religion civile du motivational myth, de
la géopolitique de l'insularité et de l'obsession traditionnelle de
l' in vulnérabili té.

57
111.8 PARTENAIRES OU RIVAUX? ÉTAT DE NATURE OU RÈGNE DE LA
LOI?

Selon Raymond Aron et d'un point de vue théorique le système


pluripolaire oscille perpétuellement entre le règne de la loi et l'état de nature.
Le règne de la loi, lorsque l'homogénéité des conceptions, la
communauté de culture ou l'unité de civilisation tendent à prévaloir, et l'état
de nature, lorsque l'hétérogénéÜé du système, le sens rivalité, l'inimitié
séculaire ou la haine belliqueuse effacent l'influence ou le souvenir d'une
diplomatie policée; lorsque dominent ou prévalent la force effrénée, la
barbarie ou l'esprit de lucre.
Cette oscillation est historique.
Tantôt le système multipolaire s'approche du système unipolaire et donc
du règne de la loi, celui de l'empire d'une lmité politique sur les autres,
tendant vers la suprématie d'un pôle ou d'un ensemble coalisé de forces,
tantôt le système se fragmente et se désagrège, tendant vers un état chaotique
et un désordre ingérable.
La « candidature à l'empire» peut se montrer oscillante. Elle peut risquer
de subir des revers qui se révéleraient graves au plan historique, soit par
mauvais calcul soit pour avoir emprunté des choix diplomatiques et des
alliances militaires périlleuses.
Pourquoi dans ces cas - se demande Tony Blair - la puissance impéliale
et ses alliés ne régneraient pas ensemble, au lieu de se diviser?
Privés de leurs liens transatlantiques, l'Europe et r Amérique seraient
confrontées à lm univers de nations avec lesquelles elles ont peu de liens
moraux et d'objectifs historiques communs.

58
L'Europe doit donc se décider clairement si elle est un partenaire ou lm
rival des États-Unis, et en quoi le monde serait mieux gouverné par une
alliance étroite des démocraties, unies entre elles.
En quoi le choix de l'Europe servirait ses intérêts géopolitiques et lui
assurerait une plus grande autonomie d'action au sein des institutions
multilatérales de consultation, de gouvemance et de sécurité collective '?
Une Europe politique, ayant perdu ses réticences et sa peur pour des
responsabilités intemationales, inévitables et lourdes, sera-t-elle de retour
dans le monde qu'elle aura aidé à refonner, prenant conscience qu'il est vain
de revendiquer des principes sans la force et que, partout dans le monde, il
ne peut y avoir de paix sans liberté ni de stabilité sans développement?

III.9 TENSIONS INTERNATIONALES, DISCONTINUITÉS POLITIQUES


ET SOUS-SYSTÈMES RÉGIONAUX

Dans monde de l'après-guerre froide, les composantes traditionnelles


de la puissance se sont ditlërenciées et de nouvelles conftgurations
régionales sont apparues.
Les diverses composantes de la puissance, économique, politique,
culturelle, et les différentes perceptions de la menace, associées à la
disparition d'un ennemi déclaré, ont incité à affecter autrement les
ressources de défense en Europe et aux États-Unis.
Celles-ci ont été rabaissées sensiblement dans les pays européens et
augmentées considérablement outTe-atlantique.
Puisque la Russie a cessé (l'être l'incarnation d'une « idée histOlique » ou
une « cause idéologique» en quête d'opportunités, elle cherche aujourd'hui

59
à redéfinir son identité et à faire oublier son vieux rôle de perturbateur, celui
d'interprète séculaire et messianique de la « troisième Rome ».
Le flambeau de la critique de la modernité a été assumé désormais par les
intégristes et les fondamentalistes de l'islam militant.
Or, l'intensité et la dangerosité diffuse de la menace sont aggravées par
l'hétérogénéité du système international et par l'extrême complexité de ses
éléments constitutifs.
«Jamais le monde », rappelle Kissinger dans Diplomacy, «n'a dû être
perçu par des perspectives si différentes, ni un ordre mondial conçu ou
instauré à une telle échelle et à partir de rapports de forces si disparates et de
volontés politiques si antinomiques », dépourvues de vocations disciplinaires
ou missionnaires. Quel ordre peut-il résulter en conséquence de cultures, de
doctrine et d'utopies si éloignées?
L'existence de sous-systèmes régionaux relativement autonomes et doués
de spécificités propres doit être attentivement évaluée dans le cadre d'une
évaluation de la politique mondiale qui ne se limite pas uniquement à traiter
de la configuration, unipolaire ou multipolaire, du système international, ou
de la pluralité des souverainetés militaires. Cette évaluation doit intégrer
dans ses calculs que le pouvoir global se traduit historiquement en pouvoir
régional.
Du point de vue de la stabilité internationale, si la multipolarité arrive à
limiter la compétition et simultanément la prolifération dans le domaine des
armements conventionnels et nucléaires, il est possible d'imaginer des
situations dans lesquelles les antagonismes et les liaisons les plus divers
pourraient être résolus dans un cadre coopératif et donc régional.
Les systèmes bipolaires consentent effectivement un seul antagonisme et
comportent le risque d'une guerre générale, tandis que la multipolarité
englobe des tensions virtuellement innombrables et comporte, par
conséquent, une mixité diffuse de coopération et de conflit.
Or, le modèle de la discontinuité politique et l'influence des axes de la
politique globale sur les divers cadres régionaux demeurent essentiels pour
saisir les spécificités entre les deux types d'ordre, régionaux et mondiaux. Ils
sont par ailleurs utiles, au plan analytique pour apprécier la nature de leurs
interactions.
En effet, les acteurs, les modèles de conflits et les équilibres de pouvoir
diffèrent de manière significative d'une région à l'autre et présentent des
caractéristiques à chaque fois uniques. Toute région et tout sous-système ont
une combinaison particulière et comportent un amalgame divers du global et
du local qui change d'un sous-système à l'autre.

60
111.10 ACTEURS GLOBAUX ET SOUS-SYSTÈMES. LA FRANCE, UN
«ADVERSAIRE LIMITÉ» ?

Le modèle de la discontimÜté du système international s'occupe du sous-


système plutôt que des acteurs globaux, car ces derniers constituent
agents de liaison et de cohérence entre la scène géopolitique mondiale
différentes zones locales de conflit Une exemplification simplifiée doit être
mentionnée pour traiter des interdépendances horizontales entre les
différents sous-systèmes et pour saisir, en leur complexité, Je niveau
d'interférences multiples, politiques, sociologiques et culturelles qui
constituent des facteurs de transformation significatifs aux différentes
échelles régionales.
Du point de vue théorique et compte tenu de l'envergure des
transfonnations, les changements significatifs des systèmes internationaux
stables sont obtenus normalement au moyen d'enjeux et de conf1its limités,
dans les systèmes instables au moyen de conf1its d'envergure, dus à des
objectifs incompatibles.
Or, toutes les modifications susceptibles d'affecter les équilibres établis
(la distribution du pouvoir) ou les processus (le niveau d'interaction entre les
différentes variables du sous-système) signalent une tendance du système
international à se déstabiliser.
Elles définissent un état général de changement en direction d'un plus
grand conflit ou d'une plus grande coopération. Ainsi, les relations entre le
système global et les sous-systèmes régionaux en sont affectées.

61
L'aire euro-méditerranéenne, moyenne-orientale, arabo-persique,
indienne, asiatique, sinique, japonaise, nord et sud américaine, nord
africaine, centro-africaine et sud-africaine sont devenues des compléments
géopolitiques indispensables à l'analyse du système international global, car
elles demeurent les théâtres effectifs où se déroule l'action.
Le recours à l'histoire permettra de définir rétrospectivement si ces
relations ont été de subordination ou d'autonomie et en quelle mesure elles
le restent.
En considérant les problèmes de sécurité, l'interdépendance des menaces
conduit à une interaction accrue entre les acteurs essentiels du système
international et les différents acteurs locaux, désirant améliorer leur sécurité.
Les puissances ou les sujets historiques qui ont des intérêts globaux
disposent d'un nombre considérable de combinaisons ou de linkages entre
acteurs locaux et problèmes, problèmes et solutions. Cette différence
d'options possibles dans des sous-systèmes éloignés permet d'influencer de
manière sélective les issues de «conflits locaux », ou ceux dans lesquels
sont impliqués des « rivaux» et des « adversaires ».
Cela se fait par des méthodes mixtes d'hostilité et de coopération.
À la lumière des tensions liées au conflit USA/Irak, la France a été perçue
et traitée incidemment par les États-Unis, puissance globale de système, en
rival ou en « ennemi limité », selon les différents sous-systèmes d'influence
et d'intérêts, ou encore en « dissidente ».
L'idée que les relations économiques et commerciales puissent servir de
« contrepoids» aux divergences politiques risque de se convertir en son
contraire.
Au cours du débat aux Nations unies, la menace de représailles a été dans
tous les esprits de l'Administration américaine, à propos du refus de la
France de faire preuve de solidarité au sujet du partenariat transatlantique, et
le champ d'application de la réaction américaine a pu être sélectivement et
simultanément conçu, en termes de diplomatie de l'isolement, de
rabaissement des ambitions françaises, de division de l'Europe ou de
commerce international.
Les expressions d'un extrémisme temporaire, proférées par Mme
Condoleezza Rice, conseillère du président Bush de «punir la France,
ignorer l'Allemagne et pardonner à la Russie» sont à porter en compte de la
vision d'un pays, qui, par la bouche de Bill Clinton au début de son mandat,
avait affirmé que l'avenir de l'Amérique était en Asie plutôt qu'en Europe.
Ces mêmes expressions reprennent, en langage moderne, la règle
suprême des alliances énoncée par Thucydide dans La guerre de
Péloponnèse, selon laquelle tout État-chef d'alliance, ou État-hégémon,
« doit châtier seul ses propres alliés ».

62
IV. CHINE - USA, VERS UN NOUVEAU
BIPOLARISME EN EXTRÊME-ORIENT?

IV.1 ACTEUR OU SYSTÈME? L'APPROCHE SYSTÉMIQUE ET LES


PROCESSUS DE MUTATION DES RELATIONS INTERNATIONALES

la question forme]]e de la science politique visant à identifier l'unité


analytique fondamentale des relations internationales. à savoir si cette unité
est l'acteur étatique ou le système des États, récole américaine des années
cinquante a repéré dans le système et dans la théorie des systèmes le cadre
d'intelligibilité premier et capital.
Pour cette école. le «système» est susceptible d'expliquer et de
comprendre non seulement les contributions venant de disciplines diverses,
mais également le cadre d'action, la hiérarchie d'importance et le niveau de
complexité de ces relations. Pour Kaplan et Rosencrance, l'approche
systémique offre un schéma d'interprétation utile à l'organisation de
recherches empiriques et à l'étude d'une période particulière de l'histoire,
autorisant un certain degré de prévisibilité et d'anticipation.
L'étude des règles de fonctionnement de six modèles de systèmes
internationaux et principalement du « bipolaire» et du « multipolaire» a été
l'objet de contributions importantes de Morton Kaplan et de Richard
Rosencrance.
Ces auteurs s'accordent pour reconnaître que les systèmes internationaux
sont caractérisés davantage par des «processus de mutation» que par des
qualités de leurs structures (morphologie, hiérarchie, distribution du pouvoir
et des ressources).
Ainsi, ils ont étudié l'incidence du facteur de perturbation le plus radical,
la guerre, dans le passage d'un modèle à l'autre.
D'autres auteurs tels que Karl Deutsch, David Singer, Kenneth Waltz,
Georges Modelsky ont approfondi les uns le processus d'intégration
internationale et les autres les implications de la «bipolarité» ou de la
« multipolarité », sur les indices d'occurrence des guerres et sur les marges
de manœuvre permises aux membres des alliances en posture de rivalité ou
d'hostilité.
Des ensembles diplomatiques peuvent être appelés «systèmes »,
lorsqu'un événement qui se produit dans un espace considéré a des
répercussions qui s'étendent à l'ensemble.
À titre d'exemple, le modèle de la bipolarité de la guerre froide a été
présenté comme un modèle stylisé de deux puissances, l'une terrestre, l'autre
thalassocratique, la première ouverte, la deuxième fermée à l'étranger et à
ses idées, l'une fondamentalement conservatrice, l'autre innovatrice, la
première rapide, la deuxième lente de réflexes et de projets. Ce modèle a
suscité des comparaisons multiples entre différents types de sociétés, de
régimes politiques, de styles de vie et de grandes conceptions du monde. Ces
comparaisons se sont révélés indispensables à la compréhension
sociologique ou historique du système international de l'après-guerre et, en
particulier, de la bipolarité. Toutefois, ajoute R. Aron, «le système dépend
de ce que sont, concrètement, les deux pôles aux plan du régime politique et
des idées et pas seulement du fait qu'ils sont deux », synthétisant ainsi son
analyse: «Deux éléments commandent les systèmes: la configuration du
rapport des forces, l'homogénéité ou l'hétérogénéité du système. »
« La configuration du rapport des forces conduit, par l'intermédiaire du
coefficient de mobilisation, au régime intérieur, l'homogénéité ou
l'hétérogénéité des systèmes conduit, par l'intermédiaire des techniques
d'action, au rapport des forces. »

64
Les deux termes - «rapport des forces» «homogénéité ou
hétérogénéité du système» ne sont pas deux variables rigoureusement
circonscrites, mais deux aspects complémentaires de toute constelJation
historique.

IV.2 CHINE - USA. UN BlPOlARISME ÉMERGEANT?

La fin du système bipolaire de l'après-guerre froide a donné lieu à une


profonde réorganisation du monde et à l'émergence de la Chine. dont la
montée en puissance préfigure, selon certains, la naissance d'une nouvelle
bipolarité. Son caractère compétitif placerait ce «bipolarisme émergeant»
au centre des relations internationales de demain et dessinerait un face à face
géopolitique et stratégique entre Washington et Beijing.
Les États-Unis ont pris conscience récemment et brutalement de la
menace représentée par la Chine. L'opposition entre ces deux géants est bien
plus profonde que la simple concurrence économique, car elle traduit:
I. une opposition « historique », s'exprimant dans un ,,]angage idéologique
convenu de ]a guerre froide:
2. deux visions du monde incompatibles, l'une dictée par une philosophie
manichéenne, d'opposition du bien et du mal, l'autre par une
imprégnation de confucianisme et de taoïsme. L'équilibre entre ces deux
philosophies est symbolisée par l'éternelle variable de hiérarchie entre
deux principes complémentaires, le yin (principe nature! féminin, obscur
et mystérieux) et ]e yang (principe organisateur structurant de l'énergie
composantes essentielles de la vie du monde. La dualité de cette
philosophie, sans transcendance ultime, n'est cependant pas conflictuelle
ni conceptuellement radicale, contrairement à l'opposition chrétienne de
Dieu et de Satan;

65
3. de plus, l'antagonisme entre ces deux géants se noulTit d'une
troisième composante: les rapports de forces et la géopolitique des
ressources et de la puissance, au cœur de J'Asie. dans la mer de Chine
méridionale et en Afrique centrale.

Il convient ajouter la longue ligne des fronÜères, terrestres et


maIitimes Üsques de immédiates et fortes, qu'elles entraînent en
termes de conflits territoÜaux et navals.
Cet ensemble de facteurs, auxquds il faut ajouter la démographie et une
croissance économique à deux chiffres, rajoutent des éléments de poids, à
l'hypothèse d'évolution des rôles majeurs dans la réorgaI1Îsation du monde
au XXI" siècle.
Les points de foree et de faiblesse d'une Chine en mutation ne doivent
nous faire oublier les contraintes politiques et les intelTogations sur son
régÜne politique ou celles qui concernent son système de libertés publiques.

IV.3 THÉORIE DES SYSTÈMES ET « RÉVOLUTIONS SYSTÉMIQUES }>

CependaI1t, et pour reprendre des considérations d'ordre théorique et de


portée générale, l'étude du système n'a de sens que si elle dégage une
théOlie normative (praxéologie) ou si, partant de sa structure analytique, elle
déduit des prescriptions pour les applicables aux
comportements internationaux des États.
De maI1ière générale, les règles de fonctionnement du système
international constituent des variables dépendantes d'une série de notions-
La principale paI'mi celles-ci est la notion de « pouvoir }}, qui demeure

66
éclairante pour toute investigation sur l'ensemble. L'analyse des relations
entre pouvoir et valeurs, ou entre pouvoir et transformation du système
international, est au cœur des préoccupations de Robert Strausz-Hupe, dont
l'originalité en a fait un classique de référence dans l'étude des causes et de
la typologie des conflits, ainsi que de l'évaluation comparative des objectifs
de politique étrangère des États.
Le concept plus prégnant, chez Strausz-Hupe, est celui de «révolution
systémique.» L'histoire du monde civilisé serait scandée par quatre grandes
conjonctures révolutionnaires, embrassant l'univers des relations
sociopolitiques du monde occidental.
Il s'agirait de « révolutions systémiques» concernant les grandes aires de
civilisations connues, ayant eu lieu par vagues ou par conflits en chaîne,
lorsque la structure des rapports d'une unité systémique, prise comme type
d'organisation, n'aurait plus été en mesure de fournir des réponses adéquates
aux besoins et aux défis émergents.
L'humanité aurait connu, en somme, quatre grands modèles de mutation:
1. L'antique ou impérial, commencé avec la gueITe du Péloponnèse et
achevé, après quatre siècles, avec un seul empire universel. Toute une aire
de civilisation, la MéditeITanée, qui constituait l'univers entier des
anciens, en fut secouée jusqu'à ses fondements. Le système des États
n'était plus le même à la fin de l'époque considérée, car on passa du
système fragmenté des cités grecques à l'Empire unifié de Rome.
2. Le féodal, issu de la désagrégation et de l'effondrement de l'ancienne
unité, à partir du Ve siècle de l'ère vulgaire et comportant une multiplicité
pulvérisée de formes politiques, sous le couvert fictif de la double unité
de l'Église et du Saint Empire romain germanique.
3. Le moderne, depuis l'aube de la Renaissance, le système féodal cède à la
nouvelle configuration de pouvoir, le système des États-nations,
s'affirmant définitivement en 1648 avec la « Paix de Westphalie ».
4. La« révolution systémique de l'âge planétaire », débutée au XXe siècle,
accélérée après la Deuxième GueITe mondiale, avec le processus de
décolonisation aujourd'hui achevé et poursuivi avec l'implosion de la
bipolarité et les ajustements en cours pour la définition d'un système plus
stable.

Le rapport « espace - ressources - démographie» allait subir, depuis la


fin de l'ordre bipolaire, une modification radicale, suivi par des « ruptures»
dans la hiérarchie et l'importance des mutations technologiques,
scientifiques et spatiales. De nouvelles unités politiques deviennent ainsi
nécessaires, plus vastes et de taille désormais continentale. Ainsi, des
divergences nouvelles, des dissymétries anciennes et des antagonismes
stratégiques et politiques se manifestent entre les grandes aires du globe.
D'énormes zones politiques et d'énormes migrations démographiques
poussent à des transformations radicales, d'autres à des affrontements armés.

67
Des éléments constants apparaissent dans le comportement international
tout au fil de ces mutations. Le conflit y est prolongé, l'objectif total,
méthodes et les techniques de combat deviennent sophistiqués et tllultiples.
Dans le cadre de stratégies globales « hors limites », l'aboutissement final de
ces multiples atlrontements produirait, après une longue période de
convulsion, une pacification de type tmiversel, une sorte de paix d'empire.

IVA MORTON KAPLAN. DE BAL1NCE OF POWER AU SYSTÈME


BIPOLAIRE « SOUPLE»

Passons maintenant à la descliption fournie par M. Kaplan sur Je passage


du système de la balance of power au «système bipolaire souple» du
deuxième après-guerre.
« L'ascension de puissants acteurs déviants, l'inadéquation de contre-
mesures prises par des acteurs non déviants (la France et r Angleterre, n.d.r.),
de nouvelles idéologies universalistes et le développement d'organismes
supranationaux comme le bloc communiste avec son organisation
internationale de partis communistes, firent sonner la dernière heure du
système international de 1'« équilibre ».
Après une période d'insÎ<'lbilité profonde, européenne et mondiale apparut
Je « système bipolaire souple ».
système comprenait quatre catégories d'acteurs
I. les acteurs principaux
2. les acteurs seconJaÎres ;
3. les acteurs neutres;
4. et les acteurs universe Is.

68
Les acteurs principaux ou puissances globales; puissance continentale ou
terrestre d'un côté, dominant la masse euro-asiatique (le heartland de
MacKinder) et puissance thalassocratique de l'autre, la Grande Île de
r Athmtique, dont les capacités, actuelles et potentielles (ressources, moyens,
force technique), surclassent celles des autres.
Les États intermédiaires ou « puissances régionales» qui, par vocation all
par sont obligés de se plier à la servitude de la puissance globale.
Il s'agit d'unités politiques qui, pour des raisons de contiguïté telTitoriale, de
parenté culturelle, de «choix de civilisation », ou à cause de la menace
prépondérante de l'un des deux Grands, se sont alignés sur l'lm des deux,
s'associant à la coalition dirigée par le plus proche ou par le moins
dangereux.
Le fonctionnement du système bipolaire» reflète l'organisation interne
"
des deux coalitions.
Les ditl'icultés d'une diplomatie et d'une stratégie de coalition, cimentées
par des régimes, par des structures, des rapports politiques et des idéologies
très diversifiées, sont filtrées par des histoires et des traditions, ainsi que par
des positions géopolitiques différentes et souvent éloignées. Leurs
divergences de lecture quant aLlXdéfis et aux menaces qui pèsent sur r ordre
international, y sont décisives.
.(Dans le système de J'équilibre, le rôle de
J' <. équilibrateur » représentait
une « fonction d'intégration », visant essentiellement la prédominance d'une
alliance, tandis que dans le système bipolaire souple », le rôle d'intégration
"
est au contraire un rôle de médiation» (M. Kaplan).

IV.S LE SYSTÈMEBIPOLAIRE ET SES RÈGLES

Kaplan dégage douze règles du "système bipolaire souple », dont


concernent les comportements des blocs et les deux dernières les acteurs
universels.

69
À la différence du système de la balance, le «système bipolaire»
comporte une plus forte différenciation des rôles, ce qui induit, comme
conséquence, que les alliances aient tendance à porter sur le long terme, à
cause de l'intégration des intérêts de chaque membre, que les guerres aient
tendance à devenir illimitées, tout en demeurant contrôlées, et que
l'organisation universelle soit utilisée pour des fonctions de médiation,
d'arbitrage et de dissuasion.
Examinons les sept premières règles du modèle:
1. Les blocs, fondés sur les principes d'intégration hiérarchique ou à
hiérarchie mixte, cherchent à éliminer le bloc rival.
2. Les blocs, fondés sur les principes d'organisation hiérarchique ou à
hiérarchie mixte, préfèrent négocier plutôt que de combattre et de
combattre des guerres mineures plutôt que de grandes guerres.
3. Tous les acteurs de blocs cherchent à accroître leurs ressources,
vis-à-vis de celles du bloc adverse.
4. Les acteurs des blocs qui ne se fondent pas sur des principes
hiérarchiques négocient plutôt que de combattre pour augmenter
leurs ressources.
5. Les acteurs des blocs entrent tous dans des grandes guerres plutôt
que de permettre au bloc rival d'atteindre une situation de
prépondérance.
6. Tous les membres d'un bloc subordonnent les objectifs de l'acteur
universel à ceux de son bloc.
7. Les acteurs universels cherchent à réduire l'incompatibilité entre
les blocs.

70
IV.6 UN BIPOLARISME SANS ALTERNATIVEDE BLOC?

Quels éléments retenir pour prédire l'évolution du système international


vers UIl « bipolarisme émergeant» plutôt que vers UIlsystème multipolaire ?

.
Essentiellement deux
l'absence du ,<rôle équilibrateur », en cas cie crise mondiale grave, de la
part de l'acteur universel
. .,
l'importance très faible de la fonction d'intégration politique» de la part
de l'acteur universel, car celui-el. en situation de forte instabilité, n'atTive
pas à interdire les mutations compensatoires d'alignement ou de coalition.
La difficulté d'exercice d'une fonction intégratTice pour une « alternative
de bloc» est suggérée, voire imposée, par la des ressources et par
l'hétérogénéité de clùture et de civilisation.
Celle-ci préside à la nature des adhésions, aux deux blocs hiérarchiques
ou non hiérarchiques, et détermine un contrôle plus souple des membres de
la part du leader de coalition, en matière coopération et compensations
politiques.

IV.7 MORPHOLOGIE DU SYSTÈME BI-MULTIPOLAIRE ET


CONFIGURATION DES RAPPORTS DE FORCES

Dans ces conditions, si l'aspect essentiel d'un système est la contïguration


du rapp0l1 de force et si la configuration simplifiée de celui-ci repose sur la
distinction entre systèmes bipolaires et systèmes multipolaires, les
regroupements des États détennÜ1ent la répartition des forces qui influe à son
toLU' sur le modelage de la conjoncture et sur la nature des équilibres
intérieurs et extérieurs qui s'en dégagent. La position géographique des États
est l'une des causes qui suscitent l'opposition et la rivalité entre leurs intérêts
mutuels. Les alliances, en revanche, sont la résultante d'évaluations multiples

71
où le souci de l'équilibre joue un rôle capital mais non exclusif. En effet, lm
enjeu tenu pour essentiel peut déterminer l'établissement ou les revirements
d'une alliance, ou nourrir l'intensité des hostilités au cours d'un conflit.
Cependant, c'est seulement l'univers culturel qui resserre une alliance
entre proches, ou rend inacceptable un ajustement et un simple compromis
entre puissances aux aspirations contradictoires.

IV.S HOMOGÉNÉITÉ OU HÉTÉROGÉNÉITÉ

L'homogénéité ou l'hétérogénéité de culture sont à la base de la


distinction entre blocs et influencent profondément les alignements
politiques et militaÜ-es. L'univers culturel se confond avec l'univers
historique s'identifiant à ce dernier. Il départage les unités politiques qui ont
la même conception de l'État, de la légitimité et du pouvoir. Dans ce cadre,
J'élément de différenciation le plus important est celui de la légitimité, car les
deux invariantes, de l'État et du pouvoir. comportent partout des fortes
ressemblances stmcturelles. En effet, tout État ne peut exercer son autmité
sans une bureaucratie et tout pouvoir ne peut éliminer la hiérarchie,
sociologique et naturelle, entre dirigeants et dirigés. Le principe
légitimité, comme principe d'adhésion volontaire à l'autorité, est ce qui
différencie une forme de pouvoir ou une forme de régime des autres. Si, en
matière de rapports de force ou de puissance, maximiser les ressources ou les
forces, c'est accroître la capacité d'agir sur l'environnement, l'amitié ou
l'inimitié, qui se dégagent de parentes cultmelles ou d'oppositions
métaphysiques, ne résultent pas mécaniquement des rapports de pouvoir OLl
de puissance. La conduite extérieure des États est int1uencée par des
sentiments et des représentations où l'affinité devient un facteur influent
décisions des acteurs. Les alliances sont la résultante d'une distinction entre
71
l'adversaire l'ennemi. Si l'ennemi est un rival étatique, un
l'adversaire est celui qui professe des idées et principes diflérents et
opposés. L'ennemi étatique ne se confond pas avec l'adversaire politique,
porteur d'une autre conception de l'homme, de la société et de l'histoire et
partisan d'un autre plincipe de légitimité.

IV.9 HÉTÉROGÉNÉITÉ ET LÉGITIMITÉ

parenté culturelle ou civHisationnelle prend forme dans deux


modes d'acceptation de l'autorité, obéissance et soumission, ou encore, dans
la revendication d' Llnespace de liberté et de droit. Une rupture de la société
tl'ansnationale, réglementée par des conventions et des échanges intensifiés,
par la création d'un espace mondial de transactions et de commerce et donc
par le principe des utilités mutuelles, ne peut se produire que pour des
raisons tradition et de croyances, que l'histoire a modelé en systèmes
éthiques et religieux.
L'hétérogénéité politique, philosophique et historique fait peser une
lourde hypothèque sur la fragilité de l'ordre juridique et divise, de manière
souvent radicale, la société transnationale. De plus, il apparaît évident que la
formation d'alliances ou de blocs antagonistes est dictée non pas seulement
par la géographie mais par la différente manière de se détenniner
l'avenir, OLlpour le dire avec Ortega y Gasset, par rapport au pa&sé. En effet,
un avenir vu avec les yeux de la mémoire, de la tTadition et des mythes par
deux mondes antithétiques, comme l'Orient et l'Occident, est-il conciliable?
L'extension de la sphère du droit international marque l'élargissement des
intérêts défendus et connote un élément de doctrine ou d'idéologie, int1uencé
par l'idée que l'on se fait du rôle de la loi, dans le modelage de la société.
Ainsi, si la répartition des forces dans une constellation diplomatique est
l'une des causes du regroupement des États, l'hétérogénéité des conceptions,
des doctrines, et des cultures est l'une des raisons qui lézardent l'ordre
juridique, aggravant l'hostilité et la violence entre les individus et les
groupes.
Cependant et sur le plan historique, l'hétérogénéité est culturelle ou
civilisationelle car elle est diachronique et génétique. En effet, les devenirs
des civilisations sont asynchroniques et singulières, en raison de l'autonomie
de développement de différentes civilisations. Celles-ci ne connaissent que
des synthèses provisoires quant à leurs formes de vie. Des brèves
conjonctures de conciliation entre pratiques matérielles éloignées marquent
en réalité la fin d'une civilisation et l'émergence d'une autre. Existe-t-il une
ligne d'évolution convergente aujourd'hui, au cœur d'un processus
d'uniformisation dicté par la mondialisation, entre les deux pôles de
puissance, représentés par les États-Unis et la Chine? Entre deux âges de
l'histoire de l'humanité, où l'ascension des États-Unis au rang de puissance
dominante, conquérante et innovante s'est faite par la démocratie et en trois
siècles, et la permanence de l'empire du Milieu, le plus ancien et le plus
durable de l'histoire de l'humanité, qui s'est faite en soixante-dix siècles par
l'autocratie céleste de l'empereur, la hiérarchie d'une bureaucratie de lettrés,
le prestige d'une culture raffinée et le rétablissement de l'autorité du pouvoir
central par un régime communiste modernisateur et populaire.

74
V. NOUVELLES MENACES, NOUVELLES
VULNÉRABILITÉS. LES MENACES BALISTIQUES
ET CYBERNÉTIQUES. LE BOUCLIER ANTI-
MISSILES (BAM) ET LE CONTEXTE GLOBAL DE
SÉCURITÉ

V.l LE CONTEXTE DE SÉCURITÉ

Dans un environnement international caractérisé par la prolifération des


:l1ïlleS de destruction massive et des technologies relatives à leurs vecteurs,
deux séries de menaces, aux conséquences déséquilibrantes, sont à prendre
en considération

75
. ]a première est ]a menace balistique, relançant ]a mise au point de systèmes
antirnissiles et. en un abaissement du seuil de la dissuasion par une
reprise de la course aux armements;

. la deuxième est ]a menace informatique, préfigurant les cyber-conflits de


demain, menace dont les aspects saillants sont d'attaquer les systèmes
d'information de l'adversaire dans le but de:
- confidentiel
provoquer une intrusion dans leurs infrastructures,
ou classifié, afin de les pirater;
à caractère

- détruire les serveurs ennemis, de manière ou en


représailles,

V.2 LA MENACE BALISTIQUE ET NUCLÉAIRE

Quant à la menace balistique et nucléaire, r Assemblée de ]'UEO estime


que le couplage des capacités nucléaires et des technologies relatives aux
vecteurs balistiques, aux essais et performances perfectionnés en
pennanence, représente une des menaces les plus graves pour les équilibres
stratégiques mondiaux et, en particulier, pour un nombre croissant de
européens du flanc sud, menaces venant d'acteurs perturbateurs, dont
méthodes et les objectifs politico-stratégiques ne sont pas totùours
pré vi sib les,
À cet égard, ]es États-Unis mènent, deptùs 1'Initiative de Défense
Stratégique (IDS) du président Reagan, des recherches et des essais visant à
protéger le territoire des USA contre une attaque limitée de missiles
adverses, Ce programme a été poursuivi par r Administration Clinton et est
passé par des phases diverses, la National Missile Defense (NMD) ptÙS la
Missile Defense (MD) et, aujourd'hui, la proposition d'un Bouclier Anti-
Missiles (BAM, le troisième), avec un centre radar en Tchéquie et un centre
d'interception et d'alerte avancée en Pologne,

76
La défense antimissile s'applique à l'interception et à la destruction de
vecteurs de très longue portée et doués d'une vitesse supérieure à l'ensemble
des autres armes aériennes, appartenant à des générations de conception
ancienne et rustique ou à des engins récents et sophistiqués. Contre ce type
d'arme, aux capacités de pénétration sans équivalent, l'efficacité de la
défense exige des moyens, des principes et des architectures de protection
qui suscitent débat, affirmations et perceptions contradictoires, voire
affrontements interétatiques et géopolitiques. La défense antimissile est, par
ailleurs, susceptible d'induire des altérations dans les grands équilibres
stratégiques du continent européen et de bouleverser les démarches
entreprises au sein de l'OTAN, au sommet de Riga de décembre 2006,
concernant les implications politico-militaires de cette éventuelle défense
antimissile avancée. L'évolution récente de ces systèmes de défense, par
l'abaissement du seuil de parité entre attaquant et défenseur et la prime
assurée à l'attaquant, risque de rendre obsolète la dimension codifiée par le
MAD (destruction mutuelle assurée). Dans ce contexte, elle lèse un principe
discriminant et intangible: la non-identité des intérêts de défense entre
l'Europe et les États-Unis.
En effet, tout le flanc sud de l'alliance est à la portée des missiles de
théâtre en provenance de l'Iran. Le BAM pose de multiples dilemmes, dont
celui, technique, des systèmes de défense intégrés, qui fragilisent les forces
nucléaires européennes autonomes (françaises et britanniques) et remettent
en cause la défense européenne.
De plus, il risque de provoquer une division politique au sein de l'alliance
et, en son fond, remet en cause tous les traités de sécurité euro-atlantiques
existants. La nouveauté est représentée par le fait que les États-Unis refusent
le vieux concept de MAD et donc la possibilité d'une première frappe
imparable. Le BAM tient compte de l'évolution des réalités de la puissance
et donc de la possibilité de porter le danger et la menace chez les autres. Il
pose en son fond la résurgence des fondamentaux de la puissance.
La définition d'une politique de défense anti-missiles et d'options
originales, en cas de négociations globales ou de marchandages multi-
théâtres avec Moscou (Kosovo, Abkhazie, Transnistrie, Tchétchénie, etc.).
Le bouclier anti-missiles permet-il de lier la « guerre longue au terrorisme
» à la lutte contre la prolifération? L'élargissement de l'OTAN abaisse-t-ille
niveau de confiance mutuelle entre la Russie et l'Alliance ?
À première vue, le bouclier antimissile semble représenter un grignotage
du heartland russe.
Pour Moscou, la logique du double élargissement, celle de l'OTAN (Pays
baltes, soutien aux révolutions de couleur à l'instar de l'Ukraine et la
Géorgie) et celle de l'Union européenne, remet en cause le leadership déjà
périclitant de la Russie sur la Communauté des États Indépendants (CEI) et
sur l'étranger proche. D'où l'option de « décisions non négociées », retrait

77
du « Traité sur les forces l'intermédiaire « (TF1) et du ,<Traité sur les Forces
Conventionnelles en Europe» (FCE), rééquilibrant l'unilatéralisme
FJats-Unis.
En termes politiques, le Bouclier Anti-Missiles (BAM) permet de gagner
de l'influence dans l'Est européen. Poser la question des relations euro-
atlantiques et le partage des responsabilités entre l'Europe et les États-Unis,
au moment du retour de ]a question russe et des incertitudes au Proche- et au
Moyen-Orient, signifie stopper la dérive ou les glissements stratégiques
américains vers l'Asie.
Avant d'aborder le thème des relations emo-atlantiques, une question
domine les relations infra-européennes, la question russe, et celle-ci peut être
formulée ainsi: « La Russie est-elle un rival ou un partenaire stratégique? »

V.3 LE BOUCLIER ANTI-MISSILES (BAM)

La deuxième source de menaces et donc de vulnérabilités est la guerre


électronique. Le leader incontesté dans ce type d'exercice est la Chine. Cent
soixante millions d'utihsateurs, strictement contrôlés par l'État utilisent
Internet, dont le régime se sert connne outil propagande, d'information et
de désinformation. Depuis 2000, la Hackers Union of China échange des tirs
groupés contre d'autres groupes ou cibles étrangers. Dans ce cas, comme
dans beaucoup d'autres, il n'y a pas de pratique sans théorie, ni de théorie
. des nouvelles formes d'actions otfensives
sans doctrine. En effet, . l'analvse
dans ]e domaine des guenes de demain est la résultante d'une intéressante
étude chinoise: «la guerre hors limite ». Dès lors, on peut imaginer des
scénarios de conflits à plusieurs dimensions.

ni
VA CYBERGUERRE ET MENACE INFORMATIQUE. GUERRES
HYPOTHÉTIQUES ET HYPERBOLIQUES

Au seuil de la prochaine guerre mondiale, trois types de menaces se

.
transformeront en attaques immédiates, simultanées et préventives:
les menaces cybernétiques;

. balistico-sate1litaires et terroristes:
. Jes attaques climatiques, volcaniques
bombes atomiques d'activation sismique,
et sous-marines, par la pose de

La coupure des câbles optiques subocéaniques intenompra les


communications et déconnectera les grands plateaux continentaux.
La guerre pOUlTa alors commencer.
Ainsi, le contexte mondial dans lequel s'inscrira toute attaque de grande
ampleur conjuguera les antagonismes rationnels des États, les rivalités
hégémoniques des acteurs majeurs de la globalisation, les actions
représailles et les stratégies géopolitiques mises en œuvre par les services
électroniques et d'espiOlmage, lme compétition économique acharnée, et de
t'ormes renouvelées de mésententes idéologiques, mêlées à des actes de
piraterie patriotiq lieS.
Des <,chocs des civilisations », traditionnels ou extrémistes, doublés de
nouveaux conflits urbains, intracommunautaires et ethniques, s'ajouteront à
ces scénarios hyperboliques.
À la lumière de ces hypothèses, les menaces apparaitront pour ce qu'elles
sont: des conflits non déclarés et des dangers imminents, à potentiel de
létalité élevée. La « menace informatique» y jouera un rôle et
impalpable, conllue aveu implicite d'une paralysie toujours possible, des
rythmes effrénés des appareils économiques et sodétaux, lancés dans les
dynamiques des interdépendances. L'usage offensif des réseaux
int'ormatiques mondiaux codifié par un rapport, « La guerre off-limits»
des colonels chinois Quao Liang et Wang Xiangsui en 1999, L'énoncé

70
essentiel de ce rapport se résume au concept de « guerre sans restrictions»
ou encore « sans normes ».
La menace informatique revêt deux formes distinctes. La première,
identifiée, a la capacité de mener une attaque de masse aux infrastructures
adverses, par saturation des ordinateurs visés. La deuxième, ciblée, par
cheval de Troie. Celle-ci est caractérisée par l'intrusion des flux
d'informations sortants, plus ou moins discrets. Il s'agit, dans ce cas,
d'attaques détectables qui permettent d'observer les méthodes et techniques
de défense et de réaction de l'attaque.
La guerre de l'information électronique exige une série élevée de

.
capacités:
l'identification préalable des secteurs-clés,
l'adversaire, à forte valeur incapacitante;
civils et militaires de

. la maîtrise
critiques;
des techniques d'intrusion des infrastructures informatiques

. un professionnalisme élevé;
. une planification et coordination de l'attaque, massive et périodique;
. le contournement des dispositifs de surveillance et de cryptage ;
. l'utilisation
d'industrie
éventuelle de «réseaux
de technologies avancées
dormants », au sein des «sites »,
et de secteurs de production
d'ordinateurs.

Le principe capital de la menace, puis de l'attaque informatique, repose


sur sa forme résolument offensive, coordonnée et directe. La première règle
de la «guerre off-limits» est l'absence de règles, le rejet des normes, la
permissivité totale des formes d'intrusion, la convertibilité de tout outil à des
fins de combat et de conflit, la pratique étendue et l'utilisation stratégique de
l' « intelligence » et de l'espionnage, civil et militaire, l'orchestration et la
mobilisation collectives de toutes les ressources humaines disponibles, le
culte de l'héroïsme et des valeurs martiales à des buts individuels de
recrutement et d'emploi offensif et à des fins collectifs de dominance
cybernétique. Du côté des adversaires (Occident), l'absence de réflexes
d'autodéfense et les faux calculs économiques et diplomatiques, la
dégradation rapide des conditions de l'autodéfense informatique, européenne
et occidentale, face à la sophistication des méthodes employées et à la
création au sein de certaines armées (APL par exemple), des secteurs
importants, ayant pour objectif la pénétration, l'espionnage, la destruction ou
la mise hors d'usage de pans entiers d'activités privées ou publiques, et des
puissances adverses résulte d'un constat patent et d'une série d'actes
offensifs, ayant touchés plusieurs pays occidentaux (Estonie, Allemagne,
France, États-Unis, Japon, Nouvelle-Zélande, etc.). Ces avertissements et
formes d'attaques diverses ont testé et démontré des formes de vulnérabilité

80
nouvelles des infrastructures et des réseaux informatiques occidentaux. En
effet, une nouvelle forme de conflit vient de naître, depuis une dizaine
d'années, la guerre d'information électronique ou «cyberguerre », théorisée
et codifiée, travaillant à l'interruption et à la neutralisation de l'ensemble des
transmissions, câblées ou satellites, basées sur la méthode « dianxe », selon
laquelle l'atteinte d'un point vital de l'adversaire, pratiqué dans les arts
martiaux, permet de frapper et d'incapaciter totalement l'adversaire.

81
VI. LA GÉOPOLITIQUE EURASIENNE. GUERRE
ET GÉOPOLITIQUE. SUN TZU ET CLAUSEWITZ

Sun Tzu est une figure à la fois historique et légendaire, qui appartient à
la Chine des royaumes combattants, celle du IVe siècle avant Jésus-Christ.
Son identité est ince11aine, sa biographie vide et la véracité de son œuvre
contestée. Qui est donc Sun Tzu et pourquoi son actualité? Mérite+il de
figurer sur les frontons de gloires militaires et par là de nos maîtres à
penser? L'identité de Sun Tzu, quoiqu'incertaine, tire sa raison d'être de
l'enseignement d'un grand texte, L'Art de la Guerre, qui est l'expression
d'une philosophie de l'existence et la référence obligée d'une pensée,
résumant les concepts essentiels d'une Chine septante fois séculaire.
Son actualité tient à la géopolitique mondiale et à l'importance croissante
du pays de Chung Kuà sur le plan économique et stratégique, mais aussi à
l'exotisme de formulations littéraires du texte, inspirant une tradition de
savoir dont l'ambiguïté, comme celle des écrits de Lao Tse, est susceptible
d'interprétations multiples. Par ailleurs, l'actualité de L'Art de la Guerre
découle de la somme des dilemmes et des interrogations que les hommes de
pensée et d'action doivent résoudre dans les drames individuels de leur vie,
ou dans les engagements collectifs de leurs peuples ou encore dans les
questionnements imposés par des situations graves, de danger existentiel et
de menace imminente.
Étudié dans les écoles militaires occidentales, en particulier anglo-
saxonnes, depuis les guerres révolutionnaires de la Chine, de l'Indochine et
du Vietnam, comme source de réflexion stratégique, les options de Sun Tzu,
leur niveau d'abstraction et leur rapport au réel sont davantage tributaires de
la situation historique qui les a inspirés que d'une tradition militaire codifiée
et spécifique. En effet, leurs leçons fondamentales sont d'ordre
métapolitique et philosophique. Elles tiennent à l'idée que la guerre est une
affaire aventureuse et aléatoire dans laquelle se joue la survie ou la mort des
nations et que la réflexion qui la concerne doit être traitée avec élévation
d'esprit et profondeur de jugement.
L'Art de la Guerre s'inscrit parfaitement dans la phraséologie
combattante de notre époque, où la guerre classique, tout en se retirant du
vécu quotidien, envahit les formes de communication les plus diverses,
perçant dans les domaines de la vie civile, d'où elle avait été exclue sous
l'apparence trompeuse d'un devenir pacifié de la scène mondiale. L'actualité
de Sun Tzu s'inscrit parfaitement dans la logique des sciences économiques
contemporaines, pensées en termes de compétition « hors limite ». En effet,
l'idéologie du discours économique contemporain est pénétrée d'une
terminologie guerrière, due pour une part à la dépolitisation du politique et
pour l'autre à une guerre totale impraticable, mais omniprésente, celle d'une
rivalité poussée à des formes de compétition sans règles. Cette actualité tient
également à la fausse opinion que la guerre réelle s'identifie à la guerre
économique. La guerre proprement dite, dans la pensée occidentale, est
l'expression d'une lutte d'anéantissement, d'une antinomie éthique et de ce
fait d'un «commerce sanglant », qui ne peuvent être réduits à une
compétition marchande. La guerre économique, en revanche, tient à une
opposition d'intérêts entre acteurs, zones et secteurs d'activités, dont le
niveau d'innovation et de maturité relève de périodisations de
développement différentes. Dans le sillage de cette deuxième interprétation,
L'Art de la guerre devient un manuel pour des chefs d'entreprise et une
référence, de lecture et de méthode, pour une stratégie de conquête des

84
marchés. Ainsi, la Chine est vue comme le miroir inversé de l'Occident et
L'Art de la guerre comme le modèle abstrait d'une militarisation de la
société internationale et d'une dévalorisation parallèle des conflits sanglants.
Au plan historique et dans l'empire du Milieu, à partir du YIe et ye siècle
avant Jésus-Christ, la guerre change complètement de nature, de méthode et
de forme. Change en particulier la structure de l'organisation militaire, le
sens du combat et le rôle du guerrier. C'est à cette époque que se modifie le
rapport entre guerre et politique et entre politique et société. L'art chinois de
la guerre est un art de l'oblique, qui prétend vaincre « sans ensanglanter la
lame» en investissant le champ tout entier du politique et en dominant
totalement l'adversaire, avant même le déclenchement du combat.
En Chine, la réflexion sur l'art de la guerre, en se hissant du savoir-faire
militaire et du rapport de forces pur entre belligérants, tend à dépasser la
sphère de l'affrontement violent et du conflit sanglant pour parvenir à la
formulation d'une théorie globale du conflit qui s'étend à l'univers céleste et
à l'ensemble du corps social.
Ainsi, la transformation de l'art de la guerre autour du Ye siècle, découle

.
de trois mutations majeures:
la monopolisation et hiérarchisation de la violence, autrefois sacrificielle;
. la militarisation de la société chinoise de l'époque
parallèle du guerrier, jadis noble et désormais piétaille;
et la dévalorisation

. la transformation de la structure de l'armée, dans les mains de guerriers,


investis, à l'époque archaïque d'une fonction aristocratique, mystique et de
prestige, et au Ve siècle avant Jésus-Christ d'un rôle subalterne, au sein
d'une armée de fantassins, encadrée sévèrement et tenu par un seul maître,
commandant en chef ou souverain.

Au YIe siècle avant Jésus-Christ, la dévaluation des qualités guerrières,


soustraites au privilège d'un exercice par définition mâle, s'accompagne
d'une mutation des formes de combat, qui de rituelles deviennent réelles et
de « viriles» (créditées du symbole du yang et porteuses de châtiments et de
morts) deviennent« féminines» (cernées par le sceau du yin, emblème de la
féminité) et marquées par la faiblesse, la souplesse et l'esquive. C'est ainsi
que la victoire change de sexe et l'univers des combats devient un monde de
stratagèmes, inspirés par le souci d'éviter l'affrontement et l'effusion de
sang.
L'art du général s'inspire désormais de l'attitude du yin dans le cadre
d'un conflit où l'issue de l'épreuve est d'induire un doute sur le statut du
« fort» ou sur celui de la « force », eu égard au résultat du conflit. L'habilité
suprême, selon les théoriciens de l'époque des royaumes combattants
consistait à dominer un conflit par l'art de l'obliquité, en remportant la
victoire par le détour de la violence ou par des affrontements peu meurtriers.
Ce détour est tout autant diplomatie et stratégie, art de la subtilité et cruauté

85
sélective. Il ne pourrait réussir, s'il n'était pas dominé par un postulat, la
suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire, de la ruse sur la
vaillance, de la manipulation et de l'intrigue sur la manœuvre, ou encore de
la gesticulation guerrière sur l'attrition des forces.
À l'époque où Sun Tzu rédige son traité, les combats constituent des
immenses boucheries et les morts se comptent par centaines de milliers
auxquelles se rajoutent des centaines de milliers de vaincus, qui sont égorgés
ou passés par les armées. La Chine de l'époque baigne dans le sang, mais
aussi dans l'intrigue et dans un univers de suspicion. Le jeu diplomatique est
stimulé par des tractations secrètes, des démarches biaisées, des pièges et des
ruses retorses. Sur le front, les massacres demeurent la règle et la ruine des
pays un facteur d'hésitation dans l'engagement belliqueux face aux
calamités et aux tragédies collectives. Les sept royaumes combattants, qui
restent de la centaine des principautés de l'époque Tchéou, nouent des
manœuvres et des alliances éphémères pour isoler leurs rivaux, les vaincre et
s'en partager les dépouilles. Malheurs et souffrances sont partout. Si
l'expérience nous enseigne qu'un pays affaibli devient une proie pour des
rivaux prédateurs, l'alliance devient alors un moyen de politique qui permet
de préserver sa survie. Ainsi, la ruse diplomatique, visant à renverser une
alliance, est un but indispensable du jeu de puissance. Chacun doit redouter
la trahison et à tout moment. La faiblesse et la suspicion encouragent
l'intoxication et l'espionnage. L'influence au sein d'une cour étrangère
permettra l'achat des conseillers du roi et l'orientation d'une coterie, dont
dépendra la décision du prince et la conduite militaire de ses armées. Le
personnel diplomatique de la Chine ancienne est constitué de véritables
professionnels de la politique qui se vendent à l'ennemi et passent de prince
en prince, au service d'autres souverains et d'autres entreprises. On ne peut
s'attendre à aucune fidélité, car celui qui a déjà trahi peut encore trahir, en
servant un autre prince ou en restant attaché secrètement à l'ancien. Deux
comportements insidieux règnent aux cours des souverains de l'époque: la
manipulation et l'intrigue. L'intelligence politique est une intelligence rusée.
Elle se définit par la capacité de prévoir à long terme, d'épouser les
mutations, de renverser des positions, de permuter les rôles qui transforment
le yin (féminin) en yang (masculin) et le yang en yin, dans une dialectique
permanente et cyclique. L'intelligence politique se doit donc d'être
divinatoire. Cette mutation est perceptible par l'instauration d'une
« mentalité indicielle », car, dans la lecture du futur tout est signe, indice et
symbole. Elle doit viser les implications d'un acte, d'une trace, d'un détail.
Le chef de guerre ou le souverain sont tels, s'ils sont capables d'interpréter
le temps, de saisir l'occasion, d'exploiter la circonstance, de mettre la ruse
au profit de l'imprévu. L'anticipation, visible dans un détail éphémère, y
joue une fonction essentielle, car le combat qu'on livre dans l'immédiat, doit
être lu dans l'intention de l'ennemi, par une sorte de la prescience. La faculté
d'anticiper, de décider et d'agir avant l'éclatement du conflit doit étouffer

86
dans l'œuf toute velléité de l'adversaire d'attaquer en premier. La pensée
conjecturale est à la racine de J'attaque préemptive et celle-ci fonde une
stratégie d'équilibre entre adversaires décJarés, si elle est partagée et à
condition qu'elle le soit. n s'en dégage ainsi une doctrine de la parade ou de
la non-guerre, autrement dit une dissuasion réciproque, fondée, comme
aujourd'hui, sur la prééminence stabilisatrice d'une politique sans combat,
d'une stratégie de frappe en premier, qui exorcise l'affrontement permanent.
Le principe de subjuguer sans frapper fonde celui de vaincre sans recourir
aux armes. Dans une situation caractélisée par la guene permanente et par
un univers de traîtrise omniprésente se forge peu à peu une doctrine qui
prétend conjurer les convulsions de la guelTe, la désolation ou le chaos.

VI.l LE «LIVRE DES MUTATIONS }}. FRAPPER LA TRANQUILLITÉ


PAR L'IMPRÉVU ET L'ÊTRE PAR LE CHAOS

La subtilité du coup d'œil et la rapidité d'exécution décident de la


réussite immédiate et à long terme. Elles fondent dans l'instant, l'esprit et
l'âme de l'action du stratège. Voir, agir et vaincre le futur se dévoilent
totalement dans l'instant, dans l'occasion fugace, dans la saisie d'un acte,
dans un détail divinatoire. Voir, interpréter et agir exigent de passer par des
manifestations infimes, par un coup de regard et une étincelle des yelLX ! Il
faut saisir toutes les implications d'lll acte par une décision foudroyante!
Agir sur le futur, c'est acter dans les amonts du temps, c'est penser la durée
dans l'instant, c'est troubler l'ordre absolu par l'irruption du chaos, c'est
former par l'informe, dans toute la profondeur des temps. La victoire, dans
l'ordre absolu, est le fruit de l'ordre intérieur, brisant la législation du
prévisible. C'est frapper par]' imparable, portant atteinte aux vertus du
paisible. C'est là que la lame scinde la lumière de ses origines et coupe le
regard de l'homme pour le faire rentrer dans les ténèbres de la nuit et dans
87
celles du vide. Dans la domestication de la guerre et des conflits permanents,

.
quatre écoles mènent le jeu et orientent les solutions dans la Chine ancienne:
l'école des diplomates, pour qui le combat doit être mené dans l'esprit
même de l'adversaire et au cœur de son mental. L'arme-clé y est celle de la
parole, de l'engagement, de la conviction, du sophisme;

. l'école des confucéens,


de subjuguer la guerre;
qui prônent la rectitude et la vertu, seules capables

. l'école des légistes, porteurs d'un ordre despotique, en mesure de remporter


des victoires à la faveur d'une discipline sans pitié, inspirée par la
soumission des sujets à une législation sans concessions;
. l'école des stratèges, à laquelle appartient
synthèse des trois écoles, limitant l'affrontement
Sun Tzu, qui élabore une
aux issues consécutives à
l'échec des trois méthodes.

VI.2 GUERRE ET GÉOPOLITIQUE. SUN Tzu ET CLAUSEWITZ

Si les opérations militaires sont au cœur de la réflexion stratégique, la


manière de les concevoir et de les conduire change radicalement en Occident
et en Extrême-Orient. Change par ailleurs la distinction entre stratégie et
tactique et la conception, directe ou indirecte de la manœuvre et de
l'affrontement. En Occident, Clausewitz choisit d'allier la connaissance et
l'épée et donne une définition kantienne de la guerre, comme action
guerrière fondée sur une idée-maîtresse, le principe d'anéantissement.
L'ambition de la pensée occidentale en général, et celle de Clausewitz en
particulier, est de saisir la guerre par le raisonnement logique, par des
démonstrations géométriques et par des certitudes rationnelles. Or, si une
manœuvre peut se concevoir dans l'abstrait, la guerre comme action se
développe dans le réel et ce réel montre à chaque fois et dans toute situation
des résistances imprévisibles.
Soumettre la guerre à la catégorie de l'entendement et du libre jeu de
l'esprit a pour finalité de mieux saisir le réel, afin de mieux le soumettre à la
volonté et ce réel, pour Clausewitz, est politique. La guerre est donc conçue
comme une activité dont la finalité est de porter préjudice à l'ennemi et pas
seulement de le tromper, car tout dans une guerre repose sur le combat, sur le
principe d'anéantissement de l'ennemi et sur la suprématie de l'intelligence
politique sur les moyens militaires. Ainsi, il doit y avoir une connexion
logique entre stratégie et tactique, une connexion qui s'atténue dans la
conception de Sun Tzu. En effet, chez Clausewitz, la «tactique» est
l' «enseignement qui a pour objet l'emploi des forces armées dans le
combat» et la « stratégie », 1'« enseignement de l'emploi des combats dans
l'intérêt du but de guerre ». En ce sens, « le combat est à la stratégie ce que
le paiement en espèces est au commerce par traites ». Dans l'empire du
88
Milieu, les théories de la guerre font de l'occultation de l'affrontement, et
donc de l'évitement du combat, le fondement même des discours de la
guerre. La réflexion chinoise sur la guerre présente des caractéristiques
incantatoires. Elle est axée sur le rejet du face à face avec l'ennemi et la
valorisation des procédés indirects, les ruses stratégiques, les subterfuges,
l'action oblique qui n'impliquent pas la manœuvre ou l'ampleur du
mouvement stratégique et de ce fait la concentration des forces en vue de
l'engagement.
Or, si la stratégie à l'occidentale suppose l'organisation des combats en
fonction du but de guerre (Zweck) et l'investissement des forces dans
l'espace en fonction des combats, la stratégie chinoise conçoit le fondement
de la stratégie dans l'action indirecte, comme pratique intelligente de la ruse.
L'intelligence rusée du chef de guerre construit sa victoire sur le mouvement
de l'adversaire, dans l'esprit même de l'ennemi. Or, si tel est un objectif
important de la conduite des opérations militaires, de quelle manière peut-on
assimiler une opération militaire, en particulier celle du stratège à un art, à
une activité de l'âme. Comment par ailleurs, peut-on construire une
philosophie ou une théorie de cet art? Or, puisque toutes les guerres
réunissent trois caractères essentiels, la violence originelle, la libre activité
de l'âme et l'entendement politique, comment concilier violence et politique
et dans quelles conditions justifier, au nom de l'entendement politique,
l'abandon du principe d'anéantissement ou de victoire, sur l'ennemi? Et
encore, là où la décision est inséparablement politique et militaire, comment
justifier un abandon du combat, qui est le seul conforme à l'essence de la
guerre et à son concept pur ? Si la guerre n'est pas une réalité autonome du
politique (d'après Carl Clausewitz, «la guerre a bien sa grammaire, mais
non sa logique propre »), quel est le sens d'une action guerrière qui s'oriente
délibérément vers la manœuvre et vers l'action indirecte, tournant le dos à la
bataille et au combat? Et pour terminer, la série des questionnements
inhérents au débat stratégique, comment réconcilier le caractère historique,
conditionné et déterminé d'une guerre, liée à des circonstances
conjoncturelles et aux intentions politiques des belligérants, aux modèles
abstraits, philosophiques et anhistoriques des guerres absolues, seuls
conformes au concept pur de guerre? En son temps, Sun Tzu suggère de
«construire sa victoire sur les mouvements de l'ennemi» et cette
recommandation opère par le renouvellement constant de deux modalités du
combat: de « front» ou de « biais ». Or, la « puissance de l'action de biais»
repose sur des ruses, des surprises et des procédées indirectes qui relèvent de
l'action tactique, qui ne font appel ni à l'organisation des armés sur le terrain
ni à leur réunion en vue de l'engagement. Elles appartiennent aux procédés
des manœuvres hétérodoxes et à la tactique plus qu'à la stratégie.

89
VI.3 DISCOURS OCCIDENTAUX ET DISCOURS CHINOIS SUR LA
POLITIQUE ET LA GUERRE

Les traités chinois sur la guerre et les livres militaires de Sun Tzu
s'adressaient aux princes et aux gouvernants, et non pas aux officiers et aux
généraux. La guelTe était un prétexte pour la théorisation de la «bonne
gouvernance ». Au cœur de la rét1exion de ces théoriciens ne se situait pas la
manœuvre militaire ou le combat, mais la toute-puissance du plince et sa
maîtrise de l'univers. Politique et métaphysique étaient donc les objectifs des
analystes, au lieu et à la place du stratégique et du politique. En Chine, la
sphère la plus élevée de l'abstraction cesse d'être un discours sur la guerre,
pour devenir une spéculation sur le devenir entre les deux entités, de l'être et
du néant. Les traités sur la guerre de cet empire occultent le cœur des
préoccupations occidentales, l'affrontement, le combat, la lutte (Kampf),
]' anéantissement, la percée et la bataille de front. Puisque dans la conscience
90
et dans la philosophie chinoises ce qui n'a pas de forme domine le monde
des formes, la force suprême d'une armée est sa ductilité polymorphe qui, à
la manière de l'eau, enveloppe et évolue, sans épuiser le modelage infini des
formes. La force tient au fluide, à la souplesse, à la capacité de
transformation, à l'habilité manœuvrière de la troupe et du chef de guerre, au
perpétuel mouvement du devenir, la véritable anima mundi.
L'art de la transformation et du camouflage d'une armée, tiennent à sa
« forme informe» à l'insaisissable et au fuyant, à la dialectique inexorable et
incessante du yin (féminin) et du yang (masculin), aux infinies combinaisons
des deux forces, régulières et extraordinaires, en quoi se résume le dispositif
stratégique d'une armée. L'indescriptible chaos de l'univers se rend sensible
par les capacités de démiurge du grand chef de guerre, à même de déployer
une armée dans une virtualité pure. L'engagement d'une armée est ainsi un
accouchement du chaos, un enfantement cosmique. Dans cette projection
métaphysique de la guerre se réalise une identité fusionnelle entre les figures
du chef de guerre et du créateur de l'univers. Ainsi, les niveaux de l'action
sont triples, politique, militaire et cosmique. La totale assimilation du
général et du Tao, dilue le «sujet» de l'action en une force universelle,
totalement désincarnée, où la bataille n'est plus un combat ou un moyen
d'anéantissement, et l'État ou le souverain, ne sont plus des forces de
violence primordiales et originelles, mais des forces cosmiques, au sein
desquelles le général est doté des attributs du souverain, qui a pour le modèle
le ciel. Selon cette pensée la réalité se produit à partir de l'imaginaire et de la
supériorité du néant sur l'être, car si « Toutes les choses sous le ciel naissent
de l'être, l'être est issu du néant ».

91
VI.4 GÉOPOLITIQUE ET GUERRE

Sun Tzu serait philosophe et uniquement philosophe, s'il ne s'occupait


pas de la morphologie des théâtres de guene où des hommes s'affrontent en
fonction des difficultés du tenain. De nombreux éléments définissent
J'influence du milieu sur J'homme, dans des conditions normales et encore
davantage s'il est dans l'obligation de combattre. Après la « vertu ", qui
influe sur la cohésion entTe le peuple et ses élites et le «ciel », caractérisé
par r alternance des saisons et de cycles, lunaires et solaires, le «mi lieu »
exerce tIDe int1uence détenninante, par deux autres éléments, l'inconstance
du «climat >, avec la chaleur et le froid, et les difficultés du «terrain »,
ouvert ou resserré. Toutes ces variables, qui doivent être connues à J'avance
par Je chef de guerre, afin de dégager une bonne tactique, permettront aux
combattants de bénéficier des meiUeures dispositions du milieu physique et
d'en tirer parti.
De ce constat découle toute une série d'enseignements et de préceptes,
établissant un rapport entre les données instables de la nature et la
psychologie craintive des combattants. Sun Tzu discerne lui-même
de terrain dont général doit s'occuper. Sa classification fait également
place aux espaces de manœuvre et à ceux qui sont favorables aux grandes
batailles, de même qu'aux territoires praticables ou impraticables. D'autres
auteurs, bien successifs à Sun Tzu, ont repris, en le paraphrasant, les
conceptions relatives à la stratégie et à l'espace, ainsi que les caractéristiques
permanentes de la stratégie et de la tactique militaire, que Sun Tzu sut
présenter résumer subtilement dans son court traité sur «l'Art de la
Guerre» .

92
VI.5 LE «DÉSARMEMENT DE L'ENNEMI» DANS LA PENSÉE
CHINOISE

Dans la conception occidentale de la guerre est exclu tout principe


de « limite» qlÜ, dans la stratégie chinoise, trouve sa forme elliptique dans
le désengagement et la «fuite ». L'expression plus fidèle de la philosophie
chinoise est celle du «Livre des mutations» dont les figures divinatoires
offrent une représentation symbolique de l'univers et une référence aux
forces qui y sont à l' œuvre. Ces représentations de la «science des
mutations je>, sont liées, deplÜs les oligines, aux atis martiaux, à la dialectique
du Yin et du Yang, au sein laquelle il n'y a pas de négation, mais de
simple dépassement. Grâce à l'ati divinatoire, il est possible de déchitIrer et
de prévoir ce qui est encore en germe, par l'identification des traces ou des
signes aVat1t-coureurs, des mutations ou des évènements qlÜ se dessinent.
L'énoncé philosophique selon lequel «l'occulte est au cœur du manifeste et
non dans son contraire »est au cœur du système d'interprétation de la réalité
contenu dans le « Livre des mutations ». Le réel se définit par son instabilité
et ses configurations transitoires. TI faudra en déchiffrer les formes et en
appréhender le sens afin d' en tirer parti.
«La dureté se cache sous la douceur ». On gagne la confiance en
tranquillisant l'ennemi et on complote contre lui en préparant l'offensive.
« Créer de l'être à partir du non-être >to Tous les êtres de r uni vers sont
issus de l'Être, l'Être est issu du non-être.
Ainsi, dans une pensée où la ruse est essentielle, l'art du divin comme
l'art du stratège constituent la science ce qu'il advient. Scruter les signes est
capital, car dans la maîtrise du futur oÙ tout est signe et indice, ceux-ci

93
dévoilent les secrets du temps, lisibles dans les hautes combinaisons
stratégiques, qui exigent à chaque fois déchiffrement et interprétation.
Or, dans la pensée chinoise qui est mélange de religion et de sagesse,
l'importance des temps fonde l'inaction taôiste, comme observation de
l'immuable, et celle-ci se révèle dans la supériorité de la transcendance sur
l'immanence et de la« ruse du temps» sur la «ruse de l'homme ».
Dans cette science des mutations, qui fut la matière première des lettrés,
la ,<ruse» de guerre apparaît connue le produit d'une malice et la forme
suprême de cette « ruse» est la ,<fuite» face à l'ennemi, les meilleurs des
stratagèmes en cas de revers militaire.
Face à cette malice, le gagnant doit ,<laisser filer r adversaire pOlU.mieux
le capturer », ou donner du mou à la laisse. C'est miner son potentiel
offensif, émousser sa volonté de combattre et affaiblir son ardeur de réagir.
vaincre sans combattre, gagner sans «ensanglanter la lame »,
conformément à l'un des enseignements capitaux de l' « Art de la guerre ».

