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LES JUIFS ET LA FRANC-MAÇONNERIE EN TERRE COLONIALE : LE

CAS DE LA TUNISIE
Claude Nataf

Les Belles lettres | « Archives Juives »

2010/2 Vol. 43 | pages 90 à 103


ISSN 0003-9837
ISBN 9782251694313
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Les Juifs et la franc-maçonnerie
en terre coloniale :
le cas de la Tunisie
C l a u d e N ata f

La relation du célèbre rab-

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bin voyageur Haïm Yossef David
Azoulay dit le HYDA qui avait entre-
pris de 1773 à 1778 une tournée des
communautés juives du bassin médi-
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terranéen est curieusement la seule


source permettant aux historiens de
la franc-maçonnerie d’attester l’exis-
tence d’une présence maçonnique dès
le XVIIIe siècle dans la Régence de
Tunis1. Le rabbin voyageur nous rap-
porte ainsi avec force détails la colère
du caïd des Juifs, Salomon Nataf2,
contre ses coreligionnaires membres
de la franc-maçonnerie qu’il accuse
de commettre un grave péché et veut
faire condamner à mort comme héré-
tiques par le pouvoir beylical.
L’avocat Paul Guez (Sousse, 1898 – Lyon, 1971), Mais la recherche des liens entre
peu après sa prestation de serment en 1920. Coll. Claude Nataf. la franc-maçonnerie et le judaïsme
local, dans la durée et au-delà de cet
épisode pittoresque, n’est pas chose aisée. L’historien se trouve d’abord
confronté à un problème de sources. La culture de discrétion qui entoure
l’activité maçonnique et que s’imposent ses membres ne leur permet pas
toujours de laisser des traces de leur activité ; on ne sait rien par exemple
de la loge et de l’obédience fréquentée par les francs-maçons qui irritent
tant le caïd Salomon Nataf. À cela s’ajoute le fait que l’historien profane
confronté aux archives maçonniques butte souvent sur des expressions
qui relèvent de la culture de l’initié.

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L’état et la dispersion des archives constituent un autre handicap.
Bien que des loges italiennes et britanniques aient été fondées en Tunisie
entre 1830 et 1877, nous avons limité notre recherche aux loges dépen-
dant des deux grandes obédiences françaises : la Grande Loge de France
et le Grand Orient de France3. Mais, même si leurs archives permettent
de reconstituer la composition complète de certaines loges pour certai-
nes années, il faut recourir à d’autres sources pour analyser la présence
éventuelle de Juifs au sein de ces obédiences en Tunisie, ainsi que leur
rôle à l’intérieur et à l’extérieur des loges. Un seul document, retrouvé
dans les archives du Grand Orient de France, atteste par exemple de la
création en 1872 d’une loge répondant au nom significatif de Saint Jean
d’Écosse l’Impérial, Amis Fidèles du Grand Napoléon4 par des commer-

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çants français originaires de Marseille, et sans doute sous l’influence du
docteur Louis Frank, un ancien médecin de l’armée impériale passé au
service du Bey et probablement juif. Les archives du Grand Orient sont
ouvertes à la consultation publique pour la période antérieure à 1939.
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Mais les saisies effectuées pendant la Seconde Guerre mondiale par les
services de Vichy et par la Gestapo, les aléas liés à la situation de l’obé-
dience dans la Tunisie indépendante font que ces archives ne sont pas
complètes. Si l’on y retrouve, malgré quelques lacunes, l’essentiel des
archives des loges de Tunis et de Bizerte, celles de la loge Hadrumète
de Sousse et de la loge Le Phare de Thyna à Sfax ont sans doute dis-
paru. Les archives de la Grande Loge postérieures à 1939 sont ouvertes,
quant à elles, à la consultation, mais là encore, du fait des saisies et des
transferts successifs des archives, celles antérieures à 1939 sont des plus
minces sauf pour la loge Veritas, créée en 1926 à Tunis.
Ces handicaps expliquent les lacunes de notre recherche, même si
les sources utilisées – les archives des deux grandes obédiences fran-
çaises, les listes d’affiliés publiées au Journal officiel pendant la période
de Vichy – confrontées aux quelques études sur la franc-maçonnerie
en Tunisie et surtout aux travaux plus généraux sur les comportements
politiques et sociaux des élites juives dans ce pays, permettent de se faire
une idée assez précise de la présence juive au sein de la maçonnerie en
Tunisie, et de cerner les motivations des intéressés ainsi que leurs rap-
ports avec la communauté juive.

