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L'ÉCHEC POLITIQUE D'UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA

PHYSIOCRATIE
Yves Charbit

Institut national d'études démographiques | « Population »

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2002/6 Vol. 57 | pages 849 à 878
ISSN 0032-4663
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L’échec politique
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d’une théorie économique :


la physiocratie

Yves CHARBIT*

La pensée de la population dans l’économie politique du


XVIIIe siècle a fait l’objet d’une complète révision historiogra-
phique. Yves CHARBIT en propose une synthèse consacrée à la
physiocratie. Cette contribution aux Lumières réfléchit au nombre
des hommes, aux facteurs qui le conditionnent, à ses effets sur la
santé économique du pays. L’auteur compare les raisonnements
des physiocrates à ceux de Malthus, détaille leur opposition
farouche au mercantilisme et propose, dans la foulée, une analyse
des causes historiques de l’échec politique des physiocrates. Il
met en lumière la genèse de leur apport théorique fondamental
– l’agriculture est la source exclusive de la richesse du pays – et
ses conséquences en termes de population. L’analyse de leur
échec permet alors de replacer l’histoire des idées dans leur
contexte historique.

Une réalité forte s’imposait à tous les contemporains de la fin de


l’Ancien Régime : dans ce grand royaume fondamentalement rural
qu’était la France, on ne pouvait ignorer le poids économique de l’agricul-
ture. « Tous les auteurs de l’époque, les utopistes, les huguenots de l’exil,
les économistes […] ont valorisé la culture des terres » et, pour Vauban et
Boisguilbert en particulier, « l’activité agricole possède une primauté his-
torique (dans le développement de l’humanité) et logique (dans l’explica-
tion causale du processus productif) » note Jean-Claude Perrot ( 1 ) .
Ajoutons une troisième raison : la valeur symbolique de la terre, dont l’ac-
quisition était pour le bourgeois des XVII e et XVIII e siècles la clé de l’ac-
cès à un titre de noblesse.
Il convient donc de relier les idées sur la population à la réflexion sur
l’agriculture. Or, la physiocratie – le « gouvernement de la nature » –
présente une double originalité par rapport aux autres courants de pensée

* Laboratoire Populations et Interdisciplinarité, Paris V.


(1) Perrot, 1988, p. 509, 520.

Population-F, 57(6), 2002, 849-878


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de son temps : elle voit dans l’agriculture la source exclusive de la

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richesse et elle fonde sur cette conviction la première théorisation des
relations entre l’économie rurale et la population. À la suite d’Adam
Smith, qui estimait que personne n’avait approché de plus près la vérité en
matière d’économie politique que les physiocrates, on s’accorde à
considérer qu’ils furent les premiers à proposer une théorie économique
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cohérente. Ils réussirent une avancée théorique majeure en créant un


modèle de croissance démo-économique fondé sur le revenu du capital
foncier, ce qu’ils appellent « le produit net », et qui inspirera à Marx le
concept de plus-value (2) . Pour eux, la production agricole gouverne la
population : plus précisément, le nombre des hommes, leur répartition
géographique, leur niveau de vie sont déterminés par la rente foncière.
L’économie politique classique (avec Smith, et plus tard Malthus et
Ricardo) reprendra cette idée, mais en la généralisant à l’ensemble des
secteurs de l’activité économique : le niveau de la production détermine
celui de la population et l’ajustement se fait sur le marché du travail par le
taux de salaire.
Le « mouvement physiocratique » (Georges Weulersse) s’organise
derrière son chef de file, François Quesnay (1694-1774) (3) . Ses disciples
sont peu nombreux. Le marquis Victor Riqueti de Mirabeau (1715-1789),
père du célèbre révolutionnaire, publie en 1756 L’ami des Hommes ou
traité de la population, qui sera très largement diffusé et lu. Moins connus
sont Pierre Mercier de la Rivière (1720-1793), Guillaume-François
Le Trosne (1728-1780), l’abbé Nicolas Baudeau (1730-1792) ou Pierre-
Samuel Dupont de Nemours (1739-1817). En raison de leur fidélité à la
pensée du maître ou plutôt de leur orthodoxie rigide, l’essentiel de la pen-
sée physiocratique se trouve donc dans les écrits de Quesnay, en particu-
lier les articles parus dans la Grande Encyclopédie (4).
Pour propager leur doctrine, les physiocrates s’appuient sur plu-
sieurs journaux et surtout les Ephémérides du citoyen, qui paraissent
(2) Il existe une vaste littérature sur la place des physiocrates dans la pensée économique,
qui sort des limites de cette étude. Schumpeter (1997) juge Quesnay supérieur à Adam Smith sur
bien des points et évalue très positivement sa contribution à l’analyse économique. Pour une dis-
cussion approfondie de certains concepts et des rapprochements possibles avec d’autres courants,
voir Meek, 1962, en particulier la deuxième partie de l’ouvrage (par exemple à propos de la théo-
rie du profit, de l’équilibre général walrassien, de la thésaurisation et du multiplicateur chez
Keynes, des théoriciens de la sous-consommation, et plus généralement des convergences et
divergences avec l’économie politique classique anglaise). Sur l’influence de Quesnay sur
Adam Smith, voir Ross, 1984. Sur la doctrine des classes stériles et les contradictions qui en
résultent pour l’analyse en termes de flux, voir Herlitz, 1961. Sur la théorie du prix fondamental,
qui ouvre la voie à A. Smith et sur l’analyse du rôle des différentes classes dans la production,
cf. Vaggi, 1987, p. 58-93, 169-173. Sur les origines physiocratiques de la loi des débouchés de
Jean-Baptiste Say, voir Spengler, 1945a et 1945b. Sur la reformulation du Tableau économique en
matrice de Léontief : Phillips, 1955. Sur Marx, voir Malle, 1976.
(3) Weulersse, 1910, t. I et t. II. Sur Quesnay lui-même, on pourra consulter la biographie
très fouillée établie par Jacqueline Hecht, 1958.
(4) Certains de leurs contemporains les accusent de constituer une secte. Compte tenu des
nombreuses répétitions d’un auteur à l’autre, nous regrouperons dans une note à la fin de chaque
paragraphe les références aux écrits des divers physiocrates. Pour les œuvres de Quesnay, toutes
les références renvoient à l’édition de l’Ined.
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entre 1765 et 1772. Ils font, en Europe et ailleurs, des adeptes parmi les

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gouvernants : le grand-duc de Toscane, le margrave de Bade, Catherine de
Russie, qui fait venir Mercier de la Rivière, Joseph II, et Jefferson, avec
qui Dupont de Nemours entretient une correspondance suivie (5) . Leurs
théories sont mises en œuvre au niveau politique : la libre circulation des
grains au niveau national et même international est instaurée entre 1763
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et 1770, avec les réformes de Bertin, contrôleur général des finances et de


son successeur, L’Averdy, puis sous le ministère de Turgot (édit du
13 septembre 1774). Les physiocrates voient donc leurs idées triompher.
Leur succès sera pourtant éphémère : sept années de liberté commerciale
entre 1763 et 1770, puis deux sous Turgot entre 1774 et 1776. Dès la chute
de Turgot en 1776, la France retourne à l’ancienne législation protection-
niste.
À vrai dire, ils ne disposaient que d’une base sociale fort étroite.
Selon l’historien américain Norman J. Ware :
« La théorie physiocratique a donc sa source dans les besoins particuliers
d’une nouvelle classe de propriétaires fonciers, sous une monarchie qui
fait banqueroute et où prévaut un système fiscal hérité du passé. Le pro-
blème de ces nouveaux propriétaires fonciers était d’échapper aux innom-
brables taxes de l’Ancien Régime qui, reposant sur la terre, rendent un
fermage rentable impossible. Donc une de leurs propositions de réforme
économique est la création d’un unique impôt fixe sur le produit net de la
terre et la liberté de commerce du grain. De ces réformes et de l’intérêt de
classe des physiocrates vient l’interprétation de la richesse, de la monnaie
et de la valeur et – forme extrême de l’intérêt de classe – la doctrine de la
stérilité du commerce et de l’industrie. » (6)
Il est inexact de parler de « classe » : il s’agit plutôt, au sein d’un monde
agricole largement immobile et sclérosé, de quelques exploitants, nobles
ou paysans aisés, soucieux d’efficacité, ouverts aux innovations tech-
niques et dotés d’une mentalité capitaliste dans leur gestion de la terre,
que les conceptions physiocratiques séduisirent. Cette vision schématique
de la société française de l’époque se heurte aussi à un constat : la force
des intérêts corporatistes est telle que la revendication des négociants et
des industriels pour la liberté se transforme en hostilité déclarée aussitôt
que leurs entreprises ont besoin d’être protégées (7).
Le tableau très fouillé des groupes favorables ou hostiles aux physio-
crates dressé par Weulersse paraît plus proche de la réalité. Ils sont soute-
nus par certaines Sociétés d’agriculture, dont ils sont d’ailleurs membres
(Paris, Orléans, Soissons, Rennes et Limoges), des Académies (Caen),
cinq des Parlements (Toulouse, Aix, Grenoble, Rouen, Rennes), mais seuls
les trois premiers resteront fidèles au libre commerce des grains quand sa
mise en œuvre suscitera une opposition croissante. Des journaux leur sont
favorables, et les physiocrates recrutent des adeptes dans certains salons
parmi les jeunes nobles. Avec les Encyclopédistes, les relations sont
(5) Delmas, Demals et Steiner, 1995, établit un solide bilan sur ce point.
(6) Ware, 1931, p. 618.
(7) Léon, 1993b, p. 647-648.
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d’abord bonnes, mais elles se dégradent au fil des années. Leurs adver-

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saires sont les corps de métiers protégés par les divers monopoles, les
commerçants, négociants et industriels qui ne comprennent pas que l’in-
dustrie soit sacrifiée à l’agriculture. De manière prévisible, ils rencontrent
la méfiance ou l’hostilité déclarée des bénéficiaires des nombreux impôts
et taxes et de ceux qui, au nom du Roi, sont chargés de la collecte (les fer-
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miers généraux et en général les agents fiscaux) ; hostiles aussi sont les
intendants généraux et les autorités de police, par crainte des troubles que
les mesures touchant à une denrée comme le pain risquaient de provoquer,
ce qui fut effectivement le cas (8).
Deux questions apparemment distinctes se posent. Au niveau théo-
rique, pourquoi la population est-elle une variable dépendante de la pro-
duction agricole ? Pourquoi cet échec politique et doctrinal du mouvement
physiocratique ? À notre sens, elles sont au contraire indissociables, et il
faut y répondre dans un même mouvement, précisément parce que la doc-
trine physiocratique, qu’elle soit politique ou économique, se fonde sur
une construction théorique dont le volet démographique n’est qu’un ava-
tar. En d’autres termes, nous nous situerons constamment en amont des
idées sur la population. La place accordée à l’agriculture, à leurs yeux
seule créatrice de richesse (I) permet de comprendre leur théorie de popu-
lation (II). Les causes historiques de l’échec des physiocrates (III) sont
d’ordre économique et politique : elles aussi doivent s’analyser à la fois en
termes de théorie et de doctrine.

