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LE

PHALLUS ET L’IDÉAL DU MOI






UFR Sciences de l’éducation, Psychanalyse, Communication-
Français Langue Etrangère


Département de Psychanalyse



Travail final du cours « Le graphe du désir chez Lacan 2 »
Professeur : Damien GUYONNET




Étudiant : José Miguel GRANJA
Master 1 de Psychanalyse
Nº Étudiant. : 15608144




Année universitaire 2015 - 2016


Dans ce travail nous voudrions mettre en interrogation l’idée selon laquelle
l’idéal du moi constitue l’identification du sujet au père en tant qu’il a le phallus1. À cette
fin, nous nous appuierons sur le schéma R et sur quelques versions trouvées dans le
séminaire consacré aux formations de l’inconscient. En premier lieu, nous aborderons le
rapport entre l’idéal du moi et le signifiant enfant. Puis, nous traiterons la question du
phallus en tant que troisième terme de la relation imaginaire. Enfin, nous essayerons
d’établir un rapport entre ces deux termes à partir du concept de l’insigne, tel qu’il a été
introduit par Lacan dans ledit séminaire.


Tout d’abord, introduisons le schéma R tel comme il apparaît dans D’une question
préliminaire à tout traitement possible de la psychose :

2
Ce schéma rend compte du champ de la réalité (marqué par R) à partir de sa
structuration par deux triangles, l’un — imaginaire — étant l’homologue de l’autre —
symbolique—. Il a été présenté par Lacan dans le texte mentionné, écrit entre décembre
1957 et janvier 1958. Mais Lacan le développe aussi de janvier à mars 1958, lors du
Séminaire V (de la leçon VIII à la XVI). Il se situe donc dans le moment central du
paradigme que Jacques-Alain Miller a nommé la signifiantisation de la jouissance, où le
phallus imaginaire est élevé à la dignité du signifiant3.


1 LACAN, Le Séminaire. Livre V. Les formations de l’inconscient. 1957-1958, Paris : Seuil, 1998, p.
2 LACAN, «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose» (1958), In :

Écrits, Paris : Seuil, 1966, pp. 553.


3 MILLER, « Les six paradigmes de la jouissance » In : La Cause freudienne. Revue de psychanalyse,

#43, Les paradigmes de la jouissance, octobre 1999 [Ouvrage sur CD-ROM], Paris : Éditions de
l’École de la cause freudienne, 2007, p. 7.

1
Nous considérons que ce changement de statut est corrélatif au fait que la réalité
dans le schéma R est tissée d’une continuité entre l’imaginaire et le symbolique. En effet,
selon Miller, celle-ci n’est pas le réel du ∆ à l’origine du graphe du désir (R1), ni le réel
d’outre symbolique de l’objet petit a (R3), mais « […] le réel entre l’imaginaire et le
symbolique » (R2)4.


Justement, cette continuité est repérable sur la ligne en pointillé faisant le joint entre
l’idéal du moi (I) et le phallus (φ).

Alors, nous savons que la base du schéma R est le schéma L modifié :


Schéma L modifié 6

Nous y trouvons une véritable modification du schéma L, pour autant que la
relation a-a’ n’est plus présentée comme un axe d’interférence du rapport symbolique S-
A, mais plutôt comme faisant son intermédiation. Selon Lacan, a et a’ y désignent,
respectivement, les objets du sujet et son moi en tant que « […] ce qui se reflète de sa
forme dans ses objets »7. Pourtant, a et a’ ont aussi un caractère de termes occupant
chacun une place. De fait, le schéma lui-même, dit de « mise-en-question du sujet dans
son existence », représente le signifiant dans sa « structure combinatoire » et sa


4 MILLER, « Cours du 21 janvier 1987 » In : L’orientation lacanienne. Le cours de Jacques-Alain

Miller. Ce qui fait insigne. 1986-1987, Texte transcrit et établi par Jacques Peraldi, Département
de psychanalyse de l’Université Paris VIII, Mise en ligne le 11 février 2016, p. 98.
Disponible sur : http://jonathanleroy.be/2016/02/orientation-lacanienne-jacques-alain-miller/
5 Ibid., p. 99.
6 LACAN, «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», p. 548.
7 Ibid., p. 549.