La présence juive dans les loges Si l’on en croit les confi-


dences du caïd Salomon Nataf au rabbin Azoulay, c’est parmi les Juifs
originaires de Livourne que la franc-maçonnerie aurait recruté ses pre-
miers adeptes5. Cette assertion reflète-t-elle la permanence chez le caïd

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d’une vieille animosité héritée du conflit sanctionné en 1710 par la sépa-
ration en deux communautés distinctes des Juifs autochtones ou Twansa
et des Juifs originaires d’Europe, et plus particulièrement de Livourne,
ou Grana ? Se justifierait-elle plutôt par la plus grande proximité des
Livournais avec la modernité et l’Europe ? La seconde hypothèse paraît
plus vraisemblable. De même, et bien que nous n’ayons pas eu accès aux
archives des trois loges italiennes de Tunis, les études d’ensemble sur la
maçonnerie dans la Régence et les correspondances trouvées dans les
archives des deux obédiences françaises permettent de penser que l’élé-
ment juif italien y était largement prépondérant, mais il semble que la
maçonnerie se soit progressivement ouverte aux Twansa. Le tableau de
la loge Segretezza fondée en 1862 à Tunis et affiliée à la Grande Loge de

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France révèle parmi les fondateurs trois Juifs dont un livournais (Moïse
Vita Soria) et deux tunisiens (Haï Sfez et Élie Fargeon). Deux ans plus
tard, au milieu de nouveaux adeptes français on trouve un Juif livour-
nais (Trionfo) et un tunisien (Élie Cohen)6.
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C’est à partir du Protectorat français (1881) que les loges françai-


ses se développent et s’étendent sur tout le territoire de la Régence7.
L’entrée apparemment tardive des Juifs dans ces loges s’explique par la
politique de ces dernières à l’égard des non-Français. Jusqu’en 1945 et
malgré quelques dérogations exceptionnelles, les statuts de la Grande
Loge de France interdisent leur affiliation8. Or au début du Protectorat
la naturalisation française n’est pas ouverte aux Juifs tunisiens. Le
consulat de France à Tunis recense en 1881 environ 500 Juifs français
immatriculés à Tunis, généralement originaires d’Algérie et, pour quel-
ques familles seulement, de France métropolitaine. Certes, le Grand
Orient ne refuse pas officiellement l’affiliation de profanes qui ne sont
pas de nationalité française, mais très rares sont ceux qui la sollicitent.
La première demande d’affiliation d’un Juif tunisien trouvée dans les
archives de l’obédience date de 1902, soit 21 ans après l’établissement
du Protectorat français. Elle a d’ailleurs été refusée sans que l’on sache
si ce refus a été dicté par la nationalité tunisienne du postulant ou par
d’autres considérations9. En revanche, un an après ce refus, le Dr Albert
Cattan, de nationalité française il est vrai – sa famille paternelle étant
originaire d’Algérie –, obtient son affiliation. Médecin et collaborateur
régulier des journaux républicains et radicaux de Tunisie, Albert Cattan
est quelques années plus tard l’un des fondateurs de la fédération locale
de la SFIO et un dirigeant influent de la Ligue de la libre pensée. Il pren-
dra une grande part aux travaux de la loge Nouvelle Carthage et aux lut-
tes politiques et sociales10. Sept autres Juifs sont affiliés à la même loge

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entre 1906 et 1910 : trois sont de nationalité française, deux de nationa-
lité tunisienne, un de nationalité britannique, un de nationalité italienne.
D’ailleurs Bibiano Duclos, un industriel français natif du Brésil, délégué
à la Conférence consultative11 et dirigeant du Parti radical et de la Ligue
française de l’enseignement, qui est le vénérable de la loge, manifeste
son souci « d’attirer des israélites et des indigènes fort intelligents, ani-
més d’un esprit élevé et tolérant12 ». Mais lui-même dénonce en même
temps l’existence parmi les francs-maçons « des préjugés de race ». La
loi de 1910, qui ouvre la nationalité française à une très étroite catégorie
de Juifs tunisiens, a une répercussion sur le recrutement maçonnique
puisque les quelques privilégiés ayant bénéficié de cette naturalisation
élitiste se retrouvent quelques années plus tard au sein des loges.

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La nationalité française semble donc un sésame qui ouvre les portes
de la maçonnerie et l’on peut adhérer à la thèse de Khalifa Chater sur la
prédominance française au sein de la franc-maçonnerie en Tunisie13.
Notons aussi que les quelques affiliés juifs recensés au sein de la loge
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Nouvelle Carthage appartiennent aux professions libérales (avocats,


médecins, pharmaciens), à la fonction publique et au commerce. Les
affiliés non-juifs sont principalement enseignants, militaires, fonction-
naires des catégories supérieures, ingénieurs et techniciens spécialisés,
industriels.
Durant la même période les Juifs semblent toujours absents de la
Grande Loge de France bien que la loge La Volonté soit principalement
dirigée par André Duran-Angliviel, leader républicain, dreyfusard de
combat, et adversaire résolu des antisémites, qui adhère à la fédération
locale de la SFIO après la Première Guerre mondiale et en devient très
rapidement l’un de ses principaux dirigeants. Il semble toutefois que la
nécessité du recrutement ait fini par conduire la Grande Loge de France
à assouplir sa position sur l’exigence de la nationalité française. Salomon
Tibi, avocat au barreau de Sousse, est affilié à la loge soussienne Lumière
et Progrès en 1917 et son frère Samuel à la loge La Volonté à Tunis en
1921, alors qu’ils ne seront naturalisés français qu’après 192314.
C’est à partir de la mise en application de la loi du 23 décembre
1923, qui élargit les conditions de naturalisation des Juifs tunisiens,
que les affiliations se font plus nombreuses dans les deux obédiences,
concordance qui renforce notre hypothèse selon laquelle, sans être une
condition sine qua non, la nationalité française va souvent de pair avec
l’affiliation à la franc-maçonnerie. Cependant, ces demandes d’affilia-
tion ne sont pas nombreuses et restent sans rapport avec le nombre des
naturalisés. Selon Paul Sebag, il y a eu 6 268 naturalisations d’israélites