I. Agriculture et prospérité

1. La stérilité de l’industrie et du commerce


Pour les physiocrates – et c’est un élément fondamental de leur théo-
rie de la production – ni l’industrie, ni le commerce ne créent de richesses.
Comment l’expliquer ? Selon Joseph J. Spengler, cette conception traduit
un héritage lointain du Moyen Âge où seuls le travail et la terre étaient
sources de richesse (9) . À un tel niveau de généralité, il est difficile de
conclure sur le bien-fondé de l’argument. Plus vraisemblablement, les
physiocrates ont théorisé à partir de la situation concrète de l’économie
française, qu’ils connaissaient bien grâce aux Sociétés d’agriculture et à
un solide réseau de correspondants, comme l’a établi Jean-Claude
Perrot (10) . Rappelons quelques caractéristiques de cette réalité. L’agricul-
ture emploie la très grande majorité de la population et contribue pour les
(8) Par exemple, le contrôleur général Terray envoie le 1er octobre 1770 une circulaire aux
intendants de province, leur demandant leur avis sur la liberté à l’exportation. Seuls trois inten-
dants sur vingt-cinq y sont favorables. Cf. Charles, 1999, p. 57.
(9) Spengler, 1958, p. 55-74.
(10) Perrot, 1992, p. 220-236.
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quatre cinquièmes à la richesse du pays, sans compter qu’une part impor-

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tante de la production dite industrielle des biens de consommation et
d’équipement (le textile, la petite métallurgie par exemple) s’effectue dans
le cadre de l’artisanat rural, en tant qu’activité complémentaire des
travaux agricoles. La classe propriétaire au sens des physiocrates (le roi,
les « décimateurs », c’est-à-dire le clergé, les propriétaires de biens-fonds,
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tous non manuels et non paysans), qui représente 6 % à 8 % de la popula-


tion du royaume, possède 50 % du capital foncier et perçoit la totalité des
fermages, métayages et impôts (11) . La masse de la population paysanne,
organisée en petites exploitations familiales, vit d’autoconsommation et
dispose du minimum vital, les besoins alimentaires absorbant la quasi-
totalité des revenus. Enfin, l’exportation, source de revenus, porte princi-
palement sur les denrées alimentaires ou sur des produits plus élaborés, tel
le vin. Dans ces conditions, il était difficile pour les physiocrates de
concevoir que la production industrielle, dont le poids économique était
encore marginal, fût en France créatrice de richesse.
Une deuxième explication, non exclusive de la première, renvoie à la
citation de Norman Ware : les physiocrates élaborèrent leur doctrine en
opposition presque naturelle aux mercantilistes. Mais comme les physio-
crates constatent la richesse industrielle et commerciale de l’Angleterre et
de la Hollande, ils sont forcés de reconnaître que deux autres modèles de
développement économique sont possibles : le commerce international et
l’industrialisation. Quesnay, qui plaide pour une agriculture efficace et à
forte productivité, doit donc prouver que les deux autres secteurs ne cons-
tituent pas des alternatives satisfaisantes pour assurer la prospérité du
royaume.
À plusieurs reprises, il évoque le cas des nations commerçantes. Le
commerce a certes été une source d’enrichissement pour la Hollande,
Hambourg, Gênes, mais il faut veiller à ce que la nation exporte de
préférence des biens de première nécessité (en fait, Quesnay pense aux
grains). L’argument politique revient sans cesse : qu’elle en soit capable
prouve que son indépendance est assurée. Ou encore, quand le despotisme
ruine l’agriculture, seul le commerce est possible, puisque la richesse peut
être cachée ou transportée. Tel est le sort des États barbaresques et de la
Turquie. Et de toute façon, le commerce ne peut suffire à fonder la
prospérité d’une grande nation (12).
Quant à l’industrie, Quesnay oppose deux modèles alternatifs pour
démontrer qu’elle est une source de prospérité moins favorable à la nation
que l’agriculture. Si la main-d’œuvre est employée dans l’industrie, ce
sera au détriment de la production agricole et le revenu national sera bien
inférieur, puisque l’industrie est stérile. Si, au contraire, l’agriculture est
(11) Labrousse, 1993c et, pour les débuts de l’industrialisation, Léon, 1993a.
(12) François Quesnay et la physiocratie, 1958, « Hommes », p. 544, 557, 568 ; « Grains »,
p. 502 ; « Impôts », p. 587-588 ; « Lettre de M. N. aux auteurs, etc. » p. 825-830 (il s’agit d’une
lettre publiée en juin 1766 dans le Journal de l’Agriculture) ; Mercier de la Rivière, 1767, II,
p. 323-324 ; Le Trosne, 1846, p. 965-968, 979-981 (1re édition 1777).
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prospère, le pays peut cumuler plusieurs sources d’enrichissement : outre

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l’exportation de ses surplus agricoles, il peut même bénéficier d’une
immigration de fabricants et d’artisans, ce qui va stimuler la demande de
produits agricoles sur le marché intérieur et lui permettre de développer
l’exportation de produits manufacturés. En fait, Quesnay propose un
modèle macro-économique de développement fondé sur l’agriculture et le
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plaidoyer est renforcé par des arguments de nature politique, comme le


montre la réfutation obstinée du commerce international : en enlevant des
bras à l’agriculture, le commerce international nuit à la population et à la
richesse du pays et donc à sa puissance politique. C’est l’exact opposé du
point de vue mercantiliste (13).

2. Le produit net
Seule l’agriculture peut donc créer de la richesse. Cette idée est for-
malisée dans le Tableau économique de 1758, avec son concept central, le
produit net. La société se divise en trois classes : la classe productive (les
fermiers et les travailleurs des secteurs assimilés à l’agriculture : la pêche
et les mines), les propriétaires (le souverain, les « décimateurs » et les
autres propriétaires fonciers) et enfin la classe stérile, composée des arti-
sans et travailleurs de l’industrie et des « travailleurs soudoyés » (c’est le
secteur tertiaire : les commerçants, les fonctionnaires et les employés de
maison). Cette classe est considérée comme stérile parce qu’elle ne parti-
cipe pas à la création de la richesse agricole : elle ne fait que la trans-
former en biens de consommation autres qu’alimentaires et d’équipement.
Chaque année, la production agricole va donner lieu à une circulation de
produits, et par conséquent à des flux monétaires. Par exemple, les fer-
miers vont acheter des outils et des ouvrages aux artisans de la classe
stérile, tout en versant une rente aux propriétaires, etc. De ces échanges
monétaires, les propriétaires tirent un revenu, le produit net, qui leur per-
mettra au début de l’année suivante d’acheter des produits agricoles aux
fermiers et des objets aux classes stériles. Le fonctionnement du système
repose donc sur le profit dégagé dans l’agriculture, car les autres classes,
répétons-le, vivent sur le produit net et sont « stériles ». Pour accroître la
prospérité de la nation, la seule solution est de maximiser le produit net en
rendant l’agriculture aussi efficace que possible (14) . Tel est précisément
l’objectif des développements consacrés à l’agriculture anglaise, qui fai-
sait l’admiration de Quesnay comme de tous ses contemporains.

(13) François Quesnay…, 1958, « Grains », p. 497-498.


(14) Fox-Genovese met à juste titre en évidence l’originalitéde Mirabeau, « le fils aîné de
la doctrine », trop souvent considéré comme un disciple peu original de Quesnay : ses concep-
tions semi-féodales le rendent hostile à une agriculture trop capitalistique, qui détruirait le sys-
tème social (Fox-Genovese, 1976, p. 135-166 et en particulier, p. 144, 150-153, 161). Sur les
différentes conceptions de Mirabeau et de Quesnay sur l’agriculture, voir Longhitano, 1999.
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3. L’exemple anglais

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L’agriculture pouvait être pour le royaume une source de prospérité,
à condition qu’elle fût organisée rationnellement. La supériorité technique
et économique du modèle anglais est constamment réaffirmée et le plai-
doyer s’appuie sur une analyse concrète des modalités de la production : il
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convient en France d’utiliser le cheval plutôt que le bœuf comme force de


traction animale, d’étendre les prairies artificielles afin de développer
l’élevage, surtout ovin, d’enrichir les sols, de développer l’outillage agri-
cole et, plus généralement, de procéder à des investissements (15) . Au
niveau microéconomique, le jugement est sans appel : Quesnay oppose au
pauvre cultivateur le riche fermier, véritable entrepreneur qui investit
« pour augmenter les profits ». L’argumentation se poursuit au niveau
macroéconomique : pour ce qui est de l’équilibre entre la production et la
population, la supériorité de la grande agriculture est incontestable. En
effet, pour Quesnay, la grande agriculture est la plus productive et même
dans un royaume très peuplé, la petite agriculture n’est pas souhaitable. La
justification majeure de cette dernière – la possibilité d’utiliser une main-
d’œuvre abondante – est selon lui fallacieuse : les hommes sont des pro-
ducteurs inefficaces, alors qu’ils forment une masse de consommateurs à
nourrir. Au contraire, la grande agriculture, qui dégage un surplus com-
mercialisable, permet de répondre aux besoins alimentaires (16).
De l’analyse des conditions de la production résulte un argument
important : Quesnay ne cesse de proclamer que ce ne sont pas les bras qui
manquent, comme « les habitants des villes (le) croient ingénument »,
mais le capital, opinion largement partagée par ses contemporains.
Mirabeau, quant à lui, suggère de « reverser » dans les campagnes les
enfants trouvés pour accroître la main-d’œuvre et améliorer les voies de
communication. La concurrence entre les besoins de main-d’œuvre en mi-
lieu rural et dans les villes ira croissant au XIX e siècle, quand l’exode
rural ne cessera de s’amplifier, sur fond de dénatalité. Tel n’est pas le
contexte dans lequel écrit Quesnay. Il est avant tout soucieux de faire de
l’agriculture le moteur de la croissance économique. Tout son plaidoyer
tourne autour de deux acteurs, le riche fermier et le propriétaire
exploitant, qui incarnent la rationalité économique. Leur activité indivi-
duelle a des conséquences positives au niveau macroéconomique, ce qui
est logique dans un système où l’intérêt collectif est la somme des intérêts
individuels. Mais elle a aussi des avantages politiques, qui sont, comme
souvent chez Quesnay, indissociables. En créant des emplois ruraux, les
(15) Meek (1962, p. 305) note que Quesnay, qui était parfaitement conscient de l’impor-
tance des investissements dans l’industrie, considérait qu’il était encore plus indispensable d’in-
vestir dans l’agriculture. Au terme d’une analyse du modèle de croissance de Quesnay, Eltis
(1975b) conclut dans le même sens : le problème central était que la croissance se réalise dans
une économie fondamentalement rurale où de nombreuses terres étaient utilisées avec de faibles
rendements, faute de capital.
(16) Sur les investissements : François Quesnay…, 1958, « Fermiers », p. 428-436, 439,
451, 454 ; « Grains », p. 482. Sur l’analyse macroéconomique : « Grains », p. 483.
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fermiers contribuent au maintien de la population rurale et, en dernière

