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L’autorité de la loi dans son rapport avec la force et la justice

Ondřej Švec et Persida Asllani

« Devant la Loi, près de la porte, se tient un gardien. Un


homme de la campagne vient trouver ce gardien et lui
demande la permission d’accéder à la Loi ».

Ces deux phrases ouvrent le texte Devant la loi où Kafka interroge la situation de
l’homme qui se tient devant la loi et qui n’arrive pas à voir et à rejoindre la loi à laquelle il se
décide d’obéir, en attendant la permission d’y accéder. Cette courte parabole de deux pages
peut être considérée comme un résumé succinct de l’enjeu principal du Procès : l’auteur lui-
même l’a d’ailleurs tiré du manuscrit de son roman pour le publier à part. 1 Le rapport de
l’homme à la loi, à son autorité indubitable par son inaccessibilité même, constitue également
l’intrigue d’un autre récit écrit en 1914, Dans la colonie pénitentiaire. A partir de ces deux
textes littéraires, nous entreprendrons une réflexion philosophique sur le rapport entre
l’autorité de la loi, la force contraignant du droit et l’obligation d’être juste. Notre méditation
s’inspire également des pages consacrées à ce thème chez W. Benjamin, J. Derrida et J.-F.
Lyotard. Dans un premier temps, il s’agira de comprendre les deux expressions idiomatiques
apparaissant dans le passage cité : ainsi conviendra-t-il d’analyser la situation de l’homme qui
se tient « devant la Loi » et de demander dans quel sens pourrait-on prétendre d’avoir « accès
à la Loi ». La situation de celui qui se tient devant la loi, sans pouvoir y accéder en personne,
sera saisie comme la condition emblématique de l’homme qui ne veut pas renoncer à son
devoir de rendre justice à la loi, tout en reconnaissant l’impossibilité d’appliquer
mécaniquement ce que la loi prescrit à la singularité de son existence. Dans une perspective
plus large, nous nous demanderons sur le rapport entre le droit – entendu ici comme
l’institution d’un système de lois et de tribunaux – et l’idée de la justice que le droit est censé
représenter. Il nous semble nécessaire non seulement de distinguer les concepts du droit et de
la justice (car la justice ne saurait ou ne devrait pas être comprise comme le résultat du bon
fonctionnement de la machine juridique), mais encore de saisir ce qui à propre à la loi. Car
il y a certes un lien nécessaire entre la loi et la force requise pour l’appliquer, et toutefois, il y
a aussi quelque chose dans la loi qui dépasse la force brute, la coercition et le droit en tant
qu’il est exercé par les tribunaux et pratiqué par la police. Cette intrication ambivalente entre
la loi et la force fera l’objet ultime de notre analyse.

***

Dans son essai sur Kafka, W. Benjamin introduit une distinction théorique que nous
souhaitons reprendre à notre compte: « Le droit qui n’est plus pratiqué, mais seulement
étudié, est la porte de la justice. »2 A notre sens, Benjamin prend ici mesure de la difficulté
d’être juste qui implique la nécessité de suspendre des critères de jugements préétablis afin de
saisir ce qui est indécidable dans chaque décision, qui vise à rendre justice à la singularité
d’un cas, d’une existence ou d’un texte. Cette obligation de ne pas appliquer les règles du
système juridique afin d’ouvrir la porte à la justice pourrait être interprétée, selon nous, de
deux manières : d’une part, comme une mise en garde contre la machine produisant la justice
à la manière d’un traitement automatisé, d’autre part, comme la révélation d’une certaine

1
le 7 septembre 1915, Vor dem Gesetz est publié dans le numéro du Nouvel An Juif de la revue Sembswehr
(no. 24).
2
W. Benjamin, “Franz Kafka: On the Tenth Anniversary of His Death”, in Illuminations, New York: Schocken
Books, 2007, p. 139.
violence conservatrice, inhérente à tout système juridique, que nous ne pouvons saisir et
critiquer que lorsque nous nous déplaçons en dehors du droit établi.