2
« topologie de quaternaire »8 . Comme dit Lacan9 , cette structure à quatre est déjà
révélée par la première différence phonématique que l’enfant adresse à sa mère, à savoir
qu’il y a quatre termes : les deux phonèmes, celui qui les énonce et celui auquel ils sont
adressés.

Alors, la première version du schéma, développée dans la leçon VIII du séminaire
en question, est la suivante :

10

Ce schéma, nous dit Lacan, est ce qui constitue « l’essence de la métaphore paternelle »
pour autant que le sujet non seulement a le Nom-du-Père mais s’en sert aussi11. Comme
nous savons, ce se servir du Nom-du-Père fera partie d’un aphorisme complexe du
dernier enseignement de Lacan, et dans ce point du séminaire il n’est pas clair non plus.
Pourtant, étant donné que le phallus n’est pas inscrit dans le schéma et que les deux
autres termes, Mère et Père, ont déjà un statut signifiant dans le mathème de la
métaphore paternelle, nous pouvons en déduire que c’est le terme d’Enfant qui est l’effet
d’un tel service — nous reprendrons cette question par la suite.

En outre, Lacan indique que le sujet « […] est en dehors des trois sommets du
triangle œdipien, et il dépend de ce qui va se passer dans ce jeu. C’est le mort dans la
partie. » 12 À ce propos, Lacan fait allusion au sujet dans son ineffable et stupide
existence, ce qui dans D’une question préliminaire est articulé à la forclusion de la réalité
du sujet dans le système13. Il est justifié d’y voir rétrospectivement le sujet en tant
qu’ensemble vide, question que nous avons travaillée lors du cours. Comme Miller le


8 Ibid., p. 551.
9 LACAN, Le Séminaire. Livre V. Les formations de l’inconscient. 1957-1958, p. 222.
10 Ibid., p. 156.
11 Ibid.
12 Ibid., p. 157.
13 LACAN, «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», p. 549, 551.

3
formule, « […] le statut premier du sujet dans le réel, c’est d'y être rien du tout. »14 À
savoir que le sujet est ce rien qui n’existe que du fait du signifiant. De plus, il entre dans
le jeu signifiant comme mort, c’est-à-dire qu’il est prédéterminé par la structure
symbolique où il a à s’introduire. Et vu qu’il « […] n’a pas son signifiant », c’est de l’Autre
qu’il en recevra un.

Nous retrouvons ici la question développée par Miller sur le signifiant maître en
tant qu’il a deux statuts : l’insigne comme identification par la quelle « […] le sujet se
prend pour Un-tout-seul »15, et le signifiant qui représente le sujet pour l’Autre. Or,
l’identification concernée par cette première version du schéma R est tout-à-fait
représentative, si bien qu’elle implique un signifiant par quoi l’on identifie d’une façon
générique le « jeune sujet », à savoir qu’on l’appelle enfant. Cela nous permet de
comprendre pourquoi Lacan place l’Enfant là où dans le schéma R l’on trouve l’idéal du
moi. D’ailleurs, Freud le dit en toutes lettres lorsqu’il traite la question de la réanimation
narcissique des parents devant leur enfant : « Le point le plus délicat du système
narcissique, l’immortalité du moi, mise à rude épreuve par la réalité, a trouvé sa garantie
dans le refuge auprès de l’enfant. »16 L’immortalisation du moi ne peut être accomplie
que par sa signifiantisation en tant qu’idéal du moi, ce qui est recouvert par le signifiant
enfant.

D’un autre côté, comme nous l’avons déjà amorcé, le ternaire symbolique M-E-P a
son homologue imaginaire :

17


14 MILLER, « Cours du 28 janvier 1987 » In : Op. cit., p. 110.
15 MILLER, « Cours du 21 janvier 1987 » In : Op. cit., p. 104.
16 FREUD Sigmund, Pour introduire le narcissisme (1914), Traducteur : Olivier Mannoni, Paris :

Éditions Payot & Rivage, 2012, p. 65-66. Les italiques sont de nous.
17 LACAN, Le Séminaire. Livre V. Les formations de l’inconscient. 1957-1958, p. 158.