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analyse, à la puissance de l’État :
« Ce sont leurs richesses qui fertilisent les terres, qui multiplient les bes-
tiaux, qui attirent, qui fixent les habitants des campagnes, et qui font la
force et la prospérité de la nation. » (17)
Concluons provisoirement par trois réflexions d’ordre épisté-
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mologique sur l’apport théorique le plus marquant de Quesnay, le Tableau


économique et le concept de produit net. La vision en termes de circuit et
de flux renvoie d’abord à l’état des connaissances au XVIII e siècle. De
même que l’ordre social naturel est l’écho de l’ordre physique newtonien,
la découverte de la circulation du sang par Harvey, qui avait révolutionné
au siècle précédent la compréhension du corps humain, a sans doute
inspiré au chirurgien de formation qu’était Quesnay l’idée du circuit de la
richesse dans le Tableau économique. Mais il serait faux d’y voir une rela-
tion étroite entre la médecine curative et l’économie politique. L’enjeu est
ailleurs : il ne s’agit pas de soigner, mais d’une vision en termes de fonc-
tionnement organique (18).
Joseph Schumpeter propose une autre analyse de la symbolique des
flux : selon lui, Quesnay voit dans l’idée de circuit la démonstration de la
complémentarité des classes sociales, voire de leur solidarité, tandis
qu’Adam Smith, bien plus réaliste, croit plutôt aux profondes oppositions
qui les divisent, sa sympathie allant aux pauvres journaliers (19) . Et pour
Gino Longhitano, en moins de dix ans, depuis les premières éditions en
1756-1757 du Tableau économique et les premiers articles (« Fermiers »,
« Grains ») parus dans l’Encyclopédie, à ceux sur l’Ordre naturel de 1765-
1766 et à l’ouvrage de Mercier de la Rivière, les physiocrates sont passés
de l’économie politique à la « construction d’une philosophie sociale » :
les trois classes de dépenses sont devenues les classes de la société (pro-
priétaire, productive, stérile). La contribution théorique de Mercier est
décisive en ce qu’il démontre que cette nouveauté est inscrite dans l’ordre
de la nature et qu’il opère une « soudure » entre thèmes économiques et
ordre naturel :
« L’existence de ces trois classes est issue de l’ordre naturel et essentiel
qui préside à la formation des sociétés politiques. Les zigzags du Tableau
sont à considérer maintenant comme le chiffre de cet ordre ». Par là, « la
science qu’on pense avoir découvert à l’intérieur du domaine économique
va devenir la science de la politique en général. » (20)
Enfin, le quantitatif est chez Quesnay d’une double nature. D’une
part, conformément à l’engouement de ses contemporains pour l’agricul-
ture, et tout comme les penseurs du courant agronomique, il s’appuie sur
(17) François Quesnay…, 1958, « Fermiers », p. 437, 454 ; « Hommes », p. 568 ; « Extrait
des économies royales de M. de Sully », p. 671. Parmi les contemporains qui croient au manque
de capital : Morellet, Boisguillebert, certains Parlements et intendants. Voir Weulersse, 1910, I,
p. 322-338. La dernière citation est tirée de « Fermiers », p. 454.
(18) Foley, 1973 ; Fox-Genovese, 1976, p. 79.
(19) Schumpeter, 1997, p. 186, 234.
(20) Longhitano, 1992, p. VIII-IX (réédition fac-simile). Pour un point de vue assez proche,
voir Cartelier, 1991, p. 12.
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 857

de solides données empiriques communiquées par un réseau de correspon-

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dants. D’autre part, dans le graphique du Tableau économique figurent des
c h i ff r e s p u r e m e n t t h é o r i q u e s , q u i s o n t s u p p o s é s i l l u s t r e r l e s fl u x
d’échanges annuels entre les groupes sociaux. C’est pourquoi le Tableau
économique a été analysé par Jean Molinier comme une ébauche de comp-
tabilité nationale (21) . Or, si Quesnay n’a pas utilisé les chiffres réels qui
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étaient disponibles, c’est parce que l’essentiel était pour lui la mise en évi-
dence d’une dynamique, et non un souci de réalisme. Philippe Steiner a
donc raison d’opposer la médecine et la science nouvelle de l’économie
politique que Quesnay veut fonder. Mais il a tort d’écrire que si, pour la
première, l’expérience clinique est indispensable, pour la seconde, les
« d o n n é e s fa c t u e l l e s » d o ive n t ê t r e i n t é g r é e s d a n s u n m o u ve m e n t
théorique qui seul leur donne sens, car des chiffres arbitraires ne
permettent pas de fonder un raisonnement inductif. Un point est en
revanche commun aux deux disciplines : pour Quesnay, la connaissance
est sensualiste, mais l’exercice de la raison permet d’éviter les pièges du
sensualisme (22).
Les idées sur la population conduisent à un constat comparable :
elles renvoient à une analyse en termes de classes et de comportements
sociaux (le luxe par exemple) ; la portée politique des choix économiques
est constamment sous-jacente (l’impôt, l’armée) ; enfin et surtout, même si
Quesnay est, par exemple, conscient des problèmes concrets de main-
d’œuvre dans l’agriculture, l’effort de théorisation est incontestable.

II. De la population
La conséquence majeure de la croyance en un ordre naturel est l’évo-
lution depuis des positions doctrinales, telles celles développées par les
mercantilistes, vers des analyses théoriques des relations entre agriculture
et population, présentées comme conformes à une vérité scientifique uni-
verselle. Cela n’exclut nullement l’utilisation idéologique de la question
démographique. Rousseau, Montesquieu, Herbert et bien d’autres (la
controverse oppose Wallace et Hume en Angleterre) voient dans la
dépopulation le signe d’un mauvais gouvernement. Quesnay est convaincu
que la population de la France a diminué et pour Mirabeau, qui partage
cette opinion, la cause n’en est ni le célibat des moines, ni les guerres, ni
la taille excessive des armées, ni l’émigration, mais la décadence de
l’agriculture et le luxe. Il ne croit pas non plus, contrairement à Hume, que
les villes soient « un gouffre énorme pour la population » : elles bénéfi-
cient au contraire de l’immigration étrangère (23).
(21) Molinier, 1958.
(22) Steiner, 1998, p. 29-35. Voir aussi François Quesnay…, 1958, « Évidence », p. 410, 425.
(23) François Quesnay…, 1958, « Hommes », p. 513-514. Voir Mirabeau, 1758, livre I,
chap. 2, p. 16-19 sur la dépopulation de la France, p. 22-29 sur les maisons religieuses, p. 142 sur
les villes. La première édition de l’ouvrage de Mirabeau date de 1756 ; le livre de Cantillon est
publié en 1755, mais Mirabeau avait eu connaissance du manuscrit bien avant.
858 Y. CHARBIT

Plus généralement, les physiocrates ont subi l’influence de certains

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auteurs et en ont influencé d’autres, Cantillon et Lavoisier par exemple (24).
Certaines de ces influences seront évoquées dans les pages qui suivent. Le
cas de Mirabeau est particulier. Dans les trois premières parties de L’Ami
des hommes, Mirabeau s’inspire fortement de Cantillon. Celles-ci furent
écrites avant sa « conversion » à la physiocratie par Quesnay, à la suite
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d’une discussion orageuse et mémorable. En revanche, les trois parties


suivantes, publiées plus tard, ont été relues et corrigées par Quesnay. Elles
sont fidèles à l’orthodoxie physiocratique.

1. La population, variable dépendante


Puisque le secteur agricole est le seul à être productif, l’accroisse-
ment de la population dépend de celui du produit net de la propriété
foncière. L’industrie ne peut induire une croissance démographique ; elle
peut même « nuire à la population » si elle enlève des bras à l’agriculture
et que le produit net s’en trouve diminué. Dans tous les cas, et c’est là un
élément capital, le nombre des hommes est une variable dépendante. À ce
sujet, la position de Charles Stangeland, qui recherche les origines de la
pensée de Malthus, est très réductrice : selon lui, les physiocrates avaient
clairement établi « la dépendance de la population par rapport aux
subsistances » (25). En réalité, nous sommes loin d’une simple mise en rela-
tion de la population et des subsistances. Ce qui est important pour les
physiocrates, c’est l’existence d’une croissance antérieure de la produc-
tion agricole : par exemple, le passage d’une économie pastorale ou de
chasse à l’agriculture permet l’accroissement de la population. Pour
Dupont de Nemours, si l’on a pu constater le doublement de la population
dans les colonies nord-américaines tous les vingt-cinq ans, c’est « parce
que la culture y fait sans cesse de nouveaux progrès » (26).
C’est l’essentiel de l’analyse démo-économique malthusienne et,
plus généralement, de l’analyse classique qui est ainsi esquissée : nous
l’avions rappelé en introduction, la demande de travail (chez les physio-
crates, la production agricole) gouverne l’offre (pour eux comme pour les
économistes classiques, la population). Revenons sur ce mécanisme qui
sera formalisé par les économistes classiques. Lorsque la situation écono-
(24) Sur l’influence décisive de Cantillon sur Quesnay, voir Meek, 1962, p. 268-269.
Mirabeau, avant sa conversion à la physiocratie, avait eu une formule typique de la vulgate mal-
thusienne et directement inspirée de Cantillon : « les hommes multiplient comme des rats dans
une grange s’ils ont les moyens de subsister » (Mirabeau, 1758, livre I, chap. 2, p. 15). Cantillon
avait écrit : « des souris dans une grange ».
(25) Stangeland, 1966, p. 255.
(26) François Quesnay…, 1958, « Grains », p. 496-497. Sur ce point, voir Landry, 1958,
p. 18-19. Même opinion chez Mercier de la Rivière (1767, II, p. 169). Ou encore Mirabeau : « la
mesure de la subsistance est celle de la population » (1758, p. 19) et livre III, chap. 5, p. 106-107
sur l’économie pastorale. L’argument est à nouveau réaffirmé dans le résumé de l’ouvrage :
livre III, chap. 8, p. 208-210. Dupont de Nemours, cité par Schelle, 1888, p. 121 (il s’agit d’un
article paru en 1771 dans les Ephémérides du citoyen) ; voir aussi Dupont de Nemours, 1846b,
p. 370-371.
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 859