Considérons d’abord l’idéal d’une justice parfaite. En effet, la justice des hommes est
souvent comparée dans son imperfection à l’idéal d’une justice sans corruption, dénouée de
tout intérêt et appliquée à tous sans distinction. Mais est-il juste de désavouer ce qui reste
arbitraire, imprévisible et incalculable dans la justice humaine ? Suffit-il que l’appareil
juridique soit bien huilé et transparent pour qu’il produise des jugements à la manière d’un
calcul irréprochable, pour que l’on puisse l’identifier avec la justice elle-même ? On trouve
chez Kafka le meilleur exemple symbolique d’un tel décalage entre les deux conceptions de la
justice : le texte de la Colonie pénitentiaire met en scène une machine idéale, qui, en
éliminant l’arbitraire inhérent aux jugements humains, est censé produire une justice absolue.
L’appareil juridique est symbolisé ici par une machine qui inscrit la loi dans le corps du
condamné. Cette inscription apparaît comme le but final de la justice, comme un acte
simultanément tautologique et performative, car l’aboutissement de l’inscription correspond
à la mort du condamné, c’est-à-dire à la mort du sujet soumis à la loi. Le droit ainsi compris
ne saurait être contredit, il s’identifie à la force pure de l’exécution du châtiment. Ce droit est
à la fois impersonnel et impartial, l’impartialité étant entendu ici comme l’infaillibilité.
L’officier qui assume également le rôle du juge, mais qui se restreint précisément à entretenir
le bon fonctionnement de la machine, résume son principe de jugement dans la sentence « La
faute ne fait jamais de doute ».3 Cette limpidité est vantée comme un mérite, à l’opposé des
difficultés inhérentes au procès juridique devant un tribunal « classique » qui, à travers ses
interminables délibérations sur la faute, s’enlisse dans un perpétuel décalage de verdict ainsi
que dans l’arbitraire et la confusion propres aux décisions humaines.
Ce statut « hors doute » de la faute résonne dans la lecture proposée par J.-F.
Lyotard de la Colonie pénitentiaire.4 La loi dépend intrinséquement de l’élément qui est
indispensable pour son application: le corps. Son ressort et sa justification se trouve ainsi dans
la présence ad aeternam de la faute dans « le corps esthétique » de l’homme qui se constitue
d’abord hors la loi et qui doit y être ramené. La fatalité de la faute ne peut être comprise et
reconnue qu’à travers la transformation de l’expression verbale de la loi à une expérience
corporelle et sensible, dans laquelle la loi prend la forme du vécu. Selon le texte de Kafka, le
condamné, qui était d’abord incapable d’entendre le verdict prononcé contre lui, « déchiffre
[l’inscription] à travers ses meurtrissures ».5 L’écriture « métaphorique » de la loi transgressée
dans le corps du condamné correspondrait alors au moment de l’inscription progressive de la
loi dans son être, qui dépasse ainsi l’être du corps esthétique pour devenir un corps éthique.
Selon Lyotard, cette pratique de transformation et d’assujettissement à la loi demande un
temps de déchiffrement, le temps nécessaire pour effacer le temps esthétique de l’intraitable.
Dans le récit de Kafka, l’exécution du verdict dure 12 heures au total. Au commencement, les
aiguilles de la machine impriment la loi à même la chair du coupable, au bout de la sixième
heure, il y a un tournant à partir duquel le condamné commence à déchiffrer l’inscription du
verdict dans son corps, afin d’atteindre la compréhension éthique. C’est une tâche ardue et il
faudra à l’homme six heures supplémentaires pour en venir au bout. On pourrait déduire de
l’interprétation donnée par Lyotard que le corps esthétique doit être sacrifié pour que la loi
puisse s’instaurer et se conserver à travers les corps de ses sujets. Il y a une donc une violence
primordiale chaque fois que la loi s’inscrit dans l’homme pour le transformer. Le prix d’une
telle justice serait la violence, la « cruauté fondatrice » inscrite dans le corps esthétique,
auquel correspond, sur le plan éthique, la transformation « intelligible » du corps.

3
Dans la colonie pénitentiaire, in: Récits, romans, journaux, Paris : LGF, 2000, p. 991.
4
Cette interprétation a été présentée pour la première fois sous le titre de La prescription à la conférence tenue
au Collège International de Philosophie le 4 mars 1989.
5
Dans la colonie pénitentiaire, op. cit., p. 996.