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tunisiens entre 1922 et 193415. Pour la même période nous enregistrons
16 demandes d’affiliation de profanes juifs à la loge Nouvelle Carthage.
On est bien loin d’une prééminence juive ou même d’un équilibre entre
Juifs et non-Juifs. En revanche, cette prééminence juive est bien une
réalité, si l’on compare le nombre d’affiliés juifs au nombre infiniment
réduit d’affiliés musulmans.
Les demandes d’affiliation sont plus nombreuses à la loge
La  Volonté  de la Grande Loge, résultat sans doute du rayonnement
intellectuel de certains de ses membres et des préoccupations plus poli-
tiques qu’elle semble afficher, alors que la loge Nouvelle Carthage,
sans s’écarter d’une vigilante attention sur le respect de la laïcité et des
principes républicains par les pouvoirs publics et les services de l’État,

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concentre davantage ses travaux sur des sujets philosophiques. La loge
La Volonté paraît aussi plus à gauche, sans doute à cause de la présence
en son sein de leaders socialistes locaux comme Duran-Angliviel déjà
cité, ou Joachim Durel16, rejoints au début des années vingt par le Dr
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Élie Cohen-Hadria et Serge Moati. La présence de socialistes n’en fait


pas toutefois une dépendance de la SFIO puisqu’ils y côtoient des diri-
geants du Parti radical comme Robert Scemama ou des frères qui n’ont
aucune étiquette politique. Si la loge Nouvelle Carthage du Grand
Orient paraît moins liée au Parti socialiste, le docteur Albert Cattan,
l’un de ses fondateurs en Tunisie et son secrétaire fédéral jusqu’en 1928,
ne lui demeure pas moins fidèle.
Les appartenances professionnelles des Juifs qui adhèrent aux loges
maçonniques étudiées sont plus diverses qu’avant la Grande Guerre.
Les professions libérales prédominent avec des médecins comme
David Goldzeiguer17, Roger Nataf, Jules Zeitoun, Aldo Debbasch, Élie
Cohen-Hadria, des avocats comme Paul Ghez, Victor Bismut, Samuel
et Salomon Tibi. Mais d’autres professions sont aussi représentées et
l’affiliation maçonnique ne semble plus la chasse gardée des intellectuels
au sein de la communauté juive, puisqu’on y croise des « prolétaires en
col blanc » aussi bien que des représentants du grand commerce ou des
commerçants détaillants.
Nous devons toutefois nuancer notre sentiment sur l’absence d’une
prééminence juive en ce qui concerne deux loges affiliées à la Grande
Loge de France, l’une à Sousse, l’autre à Tunis. La loge Lumière et
Progrès de Sousse semble compter dès ses débuts une majorité d’élé-
ments juifs. Entre 1925 et 1934, sur les quatre vénérables qui se suc-
cèdent, trois sont juifs : Salomon Tibi de 1925 à 1927 puis encore en
1931 et 1932, le docteur Younès de 1929 à 1930 et le Dr Clémente

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Halfon de 1933 à 193418. Cette situation semble perdurer au sein de
cette loge après la Seconde Guerre mondiale. Sur 15 membres en 1949,
on compte 12 Juifs et ces proportions sont identiques de 1953 à 1958.
La même source indique que dans la loge soussienne du Grand Orient
il y avait 9 non-Juifs et 9 Juifs en 1925 et, sur 23 membres en 1928,
13 Juifs, 2 musulmans et 2 chrétiens. C’est là le reflet sans doute de la
situation particulière de la ville de Sousse, à l’époque premier port et
première place commerciale de Tunisie, où la bourgeoisie juive joue un
rôle économique et social particulièrement important. Remarquons
qu’à Sousse, ce sont presqu’exclusivement des Juifs français qui adhè-
rent à la maçonnerie.
Le second exemple est celui de la loge Veritas. En 1926, à la suite de la

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« démolition » des ateliers du Grand Orient d’Italie, un certain nombre
de maçons italiens sollicitent, sous l’impulsion de Jacques Cittanova19,
l’autorisation de créer une loge à l’intérieur de la Grande Loge de France.
Cette requête est agréée par l’obédience qui délivre à cette nouvelle loge
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une patente d’installation. On constate que parmi les 17 fondateurs, 15