mique est favorable, les employeurs vont vouloir employer davantage de

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main-d’œuvre pour répondre à la demande de produits. Comme la
demande de travail (la production) se trouve confrontée à une population
dont l’effectif est pour l’instant stable, la loi de l’offre et de la demande
sur le marché du travail va entraîner une hausse des salaires. Les tra-
vailleurs sont incités à se marier plus tôt et, s’ils sont mariés, à augmenter
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leur fécondité, pour bénéficier des salaires d’appoint de leurs enfants. Ceci
est vrai du monde rural mais aussi de l’industrie, car aux débuts du capi-
talisme – Smith, Malthus et Ricardo théorisent à partir de ce qu’ils
observent – les enfants sont mis au travail très tôt. Ainsi, la population
augmente en réponse à la production. Inversement, si la situation écono-
mique se dégrade, la demande de travail diminue et la croissance de la
population est freinée (grâce à un recul de l’âge au mariage et au recours à
la contraception dans le mariage). La mortalité peut même frapper les
groupes sociaux qui sont à la limite du minimum vital.
La contribution théorique de Quesnay est moins sophistiquée, mais
l’essentiel est là : l’accroissement de la population, écrit-il, « dépend en
effet entièrement de l’accroissement des richesses, de l’emploi des
hommes et de l’emploi des richesses… ». Il en va de même d’une des
modalités de l’accroissement démographique, l’immigration qui (comme
l’émigration) dépend du cours de l’activité économique et du degré de
« tolérance religieuse » de l’État. À l’instar de plusieurs de ses contempo-
rains, et en particulier Voltaire, Quesnay pense à l’exode des protestants.
En revanche, il ne développe pas une analyse aussi précise que celle de
Cantillon, pour qui la nuptialité et la fécondité répondent aux progrès de la
richesse initiés par « les propriétaires des terres » (27).
Mais si Quesnay, comme les économistes classiques, considère en
dynamique que la production gouverne la population, à travers la demande
de travail, le constat empirique du fonctionnement de l’agriculture
française le conduit à se préoccuper, de manière purement statique, des
débouchés de la production. Selon lui, la population doit être suffisante
par rapport à l’étendue et à la fertilité du territoire, sinon la demande
intérieure serait insuffisante pour absorber la production agricole (28) . Ce
sont des considérations de ce type qui ont entretenu une ambiguïté quant
aux idées de Quesnay sur la population et qui ont pu laisser croire qu’il est
parfois populationniste.
La culture de la vigne lui fournit l’occasion de développer une ana-
lyse des relations intersectorielles (ici entre l’agriculture et le commerce)
et une réflexion sur l’optimisation, cette fois au sein de l’agriculture, de
(27) La première citation, souvent mentionnée, se trouve dans François Quesnay…, 1958,
« Hommes », p. 537. Mercier de la Rivière (1767, I, p. 66) écrit : « La richesse des récoltes
annuelles est la mesure de la population ». Sur la question de l’intolérance : François Quesnay…,
1958, « Hommes », p. 517, 525. Pour la relation entre ce problème et le libéralisme, voir Laski,
1962, p. 87, 92 (à propos de Bayle), 101, 114. Les conséquences économiques désastreuses de la
révocation de l’édit de Nantes étaient évidentes aux yeux des contemporains de Quesnay. Pour les
analyses de Cantillon, cf. Cantillon, 1952, p. 37-43.
(28) François Quesnay…, 1958, « Grains », p. 506-507.
860 Y. CHARBIT

l’allocation de deux des trois facteurs de production : la main-d’œuvre

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et la terre. À ses yeux, la vigne est éminemment digne d’intérêt, car elle
permet de maximiser le peuplement et le produit net – nous dirions
aujourd’hui la croissance démographique induite par l’emploi et les reve-
nus distribués. En effet, elle exige une main-d’œuvre abondante et, par
conséquent, « la population augmenterait à proportion de l’augmentation
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des richesses annuelles que produirait l’augmentation de la culture des


vignes ». En outre, « la plus riche culture du royaume de France »
présente l’avantage de fournir des revenus par l’exportation. Toujours
préoccupé d’optimisation de la terre en tant que facteur de production,
Quesnay élargit sa réflexion à l’ensemble du secteur agricole et propose de
consacrer les terres moins fertiles aux autres activités (herbages, mûriers,
menus grains, etc.), ce qui renforcerait l’élevage, améliorerait la nourri-
ture des hommes et donc accroîtrait la population (29).
La théorie du salaire se déduit également de celle du produit net.
L’un et l’autre évoluent dans le même sens. L’argumentation est la sui-
vante. Quand le produit net est élevé, les propriétaires fonciers peuvent
distribuer des salaires nominaux plus élevés, à condition qu’ils ne thésau-
risent pas et réinvestissent leurs profits, ce que Quesnay croit, puisqu’ils
ont un comportement rationnel (30). Notons que s’ils ne réinvestissaient pas
le produit net, celui-ci se transformerait en un « pécule » stérile, qui frei-
nerait la croissance économique. Quesnay annonce ainsi les analyses de la
demande effective du Malthus des Principes d’économie politique et
surtout, comme le note Schumpeter, celles de Keynes (31) . Supposons
acquis que le produit net est effectivement réinjecté dans le circuit. Alors,
même si le prix du blé augmente, le salaire réel augmente quand même,
puisque la consommation de biens alimentaires n’absorbe pas tout le
salaire (32). Le caractère très concret du plaidoyer pour l’agriculture permet
ainsi un progrès théorique grâce à une analyse plus fine de la demande de
travail : la nature et la répartition sectorielle de la demande de travail sont
aussi importantes que son volume global.

(29) Voir respectivement : François Quesnay…, 1958, « Grains », p. 483 ; la première cita-
tion est tirée de « Hommes », p. 543 ; « Maximes générales du gouvernement économique d’un
royaume agricole », p. 966 (il s’agit d’une « Note sur la maxime XIII ») ; « Fermiers », p. 452.
Mirabeau est plus sceptique sur les débouchés de la vigne ; du moins souhaite-t-il qu’on réduise
les vignobles au profit des emblavures, source de plus de richesses (1758, livre III, chap. 2, p. 22-
24).
(30) Spengler, 1954, p. 196, note 175.
(31) Schumpeter, 1997, p. 287.
(32) François Quesnay…, 1958, « Maximes générales… », p. 973. Condillac, en 1776,
avait aussi observé que « les salaires se proportionnent toujours au prix permanent du blé », s’il y
a libre circulation des grains (cité par Spengler, 1954, p. 139).
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 861

2. Luxe de décoration et luxe de subsistance

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La question de l’emploi des richesses – en termes modernes, la struc-
ture de la consommation – est au fondement de la position de Quesnay sur
un thème qui a traversé la littérature sur la population au XVIII e siècle, le
luxe (33) . Dans l’ensemble des passages où Quesnay traite du luxe, les
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implications démographiques directes du luxe, en tant que facteur de


dénatalité, sont rares : dans « Questions intéressantes sur la population,
l’agriculture et le commerce, etc. », il dénonce « le luxe dominant »
produit par « les manufactures de luxe ». Elles ont répandu des habitudes
de consommation quasi « forcées », de telle sorte que pour y faire face,
l’individu est porté « à épargner sur la propagation ou à éviter le
mariage » (34).
Un autre fondement de la critique du luxe est l’hostilité au mode de
vie imposé par la Cour. On le sait, l’un des buts politiques de Louis XIV,
profondément marqué par la Fronde, était de contraindre l’aristocratie à
s’affaiblir elle-même en dépensant avec faste ses revenus à la Cour. L’allu-
sion est à peine voilée :
« Ce luxe dominant de décoration qui assujettit les hommes à des dé-
penses de vêtements et de décoration disproportionnées à leurs facultés
n’empêche-t-il pas le propriétaire de réparer et d’améliorer ses biens
[…]; les dépenses de décoration qui entraînent d’autres dépenses d’osten-
tation ne forment-elles pas une sorte de luxe désordonné et destructif ;
[…] n’inspire-t-il pas aux hommes vains toutes les intrigues et tous les
expédients irréguliers pour subvenir aux dépenses du faste. »
Mais ce tableau sans pitié, moralisateur, ne doit pas faire illusion. Ce n’est
pas tant l’enjeu politique qui intéresse Quesnay que l’implication
économique du luxe. L’argument se centre quelques lignes plus loin sur le
problème de la création des richesses : il déplore que l’on « accumule les
hommes aux manufactures de luxe au préjudice de l’agriculture » (35).
Nous sommes ainsi ramenés à l’agriculture et aux implications
démographiques indirectes du luxe, à travers l’analyse de la répartition de
la force de travail. Les hommes sont orientés à tort vers des secteurs
stériles, souvent hostiles à la liberté du commerce et protectionnistes par
tradition colbertiste, d’où une pénurie de bras dans l’agriculture et, par
contrecoup, l’appauvrissement du royaume. Et la demande de travail étant
insuffisante, la croissance démographique s’en trouve déprimée :
« Les manufactures et le commerce entretenus par les désordres du luxe
accumulent les hommes et les richesses dans les grandes villes, s’op-
posent à l’amélioration des biens, dévastent les campagnes, inspirent du
mépris pour l’agriculture, augmentent excessivement les dépenses des
particuliers, nuisent au soutien des familles, s’opposent à la propagation
des hommes, et affaiblissent l’État. »

(33) Sur ce point, Spengler (1954) est très documenté.


(34) François Quesnay…, 1958, « Questions intéressantes sur la population, l’agriculture et
le commerce, etc. », p. 664.
(35) Ibid., p. 664.
862 Y. CHARBIT

Dans cette perspective démo-économique, on comprend que l’hostilité de

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Quesnay au luxe se retourne en approbation quand il s’agit du « luxe de
subsistance », c’est-à-dire d’une amélioration qualitative de la consomma-
tion alimentaire. Au contraire du luxe de décoration, ce dernier accroît le
produit net de l’agriculture. Ici Quesnay s’oppose à Cantillon, qui est plus
favorable aux produits des manufactures de luxe, parce qu’il ne défend pas
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les mêmes enjeux (36).