VI.6 LE DÉSARMEMENT DE L'ADVERSAIRE DANS LA PENSÉE


OCCIDENTALE

La philosophie de l'Occident, élaborée à partir de la Renaissance, partait


d'un postulat capital: la certitude que delTière les formes et les phénomènes
les plus divers de la vie, existent des lois qui gouvernent ces évènements.
Ces lois sont à découvrir pour réduire les incertitudes et gouverner le
devenir. Machiavel, en homme de la Renaissance, partageait r idée selon
laquelle l'homme pouvait dominer la « Fortuna », le hasard de la et de la

94
guerre, et que, par la raison, on pouvait constater et dominer l'empire du
profond inconnu.
La vie et encore davantage la guerre, lui apparaissait comme un combat
entre la raison, empreinte d'une discipline sévère, et la Fortuna, soumises
aux variables caprices d'une déesse féminine. Les hommes de la
Renaissance ne doutaient guère que la raison finisse par l'emporter et cette
croyance dans la suprématie de la raison était la clé de leur admiration pour
Rome et les institutions militaires romaines.
L'invincibilité des armées de Rome était la preuve que cette ville s'était
donné la meilleure organisation que la «raison» pouvait concevoir. Ses
institutions militaires étaient l'expression du principe universel qui
gouvernera pendant longtemps toutes les institutions militaires du monde. À
sa base, nous retrouvons le postulat selon lequel le succès d'une guerre et
d'une opération militaire, dépend de la résolution d'un problème intellectuel,
d'ordre rationnel.
Le terme de la stratégie ne faisant pas partie du vocabulaire de la pensée
militaire de l'époque, mais la pensée stratégique venait de naître. Si la
bataille demeure le facteur décisif d'une guerre, l'ordre de bataille constitue
le point culminant de celle-ci. Ainsi, l'étude rationnelle du plan de bataille et
de l'ensemble de la campagne, fonde les moments de préparation théorique,
sur lesquels se greffent l'organisation du commandement et la formation
intellectuelle du chef de guerre. On s'aperçoit, depuis cet âge d'optimisme et
de rationalité, que la guerre n'est pas une science, mais un art, qui réserve
une place décisive aux impondérables et à l'esprit d'initiative et d'aventure.
Or, l'importance accordée à la particularité de la guerre et de la bataille,
le caractère personnel et unique de l'intuition et du commandement,
associent Machiavel et Clausewitz, dont le trait commun est la conviction
que la validité et la pertinence de toute analyse des problèmes stratégiques
ou militaires, dépend d'une perception générale, une idée «juste» sur la
nature de la guerre.
Clausewitz rejetait l'esprit scientifique de l'époque de l'Ancien Régime
qui ennoblissait le combat et refusait l'idée de la guerre comme acte de
violence extrême, en attachant de l'importance à des manœuvres, dans le but
d'éviter tout affrontement. Il affirmait clairement que le côté scientifique du
combat est d'importance secondaire. Clausewitz, insistant sur la
prééminence des facteurs immatériels et moraux, confirmait que, ce qui fait
le génie est, dans la figure de l'homme d'action, une étroite symbiose de
philosophie et d'expérience. À l'instar de cette traduction «continentale de
l'Occident », prônant le concept de guerre absolue comme «acte de
violence, poussée à ses limites extrêmes et destinée à contraindre
l'adversaire à exécuter notre volonté », les penseurs «insulaires» (anglais)
mettent l'accent sur le rétrécissement d'une stratégie «à sens unique» et,
avec l'autorité d'un Liddel Hart, déclarent que « la stratégie doit réduire le

95
combat aux proportions les plus minces possible ». L'accent mis sur le talent
et la subtilité, rapprochent-ils ces théodciens occidentaux et chinois, sur la
prétërence accordée à l'action indirecte, plutôt que directe?

VI.7 SUN Tzu « L'ART DE GUERRE ». LA «


MODERNE » ENTRE CLAUSEWITZ ET LmDEL HART

Deux principes régissems inspirent 1'« Ali de la Guerre », selon deux


maîtres de la stratégie, Sun Tzu (au VIe siècle avant J'ère vulgaire) et
Napoléon, « Dieu de la guerre» selon Clausewitz et maître de la « brutalité
extrême» et des « haines primaires» (à cheval entre le XVIIIe et le XIX"
siècle en Europe) Contraindre l'adversaire à abandonner la lutte et épargner
l'ennemi en fuite pom le premier, en s' insérant dans le ,<dao» et en allant
dans le nux, en s'adaptant aux conditions naturelles et aux circonstances.
Battre l'adversaire par une méthode primitive et brutale, puis le poursuivre
de manière impitoyable. et anéantir ses forces pour le deuxième. II en ainsi
pour récole de ses héri tiers occidentaux, en particulier ceux qui forgeront les
conceptions et doctrines d'actions prusso-germaniques. En amont de ces
deux principes. deux philosophies et deux visions de l'histoire. président
définition sur la «nature» de la guerre, comme domaine pdmordial de
l'existence sociale, ainsi qu'a quête des lois des conduites belliqueuses.
Une philosophie de l'inclusion et de la non-contradiction dans un qui
conçoit le renversement des rôles et des positions, selon une logique
évolutionniste et organique. celle taôiste du yin et du yang et une dialectique
de l'antagonisme et de la négation radicales, dictée par la « nature absolue»
de la gueO'e, poussée aux extrêmes. Il s'agit de la négation radicale de

96
l'adversaire, et d'une affaire révolutionnaire, là où la nation se réveille dans
un engagement total, renversant les bornes naturelles des armées de métier et
poussant à l'écrasement total des armées adverses. Utiliser la ruse et pousser
l'adversaire à abandonner la lutte, laisser qu'il prenne la fuite, cela
s'apparente à la « stratégie indirecte ». C'est autre chose que le détruire ou
anéantir ses forces, par une stratégie de « percées centrales ». Une stratégie,
qui selon le Mémorandum de 1905 de Schlieffen et ses réflexions
antérieures, est conçue comme une bataille d'enveloppement contre les deux
ailes de l'ennemi, afin de détruire sa liberté d'action. Dans le mode de
combat de Sun Tzu., les sujets de l'ennemi sont intégrés à notre volonté et à
notre autorité. Ils deviendront sujets de la cité et du pouvoir une fois la
victoire assurée. Dans la stratégie occidentale, ils demeurent hostiles, car
soumis à la loi nationale d'appartenance. Dans le cas de Sun Tzu il faut
également s'interroger si le rapport de la guerre et de la politique est celui
théorisé par Clausewitz, selon lequel les deux ont la même logique,
quoiqu'elles n'utilisent pas la même grammaire, ni, forcément, la même
philosophie d'action. Un autre aspect de la comparaison est de savoir si le
rapport entre l'action militaire ou d'exécution, et l'action politique de
décision et de direction, garde un contact étroit avec les opinions et les
forces sociales, pour garantir l'unité des forces morales et le maximum
d'efficacité, dans un état d'urgence, de mobilisation et de crise spirituelle.
Trois autres éléments, sociologiques, philosophiques et historiques,
influencent le caractère arbitraire de la comparaison entre stratégie chinoise

.
et stratégie occidentale:
le premier est représenté
d'incertitude;
par la notion d'ennemi, elle-même liée à celle

. le deuxième au rapport entre offensive


des percées centrales;
et défensive, influant sur la stratégie

. le troisième, qui détermine avec la stratégie le


militaires, est de tout temps la manœuvre tactique
succès des opérations
et il en découle que la
victoire de la bataille est le produit de la mobilité; celle-ci, dans le cas de
Sun Tzu, est assurée par la tactique de la ruse et par l'esquive.

La guerre commence, s'affirme et se termine par la destruction de tout


système dogmatique de pensée. Elle résulte à chaque fois d'une percée
d'abord intellectuelle. Or, le système dogmatique de nous jours, en Europe,
consiste à émousser par le droit, l'économie, le scientisme et l'humanitaire,
l'effet brutal de l'épée, du sang, de la destruction et de la mort. En effet c'est
l'élément culturel qui constitue le concept d'ennemi et avec lui tout concept
de guerre.
Sun Tzu et Napoléon vivent et agissent en deux périodes historiques
dissemblables, mais qui ont un caractère commun, celui de troubles et de
désordres publics. Pour Sun Tzu il s'agit d'une période (475-221 avant l'ère
vulgaire) de violence et de chaos, engendrés par la lutte impitoyable et

97
sanglante entre sept états qui aboutira en 221 après la défaite de l'État
Chu par Chin en 223, à la première unification telTitoriale et politique de
Chun!! Kuo.
Les campagnes militaires par les États batailleurs pendant la période
(770-446 avant Jésus-Christ) étaient natures féodale et conquérante. Ceci
n'atténuait guère leur caractère politique. En ce sens s'applique à cette
ambition, l'idée que ces luttes visaient l'hégémonie continentale et la
prééminence d'un État sur l'autre, justifiant l'énoncé que la guerre est un
conflit de grands intérêts réglé par le sang, un acte de violence poussé à ses
limites extrêmes et destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre
volonté.

VI.8 LES ENSEIGNEMENTS DE SUN Tzu ET DE CLAUSEWITZ


PEUVENT-ILS ÊTRE DES RÉFÉRENCES DANS LE MONDE
D'AUJOURD'HUI ?

Comment traduire aujourd'hui l'enseignement si éloigné, des pensées


stratégiques chinoises et occidentales, emblématisées par Sun Tzu et
Clausewitz dans des lectures de la scène internationale actuelle et donc dans
des conceptions et des doctrines ayant un sens politique et une application
opérationnelles dignes de ces noms. Quel est par ailleurs r aperçu de ce
monde actuel? D'après une communication sur les « Grandes Puissances au
XXI" siècle, «présentée à la conférence du «Forum des Relations
internationales « de Séoul du 27 février 2007 » Karl Kaiser, r auteur de cette
communication, faisant état de l'environnement mondial, souligne
l'ascension de r Asie, en particulier de la Chine et de l'Inde.

9~
Il met au premier plan l'importance croissante: des ruptures
démographiques, affectant différemment les grands ensembles politiques
puis l'immigration, comme phénomène central du XXI" siècle.
Quant aux aspects politiques, il souligne: les caractéristiques de la
« nouvelle nature» de la violence.
Ensuite l'érosion du système de non-prolifération des armes nucléaires et
le risque d'une acquisition élargie de ces capacités, par des États menaçant la
stabilité mondiale.
Puis l'expansion de l'Islam radical et la menace du djihadisme, pour la
plupart des grandes puissances.
En termes de répercussions, il attire l'attention sur la pénurie des
ressources, induite ou aggravée par le réchauffement climatique, engendrant
l'émergence de politiques réactives à l'échelle internationale. Quant à la
logique des grandes puissances qui ont dominé jusqu'ici l'ordre
international, cette étude précise que la tendance vers un monde
multipolaire, est marquée par une forte influence des USA, mais que leur
suprématie n'est plus si nette ou évidente. Ce monde multipolaire émergent
est soumis à une sorte de «soft balancing» de la part des puissances
régionales montantes, réagissant, en contre-tendance, à toute politique de
primauté. Cette évolution est déjà visible, mais elle n'infirme pas la
considération de fond que la solution des problèmes majeurs exigera
toujours une intervention ou un soutien américains. L'avenir du
multilatéralisme, dicté par la dépendance mutuelle des grandes puissances
sera un multilatéralisme de groupe, qui pourra jouer un rôle croissant, à la
condition qui y soient inclus les grands acteurs du système mondial.
Ainsi, les trois questions qui se posent à ce sujet peuvent être formulées
de la manière suivante:
. Comment le multilatéralisme et ses deux formes de gestion
collective, la forme civile ou « gouvernance », et la forme militaire
ou «défense collective» - forme régionale de l'OTAN - peuvent-
elles s'adapter à un monde de conflits et de désastres humanitaires?
. Comment une idée, celle d'une institution mondiale réunissant
toutes les démocraties, peut-elle nuire à la réforme des Nations
unies, paralysées dans leurs responsabilités politiques et dans leur

. action pacificatrice ou d'équilibre.


Comment, enfin, l'Europe peut-elle trouver sa voie dans son but de
s'affranchir ou de ne pas décliner en pesant sur les décisions stratégiques
des USA et sur les grandes affaires mondiales?
Hier comme aujourd'hui, la réflexion sur la guerre est à la base de toute
philosophie de la paix, car elle est à la source de tout questionnement sur le
destin de l'homme et sur sa capacité à maîtriser sa force et son pouvoir

99
illimités et ultimes depuis que l'homme, comme le rappelèrent Jaspers et
Sartre, a été mis avec l'atome en possession de sa propre mort.

100
VII. L'EUROPE ET LE SYSTÈME INTERNATIONAL
À L'AUBE DU XXIESIÈCLE. POUR UNE
OSTPOLITIK MONDIALE DE L'UE

Entre 1989 et 1991 ont été tournées trois grandes pages de l' histoke
contemporaine, géopolitique, stratégique et systémique. Le système
international passe de ]a bipolarité il un état hybride d'llnipolarisme imparfait
et de multipolarisme tendanciel. Aux conflits indirects et gelés succèdent des
turbulences et tensions permanentes et diffuses.
En ce qui concerne la « gouvernabilité » du système, celle-ci évolue de la
logique de la négociation à celle de la coercition dans le règlement de litiges,
conjoncturels ou séculaires, entre acteurs en compétition.
L'histoire s'est remise en mouvement. Après l'implosion de l'Empire
soviétique s'ouvre une longue phase d'ajustements à caractère
intereurasiens. L'effondrement du « pivot des terres» comme « pivot
géographique de l'histoire» ou crush zone, a valorisé depuis le système
maritime mondial et l'unité des océans.
C'est dans la zone du littoral eurasien que la dynamique des
changements, démographiques, économiques et politiques, est la plus forte.
C'est là que la dispute pour les voies d'eau, les isthmes et les détroits, par
lesquels se déploie la sécurité énergétique, marque la réhabilitation du
Rimland planétaire, l'anneau des terres qui va de la péninsule de Kamtchatka
au golfe Persique.
En ce qui concerne les États européens de la bordure atlantique, le
« paradigme géopolitique» dominant redevient 1'« Eurasie », la masse
centrale des continents.
Ainsi, la politique d'élargissement de l'UE vers l'Est comme politique de
stabilisation, à la marge de la péninsule européenne, montre sa précarité et
perd de son sens originel, fondé sur une perspective plus ou moins souple
d'intégration.
L'extension de la perspective géopolitique à l'Eurasie impose à l' Union
européenne un noyau restreint et central de direction politique et l'abandon
de l'élargissement continu au profit d'une politique d'alliances et de
coalitions. Comme conséquence de l'extension territoriale et sociétale, le
système européen se dilue.
Cette réalité ne peut être sous-estimée par les Européens, car elle met en
évidence la fragilité institutionnelle et politique de la construction
européenne.
En effet, les constantes géographiques et les legs de l'histoire imposent
aux fédérations en gestation l'impératif de se doter d'un pouvoir central fort,
sous peine de se dissoudre et de sortir de l'histoire.
La finalité de cette immense tâche est d'éviter les dilutions excessives de
l'UE aux marges extérieures et de contrer une disfonctionnalité politique
croissante à l'intérieur.
Pour cela, il faudra reconceptualiser la politique d'élargissement et de
voisinage, valoriser l'approche maritime de l'Europe dans les trois océans:
Atlantique, Pacifique et Indien, insérer le projet d'« Union» entre États
riverains de la mer Méditerranée dans une double perspective géopolitique,

102
intercontinentale (vers la mer Noire, le Caucase du Sud et l'Asie centrale),
interocéanique (en établissant un réseau de bases, d'escales, et de points-clés
maritimes dans le cadre des accords avec les pays ACP).
L'Europe doit se penser comme isthme occidental de l'Asie, ou Rimland
eurasien, car elle fait partie intégrante du Rimland mondial, dominé par la
communication, les débouchés maritimes, le régime des eaux et les échanges
par les voies des océans.
La bataille pour l'hégémonie et le leadership du monde se fera encore
une fois sur le front marginal des continents (façades subcontinentales et
péninsulaires) et de ce fait sur les rivages, les littorales et les routes
maritimes interocéaniques du Rimland mondial.
La définition d'une stratégie unitaire de l'Europe dans le monde implique
l'identification du pivot géopolitique de la planète.
Ce pivot est représenté par l'océan Indien, la région maritime centrale du
XXIe siècle. Celle-ci s'étend à l'intérieur de la zone océanique, qui établit un
espace de continuité vitale entre le Rimland mondial et la masse afro-
euraSIenne.
À l'ouest du continent, la période messianique de l'Union s'achève.
L'Europe entre dans une période où le retour de la realpolitik et de la
géopolitique mondiale imposent une nouvelle lecture de l'avenir.

.
Celle-ci aura pour base de nouveaux paradigmes:

. l'Eurasie

l'anarchie
à la place de l'Europe;

internationale au lieu de l'intégration;


. la définition des intérêts
défense à la place d'une
vitaux et donc une politique de sécurité
idéologisation des valeurs (la démocratie
et de
et les
Droits de l'homme) ;
. le passage d'une « logique de négociation
européens à une phase d'équilibres de compétition
permanente » entre États

Le premier paradigme engendre une stratégie d'ordre identitaire, car le


passage du paradigme d'Europe à celui d'Eurasie pousse à la distinction
entre deux Occidents, un Occident européen et un Occident américain.

103
VII.l VERS UNE OSTPOLITIK MONDIALE DE L'DE

À la lumière de ces considérations, une Ostpolitik mondiale de rUE en


direction de l'Asie centrale se révèle évidente et indispensable pour
l'Europe. Cette région est devenue une partie intégrante de l'équation
stratégique qlli va de l'axe baltique à la mer Noire, du golfe Persique au
Caucase du Sud et de la mer Caspienne orientale.
La maltrise de cet espace immense implique une nouvelle redéfinition des
objectifs de l'Union et une identification des menaces et des sources
mondiales d'instabilité. Il s'agit d'un espace de pouvoir disputé, soumis au
terrorisme islamique, à influences et des pressions
multiformes venant du sud, du nord et de l'ouest, et qui demeure soumis aux
pOllssées des acteurs majeurs du système intemationaL
Dans son ensemble, cet dessine une zone d'intérêt vital pour la
sécurité de l'UE influant (tjrectement sur sa capacité à devenir LIn acteur
global snI' la scène mondiale.
Projeter la sécurité et la stabilité dans la région de l'Asie centrale, après la
réalisation du grand élargissement à l'Est, devient la prochaine étape d'un
processus dont les objectifs sont multiples:
. redéployer la stratégie générale de l'Europe vers l'Asie, le Moyen-
Orient et le golfe Persique à partir de la Méditemmée ;
. différencier les sources énergétiques
. définir un Agenda de réfonnes et de résolution des conflits avec les
pays de la région;
. arrimer ces pays à l'Ouest et sauver r Alliance atlantique et
relations euro-américaines, en renforçant r engagement occidental
en Afghanistan.

]()4
C'est un nouveau grand défi qui se dessine pour la décade qui commence.
Or, ce défi implique une coopération bilatérale et multilatérale, élargie à
d'autres partenaires ou groupe de partenaires. La double présence des USA
en Iraq et de l'OTAN en Afghanistan laisse les mains libres à la Russie, dans
le but de poursuivre son retour dans la région, en essayant d'y occuper la
place centrale qui était la sienne dans les deux derniers siècles.
Le paradigme géopolitique dominant du XXIe siècle sera l'Eurasie.
C'est un postulat essentiel. Ce nouveau paradigme détermine déjà la
politique étrangère, de sécurité et de défense des puissances majeures de la
planète, les États-Unis, la Russie et la Chine et dicte également la conduite
des puissances régionales moyennes comme la Turquie et l'Iran.
La sécurité régionale est une composante capitale de l'équation de
sécurité globale. Dans cette région immense, le défi stratégique majeur pour
l'UE est de devenir le garant de l'indépendance et de la souveraineté de ces
pays, d'affirmer le pluralisme géopolitique et pas seulement démocratique et
de faire en sorte qu'aucune puissance ne puisse contrôler, ni dominer de
manière exclusive, le pivot géographique de l'histoire.
Pour l'UE, renouer avec l'Asie, c'est renouer autrement avec la Russie, la
Chine, l'Inde et l'Iran. C'est imaginer l'avenir géopolitique du continent sur
les arrières du Proche-Orient et de l'Asie mineure. C'est replacer le plateau
turc dans sa jonction de plaque tournante intercontinentale, qui est
historiquement la sienne, marquant sa contigüité géopolitique d'un caractère
de discontinuité stratégique vis-à-vis de l'Europe. Dans ce contexte,
1'« Union pour la Méditerranéenne» s'insère comme le segment méridional
d'une ceinture afro-eurasienne du continent, inscrit sur la bande
longitudinale du grand croissant est -ouest. Penser à nouveau par l'espace
signifie, pour l'Europe, de se refuser à être définie comme un pôle subalterne
de l'Occident, en revendiquant un rôle fondamental de «balancier mondial»
et de « fenêtre ouverte» sur l'Orient. Cette nouvelle « conscience de soi»
géopolitique est fondamentale, car, par cette configuration, élargie à l'Asie
centrale, l'Europe refuse de devenir prisonnière d'un rapport institutionnel à
sens unique avec l'Afrique ou d'être figée aux instabilités du Proche-Orient
tumultueux. Le centre des préoccupations eurasiennes et la clé des nouveaux
paradigmes géopolitiques de l'Union européenne reposent sur le pari de
replacer l'Europe au cœur de l'histoire et de faire de la stratégie eurasienne
le laboratoire d'une volonté géopolitique commune, équivalente à celle des
États-Unis.
Trois enjeux apparaissent immédiatement de cette nouvelle orientation de

.
la realpolitik européenne:
la géopolitique des ressources;
. l'affirmation de l'Asie;
. l'extension de la zone d'influence potentielle de la Chine.

105
Si la bipolarité avait enfermé l'Europe dans la partie occidentale du
continent, la nouvelle phase de l'histoire restitue à l'Europe son passé et sa
diversité lointains. L'élargissement de l'DE et ses perspectives lui permettent
de prendre à revers les puissances terrestres euroasiatiques par l'étendue de
la projection des forces que justifie sa puissance navale et péninsulaire. Cette
projection est rendue possible par l'accès aux zones côtières de la
Méditerranée, de la mer Noire et de la Caspienne, et à celle du Golfe, à
l'océan Indien et à l'Asie du Sud. C'est une donnée que sous-tendent la
théorie et la stratégie navales contemporaines, appuyées sur l'anneau des
bases périphériques et insulaires allant du Japon à Taïwan, puis à
l'Indonésie. Cela demeure la condition géographique de l'unification
tendancielle des terres par la maîtrise des mers. Par ailleurs s'oppose à cette
inversion des rapports traditionnels entre l'Europe et l'Asie, qui vont
désormais de l'Ouest vers l'Est, la manœuvre de contournement stratégique
de la Chine. Cette manœuvre est double, elle est orientée en direction de
l'Afrique au Sud, sous la poussée énergétique et commerciale et vers la
Sibérie orientale au Nord, sous sa puissante vague modernisatrice,
démographique et culturelle. C'est ainsi que la Chine tend à occuper en Asie,
peu à peu, la place centrale qui était celle jadis de la Russie, en poussant plus
loin les bornes de sa puissance. Par ailleurs, du point de vue du déplacement
de l'axe de gravité géopolitique et économique du monde, le véritable
clivage entre Orient et Occident se situe désormais au niveau de l'océan
Indien. Compte tenu de ces considérations, une Ostpolitik mondiale de
l'Union a pour fonction majeure d'interdire à une « coalition des pivots des
terres» de souder les puissances continentales en fonction antioccidentale,
en les détournant d'une «politique du pivot ». Elle a également pour
fonction d'interdire à l'Empire du Milieu de remplacer la Russie en Sibérie
orientale, par une pression démographique irrésistible, car le pays du Chung
Kuô pourrait ajouter une façade océanique au potentiel de ressources de
l'intérieur du continent, en menaçant ainsi la liberté du monde.
Par ailleurs et du point de vue énergétique, l'Ostpolitik mondiale de l'UE
a pour but d'amorcer l'indépendance des sources d'approvisionnement de
l'Union.

106
VII.2 OSTPOUTIKEURASIENNE

À la lumière de ces observations, une Ostpolitik mondiale de rUE en


direction de l'Asie centrale se révèle indispensable pour l'Europe. Le retour
à l'eurasisme se caractérise philosophiquement par le refus du criticisme
néokantien et par la pertinence absolue de r organicisme et de la puissance.
L'eurasisme est aux antipodes de r idéalisation du droit, des libertés
formelles et de la démocratie. en raison éminemment du réductionnisme
historique, sociologique et culturel de celles-ci, bref de leur idéologisation.
Les alTangements territoriaux et tout ce qu'ils comportent sont bannis par la
« raison pure» européenne à cause du refus de parler de frontières. Lorsque
l'on parle de frontières au sens géopolitique, il s'agit moins d'espaces de
partage et, par conséquent, de conflits politiques possibles que d'« espaces
frontières » entre le costland et le heartland, entTe les peuples qui ont connu
les ,<Lumières» et ceux qui les ont ignorées, entre démocraties et
autocraties, zones pacifiées et régions turbulentes.
Peut-on appliquer à l'analyse de la géographie ew'opéenne actuelle, des
schématismes géographiques, proposés et adoptés par les géopoliticiens
anglo-saxons et allemands avant et après les deux guerres mondiales, en
parvenant aux mêmes conclusions ou en différant de celles-ci '?
S'il est usuel de parler causalités économiques, politiques ou sociales,
peut-on parler avec la même aisance de causalités géographiques ou
naturelles '?

J07
VII.3 LTOCÉANINDIEN. PIVOT GÉOGRAPHIQUE DU XXIE SIÈCLE

La région maritime centrale du XXI" siècle sera l'aire pivot de


Indien.
Celle-ci s'étend à l'intérieur de la zone océanique qui établit un espace de
continuité vitale entre le ,<Rimland mondial» et la masse afro-eurasienne
(1'Afriq ue jouant par rapport à l'Eurasie pendant continental de
r Australie).
Cette région est une zone maritime interne au nouvel espace vital des
cinq continents, solidarisés par l'épuisement des ressources énergétiques, la
sécurité des transports et le croisement des voies maritimes décisives.
Cette aire centrale est ouverte aux interventions des puissances navales et
fraye la voie vers le golfe et vers l'ouest, pour les puissances asiatiques de la
côte pacifjque, ainsi que du Rimland extérieur (Australie).
Elle domine, par le périple de l'Afrique, les voies de communication vers
le nord du monde, l'Europe et l'Amérique du Nord et du Sud.
Ainsi, refonnulation propositions de MacKinder du XXI" siècle

.
pourrait être énoncée comme sui t :
Qui domine le des mers» domine la « masse des terres » ?

. Qui domine le Rimland mondial » domine le he(lI1/and mondial; tout à la


"
fois, rest et J'ouest, la masse des terres et rîle mondiale, bref le nord et le
sud, les deux hémisphères et la planète-monde?

J08
VII.4 SYNTHÈSE PROVISOIRE. UNE AUTRE STRATÉGIE POUR
L'EuROPE

L'Europe se fera à partir d'une autre stratégie et à l'aide d'une «


révolution conceptuelle ».
Cela comportera l'adoption de nouveaux paradigmes historiques,
géopolitiques, stratégiques et institutionnels.
Une période de l'histoire européenne est close et une autre s'annonce.
L'Europe politique se fera, comme tout rassemblement humain, par la
nécessité et non par le consensus; dans la guerre et par la guerre, car des
temps de conflits se dessinent et s'approchent et il faudra y être prêt. La
période de la grande stabilité est derrière nous et il n'y aura pas d'idéologie,
y compris fédéraliste, pour la conjurer.
L'unité de l'Europe sera vraisemblablement bismarckienne !
Elle retiendra un rapport de forces stabilisateur et il faudra y en adapter
les concepts, les moyens et les forces. La nouvelle idée de l'Europe
nécessitera un noyau de direction et d'impulsion, continental et guère
insulaire, historique et guère conjoncturel, polarisant vers le centre et
s'opposant à la périphérie. Or, la portée historique de cette logique est loin
d'être admise.
Le cadre d'action de demain sera l'Eurasie, et l'Europe aura besoin d'y
manœuvrer. Cette manœuvre sera simultanément interétatique et classique et
donc mondiale, mais aussi régionale et locale. Un équilibre doit sauvegarder
la prééminence de la première sur la deuxième.
La politique internationale dictera sa loi aux institutions et cela
impliquera la création de liens institutionnels forts pour les moments
difficiles, car la rapidité et la décision devront l'emporter dans l'action
immédiate et dans l'urgence. Si les moyens de la décision seront
institutionnels, la philosophie sera réaliste, la vision volontariste et la
perspective idéaliste. C'est une « alliance de volontaires» qui fera l'Europe
et les moyens y seront comptés. Comme toutes les décisions de grande
envergure, cette alliance se fera par une opposition de grands intérêts et donc
dans le combat et dans le sang. C'est une loi d'évidence et d'histoire.
Les peuples seront les inspirateurs et les protagonistes de ces grandes
affaires, mais jamais les interprètes. Les citoyens et la citoyenneté tisseront
les réseaux de la coopération et de la paix, mais les diplomates et les soldats
ouvriront seuls les pourparlers d'avenir. Si les conflits et les guerres ont été
le fer de forge des bouleversements et de transformations de l'histoire, la
notion de paix ou l'image du système international de demain devra inspirer
le choix des alliances et celui des alliés d'aujourd'hui. Cela nous fera
découvrir que le monde est peuplé d'ennemis ou de faux amis. La

109
philosophie, la civilisation et la culture interviendront pour définir les
combinaisons de l'acceptable et de l'inacceptable dans la vie quotidienne ou
en perspective.
Ce seront politiquement les proches ou les plus proches qui scelleront les
jeux de l'avenir et l'histoire de l'Europe de demain. Elle sera dictée par nos
choix et de ces choix résultera la place de l'Europe dans le monde et celle du
jus gentium du XXIe siècle.

110
VIII. UNILATÉRALISME ET MULTILATÉRALISME.
LA SÉCURITÉ ET LA NOUVELLE GÉOPOLITIQUE
DE LA MENACE

Le multilatéralisme comme application du principe d'égalité aux relations


internationales définit l'un des modes d'organisation des rapports
interétatiques. TIse traduit par l'acceptation de règles communes et mutuelles
et concerne des formes institutionnalisées de relations, dont le concept
découle en partie de l'idéab sme, en sa forme wilsonienne, inspiré
l'intemationalisme libéral, et en partie du réalisme, comme rationalisation de
l'état nature. En ses ambitions universelles, le multilatéralisme postule la
reconnaissance par les États de leurs intérêts communs, sous la forme d'une
coopération entre acteurs favorables au développement de relations
pacifiques.
L'essor du multilatéralisme date du XXe siècle, bien que ces origines
historiques soient celles des grands traités internationaux, où la recherche de
la paix et de ses équilibres comporta la réunion de plusieurs États et
gouvernements, la Paix de Westphalie (1648) ou le Congrès de Vienne
(1814).
C'est après la Deuxième Guerre mondiale et à la suite de la mise en place
des institutions des Nations unies et de celles de Breton Woods (GATT) qu'a
été forgé le terme de «multilatéralisme », comme cadre d'une action,
favorisant la coopération internationale tant au plan politique qu'au plan
économique. Cette coopération a pour but la recherche de solutions viables,
en ce qui concerne la prospérité des peuples.
Au plan politique, le multilatéralisme entend diffuser les valeurs
démocratiques et libérales considérées comme universelles, au plan
économique, favoriser la multiplication des occasions d'échange et le
développement du commerce sur des bases égalitaires.
En son postulat réaliste, le terme de multilatéralisme a plusieurs sens, et il
appartient comme concept, aux middle range theories.
Celles-ci prétendent surmonter l'anarchie du système international
dépourvu d'une autorité centrale supérieure aux États, en faisant émerger la
coopération et la convergence des intérêts égoïstes des États, qui évoluent au
sein d'un système sans règles.
Cette convergence a pour fonctions de sauvegarder les intérêts et le statut
de la puissance dominante sans la remettre en cause. Ainsi, la pratique du
multilatéralisme légitime sa prépondérance effective au sein des institutions
multilatérales.
En son postulat idéaliste, le multilatéralisme est pensé par les philosophes
qui réfléchissent aux fondements des relations sociales comme pactum
societatis, permettant de civiliser les liens entre les hommes, mais aussi entre
les États.
Le multilatéralisme, dont le cœur planétaire est au Palais de verre des
Nations unies, ne se confond pas avec la «gouvernance », régionale ou
globale, qui est pourvue de règles contraignantes. En effet, ces règles ne sont
pas reconnues par l'acteur dominant, car ce dernier n'est porté à reconnaître
que des actions bilatérales concertées.
Le multilatéralisme ne se confond pas non plus avec des institutions
idéologiques ou humanitaires, ni s'identifie à l'expression d'une orthodoxie
de principes, en vue de l'affirmation d'une orientation particulière de la
politique étrangère. C'est pourquoi font partie de plusieurs institutions
multilatérales de coopération des États non démocratiques.

112
La pratique du multilatéralisme, contribuant à la stabilité internationale,
appartient aux courants intellectuels que la théorie range parmi les « régimes
internationaux », situés à l'intersection de la société internationale (ou
anarchique) et de la société interétatique (ou policée). Il s'agit d'un
mécanisme imparfait qui est investi de vertus positives et principalement de
celle de favoriser la conduite des affaires internationales en vue de solutions
et de compromis partagés et élargis.
Comme projet politique ou pactum societatis, il se donne pour but de
construire un nouvel ordre international, fondé sur le droit et conforme à une
morale démocratique. Le postulat de base est que l'on ne peut vivre en
sécurité que dans une société partageant les mêmes principes.
Si le passage de l'état de nature à la constitution civile est caractérisé par
la création d'un espace de conventions et de règles communes, celles-ci ne
suffisent cependant pas. En effet, les droits et les obligations qui naissent du
multilatéralisme peuvent comporter des litiges et des violations.
Les perturbateurs resteront à l'écart de ces règles et ne se considéreront
pas tenus à les observer, car, dans la plupart des cas, les acteurs déviants ne
s'estiment pas intégrés à un ordre de valeurs édictées par des puissances, par
leur nature intégratrices.
Ils acceptent cependant que les modes de règlement des différends soient
l'OMC et l'ONU, car ces tribunes leur assurent un espace d'influence, de
critique et de contestation.
La société internationale, ne pouvant compter uniquement sur la
confiance et sur l'honnête observation des règles convenues, a élaboré au fil
des ans et de l'expérience, une panoplie d'instruments, permettant aux parties
de parvenir à des solutions équitables, négociations directes, médiations
diverses, arbitrages formels ou informels, diplomatiques ou politico-
stratégiques.
En cas d'impossibilité de compromis équitables, les «résolutions» du
Conseil de sécurité des Nations unies peuvent aller jusqu'à l'établissement de
mesures de sanction dans le cadre des principes de la « sécurité collective».
En clair, il ne peut y avoir de multilatéralisme parfait, satisfaisant et
totalement égalitariste, car la dimension inégalitaire de l'ordre international
est due au poids inégal des États, ce qui fait dire au courant réaliste des
relations internationales que la société internationale est mi-sociale et mi-
asociale, mi-civilisée et mi-contractuelle, mi-violente et mi-naturelle. L'ordre
international qui en résulte est le produit d'une régulation interétatique et
contractuelle.

113
VIII.l UNILATÉRALISME - MULTILATÉRALISME

Ainsi et suivant une schématisation simplifiée, les formes que prend


r action internationale des États obéissent à trois figures de relations:
unilatérales, bilatérales ou llmltilatéraks.
Ces formes se différencient les unes des autres en fonction de J'objectif,
de la modalité d'action choisie, des conventions étabbes, du concept de
légitimité, de la logique des régimes politiques, du pouvoir en place.
Est unilatérale l'action entreprise par un pays, en dehors d'une
convention établie, découlant du jus gentium et de la communauté
internationale.
Sont bilatéraux la convention ou le traité, établis et ratifiés entre deux
parties et constituant une base de reconnaissance mutuelle ou un référent
normatif pour le droit public.
Dans ce cas, chaque partie contractante est juge et partie de l'observation
de la convention, ainsi que de la nature et de la portée des sancÜons
réservées à sa transgression.
multilatérale enfin, la stipulation ou la définition de
résolutions ou d'accord, au sein d'organisations intergouvernementales ou
supranationales, à vocation régionale ou universelle.

]]4
Les conventions lient alors les pays signataires sur des sujets constituant
la matière de ces accords et la transgression de ces accords comporte des
sanctions collectives.
À titre d'exemplification, nous pouvons distinguer au moins cinq formes

.
distinctes de multilatéralisme
un multilatéralisme
:
paritaire, au sein d'organismes
caractère économique comme l'OMC, où joue toutefois
internationaux à
la «clause de la
nation la plus favorisée » ;
. un multilatéralisme directeur, au sein d'organisation de sécurité collective,
comme l'OTAN, où vaut la règle du primus inter pares et celle de
l'unanimisme institutionnel;
. un multilatéralisme
pourparlers
de prévention des crises, comme dans le cas des
avec la Corée du Nord ou l'Iran, où interviennent des
puissances régionales et des puissances globales extérieures, selon la
nature et la capacité de nuisance de l'acteur visé;
. un multilatéralisme de croisade et de coalition, comme en Irak et au Golfe,
pour intervenir militairement dans un premier moment et pour sortir de
crise ensuite;
. un multipolarisme de contestation
où les systèmes de marchandage,
ou de critique,
de résistance
au sein des Nations unies
et de paralysie sont plus
forts, car formulés librement.

Aucun pays n'est complètement unilatéraliste nI totalement


multilatéraliste dans la scène internationale, car, dans un cas, il se
condamnerait à l'épuisement des forces et, dans le deuxième, à
l'impuissance politique et militaire, doublée d'une logique de démission et
d'abandon, qui conduisent à la défaite.
L'ensemble de ces formes de l'action internationale s'inscrit dans un
ordre de relations, caractérisées par la nature imparfaite de la société
internationale.
Cette société est régie en son aspect policé par le droit public international et
en son aspect naturel ou hobbesien par la loi de la force.
Inutile de rappeler que la société internationale est caractérisée par
l'absence d'une instance centrale de production et d'interprétation de la
norme et par l'inexistence d'une force irrésistible de sanctions (tribunaux et
police).
Ainsi, dans l'ordre international chaque acteur demeure maître de
l'utilisation légale et légitime de la force pour faire valoir ses droits, ses
intérêts ou ses valeurs. L'état chaotique de l'ordre international et l'état
variable des équilibres de force entre les détenteurs du pouvoir de contrainte
font de chaque acteur un joueur de la scène internationale, mais aussi un
interprète de ce jeu, à chaque fois aventureux et risqué dans le commerce

115
entre les nations. Chaque unité politique est arbitre insyndicable de la paix et
de la guerre, entre les unités du système.
Les acteurs de la vie internationale se déterminent par rapport à cet enjeu
en fonction de déterminismes multiples.
Nous pouvons les énumérer schématiquement, en repérant leurs sens dans

.
des logiques et des horizons éloignés tels:
l'ambition ou la gloire;
. l'intérêt national ou vital;
. le principe égoïste du calcul et du gain;
. la préservation du rang dans la hiérarchie des puissances;
. les doctrines et les principes de défense du statu quo, plutôt que celles qui
prônent une volonté de changement et l'affirmation de la loi du mouvement
de l'histoire ;
. le maintien ou l'amélioration des équilibres des forces;
. la définition
d'hostilité;
d'une stratégie, offensive ou défensive, prévue en cas

. l'idée de légitimité
certaines valeurs;
historique ou l'esprit missionnaire, pour l'affirmation de

. l'identification
subversifs;
d'États perturbateurs ou «hors la loi », en leurs mobiles

. les formes dominantes de pensée et les utopies,


mobilisent les opinions et les masses.
ou encore les slogans, qui

Si le concept de sécurité est le concept organisateur central de l'ordre


international et donc le concept structurant par définition, la manière de
préserver la sécurité est la résultante d'une multiplicité de politiques et d'une
pluralité de modes de relations extérieures.
En conséquence, la politique de sécurité d'un pays peut se distinguer
selon deux axes, dont le premier est inspiré par la sauvegarde intangible
d'une liberté de conception et d'action indépendante (unilatéralisme) et le
deuxième par la recherche d'une sécurité collective, obtenue au moyen
d'alliances permanentes ou de coalitions de circonstance.
Les alliances permanentes sont, dans la plupart des cas, à caractère
régional et les coalitions de circonstances sont liées à la logique des
participants et varient en fonction des objectifs et des enjeux de l'action.
La légitimité de l'action internationale est inhérente à l'action collective
et à la catégorie des formes multilatérales de la politique extérieure.
De manière générale le choix entre l'unilatéralisme ou le multilatéralisme
n'est jamais pur, ni jamais abstrait.

116
Il dépend de la puissance de l'acteur, de la conjoncture internationale et
surtout de la perception des menaces.
Le choix des alliances sera différent si les menaces sont de nature
étatique ou de nature transnationale, ou les deux à la fois.
L'action internationale choisie par les États, unilatérale, bilatérale ou
multilatérale, dépend toujours d'une incertitude majeure, celle qui s'inscrit
entre la menace et la perception de la menace (bref entre la réalité et sa
lecture subjective).
L'idée que pour comprendre les relations internationales, il faut partir de
la menace et surtout des incertitudes dictées par l'évaluation de celle-ci, nous
amène à rappeler que deux grandes écoles de pensée s'opposent aux États-
Unis pour s'interroger si l'horizon stratégique des trente prochaines années
sera façonné davantage par le terrorisme et conjointement par l'islamisme
ou, en revanche, par la logique des États, par la géopolitique eurasienne et
par les rivalités nationales en Extrême-Orient.
Le dilemme de stratégie générale des USA déterminera en large partie
l'unilatéralisme et le multilatéralisme de sa politique extérieure et influera
sur les modalités des politiques étrangères des autres États.
En théorie et sauf d'autres attentats majeurs contre la puissance des USA,
la question chinoise et les quatre foyers de crises du golfe Persique et de
l'Iran, de l'Afghanistan et du Pakistan, et enfin de Taïwan, de la Chine
continentale et de la Corée du Nord, supplanteront les questions terroristes
en termes de priorités, sans toutefois les éliminer.
La réponse que la politique et la diplomatie américaines accorderont à ce
dilemme, déterminera le mélange des formes d'action, unilatérales ou
multilatérales (bref des réponses individuelles ou des réponses collectives).
L'idée d'un saut qualitatif du terrorisme international, utilisant des armes
chimiques, biologiques ou nucléaires et proposant une fusion opérationnelle
du fanatisme et de la technologie, amène à des développements
géopolitiques et géostratégiques majeurs.

117
VIII.2 LA NOUVEllE GÉOPOLITIQUE DES MENACES

Cette hypothèse peut conduire tout aussi bien à réponses collectives


coordonnées et donc il des fonnes de sécurité collective et de ce fait il des
règlements multilatéraux renforcés qu'à des réponses individuelles
désordoill1ées (dictées par une lecture stratégique divergente de la « nouvelle
géopolitique des menaces », fondées sur des atavismes culturels et des
enjeux symboliques).
Les «atavismes et les enjeux symboliques» sont le produit et la
confusion inextricables, au plan sociologique, d'héritages, de cultures, de
religions, de mœurs anciens, d'idéalités, de frustrations, de passions
ancestrales et dépendent de l'homogénéité ou de l'hétérogénéité des
différents sous-systèmes régionaux, mais aussi de la cohésion stratégique de
chaque unité politique.
Puisque le terrorisme amène à un renforcement du rôle de l'État et des
pouvoirs publics, au détriment de la logique des droits civiques et des
garanties démocratiques, la prise en charge de la sécurité débouche sur de
nouvelles alliances et sur un pouvoir d'action international de type
multilatéral.
Par ai Heurs, les images d'affrontements transversaux et de clash
civilisationnels produisent un croisement de défis sociétaux, de défis
politiques et de détïs géopolitiques, el ces derniers exigent des réponses
sélectives et différenciées, comportant des mélanges divers d'unilatéralisme
et de multilatéralisme soft, d'actions préemptives et de politiques à long
terme.
]]8
Un mélange stratégique de déstabilisation du statu quo, d'action, de
soutien régimes en place et d'actions de prévention et de gestion
crises est indissociable de realpolitik et d'une attention aiguë à
distribution de la puissance la balance mondiale du pouvoir.
La complexité du système international engendre une ambiguïté en
Occident sur les priorités entre la défense des grands principes universels
(État de droit, démocratie et Droits de l'homme) et l'affinllation d'un
réalisme politique déclaré.
En effet, aucun système de pouvoir n'échappe à ces dilemmes (dictés par
l'hétérogénéité cultures et comportements) qui inspirent et justifient
des réponses différenciées pour chaque cas et pour chaque situation.
Les défis de demain seront irréductibles à un dénominateur commun et à
une seule réponse, celle, par exemple de la force militaire, ou à la réponse
d'une seule ptùssance surclassant toutes les autres et agissant de manière
unilatérale.
Conscients de ces difficuJtés, les États-Unis pratiquent désormais un
unilatéralisme mélangé de multilatéralisme qui permet, à l'échelle globale,
une planification stratégique inégalée.

VIII.3 GÉOPOUTlQUEET MULTILATÉRALISME CULTUREL

La logique sécuritaire que les Européens croyaient supplimée après la


chute du mur de Berlin ne justifie guère le choix du multi1atéralisme pour
régir et brider le comportement des nations.

]]9
Les Européens demeurent plus attachés aux fictions d'un ordre juridique,
dans lequel les idéaux et les intérêts convergeraient (et cela au sein d'un
monde gouverné selon les principes du multilatéralisme). Ils sont portés à
croire aux principes qui assignent le même poids aux États démocratiques
comme aux États despotiques et voyous. Or, il n'y a aucun multilatéralisme
qui puisse exister sans une bonne dose d'unilatéralisme. Les Européens,
suivant leurs préférences, font des Nations unies et du Conseil de sécurité
l'expression accomplie d'un véritable ordre multilatéral, sans se rendre
compte que même au Conseil de sécurité le déséquilibre de puissance est
énorme. Or, la force ou la puissance s'équilibraient de manière
approximative à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, bien qu'il n'y ait
aujourd'hui qu'un seul super power, jugé par certains observateurs sur le
déclin. Ainsi, le siège du Conseil de sécurité est, pour les nations
européennes, un substitut de la puissance qui leur fait défaut.
Elles sont d'autant plus attachées à cette fiction que leur personnel
politique est inspiré par une culture de la légalité et de la conciliation avec
les adversaires du droit international et les ennemis de la démocratie.
La cause en est que les Européens ont abjuré à l'atavisme de leur
politique de puissance et qu'ils confient leur avenir à une sécurité qui leur
vient « gratuitement» de l'extérieur, pour la plupart des menaces probables.
En ce qui concerne en particulier la puissance, les Européens ont oublié
que tout ordre international est établi par la guerre et que le recours à la force
fixe l'étendue et la profondeur de l'égalité et de la fraternité entre les
peuples.

120
VIllA PERCEPTION DE LA MENACE

Dans tous les systèmes intemationaux, la notion de menace détermine


celle de défense et de sécurité, autrement dit, pour ce qui est la défense, la
double logique de l'offensive, (l'épée), et de la défensive (le bouclier), et
pour ce qui est de la sécurité, le choix des alliances ou des coalitions, qui
président à la prévention ou à la résolution des crises. L'évaluation de la
menace et le calcul des capacités de l'adversaire se distinguent dans chaque
sit1.1ationdu facteur psycho-politique décisif, la perception du danger, qui est
inhérente à la nature de l'idéologie ou à celle du régime politique de
l'ennemi.
Dans toute situation de crise nous avons donc à faire, d'une part, à la
menace réelle, qui tient à la logique des armes et, d'autre part, au système de
perceptions qui commande à la dialectique des intentions et des volontés.

VIII.5 L'EUROPE ET LES ÉTATS.UNIS FACE À LA PERCEPTION DE LA


MENACE

En ce qui conceme la menace et la réponse à la menace, l'Europe met


l'accent en ligne générale sur la diplomatie et les jeux d'irrfluence. La
préférence est accordée au droit au lieu de remploi de la force, à la
séduction au lieu de la coercition physique. Cette orientation conduit tout

121
droit à la réprobation de l'unilatéralisme, car les Européens sont devenus des
apôtres d'une gouvernance mondiale pacifiée.
L'unilatéralisme américain réagit à la menace par l'élaboration d'une
doctrine, la doctrine de l'action préemptive. Celle-ci conduit à une limitation
de la souveraineté des États, considérés redevables d'obligations
internationales, tant vis-à-vis de leurs sujets que des autres acteurs de la
scène mondiale.
Cette doctrine pose un difficile problème de principe, celui de la
qualification juridique des actions menées par les États, en dérogation d'un
mandat des Nations unies.
Quel est le type de contrat qui relie l'État au système international?
En matière d'intervention unilatérale face à des menaces imminentes, les
États-Unis considèrent qu'il n'y a pas de légitimité au-dessus des États
démocratiques et que cette légitimité, conférée aux institutions
supranationales par un processus négocié, peut être retirée à tout moment.
Non seulement elle n'est pas permanente, mais elle n'appartient en propre
qu'aux détenteurs effectifs de la souveraineté, les États.
À ce sujet, les Européens font semblant de croire qu'il existe une volonté
autonome de la communauté internationale et qu'elle résulte non pas d'un
vote, mais d'une délégation permanente de pouvoir.
Ils préfèrent sous-estimer, voire occulter, qu'il ne s'agit là que d'un
consensus provisoire, souvent marchandé et résultant d'un climat politique
totalement conjoncturel.
Ils n'oublient guère que c'est l'action coercitive qui relève de la volonté
des États et de leurs capacités d'action. Même dans ce cas, les Européens
sont portés à croire que la volonté de la communauté internationale est
l'incarnation partielle d'un principe de raison. L'emploi de la violence, qui a
marqué l'histoire européenne du XXe siècle, a été considéré comme un
exercice effréné de la souveraineté et de son unilatéralisme aveugle. Ainsi, la
maison européenne, en tant que produit des Lumières, est vue comme une
architecture novatrice, dont une partie des Européens s'attendent qu'elle
dépasse la politique de puissance, le versant démoniaque de la poétique
historique. C'est tout le sens de la notion d' « Europe postmoderne ».

122
IX. L'EUROPE, LA CRISE DES FONDEMENTS ET
LES CHANGEMENTS DES PARADIGMES
STRUCTURANTS

Avec l'effondrement de la bipolarité et, en particulier, après le Il


septembre jaillit une nouvelle manière de penser les enjeux géopolitiques
dans le monde.
Changent en effet les grands paradigmes structurants et s'inverse le choc
de la «surplise stratégique» qui, de tecImico-mj]itaire devient cognitive,
culturelle et poli tico-stratégique.
Le paradigme demeure la matrice du raisonnement logique, l'encrage, par
le biais de l'abstraction, du monde sensible et, dans notre cas, de l'univers
historique. Il constitue un des fondements de la pensée et des croyances
acquises. Ce fondement est philosophiquement k « référent premier» des
démonstrations à atteindre. Il contient la justitlcation rationnelle et les
principes essentiels de la science, ceux qui définissent les concepts, la
recherche de la rigueur et la sauvegarde de la clarté, face aux raisonnements
arbitraires, infondés ou faux.
Dans notre cas, il désigne l'adéquation à un objet qui a changé de contenu
ou de forme et dont la capacité explicative faible. Le «fondement» est
donc le lien de cohérence essentiel entre réalités observables et assertions
démonstratives.
En ce qui concerne le domaine des relations internationales, seront pris en
considération, à tÎtTe indicatif, descriptif et non problématique, les
paradigmes qui portent sm l'espace européen: de l'Europe à l'Enrasie.

IX.1 LES CHANGEMENTS DES PARADIGMES STRUCTURANTS.


L'ESPACE EUROPÉEN; DE L'EUROPE À L'EURASIE

En effet, la construction emopéenne, qui s'est pensée dans un espace


continental fermé, comme réconciliation politique et élargissement
stabilisant à l'Est, doit se concevoir désormais dans un espace
intercontinental ouvert, celui de l'Eurasie et dans un cadre global, à forte
asyméuie, celui des réseaux mondiaux, interactifs et interconnectés.
niveau de l'espace eurasien que se redessinent ses fronti~res géopolitiques et
culturelles. La position médiane des pays de l'Est induit un changement dans
l'axe de gravité politique du continent vers le pivot des terres, le heartland
de Halford MacKinder, dans une dimension qui replace aux fi'ontières des
mondes, J'ordre des préoccupations fondamentales de la vie des nations,
l'équation démographique, culturelle, énergétique et stratégique. C'est un
rapprochement de l'Europe vers de crise» qui va l'Irak à

124
l'Afghanistan, en passant par le Proche-Olient !'Iran. arc relie la
tl'ontière orientale du continent aux tensions les plus dangeœuses de la
planète, aux plus déstabilisantes de la conjoncture actuelle.
Depuis la fin de la bipolarité, le monde a changé de centrahté et donc
d'horizon historique. Le XX" siècle a eu l'Europe comme paradigme
géopolitique central. Au XXIe siècle, la matrice fondamentale des
raisonnements géopolitiques et conceptuels est devenue l'Eurasie.
impliq ue un changement radical de perspecti ves, d'aIIjances et de parentés
civilisationnelles.

IX.2 LE« COMBAT CONTRE LE TERRORISME INTERNATIONAL »3

Le «combat contre le tenorisme international» est Je signe que l'on est


entré dans l'ère de l'asymétrie permanente le terrorisme qui apparaît
dépourvu désormais toute justification morale, éveille les esprits à une
guerre intercivilisationnelle de longue durée. paradigme de combat, perçu
comme anti-islamique dans les pays musulmans, change la cartographie
culturelle et humaine de la planète et reconfigure le système des perceptions
de r ennemi, Il apparaît effectivement comme structurant et comme
discriminant et prend la forme sinueuse d'une sécante entre les deux
hémisphères, autrement dit, d'une frontière floue entre l'homogène et

L'ère de l'asymétrie oblige à ne plus faire uniquement de la prévention


face aux dangers, mais aussi de la préemption, L'appm'ition d'une asymétrie permanente n'est
pas sans relation avec les risques politiques. Il s'agit de prendre les devants pour la
sauvegm'de de la démocratie. d'Ol1 l'opposition conceptuelle entre «démocratie armée » et
« démonatie désarmée ", ou à l'esprit capituhu'd.

125
l'hétérogène, tant au plan religieux qu'identitaire. paradigme influe
profondément sur engagements pour la paix et sur la géopolitique
allianœs. La cartographie des allégeanœs communautaires et des régimes
politiques en est influencée. méthodes et les doctrines d'action sont
reconfigurées à partir de ces allégeances qui s'enracinent dans des
« principes de légitimité» divers et opposés. L'ère des idéologies du passé a
représenté la liaison inextricable entre mouvements intellectuels, partis de
contestation et de prise de pouvoir, régimes politiques et formes d'État. Les
nouveaux paradigmes annoncent une résurgence des croyances et
apparaissent aujourd'hui comme métapolitiques et radicaux, car ils
transcendent ]a sphère de r autOlité et tirent leurs sources, des buts premiers
et ultimes de l'action humaine.
Les conflits ainsi suscités sont puissants et durables, car ils sont
profondément enracinés dans traditions et se ressourcent aux passions
anœstrales qui sont à la fois globales et locales.

IX.3 LA GLOBALISATION MÉDIATIQUE

La globalisation médiatique est donc la conjugaison orientée d'images, de


représentations mentales et de schémas cognitifs, qui opère la fusion de trois
pouvoirs: d'information, de désinformation, et d'intoxication, dont on a
traité à propos la notion de puissanœ. À l'intérieur de cette dimension,
qui suscite des émotions et des passions violentes, se déploie tIDe « guerre
hors limite» et cette guerre se signale par ;

126
. le déplacement des enjeux du conflit
« sens » et de l'éthique du conflit;
du terrain de combat à celui du

. le passage de la puissance mondiale classique à la puissance


autrement dit, de la puissance matérielle à la puissance immatérielle
globale,
et de la
puissance spécialisée à la puissance en réseau;
. le primat conceptuel de la géopolitique sur la logique de l'espace
économique. En effet, le terrain d'exercice de la politique mondiale est de
nature géopolitique et guère économique, et porte pour l'essentiel sur la
rivalité de puissance et non sur la régulation des cycles, sur la
gouvernabilité internationale et non sur la gouvernance ;
. l'émergence du facteur culturel et identitaire,
clivages à base civilisationnelle ;
et l'apparition de nouveaux

. la politique et le système de valeurs. Cet aspect a pour objet la justification


de la réalité, désormais planétaire, et vise son hétérogénéité profonde et sa
complexité, son polythéisme conceptuel et religieux;

. la politique et la décision. La compression du temps radicalise désormais la


décision pouvant échapper à tout contrôle rationnel. Ses structures d'action,
à fonction dissuasive, se traduisent en options aux risques inacceptables et
sans parades;
. la politique et la rationalité.
maîtrisable concerne
Le dépassement
essentiellement
du «seuil» de rationalité
la violence balistico-nucléaire et
justifie l'exigence de règles d'emploi acceptées et respectées et la
codification de traités et d'accords dits de non-prolifération;
. la politique et le conflit. Le déplacement de l'axe de gravité du monde
redessine l'arc des crises et des conflits, et assigne aux acteurs majeurs de
la scène internationale les plus exposés à la multiplicité des dangers
régionaux, des valeurs signifiantes diverses;

. la politique et l'information. Le renseignement et l'information deviennent


le premier attribut de la puissance globale. Ces attributs comportent une
modification des moyens, des ambitions et de la nature même de la
puissance.
. la notion de « frappe destructrice » induit une interaction
dans les jeux des facteurs d'annihilation.
incommensurable

. la conception
L'embargo
du «facteur décisif », de la menace et des tensions.
des approvisionnements énergétiques et les facteurs de
déstabilisation politique, paralysent désormais l'ensemble des activités
sociétales et valorisent la soft war;
. la politique et l'anticipation. L'autonomisation
stratégique et celle de l'anticipation (préemption)
croissante de la fonction
érigent en maîtrise du
monde la stratégie globale et intégrale et la politique pensée, calculée et
conduite en milieu conflictuel;

127
. la politique ordinaire et les conflits métapolitiques.
religieux ou de motivations ultramondaines
L'émergence du facteur
engendre des conflits inédits,
les conflits métapolitiques prenant racine dans l'hétérogénéité structurelle
du monde. Il en découle différentes politiques de l'identité et
d'autres modalités d'exercice de l'hégémonie;
. la politique
l'anthropologie
et la légitimité. Nous touchons à une mutation-clé
du politique, bref, à une autre perception de la notion de
dans

l'ennemi. L'adéquation de la décision aux diverses temporalités de l'action


historique et aux différentes scansions du psychisme (monde
moderne/monde traditionnel) engendre un écart de substance culturelle
dans les conceptions du pouvoir et dans celle de la légitimité. Cela impose
une politique de la différence et donc de l'hostilité, bref, une anthropologie
adaptée du politique et de la politique. Il s'agit d'une différenciation de la
structure éthique conduisant à une discontinuité des seuils de «tenue » et
de «rupture », humainement tolérables dans la paix et dans la guerre. En
effet, les êtres humains vivent de plus en plus des «attentes» et des
«besoins spirituels» venant de temporalités décalées. Cette relation
marque l'émergence d'une articulation, autrefois impensable, entre éthique,
droit et force, qui est à la racine de la mésentente et des identités en conflit.

128
X.DE LA PUISSANCE MONDIALE CLASSIQUE À
LA PUISSANCE GLOBALE. LES ATTRIBUTS DE
LA PUISSANCE GLOBALE

X.I LA PUISSANCE MONDIALE CLASSIQUE

Dans Paix et guerre elllre les nations, au chapÜre II, Raymond Aron
place la notion de puissance panni les moyens de la politique extérieure et au
chapÜre III, associe cette même notion à la gloire et à l'idée, la classant
parmi buts de la politique étrangère. Dans la quatri~me partie de son
ouvrage, il reprend l'examen de la notion de puissance au cours des deux
chapitres finaux, le XXIIIe et XX IVe, pour traiter de la perspective qui se
dégage historiquement au-delà de la politique de puissance. Il s'agit d'une
bifurcation conceptuelle. La première porte sur le pacifisme, la Société des
nations, les Nations unies, l'imperfection du droit international et la sécurité
collective. C'est le chapitre XXIIIe dont l'intitulé est net: «Au-delà de la
politique de puissance: la paix par le droit. »
La deuxième au XX IVe indique clairement l'autre voie de la politique de
puissance: la paix par l'empire. Y sont développés des thèmes de grande
actualité sur les équivoques de la souveraineté et sur les formes d'État, qui se
déclinent sous les deux aspects de l'État-nation et de la fédération, puis de la
fédération et de l'empire.
En revenant à la présentation de la première partie et donc aux premiers
chapitres de l'ouvrage, la partie qui porte le nom de « Théorie» et en sous-
titre «Concepts et système », R. Aron tient à distinguer la notion de
puissance de celle de force, puis de celle du pouvoir, avant d'en venir aux
éléments de la puissance et aux incertitudes de sa mesure.
Là encore, le descriptif aboutit à l'historique et à l'indétermination de la
conduite diplomatico-stratégique dans l'utilisation de la puissance, offensive
ou défensive, en temps de paix ou en temps de guerre.
Commençons par la définition de la notion de puissance. La puissance
(power ou Macht) se distingue de la force (strenght ou Kraft). La puissance
est désignée comme la capacité de faire, de produire ou de détruire, et cette
définition porte à la distinction entre « puissance défensive» et « puissance
offensive », autrement dit, dans un cas, à la capacité d'un individu ou d'une
collectivité de ne pas se laisser imposer une volonté, ou alors de l'imposer
aux autres.
Deuxième cas de figure, la définition de la force appelle à la logique des
ressources matérielles, cependant que la puissance désigne leur mise en
œuvre à partir d'un but.
Dans le domaine des relations internationales, la force actuelle,
immédiatement disponible en cas de conflit, se rapproche de la notion de
force militaire utilisable sans alerte préalable. La puissance, par contre, est
un ensemble de ressources qui correspondent à un potentiel de mobilisation.
En ce qui concerne la notion de pouvoir, Aron lui assigne la définition
d' « autorité» de décision, de délibération et de volonté, légalement définies
et orientées vers un but politique. Il revient sur la précision que la puissance
est une capacité d'action collective sur des ressources disponibles,
mobilisées à l'échelle internationale par la compétition, la rivalité, l'hostilité
ou le choc des volontés.