appartiennent à la communauté juive livournaise, essentiellement des
commerçants et des négociants, mais aussi quelques employés de com-
merce et deux comptables. Le caractère principalement juif et italien
de cette loge n’échappe pas à ses promoteurs ni aux organes de l’obé-
dience20. Aussi s’efforce-t-elle de recruter quelques Italiens non-juifs
(sans beaucoup de succès) et des Juifs non-livournais de nationalité
française ou tunisienne. On y rencontre des personnalités connues dans
la Communauté comme le Dr Benjamin Lévy, secrétaire général du
comité de Tunis du Parti radical, le Dr Maurice Uzan, président de la
Fédération de Tunisie de la LICA, ou Meyer Hakim, directeur de l’école
de l’Alliance israélite universelle de la Hafsia à Tunis21. Lors d’une ins-
pection effectuée en 1938 à la demande de la Grande Loge de France
par Paul Lafitte, ancien journaliste en Tunisie, ce dernier constate que
«  sur soixante-dix-huit membres que compte la loge quatre-vingt-dix
pour cent sont israélites et que d’ailleurs tous les vénérables qui se sont
succédés à la tête de l’atelier étaient israélites22 ».
La franc-maçonnerie étant dissoute en application des lois de Vichy
dès 1940, le temple commun aux obédiences est fermé à Tunis et les
archives saisies. Deux personnalités maçonniques juives meurent en
déportation : le Dr Benjamin Lévy, assassiné à Auschwitz, et le Dr David
Goldzeiguer, déporté de Tunis à Orianenbourg, transféré à Paris pour
participer au procès de la maçonnerie mis en scène par les Allemands
et décédé d’épuisement à l’hôpital Rothschild. D’autres, comme Serge

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Moati et le Dr Émile Coudert – ce dernier non-juif- auront le bonheur
de revenir de déportation.
Les loges reprennent leur activité à la fin de 1943 après la visite en
Tunisie du grand maître de la Grande Loge de France, Michel Dumesnil
de Gramont (1899-1953), qui, échappé de métropole, a réussi à gagner
Alger. Les loges Volonté  et Veritas  fusionnent en décembre 1944. Un
tableau de la loge unifiée dressé en 1945 permet de constater que, sur
74 affiliés, 38 sont juifs soit 50 % environ23, dont 17 livournais. Notre
estimation fondée sur l’onomastique permet donc de nuancer l’estima-
tion de Khalifa Chater qui, en se basant sur le même état, considère que
la loge comprenait une majorité de Juifs, pour la plupart livournais24.
Nous remarquons également que toutes les nationalités sont présentes :

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on retrouve majoritairement des Juifs français, des Juifs italiens mais
aussi quelques Juifs de nationalité tunisienne, comme l’industriel Victor
Boublil. Sur les 14 admissions enregistrées en 1946, les Juifs sont au
nombre de 6, dont 4 d’origine livournaise. La composition sociale reste
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cependant la même qu’avant-guerre.

Les motivations Quelles sont, en Tunisie, les motivations qui


conduisent un Juif à adhérer à la franc-maçonnerie ? La concomitance
rencontrée pour la période de l’entre-deux-guerres entre la naturali-
sation française et l’adhésion à la franc-maçonnerie n’est pas fortuite.
L’adhésion apparaît comme le prolongement d’une démarche d’inté-
gration. On remarque que d’autres naturalisés qui n’adhèrent pas à la
franc-maçonnerie s’empressent, aussitôt devenus français, d’adhérer soit
à un parti politique français, soit à un organisme ayant pour vocation le
rayonnement de la culture française, comme la Ligue de l’enseignement,
ou celui des principes fondamentaux de la République française comme
la Ligue des droits de l’homme ou le Comité républicain du commerce
et de l’industrie.
L’adhésion à la franc-maçonnerie, par les contacts fraternels qu’elle
entraîne, est aussi pour les Juifs qui y adhèrent un moyen de décloison-
ner la société coloniale, de pénétrer et d’intégrer une nouvelle société.
Par le biais des amitiés maçonniques, de nouveaux liens se créent et les
organes directeurs des associations d’intérêt général soumises à l’in-
fluence maçonnique, qui, la veille, leur étaient fermés, s’ouvrent aux
Juifs. Ainsi trouve-t-on parmi les dirigeants de la Société française de
bienfaisance le Dr David Goldzeiguer, Maurice Fischel, Paul Ghez.
La franc-maçonnerie est aussi pour le nouveau Français, ou pour le
Juif tunisien qui aspire à s’identifier au modèle français, un cadre où il

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peut participer à une réflexion sur les grands sujets qui agitent la société
française. La laïcité est certes l’un des grands chevaux de bataille de la
maçonnerie qui se déchaine en 1932 contre la tenue à Tunis du Congrès
eucharistique, mais, même récurrent, ce thème de la laïcité n’est pas la
seule préoccupation de la franc-maçonnerie. L’arbitrage international, le
rôle de la Société des Nations, les programmes scolaires, la pratique du
sport à l’école sont des sujets souvent discutés. Jacques Chalom, dont
l’affiliation suit de quelques mois à peine la naturalisation française, est
chargé de traiter devant son atelier des aménagements à apporter à la
Constitution de la Troisième République. Les différents systèmes élec-
toraux sont également examinés lors d’une séance ultérieure du même
atelier et les nouveaux affiliés juifs qui sont aussi naturalisés français