3. Liberté économique et population


Pour les physiocrates, si les lois naturelles ne sont pas respectées, la
richesse de l’État ne sera pas à son maximum. Dans le domaine
économique, l’État doit donc se borner à protéger la propriété privée et la
liberté du commerce, ce qui implique le rejet du colbertisme. En ce sens,
les physiocrates s’inscrivent parfaitement dans l’opposition bourgeoise
qui critique l’inefficacité des réglementations inspirées du mercantilisme.
Une des lois naturelles les plus décisives pour la prospérité du royaume est
en effet à leurs yeux la liberté du commerce des grains en France, qui,
rappelons-le, n’existe pas au XVIII e siècle entre les provinces. Par
exemple, bien que le Languedoc soit plus riche que la Bretagne, le Maine
ou le Poitou, cet avantage comparatif, dirions-nous aujourd’hui, est réduit
à néant par l’impossibilité de commercialiser son blé (37).
Comme le libre commerce des grains leur assure un « bon prix », les
propriétaires sont enclins à accroître la production en réduisant les friches,
en renouvelant les baux, en augmentant les avances, note Dupont de
Nemours à propos des progrès de l’agriculture en Provence, en Bretagne,
dans l’Orléanais, réalisés selon lui depuis l’établissement de la liberté du
commerce des grains en 1763. L’augmentation du produit net permet ainsi
aux propriétaires de payer de meilleurs salaires au « menu peuple ».
Mercier de la Rivière y voit même la seule justification du commerce
extérieur :
« L’intérêt du commerce est donc [pour une nation agricole] l’intérêt de
la culture […] c’est le seul et véritable objet qu’elle doive se proposer
pour son commerce extérieur si elle veut le faire servir à l’accroissement
de la richesse et de la population. » (38)
Poursuivons maintenant l’analyse : le bon prix présente deux avan-
tages qui se renforcent. Des salaires plus élevés se traduisent à l’évidence
(36) François Quesnay…, 1958, « Impôts », p. 585, note 6 ; « Hommes », p. 559 ; « Extrait
des économies royales de M. de Sully », p. 671 ; « Maximes générales… », p. 954-955. La cita-
tion est tirée de « Fermiers », p. 454. Cantillon, 1952, p. 42-43. Sur la différence radicale entre
Cantillon et Quesnay à propos du luxe, voir Landry, 1958, p. 46-47, et Spengler, 1954, p. 120,
333.
(37) François Quesnay…, 1958, « Grains », p. 466, 495. Dupont de Nemours, 1770, p. 25-
31, à propos des entraves et accaparements qui aggravèrent les mauvaises récoltes des années
1766-1769. Mirabeau, 1758, livre III, chap. 2, p. 24-25.
(38) Dupont de Nemours, 1770, p. 36-37, 59-63. Mercier de la Rivière, 1767, II, p. 326-332
(la citation se trouve p. 324). Le Trosne, 1846, p. 986-989.
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 863

p a r u n e h a u s s e d u n iv e a u d e v i e d e s s a l a r i é s , p u i s q u e l e r ev e n u

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supplémentaire n’est pas absorbé par la hausse du prix des subsistances
(on dirait aujourd’hui que l’inflation ne réduit pas à néant la hausse du
salaire nominal). Au niveau macroéconomique cette fois, les revenus dis-
tribués vont renforcer la consommation, qui va induire un accroissement
de la production et, au terme du processus, une croissance économique de
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la nation. Le modèle est fortement résumé en 1767 :


« Qu’on ne croie pas que le bon marché des denrées est profitable au
menu peuple. Car le bas prix des denrées fait baisser le salaire des gens
du peuple, diminue leur aisance, leur procure moins de travail et d’occu-
pations lucratives, et anéantit le revenu de la nation. » (39)
L’exportation des grains n’est pas non plus à craindre. Elle se justifie
théoriquement par deux arguments distincts mais convergents : elle pro-
cure des revenus qui stimulent la consommation, et la demande de travail
qui en résulte induit la croissance démographique. Par ailleurs, comme les
objets fabriqués n’incorporent que du travail, mais pas de richesse, il vaut
mieux exporter des grains. Le produit net fournit ainsi l’argument
théorique décisif en faveur du libre-échange des grains. Il reste à justifier
la politique de l’exportation. Quesnay, qui sait que la France dispose d’un
excédent exportable, martèle quatre arguments : les exportations ne créent
pas de risque de disette ; elles peuvent toujours être contrebalancées par
des importations ; la production des grains en Amérique n’est pas à
redouter compte tenu de la qualité supérieure des grains produits en
France ; et surtout, la vente à l’étranger « soutient le prix des denrées »,
car elle permet d’éviter une baisse des prix de vente et par conséquent de
maximiser le produit net. L’exportation des grains a pour les physiocrates
une autre dimension : être en mesure d’exporter est la preuve d’une
véritable indépendance politique, puisque l’exportation implique l’auto-
suffisance alimentaire, comme nous le dirions aujourd’hui. C’est claire-
ment proposer une politique commerciale radicalement opposée au
colbertisme, qui protégeait les industries nationales contre les importa-
tions. En témoigne un texte de 1766, « Remarques sur l’opinion de l’au-
teur de l’Esprit des lois concernant les colonies », où il s’oppose à
l’affirmation de Montesquieu, qui se trouve au chapitre XVII du livre XXI
de l’Esprit des lois : la métropole aurait seule le droit de négocier avec
une colonie, lorsque celle-ci a été fondée uniquement en vue de l’exten-
sion du commerce. Quesnay estime qu’accorder à cet effet un monopole à
diverses corporations commerciales est mal servir les intérêts de l’État. Ce
qui est visé, c’est le pacte colonial (40).
(39) François Quesnay…, 1958, « Maximes générales… », p. 954.
(40) Sur les exportations: François Quesnay…, 1958, « Fermiers », p. 448 ; « Grains »,
p. 472, 492-495, 502 ; « Remarques sur l’opinion de l’auteur de l’Esprit des lois », p. 781-790.
Dupont de Nemours, 1770, p. 40-43. Le Trosne, 1846, p. 987-989 et 1011-1022 sur le pacte colo-
nial. Pour une analyse du double avantage (pour les producteurs et pour les consommateurs) du
libre échange, voir Steiner, 1998, p. 54-56. Sur le conflit entre les deux doctrines, celle du bon
prix et celle du bon marché des grains, que développe A. Smith, Schumpeter souligne la filiation
entre Quesnay et Keynes (1997, p. 235, note 5). Sur la fonction du libre échange, Vaggi, 1987,
p. 109-116. Sur l’ensemble de la question du commerce extérieur, Bloomfeld, 1938, p. 716-735.
864 Y. CHARBIT

4. L’impôt et la population

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Sous l’Ancien Régime, l’imposition est inefficace, faute d’être direc-
tement fondée sur les producteurs réels de richesse, et elle donne lieu à de
scandaleux profits, mais les tentatives de réforme de Louis XV, en 1749
notamment, se heurtent à une forte opposition du clergé et de la noblesse.
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Quesnay, bien au fait de la réalité, considère l’imposition comme l’un des


obstacles à la croissance de la population. Par exemple, la taille, souvent
vexatoire et arbitraire, fait fuir vers les villes les enfants des laboureurs, ce
qui nuit à la production agricole. Quant aux corvées, elles réduisent les
paysans à la misère, puisqu’ils ne peuvent disposer de leur force de travail
pour assurer la survie de leur exploitation ; au bout du compte, cela mène à
un appauvrissement du pays et constitue indirectement un obstacle à la
croissance de la population, puisque le nombre des hommes dépend de la
production de richesse. On le voit, l’analyse microéconomique se poursuit
tout naturellement au niveau macroéconomique. Quesnay condamne tous
les impôts qui font obstacle au commerce, y compris international : le
commerce doit être « facile et immune ». Or, la note qui précise le sens du
deuxième adjectif associe le plaidoyer pour l’ordre naturel et la critique
des prédateurs fiscaux et du colbertisme :
« [immune] de toutes contributions fiscales, seigneuriales, etc., de mono-
poles, d’appointements, d’inspecteurs et d’autres officiers inutiles. Le
commerce, comme l’agriculture, ne doit avoir d’autre gouvernement que
l’ordre naturel […]. Le monopole dans le commerce et dans l’agriculture
n’a que trop souvent trouvé des protecteurs […] et l’ordre naturel a été
interverti (sic) par des intérêts particuliers toujours cachés et toujours
sollicitant sous le voile du bien général. »
Il est clair que les considérations démographiques ne sont pas importantes
en elles-mêmes, elles sont indissociables d’un enjeu crucial lié à une fisca-
lité efficace : la richesse et, partant, la puissance du royaume.
Richesse du royaume ? Si Quesnay et Mercier de la Rivière sou-
haitent un impôt unique sur la rente des propriétaires, c’est d’abord pour
des raisons d’efficacité : toutes les autres formes d’impôts sont des
« doubles emplois » qui retombent finalement sur les propriétaires. L’ar-
gument s’adresse au roi, en tant que grand propriétaire foncier : c’est son
intérêt bien compris que l’impôt soit prélevé sur la rente foncière. On
pourrait ajouter : tant mieux si la population du royaume en vit mieux (41).
Puissance du royaume ? Comme souvent avec les physiocrates, la théorie
économique est en effet indissociable de leur philosophie politique et le
lien est particulièrement fort à propos de l’impôt. Dans un texte de 1767,
Despotisme de la Chine, Quesnay développe un modèle politique, le des-
potisme légal, que systématise Mercier de la Rivière dans L’ordre naturel
(41) François Quesnay…, 1958, « Grains », p. 485, 491 note 21 ; « Second problème
économique », p. 985 ; la citation est tirée de « Analyse de la formule arithmétique du Tableau
économique », p. 806, note 7 ; « Impôts », p. 605. Mercier de la Rivière, 1767, II, p. 91-219.
Mirabeau : la plupart des impôts sont « autant d’ennemis ou déclarés, ou couverts, de la
propriété », 1758, livre IV, introduction, p. 55-59.
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 865

et essentiel des sociétés politiques, paru la même année. Ce modèle s’or-

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ganise à partir de deux points fondamentaux (42). Le premier relève de leur
théorie économique : comme la richesse ne peut venir que de la terre,
l’impôt doit être prélevé sur l’agriculture. Le second s’inscrit dans leur
philosophie politique : la propriété fondant l’ordre social, le gouverne-
ment a le devoir, pour que fonctionne la société, de la défendre et de la
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protéger. La démonstration de la nécessité du despotisme légal passe par


une réflexion sur la nature et le rôle de l’impôt. Dans un grand royaume, le
domaine foncier du souverain étant trop restreint pour fournir les res-
sources suffisantes au maintien de l’ordre, le roi doit lever des impôts.
C e u x - c i b é n é fi c i e n t a i n s i d ’ u n e s o r t e d e l é g i t i m i t é f o n d a m e n t a l e ,
puisqu’ils permettent la « sûreté » de la propriété. L’impôt devant être
nécessairement prélevé sur les revenus de la propriété, il s’analyse fina-
lement, selon l’expression de Weulersse, comme « une sorte de co-
jouissance indispensable de l’État dans le revenu des domaines ».
Reprenant la théorie juridique du domaine éminent élaborée au cours des
deux siècles précédents, les physiocrates considèrent que le roi étant his-
toriquement le premier propriétaire du sol, il peut légitimement imposer
aux propriétaires fonciers un impôt fondé sur le revenu de la terre, comme
l’écrit Mercier de la Rivière : « en sa qualité de souverain, il est co-
propriétaire du produit net des terres de sa domination » (43) . C’est pour-
quoi, à propos de l’impôt, la question de la richesse est indissociable de
celle de la puissance du Royaume. Mais cette dernière a aussi une dimen-
sion militaire.