Cependant, la problématique de la relation entre la violence et la justice n’est pas
réductible à la relation de l’individu au droit. Il y a dans le droit même un instant de violence
qui ne relève pas de la violence individuelle, mais qui est intrinsèquement liée à la nécessité
d’appliquer la loi avec force. Dans sa conférence donnée en 1989 à Cardozo Law School,
intitulée Force de loi : le « fondement mystique de l’autorité »,6 Derrida explique, à partir
d’une pensée célèbre de Pascal, pourquoi la force ne saurait être comprise comme un simple
accessoire à la loi, pourquoi une loi impuissante ne ferait plus la loi. La pensée de Pascal
commence ainsi : « Justice, force. – Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire
que ce qui el plus fort soit suivi. » Pascal introduit ainsi deux sortes d’obligation, deux
logiques qui nous poussent à suivre ce qui fait la loi. Or, l’intrigue consiste précisément
à « mettre ensemble » ces deux logiques pour saisir le fondement de l’autorité de la loi : « La
justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans
force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée.
Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit
fort, ou que ce qui est fort soit juste. » Dans ce passage, Pascal s’attache à souligner le rapport
intrinsèque entre la force et la justice qui ne peuvent exister l’une sans l’autre : lorsqu’une
institution juridique perd la présence – ne serait-elle que latente – de la force, son autorité
s’écroule ; de même, tout détenteur de la force cherche à justifier, c’est-à dire à rendre
légitime son usage, par exemple en justifiant les moyens violents par des fins qui seraient
justes en elles-mêmes. La charge subversive de cette pensée pascalienne se résume dans sa
conclusion : « et ainsi ne pouvant faire ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût
juste ». Dans cette manière de conclure, l’interprétation traditionnelle voit avant tout l’aveu
d’un Pascal nihiliste qui déplore la justice des hommes, qui se prête facilement au service des
puissants et qui s’avère médiocre et corrompue à la comparaison d’une justice divine. 7
L’originalité de Derrida consiste à ne pas considérer cette conclusion sceptique de Pascal
comme une dénonciation du pouvoir masqué qui se donne les apparences de justice. En effet,
Derrida refuse de considérer la justice et le droit seulement comme un instrument docile de la
force ou du pouvoir dominant, car une telle interprétation suggèrerait encore que la force et la
justice – au sens du droit – sont dans un rapport d’extériorité où l’un peut soumettre l’autre
à son service. L’intention de Derrida vise plutôt à révéler, dans le moment fondateur de la
justice et du droit, une force performative, qui ne peut se justifier que par la réussite de son
acte : « l’opération qui consiste à fonder, à justifier le droit, à faire la loi, consisterait en un
coup de force, en une violence performative et donc interprétative qui en elle-même n’est ni
juste ni injuste et qu’aucune justice et aucun droit préalable et antérieurement fondateur,
aucune fondation préexistante, par définition, ne pourrait ni garantir ni contredire ni
invalider. »8
La nécessité d’appliquer la loi avec force implique que la loi ne devient loi qu’à
condition de porter en son sein une efficacité, une capacité à obliger ses sujets. La distinction
entre la force et la violence s’avère alors moins nette que la conception traditionnelle ne le
suggère : d’habitude, nous considérons la violence comme la force illégitime exercée par un
individu ou un groupe d’individu, alors que l’Etat, en monopolisant la violence pour assurer
sa propre conservation, transformerait cette violence originaire en force légitime. Or, cette
présentation simpliste des choses dissimule qu’au moment de l’instauration d’un droit, aucun
critère ne pouvait être tenu pour valable dans la justification de la violence nécessaire pour
instaurer ce nouvel ordre. En développant la métaphore linguistique introduit plus haut par
6
Force of Law: the Mystical Foundation of Authority. Lecture, Cardozo Law School, Yeshiva University, 1989,
publié in: Deconstruction and the Possibility of Justice, éd. D. Cornell, M. Rosenfeld et D. G. Carlson, Cardozo
Law Review 11.5-6 (1990), pp. 920-1045.
7
cf. B. Pascal, Pensée 294. « Il y a sans doute des lois naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout
corrompu. Notre justice s’anéantit devant la justice divine. »
8
Force of Law, op.cit., pp. 940-942.