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depuis peu ont l’occasion de faire leur apprentissage de citoyens. Mais
c’est surtout sur la politique coloniale que les francs-maçons sont appe-
lés à réfléchir. Comme le constate Khalifa Chater, ils ne s’écartent pas
d’un conservatisme largement partagé par tous les courants de l’opinion
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française. Tout en rappelant la nécessité de rapprocher les « races » et de


faire bénéficier tous les travailleurs de Tunisie des lois sociales et pro-
tectrices françaises, ils ne manquent pas de saluer le discours civilisateur
de la colonisation, appellent à une grande prudence dans la conduite
des réformes et mettent l’accent sur « la défense des liens indissolubles
entre la Tunisie et la France »25. Et ce, sous le gouvernement de Front
populaire comme après la Seconde Guerre mondiale, époque où ils
s’efforcent de favoriser l’adhésion de la Tunisie à l’Union française.
Il faut donc convenir avec Khalifa Chater que, si la maçonnerie est
un moyen d’apprentissage et de pratique de la démocratie, elle est aussi
un moyen d’intégration à la société coloniale et d’assimilation plus ou
moins consciente au colonisateur.
Reste à se demander si les préoccupations de la communauté juive
sont prises en compte au sein des loges. Les archives des loges que nous
avons consultées permettent de répondre par l’affirmative. Le 13 novem-
bre 1907, le Dr Émile Cassuto présente à la loge Nouvelle Carthage, où
il a été admis un an auparavant, un rapport sur la situation politique et
sociale des israélites tunisiens. Après discussion de ce rapport, la loge
adopte un vœu demandant que :
[…] la juridiction française soit étendue à tous les israélites tunisiens et que
l’accès de la naturalisation française soit offert aux sujets tunisiens qui se sont
distingués par leurs études, par leurs talents, par leur attachement ou les services
rendus à la France et que s’interdire de naturaliser des hommes affranchis et des
esprits d’élite porte atteinte à la prépondérance française en ce pays26.

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Des vœux similaires seront votés à différentes reprises jusqu’à l’ap-
plication de la loi de 1923, et même postérieurement, car la question de
la naturalisation des Juifs tunisiens continue de préoccuper les loges. En
1936, la loge La Volonté étudie un rapport anonyme, sans doute rédigé
par Serge Moati, sur « le frein apporté au mouvement de naturalisation
par les services officiels ». La loge relève que « de nombreux intellec-
tuels dignes et honnêtes voient leurs requêtes repoussées ou « éternel-
lement laissées en suspens  ». Elle rejette également la loi Dommange
votée en 1934, qui restreint les droits des naturalisés pendant une cer-
taine période27. Après la guerre, la même loge s’inquiètera des mesures
prises à l’encontre des Juifs italiens de Tunisie en rappelant que bien
qu’italiens, ils ont souffert du fascisme.

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La question d’un État juif n’est pas non plus absente des débats. Dès
1938, Meyer Hakim, vénérable de la loge Veritas, avait prononcé une
conférence sur le sionisme. En 1947 et en 1948, la loge Volonté et Veritas
réunies étudie le plan de partage proposé par les Nations Unies et émet
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l’espoir de voir les parties en cause agir selon la raison plus que selon les
sentiments. Lors du déclenchement de la guerre qui suit la déclaration
d’indépendance de l’État d’Israël, elle lance un appel au calme et à la
médiation internationale.
En 1949, le président de la communauté israélite de Tunis Élie Nataf,
qui n’appartient pas à la franc-maçonnerie, est invité à exposer dans une
« tenue blanche » (réunion ouverte aux profanes) de la loge Volonté et
Veritas, dont le vénérable est Serge Moati, les problèmes de l’assistance
juive en Tunisie, problèmes qui avaient déjà fait l’objet d’une étude de la
loge du Grand Orient au début des années vingt.
On voit donc que l’adhésion à la franc-maçonnerie est à la fois vécue
comme un moyen d’intégration, mais aussi comme un moyen de faire
savoir à l’extérieur de la communauté juive les préoccupations de cette
communauté.

Les Juifs francs-maçons et la Communauté Au-delà


de la prise en compte dans les débats maçonniques de problèmes pro-
pres à la communauté juive, quels sont les rapports individuels entre-
tenus par les affiliés à la maçonnerie avec la communauté ? Notre
impression est qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’activité com-
munautaire et l’adhésion à la franc-maçonnerie. Certains affiliés ont
occupé des fonctions au sein du conseil de la Communauté israélite de
Tunis. Ainsi le Dr Gaston Sfez, membre du conseil de la Communauté
israélite de Tunis de 1922 à 1930 puis de 1934 à 1938, puis encore

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pendant la Seconde Guerre mondiale, est membre de la loge Veritas.
Paul Ghez, président de l’Association des engagés volontaires juifs
tunisiens de la Première Guerre mondiale et qui jouera un rôle de pre-
mier plan au sein de ce conseil pendant la Seconde Guerre mondiale
– en particulier sous l’occupation allemande –, est membre de la loge
Nouvelle Carthage, dont il sera plusieurs fois vénérable, notamment
après 194528. D’autres Juifs maçons se retrouvent au sein des conseils
de la Communauté qui se sont succédé de 1922 à l’indépendance de la
Tunisie. Citons René Cohen Hadria, Moïse Abitbol, Josué Boublil,
Simon Timsit, Albert Lévy, Jacques Cittanova, Jacques Chalom, Élie
Ktorza, Victor Ktorza, Victor d’Élie Sebag et notre liste n’est pas
exhaustive29. À Sousse également, de nombreux dirigeants de la com-