130
X.2 LES ÉLÉMENTS DE LA PUISSANCE

Les éléments de la puissance visent directement ou indirectement la force


militaire et donc la capacité globale d'action d'une unité politique. Plusieurs
auteurs, Spykman, Morgenthau, Steinmer, Eischer et autres, se sont penchés
sur l'énumération des composantes de la puissance classique au XXe siècle:
territoire, frontières, matières premières, population, moyens, homogénéité
ethnique, développement, finance, intégration sociale, capacité d'action,
stabilité politique et esprit national. Les éléments homogènes de ces
classifications ne doivent pas faire oublier les éléments immatériels de la
puissance et donc le caractère approximatif de celle-ci. Trois catégories
fondamentales permettent le regroupement des facteurs de puissance, le
milieu, les moyens, les capacités d'action collective.
Pour revenir à Spykman, parmi les dix facteurs qu'il repère dans la
définition de puissance, il y en a trois qui tiennent au milieu, au territoire,
aux frontières et aux matières premières; quatre aux moyens, à la
population, à l'homogénéité ethnique, au développement et à la finance ;
deux aux capacités d'action, et donc à l'intégration morale et à la stabilité
politique d'une part, à l'esprit national de l'autre.
R. Steiner en identifie huit et G. Fischer, autour de la Deuxième Guerre

.
mondiale, en classe les éléments en trois catégories:
politiques:
voisinage;
géographie, population, organisation et culture, frontières et

. psychologiques: flexibilité, fiabilité, persévérance et adaptation;

. économiques:
technologique,
sol et richesses minérales,
commerce et finance.
organisation industrielle et niveau

La ressemblance de ces éléments ne parvient pas à définir une


homogénéité pertinente permettant de mesurer la puissance qui est par
essence approximative.
Cependant, du point de vue méthodologique dans l'étude des éléments de
la force globale des unités politiques, il est important d'établir quels sont les
éléments qui sont déterminants de la force militaire.
Toujours sur le plan de la méthode, quel est le rapport entre la force
militaire et la société, ou la collectivité elle-même? En termes de violence et
de conceptions de la violence, la force et les théories de la force ont
appartenu au XIXe siècle, la pratique de la violence ouverte et clandestine au
XXe siècle.

131
X.3 LA NOTION DE PUISSANCE ET SA TRANSFORMATION

La transition de la puisstUlce mondiale classique à la puissance globale


date de la course aux armements relancée par \' Administration Reagan.
post, on peut la définir comme le passage graduel de la puissance matérielle
à la puissance immatérielle, de la puissance spécialisée à la puissance en
réseau. La première est dans la plupart des cas une pUJssance géopolitique
régionale, géographiquement localisée, capable de faire face seule et
simultanément à de grands conOits sur plusielŒs fronts, la deuxième une
puissance déspatialisée, présente en permanence et globalement sur tous les
théâtres et sur tous réseaux, économiques, technologiques, financiers,
culturels et médiatiques. Cette présence pennet, en situation de crise et de
tension, le blocus, l'isolement et la quarantaine de la puissance perturbatrice
ou hors la loi, cependant que l'absence de présence sur un ou plusieurs
théâtres ou réseaux indique une carence structmelle et une faiblesse
opérationnelle qui affectent sensiblement la capacité de manœuvre
stratégique des acteurs en compétition.
gamme d'attributs de la puissance globale recouvre toutes les
caractéristiques classiques de la puissance mondiale d'autre fois au plan des
ressources, des capacités matérielles ou de frappe, mais aussi d'influence
politique, économique, financière et de nation building (émergence et
recomposition d'un État de droit). Elle additiOlme les premières aux
deuxièmes, qui sont celles de la puissance postmodeme, relationnelle,
institutionnelle, diplomatique et médiatique. Au sens marxiste de l'analogie,
la puissance mondiale classique est celle de l'infrastructme et de la société
industrielle, tandis que la puissance globale reflète le développement
exceptionnel de la superstructme et de la communication, de l'information et
de 1'« intelligence ».

132
XA L'INTELLIGENCE, LA SURVEILLANCE STRATÉGIQUE ET LA
RAMIFICATION SPATIALE DU POUVOIR D'ÉTAT

La particularité de l'intelligence du XXe siècle est celle d'opérer, en


support décisif de la décision, comme couverture de surveillance stratégique
à caractère permanent. Celle-ci est actée dans les deux fonctions de la
« défensive» et de 1'« attaque préemptive ».
La puissance globale est en même temps tridimensimmeHe et «hors
limite». Elle est terrestre, maritime et spatiale. Le réseau satellitaire est
essentiel dans la collecte des informations géopolitiques et stratégiques
vitales. Ce réseau est destiné à observer la morphologie du monde et ses
transformations. Il capte et surveille le plasma immatériel de la
communication humaine. Ce réseau constitue la ramification spatiale et, dans
le même temps, l'épine dorsale du pouvoir centralisé de l'État. Il est l'ouüI
essentiel de planification et de décision politique, géopolitique et stratégique.
Au plan diplomatique, la méthode de gestion du monde comme outil de
la puissance globale et, en même temps, comme technique de représentation
se fait valoir par Ie linkage horizontal ou vertical.

133
X.5 LA PUISSANCE GLOBALE ET SES ATTRIBUTS: LE LINKAGE, LA
DIPLOMATIE TOTALE, L'« ALLIANCE GLOBALE LA
GLOBALISATION MÉDIATIQUE ET LA « GUERRE HORS LIMITE»

L'attribut le plus important de la puissance globale est le Jinkage, lui-


même lié à la diplomatie totale,
Le Jinkage désigne une démarche générale qui a marqué profondément la
politique étrangère des États-Unis, surtout dans Jes grandes négociations
stratégiques SALI et SAL2 des almées 70. Il s'agit d'une interrelation
verticale et horizontale entre Jes problèmes majeurs de la scène
in ternationaJe.
Les ptÜssances qui ont des intérêts globaux disposent d'un nombre
considérable de combinaisons ou de ]jnkages entre acteurs et problèmes,
entre problèmes et solutions.
Ces problèmes vont des questions stratégiques et de non-prolifération,
aux questions financières, teclmologiques et monétaires et aux tentatives
d'amorcer un dialogue régulateur entre acteurs essentiels et acteurs non
essentiels, voire perturbatem's, du système international. Cela prend forme
autour de situations de tension et de crise, oscillant entre confrontation et
négociation.

134
X.6 LES PRINCIPES DU LINKAGE

Les principes qui l'explicitent se retrouvent dans le premier rapport


annuel du président R. Nixon au Congrès États-Unis sur la politique
étrangère de 1972 et dans les Mémoires de son Secrétaire d'État, Ml' H.
Kissinger.

X.6.1 L'aspect stratégique

Ce dernier est succinctement exposé dans le rapport Nixon:


«Mon gouvernement reconnaît que évènements internationaux
s'insèrent dans un réseau de relations complexes: les questions politiques
135
sont liées aux questions stratégiques, les évènements politiques dans une
partie du monde peuvent avoir des conséquences de grande portée sur
l'évolution politique dans d'autres pmiies du globe. »
Dans ses Mémoires, Kissinger présente le linkage comme l'un des
principes directeurs qui auraient dû orienter la politique américaine.
Ce principe fixait une liaison entre le linkage stratégique, comme
interdépendance de politiques et de problèmes particuliers et le linkage
tactique, comme technique de négociation, centrée sur l'obtention de
concessions de la part des adversaires partenaires.

X,6.2 Un choix entre « confrontation et négociation )}

Au cœur de toute méthode à suivre pour articuler conduire les affaires


internationales et pour mener tIDe politique à long terme de portée planétaire
ou globale, le linkage apparaît comme une matrice unitaire à caractère
indispensable.
Il comporte une large gamme de problèmes et une pluralité d'acteurs,
étatiques ou exotiques, distribués sur des aires géopolitiques différentes.
Dans son aspect stratégique, il vise à traiter les nouveaux réseaux de pouvoir
dans monde. En tant que synonyme de grande orientation stratégique, il
sous-tend tout aussi bien une conception bilatéraliste que multilatéraUste des
relations internationales.

136
X.6.3 L'aspect tactique
Dans son aspect tactique, le linkage est apte à faire converger les efforts
des deux partenaires vers un dialogue régulateur, basé sur la reconnaissance
d'un même code de conduite. Une même conception de la légitimité
internationale doit imposer des limites dans les comportements admis, car
toutes les parties s'imposent d'accepter le respect d'une sorte d'intérêt
supérieur et la sauvegarde, bien comprise, de la sécurité internationale.
Dans l'aspect tactique du linkage trouve une application pleine la notion
d'interdépendance, comme réciprocité de traitement entre les effets positifs
et les effets négatifs d'une même relation, bref, l'idée d'une liaison entre
dépendances mutuelles du signe contraire. Au niveau de la négociation, le
linkage introduit des éléments de souplesse qui s'inspirent des techniques
classiques de la compensation. Il suppose un synergisme de visées
réciproques, entremêlées de volontarisme et d'action pédagogique. Les
progrès réalisés dans un domaine doivent entraîner des progrès dans d'autres
domaines de la négociation. Le présupposé est qu'il existe une
interdépendance objective, enracinée dans la logique des intérêts et une
interdépendance subjective, dictée par les perceptions réciproques de la part
des deux partenaires.
L'idée de sanctionner par des coûts politiques des transactions d'ordre
économique, d'un intérêt évident pour l'adversaire, imposant des restrictions
aux échanges, ou refusant certains avantages, a été la raison de fond de
l'utilisation tactique du linkage. Le but en a été d'inciter à des concessions et
à des assouplissements de conduite sur des thèmes déterminés.
Il s'est agi de contre-mesures sélectives ou de rétorsions non militaires,
jouant sur la méthode d'association entre coûts (politiques) et avantages
(économiques), afin de rendre les responsables plus conscients du «prix» de
leurs actes. L'utilisation tactique du linkage, pour faire face à des impasses
diplomatiques, pour maîtriser des situations de crise, ou pour influencer le
comportement de l'adversaire dans des situations très particulières, a été
pensée aussi, de la part des responsables politiques, comme une réponse à
leurs opinions publiques. Il fait éviter de donner l'impression d'assister, en
spectateurs impuissants, aux manœuvres de 1'« autre », s'interdisant des
avantages ou des gains escomptés. L'indivisibilité de la sécurité n'est que le
revers d'un défi d'ordre planétaire et vise, en conséquence, à répondre à la
multiplicité des périls, à tous les niveaux de l'échelle.

137
X.7 LE LINKAGE NORD-SUD

Le principe inspirateur du linkage horizontal demeure le couplage


politico-militaire entre théâtre et situations éloignées. Couplage combinant
les trois volets essentiels de toute politique de sécUlité : pohtique étrangère,
de défense et économique. La première est chargée d'ordonner les objectifs
souhaités dans le cadre d'un dessein politique constamment actualisé; la
deuxième adapte les moyens à l'évolution des capacités rnilÜaires, aux
possibilités structurelles de l'économie et canalise l'effort national en
politiques recherche. technologiques, énergétiques, ou industrielles,
convergentes et finalisées. En troisième lieu, la politique économique.
intégrée désormais dans la stratégie politico-uulitaire permet d'ouvrir
l'éventail des options disponibles qui s'étendent de la rivalité économique à
la rivalité politique, et de la paix forcée à la grande ou petite guerre
programmée.
Au plan général, les approches, qui se préciseront de plus en plus dans un
contexte stratégique caractérisé par asymétrie, et les conflits asymétriques
devront combiner le linkage nord-sud, et donc la bipolarisation conflictuelle,
culturelle et sociétale entre les deux hémisphères au linkage horizontal est-
ouest» à la logique de r interdépendance et la mondialité.

138
X.8 LA DIPLOMATIE TOTALE OU LE LINKAGE ACCOMPLI

L'émergence d'une «diplomatie totale» dans un système international


hétérogène a pour but de gérer des situations et dissemblables. Elle
n'est possible que pour des pays présents sur toute la hiérarchie des réseaux
et sur tous les théâtres géopolitiques. Sa fonction est unifiante et stratégique.
Elle est totale sur Le plan doctrinal et sur celui de la mobilisation des
ressources et elle est globale dans Jïnteraction des espaces et des pouvoirs,
conh'ontés à des logiques de coûts et de gains systémiques, tant politiques
qu'économiques ou militaires.
Un attribut central de la puissance globale est la globalisation médiatique
de relations internationales.

X.9 L'ALLIANCE GLOBALE

Il ne peut y avoir de puissance globale sans un instmment d'action


politique et militaire à rayon planétaire.

139
Depuis le sommet de Riga des 27 et 28 novembre 2006, le seul
instrument de ce type est l'Alliance atlantique. Pour les États-Unis, seule
puissance globale effective, cet instrument est l'OTAN.
L'ambassadeur des USA en France, M. Craig R. Stapleton, le
qualifie désormais, dans le Monde du 29 novembre 2006, comme le « centre
de la consultation stratégique au sein de la Communauté transatlantique », le
« lien» du dialogue stratégique entre alliés permanents.
Tout comme l'UE, l'OTAN a opéré comme soutien et comme force
d'attraction pour le changement politique, puis pour la stabilisation des
reformes démocratiques à travers l'espace transatlantique et désormais,
transeurasien.
Le but de s'adapter aux mutations géopolitiques du XX le siècle en a
fait le principal outil de politique globale au monde, apte à jouer un rôle
politico-militaire planétaire pour affermir la sécurité au XXIe siècle.
L'ambiguïté de la notion d'alliance globale repose sur l'intime
connexion de l'évolution constatée des conflits asymétriques et de la
nécessaire fonction de nation building, car la phase militaire des conflits de
haute intensité s'est raccourcie, tandis que la fonction civile de pacification,
de stabilisation et de reconstruction s'est étendue dans le temps.
Or, au plan des considérations d'ordre général, les attributs d'une
puissance globale doivent intégrer de plus en plus des éléments politiques et
d'ouverture multilatérale. Ces nouveaux instruments globaux doivent refléter
la perspective internationale en toutes ses composantes. Ils doivent tenir
compte, même partiellement, des sociétés auxquelles ils s'appliquent et
comporter l'indication d'un horizon politique, qui se concrétise dans le
projet défendu par la communauté internationale. Ce projet est celui d'une
«communauté de démocraties », transcendant à la fois l'hégémonisme
inévitable de la puissance dominante, et la logique de la force pure, qui
interdit tout dialogue.
Le « nouveau consensus» de « l'outil de force global» doit refléter
une idée de coopération et de dialogue ouvert, plutôt que l'idée d'une
alliance hégémonique à légitimité restreinte. En ce sens, l'alliance
hégémonique, construite en « parapluie défensif et de sécurité» comme un
bastion et fondée sur l'hypothèse d'une menace de très forte intensité,
immédiate, directe et massive, appartient au XXe siècle et elle est, comme
telle, révolue.

140
X.tO LA GLOBALISATION MÉDIATIQUE

La globalisation médiatique désigne la conjugaison orientée des images,


des représentations mentales et de schémas cognitifs. Elle opère la fusion de
trois pouvoirs: d'infonnation, de désinfonnation et d'intoxication. Une
double source de tension provoque ainsi, d'une part, une relance de la
violence, du chantage et de l'intimidation, et, d'autre part, tIDe stratégie de
combat indirect fondée sur l'intention politique, la réaction émotiOlmelle et
les passions. Les alliances de l'Occident et la cohésion des sociétés en guerre
en sont fragilisées. Ce nouveau paradigme perceptuel structure en même
temps la primauté culturelle et teclmique de l'Occident et un
aItermondialisme transversal, réactif et violent. D'une part, il propose un
modèle culturel et sociétal, de l'autre il favorise, à l'échelle étatique et
politique, l'émergence d'un directoire informel antioceidental. Il oppose tm
cartel dominant à un front tiers-mondiste qui prétend représenter les pays
émergeants, en donnant forme embryon de multipolatisme subalterne.
C'est le terrain privilégié de toute sorte de confrontation et
d'antagonisme. Cependant, si le monde multipolaire représente une tendance
en acte et ne définit aucune stabilisation lisible entre les pôles, smiout dans
l'immense théâtre asiatique, le caractère volatil de la communication
introduit un élément d'incertitude supplémentaire dans l'équation
géostratégique mondiale. De fait. elle interdit la création d'alliances
durables. Pour simplifier, l'avènement d'un monde global instable engendre
rétablissement d'alliances régionales précaires.
Le paradigme médiatique la puissance globale instaure la coexistence
de deux temps stratégiques, celui du réel et celui du perceptuel. Si le pouvoir
médiatique exalte davantage la globalisation de l'échange et l'irrévocable
métamorphose du monde, ce même pouvoir parvient à créer une
interopérabilité des médias, du cyberespace et de la blogosphère.
Il s'agit d'un pouvoir qui recouvre une réalité économique et politique car
iei se mesurent et s'opposent les images et leurs « sens », se consolident des
choix et des partenariats entre les sociétés civiles et les stratégies militaires.
C'est un espace où le « potentiel» int1ue sur la force ou sur le «pouvoir en

141
acte ». Puisque cet espace ne peut être le théâtre d'une confrontation des
capacités de destruction physique, l'utilisation tactique de cet espace met en
face valeurs fondamentales des sociétés en lutte.

X.ll LA GUERRE {{HORS LIMITE)}

l'intérieur de cette dimension, qui suscite des émotions et des passions


violentes, se déploie une «guerre hors linÜte». La tactique de celle-ci
consiste à affaiblir les capacités de résistance et d'élan d'un pays, à diviser
les opinions des acteurs aux prises et celles des acteurs non engagés. Ce
résultat est obtenu par le déplacement des enjeux du cont1it du terrain de
combat à celui du «sens », et donc de l'éthique du contlit. La <{ guelTe hors
limite» guerre menée par le faible contre le fort, hors du conflit direct,
pour l'acquisition de l'opinion, du « moral» des forces et de la cohésion des
belligérants.
Cette guerre, en son aspect tactique, intègre aussi les membres et les
puissances non engagées puisque ]a réalité et la conscience de la réalité sont
toujours la résultante d'une perception, d'une conviction, d'une subjectivité.
Ainsi, l'enjeu des contlits se déplace vers la conquête des opinions et
l'épreuve des volontés. Puisque le tenain du symbohque structure
J'imaginaire des sociétés de J'infonnation, la désinformation et l'intoxication
collective se canalisent sur les médias et sur ]e web, mettant en avant le
« sens» des cont1its et leurs enjeux. Le conflit a toujours till « sens », qu'il
puisse être désigné comme Zweck ou comme Ziel dans la guerre ou en
stratégie. Dans la guelTe médiatique en tant que guerre de « sens », les armes
ce sont les «mots» et les «images ». L'effet de choc qu'elles produisent est
profond et durable. Il affecte les convictions et les axes du cœur.

142
X.12 L'INVERSION DE LA SYMÉTRIE. AXE NUMÉRIQUE - AXE DES
COMBATS

Ainsi, l'~preuve de volonté est soumise à l'intime endurance du « mal »,


le mal de la conscience. L'essaÜnage des images (swarming ou attaque
venant de plusieurs directions) est susceptible de produire tme « inversion de
r asymétrie », de telle sorte que l'acteur qui est sur la défensive sur le terrain,
se montre à l'offensive sur les écrans et cela prouve l'existence de deux
champs stratégiques (celui du réel et celui du perceptuel). Dans
l'autonomisation progressive du champ d'action médiatique, le perceptuel
est global et le réel est local. L'axe numérique est celui des opinions-mondes,
tandis que l'axe des combats est celui des engagées. La guelTe
psychologique mobilisant des cyberactivistes et des fanatiques,
intellectuellement engagés, mais hors du terrain, déséquilibrera le rapport
des forces morales à l'avantage d'un camp.
En conclusion, l'information et la communication, par leur nature
globales, deviennent des enjeux: stratégiques primordiaux: et sont int1uencées
de plus en plus par la concurrence entre les médias, par la politique de prise
de contrôle politique, organisationnelle et budgétaire des médias des
principales puissances. L'écran transforme le drame des forces en horreur
morale des opinions face à la planète chagrinée. Nous assistons ici à un
dédoublement de 1'« espace» et du « temps stratégique avec des eifels non
négligeables sur l' ,<épreuve de force» et sur 1'« épreuve de volonté ». En
effet, la confrontation violente et la bataille ont évolué de manière interactive
depuis la première guerre de Golfe modifiant l'écart originel entre deux
et transformant les stratégies d'int1uence sur les opinions et sur les systèmes
de décisions politiques.

143
X.13 LE LINKAGE VERTICAL OU LE RÉSEAU DES CRYPTOCAPACITÉS
SATEL LITAIRE S

Aucun système de décision de pohÜque globale ne peut exister sans lill


réseau d'ÜÜonnations et d'intelligence à rayon planétaire. Pour que le
système de décision recouvre mondial, ses moyens d'action doivent
être globaux.
Ainsi, à la capacité de détection, d'information et de décryptage en réseau
(linkage informationne! horizontal) doit conespondre à un système de
filtrage et d'interprétation axé sur la «verticille du pouvoir» (linkage
décisionnel vertical).
Le programme de contrôle satellitaire «Echelon» mis en œuvre par les
USA en coopération avec le Canada, le Royaume-Uni, l'Australie et la
Nouvelle-Zélande et créé par la NSA (National Security Agency) pennettait
un direct, illimité et sans contrôle judjciaire, au cœur réseaux de
télécommmÜcation, par des portes cachées dans les systèmes
commutation. Le contrôle des alliés européens des était régulièrement
pratiqué.
n est absolument logique et banalement conséquent que le croisement des
axes du linkage horizontal et veliical fonctionne au plus haut niveau de
technicité et de pouvoir. Il va également de soi, à l'âge de la traque à la
teneur, que des accès directs aux réseaux informationnels existants soient
établis et que des moyens sateUitaires de collecte et d'écoute soient installés
pour décourager le terrorisme et le crime politique. C'est rétablissement de
la « frontière du secret,> qui fait problème dans la vie publique, de telle sOlie
qu'acquiert toute sa pertinence la question de savoir où s'arrête le contrôle
du pouvoir sur lÏndividu et sur le citoyen.

144
En effet, comment peut-il être défendu le droit à à la libre
opinion. sans l'irruption du totalitarisme involontaire du se
parant des habits de protecteur universel de la peur ?

X.14 LA PUISSANCE GLOBALE, DOMINANCE STRATÉGIQUE


LES NOUVELLES FRONTIÈRES DE L'ESPACE. MISSILES ET
ANTIMISSILES. RECONNAISSANCE OPTIQUE, TÉLÉDÉTECTION
ET ALERTE PRÉCOCE

L'arsenalisation de l'espace se poursuit entre puissances globales, en vue


des futures guerres stratosphériques. Le développement qualitatif des forces
balistiques et nucléaires chez les adversaires virtuels d'un échange atomique
est constant. D'une part, il s'agit d'adapter les systèmes de lancement et de
frappe aux sophistications de la tecluùque. d'autre part, d'être
instantanément prêts à désarmer l'autre ou les autres. Un accroissement des
écarts qualitatifs et quantitatifs des forces entre adversaires potentiels est une

.
probabilité qui dépend de plusieurs facteurs pouvant s'additionner
volonté politique;
. rivalité;

. contexte international;
. état de l'économie;
. effort budgét<ùre ;
. innovations technologiques:
. études conjointes de vulnérabilité;
. autres.
145
La constitution d'un réseau d'armes en orbite, dissimulées et donc
secrètes, activables en cas de crise, est bel et bien un projet d'étude au sein
de certains états-majors et guère une hypothèse de technologie militaire ou
de débat stratégique. L'utilisation de l'énergie cinétique pour des
interceptions à grande vitesse et des tirs au sol contre des cibles spatiales en
direct ascent ou à «mi-course» d'un missile balistique adverse est la
méthode adoptée dans la technique du hit to kill. Elle ne résulte pas d'un
rendez-vous spatial entre un « satellite tueur» et un « satellite cible », mais
d'une évolution balistique importante. Par ailleurs, l'envoi dans l'espace de
satellites munis de charges nucléaires appartient à la sémiotique militaire et
acquiert la signification d'avertissement stratégique. Les puissances
balistiques se «parlent» constamment par le dialogue de la menace. Les
satellites espions, qui observent au sol des préparatifs militaires d'attaque en
orbite basse, sont visés par des contre-mesures ou parades, aptes à préserver
le secret et l'effet de surprise. Tout système intégré de protection antimissile
vise les différentes trajectoires des missiles adverses et comprend plusieurs
catégories d'intercepteurs, de senseurs et de radars basés à terre et en mer.
La couverture des forces à l'avant ou celle des alliés n'est que la
traduction stratégique d'une ambition, la politique de primauté. Elle se fait
valoir surtout là où manque une capacité de défense contre la prolifération
d'Armes de Destruction Massive (ADM) par des puissances perturbatrices
ou par des États voyous. Le prix à payer pour la protection et la défense a été
depuis toujours politique et le restera. Il s'agit d'accepter, même à
contrecœur, une fonction de leadership. La vulnérabilité spatiale potentielle
est un élément capital de la vulnérabilité globale d'un pays, car elle peut
affecter la dissuasion et donc le concept de base de la non-guerre, mais aussi
l'utilisation offensive de moyens d'attaque ou des systèmes d'armes guidées,
programmées dans des campagnes et contre des adversaires conventionnels.
La dominance stratégique dépendra largement de l'accroissement du rôle des
satellites dans les conflits futurs. La préservation de la capacité d'action
d'une puissance globale en dépend.
Ainsi, toute diplomatie visant à éviter ou à limiter par des traités
l'arsenalisation de l'espace peut décourager une tendance au contrôle en
acte, qui est un moyen pour les puissances moyennes de ne pas accroître
leurs gaps capacitaire et technologique et conserver des marges de
manœuvre en situation de crise.
La course aux armements fait partie intégrante d'une politique de
primauté et ne peut refuser la pertinence de ces efforts si un membre
quelconque de la communauté internationale se dote de capacités de parade
et de représailles inacceptables. Toute nouvelle avancée en matière de
missiles antimissiles ou de systèmes de détection et d'alerte avancée a pour
effet d'affaiblir la dissuasion puisqu'elle donne une prime à l'attaquant. La
préservation de l'arsenal militaire des puissances globales, assurée par la

146
survie des possibilités d'une «deuxième frappe» imparable, passe par la
limitation de boucliers anti-missiles autour de certains sites « vitaux », pour
assurer la crédibilité de 1'« équilibre de la terreur ».
Par ailleurs, la crédibilité de celle-ci dépend, de manière parfaitement
contradictoire, des réseaux satellitaires de surveillance, d'alerte et de
détection avancées. Le «pouvoir de saturation» des puissances globales
peut mettre en échec toute sorte d'échange intercontinental majeur, à cause
de la quantité et de la variété des fusées disponibles. En termes stratégiques,
l'Europe figure comme un théâtre cible, pour des tirs adressés à des
puissances continentales ou extraeuropéennes. Politiquement et en vue des
allégeances et des alignements politiques des pays de la planète, les
nouveaux systèmes de détection et les formes de coordination centralisées et
intégrées des systèmes de commandement justifient l'observation selon
laquelle un « système de défense» et de protection avancée est un « système
d'intégration politique» et de «coordination stratégique », créateur de
subordination et de dépendances auprès des alliés de la puissance dominante,
en même temps qu'il se configure comme un système d'« insularisation »,
d' « encerclement », et donc de containment pour les adversaires ou les
rivaux. Sont directement concernés par ces percées les programmes
d'armement, les alliances militaires et les doctrines de défense. En effet,
toute avancée dans le domaine de l'espace et tout bouclier antimissile

.
conduit :
à une rupture des équilibres stratégiques généraux entre grandes puissances

. à d'ambitieux
«cinquième
programmes
génération»
de modernisation des armements dits
dans le domaine de la défense antiaérienne
de
et
spatiale;

. à des «positionnements
politiques et d'influence
de zone » de ces systèmes, modifiant les rapports
régionaux dans les décisions concernant leur
utilisation à des fins militaires.

La modification de la configuration des armées et le renforcement des


alliances militaires constituent le troisième volet de ces retombées
diplomatiques, politiques et stratégiques. Face à la prolifération et à la
dissémination d'armes de destruction massive consécutives à l'effondrement
de l'URSS, un «rééquilibrage géopolitique global» a succédé à
l' «équilibre dissuasif bipolaire ». L'apparition d'États proliférants, aux
régimes douteux ou menaçants, rogues states ou «États voyous », a
impliqué la multiplication des systèmes de protection en deux types de
défense antimissiles, «de zone» et «de théâtre », selon que l'on veut
protéger des villes ou des troupes déployées en opération, et que l'on dispose
de défense intégrée (comme dans le premier cas) ou pas.
La puissance globale est celle qui est dotée en conclusion d'un
déploiement centralisé et intégré des missiles antimissiles « de zone » et « de
147
théâtre ». Dans la situation de rivalité stratégique ouverte par la recherche de
capacités de parade et de protection, une phénomènes majeurs
s' affirmen t :
. le rééquilibrage géopolitique global multidimensionnel (apparition de
nouveaux outils d'intimidation et de chantage/gaz ou pétrole) et
multithéâtre :
. le retour mondial de la politique de puissance (Russie/Chineflran)
. l'extension de zones d'influence, exercée par des 1110dëles autoritaires de
développement
. la transformation des
partenariats traditionnels
systèmes d'alUances militaires (OTAN), et de
en systèmes politiques et/ou en alliances tactiques
(USA/Russie)

. l'adaptation de la géopolitique de l'insularisation, du contaiwnent et de


l"encerclement (USAIURSS, USA/Chine, USA + Israël/Iran). en
dehors du territoire des acteurs concernés comme extension de la zone de
sécurité fondamentale» et. de ce " fois-el
d'une reformulation, cette
planétaire, de la définition globale des intérêts rivaux» :
"
. la capacité de reformulation de r,< esprit de rivalité» en justification
globale soft et de 1'« unilatéralisme en « logiqLle multilatéraliste ». Cette
"
série d'avancées, constitue la traduction opérationnelle de la vocation
permanente à la dominance stratégique et à la gestion des nouvelles
frontières de l'hégémonie globale.

X.IS SUR LA SURPRISE STRATÉGIQUE - LE CONCEPT

La «surprise stratégique» équivaut à une révélation de l'histoire, à une


inconnue, et à un concours de circonstances sans parades.

148
La «surprise militaire» découle le plus souvent de l'avancée d'une
technique ou d'une arme, d'un système d'emploi, d'une doctrine militaire ou
de la percée de plusieurs facteurs conjoints. Dans un système planétaire à
forte complexité, régionale et globale, la «surprise» est plus marquée
politiquement et repose essentiellement sur le jeu de facteurs géopolitiques,
sur une inversion des alliances établies, sur une liaison réussie de forces
militaires adverses ou, encore, sur l'activation d'actants irréguliers et
transnationaux faisant recours à des formes de violence inédites. Des
insurrections internes aux acteurs aux prises, suscitées par le pluralisme
culturel, et l'hétérogénéité sociale y contribuent également, bien que la
surprise, au sens propre, tire ses raisons d'être de la combinaison de
plusieurs facteurs réunis.
Dans un système planétaire, l'interaction multi-théâtre (linkage
horizontal) sera l'élément-clé de la menace globale pour tous les acteurs du

.
système, en raison:
de l'activation
conflictuelle;
soudaine de plusieurs zones de crise et de leur fonction

. de la dérivation
subétatique ;
symétrique et conjointement asymétrique inter- et

. de la distribution mondiale
des forces au combat;
des acteurs en conflit et de l'énorme dispersion

. du type d'intensité des engagements militaires, dus à l'importance de


l'enjeu, au nombre des acteurs aux prises et au volume et à la qualité des
forces employées.

C'est donc au cours de l'extension du cadre géopolitique et en fonction


du poids des acteurs engagés que se déterminera l'axe de gravité des conflits,
le type d'intensité de la guerre et son issue probable.

149
XI. LE « NOYAU DUR ». RÉTROSPECTIVE D'UN
CONCEPT POLITIQUE DANS LE DÉBAT
FRANCO-ALLEMAND SUR L'AVENIR DE
L'EUROPE

XLi LE «NON» IRLANDAIS. DROIT DE VETO, VOTE À LA


MAJORITÉ ET « NOYAU DUR »

À l'heure où l'utilisation du droit de blocage par le «veto» irlandais


plonge l'Europe dans une aux aléatoires, les attentes de la
présidence française donnent une puissance accrue à un triple défi,
institutionnel, stratégique et de leadership.
En effet, si la règle de l'unanimité a conduÜ à « un droit de blocage» face
aux hésitations de progresser sur la voie de l'intégration politique, le principe
m<\Îoritaire et Ü1tergouvernemental otIre des possibilités de manœuvre et de
leadership insoupçonnées.
Il s'agit de la capacité, par celui qui l'exerce, de fédérer autour de lui une
majOlité de volontés d'actions, en vue d'un projet, d'un objectif ou d'une
politique.
Cette capacité, de vision et de manœuvre, interne et internationale, est
d'autant plus fOlte si elle est partagée au plan stratégique par l'alliance étroite
d'lm ou de plusieurs acteurs, en mesure de dissoudre à l'avance des coalitions
hostiles et de constituer une référence et un «moteur» pour les acteurs
hésitants, récalcitrants ou conservateurs.
Une référence de progrès dans la stabilité, une responsabilité politique
particulière dans la désunion, une garantie de leadership dans la distinction,
permanente, entre l'essentiel et le contingent, et, pour finir, un impératif
existentiel face au risque de désarticulation du système institutionnel.
L'histoire de cette exigence capitale de l'action politique, consistant à
pouvoir compter de manière stable sur un partenaire fiable et préférentiel et
de décider à la majorité, avec lui, mais conforté par le soutien d'un nombre
ouvert d'autres membres, est ce que l'on a voulu présenter par le passé
comme le « noyau dur » ou le « couple franco-allemand ».
Un noyau fédérateur essentiel, sans lequel il ne peut y avoir d'« exécutif»
réel, ni d'apparence de responsabilités et de légitimité.
L'émergence de ce concept et de ce principe d'action se fit sentir dès
1994, après l'effondrement du bloc soviétique, la réunification allemande et
la signature du Traité de Maastricht (1992), qui consacra l'Union
économique et monétaire, mais refusa l'Union politique.
En sa signification profonde, il remonte à l'entente de 1958 entre De
Gaulle et Adenauer, consistant à éviter que la personnalité des deux peuples
disparaisse à l'intérieur d'une structure égalitariste et dépolitisée.
Ce concept, si souvent évoqué, a-t-il encore un avenir dans une Europe à
vingt-sept?
L'histoire de ce concept, qui n'est pas seulement technicoinstitutionnel,
mais géopolitique et stratégique, est-elle là pour illustrer le passé ou, au
contraire, pour éclairer encore le futur et pour réaliser, en Europe et pour
l'Europe, quelque chose de durable?
En effet, l'unité du continent n'est guère une promesse fidéiste ou
religieuse mais un chemin parsemé de difficultés.
Or, quelle est aujourd'hui la réalité de l'Europe dans laquelle devrait
s'incarner la cruelle dignité de cette idée?
Une longue période de «paix belliqueuse» a dominé le comportement
des États européens depuis 1945 et un équilibre de compétition, toujours
précaire, a été caché derrière le mot fétiche de réconciliation, qui a fondé une
coopération effective entre des peuples autrefois hostiles sans confondre
cependant les politiques respectives de chacun d'entre eux.
Ce rapprochement a fait suite à la défaite collective de la Deuxième
Guerre mondiale, inégalement subie et inégalement maîtrisée, mais sans
pouvoir s'appliquer à tous les domaines, en particulier nucléaire.
Cette inégalité de dangers et de risques oriente-t-elle encore les stratégies
passives et subalternes de certains États européens périphériques, regardant
pour leur salut et leur protection en dehors de l'Europe et parfois à l'opposé
de ses intérêts?

152
Ce questionnement repose le vieux dilemme entre l' « Europe
européenne» et l' « Europe atlantique ».
Il est clair désormais pour tout le monde que le mécanisme électoral et la
structure du système de décision peuvent influer sérieusement sur la marche
de l'Union, à l'intérieur et dans le monde, et encourager l'asservissement à
des acteurs hégémoniques, ou à des interprétations erronées du système de
régulation du monde par le marché, suscitant une logique de chantage, de
renoncement ou de soumission aux lois occultes des plus forts, ressenties
comme objectives.
Avec les «non» successifs de l'Irlande, de la France et des Pays-Bas, et
puis encore de l'Irlande, nous sommes entrés dans une conjoncture
européenne et mondiale, aléatoire et critique, profondément marquée par
l'absence de la personnalité du peuple dans la vie des institutions, par
l'absence d'une idée d'Europe dans les perspectives de réforme
institutionnelle, par une carence de leadership dans le système de décision et
de pouvoir européen, et, enfin, par l'émergence hésitante d'une véritable
politique de sécurité et de défense, obéissant à une vision mondiale des
équilibres de puissance, dans les structures européennes, encore fragiles, de
politique étrangère.
Le pouvoir, que «la demande de l'Europe» appelle avec force, est un
pouvoir qui sache réconcilier, au-delà des apparences juridiques et autour
d'une légitimité retrouvée, une vision réaliste du monde, une dimension
politique du projet européen et une idée large et entraînante de la solidarité
collective des peuples, « souverains », insubordonnés ou localistes.
Un pouvoir qui sache façonner, au cours du XXIe siècle, le rôle
primordial de l'Europe, l'image prométhéenne du monde et de l'espoir
souvent chimérique de l'humanité.

XI.2 LES PREMIÈRES RÉFLEXIONS SUR L'AVENIR DE L'EuROPE

À la lumière de la crise actuelle nous estimons qu'une rétrospective


concernant la genèse du « noyau dur » puisse apporter un éclairage instructif
sur le débat en cours et sur les issues appropriées et efficaces de la crise
irlandaise.
En effet, dès 1994 prirent forme les premières réflexions sur l'avenir de
l'Union européenne.
Les deux coups d'envoi initiaux furent donnés quasi simultanément à
Paris et à Bonn et ouvrirent ainsi officiellement le débat préparatoire de la
conférence intergouvernementale prévue pour la révision du traité de
Maastricht en 1996.

153
Le futur de l'Union et les politiques étrangères respectives de la France et
de J'Allemagne s'imposeront comme des thèmes majeurs, sur lesquels allait
se développer un débat approfondi en Allemagne pour le renouvellement du
Bundestag et en FnU1ce pour l'élection présidentieUe de l'année suivante.
Dans sa signitïcation plus générale, un tel débat se voulait une réponse au
défi qui résultait, déjà à l'époque, des difficultés de concilier l'élargissement
de l'Union européenne à de nouveaux pays (Autriche, Finlande, Suède et
Norvège, plus tard les pays d'Europe centrale), le maintien de sa cohésion et
de ses objectifs d'intégration et d'approfondissement, et la sauvegarde du rôle
de la Comnlission, au sein des déljcats équilibres des pouvoirs entre les
institutions de l'Union (en d'autres termes, le Parlement et le Conseil
européens).
Le texte sur la genèse et les perspectives du « noyau dur », conçu en 1994
et publié ci-après, est demeuré tel quel, en son intégralité, sauf des
adaptations chronologiques mineures.

XI.3 L'INTERVIEW DU PREMIER MINISTRE FRANÇAIS. « L'UNION À


TROIS CERCLES»

Le ton fut donné paT l'interview accordée au journal Le Figaro du 30 août


1994. Le Premier ministre français, Edouard BaUadur, y évoqua ses
convictions diplomatiques, y définit sa politique européenne et imagina, au
moins théoriquement, une Union européenne, organisée autour de «trois
cercles concentriques ».
En synthèse - affirmait Balladur - «1'élaTgissement entraînera
nécessairement une diversification, au moins temporaire, de la structure
l'Europe [...]. Celle-ci maintiendra un noyau central etficace, mais adaptera
la configuration du continent à l'extrême diversité des situations ».

154
Cette vision impose de concevoir - poursuivait Balladur - trois types
d'organisations distinctes, comportant des règles et des responsabilités
différenciées.
Pour de longues années, la structure de l'Europe aurait ainsi un corps
central homogène, constitué essentiellement par la France et par
l'Allemagne, et celui-ci serait soumis à des normes communes dans tous les
secteurs de l'intégration, de la solidarité et de la coopération.
Autour de ce corps central, une série de pays, à statuts différents, tisseront
des formes particulières de rapports d'intégration, variables selon les
matières et les questions, monétaires, militaires, commerciales, financières
ou diplomatiques.
De telles relations auront des rythmes et des vitesses différentes, dans le
respect du Traité de Maastricht signé en 1992.
Élargissement, diversification et approfondissement devraient
correspondre simultanément, pour le Premier ministre français, au concept
de construction européenne, comme projet, comme réalité et comme
processus.
« L'Europe à trois cercles », Union monétaire et politique étrangère et de
sécurité communes (PESC), grand marché et système continental élargi, lié à
l'Union par les « accords européens» et par le «pacte de stabilité », centré
sur une C.S.C.E. renforcée, constitueront les trois noyaux d'organisation,
théoriquement concevables, pour l'Europe de demain.
Ce cadre institutionnel représente - pensait-il - un moment de gestation
permanente, dont le Traité de Maastricht constitue une étape significative,
mais non définitive.
L'organisation de base ou de droit commun comprendrait l'ensemble des
pays membres et recouvrirait le marché unique et les politiques communes,
surtout dans le secteur industriel.
Dans ce contexte pourront prendre forme des «sous-ensembles
variables », qui cependant existent déjà: l'Europe sociale, l'Europe de la
monnaie unique, l'Europe de la sécurité, etc.
En son sein, un «noyau restreint» et mieux structuré, sur le plan
monétaire et militaire, le fameux « premier cercle », aurait la tâche d'inclure
des pays sans une identification géographique précise qui acceptent d'aller
plus loin dans la répartition des compétences et qui auraient la responsabilité
de redéfinir et de réadapter les critères de répartition et de compensation
entre les États, essentiellement les politiques des fonds structurels, de façon à
ne pas les rendre insupportables pour les disponibilités et les ressources des
pays, qui étaient alors les contribuables nets les plus importants de l'Union.
Il est facile d'en déduire qu'une pareille réorganisation ne sera pas sans
retombées pour la Politique Agricole Commune (PAC), et pour le budget de
l'Union européenne.
155
Le plus large des cercles devait permettre aux pays les moins avancés
écononùquement de participer au marché unique, à l'union douanière et à la
coopération politique.
Le destin de l'Europe, qui a pour but la promotion et la consolidation de
la démocratie et l'évolution vers une plus grande transparence sur le
fonctionnement des institutions aux des citoyens, allait se jouer, dans
un premier moment, dans l'élargissement et, successivement, après une
période de diversification transitoire, dans une recomposition qui tendrait à
l'unificaÜon, pragmatique et progressive, de l'Union.
Comme résultat ultime, à moyen ou à long terme, on pourra aboutir -
estimait Balladur - à deux cercles au lieu de trois.
L'élément de nouveauté, aussi bien dans l'interview de Balladur que dans
le document de la CDU/CSU allemande, élaboré par Karl Lamers, porte-
parole du groupe de politique étrangère et présenté le I er septembre 2004 par
le président du groupe parlementaire de la CDU, Wolfgang SclÜiuble, est
l'abandon ofticiel du « dogme» de Maastricht.
Un double abandon, d'abord, de l'impératif de souscrire à tout l'acquis
communautaire et donc à tout le droit dérivé de la part des nouveaux pays
candidats à l'adhésion et, deuxièmement, l'abandon de J'obligation faite aux
Douze et demain aux de partager tous les objectifs du traité, sauf les
dispositions dérogatoires, considérées comme transitoires.

XI.4 LE TEXTE DE LA CDU/CSU ALLEMANDE. GÉOPOUTIQUE ET


STRATÉGIE INSTITUTIONNELLE

La réflexion allemande prétendait dissiper les malentendus et les


ambiguïtés découlant de J'élargissement de l'Union européenne aux pays de
J'Europe centrale et orientale et leva un tabou persistant sur la volonté

156
affirmée de l'approfondissement, en soutenant de manière ferme l'objectif
d'une Europe forte, intégrée et capable d'agir.
Le document de la CDU/CSU considérait l'Union monétaire comme le
« noyau dur » de l'Union politique, au contraire de ce qu'était communément
acquis en Allemagne, où elle était présentée comme un élément subordonné
de l'intégration politique.
Puisque l'Union monétaire ne pourra pas devenir opérationnelle dans les
termes prévus que dans le cadre d'un cercle plus restreint, mais ouvert de
pays, où l'Italie, l'Espagne et la Grande-Bretagne seraient momentanément
exclues, il découle d'un tel présupposé la thèse selon laquelle seulement un
noyau de cinq pays nominativement indiqués, Allemagne, France, Belgique,
Pays-Bas et Luxembourg, peuvent préparer l'Union, «de la façon la plus
systématique et décidée ».
Une Europe plus intégrée et à «géométrie variable », doit donner
toutefois la démonstration de faire avancer « politiquement et
institutionnellement l'Union, avant tout élargissement ».
Les objectifs du document allemand étaient multiples.
En considération du contexte électoral, le premier objectif fut de
présenter le problème de l'élargissement comme strictement lié à la réforme
des institutions.
De ce point de vue, le préalable absolu d'une réorganisation «quasi
constitutionnelle» de l'Union européenne devait permettre de retrouver une
véritable capacité d'initiative et de se libérer des obstructions britanniques,
ainsi que des retards de pays chronique ment déséquilibrés ou mal gérés.
Au centre des préoccupations des rédacteurs du document était l'intention
déclarée de renforcer rapidement la cohésion de l'ensemble, «avec le but
d'éviter le danger d'une dilution de l'Europe en une zone de libre-échange
améliorée ».
Une telle évolution ferait de l'Europe une aire dominée par l'Allemagne et
par sa zone d'influence reconstituée, orientale, danubienne et balkanique.
Il en résulterait une sorte de prépondérance hégémonique, qui pourrait
l'amener, tôt ou tard, vers la tentation de nouvelles et solitaires aventures.
La résultante d'une pareille approche du débat et de la vision qui
l'inspirait reposait donc sur l'approfondissement des fondements
démocratiques de l'Union européenne, autour d'un noyau limité de pays,
renforcé par des institutions à caractère fédéral, au sein desquelles le
Parlement Européen était appelé à devenir «un organe législatif, doué de
pleine parité de droit, vis-à-vis du Conseil ».
Ce dernier devrait s'inspirer à son tour, dans la pondération des voix, à un
plus grand respect du nombre des habitants des pays membres.

157
Quant à la Commission, elle se verrait reconnue «les attributs de
gouvernement européen ».
Dans la rédaction d'un tel document, on exposait en conclusion trois

.
principes de portée générale:
sur le plan interne,
de la subsidiarité,
la lutte contre la bureaucratie et le centralisme, au nom

. puis une déclaration


narco trafic;
de guerre contre la criminalité organisée et le

. sur le plan international,


sécurité et de défense.
une vision plus européenne des problèmes de

Les priorités de la politique étrangère commune (PESC) étaient énoncées

.
comme suit :
stabilisation dans l'aire méditerranéenne et en Europe centrale et orientale;
. accroissement et renforcement des relations
d'établir avec elle un large partenariat;
avec la Russie, dans le but

. partnership stratégique avec la Turquie, comme barrage


face à l'irruption du fondamentalisme islamique;
laïque et modéré,

. réorientation
équilibré.
globale des relations transatlantiques dans un sens plus

Le document CD.U./C.S.U. défend en somme une stratégie d'intégration


plus renforcée en matière de politique étrangère et de défense et un soutien
des options « moins atlantistes » de celle du ministre des Affaires étrangères,
Klaus Kinkel, président du parti libéral (ED.P.), qui sans décliner
explicitement l'offre de Bush de partner in leadership, avait insisté sur le
rôle privilégié de l'Allemagne dans le cadre des relations euro-américaines.
Le document des chrétiens-démocrates allemands ne reprenait ni
mentionnait, dans aucune de ses parties, même allusivement, le rôle
dominant de l'Allemagne réunifiée au sein de l'Union européenne et
précisait, de façon digne de mentions, que les «États-Unis ne peuvent
assumer leur rôle traditionnel, maintenant que le conflit Est-Ouest est
dépassé ».
Dans la liste des priorités prévues pour la réforme des institutions, la
réflexion allemande préconisait la rédaction d'un document préparatoire,
délimitant clairement les compétences de l'Union, celle de ses États membres
et, en dernier, les prérogatives des régions.
Sur la scène internationale était explicitement demandé «qu'aucune
action significative, dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité
commune, ne puisse être entreprise sans une concertation préventive franco-
allemande ».

158
Or, le renforcement de la coopération franco-allemande et la vision
différente de l'élargissement de l'Union européenne n'étaient pas sans prix
pour la France.
Dans le texte CDU/CSU, on faisait appel à cette dernière de présenter sa
position « clairement et sans équivoques ».
On souhaitait, en réalité, qu'elle puisse sortir « des indécisions, lorsqu'il
s'agit d'assumer des mesures concrètes », et que soit remise en cause l'idée
« selon laquelle il est impossible de renoncer à la souveraineté de l'État-
nation, lorsque celle-ci ne constitue plus, depuis longtemps, qu'une
enveloppe vide ».
Il a été observé par nombre de commentateurs que le «document de
réflexion sur la politique européenne », est caractérisé non seulement par la
préoccupation de concilier le renforcement des institutions et l'élargissement
de l'Union, comportant une réorganisation financière moins onéreuse (en
termes de fonds structurels et agricoles), mais surtout de barrer la route, en
Europe centrale, à une instabilité, qui «mettrait l'Allemagne dans une
position particulièrement inconfortable entre l'Est et l'Ouest ».
Le débat sur le «noyau dur », articulé au concept de «géométrie
variable », avait en somme pour but d'assurer une progression de l'Union, au-
delà des difficultés des pays, qui ne « voulaient pas» (Grande-Bretagne) et
de ceux qui, dans les circonstances d'alors, ne «pouvaient pas» (Italie et
Espagne).
Malgré les démentis du ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, le
12 septembre dernier à Usedom, à propos d'une «initiative commune franco-
allemande sur l'Europe », il fut difficile de ne pas établir un lien entre les
deux positions, quasi parallèles, française et allemande.
Tout en accordant une signification de « test» politique, sur la portée des
réactions des États membres exclus, l'Angleterre et l'Espagne, et en
particulier l'Italie, il était clair que ce test provoqua une forte alarme au sein
des gouvernements des pays intéressés.
Les milieux économiques, politiques et financiers concernés par les
travaux préparatoires du « chantier Europe» furent pris de surprise.
Le gouvernement italien réagit immédiatement, après la publication de
l'hypothèse d'une exclusion temporaire de l'Italie, pays fondateur de l'Union,
du « noyau restreint ».
Il fut affirmé avec force et à plusieurs reprises par le ministre des Affaires
étrangères, A. Martino, et par le Premier ministre, S. Berlusconi, que, dans
de telles positions, se dessinait une menace de fracture de l'Europe et de
l'Union européenne.

159
XI.5 L'OPTION FRANÇAISE ET LE NOUVEAU RÔLE DE L'ITALIE

Les mêmes personnalités revendiquèrent un changement du rôle de


J'Italie et un accroissement du poids international et européen pour leur pays.
Suite au déclassement de l'Italie au sein de l'Union européenne, la grande
presse, nationale et internationale, exprima des préoccupations et fornmla
des recommandations sur une repli se en main de la situation politique,
écononùque et institutionnelle.
On déplora l'absence d'un dessein et d'une dimension internationale de
l'Italie, en termes politiques, stratégiques et culturelles, identifiant dans cette
carence la singularité plus grave du syndrome italien (A. Levi dans le
Corriere della Sera du 3 septembre (994).
Cette anomalie apparut stupéfiante, si comparée à la naissance de la
première République, qui, depuis sa phase constituante, opéra des choix de
camp radicaux, emphatisés par certains, comme des «choix de civilisation >'.
S'afti'ontaient alors des philosophies et des modèles de
contrastants, inspirés des conceptions sociopolitiques antagoniques.
Le problème du positionnement international de l'Ital ie fut en 1945 un
choix de système et de ce choix découlèrent, pendant longtemps,
conséquences de stagnations internes, doublées de passivités extérieures, qui
renfermèrent l'Italie dans son particulare, rendant archaïques ses débats, son
style et sa classe de gouvernement.
C'était l'époque de l'Amérique fill! de l'Amérique comme unité de
mesure du système intemational dans son entier; d'tme utilisation de
l'Amérique «tous azimuts ». II fallait à tout prix que les intérêts italiens
coïncident ou s'alignent sur les intérêts américains.
Dans ce cadre, l'espace opérationnel réel était proche de zéro, puisque
toute politique étrangère était encadrée par trois cercles, atlantique,
européen et méditerranéen.
Le premier assurait la sécurité, le deuxième le développement, le
troisième une certaine liberté de manœuvre.

160
Le reflet intérieur de ces contraintes internationales se traduisait
culturelle ment par un occidentalisme verbal, un européanisme de manière et
un tiers-mondisme aveugle.
En termes de capacités diplomatiques, cela signifiait passivité atlantique,
faible créativité institutionnelle au sein de la Communauté européenne et
panafricanisme à l'aspirine.
Dans les formules politiques de centre-gauche un compromis statique sur
la politique étrangère faisait disparaître les clivages gouvernement-
opposition et comportait un coût international minimal en termes
d'engagements extérieurs.
Un cycle plus créatif s'ouvrait donc en 1994 pour la diplomatie italienne
et un rôle plus actif se dessinait pour l'Italie sur la scène internationale.
y contribuèrent la mutation du contexte général et celle du système
politique interne, qui évoluait, au moins théoriquement, vers un modèle
bipartisan.
À l'échelle du heartland, l'implosion de l'Union soviétique remit en
mouvement l'espace tectonique allant de Kiev à Varsovie et de Budapest à
Istanbul.
Ainsi, au point de vue du cadre stratégique mondial, la mer Noire, la
Méditerranée et le Moyen-Orient, mais également l'aire adjacente du golfe
Persique, acquirent une importance globale.
Ce qui se métamorphosa fut, en effet, la relation générale entre la scène
atlantique et la scène méditerranéenne cumulant les changements intervenus
dans la jonction entre les trois continents: l'Europe, l'Asie et l'Afrique.
En Méditerranée, le rapport entre l'Europe et le Maghreb ressemblait de
plus en plus à celui du Mexique et des États-Unis.
Du point de vue des flux humains, la ligne qui va des Dardanelles à
Gibraltar, en passant par le canal de Sicile, allait tenir la place du Rio Grande
de l'Europe.
Dans ce contexte de mouvement, l'Italie redevint une puissance
européenne du centre ayant un prolongement vers la Mitteleurope au nord,
vers l'espace des Balkans au sud.
Elle présentait ainsi une double caractéristique, d'être, par sa position, une
puissance régionale, et donc une plaque tournante entre l'Est et l'Ouest, le
Nord et le Sud et, par le réseau de ses influences extrarégionales, une
puissance globale.
L'Italie se proclama une puissance globale au sens braudelien du terme,
celui de l'économie-monde, par analogie au rôle joué par les deux
républiques maritimes de Venise et de Gènes, aux XVe et XVIIe siècles, qui
hantaient la terre-ferme et les conquêtes territoriales.

161
Le terme de puissance globale ne doit pas être confondu avec celui de
puissance planétaire, avec son corrélât de capacités océaniques et aériennes
de projection de puissance et de vision stratégique mondiale (Great-
Strategy).
Pour une série de raisons qui la poussaient commercialement et parfois
culturelle ment à être présente en Pologne ou en Roumanie, en Algérie et au
Maroc, mais également en Chine et en Amérique latine, l'Italie continue
d'exercer, au plan diplomatique, un globalisme sélectif.
Elle inspire son comportement à l'ouverture, à l'internationalisation des
échanges, à des réglementations souples, au libre accès aux matières
premières et aux sources énergétiques, bref au développement équilibré du
multilatéralisme et à une définition plus équitable des modalités des
échanges au sein de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC).
Le statut de puissance globale lui fut reconnu par son appartenance au G7
et plus tard, avec la Russie, au G8.
Club fermé de grandes puissances industrielles, le G7 était alors un
directoire économique qui évoluait, croyait-on, vers un centre de décision
politique.
Du point de vue du rang, cette appartenance compensait, pour l'Italie, sa
candidature à un siège permanent au sein du Conseil de sécurité élargi de
l'ONU.
À cause de sa position géopolitique et du changement de son système
politique, l'Italie disposait à l'époque d'une liberté de manœuvre sans
précédent.
Cela imposait à la diplomatie italienne un rapport prioritaire avec
l'Allemagne.
Dans ce rapport, problématique et direct, avec le Land der Mitte, elle
devait faire le choix de l'option française.
Au plan institutionnel, il n'y avait que deux approches, non permutables,
de l'Union européenne, la voie anglaise et la voie française.
La voie anglaise, dans son rapport à l'Europe et au monde, est

.
caractérisée par deux constantes:
quant à l'Europe, par un ralliement ambigu, qui comporta une renégociation
acharnée de ses conditions d'entrée et de ses charges budgétaires, et s'est
conclue à Fontainebleau en 1984.
. au plan de la conception et du fonctionnement
vision de «la coopération
des institutions, par une
libre et active entre États souverains
indépendants» (Mme M. Thatcher, 20 septembre 1988), ce qui explique
son rejet permanent de toute politique intégrationniste et son obstruction à
tout approfondissement, en matière de politique économique et sociale.

162
L'élargissement vers l'espace nordique, prôné avec vigueur par la Grande-
Bretagne, comporta cependant une crise, qui se solda par le compromis de
Joannina, bref, par le retour possible à des coalitions de blocage et une
énième tentative de dilution de l'Union en un espace marchand, libre-
échangiste et neutraliste.
Dans son rapport au monde, l'Angleterre est devenue à la fois avec les
années un investisseur international et une terre d'accueil des investissements
étrangers.
De ce fait, elle est un tremplin obligé vers le continent.
Ce tremplin est devenu le vecteur d'une vision britannique de l'Europe
comme marché ouvert, débarrassé d'entraves tarifaires ou réglementaires:
une Europe offerte.
Quant à la sécurité, le maintien, déclinant, de ses « liens spéciaux» avec
les États-Unis s'exprimait institutionnellement par son rôle intermédiaire
entre Washington et l'Europe, prônant une adaptation politique améliorée de
l'OTAN.
Sa philosophie de The European Europe pourrait-elle être autre chose
qu'une vision eurosceptique de l'avenir?
La voie anglaise au sein de l'Europe était et demeure en conclusion
unique et inimitable.
Pour l'Italie, l'option française était la seule praticable, avec, cependant,
des correctifs et des variantes.
Non seulement pour des raisons d'orthodoxie européenne, taxée souvent
de façade, mais parce qu'elle correspondait à la voie du réalisme stratégique
qu'elle a pratiquée jadis, sous le règne des Savoie.
Au moment où le jeu entre les États européens redevenait compétitif, la
voie française du dialogue et de l'entente directe avec l'Allemagne s'imposa
comme une priorité pour l'Italie.
La voie du réalisme stratégique, consistant à définir, parfois
abstraitement, une doctrine des intérêts nationaux et à pratiquer la politique
de l'aiguillon, de manière à exercer un poids déterminant sur la balance au-
delà de ses propres capacités intrinsèques, redevint nécessaire et souhaitable.
Sa première application s'affirma dans le choix de l'approfondissement,
tout au long des travaux préparatoires pour la révision du Traité de
Maastricht.
Le corrélât naturel de cette position reposait pour l'Italie sur une
conception, toute politique du «noyau restreint» auquel elle s'estimait
appartenir.
La surdétermination de ce noyau par l'économique jouait pour l'Italie
comme un épouvantail interne, légitimant et accélérant l'instauration de
politiques d'assainissement et de rigueur budgétaires.

163
La fin du bipolarisme de la guerre froide a constitué un gain net pour
l'Italie et pour l'Allemagne, car eUe a augmenté objectivement leur de
manœuvre à l'échelle régionale, globale et mondiale.
Dans la construction européenne, il était donc souhaitable que l'Italie opte
pour la solution française et joue à la politique du avec la
France.
Il restait cependant à définir l'inconnue à long terme de la vision
thnçaise, l'éveutueUe réalisation d'un « espace russo-européen ,> sous un
directoire tripartite Paris-Berlin-Moscou, subordonné à l'axe franco-allemand
et en concurrence avec 1'«espace pacitique », sous direction amélicaine.

XI.6 CONJONCTURE DIPLOMATIQUE ET STATUTS POLITIQUES: LES


ÉTATS~UNIS, LA FRANCE ET L'ANGLETERRE FACE À LEUR
RANG

La réouverture du « dossier Europe », devait examiner quelles seront, en


son sein, la place et l'iufluence de l'Allemagne réunifiée.
examen imposa de repartir d\me lecture du système international et
d'une adaptation au deuxième « âge nucléaire », des rôles et des statuts
politiques, hérités de la guerre froide.
France, Allemagne, Angleterre et États-Unis s'interrogèrent alors sur leurs
traditions diplomatiques et firent découler des constantes géopolitiques et
culturelles, les attitudes et les codes de conduite qtÜ influaient sur les options
et les objectifs de politique étrangère.
Partout dans l'analyse de la dimension internationale, si contTaignante
pour les équilibres intemes, refit surface la doctrine de l'intérêt national.
C'est sous cet angle que des analystes influents soumirent à critique les
fondements de pensée des perspectives stratégiques des décennies à venir.
Aux États-Unis, les leçons de la realpolitik européenne. érigée sur les
présupposés d'un monde dans lequel les États. mus par des «intérêts

164
propres », constituent les acteurs primordiaux de la scène internationale, ont
fourni à H. Kissinger les instruments analytiques essentiels pour redéfinir le
rôle de l'Amérique et celui de la tradition diplomatique américaine.
Au sein du nouveau « concert des nations », cinq ou six puissances (les
États-Unis, la Russie, la Chine, le Japon, l'Europe et peut-être l'Inde)
devraient maintenir entre elles un équilibre subtil, fait non plus de règles
rigides, comme au temps de la bipolarité, mais d'« intérêts nationaux»
redécouverts, à assurer en termes de sécurité, à préserver en matière
d'influence, indépendamment des régimes internes et des idéologies
dominantes.
Kissinger affirma que la démocratie ou les droits de l'homme, le
moralisme ou les doctrines économiques et sociales, le libéralisme ou le
socialisme, ne peuvent risquer l'enracinement permanent de la raison d'État.
Au sein d'une constellation diplomatique, dans laquelle ils nécessitent de
nouveaux idéaux, toute forme d'activisme international, non soutenue par des
convictions profondes et par la force d'une morale élevée, peut devenir
dangereuse.
Henry Kissinger préconisa à l'époque un «rôle réaliste pour une
Amérique idéaliste ».
En France, le débat sur la politique étrangère se mêla à celui sur l'avenir
de l'Europe.
Dans le « cher et vieux pays », dans lequel « le passé refuse de passer »,
où la mémoire souterraine se superpose à la mémoire officielle, pour donner
corps à la mémoire historique, la demande fondamentale était à l'époque
celle-ci:
« Quelle est la place de la France dans le monde? »
« Quelle réponse l'Europe peut-elle apporter au rôle de la France et à son
rang, en d'autres termes - comme le dit Alain Juppé - à l'imagination, au
sens du mouvement, à la détermination dans l'exécution, à la tradition
d'indépendance, qui créent des responsabilités particulières? »
« De quelle Europe parle-t-on et quelle Europe veut-on construire? »
L'idée de l'Europe, qui avait divisée jusque-là, la droite française,
pouvait-elle encore autoriser la pratique d'une coûteuse «stratégie de la
différence », faite d'initiative, d'audace et de capacité de décision et d'action
autonomes?
L'Europe pourra-t-elle être le prolongement et le soutien du rang de la
France, ou plutôt un instrument de son déclin?
Le Premier ministre Balladur réaffirma encore, le 2 septembre 1994, à la
réunion des ambassadeurs de France à Paris que « la France doit parler d'une
seule voix », et, a-t-il ajouté, «il n'y a pas aujourd'hui d'alternatives à la
construction européenne ».

165
Toutefois, la France avait besoin de réinventer une présence dans le
monde et une politique étrangère qui ne se complaise pas dans la répétition
de vieux schèmes.
Une telle présence ne pouvait venir, comme toujours, que de la
conscience de sa propre identité de nation.
Furent mis sous accusation, comme dérisoires, les succès solitaires de la
France en Afrique, parce qu'ils ne serviraient à rien d'autre qu'à masquer le
déclin de puissance et les difficultés de se doter de nouvelles alliances.
L'idée d'anticiper sur l'avenir et de projeter le pays dans un horizon
international plus interdépendant qu'hier, puisque moins soumis à la division
simplificatrice des blocs, poussa à proposer comme seule voie réaliste, celle
d'une européanisation de sa politique étrangère.
L'affirmation d'une sorte d'universalisme renouvelé semble ne pas
pouvoir se réaliser pleinement que dans le cadre de la construction
européenne et grâce à celle-ci.
Pour certains il s'agissait de l'espoir d'une Europe qui, loin de se limiter à
une réglementation du libre échange, restaure l'expérience démocratique et
sociale, répond à la globalisation des économies et de l'information, et
reformule le tissu du dialogue euro-arabo méditerranéen.
Dans la perspective de la présidence de l'Union européenne, que la

.
France assuma le 1er semestre 1995, figuraient déjà 4 priorités:
la croissance et l'emploi;
. la sécurité de l'Europe
puissance mondiale;
et l'affirmation de l'Union européenne comme

. l'affirmation de sa dimension culturelle;


. la préparation de la réforme institutionnelle.

La France en somme n'entendit ne pas être marginalisée par un Drang


nach Osten sans contreparties, parce que ceci lui ferait perdre son rôle
traditionnel d'articulation entre le Nord et le Sud.
Face à une Union européenne qui risquait de se borner à être l'une des
modalités du libre échange mondial, simple élaboratrice d'un corps législatif
et réglementaire au nom d'une idéologie de la concurrence et du marché, la
France recherchait la garantie d'une vraie stabilité, à travers une grande
entente continentale avec l'Allemagne.
En libérant cette dernière de sa contradiction géopolitique permanente,
qui consiste, le moment où elle aborde le problème de l'élargissement à l'Est,
à ne pas avoir de difficultés majeures à l'Ouest, la pleine réalisation du grand
marché, à la dimension des espaces économiques concurrents d'Asie et
d'Amérique, peut constituer un contrepoids à l'hégémonie mondiale anglo-
saxonne, conduite par les États-Unis.