5. La question des armées


Le contraste avec les mercantilistes, pour qui la puissance d’un
royaume se mesure au nombre des sujets, mérite d’être souligné d’entrée
de jeu :
« Ceux qui n’envisagent les avantages d’une grande population que pour
entretenir de grandes armées jugent mal de la force d’un État […]. Les
grandes armées l’épuisent. »
Si la population n’a pas pour raison d’être de fournir des soldats au Prince,
comment assurer la défense du royaume ? L’argumentation est cohérente
avec la réalité de l’époque et elle s’inscrit parfaitement dans la théorie
économique. Au XVIII e siècle, les armées sont presque entièrement com-
posées de mercenaires et d’unités d’artillerie, même si en France le
système de la milice fournit des hommes. Pour avoir un grand nombre de
(42) On pourra utilement consulter Georges Weulersse, 1910, II, p. 36-76.
(43) Légitimité des impôts : François Quesnay…, 1958, « Despotisme de la Chine »,
p. 928 ; « Maximes générales… », p. 949. Selon Dupont de Nemours (1846a, p. 357) : « ce pro-
duit net n’existerait pas sans l’impôt : c’est la sûreté que l’impôt donne à la propriété qui a seule
pu soutenir et favoriser les entreprises et les travaux par lesquels la culture est parvenue au point
de faire naître un produit net tant soit peu considérable ». Le roi propriétaire éminent : Mercier de
la Rivière, 1767, I, p. 67 ; voir aussi I, p. 267, et II, p. 30, 32, 34 : « ce revenu est le produit de la
co-propriété jointe à la souveraineté ». Dupont de Nemours, 1846a, p. 358.
866 Y. CHARBIT

soldats, l’argent est bien plus nécessaire que les hommes. La question est

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alors celle des ressources financières nécessaires pour enrôler et armer les
troupes, comme le voit clairement Quesnay :
« Les grandes armées ne suffisent pas pour former une riche défense ; il
faut que le soldat soit bien payé pour qu’il puisse être bien discipliné,
bien exercé, vigoureux, content et courageux. La guerre sur terre et sur
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mer emploie d’autres moyens que la force des hommes et exige d’autres
dépenses bien plus considérables que celles de la subsistance des soldats.
Aussi ce sont bien moins les hommes que les richesses qui soutiennent la
guerre. » (44)
Un facteur historique précis doit être évoqué ici. La publication du
Tableau économique en 1758 est directement liée à la désastreuse guerre
de Sept Ans (1756-1763), qui se révélait être un gouffre financier, en rai-
son des opérations militaires dans les colonies et du rôle décisif joué par la
marine. Quesnay, conscient de la gravité de la crise financière, juge le
moment opportun de présenter les principes d’un système qui devrait res-
taurer les forces du royaume et il publie le Tableau économique sur lequel
il travaillait depuis un an (45) . Ce contexte donne tout son sens au fait que
le roi figure dans le Tableau économique dans la deuxième classe, celle
des propriétaires : il n’a donc guère intérêt, en tant que propriétaire, à per-
dre sur les champs de bataille la seule population qui assure la production
de ses richesses (46).
Mais à nouveau, où trouver les hommes pour assurer la défense du
royaume ? La réponse découle logiquement de la théorie de la production :
dans les classes stériles. Si c’est en effet le cas, richesse et puissance mili-
taire sont alors parfaitement compatibles puisque le roi peut payer ses
troupes avec le produit net :
« Pour ne point manquer de bons soldats et de bons matelots, il suffit de
les bien payer, et de se procurer amplement les fonds de cette dépense,
par une riche culture, et par un commerce extérieur qui augmente les
revenus des biens-fonds du royaume. »
Et dans l’article « Impôts », Quesnay associe explicitement arguments
politiques et économiques. Finalement, le nombre des hommes n’est nulle-
ment décisif pour la puissance d’un État et la rupture avec le mercanti-
lisme, on le voit, est totale : le nombre des hommes n’est pas en soi un
facteur de puissance pour le Prince (47).

(44) Citation : François Quesnay…, 1958, « Grains », p. 485. Sur la milice : « Hommes »,
p. 520-521 ; « Grains », p. 490, note 21. Financement des armées : « Maximes générales… »,
p. 975 (il s’agit d’une « Note sur la maxime XXVI »). Voir aussi « Questions intéressantes… »,
p. 662.
(45) Weulersse, 1910, I, p. 62-63.
(46) On trouve une idée voisine chez Cantillon : le prince et les propriétaires sont regrou-
pés, en tant que seuls acteurs économiques indépendants (1952, p. 31 et 40-43).
(47) Citation tirée de François Quesnay…, 1958, « Hommes », p. 524 ; « Impôts », p. 613.
Telle est la logique sous-jacente à une phrase souvent citée : « Un royaume qui aurait moins de
revenus et qui serait plus peuplé serait moins puissant et moins dans l’aisance qu’un autre
royaume qui serait moins peuplé et qui aurait plus de revenus » (« Questions intéressantes… »,
p. 663).
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 867

III. Un échec et ses causes

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La physiocratie a produit une théorie de population et une doctrine
économique pour l’agriculture, mais ni doctrine ni politique de popula-
tion. Ceci s’explique fondamentalement, selon nous, par le fait que la
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population est une variable dépendante. Il n’est donc pas surprenant qu’au
niveau doctrinal, les physiocrates aient été avant tout concernés par les
mesures économiques agricoles, et qu’en matière de population, ils ne
soient ni populationnistes, ni anti-populationnistes. Par exemple, ils sont
favorables à un prix élevé des grains, car celui-ci se traduit par une aug-
mentation du produit net. Ce dernier est le moteur de la croissance écono-
mique et par contrecoup celui de la croissance démographique, à travers la
demande de travail. Nous l’avons noté plus haut, les physiocrates, dans le
domaine de la population, aboutissent à des positions opposées à celles
des mercantilistes. Mais pourquoi les physiocrates, qui avaient élaboré une
construction théorique cohérente, fondée sur un solide constat empirique
et dont découlait une doctrine économique claire, ne purent-ils obtenir
qu’une mise en œuvre politique éphémère de leurs idées (de 1763 à 1770
puis de 1774 à 1776), alors que les doctrines et les politiques mercanti-
listes ont dominé la scène européenne pendant plus d’un siècle et demi ?
Leur échec s’explique aux niveaux économique et politique.

1. Une stratégie de développement peu convaincante


En termes de stratégie de développement, les physiocrates ont eu rai-
son de considérer qu’une agriculture efficace était nécessaire en France
pour permettre une croissance économique globale (48). Par exemple, l’idée
d’un impôt unique sur la rente foncière apparaît comme une mesure
judicieuse à la lumière de ce que nous savons aujourd’hui de l’histoire
économique des XVII e et XVIII e siècles : les prix agricoles ont connu un
long mouvement de hausse sur la période 1716-1789, certes marqué par
d’amples fluctuations conjoncturelles, et la rente foncière a augmenté bien
plus vite entre 1730 et 1789 que les prix et tous les autres impôts (49) . Les
physiocrates en étaient d’ailleurs parfaitement conscients : il était donc
logique de concentrer le prélèvement fiscal sur ce seul revenu, dont le ren-
dement aurait été bien supérieur aux multiples impôts de l’Ancien
Régime ( 5 0 ) . Malheureusement pour eux, l’agriculture française, au
contraire de celle de l’Angleterre, n’était nullement organisée, sauf excep-
tion, en accord avec leurs principes. En 1750 parut le Traité sur la culture
des terres de Duhamel du Monceau, qui fondait le mouvement agrono-
(48) On lira avec profit les pages pénétrantes de Meek (1962, p. 367-370, 379-384, 388) sur
l’objectif des physiocrates : comment moderniser l’agriculture dans une économie sous-
développée et soumise aux contraintes de l’Ancien Régime ?
(49) Labrousse, 1993a, p. 383-415, et 1993b, p. 450-463.
(50) Sur ce point, voir Jacquart, 1975, p. 213, 217 pour la période 1560-1660 et Le Roy
Ladurie, 1975, p. 382-383, 583.
868 Y. CHARBIT

mique français, mais bien que les agronomes fussent lus, et l’agriculture

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anglaise admirée, il manquait aux physiocrates le constat empirique, sur le
territoire même de la France, qui aurait démontré de manière éclatante le
bien-fondé de leur doctrine. En d’autres termes, si leur analyse du modèle
anglais leur permit de réaliser un progrès théorique, elle ne put être utili-
sée au niveau doctrinal, car ces intellectuels étaient bien trop en porte-à-
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faux par rapport à la réalité de l’agriculture française.


L’industrialisation et le commerce florissant de l’Angleterre, qui
confirmaient d’année en année la justesse des analyses de la Richesse des
nations et de l’école classique, contribuèrent sans doute davantage à ruiner
leurs chances de faire école : aux yeux des contemporains, il était clair que
l’industrie n’était nullement stérile et qu’elle créait de la valeur ; il était
patent que le commerce fournissait à l’Angleterre les capitaux nécessaires
à son industrialisation, ce qui affaiblissait doublement les thèses physio-
cratiques (51) . Il faut pour un instant nous resituer dans le contexte anglais
du milieu du XVIII e siècle et évoquer l’état d’esprit des contemporains.
Entre 1700 et 1780, le commerce extérieur a doublé et les colonies sup-
plantent l’Europe dans les échanges, en particulier grâce à la traite né-
grière (52) . Aussi Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé, pouvait-il
écrire en 1726 que « le commerce en Angleterre n’est pas comparable et
ne devrait pas être mis au niveau de celui des autres pays […] ni les com-
merçants dépréciés comme ils le sont à l’étranger » ; le duc de Newcastle,
quant à lui, affirmait qu’il « avait été élevé dans l’idée que le commerce
est la seule ressource de cette nation » et qu’il « s’était toujours efforcé de
contribuer à encourager et étendre le commerce et les échanges des
royaumes » (53). En France même, la fortune de Nantes, de Bordeaux et de
Saint-Malo est éclatante : entre 1716 et 1788, les importations des Îles
d’Amérique passent de 16,7 à 185 millions de livres et les exportations de
9 à 78 millions. Et dans l’ensemble du royaume, alors que le commerce
européen quadruple, le négoce colonial décuple (54) . Des profits beaucoup
plus substantiels pouvaient donc être retirés des colonies et du commerce
international : des néo-mercantilistes comme Melon ou Véron de
Forbonnais, mais aussi le pouvoir royal et ses hommes, par exemple
Graslin, receveur général des fermes à Nantes, l’ont bien vu. On comprend
que Quesnay ait tenté de réfuter l’argument : bien qu’il soit parfaitement
lucide sur la prospérité de l’Angleterre (« la traite des nègres, qui est l’ob-
jet capital du commerce de cette nation »), il ne peut qu’affirmer, sans
réellement le prouver, que les revenus qu’elle en tire sont bien inférieurs à
ceux de l’élevage et du commerce des grains. En revanche, le chapitre 7 de
la Philosophie rurale, parue en 1763, qui est de la plume de Quesnay,
(51) Sur ce point, voir Meek : les revenus du commerce extérieur, beaucoup plus importants
en Angleterre qu’en France, orientèrent l’économie politique classique vers un modèle non phy-
siocratique, en raison de la forme même de la plus-value. Meek, 1962, p. 348-350. Eltis, 1988,
p. 269-288.
(52) Cole et Deane, 1966, p. 8.
(53) Cités par Hill, 1992, p. 226-227.
(54) Chiffres cités par Jean Imbert, 1965, p. 395, et par Pierre Léon, 1993a, p. 503.
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 869

f o u r n i t u n e m a s s e d ’ i n f o r m a t i o n s c h i ff r é e s s u r l ’ a g r i c u l t u r e d e