Derrida, nous pouvons dire que la distinction entre la force et la violence ne peut pas être
comprise comme une différence objective, car elle ne relève pas d’un énoncé constatif, mais
bien plutôt de la réussite ou de l’échec d’un acte performatif. L’apparente nécessité et
évidence de la distinction entre la force et la violence est ainsi suspendue pour ouvrir la porte
à une critique de la violence : ainsi, au lieu de distinguer une force légitime d’une violence
supposée injuste, nous sommes en présence d’une violence sanctionnée, historiquement
reconnue, et d’une violence non sanctionnée, déclarée « hors la loi » précisément parce
qu’elle apparaît comme une menace capable de subvertir le système du droit. Nous retrouvons
cette même suspension méthodique chez Benjamin qui s’appuie sur l’ambivalence du terme
Gewalt en allemand pour saisir cette force/violence/puissance pour elle-même, en dehors de la
logique des fins et des moyens. Pour Benjamin, « la tâche d’une critique de la violence peut se
définir en disant qu’elle doit décrire la relation de la violence à la justice ». Contrairement à
l’image « pacifiste » que le droit nourrit chez ses sujets, il git au sein du droit même une
violence requise pour instaurer ou conserver cet ordre spécifique de droit. Or, la question
principale posée par Benjamin s’attache à interroger la possibilité d’une violence extérieure
à la loi, en dehors du droit. Avant d’en venir à cette dernière forme de violence que Benjamin
compare à la violence divine et qui seule est en mesure, selon lui, d’échapper à la logique de
l’état, du parti ou de l’ennemi de classe, revenons sur la distinction entre les deux formes de
violences inhérentes au droit. Certes, il s’agit d’une distinction bien connue et ressassée par
tous les commentateurs de Benjamin: d’un côté, la violence fondatrice, qui institue et pose le
droit ; de l’autre, la violence conservatrice qui maintient le droit en faisant peser sur les
vivants une menace indéterminée. Notre but est cependant de montrer en quoi cette opposition
à premier égard binaire se trouve contaminée, brouillée ou sapée de l’intérieur, ouvrant ainsi
la porte à la déconstruction du droit.
Déconstruire le droit, c’est premièrement prendre conscience qu’au fondement d’un
ordre juridique, il y a avait forcément un acte violent (« une cruauté fondatrice », selon le mot
de Lyotard) qui ne pouvait être ni juste ni injuste au moment même où cet acte s’est produit.
Non seulement l’ancien ordre ou l’ancien régime ont été, par cet acte, remis en cause et ne
pouvaient plus constituer un cadre adéquat pour juger de cet acte performatif ; mais surtout, il
n’y a aucune justification d’ordre supérieur qui pourrait sanctionner la légitimité de cette
violence originaire à l’instant même où elle se produit. Que ce soit la révolution française,
socialiste, de velours, l’insurrection algérienne ou la grève générale qui continue malgré son
interdiction éventuelle par l’Etat, on instaure à chaque fois un ordre nouveau que rien ne
pourrait justifier ou démentir en absolu. Bien entendu, dans tous les cas susdits, la justification
des insurgés ou des grévistes s’appuyait sur les injustices flagrantes de l’ordre contesté. Et
pourtant, au moment où l’ancien droit est suspendu, rien ne garantit que la contestation ne
donnera lieu à une terreur généralisée, aux nouvelles formes d’injustices qui chercheront à se
justifier par la démonisation de l’ordre ancien et qui se concrétiseront dans les condamnations
des anciens représentants, une nouvelle chasse aux sorcières et les célébrations ad nauseam
des anciens persécutés. Nous ne pensons pas qu’il s’agit ici de simples méprises que l’on
pourrait expliquer uniquement par la soif du pouvoir de certains arrivistes ; cette logique
perverse des situations révolutionnaires apparaît bien plutôt comme l’effet produit par
l’absence d’un fondement ultime, faute de métalangage sur lequel la violence instauratrice du
droit pourrait s’appuyer. Selon Derrida, « aucun discours justificateur ne peut ni ne doit
assurer le rôle de métalangage par rapport à la performativité du langage instituant ou à son
interprétation dominante. Le discours rencontre là sa limite : en lui-même, dans son pouvoir
performatif même.»9
Les moments fondateurs de droit peuvent ainsi difficilement échapper à une lecture
déconstructive. C’est l’une des raisons pour laquelle les auteurs les plus attentifs au lien
9
Force of Law, op.cit., pp. 942.