166
La sauvegarde du rang de la France, qui fut l'obsession de De Gaulle et la
préoccupation constante de tous ses successeurs, s'inscrivit dans la mémoire
de la défaite militaire, politique et morale de 1940 et dans une vision de
l'État-nation, confortée par un rôle indépendant retrouvé.
Quelle réponse l'Europe peut-elle apporter à cette recherche d'une
nouvelle identité, au sein de laquelle la pensée stratégique est provisoirement
sans objet, tout en demeurant essentielle, pour des acteurs historiques qui
veulent demeurer fidèles à eux-mêmes?
Cela serait une perte grave pour l'Europe, si la France se privait de sa
capacité d'invention, de proposition et d'initiative, si nécessaire, dans le
nouveau « concert des nations ».
Dans ce cadre, l'Angleterre, maîtresse dans l'art d'exercer la garde
continentale de la balance of power, mérite-t-elle encore la condamnation du
secrétaire d'État, Dean Acheson, « d'avoir perdu son empire, mais de n'avoir
pas su retrouver son rôle », sinon celui, suggéré par les États-Unis, d'adhérer
à l'Europe et de l'orienter vers une conception « ouverte» économiquement
et « néo-atlantiste » politiquement?
Ne vivait-elle pas une crise sous-jacente de l'identité nationale, qui
l'obligea à se résigner d'appartenir inéluctablement à l'Europe, malgré la
mondialisation de sa langue, lorsqu'elle connut le destin aussi exceptionnel
de l'Empire?
Qu'en sera-t-il de la singularité britannique et de sa synthèse entre
modernité et tradition, le moment où elle se verra menacée dans la continuité
de ses institutions et dans le choix de sa philosophie du libre échange, qui est
le pilier de sa politique d'ouverture et de modernisation?
Après avoir perdu les moyens de faire l'histoire et de réfléchir au monde
comme à une totalité, la Grande-Bretagne, pourra-t-elle penser d'être encore,
par son esprit et par sa tolérance, l'ultime rempart de la civilisation?
Sa méfiance à l'égard des exigences institutionnelles de la construction
européenne s'est manifestée à nouveau, en mars 1994, à l'occasion des
négociations sur l'élargissement de l'Union européenne à l'Autriche, la
Suède, la Finlande et la Norvège.
Ces élargissements mettent sur le tapis le problème de la minorité de
blocage, au sein du Conseil des ministres de l'Union, lorsqu'une décision est
prise à la majorité qualifiée.
L'opiniâtreté de la Grande-Bretagne dans sa volonté de défendre toutes
les possibilités de manœuvre, jusqu'à suspecter des coalitions de blocage,
dans le but de retarder ou de freiner les mesures d'intégration, conduisit
finalement au compromis de J oannina.
La Grande-Bretagne s'est toujours opposée aux renforcements
institutionnels de l'Union étendant les pouvoirs « centralistes » de Bruxelles.

167
C'est ainsi que le Traité de Maastricht avait prévu deux dérogations
majeures en faveur du Royaume-Uni, une sur la question monétaire, l'autre
sur la question sociale.
Ces approches à la construction européenne révélèrent que la Grande-
Bretagne avait accepté l'Europe comme un avenir nécessaire mais sans
enthousiasme, et que ce ralliement était la preuve, encore une fois, de la
difficulté pour le Royaume-Uni d'épouser d'autres idées que celles d'une
coopération intergouvernementale pragmatique et progressive.

XI.7 LE« NOYAU DUR» ET L'ARGUMENT ÉCONOMIQUE

Les so1ücitations politiques ou culturelles ne doivent faire oublier


l'argument économique.
Le 20 septembre 1994, le président de la Banque d'affaires internationales
«Morgan Stanley», Patrick de Saint-Aignan, recommandait d'investir en
France.
L'intérêt de la proposition était constitué par la confirmation de
l'appartenance de la France au « noyau dur » de l'Union européenne.
Après avoir passé en revue les différents paramètres de l'analyse
écononùque (produit intérieur brut, demande, emploi, investissements,
tensions int1ationnistes, taux d'intérêt à long terme, politique budgétaire et
marchés financiers), Morgan Stanley, contrairement à bon nombre d'analyses
anglo-saxonnes, prenait fermement position pour une stratégie
européen et pour l'011hodoxie économique, adoptée jusqu'ici avec fermeté
par le Gouvernement français.

168
Une telle ligne fut considérée comme apte à favoriser le raffermissement
de la reprise cyclique de l'économie, dont les taux de croissance furent de
l'ordre de 2% pour 1994 et de 3,5% pour 1995.
La justification du conseil, adressée aux marchés financiers
internationaux, d'acquérir des actions en France était double.

.
Elle fut dictée:
par le renforcement
l'D nion européenne,
des liens entres les pays du «noyau restreint»
qui constituent un attrait important pour
de
les
investisseurs;

. par la simultanéité de la reprise, dans la zone économique large du SME,


caractérisée par des changes stables ou quasi fixes, ce qui contribuait à la
croissance des autres pays et faisait bénéficier à toute la zone d'une forte
demande étrangère.
À confirmation de ce qui a été exposé ci-dessus, les ministres de
l'Économie et des Finances des Douze, réunis le 10 septembre 1994 à Lindau
(Bavière), après avoir salué la fin de la récession et le début de la reprise,
considérèrent avec optimisme l'avenir de l'Union et le passage à la 3e phase
de l'UEM, celle de la monnaie unique.
Malgré les tensions sur les taux d'intérêt à long terme et la baisse du
dollar, les prévisions de croissance moyenne pour l'Union européenne étaient
de 2% pour 1994 et de 2,5% pour 1995.
Le conseil de l'ECOFIM estima, en outre, que les modalités pour parvenir
à la réduction des taux d'intérêt à long terme étaient de profiter de la reprise
et des entrées supplémentaires que celle-ci engendre, pour réduire les déficits
budgétaires et contenir simultanément revenus et salaires.
Le bon comportement de la monnaie du Système Monétaire Européen
(SME) et la stabilité des relations de changes qui caractérisent les rapports
entre elles, après la crise d'août 1992, ainsi que le passage à des marges
autorisées de fluctuations élargies (de 2,5% à 15%) évitèrent des
dévaluations compétitives et facilitèrent la convergence des économies.
La confirmation de la reprise donna une plausibilité supplémentaire au
passage à la 3e phase de l'U.E.M., prévue au plus tôt pour 1997 et au plus
tard pour 1999.
Il fallait reconfirmer que, pour un tel passage, le Traité de Maastricht
imposa un déficit du budget public inférieur à 3%, et un cumul de la dette
publique qui n'excède pas 60% du produit intérieur brut (PIE).
Le problème plus controversé dans l'évaluation des cinq critères définis
par le Traité était celui de savoir s'ils seront interprétés de manière rigide (par
exemple sur le déficit public), ou en «tendance », c'est-à-dire en tenant
compte des progrès accomplis vers le respect des valeurs de référence.

169
La controverse sur le respect de tels crÜères resta ouverte, tandis que celle
sur la crédibilité polÜique concermmt volonté de les poursuivre avec
vigueur, demande aux gouvernements des États membres d'accomplir des
efforts résolus, en vue d'une appréciation positive des politiques
d'assainissement.

XI.8 L'EuROPE ET LE SYSTÈME INTERNATIONAL

Le système international, issu du troisième après-guelTe du siècle, était en


éruption.
Quels seraient, en son sein, les déterminismes fondamentaux de demain,
ceux des intérêts des acteurs étatiques, au sein du nouveau «concert des
nations », avec leurs ajustements de puissance, ou bien logique
facteurs, dictée par une géopolitique redécouverte, une géotïnance
conquérante et une géoéconomie agressive?
En d'autres termes, qu'est-ce qu'influera davantage l'avenir du monde,
l'événement circonstanciel ou long tenne, l'échelle du temps la vie
humaine ou l'enracinement des traditions dans les siècles?
Une double tendance façonna et en même temps encadra la

.
mondiahsation :
l'ouverture des tllLX culturels, technologiques,
humains, par leur nature, horizontaux;
commerciaux, financiers et

. des formes d'intégration politique partielles, it caractère régional.


L'Europe était à cheval de ce double mouvement et de ces deux
tendances.

170
Union institutionnelle atypique et configuration géopolitique classique,
sans équilibres définis, elle pouvait devenir le premier pôle continental du
libre échange mondial.
Elle se devait donc d'être suffisamment ouverte, pour vivre en symbiose
avec les autres regroupements régionaux, et, dans le même temps, assez sûre
d'elle-même pour parvenir à un degré suffisant d'intégration politique et
décider de son avenir et de son rôle en pleine indépendance.
Son impératif fut d'établir des degrés d'ouverture compatibles avec la
notion de réciprocité, car un protectionnisme généralisé la conduirait
inévitablement au déclin.
Elle devait, parallèlement, contribuer à la définition des modalités de
l'échange, au sein de la nouvelle Organisation Mondiale du Commerce
(OMC).
Dans ce cadre, l'Union européenne pourrait préciser sa stratégie
commune, en matière de politique commerciale extérieure, conformément à
ses intérêts à long terme.
En revanche, l'Europe serait-elle prête à maintenir et développer les
aspects coopératifs dans le monde, et limiter, contrôler et prévenir les
tendances conflictuelles, d'où qu'elles viennent et où qu'elles se manifestent
?
L'univers historique ne peut se soustraire aux phénomènes de paix et de
guerre, de prospérité et de misère, d'exclusion et de crise.
Pour pouvoir accomplir à cette ambivalence de missions, l'Union
européenne devrait être économiquement avancée, politiquement forte et
diplomatiquement en mesure d'agir.
Dans un monde plus ouvert, la demande politique est plus grande,
l'horizon et la prospective stratégiques plus présents, l'intuition historique
plus nécessaire.
Sous l'aspect conceptuel, la chute de l'ordre bipolaire posa deux types de

.
problèmes:
le rapport de l'économie à la politique internationale, et donc aux
fondements du cadre de coopération multilatérale, mis en place à l'issue du
deuxième conflit mondial;
. la relation de l'économie à la démocratie, et donc à la transition de certains
pays à l'économie de marché et à la stabilité politique.
Quant au premier point et suite aux accords du GATT, l'Europe et les
USA pourront-ils résister à la concurrence inégale, voire même déloyale de
certains pays d'Asie?
Quant au deuxième point, et donc au rapport entre l'économie et la
démocratie, l'expérience du siècle démontra que la croissance économique a

171
appelé le développement vers la démocratie, mais l'appel à la démocratie n'a
jamais favorisé l'évolution spontanée vers une économie développée.
La démocratie, enfin, restait extrêmement fragile dans des économies
sous-développées ou en voie de développement.
Un tour d'horizon rapide confirme, en outre, que la croissance est partout
fondée sur une vision libérale de l'économie et que des formes de libéralisme
offensif combinent, comme dans l'Asie du Sud-Est, une concurrence des
pays à bas salaires et une planification des vieux systèmes dirigistes.
Dernier constat, la libéralisation de l'échange et l'internationalisation des
marchés imposèrent la concurrence des structures.
Face à un système-monde aux régimes aussi divers et à une très grande
variété de rapports État-marché, l'Europe et, avec elle, les États-Unis,
n'élaborèrent guère une stratégie cohérente, inscrite dans la durée.
L'Asie était en plein développement et la Chine, Empire, État-nation et
subcontinent, était en phase de croissance accélérée.
Son guide affiché y était la realpolitik, sa base de puissance une économie
montante, son assise de pouvoir, le parti unique, sa force idéologique
l'ignorance de la communauté internationale et, pour terminer, l'assurance
qu'une démocratisation venant de l'intérieur est prématurée et celle, en
provenance de l'extérieur, est vouée à l'échec.
Dans ce contexte, la clé de voûte du système de sécurité régional était
fondée sur l'autolimitation des acteurs les plus importants, assortie d'une
garantie des États-Unis et du consentement implicite de l'ensemble des États
de la région.
L Europe ne pourrait jouer un rôle significatif en Asie, quant aux
équilibres de sécurité, qu'en accord avec les États-Unis, et comme partenaire
de ces derniers.
En Europe, l'Union européenne devrait définir ses «responsabilités
spéciales» et déclarer quelle est sa zone d'influence exclusive, affirmant que
cette zone est une pièce de son système de sécurité collective et qu'elle doit y
agir seule si nécessaire, avec l'OTAN si cela est conforme à ses intérêts.
Cette stratégie déclaratoire, pensait-on, devrait faire partie intégrante

.
d'une stratégie globale d'action et comporter,
des responsabilités particulières;
dès son énonciation:

. un sens de la retenue;
. une capacité de décision et d'intervention autonomes.

172
XI.9 INTÉRÊTS NATIONAUX ET INTÉRÊTS EUROPÉENS. VERS UNE
« NORMALISATION» DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE
ALLEMANDE

Comment peut-on survivre à la désintégration d'un empire, qui fut une


superplÜssance et laissa un héritage, géopolitique et militaire, incontrôlé?
Comment l'Ouest peut-il intégrer des États d'Europe centrale et assumer
Je fardeau de l'ordre et de la sécurité dans le monde?
À quelles conditions l'équilibre intemational est-il possible et quels sont,
en son sein, les intérêts globaux de l'Europe?
Un des mérites, et peut-être le principal du document de la CDU a été
d'avoir affronté les problèmes institutionnels par lem- bout, autrement dit par
leur fin - l'ordre et la stabilité du continent - et d'avoir proposé une po\iÜque
étrangère comme géopolitique et la diversification du paradigme de
l'équilibre connue partenariats distincts avec la Russie, la TurqtÜe et les
USA.
Pour terminer, d'avoir tenté d'esquisser les relations Est-Ouest et euw-
méditerranéennes dans cadre de la globalité, de l'interdépendance et de la
coopération.
La méthode proposée pour y parvenir: «une modification profonde du
modèle étatique >t.
Le danger « énoncé» : le retour au système instable d'avant-guerre.

.
Les risques:
le revival des politiques et des solidarités de rechange;
. la renationalisation du jeu de puissance
173
. la tentation d'aventures solitaires;
. la recherche anxieuse d'alliances, par leur nature contingentes.

.
Le remède indiqué:
politiquement, la démocratisation
équilibres entre les institutions.
de l'D nion et l'établissement d'autres

. économiquement, le souci d'empêcher un « développement divergent entre


un groupe Sud-Ouest, plus enclin au protectionnisme et dirigé en quelque
sorte par la France et un groupe Nord-Est, favorable au libre-échange
mondial et dirigé en quelques sortes par l'Allemagne ».
Les analyses ne sont peut-être pas les mêmes en deçà et au-delà du Rhin,
ou encore moins de la Manche, mais le document allemand a le mérite
d'avoir posé le problème.
Il aurait fallu y répondre, et chacun à sa manière, selon ses intérêts et ses
visions de l'avenir, à partir de son identité et de son caractère, de son
expérience de l'histoire et de sa mémoire du passé.
Au moment où s'est développé en Allemagne un débat serré sur la
« normalisation de la politique étrangère », portant sur la levée progressive
des restrictions qui ont pesé sur le rôle international du pays, s'est fait jour
l'hypothèse, associée à une évidente préoccupation, d'un échec de la ligne
multilatéraliste suivie jusqu'ici.
Une ligne, fondée sur la conciliation du processus d'intégration
occidentale et de l'ouverture vers les nouvelles démocraties de l'Europe de
l'Est.
Si l'espoir d'une intégration des « voisins » dans le système d'après-guerre
(ouest) européen ne devait pas évoluer dans le sens souhaité, rappelle le
document: 1'« Allemagne pourrait, sous l'effet des impératifs de sécurité, être
amenée à établir seule et par les moyens traditionnels, la stabilité en Europe
de l'Est, ce qui dépasserait largement ses forces et entraînerait une érosion de
la cohésion au sein de l'Union européenne ».
Vivre en paix avec ses voisins est un souci légitime, parfaitement
conciliable d'ailleurs avec l'accroissement du rôle et des responsabilités
internationales de l'Allemagne.
Celle-ci sera mieux à même d'affirmer et de garantir ses «intérêts
nationaux particuliers » et, par conséquent, sa propre stabilité démocratique,
si la formulation et l'expression d'« intérêts nationaux propres»
n'apparaissaient dissociables, à terme, de sa contribution à la définition d'une
politique étrangère et de sécurité commune.
Les « intérêts nationaux » de l'Allemagne et les politiques qu'elle mènera
pour les défendre ont été transformés par la disparition de la menace
soviétique.

174
Comme le montre le document de la CDU/CSU, les voies d'une politique
étrangère et européenne plus « normale» pour l'Allemagne, passent par une
responsabilité et un rôle plus actifs de celle-ci.
L'esquisse d'une politique de rechange appartiendrait à un scénario-
catastrophe.
C'est pourquoi le débat sur la politique étrangère, l'avenir de IEurope et la
réforme de ses institutions était et demeure si crucial pour l'ensemble des
pays européens.
Les dirigeants allemands veulent aller plus loin dans l'intégration
européenne, vers une Union politique de l'Europe plus affirmée, avec le but,
comme l'a affirmé Helmut Kohl: « de sauver l'Allemagne d'elle-même ».
L'histoire allemande continue de peser sur le continent, sur les choix de la
constellation diplomatique continentale et sur le futur de la construction mise
en oeuvre jusqu'ici.
Pendant de longues années, la «politique de responsabilité », élaborée
par Hans-Dietrich Genscher, exprima par un mélange de puissance civile
(Machtvergessenheit) et de politique introvertie, privilégiant l'approche
multilatérale et le contexte institutionnel européen.
Le souci de ne pas faire cavalier seul, de donner preuve de retenue et de
poser l'accent sur la dimension morale de la politique étrangère, est allé
jusqu'à élaborer l'esquisse d'une nouvelle Weltinnenpolitik idéaliste (une
sorte de politique intérieure mondiale, défendant partout les Droits de
l'homme et la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes).
Les partisans d'une « normalisation» de la politique étrangère allemande
se trouvèrent principalement dans la coalition d'Union Chrétienne
Démocrate (CDU), de l'Union Chrétienne Sociale (CSU) et dans certains
secteurs du Parti Libéral (FDP) et prônèrent pour un accroissement du rôle
de l'Allemagne dans le monde.
Les représentants les plus éminents de ce courant ont été les deux jeunes
ministres des Affaires étrangères, Klaus Kinkel (FDP) et Volker Rühe
(CDU).
Ce ne fut donc pas un hasard, si le document CDU/CSU dut tenir compte
de leur influence dans la réflexion sur la politique européenne et sur la
réforme des institutions.
La position des conservateurs allemands était hostile au projet d'une
Europe plus intégrée.
Ceux-ci exprimèrent des critiques sévères vis-à-vis de leurs classes
dirigeantes, dont ils condamnèrent l'incapacité à formuler et dénoncer
clairement, comme n'importe quel autre pays, les réalités des «intérêts
nationaux », celles de la géopolitique et le poids de la puissance retrouvée
dans les relations internationales.

175
Ces groupes demandèrent till ralentissement du processus d'intégration,
arguant que l'ensemble des États membres de l'Union européenne avait trop
longtemps protité du multilatéralisme allemand.
Il a existé bel et bien un lien intellectuel implicite en Europe, entre les
pmtisans de la souveraineté nationale en Frmlce (J.P. Chevènement, Ph. De
Villiers, J.M. Le Pen et le courant conservateur de
qui prôna depuis 1985 une Machtpolitik responsable,
courant des Tories britanniques, qui allait de l'ancien chancelier de
l'Échiquier, Norman Lamont, en passant par l'mlcien président du parti, Lord
Tebitt, jusqu'à Jimmy Goldsmith et au député Bill Cash.
Leur point commun était la critique de l'Europe, Je rejet du destin
européen leur pays, au nom d'une différence et d'tme vocation solitaire
dans le monde.

XI.I0 INTÉRÊTS COMMUNS ET DIPLOMATIE PRÉVENTIVE. SUR LA


« RAISON D'ÉTAT EUROPÉENNE ~~

La rétlexion sur l'Europe de la CDU/CSU a été l'expression de la volonté


d'ancrer solidement l'Allemagne unifiée à une Europe intégrée, avec le but
de convertir la puissance nationale de l'Allemagne, en puissance politique de
l'Union européenne.
Celle-ci ne sera cependant solide et digne de ce nom, que si une vision
géopolitique commune, et un rapport plus étroit entre la diplomatie et la
stTatégie ne sont clairement établi.
Pour que l'équilibre des pouvoirs et la stabilité du continent deviennent
les principes conducteurs de l'Union européenne, à valoir en toute
circonstance et dans un contexte global, il est nécessaire:

176
. qne les intérêts communs de l'Union européenne intègrent it l'élaboration
d'une diplomatie préventive comme élément constitutif essentiel de
celle-ci, une série d'options militaires adéquates, autrement dit, une
association permanente de la force militaire,
. que les options militaires soient soumises
dét1nition est d'ordre politique;
au concept de leur limite, dont la

. que toute spiralisation de la violence soit tranchée par un calcul stratégique


au sens dn hut de guerre clausewitzien et comporte une distinction
rigourense entre une action déçisive et nne action
. qne «l'intelligence personnit1ée
lill contexte géopolitique global,
» de ces intérêts connivents évalue, dans
toute « force » et sa propre force,
en intégrant dans le calcul les forces culturelles profondes, comme
composantes permanentes de la politique mondiale.

En effet, il ne peut y avoir de diplomatie sans capacités militaires, ni de


gestion de crises par la seule rhétorique des négociations.
Or, le dialogue de la diplomatie et de la force doit devenir penuanent,
puisqu'il n'existera jamais de politique policée, pas plus qu'une société civile
globale,
Toute dissociation des capacités militaires et de la volonté politique
annihile la notion même de diplomatie.
La présence des premières doit être constante, l'existence de la seconde
primordiale.

XI.ll UNE BALANCE OF POWER AU SEIN DE L'UNION?

Par quelle «main invisible» la logique des intérêts nationaux


s'harmoniserait-elle, sans toutefois disparaître au sem de ru nion
européenne?
177
Les moteurs de toute politique de l'équilibre ont été, par le passé, le
réalisme et l'État-nation, et l'Angleterre a réussi, plus encore que la France, à
appliquer et à théoriser la balance of power.
L'équilibre de puissance n'exigeait guère, à l'âge de Richelieu, l'unité
idéologique du Congrès de Vienne ou la soumission de la politique étrangère
des États à des principes moraux supérieurs.
L'équilibre nucléaire a simplifié et stabilisé à l'extrême, à l'époque de la
bipolarité, l'équilibre des puissances et la diplomatie multipolaire, qui a été à
la charnière entre le système de l'après-guerre et le nôtre. Il a fait ses
véritables preuves au service de la recherche d'une sécurité collective en
Europe et en Asie.
Or, la garantie de tous, donnée à chacun, contre toute agression, est ce qui
caractérise, pour l'essentiel, la sécurité collective.
C'est ce que demandaient les pays de l'Est, qui ne croient guère à l'unité
idéologique d'un consensus universel pour la préservation de la stabilité ou
de la paix en Europe centrale.
Un pacte de stabilité, dont les mécanismes diplomatiques ne soient pas en
accord avec la posture et les capacités militaires des pays qui en seraient les
garants, ne peut être uni par la seule cohérence des intentions ou par des
généralités brillantes.
Puisque la sécurité ainsi que la stabilité sont rarement indivisibles, le
besoin d'être garanti se fait sentir à l'intérieur des institutions d'appartenance.
Ainsi, les articulations du système institutionnel traduisent à leur
manière, par des jeux de compromis croisés, la recherche d'harmonie des
intérêts nationaux et leur composition.
L'équilibre, au sein de l'Union, est une démarche partagée et acceptée.
Le « noyau restreint» y devrait jouer le rôle d'unité et de synthèse, entre
communauté d'action et communauté de valeurs.
On a voulu voir, dans ce noyau, une surdétermination par l'économique.
On fait semblant de croire, restrictivement, que l'appartenance au « noyau
dur » se fasse sur des bases et avec des critères de référence économiques.
Le « noyau dur » a été et demeure un concept politique et pas le substitut
de ce concept.
À l'égard des politiques de stabilité en Europe, l'harmonisation des
intérêts nationaux se fait au sein de l'Union européenne par les deux
obligations, de convergence (économique) et de cohérence (politique).
La réapparition d'un conflit Est-Ouest n'étant pas, dans l'immédiat, à
l'ordre du jour, les problèmes de sécurité se posent en termes collectifs.
L'OTAN demeure la seule alliance militaire multilatérale et c'est en son
sein qu'a pris forme, dans un premier moment, une identité européenne de

178
défense, et donc l'avenir de l'Europe et celui de l'UEO, comme bras armé de
l'Union européenne.
Ainsi, l'institutionnalisation de la PESC et la persistance de politiques
étatiques, en matières de relations extérieures, peuvent favoriser le passage à
une phase, où l'obligation de cohérence permet de passer des intérêts
communs à des actions communes.
Au niveau de la politique étrangère, le message géopolitique de la
CDU/CSU a été interprété comme une mise en garde, face au risque de
désarticulation du système institutionnel acquis jusqu'ici; risque qui
s'aggraverait, le cas où l'élargissement non accompagné par un renforcement
adéquat des institutions ne parvenait pas à assurer la stabilité en Europe
centrale.
À l'égard de lEst, la condition de tout partenariat efficace entre une
Union européenne renforcée et une Russie rassurée devrait prendre la forme
d'une démarcation claire des limites tolérables dans les revendications
d'influence de celle-ci.
Afin d'éviter que le partenariat proposé à la Russie ne comporte pas
d'unilatéralisme exorbitant, qui consisterait à lui reconnaître un droit de
regard et d'influence sur 1'« étranger proche », une délimitation des « intérêts
vitaux européens» dans l'Europe de l'Est apparaît comme la condition de
réciprocité que l'Occident (Union européenne et États-Unis) exige, pour
l'aide à consentir à la Russie.
Le canal institutionnel de cette aide aurait pu être l'OCDE, en cas
d'adhésion à celle-ci de la part de la Fédération de Russie.
Si un cessez-le-feu définitif entre les démocraties est une hypothèse
plausible, le dilemme le plus inquiétant, dans une optique prospective, était
et demeure de s'interroger sur la stabilisation de la démocratie en Russie et
dans l'Est européen, là où les États étaient organisés en vue de rivalités
belliqueuses.
Dans quelle mesure, d'autre part, au sud de la Méditerranée, l'islam
s'adaptera aux exigences de la sécularisation, du développement et de la
modernité?
Revenant en arrière, à l'équilibre institutionnalisé des pouvoirs au sein de
l'Union européenne, cet équilibre tient conceptuellement d'une alliance
étroite, que l'on peut appeler de noms différents, l'axe ou le couple, et d'une
démarche, la géométrie variable.
Cette démarche se caractérisait par une politique de compromis constants,
et donc par des compensations et des négoces.
Stabilisée par la bipolarité, aucune remise en cause majeure n'était
pensable avant 1989.

179
C'était l'ère de la balance et de la stabilité globales, assurées par
l'existence de l'équilibre nucléaire des deux « super grands ». Cet équilibre
s'effondra avec la ruine intérieure d'un des acteurs majeurs du système et
l'effondrement d'un acteur principal entraîna dans sa chute le système tout
entier.
Disparue la dialectique de la guerre froide et avec elle le jeu de
containment et rollback, tombée l'idéologie de la sécurité collective, comme
ciment de la sécurité atlantique; la réunification de l'Allemagne a conduit
tout droit au volet politique de Maastricht.
La rupture de l'équilibre extérieur eut un effet de domino sur les
équilibres intérieurs de la Communauté, puis de l'Union européenne.
Malgré l'effort américain de globaliser l'équilibre de puissance pendant
toute la guerre froide et d'établir des passerelles et des liens entre le système
central et les interdépendances régionales par la politique du linkage, le
paradigme de l'équilibre global, surdéterminé par la rivalité nucléaire et par
un système d'alliances rigides (CEE - COMECOM/OTAN - Pacte de
Varsovie), fit reprendre lentement ses droits à une diplomatie et une
architecture institutionnelle multipolaires.
Cette architecture devait être à la fois plus souple et plus différenciée.
Le nucléaire, de facteur surdéterminant des relations d'alliance et
d'équilibre, céda la place à des schèmes internationaux d'organisation
économique, politique et de sécurité, de type polycentrique et à un cortège
d'illusions et de concepts, sans cohésion politique et sans capacités
militaires.
Un nouveau « concert des nations» était né, d'où une nouvelle démarche
de l'équilibre, redevenu tendanciellement multipolaire, qui perdait de sa
rationalité globale, pour devenir la résultante de situations plus fluides et
plus aléatoires.
Ainsi, le seul équilibre viable, au sein d'une réorganisation multipolaire
du monde, ne pouvait être désormais qu'une nouvelle triangulation et donc
un nouveau linkage entre un système d'influence économique permanent
(relayé par des institutions internationales), une projection de puissance in
being (les différentes forces nationales d'action rapide) et des coalitions
régionales contingentes et variables.
L'Union européenne fut prise par surprise dans cette tempête de l'histoire.
Elle devait s'y adapter et y faire face. Le moment de la réflexion est venu
et ce moment a marqué pour l'Union un retour à la realpolitik et à la saisie
des relations internationales comme un tout, dans leurs dynamiques et dans
leur globalité.

180
XI.12 HISTOIRE ET CONJONCTURE

La carte de l'Europe et de son environnement au XXf siècle se précisa


lentement.
À un moment oÙ prit forme une nouvelle distribution des jeux et des
statuts politiques à l'échelle de la planète, dans un monde en pleine
ouvelture, l'Europe ne put s'isoler ni à l'Est ni au Sud.
Elle se devait au contraire renforcer son identité, sa compétitivité et son
esprit du grand large.
La montée de l'Asie, conjuguée à la renaissance de l'Amérique et à
l'émergence des pays à bas salaire, poussa simultanément à
l'internationalisation des marchés et aux disparités des structures.
mondialisation eut moins l'effet des idées et des courants de
pensées qu'une conséquence irréversible des techniques, dans les trois
domaines croisés, de la communication, de l'information et des transports.
Dans ce contexte, la tâche primordiale de l'Europe, sur le plan de sa
politique commerciale, fut de contribuer à une réglementation des échanges
mondiaux, ce qui était la mission du GATT, et de faire en sorte que cette
tâche demeure demain celle de l'Organisation Mondiale du Commerce
(OMC).
11fallait éviter à tout prix qu'au désordre des nations s'ajoute le chaos
d'une généralisation incontrôlée de négoces illicites.
L'Union européenne eut une place primordiale, dans la recherche d'un
cadre d'accords respectés, pour gérer collectivement cette ouverture

181
grandissante, y inscrire sa politique commerciale, conformément à une
stratégie de «réciprocités de concession» et à une vision de ses intérêts
globaux à long terme.
Sur le plan d'une réflexion plus générale, l'Europe, qui s'est faite par le
passé au gré des circonstances et par le poids de l'histoire, répond-elle
aujourd'hui à un projet, ou à un destin propre?
Entre les trois Europes, qui se découpent, an plan culturel, civilisationnel
et identitaire, sur une géopolitique redécouverte, l'Europe anglo-saxonne,
l'Europe germano-latine et l'Europe slave, y avait-il un lien qui sert de
référence et d'unité au «pouvoir constituant» européen, prêt à dessiner les
contours géographiques et les équilibres des intérêts et des pouvoirs, dans la
préparation du débat sur la rédaction du nouveau traité de l'Union?
Le retour du politique, dont on clamait la nécessité, se fera-t-il à l'avenir
par une relance du processus d'intégration ou par voie intergouvernementale
?
Et quels scénarios ou alternatives en cas d'échec?
Quels autres choix pour la France, pour le Land der M itte et pour les
autres pays qui appartiennent à la zone de turbulence de l'Est européen?
Les repères dont on dispose pour juger de la conjoncture européenne
étaient tous incertains.
Élections politiques en Allemagne (octobre 1994), élections
présidentielles en France, crises et instabilités politiques à l'Est (Pologne,
Russie) comme à l'Ouest (Italie, Grande-Bretagne et Espagne).
À ses marches, la Fédération russe entama la fondation de la CEI sur une
logique néoimpériale et grande russe.
Deux modèles d'intégration coexistaient entre-temps en Europe de
l'Ouest, inspirés par deux visions, non substituables, britannique et
continentale, au milieu d'un environnement international, signalé par la
constitution de zones d'intégration concurrentes.
La révision du traité a-t-elle sonné l'éveil d'une prise de conscience des
enjeux de demain, devenus désormais mondiaux?

182
XI.13 LA CONSCIENCE DES ENJEUX ET LE RETOUR DU POLITIQUE

Faire prévaloÜ la plimauté du politique, cela a-t-elk signifié pour l'Union

.
européenne:
la relance des chemins de l'intégration ~
. l'élandssement
publiques
de la légitimité des institutions auprès des opinions

. l'affirmation de l'importance de la voie intergouvernementale. dotant

. J'Union d'un constituant ,>


la conception de la politique comme force. de J'équilibre
du champ d'action comme stratégie?
comme balance et

Ceci n'allait pas parallèlement sans « politiser la méthode


communautaire» et donc sans le fonctionnement des institutions, en faisant
ainsi le contrepoids à la perte de liberté des autorités nationales dans
l'élaboration des choix publics.
Il fallait ajouter à ces aspects de politique intérieure un impératif
concernant le rôle que J'Union devait jouer dans J'identification des intérêts
européens, en matière de politique extérieure et de sécLU-ité.
Cet impératif imposa l'exigence d'une vision géopolitique et
géoéconomique de la scène mondiale, demandant un nouvel essor de
prospective et de la stratégie.
L'Union européenne, née d'une idée et d'un objectif politiques, se
développa dans le cadre d'une stratégie dite de substitution.

183
Elle doit revenir à sa dimension originelle.
Après un long repli sur l'économique, au sens de la pleine réalisation du
marché intérieur, elle devait faire prévaloir à nouveau son projet initial par
un « nouveau contrat fondateur» (Alain Lamassoure).
L'Union européenne est-elle un acteur autonome et distinct du jeu
intemational ?
Douée de la pleine personnalité juridique, disposa-t-elle de toutes
prérogatives et les potentiabtés des vieilles personnes nationales, ou ne
demeura-t-elle pas, tout simplement, l'héritière d'une « int1uence collective
diffuse» (Stanley Hoffman) ?
Au sens propre, les capacités de décision et d'action, qui font d'une entité
institutionnelle un acteur politique souverain sur la scène internationale,
découlaient et découlent encore, pour l'Europe, des seules capacités de
coopération intergouvemementales.

XI.14 ÉLARGISSEMENTS ET MONDIALISME

Le réseau d'accords stipulés par l'Union européenne dans le monde est le


résultat d'un processus d'intégration qui a été parcouru en commun vers la
mondiabsation de la politique commerciale, grâce aux deux vagues
d'élargissement de 1973 et de 1986.
Celles-ci ont permis de développer des accords de coopération vers l'aire
francophone dans un premier temps, puis d'y associer ceux de la zone
anglophone d'Afrique, lors de l'entrée de la Grande-Bretagne dans la
Communauté ensuite l'espace hispano-Iusophonc de l'Amérique latine,
avec l'élargissement à l'Espagne et au Portugal.

184
La dualité de politique commerciale et de coopération politique, qui a
constitué le socle de toute politique étrangère, a été complétée dans le Traité
de Maastricht, par l'inclusion de la dimension sécurité-défense, assurée par la
PESe.
En d'autres termes, le rôle des élargissements successifs a été décisif dans
l'orientation mondialiste des relations extérieurs de la Communauté, la seule
appropriée à un ensemble de nations marchandes.
L'interprétation extensive de l'art. 255 du Traité de Rome, qui a servi de
fondement à la genèse, puis au développement des différents accords de
commerce et de coopération, a permis de jouer à l'analogie de traitement et
donc au parallélisme juridique, entre actes et compétences internes et actes et
compétences extérieures de la Communauté.
La constitution d'un immense réseau de relations d'association et de
coopération dans le monde a été rendu possible grâce à l'extension politique
de la famille européenne, qui a étendu, à son tour, la portée
extracommunautaire de la dynamique d'intégration.
Ainsi, des relations de proximité, d'interdépendance et de solidarité avec
l'Afrique ont pris une ampleur inégalée dans l'histoire et constituent le
modèle de référence pour l'ensemble des relations Nord-Sud.
Le but de se faire entendre et de peser sur les grandes affaires du monde a
donné parallèlement naissance en 1970 à la Coopération Politique
Européenne (CPE).
Née en dehors du cadre communautaire et sur la base d'une logique
intergouvernementale et non intégrationniste, cette ébauche d'une diplomatie
« sui generis », a fonctionné comme un multiplicateur d'influence, dont la
Communauté avait besoin.
Elle a été le relais d'ambitions nationales pour certains États, dépourvus
de la taille suffisante leur permettant de jouer à la Weltmachtpolitik, par
l'extension de la scène planétaire.

185
XI.15 LES ÉLARGISSEMENTS ET LEURS RÉPERCUSSIONS EN MATIÈRE
DE DÉFENSE. DE LA ePE À LA PEse

La séparation du high politics et du low poliTics ne pouvait durer


indéfini ment.
Cette dualité, de coopération politique et de relations économiques
extérieures, fut mise à l'épreuve en matière de sanctions et dans l'utilisation
de l'anne commerciale en situation de conflit (Malouines et Mrique du Sud).
Secondant l'évolution en cours, le Conseil européen de Milan, lors de la

.
rédaction de l'Acte unique, codifia en matière de politique étrangère :
l'engagement de cohérence et l'obligation de la part des Douze, d'éviter
toute prise de position nuisjble à cet engagement;
. l'inclusion cle la dimension «sécurité ,>clans le champ de la CPE. IimJtée
dans un premier temps aux «aspects poLitiques et économiques ».
Cette nouvelle dimension ne pouvait se borner à l'affirmation d'une
stratégie déclaratoire, si souvent critiquée.
C'est en réponse à l'unification allemande et à l'etTondrement du bloc
l'Est que l'impératif d'un positionnement de l'Union européenne sur la scène
internationale rendit possible une percée dans le domaine tabou de la
dimension « défense ».
Cependant, le nouveau « pilier sécurité et défense », au lieu d'être intégré
dans lme structure lmique, capable de conduire à une politique extérieure

186
communautarisée, rassemblant relations économiques extérieures et
politique étrangère de sécurité et de défense, resta bridé aux procédures de
coopérations intergouvernementales et soumis à la règle décisionnelle de
l'unanimité au sein du Conseil.
Le repli sur l'économique, n'étant plus justifié, dans cette nouvelle phase
de réouverture du jeu paneuropéen, l'éclatement de la politique étrangère
entre les trois piliers, a conduit au renforcement de la seule institution en
mesure d'assurer la cohérence et la continuité des actions entreprises, le
Conseil européen, véritable clé de voûte du traité.
Le Parlement, relégué, en la matière, a un rôle consultatif; la
Commission s'est vu confier un droit d'initiative, qui lui assure une fonction
de jonction dans le dualisme persistant, entre la politique commerciale
extérieure et la politique de sécurité et de défense commune (PESC).
Mais la mise en oeuvre d'« actions communes », dans les domaines où les
États membres ont des intérêts essentiels communs, exige, en effet, comme
par le passé, une décision à l'unanimité.
Du point de vue institutionnel, la subordination de l'UEO (Union de
l'Europe occidentale, issue de la transformation du Traité de Bruxelles de
1948) à l'Union européenne, et sa reconnaissance comme « bras armé» de
l'Union, a été assortie, dans l'annexe au traité, d'un lien particulier avec
l'OTAN.
L'Alliance atlantique, au sommet de janvier 1994, a apporté son plein
appui au développement d'une identité européenne de sécurité et de défense
(déclaration du Il janvier 1994).
Dans le cadre des élargissements aux pays AELE, cette évidente avancée
de l'Union apportera une différenciation ultérieure à la «géométrie
variable », malgré l'engagement de certains pays neutres (Autriche, Suède et
Finlande) à respecter la totalité des obligations qui découlent du traité.
Il s'agissait d'engagements qui restaient pour le moment théoriques, car si
l'UEO, comme «pilier» européen de l'Alliance atlantique, était devenu
effectivement le «bras armé» dont on parlait, tous les États membres de
l'Union européenne auraient eu vocation à être membres de l'UEO.
C'est ce qui avait été promis aux pays d'Europe centrale et orientale,
devenus entre temps «partenaires associés» de l'UEO.
Ce partenariat devait leur permettre de bénéficier, le moment de leur
adhésion, du même degré de sécurité que les autres pays membres.
Cette garantie de sécurité étant elle-même liée à la réassurance de
l'OTAN, l'adhésion à l'UEO ne pourrait pas être durablement dissociée de
celle de l'OTAN.
Ainsi, une cascade d'engagements en chaîne suscita des réticences aux
États-Unis qui demeuraient les garants de la stabilité du continent.

187
il semble ditfidle en fait qu'ils n'aient pas eu leur mot à dire, même
indirectement, sur élargissements. susceptibles de rompre aVè:C
traditions établies et légitimer ainsi leur droit de regard d, a
veto. sur l'élargissement de l'Union européenne.
L'Union ne put leur consentir ce droit et fut confrontée, par la logique de
sa mutation permanente, à des tensions ou à des malentendus avec les États-
Unis d'Amérique.

XI.16VERS UN NOUVEAU TRAITÉ?

L'idée d'un nouveau traité fut lancée par GÜnter Rinsche (CDU), co-
rédacteur des Réflexions Sllr la politique européenne de son parti, en plein
débat sur 1'« Europe à plusieurs vitesses ». au sein du Parlement européen.
Le scénario d'un acte de refondation qui «crée un traité à côté du traité,
qtùtte à faire de la stmcture existante une coqui1le vide... ,je
s'est déjà produit,
au début des années 50, lorsque les Britanniques, qui n'avaient pas accepté
de faire le Conseil de l'Europe vers une union plus étroite,
poussèrent les à d'abord la CECA (Communauté Européenne du
Charbon et de l'Acier), puis la Communauté Économique Européenne
(CEE).
L'évocation de cette hypothèse eu le mérite d'ouvrir un débat
constitutionnel, où il fut question pour l'Europe d'entrer dans une nouvelle
étape politique.
Après la contribution allemande de la CDU/CSU, il devint patent que
l'Europe prend conscience de ne plus être line entreprise définie par son
propre processus d'élaboration intérieur, par l'économique ou par le droit,
mais qu'elle doit s'inscrire dans une finalité clairement formulée et dans des
perspectives institutionnelles portant sur son identité, sur sa dimension et sur
sa stmcture politiques.

188
Les vieux problèmes, longtemps éludés, de la différence interne et
l'altérité devaient être finalement aflrontés et il fallait apporter, à
chacun d'eux, une solution appropriée.
Dans ce débat, certaines idées revenaient de loin, tels l'avenir et le
contenu de la souveraineté, ou l'impossible rationalisation ou
européanisation des nations, d'autres apparurent avec les intérêts
européens communs exigeant qu'un nouveau linkage soumette ,<contrôle
de l'Allemagne unie par ses partenaires. au contrôle de ceux-ci par
l'Allemagne» (H. Kohl).
Un « contrat de partenariat» renouvelé s'offre aujomd'hui aux Emopéens,
après la liquidation de l'Empire soviétique et face au t10ttement d'une
Allemagne réunifiée au sein d'une Emope incertaine.
La pression des deux vagues d'élargissements en chantier eut pour effet
de rendre le processus d'intégration «poHtiquement moins essentiel pom
l'Allemagne et constitutionneJJement plus coûteux pour la souveraineté
française» (1. L. Bourlanges).

XI.17LES INCIDENCES DES ÉLARGISSEMENTS LE


DÉDOUBLEMENT DE LA DIFFÉRENCIATION. «COMMUNAUTÉ
D'ACTION» ET« COMMUNAUTÉ DE VALEURS»

Le Traité de Maastricht constitutionnalisa sysŒme dual de la


construction européenne, qui consiste à associer la méthode de l'intégration à
celle de la coopération intergouvemementale, amplifiant cependant cette
demière.

189
Le cadre institutionnel unique du traité signifia que les institutions de
l'Union européenne sont communes aux trois piliers et que la clé de voûte y
demeure le Conseil européen.
Les élargissements antérieurs ont conduit la Communauté à se doter d'une
orientation mondialiste.
Il s'agissait à l'époque d'articuler le cadre européen des adhésions à
l'horizon géopolitique de la solidarité et de l'aide au développement.
L'ensemble des nations de la Communauté avaient des traditions
marchandes, linguistiques et culturelles tournées vers l'extérieur (Afrique ou
Amérique latine).
Elles ont toujours prétendu les conserver et en assumer les responsabilités
conséquentes.
L'élargissement vers les pays du Nord (AELE) s'armonça comme une
opération périlleuse pour la cohésion de l'Union, non seulement à cause du
passé de neutralité de ces pays, aujourd'hui périmé, et qui, à lui seul, devrait
accentuer une « différenciation» dans la cohésion politique de l'Union, mais
en raison de leur philosophie, moins intégrationniste et plus libre-échangiste
du continent.
La double vocation de la construction européenne, à l'élargissement et à
l'approfondissement, qui était dans la meilleure tradition communautaire,
fut-elle définitivement rompue, dès lors que son unité était assurée de
l'extérieur par l'existence d'un ennemi commun?
L'Union européenne, qui prétend devenir un acteur unitaire de la scène
internationale, devait se doter d'une stratégie anticipatrice et globale, fondée
sur une communauté d'action, que seul l'approfondissement devrait lui
permettre.
Communauté d'action et communauté de valeurs apparaissaient les deux
vecteurs conceptuels et les deux clivages de la querelle, qui a identifié les
deux modèles d'intégration: l'approfondissement et l'élargissement.
Qu'en est-il de cette unité, qui s'était mutuellement renforcée jusque-là?
La communauté d'action visait explicitement l'organisation d'un
leadership européen et elle était fondée, pour l'essentiel, sur l'exercice des
« souverainetés partagées ».
Elle s'appuyait sur les pays qui avaient acceptés d'en payer le prix dans un
ensemble de domaines, qui relevaient des prérogatives exclusives des États,
et cela soit de façon systématique, soit de manière plus pragmatique.
Le principe de sub sidi arité4 (qui dans son interprétation la plus
conséquente, n'est rien d'autre, que l'autre nom du mot fédéralisme) ne

Voir sur ce point 1. Charpentier, «Quelle subsidiarité », dans L'Europe, de la


Communauté à l'Union, p. 55. La subsidiarité est en effet ce qui assure l'équilibre entre les
solidarités qui unissent et les particularismes qui distinguent.

190
s'appliquerait, dans ce dernier cas de figure, que lorsque certains pays
«veulent, mais ne peuvent pas» atteindre tout seuls, par leur propres
politiques, les objectifs susvisés.
La communauté de valeurs peut s'accommoder d'un socle de relations
fondées sur le jeu des interdépendances économiques, modérant ainsi les
intérêts nationaux.
Un ensemble de valeurs de paix et de libertés politiques viendrait
couronner cette communauté de valeurs.
Cependant, cet ensemble n'exigerait point le partage de deux objectifs
essentiels, celui d'un ideal type européen de société, et celui d'une présence
de l'Europe dans le monde.
Ces deux modèles n'étaient pas interchangeables et, en effet, ils mettaient
en œuvre des formes d'intégration dissemblables.
S'ils avaient coexisté jusque-là, c'est à cause de la division du monde et
en raison d'une pression extérieure, forçant l'identité de l'Europe à se définir,
moins par elle-même et par la force de ses institutions politiques que par les
termes imbriqués d'Occident et de marché, le premier faisant référence à un
camp qui incluait nécessairement l'Amérique, le deuxième renvoyant à un
espace transnational, ouvert sur le grand large, mais sans identité définie.
La coexistence de cette dichotomie et de ces deux communautés vécut et
la construction européenne dut faire aujourd'hui la différence et le choix
entre les deux.
Le dédoublement fonctionnel est avant tout un dédoublement politique et,
par conséquent, institutionnel.
En effet, la communauté d'action avait vocation à se rétrécir et la
communauté de valeurs à s'élargir géographiquement et à s'étendre
fonctionnelle ment.
La communauté de valeurs apparaissait comme essentielle à l'époque de
la guerre froide.
Elle était le reflet d'une opposition de philosophies, de modèles de société
et de grandes conceptions du monde.
Ainsi, la communauté de valeurs pouvait se suffire à elle-même et
constituer le critère d'inspiration pour une famille de nations, que les guerres
civiles européennes avaient déchirées dans le passé et que l'appel aux
sources originelles pouvait réconcilier à l'avenir.
Concrètement, ce fut par l'action et donc par un effort d'intégration réalisé
dans des domaines d'intérêts essentiels (le charbon et l'acier d'abord), que la
Communauté définit à l'époque son modèle d'identité.
Rien de tel plus tard quand la communauté de valeurs triompha bien au-
delà des frontières de l'après-guerre et où le modèle d'intégration, par la voie

191
des élargissements successifs, est devenu un impératif incontournable, tant à
l'Est qu'au Sud.
Avec la fin de la guerre frcÜde, l'unité de communauté d'action et de
communauté de valeurs, qui avaient permis la complémentarité de
l'approfondissement et de l'élargissement, ne suffit plus il générer d'elle-
même ni un modèle d'identité ni un modèle décisionnel, indispensables il des
institutions unitaires.
Rien de surprenant qu'un « nouveau contrat fondateur» fut mis à l'ordre
du jour des travaux, visant à identifier «qui », dans un contexte de
changement du décor intemational « veut et peut» organiser le
capable d'orienter le cadre institutionnel unique, et «qui peut et veut»
favoriser l'essor du «pouvoir constituant" du Parlement, et assurer à la
Commission la place d'exécution dans le délicat éqtùlibre des pouvoirs au
sein des institutions.
n appartient aux présidences, allemande et française, puis espagnole et
italienne, de trancher dans le vif ces débats et d'opérer ce dédoublement
d'objectifs, les traduisant dans les travaux préparatoires de la conférence
intergouvernementale pour la révision du Traité, prévue pour 1996.
Le problème essentiel de l'Union européenne était et reste la coexistence
en son sein, de ces deux modalités d'intégration, reconnues par Traité de
Maastricht, mais dont la dialectique unÜaire est devenue aujow'd'hui
inféconde.
Passant Douze à Seize, puis de à Vingt-Quatre, la nature de
l'Union peut-elle demeurer la même?

XI.18DIFFÉRENCIATION ET« GÉOMÉTRIE VARIABLE»

En réalité, plus l'Union s'élargit il de nouveaux membres, plus la


possibilité que l'ensemble des États partage la totalité des objectifs ou suive

192
simultanément toutes les politiques (monnaie, défense, politique extérieure,
marché intérieur) relève de l'utopie.
La « géométrie variable» s'impose eo ipso, comme seule résultante de
raison, justifiant ainsi l'utilisation d'une expression abusée, celle d'« Europe à
la carte».
La « différenciation» dans les domaines du choix ou dans les délais de la
participation ferait en conséquence la distinction entre « ceux qui veulent»
et ceux qui «ne peuvent pas» dans l'immédiat, à cause d'une série de
contraintes politiques ou techniques.
Ce degré variable de participation ne peut constituer enfin un argument,
pour faire du plus petit dénominateur le critère de marche de l'ensemble.
Sur le terrain de la volonté politique, la «théorie de la géométrie
variable» est destinée à respecter tout à la fois, les exigences des États
techniquement inaptes ou politiquement récalcitrants, qui ne pourraient
adhérer à la règle de l'unanimité, et la volonté des États, désireux de prendre
les devants dans une série de domaines décisifs (politiques, militaires et
monétaires), permettant ainsi à l'ensemble de réaliser pleinement les
potentialités globales de l'Union.
En ce sens, la communauté d'action, rétrécie et ouverte à tous les pays qui
veulent la rejoindre, pourrait organiser le leadership nécessaire au
renforcement des institutions, au sein d'une vaste communauté de valeurs,
s'identifiant à son groupe de tête.
Ce dernier, jouerait un rôle politique moteur au plan institutionnel. Dans
la politique extérieure il pourrait fonctionner comme stabilisateur en matière
d'apaisement de conflits et de gestion de crise.
La stratégie d'élargissement passa par un aménagement institutionnel
périlleux pour la cohésion de l'Union et comporta, de ce fait, un « dialogue
structuré» avec les six pays liés à l'Union par des accords d'association, à
savoir la Pologne et la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie, la
Roumanie et la Bulgarie.
Ce dialogue implique un rapprochement des législations sur les grands
piliers du marché intérieur et une inclusion des dossiers transeuropéens
d'avenir, tels l'énergie, l'environnement, les transports et la recherche.
À l'époque, la profession de foi intégrationniste et le caractère positif du
document allemand CDU/CSU eurent le mérite de rappeler que le ralliement
de l'Allemagne à une grande Europe à l'anglaise n'est fait ni dans l'intérêt ni
dans les objectifs de ce pays et que la France pourrait trouver son compte
dans une sorte d'intégrationnisme politique, reposant sur une répartition plus
claire des compétences, communautaires, nationales et régionales.

193
XI.19NOUVELLES IDENTIFICATIONS ET CHOC DES CIVILISATIONS.
L'OCCIDENT CONTRE LE RESTE DU MONDE

Alors que le vieux cadre des relations internationales apparut comme


dissous, le monde et l'Europe traversaient en 1994 un temps d'identification.
Le statut politico-militaire de l'Union européenne restait à imaginer et à
construire et celle-ci devait passer d'une politique réactive à une politique
prospective.
La question qui se posa, le moment oÙ on donnerait suite aux formes
d'intégration des pays d'Europe centrale, était de savoir comment traiter de la
Russie et avec la Russie.
Celle-ci, après tille péliode d'affaiblissement transitoire, retrouva till rôle
dominant en Eurasie.
Que restera-t-il alors de la décolonisation brutale de l'Empire soviétique?
Le retour du politique, dans la révision du Traité de l'Union, était bien
plus qu'un processus de révision constitutionnelle.
Ce retour était dictée par l'impératif de penser le monde et les équilibres
géopolitiques globaux.
C'était en même temps une aide otlerte à la Russie, pour un réexamen de
son rôle et des limites son action dans et avec l'Europe.
C'était une aide offerte à la communauté mondiale, afin qu'elle tienne
compte de l'émergence d'un acteur politique central et de ses intérêts
stratégiques à long terme.
C'était un apport à l'importance de la coopération internationale avec le
Japon, les États-Unis, la Chine et l'Inde.
En effet, trois grandes réalités se superposaient sur la scène mondiale :
l'interaction croissante des stratégies diplomatiques militaires,
l'interdépendance des intérêts et des forces économiques, et les intertërences

194
de société à société, au sein desquelles prévalent la communication et
l'échange culturel.
Le dialogue entre universalité et traditions, identités et mondialisme s'en
est trouvé évoqué comme le fondement de la complexité de notre
conjoncture.
Dans le fil de ces préoccupations, pouvait-on passer sous silence le débat
intellectuel qui a connu un grand retentissement aux États-Unis, suite à
l'article du politologue de Harvard, Samuel P. Huntington, publié sur la revue
Foreign Affairs, n04 (été 1993) ?
Suivant un courant de pensée qui va de Spengler à Toynbee et de Quincy
Wright à Ortega y Gasset, Samuel P. Huntington propose un nouveau
« paradigme », pour expliquer « la révolte contre la modernité », l'avenir des
relations internationales et les types de conflit auxquels l'Occident devra se
préparer.
Il s'agit du « choc des civilisations ».
Son hypothèse est que:
«Dans le monde nouveau, les conflits n'auront pas pour origine
l'idéologie ou l'économie. Les grandes causes de division de l'humanité et les
principales sources de conflit seront - ajoute-t-il - culturelles. Les États-
nations continueront à jouer le premier rôle dans les affaires internationales,
mais les principaux conflits politiques mondiaux mettront aux prises des
nations et des groupes, appartenant à des civilisations différentes. Les chocs
des civilisations seront les lignes de front de l'avenir ».
Après avoir rappelé que « la communauté de culture est une précondition
de l'intégration économique », il poursuit que « l'axe central de la politique
mondiale sera probablement, dans l'avenir, le conflit entre l'Occident et le
reste du monde ».
Qu'est-ce-que cela implique pour l'Occident (Europe et États-Unis) ?
«Tout d'abord, que les identités forgées par l'appartenance à une
civilisation remplaceront toutes les autres appartenances, que les États-
nations disparaîtront, que chaque civilisation deviendra une identité politique
autonome ».
Ainsi, préconise S.P.Huntington : «à court terme, l'Occident a intérêt à
développer la coopération et l'unité à l'intérieur de la civilisation qu'il
représente, plus particulièrement entre ses composantes européennes et nord-
américaine; à incorporer à l'Occident les sociétés de l'Europe de l'Est et de
l'Amérique Latine, dont les cultures sont proches, à étendre des relations de
coopération avec la Russie et le Japon, à empêcher que des conflits locaux
entre pays appartenant à des civilisations différentes ne dégénèrent pas en
guerres majeures pour l'avenir du système ... ».

195
Il a été observé, au sein du débat suscité en Europe par l'article de Samuel
p. Huntington, que la tendance du monde contemporain vers la globalisation
n'a guère pour base un substrat civilisationnel.
La fragmentation du monde qui en résulte se conjugue avec la réalité
d'une indépendance multiforme, peu propice au maintien de la stabilité et qui
n'a pas de ressemblance avec la constitution de blocs homogènes décrite par
S. Huntington.
Le processus de régionalisation en cours met l'accent sur la
diversification des intérêts plutôt que sur l'affirmation des identités.
En effet, la création de blocs régionaux ressemble à des conglomérats,
composés de sociétés différenciées et guère à des ensembles, constitués à
partir de bases culturelles homogènes.
En Europe, comme dans le continent nord-américain, ce processus a sa
raison d'être dans la dynamique des interdépendances et dans la logique des
avantages comparés.
Ainsi, la complémentarité des intérêts joue un rôle essentiel dans les deux
sens, de l'ouverture et de l'intégration, et ces deux mouvements sont
beaucoup plus favorables au compromis qu'à l'affrontement.
Les facteurs de diversification introduits par cette double tendance ne se
soldent pas nécessairement par le rejet de l'autre et la reconstitution de la
logique de l'ennemi.
La régionalisation du système mondial ne rassemble guère à des formes
de morcellement politiques, dont les lignes de fracture seraient définies et
aggravées par les religions et par des conflits civilisationnels.
En effet, tout système d'intégration où les critères de diversification se
réaliseraient par des chocs identitaires et où les conflits locaux seraient
susceptibles de dégénérer en guerres majeures aurait failli à sa tâche.
L'Union européenne a tenu jusque-là sa promesse, celle de réaliser une
zone de paix, de prospérité et de liberté.
Cette zone s'identifie à une aire de civilisation qui a connu par le passé
des « guerres civiles» fratricides.
Une pareille entreprise dans l'espace ouvert par l'implosion du système
soviétique est encore à l'heure d'ajustements incertains.
L'Union européenne pensée par les Européens comme un modèle
institutionnel achevé, par leur besoin irrépressible à problématiser le devenir
(E. Morin), n'en finit pas de naître comme acteur international sur la scène
du monde.
Dans le nouveau jeu des nations, débridé par la disparition de la stabilité
nucléaire, la sécurité collective demeurera encore longtemps le grand défi de
cette fin de siècle et dans la recherche de celle-ci, l'Union européenne pourra
y jouer le rôle de pôle de stabilité, de démocratie et de droit, à condition
qu'elle acquière une dimension politique et une capacité militaire efficace.

196
XII. POUR UNE EUROPE RESTAURÉE ».
«
DE LA CONSTITUTION EUROPÉENNE
À LAMACHTPOLITIK.
UNE RELECTURE DE CARL SCHMITT

XII.l CONSTITUTION ET CONCEPT D'ÉTAT. ÉTAT ET «SOCIÉTÉ


CIVILE»

Pouvons-nous adopter vis-à-vis de la Constitution européenne la critique


qui fut portée par Walter Rathenau il la nouvelle Constitution du Reich issue
de J'effondrement de J'État impérial allemand? ,( La nouveUe
Constitution,>, disait-il, «renonce en général à toute problématique qui
touche il l'essence inteme du concept d'État (n.d.T. de l'État politique ou
d'une fédération d'États) [...]. Qui a vu le déchirement entre la direction du
Reich et les États fédéraux, les États fédéraux et la Prusse, les compétences
prussiennes entre elles et les compétences du Reich et du chancelier
(aujourd'hui, président du Conseil de l'Union européenne, figure
hypostasiée de la souveraineté, n.d.r.), qui a vu cela devrait savoir qu'ici on
peut travailler seulement au jour pour jour et que toute grande tâche est
pulvérisée. »
C'est le triomphe de la vie immédiate, celle de la « société civile» contre
le temps et le sens de l'histoire, contre la volonté de jouer un rôle de
puissance dans la vie internationale, par sa nature anticipatrice et
disciplinaire. La raison de cette pulvérisation des tâches et de cette
dispersion du pouvoir est l'absence d'un projet politique de la société
européenne, et la carence de centralité d'un leaderships unitaire6,
institutionnel et personnalisé.
L'impossibilité de réunir harmoniquement dans la nouvelle Verfassung
européenne, Goethe et Dante, Shakespeare et Corneille, en les reliant aux
figures visionnaires de Churchill et De Gaulle, d'Adenauer et de Gasperi,
témoigne de la difficulté d'établir une liaison organique entre finalités et
moyens, culture et Machtpolitik, idéalités et sécurité internationale sous le
rôle monocratique d'un décideur, le chef décisif de Jean Bodin, celui qui
délibère du « salut public ».
La crise latente de la Constitution européenne est de poser les valeurs
« hors» de la politique, hors de la logique radicale de l'ami et de l'ennemi,
dans un espace pacifié, au sein duquel règne un concept dépolitisé de
gouvernement, celui de «gouvernance» ou encore dans un espace de
fictions, l'égalité des États et l'existence d'une polyarchie administrative
neutralisée et aléatoire.
Ainsi, la logique des valeurs, au lieu de devenir l'élément constitutif et
unificateur d'une nouvelle Gesellschaft douée d'une mission intégratrice et
civilisatrice, se transforme en idéologie de la « démocratie humanitaire» et
fait l'objet d'une irruption du politique dans des aires extérieures
déstabilisées, nécessitant une légitimation internationale (ONU) ou un bras
armé au commandement extérieur (OTAN).
La première conséquence est une difficulté d'opérer des synthèses de la
part du Parlement européen qui n'est pas encore l'expression d'une force
sociale et politique homogène et montante, la bourgeoisie du XIXe, d'où la
faiblesse permanente de la représentation où les intérêts particuliers, non
disciplinés par une «volonté générale» à forte résonance culturelle et
éclatée en opinions nationales dissonantes, tendent à prévaloir, en faussant le
rapport entre dirigeants et dirigés, forces nationales et direction de l'Union.

Leadership et monocratie demeurent complémentaires. En effet, la monocratie


institue une magistrature de pouvoirs douée de capacités d'actions institutionnelles adéquates,
cependant que le leadership définit l'investissement plébiscitaire et personnel finalisant ces
pouvoirs à des objectifs de succès politique, en particulier en situations d'exception. C'est la
foi dans sa mission qui permet au leader charismatique d'assurer le salut public comme « bien
de tous» et d'apparaître aux opinions comme 1'« homme de confiance (de la) des nation(s) ».
Voué à une seule fidélité, celle du bien public, il est perçu comme l'interprète des réalités de
son temps et le décideur providentiel de l'émergence.
Ou « gouvernement faible » aux articulations dissemblables, two-level governance
ou multi-level governance.