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munauté appartiennent à la loge Lumière et Progrès : Salomon Tibi,
Albert Guetta, Marius Gabai, Clément Yana, les Drs Joseph Younès
et Clemente Halfon. La commission provisoire de gestion du culte
israélite mise en place par le gouvernement tunisien en 1958 pour suc-
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céder à l’ancien conseil de la Communauté comprend encore un franc-


maçon de nationalité tunisienne, Victor Boublil. Des francs-maçons
ont également été très actifs dans différentes œuvres sociales juives,
comme le Dr Roger Nataf, fondateur de l’œuvre de patronage israé-
lite Nos Petits, le Dr Maurice Uzan, Élie Cohen Hadria, le Dr Émile
Cassuto, Serge Moati, Albert Sarfati, etc.
Il apparaît ensuite que les Juifs francs-maçons appartiennent en
majorité au Parti d’action et d’émancipation juive, c’est-à-dire au cou-
rant communautaire qui s’exprime dans le journal La Justice et commu-
nément appelé « le Groupe de la Justice »30. Réclamant l’émancipation
politique et sociale des Juifs tunisiens qu’ils n’estiment possible qu’à
travers une naturalisation française qu’ils souhaitent largement ouverte,
et le développement de l’enseignement publique laïque, prônant une
modernisation des pratiques cultuelles et une modification de l’organi-
sation communautaire, la prise en charge par l’État des dépenses socia-
les, les membres de ce courant sont proches en effet par leurs idées des
positions de la franc-maçonnerie.
Pourtant on ne retrouve qu’un seul membre du comité de direction
(Samuel Tibi) qui soit affilié à la franc-maçonnerie sur les six mem-
bres que comprend cet organisme. Ni les docteurs Israël Hayat et Sion
Benmussa, ni Élie Nataf, ni Victor Cohen Hadria, ni Gaston Smaja
n’apparaissent comme affiliés. Serge Moati, rédacteur en chef, Jacques
Chalom, collaborateur régulier du journal avant 1914, Salomon Tibi,
Paul Ghez, le Dr Maurice Uzan, le Dr Roger Nataf, secrétaire général

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du Parti d’action et d’émancipation juive, jouent en revanche un rôle
important dans leurs loges respectives.
Il serait excessif cependant de réduire aux membres dirigeants ou
sympathisants de La Justice la participation des Juifs à la maçonnerie.
Plus généralement les membres de la franc-maçonnerie privilégient le
rôle social de la Communauté sur son rôle cultuel et réclament une poli-
tique d’aide à l’éducation, au logement et à la santé. Mais là encore des
correctifs doivent être apportés. On constate après la guerre la présence
au sein de la loge Volonté et Veritas réunies de Victor Ktorza, producteur
de vins et d’alcool, qui sera vice-président du conseil de la Communauté,
élu en 1955 sur une liste conservatrice défendant la primauté du cultuel
et bénéficiant majoritairement de l’appui des courants religieux ortho-

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doxe et sioniste. Cette liste s’oppose à la liste « pour la rénovation de la
Communauté », plus sociale, qui comprend en son sein deux membres
de la même loge (Albert Sarfati et le Dr Maurice Cohen) et patronnée
par l’ancien vénérable Serge Moati et René Cohen-Hadria.
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Après la Seconde Guerre mondiale, les nouveaux affiliés juifs,


contrairement à leurs devanciers, semblent avoir rompu les liens avec
l’institution communautaire. Beaucoup de noms nouveaux apparais-
sent, que l’on ne retrouve ni parmi les responsables des œuvres de la
communauté ni même sur les listes électorales de la communauté.

La franc-maçonnerie a cessé ses activités en Tunisie en 1960. À l’heure


du bilan il apparaît qu’elle a été d’abord pour les Juifs d’origine livour-
naise, puis, plus lentement, pour les Juifs d’origine tunisienne, un lieu
de sociabilité et d’intégration dans la culture française et dans la société
coloniale. Progressivement aussi, elle a permis aux membres des deux
sous-groupes des Grana et des Twansa qui se sont retrouvés dans les
idéaux maçonniques de fréquenter les mêmes loges et de se rapprocher.
Pour autant, elle n’a pas été cause de rupture entre ses affiliés juifs et leur
Communauté : elle leur a permis au contraire d’exposer et de défendre
devant un public non-juif les problèmes de celle-ci. À tous ces titres, elle
été autant un lieu d’intégration qu’une société de pensée, contribuant
sans doute à forger un nouvel état d’esprit.

NOTES

1. H. Y. D. Azoulay, Sefer ma’agal Tov (Le livre du bon cercle), Berlin et Jérusalem,
éd. A. Freiman, 1921-1934, pp. 54-65 ; Voyageurs Juifs au XVIIIe siècle : le HYDA,
traduit en Français par Haïm Harboun, t. 2, Aix-en-Provence, 1996, pp. 43-69. Le

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récit du rabbin Azoulay est également rapporté in Robert Attal et Claude Sitbon,
Regards sur les Juifs de Tunisie, Paris, Albin Michel, 1979.
2. Salomon Nataf (1722-1784), descendant d’une grande famille de dirigeants com-
munautaires, demanda au HYDA s’il lui était permis de dénoncer les Juifs francs-
maçons qu’il considérait comme hérétiques. Le HYDA lui expliqua que la loi juive
était formellement opposée à toute sorte de persécution, mais il apprit qu’après
son départ, le caïd les avait néanmoins dénoncés aux autorités, qui leur infligèrent
des peines corporelles et pécuniaires.
3. Nous n’avons pu retrouver les archives de la loge de l’obédience mixte Le Droit
Humain créée à Tunis en 1904. On s’accorde généralement à la considérer comme
peu active. Les archives du Grand Orient de France font état de réunions et de
banquets ouverts aux autres obédiences et de la présence de membres du Droit
Humain, ce qui nous a permis de relever la présence d’un dignitaire féminin juif
nommée Bembaron, que nous n’avons pu identifier plus avant.