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l’Angleterre et sur la circulation des richesses, à l’instar du Tableau
économique. Mais la comparaison avec les profits du commerce colonial
n’est pas faite. Quesnay tient d’ailleurs un raisonnement comparable à
propos de la France :
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« On estime le profit du commerce de nos colonies à 15 millions ; c’est un


objet intéressant pour les commerçants, mais une petite ressource pour un
grand royaume qui perd des milliards par la dégradation de son
agriculture. » (55)

2. La peur des famines, piège politique


L’échec de la physiocratie s’explique enfin au niveau politique.
Mercier de la Rivière ouvre ainsi le Discours préliminaire de L’ordre
naturel :
« Nous connaissons dans les Rois trois principaux sujets d’ambition ; une
grande richesse, une grande puissance, une grande autorité : j’écris donc
pour les intérêts des rois ; car je traite des moyens par lesquels leur
richesse, leur puissance, leur autorité permet de l’élever au plus haut
degré possible. »
Et pourtant, leur relation au pouvoir politique est pour le moins complexe.
Q u e s n a y, q u i é t a i t b i e n e n c o u r, e n t a n t q u e m é d e c i n d e M a d a m e
de Pompadour, ne publie pas l’article « Hommes » au moment où la ques-
tion de la censure se pose pour la Grande Encyclopédie. Et comme
Montesquieu avec les Lettres persanes, il passe par le détour de la Chine.
D’où, selon Fox-Genovese, l’identification à Confucius et la référence au
sage. Mais alors que les prises de position sociales et politiques sont
voilées, la critique économique est violente et précise : les articles
« Grains » et « Hommes » opposent fermement Colbert et Sully. Le pre-
mier est explicitement critiqué, les louanges du second sont longuement
chantées (56).
La théorie du produit net débouchait logiquement sur une politique
économique : moderniser l’agriculture pour renforcer l’État, en privilé-
giant la libéralisation du commerce intérieur et international d’un produit
politiquement sensible, comme nous dirions aujourd’hui, à savoir les
grains. Le contexte politique permet de comprendre pourquoi le libre com-
merce des grains était pourtant une mesure irréalisable dans les trois der-
nières décennies de l’Ancien Régime (57) . Entre 1760 et 1775, la question
(55) François Quesnay…, 1958, « Fermiers », p. 440. Voir aussi un texte de 1766 paru dans
le Journal de l’agriculture en juin 1766, « Du commerce », p. 826. Citation : « Questions
intéressantes… », note 12, p. 656.
(56) Mercier de la Rivière, 1767, I, vii. Pour un bilan de la question (la Chine en tant que
modèle politique, l’admiration pour l’agriculture chinoise, l’influence sur les physiocrates, mais
aussi sur d’autres auteurs contemporains), voir Maverick, 1938, p. 54-67. Sur Colbert et Sully :
François Quesnay…, 1958, « Grains », p. 473, 481.
(57) Alors qu’elle apparaîtra au XIXe siècle comme une réforme évidente : les dernières
jacqueries se sont produites avec la crise de 1846 ; sous le Second Empire, la crainte de la pénurie
alimentaire sera définitivement oubliée avec le progrès économique.
870 Y. CHARBIT

est indissociable de bien d’autres enjeux cruciaux : l’arbitraire politique,

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l’inégalité devant l’impôt, la crise financière et l’endettement de la royauté
par exemple. L’amalgame était prévisible : l’hostilité à cette forme de
libéralisme commercial reposait sur la hantise de la faim et la famine
n’était en fait qu’un dysfonctionnement parmi d’autres. Même si l’opposi-
tion était très divisée et n’avait pas encore de projet politique cohérent,
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elle tenait là une arme politique pour affaiblir la royauté. Les physiocrates,
trop soucieux d’établir une nouvelle orthodoxie contre le mercantilisme
encore vivace à travers le colbertisme, et plus encore accaparés par leur
démonstration de la stérilité de toute forme d’activité économique autre
qu’agricole, ont sous-estimé leurs adversaires. Ils furent de fait prison-
niers de la lutte tantôt sourde, tantôt ouverte des Parlements contre la
royauté, alors qu’ils avaient été initialement soutenus par cinq d’entre eux.
Rappelons les étapes de la mise en œuvre de la liberté du commerce
des grains (58). Premier acte. Sous l’influence de Gournay, mort en 1759 et
de Quesnay, le contrôleur général des finances, Henri Bertin, fait autoriser
le 27 mai 1763 la libre circulation des « grains, farines, et légumes dans
toute l’étendue du royaume », tandis que les opérations de vente et d’achat
sont rendues à peu près libres ( 5 9 ) . Le 19 juillet 1764, un édit royal
supprime toute entrave au commerce des grains et des farines, à l’excep-
tion de Paris et de son arrière-pays. En outre, l’exportation et l’importa-
tion sont partiellement autorisées. Le préambule de l’édit, rédigé en partie
par Dupont de Nemours, qui travaillait alors avec Turgot, est une véritable
profession de foi physiocratique (60). En mai 1763, le Parlement enregistre
avec réticence la déclaration royale : « si l’expérience prouve les incon-
vénients de cette nouvelle législation, on reviendra aux anciennes lois ».
Cela laissait augurer de l’état d’esprit général : les consommateurs, ne se
sentant plus protégés par la réglementation du prix du pain, y virent un
facteur de hausse (61) . On parla même de « pacte de famine », de spécula-
tions auxquelles le roi lui-même serait associé. Les Parlements firent
obstacle à la mise en œuvre des mesures de libéralisation du commerce et
attaquèrent leurs inspirateurs, les physiocrates, et en particulier Baudeau.
En 1767, une mauvaise récolte aggrava les attaques contre les physio-
crates, accusés de vouloir affamer le peuple, et Véron de Forbonnais
(58) Nous utilisons très largement, pour ce rappel des faits, la présentation très claire de
Joël Cornette (1993) et l’indispensable ouvrage de Weulersse (1910). Voir aussi Loïc Charles,
1999.
(59) Sur la réévaluation des positions de Gournay et sur ce qui le distingue des physio-
crates, voir Charles, 1999, p. 108-223 et 273-282.
(60) Ces mesures étaient prises en vue de parvenir « à animer et étendre la culture des
terres, dont le produit est la source la plus sûre des richesses d’un État, à entretenir l’abondance
par les magasins et l’entrée des blés étrangers, à empêcher que les grains ne soient à un prix qui
décourage le cultivateur, à écarter le monopole par l’exclusion sans retour de toutes permissions
particulières, et par la libre et entière concurrence dans ce commerce ; entretenir enfin entre les
différentes nations cette communication d’échanges du superflu avec le nécessaire, si conforme à
l’ordre établi par la divine providence, et aux vues d’humanité qui doivent animer les
souverains » (cité par Cornette, 1993, p. 131-132).
(61) Sur l’opposition à la liberté des grains parce qu’elle ôte tout contrôle sur le coût du
pain, et sur la fonction protectrice du « juste prix », héritée de l’économie médiévale, cf. Charles,
1999, p. 24-26, 66-106.
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 871

publia une réfutation du Tableau économique de Quesnay. Entre 1765 et

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1768, trois des physiocrates, Le Trosne, Mercier de la Rivière et Baudeau,
publièrent des ouvrages pour défendre les positions du groupe, car l’hos-
tilité des Parlements était vive : celui de Paris accuse les physiocrates de
vouloir priver le peuple de pain ; Rouen rétablit la réglementation du com-
merce des grains le 15 avril 1768 et au cours de l’été 1770, c’est le tour de
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Paris et de Dijon. Le témoignage de Dupont de Nemours donne la mesure


de la situation (62). Fin 1768, L’Averdy, le contrôleur général qui avait suc-
cédé à Bertin et qui était responsable de l’édit du 19 juillet 1764, est ren-
voyé. Avec les mauvaises récoltes de 1769 et 1770, le prix du blé reste
élevé. La réglementation de 1764 est finalement abolie le 23 décembre
1770. Seul Turgot, l’intendant du Limousin, maintient la liberté des grains
dans sa province.
Deuxième acte. Dès son arrivée au pouvoir, le 24 août 1774, Turgot
e n t r e p r e n d d e s r é f o r m e s e t e n e nv i s a g e d ’ a u t r e s d ’ u n e a u d a c e
remarquable : réduction des dépenses de la Cour, du traitement des
ministres, suppression de certains privilèges aristocratiques et des charges
inutiles, abolition des corvées et, bien sûr, rétablissement du libre com-
merce des grains. En deux brèves années (il est renvoyé le 13 mai 1776), il
va se heurter à nouveau à une coalition d’intérêts. L’édit du 13 septembre
1774, complété la même année par d’autres mesures, assurait la totale
liberté du commerce des grains en France. Mais les mauvaises récoltes
de 1774 et 1775 déclenchent en avril-mai 1775 une « guerre des farines ».
Le bruit court à nouveau que des accapareurs monopolisent les grains pour
faire monter les prix et des émeutes éclatent en avril à Reims, Dijon, en
Picardie, en Brie, en Beauce. Le 2 mai 1775, quelques personnes se ras-
semblent devant les grilles du château de Versailles ; le 3, on manifeste
dans les rues de Paris et le 5, le Parlement de Paris demande au roi de
prendre les mesures nécessaires pour faire baisser le prix du pain. Le pou-
voir royal combine répression et pardon, et la crise passe. Mais il est à
nouveau confronté, début 1776, à l’opposition des corps de métier,
hostiles à toute forme de concurrence et à celle du Parlement, qui fait en
mars 1776 une remontrance au roi sur la question de la suppression des
corvées et de divers privilèges, en dénonçant, au nom même de l’ordre
social qui fonde la royauté, les dangers de l’égalité devant l’impôt. Finale-
ment, Turgot est renvoyé le 13 mai 1776. Telles furent les tourmentes dans
lesquelles les physiocrates furent pris.