198
Ainsi, à défaut d'une « volonté générale », le risque d'identifier « société
civile» et représentation politique rend le Parlement plus perméable aux
attentes sociales, renonçant ainsi à la fonction d'ordonnancement et de
subordination qu'était celle au XIXe de 1'« État de droit» classique, point
d'équilibre entre l'État gouverneur et l'État législatif.
Cette identification progressive entre État et société correspond à une
tendance profonde du monde occidental.
De l'État absolu du XVIIe et XVIIIe siècle, on passe à l'État libéral et
neutre du XIXe, puis à « l'État total» et autoritaire de la première moitié du
XXe siècle et enfin à l'État social de la deuxième moitié du XXe.
Dans cette perspective, la «société» devenue État est un «État de
l'économie, de la culture, de l'assistance, de la bienfaisance, de la
prévoyance [...]. L'État [...] embrasse ainsi tout le social [...]. Les partis,
dans lesquels s'organisent les tendances et les divers intérêts sociaux,
constituent la société même, devenue l'État des partis (Carl Schmitt). »
Le transfert du régime des partis et du régime des représentants vers le
Parlement européen, qui ne devient pas pour autant le lieu de la sélection et
de la formation des élites européennes, relègue la « Commission» à être une
institution d'initiative et d'exécution, surchargée de tâches de direction
socioéconomiques. La revendication de celle-ci de supplanter, par la
représentation nationale des « commissaires », la fonction de « synthèse des
intérêts» du Parlement, fait de la recherche de l' « intérêt commun» la ratio
essendi de son existence. Ses pratiques législatives et réglementaires,
qualitativement différentes des « actes de gouvernement» de la tradition du
droit administratif français ne lui ont pas permis de devenir jusqu'ici le
gouvernement de l'Union, par son incapacité à produire une légalité et une
légitimité propres. En effet, l'exigence d'un appareil administratif,
déconnecté de tout risque politique et donc de toute sanction, c'est d'être, au
moins virtuellement, au service d'intérêts politiques divers et souvent
opposés.
Or, 1'« occasionalisme » politique, la persistante dualité des deux sphères,
du privé et du publique, l'omniprésence du système des interdépendances et
l'acquis institutionnel consistant à considérer la fonction politique comme
régulation7, poussent à structurer le monopole de la décision politique,
encore partagée entre la centralité faible de l'Union (le Conseil de l'Union
européenne) et l'écartèlement des pouvoirs nationaux résiduels, hors de la
Constitution, dans les « crises» du système international.
La gouvernabilité et la souveraineté effectives exigent une direction
unitaire, bref, la capacité de « décider d'une crise en situation d'exception»
et donc, de disposer d'une Constitution avec leadership et des formes de

Régulation mixte, exécutive et législative, réduite à une politique de compromis et


de concessions, bref, une politique dépolitisée et non radicale.

199
gouvernement monocratiques et fortes. En débattre de manière introvertie,
c'est débattre de Ptolémée à l'âge de la révolution copernicienne.
Inutile d'ajouter que la «situation d'exception» est une donnée
permanente de la scène mondiale surtout lorsque la logique de la puissance
est de nature globale et que le théâtre de l'histoire offre un spectacle
désarmant de violence et de sang, tirant sa raison d'être de la lutte pour la vie
entre les forts et les faibles et de la lutte pour le pouvoir, intimement liée à la
première, entre les hommes, les sociétés et les États.
Schmitt affirmait déjà dans les années 30, «on ne peut déterminer
aujourd'hui la politique en partant de l'État (n.d.r., ou de la Constitution,
puisque l'État est sa Constitution) mais il faut que l'État (et donc, n.d.r., sa
Constitution) soit déterminé en partant de la politique» et, ajoutons-nous, de
la Weltmachtpolitik.
Il s'agit d'une décision éminemment politique, car elle préside au
regroupement en amis et ennemis et elle en résulte, en vertu d'une
détermination existentielle des stratégies d'avenir et de toutes configurations
de ses forces (choix des alliances et morphologie du système international).
L'absence de leadership et de «monopole politique» de la part de la
Constitution et la rémission à ses institutions constitutives d'un «nouveau
mode de gouverner» exalte la dispersion des pouvoirs et la « neutralité» de
l'action de bureau, autrement dit « leur dépolitisation ».
Elle fait de l'Europe une «puissance civile» et de l'organisation
institutionnelle de l'Europe un État administratif, un État social en grand.
La partie se joue ailleurs, autour de la possession de ces instruments
d'autorité et la politique est hors de cet enjeu.
La politique est hors de la Constitution, dans la décision du défi ultime
qui tient à la sécurité et au droit de l'épée, car la Machtpolitik demeure
encore dans les mains des États et repose dans les règlements des situations
de crise et dans l'ouverture par anticipation de celles-ci.

Un État administratif est un État qui administre, mais ne gouverne pas, où le droit
et la réglementation sont le fait d'une bureaucratie et de la « force normative » du factuel.

200
XII.2 LA CONSTITUTION SELON CARL SCHMITT

G hédtier de la sdence juridique allemande de la seconde moitié du XIX"


siècle, cene qui avait donné au jus publicum europaeum de Gerber à Jellinek,
en passant par Giet'ke, Hanel et Gneist, les traits d'une civilisation du droit
spécifique et exclusive de l'Occident, Carl Schmitt, fit reposer sa conception
de la constitution sur trois significations distinctes: absolue, relative et

Cette conception se raccorde à celle de la subjectivité de la décision et à


la priorité du concept de« politique », la dialectique de l'ami et de l'ennemi.
La première de ces trois variantes met en exergue, à l'intérieur l'aspect
singulier, essentiel, concret, d'un acteur historiquement vivant, comme
« unité et ordre public d'un État déterminé », structuré hiérarchiquement.
L'État est sa constitution (Der politische
Cependant, entre Verfasszmg et KonstitutioN intervient la distinction du
concept absolu, de constitution connne « tout unitaire » et du concept relatif
de constitution comme « multiplicité de lois singulières ».
L'ordre du devenir appartient au «, tout unitaire », à la Verfassung et se
réalise par l'Ulùté d'une volonté, celle du décideur, détenteur du pouvoir, une
unité qui s'atlirme sur la constante précarité des désordres intérieurs ou
extérieurs.
,<Unité et ordre public» (Schmitt) donc! Au-delà des transactions et des
pactes entre les intérêts pal1iculiers en conflit; et point dimension
transcendallte et extérieure inspirée pal' un «devoir être » métahistorique,
celui, par exemple, du normativisme, dont la Constitution représenterait
l'instrument nonnateur.

20I
Le noyau autour duquel se constitue la «volonté» étatique, comme
« volonté générale », est le système de la représentation, l'ordonnancement
juridique qui se distingue de la constitution.
La constitution est une adaptation permanente de la lutte pOtU' la vie, cene
de l'unité politique qui, à l'échelle mondiale, intègre les affrontements
incessants des intérêts, opinions et forces déchaînés dans les oppositions et
les confIjts,
L'épaisseur d'une constitution et sa «qualité historique» s'établissent
dans la tension entre la politique comme confIjt radical, issu de situations
d'exception, et le système nonnativisé de la vie étatique intélieure, par
lequel les cas extrêmes chargent la constitution et de force
existentielles, et à travers laquelle la « volonté >,étatique se commue, dans la
cité politique en loyauté et obéissance des citoyens et sur la scène mondiale
en stratégie visionnaire et volonté d'affirmation histOliques.

XII.3 CONSTITUTION ET DÉCISiON

La «dédsion» s'insère dans cette tension entre la politique et la


constitution, comme passionaJité de l'action ou référence inconditionnée,
conllne impératif historique el choix constitutionnel.
Si le concept de politique s'enracine dans l'opposition entre l'existentiel
et le normatif, la prolifération de représentations fonctionnelles est
susceptible d'induire une c'l'ise de légitimité atteignant toute la structure de
l'Union, et cela en raison de la faiblesse de la personnalisation et de
visibilité du pouvoir,
20}
Au sein de la convention, la tendance de certains États, zélotes
d'hégémonies extérieures et sans domicile constitutionnel fixe, a été celle de
résoudre le problème de la souveraineté et de la direction politiques en les
niant; en niant les situations d'exception (Machtpolitik), et en même temps,
l'exigence historique d'un pouvoir de décision, en essayant d'émanciper la
constitution de toute Zentralgebiete. En ce faisant, les États tournés vers les
compromis intérieurs ont exalté la métaphysique du « démocratisme pur » ou
du « Dieu impuissant ».
La théorie de la décision de Schmitt et l'exigence de choix d'action de
l'Europe dans le monde se sont posées et se posent aux antipodes des
stratégies fonctionnelles, et des fictions juridiques, bien au-delà des
scepticismes publics ou des pondérations de pouvoir.
Une «constitution neutralisée» est une constitution dans laquelle la
souveraineté, partagée et sans leader, est incapable d'établir une ligne de
démarcation entre l'ami et l'ennemi surtout à l'extérieur et dans un monde
de menaces combinées, une constitution inapte à redessiner dans une
conjoncture déterminée le profil de l'antithèse politique radicale, au-delà de
l'apparente normalité des équilibres constitutionnels.
La tension agonale de la vue internationale est ainsi étouffée dans le
cadre d'une situation régulière et homogène, susceptible de permettre
l'application de la règle démocratique et celle de la norme constitutionnelle.
Or, l'influence de la démocratie et celle de l'ordonnancement juridique,
voire même de la constitution ne reposent guère sur la « normalité» ou sur
les équilibres régulés et gouvernables mais sur l'exception, sur les situations
extrêmes, fondatrices et originelles.
Dans le premier cas, l'essence de la norme s'appuie sur une logique
rationaliste et formelle, dans le deuxième, sur l'expérience de la vie
historique, existentielle et radicale.
Philosophiquement, la norme ne prouve rien et l'exception y est tout, car
la règle vit de l'exception et celle-ci seulement intègre l'anarchie des sens et
des forces de la vie du monde.
Dans un cas, la norme apparaît figée et statique, dans l'autre, l'exception
se dévoile, en son essence, passionnelle et tragique, car elle appréhende la
généralité avec la passionnalité la plus énergique.
Une constitution qui vit de l'équilibre de ses normes et qui en est la
garante s'anéantit en elle-même. Elle se supprime et s'amenuise, elle se
dépolitise et se neutralise d'abord dans les ajustements du système en tant
que tel, ensuite parce que cette constitution aura perdu le sens profond du
politique, la lutte pour le pouvoir et le règlement des conflits de son temps.
Le « sujet» de la souveraineté européenne destiné à assurer la stabilité
institutionnelle (président-ministre des Affaires étrangères) est à peine
esquissé et ne peut être déduit que des impératifs de la M achtpolitik.

203
Or, l'existenÜel et la dynarnique réelle des rapports mondiaux de forces
ne sont guère le produit d'une loi, d'une délégaÜon ou d'une Bildung
raÜonaliste car la « décision >t et la «souveraineté T> ne sont point
immanentes à la Verfassung mais bel et bien normtranszendent, absolus au
sens propre.
Ainsi, et encore une fois, les concepts fondamentaux de la théorie
moderne de la consÜtution et de l'État demeurent des concepts théologiques
sécularisés.
En effet, si la « vérÜé» existentielle du pohÜque est dans l' « état
d'excepÜon », au plan cognitif l'état d'exception dévoile le radicalisme de la
vie naturelle des États et le « dogme ,>qui la secoue et l'inspire, la crise, de
la même manière que le «miracle »,dévoile dans la théologie l'existence
éclairante et tenible du Dieu créateur.

XIIA L'EXISTEI\iTIEL ET L'OCCASIONNEL

Dans la dimension totale du poliÜque, \< souverain » est donc celui qui
décide, selon Schmitt, sur l'état d'exception, celui qui est le maitre intégral
des affaires intérieures et extérieures. Or, toute circonstance, tout moment
poliÜque est virtuellement un moment d'exception (voir Je 11 septembre aux
USA).
C'est Je souverain qui décide de son actualisation (déclaraÜon de Bush
sur la guerre au teITorisme international).
Le décisiOlmisme, introduit par l' « existentiel » n'est guère
r« occasionnel" mais r« ontologique ». L'existenÜel est l'antinormatif par
excellence, c'est-à-dire la « politique en devenir ».

204
La politique comme décision tempestive (Machiavel) s'oppose à l'État
comme dieu mortel, et comme calcul rationnel, comme
(Hobbes).
Par ailleurs, la Constitution et l'État, comme l'existentiel et le temps,
doivent pouvoir saisir l'occasion et la prendre par les cheveux, ainsi que
nous l'admirons dans la symbolique tapis de la Renaissance italienne
célébrant les Médicis. Quel système de décision, quel ensemble de nonnes,
quel critère de vote, quel type de majorité permettront à l'Union d'être le
temps de l'Europe qui prend l'occasion par les cheveux, l'oriente dans le
sens du destin et tlnalement la domine?

XII.S THÉOLOGIE ET POLITIQUE

Puisque la vie spirituelle de toute époque est polycentrique et la


philosophie de l'histoire représente l'orientation imprimée à un sujet
politique par ses élites-guides, le processus de sécularisation de l'Europe,
que nous vivons depuis un siècle, affaiblit cene-ci par rapport à l'offensive
théologique, téléologique et métaphysique d'autres peuples, en lutte pour la
vie, la survie ou l'hégémonie, offensive conduite aujourd'hui au nom de la
« revanche de Dieu ».
Dans ce cadre, la décision politique ne dépend d'auclme structure
jmidique, d'aucune technique séculaire, d'aucun cadre constitutionnel et
institutionnel mais de l'enjeu existentiel le plus radical et radicalement

205
négateur, l'opposition entre l'ami et l'ennemi, mise à nu par l'occasionnel,
le conjoncturel et le circonstanciel.
L'ennemi public n'est pas l'ennemi personnel et privé l'inimicus mais
l' hostis, celui qui s'oppose à notre conception collective et occidentale de la
vie et demeure le porteur d'une conception irréductible et incommensurable
de l'existence et de la culture.
Le normativisme juridique, l'État de droit et la légitimité internationale
prêchant la « commensurabilité» et l'équivalence des intérêts neutralisent
l'antithèse radicale de l'ami et de l'ennemi et la vident de sa substance
éthique, négatrice et créatrice; la vident de toute puissance de changement et
d'avenir.
Ils la réduisent à un équilibre exsangue, à un calcul optimalisé, à une
« commensurabilité» de valeurs incompatibles, en paix apparente et en
artifice absolu.
Le souverain qui décide de l'État d'exception ne peut être le chairman du
Conseil de l'UE9, qui fixe les règles du jeu et qui est un produit de la
normalité institutionnelle. Pour l'heure, ce président ne peut être le décideur
et donc le «souverain », car il ne peut être le porteur d'une symbiose
irrépressible de théologie, de philosophie et de droit-force, le droit-personne
du cas extrême, en mesure d'aller au-delà des horizons constitutionnels
actuels, postmodernes et posttragiques.

Le président permanent du conseil, simple président de séance dépourvu d'autorité


est ici un joueur parmi d'autres et dispose d'un pouvoir limité et dérivé, non originel, non
indépendant, non suprême. Selon A. Lamassoure, «[l]'évaporation de la fonction de la
souveraineté ferait en sorte que, dans la nouvelle constitution, le rôle du « maître d'ouvrage »
sera partagé entre le Conseil de l'UE, le président permanent dudit conseil et le président de la
commission ». Cette évaporation tricéphale de la souveraineté est ainsi présentée: «ladite
fonction n'a pas besoin d'être exercée par une seule personne ni une seule autorité, compte
tenu de la nature collective du projet.

206
XII.6 ÉTHIQUE ET POLITIQUE. AU-DELÀ DE LA CONSTITUTION

Le concept de politique résultant de la double tension de la politique et de


l'État, a dans la dialectique de l'ami et de l' ennemi un renouvellement
perpétuel. Cette dialectique condui t, dans chaque conjoncture, à des a]]jances
occasionnelles et temporaires.
En travaillant sur System der Sittlichkeit de Hegel. Schmitt découvre que
l' ennemi ,> se constitue comme tel par une différence éthique et cette
«
différence est elle-même 1'« ennemi» un étranger à nier dans sa totalité
existentielle.
En 1962, présentant à Pamplona sa Théorie des Partisanen, Schmitt
rendra un hommage appuyé à Lénine dont la supéliorité sm- tous les autres
marxistes de son temps consista à avoir approfondi et radicalisé la notion
d'inimitié totale et d'en avoir fait r axe de gravité de la guene sociale.
L'essentiel pour Lénine fut de savoir d'abord qui était son ennemi. Cet
ennemi absolu fut identifié dans l'adversaire de classe.
Par cette opération, Lénine tït de r ennemi réel un ennemi absolu. Or,
« celui qui est en lutte avec un ennemi absolu voit un avertissement dans sa
capadté immédiate de lutte, voit son affaiblissement dans l' amlétisation, la
relativisation et la neutralisation de l'ennemi. D'où l'inévitable manque
d'objectivité de tOLItedécision politique. Ainsi, dans la lutte, la distinction
entre «légalité et illégalité» - dira Lukacs - « est pour les marxistes un
problème éminemment tactique », le marxisme se situant d'emblée au-delà
du droit existant et en rupture avec celui-ci,
Dans cette relativisation de l'État et du droit, hérités de la tradition dujus
publicum ellropaeum et de la civilisation juridique du XIX" siècle, nous
percevons la mise en valeur des concepts d' « ennemi» et de « puissance 't,

207
Le droit perd de sa substance éthique et égare sa liaison conceptuelle avec
les présupposés de la pensée théologique et les dogmes
« pessimistes du pêché ».
Le dogme théologique fondamental sur la démonisation du monde
conduit à une division des hommes en « bons» et « mauvais », de la même
manière que la distinction en amis et ennemis.
En revanche, l'optimisme indifférencié, typique du concept universel
d'homme aboutit à une conception du monde « bon », parmi lequel règnent
naturellement la paix, la sécurité et l'harmonie. Le concept d'humanité n'a
pas d'ennemis et comporte une obligation morale de fraternité et de
solidarité. Ce même optimisme représente, par ailleurs, la dissolution de
l'histoire de l'Occident comme histoire de conflits et de luttes pour
l'hégémonie, imposées politiquement par la « loi du mouvement », l'anima
mundi.
Cela aboutit à la conception dominante dans l'Europe d'aujourd'hui, où
le conflit séculaire entre le droit et la puissance est résolu par une morale
publique entièrement sécularisée et devenue totalement autonome par
rapport à la métaphysique et à la religion.
Ainsi, dans le cadre d'une conception moralisante et légalitaire de la vie
internationale, le caractère radical de la distinction de l'ami et de l'ennemi
est éclipsé par la confusion du politique et des valeurs et par la soumission
de ces dernières aux normes instituées, celles de l'économique et du droit.
Suivant cette confusion, le concept politique de mouvement et de lutte
devient, par l'influence de la pensée libérale, au plan économique,
« concurrence» et, au plan spirituel, « discussion ».
Ainsi, les différends dans les relations internationales tendent à remplacer
la clarté de la distinction entre «paix» et «guerre» par des approches
d'indécision, des options mixtes de légalité (manifestation du nomos, de la
voluntas, de 1'« éthos » étatiques comme coercition et force contraignante) et
légitimité (fidélité formelle à une autorité ou à un consensus occasionnel
dépourvus de sanction, démocratique ou juridique) ou encore de négociation
et de refus d'engagement.
Cette conception est un «amas hétéroclite d'économie, de liberté, de
technique, de laïcisation éthique et de parlementarisme» (C. Schmitt).lO

10
Il aboutit, selon Marc Ferry, à un concept d'État où « sa vérité » se situerait dans le
choix d'une « alternative entre espace multiculturel des mondes fermés », autrement dit entre
la société classique des États, comme «état de nature et guerre permanente » et l'« ordre
cosmopolitique de sociétés ouvertes ». Cependant, il s'agit d'une alternative de réalités
purement spéculatives, fondées sur un ordre défini dans la seule dimension du ius gentium et
hominum, en vue de l'entente et de la coopération universelles.

208
XII.7 LE RÉALISME RADICAL

Thomas Hobbes Nit'olo' Machial'elli

Les théoriciens de la conception «pessinÜste t, du monde - les réalistes


radicaux, les réalistes classiques et, en particulier, Hobbes et Machiavel -
fondent la distinction entre amis et ennemis sur la conviction, ancrée dans les
parties antagonistes d'être dans Je », dans le ,<juste» et dans
« bon », ce qui provoque le conflit de tous contre tous.
Dans les conceptions du temps présents deux univers culturels
maintiennent cette foi et cette liaison existentielles avec la pensée politique
et la radicalisent; les fondamentalistes américains et islamiques, et ils se
déclarent prêts à mourir au nom de leurs conceptions et pour leur triomphe.
Les hommes paisibles en général, et les Européens en particulier,
cultivent r illusion d'une paix sans menaces et ne tolèrent guère les
« pessimistes »,
Machiavel, Hegel et Fichte écrivaient dans une situation de « défensive
idéologique» et il fallait, dès lors, se prémunir de l'ennemi qui règne à
l'intérieur par la démission spirituelle et les concepts démilitmisés (perçus
par J'Islam comme logés dm1s demeure la provisoire, Dar
KOl({i - l'Europe) et, à l'extérieur, pm' une pensée inspirée à la violence et à
la vision antagonique du monde, Hors, pour terminer, de toute notion de
juste ou d'injuste, car il n'y a pas de nonnes universellement partagées à
pm1:irdesquelles pOlm'ait se dégager un concept commun de justice.
Cette vision repose dans la conjoncture actuelle sur la distinction du
« Peuple du Livre » en Dar at Hw-hi (la demeure de la guerre, J'Occident) et

en « Dar al Islam» (la demeure de la paix et de la vraie religion,)

209
En conséquence, l'Occident comme consteJlation démocratisée
pacifiée d'États de droits, lorsqu'il est attaqué, doit porter la lutte hors du
système du jus car la lutte est toujours décidée hors du champ
la Constitution et du droit, hors des institutions intergouvernementales et
supranationales, hors de l'interdépendance économique, de la diplomatie et
de la gouvemance.

XII,S LE CONCEPT DE POLITIQUE ET SA MÉTAPHYSIQUE

Suivant Carl Schmitt, la Constitution, l'ordonnancement juridique,


r ensemble des dispositions de droit, les procédures kgislatives ou
réglementaires tirent leur signification profonde 1'« essence» du
politique.
Le pohtique a ses critères propres et indépendants au sein de la pensée et
de l'action humaine. En effet la distinction spécitïque à laquelle il est
possible de rapporter les actions et les mobiles polüiques est la dialectique
de l'ami (FrelU1d) et de r ennemi (Feind). Cette distinction pas
déductible d'autres critères et n'est guère fondée sur d'autres antithèses. La
signification de cette distinction originelle et non dérivée, consiste à indiquer
le degré d'intensité extrême d'une union ou d'une dissociation.
L'ennemi est r ennemi public, 1'« hostis» non », le
» non «ekthros ». Dans le concept de politique rentre
l'éventualité d'une lutte.
Or, la lutte et la guen'e conU11e possibilités réelles sont aujourd'hui
émiettées et pulvérisées sous forme de «guerre civile mondiale >>.Cette
pulvérisation concerne tout autant la grammaire (les moyens, les techniques
et les doctrines de combat) que la logique propre de la guerre (l'entendement
et les visées politiques, le type de paix recherché, les choix et les
regroupements entre amis et ennemis).

210
Dans l'État constitutionnel, «la Constitution est l'expression de l'ordre
social, l'existence même de la société des citoyens ». Ainsi, lorsqu'elle est
attaquée, la lutte est décidée en dehors de la Constitution et du droit « par la
seule force des armes» (Lorenz von Stein).
Or, si un peuple craint les fatigues et le risque de l'existence politique, on
trouvera un autre peuple disposé à assumer de telles fatigues, garantissant le
premier des ennemis extérieurs et gérant ainsi la domination politique.
«Ce sera alors le protecteur à déterminer l'ennemi, en raison de la
relation éternelle qui existe entre protection et obéissance» (c. Schmitt).
La relation entre l'Europe et les USA se rapporte-t-elle à une pareille
hypothèse?
Déjà Hobbes avait indiqué que le but principal du Leviathan était de
proposer aux yeux des hommes la « mutual relation between Protection and
Obedience ». Dans la parfaite sécurité du bien-être, le bourgeois - rajoutait
polémiquement Hegel - trouve la compensation de sa nullité politique dans
les fruits de la paix (comme l'Europe d'aujourd'hui) et demande à être
dispensé du courage et soustrait au danger de la mort violente.
Mais «l'ennemi est la différence elle-même et cette différence est
éthique ». Elle ne peut être réglée par des discussions, par des votes, par un
système de transactions, par une diplomatie de pures concessions.
Elle ne peut reposer sur des irrésolutions ni sur des attentes dans l'espoir
que la confrontation de nature métaphysique entre vérités opposées puisse
être repoussée et résolue par une négociation sans fin.
Tout système de vérités ne peut admettre l'affirmation et la diffusion de
son contraire et doit le combattre, comme Dieu a combattu Satan, en le
chassant du paradis terrestre.
Or, le «satanisme» est un concept intellectuel qui s'oppose à la
séduction du paradis, dans lequel plongent les Européens, les héritiers
d'Abel « qui chauffent leur ventre au feu patriarcal» du bourgeois.
Or, le « Satan» d'aujourd'hui est l'expression littéraire de l'élévation au
Trône du «père adoptif» de tous ceux que, dans sa noire colère, Dieu a
chassé du paradis, et que le rachat du règne de Caïn le fratricide, par d'autres
« vérités », veut élever au rang de Dieu, unique, vindicatif et tout-puissant.
Où sont-elles, dans le monde d'aujourd'hui, les réincarnations politiques
et stratégiques de ces doctrines théologiques?
Nous retrouvons aujourd'hui dans la lutte contre la politique, non
seulement les ennemis extérieurs qui combattent au nom de leurs « vérités»
métaphysiques mais ceux qui, financiers, économistes, technocrates,
s'unissent à l'intérieur pour demander que soit mis un terme à la
passionnalité de la politique par l'objectivité et l'interdépendance de la vie

211
économique, par l'objectivisme des tâches admÎlùstratives, institutionnelles
et managériaJes, ou par des techniques de régulation internationales.
Ces épigones postmodernes de la neutralisation du politique montrent
leur absence de foi dans l'histoire, car, dans leur passivité et indifférence
morales, ils ont perdu de vue l'essence métaphysique de toute politique, une
métaphysique qui ne connaît pas de synthèse, ni de troisième voie.

XII,9 LA CONSTITUTION ET LA « GUERRE CIVILE MONDIALE »

L'expérience politico-constitutionneJJe de l'Occident moderne a tourné


autour du rapport entre souveraineté, constitution et décision, et cette
relation autour du culemme du choix et du défi de l'action.
Toutes les formes d'État, démocratiques, monarchiques et aristocratiques,
ont de résoudre le problème de la décision dans le cadre d'un choix
juridique et constitutionnel.
Le grand chantier du désenchantement du «politique» ouvert par Weber,
pOllfsuivi et approfondi par Carl Schmitt, a été laissé de côté depuis
l'émergence d'une pensée d'inspiration kantienne constituée d'un amas
inanimé de fonctiOlmalisme, de sociologisme et de constructivisme.
De cette pensée sans histoire est née Jïllusion d'une union sans ennemis
qtÙ peine à retrouver l'instinct du politique.
À l'instar du cosmopolitisme kantien et du de la république
universelle ainsi que de Jïdéologie postmoderne, selon laquelle l'humanité,
au moins ew'opéenne, s'est commuée en une société pacifiée et en un monde
hannonieux, où il 11'y aurait plus d'hostilité ni de sujets belliqueux et
hostiles, ces demiers sont dégradés par les doctrinaires de la dépolitisation
en partenaires cont1ictuels.

212
Le vieux réflexe du politique comme lutte, guerre et conflit a été ainsi
égaré. En effet, lorsque l'on redécouvre l'ennemi, on le fait de manière
primitive et ancestrale dans la dimension pré moderne et dans les zones
grises de la planète, autrement dit, dans un sens prépolitique.
La solution militaire d'un conflit politique s'inscrit désormais dans le
cadre d'une «guerre civile mondiale» - la Weltbürgerkrieg, aux actants
multiples et aux métamorphoses incessantes. Or, la dépolitisation
européenne est d'autant plus frappante que les nouveaux sujets de la
politique s'expriment avec les vieux concepts de la lutte à mort, les concepts
radicaux d'ami et d'ennemi, et l'Occident y fait figure d'adversaire, sans
détour et sans nuances. Si la fin du marxisme a mis en crise les catégories de
la théorie du progrès, la fin de la bipolarité a mis un terme à l'hégémonie de
la rationalité occidentale.
Le XVIIIe éclairé avait adopté une conception orientée du progrès qui
allait du fanatisme à la liberté, du dogme à la critique, de la superstition à
l'illumination des esprits. Avec l'émergence d'un monde
« désoccidentalisé » et hostile, ce cheminement s'est inversé. On passe de
l'illumination à la superstition, de la critique au dogme et de la liberté au
fanatisme.
Cette inversion a une cible fixe et incontournable: l'Occident, objet a
priori d'une haine absolue. Le conflit larvé entre, d'une part, ce qui est
Occident et, d'autre part, ce qui ne l'est pas, est volontairement ignoré par
les Européens car cela les dispense de s'armer spirituellement et de s'investir
dans la création d'un outil de cohésion et d'action, une constitution
politique, une politique étrangère et de défense commune, qui sont les
conditions préalables pour l'émergence d'une volonté forte et d'une stratégie
unitaire.
La pensée officielle veut ignorer la notion même d'opposition car les
vieilles oppositions ont eu pour enjeux des conflits. Ceci est dû au fait que
nous vivons paisiblement une époque servile et docile, celle de l'âme
désenchantée, prophétiquement annoncée par Ortega y Gasset. La notion
d'opposition, que la dialectique hégélienne a commuée en contradiction, a
été trahie par la conversion marxiste et néolibérale de la politique dans
l'économie.

213
XII.IO UNE CONSTITUTION POLITIQUE POUR UNE EUROPE
RESTAURÉE

La prise de conscience du contlit, qui s'effectue au niveau des idées, des


grandes conceptions du monde et des cultures, n'élimine pas, mais se
superpose à la Machtpofitik, aux logiques stratégiques et géopolitiques des
acteurs majeurs de la scène mondiale.
des classes dirigeantes européennes, la contestation
opinions au sujet d'tme polarisation des débats entre l'éthique et
r économique n'a réussi ni à extirper la politique et l'État ni à dépolitiser le
monde, ni encore à étouffer la recherche du sentiment universel de liberté.
La Constitution doit aider à la renaissance, désormais mûre, d'une
conscience géopolitique et d'un imaginaire européens, un retour aux
in tentions politiques originelles des pays fondateurs et à l'émergence d'une
nouvelle ère, celle d'une Europe restaurée et donc refondée à r échelle
planétaire; une Europe qui dispose d'une force propre, car la force est
indispensable pour les ensembles politiques qui veulent vivre sur la scène du
monde. La force demeure la ressource principale de l'agir stratégique.
Seuls les acquis de la puissance interdisent de confier son destin aux
rêves de la paix, érigée en valeur absolue et instituée en régulatrice de la
compétition internationale.
choix entre idées-valeurs est un choix de destin et de ce fait un choix
politique radical qui appartient au primat de la délibération politique et donc
du pouvoir souverain.
ce type de choix que découlent les grandes orientations de la vie
collective, qui on1:à leurs deux l'exception et la norme, la paix
guelTe, le passé et r avenir.
214
Ainsi, la condition de survie d'un ensemble de peuples, liés par une
constitution est de prévoir les cas d'exception et les figures de la
souveraineté qui délibèrent des cas extrêmes dans les situations extrêmes.
En réalité, si la politique est destin, le destin de l'Europe passe d'abord
par la politisation de sa constitution et par la militarisation de sa puissance,
aujourd'hui « civile ».
Une constitution dans laquelle existe une autorité; une autorité par
laquelle se forge une décision; une décision qui s'impose par une volonté et
se fasse valoir par une force, une finalité et un espoir, car, dans les décisions
les plus importantes, ce qui importe est ce que l'on décide et pas comment
on décide.
En effet, la décision a son propre caractère et sa propre légitimité, et
celle-ci est dictée par l'intensité qui l'anime, par la grandeur qui la soutient,
par la vérité transcendante qui en est la nécessité, le symbole et le mythe,
l'idée du « bien », du «juste» et du « vrai» 11.
Si le texte de la convention a pour but de fixer des limites à la
concentration du pouvoir, il ne doit pas constituer une entrave à l'exercice du
leadership, conformément à une démocratie monocratique et moderne. Il a
également pour mission de donner une réponse à la défiance des institutions,
au doute et à la résignation des élites, au ressourcement des forces du
changement et des réformes, aux évolutions de la scène mondiale, loin des
immobilismes politiques et des syndromes culturels d'abandon. Son objectif
principal est de combler l'écart entre la Constitution et la pluralité des États,
entre l'État central, détenteur exclusif de la souveraineté et les États
constituants sans souveraineté12, entre le politique et la « société civile» qui
a été par le passé une cause permanente de crise dans le monde européen et
qui est une cause de contestation permanente dans l'univers planétaire
d'aujourd'hui.
En termes théologiques, cet écart est marqué par la résurgence dans les
relations extérieures d'un dualisme métaphysique à peine oublié, celui de
Dieu et du monde, de la toute-puissance et de la force démoniaque.

11
Nous sommes aux antipodes de l'idéalisme vénusien de Mario Télà, spécifiant que
le «risque inhérent à certaines transactions de l'Europe-puissance est d'envisager un
mouvement vers l'Union politique de type néo-hégémonique, néo-mercantiliste, ou basé sur
une « identité contre », liée à un modèle des relations internationales qui rappelle celui de la
balance ofpower, aggravé parles tensions entre civilisations [...]. L'identité constitutionnelle
démocratique de l'Europe est exactement le contraire de la construction d'une puissance
repliée sur elle-même et orientée vers un rôle politico-militaire hégémonique [...]. La
perspective kantienne est celle de la constitution d'un « pouvoir civil », aux frontières établies
mais ouvertes, composante et moteur d'une démocratie continentale et mondiale. »
12 C'était le cas de la Fédération impériale du Reich allemand dont le simple rappel
est susceptible d'induire plusieurs pathologies de rejet.

215
Ce dualisme réapparaît de manière éclatante par l'appel ultime à Dieu
dans la « décision» de donner et se donner la mort lors d'attaques suicides
et, d'autre part, par le recours à l'éthique de la force dans le cadre de
1'« action préventive» et de la riposte proportionnée à la menace
existentielle de l'ennemi. C'est ce dualisme qui impose à chaque fois et dans
chaque conjoncture un choix existentiel entre l'ami et l'ennemi.
Ainsi, la force du « désenchantement» des « catégories du politique» de
Schmitt apparaît avec la plus grande pertinence mais aussi dans ses limites
car, d'une part, l'État a perdu le monopole du politique suite à la naissance
de pôles de pouvoir et de nouveaux sujets de la conflictualité à l'échelle
internationale (terrorisme, êtres politiques quelconques, mouvements
idéologiques ou identitaires, etc.), ce qui assigne à la politique mondiale une
fonction de «gouvernabilité » et non d'intégration et, d'autre part, car la
naissance de théories sur le «pouvoir diffus» relativise la fonction
existentielle du « politique pur » en dépolitisant ses « options ».
Le grand dilemme, élémentaire et immédiat, qui se pose à l'Europe
consiste à savoir si on peut faire coexister l'utopie du droit public et d'une
constitution dépourvue de la majestas d'antan avec la réalité de la politique
mondiale de puissance et de force, et si 1'« essence» du politique peut être
inscrite à l'extérieur dans la dialectique de l'un et du multiple et à l'intérieur
dans un réseau de relations fonctionnelles, engendrant une version purement
administrative de la théorie de la décision et une image tranquillisante de la
paix, la pax apparens de Thomas d'Aquin.
Vivons-nous le dernier crépuscule de cette paix illusoire qui, en épais
brouillard de l'esprit, nous interdit la représentation classique de la
souveraineté et des chefs fondateurs des républiques, celle insolente et
insoutenable du roi Soleil qui, comme la mort ne pouvait être regardé dans
les yeux?

216
XIII. LE SERVICE EUROPÉEN D'ACTION
EXTÉRIEURE. DU « PROJET DU TRAITÉ
CONSTITUTIONNEL» AU « TRAITÉ DE
LISBONNE»

XIII.l LA GENÈSE INSTITUTIONNELLE

Le Service européen d'action extérieure dont la nouveauté était inscrite


dans le projet de traité constitutionnel de la Convention européenne résulte
de trois innovations majeures:
. la première était celle de la création d'un ministre européen des Affaires
étrangères, conduisant la PESC et s'appuyant sur ce service;
. la deuxième. l'élection d'un président permanent du Conseil européen, élu
pour deux ans et demi, renouvelable une assurant la représentation
extérieure de rUnion ;
. la troisième, la reconnaissance et exp1icite de la personnalité
juridique de l'Union. permett,mt à celle-ci d'agir sur la scène internationale.
Depuis le mandat accordé à la Convention de répondre à différentes
questions sur l'avenir de l'Europe et après un an et demi de travaux, la
Convention était parvenue au consensus européen de Thessalonique du 20
juin 2003, et donc à un projet de constitution qui disciplinait une série de
matières et particulièrement l'action extérieure de l'Union. Celle-ci était
présentée, dans le projet de traité constitutionnel de l'Union, sous un titre
unique, alors que, dans précédents, elle figurait dans des textes
différents,
Ce regroupement était justifié sur le plan de la logique et sur celui de la
cohérence, puisque toutes les actions menées par l'UE sur la scène
internationale, soient-elles économiques, humanitaires ou politiques, d'aide
au développement ou de solidarité interne, dans le cas de la lutte
antiterroriste, doivent avoir des objectifs communs.
En parcourant rapidement le texte en matière de politique étrangère, nous
devons prendre acte d'un élément de continuité et d'un facteur de

.
discontinuité.
L'élément de continuité était représenté par le vote à l'unanimité dans la
prise de décision au sein du Conseil. L'unanimité comporte ex COf/verso le
«droit de veto de chaque État sur des dossiers portant atteinte il ses
intérêts, à ses orientations ou à ses principes.

. Le facteur de discontinuité et donc d'innovation était constitué par la


création de la fonction du futur ministre des Affaires étrangères qui devait
cumuler la charge du vice-président de la Commission européenne; double
charge qui s'explique par le but de disposer d'un budget et d'un pouvoir de
coordination afin de mener à bien les actions décidées par le Conseil.

XIII.2 SUR LA FIGURE DU « HAUT REPRÉSENTANT ~~

Au sein de la Commission, le ministre (aujourd'hui haut représentant),


sera en prise directe, par le biais du collège des commissaires, avec les États
membres sur toutes les questions qui touchent à la stratégie des moyens et à
leur mise en œuvre, ainsi qu'aux orientations de politique générale.

218
Le ministre des Affaires étrangères, M. Solana, qui avait été désigné dans
la figure du haut représentant/secrétaire général actuel, devait faire en sorte
que l'action de soit plus efficace et mieux écoutée dans le monde. Il
devait avoir pour tâche de présenter l'Union d'une «seule voix », d'assurer
la coordination entre les institutions et autres acteurs de la politique
extérieure, sans qu'aucune d'entre elles ne soit prépondérante, et de faire
entendre cette «position concertée» à r Assemblée et au Conseil de sécurité
des Nations unies.
Ce nouvel outil diplomatique, sur lequel doit s'appuyer son action et dont
la constitution doit être prévue, sera donc placé sous son autorité et prendra
la forme d'un « Service européen d'action extérieure ».
Par le biais des délégations de la Commission dans près de pays, il
pourra disposer d'une structure int1uente et représentative dans les grandes
régions du monde.

XIII.3 LE STATUTDU SERVICE. UN ENJEU DE POUVOIR

La question la plus importante, qui a été et demeure l'objet d'une lutte


d'int1uence entre la Commission et le Conseil, est celle du statut de ce

Sera-t-il autonome ou sera-t-il rattaché en pmiie au Conseil ?


D'intenses débats ont eu lieu. lors de la présentation d'un «projet de
service» par le président de la Commission M. Barroso et Je haut
représentant/secrétaire général M. Solana au Conseil, le 10 mm's 2005, entre
les institutions de l'UE et les gouvernements des États membres.
Ces divergences ont porté sur la configuration du service et les liens entre
les compétences et les fonctions respectives du Conseil, de la Commission et
des États membres, sous le contrôle du Parlement européen.

219
Ce qui apparaissait certain, à l'époque, c'était que les directions générales
de la Commission, qui ont en charge k commerce extérieur, le
développement, l'aide humanitaire, ainsi que la gestion des programmes
d'assistance financière extérieure, ou encore les négociations
d'élargissement, restaient sous la responsabilité des commissaires désignés.
En revanche seraient placés directement sous l'autorité du chef de la
diplomatie européenne, l'état-major de l'UE ainsi que fonctionnaires
dont les compétences recouvrent les grandes aires économiques et politiques.
L'importance et le volume des effectifs devraient dépendre des options
retenues, mais auraient dû être de quelques centaines de fonctimmaires. Un
rapport fut présenté au Conseil européen les 16 et 17 juillet 2005, tranchant
sur ces différents points.

XIII.4 LA NATURE DU SERVICE, SON AUTORITÉ, SES COMPÉTENCES


ET SES LIMITES

Labvrinthe
. de MVI10s
.

Considéré sous l'angle de ses compétences, le Service européen d'action


extérieure aura pour mission de concevoir et de mettre en œuvre Wl équilibre
délicat entre le respect des politiques étrangères, de sécurité et de défense
des États membres de l'Union et le développement d'un processus
décisionnel, central et efficace, de capacités crédibles d'action
militaire. Dans le cadre du Traité Lisbonne, la maîtrise des traités reste
dans les mains des États et ceux-ci gardent la «compétence des
compétences '>, autrement dit, la souveraineté pleine en matière d'action
extérieure. De ce fait, la capacité ultime de répondre de manière autonome
aux défis sécuritaires, militaires et civils de l'Union européenne ou il une

220
crise existentielle et identitaire brutale, demeure dans les mains des États. Le
service est le moyen constitutionnel d'un progrès politique vers des formes
d'intégration sécuritaires plus poussées. Son objectif est d'aider les États
membres à se doter d'influence, de puissance et de capacités de coercition
par la voie de la coordination et sur une base volontaire et pas de les
remplacer ou de se substituer à leurs pouvoirs. En son sein, les personnes
étatiques les plus ambitieuses réaliseront des « coopérations renforcées» par
la méthode européenne d'une éventuelle coalition de volontaires. Le service
demeurera ainsi l'outil politique intégré d'une influence de l'Union qui n'est
pas encore centralisée et fédérale, mais qui a besoin dans ce domaine d' « un
plus d'Europe» et donc d'un plus de coordination. Il est 1'« outil de
conception» des options, de mise en œuvre institutionnelle et des résultats
politico-militaires, attendus dans le domaine de la stabilité et de la
pacification partout là où des situations de crise exigent une présence de
l'Europe sous la contrainte d'états de nécessité et d'urgence ou pour leur
prévention.
Aux termes du Traité de Lisbonne, les États membres ont souscrit à
l'obligation de se consulter, de se coordonner et de se soumettre aux
décisions du Conseil en matière de PESC/PESD sans disposer cependant
d'un pouvoir de contrainte ni de la possibilité d'un recours à la Cour de
justice, en cas de non-participation ou de non-exécution. En effet, les États
membres restent pleinement souverains dans cette matière, car l'organe doté
d'un pouvoir d'autonomie et de responsabilité vis-à-vis des gouvernements
est le haut représentant de l'Union, lié au Conseil de l'UE. Ce dernier
demeure l'institution politique de représentation des États, qui gardent la
maîtrise des affaires étrangères et donc une compétence exclusive ne les
obligeant d'aucune manière à une position commune. Le silence du haut
représentant en cas d'absence de position commune est l'expression de cette
règle, qui résulte simultanément d'un état de fait et d'un état de droit. En
effet, la PESC/PESD repose totalement sur les moyens politiques et
militaires des États membres, et ceux -ci demeurent les détenteurs exclusifs
de toute autorité et de toute subjectivité en matière de droit international
public. Une évolution est certes possible car la forme du traité elle-même
n'est guère figée. En effet, elle est fondée, d'une part, sur l'évolution de la
situation internationale et, de l'autre, sur la capacité d'y répondre et de s'y
adapter, par la progression d'une intégration plus approfondie dans les
domaines essentiels de la sécurité intérieure et extérieure. Le monde, tel qu'il
est, est le vrai demandeur de «plus d'Europe », et il reste l'accélérateur le
plus vraisemblable de sa constitution politique, la force dynamisante la plus
probable de sa « volonté» unitaire. Cependant, le poids du « hasard» ou de
la machiavélienne Fortuna ne pourront rien sans un projet politique qui
demeure le seul interprète du projet constitutionnel.

221
XIII.5 LE TRAITÉ DE LISBONNE À L'HEURE DE SA MISE EN PLACE.
LA DUALITÉ DES POLITIQUES EXTÉRIEURES

Après le rejet du projet de traité constitutionnel, qui devait consacrer par


sa réféœnce à la « loi fondamentale », d'une Europe politique, un
traité modificatif simplitié fut à Lisbonne le 13 décembre 2007 par les
vingt-sept chefs d'État et de gouvernement et il est aujourd'hui à l'heure de
sa mise en place. Le tnùté, que les plus audacieux de ses opposants
(N. Dupont-Aignan), présentèrent à l'Assemblée nationale française comme
<,un véritable coup d'état simplifié» et d'autres encore comme un «déni de
démocratie» par la voie de ratitication choisie, consistant à refuser de le
soumettre une deuxième fois au référendum populaire, ce traité entrera en
vigueur le premier janvier 2009, après le processus de ratification des
parlements nationaux des vingt-sept pays membres (sauf l'Irlande où
referendum demeure une obligation constitutionnelle).
Dans sa partie consacrée à l'Europe comme acteur de la scène mondiale,
les instruments pobtique extérieure seront regroupés par le traité, afin de
permettre à l'Europe de «mettre» sa puissance économique, politique,
diplomatique et humanitaire au service de ses intérêts et de ses valeurs dans
le monde, tout «en respectant », je cite, « les intérêts pmticuliers des États
membres, en matière de politique extérieure ».
Or, en tëvrier 2008, les premières tractations entre les Vingt-sept pour la
mise en place des nouvelles institutions ont fait l'objet de débats sur

.
grandes lignes du traité et tout pmticulièrement sur :
la présidence stable du Conseil de l'UE dans ses relations avec des
présidences tournantes. qui seront maintenues et effectueront la plupart du
travail prévu

222
. ]a du « haut représentant
politique de sécurité»
de l'Union affaires étrangères et la

. le «Service européen pour l'action extérieure », sur lequel s'appuieront


l'mltorité et]a fonction du haut représentant,

Les rapports d'autorHé entre le haut représentant et le Service européen


d'action extérieure seront de types hiérarchique et fonctionnel,
particulièrement politisés surtout en ce qui concerne les zones d'ombre du
traité, Ils se feront valoir sur un corps de fonctionnaires d'environ 5200
unités (mille deux cents, auxquels s'ajoutent deux mille agents contractuels
et deux mille agents locaux), Leur engagement, sous r autorité du haut
représentant verra la réunification des deux directions générales des relations
extérieures, de la Commission et du ConseiL
La composition de ces services, les affaires politico-militaires du Conseil,
l'unité politique du haut représentanUsecrétaire général, l'Eurogroupe et les
personnels détachés des diplomaties nationales exprimeront l'inévitable
dialectique des rapports entre l'Union et les États membres et une
permanente antithèse entre le communautaire et l'intergouvernemental.

XIII.6 LA PRÉSIDENCE DU CONSEIL DE L'VE ET LES PRÉSIDENCES


TOURNANTES. DIALECTIQUE, VISIBILITÉ ET ENJEUX

La présidence du Conseil de l'UE ne sera que partiellement unitïée, car la


présidence tournante continuera d'exister, y exerçant une fonction
d'exécution et réservant les aspects plus politiques de son action au Conseil
européen (composé des chefs d'État et de gouvernement), au Conseil des

223
ministres des Affaires étrangères et à l'Eurogroupe (Conseil Ecofin et BCE).
Une partie des services nécessaires à la gestion de la présidence du Conseil
de l'UE sera mise à la disposition de celle-ci par la présidence tournante à
travers le secrétariat général du Conseil. Le terme de complexité est le plus
adéquat pour exprimer le fonctionnement de cette architecture
institutionnelle. En effet, pour jouer un rôle de premier plan sur la scène
internationale et faire face à des enjeux mondiaux tels que la sécurité de
l'approvisionnement énergétique, le changement climatique, le
développement durable, la compétitivité économique, l'innovation sociale et

.
le terrorisme, l'Europe peut se prévaloir de trois nouvelles dispositions:
la reconnaissance
pouvoir
d'une
de négociation
personnalité juridique
et de conclusion
unique, renforçant
de traités
son
dans l'arène
internationale;
. le renforcement de la cohérence et de la visibilité, dicté par l'exigence
«parler et d'agir comme une seule et même entité » ;
de

. et, enfin, l'insertion d'une «clause de solidarité » appelant l'Union et les


États membres à agir conjointement en cas d'attaque terroriste.
Parler de visibilité à propos du premier président de l'Europe, dont le rôle
est encore relativement peu défini, signifie faire appel à l'analogie historique
et à une carence de représentativité et d'identité de l'Union. Quant à
l'analogie ce sont de grandes figures fondatrices qui sont évoquées, tel un
«George Washington» de l'Union, selon la plaidoirie de Valéry Giscard
d'Estaing à Hambourg le 20 février 2008. Pour ce qui est du symbolique et
de l'identitaire, l'association des opinions s'obtiendrait plus facilement dans
le cas du choix d'une personnalité fortement représentative et pas à l'inverse,
comme dans le cas d'une figure effacée et à la visibilité faible.
Telle est l'incarnation des deux rôles possibles du futur président. Cette
opposition a été une cause d'affrontement à la Convention pour l'Europe en
2003. On y avait opposé à la figure d'un président chairman, simple
coordonnateur des travaux du Conseil, réunissant les chefs d'État et de
gouvernement, le rôle énergique et pionnier d'un président leader,
charismatique et prestigieux, à fort impact populaire et à grande emprise sur
les opinions.
L'Union s'est dotée, depuis, d'une série de moyens qui lui permettent de
faire face à des enjeux mondiaux dans la défense des intérêts et des valeurs
de l'Europe.

224
XIII.7 LE SERVICE D'ACTION EXTÉRIEURE

Dans le « projet d'avis » <.kla commission Affaires étrangères du PE


à l'intention de la commission des Affaires constitutionnelles sur Je Traité
LisbOlme du 5 décembre 2007, le rapporteur (Andrew Duff) prend note des
modifications structurelles m<\jeures du Traité de Lisbonne par rapport au
projet de traité de constitution.
modifications séparent les dispositions relatives à la PESC/PESD
(chapitre V du traité sur l'Union) des dispositions générales du traité sur
fonctiOlmement de rUE, relatives à l'action extérieure (commerciale,
humanitaire et civile).
Le rapport mentionne l'amélioration du dispositif existant par rapport au
passé, amélioration qui concerne:
. la visibilité de l'Union et sa capacité d'agir avec efficacité
. la personnalité juridique unique
. le vote à la majorité qualifiée
. les coopérations renforcées (entre au moins neufs États) dans le domaine de
la PESe;

. l'élaboration des politiques et la cohérence de l'action extérieure grâce à la


création d'un "poste puissant" de haut représentant et d'un Service
Européen d'Action Extérieure (SEAE) chargé de le seconder

. Je renforcement des pouvoirs budgétaires du Parlement européen sur


l'ensemble des dépenses de l'UE y compris le Service européen d'action
extérieure;
. la mise en place d'tme
PESD.
structurée permanente » en matière de

225
Cette demière concerne les capacités militaires, par l'élargissement du
rôle de l'Agence européenne des armements et se distingue
« coopérations renforcées» de la PESe.
Le rapport soubgne que les dispositions PESC ne portent atteinte ni aux
responsabilités des États membres pour l'élaboration et la conduite de leur
politique étrangère, ni à la représentation de celles-ci au Conseil sécurité
des Nations unies.
S'agissant du Service européen d'action extérieure, le rapporteur, insistant
pour qu'il soit lié organiquement aux délégations extérieures de la
Commission, « souligne que ce service doit devenir un service diplomatique
professionnel et permanent, à même de contribuer efficacement à la
réalisation des objectifs de l'action extérieure et de soutenir le travail du haut
représentant ».
La conception du professionnalisme projeté dans une dynamique
perspective décrit bien le trait fondamental du sa formation et son
homogénéisation ainsi que l'acquisition commune des ,<savoirs» et de
« savoir-faire» indispensables.

XIII.S PROFESSIONNALISME ET FORMATION DU SERVICE. SUR


L'ACADÉMIE DIPLOMATIQUE EUROPÉENNE

C'est sur ce même sujet que le rapport final du groupe de travail VII sur
l'action extérieure de l'UE du 16 décembre 2002 a souligné l'importance et la

226
«nécessité d'une académie diplomatique européenne », jugée indispensable
et mentionnée comme telle.
En effet, à l'alinéa 69 du rapport, le groupe des parlementaires du WG
(working group) XII-17 a préconisé en toutes lettres « la création d'une école
de diplomatie ,> de l'OE, assurant la formation des jeunes diplomates
offrant formations à mi-canière, ainsi qu'un service diplomatique de
« à côté» de ceux qui existent dans les États membres, de même que ]e
développement d'une «coopération plus étroite» entre les services
extérieures de l'Union et ceux des États membres. Ici, comme plus haut, une
distinction structurelle s'impose entre la PESC/PESD, car le «service
diplomatique », tout en inc1uant les deux volets de la politique étrangère de
J'Union, concerne la PESe et donc les aspects politiques et sécuritaires, de ]a
même manière que les «coopérations renforcées» (PESC), se distinguant
des « coopérations structurées permanentes », concernent ]a PESD.

XIII.9 CORPS DIPLOMATIQUE ET «ÉCOLE DIPLOMATIQUE»


EUROPÉENS. LA LECTURE DE GERARDO GALEOTE QUÉCEDO
RÉADAPTÉE

« Afin de contribuer efficacement à ]a réalisation des objectifs de l'action


extérieure et de soutenir le travail du haut représentant» selon les
expressions utilisées par Andrew Duff ]e 5 décembre 2007, il était apparu
indispensable, déjà en 2000, au rapporteur du Parlement européen,
M. Gerardo Galeote Quecedo, dans ]e «document de travai]» sur la

227
diplomatie européenne, présenté à la « commission des Affaires étrangères,
des Droits de l'homme, de la sécurité commune et de la politique de
défense », de proposer la création d'un corps diplomatique européen, et, en
vue de la mise en place d'une formation spécifique dans le domaine des
relations extérieures, la constitution d'une « école diplomatique
européenne ».
Cette proposition visait à assurer aux fonctionnaires du Service européen
d'action extérieure non seulement une préparation technique aux politiques
communautaires, mais aussi « une formation proprement diplomatique ».
Afin de mieux préciser ce qui sera l'objet des débats successifs intenses (à
partir surtout des travaux de la Convention européenne 2003), l'affectation
de ce corps diplomatique sera ventilée, selon le rapporteur Gerardo Galeote
Quecedo, «non seulement dans les délégations, mais aussi dans toutes les
unités de la Commission et du Conseil, impliquées dans l'activité extérieure
de l'Union ».
Ce rapport, retraçant le parcours de l'évolution de l'Union européenne,
justifiait ses propositions par une série de constats, que nous adaptons à la
situation d'aujourd'hui et à notre grille de lecture.

.
Compte du fait tenu que:
l'action extérieure
cessé de croître ;
de la Communauté européenne, depuis son origine, n'a

. le caractère
dépassé;
économique de l'activité extérieure était déjà en 2000 nettement

. l'aspect extérieur de l'Union


aujourd'hui majeur ;
comporte un aspect politique croissant et

. les compétences extérieures de l'Union s'exercent de plus en plus dans des


domaines d'activités exigeant une anticipation, une interconnexion, et une
interdépendance accrues;
. en vue d'entretenir des relations permanentes
organisations internationales, la Communauté
avec des États tiers et des
européenne a été dans
l'obligation de créer des «délégations» ayant fait fonction, par le biais
d'organes à caractère diplomatique, de la représentation extérieure de la
Commission;
. la coordination entre l'activité extérieure à caractère commercial et,
aujourd'hui, à caractère énergétique et la politique étrangère, de défense et
de sécurité s'impose de manière évidente, au plan de la conception et de la
mise en oeuvre, stratégique et prospective, des politiques;
. un lien entre les diplomaties des États membres et celle commune du
Service européen d'action extérieure, au service de l'action du haut
représentant de l'Union, constitue aujourd'hui une nécessité politique,
géopolitique et stratégique;

228
. l'Union européenne joue désonnais
au sein du système international;
un rôle d'acteur civilisationnel et global

. dans ses relations avec les acteurs de taille moyenne de la scène mondiale,
ainsi qu'avec les acteurs tiers et les organisations internationales, l'Union
exerce un rôle éminent et une action soutenue, aux yeux et dans l'intérêt
même des acteurs régionaux et locaux, en quête de solidarité et d'appuis
extérieurs;
. les institutions de l'Union et les fonctionnaires qui les servent interviennent
désormais dans les domaines sensibles de la sécurité et de la gestion des
crises et, de façon générale, dans des domaines autrefois «réservés » à la
diplomatie et à la politique étrangère, propres aux relations internationales
classiques;

. ces personnels grandissants et spécialisés participent


fonctions régaliennes de la politique internationale;
désormais aux

. le haut représentant est doté de prérogatives étroitement


diplomaties des États membres et a en charge la responsabilité
liées aux
des unités de
planification des politiques et d'alerte rapide;
. le Conseil, auquel le haut représentant est associé, définit les principes et
les orientations générales de la PESC, en adoptant des stratégies
communes;
. la Commission, à travers la double fonction du haut représentant, sera de
plus en plus associée aux travaux du Conseil en ce qui concerne la PESC,
ainsi qu'à l'exécution de la politique étrangère commune.

Nous concluons que les fonctionnaires du Conseil, de la Commission et des


États membres doivent disposer d'une vision appropriée du système
international et des concepts, des principes et des grilles de lectures
communes, ainsi que des connaissances et pratiques propres à la politique à
mettre en œuvre pour l'Union. Ces personnels doivent disposer, en
conséquence et à cette fin, des capacités d'analyse, de prévision,
d'anticipation et d'action, nourrissant les « savoirs » et les « savoir-faire » de
la diplomatie naissante de l'Union.
Il en découle ainsi que la mise à niveau de ces connaissances tout comme
la conception et la mise en œuvre efficace des politiques décidées par le
Conseil exigent des programmes de formation continus, permanents, en
alternance et en rotation, en mesure de remplir efficacement les rôles
assignés et d'agir efficacement dans l'intérêt de l'Union ainsi que dans le
respect de ses principes et de ses valeurs.
C'est la raison pour laquelle sont à prévoir et à réaliser des formations
spécialisées, impliquant tous les fonctionnaires des institutions de l'Union,
dans l'apprentissage et dans l'homogénéisation des connaissances de base et
des procédures spécialisées relatives aux relations extérieures de l'Union et
cela par une « véritable école diplomatique ».

229
Ainsi, l'institution d'un corps diplomatique européen ne pouna se passer
de la constitution d'un serviœ diplomatique professionnel, permanent et
adapté à toute circonstanœ et, avec celui-ci, d'une « académie diplomatique
européenne» en mesure de remplir ce rôle important, en assurant une
préparation d'excellence et une fonnation spécialisée et de haut niveau.

XIII.10 ENCORE SUR L'AcADÉMIQUE DIPLOMATIQUE. UNE


«ÉCOLE DE PENSÉE» CARACTÈRE GÉOPOLITIQUE ET
STRATÉGIQUE. CARACTÉRISTIQUES ESSENTIELLES

La première caractélistique d'une académie diplomatique européenne

.
commune est:
d'appréhender
aspects
conceptuelJement
politiques.
l'unification
géopolitiq ues,
stratégique
sécuritaires.
capitale des
économiques.
technologiques, et diplomatiques des actions extérieures de la PESC/PESD.
l'action humanitaire et l'aide au développement;
. de saisir la logique du système international (morphologie. polarisation,
alliances...) ainsi que les politiques étrangè.res et de défense des acteurs
mègeurs de la scè.ne mondiale. en les abordant du point de vue des intérêts
et des valeurs de l'Union
. de valoriser l'approche historique, culturelle et anthropologique;
. de former il la genèse historique et au fonctionnement actuel des
institutions européennes, de manière il pouvoir les réformer et les adapter

230
constamment aux situations imprévues, en agissant toujours dans le sens
d'une transformation plus politique des structures existantes.

La centralité institutionnelle de l'outil de formation, lié à un réseau


d'institutions de même nature, doit demeurer la caractéristique capitale de
l'académie, car elle est fondée sur la proximité immédiate du Conseil, de la
Commission et du PE, valorisant l'interaction des contacts, des informations
et des débats.
En termes prospectifs, l'académie diplomatique européenne doit devenir
le creuset d'une « école de pensée» spécifiquement européenne, produisant
en permanence des synthèses indépendantes par rapport aux tropismes
analytiques nationaux.
Cependant, une institution dont la fonction capitale est de rendre
homogènes les savoirs des diplomates doit axer ses formations sur son rôle
pivot.
En effet, le caractère intergouvernemental de la PESC fait graviter le
poids du système sur le Conseil et déplace la prise de décisions des capitales
vers Bruxelles.
Créer l'environnement perceptuel, civique et commun, adapté aux valeurs
et aux intérêts de l'Europe, devient ainsi l'une des missions prioritaires de
l'académie.
Cela exige un flux constant de réflexions, en osmose institutionnelle
quotidienne. C'est là le premier jalon d'une indépendance d'approches, en
matière d'intelligibilité de la scène mondiale.
Cette intelligibilité repose sur l'émergence d'une culture internationale
commune, aujourd'hui inexistante et sur une grille de lecture, homogène et
partagée du monde contemporain.
La formation intellectuelle des jeunes diplomates européens ne peut que
baigner professionnellement au sein des institutions de l'Union, qui
participent à des titres divers à la conception et à l'exécution de la politique
étrangère.

XIII.ll LA FORMATION DIPLOMATIQUE. CENTRALITÉ ET


RÉSEAU. NOTES ET OBSERVATIONS

En quoi consiste-t-elle, une formation proprement diplomatique, dont il


est question dans le document de travail du Parlement européen du 7 février
2000 (rapporteur Gerardo Galeote Quecedo) ?
Cette expression mérite réflexion, approfondissement, comparaison et
anticipation cognitive:

231
. réflexion d'abord, quant à l'impératif de fournir les outils
conceptuels adéquats à l'exercice de la fonction diplomatique
proprement dite (rédaction de notes ou de rapports, théorie et
pratique de la négociation, importance et limites du droit
international, ...), les connaissances historiques, géopolitiques,
stratégiques, économiques, scientifiques, techniques, en sciences
humaines, permettant l'émergence d'un «corps de fonctionnaires
d'excellence ».
. approfondissement, par l'exigence de faire recours à l'analyse des
situations et des cas et d'aboutir à des conseils et à des propositions
d'action.
. comparaison, par l'aptitude à intégrer, dans l'ordre de la conception
et de l'action, la connaissance des cultures, des mentalités et des
philosophies des acteurs mondiaux majeurs, en posture de rivalité ou
de compétition entre eux ou avec l'Union.
. anticipation, par la proposition de « scénarios» dans le domaine des
relations internationales, visant à favoriser le choix des options
d'avenir, en situations de brouillard intellectuel, d'hypercomplexité
dynamique, de rareté de ressources, de danger existentiel et de
risque extrême.
C'est au sein d'un réseau pivotant sur Bruxelles que doit se forger le style
d'une «diplomatie de sécurité» européenne disposant d'un tropisme
essentiel, l'acuité du regard sur le monde et l'entraînement à espacer
politiquement sur un système international, planétaire et global.
L'aboutissement de cette formation indispensable est représenté par
l'affectation de diplomates européens, issus d'une grande tradition de pensée
et de cette grande école diplomatique émergeante, comme chefs de
délégation ou comme personnel de haut niveau, dans les 125 représentations
de la Commission éparses dans le monde.
Un concours spécifique pour le recrutement devra être mis en place pour
la fonction diplomatique et les relations extérieures de l'Union. Cela
entraînera nécessairement une modification des statuts des fonctionnaires,
car l'excellence et la « qualité» de la formation seront renforcées, d'une part,
par un mode d'accès sélectif et, d'autre part, par la présence incomparable
d'un réseau d'institutions internationales, académiques et universitaires
situées dans l'environnement proche ou immédiat.

232
XIV. LA THÉORIE RÉALISTE DE LA POLITIQUE
ÉTRANGÈRE ET LA PESC/PESD. CONCEPTIONS
CONVERGENTES OU ANTITHÉTIQUES?

XIV.l LA DOCTRINE RÉAUSTE : UN DÉTOUR THÉORIQUE

politique étrangère de sécurité et de défense commune PESC/PESD,


est la partie la plus récente des politiques de l'Union. Elle il' a en etTet que
dix ans (1999-2009). Dans la vision réaliste classique, la politique étrangère
est désignée comme Machtpolitik ou «politique de puissance ». Avec la
terminologie anglo-saxonne, dépourvue de la métaphysique héritée de la
pensée allemande du XIXe siècle, elle devient power politics.
Reinhold Niebuhr dira: «international politics, as all politics is power
politics ».
H. J. Morgenthau identifiera le critère principal du réalisme en politique
internationale dans le « concept d'intérêt» défini en termes de puissance et
définira le mécanisme régulateur du désordre international dans la balance of
power, que traduit de manière imparfaite la notion d'équilibre.
R. Aron mettra l'accent sur la conception de la puissance comme moyen
de la politique étrangère par opposition à la vision transcendante de celle-ci
et établira une liaison entre le soutien de l'intérêt national et l'exigence de
préserver l'identité de la nation et sa survie.
Il critiquera l'identification par H. J. Morgenthau de l'essence de la
politique internationale avec l'essence de la politique domestique, car,
expliquera-t-il « pourquoi dans ce cas la guerre ne pourrait être éliminée de
la scène internationale comme elle l'a été de la scène politique interne?
C'est sur ce point précis que la politique extérieure de l'UE se heurte au
réalisme classique et à la conception de la politique comme hostilité et
conflictualité structurelles et permanentes.
En effet, la conception sous-jacente de la politique extérieure de l'UE est
de considérer celle-ci comme un prolongement de la politique domestique,
comme politique de voisinage et de proximité, ou encore comme politique
de pacification et de stabilisation.
Cette conception est à la base de la politique d'élargissement, entendue et
pratiquée comme une politique d'adhésion.
Or, une conception de cette nature fait semblant d'ignorer que des
régimes politiques différents mènent des diplomaties différentes et que les
traits communs à toutes les conduites diplomatico-stratégiques, par leur
nature aventureuses, sont formels et se ramènent à l'égoïsme, au calcul des
forces et à un mélange variable d'hypocrisie et de cynisme.
Aucun chef d'État et de gouvernement des vingt-sept États membres de
l'Union ne se reconnaîtra dans cette définition de la diplomatie et de la
politique internationale et aucune page, aucun écrit ou aucune déclaration
officielle des responsables de l'Union ne prendra le risque d'en adopter la
formulation. Mais le contraste et l'antinomie demeurent, entre l'idéalisation
de la politique étrangère de l'Union et la réalité brutale, cruelle et chaotique,
de l'environnent dans lequel elle est appelée à s'exercer.