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Il faut remarquer que ce schéma implique l’introduction d’un troisième terme dans la
relation spéculaire. Il s’agit d’une insertion du stade du miroir au sein de la structure de
l’Œdipe. Rappelons-nous de ce que Lacan pouvait dire sur le couple imaginaire du stade
du miroir dans D’une question préliminaire : « C’est en effet par la béance qu’ouvre cette
prématuration dans l’imaginaire et où foisonnent les effets du stade du miroir, que
l’animal humain est capable de s’imaginer mortel […] »18.

Alors, il est justifié de dire que le phallus imaginaire s’introduit dans ladite
béance, puisque Lacan le désigne comme le terme « […] où le sujet s’identifie à l’opposé
avec son être de vivant […] »19. Par ailleurs, à partir d’une réflexion sur l’économie
libidinale, précisément sur le fait que le principe du plaisir vise le retour à la mort, Lacan
peut dire qu’« Il faut bien que quelque truc de la vie fasse croire aux sujets, si l’on peut
dire, que c’est bien pour leur plaisir qu’ils sont là. »20 Même si le phallus n’y est pas
évoqué, nous pouvons le rapporter à ce quelque truc qui fait croire, en nous appuyant sur
un passage énoncé lors de la leçon précédente (leçon XII) : « Quelque chose nécessite
qu’il y ait quelque part à ce niveau un pôle, qui représente dans l’imaginaire ce qui
toujours se dérobe, ce qui s’induit d’un certain courant de fuite de l’objet dans
l’imaginaire, en raison de l’existence du signifiant. »21 Il s’agit justement du phallus en
tant que point sommet du triangle imaginaire.

Nous sommes maintenant en mesure d’aborder l’interrogation centrale de ce
travail. Elle concerne l’idéal du moi comme effet de l’identification au père en tant que
celui qui a le phallus22. L’effet de la métaphore paternelle, nous le savons, donne au petit
garçon tous les droits à être un homme23. Or, que se passe-t-il si c’est la fille qui s’identifie
au père ?

Cette question est traitée lors de la leçon XVI du Séminaire V, à laquelle Miller a
donné le titre Les insignes de l’idéal. Nous en allons reprendre l’essentiel pour avancer
dans notre interrogation. Alors, la fille, ayant été castrée symboliquement du phallus

18 LACAN, «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», p. 552.
19 Ibid.
20 LACAN, Le Séminaire. Livre V. Les formations de l’inconscient. 1957-1958, p. 244.
21 Ibid., p. 231.
22 Ibid., p. 194.
23 Ibid., p. 195.

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imaginaire, se tourne vers le père pour lui en demander le sien. Il s’en refuse et, du coup,
la prive. Mais dans la mesure où la privation concerne un objet symbolique, cette
opération fait surgir chez elle, non pas le phallus imaginaire, mais le Phallus symbolique,
que nous pouvons entendre ici comme signifiant sans signifié 24 . En conséquence,
l’identification, qui est bien celle de l’idéal du moi, ne prendra consistance qu’à partir des
insignes du père. Ceux-ci, nous dit Lacan25, sont des signes, de stigmates, certes de
signifiants, mais non pas mis en jeu dans une chaîne signifiante. Et il en donne comme
exemple la toux de Dora.

Dans la mesure où, en termes de structure, le petit futur homme ne peut se
différencier d’une fille identifié symboliquement au père par l’organe qu’il porte dans
l’imaginaire, il faut, nous semble-t-il, comprendre son identification symbolique à lui
comme opérée de la même façon. Autrement dit, ses droits à être un homme, ses titres
en poche, ne sont que des insignes aussi. C’est pourquoi Lacan peut dire « […] qu’en tant
que viril, un homme est toujours plus ou moins sa propre métaphore. »26 On pourrait
croire qu’il s’agit là de la métaphore paternelle, pourtant cette métaphore n’est pas
propre, elle est du Père. Il s’agit plutôt de la métaphore propre à l’idéal du moi, celle que
Lacan désigne comme métaphore du sujet27.