(62) Il déplore l’hostilité croissante à la loi : outre les Parlements de Dijon, Paris, Rouen,
« les juges et les officiers de police d’Orléans, Chartres, Pithiviers, Montargis, Châtillon sur
Loing, Tours, Saumur, Buzançais, Châteauroux, Fontenay le Comte, Crécy en Brie et beaucoup
d’autres ont rendu des ordonnances opposées aux lois qu’ils devaient faire observer. Ils ont de
leur autorité privée prescrit l’exécution de lois formellement abolies ; ils ont taxé, réglementé le
commerce à leur guise ; ils se sont emparés des blés qui se trouvaient sous leurs mains ; ils ont fait
arrêter des marchands : ils en ont condamnés à l’amende pour avoir scrupuleusement obéi aux
deux lois de 1763 et 1764 » (Dupont de Nemours, 1770, p. 114-115). Voir aussi l’analyse de
l’agitation politique dans le Limousin, en Alsace et en Lorraine (Ibid., p. 118-126).
872 Y. CHARBIT

3. Économie et politique :

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des contradictions fondamentales
Au moins trois contradictions fondamentales expliquent l’échec poli-
tique des physiocrates. Tout d’abord, ils ne cessent de réclamer, pour ce
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qui concerne le commerce des grains, l’État gendarme – et ils sont à ce


titre les inventeurs de la célèbre formule « laissez-faire » – tout en deman-
dant au pouvoir politique de limiter et de surveiller étroitement l’exercice
du droit de propriété. Nous avons évoqué l’audace des réformes de Turgot.
À leur sujet, et à propos de la réforme des impôts ou encore de la politique
économique des physiocrates, Samuels parle à juste titre « d’une concep-
tion utilitariste de la fonction sociale de la propriété et de la nécessaire
implication de l’État dans le constant réaménagement des droits de la
propriété » (63) . Celle-ci, somme toute fort peu libérale, résultait logique-
ment de ce qu’il faut bien considérer comme un véritable programme de
développement économique fondé sur la modernisation de l’agriculture,
condition fondamentale, nous l’avons longuement montré, du redresse-
ment de la puissance du royaume. En d’autres termes, les physiocrates ont
voulu « substituer leur propre programme agriculturiste au
colbertisme » (64) . A. Smith, bien qu’il reconnût leur contribution à la
constitution de la science économique, ne manqua pas de noter que la phy-
siocratie était un système, tout comme le mercantilisme.
Ensuite, Fox-Genovese a raison de souligner que proposer le libre
commerce des grains à un pouvoir habitué à faire des réserves, c’était
oublier que le Roi, père de la nation, devait se préoccuper de la subsis-
tance de ses sujets et que derrière ce devoir moral se cachait le calcul
politique : la faim est facteur d’instabilité sociale (65) . Or, les physiocrates
ne peuvent s’appuyer que sur une minorité d’agriculteurs modernistes, car
au XVIII e siècle, l’agriculture française, sauf dans certains cercles, reste
encore largement immobile (66) . Avec une base sociale aussi étroite, ils ne
peuvent faire passer leurs idées que grâce au bon vouloir du Prince, alors
que ce dernier est tiraillé entre des groupes d’intérêt opposés. Mais
comme ils critiquent dans le même temps les impôts et les privilèges
octroyés par la royauté, ils ne peuvent compter sur son appui incondition-
nel. De fait, au nom d’une vérité fondée sur la science économique qu’ils
ont découverte, ils ne se proposent rien moins que de contraindre le Roi,
dans son intérêt même de grand propriétaire, à renoncer à toute marge de
manœuvre et à endosser la solution physiocratique. C’était nier le poli-
tique au nom du savoir technocratique.
Enfin, revenons sur leur modèle politique, le despotisme légal, et sur
ses implications politiques. Il se fonde, on le sait, sur une analyse de la
(63) Samuels, 1961, p. 96.
(64) Samuels, 1962, p. 149.
(65) Fox-Genovese, 1976, p. 59.
(66) Harold Laski (1962, p. 122-125) développe une analyse pénétrante du décalage entre
l’agriculture idéale dont ils rêvent pour la France et la réalité.
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 873

propriété : propriété et souveraineté sont indissociables en la personne du

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Roi, qui est – et c’est une donnée cruciale pour leur démonstration – le
plus grand propriétaire terrien du royaume. Aussi sa légitimité n’est-elle
plus uniquement de droit divin, elle est économique ou plutôt foncière. Le
Roi est donc un despote, au sens littéral du terme, c’est-à-dire qu’il est
« maître et propriétaire à titre patrimonial » du sol. Mais c’est un despote
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légal, qui doit avant tout respecter les lois. Il se distingue donc radicale-
ment du despote « personnel » ou « arbitraire », qui se sert de la force
pour opprimer. Son rôle est d’assurer la défense de la propriété et des lois
naturelles contre tout ce qui les menace, et à travers elles l’ordre naturel :
l’égoïsme des titulaires de monopoles, l’insubordination de l’administra-
tion subalterne, les émeutes provoquées par la cherté des grains.
Face à ces dangers, l’autorité tutélaire doit être « unique et impar-
tiale » (67) . C’est pourquoi leur préférence va tout naturellement à la
monarchie héréditaire, qui cumule légitimité économique et politique. Elle
est à leurs yeux bien plus efficace que la séparation des pouvoirs proposée
par Montesquieu, qui repose sur des équilibres bien trop fragiles, ou que le
gouvernement aristocratique, qui peut « former par confédération une
puissance supérieure aux lois » (68) . Quant à la démocratie, qui défère le
pouvoir législatif à la nation, elle présente deux défauts. Son principe
même, la représentation politique du corps de la nation, est en contradic-
tion avec la nécessaire inégalité économique de la propriété : on ne peut
confier le vote de lois destinées à protéger cette inégalité à une assemblée
élue sur la base du principe d’égalité entre les citoyens. Mais surtout,
« l’ignorance et les préjugés qui dominent dans le bas peuple, les passions
effrénées et les fureurs passagères dont il est susceptible exposent l’État à
des tumultes, à des révoltes et à des désastres horribles » (69).
On devine les conséquences d’une telle prise de position dans
l’Ancien Régime finissant. Alors que les physiocrates sont proches des
Encyclopédistes en ce qu’ils demandent le minimum d’État sur le plan
économique – celui-ci doit se limiter à garantir la liberté des grains –, ils
s’en distinguent en voulant le faire sous un régime de despotisme légal.
Prôner une intervention autoritaire du politique pour assurer la liberté
économique était pour le moins contradictoire. Ainsi, le modèle du despo-
tisme légal ne pouvait que hérisser les Encyclopédistes et il a valu aux
physiocrates l’hostilité de Galiani, Diderot, Rousseau, Mably et Grimm :
il contribua à les isoler et à précipiter leur échec (70).
(67) François Quesnay…, 1958, « Despotisme de la Chine », p. 919.
(68) Ibid., p. 918.
(69) Ibid., p. 919.
(70) Sur la distinction entre les deux despotismes, cf. Mercier de la Rivière,
1767, I, p. 109-
110 et 278-317. Quant aux limites de l’exercice de l’autorité tutélaire : « Il est essentiel que la
puissance tutélaire et protectrice des lois ne puisse jamais devenir destructive des lois » (Ibid., I,
p. 81). L’expression « unique et impartiale » est de Quesnay (« Despotisme de la Chine »,
p. 919). Sur la critique du gouvernement aristocratique et de la démocratie : Mercier de la
Rivière, 1767, I, p. 202 et 234 ; Dupont de Nemours, 1846a, p. 359-361 ; Baudeau, 1846c, p. 786-
787. Sur l’isolement des physiocrates, voir Schelle, 1888, p. 146-153. Il est à noter que Dupont
de Nemours renonça plus tard au despotisme légal et défendit le gouvernement parlementaire
représentatif.
874 Y. CHARBIT

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* *

Au total, c’est bien l’articulation entre le politique et l’économique


qui explique l’échec des physiocrates. Bien que leur théorie fût fondée sur
des observations empiriques de qualité, le modèle qu’ils proposaient avait
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peu de chances de convaincre leurs contemporains au niveau doctrinal,


surtout dans le contexte politique de la fin de l’Ancien Régime. Il en
résulte une implication méthodologique importante quant à l’étude des
idées sur la population. Peu importe qu’elles aient occupé une place mar-
ginale dans les préoccupations des physiocrates et que l’enjeu essentiel ait
été le libre commerce des grains et le développement de l’agriculture. Au
siècle même de la théorisation de la démographie, on ne peut, et tel était
notre propos, les analyser indépendamment des enjeux politiques (71) . Et
c’est en réalité l’histoire qui a le dernier mot dans cet enchevêtrement de
disciplines auxquelles nous avons fait appel et des niveaux d’analyse où il
nous a fallu nous situer : l’histoire longue des structures économiques et
des idées a permis la genèse théorique et doctrinale de la physiocratie,
centrée sur l’agriculture et par contrecoup sur la population, tandis que
l’histoire courte, celle de la conjoncture économique et politique, a préci-
pité son échec. Mais l’apport théorique fondamental de la physiocratie – le
démographique est déterminé par l’économique – fera fortune.

Remerciements : l’auteur remercie Alain Alcouffe et Christine Théré pour leurs


commentaires sur une version antérieure de ce texte.

(71) Nous rejoignons Jean Cartelier quand il écrit que « D’un côté, la mise en évidence de
la contribution de Quesnay à l’économie politique impliquerait qu’il soit fait plus ou moins abs-
traction de tout ce qui la rattache à une période particulière, définitivement révolue […]. D’un
autre côté, il n’est pas possible de dépouiller la pensée de Quesnay de tout ce qui en fait une réa-
lité historique particulière, irréductible à toute généralisation. », (1991, p. 11).
L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 875

RÉFÉRENCES

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L’ÉCHEC POLITIQUE D’UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE : LA PHYSIOCRATIE 877

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C HARBIT Yves.– L’échec politique d’une théorie économique : la physiocratie

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La physiocratie, le « gouvernement de la nature », qui voit dans l’agriculture la source
exclusive de la richesse, est la première théorisation des relations entre économie et population.
La place accordée à l’agriculture permet de comprendre la théorie de population : la population
est une variable dépendante et diverses implications s’en déduisent quant au luxe, à la liberté du
commerce, au système d’imposition, aux armées.
Le « mouvement physiocratique » échoue pourtant à faire prévaloir son système et son
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échec politique est indissociable de la construction théorique : sa stratégie de développement


était peu convaincante au regard d’autres possibilités, en particulier le commerce colonial ; il fut
piégé par l’amalgame qui fut fait avec la peur des famines ; il s’enferma dans des contradictions
insolubles entre rigueur de la théorie économique et pression des enjeux politiques. D’où son
isolement à peu près total.

C HARBIT Yves.– El fracaso político de una teoría económica: la fisiocracia


La fisiocracia, el “gobierno de la naturaleza”, que considera a la agricultura como la
fuente exclusiva de riqueza, es la primera teoría de las relaciones entre la economía y la pobla-
ción. La posición otorgada a la agricultura permite comprender la teoría de la población: ésta es
una variable dependiente y de ella se derivan varias implicaciones relativas al lujo, a la libertad
de comercio, al sistema impositivo y a los ejércitos.
No obstante, el “movimiento fisiocrático” no logró imponer su modelo; su fracaso poli-
tico es indisociable de su construcción teórica en comparación con otras alternativas, y en par-
ticular con la opción del comercio colonial, su estrategia de desarollo era poco convincente;
sufrió las consecuencias de la amalgama que se hizo entre esta teoría y el miedo al hambre; se
encerró en contradicciones insolubles entre el rigor de la teoría económica y la presión de los
retos politicos. Todo ello derivó en su marginación casi total.

Yves CHARBIT, Laboratoire Populations et Interdisciplinarité, Paris V, 45 rue des Saints-Pères,


75006 Paris, courriel : yves.charbit@biomedicale.univ-paris5.fr