234
XIV.2 POLITIQUE ÉTRANGÈRE ET DE SÉCURITÉ COMMUNE i
POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE SÉCURITÉ ET DE DÉFENSE. TROIS
QUESTIONS

Au plan institutionnel, il est indispensable de préciser qu'une


PESC/PESD cohérente exige de répondre à deux questions préalables:
Primo: L'Europe peut-elle devenir un acteur int1uent de scène mondiale
au cours du XXI" siècle? Dans quel type de système intemational et avec
quelle cohésion politique?
: Pour sur la scène mondiale, l'Europe a-t-elle besoin
seulement d'une identité juridique reconnue et d'une conception de la
légitimité comme démocratie, ou, en revanche, ne doit-elle pas concevoir
autrement ce qui est étranger à l'Union, la notion même d'extériorité?

235
XIV.3 LA NOTION D'EXTÉRIORITÉ

Les dispositions prévues pour la mise en œuvre d'un Service européen


d'action extérieure tiendront-elles compte des grandes orientations de
politique étrangère décidées par les Chefs d'États et de gouvernement,
relayées par le haut représentant de l'Union, ou auront-elles pour tâche de les
inspirer, les concevoir et, en aval, les appliquer et les conduire?

.
Examinons point par point ces différents aspects:
Quant au premier point, trois études récentes, l'une du Transatlantic Watch
au titre Gagnants et perdants en 2020. Quels changements de pouvoir dans
le monde ?, la deuxième du Centraal Planbureau des Pays-Bas, intitulé
Quatre Scénarios pour l'Europe et la troisième du National Intelligence
Council lié à la CIA (Central Intelligence Agency) au titre Mapping the
Global Future, examinent les projections économiques, démographiques et
stratégiques globales, dans le but d'offrir une image du monde en 2020. Les
risques d'un déclin relatif du continent, par rapport aux puissances
majeures et montantes du XXI" siècle, les États-Unis, la Chine et l'Inde, y
apparaissent sérieux.

. Quant au deuxième point, je tâcherai d'en retenir les éléments saillants,


rappelant les points de force et de faiblesse de l'Union européenne.
en

Paradoxalement, un point de faiblesse mais présenté traditionnellement


comme un point de force, concerne le «statut même» de l'Union
européenne.
L'Union européenne est une invention, un projet, un produit typique des
Lumières, née d'un raisonnement, d'une stratégie substitutive, fonctionnelle
et à caractère économique.
Ses fondements reposent sur les principes de rationalité, de compromis et
de conciliation. Or, la totalité des États existants sont nés de l'épée, de
ruptures sanglantes, de bouleversements mondiaux et de guerres: bref par la
force de l'irrationnel, de la violence, et de la négation.
Face à la poussée d'intérêts contradictoires et à la prise de conscience de
la réalité du système mondial, le vrai débat sur l'Europe politique est né avec
la « Convention» et il a été à peine entamé avec le projet de constitution
européenne ».
Il s'agit d'un tournant important et celui-ci a coïncidé avec le deuxième
conflit irakien, qui a provoqué la division politique de l'Europe. Le débat au
sein de la «Convention» a révélé des arrières pensés nationales, qui
interdisent à l'Europe la progression vers une fédération classique, bref, vers
une identité internationale reconnue.
Le constat que l'UE est beaucoup plus qu'une institution
intergouvernementale mais qu'elle demeure une forme politique hybride,
n'aide pas les analystes à la concevoir comme puissance internationale.

236
Celle-ci reste toujours une puissance civilisationnelle et identitaire. Compte
tenu du fait que des deux principales l'onnes d'Ét:lt connues par l' histoire
sont l'État-nation et l'empire, ce constat autorise-t-il les politologues à
penser l'Europe comme un « empire volontaire» ou comme un soft empire,
selon l'expression de Robert Cooper?
Ce dernier a évoqué une hypothèse politique selon laquelle J'Europe,
dépourvue d'identité et de leadership, est apte à s'insérer dans un contexte
mondial à tendance unipolaire. Un cas de figure dans lequel nous retrouvons
certaines caractéristiques de J'Union.

XIV.4 L'UNION EUROPÉENNE EST-ELLE UN SOFT EMPIRE?

En effet, qu'est ce qu'un salt empire?


. C'est (me organisation politique horizontale et multinationale; une
organisation qui sacrifie la structure hiérarchique des pouvoirs au
caractère attractif d'un « club ouvert », atlXprincipes acceptés et aux
règles communes; les corrélats sont J'empire informatique ou
l'impérialisme du libre échange, fondé sur l'int1uence diffuse et une
intensité du contrôle direct, très faible, par rappOli aux
impérialismes du XIX. et du XX. siècle.
. C'est l'absence d'une forme de souveraineté absolue qui a
caractérisé les traits extrêmes (fÉtats-nations.

237
. un type de pouvoir ayant tendance à l'élargissement indéfini, à
l'extension de ses compétences et de sa législation, à l'établissement
d'un rapport de contiguïté avec des zones d'instabilités hétérogènes,
éloignées et frappées par une forte conflictualité.
Dans ce cadre. l'extériorité pobtique n'est conçue que comme projection de
l'intériorité pacifiée et sous la forme d'lm prolongement des compétences
internes.
caractéristiques de l'Union peuvent-elles être assimilées à un
empire, à Ulle forme politique « ouverte» et « sans leadership» ?
Ainsi, cette « Europe-espace », s'incarnant comme empire volontaire et
rationnel, ne risque+elle pas de s'épuiser historiquement à cause d'une
« surextension territoriale» et, par suite, d'une excentration non maîtrisée de
l'autorité et du pouvoir?
La seule justification à cette Europe, condamnée à rester ouverte, repose sur
l'épuisement du projet initial, l'absence de volonté politique le processus
de vieillissement des populations européennes. La chute de ses taux de
fertilité et, au plan sociétal, l'augmentation taux de dépendance entre
actifs (15-64 ans) et inactifs (+65 ans) ont ainsi des conséquences
géopolitiques, économiques et stratégiques considérables.

XIV.5 ÉLARGISSEMENT, DÉPOLITISATION ET SURCHARGES


ADMINISTRATIVES

Deuxième faiblesse, l'Europe soutlre alÜolŒd'hui d'une dépolitisation


croissante, associée à une surcharge de problèmes administratifs.
Elle vit sous l'effet de «stress de subsidiarité» et de ,<demandes
civiles », sociales et culturelles, non compensées par un accroissement du
consensus. Elle doit faire face à un « déticit de légitimation I>. Le point
limite a été atteint par les deux referenda français et hollandais et par la
candidature la Turquie. Dans le cas d'un rapprochement de l'UE à raire
238
d'instabilité allant de la Biélorussie à l'Ukraine, à la Moldavie et aux
Balkans occidentaux, aux pays du Caucase, de l'Asie centrale et de l'Afrique
du Nord, le processus d'élargissement dessinerait une fédération hétérogène,
multiethnique et eurasiatique. En son sein, les rapports de contiguïté feraient
de l' « étranger proche », provenant d'un empire défunt, « un proche étranger
», ayant vocation à devenir membre de l'Union européenne. Dans un pareil
cas, l'Union deviendrait totalement dépourvue de personnalité structurée.
Ceci est dû, en particulier, au fait que l'Europe n'a pas une identité
originelle, ou intrinsèque, puisqu'elle est née d'une absence de conscience
identitaire qui appartient à l'État-nation, dont le caractère repose sur une
assise naturelle, ethnique, culturelle ou religieuse.
Aujourd'hui, l'identité européenne est soumise, d'une part, à l'usure de la
dépolitisation, dictée par des institutions non totalement légitimées, à
l'émergence d'une société mondiale cosmopolite, enfantée par une économie
globale et, d'autre part aux déchirements de pouvoirs aspirants à
l'hégémonie planétaire.
Elle est, enfin, secouée par des courants de radicalisme à base ethnique et
religieuse, dont l'islamisme est l'expression paradigmatique.
Perméable au terrorisme et à l'immigration massive, son plus grand
risque stratégique est constitué par sa dépendance absolue des
approvisionnements énergétiques venant de pays qui disposent d'un pouvoir
de chantage (Russie) ou qui sont virtuellement hostiles (Moyen-Orient).
Par ailleurs lUE peut-elle poursuivre dans sa tentative de conciliation
modérée entre États-nations dépolitisés et un empire lâche et démocratisé?
Or, les deux problèmes des empires, celui de la cohésion et la légitimité
démocratique, peuvent-ils être résolus par une constitution ou par un traité,
conçus comme équivalents tacites de l'unionisme?
Les ratifications en cours représentent-elles la solution à la quête d'une
légitimité encore liée à l'État-nation?
Les problèmes de la politique étrangère commencent là où le processus
d'élargissement et les possibilités d'intégration ne sont plus possibles, là où
l'on ne peut plus résoudre les dilemmes de la cohésion et de la démocratie
par le consensus et sans recours à la force.
C'est là que la théorie réaliste de la politique étrangère apparaît
antinomique par rapport aux fondements conceptuels de la PESC/PESD.

239
XIV.6 L'EUROPE À L'HORIZON 2020. LES PROJECTIONS DU
TRANSATLANTIC WATCH

Combien changera-t-il le pouvoir et quelle sera l'image du monde à


l'horizon? Le XXe siècle sera-t-il asiatique et ou verra-t-il une
poursuite de la « Pax Americana» avec Je maintien de son dans le
processus de globalisation et dans la domination des institutions
multinationales, politiques et financières? QueUe sera la dimension militaire
du pouvoir et son revers démographique? Quelle sera la distribution du
produit mondial brut, pOlU' quelle croissance et avec quelles dynamiques?
La taiJJe des acteurs relevants restera-t-elle la même et la globaJisation se
poursuivra-t-elle? Et, pOLIr terminer, la Chine ou J'Inde deviendront-elles
riches avant de devenir vieilles?
Quelles que soient les projections des trends démographiques,
économiques et militaires, ceJJes-ci ne sont en mesure d'offrir une image
plausible du monde sans tenir compte de l'évolution possible des puissances
globales de la planète, des hégémonies systémiques et régionales et des
formes d'alliances entre grands pays.
À cet effet, s'il faut tenir compte de l'importance et de J'influence des
politiques menées par les grandes puissances du globe, il devient nécessaire
de donner une définition plausible de la puissance.

240
XIV.7 LES COMPOSANTES DE LA PUISSANCE

L'analyse de Transatlantic Watch a été menée en tenant compte des


différents composants de la puissance, qui peut être distinguée selon les

.
facteurs suivants:
la puissance militaire, pour mesurer la capacité
terme sur l'environnement international;
de nuisance immédiate ou à

. la puissance
terme;
économique. technologique et financière pour définir le moyen

. la puissance
terme;
démographique pour définir la force ou le potentiel sur le long

. la puissance politique et diplomatico-stratégique pour unifier, mobiliser et


lier les trois autres facteurs, et leur con/ërer en caractère unitaire et globaL
de de conception et d'action sur le bref. et le long terme.
Autrement dit, comme capacité d'opérer un linkage prospectif au profit
d'une maximisation des opportunités historiques.

241
XIV.8 CONCLUSIONS GÉNÉRALES PROVISOIRES

Ainsi, les choix de l'Europe ne dépendent pas uniquement de son poids


politique ou militaire. démographique ou économique, financier ou technico-
scientifique.
Ils résultent et résulteront en large partie de l'organisation et de la culture
perceptuelle commune, de la diplomatie et des capacités communes de
lecture et d'évaluation du système international, dont sera capable une classe
nouvelle de personnels. issus d'une diplomatie de haut niveau et d'une
académie diplomatique européenne émergeantes. que lUE a pour mission de
mettre en place.
Cette école et ce personnel y appOlteront le sens de la mission et la
vocation à faire exister l'Europe dans le monde comme un des acteurs
civilisationnels et politiques globaux du XXI" siècle.

XIV.9 PROGRÈS DE LA PESC, CORPS DIPLOMATIQUE DE L'UNION


ET REGROUPEMENT DES MISSIONS DIPLOMATIQUES

Dans le long cheminement de promotion de l'Union comme acteur


politique global, la PESD a réalisé un objectif important, consistant à
pouvoir agir de manière cohérente sur l'ensemble de l'envirOlmement
international.
Cohérente, car elle a mis en place un minimum de moyens et de
capacités, insérés dans un « concept de sécurité» qui éclaire la philosophie
générale de l'Union sur la scène mondiale. C'est ainsi que la PESD

242
représente un cadre opérationnel pour la PESC et les deux s'inSCl;vent
ensemble dans la durée et dans la continuité de l'action extérieure.
Crédible, car l'organisation des capacités de l'Union dans
l'accomplissement de ses missions a dû choisir entre deux types de forces,
également indispensables et pouvant constituer les deux phases d'une même
intervention militaire (OLlcivilo-militaire) : des forces de maintien de la paix,
lourdes et statiques, d'intervention rapide, légères et flexibles.
Or, cette dichotomie montre bien le caractère instrumental de la stratégie
génétique de rUE (ou stratégie des moyens), qui doit traduire militairement
la finalité politique générale affichée par l'Europe.
En effet, la PESD n'est pas une fin politique mais un moyen de celle-ci,
dont le concept global demeure la stabilité et la sécurité.
Elle vise simultanément la projection des forces à l'extérieur et la
protection des citoyens à l'intérieur, et sa planification a pour objectif
d'accroître les options des décideurs en cas de crise.
Les deux politiques dans la complexité d'un échiquier
international dont le degré d'imprévisibilité est élevé, où les connits binaires
ont cessé d'exister, du moins en Europe, et les instabilités politiques et
culturelles sont devenues systémiques.
Ainsi, dans un monde globalisé, l'élaboration des solutions politiques
pour les conflits en cours dans la recherche des capacités nécessaires exige
un équilibre savant entre les nations et les institutions de rUE.

Di, lomti,," de Soim Malu

243
XIV.i0 PROGRÈS DE LA PEse ET CONSENSUS POLITIQUE

C'est pourquoi la politique européenne de sécurité et de défense doit être


fondée non seulement sur la crédibilité et le réalisme mais aussi sur un
consensus politique à l'intérieur de l'Union, ajusté à la complexité croissante
du système international.
Ce consensus peut être amélioré par l'adoption des résolutions du PE sur
les progrès de la PESC, et notamment par celle adoptée le 12 juin 1997
(rapport A4-0193/97), cité dans le rapport G. Galeote Quecedo, où est
rappelée la «nécessité d'adapter les corps diplomatiques et les services de
renseignement nationaux, aux aspirations de la PESC », ou encore celle du
18 juillet 1996 (rapport A4-0193/97), où est souligné le «rôle important que
jouent les services diplomatiques nationaux dans la définition de la politique
extérieure et le peu d'encouragement dont ils bénéficient pour s'adapter à la
nouvelle approche intégratrice de l'Europe ».
Le rapporteur en conclut que l'établissement d'un lien entre les
diplomaties des États membres et le corps diplomatique européen doit aller
au-delà de la coordination accrue entre les ambassades des États membres et
les missions diplomatiques et consulaires nationales, les délégations de la
Commission, pour que l'Union dispose d'un appareil diplomatique qui lui
soit propre, mais qu'il soit urgent, outre que nécessaire de créer des
« ambassades de l'Union» et un « collège », une « académie diplomatique »,
pour préparer la mise en place d'une telle diplomatie européenne commune,
l'objectif n'étant pas d'instaurer une diplomatie unique qui se substituerait
aux services extérieurs des États membres, mais d'adapter ces services à la
nouvelle réalité de l'Europe dans le monde.
Dans l'ordre de la perspective historique, deux grandes questions restent

.
cependant à démontrer:
la première est de savoir si la politique qui a été à la base de rUE et qui a
consisté à éradiquer le conflit et la violence entre les États membres est la
meilleure formule pour assurer la stabilité et la sécurité à l'extérieur ;
. la deuxième est de s'interroger s'il est possible de promouvoir et de
projeter cette politique de bonne gouvernance et de démocratie, fondée sur
des valeurs de paix, de justice et de respect du droit, dans notre
environnement immédiat, et plus loin, sur la scène politique globale.

Il n'est pas sans pertinence, par ailleurs, qu'une série de réserves soit

.
posée sur la défense européenne:
certaines concernent les aspects politiques;
. d'autres les aspects plus proprement stratégiques;
. d'autres encore tiennent aux contraintes sociétales.

244
Pour en dire plus sur chacun des trois points et en partant des aspects
politiques, il semble difficile de concevoir une PESC/PESD dans une Union
dépourvue de volonté politique et d'un modèle d'Europe à bâtir (pôle
uniquement économique ou pôle politique renforcé) ?
Que dire d'une Europe qui embrasse délibérément le multilatéralisme, qui
demeure une puissance incomplète et de type généraliste et qui s'interdit de
définir ses zones d'« intérêts vitaux» ? La définition de l'intérêt commun
et/ou vital est indispensable au niveau de chaque pays et à celui de chaque
nation, mais elle est davantage indispensable au niveau européen.
Quant aux aspects stratégiques, une série de faiblesses affecte l'Union et
principalement l'absence de stratégie commune, un déficit de capacités
militaires, en particulier, dans le domaine du transport stratégique et celui
des moyens de projection de puissance. Dans cette situation, il n'est pas
étonnant que l'OTAN constitue le référent et le moteur de la modernisation
des forces européennes, dans le but de combler le «gap capacitaire» par
rapport aux forces des États-Unis d'Amérique.
Quant au troisième aspect et donc aux contraintes sociétales, la
professionnalisation des armées doit tenir compte, de plus en plus, de
l'hibernation de la démographie européenne et d'une structure de population
vieillissante, d'investissements militaires réduits, d'un retard technologique
significatif et d'une industrie de l'armement en phase de restructuration.
Il pèse sur l'ensemble, le conditionnement d'une société, antihéroïque et
dépolitisée, qui a banni la guerre de son univers mental, une guerre qui, par
ailleurs, est toujours d'actualité en ce début de millénaire.
Quels espaces de manœuvres restent-ils à l'Union dans le domaine de
l'autonomie et de l'indépendance politico-stratégique et donc à une Europe
de la diplomatie, de la politique étrangère et de la défense face aux grandes
menaces d'aujourd'hui et aux grands défis de demain?
Parviendra-t-on progressivement à une véritable politique de défense
européenne?
C'est la grande question de l'Europe en construction.
Celle-ci échapperait ainsi à une bifurcation de l'avenir dont une avenue
conduit à un rôle subalterne de l'Union et l'autre accompagne le déclin du
continent et la sortie de l'Europe de la grande histoire, l'histoire
perpétuellement tragique de son passé, mais aussi de l'avenir assurément
turbulent du monde.

245
XIV.ll LA DISSUASION FRANCAISE ET SES ADAPTATIONS
DOCTRINALES AU MOIS DE MARS 2008

la marge de toute analyse de la PESD, il est instructif de réfléchir au


discours sur la dissuasion française prononcé ]e jeudi 19 janvier 2006 à l'île
Longue, base de la force océanique stratégique, par le président Chirac.
Dans un environnement géostratégique en évolution, le droit de
usage de ]a force de la part de la France est pris en considération sous l'ang]e
des hypothèses suivantes:
. le cas où la relation entre les différents pôles de puissance, sombrant dans
l' hostilité. donnerait lieu il un retournement imprévu du système
international ou il une surprise stratégique
. le cas où l'intégrité du telTitoire. la protection de la population, le libre
exercice de la souveraineté, constituant le cœur des <,intérêts vitmlX de la
nation. seraient affectés
. le cas Ol! seraient remises en cause la garantie des approvisionnements
stratégiques et la défense des pays alliés.

C'est de la responsabilité du chef d'État - ajoute+il - d'apprécier ]a


limite des ,<intérêts vitaux» dont ]a perception évolue au rythme du monde.
L'incertitude de cette «limite» est consubstantielle à la doctrine de la
dissuasion. Plus loin, ]e président Chirac, par référence à la PESD, atlÏn11e
que la dissuasion nucléaire française demeure, par sa seule existence, un
élément incontoumable de la sécurité du continent européen.
Historiquement et suite à la disparition deux blocs à ]a fin de ]a
guelTe froide et, avec elle, l'ennemi la stratégie du « faible» ou
» perd de sa signification. Ainsi, le président Chirac a confirmé

246
l'évolution de la doctrine militaire française et les adaptations de celle-ci à
l'apparition de nouvelles menaces.
La doctrine actuelle se précise comme menace de riposte vis-à-vis d'un
État voyou, qui porterait atteinte aux intérêts vitaux de la France et ses alliés,

.
en faisant recours au terrorisme. Riposte antiterroriste donc.
Elle se différencie comme riposte du nucléaire au chimique,
biologique dans le jeu des asymétries psychopolitiques.
mais aussi au

. Elle se confirme comme riposte «en ultime avertissement»


l'utilisation «envisagée » d'armes de destruction massive.
contre

. L'ambiguïté entretenue à ce sujet assimile cette conception à la doctrine de


la préemption (intention) et de la prévention (acte imminent) sans
distinguer nettement entre les deux moments.
. Sur le fond, puisque le nucléaire n'est pas une « arme d'emploi»
« non-emploi» et donc de dissuasion,
mais de
il ne saurait être situé dans une
continuité d'outils militaires toujours plus puissants. Il ne pourrait servir
d'arme tactique de bataille ou de théâtre à des fins militaires, mais
seulement comme support ultime à des finalités politiques (ou
stratégiques), inhérentes ou but de la non-guerre.

En conclusion, la révision de la doctrine nucléaire française constitue-t-


elle un «aggiornamento majeur» de la pensée stratégique de l'Hexagone,
apte à susciter une relance de la réflexion sur l'avenir de la dissuasion
nationale?
La première innovation de ce renouveau a été inscrite dans la prise en
compte des changements du paysage stratégique international et de
l'évaluation de leurs répercussions sur la doctrine française. La spécificité de
la révision entamée repose sur une «inversion déductive» au sujet de
laquelle 1'« autonomie stratégique» incarne, tout en se substituant à celle-ci,
la notion d'« indépendance nationale ». Il s'agit de la préservation, au cœur
du système de l'Alliance atlantique et de ses engagements, non pas d'une
autonomie dynamique, engendrée «dans et par l'action », mais d'une
autonomie principielle dictée par l'appréciation politique d'une menace
portée aux intérêts vitaux du pays par des puissances régionales dotées
d'armes de destruction massive. L'aggiornamento doctrinal apporté à
l'exercice de la dissuasion, face à des puissances proliférantes, tient à la
diversification des menaces et à la crédibilité de la « pédagogie dissuasive»
à mettre en œuvre, et donc au dialogue et à la « sémantique» de l'échange
mutuel en situation de crise majeure. Par ailleurs, l'élargissement de la
doctrine des intérêts vitaux à l'Europe impose non seulement une flexibilité
stratégique, liée à la géographie, dans le « choix du moment », démarquant
le concept de menace à la survie, aux frontières du pays, de celui de la
menace à la sécurité (aux frontières des voisins), mais aussi une flexibilité
politique liée à l'appréciation des conditions proprement politiques d'emploi
d'une arme incomparable à toute autre.
247
L'appréciation de ces conditions s'inscrirait donc dans la possibilité d'un
rôle européen pour l'avenir de la dissuasion française, à établir par la France
en concertation avec ses alliés. Ce rôle serait moins lié à la géopolitique qu'à
celle de la sécurité commune, car il comporterait l'appréciation de la menace
portée aux intérêts vitaux communs, rendant ainsi inséparable la distinction
de l'atteinte portée aux équilibres socioéconomiques, de celle affectant les
grands équilibres sociostratégiques, propres à l'ensemble des sociétés
européennes. L'innovation plus clairement stratégique concerne in fine le
« ciblage» de la dissuasion française, qui, sans renoncer aux «options
antiforces », « antiéconomiques » ou « antidémographiques », serait exercée
désormais directement à l'encontre des élites dirigeantes. Cet emploi, plus
diversifié, rendrait plus crédible la flexibilité politico-stratégique globale. La
continuité directe de la stratégie de dissuasion française comme stratégie de
prévention constituerait aussi, selon l'énoncé même du président Chirac,
1'« expression ultime du fait nucléaire ».
La nouvelle formulation de la prévention française se rapproche-t-elle de
la pre-emptive strategy américaine, dans le contexte d'une réponse globale à
des menaces plus diversifiées?

XIV.12 LES PERSPECTIVES OUVERTES PAR


L'AGGIORNAMENTO DOCTRINAL DE 1996

Les perspectives ouvertes par cette révision reposent sur l'assurance


ultime, appuyée sur la force de la certitude, que les intérêts vitaux de la
nation seront garantis. Le chantage insupportable à l'encontre de ces intérêts,
notamment en matière d'approvisionnements stratégiques des autres pays
européens, peut-il conduire, en raison de l'interdépendance et de la
mondialisation, à considérer qu'ils entrent dans les champs de ces intérêts?
Par ailleurs, compte tenu du fait que la dissuasion ne peut s'exercer à
l'encontre des terroristes fanatiques, l'hypothèse d'une réponse adaptée de
type conventionnel, concertée avec les alliés, devient plausible. Or, puisque
la consultation militaire s'effectue pour l'essentiel au sein de l'OTAN entre
puissances nucléaires (USA, Grande-Bretagne, France) et autres puissances
non nucléaires, cette coopération a pour base la combinaison des deux
dimensions de la dissuasion nucléaire: la dissuasion proprement dite,
exercée en toute autonomie par la puissance détentrice de l'atome et des ses
vecteurs, et la réassurance de la puissance hégémonique, leader de camp et
garant de la sécurité ultime de ses protégés. Dans ce cadre, et compte tenu du
déplacement des foyers potentiels de crise et de confrontation, en Asie et au
Moyen-Orient, la divergence entre alliés européens sur la gravité des
menaces et la différente assurance psychopolitique sur la protection et la
garantie ultime du leader de coalition réduisent considérablement le rôle
autonome de la PESC/PESD en cas de crise militaire d'envergure.
248
L'éventualité de l'usage de la force, découlant d'une culture spécifique de
la diplomatie et des classes dirigeantes relance l'exigence et l'urgence
permanente d'une consultation politico-militaire entre alliés européens
nucléaires et non nucJéaires. Ainsi, aux défis d'ordre politique et
particulièrement de vision et d'ambitions, se rajoutent d'autres défis, prenant
forme de dilemmes, qui sont d'ordre opérationnel, scientifique et budgétaire.
Dans de telles conditions, il est difficile pour les pays européens confrontés à
un chantage existentiel soudain, de sortir d'une contrainte paralysante entre
« inaction» et «anéantissement ». L'aggiornamento doctrinal de la
dissuasion française rend indispensables un effort interne et une coopération
institutionnelle avec aUiés de la France dans le domaine nucléaire et
conventionnel, pour optimiser les interventions militaires européennes « hors
du théâtre» et pour marquer till début de rét1exion concrète entre Européens
en matière de dissuasion.

XIV.12.1Sarkozy et le recadrage doctrinal

Le recadrage de la doctrine nucléaire française par le président Sarkozy,


annoncée le 21 mars 2008 à Strasbourg, marque-t-il une pause de
l'aggiornamento défini par son prédécesseur ou une int1exion de celui-ci,
caractédsée par un retour aux fondements classiques de la «dissuasion
nationale '> ?
L'annonce du président semble marquée par deux objectifs:
. revenir à la définition des « intérêts vitaux» snsceptibles de provoqner nne
riposte nucléaire sans en détailler les hypothèses d'utilisation. afin de garder
l'ambiguïté et le doute dissuasif sur sa crédibilité en situation de crise. À ce
sujet. trois énoncés ne sont plus repris en compte:

249
. Le premier est constitué par la défense des pays alliés.
. Le deuxième par l'élargissement de la garantie nucléaire
aux approvisionnements stratégiques.
. Le troisième la riposte contre les dirigeants qui auraient
recours à des moyens terroristes.
Dans ce dernier cas, il est à rappeler que la dissuasion est une relation et
donc une riposte d'État à État, un « usage de légitime défense », et celle-ci ne
peut être confondue avec une posture « antipersonnelle », qui en abaisserait
le seuil d'emploi. L'abandon de ces trois mesures qui avaient été jugées
« contre-productives» s'accompagne de propositions adressées

.
indirectement à deux diverses catégories d'acteurs:
le lancement d'une initiative en faveur du désarmement et contre
la prolifération, prenant la forme d'un traité d'interdiction
complète des essais (TICK) (visant les USA, la Russie, la Chine,
l'Iran, l'Inde, le Pakistan et Israël) ;
. des dispositions concernant les missiles sol-sol à portée courte ou
intermédiaire, allant de 500 à 5.500 km, et visant à ne pas
abaisser le seuil nucléaire en riposte au projet de Bouclier
américain Anti-Missiles (BAM).
La finalité générale de ces propositions, formulées dans la perspective de
la conférence sur le réexamen du Traité de Non-Prolifération (TNP) prévu
pour 2010, vise à inciter les puissances nucléaires à des gestes plus
transparents et significatifs à ce sujet. Par ailleurs, en termes de choix
stratégiques et budgétaires, ayant pour but d'assurer la crédibilité de la
dissuasion nucléaire française, le président a confirmé l'impératif pour la
France de conserver les deux composantes de la force de dissuasion,
océanique avec les SNLE et aéroportée, avec les missiles air-sol ASMP, dont
le maintien avait été posé dans le débat sur la rédaction du « Livre blanc» de
la défense et la sécurité nationale, et dont le nombre est cependant réduit
d'un tiers.
Ces initiatives s'accompagnent et se complètent de l'intention de la
France, annoncée à Londres les 26 et 27 mars par le président Sarkozy, en
visite d'État, de reprendre « toute sa place» au sein des structures militaires
de l'OTAN et d'augmenter l'engagement français en Afghanistan, décision
dont la confirmation serait faite au sommet de l'OTAN de Bucarest du 2 au 4
avril 2008.
Dans le sillage de ces initiatives, reste-t-il un avenir, pour la capacité non
seulement de la France, mais aussi d'une Europe unie, selon les expressions
du Premier ministre britarmique Gordon Brown, «de changer les choses
dans le monde, en devenant un acteur global et en travaillant pour des enjeux
mondiaux dans la société mondiale» ?

250
XV. L'IRAK ET LE PROCHE-ORIENT.
L'IRAK EN L'ABSENCE DE L'EUROPE.
LA « LONGUE GUERRE» À LA TERREUR
ET LES LEÇONS DES CAMPAGNES
DE L'IRAK ET DU LIBAN

XV.1 ENJEUX ET LÉGITIMITÉ DES CONFLITS

Toute politique active à l'échelle internationale pose l'exigence de définir


avec rigueur le but de la stratégie et celui de la guerre.
Or, comprendre et identifier le but de guerre implique de délimiter trois

.
types de problèmes:
celui des enjeux et de la nature de l'ennemi réel;
. celui de son environnement politique, social et culturel;
. celui de son influence, ses valeurs et sa légitimité et, en conséquence, la
. légitimité de la campagne voulue et du combat choisi.

Par cette compréhension élargie de la nature de la confrontation, l'axe de


gravité du conflit se déplace de l'aspect «hard» du dialogue violent à
l'aspect «soft» du conflit civil. Cet élargissement conceptuel embrasse
l'étendue capacitaire du pouvoir de nuisance et les résistances du système
sociopolitique adverse et circonscrit l'aire de crise dans l'espace cognitif, qui
va de la stratégie de destruction des forces à la légitimité morale du conflit. Il
s'agit d'un déplacement génétique vers l'amont de la guerre, justifiant
l'action militaire par la chute préalable du pouvoir antérieur et le
désarmement actuel de l'adversaire.
Dans certaines situations, l'Irak par exemple, l'émergence de formes de
résistance qui ôtent la victoire aux forces d'occupation, gagnantes sur le
terrain, montre l'incapacité du vainqueur de proposer une légalité nouvelle et
de fonder ainsi une légitimité politiquement incontestée. Celle-ci prend
ordinairement la forme d'une administration de la société fondée sur un
régime politique représentatif. L'occupant n'aura pas gagné tant qu'il
coexistera sur le terrain, un mélange d'ordre mal défini et de désordre
étendu, de passé révolu et d'absence de perspectives.
L'insurrection des forces vaincues se nourrit des faiblesses de l'occupant,
dont l'impasse repose sur l'impossibilité de rétablir la sécurité et d'imprimer
un cours normal à la vie civile, exprimant la légitimité et l'espoir des temps
de changement. Il n'y a pas de stratégie pour combattre des insurgés sans
aller à la source de l'inimitié et aux revendications affichées par l'adversaire.
La contre-insurrection, qui se pratique en cas de résistance civile et militaire,
implique un bilan de la campagne menée, une idée de la reconstruction en
cours et un «projet» de la société à venir. Pour atteindre ces objectifs,
l'occupant a besoin de la collaboration des forces internes, convaincues de
leurs responsabilités nationales et donc d'un «ordre réformateur» et
décidées à jouer la «ruse» sur les deux versants, celui de la légitimité
interne, fondamentale pour maintenir le pouvoir à long terme et celui de la
légitimité internationale, décisive immédiatement pour le conquérir.
La stratégie militaire de l'occupant ne pourra s'affermir sur le seul terrain
du combat et de la contre-insurrection, sans la recherche d'une stratégie
politique visant l'émergence d'un acteur d'unité nationale dans lequel se
reconnaissent toutes les composantes du pays.

252
Ainsi, la lutte pour la réconciliation et le processus de pacification ne peut
être pratiquée que comme une étape ou un segment 'militaro-civil' d'une
stratégie générale politique, affichant des objectifs partagés et suscitant
r émergence d'une légalité nationale à parfaire.

XV.2 POUR UNE APPROCHE THÉORIQUE DU TERRORISME


FONDAMENTALISTE; CLANDESTINITÉ ET ACTION INDIRECTE

Une importante question, non seulement théorique, sur les différentes


situations d'attrition des forces, peut être ainsi formulée «Le terroriste
islamique peut-il être considéré comme un résistant ou un insurgé, bref un
partisan? ». Si l'on considère que son combat est mené contre la légalité
formelle des régimes arabes et contre l'illégitimité étrangère au nom de
Charia », cela revient à dire que la seule légitimité sur laqueUe il se fonde
est, non pas la légalité (républicmne et laïque) États-nations modernes ou
la forme démocratique de gestion du pouvoir, ni la lutte pour la libération et
l'indépendance nationales, mms un système de valeurs partagées par la
société tradiüonnelle musulmane.
Dans ces conditions, toute doctrine de contre insurrection l'occupant
est condamnée au Mcompte des cadavres et des attentats suicides et devient
vide de perspective politique. En effet elle se réduit aux seuls aspects
technico-milÜaires car la légitinÜté des insurgés s'identifie à Wle légalité
trahie et mal interprétée. Ainsi, par le biais de l'insuITection terroriste
s'affirme un combat asymétrique entre une légitimité sociale étendue et une
légalité tonnelle, dont la torme pure et plus élevée est la « Charia » et guère
une démocratie représentative.
La '< Charia », par l'étroite association du spirituel et du temporel possède
la force de décision de la loi positive et ]a capacité de transfol1ller le droit
religieux en loi de ]a communauté. En l'absence d'un pouvoir légal stable,

253
c'est donc le droÜ traditionnel qui s'arroge la tâche d'identifier l'ennemi
dans l'occupant, en affirmant ainsi sa propre légalité à
La dernière étape ou le dernier stade de l'action terroriste est l'extension
et la fixation quasi permanente du théâtre de guerre à la ville, dans l'habitat
urbain, au cœur de la population civile considérée comme bouclier humain
(lieux de culture et de culte inclus) ce qui permet llne occultation de
J'jnsurgé et interdit la frappe ciblée par crainte des dégâts collatéraux.
Si le « combat régulier» avait autrefois son expression distinctive dans
l'uniforme du ,<soldat », combattant à visage découveli et dans la tenue
improvisée du clandestin, à cette dichotomie périmée s'ajoute aujourd'hui
une forme supplémentaire de clandestinité, sociale et technique.
La sortie de la clandestinité, comme commwlÎcation, défi et appel à la
légitimÜé populaire se fait aujourd'hui par l'action indirecte, par les
émissions « légales» d'AI-Jazeera, Al Manar ou des médias occidentaux -
avec la lecture publique sentences (tribunaux) ]' exécution en directe
d'otages et l'appel insuITectionnel pennanent de terroristes notoires.
terroriste, s'il ne veut pas être confondu avec le criminel de droit commun, a
un besoin absolu de légitimation que la «légalité» démocratique lui
accorde.

XV.3 CAUSES ET CADRES LOCAUX, CAUSES ET CADRE PLANÉTAIRE

Au Moyen-Orient, le mode offensif du combat terroriste se met au


service d'une politique régionale et nationale, relayée par les asymétries des
forces régulières de pays perturbateurs (Hezbollah et Hamas par rapport à la
Syrie et à l'Iran).
aiIJeurs, il devient l'expression d'une agressivité planétaire, celle
déclarée par le fondamentalisme religieux à l'Occident. Son mode combat

254
repose sur la stratégie d'interdiction et sur la lutte à la « paix de compromis»
entre pays hostiles, en contlit latent.
La <ifoi» du terroriste islamique transcende le cadre national d'action et
le caractère défensif du combat mené par r armée régulière du pays. Dans
plusieurs cas, le terroriste est un «sous-traitant» de pouvoirs extérieurs
« hors la loi », agissant sous l'inspiration, l'accord tacite et le financement de
ceux-ci. Son espace de manœuvre plus celui d'une guerre calculée,
limitée, contrôlée et circonscrite, celle d'un « désordre» manœuvré par les
grandes puissances, mais celui, plus autonome, de réseaux d'activation inter
et subétatiques, qtÙ alimente le choc Orient-Occident.
Le terroriste islamique est moins un combattant qu'un martyr.
C'est là toute la difficulté de mettTe en œuvre une dissuasion efficace vis-
à-vis de ses agissements. La destruction en représaî11es des maisons,
dissimulant des caches d'armes et des postures de tir ou abritant les familles
d'origine du «martyr» par Israël, est une «dissuasion partielle» dont le
revers est représenté par la réaction à tache d'huile de la haine des
populations palestiniennes ou libanaises concernées.
L'ordre tactique de Napoléon, face à la «guerre du peuple » menée par
les Espagnols entre 1803 et 1813« il faut opérer en partisans (n.d.r., de
manière radicale, totale et par tous les moyens 1), partout où il y a des
partisans! », est-il app1icable aujourd' hui par les forces armées
d'occupation?

XV.4 HORIZONS ET LIMITES DE LA «THÉORIE DU PARTISAN


LOGIQUE POLITIQUE ET « CONFLITS MÉTAPOLITIQUES »

La règle d'action du partisan peut se résumer en deux principes,


rnimdisation et légitimation.

255
Selon le premier, le partisan doit se mêler au peuple comme le poisson
dans l'eau (Mao Tse Tung).
Selon le deuxième, le peuple est source de solidarité existentielle et de
légitimité politique. La nouveauté théorique de la figure du terroriste par

.
rapport au partisan est de deux types:
Le partisan était un combattant irrégulier et son combat se situait «à la
marge» de l'action régulière de l'État occupant et de son armée. Le
partisan classique en somme s'insérait dans le cadre d'une guerre
interétatique et en assumait les valeurs, essentiellement européennes. Dans
le cas du double engagement, de la «guerre politique et de la guerre
sociale » ou de la guerre de libération nationale révolutionnaire, la fidélité
aux idéaux utopiques «du parti », à l'époque du marxisme, représentait une
adhésion totale à ses buts et objectifs, constituant l'épine dorsale des
mouvements de décolonisation.
. Dans le cas du terrorisme islamique, il n'y a plus d'idéologie, mais le
terreau du groupe ethnique et de la confession religieuse. Son ancrage est
davantage dans le passé que dans l'avenir, et sa logique est d'ordre
métapolitique et transcendantal et, de ce fait, radical et total.
Le combattant irrégulier classique d'expérience européenne, celle de la
« guerre du peuple» menait une « petite guerre» (guérilla) par rapport à la
«grande guerre », (conduite par les armées régulières) et la coopération
entre forces régulières et irrégulières était étroite et constante. L'action
partisane est fondée sur la mobilité, la rapidité, la surprise et la ruse tactique.
Dans l'action terroriste en revanche, le coup porté à l'ennemi est à la fois
une « fin en soi », une action démonstrative, une opération de résistance et
un combat d'usure.
L'objectif se consomme en sa valeur symbolique et son sème prolifère
par l'exemple.
Le terroriste, qui s'appuie sur un réseau clandestin et sur des États « hors-
la-loi» ou «tiers intéressés », ne demande pas la reconnaissance de
combattant et il n' y a guère de droit international public qui permette de le
traiter comme «prisonnier de guerre ». Ainsi, il ne bénéficie pas de
protection juridique (Guantanamo) et ne peut être retenu ni condamné sur la
base du principe: nullum crimen, nulla poena sine lege, mais se prévaut, en
retour, d'une adhésion politique et symbolique larges.
La distinction fondamentale, de caractère conceptuel, entre « partisan» et
« terroriste» est dans le but de l'action, qui est « politique» chez le premier,
« politique» chez le commanditaire ou le «tiers intéressé» et
« métapolitique» chez le martyr ou le résistant. Dans l'absence du relais
institutionnel du parti révolutionnaire, «la branche armée» dicte les
conditions de l'action et définit les programmes politiques immédiats, même
si la finalité ultime reste utopique ou métapolitique. (Indépendance de
l'Ulster ou du Pays basque dans le cas de l'IRA et de l'ET A, État

256
rigoureusement islamique, Califat, émirat islamique du Waziristan dans le
cas des Talibans, d'AI-Qaïda ou du Hamas) et se no UlTit d'un combat
nihiliste, radical et utopique, ce qui lui pennet d'accéder au pou voir lé gaI.
Dans le monde islamique, le «terroriste» fait figure de «héros» des
déshérités. Il en est le chef symbolique, le Zaïm, une sorte de porte-drapeau
de la lutte qui rachète la dignité et l'honneur de la communauté et prive de
légitimité J'acquiescence des classes dirigeantes impies aux puissances de
l'Occident. A partir de ces prémisses, une question s'impose: En Irak,
sommes-nous en présence d'un mouvement organisé de résistance ?

XV.5 CONTRE INSURRECTION ET « CONCEPT D'INIMITIÉ ».


« ENNEMI »,« GUERRE» ET« TIERS INTÉRESSÉ»

Selon J'application du manuel américain de «contre insurrection j"


comment peut être obtenu le but de la pacification et de la réconciliation
nationales et donc l'intérêt de la puissance d'occupation à la tranquillité et à
l'ordre publics sans l'accord de la population, qui est elle-même déchirée par
le conflit, interreligieux et interethnique, une population qui demande un
supplément de protection à l'occupant, ultime recours contre les
déchirements de la guerre civile en acte, une population non couverte par le
risque d'une violence généralisée et prise en tenaille entre représailles et
contre représailles?
Aux yeux du droit international, le terroriste islamique est-il un hasti"
ou un sujet sans droits et sans loi? Le fait qu'il ait pour théâtre
d'opérations le monde entier et qu 11 ne puisse être reconduit à la fi gure du
défenseur « autochtone d'un sol national occupé» engendre une antinomie
profonde entre « le concept d'inimitié ", comme hostilité principielle entre

257
normes morales et valeurs irréconciliables, exprimant une antithèse éthique,
et le « concept de guerre» qui est, en son principe, politique et interétatique.
Selon le premier cas, l'irrégulier est la figure centrale d'une guerre de
religion non déclarée, d'un véritable choc de civilisations, un choc de
principes premiers et ultimes, où l'occupation n'est plus le caractère dirimant
du combat et où la volonté de frapper acquiert la caractéristique d'une
révolte de croyances irréconciliables, dans le deuxième un combattant qui
opère dans l'illégalité, dans le cadre d'un mouvement de résistance contre
une armée d'occupation étrangère.
L'ennemi est le porteur hostile d'autres certitudes, d'une autre morale et
d'une éthique radicalement négatrice de ce qui relève de la « souveraineté»
traditionnelle de la loi et de ses valeurs.
Cette présence négatrice de la figure de l'ennemi attise en profondeur la
« guerre des Dieux»
L'Occident, les citoyens de l'Ouest combattent en effet un double conflit,
un conflit évident avec eux-mêmes sur la manière de défendre leurs systèmes
de garanties et de droits, (la démocratie, la tradition, les Lumières, etc.) et un
conflit équivoque et confus, sur la manière de conduire la guerre, insidieuse
et ouverte, que mènent le radicalisme et le fondamentalisme islamiques, à
l'intérieur et à l'extérieur des sociétés ouvertes et libres, contre le mode de
vie et l'esprit de l'Occident; contre les puissances mondiales qui en sont
l'expression morale, intellectuelle, scientifique et militaire, les États-Unis et
l'Europe, et plus banalement les croisés et les juifs. L'ambiguïté de ce conflit
repose sur une opposition évidente entre deux idéaux, de la liberté et de la

.
sécurité:
le premier porte d'atteinte à l'individu;
. le second aux intérêts fondamentaux de la nation.

Il en découle que l'arsenal des mesures répressives, judiciaires et


policières a été renforcé et le dilemme persiste entre écoles de pensée sur le
caractère conciliable ou irréconciliable des mesures contre le terrorisme et de
défense des droits de l'homme.
Le conflit contre l'Occident tient à deux concepts, «d'ennemi» et de
« guerre ». Étant donné l'incertitude qui règne au sein des classes dirigeantes
occidentales sur la « nature» de « l'ennemi» et de la « guerre », le problème
de fond est d'identifier «l'ennemi réel », au-delà des délimitations
restreintes des conflits traditionnels.
C. Schmitt parlant de Lénine rappelle que celui-ci opéra le transfert, sur
le plan politique, de l'axe de gravité de la «guerre », transformant
« l'ennemi réel» en « ennemi absolu ».
C'est le même transfert qu'opère le fondamentalisme islamique vis-à-vis
de l'Occident.

258
Au cœur de la distinction entre ami et ennemi, l'inimitié confère au
contlit son sens et son caractère et cette inimitié repose sur intérêt la
Gumma» (communauté des croyants).
C'est le «degré d' inimité» qui est à l'origine de la distinction entre
différents types de guerre. Si le « partisan» ou « l'insurgé» de la Deuxième
GuelTe mondiale, ou des guerres coloniales de libération nationale étaient
jésuites de la guene », selon l'expression de Che Guevara, les soldats
de la « foi» politique et de J'engagement militant absolu, le tenoriste en est
le «martyr », celui dont la prédestination au salut est hors de la portée
séculière et de r horizon humain.
Il transcende l'intérêt politique et la «cause» révolutionnaire, pour
affermir un but sacrificiel et métapolitique, mythifié par les prêches
extrémistes.
Ce qui est digne d'approfondissement est la nature « politique» de la
liaison que ce terroriste entretient avec la figure du «tiers intéressé »,
commanditaire ou inspirateur de l'action, l'acteur politique de relais qui
opère dans le contexte de la vie intemationale, à la marge de sa « légalité j>.
C'est J'acteur perturbateur, «paria» ou «hors la loi », qui confère les
moyens et assure les marges et les espaces de manœuvre aux «fous de
Dieu ».

XV.6 UNE GUERRE SUR PLUSIEURS FRONTS. ENNEMI RÉEL ET


ENNEMI ABSOLU

PtÜsque pour le « tenoriste » l'ennemi réel est toujours un ennemi absolu,


le caractère politique de son combat est dicté par son protecteur, le « tiers

259
intéressé », qui détermine et inspire la direction de l'action et le degré
d'intensité de celle-ci.
C'est lui qui définit non seulement le type de guerre et les moyens d'y
faire face, mais aussi la stratégie politique à mener, à l'échelle régionale ou
mondiale. Cette stratégie et cette tactique constituent la « vraie politique» du
« terrorisme» et donc le caractère « limité» ou «illimité» du conflit, dans
lequel il est engagé.
Ainsi, le moment «critique », le «seuil », «les lignes rouges» par
lesquelles l'inimitié devient absolue, ce moment est imprévisible et souvent
imparable.
Le point de transition est celui où s'installe la suspicion d'une attaque,
vole en éclat la structure des régularités ordinaires des relations
interétatiques et le conflit se 'spiralise' et monte aux extrêmes. C'est à ce
point que l'espérance de gain politico stratégique perd de sa rationalité et se
convertit en son contraire. Cette absolutisation de la figure de l'ennemi et ce
brouillage des calculs, constitue l'inconnue toujours immanente de la réalité
du nucléaire et l'extrême complexité de sa prolifération, l'arrière-fond et le
« moment critique» du dérapage terroriste. Cette situation hypothétique est
précisément celle qui est susceptible de se vérifier lorsque se brise la relation
hobbesienne entre protection et obéissance et le protégé, en raison de la
radicalisation et de l'absolutisation de la figure de l'ennemi, se considère
délié du caractère inéluctable des obligations humaines et dans
l'antagonisme irrépressible des croyances et des dieux, tient l'ennemi
comme totalement dépourvu de valeur et décrète son anéantissement, son
indignité à exister et à vivre. C'est là que la théorie de « l'irrégulier» trouve
son accomplissement extrême et la doctrine du terrorisme débouche sur un
nouveau nomos de la terre, absolument annihilateur, l'état « hors la loi» qui
requiert au combattant une adhésion totale velayat-e-faqih à un Guide
suprême (wali-e-faqih) dans 1'« intérêt de la oumma ». Cette adhésion totale
n'est en effet que le prélude à la « guerre totale» comme accomplissement
ultime de l' « inimitié radicale et absolue ».
Pendant la Deuxième Guerre mondiale la résistance, comme mouvement
de libération nationale, ne pouvait gagner seule ni militairement ni
politiquement contre la « machine de guerre» allemande.
Il fallait le soutien de la force principale menant le conflit, en actant
majeur de ce dernier. La résistance n'était pas l'outil militaire d'un « tiers
extérieur », mais d'une partie prenante au conflit. La résistance islamique en
revanche est une force de déstabilisation politique, l'outil combattant d'un
«tiers intéressé », mais non engagé dans le conflit. Ne disposant pas de
l'appui d'un appareil militaire comparable à l'armée et au pouvoir
soviétiques ni à l'armada d'invasion anglo-américaine et à l'influence des
démocraties occidentales, le terrorisme islamique s'organise militairement en
unités tactiques mobiles, douées d'armements sophistiqués et modernes et

260
peut agir sur plusieurs fronts à la fois, tout en menant un combat direct
contre l'occupant. structure de commandement opère grâce à des œllules
semi-autonomes, avec une différence politique et opérationnelle en Irak et au
Liban. En Irak, le conflit central transformé en combats sanglants entre
formes d'extrénÜsme intercorrfessionnel chiites et sunnites pour le contrôle
de secteurs-clés de la vie économique et sociale du pays, tandis qu'au Liban
la chaîne de direction et de commandement opérationnelle reste tmitaire. Par
ailleurs, l'organisation combattante du Hezbollah dispose d'une
représentation ministérielle. Dans ces conditions son armement est tout
autant politique que militaire, car il fait partie des équilibres internes de
certains pays (Liban, Irak. Autorité palestinienne) et s'appuie sur la
légitimité de larges parties des opinions. En tant que forœ armée, il agit sur
le front intérieur de l'adversaire et en tant que force politique sur les
décisions et les stratégies des gouvernements de coalition dont il fait partie.
Puisque le terrorisme islamique maîtrise la guerre 'réseau centrée' et peut
prendre l'initiative simultanément sur plusieurs échiquiers, cette
caractéristique l'immunise de toute action visant son éradication décisive.

XV.7 LE TERRORISME LA DISSUASION CONVENTIONNELLE. UNE


MODIFICATION DANS LA NATURE DES CONFLITS MODERNES

Terrorisme et antiterrorisme jouent ainsi d'une double dissuasion: à


terme, car ils visent l'inaction et la paralyse de l'unité politique et morale
adverse, connne élément clé de leur propre dissuasion; à long tenne, car
l'autre n'a d'alternative et de choix que de se mesurer à la même capacité de
frappe, de résistance ou d'usure, d'oÙ la 'spiralisation' des actions et

261
caractère psychopolitique du duel militaire. Ce type de différend actualise les
intuitions clausewitziennes sur la guerre, bouleversant la nature de celle-ci.
En effet, apaisement et action violente ne sont plus assurés uniquement par
l'outil militaire représenté par l'armée régulière et les forces étatiques. Les
forces armées irrégulières et les mouvements radicaux deviennent des
actants de campagnes redoutables, mélangeant le Zweck et le Ziel et
introduisant une relation nouvelle et plus intime entre les deux. Cette
intimité du but stratégique et de la fin politique modifie la théorie de la
guerre moderne et reconfigure les notions d'inimitié et d'ennemi qui
deviennent à la fois plus universelles et plus culturelles.
Dans cette métamorphose, le rapport entre le politique et le social se fait
plus profond et s'insère dans le dialogue entre le conventionnel et le
nucléaire. En effet, l'interaction entre le politique et le social transforme
l'influence réciproque des crises internes et des crises internationales et en
affecte les issues. Les conceptions traditionnelles d'offensive et de défensive
ainsi que celle d'attaque en profondeur sur le territoire de l'ennemi changent
les contenus des notions utilisées, en particulier celle d'adversaire et
d'inimitié, qui acquièrent une portée éthique, principielle et absolue. La ligne
de frontière et de résistance entre forces de combat régulières et forces de
résistances irrégulières - forces armées et populations civiles - s'en trouve
ainsi estompée. Cette radicalisation des conflits favorise les mouvements
fondamentalistes et les États qui les soutiennent et altère les règles de
l'intimidation et de la menace jadis interétatiques. La logique de
l'affrontement devient indirecte et diffuse, sans un front principal censé
induire une concentration des forces. La bataille, l'attaque et le gain politico-
stratégique se mesurent davantage sur le front de la légitimité, interne et
internationale et la capacité de contrainte se déplace vers l'action
diplomatique, vers les fronts ou les coalitions juridiques, agrégés
politiquement lors des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.
À la capacité de coercition directe, individuellement maîtrisable, toute
stratégie politique devra désormais intégrer un élément volatil, de persuasion
et de compromis, immédiatement incontrôlable et influencé par les
campagnes médiatiques et publiques, ou encore, par le développement d'une
géopolitique du non-isolement et d'appui régional.

262
XV.S LES FACES CACHÉES DE LA MENACE TERRORISTE

En ce qui concerne les faces cachées de la menace terrOliste du


djihadisme international, nous sommes conti'ontés à une clandestinité
épaisse, ceBes des communautés islamistes dans le monde, repliées sur e1les-
mêmes.
Europe ce sont des minisociétés non intégrées et, en conséquence,
aliénées, qui constituent des réservoirs silencieux de kamikazes. Cette
clandestinité a deux volets: un volet technologique par lequel ]' innovation
des tedmiques balistiques et explosives est constante et puise sur internet. Et
un volet opérationnel et logistique grâce auquel le terrorisme est cordonné en
nébuleuses nationales et interconnecté en réseaux, ce qui favorise
l'adaptation à des régimes de contrôle et de sécurité, changeants en fonction
de révolution de la menace.
La matrice de recrutement de ce djihadisme demeure, en Occident,
l'existence de ces minisociétés parallèles, constituant des bases d'action pour
« imposer la menace» de r intérieur, comme« défi permanent» dans le
quotidien des populations européennes et dans le « quadlillage totalitaire et
moral» des individus, tentés par la ,<dissidence» d'une assimilation
malvenue au sein de la culture intégratlice de l'Occident.
Au Liban rune des faces cachées de Hezbollah et de ]' intluence
grandissante du « croissant chiite» (Iran, Syrie, Liban), s'inscrit dans la
mouvance d'une résistance à Israël que l'armée libanaise ne peut contraster
ni combattre, et <-rune remise en question de l'État central et
interconfessionnel que l'ancienne puissance mandataire avait laissé dans les
mains de la minorité maronite. Cette résistance, profondément enracinée
dans la société libanaise oblige à repenser les ditférentes manifestations du
terrorisme dont les expressions politiques et sociales exigent des réponses
diverses et appropriées pour chaque situation.

263
Pour J'heure, des voix s'élèvent au Liban, protestant que le
gouvernement se soit retrouvé à la merci des « Fous Dieu », quant à \ew'
initiative unilatérale à l'origine des hostilités.

XV,9 LE LIBAN, LE HEZBOLLAH L'IRAN

Le Liban, depuis les déclenchements de la guelTe civile (1975-1990) a été


traversé par des influences, des soutiens et des pressions extérieurs venant
des autres puissances régionales. Le Hezbollah en représente r élément
paradigmatique, car il est né comme émanation indirecte de l'expérience et
la méthode de la République Islamique d'Iran, Au regard des islamistes
chiites, la République islamique et son GtÜde suprême (wali-e-faquih) ont
été les inspiratems d'un mouvement national libanais qui a donné lieu en

.
1982 à une formation unique, le Hezbollah, autour de trois idées-forces:
l'Islam comme méthode globale
. la résistance à l'occupation israélienne comme terrain d'expérience;
. la direction politique, légitime et religieuse, du Guide suprême
faqih) comme successeur de Prophète.
L'indépendance de ce mouvement de résistance à Israël, qui se réclame
d'une légitimité charismatique et traditionnelle est assurée par la direction
collective de la choum, vis-à-vis de la direction politique du Guide suprême,
garant des intérêts de la Oll1mna (communautés des croyants). Cette
indépendance se situe dans une relation que l'on peut qualifier de stTatégie à

264
tactique, ou de philosophie générale à adaptation conjoncturelle
opérationnelle.

XV.lO LÉGITIMITÉ, CONFLITS ASYMÉTRIQUES ET BATAILLE


MÉDIATIQUE. LE TEMPS ET L'ESPACE EN STRATÉGIE

Les champs des engagements futurs dans le domaine r asymétrie et


donc de la présence SlU'le terrain de forces irrégulières ne doivent faire sous-
estimer que la cohérence et l'unité des engagements d'un acteur régulier
classique se situent désormais en dehors du seul conŒt armé et se repèrent
dans la dimension indirecte et psychologique de celui-ci, de ce fait, dans
la bataille médiatique. n s'agit là d'un combat pour la légitimation du contlit
et pour l'exercice des jeux d'influences futurs.
Le combat terrestre confirmera l'importance et le rôle central du champ
de bataille pour l'élimination et le désarmement de l'adversaire en situation
de confrontation directe, cependant que la dimension indirecte, celle des
opinions et de l'unité morale du pays engagé, est signalée par une mutation
stratégique importante, celle des jeux et des manœuvres d'intluence, de
communication, de contre-information et d'intoxication, Si la prévention et
J'interdiction de la guerre totale accordent la priorité aux forces classiques,
par le recours à l'action militaire directe ou à la dissuasion, la nécessité
d'agir sans liens directs avec la défense des intérêts vitaux ou, à l'inverse,
l'impératif de promouvoir une « cause» (la « cause palestinienne », la « lutte
contre l'occupation étTangère », le «combat contre l'Amérique» ou «contre
J'Occident ») élargissent le champ de J'asymétrie à deux domaines, celui de

265
la guerre des ondes, tlle guerre médiatique et psychologique, et celui du «
compromis diplomatique ». La dimension indirecte de la stratégie étend sans
cesse son théâtre d'opérations au mental des populations et à une multitude
de revendications occasionnelles et locales.

XV.ll TACTIQUE ET STRATÉGIE DANS L'ACTION DE REPRÉSAILLES

L'action de représailles et de «défense offensive» menée par Israël au


Liban prouve que les actions de destruction aériennes ou aéronavales,
sélectives, de précision ou « ciblées », ne peuvent emporter la décision à
elles seules, et qu'elles doivent être coordonnées avec rythmes et les
pelformances actions terrestres, avant le recours à l'action diplomatique
multilatérale. En efIet toute intervention militaire semble devoir se soumettre
à la nouvelle règle de combat, la bataille psychologique, celle de r espace de
propagande, précédant l'action diplomatique et militaire.
combat vise plusieurs fronts
. la communauté internationale
. les opinions des parties aux prises
. l'armement moral des troupes:
. les forces irrégulières d'insurrection et la campagne de contre insurrection.
Il s'agit de collectiviser et de coordonner le processus de légitimation
intemationale et donc la « diplomatie intemationale onusienne,) et les

266
institutions de décision intergouvernementales, universelles ou régionales
(ONU/PESC/PESD/UE« Quartet », etc.).
La cohérence du champ stratégique général et « unilatéraliste » demeure
l'apanage de 1'« intelligence personnifiée» de l'État et du gouvernement
politique qui promeut l'action militaire offensive. Celui-ci a pour tâche
d'assumer la maîtrise complète des systèmes d'armes, le contrôle de la
campagne militaire sur le terrain, la conduite des champs d'affrontements
collatéraux et la coordination globale, efficace et unitaire, de la diplomatie
classique et de diplomatie publique.
Il s'agit là d'une mutation stratégique majeure dans la mesure où le centre
de gravité de conflit se déplace vers le soft power, qui est le reflet de la
complexité du système international. Le renouveau conceptuel affecte la
stratégie générale des États et les différends stratégiques d'action, élaborés
dans le contexte historique des guerres totales du XXe siècle et des stratégies
dissuasives de l'époque de la bipolarité. Ce renouveau laisse ouverte une

.
série de questions:
«Comment gagner une bataille sans la mener? »
. «Comment défaire un ennemi par l'extension et le renversement
conceptuel et opératoire du champ des asymétries? »
. «Comment emporter la décision avec un rôle limité confié aux forces
classiques, et un rôle accu aux stratégies diplomatiques et médiatiques? »

. « Comment convaincre un adversaire, le terroriste, qui n'a pas de stratégie


générale propre, mais uniquement des tactiques, ou ses inspirateurs, les
« tiers intéressés », expressions d'une «inimitié radicale », les convaincre
que poursuivre le combat est inutile? »

La résistance du Hezbollah au Liban, mobile, dispersée et clandestine,


montre encore une fois, les impasses des opérations «Stand off» ou
l'inefficacité politique du privilège accordé aux stratégies des moyens,
orientées vers l'acquisition de capacités de destruction à distance, sélectives,
mais «limitées» au seul théâtre des opérations, sans avoir à occuper le
terrain, et en évitant ou en retardant le combat physique au sol? Ce dernier
seulement est en mesure d'assurer l'ascendant moral, qui, par l'affrontement
terrestre, affaiblit la volonté adverse.
« Comment persévérer dans l'illusion des nouvelles mythologies », celles
de la «non-létalité des combats» (zéro morts) ou d'absence de «dégâts
collatéraux? »
« Comment tenir compte, dans le processus d'engagement des forces et
de la montée aux extrêmes de la violence, du rôle stratégique «des tiers
intéressés », commanditaires des actions de théâtre, en oubliant sur l'autel de
la supériorité et du succès tactique, la prudence nécessaire dictée par la
géopolitique régionale et donc par la dangerosité des «tiers intéressés »,
mais non engagés? »

267
Cette prudence induit une économie des forces dans l'éventuahté, non
nulle, d'une duplication, plus dramatique, du duel des volontés, un duel dans
leque1le coup décisif sera essentiel.
En effet, si en Irak ou au Liban le concept d'opération militaire ou la
doctTine de théâtre sont déterminants de « l'épreuve de force », « l'épreuve
de volonté» dépasse largement l'acception géopolitique couverte par le
terme de théâtre et recouvre celle, de plus grande complexité, «d'échiquier
régional » Golfe », «Proche-Orient », « grand Moyen-Orient »), échiquier
à plus forte épaisseur, sociologique, historique, pohtique, culturelle, et
sociale. Cet édùquier s'élargit et bascule vers l'Iran. C'est vers la «Perse»
que se déplace l'axe de gravité du conflit entre Orient et Occident, un conflit
qtÙ s'est polarisé depuis soixante ans sur le différend israélo-pa1estinien et
qtÜ inclut désormais le plateau turc.