intrinsèque entre la loi et la force remettent en question toute justification prétendument
rationnelle de l’autorité de la loi. Montaigne nommait cette absence d’un socle ultime et
incontestable de l’ordre juridique « le fondement mystique de l’autorité »: « les lois se
maintiennent en crédit, non par ce qu'elles sont justes, mais par ce qu'elles sont lois. C'est le
fondement mystique de leur autorité ; elles n'en ont point d'autre. ( ... ) Quiconque obéit parce
qu'elles sont justes, ne leur obéit pas justement par où il doit »10 Pascal reprend le thème du
« fondement mystique » en expliquant que nous avons déclaré juste ce qui est fort, faute de
pouvoir fortifier ce qui est juste. C’est que la justice est « sujette à dispute » et sera
éternellement contredite, à moins de se doter d’une autorité et d’une puissance qui s’adressent
à notre croyance et notre imagination. C’est aussi la raison pour laquelle tout ordre juridique a
ses « fictions légitimes » (Montaigne), à travers lesquelles il se rappelle et réinterprète ses
moments fondateurs, comme nous pouvons l’observer lors des défilés de 14 juillet en France
ou pendant les commémorations de la révolution de 17 novembre 1989 en République
tchèque. Dans les cas susdits, une interprétation déconstructive peut donner une lecture
alternative des fondements de l’Etat et remettre en question l’interprétation dominante des
événements et des textes fondateurs sur lesquels repose l’ordre actuel. Une telle entreprise va
nécessairement à l’encontre de ces « courtisans qui (...) font la théorie et proposent une
justification de ce qui a été fait. Tout gouvernement a trouvé de prétendus philosophes pour
légitimer tous ses actes, même les plus abominables. »11 L’une des tâches de la déconstruction
serait alors de remonter aux sources des fictions légitimantes sur lesquelles le pouvoir en
place a fondé son autorité.
Cependant, la tâche d’une critique déconstructive ne s’épuise pas dans l’étude de telles
fictions, car le « fondement mystique de l’autorité » renvoie surtout au caractère inaccessible
du fondement de la loi en tant que telle. Une approche déconstructive vise ainsi à montrer que
ce fondement prétendu ne s’appuie que sur lui même et sur la force performative avec laquelle
il a réussi à s’imposer. Autrement dit, en l’absence du fondement de la loi, c’est son autorité,
son Gewalt, sa force et son inaccessibilité qui s’instaure comme fondement. Bien plus,
l’autorité de la loi s’avère d’autant plus puissante, qu’il est impossible de la toucher, voire de
la critiquer, comme en témoigne la situation de l’homme qui se tient Devant la loi. Dans le
texte de Kafka, la naïveté de l’homme de la campagne consiste à demander la permission
d’accéder à la Loi, comme si c’était pour entrer en relation directe avec elle, afin de voir ou
même toucher la loi en son lieu propre, de la saisir dans son origine. Quelle surprise constitue
alors l’interdiction d’entrer pour ce personnage ingénu qui ne s’attendait pas à de pareilles
difficultés ! « La Loi doit pourtant rester accessible à chacun et en permanence », pense-t-il,
songeant sans doute à l’universalité et accessibilité de la loi que nul n’est censée ignorer.
Regardons pourtant de près d’où vient l’autorité sur laquelle repose cet interdit. A première
vue, elle tire sa source du personnage de gardien qui refuse, systématiquement, d’autoriser à
l’homme d’accéder à la loi, malgré ses nombreuses tentatives. Ce gardien qui joue le rôle
symbolique du représentant de la loi apparaît alors à l’homme comme « le seul obstacle
l’empêchant d’accéder à la loi. » Ce qui frappe dans cette mise en scène de la porte ouverte et
pourtant d’accès interdit, c’est le fait qu’à l’instar de l’homme de la campagne, nous n’avons
jamais accès à la majesté de la loi, mais nous sommes systématiquement confrontés à des
gardiens ou autres représentants de la loi, en un mot, à des autorités. Pour être en rapport avec
la loi, ce qui est à notre sens une condition nécessaire de la justice, il faut comparaître devant
ses divers représentants et représentations ou, pour le dire avec l’expression idiomatique
employé volontairement par Kafka, il faut se tenir devant la loi. Et pourtant, la porte reste
ouverte durant tout ce temps où l’homme décide d’attendre l’autorisation. La désinvolture du

10
Montaigne, Essais, livre III, chapitre 13, éd. Villey, p. 389-390.