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4. Pour l’histoire de la franc-maçonnerie en Tunisie, voir l’article d’Hélène Camou
et Robert Perronet in Daniel Ligou (dir.), Dictionnaire de la Franc-maçonnerie,
Paris, PUF, 1974, pp.  1209-1211 ; cf. également, sur des aspects particuliers,
Charles Porset, «  La franc-maçonnerie tunisienne et l’héritage révolutionnaire,
la loge Nouvelle Carthage (1885-1936) », in Hédia Khadar (dir.), La Révolution
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Française et le monde arabo- musulman, Tunis, ALIF, 1991, pp. 321-355 ; Hélène


Camou, « La franc-maçonnerie en Tunisie à l’aube du Protectorat », in Jacques
Alexandropoulos et Patrick Cabanel (dir.), La Tunisie mosaïque, Toulouse, Presses
Universitaires du Mirail, 2000, pp. 357-367 ; Khalifa Chater, « La franc-maçonne-
rie en Tunisie à l’épreuve de la colonisation (1930-1956) », Revue tunisienne des
sciences sociales, n° 143, 2006, pp. 45-62 ; la conférence de Michel Khayat sur le
centenaire de la loge Volonté-Veritas, donnée en « tenue blanche » à Paris en mars
2003 et non encore publiée.
5. Voir supra note 1.
6. Archives de la Grande Loge de France (désormais GLDF), n° 165 Segretezza.
7. Le Grand Orient de France reconnait en 1885 la loge Nouvelle Carthage qui
fusionne dans les années 1930 avec la loge Salammbô sous le nom de Carthage et
Salammbô réunies. Plus tard d’autres loges virent le jour dans le cadre du Grand
Orient : L’Aurore du 20e siècle à Bizerte (1900), Nouvelle Hadrumète à Sousse
(1903), Le Phare de Thyna à Sfax (1905). La Grande Loge de France crée de son
côté la loge La Volonté à Tunis (1903), Lumière et Progrès à Sousse (1926), Veritas à
Tunis (1927) ainsi qu’une loge à Bizerte et une autre à Sfax.
8. Lettre de Nunez à Charles Bayle, 25 juillet 1907. Archives du Grand Orient de
France (désormais GODF), n° 13358, citée par Charles Porset, op. cit., p. 329.
9. GODF, Nouvelle Carthage, carton n° 1976 (1902-1905) : demande de M. Clément
Rhamine préparateur en pharmacie du 9 mars 1902, refusé le 15 mars 1902.
10. Claude Nataf, «  Albert Cattan, médecin, fondateur de la Fédération SFIO de
Tunisie », Archives Juives, Revue d’histoire des Juifs de France, n° 30/1, 1er semes-
tre 1997, pp. 105-109.
11. La Conférence consultative, instituée en 1891 et composée exclusivement de
Français délégués par les chambres économiques et les conseils municipaux des
grandes villes, avait pour fonction de donner des avis au Résident général de France
sur les projets législatifs et économiques qu’il jugeait utile de lui soumettre. À partir
de 1905, les membres de la Conférence consultative furent élus au suffrage universel

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par les Français de Tunisie, et un décret de 1907 rendit sa consultation obligatoire
pour l’établissement d’impôts nouveaux et pour le budget de la Régence. Une sec-
tion tunisienne fut instituée en 1910, composée de 15 musulmans et d’un israélite,
tous nommés par le Résident général.
12. GODF, Nouvelle Carthage, carton n° 1978 (1908-1911), séance du 15 mars 1911.
13. Khalifa Chater, op. cit.
14. Sur Salomon Tibi (1876-1932), avocat au barreau de Sousse et auteur d’un ouvrage
fondamental en quatre volumes sur Le statut personnel des israélites et spéciale-
ment des israélites tunisiens publié entre 1921 et 1923, voir GLDF, n° 545, Lumière
et Progrès. Concernant Samuel Tibi (1880-1944), avocat au barreau de Tunis, voir
GLDF, n° 552, Volonté et Veritas.
15. Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, des origines à nos jours, Paris, L’Harmattan,
1991, p. 182.
16. Né à Toulouse en 1878, ami personnel de Jean Jaurès, docteur ès lettres et pro-