XV.12 LE« TEMPS» EN STRATÉGIE, DANS L'ÉPREUVE DE FORCE ET


DANS l'ÉPREUVE DE VOLONTÉ

La différente conception de «l'épreuve de force» et de « l' épreuve de


volonté» de la part des partisans, (irréguliers, ou résistants) ou de la part
d'une année régulière, se mesure au «temps opératoire », et au «temps
pohtique ». Le premier est signalé par l'élaboration d'une tactique et
l'épuisement des forees au combat. Le deuxième se mesure à l'élaboration
d'une stratégie ou à l'usure de l'unité morale et politique de la nation aux
prises. Sur le long terme, dans la conscience collective que certaines
épreuves appartiennent à la dimension de l' histoire. C eUe différente
conception du temps peut eHe s'appliquer à la conduite des opérations
menées par Israël ou par le Hezbollah enjuillet/août 2006 ?

268
XV.13 LE TEMPS ET L'ESPACE DANS LES STRATÉGIES D'IsRAËL ET
DU HEZBOLLAH

Au cours de la campagne débutée le 12 juillet 2006, si Israd a opté pour


la recherche de la décision, à obtenir dans un temps supposé rédtÜt:, misant
sur le dés,u-t11ement et le recul de Hezbollah, ce dernier à adopté la stratégie
celle de ,<l'attente », visant à épuiser r adversaire, en frappant les
alTières Nord du pays, Haïfa et la Galilée.,
Sa manœuvre a consisté à durer, à conserver ses forces militaires, à
galvaniser son moral et celui de la population libanaise, en mettant en crise
l'unité morale d'Israël et de son armée, convaincu, à raison, de combattre
une «guerre juste» ou existentielle, une confrontation indirecte et
sémiologiquement préemptive contre l'Iran. Malgré l'offensive aérienne et
navale d'Israël. conduite dans toute la profondeur du théâtre libanais, le
soutien populaire n'a pas fait défaut au Hezbollah, qui a donné la preuve de
sa préparation militaire, de son entraînement, de sa capacité de recrutement
et d' lille légitimation large. Celles-ci n'ont interdit ni le retrait ni la capacité
de retarder les opérations, cédant de l'espace au profit du temps de
résistance, bref de jouer au recul stratégique au profit du gain politique,
sachant que l'adversaire ne pouvait lui porter le coup décisif, car
sanctuarisation lui serait offerte, soit P,ll' un compromis diplomatique, soit
par une couverture venant de la Syrie et/ou de J'Iran.

269
XV.14 LES STRATÉGIES DOMINANTES ET LE CADRE
INTERNATIONAL

Le temps de l'action militaire d'Israël s'inscrit dans la stratégie générale


de « mouvement» prônée par les USA. C'est le temps de la guerre mondiale
au tenorisme au nom de la doctrine de l' ,<élargissement de la démocratie »,
le temps de la manœuvre par opposition au ,<temps suspendu» de
stratégie d'« endiguement », s'opposant à toute tendance vers la multi
polmisation du monde, dont on craint l'instabilité chronique.
Ainsi, la politique de 1'« élm'gissement de la démocratie » ou du « chaos
constructeur» axée sur équilibres régionaux et l'instauration d'un
nouveau principe de légitinÜté, vise l'Asie centrale, le Golfe et le grand
Moyen-Orient et valorise le renversement du statu quo,
La manœuvre stratégique offensive d'Israël slnscrit dans une dimension
régionale, où se jouent l'enjeu même de son et la légitimité de son
droit de un enjeu chm'nière de la logique du système allant au-delà de
la géopolitique régionale,
En revanche, la nouvelle doctrine américaine de 1'« endiguement »
comme celle qui l'a précédée du temps de la guerre froide, apparaît comme
une stratégie planétaire et vise l'intégration de la Chine, peer competitor,
dans un ordre mondial renouvelé.
Elle est justifiée par line vision du monde appuyée sllr la mondialisation
et sllr l'émergence de nouvelles grandes puissances dans une perspective
ultime de stabilité.

270
Or, H est clair que la prospérité induite par une conception redistributrice
de la mondialisation, s'oppose au dynamisme politique de l'élargissement de
la démocratie, comme principe de légitimité requis pour rexercice rationnel
et modeme du pouvoir et dont la simple évocation app,u.aît comme
déstabilisante et critique par les autorités en place dans les pays du Golfe et
du grand Moyen-Orient, pays dans lesquels le principe de légitimité
dominant est de type traditionnel et charismatique.
La dynamique américaine y est dictée par la lutte au tenorisme
international oÙ les succès militaires doivent cOlTespondre aux changements
politiques souhaités. C'est dans cet envirOlmement d'ajustements
volontaristes que s'est inscrite la stratégie israélienne de «défense
offensive >'>.Le temps de l'offensive israélienne s'est greffé, en raccourci,
dans le temps de longue haleine de la guerre au tenorisme international et au
djihadisme fondamentaliste, qui menace également, de l'intérieur, l'Union
européenne et la Fédération de Russie. 11 s'agit d'une guerre dans laquelle
s'opposent deux sociétés et deux principes de légitimité et qui est à la fois
idéologique et historique. Elle est idéologique en ce qui concerne le
renouveau des régimes, des élites et des cultures politiques, elle est
historique dans le sens où elle vise un changement dans la structure profonde
de ces ensembles sociaux, un approfondissement de la réflexion entre foi et
raison, religion violence, ainsi qu'une accélération du processus de
modernisation. Dans les deux acceptions, elle s'appuie sur l'idée d'une
ouvelture progressive et permanente de l'espace de liberté.

XV.IS LES LIMITES DE LA STRATÉGIE D'IsRAËL

Or, la stratégie israélienne, décidément unilatéraliste n'a pas été en phase


cependant, avec les réalités politiques et opérationnelles de la région. Fondée
sur la supériorité de l'instrument militaire, r absence d'interlocuteurs

271
crédibles et l'idée d'un conflit de basse intensité, elle n'a pas su ni isoler ni
désarmer militairement le Hezbollah par un accord de compromis avec la
Syrie et a sous-estimé son degré d'armement et sa capacité de résistance.
Conduisant une offensive aéronavale de forte intensité, les fondements de la
doctrine militaire officielle et les prémisses stratégiques qui la supportaient
ont dévalorisé la supériorité traditionnelle, de mobilité et de manœuvre, de
Tsahal, la « nation en armes », vouée à la Blitzkrieg, mais tenue en attente et
freinée dans le but d'occuper le terrain sans parvenir à contrôler la frontière
syro-libanaise qui est l'artère vitale de l'aliment opérationnel du Hezbollah.
Par sa pression politique et militaire sur l'autorité palestinienne et sur les
populations civiles, elle a légitimé le terrorisme au lieu de l'isoler. Ainsi s'en
est trouvée réduite « la doctrine du levier» prônée par une partie de l'état-
major israélien, visant à tenir « sous pression» l'Autorité palestinienne pour
la forcer à lutter contre le terrorisme, en lui faisant payer le prix de son
soutien.
Trois dimensions ont été sous-estimées par le pouvoir politique et

.
militaire israélien dans cet épisode du long conflit régional:
Le premier concerne « les limites de la dissuasion », à concevoir
politiques et pas uniquement militaires ou des rapports
en termes
de force
opérationnels. Par ailleurs, le conflit pour combattre le terrorisme n'est plus
binaire et d'autres acteurs agissent comme «tiers intéressés, mais non
engagés ».

. Le deuxième concerne « les limites de la force », la légitimité politique de


son emploi et la prééminence de la pensée militaire. L'impossibilité de
désarmer immédiatement le Hezbollah et le refus de traiter avec
l'adversaire en recherchant un règlement politique global ont engendré le
syndrome de l'échec. Cet échec « légitime» «le Parti de Dieu» et le
constitue en interlocuteur politique outre que militaire pour tout règlement
régional futur.

. Le troisième tient aux « limites de légalité » et du pouvoir


ce qui induit une erreur sur «la nature de l'adversaire ».
légal au Liban,

En effet, c'est davantage la légitimité et guère la légalité qui est


importante dans l'analyse concernant le potentiel de résistance. La première
a été du côté des forces combattantes qui sont à la fois des partis politiques et
de milices armées. Ces milices ont réussi à faire le front uni avec les
populations civiles et celles-ci sont devenues un soutien moral des
revendications nationalistes avec lesquelles il faudra compter à l'avenir. La
deuxième s'est rétrécie d'autant et ne reflète désormais que partiellement les
fondements interconfessionnels et sociologiques du pays.

272
XV.16 L'HEURE DES BiLANS

l' heure des bilans et des révisions conceptuels, des questions


méritent d'être posées: «L'unilatéralisme israélien» au Liban et au Proche
Orient montre-t-if les mêmes limites de l'engagement ,<unilatéraliste» des
États-Unis au Golfe et en Irak '?
Le Proche Orient connue Golfe. malgré des timides avancées
démocratiques sont-ils à un moment charnière de leur histoire, au cœur du
coni1it élargi qui se situe entre démocratie et terrorisme'? La campagne du
Liban sonne-t-elle le glas des régimes laïques dans toute la région du grand
Moyen-Orient, qui a connu une sclérose politique depuis plusieurs
décennies'? Si l'islamisme militant n'a pas réussi à faire l'unité du monde
musulman, l'internationale djihadiste peut-elle encore progresser avec des
fractures idéologiques et opérationnelles importantes'? Quelle est
aujourd'hui la consistance mondiale de la menace terroriste et des groupes
tenoristes spontanés? Et pour terminer, si l'extTénlÎsme violent et
l'idéologie du radicalisme islamique représentent la maladie infantile du
monde musulman au XXI" siècle, le combat engagé par l'Occident a+H
légitimé la démocratie ou le terrol1sme ? Dans cette deuxième hypothèse,
l'impasse d'une dissuasion purement militaire justifie l'urgence d'une
ouverture des négociations entre toutes les pm-ties. En effet, l'effondrement
de la conception stratégique kontzeprzia de Tsahal. remet en l'honneur la
vision politique des règlements régionaux, car l'emploi de la pure
apparah aujourd'hui dénoué de sens. En perspective, l'accroissement
tendanciel de la menace terroriste impliquera une dérive horizontale de la
violence et tIDe évolution des objectifs de la teneur vers des cibles sociétales.
Il est fort probable que la connotation de cette violence sera moins politique
et plus civilisationnelle, relativement plus memirière et simultmlément plus
djihadiste.

273
Quant au thème la légalité et la légitimité de la guene, il est
important d'en les contenus et d'en repères les racines anciennes
dans le jus Et dans toutes les doctrines et stratégies
philosophiques et juridiques qtÜ constituent le dégtÜsement et la justification
de la lutte politique et de la violence année, comme «violence
conquérante ».
Les doctrines qui fondent en droit le statut belligérants constituent le
telTain des compromis diplomatiques et permettent en même temps
d'encadrer la prise de conscience du caractère éminemment politique du
« juridisme » et du « moralisme» du droit international moderne.

XV.17 LOGIQUES POLITIQUES ET STRATÉGIES JURIDIQUES; LE


DROIT INTERNATIONAL PUBLIC ET LA LÉGITIMATION DE LA
GUERRE

Les théories universalistes du droit international par leurs enracinements


« politiques» dans la défense des « statu quo >, s'opposent à la logique de
mouvement de la période d'ajustements du système international successif à
l'implo&Îon du système bipolaire.

274
Il s'agit d'une période révisionniste, signalée par la déstabilisation de
l'ordre antérieur et par des revendications ethniques, confessionnelles,
démocratiques et nationales, où les finalités conservatrices de droit public
international révèlent leur nature illusoire. L'instrumentalisation politique du
droit y prend la forme d'un système universaliste de justifications. Au nom
du droit humanitaire ou de tendances et philosophies pacificatrices, ce
système montre son caractère trompeur. Ce droit ne peut ni freiner les
mouvements politiques d'ajustement, ni les entériner. L'émergence de
nouvelles « nations» et les revendications indépendantistes et
sécessionnistes de pays nouveaux, faisant appel à l'autodétermination n'ont
d'autres moyens de s'affermir que des relations d'inimitié, d'hostilité et de
combat, et ces relations sont irréductibles au statu quo, garantissant et
constitutionnalisant du droit international. Celui-ci apparaît discriminatoire
et déphasé, si l'on considère l'état anarchique de la société internationale et
sa logique « horizontale », correspondant à la coexistence d'une pluralité de
souverainetés militaires et d'unités politiques non hiérarchisées et
formellement égales. Chacun de ces acteurs est détenteur individuel de la
logique unilatéraliste du «droit force ». Selon cette approche, l'ordre
international ne pourrait être que «commun» et donc «privé» et guère
public; international et non supranational. Il n'obligerait que par sa seule
légitimité, celle du consensus, et ne primerait pas sur les légalités positives
des droits internes et les décisions souveraines de ces membres. Les droits
internes n'en seraient pas infériorisés au nom d'une instance supérieure
s'arrogeant des formes inédites de contrôle et d'intervention. Or, l'évolution
universaliste de droit public international fait du «règne du droit» non
seulement le garant de« statu quo », sous la forme d'une validation des
traités en vigueur, mais également l'instance où les puissances dominantes
exercent le monopole de «la désignation de l'ennemi» et font appel à ce
droit, en l'interprétant et en l'appliquant sous forme de « résolutions », mais
au nom de leurs intérêts.
Cette légitimation «juridique» et morale du «statu quo» et, en
conséquence, cette « interprétation multilatéraliste » de « l'action
collective », déclassifiant la notion de « guerre» en « action de police» et la
«sécurité collective» en gestion de crise, n'interdit nullement l'action
unilatérale, mais la justifie au nom de «la légitimité de l'autodéfense» et
d'une agression, actuelle ou virtuelle, réactive ou préemptive.
Paradoxalement, la supériorité des forces du « statu quo» ne peut stopper
«le mouvement» de l'histoire, ni la logique de contestation de l'ordre. C'est
ainsi que les perturbateurs de toute nature, les puissances « hors la loi », les
irréguliers et les actants anonymes, jusqu'aux garants suprêmes de l'ordre
international, agissent au nom du « droit force» et décident dans le cadre de
la légalité, mais non de la légitimité internationale.

275
L'expression juridique de la puissance, en matière de la sécurité et de
conflit, consiste à établir une discrimination dans la définition de ce qui
« multilatéral» et de ce qui « unilatéral» et, pour en venir au contenu de ces
notions clés, à décider du régime des sanctions applicables et de l'intensité
de la riposte adéquate à décourager la menace, dans le cadre onusien ou hors
de celui-ci, et du niveau de criminalisation morale et politique de l'ennemi
désigné, ainsi que sa mise « au ban » de la communauté internationale.

.
Cette évolution de droit international comporte trois tendances:
une tendance au «déni de justice », pour les puissances insatisfaites
révisionnistes,
et
have not, au profit des États satisfaits, have, et, de ce fait, la
pénalisation individuelle de toute initiative perturbatrice ou déstabilisante ;
. une dogmatisation doctrinale du droit qui, renforçant les institutions de «
sécurité collective », accompagne la transformation du jus ad bellum
(égalité formelle et reconnaissance mutuelle des belligérants, justifiée par le
principe de jus belli ae paeis), vers une conception de jus in bello qui
discrimine l'adversaire, perturbateur ou agresseur virtuel, le disqualifiant au
nom d'une violation du statu quo, ce qui consacre l'inégalité des États et le
primat de la loi naturelle de la force;

. l'affirmation d'une idéologie humanitaire, qui tache de faire coexister


l'utopie abstraite du droit et les réalités rugueuses des réalités (Droits de
l'homme et droit d'intervention humanitaire) légitimant une intrusion des
souverainetés dominantes, extensible à la planète, et, par la globalisation du
theatrum belli, à toute situation et à tout acteur du système. Cette extension
disloque l'équilibre de la scène mondiale par l'application intéressée et
discriminatoire de la violence, sous la forme de linkages horizontaux, en
intensifiant et en internationalisant de plus en plus les conflits.

Or, la prolifération des situations de crise due à l'accroissent des


revendications des acteurs insatisfaits, et à une exigence générale de stabilité
et d'ordre étend l' « état de guerre civile »ou de « conflit virtuel » au cœur et
à la périphérie du système international, dans les différents échiquiers
régionaux (Extrême-Orient, Golfe, Proche-Orient, Balkans européens et
eurasiens), sans que le droit ou la force puissent les contenir ou les emayer,
ni proposer une idée de maîtrise, de gouvernance ou d'hégémonie. Pour cette
grande ambition, l'entrée de l'DE sur la scène régionale et mondiale revêt la
valeur d'un impératif politique, plus encore que d'un engagement moral.

276
XVI. SYSTÈME INTERNATIONAL ET CONFLITS
MÉTA POLITIQUES

XVI.1 SENS, VIOLENCE ET SYSTÈME

Un nouveau système international est né des événements du Il


septembre, C'est un système sans contrepoids, à la géopolitique bouleversée
et à l'écart grandissant entre les deux hémisphères, où l'élément central du
jeu est représenté par les États-Unis d'Amérique, Ce système a été enfanté
comme toujours pm' la violence. puissance de négation. qui demeure. avec le
travail positif des sociétés, le fondement premier ultime de l'histoire
humaine. l'ultima ratio gentium. De nouvelles règles du jeu émergent de cet
ensemble turbulent, travaillé en profondeur par la crainte, l'insécurité et
l'incertitude et éveillé par le retour des <,Léviathans », Des règles dictées par
r exigencede la part des acteurs majeurs de la scène planétaire de répondre à
la menace non seulement là où elle se manifeste, au cœur même de la
cosmopole impériale, mais là où elle est abritée et tire ses raisons d'être.
opérationnelles et doctlinales. dans les sanctuaires. Dans ce défi inédit et
sans compromis, l'ennemi ne sera plus invité à négocier le retour à l'ordre,
car le but de r affrontement est d'éliminer le perturbateur et d'anéantir toute
forme de son soutien à l'alTière, Cependant, l'objectifpenl1anent des acteurs
fondamentatLX du système reste la stabilité et la pacification des conflits.
la stabilité que s'attaque le terrorisme intemational et c'est la stabilité
que l'apparition de menaces non conventionnelles. menaces
viennent aujourd'hui de foyers de tension multiples, dont le principal, pour
r escalade de la violence et la difficulté de relance de processus de paix, est
représenté par le conflit israélo-palestinien. C'est en effet du Proche et du
Moyen-Orient que peut venir une déstabilisation élargie de plusieurs régimes
politiques à la légitimité chancelante. En ses répercussions innombrables, la
violence terrOliste a engendré un tournant dans les relations internationales
et a ouvert une nouvelle ère à la politique globale. Par sa fonction objective,
le terrorisme apparaît comme le pouvoir égalisateur des faibles et par sa
fonction subjective, comme une stratégie d'usure et d'activation politiques.
Dans ses répercussions immédiates, il a atfecté les rapports de l'Amérique
vis-à-vis de la Russie et de la Chine, devenues coopératives au nom de la
multipolarité et de la lutte internationale contre l'islamisme radical. sous
l'égide du «groupe de Shanghai 7>.Au plan général et malgré certaines
réticences, les événements du Il septembre ont engendré le dépassement
définitif de l'esprit de la guerre froide et l'apparition d'un nouveau type de
conflits, les conf1its « métapolitiques », qui constituent désormais une des
catégories des conflits asymétriques.

XVI.2 LES CONFLITS MÉTAPOLlTIQUES

Ce sont des conflits qui réunissent, sous un concept commun, trois types
de guelTes et donc trois formes d'historicité qui coexistent dans le monde
les guerres prémodemes, modemes, et postmodemes. Sont à considérer
métapolitiques non seulement les conflits qui modèlent l'organisation des

278
armées et la nature des combats, ou ceux qui influent sur la variété des états
de violence, mais ceux qui se distinguent pour les « sens» qu'ils assignent à
la violence, et donc pour la diversité et la complexité de la réflexion sur les
questions ultimes qu'animent les décideurs et les stratèges et qui inspirent
une profonde diversité des buts, des rationalités et des pratiques stratégiques.
Ces conflits, issus des crises périphériques et conduits sous forme de
coalitions, comportent par nécessité un leadership unilatéraliste qu'assurent
la prédominance et la légitimité de la hiérarchie du commandement, l'unité
de l'effort de guerre et la vision stratégique et opérationnelle de l'entreprise
commune. On peut noter incidemment que plus une coalition est hétéroclite,
plus l'unilatéralisme s'impose comme la loi du mouvement et comme le
principe-clé de l'action. Par ailleurs, le caractère hétéroclite des coalitions
engendre l'unité des asymétries du champ de bataille sous le couvert d'un
concept commun, la matrice métapolitique. Les conflits métapolitiques
permettent de définir désormais la nouvelle doctrine des engagements des
forces dans la perspective des événements du Il septembre et dans le cadre
d'une initiative globale de défense antiterroriste. Celle-ci doit tenir compte
également d'un corrélat important qui est celui de la «légitimité et de la
« limite» de l'engagement militaire et donc de sa durée. Ces deux notions de
« légitimité" et de « limite» ont une implication générale, car elles mettent
en valeur la phase de préparation amont et le rôle intense de la diplomatie et
de la négociation. Il s'agit d'un rôle déterminant, car il définit les options
politiques, stratégiques, économiques et sociétales des issues finales des
opérations de pacification, de stabilisation et de gouvernabilité
internationales.
Le rôle de la diplomatie des États, de la diplomatie des idées et de celle
des Églises a une importance décisive non seulement dans la prévention,
mais aussi dans le règlement des issues des conflits métapolitiques. En effet
si, au sens le plus large, la notion de conflit désigne une confrontation armée,
une confrontation d'intérêts, la spécificité des «conflits métapolitiques»
repose sur l'opposition de principes, de perspectives et de valeurs, due à
l'incidence de «sens », de philosophies et de systèmes éthico-culturels
divergents, voire antagonistes.
Ce sont ces systèmes politico-culturels qui définissent l'âpreté,
l'irréductibilité et la radicalité des confrontations militaires non
conventionnelles dans lesquels les systèmes des valeurs font simultanément
partie du problème et de sa solution. Historiquement appartiennent à la
catégorie des conflits métapolitiques les conflits qui baignent dans les
champs des croyances: les croisades chrétiennes en terre d'Islam, les
guerres européennes de religion, les persécutions menées contre les
minorités dans l'histoire de l'Europe par le Royaume de France ou la
Couronne d'Aragon, les pogroms antijuifs et plus proche de nous, la Shoah,
le conflit israélo-palestinien, le Djihad, les guerres balkaniques, les
affrontements bosniaques, les formes de terrorisme islamique, le conflit
279
afghan, etc. En effet, tous les conflits au cœur desquels les dimensions
culturelles, civilisationnelles et identitaires constituent les aspects
fondateurs, voire essentiels de l'engagement sacrificiel et de l'esprit de
combat, portent en soi un fil profond de préjugés et de ressentiments
historiques, une continuité des haines qui nourrissent la mémoire des
violences du passé en les liant à celle du présent.
Oppositions sourdes et violences irrationnelles, politiquement suscitées
ou spontanées, le sens de ces déchaînements constitue le fondement de
stratégies délibérées ou inconscientes et alimente le commerce violent entre
communautés hostiles constituant le mobile, latent et quotidien, d'une
cartographie des conflits aux ramifications multiples. Est conflit
métapolitique en somme celui qui transcende à la fois la sphère du pouvoir et
celles du présent et qui s'étend bien au-delà des limites d'une frontière. Ce
type de conflit appartient à la catégorie des défis non conventionnels.
Opposant des morales différentes et des formes de spiritualités exacerbées, le
sens de ces conflits, et celui de la violence qui s' y inspire, est de nature
théologique, car il nourrit l'histoire des communautés aux prises. Il s'agit du
« sens» assigné par les forces en lutte au prix du sang et à la valeur
salvatrice d'un message et du «destin », transmis dans la mémoire des
peuples, sous forme d'interprétations ritualisées ou vécues.
Ce sont des conflits qui se distinguent des conflits de pouvoir ou de
puissance «purs », les conflits géopolitiques classiques ou interétatiques,
mais qui peuvent s'en mêler ou interagir avec eux. Dans cette mixité des
formes d'historicité se conjugue un très grand nombre de dimensions:
politique, diplomatique, économique, militaire, idéologique, ethnique,
identitaire et religieuse, au sein desquelles interfèrent les mobiles activateurs
les plus divers, ceux des atavismes, de la psychologie, et de la tradition. En
termes de compréhension et d'approfondissements ultérieurs, si la distinction
des conflits métapolitiques par rapport aux conflits conventionnels réside en
large partie ou essentiellement dans les fins et dans les objectifs poursuivis,
leurs buts transcendent la notion et la sphère proprement occidentales de
l'autorité, du pouvoir et de la légitimité et embrassent des systèmes de
croyances, des conceptions du monde et des systèmes de forces, issues de
configurations civilisationnelles éloignées voire hétérogènes.
Au plan proprement épistémologique, puisque la politique s'emacine
dans la culture et puisque les conflits métapolitiques sont partiellement sinon
essentiellement des conflits de valeurs, le degré d'intensité de la violence et
le ciblage des victimes de la coercition sont toujours liés pour une part à la
régulation internationale de l'ordre et pour l'autre à la lutte irréconciliable
entre systèmes et conflits. Quelle est l'autorité légitime et légale qui a le
pouvoir d'employer la force pour régler ce type de conflit, est une question
essentielle pour définir la pertinence du droit à trancher sur l'issue de la
lutte. Quelle est la nature, abstraite ou objective, de la morale naturelle ayant

280
pouvoir de trancher sur la justice de r emploi de la force est une question
liberté et de choix entre cultures èt systèmes culturels en conflit.

XVI.3 SÉMIOTIQUE ET CONFLITS MÉTAPOLITIQUES

Dans son expression terroriste, le conflit métapolitique déploie lme fon11e


de violence nouvelle aux buts stratégiques imprécis, liant messianisme
planétaire et intelligence sophistiquée. Dans les attentats du Il septembre,
cette violence a ainsi produit trois types d'effets; un effet symbolique, un
choc médiatique, une atteinte irréversible à toute conception
d'invulnérabilité des USA. Les objectifs visés résumaient bien la magnitude
du projet et la remise en cause du système, ce qui révélait son haut niveau de
sophistication. Il s'agissait de frapper simultanément trois symboles du
pouvoir américain: politique (la Maison Blanche), économique (Je World
Trade Center), militaire (le Pentagone) et d'occuper la scène médiatique
mondiale.
Puisque cette violence s'identitle à la diffusion et à J'amplification de
signaux signitiants. elle acquiert la valeur d'une véritable sémiotique. Dans
le conflit israélo-palestinien et le conflit de J'Irak. la violence réelle se traduit
en violence symbolique, soHicitant une solidarité émotionnelle plus large
enlTe deux camps. pro arabe et pro israélien. ce qui fait rejaillir à chaque fois
le problème de la légitimité internationale de J'action violente. Le conflit
métapolitique est non seulement un conflit symbolique, mais également un
connit subliminal. n symbolique puisqu'il appartient à une dimension
ancestrale, il est subliminal parce qu'il met en scène rétlexes
conditionnés par la remémoration du passé. Ce rappel des codes passionnels
du passé inscrit au cœur de la conscience coJJective des acteurs deux visions
différentes de r avenir, puisque l'avenir s' enracine toujours dans un passé,
281
comme le rappelle Ortega y Gasset. Des comprorrus sont ditTiciles, voire
impossibles, dans les contlits métapolitiques, car toute interprétation radicale
des valeurs exclut l'idée même de compromis. Elle exclut également celle de
neutralité, ce qui explique que, d'attaques en représailles les parties aux
prises sont enfermées dans un cycle de violences ininterrompues, où les
éléments activatems du conflit peuvent être retrouvés dans le « déjà vu » de
la tradition, dans la mémoire des temps écoulés, dans les rituels et les
symboles de la haine ancestrale.
Dans l'acte terroriste, le cœur ancien a besoin pour agir d'une main
moderne. Ainsi, la sophistication de la violence est l'aspect postmoderne du
contlit métapolitique. Au plan général, la fonne de violence induite par les
conf1its métapolitiques remet en cause le cadre général du système
international, l'ensemble des alliances militaires et les rapports politiques
qu'a pris l'interdépendance entre les nations et entre celles-ci et les acteurs
non étatiques. Pour l'Ünportance des enjeux, elle influe sur les <,linkages
horizontaux» entre théâtres de crise et sur les espaces régionaux de
déséquilibre et d'instabilité. Les politiques et les appareils de sécmité et de
défense de la plupart des pays en sont atTectés, de même que les formes de
leur opérationnalité militaire.

XVI.4 REDÉFINITION DES STRATÉGIES

Or, ce que les événements du I j septembre ont mis en valeur la


vitesse et la capacÜé de réaction des appareils de pouvoir face à
situations et à l'importance des solidarités d'action. qu'ils ont
modifié la reformulation des stratégies d'acteurs à l'échelle
internationale. Nous pouvons le constater aisément à partir de la politique
282
étrangère des États-Unis et du comportement de la Russie dans le contexte
global, en considérant le chamboulement complet des équilibres stratégiques
et l'acquiescement russe au projet américain de «bouclier antimissile»
auquel s'oppose la Chine. En effet selon les propres mots du président
Poutine du 13 décembre 2001, ce projet« ne représente pas une menace
pour la sécurité nationale de la Fédération de Russie ».
L'adoption aux nouvelles réalités apparaît pour la Russie comme une
option qui permet de garder l'initiative en absence d'autres choix, le repli
exclu. En Europe la dynamique des relations germano-russes en est affectée,
puisque d'une part le resserrement des liens entre Berlin et Moscou entraîne
une influence politique et diplomatique de l'Allemagne plus large, et de
l'autre l'arrimage de la Russie à l'Europe ouvre la voie à une intégration,
aujourd'hui encore prématurée, de la Russie à l'OTAN. Au vu de cette
hypothèse, la transformation de l'OTAN d'alliance militaire en alliance
politique et donc en une organisation de sécurité, incluant des membres sans
statut militaire, situe son « malaise identitaire» dans le cadre général des
nouvelles relations occidentales et euro-américaines. Elle place ainsi dans
une perspective totalement révisée la question de l'élargissement aux pays de
l'Europe centrale et orientale, que la Russie n'a pas acceptée. L'adhésion
éventuelle de la Russie poserait le problème de la coordination et de la
concentration sur les problèmes de sécurité entre trois acteurs majeurs du
théâtre eurasiatique à statuts politiques et militaires différents, l'UE, l'OTAN
et la Russie. En Asie centrale la nouvelle donne renforcement le rôle de la
Russie et celui de la CEI comme cadre de consultation et de décision pour
les pays membres, mais pourrait également limiter l'influence de la Russie
dans l'espace postsoviétique, en inversant la dépendance économique de
beaucoup d'États de l'Asie centrale, par la promotion d'un pluralisme
intéressé. Dans les cas mentionnés, des capacités de décision rapide et celui
des capacités de reformulation stratégique, l'Europe risque d'être
sensiblement affaiblie par les événements du Il septembre.

283
XVI.5 TERRORISME, GLOBALISATION ET GÉOPOLITIQUE

Par la dynamique de ses répercussions générales, la violence terrodste


impose la révision d'une certa.ine conception de la globalisation, interprétée
de manière trompeuse en sa seule dimension économique et sociale, voire
technologique ou communicationnelle et qui a eu des effets géopolitiques
différents de région à région.
Cette violence éclaire les observateurs sur le rapport profond et caché que
la mondialisation entretient, en son sein, entre le politique et le militaire, le
politique et le culturel, et au-delà, le religieux. En effet le processus de
mondialisation en cours met en évidence une désintégration idéologique et
humaniste qtÙ prend la forme diffuse d'une révolte antioccidentale. Ce
processus southe simultanément la carence d'un système global de
sécurité, non identifiable à la gouvemance, ni à la régulation économique, ni
au système des Nations unies aux compétences résiduelles, mais qui pourrait
être une relation spéciale entre l'OTAN, la PESC /PESD et/ou d'autres
svstèmes de forces.
J

Puisque ridée de la mondialisation a assimilée à celle d'économie de


marché et de hbéralisme économique, induisant en ricochet le phénomène
désétatisation croissante des sociétés, r atfaiblissement de l'État a engendré
trois conséquences d'ordre général:
. un relâchement de la cohésion sociale;
. l'éclatement du concept d'intérêt. crédité au monopole de l'État.
. la prolifération des stratégies d'acteurs, trans- et subétatiques.
Ainsi. la société-monde, sur le modèle du paradigme étatique, est
apparue très vite dépourvue d'une instance de régulation politique et

284
sécuritaire, instance qui ne peut ètre remplie par la gouvemance, soit-elle
régionale ou mondiale.
Le nouveau système intemational est le CTeusetd'un monde hétérogène,
signalé par des Üvalités croissantes et par la prolitëration des zones de non-
droit, mais au sein duquel se fait jour la naissance incertaine d'un droit
universel. un monde sans papes empereurs, autrement dit, sans
légitimé respectée et sans hiérarchies exclusives, dépourvu d'une
souveraineté universelle ayant des capacités de contrainte.
La lente émergence d'un droit universel (TPI et CPI) est faussée par la
contradiction éclatante entre les passions des « démocraties d'opinion » sous
1'« effet CNN ,> ou «Al Jazeera» et la logique du calcul diplomatico-
stratégique propre à la pennanence de la conduite el'État. En une formule, le
nouveau système intemational est caractérisé par un progrès de la logique
des conflits et par la prolifération des zones de tension et de crise, autrement
dit par la pérennisation de 1'« état de nature» hobbesien, ainsi que par
l'entendue, à l'échelle planétaire, de la survivance de l'État-nation comme
forme d'organisation politique des sociétés humaines menacée mais non
dépassée et encore moins moribonde.

XVI.6 UN SYSTÈME INTERNATIONAL EN QUÊTE DE MULTIPOLARITÉ

Comme vecteur de violence intemationale, le terrorisme devient ainsi


l'une de principales questions de sécurité et la priorité critique du nouveau

285
système international. Il restaure les grandes conceptions de la géopolitique
classique, déplaçant vers l'Asie, aux confins de mondes russe, perse et
chinois, via le Moyen-Orient et le Golfe, le centre de gravité du monde, le
foyer de conflits futurs du XXI" siècle. C'est en Asie que le décloisonnement
des espaces politiques produit une prolifération des armements à large
échelle et une expansion des champs d'affrontement qui a profité de la
liquidation d'imposants appareils militaires hérités de la bipolarité. Ainsi, les
événements du Il septembre achèvent un processus de réorganisation
générale des relations internationales, commencées par la chute du mur de
Berlin et par l'échec de la transformation des empires en confédérations. Cet
échec est signalé par une aspiration collective à la nation à base
monoethnique et religieuse et par l'égarement de l'héritage humaniste et
universaliste qui avait pris la forme de l'internationalisme socialiste ou
prolétaire. Le cours de ce processus a baigné dans un malaise et un
ressentiment profond que la redistribution des rôles, des statuts et des
espaces de souveraineté a provoqués dans le monde. C'est ainsi que dans la
décomposition de la notion d'ordre international se décèle la position
dominante des États-Unis d'Amérique. Les champs de décomposition
historique, géopolitique et stratégique, perceptible dans la sphère des intérêts
qui définissent les enjeux de puissance depuis l'effondrement de la bipolarité
et la disparition de l'ennemi désigné est, comme toujours, l'Eurasie. Cette
disparition a été avant tout la fin de la vocation d'un acteur majeur de la
scène mondiale à prétendre, par une menace unique et dominante, à une
alternative globale de système. Or, le monde issu de l'implosion du monde
soviétique a engendré une extraordinaire balkanisation politique, un
détournement des messages de la démocratie et un dépérissement des
alliances traditionnelles à fondement idéologique.
Nous pouvons affirmer en somme que le système international de ce
début du XXIe siècle n'est pas encore celui de la multipolarité, ni celui d'un
monde unipolaire, où s'imposerait un seul acteur prépondérant aux capacités
globales, les États-Unis d'Amérique. Mortimer Zuckermann a pu dire: «le
XVIIIe siècle fut français, le XIXe anglais et le XXe siècle américain. Le
prochain sera à nouveau américain ». Or, même si les États-Unis occupent
une position sans équivalents dans l'histoire moderne et s'ils n'ont guère,
dans un avenir immédiat, d'adversaires stratégiques susceptibles de remettre
en cause les équilibres planétaires, en théorie les systèmes unipolaires non
hiérarchiques sont des systèmes en transition et en tant que tels, précaires,
aux stratégies combinatoires, sans statu quo ni maîtrise définitifs et à
l'hégémonie perpétuellement menacée. Ils préludent soit à des cycles
ininterrompus de désordres publics conduisant à une paix d'empire et à
l'émergence d'une monarchie universelle, soit à la dislocation progressive de
l'ordre ancien, dérivant vers une période chaotique. Dans cette sorte de
retour à un «état de nature» des nations, s'affronteraient sans merci des
États batailleurs, des acteurs non étatiques et des êtres erratiques à l'issue de

286
cette péliode de troubles s'affinneraient lùstoriquement des tmités politiques
classiques, en quête d'affirmation, de sécurité ou nouvelles hégémonies.
Ainsi, le monde qui s'ouvre à nous est plus incertain, plus conflictuel, plus
fragmenté et globalement plus dangereux de celui qui l'a précédé. La
stratégie américaine de primauté visant à pérenniser une hégémonie
momentanée et justifi<mt de budgets militaires imposants, consacre
]' ambition d'assurer l'invulnérabilité de la «grande île du monde» et un
nouveau linkage avec les théâtres extélieurs, en Asie, dans le Pacifique, en
Europe et dans les deux Amériques. Ainsi, cette stratégie de primauté et cette
vision du monde à prédominance américaine, où la puissance militaire
demeure toujours aussi significative dmlS les relations intemationales, ont été
à la fois bouleversées et renforcées par des événements du Il septembre
2001.

XVI.7 LA PLACE DE L'EUROPE, UNE RÉVOLUTION CONCEPTUELLE

Plusieurs conséquences, générales et locales, découlent de ces


présupposés et premièrement celle de la place qu'occupera l'UE dans le
système intemational de demain. L'influence qu'elle pourra y exercer et le
type d'institutions qui pourront lui assurer des options plus affennies, en
particuber en matière de capacités conception, de décision et d'action.
Plus loin, quelles relations, bilatérales ou multilatérales, pourra-t-elle
entretenir, selon le cas et les situations, en Europe avec la Russie et dans le
monde multipolaire de demain, avec les USA? Quel rôle devra-t-elle jouer
au Proche-Orient entre Israël et r Autorité palestinienne, et dans la
Méditerranée, dans le (Tolfe, au Moyen-Orient jusqu'au Pakistan, l'Inde et
La Chine, vis-à-vis du monde m'abo-musulman ? Cette évolution exige de la
pm'! de rUE une véritable existence politique et, en corrélat, une stratégie
globale. Autrement dit des institutions cohérentes, des procédures
simplifiées, un budget et des moyens nlÎlitaires adéquats et croissants et une

287
volonté d'ordonnancement de la puissance en fonction d'une influence
politique efi~ctive. élément d'ordonnancement ou d'unification
stratégies locales, nationales ou partielles appelle à une .z< stratégie globale t'
et doit se déployer à l'échelle planétaire. De manière générale, les
événements du 11 septembre remettent en cause les unités politiques qui
n'utilisent pas leur ptÜssance militaire pour exprimer leur puissance civile ou
économique.
Dans ce cadre, l'Europe a un besoin urgent d'accomplir sa révolution
conceptuelle et institutionnelle: conceptuelle, pour ce qui est des grandes
affaires politico-stratégiques, institutionnelle, pour ce qtÜ relève des
exigences d'etricacité en matière de délibération et d'action. Une révolution
qtÙ la fasse sortir des limites contraignantes du passé, afin qu'elle puisse tirer
profit de l'évolution rapide de l'environnement stratégique mondial. Celui-ci
est c<Œactérisé par de nouvelles triangulations du jeu politique à l'échelle
globale et par l'évolution parallde de dissuasion nucléaire, remise en
cause par l'Administration Bush le 13 décembre 2001. La déclaration de
retrait du «traité ABM de 1972, visant à parer aux nouvelles menaces
"
comporte non seulement une réorientation de la politique de sanctuarisation
du tenitoire américain. mais une révision de la politique de modernisation de
la panoplie américaine de défense en ses différentes composantes. Elle ouvre
la voie à une conversion des moyens de la dissuasion nucléaire à
dissuasion conventimmelle ou classique, adaptés à des opérations
d'interdiction, en soutien à des interventions extérieures. impliquera des
changements dans l'élaboration de nouveaux de cadres des relations politico-
stratégiques à l'échelle globale.

XVI,8 LES NOUVELLES RÈGLES DU JEU ET LES CONFLITS


MÉTAPOLITlQUES

Simultanément à ces transformations d'ordre technique et sociopolitique


l'évolution du système international précipite l'écroulement du «dernier
tabou » de l'Occident, reposant sur l'idée, désormais falsifiée après la mort

288
philosoplùque de Dieu, de la fin définitive des guerres religion. Certains
analystes ont fait remarquer que si Édit de Nantes » conclut le cycle
guerres européennes de religion, la guerre du Golfe ouvre la des guerres
mondiales de religion. Guerres politiques les unes comme les autres, elles
sont en effet des « guerres métapolitiques» car ceHes lient étroitement foi et
engagement, religion et combat. Ce sont des guerres qui naissent et se
développent sur un autre terrain que celui des seuls enjeux de pouvoir et dont
le «centre de gravité » est ailleurs, dans une sorte de rhétorique d'opposition
interreligieuse à la recherche de solidarités radicales. Ces guerres
embrasseraient d'autres champs, d'autres continents et d'autres enjeux,
philosoplùques, historiques et culturels. La distribution du pouvoir obéit ici à
d'autres critères que l'enjeu conflictuel entre et nor. Ces guerres
introduiraient en protagonistes du politique, les exclus de la modernité et du
développement, en y associant les héritiers des traditions et du livre. Elles
transcendent r espace occiden tal de la laÏci té et projettent le religieux dans
des perspectives de combat et d'action militante plus vastes. Ce sont des
guerres ou s'entrechoquent, comme nous dit, trois dimensions de
l'historicité: le pré moderne, le moderne et le postmoderne, bref le religieux,
le laïc et le postidéologique. Des guerres soumises à trois conceptions de la
liberté et à trois types de rationalités stratégiques, sera sur ces guerres que
se mobiliseront les conflits futurs et se définiront les nouvelles lignes de
clivage et de rupture dans le monde, car ces conflits engloberont des
conceptions différentes de l'économie, de J'organisation sociale et de
l'autorité.

XVI.9 CENTRE DE GRAVITÉ ET VARIABLES« ASYMÉTRIQUES»

Ces guerres ne seront pas seulement des conf1its qui opposent sur le
terrain des États et des acteurs non étatiques aux capacités qualitativement
inférieures, ce semnt des guenes étendues, dont les enjeux les potentiels

289
de mobilisation diffèrent énormément. En effet, elles peuvent faire basculer
le ,<centre de gravité» des conflits demain. À titre d'exemple et en raison
des finalités des combats ou des perspectives ultimes, ce type de violence
assume une fonction de «transfert» et induit des effets psychologiques
différents dans le champ mental des instances politiques et des populations
adverses, influençant l'inconscient collectif et les mouvements globaux
d'opinion. Dans le pire des scénarios, tme attaque chimique précédée pal' une
attaque informatique «discrète », mais de grallde envergure, menée
conjointement contre les systèmes d'approvisionnement électrique,
énergétique et de télécommtmications par une organisation terroriste et un
État offensif, peut provoquer un collapse sociétal terrifiant d'une palt et
attiser les convoitises et les appétits d'autres États, provoquaut des
revirements d'alliances et des effets de dominos tout à fait imprévisibles.
Une attaque de cette nature peut anéalltir le moral des populations et donc la
volonté des acteurs postmodernes, mais elle peut éveiller puissamment celui
des acteurs pré modernes au mobile fondamentaliste, idéologique ou
religieux. Puisque les guenes métapolitiques sont également des guerres
asymétriques, c'est la « variable de l'asymétrie» au sein d'une coalition par
sa nature hétérogène, qui peut faire basculer le» centre de gravité» des
conflits futurs. Or, chaque coalition a une <,variable asymétrique» qui lui est
propre et spécifique, dont les composantes peuvent changer en fonction des
événements, de la composition des forces au combat, de l'interrelation entre
séCLuité extérieure et sécurité interne (liée aux flux d'immigration et aux
possibilités d'activation et de nuisance de ces populations), des buts des
coalitions en face à face, bref conceptions du monde qui les inspirent,
des perspectives d'intégration l'adversaire après sa défaite, de
d'entraînement, des jdées de changement et de développement, de
l'imaginaire dominante de l'avenir.

XVI.I0 ÉVOLUTIONS STRATÉGIQUES ET RUPTURES


ASYMÉTRlQUES

En considération de J'importance de l'enjeu, les conflits métapolitiques


doivent être considérés des <,guen'es non conventionnelles >, ou des

290
« conflits de basse intensité» (Law Intensity Conflicts - LIC). Menés contre
un adversaire sub- et transétatique, à l'identité multiple, ces conflits sont
placés « en dehors» du droit international et prospèrent dans des zones de
« non-droit ». Quelques facettes seulement de ces conflits peuvent être
assimilées à des affrontements typiques des situations de guerre. C'est sous
cet aspect que les opérations militaires conduites pour justifier des actions de
rétorsion ou de représailles, actions tactiques directes, raids, démonstrations
ou projections des forces doivent être légitimés aux yeux des opinions dans
l'environnement mondial contemporain. Dans ce contexte, «la guerre de
l'information» et celle de la « désinformation» contribuent à cette finalité et
constituent de véritables campagnes de soutien à l'importance croissante.
Leur but est d'influencer simultanément l'ami et l'ennemi et d'affecter le
moral, la discipline et la prise de la décision des deux camps adverses avec
des effets politiques et stratégiques opposés. D'un point de vue
épistémologique, le conflit métapolitique peut apparaître anodin dans sa
définition, mais fécond de promesses dans son évolution. Il confirme encore
une fois non seulement la supériorité de la stratégie sur la tactique, et donc
du domaine de l'esprit sur l'effort physique pour vaincre l'adversaire au
moyen de la puissance, mais l'avantage de la liberté de manœuvre, permise à
l'acteur dominant grâce à l'effort diplomatique déployé en amont du conflit.
L'effort de coalition building visant à étendre la combinaison des forces
et le linkage des théâtres et des unités politiques amies, sont un élément
intrinsèque de l'asymétrie, qui se fait valoir sur le terrain comme supériorité
de la campagne sur le combat. Il s'agit d'un élément décisif du rapport de
forces entre adversaires. Puisque supériorité des conceptions stratégiques est
celle qui importe dans les conflits ou la coordination de forces hétérogènes
est essentielle, cette supériorité est la clé décisive de la victoire militaire et
politique et revient aux belligérants capables d'exercer la maîtrise
stratégique, depuis sa conception jusqu'à sa mise en œuvre, dans l'espace et
dans le temps. La «maîtrise stratégique », comme unité de vision sur la
conduite de la guerre dans son ensemble et comme lutte d'intelligence et de
jugement dans le déroulement des opérations militaires, a évolué
différemment au cours de la campagne antiterroriste menée par les USA en
Afghanistan, en Asie Centrale, au Moyen-Orient et sur l'échiquier
international depuis le Il septembre. En effet, les affrontements qui ont eu
lieu sous la direction des États-Unis ou avec leur consentement, dans les
différents théâtres de lutte, ont appliqué deux principes, aux apparences
contraires, l'emploi combiné de la « diversion» et celle de la « dislocation »,
autrement dit de l'approche indirecte et de l'approche « directe ». L'emploi
de la diversion dans un premier temps du conflit afghan a visé les forces
vives et les forces morales talibanes, en leur refusant toute occasion de livrer
bataille dans une position défensive et sur un front déterminé.
Simultanément il a soumis ses forces à une pression aérienne et à une
résistance omniprésente, par «Alliance du Nord» interposée.

291
Enfin, cette approche a provoqué l'excentration systématique de la
talibane et son épuisement physique. psychologique et spirituel.
deux temps de la manœuvre ont précédés par une préparation
conjointe, menée sur le tenain, par les unités spéciales américaines et
britanniques. Cette phase de préparation et d'observation a permis
successivement la dislocation de l'adversaire par une manœuvre offensive,
qui a provoqué le renversement complet de la puissance de résistance de
l'ennemi et sa mise en pièce rapide. Cependant, l'élément central du succès a
été dans un premier moment la capitulation morale, la rupture de « centre de
gravité » au sein forces averses, obtenue par une rupture de r asymétrie à
caractère métapolitique, entre combattants afghans et combattants d' Al-
Qaïda. Cela a une rupture de détermination, de motivations et de
<,sens », une rupture dans la conception ultime du «combat de Dieu» et
dans l'emploi extrême et inconditionnel de la violence. Cette rupture était
inspirée et soutenue par la ditlérence de conception sur les tÏnalités
politiques et sur le but stratégique de la guerre. Une dichotomie subtile a
joué sur la différente radicalité du conflit, même si elle résultait partiellement
de la composante ethnique des forces au combat. Elle a joué jusqu'au bout
dans la résistance, l'affrontement et la lutte à mort engagés par les deux
composantes de ces forces, internationales et/ou afghanes, radicales et/ou
modérées.

XVI.ll ÉVOLUTIONS CONCEPTUELLES. L'ASYMÉTRIE ET LES


CONFLITS ASYMÉTRIQUES

eifet, une nouvelle torme de conflit apparaît et l'étend dans le système


international issu de la bipolarité définissant un autre concept de guerre.

292
Ce nouveau concept exprime l'essence de la distinction entre modèles de
guerres, interétatiques et transnationales, symétriques et asymétriques.
La conception clausewitzienne de la guerre comme « acte de violence»
visant à «imposer notre volonté» s'en trouve bouleversée. La conception
classique du conflit qui conduisait à une intensification des forces sur un
champ de bataille ou sur un théâtre d'opérations données entre belligérants
de même nature et de force (à peu près) équivalente, maîtrisant la violence
selon des règles codifiées et traçant une séparation entre avants et arrières,
champ de combat et société civile, semble s'effacer, au moins pour les
confrontations inhérentes à des sociétés pré modernes.
Le conflit européen classique reposait sur un principe-clé, la symétrie.
Symétrie rationnelle ou de calcul, fondée sur l'espoir de gain politico-
stratégique, symétrie de planification et de conduite, fondée sur un échange
entre acteurs politiques de type étatique, symétrie morale ou éthique entre
« actants» de la violence légale et légitime, fondée sur des armées de
métiers, qui respectaient la règle de la séparation entre le champ de la guerre
et le champ de la non-guerre, le temps de la paix ou de la trêve provisoire, et
le temps de l'engagement et du combat violent.
Dans les sociétés pré modernes, la disparition progressive des armées et
des militaires professionnels, comme spécialistes de la guerre et l'extension
sociétale du champ de la violence, exprime très clairement l'absence de la
notion occidentale d'État et de raison d'État et l'effacement de la séparation
classique entre les deux espaces, de la paix et de la guerre, du champ de la
violence codifiée, rationalisée et politisée et de l'extension des zones de non-
droit.
En termes opératoires on va vers la dissolution du principe de la
concentration des forces (centralisation du combat et verticalité de la
décision) et en direction du principe opposé, l'absence de bataille décisive et
la dispersion des milices. La notion tactico-stratégique de victoire disparaît
de la grammaire militaire et ne peut plus être utilisée par le vocabulaire
politique.
La notion intense et radicale de combat est remplacée par celle générique
et dispersée d'affrontement. Ce dernier n'oppose plus deux forces, mais deux
champs où un seulement est offensif et armé et le deuxième défensif et
faiblement armée ou désarmée. Cette disparité des forces engendre un
effacement des codes, des rationalités et donc des « limites» de la violence.
Celle-ci devient «hors limite », «hors de calcul» et «hors des
codes normatifs préétablis (droit, éthique et morale)>>. Cette disparité de
l'affrontement aboutit au meurtre collectif, au génocide et au massacre. C'est
la dissolution du principe de l'équilibre des forces et de violence entre camps
opposés, qui ne se reconnaissent pas le droit à l'existence.
L'asymétrie ou le conflit asymétrique opposent en effet, en son essence,
deux types de sociétés, une davantage constituée et politiquement organisée

293
et l'autre à l'état naissant, chaotique, ou en dissolution extrême. Le
temps et l'espace n'ont guère même valeur, le même sens et mêmes
répercussions politiques pour les belligérants en situation d'asymétrie. La
militarisation des nouveaux espaces de l'asymétrie est l'apanage des forts et
des puissances technologiquement plus avancées, cependant que le
prolongement indéfini de la duré du cont1it est dans l'expression du faible et
des sociétés «héroïques» où dans l'éternelle dialectique de la tragédie
humaine l'un joue la loi de l'autre à son meilleur profit, dans la mâItlise du
temps, de la violence aveugle et de la force.

XVI.12 ÉVOLUTIONS TECHNIQUES ET CONFLITS


MÉTAPOLITIQUES

Depuis toujours le «sens ,> de l'action pénètre les tlnalités de la


«manœuvre stratégique >, et influence ses modalités et ses moyens
opératoires. Depuis la fin de la guelTe froide, ce « sens» a investi le champ
de la pensée et de r action militaire et a modelé de sa rhétorique les
conceptions générales de l'action internationale des États. La responsabilité
éthique est devenue ainsi dans le camp occidental un élément constituant des
stratégies de stabilisation, et l'intervention morale une option politique,
promue par l'exigence de combattre le telTorisme et de porter assistance à
populations en danger. Cette exigence a désigné une dialectique à chaque
fois singulière de l'intérêt et de la morale. Au plan de l'action militaire
cependant, ces t1nalités nouvelles ont pénétré les fLgures des belligérants,
s'étendant au calcul des aléas, des lisques et des virtualités générales de
l'action. Ainsi, le sens profond de la violence a rebondi sur son emploi,
virtuel ou réel, et sur les effets, inhibitoires ou coercitifs, des mesures plises
ou de celles envisageables. Grâce aux évolutions des technologies optiques,

294
balistiques et informationnelles, de nouveaux réseaux de nuisance sont
apparus dans le champ du maniement de la violence et de l'action
internationale.
Ces réseaux se bifurquent en deux sources de danger à classer parmi les
mutations des défis de sécurité, dans le champ des nouvelles menaces aux
effets universels: les dangers des hackers au sein du cyberespace et de la
cyberguerre et le danger des unités terroristes de nuisance politique, maniant
indifféremment les frappes classiques, biologiques et nucléaires. Ainsi, les
innovations techniques et l'apparition de ces nouvelles unités de nuisance
modifient le rapport entre la force et la masse au profit de la force. Cette
rupture de la force et de la masse, annoncée par la frappe à distance, produit
une rupture de l'espace géopolitique et une désanctuarisation élargie des
grands ensembles territoriaux. L'avantage assuré à la frappe s'exprime par

.
une double modalité:
la projection des forces (concernant les puissances aux capacités globales) ;
. la projection
réseaux).
de nuisances (par des unités sacrificielles organisées en

Cette série de ruptures a profité au nouveau terrorisme et a engendré de


nouvelles vulnérabilités, dues aux mobiles fondamentalistes, radicaux et
métapolitiques. Ces mêmes ruptures influencent également les modèles et les
adaptations stratégiques des appareils occidentaux de défense, l'usage plus
souple, sophistiqué et dosé de la violence, ainsi que l'amplification de sa
sémiotique, et donc du discours de la guerre et la dialectique conflictuelle
avec l'autre ou les autres. Au cœur même des hostilités, des pas décisifs
viennent d'être franchis dans la «manœuvre stratégique », grâce à «la
guerre du commandement» et à « la guerre de l'information ». Cette série
d'évolutions, modifiant la nature des conflits périphériques, influe sur les
relations à l'intérieur des coalitions et engendre un autre type de hiérarchie et
de commandement entre le leader de la coalition et l'ensemble des autres
membres. C'est là, que « l'art de la manœuvre» introduit dans la logique
stratégique des dimensions qui revalorisent les fonctions de vision, liées aux
percées diplomatiques et conceptuelles de la grande politique, que seul le
leader possède, puisqu'il possède, avec la conception hégémonique de
l'action, les ressources et les moyens de la politique globale.
C'est face à ces scénarios, à la rationalité politique ouverte, à ces options
aux capacités de manœuvre élargies que se mesureront demain les États-Unis
d'Amérique, l'Europe, la Russie, ainsi que la multitude des acteurs qui
s'affrontent, globalement et localement, pour un monde bâti comme toujours
sur des philosophies discordantes voire opposées.

295
XVI.13 NOTES

1. Sanctuaires ou États sanctuaires, ce sont deux catégories d'États, les


Rogue-States (États hors la Loi) et les États vides de la notion d'État. Des
« trous-mondes » de la globalisation, proliférant de réseaux parasitaires
(mafias, corruption, criminalité, bandes, trafiques illicites) en proie
permanente au chaos et aux conflits, aux atrocités diverses et à la famine.
Des États-objets, cancéreux et sans espoir, où la notion de crime doit être
remplacée par celle de survie. En effet, il n'y a de crime, que là où il y a
loi, droit et société.

2. Conflits prémodernes (subétatiques et sociétaux), modernes (classiques


ou interétatiques), postmodernes (de projection des forces,
informationnels et médiatiques). C'est dans des variables asymétriques
que l'Europe renforce le rôle des États-Unis et introduit dans le jeu
international des éléments et des objectifs de souplesse, adaptés à des
situations à chaque fois complexes.
3. Ces conflits peuvent venir :
. des zones de crises, intéressant directement la sécurité
(Balkans, CEI, Maghreb ou Proche-Orient) ;
de l'Europe

. des zones de l'arc de crise, intéressant indirectement


l'Europe. Il s'agit de zones à haut risque d'affrontements
la sécurité de
et de
déstabilisation, qui se prolongent en direction de l'Asie du Sud Est,
en passant par l'Asie Centrale. Ici les affrontements et les enjeux
concernent les grands acteurs stratégiques, internationaux (USA,
Russie, Chine, l'Iran, l'Inde, Pakistan), et l'Europe y est concernée
en tant qu'acteur continental dans le cadre de l'échiquier stratégique
mondial.
. Des répercussions de la mondialisation (terrorisme, immigrants
clandestins, prolifération, menaces NBC). En effet les répercutions
de celles-ci transforment la portée et les enjeux des conflits que nous
appelons « métapolitiques » par une sorte de « Linkage horizontal »
les commuant en conflits transcontinentaux (Golfe, Soudan,
Afghanistan, USA, Russie, l'Europe, Pakistan, Chine). L'impact
stratégique de ces conflits à la violence polymorphe et au sens
politique multiforme, exige d'une part une vision globale du long
terme (stratégie) et d'autre part une riposte militaire immédiate
(coalitions ad hoc).

4. Un« office de l'influence stratégique » (OSI) a été créé par le ministère


américain de la Défense, dans le but de mener la «guerre de
l'information ». Il s'agit d'une subordination de 1'« office des opérations
d'information », dépendant de l'état-major interarmées.

296
XVII. LÉGITIMITÉ ET SYSTÈMES
INTERNATIONAUX. DU CONGRÈS DE VIENNE
À L'ÂGE PLANÉTAIRE. LA POLITIQUE
EUROPÉENNE AU TOURNANT DU XXIESIÈCLE

XVII.1 LE CONGRÈS DE VIENNE ET SES FONDEMENTS

Pour qui veuiHe étudier l'histoire du monde et l'évolution des systèmes


internationaux, le concept d'équilibre des forces semble constituer le fil
conducteur de la recherche sur la paix et sur la sécurité internationale.
Lorsque après des périodes troubles ou des guerres inexpiables, des États
conservateurs ont voulu restaurer un système universel de valeurs et un ordre
mondial plus stable, comme ils le firent au Congrès de Vienne, ces principes
ne pouvaient être que l'expression des sociétés et des puissances
victorieuses, pour qui la vie internationale a été longtemps et perdure encore
synonyme de lutte et de combat violent. Un contraste apparut très vite, en
1815, entre ces deux objectifs et ces deux écoles de pensée, donnant
naissance à deux types de diplomatie; une diplomatie fondée sur des valeurs
communes et une diplomatie reposant sur l'équilibre de puissance, ou pour
simplifier à l'extrême, une diplomatie inspirée et messianique et une
diplomatie réaliste et calculatrice. La nouveauté du Congrès de Vienne et du
Prince de Metternich qui en maîtrisa les débats, fut d'avoir réalisé une
convergence entre ces deux aspirations fondamentales, souvent
antinomiques, de la légitimité et de l'équilibre. La légitimité fut celle,
retrouvée des gouvernements d'ancien régime, et l'équilibre des forces
actifs, celui qui avait été reconnu en 1648 par le Traité de Westphalie, bâti
sur la logique des engagements, la raison d'État et la défense de l'intérêt
national vital. L'équilibre du Congrès de Vienne durera cent ans et
s'effondrera avec la Première Guerre mondiale. L'échec des Traités de
Versailles et du Trianon le condamnera définitivement, jetant l'Europe dans
l'abîme historique, culturel et moral de la Deuxième Guerre mondiale.
L'équilibre du concert européen de 1815 ressemble-t-il à l'équilibre
unipolaire élargi ou multipolaire souple de l'âge planétaire et du monde
d'aujourd'hui? C'est là toute la question de notre temps. En Europe, les
guerres de la Révolution française résultèrent, comme la guerre des Trente
Ans, du passage des sociétés féodales, fondées sur un principe de légitimité
d'ordre traditionnel, la hiérarchie, l'honneur et l'ordre, vers des sociétés
modernes fondées sur la nation, la raison d'État, la logique du changement
et, plus tard, la volonté générale; en un mot, sur un principe de légitimité
national-populaire. Les guerres totales du XXe siècle marquèrent la rupture
de cette adaptation, qui se révélera conflictuelle, entre le principe de
légitimité dynastique des empires multinationaux, austro-hongrois, ottoman
et plus tard soviétique, et le principe de légitimité national-populaire à base
démocratique, ayant comme aboutissement final l'indépendance politique et
l'identification de l'État et de la nation. Le principe de légitimité commun
revendiqué au sein de cet amalgame informel de traditions et d'histoires
locales est de nature civilisationnelle et à base ethnico religieuse. Dans cette
transition, ce qui était apparu comme une organisation politique et
territoriale cohérente et prospère, les États multinationaux, devinrent soudain
anachroniques et dépassés. Ce fut de même de ces ensembles disparates, les
colonialismes occidentaux, qui avaient constitué des communautés d'intérêts
et de culture, comme les empires coloniaux français et britarmique.

298
XVII.2 L'ORDRE MONDIAL ACTUEL

En 1989, la transition de la bipolarité de la guerre froide et de son schéma


rigide à la multipolarité tendancielle du monde d'aujourd'hui, présente-t-el1e
des caractéristiques comparables, à une échelle de complexité plus vaste et
plus profonde, avec la stabibté et l'ordre européens établis à Vieille en
1815 ? La période que nous vivons vit en effet dans un équilibre précaire de
rapports politiques, caractérisés par une logique générale de mouvement et
par une «balance» de forces, où pèsent d'un poids différent trois grands
ordres de grandeur
. Un nombre réduit de puissances de tame continentale surclassant toutes les
autTes les États-Unis. l'Europe, la Chine, la Russie. le Japon et peut-être
I"Inde qui sont les composantes essentielles de l'ordre mondial et il qui
itlcombe ln responsabilité de la stabilisation des relatiotls de pouvoir il
l'échelle planétaire ainsi que la tâche et le credo les plus absolues que l'on
peut triompher de l'histoire et qu'on peut surmonter toute épreuve fut-elle
la plus telTible et la plus inhumaine. C'est à ce niveau où le poids politico-
militaire joue un rôle de premier pl<m et dicte ses exigences de contrôle, par
lill club de puissances fermé. sur la prolifération des armements
conventionnels, balistiq ues et nucléaires.

. Une société civile et un systè.me économique mondial, interdépendants et


où la distribution de la des biens et services, définit
des régions économiques ouvertes, mais différenciées, selon les taux et le
potentiel de croissance, le poids démographique, les formes d'innovation et
d'intervention de I"État, les coûts sociaux et salaliaux, etc.

. Un paysage de nations recherchant des ajustements et des formes de


stabilité conjoncturelles et précaires. Ce paysage définit des zones de

299
rivalités et d'instabilités, où l'on retrouve des aspects conjoints, de faible
développement, de traditionalisme, d'anachronisme et de conservatisme du
pouvoir, face auquel s'oppose un radicalisme violent. C'est le paysage
dévastant de formes d'État en faillite. Ce sont des zones de vide juridique et
politique, de conflits régionaux et locaux, de tensions chroniques et de
guerres civiles permanentes et tragiques.