11
R. Demogue, Les notions fondamentale du droit privé – Essai critique pour servir d’introduction à l’étude des
obligations, 1911, réimprimé Paris, éd. La mémoire du droit, 2001.
gardien ainsi que les menaces indéterminées qu’il adresse à l’homme de la campagne nous
invitent à penser que c’est l’homme lui-même qui donne à la loi son autorité en obéissant
à son interdit. En effet, l’homme se soumet à l’autorité de la loi sans être forcé de s’y plier par
une force coercitive. Aussi bien que peu avant sa mort, curieux d’apprendre pourquoi il fut le
seul à attendre devant la porte, l’homme entend de la part du gardien l’explication suivante :
« Personne ne pouvait obtenir cette autorisation ici, sauf toi, car cette entrée t’était destinée,
à toi seul. Maintenant, je vais m’en aller et la refermer. » L’homme a-t-il échoué parce qu’il
n’a pas voulu prendre le chemin vers la Loi en transgressant cette porte sans autorisation ?
Plutôt que de trancher cette question à laquelle le texte lui-même ne donne pas de réponse, il
nous importe ici de souligner la complexité du rapport entre le fondement inaccessible de la
loi, la violence conservatrice pour la préserver et l’inévitable recours à la violence pour saisir
ce qui fait son fondement et son autorité : si l’accessibilité à la Loi ne pouvait se faire qu’à
travers un recours à la force, alors il faudrait reconnaître que la violence est également la seule
possibilité de démasquer la menace indéterminée que le droit établi fait peser sur les vivants.
La menace des terribles gardiens de la Loi, 12 c’est précisément la force latente (gardé en
réserve par le droit établi) qui n’est pas visible, mais qui s’appuie sur le ressort symbolique
d’une menace imprécise pour nous garder dans la soumission et dans le sentiment résigné de
l’impuissance. L’une des lectures possibles donne ainsi à penser que le texte de Kafka, loin de
nous inviter à la soumission, nous invite à remettre en question l’autorité des institutions, des
clercs et des gardiens de la Loi qui font semblant de représenter la Justice. La violence
conservatrice dont nous avons parlé plus haut à propos de Benjamin ne peut être mise au
grand jour qu’à condition de se déplacer en dehors du droit établi.
Il nous faut maintenant retourner à notre hypothèse de départ, selon laquelle ce
déplacement en dehors du droit, cette interruption du droit établi ne saurait être jugé ni juste ni
injuste en soi, tout en ouvrant la porte de la justice. L’accessibilité problématique à la Loi
nous amène d’abord à réfléchir sur la difficulté d’être juste en obéissant à une loi qui nous
reste intangible, inaccessible en soi. Nous avons déduit de la répartition des rapports de force
dans le texte Devant la loi qu’une éventuelle possibilité d’accès n’est ouverte qu’à travers le
recours à la violence. Ce moment de suspension de l’ordre instauré, en vue d’une justice à
venir, est également souligné dans la lecture que Derrida propose de ce texte: « L’être devant
la loi, dont parle Kafka, ressemble à cette situation à la fois ordinaire et terrible de l’homme
qui n’arrive pas à voir ou surtout à toucher, à rejoindre la loi : parce qu’elle est transcendante
dans la mesure même où c’est lui qui doit la fonder, comme à venir, dans la violence. »13 Cette
interprétation nous semble toucher de près l’énigme même du fondement mystique de la loi :
si la loi est foncièrement inaccessible, c’est parce que nous sommes ceux qui la faisons en
l’appliquant. La situation paradoxale de l’homme consiste dans le fait que cette accessibilité
ne dépend que de lui, « de l’acte performatif par lequel il l’institue : la loi est transcendante,
violente et non violente, parce qu’elle ne dépend que de qui est devant elle – et donc avant
elle – de qui la produit, la fonde, l’autorise dans un performatif absolu dont la présence lui
échappe toujours. »14 Alors, l’autorité mystique de la loi ne serait autre que la forte distinction,
à l’intérieur du droit, d’une « instance de non-droit » qui reste ininterprétable et qui échappe à
la déconstruction, car celle-ci ne peut viser que des textes, des décrets, des justifications, des
« fictions légitimes » et leurs effets. L’acte performatif qui suspend l’ordre établi en vue d’une
justice à venir implique au contraire la mise entre parenthèse de toute justification légitimante.