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fesseur de lettres classiques au Lycée Carnot de Tunis, Joachim Durel est l’un des
fondateurs de la fédération de Tunisie de la SFIO. Président de la fédération des
fonctionnaires, il favorise la constitution d’une centrale syndicale affiliée à la CGT
métropolitaine et s’oppose à la constitution de syndicats tunisiens autonomes. Il
estime que la colonisation est légitime car elle apporte au peuple colonisé l’hygiène
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et l’école publique. Mais il dénonce les inégalités sociales et les abus du système
colonial, ce qui lui vaut en 1935 d’être renvoyé en France par le résident général
Peyrouton. Son immense culture classique et ses qualités pédagogiques lui valent
un grand rayonnement notamment auprès de ses anciens élèves parmi lesquels
Habib Bourguiba. Il publie en 1931 un ouvrage, Henri Frank, poète juif et bien
que non-juif, accepte de figurer au comité directeur de l’Hashomer Hatsair.
17. David Goldzeiguer, né en Russie en 1888, se réfugie en France après avoir par-
ticipé à la révolution de 1905. Après des études à la faculté de médecine de
Montpellier où il découvre la franc-maçonnerie, il obtient son doctorat en 1913.
Engagé volontaire en 1914, il reçoit la Croix de guerre, la médaille de Verdun et la
Légion d’honneur. Naturalisé français en 1921, il s’installe en Tunisie où il s’affilie
à la loge Nouvelle Carthage, dont il sera le vénérable (1924-1926) et le président
du conseil philosophique (1930-1940) ; il sera aussi membre du conseil de l’ordre
du Grand Orient à partir de 1936. Profondément intégré à la France, il fait preuve
d’un patriotisme intransigeant mais, constamment attaqué par des collaborateurs à
la solde des nazis, il est déporté.
18. GLDF, n° 545, Lumière et Progrès.
19. Jacques Cittanova (Sousse, 19 mars 1881-1959), agent immobilier et titulaire d’un
portefeuille d’assurances, exerçait en outre les fonctions de consul de Finlande à
Tunis à titre bénévole et honorifique. Haut dignitaire de la maçonnerie italienne,
il s’oppose au fascisme et milite dans les organisations de défense des droits de
l’homme. Membre du conseil de la Communauté israélite de Tunis à partir de 1934
(section portugaise), il est arrêté par les Allemands en novembre 1942, quelques
jours après leur arrivée en Tunisie.
20. GLDF, n° 552, Volonté et Veritas.
21. Ibid.
22. Rapport de visite du 28 juin 1938 à la loge Veritas, ibid.
23. État de l’Atelier au 32 décembre 1945, ibid.
24. Khalifa Chater, op. cit.

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25. Cf. Khalifa Chater, op. cit., et le mémoire du 16 juin 1945, GLDF, n° 552, Volonté
et Veritas.
26. GODF, n° 1978, Nouvelle Carthage (1908-1911).
27. Rapport sur « La naturalisation française des tunisiens », GLDF, dossier 552.
28. Sur le rôle de Paul Ghez pendant les persécutions allemandes en Tunisie, cf. Paul
Ghez, Six mois sous la botte, Tunis, S.A.P.I., 1943, et la réédition préfacée et anno-
tée par Claude Nataf, Paris, Le Manuscrit, 2009.
29. René Cohen-Hadria, né en 1905, avocat au barreau de Tunis en 1929, est mem-
bre du conseil de la Communauté de Tunis en 1938-1947 et 1947-1951, secrétaire
général de la fédération des Communautés de Tunisie, vice-président de l’ORT-
Tunisie, président du comité local du KKL et dirigeant de nombreuses œuvres jui-
ves d’assistance. Moïse Abitbol, né en 1880, industriel, a été membre à différentes
reprises du conseil de la Communauté de Tunis, notamment en 1934-1938 et pen-
dant la période de l’occupation allemande. Josué Boublil, né en 1880, industriel,

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est membre du conseil de la Communauté sans interruption de 1926 à 1947. Simon
Timsit (1881-1941), parfumeur, est membre de la section portugaise du conseil de
la Communauté de Tunis de 1922 à 1938. Albert Lévy (1891-1964), avocat au bar-
reau de Tunis, est secrétaire de la section portugaise du conseil de la Communauté
de Tunis de 1938 à 1944, président de l’Union universelle de la jeunesse juive,
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président de la Fédération sioniste de Tunisie de 1945 à 1947. Jacques Cittanova


(cf. note 19) est membre du conseil de la Communauté de Tunis - section portugaise
de 1926 à 1938, membre de la chambre de commerce française, rédacteur au jour-
nal radical-socialiste Le Républicain. Jacques Chalom (1878-1971), avocat-défen-
seur, l’un des premiers israélites tunisiens naturalisés français, ancien combattant
de la guerre de 1914-1918, très engagé dans les premiers combats du journal La
Justice, est membre de la section portugaise du conseil de la Communauté de Tunis
de 1934 à 1938, vice-président de la Ligue des droits de l’homme. Élie Ktorza, né
en 1905 à Tunis, distillateur, est membre du conseil de la Communauté de Tunis
de 1947 à 1951, comme son frère et associé Victor, né en 1901 à Tunis, de 1951
à 1955 puis son vice-président. Victor d’Élie Sebag (1897-1896), journaliste, est
membre du conseil de la Communauté de Tunis en 1947-1951, trésorier général de
la société de l’hôpital israélite et de l’ORT-Tunisie.
30. Sur le groupe du journal La Justice, cf. Claude Nataf : « La tentation de l’assimila-
tion française : les intellectuels du groupe de La Justice » in Juifs et Musulmans en
Tunisie : fraternité et déchirements, Paris, Somogy, 2003, pp. 203-217, et les notes
pp. 461-469.

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