Par une sorte de paradoxe de l'histoire, le XXI" siècle est né


prématurément en 1989, avec l'effondrement de l'Empire soviétique,
montrant la pertinence des idéaux de la liberté. Cette naissance, au forceps
de l'imprévisible, vit se liquéfier avec une extrême rapidité le collant
idéologique et militaire qui avait intégré au monde slave du Nord le monde
musulman du Caucase et de l'Asie centrale.
Naquirent alors des revendications d'indépendance venant de la
profondeur de traditions anciennes et de la vie séculaire des peuples. Leur
principe d'identité et de vie ne pouvait plus être une idéologie, prêchant une
conversion forcée à la raison, mais un passé lointain, repérant une origine
commune dans le message de la foi ou dans les rapports de faciès d'une
ethnie. Dans la plupart des cas, ce message venait des régions les plus
anciennes du monde où la revendication politique s'emacine presque
naturellement dans les trois ordres de vie; l'Ancien Testament, le Nouveau
Testament et le Coran. Ce retour du passé déplaça l'ordre des controverses et
des conflits du domaine des rapports de puissance et de l'équilibre des
forces, à celui du système des valeurs et donc de la religion et du sacré. La
confrontation entre monde moderne et monde traditionnel ou, de manière
plus abrupte, entre Occident et Islam, pour l'affirmation de formes
d'indépendance et de souveraineté nouvelles, lia son sort aux vérités révélées
et à leurs affirmations conquérantes et souvent radicales. Ainsi, en deux
siècles seulement, les relations internationales passèrent de la prédominance
du principe de légitimité dynastique, inspirant les gouvernements des
empires multinationaux, au principe de légitimité nationale, puis populaire
des États-nations; et enfin, au principe de légitimité ethnique et religieux
dans les anciens espaces de fracture, le long des frontières culturelles entre
les trois grands monothéismes. En parallèle, en Europe, à la lente retombée
des fièvres des guerres des religions, s'accompagnera un processus de
sécularisation et de dépolitisation du politique qui n'est pas à sa fin. L'espace
occidental, entièrement laïcisé, mène désormais un combat défensif dans le
monde face à l'éveil de l'Islam, à la violence religieuse et à l'émergence
d'un fondamentalisme radical.

300
XVII.3 MORALE ET INTÉRÊT DANS LES RELATIONS
INTERNATIONALES

Avec J'effondrement de la bipolarité, comme à la fin de la guene de


Trente Ans, le passage de l'universabté du Moyen Âge à la pratique de
l'équilibre, reposa le problème séculaire de l'importance de la moralité et de
l'intérêt dans les relations intemationales. Ainsi, les rôles que doivent jouer
le droit (nomos), l'éduque et la force (kratos) dans les grandes
affaires du monde fut repris et rediscuté dans une arène des débats devenue
de plus en plus large, publique et mondiale. On croyait avoir appris du
Congrès de Vienne que l'équilibre des forces, à lui seul, ne pouvait aboutir à
la paix, ni se définir comme principe de gouvernement du monde. Par
ailleurs, le Congrès de Vienne ne visait pas la paix, mais uniquement la
stabilité et la modération des intérêts. Cette leçon d'autolimitation des
égoïsmes sembla inspirer décideurs politiques du monde, au tout début
des années 1990. Mais à la ditlérence de l'époque du concert européen,
morale et le droit apparurent comme des références précieuses pour tempérer
l'emploi brutal de la force, en 1991 les grands principes universels ne
constituaient plus une référence commune, car disparut définitivement
l' homogénéité culturelle du monde et s'affirma une hétérogénéité de
traditions et de ptincipes, btisant l'unité conservatrice du monde que les
deux « super-grands» avaient préservée. Les règles et les principes régissant
la recherche la sécurité et celle de la stabilité internationale s'évanouirent
face au radicalisme et au fondamentalisme religieux, mêlé aux
revendications nationales et déclarant une guene à outrance aux puissances
dominantes, à l'hégémonisme mondial des États-Unis et à l'État d'Israël,
politiquement précarisé et déclassé en« entité sioniste ». Ainsi, la mise en

3D}
place d'un éqlÜlibre géopolitique modéré fut de plus en plus compliquée et
difficile à atteindre. Avec l'eflondrement de l'Union soviétique comme
dernier avatar de l'utopie de la « raison », se brisa l'équilibre entre les trois
aires cultureJJes dont elle était limitrophe et qu'elle portait en son sein,
l'Europe, l'Asie et le monde musulman, et, et par-dessus tout l'équilibre des
croyances, entre le logos occidental et la foi révélée de r Islam. Cette rupture
raya de la logique des contrepoids, l'élément de modération qui avait limité
jadis remploi brutal de la force. La modération et l'autolimitation de la
violence ont été des référents fondamentaux pOllr que puisse fonctionner
con-ectement un système de sécurité comparable à celui du concert européen.
Sur quoi donc faudra-t-il s'appuyer à l'avenir, dans l'ordre des motivations
éthiques, pour rétablir une couvergence de retenue dans le gouvernement du
monde?
La fill de la Première Guem:: mondiale avait apporté une nouveauté
importante et visionnaire en matière de sécurité avec les « Quatorze Points t>
de Woodrow \Vilson. La proposition de remplacer le système des alliances,
basées sur le principe de l'équilibre des forces, avec un système de
« sécurité collective », bouleversa les mœurs de la realpolitik européenne.
L'émergence d'une menace Oll d'un défi, portés à l'ordre régulé des nations
devait s'appuyer désormais sur un engagement solennel, celui, improbable,
d'élinÜner la guerre de privilégier l'intérêt commun à l'intérêt national
vital.

302
XVII.4 LA« SÉCURITÉ COLLECTIVE ». OBJECTIFS ET
PRiNCIPES« PAIX PAR LA FORCE» OU « PAIXPAR LE DROIT» ?

Un système de « sécurité collecÜve » n'avait jamais existé auparavant et,


avec la Première Guerre mondiale il fallait la destl1lcÜon de toute une
génération, pour faire basculer les convictions bien ancrées des décideurs
européens vers l'idéalisme d'un président américain pour qui il ne pouvait
exister qu'une seule forme de sécurité, celle de la comnnillauté internationale
tout entière. Le postulat œntral la sécurité collective reposait sur une idée
très noble, mais fausse, que tout acte d'agression ou toute violation du
principe d'lUl règlement pacifique devait être sanctionné, en dernière
instance, <,par l'opinion publique du monde civilisé ».
La faiblesse principale de la sécUlité collecÜve reposa sur son abstraction
et sur son caractère générique. Elle n'indiquait pas un ennemi ou un
adversaire, elle ne définissait ni tille menace till risque particulier, mais
laissait Jïnterprétation des dangers aux humeurs tluctuantes d'institutions ou
d'Assemblées ayant un penchant de circonstance pour le mainÜen de la paix.
Par ailleurs, cette dernière trouvait sa garanÜe ultime dans les illusions du
droit international. La sécurité collective se satisfait d'une simple prévention
des conflits, la défense du « statu quo ». Les « causes » des cont1its, dans le
cadre de cette doctrine, ne sont pas idenÜfiées dans la volonté d'un
perturbateur d'imposer son intérêt, ni d'agir en fonction d'un but de
suprématie ou d'influence, ou de subvertir la nature de l'ordre international,
tmùs dans la simple perception de ses intentions. Le système des alliances
traditionnelles que la sécurité collective allait remplacer partiellement, était
dur et impitoyable. TI désignait un adversaire, prévoyait un danger
spécifique, proclamant nn «casus belli » éventuel, contre toute atteinte à
l'équilibre des forces, étudiait la manœuvre, la défense et l'attaque. Le but de

3D}
guerre commandait au plan de campagne et se traduisait en stratégies de
théâtre, devant s'imposer à l'adversaire. Le gain politico-stratégique n'était
pas « la paix par le droit », mais « la paix par la force» et la géopolitique
dictait ses lois à la psychologie des décideurs, car ses lois avaient l'avantage
d'être permanentes, et elles s'imposeraient au-delà de la contingence et des
humeurs passagères. L'intérêt national, la raison d'État et l'équilibre de
puissance devaient inspirer la conduite d'une diplomatie et celle d'une
politique étrangère, où l'idée de compétition l'emporte sur celle de
coopération, de négociation ou de dialogue. Par ailleurs, cette dernière
risquait d'introduire subrepticement une politique de concessions, de
démissions, voire de capitulation. Avec la sécurité collective, c'est la force
des convictions, c'est le déterminisme des idéaux et des principes qui
doivent inspirer une politique de sanctions. L'histoire de la diplomatie
européenne a toujours dosé, selon ses traditions nationales, les voies à
utiliser pour créer des contrepoids aux tendances prévisibles de la
conjoncture historique. Dans ce cadre, elle a regardé toujours plus loin des
horizons locaux et toujours plus haut de la logique du combat immédiat ou
de l'affrontement solitaire. En ce sens, la bataille des idées et les passions
collectives ont été des composantes importantes du rapport général des
forces, mais rarement l'interprétation du principe de légitimité est allée plus
loin du choix des élites. La caractéristique de l'époque que nous vivons
repose sur cette nouveauté et sur ce paradoxe, que la diffusion de cette
notion imprécise et pourtant essentielle pour la stabilité du monde, la notion
de légitimité, puise désormais dans la géopolitique des croyances. Ainsi, la
rupture de l'unité morale et culturelle du monde, propre aux élites de jadis
fait découvrir qu'il existe plusieurs principes de légitimité, plusieurs
revendications ou raisons de lutte et de conflit et qu'il y a désormais autant
de « casus belli» que d'acteurs irréguliers. De surcroît, on retrouve dans un
environnement international d'une complexité inégalée des systèmes de
valeurs disparates et irréconciliables.
Les préoccupations dominantes de la période qui précède le Congrès de
Vienne ou la Révolution française furent, à des degrés divers, l'ordre interne
de chaque pays européen, la hiérarchie des pouvoirs établis et les ambitions
illimitées des monarques d'Ancien Régime. Les menaces extérieures se
définirent peu à peu, à partir des tentatives répétées de faire recours à l'usage
de la force. Ce fut dans une pareille conjoncture que force et justification ou,
en d'autres termes, pouvoir et légitimité commencèrent à se poser dans une
relation d'interaction permanente, de nécessité et en même temps
d'autolimitations réciproques. Dans les années qui suivirent les guerres
napoléoniennes, la légitimité des gouvernements d'Ancien Régime fut
harmonisée avec l'équilibre des forces entre les puissances majeures du
continent et cette convergence fut liée à l'exigence d'assurer une condition
de stabilité relative aux pouvoirs des monarques et des princes. Il s'agissait
d'une stabilité conservatrice, obtenue par la modération dans l'utilisation de

304
la force et l'affinnatÎon d'une conception de la justice protégée des illusions
de ses Quant au ptincipe de légitimité dynastique, le concert européen
établit un engagement commun contre les revendications de nationalité et en
faveur de la défense des empires multinationaux. Les alliances et les
concessions géopolitiques étaient préférables aux dangers idéologiques,
susceptibles de remettre en cause, par les appels révolutionnaires, la stabilité
acquise, de manière autrement plus générale et plus ruineuse. C est pourquoi
la mission commune des princes de la Sainte-Alliance prit la forme de
l'obligation de préserver le statu quo intérieur en Europe.

XVII.5 LE« SYSTÈME METTERNICH» ET L'UNITÉ


CONSERVATRICE DE LA SAINTE~ALLIANCE. PRÉSERVATION DU
STATU QUO INTÉRIEUR

Or, si la légitimité constitua le ciment idéologique de l'unité


conservatrice, à partir du Congrès de Vienne, ce ciment fut mis à mde
épreuve par tm double danger: celui des courants nationaux et des
mouvements libéraux à l'œuvre au sein des empires multinationaux et
principalement du plus hagile d'entre eux, l'Empire des Habsbourg. Face
aux tensions et aux ambitions géopolitiques révolutionnaires s'abreuvant
des illusions temps de changements, Metternich bâtit avec lucidité un
consensus moral autour du principe dominant du statu quo. La combinaison
de ce principe et des exigences de la sécurité géopolitique, conduisit
Mettemich à identifier les risques et les dangers potentiels dans les plus
diverses manifestations du nationalisme et de l'indépendance nationale.

305
Le «système Metternich» était par sa nature fragile pour des raisons
d'ordre historique et en même temps pour des causes profondes d'ordre
naturel. Selon les premières, chaque époque est porteuse d'une idée centrale
qui éclaire toutes les manifestations de la période et cette idée reposait alors
sur le sentiment irrépressible d'appartenance et d'indépendance nationale;
selon les deuxièmes, le fondement de toute revendication est l'intérêt
national et cette définition découle de l'ordre naturel du monde, de l'égoïsme
des nations et de la peur des peuples. Aucune sécurité collective et aucun
consensus moral ne pouvaient garantir pour longtemps l'unité des puissances
conservatrices. De surcroît, le principe de légitimité, lié à des formes de
gouvernements inadaptés, ne pouvait plus concilier la dissociation d'un
même phénomène de pouvoir en deux tendances contradictoires:
. le déclin régulier et constant de la puissance de l'Autriche;
. et la poussée de la force militaire de la Prusse et de la Russie.
Ce fut à ce moment que le nouveau ciment unificateur des équilibres
antérieurs et en même temps le nouveau principe destructeur devenait
désormais la realpolitik. La légitimité du consensus moral et de l'unité
conservatrice cédait le pas au principe nouveau et bien connu, la légitimité
de la puissance et celle de la force. Le principe du consensus moral assurait
la non-ingérence intérieure par une sorte de multilatéralisme conservateur,
cependant que le principe de nationalité devenait le principe de
désarticulation de l'ordre ancien et le référent obligé d'une entreprise
généralisée de subversion. L'émergence de ce nouveau principe de
légitimité, le principe de nationalité et l'affirmation de son expression
concrète, l'intérêt national géopolitique, provoquèrent la désintégration des
équilibres généraux fondés sur la crainte convergente des monarques
européens et sur l'unité morale qui régna entre eux. La conduite des princes
et le style politique qu'ils adoptèrent modérèrent pendant un siècle la
diplomatie des principales puissances du continent.
Pour le dire avec un langage moderne, face à la politique de primauté de
Bismarck et à l'équilibre asymétrique qu'il essaya de bâtir, la rupture de la
politique multilatéraliste d'entente collective, mit en lisère la logique des
contrepoids qui en garantissait l'efficacité. Dans ce travail de génial artisan
de la «grande politique », Metternich apparaît aujourd'hui comme le
premier acteur à avoir conçu et pratiqué l'interdépendance de tous les
éléments de l'équation géopolitique et morale du moment, et se révéla
comme l'inspirateur d'un multilatéralisme continental d'orientation
conservatrice.
Implicitement hostile à toute forme d'activisme et d'unilatéralisme de
circonstance, Metternich avait compris que la légitimité partagée constitue le
fondement le plus solide de la paix. Ce terrible constat fut en même temps
une leçon sévère de réalisme et une force contraignante de l'esprit de

306
compromis. Dans la conjoncture actuelle, la disparition de l'unité morale du
monde et de la logique modératrice des contrepoids laisse la porte ouverte
aux inconnues des aventures solitaires, et il la plus subversive d'entre dies,
celle de la force pure. sonci de revendications nationales,
fondamentalistes ou extrémistes et les contraintes existentielles d'wIe
défense active (Israël) ou encore d'une volonté de déstabilisation
géopolitique au grand Moyen-Orient (États-Unis) font de la diplomatie de
l'Union européenne, sans mérites évidents, une puissance de conciliation,
dans un contexte planétaire de turbulences et de mouvement.

XVII.6 LA REALPOLITIK ET LA CHUTE DU CONCERT


EUROPÉEN. NAPOLÉON III ET BISMARCK

Le « système Metternich » fut-il uu facteur de modératiou sur le plan des


équilibres européens? Fut-il adapté à son temps? Parvint-il à résoudre les
problèmes de l'Autriche-Hongrie et les défis qui s'annonçaient, menaçants et
turbulents au tournant du siècle? La monarchie austro-hongroise, constituée
en avant-garde de lutte contre le nationalisme et le libéralisme, était devenue,
avec le prince-chancelier, le pivot d'une double stratégie: celle intérieure qui
reposait sur la Sainte-Alliance pour l'unité conservatrice et ce11e de la
Quadruple Alliance pour la sécurité géopolitique et r équilibre territorial du
continent. La fragilité du système reposait sur le fait que les dogmes
qu'affectaient les mouvements d'idées ou le principe de nationalité

307
relevaient de la Sainte-Alliance, mais avaient tendance à se répercuter sur les
problèmes de nature géopolitique, car ces derniers concernaient des
considérations d'intérêt national. Puisque l'intérêt national accentua les
rivalités et correspondait à la realpolitik et donc à un principe de légitimité
qui allait de toute façon s'imposer, l'attachement de l'Empire à l'unité
conservatrice des souverains ne pouvait plus constituer pour longtemps la clé
de la paix. Une fois affirmée l'importance de l'intérêt national, la Grande-
Bretagne ne se soucia plus de répéter que le principe invariable qui avait
réglé son action sur le continent n'avait jamais été idéologique mais
l'interprétation naturelle de l'intérêt national. Ainsi, l'ordre européen qui
succéda au « système Metternich » ne fut plus fondé sur le but de la stabilité,
assurée par le consensus moral et sur le principe de légitimité des Princes,
mais sur un nouveau système d'alliances, qui devait tenir compte, pour
Napoléon III, du principe de nationalité et, pour Bismarck, de la realpolitik.
Ce système s'effondra dans le conflit et par la logique de la confrontation,
parce que, aux yeux de Napoléon III, il affaiblissait irrémédiablement
l'influence prépondérante de la France en Europe et aux yeux de Bismarck,
il enfermait la Prusse en une position subalterne vis-à-vis de l' Autriche-
Hongrie au sein de la Confédération germanique.
Ainsi, lorsque l'occasion se présenta, Bismarck paracheva ce que
Napoléon III avait à peine ébranlé: la remise en cause de l'équilibre
européen. Bismarck signifia très clairement que le principe de légitimité (ou
«consensus moral ») ne pouvait plus constituer le principe directeur de
l'ordre international et qu'il n'était pas question de partager avec d'autres le
leadership sur l'Allemagne. Il ne restait désormais que l'équilibre des
puissances et le fondement de la force pure pour résoudre les différends et
les litiges qui ne tarderaient pas à se manifester. Ainsi, la realpolitik
(équilibre des forces et intérêt national) pouvait aisément se substituer à
l'unité conservatrice des Monarques d'Ancien Régime et la force acquise par
la Prusse, après la guerre austro-prussienne, pouvait permettre à celle-ci de
nouer des relations plus équilibrées avec la Russie, même sans le contrepoids
de la Sainte-Alliance. En Europe continentale, le système de Metternich

.
avait fonctionné sur la base d'un triple équilibre:
l'équilibre des forces européen;
. l'équilibre de prédominance
et la double monarchie;
au sein du monde germanique entre la Prusse

. l'équilibre des alliances


légitimité des Princes.
dynastiques fondées sur l'unité conservatrice et la

Dans l'univers de Metternich, qui reflétait la représentation de l'Europe


que le XVIIe se faisait à l'âge européen, l'unité morale du camp conservateur
représentait un contrepoids à l'équilibre des forces pures, tandis que dans
l'univers de la realpolitik, l'intelligence personnifiée de l'État, assimilait les
idées aux forces, à la manière des idéologues marxistes du XXe siècle.
308
Aplaties au rang des seuls facteurs de mobilisation et des multiplicateurs
puissance, les idées perdirent de leur importance comme éléments de
modération ou de contrepoids. II en est de même dans la logique de l'univers
contemporain, où les croyances agissent non seulement en déments de
rupture de l'unité morale du monde, mais établissent une interaction
puissante entre foi et pouvoir, pouvoir et violence. Les idées sont soumises à
la guerre et par la parenté qui existe entre foi et pouvoir, la guerre même est
sanctifiée, radicalisée et exaltée à une dimension jamais atteinte. La
légitimité de notre temps est donc ceJJe de la soumission de la foi à la guerre,
puisque c'est la guerre eHe-même qui règle les problèmes de la foi. La
période de la guerre des Dieux (croyances et légitimités) est aussi la période
de la guerre des religions entre elles, du choc de leurs cultures et de leurs
sociétés. La guerre perd ses connotations d'acte politique et d'épreuve de
volontés, pour devenir un acte métapolitique et une aftïnnation sacrificielle.

XVII,7 « LÉGALITÉ» ET «LÉGITIMITÉ ». CONCEPTIONS


CLASSIQUES ET RELATIONS INTERNATIONALES

L'idée de légitimité est toujours à l'ordre du jour dans les revendications


des révi&ionnistes, des radicaux et des fondamentalistes ainsi que dans les
débats qui ont pour objet le règlement des litiges internationaux et pour
fondement la justice et la paix. Ce thème est d'actualité pour au moins trois
raisons:

309
. la première concerne la procédure adoptée pour établir le consensus le plus
large au sein des Nations unies ou dans le cadre des institutions de sécurité
collective, en matière d'imposition ou de rétablissement de la paix.

. La deuxième pour décider du mode, de la forme


l'intervention de la communauté internationale
et des limites de

. La troisième pour trier les acteurs chargés de mener


rétablir le « statu quo » ou à préserver l'ordre existant.
l'action, et visant à

Un quatrième aspect concerne la justification de l'action entreprise vis-à-


vis de certains régimes politiques (tyranniques, autocratiques ou totalitaires),
qui vont à l'encontre des tendances générales d'une époque (la tendance par
exemple à la forme de gouvernement démocratique considérée de nos temps
comme seule forme légitime du pouvoir) et débordent du cadre de
l'expérience culturelle et politique d'une seule communauté.
Sous cet aspect, le thème de «l'élargissement de la démocratie»
appartient à la fois à la justification de l'action internationale et à la croyance
de principes politiques très généraux concernant la stabilité politique. Pour
terminer, la distinction du pouvoir, rationnel et impersonnel ou traditionnel et
personnel, et en termes de sources du droit, de la coutume et de la loi, permet
de désigner la conformité du critère retenu par rapport à la typologie
wébérienne et à la nature de la société analysée. En matière de relations
internationales, ce qui fait problème est non seulement l'existence d'une
pluralité de régimes politiques et de formes d'État, mais la mixité des formes
de légitimité existantes. En termes plus abstraits, la légitimité, en tant
qu'attribut de l'autorité, exprime une connexion entre la théorie générale du
pouvoir et la théorie générale du droit, et en tant qu'idée morale supérieure
au droit, le sentiment d'adhésion et d'espoir qui transcende la sphère de la
politique. Ainsi, la source ultime de la légitimité se situe sur un plan qui va
au-delà de l'ordre juridique et remonte à la justification même de l'autorité
(potestas). Depuis Ulpien et Thomas d'Aquin, la légitimité a été pensée
comme raison d'être de la société et comme causa remota du pouvoir. Cet
aspect est exprimé par saint Thomas par une formule qui institue la politique
et fixe son fondement dans une collectivité humaine en vue de son «bien
commun»: Omnis potestas a Deo, per populum. Dans cette recherche des
sources de la légitimité et de conformité du pouvoir du prince à la volonté de
Dieu, politologues et philosophes ont approfondi l'analyse des fondements
de la légitimité dans les pays occidentaux, en la repérant dans la souveraineté
populaire. Est légitime non seulement ce qui est conforme à la volonté du
souverain, mais ce qui est exprimé et régi par des lois, car « les lois sont des
actes de la volonté populaire » et résultent d'un débat civique: Lex est quod
populus iubet, alque contituit. À titre comparatif, toute autre est la clé pour
comprendre la validité du droit, et l'obéissance des sujets à la loi dans le cas
de l'Islam. Le pouvoir est exercé ici sous la dictée d'une interprétation
venant de docteurs de la Loi qui délibèrent en fonction des intérêts de la

310
oumma (communauté des croyants). Cette interprétation ne laisse aucun
espace au « libre arbitre» individuel, comme pouvoir de la raison. Le sujet
de droit (au sens passif) ne peut contester la loi, ni les décisions suprêmes,
car l'exercice d'interprétation du Coran est légitime et légale par le seul fait
d'exister. Il s'agit là du fondement religieux et politique de la société
musulmane et la causa ultima et remota du pouvoir. Schématisant les deux
traditions juridiques et culturelles de l'Occident et de l'Islam, dans le cas de
l'Islam le droit est à dire et qui le dit, le pouvoir ou les docteurs de la loi, est
au-dessus du droit. En Occident, le droit est déjà dit et le souverain ou le
pouvoir doivent s'y soumettre. Dans le premier cas, la légalité renvoie de bas
en haut à sa validité, la validité à la légitimité et la légitimité à
l'interprétation «juste» de la parole révélée du Prophète. Dans les cas des
sociétés occidentales, le processus s'inverse et le pouvoir du souverain
renvoie la légalité du haut en bas aux normes d'exercice de l'autorité.
L'exercice «juste» du pouvoir, fonde à la fois la justification de l'autorité et
le fondement ultime de la souveraineté. L'exercice «inique» est source de
tyrannie et justifie le droit de sédition des sujets, instituant virtuellement une
autre légitimité. Dans un cas, la summa potestas est le « livre» (le Coran) de
l'autre, l'ordre juridique en tant que tel. En effet la fiction qui assigne au
pouvoir sa légitimité dans l'exercice de l'autorité, est le Demos. Dans la
première hypothèse, le pouvoir vient de Dieu et de la parole de Dieu, par
l'interprétation du prophète. Dans la deuxième, du consentement des sujets à
la volonté générale et à souveraineté populaire. Ainsi, entre ces deux
conceptions, ces deux cultures et ces deux sociétés, nihil est medium.
Or le jugement sur l'iniquité du prince et le droit de sédition des sujets
n'appartiennent pas à la tradition de l'Islam et interdisent la naissance et
l'affirmation de la « raison politique» et d'un espace progressif de liberté de
jugement et d'expression.
Sous le profil de la permanence historique et sous celui de l'influence
extérieure, la légitimité, consacrée par le temps, est une garantie de stabilité,
cependant que la légitimité imposée par la force équivaut à l'instabilité et au
désordre.
La première peut être cruelle, mais supportable si elle est autochtone, la
deuxième insupportable et dure si elle est étrangère. Dans ce deuxième cas,
elle apparaît comme le produit d'une corruption extérieure, cosmopolite et
universelle, une conception qui n'est issue d'aucune usurpation ancienne,
ancrée dans la mémoire des pères et de leurs postérités lointaines, mais vient
de « l'autre », du porteur d'une autre conception éthique, celle de la négation
de soi et de son anéantissement moral.
Au plan des conclusions la fin des idéologies et l'usure des mythes, n'ont
fait que confirmer la pérennité des croyances. Ainsi, la double liaison
entretenue par le pouvoir avec la force et avec la foi, fait apparaître une faille
et une dichotomie profonde entre pays chrétiens et pays islamiques.

311
SécularisaÜon dépolitisaÜon du pouvoir en Occident, coupé de Dieu, sans
aucune racine dans la transcendance et totalement « nu » devant la force.
Reviviscence de l'appel au Djihad en terre d'Islam, ce qui renforce le lien
circulaire entre la violence et la foi, le pouvoir et la force. Cette liaison
subÜle entretient la peur, au regard de laquelle la violence est un mal
primordial. L'usage de la force sur le terrain de la foi représente rexécution
morale et légale de la parole Dieu, l'expression fatale d'une loi de
Nature. Peur exorcisée et surmontée en Occident, et peur subie et acceptée
en Islam, le pouvoir ne serait à l'origine qu'une défense contre l'anarchie et
la guerre. La restriction du pouvoir face à des situations virtuelles de
tyrannie et d'abus ne peut être déterminée que par l'incarnaÜon d'une autre
légitimité en Occident et par le rappel du devoir d'obéissance politique et
religieuse inconditionnelle en Orient. Ici plus qu'ailleurs il n'existe aucune
discontinuité entre Dieu et Natuœ, morale naturelle et loi révélée.

XVII.S SYSTÈME EUROPÉEN ET SYSTÈME PLANÉTAIRE.


LE RÔLE DE LA STABILITÉ ET DE L'ORDRE

Quel rapport, outre qu'historique, peut-il exister entre l'âge planétaire et


l'âge européen, entre le système virtuellement multipolaire d'aujourd'hui
le système européen d'il y a ? En 1815, l'antinomie entre
principes de gouvernements opposés s'exprimait par la divergence
conceptuelle entre la légalité formelle des pouvoirs en place et le sentiment
de légitimité diffus reliant les populations de pays disparates à leurs maîtres.
La légitimité monarchique, fondée sur Ledroit divin et la tradition, pennettait
de mettre en lumière, au-delà des fictions d'ordre juridique OLl
constitutionnel, le contraste naissant entre la légalité des Princes et la
légitimité peuples. Autorisait-elle et des non-dits de
la diplomatie et la politique étrangère, face aux problèmes éternels de la
stabilité et de la paix? dans le laboratoire de cette période que se sont

312
confrontées avec lucidité les deux logiques de la restauration et de la
révolution. C'est dans cette période, qu'un artisan de génie, le prince
Klemens Wenzel Nepomuk Lothar von Metternich, prince de Metternich-
Winneburg-Beilstein, adulé et détesté, fit ses preuves à l'école de la
«Grande Politique ». Il le fit, en étant pris intellectuellement et
passionnellement par un choix sans concessions entre conservatisme et
réaction, libéralisme et nationalisme, sociétés d'ordres et sociétés
démocratiques, empires et nations, hommes et principes.
Né à Coblence, dans la partie occidentale du Saint-Empire romain
germanique, cet héritier de la haute noblesse rhénane méprisa de tout son
cœur les doctrines émergentes de la modernité, le libéralisme, le
nationalisme et la révolution. En conservateur d'esprit et de convictions,
Metternich s'appliqua, avec des remarquables intuitions géopolitiques à
maintenir la paix, à modérer l'utilisation de la force et à craindre les
idéologies dont il pressentait les excès et les ruines futures. Manœuvrant
entre la prudence et la méfiance anglaises, les ardeurs et les ambitions
françaises, le fanatisme religieux et la brutalité russes, l'agonie de l'Europe
ottomane, auxquels s'ajoutaient dangereusement l'anarchie séculaire des
Balkans et les mouvements idéaux et insurrectionnels de Hongrie, d'Italie et
d'Espagne, ce grand acteur de la vie européenne rechercha obstinément
l'élément de cohésion de l'Europe du XIXe siècle. Il le repéra dans la
légitimité dynastique des Empires multinationaux chancelants, Chancelier et
représentant de l'Empire d'Autriche, il était presque impossible en 1815 de
maintenir le centre de gravité politique d'Europe à Vienne dans le bassin du
Danube et dans la région de la Basse-Autriche, sans savoir manœuvrer entre
pressions et tensions opposées, venant de l'Est et de l'Ouest, du Sud et du
Nord, des puissances européennes et de provinces ottomanes. En effet, dans
cet empire extraordinaire et hétérogène, sans véritable unité territoriale,
culturelle, linguistique, religieuse, la fragilité était consubstantielle à cet
organisme politique d'exception.
Cette fragilité trouvait ses expressions extrêmes dans une mosaïque
d'histoires continentales, où coexistaient une pluralité de nations (allemande,
italienne, hongroise, polonaise, tchèque), de religions et de croyances
diverses (catholiques d'Italie et d'Autriche, calvinistes de Hongrie,
protestants de Saxe, orthodoxes de Roumanie et de Serbie, musulmans de
Bosnie et juifs de Pologne), de langues continentales, allemandes, slaves et
latines (1'allemand, l'italien, le serbe, le croate, le macédonien, le slovène, le
tchèque, le polonais, l'ukrainien et le russe) d'institutions régionales et
locales, de groupes ethniques que la langue allemande n'avait pas assimilés
et d'organisations sociétales moyenâgeuses ou modernes (société d'ordres,
de castes, de privilèges et de devoirs). Cet empire était dominé par une
puissante aristocratie et par les Diètes provinciales. Un seul attachement
tenait ensemble ces éléments disparates, la dynastie des Habsbourg, un seul
esprit pouvait les faire cohabiter, la tolérance politique, une seule légitimité
313
en justifiait l'unité, l'empire. Un seul père de famille créait des liens de
solidarité, r Empereur, qui en était le pn::mier serviteur et le premier grand
fonctiOlmaire; un modèle d'efficacité et simplicité, une incamation des
devoirs civiques. De quoi émerveiller les plùlosophes postmodemes et les
fonctionnaires du dernier empire continental européen, sans couronne et sans
souverains, l'Union européenne, un empire décentralisé et démesurément
élargi. Le «système Mettemich» fut-il efficace, fut-il adapté il son temps,
fut-il prêt à résoudre les problèmes de l'Autriche-Hongrie et ceux qui
s'affichaient au monde et au concert européen, au tournant du XXe siècle, un
siècle de guerres totales, d'acier et de sang '?

XVII.9 LA POLITIQUE EUROPÉENNE ET MONDIALE AU


TOURNANT DU XX JE SIÈCLE. L'INTÉGRATION
COMMUNAUTAIRE À LA LUMIÈRE DU RÉALISME POLITIQUE,
L'HISTOIRE SUBIE ET L'HISTOIRE VOULUE

Raisonner de la politique européenne non plus en tennes intégrationnistes


(et donc fonctionnels), mais en termes de balance, de calcul d'influence et
d'Ültérêts nationaux vit..'lux, c'est surmonter une longue parenthèse d'oubli,
celle de l'histoire européenne.
Raisonner en termes vulnérabilité et d'occasions signifie penser
l'histoire en maitre et renoncer à juger la réalité sur la base de plincipes
universelle, en arbitres des décisions à prendre et des situations à créer en
orchestrant les libertés contradictoires des opinions et des faiseurs
d'opinions. Ll1istoire de l'intégration européenne apparait sous cet angle
comme un long cheminement idéaliste des rapports intemationaux au cœur
de l'histoire de la realpolitik, une sorte d'antihistoire de l'Europe séculaire,
menant les jeux de la « Grande Politique ».

314
En revenant sur les analogies du passé, si le Congrès de Vienne alliait la
légitimité et l'équilibre et donc une diplomatie de valeurs communes avec
une politique de la «balance des forces », les Traités de Rome et l'Europe
communautaire ne veulent pas se prévaloir, après cinquante ans de
rhétorique sur les valeurs communes, d'une définition quelconque qui fasse
référence à l'équilibre des forces.
La politique mondiale de l'âge planétaire a-t-elle encore besoin d'un
équilibre de freins et de contrepoids, semblable à l'équilibre conservateur du
Congrès de Vienne? Aucune république ou aucun empire n'a été institué
dans l'histoire en vue de réaliser le règne de l'harmonie universelle ou le
triomphe d'un système de valeurs communes. L'idée de nation comme
individualité historique de l'espèce humaine a encore son droit de cité dans
le monde. En Europe, elle réclame ses droits existentiels et ses exigences de
pérennisation au sein d'entités plus vastes et à caractère fédéral. L'Europe
d'aujourd'hui ne peut prétendre au partage illusoire de son vieux rêve
médiéval d'empire universel, même dans sa forme moderne, celle d'un
système de valeurs partagées. Comment obtenir dès lors la stabilité et la
modération des conduites, réalisées partiellement par le Congrès de Vienne?
L'Union européenne d'aujourd'hui est un empire pacifié et postmoderne, car
son principe directeur repose sur la légitimité d'une forme de liberté
instituée, fondée en raison, mais guère sur la force ou sur l'équilibre des
forces. Dans les conflits asymétriques et classiques qui s'annoncent,
l'Europe doit s'armer d'un arsenal complet de moyens, pour faire face aux
défis futurs, mais surtout d'une volonté d'exister politiquement, afin de
s'adapter à des situations culturelles et sociétales fort différenciées et
virtuellement turbulentes. Les parentés de civilisation et de culture joueront
un rôle grandissant dans un monde hétérogène, où beaucoup d'acteurs
revendiquent un rôle qui ne peut plus être local et demeurent cependant
imperméables aux préoccupations du système international, qui dépassent
leurs visions du monde et pour beaucoup, leur champ d'intérêt. Il s'agit
d'acteurs qui contestent la suprématie globale de l'Occident et cela non
seulement pour l'avenir, mais jusqu'aux aventures d'expansion coloniale du
passé. Les élites intellectuelles et politiques du monde n'ont pas assez de
cohésion intellectuelle ni des traditions communes pour aller plus loin d'une
régulation, très relative, de la mondialisation, ni pour définir des principes de
règlement des conflits, dans lesquels soient impliqués les intérêts des
grandes puissances. Le monde qui se dessine pour demain ne peut tenir en
une formule de régulation, ni en un dessein politique individuel, fut-il
hégémonique et encore moins en une visée d'universalité qui rappelle les
rêves des empires du passé. La seule méthode qui produit des changements
radicaux reste celle de la force, car celle-ci inclut une certaine idée de la
légitimité, si bien que le hard power montre visiblement ses limites en Irak
et au Moyen-Orient. Les limites ont une frontière invisible, celle de la
légitimité de l'intérêt national.

315
Le concert européen de l'Union européenne est entré dans une crise
durable et profonde, après le double constitutionnel français et
hollandais, car sa politique interne et surtout sa politique extérieure ne sont
pas fondées sur le sentiment d'appartenance politique, ni même sur la
légitimité de ses élites, mais sur une logique d'appareil qui ne reflète pas la
personnalité politique des traditions nature]]es y compris religieuses, mais
sur l'anonymat d'une administration qui n'a ni une vision planétaire, ni une
géopolitique globale. À mesure que le nombre d'acteurs et les niveaux
d'interdépendance sociétale augmentent les relations d'interaction, les
éléments d'ordre exclusivement juridique montreront leurs insuffisances, car
aucune puissance n'est en mesure d'éradiquer les vrais défis à l'ordre du
monde.
Le paradoxe européen d'aujourd'hui que le rapport des forces qui a
particulièrement présent dans l'histoire européenne devrait conduire
logiquement à une définition claire de l'intérêt commun l'Europe dans le
monde. Cette définition exige un dosage savant entre données géopolitiques
et de contTaintes morales. Or, la première diftÏculté est de faire reposer les
contraintes morales sur le consensus et sur les valeurs communes. TI s'agit
d'une difficulté de politique inteme et surtout de politique internationale
dans la mesure oÙ le fondement de la démocratie impose un frein à l'esprit
partisan. Ainsi, le thème de réJargissement de la démocratie ne peut être
crédible là où manque le consensus collectif des parties constituantes sur la
définition de l'intérêt national.

XVII.l0 LES TRAITES DE ROME ET LE CONGRÈS DE VIENNE.


DEUX LÉGITIMITÉS, DEUX TYPES DE STABILITÉ ET DE
CONTREPOIDS

Le retour à la stabilité en Europe après la période des guerres

.
napoléoniennes s'éditïa autour de trois principes;
la restauration de l'ordre dynastique et la guerre aux idées révolutionnaires
de 1789. Cette restauration était assortie de la réintégration de la France qui
316
avait semé le trouble en Europe pendant deux siècles dans le concert
européen;

. l'unité conservatrice des princes autour de la Sainte-Alliance comme unité


de principes et de règles aboutissant à un « consensus » entre les régisseurs
politiques. Il s'agissait d'une « unité de valeurs communes », appuyées sur
la légitimité dynastique et la sauvegarde du statu quo;
. l'équilibre approximatif des forces, en ses expressions stratégiques (ou
capacitaires) et en son aspect géopolitique et territorial.
Après les deux guerres totales du XXe qui conduisirent à l'effondrement
de l'Europe, la nécessité de reconstruire l'ordre continental prendra forme
autour de la création d'un espace économique homogène avec les traités de
Rome. Le concept d'équilibre s'exprimait dans l'idée que chacun doit
modérer l'autre ou les autres, par un partage d'intérêts qui ne relèvent pas
cependant de l'intérêt géopolitique. Les affinités culturelles et le passé
historique constituaient des liens tels que rien d'équivalent n'existait ailleurs
dans le monde. Paradoxalement et en rupture profonde avec le passé
européen séculaire, le nouvel équilibre européen ne comptait pas sur la force
pour se maintenir. Il reposait uniquement sur une entente de principes et de
valeurs communes. L'ordre européen de l'après-guerre devait avoir pour
socle une conception commune de la société et de la politique, visant à
réaliser une «union de plus en plus étroite ». La réussite de l'expérience
engagée se mesurait à la manière dont le processus d'intégration permettait
aux vieilles nations de tenir une place dans l'équilibre des forces du monde
et de jouer un rôle dans l'organisation politico-stratégique de la bipolarité. À
la tentative hégémonique de l'Allemagne, par deux fois mise en échec sur le
continent, se substituait l'idée que les rôles historiques exercés par les deux
principaux pays du continent, la France et l'Allemagne, s'inscrivaient
désormais dans une politique de pacification et dans la volonté de la France,
épuisée, mais restaurée dans sa vocation à reprendre de la hauteur sur le
contient divisé, de maintenir un rapport d'équilibre asymétrique et
simultanément de neutralisation réciproque entre les deux Allemagnes au
cœur du continent. Sur le plan de l'analogie, la restauration de l'ordre
démocratique ou le consensus des valeurs autour de ce postulat de base
constituent le point commun entre le Congrès de Vienne, misant sur l'ordre
dynastique comme fondement de la stabilité et les Traités de Rome visant
l'ordre économique et social comme base d'un nouveau pacte social étendu à
l'échelle continentale. Cet ordre reposait sur une réintégration de
l'Allemagne dans la famille des pays fondateurs et sur une économie fondée
sur le libre échange. Sur le plan des idées, ces accords étaient assortis d'une
guerre ouverte aux appels révolutionnaires se réclamant du marxisme-
léninisme et plus tard du maoïsme. Les hommes d'État réunis à Rome
entreprirent l'effort de consolider l'économie du continent et, en particulier,

317
l'économie de l'Allemagne de l'Ouest, mais guère d'unifier l'Allemagne ou
le continent.
Quant au deuxième point de l'analogie, l'unité conservatrice des pays
fondateurs avait un ciment idéologique dans le maintien de la liberté
récemment reconquise, par des constitutions nouvelles, par l'alternance du
jeu politique et par le ciment d'un fondement spirituel, les racines
chrétiennes de l'Europe, dont la traduction politique était celle des partis
démocrates-chrétiens dans la plupart des grands pays fondateurs. Cependant,
assurant la défense commune dans le cadre de l'OTAN et sous le
commandement intégré américain, l'organisation de l'Atlantique Nord
réalisait le double exploit, d'assurer un système de défense collective
efficace vis-à-vis de l'Est et de tenir sous contrôle le réarmement allemand,
décourageant toute entreprise d'unification de la RFA fondée sur une assise
nationale forte et sur une neutralisation négociée de l'Allemagne. Cette
finlandisation du cœur du continent aurait créé un vide de pouvoir propice
aux tentations et aux aventures de Moscou. L'Europe et la France comprirent
comme l'avait compris le concert des princes à l'époque du Congrès de
Vienne que l'Europe serait plus en sécurité avec une Allemagne solidement
intégrée à l'Ouest et donc bridée plutôt qu'exclue du Club des vainqueurs.
En effet, une exclusion de la République fédérale alimentant son
insatisfaction, aurait favorisé une entente à l'Est. La légitimité démocratique
fondée sur le passé chrétien, l'appui des églises et les valeurs conservatrices
de l'Europe anticommuniste constituèrent le fondement de l'ordre européen
des années cinquante/soixante. Les «hautes vérités» de la pensée chrétienne
soutinrent ce projet avec la résistance puis la mobilisation des institutions
religieuses à l'Est et à l'Ouest et constitueront un puissant rempart
idéologique contre la vocation de conquête et d'asservissement, de la raison
et des âmes, du « communisme athée ». La « maison commune» européenne
préserva le «statu quo» intérieur en Europe et s'appuya sur la
reconstruction du tissu économique du continent et sur les «miracles»
successifs des pays vaincus, l'Italie et l'Allemagne, et cette reprise
économique fut le terrain du développement qui caractérisa les «trente
glorieuses ». Sur le plan des idées politiques, les courants nationaux furent
dissociés des courants libéraux pour éviter des retours dangereux à
l'affirmation de puissance de l'Europe du passé et pour éviter les crises
majeures et en particulier la lutte de classe contre classe, chère aux mots
d'ordre marxistes, en bâtissant un consensus moral large, interclassiste ou de
coalition. Au niveau du système international, la division du monde en deux
blocs associait le but de maintenir la paix, aux quatre dimensions essentielles
de la diplomatie de la «guerre froide », la dissuasion nucléaire (ou
l'équilibre de la terreur), la stratégie indirecte par la dérivation de la violence
à la périphérie, en définissant une catégorie particulière de crise, le conflit
limité, piloté et dirigé par les grandes puissances, la légitimité démocratique
comme expression politique et la lutte internationale contre le communisme

318
dans la formulation géopolitique et géostratégique du containment. La
légitimité démocratique sera assurée d'une base sociale large, grâce à des
politiques de redistribution welfaristes et keynésiennes qui deviment le
ciment des pays libres, et l'attrait désagrégeant de l'Est du continent qui
devait se libérer du joug du soviétisme.
Quant au troisième point, la construction européenne mit en sourdine,
mais exclusivement à l'échelle européenne la realpolitik classique et la
légitimité de la défense de l'intérêt national. Celle-ci restait cependant le
corpus de référence des principales diplomaties du monde. Le mot même
d'intérêt national fut banni et honni pendant longtemps et ne figurait jamais
dans le jargon communautaire. Cependant, cette éradication apparente ne
pouvait cacher son existence inavouée dans toute posture de négociation
entre pays membres. Les convictions personnelles des fédéralistes et des
hommes d'État les plus généraux ou les plus calculateurs, ne pouvaient
opérer la distinction entre les buts politiques profonds et la «rhétorique
communautaire ». L'ordre communautaire, symbolisant l'idée de l'Europe
qui s'était constituée dans la résistance aux aventures fascistes et nazies et
qui s'était figée en une diplomatie obsédée par l'immobilisme institutionnel,
était incapable de séparer les articles de foi et les convictions personnelles,
de l'évolution de la conjoncture mondiale, occupée comme elle le fut par les
affaires intérieures et la défense des acquis. Venait ainsi à prendre corps une
pratique diplomatique rejetant comme obsolète la théorie darwinienne de
l'évolution de l'espèce, dont Karl Marx fut admirateur et interprète. Théorie
qui accorde le prix de la survie aux individus mieux armés dans un théâtre de
la nature, par essence violent et où, dans le struggle for life, il ne peut y avoir
de pitié pour les faibles. Cette faiblesse apparut au conformisme ambiant et à
deux générations d'Européens, hommes politiques, sociologues et
philosophes, comme une vertu individuelle et collective. L'exaltation de la
force et celle de la gloire découlant de son emploi s'étaient métamorphosées
en son mépris. La faiblesse des institutions gouvernementales et le sentiment
d'une profonde vulnérabilité intérieure et extérieure, avaient fait oublier
l'essentiel, qu'une politique étrangère ne peut se fonder uniquement sur les
sentiments, les opinions, la légitimité et le système de valeurs, le patriotisme
constitutionnel ou l'anomie des abstractions, mais sur les rapports de force,
leur évaluation et leur calcul rigoureux. Le conservatisme légitimiste des
«pères fondateurs» et le vide cognitif d'une technocratie dépolitisée,
interdirent de considérer les rapports internes aux États membres et les
relations extérieures comme les deux faces d'une même realpolitik cachée et
aujourd'hui de retour. Ils accordèrent leurs options profondes aux illusions,
comme on peut l'accorder à l'amour et l'harmonie universelle ou à l'art.
Ainsi, si le Congrès de Vienne avait représenté une révolution diplomatique
pour avoir introduit dans l'ordre des considérations de politique générale le
principe de légitimité et le statu quo, obtenus par la guerre aux idées
révolutionnaires, les Traités de Rome bouleversèrent la règle impitoyable de

319
la diplomatie classique et de la realpolitik, par l'affirmation du principe de
conciliation et par la méthode qui devait le traduire en accords politique, la
négociation et le compromis. Le concept d'hégémonie renforçant l'interdit
du kratos, le rejet de la violence fut reporté, comme expression exécrable,
sur l'image et la politique de l'Amérique. Ainsi, jusqu'à l'implosion du bloc
de l'Est (1989) puis de l'URSS (1991), la perception de la sécurité, celle de
menace et l'élaboration générale d'une stratégie de défense, furent garanties
par l'organisation de l'Atlantique Nord (OTAN) et reposèrent sur
l'axiomatique américaine de planification politico-stratégique globale.
Jusqu'aux armées quatre-vingt-dix, les Européens mirent l'accent sur la
diplomatie et les jeux d'influence. La préférence accordée au droit sur
l'emploi de la force, à la politique de séduction sur la coercition violente,
conduisit deux générations de décideurs et d'intellectuels européens à la
réprobation de l'unilatéralisme et à la théorisation de l'Union européenne
comme instrument d'une gouvernance mondiale pacifiée. La logique
géopolitique et sécuritaire que les Européens avaient oubliée, avant et après
la chute du Mur de Berlin, reprit ses droits de primogéniture politique contre
les fictions de l'ordre juridique international vers lesquels convergeraient
naturellement les idéaux et les intérêts. Au sein d'un monde gouverné par les
principes du multilatéralisme qui assignent un même poids aux États
démocratiques et aux États despotiques et voyous, aux géants et
aux lilliputiens, l'enivrement pour le système des valeurs a fait oublier à la
postérité des pères fondateurs des « Traités de Rome» que l'hégémonie et la
puissance constituent les traits permanents de la poétique historique, de toute
politique étrangère et de tout système international; de telle sorte que le
recours unilatéral à la force fixe la profondeur de la fraternité entre les
peuples et le degré d'égalité entre les nations. Ainsi, la realpolitik, sortie de
la scène politique européenne en 1945, puis sujette à oubli et à mépris
dédaigneux, pendant la longue période de stabilité qui va de la signature des
Traités de Rome à la deuxième guerre d'Irak (2003), fit son irruption dans
les relations internes de l'Union européenne et se retourna contre l'Union, en
vengeresse de ses droits originels, en particulier dans les relations
extérieures. Ce fut par le choc du conflit irakien et par le traumatisme des
divisions induites au sein de l'Union que la construction européenne montra
sa fragilité profonde et le principe même de sa réversibilité historique. Ainsi,
l'Europe découvrit en 2003 que si le multilatéralisme du «Congrès de
Vienne» était consensuel et d'unité d'action, le multilatéralisme européen
d'aujourd'hui est idéologique et structurel et désigne une hétérogénéité de
cultures, de valeurs et d'intérêts, qui, dans les relations internes de la Sainte-
Alliance, étaient de nature presque exclusivement géopolitique.

320
XVII.ll L'UNION EUROPÉENNE ET LA RÉFLEXION SUR
L'AVENIR. DE L'UNITÉ CONSERVATRICE DU CONGRÈS DE
VIENNE À L'UNION INTÉGRATRICE DU XXI" SIÈCLE

XVII.12 LES TRAITÉS DE ROME ET LE CONGRÈS DE VIENNE.


RESSEMBLANCES ET DISSEMBLANCES

Si l'histoire rEurope s'identifie à la realpolitik, l'antihistoire du


continent européen est marquée par la rhétorique d'une Sainte-Alliance des
vaincus. Cette antihistoire s'étale de la déclaration Schuman et des traités de
Rome à nos jours. Elle est présentée comme une révolution diplomatique et
politique au bout de laque1Je l'intergouvernemental se convertirait en
communautaire, l'intégrationnisme en fédéralisme, et la politique en
dépolitisation et, sur le plan philosophique, le kI-atos en ethos, l'affrontement
violent en conciliation, négociation et compromis. Avec la guerre en Irak, la
321
surprise de cette impossible conversion conceptuelle et, en même temps, la
rupture de l'unité morale de l'Occident marquèrent le retour à la politique de
force, à la Weltpolitik de la puissance et à la géopolitique de l'intimidation. Il
s'agit d'un tournant majeur invoquant un défi régional au nom de la doctrine
de l'action préemptive. Face à l'invasion américaine, la réaction européenne
fut la division, puis l'isolement de l'Europe. Aux yeux du monde, la
Prachtbericht de la politique du non-engagement et du non-alignement de la
France trouva son expression la plus brillante dans l'intervention de
Dominique de Villepin au Conseil de sécurité de l'ONU, s'opposant à la
résolution 1559 avec des arguments qui mettaient en valeur l'incompatibilité
des visions et des intérêts entre l'Europe continentale et l'Amérique.
La stabilité atteinte par le continent en cinquante ans de paix et son
besoin de statu quo la rendit incapable de penser qu'une rupture en son sein
entre la « vieille» et la « nouvelle Europe» comporterait l'éventualité d'une
faille permanente entre les deux bords de l'Atlantique et que cette évidence
entrainerait le déclin du vieux continent. Après la manifestation de ce
schisme géopolitique et stratégique, la division des opinions induite par
l'échec des referenda français et hollandais, il devint difficile de prévoir la
direction vers laquelle irait l'Empire européen d'Occident. L'unité
allemande, née de l'effondrement de la RDA, ne reflétait que la réalité d'une
absence d'anticipation politique des courants d'idées existants. Cette réalité
ne tirait pas sa légitimité d'un quelconque principe d'autodétermination des
peuples, mais d'une double ruine historique, celle du système de Versailles et
celle du système de Yalta. Cela emporta la fin des illusions de la sécurité
collective et de l'ordre figée de la bipolarité. Du premier échec naquit le
processus d'intégration européenne et de la fin du deuxième le retour de
l'unité allemande. Dans ce cas, l'Europe fut prise de cours par la rapidité des
événements et par l'absence d'une conceptualisation de la réalité mondiale.
Le retour de la géopolitique, cette fois-ci, planétaire et la vague montante de
la Weltmachtpolitik semblèrent ne pas sortir les Européens de leurs habitudes
mentales et de la longue torpeur de la bipolarité. Le poids prépondérant
acquis par l'Allemagne, son refus de participer à un conflit unilatéraliste,
l'auto-isolement progressif de la France, doublé d'un activisme de
la Grande-Bretagne et de l'alignement proatlantique des pays périphériques
du continent représentèrent la rupture de l'unité politique et morale de
l'Occident et l'apparition de la première grave crise Ouest-Ouest. L'agonie
de l'unité conservatrice de l'UE reflétait la fin de la stabilité, rendue possible
par le condominium militaire des deux grands.
La fuite en avant de l'UE, en termes d'élargissement et d'érosion de la
gouvernance institutionnelle, suivie de sa paralysie décisionnelle furent la
traduction de l'impréparation des dirigeants européens à penser le nouveau
rôle de l'Europe dans le monde et d'ouvrir la page politique de l'unification
du continent. La configuration internationale naissante comportait plus de
joueurs que par le passé dans les Balkans et en Asie centrale, revendiquant
322
l'exigence de définir une nouvelle carte du monde dans la double
perspective, d'une stabilité incertaine et d'une reconnaissance des identités
forgées par l'histoire.
Le nouveau paradigme de la politique mondiale de l'UE devenait
désormais l'Eurasie, sans que cette prise de conscience affecte les élites
décisionnelles et la géopolitique de l'Union. La diplomatie européenne était
désormais confrontée aux aléas de la complexité et à ses conséquences.
Ainsi, la rupture morale du monde, celle qui avait existé entre l'Europe et les
USA pendant la guerre froide et celle qui résultait désormais du face à face
de l'Occident et de l'Islam, eut comme résultat l'apparition menaçante de
l'hétérogénéité profonde des espaces civilisationnels, mettant en crise l'idée
même d'universalité comme terrain d'entente et de coopération, qu'elle soit
de raison ou de foi. Crise de l'universalité qui rend vain l'appel européen à
une solidarité de dialogue entre l'Europe et l'Amérique, le Nord et le Sud.
S'ajouta à ces considérations, inhérentes aux options contradictoires sur la
légitimité de l'Europe à intervenir et à prendre parti dans les conflits, une
faiblesse permanente des appareils militaires et des capacités de manœuvre
et d'action. Par ailleurs, l'élargissement de l'Union, sans approfondissement
des institutions vida de contenu l'élargissement de la démocratie, qui, dénuée
des contraintes, des devoirs et des allégeances, faisait apparaître le
dessèchement du sentiment d'adhésion volontaire, rendant la démocratie
revendicatrice et ingouvernable et de plus en plus soumise aux craintes du
terrorisme international.
Ces considérations résument les dilemmes évidents de l'Union
d'aujourd'hui face aux rendez-vous impérieux de l'histoire. La fin des
utopies, des idéologies et des révolutions, la dissipation des illusions, des
générosités et des messianismes et la renaissance du goût de l'intimidation et
de la menace eurent un double impact sur les courants d'idées, éradiquées de
l'humus démoniaque du polemos, depuis la désacralisation de la politique.
L'éveil des religions anciennes et les sortilèges éphémères de la
communication sur les opinions limitèrent l'importance des décisions
politiques à des objectifs du court terme et aux émotions de l'immédiat. Sans
prise sur l'avenir et sans clairvoyance sur le présent, les gouvernements de
l'Union reprirent, avec un penchant ruineux, le parcours des voies nationales
solitaires et la mythisation parallèle des « sociétés civiles », remplaçant les
«démocraties de pouvoir et de projet» par des «démocraties de
revendications, d'influence et de rejet ». L'arbre de la pérennité n'est pas du
goût des hommes politiques d'aujourd'hui et, en ce qui concerne l'Europe,
les deux derniers grands, Kohl et Mitterrand, laissèrent, le premier,
l'Allemagne réunifiée dans un état où l'intuition unitaire ne permit pas à
l'Ouest d'assimiler l'Est et, le deuxième, la France en état de division
interne, que son successeur aggravera d'une paralysie géopolitique et
stratégique.

323
XVII.13 L'EUROPE ET LE DÉCLIN FRANÇAIS

L'intégration européenne, fondée sur le modèle intergouvernemental et


sur le partenariat franco-allemand, avait besoin d'un leadership, qui fut
politiquement asyméttique jusqu'en 1989. Ce modèle agrégea un consensus
dans la classe politique française autour d'une défense européenne et d'une
politique étrangère «indépendante» vis-à-vis des États-Unis d'Amérique.
Ce binôme semblait donner satisfaction aux deux objectifs majeurs, du
maintien de la paix en Europe et de la préservation de lÏnfluence française.
Par ailleurs, la vision française de r Europe résultait de deux logiques
contradictoires: celle, fédérale, de Jean Monnet et celle,
intergouvernementale, du Général De Gaulle. Le «pari sur l'Europe» de la
France ne pouvait résulter que d'un renforcement institutionnel de type
technocratique comme gage de préservation de la souveraineté nationale et
d'opposition doctrinale et politique aux USA formulée en termes de
multipolarité. La réticence de l'Allemagne à choisir entre Paris
Washington et son refus de suivre les États-Unis ont poussé la France à une
confrontation hasardeuse avec les États-Unis, sans définir pour autant un but
stratégique majeur pour l'Europe à l'échelle globale, ni une préférence
continentale pour le système intemational de demain, unipolaire élargi ou
multipolaire souple, L'impossibilité actuelle d'une synthèse stt"atégique entre
la France, r Allemagne et la Grande-Bretagne affaiblit le pays des Gaules et
interdit à l'Europe de progresser. Or, selon certains, la « fin de l'exception
française» (celle d'un système politique déséquilibré sur la gauche) en
prépare une autre (celle d'un déséquilibre sur la droite) èt la défaite au
référendum constitutionnel se solde par une perte de « statut politique t>et
par une incapacité de formuler et de proposer aux autres pays du continent

324
une idée partagée de l'Europe. Ainsi, l'histoire cachée de la realpolitik n'a
pas encore tourné sa page et continue de produire des soubresauts
sous les apparences idéalistes de son antihistoire, celle d'une Union
institutionnellement inachevée et politiquement inclassable.

XVII.14 K.W.N.L. VON METTERNICH. L'HOMME, LE


DIPLOMATE CHANCELIER. LA LUTTE CONTRE L'« HYDRE
DE LA RÉVOLUTION », LE NATIONALISME ET L'IDÉOLOGIE
NATIONALE

Kleme", l'on J.Jetferflich

Klemens Wenzel Nepomuk Lothar von Metternich, plince de Metternich-


Winneburg-Beilstein (né à Coblence le 15 mai 1773 mort à Vienne le 11
juin 1859) fut le grand instigateur de la politique étrangère la double
monarchie, l'artisan et le maître du concert européen, l'ordonnateur des
équilibres de puissance issus du Congrès de VÎenne. Ministre puis chancelier
de l'Empire austro-hongrois, ce personnage essentiel de l'Europe de la
Restauration, qui s'installe dans les esprits et dans la politique de 1814 à
1848, inscrit sa vie, sa pensée et son œuvre dans une dimension humaine et
philosophique, qui converge en une même conception de la politique,
l' humobiHsme de principe et l'absolutisme d' obédience.
Sa naissance et son éducation, la fortune ptÜS la ruine de sa famille,
chassée de ses terres, le domaine de Winneburg, par les années de la

325
révolution, les privilèges de sa caste qui favorisèrent son introduction dans
les sphères de la grande politique et enfin son mariage avec la jeune et belle
Eleonor von Kaunitz, petite fille du célèbre Chancelier de l'empire, Comte
von Kaunitz, puis encore les amours avec Laure Junot et Caroline Bonaparte
l'initièrent aux saveurs de la passion et aux ambitions les plus élevées de
l'ordre hiérarchique de la double monarchie.
Son intelligence et son style, portés au mépris des débordements et à la
politique extérieure, lui firent avouer avec humour: «Je gouverne parfois
l'Europe, mais jamais l'Autriche ». C'est en jugeant avec désenchantement
les événements qui allaient se produire qu'il saisit avec la précision d'un
observateur implacable la trajectoire existentielle et politique de Napoléon, à
qui il s'opposa à Dresde, dans un entretien agité, en 1813, après le désastre
de la campagne de la Russie et à la veille de la campagne de l'Allemagne, lui
lançant l'expression prémonitoire: «Vous êtes perdu Sir! Je m'en doutais
en venant ici, maintenant je le sais! »
En fidèle serviteur de François I et d'une conception de la politique à
l'empreinte traditionnelle, il perçut lucidement que la stabilité de l'Empire
d'Autriche ne pouvait être assurée que par la stabilité de l'Europe, d'où sa
lutte obstinée aux agitations révolutionnaires et à l' «hydre de la
révolution », le nationalisme et l'idéologie nationale. Dans son action
inflexible et tenace, il ne s'attarda guère à attaquer toute forme de remise de
cause du principe de légitimité dynastique par une lutte sans relâche contre
les tentations libérales. Or, pour triompher dans ce combat, mené contre l'air
du temps et contre le vent de l'histoire, il lui apparut indispensable de
s'appuyer sur les forces conservatrices et traditionnelles de la société, si
enracinée en Europe centrale, l'aristocratie terrienne, le corporatisme urbain
et la force de l'Église. Dans la même lignée, il lui fallait limiter les pouvoirs
des assemblées constitutionnelles et celui des diètes régionales susceptibles
de s'émanciper de la double monarchie, ce qu'il fit avec fermeté et souplesse
tactique. Répression et censure des idées furent les deux points saillants de
son programme de gouvernement. Mais le mouvement des nationalités dans
l'Europe de l'époque devenait progressivement plus fort de toute adaptation
ou réforme institutionnelle. Le sentiment national, en effet, tirait ses origines
de la force des traditions et des croyances ancestrales des hommes. On ne
faisait pas résulter ce sentiment d'une volonté fictive, celle de la volonté
populaire, qui apparaissait comme le produit de l'universalisme et la fille
obsessionnelle de la raison pure. Le romantisme, exaltant les origines
millénaires des nations, s'opposait aux tables rases radicales des
« Lumières ». En cette période de mise en place de la modernité, les idées et
les principes de la Révolution de 1789 étaient mis à l'écart de toute
contagion morbide à l'adresse des minorités et des nationalités turbulentes.
Ainsi fallait-il limiter le pouvoir des assemblées et des autorités élues et leur
opposer la logique des contrepoids, par la pérennisation du «concert
européen» et par la concertation politique entre souverains.
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Dans cette œuvre de tous les instants, sa tâche n'était pas des plus aisées,
mais elle avait quelque chose de provocant, qui l'incitait à préserver et à
réussir. C'est la raison pour laquelle son effort pour maintenir la paix et les
acquis des traités de 1815, son désintérêt pour la poudrière des Balkans,
n'avait d'égal que dans son souci de préserver l'équilibre de prépondérance
en Allemagne. Au-delà de la Slovénie se consumerait lentement l'agonie de
l'Empire ottoman et se faisait sentir à la fois l'appétit dévorant du tsar de
toutes les Russies et les craintes autrichiennes d'avoir le chaos nationaliste
aux portes de l'empire. En Allemagne, par contre, la monarchie disposait
encore d'une influence plus importante que celle de la Prusse, montante et
menaçante. La mise en place par l'Autriche de la Confédération germanique
Guin 1815), regroupant trente-neuf États sous la présidence de l'Empire,
ressembla à l'érection d'un barrage destiné à assurer une garantie collective
contre la montée des universalismes des idées de 1789 et contre les
revendications et la révolte de certaines nationalités de l'Empire. Révoltes
vite écrasées par l'ordre conservateur, porté par les baïonnettes dégainées et
sanglantes des armées russes et autrichiennes. Cependant, les chances de
l'Empire pour l'avenir furent hypothéquées par le refus de consolider les
armées de la Confédération germanique, en isolant Vienne des lieux
d'intervention et de crises en Europe, et par l'exclusion de l'Autriche d