Ce qui résulte de cette déconstruction du texte de Kafka est l’idée que la justice n’est possible
que grâce à ce moment de suspension de toute loi imposée du dehors. C’est le moment de
12
“Si tu en as tellement envie, essaie d’entre quand même, malgré mon interdiction. Mais n’oublie pas : Je suis
puissant. Et je suis le moins puissant des gardiens. Et devant la porte de chaque salle se tient un gardien, toujours
plus puissant que le précédent. Même moi, je suis déjà incapable de regarder en face le troisième d’entre eux. »
13
J. Derrida, Force of Law, op. cit., p. 992
14
Ibid.
l’indécidable dans lequel nous avons pourtant à nous décider ce qui serait la réponse juste,
que ce soit aux représentants de la loi, à la situation qui nous empêche d’accéder à la loi en
personne ou à la singularité d’un cas précis à laquelle aucune loi ne s’applique
machinalement.
Essayons donc de résumer le rapport entre la loi et la justice qui se dégage à partir des
textes de Kafka. Vu le caractère énigmatique de la loi devant laquelle se tient le gardien et
devant laquelle l’homme de la campagne épuise ses jours, il n’est pas exclu de penser que
cette loi inaccessible représente la « Loi des lois ». Celle-ci serait l’instance ultime qui rend
aux lois leur autorité de lois et qui fait que nous ne pouvons contester les lois que dans les cas
tout-à-fait exceptionnelles, en nous réclamant d’un référentiel placé au-dessus du droit, mais
jamais pour des raisons d’ordre subjective ou personnelle. Jean-François Lyotard, dans l’une
de ses conversations avec Jean-Loup Thébaud, prétend trouver une telle « loi des lois » dans
le judaïsme : « Il y a une espèce de loi des lois, il y a une méta-loi qui est « soyez juste » !
Voilà la seule affaire du judaïsme : ‘Soyez justes.’ Mais justement, nous ne savons pas ce que
c’est qu’être juste. C’est-à-dire que nous avons à ‘être juste’. Ce n’est pas ‘Soyez conformes à
ceci’, ce n’est pas : ‘Aimez-vous les uns les autres’, etc., tout cela c’est de la blague. ‘Soyez
juste’ : coup par coup, il faudra à chaque fois, décider, prononcer, juger et et puis méditer, si
c’était cela, être juste. »15 Afin d’être justes, nous devons prendre conscience que décider ne
revient pas à calculer les atouts et les inconvénients d’une décision, mais à juger d’une
singularité en s’exposant par là même à l’impossible. La difficulté d’être juste consiste
également dans l’obligation de trancher tout en sachant que toute décision comporte en elle
une part de violence. C’est ainsi que, à partir du texte Devant la loi, il serait possible
d’interpréter le rapport de l’homme à l’exigence de la justice comme la reconnaissance d’une
tâche impossible à remplir et à laquelle on ne saurait s’esquiver. C’est ainsi que Derrida, dans
son texte Force de loi, définit la justice comme l’expérience de l’impossible : « La justice est
une expérience de l’impossible. Une volonté, un désir, une exigence de justice, dont la
structure ne serait pas une expérience de l’aporie, n’aurait aucune chance d’être ce qu’elle est,
à savoir juste appel de la justice. »16 Il en résulte une double leçon : dans la singularité d’une
existence, un jugement juste ne peut jamais se réduire à un calcul, à une subjugation pure et
simple de la loi à un cas précis ; dans le contexte politico-juridique, la justice ne peut pas être
ramenée au droit, ou au bon fonctionnement fluide de l’appareil judiciaire. Toujours selon
Derrida, « Le droit est un élément de calcul », mais la justice est incalculable : « elle exige
qu’on calcule avec de l’incalculable ».17
Le même caractère impossible, inaccessible et incalculable semble tenir l’axe principal
de la seconde partie de la Colonie pénitentiaire. La volonté de se plier à l’exigence in
extremis de justice, le verdict « soit juste », correspond dans le récit à la fois au suicide de
l’officier et à l’autodestruction de la machine. En soulignant l’incapacité foncière du droit à
combler le moment toujours suspendu de la justice, le récit de Kafka interroge l’essence
même de la justice. Car le verdict « soit juste » réfléchit en soi, à l’instar d’une monade
leibnizienne, l’univers entier du droit, même si aucun système juridique ne saurait épuiser son
impératif. En se soumettant au verdict « soit juste », l’officier de la colonie pénitentiaire signe
sa condamnation à mort pour laquelle le texte laisse entendre plusieurs explications :
premièrement, l’apparition d’un tel verdict nous invite à penser à une infraction de la loi
commise par l’officier, que l’on pourrait juger coupable notamment à cause de ses
interventions arbitraires dans le fonctionnement de la machine ; deuxièmement, l’officier
choisit pour lui-même l’inscription d’une loi à laquelle il n’est pas en mesure de donner une
réponse satisfaisante (contrairement au caractère applicable du verdict «Honore ton

15
J.-F. Lyotard, Au juste. Conversation avec Jean-Loup Thébaud, Paris : 1979, pp. 101 – 102.