Le Phallus symbolique éclaire aussi le rapport entre l’idéal du moi et le terme
d’Enfant. À savoir que, en tant que mère, une femme ne désire pas un enfant seulement
comme objet de satisfaction imaginaire, mais aussi et surtout comme équivalent
symbolique du Phallus, c’est-à-dire comme signifiant en tant que tel.

Nous voudrions remarquer un dernier point avant de passer aux conclusions.
Bien que, dans ce moment de son enseignement, les insignes soient déjà pour Lacan des
signifiants isolés de la chaîne, il ne faut pas les placer dans l’ordre de l’Un-tout-seul,
puisqu’ils représentent bien le sujet pour l’Autre. De fait, Lacan les définit ainsi : « Le
petit s de grand A [s(A)] désigne ce qui dans l’Autre est signifié, et signifié à l’aide du
signifiant, soit ce qui dans l’Autre, pour moi sujet, prend valeur de signifié, c’est-à-dire ce

24 Ibid., 240.
25 Ibid., 294.
26 Ibid. 195.
27 Ibid., 300.

6
que nous avons appelé tout à l’heur les insignes. »28 Une telle définition nous indique
quand même où se situe dans le graphe la moitié de ce qui fait insigne pour un sujet,
cette fois-ci en termes de Miller29.

En conclusion, le passage du phallus imaginaire au signifiant phallique implique
que ce qui est transmis par la métaphore paternelle est moins la signification phallique
imaginaire que la signification du Phallus, à savoir le sujet. De fait, cela est déjà marqué,
quoique d’une façon voilée, par le schéma R dans D’une question préliminaire, où Lacan
évoque « […] l’épinglage homologique de la signification du sujet S sous le signifiant du
phallus […] »30. Ce qui y fait voile, c’est justement le phallus là où il est dans le schéma,
car il nous donne l’illusion qu’il y a un objet imaginaire pur au-delà des limites de la
réalité. Le φ est ainsi un point de fugue dans cette réalité faite de la continuité entre le
symbolique et l’imaginaire. L’idéal du moi n’arrive pas à s’y rapporter, puisque lui, il
s’arrête aux points de fixation qui constituent la fenêtre de la réalité, à savoir le
fantasme, qui concerne le sujet barré et le petit autre. Cette dernière question reste donc
comme point à travailler.


Bibliographie :
- FREUD Sigmund, Pour introduire le narcissisme (1914), Traducteur : Olivier
Mannoni, Paris : Éditions Payot & Rivage, 2012.
- LACAN Jacques, «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la
psychose» (1958), In : Écrits, Paris : Seuil, 1966, pp. 531-583.
- LACAN Jacques, Le Séminaire. Livre V. Les formations de l’inconscient. 1957-1958,
Paris : Seuil, 1998.
- MILLER Jacques-Alain, L’orientation lacanienne. Le cours de Jacques-Alain Miller. Ce
qui fait insigne. 1986-1987, Texte transcrit et établi par Jacques Peraldi,
Département de psychanalyse de l’Université Paris VIII, Mise en ligne le 11 février


28 Ibid., p. 312. Les italiques sont de nous.
29 MILLER Jacques-Alain, « Le sinthome, un mixte de symptôme et de fantasme » In : La Cause

freudienne. Revue de psychanalyse, # 39, Maladies du nom propre, mai 1998 [Ouvrage sur CD-
ROM], Paris : Éditions de l’École de la cause freudienne, 2007, p. 13.
30 LACAN, «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», p. 553.

7
2016, Disponible sur : http://jonathanleroy.be/2016/02/orientation-lacanienne-
jacques-alain-miller/
- MILLER Jacques-Alain, « Le sinthome, un mixte de symptôme et de fantasme » In : La
Cause freudienne. Revue de psychanalyse, # 39, Maladies du nom propre, mai 1998
[Ouvrage sur CD-ROM], Paris : Éditions de l’École de la cause freudienne, 2007, p. 5-
13.
- MILLER Jacques-Alain, « Les six paradigmes de la jouissance » In : La Cause
freudienne. Revue de psychanalyse, # 43, Les paradigmes de la jouissance, octobre
1999 [Ouvrage sur CD-ROM], Paris : Éditions de l’École de la cause freudienne, 2007,
p. 4-21.