16
J. Derrida, Force of Law, op.cit., p. 946.
17
Ibid.
supérieur » pour le condamné précédent); enfin, l’officier s’expose à l’expérience de
l’impossible car il est le seul condamné qui n’arrive pas, à travers l’exécution du châtiment,
à comprendre le sens du verdict auquel il se soumet : alors que les autres condamnés
saisissent vers la sixième heure le sens véritable de la loi gravée dans leur corps, l’essence du
verdict « soit juste » reste foncièrement intangible et indéchiffrable à l’intelligence. Par
conséquent, la mort de l’officier advient abruptement, comme une mise à mort dont le but ne
serait plus le respect de la loi, mais la mort elle-même, méritée à chaque coup. En même
temps, vers la fin de l’exécution de l’officier, Kafka nous invite à considérer un autre aspect
fondamental de la complexité du verdict « soit juste ». Se trouvant devant une exigence
impossible à tenir, l’appareil de la colonie pénitentiaire va s’autodétruire lui-même,
en manifestant ainsi une dernière fois la logique implacable de son fonctionnement. Devant la
Loi des lois, devant l’obligation d’être juste, aucun système de droit n’est justifiable en
dernière instance, car il y a toujours une possibilité de sa déconstruction. Non seulement
fallait-il éliminer, dans la personne de l’officier, le dernier obstacle entre l’arbitraire des
hommes et la logique d’une justice idéale, mais le système même d’une justice basée sur les
critères de jugements préétablis s’est heurté contre sa propre limite : dans l’impossibilité de
rendre justice, l’appareil ne pouvait que s’autodétruire.

***

A partir des textes de Kafka, de Benjamin et de Derrida, nous avons tenté de saisir la
relation intrinsèque entre la force avec lequel le droit s’impose, se conserve et se protège
contre la menace d’une force extérieure à lui. Nous avons mis en relief le rapport à la fois
nécessaire et scandaleux entre la loi et la force qui résume en quelque sorte le noyau du
problème de la justice. Selon le mot de Pascal, la justice sans force est contredite et l’autorité
de la loi serait « anéantie » si elle était ramenée à son principe, sans pouvoir s’appuyer sur la
force contraignante de son exercice. De même, l’autorité de l’ordre établi serait « anéantie » si
elle permettait l’usage de la force dans un cadre qui n’est pas prévu par le droit. C’est pour
cette raisons que la loi ne peut tolérer aucun recours à la force qui échapperait à son contrôle,
même si un tel recours viserait les mêmes fins que l’Etat est censé poursuivre et garantir.
L’efficacité d’un ordre juridique est ainsi liée à la soumission, volontaire ou forcée, de tous
à son contrôle et au monopole à la violence détenu par son garant. Toutefois, pour que la loi
soit non seulement maintenue à coups de matraques, mais pour qu’elle puisse prétendre à une
véritable autorité, il faut que son exercice rencontre l’approbation de ses destinataires. Les
excès commis par la force policière apparaissent ainsi plutôt comme l’aveu d’une impuissance
que la manifestation d’une véritable force de l’Etat. Lorsqu’ils sont commis par les
représentants de la loi, les actes brutaux trahissent le manque d’une autorité véritable, en
mettant au grand jour la violence nécessaire à la conservation de l’ordre établi. De l’autre
côté, les actes de désobéissance civile sont l’une des expressions les plus patentes d’une
absence généralisée d’adhésion au droit instauré. En faisant vaciller l’autorité de fait d’un
système de règles, certains actes de désobéissance civile, comme celui de Gandhi ou
de Martin L. King, sont en mesure d’ébranler sa validité de droit. Se situer en dehors du droit
ne revient pas à abandonner l’exigence de justice, bien au contraire : s’opposer à l’ordre établi
de lecture, remettre en question la grille d’interprétation dominante, suspendre la validité des
règles universelles pour juger d’une singularité, toutes ces formes de déconstruction sont pour
nous autant de réponses à l’impératif inconditionnel qui nous dit ‘soyez justes’.